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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:14 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le chasseur noir + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: March 10, 2006 [EBook #17963] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR NOIR *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + LE + CHASSEUR NOIR + + + PAR + + ÉMILE CHEVALIER + + + + PARIS + CALMANN-LEVY, ÉDITEURS + 3 RUE AUGER, 3 + + + + + I + + TRAGÉDIE NOCTURNE + + +Il faisait tout à fait nuit quand le chasseur arriva au lieu où il +avait dressé ses pièges la nuit précédente. C'était un de ces sites +pittoresques que l'on trouve seulement dans les chaînes des montagnes +Rocheuses. Des barrières presque infranchissables, de gigantesques +remparts de terre et de pierres en défendaient l'approche. Mais, si +bien gardée qu'il fût par la nature, ce pertuis était accessible à un +trappeur[1], car ses yeux exercés savent découvrir la passe la plus +étroite, et sa main sait ouvrir les portes secrètes des montagnes: +ses pieds sont familiers avec les sentiers désolés, et les mousses des +arbres, aussi bien que les étoiles du firmament, servent à diriger ses +pas. + +[Note 1: Les Canadiens-français désignent ainsi les gens qui font la +traite des pelleteries dans l'Amérique septentrionale.] + +Le chasseur avait gagné la gorge solitaire dont nous venons de parler +par un cul-de-sac que longtemps il avait cru connu de lui seul. Mais +ayant, depuis peu, perdu plusieurs pièges tendus, au fond de cette +gorge, près d'une rivière qui l'arrosait et s'échappait, en se frayant +un passage à travers les masses de granit, il avait commencé à ne plus +se considérer comme l'unique violateur de cette profonde retraite. + +Arrivé à sa destination il eut un mouvement de surprise et de colère, +facile à concevoir, en remarquant que ses pièges avaient encore disparu. +Une fois assuré du fait, il se mit à fureter ça et là, autant que les +ténèbres pouvaient le lui permettre, pour découvrir quelques traces +des auteurs de la soustraction; mais il lui fut impossible d'obtenir la +moindre preuve que le lieu eût été visité par un blanc ou un Peau-rouge. + +Après avoir réfléchi un instant, le trappeur se coucha dans de hautes +herbes et des plantes aquatiques sur le bord de la rivière, qui, à ce +point, semblait sourdre du coeur même des montagnes, sous une voûte +énorme de rochers. + +Notre homme s'amusa à écouter le murmure des eaux, en se demandant +comment elles avaient pu s'ouvrir une voie à travers ces blocs si +compactes et si puissants. Les voiles de la nuit s'épaissirent. +L'ombre parut rouler et se condenser dans le bassin jusqu'à ce qu'elle +ressemblât à ces ténèbres égyptiennes que l'on pouvait palper. + +Tout à coup, une lueur brilla sur la ravine. Étonné de ce phénomène, le +trappeur en chercha la cause. Ne voyant plus rien, il allait l'attribuer +à un éclair, lorsqu'au sommet d'une saillie rocheuse, vis-à-vis de +lui, il aperçut deux personnages qui tenaient des torches à la main et +s'efforçaient de reconnaître la rivière à leurs pieds. + +Vêtus à peu près comme des bandits mexicains, ils portaient la casaque +de chasse, en peau de daim, des trappeurs du Nord-ouest, avec des +_mitasses_[2] unies et des mocassins. + +[Note 2: Sorte de jambières de peau en usage chez les aborigènes de +l'Amérique.] + +Le plus robuste avait la taille serrée par une ceinture rouge à bouts +effilés et flottants. A cette ceinture était passée une paire de +pistolets de cavalerie, une dague dans un élégant fourreau, un couteau +de chasse à manche d'argent, et un sifflet d'ivoire de grande dimension. +A la main, il tenait un fusil à deux coups. Trapu, stature moyenne, il +avait les attaches des membres solidement nouées. Un feutre à large bord +lui couvrait la tête. A la lueur des torches, ses traits parurent au +trappeur fortement accentués, durs. + +Son compagnon avait une organisation grêle, mais il était accoutré de la +même manière, si ce n'est que son ceinturon était en cuir noir. + +Ils restèrent là quelques moments, et disparurent aussi mystérieusement +qu'ils étaient venus. Cette circonstance fit réfléchir le trappeur. +Il lui sembla que quelque chose, en dehors des événements ordinaires, +allait arriver. + +Les visages qu'il avait vus le troublaient. Battant sur son front +un roulement avec ses doigts, il forma un nombre incalculable de +conjectures, et se convainquit que la dernière s'éloignait encore +plus de la vérité que les précédentes--preuve évidente que celles qui +suivraient seraient encore moins satisfaisantes. + +Tandis qu'il roulait ces pensées, les torches se remontrèrent dans une +autre direction. + +Elles descendaient lentement le long d'une pente escarpée et difficile +du même côté de la rivière, mais qui s'enfonçait plus avant dans la +montagne. La marche était certainement malaisée et dangereuse. Durant +une dizaine de minutes, notre homme épia les lumières, qui tantôt +apparaissaient brillantes, tantôt se cachaient entièrement, suivant les +accidents du terrain, et se rapprochaient peu à peu. + +Enfin, le trappeur distingua de nouveau ceux qui les tenaient. Ils +étaient accompagnés de quatre autres individus, portant un fardeau ayant +forme d'un corps humain enveloppé dans un manteau. Instinctivement, il +se retira plus avant sous l'arche de granit qui reliait les deux rives +du cours d'eau. Les visiteurs nocturnes arrivèrent au fond de la ravine, +et le personnage à la ceinture rouge se dirigea vers le bord de la +rivière. Là, il fit un geste; alors les quatre hommes s'avancèrent près +de lui, placèrent leur fardeau sur le sol et se retirèrent. + +Le trappeur se sentait pris d'un intérêt indéfinissable pour l'objet +immobile qu'ils venaient de déposer. + +Qu'était-ce? Un être humain? Était-il mort ou vivant?.... + +La réponse à cette dernière question ne se fit pas attendre, car, +au moment où il se l'adressait, une jeune femme rejetant les pans du +manteau qui l'enveloppait, en sortit comme d'un linceul. A la lueur des +torches illuminant le bassin, le chasseur put la voir parfaitement. + +Elle avait le visage pâle comme la neige, mais attrayant au delà de +toute expression. Jamais notre aventurier n'avait contemplé une beauté +d'un ordre aussi élevé. + +Un instant, il s'imagina qu'une créature angélique était soudainement +descendue du ciel pour le fasciner par des charmes surnaturels. Une +longue chevelure noire et luisante flottait éparse sur le col marmoréen +et les épaules de cette femme. Merveilleuse était la symétrie de ses +formes. + +Elle jeta un regard effaré autour d'elle, puis tomba aux pieds de +l'homme à la ceinture rouge, en étendant, d'une façon suppliante, des +bras aussi blancs que l'albâtre, et en s'écriant:--Sauvez-moi! pour +l'amour de Dieu, sauvez-moi! + +Ces paroles frappèrent le trappeur comme un coup de poignard. Il eut +tout de suite l'idée de s'élancer et de mourir pour défendre la jeune +femme. + +Mais ils étaient six et il était seul; mieux valait attendre. + +Peut-être la providence lui fournirait-elle l'avantage de faire quelque +chose pour l'infortunée. Il avait entendu dire que l'heure du ciel sonne +souvent à l'heure du désespoir de l'homme. + +Le trappeur ne faisait pas parade de religion, comme certaines gens +prétentieux de la chrétienté élégante; mais il avait les vrais instincts +de l'enfant de la nature, qui adore spontanément, en esprit et en +vérité, tout ce qui est inconnu au monde. Les hommes honnêtes n'oublient +jamais Dieu dans la solitude, car il a placé autour d'eux tant de +souvenirs de sa présence qu'il est impossible de les méconnaître. + +Les sympathies du trappeur étaient donc vivement éveillées. La +solliciteuse enleva une chaîne de son cou, tira les bagues de ses doigts +elles jeta aux pieds de celui qu'elle implorait. Il les ramassa en +silence et les mit dans sa poche de côté. + +Elle continua ses instances, voulut lui prendre la main, mais il la +repoussa. + +Apparemment fatigué de cette scène, celui-ci adressa un coup d'oeil +significatif aux quatre individus qui se tenaient discrètement en +arrière. Ils accoururent, et leurs mains rugueuses s'abattirent sur +les épaules délicates de la pauvre femme. Aux yeux du trappeur, cet +attouchement était un sacrilège; peu s'en fallut qu'il n'envoyât une +balle aux auteurs de l'outrage. + +Néanmoins, une prudence bien entendue le retint. La victime cessa de +résister, et, abandonnant tout espoir terrestre, elle parut adresser ses +prières au ciel. + +On lui lia les bras derrière le dos, en serrant tellement les cordes que +des gouttes de sang maculèrent ses poignets. Puis, on l'enroula dans le +manteau, avec une grosse pierre, et le tout fut ficelé comme un paquet. + +L'objet de ces meurtrières persécutions avait déjà perdu connaissance. +Ce n'était plus qu'un corps inerte et passif. + +Les quatre hommes le soulevèrent, tandis que les chefs projetaient sur +la rivière la lueur de leurs torches. Pendant ce temps, le trappeur se +dépouillait à la hâte de son capot de chasse, et mettait bas ses armes, +ne gardant que son couteau. + +Le coeur lui battait fort. Il sentait le sang bouillir dans ses veines; +une sueur abondante lui baignait le visage. + +C'est qu'il était résolu à tout risquer pour le salut de cette femme! Ce +qu'elle était, il ne le savait pas plus que les événements qui avaient +déterminé cette tragédie; mais, dans son âme, il croyait qu'elle était +innocente de tout crime et ne méritait pas le sort auquel on l'avait +trop manifestement condamnée. + +Son sexe, son infortune, sa prestigieuse beauté, tout faisait appel au +coeur du trappeur et le pénétrait d'un sentiment qu'il n'avait jamais +éprouvé auparavant. + +Les exécuteurs de ce drame se placèrent tout à fait sur le bord de +la rivière, balancèrent deux ou trois fois le corps et le lancèrent à +l'eau; il tomba avec un bruit sourd, s'enfonça et disparut; quelques +bouillonnements marquèrent seuls l'endroit où il avait été immergé. + +L'homme à la ceinture rouge examina, durant une minute, la surface +troublée; puis, agitant sa torche, il s'éloigna, suivi de ses complices, +et remonta précipitamment les rochers. + +Tout cela avait eu lieu en silence. Pas un mot n'avait été articulé par +le sombre commandant ou par ses hommes. + +Ainsi qu'un songe affreux, le spectacle passa sous les yeux du trappeur. +Mais, repoussant l'impression glaciale qui l'envahissait, il se coula +promptement dans la rivière avec son couteau entre les dents. Ensuite il +plongea et nagea vers l'endroit où le corps avait été jeté. + +Il l'eut bien vite atteint. Coupant alors le lien qui retenait la pierre +à ce corps, il le saisit de la main gauche et s'approcha du bord avec la +droite, mais en se tenant encore au-dessous de la surface de l'eau. + +Quoiqu'il fût bon nageur, il ne tarda pas à ressentir une effroyable +compression à la poitrine. Les ondes sifflaient et bourdonnaient dans +ses oreilles. Il avait impérieusement besoin d'air. + +Alors il sortit la tête de la rivière et respira longuement. La grève +était proche; il y traîna son précieux fardeau. + +Déjà il se félicitait du succès, lorsque la clarté d'une torche et +un bruit de pas sur les rochers, l'engagèrent à la circonspection. +Aussitôt, il s'étendit dans le gazon à côté de l'objet de sa +sollicitude. + +C'était l'assassin qui revenait pour voir si son crime était bien +perpétré: il promena un long regard sur les eaux de la rivière et partit +enfin, à la grande satisfaction du trappeur. + +Dès qu'il fut éloigné, celui-ci enleva le manteau qui recouvrait la +jeune femme et la transporta à une place plus sèche et plus abritée. +Là, il lui frictionna les tempes, lui frappa dans la paume des mains et +employa divers autres moyens pour la ramener au sentiment. + +Un léger tremblement des nerfs, puis un soupir lui annoncèrent que ses +efforts n'étaient pas infructueux. A la fin, elle ouvrit les yeux; +ses lèvres décolorées s'animèrent; un rayon d'intelligence éclaira son +visage. + +Évidemment, elle ignorait ce qui s'était passé depuis le moment où elle +avait perdu ses sens. Pensant être encore au pouvoir de ses ennemis, +elle tendit les mains comme pour demander grâce. Ce mouvement affecta +profondément le trappeur. + +--Vous êtes en sûreté, cher petit ange du bon Dieu! s'écria-t-il +vivement. Les coquins sont partis, et vous voilà avec un homme prêt à +se faire hacher pour vous. Plus besoin de crier merci, pauvrette, plus +besoin d'avoir peur, ô Dieu, non; vous êtes avec un ami, oui bien, je le +jure, votre serviteur! + +La jeune femme jeta au chasseur un coup d'oeil vague et incrédule. +Son esprit était encore en désordre. Elle ne pouvait bien saisir sa +situation, car l'idée d'un danger mortel l'absorbait complètement. + +--Regardez-moi sans crainte, ma fille, poursuivit le trappeur. C'est un +ami qui est près de vous, et un ami qui ne vous délaissera pas à l'heure +d'une maudite petite difficulté! Voyez! les brigands ne sont pas ici. +Vous avez échappé à leur cruauté, et vous voici libre. Dieu soit loué, +lui qui n'a pas voulu permettre un aussi noir forfait. J'ai toujours cru +à la providence, moi! et j'y crois plus que jamais ce soir, oui bien, je +le jure, votre serviteur! + +La douce intonation de ces chaleureuses paroles eut un effet magique sur +la jeune femme. + +Elle commença à comprendre. + +Le trappeur alors la souleva délicatement; elle appuya la tête sur +l'épaule du brave homme et pleura comme un enfant. + + + + + II + + LE TRAPPEUR CAPTIF + + +Le printemps avait fait son apparition dans les montagnes. Les arbres +s'habillaient d'un riche feuillage; les prairies se tapissaient de +verdure, et les neiges hivernales achevaient de fondre au sommet des +pics. + +Debout sur un rocher, le trappeur examinait la vallée déroulée à ses +pieds[3]. Il avait six pieds de haut; il était mince et droit comme une +flèche. Des muscles secs, endurcis par l'exercice, saillissaient sous +son épiderme. + +[Note 3: Ceux de mes lecteurs qui désireront des détails +biographiques plus intimes sur Nick Whiffles n'auront qu'à consulter ma +collection des _Drames de l'Amérique du Nord_, publiée chez MM. Lévy.] + +Il portait le costume des aventuriers du Nord. Son visage était ouvert, +agréable quoiqu'un peu marqué par les soucis. La nature l'avait doté +d'une de ces bouches comiques qu'il est impossible de réduire à la +mélancolie, et qui persistent, dans les cas les plus épineux, à +paraître souriantes. Ses yeux, profondément enchâssés sous les sourcils, +s'harmonisaient merveilleusement avec sa bouche et avaient la même +expression. + +Une longue carabine était négligemment passée sous son bras. Sa grande +silhouette, immobile, placée en relief contre les rochers, aurait fourni +un magnifique tableau à ces peintres qui, dédaignant les lieux communs, +cherchent le pittoresque et le hardi comme sujet d'inspiration. + +Cependant cet homme--quel qu'il fut--avait indubitablement affronté d'un +air calme les vicissitudes de la vie, et appris à supporter avec une +patience philosophique les infortunes qui ne pouvaient être écartées. + +Dans sa physionomie, un je ne sais quoi indiquait qu'il était incapable +de rester en repos. Donnez-lui montagnes, prairies, forêts et rivières, +gardez-le loin des villes, loin du séjour des civilisés et il sera chez +lui, quoique ses immenses territoires de campement puissent être à des +centaines de milles de distance! + +Un son caverneux monta aux oreilles du chasseur. Il était comme produit +par des sabots d'animaux non ferrés. Immédiatement, les instincts de +notre homme furent en éveil. + +Il descendit du faîte raboteux de la montagne jusqu'à ce qu'il pût mieux +découvrir les différents points de la vallée. Puis, se postant derrière +un arbre, il chercha la cause du bruit qu'il avait entendu. Bientôt +elle lui fut connue. Cinq cavaliers apparurent à la lisière d'un bouquet +d'arbres. + +Ils cheminaient vers l'endroit où le chasseur était en observation. +Quatre d'entr'eux étaient des indigènes, mais le cinquième était un +blanc captif. + +A mesure qu'ils avancèrent, le chasseur étudia l'extérieur des cavaliers +et du prisonnier. + +C'était un homme d'âge mûr. + +Il appartenait vraisemblablement à la classe vagabonde de ces +francs-trappeurs[4] qui fraternisent également avec les races blanches +et les races rouges. + +[Note 4: Dans le désert américain, on appelle francs-trappeurs +les aventuriers qui n'appartiennent pas aux grandes compagnies de +pelleteries. Pour elles ce sont des contrebandiers.] + +On voyait bien qu'il n'avait pas été pris sans lutte; car, pour ne point +parler d'une blessure à son visage, sa camisole de chasse était toute +déchirée et souillée de sang et de boue. Le casque[5] de fourrure que +portent ordinairement les gens de cette espèce lui manquait aussi. Sans +doute il l'avait perdu dans le conflit qui avait précédé sa capture. Ses +cheveux longs, ébouriffés, tombaient par touffes épaisses sur son visage +dont elles rehaussaient l'expression morose et rechignée. + +[Note 5: Ce terme, essentiellement canadien-français sert à désigner +un bonnet de pelleterie.] + +Il avait les mains garrottées derrière le dos, et serrées avec une +violence qui pouvait lui donner un avant-goût des tortures qu'il aurait +à souffrir quand ses bourreaux seraient arrivés à leur camp ou à leur +village. Pour plus de sûreté, on l'avait lié sur son cheval avec de +fortes lanières de peau de buffle[6], attachées à ses chevilles et +passées sous le ventre de l'animal. + +[Note 6: Les gens du désert américain s'obstinent à dire _buffle_ et +non _bison_.] + +Il était facile de s'apercevoir que cette situation ne plaisait pas +fort au captif; et la tristesse avec laquelle il supportait ses revers +indiquait que la patience ne comptait point parmi ses vertus capitales. + +Deux des vainqueurs marchaient devant lui, un derrière. Le plus +important personnage chevauchait en tête de la troupe. + +C'était sûrement un guerrier de distinction. Son visage et ses +membres nus étaient peints à la façon indienne. Des bandes de couleur, +alternativement noire, blanche et rouge, couraient sur ses joues, +son cou et sa poitrine. Sept plumes d'aigle ornaient sa tête, ce qui +annonçait qu'il appartenait à une caste très-élevée, chaque plume +représentant une chevelure qu'il avait prise. A cet égard, il jouissait +d'une supériorité enviable sur ses trois compagnons dont nul ne pouvait +se vanter de plus de quatre de ces symboles, tandis que l'un d'eux n'en +déployait que deux. + +Le soleil allait se coucher. Les rayons de son disque de feu inondaient +de lumière la petite cavalcade qui gravissait en silence le flanc de la +montagne. + +--Ah! la liberté, murmura le trappeur, c'est une fichue bonne chose, +surtout quand il fait beau temps et que la nature a bonne mine. +Mais voilà un pauvre diable qui s'est fourré dans une maudite petite +difficulté! Ces vermines-là vont vous le mener à leur village et le +brûler ni plus ni moins que si c'était un Hottentot. Il n'est pas +avenant, ô Dieu, non! Il a un faux air de chien enragé qui ne me va pas, +c'est vrai; mais je ne puis me faire à l'idée qu'il passera l'arme à +gauche avant que son temps ne soit venu. + +Un bruissement fit tourner la tête au chasseur qui se trouva face à face +avec un jeune garçon de treize à quatorze ans arrivé près de lui sans +qu'il s'en doutât. + +Ce garçon était fort beau, et tous ses mouvements étaient empreints +d'une grâce adorable. + +Ses yeux grands et rêveurs impressionnaient singulièrement; son teint +bruni, mais relevé sur les joues par une légère teinte rosée, disait +qu'il était métis ou _bois-brûlé_ pour nous servir de la locution +indigène. + +Des boucles de cheveux noirs comme le jais jouaient autour de son cou +sur des épaules d'un galbe exquis. Un léger capot[7] de peau de daim, +élégamment frangé avec des piquants de porc-épic et des verroteries +emprisonnait sa taille svelte et faite au tour. Des manches de ce +vêtement s'échappaient deux mains si mignonnes, si délicates que plus +d'une grande dame les eût jalousées. Ses mitasses et ses mocassins +étaient aussi en peau de daim, coquettement ouvragée en _rassade_[8]. + +[Note 7: Capot; terme canadien. Nous disons capote, redingote, +paletot.] + +[Note 8: _Rassade_, terme donné par les sauvages et les métis +de l'Amérique septentrionale aux broderies qu'ils font avec des +coquillages, des baies, des graines de verres ou des piquants de +porc-épic.] + +Le seul défaut qu'on eût trouvé en lui, c'est qu'il était trop efféminé +pour qu'on pût espérer le voir prendre un développement plus viril; +toutefois, ce défaut inspirait plutôt un sentiment d'admiration que de +mépris, car il y avait dans les yeux de ce bel enfant une flamme qui +glaçait toute idée de dédain ou de pitié. + +Un sourire folâtrait sur ses lèvres, quand le trappeur se tourna vers +lui. + +--Ah! c'est toi, Sébastien? + +--Oui, c'est moi, Nicolas. Je vous ai vu glisser sur le versant pour +observer quelque chose, et je suis venu. Montagnais[9], vous vous +parliez à vous-même? + +[Note 9: Locution canadienne, pour _montagnard_.] + +--Tu as de bons yeux et de bonnes oreilles, garçon, ô Dieu, oui! Mais, +suis mon avis, et ne t'éloigne pas du camp. + +--C'est que, voyez-vous, le camp est bien seul quand vous n'y êtes pas, +répliqua Sébastien d'un ton de bouderie enfantine. Et je n'aime pas à +vous perdre de vue, père Nicolas. + +--Le camp, bien seul! bien seul, quand Infortune et Maraudeur y +sont--une paire de bêtes aussi friandes de toi que d'une bosse de bison +fraîche. Dieu te bénisse, garçon, quelle meilleure compagnie veux-tu? +Eh! n'est-ce pas plaisir que de s'asseoir à la porte du camp et de voir +l'Hérissé brouter l'herbe tendre, ou faire gigoter ses sabots en l'air +quand il est de belle humeur? + +Nous ferons remarquer en passant qu'Infortune et Maraudeur étaient deux +honnêtes chiens--les fidèles amis et compagnons du trappeur--tandis +que l'Hérissé était le nom d'un cheval favori, éprouvé par mille +pérégrinations à travers les prairies. + +--Ce sont sans doute d'excellentes créatures, répliqua l'adolescent, +mais si bonnes qu'elles soient, elles ne valent pas le montagnais +Nicolas, à qui je suis redevable... + +--Ne parlons pas de ça, petiot; car, je te le répète, ça soulèvera une +diablesse de maudite petite difficulté entre nous, si tu ne cesses de +bavasser de dette de reconnaissance et d'un tas de bêtises pareilles! +Crois-tu donc qu'un grossier trappeur comme moi ait jamais fait plus +que son devoir? As-tu jamais vu un individu qui ait fait plus que son +devoir? l'as-tu vu? l'as-tu jamais vu? + +Le chasseur leva les yeux au ciel, soupira et accentua ces gestes de +l'exclamation suivante: + +--O Dieu, non! + +--La bénédiction du Seigneur s'étende sur vous, mon vieux ami! s'écria +le jeune, garçon, pressant tendrement les grosses mains calleuses du +trappeur. + +--Câlin, va! tu n'es qu'un câlin, et je t'appellerai ainsi tant que tu +seras avec moi. Ça n'est pas bien à toi de m'appeler vieux. Est-ce que +j'ai l'air d'un vieux, voyons? Non, je ne suis pas vieux, ni de +corps, ni d'esprit, car le maître de la vie, en me donnant un brin +d'intelligence a balancé le compte par un coeur plein d'espoir et de +dispositions joyeuses. Je n'aime pas les soucis et ne les ai jamais +engendrés, quoique dans ma famille il y eût des gars qui ne faisaient +qu'enfanter des soucis et qui sont morts sans rien payer pour ça, ô +Dieu, oui! votre serviteur! Mais vois... les chiens sont sur la trace, +car voilà Maraudeur qui rencontre en haut du plateau et Infortune qui +_goûte une voie_ derrière lui. Va-t-en, Câlin; je te rejoindrai dans un +moment. + +--Mais vous, vous ne m'avez pas dit ce que vous voyiez? + +--Quatre Peaux-rouges, avec un captif, un blanc, un franc-trappeur, je +parierais. Il était presque aussi sale qu'un Indien, oui bien, je +le jure! Mais le feu l'aura bientôt purifié, répliqua soucieusement +Nicolas. Allons, allons, retourne avec les chiens, et je serai à toi dès +que j'aurai donné un coup d'oeil à mes attrappes[10]. + +[Note 10: Du vieux mot français, conservé par les Canadiens et dont +nous avons fait trappe.] + +--Vos attrappes! fit Sébastien d'un accent incrédule; vos attrappes! +vous allez donner un coup d'oeil à vos attrappes, père Nicolas! Non, +non; vous allez suivre ce parti d'Indiens. Je le lis dans vos yeux; vous +aurez pitié du prisonnier. Mais si vous étiez tué, si vous étiez tué, +père Nicolas! ce serait un bien mauvais jour pour Sébastien Delaunay. +Songez quelle terrible chose pour lui d'être laissé seul dans ces +incommensurables solitudes! + +--Tu oublies les chiens, mon cher enfant, dit Nicolas, avec un sourire +bienveillant. Heureusement pour l'affection qu'ils te portent, ils ne +t'ont pas entendu faire cette remarque. Maraudeur en eût mangé sa queue +de dépit, et Infortune ne se fût jamais pardonné d'être née chienne. +Éloigne-toi, je te prie. Tu ne voudrais pas me faire de la peine, +n'est-ce point? + +--Vous êtes brave, Nicolas, et vous ne pouvez voir une créature dans +l'embarras, je le sais. Mais je crains que vous ne vous exposiez, que +vous ne risquiez votre vie pour ce captif. Ne secouez pas la tête. J'en +suis aussi sûr que si je vous voyais à l'oeuvre. J'irai avec vous. + +--Pour quoi faire, bonté divine! gêner mes mouvements, me retarder; te +mettre dans une méchante difficulté. Merci, garçon. Mais j'ai dit non +et c'est non. Celui qui sent une piste doit aller vite; comme l'ombre il +doit passer d'un point à un autre et aussi mollement que l'ombre. + +--Je vous obéirai, dit tristement Sébastien. Mais promettez moi de faire +bien attention et de ne pas me priver de mon unique protecteur. + +--Je le promets. La témérité et l'imprudence seraient nuisibles. Je ne +courrai aucun risque... si je puis. Je serai subtil comme le serpent, +dangereux autant que possible. Appelle les chiens; qu'ils ne viennent +pas avec moi! + +Le jeune garçon partit avec répugnance et remonta lentement vers le +plateau, tandis que Nicolas descendait rapidement à la vallée. + +Le soleil éteignait ses feux à l'horizon et les brumes du crépuscule se +traînaient déjà dans les gorges de la montagne. Le trappeur atteignit +une piste fraîche. Il s'y arrêta un moment, inspecta sa carabine et son +équipement, serra sa ceinture et reprit sa marche comme un homme qui +a pris un grand parti. Ses allures fermes et sûres prouvaient que la +contrée lui était familière. + +--Je sais à peu près où ils iront, se disait-il; étant à cheval, ils +seront obligés de longer les sinuosités de la vallée. Mais je trouverai +un chemin plus court. + +Cessant alors de suivre les ondulations du terrain, il coupa droit à +travers l'éperon de la montagne. Pendant deux heures, il parcourut +un pays, tantôt montueux, tantôt marécageux et inaccessible aux pieds +inexpérimentés; au bout de ce temps, il était au terme de son excursion. + +C'était un vallon entre deux montagnes et arrosé par un petit tributaire +de la branche orientale de la Saskatchaouane. Sur la rive sud s'étendait +une passe étroite à demi masquée par des rochers et des buissons. Cette +passe menait aux prairies de la Saskatchaouane et aux territoires de +chasses des Pieds-noirs. + +Deux cavaliers ne pouvaient marcher de front dans ce sentier. + +D'après les calculs du trappeur Nicolas, les Indiens et le prisonnier +devaient passer là pour se rendre à leur village. Il résolut de +se poster près de l'eau, et de les attendre, car il espérait qu'en +arrivant, ils abreuveraient leurs chevaux et peut-être feraient une +halte avant de se remettre en route. + +Une grosse roche couverte de mousse et entourée de halliers épais de +mesquites se dressait sur la rive. Nicolas se blottit derrière. + +La nuit devenait plus noire. Les chaînes de montagnes s'abîmaient dans +ses plis épais. + +Le val ressemblait à un temple désert dont les passes et les défilés +étaient les ailes mystérieuses; les rochers abrupts, les murs rongés par +le temps, et le ciel sans étoiles, le dôme immense. + +La prévision du chasseur se réalisa. + +Un piétinement de chevaux, assourdi, lointain d'abord, clair et plus +rapproché ensuite, se fit bientôt entendre. + +Les scènes et les incidents de la vie du désert n'affectent pas +les nerfs d'un trappeur aguerri, comme ceux de l'homme sortant des +établissements civilisés. Aussi, Nicolas reçut-il avec son calme +habituel ces signes de l'arrivée des sauvages. + +Dans certaines circonstances sang-froid vaut bravoure. Il permet de +saisir tous les avantages et d'en profiter. + +Pénétrant dans le vallon, les sauvages marchèrent à la rivière qu'ils +traversèrent immédiatement. Ce mouvement les conduisit tout près de +la retraite que s'était choisie le trappeur. Ils échangèrent ensuite +quelques mots dans leur idiome, mirent pied à terre, et firent boire +leurs chevaux en les tenant par la bride. + +Effrayé de quelque objet insolite, l'animal que montait le prisonnier +recula jusque vers le fourré de mesquites où se tenait tapi Nicolas. + +Le guerrier aux sept plumes, qui était le chef du parti, fit peu +attention à ce détail; toute tentative d'évasion de ce côté semblait du +reste complètement inutile, car nul, si audacieux qu'il fût n'aurait osé +pousser un cheval sur cette montée rocheuse, presque perpendiculaire. + +Pour le trappeur c'était, toutefois, un moment propice. La providence +favorisait apparemment ses intentions. + +Les Indiens se tenaient toujours immobiles près de la rivière. + +Débuchant à demi de sa cachette et tirant de sa gaine un couteau bien +affilé, Nicolas se disposa à exécuter son hardi projet. + +Un tressaillement, une exclamation pouvait le trahir. Il imita le +sifflement du serpent. + +Le captif tourna légèrement la tête, Nicolas saisit,--qu'on nous +pardonne l'expression,--l'occasion aux cheveux. + +--Trappeur, souffla-t-il tout bas, un ami est là, soyez sur vos gardes! + +Si faiblement que fussent dits ces mots, ils arrivèrent aux oreilles du +prisonnier qui dressa soudain la tête et regarda autour de lui. + +--Chut! ajouta Nicolas, sortant du buisson. + +Le captif l'aperçut. Mais il comprima l'émotion que cette apparition +imprévue avait soulevée en lui. + +Les dangers incessants qui environnent un trappeur du Nord lui ont +appris à sentir et à réfléchir promptement... + +Nicolas coupa les lanières qui assujettissaient le captif à son cheval, +puis, tranchant les liens mis à ses poignets, il lui plaça entre les +mains une paire de pistolets. + +Tout cela se fit avec une rapidité et une dextérité dont les lourds +habitants des villes ne peuvent se faire une idée exacte. + +Un novice eût certainement échoué, mais l'habitude et l'adresse +aplanissent la surface rugueuse des impossibilités apparentes. + +Nicolas se retira ensuite derrière la roche et l'autre trappeur, se +coulant sans bruit à bas du cheval, le suivit. Aussitôt le cri de guerre +des Pieds-noirs retentit dans le vallon. + +--Maintenant, étranger, en avant! escaladons cette montagne. Tenez-vous +près de moi et je vous garantis que nous ferons faire plus d'une culbute +à ces damnés païens. Feu, quand vous trouverez une chance! Mais ne +gaspillez pas votre plomb! + +Et là-dessus Nicolas s'élança sur les rochers avec l'agilité d'une +antilope. + +--Mes membres sont pas mal engourdis, mais n'ayez pas peur, dit l'autre, +j'en ferai bon usage. + +Les Pieds-noirs les poursuivaient en hurlant de désappointement. + +Par bonheur, les fugitifs avaient un peu d'avance. Et comme ils étaient +rompus aux vicissitudes de l'existence et aux périls du Far-west ils +n'appréhendaient guère de tomber entre les mains de leurs ennemis. + +Les Indiens envoyèrent plusieurs coups de fusil, mais sans les +atteindre. En dix minutes nos fuyards furent au sommet de la montagne. + +Ils respirèrent un moment, et Nicolas rouvrit la marche en conduisant +son compagnon vers une partie plus accessible de cette contrée. + + + + + III + + LA PORTE DU DIABLE + + +Nicolas désirait vivement voir le visage de son compagnon; mais +l'obscurité l'empêchait de distinguer ses traits. + +Ce ne fut qu'à une heure avancée, quand la lune se leva, qu'il put se +satisfaire à cet égard. + +Un examen plus attentif de l'individu le confirma dans son idée +première. C'était le type du franc-trappeur nomade, sur lequel les +moeurs indiennes avaient fortement déteint. + +Il était sans doute adonné aux habitudes de cette race, car il avait +sur la vie des principes faciles, et un mépris cordial pour les gens en +dehors de sa profession. + +La physionomie qu'il offrit à Nicolas, éclairée par les premiers rayons +de la lune, n'était pas propre à attirer l'amitié ou à assurer la +confiance. + +Il avait les yeux enfoncés, et d'une expression sinistre. Son front +était bas, contracté par un froncement perpétuel. Un nez épaté et +aplati, surmontait sa bouche, démesurément fendue, comme celle d'un +animal carnassier. Le menton était court, le cou gros, les épaules +larges. + +La vétusté et l'usure avaient rongé ses vêtements d'étoffe grossière. +Pour compléter ce vilain portrait, le trappeur louchait. + +Nicolas se dit dans son for intime que sa dernière aventure n'avait +pas ajouté une acquisition importante au nombre de ses amis. Bref, il +n'était pas content de celui qu'il venait de sauver; car si ce dernier +ne payait pas de mine, il ne séduisait pas plus par son langage. + +Il avait la parole sèche, cassante. Ses phrases partaient comme les +décharges d'une catapulte ou d'une batterie. De plus il les accentuait +d'un certain grognement rien moins que plaisant. + +Dans la rapidité de leur fuite, au milieu des ténèbres, Nicolas s'était +écarté de la route qu'il avait l'intention de prendre. + +Il se trouvait alors sur une éminence, entourée par un paysage d'un +caractère sauvage et pittoresque. Jetant les yeux à l'est, il lui sembla +apercevoir les ruines d'une grande cité. + +L'apparition était produite par de longs et énormes amas de rochers, +empilés les uns sur les autres, découpés en forme de murailles, de tours +chancelantes et de colonnes brisées. + +Cette ville fantastique couvrait les flancs et le sommet d'une montagne, +et s'étendait à perte de vue dans les profondeurs d'une sombre vallée. + +Jamais, dans toutes ses excursions, le trappeur n'avait vu un spectacle +plus digne d'attention. Il le contemplait avec émerveillement quand son +compagnon lui dit: + +--Une chique, hein, étranger? + +Nicolas tourna la tête et rencontra le regard lourd du quémandeur. + +--Vous avez faim d'un morceau de tabac, pas de gêne, je puis vous +satisfaire, quoique je n'en use pas fort moi-même, dit-il. Mais vous +vous étiez fourré dans une maudite petite difficulté, n'est-il pas vrai? + +--Difficulté! peuh! ce n'est pas pour la première fois, étranger, ni +pour la dernière, j'espère. C'est plein d'accidents comme ça, dans ce +pays-ci. On s'habitue à tout, après un bout de temps, vous savez? + +Le franc-trappeur s'arrêta, mordit à pleines dents dans la torquette[11] +que lui présentait Nicolas, puis roulant, avec la langue, la masse +narcotique contre la joue droite, il ajouta: + +--Vous avez l'air de regarder ce tas de rochers. Nous l'appelons la +Ville hantée. + +[Note 11: Torquette de tabac. Tabac pressé et roulé en forme de corde +pour en diminuer le volume.] + +--Nous? qui? demanda Nicolas. + +Après un instant d'hésitation, l'inconnu balbutia: + +--Eh! nous, francs-trappeurs donc! + +--Je ne savais pas, répliqua Nicolas, que certaines gens tendaient des +trappes dans les rochers. Généralement je place les miennes dans les +vallées ou sur le bord des ruisseaux et des lacs. + +--Oh! sans doute. Mais quand on est dans le voisinage de pareils amas de +roches, on ne peut s'empêcher de les voir. En tout cas c'est un lieu mal +famé. Nous autres nous le tenons à distance. Des trappeurs et chasseurs +isolés ont disparu dans les environs de la Ville hantée. + +Nicolas branla la tête en signe d'incrédulité, tandis que son +interlocuteur poursuivait: + +--On y entend des bruits comme le grondement du canon. Les Indiens +disent que l'esprit du tonnerre vit ici. J'y ai moi-même senti des +commotions souterraines. Un peu plus loin s'étend une vallée, la +vallée du Trappeur perdu. Nous l'appelons la vallée du Trappeur, par +abréviation. + +--Qui a donné les noms à ces localités? interrogea Nicolas, fixant sur +son compagnon un regard pénétrant. + +--Toute place doit avoir un nom, vous savez, répliqua l'autre d'un +ton embarrassé. Une circonstance fait nommer cette place-ci, une autre +celle-là. J'ai appris à les connaître, parce que plus d'une fois j'ai +campé à la rivière aux Loutres, qui n'est pas à plus de quatre ou cinq +milles d'ici. Mais vous-même, étranger, est-ce que vous n'avez pas aussi +un nom? + +Et à son tour, il toisa Nicolas. + +--Vous avez raison, monsieur, répondit celui-ci. Des noms, j'en ai eu +en masse, et je n'ai pas honte de les dire, ô Dieu, non! D'après leurs +notions païennes, les Indiens m'appellent Ténébreux, supposant que je +suis artificieux, ce qui est une erreur de leur jugement. Le fait est +que je ne suis ni sombre, ni profond, mais transparent comme l'onde du +ruisseau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais pour avoir double +face, double conscience, nenni. Je ne porte pas deux visages, je n'en ai +jamais porté, ô Dieu, non! + +Nicolas reprit longue haleine et soupira lentement de l'air d'un homme +qui sent qu'on lui a fait une injustice. + +--Ténébreux! s'écria l'autre avec un sourire moqueur. Vous n'en avez +pas la mine. Mais quel est votre nom blanc? Je me soucie peu de titres +rouges. + +--Il y a bien un nom duquel on avait l'habitude de m'appeler, mais +depuis qu'il est tombé au bout de la langue de ceux qui grouillent dans +les établissements[12], et qu'il a fait causer une quantité d'oisifs +qui ne savent rien du tout, je n'ai plus de goût à le mentionner aux +étrangers. La vérité est que ces fainéants m'ont flanqué dans les +papiers publics et que je n'aime pas du tout ça. Je vous leur soulèverai +une maudite petite difficulté, si jamais je vais jusqu'à leurs villes. +Mille castors, je ne m'attendais pas à cette méchanceté. Je supposais +qu'on me laisserait vivre et mourir en paix sur les prairies, avec mon +fusil et mes attrapes à mon côté, mes chiens et chevaux autour de +moi. Mais nous ne sommes sûrs de rien dans ce monde--rien que des +difficultés. Celles-là on peut y compter avec certitude. On m'a touché à +un endroit sensible en me faisant imprimer et en doutant des traditions +de ma famille, ô Dieu, oui[13]! + +[Note 12: Les trappeurs appellent établissements les lieux habités +par les civilisés, c'est-à-dire nos villes, villages, etc.] + +[Note 13: Voir _les Pieds-Noirs_.