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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:14 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le chasseur noir, by Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le chasseur noir
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: March 10, 2006 [EBook #17963]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR NOIR ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+ LE
+ CHASSEUR NOIR
+
+
+ PAR
+
+ ÉMILE CHEVALIER
+
+
+
+ PARIS
+ CALMANN-LEVY, ÉDITEURS
+ 3 RUE AUGER, 3
+
+
+
+
+ I
+
+ TRAGÉDIE NOCTURNE
+
+
+Il faisait tout à fait nuit quand le chasseur arriva au lieu où il
+avait dressé ses pièges la nuit précédente. C'était un de ces sites
+pittoresques que l'on trouve seulement dans les chaînes des montagnes
+Rocheuses. Des barrières presque infranchissables, de gigantesques
+remparts de terre et de pierres en défendaient l'approche. Mais, si
+bien gardée qu'il fût par la nature, ce pertuis était accessible à un
+trappeur[1], car ses yeux exercés savent découvrir la passe la plus
+étroite, et sa main sait ouvrir les portes secrètes des montagnes:
+ses pieds sont familiers avec les sentiers désolés, et les mousses des
+arbres, aussi bien que les étoiles du firmament, servent à diriger ses
+pas.
+
+[Note 1: Les Canadiens-français désignent ainsi les gens qui font la
+traite des pelleteries dans l'Amérique septentrionale.]
+
+Le chasseur avait gagné la gorge solitaire dont nous venons de parler
+par un cul-de-sac que longtemps il avait cru connu de lui seul. Mais
+ayant, depuis peu, perdu plusieurs pièges tendus, au fond de cette
+gorge, près d'une rivière qui l'arrosait et s'échappait, en se frayant
+un passage à travers les masses de granit, il avait commencé à ne plus
+se considérer comme l'unique violateur de cette profonde retraite.
+
+Arrivé à sa destination il eut un mouvement de surprise et de colère,
+facile à concevoir, en remarquant que ses pièges avaient encore disparu.
+Une fois assuré du fait, il se mit à fureter ça et là, autant que les
+ténèbres pouvaient le lui permettre, pour découvrir quelques traces
+des auteurs de la soustraction; mais il lui fut impossible d'obtenir la
+moindre preuve que le lieu eût été visité par un blanc ou un Peau-rouge.
+
+Après avoir réfléchi un instant, le trappeur se coucha dans de hautes
+herbes et des plantes aquatiques sur le bord de la rivière, qui, à ce
+point, semblait sourdre du coeur même des montagnes, sous une voûte
+énorme de rochers.
+
+Notre homme s'amusa à écouter le murmure des eaux, en se demandant
+comment elles avaient pu s'ouvrir une voie à travers ces blocs si
+compactes et si puissants. Les voiles de la nuit s'épaissirent.
+L'ombre parut rouler et se condenser dans le bassin jusqu'à ce qu'elle
+ressemblât à ces ténèbres égyptiennes que l'on pouvait palper.
+
+Tout à coup, une lueur brilla sur la ravine. Étonné de ce phénomène, le
+trappeur en chercha la cause. Ne voyant plus rien, il allait l'attribuer
+à un éclair, lorsqu'au sommet d'une saillie rocheuse, vis-à-vis de
+lui, il aperçut deux personnages qui tenaient des torches à la main et
+s'efforçaient de reconnaître la rivière à leurs pieds.
+
+Vêtus à peu près comme des bandits mexicains, ils portaient la casaque
+de chasse, en peau de daim, des trappeurs du Nord-ouest, avec des
+_mitasses_[2] unies et des mocassins.
+
+[Note 2: Sorte de jambières de peau en usage chez les aborigènes de
+l'Amérique.]
+
+Le plus robuste avait la taille serrée par une ceinture rouge à bouts
+effilés et flottants. A cette ceinture était passée une paire de
+pistolets de cavalerie, une dague dans un élégant fourreau, un couteau
+de chasse à manche d'argent, et un sifflet d'ivoire de grande dimension.
+A la main, il tenait un fusil à deux coups. Trapu, stature moyenne, il
+avait les attaches des membres solidement nouées. Un feutre à large bord
+lui couvrait la tête. A la lueur des torches, ses traits parurent au
+trappeur fortement accentués, durs.
+
+Son compagnon avait une organisation grêle, mais il était accoutré de la
+même manière, si ce n'est que son ceinturon était en cuir noir.
+
+Ils restèrent là quelques moments, et disparurent aussi mystérieusement
+qu'ils étaient venus. Cette circonstance fit réfléchir le trappeur.
+Il lui sembla que quelque chose, en dehors des événements ordinaires,
+allait arriver.
+
+Les visages qu'il avait vus le troublaient. Battant sur son front
+un roulement avec ses doigts, il forma un nombre incalculable de
+conjectures, et se convainquit que la dernière s'éloignait encore
+plus de la vérité que les précédentes--preuve évidente que celles qui
+suivraient seraient encore moins satisfaisantes.
+
+Tandis qu'il roulait ces pensées, les torches se remontrèrent dans une
+autre direction.
+
+Elles descendaient lentement le long d'une pente escarpée et difficile
+du même côté de la rivière, mais qui s'enfonçait plus avant dans la
+montagne. La marche était certainement malaisée et dangereuse. Durant
+une dizaine de minutes, notre homme épia les lumières, qui tantôt
+apparaissaient brillantes, tantôt se cachaient entièrement, suivant les
+accidents du terrain, et se rapprochaient peu à peu.
+
+Enfin, le trappeur distingua de nouveau ceux qui les tenaient. Ils
+étaient accompagnés de quatre autres individus, portant un fardeau ayant
+forme d'un corps humain enveloppé dans un manteau. Instinctivement, il
+se retira plus avant sous l'arche de granit qui reliait les deux rives
+du cours d'eau. Les visiteurs nocturnes arrivèrent au fond de la ravine,
+et le personnage à la ceinture rouge se dirigea vers le bord de la
+rivière. Là, il fit un geste; alors les quatre hommes s'avancèrent près
+de lui, placèrent leur fardeau sur le sol et se retirèrent.
+
+Le trappeur se sentait pris d'un intérêt indéfinissable pour l'objet
+immobile qu'ils venaient de déposer.
+
+Qu'était-ce? Un être humain? Était-il mort ou vivant?....
+
+La réponse à cette dernière question ne se fit pas attendre, car,
+au moment où il se l'adressait, une jeune femme rejetant les pans du
+manteau qui l'enveloppait, en sortit comme d'un linceul. A la lueur des
+torches illuminant le bassin, le chasseur put la voir parfaitement.
+
+Elle avait le visage pâle comme la neige, mais attrayant au delà de
+toute expression. Jamais notre aventurier n'avait contemplé une beauté
+d'un ordre aussi élevé.
+
+Un instant, il s'imagina qu'une créature angélique était soudainement
+descendue du ciel pour le fasciner par des charmes surnaturels. Une
+longue chevelure noire et luisante flottait éparse sur le col marmoréen
+et les épaules de cette femme. Merveilleuse était la symétrie de ses
+formes.
+
+Elle jeta un regard effaré autour d'elle, puis tomba aux pieds de
+l'homme à la ceinture rouge, en étendant, d'une façon suppliante, des
+bras aussi blancs que l'albâtre, et en s'écriant:--Sauvez-moi! pour
+l'amour de Dieu, sauvez-moi!
+
+Ces paroles frappèrent le trappeur comme un coup de poignard. Il eut
+tout de suite l'idée de s'élancer et de mourir pour défendre la jeune
+femme.
+
+Mais ils étaient six et il était seul; mieux valait attendre.
+
+Peut-être la providence lui fournirait-elle l'avantage de faire quelque
+chose pour l'infortunée. Il avait entendu dire que l'heure du ciel sonne
+souvent à l'heure du désespoir de l'homme.
+
+Le trappeur ne faisait pas parade de religion, comme certaines gens
+prétentieux de la chrétienté élégante; mais il avait les vrais instincts
+de l'enfant de la nature, qui adore spontanément, en esprit et en
+vérité, tout ce qui est inconnu au monde. Les hommes honnêtes n'oublient
+jamais Dieu dans la solitude, car il a placé autour d'eux tant de
+souvenirs de sa présence qu'il est impossible de les méconnaître.
+
+Les sympathies du trappeur étaient donc vivement éveillées. La
+solliciteuse enleva une chaîne de son cou, tira les bagues de ses doigts
+elles jeta aux pieds de celui qu'elle implorait. Il les ramassa en
+silence et les mit dans sa poche de côté.
+
+Elle continua ses instances, voulut lui prendre la main, mais il la
+repoussa.
+
+Apparemment fatigué de cette scène, celui-ci adressa un coup d'oeil
+significatif aux quatre individus qui se tenaient discrètement en
+arrière. Ils accoururent, et leurs mains rugueuses s'abattirent sur
+les épaules délicates de la pauvre femme. Aux yeux du trappeur, cet
+attouchement était un sacrilège; peu s'en fallut qu'il n'envoyât une
+balle aux auteurs de l'outrage.
+
+Néanmoins, une prudence bien entendue le retint. La victime cessa de
+résister, et, abandonnant tout espoir terrestre, elle parut adresser ses
+prières au ciel.
+
+On lui lia les bras derrière le dos, en serrant tellement les cordes que
+des gouttes de sang maculèrent ses poignets. Puis, on l'enroula dans le
+manteau, avec une grosse pierre, et le tout fut ficelé comme un paquet.
+
+L'objet de ces meurtrières persécutions avait déjà perdu connaissance.
+Ce n'était plus qu'un corps inerte et passif.
+
+Les quatre hommes le soulevèrent, tandis que les chefs projetaient sur
+la rivière la lueur de leurs torches. Pendant ce temps, le trappeur se
+dépouillait à la hâte de son capot de chasse, et mettait bas ses armes,
+ne gardant que son couteau.
+
+Le coeur lui battait fort. Il sentait le sang bouillir dans ses veines;
+une sueur abondante lui baignait le visage.
+
+C'est qu'il était résolu à tout risquer pour le salut de cette femme! Ce
+qu'elle était, il ne le savait pas plus que les événements qui avaient
+déterminé cette tragédie; mais, dans son âme, il croyait qu'elle était
+innocente de tout crime et ne méritait pas le sort auquel on l'avait
+trop manifestement condamnée.
+
+Son sexe, son infortune, sa prestigieuse beauté, tout faisait appel au
+coeur du trappeur et le pénétrait d'un sentiment qu'il n'avait jamais
+éprouvé auparavant.
+
+Les exécuteurs de ce drame se placèrent tout à fait sur le bord de
+la rivière, balancèrent deux ou trois fois le corps et le lancèrent à
+l'eau; il tomba avec un bruit sourd, s'enfonça et disparut; quelques
+bouillonnements marquèrent seuls l'endroit où il avait été immergé.
+
+L'homme à la ceinture rouge examina, durant une minute, la surface
+troublée; puis, agitant sa torche, il s'éloigna, suivi de ses complices,
+et remonta précipitamment les rochers.
+
+Tout cela avait eu lieu en silence. Pas un mot n'avait été articulé par
+le sombre commandant ou par ses hommes.
+
+Ainsi qu'un songe affreux, le spectacle passa sous les yeux du trappeur.
+Mais, repoussant l'impression glaciale qui l'envahissait, il se coula
+promptement dans la rivière avec son couteau entre les dents. Ensuite il
+plongea et nagea vers l'endroit où le corps avait été jeté.
+
+Il l'eut bien vite atteint. Coupant alors le lien qui retenait la pierre
+à ce corps, il le saisit de la main gauche et s'approcha du bord avec la
+droite, mais en se tenant encore au-dessous de la surface de l'eau.
+
+Quoiqu'il fût bon nageur, il ne tarda pas à ressentir une effroyable
+compression à la poitrine. Les ondes sifflaient et bourdonnaient dans
+ses oreilles. Il avait impérieusement besoin d'air.
+
+Alors il sortit la tête de la rivière et respira longuement. La grève
+était proche; il y traîna son précieux fardeau.
+
+Déjà il se félicitait du succès, lorsque la clarté d'une torche et
+un bruit de pas sur les rochers, l'engagèrent à la circonspection.
+Aussitôt, il s'étendit dans le gazon à côté de l'objet de sa
+sollicitude.
+
+C'était l'assassin qui revenait pour voir si son crime était bien
+perpétré: il promena un long regard sur les eaux de la rivière et partit
+enfin, à la grande satisfaction du trappeur.
+
+Dès qu'il fut éloigné, celui-ci enleva le manteau qui recouvrait la
+jeune femme et la transporta à une place plus sèche et plus abritée.
+Là, il lui frictionna les tempes, lui frappa dans la paume des mains et
+employa divers autres moyens pour la ramener au sentiment.
+
+Un léger tremblement des nerfs, puis un soupir lui annoncèrent que ses
+efforts n'étaient pas infructueux. A la fin, elle ouvrit les yeux;
+ses lèvres décolorées s'animèrent; un rayon d'intelligence éclaira son
+visage.
+
+Évidemment, elle ignorait ce qui s'était passé depuis le moment où elle
+avait perdu ses sens. Pensant être encore au pouvoir de ses ennemis,
+elle tendit les mains comme pour demander grâce. Ce mouvement affecta
+profondément le trappeur.
+
+--Vous êtes en sûreté, cher petit ange du bon Dieu! s'écria-t-il
+vivement. Les coquins sont partis, et vous voilà avec un homme prêt à
+se faire hacher pour vous. Plus besoin de crier merci, pauvrette, plus
+besoin d'avoir peur, ô Dieu, non; vous êtes avec un ami, oui bien, je le
+jure, votre serviteur!
+
+La jeune femme jeta au chasseur un coup d'oeil vague et incrédule.
+Son esprit était encore en désordre. Elle ne pouvait bien saisir sa
+situation, car l'idée d'un danger mortel l'absorbait complètement.
+
+--Regardez-moi sans crainte, ma fille, poursuivit le trappeur. C'est un
+ami qui est près de vous, et un ami qui ne vous délaissera pas à l'heure
+d'une maudite petite difficulté! Voyez! les brigands ne sont pas ici.
+Vous avez échappé à leur cruauté, et vous voici libre. Dieu soit loué,
+lui qui n'a pas voulu permettre un aussi noir forfait. J'ai toujours cru
+à la providence, moi! et j'y crois plus que jamais ce soir, oui bien, je
+le jure, votre serviteur!
+
+La douce intonation de ces chaleureuses paroles eut un effet magique sur
+la jeune femme.
+
+Elle commença à comprendre.
+
+Le trappeur alors la souleva délicatement; elle appuya la tête sur
+l'épaule du brave homme et pleura comme un enfant.
+
+
+
+
+ II
+
+ LE TRAPPEUR CAPTIF
+
+
+Le printemps avait fait son apparition dans les montagnes. Les arbres
+s'habillaient d'un riche feuillage; les prairies se tapissaient de
+verdure, et les neiges hivernales achevaient de fondre au sommet des
+pics.
+
+Debout sur un rocher, le trappeur examinait la vallée déroulée à ses
+pieds[3]. Il avait six pieds de haut; il était mince et droit comme une
+flèche. Des muscles secs, endurcis par l'exercice, saillissaient sous
+son épiderme.
+
+[Note 3: Ceux de mes lecteurs qui désireront des détails
+biographiques plus intimes sur Nick Whiffles n'auront qu'à consulter ma
+collection des _Drames de l'Amérique du Nord_, publiée chez MM. Lévy.]
+
+Il portait le costume des aventuriers du Nord. Son visage était ouvert,
+agréable quoiqu'un peu marqué par les soucis. La nature l'avait doté
+d'une de ces bouches comiques qu'il est impossible de réduire à la
+mélancolie, et qui persistent, dans les cas les plus épineux, à
+paraître souriantes. Ses yeux, profondément enchâssés sous les sourcils,
+s'harmonisaient merveilleusement avec sa bouche et avaient la même
+expression.
+
+Une longue carabine était négligemment passée sous son bras. Sa grande
+silhouette, immobile, placée en relief contre les rochers, aurait fourni
+un magnifique tableau à ces peintres qui, dédaignant les lieux communs,
+cherchent le pittoresque et le hardi comme sujet d'inspiration.
+
+Cependant cet homme--quel qu'il fut--avait indubitablement affronté d'un
+air calme les vicissitudes de la vie, et appris à supporter avec une
+patience philosophique les infortunes qui ne pouvaient être écartées.
+
+Dans sa physionomie, un je ne sais quoi indiquait qu'il était incapable
+de rester en repos. Donnez-lui montagnes, prairies, forêts et rivières,
+gardez-le loin des villes, loin du séjour des civilisés et il sera chez
+lui, quoique ses immenses territoires de campement puissent être à des
+centaines de milles de distance!
+
+Un son caverneux monta aux oreilles du chasseur. Il était comme produit
+par des sabots d'animaux non ferrés. Immédiatement, les instincts de
+notre homme furent en éveil.
+
+Il descendit du faîte raboteux de la montagne jusqu'à ce qu'il pût mieux
+découvrir les différents points de la vallée. Puis, se postant derrière
+un arbre, il chercha la cause du bruit qu'il avait entendu. Bientôt
+elle lui fut connue. Cinq cavaliers apparurent à la lisière d'un bouquet
+d'arbres.
+
+Ils cheminaient vers l'endroit où le chasseur était en observation.
+Quatre d'entr'eux étaient des indigènes, mais le cinquième était un
+blanc captif.
+
+A mesure qu'ils avancèrent, le chasseur étudia l'extérieur des cavaliers
+et du prisonnier.
+
+C'était un homme d'âge mûr.
+
+Il appartenait vraisemblablement à la classe vagabonde de ces
+francs-trappeurs[4] qui fraternisent également avec les races blanches
+et les races rouges.
+
+[Note 4: Dans le désert américain, on appelle francs-trappeurs
+les aventuriers qui n'appartiennent pas aux grandes compagnies de
+pelleteries. Pour elles ce sont des contrebandiers.]
+
+On voyait bien qu'il n'avait pas été pris sans lutte; car, pour ne point
+parler d'une blessure à son visage, sa camisole de chasse était toute
+déchirée et souillée de sang et de boue. Le casque[5] de fourrure que
+portent ordinairement les gens de cette espèce lui manquait aussi. Sans
+doute il l'avait perdu dans le conflit qui avait précédé sa capture. Ses
+cheveux longs, ébouriffés, tombaient par touffes épaisses sur son visage
+dont elles rehaussaient l'expression morose et rechignée.
+
+[Note 5: Ce terme, essentiellement canadien-français sert à désigner
+un bonnet de pelleterie.]
+
+Il avait les mains garrottées derrière le dos, et serrées avec une
+violence qui pouvait lui donner un avant-goût des tortures qu'il aurait
+à souffrir quand ses bourreaux seraient arrivés à leur camp ou à leur
+village. Pour plus de sûreté, on l'avait lié sur son cheval avec de
+fortes lanières de peau de buffle[6], attachées à ses chevilles et
+passées sous le ventre de l'animal.
+
+[Note 6: Les gens du désert américain s'obstinent à dire _buffle_ et
+non _bison_.]
+
+Il était facile de s'apercevoir que cette situation ne plaisait pas
+fort au captif; et la tristesse avec laquelle il supportait ses revers
+indiquait que la patience ne comptait point parmi ses vertus capitales.
+
+Deux des vainqueurs marchaient devant lui, un derrière. Le plus
+important personnage chevauchait en tête de la troupe.
+
+C'était sûrement un guerrier de distinction. Son visage et ses
+membres nus étaient peints à la façon indienne. Des bandes de couleur,
+alternativement noire, blanche et rouge, couraient sur ses joues,
+son cou et sa poitrine. Sept plumes d'aigle ornaient sa tête, ce qui
+annonçait qu'il appartenait à une caste très-élevée, chaque plume
+représentant une chevelure qu'il avait prise. A cet égard, il jouissait
+d'une supériorité enviable sur ses trois compagnons dont nul ne pouvait
+se vanter de plus de quatre de ces symboles, tandis que l'un d'eux n'en
+déployait que deux.
+
+Le soleil allait se coucher. Les rayons de son disque de feu inondaient
+de lumière la petite cavalcade qui gravissait en silence le flanc de la
+montagne.
+
+--Ah! la liberté, murmura le trappeur, c'est une fichue bonne chose,
+surtout quand il fait beau temps et que la nature a bonne mine.
+Mais voilà un pauvre diable qui s'est fourré dans une maudite petite
+difficulté! Ces vermines-là vont vous le mener à leur village et le
+brûler ni plus ni moins que si c'était un Hottentot. Il n'est pas
+avenant, ô Dieu, non! Il a un faux air de chien enragé qui ne me va pas,
+c'est vrai; mais je ne puis me faire à l'idée qu'il passera l'arme à
+gauche avant que son temps ne soit venu.
+
+Un bruissement fit tourner la tête au chasseur qui se trouva face à face
+avec un jeune garçon de treize à quatorze ans arrivé près de lui sans
+qu'il s'en doutât.
+
+Ce garçon était fort beau, et tous ses mouvements étaient empreints
+d'une grâce adorable.
+
+Ses yeux grands et rêveurs impressionnaient singulièrement; son teint
+bruni, mais relevé sur les joues par une légère teinte rosée, disait
+qu'il était métis ou _bois-brûlé_ pour nous servir de la locution
+indigène.
+
+Des boucles de cheveux noirs comme le jais jouaient autour de son cou
+sur des épaules d'un galbe exquis. Un léger capot[7] de peau de daim,
+élégamment frangé avec des piquants de porc-épic et des verroteries
+emprisonnait sa taille svelte et faite au tour. Des manches de ce
+vêtement s'échappaient deux mains si mignonnes, si délicates que plus
+d'une grande dame les eût jalousées. Ses mitasses et ses mocassins
+étaient aussi en peau de daim, coquettement ouvragée en _rassade_[8].
+
+[Note 7: Capot; terme canadien. Nous disons capote, redingote,
+paletot.]
+
+[Note 8: _Rassade_, terme donné par les sauvages et les métis
+de l'Amérique septentrionale aux broderies qu'ils font avec des
+coquillages, des baies, des graines de verres ou des piquants de
+porc-épic.]
+
+Le seul défaut qu'on eût trouvé en lui, c'est qu'il était trop efféminé
+pour qu'on pût espérer le voir prendre un développement plus viril;
+toutefois, ce défaut inspirait plutôt un sentiment d'admiration que de
+mépris, car il y avait dans les yeux de ce bel enfant une flamme qui
+glaçait toute idée de dédain ou de pitié.
+
+Un sourire folâtrait sur ses lèvres, quand le trappeur se tourna vers
+lui.
+
+--Ah! c'est toi, Sébastien?
+
+--Oui, c'est moi, Nicolas. Je vous ai vu glisser sur le versant pour
+observer quelque chose, et je suis venu. Montagnais[9], vous vous
+parliez à vous-même?
+
+[Note 9: Locution canadienne, pour _montagnard_.]
+
+--Tu as de bons yeux et de bonnes oreilles, garçon, ô Dieu, oui! Mais,
+suis mon avis, et ne t'éloigne pas du camp.
+
+--C'est que, voyez-vous, le camp est bien seul quand vous n'y êtes pas,
+répliqua Sébastien d'un ton de bouderie enfantine. Et je n'aime pas à
+vous perdre de vue, père Nicolas.
+
+--Le camp, bien seul! bien seul, quand Infortune et Maraudeur y
+sont--une paire de bêtes aussi friandes de toi que d'une bosse de bison
+fraîche. Dieu te bénisse, garçon, quelle meilleure compagnie veux-tu?
+Eh! n'est-ce pas plaisir que de s'asseoir à la porte du camp et de voir
+l'Hérissé brouter l'herbe tendre, ou faire gigoter ses sabots en l'air
+quand il est de belle humeur?
+
+Nous ferons remarquer en passant qu'Infortune et Maraudeur étaient deux
+honnêtes chiens--les fidèles amis et compagnons du trappeur--tandis
+que l'Hérissé était le nom d'un cheval favori, éprouvé par mille
+pérégrinations à travers les prairies.
+
+--Ce sont sans doute d'excellentes créatures, répliqua l'adolescent,
+mais si bonnes qu'elles soient, elles ne valent pas le montagnais
+Nicolas, à qui je suis redevable...
+
+--Ne parlons pas de ça, petiot; car, je te le répète, ça soulèvera une
+diablesse de maudite petite difficulté entre nous, si tu ne cesses de
+bavasser de dette de reconnaissance et d'un tas de bêtises pareilles!
+Crois-tu donc qu'un grossier trappeur comme moi ait jamais fait plus
+que son devoir? As-tu jamais vu un individu qui ait fait plus que son
+devoir? l'as-tu vu? l'as-tu jamais vu?
+
+Le chasseur leva les yeux au ciel, soupira et accentua ces gestes de
+l'exclamation suivante:
+
+--O Dieu, non!
+
+--La bénédiction du Seigneur s'étende sur vous, mon vieux ami! s'écria
+le jeune, garçon, pressant tendrement les grosses mains calleuses du
+trappeur.
+
+--Câlin, va! tu n'es qu'un câlin, et je t'appellerai ainsi tant que tu
+seras avec moi. Ça n'est pas bien à toi de m'appeler vieux. Est-ce que
+j'ai l'air d'un vieux, voyons? Non, je ne suis pas vieux, ni de
+corps, ni d'esprit, car le maître de la vie, en me donnant un brin
+d'intelligence a balancé le compte par un coeur plein d'espoir et de
+dispositions joyeuses. Je n'aime pas les soucis et ne les ai jamais
+engendrés, quoique dans ma famille il y eût des gars qui ne faisaient
+qu'enfanter des soucis et qui sont morts sans rien payer pour ça, ô
+Dieu, oui! votre serviteur! Mais vois... les chiens sont sur la trace,
+car voilà Maraudeur qui rencontre en haut du plateau et Infortune qui
+_goûte une voie_ derrière lui. Va-t-en, Câlin; je te rejoindrai dans un
+moment.
+
+--Mais vous, vous ne m'avez pas dit ce que vous voyiez?
+
+--Quatre Peaux-rouges, avec un captif, un blanc, un franc-trappeur, je
+parierais. Il était presque aussi sale qu'un Indien, oui bien, je
+le jure! Mais le feu l'aura bientôt purifié, répliqua soucieusement
+Nicolas. Allons, allons, retourne avec les chiens, et je serai à toi dès
+que j'aurai donné un coup d'oeil à mes attrappes[10].
+
+[Note 10: Du vieux mot français, conservé par les Canadiens et dont
+nous avons fait trappe.]
+
+--Vos attrappes! fit Sébastien d'un accent incrédule; vos attrappes!
+vous allez donner un coup d'oeil à vos attrappes, père Nicolas! Non,
+non; vous allez suivre ce parti d'Indiens. Je le lis dans vos yeux; vous
+aurez pitié du prisonnier. Mais si vous étiez tué, si vous étiez tué,
+père Nicolas! ce serait un bien mauvais jour pour Sébastien Delaunay.
+Songez quelle terrible chose pour lui d'être laissé seul dans ces
+incommensurables solitudes!
+
+--Tu oublies les chiens, mon cher enfant, dit Nicolas, avec un sourire
+bienveillant. Heureusement pour l'affection qu'ils te portent, ils ne
+t'ont pas entendu faire cette remarque. Maraudeur en eût mangé sa queue
+de dépit, et Infortune ne se fût jamais pardonné d'être née chienne.
+Éloigne-toi, je te prie. Tu ne voudrais pas me faire de la peine,
+n'est-ce point?
+
+--Vous êtes brave, Nicolas, et vous ne pouvez voir une créature dans
+l'embarras, je le sais. Mais je crains que vous ne vous exposiez, que
+vous ne risquiez votre vie pour ce captif. Ne secouez pas la tête. J'en
+suis aussi sûr que si je vous voyais à l'oeuvre. J'irai avec vous.
+
+--Pour quoi faire, bonté divine! gêner mes mouvements, me retarder; te
+mettre dans une méchante difficulté. Merci, garçon. Mais j'ai dit non
+et c'est non. Celui qui sent une piste doit aller vite; comme l'ombre il
+doit passer d'un point à un autre et aussi mollement que l'ombre.
+
+--Je vous obéirai, dit tristement Sébastien. Mais promettez moi de faire
+bien attention et de ne pas me priver de mon unique protecteur.
+
+--Je le promets. La témérité et l'imprudence seraient nuisibles. Je ne
+courrai aucun risque... si je puis. Je serai subtil comme le serpent,
+dangereux autant que possible. Appelle les chiens; qu'ils ne viennent
+pas avec moi!
+
+Le jeune garçon partit avec répugnance et remonta lentement vers le
+plateau, tandis que Nicolas descendait rapidement à la vallée.
+
+Le soleil éteignait ses feux à l'horizon et les brumes du crépuscule se
+traînaient déjà dans les gorges de la montagne. Le trappeur atteignit
+une piste fraîche. Il s'y arrêta un moment, inspecta sa carabine et son
+équipement, serra sa ceinture et reprit sa marche comme un homme qui
+a pris un grand parti. Ses allures fermes et sûres prouvaient que la
+contrée lui était familière.
+
+--Je sais à peu près où ils iront, se disait-il; étant à cheval, ils
+seront obligés de longer les sinuosités de la vallée. Mais je trouverai
+un chemin plus court.
+
+Cessant alors de suivre les ondulations du terrain, il coupa droit à
+travers l'éperon de la montagne. Pendant deux heures, il parcourut
+un pays, tantôt montueux, tantôt marécageux et inaccessible aux pieds
+inexpérimentés; au bout de ce temps, il était au terme de son excursion.
+
+C'était un vallon entre deux montagnes et arrosé par un petit tributaire
+de la branche orientale de la Saskatchaouane. Sur la rive sud s'étendait
+une passe étroite à demi masquée par des rochers et des buissons. Cette
+passe menait aux prairies de la Saskatchaouane et aux territoires de
+chasses des Pieds-noirs.
+
+Deux cavaliers ne pouvaient marcher de front dans ce sentier.
+
+D'après les calculs du trappeur Nicolas, les Indiens et le prisonnier
+devaient passer là pour se rendre à leur village. Il résolut de
+se poster près de l'eau, et de les attendre, car il espérait qu'en
+arrivant, ils abreuveraient leurs chevaux et peut-être feraient une
+halte avant de se remettre en route.
+
+Une grosse roche couverte de mousse et entourée de halliers épais de
+mesquites se dressait sur la rive. Nicolas se blottit derrière.
+
+La nuit devenait plus noire. Les chaînes de montagnes s'abîmaient dans
+ses plis épais.
+
+Le val ressemblait à un temple désert dont les passes et les défilés
+étaient les ailes mystérieuses; les rochers abrupts, les murs rongés par
+le temps, et le ciel sans étoiles, le dôme immense.
+
+La prévision du chasseur se réalisa.
+
+Un piétinement de chevaux, assourdi, lointain d'abord, clair et plus
+rapproché ensuite, se fit bientôt entendre.
+
+Les scènes et les incidents de la vie du désert n'affectent pas
+les nerfs d'un trappeur aguerri, comme ceux de l'homme sortant des
+établissements civilisés. Aussi, Nicolas reçut-il avec son calme
+habituel ces signes de l'arrivée des sauvages.
+
+Dans certaines circonstances sang-froid vaut bravoure. Il permet de
+saisir tous les avantages et d'en profiter.
+
+Pénétrant dans le vallon, les sauvages marchèrent à la rivière qu'ils
+traversèrent immédiatement. Ce mouvement les conduisit tout près de
+la retraite que s'était choisie le trappeur. Ils échangèrent ensuite
+quelques mots dans leur idiome, mirent pied à terre, et firent boire
+leurs chevaux en les tenant par la bride.
+
+Effrayé de quelque objet insolite, l'animal que montait le prisonnier
+recula jusque vers le fourré de mesquites où se tenait tapi Nicolas.
+
+Le guerrier aux sept plumes, qui était le chef du parti, fit peu
+attention à ce détail; toute tentative d'évasion de ce côté semblait du
+reste complètement inutile, car nul, si audacieux qu'il fût n'aurait osé
+pousser un cheval sur cette montée rocheuse, presque perpendiculaire.
+
+Pour le trappeur c'était, toutefois, un moment propice. La providence
+favorisait apparemment ses intentions.
+
+Les Indiens se tenaient toujours immobiles près de la rivière.
+
+Débuchant à demi de sa cachette et tirant de sa gaine un couteau bien
+affilé, Nicolas se disposa à exécuter son hardi projet.
+
+Un tressaillement, une exclamation pouvait le trahir. Il imita le
+sifflement du serpent.
+
+Le captif tourna légèrement la tête, Nicolas saisit,--qu'on nous
+pardonne l'expression,--l'occasion aux cheveux.
+
+--Trappeur, souffla-t-il tout bas, un ami est là, soyez sur vos gardes!
+
+Si faiblement que fussent dits ces mots, ils arrivèrent aux oreilles du
+prisonnier qui dressa soudain la tête et regarda autour de lui.
+
+--Chut! ajouta Nicolas, sortant du buisson.
+
+Le captif l'aperçut. Mais il comprima l'émotion que cette apparition
+imprévue avait soulevée en lui.
+
+Les dangers incessants qui environnent un trappeur du Nord lui ont
+appris à sentir et à réfléchir promptement...
+
+Nicolas coupa les lanières qui assujettissaient le captif à son cheval,
+puis, tranchant les liens mis à ses poignets, il lui plaça entre les
+mains une paire de pistolets.
+
+Tout cela se fit avec une rapidité et une dextérité dont les lourds
+habitants des villes ne peuvent se faire une idée exacte.
+
+Un novice eût certainement échoué, mais l'habitude et l'adresse
+aplanissent la surface rugueuse des impossibilités apparentes.
+
+Nicolas se retira ensuite derrière la roche et l'autre trappeur, se
+coulant sans bruit à bas du cheval, le suivit. Aussitôt le cri de guerre
+des Pieds-noirs retentit dans le vallon.
+
+--Maintenant, étranger, en avant! escaladons cette montagne. Tenez-vous
+près de moi et je vous garantis que nous ferons faire plus d'une culbute
+à ces damnés païens. Feu, quand vous trouverez une chance! Mais ne
+gaspillez pas votre plomb!
+
+Et là-dessus Nicolas s'élança sur les rochers avec l'agilité d'une
+antilope.
+
+--Mes membres sont pas mal engourdis, mais n'ayez pas peur, dit l'autre,
+j'en ferai bon usage.
+
+Les Pieds-noirs les poursuivaient en hurlant de désappointement.
+
+Par bonheur, les fugitifs avaient un peu d'avance. Et comme ils étaient
+rompus aux vicissitudes de l'existence et aux périls du Far-west ils
+n'appréhendaient guère de tomber entre les mains de leurs ennemis.
+
+Les Indiens envoyèrent plusieurs coups de fusil, mais sans les
+atteindre. En dix minutes nos fuyards furent au sommet de la montagne.
+
+Ils respirèrent un moment, et Nicolas rouvrit la marche en conduisant
+son compagnon vers une partie plus accessible de cette contrée.
+
+
+
+
+ III
+
+ LA PORTE DU DIABLE
+
+
+Nicolas désirait vivement voir le visage de son compagnon; mais
+l'obscurité l'empêchait de distinguer ses traits.
+
+Ce ne fut qu'à une heure avancée, quand la lune se leva, qu'il put se
+satisfaire à cet égard.
+
+Un examen plus attentif de l'individu le confirma dans son idée
+première. C'était le type du franc-trappeur nomade, sur lequel les
+moeurs indiennes avaient fortement déteint.
+
+Il était sans doute adonné aux habitudes de cette race, car il avait
+sur la vie des principes faciles, et un mépris cordial pour les gens en
+dehors de sa profession.
+
+La physionomie qu'il offrit à Nicolas, éclairée par les premiers rayons
+de la lune, n'était pas propre à attirer l'amitié ou à assurer la
+confiance.
+
+Il avait les yeux enfoncés, et d'une expression sinistre. Son front
+était bas, contracté par un froncement perpétuel. Un nez épaté et
+aplati, surmontait sa bouche, démesurément fendue, comme celle d'un
+animal carnassier. Le menton était court, le cou gros, les épaules
+larges.
+
+La vétusté et l'usure avaient rongé ses vêtements d'étoffe grossière.
+Pour compléter ce vilain portrait, le trappeur louchait.
+
+Nicolas se dit dans son for intime que sa dernière aventure n'avait
+pas ajouté une acquisition importante au nombre de ses amis. Bref, il
+n'était pas content de celui qu'il venait de sauver; car si ce dernier
+ne payait pas de mine, il ne séduisait pas plus par son langage.
+
+Il avait la parole sèche, cassante. Ses phrases partaient comme les
+décharges d'une catapulte ou d'une batterie. De plus il les accentuait
+d'un certain grognement rien moins que plaisant.
+
+Dans la rapidité de leur fuite, au milieu des ténèbres, Nicolas s'était
+écarté de la route qu'il avait l'intention de prendre.
+
+Il se trouvait alors sur une éminence, entourée par un paysage d'un
+caractère sauvage et pittoresque. Jetant les yeux à l'est, il lui sembla
+apercevoir les ruines d'une grande cité.
+
+L'apparition était produite par de longs et énormes amas de rochers,
+empilés les uns sur les autres, découpés en forme de murailles, de tours
+chancelantes et de colonnes brisées.
+
+Cette ville fantastique couvrait les flancs et le sommet d'une montagne,
+et s'étendait à perte de vue dans les profondeurs d'une sombre vallée.
+
+Jamais, dans toutes ses excursions, le trappeur n'avait vu un spectacle
+plus digne d'attention. Il le contemplait avec émerveillement quand son
+compagnon lui dit:
+
+--Une chique, hein, étranger?
+
+Nicolas tourna la tête et rencontra le regard lourd du quémandeur.
+
+--Vous avez faim d'un morceau de tabac, pas de gêne, je puis vous
+satisfaire, quoique je n'en use pas fort moi-même, dit-il. Mais vous
+vous étiez fourré dans une maudite petite difficulté, n'est-il pas vrai?
+
+--Difficulté! peuh! ce n'est pas pour la première fois, étranger, ni
+pour la dernière, j'espère. C'est plein d'accidents comme ça, dans ce
+pays-ci. On s'habitue à tout, après un bout de temps, vous savez?
+
+Le franc-trappeur s'arrêta, mordit à pleines dents dans la torquette[11]
+que lui présentait Nicolas, puis roulant, avec la langue, la masse
+narcotique contre la joue droite, il ajouta:
+
+--Vous avez l'air de regarder ce tas de rochers. Nous l'appelons la
+Ville hantée.
+
+[Note 11: Torquette de tabac. Tabac pressé et roulé en forme de corde
+pour en diminuer le volume.]
+
+--Nous? qui? demanda Nicolas.
+
+Après un instant d'hésitation, l'inconnu balbutia:
+
+--Eh! nous, francs-trappeurs donc!
+
+--Je ne savais pas, répliqua Nicolas, que certaines gens tendaient des
+trappes dans les rochers. Généralement je place les miennes dans les
+vallées ou sur le bord des ruisseaux et des lacs.
+
+--Oh! sans doute. Mais quand on est dans le voisinage de pareils amas de
+roches, on ne peut s'empêcher de les voir. En tout cas c'est un lieu mal
+famé. Nous autres nous le tenons à distance. Des trappeurs et chasseurs
+isolés ont disparu dans les environs de la Ville hantée.
+
+Nicolas branla la tête en signe d'incrédulité, tandis que son
+interlocuteur poursuivait:
+
+--On y entend des bruits comme le grondement du canon. Les Indiens
+disent que l'esprit du tonnerre vit ici. J'y ai moi-même senti des
+commotions souterraines. Un peu plus loin s'étend une vallée, la
+vallée du Trappeur perdu. Nous l'appelons la vallée du Trappeur, par
+abréviation.
+
+--Qui a donné les noms à ces localités? interrogea Nicolas, fixant sur
+son compagnon un regard pénétrant.
+
+--Toute place doit avoir un nom, vous savez, répliqua l'autre d'un
+ton embarrassé. Une circonstance fait nommer cette place-ci, une autre
+celle-là. J'ai appris à les connaître, parce que plus d'une fois j'ai
+campé à la rivière aux Loutres, qui n'est pas à plus de quatre ou cinq
+milles d'ici. Mais vous-même, étranger, est-ce que vous n'avez pas aussi
+un nom?
+
+Et à son tour, il toisa Nicolas.
+
+--Vous avez raison, monsieur, répondit celui-ci. Des noms, j'en ai eu
+en masse, et je n'ai pas honte de les dire, ô Dieu, non! D'après leurs
+notions païennes, les Indiens m'appellent Ténébreux, supposant que je
+suis artificieux, ce qui est une erreur de leur jugement. Le fait est
+que je ne suis ni sombre, ni profond, mais transparent comme l'onde du
+ruisseau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais pour avoir double
+face, double conscience, nenni. Je ne porte pas deux visages, je n'en ai
+jamais porté, ô Dieu, non!
+
+Nicolas reprit longue haleine et soupira lentement de l'air d'un homme
+qui sent qu'on lui a fait une injustice.
+
+--Ténébreux! s'écria l'autre avec un sourire moqueur. Vous n'en avez
+pas la mine. Mais quel est votre nom blanc? Je me soucie peu de titres
+rouges.
+
+--Il y a bien un nom duquel on avait l'habitude de m'appeler, mais
+depuis qu'il est tombé au bout de la langue de ceux qui grouillent dans
+les établissements[12], et qu'il a fait causer une quantité d'oisifs
+qui ne savent rien du tout, je n'ai plus de goût à le mentionner aux
+étrangers. La vérité est que ces fainéants m'ont flanqué dans les
+papiers publics et que je n'aime pas du tout ça. Je vous leur soulèverai
+une maudite petite difficulté, si jamais je vais jusqu'à leurs villes.
+Mille castors, je ne m'attendais pas à cette méchanceté. Je supposais
+qu'on me laisserait vivre et mourir en paix sur les prairies, avec mon
+fusil et mes attrapes à mon côté, mes chiens et chevaux autour de
+moi. Mais nous ne sommes sûrs de rien dans ce monde--rien que des
+difficultés. Celles-là on peut y compter avec certitude. On m'a touché à
+un endroit sensible en me faisant imprimer et en doutant des traditions
+de ma famille, ô Dieu, oui[13]!
+
+[Note 12: Les trappeurs appellent établissements les lieux habités
+par les civilisés, c'est-à-dire nos villes, villages, etc.]
+
+[Note 13: Voir _les Pieds-Noirs_.--Michel Lévy frères, éditeur.]
+
+--Diable, interrompit l'autre, si vous y allez comme ça, autant vaut
+nous en tenir là, vous n'arriverez jamais à ma question. Quant aux
+impressions et bêtises de cette espèce, je m'en moque comme d'un vieux
+mocassin; d'ailleurs je ne suis pas si sot que de savoir lire.
+
+--Moi, je suis modeste de ma nature, quoique j'aie bien mes petites
+particularités, reprit Nicolas. Tout ce que je désire, c'est qu'on me
+laisse tranquille.
+
+Puis il coucha sa carabine à terre et ajouta emphatiquement:
+
+--Oui, Nick Whiffles désire qu'on le laisse tranquille, dire ses
+histoires, faire ses plaisanteries, vivre de sa vie propre à sa propre
+manière, ô Dieu, oui!
+
+Le franc-trappeur recula un peu, mâcha violemment sa chique, examina
+Nick des pieds à la tête, et dit d'une voix qu'épaississait le jus de
+tabac:
+
+--Vous, Nick Whiffles! ah! oui; ça m'en a l'air!
+
+--Qu'est-ce que vous entendez par là? demanda sèchement Nick.
+
+--J'entends que je ne suis pas tout à fait un dindon, répliqua le
+trappeur avec une grimace.
+
+--Je ne vous comprends pas précisément. Soyez un peu plus clair si ce
+n'est pas trop de peine, continua tranquillement Nick.
+
+--Eh! ne me jetez pas de poussière aux yeux si vous ne voulez pas que je
+louche! fut-il riposté avec un sang-froid provocateur.
+
+--Je n'aime pas qu'un homme commence ma connaissance par douter de ma
+parole, répliqua aigrement Nick. Si vous ne pouvez croire celui qui vous
+dit son nom, vous devez être un homme sans foi, et m'est avis que nous
+ne pouvons plus suivre le même chemin. Je ne suis pas querelleur, mais
+je veux que l'on me croie quand je dis la simple vérité. Je ne suis
+pas fier de mon nom, ô Dieu, non! et pour les raisons que j'ai données,
+j'aimerais bien à le perdre[14]. Mais si vous suspectez ma véracité, je
+crains qu'une diablesse de difficulté ne s'élève entre nous.
+
+[Note 14: On sait que les Anglais désignent volontiers le diable sous
+le nom de _Nick, Old Nick_, etc.]
+
+--Ah! ah! vous menacez! Vous voudriez me pincer, n'est-ce pas? Très-bon,
+M. Ténébreux, je vas vous donner une leçon de savoir-vivre. Huh!
+
+Le trappeur couronna sa remarque d'un grognement qui eût honoré un ours
+gris.
+
+--Avant d'aller plus loin, j'aimerais à avoir une sorte de manche pour
+vous empoigner, dit Nick.
+
+--Qu'est-ce que ça?
+
+--Votre nom, si vous aimez mieux.
+
+--Prenez Jack Wiley et empoignez-moi par là; mais doucement, mon
+compère, car il y a du verre en moi, et je casse quand on me manie trop
+rudement.
+
+--Verre et bronze aussi, s'écria Nick.
+
+--A votre aise. Quant aux sobriquets indiens, ils ne m'ont pas plus fait
+défaut qu'aux autres trappeurs dans le pays. Il y en a qui m'appellent
+le Veau-médecin.
+
+--J'aimerais assez à l'entendre geindre, monsieur.
+
+--Une tribu m'appelle Deux-cents-chevaux, parce qu'en une seule nuit,
+je lui ai volé autant de ces animaux. Laissons-là; je ne me sens pas
+disposé à me quereller avec un homme qui m'a rendu de bons services,
+quand même il essaierait de me blaguer un peu.
