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+Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome III, by Léon Tolstoï
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La guerre et la paix, Tome III
+
+Author: Léon Tolstoï
+
+Release Date: March 8, 2006 [EBook #17951]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME III ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+
+
+Comte Léon Tolstoï
+LA GUERRE ET LA PAIX
+
+TOME III
+(1863-1869)
+Traduction par UNE RUSSE
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+BORODINO--LES FRANÇAIS À MOSCOU ÉPILOGUE
+
+1812--1820
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+I
+
+
+Le 5 septembre eut lieu le combat de Schevardino; le 6, pas un coup de
+fusil ne fut tiré de part ni d'autre, et le 7 vit la sanglante bataille
+de Borodino! Pourquoi et comment ces batailles furent-elles livrées? On
+se le demande avec stupeur, car elles ne pouvaient offrir d'avantages
+sérieux ni aux Russes ni aux Français. Pour les premiers, c'était
+évidemment un pas en avant vers la perte de Moscou, catastrophe qu'ils
+redoutaient par-dessus tout, et, pour les seconds, un pas en avant vers
+la perte de leur armée, ce qui devait sans nul doute leur causer la même
+appréhension. Cependant, quoiqu'il fût facile de prévoir ces
+conséquences, Napoléon offrit la bataille et Koutouzow l'accepta. Si des
+raisons véritablement sérieuses eussent dirigé les combinaisons
+stratégiques des deux commandants en chef, ni l'un ni l'autre n'aurait
+dû dans ce cas s'y décider, car évidemment Napoléon, en courant le
+risque de perdre le quart de ses soldats à deux mille verstes de la
+frontière, marchait à sa ruine, et Koutouzow, en s'exposant à la même
+chance, perdait fatalement Moscou.
+
+Jusqu'à la bataille de Borodino, nos forces se trouvaient, relativement
+aux forces ennemies, dans la proportion de 5 à 6, et après la bataille,
+de 1 à 2, soit: de 100 à 120 000 avant, et de 50 à 100 000 après; et
+cependant l'expérimenté et intelligent Koutouzow accepta le combat, qui
+coûta à Napoléon, reconnu pour un génie militaire, le quart de son
+armée! À ceux qui voudraient démontrer qu'en prenant Moscou, comme il
+avait pris Vienne, il croyait terminer la campagne, on pourrait opposer
+bien des preuves du contraire. Les historiens contemporains eux-mêmes
+racontent qu'il cherchait depuis Smolensk l'occasion de s'arrêter, car
+si d'un côté il se rendait parfaitement compte du danger de l'extension
+de sa ligne d'opération, de l'autre il prévoyait que l'occupation de
+Moscou ne serait pas pour lui une issue favorable. Il en pouvait juger
+par l'état où on lui abandonnait les villes, et par l'absence de toute
+réponse à ses tentatives réitérées de renouer les négociations de paix.
+Ainsi donc, tous deux, l'un en offrant la bataille, l'autre en
+l'acceptant, agirent d'une façon absurde et sans dessein arrêté. Mais
+les historiens, en raisonnant après coup sur le fait accompli, en
+tirèrent des conclusions spécieuses en faveur du génie et de la
+prévoyance des deux capitaines, qui, de tous les instruments employés
+par Dieu dans les événements de ce monde, en furent certainement les
+moteurs les plus aveugles.
+
+Quant à savoir comment furent livrées les batailles de Schevardino et de
+Borodino, l'explication des mêmes historiens est complètement fausse,
+bien qu'ils affectent d'y mettre la plus grande précision. Voici en
+effet comment, d'après eux, cette double bataille aurait eu lieu:
+«L'armée russe, en se repliant après le combat de Smolensk, aurait
+cherché la meilleure position possible pour livrer une grande bataille,
+et elle aurait trouvé cette position sur le terrain de Borodino; les
+Russes l'auraient fortifiée sur la gauche de la grand'route de Moscou à
+Smolensk, à angle droit entre Borodino et Outitza, et, pour surveiller
+les mouvements de l'ennemi, ils auraient élevé en avant un retranchement
+sur le mamelon de Schevardino. Le 5, Napoléon aurait attaqué, et se
+serait emparé de cette position; le 7, il serait tombé sur l'armée
+russe, qui occupait la plaine de Borodino.» C'est ainsi que parle
+l'histoire, et pourtant, si l'on étudie l'affaire avec soin, on peut, si
+l'on veut, se convaincre de l'inexactitude de ce récit. Il n'est pas
+vrai de dire que les Russes aient cherché une meilleure position: tout
+au contraire, dans leur retraite, ils en ont laissé de côté plusieurs
+qui étaient supérieures à celle de Borodino; mais Koutouzow refusait
+d'en accepter une qu'il n'eût pas choisie lui-même; mais le patriotique
+désir d'une bataille décisive ne s'était pas encore exprimé avec assez
+d'énergie; mais Miloradovitch n'avait pas encore opéré sa jonction. Il y
+a bien d'autres raisons encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Le
+fait est que les autres positions étaient préférables, et que celle de
+Borodino n'était pas plus forte que toute autre, prise au hasard, sur la
+carte de l'empire de Russie. Non seulement les Russes n'avaient pas
+fortifié la gauche de Borodino, c'est-à-dire l'endroit où la bataille a
+été précisément livrée, mais, le matin même du 6, personne ne songeait
+encore à la possibilité d'un engagement sur ce point. Comme preuves à
+l'appui, nous dirons ceci:
+
+1° La fortification en question n'y existait pas le 6; commencée
+seulement à cette date, elle était encore inachevée le lendemain.
+
+2° L'emplacement même de la redoute de Schevardino, en avant de la
+position où fut livrée la bataille, n'avait aucun sens. Pourquoi en
+effet l'avait-on fortifié plutôt que les autres points? et pourquoi
+avait-on, dans la nuit du 5, compromis les forces disponibles et perdu 6
+000 hommes, lorsqu'une patrouille de cosaques eût été suffisante pour
+surveiller les mouvements de l'ennemi?
+
+3° Ne savons-nous pas enfin que le 6, la veille de la bataille, Barclay
+de Tolly et Bagration considéraient la redoute de Schevardino, non pas
+comme un ouvrage avancé, mais comme le flanc gauche de la position, et
+Koutouzow lui-même, dans son premier rapport, rédigé sous l'impression
+de la bataille, ne donne-t-il pas également à cette redoute la même
+position! N'est-ce donc pas là une preuve qu'elle n'avait été ni étudiée
+ni choisie à l'avance? Plus tard, lorsque arrivèrent les rapports
+détaillés de l'affaire, pour justifier les fautes du général en chef,
+qui devait à tout prix rester infaillible, on émit l'inconcevable
+assertion que la redoute de Schevardino servait d'avant-poste, tandis
+qu'elle n'était, par le fait, qu'un point extrême du flanc gauche, et
+l'on ne manqua pas d'insister sur ce que la bataille avait été acceptée
+par nous dans une position fortifiée et préalablement déterminée, tandis
+qu'au contraire la bataille avait eu lieu à l'improviste, dans un
+endroit découvert et presque dépourvu de fortifications.
+
+En réalité, voici comment l'affaire s'était passée: l'armée russe
+s'appuyait sur la rivière Kolotcha, qui coupait la grand'route à angle
+aigu, de façon à avoir son flanc gauche à Schevardino, le flanc droit au
+village de Novoïé, et le centre à Borodino, au confluent des deux
+rivières Kolotcha et Voïna. Quiconque étudierait le terrain de Borodino,
+en oubliant dans quelles conditions s'y est livrée la bataille, verrait
+clairement que cette position sur la rivière Kolotcha ne pouvait avoir
+d'autre but que d'arrêter l'ennemi qui s'avançait sur Moscou par la
+grand'route de Smolensk. D'après les historiens, Napoléon, en se
+dirigeant le 5 vers Valouïew, ne vit pas la position occupée par les
+Russes entre Outitza et Borodino, ni leur avant-poste. C'est en
+poursuivant leur arrière-garde qu'il se heurta, à l'improviste, contre
+le flanc gauche, où se trouvait la redoute de Schevardino, et fit
+traverser à ses troupes la rivière Kolotcha, à la grande surprise des
+Russes. Aussi, avant même que l'engagement fût commencé, ils furent
+forcés de faire quitter à l'aile gauche le point qu'elle devait
+défendre, et de se replier sur une position qui n'avait été ni prévue ni
+fortifiée. Napoléon, en passant sur la rive gauche de la Kolotcha, à
+gauche du grand chemin, avait transporté la bataille de droite à gauche
+du côté des Russes dans la plaine entre Outitza, Séménovski et Borodino,
+et c'est dans cette plaine que fut livrée la bataille du 7. Voici du
+reste un plan sommaire de la bataille, telle qu'on l'a décrite, et telle
+qu'elle a été réellement livrée.
+
+[Illustration: Plan]
+
+Si Napoléon n'avait pas traversé la Kolotcha le 24 au soir, et s'il
+avait commencé l'attaque immédiatement, au lieu de donner l'ordre
+d'emporter la redoute, personne n'aurait pu dire que cette redoute
+n'était pas le flanc gauche de cette position, et tout se serait passé
+comme on s'y attendait. Dans ce cas, nous aurions évidemment opposé une
+résistance encore plus opiniâtre pour la défense de notre flanc gauche;
+le centre et l'aile droite de Napoléon auraient été attaqués, et c'est
+le 24 qu'aurait eu lieu la grande bataille, à l'endroit même qui avait
+été fortifié et choisi. Mais, l'attaque de notre flanc gauche ayant eu
+lieu le soir, comme conséquence de la retraite de notre arrière-garde,
+et les généraux russes ne pouvant et ne voulant pas s'engager à une
+heure aussi avancée, la première et la principale partie de la bataille
+de Borodino se trouva par cela même perdue le 5, et eut pour résultat
+inévitable la défaite du 7. Les armées russes n'avaient donc pu se
+couvrir le 7 que de faibles retranchements non terminés. Leurs généraux
+aggravèrent encore leur situation en ne tenant pas assez compte de la
+perte du flanc gauche, qui entraînait nécessairement un changement dans
+le champ de bataille, et en laissant leurs lignes continuer à s'étendre
+entre le village de Novoïé et Outitza, ce qui les obligea à ne faire
+avancer leurs troupes de droite à gauche que lorsque la bataille était
+déjà engagée! De cette façon, les forces françaises furent dirigées tout
+le temps contre l'aile gauche des Russes, deux fois plus faible
+qu'elles. Quant à l'attaque de Poniatowsky sur le flanc droit des
+Français sur Outitza et Ouvarova, ce ne fut là qu'un incident
+complètement en dehors de la marche générale des opérations. La bataille
+de Borodino eut donc lieu tout autrement qu'on ne l'a décrite, afin de
+cacher les fautes de nos généraux, et cette description imaginaire n'a
+fait qu'amoindrir la gloire de l'armée et de la nation russes. Cette
+bataille ne fut livrée ni sur un terrain choisi à l'avance et
+convenablement fortifié, ni avec un léger désavantage de forces du côté
+des Russes, mais elle fut acceptée par eux dans une plaine ouverte, à la
+suite de la perte de la redoute, et contre des forces françaises doubles
+des leurs, et cela dans des conditions où il était non seulement
+impossible de se battre dix heures de suite pour en arriver à un
+résultat incertain, mais où il était même à prévoir que l'armée ne
+pourrait tenir trois heures sans subir une déroute complète.
+
+
+II
+
+
+Pierre quitta Mojaïsk le matin du 6. Arrivé au bas de la rue abrupte qui
+mène aux faubourgs de la ville, il laissa sa voiture en face de
+l'église, située à droite sur la hauteur, et dans laquelle on officiait
+en ce moment. Un régiment de cavalerie, précédé de ses chanteurs, le
+suivait de près; en sens opposé montait une longue file de charrettes
+emmenant les blessés de la veille; les paysans qui les conduisaient
+s'emportant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets,
+couraient d'un côté à l'autre de la route; les télègues, qui contenaient
+chacune trois ou quatre blessés, étaient violemment secouées sur les
+pierres jetées çà et là qui représentaient le pavé. Les blessés, les
+membres entourés de chiffons, pâles, les lèvres serrées, les sourcils
+froncés, se cramponnaient aux barreaux en se heurtant les uns contre les
+autres; presque tous fixèrent leurs regards, avec une curiosité naïve,
+sur le grand chapeau blanc et l'habit vert de Pierre.
+
+Son cocher commandait avec colère aux paysans de ne tenir qu'un côté du
+chemin; le régiment, qui descendait en s'étendant sur toute sa largeur,
+accula la voiture jusqu'au bord du versant; Pierre lui-même fut obligé
+de se ranger et de s'arrêter. La montagne formait à cet endroit,
+au-dessus d'un coude de la route, un avancement à l'abri du soleil. Il y
+faisait froid et humide, bien que ce fût une belle et claire matinée du
+mois d'août. Une des charrettes qui contenaient les blessés s'arrêta à
+deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures de tille, accourut
+essoufflé, ramassa une pierre qu'il glissa sous les roues de derrière et
+arrangea le harnais de son cheval; un vieux soldat, le bras en écharpe,
+qui suivait à pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant
+vers Pierre:
+
+«Dis donc, pays, va-t-on nous laisser tous crever ici, ou nous
+traînera-t-on jusqu'à Moscou?»
+
+Pierre, absorbé dans ses réflexions, n'entendit pas la question; ses
+regards se portaient tantôt sur le régiment de cavalerie arrêté par le
+convoi, tantôt sur la charrette qui stationnait à côté de lui; il y
+avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un était blessé au
+visage: sa tête, enveloppée de linges, laissait voir une joue dont le
+volume atteignait la grosseur d'une tête d'enfant; les yeux tournés vers
+l'église, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit
+blond et pâle, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure
+amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du
+troisième, à demi couché, était invisible. Des chanteurs du régiment de
+cavalerie frôlèrent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs
+joyeuses chansons, auxquelles répondait le bruyant carillon des cloches.
+Les chauds rayons du soleil, en éclairant le plateau de la montagne,
+égayaient le paysage, mais à côté de la télègue des blessés et du cheval
+essoufflé, à côté de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le
+renfoncement! Le soldat à la joue enflée regardait de travers les
+chanteurs.
+
+«Oh! oh! les élégants! murmura-t-il d'un ton de reproche.--J'ai vu autre
+chose que des soldats aujourd'hui... j'ai vu des paysans qu'on poussait
+en avant, dit celui qui était appuyé à la charrette, en s'adressant à
+Pierre avec un triste sourire:... On n'y regarde plus de si près à
+présent... c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il
+faut en finir!»
+
+Malgré le peu de clarté de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y
+répondit par un signe affirmatif.
+
+La route se déblaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en
+voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux côtés, en cherchant
+à qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des
+militaires de toute arme regardaient avec étonnement son chapeau blanc
+et son habit vert. Après avoir fait quatre verstes, il aperçut enfin un
+visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'était un des
+médecins en chef de l'armée, accompagné d'un aide; sa britchka venait à
+la rencontre de Pierre; il le reconnut aussitôt, et fit un signe au
+cosaque assis sur le siège à côté du cocher, pour lui dire de s'arrêter.
+
+«Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence?
+
+--Mais le désir de voir, voilà tout!
+
+--Oui, oui!... Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre
+curiosité!»
+
+Pierre descendit pour causer plus à l'aise avec le docteur, et lui
+parler de son intention de prendre part à la bataille; le docteur lui
+conseilla de s'adresser directement à Son Altesse le commandant en chef.
+
+«Autrement vous resterez ignoré et perdu, Dieu sait dans quel coin....
+Son Altesse vous connaît et vous recevra affectueusement. Suivez mon
+conseil, vous vous en trouverez bien.»
+
+Le docteur avait l'air fatigué et pressé.
+
+«Vous croyez? demanda Pierre; indiquez-moi donc notre position.
+
+--Notre position? Oh! ce n'est pas ma partie; quand vous aurez dépassé
+Tatarinovo, vous verrez: on y remue des masses de terre; montez sur la
+colline, et d'un seul coup d'oeil vous embrasserez toute la plaine.
+
+--Vraiment! mais alors si vous...»
+
+Le docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka.
+
+«Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure, mais,
+continua-t-il en faisant un geste énergique, je ne sais plus où donner
+de la tête: je cours chez le chef de corps, car savez-vous où nous en
+sommes? Demain on livre bataille; or sur cent mille hommes on doit
+compter vingt mille blessés, n'est-ce pas? Eh bien, nous n'avons ni
+brancards, ni hamacs, ni officiers de santé, ni médecins, même pour six
+mille; nous avons bien dix mille télègues, mais vous comprenez qu'il
+nous faut autre chose, et l'on nous répond: «faites comme vous
+pourrez!...»
+
+En ce moment, Pierre pensa que sur ces cent mille hommes bien portants,
+jeunes et vieux, dont quelques-uns examinaient curieusement son chapeau,
+vingt mille étaient fatalement destinés aux souffrances et à la mort, et
+son esprit en fut douloureusement frappé: «Ils mourront peut-être
+demain, comment alors peuvent-ils penser à autre chose?» se disait-il,
+et, par une association d'idées involontaire mais naturelle, son
+imagination lui retraça vivement la descente de Mojaïsk, les télègues
+avec les blessés, le bruit des cloches, les rayons brillants du soleil
+et les chansons des soldats!
+
+«Et ce régiment de cavalerie qui rencontre des blessés en allant au feu?
+Il les salue en passant, et pas un de ses hommes ne fait un retour sur
+lui-même et ne pense à ce qui l'attend demain?... C'est étrange!» se dit
+Pierre en continuant sa route vers Tatarinovo. À gauche s'élevait une
+maison seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles, et
+stationnaient une foule de voitures, de fourgons et de domestiques
+militaires. C'était la demeure du commandant en chef; absent en ce
+moment, il n'y avait laissé personne, et assistait au _Te Deum_ avec
+tout son état-major. Pierre continua sur Gorky; arrivé sur la hauteur et
+traversant la rue étroite du village, il aperçut, pour la première fois,
+des miliciens en chemise blanche avec le bonnet décoré de la croix, qui,
+ruisselants de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment,
+sur un large monticule situé à droite de la route et couvert de hautes
+herbes. Les uns creusaient la terre, les autres la brouettaient sur des
+planches posées à terre, et quelques-uns restaient les bras croisés.
+Deux officiers les dirigeaient du haut de la colline. Ces paysans, qui
+s'amusaient évidemment de la nouveauté de leurs occupations militaires,
+rappelèrent à Pierre ces paroles du soldat: «Que c'était avec le peuple
+entier qu'on voulait repousser l'ennemi!» Ces travailleurs barbus,
+chaussés de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs
+cous bronzés, leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine, laissant
+voir leurs clavicules hâlées, firent sur Pierre une impression plus
+forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jusque-là; et lui firent
+comprendre la solennité et l'importance de ce qui se passait en ce
+moment.
+
+
+III
+
+
+Pierre gravit la colline dont le docteur lui avait parlé. Il était onze
+heures du matin; le soleil éclairait presque d'aplomb, à travers l'air
+pur et serein, l'immense panorama du terrain accidenté qui se déroulait
+en amphithéâtre sous ses yeux. Sur sa gauche montait en serpentant la
+grand'route de Smolensk, qui traversait un village avec son église
+blanche, couché à cinq cents pas en avant au pied du mamelon: c'était
+Borodino! Un peu plus loin, la route franchissait un pont, et continuait
+à s'élever jusqu'au village de Valouïew, à cinq ou six verstes de
+distance; au delà de ce village, occupé en ce moment par Napoléon, elle
+disparaissait dans un bois épais qui se dessinait à l'horizon: au milieu
+de ce massif de bouleaux et de sapins brillaient au soleil une croix
+dorée et le clocher du couvent de Kolotski. Dans ce lointain bleuâtre, à
+gauche et à droite de la forêt et du chemin, on distinguait la fumée des
+feux de bivouacs et les masses confuses de nos troupes et des troupes
+ennemies. À droite, le long des rivières Kolotcha et Moskva, le pays
+accidenté offrait à l'oeil une succession de collines et de replis de
+terrain, au fond desquels on apercevait au loin les villages de
+Besoukhow et de Zakharino, à gauche d'immenses champs de blé, et les
+restes fumants du village de Séménovski.
+
+Tout ce que Pierre voyait sur sa gauche aussi bien que sur sa droite
+était tellement vague, que rien des deux côtés ne répondait à son
+attente: point de champ de bataille comme il se l'imaginait, mais de
+vrais champs, des clairières, des troupes, des bois, la fumée des
+bivouacs, des villages, des collines, des ruisseaux, de sorte que malgré
+tous ses efforts il ne pouvait parvenir à découvrir, dans ces sites
+riants, où était exactement notre position, ni même à discerner nos
+troupes de celles de l'ennemi: «. Il faut que je m'en informe,» se
+dit-il, et, se tournant vers un officier qui regardait avec curiosité sa
+colossale personne, aux allures si peu militaires:
+
+«Auriez-vous l'obligeance, lui demanda Pierre, de me dire quel est ce
+village qui est là devant nous?
+
+--C'est Bourdino, n'est-ce pas? demanda l'officier en s'adressant à son
+tour à un camarade.
+
+--Borodino,» répondit l'autre en le reprenant.
+
+L'officier, enchanté de trouver l'occasion de causer, se rapprocha de
+Pierre.
+
+«Et où sont les nôtres?
+
+--Mais là plus loin, et les Français aussi; les voyez-vous là-bas?
+
+--Où, où donc? demanda Pierre.
+
+--Mais on les voit à l'oeil nu..., et l'officier lui indiqua de la main
+la fumée qui s'élevait à gauche de la rivière, pendant que son visage
+prenait cette expression sérieuse que Pierre avait déjà remarquée chez
+plusieurs autres.
+
+--Ah! ce sont les Français?... mais là-bas? ajouta-t-il en indiquant la
+gauche de la colline.
+
+--Eh bien, ce sont les nôtres.
+
+--Les nôtres? mais alors là-bas?...»
+
+Et Pierre désignait de la main une hauteur plus éloignée, sur laquelle
+se dessinait un grand arbre, à côté d'un village enfoncé dans un repli
+de terrain, où s'agitaient des taches noires et d'épais nuages de
+fumée.
+
+«C'est encore «lui!» répondit l'officier (c'était précisément la redoute
+de Schevardino). Nous y étions hier, mais «il» y est aujourd'hui.
+
+--Mais alors où donc est notre position?
+
+--Notre position? dit l'officier avec un sourire de complaisance. Je
+puis vous l'indiquer clairement, car c'est moi qui ai construit tous les
+retranchements... suivez-moi bien: notre centre est à Borodino, ici
+même,--il indiqua le village avec l'église blanche;--là, le passage de
+la Kolotcha.... Voyez-vous un pont dans cette petite prairie avec ses
+meules de foin éparpillées?... Eh bien, c'est notre centre. Notre flanc
+droit? le voici,--continua-t-il en indiquant par un geste le vallon à
+droite;--là est la Moskva, et c'est là que nous avons élevé trois fortes
+redoutes. Quant à notre flanc gauche... ici l'officier s'embarrassa...
+c'est assez malaisé de vous l'expliquer: notre flanc gauche était hier à
+Schevardino, où vous apercevez ce grand chêne; et maintenant nous avons
+reporté notre aile gauche là-bas, près de ce village brûlé et
+ici,--ajouta-t-il en montrant la colline de Raïevsky.--Seulement; Dieu
+sait si on livrera bataille sur ce point. Quant à «lui», il a, il est
+vrai, amené ses troupes jusqu'ici, mais c'est une ruse: il tournera
+sûrement la Moskva sur la droite.... Quoi qu'il arrive, il en manquera
+beaucoup demain à l'appel!»
+
+Un vieux sergent qui venait de s'approcher attendait en silence la fin
+de la péroraison de son chef, et, mécontent de ces dernières paroles, il
+l'interrompit vivement:
+
+«Il faut aller chercher des gabions,» dit-il gravement.
+
+L'officier eut l'air confus, ayant compris sans doute que si l'on
+pouvait penser à ceux qui ne seraient plus là le lendemain, on ne devait
+pas du moins en parler:
+
+«Eh bien! alors envoie la troisième compagnie, répondit-il vivement... À
+propos, qui êtes-vous, vous? Êtes-vous un docteur?
+
+--Moi, non, je suis venu par curiosité...»
+
+Et Pierre descendit la colline, et repassa devant les miliciens.
+
+«La voilà! on l'apporte, on l'apporte!... la voilà, ils viennent!»
+s'écrièrent plusieurs voix.
+
+Officiers, soldats et miliciens s'élancèrent sur la grand'route. Une
+procession sortait de Borodino et s'avançait sur la hauteur.
+
+«C'est notre sainte mère qui vient, notre protectrice, notre sainte mère
+Iverskaïa!
+
+--Non pas, c'est notre sainte mère de Smolensk,» reprit un autre.
+
+Les miliciens, les habitants du village, les terrassiers de la batterie,
+jetant là leurs bêches, coururent à la rencontre de la procession. En
+avant du cortège, sur la route poudreuse, l'infanterie marchait tête nue
+et tenant ses fusils la crosse en l'air: derrière elle on entendait les
+chants religieux. Puis venaient le clergé dans ses habits sacerdotaux,
+représenté par un vieux prêtre, les diacres, des sacristains et des
+chantres. Soldats et officiers portaient une grande image, à visage
+noirci, enchâssée dans l'argent: c'était la sainte image qu'on avait
+emportée de Smolensk, et qui, depuis lors, suivait l'armée. À gauche, à
+droite, en avant, en arrière, marchait, courait, et s'inclinait jusqu'à
+terre la foule des militaires. La procession atteignit enfin le plateau
+de la colline. Les porteurs de l'image se relayèrent: les sacristains
+agitèrent leurs encensoirs, et le _Te Deum_ commença. Les rayons du
+soleil dardaient d'aplomb, une fraîche et légère brise se jouait dans
+les cheveux de toutes ces têtes découvertes et dans les rubans qui
+ornaient l'image, et les chants s'élevaient vers le ciel avec un sourd
+murmure. Dans un espace laissé libre derrière le prêtre et les diacres,
+se tenaient en avant des autres les officiers supérieurs. Un général
+chauve, la croix de Saint-Georges au cou, immobile et raide, touchait
+presque le prêtre: c'était évidemment un Allemand, car il ne faisait pas
+le signe de la croix, et semblait attendre patiemment la fin des
+prières, qu'il trouvait indispensables pour ranimer l'élan patriotique
+du peuple; un autre général, à la tournure martiale, se signait sans
+relâche en regardant autour de lui. Pierre avait aperçu quelques figures
+de connaissance, mais il n'y prenait pas garde: toute son attention
+était attirée par l'expression recueillie répandue sur les traits des
+soldats et des miliciens, qui contemplaient l'image avec une fiévreuse
+exaltation. Lorsque les chantres, fatigués, entonnèrent paresseusement,
+car c'était au moins le vingtième _Te Deum_ qu'ils chantaient,
+l'invocation à la Vierge, et que le prêtre et le diacre reprirent en
+choeur: «Très sainte Vierge, muraille invisible et médiatrice divine,
+délivre du malheur Tes esclaves qui accoururent vers Toi,» toutes les
+figures reflétèrent le sentiment profond que Pierre avait déjà remarqué
+à la descente de Mojaïsk et chez la plupart de ceux qu'il avait
+rencontrés. Les fronts s'inclinaient plus souvent, les cheveux se
+rejetaient en arrière, les soupirs et les coups dans la poitrine se
+multipliaient. Tout à coup la foule eut un mouvement de recul et retomba
+sur Pierre. Un personnage, très important sans doute, à en juger par
+l'empressement avec lequel on s'écartait pour le laisser passer,
+s'approcha de l'image: c'était Koutouzow, qui revenait vers Tatarinovo,
+après être allé examiner le terrain. Pierre le reconnut aussitôt. Vêtu
+d'une longue capote, le dos voûté, son oeil blanc sans regard ressortant
+sur sa figure aux joues pleines, il entra, en se balançant, dans le
+cercle, s'arrêta derrière le prêtre, fit machinalement un signe de
+croix, abaissa la main jusqu'à terre, soupira profondément et inclina sa
+tête grise. Il était suivi de Bennigsen et de son état-major. Malgré la
+présence du commandant en chef, qui avait détourné l'attention des
+généraux, les soldats et les miliciens continuèrent à prier sans se
+laisser distraire. Les prières achevées, Koutouzow s'avança,
+s'agenouilla lourdement, toucha la terre du front, et fit ensuite, à
+cause de son poids et de sa faiblesse, d'inutiles efforts pour se
+relever; ces efforts imprimèrent à sa tête des mouvements saccadés.
+Quand il eut enfin réussi, il avança les lèvres comme font les enfants,
+et baisa l'image. Les généraux l'imitèrent, puis les officiers, et,
+après eux, les soldats et les miliciens, se poussant et se bousculant
+les uns les autres.
+
+
+IV
+
+
+
+Soulevé par la foule, Pierre regardait vaguement autour de lui.
+
+«Comte Pierre Kirilovitch, comment êtes-vous là?» demanda une voix.
+
+Pierre se retourna. C'était Boris Droubetzkoï, qui s'approchait de lui
+en souriant, et en époussetant la poussière qu'il avait attrapée aux
+genoux en faisant ses génuflexions. Sa tenue, celle du militaire en
+campagne, était néanmoins élégante; il portait comme Koutouzow une
+longue capote, et comme lui un fouet en bandoulière. Pendant ce temps,
+le général en chef, qui avait atteint le village, s'était assis, dans
+l'ombre projetée par une isba, sur un banc apporté en toute hâte par un
+cosaque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis. Une suite
+nombreuse et brillante l'entoura; la procession poursuivit son chemin,
+accompagnée par la foule, tandis que Pierre, causant avec Boris,
+s'arrêtait à une trentaine de pas de Koutouzow.
+
+«Croyez-moi, dit Boris à Pierre, qui lui exprimait son désir de prendre
+part à la bataille, je vous ferai les honneurs du camp, et le mieux, à
+mon avis, serait de rester auprès du général Bennigsen, dont je suis
+officier d'ordonnance et que je préviendrai. Si vous voulez avoir une
+idée de la position, venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et,
+quand nous en reviendrons, faites-moi le plaisir d'accepter mon
+hospitalité pour la nuit: nous pourrons même organiser une petite
+partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Serguéïévitch? il campe
+là,--ajouta-t-il en indiquant la troisième maison de Gorky.
+
+--Mais j'aurais désiré voir le flanc droit; On le dit très fort, et
+ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la position?
+
+--Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche qui est le plus
+important.
+
+--Pourriez-vous me dire où se trouve le régiment du prince Bolkonsky?
+
+--Nous passerons devant, je vous conduirai au prince.
+
+--Qu'alliez-vous dire du flanc gauche? demanda Pierre.
+
+--Entre nous soit dit, répondit Boris en baissant la voix d'un air de
+confidence, le flanc gauche est dans une détestable position; le comte
+Bennigsen avait un tout autre plan: il tenait à fortifier ce mamelon
+là-bas, mais Son Altesse ne l'a pas voulu, car...»
+
+Boris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de Koutouzow,
+Kaïssarow, qui se dirigeait de leur côté.
+
+«Païssi Serguéïévitch, dit Boris d'un air dégagé, je tâche d'expliquer
+au comte notre position, et j'admire Son Altesse d'avoir si bien deviné
+les intentions de l'ennemi.
+
+--Vous parliez du flanc gauche? demanda Kaïssarow.
+
+--Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formidable!».
+
+Quoique Koutouzow eût renvoyé de son état-major tous les gens inutiles,
+Boris avait su y conserver sa position en se faisant attacher au comte
+Bennigsen. Celui-ci, comme tous ceux sous les ordres desquels Boris
+avait servi, faisait de lui le plus grand cas.
+
+L'armée était partagée en deux partis très distincts: celui de Koutouzow
+et celui de Bennigsen chef de l'état-major; et Boris savait, avec
+beaucoup d'habileté, tout en témoignant un respect servile à Koutouzow,
+donner à entendre que ce vieillard était incapable de diriger les
+opérations, et que, de fait, c'était Bennigsen qui avait la haute main.
+On était maintenant à la veille de l'instant décisif qui devait accabler
+Koutouzow et faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen, ou
+bien, si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de faire
+comprendre que tout l'honneur en revenait à Bennigsen. Dans tous les
+cas, de nombreuses et importantes récompenses seraient distribuées après
+la journée du lendemain, et donneraient de l'avancement à une fournée
+d'inconnus. Cette prévision causait à Boris une agitation fébrile.
+
+Pierre fut bientôt entouré par plusieurs officiers de sa connaissance,
+arrivés à la suite de Kaïssarow; il avait peine à répondre à toutes les
+questions qu'on lui adressait sur Moscou, et à suivre les récits de
+toute sorte qu'on lui faisait. Les physionomies avaient une expression
+d'inquiétude et de surexcitation, mais il crut remarquer que cette
+surexcitation était causée par des questions d'intérêt purement
+personnel, et il se rappelait; involontairement cette autre expression,
+profonde et recueillie, qui l'avait si vivement frappé sur d'autres
+visages: ces gens-là, en s'associant de coeur à l'intérêt général,
+comprenaient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour
+chacun! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit appeler par
+son aide de camp; Pierre se dirigea aussitôt vers lui, mais au même
+moment un milicien, le devançant, s'approcha également du commandant en
+chef: c'était Dologhow.
+
+«Et celui-là, comment est-il ici? demanda Pierre.
+
+--Cet animal-là se faufile partout, lui répondit-on; il a été dégradé,
+il faut bien qu'il revienne sur l'eau.... Il a présenté différents
+projets, et il s'est glissé jusqu'aux avant-postes ennemis.... Il n'y a
+pas à dire, il est courageux.» Pierre se découvrit avec respect devant
+Koutouzow, que Dologhow avait accaparé.
+
+«J'avais pensé, disait ce dernier, que si je prévenais Votre Altesse,
+elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui était connue?
+
+--Oui, c'est vrai, dit Koutouzow...
+
+--Mais aussi que, si je réussissais, je rendrais service à ma patrie,
+pour laquelle je suis prêt à donner ma vie! Si Votre Altesse a besoin
+d'un homme qui ne ménage pas sa peau, je la prie de penser à moi, je
+pourrais peut-être lui être utile.
+
+--Oui, oui,» répondit Koutouzow, dont l'oeil se reporta en souriant sur
+Pierre.
+
+En ce moment Boris, avec son habileté de courtisan, s'avança pour se
+placer à côté de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une
+conversation commencée.
+
+«Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour
+se préparer à la mort!... N'est-ce pas de l'héroïsme?»
+
+Boris n'avait évidemment prononcé ces paroles qu'avec l'intention d'être
+entendu; il avait deviné juste, car Koutouzow, s'adressant à lui, lui
+demanda ce qu'il disait de la milice. Il répéta sa réflexion:
+
+«Oui, c'est un peuple incomparable!--dit Koutouzow, et, fermant les
+yeux, il hocha la tête:--Incomparable!--murmura-t-il une seconde
+fois:--Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il à Pierre, une odeur
+agréable, je ne dis pas!... J'ai l'honneur de compter parmi les
+adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?... Mon bivouac est
+à vos ordres!»
+
+Comme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow détourna la tête
+d'un air distrait; il semblait avoir oublié tout ce qu'il avait à dire,
+et tout ce qu'il avait à faire. Tout à coup, se souvenant d'un ordre à
+donner, il fit signe du doigt à André Kaïssarow, le frère de son aide de
+camp.
+
+«Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Ghérakow!... Dis-les
+un peu?»
+
+Kaïssarow les récita, et Koutouzow balançait la tête en mesure, en les
+écoutant.
+
+Lorsque Pierre s'éloigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la
+main.
+
+«Je suis charmé de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans
+paraître embarrassé le moins du monde par la présence d'étrangers.
+
+--À la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennité et décision, à
+la veille d'un jour où Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis
+heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les
+malentendus qui se sont élevés entre nous, et je désire que vous n'ayez
+plus de haine contre moi.... Accordez-moi, je vous prie, votre pardon.»
+
+Pierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui répondre.
+Celui-ci, les larmes aux yeux, l'entoura de ses bras et l'embrassa. Sur
+ces entrefaites, le comte Bennigsen, auquel Boris avait glissé quelques
+mots, proposa à Pierre de le suivre le long de la ligne des troupes.
+
+«Cela vous intéressera, ajouta-t-il.
+
+--Bien certainement,» répondit Pierre.
+
+Une demi-heure plus tard, Koutouzow partit pour Tatarinovo, tandis que
+Bennigsen, accompagné de sa suite et de Pierre, allait faire son
+inspection.
+
+
+V
+
+
+
+Bennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'officier avait
+indiqué à Pierre comme étant le centre de notre position, et dont le
+foin, fauché des deux côtés de la rivière, embaumait les abords. Après
+le pont, ils traversèrent le village de Borodino; de là, prenant sur la
+gauche, ils dépassèrent une masse énorme de soldats et de fourgons
+d'artillerie, et se trouvèrent en vue d'un haut mamelon sur lequel les
+miliciens exécutaient des travaux de terrassement: c'était la redoute
+qui devait recevoir plus tard le nom de «Raïevsky» ou «la batterie du
+mamelon». Pierre n'y fit que peu d'attention: il ne pouvait se douter
+que cet endroit deviendrait le point le plus mémorable du champ de
+bataille de Borodino. Ils franchirent ensuite le ravin qui les séparait
+de Séménovsky: les soldats emportaient les dernières poutres des isbas
+et des granges. Puis, montant et descendant tour à tour, ils
+traversèrent un champ de seigle, foulé et roulé comme par la grêle, et
+suivirent la nouvelle route frayée par l'artillerie au milieu des
+sillons d'un champ labouré, pour atteindre les ouvrages avancés auxquels
+on travaillait encore. Bennigsen s'y arrêta et jeta les yeux sur la
+redoute de Schevardino, qui hier encore était à nous, et sur laquelle on
+voyait se dessiner quelques cavaliers, que les officiers prétendaient
+être Napoléon ou Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux, à
+deviner lequel pouvait être Napoléon. Quelques instants plus tard, ce
+groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain. Bennigsen,
+s'adressant à un des généraux présents, lui expliqua à haute voix quelle
+était la position de nos troupes. Pierre faisait son possible pour se
+rendre compte des combinaisons qui motivaient cette bataille, mais il
+sentit, à son grand chagrin, que son intelligence n'allait pas jusque-là
+et qu'il n'y comprenait rien. Bennigsen, remarquant son attention, lui
+dit tout à coup:
+
+«Cela ne peut, il me semble, vous intéresser?
+
+--Au contraire,» reprit Pierre.
+
+Laissant les ouvrages avancés derrière eux, ils s'engagèrent sur la
+route, qui, en s'éloignant vers la gauche, traversait, en formant des
+courbes, un bois de bouleaux serrés mais peu élevés. Au milieu de la
+forêt, un lièvre, au pelage brun et aux pattes blanches, sauta tout à
+coup sur le chemin et se mit à courir longtemps devant eux, en excitant
+une hilarité générale, jusqu'au moment où, effrayé par le bruit des
+chevaux et des voix, il se jeta dans un fourré voisin. Deux verstes plus
+loin, ils débouchèrent dans une clairière: là se trouvaient des soldats
+du corps de Toutchkow, qui était chargé de défendre le flanc gauche.
+Arrivé à son extrême limite, Pierre vit Bennigsen parler avec chaleur,
+et supposa qu'il venait de prendre une disposition des plus importantes.
+En avant des troupes de Toutchkow, il y avait une éminence, qui n'était
+pas occupée par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette
+faute, en disant qu'il était absurde de laisser ainsi, sans le garnir,
+un point aussi élevé, et de se contenter de mettre des troupes dans le
+bas. Quelques généraux partagèrent son avis. L'un d'eux, entre autres,
+soutint, avec une énergie toute militaire, qu'on les exposait par là à
+une mort certaine. Bennigsen ordonna en son nom de faire placer des
+forces sur la hauteur. Cette disposition, qu'on venait de prendre au
+flanc gauche fit encore mieux sentir à Pierre son incapacité à
+comprendre les questions stratégiques; en écoutant Bennigsen et les
+généraux qui discutaient la question, il leur donnait raison, et
+s'étonnait d'autant plus de la faute grossière qui avait été commise.
+Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient été placées là, non, comme
+il le croyait, pour défendre la position, mais pour y rester cachées et
+tomber à l'improviste sur l'ennemi à un moment donné, changea ces
+dispositions, sans en prévenir le commandant en chef.
+
+
+VI
+
+
+Le prince André, pendant cette même soirée, était couché dans un hangar
+délabré du village de Kniaskovo, à l'extrême limite du campement de son
+régiment. Appuyé sur son coude, il fixait machinalement les yeux, à
+travers une fente des planches disjointes, sur la ligne de jeunes
+bouleaux ébranchés plantés le long de la clôture, et sur le champ aux
+gerbes d'avoine éparpillées, au-dessus duquel s'élevait la fumée des
+feux, où cuisait le souper des soldats. Quelque triste, pesante et
+inutile que lui parût sa vie, il se sentait, comme sept ans auparavant,
+à la veille d'Austerlitz, ému et surexcité. Il avait donné des ordres
+pour le lendemain, et il ne lui restait plus rien à faire; aussi se
+sentait-il agité par les pressentiments les plus nets, et par conséquent
+les plus sinistres. Il prévoyait que cette bataille serait la plus
+effroyable entre toutes celles auxquelles il avait assisté jusqu'à ce
+jour, et la possibilité de mourir se présenta à lui pour la première
+fois dans toute sa cruelle nudité, dépouillée de tout lien avec sa vie
+présente, et de toute conjecture quant à l'effet qu'elle produirait sur
+les autres. Tout son passé se déroula devant lui comme dans une lanterne
+magique, en une longue suite de tableaux qui auraient été éclairés
+jusque-là par un faux jour, et qui en ce moment lui apparaissaient
+inondés de la vraie lumière. «Oui, les voilà, ces décevants mirages, ces
+mirages trompeurs qui m'exaltaient! se disait-il en les examinant à la
+clarté froide et inexorable de la pensée de la mort. Les voilà, ces
+grossières illusions qui me paraissaient si belles et si
+mystérieuses.... Et la gloire, et le bien public, et l'amour pour la
+femme et la patrie elle-même! Comme tout alors me paraissait grandiose
+et profond!... Mais en réalité tout est pâle, mesquin, misérable,
+comparé à l'aube naissante de ce jour nouveau, qui, je le sens,
+s'éveille en moi!» Sa pensée s'arrêtait surtout sur les trois grandes
+douleurs de sa vie: son amour pour une femme, la mort de son père et
+l'invasion française! L'amour?... Cette petite fille avec son auréole
+d'attraits!... «Comme je l'ai aimée, et quels rêves poétiques n'ai-je
+pas faits en songeant à un bonheur que je partagerais avec elle? Je
+croyais à un amour idéal, qui devait me la conserver fidèle pendant
+l'année de mon absence, comme la colombe de la fable! Mon père, lui
+aussi, travaillait et bâtissait à Lissy-Gory, croyant que tout était à
+lui, les paysans, la terre, et même l'air qu'il respirait. Napoléon est
+venu, et, sans se douter même de son existence, il l'a balayé de sa
+route comme un fétu de paille, et Lissy-Gory s'est effondré,
+l'entraînant dans sa ruine, tandis que Marie continue à dire que c'est
+une épreuve envoyée d'en haut! Pourquoi une épreuve, puisqu'il n'est
+plus! Pour qui est donc l'épreuve?... Et la patrie, et la perte de
+Moscou! qui sait? Demain peut-être je serai tué par un des nôtres, comme
+hier au soir j'aurais pu l'être par ce soldat qui a déchargé son fusil à
+mon oreille par inadvertance. Les Français viendront, qui me prendront
+par les pieds et par la tête, et me jetteront dans la fosse, pour que
+l'odeur de mon cadavre ne les écoeure pas; puis la vie universelle
+continuera dans de nouvelles conditions, tout aussi naturelles que les
+anciennes, et je ne serai plus là pour en jouir!» Il regarda la rangée
+de bouleaux dont l'écorce blanche, se détachant sur leur teinte
+uniforme, brillait au soleil: «Eh bien, qu'on me tue demain! Que ce soit
+fini, et qu'il ne soit plus question de moi!» Il se représenta vivement
+la vie sans lui; ces bouleaux pleins d'ombre et de lumière, ces nuages
+moutonnant, les feux des bivouacs, tout prit soudain un aspect effrayant
+et menaçant. Un frisson le saisit, il se leva vivement et sortit du
+hangar pour marcher. Il entendit des voix.
+
+«Qui est-là?» dit-il.
+
+Timokhine, le capitaine au nez rouge, l'ancien chef de compagnie de
+Dologhow, devenu chef de bataillon par suite du manque d'officiers,
+s'approcha timidement, suivi de l'aide de camp et du caissier du
+régiment. Le prince André écouta leur rapport, leur donna ses
+instructions, et allait les congédier lorsqu'il entendit une voix
+connue.
+
+«Que diable!» disait cette voix.
+
+Le prince André se retourna, et aperçut Pierre, qui s'était heurté à une
+auge. Il éprouvait toujours un sentiment pénible à se retrouver avec les
+personnes qui lui rappelaient son passé; aussi la vue de Pierre, qui
+avait été si intimement mêlé au douloureux dénoûment de son dernier
+séjour à Moscou, en augmenta la violence.
+
+«Ah! vous voilà! dit-il, par quel hasard? Je ne vous attendais certes
+pas!»
+
+En prononçant ces paroles, ses yeux et sa figure prirent un air plus que
+sec, c'était comme de l'inimitié; Pierre le remarqua aussitôt, et
+l'empressement qu'il mettait à s'approcher du prince André se changea en
+embarras.
+
+«Je suis venu... vous savez... enfin... je suis venu parce que c'est
+fort intéressant, répondit-il en répétant pour la centième fois de la
+journée la même phrase:--Je tenais à assister à une bataille!
+
+--Ah! vraiment!... Et vos frères les francs-maçons, qu'en diront-ils?
+ajouta le prince André d'un air railleur.... Que fait-on à Moscou? Que
+font les miens? Y sont-ils enfin arrivés? ajouta-t-il plus sérieusement.
+
+--Ils y sont, Julie Droubetzkoï me l'a dit; je suis allé aussitôt les
+voir, mais je les ai manqués, ils étaient partis pour votre terre.»
+
+
+VII
+
+
+Les officiers firent un mouvement pour se retirer, mais le prince André,
+ne désirant pas rester en tête-à-tête avec son ami, les retint en leur
+offrant un verre de thé. Ils examinaient curieusement la massive
+personne de Pierre, et écoutaient, sans broncher, ses récits sur Moscou
+et sur les positions de nos troupes, qu'il venait de visiter. Le prince
+André gardait le silence, et l'expression désagréable de sa physionomie
+portait Pierre à s'adresser de préférence au chef de bataillon
+Timokhine; celui-là l'écoutait avec bonhomie.
+
+«Tu as donc compris la disposition de nos troupes? demanda le prince
+André, en l'interrompant tout à coup.
+
+--Oui... c'est-à-dire autant qu'un civil peut comprendre ces
+choses-là.... J'en ai saisi le plan général.
+
+--Eh bien, vous êtes plus avancé que qui que ce soit, dit en français le
+prince André.
+
+--Ah! dit Pierre stupéfait en le regardant par-dessus ses lunettes. Mais
+alors que pensez-vous de la nomination de Koutouzow?
+
+--Elle m'a fait plaisir, c'est tout ce que j'en puis dire.
+
+--Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly?... Dieu sait ce
+qu'on en dit à Moscou..., et ici, qu'en dit-on?
+
+--Mais demandez-le à ces messieurs,» répondit le prince André.
+
+Pierre se tourna vers Timokhine, de l'air souriant et interrogateur que
+chacun prenait involontairement en s'adressant au brave commandant.
+
+«La lumière s'est faite, Excellence, lorsque Son Altesse a pris le
+commandement, répondit-il timidement en jetant des regards furtifs à son
+chef.
+
+--Comment cela? demanda Pierre.
+
+--Par exemple, le bois et le fourrage? Lorsque notre retraite a commencé
+après Svendziani, nous n'osions prendre nulle part ni foin ni fagots, et
+pourtant nous nous en allions.... Cela lui restait donc, à «lui»,
+n'est-ce pas, Excellence? ajouta-t-il en s'adressant à «Son» prince....
+Et gare à nous si nous le faisions! Deux officiers de notre régiment ont
+passé en jugement pour des histoires de ce genre; mais lorsque Son
+Altesse a été nommée commandant en chef, tout est devenu clair comme le
+jour!
+
+--Mais alors pourquoi l'avait-on défendu?»
+
+Timokhine, confus, ne savait comment répondre à cette question, que
+Pierre renouvela en la posant au prince André:
+
+«Pour ne pas ruiner le pays qu'on laissait à l'ennemi, répondit André
+toujours d'un ton de raillerie. C'était une mesure extrêmement sage, car
+on ne saurait tolérer la maraude, et à Smolensk il a jugé aussi
+sainement que les Français pouvaient nous tourner, que leurs forces
+étaient supérieures en nombre aux nôtres.... Mais ce qu'il n'a pu
+comprendre, s'écria-t-il avec un éclat de voix involontaire, c'est que
+nous défendions là pour la première fois le sol russe, et que les
+troupes s'y battaient avec un élan que je ne leur avais jamais vu! Bien
+que nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce succès
+eût décuplé nos forces, il n'en a pas moins ordonné la retraite, et
+alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont trouvées
+inutiles!... Il ne pensait certes pas à trahir, il avait fait tout pour
+le mieux, il avait tout prévu: mais c'est justement pour cela qu'il ne
+vaut rien! Il ne vaut rien parce qu'il pense trop, et qu'il est trop
+minutieux, comme le sont tous les Allemands. Comment te dirai-je?...
+Admettons que ton père ait auprès de lui un domestique allemand, un
+excellent serviteur qui, dans son état normal de santé, lui rend plus de
+services que tu ne pourrais le faire.... Mais que ton père tombe malade,
+tu le renverras, et, de tes mains maladroites, tu soigneras ton père, et
+tu sauras mieux calmer ses douleurs qu'un étranger, quelque habile qu'il
+soit. C'est la même histoire avec Barclay; tant que la Russie se portait
+bien, un étranger pouvait la servir, mais, à l'heure du danger, il lui
+faut un homme de son sang! Chez vous, au club, n'avait-on pas inventé
+qu'il avait trahi? Eh bien, que résultera-t-il de toutes ces calomnies?
+On tombera dans l'excès opposé, on aura honte de cette odieuse
+imputation, et, pour la réparer, on en fera un héros, ce qui sera tout
+aussi injuste. C'est un Allemand brave et pédant... et rien de plus!
+
+--Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine.
+
+--Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince André.
+
+--Mais enfin, dit Pierre, un bon capitaine c'est celui qui ne laisse
+rien au hasard, c'est celui qui devine les projets de son adversaire...
+
+--C'est impossible! s'écria le prince André, comme si cette question
+était résolue pour lui depuis longtemps. Pierre le regarda étonné.
+
+--Pourtant, répliqua-t-il, la guerre ne ressemble-t-elle pas, dit-on, à
+une partie d'échecs?
+
+--Avec cette petite différence, reprit le prince André, qu'aux échecs
+rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout à l'aise.... Et
+puis, le cavalier n'est-il pas toujours plus fort que le pion, et deux
+pions plus forts qu'un, tandis qu'à la guerre un bataillon est parfois
+plus fort qu'une division, et parfois plus faible qu'une compagnie? Le
+rapport des forces de deux armées, reste toujours inconnu. Crois-moi: si
+le résultat dépendait toujours des ordres donnés par les états-majors,
+j'y serais resté, et j'aurais donné des ordres tout comme les autres;
+mais, au lieu de cela, tu le vois, j'ai l'honneur de servir avec ces
+messieurs, de commander un régiment, et je suis persuadé que la journée
+de demain dépendra plutôt de nous que d'eux! Le succès ne saurait être
+et n'a jamais été la conséquence, ni de la position, ni des armes, ni du
+nombre!
+
+--De quoi donc alors? fit Pierre.
+
+--Du sentiment qui est en moi, qui est en lui,--et il montra
+Timokhine,--qui est dans chaque soldat.»
+
+Timokhine regarda avec stupeur son chef dont l'excitation contrastait
+singulièrement à cette heure avec sa réserve et son calme habituels. On
+sentait qu'il ne pouvait s'empêcher d'exprimer les pensées qui lui
+venaient en foule.
+
+«La bataille est toujours gagnée par celui qui est fermement décidé à la
+gagner. Pourquoi avons-nous perdu celle d'Austerlitz? Nos pertes
+égalaient celles des Français, mais nous avons cru trop tôt à notre
+défaite, et nous y avons cru parce que nous ne tenions pas à nous battre
+là-bas, et que nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous
+avons perdu la partie; eh bien, fuyons, et nous avons fui! Si nous ne
+nous l'étions pas dit, Dieu sait ce qui serait arrivé, et demain nous ne
+le dirons pas! Tu m'assures que notre flanc gauche est faible, et que le
+flanc droit est trop étendu? C'est absurde, car cela n'a aucune
+importance; pense donc à ce qui nous attend demain! Des milliers de
+hasards imprévus, qui peuvent tout terminer en une seconde!... Parce que
+les nôtres ou les leurs auront fui! Parce qu'on aura tué celui-ci ou
+celui-là!... Quant à ce qui se fait aujourd'hui, c'est un jeu, et ceux
+avec lesquels tu as visité la position n'aident en rien à la marche des
+opérations; ils l'entravent au contraire, car ils n'ont absolument en
+vue que leurs intérêts personnels!
+
+--Comment, dans le moment actuel? demanda Pierre.
+
+--Le moment actuel, reprit le prince André, n'est pour eux que le moment
+où il sera plus facile de supplanter un rival et de recevoir une croix
+ou un nouveau cordon. Pour moi, je n'y vois qu'une chose: cent mille
+Russes et cent mille Français se rencontreront demain pour se battre:
+celui qui se battra le plus et se ménagera le moins sera vainqueur; je
+te dirai mieux: quoi qu'on fasse, quelque soit l'antagonisme de nos
+chefs, nous gagnerons la bataille demain!
+
+--Voilà qui est la vérité, Excellence, la vraie vérité, murmura
+Timokhine, il n'y a pas à se ménager!... Croiriez-vous que les soldats
+de mon bataillon n'ont pas bu d'eau-de-vie...?» «Ce n'est pas un jour
+pour cela,» disent-ils.
+
+Il se fit un silence.
+
+Les officiers se levèrent et le prince André sortit avec eux pour donner
+à son aide de camp ses derniers ordres. Dans ce moment, on entendit à
+peu de distance le bruit de quelques chevaux qui arrivaient par le
+chemin. Le prince André, se tournant de ce côté, reconnut aussitôt
+Woltzogen et Klauzevitz, accompagnés d'un cosaque; ils passèrent si près
+d'eux, que Pierre et le prince André purent entendre qu'ils disaient en
+allemand:
+
+«Il faut que la guerre s'étende, c'est la seule manière de faire!
+
+--Oh oui! répondit l'autre, du moment que le but principal est
+d'affaiblir l'ennemi, que l'on perde plus ou moins d'hommes, cela ne
+signifie rien!
+
+--Certainement, reprit la première voix.
+
+--Ah oui! que la guerre s'étende! dit le prince André avec colère: c'est
+ainsi que mon père, ma soeur et mon fils ont été chassés par elle! Peu
+lui importe, à lui!... C'est bien ce que je te disais tout à l'heure: ce
+ne sont pas messieurs les Allemands qui gagneront la bataille, je te le
+jure; ils ne feront que brouiller les cartes autant que possible, parce
+que dans la tête de cet Allemand il n'y a qu'un tas de raisonnements,
+dont le meilleur ne vaut pas une coquille d'oeuf, et que dans son coeur
+il n'a pas ce que possède Timokhine, et qui sera nécessaire demain. Ils
+lui ont livré toute l'Europe, à «lui», et ils sont venus nous donner des
+leçons!... Excellents professeurs, ma foi!
+
+--Ainsi donc, vous croyez que nous gagnerons la bataille?
+
+--Oui, répondit d'un air distrait le prince André. Il y a une chose
+seulement que je n'aurais pas permise, si j'avais pu l'empêcher: c'est
+de faire quartier. Pourquoi des prisonniers? C'est de la chevalerie! Les
+Français ont détruit ma maison, ils vont détruire Moscou: ce sont mes
+ennemis, ce sont des criminels! Timokhine et toute l'armée pensent de
+même; ils ne peuvent être nos amis, quoi qu'ils en aient dit, là-bas, à
+Tilsit!
+
+--Oui, oui; s'écria Pierre, dont les yeux étincelaient, je suis tout à
+fait de votre avis!»
+
+La question qui le troublait depuis la descente de Mojaïsk venait en
+effet de trouver sa solution claire et nette. Il comprit le sens et
+l'importance de la guerre, et de la bataille qui allait se livrer; tout
+ce qu'il avait vu dans la journée, l'expression grave et recueillie
+répandue sur les visages des soldats, cette chaleur patriotique latente,
+comme on dit en terme de physique, qui perçait chez chacun d'eux, lui
+furent expliquées, et il ne s'étonna plus du calme, de l'insouciance
+même avec lesquels on se préparait à mourir.
+
+«Si l'on ne faisait pas de prisonniers, la guerre changerait de
+caractère et deviendrait, crois-moi, moins cruelle.... Mais nous n'avons
+fait que jouer à la guerre, voilà le tort: nous faisons les généreux, et
+cette générosité, cette sensiblerie sont celles d'une femmelette, qui se
+trouve mal à la vue d'un veau qu'on égorge: la vue du sang révolte sa
+bonté naturelle, mais que ce veau soit mis à une bonne sauce, et elle en
+mangera tout comme les autres. On nous parle des lois de la guerre, de
+chevalerie, de parlementaires, d'humanité envers les blessés... nous
+nous dupons mutuellement! On dévaste les foyers, on fait de faux
+assignats, on tue mon père, mes enfants: et l'on vient après ça nous
+parler des lois de la guerre, de la générosité envers l'ennemi? Pas de
+quartier aux blessés!... Les tuer sans merci et aller soi-même à la
+mort! Celui qui est arrivé comme moi à cette conviction, en passant par
+d'atroces souffrances...»
+
+Le prince André, après avoir cru un moment qu'il lui serait indifférent
+de voir prendre Moscou, comme on avait pris Smolensk, s'arrêta tout à
+coup. Un spasme lui serra le gosier, il fit quelques pas en silence: ses
+yeux avaient un éclat fiévreux, et ses lèvres tremblaient lorsqu'il
+reprit la parole:
+
+«S'il n'y avait pas de fausse générosité à la guerre, on ne la ferait
+que pour une raison sérieuse, et en sachant qu'on va à la mort; alors on
+ne se battrait pas sous prétexte que Paul Ivanovitch a offensé Michel
+Ivanovitch! Alors tous les Hessois et tous les Westphaliens que Napoléon
+traîne après lui ne seraient pas venus en Russie, et nous ne serions pas
+allés en Autriche et en Prusse sans savoir pourquoi. Il faut accepter
+l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec austérité....
+Assez de mensonges comme cela! Il faut la faire comme on doit la faire,
+ce n'est pas un jeu. Autrement elle n'est qu'un délassement à l'usage
+des oisifs et des frivoles. La classe des militaires est la plus
+honorable, et cependant à quelles extrémités n'en viennent-ils pas pour
+assurer leur triomphe? Quel est, en effet, le but de la guerre?
+l'assassinat! Ses moyens? l'espionnage, la trahison! Quel en est le
+mobile? le pillage et le vol pour l'approvisionnement des hommes!...
+C'est-à-dire le mensonge et la duplicité sous toutes les formes et sous
+le nom de ruses de guerre.... Quelle est la règle à laquelle se
+soumettent les militaires? À l'absence de toute liberté, c'est-à-dire à
+la discipline, qui couvre l'oisiveté, l'ignorance, la cruauté, la
+dépravation, l'ivrognerie, et cependant ils sont universellement
+respectés. Tous les souverains, excepté l'empereur de la Chine, portent
+l'uniforme militaire, et celui qui a tué le plus d'hommes reçoit la plus
+haute récompense!... Qu'il s'en rencontre, comme demain par exemple, des
+milliers qui s'estropient et se massacrent.... Que verrons-nous après?
+Des _Te Deum_ d'actions de grâces pour le grand nombre de tués, dont
+d'ailleurs on exagère toujours le chiffre; puis on fera sonner bien haut
+la victoire, car plus il y a de morts, plus elle est éclatante.... Et
+ces prières, comment seront-elles reçues par Dieu qui regarde ce
+spectacle? Ah! mon ami, la vie m'est devenue à charge dans ces derniers
+temps: je vois trop au fond des choses, et il ne sied pas à l'homme de
+goûter à l'arbre de la science du bien et du mal.... Enfin, ce ne sera
+plus pour longtemps!... Mais pardon, mes divagations te fatiguent, et
+moi aussi.... Il est temps... retourne à Gorky!
+
+--Oh non! répondit Pierre en fixant sur son ami ses yeux effarés, mais
+pleins de sympathie.
+
+--Va, va! Il faut dormir avant de se battre,--dit le prince André en
+s'approchant vivement de Pierre et en l'embrassant.--Adieu,
+s'écria-t-il, nous reverrons-nous? Dieu seul le sait!» Et, se
+détournant, il le poussa dehors.
+
+Il faisait sombre, et Pierre ne put distinguer l'expression de sa
+figure. Était-elle tendre ou sévère? Il resta quelques secondes indécis:
+retournerait-il auprès de lui, ou se remettrait-il en route?
+
+«Non, il n'a pas besoin de moi, et je sais que c'est notre dernière
+entrevue,» se dit-il en soupirant profondément et en se dirigeant vers
+Gorky.
+
+Le prince André s'étendit sur un tapis, mais il ne put s'endormir. Au
+milieu de toutes les images qui se confondaient dans son esprit, sa
+pensée s'arrêta longuement sur une d'elles avec une douce émotion: il
+revoyait une soirée à Pétersbourg, pendant laquelle Natacha lui
+racontait avec entrain comment, l'été précédent, elle s'était égarée, à
+la recherche des champignons, dans une immense forêt. Elle lui
+décrivait, à bâtons rompus, la solitude de la forêt, ses sensations, ses
+conversations avec le vieux gardien des ruches, et elle s'interrompait à
+chaque instant pour lui dire: «Non, ce n'est pas ça... je ne puis pas
+m'exprimer... vous ne me comprenez pas, j'en suis sûre!...» Et malgré
+les protestations réitérées du prince André elle se désolait de ne
+pouvoir rendre l'impression exaltée et poétique qu'elle avait ressentie
+ce jour-là.... «Ce vieillard était adorable... et la forêt était si
+sombre et il avait de si bons yeux!... Non, non, je ne puis pas, je ne
+sais pas raconter,» ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince
+André sourit à ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant:
+«Je la comprenais alors, pensait-il; je comprenais sa franchise,
+l'ingénuité de son âme: oui, c'était son âme que j'aimais en elle, que
+j'aimais si profondément, si fortement, de cet amour qui me donnait tant
+de bonheur!» Et subitement il tressaillit, en se rappelant le
+dénouement: «Il n'avait guère besoin de tout cela, «lui»! Il n'a rien
+vu, rien compris, elle n'était pour «lui» qu'une fraîche et jolie fille
+qu'il n'a pas daigné lier à son sort, tandis que moi.... Et cependant
+«il» vit encore, et il s'amuse!...» À ce souvenir, il lui sembla qu'on
+le touchait avec un fer rouge: il se redressa brusquement, se leva et se
+remit à marcher.
+
+
+VIII
+
+
+Le 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le préfet du
+palais de l'Empereur des Français, Monsieur de Beausset, et le colonel
+Fabvier arrivèrent, l'un de Paris, l'autre de Madrid, et trouvèrent
+Napoléon à son bivouac de Valouïew. Monsieur de Beausset, revêtu de son
+uniforme de cour, se fit précéder d'un paquet à l'adresse de l'Empereur,
+qu'il avait été chargé de lui remettre. Pénétrant dans le premier
+compartiment de la tente, il défit l'enveloppe, tout en s'entretenant
+avec les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'était arrêté à
+l'entrée, et causait au dehors. L'Empereur Napoléon achevait sa toilette
+dans sa chambre à coucher, et présentait à la brosse du valet de
+chambre, tantôt ses larges épaules, tantôt sa forte poitrine, avec le
+frémissement de satisfaction d'un cheval qu'on étrille. Un autre valet
+de chambre, le doigt sur le goulot d'un flacon d'eau de Cologne, en
+aspergeait le corps bien nourri de son maître, persuadé que lui seul
+savait combien il fallait de gouttes et comment il fallait les répandre.
+Les cheveux courts de l'Empereur se plaquaient mouillés sur son front,
+et sa figure, quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-être physique.
+
+«Allez ferme, allez toujours!» disait-il au valet de chambre, qui
+redoublait d'efforts.
+
+L'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport sur
+l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers, attendait à la
+porte l'autorisation de se retirer. Napoléon lui jeta un regard en
+dessous.
+
+«Pas de prisonniers? répéta-t-il: ils aiment donc mieux se faire
+écharper?... Tant pis pour l'armée russe!--et continuant à faire le gros
+dos et à présenter ses épaules aux frictions de son valet de
+chambre:--C'est bien, faites entrer Monsieur de Beausset, ainsi que
+Fabvier, dit-il à l'aide de camp.
+
+--Oui, Sire,» répondit ce dernier en s'empressant de sortir.
+
+Les deux valets de chambre habillèrent leur maître, en un tour de main,
+de l'uniforme gros-bleu de la garde, et il se dirigea vers le salon d'un
+pas ferme et précipité. Pendant ce temps, Beausset avait rapidement
+déballé le cadeau de l'Impératrice, et l'avait placé sur deux chaises,
+en face de la porte par laquelle l'Empereur devait entrer; mais ce
+dernier avait mis une telle hâte à sa toilette, qu'il n'avait pas eu le
+temps de disposer convenablement la surprise destinée à Sa Majesté.
+Napoléon remarqua son embarras, et, feignant de ne pas s'en apercevoir,
+fit signe à Fabvier d'approcher. Il écouta, les sourcils froncés et sans
+dire un mot, les éloges que le colonel faisait de ses troupes qui se
+battaient à Salamanque, à l'autre bout du monde, et qui n'avaient,
+selon lui, qu'une seule et même pensée: se montrer dignes de leur
+Empereur, et une seule crainte: celle de lui déplaire! Cependant le
+résultat de la bataille n'avait pas été heureux, et Napoléon se
+consolait en interrompant Fabvier par des questions ironiques, qui
+prouvaient qu'il ne s'était attendu à rien de mieux en son absence.
+
+«Il faut que je répare cela à Moscou, dit Napoléon... À tantôt, au
+revoir!...» Et, se retournant vers Beausset, qui avait eu le temps de
+recouvrir l'envoi de l'Impératrice d'une draperie, il l'appela.
+
+Beausset fit un profond salut à la française, comme seuls savaient les
+faire les vieux serviteurs des Bourbons, et lui remit un pli cacheté.
+Napoléon lui tira gaiement l'oreille.
+
+«Vous vous êtes dépêché, j'en suis bien aise.... Eh bien, que dit Paris?
+ajouta-t-il en prenant subitement un air sérieux.
+
+--Sire, tout Paris regrette votre absence,» répondit le préfet.
+
+Napoléon savait parfaitement que ce n'était là qu'une adroite flatterie:
+dans ses moments lucides, il comprenait aussi que c'était faux; mais
+cette phrase lui fut agréable, et il lui effleura de nouveau l'oreille.
+
+«Je suis fâché, dit-il, de vous avoir fait faire tant de chemin.
+
+--Sire, je ne m'attendais à rien moins qu'à vous trouver aux portes de
+Moscou.»
+
+Napoléon sourit et jeta un regard distrait à sa droite. Un aide de camp,
+s'inclinant avec grâce, lui présenta aussitôt une tabatière en or.
+
+«Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise: vous qui
+aimez les voyages, vous verrez Moscou dans trois jours; vous ne vous
+attendiez certes pas à visiter la capitale asiatique?»
+
+Beausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la délicate attention
+de son souverain, qui lui prêtait un goût dont il ne soupçonnait pas
+lui-même l'existence.
+
+«Ah! qu'est-ce donc?» dit Napoléon en remarquant que l'attention de sa
+suite était concentrée sur la draperie.
+
+Beausset, avec l'habileté d'un courtisan accompli, fit un demi-tour et
+souleva adroitement le voile, en disant:
+
+«C'est un présent que l'Impératrice envoie à Votre Majesté.»
+
+C'était le portrait de l'enfant né du mariage de Napoléon avec la fille
+de l'Empereur d'Autriche, peint par Gérard. Le ravissant petit garçon,
+avec ses cheveux bouclés, et un regard semblable à celui du Christ de la
+Madone Sixtine, était représenté jouant au bilboquet: la boule figurait
+le globe terrestre, et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait
+un sceptre. Quoiqu'il fût difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste
+avait peint le roi de Rome perçant le globe avec un bâton, cette
+allégorie avait été trouvée, par tous ceux qui l'avaient vue à Paris,
+aussi claire et aussi délicate qu'elle le parut à Napoléon en ce moment.
+
+«Le roi de Rome! dit-il avec un geste gracieux... admirable!...» Et
+avec cette faculté tout italienne de changer instantanément l'expression
+de son visage, il s'approcha du portrait d'un air pensif et tendre.
+
+Il savait qu'à cette heure chacune de ses paroles et chacun de ses
+gestes seraient burinés dans l'histoire. Aussi, comme contraste à cette
+grandeur qui lui permettait de faire représenter son fils jouant au
+bilboquet avec le globe du monde, crut-il avoir trouvé une heureuse
+inspiration en lui opposant le simple sentiment de la tendresse
+paternelle. Ses yeux se voilèrent, il fit un pas en avant, et sembla
+chercher une chaise; la chaise fut vivement avancée, et il s'assit en
+face du portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la
+pointe du pied, en laissant le grand homme se livrer à son émotion.
+Après quelques instants de muette contemplation, il se leva et rappela
+Beausset et l'aide de camp; il ordonna de placer le tableau devant la
+tente, pour ne pas priver sa vieille garde du bonheur de voir le roi de
+Rome, le fils et l'héritier de leur Souverain adoré! Ce qu'il avait
+prévu arriva: pendant qu'il déjeunait avec Monsieur de Beausset, auquel
+il avait fait l'honneur de l'inviter, on entendit devant la tente une
+explosion de cris enthousiastes, poussés par les officiers et les
+soldats de la vieille garde.
+
+«Vive l'Empereur! Vive le roi de Rome!»
+
+Le déjeuner fini, Napoléon dicta devant Beausset son ordre du jour à
+l'armée.
+
+«Courte et énergique,» dit-il après avoir lu cette proclamation qu'il
+avait dictée d'un jet.
+
+«Soldats!
+
+«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire
+dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance,
+de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie.
+Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk,
+et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite
+dans cette journée; que l'on dise de chacun de vous: «Il était à cette
+grande bataille!
+
+«Napoléon.»
+
+Après avoir invité Monsieur de Beausset, qui aimait tant les voyages, à
+l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec lui de sa tente, et se
+dirigea vers les chevaux qu'on venait de seller.
+
+«Votre Majesté est trop bonne,» dit de Beausset, quoiqu'il eût fort
+envie de dormir et qu'il ne sût pas monter à cheval: mais, du moment que
+Napoléon avait incliné la tête, force fut à Beausset de le suivre.
+
+À la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le
+tableau devinrent frénétiques. Napoléon fronça les sourcils.
+
+«Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune
+pour voir un champ de bataille!»
+
+Beausset ferma les yeux, baissa la tête, soupira profondément, et
+témoigna, par un geste plein de déférence, qu'il savait apprécier les
+paroles de l'Empereur.
+
+
+IX
+
+
+L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, passant la
+matinée à cheval, inspectant le terrain, discutant les différents plans
+qui lui étaient soumis par ses maréchaux, et donnant ses ordres aux
+généraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha
+avait été rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc
+gauche, avait été reculée par suite de la prise de la redoute de
+Schevardino. Cette partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la
+rivière, et devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie. Il était
+évident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était là
+que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins à ce qu'il
+semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur
+et de ses maréchaux, ni cette faculté supérieure, appelée le génie,
+qu'on aime tant à prêter à Napoléon; mais ceux qui l'entouraient ne
+furent pas de cet avis, et les historiens qui décrivirent après coup ces
+événements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en
+examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails de la
+localité, il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt d'un air
+approbateur, et, sans initier aucun des généraux aux pensées profondes
+qui motivaient ses décisions, il se bornait à leur en donner la
+conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmühl, ayant émis
+l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui
+répondit, sans lui en expliquer la raison, que c'était inutile. En
+revanche, il approuva le projet du général Compans, qui consistait à
+attaquer les ouvrages avancés et à faire passer les divisions par le
+bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permît de faire observer qu'un
+mouvement à travers la forêt pouvait être dangereux, et mettre le
+désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face à la
+redoute de Schevardino, il réfléchit quelques secondes en silence, et
+indiqua les places où devaient s'élever pour le lendemain deux
+batteries, destinées à contre-battre les redoutes des Russes, et aussi
+la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Après avoir
+donné ses instructions, il retourna à son bivouac et dicta les
+dispositions pour l'ordre de bataille.
+
+Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans bornes chez les
+historiens français et une approbation unanime chez les étrangers,
+étaient conçues en ces termes:
+
+«Deux nouvelles batteries, élevées pendant la nuit dans la plaine
+occupée par le prince d'Eckmühl, ouvriront, au petit jour, le feu contre
+les deux batteries ennemies leur faisant face.
+
+«Le chef de l'artillerie du 1er corps, général Pernetti, se portera
+alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les
+obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera
+ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par:
+
+Canons de l'artillerie de la garde: 24 pièces. Canons de la division
+Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8
+
+Total: 62 pièces.
+
+«Le chef de l'artillerie du 3ème corps, général Fouché, placera tous les
+obusiers des 3ème et 8ème corps, 16 pièces en tout, sur les flancs de la
+batterie destinée à canonner la fortification gauche, ce qui réunira
+contre elle 40 bouches à feu.
+
+«Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au premier
+signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une
+ou l'autre des fortifications.
+
+«Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village
+dans la forêt et tournera la position ennemie.
+
+«Le général Compans traversera la forêt pour s'emparer du premier
+retranchement.
+
+«Une fois la bataille engagée sur ce plan, d'autres ordres seront donnés
+conformément aux mouvements de l'ennemi.
+
+«La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que se fera entendre
+celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la
+division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera
+l'attaque de l'aile droite.
+
+«Le vice-roi s'emparera du village[1], et en franchira les trois ponts,
+en avançant sur la même ligne que les divisions Morand et Gérard, qui,
+menées par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres
+troupes.
+
+«Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant que possible
+des troupes en réserve.
+
+«Au camp impérial près de Mojaïsk, 6 septembre 1812.»
+
+S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon, en se dégageant
+de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est
+évident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarté et de
+netteté. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont
+aucune ne pouvait être et ne fut exécutée. Il est dit en premier: que
+les batteries élevées sur la place choisie par Napoléon, renforcées par
+les bouches à feu de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient
+ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de
+l'ennemi. Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les
+projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que
+ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide, jusqu'au moment où un
+général prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire
+avancer.
+
+La seconde disposition, qui enjoignait à Poniatowsky de se diriger sur
+le village par la forêt, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne
+put également aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la forêt,
+Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empêcha de tourner la position
+indiquée. La troisième ordonnait au général Compans de se porter sur la
+forêt et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans
+ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant de la forêt
+elle fut forcée, par une circonstance ignorée de Napoléon, de s'aligner
+sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrième, le
+vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivière
+sur ses trois ponts, sur la même ligne que les divisions Morand et
+Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqués nulle part),
+lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se
+placer sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est
+possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux
+tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il
+devait se porter à gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis
+que les divisions Morand et Friant avançaient en même temps en deçà de
+la ligne. Rien de tout cela n'était exécutable. Le vice-roi, ayant
+traversé Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et
+Friant, qui subirent le même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la
+cavalerie ne s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces
+dispositions ne fut effectuée. Il était dit encore que «des ordres
+ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de l'ennemi». Il
+était donc présumable que Napoléon prendrait les mesures nécessaires
+durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le
+sut plus tard, il se trouva à une telle distance du centre des
+opérations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres
+donnés par lui pendant ce temps ne put être exécuté.
+
+
+X
+
+
+Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à
+Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d'un gros
+rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du
+génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde
+changée! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les
+écrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformée par la seule
+volonté de Pierre le Grand; que la république française s'est
+métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en
+Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S'il avait dépendu
+de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre
+ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le
+rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la
+Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une
+chaussure imperméable, eût été notre sauveur! Dans cet ordre d'idées,
+cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de
+plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un
+dérangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas
+cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde,
+et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de
+savoir quelle est la raison d'être des faits historiques, il nous paraît
+bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde
+est arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés
+de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n'y a
+qu'une influence extérieure et apparente.
+
+Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la
+Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n'ait pas été le
+fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000
+hommes, n'ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu'il eût
+pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me
+démontrant que chacun de noms est homme au même degré que Napoléon,
+autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les
+recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon
+n'a ni visé ni tué personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent
+leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à
+leur propre impulsion. Toute l'armée, Français, Allemands, Italiens,
+Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient
+de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le
+passage, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire! Si Napoléon
+leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient
+égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était devenu
+inévitable!
+
+À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme
+compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait
+d'eux: «qu'eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la
+Moskwa», ils avaient répondu par le cri de: «Vive l'Empereur!» comme ils
+l'avaient déjà fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au
+bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque
+non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire,
+répéter: «Vive l'Empereur!» et aller se battre pour gagner la nourriture
+et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne
+tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître;
+Napoléon lui-même n'était pour rien dans la direction de la bataille,
+puisque aucune de ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce
+qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière précise
+si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n'a pas plus
+d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.
+
+Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de
+ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que
+celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent
+inférieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la
+première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les
+plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux
+critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amené la
+victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille
+d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et
+cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de
+leur minutie.
+
+Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi
+bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux
+mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut
+lui être imputée; il n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de
+bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire
+à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef
+suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie.
+
+
+XI
+
+
+Napoléon revint pensif de sa tournée d'inspection, en se disant: «Les
+pièces sont sur l'échiquier, à demain le jeu!» S'étant fait donner un
+verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements à
+introduire dans la maison de l'Impératrice, et étonna le préfet par la
+façon dont les moindres détails des choses de la cour étaient présents à
+sa mémoire.
+
+S'intéressant à des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour
+des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un
+grand opérateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son
+tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance:
+«L'affaire est à moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils
+entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que
+personne.... Quant à présent, je puis plaisanter: plus je plaisante,
+plus je suis calme, plus vous devez être rassurés et confiants, et plus
+vous devez être étonnés de mon génie!»
+
+Après un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de
+repos; il était trop préoccupé de la journée du lendemain pour pouvoir
+dormir, et, quoique l'humidité du soir eût augmenté son rhume, il passa,
+en se mouchant bruyamment, à trois heures du matin, dans la partie de la
+tente qui formait son salon, et demanda si les Russes étaient toujours
+là. On lui répondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les
+mêmes points. L'aide de camp de service entra.
+
+«Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne
+aujourd'hui?
+
+--Sans aucun doute, Sire...»
+
+L'Empereur le regarda.
+
+«Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire à
+Smolensk: «Le vin est tiré, il faut le boire!»
+
+Napoléon fronça le sourcil et garda longtemps le silence.
+
+«Cette pauvre armée, dit-il tout à coup, elle est bien diminuée depuis
+Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais
+toujours et je commence à l'éprouver; mais la garde, la garde est
+intacte? demanda-t-il.
+
+--Oui, Sire.»
+
+Napoléon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda à sa montre; il
+n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour
+tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres à donner. Tout était prêt.
+
+«A-t-on distribué les biscuits aux régiments de la garde? demanda-t-il
+sévèrement.
+
+--Oui, Sire.
+
+--Et le riz?»
+
+Rapp répondit qu'il avait pris lui-même les mesures nécessaires à cet
+effet, mais Napoléon secoua la tête d'un air mécontent: il semblait
+douter que ce dernier ordre eût été exécuté. Un valet de chambre apporta
+du punch, Napoléon en fit donner un verre à son aide de camp; tout en le
+dégustant à petites gorgées:
+
+«Je n'ai ni goût ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on
+me vante la médecine et les médecins, lorsqu'ils ne peuvent pas même me
+guérir d'un rhume!... Corvisart m'a donné ces pastilles, et elles ne me
+font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais....
+Notre corps est une machine à vivre. Il est organisé pour cela, c'est sa
+nature; laissez-y la vie à son aise, qu'elle s'y défende elle-même: elle
+fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remèdes. Notre
+corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps:
+l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'à
+tâtons et les yeux bandés.... Notre corps est une machine à vivre, voilà
+tout!» Une fois entré dans la voie des définitions qu'il aimait tant, il
+en émit tout à coup une autre[2]: «Savez-vous ce que c'est que l'art
+militaire? C'est le talent, à un moment donné, d'être plus fort que son
+ennemi!»
+
+Rapp ne répondit rien.
+
+«Demain nous aurons affaire à Koutouzow. C'est lui qui commandait à
+Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas monté à cheval une seule
+fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous
+verrons bien!»
+
+Il regarda encore une fois à sa montre; il n'était que quatre heures. Il
+se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et
+sortit de la tente. La nuit était sombre, et un léger brouillard
+flottait dans l'air. On distinguait à peine les feux de bivouac de la
+garde; à travers la fumée, on entrevoyait dans le lointain ceux des
+avant-postes russes. Tout était calme; on n'entendait que le bruit sourd
+et le piétinement des troupes françaises qui s'apprêtaient à aller
+occuper les positions désignées. Napoléon s'avança, examina les feux,
+prêta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant près d'un
+grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui
+se tenait immobile et droit comme un pilier à l'apparition de
+l'Empereur, il s'arrêta devant lui.
+
+«Combien d'années de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie
+affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les
+soldats.--Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on reçu au régiment?
+
+--Oui, Sire.»
+
+Napoléon fit un signe de tête et le quitta. À cinq heures et demie, il
+se dirigea à cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait,
+le ciel s'éclaircissait de plus en plus, un seul nuage flottait à
+l'orient. Les feux abandonnés se mouraient à la pâle lumière du petit
+jour; à droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le
+son franchit l'espace et s'éteignit dans le silence général. Un second,
+un troisième ébranlèrent bientôt l'air, puis un quatrième et un
+cinquième résonnèrent avec solennité, quelque part à droite dans le
+voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur
+succédèrent aussitôt en se confondant. Napoléon atteignit, avec sa
+suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie était engagée.
+
+XII
+
+
+Pierre, revenu de chez le prince André, à Gorky, ordonna à son
+domestique de tenir ses chevaux prêts pour le lendemain matin, de le
+réveiller à la pointe du jour; puis il s'endormit aussitôt dans le coin
+que Boris lui avait obligeamment offert. À son réveil, l'isba était
+déserte, les petits carreaux des fenêtres tremblaient, et son domestique
+le secouait pour le réveiller.
+
+«Excellence, Excellence! répétait-il avec insistance.
+
+--Quoi?... Qu'y a-t-il?... Est-ce commencé?
+
+--Écoutez la canonnade, dit le domestique, qui était un ancien soldat;
+tous sont partis depuis longtemps, même Son Altesse.»
+
+Pierre s'habilla à la hâte et sortit en courant. La matinée était belle,
+gaie, fraîche, la rosée brillait; le soleil, déchirant le rideau de
+nuages, lança par-dessus le toit, à travers les vapeurs qui
+l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussière
+de la route, humide de rosée, sur les murs des maisons, sur les clôtures
+en planches et sur les chevaux de Pierre, sellés à la porte de l'isba.
+Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp
+passa au galop.
+
+«Dépêchez-vous, comte, il est temps!» lui cria-t-il en passant.
+
+Se faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon
+du haut duquel il avait examiné le champ de bataille. Cette colline
+était couverte de militaires: on y entendait le murmure des
+conversations en français des officiers de l'état-major, et l'on y
+voyait, se détachant de l'ensemble, la tête grise de Koutouzow, coiffée
+d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque
+s'enfonçait dans ses larges épaules. Il regardait au loin à l'aide d'une
+lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frappé du
+spectacle qui s'offrit à ses yeux. C'était le panorama de la veille,
+mais occupé aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par
+la fumée de la fusillade, et éclairé par les rayons obliques du soleil,
+qui montait à la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin,
+des chatoiements d'un rose doré, et étalant de côté et d'autre de
+longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient
+l'horizon semblaient avoir été taillés dans une pierre étincelante,
+d'un jaune verdâtre, et derrière leurs cimes, qui se découpaient sur le
+ciel en une mince ligne foncée, se dessinait dans le lointain la grande
+route de Smolensk, couverte de troupes. À côté de la colline, les champs
+dorés et les coteaux ruisselaient de lumière, mais partout, devant, à
+gauche et à droite, on ne voyait que des soldats. C'était animé,
+majestueux et imprévu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre,
+ce fut l'aspect du champ de bataille lui-même, la vue de Borodino et de
+la vallée de la Kolotcha, qui s'étendait des deux côtés de la rivière.
+
+Au-dessus de la Kolotcha, à Borodino même, à l'endroit où la Voïna se
+jette dans la Kolotcha, à travers de vastes marais, s'élevait un de ces
+brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du
+soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils
+laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fumée qui s'y mêlait à
+flocons épais, sur l'eau, sur la rosée, sur les baïonnettes, sur
+Borodino même, se jouaient les rayons étincelants de la lumière du
+matin. À travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche église,
+les toits des isbas du village, et de tous côtés des masses compactes de
+soldats, des caissons verts et des bouches à feu. Dans la vallée, sur
+les hauteurs, à mi-côte, dans les bois, dans les champs, partaient des
+coups de canon, tantôt isolés, tantôt par volées, suivis de tourbillons
+de fumée, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient
+dans l'espace. Chose étrange à dire, cette fumée et ces détonations
+étaient ce qui prêtait le plus de charme à ce spectacle. Pierre mourait
+d'envie de se trouver là où il voyait surgir ces panaches de fumée, là
+où s'agitaient ces baïonnettes brillantes, là où était le mouvement, et
+d'où partaient ces détonations incessantes. Il se retourna pour comparer
+son impression à celle que devaient éprouver dans ce moment Koutouzow et
+son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette
+émotion latente qu'il avait déjà remarquée la veille, mais dont il
+n'avait compris la nature qu'après son entretien avec le prince André.
+
+«Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi,» dit Koutouzow à un général
+qui était à ses côtés.
+
+Le général qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour
+descendre la colline.
+
+«Au pont!» répondit-il à la question d'un des officiers.
+
+«Et moi aussi!» se dit Pierre en le suivant. Le général monta le cheval
+que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique
+et lui demandait laquelle de ses deux montures était la plus tranquille.
+L'empoignant alors par la crinière, penché en avant et serrant de ses
+talons le ventre de son cheval, il sentit tout à coup qu'il perdait ses
+lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant lâcher la bride et la crinière,
+il partit sur les traces du général, au milieu des officiers qui le
+suivaient des yeux dans sa course aventureuse.
+
+
+XIII
+
+
+
+Le général galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement à
+gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un
+détachement d'infanterie; il essaya en vain de se dégager des soldats
+qui l'entouraient de tous côtés, et qui jetaient des regards mécontents
+et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait
+sans nécessité dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux
+tous.
+
+«Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon?» dit l'un d'eux.
+
+Un autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil, et Pierre, se
+cramponnant au pommeau de la selle, et retenant à grand'peine sa monture
+effrayée, partit à fond de train et arriva enfin dans un espace libre.
+Il vit devant lui un pont où d'autres soldats tiraient des coups de
+fusil: sans s'en douter, il avait atteint le pont de la Kolotcha placé
+entre Gorky et Borodino, que les Français, après avoir occupé ce dernier
+village, venaient d'attaquer. Des deux côtés du pont et sur la prairie,
+couverte de foin, qu'il avait aperçue de loin la veille, des soldats
+s'agitaient d'un air affairé, mais, malgré la fusillade incessante,
+Pierre ne croyait guère être en plein premier acte de la bataille.
+N'entendant ni les balles qui sifflaient autour de lui, ni les
+projectiles qui passaient au-dessus de sa tête, il ne soupçonnait même
+pas que l'ennemi fût de l'autre côté de la rivière, et il fut longtemps
+avant de comprendre que c'étaient des tués et des blessés qui tombaient
+à quelques pas de lui.
+
+«Que fait donc celui-là en avant de la ligne? cria une voix.
+
+--À gauche, prenez à gauche!»
+
+Pierre prit à droite, et se heurta tout à coup contre un aide de camp du
+général Raïevsky; l'aide de camp le regarda avec colère, et allait lui
+dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le salua.
+
+«Comment êtes-vous ici?» dit-il en s'éloignant.
+
+Pierre, ayant une vague idée qu'il n'était pas à sa place, et craignant
+de gêner, se mit à galoper dans le même sens que l'aide de camp:
+
+«Est-ce ici? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il.
+
+--À l'instant, à l'instant! repartit l'aide de camp, qui se précipita
+dans la prairie à la rencontre d'un gros colonel à qui il avait à
+transmettre un ordre, puis, revenant vers Pierre:
+
+--Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez ici?... En
+curieux, sans doute?
+
+--Oui, oui, dit Pierre, pendant que l'aide de camp faisait faire
+volte-face à son cheval et se préparait à s'éloigner de nouveau.
+
+--Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci, mais au flanc
+gauche, chez Bagration, on cuit!
+
+--Vraiment! répliqua Pierre. Où est-ce donc?
+
+--Venez avec moi sur la colline, on le voit très bien de là, et c'est
+encore supportable.... Venez-vous?
+
+--Je vous suis,» répondit Pierre en cherchant des yeux son domestique,
+et en remarquant seulement alors des blessés qui se traînaient, ou que
+l'on portait sur des brancards: un pauvre petit soldat, dont le casque
+gisait à côté de lui, était couché, immobile sur la prairie, dont le
+foin fauché répandait au loin son odeur enivrante.
+
+«Pourquoi n'a-t-on pas relevé celui-là?» allait dire Pierre, mais la
+figure soucieuse de l'aide de camp, qui venait de détourner la tête,
+arrêta sa question sur ses lèvres. Quant à son domestique, il ne le
+voyait nulle part, et il continua son chemin à travers le vallon,
+jusqu'à la batterie Raïevsky; son cheval restait en arrière de celui de
+l'aide de camp, et le secouait violemment.
+
+«On voit que vous n'êtes pas habitué à monter à cheval, lui dit ce
+dernier.
+
+--Oh! ce n'est rien, dit Pierre, il a le pas très inégal.
+
+--Parbleu! s'écria l'aide de camp, il est blessé à la jambe droite
+au-dessus du genou, ce doit être une balle! Je vous en félicite, comte,
+c'est le baptême du feu!»
+
+Ils dépassèrent le sixième corps, et arrivèrent, au milieu de la fumée,
+sur les derrières de l'artillerie, qui, placée en avant, tirait sans
+relâche et d'une manière assourdissante. Ils atteignirent enfin un
+petit bois où l'on respirait la fraîcheur, et où l'on sentait l'air
+tiède de l'automne. Les deux cavaliers mirent pied à terre et gravirent
+la colline.
+
+«Le général est-il ici? demanda l'aide de camp.
+
+--Il vient de partir,» lui répondit-on.
+
+L'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait plus que
+faire.
+
+«Ne vous inquiétez pas de moi, dit Pierre, je vais aller jusqu'en haut.
+
+--Oui, allez-y.... De là on voit tout, et ce n'est pas aussi dangereux;
+j'irai vous y prendre.»
+
+Ils se séparèrent, et ce ne fut que bien plus tard dans la journée, que
+Pierre apprit que son compagnon avait eu un bras emporté. Il parvint à
+la batterie située sur le fameux mamelon, connu chez les Russes sous le
+nom de «batterie du mamelon» ou de «Raïevsky», et chez les Français, qui
+le regardaient comme la clef de la position, sous celui de «la grande
+redoute», «fatale redoute», ou «redoute du centre». À ses pieds furent
+tués des dizaines de milliers d'hommes. Cette redoute se composait d'un
+mamelon entouré de fossés de trois côtés. De ce point, dix bouches à feu
+vomissaient leurs projectiles par les embrasures du remblai; d'autres
+pièces, placées sur la même ligne, tiraient aussi sans trêve. Un peu en
+arrière se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait guère de
+l'importance de ce mamelon, et croyait, au contraire, que c'était une
+position complètement secondaire. S'asseyant au bord du rempart de la
+batterie, il regarda autour de lui avec un sourire de satisfaction
+inconsciente; il se levait de temps à autre pour voir ce qui se passait,
+et cherchait à ne pas gêner les soldats, qui chargeaient et repoussaient
+les canons, et à ne pas se trouver sur le chemin de ceux qui allaient et
+venaient, apportant les gargousses. Par contraste avec le sentiment de
+malaise que ressentaient les soldats d'infanterie chargés de protéger
+cette redoute, les artilleurs éprouvaient plutôt, sur ce lopin de
+terrain abrité et séparé par des fossés du reste du champ de bataille,
+comme un sentiment de solidarité fraternelle, et l'apparition d'un
+pékin, dans la personne de Pierre, leur causa une impression
+désagréable. Ils le regardaient de travers, et semblaient même presque
+effrayés à sa vue; un officier d'artillerie, de haute taille,
+s'approcha de lui, et le regarda curieusement, tandis qu'un tout jeune
+lieutenant, presque un enfant, aux joues fraîches et rebondies, chargé
+de la surveillance de deux pièces, se retourna de son côté, et lui dit
+sévèrement:
+
+«Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici.»
+
+Les artilleurs continuaient à hocher la tête d'un air mécontent, mais,
+lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne
+les gênait en rien, qu'il restait tranquillement assis à les regarder ou
+se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme
+que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, à
+leur passage, avec un sourire timide, leur mécontentement se changea en
+une sympathie gaie et affectueuse, semblable à celle des soldats pour
+les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec
+eux. Ils l'adoptèrent en pensée, et lui donnèrent même, en plaisantant
+entre eux sur son compte, le sobriquet de «Notre Bârine[3]«. Un boulet
+vint tomber à deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait
+été saupoudré, sourit en regardant autour de lui.
+
+«Vous n'avez donc vraiment pas peur, Bârine?» lui dit un soldat à la
+forte carrure et au visage enluminé, en montrant ses dents blanches.
+
+--As-tu donc peur, toi? répondit Pierre.
+
+--Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas grâce... s'il vous jette
+à terre, il fera voler en l'air vos entrailles.... Comment ne pas avoir
+peur?» ajouta-t-il en riant.
+
+Quelques-uns de ses camarades s'étaient arrêtés à côté de Pierre; avec
+leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient étonnés et
+charmés de l'entendre parler comme tout le monde.
+
+«C'est notre métier, Bârine!... Quant à vous, c'est autre chose, et
+c'est bien étonnant que...
+
+--À vos pièces!» cria le jeune lieutenant, qui évidemment remplissait
+ses fonctions pour la première ou la seconde fois de sa vie, tant il y
+mettait de ponctualité exagérée envers les soldats et son chef.
+
+Le grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout
+le champ de bataille, à gauche surtout, où étaient les ouvrages avancés
+de Bagration; mais la fumée empêchait Pierre, dont l'attention était
+absorbée par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de
+l'action. Sa première impression de satisfaction involontaire avait fait
+place à un sentiment de tout autre genre, provoqué par la vue du pauvre
+petit soldat couché dans la prairie. Il était à peine dix heures du
+matin: on avait emporté de la batterie une vingtaine d'hommes, deux
+pièces avaient été démontées! les projectiles arrivaient en nombre plus
+considérable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en
+bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on
+n'entendait que plaisanteries et gais propos.
+
+«Eh! la belle! criait un soldat à une grenade qui passait en l'air comme
+une flèche: pas ici! vers l'infanterie!
+
+--À l'infanterie! ajoutait un autre en riant à la vue du projectile qui
+éclatait au milieu des soldats.
+
+--Dis donc, est-ce une connaissance?» criait un troisième à un paysan
+qui se baissait devant un boulet.
+
+Quelques soldats se groupèrent près du rempart, pour regarder quelque
+chose dans le lointain.
+
+«Vois-tu, on a retiré les avant-postes, on s'est replié, dit l'un.
+
+--Fais attention à tes propres affaires, lui cria un vieux
+sous-officier; s'ils se sont retirés, c'est qu'ils ont affaire plus
+loin,» et, saisissant l'un d'eux par l'épaule, il le poussa du genou.
+
+Ils éclatèrent de rire.
+
+«N° 5, en avant! criait-on d'un autre côté.
+
+--Tous à la fois et bien ensemble, répondirent gaiement ceux qui
+poussaient le canon.
+
+--Tiens, en voilà un qui a failli enlever le chapeau de «notre Bârine,»
+dit un loustic en s'adressant à Pierre. «Oh! l'animal! ajouta-t-il en
+voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme.
+
+--Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus
+pour ramasser les blessés, se courbaient et allongeaient l'échine... ce
+ragoût-là ne vous plaît pas?
+
+--Voyez donc les corbeaux!» dit un autre en s'adressant à un groupe de
+miliciens qui s'étaient arrêtés, saisis de terreur à la vue du soldat
+qui venait de perdre une jambe.
+
+Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé, après chaque homme jeté
+à bas, l'excitation générale augmentait. Ainsi qu'un défi jeté à la
+tempête déchaînée autour d'eux, les figures de ces soldats s'éclairaient
+de plus en plus, comme les éclairs qui jaillissent plus précipités d'une
+nuée d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait à son
+tour. À dix heures, les fantassins, postés en avant de la batterie dans
+les broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka, se
+replièrent; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des fusils.
+Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea quelques mots avec
+un colonel, lança à Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit
+après avoir donné l'ordre aux fantassins préposés à la garde de la
+batterie de se coucher à plat ventre pour être moins exposés. On
+entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie,
+qui s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre
+furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle, qui marchait
+à reculons, tenant son épée abaissée et regardant autour de lui avec
+inquiétude; l'infanterie disparut dans la fumée, et l'on n'entendit plus
+que des cris prolongés et le crépitement d'une fusillade bien nourrie.
+Quelques minutes plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent
+de la mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la batterie,
+et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redoublaient d'activité
+autour des canons, personne ne faisait plus attention à Pierre; une ou
+deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier,
+les sourcils froncés, marchait à grands pas entre les pièces. Le petit
+lieutenant, les joues enflammées, donnait ses ordres avec plus de
+précision encore; les artilleurs présentaient les gargousses,
+chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crânerie de plus en plus
+surexcitée. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancés par des
+ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur toutes les
+figures brillait le feu, dont Pierre, debout à côté du vieil officier,
+attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main à la visière de
+sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier.
