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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:13 -0700
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+Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome III, by Léon Tolstoï
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La guerre et la paix, Tome III
+
+Author: Léon Tolstoï
+
+Release Date: March 8, 2006 [EBook #17951]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Comte Léon Tolstoï
+LA GUERRE ET LA PAIX
+
+TOME III
+(1863-1869)
+Traduction par UNE RUSSE
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+BORODINO--LES FRANÇAIS À MOSCOU ÉPILOGUE
+
+1812--1820
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+I
+
+
+Le 5 septembre eut lieu le combat de Schevardino; le 6, pas un coup de
+fusil ne fut tiré de part ni d'autre, et le 7 vit la sanglante bataille
+de Borodino! Pourquoi et comment ces batailles furent-elles livrées? On
+se le demande avec stupeur, car elles ne pouvaient offrir d'avantages
+sérieux ni aux Russes ni aux Français. Pour les premiers, c'était
+évidemment un pas en avant vers la perte de Moscou, catastrophe qu'ils
+redoutaient par-dessus tout, et, pour les seconds, un pas en avant vers
+la perte de leur armée, ce qui devait sans nul doute leur causer la même
+appréhension. Cependant, quoiqu'il fût facile de prévoir ces
+conséquences, Napoléon offrit la bataille et Koutouzow l'accepta. Si des
+raisons véritablement sérieuses eussent dirigé les combinaisons
+stratégiques des deux commandants en chef, ni l'un ni l'autre n'aurait
+dû dans ce cas s'y décider, car évidemment Napoléon, en courant le
+risque de perdre le quart de ses soldats à deux mille verstes de la
+frontière, marchait à sa ruine, et Koutouzow, en s'exposant à la même
+chance, perdait fatalement Moscou.
+
+Jusqu'à la bataille de Borodino, nos forces se trouvaient, relativement
+aux forces ennemies, dans la proportion de 5 à 6, et après la bataille,
+de 1 à 2, soit: de 100 à 120 000 avant, et de 50 à 100 000 après; et
+cependant l'expérimenté et intelligent Koutouzow accepta le combat, qui
+coûta à Napoléon, reconnu pour un génie militaire, le quart de son
+armée! À ceux qui voudraient démontrer qu'en prenant Moscou, comme il
+avait pris Vienne, il croyait terminer la campagne, on pourrait opposer
+bien des preuves du contraire. Les historiens contemporains eux-mêmes
+racontent qu'il cherchait depuis Smolensk l'occasion de s'arrêter, car
+si d'un côté il se rendait parfaitement compte du danger de l'extension
+de sa ligne d'opération, de l'autre il prévoyait que l'occupation de
+Moscou ne serait pas pour lui une issue favorable. Il en pouvait juger
+par l'état où on lui abandonnait les villes, et par l'absence de toute
+réponse à ses tentatives réitérées de renouer les négociations de paix.
+Ainsi donc, tous deux, l'un en offrant la bataille, l'autre en
+l'acceptant, agirent d'une façon absurde et sans dessein arrêté. Mais
+les historiens, en raisonnant après coup sur le fait accompli, en
+tirèrent des conclusions spécieuses en faveur du génie et de la
+prévoyance des deux capitaines, qui, de tous les instruments employés
+par Dieu dans les événements de ce monde, en furent certainement les
+moteurs les plus aveugles.
+
+Quant à savoir comment furent livrées les batailles de Schevardino et de
+Borodino, l'explication des mêmes historiens est complètement fausse,
+bien qu'ils affectent d'y mettre la plus grande précision. Voici en
+effet comment, d'après eux, cette double bataille aurait eu lieu:
+«L'armée russe, en se repliant après le combat de Smolensk, aurait
+cherché la meilleure position possible pour livrer une grande bataille,
+et elle aurait trouvé cette position sur le terrain de Borodino; les
+Russes l'auraient fortifiée sur la gauche de la grand'route de Moscou à
+Smolensk, à angle droit entre Borodino et Outitza, et, pour surveiller
+les mouvements de l'ennemi, ils auraient élevé en avant un retranchement
+sur le mamelon de Schevardino. Le 5, Napoléon aurait attaqué, et se
+serait emparé de cette position; le 7, il serait tombé sur l'armée
+russe, qui occupait la plaine de Borodino.» C'est ainsi que parle
+l'histoire, et pourtant, si l'on étudie l'affaire avec soin, on peut, si
+l'on veut, se convaincre de l'inexactitude de ce récit. Il n'est pas
+vrai de dire que les Russes aient cherché une meilleure position: tout
+au contraire, dans leur retraite, ils en ont laissé de côté plusieurs
+qui étaient supérieures à celle de Borodino; mais Koutouzow refusait
+d'en accepter une qu'il n'eût pas choisie lui-même; mais le patriotique
+désir d'une bataille décisive ne s'était pas encore exprimé avec assez
+d'énergie; mais Miloradovitch n'avait pas encore opéré sa jonction. Il y
+a bien d'autres raisons encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Le
+fait est que les autres positions étaient préférables, et que celle de
+Borodino n'était pas plus forte que toute autre, prise au hasard, sur la
+carte de l'empire de Russie. Non seulement les Russes n'avaient pas
+fortifié la gauche de Borodino, c'est-à-dire l'endroit où la bataille a
+été précisément livrée, mais, le matin même du 6, personne ne songeait
+encore à la possibilité d'un engagement sur ce point. Comme preuves à
+l'appui, nous dirons ceci:
+
+1° La fortification en question n'y existait pas le 6; commencée
+seulement à cette date, elle était encore inachevée le lendemain.
+
+2° L'emplacement même de la redoute de Schevardino, en avant de la
+position où fut livrée la bataille, n'avait aucun sens. Pourquoi en
+effet l'avait-on fortifié plutôt que les autres points? et pourquoi
+avait-on, dans la nuit du 5, compromis les forces disponibles et perdu 6
+000 hommes, lorsqu'une patrouille de cosaques eût été suffisante pour
+surveiller les mouvements de l'ennemi?
+
+3° Ne savons-nous pas enfin que le 6, la veille de la bataille, Barclay
+de Tolly et Bagration considéraient la redoute de Schevardino, non pas
+comme un ouvrage avancé, mais comme le flanc gauche de la position, et
+Koutouzow lui-même, dans son premier rapport, rédigé sous l'impression
+de la bataille, ne donne-t-il pas également à cette redoute la même
+position! N'est-ce donc pas là une preuve qu'elle n'avait été ni étudiée
+ni choisie à l'avance? Plus tard, lorsque arrivèrent les rapports
+détaillés de l'affaire, pour justifier les fautes du général en chef,
+qui devait à tout prix rester infaillible, on émit l'inconcevable
+assertion que la redoute de Schevardino servait d'avant-poste, tandis
+qu'elle n'était, par le fait, qu'un point extrême du flanc gauche, et
+l'on ne manqua pas d'insister sur ce que la bataille avait été acceptée
+par nous dans une position fortifiée et préalablement déterminée, tandis
+qu'au contraire la bataille avait eu lieu à l'improviste, dans un
+endroit découvert et presque dépourvu de fortifications.
+
+En réalité, voici comment l'affaire s'était passée: l'armée russe
+s'appuyait sur la rivière Kolotcha, qui coupait la grand'route à angle
+aigu, de façon à avoir son flanc gauche à Schevardino, le flanc droit au
+village de Novoïé, et le centre à Borodino, au confluent des deux
+rivières Kolotcha et Voïna. Quiconque étudierait le terrain de Borodino,
+en oubliant dans quelles conditions s'y est livrée la bataille, verrait
+clairement que cette position sur la rivière Kolotcha ne pouvait avoir
+d'autre but que d'arrêter l'ennemi qui s'avançait sur Moscou par la
+grand'route de Smolensk. D'après les historiens, Napoléon, en se
+dirigeant le 5 vers Valouïew, ne vit pas la position occupée par les
+Russes entre Outitza et Borodino, ni leur avant-poste. C'est en
+poursuivant leur arrière-garde qu'il se heurta, à l'improviste, contre
+le flanc gauche, où se trouvait la redoute de Schevardino, et fit
+traverser à ses troupes la rivière Kolotcha, à la grande surprise des
+Russes. Aussi, avant même que l'engagement fût commencé, ils furent
+forcés de faire quitter à l'aile gauche le point qu'elle devait
+défendre, et de se replier sur une position qui n'avait été ni prévue ni
+fortifiée. Napoléon, en passant sur la rive gauche de la Kolotcha, à
+gauche du grand chemin, avait transporté la bataille de droite à gauche
+du côté des Russes dans la plaine entre Outitza, Séménovski et Borodino,
+et c'est dans cette plaine que fut livrée la bataille du 7. Voici du
+reste un plan sommaire de la bataille, telle qu'on l'a décrite, et telle
+qu'elle a été réellement livrée.
+
+[Illustration: Plan]
+
+Si Napoléon n'avait pas traversé la Kolotcha le 24 au soir, et s'il
+avait commencé l'attaque immédiatement, au lieu de donner l'ordre
+d'emporter la redoute, personne n'aurait pu dire que cette redoute
+n'était pas le flanc gauche de cette position, et tout se serait passé
+comme on s'y attendait. Dans ce cas, nous aurions évidemment opposé une
+résistance encore plus opiniâtre pour la défense de notre flanc gauche;
+le centre et l'aile droite de Napoléon auraient été attaqués, et c'est
+le 24 qu'aurait eu lieu la grande bataille, à l'endroit même qui avait
+été fortifié et choisi. Mais, l'attaque de notre flanc gauche ayant eu
+lieu le soir, comme conséquence de la retraite de notre arrière-garde,
+et les généraux russes ne pouvant et ne voulant pas s'engager à une
+heure aussi avancée, la première et la principale partie de la bataille
+de Borodino se trouva par cela même perdue le 5, et eut pour résultat
+inévitable la défaite du 7. Les armées russes n'avaient donc pu se
+couvrir le 7 que de faibles retranchements non terminés. Leurs généraux
+aggravèrent encore leur situation en ne tenant pas assez compte de la
+perte du flanc gauche, qui entraînait nécessairement un changement dans
+le champ de bataille, et en laissant leurs lignes continuer à s'étendre
+entre le village de Novoïé et Outitza, ce qui les obligea à ne faire
+avancer leurs troupes de droite à gauche que lorsque la bataille était
+déjà engagée! De cette façon, les forces françaises furent dirigées tout
+le temps contre l'aile gauche des Russes, deux fois plus faible
+qu'elles. Quant à l'attaque de Poniatowsky sur le flanc droit des
+Français sur Outitza et Ouvarova, ce ne fut là qu'un incident
+complètement en dehors de la marche générale des opérations. La bataille
+de Borodino eut donc lieu tout autrement qu'on ne l'a décrite, afin de
+cacher les fautes de nos généraux, et cette description imaginaire n'a
+fait qu'amoindrir la gloire de l'armée et de la nation russes. Cette
+bataille ne fut livrée ni sur un terrain choisi à l'avance et
+convenablement fortifié, ni avec un léger désavantage de forces du côté
+des Russes, mais elle fut acceptée par eux dans une plaine ouverte, à la
+suite de la perte de la redoute, et contre des forces françaises doubles
+des leurs, et cela dans des conditions où il était non seulement
+impossible de se battre dix heures de suite pour en arriver à un
+résultat incertain, mais où il était même à prévoir que l'armée ne
+pourrait tenir trois heures sans subir une déroute complète.
+
+
+II
+
+
+Pierre quitta Mojaïsk le matin du 6. Arrivé au bas de la rue abrupte qui
+mène aux faubourgs de la ville, il laissa sa voiture en face de
+l'église, située à droite sur la hauteur, et dans laquelle on officiait
+en ce moment. Un régiment de cavalerie, précédé de ses chanteurs, le
+suivait de près; en sens opposé montait une longue file de charrettes
+emmenant les blessés de la veille; les paysans qui les conduisaient
+s'emportant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets,
+couraient d'un côté à l'autre de la route; les télègues, qui contenaient
+chacune trois ou quatre blessés, étaient violemment secouées sur les
+pierres jetées çà et là qui représentaient le pavé. Les blessés, les
+membres entourés de chiffons, pâles, les lèvres serrées, les sourcils
+froncés, se cramponnaient aux barreaux en se heurtant les uns contre les
+autres; presque tous fixèrent leurs regards, avec une curiosité naïve,
+sur le grand chapeau blanc et l'habit vert de Pierre.
+
+Son cocher commandait avec colère aux paysans de ne tenir qu'un côté du
+chemin; le régiment, qui descendait en s'étendant sur toute sa largeur,
+accula la voiture jusqu'au bord du versant; Pierre lui-même fut obligé
+de se ranger et de s'arrêter. La montagne formait à cet endroit,
+au-dessus d'un coude de la route, un avancement à l'abri du soleil. Il y
+faisait froid et humide, bien que ce fût une belle et claire matinée du
+mois d'août. Une des charrettes qui contenaient les blessés s'arrêta à
+deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures de tille, accourut
+essoufflé, ramassa une pierre qu'il glissa sous les roues de derrière et
+arrangea le harnais de son cheval; un vieux soldat, le bras en écharpe,
+qui suivait à pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant
+vers Pierre:
+
+«Dis donc, pays, va-t-on nous laisser tous crever ici, ou nous
+traînera-t-on jusqu'à Moscou?»
+
+Pierre, absorbé dans ses réflexions, n'entendit pas la question; ses
+regards se portaient tantôt sur le régiment de cavalerie arrêté par le
+convoi, tantôt sur la charrette qui stationnait à côté de lui; il y
+avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un était blessé au
+visage: sa tête, enveloppée de linges, laissait voir une joue dont le
+volume atteignait la grosseur d'une tête d'enfant; les yeux tournés vers
+l'église, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit
+blond et pâle, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure
+amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du
+troisième, à demi couché, était invisible. Des chanteurs du régiment de
+cavalerie frôlèrent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs
+joyeuses chansons, auxquelles répondait le bruyant carillon des cloches.
+Les chauds rayons du soleil, en éclairant le plateau de la montagne,
+égayaient le paysage, mais à côté de la télègue des blessés et du cheval
+essoufflé, à côté de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le
+renfoncement! Le soldat à la joue enflée regardait de travers les
+chanteurs.
+
+«Oh! oh! les élégants! murmura-t-il d'un ton de reproche.--J'ai vu autre
+chose que des soldats aujourd'hui... j'ai vu des paysans qu'on poussait
+en avant, dit celui qui était appuyé à la charrette, en s'adressant à
+Pierre avec un triste sourire:... On n'y regarde plus de si près à
+présent... c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il
+faut en finir!»
+
+Malgré le peu de clarté de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y
+répondit par un signe affirmatif.
+
+La route se déblaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en
+voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux côtés, en cherchant
+à qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des
+militaires de toute arme regardaient avec étonnement son chapeau blanc
+et son habit vert. Après avoir fait quatre verstes, il aperçut enfin un
+visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'était un des
+médecins en chef de l'armée, accompagné d'un aide; sa britchka venait à
+la rencontre de Pierre; il le reconnut aussitôt, et fit un signe au
+cosaque assis sur le siège à côté du cocher, pour lui dire de s'arrêter.
+
+«Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence?
+
+--Mais le désir de voir, voilà tout!
+
+--Oui, oui!... Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre
+curiosité!»
+
+Pierre descendit pour causer plus à l'aise avec le docteur, et lui
+parler de son intention de prendre part à la bataille; le docteur lui
+conseilla de s'adresser directement à Son Altesse le commandant en chef.
+
+«Autrement vous resterez ignoré et perdu, Dieu sait dans quel coin....
+Son Altesse vous connaît et vous recevra affectueusement. Suivez mon
+conseil, vous vous en trouverez bien.»
+
+Le docteur avait l'air fatigué et pressé.
+
+«Vous croyez? demanda Pierre; indiquez-moi donc notre position.
+
+--Notre position? Oh! ce n'est pas ma partie; quand vous aurez dépassé
+Tatarinovo, vous verrez: on y remue des masses de terre; montez sur la
+colline, et d'un seul coup d'oeil vous embrasserez toute la plaine.
+
+--Vraiment! mais alors si vous...»
+
+Le docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka.
+
+«Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure, mais,
+continua-t-il en faisant un geste énergique, je ne sais plus où donner
+de la tête: je cours chez le chef de corps, car savez-vous où nous en
+sommes? Demain on livre bataille; or sur cent mille hommes on doit
+compter vingt mille blessés, n'est-ce pas? Eh bien, nous n'avons ni
+brancards, ni hamacs, ni officiers de santé, ni médecins, même pour six
+mille; nous avons bien dix mille télègues, mais vous comprenez qu'il
+nous faut autre chose, et l'on nous répond: «faites comme vous
+pourrez!...»
+
+En ce moment, Pierre pensa que sur ces cent mille hommes bien portants,
+jeunes et vieux, dont quelques-uns examinaient curieusement son chapeau,
+vingt mille étaient fatalement destinés aux souffrances et à la mort, et
+son esprit en fut douloureusement frappé: «Ils mourront peut-être
+demain, comment alors peuvent-ils penser à autre chose?» se disait-il,
+et, par une association d'idées involontaire mais naturelle, son
+imagination lui retraça vivement la descente de Mojaïsk, les télègues
+avec les blessés, le bruit des cloches, les rayons brillants du soleil
+et les chansons des soldats!
+
+«Et ce régiment de cavalerie qui rencontre des blessés en allant au feu?
+Il les salue en passant, et pas un de ses hommes ne fait un retour sur
+lui-même et ne pense à ce qui l'attend demain?... C'est étrange!» se dit
+Pierre en continuant sa route vers Tatarinovo. À gauche s'élevait une
+maison seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles, et
+stationnaient une foule de voitures, de fourgons et de domestiques
+militaires. C'était la demeure du commandant en chef; absent en ce
+moment, il n'y avait laissé personne, et assistait au _Te Deum_ avec
+tout son état-major. Pierre continua sur Gorky; arrivé sur la hauteur et
+traversant la rue étroite du village, il aperçut, pour la première fois,
+des miliciens en chemise blanche avec le bonnet décoré de la croix, qui,
+ruisselants de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment,
+sur un large monticule situé à droite de la route et couvert de hautes
+herbes. Les uns creusaient la terre, les autres la brouettaient sur des
+planches posées à terre, et quelques-uns restaient les bras croisés.
+Deux officiers les dirigeaient du haut de la colline. Ces paysans, qui
+s'amusaient évidemment de la nouveauté de leurs occupations militaires,
+rappelèrent à Pierre ces paroles du soldat: «Que c'était avec le peuple
+entier qu'on voulait repousser l'ennemi!» Ces travailleurs barbus,
+chaussés de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs
+cous bronzés, leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine, laissant
+voir leurs clavicules hâlées, firent sur Pierre une impression plus
+forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jusque-là; et lui firent
+comprendre la solennité et l'importance de ce qui se passait en ce
+moment.
+
+
+III
+
+
+Pierre gravit la colline dont le docteur lui avait parlé. Il était onze
+heures du matin; le soleil éclairait presque d'aplomb, à travers l'air
+pur et serein, l'immense panorama du terrain accidenté qui se déroulait
+en amphithéâtre sous ses yeux. Sur sa gauche montait en serpentant la
+grand'route de Smolensk, qui traversait un village avec son église
+blanche, couché à cinq cents pas en avant au pied du mamelon: c'était
+Borodino! Un peu plus loin, la route franchissait un pont, et continuait
+à s'élever jusqu'au village de Valouïew, à cinq ou six verstes de
+distance; au delà de ce village, occupé en ce moment par Napoléon, elle
+disparaissait dans un bois épais qui se dessinait à l'horizon: au milieu
+de ce massif de bouleaux et de sapins brillaient au soleil une croix
+dorée et le clocher du couvent de Kolotski. Dans ce lointain bleuâtre, à
+gauche et à droite de la forêt et du chemin, on distinguait la fumée des
+feux de bivouacs et les masses confuses de nos troupes et des troupes
+ennemies. À droite, le long des rivières Kolotcha et Moskva, le pays
+accidenté offrait à l'oeil une succession de collines et de replis de
+terrain, au fond desquels on apercevait au loin les villages de
+Besoukhow et de Zakharino, à gauche d'immenses champs de blé, et les
+restes fumants du village de Séménovski.
+
+Tout ce que Pierre voyait sur sa gauche aussi bien que sur sa droite
+était tellement vague, que rien des deux côtés ne répondait à son
+attente: point de champ de bataille comme il se l'imaginait, mais de
+vrais champs, des clairières, des troupes, des bois, la fumée des
+bivouacs, des villages, des collines, des ruisseaux, de sorte que malgré
+tous ses efforts il ne pouvait parvenir à découvrir, dans ces sites
+riants, où était exactement notre position, ni même à discerner nos
+troupes de celles de l'ennemi: «. Il faut que je m'en informe,» se
+dit-il, et, se tournant vers un officier qui regardait avec curiosité sa
+colossale personne, aux allures si peu militaires:
+
+«Auriez-vous l'obligeance, lui demanda Pierre, de me dire quel est ce
+village qui est là devant nous?
+
+--C'est Bourdino, n'est-ce pas? demanda l'officier en s'adressant à son
+tour à un camarade.
+
+--Borodino,» répondit l'autre en le reprenant.
+
+L'officier, enchanté de trouver l'occasion de causer, se rapprocha de
+Pierre.
+
+«Et où sont les nôtres?
+
+--Mais là plus loin, et les Français aussi; les voyez-vous là-bas?
+
+--Où, où donc? demanda Pierre.
+
+--Mais on les voit à l'oeil nu..., et l'officier lui indiqua de la main
+la fumée qui s'élevait à gauche de la rivière, pendant que son visage
+prenait cette expression sérieuse que Pierre avait déjà remarquée chez
+plusieurs autres.
+
+--Ah! ce sont les Français?... mais là-bas? ajouta-t-il en indiquant la
+gauche de la colline.
+
+--Eh bien, ce sont les nôtres.
+
+--Les nôtres? mais alors là-bas?...»
+
+Et Pierre désignait de la main une hauteur plus éloignée, sur laquelle
+se dessinait un grand arbre, à côté d'un village enfoncé dans un repli
+de terrain, où s'agitaient des taches noires et d'épais nuages de
+fumée.
+
+«C'est encore «lui!» répondit l'officier (c'était précisément la redoute
+de Schevardino). Nous y étions hier, mais «il» y est aujourd'hui.
+
+--Mais alors où donc est notre position?
+
+--Notre position? dit l'officier avec un sourire de complaisance. Je
+puis vous l'indiquer clairement, car c'est moi qui ai construit tous les
+retranchements... suivez-moi bien: notre centre est à Borodino, ici
+même,--il indiqua le village avec l'église blanche;--là, le passage de
+la Kolotcha.... Voyez-vous un pont dans cette petite prairie avec ses
+meules de foin éparpillées?... Eh bien, c'est notre centre. Notre flanc
+droit? le voici,--continua-t-il en indiquant par un geste le vallon à
+droite;--là est la Moskva, et c'est là que nous avons élevé trois fortes
+redoutes. Quant à notre flanc gauche... ici l'officier s'embarrassa...
+c'est assez malaisé de vous l'expliquer: notre flanc gauche était hier à
+Schevardino, où vous apercevez ce grand chêne; et maintenant nous avons
+reporté notre aile gauche là-bas, près de ce village brûlé et
+ici,--ajouta-t-il en montrant la colline de Raïevsky.--Seulement; Dieu
+sait si on livrera bataille sur ce point. Quant à «lui», il a, il est
+vrai, amené ses troupes jusqu'ici, mais c'est une ruse: il tournera
+sûrement la Moskva sur la droite.... Quoi qu'il arrive, il en manquera
+beaucoup demain à l'appel!»
+
+Un vieux sergent qui venait de s'approcher attendait en silence la fin
+de la péroraison de son chef, et, mécontent de ces dernières paroles, il
+l'interrompit vivement:
+
+«Il faut aller chercher des gabions,» dit-il gravement.
+
+L'officier eut l'air confus, ayant compris sans doute que si l'on
+pouvait penser à ceux qui ne seraient plus là le lendemain, on ne devait
+pas du moins en parler:
+
+«Eh bien! alors envoie la troisième compagnie, répondit-il vivement... À
+propos, qui êtes-vous, vous? Êtes-vous un docteur?
+
+--Moi, non, je suis venu par curiosité...»
+
+Et Pierre descendit la colline, et repassa devant les miliciens.
+
+«La voilà! on l'apporte, on l'apporte!... la voilà, ils viennent!»
+s'écrièrent plusieurs voix.
+
+Officiers, soldats et miliciens s'élancèrent sur la grand'route. Une
+procession sortait de Borodino et s'avançait sur la hauteur.
+
+«C'est notre sainte mère qui vient, notre protectrice, notre sainte mère
+Iverskaïa!
+
+--Non pas, c'est notre sainte mère de Smolensk,» reprit un autre.
+
+Les miliciens, les habitants du village, les terrassiers de la batterie,
+jetant là leurs bêches, coururent à la rencontre de la procession. En
+avant du cortège, sur la route poudreuse, l'infanterie marchait tête nue
+et tenant ses fusils la crosse en l'air: derrière elle on entendait les
+chants religieux. Puis venaient le clergé dans ses habits sacerdotaux,
+représenté par un vieux prêtre, les diacres, des sacristains et des
+chantres. Soldats et officiers portaient une grande image, à visage
+noirci, enchâssée dans l'argent: c'était la sainte image qu'on avait
+emportée de Smolensk, et qui, depuis lors, suivait l'armée. À gauche, à
+droite, en avant, en arrière, marchait, courait, et s'inclinait jusqu'à
+terre la foule des militaires. La procession atteignit enfin le plateau
+de la colline. Les porteurs de l'image se relayèrent: les sacristains
+agitèrent leurs encensoirs, et le _Te Deum_ commença. Les rayons du
+soleil dardaient d'aplomb, une fraîche et légère brise se jouait dans
+les cheveux de toutes ces têtes découvertes et dans les rubans qui
+ornaient l'image, et les chants s'élevaient vers le ciel avec un sourd
+murmure. Dans un espace laissé libre derrière le prêtre et les diacres,
+se tenaient en avant des autres les officiers supérieurs. Un général
+chauve, la croix de Saint-Georges au cou, immobile et raide, touchait
+presque le prêtre: c'était évidemment un Allemand, car il ne faisait pas
+le signe de la croix, et semblait attendre patiemment la fin des
+prières, qu'il trouvait indispensables pour ranimer l'élan patriotique
+du peuple; un autre général, à la tournure martiale, se signait sans
+relâche en regardant autour de lui. Pierre avait aperçu quelques figures
+de connaissance, mais il n'y prenait pas garde: toute son attention
+était attirée par l'expression recueillie répandue sur les traits des
+soldats et des miliciens, qui contemplaient l'image avec une fiévreuse
+exaltation. Lorsque les chantres, fatigués, entonnèrent paresseusement,
+car c'était au moins le vingtième _Te Deum_ qu'ils chantaient,
+l'invocation à la Vierge, et que le prêtre et le diacre reprirent en
+choeur: «Très sainte Vierge, muraille invisible et médiatrice divine,
+délivre du malheur Tes esclaves qui accoururent vers Toi,» toutes les
+figures reflétèrent le sentiment profond que Pierre avait déjà remarqué
+à la descente de Mojaïsk et chez la plupart de ceux qu'il avait
+rencontrés. Les fronts s'inclinaient plus souvent, les cheveux se
+rejetaient en arrière, les soupirs et les coups dans la poitrine se
+multipliaient. Tout à coup la foule eut un mouvement de recul et retomba
+sur Pierre. Un personnage, très important sans doute, à en juger par
+l'empressement avec lequel on s'écartait pour le laisser passer,
+s'approcha de l'image: c'était Koutouzow, qui revenait vers Tatarinovo,
+après être allé examiner le terrain. Pierre le reconnut aussitôt. Vêtu
+d'une longue capote, le dos voûté, son oeil blanc sans regard ressortant
+sur sa figure aux joues pleines, il entra, en se balançant, dans le
+cercle, s'arrêta derrière le prêtre, fit machinalement un signe de
+croix, abaissa la main jusqu'à terre, soupira profondément et inclina sa
+tête grise. Il était suivi de Bennigsen et de son état-major. Malgré la
+présence du commandant en chef, qui avait détourné l'attention des
+généraux, les soldats et les miliciens continuèrent à prier sans se
+laisser distraire. Les prières achevées, Koutouzow s'avança,
+s'agenouilla lourdement, toucha la terre du front, et fit ensuite, à
+cause de son poids et de sa faiblesse, d'inutiles efforts pour se
+relever; ces efforts imprimèrent à sa tête des mouvements saccadés.
+Quand il eut enfin réussi, il avança les lèvres comme font les enfants,
+et baisa l'image. Les généraux l'imitèrent, puis les officiers, et,
+après eux, les soldats et les miliciens, se poussant et se bousculant
+les uns les autres.
+
+
+IV
+
+
+
+Soulevé par la foule, Pierre regardait vaguement autour de lui.
+
+«Comte Pierre Kirilovitch, comment êtes-vous là?» demanda une voix.
+
+Pierre se retourna. C'était Boris Droubetzkoï, qui s'approchait de lui
+en souriant, et en époussetant la poussière qu'il avait attrapée aux
+genoux en faisant ses génuflexions. Sa tenue, celle du militaire en
+campagne, était néanmoins élégante; il portait comme Koutouzow une
+longue capote, et comme lui un fouet en bandoulière. Pendant ce temps,
+le général en chef, qui avait atteint le village, s'était assis, dans
+l'ombre projetée par une isba, sur un banc apporté en toute hâte par un
+cosaque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis. Une suite
+nombreuse et brillante l'entoura; la procession poursuivit son chemin,
+accompagnée par la foule, tandis que Pierre, causant avec Boris,
+s'arrêtait à une trentaine de pas de Koutouzow.
+
+«Croyez-moi, dit Boris à Pierre, qui lui exprimait son désir de prendre
+part à la bataille, je vous ferai les honneurs du camp, et le mieux, à
+mon avis, serait de rester auprès du général Bennigsen, dont je suis
+officier d'ordonnance et que je préviendrai. Si vous voulez avoir une
+idée de la position, venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et,
+quand nous en reviendrons, faites-moi le plaisir d'accepter mon
+hospitalité pour la nuit: nous pourrons même organiser une petite
+partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Serguéïévitch? il campe
+là,--ajouta-t-il en indiquant la troisième maison de Gorky.
+
+--Mais j'aurais désiré voir le flanc droit; On le dit très fort, et
+ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la position?
+
+--Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche qui est le plus
+important.
+
+--Pourriez-vous me dire où se trouve le régiment du prince Bolkonsky?
+
+--Nous passerons devant, je vous conduirai au prince.
+
+--Qu'alliez-vous dire du flanc gauche? demanda Pierre.
+
+--Entre nous soit dit, répondit Boris en baissant la voix d'un air de
+confidence, le flanc gauche est dans une détestable position; le comte
+Bennigsen avait un tout autre plan: il tenait à fortifier ce mamelon
+là-bas, mais Son Altesse ne l'a pas voulu, car...»
+
+Boris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de Koutouzow,
+Kaïssarow, qui se dirigeait de leur côté.
+
+«Païssi Serguéïévitch, dit Boris d'un air dégagé, je tâche d'expliquer
+au comte notre position, et j'admire Son Altesse d'avoir si bien deviné
+les intentions de l'ennemi.
+
+--Vous parliez du flanc gauche? demanda Kaïssarow.
+
+--Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formidable!».
+
+Quoique Koutouzow eût renvoyé de son état-major tous les gens inutiles,
+Boris avait su y conserver sa position en se faisant attacher au comte
+Bennigsen. Celui-ci, comme tous ceux sous les ordres desquels Boris
+avait servi, faisait de lui le plus grand cas.
+
+L'armée était partagée en deux partis très distincts: celui de Koutouzow
+et celui de Bennigsen chef de l'état-major; et Boris savait, avec
+beaucoup d'habileté, tout en témoignant un respect servile à Koutouzow,
+donner à entendre que ce vieillard était incapable de diriger les
+opérations, et que, de fait, c'était Bennigsen qui avait la haute main.
+On était maintenant à la veille de l'instant décisif qui devait accabler
+Koutouzow et faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen, ou
+bien, si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de faire
+comprendre que tout l'honneur en revenait à Bennigsen. Dans tous les
+cas, de nombreuses et importantes récompenses seraient distribuées après
+la journée du lendemain, et donneraient de l'avancement à une fournée
+d'inconnus. Cette prévision causait à Boris une agitation fébrile.
+
+Pierre fut bientôt entouré par plusieurs officiers de sa connaissance,
+arrivés à la suite de Kaïssarow; il avait peine à répondre à toutes les
+questions qu'on lui adressait sur Moscou, et à suivre les récits de
+toute sorte qu'on lui faisait. Les physionomies avaient une expression
+d'inquiétude et de surexcitation, mais il crut remarquer que cette
+surexcitation était causée par des questions d'intérêt purement
+personnel, et il se rappelait; involontairement cette autre expression,
+profonde et recueillie, qui l'avait si vivement frappé sur d'autres
+visages: ces gens-là, en s'associant de coeur à l'intérêt général,
+comprenaient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour
+chacun! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit appeler par
+son aide de camp; Pierre se dirigea aussitôt vers lui, mais au même
+moment un milicien, le devançant, s'approcha également du commandant en
+chef: c'était Dologhow.
+
+«Et celui-là, comment est-il ici? demanda Pierre.
+
+--Cet animal-là se faufile partout, lui répondit-on; il a été dégradé,
+il faut bien qu'il revienne sur l'eau.... Il a présenté différents
+projets, et il s'est glissé jusqu'aux avant-postes ennemis.... Il n'y a
+pas à dire, il est courageux.» Pierre se découvrit avec respect devant
+Koutouzow, que Dologhow avait accaparé.
+
+«J'avais pensé, disait ce dernier, que si je prévenais Votre Altesse,
+elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui était connue?
+
+--Oui, c'est vrai, dit Koutouzow...
+
+--Mais aussi que, si je réussissais, je rendrais service à ma patrie,
+pour laquelle je suis prêt à donner ma vie! Si Votre Altesse a besoin
+d'un homme qui ne ménage pas sa peau, je la prie de penser à moi, je
+pourrais peut-être lui être utile.
+
+--Oui, oui,» répondit Koutouzow, dont l'oeil se reporta en souriant sur
+Pierre.
+
+En ce moment Boris, avec son habileté de courtisan, s'avança pour se
+placer à côté de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une
+conversation commencée.
+
+«Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour
+se préparer à la mort!... N'est-ce pas de l'héroïsme?»
+
+Boris n'avait évidemment prononcé ces paroles qu'avec l'intention d'être
+entendu; il avait deviné juste, car Koutouzow, s'adressant à lui, lui
+demanda ce qu'il disait de la milice. Il répéta sa réflexion:
+
+«Oui, c'est un peuple incomparable!--dit Koutouzow, et, fermant les
+yeux, il hocha la tête:--Incomparable!--murmura-t-il une seconde
+fois:--Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il à Pierre, une odeur
+agréable, je ne dis pas!... J'ai l'honneur de compter parmi les
+adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?... Mon bivouac est
+à vos ordres!»
+
+Comme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow détourna la tête
+d'un air distrait; il semblait avoir oublié tout ce qu'il avait à dire,
+et tout ce qu'il avait à faire. Tout à coup, se souvenant d'un ordre à
+donner, il fit signe du doigt à André Kaïssarow, le frère de son aide de
+camp.
+
+«Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Ghérakow!... Dis-les
+un peu?»
+
+Kaïssarow les récita, et Koutouzow balançait la tête en mesure, en les
+écoutant.
+
+Lorsque Pierre s'éloigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la
+main.
+
+«Je suis charmé de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans
+paraître embarrassé le moins du monde par la présence d'étrangers.
+
+--À la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennité et décision, à
+la veille d'un jour où Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis
+heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les
+malentendus qui se sont élevés entre nous, et je désire que vous n'ayez
+plus de haine contre moi.... Accordez-moi, je vous prie, votre pardon.»
+
+Pierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui répondre.
+Celui-ci, les larmes aux yeux, l'entoura de ses bras et l'embrassa. Sur
+ces entrefaites, le comte Bennigsen, auquel Boris avait glissé quelques
+mots, proposa à Pierre de le suivre le long de la ligne des troupes.
+
+«Cela vous intéressera, ajouta-t-il.
+
+--Bien certainement,» répondit Pierre.
+
+Une demi-heure plus tard, Koutouzow partit pour Tatarinovo, tandis que
+Bennigsen, accompagné de sa suite et de Pierre, allait faire son
+inspection.
+
+
+V
+
+
+
+Bennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'officier avait
+indiqué à Pierre comme étant le centre de notre position, et dont le
+foin, fauché des deux côtés de la rivière, embaumait les abords. Après
+le pont, ils traversèrent le village de Borodino; de là, prenant sur la
+gauche, ils dépassèrent une masse énorme de soldats et de fourgons
+d'artillerie, et se trouvèrent en vue d'un haut mamelon sur lequel les
+miliciens exécutaient des travaux de terrassement: c'était la redoute
+qui devait recevoir plus tard le nom de «Raïevsky» ou «la batterie du
+mamelon». Pierre n'y fit que peu d'attention: il ne pouvait se douter
+que cet endroit deviendrait le point le plus mémorable du champ de
+bataille de Borodino. Ils franchirent ensuite le ravin qui les séparait
+de Séménovsky: les soldats emportaient les dernières poutres des isbas
+et des granges. Puis, montant et descendant tour à tour, ils
+traversèrent un champ de seigle, foulé et roulé comme par la grêle, et
+suivirent la nouvelle route frayée par l'artillerie au milieu des
+sillons d'un champ labouré, pour atteindre les ouvrages avancés auxquels
+on travaillait encore. Bennigsen s'y arrêta et jeta les yeux sur la
+redoute de Schevardino, qui hier encore était à nous, et sur laquelle on
+voyait se dessiner quelques cavaliers, que les officiers prétendaient
+être Napoléon ou Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux, à
+deviner lequel pouvait être Napoléon. Quelques instants plus tard, ce
+groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain. Bennigsen,
+s'adressant à un des généraux présents, lui expliqua à haute voix quelle
+était la position de nos troupes. Pierre faisait son possible pour se
+rendre compte des combinaisons qui motivaient cette bataille, mais il
+sentit, à son grand chagrin, que son intelligence n'allait pas jusque-là
+et qu'il n'y comprenait rien. Bennigsen, remarquant son attention, lui
+dit tout à coup:
+
+«Cela ne peut, il me semble, vous intéresser?
+
+--Au contraire,» reprit Pierre.
+
+Laissant les ouvrages avancés derrière eux, ils s'engagèrent sur la
+route, qui, en s'éloignant vers la gauche, traversait, en formant des
+courbes, un bois de bouleaux serrés mais peu élevés. Au milieu de la
+forêt, un lièvre, au pelage brun et aux pattes blanches, sauta tout à
+coup sur le chemin et se mit à courir longtemps devant eux, en excitant
+une hilarité générale, jusqu'au moment où, effrayé par le bruit des
+chevaux et des voix, il se jeta dans un fourré voisin. Deux verstes plus
+loin, ils débouchèrent dans une clairière: là se trouvaient des soldats
+du corps de Toutchkow, qui était chargé de défendre le flanc gauche.
+Arrivé à son extrême limite, Pierre vit Bennigsen parler avec chaleur,
+et supposa qu'il venait de prendre une disposition des plus importantes.
+En avant des troupes de Toutchkow, il y avait une éminence, qui n'était
+pas occupée par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette
+faute, en disant qu'il était absurde de laisser ainsi, sans le garnir,
+un point aussi élevé, et de se contenter de mettre des troupes dans le
+bas. Quelques généraux partagèrent son avis. L'un d'eux, entre autres,
+soutint, avec une énergie toute militaire, qu'on les exposait par là à
+une mort certaine. Bennigsen ordonna en son nom de faire placer des
+forces sur la hauteur. Cette disposition, qu'on venait de prendre au
+flanc gauche fit encore mieux sentir à Pierre son incapacité à
+comprendre les questions stratégiques; en écoutant Bennigsen et les
+généraux qui discutaient la question, il leur donnait raison, et
+s'étonnait d'autant plus de la faute grossière qui avait été commise.
+Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient été placées là, non, comme
+il le croyait, pour défendre la position, mais pour y rester cachées et
+tomber à l'improviste sur l'ennemi à un moment donné, changea ces
+dispositions, sans en prévenir le commandant en chef.
+
+
+VI
+
+
+Le prince André, pendant cette même soirée, était couché dans un hangar
+délabré du village de Kniaskovo, à l'extrême limite du campement de son
+régiment. Appuyé sur son coude, il fixait machinalement les yeux, à
+travers une fente des planches disjointes, sur la ligne de jeunes
+bouleaux ébranchés plantés le long de la clôture, et sur le champ aux
+gerbes d'avoine éparpillées, au-dessus duquel s'élevait la fumée des
+feux, où cuisait le souper des soldats. Quelque triste, pesante et
+inutile que lui parût sa vie, il se sentait, comme sept ans auparavant,
+à la veille d'Austerlitz, ému et surexcité. Il avait donné des ordres
+pour le lendemain, et il ne lui restait plus rien à faire; aussi se
+sentait-il agité par les pressentiments les plus nets, et par conséquent
+les plus sinistres. Il prévoyait que cette bataille serait la plus
+effroyable entre toutes celles auxquelles il avait assisté jusqu'à ce
+jour, et la possibilité de mourir se présenta à lui pour la première
+fois dans toute sa cruelle nudité, dépouillée de tout lien avec sa vie
+présente, et de toute conjecture quant à l'effet qu'elle produirait sur
+les autres. Tout son passé se déroula devant lui comme dans une lanterne
+magique, en une longue suite de tableaux qui auraient été éclairés
+jusque-là par un faux jour, et qui en ce moment lui apparaissaient
+inondés de la vraie lumière. «Oui, les voilà, ces décevants mirages, ces
+mirages trompeurs qui m'exaltaient! se disait-il en les examinant à la
+clarté froide et inexorable de la pensée de la mort. Les voilà, ces
+grossières illusions qui me paraissaient si belles et si
+mystérieuses.... Et la gloire, et le bien public, et l'amour pour la
+femme et la patrie elle-même! Comme tout alors me paraissait grandiose
+et profond!... Mais en réalité tout est pâle, mesquin, misérable,
+comparé à l'aube naissante de ce jour nouveau, qui, je le sens,
+s'éveille en moi!» Sa pensée s'arrêtait surtout sur les trois grandes
+douleurs de sa vie: son amour pour une femme, la mort de son père et
+l'invasion française! L'amour?... Cette petite fille avec son auréole
+d'attraits!... «Comme je l'ai aimée, et quels rêves poétiques n'ai-je
+pas faits en songeant à un bonheur que je partagerais avec elle? Je
+croyais à un amour idéal, qui devait me la conserver fidèle pendant
+l'année de mon absence, comme la colombe de la fable! Mon père, lui
+aussi, travaillait et bâtissait à Lissy-Gory, croyant que tout était à
+lui, les paysans, la terre, et même l'air qu'il respirait. Napoléon est
+venu, et, sans se douter même de son existence, il l'a balayé de sa
+route comme un fétu de paille, et Lissy-Gory s'est effondré,
+l'entraînant dans sa ruine, tandis que Marie continue à dire que c'est
+une épreuve envoyée d'en haut! Pourquoi une épreuve, puisqu'il n'est
+plus! Pour qui est donc l'épreuve?... Et la patrie, et la perte de
+Moscou! qui sait? Demain peut-être je serai tué par un des nôtres, comme
+hier au soir j'aurais pu l'être par ce soldat qui a déchargé son fusil à
+mon oreille par inadvertance. Les Français viendront, qui me prendront
+par les pieds et par la tête, et me jetteront dans la fosse, pour que
+l'odeur de mon cadavre ne les écoeure pas; puis la vie universelle
+continuera dans de nouvelles conditions, tout aussi naturelles que les
+anciennes, et je ne serai plus là pour en jouir!» Il regarda la rangée
+de bouleaux dont l'écorce blanche, se détachant sur leur teinte
+uniforme, brillait au soleil: «Eh bien, qu'on me tue demain! Que ce soit
+fini, et qu'il ne soit plus question de moi!» Il se représenta vivement
+la vie sans lui; ces bouleaux pleins d'ombre et de lumière, ces nuages
+moutonnant, les feux des bivouacs, tout prit soudain un aspect effrayant
+et menaçant. Un frisson le saisit, il se leva vivement et sortit du
+hangar pour marcher. Il entendit des voix.
+
+«Qui est-là?» dit-il.
+
+Timokhine, le capitaine au nez rouge, l'ancien chef de compagnie de
+Dologhow, devenu chef de bataillon par suite du manque d'officiers,
+s'approcha timidement, suivi de l'aide de camp et du caissier du
+régiment. Le prince André écouta leur rapport, leur donna ses
+instructions, et allait les congédier lorsqu'il entendit une voix
+connue.
+
+«Que diable!» disait cette voix.
+
+Le prince André se retourna, et aperçut Pierre, qui s'était heurté à une
+auge. Il éprouvait toujours un sentiment pénible à se retrouver avec les
+personnes qui lui rappelaient son passé; aussi la vue de Pierre, qui
+avait été si intimement mêlé au douloureux dénoûment de son dernier
+séjour à Moscou, en augmenta la violence.
+
+«Ah! vous voilà! dit-il, par quel hasard? Je ne vous attendais certes
+pas!»
+
+En prononçant ces paroles, ses yeux et sa figure prirent un air plus que
+sec, c'était comme de l'inimitié; Pierre le remarqua aussitôt, et
+l'empressement qu'il mettait à s'approcher du prince André se changea en
+embarras.
+
+«Je suis venu... vous savez... enfin... je suis venu parce que c'est
+fort intéressant, répondit-il en répétant pour la centième fois de la
+journée la même phrase:--Je tenais à assister à une bataille!
+
+--Ah! vraiment!... Et vos frères les francs-maçons, qu'en diront-ils?
+ajouta le prince André d'un air railleur.... Que fait-on à Moscou? Que
+font les miens? Y sont-ils enfin arrivés? ajouta-t-il plus sérieusement.
+
+--Ils y sont, Julie Droubetzkoï me l'a dit; je suis allé aussitôt les
+voir, mais je les ai manqués, ils étaient partis pour votre terre.»
+
+
+VII
+
+
+Les officiers firent un mouvement pour se retirer, mais le prince André,
+ne désirant pas rester en tête-à-tête avec son ami, les retint en leur
+offrant un verre de thé. Ils examinaient curieusement la massive
+personne de Pierre, et écoutaient, sans broncher, ses récits sur Moscou
+et sur les positions de nos troupes, qu'il venait de visiter. Le prince
+André gardait le silence, et l'expression désagréable de sa physionomie
+portait Pierre à s'adresser de préférence au chef de bataillon
+Timokhine; celui-là l'écoutait avec bonhomie.
+
+«Tu as donc compris la disposition de nos troupes? demanda le prince
+André, en l'interrompant tout à coup.
+
+--Oui... c'est-à-dire autant qu'un civil peut comprendre ces
+choses-là.... J'en ai saisi le plan général.
+
+--Eh bien, vous êtes plus avancé que qui que ce soit, dit en français le
+prince André.
+
+--Ah! dit Pierre stupéfait en le regardant par-dessus ses lunettes. Mais
+alors que pensez-vous de la nomination de Koutouzow?
+
+--Elle m'a fait plaisir, c'est tout ce que j'en puis dire.
+
+--Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly?... Dieu sait ce
+qu'on en dit à Moscou..., et ici, qu'en dit-on?
+
+--Mais demandez-le à ces messieurs,» répondit le prince André.
+
+Pierre se tourna vers Timokhine, de l'air souriant et interrogateur que
+chacun prenait involontairement en s'adressant au brave commandant.
+
+«La lumière s'est faite, Excellence, lorsque Son Altesse a pris le
+commandement, répondit-il timidement en jetant des regards furtifs à son
+chef.
+
+--Comment cela? demanda Pierre.
+
+--Par exemple, le bois et le fourrage? Lorsque notre retraite a commencé
+après Svendziani, nous n'osions prendre nulle part ni foin ni fagots, et
+pourtant nous nous en allions.... Cela lui restait donc, à «lui»,
+n'est-ce pas, Excellence? ajouta-t-il en s'adressant à «Son» prince....
+Et gare à nous si nous le faisions! Deux officiers de notre régiment ont
+passé en jugement pour des histoires de ce genre; mais lorsque Son
+Altesse a été nommée commandant en chef, tout est devenu clair comme le
+jour!
+
+--Mais alors pourquoi l'avait-on défendu?»
+
+Timokhine, confus, ne savait comment répondre à cette question, que
+Pierre renouvela en la posant au prince André:
+
+«Pour ne pas ruiner le pays qu'on laissait à l'ennemi, répondit André
+toujours d'un ton de raillerie. C'était une mesure extrêmement sage, car
+on ne saurait tolérer la maraude, et à Smolensk il a jugé aussi
+sainement que les Français pouvaient nous tourner, que leurs forces
+étaient supérieures en nombre aux nôtres.... Mais ce qu'il n'a pu
+comprendre, s'écria-t-il avec un éclat de voix involontaire, c'est que
+nous défendions là pour la première fois le sol russe, et que les
+troupes s'y battaient avec un élan que je ne leur avais jamais vu! Bien
+que nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce succès
+eût décuplé nos forces, il n'en a pas moins ordonné la retraite, et
+alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont trouvées
+inutiles!... Il ne pensait certes pas à trahir, il avait fait tout pour
+le mieux, il avait tout prévu: mais c'est justement pour cela qu'il ne
+vaut rien! Il ne vaut rien parce qu'il pense trop, et qu'il est trop
+minutieux, comme le sont tous les Allemands. Comment te dirai-je?...
+Admettons que ton père ait auprès de lui un domestique allemand, un
+excellent serviteur qui, dans son état normal de santé, lui rend plus de
+services que tu ne pourrais le faire.... Mais que ton père tombe malade,
+tu le renverras, et, de tes mains maladroites, tu soigneras ton père, et
+tu sauras mieux calmer ses douleurs qu'un étranger, quelque habile qu'il
+soit. C'est la même histoire avec Barclay; tant que la Russie se portait
+bien, un étranger pouvait la servir, mais, à l'heure du danger, il lui
+faut un homme de son sang! Chez vous, au club, n'avait-on pas inventé
+qu'il avait trahi? Eh bien, que résultera-t-il de toutes ces calomnies?
+On tombera dans l'excès opposé, on aura honte de cette odieuse
+imputation, et, pour la réparer, on en fera un héros, ce qui sera tout
+aussi injuste. C'est un Allemand brave et pédant... et rien de plus!
+
+--Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine.
+
+--Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince André.
+
+--Mais enfin, dit Pierre, un bon capitaine c'est celui qui ne laisse
+rien au hasard, c'est celui qui devine les projets de son adversaire...
+
+--C'est impossible! s'écria le prince André, comme si cette question
+était résolue pour lui depuis longtemps. Pierre le regarda étonné.
+
+--Pourtant, répliqua-t-il, la guerre ne ressemble-t-elle pas, dit-on, à
+une partie d'échecs?
+
+--Avec cette petite différence, reprit le prince André, qu'aux échecs
+rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout à l'aise.... Et
+puis, le cavalier n'est-il pas toujours plus fort que le pion, et deux
+pions plus forts qu'un, tandis qu'à la guerre un bataillon est parfois
+plus fort qu'une division, et parfois plus faible qu'une compagnie? Le
+rapport des forces de deux armées, reste toujours inconnu. Crois-moi: si
+le résultat dépendait toujours des ordres donnés par les états-majors,
+j'y serais resté, et j'aurais donné des ordres tout comme les autres;
+mais, au lieu de cela, tu le vois, j'ai l'honneur de servir avec ces
+messieurs, de commander un régiment, et je suis persuadé que la journée
+de demain dépendra plutôt de nous que d'eux! Le succès ne saurait être
+et n'a jamais été la conséquence, ni de la position, ni des armes, ni du
+nombre!
+
+--De quoi donc alors? fit Pierre.
+
+--Du sentiment qui est en moi, qui est en lui,--et il montra
+Timokhine,--qui est dans chaque soldat.»
+
+Timokhine regarda avec stupeur son chef dont l'excitation contrastait
+singulièrement à cette heure avec sa réserve et son calme habituels. On
+sentait qu'il ne pouvait s'empêcher d'exprimer les pensées qui lui
+venaient en foule.
+
+«La bataille est toujours gagnée par celui qui est fermement décidé à la
+gagner. Pourquoi avons-nous perdu celle d'Austerlitz? Nos pertes
+égalaient celles des Français, mais nous avons cru trop tôt à notre
+défaite, et nous y avons cru parce que nous ne tenions pas à nous battre
+là-bas, et que nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous
+avons perdu la partie; eh bien, fuyons, et nous avons fui! Si nous ne
+nous l'étions pas dit, Dieu sait ce qui serait arrivé, et demain nous ne
+le dirons pas! Tu m'assures que notre flanc gauche est faible, et que le
+flanc droit est trop étendu? C'est absurde, car cela n'a aucune
+importance; pense donc à ce qui nous attend demain! Des milliers de
+hasards imprévus, qui peuvent tout terminer en une seconde!... Parce que
+les nôtres ou les leurs auront fui! Parce qu'on aura tué celui-ci ou
+celui-là!... Quant à ce qui se fait aujourd'hui, c'est un jeu, et ceux
+avec lesquels tu as visité la position n'aident en rien à la marche des
+opérations; ils l'entravent au contraire, car ils n'ont absolument en
+vue que leurs intérêts personnels!
+
+--Comment, dans le moment actuel? demanda Pierre.
+
+--Le moment actuel, reprit le prince André, n'est pour eux que le moment
+où il sera plus facile de supplanter un rival et de recevoir une croix
+ou un nouveau cordon. Pour moi, je n'y vois qu'une chose: cent mille
+Russes et cent mille Français se rencontreront demain pour se battre:
+celui qui se battra le plus et se ménagera le moins sera vainqueur; je
+te dirai mieux: quoi qu'on fasse, quelque soit l'antagonisme de nos
+chefs, nous gagnerons la bataille demain!
+
+--Voilà qui est la vérité, Excellence, la vraie vérité, murmura
+Timokhine, il n'y a pas à se ménager!... Croiriez-vous que les soldats
+de mon bataillon n'ont pas bu d'eau-de-vie...?» «Ce n'est pas un jour
+pour cela,» disent-ils.
+
+Il se fit un silence.
+
+Les officiers se levèrent et le prince André sortit avec eux pour donner
+à son aide de camp ses derniers ordres. Dans ce moment, on entendit à
+peu de distance le bruit de quelques chevaux qui arrivaient par le
+chemin. Le prince André, se tournant de ce côté, reconnut aussitôt
+Woltzogen et Klauzevitz, accompagnés d'un cosaque; ils passèrent si près
+d'eux, que Pierre et le prince André purent entendre qu'ils disaient en
+allemand:
+
+«Il faut que la guerre s'étende, c'est la seule manière de faire!
+
+--Oh oui! répondit l'autre, du moment que le but principal est
+d'affaiblir l'ennemi, que l'on perde plus ou moins d'hommes, cela ne
+signifie rien!
+
+--Certainement, reprit la première voix.
+
+--Ah oui! que la guerre s'étende! dit le prince André avec colère: c'est
+ainsi que mon père, ma soeur et mon fils ont été chassés par elle! Peu
+lui importe, à lui!... C'est bien ce que je te disais tout à l'heure: ce
+ne sont pas messieurs les Allemands qui gagneront la bataille, je te le
+jure; ils ne feront que brouiller les cartes autant que possible, parce
+que dans la tête de cet Allemand il n'y a qu'un tas de raisonnements,
+dont le meilleur ne vaut pas une coquille d'oeuf, et que dans son coeur
+il n'a pas ce que possède Timokhine, et qui sera nécessaire demain. Ils
+lui ont livré toute l'Europe, à «lui», et ils sont venus nous donner des
+leçons!... Excellents professeurs, ma foi!
+
+--Ainsi donc, vous croyez que nous gagnerons la bataille?
+
+--Oui, répondit d'un air distrait le prince André. Il y a une chose
+seulement que je n'aurais pas permise, si j'avais pu l'empêcher: c'est
+de faire quartier. Pourquoi des prisonniers? C'est de la chevalerie! Les
+Français ont détruit ma maison, ils vont détruire Moscou: ce sont mes
+ennemis, ce sont des criminels! Timokhine et toute l'armée pensent de
+même; ils ne peuvent être nos amis, quoi qu'ils en aient dit, là-bas, à
+Tilsit!
+
+--Oui, oui; s'écria Pierre, dont les yeux étincelaient, je suis tout à
+fait de votre avis!»
+
+La question qui le troublait depuis la descente de Mojaïsk venait en
+effet de trouver sa solution claire et nette. Il comprit le sens et
+l'importance de la guerre, et de la bataille qui allait se livrer; tout
+ce qu'il avait vu dans la journée, l'expression grave et recueillie
+répandue sur les visages des soldats, cette chaleur patriotique latente,
+comme on dit en terme de physique, qui perçait chez chacun d'eux, lui
+furent expliquées, et il ne s'étonna plus du calme, de l'insouciance
+même avec lesquels on se préparait à mourir.
+
+«Si l'on ne faisait pas de prisonniers, la guerre changerait de
+caractère et deviendrait, crois-moi, moins cruelle.... Mais nous n'avons
+fait que jouer à la guerre, voilà le tort: nous faisons les généreux, et
+cette générosité, cette sensiblerie sont celles d'une femmelette, qui se
+trouve mal à la vue d'un veau qu'on égorge: la vue du sang révolte sa
+bonté naturelle, mais que ce veau soit mis à une bonne sauce, et elle en
+mangera tout comme les autres. On nous parle des lois de la guerre, de
+chevalerie, de parlementaires, d'humanité envers les blessés... nous
+nous dupons mutuellement! On dévaste les foyers, on fait de faux
+assignats, on tue mon père, mes enfants: et l'on vient après ça nous
+parler des lois de la guerre, de la générosité envers l'ennemi? Pas de
+quartier aux blessés!... Les tuer sans merci et aller soi-même à la
+mort! Celui qui est arrivé comme moi à cette conviction, en passant par
+d'atroces souffrances...»
+
+Le prince André, après avoir cru un moment qu'il lui serait indifférent
+de voir prendre Moscou, comme on avait pris Smolensk, s'arrêta tout à
+coup. Un spasme lui serra le gosier, il fit quelques pas en silence: ses
+yeux avaient un éclat fiévreux, et ses lèvres tremblaient lorsqu'il
+reprit la parole:
+
+«S'il n'y avait pas de fausse générosité à la guerre, on ne la ferait
+que pour une raison sérieuse, et en sachant qu'on va à la mort; alors on
+ne se battrait pas sous prétexte que Paul Ivanovitch a offensé Michel
+Ivanovitch! Alors tous les Hessois et tous les Westphaliens que Napoléon
+traîne après lui ne seraient pas venus en Russie, et nous ne serions pas
+allés en Autriche et en Prusse sans savoir pourquoi. Il faut accepter
+l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec austérité....
+Assez de mensonges comme cela! Il faut la faire comme on doit la faire,
+ce n'est pas un jeu. Autrement elle n'est qu'un délassement à l'usage
+des oisifs et des frivoles. La classe des militaires est la plus
+honorable, et cependant à quelles extrémités n'en viennent-ils pas pour
+assurer leur triomphe? Quel est, en effet, le but de la guerre?
+l'assassinat! Ses moyens? l'espionnage, la trahison! Quel en est le
+mobile? le pillage et le vol pour l'approvisionnement des hommes!...
+C'est-à-dire le mensonge et la duplicité sous toutes les formes et sous
+le nom de ruses de guerre.... Quelle est la règle à laquelle se
+soumettent les militaires? À l'absence de toute liberté, c'est-à-dire à
+la discipline, qui couvre l'oisiveté, l'ignorance, la cruauté, la
+dépravation, l'ivrognerie, et cependant ils sont universellement
+respectés. Tous les souverains, excepté l'empereur de la Chine, portent
+l'uniforme militaire, et celui qui a tué le plus d'hommes reçoit la plus
+haute récompense!... Qu'il s'en rencontre, comme demain par exemple, des
+milliers qui s'estropient et se massacrent.... Que verrons-nous après?
+Des _Te Deum_ d'actions de grâces pour le grand nombre de tués, dont
+d'ailleurs on exagère toujours le chiffre; puis on fera sonner bien haut
+la victoire, car plus il y a de morts, plus elle est éclatante.... Et
+ces prières, comment seront-elles reçues par Dieu qui regarde ce
+spectacle? Ah! mon ami, la vie m'est devenue à charge dans ces derniers
+temps: je vois trop au fond des choses, et il ne sied pas à l'homme de
+goûter à l'arbre de la science du bien et du mal.... Enfin, ce ne sera
+plus pour longtemps!... Mais pardon, mes divagations te fatiguent, et
+moi aussi.... Il est temps... retourne à Gorky!
+
+--Oh non! répondit Pierre en fixant sur son ami ses yeux effarés, mais
+pleins de sympathie.
+
+--Va, va! Il faut dormir avant de se battre,--dit le prince André en
+s'approchant vivement de Pierre et en l'embrassant.--Adieu,
+s'écria-t-il, nous reverrons-nous? Dieu seul le sait!» Et, se
+détournant, il le poussa dehors.
+
+Il faisait sombre, et Pierre ne put distinguer l'expression de sa
+figure. Était-elle tendre ou sévère? Il resta quelques secondes indécis:
+retournerait-il auprès de lui, ou se remettrait-il en route?
+
+«Non, il n'a pas besoin de moi, et je sais que c'est notre dernière
+entrevue,» se dit-il en soupirant profondément et en se dirigeant vers
+Gorky.