--Michel Lévy frères, éditeur.] + +--Diable, interrompit l'autre, si vous y allez comme ça, autant vaut +nous en tenir là, vous n'arriverez jamais à ma question. Quant aux +impressions et bêtises de cette espèce, je m'en moque comme d'un vieux +mocassin; d'ailleurs je ne suis pas si sot que de savoir lire. + +--Moi, je suis modeste de ma nature, quoique j'aie bien mes petites +particularités, reprit Nicolas. Tout ce que je désire, c'est qu'on me +laisse tranquille. + +Puis il coucha sa carabine à terre et ajouta emphatiquement: + +--Oui, Nick Whiffles désire qu'on le laisse tranquille, dire ses +histoires, faire ses plaisanteries, vivre de sa vie propre à sa propre +manière, ô Dieu, oui! + +Le franc-trappeur recula un peu, mâcha violemment sa chique, examina +Nick des pieds à la tête, et dit d'une voix qu'épaississait le jus de +tabac: + +--Vous, Nick Whiffles! ah! oui; ça m'en a l'air! + +--Qu'est-ce que vous entendez par là? demanda sèchement Nick. + +--J'entends que je ne suis pas tout à fait un dindon, répliqua le +trappeur avec une grimace. + +--Je ne vous comprends pas précisément. Soyez un peu plus clair si ce +n'est pas trop de peine, continua tranquillement Nick. + +--Eh! ne me jetez pas de poussière aux yeux si vous ne voulez pas que je +louche! fut-il riposté avec un sang-froid provocateur. + +--Je n'aime pas qu'un homme commence ma connaissance par douter de ma +parole, répliqua aigrement Nick. Si vous ne pouvez croire celui qui vous +dit son nom, vous devez être un homme sans foi, et m'est avis que nous +ne pouvons plus suivre le même chemin. Je ne suis pas querelleur, mais +je veux que l'on me croie quand je dis la simple vérité. Je ne suis +pas fier de mon nom, ô Dieu, non! et pour les raisons que j'ai données, +j'aimerais bien à le perdre[14]. Mais si vous suspectez ma véracité, je +crains qu'une diablesse de difficulté ne s'élève entre nous. + +[Note 14: On sait que les Anglais désignent volontiers le diable sous +le nom de _Nick, Old Nick_, etc.] + +--Ah! ah! vous menacez! Vous voudriez me pincer, n'est-ce pas? Très-bon, +M. Ténébreux, je vas vous donner une leçon de savoir-vivre. Huh! + +Le trappeur couronna sa remarque d'un grognement qui eût honoré un ours +gris. + +--Avant d'aller plus loin, j'aimerais à avoir une sorte de manche pour +vous empoigner, dit Nick. + +--Qu'est-ce que ça? + +--Votre nom, si vous aimez mieux. + +--Prenez Jack Wiley et empoignez-moi par là; mais doucement, mon +compère, car il y a du verre en moi, et je casse quand on me manie trop +rudement. + +--Verre et bronze aussi, s'écria Nick. + +--A votre aise. Quant aux sobriquets indiens, ils ne m'ont pas plus fait +défaut qu'aux autres trappeurs dans le pays. Il y en a qui m'appellent +le Veau-médecin. + +--J'aimerais assez à l'entendre geindre, monsieur. + +--Une tribu m'appelle Deux-cents-chevaux, parce qu'en une seule nuit, +je lui ai volé autant de ces animaux. Laissons-là; je ne me sens pas +disposé à me quereller avec un homme qui m'a rendu de bons services, +quand même il essaierait de me blaguer un peu. + +--Soit; mais si les choses ne s'étaient pas passées comme ça entre nous, +je vous ferais croire que la lune est composée de bosses de bison et +qu'on en peut rôtir une tranche au bout d'un bâton. Mais allons, Jack +Wiley, suivons cette crête. + +--Cette crête! non. Elle nous conduirait trop près de la Ville des +sorciers, repartit Wiley. + +--Voilà bien une notion indienne, mais les blancs ne devraient pas avoir +des idées aussi puériles. J'ai entendu parler de cette prétendue ville. +Son surnaturel est aussi naturel que moi, je le jurerais, oui bien, +votre serviteur! + +--Je ne prétends pas être plus sage que mes voisins et ne parlerai que +pour mon compte. Aussi je vous le dis: je me tiendrai à l'écart de +la Vallée du Trappeur. On assure que ceux qui y sont entrés n'en sont +jamais sortis et que jamais, non plus, on n'en a entendu parler. Les +Indiens pensent que la localité est hantée par un mauvais esprit et que +tous les gens qui y mettent le pied ne peuvent plus l'en retirer. Ils +sont obligés d'y rôder jusqu'à la fin de leurs jours... Vous n'avez pas +besoin de secouer la tête, je vous dis qu'on les y a vus, M. Ténébreux. + +--Bon, je ne vous disputerai pas sur ce, point, quoique je n'aie jamais +songé à trouver quelque chose de pire que moi, partout où je vais. Je +n'ai, du reste, jamais pu voir d'esprits moi-même; mais j'ai eu une +nièce qui pouvait les voir par légions, au bénéfice de ses amoureux, +vous comprenez? sans doute vous avez entendu parler de ma famille. Il y +a eu mon grand-père, le voyageur, et mon oncle, l'historien, qui étaient +des gaillards extraordinaires dans leurs branches d'affaires. Je sais +bien qu'il y a des gens qui ont glosé et ri sous cape quand j'ai parlé +des exploits de mon grand-père le voyageur, et de mon oncle l'historien, +mais ça ne fait rien de rien, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +En jasant ainsi, les voyageurs finirent par atteindre une hauteur d'où +leur vue dominait complètement la Ville hantée, dont les murailles +granitiques avaient une apparence sépulcrale à la clarté terne et +blafarde de la lune. + +--Voyez-vous là, en bas? dit Jack en étendant la main. + +--Où? + +--Où ces rochers sont amoncelés. Eh bien, c'est l'entrée de la Vallée +du Trappeur perdu. On l'appelle la Porte du Diable. Ayant, comme je vous +l'ai dit, chassé à la rivière aux Loutres, aux sources du Castor et +au Rocher noir, j'ai recueilli ces histoires de l'un, de l'autre, en +faisant mes affaires. + +--Vous prenez plus intérêt à ces niaiseries que moi. Qu'on me donne un +bon territoire pour trapper ou chasser et je ferai un pied-de-nez aux +superstitions des Indiens et des blancs ignorants. + +Nick s'interrompit soudain et ajouta d'un ton différent; + +--Regardez parmi les rochers, Jack, n'est-ce pas un de vos fantômes? + +--Où ça? où ça? demanda Wiley. + +--Ne le voyez-vous pas qui remue, là, à gauche? + +--Oui, c'est vrai, répliqua précipitamment le trappeur. Il vaudrait +mieux ne pas approcher, de peur... + +--Vous irez où il vous plaira, M. Deux-cents-chevaux, mais mes yeux +m'ont été donnés pour mon service et je les utiliserai, interrompit +Nicolas. + +Ce qui avait sollicité l'attention de Nick, c'étaient plusieurs +personnes glissant, en un seul rang, le long des rochers. + +Elles n'étaient pas tellement éloignées qu'il ne pût les voir +distinctement. + +A leurs vêtements et à leur démarche, on pouvait les prendre pour des +blancs, mais il eût peut-être été imprudent de l'affirmer. + +Nicolas les compta. + +Ils étaient cinq, et le plus avancé avait la taille ceinte d'une écharpe +rouge. Leurs armes reluisaient au clair de lune. + +Aussitôt, Whiffles se rappela la scène du petit bassin, alors qu'il +cherchait à découvrir qui lui avait volé ses pièges. Tout son esprit se +tint en éveil. + +Il épia avec un intérêt indescriptible la marche des cinq personnages, +tandis que Wiley demeurait silencieux à son côté; mais en suivant +anxieusement la direction de ses regards. + +Les cinq individus descendirent au fond de la vallée et disparurent près +de la Porte du Diable. + +--Que pensez-vous de ça? fit brusquement Wiley. + +--Il n'est pas rare de voir des trappeurs dans cette partie du pays, +répliqua soucieusement Nicolas. + +--Oui, mais pas comme ceux-là--pas comme ceux-là! murmura Wiley. + +Et il poursuivait d'un ton grave: + +--Je vas vous donner un avis, étranger: Evitez la Vallée du Trappeur, +la ville des Rochers et la contrée environnante; évitez-les comme vous +éviteriez un parti des Pieds-Noirs, ou la peste. + +--Merci, Jack Wiley, merci! Je n'ai peur ni des hommes, ni des fantômes. +Pendant bien des années, j'ai parcouru bois, montagnes et prairies, et +il n'y a pas un endroit que je redoute plus qu'un autre. Tout coin de +terre ou d'eau, entre la baie d'Hudson et la rivière Colombia m'est +égal. Je connais le repaire du loup, de l'ours, de la panthère et des +animaux destructeurs de cette région, tout aussi bien que les villages, +pistes, campements et territoires de chasse de ces damnés serpents +rouges. Et moi, Nick Wiffles, je vais ça et là, où bon me semble, en +homme qui sait son chemin, et l'étendue des forces que le créateur de de +toutes choses lui a données, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +Le brave chasseur prononça ces paroles avec la bonhomie, moitié +sérieuse, moitié joviale, qui lui était habituelle, et, jetant sa +carabine sur son épaule, il reprit fermement sa marche en homme qui a +foi en son jugement, en sa prévoyance. + + + + + IV + + LE CHASSEUR NOIR + + +Après avoir atteint le plateau, le jeune garçon--Sébastien +Delaunay--pénétra dans une petite hutte cachée dans un bouquet de +cotonniers. + +Les chiens le suivirent, mais en se retournant de temps à autre sous la +direction que leur maître avait prise. + +Au centre de la hutte flambait un bon feu de branchages. Sébastien +s'assit auprès. Pendant quelques instants il s'occupa à empenner +des flèches, tandis que Maraudeur et Infortune, étendus à ses pieds, +l'observaient en silence, d'un air somnolent, les yeux à demi clos. + +Toutefois, bientôt fatigué de son travail, il décrocha un grand arc +indien, pendu à la paroi de la hutte, et, après l'avoir bandé avec soin, +il jeta un carquois sur ses épaules et se dirigea vers le lieu d'où il +s'était séparé du trappeur. + +Il faisait sombre; mais les chiens, saisissant la piste de leur maître, +partirent devant Sébastien et le guidèrent à la vallée. + +Comme une sentinelle vigilante, jusqu'à ce que la lune se levât, il +inspecta minutieusement le terrain en parlant quelquefois aux chiens et +en réfléchissant parfois aussi. + +Tout-à-coup Maraudeur s'arrêta court, dressa ses oreilles et pointa son +nez vers le fond de la vallée qu'argentaient faiblement les rayons de +la lune. Son compagnon à quatre pattes gronda, tressaillit. Il se serait +précipité en bas de la montagne si Sébastien ne l'eût retenu. + +L'adolescent connaissait assez les habitudes du chien pour savoir que +les siens avaient vu ou senti un homme ou un animal. Mais, vainement +s'efforça-t-il de découvrir quelque nouvel être vivant. Un groupe +d'arbres nains, un peu plus bas, près du lit de la vallée, offrait un +point d'observation meilleur et plus sûr; il y descendit. + +Aussitôt, il reconnut l'avantage de son mouvement; car, en dirigeant ses +regards au sud, il aperçut un individu qui approchait. + +C'était un blanc, mais pas Nicolas. + +Sa taille, ses vêtements l'indiquaient. + +Sébastien se prit à l'examiner. + +A l'élasticité de sa démarche, à la flexibilité de ses membres on +jugeait qu'il était jeune. Il portait un habillement tout noir, +différant matériellement par la coupe de ceux des trappeurs, mais +prouvant peut-être que son propriétaire arrivait récemment des pays +civilisés. + +Il était impossible de distinguer les traits de cet homme. Ses armes +consistaient en un fusil à deux coups passé derrière l'épaule. + +L'indispensable couteau de chasse et des pistolets pendaient à sa +ceinture de cuir uni. + +Quoique seul et au coeur d'un pays sauvage, le jeune chasseur (ainsi le +désignerons-nous) paraissait brave et sûr de lui. + +C'est au moins ce que pensa Sébastien, dont l'attention fut appelée d'un +autre côté par Maraudeur, qui aboya, bondit, et parut décidé à s'élancer +dans la vallée. + +Sébastien eut quelque peine à le calmer et tâcha de saisir la cause de +cette nouvelle excitation. Mais il fut assez désagréablement surpris +en remarquant, à une courte distance, trois hommes mal vêtus qui +sournoisement longeaient aussi le vallon. Leur aspect parlait du +trappeur nomade et de l'Indien farouche et pillard. + +Ils cheminaient en silence. + +A leur vue Sébastien trembla; son visage se couvrit de pâleur. + +Se couchant entre les deux chiens, et arrondissant son bras autour du +cou de chacun d'eux, il considéra ces gens, en retenant son haleine et +comme dominé par l'incertitude et l'effroi. + +La vaillantise et la gaîté du jeune garçon s'étaient évanouies. + +Ses craintes, cependant, ne semblaient pas le résultat d'une vile +lâcheté, mais bien d'une horreur soudaine inspirée par quelque puissance +formidable et mystérieuse. + +Frissonnant, Sébastien, jeta un regard vers le jeune chasseur: il avait +fait halte et apprêté son fusil. + +Les trois individus et lui s'étaient découverts au même instant. + +Qu'allaient-ils faire? La rencontre serait-elle amicale? Sébastien +Delaunay ne le supposait pas. + +Le chasseur noir semblait avoir aussi ses doutes. De vrai, les autres +avaient l'air de blancs et de francs trappeurs; mais leur extérieur +était plus sauvage que celui des indigènes eux-mêmes. + +Nous sommes facilement accessibles au soupçon; parfois, l'intuition nous +désigne qui nous devons fuir et qui nous devons rechercher. + +Celui qui marchait en tête de ces êtres hybrides, ayant lancé une +oeillade au chasseur noir, ôta un fantastique casque de peau, orné d'une +queue de renard, et, après avoir passé dans ses cheveux hérissés une +main qu'on eût pu prendre pour la patte d'un volverenne, il hurla comme +un Indien. + +Son salut resta sans réponse. + +--Ohé! ohé! dit-il, voilà mon mangeux de lard. + +--Pas plus mangeux de lard que vous, répliqua froidement le chasseur. + +--Point d'impudence, mon garçon. Nous autres, on est né sur les +prairies, moitié ours-gris, moitié panthère, moitié Français et moitié +Indien. Huh! houh! + +Le chasseur noir releva son arme et appuya son index sur la détente. + +--Je suis d'humeur paisible, dit-il; je ne me mêle pas des affaires +d'autrui, et je réclame le privilège d'être laissé tranquille. Mais les +fanfaronnades et les grands airs ne me font pas peur, sachez-le. Si +je désire demeurer en paix avec tous, blancs, rouges ou métis, je ne +souffre pas les insultes. + +Un des trappeurs grogna comme un ours, tandis qu'un second hurlait comme +un loup et que le troisième imitait le chant perçant du coq. + +Le naturel du jeune homme était évidemment paisible. + +--Si, dit-il, vous croyez qu'il convient d'aborder de cette manière un +étranger et un blanc, je me permettrai de différer d'opinion avec vous. +Votre conduite est grossière, injurieuse; je m'éloigne. + +--Pas si vite mon garçon, nous avons affaire à vous. + +Et l'interlocuteur marcha sur le chasseur noir d'un air insolent. + +--Arrière, ne m'approchez pas! dit celui-ci en le couchant en joue. + +Sébastien Delaunay fixait sur cette scène des regards avides. Il n'avait +pas changé de posture. + +Il était encore étendu entre ses chiens, les mains placées sur leur +gueule. Pas un mot, pas un mouvement de ce qui se faisait ne lui avait +échappé. + +--Peut-être ne saviez-vous pas, morveux, que je m'appelle l'Ours-gris? +Je suis la mort pour tout gibier à quatre ou à deux pattes qui ose se +poser sur mon chemin. A bas ce fusil d'enfant, et nous allons régler +votre affaire! + +Le jeune homme haussa les épaules. + +--Merci, je saurai prendre soin de ma personne. Je ne me fie pas à des +coquins de votre sorte, et ne suis pas homme à me laisser intimider et +peut-être piller avec impunité. + +L'Ours-gris gronda d'une façon menaçante. La méchanceté naturelle de son +caractère s'éveillait. + +--Étranger, avez-vous jamais entendu parler de Bill Brace[15], dit-il, +d'une voix où la colère perçait déjà? + +[Note 15: Autrement dit _Guillaume le roide_.] + +--Il se peut, mais je ne me rappelle pas, répondit froidement le +chasseur. + +--C'est moi qui suis Bill Brace, ajouta l'autre. + +--Peut-être me ferez-vous l'honneur de me présenter vos compagnons? fît +le jeune homme d'un ton moqueur. + +--Vous les connaîtrez bien assez vite, c'est moi qui vous le dis. Ce +gaillard-là qui peut dévorer une mule crue à son déjeûner, eh bien, +c'est Ben Joice; et cet autre qui vous avale une pinte de whiskey sec +d'un coup, c'est Zene Beck. Je ne pense pas que vous alliez jamais dire +nos noms à l'un des postes de la compagnie de la baie d'Hudson, ou aux +établissements. + +Il y avait quelque chose de particulièrement sinistre dans la manière +dont il prononça cette dernière phrase. + +Les muscles de son visage se déprimèrent et une perversité opiniâtre +apparut dans tous ses traits. + +La vanité de la force physique le rendait insolent. Bill Brace croyait +à l'invincibilité de ses nerfs. Déréglé par inclination et habitude, +vicieux et agressif par nature, il avait besoin de cette correction qui +dompte le scélérat et humilie le brutal. + +--Dites-moi quels sont vos desseins et je saurai mieux quoi faire, fit +le chasseur noir. Si votre intention est de me dépouiller, je ne suis +pas disposé à le permettre. J'ai déjà vu des gens de votre calibre. La +plupart se sont montrés paisibles, et je puis vous assurer que ceux qui +se sont comportés autrement n'ont rien gagné. + +--A bas votre arme! vociféra Bill Brace. + +--Oui, à bas les armes! répéta Ben Joice. + +--A bas ton fusil! appuya Zene Beck. + +Le chasseur redressa sa taille et de douce qu'était sa physionomie, elle +devint ferme, presque dure. + +Une main sur le manche d'un formidable _bowie-knife_[16], Bill Brace +avança le pied droit. + +[Note 16: On sait que c'est le terrible couteau américain.] + +--Prenez garde, misérables! cria le chasseur, avec un coup d'oeil +rapide à la batterie de son fusil; vous êtes trois contre un, mais le +premier de vous qui fait un mouvement, je le tue comme un chien. Je vous +tiens pour vagabonds et bandits;... cependant, pas pour des lâches. S'il +en est un parmi vous qui veuille se mesurer avec moi, à la carabine, au +pistolet, au couteau, ou aux armes que la nature nous a données, je suis +son homme. + +Bill Brace haussa ses épaules herculéennes, et sourit dédaigneusement, +mais plutôt de rage que de bon coeur. + +--Vous criez bien haut, mon petit, mais je vas vous donnez une fière +leçon, grommela-t-il entre ses dents. + +En disant ces mots, il s'appuyait sur le canon de son fusil dont la +crosse reposait à terre. + +Jamais face horrible ne s'était empreinte d'un cachet plus diabolique. + +Vivant loin de la contrainte des lois civiles, débarrassé de toutes +les formalités et conventions de la société, suivant à sa guise les +impulsions d'une nature désordonnée, flattant ses appétits sauvages, +singeant les moeurs des Indiens--leurs vices et non leurs vertus--avec +une confiance entière en sa puissance musculaire, Bill Brace était +devenu le type de la bestialité humaine, si je puis m'exprimer ainsi. +Imposer comme loi sa volonté aux autres, telle était son ambition et +même sa devise. + +Quoique d'une taille plus haute, le chasseur noir était d'une +constitution plus grêle. + +Il avait plus d'harmonie dans les formes, mais moins de vigueur +apparente. + +Son extérieur indiquait le sang-froid et cependant la souplesse. + +En général il ne semblait pas capable de soutenir une lutte corps à +corps avec son adversaire. + +Néanmoins, Sébastien observa qu'il était calme, qu'il ne manifestait +aucun de ces signes de trépidation qui accompagnent ordinairement la +peur ou la colère. + +--L'entendez-vous, Ben Joice et Zene Beck? Ce blanc-bec, ce mangeux de +lard[17] qui prétend répondre par toutes armes à Bill Brace, depuis ses +poings, jusqu'à une espingole. + +[Note 17: Les Anglo-américains ont donné aux Canadiens-français le +sobriquet de _mangeux de lard_.] + +Dans un paroxysme de dédain comique, mais inexprimable, Brace enleva son +casque par la queue de renard qui le surmontait, le lança contre le +sol en le foula aux pieds, tandis que ses camarades témoignaient +chaleureusement de leur admiration; l'un en sifflant à travers deux de +ses doigte fourrés dans sa bouche, l'autre en se tordant dans un éclat +de rire convulsif. + +Le chasseur noir se tenait parfaitement tranquille, et toujours prêt à +faire feu. + +--Buveux-de-lait, j'accepte le défi! hé! hé! ho! ho! songez-y mes gars, +il veux amorcer Bill Brace le mangeux de chats sauvages, le grand ogre +de la Saskatchaouane. + +Puis au jeune homme: + +--Voyons, dites-nous comment vous voulez quitter le monde et que ça +soit fait tout de suite. Est-ce avec le plomb, l'acier ou les griffes de +l'ours-gris qui sont mes armes naturelles, comme vous les appelez? + +--Nous commencerons avec les armes de la nature; puis, si vous n'êtes +pas satisfait, le couteau décidera qui doit être enseveli dans la +vallée. + +--Quant à cela, je puis vous le dire d'avance. Nous ne prenons pas la +peine d'enterrer les gens. Les loups servent de croque-morts, dans les +montagnes. Ils ont bientôt fait, et l'on n'a rien à payer pour la fosse +et le service. Mais nous gaspillons un temps précieux. Hâtez-vous de +dire vos prières et que je vous avale! + +--Doucement, doucement, fit le chasseur noir. Écoutez les conditions du +duel: Vos armes et celles de vos amis seront déposées près de ce bouquet +de pins; puis vos camarades se retireront là-bas, derrière le rocher et +resteront spectateurs passifs du combat. Quant à moi, je placerai mes +armes derrière cet arbre à gauche, afin de pouvoir les saisir aisément +en cas de trahison ou de mauvaise foi. + +Brace objecta d'abord à cette proposition, mais finalement il y +consentit, et les armes furent, au bout de quelque temps, mises aux +lieux indiqués par le chasseur. + +Sébastien avait peine à contenir ses chiens, car ces armes avaient été +posées à cinq ou six pas de sa cachette. Maraudeur se révolta un peu à +l'approche de Brace, et Infortune grogna sourdement. Mais le bruit ne +fut pas remarqué. + +Beck et Joice se retirèrent à l'endroit désigné. + +Sans perdre une seconde, Bill Brace se dépouilla de sa casaque de +chasse, en homme pressé d'en finir tandis que son antagoniste quittait +flegmatiquement son pourpoint noir au pied d'un cotonnier, et desserrait +sa ceinture. + +La charpente osseuse et solidement attachée du premier formait un +contraste frappant avec les proportions symétriques, quelque peu +délicates du second. + +Si Bill Brace pesait au moins cent quatre-vingts livres, le chasseur en +pesait cent quarante au plus. + +--Étranger, fît Brace, vous ne feriez peut-être pas mal de me dire votre +nom avant que je ne vous dévore, car il se peut qu'un de vos amis désire +couvrir d'une tombe vos os, quand on saura comment vous êtes mort... + +--Si vous ou vos coupe-gorge m'assassinez, un individu du nom de +Pathaway manquera dans les montagnes. Êtes-vous prêt, Bill Brace? + +--Tout prêt! répondit Brace. + +--Venez donc et attrapez ce que vous méritez! + +Le jeune homme porta alors en avant son pied et son bras droit, puis le +pied et le bras gauche, et fit face à son ennemi. + +Ensuite il retira son bras droit en le courbant comme un arc et étendit +encore le poing gauche, en ayant les yeux fixés sur ceux de Brace, qui +arrivait avec grand fracas, et se proposait de réduire son adversaire +par la seule force du poignet. L'insulteur projeta, ramena sa main +droite et reçut, en pleine bouche, la gauche de Pathaway. + +Ce début suffît à faire voir que le dernier connaissait l'art de se +défendre, tandis que l'autre l'ignorait. + +--Ce gamin t'a tiré le premier sang; attention, Bill! épia Joice. + +Surpris de la riposte, Brace avait reculé. Alors il remarqua que sa +barbe changeait de couleur et passait du noir au rouge. + +--Repos! exclama Joice. + +A la seconde passe, Brace prit plus de précautions. + +Son but était de terminer l'affaire d'un seul coup. + +Mais pendant ce temps, Pathaway lui allongeait un croc-en-jambe et le +faisait choir sur le sol. + +Joice et Beck saluèrent cet événement par un rire bruyant; ils pensaient +que leur champion se ménageait afin de s'en tirer avec plus d'honneur, +quand il aurait joué assez longtemps avec le petit, pour l'éreinter d'un +coup. + +--Debout, Bill! Pourquoi diable te vautrer comme ça? dit Joice. + +--Oh! c'est un fier matois! glissa Beck. + +--Oui, reprit l'autre. Il va le démolir en gros, car il n'aime pas le +détail, Bill. + +Un double éclat de rire couronna cette lourde saillie. + +La fureur avait enflammé Bill Brace. + +11 s'élança sur Pathaway, en mugissant comme un taureau. + +Il frappait à droite et à gauche. + +Ses bras s'agitaient comme des fléaux, battaient l'air et jamais +n'atteignaient son antagoniste, qui bondissait tantôt d'un côté, tantôt +d'un autre, plantant son poing où il lui plaisait. + +--Repos! dit encore Joice. + +Bill Brace ne demandait pas mieux. + +Il darda sur son jeune adversaire ses prunelles injectées de sang et +rugit comme une bête fauve blessée. + +Pathaway, lui, n'avait rien perdu de son flegme. + +Les bras croisés sur la poitrine, il soutenait, sans sourciller, les +regards ardents du trappeur. + +Instinctivement Ben Joice et Zene Beck se rapprochèrent. + +Ils commençaient à prendre un vif intérêt à cette lutte. + +Sébastien aussi, entraîné par l'excitation, se leva pour mieux voir; et +les chiens eux-mûmes se dressèrent sur leurs hanches. + +Brace, haletant comme une machine à vapeur, proféra un horrible juron +et se rua contre le chasseur qui, glissant agilement sous le bras du +bandit, lui asséna un coup formidable au-dessous de l'oreille droite. +Le blessé fléchit comme un boeuf à l'abattoir et roula à terre. Mais, +bientôt relevé, il revint à la charge avec une furie et une violence +terribles. + +C'est alors que le chasseur noir déploya ses étonnantes ressources +de pugiliste. Parant les coups avec adresse, il les portait avec une +dextérité et une vigueur qui jamais ne faisaient défaut. + +Le visage du trappeur ne fut bientôt plus qu'une masse de chairs +pantelantes et saignantes. Il tombait à tout instant, et se remuait déjà +avec difficulté, lorsque Pathaway l'acheva par un coup sous le menton. + +Bill Brace roula sur le sol. + +--Ainsi je punis l'impudence, dit le chasseur. + +Puis, se tournant vers Joice et Beck: + +--A qui le tour? ajouta-t-il. + +Brace recouvrait ses sens. + +Il essaya de se mettre sur pied, en hurlant d'impuissantes imprécations. +Mais, trop faible pour se tenir debout, il retomba avec une telle +faiblesse que toutes les jointures de son corps en craquèrent. + +Cédant alors à une rage indicible, il s'écria: + +--Vos couteaux, camarades! Hachez-moi ce gredin en chair à pâté. C'est +le diable!--le diable en personne, Ben Joice. Sers-lui du baume d'acier, +Zene Beck, et je serai ton débiteur pour la vie. + +Prompt comme la pensée, Pathaway passa la main derrière son cou et en +tira une de ces armes terribles qui portent le nom du célèbre combattant +texien,--Bowie le brave, l'intrépide, l'audacieux! + +La lame brillante étincela et réfléchit les rayons de la lune comme les +facettes d'un diamant: + +Joice et Beck sortirent de leurs mitasses des armes semblables, et ils +se précipitaient sur le chasseur, avec des cris forcenés, quand ils +furent arrêtés par l'attitude déterminée du gladiateur. + +--Pourquoi hésiter, poltrons? leur dit-il. Venez-donc! le mangeux de +lard, vous apprendra comment on se sert de ce joujou. + +Et il montrait son large coutelas. + +--N'ayez pas peur, quoique ce soit le diable, grommela Brace d'une voix +caverneuse. + +Honteux de leur incertitude, Joice et Beck marchèrent sur Pathaway, qui +les attendait imperturbablement. + +Ils fondirent en même temps sur lui. + +Mais, les évitant aussi lestement qu'il l'avait fait dans sa rencontre +avec Brace, il laboura le bras droit de Joice avec son couteau. + +Ce misérable laissa échapper son arme. + +Au même moment, une flèche atteignit Beck à l'épaule et les deux chiens, +Maraudeur et Infortune, lâchés par Sébastien, chargèrent vigoureusement +les trappeurs, tandis qu'une voix criait à quelque distance: + +--Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce que c'est que ça? Encore une +maudite petite difficulté, je le jure, ô Dieu, oui! + + + + + V + + LA HUTTE + + +Un personnage de haute stature apparaissait à quelques pas. Derrière lui +marchait un individu moins grand, mais plus large des épaules. + +Le premier était notre ami Nicolas. + +Son interpellation fit suspendre aussitôt les hostilités. + +Cependant les chiens s'acharnaient après Bill Brace, et pour refroidir +leur ardeur Nick dut user du pied. + +--La paix, Maraudeur! A bas, Infortune! Que diable s'est-il passé ici? +On se bat, ô Dieu, oui! Quel est ce matin étendu sur l'herbe? Il a +la figure d'une pomme pourrie, je le jure, oui bien, votre serviteur! +D'ordinaire, il ne doit pas être beau garçon, dame non! mais comme ça +faut avouer qu'il a la plus vilaine tête qu'on puisse imaginer. Je ne +crois pas que, dans tous ses voyages à travers l'Afrique centrale, mon +grand-père ait jamais rencontré un pareil échantillon de nature humaine, +quoiqu'il ait vu des nègres, rouges comme l'écarlate, des singes qui +parlaient et des sapajoux qui faisaient l'exercice militaire, avec +leurs maréchaux, généraux et caporaux... oui bien, je le jure, votre +serviteur! + +A la voix de leur maître les chiens se turent, Nicolas se tourna +alors vers Pathaway, et commença à l'examiner avec une attention toute +philosophique quoique peu courtoise assurément. + +--Étranger, dit-il ensuite, vous avez tapé ferme sur ce gaillard-là; je +ne sais ni le commencement ni la fin de votre histoire, mais je crois +que la justice est de votre côté. + +--C'est aussi mon opinion, répliqua le jeune homme. Il fallait me +défendre ou me laisser voler. J'ai préféré me défendre, et ce bandit a +reçu une leçon qu'il n'oubliera pas de longtemps, j'espère. + +--S'il l'oublie, c'est qu'il a la mémoire courte, répliqua Nick, en +regardant Bill Brace dont le visage s'était tellement enflé qu'on avait +peine à distinguer ses traits. + +--Je l'ai ménagé autant que j'ai pu, dit Pathaway. + +--Ma foi, monsieur, reprit le trappeur émerveillé, on ne dirait pas +que vous êtes capable de remuer une pareille masse de chair. Mais vous +l'avez prodigalement servi, ô Dieu, oui! je vous en fais mon compliment. +Quant à lui, il ne paraît pas qu'il vous ait touché. Qu'a-t-il, donc +fait? + +--Parlé plus qu'agi, répliqua simplement Pathaway. + +--Vous êtes un luron, monsieur, oui bien, je le jure, fit Nick. +Au surplus, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à mon oncle. +L'avez-vous connu, mon oncle l'historien? Trait pour trait, c'était +vous. Il avait la même taille, seulement un peu plus courte. Son bras +droit c'était le vôtre, quoique un peu plus long. Ses jambes avaient, +Dieu me pardonne, une similitude complète avec celles sur lesquelles +vous êtes juché, pourtant elle n'étaient pas aussi droites. Il me semble +qu'il _cageottait_, mon grand oncle l'historien. Sa physionomie était +plus ouverte que la vôtre, parce que sa bouche était plus large. Il +possédait un nez remarquable, mon oncle. Je n'en ai jamais rencontré +un pareil avant le vôtre; mais j'ai idée qu'il était un peu plus gros, +étranger... Oui un peu plus gros, étranger... Je l'ai vu une fois, +illuminé par les rayons de la lune et je vous garantis que ça avait +l'air d'une meule de foin. Ah! quel organe c'était que le nez à mon +oncle l'historien! Du reste, ce nez il était dans sa branche d'affaires, +car, étant historien, il vous sentait les faits à dix siècles de +distance... et même plus... + +Le chasseur noir sourit. + +Son visage ne présentait plus une seule trace d'excitation. L'expression +en était agréable. Ses muscles qui avaient été aussi rigides que +des barres d'aciet s'étaient relâchés de leur tension anormale, +et paraissaient aussi flexibles que ceux d'une femme. L'esprit du +gladiateur s'était éteint dans ses yeux. Ce n'était plus un vengeur +implacable et sans pitié, mais un jeune homme bon, à l'air doux et +avenant. + +Il avait adroitement caché son arme et remettait son habit noir. + +Les autres témoins de cette scène demeuraient silencieux. + +Ben Joice se glissa sournoisement vers le compagnon de Nick qui, dès son +arrivée, lui avait fait divers signaux télégraphiques. + +--Eh! pourquoi diable ne parlez-vous pas, Jack Wiley? dit Nick. Est-il +besoin de faire ainsi des mouvements de main et de bras, comme un muet! +Est-ce que vous avez honte de notre compagnie? Vous n'avez pas oublié +vos vieilles connaissances, n'est-ce pas? + +--Non, répondit alors Wiley à Joice, en parlant à voix basse, la main à +demi collée sur sa bouche. + +--Non, que diable veux-tu dire? fit brusquement Ben. + +--N'as-tu pas le sens commun? reprit Wiley sur le même ton. Je ne veux +pas que tu me reconnaisses devant ces gens-là. Ce grand blagueur doit +être veillé de près; tu entends? Il prétend que les Indiens l'appellent +Ténébreux, et je t'assure qu'il est rusé. Je ne serais pas surpris qu'on +l'eût envoyé pour nous guetter, bien qu'il m'ait rendu un bon service. +Ne ma parle pas trop. + +Nick, avec sa subtilité habituelle avait observé ce qui se passait, et +deviné que Wiley et les autres trappeurs étaient des oiseaux de même +plumage. + +--Jeune homme, dit-il, en s'adressant au chasseur noir, vous n'avez plus +affaire ici, m'est avis que vous feriez aussi bien de venir avec moi. +Ces gibiers-là ne vous veulent pas grand bien. Le plus vite vous aurez +quitté leur compagnie sera le mieux. + +--J'accepte volontiers votre offre, répondit Pathaway. + +--Alors, Jack Wiley, si vous voulez venir avec moi, il est temps de +laisser cette bande de gueusards. Ils sont d'humeur trop libre pour que +j'aime à rester avec eux. + +Bill Brace se mit sur son séant, et se penchant contre Joice, lâcha +un torrent d'invectives et de menaces, dans ce langage mêlé d'indien, +d'anglais et de français, qu'en ne peut entendre que dans le Nord-ouest, +parmi les trappeurs livrés à tous les excès d'une vie désordonnée. + +--Bill Brace a la mémoire d'un Indien, hurlait-il. Tu as mis un tison +enflammé sous le nez de l'Ours gris, mais il s'en souviendra, mon petit. + +--Il me semble qu'il l'a touché avec quelque chose de plus dur qu'un +tison enflammé, fit Nick. + +--Je suis un trappeur, un Indien! continuait Bill en montrant le poing. +Oui, Indien, plus Indien que trappeur.. Houah! houp! J'aurai ton sang,, +mangeux de lard. Je te suivrai, jour et nuit. C'est moi qui suis Bill +Brace et je te défie de dire que tu m'as battu. Tue-le, Jack Wiley, +tue-le et je te donnerai cent peaux de castor. Où sont vos pistolets, +reptiles? Je... je... je me sens faible. Un peu d'eau, Ben. Ma tête est +tout à l'envers. Soutiens-moi ou je tombe!... + +En prononçant ces mots il se laissa aller à demi évanoui sur son +compagnon. + +--Où est Sébastien, où est Sébastien? demanda Nick, en se tournant tout +à coup. + +Maraudeur s'élança vers un massif de jeunes pins et se mit à aboyer. +Nick suivit aussitôt le chien. Il trouva le jeune garçon étendu presque +insensible, et tenant son arc à la main. Le trappeur le prit tendrement +dans ses bras. + +--Pauvre enfant! pauvre enfant! murmura-t-il. Il a assisté à un terrible +spectacle, et ça a été trop fort pour ses nerfs. + +S'adressant ensuite à Pathaway: + +--Il n'est pas bien robuste, voyez-vous, monsieur. D'ailleurs sa santé +cloche depuis quelques jours. La rougeole, vous savez? + +Un sourire glissa sur les lèvres du chasseur noir. Mais jetant, en ce +moment, un regard sur le visage de Sébastien, il conçut pour lui une +vive sympathie. + +--C'est un Bois-brûlé! exclama-t-il. + +Nicolas ne parut pas charmé de la découverte + +--Qu'il soit Bois-brûlé ou n'importe quoi, c'est un bon garçon, dit-il +un peu brusquement. Il est brave, doux, obligeant; je l'aime, moi. S'il +a les membres délicats, ils se développeront avec le temps, je vous la +dis, et il deviendra aussi vaillant qu'un chef comanche, je parle. Son +système a l'air un peu désorganisé, mais qu'est-ce que ça prouve? il +n'est pas poltron, pour ça, ô Dieu, non, je le jure, votre serviteur! + +--Est-ce que vous seriez son père ou son oncle? interrogea Jack Wiley, +en ricanant. + +--Je suis son père, et il est mon fils, n'allez-pas me contredire, +répliqua sèchement Nicolas. + +Sébastien commença à reprendre ses sens. Il ouvrit sur le trappeur +ses grands yeux, doux, rayonnants d'intelligence, et un tressaillement +courut partout son corps. + +--N'y pense plus, n'y pense plus, enfant, dit Nick; c'est passé et +il n'y a personne de tué. Peut-être quelqu'un serait-il mort, si ses +blessures eussent été mortelles, mais elles ne l'étaient pas. Courage, +il arrive de ces choses-là tous les jours! Seulement tu ne les vois pas. + +--Qu'est-il arrivé, Nicolas? demanda-t-il d'un ton dolent. + +--Rien de bien considérable; non, rien de bien considérable, je +t'assure; une partie de coups de poing qui a causé une damnée petite +difficulté à l'un des joueurs, voilà tout. Mais comment te sens-tu, +maintenant, mon cher enfant? + +La voix de Nick était pleine de sollicitude. Le jeune garçon lui plaça +ses mains sur les yeux et les y tint un instant. + +Pathaway le considérait avec autant de pitié que d'admiration; car ses +petites mains mignonnes semblaient moins faites pour la vie incivilisée +que pour la vie de salon. + +--Joli garçon! joli garçon, murmura-t-il; mais trop efféminé pour ce +genre d'existence. Il faudrait le renvoyer à son foyer natal, sur les +bords de la rivière Rouge. + +--Peux-tu marcher, à présent? fit Nicolas. + +--Je le crois, répondit Sébastien au trappeur, qui poursuivit en +s'adressant à Pathaway: + +--Ah! monsieur, c'est un si rude marcheur quand il est en bonne santé! +Il monte aussi à cheval comme un singe, et moi qui vous parle je n'ai +pas encore rencontré de cheval capable de le démonter. Il descend d'une +famille aristocratique et n'a pas été élevé au travail comme les enfants +de son âge. Son père était un comte français, un duc anglais ou un +prince russe déguisé, ou quelque chose d'approchant. Je ne me rappelle +pas exactement le titre. Sa mère était une demi-sang de très-haute race, +le plus beau spécimen de femme qu'on pût voir.....--Mais comment vas-tu, +mon Sébastien? Si tu ne peux te tenir sur tes jambes, je te porterai. Ça +me va, à moi, de porter les enfants comme toi, en haut des montagnes. + +--Non, non, j'irai bien tout seul, répondit Sébastien, dont les regards +se fixèrent pour la première fois sur le chasseur noir, et qui rougit +comme une jeune fille. + +--Qu'est-ce encore, petiot? Ne vas pas t'évanouir encore. + +Ensuite à Pathaway: + +--Il a été sujet à ces attaques depuis qu'il a eu la coqueluche, il y a +deux ans au plus. Il ne s'en est pas bien tiré, car cette diablesse de +toux lui est tombée dans les jambes, croiriez-vous ça? Tout le village a +eu la coqueluche et a toussé tant et si rudement que tous les Indiens du +pays ont pris leurs talons à leur cou. Cette maladie-là ne devrait pas +être tolérée du côté septentrional des montagnes Rocheuses, ô Dieu, non! + +Nick, tout en faisant ces excuses et ces explications, souleva le jeune +garçon sur son bras gauche, et lui versa un peu de whiskey dans la +bouche. Le liquide ardent brûla la gorge de Sébastien, et produisit un +paroxysme de strangulation, qui, quoique dangereux, eut pour résultat de +ranimer complètement ses sens. + +Il sourit et déclara qu'il était mieux. + +--Comme de raison, répondit Nick, avec sa bonhomie habituelle. Il ne +faut rien dans le monde que l'apoplexie qui n'est sérieuse que quand +vous l'avez eue quelquefois. Mon frère, le docteur Whiffles, avait +coutume de la guérir sans difficulté avec le précipité rouge et l'ocre +jaune. + +--Ce n'est pas un remède commun, fit remarquer Pathaway. + +--Non, ce n'était pas un remède commun. Il n'était connu de personne que +de mon frère, et le secret est mort avec lui. Je vous raconterai un jour +ou l'autre comment il a fini, mon frère le docteur.