+
+«J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il n'y a plus que huit charges:
+faut-il continuer le feu?
+
+--La mitraille!» cria sans lui répondre directement son chef, en
+regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant
+poussa un cri, tourna sur lui-même, et s'abattit comme un oiseau tiré au
+vol.
+
+Tout devint étrange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de
+boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui
+jusque-là n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre
+bruit. À droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra!
+et il crut les voir reculer au lieu de s'élancer en avant. Un boulet
+frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la
+terre: une balle noire rebondit et tomba au même instant dans un corps
+mou. À cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.
+
+«À mitraille!» répéta le vieux commandant.
+
+Un sous-officier, effrayé, se précipita vers lui et lui dit, avec un
+chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un
+maître d'hôtel venant prévenir son maître que le vin manque.
+
+«Brigands! que font-ils? s'écria l'officier en tournant vers Pierre sa
+figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de
+l'éclat de la fièvre.
+
+--Cours aux réserves, et amène un caisson! ajouta-t-il avec colère en
+s'adressant à un soldat.
+
+--J'irai, moi!» dit Pierre.
+
+L'officier; sans lui répondre, fit quelques pas de côté:
+
+«Attendre... ne pas tirer!»
+
+Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions
+se heurta contre Pierre.
+
+«Eh! monsieur, ce n'est pas ta place,» dit-il en descendant au pas de
+course.
+
+Pierre courut après lui, en évitant l'endroit où était couché le jeune
+lieutenant. Un boulet, un second, un troisième passèrent au-dessus de sa
+tête et tombèrent à ses côtés.
+
+«Où vais-je?» se demanda-t-il tout à coup à deux pas des caissons.
+
+Il s'arrêta indécis, ne sachant où aller. À cet instant un choc
+effroyable le rejeta en arrière la face contre terre, une flamme immense
+l'aveugla tout à coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et
+d'un fracas épouvantables, l'assourdit complètement. Lorsqu'il revint à
+lui, il se trouva couché à terre, et les bras étendus. Le caisson qu'il
+avait vu avait disparu: à sa place gisaient de tous côtés sur l'herbe
+roussie des planches vertes à demi brûlées et des lambeaux de
+vêtements; un cheval, se débarrassant des débris de son brancard, passa
+au galop, tandis qu'un autre, blessé mortellement, hennissait de
+douleur.
+
+
+XIV
+
+
+Pierre, affolé de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant à la
+batterie, le seul endroit où il pût trouver un refuge contre tous ces
+désastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et
+de voir la batterie occupée par une masse de nouveaux venus, qu'il ne
+parvenait pas à reconnaître. Le colonel était penché sur le rempart
+comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se débattant
+entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait
+pas encore eu le temps de comprendre que le colonel était mort, et le
+soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tué, devant ses yeux, d'un
+coup de baïonnette qui lui traversa le dos. À peine était-il arrivé dans
+le retranchement, qu'un homme à figure maigre et brune, ruisselant de
+sueur, en uniforme gros-bleu, une épée nue à la main, se jeta sur lui en
+criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par
+l'épaule et par la gorge. C'était un officier français; laissant tomber
+son épée, il prit à son tour Pierre au collet; ils se regardèrent ainsi
+quelques secondes, et sur leurs figures si étrangères l'une à l'autre se
+peignait l'étonnement de ce qu'ils venaient de faire.
+
+«Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien?» pensait chacun
+d'eux.
+
+L'officier inclinait vers la première supposition, car la main puissante
+de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Français avait l'air
+de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs
+têtes, et il sembla à Pierre que celle de son prisonnier avait été
+enlevée du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son
+côté et lâcha prise. Le Français, peu curieux de décider lequel des deux
+était le prisonnier de l'autre, courut à la batterie, tandis que Pierre
+descendait le mamelon, en trébuchant contre les morts et les blessés, et
+croyait, dans son épouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son
+habit. À peine arrivé au bas, il vit venir à lui des masses compactes de
+Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers
+la batterie. C'était l'attaque dont Yermolow s'attribua le mérite en
+assurant à qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure
+l'avaient seuls rendue possible; il prétendait avoir jeté à pleines
+mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses
+poches. Les Français qui s'étaient emparés de la batterie s'enfuirent à
+leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement
+qu'il fut impossible de les arrêter. Les prisonniers furent emmenés de
+la batterie; parmi eux se trouvait un général blessé, qui fut aussitôt
+entouré de nos officiers. Des masses de blessés, Français et Russes, les
+traits défigurés par la souffrance, se traînaient péniblement, ou
+étaient portés sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais,
+au lieu de ceux qui l'y avaient reçu tout à l'heure, il n'y trouva que
+des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y aperçut aussi le jeune
+lieutenant, toujours assis dans la même pose au bord du parapet, et
+replié sur lui-même dans une mare de sang; le soldat aux joues
+enluminées avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait
+pas à l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: «Ils vont sûrement cesser,
+se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait?» Et il
+suivit machinalement le défilé des brancards qui s'éloignaient du champ
+de bataille. Le soleil, caché par un rideau de fumée, brillait encore en
+haut de l'horizon. Là-bas, à gauche, et surtout près de Séménovsky, une
+massé confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de
+la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait
+qu'augmenter de violence: c'était comme la suprême expression du
+désespoir d'un homme qui réunit toutes ses forces pour pousser son
+dernier cri.
+
+
+XV
+
+
+L'action principale se passa sur une étendue de deux verstes[4] entre
+Borodino et les ouvrages avancés de Bagration. En dehors de ce rayon, la
+cavalerie d'Ouvarow fit une démonstration vers le milieu de la journée,
+et, de l'autre côté d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un
+moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans
+importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les «flèches»
+de Bagration, sur un espace découvert près du bois, qu'eut lieu en
+réalité la bataille, de la façon la plus simple et la moins compliquée
+qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donné des deux côtés par le feu
+de plus de cent pièces de canon. Puis, lorsque la fumée s'étendit comme
+un épais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se
+dirigèrent sur les «flèches», pendant que le détachement du vice-roi se
+portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces
+«flèches» et la redoute de Schevardino où se tenait Napoléon, et plus de
+deux verstes, à vol d'oiseau, entre ces ouvrages avancés et Borodino.
+Napoléon ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur
+ce point, car la fumée couvrait tout le terrain. Les soldats de la
+division Dessaix ne restèrent visibles que jusqu'à leur descente dans le
+ravin; dès qu'ils y disparurent, la fumée, en redoublant d'épaisseur,
+déroba à la vue le versant opposé. De côté et d'autre se détachaient
+quelques points noirs, et brillaient quelques baïonnettes, mais, du haut
+de la redoute de Schevardino, il était impossible de préciser si les
+Russes et les Français étaient immobiles ou en mouvement. Les rayons
+obliques d'un soleil resplendissant éclairaient la figure de Napoléon,
+qui s'abritait derrière sa main pour examiner les ouvrages avancés.
+Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fumée,
+toujours croissante, l'empêchait de rien distinguer. Il descendit du
+mamelon et se mit à marcher de long en large, en s'arrêtant de temps à
+autre, en prêtant l'oreille au bruit des détonations, et en jetant des
+regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit où il se tenait
+dans ce moment, ni de la hauteur où étaient restés ses généraux, ni des
+retranchements eux-mêmes, pris et repris tour à tour par les Russes et
+par les Français, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs
+heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante,
+tantôt les Russes, tantôt les Français, tantôt l'infanterie, tantôt la
+cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et,
+ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et
+revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoyés par Napoléon, et les
+officiers d'ordonnance de ses maréchaux venaient à tout instant lui
+faire leurs rapports; ces rapports étaient forcément mensongers, parce
+que, dans le feu de la mêlée, il était impossible de savoir au juste où
+en étaient les choses, parce que la plupart des aides de camp se
+bornaient à raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu même
+du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils
+mettaient à franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite,
+la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide
+de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du
+pont de la Kolotcha, et demander à Napoléon s'il fallait ou non le faire
+franchir aux troupes. Napoléon ordonna de s'aligner de l'autre côté et
+d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au même moment où
+l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait été repris et brûlé par
+les Russes, dans ce même engagement où nous avons vu figurer Pierre au
+commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un
+air de terreur, que l'attaque des ouvrages avancés avait été repoussée,
+que Compans était blessé, Davout tué, tandis que, par le fait, ces
+retranchements avaient été repris par des troupes fraîches, et que
+Davout n'était que contusionné. À la suite de ces rapports, faux par la
+force même des circonstances, Napoléon faisait des dispositions qui, si
+elles n'avaient pas déjà été prises par d'autres d'une manière plus
+opportune, auraient été inexécutables. Les maréchaux et les généraux,
+plus rapprochés que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles
+que de temps à autre, prenaient leurs mesures sans en référer à
+Napoléon, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un
+côté et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'étaient le
+plus souvent exécutés qu'à moitié, de travers ou pas du tout. Les
+soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons dès qu'ils
+sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou
+se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux,
+et la cavalerie s'élançait de son côté pour rattraper les fuyards
+russes. C'est ainsi que deux régiments de cavalerie franchirent le ravin
+de Séménovsky, se lancèrent sur la montée, tournèrent bride et
+repartirent à fond de train, tandis que l'infanterie faisait de même de
+son côté, en se laissant également entraîner. Ainsi donc toutes les
+dispositions nécessitées par le moment étaient prises par les chefs
+immédiats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et à
+plus forte raison ceux de Napoléon. Ils craignaient d'autant moins d'en
+assumer la responsabilité, que, pendant la mêlée, l'homme n'a plus
+d'autre idée que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il
+se jette en avant, en arrière, et agit sous l'influence exclusive de sa
+surexcitation personnelle. En résumé, tous ces mouvements, produits par
+le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes.
+Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal:
+c'étaient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace,
+leur apportaient la mort et les blessures. Dès que ces hommes se
+trouvaient hors de la portée des projectiles, leurs chefs s'en
+emparaient, les alignaient, les soumettaient à la discipline, et, par la
+puissance de cette même discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer
+et de feu, où ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient à
+l'aventure, en s'entraînant mutuellement.
+
+
+XVI
+
+
+Les généraux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois mené au feu
+des masses énormes de troupes bien disciplinées, mais, au lieu de voir,
+comme il était toujours arrivé aux batailles précédentes, l'ennemi
+prendre la fuite, ces masses disciplinées revenaient de là-bas débandées
+et terrifiées; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait à
+vue d'oeil. Vers midi, Murat envoya son aide de camp à Napoléon pour
+réclamer des renforts. Napoléon était assis au pied du mamelon et buvait
+du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les
+Russes en déroute si Sa Majesté voulait envoyer des renforts:
+
+«Des renforts?» s'écria Napoléon d'un air sévère et surpris, comme s'il
+ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli
+garçon, aux cheveux bouclés, qu'on lui avait envoyé: «Des renforts? se
+dit-il à part lui.... Que peuvent-ils avoir encore à me demander
+lorsqu'ils disposent de la moitié de l'armée sur l'aile gauche des
+Russes, qui n'est même pas fortifiée? Dites au roi de Naples qu'il n'est
+pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon échiquier; allez![5]« Le
+jeune et joli garçon soupira profondément, et, tenant toujours la main à
+la hauteur de son shako, retourna au feu. Napoléon se leva, et appela
+Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient
+aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation,
+l'attention de Berthier fut attirée par la vue d'un général, monté sur
+un cheval couvert d'écume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa
+suite: c'était Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec
+précipitation de l'Empereur, en lui démontrant, hardiment et à haute
+voix, la nécessité dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes
+étaient perdus si l'Empereur consentait à donner une division. Napoléon
+haussa les épaules, garda le silence et continua sa promenade, tandis
+que Belliard exposait avec véhémence son avis aux généraux qui
+l'entouraient.!
+
+«Vous êtes trop vif, Belliard, dit Napoléon; on se trompe facilement
+dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!»
+
+Belliard venait à peine de disparaître qu'un nouvel envoyé arriva du
+champ de bataille.
+
+«Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napoléon du ton d'un homme agacé par des
+obstacles imprévus.
+
+--Sire, le prince... commença à dire l'aide de camp...
+
+--Demande des renforts, n'est-ce pas?» s'écria Napoléon avec impatience.
+
+L'aide de camp inclina la tête affirmativement. Napoléon se détourna,
+fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.
+
+«Il faudra leur donner des réserves, qu'en pensez-vous? Qui
+enverrons-nous là-bas, à cet oison dont j'ai fait un aigle?
+
+--Envoyons la division de Claparède, Sire,» répondit Berthier, qui
+connaissait par leur nom toutes les divisions, les régiments et les
+bataillons.
+
+L'Empereur approuva d'un signe de tête; l'aide de camp partit au galop
+du côté de la division Claparède, et, quelques instants après, la jeune
+garde, postée derrière le mamelon, se mit en mouvement. Napoléon
+regardait silencieusement dans cette direction.
+
+«Non, dit-il tout à coup, je ne puis y envoyer Claparède, envoyez-y
+Friant.»
+
+Bien qu'il n'y eût aucun avantage à employer le second plutôt que le
+premier, et qu'il en résultât au contraire un grand retard dans
+l'exécution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualité.
+Napoléon en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le rôle
+du docteur qui entrave par ses remèdes la marche de la nature, ce rôle
+qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se
+perdit comme les autres dans la fumée, tandis que les aides de camp
+arrivaient de tous côtés, et paraissaient s'être donné le mot pour
+demander la même chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans
+leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les
+troupes françaises. M. de Beausset, qui était encore à jeun, s'approcha
+de Napoléon, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa
+respectueusement de déjeuner.
+
+«Il me semble que je puis maintenait féliciter Votre Majesté d'une
+victoire?»
+
+Napoléon secoua la tête négativement. M. de Beausset, pensant que ce
+geste se rapportait à la victoire présumée, se permit alors de faire
+observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait empêcher de
+déjeuner, du moment que c'était possible.
+
+«Allez-vous...» dit tout à coup Napoléon, en se détournant.
+
+Un soupir de commisération et de déconvenue passa sur la figure de M. de
+Beausset, qui alla rejoindre les généraux. Napoléon éprouvait la
+sensation pénible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent à
+pleines mains, et ayant prévu toutes les chances, se sent, malgré tout,
+près d'être battu pour avoir trop savamment combiné ses coups. Les
+troupes et les généraux étaient les mêmes qu'autrefois; ses mesures
+étaient bien prises, sa proclamation courte et énergique; il était sûr
+de lui, de son expérience et de son génie, que les années n'avaient fait
+qu'accroître; l'ennemi qu'il combattait était le même qu'à Austerlitz
+et à Friedland; il comptait tomber sur lui à bras raccourcis... et voilà
+que ce coup de massue lui échappait comme par magie! Ses combinaisons
+passées avaient toujours été couronnées de succès: il avait, comme
+toujours, concentré ses batteries sur un seul point, lancé ses réserves
+et sa cavalerie--des hommes de fer--pour enfoncer les lignes, et
+cependant la victoire ne venait pas! De tous côtés on lui demandait des
+renforts, on lui apprenait que des généraux étaient morts ou blessés,
+que les troupes étaient débandées, et qu'il était impossible de déloger
+les Russes. Jadis, après deux ou trois dispositions, deux ou trois mots
+jetés à la hâte, les aides de camp et les maréchaux arrivaient à lui, la
+figure rayonnante, lui annonçant avec force félicitations que des corps
+entiers avaient été faits prisonniers, apportant des faisceaux de
+drapeaux et d'aigles pris à l'ennemi, en traînant des canons à leur
+suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la
+cavalerie sur les trains de bagages! C'était ainsi que cela avait eu
+lieu à Lodi, à Marengo, à Arcole, à Iéna, à Austerlitz, à Wagram, etc.
+Aujourd'hui il se passait quelque chose d'étrange; bien que les ouvrages
+avancés eussent été emportés d'assaut; il le sentait d'instinct, et il
+comprenait que ce sentiment était partagé par son entourage militaire.
+Tous les visages étaient tristes, on évitait de se regarder, et Napoléon
+savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se
+prolongeait huit heures, bien qu'il y eût engagé toutes ses forces, et
+qui n'avait pas encore abouti à une victoire. Il savait que c'était une
+bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de
+tension extrême, le perdre, lui et son armée. Lorsqu'il repassait en
+pensée toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle,
+depuis deux mois, aucune bataille n'avait été gagnée, aucun drapeau,
+aucun canon, aucun corps de troupes n'avait été pris, les figures
+contristées de son entourage, les doléances sur la résistance opiniâtre
+des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient
+tomber sur son aile gauche d'un moment à l'autre, enfoncer son centre,
+un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela était possible. Jadis il
+ne prévoyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un
+nombre incalculable de hasards, tous défavorables, s'offrait à son
+imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc
+gauche, Napoléon fut terrifié. Berthier s'approcha de lui, et lui
+proposa de monter à cheval pour se rendre un compte exact de la
+situation.
+
+«Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!...» Et il
+partit pour le village de Séménovsky.
+
+Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et
+des hommes couchés dans des mares de sang, isolément ou par groupes;
+jamais ni Napoléon ni aucun de ses généraux n'avaient vu une aussi
+grande quantité de morts réunis sur un si étroit espace. La voix sourde
+du canon, qui, dix heures durant, n'avait cessé de se faire entendre et
+fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre à ce tableau. Il
+arriva sur les hauteurs de Séménovsky, et aperçut dans le lointain, à
+travers la fumée, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui
+étaient pas familières: c'étaient des Russes. Leurs masses serrées
+étaient placées derrière le village et le mamelon, et leurs bouches à
+feu continuaient à tonner sans relâche sur toute la ligne; ce n'était
+plus une bataille, c'était une boucherie sans résultat pour les Russes
+comme pour les Français. Napoléon s'arrêta, et retomba dans la rêverie
+dont Berthier l'avait tiré. Arrêter ce qu'il voyait était impossible, et
+cependant c'était lui qui, aux yeux de tous, en était l'ordonnateur
+responsable; et ce premier insuccès lui faisait comprendre toute
+l'horreur et toute l'inutilité de ces massacres. Un des généraux qui le
+suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde.
+Ney et Berthier échangèrent un coup d'oeil et un sourire de mépris à
+cette absurde proposition. Napoléon baissa la tête et garda longtemps le
+silence.
+
+«À huit cents lieues de France, je ne ferai pas démolir ma garde[6]!»
+s'écria-t-il, et, faisant tourner bride à son cheval, il retourna à
+Schevardino.
+
+
+
+XVII
+
+
+Koutouzow, la tête inclinée et affaissé sur lui-même de tout le poids de
+son corps, était toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, où
+Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais
+approuvant ou désapprouvant ce qu'on venait lui proposer.
+
+«C'est cela... oui, oui, faites!» disait-il; ou bien: «Vas-y, va voir,
+mon ami!» ou bien encore: «C'est inutile, attendons!...»
+
+Il écoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les
+ordres qu'on lui demandait, sans paraître s'intéresser au sens des
+paroles de ceux qui lui parlaient, mais épiant toutefois leur ton et
+l'expression de leur visage. Sa longue expérience et sa sagesse de
+vieillard lui disaient qu'il n'était pas possible à un seul homme d'en
+diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les
+dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les
+troupes, ni le nombre des canons et des gens tués, ne décident du sort
+de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'élan
+des troupes, qu'il tâchait de découvrir et de conduire autant qu'il
+était en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme
+et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, usé par l'âge, un
+contraste saisissant. À onze heures du matin, on vint lui dire que les
+ouvrages avancés dont les Français s'étaient emparés leur avaient été
+repris, mais que le prince Bagration était blessé. Koutouzow poussa un
+cri et secoua la tête.
+
+«Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,--dit-il à un aide
+de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:
+
+--Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la
+première armée?»
+
+Le prince partit à l'instant, et il n'avait pas encore atteint le
+village de Séménovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des
+renforts. Koutouzow fronça le sourcil, envoya Doktourow prendre le
+commandement de la première armée, et prier le prince, dont les conseils
+lui étaient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir
+auprès de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat était prisonnier, il
+sourit, et son état-major s'empressa de le féliciter.
+
+«Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement
+gagnée, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien
+extraordinaire, mais il ne faut pas se réjouir trop tôt!»
+
+Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux
+troupes. Un peu plus tard, à l'arrivée de Scherbinine, qui venait lui
+annoncer la reprise par les Français des ouvrages avancés du village de
+Séménovsky, Koutouzow devina, à l'expression de son visage et aux bruits
+qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se
+levant aussitôt, il le prit à l'écart.
+
+«Mon ami, lui dit-il, va auprès d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a
+à faire.»
+
+Koutouzow se trouvait à Gorky, au centre même de notre position;
+l'attaque dirigée par Napoléon sur notre flanc gauche avait été
+vaillamment et à plusieurs reprises repoussée par la cavalerie
+d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas dépassé Borodino. À
+trois heures, les Français cessèrent l'attaque, et Koutouzow put
+constater, sur la physionomie de tous ceux qui arrivèrent du champ de
+bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation portée au
+dernier degré. Le succès dépassait ses espérances, mais ses forces lui
+faisaient défaut, sa tête s'inclinait et il sommeillait
+involontairement. On lui apporta à dîner; pendant son repas, Woltzogen
+s'approcha de lui; c'était celui-là même qui, au dire du prince André,
+affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui
+détestait Bagration. Il venait rendre compte à Koutouzow, de la part de
+Barclay, de la marche des opérations militaires du flanc gauche. Le sage
+Barclay, en voyant la foule des fuyards blessés et les dernières lignes
+enfoncées, en avait conclu que la bataille était perdue, et avait chargé
+son aide de camp favori d'en prévenir Koutouzow. Celui-ci, mâchant avec
+peine un morceau de poule rôtie, regardait complaisamment venir
+Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des
+lèvres, la main à la visière de sa casquette avec une affectation
+cavalière; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingué,
+je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que
+j'apprécie à sa juste valeur. «Ce vieux Monsieur,» c'était le nom que
+les Allemands donnaient à Koutouzow, «ce vieux Monsieur» se donne ses
+aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il
+commença son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait
+mission de la faire connaître, et telle qu'il l'avait jugée par
+lui-même.
+
+«Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi;
+nous ne pouvons l'en déloger, faute de troupes; elles fuient et il est
+impossible de les arrêter!»
+
+Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne
+pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son émotion,
+et ajouta avec un sourire:
+
+«Je ne me crois pas en droit de cacher à Votre Altesse ce que j'ai vu:
+les troupes sont en pleine déroute!
+
+--Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'écria Koutouzow en se levant
+vivement, les sourcils froncés, et faisant de ses mains tremblantes des
+gestes de menace; tout près de suffoquer, il s'écria: «Comment
+osez-vous, monsieur, me dire cela, à moi? Vous ne savez rien! Dites à
+votre général que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que
+lui le véritable état des choses.»
+
+Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow
+poursuivit:
+
+«L'ennemi est repoussé du flanc gauche, et fortement entamé au flanc
+droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce
+qui n'est pas. Allez répéter au général Barclay que mon intention est
+d'attaquer l'ennemi demain!» Tous se taisaient, et l'on n'entendait que
+la respiration haletante du vieillard: «Il est repoussé de partout,
+reprit-il, j'en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes! La victoire
+est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la Russie!»
+ajouta-t-il en se signant et en laissant échapper un sanglot.
+
+Woltzogen haussa les épaules, un sourire ironique passa sur ses lèvres,
+et il s'éloigna sans chercher même à dissimuler la surprise que lui
+causait l'aveugle entêtement du «vieux Monsieur». Un général d'un
+extérieur agréable parut en ce moment sur la colline.
+
+«Ah! voilà mon héros!» dit Koutouzow en l'indiquant de la main.
+
+C'était Raïevsky; il avait passé toute la journée sur le point le plus
+important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes
+tenaient toujours ferme, et que les Français n'osaient plus attaquer.
+
+«Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obligés de
+nous retirer? lui demanda Koutouzow en français.
+
+--Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indécises, c'est
+toujours le plus opiniâtre qui reste victorieux, et mon opinion...
+
+--Kaïssarow, s'écria Koutouzow, prépare-moi l'ordre du jour, et toi,
+dit-il à un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque
+pour demain!»
+
+Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prévint le maréchal
+que son chef demandait la confirmation par écrit de l'ordre qu'il lui
+avait donné. Koutouzow, sans même le regarder, fit aussitôt libeller cet
+ordre, qui mettait à couvert la responsabilité de l'ex-commandant en
+chef. Grâce à l'intuition morale et mystérieuse de ce qu'on est convenu
+d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow
+se transmirent instantanément jusqu'aux extrémités de l'armée. Ce
+n'étaient plus certainement les mêmes mots qui leur parvenaient, et il
+n'y avait même rien de vrai dans les expressions attribuées à Koutouzow,
+mais chacun en comprit le sens et la portée; en effet elles n'étaient
+pas le résultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles
+traduisaient fidèlement le sentiment caché au fond du coeur du
+commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le coeur de
+tous les Russes! Tous ces soldats épuisés et hésitants, apprenant qu'on
+attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur répugnait
+de croire était faux; ils furent consolés, et leur courage se ranima.
+
+
+XVIII
+
+
+Le régiment du prince André était dans les réserves restées inactives
+jusqu'à deux heures, derrière Séménovsky, sous un feu violent
+d'artillerie. À ce moment, le régiment, qui avait déjà perdu plus de
+deux cents hommes, fut porté en avant sur le terrain situé entre le
+village de Séménovsky et la batterie du mamelon, où des milliers
+d'hommes avaient déjà été tués ce jour-là, et vers lequel venait d'être
+dirigé le feu convergent de plusieurs centaines de pièces ennemies.
+
+Sans quitter sa place, sans avoir tiré un coup de fusil, le régiment
+perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, à
+sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une épaisse fumée et
+vomissaient une grêle de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur
+lui sans trêve ni cesse. De temps à autre les grenades et les boulets,
+en passant, avec leur sifflement prolongé, au-dessus de leurs têtes,
+leur donnaient un moment de répit, mais parfois, en une seconde,
+plusieurs hommes étaient atteints: on mettait alors les morts de côté,
+et l'on emportait les blessés. À chaque nouvelle détonation, les
+chances de vie diminuaient pour les survivants. Le régiment était formé
+en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais,
+malgré l'étendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la même
+impression. Tous étaient sombres et taciturnes; à peine échangeaient-ils
+quelques mots entrecoupés à voix basse, et ces mots mêmes expiraient sur
+leurs lèvres à la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient
+les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par
+terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse
+du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses
+mains, s'en servait pour nettoyer sa baïonnette; celui-ci défaisait les
+courroies de son sac et les rebouclait; celui-là rabattait avec soin les
+revers ses bottes, qu'il ôtait et remettait tour à tour; quelques-uns
+construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du
+champ. Tous semblaient absorbés par leurs occupations, et lorsque leurs
+camarades tombaient à leurs côtés, tués ou blessés, lorsque les
+brancards les frôlaient, lorsque à travers la fumée on apercevait les
+masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, dès
+qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils
+devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie
+s'échappait de toutes ces bouches, et immédiatement après ils
+reportaient toute leur attention sur les incidents étrangers à l'action
+qui se déroulait autour d'eux. On aurait dit qu'épuisés au moral ils se
+retrempaient dans ces détails de la vie habituelle. Une batterie
+d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson
+eut la jambe prise dans un des traits.
+
+«Eh! gare au cheval de volée!... attention! il va tomber... ne le
+voient-ils donc pas!» s'écria-t-on de tous côtés.
+
+Une autre fois, à la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'où,
+qui s'élança, effaré, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet
+tombé près de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en
+serrant la queue entre ses pattes, tout le régiment éclata de rire; mais
+ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les
+figures hâves et soucieuses blêmissaient et se contractaient de plus en
+plus, se tenaient là depuis huit heures, sans nourriture, et exposés à
+toutes les terreurs de la mort.
+
+Le prince André, pâle comme eux, marchait en long et en large d'un bout
+à l'autre de la prairie, les mains croisées derrière le dos, la tête
+inclinée; il n'avait rien à faire, aucun ordre à donner: tout se faisait
+sans qu'il eût à s'en mêler; on enlevait les morts, on emportait les
+blessés, et les rangs se reformaient de nouveau. Au début de l'action,
+il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs,
+mais il reconnut bientôt qu'il n'avait rien à leur apprendre. Toutes les
+forces de son âme, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'à
+écarter de sa pensée l'horreur de sa situation. Il traînait les pieds
+sur l'herbe foulée, en examinant machinalement la poussière qui
+recouvrait ses bottes: tantôt, faisant de grands pas, il essayait de
+suivre le sillon laissé par les faucheurs; tantôt, comptant les sillons,
+il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tantôt il
+arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisière du champ,
+et en écrasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre
+et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses idées de la
+veille: il ne pensait à rien, et prêtait une oreille fatiguée aux mêmes
+bruits, au crépitement des grenades et de la fusillade. De temps à autre
+il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: «La voilà!...
+Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui
+s'approchait à travers les nuages de fumée: En voici encore une autre!
+La voilà!... non, elle a passé par-dessus ma tête.... Ah! celle-ci est
+tombée cette fois!...» Et il recommençait à compter ses pas, qui le
+menaient en seize enjambées jusqu'à la lisière de la prairie.
+
+Soudain, un boulet siffla et s'enfonça à cinq pas de lui dans la terre.
+Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup
+d'hommes avaient été sans doute abattus, car il remarqua une grande
+agitation devant le second bataillon.
+
+«Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, empêchez les hommes de se grouper!»
+
+L'aide de camp exécuta l'ordre, et se rapprocha du prince André, pendant
+que le chef de bataillon l'abordait d'un autre côté.
+
+«Gare!» cria à ce moment un soldat épouvanté et, comme un oiseau au vol
+rapide se posant à terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval
+du chef de bataillon, à deux pas du prince André.
+
+Le cheval, ne s'inquiétant pas de savoir si c'était bien ou mal de
+témoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un
+hennissement d'épouvante, et se jeta de côté en renversant presque son
+cavalier.
+
+«À terre!» s'écria l'aide de camp.
+
+Le prince André se tenait debout, hésitant; l'obus, semblable à une
+énorme toupie, tournait en fumant sur la lisière de la prairie, à côté
+d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: «Est-ce vraiment
+la mort?» pensa-t-il en regardant avec un sentiment indéfinissable de
+regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: «Je ne
+veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre!» Il se le disait, et
+cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.
+
+«Monsieur l'aide de camp, s'écria-t-il, c'est une honte de...»
+
+Il n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas
+étrange de vitres brisées, retentit, lança en l'air une gerbe d'éclats
+qui retomba en pluie de fer, en répandant une forte odeur de poudre. Le
+prince André fut jeté de côté les bras en avant, et tomba lourdement sur
+la poitrine. Quelques officiers se précipitèrent vers lui: une mare de
+sang s'étendait à sa droite; les miliciens, qu'on appela aussitôt,
+s'arrêtèrent derrière le groupe d'officiers; le prince André, la face
+contre terre, respirait bruyamment.
+
+«Voyons, arrivez donc!» dit une voix. Les paysans s'approchèrent, et le
+soulevèrent par la tête et par les pieds: il poussa un gémissement, les
+paysans se regardèrent et le remirent à terre.
+
+«Prenez-le quand même?» répéta-t-on.
+
+On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard.
+
+«Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?... c'est fini alors! dirent
+plusieurs officiers.
+
+--Il a passé à toucher mon oreille!» ajouta l'aide de camp.
+
+Les porteurs s'éloignèrent à la hâte par le sentier qu'ils avaient frayé
+du côté de l'ambulance.
+
+«Eh! les paysans, allez donc au pas, s'écria un officier en arrêtant les
+premiers, qui, en marchant inégalement, secouaient le brancard.
+
+--Fais attention, Fédor! dit l'un d'eux.
+
+--M'y voilà, m'y voilà! répondit celui-ci joyeusement en emboîtant le
+pas.
+
+--Excellence, mon prince!» dit Timokhine d'une voix tremblante en
+accourant vers le brancard.
+
+Le prince André ouvrit les yeux, jeta un regard à celui qui lui parlait,
+et referma les paupières.
+
+Les miliciens portèrent le prince André dans le bois, où se tenaient les
+voitures de malades et l'ambulance, composée de trois tentes dressées au
+bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux étaient attelés aux
+voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux
+becquetaient les grains tombés à leurs pieds, et les corbeaux, flairant
+le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour
+des tentes étaient assis, couchés, debout, des hommes de toute arme aux
+uniformes ensanglantés; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on
+avait peine à écarter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds
+à la voix des officiers, ils restaient penchés sur les brancards,
+essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient
+sous les yeux. Dans les tentes on entendait tantôt des sanglots de
+colère et de douleur, tantôt des gémissements plaintifs; de temps à
+autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et
+indiquait les blessés qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur
+tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie.
+Quelques-uns déliraient. Le prince André, comme chef de régiment, fut
+porté, à travers tous ces blessés, à la tente la plus voisine, et ses
+porteurs s'arrêtèrent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les
+yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la
+touffe d'absinthe, le champ labouré, cette toupie noire qui tournait, le
+violent désir de vivre qui s'était emparé de lui, tout lui revint à la
+mémoire. À deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le
+monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux
+noirs sous le bandage qui les couvrait à moitié, se tenait appuyé contre
+une branche: les balles l'avaient frappé à la tête et au pied. On
+l'écoutait avec curiosité.
+
+«Nous l'avons si bien délogé, disait-il, qu'il s'est enfui en
+abandonnant tout!
+
+--Nous avons fait prisonnier le Roi lui-même, criait un soldat dont les
+yeux étincelaient.
+
+--Ah! si les réserves étaient arrivées, il n'en serait rien resté,
+parole d'honneur!»
+
+Le prince André écoutait comme les autres, et en éprouvait un sentiment
+de consolation.
+
+«Mais à présent, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arrivé?
+et pourquoi suis-je ici?... Pourquoi ce désespoir de quitter la vie? Il
+y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?»
+
+
+XIX
+
+
+Un des chirurgiens, dont le tablier et les mains étaient tout tachés de
+sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce.
+Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait
+qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son
+regard se reporta à gauche et à droite; il soupira et baissa les yeux.
+
+«À l'instant,» dit-il à un chirurgien qui lui indiquait le prince André,
+et il le fit transporter dans la tente.
+
+Un murmure s'éleva parmi les blessés.
+
+«Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont
+le droit de vivre?
+
+Le prince André fut déposé sur une table qui venait d'être débarrassée:
+le chirurgien l'épongeait encore. Le blessé ne put distinguer nettement
+ceux qui étaient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante
+douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout
+ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la
+chair humaine nue, ensanglantée, qui semblait remplir cette tente si
+basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour brûlant du
+mois d'août, dans le petit étang de la grand'route de Smolensk. C'était
+bien là cette chair à canon, dont l'aspect lui avait inspiré alors un
+dégoût et une horreur prophétiques. Dans la tente il y avait trois
+tables: le prince André, déposé sur l'une d'elles, fut abandonné à
+lui-même pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les
+tables voisines. Sur la plus rapprochée était assis un Tartare, un
+cosaque sans doute, à en juger par l'uniforme qui était à ses côtés.
+Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la
+peau noire de son dos musculeux.
+
+«Oh! oh!» rugissait le Tartare, et tout à coup, relevant sa figure
+bronzée, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri perçant, et
+se jeta de côté et d'autre, afin de se débarrasser de ceux qui le
+retenaient.
+
+La dernière table était entourée de plusieurs personnes: un homme
+robuste et fort y était étendu, la tête rejetée en arrière; la couleur
+de ses cheveux bouclés et la forme de sa tête n'étaient pas inconnues au
+prince André. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui,
+pour l'empêcher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse,
+était continuellement agitée par un soubresaut convulsif. Tout son corps
+était secoué par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux
+chirurgiens, dont l'un était pâle et tremblant, s'occupaient de son
+autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de
+sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du
+prince André, lui jeta un coup d'oeil et se détourna rapidement.
+
+«Déshabillez-le!... À quoi songez-vous donc!» s'écria-t-il avec colère
+en s'adressant à un des aides.
+
+Lorsque le prince André se vit entre les mains de l'infirmier qui, les
+manches retroussées, lui déboutonnait à la hâte son uniforme, tous les
+souvenirs de son enfance passèrent comme un éclair dans son esprit. Le
+chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond
+soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit
+tout à coup le prince André lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il
+revint à lui, des morceaux de ses côtes brisées avaient été retirés de
+sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupée, et sa
+plaie était pansée. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui,
+l'embrassa silencieusement, et s'éloigna sans se retourner.
+
+Après cette terrible souffrance, il éprouva un sentiment indicible de
+bien-être: les moments les plus charmants de sa vie repassèrent devant
+ses yeux, surtout les heures de son enfance où, après l'avoir
+déshabillé, on le couchait dans son berceau et où la vieille bonne
+l'endormait en chantant. Il était heureux de se sentir vivre, et tout ce
+passé semblait être devenu le présent. Les chirurgiens continuaient à
+s'agiter autour du blessé qu'il avait cru reconnaître; ils le
+soutenaient et cherchaient à le calmer.
+
+«Montrez-la-moi, montrez-la-moi,» gémissait-il vaincu par la torture.
+
+Le prince André, en écoutant ces cris, avait, lui aussi, envie de
+pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait
+la vie? Était-ce à cause de ses souvenirs d'enfance? Était-ce parce
+qu'il avait lui-même tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il
+sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au
+blessé sa jambe coupée, qui avait conservé sa botte toute maculée de
+sang.
+
+«Oh!» s'écria-t-il en pleurant comme une femme.
+
+À un mouvement que fit le docteur, le prince André reconnut Anatole
+Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait épuisé, à côté de lui:
+«Quoi! c'est lui!» se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui
+lui présentait un verre d'eau, dont ses lèvres tremblantes et gonflées
+ne pouvaient saisir le bord. «Oui, c'est bien lui, cet homme qui me
+touche presque, qui est lié à moi par un souvenir douloureux, mais quel
+est ce lien?» se demandait-il sans trouver de réponse, et soudain, comme
+une figure de ce monde idéal plein d'amour et de pureté, Natacha se
+dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la première fois à ce
+bal de 1810, avec son cou et ses mains grêles, avec cette tête
+rayonnante, effarouchée, toujours prête à s'exalter... et son amour et
+sa tendresse pour elle se réveillèrent plus forts et plus vifs que
+jamais.... Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet
+homme, dont les yeux, rougis et troublés par les larmes, s'étaient
+tournés vers lui. Le prince André se rappela tout, et une compassion
+affectueuse pénétra son coeur inondé de joie. Il ne put se maîtriser, et
+pleura des larmes de tendresse et de pitié sur l'humanité, sur lui-même,
+sur ses faiblesses et sur celles de cet infortuné. «Oui, se dit-il,
+voilà la pitié, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment
+comme pour ceux qui nous détestent, cet amour que Dieu prêchait sur la
+terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors....
+Voilà ce qui me restait encore à apprendre dans cette existence, et ce
+qui fait que je regrette la vie!... Mais maintenant, je le sens, il est
+trop tard.»
+
+
+XX
+
+
+L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de
+blessés, la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête, les nouvelles
+qu'il recevait à tout moment de tant de généraux tués ou hors de combat,
+la perte de son prestige, que jusque-là rien n'avait pu atteindre, tout
+produisit sur Napoléon une impression extraordinaire. Lui, qui
+d'habitude aimait à voir les morts et les blessés, et croyait donner
+par là une preuve de sa grandeur et de sa fermeté d'âme, se sentit
+vaincu moralement ce jour-là, et il quitta en toute hâte le champ de
+bataille pour retourner à Schevardino. La figure jaune et gonflée, les
+yeux troubles, la voix enrouée, assis sur son pliant de campagne, il
+prêtait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever
+les yeux. Il attendait avec une fiévreuse inquiétude la fin de cette
+affaire, dont il était le grand moteur et qu'il était impuissant à
+arrêter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le
+dessus sur le mirage qui le séduisait depuis si longtemps, et il
+rapporta à lui-même cette impression de douleur qu'il avait éprouvée sur
+le champ de bataille. Il pensait à la possibilité de la mort et de la
+souffrance; il ne désirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conquêtes; il
+ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la liberté! Mais
+lorsqu'il atteignit les hauteurs de Séménovsky, et que le grand-maître
+de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer
+le feu dirigé contre les troupes russes massées devant Kniazkow, il y
+consentit, et donna ordre qu'on lui rendît compte du résultat obtenu.
+
+Un aide de camp lui annonça bientôt après que deux cents canons avaient
+été pointés sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.
+
+«Notre feu en abat des rangs entiers et ils résistent toujours!
+
+--Ils en veulent encore! dit Napoléon d'une voix rauque.
+
+--Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu.
+
+--Ils en veulent encore? répéta Napoléon. Eh bien, qu'on leur en
+donne[7]!...» Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de
+chimères qu'il s'était créé, pour y reprendre le rôle douloureux, cruel
+et inhumain qui lui était fatalement destiné.
+
+L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme,
+responsable plus qu'aucun autre de tous ces événements l'empêcha,
+jusqu'à la fin de sa vie, de comprendre la portée réelle des actes qu'il
+commettait en opposition avec les règles éternelles du vrai et du bien,
+et comme la moitié de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les
+renier sans être illogique. Ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il
+avait éprouvé une satisfaction intime en comparant le nombre des
+cadavres russes avec celui des Français; ce n'était pas seulement
+d'aujourd'hui qu'il écrivait à Paris: que le champ de bataille était
+superbe[8].... Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait là 50 000
+morts, et à Sainte-Hélène même, où il employait ses loisirs à faire le
+récit de ses actions, il dictait ce qui suit:
+
+«La guerre de Russie aurait dû être la plus populaire des temps
+modernes: c'était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du
+repos et de la sécurité de tous: elle était purement pacifique et
+conservatrice.
+
+«C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de
+la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se
+dérouler, tout pleins du bien-être et de la prospérité de tous. Le
+système européen se trouvait fondé; il n'était plus question que de
+l'organiser.
+
+«Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu
+aussi mon _Congrès_ et ma _Sainte-Alliance_. Ce sont des idées qu'on m'a
+volées. Dans cette réunion des grands souverains, nous eussions traité
+de nos intérêts en famille, et compté de clerc à maître avec les
+peuples.
+
+«L'Europe n'eût bientôt fait de la sorte véritablement qu'un même
+peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la
+patrie commune. J'eusse demandé toutes les rivières navigables pour
+tous, la communauté des mers, et que les grandes armées permanentes
+fussent réduites désormais à la seule garde des Souverains.
+
+«De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique,
+tranquille, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites immuables; toute
+guerre future purement _défensive_, tout agrandissement nouveau
+_antinational_. J'eusse associé mon fils à l'Empire; ma _dictature_ eût
+fini et son règne constitutionnel eût commencé.
+
+«Paris eût été la capitale du monde, et les Français l'envie des
+nations!...
+
+«Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en
+compagnie de l'Impératrice et durant l'apprentissage royal de mon fils,
+à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres
+chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant
+les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les
+bienfaits[9].»
+
+Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement prédestiné par la
+Providence à ce rôle, s'ingéniait à prouver que son but était le bien
+des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'êtres et les
+combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire!
+
+«Des quatre cent mille hommes qui passèrent la Vistule, écrivait-il, la
+moitié étaient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois,
+Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains.
+L'armée impériale proprement dite était pour un tiers composée de
+Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Piémontais,
+Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32ème division
+militaire, Brème, Hambourg... etc.; elle comptait à peine cent quarante
+mille hommes parlant français. L'expédition de Russie coûta moins de
+cinquante mille hommes à la France actuelle; l'armée russe dans la
+retraite de Vilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu
+quatre fois plus que l'armée française; l'incendie de Moscou a coûté la
+vie à cent mille Russes, morts de froid et de misère dans les bois;
+enfin, dans sa marche de Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi
+atteinte par l'intempérie de la saison; à son arrivée à Vilna elle ne
+comptait que cinquante mille hommes, et à Kalisch moins de dix-huit
+mille hommes[10].»
+
+Il croyait donc que la guerre qu'il faisait à la Russie dépendait
+exclusivement de sa volonté, et l'horreur du fait accompli ne lui
+causait aucun remords!
+
+
+XXI
+
+
+Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents, étaient confusément
+couchés, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies
+appartenant à M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs
+et sur ces prairies, pendant des centaines d'années, les paysans des
+environs avaient fait paître leur bétail et récolté leurs moissons. Aux
+ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient
+bu du sang; une foule de soldats blessés ou valides, des différentes
+armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là vers
+Valouïew; d'autres soldats, affamés, épuisés de fatigue, se laissaient
+machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient
+encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et
+riant quelques heures auparavant, où étincelaient les baïonnettes, et où
+s'élevaient les vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un
+brouillard intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur
+de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés, une pluie
+fine mouillait les morts, les blessés et les exténués. Elle avait l'air
+de leur dire: «Assez, assez, malheureux, revenez à vous.... Que
+faites-vous?» Un doute passait alors dans l'âme de ces pauvres êtres, et
+ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensée
+du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir;
+jusque-là, quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes
+sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystérieuse et
+incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur, couvert de
+sueur, de poudre et de sang, qui, resté seul sur les trois servants de
+la pièce, portait péniblement les gargousses, chargeait, pointait et
+allumait la mèche!... et les boulets se croisaient toujours dans les
+airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et
+cette oeuvre terrible, dirigée non par la volonté humaine, mais par la
+volonté de celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait
+impitoyablement son cours! Quiconque aurait considéré les armées russes
+et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il suffisait d'un
+faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir complètement. Mais
+aucune des deux ne faisait cet effort suprême, et le feu de la bataille
+achevait peu à peu de s'éteindre. Les Russes ne prenaient pas
+l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, massés sur la
+route de Moscou et se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste
+jusqu'à la fin. Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les
+Français, le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait
+pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient
+perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulement possible et
+facile aux Français, que soutenaient le souvenir des quinze ans de
+victoire de Napoléon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de
+leurs pertes, qui n'étaient que du quart de leur effectif, la certitude
+d'avoir derrière eux en réserve plus de 20 000 hommes de troupes
+fraîches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de
+ne pouvoir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens
+affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait avancer
+sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut
+se transformer tout à coup en printemps. Cette faute ne saurait être
+imputée à Napoléon: tous, depuis le général en chef jusqu'au dernier
+soldat, savaient que cet effort était impossible; en effet, l'esprit de
+corps était complètement paralysé par cet ennemi terrible qui, après
+avoir perdu la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin
+qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter à
+Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'étoffe
+cloués à un bâton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire
+de l'étendue de la conquête: mais c'était une de ces victoires qui font
+passer dans l'âme de l'agresseur la double conviction de la supériorité
+morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion
+française, semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de
+recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle
+courait à sa perte; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que coûte,
+elle devait atteindre Moscou! L'armée russe, de son côté, quoique deux
+fois plus faible, se trouvait inexorablement poussée à continuer sa
+résistance. Là, à Moscou, toute saignante encore de ses plaies de
+Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir à la fuite
+de Napoléon, à sa retraite par le même chemin, à la perte presque totale
+des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et à l'anéantissement de
+la France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino même, la
+main d'un adversaire dont la force morale était supérieure!
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+I
+
+
+L'intelligence humaine ne saurait comprendre _a priori_ la perpétuité
+absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conçoit les lois que
+lorsqu'elle peut en décomposer les unités et les étudier séparément,
+mais en même temps ce partage arbitraire en unités précises est la cause
+de la plupart de nos erreurs.
+
+Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu'Achille
+ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa
+marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois
+qu'Achille aura franchi la distance qui l'en sépare, celui-ci aura
+repris de l'avance en parcourant la dixième partie de cette même
+distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en
+franchira la centième, et ainsi de suite à l'infini. Pour les anciens,
+c'était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition
+provient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis
+que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.
+
+En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mouvement
+quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce
+n'est qu'en admettant les infinitésimaux et leur progression ascendante
+jusqu'à un dixième, et en faisant la somme de cette progression
+géométrique, que nous obtenons la solution désirée. La nouvelle science
+de l'emploi des infiniment petits résout actuellement des questions qui
+paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitésimaux, elle
+rétablit en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité
+absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelligence
+humaine est entraînée à commettre en considérant les unités
+individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-même.
+
+Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le même
+système. La marche de l'humanité, tout en étant la conséquence d'une
+multitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais
+d'interruption. L'étude de ces lois est le but de l'histoire, et pour
+s'expliquer celles qui régissent la somme des volontés de ce mouvement
+perpétuel, l'esprit humain admet des unités indépendantes et séparées.
+Le premier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasard
+une série d'événements qui se suivent, à les examiner en dehors des
+autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni commencement ni fin,
+puisque toujours un fait découle forcément du précédent. En second lieu,
+elle étudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et
+les accepte comme la résultante des volontés de tous les hommes, tandis
+que cette résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule
+personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient
+les unités dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus
+possible de la vérité, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre,
+qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les
+volontés humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure
+historique, il est complètement dans l'erreur.
+
+Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel de la
+critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme
+elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est
+qu'en étudiant les quantités différentielles de l'histoire, c'est-à-dire
+les courants homogènes qui entraînent les hommes, et après en avoir
+trouvé l'intégrale, que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois.
+
+Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à
+l'observateur un mouvement inusité de millions d'hommes. Ils quittent
+leurs occupations, se portent d'un côté de l'Europe à l'autre, pillent,
+s'entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette
+période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette
+effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit
+par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont
+les lois? se demande l'esprit humain.
+
+Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions
+et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des édifices de la
+ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de
+Révolution; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et
+de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils
+nous parlent de l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les
+autres et nous disent: «Voilà la cause du mouvement! Voilà ses lois!»
+Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la
+déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indiquée est trop faible
+pour l'effet produit. C'est la somme des volontés humaines qui a amené
+la Révolution et Napoléon, de même que c'est encore elle qui les a
+supportés et qui les a renversés.
+
+«Lorsqu'il y a des conquêtes,» nous dit l'historien, «il y a des
+conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands
+hommes!» C'est vrai, répond l'esprit humain, mais il ne m'est pas
+démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l'on
+puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l'action
+individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma
+montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église
+voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de
+l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je
+vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa
+soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas
+davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent
+marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il
+souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent. Bien que la
+cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager
+l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chênes. Je n'y
+vois que la réunion des conditions que je rencontre dans toute
+manifestation de la vie, et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma
+montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chêne, je n'y
+découvrirais pas la raison d'être du carillon, du mouvement de la
+locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver là,
+il me faut absolument changer mon point d'observation, et étudier les
+lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procéder de même
+(des tentatives de ce genre ont déjà été faites), et, au lieu d'étudier
+seulement les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, chercher
+à se rendre compte des éléments homogènes et infiniment petits qui
+dirigent les masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il
+parviendra en suivant cette voie: il est évident que c'est la seule
+possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que la
+millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la description des
+souverains, des généraux, des ministres, et à l'exposition des
+combinaisons suggérées par leurs actes.
+
+
+II
+
+
+Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent
+sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant
+toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à
+Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de
+propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps
+lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle
+laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée
+ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force
+d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la
+retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les
+coeurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc
+terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et
+après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi
+fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre.
+
+Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les
+Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve
+acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines
+sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui
+les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la
+victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière
+jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà.
+
+Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la
+bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça
+à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour
+écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les
+nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés.
+L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait
+impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau
+sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés,
+emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes
+le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés
+en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer.
+Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain,
+mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce
+fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire
+au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en
+étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les
+circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était
+élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que
+Moscou fut livré à l'ennemi.
+
+Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont
+élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou
+méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se
+déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de
+commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte
+telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux
+côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le
+commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des
+intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des
+conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien
+qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir
+à l'accomplissement de ses desseins.
+
+Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow
+aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant
+d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été
+présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans
+des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous
+fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant
+l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à
+choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et
+les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait
+proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même
+moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il
+faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement
+répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour
+l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui
+demande également sur quel endroit il doit diriger les
+approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer
+les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet
+une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou,
+et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet
+diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à
+toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de
+sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un
+général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés
+qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé
+pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec
+le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre
+général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra
+dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à
+Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit
+nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de
+Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question
+fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon
+irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque
+jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite.
+
+
+III
+
+
+Lorsque Yermolow, envoyé par Koutouzow pour examiner la position, vint
+lui rapporter qu'il était impossible de se battre sous les murs de
+Moscou, le maréchal le regarda en silence.
+
+«Donne-moi la main, dit-il en lui tâtant le pouls. Tu es malade, mon
+ami: pense à ce que tu dis...» Car il ne pouvait admettre de se replier
+au delà sans livrer bataille.
+
+Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaïa, à six verstes de la
+barrière Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de généraux
+l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait à
+l'instant de Moscou. Cette brillante réunion, divisée en plusieurs
+groupes, discutait sur les avantages et les désavantages de la position,
+sur la situation des troupes, sur les plans proposés et sur l'esprit qui
+régnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'était un
+conseil militaire. La conversation ne s'écartait pas des intérêts
+généraux; les nouvelles particulières se communiquaient à voix basse;
+aucune plaisanterie, aucun sourire ne déridait leurs figures soucieuses,
+et l'on voyait que tous s'efforçaient d'être à la hauteur des
+circonstances. Le général en chef écoutait toutes les opinions
+énoncées, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs
+discussions et sans faire connaître son avis. Parfois, après avoir prêté
+l'oreille, il se détournait, désappointé d'avoir entendu autre chose que
+ce qu'il désirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie;
+les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient même à
+ceux qui en avaient déterminé le choix; un troisième disait que la faute
+datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille
+l'avant-veille; le quatrième racontait la bataille de Salamanque, dont
+les détails venaient d'être apportés par un Français nommé Crossart. Ce
+Français, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au
+service de la Russie, et, en prévision de la défense possible de Moscou,
+exposait les péripéties du siège de Saragosse. Le comte Rostoptchine
+assurait que, bien que lui et la milice fussent prêts à mourir sous les
+murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empêcher de regretter
+l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laissé, ajoutant que, s'il
+avait pu pressentir ce qui se passait, il eût agi tout autrement.
+Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons
+stratégiques, causaient de la direction que devaient prendre les
+troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces
+discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la défense de
+Moscou était matériellement impossible. L'ordre de livrer bataille
+n'aurait eu pour résultat qu'un immense désordre, car, non seulement
+cette position n'était pas défendable aux yeux des généraux, mais déjà
+même ils délibéraient sur les conséquences d'une retraite, et ce
+sentiment était partagé par toute l'armée. Tandis que presque tous
+critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, à le soutenir,
+mais la question par elle-même n'avait plus d'importance: ce n'était
+qu'un prétexte à discussions et à intrigues. Koutouzow le comprenait et
+ne se méprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen déployait
+avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas
+d'insuccès il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow,
+pour avoir amené les troupes, sans combat, jusqu'à la montagne des
+Moineaux, et que, dans le cas où il refuserait d'exécuter le plan
+proposé par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir
+abandonné Moscou. Mais ces intrigues préoccupaient peu le vieillard en
+ce moment: un unique et menaçant problème se dressait devant lui,
+problème que jusqu'à présent personne n'avait pu résoudre: «Est-ce
+vraiment moi qui ai laissé arriver Napoléon jusqu'aux murs de Moscou?
+Quel est donc l'ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat?» se
+répétait-il pour la centième fois: «Était-ce hier soir, lorsque j'ai
+envoyé dire à Platow de se retirer, ou était-ce avant-hier, lorsque, à
+moitié endormi, j'ai ordonné à Bennigsen de prendre ses dispositions?
+Oui, Moscou doit être abandonné, les troupes doivent se replier, il faut
+s'y résigner.» Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette
+résolution que de se démettre de ses fonctions. Car, à part le pouvoir
+qu'il aimait, auquel il était habitué, il se croyait surtout destiné à
+la gloire, sauver son pays: n'était-ce pas là ce qu'avait eu en vue
+l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au désir de
+l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'armée dans ces
+circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son
+invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et
+mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage.
+Appelant à lui les plus anciens généraux, il leur dit:
+
+«Bonne ou mauvaise, ma tête doit s'aider elle-même!...» Et, montant en
+voiture, il retourna à Fili.
+
+
+IV
+
+
+Le conseil de guerre se réunit à deux heures dans la plus spacieuse des
+deux isbas qui appartenaient à un nommé André Sévastianow. Les paysans,
+les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de
+l'autre isba; la petite fille d'André, Malacha, âgée de six ans, que Son
+Altesse avait embrassée et à laquelle il avait donné un morceau de
+sucre, était seule restée blottie sur le poêle de la grande chambre, à
+regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des
+généraux qui entraient l'un après l'autre, et allaient s'asseoir sous
+les images. Le grand-père, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, était
+assis à part dans l'angle obscur du poêle. Affaissé dans son fauteuil de
+campagne, il témoignait de son agacement, tantôt en lançant des
+interjections étouffées, tantôt en tortillant nerveusement le collet de
+son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gêner; il serrait la main
+à quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp
+Kaïssarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fenêtre
+qui était en face de son chef, mais, à un geste d'impatience de
+Koutouzow, il comprit que Son Altesse désirait rester dans le demi-jour
+pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait déjà tant de monde
+autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de
+papiers et de crayons, que les domestiques militaires apportèrent encore
+un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kaïssarow
+et Toll. À la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay
+de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure pâle et maladive,
+avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus proéminent,
+trahissait les angoisses de la fièvre dont il ressentait en ce moment
+même le violent frisson. Ouvarow, assis à côté de lui, lui racontait
+quelque chose à voix basse et avec des gestes saccadés. Personne du
+reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevés, et
+les mains croisées sur la poitrine, écoutait avec attention. En face de
+lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tête aux
+traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorbé dans ses
+pensées. Raïevsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses
+cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des
+regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et
+sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable
+sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait à lui
+faire des petits signes, auxquels elle répondait timidement.
+
+On attendait Bennigsen, qui, sous prétexte d'inspecter une seconde fois
+la position, achevait tranquillement chez lui son succulent dîner; deux
+heures, de quatre à six, se passèrent ainsi en causeries à voix basse,
+sans qu'on prît aucune décision.
+
+Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais
+de façon à ne pas laisser éclairer ses traits par les bougies qu'on
+venait d'y poser.
+
+Bennigsen ouvrit aussitôt le conseil en formulant la proposition
+suivante:
+
+«Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la
+Russie, ou bien devons-nous la défendre?»
+
+Un long et profond silence succéda à ces paroles, tous les visages se
+contractèrent, tous les yeux se tournèrent vers Koutouzow, qui, les
+sourcils froncés, toussaillait et s'efforçait de surmonter son émotion.
+Malacha l'observait aussi.
+
+«L'antique et sainte capitale de la Russie?» répéta-t-il tout à coup
+avec colère et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la
+fausse note.
+
+«Vous me permettrez de dire à Votre Excellence que cette phrase n'offre
+aucun sens à un coeur russe. Ce n'est pas ainsi que doit être posée la
+question pour la discussion de laquelle j'ai réuni ces messieurs; elle
+est purement militaire et la voici: Le salut du pays étant dans l'armée,
+est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en
+livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans
+résistance? C'est là-dessus que je désire connaître votre avis.»
+
+Les discussions commencèrent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour
+battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il était
+impossible de défendre la position de Fili; en conséquence, il proposa
+de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc
+gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se
+partagèrent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow,
+Raïevsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice était
+nécessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue
+d'autres considérations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre
+que leur réunion ne pouvait plus arrêter la marche fatale des
+événements. Par le fait, Moscou était abandonné. Les autres généraux le
+voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction à faire
+prendre à l'armée dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses
+yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il
+s'agissait d'une querelle entre «le grand-père» et «l'habit aux longs
+pans», comme elle désignait à part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils
+s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit coeur
+elle donnait raison au «grand-père»; elle saisit au vol un coup d'oeil
+perçant et rusé jeté par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de
+lui voir remettre à sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques
+pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononcées d'une
+voix calme et mesurée à l'adresse de Bennigsen exprimaient une
+désapprobation complète.
+
+«Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow.
+Faire changer de position à une armée dans le voisinage immédiat de
+l'ennemi est toujours une opération dangereuse; l'histoire est là pour
+le confirmer. Ainsi, par exemple...» il s'arrêta comme pour rassembler
+ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur
+affectée sur Bennigsen.... «par exemple, si la bataille de Friedland,
+que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas été à notre avantage, c'est
+précisément à cause d'une conversion semblable.»
+
+Un silence d'une minute qui parut éternelle, pesa sur l'assistance.
+
+Les discussions reprirent ensuite à bâtons rompus, mais on sentait que
+le sujet était épuisé.
+
+Tout à coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les
+généraux se tournèrent vers lui.
+
+«Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots cassés.
+J'ai écouté les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront
+pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir
+qui m'a été confié par l'Empereur et la patrie, je commande la
+retraite!»
+
+Les généraux se dispersèrent dans un silence solennel, comme celui qui
+accompagne d'ordinaire les prières des morts. Malacha, qu'on attendait
+depuis longtemps à souper, descendit lentement et à reculons de la
+soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du
+poêle, et, se faufilant prestement entre les jambes des généraux, elle
+disparut par la porte entre-bâillée.
+
+Koutouzow, après avoir congédié les membres du conseil, resta longtemps
+appuyé sur la table à réfléchir à ce terrible problème, se demandant de
+nouveau où et comment s'était décidé l'abandon de Moscou, et à qui il
+pouvait être imputé.
+
+«Je ne m'y attendais pas, dit-il à son aide de camp Schneider, qui
+venait d'entrer chez lui à une heure avancée de la nuit. Je n'aurais
+jamais cru pareille chose possible!
+
+--Il faut vous reposer, Altesse, lui répondit l'aide de camp.
+
+--Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande
+de cheval,» dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il
+répéta: «Ils en mangeront! Ils en mangeront!»
+
+
+V
+
+
+Comme contraste à Koutouzow et à propos d'un fait d'une bien autre
+importance que la retraite de l'armée, c'est-à-dire l'abandon et
+l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien à tort, pour en
+avoir été le fauteur.
+
+Tout Russe animé aujourd'hui du même sentiment qu'éprouvaient alors nos
+pères, aurait pu prophétiser ces événements, que la bataille de Borodino
+avait rendus inévitables.
+
+À Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages
+de l'Empire, l'esprit était le même qu'à Moscou, quoique complètement en
+dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le
+peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans
+commettre aucun désordre. Il l'attendait avec calme, sentant que,
+lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Dès
+qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aisées
+s'éloignèrent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres
+détruisirent et incendièrent le reste. La conviction que ce devait être,
+et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans
+tout coeur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prévision de la
+prise de Moscou, s'était répandue en 1812 dans toute la société de cette
+ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en août, en laissant
+derrière eux leurs maisons et la moitié de leur fortune, le prouvaient
+bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui
+ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants
+pour le salut de la patrie, et autres actes contraires à la nature
+humaine, mais qui s'exprime simplement, sans éclat, et par cela même
+produit d'immenses résultats. «Il est honteux,» disaient les affiches du
+comte Rostoptchine, «de fuir le danger. Les lâches seuls abandonnent
+Moscou!» Et cependant ils partaient malgré la qualification de poltrons
+qui leur était appliquée! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela
+devait être ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrayés par le
+récit des horreurs commises par Napoléon dans les pays conquis. Ils
+savaient très bien que Berlin et Vienne étaient restés intacts, et que
+pendant l'occupation française, les habitants passaient gaiement leur
+temps avec ces vainqueurs pleins de séductions que les hommes et même
+les femmes en Russie portaient alors dans leur coeur! Ils partaient
+parce qu'il ne pouvait être question pour les Russes de rester sous la
+domination des Français: bonne ou mauvaise, pour eux elle était
+inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait
+à livrer une belle et opulente capitale à l'incendie et au pillage
+devenus par là même inévitables, car il n'est que trop vrai que ne pas
+brûler et ne pas piller des foyers abandonnés est tout à fait contraire
+à l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui dès le mois de
+juin quittait Moscou avec ses nègres et ses bouffons pour se réfugier
+dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgré la crainte d'être
+arrêtée sur l'ordre de Rostoptchine, était instinctivement résolue à ne
+pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'après nous, elle
+accomplissait simplement et véritablement la grande oeuvre du salut de
+la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blâmait les
+partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait à
+des braillards avinés de mauvaises armes; qui ordonnait des processions
+et les défendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de
+transport des particuliers; qui annonçait son intention de brûler
+Moscou, sa maison, et se dédisait le quart d'heure suivant; qui
+exhortait la populace à se saisir des espions et lui reprochait ensuite
+de les avoir saisis; qui chassait tous les Français de la ville, et y
+laissait tranquillement Mme Aubers-Chalmé, le grand centre de réunion de
+la colonie française; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux
+et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le
+peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi,
+et lui livrait, pour s'en débarrasser, un homme à écharper; qui
+prétendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir
+par une porte dérobée, tout en rimant un mauvais quatrain français[11]
+pour que personne ne doutât de sa coopération: cet homme ne comprenait
+pas la valeur morale de l'événement qui s'accomplissait sous ses yeux.
+Dévoré du désir d'agir seul, d'étonner le monde par un exploit d'un
+patriotisme héroïque, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de
+l'incendie de Moscou, en essayant d'arrêter ou d'activer, de son faible
+bras, le courant irrésistible du mouvement national qui l'emportait avec
+le reste.
+
+
+VI
+
+
+En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position
+embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection
+toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers
+postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune
+prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux
+valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le
+délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni
+l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une
+autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au
+lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges
+pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant
+sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un
+véritable grand homme, le droit de son côté.
+
+En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première
+visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui.
+
+«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur.
+Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous;
+elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous,
+monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus
+qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de
+parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce
+n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas
+un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte
+qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en
+portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant
+les yeux au ciel.
+
+--Mais écoutez-moi, au nom du ciel.
+
+--Épousez-moi, et je serai votre esclave.
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi[12]!» dit-elle en
+pleurant.
+
+Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle
+répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples
+(il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques
+autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de
+son mari, qu'elle avait été sacrifiée!
+
+«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu.
+
+--Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne
+pouvaient servir à cela?»
+
+Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux
+demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec
+lesquels il était en intimes relations.
+
+Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que
+donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un
+séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et
+brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme
+neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement
+éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux
+orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour
+les sacrés coeurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises
+dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion
+catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses
+yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix
+tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la
+valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur
+de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de
+ce moment, devint un de ses habitués.
+
+Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta
+longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était
+plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains
+sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta
+plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son
+coeur.... C'était la grâce qui opérait!
+
+On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et
+lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une
+boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée
+dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en
+allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document
+important.
+
+Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle
+était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante
+et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur
+sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout
+lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son
+but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la
+ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait
+vaincre le plus fort.
+
+Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces
+efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et
+d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne
+manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes,
+pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son
+divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de
+satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de
+certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son
+confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point
+l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule:
+tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux
+parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la
+poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais,
+tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en
+portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui
+expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui
+l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir
+la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la
+conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le
+charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au
+plaisir de développer sa pensée avec art.
+
+«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il,
+vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les
+liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis
+une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et
+cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint....
+Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel,
+assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le
+but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut
+vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et...
+
+--Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine
+impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie
+religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui
+est erronée?»
+
+Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la
+solution du problème de l'oeuf par Christophe Colomb; il resta ébahi
+devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et
+charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout
+d'abord à lui déduire ses raisons.
+
+«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le
+raisonnement de sa fille spirituelle...
+
+
+VII
+
+
+Hélène comprenait fort bien que l'affaire en elle-même, ne présentait
+aucune difficulté au point de vue religieux, et que les objections de
+ses guides leur étaient dictées uniquement par la crainte des autorités
+laïques.
+
+Elle décida donc qu'il fallait y préparer peu à peu la société. Elle
+excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la même
+comédie qu'avec le prince. Aussi stupéfait d'abord que ce dernier de la
+proposition d'épouser une femme dont le mari était vivant, il ne tarda
+pas, grâce à l'imperturbable assurance d'Hélène, à regarder bientôt la
+chose comme toute naturelle. Hélène n'aurait certes pas gagné sa cause
+si elle avait montré la moindre hésitation, le moindre scrupule, et
+gardé le moindre mystère; mais elle racontait, sans se gêner et avec un
+laisser-aller plein de bonhomie, à tous ses amis intimes (c'est-à-dire à
+tout Pétersbourg) qu'elle avait reçu du prince et de l'Excellence une
+proposition de mariage, qu'elle les aimait également, et qu'elle ne
+savait comment se résoudre à leur causer du chagrin. Le bruit de son
+divorce se répandit aussitôt; bien des gens se seraient élevés contre
+son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connaître
+l'intéressant détail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces
+gens-là n'y trouvèrent plus rien à redire. Elle avait déplacé la
+question; on ne se demandait plus, si la chose était possible, mais bien
+lequel des deux prétendants lui offrait le plus d'avantages, et comment
+la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-là, des gens
+à préjugés qui, incapables de s'élever à la hauteur voulue, voyaient
+dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais
+ils étaient peu nombreux et ils ne parlaient qu'à mots couverts. Quant à
+savoir s'il était bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de
+son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait
+été déjà tranchée par des esprits supérieurs, et l'on ne voulait passer
+ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.
+
+Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permît d'exprimer
+hautement une opinion contraire. Elle était venue cet été-là, à
+Pétersbourg voir un de ses fils; rencontrant Hélène à un bal, elle
+l'arrêta au passage, et, au milieu d'un silence général, lui dit de sa
+voix forte et dure:
+
+«Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir
+inventé quelque chose de neuf? Pas du tout, ma très chère, tu as été
+devancée et c'est depuis longtemps l'usage dans...»
+
+Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges
+manches, la regarda sévèrement et lui tourna le dos. Malgré la crainte
+qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi
+ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se
+redisait à l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son
+sermon.
+
+Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mémoire et se
+répétait à tout propos, disait à sa fille, chaque fois qu'il la
+rencontrait:
+
+«Hélène, j'ai un mot à vous dire:... J'ai eu vent de certains projets
+relatifs à... vous savez? Eh bien, ma chère enfant, vous savez que mon
+coeur de père se réjouit de vous savoir... vous avez tant souffert...
+mais, chère enfant, ne consultez que votre coeur. C'est tout ce que je
+vous dis[13]...» Et, pour cacher son émotion de commande, il la serrait
+sur sa poitrine.
+
+Bilibine n'avait pas perdu sa réputation d'homme d'esprit; c'était un
+de ces amis désintéressés comme les femmes à la mode en ont souvent, et
+qui ne changent jamais de rôle; il lui exposa un jour, en petit comité,
+sa manière de voir sur cet important sujet.
+
+«Écoutez, Bilibine,» lui répondit Hélène, qui avait l'habitude d'appeler
+les amis de cette catégorie par leur nom de famille... et elle lui
+toucha l'épaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes:
+«Dites-moi comme à une soeur ce que je dois faire.... Lequel des deux?»
+Bilibine plissa son front et se mit à réfléchir.
+
+«Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si
+vous épousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'épouser
+l'autre, et vous mécontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce
+côté une certaine parenté. Si au contraire vous épousez le vieux comte,
+vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un
+aussi grand personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous
+épousant.
+
+--Voilà un véritable ami! dit Hélène rayonnante. Mais c'est que j'aime
+l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais
+ma vie pour leur bonheur à tous deux!»
+
+Bilibine haussa les épaules; évidemment à cette douleur-là il ne
+trouvait pas de remède. «Quelle maîtresse femme! se dit-il. Voilà ce qui
+s'appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les
+trois à la fois[14]!»
+
+«Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question.
+Consentira-t-il?
+
+--Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hélène,
+persuadée que Pierre l'aimait aussi.
+
+--Il vous aime jusqu'à divorcer?» demanda Bilibine.
+
+Hélène éclata de rire.
+
+La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui se permettaient
+de douter de la légalité de l'union projetée. Dévorée par l'envie que
+lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire à la pensée du
+bonheur qui allait lui échoir; elle se renseigna auprès d'un prêtre
+russe sur la possibilité d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande
+satisfaction, que la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un
+texte de l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier du
+vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaquables à ses yeux, la
+princesse courut chez sa fille de grand matin, pour être plus sûre de la
+trouver seule. Hélène l'écouta tranquillement et sourit avec une douce
+ironie.
+
+«Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement défendu
+d'épouser une femme divorcée.
+
+--Ah! maman, ne dites pas de bêtises, vous n'y entendez rien. Dans ma
+position j'ai des devoirs...
+
+--Mais, mon amie...
+
+--Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Père, qui a
+le droit de donner des dispenses...?»
+
+En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse
+l'attendait au salon.
+
+«Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre
+lui, parce qu'il m'a manqué de parole...
+
+--Comtesse, à tout péché miséricorde,» dit, en se montrant sur le seuil
+de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentués.
+
+La vieille princesse se leva, lui fit une révérence respectueuse, dont
+le nouveau venu ne daigna pas même s'apercevoir, et, jetant un coup
+d'oeil à sa fille, quitta majestueusement la chambre. «Elle a raison,
+se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'étaient envolés à
+la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous
+pas, nous autres, lorsque nous étions jeunes! C'était pourtant bien
+simple!» ajouta-t-elle en montant en voiture.
+
+Au commencement du mois d'août, l'affaire d'Hélène fut décidée, et elle
+écrivit à son mari--«qui l'aimait tant»--une lettre où elle lui
+annonçait son intention d'épouser N., et sa conversion à la vraie
+religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalités
+nécessaires au divorce, formalités que le porteur de la missive était
+chargé de lui expliquer: «Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en
+sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hélène[15].» Cette lettre
+arriva chez Pierre le jour même où il était à Borodino.
+
+
+VIII
+
+
+Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre
+abandonna la batterie et courut avec les soldats à Kniazkow. En
+traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et
+n'y entendant que des cris et des gémissements, il s'enfuit au plus
+vite; il ne désirait qu'une chose: oublier au plus tôt les terribles
+impressions de la journée, rentrer dans les conditions ordinaires de la
+vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que là seulement il
+serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et
+ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne
+sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les mêmes scènes de
+souffrances se reproduisaient à chaque pas; il rencontrait les mêmes
+figures, épuisées ou étrangement indifférentes; il entendait encore dans
+l'éloignement le bruit sinistre de la fusillade.
+
+Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaïsk, il
+s'assit suffoqué. La nuit descendait, le grondement des canons avait
+cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main, resta longtemps couché à
+voir passer les ombres qui le frôlaient dans les ténèbres. Il lui
+semblait à chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se
+soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il
+était resté ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirèrent de
+cette léthargie en allumant à côté de lui un feu sur lequel ils
+placèrent leur marmite; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en
+y ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon, mêlé à la
+fumée, se répandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats
+n'y firent aucune attention et continuèrent à causer.
+
+«Qui es-tu, toi? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant à lui; il
+voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient à manger
+s'il était digne de leur intérêt.
+
+--Moi, moi? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon
+détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.
+
+--Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la
+tête.... Eh bien, alors, mange si tu veux!» ajouta-t-il en tendant à
+Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.
+
+Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger: jamais nourriture ne lui
+avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerées de ce
+ragoût, le soldat avait les yeux fixés sur sa figure éclairée par le
+feu.
+
+«Où vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.
+
+--Je vais à Mojaïsk.
+
+--Tu es donc un monsieur?
+
+--Oui.
+
+--Comment t'appelle-t-on?
+
+--Pierre Kirilovitch.
+
+--Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...»
+
+Et les soldats se mirent en route avec Pierre.
+
+Les coqs chantaient déjà lorsqu'ils atteignirent Mojaïsk et en gravirent
+péniblement la raide montée. Pierre, dans sa distraction, avait oublié
+que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait
+plus souvenu s'il n'avait rencontré son domestique qui allait à sa
+recherche. Reconnaissant son maître à son chapeau blanc qui se détachait
+sur l'obscurité:
+
+«Excellence, s'écria-t-il, nous ne savions plus ce que vous étiez
+devenu. Vous êtes à pied? Où allez-vous donc? Venez par ici.
+
+--Ah oui!» dit Pierre en s'arrêtant.
+
+Les soldats firent comme lui.
+
+«Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouvé les vôtres?
+Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.
+
+--Adieu! reprirent les autres en choeur.
+
+--Adieu! leur répondit Pierre en s'éloignant.... Ne faudrait-il pas
+leur donner quelque chose?» se demanda-t-il en mettant la main à son
+gousset. «Non, c'est inutile,» lui répondit une voix intérieure. Les
+chambres de l'auberge étant toutes occupées, Pierre alla coucher dans sa
+calèche de voyage.
+
+
+IX
+
+
+À peine avait-il posé sa tête sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le
+gagner, et tout à coup, avec une netteté de perception qui touchait
+presque à la réalité, il crut entendre le grondement du canon, la chute
+des projectiles, les gémissements des blessés, sentir le sang et la
+poudre, et il éprouva une sensation de terreur irréfléchie. Il ouvrit
+les yeux et releva la tête. Tout était calme autour de lui. Seul un
+domestique militaire causait devant la porte cochère avec le dvornik;
+au-dessus de sa tête, dans l'angle des poutres équarries du hangar, des
+pigeons effarouchés par ses mouvements agitèrent leurs ailes; à travers
+une fente on entrevoyait le ciel pur et étoilé, et l'odeur pénétrante du
+foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rêver à la paix et aux
+rustiques travaux: «Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible
+chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y être laissé aller!...
+Et «Eux», eux qui ont été fermes et calmes jusqu'au dernier moment!
+«Eux», c'étaient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient
+donné à manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa
+pensée, ils se détachaient de tout le reste des hommes: «Être soldat,
+simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y
+prendre part de tout son être, se pénétrer de ce qui les pénètre!...
+Mais comment se débarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pèse
+sur mes épaules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon
+père, et même, après le duel avec Dologhow, j'aurais pu être fait
+soldat!» Et dans son imagination il revit le banquet du club, la
+provocation de Dologhow, son entretien à Torjok avec le Bienfaiteur, et
+Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient joué un rôle
+dans sa vie défilèrent confusément devant lui. Lorsqu'il se réveilla, la
+lueur bleuâtre de l'aube glissait sous l'appentis, et une légère gelée
+blanche pailletait les poteaux: «Ah! c'est déjà le jour!» se dit Pierre,
+qui se rendormit dans l'espérance de comprendre les paroles du
+Bienfaiteur, qu'il avait entendues en rêve. L'impression qu'elles lui
+avaient laissée était si vive, que longtemps après il s'en souvint. Il
+demeura d'autant plus persuadé qu'elles avaient été réellement
+prononcées, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme à sa
+pensée: «La guerre, lui avait dit cette voix mystérieuse, est pour la
+liberté humaine l'acte de soumission le plus pénible aux lois
+divines.... La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la
+volonté de Dieu, et «Eux» sont simples! «Eux» ne parlent pas, mais
+agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que
+l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la
+craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne
+connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se connaîtrait pas
+lui-même...» Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son
+domestique le réveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil
+frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'oeil dans la
+cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un
+puits: autour de ce puits, des soldats donnaient à boire à leurs chevaux
+efflanqués, attelés à des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge
+l'une après l'autre. Pierre se retourna avec dégoût, ferma les yeux et
+se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. «Non,
+pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux
+comprendre ce qui m'a été révélé pendant mon sommeil. Une seconde de
+plus et je l'aurais compris. Que faire à présent?» se dit-il en sentant
+avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si précis en
+rêve s'était évanoui. Il se leva après avoir appris de son domestique et
+du dvornik que les Français se rapprochaient de Mojaïsk et que les
+habitants s'en éloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit à pied
+en avant. Les troupes se retiraient également en laissant derrière elles
+dix mille blessés. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours
+et aux fenêtres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des
+jurons. Pierre, ayant rencontré un général blessé qu'il connaissait, lui
+offrît une place dans sa calèche, et ils continuèrent ensemble leur
+route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frère
+et celle du prince André.
+
+
+X
+
+
+Il rentra à Moscou le 30 août; il en avait à peine franchi la barrière,
+qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.
+
+«Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous
+voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.»
+
+Pierre, sans entrer dans son hôtel, prit un isvostchik et se rendit chez
+le gouverneur général, qui lui-même venait seulement d'arriver de la
+campagne. Le salon d'attente était plein de monde. Vassiltchikow et
+Platow l'avaient déjà vu, et lui avaient déclaré qu'il était impossible
+de défendre Moscou et que la ville serait livrée à l'ennemi. Bien que
+l'on cachât cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et
+les chefs des différentes administrations vinrent demander au comte ce
+qu'ils devaient faire, afin de mettre à couvert leur responsabilité. Au
+moment où Pierre entra dans le salon, un courrier de l'armée sortait du
+cabinet de Rostoptchine. Le courrier répondit par un geste désespéré aux
+questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans
+s'arrêter. Pierre porta ses yeux fatigués sur les différents groupes de
+fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient
+leur tour. Tous étaient inquiets et agités. Il s'approcha de deux de ses
+connaissances qui causaient ensemble. Après quelques paroles échangées,
+la conversation interrompue se renoua.
+
+«On ne peut répondre de rien dans la situation présente, disait l'un.
+
+--Et pourtant voilà ce qu'il vient d'écrire, répondait l'autre en
+montrant une feuille imprimée.
+
+--C'est bien différent: cela, c'est pour le peuple.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda Pierre.
+
+--Voilà! c'est sa nouvelle affiche.»
+
+Pierre la prit pour la lire.
+
+«Son Altesse, dans l'intention d'opérer une plus prompte jonction avec
+les troupes qui marchent à sa rencontre, a traversé Mojaïsk et s'est
+établie dans une forte position où l'ennemi ne l'attaquera pas de sitôt.
+On lui a envoyé d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son
+Altesse affirme qu'elle défendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de
+son sang, et qu'elle est prête même à se battre dans les rues. Ne faites
+pas attention, mes bons amis, à la fermeture des tribunaux: il fallait
+les mettre à l'abri. Mais n'importe! Le scélérat trouvera à qui parler.
+Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et
+de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en
+attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'épieu ne sera pas
+mal, mais le mieux sera la fourche: le Français n'est pas plus lourd
+qu'une gerbe de seigle. Demain, après midi, l'image d'Iverskaïa ira
+visiter les blessés de l'hôpital Catherine. Là nous les aspergerons
+d'eau bénite, ils en guériront plus tôt. Moi-même je me porte bien:
+j'avais un oeil malade, maintenant j'y vois des deux yeux.»
+
+«Les militaires m'ont assuré, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre
+en ville et que la position...
+
+--Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.
+
+
+--Que veut donc dire cette phrase à propos de son oeil?
+
+--Le comte a eu un orgelet, répondit un aide de camp, et il s'est
+tourmenté quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles....
+Mais à propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a
+raconté que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse,
+votre femme...
+
+--Je n'en sais rien, répondit Pierre avec indifférence: qu'avez-vous
+entendu dire?
+
+--Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne répète que ce
+que j'ai entendu: on assure qu'elle...
+
+--Qu'assure-t-on?
+
+--On assure que votre femme va à l'étranger.
+
+--C'est possible, répondit Pierre en regardant d'un air distrait autour
+de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois là-bas? ajouta-t-il en
+indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue
+barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.
+
+--Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nommé Vérestchaguine. Vous
+connaissez peut-être l'histoire de la proclamation?
+
+--Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et
+calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un traître.
+
+--Ce n'est pas lui qui a écrit la proclamation, c'est son fils: il est
+en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort
+embrouillée. Il y a deux mois à peu près que cette proclamation a paru.
+Le comte fit faire une enquête: c'est Gabriel Ivanovitch, ici présent,
+qui en a été chargé; cette proclamation avait passé de main en main.
+
+«--De qui la tenez-vous? demandait-il à l'un.
+
+«--D'un tel,» répondait-on; il courait alors chez la personne indiquée,
+et de fil en aiguille il remonta jusqu'à Vérestchaguine, un jeune
+marchand naïf, auquel nous demandâmes de qui il la tenait. Nous le
+savions très bien, car il ne pouvait l'avoir reçue que du directeur des
+postes, et il était facile de voir qu'ils s'entendaient.
+
+«Il répond:
+
+«--De personne, c'est moi qui l'ai écrite.»
+
+«On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.
+
+«Le comte le fait appeler:
+
+«--De qui tiens-tu cette proclamation?
+
+«--C'est moi qui l'ai composée.» Alors vous comprenez la colère du
+comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait
+de quoi être irrité devant ce mensonge et cette obstination.
+
+--Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui dénonçât
+Klutcharew.
+
+--Pas du tout, pas du tout, répliqua l'aide de camp effrayé: Klutcharew
+avait d'autres péchés sur la conscience, pour lesquels il a été
+renvoyé.... Mais, pour en revenir à l'affaire, le comte était
+indigné.... «Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car
+voilà le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite,
+car tu ne sais pas le français, imbécile!
+
+«--Non, répond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai
+composée.
+
+«--Si c'est ainsi, tu es un traître, je te ferai juger, et l'on te
+pendra!» C'en est resté là. Le comte a fait appeler le vieux, et le père
+répond comme le fils. Le jugement a été prononcé, on l'a condamné, je
+crois, aux travaux forcés, et le vieux vient aujourd'hui demander sa
+grâce. C'est un vilain garnement, un enfant gâté, un joli coeur, un
+séducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit supérieur
+à tout le monde. Son père tient un restaurant près du pont de pierre; on
+y voit une grande image qui représente Dieu le père tenant d'une main le
+sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emportée
+de là chez lui et qu'un misérable peintre...»
+
+
+XI
+
+
+L'aide de camp en était là de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut
+appelé chez le gouverneur général. Le comte Rostoptchine, les sourcils
+froncés, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment où
+Pierre entra dans son cabinet.
+
+«Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons
+vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure....
+Entre nous, mon cher, êtes-vous maçon?» demanda-t-il d'un ton sévère qui
+impliquait tout à la fois le reproche et le pardon.
+
+Pierre se taisait.
+
+«Je suis bien informé, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y
+a maçon et maçon, et j'espère que vous n'êtes pas de ceux qui perdent la
+Russie, sous prétexte de sauver l'humanité.
+
+--Oui, je suis maçon, répondit Pierre.
+
+--Eh bien, mon très cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM.
+Spéransky et Magnitzky ont été envoyés vous devinez où, avec Klutcharew
+et quelques autres, dont le but avoué était l'édification du temple de
+Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que
+je n'aurais pas renvoyé le directeur des postes s'il n'avait pas été un
+homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilité son voyage en lui
+donnant une voiture, et qu'il vous a confié des documents importants.
+J'ai de l'amitié pour vous; vous êtes plus jeune que moi, écoutez donc
+le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces
+gens-là et partez le plus tôt possible.
+
+--Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.
+
+--C'est mon affaire et non la vôtre! s'écria Rostoptchine.
+
+--On l'accuse de répandre les proclamations de Napoléon? mais ce n'est
+pas prouvé, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et
+Vérestchaguine...?
+
+--Nous y voilà! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colère:
+Vérestchaguine est un traître qui recevra son dû; je ne vous ai pas fait
+appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou
+l'ordre de vous éloigner, comme il vous plaira, et de rompre toute
+relation avec les Klutcharew et compagnie!» Remarquant qu'il s'était un
+peu trop échauffé en parlant à un homme qui n'avait rien à se reprocher,
+il lui serra la main et changea subitement de ton. «Nous sommes à la
+veille d'un désastre public, et je n'ai pas le temps de dire des
+gentillesses à tous ceux qui ont affaire à moi, la tête me tourne. Eh
+bien, mon cher, que ferez-vous?
+
+--Rien, répondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air
+soucieux.
+
+--Un conseil d'ami, mon cher, décampez, et au plus tôt, c'est tout ce
+que je vous dis. À bon entendeur, salut! Adieu, mon cher... À propos,
+est-ce vrai que la comtesse soit tombée entre les pattes des saints
+pères de la Société de Jésus?»
+
+Pierre ne répondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrité.
+
+En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient,
+le secrétaire du comité, le colonel du bataillon, son intendant, son
+majordome, etc.; tous avaient à lui demander quelque chose. Pierre ne
+comprenait rien, ne s'intéressait pas à leurs affaires et ne répondait
+aux gens que pour s'en débarrasser au plus vite. Enfin, resté seul, il
+décacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa
+table. «La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la volonté
+de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il après l'avoir lue; il faut
+savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...»
+Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitôt,
+sans même se donner le temps de se déshabiller.
+
+À son réveil, on vint lui dire qu'un homme de la police était venu
+s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il était parti, et que
+plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit à la hâte sa toilette, et,
+au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par
+la porte cochère.
+
+Depuis lors, et jusqu'après l'incendie de Moscou, malgré toutes les
+recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il
+était devenu.
+
+
+XII
+
+
+Les Rostow ne quittèrent Moscou que le 13 septembre, la veille même de
+l'entrée de l'ennemi.
+
+Une terreur folle s'était emparée de la comtesse après l'entrée de Pétia
+au régiment des cosaques d'Obolensky et son départ pour Biélaïa-Tserkow.
+La pensée que ses deux fils étaient à la guerre, exposés tous deux à
+être tués, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de
+revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Pétia, afin de le placer en
+sûreté à Pétersbourg: mais ces deux projets échouèrent. Nicolas, qui,
+dans sa dernière lettre, avait raconté sa rencontre imprévue avec la
+princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps.
+L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver
+complètement de sommeil. Le comte s'ingénia à calmer les inquiétudes de
+sa femme, et parvint à faire passer son plus jeune fils du régiment
+d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait à Moscou même; la
+comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant
+que Nicolas avait été seul en danger, il lui avait semblé, et elle s'en
+faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants,
+mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Pétia, avec ses yeux noirs
+pétillants de malice, ses joues vermeilles au léger duvet et son nez
+camard, se trouva tout à coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et
+grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut
+sentir qu'il était devenu son préféré; elle ne pensait plus qu'au moment
+de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux mêmes qu'elle
+aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: «Je n'ai besoin que de
+Pétia,» pensait-elle.... «Que me font les autres?» Une seconde lettre de
+Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'août, ne calma pas ses
+inquiétudes, bien qu'il écrivît du gouvernement de Voronège, où il avait
+été envoyé pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses
+craintes pour Pétia redoublèrent. Presque toutes les connaissances des
+Rostow avaient quitté Moscou, on engageait la comtesse à suivre au plus
+tôt cet exemple; néanmoins elle ne voulut pas entendre parler de départ
+avant le retour de son Pétia adoré, qui arriva enfin le 9; mais, à son
+grand étonnement, cet officier de seize ans se montra peu touché de
+l'accueil plein de tendresse exaltée et maladive de sa mère: aussi
+garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui
+permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Pétia le devina
+d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas
+s'efféminer, comme il disait, il répondit à ses démonstrations par une
+froideur calculée et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps
+avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aimée.
+
+L'insouciance du comte était toujours la même; aussi rien ne se trouva
+prêt le 9, date fixée pour leur départ, et les chariots envoyés de leurs
+terres de Riazan et de Moscou pour le déménagement n'arrivèrent que le
+11. Du 9 au 12, une agitation fiévreuse régnait à Moscou: tous les jours
+des milliers de charrettes amenaient des blessés de la bataille de
+Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu
+prendre avec eux, se croisant aux barrières de la ville. Malgré les
+affiches de Rostoptchine, ou peut-être à cause de ses affiches, les
+nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous côtés. On
+assurait qu'il était défendu de quitter la capitale, ou bien qu'après
+avoir mis en sûreté les saintes images et les reliques des saints, on
+forçait tous les habitants à s'éloigner, ou bien encore qu'une bataille
+avait été gagnée depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que
+l'armée avait été détruite, que la milice irait jusqu'aux
+Trois-Montagnes avec le clergé en tête, que les paysans se révoltaient,
+qu'on avait arrêté des traîtres, etc., etc. Ce n'étaient que des faux
+bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous étaient
+convaincus que Moscou serait abandonné, qu'il fallait fuir et sauver ce
+qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'écrouler, mais jusqu'au 1er
+septembre il n'y avait rien de changé en apparence, et, comme le
+criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mène au supplice,
+Moscou continua, par la force de l'habitude, à vivre de sa vie
+ordinaire, malgré l'imminence de la catastrophe qui allait le
+bouleverser de fond en comble.
+
+Ces trois jours se passèrent pour la famille Rostow dans les agitations
+et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en
+quête de nouvelles et prenait des dispositions générales et vagues pour
+son départ, la comtesse surveillait le triage des effets, courait après
+Pétia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia
+seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer.
+Depuis quelque temps, elle était triste et mélancolique. La lettre de
+Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse
+Marie, avait fait naître, chez la comtesse tout un monde d'espérances
+qu'elle n'avait pas même cherché à dissimuler devant elle, car elle
+voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. «Je ne me suis jamais
+réjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fiancé à Natacha, tandis que
+j'ai toujours désiré de voir Nicolas épouser la princesse Marie, et j'ai
+le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!...» Et
+la pauvre Sonia était bien forcée de lui donner raison, car un mariage
+avec une riche héritière n'était-il pas le seul moyen de relever la
+fortune compromise des Rostow? Elle en avait le coeur gros, et, pour
+faire diversion à son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et
+difficile travail du déménagement, et c'était à elle que s'adressaient
+le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre à donner. Pétia et
+Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents,
+gênaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans
+toute la maison que leurs éclats de rire et leurs courses folles. Ils
+riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils étaient gais et
+que tout leur était matière à plaisanterie. Pétia, qui n'était qu'un
+gamin quand il avait quitté la maison maternelle, se réjouissait d'y
+être revenu jeune homme; il se réjouissait aussi de n'être plus à
+Biélaïa-Tserkow, où il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'être de
+retour à Moscou, où, bien sûr, il sentirait la poudre. Natacha, de son
+côté, était gaie parce qu'elle avait été trop longtemps triste, parce
+que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et
+qu'elle avait retrouvé sa belle santé d'autrefois; ils étaient gais
+enfin parce que la guerre était aux portes de Moscou, et qu'on allait
+s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des
+pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces événements
+extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son
+extrême jeunesse.
+
+
+XIII
+
+
+Le samedi 12 septembre, tout était sens dessus dessous dans la maison
+Rostow; les portes étaient ouvertes, les meubles emballés ou déplacés,
+les glaces, les tableaux enlevés, les chambres pleines de foin, de
+papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient,
+à pas lourds et traînants. Dans la cour se pressaient plusieurs
+chariots, dont quelques-uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis
+que les autres attendaient à vide, et que les voix des nombreux
+domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour
+et de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse, à laquelle le bruit et
+l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un fauteuil dans
+un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tête. Pétia
+était allé chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice
+dans un régiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle à
+l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par
+terre dans sa chambre démeublée, au milieu d'un tas de robes, d'écharpes
+et de rubans, jetés de côté et d'autre, tenait à la main une vieille
+robe de bal démodée, dont elle ne pouvait détacher les yeux: c'était
+celle qu'elle avait mise à son premier bal à. Pétersbourg.
+
+Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de l'agitation
+de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinée elle avait
+essayé de se mettre à la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et
+jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer à un travail quelconque,
+lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de coeur et d'âme. Après quelques
+essais infructueux, elle abandonna à Sonia les cristaux et la
+porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa
+d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais
+lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée.
+
+«Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?»
+dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixés de nouveau
+sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rêverie qui la ramena bien
+loin dans le passé.
+
+Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans la pièce
+voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de
+service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un long convoi de
+blessés était arrêté devant la maison. Les femmes, les laquais, la
+ménagère, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les
+postillons, tous se pressaient sous la porte cochère pour les examiner.
+Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait
+des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.
+
+L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna, se sépara du groupe qui
+stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une télègue couverte de
+nattes de tille, se mit à causer avec un jeune et pâle officier qui s'y
+trouvait couché. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour écouter ce
+qu'ils se disaient.
+
+«Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la vieille. Vous
+seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par
+exemple.... Voilà nos maîtres qui partent.
+
+--Mais le permettront-ils? demanda le blessé d'une voix faible. Il faut
+le demander au chef,» ajouta-t-il en montrant un gros major à quelques
+pas de là.
+
+Natacha jeta un coup d'oeil effrayé sur le blessé et se dirigea aussitôt
+du côté du major.
+
+«Ces blessés peuvent-ils s'arrêter chez nous? lui demanda-t-elle.
+
+--Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle,» demanda le major en
+souriant, et en portant la main à la visière de sa casquette.
+
+Natacha répéta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue étaient si
+sérieuses, que, malgré le mouchoir jeté négligemment sur ses cheveux, le
+major cessa de sourire et lui répondit affirmativement.
+
+«Mais certainement, pourquoi pas?» Natacha inclina légèrement la tête et
+retourna auprès de la ménagère, qui causait encore avec son blessé.
+
+--On le peut, on le peut!» dit Natacha tout bas.
+
+La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la cour, et
+une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même dans les maisons
+voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle,
+ne laissa pas que de plaire à Natacha, et elle fit entrer le plus de
+blessés possible dans la cour de leur maison.
+
+«Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille ménagère.
+
+--Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour;
+nous pourrions bien aller à l'auberge et leur donner nos chambres!
+
+--Ah! mademoiselle, voilà encore une de vos idées; si même on les
+logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?
+
+--Eh bien, je la demanderai!»
+
+Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand
+salon, où l'on sentait une odeur de vinaigre et d'éther.
+
+«Maman, vous dormez?
+
+--Comment pourrais-je dormir? s'écria la comtesse, qui venait pourtant
+de sommeiller.
+
+--Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant à genoux devant sa mère, et
+en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai réveillée, je ne
+le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyée vous demander....
+Il y a ici des blessés, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait où
+les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une
+haleine.
+
+--Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené? Je ne comprends rien,»
+murmura la comtesse.
+
+Natacha se mit à rire, la comtesse sourit.
+
+«Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire
+tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mère et s'enfuit;
+mais dans le salon voisin elle se heurta contre son père, qui venait de
+rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.
+
+--Nous avons traîné trop longtemps, s'écria-t-il avec humeur. Le club
+est fermé, la police s'en va!
+
+--Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux
+blessés...?
+
+--Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonté, toutes tant que
+vous êtes, de ne plus vous occuper de billevesées, mais d'emballage, car
+il faut partir demain et partir au plus vite...» Et le comte répétait
+cette injonction à tous ceux qu'il rencontrait.
+
+À dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans
+la matinée des armes au Kremlin, et, malgré les affiches de Rostoptchine
+annonçant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours à l'avance, on
+savait que l'ordre avait été donné de se porter le lendemain en masse
+aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La
+comtesse contemplait avec épouvante la figure animée de son fils,
+pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui
+répondrait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter toute
+l'affaire; aussi, dans l'espérance qu'elle pourrait partir et emmener
+Pétia comme leur défenseur, elle garda le silence; mais après le dîner
+elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit même, si
+c'était possible. Avec la ruse toute féminine que donne l'affection, la
+comtesse, qui jusque-là avait montré le plus grand calme, lui assura
+qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.