+
+Le prince André s'étendit sur un tapis, mais il ne put s'endormir. Au
+milieu de toutes les images qui se confondaient dans son esprit, sa
+pensée s'arrêta longuement sur une d'elles avec une douce émotion: il
+revoyait une soirée à Pétersbourg, pendant laquelle Natacha lui
+racontait avec entrain comment, l'été précédent, elle s'était égarée, à
+la recherche des champignons, dans une immense forêt. Elle lui
+décrivait, à bâtons rompus, la solitude de la forêt, ses sensations, ses
+conversations avec le vieux gardien des ruches, et elle s'interrompait à
+chaque instant pour lui dire: «Non, ce n'est pas ça... je ne puis pas
+m'exprimer... vous ne me comprenez pas, j'en suis sûre!...» Et malgré
+les protestations réitérées du prince André elle se désolait de ne
+pouvoir rendre l'impression exaltée et poétique qu'elle avait ressentie
+ce jour-là.... «Ce vieillard était adorable... et la forêt était si
+sombre et il avait de si bons yeux!... Non, non, je ne puis pas, je ne
+sais pas raconter,» ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince
+André sourit à ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant:
+«Je la comprenais alors, pensait-il; je comprenais sa franchise,
+l'ingénuité de son âme: oui, c'était son âme que j'aimais en elle, que
+j'aimais si profondément, si fortement, de cet amour qui me donnait tant
+de bonheur!» Et subitement il tressaillit, en se rappelant le
+dénouement: «Il n'avait guère besoin de tout cela, «lui»! Il n'a rien
+vu, rien compris, elle n'était pour «lui» qu'une fraîche et jolie fille
+qu'il n'a pas daigné lier à son sort, tandis que moi.... Et cependant
+«il» vit encore, et il s'amuse!...» À ce souvenir, il lui sembla qu'on
+le touchait avec un fer rouge: il se redressa brusquement, se leva et se
+remit à marcher.
+
+
+VIII
+
+
+Le 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le préfet du
+palais de l'Empereur des Français, Monsieur de Beausset, et le colonel
+Fabvier arrivèrent, l'un de Paris, l'autre de Madrid, et trouvèrent
+Napoléon à son bivouac de Valouïew. Monsieur de Beausset, revêtu de son
+uniforme de cour, se fit précéder d'un paquet à l'adresse de l'Empereur,
+qu'il avait été chargé de lui remettre. Pénétrant dans le premier
+compartiment de la tente, il défit l'enveloppe, tout en s'entretenant
+avec les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'était arrêté à
+l'entrée, et causait au dehors. L'Empereur Napoléon achevait sa toilette
+dans sa chambre à coucher, et présentait à la brosse du valet de
+chambre, tantôt ses larges épaules, tantôt sa forte poitrine, avec le
+frémissement de satisfaction d'un cheval qu'on étrille. Un autre valet
+de chambre, le doigt sur le goulot d'un flacon d'eau de Cologne, en
+aspergeait le corps bien nourri de son maître, persuadé que lui seul
+savait combien il fallait de gouttes et comment il fallait les répandre.
+Les cheveux courts de l'Empereur se plaquaient mouillés sur son front,
+et sa figure, quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-être physique.
+
+«Allez ferme, allez toujours!» disait-il au valet de chambre, qui
+redoublait d'efforts.
+
+L'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport sur
+l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers, attendait à la
+porte l'autorisation de se retirer. Napoléon lui jeta un regard en
+dessous.
+
+«Pas de prisonniers? répéta-t-il: ils aiment donc mieux se faire
+écharper?... Tant pis pour l'armée russe!--et continuant à faire le gros
+dos et à présenter ses épaules aux frictions de son valet de
+chambre:--C'est bien, faites entrer Monsieur de Beausset, ainsi que
+Fabvier, dit-il à l'aide de camp.
+
+--Oui, Sire,» répondit ce dernier en s'empressant de sortir.
+
+Les deux valets de chambre habillèrent leur maître, en un tour de main,
+de l'uniforme gros-bleu de la garde, et il se dirigea vers le salon d'un
+pas ferme et précipité. Pendant ce temps, Beausset avait rapidement
+déballé le cadeau de l'Impératrice, et l'avait placé sur deux chaises,
+en face de la porte par laquelle l'Empereur devait entrer; mais ce
+dernier avait mis une telle hâte à sa toilette, qu'il n'avait pas eu le
+temps de disposer convenablement la surprise destinée à Sa Majesté.
+Napoléon remarqua son embarras, et, feignant de ne pas s'en apercevoir,
+fit signe à Fabvier d'approcher. Il écouta, les sourcils froncés et sans
+dire un mot, les éloges que le colonel faisait de ses troupes qui se
+battaient à Salamanque, à l'autre bout du monde, et qui n'avaient,
+selon lui, qu'une seule et même pensée: se montrer dignes de leur
+Empereur, et une seule crainte: celle de lui déplaire! Cependant le
+résultat de la bataille n'avait pas été heureux, et Napoléon se
+consolait en interrompant Fabvier par des questions ironiques, qui
+prouvaient qu'il ne s'était attendu à rien de mieux en son absence.
+
+«Il faut que je répare cela à Moscou, dit Napoléon... À tantôt, au
+revoir!...» Et, se retournant vers Beausset, qui avait eu le temps de
+recouvrir l'envoi de l'Impératrice d'une draperie, il l'appela.
+
+Beausset fit un profond salut à la française, comme seuls savaient les
+faire les vieux serviteurs des Bourbons, et lui remit un pli cacheté.
+Napoléon lui tira gaiement l'oreille.
+
+«Vous vous êtes dépêché, j'en suis bien aise.... Eh bien, que dit Paris?
+ajouta-t-il en prenant subitement un air sérieux.
+
+--Sire, tout Paris regrette votre absence,» répondit le préfet.
+
+Napoléon savait parfaitement que ce n'était là qu'une adroite flatterie:
+dans ses moments lucides, il comprenait aussi que c'était faux; mais
+cette phrase lui fut agréable, et il lui effleura de nouveau l'oreille.
+
+«Je suis fâché, dit-il, de vous avoir fait faire tant de chemin.
+
+--Sire, je ne m'attendais à rien moins qu'à vous trouver aux portes de
+Moscou.»
+
+Napoléon sourit et jeta un regard distrait à sa droite. Un aide de camp,
+s'inclinant avec grâce, lui présenta aussitôt une tabatière en or.
+
+«Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise: vous qui
+aimez les voyages, vous verrez Moscou dans trois jours; vous ne vous
+attendiez certes pas à visiter la capitale asiatique?»
+
+Beausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la délicate attention
+de son souverain, qui lui prêtait un goût dont il ne soupçonnait pas
+lui-même l'existence.
+
+«Ah! qu'est-ce donc?» dit Napoléon en remarquant que l'attention de sa
+suite était concentrée sur la draperie.
+
+Beausset, avec l'habileté d'un courtisan accompli, fit un demi-tour et
+souleva adroitement le voile, en disant:
+
+«C'est un présent que l'Impératrice envoie à Votre Majesté.»
+
+C'était le portrait de l'enfant né du mariage de Napoléon avec la fille
+de l'Empereur d'Autriche, peint par Gérard. Le ravissant petit garçon,
+avec ses cheveux bouclés, et un regard semblable à celui du Christ de la
+Madone Sixtine, était représenté jouant au bilboquet: la boule figurait
+le globe terrestre, et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait
+un sceptre. Quoiqu'il fût difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste
+avait peint le roi de Rome perçant le globe avec un bâton, cette
+allégorie avait été trouvée, par tous ceux qui l'avaient vue à Paris,
+aussi claire et aussi délicate qu'elle le parut à Napoléon en ce moment.
+
+«Le roi de Rome! dit-il avec un geste gracieux... admirable!...» Et
+avec cette faculté tout italienne de changer instantanément l'expression
+de son visage, il s'approcha du portrait d'un air pensif et tendre.
+
+Il savait qu'à cette heure chacune de ses paroles et chacun de ses
+gestes seraient burinés dans l'histoire. Aussi, comme contraste à cette
+grandeur qui lui permettait de faire représenter son fils jouant au
+bilboquet avec le globe du monde, crut-il avoir trouvé une heureuse
+inspiration en lui opposant le simple sentiment de la tendresse
+paternelle. Ses yeux se voilèrent, il fit un pas en avant, et sembla
+chercher une chaise; la chaise fut vivement avancée, et il s'assit en
+face du portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la
+pointe du pied, en laissant le grand homme se livrer à son émotion.
+Après quelques instants de muette contemplation, il se leva et rappela
+Beausset et l'aide de camp; il ordonna de placer le tableau devant la
+tente, pour ne pas priver sa vieille garde du bonheur de voir le roi de
+Rome, le fils et l'héritier de leur Souverain adoré! Ce qu'il avait
+prévu arriva: pendant qu'il déjeunait avec Monsieur de Beausset, auquel
+il avait fait l'honneur de l'inviter, on entendit devant la tente une
+explosion de cris enthousiastes, poussés par les officiers et les
+soldats de la vieille garde.
+
+«Vive l'Empereur! Vive le roi de Rome!»
+
+Le déjeuner fini, Napoléon dicta devant Beausset son ordre du jour à
+l'armée.
+
+«Courte et énergique,» dit-il après avoir lu cette proclamation qu'il
+avait dictée d'un jet.
+
+«Soldats!
+
+«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire
+dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance,
+de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie.
+Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk,
+et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite
+dans cette journée; que l'on dise de chacun de vous: «Il était à cette
+grande bataille!
+
+«Napoléon.»
+
+Après avoir invité Monsieur de Beausset, qui aimait tant les voyages, à
+l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec lui de sa tente, et se
+dirigea vers les chevaux qu'on venait de seller.
+
+«Votre Majesté est trop bonne,» dit de Beausset, quoiqu'il eût fort
+envie de dormir et qu'il ne sût pas monter à cheval: mais, du moment que
+Napoléon avait incliné la tête, force fut à Beausset de le suivre.
+
+À la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le
+tableau devinrent frénétiques. Napoléon fronça les sourcils.
+
+«Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune
+pour voir un champ de bataille!»
+
+Beausset ferma les yeux, baissa la tête, soupira profondément, et
+témoigna, par un geste plein de déférence, qu'il savait apprécier les
+paroles de l'Empereur.
+
+
+IX
+
+
+L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, passant la
+matinée à cheval, inspectant le terrain, discutant les différents plans
+qui lui étaient soumis par ses maréchaux, et donnant ses ordres aux
+généraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha
+avait été rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc
+gauche, avait été reculée par suite de la prise de la redoute de
+Schevardino. Cette partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la
+rivière, et devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie. Il était
+évident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était là
+que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins à ce qu'il
+semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur
+et de ses maréchaux, ni cette faculté supérieure, appelée le génie,
+qu'on aime tant à prêter à Napoléon; mais ceux qui l'entouraient ne
+furent pas de cet avis, et les historiens qui décrivirent après coup ces
+événements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en
+examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails de la
+localité, il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt d'un air
+approbateur, et, sans initier aucun des généraux aux pensées profondes
+qui motivaient ses décisions, il se bornait à leur en donner la
+conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmühl, ayant émis
+l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui
+répondit, sans lui en expliquer la raison, que c'était inutile. En
+revanche, il approuva le projet du général Compans, qui consistait à
+attaquer les ouvrages avancés et à faire passer les divisions par le
+bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permît de faire observer qu'un
+mouvement à travers la forêt pouvait être dangereux, et mettre le
+désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face à la
+redoute de Schevardino, il réfléchit quelques secondes en silence, et
+indiqua les places où devaient s'élever pour le lendemain deux
+batteries, destinées à contre-battre les redoutes des Russes, et aussi
+la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Après avoir
+donné ses instructions, il retourna à son bivouac et dicta les
+dispositions pour l'ordre de bataille.
+
+Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans bornes chez les
+historiens français et une approbation unanime chez les étrangers,
+étaient conçues en ces termes:
+
+«Deux nouvelles batteries, élevées pendant la nuit dans la plaine
+occupée par le prince d'Eckmühl, ouvriront, au petit jour, le feu contre
+les deux batteries ennemies leur faisant face.
+
+«Le chef de l'artillerie du 1er corps, général Pernetti, se portera
+alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les
+obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera
+ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par:
+
+Canons de l'artillerie de la garde: 24 pièces. Canons de la division
+Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8
+
+Total: 62 pièces.
+
+«Le chef de l'artillerie du 3ème corps, général Fouché, placera tous les
+obusiers des 3ème et 8ème corps, 16 pièces en tout, sur les flancs de la
+batterie destinée à canonner la fortification gauche, ce qui réunira
+contre elle 40 bouches à feu.
+
+«Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au premier
+signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une
+ou l'autre des fortifications.
+
+«Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village
+dans la forêt et tournera la position ennemie.
+
+«Le général Compans traversera la forêt pour s'emparer du premier
+retranchement.
+
+«Une fois la bataille engagée sur ce plan, d'autres ordres seront donnés
+conformément aux mouvements de l'ennemi.
+
+«La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que se fera entendre
+celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la
+division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera
+l'attaque de l'aile droite.
+
+«Le vice-roi s'emparera du village[1], et en franchira les trois ponts,
+en avançant sur la même ligne que les divisions Morand et Gérard, qui,
+menées par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres
+troupes.
+
+«Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant que possible
+des troupes en réserve.
+
+«Au camp impérial près de Mojaïsk, 6 septembre 1812.»
+
+S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon, en se dégageant
+de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est
+évident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarté et de
+netteté. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont
+aucune ne pouvait être et ne fut exécutée. Il est dit en premier: que
+les batteries élevées sur la place choisie par Napoléon, renforcées par
+les bouches à feu de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient
+ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de
+l'ennemi. Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les
+projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que
+ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide, jusqu'au moment où un
+général prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire
+avancer.
+
+La seconde disposition, qui enjoignait à Poniatowsky de se diriger sur
+le village par la forêt, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne
+put également aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la forêt,
+Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empêcha de tourner la position
+indiquée. La troisième ordonnait au général Compans de se porter sur la
+forêt et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans
+ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant de la forêt
+elle fut forcée, par une circonstance ignorée de Napoléon, de s'aligner
+sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrième, le
+vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivière
+sur ses trois ponts, sur la même ligne que les divisions Morand et
+Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqués nulle part),
+lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se
+placer sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est
+possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux
+tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il
+devait se porter à gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis
+que les divisions Morand et Friant avançaient en même temps en deçà de
+la ligne. Rien de tout cela n'était exécutable. Le vice-roi, ayant
+traversé Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et
+Friant, qui subirent le même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la
+cavalerie ne s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces
+dispositions ne fut effectuée. Il était dit encore que «des ordres
+ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de l'ennemi». Il
+était donc présumable que Napoléon prendrait les mesures nécessaires
+durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le
+sut plus tard, il se trouva à une telle distance du centre des
+opérations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres
+donnés par lui pendant ce temps ne put être exécuté.
+
+
+X
+
+
+Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à
+Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d'un gros
+rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du
+génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde
+changée! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les
+écrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformée par la seule
+volonté de Pierre le Grand; que la république française s'est
+métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en
+Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S'il avait dépendu
+de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre
+ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le
+rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la
+Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une
+chaussure imperméable, eût été notre sauveur! Dans cet ordre d'idées,
+cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de
+plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un
+dérangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas
+cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde,
+et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de
+savoir quelle est la raison d'être des faits historiques, il nous paraît
+bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde
+est arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés
+de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n'y a
+qu'une influence extérieure et apparente.
+
+Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la
+Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n'ait pas été le
+fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000
+hommes, n'ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu'il eût
+pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me
+démontrant que chacun de noms est homme au même degré que Napoléon,
+autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les
+recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon
+n'a ni visé ni tué personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent
+leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à
+leur propre impulsion. Toute l'armée, Français, Allemands, Italiens,
+Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient
+de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le
+passage, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire! Si Napoléon
+leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient
+égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était devenu
+inévitable!
+
+À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme
+compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait
+d'eux: «qu'eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la
+Moskwa», ils avaient répondu par le cri de: «Vive l'Empereur!» comme ils
+l'avaient déjà fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au
+bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque
+non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire,
+répéter: «Vive l'Empereur!» et aller se battre pour gagner la nourriture
+et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne
+tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître;
+Napoléon lui-même n'était pour rien dans la direction de la bataille,
+puisque aucune de ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce
+qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière précise
+si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n'a pas plus
+d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.
+
+Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de
+ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que
+celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent
+inférieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la
+première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les
+plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux
+critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amené la
+victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille
+d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et
+cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de
+leur minutie.
+
+Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi
+bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux
+mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut
+lui être imputée; il n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de
+bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire
+à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef
+suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie.
+
+
+XI
+
+
+Napoléon revint pensif de sa tournée d'inspection, en se disant: «Les
+pièces sont sur l'échiquier, à demain le jeu!» S'étant fait donner un
+verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements à
+introduire dans la maison de l'Impératrice, et étonna le préfet par la
+façon dont les moindres détails des choses de la cour étaient présents à
+sa mémoire.
+
+S'intéressant à des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour
+des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un
+grand opérateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son
+tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance:
+«L'affaire est à moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils
+entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que
+personne.... Quant à présent, je puis plaisanter: plus je plaisante,
+plus je suis calme, plus vous devez être rassurés et confiants, et plus
+vous devez être étonnés de mon génie!»
+
+Après un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de
+repos; il était trop préoccupé de la journée du lendemain pour pouvoir
+dormir, et, quoique l'humidité du soir eût augmenté son rhume, il passa,
+en se mouchant bruyamment, à trois heures du matin, dans la partie de la
+tente qui formait son salon, et demanda si les Russes étaient toujours
+là. On lui répondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les
+mêmes points. L'aide de camp de service entra.
+
+«Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne
+aujourd'hui?
+
+--Sans aucun doute, Sire...»
+
+L'Empereur le regarda.
+
+«Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire à
+Smolensk: «Le vin est tiré, il faut le boire!»
+
+Napoléon fronça le sourcil et garda longtemps le silence.
+
+«Cette pauvre armée, dit-il tout à coup, elle est bien diminuée depuis
+Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais
+toujours et je commence à l'éprouver; mais la garde, la garde est
+intacte? demanda-t-il.
+
+--Oui, Sire.»
+
+Napoléon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda à sa montre; il
+n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour
+tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres à donner. Tout était prêt.
+
+«A-t-on distribué les biscuits aux régiments de la garde? demanda-t-il
+sévèrement.
+
+--Oui, Sire.
+
+--Et le riz?»
+
+Rapp répondit qu'il avait pris lui-même les mesures nécessaires à cet
+effet, mais Napoléon secoua la tête d'un air mécontent: il semblait
+douter que ce dernier ordre eût été exécuté. Un valet de chambre apporta
+du punch, Napoléon en fit donner un verre à son aide de camp; tout en le
+dégustant à petites gorgées:
+
+«Je n'ai ni goût ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on
+me vante la médecine et les médecins, lorsqu'ils ne peuvent pas même me
+guérir d'un rhume!... Corvisart m'a donné ces pastilles, et elles ne me
+font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais....
+Notre corps est une machine à vivre. Il est organisé pour cela, c'est sa
+nature; laissez-y la vie à son aise, qu'elle s'y défende elle-même: elle
+fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remèdes. Notre
+corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps:
+l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'à
+tâtons et les yeux bandés.... Notre corps est une machine à vivre, voilà
+tout!» Une fois entré dans la voie des définitions qu'il aimait tant, il
+en émit tout à coup une autre[2]: «Savez-vous ce que c'est que l'art
+militaire? C'est le talent, à un moment donné, d'être plus fort que son
+ennemi!»
+
+Rapp ne répondit rien.
+
+«Demain nous aurons affaire à Koutouzow. C'est lui qui commandait à
+Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas monté à cheval une seule
+fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous
+verrons bien!»
+
+Il regarda encore une fois à sa montre; il n'était que quatre heures. Il
+se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et
+sortit de la tente. La nuit était sombre, et un léger brouillard
+flottait dans l'air. On distinguait à peine les feux de bivouac de la
+garde; à travers la fumée, on entrevoyait dans le lointain ceux des
+avant-postes russes. Tout était calme; on n'entendait que le bruit sourd
+et le piétinement des troupes françaises qui s'apprêtaient à aller
+occuper les positions désignées. Napoléon s'avança, examina les feux,
+prêta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant près d'un
+grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui
+se tenait immobile et droit comme un pilier à l'apparition de
+l'Empereur, il s'arrêta devant lui.
+
+«Combien d'années de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie
+affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les
+soldats.--Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on reçu au régiment?
+
+--Oui, Sire.»
+
+Napoléon fit un signe de tête et le quitta. À cinq heures et demie, il
+se dirigea à cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait,
+le ciel s'éclaircissait de plus en plus, un seul nuage flottait à
+l'orient. Les feux abandonnés se mouraient à la pâle lumière du petit
+jour; à droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le
+son franchit l'espace et s'éteignit dans le silence général. Un second,
+un troisième ébranlèrent bientôt l'air, puis un quatrième et un
+cinquième résonnèrent avec solennité, quelque part à droite dans le
+voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur
+succédèrent aussitôt en se confondant. Napoléon atteignit, avec sa
+suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie était engagée.
+
+XII
+
+
+Pierre, revenu de chez le prince André, à Gorky, ordonna à son
+domestique de tenir ses chevaux prêts pour le lendemain matin, de le
+réveiller à la pointe du jour; puis il s'endormit aussitôt dans le coin
+que Boris lui avait obligeamment offert. À son réveil, l'isba était
+déserte, les petits carreaux des fenêtres tremblaient, et son domestique
+le secouait pour le réveiller.
+
+«Excellence, Excellence! répétait-il avec insistance.
+
+--Quoi?... Qu'y a-t-il?... Est-ce commencé?
+
+--Écoutez la canonnade, dit le domestique, qui était un ancien soldat;
+tous sont partis depuis longtemps, même Son Altesse.»
+
+Pierre s'habilla à la hâte et sortit en courant. La matinée était belle,
+gaie, fraîche, la rosée brillait; le soleil, déchirant le rideau de
+nuages, lança par-dessus le toit, à travers les vapeurs qui
+l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussière
+de la route, humide de rosée, sur les murs des maisons, sur les clôtures
+en planches et sur les chevaux de Pierre, sellés à la porte de l'isba.
+Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp
+passa au galop.
+
+«Dépêchez-vous, comte, il est temps!» lui cria-t-il en passant.
+
+Se faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon
+du haut duquel il avait examiné le champ de bataille. Cette colline
+était couverte de militaires: on y entendait le murmure des
+conversations en français des officiers de l'état-major, et l'on y
+voyait, se détachant de l'ensemble, la tête grise de Koutouzow, coiffée
+d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque
+s'enfonçait dans ses larges épaules. Il regardait au loin à l'aide d'une
+lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frappé du
+spectacle qui s'offrit à ses yeux. C'était le panorama de la veille,
+mais occupé aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par
+la fumée de la fusillade, et éclairé par les rayons obliques du soleil,
+qui montait à la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin,
+des chatoiements d'un rose doré, et étalant de côté et d'autre de
+longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient
+l'horizon semblaient avoir été taillés dans une pierre étincelante,
+d'un jaune verdâtre, et derrière leurs cimes, qui se découpaient sur le
+ciel en une mince ligne foncée, se dessinait dans le lointain la grande
+route de Smolensk, couverte de troupes. À côté de la colline, les champs
+dorés et les coteaux ruisselaient de lumière, mais partout, devant, à
+gauche et à droite, on ne voyait que des soldats. C'était animé,
+majestueux et imprévu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre,
+ce fut l'aspect du champ de bataille lui-même, la vue de Borodino et de
+la vallée de la Kolotcha, qui s'étendait des deux côtés de la rivière.
+
+Au-dessus de la Kolotcha, à Borodino même, à l'endroit où la Voïna se
+jette dans la Kolotcha, à travers de vastes marais, s'élevait un de ces
+brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du
+soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils
+laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fumée qui s'y mêlait à
+flocons épais, sur l'eau, sur la rosée, sur les baïonnettes, sur
+Borodino même, se jouaient les rayons étincelants de la lumière du
+matin. À travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche église,
+les toits des isbas du village, et de tous côtés des masses compactes de
+soldats, des caissons verts et des bouches à feu. Dans la vallée, sur
+les hauteurs, à mi-côte, dans les bois, dans les champs, partaient des
+coups de canon, tantôt isolés, tantôt par volées, suivis de tourbillons
+de fumée, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient
+dans l'espace. Chose étrange à dire, cette fumée et ces détonations
+étaient ce qui prêtait le plus de charme à ce spectacle. Pierre mourait
+d'envie de se trouver là où il voyait surgir ces panaches de fumée, là
+où s'agitaient ces baïonnettes brillantes, là où était le mouvement, et
+d'où partaient ces détonations incessantes. Il se retourna pour comparer
+son impression à celle que devaient éprouver dans ce moment Koutouzow et
+son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette
+émotion latente qu'il avait déjà remarquée la veille, mais dont il
+n'avait compris la nature qu'après son entretien avec le prince André.
+
+«Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi,» dit Koutouzow à un général
+qui était à ses côtés.
+
+Le général qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour
+descendre la colline.
+
+«Au pont!» répondit-il à la question d'un des officiers.
+
+«Et moi aussi!» se dit Pierre en le suivant. Le général monta le cheval
+que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique
+et lui demandait laquelle de ses deux montures était la plus tranquille.
+L'empoignant alors par la crinière, penché en avant et serrant de ses
+talons le ventre de son cheval, il sentit tout à coup qu'il perdait ses
+lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant lâcher la bride et la crinière,
+il partit sur les traces du général, au milieu des officiers qui le
+suivaient des yeux dans sa course aventureuse.
+
+
+XIII
+
+
+
+Le général galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement à
+gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un
+détachement d'infanterie; il essaya en vain de se dégager des soldats
+qui l'entouraient de tous côtés, et qui jetaient des regards mécontents
+et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait
+sans nécessité dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux
+tous.
+
+«Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon?» dit l'un d'eux.
+
+Un autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil, et Pierre, se
+cramponnant au pommeau de la selle, et retenant à grand'peine sa monture
+effrayée, partit à fond de train et arriva enfin dans un espace libre.
+Il vit devant lui un pont où d'autres soldats tiraient des coups de
+fusil: sans s'en douter, il avait atteint le pont de la Kolotcha placé
+entre Gorky et Borodino, que les Français, après avoir occupé ce dernier
+village, venaient d'attaquer. Des deux côtés du pont et sur la prairie,
+couverte de foin, qu'il avait aperçue de loin la veille, des soldats
+s'agitaient d'un air affairé, mais, malgré la fusillade incessante,
+Pierre ne croyait guère être en plein premier acte de la bataille.
+N'entendant ni les balles qui sifflaient autour de lui, ni les
+projectiles qui passaient au-dessus de sa tête, il ne soupçonnait même
+pas que l'ennemi fût de l'autre côté de la rivière, et il fut longtemps
+avant de comprendre que c'étaient des tués et des blessés qui tombaient
+à quelques pas de lui.
+
+«Que fait donc celui-là en avant de la ligne? cria une voix.
+
+--À gauche, prenez à gauche!»
+
+Pierre prit à droite, et se heurta tout à coup contre un aide de camp du
+général Raïevsky; l'aide de camp le regarda avec colère, et allait lui
+dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le salua.
+
+«Comment êtes-vous ici?» dit-il en s'éloignant.
+
+Pierre, ayant une vague idée qu'il n'était pas à sa place, et craignant
+de gêner, se mit à galoper dans le même sens que l'aide de camp:
+
+«Est-ce ici? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il.
+
+--À l'instant, à l'instant! repartit l'aide de camp, qui se précipita
+dans la prairie à la rencontre d'un gros colonel à qui il avait à
+transmettre un ordre, puis, revenant vers Pierre:
+
+--Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez ici?... En
+curieux, sans doute?
+
+--Oui, oui, dit Pierre, pendant que l'aide de camp faisait faire
+volte-face à son cheval et se préparait à s'éloigner de nouveau.
+
+--Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci, mais au flanc
+gauche, chez Bagration, on cuit!
+
+--Vraiment! répliqua Pierre. Où est-ce donc?
+
+--Venez avec moi sur la colline, on le voit très bien de là, et c'est
+encore supportable.... Venez-vous?
+
+--Je vous suis,» répondit Pierre en cherchant des yeux son domestique,
+et en remarquant seulement alors des blessés qui se traînaient, ou que
+l'on portait sur des brancards: un pauvre petit soldat, dont le casque
+gisait à côté de lui, était couché, immobile sur la prairie, dont le
+foin fauché répandait au loin son odeur enivrante.
+
+«Pourquoi n'a-t-on pas relevé celui-là?» allait dire Pierre, mais la
+figure soucieuse de l'aide de camp, qui venait de détourner la tête,
+arrêta sa question sur ses lèvres. Quant à son domestique, il ne le
+voyait nulle part, et il continua son chemin à travers le vallon,
+jusqu'à la batterie Raïevsky; son cheval restait en arrière de celui de
+l'aide de camp, et le secouait violemment.
+
+«On voit que vous n'êtes pas habitué à monter à cheval, lui dit ce
+dernier.
+
+--Oh! ce n'est rien, dit Pierre, il a le pas très inégal.
+
+--Parbleu! s'écria l'aide de camp, il est blessé à la jambe droite
+au-dessus du genou, ce doit être une balle! Je vous en félicite, comte,
+c'est le baptême du feu!»
+
+Ils dépassèrent le sixième corps, et arrivèrent, au milieu de la fumée,
+sur les derrières de l'artillerie, qui, placée en avant, tirait sans
+relâche et d'une manière assourdissante. Ils atteignirent enfin un
+petit bois où l'on respirait la fraîcheur, et où l'on sentait l'air
+tiède de l'automne. Les deux cavaliers mirent pied à terre et gravirent
+la colline.
+
+«Le général est-il ici? demanda l'aide de camp.
+
+--Il vient de partir,» lui répondit-on.
+
+L'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait plus que
+faire.
+
+«Ne vous inquiétez pas de moi, dit Pierre, je vais aller jusqu'en haut.
+
+--Oui, allez-y.... De là on voit tout, et ce n'est pas aussi dangereux;
+j'irai vous y prendre.»
+
+Ils se séparèrent, et ce ne fut que bien plus tard dans la journée, que
+Pierre apprit que son compagnon avait eu un bras emporté. Il parvint à
+la batterie située sur le fameux mamelon, connu chez les Russes sous le
+nom de «batterie du mamelon» ou de «Raïevsky», et chez les Français, qui
+le regardaient comme la clef de la position, sous celui de «la grande
+redoute», «fatale redoute», ou «redoute du centre». À ses pieds furent
+tués des dizaines de milliers d'hommes. Cette redoute se composait d'un
+mamelon entouré de fossés de trois côtés. De ce point, dix bouches à feu
+vomissaient leurs projectiles par les embrasures du remblai; d'autres
+pièces, placées sur la même ligne, tiraient aussi sans trêve. Un peu en
+arrière se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait guère de
+l'importance de ce mamelon, et croyait, au contraire, que c'était une
+position complètement secondaire. S'asseyant au bord du rempart de la
+batterie, il regarda autour de lui avec un sourire de satisfaction
+inconsciente; il se levait de temps à autre pour voir ce qui se passait,
+et cherchait à ne pas gêner les soldats, qui chargeaient et repoussaient
+les canons, et à ne pas se trouver sur le chemin de ceux qui allaient et
+venaient, apportant les gargousses. Par contraste avec le sentiment de
+malaise que ressentaient les soldats d'infanterie chargés de protéger
+cette redoute, les artilleurs éprouvaient plutôt, sur ce lopin de
+terrain abrité et séparé par des fossés du reste du champ de bataille,
+comme un sentiment de solidarité fraternelle, et l'apparition d'un
+pékin, dans la personne de Pierre, leur causa une impression
+désagréable. Ils le regardaient de travers, et semblaient même presque
+effrayés à sa vue; un officier d'artillerie, de haute taille,
+s'approcha de lui, et le regarda curieusement, tandis qu'un tout jeune
+lieutenant, presque un enfant, aux joues fraîches et rebondies, chargé
+de la surveillance de deux pièces, se retourna de son côté, et lui dit
+sévèrement:
+
+«Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici.»
+
+Les artilleurs continuaient à hocher la tête d'un air mécontent, mais,
+lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne
+les gênait en rien, qu'il restait tranquillement assis à les regarder ou
+se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme
+que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, à
+leur passage, avec un sourire timide, leur mécontentement se changea en
+une sympathie gaie et affectueuse, semblable à celle des soldats pour
+les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec
+eux. Ils l'adoptèrent en pensée, et lui donnèrent même, en plaisantant
+entre eux sur son compte, le sobriquet de «Notre Bârine[3]«. Un boulet
+vint tomber à deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait
+été saupoudré, sourit en regardant autour de lui.
+
+«Vous n'avez donc vraiment pas peur, Bârine?» lui dit un soldat à la
+forte carrure et au visage enluminé, en montrant ses dents blanches.
+
+--As-tu donc peur, toi? répondit Pierre.
+
+--Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas grâce... s'il vous jette
+à terre, il fera voler en l'air vos entrailles.... Comment ne pas avoir
+peur?» ajouta-t-il en riant.
+
+Quelques-uns de ses camarades s'étaient arrêtés à côté de Pierre; avec
+leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient étonnés et
+charmés de l'entendre parler comme tout le monde.
+
+«C'est notre métier, Bârine!... Quant à vous, c'est autre chose, et
+c'est bien étonnant que...
+
+--À vos pièces!» cria le jeune lieutenant, qui évidemment remplissait
+ses fonctions pour la première ou la seconde fois de sa vie, tant il y
+mettait de ponctualité exagérée envers les soldats et son chef.
+
+Le grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout
+le champ de bataille, à gauche surtout, où étaient les ouvrages avancés
+de Bagration; mais la fumée empêchait Pierre, dont l'attention était
+absorbée par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de
+l'action. Sa première impression de satisfaction involontaire avait fait
+place à un sentiment de tout autre genre, provoqué par la vue du pauvre
+petit soldat couché dans la prairie. Il était à peine dix heures du
+matin: on avait emporté de la batterie une vingtaine d'hommes, deux
+pièces avaient été démontées! les projectiles arrivaient en nombre plus
+considérable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en
+bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on
+n'entendait que plaisanteries et gais propos.
+
+«Eh! la belle! criait un soldat à une grenade qui passait en l'air comme
+une flèche: pas ici! vers l'infanterie!
+
+--À l'infanterie! ajoutait un autre en riant à la vue du projectile qui
+éclatait au milieu des soldats.
+
+--Dis donc, est-ce une connaissance?» criait un troisième à un paysan
+qui se baissait devant un boulet.
+
+Quelques soldats se groupèrent près du rempart, pour regarder quelque
+chose dans le lointain.
+
+«Vois-tu, on a retiré les avant-postes, on s'est replié, dit l'un.
+
+--Fais attention à tes propres affaires, lui cria un vieux
+sous-officier; s'ils se sont retirés, c'est qu'ils ont affaire plus
+loin,» et, saisissant l'un d'eux par l'épaule, il le poussa du genou.
+
+Ils éclatèrent de rire.
+
+«N° 5, en avant! criait-on d'un autre côté.
+
+--Tous à la fois et bien ensemble, répondirent gaiement ceux qui
+poussaient le canon.
+
+--Tiens, en voilà un qui a failli enlever le chapeau de «notre Bârine,»
+dit un loustic en s'adressant à Pierre. «Oh! l'animal! ajouta-t-il en
+voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme.
+
+--Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus
+pour ramasser les blessés, se courbaient et allongeaient l'échine... ce
+ragoût-là ne vous plaît pas?
+
+--Voyez donc les corbeaux!» dit un autre en s'adressant à un groupe de
+miliciens qui s'étaient arrêtés, saisis de terreur à la vue du soldat
+qui venait de perdre une jambe.
+
+Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé, après chaque homme jeté
+à bas, l'excitation générale augmentait. Ainsi qu'un défi jeté à la
+tempête déchaînée autour d'eux, les figures de ces soldats s'éclairaient
+de plus en plus, comme les éclairs qui jaillissent plus précipités d'une
+nuée d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait à son
+tour. À dix heures, les fantassins, postés en avant de la batterie dans
+les broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka, se
+replièrent; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des fusils.
+Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea quelques mots avec
+un colonel, lança à Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit
+après avoir donné l'ordre aux fantassins préposés à la garde de la
+batterie de se coucher à plat ventre pour être moins exposés. On
+entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie,
+qui s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre
+furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle, qui marchait
+à reculons, tenant son épée abaissée et regardant autour de lui avec
+inquiétude; l'infanterie disparut dans la fumée, et l'on n'entendit plus
+que des cris prolongés et le crépitement d'une fusillade bien nourrie.
+Quelques minutes plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent
+de la mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la batterie,
+et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redoublaient d'activité
+autour des canons, personne ne faisait plus attention à Pierre; une ou
+deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier,
+les sourcils froncés, marchait à grands pas entre les pièces. Le petit
+lieutenant, les joues enflammées, donnait ses ordres avec plus de
+précision encore; les artilleurs présentaient les gargousses,
+chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crânerie de plus en plus
+surexcitée. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancés par des
+ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur toutes les
+figures brillait le feu, dont Pierre, debout à côté du vieil officier,
+attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main à la visière de
+sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier.
+
+«J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il n'y a plus que huit charges:
+faut-il continuer le feu?
+
+--La mitraille!» cria sans lui répondre directement son chef, en
+regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant
+poussa un cri, tourna sur lui-même, et s'abattit comme un oiseau tiré au
+vol.
+
+Tout devint étrange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de
+boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui
+jusque-là n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre
+bruit. À droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra!
+et il crut les voir reculer au lieu de s'élancer en avant. Un boulet
+frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la
+terre: une balle noire rebondit et tomba au même instant dans un corps
+mou. À cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.
+
+«À mitraille!» répéta le vieux commandant.
+
+Un sous-officier, effrayé, se précipita vers lui et lui dit, avec un
+chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un
+maître d'hôtel venant prévenir son maître que le vin manque.
+
+«Brigands! que font-ils? s'écria l'officier en tournant vers Pierre sa
+figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de
+l'éclat de la fièvre.
+
+--Cours aux réserves, et amène un caisson! ajouta-t-il avec colère en
+s'adressant à un soldat.
+
+--J'irai, moi!» dit Pierre.
+
+L'officier; sans lui répondre, fit quelques pas de côté:
+
+«Attendre... ne pas tirer!»
+
+Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions
+se heurta contre Pierre.
+
+«Eh! monsieur, ce n'est pas ta place,» dit-il en descendant au pas de
+course.
+
+Pierre courut après lui, en évitant l'endroit où était couché le jeune
+lieutenant. Un boulet, un second, un troisième passèrent au-dessus de sa
+tête et tombèrent à ses côtés.
+
+«Où vais-je?» se demanda-t-il tout à coup à deux pas des caissons.
+
+Il s'arrêta indécis, ne sachant où aller. À cet instant un choc
+effroyable le rejeta en arrière la face contre terre, une flamme immense
+l'aveugla tout à coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et
+d'un fracas épouvantables, l'assourdit complètement. Lorsqu'il revint à
+lui, il se trouva couché à terre, et les bras étendus. Le caisson qu'il
+avait vu avait disparu: à sa place gisaient de tous côtés sur l'herbe
+roussie des planches vertes à demi brûlées et des lambeaux de
+vêtements; un cheval, se débarrassant des débris de son brancard, passa
+au galop, tandis qu'un autre, blessé mortellement, hennissait de
+douleur.
+
+
+XIV
+
+
+Pierre, affolé de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant à la
+batterie, le seul endroit où il pût trouver un refuge contre tous ces
+désastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et
+de voir la batterie occupée par une masse de nouveaux venus, qu'il ne
+parvenait pas à reconnaître. Le colonel était penché sur le rempart
+comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se débattant
+entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait
+pas encore eu le temps de comprendre que le colonel était mort, et le
+soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tué, devant ses yeux, d'un
+coup de baïonnette qui lui traversa le dos. À peine était-il arrivé dans
+le retranchement, qu'un homme à figure maigre et brune, ruisselant de
+sueur, en uniforme gros-bleu, une épée nue à la main, se jeta sur lui en
+criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par
+l'épaule et par la gorge. C'était un officier français; laissant tomber
+son épée, il prit à son tour Pierre au collet; ils se regardèrent ainsi
+quelques secondes, et sur leurs figures si étrangères l'une à l'autre se
+peignait l'étonnement de ce qu'ils venaient de faire.
+
+«Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien?» pensait chacun
+d'eux.
+
+L'officier inclinait vers la première supposition, car la main puissante
+de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Français avait l'air
+de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs
+têtes, et il sembla à Pierre que celle de son prisonnier avait été
+enlevée du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son
+côté et lâcha prise. Le Français, peu curieux de décider lequel des deux
+était le prisonnier de l'autre, courut à la batterie, tandis que Pierre
+descendait le mamelon, en trébuchant contre les morts et les blessés, et
+croyait, dans son épouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son
+habit. À peine arrivé au bas, il vit venir à lui des masses compactes de
+Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers
+la batterie. C'était l'attaque dont Yermolow s'attribua le mérite en
+assurant à qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure
+l'avaient seuls rendue possible; il prétendait avoir jeté à pleines
+mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses
+poches. Les Français qui s'étaient emparés de la batterie s'enfuirent à
+leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement
+qu'il fut impossible de les arrêter. Les prisonniers furent emmenés de
+la batterie; parmi eux se trouvait un général blessé, qui fut aussitôt
+entouré de nos officiers. Des masses de blessés, Français et Russes, les
+traits défigurés par la souffrance, se traînaient péniblement, ou
+étaient portés sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais,
+au lieu de ceux qui l'y avaient reçu tout à l'heure, il n'y trouva que
+des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y aperçut aussi le jeune
+lieutenant, toujours assis dans la même pose au bord du parapet, et
+replié sur lui-même dans une mare de sang; le soldat aux joues
+enluminées avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait
+pas à l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: «Ils vont sûrement cesser,
+se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait?» Et il
+suivit machinalement le défilé des brancards qui s'éloignaient du champ
+de bataille. Le soleil, caché par un rideau de fumée, brillait encore en
+haut de l'horizon. Là-bas, à gauche, et surtout près de Séménovsky, une
+massé confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de
+la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait
+qu'augmenter de violence: c'était comme la suprême expression du
+désespoir d'un homme qui réunit toutes ses forces pour pousser son
+dernier cri.
+
+
+XV
+
+
+L'action principale se passa sur une étendue de deux verstes[4] entre
+Borodino et les ouvrages avancés de Bagration. En dehors de ce rayon, la
+cavalerie d'Ouvarow fit une démonstration vers le milieu de la journée,
+et, de l'autre côté d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un
+moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans
+importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les «flèches»
+de Bagration, sur un espace découvert près du bois, qu'eut lieu en
+réalité la bataille, de la façon la plus simple et la moins compliquée
+qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donné des deux côtés par le feu
+de plus de cent pièces de canon. Puis, lorsque la fumée s'étendit comme
+un épais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se
+dirigèrent sur les «flèches», pendant que le détachement du vice-roi se
+portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces
+«flèches» et la redoute de Schevardino où se tenait Napoléon, et plus de
+deux verstes, à vol d'oiseau, entre ces ouvrages avancés et Borodino.
+Napoléon ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur
+ce point, car la fumée couvrait tout le terrain. Les soldats de la
+division Dessaix ne restèrent visibles que jusqu'à leur descente dans le
+ravin; dès qu'ils y disparurent, la fumée, en redoublant d'épaisseur,
+déroba à la vue le versant opposé. De côté et d'autre se détachaient
+quelques points noirs, et brillaient quelques baïonnettes, mais, du haut
+de la redoute de Schevardino, il était impossible de préciser si les
+Russes et les Français étaient immobiles ou en mouvement. Les rayons
+obliques d'un soleil resplendissant éclairaient la figure de Napoléon,
+qui s'abritait derrière sa main pour examiner les ouvrages avancés.
+Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fumée,
+toujours croissante, l'empêchait de rien distinguer. Il descendit du
+mamelon et se mit à marcher de long en large, en s'arrêtant de temps à
+autre, en prêtant l'oreille au bruit des détonations, et en jetant des
+regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit où il se tenait
+dans ce moment, ni de la hauteur où étaient restés ses généraux, ni des
+retranchements eux-mêmes, pris et repris tour à tour par les Russes et
+par les Français, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs
+heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante,
+tantôt les Russes, tantôt les Français, tantôt l'infanterie, tantôt la
+cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et,
+ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et
+revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoyés par Napoléon, et les
+officiers d'ordonnance de ses maréchaux venaient à tout instant lui
+faire leurs rapports; ces rapports étaient forcément mensongers, parce
+que, dans le feu de la mêlée, il était impossible de savoir au juste où
+en étaient les choses, parce que la plupart des aides de camp se
+bornaient à raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu même
+du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils
+mettaient à franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite,
+la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide
+de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du
+pont de la Kolotcha, et demander à Napoléon s'il fallait ou non le faire
+franchir aux troupes. Napoléon ordonna de s'aligner de l'autre côté et
+d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au même moment où
+l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait été repris et brûlé par
+les Russes, dans ce même engagement où nous avons vu figurer Pierre au
+commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un
+air de terreur, que l'attaque des ouvrages avancés avait été repoussée,
+que Compans était blessé, Davout tué, tandis que, par le fait, ces
+retranchements avaient été repris par des troupes fraîches, et que
+Davout n'était que contusionné. À la suite de ces rapports, faux par la
+force même des circonstances, Napoléon faisait des dispositions qui, si
+elles n'avaient pas déjà été prises par d'autres d'une manière plus
+opportune, auraient été inexécutables. Les maréchaux et les généraux,
+plus rapprochés que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles
+que de temps à autre, prenaient leurs mesures sans en référer à
+Napoléon, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un
+côté et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'étaient le
+plus souvent exécutés qu'à moitié, de travers ou pas du tout. Les
+soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons dès qu'ils
+sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou
+se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux,
+et la cavalerie s'élançait de son côté pour rattraper les fuyards
+russes. C'est ainsi que deux régiments de cavalerie franchirent le ravin
+de Séménovsky, se lancèrent sur la montée, tournèrent bride et
+repartirent à fond de train, tandis que l'infanterie faisait de même de
+son côté, en se laissant également entraîner. Ainsi donc toutes les
+dispositions nécessitées par le moment étaient prises par les chefs
+immédiats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et à
+plus forte raison ceux de Napoléon. Ils craignaient d'autant moins d'en
+assumer la responsabilité, que, pendant la mêlée, l'homme n'a plus
+d'autre idée que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il
+se jette en avant, en arrière, et agit sous l'influence exclusive de sa
+surexcitation personnelle. En résumé, tous ces mouvements, produits par
+le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes.
+Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal:
+c'étaient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace,
+leur apportaient la mort et les blessures. Dès que ces hommes se
+trouvaient hors de la portée des projectiles, leurs chefs s'en
+emparaient, les alignaient, les soumettaient à la discipline, et, par la
+puissance de cette même discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer
+et de feu, où ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient à
+l'aventure, en s'entraînant mutuellement.
+
+
+XVI
+
+
+Les généraux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois mené au feu
+des masses énormes de troupes bien disciplinées, mais, au lieu de voir,
+comme il était toujours arrivé aux batailles précédentes, l'ennemi
+prendre la fuite, ces masses disciplinées revenaient de là-bas débandées
+et terrifiées; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait à
+vue d'oeil. Vers midi, Murat envoya son aide de camp à Napoléon pour
+réclamer des renforts. Napoléon était assis au pied du mamelon et buvait
+du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les
+Russes en déroute si Sa Majesté voulait envoyer des renforts:
+
+«Des renforts?» s'écria Napoléon d'un air sévère et surpris, comme s'il
+ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli
+garçon, aux cheveux bouclés, qu'on lui avait envoyé: «Des renforts? se
+dit-il à part lui.... Que peuvent-ils avoir encore à me demander
+lorsqu'ils disposent de la moitié de l'armée sur l'aile gauche des
+Russes, qui n'est même pas fortifiée? Dites au roi de Naples qu'il n'est
+pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon échiquier; allez![5]« Le
+jeune et joli garçon soupira profondément, et, tenant toujours la main à
+la hauteur de son shako, retourna au feu. Napoléon se leva, et appela
+Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient
+aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation,
+l'attention de Berthier fut attirée par la vue d'un général, monté sur
+un cheval couvert d'écume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa
+suite: c'était Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec
+précipitation de l'Empereur, en lui démontrant, hardiment et à haute
+voix, la nécessité dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes
+étaient perdus si l'Empereur consentait à donner une division. Napoléon
+haussa les épaules, garda le silence et continua sa promenade, tandis
+que Belliard exposait avec véhémence son avis aux généraux qui
+l'entouraient.!
+
+«Vous êtes trop vif, Belliard, dit Napoléon; on se trompe facilement
+dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!»
+
+Belliard venait à peine de disparaître qu'un nouvel envoyé arriva du
+champ de bataille.
+
+«Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napoléon du ton d'un homme agacé par des
+obstacles imprévus.
+
+--Sire, le prince... commença à dire l'aide de camp...
+
+--Demande des renforts, n'est-ce pas?» s'écria Napoléon avec impatience.
+
+L'aide de camp inclina la tête affirmativement. Napoléon se détourna,
+fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.
+
+«Il faudra leur donner des réserves, qu'en pensez-vous? Qui
+enverrons-nous là-bas, à cet oison dont j'ai fait un aigle?
+
+--Envoyons la division de Claparède, Sire,» répondit Berthier, qui
+connaissait par leur nom toutes les divisions, les régiments et les
+bataillons.
+
+L'Empereur approuva d'un signe de tête; l'aide de camp partit au galop
+du côté de la division Claparède, et, quelques instants après, la jeune
+garde, postée derrière le mamelon, se mit en mouvement. Napoléon
+regardait silencieusement dans cette direction.
+
+«Non, dit-il tout à coup, je ne puis y envoyer Claparède, envoyez-y
+Friant.»
+
+Bien qu'il n'y eût aucun avantage à employer le second plutôt que le
+premier, et qu'il en résultât au contraire un grand retard dans
+l'exécution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualité.
+Napoléon en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le rôle
+du docteur qui entrave par ses remèdes la marche de la nature, ce rôle
+qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se
+perdit comme les autres dans la fumée, tandis que les aides de camp
+arrivaient de tous côtés, et paraissaient s'être donné le mot pour
+demander la même chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans
+leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les
+troupes françaises. M. de Beausset, qui était encore à jeun, s'approcha
+de Napoléon, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa
+respectueusement de déjeuner.
+
+«Il me semble que je puis maintenait féliciter Votre Majesté d'une
+victoire?»
+
+Napoléon secoua la tête négativement. M. de Beausset, pensant que ce
+geste se rapportait à la victoire présumée, se permit alors de faire
+observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait empêcher de
+déjeuner, du moment que c'était possible.
+
+«Allez-vous...» dit tout à coup Napoléon, en se détournant.
+
+Un soupir de commisération et de déconvenue passa sur la figure de M. de
+Beausset, qui alla rejoindre les généraux. Napoléon éprouvait la
+sensation pénible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent à
+pleines mains, et ayant prévu toutes les chances, se sent, malgré tout,
+près d'être battu pour avoir trop savamment combiné ses coups. Les
+troupes et les généraux étaient les mêmes qu'autrefois; ses mesures
+étaient bien prises, sa proclamation courte et énergique; il était sûr
+de lui, de son expérience et de son génie, que les années n'avaient fait
+qu'accroître; l'ennemi qu'il combattait était le même qu'à Austerlitz
+et à Friedland; il comptait tomber sur lui à bras raccourcis... et voilà
+que ce coup de massue lui échappait comme par magie! Ses combinaisons
+passées avaient toujours été couronnées de succès: il avait, comme
+toujours, concentré ses batteries sur un seul point, lancé ses réserves
+et sa cavalerie--des hommes de fer--pour enfoncer les lignes, et
+cependant la victoire ne venait pas! De tous côtés on lui demandait des
+renforts, on lui apprenait que des généraux étaient morts ou blessés,
+que les troupes étaient débandées, et qu'il était impossible de déloger
+les Russes. Jadis, après deux ou trois dispositions, deux ou trois mots
+jetés à la hâte, les aides de camp et les maréchaux arrivaient à lui, la
+figure rayonnante, lui annonçant avec force félicitations que des corps
+entiers avaient été faits prisonniers, apportant des faisceaux de
+drapeaux et d'aigles pris à l'ennemi, en traînant des canons à leur
+suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la
+cavalerie sur les trains de bagages! C'était ainsi que cela avait eu
+lieu à Lodi, à Marengo, à Arcole, à Iéna, à Austerlitz, à Wagram, etc.
+Aujourd'hui il se passait quelque chose d'étrange; bien que les ouvrages
+avancés eussent été emportés d'assaut; il le sentait d'instinct, et il
+comprenait que ce sentiment était partagé par son entourage militaire.
+Tous les visages étaient tristes, on évitait de se regarder, et Napoléon
+savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se
+prolongeait huit heures, bien qu'il y eût engagé toutes ses forces, et
+qui n'avait pas encore abouti à une victoire. Il savait que c'était une
+bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de
+tension extrême, le perdre, lui et son armée. Lorsqu'il repassait en
+pensée toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle,
+depuis deux mois, aucune bataille n'avait été gagnée, aucun drapeau,
+aucun canon, aucun corps de troupes n'avait été pris, les figures
+contristées de son entourage, les doléances sur la résistance opiniâtre
+des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient
+tomber sur son aile gauche d'un moment à l'autre, enfoncer son centre,
+un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela était possible. Jadis il
+ne prévoyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un
+nombre incalculable de hasards, tous défavorables, s'offrait à son
+imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc
+gauche, Napoléon fut terrifié. Berthier s'approcha de lui, et lui
+proposa de monter à cheval pour se rendre un compte exact de la
+situation.
+
+«Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!...» Et il
+partit pour le village de Séménovsky.
+
+Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et
+des hommes couchés dans des mares de sang, isolément ou par groupes;
+jamais ni Napoléon ni aucun de ses généraux n'avaient vu une aussi
+grande quantité de morts réunis sur un si étroit espace. La voix sourde
+du canon, qui, dix heures durant, n'avait cessé de se faire entendre et
+fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre à ce tableau. Il
+arriva sur les hauteurs de Séménovsky, et aperçut dans le lointain, à
+travers la fumée, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui
+étaient pas familières: c'étaient des Russes. Leurs masses serrées
+étaient placées derrière le village et le mamelon, et leurs bouches à
+feu continuaient à tonner sans relâche sur toute la ligne; ce n'était
+plus une bataille, c'était une boucherie sans résultat pour les Russes
+comme pour les Français. Napoléon s'arrêta, et retomba dans la rêverie
+dont Berthier l'avait tiré. Arrêter ce qu'il voyait était impossible, et
+cependant c'était lui qui, aux yeux de tous, en était l'ordonnateur
+responsable; et ce premier insuccès lui faisait comprendre toute
+l'horreur et toute l'inutilité de ces massacres. Un des généraux qui le
+suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde.
+Ney et Berthier échangèrent un coup d'oeil et un sourire de mépris à
+cette absurde proposition. Napoléon baissa la tête et garda longtemps le
+silence.
+
+«À huit cents lieues de France, je ne ferai pas démolir ma garde[6]!»
+s'écria-t-il, et, faisant tourner bride à son cheval, il retourna à
+Schevardino.
+
+
+
+XVII
+
+
+Koutouzow, la tête inclinée et affaissé sur lui-même de tout le poids de
+son corps, était toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, où
+Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais
+approuvant ou désapprouvant ce qu'on venait lui proposer.
+
+«C'est cela... oui, oui, faites!» disait-il; ou bien: «Vas-y, va voir,
+mon ami!» ou bien encore: «C'est inutile, attendons!...»
+
+Il écoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les
+ordres qu'on lui demandait, sans paraître s'intéresser au sens des
+paroles de ceux qui lui parlaient, mais épiant toutefois leur ton et
+l'expression de leur visage. Sa longue expérience et sa sagesse de
+vieillard lui disaient qu'il n'était pas possible à un seul homme d'en
+diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les
+dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les
+troupes, ni le nombre des canons et des gens tués, ne décident du sort
+de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'élan
+des troupes, qu'il tâchait de découvrir et de conduire autant qu'il
+était en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme
+et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, usé par l'âge, un
+contraste saisissant. À onze heures du matin, on vint lui dire que les
+ouvrages avancés dont les Français s'étaient emparés leur avaient été
+repris, mais que le prince Bagration était blessé. Koutouzow poussa un
+cri et secoua la tête.
+
+«Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,--dit-il à un aide
+de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:
+
+--Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la
+première armée?»
+
+Le prince partit à l'instant, et il n'avait pas encore atteint le
+village de Séménovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des
+renforts. Koutouzow fronça le sourcil, envoya Doktourow prendre le
+commandement de la première armée, et prier le prince, dont les conseils
+lui étaient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir
+auprès de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat était prisonnier, il
+sourit, et son état-major s'empressa de le féliciter.
+
+«Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement
+gagnée, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien
+extraordinaire, mais il ne faut pas se réjouir trop tôt!»
+
+Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux
+troupes. Un peu plus tard, à l'arrivée de Scherbinine, qui venait lui
+annoncer la reprise par les Français des ouvrages avancés du village de
+Séménovsky, Koutouzow devina, à l'expression de son visage et aux bruits
+qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se
+levant aussitôt, il le prit à l'écart.
+
+«Mon ami, lui dit-il, va auprès d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a
+à faire.»
+
+Koutouzow se trouvait à Gorky, au centre même de notre position;
+l'attaque dirigée par Napoléon sur notre flanc gauche avait été
+vaillamment et à plusieurs reprises repoussée par la cavalerie
+d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas dépassé Borodino. À
+trois heures, les Français cessèrent l'attaque, et Koutouzow put
+constater, sur la physionomie de tous ceux qui arrivèrent du champ de
+bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation portée au
+dernier degré. Le succès dépassait ses espérances, mais ses forces lui
+faisaient défaut, sa tête s'inclinait et il sommeillait
+involontairement. On lui apporta à dîner; pendant son repas, Woltzogen
+s'approcha de lui; c'était celui-là même qui, au dire du prince André,
+affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui
+détestait Bagration. Il venait rendre compte à Koutouzow, de la part de
+Barclay, de la marche des opérations militaires du flanc gauche. Le sage
+Barclay, en voyant la foule des fuyards blessés et les dernières lignes
+enfoncées, en avait conclu que la bataille était perdue, et avait chargé
+son aide de camp favori d'en prévenir Koutouzow. Celui-ci, mâchant avec
+peine un morceau de poule rôtie, regardait complaisamment venir
+Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des
+lèvres, la main à la visière de sa casquette avec une affectation
+cavalière; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingué,
+je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que
+j'apprécie à sa juste valeur. «Ce vieux Monsieur,» c'était le nom que
+les Allemands donnaient à Koutouzow, «ce vieux Monsieur» se donne ses
+aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il
+commença son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait
+mission de la faire connaître, et telle qu'il l'avait jugée par
+lui-même.
+
+«Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi;
+nous ne pouvons l'en déloger, faute de troupes; elles fuient et il est
+impossible de les arrêter!»
+
+Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne
+pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son émotion,
+et ajouta avec un sourire:
+
+«Je ne me crois pas en droit de cacher à Votre Altesse ce que j'ai vu:
+les troupes sont en pleine déroute!
+
+--Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'écria Koutouzow en se levant
+vivement, les sourcils froncés, et faisant de ses mains tremblantes des
+gestes de menace; tout près de suffoquer, il s'écria: «Comment
+osez-vous, monsieur, me dire cela, à moi? Vous ne savez rien! Dites à
+votre général que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que
+lui le véritable état des choses.»
+
+Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow
+poursuivit:
+
+«L'ennemi est repoussé du flanc gauche, et fortement entamé au flanc
+droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce
+qui n'est pas. Allez répéter au général Barclay que mon intention est
+d'attaquer l'ennemi demain!» Tous se taisaient, et l'on n'entendait que
+la respiration haletante du vieillard: «Il est repoussé de partout,
+reprit-il, j'en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes! La victoire
+est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la Russie!»
+ajouta-t-il en se signant et en laissant échapper un sanglot.
+
+Woltzogen haussa les épaules, un sourire ironique passa sur ses lèvres,
+et il s'éloigna sans chercher même à dissimuler la surprise que lui
+causait l'aveugle entêtement du «vieux Monsieur». Un général d'un
+extérieur agréable parut en ce moment sur la colline.
+
+«Ah! voilà mon héros!» dit Koutouzow en l'indiquant de la main.
+
+C'était Raïevsky; il avait passé toute la journée sur le point le plus
+important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes
+tenaient toujours ferme, et que les Français n'osaient plus attaquer.
+
+«Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obligés de
+nous retirer? lui demanda Koutouzow en français.
+
+--Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indécises, c'est
+toujours le plus opiniâtre qui reste victorieux, et mon opinion...
+
+--Kaïssarow, s'écria Koutouzow, prépare-moi l'ordre du jour, et toi,
+dit-il à un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque
+pour demain!»
+
+Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prévint le maréchal
+que son chef demandait la confirmation par écrit de l'ordre qu'il lui
+avait donné. Koutouzow, sans même le regarder, fit aussitôt libeller cet
+ordre, qui mettait à couvert la responsabilité de l'ex-commandant en
+chef. Grâce à l'intuition morale et mystérieuse de ce qu'on est convenu
+d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow
+se transmirent instantanément jusqu'aux extrémités de l'armée. Ce
+n'étaient plus certainement les mêmes mots qui leur parvenaient, et il
+n'y avait même rien de vrai dans les expressions attribuées à Koutouzow,
+mais chacun en comprit le sens et la portée; en effet elles n'étaient
+pas le résultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles
+traduisaient fidèlement le sentiment caché au fond du coeur du
+commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le coeur de
+tous les Russes! Tous ces soldats épuisés et hésitants, apprenant qu'on
+attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur répugnait
+de croire était faux; ils furent consolés, et leur courage se ranima.
+
+
+XVIII
+
+
+Le régiment du prince André était dans les réserves restées inactives
+jusqu'à deux heures, derrière Séménovsky, sous un feu violent
+d'artillerie. À ce moment, le régiment, qui avait déjà perdu plus de
+deux cents hommes, fut porté en avant sur le terrain situé entre le
+village de Séménovsky et la batterie du mamelon, où des milliers
+d'hommes avaient déjà été tués ce jour-là, et vers lequel venait d'être
+dirigé le feu convergent de plusieurs centaines de pièces ennemies.