--Ah! les jarrets +fléchissent encore, mon Sébastien; mais l'usage les rendra plus torts et +plus longs aussi. Appuie-toi sur moi et n'aie pas peur de me fatiguer. + +--Une voiture et une nourrice lui conviendraient mieux, grimaça +malicieusement Wiley. + +--Je connais des gens qui ont besoin d'une charrette et d'un bourreau, +quoique je ne veuille pas dire que j'en aie vu ce soir, riposta Nick. + +--Vous savez que les enfants doivent souper et se coucher de bonne +heure, fit Jack comme s'il n'eût pas remarqué l'allusion du trappeur. +Pour moi, je n'aime pas les garçons qui pâlissent comme des filles à +la vue du sang. Ce n'était pas comme ça, avant que les établissements +fussent aussi près et aussi nombreux. + +--Tout change, dit Pathaway. Il y a des francs trappeurs qui ne sont pas +ce qu'ils devraient être. + +--Je n'ai pas envie de me quereller avec vous, monsieur, grommela Jack +Wiley, en jetant un regard de défi au chasseur noir. + +Celui-ci ne daigna pas relever l'invective. + +On arrivait sur le plateau, et tous entrèrent dans la cabane de Nick. + +Le feu fut promptement renouvelé, et, à ses brillantes clartés, nos gens +purent s'examiner plus à leur aise. + +Les yeux de Sébastien s'arrêtèrent complaisamment sur Pathaway dont les +regards le cherchaient souvent aussi avec un indéfinissable intérêt. + +Le souper fut préparé et mangé avec un appétit, aiguisé par de longues +courses à travers les montagnes. + +Jack Wiley dévora, non-seulement sa portion, mais il empiéta sur la +part de ses voisins. Il avait la faim d'un ours resté longtemps sans +nourriture et il engloutissait, avec une facilité prodigieuse, les +quartiers de bison rôti. + +D'abord Sébastien ne fit pas à cet individu l'honneur d'une grande +attention; mais quand les lueurs du brasier éclairèrent les physionomies +tous deux échangèrent des regards singuliers. Chez le premier il y avait +la terreur; chez Jack Wiley c'était une curiosité vague et inquiète. + +Ayant fini de manger, le chasseur noir se jeta négligemment sur une peau +de buffle que son hôte lui avait préparée. + +Wiley alluma une pipe et s'étendit dans un coin pendant que le jeune +garçon s'enveloppait timidement d'une couverte écarlate et se couchait +dans la partie la plus sombre de la hutte. + +Soit par hasard, soit avec intention, Nick se plaça entre Sébastien +Delaunay et ses hôtes. + + + + + VI + + LA VALLÉE DU TRAPPEUR + + +Au bout d'une heure, tout sembla reposer dans la cabane du trappeur. + +Alors, Jack Wiley ouvrit les yeux, souleva sa tête, contempla un instant +les dormeurs, puis il se mit sur son séant, s'allongea et se coula aussi +doucement que possible hors du logis. + +Maraudeur s'était bien éveillé à demi; mais ne croyant pas qu'il fût à +propos de contrarier l'hôte de son maître, l'honnête animal reprit le +cours de ses rêveries canines. + +Sorti de la cabane, Wiley traversa rapidement le plateau et aperçut le +cheval de Nicolas qui paissait voluptueusement l'herbe tendre. + +--Vilaine bête, mais qui doit avoir de bonnes qualités, pensa Jack. Sa +crinière est pas mal raide. On dirait un buisson d'épines, mais ça vous +a des jambes taillées pour la course. Elles sont lisses, propres et +parfaites aux attaches. J'aime cette croupe, cette petite tête, et +cette gracieuse encolure. Ma foi, ce ne serait pas bien de laisser là ce +quadrupède. Il est vrai que son propriétaire m'a rendu un petit service, +mais les affaires sont les affaires et l'amitié n'a rien à y voir. + +Quoique Jack louchât supérieurement, ses regards parvinrent, cette fois, +à se concentrer avec ardeur sur le coursier de Nick. + +--Décidément, il me va! murmura-t-il. + +En déboutonnant sa chemise de chasse, il en tira une forte lanière de +cuir qu'il avait enroulée autour de son corps. + +Ensuite il s'approcha de l'animal qui continuait paisiblement son régal, +et lui ajusta la lanière autour du cou. + +Ayant réussi au delà de ses voeux, Wiley sauta sur le dos de +l'Hérissé qui, loin de faire de la résistance, marcha volontiers à une +cinquantaine de verges plus loin. Mais arrivé à cette distance le cheval +s'arrêta court, s'appuya sur ses jambes de devant, logea sa tête entre +elles, et, lançant en l'air son arrière-train, vous envoya l'écuyer +mesurer la surface plane. + +Jack tomba sur le nez, avec une violence qui fit danser trente-six +chandelles devant ses yeux. Pendant quelques minutes il ne vit rien que +du feu au milieu duquel voltigeait un cheval enragé. + +Pas fort loin de cette scène, il y avait un homme qui riait de bon +coeur, je vous assure. + +C'était Nick Whiffles. + +Son sommeil avait été aussi léger que celui de l'ingrat trappeur. En le +voyant partir, il s'était levé et l'avait suivi. + +Lorsque Wiley enfourcha l'Hérissé, Nick fronça les sourcils; c'est que, +s'il se souciait médiocrement de la reconnaissance, il tenait à son +bien, surtout quand ce bien était un cheval favori. + +Revenant donc promptement à la hutte il saisit ses armes, poursuivit le +voleur et arriva juste au moment où l'Hérissé venait de lui faire baiser +notre mère commune. + +--Bravo! se dit Nick, avec un véritable orgueil. Je ne lui aurais jamais +pardonné s'il ne s'était pas comporté ainsi, oui bien, je le jure, votre +serviteur! Eût-ce été juste de se laisser prendre par cette vermine, +qui tombera quelque jour dans une maudite petite difficulté, si la +providence n'amende pas sa diablesse de mauvaise nature. Le traître! +le renégat! Oublier ce que j'ai fait cette nuit pour lui! Il mériterait +d'être pendu, et je vous dis qu'il ne sera jamais mieux qu'au bout d'une +corde. + +Cependant Jack Wiley se remettait de sa chute: + +--Voilà donc, grommelait-il en s'étirant et se frottant le visage, voilà +donc quelques-uns des tours que cette, grande perche de trappeur lui a +appris. Ah! mon brigand, je te corrigerai de ces manières-là quand nous +serons dans les montagnes. Allons, reste en repos. Tu ne recommenceras +pas si facilement cette fois. + +Et il se replaça sur le dos de l'Hérissé, dont la mauvaise humeur +semblait s'être dissipée. + +--Encore dessus, ô Dieu, oui! pensa Nick. Eh bien, s'il peut s'y tenir, +je le lui donne cet imbécile de l'Hérissé. Je ne veux pas avoir un +cheval qui se laisse mener par un pareil vaurien, moi! + +Tandis que Nick se livrait philosophiquement à ce soliloque, l'Hérissé +fournissait à Wiley des preuves incontestables de son éducation. + +Après trois ou quatre plongeons vers le sol, il se dressa sur les pieds +de derrière, décrivit une mirifique pirouette, se jeta à droite, puisa +gauche, et finit par se renverser et se rouler sur le dos. + +Si le cavalier eût été moins agile, il ne s'en serait pas tiré sans +quelques os cassés; mais il en fut quitte pour des meurtrissures et des +contusions. + +--Je ne céderai pas d'un point, et si je puis te monter, je te +conduirai, exclama Jack furieux en s'avançant pour reprendre le bout du +lazzo qui balayait la terre. + +L'Hérissé, qui n'était peut-être pas rusé comme le serpent, mais qui +avait toutefois la finesse que son maître avait pu lui donner, voulut, +sans doute, déployer toutes ses qualités, car, tournant soudain les +talons à son triste admirateur, il lui planta ses deux sabots en pleine +poitrine et le laissa là, marqué d'une double demi-lune. + +Si la force du coup n'eût été à moitié perdue avant d'atteindre Jack, +bien sûr que le coquin n'aurait plus, jamais de sa vie, lancé un lazzo +au cou d'un cheval. + +Accroupi sur le gazon Nick Whiffles s'abandonnait de tout coeur à un +de ces bons rires silencieux qui nous prennent parfois et qu'il est +impossible de décrire avec la parole ou la plume. + +Après cet exploit, l'Hérissé se remit à brouter l'herbe en traînant la +lanière sous ses pieds. + +Wiley se tordait dans des convulsions, comme un homme souffrant les +douleurs purgatoriales de la colique bilieuse. + +Au bout de cinq ou six minutes il se releva néanmoins, en marmottant +des imprécations et se dirigea vers le lieu qu'on appelait la Vallée du +Trappeur perdu. + +--Je ne m'étais pas beaucoup trompé sur son caractère, dit Nick en se +mettant, de suite, sur la piste de Jack Wiley. Il y a en moi quelque +chose qui me dit toujours quand on ne doit pas se fier à un homme. Je +l'ai retiré comme un tison du bûcher, et je ne sais pas si j'en suis +vraiment fâché. Pourtant je suis fâché qu'il y ait tant de noire +ingratitude dans le monde, ah Dieu, oui! Mais, peuh! je m'en fiche, +comme d'une cartouche brûlée. J'accepte le monde comme je le trouve, +moi. C'est un bon monde, aussi bon qu'a pu le faire le Maître de la vie, +car je sais que, lui, il est si bon qu'il en ferait un meilleur s'il le +pouvait. Il y a dedans de mauvaises gens, ô Dieu, oui; mais, bast! tout +finira par bien aller...--Diable, où va ce chenapan? + +Comme il n'y avait personne pour répondre à la dernière interrogation +du trappeur, il fut obligé de s'enfoncer dans les conjectures, tout +en suivant son voleur. Après avoir trotté par monts et par vaux, Nick +atteignit enfin une éminence dominant la vallée du Trappeur perdu, +tandis que Jack Wiley descendait la versant de la colline vers la Porte +du Diable. + +--Il ne paraît pas aussi effrayé des fantômes qu'il l'était, il y a deux +ou trois heures, se dit Nicolas. Je crois bien être sur la trace de +ceux que j'ai déjà cherchés. Je pénétrerai enfin le mystère; on +pénètre toujours les mystères quand on cherche. On a l'oeil à vous, mon +gentilhomme, n'ayez peur. Il n'y a pas de mal à reconnaître la compagnie +que vous fréquentez et peut-être ça rapporte-t-il gros. Pressons-nous, +car le jour approche, et m'est avis que ce n'est pas un lieu sûr à +explorer quand le soleil luit. + +Le terrain qu'ils parcouraient alors était coupé par d'effrayantes +fondrières, des roches détachées, d'énormes masses de granit +tourmentées. + +Partout on rencontrait des vestiges des convulsions volcaniques, qui, à +une époque reculée de l'histoire du monde, avaient ébranlé les montagnes +jusque dans leurs fondements et épanché, à la surface de la croûte +terrestre, des torrents de roches fondues et de minéraux. + +Souvent Wiley disparaissait à la vue, perdu qu'il était par les +inégalités du sol. Nick n'en continuait pas moins sa chasse avec cette +patience stoïque qu'on lui connaît. + +Ils se trouvèrent bientôt près de la vallée et Wiley s'éclipsa tout à +coup derrière un gigantesque portique de roc. + +--Parfaitement nommé, murmura Nicolas, en examinant avec intérêt ce +phénomène naturel. Si ça ne ressemble pas à la porte du diable je ne m'y +connais pas. + +Les deux côtés de cette porte étaient composés de puissantes colonnes de +basalte, qui, s'inclinant l'une vers l'autre, se joignaient au sommet. + +A droite et à gauche, d'autres piliers, de même formation, les uns plus +gros, les autres plus petits, et entrelacés de projections rocheuses, se +dressaient en étroit réseau, ne laissant qu'une entrée principale à la +région mystérieuse appelée la Vallée du Trappeur perdu. + +La curiosité de notre ami Whiffles était aiguisée à ce point, qu'il +n'aurait pas voulu battre en retraite, si dangereuse que pût être son +entreprise. Il accéléra même le pas et arriva sous le porche titanique. + +La silhouette de la ville hantée se déchiquetait devant lui. + +Néanmoins des blocs de rochers barraient le passage. Nick en longea le +contour et se trouva dans les ténèbres. Il lui sembla pénétrer dans une +région souterraine. + +L'air y était glacial, imprégné de vapeurs humides; le pied se posait +sur un sol mou, visqueux. Whiffles n'en allait pas avec moins de +fermeté, mais il fit un faux pas et tomba dans la vase. + +Un corps froid et gluant qui passa alors contre son visage lui apprit +que le lieu était fréquenté par des reptiles.. Se relevant avec +vivacité, le trappeur essaya de se reconnaître au milieu de la noirceur +qui l'enveloppait. + +Ce lui fut impossible. + +Un autre eût abandonné l'aventure; mais, comme + +Napoléon, Nick avait foi en son étoile. Ayant échappé à tant de périls, +il doutait sérieusement qu'un malheur réel pût lui arriver. + +Son esprit, étrangement constitué, avait acquis une si vigoureuse +croyance dans une providence protectrice que la crainte du mal le gênait +rarement, si jamais elle l'effleurait. + +Après bien des difficultés, il atteignit une place où il pouvait +distinguer un coin du ciel, à travers de gros arbres qui confondaient +leurs rameaux à la cime des rochers. + +Un bruit mêlé de sifflements et de mugissements frappa l'oreille de +Nicolas. Il s'arrêta, écouta, et, incapable de préciser la cause du son, +marcha dans sa direction. + +Ce bruit était produit par une source d'eau chaude, qui lançait à +plusieurs pieds de hauteur ses gerbes noyées dans des nuages de vapeur +bleuâtre. + +Quoique Nick ne fût pas superstitieux, ce spectacle l'impressionna. + +Qu'est-ce qui lui prouvait que les traditions des Peaux-rouges ne +fussent pas vraies? Il avait vécu et communié avec la Nature,--cela +pendant près de quarante années, mais la connaissait-il entièrement? N'y +avait-il pas quelques-uns des secrets de cette féconde mère qui eussent +échappé à la perception du hardi trappeur? + +Il ne l'avait pas vue à nu; il n'avait palpé que ses formes extérieures. +Il pouvait y avoir, et il y avait des arcanes inexplorés par le brave +homme. Sans doute, ce n'était pas du lait qui coulait dans ses veines. +La poltronnerie et lui n'avaient jamais couché sur la même peau de +buffle, comme il disait si énergiquement. Mais il y a un régulateur +prudent et vigilant qui gouverne le mécanisme intime de l'individu, +quand les sauvegardes ordinaires lui manquent. + +Nicolas sentit un frisson courir dans ses artères. + +Il était vraiment mal à l'aise et tourna la tête, dans l'intention, ma +foi, de rétrograder. + +Mais alors, il crut s'apercevoir qu'il n'était pas seul dans le tunnel. +C'était comme un grincement, le grattement d'un chien ou d'un gros +animal grimpant sur les rochers. + +L'obscurité était trop grande pour permettre de voir; aussi Nick se +sentit-il d'autant plus anxieux de savoir à quelle sorte de compagnon il +allait avoir affaire. + +Il avait naturellement bonne vue. S'habituant peu à peu à l'obscurité, +il finit par distinguer un corps long et noir qui marchait en ligne +parallèle avec lui. Whiffles supposa que c'était une personne qui +rampait sur ses mains et ses genoux; il ramassa une petite pierre et la +jeta à cet objet. + +Un grognement menaçant lui répondit. + +Nick s'arrêta. + +Sa position n'était décidément pas enviable. Il ne savait s'il devait +reculer ou avancer. + +Un nouveau grognement lui apprit que l'animal auquel il avait affaire +était un ours. + +Après un moment de réflexion, Whiffles se détermina à continuer son +chemin, pensant qu'il y avait plus de sécurité devant que derrière +lui, car le peu qu'il avait entrevu de la vallée du Trappeur l'avait +défavorablement impressionné. + +Nicolas poursuivit donc sa marche, lente et difficile. + +Il lui fallait tantôt se traîner le long des pointes de rocher, tantôt +franchir un précipice, et tantôt traverser un terrain marécageux où il +enfonçait jusqu'aux genoux. Enfin il atteignit l'entrée de la porte du +Diable, et déjà il se félicitait de sa bonne fortune, quand un troisième +grognement lui fit porter une main à la détente de sa carabine, et +l'autre à son couteau-bowie. + +Près d'un des prismoïdes de basalte, se tenait un ours, un ours-gris, de +taille formidable. + +Il regardait, gueule béante, par-dessus son épaule gauche. + +Nick le coucha en joue, et le monstre poussa un grondement sauvage en +montrant une rangée de dents aussi blanches que l'ivoire. + +Depuis longtemps notre trappeur connaissait la nature des animaux de +cette espèce. + +Il savait combien ils ont la vie dure. Rarement un seul coup de feu les +tue. Au contraire la douleur qu'il leur cause les met en furie. + +Ils attaquent se défendent à outrance et malheur alors à l'imprudent qui +a tiré sur eux! + +--Non, non! ça ne sera pas, murmura le trappeur. Ces créatures-là ne +supportent bien que les blessures mortelles. D'ailleurs, il ne fait pas +encore assez clair pour se livrer à ce petit exercice qui tranche une +question de vie ou de mort. J'ai toujours eu la chance de me fourrer +dans une maudite petite difficulté et de m'en sortir les mains nettes, +oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais supposons que cet animal +innocent me dévore, est-ce qu'on aurait encore l'audace d'imprimer ça? +Ce serait bien là le désespoir de ma mort, ô Dieu, oui! + +Cette réflexion lui arracha un sourire mélancolique. Mais son naturel +reprit aussitôt l'ascendant. + +Le danger ne pouvait altérer l'esprit qui l'animait. + +En toute circonstance c'était toujours Nick Whiffles, l'étrange +personnage. Si la vue d'un péril imminent le frappait un moment, il +rebondissait bientôt comme une boule de caoutchouc. + +--Allons, pas tant de bruit, dit-il en s'adressant à l'ours, qui faisait +des démonstrations très-hostiles; pas tant de bruit, car tu commences +à m'échauffer les oreilles, ami Martin et il y a un petit degré au delà +duquel patience n'est plus vertu. Si tu ne savais pas si bien grimper, +je t'enverrais un joli morceau de plomb rond sous l'oreille droite, ô +Dieu oui! Hurle donc! puisque ça te fait plaisir. J'ai refroidi deux de +tes frères l'automne dernier, tu ne le sais peut-être pas, hein? Mais tu +as une drôle de tête mon gaillard. Qu'est-ce que c'est que ça? + +L'ours s'était levé et assis sur son train de derrière. Ses deux pattes +de devant pendaient comme les nageoires d'un veau-marin, et son dos +demeurait appuyé au pilier de basalte. + +--Diable, comme il me reluque! dit Nick en examinant l'amorce de sa +carabine; je n'aime pas ces regards-là. Est-ce qu'il aurait envie de me +manger? Ce serait bien la plus coriace bouchée qui eût jamais passé +sur sa langue. Tâche de ne plus te rencontrer sur le chemin de Nick +Whiffles, monsieur l'impudent! D'ailleurs, je t'avertis que tu trouveras +plus de graisse sous ma chemise de chasse que dans toute autre partie de +mon système. + +L'ours se dressa sur ses deux pieds et fît deux pas en avant. + +Nick ajouta: + +--Encore un, mon brave et nous allons entrer, toi et moi, dans une +maudite petite difficulté, ah! dam, oui. + +L'ours ne bougea point. Et comme Nick le visait les premières lueurs du +matin apparurent à l'orient. + +Quelques rayons d'or, avant-coureurs du soleil teignirent les colonnes, +les tours et murailles de la ville hantée. + +Au même instant, la forme le l'ours tomba à terre et la figure d'un +homme se montra à la place. + +Nick poussa une exclamation de surprise. + +--Un Indien, oui bien je le jure, votre serviteur! + +L'autre restait immobile at coi. + +--Un Indien, sur ma parole! Qui es-tu, Peau-rouge? Qu'est-ce que +signifie cette mascarade? Moyen de te précipiter dans quelque maudite +petite difficulté, l'ami! + +--Ténébreux est brave; il ne craint pas le croc de la panthère et +marche, le coeur ferme, dans la vallée de l'Esprit du tonnerre: répliqua +le personnage qui avait surgi de la peau d'ours. + +--Multonomah! chef des Shoshonés! s'écria Nick. Enchanté de te voir, mon +frère, quoique ce soit la dernière place du monde où j'aurais pensé te +rencontrer. On ne trouve guère ici les gens de ta race, car il circule +d'étranges histoires sur ces localités, ô Dieu, oui! + +--Dans ces lieux réside un Manitou que nous ne devons pas offenser, +répliqua Multonomah en attachant un regard inquisiteur sur Nick. Les +Shoshonés font la guerre aux hommes, mais pas aux esprits. On peut voir +et palper les premiers, les derniers sont comme le vent, invisibles, +et trop délicats pour que des mortels puissent les toucher. Ténébreux +croit-il au Manitou des montagnes? + +Le Shoshoné, qui s'était rapproché et avait échangé une poignée de main +avec le trappeur, tenait toujours ses regards rivés sur lui. + +La question avait sans doute pour but d'arracher une réponse infiniment +plus longue qu'elle n'en avait l'air. + +Nick ne demandait pas mieux que de parler, ô Dieu non! Ses yeux disaient +clairement:--«Je suis une pompe, mettez la main sur la manivelle et elle +fonctionnera, je vous le garantis.» + +De fait, il arrondit son bras droit sur sa hanche comme le bras d'une +pompe. + +--Jamais vu un, dit-il. + +L'Indien sourit. + +--Bien, reprit-il, mon frère n'est pas un fou. Il sait comment suivre le +bison à la piste. A l'aspect des nuages, il peut dire quand le vent se +précipitera des montagnes, et le coucher du soleil lui apprend le temps +qu'il fera le lendemain. + +--Je te comprends, Indien. Tes paroles frappent les oreilles de +Ténébreux. Je méprise les fous, ô Dieu oui! Peau-rouge, l'air n'est pas +bon ici; avançons un peu. + +--Oui, dit Multonomah secouant la tête, air malsain ici, pas pouvoir +vivre longtemps, ouah! Frère, pourquoi es-tu venu dans une aussi +mauvaise région? + +Nick, qui commençait à grimper le flanc de la montagne s'arrêta court en +entendant cette demande, et allongea comiquement les lèvres, suivant son +habitude. + +--Je suis venu voir l'esprit du Tonnerre, répliqua-t-il. + +--Ténébreux est trop obscur. Il n'agit pas franchement avec son frère. +Ses pensées sont fermées. Nous ne pouvons aller ensemble. + +--Shoshoné, il court de singuliers bruits à propos de la vallée du +Trappeur. Ils sont parvenus jusqu'à moi. Multonomah est-il discret? + +Le Shoshoné ne répondit pas; un sourire dédaigneux arqua ses lèvres. + +--J'entends, s'empressa de dire Nick. C'était une boutade. Il n'est +pas permis de douter de la discrétion d'un chef shoshoné. Ta main, +Peau-rouge, et n'en parlons plus. Il y a une masse de blancs auxquels on +peut se confier, mais je sais de quel bois tu es fait. Plus d'une fois, +nous avons campé ensemble, Indien. En même temps, nous avons contemplé +le ciel et les étoiles et nous nous sommes étonnés de ce que peuvent +être le ciel et sa durée. Nous avons chassé en compagnie, dormi près +du même feu, mangé du même bison dans le même morceau d'écorce, rôti au +même feu et sur le même bâton. Un jour, Indien, il m'en souvient, nous +avons failli crever d'inanition ensemble et dévoré un chien demi-mort +de faim au terme de notre jeûne. N'était-ce pas dans le voisinage de la +source à l'Écureuil? Nous avons chassé le castor sur la pierre jaune et +à la tête de la rivière au Saumon, et jamais une querelle, tu sais? +Mais ça me rappelle que j'ai perdu des trappes dans ces environs, à +un endroit appelé le roc Noir et à la rivière à la Loutre, près des +falaises de grès rouge. + +--Ténébreux a perdu des trappes? est-il le seul qui ait raison de se +plaindre? D'autres n'ont-ils pas perdu des trappes et des pelleteries? +N'y a-t-il plus rien à dire, homme blanc? + +--Pas seulement des trappes, mais ceux qui les ont tendues.--Pas +seulement des pelleteries, mais ceux qui les possédaient..... + +--Que veut dire mon frère? + +--Que bien des trappeurs ont disparu sans qu'on sache ce qui leur est +arrivé. + +--Mauvais Manitou coupable. + +--Indien, ni toi, ni moi ne croyons à ces bêtises. L'esprit du Tonnerre +cesserait de se faire entendre si tu éteignais le feu ardent qui brûle +au sein des montagnes. Ce ne sont pas les esprits hors du corps que nous +devons craindre, mais ce sont les esprits qui sont dans le corps qui +font le mal. J'ai eu plus de maudites difficultés avec ceux que je +pouvais voir qu'avec ceux que je ne voyais pas. Peau-rouge, mes yeux ne +sont pas restés fermés. + +--Je vois qu'ils sont restés ouverts et j'en suis heureux. + +--Indien, j'ai surveillé les gens par ici. Ils ont de terribles secrets, +c'est moi qui te le dis. Mais les montagnes où ils se cachent sont +muettes, et ce qu'elles ne nous révèlent pas, nous devons l'apprendre. +Je le répète, il y a des créatures à deux pattes qui rôdent jour et nuit +dans ces gorges et qui ne paraissent pas du tout effrayées du Manitou du +mal. Nul ne peut dire d'où ça vient, où ça va, ce que ça fait. + +--Ténébreux n'est plus aussi obscur. Il parle clairement à ses amis. +Sont-ce des visages pâles ou des Peaux-rouges? + +--Indien, Nick Whiffles est un homme de vérité. Sa langue n'est pas +crochue. Leur peau est blanche, mais leur coeur est noir. Je suis fâché +de le dire, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +--Il y a partout des hommes méchants. Il y a des Peaux-rouges dont la +conduite n'est pas bonne. Les mauvais blancs habitent la montagne des +rochers et la vallée inférieure. C'est pour cela que tu as trouvé le +Shoshoné déguisé. + +--Ah! ah! ton but, frère, était le même que le mien. Tu veux pénétrer +dans les mystères de la vallée et voir ce que tu peux voir. Celui que +tu appelles Ténébreux se propose la même chose. Bien, Indien, bien, +très-bien. 11 y a, dans cette région un tas de vagabonds, qui font du +mal en veux-tu en voilà; moi, je m'en vais vous les chasser et les mener +à la justice. Je suis sur leur trace, tout comme je te le dis. Ils ont +fait des actes qui font bouillir mon sang. Je les tiendrai à l'oeil et +camperai sur leur piste jusqu'à ce que j'aie découvert leur retraite. +Il y a des malhonnêtetés qui doivent être punies, des comptes qu'il faut +régler. Nick le sait et Nick ne perdra pas de temps. On dit qu'il y a +du danger. Mais où serait le plaisir, s'il n'y avait pas de danger? Le +danger, c'est pas ça qui répugne à Nick Whiffles--vous, toi, ou un autre +l'épeurer, ô Dieu, non! Indien, crois-moi, mettons-nous à l'oeuvre, +dénichons toute cette racaille et purgeons-en les montagnes. + +--Mais l'esprit du Tonnerre! fit Multonomah. + +--Que le Tonnerre l'écrase! riposta victorieusement Nick. + +--Ténébreux, le Grand-Esprit a voulu notre rencontre; il veut et peut +tout:--hommes, animaux, aussi bien que nuages et pluies. Il a dit: Cette +nuit visage pâle et Peau-rouge se rencontreront, et se tiendront le +langage de la vérité. Il est bon que les méchants soient punis.--Tu vois +cette peau d'ours? + +Le Shoshoné avait roulé sa peau et l'attachait sur son dos. + +--Oui, fit Nick, avec un signe de tête. + +--Caché dans cette peau, poursuivit le sauvage, je me suis traîné à +travers les rochers et j'ai vu des gens entrer et sortir par la porte +Noire. Cette nuit, quelque chose semblait me dire d'aller chercher les +mauvais esprits. + +--Qu'as-tu vu? demanda Nick. + +--J'ai vu source chaude, jetant eau et fumée. + +--Après? car j'ai vu ça moi aussi et je n'en sais pas plus long. + +--J'ai cheminé longtemps au milieu de grandes masses de rochers que, +dans sa colère, le Grand-Esprit a précipitées en bas des montagnes, +ou arrachées aux fondements de la vallée. Puis, j'ai trouvé une eau +courante qui tournait, tournait, tournait et se perdait dans un gouffre +noir. Après, j'ai traversé une fondrière et découvert un endroit où +croissait le gazon. Au-delà, il y avait des arbres, les uns vieux, +entrelacés; les autres rabougris et étêtés par la chute des rochers. Un +bois épais couvrait le sol au-delà. Multonomah s'arrêta sur la lisière +de ce bois. + +--Qu'arriva-t-il alors? + +--Le bois était bien sombre,--sombre comme le passage silencieux à la +terre des esprits. Je ne pouvais voir qu'un coin du ciel. Si un Shoshoné +était accessible à la crainte, Multonomah aurait eu peur. Pendant un +moment il se tint tranquille et songea aux récits qu'on lui avait faits +de la vallée. Il tâcha d'entendre la voix de son ami Manitou pour savoir +ce qu'il avait à décider. Un bruit de pas arriva à ses oreilles. Il se +coucha sur le sol et aperçut des gens de ta race. Ils ressemblaient à +des francs-trappeurs. Leur barbe était longue; leurs cheveux pendaient +sur leurs épaules; leurs ceintures étaient chargées de pistolets et de +couteaux, et ils marchaient, en chancelant, comme l'homme rouge quand il +a le coeur gonflé par l'eau de feu. Devant eux ils chassaient un homme +et une femme. L'homme, c'était Portneuf, le voyageur[18] canadien; la +femme, c'était sa fille, toute jeune et, belle comme la nouvelle lune. +Les mains de Portneuf étaient liées; sa tête penchait désespérément sur +sa poitrine. Sa fille pleurait. Le coeur du Multonomah fut ému. + +[Note 18: Dans le désert américain, _voyageur, trappeur, coureur des +bois, chasseur_, sont synonymes.] + +--Portneuf, je le connais; c'est un bon et brave compagnon. J'ai souvent +pagayé avec lui et ses chansons réjouissaient toujours mes oreilles. Je +me souvient bien de + + A la claire fontaine, + M'en allant promener.... + +Et sa fille, donc! Nannette, comme je l'appelais. En voilà une perle +malgré ses jupes! Indien, ce que tu viens de me dire-là m'attriste, +ô Dieu, oui! Nannette est trop gentille pour... J'en frémis, vois-tu. +C'est comme l'affaire que j'ai vue au rocher Noir. Tu ne sais pas +ça, toi! Une femme, belle! mais belle, plus belle qu'un ange. Dieu me +pardonne! Oh! j'ai bien remarqué les hommes. Sois tranquille, je les +reconnaîtrais. Brigands, va! Si tu l'avais vue, Indien, leur demander +grâce. Ça aurait touché un Peau-rouge comme toi, oui bien, je le jure, +votre serviteur! Je la vois encore, avec ses blanches petites mains, sa +jolie figure, si pâle, si suppliante. Quand elle les agitait ses pauvres +chers bras d'ivoire, on aurait juré une colombe secouant ses ailes, +sais-tu pas, Indien? Ça me perçait le coeur. Comme je te les aurais +rossés les scélérats qui la faisaient souffrir! Gueusards de gueusards! +Mais ils étaient six et j'étais tout seul Quand je te dirai qu'ils l'ont +fourrée dans un manteau et jetée à l'eau, avec une pierre au cou! Mais +je voyais tout, et je l'ai sauvée comme de raison, la pauvre chère âme +du bon Dieu. Peau-rouge tu ne peux te figurer la satisfaction que ça +m'a donné. Jamais tu n'as vu tant de beauté, tant de bonté, tant de +franchise, tant de courage et tant d'esprit qu'il y a en elle... ô Dieu, +non! + +--Qu'est-ce que Ténébreux en a fait? + +Nick Whiffles, surpris de l'interrogation, ne répondit pas avec sa +vivacité et sa bonhomie accoutumées. + +--Oh! dit-il, je l'ai envoyée à ses parents,--à ses frères, je veux +dire. Ce n'était peut-être pas tout-à-fait ses frères. Mais elle avait +des parents quelque part, en haut, dans les montagnes, tu sais, Indien; +non pas les montagnes, mais les établissements..... + +--Ouah! fît le Shoshoné. + +Sans prendre garde à cette laconique, riposte, Nick continua: + +--Depuis cette circonstance, qui s'est présentée il n'y a pas bien +des mois, je me suis mis à l'ouvrage pour découvrir les auteurs de +l'attentat. Oh! je les trouverai, c'est sûr, oui bien, je le jure, votre +serviteur!--Continue ton histoire, Indien. + +Multonomah reprit froidement: + +--Le Français et sa fille s'enfoncèrent dans les rochers et je ne les +vis plus. Je retournai, et rencontrai Ténébreux qui sait ce qui est +arrivé depuis. + + + + + VII + + LA SÉPARATION + + +Le chasseur noir dormait profondément sans connaître la sortie de Jack +et de Nick. Cependant, son sommeil était agité. + +La scène émouvante à laquelle il avait pris part colorait ses songes. +Bill Brace, Ben Joice et Zene Beck flottaient devant sa vue. + +A la fin, ce vilain rêve changea. Les lèvres du chasseur s'ouvrirent +pour donner passage à quelques douces paroles. Sa physionomie prit une +expression plus gracieuse. + +Il lui semblait qu'une blanche main caressait son front; qu'un aimable +visage lui souriait; que des yeux brillants l'inondaient de leurs feux. + +--Chère ange! s'écria-t-il en étendant les bras avec transport. + +Ce mouvement réveilla notre jeune homme. + +Après un moment d'indécision pour se reconnaître, il jeta les yeux sur +l'adolescent qui reposait tranquillement dans sa couverte écarlate. + +--Fumées du cerveau que tout cela! murmura Pathaway, en se frottant les +yeux. Le temps aurait dû m'enseigner la résignation. Je suis plus faible +qu'un enfant. + +Il s'accroupit sur sa couche, plaça sa tête dans ses mains et s'abîma +dans un océan de réflexions, jalonnées ça et là de brillants souvenirs +et marquées sans doute aussi par les cicatrices de blessures terribles. + +Pendant qu'il méditait, Sébastien ouvrit les yeux et coula vers lui un +regard timide. + +Il avait froid, le pauvre enfant, car ses dents claquaient; un +tressaillement nerveux agitait ses membres. + +Les pommettes de ses joues étaient d'un rouge brûlant et ses yeux +étincelaient d'un éclat inusité. 11 ne les ferma plus et continua +d'observer le chasseur noir. Peut-être avait-il peur? Mais les chiens +couchés à ses pieds n'étaient pas de faibles moyens de protection! + +Quand le soleil se leva et vint rougir le sol de la cabane, Sébastien +répara rapidement le désordre de sa toilette et passa devant le chasseur +noir pour sortir. + +Celui-ci l'apostropha: + +--Tu as bien dormi, mon garçon; tes nerfs ne sont pas robustes. + +--Je n'ai pas rêvé; le sommeil sans rêves est le moins fatigant, +répliqua négligemment Sébastien. + +--Les rêves! répéta Pathaway en rougissant. + +Puis il sourit et dit: + +--Tu as raison, mon garçon. Le sommeil sans rêves est le meilleur. Les +songes sont des hôtes importuns qui lassent toujours. + +Sébastien se tenait près de la porte de la cabane: le soleil +l'enveloppait de ses rayons d'or. + +--Il a l'air d'un Adonis, murmura Pathaway. + +Et élevant la voix: + +--Quel est ton nom? + +--Sébastien Delaunay. + +--Ta mère était bien belle, n'est-ce pas? + +Sébastien sourit; ses joues brunes se teignirent d'un vif incarnat. + +--Ma mère avait la peau plus brune que la mienne, les cheveux plus longs +et plus foncés, les yeux plus grands. Pour moi, chasseur, elle était +bien belle, ma mère, quoiqu'elle vécût dans les wigwams. + +--Mais ton père... + +--Mon père avait la peau comme la vôtre, interrompit Sébastien, tournant +complètement le dos à son interlocuteur, comme s'il était fatigué de la +conversation. + +--Tu as la voix de ta mère, mon garçon? + +Sébastien ne répliqua pas. + +--Tu appelles «père,» le brave trappeur, si je me souviens bien, ajouta +encore le chasseur. + +--Oui, je l'appelle «père,» répliqua laconiquement Sébastien, sortant de +la hutte. + +Il demeura dehors pendant une demi-heure environ et en revenant il +trouva Pathaway debout contre la porte. + +--Où donc est Nick? je l'ai vainement cherché, demanda ce dernier. + +--Il est, je pense, parti cette nuit pour suivre Wiley; répliqua +Sébastien. + +--Comment cela? + +--Ce Wiley n'avait pas bonne mine. Il a décampé, et... + +L'adolescent s'arrêta et poussa une exclamation de terreur. + +Pathaway, surpris, leva les yeux. Alors il aperçut Nick qui arrivait +accompagné d'un ours gris marchant paisiblement à côté de lui. + +--O père Nicolas, n'approchez pas avec cette horrible bête! s'écria +Sébastien terrifié. + +--N'aie pas peur, petit; j'ai magnétisé l'animal et je le tiens en mon +pouvoir. N'est-ce pas curieux, hein! que cette puissance de la volonté? +Il faut le voir pour le croire, quoi donc! Il n'était pourtant pas +apprivoisé, quand je l'ai pris, ô Dieu, non! C'est-à-dire que je ne +l'ai pas pris, mais bien acheté d'un Indien, s'il vous plaît. Et il +en connaît de jolis tours! Je sais le faire tenir sur ses jambes de +derrière tout comme un homme; avec ses pattes de devant il donne une +poignée de main; par le soleil, il connaît l'heure, et il trotte, court, +galope, se couche et se lève comme un vrai chien. + +--Tenez-le à une distance convenable, dit Pathaway; je n'ai pas grande +amitié pour cette espèce d'animaux. + +Sébastien, qui avait couru chercher son arc dans la cabane, revint en +ajustant une flèche. + +--Debout, vilain _bruin_,[19] debout sur tes jambes de derrière, dit Nick +en allongeant un coup de pied à l'ours, qui grogna sourdement. + +[Note 19: _Bruin_, ours, terme anglais, équivalent de _Martin_.] + +Le jeune garçon tressaillit, l'arc lui tomba des mains. + +--Debout, et danse-nous ta danse de guerre, répétait Nick à l'ours, en +commençant à chanter, sur un ton lugubre, un refrain sauvage. + +Le quadrupède se leva sur ses pattes de derrière et dansa avec une +gravité burlesque au son de la musique discordante dont Nick régalait +ses auditeurs. + +--Merveilleuse bête! dit Pathaway, surpris de cette arrivée. + +--C'est vrai, monsieur, bien merveilleuse, n'est-ce pas? Mais, moi, +voyez-vous, je n'ai jamais eu d'affaires communes dans ma ligne +d'entreprise, ô Dieu, non! Une belle bête, hein! Peut-être n'avez-vous +pas grande confiance en elle; mais je vous garantis qu'elle est bonne +et fidèle autant qu'un chien, sans même excepter Maraudeur et Infortune, +qui sont les spécimens les plus entendus de leur race, oui, bien, je le +jure, votre serviteur! + +Sébastien secoua la tête d'un air peu rassuré. + +--J'aime mieux les chiens, Nicolas, dit-il ensuite. + +L'ours gronda; de façon à démentir les louanges que lui avait données +Nick. + +--Allons, assez comme ça, fit ce dernier en le poussant rudement avec +son mocassin. A bas et tenez-vous tranquille....--ou sinon!--Infortune, +la paix! Maraudeur, à l'ordre! soyez polis envers les étrangers! Vous +n'avez pas tous les jours l'honneur d'une compagnie aussi distinguée. + +--Donnez-lui quelque chose à manger, dit Pathaway toujours souriant. + +--Oh! ce n'est pas la peine..,.. au moins je le pense..... Il a dévoré +la moitié d'un bison, il n'y a pas dix minutes. Quand vous lui offririez +le plus friand morceau, c'est tout au plus s'il daignerait le flairer. +Voyons, mes chiens, ne l'incommodez pas. Il pourrait bien se fâcher, et, +ma foi, vous n'en seriez pas quittes à bon marché..... ô Dieu non! + +Puis A Pathaway: + +--Pardon, étranger; je vous dois des excuses. Mais nous allons réparer +ça. + +--Aidé de Sébastien, Nick s'occupa aussitôt du déjeûner. + +De même que la veille, le chasseur noir mangea peu, malgré les instances +de son hôte et les histoires dont il assaisonnait sa venaison. + +Après la repas, Whiffles et Pathaway se promenèrent, en causant, sur le +plateau. + +L'ours avait disparu. + +--Il faut que je vous quitte, dît le chasseur; cependant, si malheur ne +m'arrive pas, nous nous rencontrerons encore. + +--On connaît mieux ses affaires que celles des autres, répliqua +flegmatiquement le trappeur; mais je suis facile que vous deviez partir +aujourd'hui. Ne m'en voulez pas si je vous engage à être prudent. Ce +gredin de Bill Brace n'oubliera pas aisément la roulée que vous lui avez +administrée. Il se montrera rétif comme un poulain indompté. Puis ce +n'est pas tout, ajouta-t-il en baissant la voix. Il y a quelque chose à +craindre dans ces montagnes. Parfois le trappeur solitaire manque tout +à coup et on ne sait ce qu'il est devenu. Les caches[20] sont souvent +ouvertes et pillées. Ce n'est pas un canton sûr pour les jeunes gens +inexpérimentés, oui bien, je le jure! + +[Note 20: Les caches, dans le Nord-ouest, sont des trous, des espèces +de silos où les trappeurs enfouissent soit des vivres, soit des armes, +soit des paquets de pelleteries pour les reprendre quand ils en ont +besoin.] + +--Merci de votre bon conseil, montagnard; soyez assuré que je sais +l'apprécier, quoique je ne connaisse pas plus les lieux à éviter que +ceux à rechercher. Ma vie n'est point dépourvue de but. Je ne suis pas +une épave abandonnée à la merci des vents. Je sais que faire. Ma force +est grande, car elle repose dans la confiance que j'ai en moi. Je sais +aussi ce que mon esprit peut concevoir et mon corps exécuter. + +--Votre corps n'est pas gros, mais il n'est pas du tout mal fait, +répliqua Nick en toisant le chasseur noir. + +--Ce n'est pas le corps qui a le pouvoir, mais c'est l'esprit qui y est +renfermé. Oui, c'est l'esprit qui donne impulsion et force aux actes +physiques. Quand un homme combat pour une bonne cause, l'âme elle-même +prend part à la lutte. Elle passe dans les poings et les bras, change +les muscles en fer et rend l'homme invincible. + +--Tout juste, tout juste, vous l'avez dit! s'écria Nick avec +enthousiasme. J'ai fréquemment eu cette idée-là; mais je n'aurais +pu l'exprimer le quart aussi bien que vous, quoique le docteur +Whiffles,--un homme remarquable, ah! oui!--pouvait vous faire avaler son +sujet comme une pilule. C'était mon frère, que le docteur Whiffles. Ça +sert à quelque chose que la science, ô Dieu, oui! Mais du diable si +j'ai eu de la patience pour apprendre, moi! surtout quand je songe à ces +maudits journaux!--c'est comme ça que vous appelez ça?