+
+
+XIV
+
+
+Mme Schoss, qui était allée voir sa fille, augmenta encore les terreurs
+de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaïa
+à un entrepôt de spiritueux; elle avait été forcée de prendre un
+isvostchik pour éviter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et
+l'isvostchik lui avait raconté que le peuple avait enfoncé les tonneaux,
+sur l'ordre qu'il en avait reçu. À peine le dîner fut-il terminé, que
+toute la famille se remit à emballer avec une ardeur fiévreuse. Le vieux
+comte ne cessait d'aller de la cour à la maison et de la maison à la
+cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Pétia
+donnait des ordres à droite et à gauche. Sonia perdait la tête et ne
+savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du
+comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en
+chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, où
+son intervention fut d'abord reçue avec défiance. Comme on supposait
+qu'elle plaisantait, on ne l'écoutait pas; mais, avec une opiniâtreté et
+une persévérance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne
+volonté, elle en arriva à se faire obéir. Son premier exploit; qui lui
+coûta des efforts énormes, mais qui fit reconnaître son autorité, fut
+l'emballage des tapis; le comte avait une très belle collection de tapis
+persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses étaient ouvertes devant
+elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait
+encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait
+toujours du garde-meuble: il fallait donc forcément trouver une
+troisième caisse, et on l'envoya chercher.
+
+«Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les
+deux caisses.
+
+--Impossible, mademoiselle, objecta le maître d'hôtel, on a déjà essayé.
+
+--Eh bien, attends, tu verras...»
+
+Et Natacha commença à retirer de la caisse les plats et les assiettes
+qui y étaient déjà soigneusement emballés. «Il faut mettre les plats
+dans les tapis, dit-elle.
+
+--Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis,
+reprit le maître d'hôtel.
+
+--Attends donc, s'écria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci
+est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en
+indiquant les services de Saxe.
+
+--Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait
+Sonia d'un ton de reproche.
+
+--Ah! Mademoiselle, mademoiselle!» répétait le maître d'hôtel....
+
+Malgré toutes les observations, Natacha avait jugé inutile d'emporter
+les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son
+travail, en rejetant tout ce qui était inutile, et commençait vivement
+l'emballage. Grâce à cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur
+se trouva casé dans les deux caisses; mais, malgré tout ce qu'on pouvait
+faire, on ne parvenait pas à fermer celle où étaient les tapis. Natacha,
+ne se tenant pas pour battue, plaçait, déplaçait, entassait sans se
+lasser et forçait le maître d'hôtel et Pétia, qu'elle avait fini par
+entraîner dans cette grande oeuvre, à peser avec elle de toutes leurs
+forces sur le couvercle.
+
+«Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enlève un tapis.
+
+--Non, non, il faut peser dessus!... Pèse donc, Pétia!... À ton tour,
+Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure
+ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle
+pouvait le contenu de la caisse.
+
+--Hourra!» s'écria-t-elle tout à coup.
+
+Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa
+un cri de triomphe. Une seconde après avoir ainsi conquis la confiance
+générale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-même ne
+s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle
+disposition avait été prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgré
+leurs efforts réunis, tout ne put être emballé dans la nuit; le comte et
+la comtesse se retirèrent après avoir remis le départ au lendemain, et
+Sonia et Natacha s'étendirent sur les canapés.
+
+Cette même nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau blessé dans la
+maison Rostow. D'après ses suppositions, ce devait être un officier
+supérieur. La capote et le tablier de sa calèche le cachaient
+entièrement. Un vieux valet de chambre, d'un extérieur respectable,
+était assis sur le siège à côté du cocher, tandis que le docteur et deux
+soldats suivaient dans une autre voiture.
+
+«Ici, par ici, s'il vous plaît, nos maîtres partent, la maison est vide,
+disait la vieille au vieux domestique.
+
+--Hélas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons
+aussi notre maison à Moscou, mais c'est loin et elle est vide!
+
+--Venez, venez chez nous, répétait la femme da charge. Votre maître est
+donc bien malade?» Le valet de chambre fit un geste de découragement.
+
+--Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le médecin.»
+
+Il descendit du siège et s'approcha de l'autre voiture.
+
+«C'est bien,» répondit le docteur.
+
+Le domestique jeta un coup d'oeil dans la calèche, secoua la tête, et
+donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.
+
+«Seigneur Jésus-Christ, s'écria Mavra Kouzminichna lorsque l'équipage
+s'arrêta à côté d'elle, portez-le dans la maison, les maîtres ne diront
+rien,» ajouta-t-elle... et, comme il était urgent d'éviter l'escalier,
+on transporta le blessé tout droit dans l'aile gauche de la maison, à la
+chambre occupée la veille par Mme Schoss. Ce blessé était le prince
+André Bolkonsky.
+
+
+
+XV
+
+
+Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'était un dimanche, une belle
+et claire journée d'automne, égayée par le carillon de toutes les
+églises qui appelait comme toujours les fidèles à la messe. Personne ne
+pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se décider, et
+l'agitation inquiète qui y régnait ne se manifestait que par la cherté
+excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui
+circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans,
+de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des séminaristes, des
+fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta dès le
+point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivée sur les lieux, cette
+cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue
+que Moscou serait inévitablement livré à l'ennemi, elle retourna sur ses
+pas et se répandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce
+jour-là le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait
+continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets
+de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de
+paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des
+glaces.
+
+Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit que
+faiblement de l'agitation et du désordre du dehors. Toutefois trois de
+leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut volé. Les trente
+charrettes venues de la campagne représentaient à elles seules une
+fortune, tant les moyens de transport étaient devenus rares, et
+plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes énormes. La
+cour de leur hôtel ne désemplissait pas de soldats envoyés par leurs
+officiers qui avaient été recueillis dans le voisinage, et de malheureux
+blessés qui demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de
+leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgré la
+compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables, le maître d'hôtel
+répondait invariablement à leurs prières par un refus catégorique: «Il
+n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requête... et
+d'ailleurs, si on cédait une des charrettes, quelle raison y aurait-il
+pour ne pas les céder toutes, et même ses propres voitures?... Ce
+n'était pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les
+blessés, et dans le malheur général il était du devoir de chacun de
+penser aux siens avant tout!» Pendant que le maître d'hôtel parlait
+ainsi au nom de son maître, celui-ci s'éveillait, quittait doucement
+sur la pointe des pieds la chambre à coucher conjugale, afin de ne pas
+déranger la comtesse, et gagnait le perron, où on le vit bientôt
+apparaître dans sa robe de chambre de soie violette. Il était de fort
+bonne heure: toutes les voitures étaient chargées et stationnaient
+devant l'entrée; le maître d'hôtel causait avec un vieux domestique
+militaire et un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. À
+la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de
+s'éloigner.
+
+«Eh bien! tout est-il prêt? lui demanda le comte en passant la main sur
+son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le
+planton.
+
+--Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence.
+
+--C'est parfait! La comtesse va se réveiller, et alors, avec l'aide de
+Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles
+figures, vous êtes-vous au moins abrités chez moi?»
+
+L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance se
+colorèrent subitement.
+
+«Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque
+part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait
+d'effets, je m'en accommoderai très bien.»
+
+Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa
+au comte la même prière au nom de son maître.
+
+«Sans doute, sans doute, très volontiers! répondit le comte....
+Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que l'on décharge une ou
+deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.» Et, sans s'expliquer plus
+clairement, il détourna vivement la tête d'un autre côté, pendant qu'une
+expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.
+
+Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'oeil autour de lui: la
+cour se remplissait de blessés, il en venait de toutes parts à sa
+rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se garnissaient de figures
+blêmes qui le regardaient avec une anxiété douloureuse.
+
+«Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le
+maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé au sujet des
+tableaux!»
+
+Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir réitéré l'ordre de ne pas
+refuser aux blessés les moyens de partir.
+
+«Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les laisser
+ici,» dit le comte à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu.
+
+La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna, son
+ex-femme de chambre, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de chef
+de la police secrète, vint lui dire que Mme Schoss était très
+mécontente, et qu'on avait oublié d'emballer les robes d'été des
+demoiselles. La comtesse ayant demandé quel était le motif de la
+mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été
+enlevée d'une des charrettes, qu'on était en train de décharger les
+autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le
+comte avait dit d'emmener les blessés à leur place. Elle fit aussitôt
+demander son mari.
+
+«Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais déballer?
+
+--J'allais justement t'en prévenir, ma chère.... C'est que, vois-tu,
+petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur céder
+quelques charrettes pour les blessés. Ces objets-là nous sont bien
+inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces
+pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalité, et je
+pense, ma chère, que dès lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les
+emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dépêcher...»
+
+Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix timide, comme
+lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituée à ce
+ton, qui précédait toujours l'aveu de quelque grosse dépense, telle que
+la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une
+fête ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour système de le
+contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander
+quelque chose. Elle prit donc son air de victime résignée et,
+s'adressant à son mari:
+
+«Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de
+notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de
+tes enfants! Tu m'as dit toi-même que tout notre mobilier valait cent
+mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas à l'abandonner; tu
+feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à
+prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les Lopoukhine:
+on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et
+nous, nous sommes des imbéciles.... De grâce, aie pitié de tes enfants
+si tu n'as pas pitié de moi!»
+
+Le comte baissa la tête, et quitta la chambre d'un air désespéré.
+
+«Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui était entrée sur les talons
+du comte dans la chambre de sa mère, et qui avait tout entendu.
+
+--Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son père.
+
+--Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait?» reprit le comte avec irritation.
+
+Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air soucieux.
+
+«Papa, voilà Berg qui est arrivé.»
+
+
+XVI
+
+
+Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et décoré du
+Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la même
+place, commode et agréable, auprès du chef d'état-major du second corps.
+Il était arrivé de l'armée à Moscou le matin même du 1er septembre, sans
+y avoir à faire rien de particulier. Mais, ayant remarqué que tout le
+monde demandait à y aller, il fit comme tout le monde et obtint un congé
+pour affaires de famille. Berg, assis dans son élégant droschki attelé
+d'une paire de chevaux bien nourris, pareils à ceux qu'il avait vus chez
+le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosité les
+charrettes qui encombraient la cour de l'hôtel de son beau-père. En
+montant les degrés du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une
+blancheur immaculée et y fit un noeud. Puis, hâtant le pas, il se
+précipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains
+à Natacha et à Sonia, et s'informa avec empressement de la santé de sa
+maman.
+
+«Qui pense à la santé en ce moment? répondit le comte d'un air grognon.
+Raconte un peu ce qui se passe: où sont les troupes? Y aura-t-il une
+bataille?
+
+--Dieu seul peut le savoir, papa, répondit Berg. L'armée est animée d'un
+courage héroïque, et ses chefs se sont rassemblés en conseil; la
+décision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en
+termes généraux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez éloquentes
+pour décrire la valeur véritablement antique dont les troupes russes ont
+fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il
+en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire à un général de sa
+connaissance chaque fois qu'il parlait des «troupes russes»... je vous
+dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais été
+forcés de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on
+retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais héros antiques!
+ajouta-t-il rapidement. Le général Barclay de Tolly n'a pas ménagé sa
+vie, il était toujours au premier rang. Quant à notre corps, qui était
+placé sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer...» Et
+là-dessus Berg entama un long récit, la compilation de tout ce qu'il
+avait entendu raconter pendant ces derniers jours.
+
+Le regard de Natacha, obstinément fixé sur lui, comme si elle cherchait
+sur sa figure une réponse à une question qu'elle se posait
+intérieurement, embarrassait visiblement le narrateur.
+
+«L'héroïsme des troupes a été incomparable et l'on ne saurait assez
+l'exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes grâces de Natacha
+par un sourire à son adresse. La Russie n'est pas à Moscou, elle est
+dans le coeur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?»
+
+La comtesse entra à ce moment: elle avait la figure fatiguée et
+maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui
+adressa mille questions sur sa santé, en secouant la tête en signe
+d'intérêt.
+
+«Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un coeur russe.
+Mais de quoi vous inquiétez-vous? Vous aurez le temps de partir...
+
+--En vérité, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse
+en se tournant vers son mari: rien n'est prêt, personne ne donne
+d'ordres, c'est à regretter Mitenka! Ça n'en finira pas!» Le comte
+allait répliquer, mais il préféra se diriger vers la porte.
+
+Pendant ce temps, Berg, qui avait tiré son mouchoir de sa poche, secoua
+douloureusement la tête en y retrouvant le noeud qu'il venait d'y faire.
+
+«Papa, j'ai une grande prière à vous adresser.
+
+--À moi?
+
+--Oui; comme je passais tout à l'heure devant la maison Youssoupow,
+l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager à acheter quelque
+chose. Poussé par la curiosité, j'y suis entré, et j'y ai trouvé une
+très jolie chiffonnière..., et vous vous rappelez sans doute que
+Vérouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes même
+disputés à ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua
+Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pensée à son
+intérieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et
+un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise!
+J'ai vu plusieurs paysans là-bas dans la cour; laissez-moi en emmener
+un, je lui donnerai un bon pourboire et...»
+
+Le comte fronça le sourcil:
+
+«C'est à la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il sèchement. Ce
+n'est pas moi qui donne des ordres.
+
+--Si cela vous dérange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement à
+cause de Véra que...
+
+--Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'écria le comte
+avec colère; vous me faites tourner la tête, ma parole d'honneur!» Et il
+sortit.
+
+La comtesse fondit en larmes.
+
+«Ah oui! les temps sont bien durs!» reprit Berg.
+
+Natacha avait d'abord suivi son père, mais, une idée lui étant venue
+tout à coup, elle descendit l'escalier quatre à quatre.
+
+Pétia était sur le perron, fort occupé à distribuer des armes à ceux qui
+partaient de Moscou. Les charrettes étaient toujours attelées, mais deux
+d'entre elles avaient été déchargées, et un officier venait de
+s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.
+
+«Sais-tu à propos de quoi?» demanda Pétia à sa soeur.
+
+Cette question avait trait à la querelle des parents. Elle ne répondit
+pas.
+
+«C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux
+blessés? poursuivit le jeune garçon: c'est Vassili qui me l'a dit, et
+selon moi...
+
+--Selon moi, s'écria tout à coup Natacha en tournant vers son frère son
+visage surexcité, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indignée!
+Sommes-nous donc des Allemands?»
+
+Les sanglots la suffoquèrent, et, ne trouvant là personne sur qui
+décharger sa colère, elle s'enfuit précipitamment.
+
+Berg, assis à côté de sa belle-mère, était en train de lui prodiguer de
+respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute
+bouleversée, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa
+mère d'un pas résolu.
+
+«C'est une horreur, c'est une indignité! s'écria-t-elle: il est
+impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonné!» Berg et la comtesse la
+regardèrent d'un air surpris et effaré.
+
+Le comte, debout à la fenêtre, garda le silence.
+
+«Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?... On
+les abandonne!
+
+--Qu'as-tu? de qui parles-tu?
+
+--Des blessés, et cela ne vous ressemble pas, maman.... Chère maman, ma
+petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!...
+Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?»
+
+La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son
+émotion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait à ne pas la
+regarder.
+
+«Eh bien, faites comme vous voudrez... je ne vous en empêche pas,
+dit-elle sans se rendre complètement.
+
+--Maman, pardonnez-moi!»
+
+Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari.
+
+«Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais empêché...?
+dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.
+
+--Les oeufs qui en remontrent à la poule! dit le comte en embrassant sa
+femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa
+confusion sur son épaule.
+
+--Papa, papa, le peut-on? cela ne nous empêchera pas de prendre tout ce
+qui nous est nécessaire...»
+
+Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'élança de la salle
+dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.
+
+Quand elle ordonna de décharger les voitures, les domestiques, n'en
+croyant pas leurs oreilles, se groupèrent autour d'elle, et ne lui
+obéirent que lorsque le comte leur eut répété que telle était la volonté
+de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il était impossible de
+laisser les blessés en arrière qu'ils l'étaient quelques instants
+auparavant de la nécessité d'emporter les effets, ils les déchargèrent
+avec empressement. Les blessés à leur tour se traînèrent hors de leurs
+chambres, et leurs figures pâles et satisfaites entourèrent les
+charrettes. La bonne nouvelle se répandit bien vite dans les maisons
+environnantes, et tous les blessés du voisinage affluèrent dans la cour
+des Rostow. Beaucoup d'entre eux assurèrent qu'ils trouveraient moyen de
+se placer au milieu des caisses, mais comment arrêter le déchargement,
+du moment qu'il était commencé, et qu'importait d'ailleurs de laisser le
+tout ou seulement la moitié? La cour était encombrée de caisses à moitié
+ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces
+mêmes objets qu'on avait emballés avec tant de soin la veille, et chacun
+s'employait de son mieux à diminuer le bagage, pour emmener le plus de
+blessés possible.
+
+«On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma
+charrette.
+
+--Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha
+pourra se mettre avec moi.»
+
+Cet ordre fut exécuté immédiatement, et l'on envoya chercher de nouveaux
+blessés à deux maisons de là. Toute la domesticité, et même Natacha,
+étaient dans un état de surexcitation indicible.
+
+«Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne
+parvenaient pas à fixer une certaine caisse derrière la voiture.... Il
+faudrait encore au moins une charrette pour les mettre!
+
+--Que contient celle-là? demanda Natacha.
+
+--Les livres de la bibliothèque.
+
+--Laissez-les-y c'est inutile!»
+
+La britchka était au grand complet, et il n'y avait même plus de place
+pour le jeune comte.
+
+«Il ira sur le siège. N'est-ce pas, Pétia, que tu iras sur le siège?...»
+
+Sonia, de son côté, n'avait cessé de travailler, mais, au contraire de
+Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les
+inscrivait, selon le désir de la comtesse, et faisait de son mieux pour
+en emporter le plus possible.
+
+
+XVII
+
+
+Enfin, à deux heures de l'après-midi, les quatre voitures, attelées et
+chargées, se tenaient alignées devant le perron, tandis que les
+charrettes chargées de blessés quittaient la cour une à une. La calèche
+dans laquelle se trouvait le prince André attira l'attention de Sonia,
+qui était occupée, avec la femme de chambre de la comtesse, à lui
+arranger un bon coin dans sa large et haute voiture.
+
+«À qui cette calèche? demanda Sonia en passant sa tête par la portière.
+
+--Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle
+est au prince blessé qui a passé la nuit chez nous, et qui va maintenant
+nous suivre.
+
+--Quel prince? Comment s'appelle-t-il?
+
+--Mais c'est notre ancien fiancé, le prince Bolkonsky, répondit en
+soupirant la femme de chambre; on le dit à l'agonie...»
+
+Sonia sauta à terre et courut trouver la comtesse, qui, habillée de sa
+robe de voyage, le chapeau sur la tête et le châle sur les épaules,
+marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent là
+pour s'asseoir les portes fermées, suivant l'usage, et dire une courte
+prière avant le départ.
+
+«Maman! dit Sonia: le prince André est ici, blessé et mourant!»
+
+La comtesse ouvrit des yeux stupéfaits:
+
+«Natacha!» s'écria-t-elle.
+
+Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'éveilla au premier moment
+qu'une seule pensée: connaissant toutes deux Natacha, l'émotion qu'elle
+ressentirait à cette révélation leur faisait oublier la sympathie
+qu'elles avaient toujours éprouvée pour le prince.
+
+«Natacha ne sait rien encore...: mais c'est qu'il va nous suivre, répéta
+Sonia.
+
+--Et tu dis qu'il est mourant?»
+
+Sonia fit un signe de tête, la comtesse la serra dans ses bras, et se
+mit à pleurer.
+
+«Les voies du Seigneur sont insondables,» pensa-t-elle; elle sentait que
+la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans
+tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle.
+
+«Eh bien, maman, tout est-il prêt? demanda Natacha gaiement.... Mais
+qu'avez-vous?
+
+--Rien, tout est prêt.
+
+--Eh bien, allons!...» Et la comtesse baissa la tête pour cacher son
+émotion.
+
+Sonia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard.
+
+«Qu'est-ce donc? qu'est-il arrivé?
+
+--Rien, rien!
+
+--Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc?» demanda Natacha,
+toujours impressionnable comme une sensitive.
+
+Le comte, Pétia, Mme Schoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entrèrent au
+salon, fermèrent les portes et s'assirent en silence; au bout de
+quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir
+et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son
+exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui
+restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient
+sa main au vol et le baisaient à l'épaule, il leur donnait de petites
+tapes d'amitié sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases
+vagues et bienveillantes. La comtesse s'était retirée dans sa chambre,
+où Sonia la trouva à genoux devant les images, dont une partie avait été
+enlevée; elle avait tenu à emporter avec elle celles qui étaient les
+plus précieuses comme souvenirs de famille.
+
+À l'entrée, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons passés dans
+les tiges de leurs bottes, les habits serrés à la taille par des
+courroies et des ceintures, armés des poignards et des sabres distribués
+par Pétia, prenaient congé de ceux qui restaient. Comme toujours, au
+moment du départ il arriva que bien des objets furent oubliés ou mal
+emballés: aussi les deux heiduques restèrent-ils longtemps aux deux
+portières de la voiture, prêts à aider la comtesse à y monter, tandis
+que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et
+des paquets de toute dimension.
+
+«Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais
+pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas être assise comme cela!»
+
+Et Douniacha, serrant les dents sans répondre, se précipitait, d'un air
+fâché, pour arranger de nouveau la place de la comtesse.
+
+«Oh! les gens, les gens!» disait le comte en hochant la tête.
+
+Yéfime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle eût confiance,
+perché sur son siège élevé, ne daignait même pas se retourner pour voir
+ce qui se passait. Dans sa vieille expérience, il savait fort bien qu'on
+ne lui dirait pas de sitôt encore: «En route, à la garde de Dieu!» et
+qu'après le lui avoir dit, on l'arrêterait deux fois au moins pour
+envoyer chercher des objets oubliés; alors seulement la comtesse
+passerait la tête par la portière, en le suppliant, au nom du ciel, de
+conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi
+attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience
+beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux,
+celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin
+dans la large voiture, le marchepied fut relevé, la portière fermée, la
+cassette apportée après avoir été oubliée, et la comtesse adressa à son
+vieux cocher ses recommandations habituelles. Yéfime se découvrit
+lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent
+comme lui.
+
+«À la garde de Dieu, dit Yéfime en remettant son bonnet, en avant!»
+
+Le postillon lança ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son
+collier, les ressorts gémirent et la lourde caisse du carrosse
+s'ébranla. Le laquais s'élança sur le siège de la voiture lorsqu'elle
+était déjà en marche, et les autres équipages, secoués comme elle en
+passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement à sa suite. Tous
+les voyageurs se signèrent en passant devant l'église d'en face, et les
+domestiques qui restaient à la maison les reconduisirent pendant
+quelques pas, en marchant des deux côtés des portières. Natacha avait
+rarement éprouvé un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, où,
+assise à côté de sa mère, elle voyait lentement défiler devant ses yeux
+les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait à son sort.
+Passant de temps en temps la tête hors de la portière, elle regardait le
+long convoi de blessés qui les précédait, avec la calèche du prince
+André en tête. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baissée,
+mais, comme c'était la première de la longue file, elle la suivait
+toujours des yeux.
+
+Chemin faisant, des convois du même genre débouchèrent en si grand
+nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadovaïa, les
+voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew,
+Natacha, qui s'amusait à examiner les allants et les venants, s'écria
+tout à coup avec une joyeuse surprise:
+
+«Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui!
+
+--Qui donc? Qui cela?
+
+--Mais c'est Besoukhow!...» Et elle se pencha à la portière pour
+chercher à reconnaître un homme de forte stature, vêtu d'un caftan de
+cocher; rien qu'à le voir, on devinait que ce devait être un
+déguisement: il était suivi d'un petit vieillard à figure jaune et
+imberbe, enveloppé dans un manteau à collet de frise.
+
+«C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.
+
+--Quelle idée! Tu te trompes!
+
+--Je vous donne ma tête à couper que c'est lui.... Halte, halte!»
+cria-t-elle au cocher.
+
+Celui-ci ne put s'arrêter: les conducteurs des charrettes et des
+voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de
+continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'empêcha
+pas les Rostow de distinguer quoique à distance, la grande taille de
+Pierre: si ce n'était pas lui, c'était du moins quelqu'un qui lui
+ressemblait singulièrement. Le personnage en question marchait le long
+du trottoir, la tête inclinée, le visage sérieux, en compagnie du
+vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier,
+remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha légèrement et
+avec respect le coude de son maître en lui désignant la voiture. Pierre,
+absorbé dans ses rêveries; fut quelque temps avant de comprendre ce
+qu'on lui voulait; enfin, levant la tête, et regardant du côté que lui
+indiquait son vieux compagnon, il aperçut Natacha, et, sous l'impulsion
+irréfléchie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au
+bout de dix pas il s'arrêta subitement. Natacha, toujours penchée en
+avant, lui souriait affectueusement.
+
+«Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me
+reconnaissez?... C'est vraiment étonnant!... Que faites-vous là sous ce
+déguisement?» ajouta-t-elle en lui tendant la main.
+
+Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'était pas
+arrêtée, et la baisa gauchement.
+
+«Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec intérêt.
+
+--À moi, rien... pourquoi?... Ne m'interrogez pas, répondit-il, sentant
+que le regard joyeux de Natacha le pénétrait de son charme.
+
+--Restez-vous à Moscou, ou le quittez-vous?»
+
+Pierre se tut un moment:
+
+«À Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela, à Moscou!... Adieu!
+
+--Comme je regrette de ne pas être homme, je serais restée avec vous,
+dit Natacha, car ce que vous faites est bien.... Maman, si vous
+permettez, je resterai!
+
+--Vous avez été là-bas pendant la bataille, dit la comtesse en
+interrompant sa fille.
+
+--Oui, j'y étais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une.
+
+--Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'êtes pas comme habitude.
+
+--Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain.... Plus un
+mot, adieu, adieu! répéta-t-il. Dans quels temps épouvantables...» Et,
+laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha
+le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur.
+
+
+XVIII
+
+
+Pierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du
+défunt Bazdéïew. Voici ce qui s'était passé.
+
+À son réveil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se
+rendit pas compte tout d'abord du lieu où il se trouvait, ni de ce qu'on
+lui voulait, et lorsque son maître d'hôtel lui nomma, parmi les
+personnes qui l'attendaient au salon, le Français qui avait été chargé
+de la lettre de sa femme, le sentiment de désespoir et de découragement
+auquel il était si facilement enclin s'empara de lui avec plus de
+violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau:
+il lui sembla qu'il n'avait plus rien à faire sur cette terre, que tout
+s'était écroulé et que sa situation était sans issue. Souriant d'un
+sourire contraint, se parlant bas à lui-même, tantôt il s'asseyait,
+accablé, sur le canapé; tantôt il essayait de voir par le trou de la
+serrure les gens qui étaient dans la pièce voisine; tantôt enfin il
+prenait un livre et tâchait de lire. Le maître d'hôtel vint une seconde
+fois lui annoncer que le Français désirait instamment le voir, ne fût-ce
+qu'une, seconde, et qu'un messager de Mme Bazdéïew, qui était forcée de
+partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des
+livres du défunt.
+
+«Ah oui! c'est bien, tout de suite... ou plutôt va lui dire que je
+viens,» répondit Pierre, qui, aussitôt seul, saisit son chapeau, et se
+glissa dans le corridor par une porte dérobée.
+
+Il ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier palier, d'où
+il aperçut le suisse qui se tenait debout devant l'entrée. S'engageant
+alors dans un escalier de service qui menait à la cour, il la traversa
+sans être remarqué. Mais, en débouchant par la porte cochère, il fut
+obligé de passer devant les dvorniks et les cochers, qui le saluèrent
+respectueusement. Pierre, pour éviter ces regards curieux, fit alors
+comme l'autruche qui cache sa tête dans un fourré, et croit ne pas être
+vue; il regarda de côté, doubla le pas et se mit à marcher rapidement.
+
+Après mûre réflexion, ce qui lui parut le plus urgent fut d'aller voir
+les papiers et les livres qu'on désirait lui confier. Il prit le premier
+isvostchik venu et lui donna l'adresse de la veuve Bazdéïew, qui
+demeurait aux étangs du Patriarche. Il regardait de côté et d'autre les
+files de véhicules qui emmenaient les partants, et s'appliquait à ne pas
+dégringoler du vieux droschki disloqué qui s'avançait lentement avec un
+bruit de ferraille: Pierre éprouvait la joyeuse sensation d'un gamin
+échappé de l'école. Il lia conversation avec l'isvostchik; l'autre lui
+raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes, que le
+lendemain on enverrait toute la population au delà de la barrière des
+Trois-Montagnes, et que là aurait lieu une grande bataille. Arrivé aux
+étangs, Pierre eut quelque peine à retrouver la maison, où il n'était
+pas venu depuis longtemps. Ghérassime, le même petit vieillard à figure
+ridée et sans barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant à Torjok,
+répondit au coup qu'il frappa à la porte.
+
+«Est-on à la maison? demanda Pierre.
+
+--Les événements ont forcé madame et ses enfants à se réfugier dans leur
+bien de Torjok.
+
+--Laisse-moi entrer tout de même: il faut que je mette les livres en
+ordre.
+
+--Venez, venez, monsieur.... Le frère du défunt--que le Ciel ait son
+âme!--est resté ici, mais il est bien faible, vous savez.»
+
+Pierre savait aussi qu'il était à moitié abruti, car il buvait comme un
+trou.
+
+«Allons, allons!» dit Pierre... et il entra dans l'antichambre, où il se
+trouva nez à nez avec un grand vieillard chauve, en robe de chambre, qui
+traînait ses pieds nus dans de vieilles galoches, et dont le nez
+bourgeonné témoignait de ses habitudes.
+
+À la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de mauvaise humeur
+et disparut dans les profondeurs du corridor.
+
+«Une grande intelligence, mais bien affaiblie à présent, dit le
+domestique.... Voulez-vous entrer dans le cabinet?»
+
+Pierre l'y suivit.
+
+«On y a mis les scellés, comme vous voyez. Sophie Danilovna nous a
+ordonné de vous remettre les livres.»
+
+Pierre se retrouvait dans le même cabinet sombre où, du vivant du
+Bienfaiteur, il était entré une fois avec un si grand trouble. Depuis sa
+mort, ce cabinet était inhabité, et la couche de poussière qui couvrait
+tous les meubles lui donnait un aspect encore plus lugubre. Ghérassime
+poussa un des volets, il sortit aussitôt de la chambre. Pierre ouvrit
+une armoire qui contenait les manuscrits, et en retira une liasse de
+documents très précieux: c'étaient les actes originaux des loges
+d'Écosse, annotés et expliqués par le Bienfaiteur. Après les avoir
+déployés devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et finit
+par s'oublier dans une profonde rêverie.
+
+Ghérassime, qui entr'ouvrait la porte de temps à autre, trouvait
+toujours Pierre dans la même position. Deux heures se passèrent ainsi.
+Le vieux serviteur se permit alors de faire un peu de bruit, mais ce fut
+inutile, Pierre n'entendit rien.
+
+«Faut-il renvoyer votre isvostchik? lui demanda Ghérassime.
+
+--Ah oui! répondit Pierre, revenant enfin à lui. Écoute, dit-il en
+attirant Ghérassime par un bouton de son habit et en le regardant de ses
+yeux brillants et humides... Écoute, il y aura une bataille demain, tu
+le sais.... Ne me trahis pas, et fais ce que je te dirai.
+
+--Bien, dit laconiquement le vieux. Désirez-vous que je vous apporte à
+manger?
+
+--Non, c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habillement
+complet de paysan et un pistolet.
+
+--Bien!» répondit Ghérassime après avoir réfléchi un moment.
+
+Pierre passa le reste de la journée seul dans cette chambre, sans cesser
+d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur l'entendit même se
+parler tout haut à plusieurs reprises. Il se coucha enfin dans le lit
+qui lui avait été préparé. Ghérassime, dans sa longue vie de domestique,
+avait vu bien des choses extraordinaires: aussi ne fut-il pas très
+surpris de l'étrange humeur de Pierre, et il était content d'avoir
+quelqu'un à servir. Le même soir il lui procura sans difficulté le
+caftan et le bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin.
+Le vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pendant
+la soirée: traînant toujours ses chaussures éculées, il s'arrêtait d'un
+air hébété pour regarder Pierre, et, dès que celui-ci se retournait, il
+croisait en grognant les pans de sa robe de chambre et s'éloignait au
+plus vite. C'est pendant que Pierre, ainsi déguisé en cocher, allait
+avec Ghérassime acheter un pistolet, qu'il rencontra les Rostow.
+
+
+XIX
+
+
+
+Dans la nuit du 13 septembre, Koutouzow donna l'ordre aux troupes de se
+replier par Moscou sur la route de Riazan. Les premiers régiments se
+mirent en marche la nuit; ils avançaient posément et sans se presser,
+mais, lorsque au point du jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils
+aperçurent devant eux une foule innombrable envahissant le pont,
+s'étageant sur les hauteurs, se répandant par les rues et les carrefours
+et arrêtant la circulation; quand ils se sentirent suivis par une masse
+tout aussi considérable de gens qui les poussaient en avant, les
+soldats, emportés par ce double mouvement, se précipitèrent en désordre
+sur le pont, sur les barques et jusque dans l'eau. Quant à Koutouzow, il
+traversa Moscou par des rues détournées. À dix heures du matin, le 14
+septembre, il ne restait plus que l'arrière-garde dans le faubourg de
+Dorogomilow: tout le reste de l'armée avait opéré son passage.
+
+À la même heure, Napoléon, à cheval au milieu de ses troupes, examinait,
+du haut de la montagne Poklonnaïa, le panorama qui se déroulait devant
+ses yeux. Du 7 au 14 septembre, depuis Borodino jusqu'à l'entrée de
+l'ennemi, pendant toute cette semaine mémorable et agitée, il faisait à
+Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours comme une agréable
+surprise, alors que les rayons du soleil, bas à l'horizon, scintillent
+dans l'air pur en éblouissant la vue et projettent une chaleur plus
+forte qu'au printemps; alors que la poitrine se gonfle et se dilate en
+aspirant les brises parfumées; alors que les nuits sont encore tièdes et
+que leurs ténèbres s'illuminent d'une pluie d'étoiles dorées, dont le
+mystérieux spectacle effraye les uns et réjouit les autres. La lumière
+du matin inondait Moscou d'un éclat féerique. Étendue aux pieds de la
+Poklonnaïa avec ses jardins, ses églises, sa rivière, ses coupoles
+brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil, ces
+constructions fantastiques d'une architecture étrange, la ville semblait
+vivre de sa vie habituelle! Napoléon éprouvait, en la contemplant, cette
+curiosité inquiète et pleine de convoitise que provoque chez un
+conquérant l'aspect de moeurs inconnues et étrangères. Il constatait
+dans cette grande cité une exubérance de vie, dont il distinguait, du
+haut de la montagne, les indices infaillibles, et il entendait pour
+ainsi dire la respiration haletante de ce grand corps étendu devant lui.
+Chaque coeur russe, en contemplant Moscou, se dit que c'est une mère,
+tandis que tout étranger, sans même se rendre compte de son rôle
+maternel, reste frappé de son caractère essentiellement féminin.
+Napoléon le comprit.
+
+«Cette ville asiatique, avec ses innombrables églises, Moscou la sainte,
+la voilà donc enfin, cette ville fameuse! Il était temps!» dit-il en
+descendant de cheval, et, faisant déployer devant lui le plan de Moscou,
+il manda l'interprète Lelorgne d'Ideville. «Une ville occupée par
+l'ennemi ressemble à une ville qui a perdu son honneur[16],» pensait-il,
+ainsi qu'il l'avait dit à Toutchkow à Smolensk. Surpris de voir réalisé
+ce rêve longtemps caressé, et qui lui avait paru si difficile à
+atteindre, c'était dans ce sentiment qu'il admirait la beauté orientale
+couchée à ses pieds. Ému, terrifié presque par la certitude de sa
+possession, il portait ses yeux autour de lui, et étudiait le plan dont
+il comparait les détails avec ce qu'il voyait.
+
+«La voilà donc, cette fière capitale, se disait-il, la voilà à ma
+merci! Où est donc Alexandre, et qu'en pense-t-il? Je n'ai qu'à dire un
+mot, à faire un signe, et la capitale des Tsars sera à jamais détruite.
+Mais ma clémence est toujours prompte à descendre sur les vaincus! Aussi
+serai-je miséricordieux envers elle: je ferai inscrire sur ses antiques
+monuments de barbarie et de despotisme des paroles de justice et
+d'apaisement. Du haut du Kremlin, je dicterai de sages lois; je leur
+ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation, et les générations
+futures des boyards seront forcées de se rappeler avec amour le nom de
+leur conquérant: «Boyards, leur dirai-je tout à l'heure, je ne veux pas
+profiter de mon triomphe pour humilier un souverain que j'estime, je
+vous proposerai des conditions de paix dignes de vous et de mes
+peuples!» Ma présence les exaltera, car, comme toujours je leur parlerai
+avec netteté et avec grandeur.
+
+--Qu'on m'amène les boyards[17]!» s'écria-t-il en se tournant vers sa
+suite, et un général s'en détacha aussitôt pour aller les chercher.
+
+Deux heures s'écoulèrent. Napoléon déjeuna et retourna au même endroit
+pour y attendre la députation. Son discours était prêt, plein de dignité
+et de majesté, d'après lui du moins! Entraîné par la générosité dont il
+voulait accabler la capitale, son imagination lui représentait déjà une
+réunion dans le palais des Tsars, où les grands seigneurs russes se
+rencontreraient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un préfet qui
+lui gagnerait le coeur des populations, il distribuait des largesses aux
+établissements de bienfaisance, pensant que si en Afrique il avait cru
+devoir se draper d'un burnous et aller se recueillir dans une mosquée,
+ici à Moscou il devait se montrer généreux, à l'exemple des Tsars.
+
+Pendant qu'il rêvait ainsi, s'impatientant de ne pas voir venir les
+boyards, ses généraux inquiets délibéraient entre eux à voix basse, car
+les envoyés partis à la recherche des députés étaient revenus annoncer,
+d'un air consterné, que la ville était vide, et que tout le monde la
+quittait. Comment communiquer cette nouvelle à Sa Majesté sans la placer
+dans une situation ridicule, la plus terrible de toutes les situations?
+Comment lui avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus, il
+n'y avait plus dans la ville que des gens surexcités par l'ivresse! Les
+uns soutenaient qu'il fallait à tout prix réunir une députation
+quelconque; les autres conseillaient de dire, avec habileté et avec
+prudence, toute la vérité à l'Empereur. Le cas était grave et
+difficile.
+
+«C'est impossible... se disait la suite... mais il faudra bien pourtant
+qu'il le sache.» Et personne ne se décidait à parler.
+
+L'Empereur, qui avait continué à se bercer de ses rêves de grandeur,
+sentit enfin, avec son instinct et sa finesse de grand comédien, que cet
+instant imposant perdait de sa solennité en se prolongeant outre mesure.
+Il fit un geste, et un coup de canon retentit: c'était un signal;
+aussitôt les troupes qui entouraient Moscou y entrèrent au pas accéléré
+par les différentes barrières, en se dépassant les unes les autres, au
+milieu des tourbillons de poussière qu'elles soulevaient dans leur
+marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdissantes. Entraîné
+par l'enthousiasme de ses soldats, Napoléon s'avança avec eux jusqu'à la
+barrière de Dorogomilow; là il s'arrêta, descendit de cheval et se
+remit à marcher, dans l'attente de la députation qu'il s'attendait à
+voir paraître.
+
+
+XX
+
+
+Moscou était désert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de
+vie, mais la ville était vide et abandonnée comme l'est une ruche
+dévastée qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais
+de près il n'est plus possible de s'y méprendre: ce n'est pas ainsi
+quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le
+parfum, ni le bruit habituels. Le coup frappé par l'éleveur ne provoque
+plus le tumulte instantané et général de milliers de petits êtres qui
+se replient d'un air menaçant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant
+avec colère leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse
+la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les
+recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par
+l'ouverture, ni la senteur embaumée et pénétrante du miel, ni les tièdes
+effluves des richesses accumulées! Plus de sentinelles vigilantes,
+prêtes à donner l'éveil en sonnant de la trompe et à se sacrifier pour
+la défense de la communauté. Plus d'occupations paisibles et régulières
+se trahissant par un susurrement continu, mais un désordre partiel,
+bruyant et effaré! Plus d'abeilles laborieuses partant à vide pour
+butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des
+frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit
+de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles chargées de miel,
+accrochées l'une à l'autre par les pattes et traînant en bourdonnant le
+résidu de la cire, l'éleveur ne voit plus maintenant dans la partie
+inférieure de la ruche que des abeilles engourdies, à moitié mortes,
+errant, sans savoir ce qu'elles font, de côté et d'autre sur ses minces
+parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balayée par leurs
+ailes en éventail, et aux fentes proprement calfeutrées, çà et là gisent
+des miettes de cire, d'informes débris, de pauvres bestioles expirantes,
+dont les pattes frémissent encore, et des cadavres restés sans
+sépulture. La partie supérieure présente le même aspect de destruction:
+les cellules, construites avec un art si raffiné, ont perdu leur
+virginité première; tout est abandonné, brisé, souillé. Les frelons
+voleurs parcourent avec défiance les travaux abandonnés, et les tristes
+habitantes du logis, desséchées, flasques, vieillies, se traînent
+lentement, sans force et sans désirs, n'ayant plus qu'une étincelle de
+vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent
+voleter et se heurter contre la ruche ravagée. Parfois on en aperçoit
+deux dans un coin, qui, fidèles à leurs anciennes habitudes, nettoient
+une cellule et s'emploient instinctivement à la débarrasser d'une
+abeille morte, pendant qu'à côté deux autres se querellent
+paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques
+survivantes, ayant trouvé une victime, l'entourent, se jettent sur elle
+et l'étouffent; là une abeille affaiblie s'envole lentement, légère
+comme un duvet, pour retomber bientôt sur un monceau de cadavres
+desséchés... et, au lieu des cercles noirs formés de milliers d'abeilles
+tassées, pressées dos à dos, surveillant les mystères de l'éclosion, on
+ne voit plus que des ouvrières épuisées, et de pauvres mortes qui
+semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profané
+et violé. C'est le royaume de la mort et de la décomposition!... Le peu
+qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de
+l'éleveur, et n'a même plus la force de le piquer en mourant. Refermant
+alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en
+retire les derniers rayons.
+
+Tel était ce jour-là l'aspect de Moscou. Ceux qui y étaient restés
+allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement,
+sans rien changer à la routine de leur existence, tandis que, fatigué et
+inquiet, Napoléon marchait de long en large devant la barrière, en
+attendant la députation des boyards, ce vain cérémonial qu'il regardait
+comme indispensable! Lorsqu'on lui annonça, avec toutes les précautions
+imaginables, que Moscou était vide, il jeta un regard courroucé sur
+celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en
+silence. «La voiture!» dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de
+service, il entra dans le faubourg. Moscou déserté? Quel événement
+invraisemblable[18]! et, sans pénétrer jusqu'au centre de la ville, il
+s'arrêta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de théâtre
+avait raté!
+
+
+XXI
+
+
+Les troupes russes traversèrent Moscou depuis deux heures de la nuit
+jusqu'à deux heures de l'après-midi, entraînant à leur suite les
+derniers habitants et des blessés. Pendant qu'elles encombraient les
+ponts de Pierre, de la Moskva et de la Yaouza, et qu'elles y étaient
+acculées sans pouvoir avancer, une foule de soldats, profitant de ce
+temps d'arrêt, retournaient sur leurs pas et se glissaient furtivement
+le long de Vassili-Blagennoï jusque sur la place Rouge, où ils
+pressentaient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main basse sur le
+bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinnoï-Dvor[19] étaient
+également envahis par une masse d'individus qu'y poussait le même motif.
+On n'entendait plus les appels intéressés des boutiquiers; il n'y avait
+plus de marchands ambulants, plus de foule bariolée, plus de femmes
+occupées à faire leurs emplettes; on ne voyait que des soldats sans
+armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressortant les
+mains pleines. Les quelques marchands qui étaient restés sur place
+erraient ahuris, ouvraient et refermaient leurs boutiques, et en
+tiraient au hasard tout ce qu'ils pouvaient, pour le confier ensuite à
+leurs commis, qui l'emportaient en lieu sûr. Sur la place du
+Gostinnoï-Dvor, des tambours battaient le rappel, mais leur roulement ne
+rappelait plus à la discipline les soldats maraudeurs, qui s'enfuyaient
+au contraire au plus vite, pendant qu'à travers cette foule d'allants et
+venants passaient quelques hommes vêtus de caftans gris et la tête
+rasée. Deux officiers, l'un ceint d'une écharpe et monté sur un mauvais
+cheval gris foncé, l'autre en manteau et à pied, causaient ensemble au
+coin de l'Iliinka; un troisième, également à cheval, les rejoignit.
+
+«Le général a ordonné de les chasser tous, coûte qui coûte!... La moitié
+des hommes s'est enfuie!...
+
+--Où allez-vous?» cria-t-il à trois fantassins qui, relevant les pans
+de leurs capotes, se faufilaient devant lui pour reprendre leur rang.
+
+--Le moyen de les rassembler!... Il faut hâter le pas, pour que les
+derniers ne fassent pas comme le reste.
+
+--Mais comment avancer? Le pont est encombré!
+
+--Voyons, allez, chassez-les devant vous!» s'écria un vieil officier.
+
+Celui qui portait l'écharpe descendit de cheval, appela le tambour et se
+plaça avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se mirent à courir avec
+la foule. Un gros marchand, avec des joues enluminées et bourgeonnées,
+et une expression cupide et satisfaite, s'approcha de l'officier en
+gesticulant.
+
+«Votre Noblesse, dit-il d'un air dégagé, accordez-nous votre protection.
+Cela nous est bien égal à nous, c'est une bagatelle et s'il ne s'agit
+que de contenter un honnête homme comme tous, nous trouverons bien
+toujours deux morceaux de draps à votre service, car nous sentons
+que.... Mais ceci c'est du brigandage!... S'il y avait au moins une
+patrouille, si l'on avait donné le temps de fermer!»
+
+Quelques autres marchands se rapprochèrent de lui.
+
+«À quoi sert de se lamenter pour une telle misère? dit avec gravité l'un
+d'eux. Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous tranche la tête? Libre à
+eux de prendre ce qu'ils veulent, ajouta-t-il en se tournant vers
+l'officier avec un geste énergique.
+
+--Il t'est bien facile, à toi, de parler, Ivan Sidoritch, reprit le
+premier marchand d'un ton grognon.... Venez, Votre Noblesse, venez.
+
+--Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas, moi aussi trois
+boutiques, et pour cent mille roubles de marchandises? Comment espérer
+de sauver son bien, puisque les troupes s'en vont?... La volonté de Dieu
+est plus forte que la nôtre!
+
+--Venez, répéta le premier marchand en saluant l'officier qui le
+regardait indécis. Après tout, que m'importe! dit-il tout à coup en
+s'éloignant à grands pas.
+
+D'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit d'une
+lutte.... Il était sur le point d'y entrer pour voir ce qui s'y passait
+lorsqu'un homme en caftan gris, la tête rasée, en fut rejeté avec
+violence. Cet homme sauta lestement, en se pliant en deux, entre les
+marchands et l'officier et disparut dans la foule, tandis que ce dernier
+se précipitait sur les soldats qui envahissaient la boutique. À ce
+moment de grands cris éclatèrent sur le pont de la Moskva.
+
+«Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?» s'écria l'officier en s'élançant sur la
+place à la suite de son camarade.
+
+En y arrivant, il vit deux canons enlevés de leurs affûts, des
+charrettes renversées et l'infanterie qui marchait, bousculant des gens
+qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en regardant une
+grande télègue chargée d'une montagne d'effets, sur le sommet de
+laquelle une femme se cramponnait, en poussant des cris désespérés, à un
+fauteuil d'enfant, les pieds en l'air, pendant que quatre chiens
+courants attachés par une longue laisse à cette même charrette se
+serraient l'un contre l'autre. D'après ce que l'officier apprit de ses
+camarades, les clameurs des passants et les lamentations de la femme
+avaient eu pour cause une indicible panique. Le général Yermolow, en
+apprenant que les soldats se répandaient dans les boutiques, que les
+habitants s'entassaient aux abords du pont, avait fait enlever deux
+pièces de leurs affûts pour faire croire à la populace qu'on allait
+balayer la place. Affolée de peur, la foule avait escaladé les
+charrettes, et, en les renversant, en se poussant, et en hurlant, elle
+avait fini par laisser le passage libre, permettant ainsi aux troupes de
+continuer leur marche.
+
+
+XXII
+
+
+Au coeur même de la ville, les rues étaient désertes, les portes
+cochères et les boutiques fermées; dans le voisinage des cabarets on
+entendait de côté et d'autre des chants d'ivrognes ou des cris isolés,
+mais aucun bruit de voitures ou de chevaux ne résonnait sur le pavé, et
+les pas de quelques rares piétons en troublaient seuls la triste
+solitude. La Povarskaïa était plongée dans le même silence que les
+autres rues: des bottes de foin, des bouts de cordes et des planches
+gisaient éparpillés dans la grande cour de la maison Rostow, que ses
+propriétaires avaient abandonnée avec son riche mobilier; on n'y voyait
+âme qui vive, et cependant quelqu'un jouait du piano dans le salon:
+c'était Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui, resté avec lui,
+s'amusait à faire résonner les touches de l'instrument, tandis que le
+dvornik, le poing sur la hanche, planté devant une grande glace,
+souriait gracieusement à sa propre image.
+
+«Comme je suis habile, oncle Ignace! dit le gamin en tapant des mains
+sur le clavier.
+
+--Je crois bien, répondit Ignace en continuant à contempler la figure
+épanouie qui lui renvoyait ses sourires.
+
+--Oh! les paresseux, les vilains paresseux! s'écria soudain derrière
+eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui était entrée à pas de loup. Je
+vous y prends!... Voyez donc cette grosse face qui se montre les dents,
+pendant que rien n'est rangé et que Vassilitch n'en peut plus de
+fatigue.»
+
+Le dvornik cessa de sourire, arrangea sa ceinture et sortit de la
+chambre, en baissant les yeux avec soumission.
+
+«Moi, petite tante, je me repose.
+
+--Ah! oui-da, galopin, va-t'en vite préparer le samovar pour ton
+grand-père.» Et Mavra Kouzminichna essuya la poussière dont les meubles
+étaient couverts, ferma le piano, poussa un profond soupir, et quitta le
+salon, dont elle ferma la porte à clef. Puis elle s'arrêta dans la cour
+et se demanda ce qu'elle allait faire: irait-elle prendre le thé chez
+Vassilitch, ou achever sa besogne dans le garde-meuble? Tout à coup des
+pas précipités retentirent dans la rue déserte et s'arrêtèrent à la
+petite porte, dont le loquet fut vivement secoué sous l'effort qu'on
+faisait pour l'ouvrir.
+
+«Qui est là? Que voulez-vous? s'écria Mavra Kouzminichna.
+
+--Le comte, le comte Ilia Andréïévitch Rostow?
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir,» répondit une voix
+d'un timbre agréable.
+
+Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant
+elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de
+ressemblance avec les Rostow.
+
+«Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement.
+
+--Ah! quel guignon! J'aurais dû venir hier,» murmura le jeune homme avec
+regret.
+
+Pendant ce temps la vieille ménagère examinait avec attention et
+sympathie ces traits qui lui étaient si familiers, et le manteau déchiré
+et les bottes usées du survenant.
+
+«Pourquoi aviez-vous besoin du comte?
+
+--Oh! maintenant il est trop tard,» répondit l'officier désappointé,
+faisant un pas pour s'en aller.
+
+Il s'arrêta malgré lui, indécis.
+
+«C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours été très
+bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et
+honnête sourire, ses bottes et sa capote.... Je n'ai plus le sou, et je
+voulais demander au comte...»
+
+Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.
+
+«Attendez un instant!...» Et, se retournant brusquement, elle se
+dirigea en courant du côté de la seconde cour, où elle demeurait.
+
+Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant
+mélancoliquement.
+
+«Quel dommage d'avoir manqué mon oncle! Quelle bonne vieille! mais où
+est-elle donc allée? Il faut pourtant que je lui demande par quelles
+rues je dois passer pour rattraper mon régiment, qui doit bien
+certainement être déjà à la barrière Rogojskaïa!»
+
+À ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air
+résolu, quoique légèrement embarrassé, et tenait dans ses mains un
+mouchoir à carreaux; arrivée à quelques pas du jeune homme, elle le
+défit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit
+brusquement.
+
+«Si Son Excellence était à la maison, il aurait sans doute... mais
+aujourd'hui que...»
+
+La vieille s'arrêta confuse, tandis que le jeune officier acceptait
+gaiement son argent et la remerciait avec effusion.
+
+«Que Dieu soit avec vous!» répéta-t-elle en reconduisant le jeune homme,
+qui s'élança par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son
+régiment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'éloigner,
+et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte,
+qu'elle avait soigneusement refermée. Elle l'avait perdu de vue depuis
+longtemps, elle était encore tout entière au sentiment de tendresse et
+de pitié maternelles que lui inspirait ce jeune garçon qu'elle ne
+connaissait pas!
+
+
+XXIII
+
+
+À l'étage inférieur d'une maison inachevée de la Varvarka, il y avait un
+cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants
+d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre,
+une dizaine d'ouvriers, gris, débraillés, les yeux troubles, chantaient
+à tue-tête; mais on voyait bien qu'ils se forçaient, car la sueur
+ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir,
+mais bien pour faire voir qu'ils étaient en gaieté et qu'ils faisaient
+bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, vêtu d'un
+sarrau bleu, aurait pu passer à la rigueur pour un joli garçon, si ses
+lèvres serrées et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et
+sombres, n'eussent donné à sa physionomie une expression étrange et
+méchante. Il paraissait diriger le choeur, et battait solennellement la
+mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs têtes
+son bras blanc, que sa manche retroussée laissait voir en entier.
+Entendant tout à coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte à
+coups de poing, il s'écria d'un ton de commandement:
+
+«Assez, enfants, on se bat là-bas, à la porte!» Et, relevant pour la
+centième fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle,
+suivi de ses camarades.
+
+C'étaient comme lui des ouvriers que le cabaretier régalait en payement
+de cuirs de différentes sortes qu'ils lui avaient apportés de leur
+fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il
+s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essayèrent d'y pénétrer,
+mais une querelle s'était engagée sur le seuil de la porte entre le
+cabaretier et un maréchal ferrant; ce dernier fut violemment repoussé,
+et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de
+ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son
+poids sur sa poitrine, mais, au même moment, apparut le jeune gars à la
+manche retroussée, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'écria
+avec fureur:
+
+«Enfants, on assassine les nôtres!»
+
+Le maréchal ferrant se releva la figure ensanglantée, et cria d'un ton
+lamentable:
+
+«À la garde! on tue, on a tué un homme!... au secours!
+
+--Ah! seigneur Dieu, on a tué, tué un homme!» répéta en glapissant une
+femme à la porte cochère d'à côté.
+
+La foule se rassembla autour du malheureux.
+
+«Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa
+dernière chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de
+cabaretier!»
+
+Le jeune homme blond, debout à l'entrée, portait alternativement son
+regard terne du cabaretier au maréchal ferrant, comme s'il cherchait
+avec qui se prendre de querelle.
+
+«Scélérat! hurla-t-il tout à coup en se jetant sur le premier...,
+Liez-le vite, mes enfants.
+
+--Me lier, moi?» s'écria le cabaretier, et, se débarrassant de ses
+assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa
+tête et le lança à terre. On aurait dit que cet acte avait une
+signification menaçante et mystérieuse, car les ouvriers s'arrêtèrent à
+l'instant.
+
+«Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce
+que c'est que l'ordre.... Je n'ai qu'à aller trouver l'officier de
+police.... Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est défendu de faire du
+désordre aujourd'hui dans la rue... entends-tu bien? continua le
+cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en
+se mettant en marche, avec le jeune gars, le maréchal ferrant, les
+ouvriers et les passants ameutés, qui criaient et hurlaient en choeur.
+
+--Allons-y! Allons-y!»
+
+Au coin de la rue, devant une maison dont les volets étaient fermés et
+sur la façade de laquelle se balançait l'enseigne d'un bottier, se
+tenaient groupés une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs vêtements
+étaient usés, et l'épuisement causé par la faim se lisait sur leurs
+figures maigres et abattues. «N'aurait-il pas dû nous payer notre
+travail? disait l'un d'eux en fronçant les sourcils.... Mais non, il a
+sucé notre sang et il se croit quitte: il nous a lanternés toute la
+semaine, et au dernier moment il a filé.» À la vue de l'autre groupe qui
+s'avançait l'ouvrier se tut, et, poussé par une curiosité inquiète, se
+joignit à lui avec tous ses compagnons.
+
+«Où va-t-on? Ah! nous le savons bien!... Nous allons trouver l'autorité.
+
+--C'est donc vrai que les nôtres ont eu le dessous?
+
+--Que croyais-tu donc?... Écoute ce qu'on raconte!»
+
+Pendant que les questions et les réponses se croisaient en tous sens,
+le cabaretier profita du tumulte pour s'échapper sans être vu et
+retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarqué la
+disparition de son ennemi, continua à pérorer en agitant son bras nu, et
+en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui espéraient
+en obtenir un éclaircissement de nature à les rassurer.
+
+«Il dit qu'il connaît la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?...
+Mais est-ce que l'autorité n'est pas là pour ça?... N'ai-je pas raison,
+camarades?... Est-ce qu'on peut rester sans autorité? mais alors on
+pillera, quoi!
+
+--Bêtises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible
+qu'on abandonne ainsi Moscou?... Quelqu'un s'est moqué de toi et tu
+l'as cru!... Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines
+qu'on va le laisser entrer comme cela, «lui»!... L'autorité est là pour
+l'empêcher. Écoute donc ce que dit celui-là!» ajouta-t-il en désignant
+le jeune gars.
+
+Près de l'enceinte de Kitaï-Gorod, quelques hommes entouraient un
+individu en manteau qui lisait un papier.
+
+«C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase!» disait-on de côté à d'autre, et
+tout le monde se porta de ce côté.
+
+Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrassé,
+mais, à la demande du jeune gars, il en recommença la lecture d'une voix
+légèrement tremblante: c'était la dernière affiche de Rostoptchine, du
+31 août.
+
+«Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! répéta en
+souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec
+elle, agir ensemble et aider les troupes à détruire les brigands, que
+nous renverrons au diable. Je reviendrai pour dîner, je me remettrai à
+la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous «lui» donnerons une
+bonne raclée!»
+
+Les derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune
+gars baissa la tête d'un air sombre: il était évident que personne ne
+les avait compris, et la phrase «je reviendrai pour dîner» produisit
+surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple était
+monté à un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire était malsonnante
+à ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par conséquent un
+oukase émanant d'une autorité supérieure n'aurait pas dû se le
+permettre. Personne, pas même le jeune gars, dont les lèvres s'agitaient
+convulsivement, n'interrompit ce morne silence.
+
+«Il faut aller le lui demander.... Tiens, le voilà!... Il nous
+l'expliquera sans doute!» dirent tout à coup plusieurs voix, et
+l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture,
+accompagnée de deux dragons à cheval, venait de déboucher sur la place.
+
+C'était le grand-maître de police, qui, par ordre du comte, était allé
+le matin même mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette
+expédition une somme d'argent considérable, qu'il avait pour le moment,
+soigneusement déposée dans ses poches. À la vue de la foule qui venait
+vers lui, il donna l'ordre à son cocher de s'arrêter.
+
+«Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient
+timidement de lui. Qu'y a-t-il? répéta-t-il, n'en ayant pas reçu de
+réponse.
+
+--Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien! répondit l'homme au manteau:
+ils sont prêts, pour obéir à Son Excellence, et pour faire leur devoir,
+à risquer leur vie.... Ce n'est pas une émeute, Votre Noblesse, mais
+comme il est dit de la part du comte...
+
+--Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!...
+Avance!» cria le grand-maître de police au cocher.
+
+La foule s'était arrêtée, en serrant de près ceux qu'elle supposait
+avoir entendu les paroles du représentant du pouvoir; mais, lui, elle le
+laissa néanmoins s'éloigner. Le grand-maître de police jeta sur elle un
+regard effrayé, et murmura quelques mots à son cocher, qui lança ses
+chevaux à fond de train.
+
+«On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-même.... Ne lâchons
+pas celui-là! Qu'il nous rende compte! Arrête! Arrête!» Et tous se
+précipitèrent en désordre à la poursuite du grand-maître de police.
+
+
+XXIV
+
+
+Dans la soirée du 1er septembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue
+avec Koutouzow, et en revint profondément blessé. Comme il n'avait pas
+été invité à faire partie du conseil de guerre, sa proposition de
+prendre part à la défense de la ville passa inaperçue, et il fut
+profondément surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la
+tranquillité de la capitale, dont le patriotisme n'était, aux yeux de
+certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans portée.
+Après s'être fait servir à souper, il s'étendit tout habillé sur un
+canapé, mais, entre minuit et une heure, on le réveilla pour lui
+remettre une dépêche de Koutouzow, apportée par un exprès. Il lui
+annonçait la retraite de l'armée par la grand'route de Riazan au delà de
+Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour
+faciliter aux troupes le passage à travers la ville. Cette nouvelle n'en
+fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son
+entretien avec Koutouzow, le lendemain même de Borodino. En effet, les
+généraux qui en arrivaient répétaient en choeur qu'une seconde bataille
+était impossible, et alors, sur l'ordre du général en chef, on avait
+enlevé de la ville tout ce qui appartenait au Trésor ainsi qu'au
+mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communiqué sous la forme
+d'un simple billet de Koutouzow et reçu la nuit pendant son premier
+sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point.
+
+Dans la suite, lorsqu'il se plut à expliquer ce qu'il avait fait à cette
+époque, le comte Rostoptchine répéta à différentes reprises dans ses
+_Mémoires_ que son but était de maintenir la tranquillité à Moscou et
+d'en faire sortir les habitants. Si telle était véritablement son
+intention, sa conduite devient irréprochable. Mais pourquoi alors ne
+sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la
+poudre, le blé? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers
+d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livré?
+
+«Pour y maintenir la tranquillité,» nous répond le comte Rostoptchine.
+Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles,
+l'aérostat de Leppich, etc., etc.?
+
+«Pour qu'il ne reste plus rien en ville,» répond encore le comte. Si
+l'on admet cette manière de voir, chacun de ses actes est justifié.
+
+Les atrocités de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue
+que la tranquillité du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine
+fondait-il ses craintes de voir éclater une révolution à Moscou, lorsque
+les habitants s'en éloignaient et que les troupes se repliaient? Ni là
+ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de près
+ou de loin, ressemblât à une révolution.
+
+Le 1er et le 2 septembre, plus de dix mille hommes étaient restés à
+Moscou, et, sauf au moment où la foule ameutée s'était réunie sur
+l'ordre du gouverneur général dans la cour de son hôtel, nul désordre ne
+se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand même on
+aurait annoncé l'abandon de la ville après Borodino, au lieu de soutenir
+le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les
+mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population.
+
+Rostoptchine était d'un tempérament sanguin et emporté, il avait
+toujours vécu et agi dans les hautes sphères administratives, aussi ne
+connaissait-il pas, malgré son véritable patriotisme, le peuple qu'il
+s'imaginait tenir en main. Depuis l'entrée de l'ennemi dans le pays, il
+se complaisait à jouer le rôle du moteur dirigeant et suprême dans le
+mouvement national du coeur de la Russie. Il s'imaginait guider non
+seulement les actes matériels des habitants, mais encore leurs
+dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations
+écrites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans
+son milieu, et qui le déconcerte à plus forte raison sous la plume de
+ses supérieurs. Ce rôle lui plaisait, il s'y était complètement
+identifié, et la nécessité d'y renoncer avant d'avoir accompli un
+exploit héroïque le surprit à l'improviste. Il sentit le terrain manquer
+sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il
+l'eût pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de
+croire à l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette éventualité.
+C'était contre sa volonté que les habitants quittaient la ville, et ce
+n'était qu'avec une extrême difficulté qu'il accordait aux
+fonctionnaires l'autorisation de mettre en sûreté les archives des
+tribunaux.
+
+Toute son énergie, toute son activité tendaient à entretenir dans la
+population la haine patriotique et la confiance en soi-même, dont il
+était imbu plus que personne. Quant à juger jusqu'à quel point cette
+énergie et cette activité furent comprises et partagées par le peuple,
+c'est là une question qui n'est pas encore résolue. Mais lorsque les
+événements prirent, en se développant, leurs véritables proportions
+historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la
+haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'épancher dans
+l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-même ne suffit plus
+à la défense de Moscou, lorsque tout le peuple s'écoula comme un torrent
+en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte négatif, la force
+du sentiment national dont il était animé, alors le rôle choisi par le
+comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul,
+faible, ridicule, et d'autant plus irrité, qu'il se sentait coupable.
+Tout ce que Moscou contenait lui avait été confié, et rien ne pouvait
+plus être emporté! «Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est
+cependant pas moi. Tout était prêt, je tenais Moscou dans mes deux
+mains, et voilà ce qu'ils ont décidé.... Traîtres! brigands!
+s'écriait-il avec rage, sans préciser quels étaient ces traîtres et ces
+brigands qu'il invectivait, poussé par le besoin de haïr ceux qui,
+d'après lui, l'avaient placé dans cette ridicule situation.
+
+Il passa toute la nuit à donner des ordres qu'on venait lui demander de
+tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni
+aussi intraitable.
+
+«Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Université,
+du Sénat, de la maison des Enfants-Trouvés!... Les pompiers, le
+directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils
+ont à faire!» Et toute la nuit se passa ainsi.
+
+Le comte faisait des réponses brèves et sévères, uniquement destinées à
+donner à entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilité des
+instructions données, et la rejetait sur ceux qui avaient réduit tout
+son travail à néant.
+
+«Dis à cet imbécile de veiller à ses archives, et à cet autre de ne pas
+m'adresser de sottes questions à propos de ses pompiers.... Puisqu'il y
+a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser
+aux Français?
+
+--Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arrivé que doit-il
+faire?
+
+--Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lâche les fous dans la
+ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les armées, il est
+juste que ceux-là soient aussi rendus à la liberté.»
+
+Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte
+s'écria avec colère, en s'adressant au surveillant:
+
+«Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a
+pas! Eh bien, qu'on les lâche!
+
+--Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et
+Vérestchaguine.
+
+--Vérestchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'amène!»
+
+
+XXV
+
+
+Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commencèrent à traverser
+la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes
+inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient
+plus désormais besoin de lui. Il avait commandé sa voiture pour aller à
+Sokolniki, et, en attendant qu'elle fût prête, il s'étendit, les bras
+croisés et la figure renfrognée.
+
+En ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine
+complaisamment que si ses administrés vivent, c'est uniquement grâce à
+ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilité qu'il
+trouve la récompense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote
+qui, de son frêle esquif, indique au lourd vaisseau de l'État la route
+qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend,
+que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense bâtiment.
+Mais qu'une tempête s'élève, que les vagues entraînent le vaisseau,
+l'illusion n'est plus possible, le bâtiment suit seul sa marche
+majestueuse, et le pilote, qui tout à l'heure encore était le
+représentant de la toute-puissance, devient un être faible et inutile.
+Rostoptchine le sentait, et il en était profondément froissé.
+
+Le grand-maître de police, celui-là même que la foule avait arrêté,
+entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la
+voiture était prête. L'un et l'autre étaient pâles, et le premier, après
+avoir rendu compte au général gouverneur de sa commission, ajouta que la
+cour de l'hôtel se remplissait d'une masse énorme de gens qui
+demandaient à lui parler. Sans proférer une parole, le comte se leva, se
+dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la
+porte vitrée du balcon, mais, la retirant aussitôt, il alla à une autre
+fenêtre, d'où l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars
+continuait à discourir en gesticulant. Le maréchal ferrant, couvert de
+sang, se tenait, sombre, à ses côtés, et le murmure de leurs voix
+pénétrait à travers les croisées.
+
+«La voiture est-elle prête? demanda Rostoptchine.
+
+--Elle est prête, Excellence, répondit l'aide de camp.
+
+--Que veulent-ils donc, ceux-là? demanda Rostoptchine en se rapprochant
+du balcon.
+
+--Ils se sont réunis, à ce qu'ils assurent, pour marcher sur les
+Français, d'après votre ordre, Excellence.... Ils parlent aussi de
+trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine à leur échapper!
+Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence...
+
+--Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai à faire...»
+et il continuait à regarder au dehors: «Voilà où l'on a amené la Russie,
+voilà ce que l'on a fait de moi!» se disait-il, emporté contre ceux
+qu'il accusait par une colère farouche dont il n'était plus le
+maître:... «La voilà, la populace, la lie du peuple, la plèbe qu'ils ont
+soulevée par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute,» se
+dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait, à part
+lui, sur qui il pourrait bien déverser sa fureur, «La voiture est-elle
+prête? répéta-t-il.
+
+--Elle est prête, Excellence. Quels sont vos ordres concernant
+Vérestchaguine? Il attend à l'entrée.
+
+--Ah!» s'écria Rostoptchine frappé d'une idée subite, ouvrant la porte
+du balcon, il y apparut, tout à coup.
+
+Tous se découvrirent et se tournèrent vers lui.
+
+«Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et à haute voix. Merci d'être
+venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut
+en finir avec le misérable qui a causé la perte de Moscou.
+Attendez-moi!...» Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en
+était sorti.
+
+Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.
+
+«Tu vois bien qu'il saura en venir à bout, et toi qui assurais que les
+Français...» disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque
+de confiance.
+
+Deux minutes plus tard, un officier se montra à la porte principale, et
+dit quelques mots aux dragons, qui s'alignèrent. La foule, avide de
+voir, se porta près du péristyle, Rostoptchine y parut au même instant,
+et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.
+
+«Où est-il?» demanda-t-il avec colère.
+
+Au même moment on aperçut un jeune homme, dont le cou maigre supportait
+une tête à moitié rasée; il tournait le coin de la maison. Vêtu d'un
+caftan, en drap gros-bleu, jadis élégant, et du pantalon sale et usé du
+forçat, il avançait lentement entre deux dragons, traînant avec peine
+ses jambe grêles et enchaînées.
+
+«Qu'il se mette là!» dit Rostoptchine en détournant les yeux du
+prisonnier, et en indiquant la dernière marche.
+
+Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses
+fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient
+en rien à celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de
+soumission. Pendant cette scène muette, rien ne rompit le silence, sauf
+quelques cris étouffés qui partaient des derniers rangs, où l'on
+s'écrasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils froncés, attendait
+que le jeune prisonnier fût en place.
+
+«Enfants! dit-il enfin d'une voix aiguë et métallique, cet homme est
+Vérestchaguine, celui qui a perdu Moscou!»
+
+L'accusé, dont les traits amaigris exprimaient un anéantissement
+complet, tenait la tête inclinée; mais, aux premières paroles du comte,
+il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il
+désirait lui parler, ou peut-être rencontrer son regard. Le long du cou
+délicat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde,
+sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tournèrent de son côté; il
+regarda la foule, et, comme s'il se sentait encouragé par la sympathie
+qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant
+de nouveau la tête, chercha à se mettre d'aplomb sur la marche.
+
+«Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu à Bonaparte, il
+est le seul entre nous tous qui ait déshonoré le nom russe.... Moscou
+périt à cause de lui!» dit Rostoptchine une voix égale mais dure. Tout à
+coup, après avoir jeté un regard à la victime, il reprit en élevant la
+voix avec une nouvelle force: «Je le livre à votre jugement, prenez-le!»
+
+La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientôt la presse
+devint intolérable; il était pénible aussi de respirer cette atmosphère
+viciée sans pouvoir s'en dégager, et d'y tendre quelque chose de
+terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout
+compris, se tenaient bouche béante, les yeux écarquillés par la frayeur,
+opposant une digue à la pression de la masse qui était derrière eux.
+
+«Frappez-le! Que le traître périsse! criait Rostoptchine.... Qu'on le
+sabre! je l'ordonne!»
+
+Un cri général répondit à l'intonation furieuse de cette voix, dont on
+distinguait à peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi
+d'un arrêt instantané.
+
+«Comte, dit Vérestchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce
+moment de silence, comte, le même Dieu nous juge!...» Il s'arrêta.
+
+--Qu'on le sabre! je l'ordonne! répéta Rostoptchine, blême de fureur.
+
+--Les sabres hors du fourreau!» commanda l'officier.
+
+À ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs
+jusque sur les degrés du péristyle. Le jeune gars se trouva ainsi porté
+près de Vérestchaguine; son visage était pétrifié et sa main toujours
+levée.
+
+«Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec
+colère Vérestchaguine du plat de son sabre.
+
+--Ah!» fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi,
+du coup qu'il avait reçu. Un frémissement d'horreur et de compassion
+agita la foule.
+
+«Seigneur! Seigneur!» s'écria une voix. Vérestchaguine poussa un cri de
+douleur et ce cri décida de sa perte. Les sentiments humains qui
+tenaient encore en suspens cette masse surexcitée cédèrent tout à coup,
+et le crime, déjà à moitié commis, ne devait plus tarder à s'accomplir.
+Un rugissement menaçant et furieux étouffa les derniers murmures de
+commisération et de pitié, et, semblable à la neuvième et dernière vague
+qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son élan
+irrésistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit
+tous dans un indescriptible désordre. Le dragon qui avait déjà frappé
+Vérestchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le
+malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du côté de la
+populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfonça
+ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de bête sauvage tomba avec
+lui au milieu de la foule, qui se rua à l'instant sur eux. Les uns
+tiraillaient et frappaient Vérestchaguine, les autres assommaient le
+jeune garçon, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire.
+Les dragons furent longtemps à dégager l'ouvrier à moitié mort, et,
+malgré la rage que ces forcenés apportaient à leur oeuvre de sang, ils
+ne pouvaient parvenir à achever le malheureux condamné, écharpé et
+râlant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme
+dans un étau, gênait leurs hideux mouvements.
+
+«Un coup de hache pour en finir!... L'a-t-on bien écrasé?... Traître qui
+a vendu le Christ!... Est-il encore vivant?... Il a reçu son compte!...»
+
+Lorsque la victime cessa de lutter et que le râle de l'agonie souleva
+sa poitrine mutilée, il se fit alors seulement un peu de place autour de
+son cadavre ensanglanté: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en
+éloignait ensuite en frémissant de stupeur.
+
+«Oh! Seigneur!... Quelle bête féroce que la populace!... Comment
+aurait-il pu lui échapper!... C'est un jeune pourtant... un fils de
+marchand, bien sûr!... Oh! le peuple!... et l'on assure maintenant que
+ce n'est pas celui-là qu'on aurait dû.... On en a assommé encore un
+autre!... Oh! celui qui ne craint pas le péché...» disait-on à présent
+en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souillée
+de sang et de poussière. Un soldat de police zélé, trouvant peu
+convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna
+de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussitôt par les
+jambes, le traînèrent dehors sans autre forme de procès, pendant que la
+tête, à moitié arrachée du tronc, frappait la terre par saccades, et que
+le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre.
+
+Au moment où Vérestchaguine tomba et où cette meute haletante et
+furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint pâle comme un mort, et, au
+lieu de se diriger vers la petite porte de service où l'attendait sa
+voiture, gagna précipitamment, sans savoir lui-même pourquoi,
+l'appartement du rez-de-chaussée. Le frisson de la fièvre faisait
+claquer ses dents.
+
+«Excellence, pas par là, c'est ici!» lui cria un domestique effaré.
+
+Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui était donnée,
+arriva à sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le
+conduire à sa maison de campagne. On entendait encore au loin les
+clameurs de la foule, mais, à mesure qu'il s'éloignait, le souvenir de
+l'émotion et de la frayeur qu'il avait laissé paraître devant ses
+inférieurs lui causa un vif mécontentement. «La populace est terrible,
+elle est hideuse! se disait-il en français. Ils sont comme les loups
+qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!».... «Comte, le même Dieu
+nous juge!» Il lui sembla qu'une voix lui répétait à l'oreille ces mots
+de Vérestchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela
+ne dura qu'un instant, et il sourit à sa propre faiblesse. «Allons donc,
+pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs à remplir. Il fallait apaiser le
+peuple.... Le bien public ne fait grâce à personne!» Et il réfléchit aux
+obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui
+avait été confiée, envers lui-même enfin, non pas comme homme privé,
+mais comme représentant du souverain: «Si je n'avais été qu'un simple
+particulier, ma ligne de conduite eût été tout autre, mais dans les
+circonstances actuelles je devais, à tout prix, sauvegarder la vie et la
+dignité du général gouverneur!»
+
+Doucement bercé dans sa voiture, son corps se calma peu à peu, tandis
+que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres à
+rasséréner son âme. Ces arguments n'étaient pas nouveaux: depuis que le
+monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a
+commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pensée d'y
+avoir été forcé en vue du bien public. Celui-là seul qui ne se laisse
+emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de
+telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune façon le
+meurtre de Vérestchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour
+être satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le
+coupable et en apaisant la foule. «Vérestchaguine était jugé et condamné
+à la peine de mort, pensait-il (et cependant le Sénat ne l'avait
+condamné qu'aux travaux forcés). C'était un traître, je ne pouvais pas
+le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups!» Arrivé chez
+lui, il prit différentes dispositions, et chassa ainsi complètement les
+préoccupations qu'il pouvait avoir encore.
+
+Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant
+oublié cet incident; et, ne songeant plus qu'à l'avenir, il se rendit
+auprès de Koutouzow, qu'on lui avait dit être au pont de la Yaouza.
+Préparant à l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser
+pour sa déloyauté envers lui, il se disposait à faire sentir à ce vieux
+renard de cour que lui seul porterait la responsabilité des malheurs de
+la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait était
+déserte, sauf à l'extrémité opposée; là, à côté d'une grande maison
+jaune, s'agitaient des individus vêtus de blanc, dont quelques-uns
+criaient et gesticulaient. À la vue de la calèche du comte, l'un d'eux
+se précipita à sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine
+lui-même regardaient, avec un mélange de curiosité et de terreur, ce
+groupe de fous qu'on venait de lâcher, surtout celui qui s'avançait vers
+eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au
+vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixés sur Rostoptchine, il
+hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner
+de s'arrêter. Sa figure sombre et décharnée était couverte de touffes
+de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient
+en tous sens d'un air inquiet et effaré.
+
+«Halte! Halte!» criait-il d'une voix perçante et haletante; et il
+essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes
+extravagants.
+
+Enfin il atteignit le groupe, et continua à courir parallèlement à la
+voiture.
+
+«On m'a tué trois fois, et trois fois je suis ressuscité d'entre les
+morts!... On m'a lapidé, on m'a crucifié.... Je ressusciterai... je
+ressusciterai!... je ressusciterai! On a déchiré mon corps!... Trois
+fois le royaume de Dieu s'écroulera... et trois fois je le rétablirai!»
+Et sa voix montait à un diapason de plus en plus aigu.
+
+Le comte Rostoptchine pâlit comme il avait pâli au moment où la foule
+s'était jetée sur Vérestchaguine.
+
+«Marche, marche!» cria-t-il au cocher en tremblant.
+
+Les chevaux s'élancèrent à fond de train, mais les cris furieux du fou,
+qu'il distançait de plus en plus, résonnaient toujours à ses oreilles,
+tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglantée
+de Vérestchaguine avec son caftan fourré. Il sentait que le temps ne
+pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace
+sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondément
+dans son coeur, le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours. Il
+l'entendait dire: «Qu'on le sabre! Vous m'en répondez sur votre tête.»
+Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu
+me taire et _rien_ n'aurait eu lieu.» Il revoyait la figure du dragon
+passant tout à coup de la terreur à la férocité, et le regard de timide
+reproche que lui avait jeté sa triste victime: «Je ne pouvais agir
+autrement... la plèbe... le traître... le bien public!...»
+
+Le passage de la Yaouza était encore encombré de troupes, la chaleur
+était accablante. Koutouzow, fatigué et préoccupé, assis sur un banc
+près du pont, traçait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un
+général, dont le tricorne était surmonté d'un immense plumet, descendit
+d'une calèche à quelques pas de lui et lui adressa la parole en
+français, d'un air à la fois irrité et indécis. C'était le comte
+Rostoptchine! Il expliquait à Koutouzow qu'il était venu le trouver
+parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'armée.
+
+«Les choses se seraient autrement passées si Votre Altesse m'avait dit
+que Moscou serait livré sans combat!»
+
+Koutouzow examinait Rostoptchine sans prêter grande attention à ses
+paroles, mais en cherchant seulement à se rendre compte de l'expression
+de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha
+tranquillement la tête, et, sans détourner son regard scrutateur,
+marmotta tout bas:
+
+«Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!»
+
+Koutouzow pensait-il à autre chose, ou prononça-t-il ces paroles à bon
+escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se
+retira, et, spectacle étrange! cet homme si fier, ce général gouverneur
+de Moscou, ne trouva rien de mieux à faire que de s'approcher du pont et
+de disperser à grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient
+les abords!
+
+
+XXVI
+
+
+À quatre heures de l'après-midi, l'armée de Murat, précédée d'un
+détachement de hussards wurtembergeois, et accompagnée du roi de Naples
+et de sa nombreuse suite, fit son entrée à Moscou. Arrivé à
+l'Arbatskaïa, Murat s'arrêta pour attendre les nouvelles que son
+avant-garde devait lui apporter sur l'état de la forteresse appelée le
+«Kremlin». Autour de lui se groupèrent quelques badauds qui regardaient
+avec stupéfaction ce chef étranger avec ses cheveux longs, chamarré d'or
+et portant une coiffure ornée de plumes multicolores.
+
+«Dis donc. Est-ce leur roi?
+
+--Pas mal! disaient quelques-uns.
+
+--Ôte donc ton bonnet!» s'écriaient les autres.
+
+Un interprète s'avança, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda
+si le «Kremlin» était loin. Surpris par l'accent polonais qu'il
+entendait pour la première fois, le dvornik ne comprit pas la question,
+et se déroba de son mieux derrière ses camarades. Un officier de
+l'avant-garde revint en moment annoncer à Murat que les portes de la
+forteresse étaient fermées et qu'on s'y préparait sans doute à la
+défense.
+
+«C'est bien,» dit-il en commandant à l'un de ses aides camp de faire
+avancer quatre canons.
+
+L'artillerie s'ébranla au trot, et, dépassant la colonne qui suivait,
+Murat se dirigea vers l'Arbatskaïa. Arrivée au bout de la rue, la
+colonne s'arrêta. Quelques officiers français mirent les bouches à feu
+en position, et examinèrent le «Kremlin» au moyen d'une longue-vue. Tout
+à coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vêpres. Croyant à
+un appel aux armes, ils s'en effrayèrent, et quelques fantassins
+coururent aux portes de Koutaflew, qui étaient barricadées par des
+poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment où
+ils s'en approchaient. Le général qui se tenait auprès des canons leur
+cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournèrent en
+arrière. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut blessé au
+pied. À cette vue, la volonté arrêtée d'engager la lutte et de braver la
+mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme
+et de tranquillité qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le
+maréchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'étaient plus
+dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et
+au moment peut-être d'un combat sanglant. Les pièces furent pointées,
+les artilleurs avivèrent leurs mèches, l'officier commanda: «Feu!» Deux
+sifflements aigus se firent entendre simultanément, la mitraille
+s'incrusta avec un bruit sec dans la maçonnerie des portes, dans les
+poutres, dans la barricade, et deux jets de fumée se balancèrent
+au-dessus des canons. À peine l'écho de la décharge venait-il de
+s'éteindre, qu'un bruit étrange passa dans l'air: une quantité
+innombrable de corbeaux s'élevèrent croassant au-dessus des murailles,
+et tourbillonnèrent en battant lourdement l'espace de leurs milliers
+d'ailes. Au même instant un cri isolé partit de derrière la barricade,
+et l'on vit surgir, au milieu de la fumée qui se dissipait peu à peu, la
+figure d'un homme, en caftan et nu-tête, tenant un fusil et visant les
+Français.
+
+«Feu!» répéta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en
+même temps que les deux coups de canon. Un nuage de fumée masqua la
+porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprochèrent de
+nouveau. Trois blessés et quatre morts étaient couchés devant l'entrée,
+tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.
+
+«Enlevez-moi ça,» dit l'officier en indiquant les poutres et les
+cadavres. Les Français achevèrent les blessés, et en jetèrent les
+cadavres par-dessus la muraille. Qui étaient ces gens-là? personne ne le
+sut. M. Thiers seul leur a consacré ces quelques lignes: «Ces misérables
+avaient envahi la citadelle sacrée, s'étaient emparés des fusils de
+l'arsenal, et tiraient sur les Français. On en sabra quelques-uns, et
+l'on purgea le Kremlin de leur présence[20].»
+
+On vint annoncer à Murat que la voie était libre. Les Français
+franchirent les portes, établirent leur bivouac sur la place du Sénat,
+et les soldats jetèrent par les fenêtres de ce bâtiment des chaises,
+dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les détachements se
+suivaient à la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les
+maisons vides et abandonnées où ils s'établissaient comme dans un camp.
+
+Avec leurs uniformes usés, leurs figures affamées et épuisées, réduites
+au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent néanmoins
+leur entrée à Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'éparpillèrent dans
+les maisons désertes, elles cessèrent d'exister comme armée, et le
+soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant
+Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il
+croyait indispensables ou précieux. Il n'avait plus pour but la
+conquête, mais la conservation de ce qu'il avait pillé. Semblables au
+singe qui, après avoir plongé son bras dan l'étroit goulot d'un vase
+pour y saisir une poignée de noisettes, s'obstine à ne pas ouvrir la
+main, de crainte de le laisser échapper et court ainsi le risque de la
+vie, les Français avaient d'autant plus de chances de périr en opérant
+leur retraite, qu'ils traînaient après eux un immense butin; comme le
+singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes après leur
+installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derrière
+les fenêtres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes guêtrés,
+en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans
+les caves et dans les glacières, dont ils enlevaient les provisions. Ils
+déclouaient les planches qui fermaient les remises et les écuries, et,
+retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux,
+faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et
+cherchaient à apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces
+gens-là partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de
+véritables soldats il n'en était plus question.
+
+En vain des ordres réitérés étaient envoyés aux différents chefs de
+corps, leur enjoignant de défendre aux soldats de courir dans la ville,
+d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre
+avait été donné de faire chaque jour un appel général. En dépit de
+toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'armée, se
+répandaient partout dans cette cité déserte à la recherche des riches
+approvisionnements et des jouissances matérielles qu'elle leur offrait
+encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le
+sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de
+marchands abandonnée avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y
+trouver des écuries plus spacieuses qu'il leur était nécessaire, ils ne
+s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus
+commode; certains même accaparaient plusieurs maisons à la fois, et se
+hâtaient d'écrire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles
+étaient occupées, et les hommes des différentes armes finissaient par se
+quereller et s'injurier. Avant même d'être installés, ils couraient
+examiner la ville, et, sur ouï-dire, se portaient là où ils croyaient
+trouver des objets de valeur. Leurs chefs, après avoir vainement cherché
+à les arrêter, se laissaient à leur tour entraîner à commettre les mêmes
+déprédations. Les généraux eux-mêmes se rassemblaient en foule dans les
+ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-là
+une calèche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux
+officiers supérieurs de les loger, dans l'espoir d'éviter par là le
+pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les
+Français se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas
+explorés ils en découvriraient encore de plus grandes. Ainsi,
+l'envahissement d'une ville opulente par une armée épuisée eut pour
+conséquence la destruction de cette armée même et la destruction de la
+ville, et le pillage et l'incendie en furent le résultat fatal.
+
+Les Français attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme féroce de
+Rostoptchine, les Russes à la sauvagerie des Français; mais, en réalité,
+on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Français, et
+les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la
+cause. Moscou a brûlé comme aurait pu brûler n'importe quelle ville
+construite en bois, abstraction faite du mauvais état des pompes,
+qu'elles y fussent restées ou non, comme n'importe quel village,
+fabrique ou maison qui auraient été abandonnés par leurs propriétaires
+et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut
+brûlé par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non
+par ceux qui y étaient restés, mais par le fait de ceux qui l'avaient
+quitté. Moscou ne fut pas respecté par l'ennemi comme Berlin et comme
+Vienne, parce que ses habitants ne reçurent pas les Français avec le
+pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais préférèrent
+l'abandonner à son malheureux sort.
+
+
+XXVII
+
+
+Le flot de l'invasion française n'atteignit que le soir du 2 septembre
+le quartier où demeurait Pierre. Après les deux jours qu'il venait de
+passer dans une solitude absolue et d'une façon si étrange, il se
+trouvait dans un état voisin de la folie. Une pensée unique s'était
+tellement emparée de tout son être qu'il n'aurait pu dire quand et
+comment elle lui était venue. Il ne se rappelait plus rien du passé, et
+ne comprenait rien au présent. Tout ce qui se déroulait devant ses yeux
+lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se dérober aux
+complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherché
+et trouvé un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le
+souvenir se rattachait dans son âme à tout un monde de paix éternelle et
+de calme solennel, complètement opposé à l'agitation fiévreuse dont il
+sentait peser sur lui l'irrésistible influence. Accoudé sur le bureau
+poudreux du défunt, dans le profond silence de son cabinet, son
+imagination lui représenta avec netteté les événements auxquels il
+avait été mêlé dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre
+autres, et il éprouva de nouveau un trouble indéfinissable en comparant
+son infériorité morale et sa vie de mensonge à la vérité, à la
+simplicité puissante de ceux dont le souvenir s'était imprimé dans son
+âme sous l'appellation «Eux»! Lorsque Ghérassime le tira de ses
+méditations, Pierre, qui s'était décidé à prendre part avec le peuple à
+la défense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un
+déguisement et un pistolet, et lui annonça son intention de rester caché
+dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son
+attention sur le manuscrit maçonnique: elle se portait involontairement
+sur la signification cabalistique de son nom lié à celui de Bonaparte.
+La pensée qu'il était prédestiné à mettre un terme au pouvoir de «la
+Bête» ne lui venait toutefois encore à l'esprit que comme une de ces
+vagues rêveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de
+traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha
+se fut écriée: «Vous restez à Moscou! Ah! que c'est bien!» il comprit
+qu'il ferait bien de ne pas s'en éloigner, alors même que la ville
+serait livrée à l'ennemi, afin d'accomplir sa destinée.
+
+Le lendemain, pénétré de la pensée de se montrer digne d'» Eux», il se
+dirigea vers la barrière des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut
+convaincu que Moscou ne serait pas défendu, la mise à exécution du
+projet qu'il caressait confusément depuis quelques jours se dressa tout
+à coup devant lui comme une nécessité implacable. Il lui fallait ne pas
+se montrer, chercher à aborder Napoléon, le tuer, mourir peut-être avec
+lui, mais délivrer l'Europe de celui qui, à ses yeux, était à cause de
+tous ses maux!
+
+Pierre connaissait tous les détails de l'attentat qu'un étudiant
+allemand avait commis en 1809, à Vienne, contre Napoléon; il savait que
+cet étudiant avait été fusillé, mais le danger qu'il allait courir en
+remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter
+davantage.
+
+Deux sentiments l'entraînaient avec une égale violence. Le premier, le
+besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur
+général avait fait naître dans son coeur, l'avait conduit à Mojaïsk
+jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint à quitter sa
+maison, à faire bon marché du luxe et du confort de son existence
+habituelle, à coucher tout habillé sur la dure et à partager la maigre
+chère de Ghérassime. Le second était ce sentiment, essentiellement
+russe, de profond mépris pour les conventions factices de la vie, et
+pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorité les
+jouissances suprêmes de ce monde. Pierre en avait éprouvé pour la
+première fois l'enivrement au palais Slobodski, où il avait compris que
+la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chérissent d'ordinaire,
+n'a réellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent à
+s'en débarrasser. C'est ce même sentiment qui entraîne la recrue à boire
+son dernier kopeck, l'ivrogne à briser les vitres et les glaces sans
+raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa
+bourse pour payer le dégât; c'est ce sentiment qui fait que l'homme
+commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui
+est en même temps le témoignage d'une volonté supérieure menant
+l'activité humaine où il lui plaît.
+
+L'état physique de Pierre correspondait à son état moral. La nourriture
+grossière qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie
+dont il s'était abreuvé, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilité
+de changer de linge, les nuits inquiètes et sans sommeil passées sur un
+canapé trop court, tout contribuait à entretenir chez lui une
+irritabilité qui touchait à la folie.
+
+Il était deux heures de l'après-midi, les Français étaient à Moscou.
+Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'à son projet et
+en pesait les moindres détails. Ce n'était pas sur l'acte lui-même que
+ses rêveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napoléon, mais
+sur sa propre mort, sur son courage héroïque, qu'il se représentait avec
+un attendrissement mélancolique. «Oui, je dois le faire, se
+disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout à
+coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce
+n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!...» Et il
+pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napoléon: «Eh bien,
+prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermeté en
+relevant la tête.
+
+Au moment où il s'abandonnait à ces divagations, la porte du cabinet
+s'ouvrit, et il vit apparaître sur le seuil la personne, si calme
+d'habitude, et aujourd'hui méconnaissable, de Makar Alexéïévitch. Sa
+robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge était ignoble à
+voir, on devinait qu'il était ivre. À la vue de Pierre, une légère
+confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en
+remarquant son embarras, et s'avança vers lui en titubant sur ses
+jambes grêles.
+
+«Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrouée et amicale, je leur ai
+dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?...» Puis il
+s'arrêta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout à
+coup, et s'élança vivement hors de la chambre.
+
+Ghérassime et le dvornik l'avaient suivi pour le désarmer, tandis que
+Pierre regardait avec pitié et dégoût ce vieillard à moitié fou, qui, la
+figure contractée, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une
+voix rauque:
+
+«Aux armes! à l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas!
+
+--Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille!» répétait
+Ghérassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans
+une chambre.
+
+«Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, misérable!... Ne me touche
+pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.
+
+--Empoigne-le,» murmura Ghérassime au dvornik.
+
+Ils étaient enfin parvenus à le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau
+cri, un cri de femme, perçant et aigu, vint s'ajouter à ceux qu'ils
+poussaient en l'entraînant, et que dominait toujours la voix rauque de
+l'ivrogne... et la cuisinière se précipita, d'un air effaré, dans la
+chambre.
+
+«Oh! mes pères!... Il y en a quatre... quatre à cheval!»
+
+Ghérassime et le dvornik lâchèrent les mains de Makar Alexéïévitch, et
+l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit
+de pas s'approchant de la porte d'entrée.
+
+
+XXVIII
+
+
+Pierre, décidé à cacher, jusqu'à l'accomplissement de son projet, son
+nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et à disparaître
+au besoin à la première apparition de l'ennemi, était resté debout
+devant la porte. Les Français entrèrent. Pierre, retenu par une
+invincible curiosité, ne bougea pas.
+
+Ils étaient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat,
+évidemment son planton, maigre, hâlé, avec des joues creuses, et une
+figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avança de quelques pas
+en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, et,
+trouvant sans doute l'appartement à sa guise, il se tourna vers les
+cavaliers restés à la porte d'entrée, et leur donna l'ordre d'amener les
+chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crâne et portant
+légèrement la main à la visière de son casque, il s'écria gaiement:
+
+«Bonjour la compagnie!» Personne ne lui répondit.
+
+«Vous êtes le bourgeois?» continua-t-il en s'adressant à Ghérassime,
+qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.
+
+«Qouartire... qouartire... logement!» répéta l'officier en lui souriant
+avec bonhomie, et en lui tapant sur l'épaule.
+
+«Les Français sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fâchons
+pas, mon vieux.... Ah çà! dites donc, on ne parle pas français dans
+cette boutique?» demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.
+
+Celui-ci fit un pas en arrière. L'officier s'adressa de nouveau au vieux
+Ghérassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.
+
+«Mon maître pas ici... moi pas comprendre,» disait Ghérassime en
+tâchant de s'énoncer aussi distinctement que possible.
+
+Le Français sourit, fit un geste de désespoir à moitié comique, et se
+dirigea du côté de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se
+reculer, lorsqu'il aperçut dans l'entrebâillement de la porte Makar
+Alexéïévitch, le pistolet à la main; avec cette ruse que laisse parfois
+la folie, il visait tranquillement le Français.
+
+«À l'abordage!» s'écria l'ivrogne en pressant la détente.
+
+À ce cri, le Français se retourna brusquement, et Pierre s'élança sur le
+fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexéïévitch avait eu le temps
+de lâcher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en
+remplissant la chambre de fumée. L'officier pâlit et se rejeta en
+arrière, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paraître
+savoir le français, lui demandait avec empressement:
+
+«N'êtes-vous pas blessé?
+
+--Je crois que non, mais je l'ai échappé belle cette fois,» répondit
+celui-ci en se tâtant et en montrant les débris de plâtre détachés du
+mur. «Quel est cet homme?» ajouta l'officier en regardant Pierre
+sévèrement.
+
+--Ah! je suis vraiment au désespoir de ce qui vient d'arriver, dit
+Pierre en oubliant complètement son rôle. C'est un malheureux fou qui ne
+savait ce qu'il faisait.»
+
+L'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar
+Alexéïévitch, la lèvre pendante, se balançait lourdement, appuyé à la
+muraille.
+
+«Brigand, tu me le payeras! lui dit le Français; nous autres, nous
+sommes cléments après la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux
+traîtres!» ajouta-t-il en faisant un geste énergique.
+
+Pierre, continuant à parler français, le supplia de ne pas tirer
+vengeance d'un pauvre diable à moitié idiot. L'officier l'écoutait en
+silence, tout en conservant son air menaçant; enfin il sourit, et, se
+tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la
+main avec une bienveillance exagérée.
+
+«Vous m'avez sauvé la vie. Vous êtes Français!» dit-il.
+
+C'était bien là le langage d'un Français. Un Français seul pouvait
+accomplir une grande action, et c'en était une sans contredit, et une
+des plus grandes, que d'avoir sauvé la vie à M. Ramballe, capitaine au
+18ème dragons. Malgré tout ce que cette opinion pouvait avoir de
+flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le détromper.
+
+«Je suis Russe, répondit-il rapidement.
+
+--À d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste
+d'incrédulité. Vous me conterez tout cela plus tard.... Charmé de
+rencontrer un compatriote.... Qu'allons-nous faire de cet homme?»
+poursuivit-il en s'adressant à Pierre comme à un camarade, car, du
+moment qu'il l'avait bel et bien proclamé Français, il n'y avait plus
+rien à répliquer.