+
+--Soit; mais si les choses ne s'étaient pas passées comme ça entre nous,
+je vous ferais croire que la lune est composée de bosses de bison et
+qu'on en peut rôtir une tranche au bout d'un bâton. Mais allons, Jack
+Wiley, suivons cette crête.
+
+--Cette crête! non. Elle nous conduirait trop près de la Ville des
+sorciers, repartit Wiley.
+
+--Voilà bien une notion indienne, mais les blancs ne devraient pas avoir
+des idées aussi puériles. J'ai entendu parler de cette prétendue ville.
+Son surnaturel est aussi naturel que moi, je le jurerais, oui bien,
+votre serviteur!
+
+--Je ne prétends pas être plus sage que mes voisins et ne parlerai que
+pour mon compte. Aussi je vous le dis: je me tiendrai à l'écart de
+la Vallée du Trappeur. On assure que ceux qui y sont entrés n'en sont
+jamais sortis et que jamais, non plus, on n'en a entendu parler. Les
+Indiens pensent que la localité est hantée par un mauvais esprit et que
+tous les gens qui y mettent le pied ne peuvent plus l'en retirer. Ils
+sont obligés d'y rôder jusqu'à la fin de leurs jours... Vous n'avez pas
+besoin de secouer la tête, je vous dis qu'on les y a vus, M. Ténébreux.
+
+--Bon, je ne vous disputerai pas sur ce, point, quoique je n'aie jamais
+songé à trouver quelque chose de pire que moi, partout où je vais. Je
+n'ai, du reste, jamais pu voir d'esprits moi-même; mais j'ai eu une
+nièce qui pouvait les voir par légions, au bénéfice de ses amoureux,
+vous comprenez? sans doute vous avez entendu parler de ma famille. Il y
+a eu mon grand-père, le voyageur, et mon oncle, l'historien, qui étaient
+des gaillards extraordinaires dans leurs branches d'affaires. Je sais
+bien qu'il y a des gens qui ont glosé et ri sous cape quand j'ai parlé
+des exploits de mon grand-père le voyageur, et de mon oncle l'historien,
+mais ça ne fait rien de rien, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+En jasant ainsi, les voyageurs finirent par atteindre une hauteur d'où
+leur vue dominait complètement la Ville hantée, dont les murailles
+granitiques avaient une apparence sépulcrale à la clarté terne et
+blafarde de la lune.
+
+--Voyez-vous là, en bas? dit Jack en étendant la main.
+
+--Où?
+
+--Où ces rochers sont amoncelés. Eh bien, c'est l'entrée de la Vallée
+du Trappeur perdu. On l'appelle la Porte du Diable. Ayant, comme je vous
+l'ai dit, chassé à la rivière aux Loutres, aux sources du Castor et
+au Rocher noir, j'ai recueilli ces histoires de l'un, de l'autre, en
+faisant mes affaires.
+
+--Vous prenez plus intérêt à ces niaiseries que moi. Qu'on me donne un
+bon territoire pour trapper ou chasser et je ferai un pied-de-nez aux
+superstitions des Indiens et des blancs ignorants.
+
+Nick s'interrompit soudain et ajouta d'un ton différent;
+
+--Regardez parmi les rochers, Jack, n'est-ce pas un de vos fantômes?
+
+--Où ça? où ça? demanda Wiley.
+
+--Ne le voyez-vous pas qui remue, là, à gauche?
+
+--Oui, c'est vrai, répliqua précipitamment le trappeur. Il vaudrait
+mieux ne pas approcher, de peur...
+
+--Vous irez où il vous plaira, M. Deux-cents-chevaux, mais mes yeux
+m'ont été donnés pour mon service et je les utiliserai, interrompit
+Nicolas.
+
+Ce qui avait sollicité l'attention de Nick, c'étaient plusieurs
+personnes glissant, en un seul rang, le long des rochers.
+
+Elles n'étaient pas tellement éloignées qu'il ne pût les voir
+distinctement.
+
+A leurs vêtements et à leur démarche, on pouvait les prendre pour des
+blancs, mais il eût peut-être été imprudent de l'affirmer.
+
+Nicolas les compta.
+
+Ils étaient cinq, et le plus avancé avait la taille ceinte d'une écharpe
+rouge. Leurs armes reluisaient au clair de lune.
+
+Aussitôt, Whiffles se rappela la scène du petit bassin, alors qu'il
+cherchait à découvrir qui lui avait volé ses pièges. Tout son esprit se
+tint en éveil.
+
+Il épia avec un intérêt indescriptible la marche des cinq personnages,
+tandis que Wiley demeurait silencieux à son côté; mais en suivant
+anxieusement la direction de ses regards.
+
+Les cinq individus descendirent au fond de la vallée et disparurent près
+de la Porte du Diable.
+
+--Que pensez-vous de ça? fit brusquement Wiley.
+
+--Il n'est pas rare de voir des trappeurs dans cette partie du pays,
+répliqua soucieusement Nicolas.
+
+--Oui, mais pas comme ceux-là--pas comme ceux-là! murmura Wiley.
+
+Et il poursuivait d'un ton grave:
+
+--Je vas vous donner un avis, étranger: Evitez la Vallée du Trappeur,
+la ville des Rochers et la contrée environnante; évitez-les comme vous
+éviteriez un parti des Pieds-Noirs, ou la peste.
+
+--Merci, Jack Wiley, merci! Je n'ai peur ni des hommes, ni des fantômes.
+Pendant bien des années, j'ai parcouru bois, montagnes et prairies, et
+il n'y a pas un endroit que je redoute plus qu'un autre. Tout coin de
+terre ou d'eau, entre la baie d'Hudson et la rivière Colombia m'est
+égal. Je connais le repaire du loup, de l'ours, de la panthère et des
+animaux destructeurs de cette région, tout aussi bien que les villages,
+pistes, campements et territoires de chasse de ces damnés serpents
+rouges. Et moi, Nick Wiffles, je vais ça et là, où bon me semble, en
+homme qui sait son chemin, et l'étendue des forces que le créateur de de
+toutes choses lui a données, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+Le brave chasseur prononça ces paroles avec la bonhomie, moitié
+sérieuse, moitié joviale, qui lui était habituelle, et, jetant sa
+carabine sur son épaule, il reprit fermement sa marche en homme qui a
+foi en son jugement, en sa prévoyance.
+
+
+
+
+ IV
+
+ LE CHASSEUR NOIR
+
+
+Après avoir atteint le plateau, le jeune garçon--Sébastien
+Delaunay--pénétra dans une petite hutte cachée dans un bouquet de
+cotonniers.
+
+Les chiens le suivirent, mais en se retournant de temps à autre sous la
+direction que leur maître avait prise.
+
+Au centre de la hutte flambait un bon feu de branchages. Sébastien
+s'assit auprès. Pendant quelques instants il s'occupa à empenner
+des flèches, tandis que Maraudeur et Infortune, étendus à ses pieds,
+l'observaient en silence, d'un air somnolent, les yeux à demi clos.
+
+Toutefois, bientôt fatigué de son travail, il décrocha un grand arc
+indien, pendu à la paroi de la hutte, et, après l'avoir bandé avec soin,
+il jeta un carquois sur ses épaules et se dirigea vers le lieu d'où il
+s'était séparé du trappeur.
+
+Il faisait sombre; mais les chiens, saisissant la piste de leur maître,
+partirent devant Sébastien et le guidèrent à la vallée.
+
+Comme une sentinelle vigilante, jusqu'à ce que la lune se levât, il
+inspecta minutieusement le terrain en parlant quelquefois aux chiens et
+en réfléchissant parfois aussi.
+
+Tout-à-coup Maraudeur s'arrêta court, dressa ses oreilles et pointa son
+nez vers le fond de la vallée qu'argentaient faiblement les rayons de
+la lune. Son compagnon à quatre pattes gronda, tressaillit. Il se serait
+précipité en bas de la montagne si Sébastien ne l'eût retenu.
+
+L'adolescent connaissait assez les habitudes du chien pour savoir que
+les siens avaient vu ou senti un homme ou un animal. Mais, vainement
+s'efforça-t-il de découvrir quelque nouvel être vivant. Un groupe
+d'arbres nains, un peu plus bas, près du lit de la vallée, offrait un
+point d'observation meilleur et plus sûr; il y descendit.
+
+Aussitôt, il reconnut l'avantage de son mouvement; car, en dirigeant ses
+regards au sud, il aperçut un individu qui approchait.
+
+C'était un blanc, mais pas Nicolas.
+
+Sa taille, ses vêtements l'indiquaient.
+
+Sébastien se prit à l'examiner.
+
+A l'élasticité de sa démarche, à la flexibilité de ses membres on
+jugeait qu'il était jeune. Il portait un habillement tout noir,
+différant matériellement par la coupe de ceux des trappeurs, mais
+prouvant peut-être que son propriétaire arrivait récemment des pays
+civilisés.
+
+Il était impossible de distinguer les traits de cet homme. Ses armes
+consistaient en un fusil à deux coups passé derrière l'épaule.
+
+L'indispensable couteau de chasse et des pistolets pendaient à sa
+ceinture de cuir uni.
+
+Quoique seul et au coeur d'un pays sauvage, le jeune chasseur (ainsi le
+désignerons-nous) paraissait brave et sûr de lui.
+
+C'est au moins ce que pensa Sébastien, dont l'attention fut appelée d'un
+autre côté par Maraudeur, qui aboya, bondit, et parut décidé à s'élancer
+dans la vallée.
+
+Sébastien eut quelque peine à le calmer et tâcha de saisir la cause de
+cette nouvelle excitation. Mais il fut assez désagréablement surpris
+en remarquant, à une courte distance, trois hommes mal vêtus qui
+sournoisement longeaient aussi le vallon. Leur aspect parlait du
+trappeur nomade et de l'Indien farouche et pillard.
+
+Ils cheminaient en silence.
+
+A leur vue Sébastien trembla; son visage se couvrit de pâleur.
+
+Se couchant entre les deux chiens, et arrondissant son bras autour du
+cou de chacun d'eux, il considéra ces gens, en retenant son haleine et
+comme dominé par l'incertitude et l'effroi.
+
+La vaillantise et la gaîté du jeune garçon s'étaient évanouies.
+
+Ses craintes, cependant, ne semblaient pas le résultat d'une vile
+lâcheté, mais bien d'une horreur soudaine inspirée par quelque puissance
+formidable et mystérieuse.
+
+Frissonnant, Sébastien, jeta un regard vers le jeune chasseur: il avait
+fait halte et apprêté son fusil.
+
+Les trois individus et lui s'étaient découverts au même instant.
+
+Qu'allaient-ils faire? La rencontre serait-elle amicale? Sébastien
+Delaunay ne le supposait pas.
+
+Le chasseur noir semblait avoir aussi ses doutes. De vrai, les autres
+avaient l'air de blancs et de francs trappeurs; mais leur extérieur
+était plus sauvage que celui des indigènes eux-mêmes.
+
+Nous sommes facilement accessibles au soupçon; parfois, l'intuition nous
+désigne qui nous devons fuir et qui nous devons rechercher.
+
+Celui qui marchait en tête de ces êtres hybrides, ayant lancé une
+oeillade au chasseur noir, ôta un fantastique casque de peau, orné d'une
+queue de renard, et, après avoir passé dans ses cheveux hérissés une
+main qu'on eût pu prendre pour la patte d'un volverenne, il hurla comme
+un Indien.
+
+Son salut resta sans réponse.
+
+--Ohé! ohé! dit-il, voilà mon mangeux de lard.
+
+--Pas plus mangeux de lard que vous, répliqua froidement le chasseur.
+
+--Point d'impudence, mon garçon. Nous autres, on est né sur les
+prairies, moitié ours-gris, moitié panthère, moitié Français et moitié
+Indien. Huh! houh!
+
+Le chasseur noir releva son arme et appuya son index sur la détente.
+
+--Je suis d'humeur paisible, dit-il; je ne me mêle pas des affaires
+d'autrui, et je réclame le privilège d'être laissé tranquille. Mais les
+fanfaronnades et les grands airs ne me font pas peur, sachez-le. Si
+je désire demeurer en paix avec tous, blancs, rouges ou métis, je ne
+souffre pas les insultes.
+
+Un des trappeurs grogna comme un ours, tandis qu'un second hurlait comme
+un loup et que le troisième imitait le chant perçant du coq.
+
+Le naturel du jeune homme était évidemment paisible.
+
+--Si, dit-il, vous croyez qu'il convient d'aborder de cette manière un
+étranger et un blanc, je me permettrai de différer d'opinion avec vous.
+Votre conduite est grossière, injurieuse; je m'éloigne.
+
+--Pas si vite mon garçon, nous avons affaire à vous.
+
+Et l'interlocuteur marcha sur le chasseur noir d'un air insolent.
+
+--Arrière, ne m'approchez pas! dit celui-ci en le couchant en joue.
+
+Sébastien Delaunay fixait sur cette scène des regards avides. Il n'avait
+pas changé de posture.
+
+Il était encore étendu entre ses chiens, les mains placées sur leur
+gueule. Pas un mot, pas un mouvement de ce qui se faisait ne lui avait
+échappé.
+
+--Peut-être ne saviez-vous pas, morveux, que je m'appelle l'Ours-gris?
+Je suis la mort pour tout gibier à quatre ou à deux pattes qui ose se
+poser sur mon chemin. A bas ce fusil d'enfant, et nous allons régler
+votre affaire!
+
+Le jeune homme haussa les épaules.
+
+--Merci, je saurai prendre soin de ma personne. Je ne me fie pas à des
+coquins de votre sorte, et ne suis pas homme à me laisser intimider et
+peut-être piller avec impunité.
+
+L'Ours-gris gronda d'une façon menaçante. La méchanceté naturelle de son
+caractère s'éveillait.
+
+--Étranger, avez-vous jamais entendu parler de Bill Brace[15], dit-il,
+d'une voix où la colère perçait déjà?
+
+[Note 15: Autrement dit _Guillaume le roide_.]
+
+--Il se peut, mais je ne me rappelle pas, répondit froidement le
+chasseur.
+
+--C'est moi qui suis Bill Brace, ajouta l'autre.
+
+--Peut-être me ferez-vous l'honneur de me présenter vos compagnons? fît
+le jeune homme d'un ton moqueur.
+
+--Vous les connaîtrez bien assez vite, c'est moi qui vous le dis. Ce
+gaillard-là qui peut dévorer une mule crue à son déjeûner, eh bien,
+c'est Ben Joice; et cet autre qui vous avale une pinte de whiskey sec
+d'un coup, c'est Zene Beck. Je ne pense pas que vous alliez jamais dire
+nos noms à l'un des postes de la compagnie de la baie d'Hudson, ou aux
+établissements.
+
+Il y avait quelque chose de particulièrement sinistre dans la manière
+dont il prononça cette dernière phrase.
+
+Les muscles de son visage se déprimèrent et une perversité opiniâtre
+apparut dans tous ses traits.
+
+La vanité de la force physique le rendait insolent. Bill Brace croyait
+à l'invincibilité de ses nerfs. Déréglé par inclination et habitude,
+vicieux et agressif par nature, il avait besoin de cette correction qui
+dompte le scélérat et humilie le brutal.
+
+--Dites-moi quels sont vos desseins et je saurai mieux quoi faire, fit
+le chasseur noir. Si votre intention est de me dépouiller, je ne suis
+pas disposé à le permettre. J'ai déjà vu des gens de votre calibre. La
+plupart se sont montrés paisibles, et je puis vous assurer que ceux qui
+se sont comportés autrement n'ont rien gagné.
+
+--A bas votre arme! vociféra Bill Brace.
+
+--Oui, à bas les armes! répéta Ben Joice.
+
+--A bas ton fusil! appuya Zene Beck.
+
+Le chasseur redressa sa taille et de douce qu'était sa physionomie, elle
+devint ferme, presque dure.
+
+Une main sur le manche d'un formidable _bowie-knife_[16], Bill Brace
+avança le pied droit.
+
+[Note 16: On sait que c'est le terrible couteau américain.]
+
+--Prenez garde, misérables! cria le chasseur, avec un coup d'oeil
+rapide à la batterie de son fusil; vous êtes trois contre un, mais le
+premier de vous qui fait un mouvement, je le tue comme un chien. Je vous
+tiens pour vagabonds et bandits;... cependant, pas pour des lâches. S'il
+en est un parmi vous qui veuille se mesurer avec moi, à la carabine, au
+pistolet, au couteau, ou aux armes que la nature nous a données, je suis
+son homme.
+
+Bill Brace haussa ses épaules herculéennes, et sourit dédaigneusement,
+mais plutôt de rage que de bon coeur.
+
+--Vous criez bien haut, mon petit, mais je vas vous donnez une fière
+leçon, grommela-t-il entre ses dents.
+
+En disant ces mots, il s'appuyait sur le canon de son fusil dont la
+crosse reposait à terre.
+
+Jamais face horrible ne s'était empreinte d'un cachet plus diabolique.
+
+Vivant loin de la contrainte des lois civiles, débarrassé de toutes
+les formalités et conventions de la société, suivant à sa guise les
+impulsions d'une nature désordonnée, flattant ses appétits sauvages,
+singeant les moeurs des Indiens--leurs vices et non leurs vertus--avec
+une confiance entière en sa puissance musculaire, Bill Brace était
+devenu le type de la bestialité humaine, si je puis m'exprimer ainsi.
+Imposer comme loi sa volonté aux autres, telle était son ambition et
+même sa devise.
+
+Quoique d'une taille plus haute, le chasseur noir était d'une
+constitution plus grêle.
+
+Il avait plus d'harmonie dans les formes, mais moins de vigueur
+apparente.
+
+Son extérieur indiquait le sang-froid et cependant la souplesse.
+
+En général il ne semblait pas capable de soutenir une lutte corps à
+corps avec son adversaire.
+
+Néanmoins, Sébastien observa qu'il était calme, qu'il ne manifestait
+aucun de ces signes de trépidation qui accompagnent ordinairement la
+peur ou la colère.
+
+--L'entendez-vous, Ben Joice et Zene Beck? Ce blanc-bec, ce mangeux de
+lard[17] qui prétend répondre par toutes armes à Bill Brace, depuis ses
+poings, jusqu'à une espingole.
+
+[Note 17: Les Anglo-américains ont donné aux Canadiens-français le
+sobriquet de _mangeux de lard_.]
+
+Dans un paroxysme de dédain comique, mais inexprimable, Brace enleva son
+casque par la queue de renard qui le surmontait, le lança contre le
+sol en le foula aux pieds, tandis que ses camarades témoignaient
+chaleureusement de leur admiration; l'un en sifflant à travers deux de
+ses doigte fourrés dans sa bouche, l'autre en se tordant dans un éclat
+de rire convulsif.
+
+Le chasseur noir se tenait parfaitement tranquille, et toujours prêt à
+faire feu.
+
+--Buveux-de-lait, j'accepte le défi! hé! hé! ho! ho! songez-y mes gars,
+il veux amorcer Bill Brace le mangeux de chats sauvages, le grand ogre
+de la Saskatchaouane.
+
+Puis au jeune homme:
+
+--Voyons, dites-nous comment vous voulez quitter le monde et que ça
+soit fait tout de suite. Est-ce avec le plomb, l'acier ou les griffes de
+l'ours-gris qui sont mes armes naturelles, comme vous les appelez?
+
+--Nous commencerons avec les armes de la nature; puis, si vous n'êtes
+pas satisfait, le couteau décidera qui doit être enseveli dans la
+vallée.
+
+--Quant à cela, je puis vous le dire d'avance. Nous ne prenons pas la
+peine d'enterrer les gens. Les loups servent de croque-morts, dans les
+montagnes. Ils ont bientôt fait, et l'on n'a rien à payer pour la fosse
+et le service. Mais nous gaspillons un temps précieux. Hâtez-vous de
+dire vos prières et que je vous avale!
+
+--Doucement, doucement, fit le chasseur noir. Écoutez les conditions du
+duel: Vos armes et celles de vos amis seront déposées près de ce bouquet
+de pins; puis vos camarades se retireront là-bas, derrière le rocher et
+resteront spectateurs passifs du combat. Quant à moi, je placerai mes
+armes derrière cet arbre à gauche, afin de pouvoir les saisir aisément
+en cas de trahison ou de mauvaise foi.
+
+Brace objecta d'abord à cette proposition, mais finalement il y
+consentit, et les armes furent, au bout de quelque temps, mises aux
+lieux indiqués par le chasseur.
+
+Sébastien avait peine à contenir ses chiens, car ces armes avaient été
+posées à cinq ou six pas de sa cachette. Maraudeur se révolta un peu à
+l'approche de Brace, et Infortune grogna sourdement. Mais le bruit ne
+fut pas remarqué.
+
+Beck et Joice se retirèrent à l'endroit désigné.
+
+Sans perdre une seconde, Bill Brace se dépouilla de sa casaque de
+chasse, en homme pressé d'en finir tandis que son antagoniste quittait
+flegmatiquement son pourpoint noir au pied d'un cotonnier, et desserrait
+sa ceinture.
+
+La charpente osseuse et solidement attachée du premier formait un
+contraste frappant avec les proportions symétriques, quelque peu
+délicates du second.
+
+Si Bill Brace pesait au moins cent quatre-vingts livres, le chasseur en
+pesait cent quarante au plus.
+
+--Étranger, fît Brace, vous ne feriez peut-être pas mal de me dire votre
+nom avant que je ne vous dévore, car il se peut qu'un de vos amis désire
+couvrir d'une tombe vos os, quand on saura comment vous êtes mort...
+
+--Si vous ou vos coupe-gorge m'assassinez, un individu du nom de
+Pathaway manquera dans les montagnes. Êtes-vous prêt, Bill Brace?
+
+--Tout prêt! répondit Brace.
+
+--Venez donc et attrapez ce que vous méritez!
+
+Le jeune homme porta alors en avant son pied et son bras droit, puis le
+pied et le bras gauche, et fit face à son ennemi.
+
+Ensuite il retira son bras droit en le courbant comme un arc et étendit
+encore le poing gauche, en ayant les yeux fixés sur ceux de Brace, qui
+arrivait avec grand fracas, et se proposait de réduire son adversaire
+par la seule force du poignet. L'insulteur projeta, ramena sa main
+droite et reçut, en pleine bouche, la gauche de Pathaway.
+
+Ce début suffît à faire voir que le dernier connaissait l'art de se
+défendre, tandis que l'autre l'ignorait.
+
+--Ce gamin t'a tiré le premier sang; attention, Bill! épia Joice.
+
+Surpris de la riposte, Brace avait reculé. Alors il remarqua que sa
+barbe changeait de couleur et passait du noir au rouge.
+
+--Repos! exclama Joice.
+
+A la seconde passe, Brace prit plus de précautions.
+
+Son but était de terminer l'affaire d'un seul coup.
+
+Mais pendant ce temps, Pathaway lui allongeait un croc-en-jambe et le
+faisait choir sur le sol.
+
+Joice et Beck saluèrent cet événement par un rire bruyant; ils pensaient
+que leur champion se ménageait afin de s'en tirer avec plus d'honneur,
+quand il aurait joué assez longtemps avec le petit, pour l'éreinter d'un
+coup.
+
+--Debout, Bill! Pourquoi diable te vautrer comme ça? dit Joice.
+
+--Oh! c'est un fier matois! glissa Beck.
+
+--Oui, reprit l'autre. Il va le démolir en gros, car il n'aime pas le
+détail, Bill.
+
+Un double éclat de rire couronna cette lourde saillie.
+
+La fureur avait enflammé Bill Brace.
+
+11 s'élança sur Pathaway, en mugissant comme un taureau.
+
+Il frappait à droite et à gauche.
+
+Ses bras s'agitaient comme des fléaux, battaient l'air et jamais
+n'atteignaient son antagoniste, qui bondissait tantôt d'un côté, tantôt
+d'un autre, plantant son poing où il lui plaisait.
+
+--Repos! dit encore Joice.
+
+Bill Brace ne demandait pas mieux.
+
+Il darda sur son jeune adversaire ses prunelles injectées de sang et
+rugit comme une bête fauve blessée.
+
+Pathaway, lui, n'avait rien perdu de son flegme.
+
+Les bras croisés sur la poitrine, il soutenait, sans sourciller, les
+regards ardents du trappeur.
+
+Instinctivement Ben Joice et Zene Beck se rapprochèrent.
+
+Ils commençaient à prendre un vif intérêt à cette lutte.
+
+Sébastien aussi, entraîné par l'excitation, se leva pour mieux voir; et
+les chiens eux-mûmes se dressèrent sur leurs hanches.
+
+Brace, haletant comme une machine à vapeur, proféra un horrible juron
+et se rua contre le chasseur qui, glissant agilement sous le bras du
+bandit, lui asséna un coup formidable au-dessous de l'oreille droite.
+Le blessé fléchit comme un boeuf à l'abattoir et roula à terre. Mais,
+bientôt relevé, il revint à la charge avec une furie et une violence
+terribles.
+
+C'est alors que le chasseur noir déploya ses étonnantes ressources
+de pugiliste. Parant les coups avec adresse, il les portait avec une
+dextérité et une vigueur qui jamais ne faisaient défaut.
+
+Le visage du trappeur ne fut bientôt plus qu'une masse de chairs
+pantelantes et saignantes. Il tombait à tout instant, et se remuait déjà
+avec difficulté, lorsque Pathaway l'acheva par un coup sous le menton.
+
+Bill Brace roula sur le sol.
+
+--Ainsi je punis l'impudence, dit le chasseur.
+
+Puis, se tournant vers Joice et Beck:
+
+--A qui le tour? ajouta-t-il.
+
+Brace recouvrait ses sens.
+
+Il essaya de se mettre sur pied, en hurlant d'impuissantes imprécations.
+Mais, trop faible pour se tenir debout, il retomba avec une telle
+faiblesse que toutes les jointures de son corps en craquèrent.
+
+Cédant alors à une rage indicible, il s'écria:
+
+--Vos couteaux, camarades! Hachez-moi ce gredin en chair à pâté. C'est
+le diable!--le diable en personne, Ben Joice. Sers-lui du baume d'acier,
+Zene Beck, et je serai ton débiteur pour la vie.
+
+Prompt comme la pensée, Pathaway passa la main derrière son cou et en
+tira une de ces armes terribles qui portent le nom du célèbre combattant
+texien,--Bowie le brave, l'intrépide, l'audacieux!
+
+La lame brillante étincela et réfléchit les rayons de la lune comme les
+facettes d'un diamant:
+
+Joice et Beck sortirent de leurs mitasses des armes semblables, et ils
+se précipitaient sur le chasseur, avec des cris forcenés, quand ils
+furent arrêtés par l'attitude déterminée du gladiateur.
+
+--Pourquoi hésiter, poltrons? leur dit-il. Venez-donc! le mangeux de
+lard, vous apprendra comment on se sert de ce joujou.
+
+Et il montrait son large coutelas.
+
+--N'ayez pas peur, quoique ce soit le diable, grommela Brace d'une voix
+caverneuse.
+
+Honteux de leur incertitude, Joice et Beck marchèrent sur Pathaway, qui
+les attendait imperturbablement.
+
+Ils fondirent en même temps sur lui.
+
+Mais, les évitant aussi lestement qu'il l'avait fait dans sa rencontre
+avec Brace, il laboura le bras droit de Joice avec son couteau.
+
+Ce misérable laissa échapper son arme.
+
+Au même moment, une flèche atteignit Beck à l'épaule et les deux chiens,
+Maraudeur et Infortune, lâchés par Sébastien, chargèrent vigoureusement
+les trappeurs, tandis qu'une voix criait à quelque distance:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce que c'est que ça? Encore une
+maudite petite difficulté, je le jure, ô Dieu, oui!
+
+
+
+
+ V
+
+ LA HUTTE
+
+
+Un personnage de haute stature apparaissait à quelques pas. Derrière lui
+marchait un individu moins grand, mais plus large des épaules.
+
+Le premier était notre ami Nicolas.
+
+Son interpellation fit suspendre aussitôt les hostilités.
+
+Cependant les chiens s'acharnaient après Bill Brace, et pour refroidir
+leur ardeur Nick dut user du pied.
+
+--La paix, Maraudeur! A bas, Infortune! Que diable s'est-il passé ici?
+On se bat, ô Dieu, oui! Quel est ce matin étendu sur l'herbe? Il a
+la figure d'une pomme pourrie, je le jure, oui bien, votre serviteur!
+D'ordinaire, il ne doit pas être beau garçon, dame non! mais comme ça
+faut avouer qu'il a la plus vilaine tête qu'on puisse imaginer. Je ne
+crois pas que, dans tous ses voyages à travers l'Afrique centrale, mon
+grand-père ait jamais rencontré un pareil échantillon de nature humaine,
+quoiqu'il ait vu des nègres, rouges comme l'écarlate, des singes qui
+parlaient et des sapajoux qui faisaient l'exercice militaire, avec
+leurs maréchaux, généraux et caporaux... oui bien, je le jure, votre
+serviteur!
+
+A la voix de leur maître les chiens se turent, Nicolas se tourna
+alors vers Pathaway, et commença à l'examiner avec une attention toute
+philosophique quoique peu courtoise assurément.
+
+--Étranger, dit-il ensuite, vous avez tapé ferme sur ce gaillard-là; je
+ne sais ni le commencement ni la fin de votre histoire, mais je crois
+que la justice est de votre côté.
+
+--C'est aussi mon opinion, répliqua le jeune homme. Il fallait me
+défendre ou me laisser voler. J'ai préféré me défendre, et ce bandit a
+reçu une leçon qu'il n'oubliera pas de longtemps, j'espère.
+
+--S'il l'oublie, c'est qu'il a la mémoire courte, répliqua Nick, en
+regardant Bill Brace dont le visage s'était tellement enflé qu'on avait
+peine à distinguer ses traits.
+
+--Je l'ai ménagé autant que j'ai pu, dit Pathaway.
+
+--Ma foi, monsieur, reprit le trappeur émerveillé, on ne dirait pas
+que vous êtes capable de remuer une pareille masse de chair. Mais vous
+l'avez prodigalement servi, ô Dieu, oui! je vous en fais mon compliment.
+Quant à lui, il ne paraît pas qu'il vous ait touché. Qu'a-t-il, donc
+fait?
+
+--Parlé plus qu'agi, répliqua simplement Pathaway.
+
+--Vous êtes un luron, monsieur, oui bien, je le jure, fit Nick.
+Au surplus, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à mon oncle.
+L'avez-vous connu, mon oncle l'historien? Trait pour trait, c'était
+vous. Il avait la même taille, seulement un peu plus courte. Son bras
+droit c'était le vôtre, quoique un peu plus long. Ses jambes avaient,
+Dieu me pardonne, une similitude complète avec celles sur lesquelles
+vous êtes juché, pourtant elle n'étaient pas aussi droites. Il me semble
+qu'il _cageottait_, mon grand oncle l'historien. Sa physionomie était
+plus ouverte que la vôtre, parce que sa bouche était plus large. Il
+possédait un nez remarquable, mon oncle. Je n'en ai jamais rencontré
+un pareil avant le vôtre; mais j'ai idée qu'il était un peu plus gros,
+étranger... Oui un peu plus gros, étranger... Je l'ai vu une fois,
+illuminé par les rayons de la lune et je vous garantis que ça avait
+l'air d'une meule de foin. Ah! quel organe c'était que le nez à mon
+oncle l'historien! Du reste, ce nez il était dans sa branche d'affaires,
+car, étant historien, il vous sentait les faits à dix siècles de
+distance... et même plus...
+
+Le chasseur noir sourit.
+
+Son visage ne présentait plus une seule trace d'excitation. L'expression
+en était agréable. Ses muscles qui avaient été aussi rigides que
+des barres d'aciet s'étaient relâchés de leur tension anormale,
+et paraissaient aussi flexibles que ceux d'une femme. L'esprit du
+gladiateur s'était éteint dans ses yeux. Ce n'était plus un vengeur
+implacable et sans pitié, mais un jeune homme bon, à l'air doux et
+avenant.
+
+Il avait adroitement caché son arme et remettait son habit noir.
+
+Les autres témoins de cette scène demeuraient silencieux.
+
+Ben Joice se glissa sournoisement vers le compagnon de Nick qui, dès son
+arrivée, lui avait fait divers signaux télégraphiques.
+
+--Eh! pourquoi diable ne parlez-vous pas, Jack Wiley? dit Nick. Est-il
+besoin de faire ainsi des mouvements de main et de bras, comme un muet!
+Est-ce que vous avez honte de notre compagnie? Vous n'avez pas oublié
+vos vieilles connaissances, n'est-ce pas?
+
+--Non, répondit alors Wiley à Joice, en parlant à voix basse, la main à
+demi collée sur sa bouche.
+
+--Non, que diable veux-tu dire? fit brusquement Ben.
+
+--N'as-tu pas le sens commun? reprit Wiley sur le même ton. Je ne veux
+pas que tu me reconnaisses devant ces gens-là. Ce grand blagueur doit
+être veillé de près; tu entends? Il prétend que les Indiens l'appellent
+Ténébreux, et je t'assure qu'il est rusé. Je ne serais pas surpris qu'on
+l'eût envoyé pour nous guetter, bien qu'il m'ait rendu un bon service.
+Ne ma parle pas trop.
+
+Nick, avec sa subtilité habituelle avait observé ce qui se passait, et
+deviné que Wiley et les autres trappeurs étaient des oiseaux de même
+plumage.
+
+--Jeune homme, dit-il, en s'adressant au chasseur noir, vous n'avez plus
+affaire ici, m'est avis que vous feriez aussi bien de venir avec moi.
+Ces gibiers-là ne vous veulent pas grand bien. Le plus vite vous aurez
+quitté leur compagnie sera le mieux.
+
+--J'accepte volontiers votre offre, répondit Pathaway.
+
+--Alors, Jack Wiley, si vous voulez venir avec moi, il est temps de
+laisser cette bande de gueusards. Ils sont d'humeur trop libre pour que
+j'aime à rester avec eux.
+
+Bill Brace se mit sur son séant, et se penchant contre Joice, lâcha
+un torrent d'invectives et de menaces, dans ce langage mêlé d'indien,
+d'anglais et de français, qu'en ne peut entendre que dans le Nord-ouest,
+parmi les trappeurs livrés à tous les excès d'une vie désordonnée.
+
+--Bill Brace a la mémoire d'un Indien, hurlait-il. Tu as mis un tison
+enflammé sous le nez de l'Ours gris, mais il s'en souviendra, mon petit.
+
+--Il me semble qu'il l'a touché avec quelque chose de plus dur qu'un
+tison enflammé, fit Nick.
+
+--Je suis un trappeur, un Indien! continuait Bill en montrant le poing.
+Oui, Indien, plus Indien que trappeur.. Houah! houp! J'aurai ton sang,,
+mangeux de lard. Je te suivrai, jour et nuit. C'est moi qui suis Bill
+Brace et je te défie de dire que tu m'as battu. Tue-le, Jack Wiley,
+tue-le et je te donnerai cent peaux de castor. Où sont vos pistolets,
+reptiles? Je... je... je me sens faible. Un peu d'eau, Ben. Ma tête est
+tout à l'envers. Soutiens-moi ou je tombe!...
+
+En prononçant ces mots il se laissa aller à demi évanoui sur son
+compagnon.
+
+--Où est Sébastien, où est Sébastien? demanda Nick, en se tournant tout
+à coup.
+
+Maraudeur s'élança vers un massif de jeunes pins et se mit à aboyer.
+Nick suivit aussitôt le chien. Il trouva le jeune garçon étendu presque
+insensible, et tenant son arc à la main. Le trappeur le prit tendrement
+dans ses bras.
+
+--Pauvre enfant! pauvre enfant! murmura-t-il. Il a assisté à un terrible
+spectacle, et ça a été trop fort pour ses nerfs.
+
+S'adressant ensuite à Pathaway:
+
+--Il n'est pas bien robuste, voyez-vous, monsieur. D'ailleurs sa santé
+cloche depuis quelques jours. La rougeole, vous savez?
+
+Un sourire glissa sur les lèvres du chasseur noir. Mais jetant, en ce
+moment, un regard sur le visage de Sébastien, il conçut pour lui une
+vive sympathie.
+
+--C'est un Bois-brûlé! exclama-t-il.
+
+Nicolas ne parut pas charmé de la découverte
+
+--Qu'il soit Bois-brûlé ou n'importe quoi, c'est un bon garçon, dit-il
+un peu brusquement. Il est brave, doux, obligeant; je l'aime, moi. S'il
+a les membres délicats, ils se développeront avec le temps, je vous la
+dis, et il deviendra aussi vaillant qu'un chef comanche, je parle. Son
+système a l'air un peu désorganisé, mais qu'est-ce que ça prouve? il
+n'est pas poltron, pour ça, ô Dieu, non, je le jure, votre serviteur!
+
+--Est-ce que vous seriez son père ou son oncle? interrogea Jack Wiley,
+en ricanant.
+
+--Je suis son père, et il est mon fils, n'allez-pas me contredire,
+répliqua sèchement Nicolas.
+
+Sébastien commença à reprendre ses sens. Il ouvrit sur le trappeur
+ses grands yeux, doux, rayonnants d'intelligence, et un tressaillement
+courut partout son corps.
+
+--N'y pense plus, n'y pense plus, enfant, dit Nick; c'est passé et
+il n'y a personne de tué. Peut-être quelqu'un serait-il mort, si ses
+blessures eussent été mortelles, mais elles ne l'étaient pas. Courage,
+il arrive de ces choses-là tous les jours! Seulement tu ne les vois pas.
+
+--Qu'est-il arrivé, Nicolas? demanda-t-il d'un ton dolent.
+
+--Rien de bien considérable; non, rien de bien considérable, je
+t'assure; une partie de coups de poing qui a causé une damnée petite
+difficulté à l'un des joueurs, voilà tout. Mais comment te sens-tu,
+maintenant, mon cher enfant?
+
+La voix de Nick était pleine de sollicitude. Le jeune garçon lui plaça
+ses mains sur les yeux et les y tint un instant.
+
+Pathaway le considérait avec autant de pitié que d'admiration; car ses
+petites mains mignonnes semblaient moins faites pour la vie incivilisée
+que pour la vie de salon.
+
+--Joli garçon! joli garçon, murmura-t-il; mais trop efféminé pour ce
+genre d'existence. Il faudrait le renvoyer à son foyer natal, sur les
+bords de la rivière Rouge.
+
+--Peux-tu marcher, à présent? fit Nicolas.
+
+--Je le crois, répondit Sébastien au trappeur, qui poursuivit en
+s'adressant à Pathaway:
+
+--Ah! monsieur, c'est un si rude marcheur quand il est en bonne santé!
+Il monte aussi à cheval comme un singe, et moi qui vous parle je n'ai
+pas encore rencontré de cheval capable de le démonter. Il descend d'une
+famille aristocratique et n'a pas été élevé au travail comme les enfants
+de son âge. Son père était un comte français, un duc anglais ou un
+prince russe déguisé, ou quelque chose d'approchant. Je ne me rappelle
+pas exactement le titre. Sa mère était une demi-sang de très-haute race,
+le plus beau spécimen de femme qu'on pût voir.....--Mais comment vas-tu,
+mon Sébastien? Si tu ne peux te tenir sur tes jambes, je te porterai. Ça
+me va, à moi, de porter les enfants comme toi, en haut des montagnes.
+
+--Non, non, j'irai bien tout seul, répondit Sébastien, dont les regards
+se fixèrent pour la première fois sur le chasseur noir, et qui rougit
+comme une jeune fille.
+
+--Qu'est-ce encore, petiot? Ne vas pas t'évanouir encore.
+
+Ensuite à Pathaway:
+
+--Il a été sujet à ces attaques depuis qu'il a eu la coqueluche, il y a
+deux ans au plus. Il ne s'en est pas bien tiré, car cette diablesse de
+toux lui est tombée dans les jambes, croiriez-vous ça? Tout le village a
+eu la coqueluche et a toussé tant et si rudement que tous les Indiens du
+pays ont pris leurs talons à leur cou. Cette maladie-là ne devrait pas
+être tolérée du côté septentrional des montagnes Rocheuses, ô Dieu, non!
+
+Nick, tout en faisant ces excuses et ces explications, souleva le jeune
+garçon sur son bras gauche, et lui versa un peu de whiskey dans la
+bouche. Le liquide ardent brûla la gorge de Sébastien, et produisit un
+paroxysme de strangulation, qui, quoique dangereux, eut pour résultat de
+ranimer complètement ses sens.
+
+Il sourit et déclara qu'il était mieux.
+
+--Comme de raison, répondit Nick, avec sa bonhomie habituelle. Il ne
+faut rien dans le monde que l'apoplexie qui n'est sérieuse que quand
+vous l'avez eue quelquefois. Mon frère, le docteur Whiffles, avait
+coutume de la guérir sans difficulté avec le précipité rouge et l'ocre
+jaune.
+
+--Ce n'est pas un remède commun, fit remarquer Pathaway.
+
+--Non, ce n'était pas un remède commun. Il n'était connu de personne que
+de mon frère, et le secret est mort avec lui. Je vous raconterai un jour
+ou l'autre comment il a fini, mon frère le docteur.--Ah! les jarrets
+fléchissent encore, mon Sébastien; mais l'usage les rendra plus torts et
+plus longs aussi. Appuie-toi sur moi et n'aie pas peur de me fatiguer.
+
+--Une voiture et une nourrice lui conviendraient mieux, grimaça
+malicieusement Wiley.
+
+--Je connais des gens qui ont besoin d'une charrette et d'un bourreau,
+quoique je ne veuille pas dire que j'en aie vu ce soir, riposta Nick.
+
+--Vous savez que les enfants doivent souper et se coucher de bonne
+heure, fit Jack comme s'il n'eût pas remarqué l'allusion du trappeur.
+Pour moi, je n'aime pas les garçons qui pâlissent comme des filles à
+la vue du sang. Ce n'était pas comme ça, avant que les établissements
+fussent aussi près et aussi nombreux.
+
+--Tout change, dit Pathaway. Il y a des francs trappeurs qui ne sont pas
+ce qu'ils devraient être.
+
+--Je n'ai pas envie de me quereller avec vous, monsieur, grommela Jack
+Wiley, en jetant un regard de défi au chasseur noir.
+
+Celui-ci ne daigna pas relever l'invective.
+
+On arrivait sur le plateau, et tous entrèrent dans la cabane de Nick.
+
+Le feu fut promptement renouvelé, et, à ses brillantes clartés, nos gens
+purent s'examiner plus à leur aise.
+
+Les yeux de Sébastien s'arrêtèrent complaisamment sur Pathaway dont les
+regards le cherchaient souvent aussi avec un indéfinissable intérêt.
+
+Le souper fut préparé et mangé avec un appétit, aiguisé par de longues
+courses à travers les montagnes.
+
+Jack Wiley dévora, non-seulement sa portion, mais il empiéta sur la
+part de ses voisins. Il avait la faim d'un ours resté longtemps sans
+nourriture et il engloutissait, avec une facilité prodigieuse, les
+quartiers de bison rôti.
+
+D'abord Sébastien ne fit pas à cet individu l'honneur d'une grande
+attention; mais quand les lueurs du brasier éclairèrent les physionomies
+tous deux échangèrent des regards singuliers. Chez le premier il y avait
+la terreur; chez Jack Wiley c'était une curiosité vague et inquiète.
+
+Ayant fini de manger, le chasseur noir se jeta négligemment sur une peau
+de buffle que son hôte lui avait préparée.
+
+Wiley alluma une pipe et s'étendit dans un coin pendant que le jeune
+garçon s'enveloppait timidement d'une couverte écarlate et se couchait
+dans la partie la plus sombre de la hutte.
+
+Soit par hasard, soit avec intention, Nick se plaça entre Sébastien
+Delaunay et ses hôtes.
+
+
+
+
+ VI
+
+ LA VALLÉE DU TRAPPEUR
+
+
+Au bout d'une heure, tout sembla reposer dans la cabane du trappeur.
+
+Alors, Jack Wiley ouvrit les yeux, souleva sa tête, contempla un instant
+les dormeurs, puis il se mit sur son séant, s'allongea et se coula aussi
+doucement que possible hors du logis.
+
+Maraudeur s'était bien éveillé à demi; mais ne croyant pas qu'il fût à
+propos de contrarier l'hôte de son maître, l'honnête animal reprit le
+cours de ses rêveries canines.
+
+Sorti de la cabane, Wiley traversa rapidement le plateau et aperçut le
+cheval de Nicolas qui paissait voluptueusement l'herbe tendre.
+
+--Vilaine bête, mais qui doit avoir de bonnes qualités, pensa Jack. Sa
+crinière est pas mal raide. On dirait un buisson d'épines, mais ça vous
+a des jambes taillées pour la course. Elles sont lisses, propres et
+parfaites aux attaches. J'aime cette croupe, cette petite tête, et
+cette gracieuse encolure. Ma foi, ce ne serait pas bien de laisser là ce
+quadrupède. Il est vrai que son propriétaire m'a rendu un petit service,
+mais les affaires sont les affaires et l'amitié n'a rien à y voir.
+
+Quoique Jack louchât supérieurement, ses regards parvinrent, cette fois,
+à se concentrer avec ardeur sur le coursier de Nick.
+
+--Décidément, il me va! murmura-t-il.
+
+En déboutonnant sa chemise de chasse, il en tira une forte lanière de
+cuir qu'il avait enroulée autour de son corps.
+
+Ensuite il s'approcha de l'animal qui continuait paisiblement son régal,
+et lui ajusta la lanière autour du cou.
+
+Ayant réussi au delà de ses voeux, Wiley sauta sur le dos de
+l'Hérissé qui, loin de faire de la résistance, marcha volontiers à une
+cinquantaine de verges plus loin. Mais arrivé à cette distance le cheval
+s'arrêta court, s'appuya sur ses jambes de devant, logea sa tête entre
+elles, et, lançant en l'air son arrière-train, vous envoya l'écuyer
+mesurer la surface plane.
+
+Jack tomba sur le nez, avec une violence qui fit danser trente-six
+chandelles devant ses yeux. Pendant quelques minutes il ne vit rien que
+du feu au milieu duquel voltigeait un cheval enragé.
+
+Pas fort loin de cette scène, il y avait un homme qui riait de bon
+coeur, je vous assure.