+
+Sans quitter sa place, sans avoir tiré un coup de fusil, le régiment
+perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, à
+sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une épaisse fumée et
+vomissaient une grêle de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur
+lui sans trêve ni cesse. De temps à autre les grenades et les boulets,
+en passant, avec leur sifflement prolongé, au-dessus de leurs têtes,
+leur donnaient un moment de répit, mais parfois, en une seconde,
+plusieurs hommes étaient atteints: on mettait alors les morts de côté,
+et l'on emportait les blessés. À chaque nouvelle détonation, les
+chances de vie diminuaient pour les survivants. Le régiment était formé
+en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais,
+malgré l'étendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la même
+impression. Tous étaient sombres et taciturnes; à peine échangeaient-ils
+quelques mots entrecoupés à voix basse, et ces mots mêmes expiraient sur
+leurs lèvres à la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient
+les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par
+terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse
+du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses
+mains, s'en servait pour nettoyer sa baïonnette; celui-ci défaisait les
+courroies de son sac et les rebouclait; celui-là rabattait avec soin les
+revers ses bottes, qu'il ôtait et remettait tour à tour; quelques-uns
+construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du
+champ. Tous semblaient absorbés par leurs occupations, et lorsque leurs
+camarades tombaient à leurs côtés, tués ou blessés, lorsque les
+brancards les frôlaient, lorsque à travers la fumée on apercevait les
+masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, dès
+qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils
+devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie
+s'échappait de toutes ces bouches, et immédiatement après ils
+reportaient toute leur attention sur les incidents étrangers à l'action
+qui se déroulait autour d'eux. On aurait dit qu'épuisés au moral ils se
+retrempaient dans ces détails de la vie habituelle. Une batterie
+d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson
+eut la jambe prise dans un des traits.
+
+«Eh! gare au cheval de volée!... attention! il va tomber... ne le
+voient-ils donc pas!» s'écria-t-on de tous côtés.
+
+Une autre fois, à la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'où,
+qui s'élança, effaré, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet
+tombé près de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en
+serrant la queue entre ses pattes, tout le régiment éclata de rire; mais
+ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les
+figures hâves et soucieuses blêmissaient et se contractaient de plus en
+plus, se tenaient là depuis huit heures, sans nourriture, et exposés à
+toutes les terreurs de la mort.
+
+Le prince André, pâle comme eux, marchait en long et en large d'un bout
+à l'autre de la prairie, les mains croisées derrière le dos, la tête
+inclinée; il n'avait rien à faire, aucun ordre à donner: tout se faisait
+sans qu'il eût à s'en mêler; on enlevait les morts, on emportait les
+blessés, et les rangs se reformaient de nouveau. Au début de l'action,
+il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs,
+mais il reconnut bientôt qu'il n'avait rien à leur apprendre. Toutes les
+forces de son âme, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'à
+écarter de sa pensée l'horreur de sa situation. Il traînait les pieds
+sur l'herbe foulée, en examinant machinalement la poussière qui
+recouvrait ses bottes: tantôt, faisant de grands pas, il essayait de
+suivre le sillon laissé par les faucheurs; tantôt, comptant les sillons,
+il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tantôt il
+arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisière du champ,
+et en écrasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre
+et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses idées de la
+veille: il ne pensait à rien, et prêtait une oreille fatiguée aux mêmes
+bruits, au crépitement des grenades et de la fusillade. De temps à autre
+il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: «La voilà!...
+Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui
+s'approchait à travers les nuages de fumée: En voici encore une autre!
+La voilà!... non, elle a passé par-dessus ma tête.... Ah! celle-ci est
+tombée cette fois!...» Et il recommençait à compter ses pas, qui le
+menaient en seize enjambées jusqu'à la lisière de la prairie.
+
+Soudain, un boulet siffla et s'enfonça à cinq pas de lui dans la terre.
+Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup
+d'hommes avaient été sans doute abattus, car il remarqua une grande
+agitation devant le second bataillon.
+
+«Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, empêchez les hommes de se grouper!»
+
+L'aide de camp exécuta l'ordre, et se rapprocha du prince André, pendant
+que le chef de bataillon l'abordait d'un autre côté.
+
+«Gare!» cria à ce moment un soldat épouvanté et, comme un oiseau au vol
+rapide se posant à terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval
+du chef de bataillon, à deux pas du prince André.
+
+Le cheval, ne s'inquiétant pas de savoir si c'était bien ou mal de
+témoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un
+hennissement d'épouvante, et se jeta de côté en renversant presque son
+cavalier.
+
+«À terre!» s'écria l'aide de camp.
+
+Le prince André se tenait debout, hésitant; l'obus, semblable à une
+énorme toupie, tournait en fumant sur la lisière de la prairie, à côté
+d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: «Est-ce vraiment
+la mort?» pensa-t-il en regardant avec un sentiment indéfinissable de
+regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: «Je ne
+veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre!» Il se le disait, et
+cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.
+
+«Monsieur l'aide de camp, s'écria-t-il, c'est une honte de...»
+
+Il n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas
+étrange de vitres brisées, retentit, lança en l'air une gerbe d'éclats
+qui retomba en pluie de fer, en répandant une forte odeur de poudre. Le
+prince André fut jeté de côté les bras en avant, et tomba lourdement sur
+la poitrine. Quelques officiers se précipitèrent vers lui: une mare de
+sang s'étendait à sa droite; les miliciens, qu'on appela aussitôt,
+s'arrêtèrent derrière le groupe d'officiers; le prince André, la face
+contre terre, respirait bruyamment.
+
+«Voyons, arrivez donc!» dit une voix. Les paysans s'approchèrent, et le
+soulevèrent par la tête et par les pieds: il poussa un gémissement, les
+paysans se regardèrent et le remirent à terre.
+
+«Prenez-le quand même?» répéta-t-on.
+
+On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard.
+
+«Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?... c'est fini alors! dirent
+plusieurs officiers.
+
+--Il a passé à toucher mon oreille!» ajouta l'aide de camp.
+
+Les porteurs s'éloignèrent à la hâte par le sentier qu'ils avaient frayé
+du côté de l'ambulance.
+
+«Eh! les paysans, allez donc au pas, s'écria un officier en arrêtant les
+premiers, qui, en marchant inégalement, secouaient le brancard.
+
+--Fais attention, Fédor! dit l'un d'eux.
+
+--M'y voilà, m'y voilà! répondit celui-ci joyeusement en emboîtant le
+pas.
+
+--Excellence, mon prince!» dit Timokhine d'une voix tremblante en
+accourant vers le brancard.
+
+Le prince André ouvrit les yeux, jeta un regard à celui qui lui parlait,
+et referma les paupières.
+
+Les miliciens portèrent le prince André dans le bois, où se tenaient les
+voitures de malades et l'ambulance, composée de trois tentes dressées au
+bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux étaient attelés aux
+voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux
+becquetaient les grains tombés à leurs pieds, et les corbeaux, flairant
+le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour
+des tentes étaient assis, couchés, debout, des hommes de toute arme aux
+uniformes ensanglantés; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on
+avait peine à écarter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds
+à la voix des officiers, ils restaient penchés sur les brancards,
+essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient
+sous les yeux. Dans les tentes on entendait tantôt des sanglots de
+colère et de douleur, tantôt des gémissements plaintifs; de temps à
+autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et
+indiquait les blessés qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur
+tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie.
+Quelques-uns déliraient. Le prince André, comme chef de régiment, fut
+porté, à travers tous ces blessés, à la tente la plus voisine, et ses
+porteurs s'arrêtèrent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les
+yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la
+touffe d'absinthe, le champ labouré, cette toupie noire qui tournait, le
+violent désir de vivre qui s'était emparé de lui, tout lui revint à la
+mémoire. À deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le
+monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux
+noirs sous le bandage qui les couvrait à moitié, se tenait appuyé contre
+une branche: les balles l'avaient frappé à la tête et au pied. On
+l'écoutait avec curiosité.
+
+«Nous l'avons si bien délogé, disait-il, qu'il s'est enfui en
+abandonnant tout!
+
+--Nous avons fait prisonnier le Roi lui-même, criait un soldat dont les
+yeux étincelaient.
+
+--Ah! si les réserves étaient arrivées, il n'en serait rien resté,
+parole d'honneur!»
+
+Le prince André écoutait comme les autres, et en éprouvait un sentiment
+de consolation.
+
+«Mais à présent, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arrivé?
+et pourquoi suis-je ici?... Pourquoi ce désespoir de quitter la vie? Il
+y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?»
+
+
+XIX
+
+
+Un des chirurgiens, dont le tablier et les mains étaient tout tachés de
+sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce.
+Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait
+qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son
+regard se reporta à gauche et à droite; il soupira et baissa les yeux.
+
+«À l'instant,» dit-il à un chirurgien qui lui indiquait le prince André,
+et il le fit transporter dans la tente.
+
+Un murmure s'éleva parmi les blessés.
+
+«Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont
+le droit de vivre?
+
+Le prince André fut déposé sur une table qui venait d'être débarrassée:
+le chirurgien l'épongeait encore. Le blessé ne put distinguer nettement
+ceux qui étaient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante
+douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout
+ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la
+chair humaine nue, ensanglantée, qui semblait remplir cette tente si
+basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour brûlant du
+mois d'août, dans le petit étang de la grand'route de Smolensk. C'était
+bien là cette chair à canon, dont l'aspect lui avait inspiré alors un
+dégoût et une horreur prophétiques. Dans la tente il y avait trois
+tables: le prince André, déposé sur l'une d'elles, fut abandonné à
+lui-même pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les
+tables voisines. Sur la plus rapprochée était assis un Tartare, un
+cosaque sans doute, à en juger par l'uniforme qui était à ses côtés.
+Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la
+peau noire de son dos musculeux.
+
+«Oh! oh!» rugissait le Tartare, et tout à coup, relevant sa figure
+bronzée, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri perçant, et
+se jeta de côté et d'autre, afin de se débarrasser de ceux qui le
+retenaient.
+
+La dernière table était entourée de plusieurs personnes: un homme
+robuste et fort y était étendu, la tête rejetée en arrière; la couleur
+de ses cheveux bouclés et la forme de sa tête n'étaient pas inconnues au
+prince André. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui,
+pour l'empêcher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse,
+était continuellement agitée par un soubresaut convulsif. Tout son corps
+était secoué par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux
+chirurgiens, dont l'un était pâle et tremblant, s'occupaient de son
+autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de
+sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du
+prince André, lui jeta un coup d'oeil et se détourna rapidement.
+
+«Déshabillez-le!... À quoi songez-vous donc!» s'écria-t-il avec colère
+en s'adressant à un des aides.
+
+Lorsque le prince André se vit entre les mains de l'infirmier qui, les
+manches retroussées, lui déboutonnait à la hâte son uniforme, tous les
+souvenirs de son enfance passèrent comme un éclair dans son esprit. Le
+chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond
+soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit
+tout à coup le prince André lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il
+revint à lui, des morceaux de ses côtes brisées avaient été retirés de
+sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupée, et sa
+plaie était pansée. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui,
+l'embrassa silencieusement, et s'éloigna sans se retourner.
+
+Après cette terrible souffrance, il éprouva un sentiment indicible de
+bien-être: les moments les plus charmants de sa vie repassèrent devant
+ses yeux, surtout les heures de son enfance où, après l'avoir
+déshabillé, on le couchait dans son berceau et où la vieille bonne
+l'endormait en chantant. Il était heureux de se sentir vivre, et tout ce
+passé semblait être devenu le présent. Les chirurgiens continuaient à
+s'agiter autour du blessé qu'il avait cru reconnaître; ils le
+soutenaient et cherchaient à le calmer.
+
+«Montrez-la-moi, montrez-la-moi,» gémissait-il vaincu par la torture.
+
+Le prince André, en écoutant ces cris, avait, lui aussi, envie de
+pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait
+la vie? Était-ce à cause de ses souvenirs d'enfance? Était-ce parce
+qu'il avait lui-même tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il
+sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au
+blessé sa jambe coupée, qui avait conservé sa botte toute maculée de
+sang.
+
+«Oh!» s'écria-t-il en pleurant comme une femme.
+
+À un mouvement que fit le docteur, le prince André reconnut Anatole
+Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait épuisé, à côté de lui:
+«Quoi! c'est lui!» se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui
+lui présentait un verre d'eau, dont ses lèvres tremblantes et gonflées
+ne pouvaient saisir le bord. «Oui, c'est bien lui, cet homme qui me
+touche presque, qui est lié à moi par un souvenir douloureux, mais quel
+est ce lien?» se demandait-il sans trouver de réponse, et soudain, comme
+une figure de ce monde idéal plein d'amour et de pureté, Natacha se
+dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la première fois à ce
+bal de 1810, avec son cou et ses mains grêles, avec cette tête
+rayonnante, effarouchée, toujours prête à s'exalter... et son amour et
+sa tendresse pour elle se réveillèrent plus forts et plus vifs que
+jamais.... Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet
+homme, dont les yeux, rougis et troublés par les larmes, s'étaient
+tournés vers lui. Le prince André se rappela tout, et une compassion
+affectueuse pénétra son coeur inondé de joie. Il ne put se maîtriser, et
+pleura des larmes de tendresse et de pitié sur l'humanité, sur lui-même,
+sur ses faiblesses et sur celles de cet infortuné. «Oui, se dit-il,
+voilà la pitié, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment
+comme pour ceux qui nous détestent, cet amour que Dieu prêchait sur la
+terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors....
+Voilà ce qui me restait encore à apprendre dans cette existence, et ce
+qui fait que je regrette la vie!... Mais maintenant, je le sens, il est
+trop tard.»
+
+
+XX
+
+
+L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de
+blessés, la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête, les nouvelles
+qu'il recevait à tout moment de tant de généraux tués ou hors de combat,
+la perte de son prestige, que jusque-là rien n'avait pu atteindre, tout
+produisit sur Napoléon une impression extraordinaire. Lui, qui
+d'habitude aimait à voir les morts et les blessés, et croyait donner
+par là une preuve de sa grandeur et de sa fermeté d'âme, se sentit
+vaincu moralement ce jour-là, et il quitta en toute hâte le champ de
+bataille pour retourner à Schevardino. La figure jaune et gonflée, les
+yeux troubles, la voix enrouée, assis sur son pliant de campagne, il
+prêtait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever
+les yeux. Il attendait avec une fiévreuse inquiétude la fin de cette
+affaire, dont il était le grand moteur et qu'il était impuissant à
+arrêter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le
+dessus sur le mirage qui le séduisait depuis si longtemps, et il
+rapporta à lui-même cette impression de douleur qu'il avait éprouvée sur
+le champ de bataille. Il pensait à la possibilité de la mort et de la
+souffrance; il ne désirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conquêtes; il
+ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la liberté! Mais
+lorsqu'il atteignit les hauteurs de Séménovsky, et que le grand-maître
+de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer
+le feu dirigé contre les troupes russes massées devant Kniazkow, il y
+consentit, et donna ordre qu'on lui rendît compte du résultat obtenu.
+
+Un aide de camp lui annonça bientôt après que deux cents canons avaient
+été pointés sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.
+
+«Notre feu en abat des rangs entiers et ils résistent toujours!
+
+--Ils en veulent encore! dit Napoléon d'une voix rauque.
+
+--Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu.
+
+--Ils en veulent encore? répéta Napoléon. Eh bien, qu'on leur en
+donne[7]!...» Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de
+chimères qu'il s'était créé, pour y reprendre le rôle douloureux, cruel
+et inhumain qui lui était fatalement destiné.
+
+L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme,
+responsable plus qu'aucun autre de tous ces événements l'empêcha,
+jusqu'à la fin de sa vie, de comprendre la portée réelle des actes qu'il
+commettait en opposition avec les règles éternelles du vrai et du bien,
+et comme la moitié de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les
+renier sans être illogique. Ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il
+avait éprouvé une satisfaction intime en comparant le nombre des
+cadavres russes avec celui des Français; ce n'était pas seulement
+d'aujourd'hui qu'il écrivait à Paris: que le champ de bataille était
+superbe[8].... Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait là 50 000
+morts, et à Sainte-Hélène même, où il employait ses loisirs à faire le
+récit de ses actions, il dictait ce qui suit:
+
+«La guerre de Russie aurait dû être la plus populaire des temps
+modernes: c'était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du
+repos et de la sécurité de tous: elle était purement pacifique et
+conservatrice.
+
+«C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de
+la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se
+dérouler, tout pleins du bien-être et de la prospérité de tous. Le
+système européen se trouvait fondé; il n'était plus question que de
+l'organiser.
+
+«Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu
+aussi mon _Congrès_ et ma _Sainte-Alliance_. Ce sont des idées qu'on m'a
+volées. Dans cette réunion des grands souverains, nous eussions traité
+de nos intérêts en famille, et compté de clerc à maître avec les
+peuples.
+
+«L'Europe n'eût bientôt fait de la sorte véritablement qu'un même
+peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la
+patrie commune. J'eusse demandé toutes les rivières navigables pour
+tous, la communauté des mers, et que les grandes armées permanentes
+fussent réduites désormais à la seule garde des Souverains.
+
+«De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique,
+tranquille, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites immuables; toute
+guerre future purement _défensive_, tout agrandissement nouveau
+_antinational_. J'eusse associé mon fils à l'Empire; ma _dictature_ eût
+fini et son règne constitutionnel eût commencé.
+
+«Paris eût été la capitale du monde, et les Français l'envie des
+nations!...
+
+«Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en
+compagnie de l'Impératrice et durant l'apprentissage royal de mon fils,
+à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres
+chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant
+les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les
+bienfaits[9].»
+
+Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement prédestiné par la
+Providence à ce rôle, s'ingéniait à prouver que son but était le bien
+des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'êtres et les
+combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire!
+
+«Des quatre cent mille hommes qui passèrent la Vistule, écrivait-il, la
+moitié étaient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois,
+Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains.
+L'armée impériale proprement dite était pour un tiers composée de
+Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Piémontais,
+Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32ème division
+militaire, Brème, Hambourg... etc.; elle comptait à peine cent quarante
+mille hommes parlant français. L'expédition de Russie coûta moins de
+cinquante mille hommes à la France actuelle; l'armée russe dans la
+retraite de Vilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu
+quatre fois plus que l'armée française; l'incendie de Moscou a coûté la
+vie à cent mille Russes, morts de froid et de misère dans les bois;
+enfin, dans sa marche de Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi
+atteinte par l'intempérie de la saison; à son arrivée à Vilna elle ne
+comptait que cinquante mille hommes, et à Kalisch moins de dix-huit
+mille hommes[10].»
+
+Il croyait donc que la guerre qu'il faisait à la Russie dépendait
+exclusivement de sa volonté, et l'horreur du fait accompli ne lui
+causait aucun remords!
+
+
+XXI
+
+
+Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents, étaient confusément
+couchés, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies
+appartenant à M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs
+et sur ces prairies, pendant des centaines d'années, les paysans des
+environs avaient fait paître leur bétail et récolté leurs moissons. Aux
+ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient
+bu du sang; une foule de soldats blessés ou valides, des différentes
+armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là vers
+Valouïew; d'autres soldats, affamés, épuisés de fatigue, se laissaient
+machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient
+encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et
+riant quelques heures auparavant, où étincelaient les baïonnettes, et où
+s'élevaient les vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un
+brouillard intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur
+de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés, une pluie
+fine mouillait les morts, les blessés et les exténués. Elle avait l'air
+de leur dire: «Assez, assez, malheureux, revenez à vous.... Que
+faites-vous?» Un doute passait alors dans l'âme de ces pauvres êtres, et
+ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensée
+du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir;
+jusque-là, quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes
+sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystérieuse et
+incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur, couvert de
+sueur, de poudre et de sang, qui, resté seul sur les trois servants de
+la pièce, portait péniblement les gargousses, chargeait, pointait et
+allumait la mèche!... et les boulets se croisaient toujours dans les
+airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et
+cette oeuvre terrible, dirigée non par la volonté humaine, mais par la
+volonté de celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait
+impitoyablement son cours! Quiconque aurait considéré les armées russes
+et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il suffisait d'un
+faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir complètement. Mais
+aucune des deux ne faisait cet effort suprême, et le feu de la bataille
+achevait peu à peu de s'éteindre. Les Russes ne prenaient pas
+l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, massés sur la
+route de Moscou et se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste
+jusqu'à la fin. Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les
+Français, le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait
+pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient
+perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulement possible et
+facile aux Français, que soutenaient le souvenir des quinze ans de
+victoire de Napoléon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de
+leurs pertes, qui n'étaient que du quart de leur effectif, la certitude
+d'avoir derrière eux en réserve plus de 20 000 hommes de troupes
+fraîches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de
+ne pouvoir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens
+affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait avancer
+sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut
+se transformer tout à coup en printemps. Cette faute ne saurait être
+imputée à Napoléon: tous, depuis le général en chef jusqu'au dernier
+soldat, savaient que cet effort était impossible; en effet, l'esprit de
+corps était complètement paralysé par cet ennemi terrible qui, après
+avoir perdu la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin
+qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter à
+Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'étoffe
+cloués à un bâton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire
+de l'étendue de la conquête: mais c'était une de ces victoires qui font
+passer dans l'âme de l'agresseur la double conviction de la supériorité
+morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion
+française, semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de
+recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle
+courait à sa perte; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que coûte,
+elle devait atteindre Moscou! L'armée russe, de son côté, quoique deux
+fois plus faible, se trouvait inexorablement poussée à continuer sa
+résistance. Là, à Moscou, toute saignante encore de ses plaies de
+Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir à la fuite
+de Napoléon, à sa retraite par le même chemin, à la perte presque totale
+des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et à l'anéantissement de
+la France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino même, la
+main d'un adversaire dont la force morale était supérieure!
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+I
+
+
+L'intelligence humaine ne saurait comprendre _a priori_ la perpétuité
+absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conçoit les lois que
+lorsqu'elle peut en décomposer les unités et les étudier séparément,
+mais en même temps ce partage arbitraire en unités précises est la cause
+de la plupart de nos erreurs.
+
+Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu'Achille
+ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa
+marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois
+qu'Achille aura franchi la distance qui l'en sépare, celui-ci aura
+repris de l'avance en parcourant la dixième partie de cette même
+distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en
+franchira la centième, et ainsi de suite à l'infini. Pour les anciens,
+c'était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition
+provient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis
+que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.
+
+En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mouvement
+quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce
+n'est qu'en admettant les infinitésimaux et leur progression ascendante
+jusqu'à un dixième, et en faisant la somme de cette progression
+géométrique, que nous obtenons la solution désirée. La nouvelle science
+de l'emploi des infiniment petits résout actuellement des questions qui
+paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitésimaux, elle
+rétablit en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité
+absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelligence
+humaine est entraînée à commettre en considérant les unités
+individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-même.
+
+Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le même
+système. La marche de l'humanité, tout en étant la conséquence d'une
+multitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais
+d'interruption. L'étude de ces lois est le but de l'histoire, et pour
+s'expliquer celles qui régissent la somme des volontés de ce mouvement
+perpétuel, l'esprit humain admet des unités indépendantes et séparées.
+Le premier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasard
+une série d'événements qui se suivent, à les examiner en dehors des
+autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni commencement ni fin,
+puisque toujours un fait découle forcément du précédent. En second lieu,
+elle étudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et
+les accepte comme la résultante des volontés de tous les hommes, tandis
+que cette résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule
+personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient
+les unités dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus
+possible de la vérité, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre,
+qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les
+volontés humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure
+historique, il est complètement dans l'erreur.
+
+Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel de la
+critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme
+elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est
+qu'en étudiant les quantités différentielles de l'histoire, c'est-à-dire
+les courants homogènes qui entraînent les hommes, et après en avoir
+trouvé l'intégrale, que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois.
+
+Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à
+l'observateur un mouvement inusité de millions d'hommes. Ils quittent
+leurs occupations, se portent d'un côté de l'Europe à l'autre, pillent,
+s'entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette
+période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette
+effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit
+par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont
+les lois? se demande l'esprit humain.
+
+Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions
+et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des édifices de la
+ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de
+Révolution; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et
+de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils
+nous parlent de l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les
+autres et nous disent: «Voilà la cause du mouvement! Voilà ses lois!»
+Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la
+déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indiquée est trop faible
+pour l'effet produit. C'est la somme des volontés humaines qui a amené
+la Révolution et Napoléon, de même que c'est encore elle qui les a
+supportés et qui les a renversés.
+
+«Lorsqu'il y a des conquêtes,» nous dit l'historien, «il y a des
+conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands
+hommes!» C'est vrai, répond l'esprit humain, mais il ne m'est pas
+démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l'on
+puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l'action
+individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma
+montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église
+voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de
+l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je
+vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa
+soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas
+davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent
+marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il
+souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent. Bien que la
+cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager
+l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chênes. Je n'y
+vois que la réunion des conditions que je rencontre dans toute
+manifestation de la vie, et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma
+montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chêne, je n'y
+découvrirais pas la raison d'être du carillon, du mouvement de la
+locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver là,
+il me faut absolument changer mon point d'observation, et étudier les
+lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procéder de même
+(des tentatives de ce genre ont déjà été faites), et, au lieu d'étudier
+seulement les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, chercher
+à se rendre compte des éléments homogènes et infiniment petits qui
+dirigent les masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il
+parviendra en suivant cette voie: il est évident que c'est la seule
+possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que la
+millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la description des
+souverains, des généraux, des ministres, et à l'exposition des
+combinaisons suggérées par leurs actes.
+
+
+II
+
+
+Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent
+sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant
+toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à
+Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de
+propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps
+lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle
+laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée
+ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force
+d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la
+retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les
+coeurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc
+terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et
+après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi
+fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre.
+
+Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les
+Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve
+acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines
+sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui
+les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la
+victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière
+jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà.
+
+Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la
+bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça
+à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour
+écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les
+nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés.
+L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait
+impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau
+sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés,
+emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes
+le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés
+en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer.
+Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain,
+mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce
+fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire
+au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en
+étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les
+circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était
+élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que
+Moscou fut livré à l'ennemi.
+
+Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont
+élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou
+méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se
+déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de
+commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte
+telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux
+côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le
+commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des
+intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des
+conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien
+qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir
+à l'accomplissement de ses desseins.
+
+Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow
+aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant
+d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été
+présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans
+des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous
+fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant
+l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à
+choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et
+les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait
+proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même
+moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il
+faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement
+répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour
+l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui
+demande également sur quel endroit il doit diriger les
+approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer
+les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet
+une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou,
+et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet
+diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à
+toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de
+sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un
+général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés
+qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé
+pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec
+le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre
+général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra
+dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à
+Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit
+nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de
+Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question
+fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon
+irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque
+jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite.
+
+
+III
+
+
+Lorsque Yermolow, envoyé par Koutouzow pour examiner la position, vint
+lui rapporter qu'il était impossible de se battre sous les murs de
+Moscou, le maréchal le regarda en silence.
+
+«Donne-moi la main, dit-il en lui tâtant le pouls. Tu es malade, mon
+ami: pense à ce que tu dis...» Car il ne pouvait admettre de se replier
+au delà sans livrer bataille.
+
+Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaïa, à six verstes de la
+barrière Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de généraux
+l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait à
+l'instant de Moscou. Cette brillante réunion, divisée en plusieurs
+groupes, discutait sur les avantages et les désavantages de la position,
+sur la situation des troupes, sur les plans proposés et sur l'esprit qui
+régnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'était un
+conseil militaire. La conversation ne s'écartait pas des intérêts
+généraux; les nouvelles particulières se communiquaient à voix basse;
+aucune plaisanterie, aucun sourire ne déridait leurs figures soucieuses,
+et l'on voyait que tous s'efforçaient d'être à la hauteur des
+circonstances. Le général en chef écoutait toutes les opinions
+énoncées, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs
+discussions et sans faire connaître son avis. Parfois, après avoir prêté
+l'oreille, il se détournait, désappointé d'avoir entendu autre chose que
+ce qu'il désirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie;
+les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient même à
+ceux qui en avaient déterminé le choix; un troisième disait que la faute
+datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille
+l'avant-veille; le quatrième racontait la bataille de Salamanque, dont
+les détails venaient d'être apportés par un Français nommé Crossart. Ce
+Français, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au
+service de la Russie, et, en prévision de la défense possible de Moscou,
+exposait les péripéties du siège de Saragosse. Le comte Rostoptchine
+assurait que, bien que lui et la milice fussent prêts à mourir sous les
+murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empêcher de regretter
+l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laissé, ajoutant que, s'il
+avait pu pressentir ce qui se passait, il eût agi tout autrement.
+Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons
+stratégiques, causaient de la direction que devaient prendre les
+troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces
+discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la défense de
+Moscou était matériellement impossible. L'ordre de livrer bataille
+n'aurait eu pour résultat qu'un immense désordre, car, non seulement
+cette position n'était pas défendable aux yeux des généraux, mais déjà
+même ils délibéraient sur les conséquences d'une retraite, et ce
+sentiment était partagé par toute l'armée. Tandis que presque tous
+critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, à le soutenir,
+mais la question par elle-même n'avait plus d'importance: ce n'était
+qu'un prétexte à discussions et à intrigues. Koutouzow le comprenait et
+ne se méprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen déployait
+avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas
+d'insuccès il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow,
+pour avoir amené les troupes, sans combat, jusqu'à la montagne des
+Moineaux, et que, dans le cas où il refuserait d'exécuter le plan
+proposé par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir
+abandonné Moscou. Mais ces intrigues préoccupaient peu le vieillard en
+ce moment: un unique et menaçant problème se dressait devant lui,
+problème que jusqu'à présent personne n'avait pu résoudre: «Est-ce
+vraiment moi qui ai laissé arriver Napoléon jusqu'aux murs de Moscou?
+Quel est donc l'ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat?» se
+répétait-il pour la centième fois: «Était-ce hier soir, lorsque j'ai
+envoyé dire à Platow de se retirer, ou était-ce avant-hier, lorsque, à
+moitié endormi, j'ai ordonné à Bennigsen de prendre ses dispositions?
+Oui, Moscou doit être abandonné, les troupes doivent se replier, il faut
+s'y résigner.» Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette
+résolution que de se démettre de ses fonctions. Car, à part le pouvoir
+qu'il aimait, auquel il était habitué, il se croyait surtout destiné à
+la gloire, sauver son pays: n'était-ce pas là ce qu'avait eu en vue
+l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au désir de
+l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'armée dans ces
+circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son
+invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et
+mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage.
+Appelant à lui les plus anciens généraux, il leur dit:
+
+«Bonne ou mauvaise, ma tête doit s'aider elle-même!...» Et, montant en
+voiture, il retourna à Fili.
+
+
+IV
+
+
+Le conseil de guerre se réunit à deux heures dans la plus spacieuse des
+deux isbas qui appartenaient à un nommé André Sévastianow. Les paysans,
+les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de
+l'autre isba; la petite fille d'André, Malacha, âgée de six ans, que Son
+Altesse avait embrassée et à laquelle il avait donné un morceau de
+sucre, était seule restée blottie sur le poêle de la grande chambre, à
+regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des
+généraux qui entraient l'un après l'autre, et allaient s'asseoir sous
+les images. Le grand-père, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, était
+assis à part dans l'angle obscur du poêle. Affaissé dans son fauteuil de
+campagne, il témoignait de son agacement, tantôt en lançant des
+interjections étouffées, tantôt en tortillant nerveusement le collet de
+son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gêner; il serrait la main
+à quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp
+Kaïssarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fenêtre
+qui était en face de son chef, mais, à un geste d'impatience de
+Koutouzow, il comprit que Son Altesse désirait rester dans le demi-jour
+pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait déjà tant de monde
+autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de
+papiers et de crayons, que les domestiques militaires apportèrent encore
+un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kaïssarow
+et Toll. À la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay
+de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure pâle et maladive,
+avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus proéminent,
+trahissait les angoisses de la fièvre dont il ressentait en ce moment
+même le violent frisson. Ouvarow, assis à côté de lui, lui racontait
+quelque chose à voix basse et avec des gestes saccadés. Personne du
+reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevés, et
+les mains croisées sur la poitrine, écoutait avec attention. En face de
+lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tête aux
+traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorbé dans ses
+pensées. Raïevsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses
+cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des
+regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et
+sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable
+sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait à lui
+faire des petits signes, auxquels elle répondait timidement.
+
+On attendait Bennigsen, qui, sous prétexte d'inspecter une seconde fois
+la position, achevait tranquillement chez lui son succulent dîner; deux
+heures, de quatre à six, se passèrent ainsi en causeries à voix basse,
+sans qu'on prît aucune décision.
+
+Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais
+de façon à ne pas laisser éclairer ses traits par les bougies qu'on
+venait d'y poser.
+
+Bennigsen ouvrit aussitôt le conseil en formulant la proposition
+suivante:
+
+«Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la
+Russie, ou bien devons-nous la défendre?»
+
+Un long et profond silence succéda à ces paroles, tous les visages se
+contractèrent, tous les yeux se tournèrent vers Koutouzow, qui, les
+sourcils froncés, toussaillait et s'efforçait de surmonter son émotion.
+Malacha l'observait aussi.
+
+«L'antique et sainte capitale de la Russie?» répéta-t-il tout à coup
+avec colère et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la
+fausse note.
+
+«Vous me permettrez de dire à Votre Excellence que cette phrase n'offre
+aucun sens à un coeur russe. Ce n'est pas ainsi que doit être posée la
+question pour la discussion de laquelle j'ai réuni ces messieurs; elle
+est purement militaire et la voici: Le salut du pays étant dans l'armée,
+est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en
+livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans
+résistance? C'est là-dessus que je désire connaître votre avis.»
+
+Les discussions commencèrent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour
+battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il était
+impossible de défendre la position de Fili; en conséquence, il proposa
+de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc
+gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se
+partagèrent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow,
+Raïevsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice était
+nécessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue
+d'autres considérations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre
+que leur réunion ne pouvait plus arrêter la marche fatale des
+événements. Par le fait, Moscou était abandonné. Les autres généraux le
+voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction à faire
+prendre à l'armée dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses
+yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il
+s'agissait d'une querelle entre «le grand-père» et «l'habit aux longs
+pans», comme elle désignait à part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils
+s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit coeur
+elle donnait raison au «grand-père»; elle saisit au vol un coup d'oeil
+perçant et rusé jeté par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de
+lui voir remettre à sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques
+pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononcées d'une
+voix calme et mesurée à l'adresse de Bennigsen exprimaient une
+désapprobation complète.
+
+«Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow.
+Faire changer de position à une armée dans le voisinage immédiat de
+l'ennemi est toujours une opération dangereuse; l'histoire est là pour
+le confirmer. Ainsi, par exemple...» il s'arrêta comme pour rassembler
+ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur
+affectée sur Bennigsen.... «par exemple, si la bataille de Friedland,
+que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas été à notre avantage, c'est
+précisément à cause d'une conversion semblable.»
+
+Un silence d'une minute qui parut éternelle, pesa sur l'assistance.
+
+Les discussions reprirent ensuite à bâtons rompus, mais on sentait que
+le sujet était épuisé.
+
+Tout à coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les
+généraux se tournèrent vers lui.
+
+«Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots cassés.
+J'ai écouté les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront
+pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir
+qui m'a été confié par l'Empereur et la patrie, je commande la
+retraite!»
+
+Les généraux se dispersèrent dans un silence solennel, comme celui qui
+accompagne d'ordinaire les prières des morts. Malacha, qu'on attendait
+depuis longtemps à souper, descendit lentement et à reculons de la
+soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du
+poêle, et, se faufilant prestement entre les jambes des généraux, elle
+disparut par la porte entre-bâillée.
+
+Koutouzow, après avoir congédié les membres du conseil, resta longtemps
+appuyé sur la table à réfléchir à ce terrible problème, se demandant de
+nouveau où et comment s'était décidé l'abandon de Moscou, et à qui il
+pouvait être imputé.
+
+«Je ne m'y attendais pas, dit-il à son aide de camp Schneider, qui
+venait d'entrer chez lui à une heure avancée de la nuit. Je n'aurais
+jamais cru pareille chose possible!
+
+--Il faut vous reposer, Altesse, lui répondit l'aide de camp.
+
+--Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande
+de cheval,» dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il
+répéta: «Ils en mangeront! Ils en mangeront!»
+
+
+V
+
+
+Comme contraste à Koutouzow et à propos d'un fait d'une bien autre
+importance que la retraite de l'armée, c'est-à-dire l'abandon et
+l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien à tort, pour en
+avoir été le fauteur.
+
+Tout Russe animé aujourd'hui du même sentiment qu'éprouvaient alors nos
+pères, aurait pu prophétiser ces événements, que la bataille de Borodino
+avait rendus inévitables.
+
+À Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages
+de l'Empire, l'esprit était le même qu'à Moscou, quoique complètement en
+dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le
+peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans
+commettre aucun désordre. Il l'attendait avec calme, sentant que,
+lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Dès
+qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aisées
+s'éloignèrent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres
+détruisirent et incendièrent le reste. La conviction que ce devait être,
+et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans
+tout coeur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prévision de la
+prise de Moscou, s'était répandue en 1812 dans toute la société de cette
+ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en août, en laissant
+derrière eux leurs maisons et la moitié de leur fortune, le prouvaient
+bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui
+ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants
+pour le salut de la patrie, et autres actes contraires à la nature
+humaine, mais qui s'exprime simplement, sans éclat, et par cela même
+produit d'immenses résultats. «Il est honteux,» disaient les affiches du
+comte Rostoptchine, «de fuir le danger. Les lâches seuls abandonnent
+Moscou!» Et cependant ils partaient malgré la qualification de poltrons
+qui leur était appliquée! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela
+devait être ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrayés par le
+récit des horreurs commises par Napoléon dans les pays conquis. Ils
+savaient très bien que Berlin et Vienne étaient restés intacts, et que
+pendant l'occupation française, les habitants passaient gaiement leur
+temps avec ces vainqueurs pleins de séductions que les hommes et même
+les femmes en Russie portaient alors dans leur coeur! Ils partaient
+parce qu'il ne pouvait être question pour les Russes de rester sous la
+domination des Français: bonne ou mauvaise, pour eux elle était
+inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait
+à livrer une belle et opulente capitale à l'incendie et au pillage
+devenus par là même inévitables, car il n'est que trop vrai que ne pas
+brûler et ne pas piller des foyers abandonnés est tout à fait contraire
+à l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui dès le mois de
+juin quittait Moscou avec ses nègres et ses bouffons pour se réfugier
+dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgré la crainte d'être
+arrêtée sur l'ordre de Rostoptchine, était instinctivement résolue à ne
+pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'après nous, elle
+accomplissait simplement et véritablement la grande oeuvre du salut de
+la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blâmait les
+partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait à
+des braillards avinés de mauvaises armes; qui ordonnait des processions
+et les défendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de
+transport des particuliers; qui annonçait son intention de brûler
+Moscou, sa maison, et se dédisait le quart d'heure suivant; qui
+exhortait la populace à se saisir des espions et lui reprochait ensuite
+de les avoir saisis; qui chassait tous les Français de la ville, et y
+laissait tranquillement Mme Aubers-Chalmé, le grand centre de réunion de
+la colonie française; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux
+et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le
+peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi,
+et lui livrait, pour s'en débarrasser, un homme à écharper; qui
+prétendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir
+par une porte dérobée, tout en rimant un mauvais quatrain français[11]
+pour que personne ne doutât de sa coopération: cet homme ne comprenait
+pas la valeur morale de l'événement qui s'accomplissait sous ses yeux.
+Dévoré du désir d'agir seul, d'étonner le monde par un exploit d'un
+patriotisme héroïque, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de
+l'incendie de Moscou, en essayant d'arrêter ou d'activer, de son faible
+bras, le courant irrésistible du mouvement national qui l'emportait avec
+le reste.
+
+
+VI
+
+
+En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position
+embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection
+toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers
+postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune
+prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux
+valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le
+délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni
+l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une
+autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au
+lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges
+pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant
+sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un
+véritable grand homme, le droit de son côté.
+
+En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première
+visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui.
+
+«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur.
+Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous;
+elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous,
+monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus
+qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de
+parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce
+n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas
+un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte
+qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en
+portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant
+les yeux au ciel.
+
+--Mais écoutez-moi, au nom du ciel.
+
+--Épousez-moi, et je serai votre esclave.
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi[12]!» dit-elle en
+pleurant.
+
+Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle
+répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples
+(il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques
+autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de
+son mari, qu'elle avait été sacrifiée!
+
+«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu.
+
+--Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne
+pouvaient servir à cela?»
+
+Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux
+demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec
+lesquels il était en intimes relations.
+
+Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que
+donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un
+séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et
+brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme
+neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement
+éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux
+orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour
+les sacrés coeurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises
+dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion
+catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses
+yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix
+tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la
+valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur
+de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de
+ce moment, devint un de ses habitués.
+
+Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta
+longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était
+plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains
+sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta
+plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son
+coeur.... C'était la grâce qui opérait!
+
+On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et
+lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une
+boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée
+dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en
+allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document
+important.
+
+Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle
+était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante
+et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur
+sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout
+lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son
+but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la
+ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait
+vaincre le plus fort.
+
+Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces
+efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et
+d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne
+manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes,
+pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son
+divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de
+satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de
+certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son
+confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point
+l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule:
+tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux
+parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la
+poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais,
+tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en
+portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui
+expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui
+l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir
+la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la
+conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le
+charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au
+plaisir de développer sa pensée avec art.
+
+«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il,
+vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les
+liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis
+une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et
+cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint....
+Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel,
+assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le
+but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut
+vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et...
+
+--Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine
+impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie
+religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui
+est erronée?»
+
+Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la
+solution du problème de l'oeuf par Christophe Colomb; il resta ébahi
+devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et
+charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout
+d'abord à lui déduire ses raisons.
+
+«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le
+raisonnement de sa fille spirituelle...
+
+
+VII
+
+
+Hélène comprenait fort bien que l'affaire en elle-même, ne présentait
+aucune difficulté au point de vue religieux, et que les objections de
+ses guides leur étaient dictées uniquement par la crainte des autorités
+laïques.
+
+Elle décida donc qu'il fallait y préparer peu à peu la société. Elle
+excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la même
+comédie qu'avec le prince. Aussi stupéfait d'abord que ce dernier de la
+proposition d'épouser une femme dont le mari était vivant, il ne tarda
+pas, grâce à l'imperturbable assurance d'Hélène, à regarder bientôt la
+chose comme toute naturelle. Hélène n'aurait certes pas gagné sa cause
+si elle avait montré la moindre hésitation, le moindre scrupule, et
+gardé le moindre mystère; mais elle racontait, sans se gêner et avec un
+laisser-aller plein de bonhomie, à tous ses amis intimes (c'est-à-dire à
+tout Pétersbourg) qu'elle avait reçu du prince et de l'Excellence une
+proposition de mariage, qu'elle les aimait également, et qu'elle ne
+savait comment se résoudre à leur causer du chagrin. Le bruit de son
+divorce se répandit aussitôt; bien des gens se seraient élevés contre
+son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connaître
+l'intéressant détail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces
+gens-là n'y trouvèrent plus rien à redire. Elle avait déplacé la
+question; on ne se demandait plus, si la chose était possible, mais bien
+lequel des deux prétendants lui offrait le plus d'avantages, et comment
+la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-là, des gens
+à préjugés qui, incapables de s'élever à la hauteur voulue, voyaient
+dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais
+ils étaient peu nombreux et ils ne parlaient qu'à mots couverts. Quant à
+savoir s'il était bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de
+son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait
+été déjà tranchée par des esprits supérieurs, et l'on ne voulait passer
+ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.
+
+Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permît d'exprimer
+hautement une opinion contraire. Elle était venue cet été-là, à
+Pétersbourg voir un de ses fils; rencontrant Hélène à un bal, elle
+l'arrêta au passage, et, au milieu d'un silence général, lui dit de sa
+voix forte et dure:
+
+«Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir
+inventé quelque chose de neuf? Pas du tout, ma très chère, tu as été
+devancée et c'est depuis longtemps l'usage dans...»
+
+Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges
+manches, la regarda sévèrement et lui tourna le dos. Malgré la crainte
+qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi
+ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se
+redisait à l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son
+sermon.
+
+Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mémoire et se
+répétait à tout propos, disait à sa fille, chaque fois qu'il la
+rencontrait:
+
+«Hélène, j'ai un mot à vous dire:... J'ai eu vent de certains projets
+relatifs à... vous savez? Eh bien, ma chère enfant, vous savez que mon
+coeur de père se réjouit de vous savoir... vous avez tant souffert...
+mais, chère enfant, ne consultez que votre coeur. C'est tout ce que je
+vous dis[13]...» Et, pour cacher son émotion de commande, il la serrait
+sur sa poitrine.
+
+Bilibine n'avait pas perdu sa réputation d'homme d'esprit; c'était un
+de ces amis désintéressés comme les femmes à la mode en ont souvent, et
+qui ne changent jamais de rôle; il lui exposa un jour, en petit comité,
+sa manière de voir sur cet important sujet.
+
+«Écoutez, Bilibine,» lui répondit Hélène, qui avait l'habitude d'appeler
+les amis de cette catégorie par leur nom de famille... et elle lui
+toucha l'épaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes:
+«Dites-moi comme à une soeur ce que je dois faire.... Lequel des deux?»
+Bilibine plissa son front et se mit à réfléchir.
+
+«Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si
+vous épousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'épouser
+l'autre, et vous mécontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce
+côté une certaine parenté. Si au contraire vous épousez le vieux comte,
+vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un
+aussi grand personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous
+épousant.
+
+--Voilà un véritable ami! dit Hélène rayonnante. Mais c'est que j'aime
+l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais
+ma vie pour leur bonheur à tous deux!»
+
+Bilibine haussa les épaules; évidemment à cette douleur-là il ne
+trouvait pas de remède. «Quelle maîtresse femme! se dit-il. Voilà ce qui
+s'appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les
+trois à la fois[14]!»
+
+«Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question.
+Consentira-t-il?
+
+--Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hélène,
+persuadée que Pierre l'aimait aussi.
+
+--Il vous aime jusqu'à divorcer?» demanda Bilibine.
+
+Hélène éclata de rire.
+
+La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui se permettaient
+de douter de la légalité de l'union projetée. Dévorée par l'envie que
+lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire à la pensée du
+bonheur qui allait lui échoir; elle se renseigna auprès d'un prêtre
+russe sur la possibilité d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande
+satisfaction, que la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un
+texte de l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier du
+vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaquables à ses yeux, la
+princesse courut chez sa fille de grand matin, pour être plus sûre de la
+trouver seule. Hélène l'écouta tranquillement et sourit avec une douce
+ironie.
+
+«Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement défendu
+d'épouser une femme divorcée.
+
+--Ah! maman, ne dites pas de bêtises, vous n'y entendez rien. Dans ma
+position j'ai des devoirs...
+
+--Mais, mon amie...
+
+--Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Père, qui a
+le droit de donner des dispenses...?»
+
+En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse
+l'attendait au salon.
+
+«Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre
+lui, parce qu'il m'a manqué de parole...
+
+--Comtesse, à tout péché miséricorde,» dit, en se montrant sur le seuil
+de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentués.
+
+La vieille princesse se leva, lui fit une révérence respectueuse, dont
+le nouveau venu ne daigna pas même s'apercevoir, et, jetant un coup
+d'oeil à sa fille, quitta majestueusement la chambre. «Elle a raison,
+se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'étaient envolés à
+la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous
+pas, nous autres, lorsque nous étions jeunes! C'était pourtant bien
+simple!» ajouta-t-elle en montant en voiture.
+
+Au commencement du mois d'août, l'affaire d'Hélène fut décidée, et elle
+écrivit à son mari--«qui l'aimait tant»--une lettre où elle lui
+annonçait son intention d'épouser N., et sa conversion à la vraie
+religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalités
+nécessaires au divorce, formalités que le porteur de la missive était
+chargé de lui expliquer: «Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en
+sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hélène[15].» Cette lettre
+arriva chez Pierre le jour même où il était à Borodino.
+
+
+VIII
+
+
+Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre
+abandonna la batterie et courut avec les soldats à Kniazkow. En
+traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et
+n'y entendant que des cris et des gémissements, il s'enfuit au plus
+vite; il ne désirait qu'une chose: oublier au plus tôt les terribles
+impressions de la journée, rentrer dans les conditions ordinaires de la
+vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que là seulement il
+serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et
+ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne
+sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les mêmes scènes de
+souffrances se reproduisaient à chaque pas; il rencontrait les mêmes
+figures, épuisées ou étrangement indifférentes; il entendait encore dans
+l'éloignement le bruit sinistre de la fusillade.
+
+Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaïsk, il
+s'assit suffoqué. La nuit descendait, le grondement des canons avait
+cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main, resta longtemps couché à
+voir passer les ombres qui le frôlaient dans les ténèbres. Il lui
+semblait à chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se
+soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il
+était resté ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirèrent de
+cette léthargie en allumant à côté de lui un feu sur lequel ils
+placèrent leur marmite; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en
+y ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon, mêlé à la
+fumée, se répandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats
+n'y firent aucune attention et continuèrent à causer.
+
+«Qui es-tu, toi? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant à lui; il
+voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient à manger
+s'il était digne de leur intérêt.
+
+--Moi, moi? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon
+détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.
+
+--Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la
+tête.... Eh bien, alors, mange si tu veux!» ajouta-t-il en tendant à
+Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.
+
+Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger: jamais nourriture ne lui
+avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerées de ce
+ragoût, le soldat avait les yeux fixés sur sa figure éclairée par le
+feu.
+
+«Où vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.
+
+--Je vais à Mojaïsk.
+
+--Tu es donc un monsieur?
+
+--Oui.
+
+--Comment t'appelle-t-on?
+
+--Pierre Kirilovitch.
+
+--Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...»
+
+Et les soldats se mirent en route avec Pierre.
+
+Les coqs chantaient déjà lorsqu'ils atteignirent Mojaïsk et en gravirent
+péniblement la raide montée. Pierre, dans sa distraction, avait oublié
+que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait
+plus souvenu s'il n'avait rencontré son domestique qui allait à sa
+recherche. Reconnaissant son maître à son chapeau blanc qui se détachait
+sur l'obscurité:
+
+«Excellence, s'écria-t-il, nous ne savions plus ce que vous étiez
+devenu. Vous êtes à pied? Où allez-vous donc? Venez par ici.
+
+--Ah oui!» dit Pierre en s'arrêtant.
+
+Les soldats firent comme lui.
+
+«Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouvé les vôtres?
+Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.
+
+--Adieu! reprirent les autres en choeur.
+
+--Adieu! leur répondit Pierre en s'éloignant.... Ne faudrait-il pas
+leur donner quelque chose?» se demanda-t-il en mettant la main à son
+gousset. «Non, c'est inutile,» lui répondit une voix intérieure. Les
+chambres de l'auberge étant toutes occupées, Pierre alla coucher dans sa
+calèche de voyage.
+
+
+IX
+
+
+À peine avait-il posé sa tête sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le
+gagner, et tout à coup, avec une netteté de perception qui touchait
+presque à la réalité, il crut entendre le grondement du canon, la chute
+des projectiles, les gémissements des blessés, sentir le sang et la
+poudre, et il éprouva une sensation de terreur irréfléchie. Il ouvrit
+les yeux et releva la tête. Tout était calme autour de lui. Seul un
+domestique militaire causait devant la porte cochère avec le dvornik;
+au-dessus de sa tête, dans l'angle des poutres équarries du hangar, des
+pigeons effarouchés par ses mouvements agitèrent leurs ailes; à travers
+une fente on entrevoyait le ciel pur et étoilé, et l'odeur pénétrante du
+foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rêver à la paix et aux
+rustiques travaux: «Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible
+chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y être laissé aller!...
+Et «Eux», eux qui ont été fermes et calmes jusqu'au dernier moment!
+«Eux», c'étaient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient
+donné à manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa
+pensée, ils se détachaient de tout le reste des hommes: «Être soldat,
+simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y
+prendre part de tout son être, se pénétrer de ce qui les pénètre!...
+Mais comment se débarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pèse
+sur mes épaules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon
+père, et même, après le duel avec Dologhow, j'aurais pu être fait
+soldat!» Et dans son imagination il revit le banquet du club, la
+provocation de Dologhow, son entretien à Torjok avec le Bienfaiteur, et
+Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient joué un rôle
+dans sa vie défilèrent confusément devant lui. Lorsqu'il se réveilla, la
+lueur bleuâtre de l'aube glissait sous l'appentis, et une légère gelée
+blanche pailletait les poteaux: «Ah! c'est déjà le jour!» se dit Pierre,
+qui se rendormit dans l'espérance de comprendre les paroles du
+Bienfaiteur, qu'il avait entendues en rêve. L'impression qu'elles lui
+avaient laissée était si vive, que longtemps après il s'en souvint. Il
+demeura d'autant plus persuadé qu'elles avaient été réellement
+prononcées, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme à sa
+pensée: «La guerre, lui avait dit cette voix mystérieuse, est pour la
+liberté humaine l'acte de soumission le plus pénible aux lois
+divines.... La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la
+volonté de Dieu, et «Eux» sont simples! «Eux» ne parlent pas, mais
+agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que
+l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la
+craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne
+connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se connaîtrait pas
+lui-même...» Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son
+domestique le réveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil
+frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'oeil dans la
+cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un
+puits: autour de ce puits, des soldats donnaient à boire à leurs chevaux
+efflanqués, attelés à des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge
+l'une après l'autre. Pierre se retourna avec dégoût, ferma les yeux et
+se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. «Non,
+pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux
+comprendre ce qui m'a été révélé pendant mon sommeil. Une seconde de
+plus et je l'aurais compris. Que faire à présent?» se dit-il en sentant
+avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si précis en
+rêve s'était évanoui. Il se leva après avoir appris de son domestique et
+du dvornik que les Français se rapprochaient de Mojaïsk et que les
+habitants s'en éloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit à pied
+en avant. Les troupes se retiraient également en laissant derrière elles
+dix mille blessés. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours
+et aux fenêtres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des
+jurons. Pierre, ayant rencontré un général blessé qu'il connaissait, lui
+offrît une place dans sa calèche, et ils continuèrent ensemble leur
+route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frère
+et celle du prince André.
+
+
+X
+
+
+Il rentra à Moscou le 30 août; il en avait à peine franchi la barrière,
+qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.
+
+«Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous
+voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.»
+
+Pierre, sans entrer dans son hôtel, prit un isvostchik et se rendit chez
+le gouverneur général, qui lui-même venait seulement d'arriver de la
+campagne. Le salon d'attente était plein de monde. Vassiltchikow et
+Platow l'avaient déjà vu, et lui avaient déclaré qu'il était impossible
+de défendre Moscou et que la ville serait livrée à l'ennemi. Bien que
+l'on cachât cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et
+les chefs des différentes administrations vinrent demander au comte ce
+qu'ils devaient faire, afin de mettre à couvert leur responsabilité. Au
+moment où Pierre entra dans le salon, un courrier de l'armée sortait du
+cabinet de Rostoptchine. Le courrier répondit par un geste désespéré aux
+questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans
+s'arrêter. Pierre porta ses yeux fatigués sur les différents groupes de
+fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient
+leur tour. Tous étaient inquiets et agités. Il s'approcha de deux de ses
+connaissances qui causaient ensemble. Après quelques paroles échangées,
+la conversation interrompue se renoua.
+
+«On ne peut répondre de rien dans la situation présente, disait l'un.
+
+--Et pourtant voilà ce qu'il vient d'écrire, répondait l'autre en
+montrant une feuille imprimée.
+
+--C'est bien différent: cela, c'est pour le peuple.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda Pierre.
+
+--Voilà! c'est sa nouvelle affiche.»
+
+Pierre la prit pour la lire.
+
+«Son Altesse, dans l'intention d'opérer une plus prompte jonction avec
+les troupes qui marchent à sa rencontre, a traversé Mojaïsk et s'est
+établie dans une forte position où l'ennemi ne l'attaquera pas de sitôt.
+On lui a envoyé d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son
+Altesse affirme qu'elle défendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de
+son sang, et qu'elle est prête même à se battre dans les rues. Ne faites
+pas attention, mes bons amis, à la fermeture des tribunaux: il fallait
+les mettre à l'abri. Mais n'importe! Le scélérat trouvera à qui parler.
+Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et
+de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en
+attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'épieu ne sera pas
+mal, mais le mieux sera la fourche: le Français n'est pas plus lourd
+qu'une gerbe de seigle. Demain, après midi, l'image d'Iverskaïa ira
+visiter les blessés de l'hôpital Catherine. Là nous les aspergerons
+d'eau bénite, ils en guériront plus tôt. Moi-même je me porte bien:
+j'avais un oeil malade, maintenant j'y vois des deux yeux.»
+
+«Les militaires m'ont assuré, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre
+en ville et que la position...
+
+--Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.
+
+
+--Que veut donc dire cette phrase à propos de son oeil?
+
+--Le comte a eu un orgelet, répondit un aide de camp, et il s'est
+tourmenté quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles....
+Mais à propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a
+raconté que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse,
+votre femme...
+
+--Je n'en sais rien, répondit Pierre avec indifférence: qu'avez-vous
+entendu dire?
+
+--Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne répète que ce
+que j'ai entendu: on assure qu'elle...
+
+--Qu'assure-t-on?
+
+--On assure que votre femme va à l'étranger.
+
+--C'est possible, répondit Pierre en regardant d'un air distrait autour
+de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois là-bas? ajouta-t-il en
+indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue
+barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.
+
+--Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nommé Vérestchaguine. Vous
+connaissez peut-être l'histoire de la proclamation?
+
+--Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et
+calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un traître.
+
+--Ce n'est pas lui qui a écrit la proclamation, c'est son fils: il est
+en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort
+embrouillée. Il y a deux mois à peu près que cette proclamation a paru.
+Le comte fit faire une enquête: c'est Gabriel Ivanovitch, ici présent,
+qui en a été chargé; cette proclamation avait passé de main en main.
+
+«--De qui la tenez-vous? demandait-il à l'un.
+
+«--D'un tel,» répondait-on; il courait alors chez la personne indiquée,
+et de fil en aiguille il remonta jusqu'à Vérestchaguine, un jeune
+marchand naïf, auquel nous demandâmes de qui il la tenait. Nous le
+savions très bien, car il ne pouvait l'avoir reçue que du directeur des
+postes, et il était facile de voir qu'ils s'entendaient.
+
+«Il répond:
+
+«--De personne, c'est moi qui l'ai écrite.»
+
+«On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.
+
+«Le comte le fait appeler:
+
+«--De qui tiens-tu cette proclamation?
+
+«--C'est moi qui l'ai composée.» Alors vous comprenez la colère du
+comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait
+de quoi être irrité devant ce mensonge et cette obstination.
+
+--Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui dénonçât
+Klutcharew.
+
+--Pas du tout, pas du tout, répliqua l'aide de camp effrayé: Klutcharew
+avait d'autres péchés sur la conscience, pour lesquels il a été
+renvoyé.... Mais, pour en revenir à l'affaire, le comte était
+indigné.... «Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car
+voilà le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite,
+car tu ne sais pas le français, imbécile!
+
+«--Non, répond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai
+composée.
+
+«--Si c'est ainsi, tu es un traître, je te ferai juger, et l'on te
+pendra!» C'en est resté là. Le comte a fait appeler le vieux, et le père
+répond comme le fils. Le jugement a été prononcé, on l'a condamné, je
+crois, aux travaux forcés, et le vieux vient aujourd'hui demander sa
+grâce. C'est un vilain garnement, un enfant gâté, un joli coeur, un
+séducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit supérieur
+à tout le monde. Son père tient un restaurant près du pont de pierre; on
+y voit une grande image qui représente Dieu le père tenant d'une main le
+sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emportée
+de là chez lui et qu'un misérable peintre...»
+
+
+XI
+
+
+L'aide de camp en était là de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut
+appelé chez le gouverneur général. Le comte Rostoptchine, les sourcils
+froncés, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment où
+Pierre entra dans son cabinet.
+
+«Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons
+vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure....
+Entre nous, mon cher, êtes-vous maçon?» demanda-t-il d'un ton sévère qui
+impliquait tout à la fois le reproche et le pardon.
+
+Pierre se taisait.
+
+«Je suis bien informé, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y
+a maçon et maçon, et j'espère que vous n'êtes pas de ceux qui perdent la
+Russie, sous prétexte de sauver l'humanité.
+
+--Oui, je suis maçon, répondit Pierre.
+
+--Eh bien, mon très cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM.
+Spéransky et Magnitzky ont été envoyés vous devinez où, avec Klutcharew
+et quelques autres, dont le but avoué était l'édification du temple de
+Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que
+je n'aurais pas renvoyé le directeur des postes s'il n'avait pas été un
+homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilité son voyage en lui
+donnant une voiture, et qu'il vous a confié des documents importants.
+J'ai de l'amitié pour vous; vous êtes plus jeune que moi, écoutez donc
+le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces
+gens-là et partez le plus tôt possible.
+
+--Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.
+
+--C'est mon affaire et non la vôtre! s'écria Rostoptchine.
+
+--On l'accuse de répandre les proclamations de Napoléon? mais ce n'est
+pas prouvé, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et
+Vérestchaguine...?
+
+--Nous y voilà! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colère:
+Vérestchaguine est un traître qui recevra son dû; je ne vous ai pas fait
+appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou
+l'ordre de vous éloigner, comme il vous plaira, et de rompre toute
+relation avec les Klutcharew et compagnie!» Remarquant qu'il s'était un
+peu trop échauffé en parlant à un homme qui n'avait rien à se reprocher,
+il lui serra la main et changea subitement de ton. «Nous sommes à la
+veille d'un désastre public, et je n'ai pas le temps de dire des
+gentillesses à tous ceux qui ont affaire à moi, la tête me tourne. Eh
+bien, mon cher, que ferez-vous?
+
+--Rien, répondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air
+soucieux.
+
+--Un conseil d'ami, mon cher, décampez, et au plus tôt, c'est tout ce
+que je vous dis. À bon entendeur, salut! Adieu, mon cher... À propos,
+est-ce vrai que la comtesse soit tombée entre les pattes des saints
+pères de la Société de Jésus?»
+
+Pierre ne répondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrité.
+
+En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient,
+le secrétaire du comité, le colonel du bataillon, son intendant, son
+majordome, etc.; tous avaient à lui demander quelque chose. Pierre ne
+comprenait rien, ne s'intéressait pas à leurs affaires et ne répondait
+aux gens que pour s'en débarrasser au plus vite. Enfin, resté seul, il
+décacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa
+table. «La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la volonté
+de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il après l'avoir lue; il faut
+savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...»
+Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitôt,
+sans même se donner le temps de se déshabiller.
+
+À son réveil, on vint lui dire qu'un homme de la police était venu
+s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il était parti, et que
+plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit à la hâte sa toilette, et,
+au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par
+la porte cochère.
+
+Depuis lors, et jusqu'après l'incendie de Moscou, malgré toutes les
+recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il
+était devenu.
+
+
+XII
+
+
+Les Rostow ne quittèrent Moscou que le 13 septembre, la veille même de
+l'entrée de l'ennemi.
+
+Une terreur folle s'était emparée de la comtesse après l'entrée de Pétia
+au régiment des cosaques d'Obolensky et son départ pour Biélaïa-Tserkow.
+La pensée que ses deux fils étaient à la guerre, exposés tous deux à
+être tués, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de
+revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Pétia, afin de le placer en
+sûreté à Pétersbourg: mais ces deux projets échouèrent. Nicolas, qui,
+dans sa dernière lettre, avait raconté sa rencontre imprévue avec la
+princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps.
+L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver
+complètement de sommeil. Le comte s'ingénia à calmer les inquiétudes de
+sa femme, et parvint à faire passer son plus jeune fils du régiment
+d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait à Moscou même; la
+comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant
+que Nicolas avait été seul en danger, il lui avait semblé, et elle s'en
+faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants,
+mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Pétia, avec ses yeux noirs
+pétillants de malice, ses joues vermeilles au léger duvet et son nez
+camard, se trouva tout à coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et
+grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut
+sentir qu'il était devenu son préféré; elle ne pensait plus qu'au moment
+de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux mêmes qu'elle
+aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: «Je n'ai besoin que de
+Pétia,» pensait-elle.... «Que me font les autres?» Une seconde lettre de
+Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'août, ne calma pas ses
+inquiétudes, bien qu'il écrivît du gouvernement de Voronège, où il avait
+été envoyé pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses
+craintes pour Pétia redoublèrent. Presque toutes les connaissances des
+Rostow avaient quitté Moscou, on engageait la comtesse à suivre au plus
+tôt cet exemple; néanmoins elle ne voulut pas entendre parler de départ
+avant le retour de son Pétia adoré, qui arriva enfin le 9; mais, à son
+grand étonnement, cet officier de seize ans se montra peu touché de
+l'accueil plein de tendresse exaltée et maladive de sa mère: aussi
+garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui
+permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Pétia le devina
+d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas
+s'efféminer, comme il disait, il répondit à ses démonstrations par une
+froideur calculée et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps
+avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aimée.
+
+L'insouciance du comte était toujours la même; aussi rien ne se trouva
+prêt le 9, date fixée pour leur départ, et les chariots envoyés de leurs
+terres de Riazan et de Moscou pour le déménagement n'arrivèrent que le
+11. Du 9 au 12, une agitation fiévreuse régnait à Moscou: tous les jours
+des milliers de charrettes amenaient des blessés de la bataille de
+Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu
+prendre avec eux, se croisant aux barrières de la ville. Malgré les
+affiches de Rostoptchine, ou peut-être à cause de ses affiches, les
+nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous côtés. On
+assurait qu'il était défendu de quitter la capitale, ou bien qu'après
+avoir mis en sûreté les saintes images et les reliques des saints, on
+forçait tous les habitants à s'éloigner, ou bien encore qu'une bataille
+avait été gagnée depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que
+l'armée avait été détruite, que la milice irait jusqu'aux
+Trois-Montagnes avec le clergé en tête, que les paysans se révoltaient,
+qu'on avait arrêté des traîtres, etc., etc. Ce n'étaient que des faux
+bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous étaient
+convaincus que Moscou serait abandonné, qu'il fallait fuir et sauver ce
+qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'écrouler, mais jusqu'au 1er
+septembre il n'y avait rien de changé en apparence, et, comme le
+criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mène au supplice,
+Moscou continua, par la force de l'habitude, à vivre de sa vie
+ordinaire, malgré l'imminence de la catastrophe qui allait le
+bouleverser de fond en comble.
+
+Ces trois jours se passèrent pour la famille Rostow dans les agitations
+et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en
+quête de nouvelles et prenait des dispositions générales et vagues pour
+son départ, la comtesse surveillait le triage des effets, courait après
+Pétia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia
+seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer.
+Depuis quelque temps, elle était triste et mélancolique. La lettre de
+Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse
+Marie, avait fait naître, chez la comtesse tout un monde d'espérances
+qu'elle n'avait pas même cherché à dissimuler devant elle, car elle
+voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. «Je ne me suis jamais
+réjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fiancé à Natacha, tandis que
+j'ai toujours désiré de voir Nicolas épouser la princesse Marie, et j'ai
+le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!...» Et
+la pauvre Sonia était bien forcée de lui donner raison, car un mariage
+avec une riche héritière n'était-il pas le seul moyen de relever la
+fortune compromise des Rostow? Elle en avait le coeur gros, et, pour
+faire diversion à son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et
+difficile travail du déménagement, et c'était à elle que s'adressaient
+le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre à donner. Pétia et
+Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents,
+gênaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans
+toute la maison que leurs éclats de rire et leurs courses folles. Ils
+riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils étaient gais et
+que tout leur était matière à plaisanterie. Pétia, qui n'était qu'un
+gamin quand il avait quitté la maison maternelle, se réjouissait d'y
+être revenu jeune homme; il se réjouissait aussi de n'être plus à
+Biélaïa-Tserkow, où il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'être de
+retour à Moscou, où, bien sûr, il sentirait la poudre. Natacha, de son
+côté, était gaie parce qu'elle avait été trop longtemps triste, parce
+que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et
+qu'elle avait retrouvé sa belle santé d'autrefois; ils étaient gais
+enfin parce que la guerre était aux portes de Moscou, et qu'on allait
+s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des
+pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces événements
+extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son
+extrême jeunesse.
+
+
+XIII
+
+
+Le samedi 12 septembre, tout était sens dessus dessous dans la maison
+Rostow; les portes étaient ouvertes, les meubles emballés ou déplacés,
+les glaces, les tableaux enlevés, les chambres pleines de foin, de
+papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient,
+à pas lourds et traînants. Dans la cour se pressaient plusieurs
+chariots, dont quelques-uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis
+que les autres attendaient à vide, et que les voix des nombreux
+domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour
+et de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse, à laquelle le bruit et
+l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un fauteuil dans
+un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tête. Pétia
+était allé chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice
+dans un régiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle à
+l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par
+terre dans sa chambre démeublée, au milieu d'un tas de robes, d'écharpes
+et de rubans, jetés de côté et d'autre, tenait à la main une vieille
+robe de bal démodée, dont elle ne pouvait détacher les yeux: c'était
+celle qu'elle avait mise à son premier bal à. Pétersbourg.
+
+Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de l'agitation
+de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinée elle avait
+essayé de se mettre à la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et
+jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer à un travail quelconque,
+lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de coeur et d'âme. Après quelques
+essais infructueux, elle abandonna à Sonia les cristaux et la
+porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa
+d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais
+lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée.
+
+«Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?»
+dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixés de nouveau
+sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rêverie qui la ramena bien
+loin dans le passé.
+
+Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans la pièce
+voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de
+service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un long convoi de
+blessés était arrêté devant la maison. Les femmes, les laquais, la
+ménagère, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les
+postillons, tous se pressaient sous la porte cochère pour les examiner.
+Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait
+des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.
+
+L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna, se sépara du groupe qui
+stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une télègue couverte de
+nattes de tille, se mit à causer avec un jeune et pâle officier qui s'y
+trouvait couché. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour écouter ce
+qu'ils se disaient.
+
+«Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la vieille. Vous
+seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par
+exemple.... Voilà nos maîtres qui partent.
+
+--Mais le permettront-ils? demanda le blessé d'une voix faible. Il faut
+le demander au chef,» ajouta-t-il en montrant un gros major à quelques
+pas de là.
+
+Natacha jeta un coup d'oeil effrayé sur le blessé et se dirigea aussitôt
+du côté du major.
+
+«Ces blessés peuvent-ils s'arrêter chez nous? lui demanda-t-elle.
+
+--Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle,» demanda le major en
+souriant, et en portant la main à la visière de sa casquette.
+
+Natacha répéta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue étaient si
+sérieuses, que, malgré le mouchoir jeté négligemment sur ses cheveux, le
+major cessa de sourire et lui répondit affirmativement.
+
+«Mais certainement, pourquoi pas?» Natacha inclina légèrement la tête et
+retourna auprès de la ménagère, qui causait encore avec son blessé.
+
+--On le peut, on le peut!» dit Natacha tout bas.
+
+La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la cour, et
+une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même dans les maisons
+voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle,
+ne laissa pas que de plaire à Natacha, et elle fit entrer le plus de
+blessés possible dans la cour de leur maison.
+
+«Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille ménagère.
+
+--Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour;
+nous pourrions bien aller à l'auberge et leur donner nos chambres!
+
+--Ah! mademoiselle, voilà encore une de vos idées; si même on les
+logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?
+
+--Eh bien, je la demanderai!»
+
+Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand
+salon, où l'on sentait une odeur de vinaigre et d'éther.
+
+«Maman, vous dormez?
+
+--Comment pourrais-je dormir? s'écria la comtesse, qui venait pourtant
+de sommeiller.
+
+--Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant à genoux devant sa mère, et
+en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai réveillée, je ne
+le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyée vous demander....
+Il y a ici des blessés, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait où
+les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une
+haleine.
+
+--Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené? Je ne comprends rien,»
+murmura la comtesse.
+
+Natacha se mit à rire, la comtesse sourit.
+
+«Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire
+tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mère et s'enfuit;
+mais dans le salon voisin elle se heurta contre son père, qui venait de
+rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.
+
+--Nous avons traîné trop longtemps, s'écria-t-il avec humeur. Le club
+est fermé, la police s'en va!
+
+--Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux
+blessés...?
+
+--Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonté, toutes tant que
+vous êtes, de ne plus vous occuper de billevesées, mais d'emballage, car
+il faut partir demain et partir au plus vite...» Et le comte répétait
+cette injonction à tous ceux qu'il rencontrait.
+
+À dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans
+la matinée des armes au Kremlin, et, malgré les affiches de Rostoptchine
+annonçant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours à l'avance, on
+savait que l'ordre avait été donné de se porter le lendemain en masse
+aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La
+comtesse contemplait avec épouvante la figure animée de son fils,
+pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui
+répondrait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter toute
+l'affaire; aussi, dans l'espérance qu'elle pourrait partir et emmener
+Pétia comme leur défenseur, elle garda le silence; mais après le dîner
+elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit même, si
+c'était possible. Avec la ruse toute féminine que donne l'affection, la
+comtesse, qui jusque-là avait montré le plus grand calme, lui assura
+qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.
+
+
+XIV
+
+
+Mme Schoss, qui était allée voir sa fille, augmenta encore les terreurs
+de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaïa
+à un entrepôt de spiritueux; elle avait été forcée de prendre un
+isvostchik pour éviter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et
+l'isvostchik lui avait raconté que le peuple avait enfoncé les tonneaux,
+sur l'ordre qu'il en avait reçu. À peine le dîner fut-il terminé, que
+toute la famille se remit à emballer avec une ardeur fiévreuse. Le vieux
+comte ne cessait d'aller de la cour à la maison et de la maison à la
+cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Pétia
+donnait des ordres à droite et à gauche. Sonia perdait la tête et ne
+savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du
+comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en
+chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, où
+son intervention fut d'abord reçue avec défiance. Comme on supposait
+qu'elle plaisantait, on ne l'écoutait pas; mais, avec une opiniâtreté et
+une persévérance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne
+volonté, elle en arriva à se faire obéir. Son premier exploit; qui lui
+coûta des efforts énormes, mais qui fit reconnaître son autorité, fut
+l'emballage des tapis; le comte avait une très belle collection de tapis
+persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses étaient ouvertes devant
+elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait
+encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait
+toujours du garde-meuble: il fallait donc forcément trouver une
+troisième caisse, et on l'envoya chercher.
+
+«Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les
+deux caisses.
+
+--Impossible, mademoiselle, objecta le maître d'hôtel, on a déjà essayé.
+
+--Eh bien, attends, tu verras...»
+
+Et Natacha commença à retirer de la caisse les plats et les assiettes
+qui y étaient déjà soigneusement emballés. «Il faut mettre les plats
+dans les tapis, dit-elle.
+
+--Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis,
+reprit le maître d'hôtel.
+
+--Attends donc, s'écria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci
+est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en
+indiquant les services de Saxe.
+
+--Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait
+Sonia d'un ton de reproche.
+
+--Ah! Mademoiselle, mademoiselle!» répétait le maître d'hôtel....
+
+Malgré toutes les observations, Natacha avait jugé inutile d'emporter
+les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son
+travail, en rejetant tout ce qui était inutile, et commençait vivement
+l'emballage. Grâce à cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur
+se trouva casé dans les deux caisses; mais, malgré tout ce qu'on pouvait
+faire, on ne parvenait pas à fermer celle où étaient les tapis. Natacha,
+ne se tenant pas pour battue, plaçait, déplaçait, entassait sans se
+lasser et forçait le maître d'hôtel et Pétia, qu'elle avait fini par
+entraîner dans cette grande oeuvre, à peser avec elle de toutes leurs
+forces sur le couvercle.
+
+«Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enlève un tapis.
+
+--Non, non, il faut peser dessus!... Pèse donc, Pétia!... À ton tour,
+Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure
+ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle
+pouvait le contenu de la caisse.
+
+--Hourra!» s'écria-t-elle tout à coup.
+
+Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa
+un cri de triomphe. Une seconde après avoir ainsi conquis la confiance
+générale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-même ne
+s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle
+disposition avait été prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgré
+leurs efforts réunis, tout ne put être emballé dans la nuit; le comte et
+la comtesse se retirèrent après avoir remis le départ au lendemain, et
+Sonia et Natacha s'étendirent sur les canapés.
+
+Cette même nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau blessé dans la
+maison Rostow. D'après ses suppositions, ce devait être un officier
+supérieur. La capote et le tablier de sa calèche le cachaient
+entièrement. Un vieux valet de chambre, d'un extérieur respectable,
+était assis sur le siège à côté du cocher, tandis que le docteur et deux
+soldats suivaient dans une autre voiture.
+
+«Ici, par ici, s'il vous plaît, nos maîtres partent, la maison est vide,
+disait la vieille au vieux domestique.
+
+--Hélas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons
+aussi notre maison à Moscou, mais c'est loin et elle est vide!
+
+--Venez, venez chez nous, répétait la femme da charge. Votre maître est
+donc bien malade?» Le valet de chambre fit un geste de découragement.
+
+--Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le médecin.»
+
+Il descendit du siège et s'approcha de l'autre voiture.
+
+«C'est bien,» répondit le docteur.
+
+Le domestique jeta un coup d'oeil dans la calèche, secoua la tête, et
+donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.
+
+«Seigneur Jésus-Christ, s'écria Mavra Kouzminichna lorsque l'équipage
+s'arrêta à côté d'elle, portez-le dans la maison, les maîtres ne diront
+rien,» ajouta-t-elle... et, comme il était urgent d'éviter l'escalier,
+on transporta le blessé tout droit dans l'aile gauche de la maison, à la
+chambre occupée la veille par Mme Schoss. Ce blessé était le prince
+André Bolkonsky.
+
+
+
+XV
+
+
+Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'était un dimanche, une belle
+et claire journée d'automne, égayée par le carillon de toutes les
+églises qui appelait comme toujours les fidèles à la messe. Personne ne
+pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se décider, et
+l'agitation inquiète qui y régnait ne se manifestait que par la cherté
+excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui
+circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans,
+de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des séminaristes, des
+fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta dès le
+point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivée sur les lieux, cette
+cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue
+que Moscou serait inévitablement livré à l'ennemi, elle retourna sur ses
+pas et se répandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce
+jour-là le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait
+continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets
+de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de
+paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des
+glaces.
+
+Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit que
+faiblement de l'agitation et du désordre du dehors. Toutefois trois de
+leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut volé. Les trente
+charrettes venues de la campagne représentaient à elles seules une
+fortune, tant les moyens de transport étaient devenus rares, et
+plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes énormes. La
+cour de leur hôtel ne désemplissait pas de soldats envoyés par leurs
+officiers qui avaient été recueillis dans le voisinage, et de malheureux
+blessés qui demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de
+leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgré la
+compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables, le maître d'hôtel
+répondait invariablement à leurs prières par un refus catégorique: «Il
+n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requête... et
+d'ailleurs, si on cédait une des charrettes, quelle raison y aurait-il
+pour ne pas les céder toutes, et même ses propres voitures?... Ce
+n'était pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les
+blessés, et dans le malheur général il était du devoir de chacun de
+penser aux siens avant tout!» Pendant que le maître d'hôtel parlait
+ainsi au nom de son maître, celui-ci s'éveillait, quittait doucement
+sur la pointe des pieds la chambre à coucher conjugale, afin de ne pas
+déranger la comtesse, et gagnait le perron, où on le vit bientôt
+apparaître dans sa robe de chambre de soie violette. Il était de fort
+bonne heure: toutes les voitures étaient chargées et stationnaient
+devant l'entrée; le maître d'hôtel causait avec un vieux domestique
+militaire et un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. À
+la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de
+s'éloigner.
+
+«Eh bien! tout est-il prêt? lui demanda le comte en passant la main sur
+son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le
+planton.
+
+--Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence.
+
+--C'est parfait! La comtesse va se réveiller, et alors, avec l'aide de
+Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles
+figures, vous êtes-vous au moins abrités chez moi?»
+
+L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance se
+colorèrent subitement.
+
+«Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque
+part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait
+d'effets, je m'en accommoderai très bien.»
+
+Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa
+au comte la même prière au nom de son maître.
+
+«Sans doute, sans doute, très volontiers! répondit le comte....
+Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que l'on décharge une ou
+deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.» Et, sans s'expliquer plus
+clairement, il détourna vivement la tête d'un autre côté, pendant qu'une
+expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.
+
+Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'oeil autour de lui: la
+cour se remplissait de blessés, il en venait de toutes parts à sa
+rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se garnissaient de figures
+blêmes qui le regardaient avec une anxiété douloureuse.
+
+«Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le
+maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé au sujet des
+tableaux!»
+
+Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir réitéré l'ordre de ne pas
+refuser aux blessés les moyens de partir.
+
+«Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les laisser
+ici,» dit le comte à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu.
+
+La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna, son
+ex-femme de chambre, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de chef
+de la police secrète, vint lui dire que Mme Schoss était très
+mécontente, et qu'on avait oublié d'emballer les robes d'été des
+demoiselles. La comtesse ayant demandé quel était le motif de la
+mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été
+enlevée d'une des charrettes, qu'on était en train de décharger les
+autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le
+comte avait dit d'emmener les blessés à leur place. Elle fit aussitôt
+demander son mari.
+
+«Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais déballer?
+
+--J'allais justement t'en prévenir, ma chère.... C'est que, vois-tu,
+petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur céder
+quelques charrettes pour les blessés. Ces objets-là nous sont bien
+inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces
+pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalité, et je
+pense, ma chère, que dès lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les
+emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dépêcher...»
+
+Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix timide, comme
+lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituée à ce
+ton, qui précédait toujours l'aveu de quelque grosse dépense, telle que
+la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une
+fête ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour système de le
+contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander
+quelque chose. Elle prit donc son air de victime résignée et,
+s'adressant à son mari:
+
+«Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de
+notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de
+tes enfants! Tu m'as dit toi-même que tout notre mobilier valait cent
+mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas à l'abandonner; tu
+feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à
+prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les Lopoukhine:
+on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et
+nous, nous sommes des imbéciles.... De grâce, aie pitié de tes enfants
+si tu n'as pas pitié de moi!»
+
+Le comte baissa la tête, et quitta la chambre d'un air désespéré.
+
+«Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui était entrée sur les talons
+du comte dans la chambre de sa mère, et qui avait tout entendu.
+
+--Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son père.
+
+--Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait?» reprit le comte avec irritation.
+
+Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air soucieux.
+
+«Papa, voilà Berg qui est arrivé.»
+
+
+XVI
+
+
+Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et décoré du
+Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la même
+place, commode et agréable, auprès du chef d'état-major du second corps.
+Il était arrivé de l'armée à Moscou le matin même du 1er septembre, sans
+y avoir à faire rien de particulier. Mais, ayant remarqué que tout le
+monde demandait à y aller, il fit comme tout le monde et obtint un congé
+pour affaires de famille. Berg, assis dans son élégant droschki attelé
+d'une paire de chevaux bien nourris, pareils à ceux qu'il avait vus chez
+le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosité les
+charrettes qui encombraient la cour de l'hôtel de son beau-père. En
+montant les degrés du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une
+blancheur immaculée et y fit un noeud. Puis, hâtant le pas, il se
+précipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains
+à Natacha et à Sonia, et s'informa avec empressement de la santé de sa
+maman.
+
+«Qui pense à la santé en ce moment? répondit le comte d'un air grognon.
+Raconte un peu ce qui se passe: où sont les troupes? Y aura-t-il une
+bataille?
+
+--Dieu seul peut le savoir, papa, répondit Berg. L'armée est animée d'un
+courage héroïque, et ses chefs se sont rassemblés en conseil; la
+décision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en
+termes généraux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez éloquentes
+pour décrire la valeur véritablement antique dont les troupes russes ont
+fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il
+en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire à un général de sa
+connaissance chaque fois qu'il parlait des «troupes russes»... je vous
+dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais été
+forcés de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on
+retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais héros antiques!
+ajouta-t-il rapidement. Le général Barclay de Tolly n'a pas ménagé sa
+vie, il était toujours au premier rang. Quant à notre corps, qui était
+placé sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer...» Et
+là-dessus Berg entama un long récit, la compilation de tout ce qu'il
+avait entendu raconter pendant ces derniers jours.
+
+Le regard de Natacha, obstinément fixé sur lui, comme si elle cherchait
+sur sa figure une réponse à une question qu'elle se posait
+intérieurement, embarrassait visiblement le narrateur.
+
+«L'héroïsme des troupes a été incomparable et l'on ne saurait assez
+l'exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes grâces de Natacha
+par un sourire à son adresse. La Russie n'est pas à Moscou, elle est
+dans le coeur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?»
+
+La comtesse entra à ce moment: elle avait la figure fatiguée et
+maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui
+adressa mille questions sur sa santé, en secouant la tête en signe
+d'intérêt.
+
+«Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un coeur russe.
+Mais de quoi vous inquiétez-vous? Vous aurez le temps de partir...
+
+--En vérité, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse
+en se tournant vers son mari: rien n'est prêt, personne ne donne
+d'ordres, c'est à regretter Mitenka! Ça n'en finira pas!» Le comte
+allait répliquer, mais il préféra se diriger vers la porte.
+
+Pendant ce temps, Berg, qui avait tiré son mouchoir de sa poche, secoua
+douloureusement la tête en y retrouvant le noeud qu'il venait d'y faire.
+
+«Papa, j'ai une grande prière à vous adresser.
+
+--À moi?
+
+--Oui; comme je passais tout à l'heure devant la maison Youssoupow,
+l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager à acheter quelque
+chose. Poussé par la curiosité, j'y suis entré, et j'y ai trouvé une
+très jolie chiffonnière..., et vous vous rappelez sans doute que
+Vérouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes même
+disputés à ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua
+Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pensée à son
+intérieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et
+un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise!
+J'ai vu plusieurs paysans là-bas dans la cour; laissez-moi en emmener
+un, je lui donnerai un bon pourboire et...»
+
+Le comte fronça le sourcil:
+
+«C'est à la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il sèchement. Ce
+n'est pas moi qui donne des ordres.
+
+--Si cela vous dérange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement à
+cause de Véra que...
+
+--Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'écria le comte
+avec colère; vous me faites tourner la tête, ma parole d'honneur!» Et il
+sortit.
+
+La comtesse fondit en larmes.
+
+«Ah oui! les temps sont bien durs!» reprit Berg.
+
+Natacha avait d'abord suivi son père, mais, une idée lui étant venue
+tout à coup, elle descendit l'escalier quatre à quatre.
+
+Pétia était sur le perron, fort occupé à distribuer des armes à ceux qui
+partaient de Moscou. Les charrettes étaient toujours attelées, mais deux
+d'entre elles avaient été déchargées, et un officier venait de
+s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.
+
+«Sais-tu à propos de quoi?» demanda Pétia à sa soeur.
+
+Cette question avait trait à la querelle des parents. Elle ne répondit
+pas.
+
+«C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux
+blessés? poursuivit le jeune garçon: c'est Vassili qui me l'a dit, et
+selon moi...
+
+--Selon moi, s'écria tout à coup Natacha en tournant vers son frère son
+visage surexcité, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indignée!
+Sommes-nous donc des Allemands?»
+
+Les sanglots la suffoquèrent, et, ne trouvant là personne sur qui
+décharger sa colère, elle s'enfuit précipitamment.
+
+Berg, assis à côté de sa belle-mère, était en train de lui prodiguer de
+respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute
+bouleversée, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa
+mère d'un pas résolu.
+
+«C'est une horreur, c'est une indignité! s'écria-t-elle: il est
+impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonné!» Berg et la comtesse la
+regardèrent d'un air surpris et effaré.
+
+Le comte, debout à la fenêtre, garda le silence.
+
+«Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?... On
+les abandonne!
+
+--Qu'as-tu? de qui parles-tu?
+
+--Des blessés, et cela ne vous ressemble pas, maman.... Chère maman, ma
+petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!...
+Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?»
+
+La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son
+émotion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait à ne pas la
+regarder.
+
+«Eh bien, faites comme vous voudrez... je ne vous en empêche pas,
+dit-elle sans se rendre complètement.
+
+--Maman, pardonnez-moi!»
+
+Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari.
+
+«Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais empêché...?
+dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.
+
+--Les oeufs qui en remontrent à la poule! dit le comte en embrassant sa
+femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa
+confusion sur son épaule.
+
+--Papa, papa, le peut-on? cela ne nous empêchera pas de prendre tout ce
+qui nous est nécessaire...»
+
+Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'élança de la salle
+dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.
+
+Quand elle ordonna de décharger les voitures, les domestiques, n'en
+croyant pas leurs oreilles, se groupèrent autour d'elle, et ne lui
+obéirent que lorsque le comte leur eut répété que telle était la volonté
+de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il était impossible de
+laisser les blessés en arrière qu'ils l'étaient quelques instants
+auparavant de la nécessité d'emporter les effets, ils les déchargèrent
+avec empressement. Les blessés à leur tour se traînèrent hors de leurs
+chambres, et leurs figures pâles et satisfaites entourèrent les
+charrettes. La bonne nouvelle se répandit bien vite dans les maisons
+environnantes, et tous les blessés du voisinage affluèrent dans la cour
+des Rostow. Beaucoup d'entre eux assurèrent qu'ils trouveraient moyen de
+se placer au milieu des caisses, mais comment arrêter le déchargement,
+du moment qu'il était commencé, et qu'importait d'ailleurs de laisser le
+tout ou seulement la moitié? La cour était encombrée de caisses à moitié
+ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces
+mêmes objets qu'on avait emballés avec tant de soin la veille, et chacun
+s'employait de son mieux à diminuer le bagage, pour emmener le plus de
+blessés possible.
+
+«On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma
+charrette.
+
+--Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha
+pourra se mettre avec moi.»
+
+Cet ordre fut exécuté immédiatement, et l'on envoya chercher de nouveaux
+blessés à deux maisons de là. Toute la domesticité, et même Natacha,
+étaient dans un état de surexcitation indicible.
+
+«Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne
+parvenaient pas à fixer une certaine caisse derrière la voiture.... Il
+faudrait encore au moins une charrette pour les mettre!
+
+--Que contient celle-là? demanda Natacha.
+
+--Les livres de la bibliothèque.
+
+--Laissez-les-y c'est inutile!»
+
+La britchka était au grand complet, et il n'y avait même plus de place
+pour le jeune comte.
+
+«Il ira sur le siège. N'est-ce pas, Pétia, que tu iras sur le siège?...»
+
+Sonia, de son côté, n'avait cessé de travailler, mais, au contraire de
+Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les
+inscrivait, selon le désir de la comtesse, et faisait de son mieux pour
+en emporter le plus possible.
+
+
+XVII
+
+
+Enfin, à deux heures de l'après-midi, les quatre voitures, attelées et
+chargées, se tenaient alignées devant le perron, tandis que les
+charrettes chargées de blessés quittaient la cour une à une. La calèche
+dans laquelle se trouvait le prince André attira l'attention de Sonia,
+qui était occupée, avec la femme de chambre de la comtesse, à lui
+arranger un bon coin dans sa large et haute voiture.
+
+«À qui cette calèche? demanda Sonia en passant sa tête par la portière.
+
+--Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle
+est au prince blessé qui a passé la nuit chez nous, et qui va maintenant
+nous suivre.
+
+--Quel prince? Comment s'appelle-t-il?
+
+--Mais c'est notre ancien fiancé, le prince Bolkonsky, répondit en
+soupirant la femme de chambre; on le dit à l'agonie...»
+
+Sonia sauta à terre et courut trouver la comtesse, qui, habillée de sa
+robe de voyage, le chapeau sur la tête et le châle sur les épaules,
+marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent là
+pour s'asseoir les portes fermées, suivant l'usage, et dire une courte
+prière avant le départ.
+
+«Maman! dit Sonia: le prince André est ici, blessé et mourant!»
+
+La comtesse ouvrit des yeux stupéfaits:
+
+«Natacha!» s'écria-t-elle.
+
+Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'éveilla au premier moment
+qu'une seule pensée: connaissant toutes deux Natacha, l'émotion qu'elle
+ressentirait à cette révélation leur faisait oublier la sympathie
+qu'elles avaient toujours éprouvée pour le prince.
+
+«Natacha ne sait rien encore...: mais c'est qu'il va nous suivre, répéta
+Sonia.
+
+--Et tu dis qu'il est mourant?»
+
+Sonia fit un signe de tête, la comtesse la serra dans ses bras, et se
+mit à pleurer.
+
+«Les voies du Seigneur sont insondables,» pensa-t-elle; elle sentait que
+la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans
+tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle.
+
+«Eh bien, maman, tout est-il prêt? demanda Natacha gaiement.... Mais
+qu'avez-vous?
+
+--Rien, tout est prêt.
+
+--Eh bien, allons!...» Et la comtesse baissa la tête pour cacher son
+émotion.
+
+Sonia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard.
+
+«Qu'est-ce donc? qu'est-il arrivé?
+
+--Rien, rien!
+
+--Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc?» demanda Natacha,
+toujours impressionnable comme une sensitive.
+
+Le comte, Pétia, Mme Schoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entrèrent au
+salon, fermèrent les portes et s'assirent en silence; au bout de
+quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir
+et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son
+exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui
+restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient
+sa main au vol et le baisaient à l'épaule, il leur donnait de petites
+tapes d'amitié sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases
+vagues et bienveillantes. La comtesse s'était retirée dans sa chambre,
+où Sonia la trouva à genoux devant les images, dont une partie avait été
+enlevée; elle avait tenu à emporter avec elle celles qui étaient les
+plus précieuses comme souvenirs de famille.
+
+À l'entrée, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons passés dans
+les tiges de leurs bottes, les habits serrés à la taille par des
+courroies et des ceintures, armés des poignards et des sabres distribués
+par Pétia, prenaient congé de ceux qui restaient. Comme toujours, au
+moment du départ il arriva que bien des objets furent oubliés ou mal
+emballés: aussi les deux heiduques restèrent-ils longtemps aux deux
+portières de la voiture, prêts à aider la comtesse à y monter, tandis
+que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et
+des paquets de toute dimension.
+
+«Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais
+pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas être assise comme cela!»
+
+Et Douniacha, serrant les dents sans répondre, se précipitait, d'un air
+fâché, pour arranger de nouveau la place de la comtesse.
+
+«Oh! les gens, les gens!» disait le comte en hochant la tête.
+
+Yéfime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle eût confiance,
+perché sur son siège élevé, ne daignait même pas se retourner pour voir
+ce qui se passait. Dans sa vieille expérience, il savait fort bien qu'on
+ne lui dirait pas de sitôt encore: «En route, à la garde de Dieu!» et
+qu'après le lui avoir dit, on l'arrêterait deux fois au moins pour
+envoyer chercher des objets oubliés; alors seulement la comtesse
+passerait la tête par la portière, en le suppliant, au nom du ciel, de
+conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi
+attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience
+beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux,
+celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin
+dans la large voiture, le marchepied fut relevé, la portière fermée, la
+cassette apportée après avoir été oubliée, et la comtesse adressa à son
+vieux cocher ses recommandations habituelles. Yéfime se découvrit
+lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent
+comme lui.
+
+«À la garde de Dieu, dit Yéfime en remettant son bonnet, en avant!»
+
+Le postillon lança ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son
+collier, les ressorts gémirent et la lourde caisse du carrosse
+s'ébranla. Le laquais s'élança sur le siège de la voiture lorsqu'elle
+était déjà en marche, et les autres équipages, secoués comme elle en
+passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement à sa suite. Tous
+les voyageurs se signèrent en passant devant l'église d'en face, et les
+domestiques qui restaient à la maison les reconduisirent pendant
+quelques pas, en marchant des deux côtés des portières. Natacha avait
+rarement éprouvé un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, où,
+assise à côté de sa mère, elle voyait lentement défiler devant ses yeux
+les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait à son sort.
+Passant de temps en temps la tête hors de la portière, elle regardait le
+long convoi de blessés qui les précédait, avec la calèche du prince
+André en tête. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baissée,
+mais, comme c'était la première de la longue file, elle la suivait
+toujours des yeux.
+
+Chemin faisant, des convois du même genre débouchèrent en si grand
+nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadovaïa, les
+voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew,
+Natacha, qui s'amusait à examiner les allants et les venants, s'écria
+tout à coup avec une joyeuse surprise:
+
+«Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui!
+
+--Qui donc? Qui cela?
+
+--Mais c'est Besoukhow!...» Et elle se pencha à la portière pour
+chercher à reconnaître un homme de forte stature, vêtu d'un caftan de
+cocher; rien qu'à le voir, on devinait que ce devait être un
+déguisement: il était suivi d'un petit vieillard à figure jaune et
+imberbe, enveloppé dans un manteau à collet de frise.
+
+«C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.
+
+--Quelle idée! Tu te trompes!
+
+--Je vous donne ma tête à couper que c'est lui.... Halte, halte!»
+cria-t-elle au cocher.
+
+Celui-ci ne put s'arrêter: les conducteurs des charrettes et des
+voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de
+continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'empêcha
+pas les Rostow de distinguer quoique à distance, la grande taille de
+Pierre: si ce n'était pas lui, c'était du moins quelqu'un qui lui
+ressemblait singulièrement. Le personnage en question marchait le long
+du trottoir, la tête inclinée, le visage sérieux, en compagnie du
+vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier,
+remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha légèrement et
+avec respect le coude de son maître en lui désignant la voiture. Pierre,
+absorbé dans ses rêveries; fut quelque temps avant de comprendre ce
+qu'on lui voulait; enfin, levant la tête, et regardant du côté que lui
+indiquait son vieux compagnon, il aperçut Natacha, et, sous l'impulsion
+irréfléchie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au
+bout de dix pas il s'arrêta subitement. Natacha, toujours penchée en
+avant, lui souriait affectueusement.
+
+«Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me
+reconnaissez?... C'est vraiment étonnant!... Que faites-vous là sous ce
+déguisement?» ajouta-t-elle en lui tendant la main.
+
+Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'était pas
+arrêtée, et la baisa gauchement.
+
+«Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec intérêt.
+
+--À moi, rien... pourquoi?... Ne m'interrogez pas, répondit-il, sentant
+que le regard joyeux de Natacha le pénétrait de son charme.
+
+--Restez-vous à Moscou, ou le quittez-vous?»
+
+Pierre se tut un moment:
+
+«À Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela, à Moscou!... Adieu!
+
+--Comme je regrette de ne pas être homme, je serais restée avec vous,
+dit Natacha, car ce que vous faites est bien.... Maman, si vous
+permettez, je resterai!
+
+--Vous avez été là-bas pendant la bataille, dit la comtesse en
+interrompant sa fille.
+
+--Oui, j'y étais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une.
+
+--Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'êtes pas comme habitude.
+
+--Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain.... Plus un
+mot, adieu, adieu! répéta-t-il. Dans quels temps épouvantables...» Et,
+laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha
+le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur.
+
+
+XVIII
+
+
+Pierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du
+défunt Bazdéïew. Voici ce qui s'était passé.
+
+À son réveil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se
+rendit pas compte tout d'abord du lieu où il se trouvait, ni de ce qu'on
+lui voulait, et lorsque son maître d'hôtel lui nomma, parmi les
+personnes qui l'attendaient au salon, le Français qui avait été chargé
+de la lettre de sa femme, le sentiment de désespoir et de découragement
+auquel il était si facilement enclin s'empara de lui avec plus de
+violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau:
+il lui sembla qu'il n'avait plus rien à faire sur cette terre, que tout
+s'était écroulé et que sa situation était sans issue. Souriant d'un
+sourire contraint, se parlant bas à lui-même, tantôt il s'asseyait,
+accablé, sur le canapé; tantôt il essayait de voir par le trou de la
+serrure les gens qui étaient dans la pièce voisine; tantôt enfin il
+prenait un livre et tâchait de lire. Le maître d'hôtel vint une seconde
+fois lui annoncer que le Français désirait instamment le voir, ne fût-ce
+qu'une, seconde, et qu'un messager de Mme Bazdéïew, qui était forcée de
+partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des
+livres du défunt.
+
+«Ah oui! c'est bien, tout de suite... ou plutôt va lui dire que je
+viens,» répondit Pierre, qui, aussitôt seul, saisit son chapeau, et se
+glissa dans le corridor par une porte dérobée.
+
+Il ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier palier, d'où
+il aperçut le suisse qui se tenait debout devant l'entrée. S'engageant
+alors dans un escalier de service qui menait à la cour, il la traversa
+sans être remarqué. Mais, en débouchant par la porte cochère, il fut
+obligé de passer devant les dvorniks et les cochers, qui le saluèrent
+respectueusement. Pierre, pour éviter ces regards curieux, fit alors
+comme l'autruche qui cache sa tête dans un fourré, et croit ne pas être
+vue; il regarda de côté, doubla le pas et se mit à marcher rapidement.
+
+Après mûre réflexion, ce qui lui parut le plus urgent fut d'aller voir
+les papiers et les livres qu'on désirait lui confier. Il prit le premier
+isvostchik venu et lui donna l'adresse de la veuve Bazdéïew, qui
+demeurait aux étangs du Patriarche. Il regardait de côté et d'autre les
+files de véhicules qui emmenaient les partants, et s'appliquait à ne pas
+dégringoler du vieux droschki disloqué qui s'avançait lentement avec un
+bruit de ferraille: Pierre éprouvait la joyeuse sensation d'un gamin
+échappé de l'école. Il lia conversation avec l'isvostchik; l'autre lui
+raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes, que le
+lendemain on enverrait toute la population au delà de la barrière des
+Trois-Montagnes, et que là aurait lieu une grande bataille. Arrivé aux
+étangs, Pierre eut quelque peine à retrouver la maison, où il n'était
+pas venu depuis longtemps. Ghérassime, le même petit vieillard à figure
+ridée et sans barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant à Torjok,
+répondit au coup qu'il frappa à la porte.
+
+«Est-on à la maison? demanda Pierre.
+
+--Les événements ont forcé madame et ses enfants à se réfugier dans leur
+bien de Torjok.
+
+--Laisse-moi entrer tout de même: il faut que je mette les livres en
+ordre.
+
+--Venez, venez, monsieur.... Le frère du défunt--que le Ciel ait son
+âme!--est resté ici, mais il est bien faible, vous savez.»
+
+Pierre savait aussi qu'il était à moitié abruti, car il buvait comme un
+trou.
+
+«Allons, allons!» dit Pierre... et il entra dans l'antichambre, où il se
+trouva nez à nez avec un grand vieillard chauve, en robe de chambre, qui
+traînait ses pieds nus dans de vieilles galoches, et dont le nez
+bourgeonné témoignait de ses habitudes.
+
+À la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de mauvaise humeur
+et disparut dans les profondeurs du corridor.
+
+«Une grande intelligence, mais bien affaiblie à présent, dit le
+domestique.... Voulez-vous entrer dans le cabinet?»
+
+Pierre l'y suivit.
+
+«On y a mis les scellés, comme vous voyez. Sophie Danilovna nous a
+ordonné de vous remettre les livres.»
+
+Pierre se retrouvait dans le même cabinet sombre où, du vivant du
+Bienfaiteur, il était entré une fois avec un si grand trouble. Depuis sa
+mort, ce cabinet était inhabité, et la couche de poussière qui couvrait
+tous les meubles lui donnait un aspect encore plus lugubre. Ghérassime
+poussa un des volets, il sortit aussitôt de la chambre. Pierre ouvrit
+une armoire qui contenait les manuscrits, et en retira une liasse de
+documents très précieux: c'étaient les actes originaux des loges
+d'Écosse, annotés et expliqués par le Bienfaiteur. Après les avoir
+déployés devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et finit
+par s'oublier dans une profonde rêverie.
+
+Ghérassime, qui entr'ouvrait la porte de temps à autre, trouvait
+toujours Pierre dans la même position. Deux heures se passèrent ainsi.
+Le vieux serviteur se permit alors de faire un peu de bruit, mais ce fut
+inutile, Pierre n'entendit rien.
+
+«Faut-il renvoyer votre isvostchik? lui demanda Ghérassime.
+
+--Ah oui! répondit Pierre, revenant enfin à lui. Écoute, dit-il en
+attirant Ghérassime par un bouton de son habit et en le regardant de ses
+yeux brillants et humides... Écoute, il y aura une bataille demain, tu
+le sais.... Ne me trahis pas, et fais ce que je te dirai.
+
+--Bien, dit laconiquement le vieux. Désirez-vous que je vous apporte à
+manger?
+
+--Non, c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habillement
+complet de paysan et un pistolet.
+
+--Bien!» répondit Ghérassime après avoir réfléchi un moment.
+
+Pierre passa le reste de la journée seul dans cette chambre, sans cesser
+d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur l'entendit même se
+parler tout haut à plusieurs reprises. Il se coucha enfin dans le lit
+qui lui avait été préparé. Ghérassime, dans sa longue vie de domestique,
+avait vu bien des choses extraordinaires: aussi ne fut-il pas très
+surpris de l'étrange humeur de Pierre, et il était content d'avoir
+quelqu'un à servir. Le même soir il lui procura sans difficulté le
+caftan et le bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin.
+Le vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pendant
+la soirée: traînant toujours ses chaussures éculées, il s'arrêtait d'un
+air hébété pour regarder Pierre, et, dès que celui-ci se retournait, il
+croisait en grognant les pans de sa robe de chambre et s'éloignait au
+plus vite. C'est pendant que Pierre, ainsi déguisé en cocher, allait
+avec Ghérassime acheter un pistolet, qu'il rencontra les Rostow.
+
+
+XIX
+
+
+
+Dans la nuit du 13 septembre, Koutouzow donna l'ordre aux troupes de se
+replier par Moscou sur la route de Riazan. Les premiers régiments se
+mirent en marche la nuit; ils avançaient posément et sans se presser,
+mais, lorsque au point du jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils
+aperçurent devant eux une foule innombrable envahissant le pont,
+s'étageant sur les hauteurs, se répandant par les rues et les carrefours
+et arrêtant la circulation; quand ils se sentirent suivis par une masse
+tout aussi considérable de gens qui les poussaient en avant, les
+soldats, emportés par ce double mouvement, se précipitèrent en désordre
+sur le pont, sur les barques et jusque dans l'eau. Quant à Koutouzow, il
+traversa Moscou par des rues détournées. À dix heures du matin, le 14
+septembre, il ne restait plus que l'arrière-garde dans le faubourg de
+Dorogomilow: tout le reste de l'armée avait opéré son passage.
+
+À la même heure, Napoléon, à cheval au milieu de ses troupes, examinait,
+du haut de la montagne Poklonnaïa, le panorama qui se déroulait devant
+ses yeux. Du 7 au 14 septembre, depuis Borodino jusqu'à l'entrée de
+l'ennemi, pendant toute cette semaine mémorable et agitée, il faisait à
+Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours comme une agréable
+surprise, alors que les rayons du soleil, bas à l'horizon, scintillent
+dans l'air pur en éblouissant la vue et projettent une chaleur plus
+forte qu'au printemps; alors que la poitrine se gonfle et se dilate en
+aspirant les brises parfumées; alors que les nuits sont encore tièdes et
+que leurs ténèbres s'illuminent d'une pluie d'étoiles dorées, dont le
+mystérieux spectacle effraye les uns et réjouit les autres. La lumière
+du matin inondait Moscou d'un éclat féerique. Étendue aux pieds de la
+Poklonnaïa avec ses jardins, ses églises, sa rivière, ses coupoles
+brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil, ces
+constructions fantastiques d'une architecture étrange, la ville semblait
+vivre de sa vie habituelle! Napoléon éprouvait, en la contemplant, cette
+curiosité inquiète et pleine de convoitise que provoque chez un
+conquérant l'aspect de moeurs inconnues et étrangères. Il constatait
+dans cette grande cité une exubérance de vie, dont il distinguait, du
+haut de la montagne, les indices infaillibles, et il entendait pour
+ainsi dire la respiration haletante de ce grand corps étendu devant lui.
+Chaque coeur russe, en contemplant Moscou, se dit que c'est une mère,
+tandis que tout étranger, sans même se rendre compte de son rôle
+maternel, reste frappé de son caractère essentiellement féminin.
+Napoléon le comprit.
+
+«Cette ville asiatique, avec ses innombrables églises, Moscou la sainte,
+la voilà donc enfin, cette ville fameuse! Il était temps!» dit-il en
+descendant de cheval, et, faisant déployer devant lui le plan de Moscou,
+il manda l'interprète Lelorgne d'Ideville. «Une ville occupée par
+l'ennemi ressemble à une ville qui a perdu son honneur[16],» pensait-il,
+ainsi qu'il l'avait dit à Toutchkow à Smolensk. Surpris de voir réalisé
+ce rêve longtemps caressé, et qui lui avait paru si difficile à
+atteindre, c'était dans ce sentiment qu'il admirait la beauté orientale
+couchée à ses pieds. Ému, terrifié presque par la certitude de sa
+possession, il portait ses yeux autour de lui, et étudiait le plan dont
+il comparait les détails avec ce qu'il voyait.
+
+«La voilà donc, cette fière capitale, se disait-il, la voilà à ma
+merci! Où est donc Alexandre, et qu'en pense-t-il? Je n'ai qu'à dire un
+mot, à faire un signe, et la capitale des Tsars sera à jamais détruite.
+Mais ma clémence est toujours prompte à descendre sur les vaincus! Aussi
+serai-je miséricordieux envers elle: je ferai inscrire sur ses antiques
+monuments de barbarie et de despotisme des paroles de justice et
+d'apaisement. Du haut du Kremlin, je dicterai de sages lois; je leur
+ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation, et les générations
+futures des boyards seront forcées de se rappeler avec amour le nom de
+leur conquérant: «Boyards, leur dirai-je tout à l'heure, je ne veux pas
+profiter de mon triomphe pour humilier un souverain que j'estime, je
+vous proposerai des conditions de paix dignes de vous et de mes
+peuples!» Ma présence les exaltera, car, comme toujours je leur parlerai
+avec netteté et avec grandeur.
+
+--Qu'on m'amène les boyards[17]!» s'écria-t-il en se tournant vers sa
+suite, et un général s'en détacha aussitôt pour aller les chercher.
+
+Deux heures s'écoulèrent. Napoléon déjeuna et retourna au même endroit
+pour y attendre la députation. Son discours était prêt, plein de dignité
+et de majesté, d'après lui du moins! Entraîné par la générosité dont il
+voulait accabler la capitale, son imagination lui représentait déjà une
+réunion dans le palais des Tsars, où les grands seigneurs russes se
+rencontreraient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un préfet qui
+lui gagnerait le coeur des populations, il distribuait des largesses aux
+établissements de bienfaisance, pensant que si en Afrique il avait cru
+devoir se draper d'un burnous et aller se recueillir dans une mosquée,
+ici à Moscou il devait se montrer généreux, à l'exemple des Tsars.
+
+Pendant qu'il rêvait ainsi, s'impatientant de ne pas voir venir les
+boyards, ses généraux inquiets délibéraient entre eux à voix basse, car
+les envoyés partis à la recherche des députés étaient revenus annoncer,
+d'un air consterné, que la ville était vide, et que tout le monde la
+quittait. Comment communiquer cette nouvelle à Sa Majesté sans la placer
+dans une situation ridicule, la plus terrible de toutes les situations?
+Comment lui avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus, il
+n'y avait plus dans la ville que des gens surexcités par l'ivresse! Les
+uns soutenaient qu'il fallait à tout prix réunir une députation
+quelconque; les autres conseillaient de dire, avec habileté et avec
+prudence, toute la vérité à l'Empereur. Le cas était grave et
+difficile.
+
+«C'est impossible... se disait la suite... mais il faudra bien pourtant
+qu'il le sache.» Et personne ne se décidait à parler.
+
+L'Empereur, qui avait continué à se bercer de ses rêves de grandeur,
+sentit enfin, avec son instinct et sa finesse de grand comédien, que cet
+instant imposant perdait de sa solennité en se prolongeant outre mesure.
+Il fit un geste, et un coup de canon retentit: c'était un signal;
+aussitôt les troupes qui entouraient Moscou y entrèrent au pas accéléré
+par les différentes barrières, en se dépassant les unes les autres, au
+milieu des tourbillons de poussière qu'elles soulevaient dans leur
+marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdissantes. Entraîné
+par l'enthousiasme de ses soldats, Napoléon s'avança avec eux jusqu'à la
+barrière de Dorogomilow; là il s'arrêta, descendit de cheval et se
+remit à marcher, dans l'attente de la députation qu'il s'attendait à
+voir paraître.
+
+
+XX
+
+
+Moscou était désert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de
+vie, mais la ville était vide et abandonnée comme l'est une ruche
+dévastée qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais
+de près il n'est plus possible de s'y méprendre: ce n'est pas ainsi
+quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le
+parfum, ni le bruit habituels. Le coup frappé par l'éleveur ne provoque
+plus le tumulte instantané et général de milliers de petits êtres qui
+se replient d'un air menaçant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant
+avec colère leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse
+la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les
+recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par
+l'ouverture, ni la senteur embaumée et pénétrante du miel, ni les tièdes
+effluves des richesses accumulées! Plus de sentinelles vigilantes,
+prêtes à donner l'éveil en sonnant de la trompe et à se sacrifier pour
+la défense de la communauté. Plus d'occupations paisibles et régulières
+se trahissant par un susurrement continu, mais un désordre partiel,
+bruyant et effaré! Plus d'abeilles laborieuses partant à vide pour
+butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des
+frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit
+de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles chargées de miel,
+accrochées l'une à l'autre par les pattes et traînant en bourdonnant le
+résidu de la cire, l'éleveur ne voit plus maintenant dans la partie
+inférieure de la ruche que des abeilles engourdies, à moitié mortes,
+errant, sans savoir ce qu'elles font, de côté et d'autre sur ses minces
+parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balayée par leurs
+ailes en éventail, et aux fentes proprement calfeutrées, çà et là gisent
+des miettes de cire, d'informes débris, de pauvres bestioles expirantes,
+dont les pattes frémissent encore, et des cadavres restés sans
+sépulture. La partie supérieure présente le même aspect de destruction:
+les cellules, construites avec un art si raffiné, ont perdu leur
+virginité première; tout est abandonné, brisé, souillé. Les frelons
+voleurs parcourent avec défiance les travaux abandonnés, et les tristes
+habitantes du logis, desséchées, flasques, vieillies, se traînent
+lentement, sans force et sans désirs, n'ayant plus qu'une étincelle de
+vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent
+voleter et se heurter contre la ruche ravagée. Parfois on en aperçoit
+deux dans un coin, qui, fidèles à leurs anciennes habitudes, nettoient
+une cellule et s'emploient instinctivement à la débarrasser d'une
+abeille morte, pendant qu'à côté deux autres se querellent
+paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques
+survivantes, ayant trouvé une victime, l'entourent, se jettent sur elle
+et l'étouffent; là une abeille affaiblie s'envole lentement, légère
+comme un duvet, pour retomber bientôt sur un monceau de cadavres
+desséchés... et, au lieu des cercles noirs formés de milliers d'abeilles
+tassées, pressées dos à dos, surveillant les mystères de l'éclosion, on
+ne voit plus que des ouvrières épuisées, et de pauvres mortes qui
+semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profané
+et violé. C'est le royaume de la mort et de la décomposition!... Le peu
+qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de
+l'éleveur, et n'a même plus la force de le piquer en mourant. Refermant
+alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en
+retire les derniers rayons.
+
+Tel était ce jour-là l'aspect de Moscou. Ceux qui y étaient restés
+allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement,
+sans rien changer à la routine de leur existence, tandis que, fatigué et
+inquiet, Napoléon marchait de long en large devant la barrière, en
+attendant la députation des boyards, ce vain cérémonial qu'il regardait
+comme indispensable! Lorsqu'on lui annonça, avec toutes les précautions
+imaginables, que Moscou était vide, il jeta un regard courroucé sur
+celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en
+silence. «La voiture!» dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de
+service, il entra dans le faubourg. Moscou déserté? Quel événement
+invraisemblable[18]! et, sans pénétrer jusqu'au centre de la ville, il
+s'arrêta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de théâtre
+avait raté!
+
+
+XXI
+
+
+Les troupes russes traversèrent Moscou depuis deux heures de la nuit
+jusqu'à deux heures de l'après-midi, entraînant à leur suite les
+derniers habitants et des blessés. Pendant qu'elles encombraient les
+ponts de Pierre, de la Moskva et de la Yaouza, et qu'elles y étaient
+acculées sans pouvoir avancer, une foule de soldats, profitant de ce
+temps d'arrêt, retournaient sur leurs pas et se glissaient furtivement
+le long de Vassili-Blagennoï jusque sur la place Rouge, où ils
+pressentaient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main basse sur le
+bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinnoï-Dvor[19] étaient
+également envahis par une masse d'individus qu'y poussait le même motif.
+On n'entendait plus les appels intéressés des boutiquiers; il n'y avait
+plus de marchands ambulants, plus de foule bariolée, plus de femmes
+occupées à faire leurs emplettes; on ne voyait que des soldats sans
+armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressortant les
+mains pleines. Les quelques marchands qui étaient restés sur place
+erraient ahuris, ouvraient et refermaient leurs boutiques, et en
+tiraient au hasard tout ce qu'ils pouvaient, pour le confier ensuite à
+leurs commis, qui l'emportaient en lieu sûr. Sur la place du
+Gostinnoï-Dvor, des tambours battaient le rappel, mais leur roulement ne
+rappelait plus à la discipline les soldats maraudeurs, qui s'enfuyaient
+au contraire au plus vite, pendant qu'à travers cette foule d'allants et
+venants passaient quelques hommes vêtus de caftans gris et la tête
+rasée. Deux officiers, l'un ceint d'une écharpe et monté sur un mauvais
+cheval gris foncé, l'autre en manteau et à pied, causaient ensemble au
+coin de l'Iliinka; un troisième, également à cheval, les rejoignit.
+
+«Le général a ordonné de les chasser tous, coûte qui coûte!... La moitié
+des hommes s'est enfuie!...
+
+--Où allez-vous?» cria-t-il à trois fantassins qui, relevant les pans
+de leurs capotes, se faufilaient devant lui pour reprendre leur rang.
+
+--Le moyen de les rassembler!... Il faut hâter le pas, pour que les
+derniers ne fassent pas comme le reste.
+
+--Mais comment avancer? Le pont est encombré!
+
+--Voyons, allez, chassez-les devant vous!» s'écria un vieil officier.
+
+Celui qui portait l'écharpe descendit de cheval, appela le tambour et se
+plaça avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se mirent à courir avec
+la foule. Un gros marchand, avec des joues enluminées et bourgeonnées,
+et une expression cupide et satisfaite, s'approcha de l'officier en
+gesticulant.
+
+«Votre Noblesse, dit-il d'un air dégagé, accordez-nous votre protection.
+Cela nous est bien égal à nous, c'est une bagatelle et s'il ne s'agit
+que de contenter un honnête homme comme tous, nous trouverons bien
+toujours deux morceaux de draps à votre service, car nous sentons
+que.... Mais ceci c'est du brigandage!... S'il y avait au moins une
+patrouille, si l'on avait donné le temps de fermer!»
+
+Quelques autres marchands se rapprochèrent de lui.
+
+«À quoi sert de se lamenter pour une telle misère? dit avec gravité l'un
+d'eux. Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous tranche la tête? Libre à
+eux de prendre ce qu'ils veulent, ajouta-t-il en se tournant vers
+l'officier avec un geste énergique.
+
+--Il t'est bien facile, à toi, de parler, Ivan Sidoritch, reprit le
+premier marchand d'un ton grognon.... Venez, Votre Noblesse, venez.
+
+--Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas, moi aussi trois
+boutiques, et pour cent mille roubles de marchandises? Comment espérer
+de sauver son bien, puisque les troupes s'en vont?... La volonté de Dieu
+est plus forte que la nôtre!
+
+--Venez, répéta le premier marchand en saluant l'officier qui le
+regardait indécis. Après tout, que m'importe! dit-il tout à coup en
+s'éloignant à grands pas.
+
+D'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit d'une
+lutte.... Il était sur le point d'y entrer pour voir ce qui s'y passait
+lorsqu'un homme en caftan gris, la tête rasée, en fut rejeté avec
+violence. Cet homme sauta lestement, en se pliant en deux, entre les
+marchands et l'officier et disparut dans la foule, tandis que ce dernier
+se précipitait sur les soldats qui envahissaient la boutique. À ce
+moment de grands cris éclatèrent sur le pont de la Moskva.
+
+«Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?» s'écria l'officier en s'élançant sur la
+place à la suite de son camarade.
+
+En y arrivant, il vit deux canons enlevés de leurs affûts, des
+charrettes renversées et l'infanterie qui marchait, bousculant des gens
+qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en regardant une
+grande télègue chargée d'une montagne d'effets, sur le sommet de
+laquelle une femme se cramponnait, en poussant des cris désespérés, à un
+fauteuil d'enfant, les pieds en l'air, pendant que quatre chiens
+courants attachés par une longue laisse à cette même charrette se
+serraient l'un contre l'autre. D'après ce que l'officier apprit de ses
+camarades, les clameurs des passants et les lamentations de la femme
+avaient eu pour cause une indicible panique. Le général Yermolow, en
+apprenant que les soldats se répandaient dans les boutiques, que les
+habitants s'entassaient aux abords du pont, avait fait enlever deux
+pièces de leurs affûts pour faire croire à la populace qu'on allait
+balayer la place. Affolée de peur, la foule avait escaladé les
+charrettes, et, en les renversant, en se poussant, et en hurlant, elle
+avait fini par laisser le passage libre, permettant ainsi aux troupes de
+continuer leur marche.
+
+
+XXII
+
+
+Au coeur même de la ville, les rues étaient désertes, les portes
+cochères et les boutiques fermées; dans le voisinage des cabarets on
+entendait de côté et d'autre des chants d'ivrognes ou des cris isolés,
+mais aucun bruit de voitures ou de chevaux ne résonnait sur le pavé, et
+les pas de quelques rares piétons en troublaient seuls la triste
+solitude. La Povarskaïa était plongée dans le même silence que les
+autres rues: des bottes de foin, des bouts de cordes et des planches
+gisaient éparpillés dans la grande cour de la maison Rostow, que ses
+propriétaires avaient abandonnée avec son riche mobilier; on n'y voyait
+âme qui vive, et cependant quelqu'un jouait du piano dans le salon:
+c'était Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui, resté avec lui,
+s'amusait à faire résonner les touches de l'instrument, tandis que le
+dvornik, le poing sur la hanche, planté devant une grande glace,
+souriait gracieusement à sa propre image.
+
+«Comme je suis habile, oncle Ignace! dit le gamin en tapant des mains
+sur le clavier.
+
+--Je crois bien, répondit Ignace en continuant à contempler la figure
+épanouie qui lui renvoyait ses sourires.
+
+--Oh! les paresseux, les vilains paresseux! s'écria soudain derrière
+eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui était entrée à pas de loup. Je
+vous y prends!... Voyez donc cette grosse face qui se montre les dents,
+pendant que rien n'est rangé et que Vassilitch n'en peut plus de
+fatigue.»
+
+Le dvornik cessa de sourire, arrangea sa ceinture et sortit de la
+chambre, en baissant les yeux avec soumission.
+
+«Moi, petite tante, je me repose.
+
+--Ah! oui-da, galopin, va-t'en vite préparer le samovar pour ton
+grand-père.» Et Mavra Kouzminichna essuya la poussière dont les meubles
+étaient couverts, ferma le piano, poussa un profond soupir, et quitta le
+salon, dont elle ferma la porte à clef. Puis elle s'arrêta dans la cour
+et se demanda ce qu'elle allait faire: irait-elle prendre le thé chez
+Vassilitch, ou achever sa besogne dans le garde-meuble? Tout à coup des
+pas précipités retentirent dans la rue déserte et s'arrêtèrent à la
+petite porte, dont le loquet fut vivement secoué sous l'effort qu'on
+faisait pour l'ouvrir.
+
+«Qui est là? Que voulez-vous? s'écria Mavra Kouzminichna.
+
+--Le comte, le comte Ilia Andréïévitch Rostow?
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir,» répondit une voix
+d'un timbre agréable.
+
+Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant
+elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de
+ressemblance avec les Rostow.
+
+«Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement.
+
+--Ah! quel guignon! J'aurais dû venir hier,» murmura le jeune homme avec
+regret.
+
+Pendant ce temps la vieille ménagère examinait avec attention et
+sympathie ces traits qui lui étaient si familiers, et le manteau déchiré
+et les bottes usées du survenant.
+
+«Pourquoi aviez-vous besoin du comte?
+
+--Oh! maintenant il est trop tard,» répondit l'officier désappointé,
+faisant un pas pour s'en aller.