+
+Pierre lui expliqua de nouveau qui était Makar Alexéïévitch, comment ce
+fou lui avait enlevé un pistolet chargé, et il lui réitéra sa prière de
+ne pas le punir.
+
+«Vous m'avez sauvé la vie! répéta son interlocuteur en gonflant sa
+poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous êtes Français, vous me
+demandez sa grâce, je vous l'accorde!... Qu'on emmène cet homme!»
+ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la
+chambre.
+
+Les soldats qui étaient entrés au bruit du coup de pistolet se
+montraient tout prêts à faire justice du coupable, mais le capitaine
+les arrêta d'un air sévère.
+
+«On vous appellera quand on aura besoin de vous... allez!»
+
+Les soldats s'éloignèrent, pendant que le planton, qui avait fait une
+tournée à la cuisine, s'approchait de son supérieur.
+
+«Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton,
+faut-il vous l'apporter?
+
+--Oui, et le vin avec.»
+
+
+XXIX
+
+
+
+Pierre crut de son devoir de renouveler à son compagnon l'assurance
+qu'il n'était pas Français et voulut se retirer, mais celui-ci était si
+poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser
+son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, où le capitaine
+lui assura de son côté, avec force poignées de main, qu'il était lié à
+lui pour la vie par sentiment de reconnaissance éternelle, malgré sa
+singulière idée de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait été
+doué de la faculté de deviner les pensées secrètes d'autrui, et par
+conséquent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement
+planté là, mais son manque de pénétration se traduisait par un bavardage
+intarissable.
+
+«Français ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour à
+tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au
+doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amitié; un Français
+n'oublie jamais ni une insulte ni un service.»
+
+Il y avait tant de bonté, tant de noblesse (du moins au point de vue
+français) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure
+et de ses gestes, que Pierre lui répondit involontairement par un
+sourire et serra la main qu'il lui tendait.
+
+«Je suis le capitaine Ramballe, du 13ème dragons, décoré pour l'affaire
+du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si
+agréablement dans ce moment, au lieu d'être à l'ambulance avec la balle
+de ce fou dans le corps?»
+
+Pierre répondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et
+s'ingénia à lui expliquer les motifs qui l'empêchaient de satisfaire sa
+curiosité.
+
+«De grâce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons:
+vous êtes sans doute officier supérieur, ce n'est pas mon affaire. Je
+vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout à vous. Vous êtes
+gentilhomme?» ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.
+
+Pierre inclina la tête.
+
+«Votre nom de baptême, s'il vous plaît?... M. Pierre, dites vous?...
+Parfait! C'est tout ce que je désire savoir.»
+
+Lorsqu'on eut apporté le mouton, l'omelette, le samovar, avec
+l'eau-de-vie et le vin que les Français avaient pris dans une cave
+voisine, Ramballe engagea Pierre à partager son repas, et lui-même se
+mit aussitôt à l'oeuvre en dévorant à belles dents comme un homme affamé
+et bien portant, en faisant claquer ses lèvres et en accompagnant le
+tout de joyeuses exclamations: «Excellent! exquis!» Son visage s'était
+empourpré peu à peu. Pierre, qui était également à jeun, fit honneur au
+dîner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude,
+dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en plaça sur la
+table une autre qui contenait du kvass; les Français avaient déjà
+baptisé ce breuvage du nom de: «limonade de cochon». Morel en faisait un
+grand éloge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il
+laissa Morel savourer le kvass tout à son aise. Roulant ensuite une
+serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand
+verre et en offrit un également à Pierre. Une fois sa faim apaisée et la
+bouteille vidée, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.
+
+«Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fière chandelle de
+m'avoir sauvé de cet enragé.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles
+dans le corps: tenez, en voilà une... elle me vient de Wagram celle-là,
+dit-il, en se touchant le côté, et deux que j'ai reçues à Smolensk,
+continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe,
+qui ne veut pas marcher? C'est à la grande bataille du 7, à la Moskva,
+que j'ai eu cet atout. Crénom, c'était beau! Il fallait voir ça, c'était
+un déluge de feu. Vous nous avez taillé une rude besogne; vous pouvez
+vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgré l'atout
+que j'y ai gagné, je serais prêt à recommencer. Je plains ceux qui
+n'ont pas vu cela.
+
+--J'y étais, dit Pierre.
+
+--Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous êtes de fiers ennemis, tout
+de même. La grande redoute a été tenace, nom d'une pipe, et vous nous
+l'avez fait crânement payer. J'y suis allé trois fois, tel que vous me
+voyez. Trois fois nous étions sur les canons, et trois fois on nous a
+culbutés comme des capucins de cartes. Oh! c'était beau, monsieur
+Pierre! Vos grenadiers ont été superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus
+six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme à une revue. Les
+beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connaît, a crié: bravo!...
+Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il après un moment de
+silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles à la bataille, galants
+avec les belles... voilà les Français, n'est-ce pas, monsieur Pierre?
+ajouta-t-il en clignant de l'oeil. La gaieté du capitaine était si
+naïve, si franche, il était si satisfait de lui-même, que Pierre fut sur
+le point de répondre à son coup d'oeil. Le mot «galants» rappela sans
+doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: «À propos,
+est-ce vrai que toutes les femmes ont quitté la ville? Une drôle d'idée:
+qu'avaient-elles à craindre?
+
+--Est-ce que les dames françaises ne quitteraient pas Paris si les
+Russes y entraient? demanda Pierre.
+
+--Ah! ah!... répondit le Français en éclatant de rire et en lui tapant
+sur l'épaule. Ah! elle est forte, celle-là! Paris... mais Paris,
+Paris...
+
+--Paris est la capitale du monde?» reprit Pierre en achevant la phrase
+commencée.
+
+Les yeux souriants du capitaine se fixèrent sur lui.
+
+«Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous êtes Russe, j'aurais parié
+que vous étiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce...
+
+--J'ai été à Paris, j'y ai passé plusieurs années, reprit Pierre.
+
+--Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne connaît pas
+Paris est un sauvage. Un Parisien, ça se sent à deux lieues! Paris,
+c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...»
+S'apercevant que sa conclusion ne répondait pas au début de son
+discours, il s'empressa d'ajouter: «Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous
+avez été à Paris et vous êtes resté Russe? Eh bien! je ne vous en estime
+pas moins.» Sous l'influence du vin et après les quelques jours de
+solitude qu'il avait passés en tête-à-tête avec ses sombres méditations,
+Pierre ressentait involontairement un véritable plaisir à causer avec ce
+gai compagnon.
+
+«Pour en revenir à vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue idée
+d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'armée française est à
+Moscou! Quelle chance elles ont manquée, celles-là! Vos moujiks, je ne
+dis pas, mais vous autres, gens civilisés, vous devriez nous connaître
+mieux que ça. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome,
+Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous
+aime! Nous sommes bons à connaître.... Et, puis l'Empereur...» Mais
+Pierre l'interrompit en répétant:
+
+«L'Empereur... d'un air triste et embarrassé. Est-ce que l'Empereur...?
+
+--L'Empereur, c'est la générosité, la clémence, la justice, le génie...
+voilà l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me
+voyez, j'étais son ennemi il y a encore huit ans. Mon père était comte
+et émigré.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoigné! Je n'ai pas
+pu résister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la
+France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous
+faisait une litière de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voilà un
+Souverain, et je me suis donné à lui.... Et voilà! Oh oui, mon cher,
+c'est le plus grand homme des siècles passés et à venir!
+
+--Est-il à Moscou? demanda Pierre avec hésitation, du ton d'un coupable.
+
+--Non, il fera son entrée demain,» répondit le Français en reprenant son
+récit[21].
+
+Leur entretien fut interrompu à ce moment par un bruit de voix à la
+porte cochère et par l'entrée de Morel, qui venait annoncer à son
+capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient à mettre leurs
+chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de
+ce qu'on ne parvenait pas à s'entendre. Ramballe fit aussitôt venir le
+maréchal des logis, et lui demanda d'un ton sévère à quel régiment il
+appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement déjà occupé.
+L'Allemand lui donna le nom de son régiment et celui de son colonel, et
+comme il comprenait fort peu le français et pas du tout la dernière
+question que Ramballe lui avait adressée, il se lança dans un discours
+allemand émaillé de mots d'un français problématique, destiné à
+expliquer qu'il était le fourrier du régiment, et que son chef lui avait
+ordonné de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue.
+Pierre, qui savait l'allemand, leur servit à tous deux d'interprète: le
+Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.
+
+Lorsque le capitaine, qui était sorti un moment pour donner un ordre,
+revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoudé, la tête appuyée sur
+la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et
+amère que fût pour lui la situation présente, il souffrait
+véritablement, non pas de ce que Moscou était pris et de ce que ses
+heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant même
+de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse.
+Quelques verres de bon vin, quelques paroles échangées avec ce bon
+garçon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et
+concentrée qui l'avait dominé si complètement ces jours derniers, et
+dont il avait besoin pour exécuter son projet. Le déguisement, le
+poignard étaient prêts. Napoléon faisait son entrée le lendemain;
+l'assassinat du «brigand» était un acte aussi utile et aussi héroïque
+aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de
+l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait
+confusément que la force lui manquait, et que toutes ses rêveries de
+vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'étaient évanouies en
+fumée au contact du premier venu. Le bavardage du Français, qui l'avait
+amusé jusque-là, lui devint odieux. Sa démarche, ses gestes, sa
+moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents,
+tout le froissait: «Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus,» se dit
+Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un étrange
+sentiment de faiblesse l'enchaînait à sa place: il voulait et ne pouvait
+se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se
+promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il
+souriait à quelque pensée drolatique.
+
+«Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garçon
+s'il en fut, mais... c'est un Allemand.»
+
+Il s'assit en face de Pierre.
+
+«À propos, vous savez donc l'allemand, vous?»
+
+Pierre le regarda sans répondre.
+
+«Les Allemands sont de fières bêtes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?...
+Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer
+une petite bouteille.»
+
+Morel plaça sur la table la bouteille demandée et des bougies, à la
+lueur desquelles le capitaine remarqua la figure décomposée de son
+compagnon. Poussé par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.
+
+«Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous
+aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?»
+
+Pierre lui répondit par un regard affectueux qui exprimait combien il
+était sensible à sa sympathie.
+
+«Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitié
+pour vous. En quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi.... C'est à la
+vie, à la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.
+
+--Merci, lui répondit Pierre.
+
+--Eh bien, alors je bois à notre amitié,» s'écria le capitaine en
+versant deux verres de vin.
+
+Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple,
+lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mélancolie.
+
+«Oui, mon cher ami, commença-t-il, voilà les caprices de la fortune. Qui
+m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de
+Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voilà à
+Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix
+triste et calme d'un homme qui se prépare à entamer un long récit, que
+notre nom est l'un des plus anciens de France...» Et le capitaine
+raconta à Pierre, avec un naïf laisser-aller frisant la jactance,
+l'histoire de ses ancêtres, les principaux événements de son enfance, de
+son adolescence et de son âge mûr, sans rien omettre de ses relations
+de famille et de parenté: «Mais tout cela, ce n'est que le petit côté de
+la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur
+Pierre?... Allons, encore un verre!» ajouta-t-il en s'animant.
+
+Pierre avala le second verre et s'en versa un troisième.
+
+«Oh! les femmes, les femmes!» ajouta le capitaine, dont les yeux
+devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; à
+l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquérant, sa jolie
+figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient
+faire croire à sa véracité. Bien que ses confidences eussent ce
+caractère licencieux qui, aux yeux des Français, constitue toute la
+poésie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si réelle, et
+prêtait tant de séduction aux femmes, qu'il semblait avoir été le seul à
+en subir l'attrait.
+
+Pierre l'écoutait avec curiosité. Il était évident que l'amour, tel que
+le Français le comprenait, n'était pas l'amour sensuel que Pierre avait
+éprouvé jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il
+nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour également méprisées par
+Ramballe: «L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre
+pour les imbéciles».) Le plus grand charme de l'amour pour lui
+consistait en combinaisons étranges et en situations hors nature.
+
+Le capitaine raconta ainsi le dramatique épisode de la double passion
+qu'il avait éprouvée pour une séduisante marquise de trente-cinq ans,
+et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutté de
+générosité, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mère, qui
+avait offert sa fille comme femme à son amant. Ce souvenir, quoique bien
+lointain, remuait encore le capitaine. Un second épisode fut celui d'un
+mari jouant le rôle de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait
+celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur
+son séjour en Allemagne, où les maris mangent trop de choucroute et où
+les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en
+Pologne, dont l'impression était encore toute fraîche dans son coeur, à
+en juger par l'expression de sa physionomie animée, lorsqu'il se mit à
+décrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauvé
+la vie (ce détail revenait à tout propos dans les gasconnades du
+capitaine). Ce mari lui avait confié sa ravissante femme, Parisienne de
+coeur, dont il était obligé de se séparer pour entrer au service de la
+France. Ramballe était sur le point d'être heureux, car la jolie
+Polonaise consentait à fuir avec lui, mais, mû par un sentiment
+chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: «Je vous
+ai sauvé la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!» En citant cette
+phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser
+l'émotion qui le gagnait.
+
+Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avança de la
+soirée, retrouvait dans sa mémoire, en écoutant avec attention les
+récits du capitaine, toute la série de ses souvenirs personnels. Son
+amour pour Natacha se représenta tout à coup devant lui en une suite de
+tableaux qu'il comparait à ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui
+décrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres
+détails de sa dernière entrevue avec l'objet de son affection, entrevue
+qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune
+impression; il l'avait même oubliée, mais aujourd'hui il y trouvait un
+côté poétique des plus significatifs: «Pierre Kirilovitch venez ici, je
+vous ai reconnu!» Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son
+sourire, le petit capuchon de voyage, la mèche de cheveux soulevée par
+le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondément. Lorsque le
+capitaine eut fini de décrire les charmes de sa Polonaise, il demanda à
+Pierre s'il avait sacrifié aussi l'amour au devoir, et s'il avait été
+jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tête, et, entraîné
+par le besoin de s'épancher, il lui expliqua que sa manière de voir sur
+l'amour était toute différente de la sienne; que de toute sa vie il
+n'avait aimé qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui
+appartenir!
+
+«Tiens!» fit le capitaine.
+
+Pierre lui confia comment il l'avait aimée depuis sa plus tendre
+enfance, sans oser penser à elle, parce qu'elle était trop jeune, et
+qu'il était un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment
+depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment,
+et la plaçait si haut au-dessus du monde entier et par conséquent de
+lui-même, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle.
+Pierre s'interrompit à cet endroit de sa confession pour demander au
+capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les épaules et
+l'engagea à continuer.
+
+«L'amour platonique! les nuages!...» marmotta-t-il.
+
+Était-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme
+ne connaîtrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena à
+lui ouvrir son coeur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout
+entière, la langue épaisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta
+celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de
+sa trahison et de leurs rapports encore si peu définis. Et même, pressé
+peu à peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position
+dans le monde et jusqu'à son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine
+dans ce long récit, ce fut d'apprendre que Pierre était propriétaire à
+Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonnés, pour rester en
+ville sous un déguisement.
+
+La nuit, tiède et claire, était déjà fort avancée lorsqu'ils sortirent
+ensemble. On apercevait à gauche les premières lueurs de l'incendie qui
+devait dévorer Moscou. À droite, très haut dans le ciel, brillait la
+nouvelle lune, à laquelle faisait face, à l'autre extrémité de
+l'horizon, la lumineuse comète, dont Pierre rattachait, dans son âme, la
+mystérieuse apparition à son amour pour Natacha. Ghérassime, la
+cuisinière et les deux Français se tenaient devant la porte cochère: on
+entendait leurs éclats de rire et le bruit des conversations qu'ils
+échangeaient dans deux langues étrangères l'une à l'autre. Leur
+attention se portait sur les lueurs qui grandissaient à l'horizon, bien
+qu'il n'y eût encore rien de menaçant dans ces flammes si éloignées. En
+contemplant le ciel étoilé, la lune, la comète, la clarté de l'incendie,
+Pierre éprouva un attendrissement indicible. «Que c'est beau! se
+dit-il. Que faut-il de plus?» Mais soudain il se rappela son projet, il
+eut un vertige, et il serait infailliblement tombé, s'il ne s'était
+retenu à la palissade. Il quitta aussitôt, à pas chancelants, son nouvel
+ami, sans même prendre congé de lui, et, rentrant dans sa chambre, il
+s'étendit sur le canapé et s'endormit profondément.
+
+
+XXX
+
+
+La lueur du premier incendie du 2 septembre fut aperçue de plusieurs
+côtés à la fois, et produisit des effets tout différents sur les
+habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forcées de se replier. À
+cause des nombreux objets qu'ils avaient oubliés et qu'ils envoyaient
+successivement chercher, à cause aussi de l'encombrement de la route,
+les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'après-midi; ils furent
+donc obligés de coucher à cinq verstes de la ville. Le lendemain,
+réveillés assez tard dans la matinée et rencontrant à tout moment de
+nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arrivèrent qu'à dix heures du
+soir au village de Bolchaïa-Mytichtchi, où la famille et les blessés
+s'établirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les
+domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers blessés,
+soupèrent, donnèrent à manger aux chevaux, et se réunirent dans la rue.
+Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Raïevsky; comme il
+avait le poignet brisé, et qu'il éprouvait d'intolérables souffrances,
+ses gémissements résonnaient d'une façon lugubre dans les ténèbres de
+cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait été sa voisine à la
+couchée précédente, n'avait pu fermer l'oeil: aussi avait-elle choisi
+cette fois une autre isba, pour être plus loin du malheureux blessé.
+L'un des domestiques remarqua tout à coup une seconde lueur à l'horizon;
+ils avaient déjà aperçu la première et l'avaient attribuée aux cosaques
+de Mamonow, qui, d'après eux, auraient mis le feu au village de
+Malaïa-Mytichtchi.
+
+«Regardez donc, camarades, voilà un autre incendie,» dit-il.
+
+Tous se retournèrent.
+
+«Mais oui.... On dit que ce sont les cosaques de Mamonow qui ont mis le
+feu.
+
+--Pas du tout, ce n'est pas ce village, c'est plus loin, on dirait que
+c'est à Moscou.»
+
+Deux des domestiques firent le tour de la voiture qui leur masquait
+l'horizon, et s'assirent sur le marchepied.
+
+«C'est plus à gauche... vois-tu la flamme qui se balance?... Ça, mes
+amis, c'est à Moscou que ça brûle!»
+
+Personne ne releva l'observation, et ils continuèrent à regarder ce
+nouveau foyer, qui s'étendait de plus en plus. Daniel, le vieux valet de
+chambre du comte, s'approcha du groupe et appela Michka.
+
+«Que regardes-tu, mauvaise tête?... Le comte appellera et il n'y aura
+personne.... Va vite ranger ses habits.
+
+--Mais je suis venu chercher de l'eau.
+
+--Qu'en pensez-vous, Daniel Térentitch, n'est-ce pas à Moscou?»
+
+Daniel Térentitch ne répondit rien, et chacun continua à se taire; la
+flamme ondulait avec une nouvelle force et gagnait de proche en proche.
+
+«Que le bon Dieu ait pitié de nous!... Le vent, la sécheresse... dit une
+voix.
+
+--Ah! Seigneur! vois donc comme ça augmente!... On aperçoit même les
+corbeaux. Que le Seigneur ait pitié de nous, pauvres pécheurs!
+
+--N'aie pas peur, on l'éteindra.
+
+--Qui donc l'éteindra? demanda tout à coup Daniel Térentitch d'une voix
+grave et solennelle: oui, c'est bien Moscou qui brûle, mes amis, c'est
+elle, notre mère aux murailles blanches.»
+
+Un sanglot brisa sa voix, et alors, comme si on n'attendait que cette
+triste certitude pour comprendre la terrible signification de cette
+lueur qui rougissait l'horizon, des prières et des soupirs éclatèrent de
+toutes parts.
+
+
+XXXI
+
+
+Le vieux valet de chambre alla prévenir le comte que Moscou brûlait;
+celui-ci passa sa robe de chambre, et alla s'assurer du fait, en
+compagnie de Sonia et de Mme Schoss, qui ne s'étaient pas encore
+déshabillées. Natacha et sa mère restèrent seules dans la chambre. Pétia
+les avait quittées le matin même pour s'en aller avec son régiment du
+côté de Troïtsk. La comtesse se mit à pleurer à la nouvelle de
+l'incendie de Moscou, tandis que Natacha, les yeux fixes, assise sur le
+banc, dans le coin des bagages, n'avait fait aucune attention aux
+paroles de son père; volontairement elle prêtait l'oreille aux plaintes
+du malheureux aide de camp blessé, qui lui parvenaient distinctement,
+quoiqu'elle en fût éloignée de trois ou quatre maisons.
+
+«Ah! l'horrible spectacle! s'écria Sonia en rentrant épouvantée.... Je
+crois que tout Moscou brûle... la lueur est énorme... regarde, Natacha,
+on la voit d'ici.»
+
+Natacha se tourna du côté de Sonia sans avoir l'air de la comprendre, et
+fixa de nouveau ses yeux dans l'angle du poêle. Elle était tombée dans
+cette espèce de léthargie depuis le matin, depuis le moment où Sonia, à
+l'étonnement et au grand ennui de la comtesse, avait cru nécessaire de
+lui annoncer la présence du prince André parmi les blessés, ainsi que la
+gravité de son état. La comtesse s'était emportée contre Sonia comme
+elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Celle-ci, tout en larmes, avait
+imploré son pardon et redoublait de soins auprès de sa cousine comme
+pour effacer sa faute.
+
+«Vois donc, Natacha, comme ça brûle.
+
+--Qu'est-ce qui brûle? demanda Natacha.... Ah oui! Moscou!» Et, afin de
+se débarrasser de Sonia sans cependant l'offenser, elle avança la tête
+vers la fenêtre, et reprit aussitôt sa première position.
+
+«Mais tu n'as rien vu!
+
+--J'ai tout vu, au contraire, je t'assure,» dit-elle d'une voix
+suppliante, qui semblait demander qu'on la laissât en repos.
+
+La comtesse et Sonia comprirent que rien en ce moment ne pouvait avoir
+d'intérêt pour elle.
+
+Le comte se retira derrière la cloison et se coucha. La comtesse
+s'approcha de sa fille, lui tâta la tête avec le revers de la main,
+comme elle avait l'habitude de le faire quand elle était malade, et posa
+ses lèvres sur son front, pour voir si elle avait de la fièvre.
+
+«Tu as froid, lui dit-elle en l'embrassant. Tu trembles, tu devrais te
+coucher.
+
+--Me coucher? Ah oui! je vais me coucher tout à l'heure,» répondit-elle.
+
+Lorsque Natacha avait appris que le prince André était grièvement blessé
+et qu'il voyageait avec eux, elle avait fait questions sur questions
+pour savoir comment et quand c'était arrivé, et si elle pouvait le
+voir. On lui répondit que c'était impossible, que sa blessure était
+grave, mais que sa vie n'était pas en danger. Convaincue alors que,
+malgré toutes ses instances, on ne lui répondrait rien de plus, elle
+s'était tue et était restée immobile dans le fond de la voiture, comme
+elle l'était en ce moment sur le banc, dans le coin de la chambre. À
+voir ses yeux grands ouverts et fixes, la comtesse devinait comme elle
+en avait fait souvent l'expérience, que sa fille roulait dans sa tête
+quelque projet; la décision inconnue qu'elle allait prendre l'inquiétait
+au plus haut degré.
+
+«Natacha, mon enfant, déshabille-toi, viens te coucher sur mon lit.»
+
+(La comtesse seule en avait un: Mme Schoss et les jeunes filles
+couchaient sur du foin.)
+
+«Non, maman, je me coucherai là, par terre,» répondit Natacha avec un
+mouvement d'impatience, et, s'approchant de la fenêtre, elle l'ouvrit.
+
+Les plaintes du blessé se faisaient toujours entendre; elle passa la
+tête hors de la fenêtre, dans l'air humide de la nuit, et sa mère
+s'aperçut que sa poitrine était secouée par des sanglots convulsifs.
+Natacha savait que celui qui souffrait ainsi n'était pas le prince
+André, elle savait aussi que ce dernier était couché dans l'isba
+contiguë à la leur, mais ces plaintes incessantes lui arrachaient des
+larmes involontaires. La comtesse échangea un regard avec Sonia.
+
+«Viens, couche-toi, mon enfant, répéta-t-elle en lui touchant
+légèrement l'épaule.
+
+--Oui, tout de suite,» répondit Natacha en se déshabillant à la hâte et
+en arrachant, pour aller plus vite, les cordons de ses jupons.
+
+Après avoir passé sa camisole, elle s'assit par terre sur le lit qui
+avait été préparé, et, jetant ses cheveux par-dessus son épaule, elle
+commença à les tresser. Tandis que de ses doigts fluets elle défaisait
+et refaisait rapidement sa natte, et que sa tête se balançait
+machinalement à chacun de ses mouvements, ses yeux, dilatés par la
+fièvre, regardaient fixement dans le vague. Sa toilette de nuit achevée,
+elle se laissa doucement tomber sur le drap qui recouvrait le foin.
+
+«Natacha, couche-toi au milieu.
+
+--Non, reprit-elle, couchez-vous, je reste où je suis...» Et elle
+enfouit sa tête dans l'oreiller.
+
+La comtesse, Sonia et Mme Schoss se déshabillèrent vivement. Bientôt la
+pâle clarté d'une veilleuse éclaira seule la chambre: au dehors,
+l'incendie du village, situé à deux verstes, illuminait l'horizon; des
+clameurs confuses partaient du cabaret voisin et de la rue, tandis que
+l'aide de camp continuait à gémir; Natacha écouta longtemps tous ces
+bruits, en s'abstenant toutefois de faire le moindre mouvement. Elle
+entendit sa mère prier et soupirer, le lit crier sous son poids, le
+ronflement sifflant de Mme Schoss, la respiration paisible de Sonia. À
+un certain moment, la comtesse appela sa fille, mais Natacha ne lui
+répondit pas.
+
+«Maman, je crois qu'elle dort,» dit tout bas Sonia.
+
+La comtesse l'appela encore après quelques minutes de silence, mais
+cette fois Sonia ne répondit plus, et bientôt après Natacha put
+reconnaître à la respiration égale de sa mère, qu'elle s'était endormie.
+Elle ne bougea pas, quoique son petit pied nu, qui sortait de temps à
+autre de dessous le drap, frissonnât au contact froid du plancher. Le
+cri strident du grillon se fit entendre dans les fissures des poutres:
+il semblait de veiller, alors que tout le monde dormait. Un coq chanta
+dans le lointain; un autre lui répondit tout à côté, les cris cessèrent
+dans le cabaret, mais les plaintes du blessé ne cessèrent pas.
+
+Dès que Natacha avait su que le prince André les suivait, elle avait
+résolu d'avoir une entrevue avec lui; tout en la jugeant indispensable,
+elle pressentait qu'elle serait pénible. L'espérance de le voir l'avait
+soutenue toute la journée, mais, le moment venu, une terreur sans nom
+s'empara d'elle. Était-il défiguré ou tel qu'elle se figurait le blessé
+dont les gémissements la poursuivaient? Oui, ce devait être ainsi, car
+dans son imagination ces cris déchirants se confondaient avec l'image du
+prince André. Natacha se souleva.
+
+«Sonia, tu dors? Maman?» murmura-t-elle.
+
+Pas de réponse. Elle se leva alors tout doucement, se signa et, posant
+légèrement sur le plancher son pied cambré et flexible, elle glissa sur
+les planches malpropres, qui crièrent sous sa pression, et s'élança avec
+l'agilité d'un jeune chat jusqu'à la porte, où elle se cramponna au
+loquet. Il lui semblait que les cloisons de l'isba retentissaient de
+coups frappés en mesure, tandis que c'était son pauvre coeur qui battait
+à se rompre, de frayeur et d'amour. Elle ouvrit la porte, franchît le
+seuil, et toucha de la plante du pied le sol humide de l'entrée couverte
+qui séparait les deux maisons. La sensation du froid la ranima, elle
+effleura de son pied déchaussé un homme qui dormait, et ouvrit la porte
+de l'isba où couchait le prince André. Il y faisait sombre derrière le
+lit placé dans un angle, et sur lequel se dessinait une forme vague,
+brûlait sur un banc une chandelle, dont le suif, en coulant, avait formé
+à l'entour comme un chaperon. Lorsqu'elle entrevit devant elle cette
+forme indécise, dont les pieds relevés sous la couverture lui parurent
+être les épaules, elle crut voir quelque chose de si monstrueux, qu'elle
+s'arrêta épouvantée, mais elle avança, poussée par une force
+irrésistible. Marchant avec précaution, elle arriva au milieu de l'isba,
+qui était encombrée d'effets de toute sorte; dans le coin, au-dessous
+des images, un homme était étendu sur un banc, c'était Timokhine,
+également blessé à Borodino; le docteur et le valet de chambre étaient
+couchés par terre. Le valet de chambre se souleva en murmurant quelques
+mots. Timokhine, souffrant d'une blessure au pied, ne dormait pas et
+fixait ses yeux écarquillés sur l'étrange apparition de la jeune fille
+en camisole et en bonnet de nuit. Les quelques paroles indistinctes et
+effrayées qu'il prononça: «Qu'y a-t-il? Qui va là?» firent presser le
+pas à Natacha, et elle se trouva levant l'objet qui causait son
+épouvante. Quelque terrible que pût être l'aspect de ce corps, il
+fallait qu'elle le vît. En ce moment, une lumière plus vive jaillit de
+la chandelle fumeuse, et elle aperçut distinctement le prince André, les
+mains étendues sur la couverture, tel qu'elle l'avait toujours connu.
+Cependant son teint animé par la fièvre, ses yeux brillants fixés sur
+elle avec exaltation, son cou délicat comme celui d'un enfant,
+ressortant du col rabattu de la chemise, lui donnaient une apparence de
+jeunesse et de candeur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle l'approcha
+vivement de lui, et d'un mouvement rapide, souple et gracieux elle se
+jeta à genoux. Il sourit et lui tendit la main.
+
+
+XXXII
+
+
+
+Sept jours avaient passé sur la tête du prince André depuis qu'il était
+revenu à lui dans l'ambulance après l'opération. La fièvre et
+l'inflammation des intestins, qui avaient été déchirés par un éclat
+d'obus, devaient, au dire du médecin, l'emporter en rien de temps; aussi
+ce dernier fut-il tout surpris de le voir, le septième jour, manger avec
+plaisir quelques bouchées de pain, et d'avoir à constater une diminution
+de l'état inflammatoire. Le prince André avait complètement repris
+connaissance. La nuit qui suivit le départ de Moscou était accablante,
+et on l'avait laissé dans sa calèche; une fois arrivé au village, le
+blessé avait lui-même demandé à être porté dans une maison, et à boire
+du thé, mais la souffrance que lui avait fait éprouver le court trajet
+de la voiture à l'isba avait provoqué chez lui un nouvel évanouissement.
+Lorsqu'on l'eut couché sur son lit de camp, il resta longtemps
+immobile, les yeux fermés..., puis il les ouvrit et redemanda du thé.
+Il se souvenait des moindres détails de la vie, ce qui étonna le
+docteur: il lui tâta le pouls et le trouva plus régulier, à son grand
+regret; car il savait par expérience que le prince André était
+irrévocablement condamné: la prolongation de ses jours ne pouvait que
+lui causer de nouvelles et atroces douleurs, dont le terme serait quand
+même la mort. On lui apporta un verre de thé, qu'il but avec avidité,
+pendant que ses yeux brillants, toujours fixés sur la porte, essayaient
+de ressaisir un souvenir confus:
+
+«Je n'en veux plus. Timokhine est-il là?»
+
+Celui-ci se traîna jusqu'à lui sur son banc.
+
+«Me voici, Excellence.
+
+--Comment va ta blessure?
+
+--La mienne? oh! ce n'est rien; mais vous, comment vous sentez-vous?»
+
+Le prince André resta pensif, comme s'il cherchait à trouver ce qu'il
+voulait dire.
+
+«Me pourrait-on me procurer un livre? demanda-t-il.
+
+--Quel livre?
+
+--L'Évangile, je ne l'ai pas.»
+
+Le docteur lui promit un Évangile et le questionna sur son état. Ses
+réponses, faites à contre-coeur, étaient tout à fait lucides. Il demanda
+qu'on lui glissât un petit coussin sous les reins pour alléger ses
+angoisses. Le docteur et le valet de chambre soulevèrent un pan du
+manteau qui le couvrait et examinèrent l'horrible plaie, dont l'odeur
+fétide leur soulevait le coeur. Cette inspection mécontenta le docteur:
+il refit le pansement, retourna le malade, qui s'évanouit de nouveau, et
+le délire le reprit; il insistait pour qu'on lui apportât le livre et
+qu'on le plaçât sous lui.
+
+«Qu'est-ce que cela vous coûte? répéta-t-il d'une voix plaintive:
+donnez-le-moi, mettez-le là, ne fût-ce que pour un instant.»
+
+Le docteur sortit de la chambre pour se laver les mains.
+
+«Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau, comment
+peut-il supporter cette atroce douleur!»
+
+Pour la première fois, le prince André avait repris ses sens, retrouvé
+ses souvenirs, et compris son état, au moment où sa calèche s'était
+arrêtée au village de Mytichtchi; mais, la souffrance occasionnée par
+son transport dans l'isba ayant de nouveau troublé ses idées, elles ne
+s'éclaircirent que lorsqu'on lui eut donné du thé; sa mémoire lui
+retraça alors les derniers incidents par lesquels il avait passé, et il
+se souvint surtout des mirages de félicité mensongère qu'il avait
+entrevus à l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endurées
+par l'homme qu'il détestait. Les mêmes pensées confuses et indécises
+s'emparèrent de nouveau de son coeur, l'impression d'un bonheur
+ineffable le pénétra, et il sentait qu'il ne trouverait le bonheur que
+dans cet Évangile qu'il réclamait avec tant d'insistance. Les douleurs
+du pansement, et les mouvements qu'il fut obligé de faire en changeant
+de position, provoquèrent un nouvel évanouissement, et il ne reprit
+connaissance que vers le milieu de la nuit. Tous dormaient autour de
+lui. Il entendait le cri-cri du grillon de l'isba voisine; une voix
+avinée chantait dans la rue; les blattes couraient en bruissant sur la
+table, sur les images, sur les cloisons, et une grosse mouche se
+heurtait en bourdonnant à la chandelle qui coulait.
+
+L'homme en bonne santé a la faculté de réfléchir, de sentir, se souvenir
+de mille choses à la fois, comme de choisir certaines pensées et
+certains faits, sur lesquels il fixe de préférence son attention. Il
+sait, au besoin, s'arracher à une occupation profonde, pour accueillir
+poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses
+réflexions; mais l'âme du prince André n'était pas dans cet état normal.
+Bien que ses forces morales fussent devenues plus actives et plus
+pénétrantes que par le passé, elles agissaient cependant sans la
+participation de sa volonté. Les idées et les visions les plus diverses
+envahissaient tour à tour son esprit: pendant quelques minutes sa pensée
+travaillait avec une précision et une profondeur qu'elle n'aurait jamais
+eues s'il avait été valide, et tout à coup des images fantastiques et
+imprévues brisaient impitoyablement le tissu de ce travail, que sa
+faiblesse l'empêchait de rendre.
+
+«Oui, un bonheur nouveau s'est révélé à moi, pensait-il plongeant son
+regard brillant de fièvre dans la pénombre de la tranquille isba, un
+bonheur que rien ne saurait désormais m'enlever, un bonheur indépendant
+de toute influence matérielle: celui de l'âme seule, celui de l'amour!
+Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux
+hommes. D'où vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils...»
+Soudain le fil de ses idées se rompit, et (était-ce délire ou réalité?)
+il crut entendre une voix qui chantonnait sans trêve à son oreille.
+
+À ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un
+édifice de fines aiguilles et de légers copeaux, et il essayait, en
+conservant avec soin son équilibre, d'arrêter la chute de cette
+construction aérienne, qui disparaissait de temps à autre pour s'élever
+de nouveau au rythme, cadencé de cet indéfinissable murmure. «Elle
+s'élève, je la vois!» se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il
+apercevait, par échappée, la flamme rouge de la chandelle à demi
+consumée et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le
+plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son
+oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brûlait
+comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le
+heurtant de son aile, elle ne faisait pas écrouler l'étrange édifice
+d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et là-bas,
+près de la porte quelle était cette forme menaçante, ce sphinx immobile
+qui lui aussi, l'étouffait?... «N'est-ce pas plutôt un morceau de linge
+blanc qu'on a laissé sur la table? Mais pourquoi alors tout s'étend-il
+et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette même voix qui
+chante en mesure?» reprenait avec angoisse le malheureux blessé..., et
+tout à coup ses pensées et ses sensations lui revenaient plus nettes et
+plus puissantes que jamais.
+
+«Oui, oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai
+éprouvé pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes côtés
+mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé quand même!... C'est l'essence
+même de l'âme, qui ne s'en tient pas à un seul objet d'affection, c'est
+ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis,
+aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses
+manifestations!... Aimer un être qui nous est cher, c'est de l'amour
+humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!...
+C'était là la cause de ma joie, lorsque j'ai découvert que j'aimais cet
+homme.... Mais où est-il? Vit-il encore! L'amour humain dégénère en
+haine, mais l'amour divin est éternel!... Combien de gens n'ai-je pas
+haï dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aimée et le plus
+détestée?... Et il revit Natacha, non plus avec le cortège de ses
+charmes extérieurs: c'était dans son âme qu'il pénétrait, c'était son
+âme dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir;
+c'était sa cruauté, à lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec
+elle.... «Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une
+fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe!» Et son
+imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et
+de réalités où il entrevoyait, comme dans un nuage, l'édifice qui
+s'élevait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brûlait
+entourée de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait près de la
+porte.
+
+À ce moment il entendit un léger bruit, il aspira un courant d'air
+frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le
+seuil de l'isba: son visage était pâle et ses yeux brillaient comme ceux
+de Natacha. «Oh! que ce délire me fatigue!» se disait le prince André en
+essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision était
+toujours là, elle s'avançait, elle semblait réelle! Le prince André fit
+un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait,
+mais le délire était toujours le plus fort. Le susurrement de la voix
+continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine,
+et l'étrange figure le regardait toujours. Réunissant toutes ses forces
+pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tintèrent, sa
+vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui,
+Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les êtres il désirait
+aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui être révélé, était là,
+à genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en éprouva aucune
+surprise, mais un sentiment ineffable de bien-être. Natacha, terrifiée,
+n'osait bouger; elle cherchait à étouffer ses sanglots, un léger
+tremblement agitait son pâle visage.
+
+Le prince André poussa un soupir d'allégement, sourit et lui tendit la
+main.
+
+«Vous? dit-il.... Quel bonheur!»
+
+Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant délicatement la
+main, la baisa en l'effleurant à peine de ses lèvres.
+
+«Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tête. Pardonnez-moi!
+
+--Je vous aime, dit-il.
+
+--Pardonnez-moi!
+
+--Que dois-je vous pardonner?
+
+--Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un
+pénible effort.
+
+--Je t'aime mieux qu'auparavant,» répondit le prince André en lui
+prenant la tête pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur
+lui à travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de
+compassion.
+
+Les traits pâles et amaigris de Natacha, ses lèvres gonflées par
+l'émotion, lui ôtaient en ce moment toute beauté, mais le prince André
+ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants.
+
+Pierre, le valet de chambre, qui venait de se réveiller, secoua le
+docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'était
+passé, et cherchait à se dissimuler de son mieux dans ses draps.
+
+«Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant à moitié.
+Veuillez vous retirer, mademoiselle.»
+
+Au même instant la femme de chambre, envoyée par la comtesse pour
+chercher sa fille, frappa à la porte. Comme une somnambule qui serait
+réveillée en sursaut, Natacha sortit et rentrée chez elle, tomba en
+sanglotant sur son lit.
+
+À dater de ce jour, à chaque halte, à chaque étape de leur long voyage,
+Natacha se rendait auprès de Bolkonsky, et le docteur était forcé
+d'avouer qu'il ne s'attendait pas à rencontrer chez une jeune fille
+autant de fermeté et d'intelligence dans les soins à donner à un blessé.
+Quelque terrible que fût pour la comtesse la pensée de voir mourir le
+prince André entre les mains de sa fille, selon les prévisions trop
+fondées du médecin, elle n'eut pas le courage de résister à sa volonté.
+Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances,
+rétabli leurs premières relations, mais la question de vie et de mort
+suspendue sur la tête du prince André l'était également au-dessus de la
+Russie et écartait toute autre préoccupation.
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal à la tête; ses habits,
+qu'il n'avait pas quittés, lui pesaient sur le corps, et il sentait
+confusément qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte
+honteux était son épanchement avec le capitaine Ramballe. La pendule
+marquait onze heures, le temps était sombre au dehors; il se leva, se
+frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Ghérassime avait remis
+sur le bureau, il se rappela enfin où il se trouvait et ce qui devait
+avoir lieu ce jour-là: «Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car
+«il» ne fera probablement son entrée qu'à midi. Pierre ne se donnait
+même plus le loisir de penser à ce qu'il avait à faire, il se dépêchait
+d'agir. Il donna un léger coup de main à ses vêtements, saisit le
+pistolet, et il se disposait à sortir, lorsque pour la première fois il
+se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa
+ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la déguiser dans les plis de son
+large caftan, enfin il avait oublié de la charger. «Dans ce cas un
+poignard fera mieux l'affaire,» se dit-il, bien qu'il eût plus d'une
+fois blâmé l'étudiant allemand qui, en 1809, avait tenté de poignarder
+Napoléon; alors il prit le poignard qu'il avait acheté en même temps que
+le pistolet, quoiqu'il fût tout ébréché, et le glissa sous son gilet. On
+aurait dit qu'il avait hâte, non d'exécuter son projet, mais de se
+prouver à lui-même qu'il n'y avait pas renoncé. Serrant ensuite sa
+ceinture autour lui, enfonçant son bonnet sur ses yeux, il traversa le
+corridor en s'efforçant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la
+rue, sans avoir rencontré le capitaine.
+
+L'incendie, qui la veille l'avait laissé si indifférent, s'était
+rapidement étendu pendant la nuit. Moscou brûlait sur plusieurs points à
+la fois. Le Gostinnoï-Dvor, la Povarskaïa, les barques sur la rivière,
+les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, étaient en flammes. Pierre
+se dirigeait par l'Arbatskaïa vers l'église de Saint-Nicolas: c'était
+l'endroit où depuis longtemps il s'était promis d'accomplir le grand
+acte qu'il préméditait. La plupart des maisons avaient leurs fenêtres et
+leurs portes fermées et clouées. Les rues et les ruelles étaient
+désertes. L'air était imprégné d'une odeur de brûlé et de fumée. De
+temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effarés et des
+Français, à tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la
+chaussée. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosité: sa
+carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentrée de sa
+figure, les intriguaient, et les Russes eux-mêmes l'examinaient
+attentivement, sans parvenir à comprendre à quelle classe de la société
+il appartenait. Les Français, habitués à être un objet d'étonnement ou
+de frayeur pour les indigènes, le suivaient gaiement avec des yeux
+surpris, car il ne faisait aucune attention à eux. Devant la porte
+cochère d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ingéniaient à
+s'expliquer avec des Russes sans parvenir à se faire comprendre,
+l'arrêtèrent pour lui demander s'il parlait Français. Il secoua
+négativement la tête et poursuivit son chemin. Plus loin, une
+sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut
+seulement à un second: «Au large!» crié d'une voix menaçante et au bruit
+du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la nécessité de passer
+de l'autre côté de la rue. Tout entier à son sinistre projet, et à la
+crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit précédente, il
+ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre détermination n'était
+pas destinée à aboutir; alors même qu'il n'en aurait pas été empêché en
+chemin, l'exécution de son plan était devenue impossible, par la raison
+toute simple que Napoléon était déjà depuis quelques heures dans le
+palais impérial du Kremlin. À ce même moment, assis dans le cabinet du
+Tsar, et de fort méchante humeur, il donnait des ordres et prenait des
+mesures pour arrêter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants.
+Pierre ignorait ce fait: absorbé par son idée fixe, et préoccupé, comme
+tous les entêtés qui entreprennent une chose impossible, il se
+tourmentait, non des difficultés d'exécution, mais de la défaillance
+qui, en s'emparant de lui au moment décisif, paralyserait son action et
+lui enlèverait toute estime de lui-même. Il continuait néanmoins
+d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout
+droit à la Povarskaïa. Plus il avançait, plus la fumée devenait
+épaisse; il commençait à sentir la chaleur de l'incendie, dont les
+langues de feu s'élançaient au-dessus des maisons voisines. Les rues se
+remplissaient d'une foule agitée. Pierre commençait à comprendre qu'il
+se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se
+rendait pas compte encore du véritable état des choses. Tout en suivant
+un chemin battu à travers une grande place déserte, qui touchait d'un
+côté à la Povarskaïa et longeait de l'autre les jardins d'un riche
+propriétaire, il entendit tout à coup à ses côtés le cri désespéré d'une
+femme; il s'arrêta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la tête.
+
+À quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des édredons, des
+samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en désordre sur
+l'herbe desséchée et poudreuse; accroupie à côté des caisses, une jeune
+femme maigre, avec de longues dents proéminentes, enveloppée d'un
+manteau noir, et la tête couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en
+pleurant à chaudes larmes. Deux petites filles de dix à douze ans, pâles
+et terrifiées comme elle, vêtues de misérables jupons et de manteaux à
+l'avenant, regardaient leur mère avec stupeur, tandis qu'un petit garçon
+de sept ans, coiffé d'une casquette beaucoup trop grande pour lui,
+pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service
+apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait
+défait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poignées les
+cheveux roussis. Un homme aux larges épaules, avec des favoris arrondis,
+des mèches de cheveux soigneusement lissés sur les tempes et en petit
+uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible à
+chercher des vêtements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant
+passer près d'elle, la femme se précipita aux genoux de Pierre.
+
+«Oh! mon père! Oh! fidèle chrétien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi!
+disait-elle à travers ses sanglots.... Ma fille, ma dernière petite
+fille, a été brûlée!... Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai
+chérie, que je t'ai...
+
+--Assez, assez Marie Nicolaïevna, lui dit son mari d'un ton calme; il
+semblait tenir à se justifier devant l'étranger. Notre soeur l'aura sans
+doute emportée, c'est sûr.
+
+--Monstre! coeur de pierre! s'écria la femme avec colère en cessant de
+pleurer. Tu n'as même pas un coeur pour ton enfant! Un autre l'aurait
+retirée des flammes.... Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un père!...
+De grâce, continuait-elle en se tournant vers Pierre, écoutez-moi; le
+feu a passé chez nous de la maison voisine; cette fille que voilà s'est
+écriée: ça brûle!... On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on
+est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez
+de sauvé... cette image et notre lit de noce, tout le reste a péri!...
+Tout à coup je m'aperçois que Katia n'est plus là!... Oh! mon enfant,
+mon enfant qui a été brûlée!
+
+--Mais où donc est-elle restée? demanda Pierre, et l'expression
+sympathique de sa figure fit comprendre à la femme qu'elle avait trouvé
+en lui aide et secours.
+
+--Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la mère, sois mon bienfaiteur....
+Aniska, va, petite misérable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant
+sa grande bouche et en montrant ses longues dents.
+
+--Viens, viens, je ferai mon possible,» dit Pierre en se hâtant.
+
+La petite domestique sortit de derrière la caisse, arrangea ses cheveux,
+soupira et prit par le sentier. Pierre, tout prêt à l'action, se sentit
+réveillé comme après une longue léthargie; il releva la tête, ses yeux
+brillaient et il suivit à grands pas la jeune fille, qui le conduisit à
+la Povarskaïa. Les maisons se dérobaient derrière un nuage de fumée
+noire que perçaient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule
+énorme, se pressait autour de l'incendie. Un général français se tenait
+au milieu de la rue et parlait à ceux qui l'entouraient. Pierre, guidé
+par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arrêtèrent.
+
+«On ne passe pas!
+
+--Ici, ici, petit oncle, s'écria la fillette; nous traverserons la
+ruelle, venez!»
+
+Pierre se retourna en faisant de grandes enjambées pour la rejoindre:
+elle prit à gauche, dépassa trois maisons, et entra par la porte cochère
+de la quatrième:
+
+«C'est ici, là, tout près!»
+
+Traversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arrêtant sur le
+seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui était toute en flammes. Une
+muraille s'était déjà effondrée, l'autre brûlait encore, et le feu
+s'élançait par toutes les ouvertures, par les fenêtres, par le toit.
+Pierre s'arrêta involontairement, suffoqué par la chaleur.
+
+«Laquelle de ces maisons est la vôtre?
+
+--Celle-là, celle-là! hurla l'enfant. C'est là que nous demeurions....
+Et tu es brûlée, notre trésor adoré, Katia, ma demoiselle bien-aimée,»
+recommença à crier Aniska, se croyant obligée, à la vue de l'incendie,
+de faire preuve de ses sentiments.
+
+Pierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit
+quelques pas en arrière et se trouva en face d'une maison plus grande,
+dont le toit flambait d'un seul côté. Quelques Français s'agitaient
+alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient là;
+néanmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son
+sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils
+pillaient, mais cette pensée ne fit que traverser son esprit. Le
+craquement des murailles et des plafonds qui s'écroulaient, le
+sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de
+fumée traversés par des pluies d'étincelles et des gerbes de feu qui
+semblaient lécher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la
+rapidité des mouvements qu'il était obligé de faire, tout provoqua chez
+Pierre la surexcitation que font éprouver habituellement ces désastres.
+L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussitôt délivré des
+pensées dont il était obsédé. Jeune, résolu et alerte, il fit le tour de
+la petite maison qui brûlait; au moment d'y entrer, il fut arrêté par
+des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd
+qui tomba avec bruit à ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Français
+qui venaient de jeter par la fenêtre une commode remplie d'objets en
+métal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approchèrent
+aussitôt.
+
+«Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-là? s'écria l'un d'eux avec colère.
+
+--Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre.... N'avez-vous pas vu
+un enfant?
+
+--Qu'est-ce qu'il chante donc?... Va te promener! crièrent plusieurs
+voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlevât sa part
+de l'argenterie et des bronzes qui étaient dans la commode, s'avança
+d'un air menaçant.
+
+--Un enfant? s'écria un Français de l'étage supérieur.... J'ai entendu
+piailler dans le jardin. C'est peut-être son moutard, à ce bonhomme....
+Faut être humain, voyez-vous...
+
+--Où est-il? où est-il? demandait Pierre.
+
+--Par ici, par ici, répondit le Français en lui indiquant le jardin
+derrière la maison.... Attendez, je vais descendre.»
+
+En effet, une seconde plus tard, un Français, en bras de chemise, sauta
+par la fenêtre du rez-de-chaussée, donna à Pierre une tape sur l'épaule
+et courut avec lui au jardin.
+
+«Dépêchez-vous, vous autres, cria-t-il à ses camarades, il commence à
+faire chaud!... et, s'élançant dans l'allée sablée, il tira Pierre par
+la manche, et lui montra un paquet posé sur un banc.
+
+C'était une petite fille de trois ans, en robe de percale rose.
+
+«Voilà votre moutard... une petite fille, tant mieux!... Au revoir, mon
+gros.... Faut être humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous...» Et
+le Français rejoignit ses compagnons.
+
+Pierre, essoufflé, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi pâle
+et aussi laide que sa mère, poussa un cri désespéré à sa vue et
+s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle
+hurlait avec colère et essayait avec ses petites mains de s'arracher à
+l'étreinte de Pierre, qu'elle mordait à belles dents. Cet attouchement,
+qui ressemblait à celui d'un petit animal, lui causa une telle
+répulsion, qu'il fut obligé de se dominer pour ne pas jeter là l'enfant,
+et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout à coup dans
+l'impossibilité de suivre le même chemin. Aniska avait disparu, et,
+partagé entre le dégoût et la compassion, il se vit contraint, tout en
+serrant contre lui la petite fille qui continuait à se débattre comme un
+beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre
+issue.
+
+
+XXXIV
+
+
+Lorsque Pierre, après plusieurs détours à travers cours et ruelles,
+déboucha avec son fardeau au coin de la Povarskaïa et du jardin
+Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et
+d'objets empilés sur cette place jusqu'alors déserte. Sans compter les
+familles russes qui s'y réfugiaient avec tout leur avoir, on y voyait
+encore un grand nombre de soldats français de différentes armes. Il n'y
+fit aucune attention et chercha avec inquiétude les parents de l'enfant
+pour la leur rendre, et pour aller au besoin opérer ensuite quelque
+autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'étaient peu à peu
+calmés, se cramponnait à son caftan, et, se blottissant dans ses bras
+comme une bête sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouchés,
+tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait
+intéressé par cette petite figure pâle et maladive, mais il avait beau
+chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas à découvrir
+ni l'employé ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se portèrent
+involontairement sur une famille arménienne ou géorgienne, composée d'un
+vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement
+habillé, d'une vieille matrone de même origine et d'une toute jeune
+femme, dont les sourcils arqués fins et noirs comme une aile de corbeau,
+le teint d'une couleur mate et les traits réguliers et impassibles,
+faisaient ressortir l'admirable beauté. Assise, sur de grands ballots,
+derrière la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant à chacun
+d'eux, enveloppée d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie
+violette sur la tête, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en
+amandes et ses longs cils baissés vers la terre, à une plante délicate
+des pays chauds jetée sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle
+et qu'elle craignait pour sa beauté. Pierre la regarda à plusieurs
+reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser
+d'un coup d'oeil toute la place, et ne tarda pas, avec l'étrange
+tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras, à attirer
+l'attention de quelques groupes qui l'entourèrent en lui demandant:
+
+«Ayez-vous perdu quelqu'un?
+
+--Êtes-vous un noble?... À qui est l'enfant?»
+
+Pierre répondit que la petite fille appartenait à une femme qu'il avait
+vue ici même tout à l'heure et qui était couverte d'un manteau noir et
+entourée de ses trois enfants.
+
+«Ne pouvait-on lui dire où elle était allée?
+
+--Ce doit être les Anférow, dit un vieux diacre en s'adressant à sa
+voisine.... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous, répéta le vieux
+diacre d'une voix profonde.
+
+--Où sont les Anférow? reprit la femme.
+
+--Ils sont partis de bon matin.... C'est peut-être Marie Nicolaïevna,
+peut-être aussi les Ivanow?
+
+--Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicolaïevna est une dame,
+reprit une voix.
+
+--Vous devez la connaître, dit Pierre: une femme maigre, qui a de
+longues dents.
+
+--Mais alors c'est Marie Nicolaïevna. Ils se sont enfuis dans le jardin
+lorsque les loups sont arrivés.
+
+--Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous! répéta le diacre.
+
+--Allez de ce côté, vous les trouverez, c'est elle, bien sûr! Elle
+pleurait, elle pleurait.... Allez, vous les trouverez.»
+
+Mais Pierre n'écoutait plus la paysanne qui lui parlait; car il était
+occupé de la scène qui se passait entre deux soldats français et la
+famille arménienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote
+gros-bleu serrée autour de sa taille par une corde, et un bonnet de
+police sur la tête, avait saisi par les pieds le vieillard, qui
+s'empressait d'ôter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, très
+lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se
+composait d'un pantalon bleu passé dans de grandes bottes et d'une
+capote de drap; planté devant l'Arménienne, les mains dans ses poches,
+il la regardait silencieusement.
+
+«Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!... Tu entends,» dit Pierre à
+l'une des femmes, en déposant la fillette à terre et en se retournant du
+côté des Arméniens.
+
+Le vieillard était pieds nus, et le petit Français, qui s'était emparé
+de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre
+homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un
+coup d'oeil; son attention était toute concentrée sur l'autre Français,
+qui s'était rapproché de la jeune femme, et lui avait passé la main
+autour du cou. La belle Arménienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu
+encore le temps de franchir les quelques pas qui le séparaient d'elle,
+et déjà le maraudeur lui avait arraché le collier qu'elle portait, et la
+jeune femme, réveillée de sa torpeur, poussait des cris déchirants.
+
+«Laissez cette femme!» s'écria Pierre, furieux, en secouant le soldat
+par les épaules; le soldat tomba, et, se relevant aussitôt, s'enfuit à
+toutes jambes.
+
+Son camarade, jetant à terre les bottes qu'il tenait à la main, tira son
+sabre et marcha droit sur Pierre:
+
+«Voyons, pas de bêtises,» dit-il.
+
+Pierre, en proie à un de ces accès de colère qui décuplaient ses forces
+et lui ôtaient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna
+un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une volée de coups de
+poing. La foule était en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la
+place déboucha une patrouille de lanciers, qui arrivèrent au trot et
+entourèrent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose,
+c'est qu'il frappait à coups redoublés, qu'on le battait à son tour,
+qu'on lui liait les mains, et il se vit entouré de soldats qui
+fouillaient dans ses poches.
+
+«Il a un poignard, lieutenant!»
+
+Ce furent les premiers mots qu'il entendit distinctement.
+
+«Ah! une arme! reprit l'officier.... C'est bon, vous direz tout cela au
+conseil de guerre...
+
+--Parlez-vous français, vous?»
+
+Pierre, les yeux injectés de sang, ne répondit rien; il avait sans doute
+l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre
+lanciers vinrent se placer à ses côtés.
+
+«Parlez-vous français? répéta l'officier en se tenant à distance....
+Appelez l'interprète!»
+
+Un petit homme en habit civil sortit de derrière les rangs. Pierre le
+reconnut aussitôt pour un commis français qu'il avait vu dans un magasin
+de Moscou.
+
+«Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interprète en examinant
+Pierre.
+
+--Ce doit être l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui
+qui il est.
+
+--Qui es-tu? dit l'interprète. Ton devoir est de répondre à l'autorité.
+
+--Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi,
+dit tout à coup Pierre en français.
+
+--Ah! ah! s'écria l'officier en fronçant le sourcil.... Marchons!»
+
+Un groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la
+femme à qui il l'avait confiée, s'était rapproché des militaires.
+
+«Où donc te mène-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant
+si elle n'est pas à eux?
+
+--Que veut cette femme?» demanda l'officier.
+
+La surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes à la vue de la
+fillette qu'il avait sauvée.
+
+«Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des
+flammes.» Et, ne sachant lui-même pourquoi il avait débité ce mensonge
+inutile, il se mit à marcher entre les quatre lanciers chargés de le
+garder.
+
+Cette patrouille avait été envoyée, ainsi que beaucoup d'autres, sur
+l'ordre de Durosnel, pour arrêter le pillage et mettre la main sur les
+incendiaires qui, au dire des chefs militaires français, mettaient le
+feu à Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient
+trouvé qu'un boutiquier, deux séminaristes, un paysan, un domestique et
+quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus
+de soupçons; aussi, lorsqu'ils furent amenés dans la maison où était
+établi le corps de garde, fut-il placé dans une chambre à part et soumis
+à une rigoureuse surveillance.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+I
+
+
+À la même époque, une lutte acharnée, à laquelle se mêlaient comme
+d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes
+sphères de Saint-Pétersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis
+de la France, de l'Impératrice mère et du césarévitch, pendant que la
+vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque
+se trouvait au milieu de ce courant de rivalités et de compétitions de
+toutes sortes, il était difficile, sinon impossible, de se rendre un
+compte exact de la situation critique de la Russie: c'étaient toujours
+les mêmes cérémonies officielles, les mêmes bals, le même théâtre
+français, les mêmes mesquins intérêts de service. Tout au plus, de temps
+à autre, causait-on à voix basse de la conduite si différente tenue par
+les deux Impératrices dans ces graves circonstances. Tandis que
+l'Impératrice mère, dans la pensée de sauvegarder les divers
+établissements placés sous son patronage, avait pris déjà toutes les
+mesures nécessaires pour le transfert des instituts à Kazan, et fait
+emballer tout ce qui leur appartenait: l'Impératrice Élisabeth, avec son
+patriotisme accoutumé, avait répondu aux demandes d'instructions venues
+de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant
+spécialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre à donner à cet
+égard; mais que, quant à elle personnellement, elle serait la dernière à
+quitter Pétersbourg!
+
+Le 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, Mlle Schérer donnait
+une petite soirée, dont le bouquet devait être la lecture d'une lettre
+adressée par le métropolite à l'Empereur, à propos de l'envoi qu'il lui
+faisait d'une image de saint Serge. Cette épître passait pour un
+chef-d'oeuvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince
+Basile, qui se flattait d'être un lecteur hors ligne (il lui arrivait
+parfois de lire chez l'Impératrice), devait en donner connaissance. Son
+talent consistait à hausser la voix et à passer du grave au doux, sans
+tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme
+tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la
+soirée devait réunir quelques personnages influents, et l'on s'était
+promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient à
+fréquenter le théâtre français. Il y avait déjà beaucoup de monde dans
+le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore apparaître
+ceux dont elle jugeait la présence nécessaire pour que l'on pût
+commencer la lecture.
+
+La nouvelle qui faisait ce jour-là les frais de la conversation était la
+maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait
+de prendre part aux réunions dont elle faisait l'ornement habituel, ne
+recevait personne, et, au lieu de se confier à une célébrité de la
+ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la
+traitait au moyen d'un remède nouveau et complètement inconnu. Il était
+plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de
+l'embarras où elle se trouvait d'épouser deux maris à la fois, et que le
+traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse
+situation; mais, en présence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever
+cette question délicate, ou y faire la moindre allusion.
+
+«On dit la pauvre comtesse très mal: le médecin parle d'une angine[22]!
+
+--L'angine? Mais c'est une maladie terrible!
+
+--Bah!... Savez-vous que, grâce à l'angine, les deux rivaux sont
+réconciliés?... Le vieux comte est touchant, à ce qu'il paraît. Il a
+pleuré comme un enfant quand le médecin lui a appris que le cas était
+grave!
+
+--Oh! ce serait une grande perte!... C'est une femme ravissante!
+
+--Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoyé prendre de ses
+nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux.... Oh oui! c'est la
+plus charmante femme du monde, répliqua Anna Pavlovna en souriant de son
+propre enthousiasme. Nous appartenons à des camps différents, mais cela
+ne m'empêche pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle mérite....
+Elle est si malheureuse!...»
+
+Un jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin
+du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire
+observer que le charlatan italien était bien capable d'administrer à sa
+malade des remèdes dangereux.
+
+«Vos informations peuvent être meilleures que les miennes, dit Mlle
+Schérer en prenant à partie le jeune homme, mais je sais de bonne source
+que ce médecin est un homme très savant et très habile. C'est le médecin
+particulier de la reine d'Espagne!»
+
+Lui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du côté de Bilibine, qui
+était en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens.
+
+«Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document
+diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par
+Wittgenstein, le héros de Pétropol (ainsi qu'on l'appelait à
+Pétersbourg).
+
+--Qu'est-ce donc?» lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de
+provoquer un silence qui lui permît de répéter le mot qu'elle
+connaissait déjà.
+
+Il s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la
+dépêche qu'il avait du reste composée lui-même: «L'Empereur renvoie les
+drapeaux autrichiens, drapeaux amis égarés qu'il a trouvés hors de la
+route[23].
+
+--Charmant, charmant! dit le prince Basile.
+
+--C'est peut-être la route de Varsovie,» dit tout haut le prince
+Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient
+aucun sens. Il répondit à cet étonnement général par un air d'aimable
+satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait
+dit, mais il avait remarqué, dans sa carrière diplomatique, que des
+phrases prononcées de cette façon passaient parfois pour très
+spirituelles; aussi avait-il à tout hasard jeté les premiers mots qui
+s'étaient trouvés au bout de sa langue, en se disant: «Il en sortira
+peut-être quelque chose de très bien; dans le cas contraire, il se
+trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti.» Le pénible silence qui
+suivit son mot fut interrompu par l'entrée de la personne «qui manquait
+de patriotisme», et qu'Anna Pavlovna se disposait à ramener à de
+meilleurs sentiments, menaçant gracieusement du doigt le prince
+Hippolyte, elle invita le prince Basile à se rapprocher de la table, fit
+placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia
+d'en faire la lecture.
+
+«Très Auguste Souverain et Empereur!» commença le prince Basile d'un
+ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait
+condamner d'avance celui qui aurait osé protester contre ces paroles.
+Personne ne souffla mot.... Moscou, la première capitale, la nouvelle
+Jérusalem, reçoit «son Christ», continua-t-il en appuyant sur le pronom,
+comme une mère qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et,
+prévoyant, à travers les ténèbres qui s'élèvent, la gloire éblouissante
+de ta puissance, elle chante avec extase: «Hosannah, béni soit celui qui
+vient!» On sentait des larmes dans la voix du prince Basile à cette
+dernière phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres
+personnes avaient l'air embarrassé. Anna Pavlovna, prenant les devants,
+murmurait _in petto_ la phrase qui suivait: «Qu'importe que le Goliath
+impudent et hardi...» tandis que le prince Basile reprenait tout haut:
+«Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des frontières de
+la France, apporte aux confins de la Russie les épouvantes meurtrières;
+l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la tête
+de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge,
+l'antique zélateur du bien de sa patrie, s'offre à Votre Majesté
+Impériale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'âge m'empêchent
+de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes
+prières. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les
+pieux désirs de Votre Majesté!»
+
+--Quelle force! quel style!» s'écria-t-on de tous côtés en louant à la
+fois l'auteur et le lecteur.
+
+Mis en train par cette éloquente épître, les hôtes d'Anna Pavlovna
+causèrent longtemps encore de la situation du pays et se livrèrent à
+maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait
+avoir lieu vers cette époque.
+
+«Vous verrez, dit Mlle Schérer, que demain, pour l'anniversaire de la
+naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons
+pressentiments!»
+
+
+II
+
+
+Le pressentiment d'Anna Pavlovna se réalisa. Le lendemain, pendant le
+_Te Deum_ chanté au palais, le prince Volkonsky fut appelé hors de la
+chapelle, et reçut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow,
+écrit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annonçait que les
+Russes n'avaient pas reculé d'une semelle, que les pertes de l'ennemi
+étaient supérieures aux nôtres, et que, si le temps lui manquait pour
+lui donner des détails plus précis, il pouvait du moins lui assurer que
+la victoire nous était restée. Aussitôt il y eut un second _Te Deum_
+d'actions de grâces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accordé à
+ses fidèles. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de fête
+régna sans partage toute la matinée. On croyait à une victoire complète;
+plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilité de faire
+Napoléon prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain
+pour la France.
+
+Loin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il était
+difficile de donner aux événements qui se déroulaient leur importance
+réelle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-mêmes
+autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans,
+à l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en
+était arrivée le jour de la fête de l'Empereur. C'était comme la
+réussite d'une délicate surprise, Koutouzow annonçait également les
+pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Koutaïssow, Toutchkow
+et Bagration, mais là aussi l'impression de tristesse se concentra sur
+une seule mort, celle du jeune et intéressant Koutaïssow, qui était
+connu de tout le monde et particulièrement aimé de l'Empereur. Ce
+jour-là on n'entendit plus que ces phrases; «N'est-ce pas surprenant que
+cette nouvelle soit arrivée juste pendant le _Te Deum_... et ce pauvre
+Koutaïssow? Quelle perte, quel dommage!
+
+--Que vous avais-je dit de Koutouzow!» répétait à tout venant le prince
+Basile, en se drapant dans son orgueil de prophète. Ne vous ai-je pas
+toujours assuré qu'il était seul capable de vaincre Napoléon?»
+
+Le lendemain se passa sans nouvelles de l'armée, et l'inquiétude
+commença à sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans
+laquelle on laissait l'Empereur: «Sa position est terrible», disait-on,
+et l'on accusait déjà Koutouzow, après l'avoir exalté l'avant-veille, de
+causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son
+protégé, mais gardait un profond silence lorsqu'il était question du
+commandant en chef. Dans la même soirée, une nouvelle à sensation ajouta
+encore à l'angoisse qui commençait à se répandre dans les hautes
+sphères: la comtesse Hélène venait de mourir subitement de sa
+mystérieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse était
+morte des suites de son angine; mais, dans l'intimité, on s'étendait sur
+de certains détails: le médecin de la reine d'Espagne lui aurait
+ordonné, disait-on, un certain remède qui, pris à faibles doses, devait
+amener le résultat désiré; mais Hélène, tourmentée par les soupçons du
+vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait avalé
+une quantité double de la drogue prescrite, et était morte dans des
+souffrances atroces, sans qu'on eût le temps lui porter secours. On
+assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris
+à partie le médecin italien, mais qu'à la lecture de certains
+autographes intimes de la défunte, mis par ce dernier sous leurs yeux,
+ils avaient aussitôt cessé de le poursuivre. Toujours est-il que, ce
+jour-là, la causerie de salon eut beau jeu à s'occuper de ces trois
+tristes événements: l'inquiétude de l'Empereur, la perte de Koutaïssow
+et la mort d'Hélène.
+
+Le surlendemain de l'arrivée du rapport, un propriétaire venu de Moscou
+répandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait été
+abandonnée aux Français! «C'était horrible! La position de l'Empereur
+était affreuse! Koutouzow était un traître!» Et le prince Basile
+affirmait, à ceux qui lui faisaient des visites de condoléance à
+l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre à rien
+autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: «Je me suis
+toujours étonné, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce
+qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait été confié à de
+telles mains!» La nouvelle n'étant pas officielle, le doute était encore
+permis, mais le lendemain elle fut confirmée par le rapport suivant du
+comte Rostoptchine:
+
+«L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apporté une lettre, dans
+laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de
+police, afin de guider les troupes à travers la ville, jusqu'à la
+grand'route de Riazan. Il prétend abandonner Moscou avec douleur. Sire,
+cet acte décide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La
+Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui
+représente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos
+aïeux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'armée, j'ai fait emporter
+tout ce qui devait être enlevé.»
+
+L'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant,
+adressé à Koutouzow:
+
+«Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le
+29 du mois d'août. Je viens de recevoir, datée du 1er septembre, par
+Yaroslaw, du général gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que
+vous avez abandonné Notre capitale. Vous pouvez aisément vous figurer
+l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur!
+Le général aide de camp prince Volkonsky vous porte le présent rescrit,
+avec ordre de s'informer de la situation de l'armée et des raisons qui
+vous ont amené à cette douloureuse extrémité.»
+
+
+III
+
+
+Neuf jours après que Moscou eut été abandonné, un envoyé de Koutouzow
+en apporta la confirmation officielle. Cet envoyé était un Français
+nommé Michaud, mais, «quoique étranger, Russe de coeur et d'âme», comme
+il le disait lui-même. L'Empereur le reçut aussitôt dans son cabinet, au
+palais de Kamennoï-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la
+première fois, et _qui ne savait pas le russe_, se sentit néanmoins très
+ému (comme il l'écrivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre très
+gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les
+flammes avaient éclairé sa route. Bien que sa douleur pût avoir une
+autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure était
+tellement défaite, que l'Empereur lui demanda aussitôt:
+
+«M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel?
+
+--Bien tristes, Sire! répondit-il en soupirant et en baissant les yeux:
+l'abandon de Moscou!
+
+--Aurait-on livré sans se battre mon ancienne capitale?» Et le rouge de
+la colère monta aux joues de l'Empereur.
+
+Michaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu
+l'impossibilité de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne
+restait que le choix entre perdre Moscou et l'armée, ou Moscou seul, et
+le maréchal s'était vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur
+écouta ce message en silence, sans lever les yeux.
+
+«L'ennemi est-il entré en ville? demanda-t-il.
+
+--Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres à l'heure qu'il est,
+car je l'ai laissé en flammes.» Michaud s'effraya de l'impression
+produite par ses paroles.
+
+La respiration de l'Empereur devint oppressée et pénible, ses lèvres
+tremblèrent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette
+émotion fut passagère; l'Empereur fronça le sourcil et sembla se
+reprocher à lui-même sa faiblesse.
+
+«Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de
+grands sacrifices de notre part. Je suis prêt à me soumettre à toutes
+ses volontés; mais dites-moi, Michaud, en quel état avez-vous laissé
+l'armée, qui assistait ainsi, sans coup férir, à l'abandon de mon
+ancienne capitale?... N'y avez-vous pas aperçu du découragement[24]?»
+
+Voyant son très gracieux Souverain calmé, Michaud se calma également;
+mais, ne s'étant pas préparé à lui donner une information précise, il
+répondit, pour gagner du temps:
+
+«Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal
+militaire?
+
+--Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir
+absolument ce qu'il en est.
+
+--Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu
+le temps de combiner sa réponse sous la forme d'un jeu de mots
+respectueux: Sire, j'ai laissé toute l'armée, depuis les chefs jusqu'au
+dernier soldat, sans exception, dans une crainte épouvantable,
+effrayante.
+
+--Comment cela? demanda l'Empereur sévèrement. Mes Russes se
+laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais!» Michaud n'attendait
+que cela pour produire son effet.
+
+«Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par
+bonté de coeur, Votre Majesté ne se laisse persuader de faire la paix.
+Ils brûlent de combattre et de prouver à Votre Majesté, par le sacrifice
+de leur vie, combien ils lui sont dévoués.
+
+--Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me
+tranquillisez, colonel.»
+
+Il baissa la tête et garda quelques instants le silence.
+
+«Eh bien, retournez à l'armée, dit-il en se redressant de toute sa
+hauteur d'un geste plein de majesté. Dites à nos braves, dites à tous
+mes loyaux sujets, partout où vous passerez, que quand je n'aurai plus
+de soldats je me mettrai moi même à la tête de ma chère noblesse, de mes
+braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux dernières ressources de mon
+empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit
+l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il était écrit
+dans les décrets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel
+ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie dût cesser de régner sur le
+trône de mes ancêtres, alors, après avoir épuisé tous les moyens qui
+sont en mon pouvoir, je me laisserais croître la barbe, et j'irais
+manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutôt que de
+signer la honte de ma patrie et de ma chère nation, dont je sais
+apprécier les sacrifices!» Après avoir prononcé ces paroles d'une voix
+émue, il se détourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas
+jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacité, il serra
+fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de colère
+et de décision:
+
+«Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être qu'un
+jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon et moi, nous ne
+pouvons plus régner ensemble. J'ai appris à le connaître, il ne me
+trompera plus[25]!»
+
+En entendant ces mots et en voyant l'expression de fermeté qui se
+lisait sur les traits du Souverain, Michaud, «quoique étranger, mais
+Russe de coeur et d'âme», se sentit gagné par un sincère enthousiasme
+(comme il le raconta plus tard).
+
+«Sire! s'écria-t-il, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de la
+nation et le salut de l'Europe.»
+
+Quand il eut exprimé ainsi, non seulement ses sentiments personnels,
+mais ceux du peuple russe, dont il se regardait à cette heure comme le
+représentant, l'Empereur le congédia d'un signe de tête.
+
+
+IV
+
+
+
+Alors que la Russie, à moitié conquise, voyait les habitants de Moscou
+s'enfuir dans les provinces éloignées, que les levées de milices se
+succédaient sans interruption, il nous semble, à nous qui n'avons pas
+vécu à cette époque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir
+qu'une seule et même pensée: celle de tout sacrifier pour sauver la
+patrie ou périr avec elle. Les récits d'alors ne sont remplis que de
+traits de dévouement, d'amour, de désespoir et de douleur, mais la
+réalité était loin d'être telle que nous nous la figurons. L'intérêt
+historique de ces terribles années, en attirant seul nos regards, nous
+dérobe à la vue des petits intérêts personnels, qui dissimulaient aux
+contemporains, par leur importance momentanée, celle des faits qui se
+passaient autour d'eux. Les individus de cette époque, dont la grande
+majorité se laissait guider par ces étroites considérations, devenaient
+par cela même les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au
+contraire qui s'efforçaient de se rendre compte de la marche générale
+des affaires, d'y participer par des actes d'abnégation et d'héroïsme,
+étaient les membres les plus inutiles de la société. Ils jugeaient tout
+de travers, et ce qu'ils faisaient à bonne intention n'était en
+définitive que folies sans but; exemples: les régiments de Pierre et de
+Mamonow, qui passaient leur temps à piller les villages, et la charpie
+préparée par les dames, qui ne parvenait jamais aux blessés. Enfin les
+discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays
+étaient involontairement empreints, ou d'une certaine fausseté, ou de
+blâme et d'animosité contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont
+la responsabilité ne retombait sur personne. C'est quand on écrit
+l'histoire que l'on comprend combien est sage la défense de toucher à
+l'arbre de la science, car l'activité inconsciente porte seule des
+fruits. Celui qui joue un rôle dans les événements n'en comprend jamais
+la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part
+immédiate, ses actes sont frappés de stérilité. À Pétersbourg, ainsi que
+dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient
+sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de
+sacrifices et de dévouement; l'armée, qui se repliait au delà de Moscou,
+ne songeait ni à ce qu'elle abandonnait, ni à l'incendie qu'elle
+laissait derrière elle, et encore moins à se venger des Français; elle
+pensait au trimestre de la solde, à l'étape prochaine, à Matrechka la
+vivandière, et ainsi de suite....
+
+Nicolas Rostow, que la guerre avait encore trouvé au service, prenait
+par cela même, mais sans s'arrêter à une idée préconçue et sans se
+livrer à de sombres réflexions, une part active et sérieuse à la défense
+de la patrie. Si on lui avait demandé quelle était son opinion sur
+l'état du pays, il aurait nettement répondu qu'il n'avait pas à s'en
+préoccuper, que Koutouzow et d'autres avec lui étaient là pour penser à
+sa place; il ne savait qu'une chose: on complétait les cadres des
+régiments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances
+actuelles il était probable qu'il serait nommé chef de régiment. Grâce
+cette manière d'envisager la question, il ne regretta même pas de ne
+s'être pas trouvé à la dernière bataille, et il accepta avec plaisir la
+commission d'aller à Voronège pour la remonte de la division.
+
+Peu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas reçut les
+instructions et l'argent nécessaires, envoya un hussard en avant, prit
+des chevaux de poste et se mit en route.
+
+Celui qui a passé plusieurs mois dans l'atmosphère des camps pendant une
+campagne peut seul comprendre la jouissance qu'éprouva Nicolas en
+quittant le rayon occupé par les trains de bagages, les hôpitaux, les
+dépôts de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin
+des incidents peu élégants de la vie journalière du bivouac, lorsqu'il
+vit des villages, des paysans, des maisons de propriétaires, des champs,
+du bétail qui y paissait en liberté, des maisons des postes avec leurs
+surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir
+tout cela pour la première fois. Ce qui surtout le frappa agréablement,
+ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fraîches, sans le cortège
+habituel d'une dizaine d'officiers occupés à leur faire la cour, mais
+flattées et souriantes des amabilités de l'officier voyageur. Enchanté
+lui-même et de son sort, il arriva la nuit à Voronège, s'arrêta à
+l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manqué à l'armée; le
+lendemain, après s'être bien rasé, après avoir endossé l'uniforme de
+grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla
+rendre ses devoirs aux autorités de la ville.
+
+Le commandant de la milice, homme d'un certain âge, fonctionnaire civil,
+avec le grade de général, paraissait enchanté de son uniforme et de son
+nouvel emploi. Il reçut Nicolas d'un air sévère et important, croyant
+que c'était là la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant
+ou en le désapprouvant tour à tour comme s'il en avait le droit. Comme
+Nicolas était de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant
+l'idée de s'en fâcher. De là il se rendit chez le gouverneur, petit
+homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les
+haras où l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon
+et un propriétaire dont la résidence était à vingt verstes de la ville,
+qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: «Vous êtes
+le fils du comte Ilia Andréïévitch? Ma femme était une amie de votre
+mère. On se réunit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui,
+faites-moi le plaisir de venir ce soir sans façon.»
+
+De chez le gouverneur, Nicolas se mit en télègue, prit avec lui son
+maréchal des logis pour aller au haras qu'on lui avait désigné, et dont
+le propriétaire était un vieux garçon, ex-officier de cavalerie, fin
+connaisseur en chevaux, chasseur endiablé et possesseur d'une eau-de-vie
+âgée de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots bâcla
+un marché, en lui en achetant pour 6 000 roubles dix-sept étalons de
+premier choix pour les besoins éventuels de la remonte; ayant bien
+dîné, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, après avoir
+embrassé son amphitryon, qu'il tutoyait déjà comme une vieille
+connaissance, il refit la même route aussi gaiement que la première
+fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la
+soirée.
+
+Aspergé d'eau froide de la tête aux pieds, bien parfumé et habillé de
+nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce
+n'était pas un bal, mais, comme on savait que Catherine Pétrovna
+jouerait des valses et des écossaises, et qu'on danserait, les dames
+avaient préféré venir en robes décolletées. Pendant l'année 1812 la vie
+de province s'écoulait à Voronège comme d'habitude, avec la seule
+différence qu'il régnait dans la ville une animation inusitée:
+plusieurs familles riches de Moscou s'y étaient réfugiées par suite de
+la gravité des circonstances, et, au lieu des conversations banales et
+accoutumées sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se
+passait à Moscou, de la guerre et de Napoléon. La réunion du gouverneur
+était composée de la crème de la société et, entre autres, de plusieurs
+dames que Nicolas avait connues à Moscou. Parmi les hommes, personne ne
+pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant
+officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier
+italien, prisonnier français, était au nombre des invités, et Nicolas
+sentait que sa présence rehaussait, comme un trophée vivant, la valeur
+du héros russe. Persuadé que chacun partageait le même sentiment, il fut
+avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de réserve et de
+dignité. Aussitôt que, dans son uniforme de hussard, il fit son entrée
+au salon, en répandant autour de lui l'odeur pénétrante des parfums et
+du vin, il se vit entouré et eut l'occasion de répéter et de s'entendre
+dire à plusieurs reprises: «Mieux vaut tard que jamais.» Devenu le point
+de mire de tous les regards, il se sentit dans une sphère qui lui
+convenait, il allait y retrouver, à son grand plaisir, la position de
+favori, dont il était depuis si longtemps privé. Les dames et les
+demoiselles faisaient assaut de coquetterie à son endroit, et les
+personnes âgées intriguèrent aussitôt pour le marier, afin de mettre un
+terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du
+gouverneur, qui l'avait reçu comme un proche parent, et le tutoyait
+déjà, fut du nombre de ces dernières. Catherine Pétrovna joua des
+valses, des écossaises; les danses s'animèrent et donnèrent à Nicolas
+l'occasion de déployer toutes ses grâces; son élégante désinvolture
+charma toutes les dames, et lui-même fut tout surpris ce soir-là d'avoir
+si bien dansé; jamais il ne se serait permis à Moscou ce laisser-aller
+qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la nécessité d'étonner
+son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-là à
+tous ces provinciaux, et de les obliger à accepter cela comme la
+dernière mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la
+femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde
+aux yeux bleus. Naïvement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le
+seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont été créées pour
+eux, il ne quitta pas sa conquête d'un instant; il poussa même la
+diplomatie jusqu'à se rapprocher du mari, comme si, sans se l'être
+cependant avoué l'un à l'autre, ils avaient déjà pressenti qu'ils ne
+tarderaient pas à s'entendre. Le mari ne paraissait pas se prêter à ce
+manège, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la
+franche bonhomie et la gaieté fascinatrice de ce dernier eurent plus
+d'une fois raison de sa mauvaise grâce! Cependant, à la fin de la
+soirée, à mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait,
+celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir à
+eux deux qu'une certaine dose de vivacité; quand elle augmentait chez la
+femme, elle diminuait chez le mari.
+
+
+V
+
+
+Nicolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait à prendre différentes
+poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chaussés pour
+la circonstance d'une paire de bottes irréprochables; il ne cessait de
+sourire et de faire des compliments ampoulés à la jolie blonde, en lui
+confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville.
+
+«Laquelle?
+
+--Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en
+regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses lèvres de corail, ses
+épaules d'une blancheur... sa taille celle de Diane!»
+
+Le mari s'approcha à ce moment et demanda à sa femme d'un air sombre le
+sujet de leur conversation.
+
+«Ah! Nikita Ivanitch!» dit Rostow en se levant poliment... et, comme
+pour l'inviter à prendre part à ses plaisanteries, il lui exposa son
+intention d'enlever une blonde.
+
+Cette confidence fut froidement reçue par le mari: la femme rayonnait.
+Mme la gouvernante, qui était une excellente personne, s'approcha d'eux
+d'un air moitié souriant et moitié sévère.
+
+«Anna Ignatievna demande à te voir, Nicolas,--et elle prononça ce nom de
+manière à lui faire comprendre que cette dame était un personnage
+important.--Allons, viens!
+
+--À l'instant, ma tante, mais qui est-elle?
+
+--C'est Mme Malvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa nièce que tu
+as sauvée... devines-tu?
+
+--Mais il y en a beaucoup que j'ai sauvées, reprit Nicolas.
+
+--Sa nièce est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh!
+comme te voilà rouge, qu'est-ce donc?
+
+--Mais pas du tout, ma tante, je vous assure.
+
+--Bien, bien, monsieur le mystérieux!» Et elle le présenta à une vieille
+dame, très grande, très forte, coiffée d'une toque bleue, qui venait de
+finir sa partie avec les gros bonnets la ville.
+
+C'était Mme Malvintzew, la tante de la princesse Marie, du côté de sa
+mère, veuve riche et sans enfants, fixée pour toujours à Voronège. Elle
+était debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le
+regardant de toute sa hauteur, et fronçant le sourcil, elle continua à
+malmener le général qui lui avait gagné son argent.
+
+«Enchantée, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir.»
+
+Après avoir échangé quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie,
+et de son défunt père, qu'elle n'avait jamais porté dans son coeur, elle
+lui demanda des nouvelles du prince André, pour lequel elle n'avait pas
+non plus une grande sympathie; elle le congédia enfin, en lui réitérant
+son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en
+la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait éprouver un
+sentiment incompréhensible de timidité et même de crainte.
+
+Sur le point de retourner à la danse, il fut arrêté par la petite main
+potelée de Mme la gouvernante, qui avait quelques mots à lui dire; elle
+l'emmena dans un salon d'où les invités se retirèrent par discrétion.
+
+«Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravité à son
+bienveillant petit visage, j'ai trouvé un parti pour toi; veux-tu que je
+te marie?
+
+--Avec qui, ma tante?
+
+--La princesse Marie! Catherine Pétrovna propose Lili; moi, je penche
+pour la princesse.... Veux-tu? Je suis sûre que ta maman m'en
+remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on
+veut bien le dire.
+
+--Mais elle n'est pas laide du tout, s'écria Nicolas d'un ton offensé;
+quant à moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose à personne, et
+je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de réfléchir à
+sa réponse.
+
+--Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas,
+mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu auprès de l'autre,
+de la blonde! Le mari fait vraiment peine à voir!
+
+--Quelle idée! Nous sommes amis,» reprit Nicolas, qui, dans sa naïve
+simplicité, ne pouvait supposer qu'un aussi agréable passe-temps pût
+porter ombrage à quelqu'un.... «J'ai pourtant répondu une fière bêtise
+à la femme du gouverneur, se dit-il à souper. La voilà qui va tripoter
+mon mariage; et Sonia?»
+
+Aussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant
+leur conversation, il la prit à part:
+
+«Je dois vous dire, ma tante, que...
+
+--Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous...» Et tout à coup il se
+sentit irrésistiblement poussé à prendre pour confidente cette femme,
+qui était presque une étrangère pour lui, et à lui confier ses plus
+secrètes pensées, celles qu'il n'aurait pas même dites à sa mère, à sa
+soeur ou à son ami le plus intime.
+
+Lorsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise
+inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de très graves
+conséquences, il l'attribua à un effet du hasard.
+
+«Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient à me marier depuis longtemps
+à quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement
+antipathique.
+
+--Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre
+chose.
+
+--Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me plaît
+beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste
+situation, je me suis souvent dit que c'était le sort.... Et puis, vous
+savez sans doute que maman a toujours désiré ce mariage: mais je ne
+sais comment cela s'est fait, nous ne nous étions jamais rencontrés
+jusque-là. Ensuite, lorsque ma soeur Natacha devint la fiancée de son
+frère, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voilà que je
+la rencontre aujourd'hui au moment où ce mariage se rompt et que tant
+d'autres circonstances.... Enfin, voilà ce qui en est: je n'en ai jamais
+parlé à personne, je ne le dis qu'à vous.»
+
+Mme la gouvernante redoubla d'attention...
+
+«Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de
+l'épouser, et je l'épouserai.... Vous voyez donc qu'il ne peut plus être
+question de l'autre..., ajouta-t-il en hésitant et en rougissant.
+
+--Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et
+tu m'as dit toi-même que vos affaires étaient dérangées; quant à ta
+maman, cela la tuera, et Sophie elle-même, si elle a du coeur, ne voudra
+pas assurément d'une telle existence: une mère au désespoir, une fortune
+en déroute.... Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le
+comprendre.»
+
+Nicolas se taisait, mais cette conclusion ne lui était pas désagréable:
+
+«Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La
+princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne
+peut guère y penser?
+
+--Tu crois donc que je vais t'empoigner là, tout de suite, et te marier
+séance tenante? Il y a manière et manière.
+
+--Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante,» dit Nicolas en baisant sa
+petite main grassouillette.
+
+
+VI
+
+
+À son retour à Moscou, la princesse Marie y avait retrouvé son neveu et
+le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince André, qui l'engageait à
+continuer sa route sur Voronège et à s'y arrêter chez sa tante Mme
+Malvintzew. Les soucis du déménagement, l'inquiétude que lui causait son
+frère, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu,
+des figures inconnues, l'éducation du petit garçon, toutes ces
+circonstances réunies étouffèrent pour un temps dans l'âme de la pauvre
+fille les tentations qui l'avaient tourmentée pendant la maladie de son
+père, après sa mort, et surtout après sa rencontre avec Rostow.
+Profondément attristée et inquiète, la douleur que lui causait la mort
+de son père s'ajoutait dans son coeur à celle que lui faisaient éprouver
+les désastres de la Russie, et, malgré le mois de tranquillité et de vie
+régulière qu'elle venait de passer, ces pénibles sentiments semblaient
+croître en intensité. Le danger que courait son frère, le seul proche
+parent qui lui restât, la préoccupait constamment; il s'y joignait
+encore le souci de l'éducation de son neveu, tâche qu'elle ne se sentait
+pas en état de remplir. Malgré tout, elle était foncièrement calme,
+parce qu'elle avait la conscience d'avoir maîtrisé les rêveries et les
+espérances caressées tout d'abord à l'apparition de Rostow.
+
+Le lendemain de sa soirée, Mme la gouvernante se rendit chez Mme
+Malvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les
+circonstances présentes, sur l'impossibilité d'une cour en règle, elle
+lui représenta que rien n'empêchait de réunir les jeunes gens, et lui
+demanda son consentement, qui lui fut accordé de grand coeur. Ce premier
+point réglé, elle parla de Rostow en présence de la princesse Marie, et
+lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom.
+Celle-ci, au lieu d'éprouver un sentiment de joie en l'écoutant,
+ressentit un malaise indéfinissable: elle ne jouissait plus de ce calme
+intérieur dont elle était si fière autrefois, et elle sentit que ses
+espérances, ses doutes et ses remords se réveillaient avec une nouvelle
+force.
+
+Pendant les deux jours qui s'écoulèrent entre cette visite et celle de
+Rostow, elle ne cessa de penser à la ligne de conduite qu'elle devait
+suivre envers lui. Tantôt elle prenait la résolution de ne pas paraître
+au salon de sa tante, en prétextant son deuil, et au même moment elle se
+disait que ce serait manquer de procédés envers celui qui lui avait
+rendu un si grand service. Tantôt il lui semblait que sa tante et la
+femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et
+alors elle se reprochait ces pensées, qu'elle attribuait à son iniquité.
+Comment pouvait-elle les croire capables de songer à un mariage,
+lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ingéniait
+à composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais,
+dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'était satisfaite
+d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'émotion
+qu'elle ressentirait à sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint
+lui annoncer, le dimanche après la messe, l'arrivée du comte Rostow, une
+légère rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants
+que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans
+son for intérieur.
+
+«L'avez-vous vu, ma tante?» demanda la princesse Marie avec calme,
+surprise elle-même de paraître aussi tranquille.
+
+Rostow entra; la princesse baissa la tête la durée d'une seconde, comme
+pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussitôt,
+elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de grâce et de dignité,
+elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des
+cordes d'une douceur toute féminine, qui jusque-là étaient restées
+muettes, vibrèrent dans le timbre de sa voix. Mlle Bourrienne, qui se
+trouvait là par hasard, la regarda avec stupéfaction. La coquette la
+plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement à l'égard d'un homme
+qu'elle aurait voulu captiver: «Est-ce le noir qui lui va si bien, ou
+est-elle embellie? Et quel tact! quelle grâce! je ne l'avais jamais
+remarquée,» se disait la Française. Si la princesse Marie avait été
+capable de réfléchir à ce moment-là, elle eût été bien plus étonnée que
+sa compagne du changement qui s'était opéré en elle. À peine eut-elle
+aperçu ce visage qui lui était devenu si cher, qu'un flot de vie dont
+l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volonté, l'envahit
+tout entière. Ses traits se transfigurèrent et s'illuminèrent d'une
+beauté imprévue; tel un vase dont les fines ciselures ne présentent
+qu'un enchevêtrement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment où
+une vive lumière vient en éclairer les parois transparentes. Pour la
+première fois, le travail intérieur auquel s'était livrée son âme, ses
+souffrances, ses aspirations au bien, sa résignation, son amour, son
+abnégation, se résumèrent dans l'éclat de son regard, le charme de son
+sourire et dans chaque trait de son visage délicat, Rostow le vit aussi
+clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait
+devant lui un être différent de ceux qu'il avait rencontrés jusque-là,
+et beaucoup meilleur, surtout supérieur à lui-même. La conversation
+roula sur différents sujets: il fut question de la guerre, de leur
+dernière rencontre, sur laquelle Nicolas glissa légèrement, de la femme
+du gouverneur et de leur parenté mutuelle. La princesse Marie ne fit
+aucune allusion à son frère, et changea même de conversation, lorsque sa
+tante en parla. Ce sujet la touchait de trop près pour être le sujet
+d'une conversation banale.
+
+Pendant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras,
+comme on le fait souvent là où il y a des enfants, au petit garçon du
+prince André, et lui demanda s'il avait bien envie d'être hussard. Il le
+prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement
+vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux;
+elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu chéri dans
+les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce
+regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon coeur; il ne se
+crut pourtant pas autorisé à revenir la voir souvent, à cause de son
+grand deuil; mais la femme du gouverneur continua à manoeuvrer, et lui
+répéta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte,
+et vice versa. Elle insista pour qu'il y eût une explication, et
+arrangea à cet effet chez l'archevêque une entrevue entre les jeunes
+gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait guère à se
+déclarer; mais il fut obligé de promettre qu'il se rendrait chez ce
+dernier.
+
+De même qu'à Tilsitt, où il n'avait pas hésité un moment à accepter pour
+bon ce qui était reconnu tel par les autres; de même aujourd'hui, après
+une lutte courte, mais sincère, entre le désir d'organiser sa vie selon
+son goût et une humble soumission au destin, il choisit cette dernière
+voie, où il se sentait entraîné malgré lui. Il savait qu'exprimer ses
+sentiments à la princesse Marie, étant encore lié à Sonia par sa
+promesse, c'était commettre une lâcheté dont il était incapable; mais il
+sentait aussi, au fond de son coeur, qu'en s'abandonnant à l'influence
+des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de
+répréhensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son
+existence. Sans doute, après son entrevue avec la princesse Marie, il
+vécut en apparence de la même vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont
+il s'amusait jusque-là perdirent pour lui tout leur charme; les idées
+qui se rapportaient à elle n'avaient rien de commun avec celles que lui
+avaient inspirées jusque-là les autres jeunes filles, ni avec l'amour
+exalté dont il avait jadis entouré l'image de Sonia, comme c'était un
+honnête homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille à ses rêves
+de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche,
+assise derrière le samovar, entourée d'enfants qui appelaient papa et
+maman, et il trouvait du plaisir à descendre jusqu'aux moindres détails
+de leur vie de famille. Mais la pensée de la princesse Marie n'évoquait
+pas ces tableaux-là; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur
+vie à deux, tout y était vague et confus, et lui inspirait plutôt un
+sentiment de crainte.
+
+
+VII
+
+
+La nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables
+pertes en blessés et en morts arriva à Voronège vers la mi-septembre. La
+princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'état de son frère que par
+les journaux, se décida à aller à sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait
+pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes
+événements n'éveillèrent dans son âme ni désespoir ni désir de
+vengeance, mais il en éprouva un certain embarras à prolonger son séjour
+à Voronège. Toutes les conversations sonnaient faux à son oreille; il ne
+savait comment juger ce qui s'était passé, et se disait qu'il ne s'en
+rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans
+l'atmosphère de son régiment. Il se hâtait donc de terminer ses achats
+de chevaux, et se mettait en colère plus souvent que d'habitude contre
+son valet de chambre et son maréchal des logis.
+
+Quelques jours avant son départ eut lieu à la cathédrale une messe avec
+_Te Deum_, à l'occasion des victoires remportées par les troupes russes.
+Il s'y rendit comme les autres et se plaça à quelques pas du gouverneur;
+ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser à
+autre chose. La cérémonie achevée, la gouvernante l'appela d'un signe.
+
+«As-tu vu la princesse?» lui demanda-t-elle en lui désignant une dame en
+deuil qui se tenait à l'écart.
+
+Nicolas l'avait déjà aperçue et reconnue, non pas à son profil qui se
+dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de pitié et de crainte qui
+s'était tout à coup emparé de lui en la voyant. Absorbée dans ses
+prières, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant
+de sortir de l'église; l'expression de sa figure le frappa de surprise:
+c'étaient bien les mêmes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte
+patiente de son âme, mais une flamme intérieure les éclairait d'une
+autre lumière, et elle était dans ce moment l'image la plus touchante de
+la douleur, de la prière et de la foi! Sans attendre l'avis de sa
+protectrice, sans se demander s'il était oui ou non convenable de lui
+adresser la parole à l'église, il se rapprocha d'elle pour lui dire
+qu'il prenait une part sincère au nouveau malheur qui venait de la
+frapper. À peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur
+et de joie illumina soudain son visage.
+
+«Je tenais à vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince
+André est commandant de régiment, s'il était mort, les journaux
+l'auraient annoncé.»
+
+Elle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de
+la sympathie qu'il lui témoignait.
+
+«Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, où la blessure causée
+par un éclat d'obus peut n'être que très légère, elle n'est pas
+immédiatement mortelle. Il faut espérer, et je suis sûr que...