--qui se mêlent +des affaires privées; traînent devant le public les histoires des +autres, avec leur façon de faire et de parler. Seigneur oui, c'est comme +je vous le dis! On m'a diablement injurié... trop, oui! par Dieu! + +Il hocha la tête d'un air sérieux et presque chagrin. + +--Si jamais il y a encore un Nick Whiffles, il sera fameux, reprit +Pathaway, en tournant les yeux à l'horizon. Adieu, montagnard, adieu! +Nous nous reverrons quelque jour. + +Les deux aventuriers échangèrent une poignée de main, et le chasseur +noir s'éloigna, suivi longuement par les regards de Nick Whiffles, qui +semblait plongé en des réflexions profondes. + +Pathaway s'enfonça dans le bois sur le versant oriental de la montagne, +et, après une heure de marche, il atteignit une petite prairie qui se +déroulait au pied. L'ayant traversée, il arriva au bord d'un lac d'eau +stagnante, qu'il longea toujours à l'est jusqu'au moment où le soleil +passa au méridien. + +Alors le chasseur noir découvrit un _canon_[21] qui courait au +nord-ouest. + +[Note 21: Dans le Nord-ouest américain, on appelle ainsi la partie +d'un lac on d'une rivière, souvent asséché, qui s'encaisse tout à coup +au milieu des terres--en un mot une sorte de goulot.] + +Jadis cette tranchée avait sans doute été un conduit pour l'eau; mais +alors il était rempli par une végétation luxuriante. + +--Que c'est pittoresque! que c'est beau! que c'est rafraîchissant!... +s'écria Pathaway, transporté à la vue du délicieux paysage qui se +déployait devant lui. + +Il soupira et s'arrêta pour contempler cette, magnifique perspective. + +En ce moment, vers l'extrémité occidentale du canon, s'avançait un +trappeur. + +Il pliait sous une charge de pelleteries. + +Cependant, si lourd que fût son fardeau, il paraissait gai et marchait +d'un pas ferme et léger. + +Parvenu à un endroit où une roche, ombragée par les arbres, se projetait +hardiment sur le gazon, le trappeur s'arrêta, déposa son faix et se mit +à préparer un modeste déjeûner, en fredonnant le refrain d'une chanson +de batelier canadien. + + Et moi qui aime à boir' de tout, + Arrosons nous la dall' du cou; + Arrosons-nous la dalle! + +--Pauvre homme, comme il est gai, murmura Pathaway. Dieu sait, +cependant, ce que lui a coûté de peines ce lot de pelleteries! que de +dangers il a dû braver, que de privations il a dû supporter! Chante, +honnête trappeur. Ah! tu en as bien le droit. Les gens de ta classe sont +braves et rudes au labeur. Il ne leur manque qu'une vertu, c'est celle +de la frugalité. Te voilà comparativement riche; mais dans un mois ou +deux, à peine auras-tu un vêtement pour te couvrir. La dissipation et +la prodigalité t'auront, hélas! ravi les fruits de bien des jours de +travail et de misères. + +La détonation d'une carabine interrompit les réflexions de Pathaway. +Une traînée de fumée blanchâtre s'étendit entre les rochers dans la +direction du trappeur qui tomba la face contre terre en poussant un cri. + +Aussitôt, Pathaway changea sa position et se coucha sur le sol. Deux +hommes sortirent des broussailles et se précipitèrent sur le paquet de +pelleteries. + +Le trappeur gisait inanimé, sanglant, sur le sol. + +--Il est mort, fit l'un des meurtriers. Ma foi c'est là une bonne prise, +et, comme j'ai fait le coup, à moi la plus grosse part. + +--Un moment, s'écria l'autre, mettant le pied sur le paquet, et jetant +un coup d'oeil de défi à son complice. + +--Allons, tu badines, Ben, n'est-ce pas avec ma poudre, mon plomb et ma +carabine? + +--Ça n'y fait rien, Zene Beck; l'on fera le partage en francs +montagnards que nous sommes. Nous avons nos lois, tu sais, et le +capitaine se chargera de les faire observer. Quant à l'avoir tué, est-ce +que je n'aurais pu en faire autant? Pas de plaisanteries, donc! + +--Quoi! c'est ainsi que tu le prends. Assez causé. Ce paquet-là +m'appartient et je l'aurai; entends-tu? Comme ton ami, je consens à +ceci:--Un tiers pour toi, deux tiers pour moi, ou le couteau pour tous +deux; ça va-t-il? + +Ce disant, Zene avait tiré son énorme bowie et Joice se préparait à +l'attaque. + +Les armes se croisèrent et cliquetèrent avec un grincement qui +témoignait de l'ardeur sauvage des deux assassins. + +Déjà le fer avait plus d'une fois mordu leur chair, et ils poursuivaient +vivement ce féroce combat, quand un nouveau personnage parut à la pointe +des rochers. Il portait un sombrero mexicain et une ceinture rouge +ceignait sa taille. + +--A bas les armes, brigands! cria-t-il. + +Ben et Zene s'arrêtèrent par un mouvement simultané. + +A ce moment, une douzaine d'hommes envahirent le canon. + +Ils apparurent si subitement qu'on eût dit que la terre les avait vomis. + + + + + VIII + + BANDITS ET TRAPPEURS + + +Le combat avait cessé. + +Les deux antagonistes suivirent leur chef, l'oreille basse, en emportant +le paquet de pelleteries qu'ils avaient volé à la victime. + +Huit jours après le crime, ils partirent tous deux de la Ville hantée et +se dirigèrent vers la hutte de Nick Whiffles. + +Le trappeur était sorti et Sébastien. Delaunay gardait la cabane. + +Les scélérats entrèrent brusquement et demandèrent au jeune garçon un +verre de whiskey. + +En les voyant, il se sentit frissonner. Néanmoins, il tâcha de faire +bonne contenance et leur donna ça qu'ils désiraient. + +Il servit une outre pleine d'alcool. + +Ben et Zene se mirent à boire, tandis que la pauvre Sébastien se tenait +tremblant en un coin du foyer. + +Ben Joice avala une gorgée, puis une autre, une troisième et il but +ainsi coup sur coup jusqu'à ce que l'ivresse l'eût gagné. + +Inutile de dire que Zene, qui avait suivi son exemple, se trouvait à peu +près dans la même position. + +Ils se mirent alors à jaser, à raconter leurs ignobles prouesses et à +tenir d'horribles propos, bien capables d'effrayer Sébastien. + +Ben Joice se distinguait surtout par son irritation. + +Cependant les chiens de Nick Whiffles semblaient le gêner passablement. + +Infortune paraissait sa bête noire. + +Il jetait sur l'animal des regards étincelants de colère et parfois se +levait à demi, comme s'il eût voulu aller le frapper. Mais Infortune +exerçait un prestige d'une certaine valeur. + +Chaque fois que Ben Joice faisait un mouvement le chien: ouvrait sa +gueule et montrait une double rangée de dents, longues, blanches, +tranchantes et aiguës qui eussent donné la chair de poule aux plus +téméraires. + +Pensant donc qu'il était moins dangereux de se servir de sa langue que +de ses membres, Ben se répandit bravement en invectives contre les deux +chiens. + +D'abord, ceux-ci n'eurent pas l'air de s'en soucier. Mais, comme Ben +Joice continuait, Maraudeur poussa un grondement auquel Infortune +répondit par des hurlements très-significatifs. + +--Ne les provoquez pas, si vous tenez à la vie, dit Sébastien. + +Joice leva sa face rougie par l'ivresse. + +Les chiens aboyèrent à nouveau et avec ua redoublement de fureur. + +--Donne-moi les pistolets, Zene, et je m'en vais les expédier plus vite +qu'un Indien n'enlève une chevelure, dit Ben à son camarade. + +--Je les ai laissés au camp; Bill Brace en avait besoin, répliqua +l'autre. + +--Malédiction! j'ai aussi laissé les miens, c'est toujours comme ça! +Mais j'ai envie de tuer ces cagnes et je les tuerai, c'est moi qui le +dis. Il y a longtemps que c'est mon idée, vois-tu, Ben. En voici un +que je connais, d'ailleurs. C'est le chien que ce grand brigand de Nick +appelait, il y a quelque temps, Calamité, un monstre d'animal, plein de +vices, je parie deux charges de pelleteries! Oui, il m'a déjà mordu les +jambes. Diable, où peut être mon couteau? + +Il cherchait dans ses mitasses son arme favorite, mais ne la trouvait +pas. + +S'adressant à Sébastien: + +--Petit serpent, moitié blanc, moitié rouge, où est mon bowie? tu dois +le savoir, hein? + +Assis derrière ses chiens, le jeune garçon ne répondit point. Mais +sa main s'arma d'un grand couteau de chasse laissé dans la hutte par +Nicolas. + +Les bandits se reprirent à boire et à rapporter des histoires +criminelles plus ou moins vraies, où ils prétendaient avoir été acteurs. +Pas n'est besoin d'ajouter qu'ils renchérissaient à qui mieux mieux sur +leurs abominables récits. + +La conversation tomba naturellement sur le malheureux qu'ils avaient +abattu dans le canon. + +--Nous avions une fameuse chance pour le larder, si le capitaine n'était +venu se mêler de nos affaires. Un diable d'homme que le capitaine Dick! +Il faut toujours qu'il fasse son chemin... coûte que coûte! + +--Ne parlons plus de ça, Ben; j'ai du chagrin parfois. André Jeanjean +est un bon trappeur. Je le connaissais depuis pas mal d'années. Il avait +commandé une brigade à laquelle j'appartenais et il y avait bien des +gens qui l'aimaient. Une fois seulement, nous avons eu une petite +querelle parce qu'il m'accusait d'avoir pris des castors et des loutres +à ses trappes, ce qui était certainement pure vérité. Mais on n'aime pas +à s'entendre dire de ces choses-là, tu sais? Et je lui répondis qu'il +mentait. Alors il m'allongea quelque part un coup de pied qui m'est +toujours resté sur le coeur. S'il ne m'avait pas donné ce coup de pied, +il ne dormirait pas maintenant dans le canon. + +--Bah! tu as toujours été une poule mouillée. Est-ce que nous ne sommes +point les seigneurs du pays? Bien bêtes, si nous ne levions pas un +tribut quand nous le pouvons faire. La conscience vois-tu, Ben, ça ne se +voit pas, donc ça ne sert à rien. + +--Mais ça se sent! murmura Beck, tandis que Ben poursuivait sans +remarquer l'exclamation. + +--Si tu m'en crois, tu vas sortir et creuser une fosse pour y jeter ce +gringalet. + +Le gringalet, c'était Sébastien. + +Quoique très-pâle il conservait son sang-froid et faisait aussi bonne +contenance que possible. + +--Pauvre Jeanjean, reprit Ben, j'ai rêvé de lui la nuit dernière. Mais, +comme tu dis, ça ne sert de rien. Les affaires sont les affaires. Notre +destinée est de faire la guerre aux hommes et aux bêtes, nous la ferons, +voilà tout. A ta santé! + +--A ta santé! répéta Ben en avalant une nouvelle gorgée de whiskey. + +Il déposa l'outre sur la table, se tourna du côté de Sébastien, fit une +affreuse grimace et poussa un cri terrible. + +L'enfant frémit. + +--Ouah! ouah! vociféra Ben de toute la force de ses poumons. + +Sébastien serra plus fortement le manche de son couteau. + +Il s'attendait à une attaque, quand un craquement de branches sèches +sous un pied lourd se fit entendre. + +Les trois acteurs de cette scène jetèrent instinctivement les yeux sur +la porte de la hutte, et, tout aussitôt, les traits des deux scélérats +devinrent livides d'horreur. + +Sur le seuil de la cabane on voyait un homme pâle ensanglanté. + +Ses yeux étaient larges, fixes, sans expression appréciable. Un bandeau +qu'il portait au front s'était dérangé et laissait apercevoir, à la +naissance des cheveux, une blessure, d'un rouge vif. + +C'était Jeanjean, le trappeur. + +Un instant glacés d'épouvanté, Ben et Zene recouvrèrent vite leurs +facultés; mais ce fut pour se précipiter contre la frêle enveloppe de +la tente qu'ils enfoncèrent en se précipitant au dehors comme s'ils +redoutaient la poursuite d'un ange vengeur. + +Le blessé n'avait pas changé d'attitude, et Sébastien demeurait encore +accroupi derrière ses chiens. + +Quelques minutes s'écoulèrent dans un morne silence. + +Puis, tout à coup, Jeanjean fit un pas vers Sébastien. On eût dit qu'il +était mu par un ressort, tant ses mouvements étaient automatiques. + +Contrairement à leur habitude, Infortune et Maraudeur ne donnèrent aucun +signe de colère. + +Le trappeur marcha encore trois pas et vint s'asseoir à côté de +Maraudeur, dont il caressa la robe velue, avec la curiosité et la +satisfaction d'un enfant. + +L'animal se laissa faire, malgré son aversion pour les étrangers. On +voyait même qu'il prenait plaisir à l'attention dont il était l'objet. + +De temps à autre, le blessé cessait de lui passer la main sur le dos, +comme si un rayon indécis de lumière venait mourir à la porte de +son intelligence, et parfois aussi il chantait des lambeaux d'une +complainte, intitulée la Fille du trappeur. + +Peu à peu, Sébastien revint de l'émoi que lui avaient causé ces divers +incidents: il regarda anxieusement à travers la porte pour voir si Nick +ne paraissait pas dans le lointain. + +Peine perdue, le brave homme ne se montrait point. + +--Il n'est pas encore l'heure, murmura Sébastien. + +La vallée du Trappeur est à un bon bout de chemin d'ici. + +Puis il ajouta d'un ton triste: + +--Aurai-je toujours devant les yeux ces hommes farouches? Je les vois +passer devant moi comme des spectres. Leur apparition me rappelle des +souvenirs qui me remplissent de terreur. Mais il faut reprendre courage. +Nick va venir. Sa présence me rassurera tout à fait. Lui, il me +rend content--presque heureux. Et pourquoi pas tout à fait heureux? +continua-t-il d'un air souriant. + +Sebastien s'arrêta, comme pour trouver une réponse à cette question. N'y +parvenant sans doute pas, il poursuivit son monologue: + +--Et ce jeune homme, ce Pathaway? qu'est-il encore? + +Sebastien était troublé. + +Sa dernière interrogation l'embarrassait évidemment plus que les +premières. Pendant près d'une heure, il se tint contre la porte, la tête +penchée sur sa poitrine et les mains jointes. + +--Eh bien, qu'y a-t-il, petit? quelle maudite difficulté? cria tout à +coup à son oreille une voix forte mais douce. + +Sébastien tressaillit et leva les yeux. + +Son cher Nick était là, accompagné de Pathaway et d'un autre personnage +qui se traînait difficilement près d'un gros chien. + +--C'est Portneuf, le voyageur canadien fit Whiffles, en entrant dans la +cabane. + +Et apercevant le trou qu'avaient fait les deux bandits: + +--Quoi? qu'est-ce que ça? + +--J'ai eu des visiteurs. Nicolas, et de bien incommodes, je vous assure: +Ben Joice et Zene Beck....... + +--Oui, je comprends, petit; ils t'ont menacé? interrompit le trappeur +en fronçant le sourcil. Mais qu'est-ce qu'ils voulaient les misérables! +t'ont-ils touché, dis-moi: ah! je voudrais bien--non je ne voudrais pas +qu'ils t'eussent touché, oui bien, je le jure, votre serviteur! Bande de +chenapans! J'en délivrerai le pays, c'est moi qui vous le dis, ô Dieu, +oui! Mais où était Maraudeur? par Dieu, où était Infortune? + +--Ici et fidèles. Ah! ce sont deux bonnes bêtes. Voyez donc! + +Le blessé s'était, durant cet intervalle, glissé sous une peau de bison. + +Nick ne le remarqua pas. + +--Viens ici Maraudeur, et viens aussi toi, Infortune, dit-il doucement +et d'un air qui témoignait de son admiration pour ses chiens. + +--J'observe, dit Pathaway, que vous faites preuve d'un goût singulier +pour les noms de vos chiens et de vos chevaux. + +Quoique le chasseur noir envoyât ces paroles à Nick, son attention était +fixée sur Sébastien avec une intensité qui fit, rougir l'adolescent. + +--Oui, répondit Whiffles. J'ai des idées à moi. Chacun a ses idées à +soi. Il m'arrive, à moi, de changer les noms de mes animaux, comme les +Indiens changent les noms de leurs braves. Cette créature-là s'appelait +d'abord Calamité; mais depuis qu'on m'a mis sur les journaux, je l'ai +appelée Infortune[22]. + +[Note 22: Voir les Pieds-noirs.] + +A ce moment Portneuf qui s'était approché de la peau de bison pour s'y +étendre, découvrit le trappeur blessé. + +--Que vois-je, mon Dieu? s'écria-t-il tout émerveillé. Mais c'est bien +Jeanjean, mon excellent ami Jeanjean. Que lui est-il arrivé? + +--Les brigands de la vallée du Trappeur ont tenté de l'assassiner, +répliqua Pathaway. Mais qu'est ce que Jeanjean? + +--Lui? un franc-trappeur, jadis bourgeois[23]. Je le connais bien. + +[Note 23: Dans le Nord-ouest américain, on appelle bourgeois, tout +facteur qui fait la traite des pelleteries pour son propre compte.] + +Puis à Jeanjean: + +--Comment vas-tu, mon pauvre vieux camarade? Bon Dieu, qu'il est pâle! + + Oh! belle était la fille du trappeur! + Oh! belle était la fille du trappeur! + +répliqua Jeanjean d'un ton plaintif. + +--Mais qu'a-t-il, encore une fois? Serait-il _écarté_[24]? demanda +Portneuf stupéfait des manières de Jeanjean. + +[Note 24: Locution canadienne; _être écarté_ c'est être en démence.] + +--Il est tombé dans une diablesse de petite difficulté, et pas si +petite, après tout; car elle a tourné à l'envers toutes ses facultés +et presque éteint la chandelle de son existence, ô Dieu oui! répondit +emphatiquement Nick Whiffles. Vous voyez là un homme qui a été tué, +assassiné, ressuscité, et rendu aux difficultés de la vie, tout cela +dans un lieu qui n'est pas éloigné de la vallée du Trappeur. C'est là +l'homme qui a fait le coup... + +-Il montrait Pathaway: mais se reprenant aussitôt: + +--Non pas, je me trompe; je veux dire que c'est lui qui l'a sauvé; et +d'autres qui lui ont planté une balle dans la tête. Mais je sens mon +estomac qui crie famine. Sébastien, il nous faut quelque chose à manger. +Apprête les chaudières du camp, mais prends garde à tes jambes, car il +n'y a pas ici de docteur Whiffles, pour raccomoder les os.. C'était un +vrai remmancheur d'os que mon frère, le docteur Whiffles. Allons! vite, +mon garçon! Ça sonne le creux sous nos chemises de chasse. Et la famille +augmente tous les jours, comme tu vois. Avec le temps nous aurons un +hôpital, le jure, oui bien, votre serviteur! j'ai passé une fois un an à +l'hôpital, quand j'étais tout petit, à l'age d'un an, je m'en souviens. +Les médecines du docteur ne me valurent pas grand'chose. Ça m'a gâté le +goût. L'hôpital ou j'étais s'appelait aussi une Infirmité... + +--Infirmerie, observa, en souriant Sébastien. + +--Bien obligé, petiot; mais je me rappelle bien la tête de +l'établissement. + +--Enseigne, voulez-vous dire... + +--Enseigne, Infirmité, Tête, Infirmerie, tout ça ne fait rien, ô Dieu +non! + +Pathaway, qui s'occupait à placer commodément Portneuf sur un lit de +branchages, recouverts de peaux, ne put réprimer un franc éclat de rire. + +Jeanjean s'était glissé silencieusement hors de la hutte, et Sebastien +vaquait, avec activité, aux apprêts du repas. + +Curieuse scène, vraiment curieuse et digne de la palette d'un grand +peintre que celle-là, qui sa passait au milieu même du désert, si loin +de toute trace de civilisation! + +Nick alluma gravement sa pipe et continua la relation de son histoire +d'hôpital, avec la jovialité qu'on lui connaît. + +Le menu du festin fut bientôt arrangé:--Quelques bosses de bison, +langues de daim, de la graisse d'ours et du poisson fumé. Whiffles et +ses hôtes y firent largement honneur, en l'assaisonnant d'anecdotes. + +Néanmoins, Pathaway paraissait plus préoccupé qu'affamé. + +Ses regards s'attachaient souvent sur Sébastien, avec une sorte +d'admiration mystérieuse, qui colorait d'un vif incarnat les joues de +l'adolescent. + +Comme ils finissaient de manger, Infortune et Maraudeur dressèrent +subitement les oreilles et s'élancèrent vers la porte en se récriant. + + + + + IX + + LE BLESSÉ + + +Nous devons revenir à Pathaway, que nous avons laissé caché derrière un +buisson et témoin de l'assassinat du pauvre trappeur. + +Quoique son coeur battît violemment et que de nobles élans le +poussassent à se précipiter sur les malfaiteurs, la prudence le retint. + +Mais dès qu'ils se furent éloignés, Pathaway s'élança vers le lieu +où gisait leur victime; la saisit dans ses bras et courut à un petit +ruisseau qui coulait non loin de là. + +Alors, le chasseur noir posa sa main sur le coeur du trappeur. + +Il sentit des battements. L'homme vivait encore. Pathaway lui lava +soigneusement le visage. + +La fraîcheur de l'eau fit tressaillir le moribond. A la tête il avait +une blessure, heureusement la balle avait frappé l'os occipital et +glissé le long du crâne. Un étourdissement et la suspension momentanée +dea fonctions de la vie en étaient résultés. + +Mais, quoiqu'on pût craindre une commotion cérébrale plus ou moins +longue, il était hors de doute que cette blessure ne causerait pas la +mort. + +Tout en le pansant, le chasseur noir se prit à l'examiner. + +C'était un homme à la barbe longue, épaisse, mais plus jeune que l'on +n'aurait cru, à première vue. + +Il pouvait avoir de vingt-cinq à vingt-huit ans. Ses traits étaient bien +accentués et la vigueur virile se lisait sur toute sa personne. + +Plus Pathaway le dévisageait, plus il s'applaudissait de ce qu'il +faisait; car la physionomie du trappeur était franche, ouverte, et +vraiment distinguée. + +Après avoir bandé la tête avec un mouchoir assujetti par sa ceinture, +Pathaway versa quelques gouttes d'alcool sur les lèvres du blessé. +La chaleur du tonique opéra magiquement. La poitrine de cet homme se +souleva; il agita ses membres et ouvrit les yeux. + +--Comment vous sentez-vous? ça va-t-il mieux? demanda doucement +Pathaway. + +Le trappeur répondit en promenant autour de lui un regard vide, atone. +Il n'y avait ni âme, ni langage dans ses yeux. + +--Le coup lui a affecté le cerveau; son esprit est absent, murmura +instinctivement Pathaway en portant la main à son front comme s'il y eût +reçu la blessure. + +Il commença ensuite ses lotions. + +Cependant, quoique le jeune trappeur reprît évidemment des forces, nulle +lueur d'intelligence ne revenait illuminer son visage morne. Ôtant son +propre capot, Pathaway l'en couvrit et l'aida à se levât. Le blessé +réussit à se mettre debout, à marcher même; mais il manquait de la +raison nécessaire pour guider ses pas à travers les montagnes et les +prairies. + +A ce spectacle, une douleur poignante s'empara du chasseur noir. Il +employa tous les artifices possibles afin de réveiller la mémoire +endormie de l'infortuné. Ce fut inutile. + +Un sourire stupide, voilà tout ce qu'il en put obtenir. + +--Pauvre diable! pauvre diable! J'espère que ce ne sera que passager. +Que faire pour lui? La Providence m'en a confié la charge, je remplirai +mon devoir. + +Pathaway, après ce monologue in petto, réfléchit quelques moments. + +Puis, faisant un lit de mousse et de branchages, il y étendit le blessé, +sur lequel il jeta sa couverte. Celui-ci ne tarda point à s'endormir. +Pathaway demeura assis près de lui. Au bout de deux heures il se leva. + +Le trappeur avait un peu de fièvre; mais sa constitution n'était pas +fortement altérée. Son bienfaiteur tua une poule de prairie, la fit +rôtir, et lui servit la partie la plus délicate, en l'engageant à +manger. + +Il obéit avec la docilité d'un enfant; mais il ne paraissait pas que sa +raison se fût améliorée. + +Pathaway enleva l'appareil qu'il avait mis sur la blessure, pour la +panser de nouveau. L'hémorrhagie avait été légère; cependant, à la place +que la balle avait touchée on voyait une indentation assez profonde, +qui expliquait le trouble de l'esprit et ne pouvait être guérie sans le +secours de l'art. + +La nuit approchait. + +Pathaway dressa, avec quelques jeunes arbres, un abri passager au-dessus +de leurs têtes et se coucha à côté du malade, qui retomba dans un +profond sommeil. + +Le lendemain matin, la fièvre avait presque entièrement disparu. + +Pathaway se détermina à conduire son malade à la hutte de Nick Whiffles. + +Le blessé était assez bien physiquement. Il marchait avec aisance. + +Les beautés du soleil levant le réjouissaient. Il prêtait une oreille +charmée aux gazouillements des chantres de l'air. Il causait seul, +parlait montagnes, lacs, rivières, chasses, trappes et pelleteries; mais +ses pensées étaient incohérentes. + +Dans l'après-midi, ils arrivèrent à une cabane élevée sous le couvert +d'un bosquet de tamariniers; Pathaway fit entrer son protégé pour se +reposer. + +Au milieu de cette cabane le chasseur noir trouva un morceau d'écorce de +bouleau, sur lequel une main inhabile avait tracé l'avis suivant: + +«ICI, PRAN GARD DE TOMBÉ DANS EUNE MODITE PETITT DIFFFICULTER.» + +Les caractères, l'orthographe, le style sentaient leur Nick Whiffles à +une lieue à la ronde. + +Pathaway sourit; mais connaissant l'expérience du montagnard, il allait +profiter de son conseil quand les abois d'un chien le firent courir à la +porte. + +Jugez de son agréable surprise en voyant Nick qui s'approchait à travers +les arbres. + +Il était à cheval et suivi de Maraudeur. + +--Est-ce vous, jeune homme? + +--Moi-même. + +--Que faites-vous, ici? mauvaise place, mauvaise! Ô Dieu, oui; tout près +de la Vallée du trappeur! + +--Mais vous? + +--Oh! moi, c'est différent. Nick Whiffles peut rôder partout. Il ne +craint rien, lui, rien que le maître de toutes choses. + +Ce disant, il mettait pied à terre et entrait dans la hutte, après avoir +échangé une poignée de main avec Pathaway. + +--Tiens, un nouveau venu! s'écria-t-il en apercevant le blessé. Salut, +mon brave. Nous voilà trois, ça vaut mieux; car quoique Nick Whiffles +ne craigne rien, il ne déteste pas la compagnie. Mais il y a gros de +dangers ici, oui bien, je le jure, votre serviteur! L'homme blanc et +l'homme rouge... hum! je sais ce que je sais..... + +--Montagnes, castors et trappes! s'exclama le trappeur avec un coup +d'oeil hagard. + +--C'est ça, frère, ça même! C'est de l'indien tout pur, et pas si pur +après tout. Mais que diable a-t-il à me regarder de cette façon-là? + +--Il a été surpris par les voleurs et dépouillé, répondit Pathaway. + +--Dépouillé! + +--Même blessé, comme vous voyez. + +Et le chasseur noir raconta brièvement l'affaire à laquelle il avait +assisté. + +--C'est cruel, dit Nick en secouant la tête, bien cruel, de se voir +enlever comme ça un bien gagné avec tant de peines; mais avoir failli +être assassiné, ça dépasse tout. Ainsi donc le pauvre homme bat la +campagne. N'est-ce pas que c'est bien triste que d'être idiot? ce n'est +pas le terme juste, mais vous savez ce que je veux dire. Les honnêtes +gens s'entendent toujours, quoique les mots puissent ne pas être +toujours mis à leur place convenable comme les briques d'une maison. Je +me souviens que j'ai eu un parent qui était fou. Ah! c'en était un +fou, celui-là! ô Dieu, oui! Ne voulait-il pas attraper la lune avec ses +dents? Mais je vous demande un peu ce qu'il en voulait faire de cette +lune? Peut-être bien s'imaginait-il que c'était une bosse de bison.--Je +crois--ajouta Nick comme un homme qui réfléchit--je crois que le pauvre +insensé pensait que c'était bon à manger. Un idiot, vous le savez, aime +mieux manger qu'un homme de bon sens n'aime sa maîtresse, ô Dieu, oui! + +Le blessé tressaillit, sourit tristement et se mit à chanter d'une voix +indiciblement plaintive une strophe de la _Fille du trappeur_. + +--C'est ça, de la musique douce, dit Nick d'un ton ému; mais il n'a pas +encore sa caboche à lui. On dirait que l'amour lui a aussi un peu serré +le coeur. Le docteur Whiffles eut une fois à soigner un cas mâle de ce +genre, mais il y perdit tout son latin, ô Dieu, oui! C'était une femme, +et la maladie avait bien trois ans de date, ce qui faisait que c'était +une maladie chronique, comme disait mon oncle l'historien, c'est-à-dire +mon frère le médecin. Elle perdit sa graisse--par la maladie vous +comprenez bien--que c'était à arracher des larmes à un caillou. Et elle +pleurait tant toute la sainte journée, elle vous suait qu'il fallait +la tordre chaque matin pour la faire sécher au soleil. Et ses sanglots, +donc! on aurait dit les hurlements du vent à travers les défilés des +montagnes quand il souffle en tempête. Pour en terminer, le docteur fut +obligé de l'épouser lui-même. Fallait voir, comme elle se refit après +la noce. Une belle noce, ma foi! Elle pesait deux cent une livres la +dernière fois que je la vis. On n'aurait jamais dit qu'elle avait eu le +coeur serré par l'amour, ô Dieu, non! + +Le blessé laissa tomber le refrain de sa complainte: + + Oh! belle était la fille du trappeur! + Oh! belle était la fille du trappeur! + +--Les scélérats! s'écria Nick essuyant une larme avec la manche de sa +chemise. + +Et s'adressant à Pathaway: + +--Ça ne peut durer plus longtemps comme ça. Ces brigands-là nous +tueraient comme des buffles à la première rencontre. + +--Vous avez raison répondit chaleureusement Pathaway, il faut en finir. +Le sort de cet homme crie vengeance. Traquons les bandits de la vallée +du Trappeur perdu et expulsons-les de leur repaire. + +--Oui, répliqua Nick, j'y songe. Mais le plus pressé est de mettre ce +malheureux en sûreté. Plaçons-le sur l'Hérissé et en avant! + +--L'Hérissé! qu'est-ce que c'est que ça? + +--Un bon et beau cheval, reprit Whiffles. Il a la force d'un bison, les +jambes d'un daim et l'oeil d'un carcajou, rien que ça, ô Dieu, oui! + +Le blessé fut hissé sur le quadrupède, et la petite troupe se mit en +marche. + +Comme ils longeaient une gorge profonde au milieu des montagnes, +Pathaway distingua subitement un gros ours gris, planté sur son train de +derrière et qui le regardait venir du haut d'un pic escarpé. + +Maraudeur leva la tête et voulut aboyer, mais Nick lui lit un signe et +le chien se tut. + +Le chasseur noir arma son fusil. + +--Un moment, lui dit son compagnon; cet ours-là est de mes amis, +n'allons pas nous mettre mal avec lui! + +Pathaway fit un geste d'étonnement; mais, déjà habitué aux façons +singulières de Nicolas, il écouta sans répliquer à cette observation. + +L'ours les suivait à la crête des rochers. + +Dans la soirée, ils arrivèrent enfin à la cabane de Whiffles, +où Sébastien prit aussitôt soin du blessé avec la délicatesse et +l'intelligence d'une femme. + +--Demain, nous ferons une excursion à la vallée du Trappeur perdu? +demanda en se couchant Pathaway, qui, plein de cette audacieuse +curiosité, un des plus beaux apanages de la jeunesse, brûlait de percer +le mystère. + +--A la vallée du Trappeur perdu, si le coeur vous en dit, ô Dieu, oui! +répliqua insoucieusement Nick. + + + + + X + + SCÈNE DE LA VALLÉE DU TRAPPEUR PERDU + + +Le soleil n'était pas encore levé; cependant à travers les brumes molles +et diaphanes du matin, l'orient se teignait de bandes blanchâtres. + +Pathaway s'éveilla. Ses yeux cherchèrent Nick Whiffles dans l'ombre qui +drapait encore l'intérieur de la hutte; mais la place du trappeur était +vide. + +Le chasseur noir répara rapidement le désordre de sa toilette et sortit. + +Il trouva Nick Whiffles qui fumait gravement sa pipe à l'entrée de la +cabane. + +--Une belle matinée qui s'annonce, fit le chasseur noir. + +--Hum! le couchant est diantrement chargé, oui bien, je le jure, votre +serviteur! + +Sébastien fit quelques pas pour s'éloigner. + +--Enfin, nous pourrons visiter cette fameuse vallée du Trappeur perdu, +dit le chasseur noir. + +--La vallée du Trappeur perdu! cria derrière eux une voix émue. + +Les deux hommes se retournèrent simultanément. + +C'était Sébastien Delaunay. + +Pauvre enfant, il tremblait comme la feuille de bouleau agitée par les +autans. + +--Oh! n'y allez pas, père Nicolas, je vous en prie, je vous en supplie, +n'y allez pas! + +--C'est une mission dont nous charge la providence, mon Sébastien chéri, +répliqua le trappeur. Songe à Portneuf et à sa fille--à sa fille, tu +sais? + +--J'y ai songé, répliqua l'adolescent en baissant les yeux. Mais cette +vallée du Trappeur perdu, elle est si terrible... ô mon Dieu! Vous n'y +arriverez jamais... non, jamais, père Nicolas. + +--Il y a du pour et du contre, dit Nick, car le hasard vient, souvent +au secours des gens même à la dernière extrémité. S'il nous fallait +désespérer et céder quand une maudite, petite difficulté se présente, +eh! il n'y aurait rien à faire en ce bas monde, ô Dieu, non! Je me +souviens qu'un jour je rencontrai un gars presque désespéré, mais +cependant, suivant mon avis, il eut le courage d'attendre, et il a +fait une chose qui réjouira toujours son coeur et qui lui donnera du +bien-être--une longue vie de bien-être. + +L'enfant, saisit tendrement, la main du trappeur et la pressa dans les +siennes en répliquant: + +--Oh! Nicolas, vous êtes poussé par un esprit bon et généreux, je le +sais. Que ne puis-je vous suivre et partager vos périls! + +Ensuite, à Pathaway, que cette scène impressionnait singulièrement: + +--Excusez-moi, monsieur. Je suis obligé de prendre soin du père Nicolas +qui expose sa vie à chaque instant. + +--Nous serons deux, répondit distraitement le chasseur noir. D'ailleurs, +j'apprends qu'une femme est mêlée à cette affaire, et il est du devoir +de tout homme de coeur de secourir les faibles créatures. + +--Sébastien eut une imperceptible agitation. + +--Et puis, continua le premier, Nick a en horreur les scélérats qui +hantent la vallée du Trappeur perdu, et moi j'estime qu'il est de notre +devoir d'en délivrer le pays. + +--Oui, c'est nécessaire, se hâta d'ajouter Whiffles; ces gens-là, +vois-tu, petiot, ils finiraient par nous assassiner sous notre tente, si +on les laissait faire. + +--Je comprends, fit Sébastien d'un air triste. Mais vous me laisserez +les chiens, père Nicolas. + +--Comme de raison; et je ne serai pas longtemps, je te l'assure. Tu +prendras bien soin du blessé, n'est-ce pas? La vallée du Trappeur n'est +pas loin, et l'un ou l'autre de nous sera de retour avant la nuit. + +--Au revoir donc! dit l'enfant, en essuyant une larme qui perlait à sa +paupière. + +--Au revoir! + +Les deux aventuriers s'éloignèrent. + +Deux ou trois fois Nick tourna la tête pour embrasser encore par la +pensée Sébastien qui les suivait du regard; puis le naturel du trappeur +reprit le dessus. + +Il marcha vite, ferme et presque gaîment, non qu'il fût bien sûr de +réussir dans son entreprise, mais il désirait et espérait éclaircir le +mystère de la vallée du Trappeur. + +Ils arrivèrent sans encombres à la porte du Diable. + +Nick franchit le portique, accompagné de Pathaway, qui fut frappé +du spectacle colossal que la nature étalait là, sous ses yeux. Les +aiguilles basaltiques et le passage en forme de tunnel l'émerveillèrent +surtout. + +Le chasseur noir éprouva quelque émotion en s'engageant dans ce sombre +passage. Néanmoins, son allure ne changea point. Son compagnon et lui +continuèrent intrépidement leur route, jusqu'à la source d'eau chaude +que Nick nomma la _Chaudière du diable_. + +Procédant toujours, à travers des entassements de rochers, et +d'épouvantables précipices, ils gagnèrent ce cours d'eau peu profond +dont avait parlé le Shoshoné. Après l'avoir traversé sur des +cailloux, Nick et Pathaway se trouvèrent devant un bois d'une étendue +considérable. Étroite à ce point, la vallée s'élargissait un peu plus +haut, à gauche. + +Nick s'arrêta tout à coup, et Pathaway aperçut un ours gris qui se +pavanait majestueusement à quelques pas d'eux. + +--On dirait que c'est l'animal que nous avons vu la nuit dernière, dit +Pathaway. + +--Bah! les ours abondent ici comme les framboises, répondit Nicolas. + +--Vraiment! + +--Tel que je vous le dis, oui bien! Ça doit être un jeune, celui-là! + +--Il a pourtant l'air bien vieux, dit en riant Pathaway. + +--Lui oh oui! Je lui ai dit l'autre jour: Va, tu n'es qu'un ours manqué? + +Le sourire du chasseur noir se changea en un franc rire que répétèrent +les échos des rochers. + +--Mais, en effet, ajouta-t-il, il ressemble à votre ours apprivoisé de +l'autre soir. + +--Vous trouvez? demanda Nick en appuyant à droite. Du reste, on dirait +que c'est lui. Mais non, pas tout à fait, il était pas mal plus gros, +pas mal plus gras et bien moins large; ah! bien moins large, l'autre, ô +Dieu, oui! + +--Je vois que je m'étais trompé, dit Pathaway, se pinçant les lèvres +pour ne pas s'esclaffer. + +Tout en causant, ils débouchèrent dans une vaste clairière où une scène +étrange frappa leur vue. + +Au centre de cette clairière se trouvait un homme, monté sur un cheval. +L'homme avait les mains liées derrière le dos, une courroie de ouatap +passée au cou attachée à sa cheville gauche, et de là à sa cheville +droite, en glissant sous le ventre de l'animal, qui, fixé lui-même à un +poteau par une longue corde, sur un sol complètement dénudé, se tenait +la tête basse, et comme épuisé de besoin. + +La condition du malheureux cavalier semblait pire encore. A peine +pouvait-il supporter le poids de son corps: il chancelait et oscillait +en tous sens, à chaque mouvement du quadrupède. + +--O mon Dieu! ayez pitié de moi, messieurs! s'écria-t-il d'une voix +éteinte. + +--Courage, mon ami! s'écria Pathaway. + +Il s'élança, délia rapidement le malheureux et le plaça doucement à +terre. + +La faiblesse de cet infortuné était, si grande qu'il s'évanouit sur le +champ. Nick courut aussitôt à la rivière, puisa de l'eau dans son casque +de pelleterie et la rapporta. + +--Pauvre, pauvre diable! marmottait-il, je parierais bien une bonne +carabine, contre n'importe quoi, que ces coquins voulaient te faire +crever de faim là, avec son cheval, ô Dieu, oui! Deux belles créatures, +cependant, le cheval et l'homme... ils avaient l'air bien attachés l'un +à l'autre! + +--Comme ils ont dû souffrir! fit le chasseur noir en baignant d'eau le +visage de l'inconnu. + +Celui-ci respira. + +--Bon, bon, dit, Whiffles. Il revient; c'est moi qui vous le dis. Nous +allons le sauver. Enfin, nous n'aurons pas tout à fait perdu notre +temps. + +En prononçant ces mots, il versait dans le restant d'eau quelques +gouttes de whiskey et les faisait avaler à l'étranger qui ne tarda pas à +reprendre ses sens. + +Un biscuit sec, détrempé, acheva de le remettre. + +Pondant ce temps, le cheval, délivré de ses entraves, étanchait sa soif +à la rivière. + +Nick se hâta aussi de lui donner un morceau de biscuit arrosé de +whiskey. + +--Ne me parlez pas de ces animaux à quatre pattes, dit Nick. Ah! je les +ai étudiés, moi, et je les connais. Été, hiver, froid, chaud,, neige, +pluie, nous avons tout vu ensemble. Et la faim et soif, est-ce que nous +ne les avons pas endurées aussi ensemble? + +Frappant, sur sa cuisse, il leva les yeux en l'air, d'un air tout +satisfait. Une exclamation--son exclamation favorite--acheva sa pensée: + +--O Dieu, oui! + +Pathaway admirait sincèrement Nick Whiffles. + +Il y avait en lui tant de bienveillance et de simplicité, et ces vertus +font excuser tant de défauts! «Celui qui ne sent rien pour une bête est +une bête lui-même.» + +Ainsi pensait au moins le chasseur noir. + +--C'est comme ça, dit Nick, semblant répondre à cette réflexion; l'ami +du cheval et du chien est l'ami de tout le monde. Celui qui abuse de +l'un ou de l'autre abuse de tout le genre humain. Voilà mon opinion, ô +Dieu, oui! + +--Mais, est-ce vous? Nick Whiffles; est-ce vous ou bien ai je rêve? +demanda l'inconnu en se frottant les yeux. + +--Quoi donc! Portneuf! Que diable vous est-il arrivé, mon brave? + +L'autre blêmit. Un frisson courut par tous ses membres. Sa main se +porta névralgiquement à son cou sur lequel une raie d'un bleu pourpre +indiquait la place de la corde, avec laquelle ses ennemis avaient +tenté de l'étrangler insensiblement: car tout mouvement qu'il faisait à +droite, à gauche ou en arrière resserrait inflexiblement le noeud. + +--Oh! n'ayez pas peur, dit Nick, en se frottant les mains. Ce chasseur +et moi on a entendu parler de votre malheur et on est venu à la vallée +du Trappeur tout exprès pour vous secourir, oui bien, je le jure, votre +serviteur! Mais Nannette. Savez-vous que je crains presque de vous en +parler? Ce n'est pas là un sujet bien agréable pour vous, hein? Mais +arrêtez-la. Il y a temps pour tout. Vous nous raconterez votre maudite +petite histoire quand nous serons sortis de cette diablesse de place! +Pourtant il nous faudra laisser le cheval. Ce n'est pas que ça ne me +fasse de la peine, car c'est un bon cheval que le vôtre, Portneuf; mais +il ne serait pas facile de le tirer d'ici, et, si vous m'en croyez, nous +l'y laisserons pour le moment. + +Le brave Whiffles avait débité ces paroles avec sa loquacité ordinaire +et tout en chargeant Portneuf sur ses robustes épaules. + +--Mettez-moi à terre, mon ami, dit celui-ci, au bout d'un moment. + +--A terre! + +--Oui, je crois que je pourrai marcher. Je suis resté longtemps assis, +comme vous avez vu, et mes jambes sont engourdies. + +Le frappeur se hâta de satisfaire son désir; mais Portneuf avait trop +compté sur ses forces; car il fut incapable de se soutenir. Aussi, Nick +le replaça-t-il bien vite sur son dos. + +Ils continuèrent leur marche et quittèrent, sans accident, la vallée du +Trappeur perdu. + +Nick causait toujours avec la jovialité qu'on lui connaît; Pathaway +semblait enfoncé dans de profondes réflexions, et, de temps en temps, un +mélancolique soupir jaillissait des lèvres de Portneuf. + +--Oh! ma Nannette, ma pauvre, pauvre Nannette! s'écria-t-il tout-à-coup +d'un ton déchirant. + +Pathaway, arraché à sa méditation, par ce cri, se retourna à demi et +contempla le voyageur. + +--Pardon, pardon, mon bon monsieur, dit alors Portneuf; je braille comme +un enfant, mais jamais je ne me suis senti si faible! jamais! Puis si +vous connaissiez ma Nannette, oh! si vous la connaissiez! + +--C'est vrai ça, dit Nick, en hochant la tête. Mais soyez tranquille, +Portneuf; on fera quelque chose pour elle. Maintenant, toutefois, allons +rejoindre Sébastien. Il nous attend et je ne veux pas le laisser dans +l'inquiétude. Il est jeune, vous savez, étonnamment jeune! ô Dieu, oui! + +Ils arrivaient alors aux aiguilles de basalte dont nous avons +précédemment parlé. Pathaway s'écria soudainement: + +--Ah! toujours cet ours! + +En effet, à dix pas devant eux, se tenait un ours qui les regardait +curieusement. + +Ils avancèrent encore; et ils n'étaient plus qu'à un ou deux pieds du +quadrupède, quand il se leva sur ses pattes de derrière et agita ses +pattes de devant d'une façon tout-à-fait remarquable. + +Cette circonstance parut fort extraordinaire à Pathaway. Il allait +exprimer son étonnement, lorsque Nick s'écria avec une véhémence qui ne +lui était pas habituelle: + +--A terre! couchez-vous dans le fourré! + +Et, aussitôt, joignant l'exemple à l'ordre, il déposa son fardeau +derrière un gros buisson et s'étendit à côté. + +Pathaway l'imita, sans pourtant se rendre compte de ce brusque +mouvement. + +--Qu'est-ce donc? demanda-t-il, quand ils furent cachés. + +--Rien, répliqua Whiffles. + +--Qu'avez-vous vu? + +--Moi? rien. + +--Mais vous avez entendu quelque chose, poursuivit le chasseur noir, de +plus en plus intrigué. + +--Non, répliqua Nick dont les yeux interrogeaient avidement l'horizon; +non, je n'ai rien vu, rien entendu. Mais je sais qu'il y a une maudite +petite difficulté près de nous. Je puis toujours vous dire quand il y a +du danger dans le voisinage, car si ce n'est pas moi qui le devine, un +autre le devine pour moi, ô Dieu, oui! + +Pathaway leva ses regards vers le rocher où il avait vu l'ours. + +Il n'y était plus. + +--C'est étrange! murmura-t-il. + +--Chut! fit Nick, mettant un doigt sur ses lèvres. Un piétinement +lointain se faisait entendre. Dix minutes s'écoulèrent sans que nos +trois hommes échangeassent une parole. + +Le bruit se rapprocha insensiblement et enfin une troupe de cavaliers +se montra sur le penchant de la montagne. Ils arrivaient de l'ouest et +allaient à l'est, en ligne parallèle avec la vallée du Trappeur. + +A mesure qu'ils avançaient leur physionomie frappait d'émerveillement +les trois spectateurs. Le personnage plus notoire du groupe était +une jeune femme qui montait avec une aisance et une grâce toutes +particulières au cheval fougueux. + +Elle tenait la tête de la cavalcade. Son costume était pittoresque au +possible et seyait bien à la beauté sauvage de l'amazone. + +C'était une longue jupe de drap écarlate dont l'éblouissant éclat était +encore rehaussé, par une bordure noire. Un coquet petit chapeau de +velours, ombragé par des plumes rouges, couvrait sa tête. Des gantelets +de peau noire emprisonnaient ses mains. + +Était-elle jolie? Le chasseur noir eût été fort embarrassé de répondre, +quoique la sveltesse et l'élasticité de sa taille l'eussent charmé de +prime abord. + +Mais la petite troupe passait à une trop grande distance pour qu'il fût +facile de distinguer les traits de l'écuyère. Cependant, soit que +Nick eût le nerf optique plus exercé, soit qu'il l'eût naturellement +meilleur, soit qu'il connût cette femme, il marmottait de temps à autre +avec admiration: + +--Belle créature! belle comme une image! ô Dieu, oui! + +Les gens qui accompagnaient cette héroïne du Nord-ouest, étaient au +nombre de dix à douze. Leur équipement était uniforme. Il semblait +qu'ils fussent enrégimentés. + +--Qu'en dites-vous, Portneuf? demanda Nick à son compagnon. + +--C'est Carlota, la fille de _l'outlaw_[25], répondit le Canadien. + +[Note 25: Hors la loi; condamné par les tribunaux.] + +--Je m'en doutais, murmura Nick. On voit bien que ce sont des oiseaux de +même plumage. Mais alors il doit y avoir une autre entrée à la vallée du +Trappeur perdu... une entrée pour les animaux comme pour les hommes. + +--Oui, répliqua Portneuf; et c'est par cette entrée que l'on m'a fait +passer. Nous avons suivi ce qu'ils appellent la piste du Trappeur; puis +le diable sait où nous sommes allés! + +Carlota et ses compagnons n'étaient plus visibles. Ils avaient disparu +derrière un amas de rochers. + +Les trois aventuriers se levèrent et se dirigèrent aussi vite que +possible vers le campement de Nick où ils arrivèrent, on se le rappelle, +peu de temps après le départ de Zene et de Beck. Le lecteur n'a pas, +non plus, oublié, que la fin du repas pris par eux et Sébastien dans +la cabane du trappeur, fut troublée par les abois d'Infortune et de +Maraudeur. + + + + + XI + + UN NOUVEAU PERSONNAGE + + +Le petit camp de Nick Whiffles était comme un oasis dans le désert, si +loin s'étendaient les chaînes de montagnes; si vastes se déployaient les +prairies; si nombreux étaient les fleuves et les lacs; si grande était +la distance jusqu'aux confins de la civilisation. + +Au moment où l'instinct des deux chiens fut brusquement éveillé, le +soleil s'abaissait derrière la cabane et plaquait d'or les arêtes des +pics altiers. + +Pathaway sauta sur ses armes et courut à la porte. + +L'ours gris fut la première chose qu'il aperçut. + +On s'attendait si peu à cette apparition que tous, Nick excepté, +tressaillirent. + +--N'ayez pas peur, n'ayez pas peur, dit-il. C'est seulement l'ours +apprivoisé dont je vous ai parlé. Ne le touchez point Pathaway. Je m'en +vas le renvoyer. Il me connaît.