+
+Il s'arrêta malgré lui, indécis.
+
+«C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours été très
+bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et
+honnête sourire, ses bottes et sa capote.... Je n'ai plus le sou, et je
+voulais demander au comte...»
+
+Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.
+
+«Attendez un instant!...» Et, se retournant brusquement, elle se
+dirigea en courant du côté de la seconde cour, où elle demeurait.
+
+Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant
+mélancoliquement.
+
+«Quel dommage d'avoir manqué mon oncle! Quelle bonne vieille! mais où
+est-elle donc allée? Il faut pourtant que je lui demande par quelles
+rues je dois passer pour rattraper mon régiment, qui doit bien
+certainement être déjà à la barrière Rogojskaïa!»
+
+À ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air
+résolu, quoique légèrement embarrassé, et tenait dans ses mains un
+mouchoir à carreaux; arrivée à quelques pas du jeune homme, elle le
+défit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit
+brusquement.
+
+«Si Son Excellence était à la maison, il aurait sans doute... mais
+aujourd'hui que...»
+
+La vieille s'arrêta confuse, tandis que le jeune officier acceptait
+gaiement son argent et la remerciait avec effusion.
+
+«Que Dieu soit avec vous!» répéta-t-elle en reconduisant le jeune homme,
+qui s'élança par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son
+régiment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'éloigner,
+et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte,
+qu'elle avait soigneusement refermée. Elle l'avait perdu de vue depuis
+longtemps, elle était encore tout entière au sentiment de tendresse et
+de pitié maternelles que lui inspirait ce jeune garçon qu'elle ne
+connaissait pas!
+
+
+XXIII
+
+
+À l'étage inférieur d'une maison inachevée de la Varvarka, il y avait un
+cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants
+d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre,
+une dizaine d'ouvriers, gris, débraillés, les yeux troubles, chantaient
+à tue-tête; mais on voyait bien qu'ils se forçaient, car la sueur
+ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir,
+mais bien pour faire voir qu'ils étaient en gaieté et qu'ils faisaient
+bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, vêtu d'un
+sarrau bleu, aurait pu passer à la rigueur pour un joli garçon, si ses
+lèvres serrées et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et
+sombres, n'eussent donné à sa physionomie une expression étrange et
+méchante. Il paraissait diriger le choeur, et battait solennellement la
+mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs têtes
+son bras blanc, que sa manche retroussée laissait voir en entier.
+Entendant tout à coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte à
+coups de poing, il s'écria d'un ton de commandement:
+
+«Assez, enfants, on se bat là-bas, à la porte!» Et, relevant pour la
+centième fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle,
+suivi de ses camarades.
+
+C'étaient comme lui des ouvriers que le cabaretier régalait en payement
+de cuirs de différentes sortes qu'ils lui avaient apportés de leur
+fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il
+s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essayèrent d'y pénétrer,
+mais une querelle s'était engagée sur le seuil de la porte entre le
+cabaretier et un maréchal ferrant; ce dernier fut violemment repoussé,
+et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de
+ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son
+poids sur sa poitrine, mais, au même moment, apparut le jeune gars à la
+manche retroussée, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'écria
+avec fureur:
+
+«Enfants, on assassine les nôtres!»
+
+Le maréchal ferrant se releva la figure ensanglantée, et cria d'un ton
+lamentable:
+
+«À la garde! on tue, on a tué un homme!... au secours!
+
+--Ah! seigneur Dieu, on a tué, tué un homme!» répéta en glapissant une
+femme à la porte cochère d'à côté.
+
+La foule se rassembla autour du malheureux.
+
+«Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa
+dernière chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de
+cabaretier!»
+
+Le jeune homme blond, debout à l'entrée, portait alternativement son
+regard terne du cabaretier au maréchal ferrant, comme s'il cherchait
+avec qui se prendre de querelle.
+
+«Scélérat! hurla-t-il tout à coup en se jetant sur le premier...,
+Liez-le vite, mes enfants.
+
+--Me lier, moi?» s'écria le cabaretier, et, se débarrassant de ses
+assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa
+tête et le lança à terre. On aurait dit que cet acte avait une
+signification menaçante et mystérieuse, car les ouvriers s'arrêtèrent à
+l'instant.
+
+«Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce
+que c'est que l'ordre.... Je n'ai qu'à aller trouver l'officier de
+police.... Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est défendu de faire du
+désordre aujourd'hui dans la rue... entends-tu bien? continua le
+cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en
+se mettant en marche, avec le jeune gars, le maréchal ferrant, les
+ouvriers et les passants ameutés, qui criaient et hurlaient en choeur.
+
+--Allons-y! Allons-y!»
+
+Au coin de la rue, devant une maison dont les volets étaient fermés et
+sur la façade de laquelle se balançait l'enseigne d'un bottier, se
+tenaient groupés une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs vêtements
+étaient usés, et l'épuisement causé par la faim se lisait sur leurs
+figures maigres et abattues. «N'aurait-il pas dû nous payer notre
+travail? disait l'un d'eux en fronçant les sourcils.... Mais non, il a
+sucé notre sang et il se croit quitte: il nous a lanternés toute la
+semaine, et au dernier moment il a filé.» À la vue de l'autre groupe qui
+s'avançait l'ouvrier se tut, et, poussé par une curiosité inquiète, se
+joignit à lui avec tous ses compagnons.
+
+«Où va-t-on? Ah! nous le savons bien!... Nous allons trouver l'autorité.
+
+--C'est donc vrai que les nôtres ont eu le dessous?
+
+--Que croyais-tu donc?... Écoute ce qu'on raconte!»
+
+Pendant que les questions et les réponses se croisaient en tous sens,
+le cabaretier profita du tumulte pour s'échapper sans être vu et
+retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarqué la
+disparition de son ennemi, continua à pérorer en agitant son bras nu, et
+en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui espéraient
+en obtenir un éclaircissement de nature à les rassurer.
+
+«Il dit qu'il connaît la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?...
+Mais est-ce que l'autorité n'est pas là pour ça?... N'ai-je pas raison,
+camarades?... Est-ce qu'on peut rester sans autorité? mais alors on
+pillera, quoi!
+
+--Bêtises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible
+qu'on abandonne ainsi Moscou?... Quelqu'un s'est moqué de toi et tu
+l'as cru!... Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines
+qu'on va le laisser entrer comme cela, «lui»!... L'autorité est là pour
+l'empêcher. Écoute donc ce que dit celui-là!» ajouta-t-il en désignant
+le jeune gars.
+
+Près de l'enceinte de Kitaï-Gorod, quelques hommes entouraient un
+individu en manteau qui lisait un papier.
+
+«C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase!» disait-on de côté à d'autre, et
+tout le monde se porta de ce côté.
+
+Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrassé,
+mais, à la demande du jeune gars, il en recommença la lecture d'une voix
+légèrement tremblante: c'était la dernière affiche de Rostoptchine, du
+31 août.
+
+«Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! répéta en
+souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec
+elle, agir ensemble et aider les troupes à détruire les brigands, que
+nous renverrons au diable. Je reviendrai pour dîner, je me remettrai à
+la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous «lui» donnerons une
+bonne raclée!»
+
+Les derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune
+gars baissa la tête d'un air sombre: il était évident que personne ne
+les avait compris, et la phrase «je reviendrai pour dîner» produisit
+surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple était
+monté à un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire était malsonnante
+à ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par conséquent un
+oukase émanant d'une autorité supérieure n'aurait pas dû se le
+permettre. Personne, pas même le jeune gars, dont les lèvres s'agitaient
+convulsivement, n'interrompit ce morne silence.
+
+«Il faut aller le lui demander.... Tiens, le voilà!... Il nous
+l'expliquera sans doute!» dirent tout à coup plusieurs voix, et
+l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture,
+accompagnée de deux dragons à cheval, venait de déboucher sur la place.
+
+C'était le grand-maître de police, qui, par ordre du comte, était allé
+le matin même mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette
+expédition une somme d'argent considérable, qu'il avait pour le moment,
+soigneusement déposée dans ses poches. À la vue de la foule qui venait
+vers lui, il donna l'ordre à son cocher de s'arrêter.
+
+«Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient
+timidement de lui. Qu'y a-t-il? répéta-t-il, n'en ayant pas reçu de
+réponse.
+
+--Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien! répondit l'homme au manteau:
+ils sont prêts, pour obéir à Son Excellence, et pour faire leur devoir,
+à risquer leur vie.... Ce n'est pas une émeute, Votre Noblesse, mais
+comme il est dit de la part du comte...
+
+--Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!...
+Avance!» cria le grand-maître de police au cocher.
+
+La foule s'était arrêtée, en serrant de près ceux qu'elle supposait
+avoir entendu les paroles du représentant du pouvoir; mais, lui, elle le
+laissa néanmoins s'éloigner. Le grand-maître de police jeta sur elle un
+regard effrayé, et murmura quelques mots à son cocher, qui lança ses
+chevaux à fond de train.
+
+«On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-même.... Ne lâchons
+pas celui-là! Qu'il nous rende compte! Arrête! Arrête!» Et tous se
+précipitèrent en désordre à la poursuite du grand-maître de police.
+
+
+XXIV
+
+
+Dans la soirée du 1er septembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue
+avec Koutouzow, et en revint profondément blessé. Comme il n'avait pas
+été invité à faire partie du conseil de guerre, sa proposition de
+prendre part à la défense de la ville passa inaperçue, et il fut
+profondément surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la
+tranquillité de la capitale, dont le patriotisme n'était, aux yeux de
+certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans portée.
+Après s'être fait servir à souper, il s'étendit tout habillé sur un
+canapé, mais, entre minuit et une heure, on le réveilla pour lui
+remettre une dépêche de Koutouzow, apportée par un exprès. Il lui
+annonçait la retraite de l'armée par la grand'route de Riazan au delà de
+Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour
+faciliter aux troupes le passage à travers la ville. Cette nouvelle n'en
+fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son
+entretien avec Koutouzow, le lendemain même de Borodino. En effet, les
+généraux qui en arrivaient répétaient en choeur qu'une seconde bataille
+était impossible, et alors, sur l'ordre du général en chef, on avait
+enlevé de la ville tout ce qui appartenait au Trésor ainsi qu'au
+mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communiqué sous la forme
+d'un simple billet de Koutouzow et reçu la nuit pendant son premier
+sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point.
+
+Dans la suite, lorsqu'il se plut à expliquer ce qu'il avait fait à cette
+époque, le comte Rostoptchine répéta à différentes reprises dans ses
+_Mémoires_ que son but était de maintenir la tranquillité à Moscou et
+d'en faire sortir les habitants. Si telle était véritablement son
+intention, sa conduite devient irréprochable. Mais pourquoi alors ne
+sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la
+poudre, le blé? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers
+d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livré?
+
+«Pour y maintenir la tranquillité,» nous répond le comte Rostoptchine.
+Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles,
+l'aérostat de Leppich, etc., etc.?
+
+«Pour qu'il ne reste plus rien en ville,» répond encore le comte. Si
+l'on admet cette manière de voir, chacun de ses actes est justifié.
+
+Les atrocités de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue
+que la tranquillité du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine
+fondait-il ses craintes de voir éclater une révolution à Moscou, lorsque
+les habitants s'en éloignaient et que les troupes se repliaient? Ni là
+ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de près
+ou de loin, ressemblât à une révolution.
+
+Le 1er et le 2 septembre, plus de dix mille hommes étaient restés à
+Moscou, et, sauf au moment où la foule ameutée s'était réunie sur
+l'ordre du gouverneur général dans la cour de son hôtel, nul désordre ne
+se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand même on
+aurait annoncé l'abandon de la ville après Borodino, au lieu de soutenir
+le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les
+mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population.
+
+Rostoptchine était d'un tempérament sanguin et emporté, il avait
+toujours vécu et agi dans les hautes sphères administratives, aussi ne
+connaissait-il pas, malgré son véritable patriotisme, le peuple qu'il
+s'imaginait tenir en main. Depuis l'entrée de l'ennemi dans le pays, il
+se complaisait à jouer le rôle du moteur dirigeant et suprême dans le
+mouvement national du coeur de la Russie. Il s'imaginait guider non
+seulement les actes matériels des habitants, mais encore leurs
+dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations
+écrites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans
+son milieu, et qui le déconcerte à plus forte raison sous la plume de
+ses supérieurs. Ce rôle lui plaisait, il s'y était complètement
+identifié, et la nécessité d'y renoncer avant d'avoir accompli un
+exploit héroïque le surprit à l'improviste. Il sentit le terrain manquer
+sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il
+l'eût pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de
+croire à l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette éventualité.
+C'était contre sa volonté que les habitants quittaient la ville, et ce
+n'était qu'avec une extrême difficulté qu'il accordait aux
+fonctionnaires l'autorisation de mettre en sûreté les archives des
+tribunaux.
+
+Toute son énergie, toute son activité tendaient à entretenir dans la
+population la haine patriotique et la confiance en soi-même, dont il
+était imbu plus que personne. Quant à juger jusqu'à quel point cette
+énergie et cette activité furent comprises et partagées par le peuple,
+c'est là une question qui n'est pas encore résolue. Mais lorsque les
+événements prirent, en se développant, leurs véritables proportions
+historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la
+haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'épancher dans
+l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-même ne suffit plus
+à la défense de Moscou, lorsque tout le peuple s'écoula comme un torrent
+en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte négatif, la force
+du sentiment national dont il était animé, alors le rôle choisi par le
+comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul,
+faible, ridicule, et d'autant plus irrité, qu'il se sentait coupable.
+Tout ce que Moscou contenait lui avait été confié, et rien ne pouvait
+plus être emporté! «Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est
+cependant pas moi. Tout était prêt, je tenais Moscou dans mes deux
+mains, et voilà ce qu'ils ont décidé.... Traîtres! brigands!
+s'écriait-il avec rage, sans préciser quels étaient ces traîtres et ces
+brigands qu'il invectivait, poussé par le besoin de haïr ceux qui,
+d'après lui, l'avaient placé dans cette ridicule situation.
+
+Il passa toute la nuit à donner des ordres qu'on venait lui demander de
+tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni
+aussi intraitable.
+
+«Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Université,
+du Sénat, de la maison des Enfants-Trouvés!... Les pompiers, le
+directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils
+ont à faire!» Et toute la nuit se passa ainsi.
+
+Le comte faisait des réponses brèves et sévères, uniquement destinées à
+donner à entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilité des
+instructions données, et la rejetait sur ceux qui avaient réduit tout
+son travail à néant.
+
+«Dis à cet imbécile de veiller à ses archives, et à cet autre de ne pas
+m'adresser de sottes questions à propos de ses pompiers.... Puisqu'il y
+a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser
+aux Français?
+
+--Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arrivé que doit-il
+faire?
+
+--Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lâche les fous dans la
+ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les armées, il est
+juste que ceux-là soient aussi rendus à la liberté.»
+
+Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte
+s'écria avec colère, en s'adressant au surveillant:
+
+«Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a
+pas! Eh bien, qu'on les lâche!
+
+--Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et
+Vérestchaguine.
+
+--Vérestchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'amène!»
+
+
+XXV
+
+
+Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commencèrent à traverser
+la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes
+inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient
+plus désormais besoin de lui. Il avait commandé sa voiture pour aller à
+Sokolniki, et, en attendant qu'elle fût prête, il s'étendit, les bras
+croisés et la figure renfrognée.
+
+En ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine
+complaisamment que si ses administrés vivent, c'est uniquement grâce à
+ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilité qu'il
+trouve la récompense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote
+qui, de son frêle esquif, indique au lourd vaisseau de l'État la route
+qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend,
+que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense bâtiment.
+Mais qu'une tempête s'élève, que les vagues entraînent le vaisseau,
+l'illusion n'est plus possible, le bâtiment suit seul sa marche
+majestueuse, et le pilote, qui tout à l'heure encore était le
+représentant de la toute-puissance, devient un être faible et inutile.
+Rostoptchine le sentait, et il en était profondément froissé.
+
+Le grand-maître de police, celui-là même que la foule avait arrêté,
+entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la
+voiture était prête. L'un et l'autre étaient pâles, et le premier, après
+avoir rendu compte au général gouverneur de sa commission, ajouta que la
+cour de l'hôtel se remplissait d'une masse énorme de gens qui
+demandaient à lui parler. Sans proférer une parole, le comte se leva, se
+dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la
+porte vitrée du balcon, mais, la retirant aussitôt, il alla à une autre
+fenêtre, d'où l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars
+continuait à discourir en gesticulant. Le maréchal ferrant, couvert de
+sang, se tenait, sombre, à ses côtés, et le murmure de leurs voix
+pénétrait à travers les croisées.
+
+«La voiture est-elle prête? demanda Rostoptchine.
+
+--Elle est prête, Excellence, répondit l'aide de camp.
+
+--Que veulent-ils donc, ceux-là? demanda Rostoptchine en se rapprochant
+du balcon.
+
+--Ils se sont réunis, à ce qu'ils assurent, pour marcher sur les
+Français, d'après votre ordre, Excellence.... Ils parlent aussi de
+trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine à leur échapper!
+Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence...
+
+--Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai à faire...»
+et il continuait à regarder au dehors: «Voilà où l'on a amené la Russie,
+voilà ce que l'on a fait de moi!» se disait-il, emporté contre ceux
+qu'il accusait par une colère farouche dont il n'était plus le
+maître:... «La voilà, la populace, la lie du peuple, la plèbe qu'ils ont
+soulevée par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute,» se
+dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait, à part
+lui, sur qui il pourrait bien déverser sa fureur, «La voiture est-elle
+prête? répéta-t-il.
+
+--Elle est prête, Excellence. Quels sont vos ordres concernant
+Vérestchaguine? Il attend à l'entrée.
+
+--Ah!» s'écria Rostoptchine frappé d'une idée subite, ouvrant la porte
+du balcon, il y apparut, tout à coup.
+
+Tous se découvrirent et se tournèrent vers lui.
+
+«Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et à haute voix. Merci d'être
+venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut
+en finir avec le misérable qui a causé la perte de Moscou.
+Attendez-moi!...» Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en
+était sorti.
+
+Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.
+
+«Tu vois bien qu'il saura en venir à bout, et toi qui assurais que les
+Français...» disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque
+de confiance.
+
+Deux minutes plus tard, un officier se montra à la porte principale, et
+dit quelques mots aux dragons, qui s'alignèrent. La foule, avide de
+voir, se porta près du péristyle, Rostoptchine y parut au même instant,
+et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.
+
+«Où est-il?» demanda-t-il avec colère.
+
+Au même moment on aperçut un jeune homme, dont le cou maigre supportait
+une tête à moitié rasée; il tournait le coin de la maison. Vêtu d'un
+caftan, en drap gros-bleu, jadis élégant, et du pantalon sale et usé du
+forçat, il avançait lentement entre deux dragons, traînant avec peine
+ses jambe grêles et enchaînées.
+
+«Qu'il se mette là!» dit Rostoptchine en détournant les yeux du
+prisonnier, et en indiquant la dernière marche.
+
+Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses
+fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient
+en rien à celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de
+soumission. Pendant cette scène muette, rien ne rompit le silence, sauf
+quelques cris étouffés qui partaient des derniers rangs, où l'on
+s'écrasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils froncés, attendait
+que le jeune prisonnier fût en place.
+
+«Enfants! dit-il enfin d'une voix aiguë et métallique, cet homme est
+Vérestchaguine, celui qui a perdu Moscou!»
+
+L'accusé, dont les traits amaigris exprimaient un anéantissement
+complet, tenait la tête inclinée; mais, aux premières paroles du comte,
+il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il
+désirait lui parler, ou peut-être rencontrer son regard. Le long du cou
+délicat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde,
+sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tournèrent de son côté; il
+regarda la foule, et, comme s'il se sentait encouragé par la sympathie
+qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant
+de nouveau la tête, chercha à se mettre d'aplomb sur la marche.
+
+«Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu à Bonaparte, il
+est le seul entre nous tous qui ait déshonoré le nom russe.... Moscou
+périt à cause de lui!» dit Rostoptchine une voix égale mais dure. Tout à
+coup, après avoir jeté un regard à la victime, il reprit en élevant la
+voix avec une nouvelle force: «Je le livre à votre jugement, prenez-le!»
+
+La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientôt la presse
+devint intolérable; il était pénible aussi de respirer cette atmosphère
+viciée sans pouvoir s'en dégager, et d'y tendre quelque chose de
+terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout
+compris, se tenaient bouche béante, les yeux écarquillés par la frayeur,
+opposant une digue à la pression de la masse qui était derrière eux.
+
+«Frappez-le! Que le traître périsse! criait Rostoptchine.... Qu'on le
+sabre! je l'ordonne!»
+
+Un cri général répondit à l'intonation furieuse de cette voix, dont on
+distinguait à peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi
+d'un arrêt instantané.
+
+«Comte, dit Vérestchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce
+moment de silence, comte, le même Dieu nous juge!...» Il s'arrêta.
+
+--Qu'on le sabre! je l'ordonne! répéta Rostoptchine, blême de fureur.
+
+--Les sabres hors du fourreau!» commanda l'officier.
+
+À ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs
+jusque sur les degrés du péristyle. Le jeune gars se trouva ainsi porté
+près de Vérestchaguine; son visage était pétrifié et sa main toujours
+levée.
+
+«Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec
+colère Vérestchaguine du plat de son sabre.
+
+--Ah!» fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi,
+du coup qu'il avait reçu. Un frémissement d'horreur et de compassion
+agita la foule.
+
+«Seigneur! Seigneur!» s'écria une voix. Vérestchaguine poussa un cri de
+douleur et ce cri décida de sa perte. Les sentiments humains qui
+tenaient encore en suspens cette masse surexcitée cédèrent tout à coup,
+et le crime, déjà à moitié commis, ne devait plus tarder à s'accomplir.
+Un rugissement menaçant et furieux étouffa les derniers murmures de
+commisération et de pitié, et, semblable à la neuvième et dernière vague
+qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son élan
+irrésistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit
+tous dans un indescriptible désordre. Le dragon qui avait déjà frappé
+Vérestchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le
+malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du côté de la
+populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfonça
+ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de bête sauvage tomba avec
+lui au milieu de la foule, qui se rua à l'instant sur eux. Les uns
+tiraillaient et frappaient Vérestchaguine, les autres assommaient le
+jeune garçon, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire.
+Les dragons furent longtemps à dégager l'ouvrier à moitié mort, et,
+malgré la rage que ces forcenés apportaient à leur oeuvre de sang, ils
+ne pouvaient parvenir à achever le malheureux condamné, écharpé et
+râlant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme
+dans un étau, gênait leurs hideux mouvements.
+
+«Un coup de hache pour en finir!... L'a-t-on bien écrasé?... Traître qui
+a vendu le Christ!... Est-il encore vivant?... Il a reçu son compte!...»
+
+Lorsque la victime cessa de lutter et que le râle de l'agonie souleva
+sa poitrine mutilée, il se fit alors seulement un peu de place autour de
+son cadavre ensanglanté: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en
+éloignait ensuite en frémissant de stupeur.
+
+«Oh! Seigneur!... Quelle bête féroce que la populace!... Comment
+aurait-il pu lui échapper!... C'est un jeune pourtant... un fils de
+marchand, bien sûr!... Oh! le peuple!... et l'on assure maintenant que
+ce n'est pas celui-là qu'on aurait dû.... On en a assommé encore un
+autre!... Oh! celui qui ne craint pas le péché...» disait-on à présent
+en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souillée
+de sang et de poussière. Un soldat de police zélé, trouvant peu
+convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna
+de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussitôt par les
+jambes, le traînèrent dehors sans autre forme de procès, pendant que la
+tête, à moitié arrachée du tronc, frappait la terre par saccades, et que
+le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre.
+
+Au moment où Vérestchaguine tomba et où cette meute haletante et
+furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint pâle comme un mort, et, au
+lieu de se diriger vers la petite porte de service où l'attendait sa
+voiture, gagna précipitamment, sans savoir lui-même pourquoi,
+l'appartement du rez-de-chaussée. Le frisson de la fièvre faisait
+claquer ses dents.
+
+«Excellence, pas par là, c'est ici!» lui cria un domestique effaré.
+
+Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui était donnée,
+arriva à sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le
+conduire à sa maison de campagne. On entendait encore au loin les
+clameurs de la foule, mais, à mesure qu'il s'éloignait, le souvenir de
+l'émotion et de la frayeur qu'il avait laissé paraître devant ses
+inférieurs lui causa un vif mécontentement. «La populace est terrible,
+elle est hideuse! se disait-il en français. Ils sont comme les loups
+qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!».... «Comte, le même Dieu
+nous juge!» Il lui sembla qu'une voix lui répétait à l'oreille ces mots
+de Vérestchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela
+ne dura qu'un instant, et il sourit à sa propre faiblesse. «Allons donc,
+pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs à remplir. Il fallait apaiser le
+peuple.... Le bien public ne fait grâce à personne!» Et il réfléchit aux
+obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui
+avait été confiée, envers lui-même enfin, non pas comme homme privé,
+mais comme représentant du souverain: «Si je n'avais été qu'un simple
+particulier, ma ligne de conduite eût été tout autre, mais dans les
+circonstances actuelles je devais, à tout prix, sauvegarder la vie et la
+dignité du général gouverneur!»
+
+Doucement bercé dans sa voiture, son corps se calma peu à peu, tandis
+que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres à
+rasséréner son âme. Ces arguments n'étaient pas nouveaux: depuis que le
+monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a
+commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pensée d'y
+avoir été forcé en vue du bien public. Celui-là seul qui ne se laisse
+emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de
+telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune façon le
+meurtre de Vérestchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour
+être satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le
+coupable et en apaisant la foule. «Vérestchaguine était jugé et condamné
+à la peine de mort, pensait-il (et cependant le Sénat ne l'avait
+condamné qu'aux travaux forcés). C'était un traître, je ne pouvais pas
+le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups!» Arrivé chez
+lui, il prit différentes dispositions, et chassa ainsi complètement les
+préoccupations qu'il pouvait avoir encore.
+
+Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant
+oublié cet incident; et, ne songeant plus qu'à l'avenir, il se rendit
+auprès de Koutouzow, qu'on lui avait dit être au pont de la Yaouza.
+Préparant à l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser
+pour sa déloyauté envers lui, il se disposait à faire sentir à ce vieux
+renard de cour que lui seul porterait la responsabilité des malheurs de
+la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait était
+déserte, sauf à l'extrémité opposée; là, à côté d'une grande maison
+jaune, s'agitaient des individus vêtus de blanc, dont quelques-uns
+criaient et gesticulaient. À la vue de la calèche du comte, l'un d'eux
+se précipita à sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine
+lui-même regardaient, avec un mélange de curiosité et de terreur, ce
+groupe de fous qu'on venait de lâcher, surtout celui qui s'avançait vers
+eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au
+vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixés sur Rostoptchine, il
+hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner
+de s'arrêter. Sa figure sombre et décharnée était couverte de touffes
+de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient
+en tous sens d'un air inquiet et effaré.
+
+«Halte! Halte!» criait-il d'une voix perçante et haletante; et il
+essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes
+extravagants.
+
+Enfin il atteignit le groupe, et continua à courir parallèlement à la
+voiture.
+
+«On m'a tué trois fois, et trois fois je suis ressuscité d'entre les
+morts!... On m'a lapidé, on m'a crucifié.... Je ressusciterai... je
+ressusciterai!... je ressusciterai! On a déchiré mon corps!... Trois
+fois le royaume de Dieu s'écroulera... et trois fois je le rétablirai!»
+Et sa voix montait à un diapason de plus en plus aigu.
+
+Le comte Rostoptchine pâlit comme il avait pâli au moment où la foule
+s'était jetée sur Vérestchaguine.
+
+«Marche, marche!» cria-t-il au cocher en tremblant.
+
+Les chevaux s'élancèrent à fond de train, mais les cris furieux du fou,
+qu'il distançait de plus en plus, résonnaient toujours à ses oreilles,
+tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglantée
+de Vérestchaguine avec son caftan fourré. Il sentait que le temps ne
+pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace
+sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondément
+dans son coeur, le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours. Il
+l'entendait dire: «Qu'on le sabre! Vous m'en répondez sur votre tête.»
+Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu
+me taire et _rien_ n'aurait eu lieu.» Il revoyait la figure du dragon
+passant tout à coup de la terreur à la férocité, et le regard de timide
+reproche que lui avait jeté sa triste victime: «Je ne pouvais agir
+autrement... la plèbe... le traître... le bien public!...»
+
+Le passage de la Yaouza était encore encombré de troupes, la chaleur
+était accablante. Koutouzow, fatigué et préoccupé, assis sur un banc
+près du pont, traçait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un
+général, dont le tricorne était surmonté d'un immense plumet, descendit
+d'une calèche à quelques pas de lui et lui adressa la parole en
+français, d'un air à la fois irrité et indécis. C'était le comte
+Rostoptchine! Il expliquait à Koutouzow qu'il était venu le trouver
+parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'armée.
+
+«Les choses se seraient autrement passées si Votre Altesse m'avait dit
+que Moscou serait livré sans combat!»
+
+Koutouzow examinait Rostoptchine sans prêter grande attention à ses
+paroles, mais en cherchant seulement à se rendre compte de l'expression
+de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha
+tranquillement la tête, et, sans détourner son regard scrutateur,
+marmotta tout bas:
+
+«Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!»
+
+Koutouzow pensait-il à autre chose, ou prononça-t-il ces paroles à bon
+escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se
+retira, et, spectacle étrange! cet homme si fier, ce général gouverneur
+de Moscou, ne trouva rien de mieux à faire que de s'approcher du pont et
+de disperser à grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient
+les abords!
+
+
+XXVI
+
+
+À quatre heures de l'après-midi, l'armée de Murat, précédée d'un
+détachement de hussards wurtembergeois, et accompagnée du roi de Naples
+et de sa nombreuse suite, fit son entrée à Moscou. Arrivé à
+l'Arbatskaïa, Murat s'arrêta pour attendre les nouvelles que son
+avant-garde devait lui apporter sur l'état de la forteresse appelée le
+«Kremlin». Autour de lui se groupèrent quelques badauds qui regardaient
+avec stupéfaction ce chef étranger avec ses cheveux longs, chamarré d'or
+et portant une coiffure ornée de plumes multicolores.
+
+«Dis donc. Est-ce leur roi?
+
+--Pas mal! disaient quelques-uns.
+
+--Ôte donc ton bonnet!» s'écriaient les autres.
+
+Un interprète s'avança, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda
+si le «Kremlin» était loin. Surpris par l'accent polonais qu'il
+entendait pour la première fois, le dvornik ne comprit pas la question,
+et se déroba de son mieux derrière ses camarades. Un officier de
+l'avant-garde revint en moment annoncer à Murat que les portes de la
+forteresse étaient fermées et qu'on s'y préparait sans doute à la
+défense.
+
+«C'est bien,» dit-il en commandant à l'un de ses aides camp de faire
+avancer quatre canons.
+
+L'artillerie s'ébranla au trot, et, dépassant la colonne qui suivait,
+Murat se dirigea vers l'Arbatskaïa. Arrivée au bout de la rue, la
+colonne s'arrêta. Quelques officiers français mirent les bouches à feu
+en position, et examinèrent le «Kremlin» au moyen d'une longue-vue. Tout
+à coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vêpres. Croyant à
+un appel aux armes, ils s'en effrayèrent, et quelques fantassins
+coururent aux portes de Koutaflew, qui étaient barricadées par des
+poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment où
+ils s'en approchaient. Le général qui se tenait auprès des canons leur
+cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournèrent en
+arrière. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut blessé au
+pied. À cette vue, la volonté arrêtée d'engager la lutte et de braver la
+mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme
+et de tranquillité qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le
+maréchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'étaient plus
+dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et
+au moment peut-être d'un combat sanglant. Les pièces furent pointées,
+les artilleurs avivèrent leurs mèches, l'officier commanda: «Feu!» Deux
+sifflements aigus se firent entendre simultanément, la mitraille
+s'incrusta avec un bruit sec dans la maçonnerie des portes, dans les
+poutres, dans la barricade, et deux jets de fumée se balancèrent
+au-dessus des canons. À peine l'écho de la décharge venait-il de
+s'éteindre, qu'un bruit étrange passa dans l'air: une quantité
+innombrable de corbeaux s'élevèrent croassant au-dessus des murailles,
+et tourbillonnèrent en battant lourdement l'espace de leurs milliers
+d'ailes. Au même instant un cri isolé partit de derrière la barricade,
+et l'on vit surgir, au milieu de la fumée qui se dissipait peu à peu, la
+figure d'un homme, en caftan et nu-tête, tenant un fusil et visant les
+Français.
+
+«Feu!» répéta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en
+même temps que les deux coups de canon. Un nuage de fumée masqua la
+porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprochèrent de
+nouveau. Trois blessés et quatre morts étaient couchés devant l'entrée,
+tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.
+
+«Enlevez-moi ça,» dit l'officier en indiquant les poutres et les
+cadavres. Les Français achevèrent les blessés, et en jetèrent les
+cadavres par-dessus la muraille. Qui étaient ces gens-là? personne ne le
+sut. M. Thiers seul leur a consacré ces quelques lignes: «Ces misérables
+avaient envahi la citadelle sacrée, s'étaient emparés des fusils de
+l'arsenal, et tiraient sur les Français. On en sabra quelques-uns, et
+l'on purgea le Kremlin de leur présence[20].»
+
+On vint annoncer à Murat que la voie était libre. Les Français
+franchirent les portes, établirent leur bivouac sur la place du Sénat,
+et les soldats jetèrent par les fenêtres de ce bâtiment des chaises,
+dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les détachements se
+suivaient à la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les
+maisons vides et abandonnées où ils s'établissaient comme dans un camp.
+
+Avec leurs uniformes usés, leurs figures affamées et épuisées, réduites
+au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent néanmoins
+leur entrée à Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'éparpillèrent dans
+les maisons désertes, elles cessèrent d'exister comme armée, et le
+soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant
+Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il
+croyait indispensables ou précieux. Il n'avait plus pour but la
+conquête, mais la conservation de ce qu'il avait pillé. Semblables au
+singe qui, après avoir plongé son bras dan l'étroit goulot d'un vase
+pour y saisir une poignée de noisettes, s'obstine à ne pas ouvrir la
+main, de crainte de le laisser échapper et court ainsi le risque de la
+vie, les Français avaient d'autant plus de chances de périr en opérant
+leur retraite, qu'ils traînaient après eux un immense butin; comme le
+singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes après leur
+installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derrière
+les fenêtres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes guêtrés,
+en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans
+les caves et dans les glacières, dont ils enlevaient les provisions. Ils
+déclouaient les planches qui fermaient les remises et les écuries, et,
+retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux,
+faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et
+cherchaient à apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces
+gens-là partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de
+véritables soldats il n'en était plus question.
+
+En vain des ordres réitérés étaient envoyés aux différents chefs de
+corps, leur enjoignant de défendre aux soldats de courir dans la ville,
+d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre
+avait été donné de faire chaque jour un appel général. En dépit de
+toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'armée, se
+répandaient partout dans cette cité déserte à la recherche des riches
+approvisionnements et des jouissances matérielles qu'elle leur offrait
+encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le
+sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de
+marchands abandonnée avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y
+trouver des écuries plus spacieuses qu'il leur était nécessaire, ils ne
+s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus
+commode; certains même accaparaient plusieurs maisons à la fois, et se
+hâtaient d'écrire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles
+étaient occupées, et les hommes des différentes armes finissaient par se
+quereller et s'injurier. Avant même d'être installés, ils couraient
+examiner la ville, et, sur ouï-dire, se portaient là où ils croyaient
+trouver des objets de valeur. Leurs chefs, après avoir vainement cherché
+à les arrêter, se laissaient à leur tour entraîner à commettre les mêmes
+déprédations. Les généraux eux-mêmes se rassemblaient en foule dans les
+ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-là
+une calèche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux
+officiers supérieurs de les loger, dans l'espoir d'éviter par là le
+pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les
+Français se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas
+explorés ils en découvriraient encore de plus grandes. Ainsi,
+l'envahissement d'une ville opulente par une armée épuisée eut pour
+conséquence la destruction de cette armée même et la destruction de la
+ville, et le pillage et l'incendie en furent le résultat fatal.
+
+Les Français attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme féroce de
+Rostoptchine, les Russes à la sauvagerie des Français; mais, en réalité,
+on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Français, et
+les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la
+cause. Moscou a brûlé comme aurait pu brûler n'importe quelle ville
+construite en bois, abstraction faite du mauvais état des pompes,
+qu'elles y fussent restées ou non, comme n'importe quel village,
+fabrique ou maison qui auraient été abandonnés par leurs propriétaires
+et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut
+brûlé par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non
+par ceux qui y étaient restés, mais par le fait de ceux qui l'avaient
+quitté. Moscou ne fut pas respecté par l'ennemi comme Berlin et comme
+Vienne, parce que ses habitants ne reçurent pas les Français avec le
+pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais préférèrent
+l'abandonner à son malheureux sort.
+
+
+XXVII
+
+
+Le flot de l'invasion française n'atteignit que le soir du 2 septembre
+le quartier où demeurait Pierre. Après les deux jours qu'il venait de
+passer dans une solitude absolue et d'une façon si étrange, il se
+trouvait dans un état voisin de la folie. Une pensée unique s'était
+tellement emparée de tout son être qu'il n'aurait pu dire quand et
+comment elle lui était venue. Il ne se rappelait plus rien du passé, et
+ne comprenait rien au présent. Tout ce qui se déroulait devant ses yeux
+lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se dérober aux
+complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherché
+et trouvé un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le
+souvenir se rattachait dans son âme à tout un monde de paix éternelle et
+de calme solennel, complètement opposé à l'agitation fiévreuse dont il
+sentait peser sur lui l'irrésistible influence. Accoudé sur le bureau
+poudreux du défunt, dans le profond silence de son cabinet, son
+imagination lui représenta avec netteté les événements auxquels il
+avait été mêlé dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre
+autres, et il éprouva de nouveau un trouble indéfinissable en comparant
+son infériorité morale et sa vie de mensonge à la vérité, à la
+simplicité puissante de ceux dont le souvenir s'était imprimé dans son
+âme sous l'appellation «Eux»! Lorsque Ghérassime le tira de ses
+méditations, Pierre, qui s'était décidé à prendre part avec le peuple à
+la défense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un
+déguisement et un pistolet, et lui annonça son intention de rester caché
+dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son
+attention sur le manuscrit maçonnique: elle se portait involontairement
+sur la signification cabalistique de son nom lié à celui de Bonaparte.
+La pensée qu'il était prédestiné à mettre un terme au pouvoir de «la
+Bête» ne lui venait toutefois encore à l'esprit que comme une de ces
+vagues rêveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de
+traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha
+se fut écriée: «Vous restez à Moscou! Ah! que c'est bien!» il comprit
+qu'il ferait bien de ne pas s'en éloigner, alors même que la ville
+serait livrée à l'ennemi, afin d'accomplir sa destinée.
+
+Le lendemain, pénétré de la pensée de se montrer digne d'» Eux», il se
+dirigea vers la barrière des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut
+convaincu que Moscou ne serait pas défendu, la mise à exécution du
+projet qu'il caressait confusément depuis quelques jours se dressa tout
+à coup devant lui comme une nécessité implacable. Il lui fallait ne pas
+se montrer, chercher à aborder Napoléon, le tuer, mourir peut-être avec
+lui, mais délivrer l'Europe de celui qui, à ses yeux, était à cause de
+tous ses maux!
+
+Pierre connaissait tous les détails de l'attentat qu'un étudiant
+allemand avait commis en 1809, à Vienne, contre Napoléon; il savait que
+cet étudiant avait été fusillé, mais le danger qu'il allait courir en
+remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter
+davantage.
+
+Deux sentiments l'entraînaient avec une égale violence. Le premier, le
+besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur
+général avait fait naître dans son coeur, l'avait conduit à Mojaïsk
+jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint à quitter sa
+maison, à faire bon marché du luxe et du confort de son existence
+habituelle, à coucher tout habillé sur la dure et à partager la maigre
+chère de Ghérassime. Le second était ce sentiment, essentiellement
+russe, de profond mépris pour les conventions factices de la vie, et
+pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorité les
+jouissances suprêmes de ce monde. Pierre en avait éprouvé pour la
+première fois l'enivrement au palais Slobodski, où il avait compris que
+la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chérissent d'ordinaire,
+n'a réellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent à
+s'en débarrasser. C'est ce même sentiment qui entraîne la recrue à boire
+son dernier kopeck, l'ivrogne à briser les vitres et les glaces sans
+raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa
+bourse pour payer le dégât; c'est ce sentiment qui fait que l'homme
+commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui
+est en même temps le témoignage d'une volonté supérieure menant
+l'activité humaine où il lui plaît.
+
+L'état physique de Pierre correspondait à son état moral. La nourriture
+grossière qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie
+dont il s'était abreuvé, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilité
+de changer de linge, les nuits inquiètes et sans sommeil passées sur un
+canapé trop court, tout contribuait à entretenir chez lui une
+irritabilité qui touchait à la folie.
+
+Il était deux heures de l'après-midi, les Français étaient à Moscou.
+Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'à son projet et
+en pesait les moindres détails. Ce n'était pas sur l'acte lui-même que
+ses rêveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napoléon, mais
+sur sa propre mort, sur son courage héroïque, qu'il se représentait avec
+un attendrissement mélancolique. «Oui, je dois le faire, se
+disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout à
+coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce
+n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!...» Et il
+pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napoléon: «Eh bien,
+prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermeté en
+relevant la tête.
+
+Au moment où il s'abandonnait à ces divagations, la porte du cabinet
+s'ouvrit, et il vit apparaître sur le seuil la personne, si calme
+d'habitude, et aujourd'hui méconnaissable, de Makar Alexéïévitch. Sa
+robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge était ignoble à
+voir, on devinait qu'il était ivre. À la vue de Pierre, une légère
+confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en
+remarquant son embarras, et s'avança vers lui en titubant sur ses
+jambes grêles.
+
+«Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrouée et amicale, je leur ai
+dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?...» Puis il
+s'arrêta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout à
+coup, et s'élança vivement hors de la chambre.
+
+Ghérassime et le dvornik l'avaient suivi pour le désarmer, tandis que
+Pierre regardait avec pitié et dégoût ce vieillard à moitié fou, qui, la
+figure contractée, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une
+voix rauque:
+
+«Aux armes! à l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas!
+
+--Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille!» répétait
+Ghérassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans
+une chambre.
+
+«Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, misérable!... Ne me touche
+pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.
+
+--Empoigne-le,» murmura Ghérassime au dvornik.
+
+Ils étaient enfin parvenus à le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau
+cri, un cri de femme, perçant et aigu, vint s'ajouter à ceux qu'ils
+poussaient en l'entraînant, et que dominait toujours la voix rauque de
+l'ivrogne... et la cuisinière se précipita, d'un air effaré, dans la
+chambre.
+
+«Oh! mes pères!... Il y en a quatre... quatre à cheval!»
+
+Ghérassime et le dvornik lâchèrent les mains de Makar Alexéïévitch, et
+l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit
+de pas s'approchant de la porte d'entrée.
+
+
+XXVIII
+
+
+Pierre, décidé à cacher, jusqu'à l'accomplissement de son projet, son
+nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et à disparaître
+au besoin à la première apparition de l'ennemi, était resté debout
+devant la porte. Les Français entrèrent. Pierre, retenu par une
+invincible curiosité, ne bougea pas.
+
+Ils étaient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat,
+évidemment son planton, maigre, hâlé, avec des joues creuses, et une
+figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avança de quelques pas
+en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, et,
+trouvant sans doute l'appartement à sa guise, il se tourna vers les
+cavaliers restés à la porte d'entrée, et leur donna l'ordre d'amener les
+chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crâne et portant
+légèrement la main à la visière de son casque, il s'écria gaiement:
+
+«Bonjour la compagnie!» Personne ne lui répondit.
+
+«Vous êtes le bourgeois?» continua-t-il en s'adressant à Ghérassime,
+qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.
+
+«Qouartire... qouartire... logement!» répéta l'officier en lui souriant
+avec bonhomie, et en lui tapant sur l'épaule.
+
+«Les Français sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fâchons
+pas, mon vieux.... Ah çà! dites donc, on ne parle pas français dans
+cette boutique?» demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.
+
+Celui-ci fit un pas en arrière. L'officier s'adressa de nouveau au vieux
+Ghérassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.
+
+«Mon maître pas ici... moi pas comprendre,» disait Ghérassime en
+tâchant de s'énoncer aussi distinctement que possible.
+
+Le Français sourit, fit un geste de désespoir à moitié comique, et se
+dirigea du côté de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se
+reculer, lorsqu'il aperçut dans l'entrebâillement de la porte Makar
+Alexéïévitch, le pistolet à la main; avec cette ruse que laisse parfois
+la folie, il visait tranquillement le Français.
+
+«À l'abordage!» s'écria l'ivrogne en pressant la détente.
+
+À ce cri, le Français se retourna brusquement, et Pierre s'élança sur le
+fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexéïévitch avait eu le temps
+de lâcher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en
+remplissant la chambre de fumée. L'officier pâlit et se rejeta en
+arrière, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paraître
+savoir le français, lui demandait avec empressement:
+
+«N'êtes-vous pas blessé?
+
+--Je crois que non, mais je l'ai échappé belle cette fois,» répondit
+celui-ci en se tâtant et en montrant les débris de plâtre détachés du
+mur. «Quel est cet homme?» ajouta l'officier en regardant Pierre
+sévèrement.
+
+--Ah! je suis vraiment au désespoir de ce qui vient d'arriver, dit
+Pierre en oubliant complètement son rôle. C'est un malheureux fou qui ne
+savait ce qu'il faisait.»
+
+L'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar
+Alexéïévitch, la lèvre pendante, se balançait lourdement, appuyé à la
+muraille.
+
+«Brigand, tu me le payeras! lui dit le Français; nous autres, nous
+sommes cléments après la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux
+traîtres!» ajouta-t-il en faisant un geste énergique.
+
+Pierre, continuant à parler français, le supplia de ne pas tirer
+vengeance d'un pauvre diable à moitié idiot. L'officier l'écoutait en
+silence, tout en conservant son air menaçant; enfin il sourit, et, se
+tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la
+main avec une bienveillance exagérée.
+
+«Vous m'avez sauvé la vie. Vous êtes Français!» dit-il.
+
+C'était bien là le langage d'un Français. Un Français seul pouvait
+accomplir une grande action, et c'en était une sans contredit, et une
+des plus grandes, que d'avoir sauvé la vie à M. Ramballe, capitaine au
+18ème dragons. Malgré tout ce que cette opinion pouvait avoir de
+flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le détromper.
+
+«Je suis Russe, répondit-il rapidement.
+
+--À d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste
+d'incrédulité. Vous me conterez tout cela plus tard.... Charmé de
+rencontrer un compatriote.... Qu'allons-nous faire de cet homme?»
+poursuivit-il en s'adressant à Pierre comme à un camarade, car, du
+moment qu'il l'avait bel et bien proclamé Français, il n'y avait plus
+rien à répliquer.
+
+Pierre lui expliqua de nouveau qui était Makar Alexéïévitch, comment ce
+fou lui avait enlevé un pistolet chargé, et il lui réitéra sa prière de
+ne pas le punir.
+
+«Vous m'avez sauvé la vie! répéta son interlocuteur en gonflant sa
+poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous êtes Français, vous me
+demandez sa grâce, je vous l'accorde!... Qu'on emmène cet homme!»
+ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la
+chambre.
+
+Les soldats qui étaient entrés au bruit du coup de pistolet se
+montraient tout prêts à faire justice du coupable, mais le capitaine
+les arrêta d'un air sévère.
+
+«On vous appellera quand on aura besoin de vous... allez!»
+
+Les soldats s'éloignèrent, pendant que le planton, qui avait fait une
+tournée à la cuisine, s'approchait de son supérieur.
+
+«Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton,
+faut-il vous l'apporter?
+
+--Oui, et le vin avec.»
+
+
+XXIX
+
+
+
+Pierre crut de son devoir de renouveler à son compagnon l'assurance
+qu'il n'était pas Français et voulut se retirer, mais celui-ci était si
+poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser
+son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, où le capitaine
+lui assura de son côté, avec force poignées de main, qu'il était lié à
+lui pour la vie par sentiment de reconnaissance éternelle, malgré sa
+singulière idée de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait été
+doué de la faculté de deviner les pensées secrètes d'autrui, et par
+conséquent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement
+planté là, mais son manque de pénétration se traduisait par un bavardage
+intarissable.
+
+«Français ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour à
+tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au
+doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amitié; un Français
+n'oublie jamais ni une insulte ni un service.»
+
+Il y avait tant de bonté, tant de noblesse (du moins au point de vue
+français) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure
+et de ses gestes, que Pierre lui répondit involontairement par un
+sourire et serra la main qu'il lui tendait.
+
+«Je suis le capitaine Ramballe, du 13ème dragons, décoré pour l'affaire
+du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si
+agréablement dans ce moment, au lieu d'être à l'ambulance avec la balle
+de ce fou dans le corps?»
+
+Pierre répondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et
+s'ingénia à lui expliquer les motifs qui l'empêchaient de satisfaire sa
+curiosité.
+
+«De grâce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons:
+vous êtes sans doute officier supérieur, ce n'est pas mon affaire. Je
+vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout à vous. Vous êtes
+gentilhomme?» ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.
+
+Pierre inclina la tête.
+
+«Votre nom de baptême, s'il vous plaît?... M. Pierre, dites vous?...
+Parfait! C'est tout ce que je désire savoir.»
+
+Lorsqu'on eut apporté le mouton, l'omelette, le samovar, avec
+l'eau-de-vie et le vin que les Français avaient pris dans une cave
+voisine, Ramballe engagea Pierre à partager son repas, et lui-même se
+mit aussitôt à l'oeuvre en dévorant à belles dents comme un homme affamé
+et bien portant, en faisant claquer ses lèvres et en accompagnant le
+tout de joyeuses exclamations: «Excellent! exquis!» Son visage s'était
+empourpré peu à peu. Pierre, qui était également à jeun, fit honneur au
+dîner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude,
+dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en plaça sur la
+table une autre qui contenait du kvass; les Français avaient déjà
+baptisé ce breuvage du nom de: «limonade de cochon». Morel en faisait un
+grand éloge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il
+laissa Morel savourer le kvass tout à son aise. Roulant ensuite une
+serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand
+verre et en offrit un également à Pierre. Une fois sa faim apaisée et la
+bouteille vidée, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.
+
+«Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fière chandelle de
+m'avoir sauvé de cet enragé.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles
+dans le corps: tenez, en voilà une... elle me vient de Wagram celle-là,
+dit-il, en se touchant le côté, et deux que j'ai reçues à Smolensk,
+continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe,
+qui ne veut pas marcher? C'est à la grande bataille du 7, à la Moskva,
+que j'ai eu cet atout. Crénom, c'était beau! Il fallait voir ça, c'était
+un déluge de feu. Vous nous avez taillé une rude besogne; vous pouvez
+vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgré l'atout
+que j'y ai gagné, je serais prêt à recommencer. Je plains ceux qui
+n'ont pas vu cela.
+
+--J'y étais, dit Pierre.
+
+--Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous êtes de fiers ennemis, tout
+de même. La grande redoute a été tenace, nom d'une pipe, et vous nous
+l'avez fait crânement payer. J'y suis allé trois fois, tel que vous me
+voyez. Trois fois nous étions sur les canons, et trois fois on nous a
+culbutés comme des capucins de cartes. Oh! c'était beau, monsieur
+Pierre! Vos grenadiers ont été superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus
+six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme à une revue. Les
+beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connaît, a crié: bravo!...
+Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il après un moment de
+silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles à la bataille, galants
+avec les belles... voilà les Français, n'est-ce pas, monsieur Pierre?
+ajouta-t-il en clignant de l'oeil. La gaieté du capitaine était si
+naïve, si franche, il était si satisfait de lui-même, que Pierre fut sur
+le point de répondre à son coup d'oeil. Le mot «galants» rappela sans
+doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: «À propos,
+est-ce vrai que toutes les femmes ont quitté la ville? Une drôle d'idée:
+qu'avaient-elles à craindre?
+
+--Est-ce que les dames françaises ne quitteraient pas Paris si les
+Russes y entraient? demanda Pierre.
+
+--Ah! ah!... répondit le Français en éclatant de rire et en lui tapant
+sur l'épaule. Ah! elle est forte, celle-là! Paris... mais Paris,
+Paris...
+
+--Paris est la capitale du monde?» reprit Pierre en achevant la phrase
+commencée.
+
+Les yeux souriants du capitaine se fixèrent sur lui.
+
+«Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous êtes Russe, j'aurais parié
+que vous étiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce...
+
+--J'ai été à Paris, j'y ai passé plusieurs années, reprit Pierre.
+
+--Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne connaît pas
+Paris est un sauvage. Un Parisien, ça se sent à deux lieues! Paris,
+c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...»
+S'apercevant que sa conclusion ne répondait pas au début de son
+discours, il s'empressa d'ajouter: «Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous
+avez été à Paris et vous êtes resté Russe? Eh bien! je ne vous en estime
+pas moins.» Sous l'influence du vin et après les quelques jours de
+solitude qu'il avait passés en tête-à-tête avec ses sombres méditations,
+Pierre ressentait involontairement un véritable plaisir à causer avec ce
+gai compagnon.
+
+«Pour en revenir à vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue idée
+d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'armée française est à
+Moscou! Quelle chance elles ont manquée, celles-là! Vos moujiks, je ne
+dis pas, mais vous autres, gens civilisés, vous devriez nous connaître
+mieux que ça. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome,
+Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous
+aime! Nous sommes bons à connaître.... Et, puis l'Empereur...» Mais
+Pierre l'interrompit en répétant:
+
+«L'Empereur... d'un air triste et embarrassé. Est-ce que l'Empereur...?
+
+--L'Empereur, c'est la générosité, la clémence, la justice, le génie...
+voilà l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me
+voyez, j'étais son ennemi il y a encore huit ans. Mon père était comte
+et émigré.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoigné! Je n'ai pas
+pu résister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la
+France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous
+faisait une litière de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voilà un
+Souverain, et je me suis donné à lui.... Et voilà! Oh oui, mon cher,
+c'est le plus grand homme des siècles passés et à venir!
+
+--Est-il à Moscou? demanda Pierre avec hésitation, du ton d'un coupable.
+
+--Non, il fera son entrée demain,» répondit le Français en reprenant son
+récit[21].
+
+Leur entretien fut interrompu à ce moment par un bruit de voix à la
+porte cochère et par l'entrée de Morel, qui venait annoncer à son
+capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient à mettre leurs
+chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de
+ce qu'on ne parvenait pas à s'entendre. Ramballe fit aussitôt venir le
+maréchal des logis, et lui demanda d'un ton sévère à quel régiment il
+appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement déjà occupé.
+L'Allemand lui donna le nom de son régiment et celui de son colonel, et
+comme il comprenait fort peu le français et pas du tout la dernière
+question que Ramballe lui avait adressée, il se lança dans un discours
+allemand émaillé de mots d'un français problématique, destiné à
+expliquer qu'il était le fourrier du régiment, et que son chef lui avait
+ordonné de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue.
+Pierre, qui savait l'allemand, leur servit à tous deux d'interprète: le
+Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.
+
+Lorsque le capitaine, qui était sorti un moment pour donner un ordre,
+revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoudé, la tête appuyée sur
+la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et
+amère que fût pour lui la situation présente, il souffrait
+véritablement, non pas de ce que Moscou était pris et de ce que ses
+heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant même
+de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse.
+Quelques verres de bon vin, quelques paroles échangées avec ce bon
+garçon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et
+concentrée qui l'avait dominé si complètement ces jours derniers, et
+dont il avait besoin pour exécuter son projet. Le déguisement, le
+poignard étaient prêts. Napoléon faisait son entrée le lendemain;
+l'assassinat du «brigand» était un acte aussi utile et aussi héroïque
+aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de
+l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait
+confusément que la force lui manquait, et que toutes ses rêveries de
+vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'étaient évanouies en
+fumée au contact du premier venu. Le bavardage du Français, qui l'avait
+amusé jusque-là, lui devint odieux. Sa démarche, ses gestes, sa
+moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents,
+tout le froissait: «Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus,» se dit
+Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un étrange
+sentiment de faiblesse l'enchaînait à sa place: il voulait et ne pouvait
+se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se
+promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il
+souriait à quelque pensée drolatique.
+
+«Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garçon
+s'il en fut, mais... c'est un Allemand.»
+
+Il s'assit en face de Pierre.
+
+«À propos, vous savez donc l'allemand, vous?»
+
+Pierre le regarda sans répondre.
+
+«Les Allemands sont de fières bêtes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?...
+Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer
+une petite bouteille.»
+
+Morel plaça sur la table la bouteille demandée et des bougies, à la
+lueur desquelles le capitaine remarqua la figure décomposée de son
+compagnon. Poussé par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.
+
+«Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous
+aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?»
+
+Pierre lui répondit par un regard affectueux qui exprimait combien il
+était sensible à sa sympathie.
+
+«Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitié
+pour vous. En quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi.... C'est à la
+vie, à la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.
+
+--Merci, lui répondit Pierre.
+
+--Eh bien, alors je bois à notre amitié,» s'écria le capitaine en
+versant deux verres de vin.
+
+Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple,
+lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mélancolie.
+
+«Oui, mon cher ami, commença-t-il, voilà les caprices de la fortune. Qui
+m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de
+Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voilà à
+Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix
+triste et calme d'un homme qui se prépare à entamer un long récit, que
+notre nom est l'un des plus anciens de France...» Et le capitaine
+raconta à Pierre, avec un naïf laisser-aller frisant la jactance,
+l'histoire de ses ancêtres, les principaux événements de son enfance, de
+son adolescence et de son âge mûr, sans rien omettre de ses relations
+de famille et de parenté: «Mais tout cela, ce n'est que le petit côté de
+la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur
+Pierre?... Allons, encore un verre!» ajouta-t-il en s'animant.
+
+Pierre avala le second verre et s'en versa un troisième.
+
+«Oh! les femmes, les femmes!» ajouta le capitaine, dont les yeux
+devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; à
+l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquérant, sa jolie
+figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient
+faire croire à sa véracité. Bien que ses confidences eussent ce
+caractère licencieux qui, aux yeux des Français, constitue toute la
+poésie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si réelle, et
+prêtait tant de séduction aux femmes, qu'il semblait avoir été le seul à
+en subir l'attrait.
+
+Pierre l'écoutait avec curiosité. Il était évident que l'amour, tel que
+le Français le comprenait, n'était pas l'amour sensuel que Pierre avait
+éprouvé jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il
+nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour également méprisées par
+Ramballe: «L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre
+pour les imbéciles».) Le plus grand charme de l'amour pour lui
+consistait en combinaisons étranges et en situations hors nature.
+
+Le capitaine raconta ainsi le dramatique épisode de la double passion
+qu'il avait éprouvée pour une séduisante marquise de trente-cinq ans,
+et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutté de
+générosité, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mère, qui
+avait offert sa fille comme femme à son amant. Ce souvenir, quoique bien
+lointain, remuait encore le capitaine. Un second épisode fut celui d'un
+mari jouant le rôle de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait
+celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur
+son séjour en Allemagne, où les maris mangent trop de choucroute et où
+les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en
+Pologne, dont l'impression était encore toute fraîche dans son coeur, à
+en juger par l'expression de sa physionomie animée, lorsqu'il se mit à
+décrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauvé
+la vie (ce détail revenait à tout propos dans les gasconnades du
+capitaine). Ce mari lui avait confié sa ravissante femme, Parisienne de
+coeur, dont il était obligé de se séparer pour entrer au service de la
+France. Ramballe était sur le point d'être heureux, car la jolie
+Polonaise consentait à fuir avec lui, mais, mû par un sentiment
+chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: «Je vous
+ai sauvé la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!» En citant cette
+phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser
+l'émotion qui le gagnait.
+
+Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avança de la
+soirée, retrouvait dans sa mémoire, en écoutant avec attention les
+récits du capitaine, toute la série de ses souvenirs personnels. Son
+amour pour Natacha se représenta tout à coup devant lui en une suite de
+tableaux qu'il comparait à ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui
+décrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres
+détails de sa dernière entrevue avec l'objet de son affection, entrevue
+qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune
+impression; il l'avait même oubliée, mais aujourd'hui il y trouvait un
+côté poétique des plus significatifs: «Pierre Kirilovitch venez ici, je
+vous ai reconnu!» Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son
+sourire, le petit capuchon de voyage, la mèche de cheveux soulevée par
+le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondément. Lorsque le
+capitaine eut fini de décrire les charmes de sa Polonaise, il demanda à
+Pierre s'il avait sacrifié aussi l'amour au devoir, et s'il avait été
+jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tête, et, entraîné
+par le besoin de s'épancher, il lui expliqua que sa manière de voir sur
+l'amour était toute différente de la sienne; que de toute sa vie il
+n'avait aimé qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui
+appartenir!
+
+«Tiens!» fit le capitaine.
+
+Pierre lui confia comment il l'avait aimée depuis sa plus tendre
+enfance, sans oser penser à elle, parce qu'elle était trop jeune, et
+qu'il était un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment
+depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment,
+et la plaçait si haut au-dessus du monde entier et par conséquent de
+lui-même, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle.
+Pierre s'interrompit à cet endroit de sa confession pour demander au
+capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les épaules et
+l'engagea à continuer.
+
+«L'amour platonique! les nuages!...» marmotta-t-il.
+
+Était-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme
+ne connaîtrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena à
+lui ouvrir son coeur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout
+entière, la langue épaisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta
+celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de
+sa trahison et de leurs rapports encore si peu définis. Et même, pressé
+peu à peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position
+dans le monde et jusqu'à son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine
+dans ce long récit, ce fut d'apprendre que Pierre était propriétaire à
+Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonnés, pour rester en
+ville sous un déguisement.