+
+--Oh! ce serait affreux!» dit la princesse Marie en l'interrompant, et
+comme l'émotion l'empêchait d'achever sa phrase, elle inclina la tête
+d'un mouvement plein de grâce comme l'étaient tous ses gestes en
+présence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa
+tante.
+
+Ce soir-là Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses
+comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en règle, ce qui ne
+fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son
+habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la
+princesse Marie lui avait causé une impression plus profonde qu'il ne
+l'aurait désiré pour son repos. Ses traits fins, pâles et
+mélancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et
+surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa
+personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow
+aimait peu à trouver chez un homme la preuve d'une supériorité morale
+(c'était pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince André,
+qu'il traitait volontiers de philosophe et de rêveur), autant chez la
+princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la
+profondeur de ce monde spirituel où était comme un étranger, l'attirait
+d'une façon irrésistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit être un
+ange véritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant
+pressé avec Sonia?» Et involontairement il établissait une comparaison
+entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de
+l'âme qu'il ne possédait pas, et dont, pour cette raison même, il
+faisait tant de cas. Il se complaisait à se représenter comment il eût
+agi s'il avait été libre, comment il lui aurait demandé sa main et
+comment elle serait devenue sa femme; mais à cette pensée il avait
+froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses.
+Associer la princesse Marie à de riants tableaux lui semblait
+impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir
+de Sonia tout était clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en
+elle rien de mystérieux. «Comme elle priait! se disait-il. C'est bien là
+la foi qui transporte les montagnes, et je suis sûr que sa prière sera
+exaucée. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai
+besoin? De quoi ai-je besoin? D'être libre et de rompre avec Sonia! La
+femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'amènera que
+des malheurs, le désespoir de maman, les affaires.... Ah! quel embarras!
+quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme
+il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera à sortir de cette
+affreuse impasse?» s'écria-t-il en déposant sa pipe dans un coin; et,
+les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se
+plaça devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il
+n'avait pas prié depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et
+Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres.
+
+«Imbécile! qui te permet de venir ainsi sans être appelé! dit Nicolas en
+changeant subitement de pose.
+
+--De la part du gouverneur, répondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il
+est arrivé un courrier: c'est une lettre pour vous.
+
+--Bien, merci, va-t'en!»
+
+Il y avait deux lettres, une de sa mère et une de Sonia; ce fut celle-ci
+qu'il décacheta tout d'abord. À la lecture des premières lignes il
+pâlit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: «Non, c'est
+impossible!» dit-il tout haut. Son agitation était si grande, qu'il ne
+put rester en place, et il lut la lettre en marchant à grands pas. Il la
+lut une fois, deux fois, enfin, haussant les épaules et faisant un geste
+de surprise, s'arrêta au milieu de la chambre, la bouche béante et les
+yeux fixes. Sa prière à Dieu avait donc été exaucée! Il en était aussi
+stupéfait que si, en réalité, c'eût été la chose la plus extraordinaire
+du monde, et il croyait même voir dans la réalisation prompte de ses
+désirs la preuve qu'elle était l'oeuvre, non pas de Dieu, mais d'un
+simple hasard.
+
+Le noeud gordien qui enchaînait son avenir était tranché par la lettre
+inattendue de Sonia. Elle lui écrivait que la perte de la plus grande
+partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances
+de ces derniers temps, et le voeu plusieurs fois exprimé par la
+comtesse, de voir Nicolas épouser la princesse Bolkonsky, son silence,
+sa froideur, tous ces motifs réunis l'avaient décidée à le délier de ses
+promesses à lui rendre sa parole. «Il m'est trop pénible, disait-elle,
+de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille
+au sein d'une famille qui m'a comblée de ses bienfaits. Mon amour
+n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous
+supplier, Nicolas, de reprendre votre liberté et de croire, malgré tout,
+que personne ne vous aimera jamais plus profondément que votre
+
+«Sonia.»
+
+La seconde lettre était de la comtesse, qui décrivait leurs derniers
+jours à Moscou, leur départ, l'incendie et leur ruine complète. Elle
+ajoutait que le prince André, grièvement blessé voyageait avec eux, mais
+que maintenant le docteur espérait le sauver. Sonia et Natacha étaient
+ses gardes-malades.
+
+Nicolas alla le lendemain porter cette lettre à la princesse Marie, qui,
+pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha
+donnait au blessé. Cette lettre établit entre eux comme un lien de
+parenté. Il assista même au départ de la princesse pour Yaroslaw et
+retourna ensuite à son régiment.
+
+
+VIII
+
+
+La lettre de Sonia, écrite du couvent de Troïtzky, était le résultat de
+nombreux incidents qui s'étaient passés dans la famille Rostow. Le désir
+de voir Nicolas épouser une riche héritière dominait toutes les
+préoccupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle à ses
+yeux, s'en était douloureusement ressentie, surtout après le récit de la
+rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait
+passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante.
+Quelques jours avant leur départ de Moscou, énervée par tous les
+désastres qui l'accablaient, elle appela sa nièce, mais, au lieu de lui
+adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant à chaudes larmes,
+de les prendre en pitié, de délier Nicolas de son serment, et de payer
+ainsi sa dette à ceux qui l'avaient recueillie. «Je ne serai tranquille
+que lorsque tu me l'auras promis!» Sonia répondit en sanglotant qu'elle
+était prête à tout, sans se décider toutefois à lui en faire la promesse
+formelle. Se dévouer pour le bonheur des autres était dans son
+caractère, et sa situation dans la maison était telle, qu'elle ne
+pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle
+sentait que tout acte d'abnégation rehaussait sa valeur aux yeux des
+autres, et la rendait par cela même plus digne de Nicolas, qu'elle
+adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entraînait
+avec lui un renoncement complet à tout ce qui était la récompense du
+passé, à tout ce qui donnait du prix à la vie. Pour la première fois,
+son coeur se remplit d'amères pensées: elle en voulut à ceux qui ne
+l'avaient tirée de la misère que pour lui infliger un surcroît de
+tourments! Elle en voulut à Natacha, qui n'avait jamais été violentée
+dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait à tout son
+entourage, et que cependant on ne pouvait s'empêcher d'aimer! Pour la
+première fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible
+jusque-là, se transformait en une passion violente, en dehors des lois,
+de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage,
+habituée par ses épreuves à renfermer ses impressions, elle répondit à
+la comtesse en termes vagues, résolue à attendre une entrevue avec
+Nicolas, dans l'intention non pas de le dégager de sa parole, mais au
+contraire de se lier à lui pour toujours.
+
+Les soucis des derniers temps de leur séjour à Moscou apportèrent une
+diversion à son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de
+toutes les occupations matérielles dont elle était accablée; mais, en
+apprenant la présence du prince André dans la maison, malgré sa
+sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara
+d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volonté de la
+Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle fût séparée de Nicolas.
+Elle savait que Natacha aimait le prince André et n'avait cessé de
+l'aimer. Elle pressentait que, réunis maintenant par tant de
+catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait
+épouser la princesse Marie, devenue dès lors sa belle-soeur. Aussi, en
+dépit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette
+intervention visible de la Providence dans ses intérêts personnels lui
+causait une douce satisfaction.
+
+La famille Rostow s'arrêta une journée au couvent Troïtzky. On leur
+avait réservé dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont
+l'une fut occupée par le prince André, qui ce jour-là se sentait
+beaucoup mieux. Natacha était assise à côté de lui, tandis que, dans la
+pièce voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec
+le supérieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, également
+présente, songeait à ce que le prince André et Natacha pouvaient se
+dire. Tout à coup la porte s'ouvrit, et Natacha, très émue, s'avança
+tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'était
+levé pour la saluer.
+
+«Natacha, que fais-tu donc? viens ici,» lui dit sa mère.
+
+Elle s'approcha du prieur pour recevoir sa bénédiction, et celui-ci
+l'engagea à implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge.
+
+Dès qu'il fut parti, elle entraîna Sonia dans la chambre vide.
+
+«Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si
+malheureuse! Tout est réparé. Qu'il vive seulement, mais il ne peut
+pas...»
+
+Et elle fondit en larmes. Sonia, aussi agitée de la douleur de son amie
+que de ses secrètes appréhensions personnelles, l'embrassa et la
+consola.
+
+«Oui, qu'il vive seulement,» se disait-elle.
+
+Elles se rapprochèrent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement,
+et purent distinguer le prince André couché, la tête appuyée sur trois
+oreillers. Il reposait, les yeux fermés, et on entendait sa respiration
+égale.
+
+«Ah! Natacha, s'écria tout à coup Sonia en la saisissant par la main et
+en se rejetant en arrière.
+
+--Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha.
+
+--C'est cela, c'est bien cela! reprit la première, pâle et tremblante,
+en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un mélange
+d'effroi et de solennité, te rappelles-tu quand j'ai regardé dans le
+miroir aux fêtes de Noël? Tu te souviens, j'ai vu...
+
+--Oui, oui, répondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant
+en effet confusément de la vision de Sonia.
+
+--Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai raconté alors à toi et
+à Douniacha: je l'ai vu couché, les yeux fermés, couvert d'une
+couverture rose, tel qu'il est à présent!»
+
+Et, s'animant de plus en plus, elle décrivit tous les détails qu'elle
+avait devant les yeux, en les rapportant à la vision de Noël, dont son
+imagination ne mettait plus en doute la réalité.
+
+«Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuadée qu'elle
+aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire?
+
+--Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire!» répondit Sonia.
+
+Quelques minutes plus tard, le prince André sonna. Natacha entra chez
+lui, et Sonia, en proie à une émotion et à un attendrissement qu'elle
+éprouvait rarement, resta près de la fenêtre, à réfléchir à ces bizarres
+coïncidences.
+
+Une occasion s'offrit ce jour-là pour envoyer des lettres à l'armée. La
+comtesse en profita pour écrire à son fils.
+
+«Sonia, n'écriras-tu pas à Nicolas?» dit-elle d'une voix légèrement
+émue.
+
+La jeune fille devina la muette prière contenue dans ces paroles, et
+lut, dans le regard fatigué de la comtesse, fixé sur elle par-dessus ses
+lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimitié prête à
+éclater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit à
+genoux, lui baisa la main et lui dit:
+
+«Maman, j'écrirai!»
+
+Sous l'influence de ce mystérieux présage qui, en s'accomplissant,
+devait empêcher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle
+s'abandonna sans plus hésiter à ses habitudes de sacrifice, et ce fut
+les larmes aux yeux et pénétrée de la grandeur de cet acte généreux
+qu'elle écrivit, non sans être interrompue à plusieurs reprises par ses
+sanglots, la touchante épître dont la lecture avait si profondément
+troublé Nicolas.
+
+
+IX
+
+
+Une fois arrivés au corps de garde, l'officier et les soldats qui y
+avaient amené Pierre le traitèrent assez brutalement, sans doute en
+souvenir de la lutte qu'ils avaient eue à soutenir contre lui, sans se
+départir cependant d'un certain respect à son égard. Ils se demandaient
+avec curiosité s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et
+lorsque le lendemain la garde fut relevée, Pierre s'aperçut que les
+nouveaux venus n'avaient plus pour lui la même considération. En effet,
+dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris à
+partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout
+simplement le n°17 des prisonniers remis à leur garde par ordre
+supérieur. Tous ceux qui étaient enfermés avec lui étaient des gens de
+condition inférieure. Ayant reconnu en Pierre un «monsieur», et
+l'entendant parler français, ils ne lui épargnèrent pas les
+plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient être jugés comme incendiaires,
+et le troisième jour on les conduisit dans une maison où siégeaient un
+général à la moustache blanche, deux colonels et d'autres Français. Il
+interrogea les prisonniers de cette façon nette et précise qui semble
+appartenir en propre à un être supérieur aux faiblesses humaines:
+
+«Qui était-il? Où avait-il été? Dans quelle intention?» etc., etc....
+
+Ces questions, en laissant de côté le fond même de l'affaire, et en
+éloignant par cela même la possibilité de le découvrir, tendaient au
+but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer à l'inculpé la
+voie qu'il devait suivre pour arriver au résultat désiré, c'est-à-dire à
+s'accuser lui-même. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le même
+cas, se demandait avec étonnement pourquoi on lui adressait ces
+questions; car elles n'étaient, après tout, qu'un semblant de
+bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir
+de cette force qui l'avait amené devant eux et leur donnait le droit
+d'exiger des réponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il
+faisait lors de son arrestation; il répondit, d'un air tragique, qu'il
+cherchait les parents d'un enfant sauvé par lui des flammes.
+
+«Pourquoi s'était-il colleté avec un maraudeur?...
+
+--Parce qu'il défendait, répondit-il, une femme attaquée par ce dernier
+et que le devoir de tout honnête homme était de...»
+
+On l'interrompit, cette digression était inutile.
+
+«Pourquoi s'était-il trouvé dans la cour de la maison qui brûlait?...
+
+--Parce qu'il était sorti pour voir ce qui se passait en ville.»
+
+On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas où il allait, mais
+pourquoi il se trouvait à l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il
+refusa de le dire.
+
+«Inscrivez cette réponse, dit le général; ce n'est pas bien, c'est même
+très mal!...»
+
+Et l'on emmena les accusés.
+
+Le quatrième jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur
+quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmenés ailleurs, et
+emprisonnés dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les
+rues, il fut suffoqué par la fumée.... Les flammes gagnaient toujours du
+terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il
+regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta
+dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats français, qu'on
+attendait d'un moment à l'autre la décision du maréchal à leur égard.
+Quel maréchal? Ils ne le savaient pas. Les journées qui s'écoulèrent
+jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les
+plus pénibles pour Pierre.
+
+
+X
+
+
+Le 8 septembre, un officier supérieur, sans doute, un haut personnage, à
+en juger par les témoignages de respect des sentinelles, vint visiter
+les prisonniers. Cet officier, qui appartenait évidemment à
+l'état-major, tenait à la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y
+trouvaient. Pierre y était ainsi inscrit: «Celui qui n'avoue pas son
+nom.» Après les avoir examinés d'un air indifférent, il ordonna à
+l'officier de garde de veiller à ce qu'ils fussent convenablement
+habillés pour paraître devant le maréchal. Une heure plus tard, une
+compagnie de soldats emmena Pierre et les autres détenus au
+Diévitchy-Polé (Champ des Vierges). La journée était claire et belle
+après la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fumée ne rampait
+plus sur la surface de la terre, mais s'élevait en colonnes dans le ciel
+bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vît pas les flammes,
+Moscou n'était plus qu'un immense brasier; l'oeil n'apercevait que des
+espaces dévastés, des ruines fumantes et des murailles noircies contre
+lesquelles les grands poêles et les hautes cheminées étaient encore
+attachés. Pierre avait beau examiner ces décombres, il ne reconnaissait
+plus les quartiers de la ville. Par-ci par-là une église se détachait
+intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au
+loin avec ses tours et son Ivan Véliki. À deux pas brillait gaiement la
+coupole du monastère de Novo-Diévitchy, où résonnait le carillon sonore
+qui appelait les fidèles à la messe. Pierre se souvint alors que
+c'était un dimanche, et le jour de la Nativité de la Vierge; mais qui
+donc célébrait cette fête au milieu de la ruine et de l'incendie? À
+peine rencontrait-on, de temps à autre, quelques gens déguenillés,
+effrayés, qui se dérobaient bien vite à la vue des Français. Il était
+évident que le nid de la Russie était détruit, mais Pierre sentait
+confusément que la conséquence de la destruction de ce nid dévasté
+serait l'établissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait,
+sans qu'il cherchât à raisonner: la marche gaie et assurée, l'alignement
+des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la
+présence du fonctionnaire français qui les croisait dans une calèche à
+deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de
+régiment qui arrivait jusqu'à lui à travers la place, et enfin la liste
+qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne
+savait où, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les
+mesures prises à l'égard des prisonniers seraient exécutées sans merci,
+et il sentait qu'il n'était plus qu'un fétu de paille tombé dans
+l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec régularité.
+
+Conduit avec ses compagnons non loin du monastère, vers une grande
+maison blanche qui occupait le côté droit de la place, au milieu d'un
+vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il
+était un des habitués, et où logeait actuellement le maréchal prince
+d'Eckmühl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les
+introduisit un à un: Pierre était le n° 6. Il traversa une galerie
+vitrée, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de
+plafond, qui lui était familier, et à la porte duquel se tenait un aide
+de camp. Davout, assis à l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le
+nez, tout occupé à déchiffrer un papier déployé sur une table, ne leva
+pas les yeux.
+
+«Qui êtes-vous?» demanda-t-il à voix basse en s'adressant à Pierre, qui
+s'était arrêté tout près de lui.
+
+Celui-ci ne répondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui,
+Davout n'était pas simplement un général français, mais un homme dont la
+cruauté était connue; en regardant cette figure dure et froide,
+rappelant celle d'un pédagogue sévère qui daigne témoigner quelque
+patience en attendant la réponse demandée, il comprenait que chaque
+seconde d'hésitation pouvait lui coûter la vie; mais que dire? Répéter
+ce qu'il avait répondu au premier interrogatoire lui paraissait
+inutile; révéler son nom et sa position était dangereux et honteux! Le
+silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre,
+Davout releva la tête, ôta ses lunettes, fronça les sourcils et le
+regarda fixement.
+
+«Je connais cet homme,» dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurté
+était calculé pour effrayer l'accusé.
+
+Pierre frissonna.
+
+«Non, général, vous ne pouvez pas me connaître, je ne vous ai jamais
+vu...
+
+--C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant
+à un autre général.
+
+--Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacité, en se
+souvenant que Davout était prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas
+me connaître. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitté
+Moscou.
+
+--Votre nom? reprit le maréchal.
+
+--Besoukhow.
+
+--Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?
+
+--Monseigneur!» s'écria Pierre d'une voix plutôt suppliante
+qu'offensée.
+
+Davout se reprit à l'examiner; quelques secondes se passèrent ainsi, et
+ce fut là le salut de Pierre. En dépit de la guerre et de la position où
+ils se trouvaient l'un à l'égard l'autre, il s'établit entre ces deux
+hommes des rapports humains. Au premier regard que le maréchal avait
+jeté sur lui après avoir consulté la liste où les hommes n'étaient pour
+lui que des numéros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement
+fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais à présent
+il voyait en lui un homme... ils étaient frères!
+
+«Comment me prouverez-vous la vérité de ce que vous avancez?»
+
+Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son régiment et la rue
+où se trouvait la maison.
+
+«Vous n'êtes pas ce que vous dites,» répéta Davout.
+
+Pierre recommença d'une voix émue à donner des preuves de sa véracité.
+Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du maréchal rayonna
+d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prépara à sortir. Il
+avait oublié le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il
+donna l'ordre de l'emmener. Mais où? Pierre ne put le deviner. Où
+allait-on le conduire? À la remise ou à l'endroit du supplice, que ses
+compagnons lui avaient indiqué en traversant la place?
+
+«Oui, sans doute,» répondit Davout à une question qui lui adressait son
+subordonné, et que Pierre n'entendit pas.
+
+On le fit enfin sortir.
+
+Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait marché;
+il avançait machinalement, à l'exemple de ses camarades d'infortune; il
+ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arrêta que parce que les autres
+s'arrêtèrent. Une seule pensée le tourmentait, celle de découvrir qui
+l'avait condamné à mort. Ce n'étaient pourtant pas ceux qui l'avaient
+interrogé: aucun d'eux n'aurait voulu ni même pu le faire. Ce n'était
+pas Davout, qui l'avait regardé avec tant d'humanité: une minute de
+plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide
+de camp l'en avait empêché. Qui donc l'avait condamné? Qui donc avait
+décidé de le tuer, lui plein de souvenirs, d'espérances et de pensées?
+Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en était cause?... Personne!
+C'était, il le comprenait, la conséquence de l'ordre établi et le
+résultat fatal des circonstances.
+
+
+XI
+
+
+De l'hôtel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, à
+travers la place, vers un jardin potager un peu à gauche, où se dressait
+un poteau derrière lequel on avait creusé une grande fosse, entourée de
+terre fraîchement remuée; une foule, placée en demi-cercle, contemplait
+cette fosse avec une inquiète curiosité. Elle se composait de Russes et
+d'un grand nombre de militaires de l'armée française appartenant à
+différentes nationalités et portant des uniformes différents. À droite
+et à gauche du poteau se tenaient alignés des soldats en capotes
+gros-bleu, épaulettes rouges, guêtres et shakos. Les condamnés furent
+rangés en dedans du cercle par numéros d'ordre. Pierre était le sixième.
+Un roulement de tambours se fit entendre de deux côtés à la fois: il
+sentit que son âme se déchirait à ce bruit et qu'il perdait la faculté
+de penser. Pouvant à peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un
+désir, celui de voir s'accomplir le plus tôt possible ce quelque chose
+de terrible et d'inévitable qui le menaçait! Les deux hommes placés au
+bout de son rang étaient des forçats, dont l'un était grand et maigre;
+l'autre, au teint noirâtre, au nez écrasé et au corps musculeux, avait à
+côté de lui le n° 3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux
+grisonnants, âgé de ses quarante-cinq ans environ. Le quatrième était
+un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, était encadré d'une
+belle barbe rousse, et le cinquième, un ouvrier de fabrique, à la figure
+jaune et blafarde, de dix-huit ans à peu près, et vêtu d'une longue
+lévite. Pierre comprit que les Français se consultaient, en se demandant
+s'ils les fusilleraient par groupes ou isolément.
+
+«Par deux!» dit l'officier avec une froide indifférence.
+
+Un mouvement eut lieu dans les rangs: évidemment cette agitation ne
+provenait pas de l'empressement des soldats à exécuter un ordre
+ordinaire, mais de leur hâte à terminer une besogne répugnante et
+incompréhensible. Un fonctionnaire civil, en écharpe, s'approcha des
+condamnés et leur lut, en russe et en français, leur arrêt, puis quatre
+soldats s'emparèrent des deux forçats. On les plaça devant le poteau,
+et pendant qu'on était allé chercher les bandeaux, ils regardaient
+autour d'eux comme la bête fauve acculée qui voit venir le chasseur;
+l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grimaçant un sourire.
+Quand on leur eut bandé les yeux et qu'on les eut attachés au poteau,
+douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se placèrent à huit
+pas devant eux. Pierre détourna la tête pour ne pas voir ce qui allait
+se passer. Tout à coup une décharge retentit; elle lui sembla plus
+formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il
+aperçut, au milieu d'un nuage de fumée, les Français pâles et tremblants
+qui étaient occupés autour de la fosse. On amena deux autres condamnés,
+dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils
+ne pouvaient admettre qu'on leur enlevât la vie! Pierre détourna encore
+une fois la tête; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La
+poitrine oppressée, il jeta un coup d'oeil sur ceux qui l'entouraient,
+et lut sur toutes les figures le même sentiment de stupeur, d'horreur et
+de révolte, qui bouillonnait dans son coeur.
+
+«Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi!
+murmurait-il.
+
+--Tirailleurs du 86ème, en avant!» s'écria-t-on.
+
+Le 5ème, son voisin, fut emmené seul. Pierre ne comprit pas, tant sa
+terreur était profonde, que lui et les autres étaient sauvés, et qu'ils
+n'avaient été conduits là que pour assister au supplice. Le cinquième,
+l'ouvrier en lévite, se rejeta violemment en arrière à l'attouchement
+des soldats et se cramponna à Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha à
+l'étreinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses
+jambes: on l'avait saisi par les bras et on le traînait. Il criait à
+tue-tête, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il
+comprenait que ses cris étaient inutiles, ou comme s'il espérait qu'on
+l'épargnerait. La curiosité de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne
+détourna pas la tête, et ne ferma pas les yeux; l'émotion qu'il
+éprouvait, et qu'il sentait partagée par la foule, était arrivée à son
+paroxysme. Le condamné, devenu calme, boutonna sa lévite, frotta ses
+pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-même le noeud du bandeau.
+Puis, lorsqu'on l'eut adossé au poteau sanglant, il se redressa tout
+droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa
+tranquillité, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en
+détacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donné
+et qu'à ce commandement répondirent douze coups de fusil, mais il ne
+put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un
+coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir à deux endroits,
+les cordes céder sous le poids du cadavre, la tête se pencher, les
+jambes se replier et donner à l'agonisant une pose étrangement
+contournée. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient
+subitement pâli, et voyait trembler la lèvre du vieux soldat à moustache
+blanche qui détachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en
+emparèrent gauchement, le traînèrent derrière le poteau et le poussèrent
+brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-mêmes de criminels qui
+se hâtent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur
+cette fosse, et aperçut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux
+touchaient la tête et dont une épaule dépassait l'autre; cette épaule,
+secouée par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait
+lentement, mais les pelletées de terre tombaient, sans relâche, et
+s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix
+impatiente et irritée, il ne l'écouta pas et resta rivé au sol. Lorsque
+la fosse fut comblée, on entendit un autre commandement, Pierre fut
+ramené à sa place, les soldats firent demi-tour à droite et défilèrent
+au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes étaient
+déchargées, regagnèrent leur rang à mesure que la compagnie passait
+devant eux. Tous rentrèrent, à l'exception d'un seul, d'un jeune soldat,
+pâle comme un mort, qui avec son shako renversé sur la nuque, son fusil
+abaissé, était resté immobile à côté de la fosse à l'endroit même où il
+avait tiré; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tantôt en
+avant et tantôt en arrière pour retrouver son équilibre. Un vieux
+sous-officier courut à lui, le saisit par l'épaule et l'entraîna dans
+la compagnie. La foule se dispersait peu à peu, chacun marchait la tête
+inclinée et en silence.
+
+«Ça leur apprendra, à ces gredins d'incendiaires!» dit un Français.
+
+Pierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'était un soldat; il
+essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta
+inachevée et il s'éloigna avec un geste de découragement.
+
+
+XII
+
+
+
+On sépara Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite
+église dévastée. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats
+vinrent lui annoncer qu'il était gracié, et qu'on allait le réunir aux
+prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit
+vers des baraques construites en planches, à moitié brûlées, et on
+l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine
+d'hommes l'entourèrent, sans qu'il pût deviner à qui il avait affaire et
+ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il répondait à des
+questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pensée
+ne fonctionnait plus que comme une machine.
+
+Depuis le moment où il avait vu commettre par des exécuteurs aveugles
+ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le
+sens et la vie à tout ce qu'il voyait avait été violemment arraché de
+son cerveau, et que tout s'était écroulé autour de lui! Quoiqu'il ne
+s'en rendît pas encore compte, cet instant avait suffi pour éteindre
+dans son coeur la foi dans la perfection de la création, dans l'âme
+humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait déjà
+passé par un état semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi
+vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur
+source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remède en
+lui-même, mais, à cette heure, ce n'était plus à lui qu'il pouvait s'en
+prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait après lui
+que des ruines et des décombres sans nom, et il ne lui était plus
+possible désormais de croire à la vie!
+
+On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens
+que sa présence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile,
+assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et
+refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des
+victimes et de ceux qui avaient été leurs bourreaux malgré eux. Son
+voisin immédiat était un petit homme plié en deux, dont la présence ne
+se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui
+s'exhalait de sa personne à chacun de ses mouvements. L'obscurité
+empêchait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il
+relevait souvent la tête pour le regarder. Concentrant sur lui toute son
+attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se déchaussait, et la
+façon dont il s'y prenait l'intéressa. Dénouant l'étroite bande de toile
+qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour
+recommencer ensuite la même opération avec l'autre pied, tout en
+regardant Pierre à la dérobée. Ces mouvements tranquilles, se succédant
+avec régularité, exercèrent une influence calmante sur ses nerfs. Le
+petit homme, se mettant bien à l'aise dans son coin, lui adressa la
+parole.
+
+«Avez-vous supporté beaucoup de misère, bârine?» lui dit-il. Il y avait
+dans sa voix traînante un tel accent de simplicité et d'affectueuse
+bonté, que Pierre, au moment de lui répondre, sentit les larmes le
+gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se
+remettre, il continua: «Eh! mon ami, ne prends donc pas ça à coeur!...
+On souffre une heure et l'on vit un siècle. Dieu merci, nous ne sommes
+pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!» Et,
+tout en parlant, il se leva vivement et s'éloigna.
+
+«Ah! coquin, te voilà donc revenu? dit tout à coup cette voix
+sympathique, à l'autre bout de la baraque. «Ah! ah! tu es revenu, tu as
+bonne mémoire,» continua l'homme en repoussant de la main un petit chien
+qui sautait après lui; il revint à sa place, en tenant à la main un
+paquet enveloppé d'un chiffon.
+
+«Voilà, bârine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en défaisant le
+paquet et en offrant à Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous
+avons eu une soupe à midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!»
+
+Rien que l'odeur fit déjà plaisir à Pierre, qui n'avait pas mangé de la
+journée; il le remercia en acceptant.
+
+«Eh bien, ça va?» dit le petit homme en prenant une pomme de terre à
+son tour.
+
+Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon
+et la lui offrit.
+
+«C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en.» Et Pierre
+crut n'avoir jamais rien mangé de meilleur!
+
+«Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusillé ces
+malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans!
+
+--Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, bârine, pourquoi
+êtes-vous resté à Moscou?
+
+--Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis resté par
+hasard.
+
+--Et comment donc se sont-ils emparés de toi? dans ta maison?
+
+--J'étais allé voir l'incendie, c'est là qu'ils m'ont pris et condamné
+comme incendiaire.
+
+--L'injustice est là où est la justice, dit le petit homme.
+
+--Et toi, tu es depuis longtemps ici?
+
+--Moi? depuis dimanche; on m'a tiré de l'hôpital.
+
+--Tu es donc soldat?
+
+--Soldat du régiment d'Apchéron. Je me mourais de la fièvre: on ne nous
+avait rien dit! Nous étions là vingt camarades couchés et ne sachant
+rien de rien.
+
+--Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?
+
+--Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataïew, dit-il, afin
+de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les
+camarades m'ont surnommé «le Petit Faucon».... Comment ne pas être
+triste? Moscou est la mère de toutes les villes! Mais dites-moi, bârine,
+vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit être
+plein... vous avez aussi une femme peut-être?... Et les vieux parents,
+sont-ils vivants?»
+
+Quoique Pierre ne le vît pas, il sentait que son interlocuteur lui
+souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il
+n'avait pas de parents, surtout pas de mère!
+
+«La femme pour le bon conseil, la belle-mère pour le bon accueil... mais
+rien ne remplace la vraie mère! Et des enfants, en as-tu?»
+
+La réponse négative de Pierre lui fit de la peine, et il hâta d'ajouter:
+
+«Vous êtes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez
+seulement en bonne intelligence.
+
+--Oh! maintenant ça m'est bien indifférent, répondit Pierre malgré lui.
+
+--Eh! mon camarade, on n'échappe ni à la besace ni à la prison!
+Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'éclaircir la voix et
+mieux se disposer à faire un long récit, le bien du propriétaire était
+beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans étaient à leur aise,
+et nous-mêmes aussi, grâce à Dieu. Le blé rendait sept pour un, nous
+vivions comme de bons chrétiens; voilà qu'un jour...» Et Platon
+Karataïew raconta comme quoi, ayant été attrapé par le garde forestier
+d'un bois voisin, il avait été fouetté, jugé et enrôlé comme soldat.
+
+«Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et
+c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas péché, c'est mon frère
+qui serait parti, en laissant derrière lui cinq enfants. Quant à moi, je
+ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon
+Dieu me l'avait déjà reprise. J'y suis retourné en congé: que te
+dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches à
+nourrir; les femmes étaient à la maison, les deux frères en voyage.
+Michel, le cadet, était seul resté!... Et le père me dit: «Pour moi, mes
+enfants sont tous égaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la
+même. Si on n'avait pas rasé Platon, c'eût été le tour de Michel.»
+Alors, croirais-tu, il nous a réunis devant les images: «Michel, me
+dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'à terre devant Lui, et toi, aussi,
+femme, ainsi que vous, petits enfants...» M'avez-vous compris?... C'est
+ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous
+plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la
+traîne, elle est gonflée; on la retire, elle est vide!»
+
+Après quelques instants de silence, Platon se leva.
+
+«Tu veux peut-être dormir?» Et il commença à se signer rapidement en
+marmottant: «Seigneur Jésus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et
+Laure, ayez pitié de nous!» Il toucha la terre du front, se releva,
+soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.
+
+«Quelle est donc cette prière que tu viens de dire?
+
+--Quoi? murmura Platon, déjà à moitié endormi. J'ai prié, voilà tout....
+Est-ce que tu ne pries pas?
+
+--Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?
+
+--Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas
+oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se
+réchauffer ici,» ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui
+s'était roulé à ses pieds.
+
+Puis il se retourna et s'endormit tout à fait.
+
+Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le
+lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque,
+passait la lueur sinistre de l'incendie, à l'intérieur tout était
+sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps à s'endormir: les yeux
+grands ouverts dans les ténèbres, il écoutait machinalement les
+ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances
+qui s'était écroulé dans son âme renaissait plus beau que jamais en lui
+et reposait sur les bases désormais inébranlables.
+
+
+XIII
+
+
+Pierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois
+soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui.
+Ces jours laissèrent à peine une trace dans sa mémoire: seule la figure
+de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs
+souvenirs, comme la personnification la plus complète de tout ce qui est
+véritablement russe, bon et honnête.
+
+Platon Karataïew avait environ cinquante ans, à en juger par le nombre
+des campagnes auxquelles il avait pris part; lui même n'aurait pu dire
+au juste son âge, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste
+souvent, il laissait voir deux rangées de dents blanches et saines; sa
+barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait
+l'empreinte de l'agilité, de la résolution, et surtout du stoïcisme.
+Malgré les nombreuses petites rides dont elle était sillonnée, sa figure
+avait une expression touchante de naïveté, de jeunesse et d'innocence.
+Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient
+de source; il ne pensait jamais à ce qu'il avait dit ou à ce qu'il
+allait dire, et la vivacité et la justesse de ses inflexions leur
+donnaient une persuasion pénétrante. Soir et matin, en se couchant et en
+se levant, il disait: «Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et
+fais-moi lever comme un kalatch[26].» Effectivement, à peine couché, il
+s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se réveillant, il
+était léger et dispos, et prêt à toute besogne. Il savait tout faire, ni
+très bien ni très mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses
+bottes, et, toujours occupé à quelque travail, il ne se permettait de
+causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur
+qui sait qu'on l'écoute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en
+avait besoin comme de s'étendre et de marcher. Son chant était tendre,
+doux, plaintif, presque féminin, en harmonie enfin avec sa physionomie
+sérieuse. Lorsque, après quelques semaines de prison, sa barbe eut
+repoussé, il avait l'air de s'être débarrassé de tout ce qui n'était pas
+lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et
+d'être redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. «Soldat
+en congé fait une chemise de son caleçon,» disait-il; il ne parlait pas
+volontiers de ses années de service et répétait avec orgueil que jamais
+il n'avait été fouetté. Lorsqu'il contait, c'était le plus souvent
+quelque épisode, cher à son coeur, de sa vie passée; les proverbes dont
+il émaillait ses histoires n'étaient ni inconvenants ni hardis, comme
+ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui,
+employées isolément, n'ont aucune couleur, et, placées à propos,
+frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa
+bouche, une valeur toute nouvelle.
+
+Aux yeux des autres prisonniers, Platon n'était qu'un simple soldat,
+qu'on plaisantait à l'occasion, qu'on envoyait à tout propos faire des
+commissions; mais, pour Pierre, il resta à tout jamais le type accompli
+de l'esprit de simplicité et de vérité, ainsi qu'il l'avait tout
+d'abord deviné, dès la première nuit passée à ses côtés.
+
+
+XIV
+
+
+La princesse Marie, ayant appris de Rostow que son frère se trouvait à
+Yaroslaw avec sa famille, se décida, malgré les représentations de sa
+tante, à aller le joindre et à emmener son neveu. Les difficultés de la
+route ne l'arrêtèrent pas un instant. Son devoir était tout tracé: elle
+avait à soigner son frère malade, mourant peut-être, et à lui amener son
+fils. Si le prince André ne la demandait pas, c'est que sans doute il en
+était empêché par son extrême faiblesse ou bien par la crainte que lui
+inspirait, pour elle et pour son enfant, ce long et pénible voyage.
+Quelques jours lui suffirent pour terminer ses préparatifs. Ses
+équipages consistaient en une grande voiture qui lui avait servi à faire
+le trajet jusqu'à Voronège, une britchka et un fourgon. Sa suite se
+composait de Mlle Bourrienne, du petit Nicolas et de son gouverneur, de
+la vieille bonne, de trois femmes de chambre, du vieux Tikhone, d'un
+jeune laquais et d'un heiduque, que sa tante lui avait prêté pour
+l'accompagner. Il ne lui était pas possible de prendre le chemin
+habituel; aussi, en faisant un détour par Lipetsk, Riazan, Vladimir, où
+elle n'avait même pas l'espoir de trouver des chevaux de poste, elle
+entreprenait un voyage d'autant plus dangereux que les Français,
+disait-on, s'étaient montrés aux environs de Riazan. Mlle Bourrienne,
+Dessalles et les gens de la princesse Marie furent étonnés de sa fermeté
+et de son activité incessante. Couchée après les autres et levée la
+première, aucun obstacle ne l'arrêta pendant ce long trajet, et, grâce à
+cette énergie qui soutenait le moral de chacun, on arriva à Yaroslaw à
+la fin de la seconde semaine.
+
+Les derniers temps de son séjour à Voronège lui avaient apporté le plus
+grand bonheur de sa vie: son amour pour Rostow ne la tourmentait plus,
+mais remplissait toute son âme, dont il semblait faire aujourd'hui
+partie intégrante. La lutte avait cessé, car, sans se l'avouer à
+elle-même, elle était sûre, depuis sa dernière entrevue avec Nicolas,
+d'aimer et d'être aimée. Il n'avait fait aucune allusion au
+rétablissement des anciennes relations entre Natacha et le prince André
+s'il venait à guérir, mais la princesse Marie devina qu'il en était
+profondément préoccupé. Sa manière d'être, tendre, réservée,
+affectueuse, n'avait pas changé. Il semblait, au contraire, se réjouir
+de ce que cette parenté éventuelle lui donnait la liberté de témoigner
+une amitié où la princesse Marie avait bien vite deviné de l'amour. Elle
+sentait qu'elle aimait pour la première et la dernière fois de sa vie,
+et, heureuse de se voir aimée, elle jouissait avec sérénité de son
+bonheur.
+
+Ce calme ne l'empêchait pas d'éprouver un vif chagrin de la triste
+situation de son frère, et lui permettait, au contraire, de s'y livrer
+tout entière. La douleur empreinte sur sa figure défaite et désespérée
+faisait craindre à son entourage qu'elle ne tombât sérieusement malade,
+mais les difficultés et les soucis de la route doublèrent au contraire
+ses forces en la distrayant et en la forçant à oublier, momentanément du
+moins, le but de son voyage. Toutefois, en approchant de la ville, à la
+pensée que, dans quelques heures à peine, ses craintes allaient être
+confirmées, son émotion ne connut plus de bornes. L'heiduque fut envoyé
+en avant pour découvrir le logement des Rostow et s'informer de l'état
+du prince André. Sa commission une fois faite, il revint sur ses pas et
+rejoignit la voiture au moment où elle entrait en ville. La pâleur
+mortelle de la princesse Marie, qui avait passé la tête par la portière,
+le terrifia.
+
+«J'ai tous les renseignements que vous désirez, Excellence: la famille
+Rostow demeure, pas loin d'ici, dans la maison du marchand Bronnikow,
+sur le bord même du Volga.»
+
+La princesse Marie continuait à le regarder fixement, en cherchant avec
+effroi pourquoi il ne répondait pas à sa principale question: «Et mon
+frère?» Mlle Bourrienne s'en chargea.
+
+«Comment va le prince? dit-elle.
+
+--Son Excellence est avec la famille.
+
+--Il est donc vivant? se dit la princesse.... Comment va-t-il?
+continua-t-elle tout haut.
+
+--Les domestiques disent que c'est toujours la même chose,»
+
+Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Elle eut peur de le demander, et
+jeta un coup d'oeil sur son neveu, assis en face d'elle: l'enfant était
+tout joyeux d'arriver dans une grande ville; alors elle baissa la tête
+et ne la releva plus que lorsque la lourde voiture, se balançant et
+criant sur ses ressorts, s'arrêta tout à coup. Le marchepied fut abaissé
+avec bruit, et la portière s'ouvrit. Elle aperçut à gauche une large
+nappe d'eau, c'était le fleuve; à droite, un perron sur lequel se
+tenaient plusieurs domestiques et une jeune fille au teint frais et
+rose, dont la jolie figure, couronnée d'une large tresse de cheveux
+noirs, semblait sourire à contre-coeur: cette jeune fille était Sonia.
+La princesse monta vivement les degrés, tandis que Sonia lui disait d'un
+air embarrassé:
+
+«Par ici, par ici!» Et elle se trouva tout à coup dans le vestibule, en
+face d'une femme âgée, au type oriental, qui venait avec empressement au
+devant d'elle.
+
+C'était la comtesse, qui, bouleversée par l'émotion, l'entoura de ses
+bras et l'embrassa à plusieurs reprises:
+
+«Mon enfant, je vous aime, je vous connais depuis longtemps!»
+
+La princesse Marie comprit qui elle était et sentit qu'il fallait
+répondre à son effusion. Ne sachant trop que dire, elle murmura quelques
+paroles en français et demanda:
+
+«Et lui, comment est-il?
+
+--Le docteur assure qu'il n'y a plus de danger, reprit la comtesse en
+levant les yeux au ciel, et en poussant un soupir qui contredisait ses
+paroles.
+
+--Où est-il? Puis-je le voir?
+
+--Certainement, à l'instant, mon amie.... Est-ce son fils? ajouta la
+comtesse, en voyant entrer Nicolas avec son gouverneur. Quel charmant
+enfant! La maison est grande, il y aura place pour tout le monde.»
+
+Tout en caressant le petit garçon, la comtesse les emmena dans le salon
+où Sonia causait avec Mlle Bourrienne. Le comte vint saluer la princesse
+Marie, qui le trouva très changé depuis qu'elle ne l'avait vu. Il était
+alors vif, gai, plein d'assurance; aujourd'hui elle retrouvait un homme
+brisé, effaré, qui faisait peine à voir. En lui parlant, il jetait sur
+ceux qui l'entouraient des regards à la dérobée, comme pour juger de
+l'effet de ses paroles. Après le désastre de Moscou et sa propre ruine,
+jeté hors du milieu et des habitudes qui faisaient toute son existence,
+il se sentait désorienté et avait, pour ainsi dire, perdu sa place dans
+la vie.
+
+Malgré son ardent désir de voir au plus tôt son frère, et le dépit que
+lui causaient, dans un tel moment, les politesses qu'on lui faisait et
+les compliments qu'on adressait à son neveu, elle observait ce qui se
+passait autour d'elle. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire moins que
+de se conformer provisoirement à ce nouvel ordre de choses et d'en
+accepter, sans amertume, toutes les conséquences.
+
+«C'est ma nièce, dit le comte en lui présentant Sonia. Je crois,
+princesse, que vous ne la connaissez pas?»
+
+Elle se retourna et embrassa Sonia, en essayant d'étouffer le sentiment
+d'inimitié instinctive qu'elle avait ressenti à sa vue. En se
+prolongeant outre mesure, ces cérémonies banales finirent par lui faire
+éprouver un sentiment pénible, accru encore par le manque d'harmonie
+entre ses dispositions intimes et celles de cet entourage.
+
+«Où est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant à tout le
+monde.
+
+--Il est en bas; Natacha est auprès de lui, répondit Sonia en
+rougissant. Vous êtes sans doute fatiguée, princesse?»
+
+Des larmes d'impatience lui montèrent aux yeux; se détournant, elle
+allait demander à la comtesse la permission de se rendre chez son frère,
+lorsque des pas légers se firent entendre. C'était Natacha qui
+accourait, cette Natacha qui lui avait tant déplu lors de leur première
+entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'oeil sur elle pour
+sentir que celle-là du moins, sympathisait complètement avec elle, et
+qu'elle partageait sincèrement sa douleur. Elle se précipita vers elle,
+l'embrassa et éclata en sanglots sur son épaule. Lorsque Natacha, assise
+au chevet du prince André, avait été informée de l'arrivée de la
+princesse, elle avait doucement quitté la chambre pour courir à sa
+rencontre. Son visage ému n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui,
+pour elle, pour tous ceux qui tenaient de près à celui qui lui était
+cher, une compassion infinie pour les autres, et un désir passionné de
+se sacrifier tout entière pour ceux qui souffraient! La pensée égoïste
+d'unir à jamais son avenir à celui du prince André n'existait plus dans
+son coeur. L'instinct si délicat de la princesse Marie le lui fit
+deviner au premier regard, et cette découverte diminua l'amertume de ses
+larmes.
+
+«Allons chez lui, Marie,» dit Natacha en l'entraînant dans une autre
+pièce. La princesse releva la tête et s'essuya les yeux, mais, au moment
+de lui poser une question, elle s'arrêta. Elle sentait que la parole
+serait impuissante à l'exprimer ou à y répondre, et qu'elle lirait sur
+la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle désirait
+apprendre.
+
+De son côté, Natacha était pleine d'anxiété et de doutes: fallait-il ou
+ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la vérité à
+ces yeux si lumineux qui la pénétraient jusqu'au fond du coeur, et qu'on
+ne pouvait tromper? Les lèvres de Natacha tremblèrent, sa bouche se
+contracta, et, éclatant en sanglots, elle se cacha le visage. La
+princesse Marie avait compris! Néanmoins, se refusant encore à perdre
+tout espoir, elle lui demanda en quel état se trouvait la plaie et
+depuis quand l'état général avait empiré.
+
+«Vous... vous le verrez,» dit Natacha en pleurant.
+
+Elles restèrent quelques instants dans la chambre voisine de celle du
+malade, afin de se remettre de leur émotion.
+
+«Quand est-ce arrivé?» demanda la princesse Marie.
+
+Natacha lui raconta comment, dès le début, la fièvre et les souffrances
+avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'étaient
+calmées, bien que le docteur redoutât toujours la gangrène, mais ce
+danger avait été également écarté; à leur arrivée à Yaroslaw, la
+suppuration s'était produite, le docteur avait encore espéré lui voir
+suivre un cours régulier; puis la fièvre avait repris, sans toutefois
+provoquer de craintes sérieuses.
+
+«Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, «cela»
+est survenu tout à coup... je n'en connais pas la raison et vous verrez
+vous-même.
+
+--La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri?
+
+--Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez.... Marie, il
+est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et
+alors...»
+
+
+XV
+
+
+Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie
+devant elle, la princesse, suffoquée par les larmes malgré tous ses
+efforts pour les maîtriser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de
+voir son frère sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les
+paroles de Natacha et «ce» qui était survenu à son frère depuis deux
+jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilité et de
+tendresse, était l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son
+imagination la figure de son petit André telle qu'elle l'avait connue
+dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait
+si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle
+prévoyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et émues comme
+celles que son père lui avait adressées à son lit de mort, et que malgré
+tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tôt ou
+tard, en venir là, et elle entra résolument dans la chambre.
+
+Couché sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de
+chambre fourrée de petit-gris, maigre et pâle, tenant son mouchoir dans
+une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait
+doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince André
+tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit
+involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie
+et du regard de son frère, ses sanglots s'arrêtèrent, ses larmes se
+séchèrent, et elle eut peur, comme une coupable. «Suis-je donc
+coupable?» se dit-elle. «Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et
+d'avenir, tandis que moi...» lui répondit l'oeil froid et sévère du
+prince André, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-même, il
+y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur
+côté.
+
+«Bonjour, Marie, comment es-tu arrivée jusqu'ici?» lui demanda-t-il en
+l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui
+appartenir.
+
+Un cri désespéré aurait moins terrifié la princesse Marie que le timbre
+de cette voix.
+
+«As-tu amené le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un
+visible effort de mémoire.
+
+--Comment te sens-tu à présent? demanda la princesse Marie, surprise
+d'avoir trouvé quelque chose à dire.
+
+--Demande-le au docteur, ma chère,» et, cherchant à être amical, il
+ajouta, en remuant machinalement les lèvres:
+
+«Merci, chère amie, d'être venue!»
+
+Sa soeur lui serra la main, et cette étreinte lui fit froncer
+imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus
+que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se
+lisait ce dégagement de la vie, si terrible à constater chez les
+mourants, quand on jouit soi-même de toute sa santé. Il n'y prenait plus
+d'intérêt, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il
+s'abîmait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui
+le détachait d'eux.
+
+«Quel étrange jeu de la destinée que notre réunion! dit-il en rompant le
+silence et en lui montrant Natacha.... Elle me soigne, comme tu vois.»
+
+La princesse Marie l'écoutait avec stupeur. Comment son frère, si
+délicat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en présence de
+celle qu'il aimait et dont il était aimé? S'il avait cru pouvoir revenir
+à la vie, il n'aurait pas employé ce ton de blessante froideur. La seule
+explication plausible, c'est que tout lui devenait indifférent, parce
+que quelque chose d'autre, et de plus important, se révélait à lui.
+
+La conversation, gênée, tendue, tombait à chaque instant.
+
+«Marie a passé par Riazan,» dit Natacha. Le prince André ne fut pas
+étonné de ce qu'elle appelait sa soeur par son nom; Natacha s'en aperçut
+elle-même pour la première fois.
+
+«Eh bien? demanda-t-il.
+
+--On lui a raconté que Moscou est incendié, complètement incendié, et
+que...» Natacha s'arrêta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour
+écouter.
+
+--Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!...» et, regardant
+dans le vague, il tira sa moustache.
+
+«Et toi, Marie, tu as rencontré le comte Nicolas? demanda le prince
+André.... Il a écrit aux siens que tu lui avais beaucoup plu,
+poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la portée de
+cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son
+côté, t'avait plu, ce serait très bien, tu l'épouserais!» La princesse
+Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le séparait
+déjà de ce monde.
+
+--Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard à
+Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua.
+
+--André, veux-tu... demanda tout à coup la princesse Marie d'une voix
+tremblante... veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander après
+toi.»
+
+Le prince André eut un sourire imperceptible; sa soeur, qui connaissait
+si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne
+souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'était plutôt une ironie à
+son adresse, pour avoir employé un dernier moyen de réveiller le
+sentiment qui s'éteignait peu à peu en lui. «Oui, je serai bien aise de
+le voir.... Se porte-t-il bien?»
+
+On amena l'enfant. Effrayé à la vue de son père, qui l'embrassa, il ne
+savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne
+pleurait dans la chambre. Dès qu'il fut sorti, la princesse Marie
+s'approcha de son frère, et, ne pouvant se contenir plus longtemps,
+fondit en larmes.
+
+Le prince André la regarda fixement.
+
+«Tu pleures sur lui,» dit-il.
+
+La princesse fit un signe affirmatif.
+
+«Il ne faut pas pleurer ici,» ajouta-t-il sans s'émouvoir.
+
+Il comprenait que sa soeur pleurait sur l'enfant qui allait devenir
+orphelin, et il essayait de se reprendre à la vie. «Oui, cela doit lui
+paraître bien triste, et c'est pourtant si simple!» se dit-il à
+lui-même. «Les oiseaux du ciel ne sèment pas, ne moissonnent pas, mais
+notre Père céleste les nourrit.» Il voulut d'abord répéter ce verset à
+sa soeur: «C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement;
+les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que
+toutes ces pensées qui leur paraissent si importantes, n'importent
+guère! Oui, nous ne nous comprenons plus.» Et il se tut.
+
+
+Le fils du prince André avait sept ans; il ne savait rien, pas même ses
+lettres, et cependant, eût-il été alors un homme fait et en pleine
+possession de ses facultés, il n'aurait, ni mieux ni plus profondément
+compris l'importance de la scène à laquelle il venait d'assister entre
+son père, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit
+sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses
+beaux yeux pensifs, appuya sa tête contre sa poitrine; sa petite lèvre
+retroussée et vermeille trembla, et il pleura doucement.
+
+À dater de ce jour, il évita Dessalles et la vieille comtesse qui
+cependant l'accablait de soins; il préférait rester seul, ou avec sa
+tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particulièrement en
+affection; il leur prodiguait à toutes deux des caresses silencieuses.
+
+La princesse Marie, en sortant de chez son frère, avait perdu tout
+espoir; aussi ne reparla-t-elle plus à Natacha de la possibilité d'une
+guérison. Elles se relayaient auprès du divan du malade; la princesse ne
+pleurait pas, et elle adressait de ferventes prières à l'Être éternel et
+insondable, dont la présence se manifeste si vivement au chevet d'un
+mourant.
+
+
+XVI
+
+
+Le prince André sentait qu'il se mourait, qu'il était déjà mort à
+moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt
+terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son
+âme. Il attendait ce qu'il savait inévitable, sans hâte et sans
+inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d'éternel, d'inconnu et de
+lointain, qu'il n'avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie,
+était maintenant là, tout près: il le devinait, il le touchait presque.
+
+Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait passé par cette
+douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la
+craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captivés
+par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir
+la mort dans l'obus qui s'avançait en tournoyant. Revenu à lui dans
+l'ambulance, cette fleur d'amour éternel s'était épanouie au fond de son
+âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie; libre et
+indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui.
+Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui
+se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce
+qui l'entourait, plus s'abaissait cette barrière qui sépare la vie de la
+mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'était-ce en
+effet que d'aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n'est de
+n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et
+immatérielle? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait:
+
+«Tant mieux!»
+
+Mais, après cette nuit de délire où celle qu'il désirait retrouver lui
+était apparue, après qu'elle eut appliqué ses lèvres sur sa main en la
+couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme pénétra de nouveau dans
+son coeur et le rattacha à l'existence. Des pensées confuses et joyeuses
+venaient l'assaillir, et en se reportant au moment où, à l'ambulance, il
+avait aperçu Kouraguine à côté de lui, il se reconnaissait incapable de
+revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourmenté dans son
+délire par le désir de savoir s'il était encore de ce monde, il n'osait
+cependant le demander à ceux qui l'entouraient.
+
+Sa maladie avait suivi son cours normal, et «ce quelque chose qui lui
+était survenu depuis deux jours», comme disait Natacha à la princesse
+Marie, n'était rien autre que la lutte suprême entre la vie et la
+mort.... C'était la mort qui était la plus forte, et ce renouveau
+d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'était que l'aveu involontaire du
+prix qu'il attachait à la vie et la dernière révolte de son être contre
+la terreur de l'inconnu!
+
+Un soir qu'il sommeillait, agité comme il l'était toujours à cette heure
+par une légère fièvre qui donnait une grande lucidité à ses idées, il
+éprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.
+
+«Ah! se dit-il, c'est elle qui est entrée!»
+
+C'était en effet Natacha, qui venait, à pas de loup, occuper sa place
+habituelle à son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.
+
+Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tête interceptait la
+lumière de la bougie; elle tricotait assidûment un bas, depuis le jour
+où le prince André lui avait dit que personne ne soigne les malades
+comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exerçait,
+disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la
+jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il
+contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage incliné.
+Tout à coup le peloton de laine lui échappa. Natacha tressaillit, jeta
+un regard à la dérobée sur le malade et, étendant la main devant la
+bougie pour le préserver de la lumière, elle se pencha vivement pour
+ramasser son peloton, et reprit sa première pose. Il la regarda sans
+faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour
+à tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement à reprendre haleine.
+Les premiers jours de leur réunion, il lui avait avoué que, s'il
+revenait à la vie, il remercierait éternellement Dieu pour cette
+blessure qui les avait ainsi réconciliés; mais depuis, il n'en avait
+plus reparlé.
+
+«Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en prêtant l'oreille au
+léger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destinée nous a-t-elle réunis,
+si c'est pour me faire mourir?... La vérité de la vie ne se serait-elle
+donc révélée à moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus
+que tout au monde, et puis-je m'empêcher de l'aimer?» se dit-il en
+poussant un profond gémissement, comme il en avait pris l'habitude
+pendant ses longues heures de souffrance. À cette plainte, Natacha posa
+son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux
+brillants:
+
+«Vous ne dormez pas? lui dit-elle.
+
+--Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer.
+Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumière!...
+J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!»
+
+Natacha se rapprocha encore plus près, et son visage s'illumina de joie
+et de passion.
+
+«Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.
+
+--Et moi...»
+
+Elle détourna la tête un instant.
+
+«Pourquoi donc trop?
+
+--Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la vérité, dites-moi ce que vous
+sentez au fond du coeur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?
+
+--J'en suis sûre, j'en suis sûre!» s'écria Natacha en lui saisissant les
+deux mains avec une exaltation croissante.
+
+Il se tut.
+
+«Comme ce serait bien!» dit-il en lui baisant la main.
+
+Natacha était heureuse; mais, se rappelant aussitôt qu'une émotion trop
+vive pouvait lui être fatale:
+
+«Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se maîtrisant.... Il faut dormir, je
+vous en prie.»
+
+Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle
+se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla
+d'attention à son ouvrage, afin d'éviter de lever encore les yeux.
+Bientôt après il s'endormit.
+
+Son sommeil ne fut pas de longue durée. Une sueur froide le réveilla.
+
+Sa pensée recommençait à flotter entre la vie et la mort:
+
+«L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la négation
+de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le
+comprends que par l'amour. Tout est là!... L'amour c'est Dieu, et mourir
+c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, à la source
+générale et éternelle.»
+
+Ces rêves lui semblaient consolants, mais ce n'étaient que des rêves qui
+passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre même de la réalité, et
+il se rendormit, encore en proie à mille idées confuses et agitées.
+
+Il se vit en songe couché dans la chambre qu'il habitait. Il avait
+recouvré toute sa santé. Une foule de personnes inconnues défilaient
+devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et
+se disposait à les suivre il ne savait où, tout en se disant qu'il
+perdait son temps à des bagatelles, lorsqu'il avait à s'occuper de bien
+plus graves intérêts; et cependant il continuait à leur parler et à les
+étonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun
+sens.... Peu à peu ces figures s'évanouirent, et toute son attention se
+concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il à la
+fermer assez vite? «tout» dépend de cela. Il se lève, il s'en approche
+pour tirer le verrou, mais ses jambes fléchissent sous lui, et il sent
+qu'il n'arrivera pas à temps!... Réunissant toutes ses forces dans un
+effort suprême, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible
+l'étreint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la
+mort qui est là, là, derrière la porte, et, au moment où il s'y traîne
+haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pénètre dans la
+chambre!... Cet être innommé, c'est la mort, la mort qui vient à lui, et
+il faut à tout prix qu'il lui échappe!... Il saisit la porte... la
+refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de
+forces, peut-être pourra-t-il du moins l'empêcher de passer?... Hélas!
+ses forces s'épuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de
+nouveau!... Il tente une fois encore de résister à la pression du
+dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entré... et le
+prince André se sent mourir!
+
+À ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il
+se réveilla...
+
+«Oui, c'était bien là la mort!... Mourir et se réveiller! La mort est
+donc le réveil?»
+
+Cette pensée passa comme un éclair dans son esprit, et un coin du voile
+qui lui dérobait encore l'inconnu se releva dans son âme! Il sentit son
+corps délivré des liens qui l'attachaient à la terre, et il éprouva un
+mystérieux bien-être, qui depuis lors ne le quitta plus!
+
+Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement.
+Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il désirait. Il ne comprit pas
+sa question et fixa sur elle un regard étrange. C'était «cela» dont elle
+avait parlé à la princesse Marie!... À dater de cette heure, la fièvre
+prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins,
+elle ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se
+développaient chez le malade avec une effroyable intensité.
+
+Ses derniers jours et ses dernières heures s'écoulèrent paisibles et
+sans qu'il se produisît dans son état aucun nouvel incident.
+
+La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais
+elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement à ce qui ne
+serait bientôt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, à son
+enveloppe matérielle, et que son esprit n'était déjà plus de ce monde.
+La violence de leurs sensations était telle, que le spectacle terrible
+de la mort n'avait pas de prise sur leurs âmes. Jugeant inutile d'aviver
+leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles étaient à ses côtés,
+ni hors de sa présence, et, se trouvant impuissantes à exprimer par des
+paroles ce qu'elles éprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui.
+Elles le voyaient s'abîmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et
+toutes deux savaient que c'était bien et que ce devait être ainsi.
+
+Il se confessa, il communia, et prit congé des siens. Lorsqu'on lui
+amena son fils, il effleura sa joue de ses lèvres et se tourna, non pas
+par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'était tout ce
+qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bénir l'enfant: il le
+fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'oeil
+interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore
+quelque chose à faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras
+de la princesse Marie et de Natacha.
+
+«C'est fini!» dit sa soeur quelques secondes après.
+
+Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.
+
+«Où est-il à présent?» se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couché dans le
+cercueil, tous s'en approchèrent pour lui dire un dernier adieu. Le
+coeur de l'enfant était déchiré par une poignante surprise. Tous
+pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'était
+plus, et le vieux comte sur lui-même; il prévoyait qu'il aurait bientôt
+le même pas à franchir.
+
+Natacha et la princesse Marie pleuraient également, non sur leur propre
+douleur, mais sous l'influence de l'émotion dont leur coeur débordait à
+la vue du mystère si solennel et si simple de la mort!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+I
+
+
+La corrélation des causes est incompréhensible pour l'esprit humain,
+mais le besoin de s'en rendre compte est inné dans le coeur de l'homme.
+Celui qui n'approfondit pas la raison d'être des événements s'empare de
+la première coïncidence qui le frappe pour s'écrier: «Voilà la cause!».
+
+Mais lorsqu'on pénètre au fond du moindre fait historique, c'est-à-dire
+au fond des masses où il s'est produit, on constate que la volonté d'un
+individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-même est
+constamment dirigée par une force supérieure. Si les événements
+historiques n'ont en réalité d'autre cause que le principe même de toute
+cause, ils sont néanmoins dirigés par des lois qui nous sont inconnues,
+ou que nous entrevoyons à peine et que nous ne saurions découvrir, sinon
+à la condition de renoncer à en voir le mobile dans la volonté d'un seul
+homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des
+planètes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut répudié l'idée
+de l'immobilité de la terre.
+
+Après la bataille de Borodino, après que Moscou eût été occupé par
+l'ennemi et incendié, l'épisode le plus important de la guerre de 1812
+serait, au dire des historiens, la marche de l'armée russe quittant la
+route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp
+de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit héroïque à
+différentes personnes, et les Français eux-mêmes, quand ils parlent de
+ce mouvement de flanc, vantent le génie dont les généraux russes ont
+fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir là,
+avec les historiens, une profonde combinaison trouvée par un seul
+individu pour sauver la Russie et perdre Napoléon, et de découvrir dans
+ce fait la moindre trace de génie militaire. Une grande intelligence
+n'est pas nécessaire en effet pour concevoir que la meilleure position
+d'une armée non attaquée est de s'établir là où elle est sûre de trouver
+des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait deviné, en
+1812, que la route de Kalouga offrait, après la retraite de l'armée,
+les plus grands avantages. Par quelle filière de déductions Messieurs
+les historiens arrivent-ils donc à découvrir dans cette manoeuvre une
+combinaison des plus habiles? Où donc voient-ils que le salut de la
+Russie et la perte de l'ennemi en ont été les résultats? Cette marche de
+flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont
+précédée, qui l'ont accompagnée et qui en ont été la conséquence,
+devenir la perte des Russes et le salut des Français; il n'en résulte
+donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la
+situation de l'armée. Si cette marche n'avait pas coïncidé avec d'autres
+circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arrivé
+si Moscou n'avait pas brûlé, si Murat n'avait pas perdu de vue les
+Russes, si Napoléon n'était pas resté inactif, si l'armée russe avait
+livré bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de
+Barclay, si Napoléon avait, en s'approchant de Taroutino, attaqué les
+Russes avec le dixième de l'énergie qu'il avait dépensée à Smolensk, si
+les Français avaient marché sur Pétersbourg?... etc., etc. Dans ces
+conditions, le salut se serait tourné en désastre. Comment donc se
+fait-il que ceux qui ont étudié l'histoire ferment les yeux à
+l'évidence, en attribuant cette marche à la volonté d'un seul homme? car
+personne n'avait mûri et préparé cette manoeuvre à l'avance; et, à
+l'heure où elle s'est accomplie, elle était tout bonnement le résultat
+forcé de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de
+toutes ses conséquences que lorsqu'elle fut tombée dans le domaine du
+passé.
+
+Lors du conseil qui se tint à Fili, l'opinion des chefs militaires
+russes fut en général pour la retraite en ligne droite sur le chemin de
+Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le
+nombre des voix qui appuyèrent cet avis, et surtout dans la conversation
+qui eut lieu, après le conseil, entre le commandant en chef et Lanskoï,
+chef de l'intendance. Lanskoï annonça, dans son rapport, que les vivres
+pour l'armée étaient réunis principalement le long de l'Oka, dans les
+gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni,
+le transport des approvisionnements pour l'armée serait intercepté par
+la rivière qu'on ne pouvait leur faire traverser à l'entrée de l'hiver.
+Ce fut la première considération qui fit abandonner le plan primitif, en
+somme le plus naturel. L'armée se tint donc à portée des vivres. Puis
+l'inaction des Français, qui avaient perdu la trace des Russes, la
+nécessité de couvrir et de défendre les manufactures d'armes, et surtout
+l'avantage d'être à portée des vivres, forcèrent l'armée à incliner
+davantage vers le sud. Après avoir passé sur la route de Toula par un
+mouvement désespéré, les chefs de l'armée pensaient s'arrêter à Podolsk,
+mais l'apparition des troupes françaises, d'autres circonstances, et
+entre autres l'abondance des subsistances à Kalouga, engagèrent l'armée
+à continuer sa marche vers le sud, et à passer de la route de Toula sur
+celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De même qu'il est
+difficile, sinon impossible, de préciser l'instant où l'abandon de
+Moscou avait été résolu, de même on ne peut exactement dire avec
+précision quel est celui qui a décidé la marche sur Taroutino, et
+pourtant chacun crut s'y être établi en vertu de la volonté et de la
+décision des chefs.
+
+
+II
+
+
+La route suivie était si bien celle que l'armée devait infailliblement
+prendre, que les maraudeurs mêmes se répandirent dans cette direction,
+et Koutouzow s'attira le blâme de l'Empereur pour avoir d'abord conduit
+l'armée par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino.
+L'Empereur lui-même lui avait indiqué ce mouvement dans une lettre que
+le commandant en chef reçut seulement après y être arrivé.
+
+Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manoeuvre de
+génie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul
+attribuait à l'inaction des Français son importance réelle; lui seul
+soutenait que la bataille de Borodino avait été une victoire; lui seul,
+qui, par sa position de commandant en chef, semblait être appelé à
+prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour empêcher l'armée
+russe de dépenser inutilement ses forces dans des combats stériles.
+
+La bête fauve, blessée à mort à Borodino, se trouvait encore là où le
+chasseur l'avait laissée. Était-elle épuisée? Était-elle encore vivante?
+Le chasseur l'ignorait. Mais tout à coup elle poussa un gémissement qui
+trahit sa situation sans issue, et ce cri de désespoir fut l'envoi de
+Lauriston au camp de Koutouzow. Napoléon, convaincu comme toujours qu'il
+était impeccable, écrivit à Koutouzow, sous l'impulsion du moment:
+
+«Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie près de vous un de mes aides de
+camp généraux pour vous entretenir de plusieurs objets intéressants. Je
+désire que votre Altesse ajoute foi à ce qu'il lui dira, surtout
+lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particulière
+considération que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre
+n'étant à autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il
+vous ait en Sa sainte et digne garde.
+
+«Moscou, ce 30 octobre.
+
+«Signé: Napoléon.»
+
+«Je serais maudit par la postérité si l'on me regardait comme le premier
+moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma
+nation[27],» répondit Koutouzow, et il continua à faire tout ce qui
+dépendait de lui pour diriger la retraite de ses troupes.
+
+À la suite d'un mois de pillage par l'armée française et d'un temps
+équivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement était
+survenu dans les forces des deux belligérants et dans l'esprit qui les
+animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de
+prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette
+longue inaction avait éveillé l'impatience et la curiosité de savoir ce
+qu'étaient devenus les français, qu'on avait perdus de vue depuis tant
+de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en
+approchaient chaque jour, la nouvelle de légères victoires de partisans
+et de paysans sur l'ennemi, faisaient renaître l'envie et les sentiments
+de vengeance refoulés dans le coeur de chacun pendant le séjour de
+l'étranger à Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de
+leurs forces respectives n'était plus le même et que la supériorité
+nous était acquise. De même que le carillon d'une horloge se met en
+branle et joue son air lorsque l'aiguille achève le tour du cadran, de
+même, dans les hautes sphères, le contrecoup de cette impression
+générale se traduisit immédiatement par un redoublement d'activité.
+
+
+III
+
+
+L'armée russe était dirigée sur place par Koutouzow et son état-major,
+et de Pétersbourg par l'Empereur lui-même. Avant qu'on eût reçu la
+nouvelle de l'abandon de Moscou, on avait envoyé à Koutouzow, pour lui
+faciliter sa besogne, un plan détaillé de toute la campagne;
+l'état-major l'accepta malgré le changement produit par les
+circonstances. Quant à Koutouzow il répondit que les dispositions
+prises à distance étaient difficiles à exécuter. Aussi continuait-on à
+lui expédier messages sur messagers avec de nouvelles instructions, pour
+trancher les difficultés au fur et à mesure qu'elles se produisaient, et
+faire ensuite leur rapport sur ses faits et gestes.
+
+Des changements importants avaient lieu dans les commandements de
+l'armée. Il fallait remplacer Bagration, qui avait été tué, et Barclay,
+qui s'était éloigné, offensé d'être mis dans une position subalterne. On
+discutait très sérieusement s'il valait mieux mettre A. à la place de D.
+ou bien D. à la place d'A., et ainsi de suite, comme s'il ne s'agissait,
+dans le choix à faire, que d'une question de personnes.
+
+Par suite de l'inimitié qui existait entre Koutouzow et Bennigsen, de
+la présence des personnes de confiance envoyé par l'Empereur, des
+permutations indispensables à opérer, une partie bien plus compliquée se
+jouait à l'état-major de l'armée. On se contrecarrait à qui mieux mieux,
+et l'objet de toutes ces intrigues était l'entreprise militaire que les
+uns et les autres s'imaginaient diriger à leur guise, tandis qu'elle
+poursuivait son chemin en dehors de leur influence et de leur action, et
+n'était, en réalité, que la conséquence des rapports des masses entre
+elles. Du reste, cet enchevêtrement de combinaisons de toutes sortes
+dans les hautes régions du pouvoir faisait exactement pressentir ce qui
+allait arriver.
+
+Le 2 octobre, dans une lettre qui ne fut reçue par Koutouzow qu'après la
+bataille de Taroutino, l'Empereur lui écrivait:
+
+«Prince Michel Ilarionovitch!
+
+«Moscou est au pouvoir de l'ennemi depuis le 2 septembre. Vos derniers
+rapports datent du 20, et depuis lors, non seulement vous n'avez rien
+entrepris contre l'ennemi pour la délivrance de notre première capitale,
+mais vous vous êtes même replié. Serpoukhow est occupé par un
+détachement ennemi, et Toula, avec son importante manufacture d'armes,
+si nécessaire à l'armée, est menacée. J'ai vu, par les rapports de
+Wintzingerode, que l'ennemi fait marcher un corps de 10 000 hommes vers
+la route de Pétersbourg; un autre de plusieurs milliers à la direction
+de Dmitrow; un troisième s'est avancé sur la route de Vladimir; enfin un
+quatrième s'est concentré entre Rouza et Mojaïsk. Napoléon lui-même
+était encore à Moscou le 25 avec sa garde. Du moment que ses troupes
+sont ainsi divisées en détachements considérables, est-il possible que
+vous ayez en face de vous des forces ennemies assez nombreuses pour vous
+empêcher de prendre l'offensive? Il est au contraire à présumer que vous
+êtes, poursuivi par des fractions, ou, tout au moins, par des corps
+inférieurs en importance à l'armée confiée à votre commandement. Il
+semblerait que, profitant de ces conjonctures, vous auriez pu attaquer
+un ennemi plus faible que vous, le détruire, ou au moins le forcer à la
+retraite, nous conserver la majeure partie des gouvernements occupés
+aujourd'hui par lui, et préserver ainsi de tout danger la ville de Toula
+et les autres villes de l'intérieur de l'Empire. Si l'ennemi est en état
+de diriger un corps d'armée considérable vers Pétersbourg, en partie
+dégarni de troupes, vous en porterez la responsabilité, car, en agissant
+avec énergie et décision, vous deviez, avec les moyens dont vous
+disposez, nous préserver de ce nouveau malheur. N'oubliez point que vous
+devez rendre compte à la patrie indignée de la perte de Moscou. Vous
+savez, par expérience, que j'ai toujours été prêt à vous récompenser. Je
+le suis encore, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de
+votre côté un entier dévouement, une fermeté à toute épreuve et des
+succès que votre intelligence, vos talents militaires et la valeur des
+troupes que vous commandez nous autorisent à espérer.»
+
+Lorsque cette lettre arriva à Koutouzow, celui-ci avait livré bataille,
+ne pouvant plus empêcher son armée de prendre l'offensive. Le 2 octobre,
+le cosaque Schapovalow, battant la plaine, tua un lièvre et en blessa un
+autre; en poursuivant ce dernier, il se laissa entraîner au loin dans la
+forêt, et tomba inopinément sur le flanc gauche de l'armée de Murat, qui
+ne se gardait pas. Il raconta la chose en riant à ses camarades, et le
+porte-drapeau qui l'entendit en fit part à son commandant, Le cosaque
+fut appelé, questionné, et ses chefs eurent l'idée de profiter de cette
+bonne aubaine pour enlever des chevaux, et l'un d'eux, connu des hauts
+fonctionnaires de l'armée, communiqua le fait à un général de
+l'état-major. La situation y était des plus tendues dans ces derniers
+temps. Yermolow était venu trouver Bennigsen quelques jours auparavant
+pour le supplier d'user de son influence sur le commandant en chef afin
+qu'il se décidât à l'attaque.
+
+«Si je ne vous connaissais pas, répondit Bennigsen, j'aurais cru que
+vous désiriez le contraire de ce que vous me demandez, car il suffit que
+je conseille une chose, pour que Son Altesse fasse tout l'opposé.»
+
+Le récit des cosaques, confirmé par d'autres éclaireurs, démontra que
+tout était prêt pour l'explosion. Les ressorts se détendirent, les
+rouages grincèrent et, le carillon joua. En dépit de son pouvoir
+présumé, de son intelligence, de son expérience, de sa connaissance des
+hommes, Koutouzow, prenant en considération le rapport envoyé par
+Bennigsen à l'Empereur, le désir exprimé par tous les généraux, celui
+qu'on imputait à Sa Majesté, la nouvelle apportée par les cosaques,
+n'eut pas la force de comprimer ce mouvement: il ordonna donc ce qu'il
+considérait comme inutile et même nuisible, il donna son assentiment au
+fait accompli.
+
+
+IV
+
+
+L'attaque fut ordonnée pour le 5 octobre.
+
+La veille, Koutouzow signa la dislocation des troupes. Toll en fit
+lecture à Yermolow, en lui proposant de s'occuper des dispositions à
+prendre.
+
+«Bien, bien, dit Yermolow, mais je n'en ai pas le temps dans ce moment.»
+
+Le plan de bataille combiné par Toll était excellent, aussi bien rédigé
+que celui d'Austerlitz, quoiqu'il n'y fût pas formulé en allemand: «la
+première colonne marche de ce côté, la seconde de tel autre»... etc....
+Ces colonnes, indiquées sur le papier, devaient, à un instant donné, se
+réunir pour tomber sur l'ennemi et l'écraser. Tout y était admirablement
+prévu, comme c'est toujours le cas dans les dislocations écrites, mais,
+comme il arrive toujours aussi, aucune de ces colonnes ne se trouva à
+son poste en temps et lieu.
+
+Lorsque les différents exemplaires du plan furent prêts, on les remit à
+un officier, qui était ordonnance de Koutouzow, pour les porter à
+Yermolow. Ce jeune chevalier garde, tout fier de son importante mission,
+se rendit au logement occupé par Yermolow; il était vide.
+
+«Le général est parti,» lui dit le domestique.
+
+L'envoyé se rendit chez un des généraux que Yermolow voyait souvent.
+
+«Personne à la maison,» lui répondit-on.
+
+Il alla chez un autre. Même réponse.
+
+«Pourvu qu'on ne me rende pas responsable de ce retard, se dit-il, voilà
+du guignon!»
+
+Il fit le tour du camp. Les uns disaient que Yermolow venait de passer
+avec quelques généraux, les autres qu'il était déjà revenu. Le
+malheureux officier continua ses recherches jusqu'à six heures; du soir,
+sans prendre même le temps de dîner, Yermolow resta introuvable, et
+personne ne savait où le prendre. Le messager s'étant quelque peu
+restauré chez un camarade, poussa jusqu'à l'avant-garde, chez
+Miloradovitch. On lui dit que celui-ci était sans doute au bal du
+général Kikine, et que Yermolow devait y être aussi.!
+
+«Mais où est-ce donc?
+
+--Là-bas à Jechkine, dit un officier cosaque en lui indiquant au loin le
+toit d'une maison seigneuriale.
+
+--Comment?... Mais c'est en dehors de la ligne des avant-postes!
+
+--On a envoyé deux de nos régiments sur la ligne même; ils y font
+bombance aujourd'hui.... Deux musiques de régiment et trois choeurs de
+chanteurs!...»
+
+L'officier franchit la ligne. En approchant de la maison, il entendit
+les chants joyeux du choeur des soldats, qui étaient couverts par les
+voix animées des assistants. Cette gaieté gagna le jeune officier, qui
+craignait néanmoins de s'être rendu coupable en tardant à remettre à son
+adresse l'ordre important dont il était chargé. Il était déjà neuf
+heures du soir; il descendit de cheval et gravit les marches du perron
+d'une grande et belle maison située entre les Russes et les Français et
+dont la conservation était parfaite: dans l'antichambre et dans l'office
+il aperçut des laquais occupés à porter des vins et des plats. Les
+chanteurs étaient placés à l'extérieur, devant les fenêtres. En entrant
+dans le premier salon, il y aperçut soudain tous les principaux généraux
+de l'armée, entre autres la grande et imposante figure de Yermolow.
+Tous, l'uniforme déboutonné, la figure enluminée, placés en demi-cercle,
+remplissaient la chambre de leurs rires bruyants, car, au milieu de la
+salle un d'eux, très bel homme, d'une taille moyenne, dansait avec
+légèreté le trépak[28].
+
+«Ah! ah! bravo, Nicolas Ivanovitch! Ah! ah! ah!»
+
+Le messager comprit qu'il avait doublement tort d'être entré dans un
+pareil moment, avec une mission importante; il voulut attendre, mais on
+le remarqua aussitôt, et l'un des généraux le désigna à Yermolow. Ce
+dernier, fronçant le sourcil, s'approcha de lui, écouta son rapport et
+prit son papier sans souffler mot.
+
+«Tu crois que c'est sans intention qu'il est ici, dit au survenant un
+de ses camarades de l'état-major en parlant de Yermolow! Pas du tout,
+mon cher, c'est une farce qu'il joue à Konovnitzine. Tu verras demain
+quelle belle confusion il y aura!»
+
+
+V
+
+
+Le vieux Koutouzow, s'étant fait réveiller de bonne heure le lendemain
+matin, fit sa prière et sa toilette, puis monta en calèche, sous la
+désagréable impression qu'il allait diriger une bataille livrée contre
+son gré, et prit la route de Létachevka, situé à cinq verstes derrière
+Taroutino; c'était l'endroit désigné pour la concentration de toutes les
+colonnes. Chemin faisant, il sommeillait, s'éveillait et prêtait
+l'oreille pour entendre si la fusillade avait commencé. L'aube d'un jour
+d'automne, humide et gris, blanchissait à peine l'horizon. En
+s'approchant de Taroutino, il rencontra des soldats de cavalerie qui
+menaient boire leurs chevaux; il fit arrêter sa voiture et leur demanda
+à quel régiment ils appartenaient. Ils faisaient partie d'une colonne
+qui depuis longtemps déjà aurait dû être en embuscade. «C'est peut-être
+une erreur,» se dit-il, mais quelques pas plus loin il vit des
+fantassins, les fusils en faisceaux, mangeant leur soupe. Il appela
+l'officier, qui lui affirma qu'aucun ordre d'attaque n'était parvenu
+jusqu'à eux.
+
+«Comment?» dit Koutouzow, mais, s'interrompant aussitôt, il fit appeler
+le commandant.
+
+Pendant ce temps, il descendit de calèche, la tête inclinée, la
+respiration oppressée, et se mit à marcher de long en large. Lorsque
+arriva l'officier d'état-major Eichen, Koutouzow devint pourpre de
+colère, non pas qu'il eût devant lui le coupable, mais c'était quelqu'un
+sur qui il pouvait enfin épancher sa fureur. Haletant, tremblant de
+colère, arrivé au paroxysme de la rage, il se jeta sur Eichen en le
+menaçant du poing et en l'accablant des plus grossières injures. Un
+capitaine, Brozine, survenu par hasard et qui était complètement
+innocent, en reçut aussi sa part.
+
+«Qu'est-ce que cette canaille-là encore? Qu'on fusille ce misérable!»
+criait Koutouzow d'une voix rauque et en gesticulant comme un
+forcené.... Comment! comment! lui, le commandant en chef, auquel chacun
+assurait que personne jusque-là n'avait disposé d'un pouvoir pareil au
+sien, il allait devenir la risée de l'armée? C'est donc en vain qu'il
+avait tant prié ce jour-là, tant réfléchi, tant combiné pendant sa
+longue veille. «Lorsque je n'étais qu'un petit officier, personne
+n'aurait osé se moquer ainsi de moi, pensait-il, et maintenant...» Il
+éprouvait la souffrance physique qu'inflige une punition corporelle, et
+il ne pouvait l'exprimer que par des cris de rage et de douleur. Ses
+forces le trahirent bientôt, il se calma, comprit qu'il avait eu tort de
+s'emporter ainsi, remonta dans sa calèche et s'éloigna en silence.
+
+Cet accès de colère ne se renouvela plus, et il écouta passivement les
+justifications et les instances de Bennigsen, de Konovnitzine et Toll,
+qui cherchaient à lui démontrer la nécessité de recommencer le lendemain
+le même mouvement dont l'exécution venait d'être manquée. Le général en
+chef fut forcé d'y consentir. Quant à Yermolow, il ne reparut devant
+Koutouzov que le surlendemain.
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain, les troupes furent réunies dès le soir sur les différents
+points et se mirent en marche pendant la nuit. Les ténèbres étaient
+profondes, et de sombres nuages, d'un noir violacé, couvraient le ciel,
+mais il ne pleuvait pas. La terre était humide, et les soldats
+avançaient sans proférer une parole; l'artillerie seule laissait deviner
+sa présence par le bruit métallique de ses fourgons. Il était défendu de
+parler, de fumer, de faire du feu; les chevaux eux-mêmes semblaient se
+retenir de hennir. Le mystère de l'entreprise en augmentait l'attrait,
+et les hommes marchaient gaiement. Quelques colonnes s'arrêtèrent,
+placèrent leurs fusils en faisceaux et s'étendirent sur la terre froide,
+croyant bien être arrivées à leur destination. D'autres, et c'était la
+majorité, marchèrent toute la nuit, et arrivèrent naturellement là où
+elles ne devaient pas se trouver.
+
+Le comte Orlow-Denissow, avec son faible détachement de cosaques, fut le
+seul à gagner son poste à temps. Il s'établit dans un taillis sur la
+lisière d'une forêt, côtoyée par un sentier, qui menait du village de
+Stromilow à celui de Dmitrovsk.
+
+Le comte, qui s'était endormi un peu avant le jour, fut réveillé pour
+questionner un déserteur du camp français. C'était un sous-officier
+polonais du corps de Poniatowsky; il déclara avoir déserté parce qu'il
+était victime d'un passe-droit, qu'il aurait dû être nommé officier
+depuis longtemps, qu'il était le plus brave d'eux tous, et qu'il
+comptait bien s'en venger. Il assurait que Murat avait passé la nuit à
+une verste des Russes, et que, si on consentait à lui donner une escorte
+de cent hommes, il s'engageait à le faire prisonnier. Le comte Orlow
+tint conseil avec ses camarades, et, la proposition leur paraissant trop
+séduisante pour la refuser, ils se montrèrent disposés à tenter
+l'entreprise. Enfin, après beaucoup de discussions et de combinaisons,
+le général-major Grékow se décida à suivre, avec deux régiments de
+cosaques, le sous-officier polonais.
+
+«Mais rappelle-toi bien, dit le comte à ce dernier, que si tu as menti,
+je te ferai pendre comme un chien!... Si tu as dit la vérité, tu auras
+cent pièces d'or.»
+
+Le sous-officier ne répondit rien, se mit lestement en selle et suivit
+le général Grékow d'un air résolu. Ils disparurent dans le bois. Le
+comte, frissonnant sous l'impression du froid, avant-coureur du jour
+naissant, et inquiet de la responsabilité qu'il venait d'assumer, fit
+quelques pas hors de la forêt pour examiner le camp ennemi, que l'on
+entrevoyait à peine, à la distance d'une verste, dans la vague et
+confuse lumière de l'aube et des feux de bivouac qui s'éteignaient. Nos
+colonnes devaient déboucher sur le versant incliné, à la droite du comte
+Orlow-Denissow. Il avait beau étudier tout le terrain, il ne voyait rien
+paraître: il lui sembla seulement remarquer dans le camp français
+l'agitation du réveil: «Oh! il est trop tard,» se dit-il; il était
+désabusé, comme cela arrive parfois lorsque nous ne subissons plus
+l'influence de l'homme auquel nous nous sommes confiés; évidemment ce
+sous-officier était un traître qui l'avait trompé, l'attaque projetée
+avorterait, malgré les deux régiments que Grékow allait entraîner Dieu
+sait où: «Est-il possible de penser qu'on va surprendre le général en
+chef au milieu de forces aussi considérables? Le coquin aura menti!
+
+--On peut faire revenir Grékow, dit un officier de sa suite, qui, comme
+lui, commençait à douter du succès de l'entreprise.
+
+--Vraiment, qu'en pensez-vous? faut-il en rester là, oui ou non?
+
+--Faites-le revenir.
+
+--C'est ça! dit le comte, qu'on le rappelle!... Mais il sera tard, il va
+faire jour.»
+
+Un aide de camp s'enfonça dans le bois à la recherche de Grékow. Lorsque
+ce dernier revint, le comte, involontairement agité par ce changement de
+résolution, et par l'infructueuse attente des colonnes d'infanterie,
+ainsi que par le voisinage de l'ennemi, se décida à l'attaque. «À
+cheval!» dit-il tout bas.
+
+Chacun se mit à son poste, se signa, et l'on partit. Un hourra retentit
+dans la forêt, et les sotnias de cosaques, s'éparpillant comme les
+grains qui s'échappent d'un sac de blé, s'élancèrent crânement, la lance
+en avant, franchirent le ruisseau et se dirigèrent vers le camp ennemi.
+
+Le cri d'alerte poussé par le premier Français qui aperçut les cosaques
+mit le camp en émoi. Tous se jetèrent, à moitié endormis et à peine
+vêtus, sur les canons, sur les fusils, sur les chevaux, et coururent de
+tous côtés, en perdant la tête. Si nos cosaques les avaient poursuivis
+sans se préoccuper de ce qui se passait autour d'eux, ils auraient
+infailliblement fait Murat prisonnier, comme les chefs le désiraient,
+mais il fut impossible de les empêcher de piller et de faire des
+prisonniers. Personne n'écoutait le commandement. 1 500 prisonniers, 38
+bouches à feu, des drapeaux, des chevaux, des harnachements de toutes
+sortes, furent pris à l'ennemi; et la mise en sûreté des prisonniers et
+des canons, et le partage du butin, avec l'accompagnement habituel de
+querelles et de cris, firent perdre un temps précieux. Les Français,
+revenus de leur première panique et voyant qu'on ne les poursuivait pas,
+se formèrent et attaquèrent à leur tour Orlow-Denissow; comme il
+attendait des renforts qui ne lui arrivaient pas, il ne put leur
+répondre vigoureusement.
+
+Cependant les colonnes d'infanterie étaient en retard; commandées par
+Bennigsen et dirigées par Toll, elles s'étaient mises en marche à
+l'heure précise, et avaient atteint un point qui n'était pas celui qui
+leur avait été désigné. Les hommes, gais au début, ne tardèrent pas à
+laisser des traînards derrière eux, et le sentiment de l'erreur commise
+provoqua d'autant plus de murmures, qu'on les ramena en arrière. Les
+aides de camp, envoyés pour réparer la bévue, étaient malmenés par les
+généraux, qui, de leur côté, criaient, se disputaient, et enfin, de
+guerre lasse, se mettaient en marche sans but arrêté. «Nous arriverons
+toujours quelque part!» se dirent-ils. En effet ils arrivèrent, mais pas
+à l'endroit où ils devaient aller. Quelques-uns sans doute se trouvèrent
+à leur poste, mais l'heure était déjà passée, ils ne pouvaient servir à
+rien, sinon à essuyer le feu de l'ennemi. Toll, qui, à cette bataille,
+avait joué le rôle de Weirother à Austerlitz, galopait sur toute la
+ligne, et constatait que tout avait été fait au rebours des ordres
+donnés. Ainsi il rencontra dans la forêt, lorsqu'il faisait déjà grand
+jour, le corps de Bagovouth, qui aurait dû depuis longtemps appuyer les
+cosaques d'Orlow-Denissow. Désespéré, dépité de son insuccès et
+l'attribuant à la faute d'un individu, Toll aborda le chef de corps en
+l'accablant des plus violents reproches et en le menaçant même de le
+faire fusiller. Bagovouth, vieux et calme militaire, d'un courage à
+toute épreuve, exaspéré par les ordres contradictoires qu'il recevait de
+tous les côtés à la fois, par les temps d'arrêt sans cause, et le
+désordre qui régnait autour de lui, fut pris à son tour, à l'étonnement
+de tous et en opposition avec son caractère habituel, d'un accès de rage
+et lui répondit vertement:
+
+«Je ne reçois de leçons de personne, et je sais mourir avec mes soldats
+aussi bien qu'un autre!»
+
+Le brave Bagovouth, ne se connaissant plus de colère, sans se donner la
+peine de juger du plus ou moins d'opportunité de sa diversion, marcha,
+avec sa seule division, droit au feu. Le danger, les bombes, les balles
+étaient ce qui convenait le mieux pour le moment à son irritation; aussi
+fut-il frappé par un des premiers projectiles, tandis que les suivants
+abattaient un grand nombre de ses braves soldats. C'est ainsi que sa
+division resta quelque temps exposée, sans utilité aucune, au feu de
+l'ennemi.
+
+
+VII
+
+
+Pendant ce temps, une autre colonne, auprès de laquelle se trouvait
+Koutouzow, était censée attaquer les Français. Il savait parfaitement
+que le résultat le plus probable de cette bataille, livrée contre sa
+volonté, serait une immense confusion, aussi retenait-il ses troupes
+autant qu'il le pouvait, et ne leur laissait-il pas quitter leur
+position. Monté sur un petit cheval gris, il répondait paresseusement
+aux propositions d'attaque.
+
+«Vous me parlez toujours d'attaque, mais vous voyez bien que nous
+n'entendons rien aux manoeuvres compliquées, disait-il à Miloradovicth,
+qui lui demandait la permission de se porter en avant.... Vous n'avez
+pas su faire Murat prisonnier ce matin, dit-il à un autre.... Vous avez
+été en retard, il n'y a donc plus rien à faire.»
+
+Lorsqu'on lui annonça que deux bataillons de Polonais venaient renforcer
+les Français, il regarda du coin de l'oeil Yermolow, auquel il n'avait
+pas adressé la parole depuis la veille.
+
+«C'est cela, murmura-t-il, on demande à attaquer, on propose différents
+plans, mais lorsqu'il faut agir, rien ne se trouve prêt, et l'ennemi,
+avisé à temps, prend ses précautions!»
+
+Yermolow sourit imperceptiblement à ces paroles; il comprit que l'orage
+était passé et que Koutouzow se bornait à une simple allusion.
+
+«C'est à mes dépens qu'il s'amuse,» dit Yermolow, tout bas, en touchant
+du genou Raïevsky.
+
+Bientôt après il s'approcha de Koutouzow, qu'il aborda avec respect:
+
+«Rien n'est perdu, Altesse, l'ennemi est devant nous. N'ordonnerez-vous
+pas l'attaque?... Autrement la garde ne sentira même pas la fumée de la
+poudre.»
+
+Koutouzow garda le silence. Quand on lui apprit la retraite de Murat, il
+ordonna un mouvement en avant, mais, tous les cent pas, il commandait
+qu'on s'arrêtât pendant trois quarts d'heure. La bataille se réduisit
+donc à la charge d'Orlow-Denissow et à la perte inutile de quelques
+centaines d'hommes. Le résultat fut pour Koutouzow la décoration en
+diamants, pour Bennigsen cent mille roubles en sus des diamants,
+d'agréables récompenses pour les autres officiers supérieurs, et un
+grand nombre de promotions et de changements dans l'état-major.
+
+«C'est toujours ainsi, on fait tout à l'envers,» disaient, après la
+bataille de Taroutino, les officiers et les généraux russes, de même
+qu'on le dit encore aujourd'hui, et ils donnaient à entendre qu'il
+s'était trouvé là juste à point un imbécile pour faire des sottises
+qu'eux n'auraient jamais faites; mais les hommes qui parlent ainsi, ou
+n'ont aucune idée de l'affaire qu'ils critiquent, ou se trompent
+sciemment. Toute bataille, que ce soit celle de Taroutino, de Borodino
+ou d'Austerlitz, ne se passe jamais selon les prévisions de ceux qui en
+conduisent les opérations.
+
+Un nombre incalculable de forces indépendantes (car jamais l'homme n'est
+aussi indépendant que pendant ce moment où s'agite pour lui une question
+de vie ou de mort) influe sur la direction de la bataille, et cette
+direction ne peut pas être précisée à l'avancé et ne coïncidera jamais
+avec la direction imprimée à l'action par une seule force individuelle.
+Lorsque les historiens, les Français surtout, affirment que leurs
+guerres et leurs batailles ont lieu d'après des plans, dont toutes les
+dispositions sont préalablement arrêtées, la seule conclusion que nous
+puissions en tirer, c'est que leurs descriptions sont inexactes. Il est
+évident que la bataille de Taroutino n'eut pas le résultat que se
+proposait le comte Toll, c'est-à-dire de mener les troupes au feu dans
+l'ordre prescrit, ni celui qu'avait en vue le comte Orlow, qui était de
+faire Murat prisonnier, ni celui que visait Bennigsen, qui espérait
+anéantir l'ennemi, ni celui de l'officier qui rêvait de se distinguer,
+ni celui du cosaque avide de plus de butin qu'il n'en avait déjà fait,
+et ainsi de suite. Mais si le but était de réaliser le désir, général en
+Russie, de chasser les Français, et de porter un coup mortel à leur
+armée, alors il sera parfaitement évident que la bataille de Taroutino
+fut en tous points ce qui était le plus nécessaire et le plus opportun à
+cette période de la campagne, puisqu'elle a atteint ce but. Il est
+difficile, presque impossible, de se représenter une issue plus
+favorable que celle de ce combat. Malgré une confusion sans exemple, les
+plus grands avantages furent acquis au prix de très peu d'efforts, et de
+pertes minimes. La faiblesse des Français fut démontrée, et l'armée
+ennemie subit un échec qui, dans les conditions où elle se trouvait,
+devait forcément amener sa retraite.
+
+
+VIII
+
+
+Napoléon fait son entrée à Moscou après la brillante victoire de la
+Moskowa, victoire incontestable assurément, puisque le champ de bataille
+était resté à ses troupes. Les Russes se retirent et abandonnent Moscou
+rempli de vivres, d'armes, de munitions et de richesses incalculables;
+un mois se passe sans qu'ils reprennent l'offensive. La position de
+Napoléon est, par conséquent, des plus belles et des plus glorieuses. Il
+semble donc qu'il n'était pas besoin d'avoir un génie exceptionnel pour
+se jeter avec des forces supérieures sur les derniers restes de l'armée
+ennemie, les écraser, obtenir une paix avantageuse, marcher sur
+Pétersbourg en cas de refus, retourner à Smolensk en cas d'insuccès, ou
+rester à Moscou, en y gardant la brillante position acquise. Rien de
+plus simple et de plus facile que les mesures à prendre pour en arriver
+là. Il fallait empêcher le pillage, préparer pour toute l'armée des
+vêtements d'hiver qu'on aurait facilement trouvés à Moscou, régler la
+distribution des subsistances, qui, d'après les historiens français
+eux-mêmes représentaient un approvisionnement de six mois. Cependant
+Napoléon, le plus grand des génies, qui, toujours selon ces mêmes
+historiens, pouvait diriger l'armée à son gré, ne prend aucune de ces
+dispositions, et choisit, au contraire, celle qui était la plus
+détestable et la plus absurde. Rien ne pouvait avoir en effet des
+conséquences plus désastreuses que de rester à Moscou jusqu'en octobre,
+de laisser faire les pillards, de quitter Moscou à l'aventure, de se
+rapprocher de Koutouzow pour ne pas lui livrer bataille, de gagner
+Malo-Yaroslavetz, en le laissant sur sa droite, de retourner sur Mojaïsk
+sans avoir tenté la fortune, de reprendre enfin la route de Smolensk et
+de s'engager en aveugle dans des contrées dévastées. Que l'on soumette
+aux stratégistes les plus habiles cette série de faits, et ils ne
+sauront en tirer d'autre conséquence que la destruction fatale ou voulue
+de sa propre armée. Mais dire que Napoléon la perdit volontairement ou
+par incapacité est aussi faux que d'assurer qu'il avait amené ses
+troupes jusqu'à Moscou par la force de sa volonté ou par les
+combinaisons de son génie. Dans l'un et l'autre cas, son action
+personnelle n'avait pas plus d'influence que l'action personnelle du
+dernier soldat, et elle se bornait à se conformer à des lois, dont le
+fait était le résultat.