+
+C'était Nick Whiffles.
+
+Son sommeil avait été aussi léger que celui de l'ingrat trappeur. En le
+voyant partir, il s'était levé et l'avait suivi.
+
+Lorsque Wiley enfourcha l'Hérissé, Nick fronça les sourcils; c'est que,
+s'il se souciait médiocrement de la reconnaissance, il tenait à son
+bien, surtout quand ce bien était un cheval favori.
+
+Revenant donc promptement à la hutte il saisit ses armes, poursuivit le
+voleur et arriva juste au moment où l'Hérissé venait de lui faire baiser
+notre mère commune.
+
+--Bravo! se dit Nick, avec un véritable orgueil. Je ne lui aurais jamais
+pardonné s'il ne s'était pas comporté ainsi, oui bien, je le jure, votre
+serviteur! Eût-ce été juste de se laisser prendre par cette vermine,
+qui tombera quelque jour dans une maudite petite difficulté, si la
+providence n'amende pas sa diablesse de mauvaise nature. Le traître!
+le renégat! Oublier ce que j'ai fait cette nuit pour lui! Il mériterait
+d'être pendu, et je vous dis qu'il ne sera jamais mieux qu'au bout d'une
+corde.
+
+Cependant Jack Wiley se remettait de sa chute:
+
+--Voilà donc, grommelait-il en s'étirant et se frottant le visage, voilà
+donc quelques-uns des tours que cette, grande perche de trappeur lui a
+appris. Ah! mon brigand, je te corrigerai de ces manières-là quand nous
+serons dans les montagnes. Allons, reste en repos. Tu ne recommenceras
+pas si facilement cette fois.
+
+Et il se replaça sur le dos de l'Hérissé, dont la mauvaise humeur
+semblait s'être dissipée.
+
+--Encore dessus, ô Dieu, oui! pensa Nick. Eh bien, s'il peut s'y tenir,
+je le lui donne cet imbécile de l'Hérissé. Je ne veux pas avoir un
+cheval qui se laisse mener par un pareil vaurien, moi!
+
+Tandis que Nick se livrait philosophiquement à ce soliloque, l'Hérissé
+fournissait à Wiley des preuves incontestables de son éducation.
+
+Après trois ou quatre plongeons vers le sol, il se dressa sur les pieds
+de derrière, décrivit une mirifique pirouette, se jeta à droite, puisa
+gauche, et finit par se renverser et se rouler sur le dos.
+
+Si le cavalier eût été moins agile, il ne s'en serait pas tiré sans
+quelques os cassés; mais il en fut quitte pour des meurtrissures et des
+contusions.
+
+--Je ne céderai pas d'un point, et si je puis te monter, je te
+conduirai, exclama Jack furieux en s'avançant pour reprendre le bout du
+lazzo qui balayait la terre.
+
+L'Hérissé, qui n'était peut-être pas rusé comme le serpent, mais qui
+avait toutefois la finesse que son maître avait pu lui donner, voulut,
+sans doute, déployer toutes ses qualités, car, tournant soudain les
+talons à son triste admirateur, il lui planta ses deux sabots en pleine
+poitrine et le laissa là, marqué d'une double demi-lune.
+
+Si la force du coup n'eût été à moitié perdue avant d'atteindre Jack,
+bien sûr que le coquin n'aurait plus, jamais de sa vie, lancé un lazzo
+au cou d'un cheval.
+
+Accroupi sur le gazon Nick Whiffles s'abandonnait de tout coeur à un
+de ces bons rires silencieux qui nous prennent parfois et qu'il est
+impossible de décrire avec la parole ou la plume.
+
+Après cet exploit, l'Hérissé se remit à brouter l'herbe en traînant la
+lanière sous ses pieds.
+
+Wiley se tordait dans des convulsions, comme un homme souffrant les
+douleurs purgatoriales de la colique bilieuse.
+
+Au bout de cinq ou six minutes il se releva néanmoins, en marmottant
+des imprécations et se dirigea vers le lieu qu'on appelait la Vallée du
+Trappeur perdu.
+
+--Je ne m'étais pas beaucoup trompé sur son caractère, dit Nick en se
+mettant, de suite, sur la piste de Jack Wiley. Il y a en moi quelque
+chose qui me dit toujours quand on ne doit pas se fier à un homme. Je
+l'ai retiré comme un tison du bûcher, et je ne sais pas si j'en suis
+vraiment fâché. Pourtant je suis fâché qu'il y ait tant de noire
+ingratitude dans le monde, ah Dieu, oui! Mais, peuh! je m'en fiche,
+comme d'une cartouche brûlée. J'accepte le monde comme je le trouve,
+moi. C'est un bon monde, aussi bon qu'a pu le faire le Maître de la vie,
+car je sais que, lui, il est si bon qu'il en ferait un meilleur s'il le
+pouvait. Il y a dedans de mauvaises gens, ô Dieu, oui; mais, bast! tout
+finira par bien aller...--Diable, où va ce chenapan?
+
+Comme il n'y avait personne pour répondre à la dernière interrogation
+du trappeur, il fut obligé de s'enfoncer dans les conjectures, tout
+en suivant son voleur. Après avoir trotté par monts et par vaux, Nick
+atteignit enfin une éminence dominant la vallée du Trappeur perdu,
+tandis que Jack Wiley descendait la versant de la colline vers la Porte
+du Diable.
+
+--Il ne paraît pas aussi effrayé des fantômes qu'il l'était, il y a deux
+ou trois heures, se dit Nicolas. Je crois bien être sur la trace de
+ceux que j'ai déjà cherchés. Je pénétrerai enfin le mystère; on
+pénètre toujours les mystères quand on cherche. On a l'oeil à vous, mon
+gentilhomme, n'ayez peur. Il n'y a pas de mal à reconnaître la compagnie
+que vous fréquentez et peut-être ça rapporte-t-il gros. Pressons-nous,
+car le jour approche, et m'est avis que ce n'est pas un lieu sûr à
+explorer quand le soleil luit.
+
+Le terrain qu'ils parcouraient alors était coupé par d'effrayantes
+fondrières, des roches détachées, d'énormes masses de granit
+tourmentées.
+
+Partout on rencontrait des vestiges des convulsions volcaniques, qui, à
+une époque reculée de l'histoire du monde, avaient ébranlé les montagnes
+jusque dans leurs fondements et épanché, à la surface de la croûte
+terrestre, des torrents de roches fondues et de minéraux.
+
+Souvent Wiley disparaissait à la vue, perdu qu'il était par les
+inégalités du sol. Nick n'en continuait pas moins sa chasse avec cette
+patience stoïque qu'on lui connaît.
+
+Ils se trouvèrent bientôt près de la vallée et Wiley s'éclipsa tout à
+coup derrière un gigantesque portique de roc.
+
+--Parfaitement nommé, murmura Nicolas, en examinant avec intérêt ce
+phénomène naturel. Si ça ne ressemble pas à la porte du diable je ne m'y
+connais pas.
+
+Les deux côtés de cette porte étaient composés de puissantes colonnes de
+basalte, qui, s'inclinant l'une vers l'autre, se joignaient au sommet.
+
+A droite et à gauche, d'autres piliers, de même formation, les uns plus
+gros, les autres plus petits, et entrelacés de projections rocheuses, se
+dressaient en étroit réseau, ne laissant qu'une entrée principale à la
+région mystérieuse appelée la Vallée du Trappeur perdu.
+
+La curiosité de notre ami Whiffles était aiguisée à ce point, qu'il
+n'aurait pas voulu battre en retraite, si dangereuse que pût être son
+entreprise. Il accéléra même le pas et arriva sous le porche titanique.
+
+La silhouette de la ville hantée se déchiquetait devant lui.
+
+Néanmoins des blocs de rochers barraient le passage. Nick en longea le
+contour et se trouva dans les ténèbres. Il lui sembla pénétrer dans une
+région souterraine.
+
+L'air y était glacial, imprégné de vapeurs humides; le pied se posait
+sur un sol mou, visqueux. Whiffles n'en allait pas avec moins de
+fermeté, mais il fit un faux pas et tomba dans la vase.
+
+Un corps froid et gluant qui passa alors contre son visage lui apprit
+que le lieu était fréquenté par des reptiles.. Se relevant avec
+vivacité, le trappeur essaya de se reconnaître au milieu de la noirceur
+qui l'enveloppait.
+
+Ce lui fut impossible.
+
+Un autre eût abandonné l'aventure; mais, comme
+
+Napoléon, Nick avait foi en son étoile. Ayant échappé à tant de périls,
+il doutait sérieusement qu'un malheur réel pût lui arriver.
+
+Son esprit, étrangement constitué, avait acquis une si vigoureuse
+croyance dans une providence protectrice que la crainte du mal le gênait
+rarement, si jamais elle l'effleurait.
+
+Après bien des difficultés, il atteignit une place où il pouvait
+distinguer un coin du ciel, à travers de gros arbres qui confondaient
+leurs rameaux à la cime des rochers.
+
+Un bruit mêlé de sifflements et de mugissements frappa l'oreille de
+Nicolas. Il s'arrêta, écouta, et, incapable de préciser la cause du son,
+marcha dans sa direction.
+
+Ce bruit était produit par une source d'eau chaude, qui lançait à
+plusieurs pieds de hauteur ses gerbes noyées dans des nuages de vapeur
+bleuâtre.
+
+Quoique Nick ne fût pas superstitieux, ce spectacle l'impressionna.
+
+Qu'est-ce qui lui prouvait que les traditions des Peaux-rouges ne
+fussent pas vraies? Il avait vécu et communié avec la Nature,--cela
+pendant près de quarante années, mais la connaissait-il entièrement? N'y
+avait-il pas quelques-uns des secrets de cette féconde mère qui eussent
+échappé à la perception du hardi trappeur?
+
+Il ne l'avait pas vue à nu; il n'avait palpé que ses formes extérieures.
+Il pouvait y avoir, et il y avait des arcanes inexplorés par le brave
+homme. Sans doute, ce n'était pas du lait qui coulait dans ses veines.
+La poltronnerie et lui n'avaient jamais couché sur la même peau de
+buffle, comme il disait si énergiquement. Mais il y a un régulateur
+prudent et vigilant qui gouverne le mécanisme intime de l'individu,
+quand les sauvegardes ordinaires lui manquent.
+
+Nicolas sentit un frisson courir dans ses artères.
+
+Il était vraiment mal à l'aise et tourna la tête, dans l'intention, ma
+foi, de rétrograder.
+
+Mais alors, il crut s'apercevoir qu'il n'était pas seul dans le tunnel.
+C'était comme un grincement, le grattement d'un chien ou d'un gros
+animal grimpant sur les rochers.
+
+L'obscurité était trop grande pour permettre de voir; aussi Nick se
+sentit-il d'autant plus anxieux de savoir à quelle sorte de compagnon il
+allait avoir affaire.
+
+Il avait naturellement bonne vue. S'habituant peu à peu à l'obscurité,
+il finit par distinguer un corps long et noir qui marchait en ligne
+parallèle avec lui. Whiffles supposa que c'était une personne qui
+rampait sur ses mains et ses genoux; il ramassa une petite pierre et la
+jeta à cet objet.
+
+Un grognement menaçant lui répondit.
+
+Nick s'arrêta.
+
+Sa position n'était décidément pas enviable. Il ne savait s'il devait
+reculer ou avancer.
+
+Un nouveau grognement lui apprit que l'animal auquel il avait affaire
+était un ours.
+
+Après un moment de réflexion, Whiffles se détermina à continuer son
+chemin, pensant qu'il y avait plus de sécurité devant que derrière
+lui, car le peu qu'il avait entrevu de la vallée du Trappeur l'avait
+défavorablement impressionné.
+
+Nicolas poursuivit donc sa marche, lente et difficile.
+
+Il lui fallait tantôt se traîner le long des pointes de rocher, tantôt
+franchir un précipice, et tantôt traverser un terrain marécageux où il
+enfonçait jusqu'aux genoux. Enfin il atteignit l'entrée de la porte du
+Diable, et déjà il se félicitait de sa bonne fortune, quand un troisième
+grognement lui fit porter une main à la détente de sa carabine, et
+l'autre à son couteau-bowie.
+
+Près d'un des prismoïdes de basalte, se tenait un ours, un ours-gris, de
+taille formidable.
+
+Il regardait, gueule béante, par-dessus son épaule gauche.
+
+Nick le coucha en joue, et le monstre poussa un grondement sauvage en
+montrant une rangée de dents aussi blanches que l'ivoire.
+
+Depuis longtemps notre trappeur connaissait la nature des animaux de
+cette espèce.
+
+Il savait combien ils ont la vie dure. Rarement un seul coup de feu les
+tue. Au contraire la douleur qu'il leur cause les met en furie.
+
+Ils attaquent se défendent à outrance et malheur alors à l'imprudent qui
+a tiré sur eux!
+
+--Non, non! ça ne sera pas, murmura le trappeur. Ces créatures-là ne
+supportent bien que les blessures mortelles. D'ailleurs, il ne fait pas
+encore assez clair pour se livrer à ce petit exercice qui tranche une
+question de vie ou de mort. J'ai toujours eu la chance de me fourrer
+dans une maudite petite difficulté et de m'en sortir les mains nettes,
+oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais supposons que cet animal
+innocent me dévore, est-ce qu'on aurait encore l'audace d'imprimer ça?
+Ce serait bien là le désespoir de ma mort, ô Dieu, oui!
+
+Cette réflexion lui arracha un sourire mélancolique. Mais son naturel
+reprit aussitôt l'ascendant.
+
+Le danger ne pouvait altérer l'esprit qui l'animait.
+
+En toute circonstance c'était toujours Nick Whiffles, l'étrange
+personnage. Si la vue d'un péril imminent le frappait un moment, il
+rebondissait bientôt comme une boule de caoutchouc.
+
+--Allons, pas tant de bruit, dit-il en s'adressant à l'ours, qui faisait
+des démonstrations très-hostiles; pas tant de bruit, car tu commences
+à m'échauffer les oreilles, ami Martin et il y a un petit degré au delà
+duquel patience n'est plus vertu. Si tu ne savais pas si bien grimper,
+je t'enverrais un joli morceau de plomb rond sous l'oreille droite, ô
+Dieu oui! Hurle donc! puisque ça te fait plaisir. J'ai refroidi deux de
+tes frères l'automne dernier, tu ne le sais peut-être pas, hein? Mais tu
+as une drôle de tête mon gaillard. Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+L'ours s'était levé et assis sur son train de derrière. Ses deux pattes
+de devant pendaient comme les nageoires d'un veau-marin, et son dos
+demeurait appuyé au pilier de basalte.
+
+--Diable, comme il me reluque! dit Nick en examinant l'amorce de sa
+carabine; je n'aime pas ces regards-là. Est-ce qu'il aurait envie de me
+manger? Ce serait bien la plus coriace bouchée qui eût jamais passé
+sur sa langue. Tâche de ne plus te rencontrer sur le chemin de Nick
+Whiffles, monsieur l'impudent! D'ailleurs, je t'avertis que tu trouveras
+plus de graisse sous ma chemise de chasse que dans toute autre partie de
+mon système.
+
+L'ours se dressa sur ses deux pieds et fît deux pas en avant.
+
+Nick ajouta:
+
+--Encore un, mon brave et nous allons entrer, toi et moi, dans une
+maudite petite difficulté, ah! dam, oui.
+
+L'ours ne bougea point. Et comme Nick le visait les premières lueurs du
+matin apparurent à l'orient.
+
+Quelques rayons d'or, avant-coureurs du soleil teignirent les colonnes,
+les tours et murailles de la ville hantée.
+
+Au même instant, la forme le l'ours tomba à terre et la figure d'un
+homme se montra à la place.
+
+Nick poussa une exclamation de surprise.
+
+--Un Indien, oui bien je le jure, votre serviteur!
+
+L'autre restait immobile at coi.
+
+--Un Indien, sur ma parole! Qui es-tu, Peau-rouge? Qu'est-ce que
+signifie cette mascarade? Moyen de te précipiter dans quelque maudite
+petite difficulté, l'ami!
+
+--Ténébreux est brave; il ne craint pas le croc de la panthère et
+marche, le coeur ferme, dans la vallée de l'Esprit du tonnerre: répliqua
+le personnage qui avait surgi de la peau d'ours.
+
+--Multonomah! chef des Shoshonés! s'écria Nick. Enchanté de te voir, mon
+frère, quoique ce soit la dernière place du monde où j'aurais pensé te
+rencontrer. On ne trouve guère ici les gens de ta race, car il circule
+d'étranges histoires sur ces localités, ô Dieu, oui!
+
+--Dans ces lieux réside un Manitou que nous ne devons pas offenser,
+répliqua Multonomah en attachant un regard inquisiteur sur Nick. Les
+Shoshonés font la guerre aux hommes, mais pas aux esprits. On peut voir
+et palper les premiers, les derniers sont comme le vent, invisibles,
+et trop délicats pour que des mortels puissent les toucher. Ténébreux
+croit-il au Manitou des montagnes?
+
+Le Shoshoné, qui s'était rapproché et avait échangé une poignée de main
+avec le trappeur, tenait toujours ses regards rivés sur lui.
+
+La question avait sans doute pour but d'arracher une réponse infiniment
+plus longue qu'elle n'en avait l'air.
+
+Nick ne demandait pas mieux que de parler, ô Dieu non! Ses yeux disaient
+clairement:--«Je suis une pompe, mettez la main sur la manivelle et elle
+fonctionnera, je vous le garantis.»
+
+De fait, il arrondit son bras droit sur sa hanche comme le bras d'une
+pompe.
+
+--Jamais vu un, dit-il.
+
+L'Indien sourit.
+
+--Bien, reprit-il, mon frère n'est pas un fou. Il sait comment suivre le
+bison à la piste. A l'aspect des nuages, il peut dire quand le vent se
+précipitera des montagnes, et le coucher du soleil lui apprend le temps
+qu'il fera le lendemain.
+
+--Je te comprends, Indien. Tes paroles frappent les oreilles de
+Ténébreux. Je méprise les fous, ô Dieu oui! Peau-rouge, l'air n'est pas
+bon ici; avançons un peu.
+
+--Oui, dit Multonomah secouant la tête, air malsain ici, pas pouvoir
+vivre longtemps, ouah! Frère, pourquoi es-tu venu dans une aussi
+mauvaise région?
+
+Nick, qui commençait à grimper le flanc de la montagne s'arrêta court en
+entendant cette demande, et allongea comiquement les lèvres, suivant son
+habitude.
+
+--Je suis venu voir l'esprit du Tonnerre, répliqua-t-il.
+
+--Ténébreux est trop obscur. Il n'agit pas franchement avec son frère.
+Ses pensées sont fermées. Nous ne pouvons aller ensemble.
+
+--Shoshoné, il court de singuliers bruits à propos de la vallée du
+Trappeur. Ils sont parvenus jusqu'à moi. Multonomah est-il discret?
+
+Le Shoshoné ne répondit pas; un sourire dédaigneux arqua ses lèvres.
+
+--J'entends, s'empressa de dire Nick. C'était une boutade. Il n'est
+pas permis de douter de la discrétion d'un chef shoshoné. Ta main,
+Peau-rouge, et n'en parlons plus. Il y a une masse de blancs auxquels on
+peut se confier, mais je sais de quel bois tu es fait. Plus d'une fois,
+nous avons campé ensemble, Indien. En même temps, nous avons contemplé
+le ciel et les étoiles et nous nous sommes étonnés de ce que peuvent
+être le ciel et sa durée. Nous avons chassé en compagnie, dormi près
+du même feu, mangé du même bison dans le même morceau d'écorce, rôti au
+même feu et sur le même bâton. Un jour, Indien, il m'en souvient, nous
+avons failli crever d'inanition ensemble et dévoré un chien demi-mort
+de faim au terme de notre jeûne. N'était-ce pas dans le voisinage de la
+source à l'Écureuil? Nous avons chassé le castor sur la pierre jaune et
+à la tête de la rivière au Saumon, et jamais une querelle, tu sais?
+Mais ça me rappelle que j'ai perdu des trappes dans ces environs, à
+un endroit appelé le roc Noir et à la rivière à la Loutre, près des
+falaises de grès rouge.
+
+--Ténébreux a perdu des trappes? est-il le seul qui ait raison de se
+plaindre? D'autres n'ont-ils pas perdu des trappes et des pelleteries?
+N'y a-t-il plus rien à dire, homme blanc?
+
+--Pas seulement des trappes, mais ceux qui les ont tendues.--Pas
+seulement des pelleteries, mais ceux qui les possédaient.....
+
+--Que veut dire mon frère?
+
+--Que bien des trappeurs ont disparu sans qu'on sache ce qui leur est
+arrivé.
+
+--Mauvais Manitou coupable.
+
+--Indien, ni toi, ni moi ne croyons à ces bêtises. L'esprit du Tonnerre
+cesserait de se faire entendre si tu éteignais le feu ardent qui brûle
+au sein des montagnes. Ce ne sont pas les esprits hors du corps que nous
+devons craindre, mais ce sont les esprits qui sont dans le corps qui
+font le mal. J'ai eu plus de maudites difficultés avec ceux que je
+pouvais voir qu'avec ceux que je ne voyais pas. Peau-rouge, mes yeux ne
+sont pas restés fermés.
+
+--Je vois qu'ils sont restés ouverts et j'en suis heureux.
+
+--Indien, j'ai surveillé les gens par ici. Ils ont de terribles secrets,
+c'est moi qui te le dis. Mais les montagnes où ils se cachent sont
+muettes, et ce qu'elles ne nous révèlent pas, nous devons l'apprendre.
+Je le répète, il y a des créatures à deux pattes qui rôdent jour et nuit
+dans ces gorges et qui ne paraissent pas du tout effrayées du Manitou du
+mal. Nul ne peut dire d'où ça vient, où ça va, ce que ça fait.
+
+--Ténébreux n'est plus aussi obscur. Il parle clairement à ses amis.
+Sont-ce des visages pâles ou des Peaux-rouges?
+
+--Indien, Nick Whiffles est un homme de vérité. Sa langue n'est pas
+crochue. Leur peau est blanche, mais leur coeur est noir. Je suis fâché
+de le dire, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+--Il y a partout des hommes méchants. Il y a des Peaux-rouges dont la
+conduite n'est pas bonne. Les mauvais blancs habitent la montagne des
+rochers et la vallée inférieure. C'est pour cela que tu as trouvé le
+Shoshoné déguisé.
+
+--Ah! ah! ton but, frère, était le même que le mien. Tu veux pénétrer
+dans les mystères de la vallée et voir ce que tu peux voir. Celui que
+tu appelles Ténébreux se propose la même chose. Bien, Indien, bien,
+très-bien. 11 y a, dans cette région un tas de vagabonds, qui font du
+mal en veux-tu en voilà; moi, je m'en vais vous les chasser et les mener
+à la justice. Je suis sur leur trace, tout comme je te le dis. Ils ont
+fait des actes qui font bouillir mon sang. Je les tiendrai à l'oeil et
+camperai sur leur piste jusqu'à ce que j'aie découvert leur retraite.
+Il y a des malhonnêtetés qui doivent être punies, des comptes qu'il faut
+régler. Nick le sait et Nick ne perdra pas de temps. On dit qu'il y a
+du danger. Mais où serait le plaisir, s'il n'y avait pas de danger? Le
+danger, c'est pas ça qui répugne à Nick Whiffles--vous, toi, ou un autre
+l'épeurer, ô Dieu, non! Indien, crois-moi, mettons-nous à l'oeuvre,
+dénichons toute cette racaille et purgeons-en les montagnes.
+
+--Mais l'esprit du Tonnerre! fit Multonomah.
+
+--Que le Tonnerre l'écrase! riposta victorieusement Nick.
+
+--Ténébreux, le Grand-Esprit a voulu notre rencontre; il veut et peut
+tout:--hommes, animaux, aussi bien que nuages et pluies. Il a dit: Cette
+nuit visage pâle et Peau-rouge se rencontreront, et se tiendront le
+langage de la vérité. Il est bon que les méchants soient punis.--Tu vois
+cette peau d'ours?
+
+Le Shoshoné avait roulé sa peau et l'attachait sur son dos.
+
+--Oui, fit Nick, avec un signe de tête.
+
+--Caché dans cette peau, poursuivit le sauvage, je me suis traîné à
+travers les rochers et j'ai vu des gens entrer et sortir par la porte
+Noire. Cette nuit, quelque chose semblait me dire d'aller chercher les
+mauvais esprits.
+
+--Qu'as-tu vu? demanda Nick.
+
+--J'ai vu source chaude, jetant eau et fumée.
+
+--Après? car j'ai vu ça moi aussi et je n'en sais pas plus long.
+
+--J'ai cheminé longtemps au milieu de grandes masses de rochers que,
+dans sa colère, le Grand-Esprit a précipitées en bas des montagnes,
+ou arrachées aux fondements de la vallée. Puis, j'ai trouvé une eau
+courante qui tournait, tournait, tournait et se perdait dans un gouffre
+noir. Après, j'ai traversé une fondrière et découvert un endroit où
+croissait le gazon. Au-delà, il y avait des arbres, les uns vieux,
+entrelacés; les autres rabougris et étêtés par la chute des rochers. Un
+bois épais couvrait le sol au-delà. Multonomah s'arrêta sur la lisière
+de ce bois.
+
+--Qu'arriva-t-il alors?
+
+--Le bois était bien sombre,--sombre comme le passage silencieux à la
+terre des esprits. Je ne pouvais voir qu'un coin du ciel. Si un Shoshoné
+était accessible à la crainte, Multonomah aurait eu peur. Pendant un
+moment il se tint tranquille et songea aux récits qu'on lui avait faits
+de la vallée. Il tâcha d'entendre la voix de son ami Manitou pour savoir
+ce qu'il avait à décider. Un bruit de pas arriva à ses oreilles. Il se
+coucha sur le sol et aperçut des gens de ta race. Ils ressemblaient à
+des francs-trappeurs. Leur barbe était longue; leurs cheveux pendaient
+sur leurs épaules; leurs ceintures étaient chargées de pistolets et de
+couteaux, et ils marchaient, en chancelant, comme l'homme rouge quand il
+a le coeur gonflé par l'eau de feu. Devant eux ils chassaient un homme
+et une femme. L'homme, c'était Portneuf, le voyageur[18] canadien; la
+femme, c'était sa fille, toute jeune et, belle comme la nouvelle lune.
+Les mains de Portneuf étaient liées; sa tête penchait désespérément sur
+sa poitrine. Sa fille pleurait. Le coeur du Multonomah fut ému.
+
+[Note 18: Dans le désert américain, _voyageur, trappeur, coureur des
+bois, chasseur_, sont synonymes.]
+
+--Portneuf, je le connais; c'est un bon et brave compagnon. J'ai souvent
+pagayé avec lui et ses chansons réjouissaient toujours mes oreilles. Je
+me souvient bien de
+
+ A la claire fontaine,
+ M'en allant promener....
+
+Et sa fille, donc! Nannette, comme je l'appelais. En voilà une perle
+malgré ses jupes! Indien, ce que tu viens de me dire-là m'attriste,
+ô Dieu, oui! Nannette est trop gentille pour... J'en frémis, vois-tu.
+C'est comme l'affaire que j'ai vue au rocher Noir. Tu ne sais pas
+ça, toi! Une femme, belle! mais belle, plus belle qu'un ange. Dieu me
+pardonne! Oh! j'ai bien remarqué les hommes. Sois tranquille, je les
+reconnaîtrais. Brigands, va! Si tu l'avais vue, Indien, leur demander
+grâce. Ça aurait touché un Peau-rouge comme toi, oui bien, je le jure,
+votre serviteur! Je la vois encore, avec ses blanches petites mains, sa
+jolie figure, si pâle, si suppliante. Quand elle les agitait ses pauvres
+chers bras d'ivoire, on aurait juré une colombe secouant ses ailes,
+sais-tu pas, Indien? Ça me perçait le coeur. Comme je te les aurais
+rossés les scélérats qui la faisaient souffrir! Gueusards de gueusards!
+Mais ils étaient six et j'étais tout seul Quand je te dirai qu'ils l'ont
+fourrée dans un manteau et jetée à l'eau, avec une pierre au cou! Mais
+je voyais tout, et je l'ai sauvée comme de raison, la pauvre chère âme
+du bon Dieu. Peau-rouge tu ne peux te figurer la satisfaction que ça
+m'a donné. Jamais tu n'as vu tant de beauté, tant de bonté, tant de
+franchise, tant de courage et tant d'esprit qu'il y a en elle... ô Dieu,
+non!
+
+--Qu'est-ce que Ténébreux en a fait?
+
+Nick Whiffles, surpris de l'interrogation, ne répondit pas avec sa
+vivacité et sa bonhomie accoutumées.
+
+--Oh! dit-il, je l'ai envoyée à ses parents,--à ses frères, je veux
+dire. Ce n'était peut-être pas tout-à-fait ses frères. Mais elle avait
+des parents quelque part, en haut, dans les montagnes, tu sais, Indien;
+non pas les montagnes, mais les établissements.....
+
+--Ouah! fît le Shoshoné.
+
+Sans prendre garde à cette laconique, riposte, Nick continua:
+
+--Depuis cette circonstance, qui s'est présentée il n'y a pas bien
+des mois, je me suis mis à l'ouvrage pour découvrir les auteurs de
+l'attentat. Oh! je les trouverai, c'est sûr, oui bien, je le jure, votre
+serviteur!--Continue ton histoire, Indien.
+
+Multonomah reprit froidement:
+
+--Le Français et sa fille s'enfoncèrent dans les rochers et je ne les
+vis plus. Je retournai, et rencontrai Ténébreux qui sait ce qui est
+arrivé depuis.
+
+
+
+
+ VII
+
+ LA SÉPARATION
+
+
+Le chasseur noir dormait profondément sans connaître la sortie de Jack
+et de Nick. Cependant, son sommeil était agité.
+
+La scène émouvante à laquelle il avait pris part colorait ses songes.
+Bill Brace, Ben Joice et Zene Beck flottaient devant sa vue.
+
+A la fin, ce vilain rêve changea. Les lèvres du chasseur s'ouvrirent
+pour donner passage à quelques douces paroles. Sa physionomie prit une
+expression plus gracieuse.
+
+Il lui semblait qu'une blanche main caressait son front; qu'un aimable
+visage lui souriait; que des yeux brillants l'inondaient de leurs feux.
+
+--Chère ange! s'écria-t-il en étendant les bras avec transport.
+
+Ce mouvement réveilla notre jeune homme.
+
+Après un moment d'indécision pour se reconnaître, il jeta les yeux sur
+l'adolescent qui reposait tranquillement dans sa couverte écarlate.
+
+--Fumées du cerveau que tout cela! murmura Pathaway, en se frottant les
+yeux. Le temps aurait dû m'enseigner la résignation. Je suis plus faible
+qu'un enfant.
+
+Il s'accroupit sur sa couche, plaça sa tête dans ses mains et s'abîma
+dans un océan de réflexions, jalonnées ça et là de brillants souvenirs
+et marquées sans doute aussi par les cicatrices de blessures terribles.
+
+Pendant qu'il méditait, Sébastien ouvrit les yeux et coula vers lui un
+regard timide.
+
+Il avait froid, le pauvre enfant, car ses dents claquaient; un
+tressaillement nerveux agitait ses membres.
+
+Les pommettes de ses joues étaient d'un rouge brûlant et ses yeux
+étincelaient d'un éclat inusité. 11 ne les ferma plus et continua
+d'observer le chasseur noir. Peut-être avait-il peur? Mais les chiens
+couchés à ses pieds n'étaient pas de faibles moyens de protection!
+
+Quand le soleil se leva et vint rougir le sol de la cabane, Sébastien
+répara rapidement le désordre de sa toilette et passa devant le chasseur
+noir pour sortir.
+
+Celui-ci l'apostropha:
+
+--Tu as bien dormi, mon garçon; tes nerfs ne sont pas robustes.
+
+--Je n'ai pas rêvé; le sommeil sans rêves est le moins fatigant,
+répliqua négligemment Sébastien.
+
+--Les rêves! répéta Pathaway en rougissant.
+
+Puis il sourit et dit:
+
+--Tu as raison, mon garçon. Le sommeil sans rêves est le meilleur. Les
+songes sont des hôtes importuns qui lassent toujours.
+
+Sébastien se tenait près de la porte de la cabane: le soleil
+l'enveloppait de ses rayons d'or.
+
+--Il a l'air d'un Adonis, murmura Pathaway.
+
+Et élevant la voix:
+
+--Quel est ton nom?
+
+--Sébastien Delaunay.
+
+--Ta mère était bien belle, n'est-ce pas?
+
+Sébastien sourit; ses joues brunes se teignirent d'un vif incarnat.
+
+--Ma mère avait la peau plus brune que la mienne, les cheveux plus longs
+et plus foncés, les yeux plus grands. Pour moi, chasseur, elle était
+bien belle, ma mère, quoiqu'elle vécût dans les wigwams.
+
+--Mais ton père...
+
+--Mon père avait la peau comme la vôtre, interrompit Sébastien, tournant
+complètement le dos à son interlocuteur, comme s'il était fatigué de la
+conversation.
+
+--Tu as la voix de ta mère, mon garçon?
+
+Sébastien ne répliqua pas.
+
+--Tu appelles «père,» le brave trappeur, si je me souviens bien, ajouta
+encore le chasseur.
+
+--Oui, je l'appelle «père,» répliqua laconiquement Sébastien, sortant de
+la hutte.
+
+Il demeura dehors pendant une demi-heure environ et en revenant il
+trouva Pathaway debout contre la porte.
+
+--Où donc est Nick? je l'ai vainement cherché, demanda ce dernier.
+
+--Il est, je pense, parti cette nuit pour suivre Wiley; répliqua
+Sébastien.
+
+--Comment cela?
+
+--Ce Wiley n'avait pas bonne mine. Il a décampé, et...
+
+L'adolescent s'arrêta et poussa une exclamation de terreur.
+
+Pathaway, surpris, leva les yeux. Alors il aperçut Nick qui arrivait
+accompagné d'un ours gris marchant paisiblement à côté de lui.
+
+--O père Nicolas, n'approchez pas avec cette horrible bête! s'écria
+Sébastien terrifié.
+
+--N'aie pas peur, petit; j'ai magnétisé l'animal et je le tiens en mon
+pouvoir. N'est-ce pas curieux, hein! que cette puissance de la volonté?
+Il faut le voir pour le croire, quoi donc! Il n'était pourtant pas
+apprivoisé, quand je l'ai pris, ô Dieu, non! C'est-à-dire que je ne
+l'ai pas pris, mais bien acheté d'un Indien, s'il vous plaît. Et il
+en connaît de jolis tours! Je sais le faire tenir sur ses jambes de
+derrière tout comme un homme; avec ses pattes de devant il donne une
+poignée de main; par le soleil, il connaît l'heure, et il trotte, court,
+galope, se couche et se lève comme un vrai chien.
+
+--Tenez-le à une distance convenable, dit Pathaway; je n'ai pas grande
+amitié pour cette espèce d'animaux.
+
+Sébastien, qui avait couru chercher son arc dans la cabane, revint en
+ajustant une flèche.
+
+--Debout, vilain _bruin_,[19] debout sur tes jambes de derrière, dit Nick
+en allongeant un coup de pied à l'ours, qui grogna sourdement.
+
+[Note 19: _Bruin_, ours, terme anglais, équivalent de _Martin_.]
+
+Le jeune garçon tressaillit, l'arc lui tomba des mains.
+
+--Debout, et danse-nous ta danse de guerre, répétait Nick à l'ours, en
+commençant à chanter, sur un ton lugubre, un refrain sauvage.
+
+Le quadrupède se leva sur ses pattes de derrière et dansa avec une
+gravité burlesque au son de la musique discordante dont Nick régalait
+ses auditeurs.
+
+--Merveilleuse bête! dit Pathaway, surpris de cette arrivée.
+
+--C'est vrai, monsieur, bien merveilleuse, n'est-ce pas? Mais, moi,
+voyez-vous, je n'ai jamais eu d'affaires communes dans ma ligne
+d'entreprise, ô Dieu, non! Une belle bête, hein! Peut-être n'avez-vous
+pas grande confiance en elle; mais je vous garantis qu'elle est bonne
+et fidèle autant qu'un chien, sans même excepter Maraudeur et Infortune,
+qui sont les spécimens les plus entendus de leur race, oui, bien, je le
+jure, votre serviteur!
+
+Sébastien secoua la tête d'un air peu rassuré.
+
+--J'aime mieux les chiens, Nicolas, dit-il ensuite.
+
+L'ours gronda; de façon à démentir les louanges que lui avait données
+Nick.
+
+--Allons, assez comme ça, fit ce dernier en le poussant rudement avec
+son mocassin. A bas et tenez-vous tranquille....--ou sinon!--Infortune,
+la paix! Maraudeur, à l'ordre! soyez polis envers les étrangers! Vous
+n'avez pas tous les jours l'honneur d'une compagnie aussi distinguée.
+
+--Donnez-lui quelque chose à manger, dit Pathaway toujours souriant.
+
+--Oh! ce n'est pas la peine..,.. au moins je le pense..... Il a dévoré
+la moitié d'un bison, il n'y a pas dix minutes. Quand vous lui offririez
+le plus friand morceau, c'est tout au plus s'il daignerait le flairer.
+Voyons, mes chiens, ne l'incommodez pas. Il pourrait bien se fâcher, et,
+ma foi, vous n'en seriez pas quittes à bon marché..... ô Dieu non!
+
+Puis A Pathaway:
+
+--Pardon, étranger; je vous dois des excuses. Mais nous allons réparer
+ça.
+
+--Aidé de Sébastien, Nick s'occupa aussitôt du déjeûner.
+
+De même que la veille, le chasseur noir mangea peu, malgré les instances
+de son hôte et les histoires dont il assaisonnait sa venaison.
+
+Après la repas, Whiffles et Pathaway se promenèrent, en causant, sur le
+plateau.
+
+L'ours avait disparu.
+
+--Il faut que je vous quitte, dît le chasseur; cependant, si malheur ne
+m'arrive pas, nous nous rencontrerons encore.
+
+--On connaît mieux ses affaires que celles des autres, répliqua
+flegmatiquement le trappeur; mais je suis facile que vous deviez partir
+aujourd'hui. Ne m'en voulez pas si je vous engage à être prudent. Ce
+gredin de Bill Brace n'oubliera pas aisément la roulée que vous lui avez
+administrée. Il se montrera rétif comme un poulain indompté. Puis ce
+n'est pas tout, ajouta-t-il en baissant la voix. Il y a quelque chose à
+craindre dans ces montagnes. Parfois le trappeur solitaire manque tout
+à coup et on ne sait ce qu'il est devenu. Les caches[20] sont souvent
+ouvertes et pillées. Ce n'est pas un canton sûr pour les jeunes gens
+inexpérimentés, oui bien, je le jure!
+
+[Note 20: Les caches, dans le Nord-ouest, sont des trous, des espèces
+de silos où les trappeurs enfouissent soit des vivres, soit des armes,
+soit des paquets de pelleteries pour les reprendre quand ils en ont
+besoin.]
+
+--Merci de votre bon conseil, montagnard; soyez assuré que je sais
+l'apprécier, quoique je ne connaisse pas plus les lieux à éviter que
+ceux à rechercher. Ma vie n'est point dépourvue de but. Je ne suis pas
+une épave abandonnée à la merci des vents. Je sais que faire. Ma force
+est grande, car elle repose dans la confiance que j'ai en moi. Je sais
+aussi ce que mon esprit peut concevoir et mon corps exécuter.
+
+--Votre corps n'est pas gros, mais il n'est pas du tout mal fait,
+répliqua Nick en toisant le chasseur noir.
+
+--Ce n'est pas le corps qui a le pouvoir, mais c'est l'esprit qui y est
+renfermé. Oui, c'est l'esprit qui donne impulsion et force aux actes
+physiques. Quand un homme combat pour une bonne cause, l'âme elle-même
+prend part à la lutte. Elle passe dans les poings et les bras, change
+les muscles en fer et rend l'homme invincible.
+
+--Tout juste, tout juste, vous l'avez dit! s'écria Nick avec
+enthousiasme. J'ai fréquemment eu cette idée-là; mais je n'aurais
+pu l'exprimer le quart aussi bien que vous, quoique le docteur
+Whiffles,--un homme remarquable, ah! oui!--pouvait vous faire avaler son
+sujet comme une pilule. C'était mon frère, que le docteur Whiffles. Ça
+sert à quelque chose que la science, ô Dieu, oui! Mais du diable si
+j'ai eu de la patience pour apprendre, moi! surtout quand je songe à ces
+maudits journaux!--c'est comme ça que vous appelez ça?--qui se mêlent
+des affaires privées; traînent devant le public les histoires des
+autres, avec leur façon de faire et de parler. Seigneur oui, c'est comme
+je vous le dis! On m'a diablement injurié... trop, oui! par Dieu!
+
+Il hocha la tête d'un air sérieux et presque chagrin.
+
+--Si jamais il y a encore un Nick Whiffles, il sera fameux, reprit
+Pathaway, en tournant les yeux à l'horizon. Adieu, montagnard, adieu!
+Nous nous reverrons quelque jour.
+
+Les deux aventuriers échangèrent une poignée de main, et le chasseur
+noir s'éloigna, suivi longuement par les regards de Nick Whiffles, qui
+semblait plongé en des réflexions profondes.
+
+Pathaway s'enfonça dans le bois sur le versant oriental de la montagne,
+et, après une heure de marche, il atteignit une petite prairie qui se
+déroulait au pied. L'ayant traversée, il arriva au bord d'un lac d'eau
+stagnante, qu'il longea toujours à l'est jusqu'au moment où le soleil
+passa au méridien.
+
+Alors le chasseur noir découvrit un _canon_[21] qui courait au
+nord-ouest.
+
+[Note 21: Dans le Nord-ouest américain, on appelle ainsi la partie
+d'un lac on d'une rivière, souvent asséché, qui s'encaisse tout à coup
+au milieu des terres--en un mot une sorte de goulot.]
+
+Jadis cette tranchée avait sans doute été un conduit pour l'eau; mais
+alors il était rempli par une végétation luxuriante.
+
+--Que c'est pittoresque! que c'est beau! que c'est rafraîchissant!...
+s'écria Pathaway, transporté à la vue du délicieux paysage qui se
+déployait devant lui.
+
+Il soupira et s'arrêta pour contempler cette, magnifique perspective.
+
+En ce moment, vers l'extrémité occidentale du canon, s'avançait un
+trappeur.
+
+Il pliait sous une charge de pelleteries.
+
+Cependant, si lourd que fût son fardeau, il paraissait gai et marchait
+d'un pas ferme et léger.
+
+Parvenu à un endroit où une roche, ombragée par les arbres, se projetait
+hardiment sur le gazon, le trappeur s'arrêta, déposa son faix et se mit
+à préparer un modeste déjeûner, en fredonnant le refrain d'une chanson
+de batelier canadien.
+
+ Et moi qui aime à boir' de tout,
+ Arrosons nous la dall' du cou;
+ Arrosons-nous la dalle!
+
+--Pauvre homme, comme il est gai, murmura Pathaway. Dieu sait,
+cependant, ce que lui a coûté de peines ce lot de pelleteries! que de
+dangers il a dû braver, que de privations il a dû supporter! Chante,
+honnête trappeur. Ah! tu en as bien le droit. Les gens de ta classe sont
+braves et rudes au labeur. Il ne leur manque qu'une vertu, c'est celle
+de la frugalité. Te voilà comparativement riche; mais dans un mois ou
+deux, à peine auras-tu un vêtement pour te couvrir. La dissipation et
+la prodigalité t'auront, hélas! ravi les fruits de bien des jours de
+travail et de misères.
+
+La détonation d'une carabine interrompit les réflexions de Pathaway.
+Une traînée de fumée blanchâtre s'étendit entre les rochers dans la
+direction du trappeur qui tomba la face contre terre en poussant un cri.
+
+Aussitôt, Pathaway changea sa position et se coucha sur le sol. Deux
+hommes sortirent des broussailles et se précipitèrent sur le paquet de
+pelleteries.
+
+Le trappeur gisait inanimé, sanglant, sur le sol.
+
+--Il est mort, fit l'un des meurtriers. Ma foi c'est là une bonne prise,
+et, comme j'ai fait le coup, à moi la plus grosse part.
+
+--Un moment, s'écria l'autre, mettant le pied sur le paquet, et jetant
+un coup d'oeil de défi à son complice.
+
+--Allons, tu badines, Ben, n'est-ce pas avec ma poudre, mon plomb et ma
+carabine?
+
+--Ça n'y fait rien, Zene Beck; l'on fera le partage en francs
+montagnards que nous sommes. Nous avons nos lois, tu sais, et le
+capitaine se chargera de les faire observer. Quant à l'avoir tué, est-ce
+que je n'aurais pu en faire autant? Pas de plaisanteries, donc!
+
+--Quoi! c'est ainsi que tu le prends. Assez causé. Ce paquet-là
+m'appartient et je l'aurai; entends-tu? Comme ton ami, je consens à
+ceci:--Un tiers pour toi, deux tiers pour moi, ou le couteau pour tous
+deux; ça va-t-il?
+
+Ce disant, Zene avait tiré son énorme bowie et Joice se préparait à
+l'attaque.
+
+Les armes se croisèrent et cliquetèrent avec un grincement qui
+témoignait de l'ardeur sauvage des deux assassins.
+
+Déjà le fer avait plus d'une fois mordu leur chair, et ils poursuivaient
+vivement ce féroce combat, quand un nouveau personnage parut à la pointe
+des rochers. Il portait un sombrero mexicain et une ceinture rouge
+ceignait sa taille.
+
+--A bas les armes, brigands! cria-t-il.
+
+Ben et Zene s'arrêtèrent par un mouvement simultané.
+
+A ce moment, une douzaine d'hommes envahirent le canon.
+
+Ils apparurent si subitement qu'on eût dit que la terre les avait vomis.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ BANDITS ET TRAPPEURS
+
+
+Le combat avait cessé.
+
+Les deux antagonistes suivirent leur chef, l'oreille basse, en emportant
+le paquet de pelleteries qu'ils avaient volé à la victime.