--Dehors, maudite vermine! + +--Nicolas prononça précipitamment ces paroles et avec une accentuation +qui ne lui était pas ordinaire. + +Il craignait sans doute que l'animal n'attirât l'attention particulière +de ses hôtes. En même temps, il le poussait devant lui et l'ours battait +rapidement en retraite, mais avec des grognements formidables. + +Bientôt homme et bête eurent disparu. Nick resta absent une dizaine de +minutes, et quand il revint à la hutte, on remarqua qu'il était soucieux +et triste. + +Ayant observé que Pathaway et Sébastien l'examinaient attentivement, +il tâcha de recouvrer la gaîté. Mais ses efforts mêmes le trahissaient. +D'ailleurs on le vit prendre pour son cheval des précautions inusitées. +Il l'appela et l'attacha solidement près de la porte. + +Tandis qu'il s'occupait à cette besogne, Sébastien se glissa vers lui et +d'un ton bas: + +--Il y a du danger, n'est-ce pas, Nicolas? + +--Bonté divine! mais non, il n'y a pas la plus petite difficulté, pas la +plus petite! et c'est drôle, car il y a un monde de difficultés ici, +et il y en aura toujours plus ou moins... surtout plus, ô Dieu oui! +Je pourrais te raconter un tas de difficultés que j'ai eues, et ça +durerait, vois-tu, petiot, d'aujourd'hui à demain, rien que pour t'en +indiquer une. Mais rappelle-toi que quelle que soit la difficulté, qui +arrive il y aura toujours près de toi quelqu'un qui n'aura pas peur de +la rencontrer. + +--J'en suis bien sûr, oh! bien sûr! répliqua chaleureusement Sébastien. + +Puis il ajouta avec hésitation et un ton bas: + +--Mais cet homme, ce Pathaway? + +--Ah! je t'entends, je t'entends, fit Nick en souriant. On en aura soin, +mon Sébastien, quoiqu'il ait l'air d'un gaillard bien capable de songer +à lui. Tu l'as vu, il n'y a pas longtemps, se tirer en brave d'une +diablesse de petite difficulté. Mais rentrons; celui dont nous parlons +a maintenant l'oeil sur nous. Il épie tout. C'est singulier comme il te +surveille parfois. + +--Peut-être méprise-t-il ma faiblesse, répliqua Sébastien en rougissant. + +--Parfois ça pourrait bien être ça; mais parfois aussi, ça pourrait +bien être autre chose..., oui, autre chose. Je sais ce que je veux dire. +C'est comme si tu lui rappelais une créature à laquelle il n'aime pas +à penser. Il y a du trouble, vois-tu, dans son esprit. Ça lui donne +l'apparence d'une matinée brumeuse. Il ne dort pas bien la nuit. +Il rêve, tressaute et marmotte des paroles comme un meurtrier, +c'est-à-dire, non, pas comme un meurtrier, mais plutôt comme un jeune +homme qui a été désappointé en amour. + +Nick fit une pause, et, arrachant des profondeurs les plus basses de sa +poitrine un soupir, mi-partie lamentable, mi-partie sentimental comme il +en jaillit des souvenirs à moitié ensevelis, il s'exclama: + +--O Dieu, oui! + +--Sébastien était agité. + +Le bon trappeur avait touché une corde sensible dans cette sortie +soudaine sur les bords de l'océan des émotions. Il se retourna pour +cacher un mouvement de trouble. + +Nick secoua la tête comme si une pensée brillait devant son cerveau, +mais il demeura silencieux. + +--Montagnard, demanda alors Sébastien affectant d'être joyeux, +avez-vous jamais été désappointé en amour? + +Nicolas, qui marchait au moment où cette question lui fut posée, +s'arrêta court comme s'il avait reçu autour du cou un lazzo mexicain. + +--Désappointé! mon garçon, désappointé! Nous sommes tous plus ou moins +désappointés, plutôt plus que moins. Oui... + +Il aspira longuement l'air et poursuivit: + +--Oui, je puis dire que j'ai été désappointé. Il fut un temps où +l'aspect de deux beaux yeux, d'une jolie bouche et d'un petit pied +gentillement chaussé me mettaient de la poudre dans le sang. Mais +n'en parlons plus. Ce qui est passé est passé. Quand l'occasion se +présentera, je te dirai peut-être une histoire, peut-être bien aussi +que non; car à quoi bon revenir sur ce qui n'est plus? Ma maxime, c'est +qu'il faut rire des vieilles petites difficultés et s'armer constamment +pour affronter les nouvelles. + +Là-dessus, il rentra dans la hutte. Mais à peine y avait-il mis le pied +que les chiens aboyèrent une seconde fois. + +--Le trappeur fronça les sourcils et s'avança vers la porte qui s'ouvrit +alors pour livrer passage à un homme d'un extérieur repoussant. + +Sa physionomie était basse et sournoise, ses vêtements en haillons; des +trappes rouillées pendaient à son dos. Un mauvais fusil et un couteau +tout ébréché composaient ses armes. + +Il avait le visage, le cou et les mains affreusement sales les cheveux +dans un état de désordre étudié. Il voulait évidemment faire croire +qu'il venait de loin, et que la faim l'avait tourmenté dans son voyage; +mais un oeil exercé ne pouvait manquer de découvrir l'artifice; car ses +joues n'étaient pas creusées et pâlies comme celles de l'homme qui est +resté longtemps privé de nourriture: plutôt sa personne annonçait un +homme bien repu qui a peu marché. + +Il s'assit sur un tronc d'arbre, promena un regard scrutateur sur ce qui +l'entourait, jeta ses trappes à terre, plaça son fusil entre ses jambes +et salua la compagnie par ces paroles: + +--Comment ça va, vous autres? + +--Bien, merci. J'espère que vos gens sont bien aussi, répondit sèchement +Nick. + +--Nos gens! je n'ai pas vu de nos gens ces mois derniers; car j'étais +allé chasser dans les prairies de la Saskatchaouane près de l'extrémité +de la branche Sud et j'ai failli y mourir de faim. Les Pieds-noirs m'ont +joué de vilains tours. Je suis heureux de revoir des blancs. Mes hardes +sont un peu en loques; mais je pense que ça ne fait pas de différence +pour des chrétiens. + +Le nouveau venu paraissait ne pas plaire au chasseur noir et son aspect +avait considérablement ému Sébastien. + +--Comment vous appelez-vous? demanda Nick. + +--Hendricks, chez les civilisés, répliqua l'étranger en jetant un coup +d'oeil sur Portneuf. + +--Comment se fait-il que vous soyez tombé sur mon camp? continua le +trappeur d'un ton dur et qui contrastait vivement avec les façons qu'il +déployait d'habitude envers les hôtes que le hasard lui envoyait. + +--Singulière question à faire à un franc-trappeur qui a faim et qui +flairerait un morceau de viande à douze milles à la ronde! + +Il ramena lentement ses regards de Portneuf à Sébastien; et on le vit +changer tout à coup. + +Sa mâchoire inférieure s'abaissa. Il resta bouche béante avec une +expression d'étonnement, de curiosité et une sorte d'effroi. + +Ce fut l'affaire d'une seconde. Mais Hendricks avait vu ou redouté une +chose qu'il ne pouvait plus désormais oublier. Si ses traits basanés +eussent été débarrassés de la fange qui les masquait, on les eût trouvés +plus défaits que ceux d'André Jeanjean. + +Nick, qui était en train de ranimer le feu, ne remarqua point l'émoi +soudain de son visiteur; toutefois Pathaway le surprit et chercha à se +l'expliquer. + +--Ce'n'est pas une singulière question, répliqua Whiffles. Je donne +volontiers à manger et à boire quand j'ai de quoi, mais j'aime à savoir +à qui je donne, car il y a dans ces cantons des gens qui ne valent pas +la corde pour les pendre. + +Et il ponctua cette phrase de son affirmation favorite + +--O Dieu, oui! + +--Je ne suis pas de ceux-là, commença l'étranger... + +--Sais pas, sais pas, interrompit Niok. Je ne suis pas votre juge et +tant mieux pour vous, je vous jugerais trop sévèrement, car, voyez-vous, +vous n'avez pas une de ces bonnes figures franches comme je les aime, +oui bien, je le jure, votre serviteur! + +Hendricks se dressa tout d'une pièce en mâchonnant un juron. + +--Vous voulez me chercher querelle, Nick Whiffles, dit-il ensuite, en se +mordant la lèvre.. + +--Tiens, il paraît que vous me connaissez à présent, fit tranquillement +le trappeur. + +--Oh! vous n'êtes pas assez novice dans le Nord-ouest pour en être +surpris, répondit Hendricks, toisant Nick de la tête aux pieds. Il vous +est possible sans doute, de m'insulter ici, entouré de vos amis; mais si +nous nous tenions entre quatre yeux dans quelque prairie solitaire, +ou dans une sombre gorge vous n'auriez pas la langue si bien pendue... +c'est moi qui vous le dis. + +Il ramassa ses trappes et son fusil et ajouta: + +--C'est bon, je me rappellerai votre hospitalité, Nick Whiffles. + +--Vous feriez bien mieux de vous restaurer avant de partir, dit l'autre +toujours calme.. + +--Non, non, merci, je m'en vais. + +--Vous auriez tort, car vraiment, vous devez être plus affamé qu'un ours +au sortir de l'hiver. Dieu de Dieu, qu'il est décharné! Pauvre homme, +il a bien perdu dix livres de graisse! Je parie qu'il n'a pas avalé une +bouchée depuis une semaine! + +Les épigrammes de Nick blessaient comme des flèches celui qui en était +l'objet. + +Mais si d'un côté le ressentiment le poussait à se venger; d'un autre +la vue de Sébastien semblait refroidir magiquement ses belliqueuses +dispositions. Laissant tomber ses trappes et déposant son fusil en un +coin, il dit d'un ton bourru: + +--Je vois bien que vous m'aimeriez mieux dehors que dedans. Mais je ne +m'arrêterai que pour tâter à un morceau de viande si vous en avez au +service d'un pauvre diable qui a perdu ses pelleteries et une partie +de ses trappes, d'une manière ou d'une autre, entre des Indiens et des +blancs malhonnêtes. + +--Vraiment! Bon, voilà ce que vous désirez, une tranche de venaison et +un bâton pour la faire rôtir Arrangez-vous! + +--Ouah! grommela Hendricks. + +Et, sans autre formalité, il fit cuire sa viande, qu'il mangea ensuite, +mais de l'air d'un homme plus contrarié qu'affamé. Puis il reprit ses +instruments de chasse et s'apprêta à partir. + +--Vous pouvez rester et passer la nuit, étranger lui cria Nick. + +--Votre invitation vient trop tard, un petit peu trop tard. Vous m'avez +fait mauvaise mine, Nick, mais nous nous retrouverons, je vous le +garantis. + +Les prunelles d'Hendricks se fixèrent comme par une attraction +irrésistible sur Sébastien qui s'effaçait dans un coin derrière +Portneuf. + +L'enfant eut le frisson. + +Mais bientôt l'étranger tourna sur les talons et partit en marmottant +des menaces. + +Il s'éloigna comme s'il était content de s'en aller, quoiqu'un pressant +motif l'engageât à s'arrêter. + +Une fois hors du camp, il prit une allure ferme et rapide qui ne +trahissait ni ce long jeûne, ni cette fatigue accablante dont il s'était +plaint. + +Dans la hutte de Nick Whiffles, sa présence avait laissé une impression +semblable à celle que cause souvent le cri d'un oiseau nocturne sur les +esprits qui croient aux présages. + +--Drôle de visiteur! fit Pathaway, voulant rompre un silence qui +devenait fatigant. Je pense aussi que vous ne l'avez pas très-bien repu, +ami Nicolas. + +--C'est vrai; mais il y a, comme ça, dans le monde, voyez-vous, +Pathaway, des têtes qui vous répugnent au premier aspect. Mon caractère +et le sien ne pourraient s'accorder. Ils sont comme l'huile et l'eau; +vous auriez beau faire, vous ne les mélangeriez pas. Mais, ce n'est pas +la première fois que nous nous abouchons, lui et moi. Seulement, je ne +me rappelle ni où, ni comment, ni pourquoi je l'ai vu, ô Dieu, non! + +Nick passa la main dans sa barbe, l'allongea, en porta l'extrémité à sa +bouche, et mordit les poils à belles dents, en regardant distraitement +le feu qui flambait devant lui. + +Sébastien s'approcha du trappeur et se hissant sur les pieds jusqu'à son +oreille prononça quelques mots à voix basse. + +Whiffles recula comme s'il eût été mordu par un serpent à sonnettes. +Puis il se frappa le front; ses yeux lancèrent des éclairs. + +Il décrocha sa carabine et se précipita vers la porte de la cabane, +avant que les autres témoins de cette acène fussent revenus de +l'étonnement que leur causait un pareil changement de manières chez un +homme habituellement aussi paisible et aussi flegmatique que l'était +Nick Whiffles. + + + + + XII + + LE REMORDS DE NICK + + +Cette transfiguration de Nick Whiffles fut si soudaine, si complète que +Pathaway en resta stupéfait. + +Sébastien lui-même parut surpris au plus haut point. Mais comme le +trappeur sortait, suivi de ses chiens, le jeune garçon courut à lui et +le saisissant par la manche de sa chemise de chasse: + +--Montagnard, montagnard, s'écria-t-il avec une vivacité et une fermeté +qu'on n'aurait pas soupçonnées en lui; montagnard, ne sortez pas! ne +sortez pas! + +--Ta! ta! ta! fit Nick, tournant à demi la tête. + +--Nicolas, écoutez-moi! poursuivit Sébastien. Si vous m'aimez, +écoutez-moi! + +--Impossible, enfant, impossible, répliqua le trappeur d'un ton +impatienté. Allons, laisse-moi; chaque minute d'arrêt retarde la +vengeance du ciel. + +Et Nick secoua un peu solidement la main de Sébastien. + +--Ce n'est pas pour moi, mais pour vous que je parle. + +--Pour moi! + +--Oui, pour vous. + +--Pour moi, allons donc! est-ce que la vie de Nick est trop précieuse +pour être exposée dans une affaire comme celle-là? Est-ce qu'il ne +s'agit pas de faire justice, hem? Non, je ne céderai pas, ô Dieu, non! + +--Oh! je vous en prie, mon bon protecteur, ne le suivez pas! + +--Si fait, repartit le trappeur, oui bien je... + +--Et moi, je vous dis que non, entendez-vous! s'écria impérieusement +Sébastien. + +Pathaway était confondu. + +Mais Nick, après avoir abaissé sur l'enfant un regard plein de +bienveillance, le souleva et le mit doucement de côté, puis il quitta la +hutte précédé d'Infortune qui poussait des aboiements prolongés. + +Sébastien s'élança à leur poursuite. Mais à peine eut-il fait quelques +pas qu'il s'aperçut de l'inutilité de sa tentative et rentra dans la +cabane. + +Jeanjean chantait, d'une voix dolente, son refrain de la Fille du +trappeur, et le Canadien soupirait: + +--Nannette, ma pauvre Nannette. + +Cette exclamation sembla frapper Jeanjean. + +--Nannette! répéta-t-il d'un ton singulier. + +Et ses yeux brillèrent. + +Mais ce fut l'affaire d'une seconde; le feu s'éteignit aussi vite qu'il +s'était allumé. Et nul rayon d'intelligence n'anima la physionomie du +blessé. + +En ce moment Pathaway vit Nick qui revenait en s'essuyant les yeux. Le +trappeur s'approcha timidement de Sébastien, comme un coupable; et lui +touchant le bras: + +--Pardonne à la rudesse de Nick, mon enfant, dit-il. Vois-tu, il +n'avait pas l'intention de te peiner, non, pas du tout, c'est moi qui +te l'assure. Te peiner! il ne pourrait le faire. Ça n'entre pas dans son +coeur, ô Dieu, non! + +Le trappeur attendit une réponse, mais n'en recevant pas, il ajouta: + +--Te voilà donc fâché! fâché contre un homme qui donnerait tout son sang +pour toi! est-ce que c'est possible? + +Sébastien sourit légèrement et murmura: + +--Je croyais que vous étiez parti, Nicolas. + +--Parti! oui, c'est-à-dire, non, enfant. La nature m'a emporté, c'est +vrai; mais je n'étais pas parti, quoique j'aurais peut-être dû partir +pour donner une leçon à ce coquin-là. Mais si tu ne m'en veux pas; c'est +bon, n'est-ce pas?--Encore ce Pathaway qui écoute. Il écoute toujours, +lui! Enfin si c'est son idée à lui d'écouter. Je n'aime pas ça, mais +chacun a ses idées! La paix est faite, hein, petit? + +--J'avais peur pour votre sûreté. Cet homme m'effraye tant, articula +Sébastien avec un accent douloureux. + +--Et tu as raison! oui lu as raison, s'écria Whiffles d'une voix +tonnante. Et c'est parce que tu as raison que je suis si furieux contre +ce coquin-là. + +--Mais le poursuivre à cette heure ne serait-ce pas vous mettre en +péril? Vous pouvez être certain que quelques-uns de ses camarades rôdent +dans le voisinage. Surveillez-le si vous voulez, et vous arriverez à +lui. Mais pas d'empressement. La précipitation est toujours nuisible, +vous le savez bien, Nicolas. Découvrez donc sa retraite et vous +trouverez, j'en suis sûr, des gens prêts à vous aider. + +--Beaucoup! beaucoup! dit Pathaway en se rapprochant d'eux. Il est sans +doute question de ces brigands qui infestent le pays, eh bien, moi pour +un, je suis disposé à les chasser de leur repaire. Les compagnons ne +nous manqueront pas, j'en suis certain. Mais partir ce soir serait +imprudent, je crois. N'est-ce pas aussi votre avis, trappeur? + +--Oui, dit Portneuf à qui s'adressaient ces paroles. + +--Oh! fit Nick, je sais bien, je sais bien! Mais il est joliment, dur +de violenter son caractère, et le mien c'est de marcher tout de suite au +but, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +--Bon, dit Pathaway, demain nous nous mettrons en route. + +Sébastien le remercia d'un regard. + +--Oui, demain, fit Whiffles en tourmentant sa barbe, suivant son +habitude quand; il était contrarié ou qu'il cherchait à se tirer d'une +«maudite petite difficulté». Demain, sans doute. Mais pourtant, ce soir, +j'aimerais bien à grimper sur la colline là-bas, pour voir quelle route +prend ce fils du diable. Il fait un bien beau clair de lune. Ma foi j'y +vais; ce sera l'affaire de quelques minutes. + +Et il s'éloigna de nouveau. + +Pathaway saisit affectueusement la main de Sébastien et lui dit avec un +intérêt marqué: + +--Vous êtes fort attaché à ce brave trappeur. Si vous étiez son fils, je +m'expliquerais une tendresse aussi vive, mais vous ne l'êtes pas. C'est +impossible, il va trop de dissemblance entre vous et lui. Me serait-il +permis de vous demander quelle est la cause de cette ardente sympathie? + +--Il m'a sauvé la vie, répliqua simplement le jeune garçon. + +Et en même temps il fut saisi d'un frisson fébrile. + +--Enfant, lui dit Pathaway, votre main tremble dans la mienne. La +faiblesse n'est pas de notre sexe. Soyez donc plus ferme. Le courage est +indispensable à l'homme. La poltronnerie le rend méprisable. + +Sébastien retira sa main de celle du chasseur noir. + +--Si mes nerfs sont délicats, mon coeur est fort, dit-il, en redressant +sa taille souple et admirablement cambrée. + +--Quel est votre âge? demanda Pathaway d'un ton moins brusque. + +--Treize ou peut-être quatorze ans. + +--Treize ou quatorze! répliqua l'autre, comme se parlant à lui-même, +cependant vous avez l'air plus âgé. + +--Pensez-vous! fit Sébastien en rougissant. + +--C'est singulier, singulier, dit le chasseur noir. La nature a commis +une méprise en ne faisant pas une femme de ce joli garçon. + +--J'ai ouï dire que la nature ne commettait jamais de méprises, riposta +Sébastien en riant. + +--Vous riez, mais vous êtes ému, fit Pathaway + +--Ah! s'écria Delaunay, voilà Nicolas qui revient. Que je suis aise! + +--Nick? reprit Pathaway en plongeant ses regards à travers la porte. + +En effet, on distinguait le trappeur qui descendait la colline avec +Infortune et un ours de respectable embonpoint. + +Ils marchèrent de compagnie jusqu'à l'entrée du camp. Là, le plantigrade +quitta Nick, qui entra aussitôt dans la hutte. + +Le chasseur noir sortit. + +Il était en proie à une de ces mélancolies indéfinissables, auxquelles +sont sujettes les personnes d'un certain tempérament. Il désirait être +seul, car il y a des heures dans la vie où la solitude est préférable +aux charmes de la société humaine. + +Pathaway était profondément affecté et, cependant il ne savait pourquoi. +En songeant à Sébastien il éprouvait à la fois du plaisir et de la +peine. + +Cet enfant lui rappelait-il des souvenirs? Était-il un anneau entre son +passé et son présent? C'est ce que l'avenir nous dira. + +Quoi qu'il en soit, Pathaway se rendit à une petite pelouse, où il +s'étendit et s'abandonna à un torrent de réflexions. + + + + + XIII + + BILL BRACE + + +La lune brille dans toute sa splendeur. + +Pathaway médite toujours, couché sur un tapis de mousse. + +Le jeune homme se pense bien à l'abri de tout regard humain. + +Mais voyez-vous ce corps qui s'avance silencieusement à travers les +hautes herbes, se faufile au milieu des buissons, escalade les saillies +de rochers et s'approche du lieu où le chasseur noir dévide l'écheveau +de ses pensées. + +Parfois une tête s'élève; deux yeux scintillent comme des escarboucles; +puis la tête s'abaisse et la marche du corps, une seconde suspendue, +recommence. + +Ce n'est point une bête fauve, car un bras s'allonge; il est armé d'un +couteau dont la lame projette des lueurs sinistres. + +Nos lecteurs n'ont pas oublié Bill Brace et son duel avec le chasseur +noir. + +La lutte terminée, au grand désavantage de Bill, ses compagnons le +transportèrent à une cabane abandonnée. Cette cabane s'élevait non loin +du théâtre du combat. + +Là, Brace put se rétablir et méditer à son aise sur l'instabilité des +choses, mondaines. Ses blessures corporelles le faisaient, toutefois, +moins souffrir que les blessures faites à son amour-propre. + +On conçoit que l'idée de se venger fût la première à laquelle il +s'attacha. La douleur et la fièvre donnèrent du poids à cette idée. + +Bientôt, il ne désira plus sa guérison que pour jouer un méchant tour à +son rival. Ses camarades Ben et Joice l'approvisionnaient de nourriture; +mais rarement ils restaient plus de quelques minutes avec lui. Aussi, la +solitude envenima-t-elle considérablement la haine de Bill Brace. + +Un autre que lui eût succombé. Mais il était doué d'un tempérament +très-vigoureux, et, au bout de quelques jours, il fut sur pieds +quoiqu'il ne fût pas entièrement rétabli. Il se mit aussitôt à la +recherche de Pathaway. + +D'abord il découvrit le camp de Nick, et, dans la même soirée, il +assista au retour du trappeur qui venait, avec Pathaway, d'arracher +Portneuf à son supplice. Restant blotti derrière un bouquet de pruches, +Bill Brace ne cessa de surveiller la cabane de Nick Whiffles. Il +remarqua la sortie de Pathaway, le lieu où il s'était placé, et son +coeur bondit d'une joie féroce. + +L'apercevez-vous encore qui rampe et se glisse vers la pelouse occupée +par le chasseur noir? + +Il va lentement, mais sans bruit; il est malade encore, mais cependant +le sang afflue à son visage et il ne sent plus ses souffrances. Il est +en proie à une émotion voluptueuse. Il n'a rien mangé, rien bu depuis +plus de vingt-quatre heures, et pourtant les aiguillons de la soif et de +la faim ont cessé de le tourmenter. + +Ah! que prompte et patiente est la vengeance à la poursuite de son +objet et que timide et impatiente est quelquefois la vertu engagée à la +meilleure des causes! + +Comment se fait-il, mon Dieu, que les passions mauvaises brûlent plus +profondément et possèdent une énergie de détermination mieux trempée que +les bonnes? + +A mesure qu'il avançait, Bill Brace éprouvait une jouissance plus +intense. + +Tuer son ennemi devait lui causer des délices pareilles à celles de +l'Indien qui scalpe une chevelure. + +Heureusement pour Pathaway que ce bandit n'avait pas d'autre arme qu'un +couteau, car déjà la distance entre eux était si courte qu'un pistolet +eût été un instrument fatal dans la main exercée de Bill. + +Il se traînait toujours, avec plus de circonspection, mais en +rétrécissant; toujours aussi l'intervalle qui le séparait du chasseur +noir. Toutes ses facultés étaient tendues vers un point, le meurtre. + +Et il approchait et aucun frémissement du feuillage n'avait trahi +son dessein, et Pathaway était encore enfoncé dans l'abîme de ses +réflexions. + +Bill Brace se mit sur son séant, puis debout, et il éleva son couteau +pour frapper le chasseur noir. + +L'arme descendit rapidement vers le coeur du jeune homme qui allait +périr victime de ce scélérat, quand un enfant, Sébastien Delaunay, +s'élança subitement au-devant du coup et reçut la pointe du couteau dans +le bras. + +L'assassin prit la fuite. + +Pathaway bondit sur ses pieds et le vit descendant la colline à toutes +jambes, tandis que Sébastien conservait l'attitude dans laquelle il +avait reçu la blessure. + +Sa main droite était étendue vers l'endroit où naguère se tenait Bill +Brace, et l'autre s'avançait comme un bouclier pour protéger Pathaway. +Des gouttes de sang tombaient de son bras droit et rougissaient le sol. + +Avant que le chasseur noir eût eu le temps de faire une remarque, Nick +Whiffles était accouru tout alarmé. + +--Ah! je me doutais bien qu'il allait nous arriver une maudite petite +difficulté, s'écria-t-il. Qu'est-ce que cela? Du sang à ton bras, +petiot? Mais oui, c'est du sang, et bien du sang. Que voulais-tu donc +faire avec ce bras qui n'est pas plus gros qu'un roseau? + +--Lui! il paraît cependant qu'il a beaucoup fait, répliqua Pathaway qui +comprenait enfin le danger auquel il venait d'échapper, grâce au courage +de Sébastien. Il a sans doute reçu le coup qui m'était destiné. Brave +enfant, j'espère que vous oublierez mon injustice à votre égard. + +Mais le pauvre Delaunay n'entendit pas, car ses bras retombèrent +lourdement sur les côtés. Il fut pris d'un tremblement nerveux et +s'évanouit. + +Nick le saisit aussitôt et le porta à la cabane. + +--Il faudrait lui enlever son habit, dit Pathaway, quand Whiffles eut +déposé l'enfant sur une peau d'ours. + +--Non, pas pour tout l'or du monde, répliqua hâtivement le trappeur. +Il a bien assez de son rhume dont il ne se débarrassera pas tant qu'il +vivra. Je connais sa nature, ce que vous ne connaissez pas, sauf votre +respect. + +Tout en parlant, Nick avait coupé la manche de l'habit de Sébastien et +il s'empressait de bander la blessure, heureusement assez légère. + +Le chasseur noir remarqua que le bras était d'une rondeur et d'une +délicatesse rares et qui plus est tout à fait blanc, chose bien +singulière chez un bois-brûlé. + +Un doute--doute vague mais saisissant--flotta comme un nuage sur le +cerveau de Pathaway. + +Tandis qu'il cherchait à le définir d'une façon plus précise, Sébastien +ouvrit les yeux en frissonnant et se plaignant d'avoir froid. + +Nick achevait son pansement avec une vivacité extraordinaire. Pathaway +voulut l'aider, mais le trappeur s'y opposa. + +--Je crains, dit Pathaway, que la bande ne soit trop lâche pour prévenir +l'effusion du sang. Vous l'avez posée avec trop de précipitation. + +--Pas du tout, pas du tout, répondit Nick. Quand un enfant saigne, on +n'a pas besoin d'arrêter trop vite le sang. Les enfants ça a toujours +assez de sang. D'ailleurs il n'y a que la fièvre de dangereuse pour les +enfants. On peut les battre comme plâtre, ou les couper tant que l'on +veut et ça ne leur fait rien. Mais les fièvres ne m'en parlez pas. Mon +oncle; c'est-à-dire mon frère Whiffles, le docteur, disait toujours ça +et il s'y connaissait. Quant à cette maudite difficulté ce ne sera rien. +Nick vous l'assure. + +Le jeune garçon avait les yeux fermés, mais Pathaway le vit sourire à +l'observation de Nick. + +--Il y a tant de puissance de guérison dans le sang des enfants, +poursuivit le trappeur. Je crois bien, ma foi, que si on m'avait un +soir coupé les doigts et les orteils, quand j'étais petit, ils auraient +repoussé le lendemain matin. Toute notre famille est comme ça, ô Dieu, +oui!--Comment ça va, maintenant, petiot? + +--Assez bien, répondit Sébastien. + +--La petite difficulté ne te fait plus trop mal, hein? + +--Non, père Nicolas. + +--Qu'est-ce que je vous disais? fit le trappeur se tournant d'un air +triomphant du côté de Pathaway. + +--Vous êtes d'étranges gens tous deux, répondit le chasseur noir. +Mais je dois une reconnaissance éternelle à ce brave enfant et je vous +garantis qu'elle ne lui manquera point. + +Sébastien rougit et, comme il allait répliquer, Nick l'en empêcha par +ces mots: + +--Pas à toi, petiot, pas à toi. Je sais ce qui convient. Les enfants +ne savent pas toujours ce qui convient dans les cas subits. La vérité +c'est, ami Pathaway, qu'il n'a rien fait qui ne lui soit habituel et +qu'il oubliera dès que son bras ira bien. Vous ne connaissez pas +ce gaillard-là. Il faut toujours qu'il sauve la vie de quelqu'un; +c'est-à-dire pas toujours, mais chaque fois qu'il en trouve l'occasion. +C'est pas la peine d'en parler. Mais, diable, quelle heure est-il? + +Nicolas feignit de chercher comme pour savoir quelle heure il était et +tout en furetant il marmottait: + +--J'ai bien eu une montre, moi aussi, dans mon temps, ô Dieu, oui! +et une belle montre encore! mais pas de ces fariboles comme on en a +maintenant. C'était un instrument large, gros, solide, et qui marchait +comme un cheval au galop, quand il marchait. Par malheur il lui survint, +je ne sais comment, une diablesse de maudite petite difficulté qui vous +la dérangea complètement. J'essayai bien de tirer la pauvre montre de +cette diablesse de maudite petite difficulté. Pas moyen. Après l'avoir +travaillée, travaillée pendant une semaine, je vendis l'intérieur à un +chef sioux et fis cadeau du reste de la chose à une squaw[26] qui en fit +une chaudière.... Bon Dieu, il doit être tard; j'ai une fière envie de +faire un somme. + +[Note 26: Femme indienne. «La famille de ce mot s'étend depuis les +Kinstmann en Canada et les Montagnards d'Acadie, jusqu'aux Nanticokes, +sur les confins de la Virginie,» dit Duponceau, dans son _Mémoire sur +les langues d'Amérique_.] + +Portneuf et Jeanjean dormaient déjà. + +Pathaway sortit pour reprendre le cours de ses réflexions. + +Des incidents nouveaux devaient le lendemain compliquer encore la +situation de nos personnages. + +Nicolas bâilla, donna un peu d'eau à Sébastien, et, l'ayant enveloppé +dans sa couverte, s'étendit à ses pieds. + + + + + XIV + + LE CAPITAINE DICK + + +Au lever du jour, Pathaway quitta le camp sous prétexte de chasser, mais +réellement parce qu'il lui était impossible de demeurer en repos. + +Du reste, il désirait vivement étudier la physionomie du pays où il se +trouvait. + +Peut-être n'avait-il aucun but bien déterminé et obéissait-il à une +de ces impulsions indéfinies qui poussent si souvent l'homme à +l'action,--impulsions auxquelles les coureurs du désert ne sont pas +moins sujets que les habitants des cités. + +Bien que l'esprit de Pathaway fût naturellement réfléchi, rarement il +avait été aussi disposé à la rêverie qu'en cette occasion. + +Le jeune homme marchait sans voir le terrain qu'il foulait aux pieds. +Collines et vallées, eaux et forêts semblaient fuir derrière lui comme +flottent les objets dans nos rêves. + +Une chèvre des montagnes passa à son côté mais le chasseur noir ne la +remarqua point. Une antilope se montra à la portée de son fusil, il n'y +fit pas attention. + +Pensait-il à Sébastien? ou bien songeait-il aux mystères de la vallée du +Trappeur, ou bien encore évoquait-il les images de personnes éloignées? + +Quel que fût l'aspect du monde intérieur qui absorbait ses facultés +mentales, le chasseur noir fut rappelé aux réalités qui l'entouraient +par l'apparition d'un individu descendant le versant d'un mamelon et +venant directement à lui. + +La vue de cet individu rappela immédiatement à Pathaway celui qui, dans +le canon, avait parlé avec tant d'autorité à Ben Joice et à Bill Brace. +C'était un événement inattendu, et Pathaway se demanda un instant quelle +conduite il allait tenir vis-à-vis de ce personnage. + +Son premier soin fut de s'assurer s'il était seul, son second de +chercher une retraite. Mais observant que l'inconnu n'était pas +accompagné, le chasseur noir résolut de ne point éviter la rencontre. +Bientôt il comprit aux mouvements de l'autre qu'il avait été lui-même +aperçu. + +Ils continuèrent de marcher jusqu'au pied du mamelon. Là, s'étendait une +petite gorge tapissée de mousse. Nos deux hommes s'y arrêtèrent à portée +de pistolet et se tinrent sur la défensive; mais ni l'un ni l'autre ne +semblait disposé à prendre l'initiative des hostilités--si hostilités il +devait y avoir entre eux. + +L'inconnu portait toujours sa ceinture écarlate. Il était armé d'un +fusil à deux coups, d'une paire de revolvers, d'une hache et de deux +couteaux-bowie. + +Le premier, Pathaway parla. + +--La paix ou la guerre? demanda-t-il. + +--Comme il vous plaira; ça m'est égal! répondit brusquement l'autre. + +--C'est bien; la paix pour le présent, reprit le chasseur noir. + +Après quoi, il s'avança vers l'étranger, qui imita son exemple. + +Pathaway avait une vague idée d'avoir déjà entendu sa voix. Aussi, en +approchant, examina-t-il ses traits avec un soin extrême. + +Il n'était plus qu'à trois ou quatre pas de distance, lorsque, enfin, +il reconnut Hendricks, le trappeur déguenillé qui s'était présenté la +veille au camp de Nick. + +--Oh! oh! fit Pathaway, il paraît que vous n'avez pas mis longtemps à +réparer vos désastres, ami Hendricks. + +--Vous ne m'avez pas oublié. Diable, vous avez de bons yeux. Que +pensez-vous de moi, étranger? fut-il riposté d'un ton ironique. + +--Vous tenez à mon opinion? + +--Oui. + +--Eh bien, répliqua froidement Pathaway, elle n'est pas flatteuse pour +vous. Les muscles et l'assurance ne vous manquent pas. Mais décidément +votre mine n'inspire pas la confiance. + +--Vous croyez? fit Hendricks grimaçant un sourire. + +Et après une pause: + +--Qu'est-ce que vous êtes venu faire par ici, étranger? + +--Ce que bon me semble, répliqua sèchement Pathaway. + +--Oh! oh! nous sommes d'un caractère indépendant. + +--Mais oui. Assez fort pour me protéger moi-même je ne crains ni les +voleurs, ni les assassins, ni les trappeurs hors la loi. + +Ces paroles furent dites d'un accent calme et ferme qui irrita +Hendricks. + +--Ne le prenez pas si haut, jeune homme, dit-il. Je sais comment on +dompte les élèves comme vous. La barbe aura besoin de pousser à votre +menton avant qu'il vous soit permis d'afficher les airs et la valeur +d'un vieux montagnard. Croyez-moi: retournez à l'école. Vous m'amusez, +parole d'honneur. Sans cela je vous aurais déjà rogné les ailes. Oui, +partez et emmenez Nick Whiffles avec vous... + +--Et s'il me plaît de rester? dit lentement Pathaway en faisant un pas +de plus vers Hendricks. + +--S'il vous plaît! s'écria ce dernier dont les prunelles s'allumèrent +aussitôt d'un feu sombre! S'il vous plaît! ha! ha! Quand je dis: +«allez!» les gens s'en vont. Ils disparaissent et on n'en entend plus +parler. Quand je dis: «restez!» ils restent. La parole du capitaine +Dick, c'est la loi. + +Le personnage se redressa avec un air d'orgueil qui ne manquait pas +d'une certaine dignité. + +La conscience de son pouvoir lui donnait quelque grandeur. On sentait +que, depuis longtemps il avait imposé sa volonté à plusieurs hommes, et +qu'il ne pouvait endurer la résistance à ses ordres. + +Mais le chasseur noir n'était pas homme à se laisser facilement +intimider. + +Il soutint, sans baisser les yeux, le regard farouche du capitaine Dick. + +--Bah! dit-il en souriant, vous ne vous attendiez pas à trouver un +sujet en moi. Je n'ai que faire de votre autorité et ne crains pas vos +menaces. + +--Je t'apprendrai à me connaître. + +--Oh! je vous connais assurément plus que vous ne pensez. On m'a parlé +de vous,--pas en bien, je l'avoue. On vous donne même comme le héros de +plusieurs forfaits commis dans le voisinage de la vallée du Trappeur. + +--Mais es-tu fou! s'écria le capitaine; es-tu fou de parler de la sorte +à un homme comme moi, qui fais trembler les plus hardis! Peut-être es-tu +fatigué de la vie, hein? + +Il mit la main sur la crosse d'un de ses pistolets. + +--Pas si vite, capitaine, dit flegmatiquement Pathaway sans paraître +alarmé. + +--Vermine! proféra le capitaine serrant avec force la poignée de son +pistolet. + +--Vous commettez une inadvertance; prenez donc garde à vos doigts, dit +négligemment Pathaway. + +--Qu'est-ce à dire? + +--C'est-à-dire que vous jouez avec une arme dangereuse. + +Le visage de Dick se contracta. Néanmoins il maîtrisa la colère qui +l'étouffait pour proférer d'une voix sourde: + +--Quand un homme rencontre un animal féroce dans la forêt, il est assez +sage pour ne pas le provoquer; mais il paraît que toi, jeune fou, tu +veux jeter ton cou sous sa griffe. N'est-ce pas cela? + +Et il allongea sa tête vers celle de Pathaway + +--Comme il vous plaira, dit celui-ci, toujours calme, et magnétisant, +pour ainsi dire, son antagoniste par le regard glacial qu'il opposait à +ses fureurs. + +--Oh! articula Dick, rouge d'exaspération. + +--Mais qui êtes-vous donc? demanda le chasseur noir d'un ton léger. + +--Qui je suis? il veut savoir qui je suis! + +--Pourquoi pas? + +--Insensé! + +--Eh bien, je vais vous dire qui vous êtes! vous êtes un assassin, un +chef d'assassins; vous êtes le pillard des montagnes; le voleur des +trappeurs et des chasseurs, l'ennemi des blancs aussi bien que des +Peaux-rouges! Ah! je suis heureux de vous rencontrer aujourd'hui, +monsieur le fier-à-bras; oui, bien heureux, pour vous dire certaines +vérités qui ne seront pas de votre goût; car vous méritez bien richement +la corde! + +Cette déclaration fut faite avec une lenteur et une gravité qui +étourdirent le capitaine Dick. + +Il blêmit et s'appuya sur son fusil. + +Durant quelques secondes, ses traits exprimèrent une profonde +consternation; mais bientôt ses joues s'empourprèrent de nouveau. + +--Sais-tu, hurla-t-il, que ce que tu viens de prononcer là, c'est ton +arrêt de mort? + +--Je sais ce que je fais; et je n'ai point peur de vous. Regardez-moi! + +Pathaway redressa sa belle taille, et, d'une voix pénétrante comme +l'acier, il ajouta: + +Je vaux mieux que vous. + +Le capitaine Dick ébaucha un sourire contraint et haussa les épaules. + +--Ah! laissez-moi souffler, de grâce, dit-il ironiquement. Allons, je +vais vous tuer, monsieur le gentil garçon. Ça me fait de la peine, vrai! +car je me sentais une inclination pour vous. Mais excusez, j'ai besoin +de respirer. + +--Vous avez besoin d'autre chose; vous avez besoin de châtiment. + +--Pour l'amour de vous, mon cher blanc-bec, amenez donc l'homme qui me +châtiera. + +--Le voici. + +--Où? + +--Regardez-moi et vous le verrez, répliqua Pathaway avec un coup d'oeil +perçant. + +--Toi! Vous!... + +--Moi! + +Le chasseur noir imprima une vigueur si grande à ce mot «moi», que le +capitaine Dick recula. + +Il ne riait plus, quoiqu'il essayât de donner encore à son visage un air +de dédain. Il était évident que l'énergie de Pathaway l'avait ébranlé. + +--Quand? où? comment? balbutia-t-il. + +--Quand, où, comme il vous sera agréable: répondit le chasseur noir, +dont les narines se dilataient avec une espèce de satisfaction. + +--Les armes! quelles sont les armes? + +--A votre choix, répartit simplement Pathaway. + +Le capitaine Dick ne savait s'il devait en croire ses oreilles et ses +yeux. Quoi! lui qui jamais n'avait rencontré un émule; lui qui avait +commandé en despote dans le Nord-ouest; lui la terreur des aventuriers, +l'effroi des Indiens, il était insulté, attaqué par un jeune homme +presque imberbe! + +Fallait-il