+
+Les historiens ont tort de nous représenter les forces intellectuelles
+de Napoléon à Moscou comme affaiblies, pour expliquer son insuccès. Son
+activité, à cette époque, ne fut pas moins étonnante que celle dont il
+avait fait preuve en Égypte, en Italie, en Autriche et en Prusse. Nous
+ne pouvons apprécier à sa véritable valeur le génie de Napoléon en
+Égypte, où «quarante siècles avaient contemplé sa grandeur», ni celui
+qu'il avait déployé en Autriche et en Prusse, car nous somme obligés de
+nous en rapporter aux versions françaises et allemandes, et les
+Allemands eux-mêmes font sonner bien haut son génie, ne pouvant
+expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans
+coup férir, et pourquoi des corps entiers ont été faits prisonniers sans
+livrer bataille. Quant à nous, nous n'avons pas, Dieu merci, pour cacher
+notre honte, à nous incliner devant son génie; nous avons payé cher le
+droit de juger ses actes, de bonne foi et sans déguisement, et dès lors
+nous ne sommes obligés à aucune concession. Son activité à Moscou était
+sans contredit aussi merveilleuse que partout ailleurs: les ordres et
+les plans se succèdent sans interruption pendant tout son séjour;
+l'absence d'habitants et de députations, l'incendie même, ne l'arrêtent
+pas un moment. Il ne perd de vue ni les mouvements de l'ennemi, ni le
+bien-être de son armée, ni celui de la population russe qui l'entoure,
+ni la direction des affaires de son empire, ni les combinaisons
+diplomatiques, ni même les conditions à débattre pour en arriver à une
+paix prochaine.
+
+
+IX
+
+
+
+Dès son entrée à Moscou, Napoléon ordonne au général Sébastiani de
+suivre exactement le mouvement des troupes russes, et à Murat de
+découvrir Koutouzow; puis il fortifie avec soin le Kremlin et élabore un
+admirable plan de campagne de Russie. De la question militaire passant à
+la diplomatie, il fait venir auprès de lui le capitaine Iakovlew, ruiné
+et déguenillé, lui détaille tout au long sa politique et sa conduite
+généreuse, puis il écrit une lettre à l'Empereur Alexandre dans laquelle
+il expose à «son ami et frère» son mécontentement au sujet de
+Rostoptchine et expédie Iakovlew à Pétersbourg. Après avoir de même
+déroulé ses plans et fait parade de sa grandeur d'âme devant Toutolmine,
+il l'envoie avec des instructions. En ce qui concerne la partie
+juridique, il recherche les incendiaires, les punit, et se venge de
+Rostoptchine en faisant brûler ses maisons. En matière d'administration,
+il écrit une constitution qu'il offre à Moscou comme don de joyeux
+avènement, y établit une municipalité et fait afficher la proclamation
+suivante:
+
+«Habitants de Moscou!
+
+«Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majesté l'Empereur et Roi en veut
+arrêter le cours. De terribles exemples vous ont appris comment il sait
+châtier la désobéissance et le crime. Des mesures sévères sont prises
+pour arrêter le désordre et ramener la sécurité publique. Une
+administration paternelle, dont les membres seront choisis parmi vous,
+formera votre municipalité, c'est-à-dire l'administration de la ville,
+qui aura pour mission de veiller sur vous, de s'inquiéter de vos besoins
+et de vos intérêts. Ses membres se distingueront par un ruban rouge
+passé par-dessus l'épaule, et le maire de la ville se ceindra en outre
+d'une écharpe blanche. En dehors des heures consacrées à sa charge, il
+ne portera qu'un ruban rouge autour du bras gauche. La police de la
+ville est reconstituée sur ses anciennes bases, et, grâce à son
+activité, l'ordre reparaît. Le gouvernement a nommé deux commissaires
+généraux ou maîtres de police, et vingt commissaires de police
+d'arrondissement pour tous les quartiers de la ville. Vous les
+reconnaîtrez au ruban blanc noué sur le bras gauche. Quelques églises,
+de cultes différents, sont ouvertes et on y officie sans empêchement.
+Vos concitoyens reviennent dans leurs demeures, et l'ordre est donné
+pour qu'ils y retrouvent le secours et la protection dus au malheur. Ce
+sont là les moyens employés jusqu'ici par le gouvernement afin de
+rétablir l'ordre et d'alléger votre situation, mais pour y réussir il
+faut que vous unissiez vos efforts aux siens, que vous oubliiez, si
+possible, vos souffrances passées, que vous caressiez l'espoir d'un
+sort moins cruel, que vous soyez assurés qu'une mort inévitable et
+honteuse attend tous ceux qui s'attaqueront à vos personnes et à vos
+biens, et que ces biens vous seront conservés, car telle est la volonté
+du plus grand et du plus juste des monarques. Soldats et habitants, de
+quelque nation que vous soyez, rétablissez la confiance publique, source
+du bonheur des États, vivez en frères, aidez-vous et protégez-vous les
+uns les autres; unissez-vous pour anéantir les desseins des
+malintentionnés, obéissez aux autorités militaires et civiles, et alors
+vos larmes cesseront bientôt de couler!»
+
+En ce qui concerne les subsistances, Napoléon ordonne aux troupes de
+venir à tour de rôle à Moscou faire la maraude afin de s'approvisionner
+et de s'assurer des vivres pour un certain temps. Préoccupé de la
+question religieuse, Napoléon ordonne de ramener les popes et de
+recommencer dans les églises les cérémonies du culte. La proclamation
+suivante, ayant trait aux affaires commerciales et à la fourniture des
+vivres, est également placardée sur tous les murs:
+
+«Habitants paisibles de Moscou, artisans et ouvriers que les désastres
+ont éloignés de la ville, et vous, agriculteurs dispersés, qu'une
+terreur non fondée retient dans les campagnes, écoutez! Le calme est
+rendu à la capitale, et l'ordre s'y rétablit. Vos compatriotes sortent
+sans crainte de leurs refuges, assurés d'être respectés. Tout acte de
+violence touchant leurs personnes et leurs propriétés est immédiatement
+puni. Sa Majesté l'Empereur et Roi vous protège et ne considère comme
+ennemis que ceux qui contreviennent à ses ordres. Elle désire mettre un
+terme à vos malheurs, vous rendre à vos foyers et à vos familles.
+Répondez donc à ces mesures bienfaisantes en venant à nous sans crainte
+de danger. Habitants! retournez avec confiance dans vos demeures: vous
+trouverez bientôt le moyen de satisfaire à tous vos besoins. Artisans et
+travailleurs laborieux, reprenez vos différents métiers; vos maisons,
+vos boutiques, protégées par des patrouilles de sûreté, vous attendent,
+et votre labeur recevra la paye qui lui est due. Vous enfin, paysans,
+sortez des bois où la peur vous retient, retournez sans terreur dans vos
+isbas, avec la certitude d'y trouver protection. Des magasins sont
+établis dans la ville, où les paysans peuvent déposer le surplus de
+leurs provisions et les produits de la terre. Le gouvernement a pris les
+mesures suivantes pour en protéger la vente: 1° À dater d'aujourd'hui,
+les paysans et agriculteurs des environs de Moscou peuvent en toute
+sécurité déposer leurs provisions de toute sorte dans les deux magasins
+de la Mokhovaïa et de l'Okhotny-riad; 2° ces provisions seront achetées
+aux prix convenus entre le vendeur et l'acheteur, mais si le vendeur ne
+reçoit pas le prix demandé par lui, il a le droit de remporter ses
+marchandises à son village, et cela en toute liberté; 3° le dimanche et
+le mercredi de chaque semaine sont les jours fixés pour les grands
+marchés, aussi un nombre suffisant de troupes seront-elles échelonnées,
+les samedi et mardi, sur toutes les grandes routes et jusqu'à une
+certaine distance de la ville, afin de protéger les files de chariots;
+4° des mesures semblables garantiront également le retour des paysans et
+de leurs voitures; 5° on avisera sans délai à rétablir les marchés
+ordinaires. Habitants de la ville et de la campagne, ouvriers et
+artisans, quelle que soit votre nationalité, vous êtes appelés à
+exécuter les dispositions paternelles de Sa Majesté l'Empereur et Roi,
+et à contribuer au bien-être général. Déposez à ses pieds le respect et
+la confiance, et ne tardez point à vous réunir à nous.»
+
+Pour relever le moral de l'armée et du peuple, il passe des revues et
+donne des récompenses, se montre dans les rues, console les habitants,
+et, malgré les soucis que lui causent les affaires de l'État, visite les
+théâtres organisés par son ordre. En ce qui touche à la bienfaisance, le
+plus beau fleuron de la couronne des princes, Napoléon fait tout ce
+qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton
+des établissements de charité publique: «Maison de ma Mère», unissant
+ainsi le tendre sentiment de la piété filiale à la majesté bienfaisante
+du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouvés, donne sa blanche
+main à baiser à ces enfants sauvés par lui, et témoigne à Toutolmine la
+plus grande bienveillance. Puis, selon l'éloquente narration de M.
+Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats
+russes[29]! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et
+de l'armée française, il fait distribuer des secours aux incendiés.
+Mais, les vivres étant trop précieux pour être donnés à des étrangers la
+plupart ennemis, Napoléon aime mieux leur fournir de l'argent, afin
+qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer, à eux
+aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de
+l'armée, il ne cesse d'ordonner de sévères enquêtes au sujet des
+infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs
+de pillage.
+
+
+X
+
+
+Mais, chose étrange! toutes ces mesures, qui n'étaient en rien
+inférieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille
+circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les
+aiguilles d'un cadran, séparé de son mécanisme, tourner au hasard sans
+en entraîner les rouages dans leur mouvement.
+
+M. Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napoléon, que son
+génie n'avait jamais rien imaginé de plus profond, de plus habile et de
+plus admirable, et il prouve, dans sa polémique avec M. Fain, que la
+rédaction doit en être portée, non au 4, mais bien au 15 octobre[30]. Ce
+plan «si remarquable» ne fut jamais et n'aurait jamais pu être exécuté,
+parce qu'il n'était pas applicable aux circonstances présentes. Les
+fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait
+détruire la mosquée (ainsi que Napoléon appelait l'église de
+Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creusées sous le Kremlin
+n'eurent d'autre effet que de l'aider à accomplir son désir de faire
+sauter cet édifice en quittant Moscou; de même que, pour consoler un
+enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tombé.
+La poursuite de l'armée russe, cause de tant de soucis pour Napoléon,
+présenta un phénomène extraordinaire: les généraux perdirent de vue
+l'armée russe, forte de 60 000 hommes. Ce ne fut, d'après M. Thiers, que
+le talent et peut-être le génie de Murat qui parvinrent à découvrir
+cette «tête d'épingle».
+
+Dans son activité diplomatique, les arguments employés par Napoléon pour
+démontrer sa générosité et sa justice en causant avec Toutolmine et
+Iakovlew furent également superflus: Alexandre ne reçut pas ses
+ambassadeurs, et ne répondit pas à leur mission. En ce qui concerne ses
+mesures juridiques, malgré le supplice des faux incendiaires, la moitié
+de Moscou brûla. Ses mesures administratives ne furent pas plus
+heureuses: l'institution de la municipalité n'arrêta pas le pillage, et
+ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-là, sous prétexte
+de rétablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que
+de préserver leur propre avoir. Dans la sphère religieuse, la visite à
+la mosquée, qui, en Égypte, avait si bien réussi, ne porta à Moscou
+aucun fruit. Deux ou trois prêtres essayèrent d'exécuter la volonté
+impériale, mais l'un fut souffleté par un soldat français pendant
+l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: «Le
+prêtre que j'avais découvert et invité à recommencer à dire la messe a
+nettoyé et fermé l'église. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer
+les portes, casser les cadenas, déchirer les livres et commettre
+d'autres désordres.» Quant au commerce, la proclamation «aux paisibles
+artisans et aux paysans» resta sans réponse, par la raison qu'il n'y
+avait pas de «paisibles artisans» et que les «paysans» faisaient la
+chasse aux émissaires qui s'égaraient jusque chez eux avec cette
+proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organisés pour
+l'amusement du peuple et des troupes ne réussirent pas davantage;
+théâtres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussitôt
+fermés, car les acteurs et les actrices furent dépouillés de tout ce
+qu'ils avaient.
+
+Sa bienfaisance fut également stérile: les faux et les vrais assignats,
+distribués si généreusement par Napoléon aux malheureux, inondaient
+Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent même était échangé contre de
+l'or pour la moitié de sa valeur, car les Français ne recherchaient que
+ce dernier métal. La preuve la plus frappante du manque de vitalité de
+ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napoléon pour mettre
+fin au pillage et rétablir la discipline.
+
+Voilà, en effet, ce que disaient les autorités militaires: «Le pillage
+continue en ville malgré la défense qui en a été faite; l'ordre n'est
+pas rétabli, pas un marchand ne trafique légalement; seules les
+vivandières vendent, et encore ce ne sont que des objets volés.
+
+«La partie de mon arrondissement continue à être en proie au pillage des
+soldats du 3ème corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux,
+réfugiés dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont même la
+férocité de les blesser à coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs
+exemples.
+
+«Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de
+piller. (9 octobre.)
+
+«Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre
+district qu'il faudra faire arrêter par de fortes gardes. (11 octobre.)
+
+«L'Empereur est excessivement mécontent de ce que, malgré la sévérité de
+ses ordres, on ne voit revenir au Kremlin que des maraudeurs de la
+garde; il voit avec douleur que les soldats d'élite choisis pour garder
+sa personne, appelés à donner l'exemple de la soumission, poussent la
+désobéissance jusqu'à enfoncer les portes des caves, des magasins
+préparés pour l'armée; d'autres se sont abaissés au point de désobéir
+aux sentinelles et aux officiers de garde, les ont injuriés et même
+battus.
+
+«Le grand maréchal du palais se plaint vivement de ce que, malgré les
+défenses réitérées, les soldats continuent à faire leurs besoins dans
+toutes les cours, et même jusque sous les fenêtres de l'Empereur.»
+
+Cette armée, comme un troupeau débandé qui foule à ses pieds le fourrage
+destiné à le sauver de la famine, fondait peu à peu et périssait sous
+l'influence du séjour. Elle ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle fut
+saisie d'une terreur panique, causée par la prise des convois sur la
+route de Smolensk et par la nouvelle de la bataille de Taroutino;
+Napoléon la reçut au moment où il passait une revue; ainsi que le dit M.
+Thiers, elle éveilla en lui le désir de châtier les Russes: aussi
+s'empressa-t-il d'ordonner le départ, désiré par toute l'armée. En
+s'enfuyant de Moscou, les soldats traînèrent avec eux tout ce qu'ils
+purent prendre. Napoléon lui-même emportait son trésor particulier. Les
+énormes convois qui entravaient la marche de l'armée l'effrayaient,
+mais, dans sa grande expérience de la guerre, il ne fit pas brûler les
+fourgons, comme il l'avait exigé d'un de ses maréchaux en approchant
+Moscou. Ces calèches, ces voitures, pleines de soldats et de butin,
+trouvèrent grâce à ses yeux, parce que, disait-il, ces équipages
+pouvaient être employés plus tard pour les vivres, les malades et les
+blessés.
+
+La situation de l'armée n'était-elle pas comparable dans ce moment à
+celle de l'animal blessé qui sent que sa perte est prochaine et qui est
+affolé par la terreur? Les habiles manoeuvres de Napoléon et ses projets
+grandioses, depuis le moment de son entrée à Moscou jusqu'à celui de la
+destruction de ses troupes, ne sont-ils pas, en effet, comme les bonds
+et les convulsions qui précèdent la mort de l'animal blessé? Effrayé par
+le bruit, il se jette en avant, reçoit le coup du chasseur, et revient
+sur ses pas, hâtant ainsi lui-même sa fin. Napoléon, sous la pression de
+son armée, fit de même. Le bruit de la bataille de Taroutino l'effraya,
+il se jeta en avant, atteignit le chasseur, et revint, lui aussi, sur
+ses pas, pour reprendre le chemin le plus désavantageux, le plus
+dangereux, les voies anciennes et connues.
+
+Napoléon, qui se présente à nous comme l'instigateur du mouvement,
+ainsi qu'aux yeux des sauvages la figure sculptée sur la proue d'un
+bâtiment semble en être le guide, était, à cette époque de sa vie,
+semblable à un enfant qui, se cramponnant aux courroies de l'intérieur
+de la voiture, s'imagine que c'est lui qui la conduit.
+
+
+XI
+
+
+Le 6 octobre, de grand matin, Pierre sortit de la baraque, et s'arrêta
+sur le seuil de la porte, en caressant un petit chien à jambes courtes
+et torses, qui couchait d'habitude aux pieds de Karataïew, s'aventurait
+souvent en ville, mais revenait infailliblement chaque soir. Personne
+ne l'avait réclamé, et il ne portait aucun nom sur son collier. Les
+Français l'appelaient «Azor», et Karataïew «le Gris». Le pauvre animal
+ne semblait nullement embarrassé de n'avoir ni maître ni race
+déterminée; il portait ferme et droite sa queue en panache, et ses
+jambes torses faisaient si bien leur service, qu'il lui arrivait souvent
+de dédaigner de se servir des quatre à la fois, et de s'en aller, une
+patte de derrière gracieusement relevée, en sautillant sur ses trois
+autres. Tout était pour lui sujet de joie; il se roulait sur le dos, se
+chauffait au soleil d'un air pensif et important, ou jouait avec un
+morceau de bois ou un brin de paille.
+
+L'habillement de Pierre se composait d'une chemise sale, déchirée,
+dernier vestige de ses anciens vêtements, d'un pantalon de soldat noué
+aux chevilles pour tenir plus chaud, selon le conseil de Karataïew, et
+d'un caftan. Son extérieur n'était plus le même: il avait perdu de sa
+corpulence, mais sa forte charpente faisait toujours de lui l'image de
+la force physique: une barbe épaisse et une longue moustache couvraient
+le bas de son visage; ses cheveux longs, emmêlés, remplis de vermine,
+sortaient de dessous son bonnet; l'expression de ses yeux était plus
+ferme et plus calme qu'auparavant, et son laisser-aller habituel avait
+fait place à une énergie toute prête à l'action. Pierre regardait tour à
+tour la plaine sur laquelle on voyait des charrettes et des hommes à
+cheval, la rivière qui scintillait au bas, le petit chien qui le
+mordillait en jouant, et ses pieds nus et sales, auxquels il faisait
+prendre des poses plus ou moins gracieuses, tout en souriant d'un air
+béat et satisfait, au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et appris
+pendant ces derniers jours.
+
+Le temps était devenu doux et clair. C'était l'été de la Saint-Martin,
+avec ses petites gelées blanches, dont la fraîcheur matinale, en se
+mêlant aux rayons du soleil, mettait dans l'air un stimulant réparateur.
+L'éclat magique et cristallin qu n'appartient qu'à ces belles journées
+d'automne se répandait sur tout le paysage. Au loin se dessinait la
+montagne des Moineaux avec son village et son église au clocher vert;
+les toits des maisons, le sable, les pierres, les arbres dépouillés de
+leur feuillage, se découpaient, en lignes fines et précises, sur
+l'horizon transparent. À deux pas de la baraque se trouvaient les
+décombres d'une maison à moitié brûlée, occupée par les Français, et
+dont le jardin était garni de quelques maigres buissons de lilas. Cette
+maison, dévastée et délabrée, qui, sous un ciel gris, aurait présenté
+l'image de la désolation, avait aujourd'hui, sous le bain de lumière qui
+l'inondait, toutes les apparences du calme et de la paix.
+
+Un caporal français, l'uniforme déboutonné, un bonnet de police sur la
+tête, une mauvaise pipe entre les dents, s'approcha en faisant à Pierre
+un signe amical du coin de l'oeil:
+
+«Quel soleil, hein? Monsieur Kiril (c'était ainsi que les Français
+appelaient Pierre), on dirait le printemps!...» et il s'appuya contre la
+porte, en lui réitérant son invitation habituelle et toujours refusée de
+fumer une pipe avec lui.... «Si encore on avait un temps comme celui-là
+quand on est en marche!» dit-il.
+
+Pierre l'interrompit pour lui demander ce qu'il savait de nouveau; le
+vieux troupier lui raconta que les troupes quittaient la ville et qu'on
+attendait dans la journée l'ordre du jour concernant les prisonniers.
+Pierre lui rappela qu'un des soldats prisonniers, nommé Sokolow, était
+dangereusement malade et qu'il faudrait prendre quelques mesures à son
+égard.
+
+«Soyez tranquille, monsieur Kiril, nous avons pour cela des hôpitaux
+volants de campagne, et c'est l'affaire des autorités de prévoir tout ce
+qui peut arriver.... Et puis, monsieur Kiril, vous n'avez qu'à dire un
+mot au capitaine, vous savez? Oh! c'est un... qui n'oublie jamais rien.
+Parlez-en au capitaine quand il viendra, il fera tout pour vous.»
+
+Le capitaine en question causait souvent avec Pierre et lui témoignait
+beaucoup de sympathie.
+
+«Vois-tu, saint Thomas, qu'il me disait l'autre jour: Kiril, c'est un
+homme qui a de l'instruction, qui parle français; c'est un seigneur
+russe qui a eu des malheurs, mais c'est un homme.... Et il s'y entend,
+le.... S'il demande quelque chose, qu'il me dit, il n'y a pas de refus.
+Quand on a fait ses études, voyez-vous, on aime l'instruction et les
+gens comme il faut. C'est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril.
+Dans l'affaire de l'autre jour, sans vous, ça aurait mal fini...» Et,
+ayant bavardé quelque temps, il s'en alla.
+
+L'allusion du caporal avait trait à une querelle qui avait eu lieu
+dernièrement entre les prisonniers et les Français. Pierre avait eu la
+bonne chance d'apaiser ses compagnons. Quelques-uns d'entre eux, l'ayant
+vu parler avec le caporal, le prièrent de lui demander les nouvelles, et
+au moment où il leur en faisait part, un soldat français, maigre, jaune
+et tout déguenillé, s'approcha de leur baraque: portant la main à son
+bonnet de police en signe de salut, il demanda à Pierre si le soldat
+Platoche, auquel il avait donné sa chemise à coudre, était dans cette
+baraque.
+
+Les Français avaient reçu la semaine précédente du cuir et de la toile,
+et ils les avaient donnés aux prisonniers russes pour leur en faire des
+bottes et des chemises.
+
+«C'est prêt, c'est prêt! dit Karataïew, en apportant l'objet demandé,
+proprement plié. Vu le beau temps, ou peut-être pour travailler plus à
+son aise, Karataïew était en caleçon avec une chemise noire comme la
+suie et toute déchirée. Ses cheveux relevés en arrière, et retenus, à la
+mode des ouvriers, par un étroit ruban de tille, donnaient à sa bonne et
+grosse figure un air encore plus avenant que d'habitude.
+
+«Avant de s'engager, il est bon de s'entendre[31].... Je l'ai promise
+pour vendredi et la voilà!»
+
+Le Français jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui, puis triomphant
+de son indécision, il ôta son uniforme, et enfila bien vite la chemise,
+car pour le moment il n'en avait pas d'autre qu'un long et sale gilet de
+soie à fleurs qui couvrait, tant bien que mal, son corps maigre et
+chétif. Il craignait évidemment qu'on ne se moquât de lui; mais personne
+ne fit la moindre remarque.
+
+«Elle est venue à point, celle-là! dit Platon en arrangeant la chemise,
+pendant que le Français passait ses bras dans les manches, tout en
+examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un
+atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais
+que, même pour tuer un pou, il faut un outil.
+
+--C'est bien, c'est bien, merci... mais vous devez avoir encore de la
+toile? demanda le Français.
+
+--Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras portée, continua Platon en
+admirant son ouvrage.
+
+--Merci, mon vieux, mais le reste?»
+
+Pierre, qui voyait que Platon ne tenait pas à comprendre le Français, ne
+se mêlait pas de leur conversation. Karataïew remerciait pour son
+salaire, et le Français insistait pour avoir ce qui restait de la toile;
+Pierre se décida enfin à traduire à Platon la demande du soldat:
+
+«Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin
+puisqu'il y tient...» Et Karataïew tira à contre-coeur de dessus sa
+poitrine un petit paquet de chiffons proprement noué, le lui donna sans
+dire mot et tourna sur ses talons.
+
+Le Français regarda les chiffons, comme s'il délibérait avec lui-même,
+interrogea Pierre des yeux, et tout à coup dit en rougissant:
+
+«Platoche, dites donc, Platoche, gardez ça pour vous,» et, le lui
+rendant, il s'enfuit.
+
+«Et l'on dit que ce ne sont pas des chrétiens, il y a là pourtant une
+âme! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante,
+et que la main sèche ne l'est pas... il est nu, lui, et pourtant il m'en
+a fait cadeau.... C'est égal, mon ami, ça nous profitera...» Et il
+rentra en souriant dans la baraque.
+
+
+XII
+
+
+Quatre semaines s'étaient écoulées depuis que Pierre était prisonnier,
+et, bien que les Français lui eussent proposé de le faire passer de la
+baraque des soldats dans celle des officiers, il n'y consentit pas.
+Pendant tout ce temps il eut à subir les plus grandes privations, mais
+sa forte constitution et sa belle santé les lui rendirent presque
+insensibles, d'autant plus qu'elles se produisirent graduellement, et
+qu'il les supportait même avec une certaine joie. Il se sentit enfin
+pénétré de cette paix de l'âme, de ce contentement de soi-même, que
+jusque-là il avait en vain appelés de tous ses voeux. C'est ce qui
+l'avait si vivement frappé dans les soldats à Borodino, et ce qu'il
+avait inutilement cherché dans la philanthropie, dans la
+franc-maçonnerie, dans les distractions de la vie mondaine, dans le vin,
+dans l'héroïsme du sacrifice, dans son amour romanesque pour Natacha, et
+tout à coup les terreurs de la mort, les privations et la philosophie
+résignée de Karataïew firent naître en lui cet apaisement et ce
+contentement intérieur qui lui avaient toujours fait défaut. Les
+épouvantables angoisses qu'il avait éprouvées pendant qu'on fusillait
+ses compagnons d'infortune avaient chassé à tout jamais de son esprit
+les pensées inquiètes et les sentiments auxquels il attribuait
+jusque-là tant d'importance. Il ne pensait plus ni à la Russie, ni à la
+guerre, ni à la politique, ni à Napoléon. Il comprenait que rien de tout
+cela ne le touchait, qu'il n'était pas appelé à juger ce qui se faisait,
+et son intention de tuer Napoléon lui paraissait non seulement
+incompréhensible, mais ridicule, aussi bien que ses calculs
+cabalistiques sur le nombre de la bête de l'Apocalypse. Sa colère contre
+sa femme, ses appréhensions de voir déshonorer son nom, lui semblaient
+aussi vaines que ridicules. Il lui importait bien peu, après tout, que
+cette femme menât la vie qui lui plaisait, et qu'on apprît que le nom
+d'un des prisonniers était celui du comte Besoukhow?
+
+Il pensait souvent au prince André, qui assurait, avec une nuance
+d'amertume et d'ironie, que le bonheur était absolument négatif, et
+insinuait que toutes nos aspirations vers le bonheur réel nous étaient
+données pour notre tourment, puisque nous ne pouvions jamais les
+réaliser.... Mais aujourd'hui l'absence de souffrance, la satisfaction
+des besoins de la vie, et, par conséquent, la liberté dans le choix des
+occupations ou du genre d'existence, se présentaient à Pierre comme
+l'idéal du bonheur sur cette terre. Ici seulement, et pour la première
+fois, Pierre apprécia, parce qu'il en était privé, la jouissance de
+manger lorsqu'il avait faim, de boire lorsqu'il avait soif, de dormir
+lorsqu'il avait sommeil, de se chauffer lorsqu'il faisait froid, et de
+causer lorsqu'il avait envie d'échanger quelques paroles! Il oubliait
+seulement une chose; c'est que l'abondance des biens de ce monde diminue
+le plaisir qu'on éprouve à s'en servir, et qu'une trop grande liberté
+dans le choix des occupations, provenant de son éducation, de sa
+richesse et de sa position sociale, rendait ce choix compliqué,
+difficile et souvent même inutile. Toutes les pensées de Pierre se
+tournaient vers le moment où il redeviendrait libre, et pourtant, plus
+tard, il se reportait toujours avec joie à ce mois de captivité, et ne
+cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et
+ineffaçables, et surtout du calme moral qu'il avait si complètement
+éprouvés à cette époque de sa vie.
+
+Lorsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit, en
+sortant de la baraque, les coupoles encore sombres et les croix du
+monastère de Novo-Diévitchi, la gelée blanche qui brillait sur l'herbe
+poudreuse, les montagnes des Moineaux et leurs pentes boisées se perdant
+au loin dans une brume grisâtre; lorsqu'il se sentit caressé par une
+fraîche brise, qu'il entendit le battement d'ailes des corneilles
+au-dessus de la plaine, qu'il vit soudain la lumière chasser les vapeurs
+du brouillard, le soleil s'élever majestueusement derrière les nuages et
+les coupoles, les croix, la rosée, le lointain, la rivière, étinceler à
+ses rayons resplendissants et joyeux, son coeur déborda d'émotion. Cette
+émotion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces à
+mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficultés de sa
+situation. Cette disposition morale contribua aussi à entretenir la
+haute opinion qu'avaient de lui ses compagnons de captivité. Sa
+connaissance des langues, le respect que lui témoignaient les Français,
+sa simplicité, sa bonté, sa force, son humilité dans ses rapports avec
+ses camarades, sa faculté de l'absorber dans de profondes réflexions,
+tout faisait de lui à leurs yeux un être mystérieux et supérieur. Les
+qualités qui, dans sa sphère habituelle, étaient plutôt nuisibles et
+gênantes, le transformaient ici presque en héros, et il comprenait que
+cette opinion lui créait des devoirs.
+
+
+XIII
+
+
+Dans la nuit du 6 au 7 octobre commença la retraite des Français: on
+démolissait les baraques et les cuisines, on chargeait des charrettes,
+et les troupes et les fourgons s'ébranlaient de tous côtés.
+
+À 7 heures du matin, un convoi de Français, en tenue de campagne, le
+shako sur la tête, le fusil sur l'épaule, la giberne et le sac au dos,
+s'alignaient devant le corps de garde, en échangeant entre eux, sur
+toute la ligne, un feu croisé de propos animés, émaillés de jurons. À
+l'intérieur, tous étaient prêts, chaussés, habillés, n'attendant que
+l'ordre de sortir. Seul le pauvre Sokolow, pâle, exténué, n'était ni
+chaussé, ni habillé et poussait des gémissements incessants. Ses yeux
+cernés, sortant de leur orbite, interrogeaient en silence ses
+compagnons, qui ne faisaient aucune attention à lui. Ce n'était pas tant
+la souffrance (il était malade de la dysenterie) que la crainte d'être
+abandonné qui le tourmentait. Pierre, chaussé de bottes cousues par
+Karataïew, ceint d'une corde, s'assit devant lui sur ses talons.
+
+«Écoute donc, Sokolow, ils ne s'en vont pas tout à fait! Ils ont ici un
+hôpital, tu seras peut-être encore mieux partagé que nous.
+
+--Oh! Seigneur! c'est ma mort.... Oh! Seigneur! s'écria tristement le
+soldat.
+
+--Je vais leur en parler, veux-tu?» lui dit Pierre en se levant et en se
+dirigeant vers la porte.
+
+À ce moment, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un caporal et des
+soldats en tenue de campagne. Le caporal, celui-là même qui, la veille,
+avait offert à Pierre de fumer sa pipe, venait faire l'appel.
+
+«Caporal, que fera-t-on du malade?» lui demanda Pierre qui avait peine à
+le reconnaître, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la tête et
+sa jugulaire boutonnée, au caporal qu'il voyait tous les jours.
+
+Il fronça le sourcil à cette question, et, murmurant une grossièreté
+inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se
+trouva plongée dans une demi-obscurité; les tambours battirent aux
+champs des deux côtés, et étouffèrent les plaintes du blessé. «La voilà,
+c'est bien elle!» se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans
+le dos.... Il venait de retrouver dans la figure transformée du caporal,
+dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette
+force brutale, impassible et mystérieuse qui poussait les hommes à
+s'entre-tuer, cette force dont il avait déjà eu conscience pendant le
+supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des
+supplications à ceux qui en étaient les instruments, c'était superflu,
+il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en
+silence à la porte de la baraque.
+
+Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se pressèrent à
+la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea
+vers ce même capitaine qui, au dire du caporal, était si bien disposé
+pour lui. Le capitaine était également en tenue de campagne, et sa
+figure avait la même expression de dureté.
+
+«Filez, filez!» disait-il sévèrement aux prisonniers qui passaient.
+
+Quoique Pierre pressentît que sa démarche n'aurait aucun résultat, il
+s'approcha de lui.
+
+«Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme
+s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! répondit-il
+à la demande de Pierre.
+
+--Mais il agonise, répondit ce dernier.
+
+--Voulez-vous bien...» s'écria le capitaine en colère.
+
+Et les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole
+serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils étaient les
+esclaves de la force.
+
+Les officiers prisonniers furent séparés des soldats, et on leur ordonna
+d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et
+trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines,
+étaient tous des étrangers, beaucoup mieux habillés que Pierre; aussi
+ils le regardaient d'un air méfiant. Devant lui marchait un gros major,
+en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la
+figure gonflée, jaune et renfrognée. Il tenait d'une main une blague à
+tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essoufflé
+et s'éventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se fâchait
+après tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait été bousculé,
+qu'on se pressait sans raison et qu'on s'étonnait sans cause! Un autre
+officier, petit et fluet, interpellait chacun à tour de rôle,
+s'inquiétait de savoir où on les menait et de combien serait leur étape.
+Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se
+jetait à droite et à gauche, et communiquait ses impressions à ses
+voisins sur chaque quartier de la ville incendiée qu'ils traversaient.
+Un troisième, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait
+qu'il se trompait dans la désignation des quartiers.
+
+«Qu'avez-vous à vous quereller? demanda le major avec impatience. Que ce
+soit Saint-Nicolas ou Saint-Blaise, n'est-ce pas la même chose? Vous
+voyez bien que tout est brûlé.... Voyons, pourquoi me poussez-vous, ce
+n'est pourtant pas la place qui manque, dit-il à un de ses compagnons
+qui ne l'avait même pas touché.
+
+--Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Qu'en a-t-on fait! s'écriaient de
+tous côtés les prisonniers en regardant les restes de l'incendie.
+
+--Oh! il y en a sûrement la moitié de brûlé...
+
+--Je vous l'ai bien dit, ça s'étendait de l'autre côté de la rivière.
+
+--Mais puisque c'est brûlé et que vous le savez, à quoi bon en parler?»
+grommela le major.
+
+En traversant un des rares quartiers intacts, les prisonniers reculèrent
+tout à coup en passant devant une église, et poussèrent des exclamations
+d'horreur et de dégoût.
+
+«Oh! les misérables! oh! les sauvages! c'est un mort, c'est un mort, et
+on lui a barbouillé la figure...»
+
+Pierre se retourna, et aperçut confusément un corps adossé contre le mur
+d'enceinte de l'église. Il devina, aux paroles de ses compagnons, que
+c'était le cadavre d'un homme qu'on avait planté tout debout, et dont la
+figure avait été couverte de suie.
+
+«Marchez, sacré nom... marchez donc... trente mille diables!»
+s'écrièrent les officiers de l'escorte; les soldats français poussèrent
+en avant, à grands coups de briquet, la foule des prisonniers qui
+s'était arrêtée devant le mort.
+
+
+XIV
+
+
+On déboucha dans le voisinage du dépôt des vivres; les prisonniers
+n'avaient jusque-là rencontré personne dans les ruelles qu'ils
+longeaient avec leur escorte et ses charrettes; ils tombèrent au milieu
+d'une batterie d'artillerie qui avait d'autant plus de peine à avancer
+que des voitures particulières s'étaient glissées au milieu de ses
+fourgons.... Tous s'arrêtèrent à l'entrée du pont pour donner aux
+premiers arrivés le temps de passer. Devant, derrière, on ne voyait que
+d'interminables files de voitures du train, et sur la droite, à la
+jonction du chemin de Kalouga, une masse énorme de troupe, avec leurs
+bagages, s'étendait à perte de vue: c'était le corps de Beauharnais, qui
+était sorti le premier de la ville; en arrière, le long des quais et sur
+le pont de pierre, s'avançait le corps commandé par Ney; les troupes de
+Davout, dont les prisonniers faisaient partie, avaient à franchir le
+Krimski-Brod (le gué de Crimée). Après l'avoir dépassé, ils se virent
+obligés de s'arrêter de nouveau; puis, après une pause de quelques
+instants, ils se remirent en marche, au milieu de la cohue d'hommes et
+de voitures qui se bousculaient de tous côtés. Il leur fallut plus d'une
+heure pour faire les cent pas qui séparent le pont de la rue de Kalouga.
+Arrivés au carrefour, les prisonniers passèrent, réunis en groupe, et
+restèrent là pendant quelques heures. Un bruit incessant, semblable au
+mugissement de la mer, causé par le frottement des roues, le
+martellement des pieds des chevaux, les injures et les cris qui se
+croisaient en tous sens, remplissait l'air. Pierre, aplati contre le mur
+d'une maison à moitié brûlée, prêtait l'oreille à ce vacarme, qui, dans
+son imagination, se rattachait au roulement du tambour. Quelques-uns de
+ses compagnons se hissèrent au-dessus de lui sur la muraille.
+
+«Que de monde! que de monde!... Et jusque sur les canons encore!... Oh!
+les scélérats, vois-tu ce qu'ils ont pillé?... Regarde donc là-bas....
+Ils l'ont volé à une image.... Vrai Dieu! ce sont, pour sûr, des
+Allemands! Ah! les misérables!... Ils sont tellement chargés, qu'ils en
+traînent la jambe!... Tiens, ils emmènent aussi un droschki... et
+celui-là qui s'est assis sur ses coffres!... Il mériterait d'en recevoir
+une bonne sur la...!... Et quand on pense que cela va durer comme ça
+jusqu'au soir!... Vois donc, vois donc.... Est-ce que ce ne sont pas les
+chevaux de Napoléon!... Quels chevaux! Quelles housses!... Et ces grands
+chiffres et ces grandes couronnes!... Ça n'en finira pas!»
+
+La curiosité porta en avant tous les prisonniers, et, grâce à sa haute
+stature, Pierre put voir par-dessus la tête de ses compagnons ce qui
+excitait si vivement leur intérêt. Trois calèches, enchevêtrées entre
+les caissons, avançant à grand'peine serrées l'une contre l'autre,
+contenaient des femmes fardées et attifées de couleurs voyantes, qui
+criaient à tue-tête. À dater du moment où Pierre avait reconnu
+l'existence de cette force mystérieuse qui, à un moment donné,
+soumettait tous les hommes à sa terrible influence, rien ne fit plus
+impression sur lui, ni le cadavre enduit de suie pour amuser la
+populace, ni ces femmes allant Dieu sait où, ni l'incendie de Moscou. On
+aurait dit que son âme, se préparant à une lutte difficile, se refusait
+à toute émotion qui pouvait l'affaiblir. Les femmes passèrent, et, après
+elles, le défilé des soldats, des télègues, des fourgons, des voitures,
+des caissons, et encore des soldats, avec quelques femmes de loin en
+loin, reprit son cours de plus belle.
+
+Pendant cette heure d'attente, Pierre, absorbé par le mouvement
+général, ne voyait aucun objet en particulier. Tous, hommes et chevaux,
+semblaient être poussés par une puissance invisible dans toutes les
+directions, et n'avoir qu'un désir, celui de se dépasser les uns les
+autres; tous se bousculaient, se heurtaient, s'injuriaient, se
+montraient les poings et les dents, et, sur chaque visage, on lisait
+cette expression dure et résolue qui, le matin même, avait fait une si
+vive impression sur l'esprit de Pierre, quand il l'avait vue empreinte
+sur la figure du caporal.
+
+Enfin, le chef de leur escorte parvint à faire une trouée, et gagna avec
+ses prisonniers la route de Kalouga. Ils marchèrent tout d'une traite et
+ne s'arrêtèrent qu'au coucher du soleil. Les voitures furent dételées,
+et les hommes se préparèrent à passer la nuit à la belle étoile, au
+milieu de jurons, de cris et de querelles interminables. Une voiture
+qui les avait suivis enfonça avec son timon celle d'un des officiers du
+convoi; plusieurs soldats se précipitèrent de ce côté, les uns pour
+donner des coups de fouet aux chevaux, les autres pour les saisir par la
+bride, et tous au besoin pour se battre entre eux, si bien qu'un
+Allemand fut grièvement blessé à la tête. On aurait dit qu'un seul et
+même sentiment de violente réaction, après l'entraînement désordonné de
+la journée, s'était emparé de ces hommes depuis qu'ils avaient fait
+halte en plein champ, dans le crépuscule humide d'une soirée d'automne.
+On aurait dit qu'ils venaient de comprendre que leur destination leur
+était encore inconnue, et que bien des misères les attendaient. Les
+soldats de l'escorte traitaient les prisonniers plus durement qu'avant
+leur sortie de la ville, et cette étape fut la première où ils furent
+nourris de viande de cheval. Depuis les officiers jusqu'aux derniers
+soldats, tous témoignaient un mauvais vouloir extrême qui contrastait
+avec leurs bons procédés d'autrefois. Cette disposition s'accentua
+encore davantage lorsqu'il fut constaté à l'appel qu'un soldat russe,
+prétextant une violente colique s'était enfui, et Pierre vit un Français
+battre un Russe pour s'être trop éloigné de la grand'route; il entendit
+aussi le capitaine son ami tancer vertement le sous-officier, en le
+menaçant de le faire passer en jugement à cause de la fuite du
+prisonnier. Le sous-officier ayant répliqué que le soldat était malade
+et ne pouvait marcher, l'officier répondit qu'ils avaient reçu l'ordre
+de fusiller les traînards. Pierre sentit alors que cette force brutale
+qui l'avait terrassé une première fois, allait de nouveau s'imposer à
+lui; il en eut peur, mais plus il se sentait près d'être écrasé par
+elle, plus s'élevait et se développait dans son âme une puissance de
+vie, indépendante de toute influence extérieure.
+
+Il soupa d'un gruau de seigle et d'un morceau de viande de cheval, et
+causa avec ses camarades. Ils ne parlèrent ensemble ni de ce qu'ils
+avaient vu à Moscou, ni de la grossièreté des Français à leur égard, ni
+de l'ordre de les fusiller en cas de fuite, mais de leurs souvenirs
+personnels et de quelques incidents comiques de leurs campagnes: il n'en
+fallut pas davantage pour les mettre en gaieté et leur faire
+momentanément oublier la gravité de leur situation.
+
+Le soleil était couché depuis longtemps, de brillantes étoiles
+s'allumaient une à une dans le ciel, et le disque de la pleine lune,
+dont la couleur rouge sang rappelait la lueur des incendies, s'élevait
+majestueusement au bord de l'horizon et glissait dans les vapeurs
+grisâtres, en répandant dans l'espace sa clarté. La soirée était finie,
+mais ce n'était pas encore la nuit. Pierre se leva, quitta ses nouveaux
+compagnons et passa, entre les feux, de l'autre côté de la route, où se
+trouvaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Une sentinelle
+l'arrêta: il fut obligé de revenir sur ses pas, mais, au lieu de
+retourner auprès de ses camarades, il s'assit par terre derrière une des
+charrettes, et, ramenant à lui ses pieds, la tête baissée, il resta là à
+réfléchir. Plus d'une heure s'écoula ainsi sans que personne songeât à
+s'occuper de lui. Tout à coup il partit d'un si bruyant éclat de rire,
+de ce gros rire bon enfant qui le secouait de la tête aux pieds, qu'on
+se retourna de tous côtés à cette étrange explosion de gaieté.
+
+«Ah! ah! faisait Pierre en se parlant à lui-même.... Il ne m'a pas
+laissé passer, le soldat!... On m'a attrapé, on m'a enfermé, et l'on me
+tient prisonnier!... Qui ça, moi? mon âme immortelle?... Ah! ah! ah!»
+
+Et il riait aux larmes. Un soldat se leva et s'approcha pour voir ce qui
+provoquait le rire de ce colosse. Pierre cessa de rire, se leva à son
+tour, et, s'éloignant de l'indiscret, regarda autour de lui.
+
+Le calme régnait dans le bivouac, si animé quelques heures auparavant
+par le bruit des voix et le pétillement des feux, dont les tisons
+pâlissaient maintenant et s'éteignaient peu à peu. La pleine lune était
+arrivée au zénith; les bois et les champs, invisibles jusque-là, se
+dessinaient nettement à l'entour, et au delà de ces champs et de ces
+bois inondés de lumière, l'oeil se perdait dans les profondeurs infinies
+d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament
+où scintillaient à cette heure des myriades d'étoiles.
+
+«Et tout cela est à moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela
+c'est moi!... Et c'est «cela» qu'ils ont pris, c'est «cela» qu'ils ont
+enfermé dans une baraque!»
+
+Il sourit et alla se coucher auprès de ses camarades.
+
+
+XV
+
+
+
+Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit à Koutouzow
+une lettre de Napoléon qui contenait des propositions de paix; cette
+lettre était faussement datée de Moscou, car Napoléon se trouvait alors
+un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga.
+Koutouzow répondit à cette lettre, comme à la première apportée par
+Lauriston, qu'il ne pouvait être question de paix.
+
+Bientôt après on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui était à la tête
+d'un corps de partisans, que les forces ennemies observées à Faminsk se
+composaient de la division Broussier, et que cette division, séparée du
+reste de l'armée, pouvait être facilement culbutée. Officiers et soldats
+demandaient à grands cris à sortir de l'inaction, et les généraux de
+l'état-major, excités par le souvenir de la facile victoire de
+Taroutino, insistaient auprès de Koutouzow pour qu'il accédât à la
+proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant à
+refuser de prendre l'offensive, on se décida pour un terme moyen: on
+enverrait un petit détachement pour attaquer Broussier.
+
+Par un étrange effet du hasard, cette mission de la plus grande
+importance, comme la suite le prouva, fut confiée à Dokhtourow, à qui
+son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une réputation
+d'indécision et d'imprévoyance, et que personne n'a jamais songé à
+représenter, comme tant d'autres composant des plans de bataille,
+s'élançant en avant de son régiment, et jetant à pleines mains des croix
+sur les batteries. C'était cependant ce même Dokhtourow que nous
+trouvons pendant toutes nos guerres avec les Français, depuis Austerlitz
+jusqu'à l'année 1815 à la tête des opérations les plus difficiles.
+C'était lui qui était resté le dernier à la chaussée d'Aughest, lors de
+la bataille d'Austerlitz, reformant les régiments et sauvant tout ce qui
+pouvait être sauvé dans cette déroute où pas un général n'était à
+l'arrière-garde. Malade de la fièvre, il allait ensuite avec vingt mille
+hommes défendre Smolensk contre toute l'armée de Napoléon. Arrivé là, à
+peine s'est-il endormi d'un sommeil agité, que la canonnade le réveilla,
+et Smolensk tint toute la journée. À la bataille de Borodino lorsque
+Bagration est tué, que nos troupes du flanc gauche sont décimées dans la
+proportion de 9 à 1, que toute la force de l'artillerie française est
+dirigée de ce côté, c'est encore ce Dokhtourow «indécis et imprévoyant»
+que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour réparer la faute qu'il avait
+commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et
+Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc
+lui qu'on envoya à Fominsk, puis à Malo-Yaroslavetz, et c'est là, on
+peut le dire sans crainte d'être démenti, que commença la déroute des
+Français. On chante en vers et en prose bien des génies et bien des
+héros de cette période de la campagne, mais de Dokhtourow on dit à peine
+un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un éloge
+équivoque.
+
+Le 10 octobre, le jour même où Dokhtourow s'arrêtait à mi-chemin de
+Fominsk dans le village d'Aristow, et s'apprêtait à exécuter l'ordre de
+Koutouzow, l'armée française, atteignant dans ses mouvements désordonnés
+les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer
+bataille, tourna brusquement à gauche, sans raison apparente, sur la
+grand'route le Kalouga, et entra à Fominsk, occupé jusque-là par
+Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le détachement de Dorokhow,
+et deux autres détachements moins importants, ceux de Figner et de
+Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat français de
+la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les
+troupes établies à Fominsk composaient l'arrière-garde de l'armée,
+qu'elle avait quitté Moscou cinq jours auparavant, et que Napoléon était
+avec elle. Les cosaques du détachement, qui avaient aperçu les régiments
+français de la garde sur la route de Horovsk, confirmèrent cette
+déposition. Il devenait dès lors évident qu'au lieu d'une division, on
+avait devant soi toute l'armée ennemie sortie de Moscou et marchant dans
+une direction imprévue. Dokhtourow, qui avait reçu ordre d'attaquer
+Fominsk, hésitait à entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus
+une idée bien nette de ce qu'il avait à faire, en face de cette nouvelle
+complication. Bien que Yermolow l'engageât à prendre une décision, il
+insista sur la nécessité de recevoir de nouveaux ordres du commandant en
+chef. À cet effet on envoya un rapport à l'état-major, et ce rapport fut
+confié à Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les
+explications verbales, et qui, après avoir reçu le paquet et les
+instructions, partit pour le quartier général, accompagné d'un cosaque
+et de deux chevaux de rechange.
+
+
+XVI
+
+
+Cette nuit d'automne était sombre et chaude. Après avoir fait trente
+verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et défoncée par la
+pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva à Létachevka, à
+deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entourée
+d'une haie sèche de branches tressées, sur laquelle était une pancarte
+portant les mots «Quartier général». Jetant à son cosaque la bride de
+son cheval il entra dans l'antichambre, où régnait la plus profonde
+obscurité.
+
+«Le général de service?... Très important! dit-il en s'adressant à une
+ombre qui se leva en sursaut à ces mots.
+
+--Il est très malade depuis hier; voilà trois nuits qu'il ne dort pas,
+répondit la voix endormie d'un domestique militaire.
+
+--Eh bien, allez alors réveiller le capitaine.... Je vous dis que c'est
+très urgent, c'est de la part du général Dokhtourow, reprit l'envoyé en
+suivant à tâtons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait,
+de son côté, éveiller le capitaine.
+
+--Votre Noblesse, Votre Noblesse, un «coulier»!
+
+--Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'écria le capitaine.
+
+--De la part de Dokhtourow. Napoléon est à Fominsk! dit Bolhovitinow en
+devinant à la voix que ce n'était pas Konovnitzine.
+
+Le capitaine bâillait et s'étirait.
+
+«Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le réveiller, dit-il: il est
+assez malade, et ce ne sont peut-être que des bruits.
+
+--Voilà le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre à
+l'instant même au général de service.
+
+--Attendez un peu que j'aie de la lumière. Où diable te fourres-tu donc
+toujours?» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait
+était Scherbinine, aide de camp du général Konovnitzine. «J'ai trouvé,
+j'ai trouvé!» poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier.
+
+À la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer,
+Bolhovitinow le reconnut et aperçut, dans l'angle opposé de la chambre,
+un autre dormeur, qui était le général.
+
+«Qui a donné ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli.
+
+--La nouvelle est sûre, répondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques
+et les espions disent tous la même chose.
+
+--Il faudra donc le réveiller,» se dit Scherbinine en s'approchant de
+l'homme endormi, qui était coiffé d'un bonnet de coton et enveloppé d'un
+manteau militaire.
+
+«Piotr Pétrovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea
+pas...--Au quartier général!» dit-il plus haut et en souriant, sachant
+que ces mots seraient d'un effet magique.
+
+En effet, la tête coiffée du bonnet de coton se souleva aussitôt, et sur
+la belle et grave physionomie du général, dont les joues étaient
+empourprées par la fièvre, passa, comme un éclair, l'impression de son
+dernier rêve, bien éloigné sans doute de l'actualité; soudain il
+tressaillit et reprit son air habituel.
+
+«Qu'est-ce? De qui?» demanda-t-il sans se presser.
+
+Après avoir écouté le rapport de l'officier, il décacheta le pli et le
+lut. Ceci fait, il posa à terre ses pieds chaussés de bas de laine,
+chercha ses bottes, ôta son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et
+mit sa casquette.
+
+«Combien de temps as-tu mis à venir? Allons chez Son Altesse.»
+
+Konovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une
+grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Était-ce
+un bien? Était-ce un mal? Il ne se le demandait même pas. Du reste peu
+lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence à juger
+la guerre, il trouvait cela complètement inutile. Seulement il était
+profondément convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour
+en arriver là, il n'y avait qu'à faire strictement son devoir, et il
+s'en acquittait sans trêve ni merci.
+
+Konovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir été ajouté que
+par pure convenance à la liste des héros de 1812, Barclay, Raïevsky,
+Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa réputation était celle d'un
+homme de fort peu de capacités et de connaissances; à l'exemple de
+Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui
+aussi, il se trouvait toujours mêlé aux situations les plus graves.
+Depuis qu'il remplissait les fonctions de général de service, il
+dormait les portes ouvertes, et se faisait réveiller à l'arrivée de
+chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui
+reprochait même de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop
+en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il était une de ces chevilles
+ouvrières qui, sans bruit et sans éclat, constituent le côté essentiel
+du mécanisme d'une machine.
+
+En sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine
+fronça le sourcil, en partie à cause de son mal de tête qui augmentait,
+en partie dans la prévision de l'effet que cette nouvelle allait
+produire sur les gros bonnets de l'état-major, sur Bennigsen surtout,
+qui, depuis l'affaire de Taroutino, était à couteaux tirés avec le
+commandant en chef. Il sentait que c'était inévitable, et ne pouvait
+s'empêcher de prendre à coeur les discussions qu'elle devait forcément
+soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de
+l'événement, s'empressa aussitôt d'exposer longuement ses combinaisons
+au général qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigué,
+dut lui rappeler qu'il était temps d'aller chez Son Altesse.
+
+
+XVII
+
+
+Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait
+souvent dans la journée. Pour la nuit, il s'étendait sur son lit sans se
+déshabiller, et la passait presque tout entière à réfléchir, sa grosse
+tête balafrée appuyée sur sa main, et son oeil unique plongeant dans
+l'obscurité.
+
+Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'état-major, en
+correspondance directe avec l'Empereur, évitait Koutouzow, celui-ci se
+sentait plus à l'aise, en ce sens que, de cette façon, il ne serait plus
+incessamment sollicité d'attaquer l'ennemi mal à propos. Ils doivent
+comprendre, se disait-il en pensant à l'enseignement qui ressortait de
+la bataille de Taroutino, que nous avons tout à perdre en prenant
+l'offensive. Le temps et la patience, voilà mes deux alliés! Il était
+sûr que le fruit tomberait de lui-même lorsqu'il serait mûr; il était
+sûr, en chasseur expérimenté, que l'animal était grièvement blessé par
+le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'était-il
+mortellement? La question n'était pas encore résolue. Les rapports qu'il
+recevait de tous côtés le lui donnaient à penser, mais il attendait des
+preuves irrécusables. «Ils me proposent des manoeuvres, des attaques.
+Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est
+une chose si réjouissante!... De véritables enfants!»
+
+Le rapport de Dorokhow à propos de la division Broussier, les nouvelles
+des partisans, les misères par lesquelles passait l'armée française, les
+bruits qu'on faisait courir sur son départ de Moscou, tout le confirmait
+dans l'idée qu'elle était vaincue, et qu'elle se préparait à battre en
+retraite. Ce n'étaient, il est vrai, que des suppositions, fort
+plausibles peut-être aux yeux des jeunes gens, mais pas à ceux de
+Koutouzow. Avec sa vieille expérience, il savait quel cas il fallait
+faire des on-dit, il savait également combien les hommes sont enclins à
+tirer des déductions conformes à leurs désirs, et à ne tenir aucun
+compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow désirait
+une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'était sa
+seule préoccupation, le reste n'était que l'accessoire, comme
+l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles
+entraient ses conversations avec son état-major, sa correspondance avec
+Mme de Staël et ses amis de Pétersbourg, la lecture des romans et la
+distribution des récompenses. Mais la défaite imminente des Français,
+que seul il avait prévue, était son unique et son plus ardent désir.
+
+Il était absorbé dans ces réflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans
+la chambre voisine: c'étaient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui
+venaient d'y entrer.
+
+«Eh! qui est là? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?» s'écria le maréchal.
+
+Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la
+nouvelle.
+
+«Qui l'a apportée? demanda-t-il d'un air froidement sévère, dont ce
+dernier fut frappé.
+
+--Il ne peut y avoir de doute, Altesse.
+
+--Qu'on le fasse venir!»
+
+Koutouzow, un pied à terre, s'était à moitié renversé sur son lit, en
+s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son oeil demi fermé,
+fixé sur Bolhovitinow, cherchait à découvrir sur sa physionomie ce qu'il
+désirait tant y lire.
+
+«Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il à voix basse, en ramenant sur sa
+poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les
+bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napoléon aurait-il quitté
+Moscou? Est-ce bien vrai?»
+
+L'officier commença par lui transmettre ce qui lui avait été confié
+verbalement.
+
+«Dépêche-toi, ne me fais pas languir,» interrompit Koutouzow.
+
+L'envoyé acheva son récit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un
+mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arrêta d'un geste, et essaya de
+dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du côté
+opposé, vers l'angle de l'isba où étaient les images.
+
+«Seigneur Dieu, mon Créateur! Tu as exaucé ma prière... dit-il d'une
+voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauvée!» et il
+fondit en larmes.
+
+
+XVIII
+
+
+À dater de ce moment et jusqu'à la fin de la campagne, Koutouzow employa
+tous les moyens en son pouvoir pour empêcher, soit par autorité, soit
+par ruse, soit même par les prières, ses troupes de prendre l'offensive
+et de s'épuiser en rencontres stériles avec un ennemi dont la perte
+était désormais assurée. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz,
+Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'évacuation
+complète de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que
+l'ennemi fuit en sens inverse.
+
+Les historiens de Napoléon, en nous décrivant ses habiles manoeuvres à
+Taroutino et à Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur
+ce qui serait arrivé s'il avait pénétré dans les riches gouvernements du
+Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a empêché Napoléon de se
+diriger de ce côté, mais que, par cette manoeuvre, il n'aurait pas
+davantage sauvé son armée, qui portait en elle les éléments infaillibles
+de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus
+permis de réparer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la
+population était animée des mêmes sentiments que celle de Moscou, que
+dans cette dernière ville, où il n'avait pu se maintenir, malgré
+l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes
+de cette armée débandée s'enfuyaient avec leurs chefs, tous poussés par
+le seul désir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont
+ils se rendaient confusément compte.
+
+Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napoléon à Malo-Yaroslavetz, le
+général Mouton, en conseillant de partir en toute hâte, ne trouva-t-il
+pas un seul contradicteur, et personne, pas même Napoléon, ne chercha à
+combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'impérieuse
+nécessité de battre au plus tôt en retraite pour vaincre un certain
+sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression
+extérieure rendît ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression
+ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain même de la réunion,
+Napoléon étant allé de grand matin, avec plusieurs maréchaux et son
+escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entouré par des cosaques
+en maraude, et ne fut sauvé que grâce à ce même amour du butin qui avait
+déjà perdu les Français à Moscou. Les cosaques, entraînés par le besoin
+du pillage comme à Taroutino, ne firent aucune attention à Napoléon, qui
+eut le temps de leur échapper. Lorsque la nouvelle se répandit que «les
+enfants du Don» auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son
+armée, il devint évident qu'il ne restait plus qu'à reprendre la route
+la plus voisine et la plus connue. Napoléon, qui avait perdu de sa
+hardiesse et de sa vigueur, comprit la portée de cet incident, se rangea
+à l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la
+marche de ses troupes en arrière ne prouvent en aucune façon qu'il ait
+ordonné de lui-même ce mouvement: il subissait l'influence des forces
+occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'armée.
+
+
+XIX
+
+
+À l'entrée des Français en Russie, Moscou était pour eux la terre
+promise: à leur sortie, la terre promise, c'était la patrie! Mais la
+patrie était bien éloignée, et l'homme qui a devant lui mille verstes à
+faire avant d'arriver à sa destination se dit le plus souvent qu'il en
+fera quarante dans sa journée et se reposera le soir; le repos du soir
+dérobe à sa vue la distance qui le sépare encore du but où tendent
+toutes ses espérances et tous ses désirs. Smolensk fut le premier point
+qui attira les Français sur le chemin qu'ils avaient déjà suivi; sans
+doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes
+fraîches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la
+force de marcher et de supporter leurs misères. En dehors de la cause
+première de cette poussée générale, qui liait en un seul corps toutes
+ces troupes et leur imprimait une certaine énergie, il y en avait encore
+une autre, leur quantité. Cette masse énorme, d'après les lois mêmes de
+l'attraction, attirait à elles les atomes individuels. Chacun de ses
+soldats ne désirait qu'une chose, être fait prisonnier pour échapper aux
+souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre
+occasion pour déposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas
+fréquemment; la rapidité du mouvement et le nombre des troupes y
+mettaient obstacle, et le déchirement intérieur de ce corps ne pouvait
+accélérer que dans une certaine limite le progrès incessant de la
+dissolution.
+
+Aucun des généraux russes, à l'exception de Koutouzow, ne l'avait
+compris, car les officiers supérieurs de l'armée brûlaient du désir de
+donner la chasse aux Français, de leur couper la retraite, de les
+écraser, tous demandaient à les attaquer. Koutouzow seul employait
+toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent
+impuissantes dans un pareil moment, à contrecarrer ce désir; son
+entourage le calomniait et le déchirait à belles dents. À Viazma même,
+Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le
+voisinage des Français, ne purent se retenir de culbuter deux corps
+ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyèrent,
+au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'après
+eux, devait avoir pour effet de barrer la route à Napoléon, eut lieu,
+malgré tous les efforts du commandant en chef pour l'empêcher. Quelques
+régiments d'infanterie s'élancèrent en avant, musique en tête, tuèrent
+et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant à arrêter qui que ce
+soit, ils n'arrêtèrent personne. L'armée française serra les rangs, et
+poursuivit, en fondant peu à peu, sa route fatale vers Smolensk.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+I
+
+
+Peu d'événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de
+Borodino, l'occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans
+nouveaux combats.
+
+Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des
+peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par
+les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison
+des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.
+
+Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent
+comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble
+son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire,
+massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de
+plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que
+la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de
+tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment
+la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une
+grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au
+détriment du vaincu; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple
+qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec
+qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement.
+Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps
+les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon
+confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes
+autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France
+s'accroissent d'autant; la victoire d'Iéna et d'Auerstaedt met fin à
+l'existence indépendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Français
+entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel
+à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de
+leur armée en est la conséquence.
+
+Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux
+exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de
+bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de
+Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été
+livrés! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino
+jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille
+gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même
+pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du
+sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et
+dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.
+
+En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français
+nous assurent que tout y était dans l'ordre le plus parfait, excepté
+toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils
+ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et
+qu'on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des
+alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre.
+
+Il s'ensuit donc qu'une bataille gagnée n'eut pas ses conséquences
+accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le
+départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement
+pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur
+foin que d'en fournir à l'envahisseur, malgré le prix élevé qu'il leur
+en offrait!
+
+Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l'épée
+selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se
+sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue,
+et s'en serve pour sa défense. Bien qu'il ait trouvé là le moyen le plus
+simple d'en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il
+est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies
+et à soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles...
+et l'on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion
+dans le récit d'un semblable duel. Le Français c'est le duelliste qui
+exige que la lutte ait lieu d'une manière courtoise. L'adversaire qui
+jette là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes
+qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont
+les historiens.
+
+À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait
+s'appliquer aucune des traditions reçues. L'incendie des villes et des
+villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de
+Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se
+faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans
+la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne
+cessa-t-il de s'en plaindre à Koutouzow et à l'Empereur Alexandre; mais,
+malgré ses réclamations, et malgré la honte qu'éprouvaient peut-être
+certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la
+massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût et
+des règles, frappa et écrasa les Français jusqu'au moment où, de sa
+force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l'invasion!
+Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à
+son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans
+s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne
+la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son
+coeur au mépris et à la compassion!
+
+
+II
+
+
+Une des exceptions les plus frappantes et les plus fécondes en résultats
+aux prétendues lois de la guerre est sans contredit l'action isolée des
+individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la
+campagne. Ce genre d'opérations se produit toujours dans une guerre
+nationale, c'est-à-dire qu'au lieu de se réunir en nombre, les hommes se
+divisent par petits détachements, attaquent à l'improviste et se
+débandent dès qu'ils sont assaillis par des forces considérables, pour
+reprendre ensuite l'offensive, à la première occasion favorable. Ainsi
+ont fait les guérillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les
+Russes en 1812. En lui donnant le nom de «guerre de partisans», on s'est
+imaginé en préciser la signification, tandis qu'en réalité ce n'est pas
+«une guerre» proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes
+les règles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au
+contraire à l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver,
+au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de
+partisans, toujours heureuse, comme le démontre l'histoire est en
+contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction
+provient de ce que, pour les stratégistes, la force de troupes est
+identique à leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces,
+dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En
+soutenant cette proposition, la science militaire est semblable à une
+théorie de la mécanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des
+forces avec les masses subordonnerait directement les premières aux
+secondes.
+
+La force (la quantité de mouvement) est le produit de la masse
+multipliée par la vitesse.
+
+Dans la guerre, la force des troupes est également le pro duit de la
+masse, mais multipliée par un _x_ inconnu.
+
+La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples où
+l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force
+effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en
+déroute, admet confusément l'existence d'un multiplicateur inconnu, et
+cherche à le découvrir tantôt dans l'habileté mathématique des
+dispositions prises, tantôt, dans le mode d'armement du soldat, ou, le
+plus souvent, dans le génie des généraux. Cependant les résultats
+attribués à la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec
+les faits historiques, et, pour dégager cet _x_ inconnu, il suffirait de
+renoncer, une fois pour toutes, à faire la cour aux héros, en exaltant
+outre mesure l'efficacité des dispositions prises en temps de guerre
+par les commandants supérieurs.
+
+_x_, c'est l'esprit des troupes, c'est-à-dire le désir plus ou moins vif
+de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du génie des
+commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de
+la quantité de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute,
+dont les hommes seraient armés. Ceux chez qui le désir de se battre est
+le plus vif seront toujours placés dans les meilleures conditions pour
+une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse,
+donnant comme produit la force. Le définir et en préciser la valeur,
+c'est le problème de la science, et il sera possible de le résoudre
+exactement le jour seulement où nous cesserons de substituer
+arbitrairement à cette «inconnue» les dispositions prises par le
+commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en
+exprimant par équations certains faits historiques, et en les comparant
+à la valeur relative, on peut espérer déterminer «l'inconnue» elle-même.
+
+Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze
+hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus,
+c'est-à-dire qu'ils ont tué et fait prisonniers le reste sans exception,
+en perdant 4 de leur côté, donc 4 _x_ = 15 _y_, soit _x_: _y_:: 15: 4.
+L'équation ne donne pas la valeur de l'»inconnue», mais indique le
+rapport entre les deux «inconnues», c'est-à-dire entre l'esprit de corps
+(_x_ et _y_) qui animait chacun des belligérants. En appliquant ainsi le
+système des équations différentes aux différents faits historiques
+(batailles, campagnes, durée des guerres), il en résulte une série de
+nombres, qui renferment assurément et peuvent fournir au besoin de
+nouvelles lois.
+
+La règle de tactique qui prescrit d'agir par masses à l'attaque, et par
+fractions à la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la
+force d'une armée gît dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses
+hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur
+des masses mises en mouvement) que pour se défendre contre les
+assaillants, aussi la loi qui ne tient pas compte de «l'esprit des
+troupes» n'aboutit-elle, le plus souvent, qu'à des appréciations
+mensongères partout où une violente exaltation ou un grand affaissement
+viennent à se produire dans «l'esprit des troupes», comme, par exemple,
+dans les guerres nationales.
+
+Les Français, au lieu de se défendre isolément pendant leur retraite,
+se serrent en masses, car, l'esprit de l'armée étant à bas, la force
+seule de la masse pouvait contenir les unités. Les Russes au contraire,
+qui, selon ces lois de la tactique, auraient à attaquer par masses, se
+divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcité, et l'on voit des
+individus isolés battre les Français sans en attendre l'ordre, et
+s'exposer, sans y être contraints, aux fatigues et aux dangers les plus
+grands.
+
+Cette guerre de partisans commença à l'entrée de l'ennemi à Smolensk,
+avant même d'avoir été officiellement acceptée par notre gouvernement;
+des milliers d'hommes de l'armée ennemie, des traînards, des maraudeurs,
+des fourrageurs, avaient été tués par nos cosaques et par nos paysans,
+avec aussi peu de remords que s'il se fût agi de chiens enragés. Denis
+Davidow fut le premier à comprendre, avec son flair patriotique, la
+tâche qui était réservée à cette terrible massue, qui, sans inquiéter
+des règles militaires, frappait les Français sans merci, et à lui
+revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'août, le
+premier détachement de partisans de Davidow fut organisé, et beaucoup
+d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il
+s'en formait.
+
+Les partisans détruisaient en détail la grande armée, et balayaient
+devant eux ces feuilles mortes qui se détachaient elles-mêmes de l'arbre
+desséché. Au mois d'octobre, lorsque les Français couraient vers
+Smolensk, on comptait déjà une centaine de ces détachements, de forces
+numériques et d'allures différentes. Les uns avaient conservé toute
+l'apparence des troupes régulières, avec de l'infanterie, de
+l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se
+composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore étaient un
+mélange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns étaient
+formés uniquement de paysans et de propriétaires, qui restèrent
+inconnus. On citait un sacristain qui, à la tête d'un de ces derniers,
+avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine
+Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre
+prit tout son développement à la fin du mois d'octobre, et les
+partisans, étonnés de leur propre audace et s'attendant à tout instant à
+être entourés et pris par l'ennemi, se cachaient dans les forêts et ne
+dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun
+savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits détachements qui, les
+premiers, commencèrent à suivre de près les Français, trouvaient
+faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas osé
+prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui
+parvenaient à se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils
+croyaient tout possible.
+
+Le 23 octobre, Denissow, tout entier à sa passion pour la guerre de
+partisans, se trouvait en marche avec son détachement. Il suivait depuis
+la veille, sans s'éloigner de la forêt qui longeait la grand'route, un
+convoi considérable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se
+dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient
+rapporté les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa
+compagnie à peu de distance, le passage de ce convoi était également
+connu des chefs des grands détachements et de l'état-major. Deux d'entre
+eux, un Polonais et un Allemand, envoyèrent demander à Denissow, chacun
+de son côté, s'il ne voulait pas se réunir à eux pour tâcher de mettre
+la main sur ce butin que tous convoitaient: «Non, mon ami, j'ai
+moi-même bec et ongles,» se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il
+répondit à l'Allemand que, malgré tout désir de servir sous les ordres
+d'un chef aussi célèbre et aussi brave, il se voyait privé de cet
+honneur, parce qu'il s'était déjà engagé à se réunir au général
+polonais; et à ce dernier, qu'il avait promis son concours au général
+allemand. Denissow était donc décidé à s'emparer du convoi avec l'aide
+de Dologhow, sans faire son rapport aux autorités supérieures. Ce convoi
+se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de
+Schamschew; du côté gauche, une profonde forêt s'avançait parfois
+jusqu'au bord de la route, ou s'en éloignait à la distance d'une gerote.
+C'était dans cette forêt que Denissow et les siens s'enfonçaient, pour
+en sortir tour à tour, sans perdre de vue le mouvement des Français. Des
+cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matinée de
+deux fourgons ennemis, chargés de selles et de harnais, qui s'étaient
+embourbés. Après cette capture, ils ne renouvelèrent plus leur attaque,
+car il était plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de
+Schamschew, et là, après s'être joints à Dologhow, qui devait arriver le
+soir même dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au
+point du jour de deux côtés à la fois sur les Français, de les battre et
+d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laissés en vedette sur la
+grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles
+colonnes. Denissow était à la tête de 200 hommes, Dologhow pouvait en
+avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en
+avait 1 500 avec le transport, mais cette supériorité de force numérique
+n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui était indispensable:
+savoir quelles étaient ces troupes? Il fallait à cet effet «prendre
+langue», c'est-à-dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie.
+Ils étaient tombés, dans la matinée, tellement à l'improviste sur les
+deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient été tous
+tués, et l'on n'avait emmené vivant qu'un petit tambour qui était resté
+parmi les traînards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des
+troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait été imprudente, aussi
+Denissow préféra-t-il envoyer jusqu'à Schamschew le paysan Tikhone
+Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il était possible, un des
+fourriers envoyés en avant.
+
+
+III
+
+
+
+C'était un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se
+confondaient en une seule et même teinte d'un gris terne. Tantôt il
+bruinait, tantôt il tombait quelques grosses gouttes.
+
+Monté sur un cheval de race, maigre et efflanqué, enveloppé d'une
+bourka, coiffé d'une papakha[32], ruisselant d'eau, Denissow, à
+l'exemple de son cheval qui baissait la tête en dressant les oreilles,
+inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait
+obliquement, et regardait devant lui avec inquiétude. Une forte
+préoccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe
+noire courte et épaisse. Il était suivi d'un sous-officier cosaque,
+également en bourka et en bonnet fourré, monté sur un bon petit cheval
+du Don, et d'un second cosaque, nommé Lovaïski, habillé comme les deux
+autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une
+expression de fermeté calme empreinte sur le visage et dans tout son
+maintien. Bien qu'on n'eût pu dire ce qu'il y avait de particulier dans
+sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow était
+mal à l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait rivé sur la
+sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux
+marchait leur guide, un paysan, mouillé jusqu'à la moelle des os, vêtu
+d'un caftan gris, coiffé d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu
+en arrière, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, à la queue et à la
+crinière bien fournies, à la bouche ensanglantée, un jeune officier en
+capote française de couleur gros-bleu; à côté de lui, un hussard,
+également à cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme
+déchiré et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses
+mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air étonné,
+en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre
+hussards suivaient, à la file l'un de l'autre, le long de l'étroit
+sentier de la forêt; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en
+capote française, qui la tête couverte d'une housse de cavalerie. Sous
+la pluie qui tombait à torrents, on ne distinguait plus la couleur des
+chevaux; les bais et les bruns semblaient également noirs, leurs cous
+s'étaient étrangement amincis sous leurs crinières mouillées, et une
+épaisse buée s'échappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers,
+leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris
+l'apparence triste et flétrie de la terre et des feuilles mortes dont
+elle était couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serrés
+contre le corps, pour empêcher, autant que possible, un nouveau courant
+de s'infiltrer sous leurs vêtements; au milieu d'eux, deux fourgons,
+attelés de chevaux français portant des selles cosaques, tressautaient
+sur les branches sèches et les racines, et clapotaient dans l'eau des
+ornières. Le cheval de Denissow se porta de côté pour éviter une mare,
+et Denissow se heurta le genou contre un arbre.
+
+«Eh, que diable!» s'écria Denissow en colère... et, donnant sa monture
+deux ou trois coups de fouet, il s'éclaboussa, lui et ses compagnons.
+Mouillé, affamé, et surtout impatienté de n'avoir pas de nouvelles de
+Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoyé en avant:
+«Il ne se représentera jamais une occasion pareille, se disait-il.
+Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie à un autre
+jour, un des détachements m'enlèvera le convoi sous le nez...» Et il ne
+cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le
+messager de Dologhow.
+
+Débouchant tout à coup dans une clairière d'où l'on avait une large
+échappée de vue sur la droite, Denissow s'arrêta:
+
+«Voici quelqu'un!» dit-il.
+
+L'essaoul[33] regarda dans la direction indiquée: «Ils sont deux,
+dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas à supposer,
+poursuivit l'essaoul, qui aimait à employer des mots peu usités entre
+eux, que ce soit le lieutenant-colonel?»
+
+Les cavaliers qu'ils avaient aperçus descendirent la montasse, se
+dérobèrent un moment derrière un repli de terrain et ne tardèrent pas à
+reparaître. L'officier, les cheveux au vent, les vêtements transpercés,
+les pantalons remontés jusqu'à mi-jambe par la course qu'il venait de
+faire, talonnait son cheval fatigué. Un cosaque le suivait au trot,
+debout sur ses étriers. Cet officier était un tout jeune garçon, aux
+joues colorées et aux yeux vifs et brillants; arrivé près de Denissow,
+il lui remit un pli tout mouillé.
+
+«De la part du général, dit-il, excusez l'humidité du papier. On n'a
+fait que nous répéter que c'était si dangereux, ajouta-t-il en se
+tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncés,
+décachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos précautions avec
+l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions
+chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il désigna le petit
+tambour... un prisonnier? Avez vous déjà eu une affaire? Peut-on lui
+parler?
+
+--Rostow! s'écria Denissow.... Comment, Pétia, ne m'as-tu pas dit tout
+de suite que c'était toi?...» Et il lui tendit la main en souriant.
+
+Tout le long de la route, Pétia Rostow s'était tracé la ligne de
+conduite que, d'après lui, il devait suivre à l'égard de Denissow, ainsi
+qu'il convenait à un homme fait, à un officier, sans faire la moindre
+allusion à leurs relations passées; mais, à cet accueil affectueux, sa
+figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle
+qu'il s'était promis de garder, il lui raconta comment il avait passé
+devant les Français, combien il était fier de la mission qu'on venait de
+lui confier, et comment il avait déjà vu le feu à Viazma, où un hussard
+s'était distingué.
+
+«Je suis enchanté de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air
+soucieux.
+
+--Michel Théoclititch, dit-il en s'adressant à l'essaoul, c'est encore
+l'Allemand, auquel ce jeune homme est attaché, qui me demande de nous
+joindre à lui;... aussi, si nous ne parvenons pas à enlever le transport
+aujourd'hui, il nous le soufflera demain...»
+
+Pendant qu'il causait avec le cosaque, Pétia, tout penaud du ton
+distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relevés pouvaient
+bien en être cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que
+personne s'en aperçût et pour se donner un air guerrier.
+
+«Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres à me donner? dit-il en
+portant la main à la visière de sa casquette et en reprenant le rôle
+d'aide de camp du général, auquel il s'était préparé.... Ou bien dois-je
+rester ici auprès de Votre Haute Noblesse?
+
+--Des ordres?... répéta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester
+ici jusqu'à demain?
+
+--Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'écria soudain Pétia.
+
+--Mais que t'a dit le général? De retourner à l'instant, sans doute?»
+Pétia rougit:
+
+«Il ne m'a rien dit... alors puis-je rester?
+
+--C'est bien, répliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il
+leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui
+était l'étape indiquée, et envoya l'officier monté sur le cheval
+kirghiz, qui remplissait près de lui les fonctions d'aide de camp,
+demander à Dologhow s'il viendrait dans la soirée: pendant ce temps,
+suivi de Pétia et de l'essaoul, il irait jusqu'à la lisière du bois
+examiner de loin la position des Français, qu'il comptait attaquer le
+lendemain. «Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide,
+mène-nous vers Schamschew.»
+
+
+IV
+
+
+La pluie avait cessé et le brouillard tombait goutte à goutte des
+branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Pétia suivaient en silence
+le paysan au bonnet blanc, qui marchait légèrement et sans bruit, les
+pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquiéter des feuilles et des
+racines qui lui barraient le chemin. Arrivé au bord du talus, le guide
+s'arrêta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau
+d'arbres; s'y plaçant sous un grand chêne, qui n'avait pas encore perdu
+son feuillage, il appela à lui ses compagnons, d'un signe mystérieux.
+Denissow et Pétia le rejoignirent et aperçurent de là les Français. À
+gauche, derrière le bois, s'étendait un champ; à droite, par-dessus un
+ravin aux bords escarpés, on apercevait un petit village et une maison
+de propriétaire avec son toit défoncé; dans ce village, dans cette
+maison, autour des puits, de l'étang, le long de la route qui menait au
+pont, on entrevoyait, à travers les vapeurs du brouillard, les masses
+mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en
+langue étrangère qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux à la
+montée, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.
+
+«Amenez le prisonnier,» dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux
+l'ennemi.
+
+Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit
+à son chef, qui lui demanda quelles étaient les troupes qu'ils avaient
+devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncées dans
+ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayés, et s'embrouilla si bel
+et si bien, que, quoiqu'il fût prêt à dire ce qu'il savait, il se borna
+à répondre affirmativement à toutes les questions. Denissow se tourna
+vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.
+
+«Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.
+
+--L'endroit est bien choisi, répondit l'essaoul.
+
+--Nous enverrons l'infanterie par le bas, du côté des marais; elle se
+glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre côté avec mes
+hussards, et alors, à un signal donné...
+
+--On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a là une
+fondrière, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus à
+gauche.»
+
+Pendant qu'ils se concertaient ainsi à mi-voix, on entendit tout à coup
+éclater le coup sec d'une arme à feu, et une légère fumée blanche
+s'éleva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix françaises.
+Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arrière, en
+pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et
+les cris ne s'adressaient pas à eux; quelque chose de rouge traversait
+le marais en courant.
+
+«N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signalé? dit l'essaoul.
+
+--Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le misérable! s'écria Denissow.
+
+--Il leur échappera,» répondit le cosaque.
+
+L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la
+rivière; il s'y précipita la tête en avant avec une telle violence, que
+l'eau en rejaillit de tous côtés, et, y disparaissant pour une seconde,
+il en sortit tout ruisselant sur la rive opposée, et reprit sa course;
+les Français qui le poursuivaient s'arrêtèrent.
+
+«Il est adroit, il n'y a pas à dire, s'écria le cosaque.
+
+--Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait
+jusqu'à présent?
+
+--Qui est-ce? demanda Pétia.
+
+--C'est notre plastoune[34], je l'avais envoyé prendre langue.
+
+--Ah oui! dit Pétia avec conviction,» quoiqu'il n'eût pas compris.
+
+Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur
+détachement, était un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y
+arriva au commencement de ses opérations, et qu'il eut fait venir le
+staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les
+mouvements des Français, celui-ci répondit à l'exemple de ses collègues,
+qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que
+son but était d'attaquer les Français et de savoir s'il n'en avait pas
+vu dans son village, le staroste se décida à répondre que les
+«_miraudeurs_» y étaient effectivement venus, et que Tikhone
+Stcherbatow, qui était le seul parmi eux à s'occuper de ces choses-là,
+pourrait le renseigner à ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui
+adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidélité
+au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout
+enfant de la patrie.
+
+«Nous n'avons fait aucun mal aux Français, répondit Tikhone, intimidé
+par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui
+dirait, amusés entre nous: nous avons bien tué une vingtaine de
+«_miraudeurs_», mais, à part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.»
+
+Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prévenir
+que Tikhone, qu'il avait complètement oublié, demandait à se joindre à
+leur détachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de
+toutes les corvées, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter
+l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes
+dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait à la
+maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit
+avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait
+l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça
+parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.
+
+Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours à pied et ne
+restait jamais en arrière de la cavalerie; armé d'un mousqueton, il le
+portait plutôt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se
+sert de ses dents et croque avec une égale adresse les puces et les os.
+D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses
+poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait
+des cuillers. Tikhone avait une situation à part parmi ses camarades.
+S'agissait-il en effet d'une besogne difficile--donner un coup d'épaule
+à une charrette embourbée, tirer par la queue un cheval enfoncé dans le
+marais, se glisser au milieu des Français ou faire cinquante verstes
+dans la journée--c'était toujours à lui qu'elle était dévolue. «Que
+diable, ça ne lui coûte rien, c'est une chair bien portante,» disaient
+ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Français,
+celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette
+blessure, traitée par Tikhone, à l'extérieur et à l'intérieur, seulement
+avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le détachement le sujet
+d'interminables plaisanteries, auxquelles il se prêtait du reste
+volontiers. «Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te
+voilà devenu crochu,» lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant
+mille grimaces et mille contorsions, prétendait être fâché cette fois
+pour tout de bon et injuriait les Français de la façon la plus comique.
+Le résultat immédiat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de
+prisonniers. Personne mieux que lui ne savait découvrir les occasions
+favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assommé et
+dépouillé d'ennemis, et par suite il était le favori des cosaques et des
+hussards. Tikhone avait donc été envoyé la nuit précédente à Schamschew
+pour «prendre langue», comme disait Denissow. Était-ce parce que la
+capture d'un seul Français lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il
+avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'étant faufilé, quand le
+jour était venu, dans un taillis, il y avait été découvert par l'ennemi,
+ainsi que son chef avait pu le constater.
+
+
+V
+
+
+Après avoir causé quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque
+projetée pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.
+
+«Maintenant, mon ami, dit-il à Pétia, allons nous sécher.»
+
+En approchant de la maison du garde, Denissow s'arrêta, et plongea son
+regard dans la forêt. Il vit venir à lui entre les arbres, marchant à
+grandes enjambées, un homme juché sur de longues jambes, les bras
+ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare,
+un fusil sur l'épaule et une hache à la ceinture; à sa vue, cet homme
+jeta avec précipitation quelque chose dans le fourré, et, ôtant son
+bonnet mouillé, s'approcha de lui: c'était Tikhone. Sa figure fortement
+grêlée et ridée, ses yeux bridés, rayonnaient de satisfaction: relevant
+la tête, il semblait retenir avec peine un éclat de rire.
+
+«Où donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.
+
+--Où je me suis perdu? J'ai été chercher le Français, répondit-il
+hardiment d'une voix de basse un peu rauque.
+
+--Et pourquoi as-tu rampé de jour dans le taillis, imbécile, tu ne
+l'auras pas attrapé?
+
+--Pour l'attraper, je l'ai attrapé.
+
+--Où est-il donc?
+
+--Je l'avais d'abord attrapé comme cela, à l'oeil, poursuivit-il en
+écartant ses grands pieds, et je l'ai mené dans le bois.... Là je vois
+qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre
+qui fera mieux l'affaire.
+
+--C'était donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant à
+l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amené?
+
+--Pourquoi vous l'amener? s'écria Tikhone brusquement, il ne valait
+rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?
+
+--Ah! l'animal!... Et après?
+
+--Après?... je suis allé en chercher un autre... j'ai rampé tout le long
+du bois et je me suis couché comme cela... et il jeta subitement à terre
+pour montrer comment il avait fait.... Voilà qu'il s'en trouve un sur
+mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant
+vivement, et je lui dis: «Allons, mon colonel!...» Mais voilà-t-il pas
+qu'il se met à hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des
+petites épées; alors voilà que je brandis ma hache de cette façon et je
+leur dis: «Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?»
+
+--Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donné la
+chasse à travers le marais.»
+
+Pétia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur
+sérieux, il fit de même, sans parvenir toutefois à comprendre ce que
+tout cela signifiait.
+
+«Ne fais pas l'imbécile, dit Denissow d'un air fâché: pourquoi n'as-tu
+pas amené le premier?»
+
+Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tête, et sa bouche,
+se fendant en un sourire béatement idiot, laissa voir entre ses dents la
+brèche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Pétia put enfin
+s'en donner à coeur joie.
+
+«Mais quoi? Je vous ai déjà dit qu'il ne valait rien, il était mal
+habillé, et grossier par-dessus le marché! Comment, qu'il me dit, je
+suis moi-même fils de «ganaral», et je n'irai pas!
+
+--Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.
+
+--Je l'ai questionné, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir
+grand'chose, et puis, qu'il dit, les nôtres sont nombreux mais
+mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en
+fixant ses yeux d'un air déterminé sur Denissow.
+
+--Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds[35], reprit Denissow,
+pour t'apprendre à jouer l'imbécile.
+
+--Pourquoi se fâcher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas
+vos Français.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en
+amènerai jusqu'à trois si vous voulez.
+
+--Eh bien, allons!» s'écria Denissow brusquement, et il conserva sa
+mauvaise humeur jusqu'à la maison du garde.
+
+Tikhone suivit au dernier rang, et Pétia entendit les cosaques rire et
+se moquer de lui, à propos de certaines bottes qu'il avait jetées dans
+le fourré. Il comprit aussitôt que Tikhone avait tué l'homme dont il
+parlait et il en éprouva un sentiment pénible; involontairement il
+regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le coeur; mais
+cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la maîtrisa, releva la tête et
+questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expédition du lendemain,
+afin de se maintenir à la hauteur de la société dont il faisait partie.
+
+L'officier envoyé par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle
+que Dologhow arrivait en personne, et que, de son côté, tout allait à
+souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant à lui
+Pétia:
+
+«Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.»
+
+
+VI
+
+
+Pétia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son régiment, et
+avait été attaché peu après, comme officier d'ordonnance, au chef d'un
+détachement considérable. Depuis qu'il avait été promu à ce grade, et
+surtout depuis son entrée dans l'armée active, où il avait pris part à
+la bataille de Viazma, il était sous l'influence d'une joyeuse
+surexcitation, à la pensée d'être devenu un homme fait, et il craignait
+de laisser échapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux
+de tout ce qu'il avait vu et éprouvé à l'armée, il lui semblait toujours
+que les hauts faits ne s'accomplissaient que là où il n'était pas. Aussi
+supplia-t-il instamment son général, qui cherchait quelqu'un à envoyer à
+Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se
+rappelant l'action insensée de Pétia à la bataille de Viazma, où, au
+lieu de suivre la route, il avait galopé jusqu'à la ligne des
+tirailleurs sous le feu des français et tiré deux coups de pistolet, il
+lui défendit de prendre part aux opérations de Denissow. C'était là la
+raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demandé s'il pouvait
+rester auprès de lui; jusqu'à la lisière du bois, Pétia s'était dit
+qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussitôt;
+mais, à la vue des Français et après le récit de Tikhone, il décida,
+avec ce brusque changement de front habituel aux très jeunes gens, que
+son général, qu'il avait profondément respecté jusqu'à ce moment, était
+un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow était un héros, l'essaoul un
+autre héros, et Tikhone un troisième héros, qu'il serait honteux à lui
+de les abandonner dans une circonstance périlleuse, et qu'il prendrait
+part à l'attaque.
+
+Le jour tombait lorsqu'ils arrivèrent tous trois à la maison du garde.
+Dans la demi-obscurité se dessinaient les formes vagues des chevaux
+sellés des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairière
+et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en dérober la
+fumée aux ennemis. Dans la première chambre de la petite cabane, un
+cosaque, les manches retroussées, hachait du mouton, tandis que dans la
+seconde trois officiers étaient occupés à transformer en table une porte
+qu'ils avaient arrachée de ses gonds. Pétia, se débarrassant de son
+uniforme mouillé, leur offrit aussitôt ses services pour l'arrangement
+du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut
+chargée de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel,
+et de mouton rôti. Assis au milieu des officiers et déchirant de ses
+doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle découlait la
+graisse, Pétia était en proie à une exaltation enfantine qui lui
+inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par
+conséquent l'assurance d'être payé de retour.
+
+«Vous croyez donc, Vassili Fédorovitch, dit-il à Denissow, que, si je
+reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de désagréable!... Car,
+voyez-vous, poursuivit-il en se répondant à lui-même, on m'a dit de
+savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de... d'aller là où ce
+sera le plus... car enfin ce n'est pas pour les récompenses, mais j'ai
+envie...» Et, serrant les dents et rejetant la tête en arrière, il
+regarda autour de lui, et fit un geste de menace.
+
+«Là-bas où ce sera le plus... le plus quoi? répéta Denissow en souriant.
+
+--Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit
+commandement; qu'est-ce que cela peut vous coûter?... Ah! voici mon
+couteau, il est à votre service,» dit-il en le tendant à un officier qui
+essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit
+l'éloge de l'instrument.
+
+«Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs.... Ah! mon Dieu,
+mais j'ai tout à fait oublié, s'écria-t-il tout à coup, que j'ai du
+raisin sec excellent, sans pépins. Nous avons un nouveau vivandier, et
+il a des choses merveilleuses: je lui en ai acheté dix livres.... Vous
+savez, je suis habitué à manger des douceurs.... En voulez-vous?...» Et
+Pétia courut dans l'autre pièce chercher son cosaque, et rapporta avec
+lui un gros panier de raisin sec.
+
+«Prenez-en, messieurs, ne vous gênez pas!... N'auriez-vous pas besoin
+d'une cafetière? J'en ai acheté une parfaite chez le vivandier, un brave
+homme s'il en fut, très honnête surtout, c'est là le principal; je vous
+l'enverrai, bien sûr... À propos, avez-vous encore des pierres à fusil?
+J'en ai là une centaine, que j'ai achetées à très bon marché... les
+voulez-vous?» Il s'arrêta effrayé et rougit à la pensée d'être allé un
+peu loin; il tâcha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre
+sottise dans la journée, et, en repassant ses souvenirs, il revit la
+figure du petit tambour. «Nous sommes bien ici, mais lui, où l'a-t-on
+emmené? Lui a-t-on seulement donné à manger? Ne le maltraite-t-on
+pas?... J'ai bien envie de le demander.... Mais que diront-ils?... Que
+je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je
+suis un enfant!... Eh bien, c'est égal, je vais le leur demander!» se
+dit-il, et, regardant avec inquiétude la figure des officiers, dans la
+crainte d'y découvrir une intention moqueuse:
+
+«Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner à manger?
+
+--Oui, ce pauvre enfant! répondit Denissow, qui ne trouvait rien de
+répréhensible dans ce sentiment.... Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent
+Bosse.
+
+--Je vais l'appeler, dit Pétia.
+
+--Va, va!... Ce pauvre enfant!» répéta Denissow. Pétia, qui était déjà à
+la porte, se retourna à ces mots, et se glissa entre les officiers
+jusqu'à Denissow.
+
+«Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!... Comme c'est bien,
+comme c'est bien à vous!» Et, l'ayant embrassé, il précipita dans
+l'autre chambre, en criant de toutes ses forces:
+
+«Bosse, Vincent Bosse!
+
+--Qui cherchez-vous!» demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurité.
+Pétia lui expliqua qu'il demandait le petit Français.
+
+«Ah! «Vessennï»?» répondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait
+déjà été russifié, et cette transformation (ce mot russe veut dire
+printanier) s'adaptait en tous points à la jeune figure de l'enfant....
+«Il se chauffe là-bas.... Eh! Vessennï, Vessennï! s'écrièrent plusieurs
+voix.
+
+--C'est un petit rusé, dit le hussard qui était à côté de Pétia; nous
+l'avons fait manger tantôt, il était affamé.»
+
+On entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans
+la boue.
+
+--Ah! c'est vous, dit Pétia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne
+vous fera pas de mal, entrez, entrez!
+
+--Merci, monsieur,» répondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en
+essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.
+
+Pétia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et,
+se bornant à lui prendre la main, il la lui serra doucement.
+
+«Entrez! répéta-t-il encore d'un ton affectueux.... Que pourrais-je bien
+faire pour lui?» se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la
+chambre.
+
+Cependant, malgré cette charitable réflexion, il alla s'asseoir loin de
+lui, par crainte sans doute que sa dignité ne souffrît d'une attention
+trop marquée. Il fouilla néanmoins dans sa poche, compta du bout des
+doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas
+honteux de la donner au petit tambour.
+
+
+VII
+
+
+Le petit tambour, après avoir reçu sa portion de mouton, fut revêtu d'un
+caftan russe, pour ne pas être renvoyé avec les prisonniers, et
+l'attention de Pétia fut détournée de lui par l'arrivée de Dologhow. Il
+avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruauté de ce
+dernier à l'égard des Français aussi avait-il constamment les yeux
+braqués sur lui, depuis qu'il était entré dans la chambre. L'extérieur
+de Dologhow frappa Pétia par son irréprochable correction. Tandis que
+Denissow portait le «tchèkmène»[36], toute sa barbe et sur la poitrine
+l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par
+toute sa façon d'être, le rôle exceptionnel qu'il remplissait en ce
+moment, Dologhow, qui jadis se singularisait à Moscou par son costume
+persan, s'était donné aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde
+le mieux tenu. Le menton rasé de frais, vêtu de la capote ouatée de la
+garde, le Saint-Georges passé à la boutonnière et la casquette
+d'ordonnance posée droit sur la tête, il jeta dans un coin sa bourka
+mouillée, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le
+sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la
+rivalité des grands détachements, de l'envoi de Pétia, de sa réponse aux
+deux généraux et de tout ce qu'il savait sur le convoi français.
+
+«C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et
+combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans
+l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime
+l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas
+m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis même, au besoin, lui prêter
+un uniforme.
+
+--Moi! moi! j'irai avec vous, s'écria Pétia.
+
+--C'est complètement inutile, répliqua Denissow.... Je ne le lui
+permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.
+
+--Et pourquoi cela? s'écria Pétia.... Pourquoi ne puis-je
+l'accompagner?
+
+--Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit
+tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?
+
+--Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde.
+
+--Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.
+
+--Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit
+Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je
+n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est
+difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la
+ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que
+de souiller son honneur de soldat?
+
+--Ces mièvreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de
+seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant à toi, elles ne
+sont plus de ton âge.
+
+--Mais, reprit Pétia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement à
+aller avec vous.
+
+--Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait,
+poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l'irritation de
+Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gardé, celui-là? Parce qu'il te fait
+de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies
+cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on
+les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!»
+
+L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête.
+
+«Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d'en
+discuter l'opportunité. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne
+sera pas moi du moins qui les aurai tués!» Dologhow se mit à rire.
+
+«Tu crois donc qu'ils n'ont pas reçu vingt fois l'ordre de nous
+empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux
+sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des
+trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il après un moment de
+silence: qu'on dise à mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux
+uniformes français.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il à
+Pétia.
+
+--Oui, oui, c'est dit!» répondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des
+yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait
+éveillé en lui toutes sortes d'idées qui ne lui permettaient pas de se
+rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. «Mais, se disait-il, si
+les grands pensent ainsi, c'est que ce doit être bien.... Il ne faut pas
+surtout que Denissow s'imagine que je lui obéirai et qu'il peut disposer
+de moi...» Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui
+répondit qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il ne craignait pas
+le danger.
+
+«Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu'il est impossible de ne
+pas être fixé sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque
+la vie des nôtres en dépend... et puis j'en ai très grande envie,
+voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.»
+
+
+VIII
+
+
+Après avoir endossé l'uniforme français, et s'être coiffés du shako,
+Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu'à la clairière d'où
+Denissow avait examiné le camp; arrivés là, ils descendirent dans le
+ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les
+attendre sans bouger, et s'élança ensuite avec Pétia sur la route qui
+conduisait au pont. La nuit était des plus sombres.
+
+«Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent,
+j'ai un pistolet, murmura Pétia.
+
+--Tais-toi, ne parle pas russe,» répliqua vivement Dologhow.
+
+Au même moment, un «qui vive?» nettement accentué, suivi du bruit sec
+d'un fusil qu'on armait, se fit entendre à quelques pas.
+
+«Lanciers au 6ème!» s'écria Dologhow, sans rien changer à l'allure de
+son cheval.
+
+La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.
+
+«Le mot d'ordre?» Dologhow retint son cheval et avança au pas.
+
+«Dites donc, le colonel Gérard est-il ici?
+
+--Le mot d'ordre? répéta la sentinelle sans répondre, et en lui barrant
+le chemin.
+
+--Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot
+d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici...
+entendez-vous, imbécile!» Et, poussant de côté la sentinelle avec le
+poitrail de son cheval, il continua sa route.
+
+Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit à elle:
+c'était un soldat portant un sac sur ses épaules, et il lui répéta sa
+question. Le soldat s'approcha sans défiance, caressa de la main le cou
+du cheval, et répondit naïvement que le commandant et les officiers
+étaient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du
+propriétaire.