+
+La nuit, tiède et claire, était déjà fort avancée lorsqu'ils sortirent
+ensemble. On apercevait à gauche les premières lueurs de l'incendie qui
+devait dévorer Moscou. À droite, très haut dans le ciel, brillait la
+nouvelle lune, à laquelle faisait face, à l'autre extrémité de
+l'horizon, la lumineuse comète, dont Pierre rattachait, dans son âme, la
+mystérieuse apparition à son amour pour Natacha. Ghérassime, la
+cuisinière et les deux Français se tenaient devant la porte cochère: on
+entendait leurs éclats de rire et le bruit des conversations qu'ils
+échangeaient dans deux langues étrangères l'une à l'autre. Leur
+attention se portait sur les lueurs qui grandissaient à l'horizon, bien
+qu'il n'y eût encore rien de menaçant dans ces flammes si éloignées. En
+contemplant le ciel étoilé, la lune, la comète, la clarté de l'incendie,
+Pierre éprouva un attendrissement indicible. «Que c'est beau! se
+dit-il. Que faut-il de plus?» Mais soudain il se rappela son projet, il
+eut un vertige, et il serait infailliblement tombé, s'il ne s'était
+retenu à la palissade. Il quitta aussitôt, à pas chancelants, son nouvel
+ami, sans même prendre congé de lui, et, rentrant dans sa chambre, il
+s'étendit sur le canapé et s'endormit profondément.
+
+
+XXX
+
+
+La lueur du premier incendie du 2 septembre fut aperçue de plusieurs
+côtés à la fois, et produisit des effets tout différents sur les
+habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forcées de se replier. À
+cause des nombreux objets qu'ils avaient oubliés et qu'ils envoyaient
+successivement chercher, à cause aussi de l'encombrement de la route,
+les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'après-midi; ils furent
+donc obligés de coucher à cinq verstes de la ville. Le lendemain,
+réveillés assez tard dans la matinée et rencontrant à tout moment de
+nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arrivèrent qu'à dix heures du
+soir au village de Bolchaïa-Mytichtchi, où la famille et les blessés
+s'établirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les
+domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers blessés,
+soupèrent, donnèrent à manger aux chevaux, et se réunirent dans la rue.
+Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Raïevsky; comme il
+avait le poignet brisé, et qu'il éprouvait d'intolérables souffrances,
+ses gémissements résonnaient d'une façon lugubre dans les ténèbres de
+cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait été sa voisine à la
+couchée précédente, n'avait pu fermer l'oeil: aussi avait-elle choisi
+cette fois une autre isba, pour être plus loin du malheureux blessé.
+L'un des domestiques remarqua tout à coup une seconde lueur à l'horizon;
+ils avaient déjà aperçu la première et l'avaient attribuée aux cosaques
+de Mamonow, qui, d'après eux, auraient mis le feu au village de
+Malaïa-Mytichtchi.
+
+«Regardez donc, camarades, voilà un autre incendie,» dit-il.
+
+Tous se retournèrent.
+
+«Mais oui.... On dit que ce sont les cosaques de Mamonow qui ont mis le
+feu.
+
+--Pas du tout, ce n'est pas ce village, c'est plus loin, on dirait que
+c'est à Moscou.»
+
+Deux des domestiques firent le tour de la voiture qui leur masquait
+l'horizon, et s'assirent sur le marchepied.
+
+«C'est plus à gauche... vois-tu la flamme qui se balance?... Ça, mes
+amis, c'est à Moscou que ça brûle!»
+
+Personne ne releva l'observation, et ils continuèrent à regarder ce
+nouveau foyer, qui s'étendait de plus en plus. Daniel, le vieux valet de
+chambre du comte, s'approcha du groupe et appela Michka.
+
+«Que regardes-tu, mauvaise tête?... Le comte appellera et il n'y aura
+personne.... Va vite ranger ses habits.
+
+--Mais je suis venu chercher de l'eau.
+
+--Qu'en pensez-vous, Daniel Térentitch, n'est-ce pas à Moscou?»
+
+Daniel Térentitch ne répondit rien, et chacun continua à se taire; la
+flamme ondulait avec une nouvelle force et gagnait de proche en proche.
+
+«Que le bon Dieu ait pitié de nous!... Le vent, la sécheresse... dit une
+voix.
+
+--Ah! Seigneur! vois donc comme ça augmente!... On aperçoit même les
+corbeaux. Que le Seigneur ait pitié de nous, pauvres pécheurs!
+
+--N'aie pas peur, on l'éteindra.
+
+--Qui donc l'éteindra? demanda tout à coup Daniel Térentitch d'une voix
+grave et solennelle: oui, c'est bien Moscou qui brûle, mes amis, c'est
+elle, notre mère aux murailles blanches.»
+
+Un sanglot brisa sa voix, et alors, comme si on n'attendait que cette
+triste certitude pour comprendre la terrible signification de cette
+lueur qui rougissait l'horizon, des prières et des soupirs éclatèrent de
+toutes parts.
+
+
+XXXI
+
+
+Le vieux valet de chambre alla prévenir le comte que Moscou brûlait;
+celui-ci passa sa robe de chambre, et alla s'assurer du fait, en
+compagnie de Sonia et de Mme Schoss, qui ne s'étaient pas encore
+déshabillées. Natacha et sa mère restèrent seules dans la chambre. Pétia
+les avait quittées le matin même pour s'en aller avec son régiment du
+côté de Troïtsk. La comtesse se mit à pleurer à la nouvelle de
+l'incendie de Moscou, tandis que Natacha, les yeux fixes, assise sur le
+banc, dans le coin des bagages, n'avait fait aucune attention aux
+paroles de son père; volontairement elle prêtait l'oreille aux plaintes
+du malheureux aide de camp blessé, qui lui parvenaient distinctement,
+quoiqu'elle en fût éloignée de trois ou quatre maisons.
+
+«Ah! l'horrible spectacle! s'écria Sonia en rentrant épouvantée.... Je
+crois que tout Moscou brûle... la lueur est énorme... regarde, Natacha,
+on la voit d'ici.»
+
+Natacha se tourna du côté de Sonia sans avoir l'air de la comprendre, et
+fixa de nouveau ses yeux dans l'angle du poêle. Elle était tombée dans
+cette espèce de léthargie depuis le matin, depuis le moment où Sonia, à
+l'étonnement et au grand ennui de la comtesse, avait cru nécessaire de
+lui annoncer la présence du prince André parmi les blessés, ainsi que la
+gravité de son état. La comtesse s'était emportée contre Sonia comme
+elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Celle-ci, tout en larmes, avait
+imploré son pardon et redoublait de soins auprès de sa cousine comme
+pour effacer sa faute.
+
+«Vois donc, Natacha, comme ça brûle.
+
+--Qu'est-ce qui brûle? demanda Natacha.... Ah oui! Moscou!» Et, afin de
+se débarrasser de Sonia sans cependant l'offenser, elle avança la tête
+vers la fenêtre, et reprit aussitôt sa première position.
+
+«Mais tu n'as rien vu!
+
+--J'ai tout vu, au contraire, je t'assure,» dit-elle d'une voix
+suppliante, qui semblait demander qu'on la laissât en repos.
+
+La comtesse et Sonia comprirent que rien en ce moment ne pouvait avoir
+d'intérêt pour elle.
+
+Le comte se retira derrière la cloison et se coucha. La comtesse
+s'approcha de sa fille, lui tâta la tête avec le revers de la main,
+comme elle avait l'habitude de le faire quand elle était malade, et posa
+ses lèvres sur son front, pour voir si elle avait de la fièvre.
+
+«Tu as froid, lui dit-elle en l'embrassant. Tu trembles, tu devrais te
+coucher.
+
+--Me coucher? Ah oui! je vais me coucher tout à l'heure,» répondit-elle.
+
+Lorsque Natacha avait appris que le prince André était grièvement blessé
+et qu'il voyageait avec eux, elle avait fait questions sur questions
+pour savoir comment et quand c'était arrivé, et si elle pouvait le
+voir. On lui répondit que c'était impossible, que sa blessure était
+grave, mais que sa vie n'était pas en danger. Convaincue alors que,
+malgré toutes ses instances, on ne lui répondrait rien de plus, elle
+s'était tue et était restée immobile dans le fond de la voiture, comme
+elle l'était en ce moment sur le banc, dans le coin de la chambre. À
+voir ses yeux grands ouverts et fixes, la comtesse devinait comme elle
+en avait fait souvent l'expérience, que sa fille roulait dans sa tête
+quelque projet; la décision inconnue qu'elle allait prendre l'inquiétait
+au plus haut degré.
+
+«Natacha, mon enfant, déshabille-toi, viens te coucher sur mon lit.»
+
+(La comtesse seule en avait un: Mme Schoss et les jeunes filles
+couchaient sur du foin.)
+
+«Non, maman, je me coucherai là, par terre,» répondit Natacha avec un
+mouvement d'impatience, et, s'approchant de la fenêtre, elle l'ouvrit.
+
+Les plaintes du blessé se faisaient toujours entendre; elle passa la
+tête hors de la fenêtre, dans l'air humide de la nuit, et sa mère
+s'aperçut que sa poitrine était secouée par des sanglots convulsifs.
+Natacha savait que celui qui souffrait ainsi n'était pas le prince
+André, elle savait aussi que ce dernier était couché dans l'isba
+contiguë à la leur, mais ces plaintes incessantes lui arrachaient des
+larmes involontaires. La comtesse échangea un regard avec Sonia.
+
+«Viens, couche-toi, mon enfant, répéta-t-elle en lui touchant
+légèrement l'épaule.
+
+--Oui, tout de suite,» répondit Natacha en se déshabillant à la hâte et
+en arrachant, pour aller plus vite, les cordons de ses jupons.
+
+Après avoir passé sa camisole, elle s'assit par terre sur le lit qui
+avait été préparé, et, jetant ses cheveux par-dessus son épaule, elle
+commença à les tresser. Tandis que de ses doigts fluets elle défaisait
+et refaisait rapidement sa natte, et que sa tête se balançait
+machinalement à chacun de ses mouvements, ses yeux, dilatés par la
+fièvre, regardaient fixement dans le vague. Sa toilette de nuit achevée,
+elle se laissa doucement tomber sur le drap qui recouvrait le foin.
+
+«Natacha, couche-toi au milieu.
+
+--Non, reprit-elle, couchez-vous, je reste où je suis...» Et elle
+enfouit sa tête dans l'oreiller.
+
+La comtesse, Sonia et Mme Schoss se déshabillèrent vivement. Bientôt la
+pâle clarté d'une veilleuse éclaira seule la chambre: au dehors,
+l'incendie du village, situé à deux verstes, illuminait l'horizon; des
+clameurs confuses partaient du cabaret voisin et de la rue, tandis que
+l'aide de camp continuait à gémir; Natacha écouta longtemps tous ces
+bruits, en s'abstenant toutefois de faire le moindre mouvement. Elle
+entendit sa mère prier et soupirer, le lit crier sous son poids, le
+ronflement sifflant de Mme Schoss, la respiration paisible de Sonia. À
+un certain moment, la comtesse appela sa fille, mais Natacha ne lui
+répondit pas.
+
+«Maman, je crois qu'elle dort,» dit tout bas Sonia.
+
+La comtesse l'appela encore après quelques minutes de silence, mais
+cette fois Sonia ne répondit plus, et bientôt après Natacha put
+reconnaître à la respiration égale de sa mère, qu'elle s'était endormie.
+Elle ne bougea pas, quoique son petit pied nu, qui sortait de temps à
+autre de dessous le drap, frissonnât au contact froid du plancher. Le
+cri strident du grillon se fit entendre dans les fissures des poutres:
+il semblait de veiller, alors que tout le monde dormait. Un coq chanta
+dans le lointain; un autre lui répondit tout à côté, les cris cessèrent
+dans le cabaret, mais les plaintes du blessé ne cessèrent pas.
+
+Dès que Natacha avait su que le prince André les suivait, elle avait
+résolu d'avoir une entrevue avec lui; tout en la jugeant indispensable,
+elle pressentait qu'elle serait pénible. L'espérance de le voir l'avait
+soutenue toute la journée, mais, le moment venu, une terreur sans nom
+s'empara d'elle. Était-il défiguré ou tel qu'elle se figurait le blessé
+dont les gémissements la poursuivaient? Oui, ce devait être ainsi, car
+dans son imagination ces cris déchirants se confondaient avec l'image du
+prince André. Natacha se souleva.
+
+«Sonia, tu dors? Maman?» murmura-t-elle.
+
+Pas de réponse. Elle se leva alors tout doucement, se signa et, posant
+légèrement sur le plancher son pied cambré et flexible, elle glissa sur
+les planches malpropres, qui crièrent sous sa pression, et s'élança avec
+l'agilité d'un jeune chat jusqu'à la porte, où elle se cramponna au
+loquet. Il lui semblait que les cloisons de l'isba retentissaient de
+coups frappés en mesure, tandis que c'était son pauvre coeur qui battait
+à se rompre, de frayeur et d'amour. Elle ouvrit la porte, franchît le
+seuil, et toucha de la plante du pied le sol humide de l'entrée couverte
+qui séparait les deux maisons. La sensation du froid la ranima, elle
+effleura de son pied déchaussé un homme qui dormait, et ouvrit la porte
+de l'isba où couchait le prince André. Il y faisait sombre derrière le
+lit placé dans un angle, et sur lequel se dessinait une forme vague,
+brûlait sur un banc une chandelle, dont le suif, en coulant, avait formé
+à l'entour comme un chaperon. Lorsqu'elle entrevit devant elle cette
+forme indécise, dont les pieds relevés sous la couverture lui parurent
+être les épaules, elle crut voir quelque chose de si monstrueux, qu'elle
+s'arrêta épouvantée, mais elle avança, poussée par une force
+irrésistible. Marchant avec précaution, elle arriva au milieu de l'isba,
+qui était encombrée d'effets de toute sorte; dans le coin, au-dessous
+des images, un homme était étendu sur un banc, c'était Timokhine,
+également blessé à Borodino; le docteur et le valet de chambre étaient
+couchés par terre. Le valet de chambre se souleva en murmurant quelques
+mots. Timokhine, souffrant d'une blessure au pied, ne dormait pas et
+fixait ses yeux écarquillés sur l'étrange apparition de la jeune fille
+en camisole et en bonnet de nuit. Les quelques paroles indistinctes et
+effrayées qu'il prononça: «Qu'y a-t-il? Qui va là?» firent presser le
+pas à Natacha, et elle se trouva levant l'objet qui causait son
+épouvante. Quelque terrible que pût être l'aspect de ce corps, il
+fallait qu'elle le vît. En ce moment, une lumière plus vive jaillit de
+la chandelle fumeuse, et elle aperçut distinctement le prince André, les
+mains étendues sur la couverture, tel qu'elle l'avait toujours connu.
+Cependant son teint animé par la fièvre, ses yeux brillants fixés sur
+elle avec exaltation, son cou délicat comme celui d'un enfant,
+ressortant du col rabattu de la chemise, lui donnaient une apparence de
+jeunesse et de candeur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle l'approcha
+vivement de lui, et d'un mouvement rapide, souple et gracieux elle se
+jeta à genoux. Il sourit et lui tendit la main.
+
+
+XXXII
+
+
+
+Sept jours avaient passé sur la tête du prince André depuis qu'il était
+revenu à lui dans l'ambulance après l'opération. La fièvre et
+l'inflammation des intestins, qui avaient été déchirés par un éclat
+d'obus, devaient, au dire du médecin, l'emporter en rien de temps; aussi
+ce dernier fut-il tout surpris de le voir, le septième jour, manger avec
+plaisir quelques bouchées de pain, et d'avoir à constater une diminution
+de l'état inflammatoire. Le prince André avait complètement repris
+connaissance. La nuit qui suivit le départ de Moscou était accablante,
+et on l'avait laissé dans sa calèche; une fois arrivé au village, le
+blessé avait lui-même demandé à être porté dans une maison, et à boire
+du thé, mais la souffrance que lui avait fait éprouver le court trajet
+de la voiture à l'isba avait provoqué chez lui un nouvel évanouissement.
+Lorsqu'on l'eut couché sur son lit de camp, il resta longtemps
+immobile, les yeux fermés..., puis il les ouvrit et redemanda du thé.
+Il se souvenait des moindres détails de la vie, ce qui étonna le
+docteur: il lui tâta le pouls et le trouva plus régulier, à son grand
+regret; car il savait par expérience que le prince André était
+irrévocablement condamné: la prolongation de ses jours ne pouvait que
+lui causer de nouvelles et atroces douleurs, dont le terme serait quand
+même la mort. On lui apporta un verre de thé, qu'il but avec avidité,
+pendant que ses yeux brillants, toujours fixés sur la porte, essayaient
+de ressaisir un souvenir confus:
+
+«Je n'en veux plus. Timokhine est-il là?»
+
+Celui-ci se traîna jusqu'à lui sur son banc.
+
+«Me voici, Excellence.
+
+--Comment va ta blessure?
+
+--La mienne? oh! ce n'est rien; mais vous, comment vous sentez-vous?»
+
+Le prince André resta pensif, comme s'il cherchait à trouver ce qu'il
+voulait dire.
+
+«Me pourrait-on me procurer un livre? demanda-t-il.
+
+--Quel livre?
+
+--L'Évangile, je ne l'ai pas.»
+
+Le docteur lui promit un Évangile et le questionna sur son état. Ses
+réponses, faites à contre-coeur, étaient tout à fait lucides. Il demanda
+qu'on lui glissât un petit coussin sous les reins pour alléger ses
+angoisses. Le docteur et le valet de chambre soulevèrent un pan du
+manteau qui le couvrait et examinèrent l'horrible plaie, dont l'odeur
+fétide leur soulevait le coeur. Cette inspection mécontenta le docteur:
+il refit le pansement, retourna le malade, qui s'évanouit de nouveau, et
+le délire le reprit; il insistait pour qu'on lui apportât le livre et
+qu'on le plaçât sous lui.
+
+«Qu'est-ce que cela vous coûte? répéta-t-il d'une voix plaintive:
+donnez-le-moi, mettez-le là, ne fût-ce que pour un instant.»
+
+Le docteur sortit de la chambre pour se laver les mains.
+
+«Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau, comment
+peut-il supporter cette atroce douleur!»
+
+Pour la première fois, le prince André avait repris ses sens, retrouvé
+ses souvenirs, et compris son état, au moment où sa calèche s'était
+arrêtée au village de Mytichtchi; mais, la souffrance occasionnée par
+son transport dans l'isba ayant de nouveau troublé ses idées, elles ne
+s'éclaircirent que lorsqu'on lui eut donné du thé; sa mémoire lui
+retraça alors les derniers incidents par lesquels il avait passé, et il
+se souvint surtout des mirages de félicité mensongère qu'il avait
+entrevus à l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endurées
+par l'homme qu'il détestait. Les mêmes pensées confuses et indécises
+s'emparèrent de nouveau de son coeur, l'impression d'un bonheur
+ineffable le pénétra, et il sentait qu'il ne trouverait le bonheur que
+dans cet Évangile qu'il réclamait avec tant d'insistance. Les douleurs
+du pansement, et les mouvements qu'il fut obligé de faire en changeant
+de position, provoquèrent un nouvel évanouissement, et il ne reprit
+connaissance que vers le milieu de la nuit. Tous dormaient autour de
+lui. Il entendait le cri-cri du grillon de l'isba voisine; une voix
+avinée chantait dans la rue; les blattes couraient en bruissant sur la
+table, sur les images, sur les cloisons, et une grosse mouche se
+heurtait en bourdonnant à la chandelle qui coulait.
+
+L'homme en bonne santé a la faculté de réfléchir, de sentir, se souvenir
+de mille choses à la fois, comme de choisir certaines pensées et
+certains faits, sur lesquels il fixe de préférence son attention. Il
+sait, au besoin, s'arracher à une occupation profonde, pour accueillir
+poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses
+réflexions; mais l'âme du prince André n'était pas dans cet état normal.
+Bien que ses forces morales fussent devenues plus actives et plus
+pénétrantes que par le passé, elles agissaient cependant sans la
+participation de sa volonté. Les idées et les visions les plus diverses
+envahissaient tour à tour son esprit: pendant quelques minutes sa pensée
+travaillait avec une précision et une profondeur qu'elle n'aurait jamais
+eues s'il avait été valide, et tout à coup des images fantastiques et
+imprévues brisaient impitoyablement le tissu de ce travail, que sa
+faiblesse l'empêchait de rendre.
+
+«Oui, un bonheur nouveau s'est révélé à moi, pensait-il plongeant son
+regard brillant de fièvre dans la pénombre de la tranquille isba, un
+bonheur que rien ne saurait désormais m'enlever, un bonheur indépendant
+de toute influence matérielle: celui de l'âme seule, celui de l'amour!
+Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux
+hommes. D'où vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils...»
+Soudain le fil de ses idées se rompit, et (était-ce délire ou réalité?)
+il crut entendre une voix qui chantonnait sans trêve à son oreille.
+
+À ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un
+édifice de fines aiguilles et de légers copeaux, et il essayait, en
+conservant avec soin son équilibre, d'arrêter la chute de cette
+construction aérienne, qui disparaissait de temps à autre pour s'élever
+de nouveau au rythme, cadencé de cet indéfinissable murmure. «Elle
+s'élève, je la vois!» se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il
+apercevait, par échappée, la flamme rouge de la chandelle à demi
+consumée et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le
+plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son
+oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brûlait
+comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le
+heurtant de son aile, elle ne faisait pas écrouler l'étrange édifice
+d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et là-bas,
+près de la porte quelle était cette forme menaçante, ce sphinx immobile
+qui lui aussi, l'étouffait?... «N'est-ce pas plutôt un morceau de linge
+blanc qu'on a laissé sur la table? Mais pourquoi alors tout s'étend-il
+et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette même voix qui
+chante en mesure?» reprenait avec angoisse le malheureux blessé..., et
+tout à coup ses pensées et ses sensations lui revenaient plus nettes et
+plus puissantes que jamais.
+
+«Oui, oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai
+éprouvé pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes côtés
+mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé quand même!... C'est l'essence
+même de l'âme, qui ne s'en tient pas à un seul objet d'affection, c'est
+ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis,
+aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses
+manifestations!... Aimer un être qui nous est cher, c'est de l'amour
+humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!...
+C'était là la cause de ma joie, lorsque j'ai découvert que j'aimais cet
+homme.... Mais où est-il? Vit-il encore! L'amour humain dégénère en
+haine, mais l'amour divin est éternel!... Combien de gens n'ai-je pas
+haï dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aimée et le plus
+détestée?... Et il revit Natacha, non plus avec le cortège de ses
+charmes extérieurs: c'était dans son âme qu'il pénétrait, c'était son
+âme dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir;
+c'était sa cruauté, à lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec
+elle.... «Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une
+fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe!» Et son
+imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et
+de réalités où il entrevoyait, comme dans un nuage, l'édifice qui
+s'élevait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brûlait
+entourée de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait près de la
+porte.
+
+À ce moment il entendit un léger bruit, il aspira un courant d'air
+frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le
+seuil de l'isba: son visage était pâle et ses yeux brillaient comme ceux
+de Natacha. «Oh! que ce délire me fatigue!» se disait le prince André en
+essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision était
+toujours là, elle s'avançait, elle semblait réelle! Le prince André fit
+un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait,
+mais le délire était toujours le plus fort. Le susurrement de la voix
+continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine,
+et l'étrange figure le regardait toujours. Réunissant toutes ses forces
+pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tintèrent, sa
+vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui,
+Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les êtres il désirait
+aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui être révélé, était là,
+à genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en éprouva aucune
+surprise, mais un sentiment ineffable de bien-être. Natacha, terrifiée,
+n'osait bouger; elle cherchait à étouffer ses sanglots, un léger
+tremblement agitait son pâle visage.
+
+Le prince André poussa un soupir d'allégement, sourit et lui tendit la
+main.
+
+«Vous? dit-il.... Quel bonheur!»
+
+Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant délicatement la
+main, la baisa en l'effleurant à peine de ses lèvres.
+
+«Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tête. Pardonnez-moi!
+
+--Je vous aime, dit-il.
+
+--Pardonnez-moi!
+
+--Que dois-je vous pardonner?
+
+--Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un
+pénible effort.
+
+--Je t'aime mieux qu'auparavant,» répondit le prince André en lui
+prenant la tête pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur
+lui à travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de
+compassion.
+
+Les traits pâles et amaigris de Natacha, ses lèvres gonflées par
+l'émotion, lui ôtaient en ce moment toute beauté, mais le prince André
+ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants.
+
+Pierre, le valet de chambre, qui venait de se réveiller, secoua le
+docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'était
+passé, et cherchait à se dissimuler de son mieux dans ses draps.
+
+«Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant à moitié.
+Veuillez vous retirer, mademoiselle.»
+
+Au même instant la femme de chambre, envoyée par la comtesse pour
+chercher sa fille, frappa à la porte. Comme une somnambule qui serait
+réveillée en sursaut, Natacha sortit et rentrée chez elle, tomba en
+sanglotant sur son lit.
+
+À dater de ce jour, à chaque halte, à chaque étape de leur long voyage,
+Natacha se rendait auprès de Bolkonsky, et le docteur était forcé
+d'avouer qu'il ne s'attendait pas à rencontrer chez une jeune fille
+autant de fermeté et d'intelligence dans les soins à donner à un blessé.
+Quelque terrible que fût pour la comtesse la pensée de voir mourir le
+prince André entre les mains de sa fille, selon les prévisions trop
+fondées du médecin, elle n'eut pas le courage de résister à sa volonté.
+Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances,
+rétabli leurs premières relations, mais la question de vie et de mort
+suspendue sur la tête du prince André l'était également au-dessus de la
+Russie et écartait toute autre préoccupation.
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal à la tête; ses habits,
+qu'il n'avait pas quittés, lui pesaient sur le corps, et il sentait
+confusément qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte
+honteux était son épanchement avec le capitaine Ramballe. La pendule
+marquait onze heures, le temps était sombre au dehors; il se leva, se
+frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Ghérassime avait remis
+sur le bureau, il se rappela enfin où il se trouvait et ce qui devait
+avoir lieu ce jour-là: «Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car
+«il» ne fera probablement son entrée qu'à midi. Pierre ne se donnait
+même plus le loisir de penser à ce qu'il avait à faire, il se dépêchait
+d'agir. Il donna un léger coup de main à ses vêtements, saisit le
+pistolet, et il se disposait à sortir, lorsque pour la première fois il
+se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa
+ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la déguiser dans les plis de son
+large caftan, enfin il avait oublié de la charger. «Dans ce cas un
+poignard fera mieux l'affaire,» se dit-il, bien qu'il eût plus d'une
+fois blâmé l'étudiant allemand qui, en 1809, avait tenté de poignarder
+Napoléon; alors il prit le poignard qu'il avait acheté en même temps que
+le pistolet, quoiqu'il fût tout ébréché, et le glissa sous son gilet. On
+aurait dit qu'il avait hâte, non d'exécuter son projet, mais de se
+prouver à lui-même qu'il n'y avait pas renoncé. Serrant ensuite sa
+ceinture autour lui, enfonçant son bonnet sur ses yeux, il traversa le
+corridor en s'efforçant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la
+rue, sans avoir rencontré le capitaine.
+
+L'incendie, qui la veille l'avait laissé si indifférent, s'était
+rapidement étendu pendant la nuit. Moscou brûlait sur plusieurs points à
+la fois. Le Gostinnoï-Dvor, la Povarskaïa, les barques sur la rivière,
+les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, étaient en flammes. Pierre
+se dirigeait par l'Arbatskaïa vers l'église de Saint-Nicolas: c'était
+l'endroit où depuis longtemps il s'était promis d'accomplir le grand
+acte qu'il préméditait. La plupart des maisons avaient leurs fenêtres et
+leurs portes fermées et clouées. Les rues et les ruelles étaient
+désertes. L'air était imprégné d'une odeur de brûlé et de fumée. De
+temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effarés et des
+Français, à tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la
+chaussée. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosité: sa
+carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentrée de sa
+figure, les intriguaient, et les Russes eux-mêmes l'examinaient
+attentivement, sans parvenir à comprendre à quelle classe de la société
+il appartenait. Les Français, habitués à être un objet d'étonnement ou
+de frayeur pour les indigènes, le suivaient gaiement avec des yeux
+surpris, car il ne faisait aucune attention à eux. Devant la porte
+cochère d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ingéniaient à
+s'expliquer avec des Russes sans parvenir à se faire comprendre,
+l'arrêtèrent pour lui demander s'il parlait Français. Il secoua
+négativement la tête et poursuivit son chemin. Plus loin, une
+sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut
+seulement à un second: «Au large!» crié d'une voix menaçante et au bruit
+du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la nécessité de passer
+de l'autre côté de la rue. Tout entier à son sinistre projet, et à la
+crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit précédente, il
+ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre détermination n'était
+pas destinée à aboutir; alors même qu'il n'en aurait pas été empêché en
+chemin, l'exécution de son plan était devenue impossible, par la raison
+toute simple que Napoléon était déjà depuis quelques heures dans le
+palais impérial du Kremlin. À ce même moment, assis dans le cabinet du
+Tsar, et de fort méchante humeur, il donnait des ordres et prenait des
+mesures pour arrêter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants.
+Pierre ignorait ce fait: absorbé par son idée fixe, et préoccupé, comme
+tous les entêtés qui entreprennent une chose impossible, il se
+tourmentait, non des difficultés d'exécution, mais de la défaillance
+qui, en s'emparant de lui au moment décisif, paralyserait son action et
+lui enlèverait toute estime de lui-même. Il continuait néanmoins
+d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout
+droit à la Povarskaïa. Plus il avançait, plus la fumée devenait
+épaisse; il commençait à sentir la chaleur de l'incendie, dont les
+langues de feu s'élançaient au-dessus des maisons voisines. Les rues se
+remplissaient d'une foule agitée. Pierre commençait à comprendre qu'il
+se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se
+rendait pas compte encore du véritable état des choses. Tout en suivant
+un chemin battu à travers une grande place déserte, qui touchait d'un
+côté à la Povarskaïa et longeait de l'autre les jardins d'un riche
+propriétaire, il entendit tout à coup à ses côtés le cri désespéré d'une
+femme; il s'arrêta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la tête.
+
+À quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des édredons, des
+samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en désordre sur
+l'herbe desséchée et poudreuse; accroupie à côté des caisses, une jeune
+femme maigre, avec de longues dents proéminentes, enveloppée d'un
+manteau noir, et la tête couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en
+pleurant à chaudes larmes. Deux petites filles de dix à douze ans, pâles
+et terrifiées comme elle, vêtues de misérables jupons et de manteaux à
+l'avenant, regardaient leur mère avec stupeur, tandis qu'un petit garçon
+de sept ans, coiffé d'une casquette beaucoup trop grande pour lui,
+pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service
+apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait
+défait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poignées les
+cheveux roussis. Un homme aux larges épaules, avec des favoris arrondis,
+des mèches de cheveux soigneusement lissés sur les tempes et en petit
+uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible à
+chercher des vêtements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant
+passer près d'elle, la femme se précipita aux genoux de Pierre.
+
+«Oh! mon père! Oh! fidèle chrétien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi!
+disait-elle à travers ses sanglots.... Ma fille, ma dernière petite
+fille, a été brûlée!... Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai
+chérie, que je t'ai...
+
+--Assez, assez Marie Nicolaïevna, lui dit son mari d'un ton calme; il
+semblait tenir à se justifier devant l'étranger. Notre soeur l'aura sans
+doute emportée, c'est sûr.
+
+--Monstre! coeur de pierre! s'écria la femme avec colère en cessant de
+pleurer. Tu n'as même pas un coeur pour ton enfant! Un autre l'aurait
+retirée des flammes.... Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un père!...
+De grâce, continuait-elle en se tournant vers Pierre, écoutez-moi; le
+feu a passé chez nous de la maison voisine; cette fille que voilà s'est
+écriée: ça brûle!... On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on
+est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez
+de sauvé... cette image et notre lit de noce, tout le reste a péri!...
+Tout à coup je m'aperçois que Katia n'est plus là!... Oh! mon enfant,
+mon enfant qui a été brûlée!
+
+--Mais où donc est-elle restée? demanda Pierre, et l'expression
+sympathique de sa figure fit comprendre à la femme qu'elle avait trouvé
+en lui aide et secours.
+
+--Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la mère, sois mon bienfaiteur....
+Aniska, va, petite misérable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant
+sa grande bouche et en montrant ses longues dents.
+
+--Viens, viens, je ferai mon possible,» dit Pierre en se hâtant.
+
+La petite domestique sortit de derrière la caisse, arrangea ses cheveux,
+soupira et prit par le sentier. Pierre, tout prêt à l'action, se sentit
+réveillé comme après une longue léthargie; il releva la tête, ses yeux
+brillaient et il suivit à grands pas la jeune fille, qui le conduisit à
+la Povarskaïa. Les maisons se dérobaient derrière un nuage de fumée
+noire que perçaient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule
+énorme, se pressait autour de l'incendie. Un général français se tenait
+au milieu de la rue et parlait à ceux qui l'entouraient. Pierre, guidé
+par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arrêtèrent.
+
+«On ne passe pas!
+
+--Ici, ici, petit oncle, s'écria la fillette; nous traverserons la
+ruelle, venez!»
+
+Pierre se retourna en faisant de grandes enjambées pour la rejoindre:
+elle prit à gauche, dépassa trois maisons, et entra par la porte cochère
+de la quatrième:
+
+«C'est ici, là, tout près!»
+
+Traversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arrêtant sur le
+seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui était toute en flammes. Une
+muraille s'était déjà effondrée, l'autre brûlait encore, et le feu
+s'élançait par toutes les ouvertures, par les fenêtres, par le toit.
+Pierre s'arrêta involontairement, suffoqué par la chaleur.
+
+«Laquelle de ces maisons est la vôtre?
+
+--Celle-là, celle-là! hurla l'enfant. C'est là que nous demeurions....
+Et tu es brûlée, notre trésor adoré, Katia, ma demoiselle bien-aimée,»
+recommença à crier Aniska, se croyant obligée, à la vue de l'incendie,
+de faire preuve de ses sentiments.
+
+Pierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit
+quelques pas en arrière et se trouva en face d'une maison plus grande,
+dont le toit flambait d'un seul côté. Quelques Français s'agitaient
+alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient là;
+néanmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son
+sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils
+pillaient, mais cette pensée ne fit que traverser son esprit. Le
+craquement des murailles et des plafonds qui s'écroulaient, le
+sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de
+fumée traversés par des pluies d'étincelles et des gerbes de feu qui
+semblaient lécher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la
+rapidité des mouvements qu'il était obligé de faire, tout provoqua chez
+Pierre la surexcitation que font éprouver habituellement ces désastres.
+L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussitôt délivré des
+pensées dont il était obsédé. Jeune, résolu et alerte, il fit le tour de
+la petite maison qui brûlait; au moment d'y entrer, il fut arrêté par
+des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd
+qui tomba avec bruit à ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Français
+qui venaient de jeter par la fenêtre une commode remplie d'objets en
+métal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approchèrent
+aussitôt.
+
+«Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-là? s'écria l'un d'eux avec colère.
+
+--Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre.... N'avez-vous pas vu
+un enfant?
+
+--Qu'est-ce qu'il chante donc?... Va te promener! crièrent plusieurs
+voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlevât sa part
+de l'argenterie et des bronzes qui étaient dans la commode, s'avança
+d'un air menaçant.
+
+--Un enfant? s'écria un Français de l'étage supérieur.... J'ai entendu
+piailler dans le jardin. C'est peut-être son moutard, à ce bonhomme....
+Faut être humain, voyez-vous...
+
+--Où est-il? où est-il? demandait Pierre.
+
+--Par ici, par ici, répondit le Français en lui indiquant le jardin
+derrière la maison.... Attendez, je vais descendre.»
+
+En effet, une seconde plus tard, un Français, en bras de chemise, sauta
+par la fenêtre du rez-de-chaussée, donna à Pierre une tape sur l'épaule
+et courut avec lui au jardin.
+
+«Dépêchez-vous, vous autres, cria-t-il à ses camarades, il commence à
+faire chaud!... et, s'élançant dans l'allée sablée, il tira Pierre par
+la manche, et lui montra un paquet posé sur un banc.
+
+C'était une petite fille de trois ans, en robe de percale rose.
+
+«Voilà votre moutard... une petite fille, tant mieux!... Au revoir, mon
+gros.... Faut être humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous...» Et
+le Français rejoignit ses compagnons.
+
+Pierre, essoufflé, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi pâle
+et aussi laide que sa mère, poussa un cri désespéré à sa vue et
+s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle
+hurlait avec colère et essayait avec ses petites mains de s'arracher à
+l'étreinte de Pierre, qu'elle mordait à belles dents. Cet attouchement,
+qui ressemblait à celui d'un petit animal, lui causa une telle
+répulsion, qu'il fut obligé de se dominer pour ne pas jeter là l'enfant,
+et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout à coup dans
+l'impossibilité de suivre le même chemin. Aniska avait disparu, et,
+partagé entre le dégoût et la compassion, il se vit contraint, tout en
+serrant contre lui la petite fille qui continuait à se débattre comme un
+beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre
+issue.
+
+
+XXXIV
+
+
+Lorsque Pierre, après plusieurs détours à travers cours et ruelles,
+déboucha avec son fardeau au coin de la Povarskaïa et du jardin
+Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et
+d'objets empilés sur cette place jusqu'alors déserte. Sans compter les
+familles russes qui s'y réfugiaient avec tout leur avoir, on y voyait
+encore un grand nombre de soldats français de différentes armes. Il n'y
+fit aucune attention et chercha avec inquiétude les parents de l'enfant
+pour la leur rendre, et pour aller au besoin opérer ensuite quelque
+autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'étaient peu à peu
+calmés, se cramponnait à son caftan, et, se blottissant dans ses bras
+comme une bête sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouchés,
+tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait
+intéressé par cette petite figure pâle et maladive, mais il avait beau
+chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas à découvrir
+ni l'employé ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se portèrent
+involontairement sur une famille arménienne ou géorgienne, composée d'un
+vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement
+habillé, d'une vieille matrone de même origine et d'une toute jeune
+femme, dont les sourcils arqués fins et noirs comme une aile de corbeau,
+le teint d'une couleur mate et les traits réguliers et impassibles,
+faisaient ressortir l'admirable beauté. Assise, sur de grands ballots,
+derrière la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant à chacun
+d'eux, enveloppée d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie
+violette sur la tête, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en
+amandes et ses longs cils baissés vers la terre, à une plante délicate
+des pays chauds jetée sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle
+et qu'elle craignait pour sa beauté. Pierre la regarda à plusieurs
+reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser
+d'un coup d'oeil toute la place, et ne tarda pas, avec l'étrange
+tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras, à attirer
+l'attention de quelques groupes qui l'entourèrent en lui demandant:
+
+«Ayez-vous perdu quelqu'un?
+
+--Êtes-vous un noble?... À qui est l'enfant?»
+
+Pierre répondit que la petite fille appartenait à une femme qu'il avait
+vue ici même tout à l'heure et qui était couverte d'un manteau noir et
+entourée de ses trois enfants.
+
+«Ne pouvait-on lui dire où elle était allée?
+
+--Ce doit être les Anférow, dit un vieux diacre en s'adressant à sa
+voisine.... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous, répéta le vieux
+diacre d'une voix profonde.
+
+--Où sont les Anférow? reprit la femme.
+
+--Ils sont partis de bon matin.... C'est peut-être Marie Nicolaïevna,
+peut-être aussi les Ivanow?
+
+--Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicolaïevna est une dame,
+reprit une voix.
+
+--Vous devez la connaître, dit Pierre: une femme maigre, qui a de
+longues dents.
+
+--Mais alors c'est Marie Nicolaïevna. Ils se sont enfuis dans le jardin
+lorsque les loups sont arrivés.
+
+--Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous! répéta le diacre.
+
+--Allez de ce côté, vous les trouverez, c'est elle, bien sûr! Elle
+pleurait, elle pleurait.... Allez, vous les trouverez.»
+
+Mais Pierre n'écoutait plus la paysanne qui lui parlait; car il était
+occupé de la scène qui se passait entre deux soldats français et la
+famille arménienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote
+gros-bleu serrée autour de sa taille par une corde, et un bonnet de
+police sur la tête, avait saisi par les pieds le vieillard, qui
+s'empressait d'ôter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, très
+lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se
+composait d'un pantalon bleu passé dans de grandes bottes et d'une
+capote de drap; planté devant l'Arménienne, les mains dans ses poches,
+il la regardait silencieusement.
+
+«Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!... Tu entends,» dit Pierre à
+l'une des femmes, en déposant la fillette à terre et en se retournant du
+côté des Arméniens.
+
+Le vieillard était pieds nus, et le petit Français, qui s'était emparé
+de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre
+homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un
+coup d'oeil; son attention était toute concentrée sur l'autre Français,
+qui s'était rapproché de la jeune femme, et lui avait passé la main
+autour du cou. La belle Arménienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu
+encore le temps de franchir les quelques pas qui le séparaient d'elle,
+et déjà le maraudeur lui avait arraché le collier qu'elle portait, et la
+jeune femme, réveillée de sa torpeur, poussait des cris déchirants.
+
+«Laissez cette femme!» s'écria Pierre, furieux, en secouant le soldat
+par les épaules; le soldat tomba, et, se relevant aussitôt, s'enfuit à
+toutes jambes.
+
+Son camarade, jetant à terre les bottes qu'il tenait à la main, tira son
+sabre et marcha droit sur Pierre:
+
+«Voyons, pas de bêtises,» dit-il.
+
+Pierre, en proie à un de ces accès de colère qui décuplaient ses forces
+et lui ôtaient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna
+un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une volée de coups de
+poing. La foule était en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la
+place déboucha une patrouille de lanciers, qui arrivèrent au trot et
+entourèrent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose,
+c'est qu'il frappait à coups redoublés, qu'on le battait à son tour,
+qu'on lui liait les mains, et il se vit entouré de soldats qui
+fouillaient dans ses poches.
+
+«Il a un poignard, lieutenant!»
+
+Ce furent les premiers mots qu'il entendit distinctement.
+
+«Ah! une arme! reprit l'officier.... C'est bon, vous direz tout cela au
+conseil de guerre...
+
+--Parlez-vous français, vous?»
+
+Pierre, les yeux injectés de sang, ne répondit rien; il avait sans doute
+l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre
+lanciers vinrent se placer à ses côtés.
+
+«Parlez-vous français? répéta l'officier en se tenant à distance....
+Appelez l'interprète!»
+
+Un petit homme en habit civil sortit de derrière les rangs. Pierre le
+reconnut aussitôt pour un commis français qu'il avait vu dans un magasin
+de Moscou.
+
+«Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interprète en examinant
+Pierre.
+
+--Ce doit être l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui
+qui il est.
+
+--Qui es-tu? dit l'interprète. Ton devoir est de répondre à l'autorité.
+
+--Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi,
+dit tout à coup Pierre en français.
+
+--Ah! ah! s'écria l'officier en fronçant le sourcil.... Marchons!»
+
+Un groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la
+femme à qui il l'avait confiée, s'était rapproché des militaires.
+
+«Où donc te mène-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant
+si elle n'est pas à eux?
+
+--Que veut cette femme?» demanda l'officier.
+
+La surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes à la vue de la
+fillette qu'il avait sauvée.
+
+«Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des
+flammes.» Et, ne sachant lui-même pourquoi il avait débité ce mensonge
+inutile, il se mit à marcher entre les quatre lanciers chargés de le
+garder.
+
+Cette patrouille avait été envoyée, ainsi que beaucoup d'autres, sur
+l'ordre de Durosnel, pour arrêter le pillage et mettre la main sur les
+incendiaires qui, au dire des chefs militaires français, mettaient le
+feu à Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient
+trouvé qu'un boutiquier, deux séminaristes, un paysan, un domestique et
+quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus
+de soupçons; aussi, lorsqu'ils furent amenés dans la maison où était
+établi le corps de garde, fut-il placé dans une chambre à part et soumis
+à une rigoureuse surveillance.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+I
+
+
+À la même époque, une lutte acharnée, à laquelle se mêlaient comme
+d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes
+sphères de Saint-Pétersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis
+de la France, de l'Impératrice mère et du césarévitch, pendant que la
+vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque
+se trouvait au milieu de ce courant de rivalités et de compétitions de
+toutes sortes, il était difficile, sinon impossible, de se rendre un
+compte exact de la situation critique de la Russie: c'étaient toujours
+les mêmes cérémonies officielles, les mêmes bals, le même théâtre
+français, les mêmes mesquins intérêts de service. Tout au plus, de temps
+à autre, causait-on à voix basse de la conduite si différente tenue par
+les deux Impératrices dans ces graves circonstances. Tandis que
+l'Impératrice mère, dans la pensée de sauvegarder les divers
+établissements placés sous son patronage, avait pris déjà toutes les
+mesures nécessaires pour le transfert des instituts à Kazan, et fait
+emballer tout ce qui leur appartenait: l'Impératrice Élisabeth, avec son
+patriotisme accoutumé, avait répondu aux demandes d'instructions venues
+de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant
+spécialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre à donner à cet
+égard; mais que, quant à elle personnellement, elle serait la dernière à
+quitter Pétersbourg!
+
+Le 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, Mlle Schérer donnait
+une petite soirée, dont le bouquet devait être la lecture d'une lettre
+adressée par le métropolite à l'Empereur, à propos de l'envoi qu'il lui
+faisait d'une image de saint Serge. Cette épître passait pour un
+chef-d'oeuvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince
+Basile, qui se flattait d'être un lecteur hors ligne (il lui arrivait
+parfois de lire chez l'Impératrice), devait en donner connaissance. Son
+talent consistait à hausser la voix et à passer du grave au doux, sans
+tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme
+tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la
+soirée devait réunir quelques personnages influents, et l'on s'était
+promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient à
+fréquenter le théâtre français. Il y avait déjà beaucoup de monde dans
+le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore apparaître
+ceux dont elle jugeait la présence nécessaire pour que l'on pût
+commencer la lecture.
+
+La nouvelle qui faisait ce jour-là les frais de la conversation était la
+maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait
+de prendre part aux réunions dont elle faisait l'ornement habituel, ne
+recevait personne, et, au lieu de se confier à une célébrité de la
+ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la
+traitait au moyen d'un remède nouveau et complètement inconnu. Il était
+plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de
+l'embarras où elle se trouvait d'épouser deux maris à la fois, et que le
+traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse
+situation; mais, en présence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever
+cette question délicate, ou y faire la moindre allusion.
+
+«On dit la pauvre comtesse très mal: le médecin parle d'une angine[22]!
+
+--L'angine? Mais c'est une maladie terrible!
+
+--Bah!... Savez-vous que, grâce à l'angine, les deux rivaux sont
+réconciliés?... Le vieux comte est touchant, à ce qu'il paraît. Il a
+pleuré comme un enfant quand le médecin lui a appris que le cas était
+grave!
+
+--Oh! ce serait une grande perte!... C'est une femme ravissante!
+
+--Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoyé prendre de ses
+nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux.... Oh oui! c'est la
+plus charmante femme du monde, répliqua Anna Pavlovna en souriant de son
+propre enthousiasme. Nous appartenons à des camps différents, mais cela
+ne m'empêche pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle mérite....
+Elle est si malheureuse!...»
+
+Un jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin
+du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire
+observer que le charlatan italien était bien capable d'administrer à sa
+malade des remèdes dangereux.
+
+«Vos informations peuvent être meilleures que les miennes, dit Mlle
+Schérer en prenant à partie le jeune homme, mais je sais de bonne source
+que ce médecin est un homme très savant et très habile. C'est le médecin
+particulier de la reine d'Espagne!»
+
+Lui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du côté de Bilibine, qui
+était en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens.
+
+«Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document
+diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par
+Wittgenstein, le héros de Pétropol (ainsi qu'on l'appelait à
+Pétersbourg).
+
+--Qu'est-ce donc?» lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de
+provoquer un silence qui lui permît de répéter le mot qu'elle
+connaissait déjà.
+
+Il s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la
+dépêche qu'il avait du reste composée lui-même: «L'Empereur renvoie les
+drapeaux autrichiens, drapeaux amis égarés qu'il a trouvés hors de la
+route[23].
+
+--Charmant, charmant! dit le prince Basile.
+
+--C'est peut-être la route de Varsovie,» dit tout haut le prince
+Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient
+aucun sens. Il répondit à cet étonnement général par un air d'aimable
+satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait
+dit, mais il avait remarqué, dans sa carrière diplomatique, que des
+phrases prononcées de cette façon passaient parfois pour très
+spirituelles; aussi avait-il à tout hasard jeté les premiers mots qui
+s'étaient trouvés au bout de sa langue, en se disant: «Il en sortira
+peut-être quelque chose de très bien; dans le cas contraire, il se
+trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti.» Le pénible silence qui
+suivit son mot fut interrompu par l'entrée de la personne «qui manquait
+de patriotisme», et qu'Anna Pavlovna se disposait à ramener à de
+meilleurs sentiments, menaçant gracieusement du doigt le prince
+Hippolyte, elle invita le prince Basile à se rapprocher de la table, fit
+placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia
+d'en faire la lecture.
+
+«Très Auguste Souverain et Empereur!» commença le prince Basile d'un
+ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait
+condamner d'avance celui qui aurait osé protester contre ces paroles.
+Personne ne souffla mot.... Moscou, la première capitale, la nouvelle
+Jérusalem, reçoit «son Christ», continua-t-il en appuyant sur le pronom,
+comme une mère qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et,
+prévoyant, à travers les ténèbres qui s'élèvent, la gloire éblouissante
+de ta puissance, elle chante avec extase: «Hosannah, béni soit celui qui
+vient!» On sentait des larmes dans la voix du prince Basile à cette
+dernière phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres
+personnes avaient l'air embarrassé. Anna Pavlovna, prenant les devants,
+murmurait _in petto_ la phrase qui suivait: «Qu'importe que le Goliath
+impudent et hardi...» tandis que le prince Basile reprenait tout haut:
+«Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des frontières de
+la France, apporte aux confins de la Russie les épouvantes meurtrières;
+l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la tête
+de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge,
+l'antique zélateur du bien de sa patrie, s'offre à Votre Majesté
+Impériale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'âge m'empêchent
+de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes
+prières. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les
+pieux désirs de Votre Majesté!»
+
+--Quelle force! quel style!» s'écria-t-on de tous côtés en louant à la
+fois l'auteur et le lecteur.
+
+Mis en train par cette éloquente épître, les hôtes d'Anna Pavlovna
+causèrent longtemps encore de la situation du pays et se livrèrent à
+maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait
+avoir lieu vers cette époque.
+
+«Vous verrez, dit Mlle Schérer, que demain, pour l'anniversaire de la
+naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons
+pressentiments!»
+
+
+II
+
+
+Le pressentiment d'Anna Pavlovna se réalisa. Le lendemain, pendant le
+_Te Deum_ chanté au palais, le prince Volkonsky fut appelé hors de la
+chapelle, et reçut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow,
+écrit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annonçait que les
+Russes n'avaient pas reculé d'une semelle, que les pertes de l'ennemi
+étaient supérieures aux nôtres, et que, si le temps lui manquait pour
+lui donner des détails plus précis, il pouvait du moins lui assurer que
+la victoire nous était restée. Aussitôt il y eut un second _Te Deum_
+d'actions de grâces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accordé à
+ses fidèles. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de fête
+régna sans partage toute la matinée. On croyait à une victoire complète;
+plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilité de faire
+Napoléon prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain
+pour la France.
+
+Loin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il était
+difficile de donner aux événements qui se déroulaient leur importance
+réelle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-mêmes
+autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans,
+à l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en
+était arrivée le jour de la fête de l'Empereur. C'était comme la
+réussite d'une délicate surprise, Koutouzow annonçait également les
+pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Koutaïssow, Toutchkow
+et Bagration, mais là aussi l'impression de tristesse se concentra sur
+une seule mort, celle du jeune et intéressant Koutaïssow, qui était
+connu de tout le monde et particulièrement aimé de l'Empereur. Ce
+jour-là on n'entendit plus que ces phrases; «N'est-ce pas surprenant que
+cette nouvelle soit arrivée juste pendant le _Te Deum_... et ce pauvre
+Koutaïssow? Quelle perte, quel dommage!
+
+--Que vous avais-je dit de Koutouzow!» répétait à tout venant le prince
+Basile, en se drapant dans son orgueil de prophète. Ne vous ai-je pas
+toujours assuré qu'il était seul capable de vaincre Napoléon?»
+
+Le lendemain se passa sans nouvelles de l'armée, et l'inquiétude
+commença à sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans
+laquelle on laissait l'Empereur: «Sa position est terrible», disait-on,
+et l'on accusait déjà Koutouzow, après l'avoir exalté l'avant-veille, de
+causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son
+protégé, mais gardait un profond silence lorsqu'il était question du
+commandant en chef. Dans la même soirée, une nouvelle à sensation ajouta
+encore à l'angoisse qui commençait à se répandre dans les hautes
+sphères: la comtesse Hélène venait de mourir subitement de sa
+mystérieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse était
+morte des suites de son angine; mais, dans l'intimité, on s'étendait sur
+de certains détails: le médecin de la reine d'Espagne lui aurait
+ordonné, disait-on, un certain remède qui, pris à faibles doses, devait
+amener le résultat désiré; mais Hélène, tourmentée par les soupçons du
+vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait avalé
+une quantité double de la drogue prescrite, et était morte dans des
+souffrances atroces, sans qu'on eût le temps lui porter secours. On
+assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris
+à partie le médecin italien, mais qu'à la lecture de certains
+autographes intimes de la défunte, mis par ce dernier sous leurs yeux,
+ils avaient aussitôt cessé de le poursuivre. Toujours est-il que, ce
+jour-là, la causerie de salon eut beau jeu à s'occuper de ces trois
+tristes événements: l'inquiétude de l'Empereur, la perte de Koutaïssow
+et la mort d'Hélène.
+
+Le surlendemain de l'arrivée du rapport, un propriétaire venu de Moscou
+répandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait été
+abandonnée aux Français! «C'était horrible! La position de l'Empereur
+était affreuse! Koutouzow était un traître!» Et le prince Basile
+affirmait, à ceux qui lui faisaient des visites de condoléance à
+l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre à rien
+autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: «Je me suis
+toujours étonné, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce
+qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait été confié à de
+telles mains!» La nouvelle n'étant pas officielle, le doute était encore
+permis, mais le lendemain elle fut confirmée par le rapport suivant du
+comte Rostoptchine:
+
+«L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apporté une lettre, dans
+laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de
+police, afin de guider les troupes à travers la ville, jusqu'à la
+grand'route de Riazan. Il prétend abandonner Moscou avec douleur. Sire,
+cet acte décide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La
+Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui
+représente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos
+aïeux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'armée, j'ai fait emporter
+tout ce qui devait être enlevé.»
+
+L'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant,
+adressé à Koutouzow:
+
+«Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le
+29 du mois d'août. Je viens de recevoir, datée du 1er septembre, par
+Yaroslaw, du général gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que
+vous avez abandonné Notre capitale. Vous pouvez aisément vous figurer
+l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur!
+Le général aide de camp prince Volkonsky vous porte le présent rescrit,
+avec ordre de s'informer de la situation de l'armée et des raisons qui
+vous ont amené à cette douloureuse extrémité.»
+
+
+III
+
+
+Neuf jours après que Moscou eut été abandonné, un envoyé de Koutouzow
+en apporta la confirmation officielle. Cet envoyé était un Français
+nommé Michaud, mais, «quoique étranger, Russe de coeur et d'âme», comme
+il le disait lui-même. L'Empereur le reçut aussitôt dans son cabinet, au
+palais de Kamennoï-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la
+première fois, et _qui ne savait pas le russe_, se sentit néanmoins très
+ému (comme il l'écrivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre très
+gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les
+flammes avaient éclairé sa route. Bien que sa douleur pût avoir une
+autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure était
+tellement défaite, que l'Empereur lui demanda aussitôt:
+
+«M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel?
+
+--Bien tristes, Sire! répondit-il en soupirant et en baissant les yeux:
+l'abandon de Moscou!
+
+--Aurait-on livré sans se battre mon ancienne capitale?» Et le rouge de
+la colère monta aux joues de l'Empereur.
+
+Michaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu
+l'impossibilité de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne
+restait que le choix entre perdre Moscou et l'armée, ou Moscou seul, et
+le maréchal s'était vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur
+écouta ce message en silence, sans lever les yeux.
+
+«L'ennemi est-il entré en ville? demanda-t-il.
+
+--Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres à l'heure qu'il est,
+car je l'ai laissé en flammes.» Michaud s'effraya de l'impression
+produite par ses paroles.
+
+La respiration de l'Empereur devint oppressée et pénible, ses lèvres
+tremblèrent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette
+émotion fut passagère; l'Empereur fronça le sourcil et sembla se
+reprocher à lui-même sa faiblesse.
+
+«Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de
+grands sacrifices de notre part. Je suis prêt à me soumettre à toutes
+ses volontés; mais dites-moi, Michaud, en quel état avez-vous laissé
+l'armée, qui assistait ainsi, sans coup férir, à l'abandon de mon
+ancienne capitale?... N'y avez-vous pas aperçu du découragement[24]?»
+
+Voyant son très gracieux Souverain calmé, Michaud se calma également;
+mais, ne s'étant pas préparé à lui donner une information précise, il
+répondit, pour gagner du temps:
+
+«Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal
+militaire?
+
+--Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir
+absolument ce qu'il en est.
+
+--Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu
+le temps de combiner sa réponse sous la forme d'un jeu de mots
+respectueux: Sire, j'ai laissé toute l'armée, depuis les chefs jusqu'au
+dernier soldat, sans exception, dans une crainte épouvantable,
+effrayante.
+
+--Comment cela? demanda l'Empereur sévèrement. Mes Russes se
+laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais!» Michaud n'attendait
+que cela pour produire son effet.
+
+«Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par
+bonté de coeur, Votre Majesté ne se laisse persuader de faire la paix.
+Ils brûlent de combattre et de prouver à Votre Majesté, par le sacrifice
+de leur vie, combien ils lui sont dévoués.
+
+--Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me
+tranquillisez, colonel.»
+
+Il baissa la tête et garda quelques instants le silence.
+
+«Eh bien, retournez à l'armée, dit-il en se redressant de toute sa
+hauteur d'un geste plein de majesté. Dites à nos braves, dites à tous
+mes loyaux sujets, partout où vous passerez, que quand je n'aurai plus
+de soldats je me mettrai moi même à la tête de ma chère noblesse, de mes
+braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux dernières ressources de mon
+empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit
+l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il était écrit
+dans les décrets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel
+ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie dût cesser de régner sur le
+trône de mes ancêtres, alors, après avoir épuisé tous les moyens qui
+sont en mon pouvoir, je me laisserais croître la barbe, et j'irais
+manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutôt que de
+signer la honte de ma patrie et de ma chère nation, dont je sais
+apprécier les sacrifices!» Après avoir prononcé ces paroles d'une voix
+émue, il se détourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas
+jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacité, il serra
+fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de colère
+et de décision:
+
+«Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être qu'un
+jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon et moi, nous ne
+pouvons plus régner ensemble. J'ai appris à le connaître, il ne me
+trompera plus[25]!»
+
+En entendant ces mots et en voyant l'expression de fermeté qui se
+lisait sur les traits du Souverain, Michaud, «quoique étranger, mais
+Russe de coeur et d'âme», se sentit gagné par un sincère enthousiasme
+(comme il le raconta plus tard).
+
+«Sire! s'écria-t-il, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de la
+nation et le salut de l'Europe.»
+
+Quand il eut exprimé ainsi, non seulement ses sentiments personnels,
+mais ceux du peuple russe, dont il se regardait à cette heure comme le
+représentant, l'Empereur le congédia d'un signe de tête.
+
+
+IV
+
+
+
+Alors que la Russie, à moitié conquise, voyait les habitants de Moscou
+s'enfuir dans les provinces éloignées, que les levées de milices se
+succédaient sans interruption, il nous semble, à nous qui n'avons pas
+vécu à cette époque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir
+qu'une seule et même pensée: celle de tout sacrifier pour sauver la
+patrie ou périr avec elle. Les récits d'alors ne sont remplis que de
+traits de dévouement, d'amour, de désespoir et de douleur, mais la
+réalité était loin d'être telle que nous nous la figurons. L'intérêt
+historique de ces terribles années, en attirant seul nos regards, nous
+dérobe à la vue des petits intérêts personnels, qui dissimulaient aux
+contemporains, par leur importance momentanée, celle des faits qui se
+passaient autour d'eux. Les individus de cette époque, dont la grande
+majorité se laissait guider par ces étroites considérations, devenaient
+par cela même les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au
+contraire qui s'efforçaient de se rendre compte de la marche générale
+des affaires, d'y participer par des actes d'abnégation et d'héroïsme,
+étaient les membres les plus inutiles de la société. Ils jugeaient tout
+de travers, et ce qu'ils faisaient à bonne intention n'était en
+définitive que folies sans but; exemples: les régiments de Pierre et de
+Mamonow, qui passaient leur temps à piller les villages, et la charpie
+préparée par les dames, qui ne parvenait jamais aux blessés. Enfin les
+discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays
+étaient involontairement empreints, ou d'une certaine fausseté, ou de
+blâme et d'animosité contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont
+la responsabilité ne retombait sur personne. C'est quand on écrit
+l'histoire que l'on comprend combien est sage la défense de toucher à
+l'arbre de la science, car l'activité inconsciente porte seule des
+fruits. Celui qui joue un rôle dans les événements n'en comprend jamais
+la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part
+immédiate, ses actes sont frappés de stérilité. À Pétersbourg, ainsi que
+dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient
+sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de
+sacrifices et de dévouement; l'armée, qui se repliait au delà de Moscou,
+ne songeait ni à ce qu'elle abandonnait, ni à l'incendie qu'elle
+laissait derrière elle, et encore moins à se venger des Français; elle
+pensait au trimestre de la solde, à l'étape prochaine, à Matrechka la
+vivandière, et ainsi de suite....
+
+Nicolas Rostow, que la guerre avait encore trouvé au service, prenait
+par cela même, mais sans s'arrêter à une idée préconçue et sans se
+livrer à de sombres réflexions, une part active et sérieuse à la défense
+de la patrie. Si on lui avait demandé quelle était son opinion sur
+l'état du pays, il aurait nettement répondu qu'il n'avait pas à s'en
+préoccuper, que Koutouzow et d'autres avec lui étaient là pour penser à
+sa place; il ne savait qu'une chose: on complétait les cadres des
+régiments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances
+actuelles il était probable qu'il serait nommé chef de régiment. Grâce
+cette manière d'envisager la question, il ne regretta même pas de ne
+s'être pas trouvé à la dernière bataille, et il accepta avec plaisir la
+commission d'aller à Voronège pour la remonte de la division.