rire ou se fâcher? + +Les coquins eux-mêmes admirent le vrai courage. Dick se jugeant de +beaucoup supérieur à Pathaway, voulut s'amuser à ses dépens. + +--Je ne sais, dit-il en fermant le poing et le mettant sous le nez de +Pathaway, je ne sais ce qui m'empêche de t'effondrer la tête avec ce +marteau. Mais je suppose que c'est le même instinct qui empêche le chat +de manger la souris avant qu'il n'ait joué avec elle. + +--Vous n'avez pas désigné les armes, dit froidement Pathaway. + +Hendricks ricana, en s'exclamant avec mépris: + +--Peuh! + +Et allongeant un peu le bras, il saisit le nez du jeune homme entre son +pouce et son index. + +Aussitôt le poing de Pathaway bondit en avant et frappa la poitrine du +capitaine avec tant de violence qu'il tomba à la renverse. + +Un instant Dick resta étourdi; puis il se releva en chancelant comme un +homme ivre; puis il s'assit sur lu gazon pour attendre que le nuage +qui obscurcissait sa vue se dissipât. Il avait la face très-pâle et +regardait Pathaway d'un air hébété. + +Peu à peu, toutefois, il se remit de ce premier assaut. Son courroux +sembla même apaisé. Mais le chasseur noir savait assez ce que vaut la +modération chez des gens de cette trempe pour se tenir sur ses gardes. + +C'était le calme qui précède la tempête. + +--Vous me rendrez raison de ce coup, dit Hendricks; oui, vous m'en +rendrez raison. Je pourrais vous tuer maintenant; mais je ne le veux +pas. Il me faut une punition plus complète. Vous m'avez pris par +surprise et frappé dur; mais le couteau-bowie frappe plus dur encore; je +choisis cette arme. + +--Soit, répliqua Pathaway. + +Hendricks ou le capitaine Dick, comme il se nommait, suivant les +circonstances, tira de sa gaine un énorme coutelas dont il essaya le +tranchant avec le dessous du pouce, et qu'il plaça à côté de lui. + +Dans le cours des événements ordinaires de la vie, cette action eût été +simple, mais alors elle devait faire trembler; tellement les motifs +de l'homme donnent de coloris à ses actes; car toute chose a sa +signification et nous cherchons la signification de toute chose. + +--Ne vous hâtez pas, capitaine, il y a temps pour tout, dit Pathaway. Ne +suffira-t-il pas que l'un de nous meure avant demain soir? Pensez-vous +que raisonnablement il faille à chacun de nous moins de temps pour se +préparer? Pour vous, vous avez sur les bras quelques mauvaises affaires +dont vous devrez rendre compte. Le sang, vous le savez, n'est jamais +silencieux. Il crie toujours vengeance. On ne peut ni l'ensevelir, +ni l'étouffer. Peut-être le juge suprême vous demandera-t-il: «Où est +Portneuf, le voyageur? où est André Jeanjean, le trappeur?» quelle sera +votre réponse, capitaine Dick? + +--Je vois que tu en sais trop, beaucoup trop. Je dois fermer ta bouche +et livrer ta langue aux vers. + +Ce disant, il déposait ses pistolets à terre et débouclait sa ceinture +rouge. + +--Un moment, dit Pathaway. Nos avantages ne sont pas égaux. Je connais +l'effet d'un coup comme celui que je vous ai donné. Vos membres sont +faibles; vos bras ont perdu la moitié de leur énergie; vos regards ne +sont pas fermes. Si nous nous battions dans l'état où vous êtes, je vous +tuerais à la première passe. Rencontrons-nous demain soir au coucher du +soleil. + +--Artifice! ce n'est qu'un artifice! grommela le capitaine. + +--Demain soir, au coucher du soleil, je vous rejoindrai sur cette +pelouse, avec cette arme unique. + +Et le chasseur noir toucha le manche de son couteau-bowie. + +--A demain alors, dit Dick, comme s'il se ravisait. + +--Bien, vous pourrez compter sur moi. + +--Et vous sur moi. + +--Vous viendrez seul? dit Pathaway d'un ton soupçonneux. + +--Oh! je n'ai pas besoin de témoins pour te tuer, répliqua le bandit +avec hauteur. Après-demain il y aura un coq de moins pour chanter le +réveil. + +Et, enchanté du trait, il poussa un bruyant éclat de rire. + +Sans répondre, même par un geste, Pathaway tourna ses pas vers le camp +de Nick Whiffles. + + + + + XV + + LE DUEL + + +Le soleil à son déclin versait sur la terre des rayons obliques qui +mordoraient la cime des forêts. Les insectes achevaient de bruire sous +l'herbe; les murmures du jour s'éteignaient peu à peu, et les oiseaux +nocturnes commençaient à secouer leurs ailes. + +Pathaway, les bras croisés, se tenait dans le vallon où la veille +il avait eu, avec Hendricks, la scène racontée dans notre précédent +chapitre. La mélancolie de cette heure solennelle se mariait à la +mélancolie de ses pensées. + +Insensiblement, le crépuscule jeta sur les objets des teintes vagues +qui finirent par se perdre sous une mantille grisâtre. La brise cessa de +faire frissonner les feuilles; le calme envahit la montagne. + +Cette tranquillité parlait, comme une voix au coeur du jeune homme. +Ses sympathies entraient en ardente communion avec la nature. Il en +ressentait toutes les douces impressions. + +Tout à coup, un homme parut sur le flanc de la colline. + +C'était Hendricks. + +--Je vous attendais, dit Pathaway quand il fut arrivé près de lui; et je +craignais que vous n'eussiez oublié notre rendez-vous. + +--Je suis venu pour me battre et non pour bavasser, répondit Dick d'un +ton bourru. + +--Vous serez satisfait, capitaine. + +Ils déposèrent sur le gazon leurs ceintures et leurs pistolets. +Hendricks ôta sa chemise de chasse, et montra nues ses épaules +musculeuses. + +--Les conditions? commença le chasseur noir. + +--La vie pour le vainqueur, la mort pour le vaincu. + +--C'est bien, dit Pathaway. + +A son tour, il se dépouilla de sa tunique noire, mais sans affectation +aucune. + +Son adversaire put voir qu'il avait la poitrine pleine et arrondie, +le bras bien fait et souple aux attaches, le buste admirablement +proportionné. + +Pathaway ne tremblait pas; mais la pâleur couvrait son visage. Ses yeux +brillaient d'un éclat qu'Hendricks n'avait pas encore observé chez lui. + +Il saisit, son bowie-knife. Le capitaine était prêt déjà. Tous deux se +toisèrent une seconde. Hendricks se précipita sur Pathaway. Leurs armes +se rencontrèrent. Des étincelles jaillirent du choc. + +Une clameur aiguë déchira l'air et Dick se prit à ferrailler d'estoc et +de taille avec une ardeur qui prouvait qu'il avait hâte d'en finir. + +Il maniait avec une dextérité et une rapidité rares le terrible +instrument qu'il avait choisi. Son couteau volait de côté et d'autre +avec la célérité de la foudre. Mais partout il trouvait un autre couteau +pour parer ses attaques. On eût dit qu'un bouclier invisible protégeait +le corps du chasseur noir. + +Celui-ci, cependant, demeurait sur la défensive: tantôt il reculait d'un +pas, tantôt il se jetait à gauche, tantôt à droite, mais sans jamais +se découvrir, sans faire d'effort pour répondre aux bottes de son +antagoniste. + +Le capitaine Dick ne tarda point à s'apercevoir qu'il consommait en vain +sa vigueur et son adresse. Il s'arrêta pour reprendre haleine; car son +coeur battait violemment, son poignet tremblait; la sueur baignait ses +tempes. + +Pathaway attendît silencieusement la reprise du combat. Mais il n'était +pas difficile de voir qu'il commençait à s'intéresser à cette affreuse +partie. + +La confiance d'Hendricks dans sa force baissait, et perdre confiance +en pareil cas, c'est perdre beaucoup quand ce n'est pas tout perdre. +Celui-là qui ne doute pas de la victoire l'a gagnée à demi. Le doute est +l'ennemi du succès. + +Après un moment de repos, Hendricks s'avança pour continuer le duel, +mais il s'avança avec plus de circonspection et moins d'assurance. + +Alors Pathaway le pressa un peu et montra une habileté et une sûreté de +coups qui réfrénèrent l'impétuosité du capitaine. + +--Vous l'avez! s'écria soudain le chasseur noir... Et l'arme de Dick +partit de sa main pour aller tomber à dix pas de là sur le sol. + +Le misérable resta le bras tendu et soufflant comme un boeuf surmené. + +Pathaway lui avait appliqué la pointe de son couteau sur le coeur et il +l'envisageait avec la fermeté sombre d'un ministre de vengeance. + +Les traits d'Hendricks se contractèrent. Son visage devint cadavéreux. +Ses dents cliquetèrent. + +Il semblait déjà sentir le froid de la mort envahir ses membres. Mais, +tandis qu'ils se regardaient, l'un avec le rayonnement du triomphe, +l'autre avec une consternation impossible à peindre, un coup de pistolet +retentit derrière Pathaway. + +Le jeune homme tourna vivement la tête. + +--Arrêtez! cria une voix féminine. On ne tue pas un homme désarmé. En +frappant cet homme c'est moi que vous frapperiez. + +En même temps une amazone se jeta entre eux. + +Pathaway reconnut la jeune femme qu'il avait aperçue à l'entrée de la +vallée du Trappeur et que Portneuf appelait Carlota. + +Il se retira, s'inclina gracieusement et dit: + +--Pour vous, madame, je l'épargne, quoique sa vie m'appartienne d'après +les conditions de notre cartel. + +--Et quel bien vous ferait sa mort? demanda Carlota. + +--Demandez à Portneuf et à André Jeanjean, répliqua sévèrement le +chasseur noir. + +--Je ne vous comprends pas, dit Carlota changeant de couleur. + +--Cet homme me comprend bien, lui! reprit Pathaway dont le doigt indiqua +Dick qui frémissait encore, quoiqu'un sourire sinistre glissât sur ses +lèvres. + +Carlota passa la main sur son front et fixa ses yeux perçants sur le +chasseur. + +--Chut! chut! fit-elle brusquement. Ne parlez pas de cela, car cela ne +vous regarde point. + +Un regard d'avertissement accompagna sa remarque. + +--Croyez-moi, jeune femme, dit Pathaway, je ne me tairai pas tant que la +vérité me commandera de parler, et mon bras saura défendre mes paroles. +Je dis que la vie de ce coquin m'appartient, et pas à moi seul, mais à +la loi, car la loi atteint les gueux dans tous les pays, si loin que +ce puisse être des grands centres de civilisation. La présence d'êtres +humains fait la loi, même dans le désert. + +--Vous êtes un fou, jeune homme, répondit Carlota impatientée. Je vous +aurais donné la vie pour la sienne, mais votre imprudence vous perd; +tant pis pour vous! + +Elle étendit la main, et, aussitôt une vingtaine d'hommes surgirent des +buissons voisins. + +On les eût pris pour un peloton de démons détachés de l'enfer. + +Ils entourèrent Pathaway, tandis que le capitaine Dick poussait des +éclats de rire féroces. + +Après le danger les lâches se font braves. La passion insoumise est +insolente. Nous oscillons comme des pendules d'une idée à l'autre. + +Cette joue que blêmit maintenant la terreur rougira bientôt d'orgueil. +La délivrance soudaine produit souvent une révulsion qui atteint +l'extrême même de l'émotion opposée. + +Hendricks, oubliant la clémence de son vainqueur, se sentait disposé à +abuser de son pouvoir. + +Cependant, Pathaway, intérieurement fort troublé, gardait en apparence +son sang-froid, remettait sa tunique, et glissait son couteau dans la +poche de côté. + +--Bien, dit-il, d'un ton assez léger, il paraît, mademoiselle ou madame, +que je suis votre prisonnier. A votre prière j'ai épargné la vie de ce +scélérat. Est-ce là la récompense que vous me réserviez? + +Pathaway, en prononçant ces paroles, regardait Carlota. Il n'y avait +ni embarras, ni impertinence dans ses manières ou son accent. Aussi +excita-t-il l'intérêt de la jeune femme. + +Le chasseur noir ressentait pour elle une véritable pitié, mélangée de +curiosité. + +Quelle était l'histoire de cette étrange et belle créature? Quel destin +l'avait plongée au milieu de ces êtres farouches sur qui elle paraissait +exercer un pareil ascendant? + +--Oh! six pieds de terre, près de la piste du Trappeur, répliqua-t-elle +avec un semblant de négligence, mais en étudiant la physionomie de +Pathaway. + +--Six pieds de terre! c'est ce qui doit m'échoir un jour, répondit-il +tranquillement. + +--Mais ce que tu ne désires pas maintenant s'écria Hendricks riant d'un +rire sardonique. + +--Je ne dis pas cela, je ne dis pas cela, capitaine Dick, repartit +le chasseur. Car peut-être vous et les vôtres n'aurez pas cette bonne +fortune, et qu'à la dernière heure, vos corps mesureront cinq ou six +pieds dans l'air. + +--Et si nous te pendions, toi aussi! hé! hé! + +Cette menace souleva l'hilarité de la troupe. + +Au bout d'un instant: + +--Allons, mes gars, en avant! à la vallée du Trappeur et ayez l'oeil sur +ce mangeur de lard, dit le capitaine à ses gens. Ah! j'oubliais de vous +dire: j'ai retrouvé ce diable de Canadien-français chez notre ennemi +juré, Nick Whiffles. Que le ciel le confonde! Oh! nous les ramènerons à +la souricière. + +Puis à la jeune femme: + +--Carlota, ma chère, tu es arrivée à propos. Ce drôle m'avait pris par +surprise. + +Un sourire ironique arqua les lèvres de Pathaway; mais il dédaigna de +répondre à cette grossière calomnie. + +Quelques-uns des hommes haussèrent les épaules et s'adressèrent des +oeillades moqueuses. + +On se mit en marche. + +La colline franchie, Pathaway aperçut dans la plaine plusieurs chevaux. +Il devina que les brigands les avaient laissés à cet endroit afin de le +surprendre plus aisément. + +Chacun d'eux enfourcha un des animaux. Carlota elle-même se mit en +selle, et fit placer Pathaway sur un cheval à côté d'elle. + +Jamais notre héros ne s'était trouvé dans une situation aussi neuve, +aussi propre à éveiller de sérieuses réflexions. + +La nuit était tout à fait venue. Mais il ne faisait pas si noir que le +jeune homme ne pût voir et admirer les attraits de sa compagne, car elle +était belle, Carlota, la reine de cette horde sauvage! + +Elle portait le même costume que le jour où Pathaway l'avait vue pour la +première fois. + +Ses traits étaient accentués, mais empreints d'une grande noblesse. +Un ruban de velours, très étroit, ceignait son front et retenait ses +cheveux dont les boucles tombaient capricieusement sur ses épaules. + +Elle avait la taille fine, les épaules bien développées et tous les +signes d'une santé robuste, capable de résister aux fatigues et aux +privations. Ses yeux étaient noirs et d'un éclat difficile à soutenir. + +Elle montait son cheval avec une élégance merveilleuse: tout en elle +annonçait la femme habituée depuis l'enfance aux périls de la vie du +désert. Pathaway fit, on le conçoit, un examen détaillé de sa personne, +car il voulait savoir s'il pourrait s'échapper en l'intéressant à son +sort. + +--Singulière vie pour une charmante femme comme vous! dit-il, en se +penchant à demi vers Carlota. + +Elle arrêta brusquement son cheval. + +--Singulière, dites-vous; mais n'est-ce pas celle de la liberté? + +--Liberté... sans doute!... murmura Pathaway. + +--Eh bien? + +--Vous me pardonnerez mon audace, je trouve cette liberté trop grande. + +--Vous trouvez? + +--Je le confesse. + +--A votre point de vue cela se peut. Mais nous sommes ce que nous font +les impressions extérieures. + +--Il y a de mauvaises impressions. + +--Vous dites? + +--Je dis que les impressions qui forcent une personne de votre sexe à +jouer le rôle que vous semblez jouer sont mauvaises. + +--Et que pensez-vous donc que je sois? + +--Une femme égarée, la complice de gens flétris par la loi. + +--Vous êtes franc, monsieur, répliqua sèchement Carlota. + +--Pourquoi ne le serais-je pas? Est-ce que ces bandits qui vous +entourent... + +--Assez! interrompit Carlota. Il serait mieux pour vous de diriger vos +pensées d'un autre côté. + +--Je vous comprends. Vous voulez dire qu'il vaudrait mieux que je +songeasse à mourir. Croyez-moi; mon existence n'a pas été si mauvaise +que les remords puissent en troubler l'heure suprême. Et, après tout, +est-ce qu'on doit se lamenter à l'approche du dernier ennemi de l'homme? +Je parle sincèrement car je ne doute pas que je meure bientôt. Et vous +jeune femme vous serez coupable de mon assassinat. + +--Vous vous entretenez froidement d'une chose qui fait pâlir les plus +braves, répondit Carlota avec une nuance d'intérêt. + +--Je vous l'ai dit, je n'ai point à me reprocher d'avoir sciemment fait +le mal; et j'ai foi en la miséricorde infinie de notre Créateur. + +--Il suffit! s'écria Carlota en piquant son cheval, qui partit au galop. + +Pathaway la suivit. + +Elle parut lui savoir gré de ce mouvement. + +--Vous venez des établissements? dit-elle tout à coup. + +--Certes... + +--Oh! oui, je le vois. Vous apportez ici des idées qui ne sont point les +nôtres. Car vous ne savez pas que nous sommes une communauté, un monde! +nous faisons nos lois et ne reconnaissons aucune autre législation. Je +sais que cette terre est grande, qu'elle renferme une foule d'habitants, +mais ces habitants me sont étrangers et je leur suis étrangère. + +--Est-ce donc une raison pour vous faire louve? dit brutalement +Pathaway. + +--C'est la loi de la nature, reprit Carlota avec une emphase marquée. +Il faut que tout animal vive aux dépens d'un autre. Les poissons dans +l'eau, les fauves dans la forêt, les oiseaux dans l'air se dévorent +les uns les autres. L'araignée tisse sa toile pour attraper la mouche +imprudente, la panthère guette le daim pour le mettre en pièces, le +vautour fond sur les poules, et, suivant cette grande loi de la nature, +l'homme dépouille l'homme. Pourquoi mépriserions-nous les enseignements +de la nature? Comment résister au commandement qu'elle a donné à toutes +les choses animées? Les végétaux eux-mêmes ne se nourrissent-ils pas du +suc des végétaux et même d'insectes? + +Le visage de Carlota s'était incarné d'un enthousiasme farouche. Ses +yeux noirs brillaient comme des diamants. Son coeur battait avec force. + +Pathaway était muet d'étonnement. + +--Quelle est votre opinion? dit-elle soudain et d'un ton souriant. + +--Est-ce possible? est-ce possible? murmurait le jeune homme. Un esprit +naturellement bien doué peut-il être aussi pervers? D'où lui viennent +ces connaissances, cette facilité d'élocution? cette aptitude pour la +comparaison? + +Puis, élevant la voix: + +--Vous m'affligez profondément, dit-il, car je vois qui vous êtes et je +pense à ce que vous auriez pu être! Oui, en vous contemplant, j'oublie +jusqu'à ma destinée. Et je me dis que votre sort est pire que le mien, +quoique je sois menacé d'une mort violente. + +Carlota, qui mordillait le pommeau de sa cravache, rassembla les rênes +et mettant son cheval au trot, dit: + +--Je n'ai jamais eu le bonheur de rencontrer un être aussi bizarre que +vous. A quelle espèce appartenez-vous? + +Cette question fut faite d'un accent moitié badin, moitié curieux. + +--Je suis, répliqua le chasseur noir, un membre de la grande famille +humaine et pas une bête de proie comme ceux qui m'entourent. Je ne suis +pas un animal, mais un être humain. + +--Et, moi, repartit amèrement Carlota, moi je suis l'animal à l'état +sauvage. + +Le chasseur noir se prit à sourire, en s'écriant: + +--Et moi, votre butin légitime. Me mangerez-vous? + +Elle haussa les épaules. + +--Ne me sauverez-vous pas? fit Pathaway, se rapprochant d'elle. + +--Non, répondit-elle d'un ton qui n'admettait pas d'équivoque. + +Et pressant le flanc de son cheval, elle alla se placer près +d'Hendricks. + +Le chasseur noir demeura plongé dans un chaos de doute et d'agitation. + + + + + XVI + + LA PISTE DU TRAPPEUR + + +La route devenait plus difficile et la nuit plus noire. Après avoir +contourné les montagnes, franchi des ravines, traversé des parties +de terrain boisées, ils arrivèrent à un étroit sentier, profondément +encaissé entre des rochers à pic. + +Pathaway roulait dans son esprit des projets d'évasion, mais sans +trouver une occasion favorable pour les exécuter. + +Une fois ou deux il songea sérieusement à fuir, lorsqu'ils atteindraient +un pays plus découvert. Mais on le gardait avec tant de vigilance qu'il +lui fallut renoncer encore à ce dessein. + +Carlota se rapprocha de lui par hasard, ou peut-être intentionnellement. + +Pathaway ne demandait pas mieux que de renouer la conversation avec +cette jeune femme, et, d'ailleurs, il ne désespérait pas de l'intéresser +à son sort. + +--Voici une contrée bien sauvage! dit-il. Serait-ce une indiscrétion que +de vous demander dans quelle partie de votre territoire nous sommes à +présent? + +--Nous parcourons la piste du Trappeur, répondit Carlota. Elle a reçu +son nom de la légende d'un trappeur blanc qui, le premier, explora cette +région solitaire. Ce trappeur s'égara au milieu des montagnes, et ce +ne fut qu'au bout de deux mois qu'il parvint à s'en tirer. C'était au +milieu de l'hiver. Aussi le pauvre homme eut-il à souffrir terriblement +de la faim et du froid. + +--Si ce fait fût arrivé maintenant, il eût été facile de s'expliquer la +disparition du trappeur, dit Pathaway avec une légère teinte d'ironie. + +--Sans doute, repartit sèchement Carlota. + +--Je suppose que la piste du Trappeur conduit à la vallée du Trappeur, +reprit le chasseur noir. J'ai ouï dire que plus d'un trappeur a perdu +son chemin dans ces défilés. + +--C'est bien possible, répondit Carlota. + +--Il n'est pas non plus très-surprenant qu'on ne puisse toujours +retrouver sa route quand on s'est engagé au milieu de ces gorges. M'est +avis qu'on devrait y ériger des cabanes de refuge et y entretenir une +meute de chiens, comme ceux du Saint-Bernard, pour sauver les trappeurs +et les chasseurs égarés. + +Pendant qu'ils causaient, la lune se leva, la sente s'élargit et +Pathaway put mettre son cheval à la hauteur de celui de Carlota. + +--La vallée du Trappeur! fit-elle en indiquant du bout de sa cravache un +petit village à quelques pas devant eux. + +Ce village se composait d'une quarantaine de huttes grossières et +enfumées. + +Pathaway laissa échapper une exclamation de surprise. + +--Je supposais, dit-il ensuite à sa conductrice, que les tanières de vos +gens étaient plus loin... dans quelque caverne. + +--Ceux qui vont plus loin reviennent rarement répondit Carlota à voix +basse. Mettez pied à terre. + +Le chasseur noir s'empressa d'obéir, et il offrit la main à Carlota pour +l'aider à descendre. + +Mais, repoussant cette galanterie, elle sauta lestement de sa selle. + +Pathaway se retourna et remarqua des signes de mécontentement non +équivoques sur les visages de ceux qui l'entouraient. + +Hendricks semblait particulièrement choqué de la familiarité qu'il avait +témoignée à Carlota. + +Le chasseur noir ne s'en émut pas. + +--Vous reverrai-je? lui dit-il. + +Elle ne répondit point et entra dans une cabane. + +--Allons! cria Hendricks en le poussant vers me autre loge; allons, il +est temps de vous préparer à sortir de ce monde. Nick Whiffles et vous +nous avez joué de mauvais tours, mais j'espère que ce sont les derniers. +Je suis bien sûr que vous n'êtes pas étrangers à l'évasion du Canadien. +Peut-être vous figurez vous que je ne l'ai pas reconnu au camp de Nick, +hein? + +--Je sais que quelque chose vous a fait peur, répondit froidement +Pathaway. + +--C'est faux... faux! Je n'ai jamais eu peur. + +--Bah! ou aurait dit que vous aperceviez un spectre. + +--Mensonge! je regardais le gamin. + +--Le gamin! riposta Pathaway avec une surprise parfaitement jouée. + +--Lui-même. + +Pathaway hocha la tête en signe de doute. + +--Je crains fort que vous n'ayez pas la conscience bien nette, capitaine +Hendricks, dit-il. + +L'autre essaya un rire de mépris, mais il y avait plus d'effroi que de +dédain dans les sons creux qui s'exhalèrent de sa poitrine. Cependant, +pour se donner de l'aplomb, il lâcha une volée de blasphèmes +épouvantables. + +--Allons, entrez ici; c'est assez joué comme cela, grommela-t-il +ensuite. Est-ce que vous pensez que parce que nous sommes des pirates de +terre, nous devons tuer tous les enfants que nous rencontrons? + +--Je ne vous comprends pas, capitaine, fit le chasseur noir. + +--Le diable vous emporte! hurla Hendricks. + +--On m'a dit, reprit Pathaway, que les criminels n'avaient point de +repos. Je ne fais pas allusion à vous, capitaine; mais sans doute on +vous a appris la même chose. Il est juste que les fantômes de ceux qui +ont été assassinés viennent jour et nuit harasser leurs meurtriers. Il +est de ces meurtriers qui ont été ainsi poussés à confesser leur crime, +à se jeter entre les dents de ce monstre terrible, LA LOI, sombre dragon +qui dévore impitoyablement les coupables. + +--Ta! ta! ta! fit Hendricks en haussant les épaules et tournant sur les +talons. + +--Je sais ce que je dis, répliqua Pathaway avec un redoublement +d'énergie. Moi-même, j'ai eu le malheur de tuer un homme en duel, et son +cadavre sanglant ne me quitte pas. + +--Jack Wiley! Jack Wiley, ici! cria le capitaine Dick. + +Un homme parut. Il chancelait comme s'il eût été ivre. + +--Hendricks ne s'aperçut probablement pas de l'état où se trouvait son +subalterne, car il lui dit: + +--Prends soin de ce gibier-là jusqu'à demain, et veille au grain, car si +par malheur tu le laisses échapper, tu auras affaire à moi. + +--C'est bien, capitaine; bien! on y verra, marmotta Jack. A-t-il des +armes sur lui? + +--Je ne pense pas, répondit Hendricks; mais, au surplus, tu as tes +pistolets et ton fusil; il me semble que c'est plus que suffisant. + +--Bah! il vaudrait mieux l'expédier ce soir, ça vous épargnerait l'ennui +de le garder. C'est bien simple, une demi-once de plomb, vous savez? + +--Fais ce que je te dis, et pas d'observation! répliqua aigrement +Hendricks. + +Et il sortit de la cabane. + + + + + XVII + + L'ÉVASION + + +En un coin de la hutte flambait un bon feu de sapinette, dont les chauds +rayons éclairaient parfaitement le visage du chasseur noir. + +--Tiens, c'est vous M. Pathaway! dit Jack d'un ton narquois; du diable +si je vous aurais reconnu. Mauvaise chance, mal tombé cette fois! Vous +n'avez plus longtemps à vivre. On vous a prévenu, n'est-ce pas? + +--Oh! je ne désespère pas encore, dit le chasseur noir en souriant. + +--Et vous avez tort. + +Pathaway examina son interlocuteur. + +Le visage de Wiley était sombre, presque impénétrable. + +--Vous êtes un honnête homme? demanda notre héros. + +--Moi, honnête, allons donc! je suis coquin et si je ne m'enorgueillis +pas du titre, je ne m'en fâche pas non plus. + +Pathaway comprit qu'il ne réussirait pas à faire battre un sentiment de +générosité chez son gardien. + +Il tourna alors ses batteries d'un autre côté et tâcha de le séduire. + +--Si, dit-il, je vous offrais la fortune pour ma liberté. + +--La fortune! et qu'en ferais-je? La fortune c'est bon dans les +établissements; mais au milieu des montagnes à quoi ça peut-il servir? + +--Mais ne pourriez-vous aller visiter les établissements? + +--Moi! reprit Jack riant d'un rire incrédule! moi, visiter les +établissements! Qu'est-ce que j'y ferais? à quoi serais-je propre? +Est-ce que je saurais me coiffer d'un chapeau? mettre des bottes cirées. +La belle tête que j'aurais dans un salon, hein? Ah! ah! ah! chacun me +prendrait pour un ours gris. + +--Oh! vous vous habitueriez bien vite à la vie civilisée! + +--La civilisation, castors et loutres! qu'est ce que c'est que +ça? Parlez du Nord-ouest et des jeunes beautés rouges et je vous +comprendrai. Mais Jack Wiley ne veut pas de vos squaws au visage pâle. +Elles ont l'air malade ces créatures-là. Vive les Indiennes! Ah! oui les +Indiennes! Passe encore pour les bois-brûlées, mais vos filles blanches, +pouah! je ne voudrais pas de la plus belle, pour une côte de bison. +Assez causé. Ne me bâdrez plus à ce sujet, ou je me fâche. + +--J'espérais qu'un millier de dollars en or, commença le chasseur +noir... + +--Un millier de dollars en or, hein! ça fait un boa tas, monsieur, +interrompit Jack d'un ton pensif. Un millier de dollars! On peut faire +diantrement des belles fêtes avec un millier de dollars, et même un +fameux tour à Selkirk ou à Montréal. + +--Mais oui, dit Pathaway, enchanté qu'il mordît à l'amorce. + +--Est-ce que vous les auriez sur vous? fit Wiley jetant sur ses +pistolets un coup d'oeil rapide, mais qui n'échappa point au prisonnier. + +--Cet or sur moi, non, ma foi, je ne l'ai pas; je ne suis pas assez +niais pour me charger d'une pareille somme quand je parcours ces +régions. + +--Psit! siffla Wiley. Vous vouliez m'en faire accroire; mais si vous +n'êtes pas niais, vous n'êtes pas des plus fins, mon cher M. Pathaway. +Allons, couchez-vous; il est temps, et tâchez de renforcer vos nerfs +pour demain matin. Vous sentez que je ne suis pas un de ces oiseaux qui +se laissent prendre avec deux grains de sel sur la queue. + +--Soit! comme il vous plaira, répondit Pathaway, assez bon observateur +pour s'apercevoir que sa tentative n'avait plus chance de succès. + +Il s'étendit près du feu et se remit à réfléchir, car il avait découvert +que le trappeur était sous l'influence de l'alcool. + +Le chasseur noir ne savait guère comment il éviterait le danger mortel +dont il était menacé. Mais il avait une de ces natures qui se plaisent +au milieu des périls. + +Sans se l'avouer peut-être, il aimait, comme Nick Whiffles, affronter +«une maudite petite difficulté». Et, loin d'être abattu, son esprit se +ranimait à mesure que les embarras de sa position augmentaient. + +Wiley se tenait appuyé le dos contre la porte. + +Il se remuait, tournait, agitait ses armes, mais ses paupières +vacillantes étaient chargées de sommeil. Sa récente visite au monde des +rêves et son rappel soudain par le capitaine Hendricks, avaient +plongé son cerveau en une sorte d'état léthargique qui le pressait +irrésistiblement de retomber dans l'oubli des choses extérieures. +Son premier somme avait été comme le premier verre pour l'ivrogne: +il sollicitait tous ses appétits vers un second. Aussi ses yeux +se fermèrent-ils, malgré une ferme résolution de ne pas céder à la +tentation. + +Pathaway attendit ce moment avec une grande impatience. Mais il savait +trop combien la circonspection lui était nécessaire pour agir en +imprudent. + +C'est pourquoi, lorsqu'il jugea que Wiley était bien endormi, il +se souleva sur son coude, allongea le pied contre un fagot et brisa +quelques branchages. + +Il en résulta un son sec qui fit tressaillir la sentinelle. + +Elle se redressa galvaniquement et baîlla. + +Pathaway reprit aussitôt sa position première, et Jack, ayant une vague +idée que tout allait bien, se reprit à ronfler de plus belle. Il n'y a +rien que nous désirions tant que le sommeil quand il nous est défendu. + +Prémuni par cette expérience, le captif prit encore plus de précautions. + +D'un mouvement aussi rapide que léger, il fut sur ses pieds et se +précipita sur Wiley, qui, malheureusement, se rappelait dans ses rêves +la menace que lui avait faite le capitaine Hendricks. Pathaway était +certain de n'avoir fait aucun bruit; mais quelque chose avertit son +geôlier du danger: il bondit comme un automate mu par des ressorts et +chercha ses armes, qui étaient tombées à ses côtés. + +Mais il était trop tard; car, d'une main, Pathaway l'avait saisi à la +gorge et renversé avant que Jack eût seulement pu ramasser un pistolet. + +Le jeune homme noua ses doigts d'acier autour du cou de son gardien, +et, plantant son genou sur sa poitrine, lui dit d'une voix sourde, mais +impérative: + +--Silence ou tu es mort! + +En même temps, il retirait le couteau qu'il avait, on se le rappelle, +caché dans sa poche de côté, et en faisait briller la lame sous les yeux +de Wiley qui, interdit autant que suffoqué, ne put faire avec la tête un +signe de consentement. + +Le chasseur noir desserra ses doigts. + +--Pour l'amour du ciel ne me tuez pas! balbutia le bandit. + +--Ta vie, répliqua Pathaway, dépend entièrement de ton obéissance. Mais +si tu ouvres la bouche, je t'étrangle. + +Wiley aurait voulu parler, mais une crainte mortelle le tenait muet, à +demi paralysé sur le sol. + +Le chasseur noir tailla aussitôt une large bande de peau d'antilope dans +la casaque de chasse du brigand. Puis il lui dit: + +--Tourne-toi et dépêche. + +Jack obéit avec un grognement. + +Aussitôt Pathaway lui appliqua sur la bouche ce bâillon d'un nouveau +genre, en découpant dans le même vêtement deux autres lanières, il lia +avec rapidité les mains et les pieds de Wiley qui n'osait bouger quoique +les ligatures faites, sans trop de délicatesse on le conçoit, fissent +jaillir le sang de son épiderme. + +Cela terminé, Pathaway s'adressa encore à Wiley: + +--Tu vois, coquin, que les choses changent quelquefois plus vite que +nous ne le prévoyons. Si tu avais été le prisonnier et moi la sentinelle +endormie tu m'aurais tué, n'est-pas? + +En prononçant ces paroles, le chasseur noir passait à sa ceinture +les pistolets de Wiley, s'emparait de munitions et tout en jetant la +carabine sur son épaule il ajouta: + +--Il suffirait d'un coup, tu vois, pour mettre fin à ta misérable +existence. Mais je ne suis pas de ceux qui aiment à verser le sang. Je +ne le fais qu'à mon corps défendant... Je t'avertis, néanmoins, que je +demeurerai quelques instants sur le seuil de cette cabane, et si tu fais +un effort pour crier ou te détacher, j'en finirai avec toi. + +Cette menace était inutile. Abruti par le whiskey, terrifié par ce +qui venait de se passer; Wiley ne songeait pas à lutter, contre ce +redoutable adversaire. + +On comprend bien que, malgré sa déclaration, le chasseur noir ne +s'arrêta point à la porte de la cabane et qu'aussitôt dehors il chercha +à s'orienter. + +La nuit étendait son aile noire sur le camp des bandits. + +Un à un les feux s'étaient éteints; les habitants de ce terrible repaire +dormaient dans leurs loges, et la plupart étaient en proie à une ivresse +complète. + +L'heure était favorable pour s'enfuir. + +Le coeur de Pathaway battit avec violence au moment où il respira l'air +de la liberté. Mais son émotion ne dura que quelques secondes. + +Il s'élança bravement à travers le réseau de huttes et s'enfonça dans +un chemin creux, qui lui parut être le même qu'on lui avait fait suivre +pour arriver à la vallée du Trappeur. + +Déjà les maisonnettes disparaissaient derrière lui et il ralentissait sa +course pour reprendre baleine, quand, tout à coup, une ombre se dressa +devant lui. + +Cette ombre,.c'était; celle d'une créature humaine, celle de Carlota. + +Pathaway l'avait trop bien examinée pour ne pas la reconnaître. Son +apparition, à cet instant, ne pouvait être agréable au chasseur-noir. + +Mais l'avait-elle aperçu? La lune était cachée, l'obscurité épaisse. +Peut-être avait-il échappé aux regards de la jeune femme. + +Il s'arrêta Immobile, espérant que les ténèbres la protégeraient de leur +bouclier. + +Pathaway se trompait. + +Carlota l'avait découvert. Elle s'approcha avec incertitude d'abord, +puis avec décision en arrivant plus près. + +Sa démarche et ses gestes indiquaient une surprise. + +--Veuillez être silencieuse, dit Pathaway d'un ton impérieux quoique +bas. + +--Me commanderiez-vous? répondit hautainement Carlota: + +--Non, vous êtes femme, je vous prie. + +--Eh bien, donc? + +--Écoutez, je m'échappe, parce que j'ai voulu m'échapper, et, à présent +ni femme ni homme ne m'arrêterait impunément. + +L'accent du chasseur noir exerçait un puissant empire. Mais Carlota +n'était, paraît-il, pas femme à se laisser facilement intimider, car +elle répliqua négligemment: + +--Et s'il me plaît d'élever la voix et de crier «holà!» + +Pathaway se jeta sur elle et lui colla la main contre la bouche. + +--Excusez! nécessité oblige! siffla-t-il entre ses dents. + +Elle ne fit aucun effort pour le repousser, ne bougea point, mais se +tint calme, dédaigneuse, grande de dignité. + +Cessant de la bâillonner, Pathaway la saisit au poignet. + +--Nous sommes devant Dieu, mais prenez garde! dit-il avec une solennité +lugubre. + +--Oh! je sais, répliqua-t-elle froidement. Mais les menaces ne sauraient +émouvoir Carlota. + +--Alors, par le ciel, j'userai de la force! + +Pathaway entoura de son bras droit la taille de cette Mystérieuse +créature, et il allait lui fermer une seconde fois la bouche avec sa +main gauche quand elle cria «Arrêtez!» avec tant d'impétuosité que ce +dernier mouvement fut comprimé. + +--Et que voulez-vous? ajouta Carlota avec une certaine agitation. +Croyez-vous qu'on m'effraye ainsi? Ai-je dit que je vous trahirais? + +Le chasseur noir tressaillit. + +--Vous alliez appeler au secours, dit-il presque timidement: je +craignais que l'alarme.... + +--Laissez-moi continuer avant de parler, interrompit Carlota. Ce que +je voulais dire, je ne l'ai point encore dit, et je voulais simplement +crier: «Holà, Montagnards!» + +--Pour l'amour de Dieu, taisez-vous! fit Pathaway, avec une intonation +vibrante, quoique caverneuse. + +--Ai-je donc élevé la voix plus haut que son timbre naturel? +demanda-t-elle doucement. N'aurais-je pu crier si je l'eusse voulu... +voyons? Était-il en votre pouvoir de m'empêcher d'éveiller le camp? Eh! +vous ne le pensez point. + +Elle prêta à ces mots l'emphase d'une femme habituée à dominer et qui se +sent blessée dans ses fibres les plus délicates. + +--Carlota répondit Pathaway changeant de manière et déployant +plus d'affabilité; Carlota, je me suis mépris sur votre compte. +Pardonnez-moi, je vous en conjure; mais, de grâce, laissez-moi partir +sans retard. Souvenez-vous que c'est à votre sollicitation que j'ai +épargné les jours d'Hendricks--votre père ou votre mari, ou votre amant, +n'importe! J'en appelle à la compassion qui vous anime et je me confie à +votre miséricorde. + +--Oh! fort bien, après m'avoir insultée, après avoir osé lever la main +sur moi! + +--L'instinct de la conservation! balbutia Pathaway. + +--Oui, cela se peut; mais les outrages ne s'oublient pas, surtout quand +ils s'adressent à une femme de mon caractère. Vous êtes à ma merci. + +Le chasseur noir fut prit d'un accès de colère qu'il essaya en vain de +refouler. + +--Oh! madame, s'écria-t-il, faites que je ne vous implore pas +inutilement, car.... + +--N'avez-vous pas mendié mon assistance? interrompit-elle, en redressant +sa belle tête, dont la brise de nuit faisait ondoyer l'opulente +chevelure'. + +--Oh! oui, repartit Pathaway avec empressement. + +--Et si je ne mettais, aucun obstacle à votre fuite, trouveriez-vous le +moyen de sortir de la vallée? + +--J'en ai la conviction. Une fois dans le sentier de la piste du +Trappeur, je suis sauvé. + +--Peut-être oui, peut-être non. J'ai entendu parler de vous et je sais +que vous êtes aussi brave qu'habile, mais.... + +Elle fit une pause. + +--Mais? répéta Pathaway tout ému. + +--Suivez-moi. + +Il n'hésita point. Elle l'avait fasciné. + +Carlota fit un détour et le mena, à travers des amas de rochers, et +d'épais halliers, à un chemin rétréci, que le chasseur noir ne reconnut +pas, de prime abord. + +Bientôt ils arrivèrent près d'un cheval sellé et bridé. + +--Qu'est-ce que cela? s'enquit Pathaway étonné. + +--Eh, mon Dieu! ne devinez-vous point pourquoi ce cheval est ici? +répliqua Carlota en souriant. + +Les yeux du chasseur percèrent les ténèbres et cherchèrent à lire sur +les traits de la jeune femme. + +Mais elle avait détourné la tête. + +--Puis-je croire que vous méditiez mon évasion et m'ayez amené un +cheval? + +--Croyez ce que vous voudrez; l'animal est maintenant à vous. + +--Quoi?... oh! que vous êtes bonne et généreuse! Combien j'ai eu tort de +vous soupçonner!... + +--Assez! dit-elle fièrement. Une fois faite, une méprise l'est pour +toujours. + +--Elle s'arrêta, comme si elle luttait, contre une violente émotion. +Son petit pied battait le sable, et de sa cravache elle vergettait les +larges plis de son amazone. + +Pathaway la considérait avec émerveillement. + +Enfin, elle dit: + +--Vous êtes discret? + +--Oh, madame! + +--C'est bien, pas de protestations, votre parole me suffit. Je vais vous +procurer un guide... mais à une condition. + +Cette déclaration n'accommodait sans doute point le chasseur noir, car +il fit un geste que la jeune femme interpréta aussitôt défavorablement. + +--Vous me suspectez, s'écria Pathaway. Votre sexe est toujours prêt à +manquer de confiance dans le mien. + +--Après? prononça-t-elle sèchement. + +--Je pensais que les femmes ne faisaient pas de condition, et que leurs +actes étaient libres et volontaires. + +--Pour ce qui les regarde, cela se peut, répliqua-t-elle, mais quand il +s'agit des autres c'est différent. La trahison, voyez-vous, c'est une +terrible chose.... Promettez-moi cependant que vous ne partirez pas avec +des intentions hostiles. + +Pathaway se taisait. + +--Vous hésitez? demanda-t-elle d'une voix frémissante. + +--Vous me mettez dans une pénible position, répondit le chasseur +noir fort embarrassé. Sans refuser de me rendre à un ordre de ma +bienfaitrice, je manquerais à mon devoir envers l'humanité si je vous +donnais la parole que vous désirez, car, je vous le confesse, mon plus +grand bonheur sera de chasser de cette retraite les misérables qui s'y +réfugient et de venger les nombreuses victimes