+
+Le bivouac était établi des deux côtés de la route que longeait
+Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des
+soldats, il arriva devant la grande porte cochère, entra dans la cour,
+descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau
+milieu, et autour duquel étaient assis quelques hommes causant à haute
+voix. Dans une petite marmite placée sur le feu mijotait un morceau de
+viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu,
+tournait avec la baguette de son fusil.
+
+«Oh! c'est un dur à cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre,
+de l'autre côté.
+
+--Il les fera marcher, les lapins! répondit un autre en riant, mais tous
+deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurité, au bruit des pas
+de Dologhow et de Pétia, qui s'approchaient de leur groupe.
+
+--Bonjour, messieurs,» dit Dologhow à haute voix.
+
+Des ombres s'agitèrent autour du foyer: un officier de haute taille en
+fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.
+
+«C'est vous, Clément? D'où diable...?» Mais il n'acheva pas.
+
+Reconnaissant son erreur, il fronça légèrement les sourcils, salua
+Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait.
+Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur
+régiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas où se trouvait le
+6ème lanciers. Il l'ignorait complètement, et il sembla à Pétia que les
+officiers les examinaient d'un air défiant. Le silence dura quelques
+secondes.
+
+«Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard,» dit d'un
+ton gouailleur une voix derrière le brasier.
+
+Dologhow répliqua qu'ils avaient mangé et qu'ils allaient continuer leur
+chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la
+marmite, il s'assit sur ses talons à côté de l'officier qui lui avait
+parlé. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau
+quel était son régiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre,
+préoccupé en apparence d'allumer sa pipe, de questionner à son tour les
+officiers sur le plus ou moins de sécurité des routes, et de s'informer
+auprès d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.
+
+«Ces brigands sont partout,» répondit l'un d'eux; à quoi Dologhow
+répliqua que les cosaques n'étaient à redouter que pour des traînards
+isolés comme lui et son compagnon, mais qu'assurément ils n'oseraient
+pas attaquer des détachements considérables.
+
+Personne ne releva l'observation. «Quand donc partira-t-il?» se disait
+Pétia, qui était resté debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa
+conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes
+par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.
+
+«L'ennuyeuse affaire que de traîner ces cadavres après soi.... Mieux
+vaudrait fusiller toute cette canaille!» ajouta-t-il en éclatant de
+rire, et ce rire étrange fit craindre à Pétia que les Français ne
+s'aperçussent de la ruse.
+
+Le rire de Dologhow ne trouva pas d'écho, et un des officiers français,
+invisible dans l'ombre où il était étendu, couvert de son manteau,
+s'approcha et glissa quelques mots à l'oreille de son voisin. Dologhow
+se leva au même moment et demanda ses chevaux. «Nous les donnera-t-on,
+oui ou non?» pensa Pétia en se rapprochant involontairement de son
+compagnon. On amena les chevaux.
+
+«Bonsoir, messieurs,» dit Dologhow. Pétia essaya d'en dire autant, mais
+il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient à chuchoter.
+Dologhow fut longtemps à se mettre en selle, car le cheval ne se tenait
+pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochère, suivi
+de Pétia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les
+poursuivait, mais qui n'osait pas.
+
+Au lieu de reprendre le même chemin, ils traversèrent le village, où ils
+s'arrêtèrent un instant et prêtèrent l'oreille.
+
+«Entends-tu?» dit Dologhow, et Pétia reconnut la voix des prisonniers
+russes, groupés autour d'un feu.
+
+De là ils descendirent vers le pont, croisèrent la sentinelle, qui les
+laissa passer sans mot dire, et s'engagèrent dans le ravin, où les
+attendaient les cosaques.
+
+«Eh bien, adieu! Tu diras à Denissow que c'est pour la pointe du jour,
+au premier coup de fusil,» dit Dologhow en s'éloignant, mais Pétia le
+saisit par la main en lui disant:
+
+«Oh! quel héros vous faites! Comme c'était beau! Comme je vous aime!
+
+--C'est bien, c'est bien!» répliqua Dologhow; mais, Pétia continuant à
+ne pas le lâcher, il devina que le jeune garçon se penchait vers lui
+pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut
+dans la nuit.
+
+
+IX
+
+
+En revenant à la maison du garde, Pétia trouva Denissow qui l'attendait
+dans la première pièce avec une vive inquiétude, et se reprochait de
+l'avoir laissé aller.
+
+«Dieu merci, s'écria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte!
+s'écria-t-il en interrompant le récit exalté de Pétia. Grâce à toi, je
+n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire
+un somme.
+
+--Je n'ai pas envie de dormir, répondit Pétia; je me connais: si je
+m'endors, je ne pourrai plus me réveiller, et puis, je n'ai pas
+l'habitude de dormir avant la bataille.»
+
+Il resta donc quelque temps dans la cabane à repasser les détails de sa
+course aventureuse et à rêver au lendemain, et, quand il vit Denissow
+endormi, il sortit pour prendre l'air.
+
+Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient
+encore: on entrevoyait çà et là les silhouettes des tentes des cosaques
+et de leurs chevaux attachés au piquet; un peu plus loin se dessinait
+indistinctement le contour de deux fourgons attelés, et tout au fond du
+ravin un feu s'éteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards,
+plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et
+le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Pétia se dirigea vers
+les fourgons, près desquels se trouvaient les chevaux sellés. Il
+reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.
+
+«Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les
+naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne
+demain.
+
+--Eh quoi, bârine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui était assis
+près des fourgons.
+
+--Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer:
+nous sommes allés faire une visite aux Français.»
+
+Pétia lui raconta en détail non seulement son expédition, mais encore
+pourquoi il y avait pris part, et comment, à son avis, il valait mieux
+risquer sa vie que de laisser aller les autres à l'aventure.
+
+«Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.
+
+--Non, je n'en ai pas l'habitude... À propos, vos pierres à fusil
+sont-elles en bon état? J'en ai apporté avec moi, si tu en as besoin, tu
+peux en prendre.»
+
+Le cosaque sortit sa tête de dessous le fourgon pour examiner Pétia de
+plus près.
+
+«Je te le propose parce que je suis habitué à tout faire avec
+exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout à la diable, ne
+préparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!
+
+--C'est vrai, murmura le cosaque.
+
+--Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est
+émou.... Pétia s'arrêta au moment où il allait dire un mensonge, car le
+sabre n'avait jamais été aiguisé. Peux-tu me le repasser?
+
+--Pourquoi pas? On peut.»
+
+Likhatchow se leva, fouilla dans les bâts; et Pétia grimpa sur le
+fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. «Est-ce qu'ils
+dorment, les camarades? lui demanda-t-il.
+
+--Les uns dorment, les autres non.
+
+--Et le gamin où est-il?
+
+--Vessennï. Il s'est jeté dans un coin à l'entrée de la cabane et s'est
+endormi de peur.»
+
+Pétia garda longtemps le silence, en prêtant l'oreille à tous les
+bruits; des pas se firent tout à coup entendre, et une ombre se dressa
+devant lui.
+
+«Qu'est-ce que tu aiguises donc là, toi? demanda le nouveau venu.
+
+--Mais voilà, j'aiguise un sabre pour le bârine.
+
+--Bonne idée, dit l'homme, qui était un hussard.... Dis donc, n'est-il
+pas resté une écuelle ici chez vous?
+
+--Elle est là près de la roue.
+
+--Il va faire bientôt jour,» ajouta le hussard, et, prenant l'écuelle,
+il s'éloigna en s'étirant.
+
+Les rêveries de Pétia l'avaient, en attendant, transporté dans un monde
+féerique où rien ne rappelait la réalité. Cette grande tache noire,
+qu'il voyait à quelques pas, était-elle véritablement la maison du
+garde, ou bien n'était-ce pas une caverne conduisant dans les
+entrailles de la terre... et cette lueur rougeâtre, l'oeil unique d'un
+monstre géant, fixé sur lui?... Était-ce bien aussi un fourgon sur
+lequel il était assis, ou plutôt une haute tour, de laquelle, s'il
+venait à tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois
+peut-être, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en était
+aussi féerique que celui de la terre: les nuages, emportés par le vent,
+couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient à découvert des
+myriades d'étoiles dans cet infini sans fond, qui tantôt semblait
+s'élever, à perte de vue, au-dessus de sa tête, et tantôt s'abaisser
+jusqu'à portée de la main. Il ferma involontairement les yeux, et,
+cédant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait
+toujours, les ronflements des soldats endormis se mêlaient aux
+hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Pétia
+entendit tout à coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu,
+d'une beauté et d'une douceur ineffables. Musicien à l'égal de Natacha,
+et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule
+note et n'y avait même jamais songé. Aussi ces mystérieux motifs, en
+envahissant soudain son cerveau et son âme, lui parurent-ils pleins de
+charme et d'enivrante poésie. La musique devenait de plus en plus
+distincte. C'était ce que les spécialistes auraient appelé «une fugue»,
+Pétia n'avait pas la moindre idée de ce que c'est qu'une fugue. La
+mélodie, reprise tantôt par un violon, tantôt par un cor aux sons
+plaintifs et séraphiques se perdait, inachevée, dans le choeur, d'où
+elle s'élançait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble,
+en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... «Mais je
+rêve! se dit Pétia en perdant presque l'équilibre; ce sont sans doute
+mes oreilles qui tintent... ou peut-être ne suis-je pas le maître de
+cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!...» Il
+referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et
+s'éloignaient tour à tour, vibrèrent de nouveau à ses oreilles....
+«Dieu, que c'est beau!» se disait Pétia en essayant de diriger le
+céleste orchestre.... «Doucement, plus doucement à présent!...» et les
+sons lui obéissaient.... «Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec
+ensemble!...» et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir
+des profondeurs de l'espace.... «À vous, les voix!» ordonna Pétia, et
+des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables,
+s'élevèrent graduellement avec une imposante énergie. À cette marche
+triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte
+d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des
+chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fût un
+moment troublé. Pétia en écoutait, avec un ravissement mêlé de terreur,
+les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles
+durèrent! Il était encore sous le charme, et regrettait de n'avoir
+auprès de lui personne à qui faire partager son bonheur, lorsque la voix
+de Likhatchow le réveilla brusquement.
+
+«C'est prêt, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au
+moins deux Français!»
+
+Pétia secoua sa torpeur. Un jour grisâtre perçait à travers les branches
+dénudées, et les chevaux, invisibles jusque-là, émergeaient peu à peu de
+la brume. Pétia, sautant à bas du fourgon, tira de sa poche un rouble,
+qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau.
+Les hommes détachèrent les chevaux et en arrangèrent les sangles.
+
+«Voilà le commandant,» dit Likhatchow à la vue de Denissow, qui appelait
+Pétia du seuil de l'isba et donnait ordre de se préparer.
+
+
+X
+
+
+Les chevaux furent sellés en un tour de main, et chacun se mit en place.
+Denissow donna ses dernières instructions au détachement d'infanterie
+qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientôt derrière les arbres,
+en pataugeant dans la boue, et en s'enfonçant dans le brouillard du
+matin. Pétia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment
+l'ordre du départ; ses ablutions du matin l'avaient singulièrement
+rafraîchi, mais ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, pendant que
+le frisson de la fièvre l'agitait de plus en plus.
+
+«Eh bien, est-ce prêt?» demanda Denissow.
+
+On lui amena les chevaux, et, après avoir gourmandé son cosaque pour
+n'avoir pas assez serré les sangles, il se mit en selle. Pétia posa le
+pied sur l'étrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui
+attraper la jambe, et, s'élançant sur sa monture, léger comme un oiseau,
+il se retourna pour voir s'ébranler la file des hussards.
+
+«Vassili Fédorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me
+confierez un petit commandement, n'est-ce pas?»
+
+Denissow, qui avait presque oublié l'existence de Pétia, le regarda avec
+surprise:
+
+«Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il sévèrement: c'est de m'obéir
+et de ne pas te fourrer là où tu n'as que faire!...» Et pendant toute la
+marche il ne lui dit plus un mot.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent à la lisière du bois, la plaine commençait déjà à
+s'éclairer, et Denissow donna alors un ordre à l'essaoul; ses cosaques
+défilèrent un à un devant eux, et il descendit la montagne à leur suite.
+Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrière, les chevaux avec
+leurs cavaliers arrivèrent bientôt dans le ravin. Pétia, dont le frisson
+augmentait, avançait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et
+les vapeurs du brouillard dérobaient seules à la vue les objets
+éloignés. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque,
+lui fit un signe de tête et lui dit tout bas:
+
+«Le signal!»
+
+Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au même instant les
+chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu éclataient
+de tous côtés. Pétia fouetta son cheval en lui rendant la main, et
+s'élança en avant sans écouter Denissow qui l'appelait. Il lui avait
+semblé qu'au moment du signal la lumière avait paru et qu'il faisait
+jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient
+dépassé, bouscula un traînard, et continua son galop effréné. Devant
+lui, des hommes, des Français, sans doute, traversaient la route de
+droite à gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son
+cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'était arrêté devant une isba,
+et un cri effroyable de détresse s'en échappa. Pétia s'approcha, et ses
+yeux tombèrent sur la figure pâle d'un Français effaré qui serrait
+convulsivement le bois de la lance dirigée contre lui.
+
+«Hourra! mes enfants!» s'écria Pétia, et, talonnant son cheval couvert
+d'écume, il enfila la rue du village.
+
+Des coups de feu s'échangeaient à quelques pas de là. Des cosaques, des
+hussards, des prisonniers russes déguenillés, couraient en tous sens, en
+criant à tue-tête. Un jeune Français, la tête découverte, se défendait à
+la baïonnette contre les hussards: lorsque Pétia arriva, il était déjà
+à terre. J'ai encore été en retard,» se dit-il en se dirigeant du côté
+où la fusillade était plus vive; on se battait dans la cour où Dologhow
+et lui étaient entrés la veille; les Français, retranchés derrière la
+haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les
+cosaques massés autour de la porte cochère. Il aperçut, à travers la
+fumée de la poudre, la figure pâle de Dologhow, qui criait à ses hommes:
+
+«Prenez-les à revers et que l'infanterie ne bouge pas!
+
+--Ne pas bouger?... Hourra!» s'écria Pétia, et, sans s'arrêter une
+seconde, il s'élança au plus épais de la mêlée.
+
+Une décharge fendit l'air, les balles sifflèrent, les cosaques et
+Dologhow entrèrent à sa suite dans la cour de la maison; au milieu des
+nuages de fumée, on voyait des Français jeter là leurs armes, ou se
+précipiter à la rencontre des cosaques, tandis que d'autres
+dégringolaient de la montagne vers l'étang. Pétia continuait à galoper
+dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il
+gesticulait d'une façon étrange des deux bras à la fois, et se penchait
+de plus en plus d'un côté de sa selle. Son cheval, venant à se heurter
+contre les tisons d'un foyer à demi éteint, s'arrêta court, et Pétia
+tomba lourdement à terre. Ses pieds et ses mains s'agitèrent un moment,
+tandis que sa tête restait immobile: une balle lui avait traversé le
+cerveau. Un officier français sortit de la maison avec un mouchoir blanc
+au bout de son épée, et déclara à Dologhow qu'ils se rendaient.
+Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Pétia, qui gisait
+sur le sol, les bras étendus.
+
+«Fini!» dit-il les sourcils froncés, et il alla à la rencontre de
+Denissow.
+
+«Tué!» s'écria ce dernier en devinant de loin, à cet abandonnement du
+corps qu'il connaissait si bien, que Pétia était mort.
+
+«Fini!» répéta Dologhow, comme s'il éprouvait un plaisir particulier à
+prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les
+cosaques.
+
+«Nous le laisserons là,» cria-t-il à Denissow, qui ne lui répondit rien.
+
+De ses mains tremblantes, celui-ci avait relevé la figure, maculée de
+boue et de sang, du pauvre Pétia.... «Je suis habitué à manger des
+douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout».... Ces paroles
+lui revinrent involontairement à la mémoire, et les cosaques se
+regardèrent stupéfaits, en entendant des sons rauques, pareils au
+jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppressée de
+Denissow. Se retournant tout à coup, il se cramponna convulsivement à la
+palissade.
+
+Parmi les prisonniers russes qui venaient d'être délivrés, se trouvait
+Pierre Besoukhow.
+
+
+XI
+
+
+Les autorités françaises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour
+le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, à dater
+du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les mêmes troupes qu'à leur sortie
+de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers
+jours, formait l'arrière-garde de l'armée, fut enlevée par les cosaques,
+et le reste les devança. L'artillerie, qui les précédait dans le
+principe, se trouvait maintenant remplacée par les énormes fourgons de
+bagages du maréchal Junot, escortés par un détachement de Westphaliens.
+Les troupes qui, jusqu'à Viazma, marchaient en trois colonnes,
+avançaient maintenant pêle-mêle, et le désordre, dont Pierre avait
+aperçu les symptômes à la première étape, était arrivé à son comble. Les
+deux côtés du chemin étaient jonchés de cadavres de chevaux; des hommes
+en haillons, des traînards de différentes armes, tantôt se joignaient à
+eux, tantôt restaient en arrière. De fausses alertes leur avaient plus
+d'une fois causé des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi
+tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se
+bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant à leurs camarades de
+leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot
+formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet
+ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes
+du convoi se réduisaient à une soixantaine; le reste avait été enlevé ou
+abandonné, et trois des fourgons de Junot avaient été pillés par des
+hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que
+ce convoi était gardé par un plus grand nombre de sentinelles que celui
+des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait été fusillé sur
+l'ordre du maréchal lui-même, parce qu'on avait trouvé sur lui une
+cuiller à ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement
+diminué: de trois cent trente qu'ils étaient à la sortie de Moscou, on
+n'en comptait plus que cent, qui, à eux seuls, donnaient plus de soucis
+aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot.
+S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en
+revanche, affamés et transis comme ils étaient, il leur paraissait
+encore plus pénible, et même odieux, de garder à vue des Russes, aussi
+affamés et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et
+qu'ils avaient ordre de fusiller à la première tentative d'évasion. Dans
+la crainte de se laisser aller à un sentiment de compassion qui aurait
+pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement
+encore que de coutume. À Dorogobouge, les soldats de l'escorte
+enfermèrent les prisonniers dans une écurie pour aller piller leurs
+propres magasins; quelques-uns des prisonniers tentèrent de s'enfuir par
+un passage souterrain qu'ils avaient creusé, mais ils furent pris sur
+le fait et fusillés. L'ordre, établi au début, que les officiers
+devaient marcher séparés des soldats, n'existait plus; tous les hommes
+valides formaient un même groupe, et Pierre se trouva ainsi réuni à
+Karataïew et à son petit chien aux jambes torses; Karataïew fut repris
+de la fièvre le troisième jour de marche, et, à mesure qu'il
+s'affaiblissait, Pierre s'en éloignait instinctivement, ou était obligé
+de faire un effort pour s'en approcher, tant ses gémissements
+incessants, et l'odeur acre et pénétrante qui s'exhalait de toute sa
+personne, lui causaient une invincible répulsion.
+
+Pendant qu'il était enfermé dans la baraque, Pierre avait compris par
+tout ce qui se passait dans son âme, par le genre de vie auquel il était
+forcément soumis, que l'homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur
+est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de
+l'existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin,
+mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante vérité s'était aussi
+révélée à lui pendant ces trois dernières semaines: c'est qu'il n'y a
+rien d'irrémédiable dans ce monde, et que, de même que l'homme n'est
+jamais complètement heureux et indépendant, de même il n'est jamais
+complètement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses
+limites comme la liberté, et que ces limites se touchent: que l'homme
+couché sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliée,
+souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le
+froid le gagner; que lui-même avait tout autant souffert autrefois avec
+des souliers de bal trop étroits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et
+endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru épouser sa femme
+de sa propre volonté, il était aussi peu libre qu'à cette heure, où on
+l'avait enfermé, pour toute la nuit, dans une écurie!
+
+De toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il
+conserva jusqu'à sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle
+que lui faisaient éprouver ses pieds. Dès la seconde étape, il s'était
+dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le
+lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donné, il se
+traîna d'abord en boitant, puis, les blessures s'échauffant par la
+marche, la douleur s'apaisa peu à peu. Bien que, chaque soir, ses pieds
+fussent dans un état effrayant, il finit par ne plus les regarder, et
+n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il apprécia à toute sa valeur
+la force de résistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du
+changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable
+à la soupape de sûreté d'une machine à vapeur, qui en laisse échapper le
+trop-plein lorsque la mesure normale est dépassée. Il n'entendait pas
+fusiller les prisonniers qui restaient en arrière, bien qu'une centaine
+au moins eussent déjà péri de cette façon. Il ne pensait plus à
+Karataïew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et à qui le même
+sort était sans doute réservé: encore moins pensait-il à lui-même. Plus
+sa situation devenait précaire, plus l'avenir était sombre, plus ses
+réflexions et ses pensées étaient consolantes et douces, et plus son
+esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui!
+
+
+XII
+
+
+
+Le 22 octobre, dans la journée, Pierre gravissait une montée par une
+route boueuse et glissante; ses yeux, fixés sur les inégalités du
+terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune.
+Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route,
+en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'élançant
+ensuite, sur les quatre à la fois, à la poursuite de corbeaux installés
+sur une charogne. On en voyait de tous côtés, de différentes sortes et à
+différents degrés de décomposition, depuis le cheval jusqu'à l'homme.
+Les loups, empêchés d'en approcher par le passage continuel des troupes,
+laissaient «le Gris» se livrer en toute liberté à ses fantaisies
+vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle
+s'arrêtait un instant, ce n'était que pour retomber plus dru après
+chaque éclaircie. La terre, complètement détrempée, ne pouvait plus
+l'absorber, et elle s'écoulait en mille petits ruisseaux. Pierre
+comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant à la pluie, il lui
+disait mentalement: «Encore, encore, mouille-moi bien!»
+
+Il lui semblait qu'il ne pensait à rien; mais son âme veillait et
+méditait, et d'un simple récit fait la veille par Karataïew elle tirait
+un grand enseignement. Karataïew, enveloppé de son manteau, avait en
+effet raconté aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la
+maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu répéter. Il
+était plus de minuit, c'était l'heure où la fièvre le quittait et où il
+redevenait gai comme d'habitude. À la vue de cette figure pâle et
+amaigrie, vivement éclairée par le feu du bivouac, Pierre eut un
+serrement de coeur. Embarrassé de sa compassion pour cet homme, il
+voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allumé,
+force lui fut de s'asseoir à côté de lui.
+
+«Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder.
+
+--Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort,» dit Karataïew en
+reprenant son récit.
+
+Pierre, comme nous l'avons déjà dit, le connaissait par coeur, le petit
+soldat le contait toujours avec une satisfaction particulière. Il y
+prêta néanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux
+et honnête marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui
+un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pèlerinage.
+Ils s'arrêtèrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le
+lendemain matin l'ami du marchand fut trouvé assassiné et volé; un
+couteau ensanglanté, découvert sous l'oreiller du marchand, le fit
+mettre en jugement: il fut condamné à passer par les verges, à avoir les
+narines arrachées, et à être envoyé aux travaux forcés, «comme cela se
+devait,» dit Karataïew.
+
+«Et voilà, mes amis, que, pendant une dizaine d'années plus, le
+vieillard vit aux galères, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce
+doit être, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh
+bien! un soir les forçats, réunis comme nous sommes dans ce moment, se
+mirent à se raconter l'un à l'autre pourquoi ils avaient été condamnés,
+en quoi ils avaient péché devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tué
+une âme, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendié, celui-là d'avoir
+déserté; on s'adressa au vieillard: «Et toi, grand-père pourquoi
+souffres-tu?--Moi, mes enfants, répondit-il, c'est pour mes péchés et
+ceux des autres. Je n'ai ni tué, ni pris le bien d'autrui, je donnais du
+mien au prochain quand il était pauvre. Je suis, mes petits amis, un
+marchand, et j'avais de grandes richesses...» Et voilà qu'il leur
+raconte tout en détail comment la chose s'est passée: «Je ne me plains
+pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoyé ici; mais c'est ma
+pauvre femme et mes enfants que je regrette...» Et voilà le vieillard
+qui se met à pleurer.... Ne voilà-t-il pas que parmi eux se trouve
+l'assassin du marchand. «Où cela s'est-il passé, grand-père? Quand?
+Comment?...» Et voilà que l'homme questionne, et son coeur se serre: il
+s'approche du vieux et se jette à ses pieds: «C'est pour moi, bon vieux,
+que tu pâtis; c'est la vérité vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui
+est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai glissé
+le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne,
+grand-père, pardonne-moi, au nom du Christ.» Karataïew se tut, en
+souriant doucement, et, les yeux fixés sur la flamme, il arrangea les
+tisons.... Et le vieillard lui répond: «Que Dieu te pardonne, nous
+sommes tous pécheurs devant Lui, c'est pour mes propres péchés que je
+souffre...» Et il versa des larmes brûlantes.
+
+«Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataïew, dont le sourire
+illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du récit
+était dans ce qui allait suivre.
+
+L'assassin se dénonça lui-même à l'autorité. «J'ai, dit-il, six âmes sur
+la conscience (c'était un grand misérable), mais c'est le vieillard qui
+me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue à pleurer à
+cause de moi.» On écrivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier
+là où il devait aller; c'était loin, et puis le jugement prit du temps,
+et aussi les papiers à écrire, comme ça se passe toujours avec les
+autorités; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar:
+«Délivrer le marchand et lui donner une récompense selon le jugement,»
+et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. «Où donc est ce vieux,
+demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est
+arrivé!».... Et l'on chercha encore.» Ici la voix de Karataïew trembla:
+«Mais Dieu lui avait déjà pardonné, reprit-il: il était mort! C'est
+ainsi, mon ami!» Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps
+son sourire.
+
+C'était précisément le sens mystérieux de ce récit, l'exaltation
+touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant
+remplissaient l'âme de Pierre d'un bonheur confus et indéfinissable.
+
+
+XIII
+
+
+«À vos places,» dit tout à coup une voix. Une agitation soudaine se
+produisit aussitôt parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on
+aurait dit qu'ils s'attendaient à quelque événement heureux et solennel;
+des commandements se croisèrent en tous sens, et à la gauche des
+prisonniers passa un détachement de cavalerie bien monté et bien
+habillé. Une expression de contrainte, causée par l'approche des chefs
+supérieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut
+rejeté hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignèrent.
+
+L'Empereur! l'Empereur! le maréchal! le duc!... Et à la suite de la
+cavalerie s'avança rapidement une voiture attelée de chevaux gris.
+Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un
+personnage de l'escorte; c'était un des maréchaux, dont le regard
+s'arrêta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en
+détourna aussitôt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de
+compassion qu'il cherchait à dissimuler. Le général qui conduisait le
+convoi, effrayé, la figure échauffée, talonnait son cheval efflanqué, et
+galopait derrière la voiture. Quelques officiers se réunirent, les
+soldats les entourèrent. «Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?» répétait-on de
+tous côtés avec une inquiétude marquée.
+
+Pierre aperçut en ce moment Karataïew, qu'il n'avait pas encore vu,
+adossé à un bouleau. À l'expression attendrie que sa physionomie avait
+la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se
+joignait aujourd'hui celle d'une gravité douce et sereine. Ses yeux si
+bons, voilés par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier,
+ayant peur pour lui-même, fit mine de ne pas le remarquer et détourna la
+tête. En reprenant sa marche, il regarda en arrière, et le vit toujours
+à la même place, au bord du chemin. Deux Français parlaient entre eux à
+ses côtés. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la montée en
+boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derrière lui,
+mais au même moment il se souvint que le passage du maréchal l'avait
+empêché de finir de calculer ce qui leur restait d'étapes à faire
+jusqu'à Smolensk, et il se remit à compter. Deux soldats, dont les
+fusils fumaient encore, le dépassèrent en courant. Tous deux étaient
+pâles, et l'un jeta à la dérobée un regard sur Pierre, qui le regarda
+aussi, et se rappela que l'avant-veille ce même soldat avait brûlé sa
+chemise en voulant la faire sécher, ce qui avait provoqué les rires de
+toute l'assistance. «Le Gris» hurla à l'endroit où Karataïew était
+assis: «Qu'a donc cette bête, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les
+soldats qui marchaient à côté de lui ne se retournèrent plus, mais une
+expression sinistre se répandit sur leurs traits.
+
+
+XIV
+
+
+Les prisonniers, les bagages du maréchal et ceux de la cavalerie
+s'arrêtèrent dans le village de Schamschew. On s'établit autour du feu
+de la marmite, et Pierre, après avoir mangé un morceau de viande de
+cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit immédiatement du même
+sommeil qui s'était emparé de lui à Mojaïsk, après Borodino. La réalité
+se confondit avec le rêve, et une voix, était-ce la sienne ou celle d'un
+autre? lui répéta les mêmes pensées qu'il avait alors si clairement
+entendues. «La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce
+mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de
+reconnaître l'existence de la divinité. Aimer la vie, c'est aimer Dieu.
+Le plus difficile et le plus méritoire est d'aimer la vie dans ses
+souffrances imméritées».... «Karataïew!» se dit tout à coup Pierre en
+lui appliquant ces pensées. Il vit ensuite dans son rêve un petit
+vieillard, oublié depuis longtemps, qui lui avait donné des leçons de
+géographie lors de son séjour en Suisse: «Attends!» lui disait ce
+dernier, et il lui présenta un globe. Ce globe, animé, frémissant,
+n'avait pas de contours nettement indiqués: sa surface se composait de
+gouttes d'eau serrées l'une contre l'autre en masse compacte, et ces
+gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se
+divisant à l'infini; et, tout en cherchant à occuper le plus d'espace
+possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. «C'est
+l'image de la vie,» lui disait le vieux professeur.... «Comme c'est
+simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas
+compris plus tôt?... Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes
+essaye de s'étendre pour mieux Le refléter.... Elle grandit, elle se
+resserre, elle disparaît, pour revenir de nouveau à la surface....
+Voilà! c'est ainsi que Karataïew a disparu!».... «Avez-vous compris, mon
+enfant?» répéta le professeur.... «Avez-vous compris, sacré nom?»
+s'écria une voix tonnante... et Pierre se réveilla. Quand il se souleva
+sur son séant, il vit, à deux pas de lui, un soldat français qui venait
+de bousculer un Russe et s'occupait à faire griller un morceau de viande
+enfilé dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux
+doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec
+adresse. La lueur des tisons éclairait sa figure bistrée et ses sourcils
+épais: «Cela lui est bien égal, à ce brigand! murmurait le prisonnier,
+assis à deux pas de là, en caressant le petit «Gris», qui remuait
+gaiement la queue: «Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon...» Il
+n'acheva pas, car, au même moment, son imagination lui représenta le
+pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient
+retenti au même endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et
+craintif des deux soldats qui l'avaient dépassé avec leurs fusils encore
+fumants, l'absence de Karataïew à l'étape du soir. Il était enfin sur le
+point de comprendre que Karataïew avait été tué, lorsque, sans savoir
+pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, où il
+avait passé une soirée d'été avec une belle Polonaise. Sans essayer de
+rattacher l'un à l'autre ces tableaux d'une nature si différente, Pierre
+referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination
+avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une
+telle impression de bien-être et de fraîcheur, qu'il crut se sentir
+glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le
+cristal, se réunissaient sans bruit au-dessus de sa tête!
+
+Une vive fusillade et de grands cris le réveillèrent bien avant le lever
+du soleil.
+
+«Les cosaques!» s'écria un Français qui s'enfuyait, et, une minute plus
+tard, Pierre se trouva entouré de compatriotes.
+
+Il fut longtemps à comprendre ce qui se passait. De toutes parts
+s'élevaient des exclamations de joie:
+
+«Frères! amis! camarades!» répétaient les vieux soldats en pleurant et
+en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur côté,
+entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vêtement, qui des
+bottes, qui du pain!
+
+Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son émotion, prononcer
+un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.
+
+Dologhow, debout à l'entrée de la maison en ruines, assistait au défilé
+des Français désarmés, en donnant de légers coups de cravache sur la
+pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur
+mésaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui,
+et en sentant peser sur eux son regard glacial et pénétrant, qui ne leur
+promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs
+lèvres. À deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et
+marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte
+cochère.
+
+«Combien? demanda Dologhow.
+
+--La seconde centaine, répondit le cosaque.
+
+--Filez, filez!» disait Dologhow, qui avait emprunté cette expression
+aux Français, et un éclair de cruauté jaillissait de ses yeux lorsqu'ils
+se croisaient avec ceux des prisonniers.
+
+Denissow, la tête découverte, suivait d'un air sombre et accablé les
+cosaques qui portaient le corps de Pétia, pour le déposer dans la fosse
+qu'ils avaient creusée au fond du jardin.
+
+
+XV
+
+
+À partir du 28 octobre, lorsque les froids commencèrent, la retraite des
+Français prit un caractère plus tragique. Le nombre des hommes gelés ou
+se chauffant à en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.
+
+De Moscou à Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000,
+non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que
+piller. La suite devait correspondre mathématiquement à ce commencement:
+l'armée française diminuait dans la même proportion de Viazma à
+Smolensk, de Smolensk à la Bérésina et de la Bérésina à Vilna,
+indépendamment de l'intensité du froid, de la poursuite des Russes, des
+obstacles imprévus, ou de toute autre circonstance prise isolément. À
+partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse
+qui marcha ainsi jusqu'à la fin. Berthier écrivait à son souverain ce
+qui suit (et l'on sait à quel point les chefs se permettent de s'écarter
+de la vérité lorsqu'ils décrivent la situation d'une armée):
+
+«Je crois devoir faire connaître à Votre Majesté l'état de ses troupes
+dans les différents corps d'armée que j'ai été à même d'observer depuis
+deux ou trois jours dans différents passages. Elles sont presque
+débandées. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en
+proportion du quart au plus dans presque tous les régiments; les autres
+suivent isolément différentes directions, chacun pour son compte, dans
+l'espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la
+discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils
+doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de
+soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de
+choses, l'intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient
+ses vues ultérieures, qu'on rallie l'armée à Smolensk, en commençant à
+la débarrasser des non-combattants, tels que les hommes démontés, et des
+bagages inutiles et du matériel de l'artillerie, qui n'est plus en
+proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des
+subsistances sont nécessaires aux soldats, qui sont exténués par la faim
+et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et
+dans les bivouacs. Cet état de choses va toujours en s'aggravant, et
+donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remède, on ne
+soit plus maître des troupes dans un combat.--Le 9 novembre, à trente
+verstes de Smolensk[37].
+
+En entrant dans Smolensk, qui était pour eux la terre promise, les
+Français s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres
+magasins, et, cette dévastation une fois accomplie, ils reprennent leur
+retraite sans même savoir où elle s'arrêtera, et pourquoi ils la
+reprennent. Napoléon, ce génie, qui ne se connaissait pas de maître, ne
+le savait pas davantage. Malgré tout, son entourage et lui-même
+continuaient à observer l'étiquette usitée en écrivant des lettres, des
+rapports, des ordres du jour. On s'appelait: «Sire, mon cousin, prince
+d'Eckmühl, ou roi de Naples».... Mais ces rapports et ces ordres du jour
+étaient lettres mortes. Personne ne les exécutait, parce qu'ils étaient
+inexécutables, et, malgré les titres pompeux dont ils faisaient parade,
+chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup à se reprocher et que le
+moment de l'expiation était venu. Aussi, en dépit des soins qu'ils
+semblaient accorder à l'armée, chacun en réalité ne pensait qu'à soi, à
+fuir au plus vite, et à se sauver, si c'était possible.
+
+
+XVI
+
+
+
+Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de
+Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande
+les yeux à deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette
+pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans
+craindre l'ennemi, mais, à mesure que la partie s'engage, il tâche de
+s'éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l'éviter,
+tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la
+première période de la retraite des troupes françaises sur la route de
+Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur
+celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de
+la clochette et, sans s'en douter, allèrent se heurter plus d'une fois
+contre les Russes. Une armée fuyait, l'autre la poursuivait. En
+quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes:
+on aurait donc pu supposer qu'après y avoir séjourné quatre jours, ils
+auraient dû connaître l'approche de l'ennemi et combiner une attaque
+avantageuse, mais leur foule débandée s'élança en désordre, sans plan,
+sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de
+Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir
+l'ennemi derrière et non devant eux, ils s'échelonnaient à de telles
+distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns
+des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L'armée
+russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui
+était, du reste, la seule manoeuvre sensée à exécuter, suivit cette même
+direction, et déboucha sur la grand'route de Krasnoé. Alors, toujours
+comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de
+notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette
+apparition inattendue, ils s'arrêtèrent, puis reprirent leur course
+affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C'est ainsi que,
+pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney
+défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne
+ne s'inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son
+artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu'à
+échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite.
+Ney, qui s'était attardé à l'inutile besogne de faire sauter les murs de
+Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient
+de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha,
+avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait
+dans le principe, et qu'il avait semés tout le long de la route, avec
+ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin
+à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D'Orcha à Vilna, ce fut le
+même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent
+témoins d'une épouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyèrent, un
+grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser
+recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef
+suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit,
+laissant derrière lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent
+son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient
+augmenter le chiffre des morts!
+
+
+XVII
+
+
+Quand on voit les Français, pendant tout le cours de cette campagne,
+courir à leur perte inévitable, en ne subordonnant à aucune combinaison
+stratégique l'ensemble de leurs opérations ou les détails de leur
+marche, on ne peut se figurer que les historiens, à propos de cette
+retraite, reproduisent leur théorie de la mise en mouvement des masses
+par la volonté d'un seul. Cependant ils ont écrit des volumes pour
+énumérer les remarquables dispositions prises par Napoléon pour guider
+ses troupes, et vanter le talent militaire déployé à cette occasion par
+ses maréchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spécieux, afin de
+nous expliquer les motifs qui l'engagèrent à choisir, pour battre en
+retraite, la route dévastée qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au
+lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment
+approvisionnés. Ils exaltent son héroïsme au moment où, se préparant à
+livrer bataille à Krasnoé et à commander en personne, il dit à, son
+entourage: «J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le
+général!» Et pourtant, malgré ces nobles paroles, il fuit plus loin,
+abandonnant toute son armée à son malheureux sort! Ils nous dépeignent
+ensuite la bravoure des maréchaux, celle de Ney en particulier, qui se
+borne, après un détour dans la forêt, à passer de nuit le Dnièpre, et à
+arriver à Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, après avoir perdu les
+neuf dixièmes de ses hommes! Enfin ils nous décrivent complaisamment
+dans tous ses détails le départ de l'Empereur, de l'Empereur laissant là
+sa grande et héroïque armée!
+
+Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement taxé de
+lâcheté, et qu'on apprend aux enfants à mépriser, est représenté par les
+historiens comme quelque chose de grand et de marqué au coin du génie.
+Et quand ils sont à bout d'arguments pour justifier une action contraire
+à tout ce que l'humanité reconnaît de bon et de juste, ils évoquent
+solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure
+la notion du bien et du mal. S'il était possible de partager leur
+manière de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est
+«grand», et aucune atrocité ne pourrait lui être reprochée. «C'est
+grand!» disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal
+n'existent pas pour eux, il n'y a que «ce qui est grand et ce qui ne
+l'est pas», et «le grand» est pour eux la marque essentielle de certains
+personnages qu'ils décorent du nom de héros! Quant à Napoléon, qui
+s'enveloppe de sa fourrure et s'éloigne à fond de train de tous ceux
+qu'il a emmenés avec lui, et dont la perte est en train de se consommer,
+il se dit, lui aussi, en toute tranquillité, que «c'est grand!» Et parmi
+tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napoléon «le Grand», il
+n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre «la grandeur» en dehors des
+lois éternelles du bien et du mal équivaut à reconnaître son infériorité
+et sa petitesse morale! À notre avis, la mesure du bien et du mal,
+donnée par le Christ, doit s'appliquer à toutes les actions humaines, et
+il ne saurait y avoir de «grandeur» là où il n'y a ni simplicité, ni
+bonté, ni vérité!
+
+
+XVIII
+
+
+Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la
+dernière partie de la campagne de 1812, n'a pas éprouvé un sentiment de
+pénible et vague dépit? Qui ne s'est demandé comment notre armée, après
+avoir accepté la bataille de Borodino, lorsqu'elle était inférieure en
+nombre à celle des Français, n'avait pas pu, après les avoir cernés de
+trois côtés à la fois, leur couper la retraite et les faire tous
+prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par
+détachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre)
+nous répond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et
+autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines
+dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugés et condamnés?
+Même en leur imputant ce prétendu oubli de leur devoir, il est difficile
+en effet de comprendre, eu égard aux conditions dans lesquelles se
+trouvait l'armée russe à Krasnoé et à la Bérésina, comment elle ne s'est
+pas emparée de toute l'armée française, avec ses maréchaux, ses rois et
+son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'était là le dessein
+arrêté en haut lieu! Expliquer cet étrange phénomène, en disant que
+Koutouzow a entravé la réussite, c'est complètement inadmissible,
+puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgré sa volonté bien
+arrêtée de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au
+désir manifesté par ses troupes à Viazma et à Taroutino. Si, comme on le
+prétend, le projet des Russes était de couper la retraite à l'armée
+française et de la faire prisonnière en masse, et que leurs tentatives
+en ce sens n'aient abouti qu'à des échecs, il s'ensuit naturellement que
+les Français doivent considérer cette dernière période de la campagne
+comme une série de victoires pour leurs armes, et que les historiens
+militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos
+soldats. Car, s'ils veulent être logiques, malgré leur enthousiasme
+lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de reconnaître que la
+retraite des Français, depuis Moscou, a été une suite ininterrompue de
+succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de
+côté pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a
+évidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en
+définitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti à son
+anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour résultat la
+libération de la patrie. La cause réelle de cette contradiction gît dans
+le fait que les historiens, en se bornant à étudier les événements dans
+la correspondance des Empereurs et des généraux, dans les récits et dans
+les rapports officiels, ont faussement supposé que le plan était de
+couper la retraite à Napoléon et à ses maréchaux, et de les faire
+prisonniers. Ce plan n'a jamais existé et ne pouvait exister, car il
+n'avait aucune raison d'être. De plus, il était impossible de
+l'exécuter, car l'armée de Napoléon s'enfuyait avec une précipitation
+qui tenait du vertige, hâtant ainsi elle-même le dénoûment désiré. Il
+aurait donc été absurde d'entreprendre des opérations habilement
+combinées contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en
+route, et dont la capture, même celle de leur Empereur et de leurs
+généraux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'idée
+de couper la retraite à Napoléon était aussi peu sensée qu'impraticable,
+car l'expérience nous prouve que jamais un mouvement de colonne exécuté
+pendant une bataille, à cinq verstes de distance, ne concorde, à point
+nommé, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer bénévolement que
+Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient à l'heure
+dite, à l'endroit désigné par avance, c'était en réalité aussi
+invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en
+recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Pétersbourg, il disait que
+les dispositions faites à distance n'avaient jamais le résultat qu'on en
+attendait. Quant à l'expression militaire de «couper une retraite»,
+c'est également un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de
+pain, on ne coupe pas une armée. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne
+peut ni couper une armée, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours
+moyen de faire un détour, et messieurs les tacticiens devraient savoir,
+par l'exemple de Krasnoé et de la Bérésina, combien la nuit est
+favorable aux mouvements imprévus. Quant aux prisonniers, on ne prend
+que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse
+attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui
+se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de
+la tactique. Quant aux Français, ils pensaient avec raison qu'il n'y
+avait pas plus d'avantage pour eux d'un côté que de l'autre, car,
+prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir
+de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino à Krasnoé, l'armée
+russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et
+traînards. Pendant cette période de la campagne, nos troupes, manquant
+de vivres, de chaussures, de vêtements, bivouaquaient des mois entiers
+dans la neige, par quinze degrés de froid; les jours n'avaient que sept
+ou huit heures de durée, les nuits étaient sans fin, il n'y avait plus,
+par conséquent, de discipline, puisqu'elles luttaient à tout instant
+contre la mort et les souffrances. Là-dessus les historiens se
+contentent de vous dire que Miloradovitch aurait dû exécuter une marche
+de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son côté, et
+que Tchitchagow se serait avancé (ayant de la neige au-dessus des
+genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils
+plutôt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout
+ce qui était possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce
+n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes,
+confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient à
+combiner des plans irréalisables! Cette étrange et inconcevable
+contradiction du fait réel et de la description officielle provient de
+ce que les historiens s'attachent à nous décrire les sentiments sublimes
+et à non répéter les paroles mémorables de certains généraux, au lieu de
+dépeindre prosaïquement les événements. Les grandes phrases de
+Miloradovitch, les récompenses reçues par tel ou tel militaire pour ses
+profondes combinaisons stratégiques ont seules le don de les intéresser,
+mais les 50 000 hommes disséminés dans les hôpitaux et dans les
+cimetières n'attirent pas leur attention, comme s'ils étaient indignes
+de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de
+laisser de côté l'étude des rapports et des plans de bataille, et de
+pénétrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers
+d'individus qui prennent une part immédiate aux événements pour donner à
+des questions jusque-là insolubles en apparence une solution claire
+comme le jour?
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+I
+
+
+Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un
+sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l'anéantissement
+d'une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient; mais,
+lorsqu'il s'agit d'un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur
+causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et
+cette blessure de l'âme tue ou se cicatrise, comme une blessure
+ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre
+attouchement.
+
+La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste
+expérience après la mort du prince André. Moralement courbées et
+affaissées sous l'influence du nuage menaçant de la mort qu'elles
+avaient vue si longtemps planer sur leurs têtes, elles n'osaient plus
+regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que
+pour protéger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses
+impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la
+rue, l'annonce du dîner, la question de la femme de chambre au sujet de
+la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui était pis encore, un mot banal,
+un intérêt trop faiblement exprimé, irritait leur blessure, car tout
+cela les empêchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystérieux
+qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait
+insulter à ce calme profond qui leur était si nécessaire à toutes deux,
+pour se reprendre à écouter les chants de ce choeur solennel et terrible
+qui n'avaient pas encore cessé de vibrer dans leur imagination. Elles
+échangeaient peu de paroles, mais elles éprouvaient une véritable
+consolation à se trouver ensemble; elles évitaient même toute allusion à
+l'avenir, à leur tristesse, au défunt, car en parler n'était-ce pas
+porter atteinte à la grandeur et à la sainteté du mystère qui s'était
+accompli sous leurs yeux? Cette réserve qu'elles s'imposaient ne
+faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la
+joie ne peut être éternelle et sans alliage.
+
+La princesse Marie, la première, par sa position personnelle et
+indépendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son
+neveu, fut attirée hors de la sphère de deuil dans laquelle elle avait
+vécu pendant près de deux semaines. Une lettre reçue exigeait une
+réponse, la chambre du petit Nicolas était humide, il avait attrapé un
+rhume; Alpatitch, arrivé de Yaroslaw, lui présentait le compte rendu des
+affaires, etc. Il fallut discuter avec lui à propos du conseil qu'il lui
+donnait de retourner à Moscou et de s'établir à nouveau dans leur hôtel;
+car l'hôtel était resté intact, et n'exigeait que quelques réparations
+insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il
+fût possible de l'arrêter, et, quelque pénible qu'il fût pour la
+princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se
+fît de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie
+à tous ses regrets, les soucis de l'existence la réclamaient. Elle y
+reprit, à son coeur défendant, sa part d'activité; elle revit les
+comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu,
+et s'occupa des préparatifs de son retour à Moscou.
+
+Natacha, livrée à un isolement plus complet, s'éloigna insensiblement de
+la princesse Marie, dès que son départ fut décidé. Cette dernière
+proposa à la comtesse de l'emmener avec elle. Son père et sa mère y
+consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille
+s'affaiblissait de plus en plus, ils espéraient que le changement d'air
+et les soins des médecins de Moscou contribueraient à la rétablir!
+
+«Je n'irai nulle part, répondit Natacha, je ne demande qu'une chose:
+c'est qu'on me laisse en paix!» Et elle sortit précipitamment, en
+retenant à grand'peine des larmes de colère plutôt que de douleur.
+
+Blessée de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande
+partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncée dans un coin du
+divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait
+sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir,
+dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'épuisait, mais elle lui
+était nécessaire. Dès que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait
+brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie,
+saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une
+visible impatience qu'on la laissât à elle-même. Il lui semblait
+toujours qu'elle était sur le point de pénétrer et de résoudre
+l'effrayant problème sur lequel se concentraient toutes les forces de
+son âme.
+
+Un jour, à la fin de décembre, les cheveux négligemment noués sur le
+sommet de la tête, habillée d'une robe de laine noire, pâle, amaigrie,
+elle était à moitié étendue comme d'habitude dans l'angle du divan et
+chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixés sur la
+porte semblaient regarder du côté par où il avait disparu; alors cette
+rive inconnue de la vie, où jamais jusque-là elle n'avait fixé sa
+pensée, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si
+problématique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque
+palpable, tandis que celle où elle était restée lui apparaissait
+déserte, désolée, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant là où
+elle savait qu'il devait être, elle ne pouvait néanmoins se le
+représenter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps:
+elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se répétait ses
+paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir
+entendues.... Le voilà!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son
+vêtement de velours fourré, la tête appuyée sur sa main maigre et
+diaphane; sa poitrine est enfoncée, ses épaules relevées, ses lèvres
+serrées, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se détendent sur
+son front pâle. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha
+devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... «Quelle est cette
+douleur? Que sent-il?» se demande-t-elle.... Mais il a remarqué son
+attention; il la regarde et lui dit sans sourire: «Se lier pour la vie
+à un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment
+éternel...» Et il essaye de pénétrer sa pensée.... Natacha répond alors
+comme elle répondait toujours: «Cela ne durera pas, vous vous
+remettrez!...» Mais son regard sévère et scrutateur lui adresse un
+reproche plein de désespoir.... «Je lui avais dit, pensait Natacha, que
+rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donné un autre
+sens à mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de
+moi, car alors il tenait encore à la vie et il craignait la mort!...
+J'ai parlé sans réfléchir, autrement je lui aurais dit que j'aurais été
+heureuse de le voir toujours mourant plutôt que d'éprouver ce que
+j'éprouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher à réparer
+ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant à
+recommencer la même scène, elle modifiait sa réponse et lui disait:
+«Oui, c'eût été affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez
+que vous êtes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!»
+Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre
+voix lui répéter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas
+dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: «Je t'aime, je t'aime!»
+répétait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur
+devenait moins amère et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout
+à coup elle se demandait avec terreur à qui elle parlait ainsi.... «Qui
+était-il? Où était-il à présent?...» Tout se dérobait derrière une
+appréhension indicible qui arrêtait son effusion, et, se laissant de
+nouveau aller à ses réflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin
+pénétrer le mystère. Mais, au moment où elle allait saisir
+l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le
+visage décomposé, et lui dit, sans s'inquiéter de l'effet produit par
+son apparition:
+
+«Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrivé!... Pierre Illitch...
+une lettre!» dit-elle en sanglotant.
+
+
+II
+
+
+L'aversion que chacun inspirait à Natacha était plus marquée encore
+envers les membres de sa famille. Son père, sa mère, Sonia, lui étaient
+si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours
+sonner faux dans ce monde idéal qui l'absorbait complètement. Elle leur
+témoignait non seulement de l'indifférence, mais même de l'inimitié.
+Elle écouta la nouvelle apportée par Douniacha sans la comprendre: «De
+quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur être arrivé, à eux,
+dont les jours coulent et se succèdent avec la même tranquillité?» Voilà
+ce qu'elle se demandait.
+
+Lorsqu'elle entra dans le salon, son père sortait de la chambre de la
+comtesse. Sa figure contractée était couverte de larmes; en apercevant
+sa fille, il fit un geste désespéré, et éclata en sanglots déchirants,
+qui bouleversaient sa bonne et placide figure:
+
+«Pétia, Pétia!... Va! Va! Elle t'appelle!» Pleurant à chaudes larmes
+comme un enfant, et traînant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur
+une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.
+
+On aurait dit qu'un courant électrique enveloppait dans ce moment
+Natacha de la tête aux pieds, et la frappait douloureusement au coeur;
+elle sentit quelque chose éclater en elle, elle crut mourir, mais cette
+horrible angoisse fut instantanément suivie d'une sensation de
+délivrance. La torpeur qui pesait sur elle s'était évanouie. La vue de
+son père, les cris de douleur sauvage de sa mère, lui firent oublier sa
+propre désolation; elle courut à son père, mais celui-ci, d'un geste qui
+trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la
+comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait
+d'apparaître, pâle et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle
+murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de
+l'entendre, la repoussa, se précipita vers sa mère, et s'arrêta une
+seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-même. La
+comtesse, à moitié couchée dans un fauteuil, en proie à des mouvements
+nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tête contre la
+muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains étroitement
+serrées.
+
+«Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il
+ment?... Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient,
+dis-moi que ce n'est pas vrai!»
+
+Natacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mère,
+releva sa tête affaissée, et colla sa figure contre la sienne.
+
+«Maman, ma chérie!... Je suis là, maman! murmurait-elle sans
+interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec
+elle en la faisant entourer d'oreillers, en la forçant à boire un peu
+d'eau, en dégrafant sa robe.
+
+«Je suis là, maman, je suis là!» lui disait-elle toujours, en baisant sa
+tête, son visage, ses mains, et aveuglée par le torrent de larmes qui
+coulait le long de ses joues.
+
+La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un
+moment. Tout à coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena
+autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la
+tête à deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses
+yeux sur son visage, qu'elle pressait à lui faire mal, elle la regarda
+longtemps d'un air égaré.
+
+«Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante.... Tu
+ne me tromperas pas, tu me diras la vérité?»
+
+Les yeux de Natacha, voilés de larmes, semblaient implorer son pardon.
+
+«Mère chérie!» dit-elle en employant tout son amour filial à soulager sa
+mère d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci,
+impuissante à conjurer l'horrible réalité, s'obstinait à repousser
+l'idée qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aimé venait
+d'être tué à la fleur de l'âge, et elle retombait dans le monde du
+délire pour fuir la fatale vérité.
+
+Natacha n'aurait pu dire comment se passèrent cette première nuit et la
+journée qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mère d'une
+minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni à consoler ni
+à expliquer, mais enveloppait la pauvre affligée d'effluves de tendresse
+qui étaient comme un appel à la vie. La troisième nuit, profitant d'un
+moment d'assoupissement de sa mère, elle venait de fermer les yeux en
+appuyant sa tête sur le bras du fauteuil, lorsque, à un craquement du
+lit, elle les rouvrit tout à coup, et vit la malade, assise sur son
+séant, parlant tout bas:
+
+«Comme je suis heureuse de ton retour!... Tu es fatigué?... veux-tu du
+thé?»
+
+Natacha s'approcha.
+
+«Comme te voilà grand et beau!» poursuivit la comtesse en prenant la
+main de sa fille...
+
+--Maman, à qui parlez-vous?
+
+--Natacha, il est mort, mort!... Je ne le verrai plus!» Alors, se jetant
+au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la première fois.
+
+
+III
+
+
+Sonia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha; elle
+était décidément la seule qui pût arrêter sa mère sur la pente d'un
+désespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta
+constamment auprès d'elle, sommeillant à ses côtés dans un fauteuil:
+elle lui donnait à boire, à manger, et ne cessait de lui adresser de
+douces et tendres paroles.
+
+La blessure de cette pauvre âme ne pouvait se cicatriser. La mort de
+Pétia avait emporté la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard,
+cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouvée
+portant légèrement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa
+chambre, vieille, à moitié morte, et ne prenant plus aucun intérêt à
+l'existence. Ce coup, qui l'avait terrassée, arracha au contraire sa
+fille à sa léthargie. Natacha avait cru que sa vie était finie lorsque
+son affection pour sa mère lui démontra que l'essence de son être,
+c'est-à-dire l'amour, était encore vivace en elle, et, l'amour une fois
+réveillé dans son âme, elle revint à la vie.
+
+Les derniers jours du prince André avaient déjà lié Natacha et la
+princesse Marie; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette
+dernière avait remis son départ; elle soigna avec dévouement Natacha,
+dont les forces physiques avaient été soumises à une trop rude épreuve
+dans la chambre de sa mère, et qui était tombée malade à son tour.
+S'apercevant un jour qu'elle avait le frisson, la princesse Marie voulut
+qu'elle vînt chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et
+allait la quitter, lorsque Natacha la rappela.
+
+«Je n'ai pas sommeil, Marie, reste avec moi.
+
+--Mais tu es fatiguée, dors.
+
+--Non, non, pourquoi m'as-tu emmenée?... Elle me demandera.
+
+--Non, ma chérie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd'hui.»
+
+Natacha, étendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurité les traits
+de la princesse Marie: «Lui ressemble-t-elle? se demandait Natacha. Oui
+et non: elle a quelque chose de particulier, d'étrange, quelque chose
+qui m'est inconnu, mais elle m'aime, et son coeur est essentiellement
+bon... mais que pense-t-elle? Comment me juge-t-elle?»
+
+«Mâcha, dit-elle timidement en l'attirant par la main, ne crois pas que
+je sois mauvaise, non, ma petite âme, je t'aime bien, je t'assure,
+soyons amies, complètement amies.» Et elle lui couvrit de baisers la
+figure et les mains.
+
+La princesse Marie, confuse et embarrassée, répondit cependant avec joie
+à cet épanchement.
+
+À dater de ce jour, elles eurent l'une pour l'autre cette amitié exaltée
+et passionnée qui ne se rencontre qu'entre femmes. Elles s'embrassaient
+à tout instant, s'adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble
+la plus grande partie de leur journée. Si l'une s'en allait, l'autre
+s'inquiétait, et ne se rassurait que lorsqu'elle l'avait rejointe. Elles
+se sentaient plus en paix avec elles-mêmes, réunies que séparées;
+c'était un sentiment plus fort que l'amitié, et si exclusif, que la vie
+ne devenait possible que si l'amie était là. Parfois, elles gardaient le
+silence pendant de longues heures, ou bien, couchées l'une à côté de
+l'autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu'au matin. Les souvenirs
+les plus lointains étaient leur thème favori. La princesse Marie
+racontait son enfance, ses rêveries, parlait de sa mère et de son père,
+et Natacha, qui jusque-là s'était détournée avec une indifférence
+hautaine de cette vie de dévouement et de soumission, dont elle ne
+pouvait comprendre la poétique et chrétienne abnégation, aujourd'hui
+ardemment attachée à la princesse Marie, s'éprit de sympathie pour son
+passé, et en comprit enfin le côté intime, resté si longtemps
+impénétrable à ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas à pratiquer
+cette abnégation absolue, car elle était habituée à chercher d'autres
+joies, mais elle apprécia d'autant plus vivement cette vertu, qu'elle ne
+la possédait pas. Quant à la princesse Marie, elle aussi, en écoutant
+les récits de l'enfance et de l'adolescence de Natacha, elle entrevoyait
+un horizon qui lui était inconnu, la foi dans la vie et dans les
+jouissances qu'elle apporte avec elle. De «lui» elles ne parlaient qu'à
+de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c'était leur idée) à
+l'élévation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire
+accomplissait peu à peu, et malgré elles, l'oeuvre de l'oubli.
+
+Natacha avait singulièrement pâli, et sa faiblesse était si grande que,
+lorsqu'on lui parlait de sa santé, elle en éprouvait un certain plaisir;
+mais tout à coup, par une révolution subite, elle se sentait envahir,
+non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la
+perte de sa beauté. Examinant alors son visage amaigri, elle s'étonnait
+du changement survenu dans ses traits, et les étudiait tristement dans
+son miroir. «C'était inévitable,» se disait-elle, et cependant elle en
+avait peur, et regrettait qu'il en fût ainsi! Un jour, ayant monté trop
+vite l'escalier, elle s'arrêta essoufflée, et trouva aussitôt une raison
+pour redescendre, puis une autre pour remonter: elle cherchait ainsi à
+essayer et à mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha,
+et la voix lui manqua. Bien qu'elle l'entendît s'approcher, elle
+l'appela de nouveau, à pleins poumons, comme lorsqu'elle chantait, et
+elle s'écouta avec attention. Elle ne s'en doutait pas et n'aurait pu le
+croire possible, mais, à travers la couche épaisse de limon dont elle
+croyait son âme recouverte, perçaient déjà les fines et tendres pointes
+de l'herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bientôt
+disparaître, sous la sève de sa verdure, la douleur qui l'avait écrasée.
+La plaie intérieure se cicatrisait.
+
+La princesse Marie partit pour Moscou à la fin de janvier, emmenant
+Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu'elle consultât les
+médecins.
+
+
+IV
+
+
+Après le choc des deux armées qui avait eu lieu à Viazma, et où il avait
+été impossible à Koutouzow d'arrêter l'élan de ses troupes, désireuses
+de culbuter l'ennemi et de lui couper la re-raite, la fuite des Français
+et la poursuite des Russes continuèrent sans nouvelle bataille. La fuite
+de l'armée française était tellement rapide, que l'armée russe ne
+pouvait l'atteindre; les chevaux de l'artillerie tombaient, épuisés, sur
+la route, et nos soldats, exténués de fatigue par cette course
+incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient
+plus en accélérer la vitesse.
+
+Voici qui suffira à donner une idée du degré d'épuisement auquel notre
+armée était arrivée; depuis Taroutino elle n'avait perdu, en blessés et
+en morts, que 5 000 hommes, dont une centaine à peine avaient été faits
+prisonniers, tandis qu'en arrivant à Krasnoé elle était déjà réduite à
+la moitié des 100 000 hommes d'effectif qu'elle comptait à sa sortie de
+Taroutino. La rapidité de sa poursuite agissait par conséquent sur elle
+d'une façon aussi dissolvante que la fuite sur les Français, avec cette
+différence toutefois qu'elle marchait de plein gré, sans se sentir,
+comme l'ennemi, menacée d'un anéantissement complet, et que ses
+traînards étaient recueillis par leurs compatriotes; au contraire, les
+Français restés en arrière tombaient infailliblement entre les mains des
+Russes. Koutouzow employa, autant qu'il le put, toute son activité à ne
+pas entraver la retraite des Français, à la favoriser au contraire, tout
+en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues
+et les pertes qu'elles avaient subies, une autre raison le forçait
+encore à temporiser! c'était seulement à condition de suivre les
+Français à distance, qu'on pouvait espérer les tourner dans leur course
+désordonnée. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l'ennemi
+était vaincu et irrémédiablement vaincu par la seule force des
+circonstances. Mais ses généraux, surtout les étrangers, brûlant de
+désir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un
+roi, s'obstinaient à trouver le moment propice pour livrer une bataille
+en règle, et pourtant rien n'était plus absurde. Aussi ne cessaient-ils
+de lui présenter des plans, dont le seul résultat était l'augmentation
+des marches forcées et un surcroît de fatigue pour les hommes, tandis
+que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou à Vilna
+était de diminuer pour ses soldats les misères de cette campagne. Malgré
+tous ses efforts, il fut néanmoins impuissant à mettre un frein à toutes
+ces ambitions qui s'agitaient autour de lui, et qui se manifestaient
+surtout lorsque les troupes russe venaient à tomber inopinément sur les
+troupes françaises.
+
+C'est ce qui arriva à Krasnoé; là, au lieu d'avoir affaire à une colonne
+française isolée, on se heurta contre Napoléon lui-même entouré de 16
+000 hommes; là il fut impossible à Koutouzow d'épargner à son armée une
+funeste et inutile collision; le carnage des hommes débandés de l'armée
+française par les hommes épuisés de l'armée russe continua trois jour
+durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un
+bâton qu'on appelait «bâton de maréchal», chacun enfin tint à prouver
+qu'il s'était «distingué». Après l'affaire, ce fut une altercation
+générale: tous se reprochaient les uns aux autres de n'avoir pris ni
+Napoléon ni aucun de ses maréchaux. Ces hommes, entraînés par leurs
+passions, n'étaient que les instruments aveugles de l'inexorable
+nécessité: ils se regardaient comme des héros, et demeuraient persuadés
+qu'ils s'étaient conduits de la manière la plus noble et la plus
+méritoire. Koutouzow surtout était l'objet de leur animosité: ils
+l'accusaient de les avoir empêchés, dès le début de la campagne, de
+battre Napoléon, de ne penser qu'à ses intérêts, et de n'avoir arrêté la
+marche de l'armée à Krasnoé que parce qu'il avait perdu la tête en
+apprenant sa présence, d'être en relations avec lui, même de lui être
+vendu, etc.
+
+Non seulement, sous l'influence de ces sentiments passionnés, les
+contemporains ont ainsi jugé Koutouzow; mais, tandis que la postérité et
+l'histoire décernent à Napoléon le nom de «Grand», les étrangers le
+dépeignent, lui, comme un vieillard usé, comme un courtisan corrompu et
+affaibli, et les Russes, comme un être indéfinissable, une sorte de
+mannequin, utile dans le moment, grâce à son nom essentiellement russe!
+
+
+V
+
+
+Dans les années 1812 et 1813, on l'accusait tout haut. L'Empereur en
+était mécontent, et dans un livre d'histoire, récemment écrit par ordre
+supérieur, Koutouzow est représenté comme un courtisan intrigant et
+fourbe, tremblant même au seul nom de Napoléon, et capable d'avoir
+empêché, par ses doutes, les troupes russes de remporter à Krasnoé et à
+la Bérésina une éclatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont
+pas proclamés de «grands hommes», tel est le sort de ces individualités
+isolées qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur
+volonté: la foule les punit d'avoir compris les lois supérieures qui
+régissent les affaires de ce monde en déversant sur elles le mépris et
+l'envie.
+
+Chose étrange et terrible à dire! Napoléon, cet infime instrument de
+l'histoire, est pour les Russes eux-mêmes un sujet inépuisable
+d'exaltation et d'enthousiasme: il est «grand» à leurs yeux. Mettez en
+parallèle Koutouzow, qui, du commencement à la fin de 1812, de Borodino
+à Vilna, ne s'est pas une fois démenti, ni par une action, ni par une
+parole, qui est un temple sans précédent de l'abnégation la plus
+absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les
+événements qui se passent autour de lui, l'importance qu'ils doivent
+avoir pour l'avenir. Koutouzow est représenté par eux comme un être
+incolore, digne tout au plus de commisération, et ils ne parlent plus
+souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal déguisée!... Et
+cependant, où trouver un personnage historique qui ait tendu vers un
+seul et même but avec plus de persévérance, et qui l'ait atteint d'une
+manière plus complète et plus conforme à la volonté de tout un peuple?
+
+Il n'a jamais parlé des «quarante siècles qui regardaient ses soldats du
+haut des Pyramides», des sacrifices qu'il avait faits à «la patrie, de
+ses intentions et de ses plans»! Encore moins parlait-il de lui-même. Il
+ne jouait aucun rôle: à première vue, c'était un homme tout rond, tout
+simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il écrivait à ses
+filles, à Mme de Staël, lisait des romans, aimait la société des jolies
+femmes, plaisantait avec les généraux, les officiers, les soldats, et ne
+contredisait jamais une opinion contraire à la sienne. Lorsque le comte
+Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir
+abandonné Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans
+bataille, Koutouzow lui répondit:
+
+«C'est ce que j'ai fait.» Et cependant Moscou était déjà abandonné!
+Lorsque Araktchéïew vint lui dire de la part de l'Empereur qu'il fallait
+nommer Yermolow commandant de l'artillerie, Koutouzow répondit:
+
+«C'est ce que je venais de dire,» bien qu'un moment avant il eût dit
+tout le contraire! Que lui importait à lui, qui, seul au milieu de cette
+foule inepte, se rendait compte des conséquences immenses de
+l'événement, que ce fût à lui ou au comte Rostoptchine qu'on imputât les
+malheurs de la capitale? et que lui importait surtout la nomination de
+tel ou tel chef d'artillerie?
+
+Dans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard,
+arrivé par l'expérience de la vie à la conviction que les paroles ne
+sont pas les véritables moteurs des actions humaines, en prononçait
+souvent qui n'avaient aucun sens, les premières qui lui venaient à
+l'esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d'importance à ses
+paroles, n'en a jamais prononcé une seule, pendant toute sa carrière
+active, qui ne tendît au but qu'il voulait atteindre. Involontairement
+cependant, et malgré la triste certitude qu'il avait de ne pas être
+compris, il lui est arrivé plus d'une fois d'exprimer nettement sa
+pensée, et cela dans des occasions bien différentes les unes des autres.
+N'a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino,
+première cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c'était
+une victoire? Il l'a dit, il l'a écrit dans ses rapports et répété
+jusqu'à sa dernière heure. N'a-t-il pas aussi déclaré que la perte de
+Moscou n'était pas la perte de la Russie? et, dans sa réponse à
+Lauriston, n'a-t-il pas affirmé que la paix n'était pas possible, du
+moment qu'elle était contraire à la volonté nationale? N'a-t-il pas été
+le seul, pendant la retraite, à envisager nos manoeuvres comme inutiles,
+persuadé que tout se terminerait de soi-même, mieux que nous ne pouvions
+le désirer; qu'il fallait faire à l'ennemi «un pont d'or»; que les
+combats de Taroutino, de Viazma, de Krasnoé étaient inopportuns; qu'il
+fallait atteindre la frontière avec le plus de forces possible, et que
+pour dix Français il ne sacrifierait pas un Russe.? Lui, qu'on nous
+dépeint comme un courtisan mentant à Araktchéiew afin de plaire à
+l'Empereur, est le seul qui, à Vilna, ait osé dire tout haut, en
+s'attirant ainsi la disgrâce impériale, que la continuation de la guerre
+au delà des frontières était fâcheuse et sans objet. Il ne suffît pas
+d'ailleurs d'affirmer qu'il comprenait l'importance de la situation; ses
+actes sont là pour le démontrer: il commence par concentrer toutes les
+forces de la Russie avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, il le bat,
+et le chasse enfin du pays, en allégeant, autant qu'il lui était
+possible, les souffrances du peuple et de l'armée. Lui, ce temporiseur
+dont la devise était: «temps et patience,» lui, l'adversaire déclaré des
+décisions énergiques, il livre la bataille de Borodino en donnant à tous
+les préparatifs une solennité sans exemple, et soutient ensuite, contre
+l'avis des généraux, malgré la retraite de l'armée victorieuse, que la
+bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la
+nécessité de ne plus en livrer d'autres, de ne pas commencer une
+nouvelle guerre, de ne pas franchir les frontières de l'Empire!
+
+Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde,
+deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de
+vue russe? C'est que cette merveilleuse faculté d'intuition prenait sa
+source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa
+pureté et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'était ce
+qui l'avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce
+vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté
+par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses
+efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la
+mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie!
+
+Cette figure simple et modeste, et par conséquent «grande» dans la
+véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule
+mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel
+que l'histoire l'a inventé!... Il ne saurait y avoir de «grands hommes»
+pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à
+leur taille!
+
+
+VI
+
+
+Le 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasnoé. Un peu
+avant le soir, après d'interminables discussions, après toutes sortes de
+retards causés par les généraux qui n'étaient pas arrivés en temps utile
+à l'endroit désigné, après l'envoi en tous sens d'aides de camp chargés
+d'ordres et de contre-ordres, il devint évident que l'ennemi était en
+fuite et qu'aucune bataille n'était possible.
+
+La journée était belle et froide. Koutouzow, accompagné d'une nombreuse
+suite, où les mécontents étaient en grande majorité, monté sur son
+vigoureux petit cheval blanc, se rendit à Dobroïé, où le quartier
+général avait été transporté d'après son ordre. Le long de la route se
+pressaient autour des feux les prisonniers français qu'on avait faits ce
+jour-là, au nombre de 7 000. Non loin de Dobroïé, une foule de soldats
+déguenillés causaient bruyamment autour de pièces françaises dételées. À
+l'approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux
+se fixèrent sur lui, pendant qu'un des généraux lui expliquait où l'on
+s'était emparé de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie était
+soucieuse, et il prêtait une oreille distraite aux rapports qu'on lui
+faisait, il examinait ceux dont l'aspect était le plus misérable. La
+plupart des soldats français n'avaient plus figure humaine: le nez et
+les joues gelés, les yeux rouges, gonflés et purulents, il semblait ne
+leur rester que quelques minutes à vivre. Deux d'entre eux, dont l'un
+avait le visage couvert de plaies, déchiraient de la viande crue. Il y
+avait quelque chose d'animal et d'effrayant dans le regard en dessous
+jeté par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, après les avoir
+longtemps regardés, hocha la tête d'un air triste et pensif. Un peu plus
+loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles
+affectueuses à un Français: il hocha de nouveau la tête, sans que sa
+physionomie changeât d'expression.
+
+«Que dis-tu? demanda-t-il au général qui essayait d'attirer son
+attention sur les drapeaux français réunis en faisceaux devant le
+régiment de Préobrajenski.... Ah! les drapeaux! reprit-il, et,
+s'arrachant avec peine au sujet qui le préoccupait, il jeta autour de
+lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux.
+
+Un des généraux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s'avancer
+et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment
+sans rien dire, puis, se soumettant à contre-coeur aux devoirs de sa
+position, releva la tête, regarda avec attention les officiers qui
+l'entouraient, et prononça avec lenteur, au milieu d'un profond silence,
+ces quelques paroles:
+
+«Je vous remercie tous pour votre fidèle et pénible service. La victoire
+est à nous, et la Russie ne nous oubliera pas! À vous la gloire dans les
+siècles à venir!» Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle
+française, qu'il avait inclinée devant le drapeau des Préobrajenski:
+
+«Plus bas, plus bas, qu'il baisse la tête!... Comme ça, c'est bien!
+Hourra! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat.
+
+--Hourra!» hurlèrent des milliers de voix.
+
+Pendant qu'ils poussaient ces cris, Koutouzow, courbé sur sa selle,
+baissa la tête, et son regard devint doux et railleur:
+
+«Voilà ce que c'est, mes enfants,» dit-il, lorsque le silence fut
+rétabli. Officiers et soldats se rapprochèrent de lui pour entendre ce
+qu'il allait leur dire. L'inflexion de sa voix, l'expression de son
+visage, étaient complètement changées: ce n'était plus le commandant en
+chef qui parlait, c'était simplement un vieillard qui avait à causer
+avec ses frères d'armes:
+
+«Voilà ce que c'est, mes enfants. Je sais que c'est dur, mais qu'y
+faire? Ayez patience: cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons
+nos hôtes jusqu'au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar
+n'oubliera pas vos services. C'est dur, j'en conviens, mais songez que
+vous êtes chez vous, tandis qu'eux, et il indiqua les prisonniers...
+voyez où ils en sont réduits: leur misère est pire que celle des
+derniers mendiants. Quand ils étaient forts, nous ne les ménagions pas,
+mais maintenant nous pouvons en avoir pitié.... Ce sont des hommes aussi
+bien que nous, n'est-ce pas, mes enfants?»
+
+Dans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur
+lui, se lisait la sympathie éveillée par son discours. Sa figure
+s'éclaira de plus en plus d'un sourire bienveillant qui bridait les
+coins de ses lèvres et de ses yeux. Il baissa la tête et ajouta:
+
+«À dire vrai, qui les a priés de venir? Ils n'ont que ce qu'ils
+méritent, après tout!»
+
+Et, donnant à son cheval un coup de fouet accompagné d'un formidable
+juron, il s'éloigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui
+rompirent aussitôt leurs rangs.
+
+Sans doute, toutes les paroles du général en chef n'avaient pas été
+comprises des troupes, et personne n'aurait pu les répéter
+textuellement; mais, solennelles au début, et empreintes à la fin d'une
+simplicité pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au coeur, car
+chacun éprouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du
+triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l'ennemi, si bien
+exprimé par le juron caractéristique du vieillard; les cris joyeux des
+soldats y répondirent, et ne s'arrêtèrent pas de longtemps. Un des
+généraux s'étant approché ensuite du maréchal pour lui demander s'il ne
+désirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui répondre que par un
+sanglot.
+
+
+VII
+
+
+Le crépuscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasnoé,
+était déjà tombé lorsque les troupes arrivèrent à l'étape. Le temps
+était toujours calme, il gelait, et, à travers les rares flocons de
+neige qui voltigeaient en l'air, on apercevait le bleu sombre du ciel
+étoilé.
+
+Le régiment d'infanterie de ligne qui avait quitté Taroutino au nombre
+de 3 000 hommes arriva un des premiers, réduit à 900, au village où il
+devait passer la nuit. Les fourriers déclarèrent que toutes les isbas
+étaient occupées par les malades et les morts, les états-majors et les
+soldats de cavalerie. Une seule était libre pour le commandant du
+régiment, qui s'y rendit aussitôt, pendant que les soldats traversaient
+le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des dernières
+maisons.
+
+Semblable à un énorme polype à mille bras, le régiment s'occupa à
+l'instant d'arranger sa tanière et de pourvoir à sa nourriture. Une
+partie des soldats se dirigea, en s'enfonçant dans la neige jusqu'aux
+genoux, vers un petit bois de bouleaux, adroite de la route, et l'on y
+entendit aussitôt retentir les chansons et le bruit des haches qui
+coupaient les branches. L'autre partie s'agitait autour des fourgons et
+en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux,
+déjà attachés au piquet; d'autres enfin s'étaient dispersés dans le
+village pour nettoyer les logements des officiers de l'état-major, en
+enlever les cadavres des Français, ainsi que les planches et la paille
+des toits et les branches sèches des haies pour s'en faire des abris.
+Une quinzaine de soldats étaient précisément occupés à démolir une de
+ces clôtures, qui entourait une remise dont le toit avait déjà été
+arraché.
+
+«Eh! eh! poussons tous à la fois,» criaient plusieurs d'entre eux, et la
+haie couverte de neige se balançait en faisant entendre dans les
+ténèbres de la nuit le craquement sec causé par la gelée.
+
+Les pieux gémissaient sous leur poussée, et enfin la haie céda à moitié,
+en entraînant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires
+accompagna leur chute.
+
+«À vous deux, tenez-la...
+
+--Ici le levier!
+
+--Où te fourres-tu donc!
+
+--Voyons, ensemble, enfants, en mesure!»
+
+Tous se turent! une voix, au timbre bas et velouté, entonna une chanson;
+à la fin du troisième refrain, comme la dernière note s'éteignait, tous
+les soldats lancèrent ensemble un cri modulé: «Ça marche! ensemble,
+enfants!» Mais, malgré tous leurs efforts, la haie résistait encore, et
+l'on entendit leurs respirations haletantes.
+
+«Eh! vous autres de la sixième compagnie, arrivez donc... aidez-nous,
+nous vous le rendrons!»
+
+Quelques hommes de la sixième compagnie, qui retournaient au village,
+accoururent à l'appel, et un moment après ils emportaient tous ensemble
+la haute clôture, dont les branches tordues et à moitié disjointes
+meurtrissaient sous leur poids les épaules des soldats essoufflés.
+
+«Eh! va donc.... Tu buttes, animal!
+
+--Que faites-vous là? s'écria tout à coup d'un ton impératif un
+sous-officier qui s'élançait vers les porteurs; le général est dans
+cette isba. Je vais vous arranger, imbéciles que vous êtes,
+continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui
+lui tomba sous la main.
+
+--Silence donc!... pas tant de tapage!»
+
+Les soldats, se turent, et celui qui avait reçu le coup de poing
+grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s'éloigner:
+
+«Tudieu! quelle tape!... J'en ai la figure qui me saigne!
+
+--Cela te déplaît, dis donc?» dit une voix railleuse. Et les soldats,
+marchant avec précaution, poursuivirent leur chemin, mais, à la sortie
+du village, la gaieté leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs
+joyeux propos, entremêlés de jurons inoffensifs.
+
+Les officiers supérieurs, réunis dans l'isba, devisaient vivement, en
+prenant leur thé, sur la journée qui venait de s'écouler et sur les
+manoeuvres en projet pour le lendemain: il s'agissait d'une marche de
+flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le
+faire prisonnier.
+
+Pendant que les hommes traînaient la haie en trébuchant à chaque pas, le
+feu s'allumait sous les marmites, le bois éclatait en crépitant, la
+neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de
+leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre
+commandement eût été donné, briquets et haches travaillaient à
+l'unisson: d'un côté on empilait la provision de bois pour la nuit, et
+l'on dressait les tentes pour les officiers; de l'autre on faisait cuire
+le souper, on nettoyait les fusils et l'on astiquait les effets
+d'équipement. La haie, soutenue par des pieux, fut placée en demi-cercle
+du côté du nord pour empêcher le feu de s'éteindre. On sonna la
+retraite, on fit l'appel, on mangea, et l'on s'installa autour des
+foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les
+autres se mettant tout nus et grillant à plaisir leur vermine.
+
+
+VIII
+
+
+Les conditions exceptionnellement pénibles de la vie des soldats russes,
+qui souffraient du manque de chaussure et de vêtements chauds, qui
+couchaient à la belle étoile et marchaient dans la neige par dix-huit
+degrés de froid, sans même recevoir la ration réglementaire, auraient pu
+faire croire avec quelque raison qu'ils devaient présenter l'aspect le
+plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l'armée, même dans
+la situation la plus favorable, n'avait été aussi en train et aussi bien
+disposée. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son
+sein tout ce qu'elle avait d'hommes affaiblis et découragés. Il n'y
+restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force
+de l'âme et celle du corps.
+
+De nombreux soldats de la huitième compagnie s'étaient réunis derrière
+l'abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient réclamé
+une place autour du feu, qui y était plus vif que partout ailleurs, sous
+prétexte qu'ils avaient aidé à y apporter des bûches.
+
+«Eh, dis donc, Makéew... où t'es-tu perdu? Est-ce que les loups
+t'auraient mangé? Apporte-nous donc du bois, fainéant, cria un soldat
+avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fumée
+faisait cligner les yeux, mais qui ne s'éloignait pas du brasier.
+
+--Vas-y donc, «la corneille», répondit celui à qui il s'adressait, en se
+retournant vers un autre de ses camarades.
+
+Le soldat roux n'était ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur
+physique lui donnait le droit de commander à ceux qui étaient plus
+faibles que lui. «La corneille», petit soldat malingre, au nez pointu,
+se leva avec soumission, mais au même moment la lueur du bûcher éclaira
+la silhouette d'un jeune troupier de bonne tournure qui s'avançait en
+pliant sous le faix d'une brassée de branches sèches.
+
+«Voilà qui est bien, donne-les ici.»
+
+Les branches furent cassées, jetées sur les charbons, et, grâce au
+souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme
+jaillit et pétilla. Les soldats s'approchèrent, allumèrent leurs pipes,
+pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, piétinait
+sur place pour réchauffer ses pieds glacés.
+
+«Ah, petite mère, la rosée est froide mais belle... chantonnait-il à
+demi-voix.
+
+--Eh! dis donc, tes semelles s'envolent, s'écria «le roux», en voyant
+pendre une des semelles du jeune garçon.... C'est dangereux de danser,
+sais-tu?»
+
+Le danseur s'arrêta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le
+jeta au feu.
+
+«C'est vrai,» dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap
+français gros-bleu, il en entoura son pied.
+
+«On nous en donnera bientôt d'autres, dit un des soldats, et même nous
+en aurons une double paire!... Et Pétrow, ce fils de chienne, est donc
+resté parmi les traînards?
+
+--Je l'ai cependant vu, répondit un autre.
+
+--Eh bien! quoi, c'est un de plus de...
+
+--À la troisième compagnie il a manqué hier neuf hommes à l'appel!
+
+--La belle nouvelle! Que faire, que diable, quand les pieds sont gelés?
+
+--À quoi bon y penser? murmura le sergent-major.
+
+--Tu as donc bien envie d'en avoir de pareils? dit un vieux soldat en
+s'adressant d'un air de reproche à celui qui avait parlé des pieds
+gelés.
+
+--Qu'est-ce que tu crois donc, toi? s'écria, de derrière le brasier,
+d'une voix aiguë et tremblante, celui qu'on avait appelé «la corneille».
+Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt... c'est comme moi,
+je n'en puis plus!...» et il ajouta d'un air résolu en interpellant le
+sergent-major: «Qu'on m'envoie à l'hôpital! Ça me fait mal partout, la
+fièvre ne me lâche pas, et alors, moi aussi, je resterai en route!
+
+--Voyons, voyons!» répondit le sergent-major avec calme.
+
+«La corneille» se tut et la conversation recommença sur toute la ligne.
+
+«On en a pris pas mal de Français aujourd'hui, mais quant à leur
+chaussure, ce n'est pas la peine d'en parler, dit un soldat en changeant
+de sujet.
+
+--Ce sont les cosaques qui les ont déchaussés; on a nettoyé l'isba pour
+le colonel et on les a tous emportés.... Eh bien, croiriez-vous, mes
+enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en
+avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa
+langue.... Et comme il est propre ce peuple, mes enfants? reprit le
+premier... et blanc, blanc comme ce bouleau qu'est là-bas..., et il y en
+a de braves parmi eux, et de très nobles, que je vous dirai!
+
+--Qu'est-ce qui t'étonne? On en recrute chez eux de toutes les classes.
+
+--Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons,
+objecta avec un air de surprise le jeune soldat.... Je lui demande à
+quelle couronne il appartient, et lui me bégaye une réponse à sa façon.
+C'est un peuple étonnant!
+
+--Il y a là-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui
+s'étonnait de la blancheur de peau des Français: les paysans m'ont
+raconté qu'à Mojaïsk, lorsqu'on a enlevé les morts un mois après la
+bataille, ils étaient encore aussi blancs et aussi propres que du
+papier, et pas la moindre odeur!
+
+--Cela tient-il au froid? demanda l'un.
+
+--En voilà un imbécile! Au froid, quand il faisait chaud? Si c'était le
+froid, les nôtres aussi n'auraient pas senti mauvais; tandis qu'ils me
+disaient que les nôtres étaient pleins de vers, et qu'on était obligé
+de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait; mais
+eux restaient toujours blancs comme du papier.
+
+--C'est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le
+sergent-major, ils avaient un manger de maîtres.
+
+--Et les paysans m'ont raconté, reprit le narrateur, qu'on les a envoyés
+de dix villages, et que pendant vingt jours ils n'ont fait qu'enlever
+les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en
+masse...
+
+--C'était là une vraie bataille, quoi! dit un vieux troupier, tandis que
+toutes les autres, ce n'a été que pour tourmenter le soldat!»
+
+La conversation tomba, et chacun s'arrangea pour passer la nuit de son
+mieux.
+
+«Ah! Dieu! quelle quantité d'étoiles; on dirait que ce sont les femmes
+qui ont tendu leurs toiles là haut! dit le jeune soldat en tombant en
+admiration devant la voie lactée.
+
+--C'est bon signe, mes enfants, la récolte sera belle.»
+
+Au milieu du silence général on entendit bientôt les ronflements de
+quelques dormeurs; les autres se retournaient pour se chauffer, en
+échangeant entre eux quelques paroles.... Tout à coup du brasier voisin,
+à une centaine de pas de distance, s'élevèrent de bruyants éclats de
+rire.
+
+«Oh! qu'est-ce qu'ils ont donc à la cinquième compagnie?... Et ce qu'il
+y a de monde, regarde donc!»
+
+Un soldat se leva pour aller voir de plus près.
+
+«C'est qu'ils rient joliment bien là-bas, dit-il en revenant.... C'est
+deux Français qui sont venus, un tout gelé, mais l'autre si en train
+qu'il chante des chansons.
+
+--Oh! oh! Eh bien, allons-y, faut voir ça!»
+
+
+IX
+
+
+La cinquième compagnie bivouaquait sur la lisière même de la forêt, et
+un énorme feu éclairait vivement, au milieu de la neige, les branches
+d'arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on
+entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches sèches.
+
+«Mes enfants, ce sont les sorcières!» dit un soldat.
+
+Tous relevèrent la tête et écoutèrent. Deux figures humaines, d'une
+tournure étrange, furent soudain éclairées par la flamme au moment où
+elles sortirent du taillis: c'étaient deux Français qui se cachaient
+dans la forêt. Prononçant des paroles inintelligibles pour les soldats,
+ils se dirigèrent vers eux. L'un, coiffé d'un shako d'officier,
+paraissait très affaibli, et, se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit
+auprès du feu; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandées d'un
+mouchoir, était évidemment plus robuste. Il releva son compagnon, et,
+montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourèrent, on
+étendit une capote sous le malade, et on leur apporta à tous deux de la
+«cacha» et de l'eau-de-vie. L'officier était Ramballe avec son
+domestique Morel. Lorsque ce dernier eut avalé l'eau-de-vie et une
+grande écuelle de «cacha», une gaieté maladive s'empara de lui; il se
+mit à parler sans s'arrêter, tandis que son maître, refusant de rien
+prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de
+ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gémissement s'échappait
+parfois de ses lèvres. Morel, désignant les épaules du malade, cherchait
+à faire comprendre que c'était un officier, et qu'il fallait le
+réchauffer. Un officier russe, s'étant approché d'eux, envoya demander
+au colonel s'il ne voudrait pas recueillir un officier français transi
+de froid. Le colonel donna l'ordre de le lui amener. Ramballe fut engagé
+à se lever; il essaya, mais, au premier mouvement qu'il fit, il vacilla,
+et serait infailliblement tombé, sans le secours d'un soldat qui le
+souleva et aida ses camarades à le transporter dans l'isba. Passant ses
+bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tête comme un enfant
+sur l'épaule de l'un d'eux, il ne cessait de répéter d'une voix
+plaintive:
+
+«Oh! mes braves, mes bons, mes bons amis!... Voilà des hommes!»
+
+Morel, resté avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux
+étaient rouges, enflammés et larmoyants; vêtu d'une pelisse de femme, il
+avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir noué sous le menton.
+L'eau-de-vie l'ayant un peu grisé, il chantait d'une voix rauque et mal
+assurée une chanson française. Les soldats se tenaient les côtes de
+rire.
+
+«Voyons, voyons, que je l'apprenne.... Comment est-ce? J'attraperai
+l'air, bien sûr? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui
+avec tendresse.
+
+--Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant! Ce diable à quatre..., chantait
+Morel.
+
+--Vive harica, vive cerouvalla! sidiablaka... répétait à son tour le
+soldat qui avait saisi le refrain.
+
+--Bravo! bravo!» s'écrièrent quelques voix, au milieu d'un franc éclat
+de rire.
+
+Morel riait avec eux en continuant...: «eut le triple talent de boire,
+de battre, et d'être un vert galant!
+
+--Cela sonne bien tout de même. Voyons, Zaletaiew, répète.
+
+--Kiou kiou... le tripetala déboi, déba et dettra vargala, chanta-t-il,
+criant à pleins poumons et avançant ses lèvres avec effort.
+
+--C'est ça, c'est ça!... c'est du français, n'est-ce pas?... Donne-lui
+de la «cacha», il lui en faudra pas mal pour en manger à sa faim.» Et
+Morel engloutit sa troisième écuelle.
+
+De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats,
+tandis que les vieux, trouvant au-dessous d'eux de s'occuper de ces
+puérilités, restaient étendus de l'autre côté du feu, en se soulevant
+parfois pour jeter un coup d'oeil affectueux sur Morel.
+
+«C'est aussi des hommes pourtant, dit l'un d'eux en s'enveloppant de sa
+capote, et l'absinthe aussi a ses racines.»
+
+--Oh! comme le ciel est étoilé, c'est signe de gelée, quel malheur!...»
+
+Les étoiles, assurées de n'être plus dérangées par personne,
+scintillèrent plus vivement sur la sombre voûte; tantôt s'éteignant,
+tantôt s'allumant et lançant dans l'espace une gerbe de lumière, elles
+semblaient se communiquer mystérieusement une joyeuse nouvelle.
+
+
+X
+
+
+L'armée française continuait à fondre dans une progression égale et
+mathématique, et le passage de la Bérésina, sur lequel on a tant écrit,
+n'a été qu'un incident de sa destruction, et nullement l'épisode décisif
+de la campagne. Si l'on en a fait tant de bruit du côté des Français,
+c'est que tous les malheurs, tous les désastres échelonnés le long de
+leur route, se réunirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur
+ce pont écroulé, et laisser ensuite dans l'esprit de chacun un
+ineffaçable souvenir. Si, du côté des Russes, il a eu un égal
+retentissement, c'est que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg,
+Pfühl avait composé un plan, destiné à faire tomber Napoléon dans un
+piège stratégique qu'il lui tendait _ex professo_ sur les bords de la
+Bérésina. Convaincu que tout se passerait conformément à la combinaison
+adoptée, on soutenait que la Bérésina avait été la perte des Français,
+quand au contraire les conséquences de ce passage furent moins fatales
+aux Français que Krasnoé, comme le prouve le chiffre des prisonniers et
+des canons qui leur furent enlevés dans cette rencontre.
+
+Plus la fuite des Français s'accélérait, plus étaient misérables les
+derniers débris de leur armée, surtout après la Bérésina, et plus
+s'éveillaient d'un autre côté les passions des généraux russes, qui ne
+se ménageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow.
+Supposant que l'insuccès du plan de Pétersbourg lui serait attribué, on
+ne lui épargnait ni le mécontentement, ni le dédain et les railleries,
+déguisées, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient
+dans l'impossibilité de relever l'accusation. Tout son entourage,
+incapable de le comprendre, déclarait ouvertement qu'avec ce vieillard
+entêté il n'y avait pas de discussion possible; que jamais il ne serait
+à la hauteur de leurs vues, et qu'il se bornerait toujours à leur
+répondre par son éternelle phrase: «Il faut faire un pont d'or aux
+Français.» S'il leur disait qu'il fallait attendre les vivres, que les
+soldats n'avaient pas de bottes, ces réponses si simples à leurs
+savantes combinaisons étaient pour eux une nouvelle preuve que c'était
+un vieil imbécile, tandis qu'eux, les généraux intelligents et habiles,
+n'avaient aucun pouvoir.
+
+Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l'état-major
+arrivèrent aux dernières limites après la jonction de l'armée de
+Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le héros de
+Pétersbourg. Une seule fois, après la Bérésina, Koutouzow prit de
+l'humeur, et écrivit à Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers
+à l'Empereur, les lignes suivantes:
+
+«Je prie Votre Haute Excellence, au reçu de cette lettre, de vous
+retirer à Kalouga à cause de l'état précaire de votre santé, et d'y
+attendre les ordres ultérieurs de Sa Majesté Impériale.»
+
+À la suite de l'éloignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui
+avait fait le commencement de la campagne et qui avait été mis de côté
+par Koutouzow, revint à l'armée, fit part au commandant en chef du
+déplaisir que causaient à l'Empereur la faiblesse de nos succès et la
+lenteur de nos mouvements, et lui annonça la prochaine arrivée de Sa
+Majesté.
+
+Koutouzow, chez qui l'expérience du courtisan était au moins égale à
+celle du militaire, comprit aussitôt que son rôle était fini, et que le
+semblant de pouvoir dont on l'avait revêtu lui était retiré. C'était
+facile à comprendre. D'un côté, la campagne dont on lui avait confié la
+direction était terminée, et par conséquent il avait rempli son mandat;
+et, de l'autre, il éprouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son
+corps brisé par l'âge, un repos absolu.
+
+Le 29 novembre, il entra à Vilna, «Son cher Vilna», comme il
+l'appelait. Il y était venu déjà deux fois comme gouverneur; il trouva
+donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville,
+heureusement préservée des horreurs de la guerre, de vieux amis et de
+bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et
+militaire, il se mit à vivre d'une existence régulière et tranquille,
+autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui
+s'ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer
+d'événements importants lui était devenu complètement indifférent.
+
+Tchitchagow était le plus acharné projeteur de diversions militaires;
+c'était lui qui avait proposé d'en faire une en Grèce et l'autre à
+Varsovie; il refusait toujours de se rendre où on l'envoyait.
+Tchitchagow regardait Koutouzow comme son obligé, parce qu'ayant reçu en
+1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce
+dernier, et ayant appris qu'elle était déjà signée, il avait dit à
+l'Empereur que tout l'honneur en revenait à Koutouzow, fut le premier à
+venir à sa rencontre, à l'entrée du château de Vilna, en petite tenue de
+marin, l'épée au côté, la casquette sous le bras, et lui remit le
+rapport de l'état des troupes et les clefs de la ville. La déférence
+semi-méprisante que la jeunesse témoignait à ce vieillard, qu'elle
+regardait comme tombé en enfance, perçait à tout propos avec une brutale
+franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait déjà les
+accusations portées contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les
+fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient été
+enlevés à Borissow lui seraient rendus intacts:
+
+«C'est sans doute pour me dire que je n'ai pas sur quoi manger.... J'ai
+au contraire tout ce qu'il faut pour vous, même dans le cas où vous
+voudriez donner des dîners[38],» répliqua vivement Tchitchagow, qui
+tenait à faire montre, dans chaque parole, de son importance
+personnelle, et supposait à Koutouzow la même préoccupation.
+
+Celui-ci, avec un sourire fin et pénétrant, lui répondit simplement:
+
+«Ah! ce n'est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus.»
+
+Le commandant en chef arrêta la plus grande partie des troupes à Vilna,
+contre la volonté de l'Empereur. Après quelque temps de séjour, son
+entourage déclara qu'il avait complètement baissé. S'occupant fort peu
+de l'administration militaire, il laissait ses généraux agir à leur
+guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l'arrivée du
+Souverain.
+
+
+XI
+
+
+Le 11 décembre, Sa Majesté, accompagnée de sa suite, du comte Tolstoï,
+du prince Volkonsky et d'Araktchéïew, arriva dans son traîneau de
+voyage, droit au château de Vilna. Malgré un froid très vif, une
+centaine de généraux et d'officiers des états-majors, ainsi qu'une garde
+d'honneur du régiment de Séménovsky, l'attendaient au dehors.
+
+Le courrier qui précédait le Tsar, dans une troïka menée à fond de
+train, s'écria:
+
+«Le voici!» Konovnitzine s'élança dans le vestibule pour annoncer le
+Tsar à Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.
+
+Une minute plus tard, la poitrine couverte de décorations, le ventre
+comprimé par son écharpe, il s'avança sur le perron en se balançant de
+toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants à la
+main, et, descendant avec peine les degrés, reçut le rapport qu'il
+devait remettre à l'Empereur.
+
+Une seconde troïka passa ventre à terre, et tous les yeux se fixèrent
+sur un traîneau qui s'avançait rapidement derrière elle, et au fond
+duquel on apercevait déjà l'Empereur et Volkonsky.
+
+Accoutumé, depuis cinquante ans, à l'émotion que lui causait
+invariablement une arrivée impériale, le général en chef la ressentit
+cette fois comme toujours: il tâta, avec une hâte inquiète, ses
+décorations, redressa son chapeau, et, au moment où l'Empereur mit pied
+à terre, leva les yeux sur lui; puis, prenant courage, il s'avança, et
+lui présenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voilée.