+
+Peu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas reçut les
+instructions et l'argent nécessaires, envoya un hussard en avant, prit
+des chevaux de poste et se mit en route.
+
+Celui qui a passé plusieurs mois dans l'atmosphère des camps pendant une
+campagne peut seul comprendre la jouissance qu'éprouva Nicolas en
+quittant le rayon occupé par les trains de bagages, les hôpitaux, les
+dépôts de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin
+des incidents peu élégants de la vie journalière du bivouac, lorsqu'il
+vit des villages, des paysans, des maisons de propriétaires, des champs,
+du bétail qui y paissait en liberté, des maisons des postes avec leurs
+surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir
+tout cela pour la première fois. Ce qui surtout le frappa agréablement,
+ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fraîches, sans le cortège
+habituel d'une dizaine d'officiers occupés à leur faire la cour, mais
+flattées et souriantes des amabilités de l'officier voyageur. Enchanté
+lui-même et de son sort, il arriva la nuit à Voronège, s'arrêta à
+l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manqué à l'armée; le
+lendemain, après s'être bien rasé, après avoir endossé l'uniforme de
+grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla
+rendre ses devoirs aux autorités de la ville.
+
+Le commandant de la milice, homme d'un certain âge, fonctionnaire civil,
+avec le grade de général, paraissait enchanté de son uniforme et de son
+nouvel emploi. Il reçut Nicolas d'un air sévère et important, croyant
+que c'était là la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant
+ou en le désapprouvant tour à tour comme s'il en avait le droit. Comme
+Nicolas était de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant
+l'idée de s'en fâcher. De là il se rendit chez le gouverneur, petit
+homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les
+haras où l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon
+et un propriétaire dont la résidence était à vingt verstes de la ville,
+qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: «Vous êtes
+le fils du comte Ilia Andréïévitch? Ma femme était une amie de votre
+mère. On se réunit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui,
+faites-moi le plaisir de venir ce soir sans façon.»
+
+De chez le gouverneur, Nicolas se mit en télègue, prit avec lui son
+maréchal des logis pour aller au haras qu'on lui avait désigné, et dont
+le propriétaire était un vieux garçon, ex-officier de cavalerie, fin
+connaisseur en chevaux, chasseur endiablé et possesseur d'une eau-de-vie
+âgée de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots bâcla
+un marché, en lui en achetant pour 6 000 roubles dix-sept étalons de
+premier choix pour les besoins éventuels de la remonte; ayant bien
+dîné, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, après avoir
+embrassé son amphitryon, qu'il tutoyait déjà comme une vieille
+connaissance, il refit la même route aussi gaiement que la première
+fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la
+soirée.
+
+Aspergé d'eau froide de la tête aux pieds, bien parfumé et habillé de
+nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce
+n'était pas un bal, mais, comme on savait que Catherine Pétrovna
+jouerait des valses et des écossaises, et qu'on danserait, les dames
+avaient préféré venir en robes décolletées. Pendant l'année 1812 la vie
+de province s'écoulait à Voronège comme d'habitude, avec la seule
+différence qu'il régnait dans la ville une animation inusitée:
+plusieurs familles riches de Moscou s'y étaient réfugiées par suite de
+la gravité des circonstances, et, au lieu des conversations banales et
+accoutumées sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se
+passait à Moscou, de la guerre et de Napoléon. La réunion du gouverneur
+était composée de la crème de la société et, entre autres, de plusieurs
+dames que Nicolas avait connues à Moscou. Parmi les hommes, personne ne
+pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant
+officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier
+italien, prisonnier français, était au nombre des invités, et Nicolas
+sentait que sa présence rehaussait, comme un trophée vivant, la valeur
+du héros russe. Persuadé que chacun partageait le même sentiment, il fut
+avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de réserve et de
+dignité. Aussitôt que, dans son uniforme de hussard, il fit son entrée
+au salon, en répandant autour de lui l'odeur pénétrante des parfums et
+du vin, il se vit entouré et eut l'occasion de répéter et de s'entendre
+dire à plusieurs reprises: «Mieux vaut tard que jamais.» Devenu le point
+de mire de tous les regards, il se sentit dans une sphère qui lui
+convenait, il allait y retrouver, à son grand plaisir, la position de
+favori, dont il était depuis si longtemps privé. Les dames et les
+demoiselles faisaient assaut de coquetterie à son endroit, et les
+personnes âgées intriguèrent aussitôt pour le marier, afin de mettre un
+terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du
+gouverneur, qui l'avait reçu comme un proche parent, et le tutoyait
+déjà, fut du nombre de ces dernières. Catherine Pétrovna joua des
+valses, des écossaises; les danses s'animèrent et donnèrent à Nicolas
+l'occasion de déployer toutes ses grâces; son élégante désinvolture
+charma toutes les dames, et lui-même fut tout surpris ce soir-là d'avoir
+si bien dansé; jamais il ne se serait permis à Moscou ce laisser-aller
+qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la nécessité d'étonner
+son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-là à
+tous ces provinciaux, et de les obliger à accepter cela comme la
+dernière mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la
+femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde
+aux yeux bleus. Naïvement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le
+seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont été créées pour
+eux, il ne quitta pas sa conquête d'un instant; il poussa même la
+diplomatie jusqu'à se rapprocher du mari, comme si, sans se l'être
+cependant avoué l'un à l'autre, ils avaient déjà pressenti qu'ils ne
+tarderaient pas à s'entendre. Le mari ne paraissait pas se prêter à ce
+manège, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la
+franche bonhomie et la gaieté fascinatrice de ce dernier eurent plus
+d'une fois raison de sa mauvaise grâce! Cependant, à la fin de la
+soirée, à mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait,
+celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir à
+eux deux qu'une certaine dose de vivacité; quand elle augmentait chez la
+femme, elle diminuait chez le mari.
+
+
+V
+
+
+Nicolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait à prendre différentes
+poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chaussés pour
+la circonstance d'une paire de bottes irréprochables; il ne cessait de
+sourire et de faire des compliments ampoulés à la jolie blonde, en lui
+confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville.
+
+«Laquelle?
+
+--Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en
+regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses lèvres de corail, ses
+épaules d'une blancheur... sa taille celle de Diane!»
+
+Le mari s'approcha à ce moment et demanda à sa femme d'un air sombre le
+sujet de leur conversation.
+
+«Ah! Nikita Ivanitch!» dit Rostow en se levant poliment... et, comme
+pour l'inviter à prendre part à ses plaisanteries, il lui exposa son
+intention d'enlever une blonde.
+
+Cette confidence fut froidement reçue par le mari: la femme rayonnait.
+Mme la gouvernante, qui était une excellente personne, s'approcha d'eux
+d'un air moitié souriant et moitié sévère.
+
+«Anna Ignatievna demande à te voir, Nicolas,--et elle prononça ce nom de
+manière à lui faire comprendre que cette dame était un personnage
+important.--Allons, viens!
+
+--À l'instant, ma tante, mais qui est-elle?
+
+--C'est Mme Malvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa nièce que tu
+as sauvée... devines-tu?
+
+--Mais il y en a beaucoup que j'ai sauvées, reprit Nicolas.
+
+--Sa nièce est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh!
+comme te voilà rouge, qu'est-ce donc?
+
+--Mais pas du tout, ma tante, je vous assure.
+
+--Bien, bien, monsieur le mystérieux!» Et elle le présenta à une vieille
+dame, très grande, très forte, coiffée d'une toque bleue, qui venait de
+finir sa partie avec les gros bonnets la ville.
+
+C'était Mme Malvintzew, la tante de la princesse Marie, du côté de sa
+mère, veuve riche et sans enfants, fixée pour toujours à Voronège. Elle
+était debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le
+regardant de toute sa hauteur, et fronçant le sourcil, elle continua à
+malmener le général qui lui avait gagné son argent.
+
+«Enchantée, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir.»
+
+Après avoir échangé quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie,
+et de son défunt père, qu'elle n'avait jamais porté dans son coeur, elle
+lui demanda des nouvelles du prince André, pour lequel elle n'avait pas
+non plus une grande sympathie; elle le congédia enfin, en lui réitérant
+son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en
+la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait éprouver un
+sentiment incompréhensible de timidité et même de crainte.
+
+Sur le point de retourner à la danse, il fut arrêté par la petite main
+potelée de Mme la gouvernante, qui avait quelques mots à lui dire; elle
+l'emmena dans un salon d'où les invités se retirèrent par discrétion.
+
+«Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravité à son
+bienveillant petit visage, j'ai trouvé un parti pour toi; veux-tu que je
+te marie?
+
+--Avec qui, ma tante?
+
+--La princesse Marie! Catherine Pétrovna propose Lili; moi, je penche
+pour la princesse.... Veux-tu? Je suis sûre que ta maman m'en
+remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on
+veut bien le dire.
+
+--Mais elle n'est pas laide du tout, s'écria Nicolas d'un ton offensé;
+quant à moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose à personne, et
+je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de réfléchir à
+sa réponse.
+
+--Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas,
+mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu auprès de l'autre,
+de la blonde! Le mari fait vraiment peine à voir!
+
+--Quelle idée! Nous sommes amis,» reprit Nicolas, qui, dans sa naïve
+simplicité, ne pouvait supposer qu'un aussi agréable passe-temps pût
+porter ombrage à quelqu'un.... «J'ai pourtant répondu une fière bêtise
+à la femme du gouverneur, se dit-il à souper. La voilà qui va tripoter
+mon mariage; et Sonia?»
+
+Aussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant
+leur conversation, il la prit à part:
+
+«Je dois vous dire, ma tante, que...
+
+--Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous...» Et tout à coup il se
+sentit irrésistiblement poussé à prendre pour confidente cette femme,
+qui était presque une étrangère pour lui, et à lui confier ses plus
+secrètes pensées, celles qu'il n'aurait pas même dites à sa mère, à sa
+soeur ou à son ami le plus intime.
+
+Lorsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise
+inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de très graves
+conséquences, il l'attribua à un effet du hasard.
+
+«Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient à me marier depuis longtemps
+à quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement
+antipathique.
+
+--Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre
+chose.
+
+--Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me plaît
+beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste
+situation, je me suis souvent dit que c'était le sort.... Et puis, vous
+savez sans doute que maman a toujours désiré ce mariage: mais je ne
+sais comment cela s'est fait, nous ne nous étions jamais rencontrés
+jusque-là. Ensuite, lorsque ma soeur Natacha devint la fiancée de son
+frère, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voilà que je
+la rencontre aujourd'hui au moment où ce mariage se rompt et que tant
+d'autres circonstances.... Enfin, voilà ce qui en est: je n'en ai jamais
+parlé à personne, je ne le dis qu'à vous.»
+
+Mme la gouvernante redoubla d'attention...
+
+«Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de
+l'épouser, et je l'épouserai.... Vous voyez donc qu'il ne peut plus être
+question de l'autre..., ajouta-t-il en hésitant et en rougissant.
+
+--Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et
+tu m'as dit toi-même que vos affaires étaient dérangées; quant à ta
+maman, cela la tuera, et Sophie elle-même, si elle a du coeur, ne voudra
+pas assurément d'une telle existence: une mère au désespoir, une fortune
+en déroute.... Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le
+comprendre.»
+
+Nicolas se taisait, mais cette conclusion ne lui était pas désagréable:
+
+«Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La
+princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne
+peut guère y penser?
+
+--Tu crois donc que je vais t'empoigner là, tout de suite, et te marier
+séance tenante? Il y a manière et manière.
+
+--Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante,» dit Nicolas en baisant sa
+petite main grassouillette.
+
+
+VI
+
+
+À son retour à Moscou, la princesse Marie y avait retrouvé son neveu et
+le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince André, qui l'engageait à
+continuer sa route sur Voronège et à s'y arrêter chez sa tante Mme
+Malvintzew. Les soucis du déménagement, l'inquiétude que lui causait son
+frère, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu,
+des figures inconnues, l'éducation du petit garçon, toutes ces
+circonstances réunies étouffèrent pour un temps dans l'âme de la pauvre
+fille les tentations qui l'avaient tourmentée pendant la maladie de son
+père, après sa mort, et surtout après sa rencontre avec Rostow.
+Profondément attristée et inquiète, la douleur que lui causait la mort
+de son père s'ajoutait dans son coeur à celle que lui faisaient éprouver
+les désastres de la Russie, et, malgré le mois de tranquillité et de vie
+régulière qu'elle venait de passer, ces pénibles sentiments semblaient
+croître en intensité. Le danger que courait son frère, le seul proche
+parent qui lui restât, la préoccupait constamment; il s'y joignait
+encore le souci de l'éducation de son neveu, tâche qu'elle ne se sentait
+pas en état de remplir. Malgré tout, elle était foncièrement calme,
+parce qu'elle avait la conscience d'avoir maîtrisé les rêveries et les
+espérances caressées tout d'abord à l'apparition de Rostow.
+
+Le lendemain de sa soirée, Mme la gouvernante se rendit chez Mme
+Malvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les
+circonstances présentes, sur l'impossibilité d'une cour en règle, elle
+lui représenta que rien n'empêchait de réunir les jeunes gens, et lui
+demanda son consentement, qui lui fut accordé de grand coeur. Ce premier
+point réglé, elle parla de Rostow en présence de la princesse Marie, et
+lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom.
+Celle-ci, au lieu d'éprouver un sentiment de joie en l'écoutant,
+ressentit un malaise indéfinissable: elle ne jouissait plus de ce calme
+intérieur dont elle était si fière autrefois, et elle sentit que ses
+espérances, ses doutes et ses remords se réveillaient avec une nouvelle
+force.
+
+Pendant les deux jours qui s'écoulèrent entre cette visite et celle de
+Rostow, elle ne cessa de penser à la ligne de conduite qu'elle devait
+suivre envers lui. Tantôt elle prenait la résolution de ne pas paraître
+au salon de sa tante, en prétextant son deuil, et au même moment elle se
+disait que ce serait manquer de procédés envers celui qui lui avait
+rendu un si grand service. Tantôt il lui semblait que sa tante et la
+femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et
+alors elle se reprochait ces pensées, qu'elle attribuait à son iniquité.
+Comment pouvait-elle les croire capables de songer à un mariage,
+lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ingéniait
+à composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais,
+dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'était satisfaite
+d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'émotion
+qu'elle ressentirait à sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint
+lui annoncer, le dimanche après la messe, l'arrivée du comte Rostow, une
+légère rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants
+que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans
+son for intérieur.
+
+«L'avez-vous vu, ma tante?» demanda la princesse Marie avec calme,
+surprise elle-même de paraître aussi tranquille.
+
+Rostow entra; la princesse baissa la tête la durée d'une seconde, comme
+pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussitôt,
+elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de grâce et de dignité,
+elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des
+cordes d'une douceur toute féminine, qui jusque-là étaient restées
+muettes, vibrèrent dans le timbre de sa voix. Mlle Bourrienne, qui se
+trouvait là par hasard, la regarda avec stupéfaction. La coquette la
+plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement à l'égard d'un homme
+qu'elle aurait voulu captiver: «Est-ce le noir qui lui va si bien, ou
+est-elle embellie? Et quel tact! quelle grâce! je ne l'avais jamais
+remarquée,» se disait la Française. Si la princesse Marie avait été
+capable de réfléchir à ce moment-là, elle eût été bien plus étonnée que
+sa compagne du changement qui s'était opéré en elle. À peine eut-elle
+aperçu ce visage qui lui était devenu si cher, qu'un flot de vie dont
+l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volonté, l'envahit
+tout entière. Ses traits se transfigurèrent et s'illuminèrent d'une
+beauté imprévue; tel un vase dont les fines ciselures ne présentent
+qu'un enchevêtrement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment où
+une vive lumière vient en éclairer les parois transparentes. Pour la
+première fois, le travail intérieur auquel s'était livrée son âme, ses
+souffrances, ses aspirations au bien, sa résignation, son amour, son
+abnégation, se résumèrent dans l'éclat de son regard, le charme de son
+sourire et dans chaque trait de son visage délicat, Rostow le vit aussi
+clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait
+devant lui un être différent de ceux qu'il avait rencontrés jusque-là,
+et beaucoup meilleur, surtout supérieur à lui-même. La conversation
+roula sur différents sujets: il fut question de la guerre, de leur
+dernière rencontre, sur laquelle Nicolas glissa légèrement, de la femme
+du gouverneur et de leur parenté mutuelle. La princesse Marie ne fit
+aucune allusion à son frère, et changea même de conversation, lorsque sa
+tante en parla. Ce sujet la touchait de trop près pour être le sujet
+d'une conversation banale.
+
+Pendant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras,
+comme on le fait souvent là où il y a des enfants, au petit garçon du
+prince André, et lui demanda s'il avait bien envie d'être hussard. Il le
+prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement
+vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux;
+elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu chéri dans
+les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce
+regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon coeur; il ne se
+crut pourtant pas autorisé à revenir la voir souvent, à cause de son
+grand deuil; mais la femme du gouverneur continua à manoeuvrer, et lui
+répéta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte,
+et vice versa. Elle insista pour qu'il y eût une explication, et
+arrangea à cet effet chez l'archevêque une entrevue entre les jeunes
+gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait guère à se
+déclarer; mais il fut obligé de promettre qu'il se rendrait chez ce
+dernier.
+
+De même qu'à Tilsitt, où il n'avait pas hésité un moment à accepter pour
+bon ce qui était reconnu tel par les autres; de même aujourd'hui, après
+une lutte courte, mais sincère, entre le désir d'organiser sa vie selon
+son goût et une humble soumission au destin, il choisit cette dernière
+voie, où il se sentait entraîné malgré lui. Il savait qu'exprimer ses
+sentiments à la princesse Marie, étant encore lié à Sonia par sa
+promesse, c'était commettre une lâcheté dont il était incapable; mais il
+sentait aussi, au fond de son coeur, qu'en s'abandonnant à l'influence
+des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de
+répréhensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son
+existence. Sans doute, après son entrevue avec la princesse Marie, il
+vécut en apparence de la même vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont
+il s'amusait jusque-là perdirent pour lui tout leur charme; les idées
+qui se rapportaient à elle n'avaient rien de commun avec celles que lui
+avaient inspirées jusque-là les autres jeunes filles, ni avec l'amour
+exalté dont il avait jadis entouré l'image de Sonia, comme c'était un
+honnête homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille à ses rêves
+de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche,
+assise derrière le samovar, entourée d'enfants qui appelaient papa et
+maman, et il trouvait du plaisir à descendre jusqu'aux moindres détails
+de leur vie de famille. Mais la pensée de la princesse Marie n'évoquait
+pas ces tableaux-là; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur
+vie à deux, tout y était vague et confus, et lui inspirait plutôt un
+sentiment de crainte.
+
+
+VII
+
+
+La nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables
+pertes en blessés et en morts arriva à Voronège vers la mi-septembre. La
+princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'état de son frère que par
+les journaux, se décida à aller à sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait
+pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes
+événements n'éveillèrent dans son âme ni désespoir ni désir de
+vengeance, mais il en éprouva un certain embarras à prolonger son séjour
+à Voronège. Toutes les conversations sonnaient faux à son oreille; il ne
+savait comment juger ce qui s'était passé, et se disait qu'il ne s'en
+rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans
+l'atmosphère de son régiment. Il se hâtait donc de terminer ses achats
+de chevaux, et se mettait en colère plus souvent que d'habitude contre
+son valet de chambre et son maréchal des logis.
+
+Quelques jours avant son départ eut lieu à la cathédrale une messe avec
+_Te Deum_, à l'occasion des victoires remportées par les troupes russes.
+Il s'y rendit comme les autres et se plaça à quelques pas du gouverneur;
+ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser à
+autre chose. La cérémonie achevée, la gouvernante l'appela d'un signe.
+
+«As-tu vu la princesse?» lui demanda-t-elle en lui désignant une dame en
+deuil qui se tenait à l'écart.
+
+Nicolas l'avait déjà aperçue et reconnue, non pas à son profil qui se
+dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de pitié et de crainte qui
+s'était tout à coup emparé de lui en la voyant. Absorbée dans ses
+prières, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant
+de sortir de l'église; l'expression de sa figure le frappa de surprise:
+c'étaient bien les mêmes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte
+patiente de son âme, mais une flamme intérieure les éclairait d'une
+autre lumière, et elle était dans ce moment l'image la plus touchante de
+la douleur, de la prière et de la foi! Sans attendre l'avis de sa
+protectrice, sans se demander s'il était oui ou non convenable de lui
+adresser la parole à l'église, il se rapprocha d'elle pour lui dire
+qu'il prenait une part sincère au nouveau malheur qui venait de la
+frapper. À peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur
+et de joie illumina soudain son visage.
+
+«Je tenais à vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince
+André est commandant de régiment, s'il était mort, les journaux
+l'auraient annoncé.»
+
+Elle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de
+la sympathie qu'il lui témoignait.
+
+«Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, où la blessure causée
+par un éclat d'obus peut n'être que très légère, elle n'est pas
+immédiatement mortelle. Il faut espérer, et je suis sûr que...
+
+--Oh! ce serait affreux!» dit la princesse Marie en l'interrompant, et
+comme l'émotion l'empêchait d'achever sa phrase, elle inclina la tête
+d'un mouvement plein de grâce comme l'étaient tous ses gestes en
+présence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa
+tante.
+
+Ce soir-là Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses
+comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en règle, ce qui ne
+fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son
+habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la
+princesse Marie lui avait causé une impression plus profonde qu'il ne
+l'aurait désiré pour son repos. Ses traits fins, pâles et
+mélancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et
+surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa
+personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow
+aimait peu à trouver chez un homme la preuve d'une supériorité morale
+(c'était pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince André,
+qu'il traitait volontiers de philosophe et de rêveur), autant chez la
+princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la
+profondeur de ce monde spirituel où était comme un étranger, l'attirait
+d'une façon irrésistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit être un
+ange véritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant
+pressé avec Sonia?» Et involontairement il établissait une comparaison
+entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de
+l'âme qu'il ne possédait pas, et dont, pour cette raison même, il
+faisait tant de cas. Il se complaisait à se représenter comment il eût
+agi s'il avait été libre, comment il lui aurait demandé sa main et
+comment elle serait devenue sa femme; mais à cette pensée il avait
+froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses.
+Associer la princesse Marie à de riants tableaux lui semblait
+impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir
+de Sonia tout était clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en
+elle rien de mystérieux. «Comme elle priait! se disait-il. C'est bien là
+la foi qui transporte les montagnes, et je suis sûr que sa prière sera
+exaucée. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai
+besoin? De quoi ai-je besoin? D'être libre et de rompre avec Sonia! La
+femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'amènera que
+des malheurs, le désespoir de maman, les affaires.... Ah! quel embarras!
+quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme
+il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera à sortir de cette
+affreuse impasse?» s'écria-t-il en déposant sa pipe dans un coin; et,
+les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se
+plaça devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il
+n'avait pas prié depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et
+Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres.
+
+«Imbécile! qui te permet de venir ainsi sans être appelé! dit Nicolas en
+changeant subitement de pose.
+
+--De la part du gouverneur, répondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il
+est arrivé un courrier: c'est une lettre pour vous.
+
+--Bien, merci, va-t'en!»
+
+Il y avait deux lettres, une de sa mère et une de Sonia; ce fut celle-ci
+qu'il décacheta tout d'abord. À la lecture des premières lignes il
+pâlit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: «Non, c'est
+impossible!» dit-il tout haut. Son agitation était si grande, qu'il ne
+put rester en place, et il lut la lettre en marchant à grands pas. Il la
+lut une fois, deux fois, enfin, haussant les épaules et faisant un geste
+de surprise, s'arrêta au milieu de la chambre, la bouche béante et les
+yeux fixes. Sa prière à Dieu avait donc été exaucée! Il en était aussi
+stupéfait que si, en réalité, c'eût été la chose la plus extraordinaire
+du monde, et il croyait même voir dans la réalisation prompte de ses
+désirs la preuve qu'elle était l'oeuvre, non pas de Dieu, mais d'un
+simple hasard.
+
+Le noeud gordien qui enchaînait son avenir était tranché par la lettre
+inattendue de Sonia. Elle lui écrivait que la perte de la plus grande
+partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances
+de ces derniers temps, et le voeu plusieurs fois exprimé par la
+comtesse, de voir Nicolas épouser la princesse Bolkonsky, son silence,
+sa froideur, tous ces motifs réunis l'avaient décidée à le délier de ses
+promesses à lui rendre sa parole. «Il m'est trop pénible, disait-elle,
+de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille
+au sein d'une famille qui m'a comblée de ses bienfaits. Mon amour
+n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous
+supplier, Nicolas, de reprendre votre liberté et de croire, malgré tout,
+que personne ne vous aimera jamais plus profondément que votre
+
+«Sonia.»
+
+La seconde lettre était de la comtesse, qui décrivait leurs derniers
+jours à Moscou, leur départ, l'incendie et leur ruine complète. Elle
+ajoutait que le prince André, grièvement blessé voyageait avec eux, mais
+que maintenant le docteur espérait le sauver. Sonia et Natacha étaient
+ses gardes-malades.
+
+Nicolas alla le lendemain porter cette lettre à la princesse Marie, qui,
+pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha
+donnait au blessé. Cette lettre établit entre eux comme un lien de
+parenté. Il assista même au départ de la princesse pour Yaroslaw et
+retourna ensuite à son régiment.
+
+
+VIII
+
+
+La lettre de Sonia, écrite du couvent de Troïtzky, était le résultat de
+nombreux incidents qui s'étaient passés dans la famille Rostow. Le désir
+de voir Nicolas épouser une riche héritière dominait toutes les
+préoccupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle à ses
+yeux, s'en était douloureusement ressentie, surtout après le récit de la
+rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait
+passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante.
+Quelques jours avant leur départ de Moscou, énervée par tous les
+désastres qui l'accablaient, elle appela sa nièce, mais, au lieu de lui
+adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant à chaudes larmes,
+de les prendre en pitié, de délier Nicolas de son serment, et de payer
+ainsi sa dette à ceux qui l'avaient recueillie. «Je ne serai tranquille
+que lorsque tu me l'auras promis!» Sonia répondit en sanglotant qu'elle
+était prête à tout, sans se décider toutefois à lui en faire la promesse
+formelle. Se dévouer pour le bonheur des autres était dans son
+caractère, et sa situation dans la maison était telle, qu'elle ne
+pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle
+sentait que tout acte d'abnégation rehaussait sa valeur aux yeux des
+autres, et la rendait par cela même plus digne de Nicolas, qu'elle
+adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entraînait
+avec lui un renoncement complet à tout ce qui était la récompense du
+passé, à tout ce qui donnait du prix à la vie. Pour la première fois,
+son coeur se remplit d'amères pensées: elle en voulut à ceux qui ne
+l'avaient tirée de la misère que pour lui infliger un surcroît de
+tourments! Elle en voulut à Natacha, qui n'avait jamais été violentée
+dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait à tout son
+entourage, et que cependant on ne pouvait s'empêcher d'aimer! Pour la
+première fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible
+jusque-là, se transformait en une passion violente, en dehors des lois,
+de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage,
+habituée par ses épreuves à renfermer ses impressions, elle répondit à
+la comtesse en termes vagues, résolue à attendre une entrevue avec
+Nicolas, dans l'intention non pas de le dégager de sa parole, mais au
+contraire de se lier à lui pour toujours.
+
+Les soucis des derniers temps de leur séjour à Moscou apportèrent une
+diversion à son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de
+toutes les occupations matérielles dont elle était accablée; mais, en
+apprenant la présence du prince André dans la maison, malgré sa
+sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara
+d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volonté de la
+Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle fût séparée de Nicolas.
+Elle savait que Natacha aimait le prince André et n'avait cessé de
+l'aimer. Elle pressentait que, réunis maintenant par tant de
+catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait
+épouser la princesse Marie, devenue dès lors sa belle-soeur. Aussi, en
+dépit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette
+intervention visible de la Providence dans ses intérêts personnels lui
+causait une douce satisfaction.
+
+La famille Rostow s'arrêta une journée au couvent Troïtzky. On leur
+avait réservé dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont
+l'une fut occupée par le prince André, qui ce jour-là se sentait
+beaucoup mieux. Natacha était assise à côté de lui, tandis que, dans la
+pièce voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec
+le supérieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, également
+présente, songeait à ce que le prince André et Natacha pouvaient se
+dire. Tout à coup la porte s'ouvrit, et Natacha, très émue, s'avança
+tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'était
+levé pour la saluer.
+
+«Natacha, que fais-tu donc? viens ici,» lui dit sa mère.
+
+Elle s'approcha du prieur pour recevoir sa bénédiction, et celui-ci
+l'engagea à implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge.
+
+Dès qu'il fut parti, elle entraîna Sonia dans la chambre vide.
+
+«Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si
+malheureuse! Tout est réparé. Qu'il vive seulement, mais il ne peut
+pas...»
+
+Et elle fondit en larmes. Sonia, aussi agitée de la douleur de son amie
+que de ses secrètes appréhensions personnelles, l'embrassa et la
+consola.
+
+«Oui, qu'il vive seulement,» se disait-elle.
+
+Elles se rapprochèrent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement,
+et purent distinguer le prince André couché, la tête appuyée sur trois
+oreillers. Il reposait, les yeux fermés, et on entendait sa respiration
+égale.
+
+«Ah! Natacha, s'écria tout à coup Sonia en la saisissant par la main et
+en se rejetant en arrière.
+
+--Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha.
+
+--C'est cela, c'est bien cela! reprit la première, pâle et tremblante,
+en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un mélange
+d'effroi et de solennité, te rappelles-tu quand j'ai regardé dans le
+miroir aux fêtes de Noël? Tu te souviens, j'ai vu...
+
+--Oui, oui, répondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant
+en effet confusément de la vision de Sonia.
+
+--Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai raconté alors à toi et
+à Douniacha: je l'ai vu couché, les yeux fermés, couvert d'une
+couverture rose, tel qu'il est à présent!»
+
+Et, s'animant de plus en plus, elle décrivit tous les détails qu'elle
+avait devant les yeux, en les rapportant à la vision de Noël, dont son
+imagination ne mettait plus en doute la réalité.
+
+«Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuadée qu'elle
+aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire?
+
+--Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire!» répondit Sonia.
+
+Quelques minutes plus tard, le prince André sonna. Natacha entra chez
+lui, et Sonia, en proie à une émotion et à un attendrissement qu'elle
+éprouvait rarement, resta près de la fenêtre, à réfléchir à ces bizarres
+coïncidences.
+
+Une occasion s'offrit ce jour-là pour envoyer des lettres à l'armée. La
+comtesse en profita pour écrire à son fils.
+
+«Sonia, n'écriras-tu pas à Nicolas?» dit-elle d'une voix légèrement
+émue.
+
+La jeune fille devina la muette prière contenue dans ces paroles, et
+lut, dans le regard fatigué de la comtesse, fixé sur elle par-dessus ses
+lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimitié prête à
+éclater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit à
+genoux, lui baisa la main et lui dit:
+
+«Maman, j'écrirai!»
+
+Sous l'influence de ce mystérieux présage qui, en s'accomplissant,
+devait empêcher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle
+s'abandonna sans plus hésiter à ses habitudes de sacrifice, et ce fut
+les larmes aux yeux et pénétrée de la grandeur de cet acte généreux
+qu'elle écrivit, non sans être interrompue à plusieurs reprises par ses
+sanglots, la touchante épître dont la lecture avait si profondément
+troublé Nicolas.
+
+
+IX
+
+
+Une fois arrivés au corps de garde, l'officier et les soldats qui y
+avaient amené Pierre le traitèrent assez brutalement, sans doute en
+souvenir de la lutte qu'ils avaient eue à soutenir contre lui, sans se
+départir cependant d'un certain respect à son égard. Ils se demandaient
+avec curiosité s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et
+lorsque le lendemain la garde fut relevée, Pierre s'aperçut que les
+nouveaux venus n'avaient plus pour lui la même considération. En effet,
+dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris à
+partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout
+simplement le n°17 des prisonniers remis à leur garde par ordre
+supérieur. Tous ceux qui étaient enfermés avec lui étaient des gens de
+condition inférieure. Ayant reconnu en Pierre un «monsieur», et
+l'entendant parler français, ils ne lui épargnèrent pas les
+plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient être jugés comme incendiaires,
+et le troisième jour on les conduisit dans une maison où siégeaient un
+général à la moustache blanche, deux colonels et d'autres Français. Il
+interrogea les prisonniers de cette façon nette et précise qui semble
+appartenir en propre à un être supérieur aux faiblesses humaines:
+
+«Qui était-il? Où avait-il été? Dans quelle intention?» etc., etc....
+
+Ces questions, en laissant de côté le fond même de l'affaire, et en
+éloignant par cela même la possibilité de le découvrir, tendaient au
+but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer à l'inculpé la
+voie qu'il devait suivre pour arriver au résultat désiré, c'est-à-dire à
+s'accuser lui-même. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le même
+cas, se demandait avec étonnement pourquoi on lui adressait ces
+questions; car elles n'étaient, après tout, qu'un semblant de
+bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir
+de cette force qui l'avait amené devant eux et leur donnait le droit
+d'exiger des réponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il
+faisait lors de son arrestation; il répondit, d'un air tragique, qu'il
+cherchait les parents d'un enfant sauvé par lui des flammes.
+
+«Pourquoi s'était-il colleté avec un maraudeur?...
+
+--Parce qu'il défendait, répondit-il, une femme attaquée par ce dernier
+et que le devoir de tout honnête homme était de...»
+
+On l'interrompit, cette digression était inutile.
+
+«Pourquoi s'était-il trouvé dans la cour de la maison qui brûlait?...
+
+--Parce qu'il était sorti pour voir ce qui se passait en ville.»
+
+On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas où il allait, mais
+pourquoi il se trouvait à l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il
+refusa de le dire.
+
+«Inscrivez cette réponse, dit le général; ce n'est pas bien, c'est même
+très mal!...»
+
+Et l'on emmena les accusés.
+
+Le quatrième jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur
+quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmenés ailleurs, et
+emprisonnés dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les
+rues, il fut suffoqué par la fumée.... Les flammes gagnaient toujours du
+terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il
+regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta
+dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats français, qu'on
+attendait d'un moment à l'autre la décision du maréchal à leur égard.
+Quel maréchal? Ils ne le savaient pas. Les journées qui s'écoulèrent
+jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les
+plus pénibles pour Pierre.
+
+
+X
+
+
+Le 8 septembre, un officier supérieur, sans doute, un haut personnage, à
+en juger par les témoignages de respect des sentinelles, vint visiter
+les prisonniers. Cet officier, qui appartenait évidemment à
+l'état-major, tenait à la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y
+trouvaient. Pierre y était ainsi inscrit: «Celui qui n'avoue pas son
+nom.» Après les avoir examinés d'un air indifférent, il ordonna à
+l'officier de garde de veiller à ce qu'ils fussent convenablement
+habillés pour paraître devant le maréchal. Une heure plus tard, une
+compagnie de soldats emmena Pierre et les autres détenus au
+Diévitchy-Polé (Champ des Vierges). La journée était claire et belle
+après la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fumée ne rampait
+plus sur la surface de la terre, mais s'élevait en colonnes dans le ciel
+bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vît pas les flammes,
+Moscou n'était plus qu'un immense brasier; l'oeil n'apercevait que des
+espaces dévastés, des ruines fumantes et des murailles noircies contre
+lesquelles les grands poêles et les hautes cheminées étaient encore
+attachés. Pierre avait beau examiner ces décombres, il ne reconnaissait
+plus les quartiers de la ville. Par-ci par-là une église se détachait
+intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au
+loin avec ses tours et son Ivan Véliki. À deux pas brillait gaiement la
+coupole du monastère de Novo-Diévitchy, où résonnait le carillon sonore
+qui appelait les fidèles à la messe. Pierre se souvint alors que
+c'était un dimanche, et le jour de la Nativité de la Vierge; mais qui
+donc célébrait cette fête au milieu de la ruine et de l'incendie? À
+peine rencontrait-on, de temps à autre, quelques gens déguenillés,
+effrayés, qui se dérobaient bien vite à la vue des Français. Il était
+évident que le nid de la Russie était détruit, mais Pierre sentait
+confusément que la conséquence de la destruction de ce nid dévasté
+serait l'établissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait,
+sans qu'il cherchât à raisonner: la marche gaie et assurée, l'alignement
+des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la
+présence du fonctionnaire français qui les croisait dans une calèche à
+deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de
+régiment qui arrivait jusqu'à lui à travers la place, et enfin la liste
+qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne
+savait où, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les
+mesures prises à l'égard des prisonniers seraient exécutées sans merci,
+et il sentait qu'il n'était plus qu'un fétu de paille tombé dans
+l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec régularité.
+
+Conduit avec ses compagnons non loin du monastère, vers une grande
+maison blanche qui occupait le côté droit de la place, au milieu d'un
+vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il
+était un des habitués, et où logeait actuellement le maréchal prince
+d'Eckmühl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les
+introduisit un à un: Pierre était le n° 6. Il traversa une galerie
+vitrée, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de
+plafond, qui lui était familier, et à la porte duquel se tenait un aide
+de camp. Davout, assis à l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le
+nez, tout occupé à déchiffrer un papier déployé sur une table, ne leva
+pas les yeux.
+
+«Qui êtes-vous?» demanda-t-il à voix basse en s'adressant à Pierre, qui
+s'était arrêté tout près de lui.
+
+Celui-ci ne répondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui,
+Davout n'était pas simplement un général français, mais un homme dont la
+cruauté était connue; en regardant cette figure dure et froide,
+rappelant celle d'un pédagogue sévère qui daigne témoigner quelque
+patience en attendant la réponse demandée, il comprenait que chaque
+seconde d'hésitation pouvait lui coûter la vie; mais que dire? Répéter
+ce qu'il avait répondu au premier interrogatoire lui paraissait
+inutile; révéler son nom et sa position était dangereux et honteux! Le
+silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre,
+Davout releva la tête, ôta ses lunettes, fronça les sourcils et le
+regarda fixement.
+
+«Je connais cet homme,» dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurté
+était calculé pour effrayer l'accusé.
+
+Pierre frissonna.
+
+«Non, général, vous ne pouvez pas me connaître, je ne vous ai jamais
+vu...
+
+--C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant
+à un autre général.
+
+--Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacité, en se
+souvenant que Davout était prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas
+me connaître. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitté
+Moscou.
+
+--Votre nom? reprit le maréchal.
+
+--Besoukhow.
+
+--Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?
+
+--Monseigneur!» s'écria Pierre d'une voix plutôt suppliante
+qu'offensée.
+
+Davout se reprit à l'examiner; quelques secondes se passèrent ainsi, et
+ce fut là le salut de Pierre. En dépit de la guerre et de la position où
+ils se trouvaient l'un à l'égard l'autre, il s'établit entre ces deux
+hommes des rapports humains. Au premier regard que le maréchal avait
+jeté sur lui après avoir consulté la liste où les hommes n'étaient pour
+lui que des numéros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement
+fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais à présent
+il voyait en lui un homme... ils étaient frères!
+
+«Comment me prouverez-vous la vérité de ce que vous avancez?»
+
+Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son régiment et la rue
+où se trouvait la maison.
+
+«Vous n'êtes pas ce que vous dites,» répéta Davout.
+
+Pierre recommença d'une voix émue à donner des preuves de sa véracité.
+Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du maréchal rayonna
+d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prépara à sortir. Il
+avait oublié le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il
+donna l'ordre de l'emmener. Mais où? Pierre ne put le deviner. Où
+allait-on le conduire? À la remise ou à l'endroit du supplice, que ses
+compagnons lui avaient indiqué en traversant la place?
+
+«Oui, sans doute,» répondit Davout à une question qui lui adressait son
+subordonné, et que Pierre n'entendit pas.
+
+On le fit enfin sortir.
+
+Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait marché;
+il avançait machinalement, à l'exemple de ses camarades d'infortune; il
+ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arrêta que parce que les autres
+s'arrêtèrent. Une seule pensée le tourmentait, celle de découvrir qui
+l'avait condamné à mort. Ce n'étaient pourtant pas ceux qui l'avaient
+interrogé: aucun d'eux n'aurait voulu ni même pu le faire. Ce n'était
+pas Davout, qui l'avait regardé avec tant d'humanité: une minute de
+plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide
+de camp l'en avait empêché. Qui donc l'avait condamné? Qui donc avait
+décidé de le tuer, lui plein de souvenirs, d'espérances et de pensées?
+Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en était cause?... Personne!
+C'était, il le comprenait, la conséquence de l'ordre établi et le
+résultat fatal des circonstances.
+
+
+XI
+
+
+De l'hôtel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, à
+travers la place, vers un jardin potager un peu à gauche, où se dressait
+un poteau derrière lequel on avait creusé une grande fosse, entourée de
+terre fraîchement remuée; une foule, placée en demi-cercle, contemplait
+cette fosse avec une inquiète curiosité. Elle se composait de Russes et
+d'un grand nombre de militaires de l'armée française appartenant à
+différentes nationalités et portant des uniformes différents. À droite
+et à gauche du poteau se tenaient alignés des soldats en capotes
+gros-bleu, épaulettes rouges, guêtres et shakos. Les condamnés furent
+rangés en dedans du cercle par numéros d'ordre. Pierre était le sixième.
+Un roulement de tambours se fit entendre de deux côtés à la fois: il
+sentit que son âme se déchirait à ce bruit et qu'il perdait la faculté
+de penser. Pouvant à peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un
+désir, celui de voir s'accomplir le plus tôt possible ce quelque chose
+de terrible et d'inévitable qui le menaçait! Les deux hommes placés au
+bout de son rang étaient des forçats, dont l'un était grand et maigre;
+l'autre, au teint noirâtre, au nez écrasé et au corps musculeux, avait à
+côté de lui le n° 3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux
+grisonnants, âgé de ses quarante-cinq ans environ. Le quatrième était
+un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, était encadré d'une
+belle barbe rousse, et le cinquième, un ouvrier de fabrique, à la figure
+jaune et blafarde, de dix-huit ans à peu près, et vêtu d'une longue
+lévite. Pierre comprit que les Français se consultaient, en se demandant
+s'ils les fusilleraient par groupes ou isolément.
+
+«Par deux!» dit l'officier avec une froide indifférence.
+
+Un mouvement eut lieu dans les rangs: évidemment cette agitation ne
+provenait pas de l'empressement des soldats à exécuter un ordre
+ordinaire, mais de leur hâte à terminer une besogne répugnante et
+incompréhensible. Un fonctionnaire civil, en écharpe, s'approcha des
+condamnés et leur lut, en russe et en français, leur arrêt, puis quatre
+soldats s'emparèrent des deux forçats. On les plaça devant le poteau,
+et pendant qu'on était allé chercher les bandeaux, ils regardaient
+autour d'eux comme la bête fauve acculée qui voit venir le chasseur;
+l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grimaçant un sourire.
+Quand on leur eut bandé les yeux et qu'on les eut attachés au poteau,
+douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se placèrent à huit
+pas devant eux. Pierre détourna la tête pour ne pas voir ce qui allait
+se passer. Tout à coup une décharge retentit; elle lui sembla plus
+formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il
+aperçut, au milieu d'un nuage de fumée, les Français pâles et tremblants
+qui étaient occupés autour de la fosse. On amena deux autres condamnés,
+dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils
+ne pouvaient admettre qu'on leur enlevât la vie! Pierre détourna encore
+une fois la tête; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La
+poitrine oppressée, il jeta un coup d'oeil sur ceux qui l'entouraient,
+et lut sur toutes les figures le même sentiment de stupeur, d'horreur et
+de révolte, qui bouillonnait dans son coeur.
+
+«Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi!
+murmurait-il.
+
+--Tirailleurs du 86ème, en avant!» s'écria-t-on.
+
+Le 5ème, son voisin, fut emmené seul. Pierre ne comprit pas, tant sa
+terreur était profonde, que lui et les autres étaient sauvés, et qu'ils
+n'avaient été conduits là que pour assister au supplice. Le cinquième,
+l'ouvrier en lévite, se rejeta violemment en arrière à l'attouchement
+des soldats et se cramponna à Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha à
+l'étreinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses
+jambes: on l'avait saisi par les bras et on le traînait. Il criait à
+tue-tête, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il
+comprenait que ses cris étaient inutiles, ou comme s'il espérait qu'on
+l'épargnerait. La curiosité de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne
+détourna pas la tête, et ne ferma pas les yeux; l'émotion qu'il
+éprouvait, et qu'il sentait partagée par la foule, était arrivée à son
+paroxysme. Le condamné, devenu calme, boutonna sa lévite, frotta ses
+pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-même le noeud du bandeau.
+Puis, lorsqu'on l'eut adossé au poteau sanglant, il se redressa tout
+droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa
+tranquillité, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en
+détacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donné
+et qu'à ce commandement répondirent douze coups de fusil, mais il ne
+put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un
+coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir à deux endroits,
+les cordes céder sous le poids du cadavre, la tête se pencher, les
+jambes se replier et donner à l'agonisant une pose étrangement
+contournée. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient
+subitement pâli, et voyait trembler la lèvre du vieux soldat à moustache
+blanche qui détachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en
+emparèrent gauchement, le traînèrent derrière le poteau et le poussèrent
+brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-mêmes de criminels qui
+se hâtent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur
+cette fosse, et aperçut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux
+touchaient la tête et dont une épaule dépassait l'autre; cette épaule,
+secouée par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait
+lentement, mais les pelletées de terre tombaient, sans relâche, et
+s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix
+impatiente et irritée, il ne l'écouta pas et resta rivé au sol. Lorsque
+la fosse fut comblée, on entendit un autre commandement, Pierre fut
+ramené à sa place, les soldats firent demi-tour à droite et défilèrent
+au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes étaient
+déchargées, regagnèrent leur rang à mesure que la compagnie passait
+devant eux. Tous rentrèrent, à l'exception d'un seul, d'un jeune soldat,
+pâle comme un mort, qui avec son shako renversé sur la nuque, son fusil
+abaissé, était resté immobile à côté de la fosse à l'endroit même où il
+avait tiré; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tantôt en
+avant et tantôt en arrière pour retrouver son équilibre. Un vieux
+sous-officier courut à lui, le saisit par l'épaule et l'entraîna dans
+la compagnie. La foule se dispersait peu à peu, chacun marchait la tête
+inclinée et en silence.
+
+«Ça leur apprendra, à ces gredins d'incendiaires!» dit un Français.
+
+Pierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'était un soldat; il
+essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta
+inachevée et il s'éloigna avec un geste de découragement.
+
+
+XII
+
+
+
+On sépara Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite
+église dévastée. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats
+vinrent lui annoncer qu'il était gracié, et qu'on allait le réunir aux
+prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit
+vers des baraques construites en planches, à moitié brûlées, et on
+l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine
+d'hommes l'entourèrent, sans qu'il pût deviner à qui il avait affaire et
+ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il répondait à des
+questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pensée
+ne fonctionnait plus que comme une machine.
+
+Depuis le moment où il avait vu commettre par des exécuteurs aveugles
+ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le
+sens et la vie à tout ce qu'il voyait avait été violemment arraché de
+son cerveau, et que tout s'était écroulé autour de lui! Quoiqu'il ne
+s'en rendît pas encore compte, cet instant avait suffi pour éteindre
+dans son coeur la foi dans la perfection de la création, dans l'âme
+humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait déjà
+passé par un état semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi
+vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur
+source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remède en
+lui-même, mais, à cette heure, ce n'était plus à lui qu'il pouvait s'en
+prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait après lui
+que des ruines et des décombres sans nom, et il ne lui était plus
+possible désormais de croire à la vie!
+
+On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens
+que sa présence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile,
+assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et
+refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des
+victimes et de ceux qui avaient été leurs bourreaux malgré eux. Son
+voisin immédiat était un petit homme plié en deux, dont la présence ne
+se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui
+s'exhalait de sa personne à chacun de ses mouvements. L'obscurité
+empêchait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il
+relevait souvent la tête pour le regarder. Concentrant sur lui toute son
+attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se déchaussait, et la
+façon dont il s'y prenait l'intéressa. Dénouant l'étroite bande de toile
+qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour
+recommencer ensuite la même opération avec l'autre pied, tout en
+regardant Pierre à la dérobée. Ces mouvements tranquilles, se succédant
+avec régularité, exercèrent une influence calmante sur ses nerfs. Le
+petit homme, se mettant bien à l'aise dans son coin, lui adressa la
+parole.
+
+«Avez-vous supporté beaucoup de misère, bârine?» lui dit-il. Il y avait
+dans sa voix traînante un tel accent de simplicité et d'affectueuse
+bonté, que Pierre, au moment de lui répondre, sentit les larmes le
+gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se
+remettre, il continua: «Eh! mon ami, ne prends donc pas ça à coeur!...
+On souffre une heure et l'on vit un siècle. Dieu merci, nous ne sommes
+pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!» Et,
+tout en parlant, il se leva vivement et s'éloigna.
+
+«Ah! coquin, te voilà donc revenu? dit tout à coup cette voix
+sympathique, à l'autre bout de la baraque. «Ah! ah! tu es revenu, tu as
+bonne mémoire,» continua l'homme en repoussant de la main un petit chien
+qui sautait après lui; il revint à sa place, en tenant à la main un
+paquet enveloppé d'un chiffon.
+
+«Voilà, bârine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en défaisant le
+paquet et en offrant à Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous
+avons eu une soupe à midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!»
+
+Rien que l'odeur fit déjà plaisir à Pierre, qui n'avait pas mangé de la
+journée; il le remercia en acceptant.
+
+«Eh bien, ça va?» dit le petit homme en prenant une pomme de terre à
+son tour.
+
+Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon
+et la lui offrit.
+
+«C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en.» Et Pierre
+crut n'avoir jamais rien mangé de meilleur!
+
+«Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusillé ces
+malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans!
+
+--Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, bârine, pourquoi
+êtes-vous resté à Moscou?
+
+--Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis resté par
+hasard.
+
+--Et comment donc se sont-ils emparés de toi? dans ta maison?
+
+--J'étais allé voir l'incendie, c'est là qu'ils m'ont pris et condamné
+comme incendiaire.
+
+--L'injustice est là où est la justice, dit le petit homme.
+
+--Et toi, tu es depuis longtemps ici?
+
+--Moi? depuis dimanche; on m'a tiré de l'hôpital.
+
+--Tu es donc soldat?
+
+--Soldat du régiment d'Apchéron. Je me mourais de la fièvre: on ne nous
+avait rien dit! Nous étions là vingt camarades couchés et ne sachant
+rien de rien.
+
+--Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?
+
+--Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataïew, dit-il, afin
+de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les
+camarades m'ont surnommé «le Petit Faucon».... Comment ne pas être
+triste? Moscou est la mère de toutes les villes! Mais dites-moi, bârine,
+vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit être
+plein... vous avez aussi une femme peut-être?... Et les vieux parents,
+sont-ils vivants?»
+
+Quoique Pierre ne le vît pas, il sentait que son interlocuteur lui
+souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il
+n'avait pas de parents, surtout pas de mère!
+
+«La femme pour le bon conseil, la belle-mère pour le bon accueil... mais
+rien ne remplace la vraie mère! Et des enfants, en as-tu?»
+
+La réponse négative de Pierre lui fit de la peine, et il hâta d'ajouter:
+
+«Vous êtes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez
+seulement en bonne intelligence.
+
+--Oh! maintenant ça m'est bien indifférent, répondit Pierre malgré lui.
+
+--Eh! mon camarade, on n'échappe ni à la besace ni à la prison!
+Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'éclaircir la voix et
+mieux se disposer à faire un long récit, le bien du propriétaire était
+beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans étaient à leur aise,
+et nous-mêmes aussi, grâce à Dieu. Le blé rendait sept pour un, nous
+vivions comme de bons chrétiens; voilà qu'un jour...» Et Platon
+Karataïew raconta comme quoi, ayant été attrapé par le garde forestier
+d'un bois voisin, il avait été fouetté, jugé et enrôlé comme soldat.
+
+«Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et
+c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas péché, c'est mon frère
+qui serait parti, en laissant derrière lui cinq enfants. Quant à moi, je
+ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon
+Dieu me l'avait déjà reprise. J'y suis retourné en congé: que te
+dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches à
+nourrir; les femmes étaient à la maison, les deux frères en voyage.
+Michel, le cadet, était seul resté!... Et le père me dit: «Pour moi, mes
+enfants sont tous égaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la
+même. Si on n'avait pas rasé Platon, c'eût été le tour de Michel.»
+Alors, croirais-tu, il nous a réunis devant les images: «Michel, me
+dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'à terre devant Lui, et toi, aussi,
+femme, ainsi que vous, petits enfants...» M'avez-vous compris?... C'est
+ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous
+plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la
+traîne, elle est gonflée; on la retire, elle est vide!»
+
+Après quelques instants de silence, Platon se leva.
+
+«Tu veux peut-être dormir?» Et il commença à se signer rapidement en
+marmottant: «Seigneur Jésus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et
+Laure, ayez pitié de nous!» Il toucha la terre du front, se releva,
+soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.
+
+«Quelle est donc cette prière que tu viens de dire?
+
+--Quoi? murmura Platon, déjà à moitié endormi. J'ai prié, voilà tout....
+Est-ce que tu ne pries pas?
+
+--Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?
+
+--Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas
+oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se
+réchauffer ici,» ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui
+s'était roulé à ses pieds.
+
+Puis il se retourna et s'endormit tout à fait.
+
+Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le
+lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque,
+passait la lueur sinistre de l'incendie, à l'intérieur tout était
+sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps à s'endormir: les yeux
+grands ouverts dans les ténèbres, il écoutait machinalement les
+ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances
+qui s'était écroulé dans son âme renaissait plus beau que jamais en lui
+et reposait sur les bases désormais inébranlables.
+
+
+XIII
+
+
+Pierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois
+soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui.
+Ces jours laissèrent à peine une trace dans sa mémoire: seule la figure
+de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs
+souvenirs, comme la personnification la plus complète de tout ce qui est
+véritablement russe, bon et honnête.
+
+Platon Karataïew avait environ cinquante ans, à en juger par le nombre
+des campagnes auxquelles il avait pris part; lui même n'aurait pu dire
+au juste son âge, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste
+souvent, il laissait voir deux rangées de dents blanches et saines; sa
+barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait
+l'empreinte de l'agilité, de la résolution, et surtout du stoïcisme.
+Malgré les nombreuses petites rides dont elle était sillonnée, sa figure
+avait une expression touchante de naïveté, de jeunesse et d'innocence.
+Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient
+de source; il ne pensait jamais à ce qu'il avait dit ou à ce qu'il
+allait dire, et la vivacité et la justesse de ses inflexions leur
+donnaient une persuasion pénétrante. Soir et matin, en se couchant et en
+se levant, il disait: «Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et
+fais-moi lever comme un kalatch[26].» Effectivement, à peine couché, il
+s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se réveillant, il
+était léger et dispos, et prêt à toute besogne. Il savait tout faire, ni
+très bien ni très mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses
+bottes, et, toujours occupé à quelque travail, il ne se permettait de
+causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur
+qui sait qu'on l'écoute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en
+avait besoin comme de s'étendre et de marcher. Son chant était tendre,
+doux, plaintif, presque féminin, en harmonie enfin avec sa physionomie
+sérieuse. Lorsque, après quelques semaines de prison, sa barbe eut
+repoussé, il avait l'air de s'être débarrassé de tout ce qui n'était pas
+lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et
+d'être redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. «Soldat
+en congé fait une chemise de son caleçon,» disait-il; il ne parlait pas
+volontiers de ses années de service et répétait avec orgueil que jamais
+il n'avait été fouetté. Lorsqu'il contait, c'était le plus souvent
+quelque épisode, cher à son coeur, de sa vie passée; les proverbes dont
+il émaillait ses histoires n'étaient ni inconvenants ni hardis, comme
+ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui,
+employées isolément, n'ont aucune couleur, et, placées à propos,
+frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa
+bouche, une valeur toute nouvelle.
+
+Aux yeux des autres prisonniers, Platon n'était qu'un simple soldat,
+qu'on plaisantait à l'occasion, qu'on envoyait à tout propos faire des
+commissions; mais, pour Pierre, il resta à tout jamais le type accompli
+de l'esprit de simplicité et de vérité, ainsi qu'il l'avait tout
+d'abord deviné, dès la première nuit passée à ses côtés.
+
+
+XIV
+
+
+La princesse Marie, ayant appris de Rostow que son frère se trouvait à
+Yaroslaw avec sa famille, se décida, malgré les représentations de sa
+tante, à aller le joindre et à emmener son neveu. Les difficultés de la
+route ne l'arrêtèrent pas un instant. Son devoir était tout tracé: elle
+avait à soigner son frère malade, mourant peut-être, et à lui amener son
+fils. Si le prince André ne la demandait pas, c'est que sans doute il en
+était empêché par son extrême faiblesse ou bien par la crainte que lui
+inspirait, pour elle et pour son enfant, ce long et pénible voyage.
+Quelques jours lui suffirent pour terminer ses préparatifs. Ses
+équipages consistaient en une grande voiture qui lui avait servi à faire
+le trajet jusqu'à Voronège, une britchka et un fourgon. Sa suite se
+composait de Mlle Bourrienne, du petit Nicolas et de son gouverneur, de
+la vieille bonne, de trois femmes de chambre, du vieux Tikhone, d'un
+jeune laquais et d'un heiduque, que sa tante lui avait prêté pour
+l'accompagner. Il ne lui était pas possible de prendre le chemin
+habituel; aussi, en faisant un détour par Lipetsk, Riazan, Vladimir, où
+elle n'avait même pas l'espoir de trouver des chevaux de poste, elle
+entreprenait un voyage d'autant plus dangereux que les Français,
+disait-on, s'étaient montrés aux environs de Riazan. Mlle Bourrienne,
+Dessalles et les gens de la princesse Marie furent étonnés de sa fermeté
+et de son activité incessante. Couchée après les autres et levée la
+première, aucun obstacle ne l'arrêta pendant ce long trajet, et, grâce à
+cette énergie qui soutenait le moral de chacun, on arriva à Yaroslaw à
+la fin de la seconde semaine.
+
+Les derniers temps de son séjour à Voronège lui avaient apporté le plus
+grand bonheur de sa vie: son amour pour Rostow ne la tourmentait plus,
+mais remplissait toute son âme, dont il semblait faire aujourd'hui
+partie intégrante. La lutte avait cessé, car, sans se l'avouer à
+elle-même, elle était sûre, depuis sa dernière entrevue avec Nicolas,
+d'aimer et d'être aimée. Il n'avait fait aucune allusion au
+rétablissement des anciennes relations entre Natacha et le prince André
+s'il venait à guérir, mais la princesse Marie devina qu'il en était
+profondément préoccupé. Sa manière d'être, tendre, réservée,
+affectueuse, n'avait pas changé. Il semblait, au contraire, se réjouir
+de ce que cette parenté éventuelle lui donnait la liberté de témoigner
+une amitié où la princesse Marie avait bien vite deviné de l'amour. Elle
+sentait qu'elle aimait pour la première et la dernière fois de sa vie,
+et, heureuse de se voir aimée, elle jouissait avec sérénité de son
+bonheur.
+
+Ce calme ne l'empêchait pas d'éprouver un vif chagrin de la triste
+situation de son frère, et lui permettait, au contraire, de s'y livrer
+tout entière. La douleur empreinte sur sa figure défaite et désespérée
+faisait craindre à son entourage qu'elle ne tombât sérieusement malade,
+mais les difficultés et les soucis de la route doublèrent au contraire
+ses forces en la distrayant et en la forçant à oublier, momentanément du
+moins, le but de son voyage. Toutefois, en approchant de la ville, à la
+pensée que, dans quelques heures à peine, ses craintes allaient être
+confirmées, son émotion ne connut plus de bornes. L'heiduque fut envoyé
+en avant pour découvrir le logement des Rostow et s'informer de l'état
+du prince André. Sa commission une fois faite, il revint sur ses pas et
+rejoignit la voiture au moment où elle entrait en ville. La pâleur
+mortelle de la princesse Marie, qui avait passé la tête par la portière,
+le terrifia.
+
+«J'ai tous les renseignements que vous désirez, Excellence: la famille
+Rostow demeure, pas loin d'ici, dans la maison du marchand Bronnikow,
+sur le bord même du Volga.»
+
+La princesse Marie continuait à le regarder fixement, en cherchant avec
+effroi pourquoi il ne répondait pas à sa principale question: «Et mon
+frère?» Mlle Bourrienne s'en chargea.
+
+«Comment va le prince? dit-elle.
+
+--Son Excellence est avec la famille.
+
+--Il est donc vivant? se dit la princesse.... Comment va-t-il?
+continua-t-elle tout haut.
+
+--Les domestiques disent que c'est toujours la même chose,»
+
+Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Elle eut peur de le demander, et
+jeta un coup d'oeil sur son neveu, assis en face d'elle: l'enfant était
+tout joyeux d'arriver dans une grande ville; alors elle baissa la tête
+et ne la releva plus que lorsque la lourde voiture, se balançant et
+criant sur ses ressorts, s'arrêta tout à coup. Le marchepied fut abaissé
+avec bruit, et la portière s'ouvrit. Elle aperçut à gauche une large
+nappe d'eau, c'était le fleuve; à droite, un perron sur lequel se
+tenaient plusieurs domestiques et une jeune fille au teint frais et
+rose, dont la jolie figure, couronnée d'une large tresse de cheveux
+noirs, semblait sourire à contre-coeur: cette jeune fille était Sonia.
+La princesse monta vivement les degrés, tandis que Sonia lui disait d'un
+air embarrassé:
+
+«Par ici, par ici!» Et elle se trouva tout à coup dans le vestibule, en
+face d'une femme âgée, au type oriental, qui venait avec empressement au
+devant d'elle.
+
+C'était la comtesse, qui, bouleversée par l'émotion, l'entoura de ses
+bras et l'embrassa à plusieurs reprises:
+
+«Mon enfant, je vous aime, je vous connais depuis longtemps!»
+
+La princesse Marie comprit qui elle était et sentit qu'il fallait
+répondre à son effusion. Ne sachant trop que dire, elle murmura quelques
+paroles en français et demanda:
+
+«Et lui, comment est-il?