+
+Huit jours après le crime, ils partirent tous deux de la Ville hantée et
+se dirigèrent vers la hutte de Nick Whiffles.
+
+Le trappeur était sorti et Sébastien. Delaunay gardait la cabane.
+
+Les scélérats entrèrent brusquement et demandèrent au jeune garçon un
+verre de whiskey.
+
+En les voyant, il se sentit frissonner. Néanmoins, il tâcha de faire
+bonne contenance et leur donna ça qu'ils désiraient.
+
+Il servit une outre pleine d'alcool.
+
+Ben et Zene se mirent à boire, tandis que la pauvre Sébastien se tenait
+tremblant en un coin du foyer.
+
+Ben Joice avala une gorgée, puis une autre, une troisième et il but
+ainsi coup sur coup jusqu'à ce que l'ivresse l'eût gagné.
+
+Inutile de dire que Zene, qui avait suivi son exemple, se trouvait à peu
+près dans la même position.
+
+Ils se mirent alors à jaser, à raconter leurs ignobles prouesses et à
+tenir d'horribles propos, bien capables d'effrayer Sébastien.
+
+Ben Joice se distinguait surtout par son irritation.
+
+Cependant les chiens de Nick Whiffles semblaient le gêner passablement.
+
+Infortune paraissait sa bête noire.
+
+Il jetait sur l'animal des regards étincelants de colère et parfois se
+levait à demi, comme s'il eût voulu aller le frapper. Mais Infortune
+exerçait un prestige d'une certaine valeur.
+
+Chaque fois que Ben Joice faisait un mouvement le chien: ouvrait sa
+gueule et montrait une double rangée de dents, longues, blanches,
+tranchantes et aiguës qui eussent donné la chair de poule aux plus
+téméraires.
+
+Pensant donc qu'il était moins dangereux de se servir de sa langue que
+de ses membres, Ben se répandit bravement en invectives contre les deux
+chiens.
+
+D'abord, ceux-ci n'eurent pas l'air de s'en soucier. Mais, comme Ben
+Joice continuait, Maraudeur poussa un grondement auquel Infortune
+répondit par des hurlements très-significatifs.
+
+--Ne les provoquez pas, si vous tenez à la vie, dit Sébastien.
+
+Joice leva sa face rougie par l'ivresse.
+
+Les chiens aboyèrent à nouveau et avec ua redoublement de fureur.
+
+--Donne-moi les pistolets, Zene, et je m'en vais les expédier plus vite
+qu'un Indien n'enlève une chevelure, dit Ben à son camarade.
+
+--Je les ai laissés au camp; Bill Brace en avait besoin, répliqua
+l'autre.
+
+--Malédiction! j'ai aussi laissé les miens, c'est toujours comme ça!
+Mais j'ai envie de tuer ces cagnes et je les tuerai, c'est moi qui le
+dis. Il y a longtemps que c'est mon idée, vois-tu, Ben. En voici un
+que je connais, d'ailleurs. C'est le chien que ce grand brigand de Nick
+appelait, il y a quelque temps, Calamité, un monstre d'animal, plein de
+vices, je parie deux charges de pelleteries! Oui, il m'a déjà mordu les
+jambes. Diable, où peut être mon couteau?
+
+Il cherchait dans ses mitasses son arme favorite, mais ne la trouvait
+pas.
+
+S'adressant à Sébastien:
+
+--Petit serpent, moitié blanc, moitié rouge, où est mon bowie? tu dois
+le savoir, hein?
+
+Assis derrière ses chiens, le jeune garçon ne répondit point. Mais
+sa main s'arma d'un grand couteau de chasse laissé dans la hutte par
+Nicolas.
+
+Les bandits se reprirent à boire et à rapporter des histoires
+criminelles plus ou moins vraies, où ils prétendaient avoir été acteurs.
+Pas n'est besoin d'ajouter qu'ils renchérissaient à qui mieux mieux sur
+leurs abominables récits.
+
+La conversation tomba naturellement sur le malheureux qu'ils avaient
+abattu dans le canon.
+
+--Nous avions une fameuse chance pour le larder, si le capitaine n'était
+venu se mêler de nos affaires. Un diable d'homme que le capitaine Dick!
+Il faut toujours qu'il fasse son chemin... coûte que coûte!
+
+--Ne parlons plus de ça, Ben; j'ai du chagrin parfois. André Jeanjean
+est un bon trappeur. Je le connaissais depuis pas mal d'années. Il avait
+commandé une brigade à laquelle j'appartenais et il y avait bien des
+gens qui l'aimaient. Une fois seulement, nous avons eu une petite
+querelle parce qu'il m'accusait d'avoir pris des castors et des loutres
+à ses trappes, ce qui était certainement pure vérité. Mais on n'aime pas
+à s'entendre dire de ces choses-là, tu sais? Et je lui répondis qu'il
+mentait. Alors il m'allongea quelque part un coup de pied qui m'est
+toujours resté sur le coeur. S'il ne m'avait pas donné ce coup de pied,
+il ne dormirait pas maintenant dans le canon.
+
+--Bah! tu as toujours été une poule mouillée. Est-ce que nous ne sommes
+point les seigneurs du pays? Bien bêtes, si nous ne levions pas un
+tribut quand nous le pouvons faire. La conscience vois-tu, Ben, ça ne se
+voit pas, donc ça ne sert à rien.
+
+--Mais ça se sent! murmura Beck, tandis que Ben poursuivait sans
+remarquer l'exclamation.
+
+--Si tu m'en crois, tu vas sortir et creuser une fosse pour y jeter ce
+gringalet.
+
+Le gringalet, c'était Sébastien.
+
+Quoique très-pâle il conservait son sang-froid et faisait aussi bonne
+contenance que possible.
+
+--Pauvre Jeanjean, reprit Ben, j'ai rêvé de lui la nuit dernière. Mais,
+comme tu dis, ça ne sert de rien. Les affaires sont les affaires. Notre
+destinée est de faire la guerre aux hommes et aux bêtes, nous la ferons,
+voilà tout. A ta santé!
+
+--A ta santé! répéta Ben en avalant une nouvelle gorgée de whiskey.
+
+Il déposa l'outre sur la table, se tourna du côté de Sébastien, fit une
+affreuse grimace et poussa un cri terrible.
+
+L'enfant frémit.
+
+--Ouah! ouah! vociféra Ben de toute la force de ses poumons.
+
+Sébastien serra plus fortement le manche de son couteau.
+
+Il s'attendait à une attaque, quand un craquement de branches sèches
+sous un pied lourd se fit entendre.
+
+Les trois acteurs de cette scène jetèrent instinctivement les yeux sur
+la porte de la hutte, et, tout aussitôt, les traits des deux scélérats
+devinrent livides d'horreur.
+
+Sur le seuil de la cabane on voyait un homme pâle ensanglanté.
+
+Ses yeux étaient larges, fixes, sans expression appréciable. Un bandeau
+qu'il portait au front s'était dérangé et laissait apercevoir, à la
+naissance des cheveux, une blessure, d'un rouge vif.
+
+C'était Jeanjean, le trappeur.
+
+Un instant glacés d'épouvanté, Ben et Zene recouvrèrent vite leurs
+facultés; mais ce fut pour se précipiter contre la frêle enveloppe de
+la tente qu'ils enfoncèrent en se précipitant au dehors comme s'ils
+redoutaient la poursuite d'un ange vengeur.
+
+Le blessé n'avait pas changé d'attitude, et Sébastien demeurait encore
+accroupi derrière ses chiens.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent dans un morne silence.
+
+Puis, tout à coup, Jeanjean fit un pas vers Sébastien. On eût dit qu'il
+était mu par un ressort, tant ses mouvements étaient automatiques.
+
+Contrairement à leur habitude, Infortune et Maraudeur ne donnèrent aucun
+signe de colère.
+
+Le trappeur marcha encore trois pas et vint s'asseoir à côté de
+Maraudeur, dont il caressa la robe velue, avec la curiosité et la
+satisfaction d'un enfant.
+
+L'animal se laissa faire, malgré son aversion pour les étrangers. On
+voyait même qu'il prenait plaisir à l'attention dont il était l'objet.
+
+De temps à autre, le blessé cessait de lui passer la main sur le dos,
+comme si un rayon indécis de lumière venait mourir à la porte de
+son intelligence, et parfois aussi il chantait des lambeaux d'une
+complainte, intitulée la Fille du trappeur.
+
+Peu à peu, Sébastien revint de l'émoi que lui avaient causé ces divers
+incidents: il regarda anxieusement à travers la porte pour voir si Nick
+ne paraissait pas dans le lointain.
+
+Peine perdue, le brave homme ne se montrait point.
+
+--Il n'est pas encore l'heure, murmura Sébastien.
+
+La vallée du Trappeur est à un bon bout de chemin d'ici.
+
+Puis il ajouta d'un ton triste:
+
+--Aurai-je toujours devant les yeux ces hommes farouches? Je les vois
+passer devant moi comme des spectres. Leur apparition me rappelle des
+souvenirs qui me remplissent de terreur. Mais il faut reprendre courage.
+Nick va venir. Sa présence me rassurera tout à fait. Lui, il me
+rend content--presque heureux. Et pourquoi pas tout à fait heureux?
+continua-t-il d'un air souriant.
+
+Sebastien s'arrêta, comme pour trouver une réponse à cette question. N'y
+parvenant sans doute pas, il poursuivit son monologue:
+
+--Et ce jeune homme, ce Pathaway? qu'est-il encore?
+
+Sebastien était troublé.
+
+Sa dernière interrogation l'embarrassait évidemment plus que les
+premières. Pendant près d'une heure, il se tint contre la porte, la tête
+penchée sur sa poitrine et les mains jointes.
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il, petit? quelle maudite difficulté? cria tout à
+coup à son oreille une voix forte mais douce.
+
+Sébastien tressaillit et leva les yeux.
+
+Son cher Nick était là, accompagné de Pathaway et d'un autre personnage
+qui se traînait difficilement près d'un gros chien.
+
+--C'est Portneuf, le voyageur canadien fit Whiffles, en entrant dans la
+cabane.
+
+Et apercevant le trou qu'avaient fait les deux bandits:
+
+--Quoi? qu'est-ce que ça?
+
+--J'ai eu des visiteurs. Nicolas, et de bien incommodes, je vous assure:
+Ben Joice et Zene Beck.......
+
+--Oui, je comprends, petit; ils t'ont menacé? interrompit le trappeur
+en fronçant le sourcil. Mais qu'est-ce qu'ils voulaient les misérables!
+t'ont-ils touché, dis-moi: ah! je voudrais bien--non je ne voudrais pas
+qu'ils t'eussent touché, oui bien, je le jure, votre serviteur! Bande de
+chenapans! J'en délivrerai le pays, c'est moi qui vous le dis, ô Dieu,
+oui! Mais où était Maraudeur? par Dieu, où était Infortune?
+
+--Ici et fidèles. Ah! ce sont deux bonnes bêtes. Voyez donc!
+
+Le blessé s'était, durant cet intervalle, glissé sous une peau de bison.
+
+Nick ne le remarqua pas.
+
+--Viens ici Maraudeur, et viens aussi toi, Infortune, dit-il doucement
+et d'un air qui témoignait de son admiration pour ses chiens.
+
+--J'observe, dit Pathaway, que vous faites preuve d'un goût singulier
+pour les noms de vos chiens et de vos chevaux.
+
+Quoique le chasseur noir envoyât ces paroles à Nick, son attention était
+fixée sur Sébastien avec une intensité qui fit, rougir l'adolescent.
+
+--Oui, répondit Whiffles. J'ai des idées à moi. Chacun a ses idées à
+soi. Il m'arrive, à moi, de changer les noms de mes animaux, comme les
+Indiens changent les noms de leurs braves. Cette créature-là s'appelait
+d'abord Calamité; mais depuis qu'on m'a mis sur les journaux, je l'ai
+appelée Infortune[22].
+
+[Note 22: Voir les Pieds-noirs.]
+
+A ce moment Portneuf qui s'était approché de la peau de bison pour s'y
+étendre, découvrit le trappeur blessé.
+
+--Que vois-je, mon Dieu? s'écria-t-il tout émerveillé. Mais c'est bien
+Jeanjean, mon excellent ami Jeanjean. Que lui est-il arrivé?
+
+--Les brigands de la vallée du Trappeur ont tenté de l'assassiner,
+répliqua Pathaway. Mais qu'est ce que Jeanjean?
+
+--Lui? un franc-trappeur, jadis bourgeois[23]. Je le connais bien.
+
+[Note 23: Dans le Nord-ouest américain, on appelle bourgeois, tout
+facteur qui fait la traite des pelleteries pour son propre compte.]
+
+Puis à Jeanjean:
+
+--Comment vas-tu, mon pauvre vieux camarade? Bon Dieu, qu'il est pâle!
+
+ Oh! belle était la fille du trappeur!
+ Oh! belle était la fille du trappeur!
+
+répliqua Jeanjean d'un ton plaintif.
+
+--Mais qu'a-t-il, encore une fois? Serait-il _écarté_[24]? demanda
+Portneuf stupéfait des manières de Jeanjean.
+
+[Note 24: Locution canadienne; _être écarté_ c'est être en démence.]
+
+--Il est tombé dans une diablesse de petite difficulté, et pas si
+petite, après tout; car elle a tourné à l'envers toutes ses facultés
+et presque éteint la chandelle de son existence, ô Dieu oui! répondit
+emphatiquement Nick Whiffles. Vous voyez là un homme qui a été tué,
+assassiné, ressuscité, et rendu aux difficultés de la vie, tout cela
+dans un lieu qui n'est pas éloigné de la vallée du Trappeur. C'est là
+l'homme qui a fait le coup...
+
+-Il montrait Pathaway: mais se reprenant aussitôt:
+
+--Non pas, je me trompe; je veux dire que c'est lui qui l'a sauvé; et
+d'autres qui lui ont planté une balle dans la tête. Mais je sens mon
+estomac qui crie famine. Sébastien, il nous faut quelque chose à manger.
+Apprête les chaudières du camp, mais prends garde à tes jambes, car il
+n'y a pas ici de docteur Whiffles, pour raccomoder les os.. C'était un
+vrai remmancheur d'os que mon frère, le docteur Whiffles. Allons! vite,
+mon garçon! Ça sonne le creux sous nos chemises de chasse. Et la famille
+augmente tous les jours, comme tu vois. Avec le temps nous aurons un
+hôpital, le jure, oui bien, votre serviteur! j'ai passé une fois un an à
+l'hôpital, quand j'étais tout petit, à l'age d'un an, je m'en souviens.
+Les médecines du docteur ne me valurent pas grand'chose. Ça m'a gâté le
+goût. L'hôpital ou j'étais s'appelait aussi une Infirmité...
+
+--Infirmerie, observa, en souriant Sébastien.
+
+--Bien obligé, petiot; mais je me rappelle bien la tête de
+l'établissement.
+
+--Enseigne, voulez-vous dire...
+
+--Enseigne, Infirmité, Tête, Infirmerie, tout ça ne fait rien, ô Dieu
+non!
+
+Pathaway, qui s'occupait à placer commodément Portneuf sur un lit de
+branchages, recouverts de peaux, ne put réprimer un franc éclat de rire.
+
+Jeanjean s'était glissé silencieusement hors de la hutte, et Sebastien
+vaquait, avec activité, aux apprêts du repas.
+
+Curieuse scène, vraiment curieuse et digne de la palette d'un grand
+peintre que celle-là, qui sa passait au milieu même du désert, si loin
+de toute trace de civilisation!
+
+Nick alluma gravement sa pipe et continua la relation de son histoire
+d'hôpital, avec la jovialité qu'on lui connaît.
+
+Le menu du festin fut bientôt arrangé:--Quelques bosses de bison,
+langues de daim, de la graisse d'ours et du poisson fumé. Whiffles et
+ses hôtes y firent largement honneur, en l'assaisonnant d'anecdotes.
+
+Néanmoins, Pathaway paraissait plus préoccupé qu'affamé.
+
+Ses regards s'attachaient souvent sur Sébastien, avec une sorte
+d'admiration mystérieuse, qui colorait d'un vif incarnat les joues de
+l'adolescent.
+
+Comme ils finissaient de manger, Infortune et Maraudeur dressèrent
+subitement les oreilles et s'élancèrent vers la porte en se récriant.
+
+
+
+
+ IX
+
+ LE BLESSÉ
+
+
+Nous devons revenir à Pathaway, que nous avons laissé caché derrière un
+buisson et témoin de l'assassinat du pauvre trappeur.
+
+Quoique son coeur battît violemment et que de nobles élans le
+poussassent à se précipiter sur les malfaiteurs, la prudence le retint.
+
+Mais dès qu'ils se furent éloignés, Pathaway s'élança vers le lieu
+où gisait leur victime; la saisit dans ses bras et courut à un petit
+ruisseau qui coulait non loin de là.
+
+Alors, le chasseur noir posa sa main sur le coeur du trappeur.
+
+Il sentit des battements. L'homme vivait encore. Pathaway lui lava
+soigneusement le visage.
+
+La fraîcheur de l'eau fit tressaillir le moribond. A la tête il avait
+une blessure, heureusement la balle avait frappé l'os occipital et
+glissé le long du crâne. Un étourdissement et la suspension momentanée
+dea fonctions de la vie en étaient résultés.
+
+Mais, quoiqu'on pût craindre une commotion cérébrale plus ou moins
+longue, il était hors de doute que cette blessure ne causerait pas la
+mort.
+
+Tout en le pansant, le chasseur noir se prit à l'examiner.
+
+C'était un homme à la barbe longue, épaisse, mais plus jeune que l'on
+n'aurait cru, à première vue.
+
+Il pouvait avoir de vingt-cinq à vingt-huit ans. Ses traits étaient bien
+accentués et la vigueur virile se lisait sur toute sa personne.
+
+Plus Pathaway le dévisageait, plus il s'applaudissait de ce qu'il
+faisait; car la physionomie du trappeur était franche, ouverte, et
+vraiment distinguée.
+
+Après avoir bandé la tête avec un mouchoir assujetti par sa ceinture,
+Pathaway versa quelques gouttes d'alcool sur les lèvres du blessé.
+La chaleur du tonique opéra magiquement. La poitrine de cet homme se
+souleva; il agita ses membres et ouvrit les yeux.
+
+--Comment vous sentez-vous? ça va-t-il mieux? demanda doucement
+Pathaway.
+
+Le trappeur répondit en promenant autour de lui un regard vide, atone.
+Il n'y avait ni âme, ni langage dans ses yeux.
+
+--Le coup lui a affecté le cerveau; son esprit est absent, murmura
+instinctivement Pathaway en portant la main à son front comme s'il y eût
+reçu la blessure.
+
+Il commença ensuite ses lotions.
+
+Cependant, quoique le jeune trappeur reprît évidemment des forces, nulle
+lueur d'intelligence ne revenait illuminer son visage morne. Ôtant son
+propre capot, Pathaway l'en couvrit et l'aida à se levât. Le blessé
+réussit à se mettre debout, à marcher même; mais il manquait de la
+raison nécessaire pour guider ses pas à travers les montagnes et les
+prairies.
+
+A ce spectacle, une douleur poignante s'empara du chasseur noir. Il
+employa tous les artifices possibles afin de réveiller la mémoire
+endormie de l'infortuné. Ce fut inutile.
+
+Un sourire stupide, voilà tout ce qu'il en put obtenir.
+
+--Pauvre diable! pauvre diable! J'espère que ce ne sera que passager.
+Que faire pour lui? La Providence m'en a confié la charge, je remplirai
+mon devoir.
+
+Pathaway, après ce monologue in petto, réfléchit quelques moments.
+
+Puis, faisant un lit de mousse et de branchages, il y étendit le blessé,
+sur lequel il jeta sa couverte. Celui-ci ne tarda point à s'endormir.
+Pathaway demeura assis près de lui. Au bout de deux heures il se leva.
+
+Le trappeur avait un peu de fièvre; mais sa constitution n'était pas
+fortement altérée. Son bienfaiteur tua une poule de prairie, la fit
+rôtir, et lui servit la partie la plus délicate, en l'engageant à
+manger.
+
+Il obéit avec la docilité d'un enfant; mais il ne paraissait pas que sa
+raison se fût améliorée.
+
+Pathaway enleva l'appareil qu'il avait mis sur la blessure, pour la
+panser de nouveau. L'hémorrhagie avait été légère; cependant, à la place
+que la balle avait touchée on voyait une indentation assez profonde,
+qui expliquait le trouble de l'esprit et ne pouvait être guérie sans le
+secours de l'art.
+
+La nuit approchait.
+
+Pathaway dressa, avec quelques jeunes arbres, un abri passager au-dessus
+de leurs têtes et se coucha à côté du malade, qui retomba dans un
+profond sommeil.
+
+Le lendemain matin, la fièvre avait presque entièrement disparu.
+
+Pathaway se détermina à conduire son malade à la hutte de Nick Whiffles.
+
+Le blessé était assez bien physiquement. Il marchait avec aisance.
+
+Les beautés du soleil levant le réjouissaient. Il prêtait une oreille
+charmée aux gazouillements des chantres de l'air. Il causait seul,
+parlait montagnes, lacs, rivières, chasses, trappes et pelleteries; mais
+ses pensées étaient incohérentes.
+
+Dans l'après-midi, ils arrivèrent à une cabane élevée sous le couvert
+d'un bosquet de tamariniers; Pathaway fit entrer son protégé pour se
+reposer.
+
+Au milieu de cette cabane le chasseur noir trouva un morceau d'écorce de
+bouleau, sur lequel une main inhabile avait tracé l'avis suivant:
+
+«ICI, PRAN GARD DE TOMBÉ DANS EUNE MODITE PETITT DIFFFICULTER.»
+
+Les caractères, l'orthographe, le style sentaient leur Nick Whiffles à
+une lieue à la ronde.
+
+Pathaway sourit; mais connaissant l'expérience du montagnard, il allait
+profiter de son conseil quand les abois d'un chien le firent courir à la
+porte.
+
+Jugez de son agréable surprise en voyant Nick qui s'approchait à travers
+les arbres.
+
+Il était à cheval et suivi de Maraudeur.
+
+--Est-ce vous, jeune homme?
+
+--Moi-même.
+
+--Que faites-vous, ici? mauvaise place, mauvaise! Ô Dieu, oui; tout près
+de la Vallée du trappeur!
+
+--Mais vous?
+
+--Oh! moi, c'est différent. Nick Whiffles peut rôder partout. Il ne
+craint rien, lui, rien que le maître de toutes choses.
+
+Ce disant, il mettait pied à terre et entrait dans la hutte, après avoir
+échangé une poignée de main avec Pathaway.
+
+--Tiens, un nouveau venu! s'écria-t-il en apercevant le blessé. Salut,
+mon brave. Nous voilà trois, ça vaut mieux; car quoique Nick Whiffles
+ne craigne rien, il ne déteste pas la compagnie. Mais il y a gros de
+dangers ici, oui bien, je le jure, votre serviteur! L'homme blanc et
+l'homme rouge... hum! je sais ce que je sais.....
+
+--Montagnes, castors et trappes! s'exclama le trappeur avec un coup
+d'oeil hagard.
+
+--C'est ça, frère, ça même! C'est de l'indien tout pur, et pas si pur
+après tout. Mais que diable a-t-il à me regarder de cette façon-là?
+
+--Il a été surpris par les voleurs et dépouillé, répondit Pathaway.
+
+--Dépouillé!
+
+--Même blessé, comme vous voyez.
+
+Et le chasseur noir raconta brièvement l'affaire à laquelle il avait
+assisté.
+
+--C'est cruel, dit Nick en secouant la tête, bien cruel, de se voir
+enlever comme ça un bien gagné avec tant de peines; mais avoir failli
+être assassiné, ça dépasse tout. Ainsi donc le pauvre homme bat la
+campagne. N'est-ce pas que c'est bien triste que d'être idiot? ce n'est
+pas le terme juste, mais vous savez ce que je veux dire. Les honnêtes
+gens s'entendent toujours, quoique les mots puissent ne pas être
+toujours mis à leur place convenable comme les briques d'une maison. Je
+me souviens que j'ai eu un parent qui était fou. Ah! c'en était un
+fou, celui-là! ô Dieu, oui! Ne voulait-il pas attraper la lune avec ses
+dents? Mais je vous demande un peu ce qu'il en voulait faire de cette
+lune? Peut-être bien s'imaginait-il que c'était une bosse de bison.--Je
+crois--ajouta Nick comme un homme qui réfléchit--je crois que le pauvre
+insensé pensait que c'était bon à manger. Un idiot, vous le savez, aime
+mieux manger qu'un homme de bon sens n'aime sa maîtresse, ô Dieu, oui!
+
+Le blessé tressaillit, sourit tristement et se mit à chanter d'une voix
+indiciblement plaintive une strophe de la _Fille du trappeur_.
+
+--C'est ça, de la musique douce, dit Nick d'un ton ému; mais il n'a pas
+encore sa caboche à lui. On dirait que l'amour lui a aussi un peu serré
+le coeur. Le docteur Whiffles eut une fois à soigner un cas mâle de ce
+genre, mais il y perdit tout son latin, ô Dieu, oui! C'était une femme,
+et la maladie avait bien trois ans de date, ce qui faisait que c'était
+une maladie chronique, comme disait mon oncle l'historien, c'est-à-dire
+mon frère le médecin. Elle perdit sa graisse--par la maladie vous
+comprenez bien--que c'était à arracher des larmes à un caillou. Et elle
+pleurait tant toute la sainte journée, elle vous suait qu'il fallait
+la tordre chaque matin pour la faire sécher au soleil. Et ses sanglots,
+donc! on aurait dit les hurlements du vent à travers les défilés des
+montagnes quand il souffle en tempête. Pour en terminer, le docteur fut
+obligé de l'épouser lui-même. Fallait voir, comme elle se refit après
+la noce. Une belle noce, ma foi! Elle pesait deux cent une livres la
+dernière fois que je la vis. On n'aurait jamais dit qu'elle avait eu le
+coeur serré par l'amour, ô Dieu, non!
+
+Le blessé laissa tomber le refrain de sa complainte:
+
+ Oh! belle était la fille du trappeur!
+ Oh! belle était la fille du trappeur!
+
+--Les scélérats! s'écria Nick essuyant une larme avec la manche de sa
+chemise.
+
+Et s'adressant à Pathaway:
+
+--Ça ne peut durer plus longtemps comme ça. Ces brigands-là nous
+tueraient comme des buffles à la première rencontre.
+
+--Vous avez raison répondit chaleureusement Pathaway, il faut en finir.
+Le sort de cet homme crie vengeance. Traquons les bandits de la vallée
+du Trappeur perdu et expulsons-les de leur repaire.
+
+--Oui, répliqua Nick, j'y songe. Mais le plus pressé est de mettre ce
+malheureux en sûreté. Plaçons-le sur l'Hérissé et en avant!
+
+--L'Hérissé! qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Un bon et beau cheval, reprit Whiffles. Il a la force d'un bison, les
+jambes d'un daim et l'oeil d'un carcajou, rien que ça, ô Dieu, oui!
+
+Le blessé fut hissé sur le quadrupède, et la petite troupe se mit en
+marche.
+
+Comme ils longeaient une gorge profonde au milieu des montagnes,
+Pathaway distingua subitement un gros ours gris, planté sur son train de
+derrière et qui le regardait venir du haut d'un pic escarpé.
+
+Maraudeur leva la tête et voulut aboyer, mais Nick lui lit un signe et
+le chien se tut.
+
+Le chasseur noir arma son fusil.
+
+--Un moment, lui dit son compagnon; cet ours-là est de mes amis,
+n'allons pas nous mettre mal avec lui!
+
+Pathaway fit un geste d'étonnement; mais, déjà habitué aux façons
+singulières de Nicolas, il écouta sans répliquer à cette observation.
+
+L'ours les suivait à la crête des rochers.
+
+Dans la soirée, ils arrivèrent enfin à la cabane de Whiffles,
+où Sébastien prit aussitôt soin du blessé avec la délicatesse et
+l'intelligence d'une femme.
+
+--Demain, nous ferons une excursion à la vallée du Trappeur perdu?
+demanda en se couchant Pathaway, qui, plein de cette audacieuse
+curiosité, un des plus beaux apanages de la jeunesse, brûlait de percer
+le mystère.
+
+--A la vallée du Trappeur perdu, si le coeur vous en dit, ô Dieu, oui!
+répliqua insoucieusement Nick.
+
+
+
+
+ X
+
+ SCÈNE DE LA VALLÉE DU TRAPPEUR PERDU
+
+
+Le soleil n'était pas encore levé; cependant à travers les brumes molles
+et diaphanes du matin, l'orient se teignait de bandes blanchâtres.
+
+Pathaway s'éveilla. Ses yeux cherchèrent Nick Whiffles dans l'ombre qui
+drapait encore l'intérieur de la hutte; mais la place du trappeur était
+vide.
+
+Le chasseur noir répara rapidement le désordre de sa toilette et sortit.
+
+Il trouva Nick Whiffles qui fumait gravement sa pipe à l'entrée de la
+cabane.
+
+--Une belle matinée qui s'annonce, fit le chasseur noir.
+
+--Hum! le couchant est diantrement chargé, oui bien, je le jure, votre
+serviteur!
+
+Sébastien fit quelques pas pour s'éloigner.
+
+--Enfin, nous pourrons visiter cette fameuse vallée du Trappeur perdu,
+dit le chasseur noir.
+
+--La vallée du Trappeur perdu! cria derrière eux une voix émue.
+
+Les deux hommes se retournèrent simultanément.
+
+C'était Sébastien Delaunay.
+
+Pauvre enfant, il tremblait comme la feuille de bouleau agitée par les
+autans.
+
+--Oh! n'y allez pas, père Nicolas, je vous en prie, je vous en supplie,
+n'y allez pas!
+
+--C'est une mission dont nous charge la providence, mon Sébastien chéri,
+répliqua le trappeur. Songe à Portneuf et à sa fille--à sa fille, tu
+sais?
+
+--J'y ai songé, répliqua l'adolescent en baissant les yeux. Mais cette
+vallée du Trappeur perdu, elle est si terrible... ô mon Dieu! Vous n'y
+arriverez jamais... non, jamais, père Nicolas.
+
+--Il y a du pour et du contre, dit Nick, car le hasard vient, souvent
+au secours des gens même à la dernière extrémité. S'il nous fallait
+désespérer et céder quand une maudite, petite difficulté se présente,
+eh! il n'y aurait rien à faire en ce bas monde, ô Dieu, non! Je me
+souviens qu'un jour je rencontrai un gars presque désespéré, mais
+cependant, suivant mon avis, il eut le courage d'attendre, et il a
+fait une chose qui réjouira toujours son coeur et qui lui donnera du
+bien-être--une longue vie de bien-être.
+
+L'enfant, saisit tendrement, la main du trappeur et la pressa dans les
+siennes en répliquant:
+
+--Oh! Nicolas, vous êtes poussé par un esprit bon et généreux, je le
+sais. Que ne puis-je vous suivre et partager vos périls!
+
+Ensuite, à Pathaway, que cette scène impressionnait singulièrement:
+
+--Excusez-moi, monsieur. Je suis obligé de prendre soin du père Nicolas
+qui expose sa vie à chaque instant.
+
+--Nous serons deux, répondit distraitement le chasseur noir. D'ailleurs,
+j'apprends qu'une femme est mêlée à cette affaire, et il est du devoir
+de tout homme de coeur de secourir les faibles créatures.
+
+--Sébastien eut une imperceptible agitation.
+
+--Et puis, continua le premier, Nick a en horreur les scélérats qui
+hantent la vallée du Trappeur perdu, et moi j'estime qu'il est de notre
+devoir d'en délivrer le pays.
+
+--Oui, c'est nécessaire, se hâta d'ajouter Whiffles; ces gens-là,
+vois-tu, petiot, ils finiraient par nous assassiner sous notre tente, si
+on les laissait faire.
+
+--Je comprends, fit Sébastien d'un air triste. Mais vous me laisserez
+les chiens, père Nicolas.
+
+--Comme de raison; et je ne serai pas longtemps, je te l'assure. Tu
+prendras bien soin du blessé, n'est-ce pas? La vallée du Trappeur n'est
+pas loin, et l'un ou l'autre de nous sera de retour avant la nuit.
+
+--Au revoir donc! dit l'enfant, en essuyant une larme qui perlait à sa
+paupière.
+
+--Au revoir!
+
+Les deux aventuriers s'éloignèrent.
+
+Deux ou trois fois Nick tourna la tête pour embrasser encore par la
+pensée Sébastien qui les suivait du regard; puis le naturel du trappeur
+reprit le dessus.
+
+Il marcha vite, ferme et presque gaîment, non qu'il fût bien sûr de
+réussir dans son entreprise, mais il désirait et espérait éclaircir le
+mystère de la vallée du Trappeur.
+
+Ils arrivèrent sans encombres à la porte du Diable.
+
+Nick franchit le portique, accompagné de Pathaway, qui fut frappé
+du spectacle colossal que la nature étalait là, sous ses yeux. Les
+aiguilles basaltiques et le passage en forme de tunnel l'émerveillèrent
+surtout.
+
+Le chasseur noir éprouva quelque émotion en s'engageant dans ce sombre
+passage. Néanmoins, son allure ne changea point. Son compagnon et lui
+continuèrent intrépidement leur route, jusqu'à la source d'eau chaude
+que Nick nomma la _Chaudière du diable_.
+
+Procédant toujours, à travers des entassements de rochers, et
+d'épouvantables précipices, ils gagnèrent ce cours d'eau peu profond
+dont avait parlé le Shoshoné. Après l'avoir traversé sur des
+cailloux, Nick et Pathaway se trouvèrent devant un bois d'une étendue
+considérable. Étroite à ce point, la vallée s'élargissait un peu plus
+haut, à gauche.
+
+Nick s'arrêta tout à coup, et Pathaway aperçut un ours gris qui se
+pavanait majestueusement à quelques pas d'eux.
+
+--On dirait que c'est l'animal que nous avons vu la nuit dernière, dit
+Pathaway.
+
+--Bah! les ours abondent ici comme les framboises, répondit Nicolas.
+
+--Vraiment!
+
+--Tel que je vous le dis, oui bien! Ça doit être un jeune, celui-là!
+
+--Il a pourtant l'air bien vieux, dit en riant Pathaway.
+
+--Lui oh oui! Je lui ai dit l'autre jour: Va, tu n'es qu'un ours manqué?
+
+Le sourire du chasseur noir se changea en un franc rire que répétèrent
+les échos des rochers.
+
+--Mais, en effet, ajouta-t-il, il ressemble à votre ours apprivoisé de
+l'autre soir.
+
+--Vous trouvez? demanda Nick en appuyant à droite. Du reste, on dirait
+que c'est lui. Mais non, pas tout à fait, il était pas mal plus gros,
+pas mal plus gras et bien moins large; ah! bien moins large, l'autre, ô
+Dieu, oui!
+
+--Je vois que je m'étais trompé, dit Pathaway, se pinçant les lèvres
+pour ne pas s'esclaffer.
+
+Tout en causant, ils débouchèrent dans une vaste clairière où une scène
+étrange frappa leur vue.
+
+Au centre de cette clairière se trouvait un homme, monté sur un cheval.
+L'homme avait les mains liées derrière le dos, une courroie de ouatap
+passée au cou attachée à sa cheville gauche, et de là à sa cheville
+droite, en glissant sous le ventre de l'animal, qui, fixé lui-même à un
+poteau par une longue corde, sur un sol complètement dénudé, se tenait
+la tête basse, et comme épuisé de besoin.
+
+La condition du malheureux cavalier semblait pire encore. A peine
+pouvait-il supporter le poids de son corps: il chancelait et oscillait
+en tous sens, à chaque mouvement du quadrupède.
+
+--O mon Dieu! ayez pitié de moi, messieurs! s'écria-t-il d'une voix
+éteinte.
+
+--Courage, mon ami! s'écria Pathaway.
+
+Il s'élança, délia rapidement le malheureux et le plaça doucement à
+terre.
+
+La faiblesse de cet infortuné était, si grande qu'il s'évanouit sur le
+champ. Nick courut aussitôt à la rivière, puisa de l'eau dans son casque
+de pelleterie et la rapporta.
+
+--Pauvre, pauvre diable! marmottait-il, je parierais bien une bonne
+carabine, contre n'importe quoi, que ces coquins voulaient te faire
+crever de faim là, avec son cheval, ô Dieu, oui! Deux belles créatures,
+cependant, le cheval et l'homme... ils avaient l'air bien attachés l'un
+à l'autre!
+
+--Comme ils ont dû souffrir! fit le chasseur noir en baignant d'eau le
+visage de l'inconnu.
+
+Celui-ci respira.
+
+--Bon, bon, dit, Whiffles. Il revient; c'est moi qui vous le dis. Nous
+allons le sauver. Enfin, nous n'aurons pas tout à fait perdu notre
+temps.
+
+En prononçant ces mots, il versait dans le restant d'eau quelques
+gouttes de whiskey et les faisait avaler à l'étranger qui ne tarda pas à
+reprendre ses sens.
+
+Un biscuit sec, détrempé, acheva de le remettre.
+
+Pondant ce temps, le cheval, délivré de ses entraves, étanchait sa soif
+à la rivière.
+
+Nick se hâta aussi de lui donner un morceau de biscuit arrosé de
+whiskey.
+
+--Ne me parlez pas de ces animaux à quatre pattes, dit Nick. Ah! je les
+ai étudiés, moi, et je les connais. Été, hiver, froid, chaud,, neige,
+pluie, nous avons tout vu ensemble. Et la faim et soif, est-ce que nous
+ne les avons pas endurées aussi ensemble?
+
+Frappant, sur sa cuisse, il leva les yeux en l'air, d'un air tout
+satisfait. Une exclamation--son exclamation favorite--acheva sa pensée:
+
+--O Dieu, oui!
+
+Pathaway admirait sincèrement Nick Whiffles.
+
+Il y avait en lui tant de bienveillance et de simplicité, et ces vertus
+font excuser tant de défauts! «Celui qui ne sent rien pour une bête est
+une bête lui-même.»
+
+Ainsi pensait au moins le chasseur noir.
+
+--C'est comme ça, dit Nick, semblant répondre à cette réflexion; l'ami
+du cheval et du chien est l'ami de tout le monde. Celui qui abuse de
+l'un ou de l'autre abuse de tout le genre humain. Voilà mon opinion, ô
+Dieu, oui!
+
+--Mais, est-ce vous? Nick Whiffles; est-ce vous ou bien ai je rêve?
+demanda l'inconnu en se frottant les yeux.
+
+--Quoi donc! Portneuf! Que diable vous est-il arrivé, mon brave?
+
+L'autre blêmit. Un frisson courut par tous ses membres. Sa main se
+porta névralgiquement à son cou sur lequel une raie d'un bleu pourpre
+indiquait la place de la corde, avec laquelle ses ennemis avaient
+tenté de l'étrangler insensiblement: car tout mouvement qu'il faisait à
+droite, à gauche ou en arrière resserrait inflexiblement le noeud.
+
+--Oh! n'ayez pas peur, dit Nick, en se frottant les mains. Ce chasseur
+et moi on a entendu parler de votre malheur et on est venu à la vallée
+du Trappeur tout exprès pour vous secourir, oui bien, je le jure, votre
+serviteur! Mais Nannette. Savez-vous que je crains presque de vous en
+parler? Ce n'est pas là un sujet bien agréable pour vous, hein? Mais
+arrêtez-la. Il y a temps pour tout. Vous nous raconterez votre maudite
+petite histoire quand nous serons sortis de cette diablesse de place!
+Pourtant il nous faudra laisser le cheval. Ce n'est pas que ça ne me
+fasse de la peine, car c'est un bon cheval que le vôtre, Portneuf; mais
+il ne serait pas facile de le tirer d'ici, et, si vous m'en croyez, nous
+l'y laisserons pour le moment.
+
+Le brave Whiffles avait débité ces paroles avec sa loquacité ordinaire
+et tout en chargeant Portneuf sur ses robustes épaules.
+
+--Mettez-moi à terre, mon ami, dit celui-ci, au bout d'un moment.
+
+--A terre!
+
+--Oui, je crois que je pourrai marcher. Je suis resté longtemps assis,
+comme vous avez vu, et mes jambes sont engourdies.
+
+Le frappeur se hâta de satisfaire son désir; mais Portneuf avait trop
+compté sur ses forces; car il fut incapable de se soutenir. Aussi, Nick
+le replaça-t-il bien vite sur son dos.
+
+Ils continuèrent leur marche et quittèrent, sans accident, la vallée du
+Trappeur perdu.
+
+Nick causait toujours avec la jovialité qu'on lui connaît; Pathaway
+semblait enfoncé dans de profondes réflexions, et, de temps en temps, un
+mélancolique soupir jaillissait des lèvres de Portneuf.
+
+--Oh! ma Nannette, ma pauvre, pauvre Nannette! s'écria-t-il tout-à-coup
+d'un ton déchirant.
+
+Pathaway, arraché à sa méditation, par ce cri, se retourna à demi et
+contempla le voyageur.
+
+--Pardon, pardon, mon bon monsieur, dit alors Portneuf; je braille comme
+un enfant, mais jamais je ne me suis senti si faible! jamais! Puis si
+vous connaissiez ma Nannette, oh! si vous la connaissiez!
+
+--C'est vrai ça, dit Nick, en hochant la tête. Mais soyez tranquille,
+Portneuf; on fera quelque chose pour elle. Maintenant, toutefois, allons
+rejoindre Sébastien. Il nous attend et je ne veux pas le laisser dans
+l'inquiétude. Il est jeune, vous savez, étonnamment jeune! ô Dieu, oui!
+
+Ils arrivaient alors aux aiguilles de basalte dont nous avons
+précédemment parlé. Pathaway s'écria soudainement:
+
+--Ah! toujours cet ours!
+
+En effet, à dix pas devant eux, se tenait un ours qui les regardait
+curieusement.
+
+Ils avancèrent encore; et ils n'étaient plus qu'à un ou deux pieds du
+quadrupède, quand il se leva sur ses pattes de derrière et agita ses
+pattes de devant d'une façon tout-à-fait remarquable.
+
+Cette circonstance parut fort extraordinaire à Pathaway. Il allait
+exprimer son étonnement, lorsque Nick s'écria avec une véhémence qui ne
+lui était pas habituelle:
+
+--A terre! couchez-vous dans le fourré!
+
+Et, aussitôt, joignant l'exemple à l'ordre, il déposa son fardeau
+derrière un gros buisson et s'étendit à côté.
+
+Pathaway l'imita, sans pourtant se rendre compte de ce brusque
+mouvement.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda-t-il, quand ils furent cachés.
+
+--Rien, répliqua Whiffles.
+
+--Qu'avez-vous vu?
+
+--Moi? rien.
+
+--Mais vous avez entendu quelque chose, poursuivit le chasseur noir, de
+plus en plus intrigué.
+
+--Non, répliqua Nick dont les yeux interrogeaient avidement l'horizon;
+non, je n'ai rien vu, rien entendu. Mais je sais qu'il y a une maudite
+petite difficulté près de nous. Je puis toujours vous dire quand il y a
+du danger dans le voisinage, car si ce n'est pas moi qui le devine, un
+autre le devine pour moi, ô Dieu, oui!
+
+Pathaway leva ses regards vers le rocher où il avait vu l'ours.
+
+Il n'y était plus.
+
+--C'est étrange! murmura-t-il.
+
+--Chut! fit Nick, mettant un doigt sur ses lèvres. Un piétinement
+lointain se faisait entendre. Dix minutes s'écoulèrent sans que nos
+trois hommes échangeassent une parole.
+
+Le bruit se rapprocha insensiblement et enfin une troupe de cavaliers
+se montra sur le penchant de la montagne. Ils arrivaient de l'ouest et
+allaient à l'est, en ligne parallèle avec la vallée du Trappeur.
+
+A mesure qu'ils avançaient leur physionomie frappait d'émerveillement
+les trois spectateurs. Le personnage plus notoire du groupe était
+une jeune femme qui montait avec une aisance et une grâce toutes
+particulières au cheval fougueux.
+
+Elle tenait la tête de la cavalcade. Son costume était pittoresque au
+possible et seyait bien à la beauté sauvage de l'amazone.
+
+C'était une longue jupe de drap écarlate dont l'éblouissant éclat était
+encore rehaussé, par une bordure noire. Un coquet petit chapeau de
+velours, ombragé par des plumes rouges, couvrait sa tête. Des gantelets
+de peau noire emprisonnaient ses mains.
+
+Était-elle jolie? Le chasseur noir eût été fort embarrassé de répondre,
+quoique la sveltesse et l'élasticité de sa taille l'eussent charmé de
+prime abord.
+
+Mais la petite troupe passait à une trop grande distance pour qu'il fût
+facile de distinguer les traits de l'écuyère. Cependant, soit que
+Nick eût le nerf optique plus exercé, soit qu'il l'eût naturellement
+meilleur, soit qu'il connût cette femme, il marmottait de temps à autre
+avec admiration:
+
+--Belle créature! belle comme une image! ô Dieu, oui!
+
+Les gens qui accompagnaient cette héroïne du Nord-ouest, étaient au
+nombre de dix à douze. Leur équipement était uniforme. Il semblait
+qu'ils fussent enrégimentés.
+
+--Qu'en dites-vous, Portneuf? demanda Nick à son compagnon.
+
+--C'est Carlota, la fille de _l'outlaw_[25], répondit le Canadien.
+
+[Note 25: Hors la loi; condamné par les tribunaux.]
+
+--Je m'en doutais, murmura Nick. On voit bien que ce sont des oiseaux de
+même plumage. Mais alors il doit y avoir une autre entrée à la vallée du
+Trappeur perdu... une entrée pour les animaux comme pour les hommes.
+
+--Oui, répliqua Portneuf; et c'est par cette entrée que l'on m'a fait
+passer. Nous avons suivi ce qu'ils appellent la piste du Trappeur; puis
+le diable sait où nous sommes allés!
+
+Carlota et ses compagnons n'étaient plus visibles. Ils avaient disparu
+derrière un amas de rochers.