+L'Empereur l'enveloppa des pieds à la tête d'un rapide coup d'oeil, et
+fronça imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitôt, il
+lui ouvrit les bras et l'embrassa. De nouveau, l'impression que lui fit
+cette accolade familière, en se rattachant peut-être à ses pensées
+intimes, agit sur lui comme d'habitude et se traduisit par un sanglot.
+
+L'Empereur salua les officiers, la garde des Séménovsky, et, serrant
+encore une fois la main au maréchal, entra au château.
+
+Resté seul avec lui, il ne lui cacha pas son mécontentement des fautes
+qu'il avait commises à Krasnoé et à la Bérésina, ainsi que de la lenteur
+apportée à la poursuite de l'ennemi, et termina en lui exposant le plan
+d'une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni
+remarques. Sa figure n'exprimait qu'une soumission complète et
+impassible, la même qu'il avait témoignée, sept ans auparavant, en
+recevant les ordres de l'Empereur sur le champ d'Austerlitz. Lorsqu'il
+le quitta, la tête inclinée sur sa poitrine, et traversant la grande
+salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l'arrêta en lui disant:
+
+«Votre Altesse!»
+
+Koutouzow releva la tête, et regarda longtemps le comte Tolstoï, qui
+était debout devant lui et lui présentait sur un plateau d'argent un
+petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui voulait. Tout à
+coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s'inclinant
+respectueusement, il prit l'objet qui était sur le plateau. C'était le
+Saint-Georges de première classe.
+
+
+XII
+
+
+Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d'un bal que
+l'Empereur honora de sa présence. Du moment qu'il avait reçu le
+Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le
+mécontentement du Souverain n'était un secret pour personne. Les
+convenances seules étaient observées, et l'Empereur en donnait l'exemple
+tout le premier; mais tout bas on disait que ce vieillard était coupable
+et tombé en enfance. Lorsque, à l'entrée de Sa Majesté dans la salle de
+bal, Koutouzow, suivant les traditions de l'époque de Catherine, fit
+incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fronça le sourcil et
+murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci:
+
+«Vieux comédien!»
+
+Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce
+dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la nécessité de la
+nouvelle campagne projetée.
+
+Le lendemain de son arrivée à Vilna, le Tsar avait dit aux officiers
+réunis:
+
+«Vous n'avez pas sauvé la Russie seule, vous avez sauvé l'Europe!»
+
+Tous comprirent alors que la guerre n'était pas finie. Mais Koutouzow
+n'y voulait rien entendre, et disait tout haut qu'une autre guerre ne
+pourrait ni améliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie,
+que son prestige en serait au contraire diminué, et que sa situation à
+l'intérieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver à l'Empereur la
+difficulté de faire de nouvelles levées, et lui fit même entrevoir la
+possibilité d'un insuccès.
+
+Il était dès lors évident qu'avec une telle disposition d'esprit le
+maréchal n'était qu'un obstacle, dont il fallait se débarrasser.
+
+Pour éviter de le froisser trop vivement, on s'arrêta à une combinaison
+toute naturelle: on lui ôta peu à peu le pouvoir, comme on avait fait à
+Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de
+l'Empereur. À cet effet, l'état-major fut peu à peu transformé, et la
+puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et
+Yermolow reçurent d'autres destinations, et l'on parla ouvertement de la
+santé ébranlée du maréchal, car on savait que plus on le répétait, plus
+il devenait facile de lui donner un successeur. De même que, dans le
+temps, Koutouzow avait été retiré sans bruit de la Turquie pour
+organiser les milices à Pétersbourg, et de là envoyé à l'armée où il
+était indispensable, de même aujourd'hui, son rôle étant fini, un
+nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se
+borner à garder son caractère national, si cher à tout coeur russe, elle
+allait prendre une importance européenne.
+
+Au mouvement des peuples de l'Occident vers l'Orient succédait un
+mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur,
+ayant d'autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier était cet
+homme, aussi nécessaire pour rétablir les limites des territoires et des
+peuples, que l'autre l'avait été pour le salut et la gloire de la
+Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l'Europe,
+son équilibre et Napoléon. Il lui semblait à lui, représentant du peuple
+russe, et russe de coeur, que, du moment où l'ennemi était écrasé, la
+patrie délivrée et parvenue au pinacle de la gloire, l'oeuvre elle-même
+était terminée. Il ne restait donc plus au représentant de la guerre
+nationale qu'à mourir, et il mourut!
+
+
+XIII
+
+
+Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des
+privations physiques et de la tension morale qu'il avait éprouvées
+pendant sa captivité, que lorsqu'elle arriva à son terme. À peine en
+liberté, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre
+en route pour Kiew, il tomba malade d'une fièvre bilieuse, comme le
+déclarèrent les médecins; cette fièvre l'y retint pendant trois mois.
+Malgré leurs soins, leurs saignées et leurs médicaments de toutes
+sortes, la santé lui revint.
+
+Les jours qui s'écoulèrent entre sa libération et sa maladie ne lui
+laissèrent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d'un temps
+gris, sombre, pluvieux, d'un affaissement physique, de douleurs
+intolérables dans les pieds et dans le côté, d'une suite ininterrompue
+de malheurs et de souffrances, de la curiosité indiscrète des généraux
+et des officiers qui le questionnaient, des difficultés qu'il avait eues
+à trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de
+l'engourdissement moral qui l'avait accablé. Le jour où il fut mis en
+liberté, il vit passer le corps de Pétia, et apprit également que le
+prince André venait de mourir à Yaroslaw, dans la maison des Rostow.
+Denissow, qui lui avait annoncé cette nouvelle, fit, en causant avec
+lui, allusion à la mort d'Hélène, croyant qu'il la savait déjà. Pierre
+en fut étrangement surpris, mais rien de plus: il n'appréciait pas toute
+l'importance que cet événement pouvait avoir pour lui, tant il était
+poussé par le désir de quitter au plus vite cet enfer, où les hommes
+s'entretuaient, pour se retirer n'importe où, s'y reposer, coordonner
+ses idées, et réfléchir en paix à tout ce qu'il avait vu et appris.
+Revenu complètement à lui après sa maladie, il aperçut à son chevet deux
+de ses domestiques, venus tout exprès de Moscou pour le rejoindre, ainsi
+que l'aînée de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs
+d'Orel.
+
+Les impressions dont il avait pris l'habitude ne s'effacèrent
+qu'insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence: il eut
+même de la peine à se faire à la pensée que, le matin une fois venu, il
+ne serait pas chassé en avant avec le troupeau dont il faisait partie,
+que personne ne lui prendrait son lit, et qu'il aurait sûrement à dîner
+et à souper; mais, quand il dormait, il revoyait en rêve tout le passé
+et tous les détails de sa captivité.
+
+Ce joyeux sentiment de liberté, qui est inné dans le coeur de l'homme,
+et qu'il avait si vivement éprouvé à la première étape, s'empara de
+nouveau de son âme, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas
+seulement que cette liberté morale, indépendante des circonstances
+extérieures, pût ainsi doubler d'intensité, et lui causer de si
+profondes jouissances, quand par le fait elle n'était que le résultat de
+sa liberté physique. Seul dans une ville étrangère, personne n'exigeait
+rien de lui, personne ne lui donnait d'ordres, il ne manquait de rien,
+et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une
+incessante humiliation. Par suite d'une ancienne habitude, il se
+demandait parfois: «Que vais-je faire à présent?» et il se répondait:
+«Rien, je vivrai.... Dieu! que c'est bon!» De but dans la vie, il n'en
+avait pas, et cette indifférence, qui jadis faisait son tourment, lui
+procurait maintenant la sensation d'une liberté sans limite. Pourquoi
+aurait-il eu un but, aujourd'hui qu'il avait la foi, non pas la foi en
+certaines règles et en certaines pensées de convention, mais la foi en
+un Dieu vivant et toujours présent? Jadis il l'avait cherché dans les
+missions qu'il s'imposait à lui-même, et tout à coup, étant prisonnier,
+il avait découvert, non à force de raisonnement, mais par une sorte de
+révélation intime, qu'il y avait un Dieu, un Dieu partout présent, et
+que le Dieu de Karataïew était plus grand et bien plus inaccessible à
+l'intelligence humaine que le «grand Architecte de l'Univers», reconnu
+par les francs-maçons. N'avait-il pas été semblable à celui qui cherche
+au loin l'objet qui est devant ses pieds? N'avait-il pas toujours passé
+sa vie à regarder dans le vague, par-dessus la tête des autres, tandis
+qu'il n'avait qu'à regarder devant lui? Jadis rien ne lui révélait
+l'Infini: il sentait seulement qu'il devait exister quelque part et
+marchait obstinément à sa découverte. Tout ce qui l'entourait n'était
+pour lui qu'un mélange confus d'intérêts bornés, mesquins, sans aucun
+sens, tels que la vie européenne, la politique, la franc-maçonnerie, la
+philosophie. Maintenant il comprenait l'Infini, il le voyait en tout, et
+admirait sans restriction le tableau éternellement changeant,
+éternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible
+question qu'il se posait autrefois à chaque instant, qui faisait
+toujours crouler les échafaudages de sa pensée: «Pourquoi?» n'existait
+plus pour lui, car son âme lui répondait simplement que Dieu existe, et
+que pas un cheveu ne tombe de la tête de l'homme sans sa volonté!
+
+
+XIV
+
+
+Pierre avait peu changé: distrait comme toujours, il semblait seulement
+être sous l'influence d'une préoccupation constante. Malgré la bonté
+peinte sur sa figure, ce qui éloignait autrefois de lui, c'était son air
+malheureux; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait
+sur ses lèvres, la sympathie qu'exprimait son regard, rendaient sa
+présence agréable à tous. Jadis il discutait beaucoup, s'échauffait à
+tout propos et écoutait peu volontiers: maintenant, se laissant rarement
+entraîner par la discussion, il laissait parler les autres, et
+connaissait ainsi souvent leurs pensées les plus secrètes.
+
+Sa cousine, qui ne l'avait jamais aimé, et qui l'avait même sincèrement
+haï, lorsque après la mort du vieux comte elle fut devenue son obligée,
+ne pouvait revenir de son étonnement et de son dépit, en découvrant,
+après un court séjour à Orel, où elle était venue avec l'intention de le
+soigner malgré l'ingratitude dont elle l'accusait, qu'elle éprouvait
+pour lui un véritable penchant. Il n'avait cependant rien fait pour
+s'attirer ses bonnes grâces, car il se bornait à l'étudier avec
+curiosité. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l'indifférence et
+de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-même et ne
+lui présentait que ses piquants; aujourd'hui, au contraire, qu'elle
+avait constaté, avec défiance d'abord, avec reconnaissance ensuite,
+qu'il essayait de pénétrer jusqu'au fond de son coeur, elle en arriva, à
+son insu, à ne plus lui montrer que les bons côtés de son caractère:
+«Oui, c'est un bien excellent homme, lorsqu'il ne subit pas l'influence
+de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi,» se disait la
+vieille cousine.
+
+Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu'il se crût obligé de
+donner à entendre que chaque minute lui était précieuse pour le bien de
+l'humanité souffrante, passait également chez Pierre des heures entières
+à lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les
+caractères de ses malades et surtout de sa clientèle féminine.
+
+Plusieurs officiers de l'armée française étaient internés à Orel comme
+prisonniers, et le docteur lui en amena un qui était Italien. Il prit
+l'habitude d'aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait
+dans son for intérieur de l'amitié passionnée que l'officier témoignait
+à son cousin. Il était heureux de causer avec lui, de lui raconter son
+passé, de lui faire la confidence de ses amours, et d'épancher devant
+lui le fiel dont son coeur était rempli contre les Français, et surtout
+contre Napoléon.
+
+«Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour à Pierre, c'est
+un vrai sacrilège que de faire la guerre à un peuple comme le vôtre.
+Vous, que les Français ont tant fait souffrir, vous n'avez même pas de
+haine contre eux.»
+
+Pierre retrouva à Orel une de ses anciennes connaissances, le
+franc-maçon comte Villarsky, celui-là même que nous avons déjà rencontré
+en 1807. Il avait épousé une Russe fort riche, dont les terres, étaient
+situées dans le gouvernement d'Orel, et occupait en ce moment un poste
+provisoire dans l'administration de l'intendance. Quoiqu'il n'eût jamais
+été avec Besoukhow sur le pied d'une grande intimité, il fut heureux de
+le revoir; s'ennuyant à mourir à Orel, il était charmé de rencontrer un
+homme de son monde, qu'il supposait naturellement rempli des mêmes
+préoccupations que lui. Mais, à sa grande surprise, il remarqua bientôt,
+à part lui, que Pierre était singulièrement arriéré dans ses idées, et
+qu'il était tombé dans ce qu'il croyait être de l'apathie et de
+l'égoïsme.
+
+«Vous vous encroûtez, mon cher,» lui disait-il souvent, et cependant il
+revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l'écoutant, s'étonnait
+d'avoir pu penser autrefois comme lui.
+
+Villarsky, occupé de ses affaires, de son service et de sa famille,
+regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle à la véritable
+existence. Les intérêts militaires, administratifs et maçonniques
+absorbaient complètement son attention. Pierre ne l'en blâmait pas, et
+ne cherchait en aucune façon à le faire changer d'opinion; mais il
+étudiait, avec son sourire doux et railleur, cet étrange phénomène.
+
+Un trait tout nouveau du caractère de Pierre, et qui lui attirait la
+sympathie générale, c'était la reconnaissance du droit que chacun avait,
+d'après lui, de penser et de juger à sa guise, et de l'impossibilité de
+convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis
+l'irritait profondément, était aujourd'hui la principale cause de
+l'intérêt qu'il portait aux hommes. Cette nouvelle manière de voir
+exerçait une égale influence sur les côtés pratiques de son existence.
+Jadis toute demande d'argent l'embarrassait: «Celui-ci en a besoin
+assurément, se disait-il, mais cet autre en a peut-être encore plus
+besoin que lui. Et qui sait s'ils ne me trompent pas tous les deux?» Ne
+sachant en définitive à quoi se résoudre, il donnait de l'argent à tort
+et à travers, tant qu'il en avait. Mais maintenant, à son grand
+étonnement, il n'éprouvait plus la moindre perplexité. Un sentiment
+instinctif de justice, dont lui-même ne se rendait pas compte, lui
+indiquait nettement la meilleure décision à prendre. Ainsi, un jour, un
+colonel français prisonnier, après s'être longuement vanté auprès de lui
+de ses exploits, finit par demander presque impérativement un prêt de 4
+000 francs, pour envoyer, disait-il, à sa femme et à ses enfants. Pierre
+le lui refusa sans la moindre hésitation, tout en s'étonnant de la
+facilité avec laquelle il lui avait négativement répondu, et, au lieu de
+donner la somme au colonel, il obligea adroitement l'Italien, qui en
+avait grand besoin, à l'accepter. Il en agit de même à propos des dettes
+de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de
+campagne. Son intendant général, lui ayant présenté le tableau des
+pertes que lui avait causées l'incendie de Moscou, et qui étaient
+évaluées à près de deux millions, l'engagea, pour rétablir la balance, à
+refuser de payer les dettes de la comtesse et à ne pas reconstruire ses
+immeubles, dont l'entretien annuel revenait à 80 000 roubles. Dans le
+premier moment, Pierre lui donna raison, mais, à la fin de janvier,
+l'architecte lui ayant envoyé de Moscou le devis des travaux à faire au
+sujet des immeubles incendiés, Pierre, après avoir lu attentivement des
+lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui écrivirent à la
+même époque, et dans lesquelles il était question du passif laissé par
+sa femme, n'hésita pas une minute à revenir sur son premier sentiment,
+et, résolut de faire rebâtir ses maisons et de se rendre à Pétersbourg
+pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette décision diminuait, il
+est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu'il en comprit
+la justice et la nécessité, il la mit immédiatement à exécution.
+
+Villarsky étant obligé de se rendre à Moscou, il s'arrangea de manière à
+faire le voyage avec lui, et continua à éprouver, le long de la route,
+toute la joie d'un écolier en vacances. Tout ce qu'il rencontrait sur
+son chemin prenait à ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que
+son compagnon ne cessait d'exprimer sur l'état pauvre et arriéré de la
+Russie, comparativement à l'Europe occidentale, ne diminuaient en rien
+son enthousiasme, car, là où Villarsky ne voyait qu'un déplorable
+engourdissement, Pierre découvrait au contraire une source de puissance
+et de force et cette vivifiante énergie qui avait soutenu dans la lutte,
+sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncièrement pur et
+unique dans son genre.
+
+
+XV
+
+
+Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engagé
+les Russes, après le départ des Français, à se grouper de nouveau dans
+ce lieu qui avait nom Moscou, que de s'expliquer pourquoi et où courent
+avec tant de hâte les fourmis d'une fourmilière bouleversée par un
+accident quelconque. Les unes s'enfuient en emportant les oeufs, avec de
+menues brindilles; d'autres reviennent vers la fourmilière; d'autres se
+choquent, se heurtent, et se battent; mais, de même qu'en examinant de
+près cette fourmilière dévastée, on devine, à l'énergie, à la ténacité
+des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui
+faisait sa force a survécu à sa ruine complète, de même, au mois
+d'octobre, malgré l'absence de toute autorité, d'églises, de richesses,
+d'habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d'août. Tout y
+avait été détruit, sauf son indestructible et puissante vitalité.
+
+Les mobiles qui poussèrent ceux qui furent les premiers à l'envahir
+étaient d'une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou
+comptait déjà 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en
+croissant avec une telle rapidité, que, dès l'automne de 1813, le
+chiffre de sa population avait déjà dépassé celui de l'année précédente.
+
+Les cosaques du détachement de Wintzingerode, les paysans des villages
+voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les
+premiers à y rentrer et s'y livrèrent au pillage, en continuant ainsi
+l'oeuvre des Français. Les paysans revenaient chez eux avec
+d'interminables files de charrettes pleines d'objets ramassés dans les
+maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de même, tandis que les
+propriétaires s'enlevaient mutuellement tout ce qu'ils pouvaient, sous
+prétexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent
+suivis d'une foule d'autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur
+besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus
+définie. Bien que les Français eussent trouvé Moscou vide, il avait
+pourtant conservé tous les dehors d'une organisation administrative
+régulière; mais plus le séjour des Français se prolongea, plus cette
+apparence de vie s'éteignit, pour se transformer bientôt en un état de
+pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d'abord la rentrée
+des Russes dans la capitale, eut le résultat contraire, car les gens de
+toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosité, les
+autres par calcul ou par intérêt de service, y affluant comme le sang
+afflue au coeur, y ramenèrent la richesse et la vie habituelle. Les
+paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l'espoir de les
+remplir de butin, furent arrêtés par les autorités et forcés d'emporter
+les cadavres; d'autres, avertis à temps du mécompte de leurs camarades,
+apportèrent du blé, du foin, de l'avoine, et, par suite de la
+concurrence qu'ils se faisaient entre eux, ramenèrent le prix des
+denrées au même taux où elles étaient avant le désastre; les
+charpentiers, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage, y vinrent en foule,
+et les édifices incendiés furent réparés et sortirent de leurs ruines;
+les marchands recommencèrent leur commerce; les cabarets, les auberges
+utilisèrent les maisons abandonnées; le clergé rouvrit quelques églises
+que le feu avait épargnées; les fonctionnaires mirent en ordre leurs
+tables et leurs armoires dans de petites chambres; les autorités
+supérieures et la police s'occupèrent de la distribution des bagages
+laissés par les Français, ce dont on profita comme d'habitude pour s'en
+prendre à la police et pour l'acheter; les demandes de secours
+affluèrent de tous côtés, en même temps que les devis monstrueux des
+soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et
+le comte Rostoptchine répandit de nouveau ses affiches.
+
+
+XVI
+
+
+À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s'établit dans une aile
+de sa maison, qui était restée intacte. Comptant repartir le
+surlendemain pour Pétersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et
+quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la
+jubilation de la victoire définitivement remportée, le reçurent avec
+joie, et le questionnèrent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui
+témoignât beaucoup de sympathie, il se tenait sur la réserve, et se
+bornait à répondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses
+projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow étaient à
+Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'était plus pour lui qu'une
+agréable réminiscence d'un passé déjà bien éloigné. Heureux de se sentir
+indépendant de toutes les obligations de la vie, il l'était aussi de se
+sentir dégagé de cette influence à laquelle il s'était cependant soumis
+de son plein gré.
+
+Les Droubetzkoï lui ayant annoncé l'arrivée de la princesse Marie à
+Moscou, il s'y rendit le même soir. Chemin faisant, il ne cessa de
+penser au prince André, à ses souffrances, à sa mort, à leur amitié, et
+surtout à leur dernière rencontre, la veille de Borodino.
+
+«Est-il mort irrité, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien
+l'énigme de la vie ne s'est-elle pas dévoilée à lui au moment de sa
+mort?»
+
+Il pensa à Karataïew, et établit une comparaison involontaire entre ces
+deux hommes si différents l'un de l'autre, et pourtant si rapprochés par
+l'affection qu'il avait eue pour tous les deux.
+
+Pierre était grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky,
+laquelle, tout en conservant son caractère habituel, portait encore
+quelques traces de délabrement. Un vieux valet de chambre, au visage
+sévère, comme pour donner à comprendre que la mort du prince n'avait
+rien changé aux règles établies, lui dit que la princesse venait de se
+retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche.
+
+«Annonce-moi, elle me recevra peut-être.
+
+--En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits.»
+
+Quelques instants après, le valet de chambre revint, accompagné de
+Dessalles, chargé par la princesse de dire à Pierre qu'elle serait très
+heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle.
+
+Il la trouva, à l'étage supérieur, dans une petite chambre basse
+éclairée d'une seule bougie, et habillée de noir. Une autre personne,
+également en deuil, était auprès d'elle. Pierre supposa au premier abord
+que c'était une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la
+princesse aimait à s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait
+attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. «Oui,
+lui dit-elle quand il la lui eut baisée, et en remarquant le changement
+de sa figure, voilà comme on se rencontre. «Il» a beaucoup parlé de vous
+les derniers temps,--et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec
+une hésitation qui n'échappa pas à Pierre.
+
+--La nouvelle de votre délivrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule
+joie que nous ayons eue depuis longtemps.--Et de nouveau elle jeta un
+regard inquiet à sa compagne.
+
+--Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre... je le croyais
+tué, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je
+sais qu'il a rencontré les Rostow.... Quelle étrange coïncidence!»
+
+Pierre parlait avec vivacité. Il jeta à son tour les yeux sur
+l'étrangère, et, voyant son regard de curiosité affectueuse, il comprit
+instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un
+être bon et charmant, qui ne gênerait en rien ses épanchements avec la
+princesse Marie. Celle-ci ne put s'empêcher de laisser percer un grand
+embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de
+nouveau de Pierre à la dame en noir.
+
+«Vous ne la connaissez donc pas?» dit-elle.
+
+Pierre examina plus attentivement le pâle et fin visage, la bouche
+étrangement contractée et les grands yeux noirs de l'inconnue, où tout
+à coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux à son coeur, dont il
+était depuis si longtemps privé. «Non, c'est impossible, se dit-il.
+Serait-ce elle, cette figure pâle, maigre, vieillie, avec cette
+expression austère... c'est sans doute une hallucination!» À ce moment
+la princesse Marie prononça le nom de Natacha, et le pâle et fin visage
+aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte
+rouillée qui cède à une pression du dehors. La bouche sourit, et il
+s'échappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le
+pénétra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'était
+Natacha, et il l'aimait plus que jamais!
+
+La violence de son impression fut telle, qu'elle révéla à Natacha, à la
+princesse Marie, et surtout à lui-même, l'existence d'un amour qu'il
+avait encore de la peine à s'avouer. Son émotion était mêlée de joie et
+de douleur, et plus il cherchait à la dissimuler, plus elle
+s'accentuait, sans le secours de paroles précises, par une rougeur
+indiscrète: «C'est seulement de la surprise,» se dit Pierre; mais, quand
+il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha,
+et son coeur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans
+sa réponse, et s'arrêta court. Ce n'était pas seulement parce qu'elle
+était pâlie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que
+dans ses yeux, où brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que
+sympathie, bonté et inquiète tristesse.
+
+La confusion de Pierre n'eut pas d'écho chez Natacha, et une douce
+satisfaction éclaira seule son visage.
+
+
+XVII
+
+
+«Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse
+Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci.... La
+pauvre comtesse fait mal à voir.... Natacha elle-même a besoin de
+consulter un médecin; aussi l'ai-je enlevée de force.
+
+--Hélas! Qui de nous n'a pas éprouvé, répondit Pierre.... Vous savez
+sans doute que «c'est arrivé» le jour de notre délivrance.... Je l'ai
+vu, quel charmant garçon c'était!»
+
+Natacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient
+de pleurs contenus.
+
+«Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi,
+on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de
+jeunesse et de vie?
+
+--Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement nécessaire de nos jours,
+dit la princesse Marie.
+
+--C'est bien vrai, répondit Pierre.
+
+--Pourquoi? demanda Natacha en le regardant.
+
+--Comment, pourquoi? dit la princesse Marie.... La seule pensée de ce
+qui attend ceux...
+
+--Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous
+dirige peut seul supporter une perte semblable à celles que vous avez
+éprouvées.»
+
+Natacha fit un mouvement pour répondre, mais s'arrêta, pendant que
+Pierre s'adressait avec empressement à la princesse Marie pour avoir des
+détails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu,
+mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entière
+liberté; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de
+ses actions avait un juge dont l'opinion était pour lui ce qu'il y
+avait de plus précieux au monde. Tout en causant, il s'inquiétait, dans
+son for intérieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se
+jugeait à son point de vue à elle. La princesse Marie se décida, à
+contre-coeur, à donner à Pierre les détails qu'il lui demandait, mais
+ses questions, l'intérêt dont elles étaient empreintes, sa voix
+tremblante d'émotion, l'obligèrent à retracer peu à peu ces tableaux
+qu'elle avait peur d'évoquer pour elle-même.
+
+«Ainsi donc, il s'est calmé, adouci.... Il n'avait jamais eu qu'un but,
+et il y tendait de toutes les forces de son âme, celui d'être
+parfaitement bon.... Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses
+défauts, s'il en a eu, ne peuvent lui être attribués.... Quel bonheur
+pour lui de vous avoir revue!» continua-t-il en s'adressant à Natacha,
+les yeux pleins de larmes.
+
+Elle eut un tressaillement et inclina la tête, en se demandant indécise
+si elle parlerait ou non de lui.
+
+«Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voilée, ça été un grand
+bonheur, pour moi du moins, et lui,--elle essaya de dominer son
+émotion,--lui, le désirait aussi, lorsque je suis allée vers lui!»
+
+Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout à
+coup, relevant la tête avec un visible effort, elle reprit d'une voix
+émue:
+
+«En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander après
+lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni
+manger, ni me figurer dans quel état il était; je ne désirais qu'une
+chose, le voir!»
+
+Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce
+qu'elle n'avait encore raconté à personne, tout ce qu'elle avait
+souffert pendant ces trois semaines de voyage et de séjour à Yaroslaw.
+Pierre, en l'écoutant, ne pensait ni au prince André ni à la mort, ni à
+ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine
+qu'elle devait éprouver à évoquer ainsi ce triste passé; mais, en
+faisant ce récit douloureux, Natacha semblait obéir à une impulsion
+irrésistible. Elle mêlait les détails les plus puérils aux pensées les
+plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mêmes scènes, et semblait
+ne pouvoir plus s'arrêter. À ce moment, Dessalles demanda, de l'autre
+chambre, si son élève pouvait entrer.
+
+«Et c'est tout, c'est tout!...» s'écria Natacha en se levant vivement,
+et, en s'élançant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever
+la lourde portière, elle se heurta la tête contre un des battants, et
+disparut en poussant un gémissement de douleur: était-ce un gémissement
+de douleur physique ou de douleur morale?
+
+Pierre, qui ne l'avait pas quittée des yeux, sentit, quand elle ne fut
+plus là, qu'il était de nouveau seul en ce monde.
+
+La princesse Marie le tira de sa rêverie en appelant son attention sur
+l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son
+père le troubla si vivement, dans la disposition attendrie où il se
+trouvait, que, l'ayant embrassé, il se leva et se détourna en passant
+son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre congé de la princesse
+Marie, quand elle le retint.
+
+«Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu'à trois
+heures, le souper doit être prêt, descendez: nous viendrons vous
+rejoindre à l'instant.... C'est la première fois, savez-vous,
+ajouta-t-elle, qu'elle a parlé ainsi à coeur ouvert!»
+
+
+XVIII
+
+
+Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne
+rejoignirent Pierre dans la grande salle à manger. Les traits de
+Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravité qu'il ne lui
+avait jamais connue. Tous les trois éprouvaient le malaise qui suit
+ordinairement un épanchement sérieux et intime. Ils s'assirent sans rien
+dire autour de la table; Pierre déplia sa serviette, et, décidé à rompre
+un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir
+pénible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en
+faire autant de leur côté. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de
+vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas éternelle et laisse
+encore de la place à la joie.
+
+«Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et
+ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passé.
+
+--Racontez-nous comment vous avez vécu, c'est toute une légende, à ce
+qu'on nous a dit?
+
+--Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur
+moi des choses que je n'ai pas vues même en rêve. J'en suis encore tout
+ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun
+mal.... C'est à qui m'engagera et me racontera en détail ma captivité
+fantastique.
+
+--On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait coûté deux millions:
+est-ce vrai?
+
+--Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant,
+répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l'entendre,
+malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de
+payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j'ai
+infailliblement recouvré, c'est ma liberté,--mais il s'arrêta, ne
+voulant pas s'appesantir sur un ordre d'idées qui lui était tout
+personnel.
+
+--Est-il vrai que vous comptiez rebâtir?
+
+--Oui, c'est le désir de Savélitch.
+
+--Où avez-vous appris la mort de la comtesse? Étiez-vous encore à
+Moscou?»
+
+La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une
+fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit
+de sa liberté recouvrée.
+
+«Non, j'en ai reçu la nouvelle à Orel; vous pouvez vous figurer combien
+j'en ai été surpris. Nous n'étions pas des époux modèles, dit-il en
+regardant Natacha et en devinant qu'elle était curieuse d'entendre de
+quelle façon il s'exprimerait à ce sujet; mais sa mort m'a frappé de
+stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont
+tort généralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui
+n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi
+ai-je ressenti une grande pitié pour elle,--et il cessa de parler,
+heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.
+
+--Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti?» dit la princesse
+Marie.
+
+Pierre devint écarlate et baissa les yeux. Les relevant, après un long
+silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage était
+froide, réservée, presque dédaigneuse.
+
+«Avez-vous réellement vu Napoléon, comme on le raconte? lui demanda la
+princesse Marié.
+
+--Jamais, dit Pierre en éclatant de rire.... Il leur semble en vérité à
+tous que prisonnier et hôte de Napoléon sont synonymes. Je n'en ai même
+pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais était trop obscur
+pour cela.
+
+--Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous étiez resté à Moscou pour
+le tuer? Je l'avais bien deviné lorsque nous vous avons rencontré.»
+
+Pierre répondit que c'était en effet son intention, et, se laissant
+entraîner par leurs nombreuses questions, il leur fit un récit détaillé
+de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente
+ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-même,
+mais peu à peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il
+avait endurées et des horreurs auxquelles il avait assisté, donna à ses
+paroles cette émotion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa
+mémoire les scènes poignantes auxquelles il a été mêlé.
+
+La princesse Marie examinait tour à tour Natacha et Pierre, dont cette
+narration faisait surtout ressortir l'inaltérable bonté. Natacha,
+accoudée et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie
+mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions
+brèves, prouvaient qu'elle saisissait le sens réel de ce qu'il voulait
+leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne
+pouvait exprimer en paroles. L'épisode de l'enfant et de la femme dont
+il avait pris la défense et qui avaient été la cause son arrestation,
+fut raconté par lui en ces termes:
+
+«Le spectacle était horrible, des enfants abandonnés, d'autres oubliés
+dans les flammes.... On en retira un devant mes yeux... puis des femmes,
+dont on arrachait les vêtements et les boucles d'oreilles...» Pierre
+rougit et s'arrêta en hésitant.
+
+«Une patrouille survint à ce moment et arrêta les paysans et tous ceux
+qui ne pillaient pas, moi avec.
+
+--Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez
+sûrement fait... une bonne action?»
+
+Pierre continua; arrivé à la scène de l'exécution de ses compagnons, il
+voulut lui épargner ces effroyables détails, mais elle exigea qu'il ne
+passât rien. Puis vint l'épisode de Karataïew. Ils se levèrent de table
+et il se mit à marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait
+des yeux.
+
+«Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet
+innocent, qui ne savait ni lire ni écrire...
+
+--Qu'est-il devenu? demanda Natacha.
+
+--On l'a tué presque sous mes yeux!» Et sa voix tremblait d'émotion
+pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa
+mort.
+
+Jamais il ne s'était représenté ses aventures comme elles lui
+apparaissaient aujourd'hui. Il y découvrait une nouvelle signification,
+et éprouvait, en les racontant à Natacha, la rare jouissance que vous
+procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler
+ce qu'elle entend, pour enrichir son répertoire et faire parade à
+l'occasion des trésors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle
+qui a la faculté de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de
+meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, était tout attention. Pas un
+mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui
+échappaient; elle attrapait au vol la parole à peine prononcée, la
+recueillait dans son coeur, et devinait le mystérieux travail qui
+s'était accompli dans l'âme de Pierre.
+
+La princesse Marie s'intéressait à tout ce qu'il racontait, mais elle
+était absorbée par une autre pensée: elle venait de comprendre que
+Natacha et lui pouvaient s'aimer et être heureux, et elle en ressentit
+une profonde joie.
+
+Il était trois heures du matin: les domestiques, la figure allongée,
+entrèrent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention.
+Pierre termina son récit. Sa sincère émotion, empreinte d'un certain
+embarras, répondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pénétrer
+même son silence, et, sans songer que l'heure était aussi avancée, il
+cherchait un autre thème de conversation.
+
+«On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on
+venait me demander: «Veux-tu revenir à ce que tu étais avant ta
+captivité, ou repasser par tout ce que tu as souffert?» je répondrais:
+«Plutôt cent fois la captivité et la viande de cheval?» On s'imagine
+presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jeté hors du chemin
+battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que
+dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en espérer beaucoup,
+et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant à
+Natacha.
+
+--C'est vrai! dit-elle en répondant à une autre pensée qui venait de lui
+traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demandé mieux que de
+recommencer ma vie!»
+
+Pierre la regarda avec attention.
+
+«Oui, je n'aurais rien désiré de plus!
+
+--Est-ce bien possible? s'écria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre
+et de vouloir vivre, et vous aussi?»
+
+Natacha inclina sa tête dans ses mains et fondit en larmes.
+
+«Qu'as-tu, Natacha?
+
+--Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit à Pierre à travers ses
+pleurs.
+
+--Adieu! Il est temps de dormir...»
+
+Pierre se leva et prit congé d'elles.
+
+La princesse Marie et Natacha causèrent encore dans leur chambre, mais
+ni l'une ni l'autre ne prononça le nom de Pierre.
+
+«Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de «lui»,
+dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par
+l'oublier?»
+
+Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette
+observation qu'elle n'aurait jamais osé faire de vive voix.
+
+«Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de
+tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'était à la fois doux et
+pénible! Je sentais qu'il l'avait aimé sincèrement, c'est pourquoi....
+Ai-je eu tort? dit elle en rougissant.
+
+--De parler de «lui» à Pierre? Oh non! Il est si bon!
+
+--As-tu remarqué, Marie, dit tout à coup Natacha avec un sourire
+espiègle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqué comme
+il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait
+qu'il sort d'un bain moral, je veux dire... tu me comprends, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, il a beaucoup changé à son avantage. C'est pour cela que «lui»
+l'a tant aimé, répondit la princesse Marie.
+
+--Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guère. On assure du reste
+que les amitiés des hommes naissent des contrastes; ce doit être sans
+doute ainsi...! Adieu! Adieu!» dit Natacha, et le sourire espiègle qui
+avait accompagné ses premières paroles sembla s'effacer à regret de son
+visage redevenu joyeux.
+
+
+XIX
+
+
+Pierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant à grands pas dans sa
+chambre d'un air soucieux, tantôt il haussait les épaules, tantôt il
+tressaillait, et ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un
+aveu. Lorsque six heures du matin sonnèrent, il pensait toujours au
+prince André, à Natacha, à leur amour, qui le rendait jaloux encore
+aujourd'hui. Il se coucha heureux et ému, et décidé à faire tout ce qui
+lui serait humainement possible pour l'épouser.
+
+Il avait fixé son départ pour Pétersbourg au vendredi suivant, et le
+lendemain Savélitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.
+
+«Comment? Je vais à Pétersbourg? Pourquoi à Pétersbourg? se demanda-t-il
+tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais décidé il y a longtemps
+déjà, avant que «cela» fût arrivé; au fait, j'irai peut-être.... Quelle
+bonne figure que celle du vieux Savélitch! se dit-il en le regardant....
+Eh bien, Savélitch, tu ne veux donc pas de ta liberté?
+
+--Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons vécu du temps du vieux comte,
+le bon Dieu ait son âme!... et maintenant nous vivons auprès de vous,
+sans avoir à nous plaindre.
+
+--Et tes enfants?
+
+--Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des maîtres comme
+vous, on n'a rien à craindre.
+
+--Eh bien, et mes héritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par
+exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire
+involontaire.
+
+--Ce serait très bien, si j'ose le dire à Votre Excellence.
+
+--Comme il traite cela légèrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien
+c'est grave et effrayant.... C'est ou trop tôt ou trop tard!
+
+--Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain?
+
+--Non, dans quelques jours, je t'en préviendrai. Pardonne-moi tout
+l'embarras que je te donne. C'est étrange, se dit-il, qu'il n'ait pas
+deviné que je n'ai rien à faire à Pétersbourg, et qu'avant tout il faut
+que «cela» se décide. Je suis sûr, du reste, qu'il le sait et qu'il fait
+semblant de l'ignorer.... Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une
+autre fois.»
+
+À déjeuner, Pierre raconta à sa cousine qu'il avait été la veille chez
+la princesse Marie, et qu'à sa grande surprise il y avait vu Natacha
+Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.
+
+«La connaissez-vous? lui demanda Pierre.
+
+--Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune
+Rostow; c'eût été très bien pour eux, puisqu'ils sont ruinés.
+
+--Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.
+
+--Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.
+
+--Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut
+pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.»
+
+Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se
+voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s'empêcher
+de les admirer. Les hautes cheminées qui s'élançaient du milieu des
+décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du
+Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui
+équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux
+qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants
+et se dire:
+
+«Ah! le voilà revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!»
+
+En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait été le
+jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en rêve; mais, à peine fut-il
+entré, qu'il sentit, à la vibration de tout son être, l'influence de sa
+présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa
+physionomie était pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement
+reconnue la première fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa
+figure d'enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d'un éclat
+interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se
+jouait sur ses lèvres.
+
+Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces
+dames n'étaient allées aux vêpres, où il les accompagna.
+
+Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le
+plaisir qu'elles éprouvaient à le voir et malgré l'intérêt absorbant qui
+l'attachait à leurs côtés, la conversation s'épuisa et finit par tomber
+sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le
+courage de s'en aller, bien qu'il sentît qu'elles attendaient son départ
+avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette
+situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte
+d'une migraine.
+
+«Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg?
+
+--Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement.... Du reste oui,
+peut-être.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos
+commissions.» Et il se tenait debout, très embarrassé.
+
+Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu
+de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son
+regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont
+elle s'était plainte s'était subitement évanouie, et l'on voyait qu'elle
+se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête.
+
+L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à
+la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s'assit à
+côté de la princesse Marie.
+
+«J'ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue,
+venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer? Je
+sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal
+choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère?... Non,
+non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore,
+reprit-il après un moment de silence et en s'efforçant de parler avec
+suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aimé
+qu'elle, et je ne puis me représenter l'existence sans elle. Sans doute,
+il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée
+qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais échapper
+l'occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je
+espérer?
+
+--Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l'heure
+serait mal choisie de lui parler de votre...» Elle s'arrêta en
+réfléchissant que la métamorphose qui s'était opérée chez Natacha
+rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait
+pas offensée de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son coeur
+elle le désirait; mais, n'obéissant pas à ce premier mouvement, elle
+répéta:
+
+«Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais...
+
+--Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.
+
+--Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera!» Elle avait à peine
+prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra
+avec force.
+
+«Vous le croyez, dites, vous le croyez?
+
+--Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en
+parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le désire, et mon coeur me dit que
+cela sera.
+
+--Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! répondit Pierre en baisant
+les mains de la princesse Marie.
+
+--Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous
+promets de vous écrire.
+
+--Aller à Pétersbourg maintenant? Soit, je vous obéirai. Mais demain,
+puis-je encore venir vous voir?»
+
+Et Pierre revint le lendemain pour prendre congé.
+
+Natacha était moins animée que les jours précédents, mais lui, en la
+regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il était
+pénétré et qui augmentait d'intensité à chacune de ses paroles, au
+moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de
+Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda
+involontairement quelques secondes. «Cette main, ce visage, ce trésor de
+séductions, sera-t-il véritablement à moi, toujours à moi?»
+
+«Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut.... Je vous attendrai avec
+impatience,» ajouta-t-elle tout bas.
+
+Ces simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait
+accompagnées, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence,
+une source inépuisable de souvenirs et d'ineffables rêveries. «Elle m'a
+dit qu'elle m'attendrait avec impatience.» Et il se répétait à toute
+heure du jour: «Quel bonheur! quel bonheur!»
+
+
+XX
+
+
+Rien de semblable à ce qu'il éprouvait lorsqu'il était fiancé avec
+Hélène ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec
+honte les: «Je vous aime» qu'il lui adressait; maintenant, au
+contraire, c'était avec une jouissance infinie et sans mélange qu'il se
+retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu'il s'en répétait
+les dernières paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal,
+car l'ombre même d'un doute n'était plus possible. Il ne redoutait
+qu'une chose: d'avoir été le jouet d'une illusion.... Et puis,
+n'était-il pas trop présomptueux, n'était-il pas trop sûr de son fait?
+La princesse Marie ne s'était-elle pas trompée? Natacha ne lui
+répondrait-elle pas en souriant: «C'est bien étrange.... Comment ne
+comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis
+que moi je suis si au-dessus de lui?»
+
+La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir désormais,
+s'empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient
+pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer.
+Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres
+intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux
+qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de
+bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait
+parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps à de
+banales futilités. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service,
+lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en
+leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain,
+il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l'étrangeté
+de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant
+sa clarté sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait
+instantanément découvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun
+d'eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre
+sentiment que celui d'une profonde pitié ne s'éleva dans son coeur, de
+même que le prince Basile, très fier d'une nouvelle nomination et d'une
+nouvelle croix, n'était plus, à ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il
+plaignait sincèrement. Néanmoins, les jugements qu'il porta sur les
+hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent
+toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aidèrent souvent
+dans la suite à résoudre ses incertitudes: «J'étais peut-être ridicule
+et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que
+j'en avais l'air. Mon intelligence était plus ouverte et plus
+pénétrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'être compris
+dans la vie, parce que... parce que j'étais heureux!»
+
+
+XXI
+
+
+À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement
+s'était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s'était
+réveillée dans son coeur, et s'était répandue sans lutte dans tout son
+être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'était
+métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et
+demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir
+oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s'échappa plus
+de ses lèvres, aucune parole n'effleura plus les ombres évanouies du
+passé, et parfois même elle souriait à des projets d'avenir. Quoiqu'elle
+ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis
+longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui
+par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un
+frémissement involontaire.
+
+La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement
+la cause, en éprouvait du chagrin. «Aimait-elle donc assez peu mon frère
+pour l'avoir si vite oublié?» Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne
+pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était
+si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la
+princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser même au
+fond de son coeur, et Natacha s'abandonnait si complètement, si
+sincèrement à ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait même pas à
+cacher que la douleur s'était effacée pour faire place à la joie.
+
+Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son
+explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.
+
+«Il a parlé, n'est-ce pas, il a parlé? répétait-elle avec une expression
+attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'écouter à
+la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.»
+
+Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne
+laissèrent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa à son frère.
+«Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut être autrement...» Et, d'un ton
+doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec
+Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une
+exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l'impression pénible
+qu'elle venait de produire chez son amie:
+
+«Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si
+grand'peur d'être mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.
+
+--Tu l'aimes?
+
+--Oui, murmura-t-elle.
+
+--Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, répondit la princesse
+Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.
+
+--Ce ne sera pas de sitôt, Marie.... Pense donc quel bonheur, je
+deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas.
+
+--Natacha, je t'avais priée de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de
+toi!»
+
+Elles se turent.
+
+«Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg?» demanda tout à coup Natacha, et,
+répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta: «Cela doit être
+ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?»
+
+ÉPILOGUE[39] I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en
+1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow.
+Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive
+toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue.
+L'incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la
+fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups
+successifs finirent par accabler le pauvre comte.
+
+Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'étendue de tous ses
+malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence,
+il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantôt effaré,
+éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans
+transition d'un extrême à l'autre.
+
+Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du côté matériel des
+arrangements: il commandait les dîners, les soupers, et faisait son
+possible pour paraître gai: mais sa gaieté n'était plus communicative
+comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de
+compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux
+mariés une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible
+ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgré les
+assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure
+était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans
+se déshabiller: chaque fois qu'elle lui présentait une potion, il
+sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.
+
+Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et
+mentalement à son fils, d'avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut
+tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs
+derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et
+dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient
+à l'envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de
+remords et d'attendrissement: «C'était tout de même un bien excellent
+homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas
+ses faiblesses?» Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient
+tellement embrouillées, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre
+à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les
+armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en
+congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur
+situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et
+chacun fut étonné de l'énormité du chiffre des dettes de toutes sortes,
+dont on ignorait même l'existence: le passif dévorait l'actif. Amis et
+parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant
+dans cette façon d'agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il
+ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la
+succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la
+large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps
+silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et
+plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent
+les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux
+qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié
+pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux
+engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui
+réussit: les terres furent vendues à l'encan à vil prix, et il resta
+encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère
+trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes
+d'honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient
+les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l'armée, où, à
+la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment,
+était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier
+sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu'il éprouvait à
+rester à Moscou dans le même milieu, malgré l'antipathie que lui
+inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans
+l'administration, dit adieu à l'uniforme qu'il aimait tant, et
+s'établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et
+Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés
+de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et
+ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire à leur
+entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse
+ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe
+auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout
+instant qu'on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne
+qu'ils causaient à son fils. C'était tantôt une voiture dont elle avait
+besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour
+elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux à
+Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait
+sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète
+inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers.
+Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne
+pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son
+dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de
+n'avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les
+perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait
+infailliblement forcé à lui donner son coeur; et plus il l'appréciait,
+moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accepté avec
+empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait
+maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne
+pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmentèrent. Non seulement
+il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements,
+mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint
+de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse?
+Il l'ignorait, car la pensée d'épouser une, riche héritière, comme le
+lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une
+répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une
+satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids
+accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait
+s'astreindre, dans son intérieur, à d'autre occupation qu'à celle
+d'aider sa mère à étaler des «patiences» sur la table et à se promener
+dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il
+semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre
+disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une
+pareille vie de privations.
+
+
+II
+
+
+Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva à Moscou: les
+bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow.
+Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. «Je m'y attendais!» se dit
+la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle
+et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de
+parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre
+visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège
+lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines
+avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne
+pouvait entrer chez sa mère qu'en traversant sa chambre. À sa vue, le
+visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait à y
+lire, une froideur sèche et hautaine. Il s'informa de sa santé, la
+conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques
+secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée
+jusqu'à l'antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé
+de sa mère. «Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en
+paix.»
+
+«Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia,
+lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu'ont-elles besoin
+de venir?
+
+--C'est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant
+avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!» Nicolas
+garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse
+y revenait à tout propos; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la
+princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa
+politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que
+le silence de Nicolas à ce sujet l'irritait.
+
+--Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au
+moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.
+
+--Je n'y tiens pas, maman.
+
+--Je ne te comprends pas, mon ami: tantôt tu veux voir du monde, tantôt
+tu t'y refuses.
+
+--Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.
+
+--Comment! N'as-tu pas dit tout à l'heure que tu ne voulais pas la voir?
+C'est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie
+pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache
+toujours tout.
+
+--Mais pas le moins du monde, maman.
+
+--Je t'aurais compris si je te demandais de faire une démarche
+désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la
+politesse exige.... Je ne m'en mêlerai plus, puisque tu as des secrets
+pour moi.
+
+--J'irai si vous le voulez.
+
+--Cela m'est parfaitement égal, c'est pour toi seul que je le désire.»
+
+Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et
+s'efforçait de distraire l'attention de sa mère, mais, le lendemain et
+les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception
+de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et
+elle se disait: «J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite....
+Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Après tout, je suis allée
+voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi.»
+Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu'elle
+éprouvait en songeant à l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa
+ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce
+qui s'était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse
+position, et lorsqu'elle cherchait à s'en rendre compte, elle était
+forcée de s'avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient
+pour beaucoup. Son ton sec et poli n'était pas la véritable expression
+de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu
+à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein
+hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait à une leçon de son neveu, on
+vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à
+ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de
+l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle
+comprit qu'il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et
+elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au
+bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux
+questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières
+nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'apprêta à prendre congé. Grâce
+à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu
+la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui
+l'intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d'idées à
+son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se
+laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés
+devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas.
+Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et échangea
+quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à
+rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se
+méprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits délicats.
+
+Il lui sembla entrevoir confusément qu'il en était la cause, et ne sut
+comment s'y prendre pour lui témoigner un peu d'intérêt.
+
+«Adieu, princesse,» lui dit-il.
+
+Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant.
+
+«Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà? Eh bien, adieu!
+
+--Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous
+l'apporter,» dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.
+
+Un silence embarrassant s'établit entre eux deux.
+
+«Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on
+pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu
+hier, et cependant que d'événements se sont passés depuis!... Nous nous
+imaginions être bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup
+pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus.»
+
+La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en
+cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles.
+
+«C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien à regretter dans le
+passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi
+un bon souvenir de dévouement et d'abnégation...
+
+--Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse
+constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous
+intéresser,» continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme
+comme à son entrée.
+
+Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait
+connu et aimé, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.
+
+«J'avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle
+avec hésitation: mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues
+telles, qu'il me semblait qu'un témoignage de sympathie de ma part ne
+pouvait vous offenser: il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle
+d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre
+auparavant, et je...
+
+--Ah! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce
+dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est
+parfois bien lourd à porter!
+
+--C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la
+princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnête et loyal
+regard, cet extérieur charmant que j'ai aimé en lui, j'avais deviné
+toute la noblesse de son âme.... C'est donc parce qu'il est pauvre et
+que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...»
+
+Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laissé
+entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à
+n'en plus douter la raison de son apparente froideur.
+
+«Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'écria-t-elle tout à coup en se
+rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.»
+
+Il garda le silence.
+
+«Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que,
+moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de
+votre bonne amitié?»
+
+Et des pleurs brillèrent dans ses yeux.
+
+«J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible....
+Pardonnez-moi, adieu!»
+
+Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.
+
+«Princesse! Au nom du ciel, un instant!» Il l'arrêta. Elle se retourna,
+leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce
+qui leur semblait tout à l'heure encore impossible devint pour eux une
+réalité prochaine et inévitable.
+
+
+III
+
+
+Nicolas épousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813,
+et alla s'établir avec elle, sa mère et Sonia, à Lissy-Gory. Pendant les
+quatre années qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre
+parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris
+celle qu'il avait contractée envers Pierre, et en 1820 il avait si bien
+arrangé ses affaires, qu'il avait ajouté à Lissy-Gory une petite terre,
+et qu'il était en négociations pour racheter Otradnoë: c'était son rêve
+favori. Nicolas, forcé de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour
+l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les
+innovations, surtout les innovations anglaises, qui commençaient alors à
+être de mode. Il se moquait des ouvrages de pure théorie, ne songeait ni
+à construire des fabriques, ni à ensemencer des blés chers et d'une
+espèce étrangère au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins à
+une branche de son administration au détriment des autres, il avait
+toujours devant les yeux sa propriété tout entière, et non pas seulement
+une de ses parties. Pour lui, l'important était, non pas l'oxygène et
+l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et
+l'engrais, mais le travailleur qui mettait en oeuvre toutes ces forces.
+Le paysan attira tout d'abord son attention: c'était mieux qu'un
+instrument pour lui, c'était un juge. Il l'étudia avec soin, chercha à
+comprendre ses besoins, à se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon
+ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une
+source de renseignements précieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi
+leurs goûts, leurs désirs, et qu'il eut appris à parler leur langue,
+qu'il lut dans leur pensée, qu'il se sentit rapproché d'eux, et qu'il
+put les gouverner d'une main sûre et ferme, c'est-à-dire leur rendre les
+services qu'ils étaient en droit d'attendre de lui. Son administration
+ne tarda pas à avoir les résultats les plus brillants. Nicolas, avec une
+clairvoyance remarquable, nommait dès le début de sa gestion, aux
+fonctions de bourgmestre, de staroste et de délégué, ceux mêmes que les
+paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu
+d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer
+dans le «doit et avoir», comme il le disait en plaisantant, il se
+renseignait sur la quantité de bétail que possédaient les paysans, et
+s'efforçait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas
+aux familles de se séparer et tenait à les conserver groupées ensemble.
+Il était sans pitié pour les paresseux et les dépravés, et les chassait
+au besoin de la communauté. Pendant les travaux des champs, pendant les
+semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le même soin
+ses champs et ceux des paysans, et peu de propriétaires pouvaient se
+vanter d'en avoir en aussi bon état et d'un aussi bon rendement que les
+siens. Il n'aimait pas à avoir affaire avec les dvorovy[40], qu'il
+regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les
+tenir assez sévèrement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son
+indécision était si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en
+venir là, et il était enchanté de trouver l'occasion de le faire partir
+comme recrue, à la place d'un paysan. Quant à ces derniers, il était
+d'avance tellement sûr d'avoir la majorité pour lui, qu'il n'hésitait
+jamais dans les mesures à prendre en ce qui les concernait. Il ne se
+permettait pas de les accabler de travail, ou de les châtier, ou de les
+récompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-être n'aurait-il pas
+su dire en vertu de quelle règle il agissait ainsi, mais il la sentait
+dans son âme, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de
+s'écrier avec dépit, à propos d'un désordre ou d'un insuccès: «Que
+peut-on faire avec notre peuple russe?» et il s'imaginait détester le
+paysan, mais il aimait de tout son coeur «notre peuple russe» et son
+génie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'était engagé
+dans la seule voie au bout de laquelle il était sûr de trouver de bons
+résultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient à sa femme une
+sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne
+pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si étranger pour
+elle: pourquoi cet air de gaieté et de bonheur lorsque, s'étant levé à
+l'aube, et ayant passé toute la matinée dans les champs ou sur l'aire,
+il ne rentrait qu'à l'heure du thé? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il
+parlait de l'activité d'un riche paysan qui avait passé toute la nuit,
+avec sa famille, à transporter ses gerbes et à faire ses meules?
+Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et
+serrée sur les pousses altérées de l'avoine, ou emporter par le vent un
+nuage menaçant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hâlé,
+les cheveux parfumés de menthe et d'absinthe sauvages, il s'écriait en
+se frottant joyeusement les mains: «Encore un jour comme celui-ci, et
+notre récolte et celle des paysans seront rentrées»? Elle s'étonnait
+aussi de ce qu'avec son bon coeur, son empressement à prévenir tous ses
+désirs, il se désespérait de recevoir, par son entremise, des pétitions
+de paysans qui demandaient à être affranchis de certains travaux. Il les
+refusait constamment, et se fâchait tout rouge, en l'engageant à ne pas
+se mêler dorénavant de ses affaires.
+
+Lorsque, pour essayer de pénétrer sa pensée, elle lui parlait du bien
+qu'il faisait à ses serfs, il s'emportait. «C'est bien le dernier de mes
+soucis, répondait-il, et ce n'est pas à leur bonheur que je travaille;
+le bonheur du prochain n'est que poésie, et conte de femmelette. Je
+tiens à ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et à ce que
+notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et
+pour l'atteindre il faut l'ordre, la sévérité et la justice,
+ajoutait-il, car si le paysan est nu et affamé, s'il n'a qu'un cheval,
+il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi.»
+
+Était-ce vraiment d'une manière aussi inconsciente que Nicolas faisait
+du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le
+fait est que sa fortune augmentait à vue d'oeil; les paysans du
+voisinage venaient à tout moment lui demander de les acheter, et
+longtemps après sa mort la population conserva le souvenir de sa
+gestion: «Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord à l'avoir du
+paysan et puis au sien: il ne nous gâtait pas, en un mot c'était un bon
+administrateur!»
+
+
+IV
+
+
+Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c'était son
+emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les
+premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de répréhensible,
+mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de
+manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du
+défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de
+malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du
+prévenu, lui répondit par une grêle d'injures et de coups. Rentrant un
+moment après pour déjeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait,
+la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout
+ce qu'il avait fait dans la matinée, et entre autres l'affaire du
+staroste.
+
+La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la
+tête et garda le silence.
+
+«Quel impudent coquin! s'écria-t-il en s'échauffant à ce souvenir, s'il
+avait au moins avoué qu'il était ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?»
+
+Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa
+de nouveau la tête.... «Qu'as-tu, mon amie?» Les pleurs embellissaient
+toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de
+pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et
+profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son
+mari, elle fondit en larmes.
+
+«Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi
+l'as-tu...?» Et elle se voila la figure de ses mains.
+
+Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s'éloigna d'elle en
+faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses
+larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui
+remontait pour lui à tant d'années, il lui donna tort, et se dit: «Ce
+sont des petites faiblesses de femme... ou plutôt n'aurait-elle pas
+vraiment raison?» Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage
+aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et
+qu'il était coupable envers lui-même.
+
+«Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le
+jure.... Jamais!» reprit-il d'une voix émue, comme un enfant qui demande
+pardon.
+
+Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle
+saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres.
+
+«Quand as-tu brisé ton camée? lui dit-elle pour changer de sujet de
+conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et
+qui représentait la tête de Laocoon.
+
+--Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l'avenir la
+parole que je viens de te donner!»
+
+Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se
+fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant
+celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à
+autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant à sa femme, il lui
+renouvelait sa promesse.
+
+«Tu dois sûrement me mépriser, Marie? disait-il.
+
+--Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler,
+lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser?»
+
+Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas était estimé, mais pas aimé;
+les intérêts de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier
+aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que
+durait l'été, il consacrait tout son temps à l'administration de ses
+biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait
+régulièrement l'hiver à inspecter les villages éloignés et surtout à
+lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque année une certaine
+quantité. Il se composait de la sorte une bibliothèque sérieuse, et se
+posait comme règle de lire d'un bout à l'autre tout ce qu'il achetait.
+Ce fut d'abord une tâche ennuyeuse à remplir, mais qui devint peu à peu
+pour lui une occupation habituelle, à laquelle il finit par prendre un
+vif intérêt. Comme il restait l'hiver presque toujours à la maison, il
+entrait dans les moindres détails de la vie de famille, et, son union
+avec sa femme devenant de plus en plus intime, il découvrait tous les
+jours en elle, de nouveaux trésors de tendresse et d'intelligence. Avant
+leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-même et rendant justice à la
+conduite de Sonia, avait tout raconté à la princesse Marie, en la priant
+d'être bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute
+de son mari, s'imagina que sa fortune avait influencé son choix, se
+sentit mal à l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit
+tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois
+elle se sentait animée de mauvais sentiments à son égard. Elle en fit un
+jour la confession à Natacha, en se reprochant son injustice.
+
+«Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'Évangile
+qui se rapporte si complètement à la position de Sonia?
+
+--Lequel? demanda la comtesse Marie, étonnée.
+
+--Celui-ci: «On donnera à celui qui est riche, mais pour celui qui est
+pauvre, on lui ôtera même ce qu'il a.» Elle est celle qui est pauvre, et
+à laquelle on a tout ôté. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-être parce
+qu'elle n'a pas l'ombre d'égoïsme.... Mais le fait est qu'on lui a tout
+pris.... Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai
+vivement désiré jadis lui voir épouser Nicolas, et cependant je
+pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la «fleur stérile»
+de l'Écriture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous
+deux nous aurions senti.»
+
+Bien que la comtesse Marie objectât à Natacha que ces paroles de
+l'Évangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'empêcher,
+en regardant Sonia, de donner raison à sa belle-soeur. Sonia semblait
+effectivement se résigner à son sort de «fleur stérile», et ne pas se
+rendre compte de tout ce qu'il y avait de pénible dans sa situation. On
+aurait dit qu'elle s'était attachée au groupe de la famille plus qu'aux
+individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis.
+
+Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait
+toujours prête à rendre tous les services imaginables, ce qu'on
+acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et
+sans grande reconnaissance. La propriété de Lissy-Gory avait été
+réparée, mais n'était plus tenue sur le même pied que du vivant du vieux
+prince. Les nouvelles constructions, faites du temps où l'argent
+manquait encore, étaient des plus simples: bâtie en bois sur les anciens
+fondements de pierre, la maison d'habitation était d'ailleurs vaste et
+spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses
+divans mal rembourrés, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois
+de bouleau, étaient l'ouvrage des menuisiers indigènes. Les chambres
+d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parenté des Rostow et des
+Bolkonsky s'y réunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers
+avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de
+naissance et de nom des propriétaires, une centaine d'invités y
+faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'année, la
+vie calme et régulière de tous les jours s'écoulait doucement au milieu
+des occupations habituelles, entrecoupées de déjeuners, de dîners et de
+soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.
+
+
+V
+
+
+Natacha s'était mariée au printemps de l'année 1813; en 1820, elle avait
+trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-né. Elle
+avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine à reconnaître
+dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte.
+Ses traits s'étaient formés, avaient pris des contours moelleux et
+arrondis, mais cette exubérance de vie, dont elle débordait autrefois et
+qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu'à de
+rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour
+de son mari par exemple, à la convalescence d'un enfant, ou en causant
+du prince André avec sa belle-soeur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais
+avec Pierre, dans la crainte de réveiller une jalousie rétrospective.
+Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien
+rare aujourd'hui, elle se laissait aller à chanter. L'ancienne flamme se
+ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la séduction du
+passé, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de
+son mariage elle avait habité successivement Moscou, Pétersbourg et la
+campagne. La société la voyait peu et ne la goûtait guère; elle n'était
+ni aimable ni prévenante. Natacha ne savait pas, à vrai dire, si elle
+aimait la solitude; il lui semblait même qu'elle ne l'aimait pas, mais,
+absorbée par ses grossesses, ses devoirs de maternité et sa
+participation aux moindres détails de l'existence de son mari, elle ne
+pouvait suffire à toutes ces obligations qu'en s'éloignant du monde.
+Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'étonnèrent de ce changement
+comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son
+instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se
+calmerait dès qu'elle aurait un mari et des enfants à aimer, comme elle
+l'avait laissé entrevoir, sans en avoir conscience, à Otradnoë.
+N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mère
+exemplaires? «Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour
+jusqu'à l'absurde.» Natacha ne suivait pas cette règle d'or que les
+gens à vues supérieures, les Français surtout, recommandent aux jeunes
+filles, et qui consiste à ne pas se négliger lorsqu'elles se marient, à
+cultiver leurs talents, à soigner leur personne, afin de charmer le mari
+après le mariage comme avant. Elle avait au contraire complètement
+renoncé à toutes ses séductions, à son chant, qui était la plus grande.
+Songer à sa toilette, à ses manières, à parler avec élégance, à prendre
+devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages
+physiques, l'ennuyer en un mot par ses prétentions et ses exigences, lui
+aurait paru tout aussi ridicule qu'à lui, à qui elle s'était livrée tout
+entière, sans rien lui cacher de ses pensées les plus intimes. Elle
+sentait que leur union ne tenait pas à ce charme poétique qui l'avait
+attiré à elle, mais à quelque chose d'indéfinissable et de ferme, comme
+le lien qui unissait son âme à son corps. Peut-être aurait-elle eu du
+plaisir à plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'expérience,
+car c'était tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps,
+qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa
+toilette. Les soins à donner à sa famille, son mari qu'il fallait
+entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appartînt
+exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et
+élever, l'absorbaient complètement. Plus elle s'adonnait à ce genre de
+vie, plus elle y trouvait d'intérêt, et plus elle y appliquait toutes
+ses forces et toute son énergie. Quoiqu'elle n'aimât pas la société,
+elle tenait à celle des siens, de sa mère, de son frère et de Sonia, de
+ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de
+chambre, les cheveux ébouriffés, pour leur montrer, toute joyeuse, les
+langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier bébé allait
+beaucoup mieux. Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de
+s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse
+de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient
+devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils
+disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme.
+C'était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait
+déclaré comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son
+existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. Pierre, très
+surpris à cette déclaration inattendue, en fut néanmoins si flatté qu'il
+s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en conséquence
+interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une
+autre femme, mais même de causer trop vivement avec elle, d'aller au
+cercle pour y tuer le temps et y dîner, de dépenser de l'argent pour ses
+fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et
+ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande
+importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre
+avait également le droit de disposer chez lui non seulement de sa
+personne, mais encore de toute sa famille. Natacha était l'esclave de
+son mari, et lorsque Pierre écrivait ou lisait, chacun était tenu dans
+la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la première, épiait
+ses prédilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses
+désirs. Leur genre de vie, leurs relations de société, leurs occupations
+journalières, l'éducation des enfants, tout se faisait d'après la
+volonté de Pierre, qu'elle tâchait de découvrir dans ses moindres
+paroles. Dès qu'elle l'avait devinée, elle s'y conformait sans broncher,
+et luttait même avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui
+prenait fantaisie de revenir sur une première résolution.
+
+C'est ce qui eut lieu après la naissance de son premier enfant, faible
+et maladif, et pour lequel on fut obligé de changer trois fois de
+nourrice. Natacha en fut si désolée, qu'elle tomba malade. Pierre lui
+ayant exposé à cette occasion le système de Rousseau, et lui ayant
+démontré, avec le philosophe de Genève, dont il approuvait d'ailleurs la
+doctrine, que l'allaitement par une nourrice étrangère était contre
+nature et nuisible, il en résulta qu'à la naissance du second, malgré
+l'opposition de sa mère, des médecins, de son mari lui-même, elle voulut
+absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois
+que le mari et la femme n'étaient pas de la même opinion et se
+querellaient vivement, mais, à la grande surprise de Pierre, longtemps
+après la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis
+qu'elle avait primitivement combattu, tout en le dégageant de l'alliage
+qu'il y avait apporté dans l'entraînement de la discussion. Après sept
+ans de mariage, il constatait avec joie que du mélange de bien et de mal
+qu'il sentait en lui, le bien seul se reflétait purifié dans sa femme,
+et cette réflexion n'était pas le résultat d'une déduction logique de sa
+pensée, mais d'un sentiment immédiat et mystérieux.
+
+
+VI
+
+
+Pierre était l'hôte des Rostow depuis deux mois, lorsqu'il reçut une
+lettre d'un de ses amis de Pétersbourg qui l'engageait, comme membre
+d'une société dont il avait été le fondateur, à y venir au plus tôt
+discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les
+lisait toutes), fut la première à l'engager à faire ce voyage, malgré le
+chagrin qu'elle en ressentait, car elle craignait toujours de gêner son
+mari dans ses occupations abstraites. À son regard timidement
+interrogateur, elle répondit par un acquiescement sans réserve, en le
+priant seulement de lui fixer la durée de son absence, et lui accorda un
+congé de quatre semaines. Il y avait déjà un mois et demi que Pierre
+était parti, et Natacha passait de l'irritation à la mélancolie et même
+à l'inquiétude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, général en
+retraite, mécontent de la marche générale des affaires, arrivé à
+Lissy-Gory depuis quelques jours, l'examinait avec surprise et
+tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance
+rappelle imparfaitement l'être qu'on a aimé. Un regard abattu, ennuyé,
+des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses
+enfants, voilà tout ce qui restait de la magicienne d'autrefois.
+
+C'était la veille de la Saint-Nicolas, le 5 décembre 1820, et l'on
+attendait Pierre à tout instant. Nicolas savait que la solennité du
+lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l'obligerait
+à quitter son commode costume oriental pour endosser un habit, à mettre
+des bottes étroites, à se rendre à l'église nouvellement bâtie, à
+recevoir les félicitations, à offrir ensuite la «zakouska» aux invités,
+à causer des élections, de la noblesse et de la récolte, etc. Aussi
+jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie
+habituelle. Il s'occupa à réviser les comptes de son bourgmestre, qui
+venait d'arriver de la terre de Riazan, propriété de son neveu, écrivit
+deux lettres d'affaires, alla inspecter la grange, les étables, les
+écuries, et fit toutes les dispositions nécessaires en prévision de
+l'ivresse générale, que devait infailliblement amener la fête du
+lendemain. Tout cela le mit en retard, et l'empêcha de voir sa femme en
+particulier avant de s'asseoir à la grande table de vingt couverts qui
+réunissait la famille. Elle se composait de sa mère, qui avait auprès
+d'elle la vieille Bélow, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants,
+leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M. Dessalles, de
+Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur
+gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait
+tranquillement ses jours à Lissy-Gory. La comtesse Marie était assise en
+face de son mari. En le voyant déplier brusquement sa serviette et
+reculer vivement les verres placés devant son assiette, elle comprit
+qu'il était de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps à autre
+lorsqu'il venait tout droit pour dîner. Elle connaissait cette
+disposition d'esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement
+qu'il eût mangé son potage pour lui adresser une question, et l'amener
+peu à peu à reconnaître que sa maussaderie était sans cause; mais cette
+fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute préoccupée de le
+voir fâché contre elle, elle lui demanda où il avait été et s'il avait
+trouvé tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui répondit
+sèchement en deux mots: «Je ne me suis donc pas trompée... mais en quoi
+donc puis-je l'avoir contrarié?» se dit la princesse Marie; elle avait
+tout de suite compris qu'il désirait laisser tomber la conversation,
+mais la conversation, grâce à Denissow, reprit bientôt de plus belle.
+
+Lorsqu'ils sortirent de table et qu'ils eurent remercié la vieille
+comtesse, sa belle-fille s'approcha de Nicolas et lui demanda, en
+l'embrassant, pourquoi il lui en voulait.
+
+«Tu as toujours d'étranges idées, je n'y ai pas même songé...»
+
+Mais le mot «toujours» contredisait ses dernières paroles et disait
+clairement à la comtesse Marie: «Oui, je suis fâché, mais je ne veux pas
+en dire la raison.» Les rapports entre les deux époux étaient si bons,
+que la vieille comtesse, et même Sonia, qui, chacune à son point de vue,
+auraient eu peut-être le désir jaloux de voir s'élever entre eux
+quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se mêler de
+leurs affaires. Le ménage avait pourtant ses périodes de brouille: elles
+survenaient presque invariablement après les jours où ils avaient été le
+plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans
+ce moment était justement le cas.
+
+«Eh bien, messieurs et mesdames, s'écria tout à coup Nicolas (et il
+sembla à sa femme qu'il y avait dans son intonation joyeuse une
+intention blessante à son égard), je suis sur pied depuis six heures du
+matin, demain il faudra être en l'air toute la journée: aujourd'hui je
+vais me reposer.»
+
+Puis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, où
+il s'étendit sur un canapé. «C'est toujours ainsi, se dit sa femme: il
+parle à tous, excepté à moi: je lui déplais, c'est certain, surtout
+quand je suis dans cet état.» Et elle jeta un coup d'oeil mélancolique
+sur la glace, qui lui renvoya l'image de sa taille déformée et de sa
+figure maigre et pâle, sur laquelle ses yeux se détachaient plus grands
+que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de
+Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jeté à la dérobée,
+tout l'agaçait. Cette dernière se trouvait toujours à point nommé pour
+recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle
+alla retrouver ses enfants dans leur chambre: ils étaient assis sur des
+chaises: ils jouaient au «voyage à Moscou», et l'engagèrent à être de la
+partie. Elle leur fit ce plaisir; mais, la pensée de la mauvaise humeur
+de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant
+lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du côté du petit salon:
+«Il ne dort peut-être pas et je pourrai m'expliquer avec lui,»
+pensait-elle. André, l'aîné des petits garçons, l'avait suivie, sans
+qu'elle s'en fût aperçue.
+
+«Chère Marie, il dort, je crois, il est si fatigué! lui dit tout à coup
+Sonia, qu'il lui semblait devoir rencontrer à chaque pas, et André
+pourrait le réveiller.»
+
+La comtesse Marie se retourna, aperçut son fils, et, sentant que Sonia
+avait raison, retint avec peine la réponse sèche et brève qui était déjà
+sur ses lèvres. Sans paraître l'avoir entendue, elle fit signe à
+l'enfant de ne pas faire de bruit et s'approcha du petit salon, pendant
+que Sonia sortait par une porte opposée. S'arrêtant sur le seuil et
+écoutant la respiration égale du dormeur, dont les moindres variations
+lui étaient si familières, son imagination lui représenta ce front uni,
+cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les détails enfin
+qu'elle avait si souvent contemplés pendant le calme de la nuit. Nicolas
+fit un mouvement, et le petit André, qui s'était glissé dans la chambre,
+lui cria:
+
+«Papa, maman est derrière la porte.»
+
+La comtesse Marie blêmit de terreur, fit geste sur geste à son fils, qui
+se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros
+d'orage. Elle savait qu'il n'aimait pas à être réveillé, et l'accent
+grondeur de sa voix ne tarda pas à lui en donner une nouvelle preuve.
+
+«Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos?... Marie, est-ce toi?
+Pourquoi l'as-tu laissé entrer?
+
+--Je ne suis venue que pour voir si.... Je ne savais pas qu'il était là,
+pardonne-moi...»
+
+Nicolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit
+garçon. Cinq minutes à peine s'étaient passées depuis cet incident, la
+petite Natacha, qui venait d'avoir trois ans et qui était la favorite de
+son père, ayant su par André qu'il dormait, s'enfuit à l'insu de la
+comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s'approcha
+à petits pas résolus du canapé où Nicolas était couché en lui tournant
+le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main passée
+sous sa tête. Son père se retourna et lui adressa un doux sourire.
+
+«Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa mère en l'appelant par la porte
+entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa!
+
+--Mais non, maman, papa n'a pas envie de dormir, il rit,» reprit avec
+conviction la fillette.
+
+Nicolas posa ses pieds à terre et souleva l'enfant dans ses bras.
+
+«Approche donc, Marie,» dit-il à sa femme.
+
+Elle entra et s'assit à côté de lui.
+
+«Je ne l'avais pas vue,» dit-elle timidement.
+
+Nicolas, tenant d'une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et,
+remarquant son air suppliant, lui passa l'autre bras autour de la
+taille, et lui baisa les cheveux.
+
+«Est-ce permis d'embrasser maman? demanda-t-il à la petite, qui sourit
+d'un air espiègle, en indiquant d'un geste de commandement qu'il fallait
+recommencer.
+
+--Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur? lui dit Nicolas,
+qui devinait la secrète pensée de sa femme.
+
+--Tu ne peux t'imaginer combien je me sens isolée lorsque je te vois
+ainsi: il me semble toujours...
+
+--Voyons, Marie, quelle folie! Comment n'as-tu pas honte...?
+
+--Il me semble alors que tu ne peux m'aimer, tant je suis laide, surtout
+dans ce moment.
+
+--Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis: il n'y a pas de laides amours:
+c'est Malvina et compagnie qu'on peut aimer parce qu'elles sont
+jolies.... Est-ce qu'on aime sa femme? Je ne t'aime pas.... Et cependant
+comment te dire?... Qu'un chat noir passe entre nous... ou que je me
+trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon à rien....
+Est-ce que j'aime mon doigt?... Allons donc! je ne l'aime pas, mais
+qu'on essaye de me le couper...
+
+--Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de même....
+Tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas?
+
+--Bien au contraire,» répondit-il en souriant, et, la paix étant faite,
+il se mit à marcher de long en large, et à penser tout haut devant sa
+femme comme il en avait l'habitude.
+
+Il ne lui venait même pas à l'esprit de lui demander si elle était
+disposée à l'entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontanément
+la même pensée. Il lui fit donc part de son intention d'engager Pierre
+et sa famille à rester chez eux jusqu'au printemps. La comtesse Marie
+l'écouta, fit ses observations et lui parla à son tour de ses enfants.
+
+«Comme la femme perce déjà en elle! dit-elle en français en lui
+désignant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs.
+Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique.... Eh
+bien, voilà notre logique; je lui dis: «Papa a envie de dormir...--Pas
+du tout, me répond-elle, il rit»... et elle a raison! ajouta la comtesse
+Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu
+l'aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en français.
+
+--Que veux-tu? Je fais tout mon possible pour le cacher.»
+
+À ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui
+s'ouvraient et se fermaient, «Voici quelqu'un qui arrive! s'écria
+Nicolas.
+
+--C'est Pierre, j'en suis sûre. Je vais voir,» dit la comtesse Marie en
+quittant la chambre.
+
+Pendant qu'elle n'était pas là, Nicolas se donna le plaisir de faire
+faire à sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigué et essoufflé, il
+enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa tête et la serra contre
+sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutumée lui avait rappelé ses danses
+dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure
+enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et
+faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son père exécutait
+jadis avec sa fille les pas du fameux «Daniel Cowper».
+
+«C'est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir
+comme notre Natacha est tout autre maintenant.... Mais il a reçu tout de
+même son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproché son
+retard!... Va donc vite le voir!»
+
+Nicolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse
+Marie, restée seule, se dit à demi-voix: «Oh! jamais, jamais, je
+n'aurais cru qu'on pût être aussi heureuse!» Un bonheur ineffable se
+lisait sur son visage, mais en même temps elle soupira, et son regard
+devint profondément mélancolique. On aurait dit que la pensée d'un autre
+bonheur, d'un bonheur qu'on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un
+voile sur celui qu'elle éprouvait en ce moment.
+
+Autour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un
+certain nombre de groupes qui, tout en différant essentiellement les uns
+des autres, gravitent côte à côte vers le centre commun, se font des
+concessions mutuelles, parviennent à se fondre en un harmonieux
+ensemble, sans perdre leur caractère individuel. Le moindre incident est
+triste, joyeux ou grave également pour tous, mais les motifs qui les
+poussent à se réjouir ou à s'attrister sont particuliers à chacun d'eux.
+Le retour de Pierre à Lissy-Gory fut un de ces événements heureux et
+importants, et réagit immédiatement sur toute la maison.
+
+Les serviteurs se réjouirent, parce qu'ils pressentaient que leur maître
+s'occuperait moins d'eux dorénavant, qu'il serait moins strict dans ses
+inspections journalières, plus indulgent et plus gai, et qu'ils
+recevraient de riches cadeaux aux fêtes de Noël.
+
+Les enfants et les gouvernantes se réjouirent, parce que personne mieux
+que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait
+«l'écossaise», et sur cet unique morceau de son répertoire ils dansaient
+toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu'ils ne
+seraient pas oubliés à la fin de l'année.
+
+Le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, intelligent et vif,
+quoique d'une constitution maladive et délicate, avait toujours ses
+grands et beaux yeux, sa chevelure bouclée d'un blond doré, et, comme
+les autres, ne se possédait pas de joie, car l'oncle Pierre, comme il
+l'appelait, était l'objet de son adoration enthousiaste. La comtesse
+Marie, qui veillait à son éducation, n'avait pas réussi à lui inspirer
+le même attachement pour son mari: il semblait même que l'enfant
+laissait percer à son égard une indifférence légèrement dédaigneuse. Ni
+l'uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow,
+n'excitaient son envie. Pierre était son Dieu, et il ne souhaitait rien
+de plus que d'être aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le
+voyait, sa figure s'illuminait, et s'il lui adressait la parole, son
+coeur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu'il
+lui entendait dire, se le redisait ensuite à lui-même ou le discutait
+avec Dessalles.
+
+Le passé de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivité, le
+poétique roman qu'il avait bâti là-dessus sur des mots saisis au vol,
+son amour pour Natacha, qu'il aimait avec une exaltation enfantine, et,
+par-dessus tout, l'amitié de Pierre pour son père, en faisaient à ses
+yeux un héros et un être sacré. La tendresse émue avec laquelle Pierre
+et Natacha parlaient du défunt, avait fait deviner à l'enfant, chez qui
+l'amour commençait à s'éveiller vaguement, que son père avait aimé
+Natacha, et, qu'il l'avait léguée en mourant à son ami, et il avait un
+véritable culte pour ce père dont il ne pouvait parvenir à se rappeler
+les traits, mais auquel il rêvait constamment avec des larmes de
+tendresse.
+
+Le soir, lorsque l'heure fut venue pour les enfants d'embrasser leurs
+parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux,
+le petit Nicolas murmura à l'oreille de Dessalles qu'il avait grande
+envie de demander à sa tante la permission de rester.
+
+«Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous?--lui dit-il.
+La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage ému, où la supplication
+était empreinte:
+
+--Lorsque vous êtes là, il ne peut pas se détacher de vous.»
+
+Pierre auquel elle s'adressait, sourit.
+
+«Je vous le ramènerai tout à l'heure, monsieur Dessalles, laissez-le
+moi, je l'ai à peine entrevu.... Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main
+au gouverneur.... Il commence à ressembler à son père, n'est-ce pas,
+Marie?
+
+--Mon père!» s'écria le jeune garçon en rougissant jusqu'au blanc des
+yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.
+
+Celui-ci baissa la tête en guise de réponse, et renoua la conversation
+interrompue par la sortie des enfants.
+
+La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant à Natacha, les yeux fixés
+sur son mari, elle écoutait attentivement les questions que Rostow et
+Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant à fumer
+leurs pipes et à savourer le thé que leur versait Sonia,
+mélancoliquement assise auprès du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans
+un coin, le visage tourné du côté de Pierre, tressaillait de temps à
+autre, et se parlait à lui-même, sous l'irrésistible pression d'un
+sentiment nouveau.
+
+On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sphères
+administratives. Denissow, mécontent du gouvernement à cause de ses
+mécomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises
+que l'on commettait, selon lui, à Pétersbourg, et exprimait son opinion
+en termes vifs et tranchants.
+
+«Autrefois il fallait être Allemand pour parvenir; aujourd'hui il faut
+être de la coterie Tatarinow et Krüdner!
+
+--Oh! si j'avais pu lâcher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les
+aurait guéris de leur folie! Cela a-t-il le sens commun, je vous le
+demande, de donner à ce soldat de Schwarz le régiment Séménovsky?»
+
+Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignité et de son
+importance de prendre part à leurs critiques, de paraître s'intéresser
+aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, à son tour, sur ces
+graves affaires, si bien que la causerie ne s'étendit pas au delà des
+on-dit et des commérages du jour sur les gros bonnets de
+l'administration.
+
+Natacha, toujours au courant des pensées de son mari, devinant qu'il ne
+parvenait pas, malgré son désir, à donner un autre tour à la
+conversation et à aborder le sujet de sa préoccupation intime, celle
+précisément qui l'avait forcé à se rendre à Pétersbourg et à y réclamer
+le conseil de son nouvel ami, le prince Théodore, lui vint en aide en
+lui demandant où en était son affaire.
+
+«Laquelle? demanda Rostow.
+
+--Toujours la même, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de
+travers, et qu'il est du devoir des honnêtes gens de réagir.
+
+--Les honnêtes gens! s'écria Rostow en fronçant les sourcils.... Que
+peuvent-ils y faire?
+
+--Ils peuvent...
+
+--Passons dans mon cabinet,» dit brusquement Rostow.
+
+Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-soeur la
+suivit, pendant qu'ils se dirigeaient vers le cabinet, où le petit
+Nicolas se glissa après eux et s'assit auprès du bureau de son oncle,
+dans le coin le plus obscur.
+
+«Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire? dit Denissow sans
+lâcher sa pipe.
+
+--Des chimères, toujours des chimères! murmura Rostow.
+
+--Voici ce qui en est, voici la situation telle qu'elle est à
+Pétersbourg, reprit Pierre avec vivacité et en accompagnant son entrée
+en matière de gestes énergiques... l'Empereur ne se mêle plus de rien:
+il s'est adonné au mysticisme, il cherche le repos à tout prix, et il ne
+saurait se procurer ce repos que par l'activité d'hommes sans foi ni
+loi, qui persécutent et qui oppriment à l'envi. Le vol est à l'ordre du
+jour dans les tribunaux, le bâton seul mène l'armée, le peuple est
+tyrannisé, la civilisation étouffée, la jeunesse honnête persécutée! La
+corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre! C'est
+inévitable, et chacun le sent!»
+
+Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont
+toujours parlé ceux qui examinent de près les actes de n'importe quel
+gouvernement.
+
+«Je leur ai dit tout cela à Pétersbourg...
+
+--À qui?
+
+--Mais vous le savez bien, au prince Théodore et aux autres. Que la
+civilisation et la charité rivalisent entre elles, rien de mieux, mais
+c'est insuffisant; les circonstances actuelles exigent autre chose!»
+
+Une vive irritation s'empara de Rostow, et il allait répliquer, lorsque
+son regard tomba sur son neveu, dont il avait oublié la présence.
+
+«Que fais-tu ici? lui demanda-t-il avec colère.
+
+--Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garçon dans la sienne et
+en poursuivant son thème: Oui, je leur ai même dit plus.... Lorsqu'on
+s'attend à la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu'on sent
+que la catastrophe est imminente, on s'unit, on se groupe, et l'on agit
+ensemble pour résister au bouleversement général. Tout ce qui est jeune
+et vigoureux est attiré là-bas sous mille prétextes et ne tarde pas à
+s'y dépraver: l'un se perd par les femmes, l'autre par les faveurs, le
+troisième par la vanité, le quatrième se laisse corrompre par l'argent,
+et tous passent dans «l'autre camp». Il ne restera plus bientôt de gens
+indépendants comme vous et moi... Élargissez le cercle, leur ai-je
+dit.... Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais
+aussi l'indépendance et l'activité!
+
+--Et quel sera donc le but de cette activité? s'écria Rostow, qui,
+enfoncé dans un fauteuil, écoutait Pierre avec une mauvaise humeur
+croissante.... Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au
+gouvernement?
+
+--Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la société qui
+se formerait sur ces bases n'aurait, à la rigueur, nul besoin d'être
+secrète. Si le gouvernement consentait à la reconnaître, les
+conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais
+de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l'acception du mot. Nous
+serions là pour empêcher les Pougatchew de nous couper le cou, et les
+Araktchéïew de nous exiler aux colonies militaires; nous nous liguerions
+dans l'unique intention de veiller au bien général et à la sécurité de
+chacun.
+
+--À merveille, mais, du moment que la société est secrète, elle est
+nuisible et ne peut dès lors qu'engendrer le mal.
+
+--Pourquoi donc? On dirait en vérité que le «Tugendbund» qui a sauvé
+l'Europe (on n'osait pas encore, à cette époque, en faire honneur à la
+Russie) a fait naître le mal? N'est-il pas au contraire l'alliance de la
+vertu, de l'amour, de l'assistance mutuelle, la mise en action, en un
+mot, des paroles de Jésus-Christ sur la croix?»
+
+Natacha, qui était entrée dans le cabinet pendant la discussion,
+rayonnait de joie en contemplant le visage ému de son mari, sans écouter
+ses paroles qu'elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de
+l'âme de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet émergeait de son
+col rabattu, et à qui personne ne faisait plus attention, était aussi
+heureux qu'elle. Chaque parole de Pierre enflammait son coeur, et, sans
+s'en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire à cacheter
+rangées sur le bureau de son oncle.
+
+«Allons donc, mon cher, le «Tugendbund» est bon pour les mangeurs de
+saucisses; quant à moi, je ne le comprends pas, s'écria Denissow d'une
+voix haute et ferme. Tout va à la diable, c'est vrai! mais le
+«Tugendbund» n'est pas de ma compétence! Vous êtes mécontent? Eh bien,
+va alors pour une révolte[41], c'est autre chose, et là je suis votre
+homme!!!»
+
+Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, sérieusement fâché, essaya de
+prouver qu'il n'y avait aucun danger à prévoir, et que l'imagination de
+Pierre était seule coupable. Pierre défendit sa thèse avec chaleur, et
+son intelligence, plus développée, et plus fertile en arguments que
+celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur; sa mauvaise
+humeur s'en accrut d'autant plus qu'il entendait dans le fond de son âme
+une voix secrète qui lui disait que, malgré tous les raisonnements
+imaginables, son opinion seule était juste et vraie.
+
+«Voici ce que je te dirai, s'écria-t-il en se levant et en jetant avec
+brusquerie sa pipe dans un coin: selon toi, tout va à la diable, et tu
+nous prédis une catastrophe; je ne crois ni à l'un ni à l'autre, quoique
+je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le
+serment est une chose de convention, ma réponse est toute prête.... Tu
+es mon meilleur ami, n'est-ce pas? Eh bien, si tu formais une société
+secrète, si tu te mettais à agir contre le gouvernement, et
+qu'Araktchéïew m'ordonnât de faire marcher contre vous un escadron et de
+frapper, je n'hésiterais pas une seconde, je marcherais et je
+frapperais.... Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira!»
+
+Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la première à
+le rompre, en se mettant à défendre son mari, et en prenant son frère à
+partie: tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit
+cependant son but, en rétablissant la discussion sur un ton amical.
+
+Au moment où l'on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s'approcha
+de Pierre.
+
+«Oncle Pierre, balbutia-t-il, pâle d'émotion et les yeux brillants,
+Vous... vous ne.... Si papa eût été vivant, aurait-il partagé votre
+opinion?»
+
+Pierre le regarda, et comprit à quel travail compliqué, pénible et
+étrange avait dû se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce
+garçon, et, se souvenant de ce qui s'était dit, il regretta de l'avoir
+eu pour auditeur.
+
+«Je le crois,» lui répondit-il à contre-coeur, et il sortit.
+
+Le petit Nicolas s'approcha tout pensif du bureau et devint pourpre
+d'émotion: il venait d'apercevoir les dégâts dont il s'était rendu
+coupable.
+
+«Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l'ai pas fait exprès, s'écria-t-il en
+s'adressant à Rostow et en lui indiquant les débris des plumes et des
+bâtons de cire à cacheter.
+
+--C'est bon, c'est bon! dit Rostow en maîtrisant à grand'peine sa
+colère. Tu n'aurais pas dû rester là, ce n'était pas ta place!» Et,
+jetant vivement les débris sous la table, il suivit Pierre.
+
+Pendant le souper, il ne fut plus question de politique et de sociétés
+secrètes; les souvenirs de l'année 1812, ce sujet favori de Rostow,
+firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y
+prirent une part si cordiale et si animée que, lorsqu'ils se séparèrent,
+ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde.
+
+«J'aurais voulu, dit Rostow à sa femme, lorsqu'ils se trouvèrent seuls
+dans leur chambre, que tu eusses assisté à notre discussion de tantôt
+avec Pierre; ils ont organisé quelque chose là-bas à Pétersbourg, et il
+tient à toute force à me persuader que le devoir de tout honnête homme
+consiste à agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le
+devoir.... Ils sont tombés sur moi, Denissow aussi bien que Natacha.
+Celle-là est, ma foi, très amusante, elle mène son mari tambour battant,
+mais, aussitôt qu'il y a discussion, elle n'a plus ni idées ni
+expressions à elle, et c'est toujours Pierre qui parle par sa bouche.
+Lorsque je lui ai dit que je plaçais le serment et le devoir au-dessus
+de tout, elle a essayé de me prouver que j'avais tort. Que lui aurais-tu
+répondu?
+
+--Tu as complètement raison, à mon avis, et je le lui ai déjà dit.
+Pierre soutient que tous souffrent et se dépravent, et que notre devoir
+est de porter secours au prochain.... C'est vrai, sans doute, mais il
+oublie que nous avons d'autres devoirs qui nous sont imposés par Dieu
+lui-même, et qui nous touchent de plus près. Nous pouvons sacrifier nos
+personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants.
+
+--C'est précisément ce que je lui ai dit, s'écria Rostow, persuadé que
+cela s'était passé ainsi.... Mais Pierre revenait toujours à l'amour
+pour le prochain et au christianisme... et le petit Nicolas l'écoutait
+avec transport...
+
+--Cet enfant me cause de vives inquiétudes, dit la comtesse Marie: il
+n'est pas comme les autres, et je crains toujours de l'oublier en ne
+m'occupant que des miens; il est seul, lui, et trop seul avec ses
+pensées!
+
+--Tu n'as, je crois, rien à te reprocher à ce sujet; tu es pour lui
+comme la plus tendre des mères, et j'en suis heureux, car c'est un
+charmant enfant.... Quelle franchise! Jamais un mensonge! Charmant
+enfant! répéta Rostow, qui n'avait pas pour le petit Nicolas une
+affection des plus vives, mais qui, justement à cause de cela, ne
+manquait jamais d'en faire l'éloge toutes les fois que l'occasion s'en
+présentait.
+
+--Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une mère pour lui, et cela
+me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui
+vaut rien, la société lui serait nécessaire.
+
+--Eh bien, il en verra bientôt, puisque je dois le mener l'été prochain
+à Pétersbourg,» répondit Rostow.
+
+En attendant, à l'étage inférieur de la maison, le jeune Nicolas dormait
+d'un sommeil agité. Une veilleuse, car jamais on n'était parvenu à
+l'habituer à l'obscurité, répandait sa faible lueur dans la chambre.
+Réveillé tout à coup en sursaut, mouillé d'une sueur froide, il se
+dressa sur son lit, et ses yeux démesurément ouverts regardèrent droit
+devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait: il se voyait avec
+l'oncle Pierre, coiffés tous deux de casques semblables à ceux des
+grands hommes de Plutarque; une nombreuse armée les suivait, et cette
+armée se composait d'une multitude de fils blancs et ténus, comme ces
+toiles d'araignées qui voltigent et se balancent dans les airs en
+automne, et que Dessalles appelait les «fils de la Vierge». La Gloire,
+dont le corps était également formé de ce tissu aérien, mais un peu plus
+serré marchait en avant. L'oncle Pierre et lui, se laissant glisser,
+heureux et légers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout
+à coup les fils qui les entraînaient se détendent et s'enchevêtrent....
+Ils se sentent horriblement oppressés... et l'oncle Nicolas Rostow
+apparaît à leurs yeux, menaçant et terrible.... «C'est vous qui avez
+fait cela leur dit-il en leur montrant les débris des plumes et de la
+cire à cacheter. Je vous aimais, mais Araktchéïew m'a donné un ordre, et
+je tuerai le premier qui s'avancera! Oui, je le ferai!» Le petit Nicolas
+se tourne du côté de Pierre, mais Pierre n'y est plus.... C'est son
+père, le prince André! Il n'a, il est vrai, aucune forme précise, mais
+c'est bien lui, il le sent à la violence de son amour, qui lui enlève
+toute sa force.... Son père le caresse et le plaint, mais l'oncle Rostow
+avance toujours.... Une folle terreur le saisit et il se réveille glacé
+d'épouvante.... «Mon père,» se dit-il, «mon père m'a caressé...! C'est
+bien Lui qui est venu, et il m'a approuvé, ainsi que l'oncle Pierre!...
+Quoi qu'ils disent, je «le» ferai. Mucius Scévola s'est bien brûlé la
+main? Pourquoi ne ferais-je pas de même un jour?... Ils tiennent à ce
+que je m'instruise?... Soit. Je m'instruirai, mais un jour viendra où je
+cesserai d'apprendre, et c'est alors que je «le» ferai!... Je ne demande
+qu'une chose au bon Dieu, c'est qu'il y ait en moi ce qu'il y avait dans
+les grands hommes de Plutarque! Je ferai mieux encore; on le saura, on
+m'aimera, on parlera avec éloges de moi, et...» Des sanglots lui
+serrèrent la poitrine, et il fondit en larmes.
+
+«Êtes-vous souffrant? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient
+subitement réveillé.
+
+--Non, répondit vivement l'enfant en reposant sa tête sur l'oreiller....
+Comme il est bon, lui aussi, et comme je l'aime! murmura-t-il... et
+l'oncle Pierre, quelle perfection!... Et mon père! Oui, je le ferai!...
+Lui-même m'aurait approuvé!...»
+
+
+FIN
+
+NOTES:
+
+[1] Borodino.
+[2] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[3] Mot à mot: «Notre Monsieur». _(Note du traducteur.)_
+[4] Une verste vaut 1 kilomètre 066. _(Note du traducteur.)_
+[5] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[6] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[7] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[8] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[9] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[10] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[11] Je suis par naissance Tartare, Je voulus devenir Romain: Les
+Français m'appellent barbare, Et les Russes, George Dandin.
+[12] En français dans le texte. (_Note du Trad_.)
+[13] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[14] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[15] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[16] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[17] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[18] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[19] Nom donné en Russie au quartier des boutiques. _(Note du
+traducteur.)_
+[20] En français dans le texte. M. Thiers applique ce terme de
+«misérables» aux forçats. Voir, pour le complément de sa phrase, t. XIV
+page 373. _(Note du traducteur.)_
+[21] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[22] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[23] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[24] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[25] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[26] Espèce de pain. _(Note du traducteur.)_
+[27] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[28] Danse populaire. _(Note du traducteur.)_
+[29] Voir, pour compléter la phrase de M. Thiers, t. XIV, p. 392. _(Note
+du traducteur.)_
+[30] Voir la note de M. Thiers, t. XIV, p. 415. _(Note du traducteur.)_
+[31] Mot à mot: «L'accord est cousin germain de l'affaire.» _(Note du
+traducteur.)_
+[32] Bonnet fourré en peau de mouton.
+[33] Capitaine de cosaques. _(Note du traducteur.)_
+[34] Tireur.
+[35] Cent coups de bâton.
+[36] Vêtement tatare.
+[37] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[38] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[39] Malgré le talent hors ligne déployé par l'auteur dans l'exposé
+philosophique de la première partie de cet épilogue, nous avons cru
+pouvoir l'omettre dans notre traduction, sans inconvénient pour la
+marche et la clarté du récit (_Note du traducteur._)
+[40] Domestiques serfs attachés à la maison d'un seigneur. _(Note du
+traducteur.)_
+[41] En employant le mot russe: «bount» (révolte) en opposition au
+«Tugendbund» allemand, Denissow fait un jeu de mots complètement
+intraduisible. _(Note du traducteur.)_
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome III, by Léon Tolstoï
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME III ***
+
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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