de leur cupidité et de +leur barbarie. + +--Oui, voilà bien ce que je prévoyais. Vous bondissez à l'idée de +revenir promptement ici avec une force écrasante... n'est-ce pas cela? + +--Tel n'est pas mon dessein. + +--J'ai ouï dire que le gouvernement anglais organisait une expédition +contre nous, et qu'un détachement militaire devait partir de +Montréal--s'il n'était déjà en route--pour nous donner la chasse. + +--Je promets, répliqua Pathaway, de ne conduire contre vous ni troupe de +guerre ni gens armés, mais je ne puis jurer de ne plus revenir dans la +vallée du Trappeur. Vous oubliez, belle Carlota, ajouta-t-il galamment, +que votre présence ici peut avoir de l'influence sur mes opérations. Des +charmes comme les vôtres... + +--Finissez! pas d'outrage, je vous prie. Un futile compliment ne me +trompe pas; l'hypocrisie me fâche. Je n'exige plus rien. Demeurez ici +quelques instants, et je vous enverrai une personne qui vous mènera +fidèlement au camp de votre ami. + +--La femme sera toujours femme! murmura Pathaway. Excusez, Carlota; il +est un sujet dont je dois, comme homme d'honneur, vous parler avant de +nous séparer. Il s'agit de la fille du Canadien. + +--Ce n'est pas l'heure de faire des questions, répondit-elle +précipitamment, avec un trouble manifeste. + +--Et, baissant la voix, elle reprit: + +--Connaîtriez-vous cette Nannette? + +--Je ne l'ai jamais vue, dit Pathaway, mais au nom de l'humanité, je +voudrais pouvoir la protéger. Qu'est-elle devenue? Ne pouvez-vous rien +faire pour la sauver? Portneuf s'est échappé, je l'ai vu. + +--Hendricks avait raison. Il a beaucoup à craindre de vous. C'est la +première fois que je déserte ses intérêts. N'importe, ce qui est fait +est fait. Ne bougez pas jusqu'à l'arrivée du guide. + +Carlota s'éloigna d'un pas léger et rapide. Bientôt elle eut disparu +dans les profondeurs de la nuit. + + + + + XVIII + + JOE + + +Ce ne fut pas sans méfiance que Pathaway attendit l'arrivée du guide que +Carlota lui avait promis. + +Il se disait que peut-être elle se repentirait de ce qu'elle avait fait +pour lui, et, qu'au lieu d'un conducteur, elle enverrait une troupe de +bandits pour le reprendre. Son anxiété croissait de plus en plus et +ses doutes prenaient la forme de la réalité quand le trot d'un cheval +l'avertit que quelqu'un approchait. + +En manière de précaution, Pathaway tira un pistolet et se tint sur le +qui-vive. + +Mais heureusement ces mesures étaient inutiles, car le cavalier qui +arrivait était le guide annoncé par la jeune femme. + +Il appartenait à la race indienne et pouvait avoir quatorze ou quinze +ans. + +--Squaw blanche avoir envoyé moi, dit-il. Moi montrer chemin à visage +pâle. + +--Carlota t'a envoyé? demanda le chasseur noir tout à fait rassuré. + +--Joe l'a dit; Joe jamais dire même chose deux fois. Indien pas faire +question; homme blanc faire question, pas juste. + +Voyant que le jeune garçon n'était pas disposé à causer, Pathaway, qui +s'était mis en selle, le suivit en silence. + +Il songeait à Carlota, à Sébastien, à Nick, et à bien d'autres choses +qui se rattachaient aux derniers événements de sa vie. + +Quand l'aurore commença de blanchir l'orient, Joe mit son cheval au +galop, partout où il fut possible, et marcha au grand trot dans les +passes difficiles. + +Sans doute, il avait hâte d'être hors de la vallée du Trappeur. En +bien des endroits le sentier était dangereux, mais les deux animaux +paraissaient accoutumés à le parcourir, et ils allaient d'un pas rapide, +ferme et sûr. + +Le soleil se leva au moment où il débouchèrent du défilé. + +Pathaway supposait que son guide le quitterait à ce point; mais il +n'en fut rien. Joe continua sa course vers le lieu où Hendricks et le +chasseur noir s'étaient, rencontrés la veille. + +--Je pense, dit alors Pathaway, que nous allons nous séparer ici. + +--Séparer! non. Joe aller plus loin, répliqua le jeune garçon. + +--Mais le capitaine Hendricks s'apercevra de ton absence? reprit le +chasseur noir. + +--Joe pas peur du capitaine. Il ira avec toi au camp de l'homme blanc, +Nick, comme tu l'appelles. + +Il jeta un coup d'oeil à Pathaway, puis il fixa ses regards sur la tête +de son cheval. + +--Ta maîtresse, Carlota, t'a-t-elle dit de m'accompagner jusque là? +demanda Pathaway. + +--Maîtresse avoir dit à Joe rester aussi longtemps qu'il voudrait. Joe +revenir peut-être, et peut-être pas. Lui aller, ici, là, partout--pas +savoir où il va. Parfois être guerrier. + +--Alors, tu es libre de faire ce que tu veux? reprit le chasseur qui +avait été tellement préoccupé jusqu'à ce moment qu'il n'avait pas fait +grande attention au jeune Indien. + +--Oui, repartit-il nettement. + +Pathaway se prit à l'examiner. + +C'était un garçon bien constitué et de fort bonne mine, qui semblait +aussi capable que tout autre de sa race de faire son chemin dans le +monde. + +Il avait des cheveux longs, noirs, dont les boucles abondantes +baignaient son visage et ses épaules. Son teint était très-foncé, et on +remarquait en lui un penchant à la coquetterie, car il était chamarré de +peintures, de plumes et de broderies, en _rassade_. + +Il devait évidemment être un favori, parmi les habitants de la vallée du +Trappeur, sans quoi il n'eût pas été aussi _galamment_ attifé. + +--Je parle pour ton bien, dit le chasseur noir, car il vaudra mieux pour +toi ne pas retourner au milieu de cette bande de coquins. Mais il +me semble aussi que tu es bien jeune pour te lancer sur la piste des +guerriers, la tribu doit camper loin d'ici. + +--Joe pouvoir chasser, pêcher et subvenir à ses besoins. Ne t'inquiète +pas de lui. + +--Depuis combien de temps as-tu quitté les tiens? + +--Deux ou trois lunes. Squaw blanche donner à moi des habits, beaucoup +à manger, rien à faire. Joe pas aimer ouvrage. Femmes faire ouvrage pour +lui. + +Le jeune Indien toucha son cheval de la main et accéléra son allure +au point que Pathaway fut obligé de mettre sa monture au galop pour se +maintenir à sa hauteur. Au bout d'une heure, ils atteignirent le but de +leur destination, c'est-à-dire la cabane de Nick Whiffles. + +Le brave trappeur était devant sa porte et appuyé sur sa carabine. + +A la vue des deux cavaliers, il éprouva un double sentiment de plaisir +et d'étonnement, qui se refléta instantanément sur son visage. + +--Ma foi, je partais, ô Dieu, oui! exclama-t-il. J'ai fait une tournée +la nuit dernière et j'allais en recommencer une autre. Je savais bien +que vous reviendriez; je me tuais de le dire à Sébastien, mais il n'en +voulait rien croire, oui. Dieu, je le jure, votre serviteur! Drôle de +garçon que Sébastien, c'est moi qui vous le dis. Figurez-vous qu'il n'a +pas fermé l'oeil de toute la nuit dernière. Il n'a fait que geindre et +brailler comme une Madeleine. Tiens, mais vous avez l'air de vous être +colleté avec quelque guerrier indien. Vous revenez avec deux chevaux et +un prisonnier. Tant mieux; vous êtes le bienvenu; Quelle diablesse de +maudite petite difficulté?... + +Tandis que Nick faisait cette question, Sébastien sortit de la hutte. + +Sa première impulsion fut évidemment de se précipiter vers Pathaway et +de lui saisir la main. Mais il s'arrêta à mi-chemin, dans une attitude +qui indiquait la surprise et la joie. + +Le chasseur noir s'empressa de le saluer affectueusement. + +--Quelle espèce de bagage avez-vous là? demanda Nick en désignant +l'Indien. + +Joe n'avait pas mis pied à terre. Ses regards étaient attachés sur +Sébastien. + +--Ce garçon m'a servi de guide depuis la vallée du Trappeur, répondit +Pathaway. + +--La vallée du Trappeur! exclama Sébastien, en frappant ses mains l'une +contre l'autre. + +Il avait l'air effaré et contemplait attentivement le guide. + +Le chasseur observa ce tressaillement et le changement soudain de +posture. + +--Ainsi, dit Nick, vous êtes allé à la vallée du Trappeur et vous en +revenez vivant? C'est bien extraordinaire, oui bien, je le jure, bien +extraordinaire! + +S'adressant ensuite à Joe: + +--Pied à terre, et voyons quelle mine tu nous as. + +--L'Indien ne parut pas avoir entendu. + +--Mais Pathaway lui ayant, fait un signe, il sauta prestement sur le +gazon. + +--Joli marmot, joli marmot, quoiqu'il ait un petit brin l'air d'un +gesteux. Il a bonne façon, tout de même, oui bien, je le jure, votre +serviteur! + +Sébastien et Joe échangeaient, durant cette apostrophe, des oeillades +étranges. + +Pathaway crut y découvrir des signes d'une vive inimitié. + +--Ainsi donc, poursuivit Nick, changeant brusquement de sujet de +conversation, vous êtes allé à la vallée du Trappeur. Voyons, mettez-moi +ces bêtes-là au pâturage, et venez nous dire ce que vous avez vu et +entendu. + +A cet instant, Sébastien poussa un cri de terreur, en montrant du doigt +la tunique de Pathaway, tailladées et déchirée en plusieurs places. + +--Une maudite petite difficulté, oui bien, je le jure, votre serviteur! +dit Nick qui avait fait la même observation. Moi, je me suis toujours +bien tiré des difficultés. Chacun a les siennes. Elles vous tombent sur +les épaules quand vous ne vous y attendez pas, et ce n'est pas +toujours facile de les mettre de côté, ô Dieu non! C'est vrai, ça, les +difficultés nous pleuvent sur la caboche dès que nous touchons la terre. +Le premier souffle se fait au milieu d'un tas de difficultés, tout aussi +bien que le dernier. + +Puis viennent les dents, la coqueluche, la rougeole, la petite vérole, +la fièvre scarlatine et tout le tremblement des maladies!... Et les +coupures, les bosses, les claques, les torgnoles, les roulées, les piles +qu'on attrape à l'école! Les bosses? ça me rappelle que j'avais une +polissonne de disposition pour tomber quand j'étais moutard. + +Je savais parfaitement grimper sur les arbres, mais c'était bien le pis +pour moi, car au plus haut que je montais, de plus haut je tombais. Il +y avait dans la maison une couple d'escaliers que je ne descendis jamais +que la tête en bas, jusqu'à l'âge de onze mois. Et je faisais tant de +vacarme alors, que les voisins croyaient que j'apprenais à jouer de la +grosse caisse. Et c'est que je vous avais aussi une voix! Ce fut surtout +dans ma deuxième année que cette superbe voix se développa. + +Les difficultés l'avaient tant élargie que quand j'ouvrais la bouche les +vitres tremblaient et tout le monde se bouchait les oreilles. Il fallait +m'entendre quand j'étais tombé d'un pommier ou d'un cerisier! Quelle +musique, bon Dieu! Regardant ceux qui l'entouraient, Nick s'interrompit +pour dire ensuite: + +--Sébastien, ne mange pas ainsi l'Indien avec tes yeux, Indien, ne +mange pas ainsi Sébastien avec tes yeux. J'ai connu des enfants qui sont +devenus enragés pour s'être ainsi dévisagés. + +Où en étais-je? Ils m'ont fait perdre le fil de ma pensée, avec leurs +mauvaises façons.... Votre chemise de chasse est pas mal endommagée, +Pathaway. + +Il s'arrêta et se prit à considérer alternativement le chasseur noir +elles deux adolescents. + +--Pour vous tout dire en peu de mots, répliqua Pathaway, j'ai eu, +avant-hier, une rencontre avec cet Hendricks. Nous nous sommes dit de +gros mots; il s'est montré insolent et je lui ai donné une leçon. + +--Ah! j'en suis content, ô Dieu, oui! s'écria Nick en frappant le +sol avec la crosse de sa carabine, bien content, répéta-t-il, et +je pense que cette leçon a été bonne. + +--Quelques coups de poing qui l'ont envoyé rouler à terre. + +--Bravo! + +L'oreille tendue, la paupière dilatée, la respiration haletante, +Sébastien écoutait. + +--Est-ce tout? demanda Nick. + +--Non. Il fallut une revanche. J'ai proposé un duel au couteau, il +a accepté; et, dans la soirée d'hier, nous étions sur le terrain, un +charmant endroit. La victoire me favorisa; je désarmai mon adversaire. + +Le jeune Indien, qui jusqu'alors avait paru indifférent au récit, se +rapprocha du narrateur. + +--Hendricks était à ma merci, reprit Pathaway, et je ne sais ce que +j'aurais fait quand une femme s'interposa. + +--Carlota, c'était Carlota! murmura Portneuf qui venait de les +rejoindre, car cette conversation avait lieu hors de la hutte. + +--Oui, c'était Carlota, et avant que je connusse le danger, j'étais +entouré par les vagabonds de la vallée du Trappeur. + +--La misérable! exclama Sébastien. + +Le jeune indien lui décocha un regard irrité; mais resta immobile. + +--J'étais prisonnier, reprit Pathaway; et, après m'avoir fait marcher +quelque temps ils m'ont donné un cheval et conduit à la vallée du +Trappeur perdu où je suis entré par l'est. + +--Vrai! dit Nick, dont le visage s'épanouit, et qu'avez-vous vu? + +--Oh! peu de chose, peu de chose; quelque pauvres huttes, pas loin de +la piste du Trappeur, qui est à la vallée du même nom ce qu'est un petit +ruisseau se jetant dans un lac. Tous les mystères du local ne me furent +pas révélés. Les bandits m'ont caché leurs antres les plus secrets. + +--Sans doute, dit Nick; mais je crois que ces antres ne sont pas loin du +lieu où nous avons trouvé Portneuf. + +--Je fus, continua le chasseur, commis à la garde de Jack Wiley, avec +promesse d'être pendu le lendemain matin. Fort heureusement mon geôlier +s'endormit; je sortis de la hutte et je cherchais la piste du Trappeur +quand je rencontrai.... + +--Vous rencontrâtes? interrompit fiévreusement Sébastien. + +Le jeune Indien fronça les sourcils. + +--Carlota, répondit Pathaway. + +--Que dit-elle? que vous dit-elle? s'écria, Sébastien avec une agitation +extraordinaire. + +--Que je ne la comprenais pas; que j'avais été grossier envers elle, et +qu'elle m'apprendrait à la connaître. + +Les prunelles de Joe dardèrent des éclairs. + +--La femme n'était pas tout à fait morte en Carlota, poursuivit le +chasseur noir. Elle avait préparé mon évasion et je faillis tout perdre +par ma vivacité. + +--Est-ce que, demanda timidement Sébastien, est-ce que cette +Carlota--cette femme-homme--est belle? + +Les regards de Joe se rivèrent sur le visage de Pathaway. + +--Je ne m'en suis pas occupé sérieusement, répliqua ce dernier en +souriant; mais maintenant que je me rappelle ses traits un à un, je +déclare qu'elle est avenante. Pour mieux dire, elle a une certaine +beauté sauvage capable de séduire bien des hommes. Elle est brillante et +audacieuse. Ce sont des qualités qui éblouissent certaines gens. + +S'adressant à l'Indien: + +--Voyons, que penses-tu de ta maîtresse, Joe? + +--Pour ceux qui l'aiment, elle belle; pour ceux qui ne l'aiment point, +pas belle, répondit-t-il. + +Et ses yeux, un instant abaissés, se portèrent de nouveau sur Sébastien. + +--Eh diable! qu'est-ce que ça te fait, petiot, qu'elle soit belle ou +non? dit Nick d'un ton goguenard. Est-ce que tu aurais envie de lui +faire un doigt de cour? Ah! si c'était le cas, tu peux bien être sûr que +je ne donnerai jamais mon consentement pour te marier avec la fille d'un +pirate de terre, si ce n'est pas sa femme, ô Dieu, non! + +--Je crois plutôt que c'est sa fille, dit Pathaway. + +--Donc, reprit Nick, la vermine vous donna un cheval et un guide pour +vous tirer de cette diablesse de vallée? hum! hum! hum! C'est pas tout +à fait naturel ça. Je gagerais Maraudeur contre la première cagne +venue que vous avez mis sa poitrine dans une maudite petite difficulté; +c'est-à-dire, pas sa poitrine, mais son sein, ce qui n'est pas encore +exact, car j'aurais dû dire son coeur, n'est-ce point Pathaway? + +Sébastien sourit et Joe se mordit la lèvre inférieure. + +--Oh! dit le chasseur noir, je ne suis pas assez fat pour m'imaginer que +je fais ainsi des conquêtes à première vue. Du reste, Carlota n'est pas +une femme commune. + +--C'est aussi mon opinion, appuya Portneuf. Mais vous ne m'avez point +parlé de mon enfant, de ma Nannette. J'attendais.... + +L'émotion lui coupa la parole. + +--Non, dit doucement Pathaway, mais je ne sais rien encore sur son +compte. Pourtant j'ai grande espérance.... + +La voix de Jeanjean s'éleva plaintive de la hutte. + +Il chantait sa complainte de la Fille du trappeur. + +--Allons, dit Nick en réfléchissant; il nous faudra lever le camp +demain, pas plus tard. + +A ce moment, Maraudeur se mit à aboyer; les chevaux qui paissaient +sur le plateau dressèrent leurs têtes et leurs oreilles en donnant des +signes d'effroi. + + + + + XIX + + ENCORE JOE + + +--Tiens, mais c'est votre Martin, s'écria Pathaway, indiquant du doigt +un ours gris énorme qui se dirigeait vers eux. + +--C'est ma foi vrai; un bon animal, joliment bien apprivoisé, répliqua, +Nick en se grattant le front. Ici Maraudeur! à bas, Infortune! + +Puis, entre ses dents, il grommela + +--Quelle diablesse de maudite petite difficulté? + +Il prit sa carabine sous son bras et marcha droit à l'ours. + +L'animal se dressa sur ses pattes de derrière... et approchant son +museau de l'oreille de Whiffles: + +--Mon frère, suis-moi, dit-il. + +Le trappeur continua d'avancer à grands-pas, et Multonomah,--nos +lecteurs l'ont reconnu--trotta lourdement à son côté. + +A l'est et au versant du plateau sur lequel Nick avait planté sa tente, +se trouvait une grotte assez profonde et masquée par d'épais buissons. + +C'est là que Nick et son compagnon se rendirent. + +En y arrivant, Multonomah laissa tomber sa peau d'ours, la serra dans un +enfoncement de la caverne et dit à l'autre: + +--Moi et mon frère, nous retournerons à la cabane. Grandes choses à +dire. + +Nick ne répondit point. Il était plus soucieux que d'habitude. + +Ils revinrent au camp, où la sortie de Whiffles avec l'ours avait laissé +un certain émoi. + +--Mon ami Multonomah, un Shoshoné, vous le connaissez Pathaway, dit le +trappeur, en présentant l'Indien. + +La vue de ce dernier parut impressionner douloureusement Sébastien. + +--Allons, petiot, cria Nick, d'un ton qu'il tâchait de rendre dégagé +autant que possible; allons, prépare une bonne tranche de bison;--la +meilleure, entends-tu? Voici un hôte qui doit avoir faim. + +--Non, pas besoin, pas manger, répondit le Shoshoné d'un ton grave. +Multonomah veut parler à Ténébreux. + +--On écoute! dit Nick, faisant signe à Sébastien de s'éloigner et à +Pathaway de se rapprocher. + +Ces deux gestes furent compris, ceux qu'ils appelaient obéirent +aussitôt, quoique Sébastien éprouvât quelque répugnance à quitter la +compagnie. + +--Va! dit Whiffles à l'Indien. + +--Le Shoshoné a chassé et trappé avec Ténébreux. Il est son ami et son +frère. + +--C'est vrai, vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai. Et, malgré la +couleur de ta peau qui n'est pas la couleur de la mienne, nos natures +sont semblables, c'est moi qui le dis,--car tu es un humain assez +honnête,--est-ce qu'un Indien n'est pas un humain, après tout?--oui, un +humain aussi honnête que le plus humain qu'on peut découvrir d'ici au +Grand Rouge[27]. Je sais bien que tu as un faible pour les chevelures; +mais qui n'a ses faiblesses ici-bas? J'ai bien aussi les miennes, oui +bien, je le jure, votre serviteur! + +[Note 27: La rivière Rouge du Nord est ainsi appelée par les Indiens +et les trappeurs.] + +Nicolas regardait le Shoshoné avec des yeux cent fois plus éloquents +encore que ses bonnes et franches paroles. + +S'adressant ensuite à Pathaway: + +--Il y en a pourtant, dit-il, qui ne se fieraient pas à cet Indien, +parce qu'il n'est pas ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire un blanc; mais, +sauf votre respect, sa peau n'est pas plus épaisse qu'une feuille de +papier, et, si vous vous glissiez derrière, vous ne pourriez dire la +différence qu'il y a entre vous et lui, ô Dieu, non! Là, prenez-moi cet +Indien, écorchez-le et je défie qui que ce soit de dire à quelle race il +appartient. + +--Ce n'est pas le cuir qui fait l'Indien, dit Multonomah; l'Indien est +Indien par le dedans. Nick aime une chose, Multonomah en aime une autre. +Le buffle n'aime pas le loup des prairies, ni l'antilope la panthère. + +--Cela se peut, reprit Nick; cela se peut. Nous ne nous disputerons pas +à cet égard; mais le dedans d'une montre ressemble diantrement au dedans +d'une autre montre, quoiqu'il y ait des montres qui marchent pas mal +plus vite que d'autres. Il y a aussi des horloges, mais le principe des +montres est le principe des horloges, c'est mon opinion, ô Dieu, oui! + +--Frère, dit lentement l'Indien, je ne suis pas venu pour parler de la +manière dont le Grand Esprit nous a faits. N'as-tu pas vu des nuages +dans le ciel? Fera-t-il beau, demain? + +Nick et le Shoshoné échangèrent un double coup d'oeil. + +--Indien, dit le premier, le ciel n'est pas clair; il est marbré de +taches rouges et noires. + +--Ténébreux n'est pas aveugle et j'en suis aise. Mais s'il voit, +pourquoi est-il ici? Pourquoi, à la veille de la tempête ne cherche-t-il +pas un abri, ainsi que font les oiseaux? + +--Les oiseaux ne laissent pas de traces, murmura Nick en hochant la +tête. + +--Les oiseaux sont sages. L'homme n'a pas seul le don de la sagesse. Le +serpent lui-même sait discerner l'approche de son ennemi, et alors il se +retire dans son trou. + +--Shoshoné, dit Pathaway s'adressant à l'Indien, parle ouvertement et +sans figures. + +--Je parlé comme je parle, repartit fièrement Multonomah! Le Maître de +la vie ne parle jamais à ses enfants que par signes. Il ne dit pas: «Il +y aura un orage,» mais il rend l'air lourd et place un nuage à son ciel. +Il ne dit pas:--«Il fera beau demain,» mais il rougit et chauffe son +soleil, comme s'il voulait l'envoyer sur un champ de bataille. + +--Où, le ciel sera-t-il clair? demanda Nick. + +--Il ne sera pas clair. Mais Multonomah tournerait ses mocassins vers +le nord. Il a remarqué que quelques oiseaux font leurs nids dans les +crevasses au sommet des rochers. + +--Les oiseaux ne sont pas fous, dit Nick. + +--Les plus petites choses nous instruisent, répliqua simplement le chef. + +--Mais l'homme étant doué de la faculté de parler, il devrait exercer +cette faculté d'une manière intelligible, fit observer Pathaway. + +--Je parle pour ceux qui peuvent me comprendre. Ceux qui ne me +comprennent pas, quand je m'exprime comme la nature me l'a appris, ne +tireraient aucun profit de mes discours, si je parlais le langage des +visages pâles. + +Puis à Nick: + +--Ténébreux, tu m'as entendu, et tu sais lire dans le livre du ciel et +de la terre. + +--Je le puis et je te remercie, mon frère, pour ta visite amicale. Je te +souhaite d'heureuses chasses et l'appui constant du Grand Manitou. + +--Ténébreux, j'ai dit, je m'en vas. + +Multonomah tourna sur les talons et partit comme une flèche. + +--Un Indien est un Indien, fit Nick Whiffles en mordillant l'extrémité +de sa barbe, qu'il avait portée à la bouche avec sa main gauche. + +Sébastien se tenait pâle, accoudé contre un arbre. + +On eût dit qu'il avait entendu et compris cette conversation. + +--Multonomah a bien parlé, dit Nick, après un moment de silence. + +--Oui, répliqua distraitement Pathaway; j'admire bien des choses dans le +véritable type indien. C'est à la nature que les Peaux-rouges empruntent +leurs moyens de communication. La terre et le ciel sont leurs livres. + +--Livres que j'ai pas mal étudiés moi-même, ô Dieu, oui! Souvent je les +ai lus, voyez-vous, quand je reposais la nuit au milieu des prairies +et que le ciel étalait ses grandes pages devant moi. Chaque étoile +me disait quelle route je devais suivre pour trouver tel lac ou +telle-rivière, cette montagne-ci ou cette vallée-là? + +--Vrai! dit le chasseur noir. + +--Je n'ai jamais été un astrologue très-fort et je ne connais pas une +seule consternation... + +--Constellation, voulez-vous dire? + +--Ça ne fait pas de différence, répliqua imperturbablement Nick. Ça +s'écrit des deux manières, quoique celle dont vous parlez puisse être +plus-propre au point de vue grammatical. Comme je le disais, je n'ai +jamais connu une consternation par le nom que lui donnent les savants, +car je ne suis pas savant moi, ô Dieu non! Mais je les ai nommées à +ma façon, j'en appelle une le Buffle, une autre le Chat-sauvage, une +troisième le Loup, une quatrième le Serpent et ainsi de suite. Pour +les étoiles isolées, je les nomme généralement comme mes chevaux--les +favoris s'entend! de même que Suggestion, Firebug, etc. Ça m'épargne +diablement des études, et c'est suivant la nature, qui est aussi une +bonne maîtresse d'école, à peu près la seule que j'aie jamais eue, car +je ne suis jamais allé à l'école qu'une couple de jours dans ma vie. Le +maître m'appela et dit: «Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il, en montrant +la lettre A. «Sais pas» que je lui dis. «Savez pas, n'est-ce pas», +dit-il, en me flanquant un coup dans les jambes. «C'est pas la peine», +dis-je en me sauvant au bout de la salle. «C'est ce que nous verrons», +qui dit. «Pourquoi avez-vous été envoyé ici? Regardez bien ça, +monsieur», qui dit encore. Je revins près du maître d'école avec le +frisson dans le dos et j'ouvris les yeux aussi grands que je pouvais. +«Qu'est-ce que c'est que ça», dit-il, montrant son A. «Ça, je dis, +ça ressemble au pignon de notre maison.» «Au pignon de votre maison, +polisson!» qui dit, et pan pan, son bâton me tomba si dru sur la tête +et les épaules que je ne vis plus que des tas de chandelles devant mes +yeux. «Ah! gueux! ah! scélérat! ah! petit gibier de potence, tu es +venu ici pour te moquer de moi, pour corrompre et empoisonner toute la +jeunesse de mon institution,» qui disait, en cognant de plus en plus +fort. Je me retournai, il n'y avait dans toute l'école que trois ou +quatre mauvaises petites vermines comme moi, qui grelottaient de froid, +car c'était au coeur de l'hiver et on avait oublié d'allumer le poêle, ô +Dieu oui! Je compris tout de suite que le maître était devenu fou parce +que son établissement n'était pas mieux encouragé. «Tu veux me gâter la +génération naissante», qui disait. «Qu'est ce que ça me fait que votre +génération naissante?» que je lui dis. Et là-dessus je pris mes jambes à +mon cou et me sauvai aussi vite que je pus chez nous. Ma mère voulut me +renvoyer le lendemain, mais nenni--ni, ni-ni, tout était était fini, oui +bien, je le jure, votre serviteur! + +Sans doute le brave trappeur ne se serait pas arrêté en si beau chemin +et il aurait continué son comique récit. Mais Sébastien l'interrompit. + +--Vous avez oublié l'ours gris et le Shoshoné, père Nicolas, dit-il. + +--Oublié? pas une miette. Mais à quoi bon nous rendre malheureux quand +nous pouvons être autrement? Croyez-moi, Nick Whiffles ne perd pas la +mémoire pour des bagatelles. Quand, ainsi que l'a dit cet Indien, il y +a des signes dans l'air et le ciel, je suis prêt à les examiner et à +suivre leur conseil. Ce soir, nous coucherons au Rocher Noir. + +Sébastien frémit d'épouvanté. + +--Au Rocher Noir, répéta-t-il. Vous ne m'emmènerez pas avec vous, ou +plutôt vous n'irez pas là. Le souvenir de cette affreuse rivière et de +ces roches menaçantes, avec... + +--Je sais, je sais, interrompit brusquement Nick. C'est, de vrai, un +vilain endroit, mais il peut nous servir de refuge pour une nuit. Un +garçon de ton âge ne devrait pas avoir peur des fantômes. + +--Qu'est-ce donc? demanda Pathaway. + +--Oh! des niaiseries. On dit qu'un meurtre a été commis dans cette +place, et cet enfant s'imagine que les gens assassinés y reviennent... +Une bêtise! + +--Il me semble vous avoir entendu dire que vous aviez été témoin d'une +tragédie près de ce Rocher Noir. + +--Presque... pas tout à fait. Une jolie créature, et bonne! ô Dieu oui, +bien bonne! + +Ces dernières paroles paraissaient s'adresser plus à lui-même qu'à tout +autre. + +--Vous l'avez ramenée à ses amis, si je me rappelle. + +--Je vous ai dit la vérité. Oui, je l'ai renvoyée chez elle, quoiqu'il +m'en ait bien coûté de me séparer d'une si charmante... Enfin, ce qui +est fait est fait. + +--Vous l'aimiez? s'enquit le chasseur noir souriant. + +--J'aimais jusqu'au gazon qu'elle foulait aux pieds, repartit Nick. +Et ce n'était pas une de vos poupées de cire comme on en voit dans +les établissements; mais une bonne créature, forte, substantielle, +courageuse, oui bien, je le jure, vôtre serviteur! + +L'Indien Joe, qui s'était sournoisement glissé derrière Pathaway, +échangea un regard avec Sébastien. + +Les yeux du dernier s'inclinèrent vers le sol; il s'approcha de Whiffles +et il dit en lui prenant la main: + +--J'y consens, Nicolas, nous nous rendrons au Rocher Noir; j'aimerais à +voir le lieu où vous avez accompli un pareil acte de bravoure. + +Joe fit un demi-tour sur lui-même et se dirigea vers le flanc de la +montagne. + +Nick remarqua ce mouvement. + +Veillez sur le mauricaud, Pathaway, dit-il au chasseur noir. Je n'aime +pas son air d'avoir deux airs. Il pourrait bien essayer de nous prendre +dans une trappe. Si vous m'en croyez, nous allons lui lier les pieds et +les poings. Ce sera un moyen de le garder, car je crains fort qu'il ne +décampe et ne nous trahisse. Le Shoshoné le regardait d'une drôle de +façon et je sais ce que veulent dire ces regards-là. + +--Non, répondit Pathaway, j'ai meilleure opinion de lui. Ménageons-le. + +--Soyez tranquille, dit Nick. + +Il suivit aussitôt Joe, qui s'était avancé vers une petite pelouse où +les chevaux paissaient. + +Le trappeur arriva sur lui avec la promptitude et la légèreté d'un +Indien. Il le toucha à l'épaule. Joe se retourna avec un tressaillement +de stupeur. + +--Tu n'es pas un vrai Peau-rouge, lui dit tranquillement Nick. Un Indien +ne se serait pas laissé surprendre ainsi. + +Joe recula de plusieurs pas. Il était si fortement impressionné que la +peinture paraissait blanchir sur son visage. + +--Joe jeune: Joe jamais avoir suivi piste des guerriers; homme blanc +grand chasseur, très-adroit, balbutia-t-il. + +--Ma foi, je ne puis en dire autant de toi, ô Dieu non! Mais que diable +veux-tu à ces animaux-là? + +--Joe fatigué; pas entendre discours des visages pâles; vouloir s'en +aller. + +--Ah! oui-dà, c'est comme ça, fit Nick le saisissant au collet; tu +voulais décamper; je m'en doutais, maudite vermine. Tu entends bien ce +que nous disons, et tu ne l'as que trop entendu; pas de conte. + +Et le trappeur le souleva deux ou trois fois de terre, comme pour lui +donner un échantillon de sa force. + +--J'ai déjà pas mal tué de ton espèce, ce qui ne m'empêche point de +dormir, disait-il négligemment. + +L'Indien tremblait de tous ses membres; cependant il finit par reprendre +un peu de courage. + +--Pourquoi blesser Joe? dit-il. Joe enfant, toi homme. Si Joe homme et +toi enfant, Joe pas blesser toi. + +--Serpent, tu en sais trop long; je suis moins disposé que jamais à +méfier à toi. Il se peut que tu aies raison, mais je ne le crois pas. +Quand il y a un soupçon, le meilleur moyen, par ici, c'est de traiter +un honnête homme comme un coquin. Après ça, tu dois te considérer +comme prisonnier de guerre; c'est-à-dire, pas de guerre, mais des +circonstances. + +Cette déclaration souleva au plus haut point l'indignation de l'Indien. +Sa couleur se manifesta par la vive rougeur des joues et l'éclat des +yeux. Un moment, Nick crut que cet accès d'emportement allait se noyer +dans un flot de larmes; mais bientôt il fut désabusé. Le jeune garçon +réussit à se maîtriser, et, quoique son coeur battît avec force, il +s'écria d'une voix assez ferme: + +--Qu'est-ce à dire? + +--Qu'est-ce à dire? as-tu dit; qu'est-ce à dire? répéta Nick en +tracassant impitoyablement sa barbe. Est-ce que tu as si vite appris à +parler comme les blancs? Diable, tu me fais l'effet d'un luron un peu +finaud, ô Dieu oui! + +--Joe demande pourquoi toi tourmenter jeune Indien. Lui ami de visage +pâle. L'avoir dirigé dans une longue route. L'amener ici sain et sauf; +pas laisser méchants blancs lui faire mal. + +--Possible! possible! répondit plus doucement Nick. Possible et +peut-être certain; oui, certain. Tu l'as aidé à se tirer de cette +maudite difficulté et je te suis obligé. Mais les gens dans le danger +ne s'arrêtent pas à ces petites distinctions. Tu sais sans doute ce que +c'est qu'une distinction, Peau-rouge? + +Joe branla lentement la tête. + +--Comme de raison, non, reprit le trappeur. Un païen de ton espèce +n'entend rien aux distinctions. C'est bête, les Indiens, vois-tu. +Pourtant je suis content qu'ils n'y comprennent rien, car je n'aime pas +que les gars de ta couleur imitent ceux qui valent mieux qu'eux. Mais +assez causé, revenons au camp. + +Ce disant, il l'entraîna vers la hutte. + +--Pas serrer si fort! exclama le pauvre Joe. + +--Bon, bon, tu n'en mourras pas. Je ne veux pas te faire de la peine, +mais seulement t'empêcher de lever le pied. + +--Joe pas vouloir s'en aller; pas aller à la vallée du Trappeur. + +--Oh! je sais bien, oui je sais bien. Si tu te sauvais après que je +t'aurai attaché les pieds et les poings, ça ne serait plus dans la +nature des choses, ô Dieu, non! + +Nick jeta les yeux sur son captif et remarqua que deux grosses larmes +tremblotaient aux coins de ses paupières. + +--C'est heureux, dit-il, qu'il n'y ait personne de ta race ici pour voir +ça. Chez vous il n'y a que les femmes qui aient le droit de pleurnicher. +Les guerriers ne laissent pas leurs yeux trahir leurs émotions. + +A ce moment Pathaway arriva près d'eux. Il engagea Nick à traiter +moins rigoureusement le jeune Indien. Mais ses représentations furent +inutiles. Nick comptait l'obstination parmi ses défauts, et, quand il +s'était mis quelque chose dans la tête, il n'était guère possible de le +faire changer. + +Il garrotta l'Indien, l'attacha à l'un des pieux qui supportaient le +toit de la cabane et quitta le camp, après avoir recommandé au Canadien +de faire sentinelle. + +Dès qu'il fut parti, le chasseur noir s'approcha de Joe et lui dit d'un +ton affectueux: + +--Ne t'afflige pas, mon garçon. Il ne te sera fait aucun mal. Soumets-toi +patiemment aux caprices de Nick Whiffles. Je suis assuré qu'il n'a pas +de mauvaises intentions. + +Ensuite, il examina la corde qui liait les poignets de Joe et, la +trouvant trop roide, il en desserra le noeud. + +L'Indien ne dit pas un mot. + +Il se tenait les yeux baissés, le front couvert de nuages. + + + + + XX + + NICK APPREND A SE CONNAÎTRE + + +Nicolas revint au bout d'une heure. Il semblait fort préoccupé. Appelant +Pathaway, il sortit de nouveau avec lui, et tous deux passèrent le reste +de la journée à faire le guet autour du camp. On les vit escalader les +montagnes, puis explorer les vallées environnantes. Ils cherchaient +à s'assurer que des ennemis n'étaient point déjà cachés près de leur +retraite. Au coucher du soleil, le trappeur revint avec Pathaway. Le +souper fut servi froid, sur l'ordre de Whiffles, qui craignait que la +fumée d'un feu ne les trahît. + +Ensuite, Nick amena les chevaux à la porte de la hutte et couvrit +leurs sabots avec de larges bandes de peau de buffles et de daims, en +apportant un soin extrême à cette opération. + +L'homme qui n'a pas, disait-il, été doué de l'instinct des animaux +inférieurs, a la raison pour y suppléer. Tu vois, Sébastien, que je +place ces fourrures le poil en dehors. Ça forme un bon coussin pour le +pied et ne laisse pas de trace. De cette manière, on fait la nique aux +Indiens, ces renégats de Peaux-rouges que la nature a marqués exprès +pour en faire le point de mire d'une honnête carabine. + +--Indien meilleur que visage pâle! exclama Joe. + +--Oh! qu'est-ce que c'est que ça? reprit Nick laissant tomber le pied de +l'Hérissé qu'il avait achevé de matelasser. + +--De grâce, laissez-le! s'interposa Pathaway. + +Whiffles grommela quelques paroles de mauvaise humeur, mais se tut +jusqu'à ce que sa besogne fut terminée. + +Les animaux une fois chaussés, Nick plaça Sébastien sur le sien. + +--Il faut, dit-il, que cet enfant aille à cheval à cause de sa blessure, +ô Dieu, oui! + +Et se tournant vers l'Indien que le chasseur noir avait délivré de ses +liens: + +--Allons, saute-moi là-dessus! visage de cuivre. + +Joe obéit avec une répugnance marquée, et, malgré les remontrances de +Pathaway, Nick l'attacha sur sa selle, comme si c'eût été un captif +légitime. + +--En avant, Canadien! dit-il à Portneuf, et vous, Pathaway, ayez l'oeil +sur les enfants, tandis que j'aurai les yeux sur tout le monde. + +La petite troupe se mit en marche, à l'exception de Nick, qui demeura +près de la cabane, accoudé sur sa carabine, avec ses deux chiens à ses +côtes. + +Le pas assourdi des chevaux cessa bientôt de se faire entendre et un +silence complet régna dans le désert. + +Pas un rayon de lune n'argentait le ciel; pas une étoile ne scintillait +au firmament. L'obscurité était profonde. La brise n'agitait point +la cime des arbres. On eut dit que tout était plongé dans un sommeil +léthargique. Mais, tout à coup, le feuillage d'un gros buisson, placé à +gauche de la cabane, ondula; la tête d'un Indien sortit des branches et +deux yeux brillants comme des charbons étudièrent le terrain. Infortune +et Maraudeur bondirent sur leurs pieds. Mais un regard de Nick Whiffles +arrêta la démonstration qu'ils se disposaient sans doute à faire. La +chevelure du sauvage, fixée droite sur son crâne, était ornée de sept +plumes. Quelques secondes après, une seconde tête se montra. Elle était +hérissée d'une abondante chevelure; malgré les ténèbres, Nick Whiffles +reconnut tout de suite un blanc. + +--Je m'y attendais, murmura-t-il. Les coquins se sont coalisés. Voilà +bien Bill Brace. Il doit y avoir derrière eux quelque autre corbeau +d'Hendricks. Ils vont soulever les Pieds-Noirs contre nous. Ils les +achèteront avec du whiskey, des bimbeloteries ou des couteaux de +pacotille, il y aura bien quelque maudite petite difficulté, mais j'en +ai vu d'autres, ô Dieu, oui! + +Comme les gens qui mènent souvent une vie solitaire, Nick aimait à +exprimer sa pensée par des paroles quand il était seul. Maia il parlait +si bas, qu'à peine le son s'échappait de ses lèvres. + +Un gros arbre l'empêchait d'être aperçu par les deux arrivants. + +L'Indien ne soupçonnant pas la présence du trappeur acheva de se lever +et entra dans la cabane suivi de Bill Brace. + +Un moment après ils en sortirent, et le dernier s'écria du ton d'un +homme vivement désappointé: + +--Partis! ils sont partis! C'est encore là l'ouvrage de ce damné Nick +Whiffles. Qu'on penses-tu, Peau-rouge? + +--Ténébreux bien noir; aller et venir comme renard; bon oeil pour longue +carabine; tirer, tuer, courir, pas prendre lui. Sept Plumes essayer +souvent enlever sa chevelure; pas pouvoir. + +--O Dieu, non! pensa tranquillement Nick. + +--Cacher dans les bois, pour tuer lui, quand lui aller dans les bois; +lui pas aller dans les bois; aller dans la prairie, un, deux, trois, +quatre milles plus loin. Pas tuer lui! + +--Pas une miette! dit mentalement le trappeur. + +--Suivre sa trace trois jours, continua Sept Plumes avec amertume, trois +jours pour le surprendre endormi. Arriver à son camp, la nuit; chiens +aboyer comme diables. Pas trouver lui endormi. + +--C'est, fit Nick, grâce à Dieu, qui m'a donné assez de sagesse pour +éviter les griffes des païens de cette espèce. + +--Une fois, entourer sa loge avec guerriers et tirer dix, quinze, +vingt-cinq coups fusil. Lui tirer aussi avec longue carabine. Tuer +Indien à chaque coup. Pas bon ça! Une autre fois à moi faire visage pâle +prisonnier; emmener lui, mais Ténébreux cacher lui dans vallées, voler +prisonnier et prendre avec lui. Ténébreux difficile à attraper. + +--Pour ça, je ne puis dire que j'en sois fâché, Pied-Noir, repartit Bill +Brace. Cet homme dont tu parles est Jack Wiley, et il appartient aux +compagnons du capitaine Dick. Si vous aviez fait du mal à Jack, il n'y +aurait pas eu d'amitié entre nous. + +Nick souleva la crosse de sa carabine et ses doigts se portèrent à la +platine. Mais, soit par politique, soit par humanité, il se contenta de +rester sur la défensive. + +--Sept Plumes aura Ténébreux et le traînera à son village, continua +Brace avec détermination. Sa chevelure ornera son wigwam, après que +sa femme et ses enfants auront joué avec elle, l'auront portée +triomphalement au bout d'une perche. Ce sera beau de la montrer et de +dire:--«Voici la chevelure de Nick Whiffles.» + +--Lui grand guerrier, grand chasseur, grand trappeur, grand pour tout, +répliqua Sept Plumes d'un accent pensif. + +--Si grand qu'il soit, il sera à toi. + +L'Indien fit un signe de tête en s'exclamant: + +--Ouah! avec un accent qui décelait une profonde joie. + +Bill Brace comprit qu'il avait frappé juste. + +Aussi poursuivit-il sur le même ton: + +--Depuis bien longtemps le grand Nord-Ouest est fatigué de Whiffles ou +Ténébreux, comme on l'a appelé. Il a bien à lui seul enlevé plus de cent +chevelures à vos Indiens. + +--Non, Ténébreux pas scalper guerriers tués par lui... jamais, intervint +gravement Sept Plumes. + +--Ça ne fait