+
+Les trois aventuriers se levèrent et se dirigèrent aussi vite que
+possible vers le campement de Nick où ils arrivèrent, on se le rappelle,
+peu de temps après le départ de Zene et de Beck. Le lecteur n'a pas,
+non plus, oublié, que la fin du repas pris par eux et Sébastien dans
+la cabane du trappeur, fut troublée par les abois d'Infortune et de
+Maraudeur.
+
+
+
+
+ XI
+
+ UN NOUVEAU PERSONNAGE
+
+
+Le petit camp de Nick Whiffles était comme un oasis dans le désert, si
+loin s'étendaient les chaînes de montagnes; si vastes se déployaient les
+prairies; si nombreux étaient les fleuves et les lacs; si grande était
+la distance jusqu'aux confins de la civilisation.
+
+Au moment où l'instinct des deux chiens fut brusquement éveillé, le
+soleil s'abaissait derrière la cabane et plaquait d'or les arêtes des
+pics altiers.
+
+Pathaway sauta sur ses armes et courut à la porte.
+
+L'ours gris fut la première chose qu'il aperçut.
+
+On s'attendait si peu à cette apparition que tous, Nick excepté,
+tressaillirent.
+
+--N'ayez pas peur, n'ayez pas peur, dit-il. C'est seulement l'ours
+apprivoisé dont je vous ai parlé. Ne le touchez point Pathaway. Je m'en
+vas le renvoyer. Il me connaît.--Dehors, maudite vermine!
+
+--Nicolas prononça précipitamment ces paroles et avec une accentuation
+qui ne lui était pas ordinaire.
+
+Il craignait sans doute que l'animal n'attirât l'attention particulière
+de ses hôtes. En même temps, il le poussait devant lui et l'ours battait
+rapidement en retraite, mais avec des grognements formidables.
+
+Bientôt homme et bête eurent disparu. Nick resta absent une dizaine de
+minutes, et quand il revint à la hutte, on remarqua qu'il était soucieux
+et triste.
+
+Ayant observé que Pathaway et Sébastien l'examinaient attentivement,
+il tâcha de recouvrer la gaîté. Mais ses efforts mêmes le trahissaient.
+D'ailleurs on le vit prendre pour son cheval des précautions inusitées.
+Il l'appela et l'attacha solidement près de la porte.
+
+Tandis qu'il s'occupait à cette besogne, Sébastien se glissa vers lui et
+d'un ton bas:
+
+--Il y a du danger, n'est-ce pas, Nicolas?
+
+--Bonté divine! mais non, il n'y a pas la plus petite difficulté, pas la
+plus petite! et c'est drôle, car il y a un monde de difficultés ici,
+et il y en aura toujours plus ou moins... surtout plus, ô Dieu oui!
+Je pourrais te raconter un tas de difficultés que j'ai eues, et ça
+durerait, vois-tu, petiot, d'aujourd'hui à demain, rien que pour t'en
+indiquer une. Mais rappelle-toi que quelle que soit la difficulté, qui
+arrive il y aura toujours près de toi quelqu'un qui n'aura pas peur de
+la rencontrer.
+
+--J'en suis bien sûr, oh! bien sûr! répliqua chaleureusement Sébastien.
+
+Puis il ajouta avec hésitation et un ton bas:
+
+--Mais cet homme, ce Pathaway?
+
+--Ah! je t'entends, je t'entends, fit Nick en souriant. On en aura soin,
+mon Sébastien, quoiqu'il ait l'air d'un gaillard bien capable de songer
+à lui. Tu l'as vu, il n'y a pas longtemps, se tirer en brave d'une
+diablesse de petite difficulté. Mais rentrons; celui dont nous parlons
+a maintenant l'oeil sur nous. Il épie tout. C'est singulier comme il te
+surveille parfois.
+
+--Peut-être méprise-t-il ma faiblesse, répliqua Sébastien en rougissant.
+
+--Parfois ça pourrait bien être ça; mais parfois aussi, ça pourrait
+bien être autre chose..., oui, autre chose. Je sais ce que je veux dire.
+C'est comme si tu lui rappelais une créature à laquelle il n'aime pas
+à penser. Il y a du trouble, vois-tu, dans son esprit. Ça lui donne
+l'apparence d'une matinée brumeuse. Il ne dort pas bien la nuit.
+Il rêve, tressaute et marmotte des paroles comme un meurtrier,
+c'est-à-dire, non, pas comme un meurtrier, mais plutôt comme un jeune
+homme qui a été désappointé en amour.
+
+Nick fit une pause, et, arrachant des profondeurs les plus basses de sa
+poitrine un soupir, mi-partie lamentable, mi-partie sentimental comme il
+en jaillit des souvenirs à moitié ensevelis, il s'exclama:
+
+--O Dieu, oui!
+
+--Sébastien était agité.
+
+Le bon trappeur avait touché une corde sensible dans cette sortie
+soudaine sur les bords de l'océan des émotions. Il se retourna pour
+cacher un mouvement de trouble.
+
+Nick secoua la tête comme si une pensée brillait devant son cerveau,
+mais il demeura silencieux.
+
+--Montagnard, demanda alors Sébastien affectant d'être joyeux,
+avez-vous jamais été désappointé en amour?
+
+Nicolas, qui marchait au moment où cette question lui fut posée,
+s'arrêta court comme s'il avait reçu autour du cou un lazzo mexicain.
+
+--Désappointé! mon garçon, désappointé! Nous sommes tous plus ou moins
+désappointés, plutôt plus que moins. Oui...
+
+Il aspira longuement l'air et poursuivit:
+
+--Oui, je puis dire que j'ai été désappointé. Il fut un temps où
+l'aspect de deux beaux yeux, d'une jolie bouche et d'un petit pied
+gentillement chaussé me mettaient de la poudre dans le sang. Mais
+n'en parlons plus. Ce qui est passé est passé. Quand l'occasion se
+présentera, je te dirai peut-être une histoire, peut-être bien aussi
+que non; car à quoi bon revenir sur ce qui n'est plus? Ma maxime, c'est
+qu'il faut rire des vieilles petites difficultés et s'armer constamment
+pour affronter les nouvelles.
+
+Là-dessus, il rentra dans la hutte. Mais à peine y avait-il mis le pied
+que les chiens aboyèrent une seconde fois.
+
+--Le trappeur fronça les sourcils et s'avança vers la porte qui s'ouvrit
+alors pour livrer passage à un homme d'un extérieur repoussant.
+
+Sa physionomie était basse et sournoise, ses vêtements en haillons; des
+trappes rouillées pendaient à son dos. Un mauvais fusil et un couteau
+tout ébréché composaient ses armes.
+
+Il avait le visage, le cou et les mains affreusement sales les cheveux
+dans un état de désordre étudié. Il voulait évidemment faire croire
+qu'il venait de loin, et que la faim l'avait tourmenté dans son voyage;
+mais un oeil exercé ne pouvait manquer de découvrir l'artifice; car ses
+joues n'étaient pas creusées et pâlies comme celles de l'homme qui est
+resté longtemps privé de nourriture: plutôt sa personne annonçait un
+homme bien repu qui a peu marché.
+
+Il s'assit sur un tronc d'arbre, promena un regard scrutateur sur ce qui
+l'entourait, jeta ses trappes à terre, plaça son fusil entre ses jambes
+et salua la compagnie par ces paroles:
+
+--Comment ça va, vous autres?
+
+--Bien, merci. J'espère que vos gens sont bien aussi, répondit sèchement
+Nick.
+
+--Nos gens! je n'ai pas vu de nos gens ces mois derniers; car j'étais
+allé chasser dans les prairies de la Saskatchaouane près de l'extrémité
+de la branche Sud et j'ai failli y mourir de faim. Les Pieds-noirs m'ont
+joué de vilains tours. Je suis heureux de revoir des blancs. Mes hardes
+sont un peu en loques; mais je pense que ça ne fait pas de différence
+pour des chrétiens.
+
+Le nouveau venu paraissait ne pas plaire au chasseur noir et son aspect
+avait considérablement ému Sébastien.
+
+--Comment vous appelez-vous? demanda Nick.
+
+--Hendricks, chez les civilisés, répliqua l'étranger en jetant un coup
+d'oeil sur Portneuf.
+
+--Comment se fait-il que vous soyez tombé sur mon camp? continua le
+trappeur d'un ton dur et qui contrastait vivement avec les façons qu'il
+déployait d'habitude envers les hôtes que le hasard lui envoyait.
+
+--Singulière question à faire à un franc-trappeur qui a faim et qui
+flairerait un morceau de viande à douze milles à la ronde!
+
+Il ramena lentement ses regards de Portneuf à Sébastien; et on le vit
+changer tout à coup.
+
+Sa mâchoire inférieure s'abaissa. Il resta bouche béante avec une
+expression d'étonnement, de curiosité et une sorte d'effroi.
+
+Ce fut l'affaire d'une seconde. Mais Hendricks avait vu ou redouté une
+chose qu'il ne pouvait plus désormais oublier. Si ses traits basanés
+eussent été débarrassés de la fange qui les masquait, on les eût trouvés
+plus défaits que ceux d'André Jeanjean.
+
+Nick, qui était en train de ranimer le feu, ne remarqua point l'émoi
+soudain de son visiteur; toutefois Pathaway le surprit et chercha à se
+l'expliquer.
+
+--Ce'n'est pas une singulière question, répliqua Whiffles. Je donne
+volontiers à manger et à boire quand j'ai de quoi, mais j'aime à savoir
+à qui je donne, car il y a dans ces cantons des gens qui ne valent pas
+la corde pour les pendre.
+
+Et il ponctua cette phrase de son affirmation favorite
+
+--O Dieu, oui!
+
+--Je ne suis pas de ceux-là, commença l'étranger...
+
+--Sais pas, sais pas, interrompit Niok. Je ne suis pas votre juge et
+tant mieux pour vous, je vous jugerais trop sévèrement, car, voyez-vous,
+vous n'avez pas une de ces bonnes figures franches comme je les aime,
+oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+Hendricks se dressa tout d'une pièce en mâchonnant un juron.
+
+--Vous voulez me chercher querelle, Nick Whiffles, dit-il ensuite, en se
+mordant la lèvre..
+
+--Tiens, il paraît que vous me connaissez à présent, fit tranquillement
+le trappeur.
+
+--Oh! vous n'êtes pas assez novice dans le Nord-ouest pour en être
+surpris, répondit Hendricks, toisant Nick de la tête aux pieds. Il vous
+est possible sans doute, de m'insulter ici, entouré de vos amis; mais si
+nous nous tenions entre quatre yeux dans quelque prairie solitaire,
+ou dans une sombre gorge vous n'auriez pas la langue si bien pendue...
+c'est moi qui vous le dis.
+
+Il ramassa ses trappes et son fusil et ajouta:
+
+--C'est bon, je me rappellerai votre hospitalité, Nick Whiffles.
+
+--Vous feriez bien mieux de vous restaurer avant de partir, dit l'autre
+toujours calme..
+
+--Non, non, merci, je m'en vais.
+
+--Vous auriez tort, car vraiment, vous devez être plus affamé qu'un ours
+au sortir de l'hiver. Dieu de Dieu, qu'il est décharné! Pauvre homme,
+il a bien perdu dix livres de graisse! Je parie qu'il n'a pas avalé une
+bouchée depuis une semaine!
+
+Les épigrammes de Nick blessaient comme des flèches celui qui en était
+l'objet.
+
+Mais si d'un côté le ressentiment le poussait à se venger; d'un autre
+la vue de Sébastien semblait refroidir magiquement ses belliqueuses
+dispositions. Laissant tomber ses trappes et déposant son fusil en un
+coin, il dit d'un ton bourru:
+
+--Je vois bien que vous m'aimeriez mieux dehors que dedans. Mais je ne
+m'arrêterai que pour tâter à un morceau de viande si vous en avez au
+service d'un pauvre diable qui a perdu ses pelleteries et une partie
+de ses trappes, d'une manière ou d'une autre, entre des Indiens et des
+blancs malhonnêtes.
+
+--Vraiment! Bon, voilà ce que vous désirez, une tranche de venaison et
+un bâton pour la faire rôtir Arrangez-vous!
+
+--Ouah! grommela Hendricks.
+
+Et, sans autre formalité, il fit cuire sa viande, qu'il mangea ensuite,
+mais de l'air d'un homme plus contrarié qu'affamé. Puis il reprit ses
+instruments de chasse et s'apprêta à partir.
+
+--Vous pouvez rester et passer la nuit, étranger lui cria Nick.
+
+--Votre invitation vient trop tard, un petit peu trop tard. Vous m'avez
+fait mauvaise mine, Nick, mais nous nous retrouverons, je vous le
+garantis.
+
+Les prunelles d'Hendricks se fixèrent comme par une attraction
+irrésistible sur Sébastien qui s'effaçait dans un coin derrière
+Portneuf.
+
+L'enfant eut le frisson.
+
+Mais bientôt l'étranger tourna sur les talons et partit en marmottant
+des menaces.
+
+Il s'éloigna comme s'il était content de s'en aller, quoiqu'un pressant
+motif l'engageât à s'arrêter.
+
+Une fois hors du camp, il prit une allure ferme et rapide qui ne
+trahissait ni ce long jeûne, ni cette fatigue accablante dont il s'était
+plaint.
+
+Dans la hutte de Nick Whiffles, sa présence avait laissé une impression
+semblable à celle que cause souvent le cri d'un oiseau nocturne sur les
+esprits qui croient aux présages.
+
+--Drôle de visiteur! fit Pathaway, voulant rompre un silence qui
+devenait fatigant. Je pense aussi que vous ne l'avez pas très-bien repu,
+ami Nicolas.
+
+--C'est vrai; mais il y a, comme ça, dans le monde, voyez-vous,
+Pathaway, des têtes qui vous répugnent au premier aspect. Mon caractère
+et le sien ne pourraient s'accorder. Ils sont comme l'huile et l'eau;
+vous auriez beau faire, vous ne les mélangeriez pas. Mais, ce n'est pas
+la première fois que nous nous abouchons, lui et moi. Seulement, je ne
+me rappelle ni où, ni comment, ni pourquoi je l'ai vu, ô Dieu, non!
+
+Nick passa la main dans sa barbe, l'allongea, en porta l'extrémité à sa
+bouche, et mordit les poils à belles dents, en regardant distraitement
+le feu qui flambait devant lui.
+
+Sébastien s'approcha du trappeur et se hissant sur les pieds jusqu'à son
+oreille prononça quelques mots à voix basse.
+
+Whiffles recula comme s'il eût été mordu par un serpent à sonnettes.
+Puis il se frappa le front; ses yeux lancèrent des éclairs.
+
+Il décrocha sa carabine et se précipita vers la porte de la cabane,
+avant que les autres témoins de cette acène fussent revenus de
+l'étonnement que leur causait un pareil changement de manières chez un
+homme habituellement aussi paisible et aussi flegmatique que l'était
+Nick Whiffles.
+
+
+
+
+ XII
+
+ LE REMORDS DE NICK
+
+
+Cette transfiguration de Nick Whiffles fut si soudaine, si complète que
+Pathaway en resta stupéfait.
+
+Sébastien lui-même parut surpris au plus haut point. Mais comme le
+trappeur sortait, suivi de ses chiens, le jeune garçon courut à lui et
+le saisissant par la manche de sa chemise de chasse:
+
+--Montagnard, montagnard, s'écria-t-il avec une vivacité et une fermeté
+qu'on n'aurait pas soupçonnées en lui; montagnard, ne sortez pas! ne
+sortez pas!
+
+--Ta! ta! ta! fit Nick, tournant à demi la tête.
+
+--Nicolas, écoutez-moi! poursuivit Sébastien. Si vous m'aimez,
+écoutez-moi!
+
+--Impossible, enfant, impossible, répliqua le trappeur d'un ton
+impatienté. Allons, laisse-moi; chaque minute d'arrêt retarde la
+vengeance du ciel.
+
+Et Nick secoua un peu solidement la main de Sébastien.
+
+--Ce n'est pas pour moi, mais pour vous que je parle.
+
+--Pour moi!
+
+--Oui, pour vous.
+
+--Pour moi, allons donc! est-ce que la vie de Nick est trop précieuse
+pour être exposée dans une affaire comme celle-là? Est-ce qu'il ne
+s'agit pas de faire justice, hem? Non, je ne céderai pas, ô Dieu, non!
+
+--Oh! je vous en prie, mon bon protecteur, ne le suivez pas!
+
+--Si fait, repartit le trappeur, oui bien je...
+
+--Et moi, je vous dis que non, entendez-vous! s'écria impérieusement
+Sébastien.
+
+Pathaway était confondu.
+
+Mais Nick, après avoir abaissé sur l'enfant un regard plein de
+bienveillance, le souleva et le mit doucement de côté, puis il quitta la
+hutte précédé d'Infortune qui poussait des aboiements prolongés.
+
+Sébastien s'élança à leur poursuite. Mais à peine eut-il fait quelques
+pas qu'il s'aperçut de l'inutilité de sa tentative et rentra dans la
+cabane.
+
+Jeanjean chantait, d'une voix dolente, son refrain de la Fille du
+trappeur, et le Canadien soupirait:
+
+--Nannette, ma pauvre Nannette.
+
+Cette exclamation sembla frapper Jeanjean.
+
+--Nannette! répéta-t-il d'un ton singulier.
+
+Et ses yeux brillèrent.
+
+Mais ce fut l'affaire d'une seconde; le feu s'éteignit aussi vite qu'il
+s'était allumé. Et nul rayon d'intelligence n'anima la physionomie du
+blessé.
+
+En ce moment Pathaway vit Nick qui revenait en s'essuyant les yeux. Le
+trappeur s'approcha timidement de Sébastien, comme un coupable; et lui
+touchant le bras:
+
+--Pardonne à la rudesse de Nick, mon enfant, dit-il. Vois-tu, il
+n'avait pas l'intention de te peiner, non, pas du tout, c'est moi qui
+te l'assure. Te peiner! il ne pourrait le faire. Ça n'entre pas dans son
+coeur, ô Dieu, non!
+
+Le trappeur attendit une réponse, mais n'en recevant pas, il ajouta:
+
+--Te voilà donc fâché! fâché contre un homme qui donnerait tout son sang
+pour toi! est-ce que c'est possible?
+
+Sébastien sourit légèrement et murmura:
+
+--Je croyais que vous étiez parti, Nicolas.
+
+--Parti! oui, c'est-à-dire, non, enfant. La nature m'a emporté, c'est
+vrai; mais je n'étais pas parti, quoique j'aurais peut-être dû partir
+pour donner une leçon à ce coquin-là. Mais si tu ne m'en veux pas; c'est
+bon, n'est-ce pas?--Encore ce Pathaway qui écoute. Il écoute toujours,
+lui! Enfin si c'est son idée à lui d'écouter. Je n'aime pas ça, mais
+chacun a ses idées! La paix est faite, hein, petit?
+
+--J'avais peur pour votre sûreté. Cet homme m'effraye tant, articula
+Sébastien avec un accent douloureux.
+
+--Et tu as raison! oui lu as raison, s'écria Whiffles d'une voix
+tonnante. Et c'est parce que tu as raison que je suis si furieux contre
+ce coquin-là.
+
+--Mais le poursuivre à cette heure ne serait-ce pas vous mettre en
+péril? Vous pouvez être certain que quelques-uns de ses camarades rôdent
+dans le voisinage. Surveillez-le si vous voulez, et vous arriverez à
+lui. Mais pas d'empressement. La précipitation est toujours nuisible,
+vous le savez bien, Nicolas. Découvrez donc sa retraite et vous
+trouverez, j'en suis sûr, des gens prêts à vous aider.
+
+--Beaucoup! beaucoup! dit Pathaway en se rapprochant d'eux. Il est sans
+doute question de ces brigands qui infestent le pays, eh bien, moi pour
+un, je suis disposé à les chasser de leur repaire. Les compagnons ne
+nous manqueront pas, j'en suis certain. Mais partir ce soir serait
+imprudent, je crois. N'est-ce pas aussi votre avis, trappeur?
+
+--Oui, dit Portneuf à qui s'adressaient ces paroles.
+
+--Oh! fit Nick, je sais bien, je sais bien! Mais il est joliment, dur
+de violenter son caractère, et le mien c'est de marcher tout de suite au
+but, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+--Bon, dit Pathaway, demain nous nous mettrons en route.
+
+Sébastien le remercia d'un regard.
+
+--Oui, demain, fit Whiffles en tourmentant sa barbe, suivant son
+habitude quand; il était contrarié ou qu'il cherchait à se tirer d'une
+«maudite petite difficulté». Demain, sans doute. Mais pourtant, ce soir,
+j'aimerais bien à grimper sur la colline là-bas, pour voir quelle route
+prend ce fils du diable. Il fait un bien beau clair de lune. Ma foi j'y
+vais; ce sera l'affaire de quelques minutes.
+
+Et il s'éloigna de nouveau.
+
+Pathaway saisit affectueusement la main de Sébastien et lui dit avec un
+intérêt marqué:
+
+--Vous êtes fort attaché à ce brave trappeur. Si vous étiez son fils, je
+m'expliquerais une tendresse aussi vive, mais vous ne l'êtes pas. C'est
+impossible, il va trop de dissemblance entre vous et lui. Me serait-il
+permis de vous demander quelle est la cause de cette ardente sympathie?
+
+--Il m'a sauvé la vie, répliqua simplement le jeune garçon.
+
+Et en même temps il fut saisi d'un frisson fébrile.
+
+--Enfant, lui dit Pathaway, votre main tremble dans la mienne. La
+faiblesse n'est pas de notre sexe. Soyez donc plus ferme. Le courage est
+indispensable à l'homme. La poltronnerie le rend méprisable.
+
+Sébastien retira sa main de celle du chasseur noir.
+
+--Si mes nerfs sont délicats, mon coeur est fort, dit-il, en redressant
+sa taille souple et admirablement cambrée.
+
+--Quel est votre âge? demanda Pathaway d'un ton moins brusque.
+
+--Treize ou peut-être quatorze ans.
+
+--Treize ou quatorze! répliqua l'autre, comme se parlant à lui-même,
+cependant vous avez l'air plus âgé.
+
+--Pensez-vous! fit Sébastien en rougissant.
+
+--C'est singulier, singulier, dit le chasseur noir. La nature a commis
+une méprise en ne faisant pas une femme de ce joli garçon.
+
+--J'ai ouï dire que la nature ne commettait jamais de méprises, riposta
+Sébastien en riant.
+
+--Vous riez, mais vous êtes ému, fit Pathaway
+
+--Ah! s'écria Delaunay, voilà Nicolas qui revient. Que je suis aise!
+
+--Nick? reprit Pathaway en plongeant ses regards à travers la porte.
+
+En effet, on distinguait le trappeur qui descendait la colline avec
+Infortune et un ours de respectable embonpoint.
+
+Ils marchèrent de compagnie jusqu'à l'entrée du camp. Là, le plantigrade
+quitta Nick, qui entra aussitôt dans la hutte.
+
+Le chasseur noir sortit.
+
+Il était en proie à une de ces mélancolies indéfinissables, auxquelles
+sont sujettes les personnes d'un certain tempérament. Il désirait être
+seul, car il y a des heures dans la vie où la solitude est préférable
+aux charmes de la société humaine.
+
+Pathaway était profondément affecté et, cependant il ne savait pourquoi.
+En songeant à Sébastien il éprouvait à la fois du plaisir et de la
+peine.
+
+Cet enfant lui rappelait-il des souvenirs? Était-il un anneau entre son
+passé et son présent? C'est ce que l'avenir nous dira.
+
+Quoi qu'il en soit, Pathaway se rendit à une petite pelouse, où il
+s'étendit et s'abandonna à un torrent de réflexions.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ BILL BRACE
+
+
+La lune brille dans toute sa splendeur.
+
+Pathaway médite toujours, couché sur un tapis de mousse.
+
+Le jeune homme se pense bien à l'abri de tout regard humain.
+
+Mais voyez-vous ce corps qui s'avance silencieusement à travers les
+hautes herbes, se faufile au milieu des buissons, escalade les saillies
+de rochers et s'approche du lieu où le chasseur noir dévide l'écheveau
+de ses pensées.
+
+Parfois une tête s'élève; deux yeux scintillent comme des escarboucles;
+puis la tête s'abaisse et la marche du corps, une seconde suspendue,
+recommence.
+
+Ce n'est point une bête fauve, car un bras s'allonge; il est armé d'un
+couteau dont la lame projette des lueurs sinistres.
+
+Nos lecteurs n'ont pas oublié Bill Brace et son duel avec le chasseur
+noir.
+
+La lutte terminée, au grand désavantage de Bill, ses compagnons le
+transportèrent à une cabane abandonnée. Cette cabane s'élevait non loin
+du théâtre du combat.
+
+Là, Brace put se rétablir et méditer à son aise sur l'instabilité des
+choses, mondaines. Ses blessures corporelles le faisaient, toutefois,
+moins souffrir que les blessures faites à son amour-propre.
+
+On conçoit que l'idée de se venger fût la première à laquelle il
+s'attacha. La douleur et la fièvre donnèrent du poids à cette idée.
+
+Bientôt, il ne désira plus sa guérison que pour jouer un méchant tour à
+son rival. Ses camarades Ben et Joice l'approvisionnaient de nourriture;
+mais rarement ils restaient plus de quelques minutes avec lui. Aussi, la
+solitude envenima-t-elle considérablement la haine de Bill Brace.
+
+Un autre que lui eût succombé. Mais il était doué d'un tempérament
+très-vigoureux, et, au bout de quelques jours, il fut sur pieds
+quoiqu'il ne fût pas entièrement rétabli. Il se mit aussitôt à la
+recherche de Pathaway.
+
+D'abord il découvrit le camp de Nick, et, dans la même soirée, il
+assista au retour du trappeur qui venait, avec Pathaway, d'arracher
+Portneuf à son supplice. Restant blotti derrière un bouquet de pruches,
+Bill Brace ne cessa de surveiller la cabane de Nick Whiffles. Il
+remarqua la sortie de Pathaway, le lieu où il s'était placé, et son
+coeur bondit d'une joie féroce.
+
+L'apercevez-vous encore qui rampe et se glisse vers la pelouse occupée
+par le chasseur noir?
+
+Il va lentement, mais sans bruit; il est malade encore, mais cependant
+le sang afflue à son visage et il ne sent plus ses souffrances. Il est
+en proie à une émotion voluptueuse. Il n'a rien mangé, rien bu depuis
+plus de vingt-quatre heures, et pourtant les aiguillons de la soif et de
+la faim ont cessé de le tourmenter.
+
+Ah! que prompte et patiente est la vengeance à la poursuite de son
+objet et que timide et impatiente est quelquefois la vertu engagée à la
+meilleure des causes!
+
+Comment se fait-il, mon Dieu, que les passions mauvaises brûlent plus
+profondément et possèdent une énergie de détermination mieux trempée que
+les bonnes?
+
+A mesure qu'il avançait, Bill Brace éprouvait une jouissance plus
+intense.
+
+Tuer son ennemi devait lui causer des délices pareilles à celles de
+l'Indien qui scalpe une chevelure.
+
+Heureusement pour Pathaway que ce bandit n'avait pas d'autre arme qu'un
+couteau, car déjà la distance entre eux était si courte qu'un pistolet
+eût été un instrument fatal dans la main exercée de Bill.
+
+Il se traînait toujours, avec plus de circonspection, mais en
+rétrécissant; toujours aussi l'intervalle qui le séparait du chasseur
+noir. Toutes ses facultés étaient tendues vers un point, le meurtre.
+
+Et il approchait et aucun frémissement du feuillage n'avait trahi
+son dessein, et Pathaway était encore enfoncé dans l'abîme de ses
+réflexions.
+
+Bill Brace se mit sur son séant, puis debout, et il éleva son couteau
+pour frapper le chasseur noir.
+
+L'arme descendit rapidement vers le coeur du jeune homme qui allait
+périr victime de ce scélérat, quand un enfant, Sébastien Delaunay,
+s'élança subitement au-devant du coup et reçut la pointe du couteau dans
+le bras.
+
+L'assassin prit la fuite.
+
+Pathaway bondit sur ses pieds et le vit descendant la colline à toutes
+jambes, tandis que Sébastien conservait l'attitude dans laquelle il
+avait reçu la blessure.
+
+Sa main droite était étendue vers l'endroit où naguère se tenait Bill
+Brace, et l'autre s'avançait comme un bouclier pour protéger Pathaway.
+Des gouttes de sang tombaient de son bras droit et rougissaient le sol.
+
+Avant que le chasseur noir eût eu le temps de faire une remarque, Nick
+Whiffles était accouru tout alarmé.
+
+--Ah! je me doutais bien qu'il allait nous arriver une maudite petite
+difficulté, s'écria-t-il. Qu'est-ce que cela? Du sang à ton bras,
+petiot? Mais oui, c'est du sang, et bien du sang. Que voulais-tu donc
+faire avec ce bras qui n'est pas plus gros qu'un roseau?
+
+--Lui! il paraît cependant qu'il a beaucoup fait, répliqua Pathaway qui
+comprenait enfin le danger auquel il venait d'échapper, grâce au courage
+de Sébastien. Il a sans doute reçu le coup qui m'était destiné. Brave
+enfant, j'espère que vous oublierez mon injustice à votre égard.
+
+Mais le pauvre Delaunay n'entendit pas, car ses bras retombèrent
+lourdement sur les côtés. Il fut pris d'un tremblement nerveux et
+s'évanouit.
+
+Nick le saisit aussitôt et le porta à la cabane.
+
+--Il faudrait lui enlever son habit, dit Pathaway, quand Whiffles eut
+déposé l'enfant sur une peau d'ours.
+
+--Non, pas pour tout l'or du monde, répliqua hâtivement le trappeur.
+Il a bien assez de son rhume dont il ne se débarrassera pas tant qu'il
+vivra. Je connais sa nature, ce que vous ne connaissez pas, sauf votre
+respect.
+
+Tout en parlant, Nick avait coupé la manche de l'habit de Sébastien et
+il s'empressait de bander la blessure, heureusement assez légère.
+
+Le chasseur noir remarqua que le bras était d'une rondeur et d'une
+délicatesse rares et qui plus est tout à fait blanc, chose bien
+singulière chez un bois-brûlé.
+
+Un doute--doute vague mais saisissant--flotta comme un nuage sur le
+cerveau de Pathaway.
+
+Tandis qu'il cherchait à le définir d'une façon plus précise, Sébastien
+ouvrit les yeux en frissonnant et se plaignant d'avoir froid.
+
+Nick achevait son pansement avec une vivacité extraordinaire. Pathaway
+voulut l'aider, mais le trappeur s'y opposa.
+
+--Je crains, dit Pathaway, que la bande ne soit trop lâche pour prévenir
+l'effusion du sang. Vous l'avez posée avec trop de précipitation.
+
+--Pas du tout, pas du tout, répondit Nick. Quand un enfant saigne, on
+n'a pas besoin d'arrêter trop vite le sang. Les enfants ça a toujours
+assez de sang. D'ailleurs il n'y a que la fièvre de dangereuse pour les
+enfants. On peut les battre comme plâtre, ou les couper tant que l'on
+veut et ça ne leur fait rien. Mais les fièvres ne m'en parlez pas. Mon
+oncle; c'est-à-dire mon frère Whiffles, le docteur, disait toujours ça
+et il s'y connaissait. Quant à cette maudite difficulté ce ne sera rien.
+Nick vous l'assure.
+
+Le jeune garçon avait les yeux fermés, mais Pathaway le vit sourire à
+l'observation de Nick.
+
+--Il y a tant de puissance de guérison dans le sang des enfants,
+poursuivit le trappeur. Je crois bien, ma foi, que si on m'avait un
+soir coupé les doigts et les orteils, quand j'étais petit, ils auraient
+repoussé le lendemain matin. Toute notre famille est comme ça, ô Dieu,
+oui!--Comment ça va, maintenant, petiot?
+
+--Assez bien, répondit Sébastien.
+
+--La petite difficulté ne te fait plus trop mal, hein?
+
+--Non, père Nicolas.
+
+--Qu'est-ce que je vous disais? fit le trappeur se tournant d'un air
+triomphant du côté de Pathaway.
+
+--Vous êtes d'étranges gens tous deux, répondit le chasseur noir.
+Mais je dois une reconnaissance éternelle à ce brave enfant et je vous
+garantis qu'elle ne lui manquera point.
+
+Sébastien rougit et, comme il allait répliquer, Nick l'en empêcha par
+ces mots:
+
+--Pas à toi, petiot, pas à toi. Je sais ce qui convient. Les enfants
+ne savent pas toujours ce qui convient dans les cas subits. La vérité
+c'est, ami Pathaway, qu'il n'a rien fait qui ne lui soit habituel et
+qu'il oubliera dès que son bras ira bien. Vous ne connaissez pas
+ce gaillard-là. Il faut toujours qu'il sauve la vie de quelqu'un;
+c'est-à-dire pas toujours, mais chaque fois qu'il en trouve l'occasion.
+C'est pas la peine d'en parler. Mais, diable, quelle heure est-il?
+
+Nicolas feignit de chercher comme pour savoir quelle heure il était et
+tout en furetant il marmottait:
+
+--J'ai bien eu une montre, moi aussi, dans mon temps, ô Dieu, oui!
+et une belle montre encore! mais pas de ces fariboles comme on en a
+maintenant. C'était un instrument large, gros, solide, et qui marchait
+comme un cheval au galop, quand il marchait. Par malheur il lui survint,
+je ne sais comment, une diablesse de maudite petite difficulté qui vous
+la dérangea complètement. J'essayai bien de tirer la pauvre montre de
+cette diablesse de maudite petite difficulté. Pas moyen. Après l'avoir
+travaillée, travaillée pendant une semaine, je vendis l'intérieur à un
+chef sioux et fis cadeau du reste de la chose à une squaw[26] qui en fit
+une chaudière.... Bon Dieu, il doit être tard; j'ai une fière envie de
+faire un somme.
+
+[Note 26: Femme indienne. «La famille de ce mot s'étend depuis les
+Kinstmann en Canada et les Montagnards d'Acadie, jusqu'aux Nanticokes,
+sur les confins de la Virginie,» dit Duponceau, dans son _Mémoire sur
+les langues d'Amérique_.]
+
+Portneuf et Jeanjean dormaient déjà.
+
+Pathaway sortit pour reprendre le cours de ses réflexions.
+
+Des incidents nouveaux devaient le lendemain compliquer encore la
+situation de nos personnages.
+
+Nicolas bâilla, donna un peu d'eau à Sébastien, et, l'ayant enveloppé
+dans sa couverte, s'étendit à ses pieds.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ LE CAPITAINE DICK
+
+
+Au lever du jour, Pathaway quitta le camp sous prétexte de chasser, mais
+réellement parce qu'il lui était impossible de demeurer en repos.
+
+Du reste, il désirait vivement étudier la physionomie du pays où il se
+trouvait.
+
+Peut-être n'avait-il aucun but bien déterminé et obéissait-il à une
+de ces impulsions indéfinies qui poussent si souvent l'homme à
+l'action,--impulsions auxquelles les coureurs du désert ne sont pas
+moins sujets que les habitants des cités.
+
+Bien que l'esprit de Pathaway fût naturellement réfléchi, rarement il
+avait été aussi disposé à la rêverie qu'en cette occasion.
+
+Le jeune homme marchait sans voir le terrain qu'il foulait aux pieds.
+Collines et vallées, eaux et forêts semblaient fuir derrière lui comme
+flottent les objets dans nos rêves.
+
+Une chèvre des montagnes passa à son côté mais le chasseur noir ne la
+remarqua point. Une antilope se montra à la portée de son fusil, il n'y
+fit pas attention.
+
+Pensait-il à Sébastien? ou bien songeait-il aux mystères de la vallée du
+Trappeur, ou bien encore évoquait-il les images de personnes éloignées?
+
+Quel que fût l'aspect du monde intérieur qui absorbait ses facultés
+mentales, le chasseur noir fut rappelé aux réalités qui l'entouraient
+par l'apparition d'un individu descendant le versant d'un mamelon et
+venant directement à lui.
+
+La vue de cet individu rappela immédiatement à Pathaway celui qui, dans
+le canon, avait parlé avec tant d'autorité à Ben Joice et à Bill Brace.
+C'était un événement inattendu, et Pathaway se demanda un instant quelle
+conduite il allait tenir vis-à-vis de ce personnage.
+
+Son premier soin fut de s'assurer s'il était seul, son second de
+chercher une retraite. Mais observant que l'inconnu n'était pas
+accompagné, le chasseur noir résolut de ne point éviter la rencontre.
+Bientôt il comprit aux mouvements de l'autre qu'il avait été lui-même
+aperçu.
+
+Ils continuèrent de marcher jusqu'au pied du mamelon. Là, s'étendait une
+petite gorge tapissée de mousse. Nos deux hommes s'y arrêtèrent à portée
+de pistolet et se tinrent sur la défensive; mais ni l'un ni l'autre ne
+semblait disposé à prendre l'initiative des hostilités--si hostilités il
+devait y avoir entre eux.
+
+L'inconnu portait toujours sa ceinture écarlate. Il était armé d'un
+fusil à deux coups, d'une paire de revolvers, d'une hache et de deux
+couteaux-bowie.
+
+Le premier, Pathaway parla.
+
+--La paix ou la guerre? demanda-t-il.
+
+--Comme il vous plaira; ça m'est égal! répondit brusquement l'autre.
+
+--C'est bien; la paix pour le présent, reprit le chasseur noir.
+
+Après quoi, il s'avança vers l'étranger, qui imita son exemple.
+
+Pathaway avait une vague idée d'avoir déjà entendu sa voix. Aussi, en
+approchant, examina-t-il ses traits avec un soin extrême.
+
+Il n'était plus qu'à trois ou quatre pas de distance, lorsque, enfin,
+il reconnut Hendricks, le trappeur déguenillé qui s'était présenté la
+veille au camp de Nick.
+
+--Oh! oh! fit Pathaway, il paraît que vous n'avez pas mis longtemps à
+réparer vos désastres, ami Hendricks.
+
+--Vous ne m'avez pas oublié. Diable, vous avez de bons yeux. Que
+pensez-vous de moi, étranger? fut-il riposté d'un ton ironique.
+
+--Vous tenez à mon opinion?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, répliqua froidement Pathaway, elle n'est pas flatteuse pour
+vous. Les muscles et l'assurance ne vous manquent pas. Mais décidément
+votre mine n'inspire pas la confiance.
+
+--Vous croyez? fit Hendricks grimaçant un sourire.
+
+Et après une pause:
+
+--Qu'est-ce que vous êtes venu faire par ici, étranger?
+
+--Ce que bon me semble, répliqua sèchement Pathaway.
+
+--Oh! oh! nous sommes d'un caractère indépendant.
+
+--Mais oui. Assez fort pour me protéger moi-même je ne crains ni les
+voleurs, ni les assassins, ni les trappeurs hors la loi.
+
+Ces paroles furent dites d'un accent calme et ferme qui irrita
+Hendricks.
+
+--Ne le prenez pas si haut, jeune homme, dit-il. Je sais comment on
+dompte les élèves comme vous. La barbe aura besoin de pousser à votre
+menton avant qu'il vous soit permis d'afficher les airs et la valeur
+d'un vieux montagnard. Croyez-moi: retournez à l'école. Vous m'amusez,
+parole d'honneur. Sans cela je vous aurais déjà rogné les ailes. Oui,
+partez et emmenez Nick Whiffles avec vous...
+
+--Et s'il me plaît de rester? dit lentement Pathaway en faisant un pas
+de plus vers Hendricks.
+
+--S'il vous plaît! s'écria ce dernier dont les prunelles s'allumèrent
+aussitôt d'un feu sombre! S'il vous plaît! ha! ha! Quand je dis:
+«allez!» les gens s'en vont. Ils disparaissent et on n'en entend plus
+parler. Quand je dis: «restez!» ils restent. La parole du capitaine
+Dick, c'est la loi.
+
+Le personnage se redressa avec un air d'orgueil qui ne manquait pas
+d'une certaine dignité.
+
+La conscience de son pouvoir lui donnait quelque grandeur. On sentait
+que, depuis longtemps il avait imposé sa volonté à plusieurs hommes, et
+qu'il ne pouvait endurer la résistance à ses ordres.
+
+Mais le chasseur noir n'était pas homme à se laisser facilement
+intimider.
+
+Il soutint, sans baisser les yeux, le regard farouche du capitaine Dick.
+
+--Bah! dit-il en souriant, vous ne vous attendiez pas à trouver un
+sujet en moi. Je n'ai que faire de votre autorité et ne crains pas vos
+menaces.
+
+--Je t'apprendrai à me connaître.
+
+--Oh! je vous connais assurément plus que vous ne pensez. On m'a parlé
+de vous,--pas en bien, je l'avoue. On vous donne même comme le héros de
+plusieurs forfaits commis dans le voisinage de la vallée du Trappeur.
+
+--Mais es-tu fou! s'écria le capitaine; es-tu fou de parler de la sorte
+à un homme comme moi, qui fais trembler les plus hardis! Peut-être es-tu
+fatigué de la vie, hein?
+
+Il mit la main sur la crosse d'un de ses pistolets.
+
+--Pas si vite, capitaine, dit flegmatiquement Pathaway sans paraître
+alarmé.
+
+--Vermine! proféra le capitaine serrant avec force la poignée de son
+pistolet.
+
+--Vous commettez une inadvertance; prenez donc garde à vos doigts, dit
+négligemment Pathaway.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--C'est-à-dire que vous jouez avec une arme dangereuse.
+
+Le visage de Dick se contracta. Néanmoins il maîtrisa la colère qui
+l'étouffait pour proférer d'une voix sourde:
+
+--Quand un homme rencontre un animal féroce dans la forêt, il est assez
+sage pour ne pas le provoquer; mais il paraît que toi, jeune fou, tu
+veux jeter ton cou sous sa griffe. N'est-ce pas cela?
+
+Et il allongea sa tête vers celle de Pathaway
+
+--Comme il vous plaira, dit celui-ci, toujours calme, et magnétisant,
+pour ainsi dire, son antagoniste par le regard glacial qu'il opposait à
+ses fureurs.
+
+--Oh! articula Dick, rouge d'exaspération.
+
+--Mais qui êtes-vous donc? demanda le chasseur noir d'un ton léger.
+
+--Qui je suis? il veut savoir qui je suis!
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Insensé!
+
+--Eh bien, je vais vous dire qui vous êtes! vous êtes un assassin, un
+chef d'assassins; vous êtes le pillard des montagnes; le voleur des
+trappeurs et des chasseurs, l'ennemi des blancs aussi bien que des
+Peaux-rouges! Ah! je suis heureux de vous rencontrer aujourd'hui,
+monsieur le fier-à-bras; oui, bien heureux, pour vous dire certaines
+vérités qui ne seront pas de votre goût; car vous méritez bien richement
+la corde!
+
+Cette déclaration fut faite avec une lenteur et une gravité qui
+étourdirent le capitaine Dick.
+
+Il blêmit et s'appuya sur son fusil.
+
+Durant quelques secondes, ses traits exprimèrent une profonde
+consternation; mais bientôt ses joues s'empourprèrent de nouveau.
+
+--Sais-tu, hurla-t-il, que ce que tu viens de prononcer là, c'est ton
+arrêt de mort?
+
+--Je sais ce que je fais; et je n'ai point peur de vous. Regardez-moi!
+
+Pathaway redressa sa belle taille, et, d'une voix pénétrante comme
+l'acier, il ajouta:
+
+Je vaux mieux que vous.
+
+Le capitaine Dick ébaucha un sourire contraint et haussa les épaules.
+
+--Ah! laissez-moi souffler, de grâce, dit-il ironiquement. Allons, je
+vais vous tuer, monsieur le gentil garçon. Ça me fait de la peine, vrai!
+car je me sentais une inclination pour vous. Mais excusez, j'ai besoin
+de respirer.
+
+--Vous avez besoin d'autre chose; vous avez besoin de châtiment.
+
+--Pour l'amour de vous, mon cher blanc-bec, amenez donc l'homme qui me
+châtiera.
+
+--Le voici.
+
+--Où?
+
+--Regardez-moi et vous le verrez, répliqua Pathaway avec un coup d'oeil
+perçant.
+
+--Toi! Vous!...
+
+--Moi!
+
+Le chasseur noir imprima une vigueur si grande à ce mot «moi», que le
+capitaine Dick recula.
+
+Il ne riait plus, quoiqu'il essayât de donner encore à son visage un air
+de dédain. Il était évident que l'énergie de Pathaway l'avait ébranlé.
+
+--Quand? où? comment? balbutia-t-il.
+
+--Quand, où, comme il vous sera agréable: répondit le chasseur noir,
+dont les narines se dilataient avec une espèce de satisfaction.
+
+--Les armes! quelles sont les armes?
+
+--A votre choix, répartit simplement Pathaway.
+
+Le capitaine Dick ne savait s'il devait en croire ses oreilles et ses
+yeux. Quoi! lui qui jamais n'avait rencontré un émule; lui qui avait
+commandé en despote dans le Nord-ouest; lui la terreur des aventuriers,
+l'effroi des Indiens, il était insulté, attaqué par un jeune homme
+presque imberbe!
+
+Fallait-il rire ou se fâcher?
+
+Les coquins eux-mêmes admirent le vrai courage. Dick se jugeant de
+beaucoup supérieur à Pathaway, voulut s'amuser à ses dépens.
+
+--Je ne sais, dit-il en fermant le poing et le mettant sous le nez de
+Pathaway, je ne sais ce qui m'empêche de t'effondrer la tête avec ce
+marteau. Mais je suppose que c'est le même instinct qui empêche le chat
+de manger la souris avant qu'il n'ait joué avec elle.
+
+--Vous n'avez pas désigné les armes, dit froidement Pathaway.
+
+Hendricks ricana, en s'exclamant avec mépris:
+
+--Peuh!
+
+Et allongeant un peu le bras, il saisit le nez du jeune homme entre son
+pouce et son index.
+
+Aussitôt le poing de Pathaway bondit en avant et frappa la poitrine du
+capitaine avec tant de violence qu'il tomba à la renverse.
+
+Un instant Dick resta étourdi; puis il se releva en chancelant comme un
+homme ivre; puis il s'assit sur lu gazon pour attendre que le nuage
+qui obscurcissait sa vue se dissipât. Il avait la face très-pâle et
+regardait Pathaway d'un air hébété.
+
+Peu à peu, toutefois, il se remit de ce premier assaut. Son courroux
+sembla même apaisé. Mais le chasseur noir savait assez ce que vaut la
+modération chez des gens de cette trempe pour se tenir sur ses gardes.
+
+C'était le calme qui précède la tempête.
+
+--Vous me rendrez raison de ce coup, dit Hendricks; oui, vous m'en
+rendrez raison. Je pourrais vous tuer maintenant; mais je ne le veux
+pas. Il me faut une punition plus complète. Vous m'avez pris par
+surprise et frappé dur; mais le couteau-bowie frappe plus dur encore; je
+choisis cette arme.
+
+--Soit, répliqua Pathaway.
+
+Hendricks ou le capitaine Dick, comme il se nommait, suivant les
+circonstances, tira de sa gaine un énorme coutelas dont il essaya le
+tranchant avec le dessous du pouce, et qu'il plaça à côté de lui.
+
+Dans le cours des événements ordinaires de la vie, cette action eût été
+simple, mais alors elle devait faire trembler; tellement les motifs
+de l'homme donnent de coloris à ses actes; car toute chose a sa
+signification et nous cherchons la signification de toute chose.
+
+--Ne vous hâtez pas, capitaine, il y a temps pour tout, dit Pathaway. Ne
+suffira-t-il pas que l'un de nous meure avant demain soir? Pensez-vous
+que raisonnablement il faille à chacun de nous moins de temps pour se
+préparer? Pour vous, vous avez sur les bras quelques mauvaises affaires
+dont vous devrez rendre compte. Le sang, vous le savez, n'est jamais
+silencieux. Il crie toujours vengeance. On ne peut ni l'ensevelir,
+ni l'étouffer. Peut-être le juge suprême vous demandera-t-il: «Où est
+Portneuf, le voyageur? où est André Jeanjean, le trappeur?» quelle sera
+votre réponse, capitaine Dick?
+
+--Je vois que tu en sais trop, beaucoup trop. Je dois fermer ta bouche
+et livrer ta langue aux vers.
+
+Ce disant, il déposait ses pistolets à terre et débouclait sa ceinture
+rouge.
+
+--Un moment, dit Pathaway. Nos avantages ne sont pas égaux. Je connais
+l'effet d'un coup comme celui que je vous ai donné. Vos membres sont
+faibles; vos bras ont perdu la moitié de leur énergie; vos regards ne
+sont pas fermes. Si nous nous battions dans l'état où vous êtes, je vous
+tuerais à la première passe. Rencontrons-nous demain soir au coucher du
+soleil.
+
+--Artifice! ce n'est qu'un artifice! grommela le capitaine.
+
+--Demain soir, au coucher du soleil, je vous rejoindrai sur cette
+pelouse, avec cette arme unique.
+
+Et le chasseur noir toucha le manche de son couteau-bowie.
+
+--A demain alors, dit Dick, comme s'il se ravisait.
+
+--Bien, vous pourrez compter sur moi.
+
+--Et vous sur moi.
+
+--Vous viendrez seul? dit Pathaway d'un ton soupçonneux.
+
+--Oh! je n'ai pas besoin de témoins pour te tuer, répliqua le bandit
+avec hauteur. Après-demain il y aura un coq de moins pour chanter le
+réveil.
+
+Et, enchanté du trait, il poussa un bruyant éclat de rire.
+
+Sans répondre, même par un geste, Pathaway tourna ses pas vers le camp
+de Nick Whiffles.
+
+
+
+
+ XV
+
+ LE DUEL
+
+
+Le soleil à son déclin versait sur la terre des rayons obliques qui
+mordoraient la cime des forêts. Les insectes achevaient de bruire sous
+l'herbe; les murmures du jour s'éteignaient peu à peu, et les oiseaux
+nocturnes commençaient à secouer leurs ailes.
+
+Pathaway, les bras croisés, se tenait dans le vallon où la veille
+il avait eu, avec Hendricks, la scène racontée dans notre précédent
+chapitre. La mélancolie de cette heure solennelle se mariait à la
+mélancolie de ses pensées.
+
+Insensiblement, le crépuscule jeta sur les objets des teintes vagues
+qui finirent par se perdre sous une mantille grisâtre. La brise cessa de
+faire frissonner les feuilles; le calme envahit la montagne.
+
+Cette tranquillité parlait, comme une voix au coeur du jeune homme.
+Ses sympathies entraient en ardente communion avec la nature. Il en
+ressentait toutes les douces impressions.
+
+Tout à coup, un homme parut sur le flanc de la colline.
+
+C'était Hendricks.
+
+--Je vous attendais, dit Pathaway quand il fut arrivé près de lui; et je
+craignais que vous n'eussiez oublié notre rendez-vous.
+
+--Je suis venu pour me battre et non pour bavasser, répondit Dick d'un
+ton bourru.
+
+--Vous serez satisfait, capitaine.
+
+Ils déposèrent sur le gazon leurs ceintures et leurs pistolets.
+Hendricks ôta sa chemise de chasse, et montra nues ses épaules
+musculeuses.
+
+--Les conditions? commença le chasseur noir.
+
+--La vie pour le vainqueur, la mort pour le vaincu.
+
+--C'est bien, dit Pathaway.
+
+A son tour, il se dépouilla de sa tunique noire, mais sans affectation
+aucune.
+
+Son adversaire put voir qu'il avait la poitrine pleine et arrondie,
+le bras bien fait et souple aux attaches, le buste admirablement
+proportionné.
+
+Pathaway ne tremblait pas; mais la pâleur couvrait son visage. Ses yeux
+brillaient d'un éclat qu'Hendricks n'avait pas encore observé chez lui.
+
+Il saisit, son bowie-knife. Le capitaine était prêt déjà. Tous deux se
+toisèrent une seconde. Hendricks se précipita sur Pathaway. Leurs armes
+se rencontrèrent. Des étincelles jaillirent du choc.
+
+Une clameur aiguë déchira l'air et Dick se prit à ferrailler d'estoc et
+de taille avec une ardeur qui prouvait qu'il avait hâte d'en finir.
+
+Il maniait avec une dextérité et une rapidité rares le terrible
+instrument qu'il avait choisi. Son couteau volait de côté et d'autre
+avec la célérité de la foudre. Mais partout il trouvait un autre couteau
+pour parer ses attaques. On eût dit qu'un bouclier invisible protégeait
+le corps du chasseur noir.
+
+Celui-ci, cependant, demeurait sur la défensive: tantôt il reculait d'un
+pas, tantôt il se jetait à gauche, tantôt à droite, mais sans jamais
+se découvrir, sans faire d'effort pour répondre aux bottes de son
+antagoniste.
+
+Le capitaine Dick ne tarda point à s'apercevoir qu'il consommait en vain
+sa vigueur et son adresse. Il s'arrêta pour reprendre haleine; car son
+coeur battait violemment, son poignet tremblait; la sueur baignait ses
+tempes.
+
+Pathaway attendît silencieusement la reprise du combat. Mais il n'était
+pas difficile de voir qu'il commençait à s'intéresser à cette affreuse
+partie.
+
+La confiance d'Hendricks dans sa force baissait, et perdre confiance
+en pareil cas, c'est perdre beaucoup quand ce n'est pas tout perdre.
+Celui-là qui ne doute pas de la victoire l'a gagnée à demi. Le doute est
+l'ennemi du succès.
+
+Après un moment de repos, Hendricks s'avança pour continuer le duel,
+mais il s'avança avec plus de circonspection et moins d'assurance.
+
+Alors Pathaway le pressa un peu et montra une habileté et une sûreté de
+coups qui réfrénèrent l'impétuosité du capitaine.
+
+--Vous l'avez! s'écria soudain le chasseur noir... Et l'arme de Dick
+partit de sa main pour aller tomber à dix pas de là sur le sol.
+
+Le misérable resta le bras tendu et soufflant comme un boeuf surmené.
+
+Pathaway lui avait appliqué la pointe de son couteau sur le coeur et il
+l'envisageait avec la fermeté sombre d'un ministre de vengeance.
+
+Les traits d'Hendricks se contractèrent. Son visage devint cadavéreux.
+Ses dents cliquetèrent.
+
+Il semblait déjà sentir le froid de la mort envahir ses membres. Mais,
+tandis qu'ils se regardaient, l'un avec le rayonnement du triomphe,
+l'autre avec une consternation impossible à peindre, un coup de pistolet
+retentit derrière Pathaway.
+
+Le jeune homme tourna vivement la tête.
+
+--Arrêtez! cria une voix féminine. On ne tue pas un homme désarmé. En
+frappant cet homme c'est moi que vous frapperiez.
+
+En même temps une amazone se jeta entre eux.
+
+Pathaway reconnut la jeune femme qu'il avait aperçue à l'entrée de la
+vallée du Trappeur et que Portneuf appelait Carlota.
+
+Il se retira, s'inclina gracieusement et dit:
+
+--Pour vous, madame, je l'épargne, quoique sa vie m'appartienne d'après
+les conditions de notre cartel.
+
+--Et quel bien vous ferait sa mort? demanda Carlota.
+
+--Demandez à Portneuf et à André Jeanjean, répliqua sévèrement le
+chasseur noir.
+
+--Je ne vous comprends pas, dit Carlota changeant de couleur.
+
+--Cet homme me comprend bien, lui! reprit Pathaway dont le doigt indiqua
+Dick qui frémissait encore, quoiqu'un sourire sinistre glissât sur ses
+lèvres.
+
+Carlota passa la main sur son front et fixa ses yeux perçants sur le
+chasseur.
+
+--Chut! chut! fit-elle brusquement. Ne parlez pas de cela, car cela ne
+vous regarde point.
+
+Un regard d'avertissement accompagna sa remarque.
+
+--Croyez-moi, jeune femme, dit Pathaway, je ne me tairai pas tant que la
+vérité me commandera de parler, et mon bras saura défendre mes paroles.
+Je dis que la vie de ce coquin m'appartient, et pas à moi seul, mais à
+la loi, car la loi atteint les gueux dans tous les pays, si loin que
+ce puisse être des grands centres de civilisation. La présence d'êtres
+humains fait la loi, même dans le désert.
+
+--Vous êtes un fou, jeune homme, répondit Carlota impatientée. Je vous
+aurais donné la vie pour la sienne, mais votre imprudence vous perd;
+tant pis pour vous!
+
+Elle étendit la main, et, aussitôt une vingtaine d'hommes surgirent des
+buissons voisins.
+
+On les eût pris pour un peloton de démons détachés de l'enfer.
+
+Ils entourèrent Pathaway, tandis que le capitaine Dick poussait des
+éclats de rire féroces.
+
+Après le danger les lâches se font braves. La passion insoumise est
+insolente. Nous oscillons comme des pendules d'une idée à l'autre.
+
+Cette joue que blêmit maintenant la terreur rougira bientôt d'orgueil.
+La délivrance soudaine produit souvent une révulsion qui atteint
+l'extrême même de l'émotion opposée.
+
+Hendricks, oubliant la clémence de son vainqueur, se sentait disposé à
+abuser de son pouvoir.
+
+Cependant, Pathaway, intérieurement fort troublé, gardait en apparence
+son sang-froid, remettait sa tunique, et glissait son couteau dans la
+poche de côté.
+
+--Bien, dit-il, d'un ton assez léger, il paraît, mademoiselle ou madame,
+que je suis votre prisonnier. A votre prière j'ai épargné la vie de ce
+scélérat. Est-ce là la récompense que vous me réserviez?
+
+Pathaway, en prononçant ces paroles, regardait Carlota. Il n'y avait
+ni embarras, ni impertinence dans ses manières ou son accent. Aussi
+excita-t-il l'intérêt de la jeune femme.
+
+Le chasseur noir ressentait pour elle une véritable pitié, mélangée de
+curiosité.
+
+Quelle était l'histoire de cette étrange et belle créature? Quel destin
+l'avait plongée au milieu de ces êtres farouches sur qui elle paraissait
+exercer un pareil ascendant?
+
+--Oh! six pieds de terre, près de la piste du Trappeur, répliqua-t-elle
+avec un semblant de négligence, mais en étudiant la physionomie de
+Pathaway.
+
+--Six pieds de terre! c'est ce qui doit m'échoir un jour, répondit-il
+tranquillement.
+
+--Mais ce que tu ne désires pas maintenant s'écria Hendricks riant d'un
+rire sardonique.
+
+--Je ne dis pas cela, je ne dis pas cela, capitaine Dick, repartit
+le chasseur. Car peut-être vous et les vôtres n'aurez pas cette bonne
+fortune, et qu'à la dernière heure, vos corps mesureront cinq ou six
+pieds dans l'air.
+
+--Et si nous te pendions, toi aussi! hé! hé!
+
+Cette menace souleva l'hilarité de la troupe.
+
+Au bout d'un instant:
+
+--Allons, mes gars, en avant! à la vallée du Trappeur et ayez l'oeil sur
+ce mangeur de lard, dit le capitaine à ses gens. Ah! j'oubliais de vous
+dire: j'ai retrouvé ce diable de Canadien-français chez notre ennemi
+juré, Nick Whiffles. Que le ciel le confonde! Oh! nous les ramènerons à
+la souricière.
+
+Puis à la jeune femme:
+
+--Carlota, ma chère, tu es arrivée à propos. Ce drôle m'avait pris par
+surprise.
+
+Un sourire ironique arqua les lèvres de Pathaway; mais il dédaigna de
+répondre à cette grossière calomnie.
+
+Quelques-uns des hommes haussèrent les épaules et s'adressèrent des
+oeillades moqueuses.
+
+On se mit en marche.
+
+La colline franchie, Pathaway aperçut dans la plaine plusieurs chevaux.
+Il devina que les brigands les avaient laissés à cet endroit afin de le
+surprendre plus aisément.
+
+Chacun d'eux enfourcha un des animaux. Carlota elle-même se mit en
+selle, et fit placer Pathaway sur un cheval à côté d'elle.
+
+Jamais notre héros ne s'était trouvé dans une situation aussi neuve,
+aussi propre à éveiller de sérieuses réflexions.
+
+La nuit était tout à fait venue. Mais il ne faisait pas si noir que le
+jeune homme ne pût voir et admirer les attraits de sa compagne, car elle
+était belle, Carlota, la reine de cette horde sauvage!
+
+Elle portait le même costume que le jour où Pathaway l'avait vue pour la
+première fois.
+
+Ses traits étaient accentués, mais empreints d'une grande noblesse.
+Un ruban de velours, très étroit, ceignait son front et retenait ses
+cheveux dont les boucles tombaient capricieusement sur ses épaules.
+
+Elle avait la taille fine, les épaules bien développées et tous les
+signes d'une santé robuste, capable de résister aux fatigues et aux
+privations. Ses yeux étaient noirs et d'un éclat difficile à soutenir.
+
+Elle montait son cheval avec une élégance merveilleuse: tout en elle
+annonçait la femme habituée depuis l'enfance aux périls de la vie du
+désert. Pathaway fit, on le conçoit, un examen détaillé de sa personne,
+car il voulait savoir s'il pourrait s'échapper en l'intéressant à son
+sort.
+
+--Singulière vie pour une charmante femme comme vous! dit-il, en se
+penchant à demi vers Carlota.
+
+Elle arrêta brusquement son cheval.
+
+--Singulière, dites-vous; mais n'est-ce pas celle de la liberté?
+
+--Liberté... sans doute!... murmura Pathaway.
+
+--Eh bien?
+
+--Vous me pardonnerez mon audace, je trouve cette liberté trop grande.
+
+--Vous trouvez?
+
+--Je le confesse.
+
+--A votre point de vue cela se peut. Mais nous sommes ce que nous font
+les impressions extérieures.
+
+--Il y a de mauvaises impressions.
+
+--Vous dites?
+
+--Je dis que les impressions qui forcent une personne de votre sexe à
+jouer le rôle que vous semblez jouer sont mauvaises.
+
+--Et que pensez-vous donc que je sois?
+
+--Une femme égarée, la complice de gens flétris par la loi.
+
+--Vous êtes franc, monsieur, répliqua sèchement Carlota.
+
+--Pourquoi ne le serais-je pas? Est-ce que ces bandits qui vous
+entourent...
+
+--Assez! interrompit Carlota. Il serait mieux pour vous de diriger vos
+pensées d'un autre côté.
+
+--Je vous comprends. Vous voulez dire qu'il vaudrait mieux que je
+songeasse à mourir. Croyez-moi; mon existence n'a pas été si mauvaise
+que les remords puissent en troubler l'heure suprême. Et, après tout,
+est-ce qu'on doit se lamenter à l'approche du dernier ennemi de l'homme?
+Je parle sincèrement car je ne doute pas que je meure bientôt. Et vous
+jeune femme vous serez coupable de mon assassinat.
+
+--Vous vous entretenez froidement d'une chose qui fait pâlir les plus
+braves, répondit Carlota avec une nuance d'intérêt.
+
+--Je vous l'ai dit, je n'ai point à me reprocher d'avoir sciemment fait
+le mal; et j'ai foi en la miséricorde infinie de notre Créateur.
+
+--Il suffit! s'écria Carlota en piquant son cheval, qui partit au galop.
+
+Pathaway la suivit.
+
+Elle parut lui savoir gré de ce mouvement.
+
+--Vous venez des établissements? dit-elle tout à coup.
+
+--Certes...
+
+--Oh! oui, je le vois. Vous apportez ici des idées qui ne sont point les
+nôtres. Car vous ne savez pas que nous sommes une communauté, un monde!
+nous faisons nos lois et ne reconnaissons aucune autre législation. Je
+sais que cette terre est grande, qu'elle renferme une foule d'habitants,
+mais ces habitants me sont étrangers et je leur suis étrangère.
+
+--Est-ce donc une raison pour vous faire louve? dit brutalement
+Pathaway.
+
+--C'est la loi de la nature, reprit Carlota avec une emphase marquée.
+Il faut que tout animal vive aux dépens d'un autre. Les poissons dans
+l'eau, les fauves dans la forêt, les oiseaux dans l'air se dévorent
+les uns les autres. L'araignée tisse sa toile pour attraper la mouche
+imprudente, la panthère guette le daim pour le mettre en pièces, le
+vautour fond sur les poules, et, suivant cette grande loi de la nature,
+l'homme dépouille l'homme. Pourquoi mépriserions-nous les enseignements
+de la nature? Comment résister au commandement qu'elle a donné à toutes
+les choses animées? Les végétaux eux-mêmes ne se nourrissent-ils pas du
+suc des végétaux et même d'insectes?
+
+Le visage de Carlota s'était incarné d'un enthousiasme farouche. Ses
+yeux noirs brillaient comme des diamants. Son coeur battait avec force.
+
+Pathaway était muet d'étonnement.
+
+--Quelle est votre opinion? dit-elle soudain et d'un ton souriant.
+
+--Est-ce possible? est-ce possible? murmurait le jeune homme. Un esprit
+naturellement bien doué peut-il être aussi pervers? D'où lui viennent
+ces connaissances, cette facilité d'élocution? cette aptitude pour la
+comparaison?
+
+Puis, élevant la voix:
+
+--Vous m'affligez profondément, dit-il, car je vois qui vous êtes et je
+pense à ce que vous auriez pu être! Oui, en vous contemplant, j'oublie
+jusqu'à ma destinée. Et je me dis que votre sort est pire que le mien,
+quoique je sois menacé d'une mort violente.
+
+Carlota, qui mordillait le pommeau de sa cravache, rassembla les rênes
+et mettant son cheval au trot, dit:
+
+--Je n'ai jamais eu le bonheur de rencontrer un être aussi bizarre que
+vous. A quelle espèce appartenez-vous?
+
+Cette question fut faite d'un accent moitié badin, moitié curieux.
+
+--Je suis, répliqua le chasseur noir, un membre de la grande famille
+humaine et pas une bête de proie comme ceux qui m'entourent. Je ne suis
+pas un animal, mais un être humain.
+
+--Et, moi, repartit amèrement Carlota, moi je suis l'animal à l'état
+sauvage.
+
+Le chasseur noir se prit à sourire, en s'écriant:
+
+--Et moi, votre butin légitime. Me mangerez-vous?
+
+Elle haussa les épaules.
+
+--Ne me sauverez-vous pas? fit Pathaway, se rapprochant d'elle.
+
+--Non, répondit-elle d'un ton qui n'admettait pas d'équivoque.
+
+Et pressant le flanc de son cheval, elle alla se placer près
+d'Hendricks.
+
+Le chasseur noir demeura plongé dans un chaos de doute et d'agitation.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ LA PISTE DU TRAPPEUR
+
+
+La route devenait plus difficile et la nuit plus noire. Après avoir
+contourné les montagnes, franchi des ravines, traversé des parties
+de terrain boisées, ils arrivèrent à un étroit sentier, profondément
+encaissé entre des rochers à pic.
+
+Pathaway roulait dans son esprit des projets d'évasion, mais sans
+trouver une occasion favorable pour les exécuter.
+
+Une fois ou deux il songea sérieusement à fuir, lorsqu'ils atteindraient
+un pays plus découvert. Mais on le gardait avec tant de vigilance qu'il
+lui fallut renoncer encore à ce dessein.
+
+Carlota se rapprocha de lui par hasard, ou peut-être intentionnellement.
+
+Pathaway ne demandait pas mieux que de renouer la conversation avec
+cette jeune femme, et, d'ailleurs, il ne désespérait pas de l'intéresser
+à son sort.
+
+--Voici une contrée bien sauvage! dit-il. Serait-ce une indiscrétion que
+de vous demander dans quelle partie de votre territoire nous sommes à
+présent?
+
+--Nous parcourons la piste du Trappeur, répondit Carlota. Elle a reçu
+son nom de la légende d'un trappeur blanc qui, le premier, explora cette
+région solitaire. Ce trappeur s'égara au milieu des montagnes, et ce
+ne fut qu'au bout de deux mois qu'il parvint à s'en tirer. C'était au
+milieu de l'hiver. Aussi le pauvre homme eut-il à souffrir terriblement
+de la faim et du froid.
+
+--Si ce fait fût arrivé maintenant, il eût été facile de s'expliquer la
+disparition du trappeur, dit Pathaway avec une légère teinte d'ironie.
+
+--Sans doute, repartit sèchement Carlota.
+
+--Je suppose que la piste du Trappeur conduit à la vallée du Trappeur,
+reprit le chasseur noir. J'ai ouï dire que plus d'un trappeur a perdu
+son chemin dans ces défilés.
+
+--C'est bien possible, répondit Carlota.
+
+--Il n'est pas non plus très-surprenant qu'on ne puisse toujours
+retrouver sa route quand on s'est engagé au milieu de ces gorges. M'est
+avis qu'on devrait y ériger des cabanes de refuge et y entretenir une
+meute de chiens, comme ceux du Saint-Bernard, pour sauver les trappeurs
+et les chasseurs égarés.
+
+Pendant qu'ils causaient, la lune se leva, la sente s'élargit et
+Pathaway put mettre son cheval à la hauteur de celui de Carlota.
+
+--La vallée du Trappeur! fit-elle en indiquant du bout de sa cravache un
+petit village à quelques pas devant eux.
+
+Ce village se composait d'une quarantaine de huttes grossières et
+enfumées.
+
+Pathaway laissa échapper une exclamation de surprise.
+
+--Je supposais, dit-il ensuite à sa conductrice, que les tanières de vos
+gens étaient plus loin... dans quelque caverne.
+
+--Ceux qui vont plus loin reviennent rarement répondit Carlota à voix
+basse. Mettez pied à terre.
+
+Le chasseur noir s'empressa d'obéir, et il offrit la main à Carlota pour
+l'aider à descendre.
+
+Mais, repoussant cette galanterie, elle sauta lestement de sa selle.
+
+Pathaway se retourna et remarqua des signes de mécontentement non
+équivoques sur les visages de ceux qui l'entouraient.
+
+Hendricks semblait particulièrement choqué de la familiarité qu'il avait
+témoignée à Carlota.
+
+Le chasseur noir ne s'en émut pas.
+
+--Vous reverrai-je? lui dit-il.
+
+Elle ne répondit point et entra dans une cabane.
+
+--Allons! cria Hendricks en le poussant vers me autre loge; allons, il
+est temps de vous préparer à sortir de ce monde. Nick Whiffles et vous
+nous avez joué de mauvais tours, mais j'espère que ce sont les derniers.
+Je suis bien sûr que vous n'êtes pas étrangers à l'évasion du Canadien.
+Peut-être vous figurez vous que je ne l'ai pas reconnu au camp de Nick,
+hein?
+
+--Je sais que quelque chose vous a fait peur, répondit froidement
+Pathaway.
+
+--C'est faux... faux! Je n'ai jamais eu peur.
+
+--Bah! ou aurait dit que vous aperceviez un spectre.
+
+--Mensonge! je regardais le gamin.
+
+--Le gamin! riposta Pathaway avec une surprise parfaitement jouée.
+
+--Lui-même.
+
+Pathaway hocha la tête en signe de doute.
+
+--Je crains fort que vous n'ayez pas la conscience bien nette, capitaine
+Hendricks, dit-il.
+
+L'autre essaya un rire de mépris, mais il y avait plus d'effroi que de
+dédain dans les sons creux qui s'exhalèrent de sa poitrine. Cependant,
+pour se donner de l'aplomb, il lâcha une volée de blasphèmes
+épouvantables.
+
+--Allons, entrez ici; c'est assez joué comme cela, grommela-t-il
+ensuite. Est-ce que vous pensez que parce que nous sommes des pirates de
+terre, nous devons tuer tous les enfants que nous rencontrons?
+
+--Je ne vous comprends pas, capitaine, fit le chasseur noir.
+
+--Le diable vous emporte! hurla Hendricks.
+
+--On m'a dit, reprit Pathaway, que les criminels n'avaient point de
+repos. Je ne fais pas allusion à vous, capitaine; mais sans doute on
+vous a appris la même chose. Il est juste que les fantômes de ceux qui
+ont été assassinés viennent jour et nuit harasser leurs meurtriers. Il
+est de ces meurtriers qui ont été ainsi poussés à confesser leur crime,
+à se jeter entre les dents de ce monstre terrible, LA LOI, sombre dragon
+qui dévore impitoyablement les coupables.
+
+--Ta! ta! ta! fit Hendricks en haussant les épaules et tournant sur les
+talons.
+
+--Je sais ce que je dis, répliqua Pathaway avec un redoublement
+d'énergie. Moi-même, j'ai eu le malheur de tuer un homme en duel, et son
+cadavre sanglant ne me quitte pas.
+
+--Jack Wiley! Jack Wiley, ici! cria le capitaine Dick.
+
+Un homme parut. Il chancelait comme s'il eût été ivre.
+
+--Hendricks ne s'aperçut probablement pas de l'état où se trouvait son
+subalterne, car il lui dit:
+
+--Prends soin de ce gibier-là jusqu'à demain, et veille au grain, car si
+par malheur tu le laisses échapper, tu auras affaire à moi.
+
+--C'est bien, capitaine; bien! on y verra, marmotta Jack. A-t-il des
+armes sur lui?
+
+--Je ne pense pas, répondit Hendricks; mais, au surplus, tu as tes
+pistolets et ton fusil; il me semble que c'est plus que suffisant.
+
+--Bah! il vaudrait mieux l'expédier ce soir, ça vous épargnerait l'ennui
+de le garder. C'est bien simple, une demi-once de plomb, vous savez?
+
+--Fais ce que je te dis, et pas d'observation! répliqua aigrement
+Hendricks.
+
+Et il sortit de la cabane.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ L'ÉVASION
+
+
+En un coin de la hutte flambait un bon feu de sapinette, dont les chauds
+rayons éclairaient parfaitement le visage du chasseur noir.
+
+--Tiens, c'est vous M. Pathaway! dit Jack d'un ton narquois; du diable
+si je vous aurais reconnu. Mauvaise chance, mal tombé cette fois! Vous
+n'avez plus longtemps à vivre. On vous a prévenu, n'est-ce pas?
+
+--Oh! je ne désespère pas encore, dit le chasseur noir en souriant.
+
+--Et vous avez tort.
+
+Pathaway examina son interlocuteur.
+
+Le visage de Wiley était sombre, presque impénétrable.
+
+--Vous êtes un honnête homme? demanda notre héros.
+
+--Moi, honnête, allons donc! je suis coquin et si je ne m'enorgueillis
+pas du titre, je ne m'en fâche pas non plus.
+
+Pathaway comprit qu'il ne réussirait pas à faire battre un sentiment de
+générosité chez son gardien.
+
+Il tourna alors ses batteries d'un autre côté et tâcha de le séduire.
+
+--Si, dit-il, je vous offrais la fortune pour ma liberté.
+
+--La fortune! et qu'en ferais-je? La fortune c'est bon dans les
+établissements; mais au milieu des montagnes à quoi ça peut-il servir?
+
+--Mais ne pourriez-vous aller visiter les établissements?
+
+--Moi! reprit Jack riant d'un rire incrédule! moi, visiter les
+établissements! Qu'est-ce que j'y ferais? à quoi serais-je propre?
+Est-ce que je saurais me coiffer d'un chapeau? mettre des bottes cirées.
+La belle tête que j'aurais dans un salon, hein? Ah! ah! ah! chacun me
+prendrait pour un ours gris.
+
+--Oh! vous vous habitueriez bien vite à la vie civilisée!
+
+--La civilisation, castors et loutres! qu'est ce que c'est que
+ça? Parlez du Nord-ouest et des jeunes beautés rouges et je vous
+comprendrai. Mais Jack Wiley ne veut pas de vos squaws au visage pâle.
+Elles ont l'air malade ces créatures-là. Vive les Indiennes! Ah! oui les
+Indiennes! Passe encore pour les bois-brûlées, mais vos filles blanches,
+pouah! je ne voudrais pas de la plus belle, pour une côte de bison.
+Assez causé. Ne me bâdrez plus à ce sujet, ou je me fâche.
+
+--J'espérais qu'un millier de dollars en or, commença le chasseur
+noir...
+
+--Un millier de dollars en or, hein! ça fait un boa tas, monsieur,
+interrompit Jack d'un ton pensif. Un millier de dollars! On peut faire
+diantrement des belles fêtes avec un millier de dollars, et même un
+fameux tour à Selkirk ou à Montréal.
+
+--Mais oui, dit Pathaway, enchanté qu'il mordît à l'amorce.
+
+--Est-ce que vous les auriez sur vous? fit Wiley jetant sur ses
+pistolets un coup d'oeil rapide, mais qui n'échappa point au prisonnier.
+
+--Cet or sur moi, non, ma foi, je ne l'ai pas; je ne suis pas assez
+niais pour me charger d'une pareille somme quand je parcours ces
+régions.
+
+--Psit! siffla Wiley. Vous vouliez m'en faire accroire; mais si vous
+n'êtes pas niais, vous n'êtes pas des plus fins, mon cher M. Pathaway.
+Allons, couchez-vous; il est temps, et tâchez de renforcer vos nerfs
+pour demain matin. Vous sentez que je ne suis pas un de ces oiseaux qui
+se laissent prendre avec deux grains de sel sur la queue.
+
+--Soit! comme il vous plaira, répondit Pathaway, assez bon observateur
+pour s'apercevoir que sa tentative n'avait plus chance de succès.
+
+Il s'étendit près du feu et se remit à réfléchir, car il avait découvert
+que le trappeur était sous l'influence de l'alcool.
+
+Le chasseur noir ne savait guère comment il éviterait le danger mortel
+dont il était menacé. Mais il avait une de ces natures qui se plaisent
+au milieu des périls.
+
+Sans se l'avouer peut-être, il aimait, comme Nick Whiffles, affronter
+«une maudite petite difficulté». Et, loin d'être abattu, son esprit se
+ranimait à mesure que les embarras de sa position augmentaient.
+
+Wiley se tenait appuyé le dos contre la porte.
+
+Il se remuait, tournait, agitait ses armes, mais ses paupières
+vacillantes étaient chargées de sommeil. Sa récente visite au monde des
+rêves et son rappel soudain par le capitaine Hendricks, avaient
+plongé son cerveau en une sorte d'état léthargique qui le pressait
+irrésistiblement de retomber dans l'oubli des choses extérieures.
+Son premier somme avait été comme le premier verre pour l'ivrogne:
+il sollicitait tous ses appétits vers un second. Aussi ses yeux
+se fermèrent-ils, malgré une ferme résolution de ne pas céder à la
+tentation.
+
+Pathaway attendit ce moment avec une grande impatience. Mais il savait
+trop combien la circonspection lui était nécessaire pour agir en
+imprudent.
+
+C'est pourquoi, lorsqu'il jugea que Wiley était bien endormi, il
+se souleva sur son coude, allongea le pied contre un fagot et brisa
+quelques branchages.
+
+Il en résulta un son sec qui fit tressaillir la sentinelle.
+
+Elle se redressa galvaniquement et baîlla.
+
+Pathaway reprit aussitôt sa position première, et Jack, ayant une vague
+idée que tout allait bien, se reprit à ronfler de plus belle. Il n'y a
+rien que nous désirions tant que le sommeil quand il nous est défendu.
+
+Prémuni par cette expérience, le captif prit encore plus de précautions.
+
+D'un mouvement aussi rapide que léger, il fut sur ses pieds et se
+précipita sur Wiley, qui, malheureusement, se rappelait dans ses rêves
+la menace que lui avait faite le capitaine Hendricks. Pathaway était
+certain de n'avoir fait aucun bruit; mais quelque chose avertit son
+geôlier du danger: il bondit comme un automate mu par des ressorts et
+chercha ses armes, qui étaient tombées à ses côtés.
+
+Mais il était trop tard; car, d'une main, Pathaway l'avait saisi à la
+gorge et renversé avant que Jack eût seulement pu ramasser un pistolet.
+
+Le jeune homme noua ses doigts d'acier autour du cou de son gardien,
+et, plantant son genou sur sa poitrine, lui dit d'une voix sourde, mais
+impérative:
+
+--Silence ou tu es mort!
+
+En même temps, il retirait le couteau qu'il avait, on se le rappelle,
+caché dans sa poche de côté, et en faisait briller la lame sous les yeux
+de Wiley qui, interdit autant que suffoqué, ne put faire avec la tête un
+signe de consentement.
+
+Le chasseur noir desserra ses doigts.
+
+--Pour l'amour du ciel ne me tuez pas! balbutia le bandit.
+
+--Ta vie, répliqua Pathaway, dépend entièrement de ton obéissance. Mais
+si tu ouvres la bouche, je t'étrangle.
+
+Wiley aurait voulu parler, mais une crainte mortelle le tenait muet, à
+demi paralysé sur le sol.
+
+Le chasseur noir tailla aussitôt une large bande de peau d'antilope dans
+la casaque de chasse du brigand. Puis il lui dit:
+
+--Tourne-toi et dépêche.
+
+Jack obéit avec un grognement.
+
+Aussitôt Pathaway lui appliqua sur la bouche ce bâillon d'un nouveau
+genre, en découpant dans le même vêtement deux autres lanières, il lia
+avec rapidité les mains et les pieds de Wiley qui n'osait bouger quoique
+les ligatures faites, sans trop de délicatesse on le conçoit, fissent
+jaillir le sang de son épiderme.
+
+Cela terminé, Pathaway s'adressa encore à Wiley:
+
+--Tu vois, coquin, que les choses changent quelquefois plus vite que
+nous ne le prévoyons. Si tu avais été le prisonnier et moi la sentinelle
+endormie tu m'aurais tué, n'est-pas?
+
+En prononçant ces paroles, le chasseur noir passait à sa ceinture
+les pistolets de Wiley, s'emparait de munitions et tout en jetant la
+carabine sur son épaule il ajouta:
+
+--Il suffirait d'un coup, tu vois, pour mettre fin à ta misérable
+existence. Mais je ne suis pas de ceux qui aiment à verser le sang. Je
+ne le fais qu'à mon corps défendant... Je t'avertis, néanmoins, que je
+demeurerai quelques instants sur le seuil de cette cabane, et si tu fais
+un effort pour crier ou te détacher, j'en finirai avec toi.
+
+Cette menace était inutile. Abruti par le whiskey, terrifié par ce
+qui venait de se passer; Wiley ne songeait pas à lutter, contre ce
+redoutable adversaire.
+
+On comprend bien que, malgré sa déclaration, le chasseur noir ne
+s'arrêta point à la porte de la cabane et qu'aussitôt dehors il chercha
+à s'orienter.
+
+La nuit étendait son aile noire sur le camp des bandits.
+
+Un à un les feux s'étaient éteints; les habitants de ce terrible repaire
+dormaient dans leurs loges, et la plupart étaient en proie à une ivresse
+complète.
+
+L'heure était favorable pour s'enfuir.
+
+Le coeur de Pathaway battit avec violence au moment où il respira l'air
+de la liberté. Mais son émotion ne dura que quelques secondes.
+
+Il s'élança bravement à travers le réseau de huttes et s'enfonça dans
+un chemin creux, qui lui parut être le même qu'on lui avait fait suivre
+pour arriver à la vallée du Trappeur.
+
+Déjà les maisonnettes disparaissaient derrière lui et il ralentissait sa
+course pour reprendre baleine, quand, tout à coup, une ombre se dressa
+devant lui.
+
+Cette ombre,.c'était; celle d'une créature humaine, celle de Carlota.
+
+Pathaway l'avait trop bien examinée pour ne pas la reconnaître. Son
+apparition, à cet instant, ne pouvait être agréable au chasseur-noir.
+
+Mais l'avait-elle aperçu? La lune était cachée, l'obscurité épaisse.
+Peut-être avait-il échappé aux regards de la jeune femme.
+
+Il s'arrêta Immobile, espérant que les ténèbres la protégeraient de leur
+bouclier.
+
+Pathaway se trompait.
+
+Carlota l'avait découvert. Elle s'approcha avec incertitude d'abord,
+puis avec décision en arrivant plus près.
+
+Sa démarche et ses gestes indiquaient une surprise.
+
+--Veuillez être silencieuse, dit Pathaway d'un ton impérieux quoique
+bas.
+
+--Me commanderiez-vous? répondit hautainement Carlota:
+
+--Non, vous êtes femme, je vous prie.
+
+--Eh bien, donc?
+
+--Écoutez, je m'échappe, parce que j'ai voulu m'échapper, et, à présent
+ni femme ni homme ne m'arrêterait impunément.
+
+L'accent du chasseur noir exerçait un puissant empire. Mais Carlota
+n'était, paraît-il, pas femme à se laisser facilement intimider, car
+elle répliqua négligemment:
+
+--Et s'il me plaît d'élever la voix et de crier «holà!»
+
+Pathaway se jeta sur elle et lui colla la main contre la bouche.
+
+--Excusez! nécessité oblige! siffla-t-il entre ses dents.
+
+Elle ne fit aucun effort pour le repousser, ne bougea point, mais se
+tint calme, dédaigneuse, grande de dignité.
+
+Cessant de la bâillonner, Pathaway la saisit au poignet.
+
+--Nous sommes devant Dieu, mais prenez garde! dit-il avec une solennité
+lugubre.
+
+--Oh! je sais, répliqua-t-elle froidement. Mais les menaces ne sauraient
+émouvoir Carlota.
+
+--Alors, par le ciel, j'userai de la force!
+
+Pathaway entoura de son bras droit la taille de cette Mystérieuse
+créature, et il allait lui fermer une seconde fois la bouche avec sa
+main gauche quand elle cria «Arrêtez!» avec tant d'impétuosité que ce
+dernier mouvement fut comprimé.
+
+--Et que voulez-vous? ajouta Carlota avec une certaine agitation.
+Croyez-vous qu'on m'effraye ainsi? Ai-je dit que je vous trahirais?
+
+Le chasseur noir tressaillit.
+
+--Vous alliez appeler au secours, dit-il presque timidement: je
+craignais que l'alarme....
+
+--Laissez-moi continuer avant de parler, interrompit Carlota. Ce que
+je voulais dire, je ne l'ai point encore dit, et je voulais simplement
+crier: «Holà, Montagnards!»
+
+--Pour l'amour de Dieu, taisez-vous! fit Pathaway, avec une intonation
+vibrante, quoique caverneuse.
+
+--Ai-je donc élevé la voix plus haut que son timbre naturel?
+demanda-t-elle doucement. N'aurais-je pu crier si je l'eusse voulu...
+voyons? Était-il en votre pouvoir de m'empêcher d'éveiller le camp? Eh!
+vous ne le pensez point.
+
+Elle prêta à ces mots l'emphase d'une femme habituée à dominer et qui se
+sent blessée dans ses fibres les plus délicates.
+
+--Carlota répondit Pathaway changeant de manière et déployant
+plus d'affabilité; Carlota, je me suis mépris sur votre compte.
+Pardonnez-moi, je vous en conjure; mais, de grâce, laissez-moi partir
+sans retard. Souvenez-vous que c'est à votre sollicitation que j'ai
+épargné les jours d'Hendricks--votre père ou votre mari, ou votre amant,
+n'importe! J'en appelle à la compassion qui vous anime et je me confie à
+votre miséricorde.
+
+--Oh! fort bien, après m'avoir insultée, après avoir osé lever la main
+sur moi!
+
+--L'instinct de la conservation! balbutia Pathaway.
+
+--Oui, cela se peut; mais les outrages ne s'oublient pas, surtout quand
+ils s'adressent à une femme de mon caractère. Vous êtes à ma merci.
+
+Le chasseur noir fut prit d'un accès de colère qu'il essaya en vain de
+refouler.
+
+--Oh! madame, s'écria-t-il, faites que je ne vous implore pas
+inutilement, car....
+
+--N'avez-vous pas mendié mon assistance? interrompit-elle, en redressant
+sa belle tête, dont la brise de nuit faisait ondoyer l'opulente
+chevelure'.
+
+--Oh! oui, repartit Pathaway avec empressement.
+
+--Et si je ne mettais, aucun obstacle à votre fuite, trouveriez-vous le
+moyen de sortir de la vallée?
+
+--J'en ai la conviction. Une fois dans le sentier de la piste du
+Trappeur, je suis sauvé.
+
+--Peut-être oui, peut-être non. J'ai entendu parler de vous et je sais
+que vous êtes aussi brave qu'habile, mais....
+
+Elle fit une pause.
+
+--Mais? répéta Pathaway tout ému.
+
+--Suivez-moi.
+
+Il n'hésita point. Elle l'avait fasciné.
+
+Carlota fit un détour et le mena, à travers des amas de rochers, et
+d'épais halliers, à un chemin rétréci, que le chasseur noir ne reconnut
+pas, de prime abord.
+
+Bientôt ils arrivèrent près d'un cheval sellé et bridé.
+
+--Qu'est-ce que cela? s'enquit Pathaway étonné.
+
+--Eh, mon Dieu! ne devinez-vous point pourquoi ce cheval est ici?
+répliqua Carlota en souriant.
+
+Les yeux du chasseur percèrent les ténèbres et cherchèrent à lire sur
+les traits de la jeune femme.
+
+Mais elle avait détourné la tête.
+
+--Puis-je croire que vous méditiez mon évasion et m'ayez amené un
+cheval?
+
+--Croyez ce que vous voudrez; l'animal est maintenant à vous.
+
+--Quoi?... oh! que vous êtes bonne et généreuse! Combien j'ai eu tort de
+vous soupçonner!...
+
+--Assez! dit-elle fièrement. Une fois faite, une méprise l'est pour
+toujours.
+
+--Elle s'arrêta, comme si elle luttait, contre une violente émotion.
+Son petit pied battait le sable, et de sa cravache elle vergettait les
+larges plis de son amazone.
+
+Pathaway la considérait avec émerveillement.
+
+Enfin, elle dit:
+
+--Vous êtes discret?
+
+--Oh, madame!
+
+--C'est bien, pas de protestations, votre parole me suffit. Je vais vous
+procurer un guide... mais à une condition.
+
+Cette déclaration n'accommodait sans doute point le chasseur noir, car
+il fit un geste que la jeune femme interpréta aussitôt défavorablement.
+
+--Vous me suspectez, s'écria Pathaway. Votre sexe est toujours prêt à
+manquer de confiance dans le mien.
+
+--Après? prononça-t-elle sèchement.
+
+--Je pensais que les femmes ne faisaient pas de condition, et que leurs
+actes étaient libres et volontaires.
+
+--Pour ce qui les regarde, cela se peut, répliqua-t-elle, mais quand il
+s'agit des autres c'est différent. La trahison, voyez-vous, c'est une
+terrible chose.... Promettez-moi cependant que vous ne partirez pas avec
+des intentions hostiles.
+
+Pathaway se taisait.
+
+--Vous hésitez? demanda-t-elle d'une voix frémissante.
+
+--Vous me mettez dans une pénible position, répondit le chasseur
+noir fort embarrassé. Sans refuser de me rendre à un ordre de ma
+bienfaitrice, je manquerais à mon devoir envers l'humanité si je vous
+donnais la parole que vous désirez, car, je vous le confesse, mon plus
+grand bonheur sera de chasser de cette retraite les misérables qui s'y
+réfugient et de venger les nombreuses victimes de leur cupidité et de
+leur barbarie.
+
+--Oui, voilà bien ce que je prévoyais. Vous bondissez à l'idée de
+revenir promptement ici avec une force écrasante... n'est-ce pas cela?
+
+--Tel n'est pas mon dessein.
+
+--J'ai ouï dire que le gouvernement anglais organisait une expédition
+contre nous, et qu'un détachement militaire devait partir de
+Montréal--s'il n'était déjà en route--pour nous donner la chasse.
+
+--Je promets, répliqua Pathaway, de ne conduire contre vous ni troupe de
+guerre ni gens armés, mais je ne puis jurer de ne plus revenir dans la
+vallée du Trappeur. Vous oubliez, belle Carlota, ajouta-t-il galamment,
+que votre présence ici peut avoir de l'influence sur mes opérations. Des
+charmes comme les vôtres...
+
+--Finissez! pas d'outrage, je vous prie. Un futile compliment ne me
+trompe pas; l'hypocrisie me fâche. Je n'exige plus rien. Demeurez ici
+quelques instants, et je vous enverrai une personne qui vous mènera
+fidèlement au camp de votre ami.