rien, se hâta de reprendre Brace; non, ça ne fait rien. Il +a couché à terre des Peaux-Rouges tant et plus. On ne peut maintenant +faire un pas sans entendre parler de lui. + +--Vrai; mon frère dit vrai? + +--Allez au Grand Rouge et à mille milles dans l'intérieur, tous ceux que +vous rencontrerez vous demanderont si vous l'avez vu. + +--Vrai, ça; vrai. + +--Descendez à la Colombie, c'est encore la même chose. + +--Oui, très-vrai; Ténébreux grand chasseur. + +--Traversez les lacs jusqu'à Montréal; rendez-vous même à Gaspé, et les +Canadiens-Français vous demanderont si vous connaissez Nick Whiffles? + +--Indien pas savoir, jamais marcher dans cette direction. + +--Sur le flanc méridional des montagnes rocheuses, poursuivit Bill Brace +en s'animant, on veut savoir ce que fait ce damné Nick Whiffles et s'il +se propose de venir bientôt. Je sais que c'est comme ça, tant par ma +propre expérience que par ce que j'ai appris des autres. + +--Lui grand guerrier, grand chasseur, grand trappeur, grand pour tout, +recommença Sept Plumes sans déguiser son admiration. + +--Oui, mais je le répète, si tu veux, il sera à toi Le capitaine +Hendricks dit que tu l'auras, s'il a assez de monde pour s'emparer de +lui, quoiqu'il ne semble pas trop avoir l'air de s'être mêlé de cette +affaire, car tout ce qui se passe ici finit par être rapporté dans les +établissements, et le capitaine n'aimerait pas qu'on y dît du mal de +lui. Il a une grande provision de couteaux, de couvertes et de rassades +pour ses frères, les Pieds-Noirs. + +--Mon frère dit-il vrai? + +--Oui, le capitaine a aussi de longues carabines pour le grand chef Sept +Plumes. + +--Longues carabines bonnes. Ténébreux avoir une. + +--Amène donc tes braves et tu auras ces armes. Mais souviens-toi qu'il y +a avec Nick un homme et un enfant qui m'appartiennent. Ça entre dans les +conditions de notre marché, n'est-ce pas? + +--Moi voir, dit l'Indien. Vous combattre comme des squaws. Ténébreux +frapper dur, avoir aussi un jour abattu Bill Brace comme une branche +morte. Et Bill Brace avoir visage de femme quand elle battue par Indien +enflammé par eau-de-feu, ouah! ouah! + +Et Sept Plumes détourna la tête en signe de mépris. + +Bill Brace proféra un juron épouvantable, qui exprimait +très-énergiquement son dépit. + +L'Indien partit d'un éclat de rire, lequel acheva d'exaspérer Brace. + +--Mon frère, continue, dit ensuite le premier avec le flegme particulier +aux individus de sa race. + +Et comme Bill ne l'écoutait pas: + +--Sept Plumes pas temps à perdre; partir maintenant. + +Ces mots rappelèrent à l'agent d'Hendricks qu'il lui fallait, avant +tout, s'acquitter du message qu'on lui avait confié. + +--Tu auras douze longues carabines pour ta part, dit-il. + +--Douze, pas connaître. + +Bill rompit un rameau et le divisa en douze parties qu'il montra à +l'Indien. + +--Bien connaître à présent, dit celui-ci. + +--Oui, mais pour avoir ces douze longues carabines pour toi et les +autres choses pour tes guerriers, tu devras te soumettre à la volonté du +capitaine. + +--Faire quoi? + +--Prendre aussi l'enfant. Le capitaine le veut. + +--Ouah! ouah! + +--Puis il y a un Canadien, nommé Portneuf, que tu devras mettre de côté +avant qu'il ne respire l'air des établissements. Pas de cérémonie avec +lui, chef! Enlève sa chevelure aussi vite que possible. + +--Mais celle du petit. + +--Oh! celle-là, elle appartient au capitaine. Défense formelle à toi ou +aux tiens d'y toucher. + +--Ouah! ouah! + +--Je n'ai pas fini. + +--Bill Brace trop long, trop, fit Sept plumes en regardant la lune qui +commençait à percer les nuages. + +--Comme ça, l'affaire est réglée? demanda le bandit. + +L'autre ne répondit pas. + +--Est-ce que tu m'entends, Pied-Noir? + +--Indien est-il arbre ou pierre? + +--Qu'il parle donc alors, s'il a compris. + +--Tu seras bien fin si tu le fais parler, en l'interrogeant de cette +façon, ô Dieu, oui! murmura Nick dans sa cachette, ou il se tenait +toujours aux aguets. + +--Si Bill Brace connaît la piste de Ténébreux, qu'il la montre, reprit +Sept Plumes éludant ainsi la question. + +--Ça n'est pas difficile, dit Brace. + +--Pas difficile! pas difficile, comme il y va ce brigand de menteur! +pensa Nick. Ah! je te fourrerai encore dans une maudite petite +difficulté, avant que tu ne trouves ma piste. + +Brace se prit à examiner le sol, à la faveur d'un rayon de lune, et, +tandis qu'il se livrait à ce travail, Nick décampa silencieusement et +reprit la route qu'avait suivie la petite troupe à laquelle il portait +un si vif intérêt. + +Néanmoins, en se rapprochant, il eut soin de cacher sa trace, soit +en faisant de longs détours, soit en brisant des branchages dans des +clairières éloignées, pour tromper les yeux de ses ennemis. + + + + + XXI + + UNE ÉMOUVANTE DÉCLARATION + + +Pathaway et le reste des aventuriers étaient déjà loin. + +En chemin, suivant sa promesse, le chasseur noir s'était tenu auprès de +Sébastien pour le protéger, avant tout, en cas de nécessité. + +L'adolescent recevait ses attentions avec un singulier mélange de +gratitude et de timidité, et s'il eût fait plus clair on l'eût vu rougir +plus d'une fois. Souvent aussi on eût vu s'arrêter sur eux les yeux de +Joe, pleins d'une sombre expression. + +Cependant, l'Indien s'étant rapproché, Pathaway appuya un peu sur la +droite pour lui parler. + +--Je regrette fort, dit-il amicalement, qu'un garçon qui m'a rendu un si +grand service soit traité de la sorte. Mais, nous sommes placés dans une +position si périlleuse que nous devons user de toutes les précautions +raisonnables, quoique j'avoue que si ce n'était pas notre ami, le +trappeur, je ne consentirais pas à cette mesure. + +--Indien pas s'en occuper; avoir guidé visage pâle, mauvaise récompense. +Chasseur blanc pas de mémoire. Attacher Joe comme chien--mais Joe pas +sentir--pas mal aux chairs. + +Il prononça ces phrases saccadées d'un ton si affligé que Pathaway +n'aurait pas été surpris que des larmes coulassent sur ses joues. +Mais le chagrin de l'Indien--chagrin il y avait--était empreint d'un +ressentiment qui semblait aussi tout près d'éclater. Ne sachant comment +adoucir un caractère de cette trempe, Pathaway continua de se tenir à +son côté, en cherchant l'occasion de renouer l'entretien. + +Sébastien trottait à une faible distance, qui ne lui permettait +cependant, pas d'entendre les paroles du chasseur noir et de Joe. + +--Pourquoi toi marcher près de moi? dit ce dernier au bout d'un moment. +Joe pas blanc. Va vers ta _squaw_! + +-Ces mots furent accompagnés d'un dédaigneux regard à l'adresse de +Sébastien. + +--Que dis-tu, Joe? demanda le chasseur noir n'en croyant pas ses +oreilles. + +--Joe dire à toi d'aller avec squaw. + +--Une squaw! où? + +--Celle-là! répliqua l'Indien montrant Sébastien par un mouvement de +tête. + +--Lui une squaw! non. Il ne mérite pas ce reproche. C'est au contraire +un garçon courageux. La blessure qu'il porte au bras l'atteste. + +--Quoi? comment ça? demanda vivement Joe, comme s'il eût été mis hors de +garde. + +--Il m'a sauvé la vie, en jetant son bras entre moi et le couteau d'un +assassin,--un brigand fieffé, nommé Bill Brace.. + +--Bill Brace! répéta l'Indien d'une voix émue. + +--Oui, Bill Brace, une de ces créatures d'Hendricks. Et sans Sébastien +Delaunay je dormirais, pour ne plus me réveiller, sous le vert gazon des +solitudes. Je dois donc à cet enfant plus qu'à tout autre. + +--Personne autre n'a-t-il sauvé la vie du chasseur au visage pale? +demanda sèchement Joe. + +--Oui, Carlota,--une femme bien mystérieuse, répondit Pathaway en +soupirant. Elle aurait pu être aussi recommandable par l'esprit que par +le physique; mais maintenant, hélas! c'est une beauté perdue. + +--Elle a sauvé vie à toi et toi pas aimer elle. Pas ainsi fait Indien. +Lui pas oublier, quand rencontrai un ami, prendre lui par la main et +dire: «Toi libre. Voici cheval, selle, avec bride et garçon indien qui +trahira pas toi.» + +--Ces liens te blessent-ils? demanda Pathaway, après une pause +embarrassante. + +--Joe pas se plaindre. Lui pas pleurer comme squaw. + +Cependant ses poignets étaient déjà fort gonflés. Le chasseur noir s'en +aperçut. + +--Je vais te dégager les mains, s'écria-t-il touché de remords. + +Et aussitôt il trancha la corde en ajoutant: + +--Je me fie à toi, j'espère que tu n'abuseras pas de ma bienveillance. + +--Joe pas faire promesse; faire ce qui plaît à lui, mais pas promesse. +Lui dire à visage pâle que ce _garçon pas garçon, lui squaw, lui femme_! + +--Mais qui? + +L'index de l'Indien désigna clairement Sébastien. + +--Comment, lui? fit Pathaway, répétant avec l'Indien le geste du doigt +qu'avait fait Joe. + +--Lui! + +Un nuage monta au cerveau du chasseur noir. + +--Joe dire vérité; lui pas mentir; ce garçon, _femme_! + +Pathaway ne répondit pas immédiatement. + +Peut-être comparait-il l'assertion du jeune indien avec des soupçons +vagues qui étaient déjà entrés dans son esprit. Peut-être cette +déclaration si précise soulevait-elle en lui un monde d'idées. + +Quoi qu'il en soit, il demeura préoccupé pendant plusieurs minutes. + +A la fin, relevant sa tête, qui s'était penchée sur sa poitrine, il dit, +de ce ton de réflexion que prennent certaines personnes, en répondant +plutôt à leurs propres pensées qu'à leurs interlocuteurs: + +--C'est une plante délicate que Sébastien, un bois-brûlé d'une +faible, mais charmante complexion; néanmoins cette conjecture est bien +improbable. + +--Visage pâle sage, mais Joe savoir, savoir ce garçon femme, Coeur +d'homme blanc dire à lui, garçon, femme; mais homme blanc pas croire +coeur; marcher comme homme qui rêve, maintenant satisfait, maintenant +pas; maintenant pas souci, maintenant beaucoup souci. + +Les yeux pénétrants de l'Indien étaient fixés sur le chasseur noir comme +pour lire au plus profond de son âme. + +Défait, ce dernier était grandement ému; et il ne songeait plus ni à +Carlota, ni aux bandits de la vallée du Trappeur. + +Joe avait-il vraiment fait une découverte? Ce joli garçon était-il une +femme? Si c'était réel, comment se trouvait-elle en ces lieux? Pourquoi +portait-elle ces vêtements masculins? Quel intérêt Nick, ce brave +trappeur, fait pour la chasse et les «maudites petites difficultés,» +avait-il à la garder ainsi avec lui? Quelle était donc son histoire? +et dans quel but errait-elle comme une fée nomade des déserts du +Nord-Ouest? + + « Ses grands yeux bleus brillaient vers le soir + » Comme turquoise sur velours noir, + » Et de sa voix, si douce et charmante, + » Elle disait ses soupirs d'amante. + » O belle était la fille du trappeur, + » O belle était la fille du trappeur!» + +La naïve complainte, échappée tout à coup aux lèvres de Jeanjean, rompit +mélancoliquement le calme de la nuit. + +Mais au moment où le pauvre fou disait son refrain, une voix bien connue +retentit aux oreilles de la troupe. + +--C'est joli, bonne musique, ô Dieu, oui; un moment toutefois! Cette +musique-là n'aurait pas le pouvoir d'adoucir les animaux à deux pattes +qui nous entourent. Aussi, André, mon garçon, cesse de chanter, quoique +tu chantes aussi bien que mon oncle Whiffles, le grand explorateur de +l'Afrique centrale. Ce que tu ne sais pas, ignorant! c'est qu'un jour, +pour avoir trop bien chanté, il s'est fait scalper par les nègres noirs +de là-bas. Si tu continues, les nègres rouges d'ici pourront bien +se passer une pareille fantaisie...... oui bien, je le jure, votre +serviteur!... + +--S'adressant ensuite à Sébastien, Nick Whiffles ajouta: + +--Tiens, est-ce que tu dors? petiot? Et comment va notre bobo? Pas trop +bien, n'est-ce pas? La nuit est fraîche et la fraîcheur n'est pas bonne +pour les éclopés, ô Dieu, non! J'ai connu, une fois, une femme qui +s'était coupé le bras...--mais non, ce n'était pas une femme, qu'est-ce +que je dis là, moi? C'était ma soeur Maggy Whiffles, une belle créature, +s'il vous plaît. Mais tu ne te sens pas plus mal, hein, Sébastien? + +Pathaway se tourna du côté de Whiffles, comme un homme qui sort d'un +rêve. + +Le jour venait enfin de dissiper les brumes qui voltigeaient sur le +cerveau du chasseur noir. + +Il comprenait les soins exquis, malgré leur rude simplicité, dont +Nick entourait Sébastien, sa tendresse vraiment féminine, sa constante +sollicitude et les mille attentions qu'il avait pour l'enfant. + +Mais il restait un mystère à approfondir, et notre héros se plongea tout +entier dans ce mystère. Déjà il n'était plus indifférent aux périls qui +les environnaient... Il avait à sa charge un être frêle et gracieux, qui +prêtait un immense intérêt à la fuite ou à la défense. + +Un roman de femme venait colorer les vastes régions du Nord-Ouest. + +Le charme de son innocence, de son infortune, de sa beauté remuait +puissamment le coeur du jeune homme. + +Il sentait ses forces grandir et désirait presque qu'un incident lui +fournît l'occasion de déployer sa valeur et son adresse sous les yeux +de l'attrayante inconnue. Car ainsi sommes-nous faits qu'il se mêle +toujours un petit grain d'amour-propre au calice de nos plus généreuses +émotions. + +Cependant, après l'échange de quelques poignées de main, Nick Whiffles +reprit, avec ses amis, la marche un instant suspendue. + +Ils ne tardèrent pas à arriver au cul-de-sac conduisant au petit bassin +qui avait reçu le nom de Rocher Noir, à cause des masses de granit +sourcilleuses qui le surplombaient. + +Nick Whiffles avait de justes raisons pour se rappeler cette localité, +car, non-seulement il y avait perdu nombre d'attrapes, mais il y avait +été témoin de ce terrible drame décrit dans le premier chapitre de notre +récit. + +Pathaway remarqua que Sébastien frissonnait de tous ses membres et que +Nick, placé à côté de lui, semblait l'encourager par d'affectueuses +paroles. + +--Dans des circonstances ordinaires, dit le trappeur, d'un ton assez +dégagé, ce lieu serait sûr; mais au point où nous en sommes, il serait +difficile de lui accorder toute confiance, car il est à croire que les +païens rouges sont ligués avec nos ennemis; et peut-être bien qu'ils +nous donneront de leurs nouvelles avant que le monde ne soit beaucoup +plus vieux, mais, après tout, trois bonnes carabines dans des mains +exercées parlent honnêtement aux oreilles et au coeur d'une troupe de +ces vermines!... oui bien, je le jure, votre serviteur! Et puis une +petite difficulté, si petite qu'elle fût, me ragaillardirait. Il y a +longtemps que je n'en ai eu une. Elles deviennent rares les difficultés, +ça s'use, comme toute chose, ô Dieu, oui! Mais n'aie pas peur, +Sébastien, on se tirera de celle-là comme des vieilles. + +--Je n'ai pas peur, père Nicolas, répondit Sébastien. + +--Pas un petit brin? pas un petit brin? vrai? Ah? je savais bien, moi, +que tu n'étais pas poltron. + +L'Indien fit un haussement d'épaules qui attira l'attention de Nick, +car, lui lançant un regard aigu comme une flèche, il dit avec vivacité: + +--Ces polissons de Peaux-Rouges sont déjà de taille à vous scalper quand +ils ont fait leurs dents de lait. Mais je connais un moyen excellent +pour leur rogner dents et griffes. + +Joe pensa-t-il que cette remarque s'appliquait à lui? voilà qui est +problématique. + +Un sourire s'épanouit sur les lèvres pâlies de Sébastien, mais pour +s'effacer tout de suite. + +Les voyageurs débouchaient alors de la passe dans le bassin du Rocher +Noir. + + + + + XXII + + LES ENNEMIS + + +Le rempart irrégulier de rochers qui prête son nom à cette place, +dressant à perte de vue ses sombres crêtes, ressemblait à une muraille +bâtie par quelque race de géants éteinte. On eût dit que la main active +et dévastatrice du temps, seule, en avait altéré l'uniformité. Le cours +d'eau, auquel Nick avait donné l'appellation de coulée Noire, marquetait +comme une plaque d'ébène l'espace enfermé par les rochers. + +Sébastien se serra près de Whiffles et le chasseur noir se rapprocha +d'eux. + +--Notre jeune ami a encore le frisson? dit-il doucement. + +--Pas le frisson, du tout, répliqua Nick; ce n'est que l'animosité de sa +blessure. Ça lui donne de fières douleurs, voyez-vous? mais comme il +est de sang indien, en partie au moins, il ne bronche pas. La vanité +l'empêche de se plaindre. Je connais ça, moi! Vous n'avez pas idée de +la quantité de tourments qu'il peut endurer. Je crois réellement qu'il +pourrait se laisser arracher une double dent par un docteur de Selkirk, +sans brailler, ce qui prouve pas mal en faveur de son courage, car les +dents de Whiffles poussent joliment dures. On a bien essayé une fois de +m'en tirer une, à moi--les docteurs s'entend: mais ça n'a pas payé, ô +Dieu, non! Après qu'ils eurent cassé un tas d'instruments à n'en plus +finir et après m'avoir mis la bouche tout on sang, je leur dis: + +«Arrêtez!»--et je vous prie de croire qu'ils s'arrêtèrent à coeur joie. + +«Apportez une lanière,» que je dis ensuite. La lanière fut apportée. + +«Passez un noeud coulant autour du marteau.» et ils le passèrent. + +«Attachez l'autre bout à un arbre,» que je leur dis. + +Ils ne demandaient pas mieux que d'obéir. Quand ça fut fait, prenant +un pistolet dans chaque main, je leur dis: «Saisissez-moi par les +talons,»--et par les talons ils me saisirent. + +--«Maintenant, tirez!» que je dis, «et le premier de vous qui lâche +avant que le chicot»--c'était un chicot, je me rappelle--«ne soit +dehors, je le tue!...» + +Après ça, ils s'échauffèrent, se démenèrent et tiraillèrent pendant +bien quinze minutes ou même plus, et la sueur découlait sur eux comme la +pluie du toit, d'une maison dans une averse. + +Ça me faisait mal en diable, Dame! j'imaginais que tous les os de mon +système allaient y sauter. Mais, faut vous dire que j'avais un coquin de +mal de dents qui me tarabustait depuis deux mois et que j'en étais tombé +dans le désespoir. + +«A quoi bon, pensais-je, avoir des os si l'on doit en tout temps avoir +une maudite difficulté avec eux aujourd'hui celui-ci, demain celui-là. +C'est aussi bien de n'avoir point d'os que d'en avoir des pourris?» + +«Il y a des animaux,» raisonnai-je, «qui n'ont pas d'os. Il y a les +serpents, par exemple, qui n'en ont point pour les faire enrager, ce qui +ne les empêche pas de courir comme le tonnerre. Je vaux bien un serpent, +il me semble?» que je dis. Et là-dessus je menaçai les docteurs de mes +armes, et le marteau, non, le chicot, ou plutôt le chicot-marteau--car +c'était le chicot d'un marteau--sortit de son trou avec un bruit de +tremblement de terre. + +Nick fit une pause, et puis il ajouta en secouant la tête: + +--Jamais ensuite on ne m'en tira d'autres, car mon _esquelette_ en fut +terriblement ébranlé; et ça m'emporta un bon morceau du système nerveux, +car, vous le savez, les chicots-marteaux sont plantés droit dans le +système nerveux. + +Pathaway ne manqua pas de remarquer le tact que déployait le trappeur +pour lui détourner l'esprit de Sébastien; et pour porter les pensées +de ce dernier vers un sujet plus agréable que celui qui le troublait +évidemment. + +--Votre blessure vous fait-elle donc beaucoup souffrir? demanda-t-il: +d'un ton caressant et respectueux à la fois; car depuis l'étrange +déclaration de l'Indien Joe, il éprouvait un violent désir de causer +avec Sébastien, dont la voix, toujours claire, quoique basse, lui +semblait de plus en plus mélodieuse. + +--Vous vous inquiétez trop à cause de moi, répondit Sébastien, en +faisant un violent effort pour être gai. Ce bon Nicolas m'a trop gâté. +S'il s'était montré plus dur à mon égard et s'il avait voulu plus +soigner ma réputation comme chasseur, je serais aguerri aux fatigues de +la vie dans laquelle je suis né. + +--Niaiserie! niaiserie! interrompit brusquement Nick. Je sais mieux que +toi ce dont tu es capable. Tu peux voyager et pâtir de la faim aussi +bien que nous, et mieux que nous, oui, oui, monsieur l'entêté, mieux que +nous, c'est-à-dire que moi qui te parle. + +--Sait-il trapper? demanda machinalement Pathaway. + +--Trapper! Je voudrais vous voir trapper comme lui, répondit Nick avec +onction. Il vous pose son pied sur le ressort d'une trappe, comme vous +ne vous en douteriez jamais. Et crac! elle bâille, et ses doigts vous +travaillent entre les mâchoires de la trappe, attachent l'appât, que +c'est merveille!..... Il sait aussi où placer le piège, et le cacher +dans le gazon. Vous seriez étonné, si vous voyiez le paquet de +pelleteries que ce garçon-là a déjà ramassées, ô Dieu, oui! + +--C'est, sans doute, aussi un bon tireur? continua le chasseur noir, +qu'intéressait le zèle honnête de Nick. + +--Il tire et frappe à toute distance. Un jour il a coupé en deux une +plume placée sur la tête d'un Pied-Noir à cent verges de lui, rien que +ça! Il avait un petit fusil, qui m'avait bien coûté cent dollars, mais +il lui fut volé eu même temps que son cheval. Je vous ai raconté comment +un coquin prit son animal, n'est-ce pas? C'était une bonne bête, ça m'a +fait diantrement de la peine, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +Sébastien, qui marchait au milieu d'eux, chancela tout à coup, et +il serait tombé si Pathaway ne l'eût aussitôt reçu dans ses bras. +Malheureusement, dans sa précipitation, le jeune homme saisit +l'adolescent par son bras blessé. La douleur que ressentit Sébastien +lui rendit en partie l'usage des sens, car il rougit et une légère +contraction plissa son visage mais il ne laissa pas échapper une +exclamation. + +Tandis que le chasseur noir soutenait son protégé, Nick courait à la +rivière et y remplissait d'eau son casque. + +Aussitôt revenu, le trappeur jeta quelques gouttelettes du frais liquide +au visage de Sébastien, ce qui acheva de lui rendre la connaissance. + +En tenant dans sa main le bras de Sébastien, Pathaway sentit quelque +chose de tiède qui tombait sur ses doigts. Il s'aperçut avec effroi +qu'ils étaient maculés de taches cramoisies. + +La bande qui couvrait la blessure de l'adolescent s'était dérangée et le +sang en sortait avec abondance, Nicolas le remarqua et parut embarrassé. +Mais cet embarras dura à peine quelques secondes. Tirant vivement d'une +poche mystérieuse une sorte d'étoffe jaunâtre, il lia le bras du blessé +par dessus son capot. + +Pathaway, mécontent de ce pansement incomplet, voulut le refaire avec +plus de soin; mais Nick s'y opposa fermement en disant au chasseur noir: + +--Oui bien, ce pansement est bon pour le moment, je le jure, votre +serviteur! + +--Mais non, mais non, insista Pathaway, le sang coule en telle abondance +que dans quelques instants les forces feront défaut au blessé. + +--Non, non, reprit l'opiniâtre Nick, les enfants ont toujours trop de +sang, disait mon frère le docteur Whiffles. + +Et il finit d'enrouler la bande par-dessus la manche du capot de +Sébastien. + +Joe s'était glissé furtivement près de Pathaway; il insinua, dans +l'oreille du chasseur noir, plutôt qu'il ne prononça: + +--Homme blanc pas croire Indien... homme blanc tient squaw par la +main... + +L'ouïe subite de Nick Whiffles perçut l'avis donné au chasseur noir bien +avant qu'il n'y répondit. + +--Te tairas-tu, vermine rouge!... ou sinon je t'écrase! oui bien je le +jure, votre serviteur!... + +L'Indien se refit muet et impassible; mais le jour, qui remplaçait +le crépuscule, permit de lire dans ses grands yeux fixes, exempts de +cillements comme ceux des grands carnassiers, qu'une sourde colère +couvait en lui. + +Toutefois Joe resta muet. + +Un bruit lui était parvenu, aussi vague que celui des branches murmurant +au loin entre elles ou que celui du cours d'eau rendu squameux par +la brise. Ce bruit quelque léger qu'il fût, éveilla cependant la +susceptible attention de l'Indien et de Nick. + +En même temps, ils interrogèrent du regard l'étroit horizon qui les +encerclait. + +--C'est du côté où le soleil se couche, dit sourdement Nick à l'Indien, +que tu les entends venir... Dieu, oui nous allons avoir une maudite +petite difficulté; je vous le jure, votre serviteur. + +Pathaway, Portneuf et Sébastien, s'étaient rapprochés, tandis que +Jeanjean regardait tout et ne voyait rien. + +--Qu'est-ce donc, père Nicolas? demanda craintivement l'adolescent. + +--Rien de bon, petiot, non, rien de bon!... + +--«O belle était la fille du trappeur,» fomenta inconsciemment André; +d'une voix froide, comme celle d'un écho. + +--Mais tais-toi donc!... dit entre ses dents serrées Nick Whiffles. + +Et chacun d'eux retenait sa respiration pour mieux écouter. + +Dans le silence qui les entourait tout bruit eût été perceptible; mais +ils n'entendaient que le souffle de l'air et le frôlement de l'eau +contre les pierres de ses rives. + +--Allons-nous rester ici?... demanda le chasseur noir. + +Au lieu de répondre, Nick fît un geste énergique pour de nouveau +commander le silence. + +--«O belle était la fille du trappeur,» jeta d'une voix éclatante le +pauvre Jeanjean. + +Portneuf, le plus rapproché de son ami, lui mettant une main sur la +bouche, comprima la voix du chanteur. + +A ce moment, une pierre, détachée du haut des roches par un pas furtif, +celui d'un animal peut-être, rebondit sur la tête de Joe. Par ce +heurt, tiré de la contemplation de ses pensées intimes, ses regards se +portèrent en haut. + +Rien d'insolite ne s'y montrait. + +Mais, en observant autour de lui, le jeune Indien vit les yeux de +Sébastien contemplativement fixés sur le chasseur noir. + +Quelque empire qu'exerçât sur lui sa volonté, Joe eut un tremblement +visible et ses dents se serrèrent à se briser. + +Infortune et Maraudeur, plâtrés dans les hautes herbes que broutaient +les chevaux, se levèrent; chacun des veilleurs vigilants se plaça près +de Sébastien, éventant au loin, inventoriant et de l'ouïe et de la vue. + +Soudainement averti d'où s'approchait quelque chose ou quelqu'un, +Maraudeur, par une aspiration prolongée, sembla dire à son +maître--«prends garde!...»--Que tu sens mon vieux!... demanda Nick au +brave chien. + +Ce fut un sourd grondement d'infortune qui répondit. Poussé du côté d'où +le soleil dardait ses premiers feux, il indiqua aux aventuriers le point +de mire à leur suspicion. + +Peut-être n'était-ce que le souffle de la brise matinale, qui agitait +les plantes et, les arbustes poussés au faîte de la muraille +basaltique, on bien un oiseau inquiet pour sa couvée du voisinage d'un +reptile?--Non... Qu'était-ce donc?... Rien encore de visible!... + +Mais le danger s'avançait... un réel danger, puisque Nick Whiffles, sans +mot dire, prit en mains sa longue carabine et l'arma, mit à la portée de +sa dextérité ses pistolets et le bowie-knife, qu'il portait, comme tous +les trappeurs. + +Ce que voyant, Portneuf et le chasseur noir firent de même. + +Joe resta, lui, à la même place, immobile, pensif et désarmé, tandis que +Sébastien se mit au centre du groupe et tout près du Canadien. Malgré la +douloureuse blessure de son bras, l'adolescent prit une flèche, la tint +entre ses dents, tandis qu'il bandait son grand arc. + +La violente tension imposée à son bras blessé en fit jaillir le sang, +mais elle n'arracha pas une plainte à Sébastien. + +Ainsi que les hommes, il attendait la venue du danger. + +Une balle, partie de haut, une détonation formidable, dirent de quel +point il était redoutable. + +--Personne n'est blessé, oui bien, je le jure! dit le Ténébreux. + +--Si, père Nicolas. + +Et Sébastien s'élança bravement vers Joe, pour le secourir en voyant son +sang couler abondamment de sa poitrine, traversé par une balle. + +--Paix donc! fit sourdement Portneuf, attention! + +Un arbuste duquel les branches s'agitaient à peine, devint le but des +trois tireurs. L'oeil d'un sauvage ou d'un coureur des bois, seul, entre +les oscillations de la feuillée, pouvait apprécier la présence d'un être +humain, parce que dans les rameaux une plume se mouvait. + +Trois gâchettes pressées, trois tonnerres répercutées par les échos +s'éloignèrent, tandis qu'un corps tombait mort et mutilé sur l'herbe, +croissant au pied du rocher noir. + +--Et d'un... je vous jure, votre serviteur, compta stoïquement Nick +Whiffles, en voyant le chef des Pieds-Noirs, portant encore ses sept +plumes au crâne. + +--Garde à vous, insista tout bas Pathaway, en mettant en joue; vise à +gauche. + +Et le canon de son fusil servit d'indicateur. + +Joe tressaillit et pâlit sous son bistre: ses yeux de braise lancèrent +des étincelles. Il avait vu flottant quelque chose de rouge au but +indiqué par le chasseur noir. + +Était-ce la crainte, la colère ou sa blessure qui faisait trembler le +jeune Indien?... Qui le peut dire?... Sébastien peut-être, dont toute +l'attention était condensée par lui. Il s'approcha cordialement de Joe, +qui le repoussa brutalement. + +--Squaw, laisse Joe mourir?... le grand Manitou le veut! + +Et les yeux de l'Indien, élevés au ciel par cette impulsion commune à +tous les êtres, eurent une si terrible vision qu'elle le terrassa, ce +que n'avait point fait le plomb meurtrier. + +En même temps, et de divers points, des coups de feu se croisèrent, du +sommet du rocher noir, tirés sur ceux guettant à sa base; et ceux-ci +répondant à ceux qui les assaillaient. C'était terrible... + +--Touché!... dit sourdement Portneuf en tombant à genoux. + +La joie de la vengeance assouvie fit se démasquer le capitaine Dick. + +«Dieu aveugle toujours le criminel qu'il veut perdre.» + +--A toi, bandit! cria le blessé en tombant à genoux. + +Et, frappé en plein front par la balle du Canadien, le chef des pirates +de la ville hantée vint rouler à la place même où bourreau, implacable, +il fit noyer la jeune femme qui le suppliait en vain! + +--Justice de Dieu! s'écria Sébastien, c'est là qu'il vient mourir!... + +Seul, Joe entendit l'adolescent. + +--Visage pâle, cria-t-il en faisant un suprême effort pour s'élancer +vers le chasseur noir, garde toi! garde toi! + +C'était Bill Brace qui se glissait comme un serpent, par une fente du +rocher, du côté opposé à celui d'où étaient partis les premiers coups de +feu. + +Bill Brace eût pu tuer Pathaway à bout portant sans l'avertissement de +l'Indien. + +Prompt et souple comme un félin, le chasseur noir se jette de côté, +esquive la balle du bandit, l'ajuste et lui brise l'épaule droite. + +La rage de l'impuissance au coeur, Bill Brace laisse choir sa carabine +de son bras droit mutilé; mais de la main gauche, il décharge son +pistolet sur celui qui l'a vaincu une première fois, et qu'il ne sait +atteindre... + +La vue du sang, les détonations, ont rappelé l'esprit égaré d'André +Jeanjean. L'honnête trappeur regarde, étonné d'abord, autour de lui; +puis, se saisissant de l'arme du bandit, encore chargée d'un côté il met +en joue, et la balle meurtrière atteint Bill Brace en plein corps... il +tombe, vociférant, hurlant, et sans courage, attendant la mort... + +Les yeux de Bill Brace rencontraient ceux de Joe, il cria: + +--Grâce!... grâce!... + +--Pourquoi le bandit demande-t-il grâce à l'Indien?... Pourquoi!... La +vie des Outlaws a des mystères insondables... + +--Achève cette cagne, ou je t'achève, oui bien je le jure, votre +serviteur! dit à Pathaway Nick Whiffles en tombant à côté de lui, comme +la pierre que lançait la baliste. + +Le Ténébreux, agile et subtil comme le lynx, s'était hissé au sommet +sourcilleux à la poursuite d'un Pied-Noir, et quatre plumes avait servi +de gaine à la lame altérée du bowie-knife du Ténébreux. + +Cela s'était fait vite et sans bruit. + +Point ne fut nécessaire que quelqu'un achevât Bill Brace... pris d'un +hoquet sanglant, durant quelques instants il se tordit dans d'horribles +convulsions, et puis, masse inerte, mais horrible, il resta les poings +crispés et menaçants sur l'herbe ensanglantée. + +Quatre dos bandits étaient là gisants... desquels le capitaine Dick et +le chef des Pieds-Noirs... C'était un résultat immense, non-seulement +pour ceux desquels nous avons suivi les luttes, mais pour tous les +trappeurs Nordouestiers. + +Et le soleil radieux épanchait ses chauds rayons sur ce sombre +tableau... lorsqu'un grognement d'impatience de Maraudeur fouetta de +nouveau la surveillance de Nick Whiffles, qui reprenait baleine. + +--Encore une maudite petite difficulté, oui bien je vous le jure! votre +serviteur! Maraudeur a l'oreille fine, ô Dieu, oui! + +--Non, c'est Bruin, répliqua le chasseur noir; il vient sans doute +savoir si le ciel est dégagé des nuages orageux que Multonomah y voyait +hier soir. + +C'était bien en effet l'Ours gris qui descendait lentement et sans bruit +par l'anfractuosité qu'avait déjà suivie Ténébreux. + +Un soupir, plutôt une plainte qu'un soupir, arraché à Joe par la +souffrance, attira Sébastien près de lui. L'Indien, épuisé par deux +blessures, s'affaissait sur lui-même privé de sentiment. La main +droite convulsivement crispée sur sa poitrine semblait y comprimer un +douloureux secret. + +Prenant le casque de Bill Brace, qu'il trouvait à portée de sa main, +Sébastien s'élança pour puiser de l'eau et secourir l'Indien Joe. + +Mais, horrible! horrible vision!... il vit, réfléchie par le miroir +liquide au-dessus duquel il se penchait, non point l'image de la pâle +jeune femme noyée par le capitaine Dick, mais la sinistre silhouette de +Jack Wiley. + +Immobile et caché comme un carcajou, Wiley choisissait prudemment la +proie le mieux à sa portée... n'importe lequel des quatre hommes. + +Se relever, sans hâte, sans lever la tête, saisir le bras de Nick +Whiffles et lui dire sans voix, mais seulement des lèvres: + +--Au-dessus de nous, visez vite et bien... Wiley nous guette. + +Prompt comme la pensée, Nick ajuste un coup de roi, presse la gâchette, +et Wiley tombe comme un bloc détaché du rocher noir. + +En même temps l'Ours gris s'approche de Nick Whiffles. Et reprenant son +contre-pied, Ténébreux le suit par le chemin des antilopes qui l'avait +amené... + +Attaque et défense avaient duré peut-être le quart d'une heure; mais +c'était suffisant pour ôter la vie à cinq créatures de Dieu et pour +épuiser les forces de deux blessés. + +De ceux-là, Portneuf, adossé contre un rocher, perdait son sang à +flots par sa jambe brisée, malgré les efforts de Jeanjean pour arrêter +l'hémorrhagie. + +Le Canadien restait inanimé, le pouls éteint, les yeux clos, la bouche +entr'ouverte et sans haleine. + +Pathaway le crut mort. + +--Pauvre diable! dit-il à André Jeanjean, pour peu de jours nous +l'avions sauvé des terreurs de la ville hantée! + +--La mort revient toujours à la charge contre ceux qu'elle a une fois +flairés de près, répondit André, qui contemplait stoïquement son ami. + +--Je voudrais le secourir encore!... mais que faire? + +Et, ce disant, le chasseur noir cherchait autour de lui Nick Whiffles, +l'homme au coeur d'or et d'imperturbable sang-froid. + +Ce fut Multonomah qui répondit, comme une apparition, à ce tacite appel. + +--Le grand esprit a dit à Multonomah: «Guéris visage pâle.» Homme blanc, +viens. + +Et le chasseur noir suivit docilement le Shoshoné. + +Lorsqu'ils revinrent, munis du dictame cueilli par le sauvage, Sébastien +était agenouillé près du Canadien, étendu sur une civière improvisée. + +Portneuf, mourant, baisait avec amour le visage de l'adolescent. + +Les sanglots de celui-ci ébranlaient sa poitrine à craindre qu'elle ne +se rompît. + +--O père! père! vivez pour votre enfant!... + +Et de nouveaux sanglots arrêtèrent l'ardente et suprême prière de +Sébastien... + +Le Shoshoné toujours froid et réfléchi tandis qu'il lavait et sondait la +blessure du Canadien: + +--Mon frère, le visage pâle, marchera avant que trois fois les lunes +n'aient changé. + +Et il retira la balle et les esquilles qu'elle avait faites. Les plantes +cueillies par Multonomah, broyées entre deux granits, le suc de ces +plantes répandu sui la plaie, il la recouvrit ensuite avec la pulpe des +simples; enveloppant le tout d'un tissu fourni par Nick Whiffles, le +docteur de la nature consolida l'appareil à l'aide de filaments et de +terre blanchâtre. + +Portneuf n'eut pas une plainte, pas un mouvement qui pût exprimer sa +souffrance. + +Ces aventuriers sont trempés dans l'héroïsme comme les demi-dieux de la +Grèce et de Rome. + +Pathaway, durant l'opération du peau-rouge, assisté par Whiffles et +Jeanjean, Pathaway pensait profondément, se demandant: + +--Portneuf cherchait sa fille Nannette?... Elle serait donc +Sébastien?... + +La voix de Nick Whiffles rappela le chasseur noir à l'actualité. + +--Encore une nouvelle petite difficulté dont on se tirera, ô oui Dieu, +je le jure! Mon oncle le voyageur en a traversé bien d'autres, votre +serviteur!... + +Un bruit sourd, multiple et cadencé, répercuté par les échos des +rochers, frappa d'abord l'oreille subtile et toujours éveillée du +Shoshoné, et puis simultanément celle des trois trappeurs. + +Anxieux, ils s'interrogeaient mentalement. + +--Frères, visages pâles viennent en troupe, répondit à tous le chef des +Shoshoné. + +L'attention de tous fut ensuite distraite par une plainte de l'Indien +Joe revenant à la vie. + +Sébastien le premier s'élança vers lui. + +Dis au chasseur noir et à Nick Whiffles de s'approcher. + +Ils vinrent près de Joe. + +En échange de votre vie que j'ai sauvée, dit le mourant à Pathaway, +donnez au capitaine Dick cette eau pour sépulture... Et sans chercher +à savoir qui il fut, avant de quitter le monde, ni pourquoi il le +quitta!... faites, je vous supplie!... + +L'approche de la mort donne-t-elle la prescience?... peut-être!... ou +les sens doublent-ils leur clairvoyance avant de s'anéantir?... toujours +est-il que l'Indien reprit: + +--Avant que les troupes envoyées par la Compagnie ne soient arrivées, +rendez-vous à ma prière!... Elle est respectable... Je suis Carlota, la +fille du capitaine Dick. J'aimais le chasseur noir et j'étais jalouse... +Je vais mourir! faites aussi pour moi ce que je vous demande pour mon +père! + +--Je vous le jure! dit Ténébreux, la voix strangulée par l'émotion. + +Et Carlota tendant sa main pour l'adieu suprême: + +--Pathaway, gardez le souvenir de la ville hantée!... + +Sans effort et sans peur, l'étrange femme rendit son âme, calme et +sereine comme une vestale... + +Par les trappeurs, sa dernière prière fut accomplie. La dépouille +mortelle du père et de la fille fut confiée à la garde du gouffre, et +la pierre entraînant le corps dans ses profondeurs fut peut-être la même +que celle devant y garder morte la fille de Portneuf, qui leur était +jetée vivante. + +Le Shoshoné, grandement attentif, écoutait au loin le bruit indéfini +d'abord, et qui maintenant s'accusait. + +Du point élevé ou il était, dans la masse noire, alors visible, +Multonomah reconnut les éclaireurs de la troupe justicière, marchant +contre les ennemis du Nord-Ouest. + +N'ayant à attendre des agents de la Compagnie que bon accueil et +protection, les aventuriers allèrent au-devant d'eux, Pathaway et +André Jeanjean portant la civière sur laquelle reposait Portneuf, Nick +Whiffles se demandant craintivement: + +--Pourvu que mon nom ne tombe point encore au bout de la langue des gens +des établissements, pour être mis dans les papiers!... + +--Que dites-vous donc, père Nicolas?... + +--Rien, rien, enfant. Une mauvaise difficulté, je vous le jure! votre +serviteur, on s'en tirera, ô Dieu oui! + +Se retournant pour interroger Multonomah, le Ténébreux vit l'Ours gris +qui marchait au midi sur la crête des rochers basaltiques. + +Ou allait-il? + +Peut-être à la vallée du Trappeur perdu. + +FIN + + + +TABLE + + I.--Tragédie nocturne. + II.--Le Trappeur captif. + III.--La Porte du Diable. + IV.--Chasseur noir. + V.--La Hutte. + VI.--La Vallée du Trappeur. + VII.--La séparation. + VIII.--Bandits et Trappeurs. + IX.--Le Blessé. + X.--Scène de la Vallée du Trappeur perdu. + XI.--Un Nouveau personnage. + XII.--Le Remord de Nick. + XIII.--Bill Brace. + XIV.--Le Capitaine Dick. + XV.--Le Duel. + XVI.--La Piste du Trappeur. + XVII.--L'Évasion. + XVIII.--Joe. + XIX.--Encore Joe. + XX.--Nick apprend à se connaître. + XXI.--Une Émouvante déclaration. + XII.--Les Ennemis. + + + OUVRAGES + D'EMILE CHEVALIER + +Publiés dans la collection Michel Lévy + + LA CAPITAINE + LE CHASSEUR NOIR + LES DERNIERS IROQUOIS + LA FILLE DES INDIENS ROUGES + LA FILLE DU PIRATE + LE GIBET + LA HURONNE + L'ILE DE SABLE + LES NEZ-PERCÉS + PEAUX-ROUGES ET PEAUX-BLANCHES + LES PIEDS NOIRS + POIGNET-D'ACIER + LA TÊTE-PLATE. + + + _______________________________________ + ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le chasseur noir, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR NOIR *** + +***** This file should be named 17963-8.txt or 17963-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/6/17963/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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