+
+--La femme sera toujours femme! murmura Pathaway. Excusez, Carlota; il
+est un sujet dont je dois, comme homme d'honneur, vous parler avant de
+nous séparer. Il s'agit de la fille du Canadien.
+
+--Ce n'est pas l'heure de faire des questions, répondit-elle
+précipitamment, avec un trouble manifeste.
+
+--Et, baissant la voix, elle reprit:
+
+--Connaîtriez-vous cette Nannette?
+
+--Je ne l'ai jamais vue, dit Pathaway, mais au nom de l'humanité, je
+voudrais pouvoir la protéger. Qu'est-elle devenue? Ne pouvez-vous rien
+faire pour la sauver? Portneuf s'est échappé, je l'ai vu.
+
+--Hendricks avait raison. Il a beaucoup à craindre de vous. C'est la
+première fois que je déserte ses intérêts. N'importe, ce qui est fait
+est fait. Ne bougez pas jusqu'à l'arrivée du guide.
+
+Carlota s'éloigna d'un pas léger et rapide. Bientôt elle eut disparu
+dans les profondeurs de la nuit.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ JOE
+
+
+Ce ne fut pas sans méfiance que Pathaway attendit l'arrivée du guide que
+Carlota lui avait promis.
+
+Il se disait que peut-être elle se repentirait de ce qu'elle avait fait
+pour lui, et, qu'au lieu d'un conducteur, elle enverrait une troupe de
+bandits pour le reprendre. Son anxiété croissait de plus en plus et
+ses doutes prenaient la forme de la réalité quand le trot d'un cheval
+l'avertit que quelqu'un approchait.
+
+En manière de précaution, Pathaway tira un pistolet et se tint sur le
+qui-vive.
+
+Mais heureusement ces mesures étaient inutiles, car le cavalier qui
+arrivait était le guide annoncé par la jeune femme.
+
+Il appartenait à la race indienne et pouvait avoir quatorze ou quinze
+ans.
+
+--Squaw blanche avoir envoyé moi, dit-il. Moi montrer chemin à visage
+pâle.
+
+--Carlota t'a envoyé? demanda le chasseur noir tout à fait rassuré.
+
+--Joe l'a dit; Joe jamais dire même chose deux fois. Indien pas faire
+question; homme blanc faire question, pas juste.
+
+Voyant que le jeune garçon n'était pas disposé à causer, Pathaway, qui
+s'était mis en selle, le suivit en silence.
+
+Il songeait à Carlota, à Sébastien, à Nick, et à bien d'autres choses
+qui se rattachaient aux derniers événements de sa vie.
+
+Quand l'aurore commença de blanchir l'orient, Joe mit son cheval au
+galop, partout où il fut possible, et marcha au grand trot dans les
+passes difficiles.
+
+Sans doute, il avait hâte d'être hors de la vallée du Trappeur. En
+bien des endroits le sentier était dangereux, mais les deux animaux
+paraissaient accoutumés à le parcourir, et ils allaient d'un pas rapide,
+ferme et sûr.
+
+Le soleil se leva au moment où il débouchèrent du défilé.
+
+Pathaway supposait que son guide le quitterait à ce point; mais il
+n'en fut rien. Joe continua sa course vers le lieu où Hendricks et le
+chasseur noir s'étaient, rencontrés la veille.
+
+--Je pense, dit alors Pathaway, que nous allons nous séparer ici.
+
+--Séparer! non. Joe aller plus loin, répliqua le jeune garçon.
+
+--Mais le capitaine Hendricks s'apercevra de ton absence? reprit le
+chasseur noir.
+
+--Joe pas peur du capitaine. Il ira avec toi au camp de l'homme blanc,
+Nick, comme tu l'appelles.
+
+Il jeta un coup d'oeil à Pathaway, puis il fixa ses regards sur la tête
+de son cheval.
+
+--Ta maîtresse, Carlota, t'a-t-elle dit de m'accompagner jusque là?
+demanda Pathaway.
+
+--Maîtresse avoir dit à Joe rester aussi longtemps qu'il voudrait. Joe
+revenir peut-être, et peut-être pas. Lui aller, ici, là, partout--pas
+savoir où il va. Parfois être guerrier.
+
+--Alors, tu es libre de faire ce que tu veux? reprit le chasseur qui
+avait été tellement préoccupé jusqu'à ce moment qu'il n'avait pas fait
+grande attention au jeune Indien.
+
+--Oui, repartit-il nettement.
+
+Pathaway se prit à l'examiner.
+
+C'était un garçon bien constitué et de fort bonne mine, qui semblait
+aussi capable que tout autre de sa race de faire son chemin dans le
+monde.
+
+Il avait des cheveux longs, noirs, dont les boucles abondantes
+baignaient son visage et ses épaules. Son teint était très-foncé, et on
+remarquait en lui un penchant à la coquetterie, car il était chamarré de
+peintures, de plumes et de broderies, en _rassade_.
+
+Il devait évidemment être un favori, parmi les habitants de la vallée du
+Trappeur, sans quoi il n'eût pas été aussi _galamment_ attifé.
+
+--Je parle pour ton bien, dit le chasseur noir, car il vaudra mieux pour
+toi ne pas retourner au milieu de cette bande de coquins. Mais il
+me semble aussi que tu es bien jeune pour te lancer sur la piste des
+guerriers, la tribu doit camper loin d'ici.
+
+--Joe pouvoir chasser, pêcher et subvenir à ses besoins. Ne t'inquiète
+pas de lui.
+
+--Depuis combien de temps as-tu quitté les tiens?
+
+--Deux ou trois lunes. Squaw blanche donner à moi des habits, beaucoup
+à manger, rien à faire. Joe pas aimer ouvrage. Femmes faire ouvrage pour
+lui.
+
+Le jeune Indien toucha son cheval de la main et accéléra son allure
+au point que Pathaway fut obligé de mettre sa monture au galop pour se
+maintenir à sa hauteur. Au bout d'une heure, ils atteignirent le but de
+leur destination, c'est-à-dire la cabane de Nick Whiffles.
+
+Le brave trappeur était devant sa porte et appuyé sur sa carabine.
+
+A la vue des deux cavaliers, il éprouva un double sentiment de plaisir
+et d'étonnement, qui se refléta instantanément sur son visage.
+
+--Ma foi, je partais, ô Dieu, oui! exclama-t-il. J'ai fait une tournée
+la nuit dernière et j'allais en recommencer une autre. Je savais bien
+que vous reviendriez; je me tuais de le dire à Sébastien, mais il n'en
+voulait rien croire, oui. Dieu, je le jure, votre serviteur! Drôle de
+garçon que Sébastien, c'est moi qui vous le dis. Figurez-vous qu'il n'a
+pas fermé l'oeil de toute la nuit dernière. Il n'a fait que geindre et
+brailler comme une Madeleine. Tiens, mais vous avez l'air de vous être
+colleté avec quelque guerrier indien. Vous revenez avec deux chevaux et
+un prisonnier. Tant mieux; vous êtes le bienvenu; Quelle diablesse de
+maudite petite difficulté?...
+
+Tandis que Nick faisait cette question, Sébastien sortit de la hutte.
+
+Sa première impulsion fut évidemment de se précipiter vers Pathaway et
+de lui saisir la main. Mais il s'arrêta à mi-chemin, dans une attitude
+qui indiquait la surprise et la joie.
+
+Le chasseur noir s'empressa de le saluer affectueusement.
+
+--Quelle espèce de bagage avez-vous là? demanda Nick en désignant
+l'Indien.
+
+Joe n'avait pas mis pied à terre. Ses regards étaient attachés sur
+Sébastien.
+
+--Ce garçon m'a servi de guide depuis la vallée du Trappeur, répondit
+Pathaway.
+
+--La vallée du Trappeur! exclama Sébastien, en frappant ses mains l'une
+contre l'autre.
+
+Il avait l'air effaré et contemplait attentivement le guide.
+
+Le chasseur observa ce tressaillement et le changement soudain de
+posture.
+
+--Ainsi, dit Nick, vous êtes allé à la vallée du Trappeur et vous en
+revenez vivant? C'est bien extraordinaire, oui bien, je le jure, bien
+extraordinaire!
+
+S'adressant ensuite à Joe:
+
+--Pied à terre, et voyons quelle mine tu nous as.
+
+--L'Indien ne parut pas avoir entendu.
+
+--Mais Pathaway lui ayant, fait un signe, il sauta prestement sur le
+gazon.
+
+--Joli marmot, joli marmot, quoiqu'il ait un petit brin l'air d'un
+gesteux. Il a bonne façon, tout de même, oui bien, je le jure, votre
+serviteur!
+
+Sébastien et Joe échangeaient, durant cette apostrophe, des oeillades
+étranges.
+
+Pathaway crut y découvrir des signes d'une vive inimitié.
+
+--Ainsi donc, poursuivit Nick, changeant brusquement de sujet de
+conversation, vous êtes allé à la vallée du Trappeur. Voyons, mettez-moi
+ces bêtes-là au pâturage, et venez nous dire ce que vous avez vu et
+entendu.
+
+A cet instant, Sébastien poussa un cri de terreur, en montrant du doigt
+la tunique de Pathaway, tailladées et déchirée en plusieurs places.
+
+--Une maudite petite difficulté, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+dit Nick qui avait fait la même observation. Moi, je me suis toujours
+bien tiré des difficultés. Chacun a les siennes. Elles vous tombent sur
+les épaules quand vous ne vous y attendez pas, et ce n'est pas
+toujours facile de les mettre de côté, ô Dieu non! C'est vrai, ça, les
+difficultés nous pleuvent sur la caboche dès que nous touchons la terre.
+Le premier souffle se fait au milieu d'un tas de difficultés, tout aussi
+bien que le dernier.
+
+Puis viennent les dents, la coqueluche, la rougeole, la petite vérole,
+la fièvre scarlatine et tout le tremblement des maladies!... Et les
+coupures, les bosses, les claques, les torgnoles, les roulées, les piles
+qu'on attrape à l'école! Les bosses? ça me rappelle que j'avais une
+polissonne de disposition pour tomber quand j'étais moutard.
+
+Je savais parfaitement grimper sur les arbres, mais c'était bien le pis
+pour moi, car au plus haut que je montais, de plus haut je tombais. Il
+y avait dans la maison une couple d'escaliers que je ne descendis jamais
+que la tête en bas, jusqu'à l'âge de onze mois. Et je faisais tant de
+vacarme alors, que les voisins croyaient que j'apprenais à jouer de la
+grosse caisse. Et c'est que je vous avais aussi une voix! Ce fut surtout
+dans ma deuxième année que cette superbe voix se développa.
+
+Les difficultés l'avaient tant élargie que quand j'ouvrais la bouche les
+vitres tremblaient et tout le monde se bouchait les oreilles. Il fallait
+m'entendre quand j'étais tombé d'un pommier ou d'un cerisier! Quelle
+musique, bon Dieu! Regardant ceux qui l'entouraient, Nick s'interrompit
+pour dire ensuite:
+
+--Sébastien, ne mange pas ainsi l'Indien avec tes yeux, Indien, ne
+mange pas ainsi Sébastien avec tes yeux. J'ai connu des enfants qui sont
+devenus enragés pour s'être ainsi dévisagés.
+
+Où en étais-je? Ils m'ont fait perdre le fil de ma pensée, avec leurs
+mauvaises façons.... Votre chemise de chasse est pas mal endommagée,
+Pathaway.
+
+Il s'arrêta et se prit à considérer alternativement le chasseur noir
+elles deux adolescents.
+
+--Pour vous tout dire en peu de mots, répliqua Pathaway, j'ai eu,
+avant-hier, une rencontre avec cet Hendricks. Nous nous sommes dit de
+gros mots; il s'est montré insolent et je lui ai donné une leçon.
+
+--Ah! j'en suis content, ô Dieu, oui! s'écria Nick en frappant le
+sol avec la crosse de sa carabine, bien content, répéta-t-il, et
+je pense que cette leçon a été bonne.
+
+--Quelques coups de poing qui l'ont envoyé rouler à terre.
+
+--Bravo!
+
+L'oreille tendue, la paupière dilatée, la respiration haletante,
+Sébastien écoutait.
+
+--Est-ce tout? demanda Nick.
+
+--Non. Il fallut une revanche. J'ai proposé un duel au couteau, il
+a accepté; et, dans la soirée d'hier, nous étions sur le terrain, un
+charmant endroit. La victoire me favorisa; je désarmai mon adversaire.
+
+Le jeune Indien, qui jusqu'alors avait paru indifférent au récit, se
+rapprocha du narrateur.
+
+--Hendricks était à ma merci, reprit Pathaway, et je ne sais ce que
+j'aurais fait quand une femme s'interposa.
+
+--Carlota, c'était Carlota! murmura Portneuf qui venait de les
+rejoindre, car cette conversation avait lieu hors de la hutte.
+
+--Oui, c'était Carlota, et avant que je connusse le danger, j'étais
+entouré par les vagabonds de la vallée du Trappeur.
+
+--La misérable! exclama Sébastien.
+
+Le jeune indien lui décocha un regard irrité; mais resta immobile.
+
+--J'étais prisonnier, reprit Pathaway; et, après m'avoir fait marcher
+quelque temps ils m'ont donné un cheval et conduit à la vallée du
+Trappeur perdu où je suis entré par l'est.
+
+--Vrai! dit Nick, dont le visage s'épanouit, et qu'avez-vous vu?
+
+--Oh! peu de chose, peu de chose; quelque pauvres huttes, pas loin de
+la piste du Trappeur, qui est à la vallée du même nom ce qu'est un petit
+ruisseau se jetant dans un lac. Tous les mystères du local ne me furent
+pas révélés. Les bandits m'ont caché leurs antres les plus secrets.
+
+--Sans doute, dit Nick; mais je crois que ces antres ne sont pas loin du
+lieu où nous avons trouvé Portneuf.
+
+--Je fus, continua le chasseur, commis à la garde de Jack Wiley, avec
+promesse d'être pendu le lendemain matin. Fort heureusement mon geôlier
+s'endormit; je sortis de la hutte et je cherchais la piste du Trappeur
+quand je rencontrai....
+
+--Vous rencontrâtes? interrompit fiévreusement Sébastien.
+
+Le jeune Indien fronça les sourcils.
+
+--Carlota, répondit Pathaway.
+
+--Que dit-elle? que vous dit-elle? s'écria, Sébastien avec une agitation
+extraordinaire.
+
+--Que je ne la comprenais pas; que j'avais été grossier envers elle, et
+qu'elle m'apprendrait à la connaître.
+
+Les prunelles de Joe dardèrent des éclairs.
+
+--La femme n'était pas tout à fait morte en Carlota, poursuivit le
+chasseur noir. Elle avait préparé mon évasion et je faillis tout perdre
+par ma vivacité.
+
+--Est-ce que, demanda timidement Sébastien, est-ce que cette
+Carlota--cette femme-homme--est belle?
+
+Les regards de Joe se rivèrent sur le visage de Pathaway.
+
+--Je ne m'en suis pas occupé sérieusement, répliqua ce dernier en
+souriant; mais maintenant que je me rappelle ses traits un à un, je
+déclare qu'elle est avenante. Pour mieux dire, elle a une certaine
+beauté sauvage capable de séduire bien des hommes. Elle est brillante et
+audacieuse. Ce sont des qualités qui éblouissent certaines gens.
+
+S'adressant à l'Indien:
+
+--Voyons, que penses-tu de ta maîtresse, Joe?
+
+--Pour ceux qui l'aiment, elle belle; pour ceux qui ne l'aiment point,
+pas belle, répondit-t-il.
+
+Et ses yeux, un instant abaissés, se portèrent de nouveau sur Sébastien.
+
+--Eh diable! qu'est-ce que ça te fait, petiot, qu'elle soit belle ou
+non? dit Nick d'un ton goguenard. Est-ce que tu aurais envie de lui
+faire un doigt de cour? Ah! si c'était le cas, tu peux bien être sûr que
+je ne donnerai jamais mon consentement pour te marier avec la fille d'un
+pirate de terre, si ce n'est pas sa femme, ô Dieu, non!
+
+--Je crois plutôt que c'est sa fille, dit Pathaway.
+
+--Donc, reprit Nick, la vermine vous donna un cheval et un guide pour
+vous tirer de cette diablesse de vallée? hum! hum! hum! C'est pas tout
+à fait naturel ça. Je gagerais Maraudeur contre la première cagne
+venue que vous avez mis sa poitrine dans une maudite petite difficulté;
+c'est-à-dire, pas sa poitrine, mais son sein, ce qui n'est pas encore
+exact, car j'aurais dû dire son coeur, n'est-ce point Pathaway?
+
+Sébastien sourit et Joe se mordit la lèvre inférieure.
+
+--Oh! dit le chasseur noir, je ne suis pas assez fat pour m'imaginer que
+je fais ainsi des conquêtes à première vue. Du reste, Carlota n'est pas
+une femme commune.
+
+--C'est aussi mon opinion, appuya Portneuf. Mais vous ne m'avez point
+parlé de mon enfant, de ma Nannette. J'attendais....
+
+L'émotion lui coupa la parole.
+
+--Non, dit doucement Pathaway, mais je ne sais rien encore sur son
+compte. Pourtant j'ai grande espérance....
+
+La voix de Jeanjean s'éleva plaintive de la hutte.
+
+Il chantait sa complainte de la Fille du trappeur.
+
+--Allons, dit Nick en réfléchissant; il nous faudra lever le camp
+demain, pas plus tard.
+
+A ce moment, Maraudeur se mit à aboyer; les chevaux qui paissaient
+sur le plateau dressèrent leurs têtes et leurs oreilles en donnant des
+signes d'effroi.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ ENCORE JOE
+
+
+--Tiens, mais c'est votre Martin, s'écria Pathaway, indiquant du doigt
+un ours gris énorme qui se dirigeait vers eux.
+
+--C'est ma foi vrai; un bon animal, joliment bien apprivoisé, répliqua,
+Nick en se grattant le front. Ici Maraudeur! à bas, Infortune!
+
+Puis, entre ses dents, il grommela
+
+--Quelle diablesse de maudite petite difficulté?
+
+Il prit sa carabine sous son bras et marcha droit à l'ours.
+
+L'animal se dressa sur ses pattes de derrière... et approchant son
+museau de l'oreille de Whiffles:
+
+--Mon frère, suis-moi, dit-il.
+
+Le trappeur continua d'avancer à grands-pas, et Multonomah,--nos
+lecteurs l'ont reconnu--trotta lourdement à son côté.
+
+A l'est et au versant du plateau sur lequel Nick avait planté sa tente,
+se trouvait une grotte assez profonde et masquée par d'épais buissons.
+
+C'est là que Nick et son compagnon se rendirent.
+
+En y arrivant, Multonomah laissa tomber sa peau d'ours, la serra dans un
+enfoncement de la caverne et dit à l'autre:
+
+--Moi et mon frère, nous retournerons à la cabane. Grandes choses à
+dire.
+
+Nick ne répondit point. Il était plus soucieux que d'habitude.
+
+Ils revinrent au camp, où la sortie de Whiffles avec l'ours avait laissé
+un certain émoi.
+
+--Mon ami Multonomah, un Shoshoné, vous le connaissez Pathaway, dit le
+trappeur, en présentant l'Indien.
+
+La vue de ce dernier parut impressionner douloureusement Sébastien.
+
+--Allons, petiot, cria Nick, d'un ton qu'il tâchait de rendre dégagé
+autant que possible; allons, prépare une bonne tranche de bison;--la
+meilleure, entends-tu? Voici un hôte qui doit avoir faim.
+
+--Non, pas besoin, pas manger, répondit le Shoshoné d'un ton grave.
+Multonomah veut parler à Ténébreux.
+
+--On écoute! dit Nick, faisant signe à Sébastien de s'éloigner et à
+Pathaway de se rapprocher.
+
+Ces deux gestes furent compris, ceux qu'ils appelaient obéirent
+aussitôt, quoique Sébastien éprouvât quelque répugnance à quitter la
+compagnie.
+
+--Va! dit Whiffles à l'Indien.
+
+--Le Shoshoné a chassé et trappé avec Ténébreux. Il est son ami et son
+frère.
+
+--C'est vrai, vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai. Et, malgré la
+couleur de ta peau qui n'est pas la couleur de la mienne, nos natures
+sont semblables, c'est moi qui le dis,--car tu es un humain assez
+honnête,--est-ce qu'un Indien n'est pas un humain, après tout?--oui, un
+humain aussi honnête que le plus humain qu'on peut découvrir d'ici au
+Grand Rouge[27]. Je sais bien que tu as un faible pour les chevelures;
+mais qui n'a ses faiblesses ici-bas? J'ai bien aussi les miennes, oui
+bien, je le jure, votre serviteur!
+
+[Note 27: La rivière Rouge du Nord est ainsi appelée par les Indiens
+et les trappeurs.]
+
+Nicolas regardait le Shoshoné avec des yeux cent fois plus éloquents
+encore que ses bonnes et franches paroles.
+
+S'adressant ensuite à Pathaway:
+
+--Il y en a pourtant, dit-il, qui ne se fieraient pas à cet Indien,
+parce qu'il n'est pas ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire un blanc; mais,
+sauf votre respect, sa peau n'est pas plus épaisse qu'une feuille de
+papier, et, si vous vous glissiez derrière, vous ne pourriez dire la
+différence qu'il y a entre vous et lui, ô Dieu, non! Là, prenez-moi cet
+Indien, écorchez-le et je défie qui que ce soit de dire à quelle race il
+appartient.
+
+--Ce n'est pas le cuir qui fait l'Indien, dit Multonomah; l'Indien est
+Indien par le dedans. Nick aime une chose, Multonomah en aime une autre.
+Le buffle n'aime pas le loup des prairies, ni l'antilope la panthère.
+
+--Cela se peut, reprit Nick; cela se peut. Nous ne nous disputerons pas
+à cet égard; mais le dedans d'une montre ressemble diantrement au dedans
+d'une autre montre, quoiqu'il y ait des montres qui marchent pas mal
+plus vite que d'autres. Il y a aussi des horloges, mais le principe des
+montres est le principe des horloges, c'est mon opinion, ô Dieu, oui!
+
+--Frère, dit lentement l'Indien, je ne suis pas venu pour parler de la
+manière dont le Grand Esprit nous a faits. N'as-tu pas vu des nuages
+dans le ciel? Fera-t-il beau, demain?
+
+Nick et le Shoshoné échangèrent un double coup d'oeil.
+
+--Indien, dit le premier, le ciel n'est pas clair; il est marbré de
+taches rouges et noires.
+
+--Ténébreux n'est pas aveugle et j'en suis aise. Mais s'il voit,
+pourquoi est-il ici? Pourquoi, à la veille de la tempête ne cherche-t-il
+pas un abri, ainsi que font les oiseaux?
+
+--Les oiseaux ne laissent pas de traces, murmura Nick en hochant la
+tête.
+
+--Les oiseaux sont sages. L'homme n'a pas seul le don de la sagesse. Le
+serpent lui-même sait discerner l'approche de son ennemi, et alors il se
+retire dans son trou.
+
+--Shoshoné, dit Pathaway s'adressant à l'Indien, parle ouvertement et
+sans figures.
+
+--Je parlé comme je parle, repartit fièrement Multonomah! Le Maître de
+la vie ne parle jamais à ses enfants que par signes. Il ne dit pas: «Il
+y aura un orage,» mais il rend l'air lourd et place un nuage à son ciel.
+Il ne dit pas:--«Il fera beau demain,» mais il rougit et chauffe son
+soleil, comme s'il voulait l'envoyer sur un champ de bataille.
+
+--Où, le ciel sera-t-il clair? demanda Nick.
+
+--Il ne sera pas clair. Mais Multonomah tournerait ses mocassins vers
+le nord. Il a remarqué que quelques oiseaux font leurs nids dans les
+crevasses au sommet des rochers.
+
+--Les oiseaux ne sont pas fous, dit Nick.
+
+--Les plus petites choses nous instruisent, répliqua simplement le chef.
+
+--Mais l'homme étant doué de la faculté de parler, il devrait exercer
+cette faculté d'une manière intelligible, fit observer Pathaway.
+
+--Je parle pour ceux qui peuvent me comprendre. Ceux qui ne me
+comprennent pas, quand je m'exprime comme la nature me l'a appris, ne
+tireraient aucun profit de mes discours, si je parlais le langage des
+visages pâles.
+
+Puis à Nick:
+
+--Ténébreux, tu m'as entendu, et tu sais lire dans le livre du ciel et
+de la terre.
+
+--Je le puis et je te remercie, mon frère, pour ta visite amicale. Je te
+souhaite d'heureuses chasses et l'appui constant du Grand Manitou.
+
+--Ténébreux, j'ai dit, je m'en vas.
+
+Multonomah tourna sur les talons et partit comme une flèche.
+
+--Un Indien est un Indien, fit Nick Whiffles en mordillant l'extrémité
+de sa barbe, qu'il avait portée à la bouche avec sa main gauche.
+
+Sébastien se tenait pâle, accoudé contre un arbre.
+
+On eût dit qu'il avait entendu et compris cette conversation.
+
+--Multonomah a bien parlé, dit Nick, après un moment de silence.
+
+--Oui, répliqua distraitement Pathaway; j'admire bien des choses dans le
+véritable type indien. C'est à la nature que les Peaux-rouges empruntent
+leurs moyens de communication. La terre et le ciel sont leurs livres.
+
+--Livres que j'ai pas mal étudiés moi-même, ô Dieu, oui! Souvent je les
+ai lus, voyez-vous, quand je reposais la nuit au milieu des prairies
+et que le ciel étalait ses grandes pages devant moi. Chaque étoile
+me disait quelle route je devais suivre pour trouver tel lac ou
+telle-rivière, cette montagne-ci ou cette vallée-là?
+
+--Vrai! dit le chasseur noir.
+
+--Je n'ai jamais été un astrologue très-fort et je ne connais pas une
+seule consternation...
+
+--Constellation, voulez-vous dire?
+
+--Ça ne fait pas de différence, répliqua imperturbablement Nick. Ça
+s'écrit des deux manières, quoique celle dont vous parlez puisse être
+plus-propre au point de vue grammatical. Comme je le disais, je n'ai
+jamais connu une consternation par le nom que lui donnent les savants,
+car je ne suis pas savant moi, ô Dieu non! Mais je les ai nommées à
+ma façon, j'en appelle une le Buffle, une autre le Chat-sauvage, une
+troisième le Loup, une quatrième le Serpent et ainsi de suite. Pour
+les étoiles isolées, je les nomme généralement comme mes chevaux--les
+favoris s'entend! de même que Suggestion, Firebug, etc. Ça m'épargne
+diablement des études, et c'est suivant la nature, qui est aussi une
+bonne maîtresse d'école, à peu près la seule que j'aie jamais eue, car
+je ne suis jamais allé à l'école qu'une couple de jours dans ma vie. Le
+maître m'appela et dit: «Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il, en montrant
+la lettre A. «Sais pas» que je lui dis. «Savez pas, n'est-ce pas»,
+dit-il, en me flanquant un coup dans les jambes. «C'est pas la peine»,
+dis-je en me sauvant au bout de la salle. «C'est ce que nous verrons»,
+qui dit. «Pourquoi avez-vous été envoyé ici? Regardez bien ça,
+monsieur», qui dit encore. Je revins près du maître d'école avec le
+frisson dans le dos et j'ouvris les yeux aussi grands que je pouvais.
+«Qu'est-ce que c'est que ça», dit-il, montrant son A. «Ça, je dis,
+ça ressemble au pignon de notre maison.» «Au pignon de votre maison,
+polisson!» qui dit, et pan pan, son bâton me tomba si dru sur la tête
+et les épaules que je ne vis plus que des tas de chandelles devant mes
+yeux. «Ah! gueux! ah! scélérat! ah! petit gibier de potence, tu es
+venu ici pour te moquer de moi, pour corrompre et empoisonner toute la
+jeunesse de mon institution,» qui disait, en cognant de plus en plus
+fort. Je me retournai, il n'y avait dans toute l'école que trois ou
+quatre mauvaises petites vermines comme moi, qui grelottaient de froid,
+car c'était au coeur de l'hiver et on avait oublié d'allumer le poêle, ô
+Dieu oui! Je compris tout de suite que le maître était devenu fou parce
+que son établissement n'était pas mieux encouragé. «Tu veux me gâter la
+génération naissante», qui disait. «Qu'est ce que ça me fait que votre
+génération naissante?» que je lui dis. Et là-dessus je pris mes jambes à
+mon cou et me sauvai aussi vite que je pus chez nous. Ma mère voulut me
+renvoyer le lendemain, mais nenni--ni, ni-ni, tout était était fini, oui
+bien, je le jure, votre serviteur!
+
+Sans doute le brave trappeur ne se serait pas arrêté en si beau chemin
+et il aurait continué son comique récit. Mais Sébastien l'interrompit.
+
+--Vous avez oublié l'ours gris et le Shoshoné, père Nicolas, dit-il.
+
+--Oublié? pas une miette. Mais à quoi bon nous rendre malheureux quand
+nous pouvons être autrement? Croyez-moi, Nick Whiffles ne perd pas la
+mémoire pour des bagatelles. Quand, ainsi que l'a dit cet Indien, il y
+a des signes dans l'air et le ciel, je suis prêt à les examiner et à
+suivre leur conseil. Ce soir, nous coucherons au Rocher Noir.
+
+Sébastien frémit d'épouvanté.
+
+--Au Rocher Noir, répéta-t-il. Vous ne m'emmènerez pas avec vous, ou
+plutôt vous n'irez pas là. Le souvenir de cette affreuse rivière et de
+ces roches menaçantes, avec...
+
+--Je sais, je sais, interrompit brusquement Nick. C'est, de vrai, un
+vilain endroit, mais il peut nous servir de refuge pour une nuit. Un
+garçon de ton âge ne devrait pas avoir peur des fantômes.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda Pathaway.
+
+--Oh! des niaiseries. On dit qu'un meurtre a été commis dans cette
+place, et cet enfant s'imagine que les gens assassinés y reviennent...
+Une bêtise!
+
+--Il me semble vous avoir entendu dire que vous aviez été témoin d'une
+tragédie près de ce Rocher Noir.
+
+--Presque... pas tout à fait. Une jolie créature, et bonne! ô Dieu oui,
+bien bonne!
+
+Ces dernières paroles paraissaient s'adresser plus à lui-même qu'à tout
+autre.
+
+--Vous l'avez ramenée à ses amis, si je me rappelle.
+
+--Je vous ai dit la vérité. Oui, je l'ai renvoyée chez elle, quoiqu'il
+m'en ait bien coûté de me séparer d'une si charmante... Enfin, ce qui
+est fait est fait.
+
+--Vous l'aimiez? s'enquit le chasseur noir souriant.
+
+--J'aimais jusqu'au gazon qu'elle foulait aux pieds, repartit Nick.
+Et ce n'était pas une de vos poupées de cire comme on en voit dans
+les établissements; mais une bonne créature, forte, substantielle,
+courageuse, oui bien, je le jure, vôtre serviteur!
+
+L'Indien Joe, qui s'était sournoisement glissé derrière Pathaway,
+échangea un regard avec Sébastien.
+
+Les yeux du dernier s'inclinèrent vers le sol; il s'approcha de Whiffles
+et il dit en lui prenant la main:
+
+--J'y consens, Nicolas, nous nous rendrons au Rocher Noir; j'aimerais à
+voir le lieu où vous avez accompli un pareil acte de bravoure.
+
+Joe fit un demi-tour sur lui-même et se dirigea vers le flanc de la
+montagne.
+
+Nick remarqua ce mouvement.
+
+Veillez sur le mauricaud, Pathaway, dit-il au chasseur noir. Je n'aime
+pas son air d'avoir deux airs. Il pourrait bien essayer de nous prendre
+dans une trappe. Si vous m'en croyez, nous allons lui lier les pieds et
+les poings. Ce sera un moyen de le garder, car je crains fort qu'il ne
+décampe et ne nous trahisse. Le Shoshoné le regardait d'une drôle de
+façon et je sais ce que veulent dire ces regards-là.
+
+--Non, répondit Pathaway, j'ai meilleure opinion de lui. Ménageons-le.
+
+--Soyez tranquille, dit Nick.
+
+Il suivit aussitôt Joe, qui s'était avancé vers une petite pelouse où
+les chevaux paissaient.
+
+Le trappeur arriva sur lui avec la promptitude et la légèreté d'un
+Indien. Il le toucha à l'épaule. Joe se retourna avec un tressaillement
+de stupeur.
+
+--Tu n'es pas un vrai Peau-rouge, lui dit tranquillement Nick. Un Indien
+ne se serait pas laissé surprendre ainsi.
+
+Joe recula de plusieurs pas. Il était si fortement impressionné que la
+peinture paraissait blanchir sur son visage.
+
+--Joe jeune: Joe jamais avoir suivi piste des guerriers; homme blanc
+grand chasseur, très-adroit, balbutia-t-il.
+
+--Ma foi, je ne puis en dire autant de toi, ô Dieu non! Mais que diable
+veux-tu à ces animaux-là?
+
+--Joe fatigué; pas entendre discours des visages pâles; vouloir s'en
+aller.
+
+--Ah! oui-dà, c'est comme ça, fit Nick le saisissant au collet; tu
+voulais décamper; je m'en doutais, maudite vermine. Tu entends bien ce
+que nous disons, et tu ne l'as que trop entendu; pas de conte.
+
+Et le trappeur le souleva deux ou trois fois de terre, comme pour lui
+donner un échantillon de sa force.
+
+--J'ai déjà pas mal tué de ton espèce, ce qui ne m'empêche point de
+dormir, disait-il négligemment.
+
+L'Indien tremblait de tous ses membres; cependant il finit par reprendre
+un peu de courage.
+
+--Pourquoi blesser Joe? dit-il. Joe enfant, toi homme. Si Joe homme et
+toi enfant, Joe pas blesser toi.
+
+--Serpent, tu en sais trop long; je suis moins disposé que jamais à
+méfier à toi. Il se peut que tu aies raison, mais je ne le crois pas.
+Quand il y a un soupçon, le meilleur moyen, par ici, c'est de traiter
+un honnête homme comme un coquin. Après ça, tu dois te considérer
+comme prisonnier de guerre; c'est-à-dire, pas de guerre, mais des
+circonstances.
+
+Cette déclaration souleva au plus haut point l'indignation de l'Indien.
+Sa couleur se manifesta par la vive rougeur des joues et l'éclat des
+yeux. Un moment, Nick crut que cet accès d'emportement allait se noyer
+dans un flot de larmes; mais bientôt il fut désabusé. Le jeune garçon
+réussit à se maîtriser, et, quoique son coeur battît avec force, il
+s'écria d'une voix assez ferme:
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Qu'est-ce à dire? as-tu dit; qu'est-ce à dire? répéta Nick en
+tracassant impitoyablement sa barbe. Est-ce que tu as si vite appris à
+parler comme les blancs? Diable, tu me fais l'effet d'un luron un peu
+finaud, ô Dieu oui!
+
+--Joe demande pourquoi toi tourmenter jeune Indien. Lui ami de visage
+pâle. L'avoir dirigé dans une longue route. L'amener ici sain et sauf;
+pas laisser méchants blancs lui faire mal.
+
+--Possible! possible! répondit plus doucement Nick. Possible et
+peut-être certain; oui, certain. Tu l'as aidé à se tirer de cette
+maudite difficulté et je te suis obligé. Mais les gens dans le danger
+ne s'arrêtent pas à ces petites distinctions. Tu sais sans doute ce que
+c'est qu'une distinction, Peau-rouge?
+
+Joe branla lentement la tête.
+
+--Comme de raison, non, reprit le trappeur. Un païen de ton espèce
+n'entend rien aux distinctions. C'est bête, les Indiens, vois-tu.
+Pourtant je suis content qu'ils n'y comprennent rien, car je n'aime pas
+que les gars de ta couleur imitent ceux qui valent mieux qu'eux. Mais
+assez causé, revenons au camp.
+
+Ce disant, il l'entraîna vers la hutte.
+
+--Pas serrer si fort! exclama le pauvre Joe.
+
+--Bon, bon, tu n'en mourras pas. Je ne veux pas te faire de la peine,
+mais seulement t'empêcher de lever le pied.
+
+--Joe pas vouloir s'en aller; pas aller à la vallée du Trappeur.
+
+--Oh! je sais bien, oui je sais bien. Si tu te sauvais après que je
+t'aurai attaché les pieds et les poings, ça ne serait plus dans la
+nature des choses, ô Dieu, non!
+
+Nick jeta les yeux sur son captif et remarqua que deux grosses larmes
+tremblotaient aux coins de ses paupières.
+
+--C'est heureux, dit-il, qu'il n'y ait personne de ta race ici pour voir
+ça. Chez vous il n'y a que les femmes qui aient le droit de pleurnicher.
+Les guerriers ne laissent pas leurs yeux trahir leurs émotions.
+
+A ce moment Pathaway arriva près d'eux. Il engagea Nick à traiter
+moins rigoureusement le jeune Indien. Mais ses représentations furent
+inutiles. Nick comptait l'obstination parmi ses défauts, et, quand il
+s'était mis quelque chose dans la tête, il n'était guère possible de le
+faire changer.
+
+Il garrotta l'Indien, l'attacha à l'un des pieux qui supportaient le
+toit de la cabane et quitta le camp, après avoir recommandé au Canadien
+de faire sentinelle.
+
+Dès qu'il fut parti, le chasseur noir s'approcha de Joe et lui dit d'un
+ton affectueux:
+
+--Ne t'afflige pas, mon garçon. Il ne te sera fait aucun mal. Soumets-toi
+patiemment aux caprices de Nick Whiffles. Je suis assuré qu'il n'a pas
+de mauvaises intentions.
+
+Ensuite, il examina la corde qui liait les poignets de Joe et, la
+trouvant trop roide, il en desserra le noeud.
+
+L'Indien ne dit pas un mot.
+
+Il se tenait les yeux baissés, le front couvert de nuages.
+
+
+
+
+ XX
+
+ NICK APPREND A SE CONNAÎTRE
+
+
+Nicolas revint au bout d'une heure. Il semblait fort préoccupé. Appelant
+Pathaway, il sortit de nouveau avec lui, et tous deux passèrent le reste
+de la journée à faire le guet autour du camp. On les vit escalader les
+montagnes, puis explorer les vallées environnantes. Ils cherchaient
+à s'assurer que des ennemis n'étaient point déjà cachés près de leur
+retraite. Au coucher du soleil, le trappeur revint avec Pathaway. Le
+souper fut servi froid, sur l'ordre de Whiffles, qui craignait que la
+fumée d'un feu ne les trahît.
+
+Ensuite, Nick amena les chevaux à la porte de la hutte et couvrit
+leurs sabots avec de larges bandes de peau de buffles et de daims, en
+apportant un soin extrême à cette opération.
+
+L'homme qui n'a pas, disait-il, été doué de l'instinct des animaux
+inférieurs, a la raison pour y suppléer. Tu vois, Sébastien, que je
+place ces fourrures le poil en dehors. Ça forme un bon coussin pour le
+pied et ne laisse pas de trace. De cette manière, on fait la nique aux
+Indiens, ces renégats de Peaux-rouges que la nature a marqués exprès
+pour en faire le point de mire d'une honnête carabine.
+
+--Indien meilleur que visage pâle! exclama Joe.
+
+--Oh! qu'est-ce que c'est que ça? reprit Nick laissant tomber le pied de
+l'Hérissé qu'il avait achevé de matelasser.
+
+--De grâce, laissez-le! s'interposa Pathaway.
+
+Whiffles grommela quelques paroles de mauvaise humeur, mais se tut
+jusqu'à ce que sa besogne fut terminée.
+
+Les animaux une fois chaussés, Nick plaça Sébastien sur le sien.
+
+--Il faut, dit-il, que cet enfant aille à cheval à cause de sa blessure,
+ô Dieu, oui!
+
+Et se tournant vers l'Indien que le chasseur noir avait délivré de ses
+liens:
+
+--Allons, saute-moi là-dessus! visage de cuivre.
+
+Joe obéit avec une répugnance marquée, et, malgré les remontrances de
+Pathaway, Nick l'attacha sur sa selle, comme si c'eût été un captif
+légitime.
+
+--En avant, Canadien! dit-il à Portneuf, et vous, Pathaway, ayez l'oeil
+sur les enfants, tandis que j'aurai les yeux sur tout le monde.
+
+La petite troupe se mit en marche, à l'exception de Nick, qui demeura
+près de la cabane, accoudé sur sa carabine, avec ses deux chiens à ses
+côtes.
+
+Le pas assourdi des chevaux cessa bientôt de se faire entendre et un
+silence complet régna dans le désert.
+
+Pas un rayon de lune n'argentait le ciel; pas une étoile ne scintillait
+au firmament. L'obscurité était profonde. La brise n'agitait point
+la cime des arbres. On eut dit que tout était plongé dans un sommeil
+léthargique. Mais, tout à coup, le feuillage d'un gros buisson, placé à
+gauche de la cabane, ondula; la tête d'un Indien sortit des branches et
+deux yeux brillants comme des charbons étudièrent le terrain. Infortune
+et Maraudeur bondirent sur leurs pieds. Mais un regard de Nick Whiffles
+arrêta la démonstration qu'ils se disposaient sans doute à faire. La
+chevelure du sauvage, fixée droite sur son crâne, était ornée de sept
+plumes. Quelques secondes après, une seconde tête se montra. Elle était
+hérissée d'une abondante chevelure; malgré les ténèbres, Nick Whiffles
+reconnut tout de suite un blanc.
+
+--Je m'y attendais, murmura-t-il. Les coquins se sont coalisés. Voilà
+bien Bill Brace. Il doit y avoir derrière eux quelque autre corbeau
+d'Hendricks. Ils vont soulever les Pieds-Noirs contre nous. Ils les
+achèteront avec du whiskey, des bimbeloteries ou des couteaux de
+pacotille, il y aura bien quelque maudite petite difficulté, mais j'en
+ai vu d'autres, ô Dieu, oui!
+
+Comme les gens qui mènent souvent une vie solitaire, Nick aimait à
+exprimer sa pensée par des paroles quand il était seul. Maia il parlait
+si bas, qu'à peine le son s'échappait de ses lèvres.
+
+Un gros arbre l'empêchait d'être aperçu par les deux arrivants.
+
+L'Indien ne soupçonnant pas la présence du trappeur acheva de se lever
+et entra dans la cabane suivi de Bill Brace.
+
+Un moment après ils en sortirent, et le dernier s'écria du ton d'un
+homme vivement désappointé:
+
+--Partis! ils sont partis! C'est encore là l'ouvrage de ce damné Nick
+Whiffles. Qu'on penses-tu, Peau-rouge?
+
+--Ténébreux bien noir; aller et venir comme renard; bon oeil pour longue
+carabine; tirer, tuer, courir, pas prendre lui. Sept Plumes essayer
+souvent enlever sa chevelure; pas pouvoir.
+
+--O Dieu, non! pensa tranquillement Nick.
+
+--Cacher dans les bois, pour tuer lui, quand lui aller dans les bois;
+lui pas aller dans les bois; aller dans la prairie, un, deux, trois,
+quatre milles plus loin. Pas tuer lui!
+
+--Pas une miette! dit mentalement le trappeur.
+
+--Suivre sa trace trois jours, continua Sept Plumes avec amertume, trois
+jours pour le surprendre endormi. Arriver à son camp, la nuit; chiens
+aboyer comme diables. Pas trouver lui endormi.
+
+--C'est, fit Nick, grâce à Dieu, qui m'a donné assez de sagesse pour
+éviter les griffes des païens de cette espèce.
+
+--Une fois, entourer sa loge avec guerriers et tirer dix, quinze,
+vingt-cinq coups fusil. Lui tirer aussi avec longue carabine. Tuer
+Indien à chaque coup. Pas bon ça! Une autre fois à moi faire visage pâle
+prisonnier; emmener lui, mais Ténébreux cacher lui dans vallées, voler
+prisonnier et prendre avec lui. Ténébreux difficile à attraper.
+
+--Pour ça, je ne puis dire que j'en sois fâché, Pied-Noir, repartit Bill
+Brace. Cet homme dont tu parles est Jack Wiley, et il appartient aux
+compagnons du capitaine Dick. Si vous aviez fait du mal à Jack, il n'y
+aurait pas eu d'amitié entre nous.
+
+Nick souleva la crosse de sa carabine et ses doigts se portèrent à la
+platine. Mais, soit par politique, soit par humanité, il se contenta de
+rester sur la défensive.
+
+--Sept Plumes aura Ténébreux et le traînera à son village, continua
+Brace avec détermination. Sa chevelure ornera son wigwam, après que
+sa femme et ses enfants auront joué avec elle, l'auront portée
+triomphalement au bout d'une perche. Ce sera beau de la montrer et de
+dire:--«Voici la chevelure de Nick Whiffles.»
+
+--Lui grand guerrier, grand chasseur, grand trappeur, grand pour tout,
+répliqua Sept Plumes d'un accent pensif.
+
+--Si grand qu'il soit, il sera à toi.
+
+L'Indien fit un signe de tête en s'exclamant:
+
+--Ouah! avec un accent qui décelait une profonde joie.
+
+Bill Brace comprit qu'il avait frappé juste.
+
+Aussi poursuivit-il sur le même ton:
+
+--Depuis bien longtemps le grand Nord-Ouest est fatigué de Whiffles ou
+Ténébreux, comme on l'a appelé. Il a bien à lui seul enlevé plus de cent
+chevelures à vos Indiens.
+
+--Non, Ténébreux pas scalper guerriers tués par lui... jamais, intervint
+gravement Sept Plumes.
+
+--Ça ne fait rien, se hâta de reprendre Brace; non, ça ne fait rien. Il
+a couché à terre des Peaux-Rouges tant et plus. On ne peut maintenant
+faire un pas sans entendre parler de lui.
+
+--Vrai; mon frère dit vrai?
+
+--Allez au Grand Rouge et à mille milles dans l'intérieur, tous ceux que
+vous rencontrerez vous demanderont si vous l'avez vu.
+
+--Vrai, ça; vrai.
+
+--Descendez à la Colombie, c'est encore la même chose.
+
+--Oui, très-vrai; Ténébreux grand chasseur.
+
+--Traversez les lacs jusqu'à Montréal; rendez-vous même à Gaspé, et les
+Canadiens-Français vous demanderont si vous connaissez Nick Whiffles?
+
+--Indien pas savoir, jamais marcher dans cette direction.
+
+--Sur le flanc méridional des montagnes rocheuses, poursuivit Bill Brace
+en s'animant, on veut savoir ce que fait ce damné Nick Whiffles et s'il
+se propose de venir bientôt. Je sais que c'est comme ça, tant par ma
+propre expérience que par ce que j'ai appris des autres.
+
+--Lui grand guerrier, grand chasseur, grand trappeur, grand pour tout,
+recommença Sept Plumes sans déguiser son admiration.
+
+--Oui, mais je le répète, si tu veux, il sera à toi Le capitaine
+Hendricks dit que tu l'auras, s'il a assez de monde pour s'emparer de
+lui, quoiqu'il ne semble pas trop avoir l'air de s'être mêlé de cette
+affaire, car tout ce qui se passe ici finit par être rapporté dans les
+établissements, et le capitaine n'aimerait pas qu'on y dît du mal de
+lui. Il a une grande provision de couteaux, de couvertes et de rassades
+pour ses frères, les Pieds-Noirs.
+
+--Mon frère dit-il vrai?
+
+--Oui, le capitaine a aussi de longues carabines pour le grand chef Sept
+Plumes.
+
+--Longues carabines bonnes. Ténébreux avoir une.
+
+--Amène donc tes braves et tu auras ces armes. Mais souviens-toi qu'il y
+a avec Nick un homme et un enfant qui m'appartiennent. Ça entre dans les
+conditions de notre marché, n'est-ce pas?
+
+--Moi voir, dit l'Indien. Vous combattre comme des squaws. Ténébreux
+frapper dur, avoir aussi un jour abattu Bill Brace comme une branche
+morte. Et Bill Brace avoir visage de femme quand elle battue par Indien
+enflammé par eau-de-feu, ouah! ouah!
+
+Et Sept Plumes détourna la tête en signe de mépris.
+
+Bill Brace proféra un juron épouvantable, qui exprimait
+très-énergiquement son dépit.
+
+L'Indien partit d'un éclat de rire, lequel acheva d'exaspérer Brace.
+
+--Mon frère, continue, dit ensuite le premier avec le flegme particulier
+aux individus de sa race.
+
+Et comme Bill ne l'écoutait pas:
+
+--Sept Plumes pas temps à perdre; partir maintenant.
+
+Ces mots rappelèrent à l'agent d'Hendricks qu'il lui fallait, avant
+tout, s'acquitter du message qu'on lui avait confié.
+
+--Tu auras douze longues carabines pour ta part, dit-il.
+
+--Douze, pas connaître.
+
+Bill rompit un rameau et le divisa en douze parties qu'il montra à
+l'Indien.
+
+--Bien connaître à présent, dit celui-ci.
+
+--Oui, mais pour avoir ces douze longues carabines pour toi et les
+autres choses pour tes guerriers, tu devras te soumettre à la volonté du
+capitaine.
+
+--Faire quoi?
+
+--Prendre aussi l'enfant. Le capitaine le veut.
+
+--Ouah! ouah!
+
+--Puis il y a un Canadien, nommé Portneuf, que tu devras mettre de côté
+avant qu'il ne respire l'air des établissements. Pas de cérémonie avec
+lui, chef! Enlève sa chevelure aussi vite que possible.
+
+--Mais celle du petit.
+
+--Oh! celle-là, elle appartient au capitaine. Défense formelle à toi ou
+aux tiens d'y toucher.
+
+--Ouah! ouah!
+
+--Je n'ai pas fini.
+
+--Bill Brace trop long, trop, fit Sept plumes en regardant la lune qui
+commençait à percer les nuages.
+
+--Comme ça, l'affaire est réglée? demanda le bandit.
+
+L'autre ne répondit pas.
+
+--Est-ce que tu m'entends, Pied-Noir?
+
+--Indien est-il arbre ou pierre?
+
+--Qu'il parle donc alors, s'il a compris.
+
+--Tu seras bien fin si tu le fais parler, en l'interrogeant de cette
+façon, ô Dieu, oui! murmura Nick dans sa cachette, ou il se tenait
+toujours aux aguets.
+
+--Si Bill Brace connaît la piste de Ténébreux, qu'il la montre, reprit
+Sept Plumes éludant ainsi la question.
+
+--Ça n'est pas difficile, dit Brace.
+
+--Pas difficile! pas difficile, comme il y va ce brigand de menteur!
+pensa Nick. Ah! je te fourrerai encore dans une maudite petite
+difficulté, avant que tu ne trouves ma piste.
+
+Brace se prit à examiner le sol, à la faveur d'un rayon de lune, et,
+tandis qu'il se livrait à ce travail, Nick décampa silencieusement et
+reprit la route qu'avait suivie la petite troupe à laquelle il portait
+un si vif intérêt.
+
+Néanmoins, en se rapprochant, il eut soin de cacher sa trace, soit
+en faisant de longs détours, soit en brisant des branchages dans des
+clairières éloignées, pour tromper les yeux de ses ennemis.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ UNE ÉMOUVANTE DÉCLARATION
+
+
+Pathaway et le reste des aventuriers étaient déjà loin.
+
+En chemin, suivant sa promesse, le chasseur noir s'était tenu auprès de
+Sébastien pour le protéger, avant tout, en cas de nécessité.
+
+L'adolescent recevait ses attentions avec un singulier mélange de
+gratitude et de timidité, et s'il eût fait plus clair on l'eût vu rougir
+plus d'une fois. Souvent aussi on eût vu s'arrêter sur eux les yeux de
+Joe, pleins d'une sombre expression.
+
+Cependant, l'Indien s'étant rapproché, Pathaway appuya un peu sur la
+droite pour lui parler.
+
+--Je regrette fort, dit-il amicalement, qu'un garçon qui m'a rendu un si
+grand service soit traité de la sorte. Mais, nous sommes placés dans une
+position si périlleuse que nous devons user de toutes les précautions
+raisonnables, quoique j'avoue que si ce n'était pas notre ami, le
+trappeur, je ne consentirais pas à cette mesure.
+
+--Indien pas s'en occuper; avoir guidé visage pâle, mauvaise récompense.
+Chasseur blanc pas de mémoire. Attacher Joe comme chien--mais Joe pas
+sentir--pas mal aux chairs.
+
+Il prononça ces phrases saccadées d'un ton si affligé que Pathaway
+n'aurait pas été surpris que des larmes coulassent sur ses joues.
+Mais le chagrin de l'Indien--chagrin il y avait--était empreint d'un
+ressentiment qui semblait aussi tout près d'éclater. Ne sachant comment
+adoucir un caractère de cette trempe, Pathaway continua de se tenir à
+son côté, en cherchant l'occasion de renouer l'entretien.
+
+Sébastien trottait à une faible distance, qui ne lui permettait
+cependant, pas d'entendre les paroles du chasseur noir et de Joe.
+
+--Pourquoi toi marcher près de moi? dit ce dernier au bout d'un moment.
+Joe pas blanc. Va vers ta _squaw_!
+
+-Ces mots furent accompagnés d'un dédaigneux regard à l'adresse de
+Sébastien.
+
+--Que dis-tu, Joe? demanda le chasseur noir n'en croyant pas ses
+oreilles.
+
+--Joe dire à toi d'aller avec squaw.
+
+--Une squaw! où?
+
+--Celle-là! répliqua l'Indien montrant Sébastien par un mouvement de
+tête.
+
+--Lui une squaw! non. Il ne mérite pas ce reproche. C'est au contraire
+un garçon courageux. La blessure qu'il porte au bras l'atteste.
+
+--Quoi? comment ça? demanda vivement Joe, comme s'il eût été mis hors de
+garde.
+
+--Il m'a sauvé la vie, en jetant son bras entre moi et le couteau d'un
+assassin,--un brigand fieffé, nommé Bill Brace..
+
+--Bill Brace! répéta l'Indien d'une voix émue.
+
+--Oui, Bill Brace, une de ces créatures d'Hendricks. Et sans Sébastien
+Delaunay je dormirais, pour ne plus me réveiller, sous le vert gazon des
+solitudes. Je dois donc à cet enfant plus qu'à tout autre.
+
+--Personne autre n'a-t-il sauvé la vie du chasseur au visage pale?
+demanda sèchement Joe.
+
+--Oui, Carlota,--une femme bien mystérieuse, répondit Pathaway en
+soupirant. Elle aurait pu être aussi recommandable par l'esprit que par
+le physique; mais maintenant, hélas! c'est une beauté perdue.
+
+--Elle a sauvé vie à toi et toi pas aimer elle. Pas ainsi fait Indien.
+Lui pas oublier, quand rencontrai un ami, prendre lui par la main et
+dire: «Toi libre. Voici cheval, selle, avec bride et garçon indien qui
+trahira pas toi.»
+
+--Ces liens te blessent-ils? demanda Pathaway, après une pause
+embarrassante.
+
+--Joe pas se plaindre. Lui pas pleurer comme squaw.
+
+Cependant ses poignets étaient déjà fort gonflés. Le chasseur noir s'en
+aperçut.
+
+--Je vais te dégager les mains, s'écria-t-il touché de remords.
+
+Et aussitôt il trancha la corde en ajoutant:
+
+--Je me fie à toi, j'espère que tu n'abuseras pas de ma bienveillance.
+
+--Joe pas faire promesse; faire ce qui plaît à lui, mais pas promesse.
+Lui dire à visage pâle que ce _garçon pas garçon, lui squaw, lui femme_!
+
+--Mais qui?
+
+L'index de l'Indien désigna clairement Sébastien.
+
+--Comment, lui? fit Pathaway, répétant avec l'Indien le geste du doigt
+qu'avait fait Joe.
+
+--Lui!
+
+Un nuage monta au cerveau du chasseur noir.
+
+--Joe dire vérité; lui pas mentir; ce garçon, _femme_!
+
+Pathaway ne répondit pas immédiatement.
+
+Peut-être comparait-il l'assertion du jeune indien avec des soupçons
+vagues qui étaient déjà entrés dans son esprit. Peut-être cette
+déclaration si précise soulevait-elle en lui un monde d'idées.
+
+Quoi qu'il en soit, il demeura préoccupé pendant plusieurs minutes.
+
+A la fin, relevant sa tête, qui s'était penchée sur sa poitrine, il dit,
+de ce ton de réflexion que prennent certaines personnes, en répondant
+plutôt à leurs propres pensées qu'à leurs interlocuteurs:
+
+--C'est une plante délicate que Sébastien, un bois-brûlé d'une
+faible, mais charmante complexion; néanmoins cette conjecture est bien
+improbable.
+
+--Visage pâle sage, mais Joe savoir, savoir ce garçon femme, Coeur
+d'homme blanc dire à lui, garçon, femme; mais homme blanc pas croire
+coeur; marcher comme homme qui rêve, maintenant satisfait, maintenant
+pas; maintenant pas souci, maintenant beaucoup souci.
+
+Les yeux pénétrants de l'Indien étaient fixés sur le chasseur noir comme
+pour lire au plus profond de son âme.
+
+Défait, ce dernier était grandement ému; et il ne songeait plus ni à
+Carlota, ni aux bandits de la vallée du Trappeur.
+
+Joe avait-il vraiment fait une découverte? Ce joli garçon était-il une
+femme? Si c'était réel, comment se trouvait-elle en ces lieux? Pourquoi
+portait-elle ces vêtements masculins? Quel intérêt Nick, ce brave
+trappeur, fait pour la chasse et les «maudites petites difficultés,»
+avait-il à la garder ainsi avec lui? Quelle était donc son histoire?
+et dans quel but errait-elle comme une fée nomade des déserts du
+Nord-Ouest?
+
+ « Ses grands yeux bleus brillaient vers le soir
+ » Comme turquoise sur velours noir,
+ » Et de sa voix, si douce et charmante,
+ » Elle disait ses soupirs d'amante.
+ » O belle était la fille du trappeur,
+ » O belle était la fille du trappeur!»
+
+La naïve complainte, échappée tout à coup aux lèvres de Jeanjean, rompit
+mélancoliquement le calme de la nuit.
+
+Mais au moment où le pauvre fou disait son refrain, une voix bien connue
+retentit aux oreilles de la troupe.
+
+--C'est joli, bonne musique, ô Dieu, oui; un moment toutefois! Cette
+musique-là n'aurait pas le pouvoir d'adoucir les animaux à deux pattes
+qui nous entourent. Aussi, André, mon garçon, cesse de chanter, quoique
+tu chantes aussi bien que mon oncle Whiffles, le grand explorateur de
+l'Afrique centrale. Ce que tu ne sais pas, ignorant! c'est qu'un jour,
+pour avoir trop bien chanté, il s'est fait scalper par les nègres noirs
+de là-bas. Si tu continues, les nègres rouges d'ici pourront bien
+se passer une pareille fantaisie...... oui bien, je le jure, votre
+serviteur!...
+
+--S'adressant ensuite à Sébastien, Nick Whiffles ajouta:
+
+--Tiens, est-ce que tu dors? petiot? Et comment va notre bobo? Pas trop
+bien, n'est-ce pas? La nuit est fraîche et la fraîcheur n'est pas bonne
+pour les éclopés, ô Dieu, non! J'ai connu, une fois, une femme qui
+s'était coupé le bras...--mais non, ce n'était pas une femme, qu'est-ce
+que je dis là, moi? C'était ma soeur Maggy Whiffles, une belle créature,
+s'il vous plaît. Mais tu ne te sens pas plus mal, hein, Sébastien?
+
+Pathaway se tourna du côté de Whiffles, comme un homme qui sort d'un
+rêve.
+
+Le jour venait enfin de dissiper les brumes qui voltigeaient sur le
+cerveau du chasseur noir.
+
+Il comprenait les soins exquis, malgré leur rude simplicité, dont
+Nick entourait Sébastien, sa tendresse vraiment féminine, sa constante
+sollicitude et les mille attentions qu'il avait pour l'enfant.
+
+Mais il restait un mystère à approfondir, et notre héros se plongea tout
+entier dans ce mystère. Déjà il n'était plus indifférent aux périls qui
+les environnaient... Il avait à sa charge un être frêle et gracieux, qui
+prêtait un immense intérêt à la fuite ou à la défense.
+
+Un roman de femme venait colorer les vastes régions du Nord-Ouest.
+
+Le charme de son innocence, de son infortune, de sa beauté remuait
+puissamment le coeur du jeune homme.
+
+Il sentait ses forces grandir et désirait presque qu'un incident lui
+fournît l'occasion de déployer sa valeur et son adresse sous les yeux
+de l'attrayante inconnue. Car ainsi sommes-nous faits qu'il se mêle
+toujours un petit grain d'amour-propre au calice de nos plus généreuses
+émotions.
+
+Cependant, après l'échange de quelques poignées de main, Nick Whiffles
+reprit, avec ses amis, la marche un instant suspendue.
+
+Ils ne tardèrent pas à arriver au cul-de-sac conduisant au petit bassin
+qui avait reçu le nom de Rocher Noir, à cause des masses de granit
+sourcilleuses qui le surplombaient.
+
+Nick Whiffles avait de justes raisons pour se rappeler cette localité,
+car, non-seulement il y avait perdu nombre d'attrapes, mais il y avait
+été témoin de ce terrible drame décrit dans le premier chapitre de notre
+récit.
+
+Pathaway remarqua que Sébastien frissonnait de tous ses membres et que
+Nick, placé à côté de lui, semblait l'encourager par d'affectueuses
+paroles.
+
+--Dans des circonstances ordinaires, dit le trappeur, d'un ton assez
+dégagé, ce lieu serait sûr; mais au point où nous en sommes, il serait
+difficile de lui accorder toute confiance, car il est à croire que les
+païens rouges sont ligués avec nos ennemis; et peut-être bien qu'ils
+nous donneront de leurs nouvelles avant que le monde ne soit beaucoup
+plus vieux, mais, après tout, trois bonnes carabines dans des mains
+exercées parlent honnêtement aux oreilles et au coeur d'une troupe de
+ces vermines!... oui bien, je le jure, votre serviteur! Et puis une
+petite difficulté, si petite qu'elle fût, me ragaillardirait. Il y a
+longtemps que je n'en ai eu une. Elles deviennent rares les difficultés,
+ça s'use, comme toute chose, ô Dieu, oui! Mais n'aie pas peur,
+Sébastien, on se tirera de celle-là comme des vieilles.
+
+--Je n'ai pas peur, père Nicolas, répondit Sébastien.
+
+--Pas un petit brin? pas un petit brin? vrai? Ah? je savais bien, moi,
+que tu n'étais pas poltron.
+
+L'Indien fit un haussement d'épaules qui attira l'attention de Nick,
+car, lui lançant un regard aigu comme une flèche, il dit avec vivacité:
+
+--Ces polissons de Peaux-Rouges sont déjà de taille à vous scalper quand
+ils ont fait leurs dents de lait. Mais je connais un moyen excellent
+pour leur rogner dents et griffes.
+
+Joe pensa-t-il que cette remarque s'appliquait à lui? voilà qui est
+problématique.
+
+Un sourire s'épanouit sur les lèvres pâlies de Sébastien, mais pour
+s'effacer tout de suite.
+
+Les voyageurs débouchaient alors de la passe dans le bassin du Rocher
+Noir.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ LES ENNEMIS
+
+
+Le rempart irrégulier de rochers qui prête son nom à cette place,
+dressant à perte de vue ses sombres crêtes, ressemblait à une muraille
+bâtie par quelque race de géants éteinte. On eût dit que la main active
+et dévastatrice du temps, seule, en avait altéré l'uniformité. Le cours
+d'eau, auquel Nick avait donné l'appellation de coulée Noire, marquetait
+comme une plaque d'ébène l'espace enfermé par les rochers.
+
+Sébastien se serra près de Whiffles et le chasseur noir se rapprocha
+d'eux.
+
+--Notre jeune ami a encore le frisson? dit-il doucement.
+
+--Pas le frisson, du tout, répliqua Nick; ce n'est que l'animosité de sa
+blessure. Ça lui donne de fières douleurs, voyez-vous? mais comme il
+est de sang indien, en partie au moins, il ne bronche pas. La vanité
+l'empêche de se plaindre. Je connais ça, moi! Vous n'avez pas idée de
+la quantité de tourments qu'il peut endurer. Je crois réellement qu'il
+pourrait se laisser arracher une double dent par un docteur de Selkirk,
+sans brailler, ce qui prouve pas mal en faveur de son courage, car les
+dents de Whiffles poussent joliment dures. On a bien essayé une fois de
+m'en tirer une, à moi--les docteurs s'entend: mais ça n'a pas payé, ô
+Dieu, non! Après qu'ils eurent cassé un tas d'instruments à n'en plus
+finir et après m'avoir mis la bouche tout on sang, je leur dis:
+
+«Arrêtez!»--et je vous prie de croire qu'ils s'arrêtèrent à coeur joie.
+
+«Apportez une lanière,» que je dis ensuite. La lanière fut apportée.
+
+«Passez un noeud coulant autour du marteau.» et ils le passèrent.
+
+«Attachez l'autre bout à un arbre,» que je leur dis.
+
+Ils ne demandaient pas mieux que d'obéir. Quand ça fut fait, prenant
+un pistolet dans chaque main, je leur dis: «Saisissez-moi par les
+talons,»--et par les talons ils me saisirent.
+
+--«Maintenant, tirez!» que je dis, «et le premier de vous qui lâche
+avant que le chicot»--c'était un chicot, je me rappelle--«ne soit
+dehors, je le tue!...»
+
+Après ça, ils s'échauffèrent, se démenèrent et tiraillèrent pendant
+bien quinze minutes ou même plus, et la sueur découlait sur eux comme la
+pluie du toit, d'une maison dans une averse.
+
+Ça me faisait mal en diable, Dame! j'imaginais que tous les os de mon
+système allaient y sauter. Mais, faut vous dire que j'avais un coquin de
+mal de dents qui me tarabustait depuis deux mois et que j'en étais tombé
+dans le désespoir.
+
+«A quoi bon, pensais-je, avoir des os si l'on doit en tout temps avoir
+une maudite difficulté avec eux aujourd'hui celui-ci, demain celui-là.
+C'est aussi bien de n'avoir point d'os que d'en avoir des pourris?»
+
+«Il y a des animaux,» raisonnai-je, «qui n'ont pas d'os. Il y a les
+serpents, par exemple, qui n'en ont point pour les faire enrager, ce qui
+ne les empêche pas de courir comme le tonnerre. Je vaux bien un serpent,
+il me semble?» que je dis. Et là-dessus je menaçai les docteurs de mes
+armes, et le marteau, non, le chicot, ou plutôt le chicot-marteau--car
+c'était le chicot d'un marteau--sortit de son trou avec un bruit de
+tremblement de terre.
+
+Nick fit une pause, et puis il ajouta en secouant la tête:
+
+--Jamais ensuite on ne m'en tira d'autres, car mon _esquelette_ en fut
+terriblement ébranlé; et ça m'emporta un bon morceau du système nerveux,
+car, vous le savez, les chicots-marteaux sont plantés droit dans le
+système nerveux.
+
+Pathaway ne manqua pas de remarquer le tact que déployait le trappeur
+pour lui détourner l'esprit de Sébastien; et pour porter les pensées
+de ce dernier vers un sujet plus agréable que celui qui le troublait
+évidemment.
+
+--Votre blessure vous fait-elle donc beaucoup souffrir? demanda-t-il:
+d'un ton caressant et respectueux à la fois; car depuis l'étrange
+déclaration de l'Indien Joe, il éprouvait un violent désir de causer
+avec Sébastien, dont la voix, toujours claire, quoique basse, lui
+semblait de plus en plus mélodieuse.
+
+--Vous vous inquiétez trop à cause de moi, répondit Sébastien, en
+faisant un violent effort pour être gai. Ce bon Nicolas m'a trop gâté.
+S'il s'était montré plus dur à mon égard et s'il avait voulu plus
+soigner ma réputation comme chasseur, je serais aguerri aux fatigues de
+la vie dans laquelle je suis né.
+
+--Niaiserie! niaiserie! interrompit brusquement Nick. Je sais mieux que
+toi ce dont tu es capable. Tu peux voyager et pâtir de la faim aussi
+bien que nous, et mieux que nous, oui, oui, monsieur l'entêté, mieux que
+nous, c'est-à-dire que moi qui te parle.
+
+--Sait-il trapper? demanda machinalement Pathaway.
+
+--Trapper! Je voudrais vous voir trapper comme lui, répondit Nick avec
+onction. Il vous pose son pied sur le ressort d'une trappe, comme vous
+ne vous en douteriez jamais. Et crac! elle bâille, et ses doigts vous
+travaillent entre les mâchoires de la trappe, attachent l'appât, que
+c'est merveille!..... Il sait aussi où placer le piège, et le cacher
+dans le gazon. Vous seriez étonné, si vous voyiez le paquet de
+pelleteries que ce garçon-là a déjà ramassées, ô Dieu, oui!
+
+--C'est, sans doute, aussi un bon tireur? continua le chasseur noir,
+qu'intéressait le zèle honnête de Nick.
+
+--Il tire et frappe à toute distance. Un jour il a coupé en deux une
+plume placée sur la tête d'un Pied-Noir à cent verges de lui, rien que
+ça! Il avait un petit fusil, qui m'avait bien coûté cent dollars, mais
+il lui fut volé eu même temps que son cheval. Je vous ai raconté comment
+un coquin prit son animal, n'est-ce pas? C'était une bonne bête, ça m'a
+fait diantrement de la peine, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+Sébastien, qui marchait au milieu d'eux, chancela tout à coup, et
+il serait tombé si Pathaway ne l'eût aussitôt reçu dans ses bras.
+Malheureusement, dans sa précipitation, le jeune homme saisit
+l'adolescent par son bras blessé. La douleur que ressentit Sébastien
+lui rendit en partie l'usage des sens, car il rougit et une légère
+contraction plissa son visage mais il ne laissa pas échapper une
+exclamation.
+
+Tandis que le chasseur noir soutenait son protégé, Nick courait à la
+rivière et y remplissait d'eau son casque.
+
+Aussitôt revenu, le trappeur jeta quelques gouttelettes du frais liquide
+au visage de Sébastien, ce qui acheva de lui rendre la connaissance.
+
+En tenant dans sa main le bras de Sébastien, Pathaway sentit quelque
+chose de tiède qui tombait sur ses doigts. Il s'aperçut avec effroi
+qu'ils étaient maculés de taches cramoisies.
+
+La bande qui couvrait la blessure de l'adolescent s'était dérangée et le
+sang en sortait avec abondance, Nicolas le remarqua et parut embarrassé.
+Mais cet embarras dura à peine quelques secondes. Tirant vivement d'une
+poche mystérieuse une sorte d'étoffe jaunâtre, il lia le bras du blessé
+par dessus son capot.
+
+Pathaway, mécontent de ce pansement incomplet, voulut le refaire avec
+plus de soin; mais Nick s'y opposa fermement en disant au chasseur noir:
+
+--Oui bien, ce pansement est bon pour le moment, je le jure, votre
+serviteur!
+
+--Mais non, mais non, insista Pathaway, le sang coule en telle abondance
+que dans quelques instants les forces feront défaut au blessé.
+
+--Non, non, reprit l'opiniâtre Nick, les enfants ont toujours trop de
+sang, disait mon frère le docteur Whiffles.
+
+Et il finit d'enrouler la bande par-dessus la manche du capot de
+Sébastien.
+
+Joe s'était glissé furtivement près de Pathaway; il insinua, dans
+l'oreille du chasseur noir, plutôt qu'il ne prononça:
+
+--Homme blanc pas croire Indien... homme blanc tient squaw par la
+main...
+
+L'ouïe subite de Nick Whiffles perçut l'avis donné au chasseur noir bien
+avant qu'il n'y répondit.
+
+--Te tairas-tu, vermine rouge!... ou sinon je t'écrase! oui bien je le
+jure, votre serviteur!...
+
+L'Indien se refit muet et impassible; mais le jour, qui remplaçait
+le crépuscule, permit de lire dans ses grands yeux fixes, exempts de
+cillements comme ceux des grands carnassiers, qu'une sourde colère
+couvait en lui.
+
+Toutefois Joe resta muet.
+
+Un bruit lui était parvenu, aussi vague que celui des branches murmurant
+au loin entre elles ou que celui du cours d'eau rendu squameux par
+la brise. Ce bruit quelque léger qu'il fût, éveilla cependant la
+susceptible attention de l'Indien et de Nick.
+
+En même temps, ils interrogèrent du regard l'étroit horizon qui les
+encerclait.
+
+--C'est du côté où le soleil se couche, dit sourdement Nick à l'Indien,
+que tu les entends venir... Dieu, oui nous allons avoir une maudite
+petite difficulté; je vous le jure, votre serviteur.
+
+Pathaway, Portneuf et Sébastien, s'étaient rapprochés, tandis que
+Jeanjean regardait tout et ne voyait rien.
+
+--Qu'est-ce donc, père Nicolas? demanda craintivement l'adolescent.
+
+--Rien de bon, petiot, non, rien de bon!...
+
+--«O belle était la fille du trappeur,» fomenta inconsciemment André;
+d'une voix froide, comme celle d'un écho.
+
+--Mais tais-toi donc!... dit entre ses dents serrées Nick Whiffles.
+
+Et chacun d'eux retenait sa respiration pour mieux écouter.
+
+Dans le silence qui les entourait tout bruit eût été perceptible; mais
+ils n'entendaient que le souffle de l'air et le frôlement de l'eau
+contre les pierres de ses rives.
+
+--Allons-nous rester ici?... demanda le chasseur noir.
+
+Au lieu de répondre, Nick fît un geste énergique pour de nouveau
+commander le silence.
+
+--«O belle était la fille du trappeur,» jeta d'une voix éclatante le
+pauvre Jeanjean.
+
+Portneuf, le plus rapproché de son ami, lui mettant une main sur la
+bouche, comprima la voix du chanteur.
+
+A ce moment, une pierre, détachée du haut des roches par un pas furtif,
+celui d'un animal peut-être, rebondit sur la tête de Joe. Par ce
+heurt, tiré de la contemplation de ses pensées intimes, ses regards se
+portèrent en haut.
+
+Rien d'insolite ne s'y montrait.
+
+Mais, en observant autour de lui, le jeune Indien vit les yeux de
+Sébastien contemplativement fixés sur le chasseur noir.
+
+Quelque empire qu'exerçât sur lui sa volonté, Joe eut un tremblement
+visible et ses dents se serrèrent à se briser.
+
+Infortune et Maraudeur, plâtrés dans les hautes herbes que broutaient
+les chevaux, se levèrent; chacun des veilleurs vigilants se plaça près
+de Sébastien, éventant au loin, inventoriant et de l'ouïe et de la vue.
+
+Soudainement averti d'où s'approchait quelque chose ou quelqu'un,
+Maraudeur, par une aspiration prolongée, sembla dire à son
+maître--«prends garde!...»--Que tu sens mon vieux!... demanda Nick au
+brave chien.
+
+Ce fut un sourd grondement d'infortune qui répondit. Poussé du côté d'où
+le soleil dardait ses premiers feux, il indiqua aux aventuriers le point
+de mire à leur suspicion.
+
+Peut-être n'était-ce que le souffle de la brise matinale, qui agitait
+les plantes et, les arbustes poussés au faîte de la muraille
+basaltique, on bien un oiseau inquiet pour sa couvée du voisinage d'un
+reptile?--Non... Qu'était-ce donc?... Rien encore de visible!...
+
+Mais le danger s'avançait... un réel danger, puisque Nick Whiffles, sans
+mot dire, prit en mains sa longue carabine et l'arma, mit à la portée de
+sa dextérité ses pistolets et le bowie-knife, qu'il portait, comme tous
+les trappeurs.
+
+Ce que voyant, Portneuf et le chasseur noir firent de même.
+
+Joe resta, lui, à la même place, immobile, pensif et désarmé, tandis que
+Sébastien se mit au centre du groupe et tout près du Canadien. Malgré la
+douloureuse blessure de son bras, l'adolescent prit une flèche, la tint
+entre ses dents, tandis qu'il bandait son grand arc.
+
+La violente tension imposée à son bras blessé en fit jaillir le sang,
+mais elle n'arracha pas une plainte à Sébastien.
+
+Ainsi que les hommes, il attendait la venue du danger.
+
+Une balle, partie de haut, une détonation formidable, dirent de quel
+point il était redoutable.
+
+--Personne n'est blessé, oui bien, je le jure! dit le Ténébreux.
+
+--Si, père Nicolas.
+
+Et Sébastien s'élança bravement vers Joe, pour le secourir en voyant son
+sang couler abondamment de sa poitrine, traversé par une balle.
+
+--Paix donc! fit sourdement Portneuf, attention!
+
+Un arbuste duquel les branches s'agitaient à peine, devint le but des
+trois tireurs. L'oeil d'un sauvage ou d'un coureur des bois, seul, entre
+les oscillations de la feuillée, pouvait apprécier la présence d'un être
+humain, parce que dans les rameaux une plume se mouvait.
+
+Trois gâchettes pressées, trois tonnerres répercutées par les échos
+s'éloignèrent, tandis qu'un corps tombait mort et mutilé sur l'herbe,
+croissant au pied du rocher noir.
+
+--Et d'un... je vous jure, votre serviteur, compta stoïquement Nick
+Whiffles, en voyant le chef des Pieds-Noirs, portant encore ses sept
+plumes au crâne.
+
+--Garde à vous, insista tout bas Pathaway, en mettant en joue; vise à
+gauche.
+
+Et le canon de son fusil servit d'indicateur.
+
+Joe tressaillit et pâlit sous son bistre: ses yeux de braise lancèrent
+des étincelles. Il avait vu flottant quelque chose de rouge au but
+indiqué par le chasseur noir.
+
+Était-ce la crainte, la colère ou sa blessure qui faisait trembler le
+jeune Indien?... Qui le peut dire?... Sébastien peut-être, dont toute
+l'attention était condensée par lui. Il s'approcha cordialement de Joe,
+qui le repoussa brutalement.
+
+--Squaw, laisse Joe mourir?... le grand Manitou le veut!
+
+Et les yeux de l'Indien, élevés au ciel par cette impulsion commune à
+tous les êtres, eurent une si terrible vision qu'elle le terrassa, ce
+que n'avait point fait le plomb meurtrier.
+
+En même temps, et de divers points, des coups de feu se croisèrent, du
+sommet du rocher noir, tirés sur ceux guettant à sa base; et ceux-ci
+répondant à ceux qui les assaillaient. C'était terrible...
+
+--Touché!... dit sourdement Portneuf en tombant à genoux.
+
+La joie de la vengeance assouvie fit se démasquer le capitaine Dick.
+
+«Dieu aveugle toujours le criminel qu'il veut perdre.»
+
+--A toi, bandit! cria le blessé en tombant à genoux.
+
+Et, frappé en plein front par la balle du Canadien, le chef des pirates
+de la ville hantée vint rouler à la place même où bourreau, implacable,
+il fit noyer la jeune femme qui le suppliait en vain!
+
+--Justice de Dieu! s'écria Sébastien, c'est là qu'il vient mourir!...
+
+Seul, Joe entendit l'adolescent.
+
+--Visage pâle, cria-t-il en faisant un suprême effort pour s'élancer
+vers le chasseur noir, garde toi! garde toi!
+
+C'était Bill Brace qui se glissait comme un serpent, par une fente du
+rocher, du côté opposé à celui d'où étaient partis les premiers coups de
+feu.
+
+Bill Brace eût pu tuer Pathaway à bout portant sans l'avertissement de
+l'Indien.
+
+Prompt et souple comme un félin, le chasseur noir se jette de côté,
+esquive la balle du bandit, l'ajuste et lui brise l'épaule droite.
+
+La rage de l'impuissance au coeur, Bill Brace laisse choir sa carabine
+de son bras droit mutilé; mais de la main gauche, il décharge son
+pistolet sur celui qui l'a vaincu une première fois, et qu'il ne sait
+atteindre...
+
+La vue du sang, les détonations, ont rappelé l'esprit égaré d'André
+Jeanjean. L'honnête trappeur regarde, étonné d'abord, autour de lui;
+puis, se saisissant de l'arme du bandit, encore chargée d'un côté il met
+en joue, et la balle meurtrière atteint Bill Brace en plein corps... il
+tombe, vociférant, hurlant, et sans courage, attendant la mort...
+
+Les yeux de Bill Brace rencontraient ceux de Joe, il cria:
+
+--Grâce!... grâce!...
+
+--Pourquoi le bandit demande-t-il grâce à l'Indien?... Pourquoi!... La
+vie des Outlaws a des mystères insondables...
+
+--Achève cette cagne, ou je t'achève, oui bien je le jure, votre
+serviteur! dit à Pathaway Nick Whiffles en tombant à côté de lui, comme
+la pierre que lançait la baliste.
+
+Le Ténébreux, agile et subtil comme le lynx, s'était hissé au sommet
+sourcilleux à la poursuite d'un Pied-Noir, et quatre plumes avait servi
+de gaine à la lame altérée du bowie-knife du Ténébreux.
+
+Cela s'était fait vite et sans bruit.
+
+Point ne fut nécessaire que quelqu'un achevât Bill Brace... pris d'un
+hoquet sanglant, durant quelques instants il se tordit dans d'horribles
+convulsions, et puis, masse inerte, mais horrible, il resta les poings
+crispés et menaçants sur l'herbe ensanglantée.
+
+Quatre dos bandits étaient là gisants... desquels le capitaine Dick et
+le chef des Pieds-Noirs... C'était un résultat immense, non-seulement
+pour ceux desquels nous avons suivi les luttes, mais pour tous les
+trappeurs Nordouestiers.
+
+Et le soleil radieux épanchait ses chauds rayons sur ce sombre
+tableau... lorsqu'un grognement d'impatience de Maraudeur fouetta de
+nouveau la surveillance de Nick Whiffles, qui reprenait baleine.
+
+--Encore une maudite petite difficulté, oui bien je vous le jure! votre
+serviteur! Maraudeur a l'oreille fine, ô Dieu, oui!
+
+--Non, c'est Bruin, répliqua le chasseur noir; il vient sans doute
+savoir si le ciel est dégagé des nuages orageux que Multonomah y voyait
+hier soir.
+
+C'était bien en effet l'Ours gris qui descendait lentement et sans bruit
+par l'anfractuosité qu'avait déjà suivie Ténébreux.
+
+Un soupir, plutôt une plainte qu'un soupir, arraché à Joe par la
+souffrance, attira Sébastien près de lui. L'Indien, épuisé par deux
+blessures, s'affaissait sur lui-même privé de sentiment. La main
+droite convulsivement crispée sur sa poitrine semblait y comprimer un
+douloureux secret.
+
+Prenant le casque de Bill Brace, qu'il trouvait à portée de sa main,
+Sébastien s'élança pour puiser de l'eau et secourir l'Indien Joe.
+
+Mais, horrible! horrible vision!... il vit, réfléchie par le miroir
+liquide au-dessus duquel il se penchait, non point l'image de la pâle
+jeune femme noyée par le capitaine Dick, mais la sinistre silhouette de
+Jack Wiley.
+
+Immobile et caché comme un carcajou, Wiley choisissait prudemment la
+proie le mieux à sa portée... n'importe lequel des quatre hommes.
+
+Se relever, sans hâte, sans lever la tête, saisir le bras de Nick
+Whiffles et lui dire sans voix, mais seulement des lèvres:
+
+--Au-dessus de nous, visez vite et bien... Wiley nous guette.
+
+Prompt comme la pensée, Nick ajuste un coup de roi, presse la gâchette,
+et Wiley tombe comme un bloc détaché du rocher noir.
+
+En même temps l'Ours gris s'approche de Nick Whiffles. Et reprenant son
+contre-pied, Ténébreux le suit par le chemin des antilopes qui l'avait
+amené...
+
+Attaque et défense avaient duré peut-être le quart d'une heure; mais
+c'était suffisant pour ôter la vie à cinq créatures de Dieu et pour
+épuiser les forces de deux blessés.
+
+De ceux-là, Portneuf, adossé contre un rocher, perdait son sang à
+flots par sa jambe brisée, malgré les efforts de Jeanjean pour arrêter
+l'hémorrhagie.
+
+Le Canadien restait inanimé, le pouls éteint, les yeux clos, la bouche
+entr'ouverte et sans haleine.
+
+Pathaway le crut mort.
+
+--Pauvre diable! dit-il à André Jeanjean, pour peu de jours nous
+l'avions sauvé des terreurs de la ville hantée!
+
+--La mort revient toujours à la charge contre ceux qu'elle a une fois
+flairés de près, répondit André, qui contemplait stoïquement son ami.
+
+--Je voudrais le secourir encore!... mais que faire?
+
+Et, ce disant, le chasseur noir cherchait autour de lui Nick Whiffles,
+l'homme au coeur d'or et d'imperturbable sang-froid.
+
+Ce fut Multonomah qui répondit, comme une apparition, à ce tacite appel.
+
+--Le grand esprit a dit à Multonomah: «Guéris visage pâle.» Homme blanc,
+viens.
+
+Et le chasseur noir suivit docilement le Shoshoné.
+
+Lorsqu'ils revinrent, munis du dictame cueilli par le sauvage, Sébastien
+était agenouillé près du Canadien, étendu sur une civière improvisée.
+
+Portneuf, mourant, baisait avec amour le visage de l'adolescent.
+
+Les sanglots de celui-ci ébranlaient sa poitrine à craindre qu'elle ne
+se rompît.
+
+--O père! père! vivez pour votre enfant!...
+
+Et de nouveaux sanglots arrêtèrent l'ardente et suprême prière de
+Sébastien...
+
+Le Shoshoné toujours froid et réfléchi tandis qu'il lavait et sondait la
+blessure du Canadien:
+
+--Mon frère, le visage pâle, marchera avant que trois fois les lunes
+n'aient changé.
+
+Et il retira la balle et les esquilles qu'elle avait faites. Les plantes
+cueillies par Multonomah, broyées entre deux granits, le suc de ces
+plantes répandu sui la plaie, il la recouvrit ensuite avec la pulpe des
+simples; enveloppant le tout d'un tissu fourni par Nick Whiffles, le
+docteur de la nature consolida l'appareil à l'aide de filaments et de
+terre blanchâtre.
+
+Portneuf n'eut pas une plainte, pas un mouvement qui pût exprimer sa
+souffrance.
+
+Ces aventuriers sont trempés dans l'héroïsme comme les demi-dieux de la
+Grèce et de Rome.
+
+Pathaway, durant l'opération du peau-rouge, assisté par Whiffles et
+Jeanjean, Pathaway pensait profondément, se demandant:
+
+--Portneuf cherchait sa fille Nannette?... Elle serait donc
+Sébastien?...
+
+La voix de Nick Whiffles rappela le chasseur noir à l'actualité.
+
+--Encore une nouvelle petite difficulté dont on se tirera, ô oui Dieu,
+je le jure! Mon oncle le voyageur en a traversé bien d'autres, votre
+serviteur!...
+
+Un bruit sourd, multiple et cadencé, répercuté par les échos des
+rochers, frappa d'abord l'oreille subtile et toujours éveillée du
+Shoshoné, et puis simultanément celle des trois trappeurs.
+
+Anxieux, ils s'interrogeaient mentalement.
+
+--Frères, visages pâles viennent en troupe, répondit à tous le chef des
+Shoshoné.
+
+L'attention de tous fut ensuite distraite par une plainte de l'Indien
+Joe revenant à la vie.
+
+Sébastien le premier s'élança vers lui.
+
+Dis au chasseur noir et à Nick Whiffles de s'approcher.
+
+Ils vinrent près de Joe.
+
+En échange de votre vie que j'ai sauvée, dit le mourant à Pathaway,
+donnez au capitaine Dick cette eau pour sépulture... Et sans chercher
+à savoir qui il fut, avant de quitter le monde, ni pourquoi il le
+quitta!... faites, je vous supplie!...
+
+L'approche de la mort donne-t-elle la prescience?... peut-être!... ou
+les sens doublent-ils leur clairvoyance avant de s'anéantir?... toujours
+est-il que l'Indien reprit:
+
+--Avant que les troupes envoyées par la Compagnie ne soient arrivées,
+rendez-vous à ma prière!... Elle est respectable... Je suis Carlota, la
+fille du capitaine Dick. J'aimais le chasseur noir et j'étais jalouse...
+Je vais mourir! faites aussi pour moi ce que je vous demande pour mon
+père!
+
+--Je vous le jure! dit Ténébreux, la voix strangulée par l'émotion.
+
+Et Carlota tendant sa main pour l'adieu suprême:
+
+--Pathaway, gardez le souvenir de la ville hantée!...
+
+Sans effort et sans peur, l'étrange femme rendit son âme, calme et
+sereine comme une vestale...
+
+Par les trappeurs, sa dernière prière fut accomplie. La dépouille
+mortelle du père et de la fille fut confiée à la garde du gouffre, et
+la pierre entraînant le corps dans ses profondeurs fut peut-être la même
+que celle devant y garder morte la fille de Portneuf, qui leur était
+jetée vivante.
+
+Le Shoshoné, grandement attentif, écoutait au loin le bruit indéfini
+d'abord, et qui maintenant s'accusait.
+
+Du point élevé ou il était, dans la masse noire, alors visible,
+Multonomah reconnut les éclaireurs de la troupe justicière, marchant
+contre les ennemis du Nord-Ouest.
+
+N'ayant à attendre des agents de la Compagnie que bon accueil et
+protection, les aventuriers allèrent au-devant d'eux, Pathaway et
+André Jeanjean portant la civière sur laquelle reposait Portneuf, Nick
+Whiffles se demandant craintivement:
+
+--Pourvu que mon nom ne tombe point encore au bout de la langue des gens
+des établissements, pour être mis dans les papiers!...
+
+--Que dites-vous donc, père Nicolas?...
+
+--Rien, rien, enfant. Une mauvaise difficulté, je vous le jure! votre
+serviteur, on s'en tirera, ô Dieu oui!
+
+Se retournant pour interroger Multonomah, le Ténébreux vit l'Ours gris
+qui marchait au midi sur la crête des rochers basaltiques.
+
+Ou allait-il?
+
+Peut-être à la vallée du Trappeur perdu.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE
+
+ I.--Tragédie nocturne.
+ II.--Le Trappeur captif.
+ III.--La Porte du Diable.
+ IV.--Chasseur noir.
+ V.--La Hutte.
+ VI.--La Vallée du Trappeur.
+ VII.--La séparation.
+ VIII.--Bandits et Trappeurs.
+ IX.--Le Blessé.
+ X.--Scène de la Vallée du Trappeur perdu.
+ XI.--Un Nouveau personnage.
+ XII.--Le Remord de Nick.
+ XIII.--Bill Brace.
+ XIV.--Le Capitaine Dick.
+ XV.--Le Duel.
+ XVI.--La Piste du Trappeur.
+ XVII.--L'Évasion.
+ XVIII.--Joe.
+ XIX.--Encore Joe.
+ XX.--Nick apprend à se connaître.
+ XXI.--Une Émouvante déclaration.
+ XII.--Les Ennemis.
+
+
+ OUVRAGES
+ D'EMILE CHEVALIER
+
+Publiés dans la collection Michel Lévy
+
+ LA CAPITAINE
+ LE CHASSEUR NOIR
+ LES DERNIERS IROQUOIS
+ LA FILLE DES INDIENS ROUGES
+ LA FILLE DU PIRATE
+ LE GIBET
+ LA HURONNE
+ L'ILE DE SABLE
+ LES NEZ-PERCÉS
+ PEAUX-ROUGES ET PEAUX-BLANCHES
+ LES PIEDS NOIRS
+ POIGNET-D'ACIER
+ LA TÊTE-PLATE.
+
+
+ _______________________________________
+ ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le chasseur noir, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR NOIR ***
+
+***** This file should be named 17963-8.txt or 17963-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/9/6/17963/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+that
+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17963 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17963)