+
+--Le docteur assure qu'il n'y a plus de danger, reprit la comtesse en
+levant les yeux au ciel, et en poussant un soupir qui contredisait ses
+paroles.
+
+--Où est-il? Puis-je le voir?
+
+--Certainement, à l'instant, mon amie.... Est-ce son fils? ajouta la
+comtesse, en voyant entrer Nicolas avec son gouverneur. Quel charmant
+enfant! La maison est grande, il y aura place pour tout le monde.»
+
+Tout en caressant le petit garçon, la comtesse les emmena dans le salon
+où Sonia causait avec Mlle Bourrienne. Le comte vint saluer la princesse
+Marie, qui le trouva très changé depuis qu'elle ne l'avait vu. Il était
+alors vif, gai, plein d'assurance; aujourd'hui elle retrouvait un homme
+brisé, effaré, qui faisait peine à voir. En lui parlant, il jetait sur
+ceux qui l'entouraient des regards à la dérobée, comme pour juger de
+l'effet de ses paroles. Après le désastre de Moscou et sa propre ruine,
+jeté hors du milieu et des habitudes qui faisaient toute son existence,
+il se sentait désorienté et avait, pour ainsi dire, perdu sa place dans
+la vie.
+
+Malgré son ardent désir de voir au plus tôt son frère, et le dépit que
+lui causaient, dans un tel moment, les politesses qu'on lui faisait et
+les compliments qu'on adressait à son neveu, elle observait ce qui se
+passait autour d'elle. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire moins que
+de se conformer provisoirement à ce nouvel ordre de choses et d'en
+accepter, sans amertume, toutes les conséquences.
+
+«C'est ma nièce, dit le comte en lui présentant Sonia. Je crois,
+princesse, que vous ne la connaissez pas?»
+
+Elle se retourna et embrassa Sonia, en essayant d'étouffer le sentiment
+d'inimitié instinctive qu'elle avait ressenti à sa vue. En se
+prolongeant outre mesure, ces cérémonies banales finirent par lui faire
+éprouver un sentiment pénible, accru encore par le manque d'harmonie
+entre ses dispositions intimes et celles de cet entourage.
+
+«Où est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant à tout le
+monde.
+
+--Il est en bas; Natacha est auprès de lui, répondit Sonia en
+rougissant. Vous êtes sans doute fatiguée, princesse?»
+
+Des larmes d'impatience lui montèrent aux yeux; se détournant, elle
+allait demander à la comtesse la permission de se rendre chez son frère,
+lorsque des pas légers se firent entendre. C'était Natacha qui
+accourait, cette Natacha qui lui avait tant déplu lors de leur première
+entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'oeil sur elle pour
+sentir que celle-là du moins, sympathisait complètement avec elle, et
+qu'elle partageait sincèrement sa douleur. Elle se précipita vers elle,
+l'embrassa et éclata en sanglots sur son épaule. Lorsque Natacha, assise
+au chevet du prince André, avait été informée de l'arrivée de la
+princesse, elle avait doucement quitté la chambre pour courir à sa
+rencontre. Son visage ému n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui,
+pour elle, pour tous ceux qui tenaient de près à celui qui lui était
+cher, une compassion infinie pour les autres, et un désir passionné de
+se sacrifier tout entière pour ceux qui souffraient! La pensée égoïste
+d'unir à jamais son avenir à celui du prince André n'existait plus dans
+son coeur. L'instinct si délicat de la princesse Marie le lui fit
+deviner au premier regard, et cette découverte diminua l'amertume de ses
+larmes.
+
+«Allons chez lui, Marie,» dit Natacha en l'entraînant dans une autre
+pièce. La princesse releva la tête et s'essuya les yeux, mais, au moment
+de lui poser une question, elle s'arrêta. Elle sentait que la parole
+serait impuissante à l'exprimer ou à y répondre, et qu'elle lirait sur
+la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle désirait
+apprendre.
+
+De son côté, Natacha était pleine d'anxiété et de doutes: fallait-il ou
+ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la vérité à
+ces yeux si lumineux qui la pénétraient jusqu'au fond du coeur, et qu'on
+ne pouvait tromper? Les lèvres de Natacha tremblèrent, sa bouche se
+contracta, et, éclatant en sanglots, elle se cacha le visage. La
+princesse Marie avait compris! Néanmoins, se refusant encore à perdre
+tout espoir, elle lui demanda en quel état se trouvait la plaie et
+depuis quand l'état général avait empiré.
+
+«Vous... vous le verrez,» dit Natacha en pleurant.
+
+Elles restèrent quelques instants dans la chambre voisine de celle du
+malade, afin de se remettre de leur émotion.
+
+«Quand est-ce arrivé?» demanda la princesse Marie.
+
+Natacha lui raconta comment, dès le début, la fièvre et les souffrances
+avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'étaient
+calmées, bien que le docteur redoutât toujours la gangrène, mais ce
+danger avait été également écarté; à leur arrivée à Yaroslaw, la
+suppuration s'était produite, le docteur avait encore espéré lui voir
+suivre un cours régulier; puis la fièvre avait repris, sans toutefois
+provoquer de craintes sérieuses.
+
+«Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, «cela»
+est survenu tout à coup... je n'en connais pas la raison et vous verrez
+vous-même.
+
+--La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri?
+
+--Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez.... Marie, il
+est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et
+alors...»
+
+
+XV
+
+
+Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie
+devant elle, la princesse, suffoquée par les larmes malgré tous ses
+efforts pour les maîtriser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de
+voir son frère sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les
+paroles de Natacha et «ce» qui était survenu à son frère depuis deux
+jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilité et de
+tendresse, était l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son
+imagination la figure de son petit André telle qu'elle l'avait connue
+dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait
+si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle
+prévoyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et émues comme
+celles que son père lui avait adressées à son lit de mort, et que malgré
+tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tôt ou
+tard, en venir là, et elle entra résolument dans la chambre.
+
+Couché sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de
+chambre fourrée de petit-gris, maigre et pâle, tenant son mouchoir dans
+une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait
+doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince André
+tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit
+involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie
+et du regard de son frère, ses sanglots s'arrêtèrent, ses larmes se
+séchèrent, et elle eut peur, comme une coupable. «Suis-je donc
+coupable?» se dit-elle. «Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et
+d'avenir, tandis que moi...» lui répondit l'oeil froid et sévère du
+prince André, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-même, il
+y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur
+côté.
+
+«Bonjour, Marie, comment es-tu arrivée jusqu'ici?» lui demanda-t-il en
+l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui
+appartenir.
+
+Un cri désespéré aurait moins terrifié la princesse Marie que le timbre
+de cette voix.
+
+«As-tu amené le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un
+visible effort de mémoire.
+
+--Comment te sens-tu à présent? demanda la princesse Marie, surprise
+d'avoir trouvé quelque chose à dire.
+
+--Demande-le au docteur, ma chère,» et, cherchant à être amical, il
+ajouta, en remuant machinalement les lèvres:
+
+«Merci, chère amie, d'être venue!»
+
+Sa soeur lui serra la main, et cette étreinte lui fit froncer
+imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus
+que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se
+lisait ce dégagement de la vie, si terrible à constater chez les
+mourants, quand on jouit soi-même de toute sa santé. Il n'y prenait plus
+d'intérêt, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il
+s'abîmait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui
+le détachait d'eux.
+
+«Quel étrange jeu de la destinée que notre réunion! dit-il en rompant le
+silence et en lui montrant Natacha.... Elle me soigne, comme tu vois.»
+
+La princesse Marie l'écoutait avec stupeur. Comment son frère, si
+délicat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en présence de
+celle qu'il aimait et dont il était aimé? S'il avait cru pouvoir revenir
+à la vie, il n'aurait pas employé ce ton de blessante froideur. La seule
+explication plausible, c'est que tout lui devenait indifférent, parce
+que quelque chose d'autre, et de plus important, se révélait à lui.
+
+La conversation, gênée, tendue, tombait à chaque instant.
+
+«Marie a passé par Riazan,» dit Natacha. Le prince André ne fut pas
+étonné de ce qu'elle appelait sa soeur par son nom; Natacha s'en aperçut
+elle-même pour la première fois.
+
+«Eh bien? demanda-t-il.
+
+--On lui a raconté que Moscou est incendié, complètement incendié, et
+que...» Natacha s'arrêta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour
+écouter.
+
+--Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!...» et, regardant
+dans le vague, il tira sa moustache.
+
+«Et toi, Marie, tu as rencontré le comte Nicolas? demanda le prince
+André.... Il a écrit aux siens que tu lui avais beaucoup plu,
+poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la portée de
+cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son
+côté, t'avait plu, ce serait très bien, tu l'épouserais!» La princesse
+Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le séparait
+déjà de ce monde.
+
+--Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard à
+Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua.
+
+--André, veux-tu... demanda tout à coup la princesse Marie d'une voix
+tremblante... veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander après
+toi.»
+
+Le prince André eut un sourire imperceptible; sa soeur, qui connaissait
+si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne
+souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'était plutôt une ironie à
+son adresse, pour avoir employé un dernier moyen de réveiller le
+sentiment qui s'éteignait peu à peu en lui. «Oui, je serai bien aise de
+le voir.... Se porte-t-il bien?»
+
+On amena l'enfant. Effrayé à la vue de son père, qui l'embrassa, il ne
+savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne
+pleurait dans la chambre. Dès qu'il fut sorti, la princesse Marie
+s'approcha de son frère, et, ne pouvant se contenir plus longtemps,
+fondit en larmes.
+
+Le prince André la regarda fixement.
+
+«Tu pleures sur lui,» dit-il.
+
+La princesse fit un signe affirmatif.
+
+«Il ne faut pas pleurer ici,» ajouta-t-il sans s'émouvoir.
+
+Il comprenait que sa soeur pleurait sur l'enfant qui allait devenir
+orphelin, et il essayait de se reprendre à la vie. «Oui, cela doit lui
+paraître bien triste, et c'est pourtant si simple!» se dit-il à
+lui-même. «Les oiseaux du ciel ne sèment pas, ne moissonnent pas, mais
+notre Père céleste les nourrit.» Il voulut d'abord répéter ce verset à
+sa soeur: «C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement;
+les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que
+toutes ces pensées qui leur paraissent si importantes, n'importent
+guère! Oui, nous ne nous comprenons plus.» Et il se tut.
+
+
+Le fils du prince André avait sept ans; il ne savait rien, pas même ses
+lettres, et cependant, eût-il été alors un homme fait et en pleine
+possession de ses facultés, il n'aurait, ni mieux ni plus profondément
+compris l'importance de la scène à laquelle il venait d'assister entre
+son père, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit
+sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses
+beaux yeux pensifs, appuya sa tête contre sa poitrine; sa petite lèvre
+retroussée et vermeille trembla, et il pleura doucement.
+
+À dater de ce jour, il évita Dessalles et la vieille comtesse qui
+cependant l'accablait de soins; il préférait rester seul, ou avec sa
+tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particulièrement en
+affection; il leur prodiguait à toutes deux des caresses silencieuses.
+
+La princesse Marie, en sortant de chez son frère, avait perdu tout
+espoir; aussi ne reparla-t-elle plus à Natacha de la possibilité d'une
+guérison. Elles se relayaient auprès du divan du malade; la princesse ne
+pleurait pas, et elle adressait de ferventes prières à l'Être éternel et
+insondable, dont la présence se manifeste si vivement au chevet d'un
+mourant.
+
+
+XVI
+
+
+Le prince André sentait qu'il se mourait, qu'il était déjà mort à
+moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt
+terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son
+âme. Il attendait ce qu'il savait inévitable, sans hâte et sans
+inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d'éternel, d'inconnu et de
+lointain, qu'il n'avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie,
+était maintenant là, tout près: il le devinait, il le touchait presque.
+
+Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait passé par cette
+douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la
+craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captivés
+par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir
+la mort dans l'obus qui s'avançait en tournoyant. Revenu à lui dans
+l'ambulance, cette fleur d'amour éternel s'était épanouie au fond de son
+âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie; libre et
+indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui.
+Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui
+se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce
+qui l'entourait, plus s'abaissait cette barrière qui sépare la vie de la
+mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'était-ce en
+effet que d'aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n'est de
+n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et
+immatérielle? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait:
+
+«Tant mieux!»
+
+Mais, après cette nuit de délire où celle qu'il désirait retrouver lui
+était apparue, après qu'elle eut appliqué ses lèvres sur sa main en la
+couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme pénétra de nouveau dans
+son coeur et le rattacha à l'existence. Des pensées confuses et joyeuses
+venaient l'assaillir, et en se reportant au moment où, à l'ambulance, il
+avait aperçu Kouraguine à côté de lui, il se reconnaissait incapable de
+revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourmenté dans son
+délire par le désir de savoir s'il était encore de ce monde, il n'osait
+cependant le demander à ceux qui l'entouraient.
+
+Sa maladie avait suivi son cours normal, et «ce quelque chose qui lui
+était survenu depuis deux jours», comme disait Natacha à la princesse
+Marie, n'était rien autre que la lutte suprême entre la vie et la
+mort.... C'était la mort qui était la plus forte, et ce renouveau
+d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'était que l'aveu involontaire du
+prix qu'il attachait à la vie et la dernière révolte de son être contre
+la terreur de l'inconnu!
+
+Un soir qu'il sommeillait, agité comme il l'était toujours à cette heure
+par une légère fièvre qui donnait une grande lucidité à ses idées, il
+éprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.
+
+«Ah! se dit-il, c'est elle qui est entrée!»
+
+C'était en effet Natacha, qui venait, à pas de loup, occuper sa place
+habituelle à son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.
+
+Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tête interceptait la
+lumière de la bougie; elle tricotait assidûment un bas, depuis le jour
+où le prince André lui avait dit que personne ne soigne les malades
+comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exerçait,
+disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la
+jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il
+contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage incliné.
+Tout à coup le peloton de laine lui échappa. Natacha tressaillit, jeta
+un regard à la dérobée sur le malade et, étendant la main devant la
+bougie pour le préserver de la lumière, elle se pencha vivement pour
+ramasser son peloton, et reprit sa première pose. Il la regarda sans
+faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour
+à tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement à reprendre haleine.
+Les premiers jours de leur réunion, il lui avait avoué que, s'il
+revenait à la vie, il remercierait éternellement Dieu pour cette
+blessure qui les avait ainsi réconciliés; mais depuis, il n'en avait
+plus reparlé.
+
+«Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en prêtant l'oreille au
+léger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destinée nous a-t-elle réunis,
+si c'est pour me faire mourir?... La vérité de la vie ne se serait-elle
+donc révélée à moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus
+que tout au monde, et puis-je m'empêcher de l'aimer?» se dit-il en
+poussant un profond gémissement, comme il en avait pris l'habitude
+pendant ses longues heures de souffrance. À cette plainte, Natacha posa
+son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux
+brillants:
+
+«Vous ne dormez pas? lui dit-elle.
+
+--Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer.
+Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumière!...
+J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!»
+
+Natacha se rapprocha encore plus près, et son visage s'illumina de joie
+et de passion.
+
+«Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.
+
+--Et moi...»
+
+Elle détourna la tête un instant.
+
+«Pourquoi donc trop?
+
+--Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la vérité, dites-moi ce que vous
+sentez au fond du coeur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?
+
+--J'en suis sûre, j'en suis sûre!» s'écria Natacha en lui saisissant les
+deux mains avec une exaltation croissante.
+
+Il se tut.
+
+«Comme ce serait bien!» dit-il en lui baisant la main.
+
+Natacha était heureuse; mais, se rappelant aussitôt qu'une émotion trop
+vive pouvait lui être fatale:
+
+«Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se maîtrisant.... Il faut dormir, je
+vous en prie.»
+
+Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle
+se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla
+d'attention à son ouvrage, afin d'éviter de lever encore les yeux.
+Bientôt après il s'endormit.
+
+Son sommeil ne fut pas de longue durée. Une sueur froide le réveilla.
+
+Sa pensée recommençait à flotter entre la vie et la mort:
+
+«L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la négation
+de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le
+comprends que par l'amour. Tout est là!... L'amour c'est Dieu, et mourir
+c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, à la source
+générale et éternelle.»
+
+Ces rêves lui semblaient consolants, mais ce n'étaient que des rêves qui
+passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre même de la réalité, et
+il se rendormit, encore en proie à mille idées confuses et agitées.
+
+Il se vit en songe couché dans la chambre qu'il habitait. Il avait
+recouvré toute sa santé. Une foule de personnes inconnues défilaient
+devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et
+se disposait à les suivre il ne savait où, tout en se disant qu'il
+perdait son temps à des bagatelles, lorsqu'il avait à s'occuper de bien
+plus graves intérêts; et cependant il continuait à leur parler et à les
+étonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun
+sens.... Peu à peu ces figures s'évanouirent, et toute son attention se
+concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il à la
+fermer assez vite? «tout» dépend de cela. Il se lève, il s'en approche
+pour tirer le verrou, mais ses jambes fléchissent sous lui, et il sent
+qu'il n'arrivera pas à temps!... Réunissant toutes ses forces dans un
+effort suprême, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible
+l'étreint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la
+mort qui est là, là, derrière la porte, et, au moment où il s'y traîne
+haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pénètre dans la
+chambre!... Cet être innommé, c'est la mort, la mort qui vient à lui, et
+il faut à tout prix qu'il lui échappe!... Il saisit la porte... la
+refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de
+forces, peut-être pourra-t-il du moins l'empêcher de passer?... Hélas!
+ses forces s'épuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de
+nouveau!... Il tente une fois encore de résister à la pression du
+dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entré... et le
+prince André se sent mourir!
+
+À ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il
+se réveilla...
+
+«Oui, c'était bien là la mort!... Mourir et se réveiller! La mort est
+donc le réveil?»
+
+Cette pensée passa comme un éclair dans son esprit, et un coin du voile
+qui lui dérobait encore l'inconnu se releva dans son âme! Il sentit son
+corps délivré des liens qui l'attachaient à la terre, et il éprouva un
+mystérieux bien-être, qui depuis lors ne le quitta plus!
+
+Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement.
+Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il désirait. Il ne comprit pas
+sa question et fixa sur elle un regard étrange. C'était «cela» dont elle
+avait parlé à la princesse Marie!... À dater de cette heure, la fièvre
+prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins,
+elle ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se
+développaient chez le malade avec une effroyable intensité.
+
+Ses derniers jours et ses dernières heures s'écoulèrent paisibles et
+sans qu'il se produisît dans son état aucun nouvel incident.
+
+La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais
+elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement à ce qui ne
+serait bientôt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, à son
+enveloppe matérielle, et que son esprit n'était déjà plus de ce monde.
+La violence de leurs sensations était telle, que le spectacle terrible
+de la mort n'avait pas de prise sur leurs âmes. Jugeant inutile d'aviver
+leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles étaient à ses côtés,
+ni hors de sa présence, et, se trouvant impuissantes à exprimer par des
+paroles ce qu'elles éprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui.
+Elles le voyaient s'abîmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et
+toutes deux savaient que c'était bien et que ce devait être ainsi.
+
+Il se confessa, il communia, et prit congé des siens. Lorsqu'on lui
+amena son fils, il effleura sa joue de ses lèvres et se tourna, non pas
+par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'était tout ce
+qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bénir l'enfant: il le
+fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'oeil
+interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore
+quelque chose à faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras
+de la princesse Marie et de Natacha.
+
+«C'est fini!» dit sa soeur quelques secondes après.
+
+Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.
+
+«Où est-il à présent?» se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couché dans le
+cercueil, tous s'en approchèrent pour lui dire un dernier adieu. Le
+coeur de l'enfant était déchiré par une poignante surprise. Tous
+pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'était
+plus, et le vieux comte sur lui-même; il prévoyait qu'il aurait bientôt
+le même pas à franchir.
+
+Natacha et la princesse Marie pleuraient également, non sur leur propre
+douleur, mais sous l'influence de l'émotion dont leur coeur débordait à
+la vue du mystère si solennel et si simple de la mort!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+I
+
+
+La corrélation des causes est incompréhensible pour l'esprit humain,
+mais le besoin de s'en rendre compte est inné dans le coeur de l'homme.
+Celui qui n'approfondit pas la raison d'être des événements s'empare de
+la première coïncidence qui le frappe pour s'écrier: «Voilà la cause!».
+
+Mais lorsqu'on pénètre au fond du moindre fait historique, c'est-à-dire
+au fond des masses où il s'est produit, on constate que la volonté d'un
+individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-même est
+constamment dirigée par une force supérieure. Si les événements
+historiques n'ont en réalité d'autre cause que le principe même de toute
+cause, ils sont néanmoins dirigés par des lois qui nous sont inconnues,
+ou que nous entrevoyons à peine et que nous ne saurions découvrir, sinon
+à la condition de renoncer à en voir le mobile dans la volonté d'un seul
+homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des
+planètes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut répudié l'idée
+de l'immobilité de la terre.
+
+Après la bataille de Borodino, après que Moscou eût été occupé par
+l'ennemi et incendié, l'épisode le plus important de la guerre de 1812
+serait, au dire des historiens, la marche de l'armée russe quittant la
+route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp
+de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit héroïque à
+différentes personnes, et les Français eux-mêmes, quand ils parlent de
+ce mouvement de flanc, vantent le génie dont les généraux russes ont
+fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir là,
+avec les historiens, une profonde combinaison trouvée par un seul
+individu pour sauver la Russie et perdre Napoléon, et de découvrir dans
+ce fait la moindre trace de génie militaire. Une grande intelligence
+n'est pas nécessaire en effet pour concevoir que la meilleure position
+d'une armée non attaquée est de s'établir là où elle est sûre de trouver
+des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait deviné, en
+1812, que la route de Kalouga offrait, après la retraite de l'armée,
+les plus grands avantages. Par quelle filière de déductions Messieurs
+les historiens arrivent-ils donc à découvrir dans cette manoeuvre une
+combinaison des plus habiles? Où donc voient-ils que le salut de la
+Russie et la perte de l'ennemi en ont été les résultats? Cette marche de
+flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont
+précédée, qui l'ont accompagnée et qui en ont été la conséquence,
+devenir la perte des Russes et le salut des Français; il n'en résulte
+donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la
+situation de l'armée. Si cette marche n'avait pas coïncidé avec d'autres
+circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arrivé
+si Moscou n'avait pas brûlé, si Murat n'avait pas perdu de vue les
+Russes, si Napoléon n'était pas resté inactif, si l'armée russe avait
+livré bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de
+Barclay, si Napoléon avait, en s'approchant de Taroutino, attaqué les
+Russes avec le dixième de l'énergie qu'il avait dépensée à Smolensk, si
+les Français avaient marché sur Pétersbourg?... etc., etc. Dans ces
+conditions, le salut se serait tourné en désastre. Comment donc se
+fait-il que ceux qui ont étudié l'histoire ferment les yeux à
+l'évidence, en attribuant cette marche à la volonté d'un seul homme? car
+personne n'avait mûri et préparé cette manoeuvre à l'avance; et, à
+l'heure où elle s'est accomplie, elle était tout bonnement le résultat
+forcé de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de
+toutes ses conséquences que lorsqu'elle fut tombée dans le domaine du
+passé.
+
+Lors du conseil qui se tint à Fili, l'opinion des chefs militaires
+russes fut en général pour la retraite en ligne droite sur le chemin de
+Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le
+nombre des voix qui appuyèrent cet avis, et surtout dans la conversation
+qui eut lieu, après le conseil, entre le commandant en chef et Lanskoï,
+chef de l'intendance. Lanskoï annonça, dans son rapport, que les vivres
+pour l'armée étaient réunis principalement le long de l'Oka, dans les
+gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni,
+le transport des approvisionnements pour l'armée serait intercepté par
+la rivière qu'on ne pouvait leur faire traverser à l'entrée de l'hiver.
+Ce fut la première considération qui fit abandonner le plan primitif, en
+somme le plus naturel. L'armée se tint donc à portée des vivres. Puis
+l'inaction des Français, qui avaient perdu la trace des Russes, la
+nécessité de couvrir et de défendre les manufactures d'armes, et surtout
+l'avantage d'être à portée des vivres, forcèrent l'armée à incliner
+davantage vers le sud. Après avoir passé sur la route de Toula par un
+mouvement désespéré, les chefs de l'armée pensaient s'arrêter à Podolsk,
+mais l'apparition des troupes françaises, d'autres circonstances, et
+entre autres l'abondance des subsistances à Kalouga, engagèrent l'armée
+à continuer sa marche vers le sud, et à passer de la route de Toula sur
+celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De même qu'il est
+difficile, sinon impossible, de préciser l'instant où l'abandon de
+Moscou avait été résolu, de même on ne peut exactement dire avec
+précision quel est celui qui a décidé la marche sur Taroutino, et
+pourtant chacun crut s'y être établi en vertu de la volonté et de la
+décision des chefs.
+
+
+II
+
+
+La route suivie était si bien celle que l'armée devait infailliblement
+prendre, que les maraudeurs mêmes se répandirent dans cette direction,
+et Koutouzow s'attira le blâme de l'Empereur pour avoir d'abord conduit
+l'armée par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino.
+L'Empereur lui-même lui avait indiqué ce mouvement dans une lettre que
+le commandant en chef reçut seulement après y être arrivé.
+
+Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manoeuvre de
+génie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul
+attribuait à l'inaction des Français son importance réelle; lui seul
+soutenait que la bataille de Borodino avait été une victoire; lui seul,
+qui, par sa position de commandant en chef, semblait être appelé à
+prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour empêcher l'armée
+russe de dépenser inutilement ses forces dans des combats stériles.
+
+La bête fauve, blessée à mort à Borodino, se trouvait encore là où le
+chasseur l'avait laissée. Était-elle épuisée? Était-elle encore vivante?
+Le chasseur l'ignorait. Mais tout à coup elle poussa un gémissement qui
+trahit sa situation sans issue, et ce cri de désespoir fut l'envoi de
+Lauriston au camp de Koutouzow. Napoléon, convaincu comme toujours qu'il
+était impeccable, écrivit à Koutouzow, sous l'impulsion du moment:
+
+«Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie près de vous un de mes aides de
+camp généraux pour vous entretenir de plusieurs objets intéressants. Je
+désire que votre Altesse ajoute foi à ce qu'il lui dira, surtout
+lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particulière
+considération que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre
+n'étant à autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il
+vous ait en Sa sainte et digne garde.
+
+«Moscou, ce 30 octobre.
+
+«Signé: Napoléon.»
+
+«Je serais maudit par la postérité si l'on me regardait comme le premier
+moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma
+nation[27],» répondit Koutouzow, et il continua à faire tout ce qui
+dépendait de lui pour diriger la retraite de ses troupes.
+
+À la suite d'un mois de pillage par l'armée française et d'un temps
+équivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement était
+survenu dans les forces des deux belligérants et dans l'esprit qui les
+animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de
+prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette
+longue inaction avait éveillé l'impatience et la curiosité de savoir ce
+qu'étaient devenus les français, qu'on avait perdus de vue depuis tant
+de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en
+approchaient chaque jour, la nouvelle de légères victoires de partisans
+et de paysans sur l'ennemi, faisaient renaître l'envie et les sentiments
+de vengeance refoulés dans le coeur de chacun pendant le séjour de
+l'étranger à Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de
+leurs forces respectives n'était plus le même et que la supériorité
+nous était acquise. De même que le carillon d'une horloge se met en
+branle et joue son air lorsque l'aiguille achève le tour du cadran, de
+même, dans les hautes sphères, le contrecoup de cette impression
+générale se traduisit immédiatement par un redoublement d'activité.
+
+
+III
+
+
+L'armée russe était dirigée sur place par Koutouzow et son état-major,
+et de Pétersbourg par l'Empereur lui-même. Avant qu'on eût reçu la
+nouvelle de l'abandon de Moscou, on avait envoyé à Koutouzow, pour lui
+faciliter sa besogne, un plan détaillé de toute la campagne;
+l'état-major l'accepta malgré le changement produit par les
+circonstances. Quant à Koutouzow il répondit que les dispositions
+prises à distance étaient difficiles à exécuter. Aussi continuait-on à
+lui expédier messages sur messagers avec de nouvelles instructions, pour
+trancher les difficultés au fur et à mesure qu'elles se produisaient, et
+faire ensuite leur rapport sur ses faits et gestes.
+
+Des changements importants avaient lieu dans les commandements de
+l'armée. Il fallait remplacer Bagration, qui avait été tué, et Barclay,
+qui s'était éloigné, offensé d'être mis dans une position subalterne. On
+discutait très sérieusement s'il valait mieux mettre A. à la place de D.
+ou bien D. à la place d'A., et ainsi de suite, comme s'il ne s'agissait,
+dans le choix à faire, que d'une question de personnes.
+
+Par suite de l'inimitié qui existait entre Koutouzow et Bennigsen, de
+la présence des personnes de confiance envoyé par l'Empereur, des
+permutations indispensables à opérer, une partie bien plus compliquée se
+jouait à l'état-major de l'armée. On se contrecarrait à qui mieux mieux,
+et l'objet de toutes ces intrigues était l'entreprise militaire que les
+uns et les autres s'imaginaient diriger à leur guise, tandis qu'elle
+poursuivait son chemin en dehors de leur influence et de leur action, et
+n'était, en réalité, que la conséquence des rapports des masses entre
+elles. Du reste, cet enchevêtrement de combinaisons de toutes sortes
+dans les hautes régions du pouvoir faisait exactement pressentir ce qui
+allait arriver.
+
+Le 2 octobre, dans une lettre qui ne fut reçue par Koutouzow qu'après la
+bataille de Taroutino, l'Empereur lui écrivait:
+
+«Prince Michel Ilarionovitch!
+
+«Moscou est au pouvoir de l'ennemi depuis le 2 septembre. Vos derniers
+rapports datent du 20, et depuis lors, non seulement vous n'avez rien
+entrepris contre l'ennemi pour la délivrance de notre première capitale,
+mais vous vous êtes même replié. Serpoukhow est occupé par un
+détachement ennemi, et Toula, avec son importante manufacture d'armes,
+si nécessaire à l'armée, est menacée. J'ai vu, par les rapports de
+Wintzingerode, que l'ennemi fait marcher un corps de 10 000 hommes vers
+la route de Pétersbourg; un autre de plusieurs milliers à la direction
+de Dmitrow; un troisième s'est avancé sur la route de Vladimir; enfin un
+quatrième s'est concentré entre Rouza et Mojaïsk. Napoléon lui-même
+était encore à Moscou le 25 avec sa garde. Du moment que ses troupes
+sont ainsi divisées en détachements considérables, est-il possible que
+vous ayez en face de vous des forces ennemies assez nombreuses pour vous
+empêcher de prendre l'offensive? Il est au contraire à présumer que vous
+êtes, poursuivi par des fractions, ou, tout au moins, par des corps
+inférieurs en importance à l'armée confiée à votre commandement. Il
+semblerait que, profitant de ces conjonctures, vous auriez pu attaquer
+un ennemi plus faible que vous, le détruire, ou au moins le forcer à la
+retraite, nous conserver la majeure partie des gouvernements occupés
+aujourd'hui par lui, et préserver ainsi de tout danger la ville de Toula
+et les autres villes de l'intérieur de l'Empire. Si l'ennemi est en état
+de diriger un corps d'armée considérable vers Pétersbourg, en partie
+dégarni de troupes, vous en porterez la responsabilité, car, en agissant
+avec énergie et décision, vous deviez, avec les moyens dont vous
+disposez, nous préserver de ce nouveau malheur. N'oubliez point que vous
+devez rendre compte à la patrie indignée de la perte de Moscou. Vous
+savez, par expérience, que j'ai toujours été prêt à vous récompenser. Je
+le suis encore, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de
+votre côté un entier dévouement, une fermeté à toute épreuve et des
+succès que votre intelligence, vos talents militaires et la valeur des
+troupes que vous commandez nous autorisent à espérer.»
+
+Lorsque cette lettre arriva à Koutouzow, celui-ci avait livré bataille,
+ne pouvant plus empêcher son armée de prendre l'offensive. Le 2 octobre,
+le cosaque Schapovalow, battant la plaine, tua un lièvre et en blessa un
+autre; en poursuivant ce dernier, il se laissa entraîner au loin dans la
+forêt, et tomba inopinément sur le flanc gauche de l'armée de Murat, qui
+ne se gardait pas. Il raconta la chose en riant à ses camarades, et le
+porte-drapeau qui l'entendit en fit part à son commandant, Le cosaque
+fut appelé, questionné, et ses chefs eurent l'idée de profiter de cette
+bonne aubaine pour enlever des chevaux, et l'un d'eux, connu des hauts
+fonctionnaires de l'armée, communiqua le fait à un général de
+l'état-major. La situation y était des plus tendues dans ces derniers
+temps. Yermolow était venu trouver Bennigsen quelques jours auparavant
+pour le supplier d'user de son influence sur le commandant en chef afin
+qu'il se décidât à l'attaque.
+
+«Si je ne vous connaissais pas, répondit Bennigsen, j'aurais cru que
+vous désiriez le contraire de ce que vous me demandez, car il suffit que
+je conseille une chose, pour que Son Altesse fasse tout l'opposé.»
+
+Le récit des cosaques, confirmé par d'autres éclaireurs, démontra que
+tout était prêt pour l'explosion. Les ressorts se détendirent, les
+rouages grincèrent et, le carillon joua. En dépit de son pouvoir
+présumé, de son intelligence, de son expérience, de sa connaissance des
+hommes, Koutouzow, prenant en considération le rapport envoyé par
+Bennigsen à l'Empereur, le désir exprimé par tous les généraux, celui
+qu'on imputait à Sa Majesté, la nouvelle apportée par les cosaques,
+n'eut pas la force de comprimer ce mouvement: il ordonna donc ce qu'il
+considérait comme inutile et même nuisible, il donna son assentiment au
+fait accompli.
+
+
+IV
+
+
+L'attaque fut ordonnée pour le 5 octobre.
+
+La veille, Koutouzow signa la dislocation des troupes. Toll en fit
+lecture à Yermolow, en lui proposant de s'occuper des dispositions à
+prendre.
+
+«Bien, bien, dit Yermolow, mais je n'en ai pas le temps dans ce moment.»
+
+Le plan de bataille combiné par Toll était excellent, aussi bien rédigé
+que celui d'Austerlitz, quoiqu'il n'y fût pas formulé en allemand: «la
+première colonne marche de ce côté, la seconde de tel autre»... etc....
+Ces colonnes, indiquées sur le papier, devaient, à un instant donné, se
+réunir pour tomber sur l'ennemi et l'écraser. Tout y était admirablement
+prévu, comme c'est toujours le cas dans les dislocations écrites, mais,
+comme il arrive toujours aussi, aucune de ces colonnes ne se trouva à
+son poste en temps et lieu.
+
+Lorsque les différents exemplaires du plan furent prêts, on les remit à
+un officier, qui était ordonnance de Koutouzow, pour les porter à
+Yermolow. Ce jeune chevalier garde, tout fier de son importante mission,
+se rendit au logement occupé par Yermolow; il était vide.
+
+«Le général est parti,» lui dit le domestique.
+
+L'envoyé se rendit chez un des généraux que Yermolow voyait souvent.
+
+«Personne à la maison,» lui répondit-on.
+
+Il alla chez un autre. Même réponse.
+
+«Pourvu qu'on ne me rende pas responsable de ce retard, se dit-il, voilà
+du guignon!»
+
+Il fit le tour du camp. Les uns disaient que Yermolow venait de passer
+avec quelques généraux, les autres qu'il était déjà revenu. Le
+malheureux officier continua ses recherches jusqu'à six heures; du soir,
+sans prendre même le temps de dîner, Yermolow resta introuvable, et
+personne ne savait où le prendre. Le messager s'étant quelque peu
+restauré chez un camarade, poussa jusqu'à l'avant-garde, chez
+Miloradovitch. On lui dit que celui-ci était sans doute au bal du
+général Kikine, et que Yermolow devait y être aussi.!
+
+«Mais où est-ce donc?
+
+--Là-bas à Jechkine, dit un officier cosaque en lui indiquant au loin le
+toit d'une maison seigneuriale.
+
+--Comment?... Mais c'est en dehors de la ligne des avant-postes!
+
+--On a envoyé deux de nos régiments sur la ligne même; ils y font
+bombance aujourd'hui.... Deux musiques de régiment et trois choeurs de
+chanteurs!...»
+
+L'officier franchit la ligne. En approchant de la maison, il entendit
+les chants joyeux du choeur des soldats, qui étaient couverts par les
+voix animées des assistants. Cette gaieté gagna le jeune officier, qui
+craignait néanmoins de s'être rendu coupable en tardant à remettre à son
+adresse l'ordre important dont il était chargé. Il était déjà neuf
+heures du soir; il descendit de cheval et gravit les marches du perron
+d'une grande et belle maison située entre les Russes et les Français et
+dont la conservation était parfaite: dans l'antichambre et dans l'office
+il aperçut des laquais occupés à porter des vins et des plats. Les
+chanteurs étaient placés à l'extérieur, devant les fenêtres. En entrant
+dans le premier salon, il y aperçut soudain tous les principaux généraux
+de l'armée, entre autres la grande et imposante figure de Yermolow.
+Tous, l'uniforme déboutonné, la figure enluminée, placés en demi-cercle,
+remplissaient la chambre de leurs rires bruyants, car, au milieu de la
+salle un d'eux, très bel homme, d'une taille moyenne, dansait avec
+légèreté le trépak[28].
+
+«Ah! ah! bravo, Nicolas Ivanovitch! Ah! ah! ah!»
+
+Le messager comprit qu'il avait doublement tort d'être entré dans un
+pareil moment, avec une mission importante; il voulut attendre, mais on
+le remarqua aussitôt, et l'un des généraux le désigna à Yermolow. Ce
+dernier, fronçant le sourcil, s'approcha de lui, écouta son rapport et
+prit son papier sans souffler mot.
+
+«Tu crois que c'est sans intention qu'il est ici, dit au survenant un
+de ses camarades de l'état-major en parlant de Yermolow! Pas du tout,
+mon cher, c'est une farce qu'il joue à Konovnitzine. Tu verras demain
+quelle belle confusion il y aura!»
+
+
+V
+
+
+Le vieux Koutouzow, s'étant fait réveiller de bonne heure le lendemain
+matin, fit sa prière et sa toilette, puis monta en calèche, sous la
+désagréable impression qu'il allait diriger une bataille livrée contre
+son gré, et prit la route de Létachevka, situé à cinq verstes derrière
+Taroutino; c'était l'endroit désigné pour la concentration de toutes les
+colonnes. Chemin faisant, il sommeillait, s'éveillait et prêtait
+l'oreille pour entendre si la fusillade avait commencé. L'aube d'un jour
+d'automne, humide et gris, blanchissait à peine l'horizon. En
+s'approchant de Taroutino, il rencontra des soldats de cavalerie qui
+menaient boire leurs chevaux; il fit arrêter sa voiture et leur demanda
+à quel régiment ils appartenaient. Ils faisaient partie d'une colonne
+qui depuis longtemps déjà aurait dû être en embuscade. «C'est peut-être
+une erreur,» se dit-il, mais quelques pas plus loin il vit des
+fantassins, les fusils en faisceaux, mangeant leur soupe. Il appela
+l'officier, qui lui affirma qu'aucun ordre d'attaque n'était parvenu
+jusqu'à eux.
+
+«Comment?» dit Koutouzow, mais, s'interrompant aussitôt, il fit appeler
+le commandant.
+
+Pendant ce temps, il descendit de calèche, la tête inclinée, la
+respiration oppressée, et se mit à marcher de long en large. Lorsque
+arriva l'officier d'état-major Eichen, Koutouzow devint pourpre de
+colère, non pas qu'il eût devant lui le coupable, mais c'était quelqu'un
+sur qui il pouvait enfin épancher sa fureur. Haletant, tremblant de
+colère, arrivé au paroxysme de la rage, il se jeta sur Eichen en le
+menaçant du poing et en l'accablant des plus grossières injures. Un
+capitaine, Brozine, survenu par hasard et qui était complètement
+innocent, en reçut aussi sa part.
+
+«Qu'est-ce que cette canaille-là encore? Qu'on fusille ce misérable!»
+criait Koutouzow d'une voix rauque et en gesticulant comme un
+forcené.... Comment! comment! lui, le commandant en chef, auquel chacun
+assurait que personne jusque-là n'avait disposé d'un pouvoir pareil au
+sien, il allait devenir la risée de l'armée? C'est donc en vain qu'il
+avait tant prié ce jour-là, tant réfléchi, tant combiné pendant sa
+longue veille. «Lorsque je n'étais qu'un petit officier, personne
+n'aurait osé se moquer ainsi de moi, pensait-il, et maintenant...» Il
+éprouvait la souffrance physique qu'inflige une punition corporelle, et
+il ne pouvait l'exprimer que par des cris de rage et de douleur. Ses
+forces le trahirent bientôt, il se calma, comprit qu'il avait eu tort de
+s'emporter ainsi, remonta dans sa calèche et s'éloigna en silence.
+
+Cet accès de colère ne se renouvela plus, et il écouta passivement les
+justifications et les instances de Bennigsen, de Konovnitzine et Toll,
+qui cherchaient à lui démontrer la nécessité de recommencer le lendemain
+le même mouvement dont l'exécution venait d'être manquée. Le général en
+chef fut forcé d'y consentir. Quant à Yermolow, il ne reparut devant
+Koutouzov que le surlendemain.
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain, les troupes furent réunies dès le soir sur les différents
+points et se mirent en marche pendant la nuit. Les ténèbres étaient
+profondes, et de sombres nuages, d'un noir violacé, couvraient le ciel,
+mais il ne pleuvait pas. La terre était humide, et les soldats
+avançaient sans proférer une parole; l'artillerie seule laissait deviner
+sa présence par le bruit métallique de ses fourgons. Il était défendu de
+parler, de fumer, de faire du feu; les chevaux eux-mêmes semblaient se
+retenir de hennir. Le mystère de l'entreprise en augmentait l'attrait,
+et les hommes marchaient gaiement. Quelques colonnes s'arrêtèrent,
+placèrent leurs fusils en faisceaux et s'étendirent sur la terre froide,
+croyant bien être arrivées à leur destination. D'autres, et c'était la
+majorité, marchèrent toute la nuit, et arrivèrent naturellement là où
+elles ne devaient pas se trouver.
+
+Le comte Orlow-Denissow, avec son faible détachement de cosaques, fut le
+seul à gagner son poste à temps. Il s'établit dans un taillis sur la
+lisière d'une forêt, côtoyée par un sentier, qui menait du village de
+Stromilow à celui de Dmitrovsk.
+
+Le comte, qui s'était endormi un peu avant le jour, fut réveillé pour
+questionner un déserteur du camp français. C'était un sous-officier
+polonais du corps de Poniatowsky; il déclara avoir déserté parce qu'il
+était victime d'un passe-droit, qu'il aurait dû être nommé officier
+depuis longtemps, qu'il était le plus brave d'eux tous, et qu'il
+comptait bien s'en venger. Il assurait que Murat avait passé la nuit à
+une verste des Russes, et que, si on consentait à lui donner une escorte
+de cent hommes, il s'engageait à le faire prisonnier. Le comte Orlow
+tint conseil avec ses camarades, et, la proposition leur paraissant trop
+séduisante pour la refuser, ils se montrèrent disposés à tenter
+l'entreprise. Enfin, après beaucoup de discussions et de combinaisons,
+le général-major Grékow se décida à suivre, avec deux régiments de
+cosaques, le sous-officier polonais.
+
+«Mais rappelle-toi bien, dit le comte à ce dernier, que si tu as menti,
+je te ferai pendre comme un chien!... Si tu as dit la vérité, tu auras
+cent pièces d'or.»
+
+Le sous-officier ne répondit rien, se mit lestement en selle et suivit
+le général Grékow d'un air résolu. Ils disparurent dans le bois. Le
+comte, frissonnant sous l'impression du froid, avant-coureur du jour
+naissant, et inquiet de la responsabilité qu'il venait d'assumer, fit
+quelques pas hors de la forêt pour examiner le camp ennemi, que l'on
+entrevoyait à peine, à la distance d'une verste, dans la vague et
+confuse lumière de l'aube et des feux de bivouac qui s'éteignaient. Nos
+colonnes devaient déboucher sur le versant incliné, à la droite du comte
+Orlow-Denissow. Il avait beau étudier tout le terrain, il ne voyait rien
+paraître: il lui sembla seulement remarquer dans le camp français
+l'agitation du réveil: «Oh! il est trop tard,» se dit-il; il était
+désabusé, comme cela arrive parfois lorsque nous ne subissons plus
+l'influence de l'homme auquel nous nous sommes confiés; évidemment ce
+sous-officier était un traître qui l'avait trompé, l'attaque projetée
+avorterait, malgré les deux régiments que Grékow allait entraîner Dieu
+sait où: «Est-il possible de penser qu'on va surprendre le général en
+chef au milieu de forces aussi considérables? Le coquin aura menti!
+
+--On peut faire revenir Grékow, dit un officier de sa suite, qui, comme
+lui, commençait à douter du succès de l'entreprise.
+
+--Vraiment, qu'en pensez-vous? faut-il en rester là, oui ou non?
+
+--Faites-le revenir.
+
+--C'est ça! dit le comte, qu'on le rappelle!... Mais il sera tard, il va
+faire jour.»
+
+Un aide de camp s'enfonça dans le bois à la recherche de Grékow. Lorsque
+ce dernier revint, le comte, involontairement agité par ce changement de
+résolution, et par l'infructueuse attente des colonnes d'infanterie,
+ainsi que par le voisinage de l'ennemi, se décida à l'attaque. «À
+cheval!» dit-il tout bas.
+
+Chacun se mit à son poste, se signa, et l'on partit. Un hourra retentit
+dans la forêt, et les sotnias de cosaques, s'éparpillant comme les
+grains qui s'échappent d'un sac de blé, s'élancèrent crânement, la lance
+en avant, franchirent le ruisseau et se dirigèrent vers le camp ennemi.
+
+Le cri d'alerte poussé par le premier Français qui aperçut les cosaques
+mit le camp en émoi. Tous se jetèrent, à moitié endormis et à peine
+vêtus, sur les canons, sur les fusils, sur les chevaux, et coururent de
+tous côtés, en perdant la tête. Si nos cosaques les avaient poursuivis
+sans se préoccuper de ce qui se passait autour d'eux, ils auraient
+infailliblement fait Murat prisonnier, comme les chefs le désiraient,
+mais il fut impossible de les empêcher de piller et de faire des
+prisonniers. Personne n'écoutait le commandement. 1 500 prisonniers, 38
+bouches à feu, des drapeaux, des chevaux, des harnachements de toutes
+sortes, furent pris à l'ennemi; et la mise en sûreté des prisonniers et
+des canons, et le partage du butin, avec l'accompagnement habituel de
+querelles et de cris, firent perdre un temps précieux. Les Français,
+revenus de leur première panique et voyant qu'on ne les poursuivait pas,
+se formèrent et attaquèrent à leur tour Orlow-Denissow; comme il
+attendait des renforts qui ne lui arrivaient pas, il ne put leur
+répondre vigoureusement.
+
+Cependant les colonnes d'infanterie étaient en retard; commandées par
+Bennigsen et dirigées par Toll, elles s'étaient mises en marche à
+l'heure précise, et avaient atteint un point qui n'était pas celui qui
+leur avait été désigné. Les hommes, gais au début, ne tardèrent pas à
+laisser des traînards derrière eux, et le sentiment de l'erreur commise
+provoqua d'autant plus de murmures, qu'on les ramena en arrière. Les
+aides de camp, envoyés pour réparer la bévue, étaient malmenés par les
+généraux, qui, de leur côté, criaient, se disputaient, et enfin, de
+guerre lasse, se mettaient en marche sans but arrêté. «Nous arriverons
+toujours quelque part!» se dirent-ils. En effet ils arrivèrent, mais pas
+à l'endroit où ils devaient aller. Quelques-uns sans doute se trouvèrent
+à leur poste, mais l'heure était déjà passée, ils ne pouvaient servir à
+rien, sinon à essuyer le feu de l'ennemi. Toll, qui, à cette bataille,
+avait joué le rôle de Weirother à Austerlitz, galopait sur toute la
+ligne, et constatait que tout avait été fait au rebours des ordres
+donnés. Ainsi il rencontra dans la forêt, lorsqu'il faisait déjà grand
+jour, le corps de Bagovouth, qui aurait dû depuis longtemps appuyer les
+cosaques d'Orlow-Denissow. Désespéré, dépité de son insuccès et
+l'attribuant à la faute d'un individu, Toll aborda le chef de corps en
+l'accablant des plus violents reproches et en le menaçant même de le
+faire fusiller. Bagovouth, vieux et calme militaire, d'un courage à
+toute épreuve, exaspéré par les ordres contradictoires qu'il recevait de
+tous les côtés à la fois, par les temps d'arrêt sans cause, et le
+désordre qui régnait autour de lui, fut pris à son tour, à l'étonnement
+de tous et en opposition avec son caractère habituel, d'un accès de rage
+et lui répondit vertement:
+
+«Je ne reçois de leçons de personne, et je sais mourir avec mes soldats
+aussi bien qu'un autre!»
+
+Le brave Bagovouth, ne se connaissant plus de colère, sans se donner la
+peine de juger du plus ou moins d'opportunité de sa diversion, marcha,
+avec sa seule division, droit au feu. Le danger, les bombes, les balles
+étaient ce qui convenait le mieux pour le moment à son irritation; aussi
+fut-il frappé par un des premiers projectiles, tandis que les suivants
+abattaient un grand nombre de ses braves soldats. C'est ainsi que sa
+division resta quelque temps exposée, sans utilité aucune, au feu de
+l'ennemi.
+
+
+VII
+
+
+Pendant ce temps, une autre colonne, auprès de laquelle se trouvait
+Koutouzow, était censée attaquer les Français. Il savait parfaitement
+que le résultat le plus probable de cette bataille, livrée contre sa
+volonté, serait une immense confusion, aussi retenait-il ses troupes
+autant qu'il le pouvait, et ne leur laissait-il pas quitter leur
+position. Monté sur un petit cheval gris, il répondait paresseusement
+aux propositions d'attaque.
+
+«Vous me parlez toujours d'attaque, mais vous voyez bien que nous
+n'entendons rien aux manoeuvres compliquées, disait-il à Miloradovicth,
+qui lui demandait la permission de se porter en avant.... Vous n'avez
+pas su faire Murat prisonnier ce matin, dit-il à un autre.... Vous avez
+été en retard, il n'y a donc plus rien à faire.»
+
+Lorsqu'on lui annonça que deux bataillons de Polonais venaient renforcer
+les Français, il regarda du coin de l'oeil Yermolow, auquel il n'avait
+pas adressé la parole depuis la veille.
+
+«C'est cela, murmura-t-il, on demande à attaquer, on propose différents
+plans, mais lorsqu'il faut agir, rien ne se trouve prêt, et l'ennemi,
+avisé à temps, prend ses précautions!»
+
+Yermolow sourit imperceptiblement à ces paroles; il comprit que l'orage
+était passé et que Koutouzow se bornait à une simple allusion.
+
+«C'est à mes dépens qu'il s'amuse,» dit Yermolow, tout bas, en touchant
+du genou Raïevsky.
+
+Bientôt après il s'approcha de Koutouzow, qu'il aborda avec respect:
+
+«Rien n'est perdu, Altesse, l'ennemi est devant nous. N'ordonnerez-vous
+pas l'attaque?... Autrement la garde ne sentira même pas la fumée de la
+poudre.»
+
+Koutouzow garda le silence. Quand on lui apprit la retraite de Murat, il
+ordonna un mouvement en avant, mais, tous les cent pas, il commandait
+qu'on s'arrêtât pendant trois quarts d'heure. La bataille se réduisit
+donc à la charge d'Orlow-Denissow et à la perte inutile de quelques
+centaines d'hommes. Le résultat fut pour Koutouzow la décoration en
+diamants, pour Bennigsen cent mille roubles en sus des diamants,
+d'agréables récompenses pour les autres officiers supérieurs, et un
+grand nombre de promotions et de changements dans l'état-major.
+
+«C'est toujours ainsi, on fait tout à l'envers,» disaient, après la
+bataille de Taroutino, les officiers et les généraux russes, de même
+qu'on le dit encore aujourd'hui, et ils donnaient à entendre qu'il
+s'était trouvé là juste à point un imbécile pour faire des sottises
+qu'eux n'auraient jamais faites; mais les hommes qui parlent ainsi, ou
+n'ont aucune idée de l'affaire qu'ils critiquent, ou se trompent
+sciemment. Toute bataille, que ce soit celle de Taroutino, de Borodino
+ou d'Austerlitz, ne se passe jamais selon les prévisions de ceux qui en
+conduisent les opérations.
+
+Un nombre incalculable de forces indépendantes (car jamais l'homme n'est
+aussi indépendant que pendant ce moment où s'agite pour lui une question
+de vie ou de mort) influe sur la direction de la bataille, et cette
+direction ne peut pas être précisée à l'avancé et ne coïncidera jamais
+avec la direction imprimée à l'action par une seule force individuelle.
+Lorsque les historiens, les Français surtout, affirment que leurs
+guerres et leurs batailles ont lieu d'après des plans, dont toutes les
+dispositions sont préalablement arrêtées, la seule conclusion que nous
+puissions en tirer, c'est que leurs descriptions sont inexactes. Il est
+évident que la bataille de Taroutino n'eut pas le résultat que se
+proposait le comte Toll, c'est-à-dire de mener les troupes au feu dans
+l'ordre prescrit, ni celui qu'avait en vue le comte Orlow, qui était de
+faire Murat prisonnier, ni celui que visait Bennigsen, qui espérait
+anéantir l'ennemi, ni celui de l'officier qui rêvait de se distinguer,
+ni celui du cosaque avide de plus de butin qu'il n'en avait déjà fait,
+et ainsi de suite. Mais si le but était de réaliser le désir, général en
+Russie, de chasser les Français, et de porter un coup mortel à leur
+armée, alors il sera parfaitement évident que la bataille de Taroutino
+fut en tous points ce qui était le plus nécessaire et le plus opportun à
+cette période de la campagne, puisqu'elle a atteint ce but. Il est
+difficile, presque impossible, de se représenter une issue plus
+favorable que celle de ce combat. Malgré une confusion sans exemple, les
+plus grands avantages furent acquis au prix de très peu d'efforts, et de
+pertes minimes. La faiblesse des Français fut démontrée, et l'armée
+ennemie subit un échec qui, dans les conditions où elle se trouvait,
+devait forcément amener sa retraite.
+
+
+VIII
+
+
+Napoléon fait son entrée à Moscou après la brillante victoire de la
+Moskowa, victoire incontestable assurément, puisque le champ de bataille
+était resté à ses troupes. Les Russes se retirent et abandonnent Moscou
+rempli de vivres, d'armes, de munitions et de richesses incalculables;
+un mois se passe sans qu'ils reprennent l'offensive. La position de
+Napoléon est, par conséquent, des plus belles et des plus glorieuses. Il
+semble donc qu'il n'était pas besoin d'avoir un génie exceptionnel pour
+se jeter avec des forces supérieures sur les derniers restes de l'armée
+ennemie, les écraser, obtenir une paix avantageuse, marcher sur
+Pétersbourg en cas de refus, retourner à Smolensk en cas d'insuccès, ou
+rester à Moscou, en y gardant la brillante position acquise. Rien de
+plus simple et de plus facile que les mesures à prendre pour en arriver
+là. Il fallait empêcher le pillage, préparer pour toute l'armée des
+vêtements d'hiver qu'on aurait facilement trouvés à Moscou, régler la
+distribution des subsistances, qui, d'après les historiens français
+eux-mêmes représentaient un approvisionnement de six mois. Cependant
+Napoléon, le plus grand des génies, qui, toujours selon ces mêmes
+historiens, pouvait diriger l'armée à son gré, ne prend aucune de ces
+dispositions, et choisit, au contraire, celle qui était la plus
+détestable et la plus absurde. Rien ne pouvait avoir en effet des
+conséquences plus désastreuses que de rester à Moscou jusqu'en octobre,
+de laisser faire les pillards, de quitter Moscou à l'aventure, de se
+rapprocher de Koutouzow pour ne pas lui livrer bataille, de gagner
+Malo-Yaroslavetz, en le laissant sur sa droite, de retourner sur Mojaïsk
+sans avoir tenté la fortune, de reprendre enfin la route de Smolensk et
+de s'engager en aveugle dans des contrées dévastées. Que l'on soumette
+aux stratégistes les plus habiles cette série de faits, et ils ne
+sauront en tirer d'autre conséquence que la destruction fatale ou voulue
+de sa propre armée. Mais dire que Napoléon la perdit volontairement ou
+par incapacité est aussi faux que d'assurer qu'il avait amené ses
+troupes jusqu'à Moscou par la force de sa volonté ou par les
+combinaisons de son génie. Dans l'un et l'autre cas, son action
+personnelle n'avait pas plus d'influence que l'action personnelle du
+dernier soldat, et elle se bornait à se conformer à des lois, dont le
+fait était le résultat.
+
+Les historiens ont tort de nous représenter les forces intellectuelles
+de Napoléon à Moscou comme affaiblies, pour expliquer son insuccès. Son
+activité, à cette époque, ne fut pas moins étonnante que celle dont il
+avait fait preuve en Égypte, en Italie, en Autriche et en Prusse. Nous
+ne pouvons apprécier à sa véritable valeur le génie de Napoléon en
+Égypte, où «quarante siècles avaient contemplé sa grandeur», ni celui
+qu'il avait déployé en Autriche et en Prusse, car nous somme obligés de
+nous en rapporter aux versions françaises et allemandes, et les
+Allemands eux-mêmes font sonner bien haut son génie, ne pouvant
+expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans
+coup férir, et pourquoi des corps entiers ont été faits prisonniers sans
+livrer bataille. Quant à nous, nous n'avons pas, Dieu merci, pour cacher
+notre honte, à nous incliner devant son génie; nous avons payé cher le
+droit de juger ses actes, de bonne foi et sans déguisement, et dès lors
+nous ne sommes obligés à aucune concession. Son activité à Moscou était
+sans contredit aussi merveilleuse que partout ailleurs: les ordres et
+les plans se succèdent sans interruption pendant tout son séjour;
+l'absence d'habitants et de députations, l'incendie même, ne l'arrêtent
+pas un moment. Il ne perd de vue ni les mouvements de l'ennemi, ni le
+bien-être de son armée, ni celui de la population russe qui l'entoure,
+ni la direction des affaires de son empire, ni les combinaisons
+diplomatiques, ni même les conditions à débattre pour en arriver à une
+paix prochaine.
+
+
+IX
+
+
+
+Dès son entrée à Moscou, Napoléon ordonne au général Sébastiani de
+suivre exactement le mouvement des troupes russes, et à Murat de
+découvrir Koutouzow; puis il fortifie avec soin le Kremlin et élabore un
+admirable plan de campagne de Russie. De la question militaire passant à
+la diplomatie, il fait venir auprès de lui le capitaine Iakovlew, ruiné
+et déguenillé, lui détaille tout au long sa politique et sa conduite
+généreuse, puis il écrit une lettre à l'Empereur Alexandre dans laquelle
+il expose à «son ami et frère» son mécontentement au sujet de
+Rostoptchine et expédie Iakovlew à Pétersbourg. Après avoir de même
+déroulé ses plans et fait parade de sa grandeur d'âme devant Toutolmine,
+il l'envoie avec des instructions. En ce qui concerne la partie
+juridique, il recherche les incendiaires, les punit, et se venge de
+Rostoptchine en faisant brûler ses maisons. En matière d'administration,
+il écrit une constitution qu'il offre à Moscou comme don de joyeux
+avènement, y établit une municipalité et fait afficher la proclamation
+suivante:
+
+«Habitants de Moscou!
+
+«Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majesté l'Empereur et Roi en veut
+arrêter le cours. De terribles exemples vous ont appris comment il sait
+châtier la désobéissance et le crime. Des mesures sévères sont prises
+pour arrêter le désordre et ramener la sécurité publique. Une
+administration paternelle, dont les membres seront choisis parmi vous,
+formera votre municipalité, c'est-à-dire l'administration de la ville,
+qui aura pour mission de veiller sur vous, de s'inquiéter de vos besoins
+et de vos intérêts. Ses membres se distingueront par un ruban rouge
+passé par-dessus l'épaule, et le maire de la ville se ceindra en outre
+d'une écharpe blanche. En dehors des heures consacrées à sa charge, il
+ne portera qu'un ruban rouge autour du bras gauche. La police de la
+ville est reconstituée sur ses anciennes bases, et, grâce à son
+activité, l'ordre reparaît. Le gouvernement a nommé deux commissaires
+généraux ou maîtres de police, et vingt commissaires de police
+d'arrondissement pour tous les quartiers de la ville. Vous les
+reconnaîtrez au ruban blanc noué sur le bras gauche. Quelques églises,
+de cultes différents, sont ouvertes et on y officie sans empêchement.
+Vos concitoyens reviennent dans leurs demeures, et l'ordre est donné
+pour qu'ils y retrouvent le secours et la protection dus au malheur. Ce
+sont là les moyens employés jusqu'ici par le gouvernement afin de
+rétablir l'ordre et d'alléger votre situation, mais pour y réussir il
+faut que vous unissiez vos efforts aux siens, que vous oubliiez, si
+possible, vos souffrances passées, que vous caressiez l'espoir d'un
+sort moins cruel, que vous soyez assurés qu'une mort inévitable et
+honteuse attend tous ceux qui s'attaqueront à vos personnes et à vos
+biens, et que ces biens vous seront conservés, car telle est la volonté
+du plus grand et du plus juste des monarques. Soldats et habitants, de
+quelque nation que vous soyez, rétablissez la confiance publique, source
+du bonheur des États, vivez en frères, aidez-vous et protégez-vous les
+uns les autres; unissez-vous pour anéantir les desseins des
+malintentionnés, obéissez aux autorités militaires et civiles, et alors
+vos larmes cesseront bientôt de couler!»
+
+En ce qui concerne les subsistances, Napoléon ordonne aux troupes de
+venir à tour de rôle à Moscou faire la maraude afin de s'approvisionner
+et de s'assurer des vivres pour un certain temps. Préoccupé de la
+question religieuse, Napoléon ordonne de ramener les popes et de
+recommencer dans les églises les cérémonies du culte. La proclamation
+suivante, ayant trait aux affaires commerciales et à la fourniture des
+vivres, est également placardée sur tous les murs:
+
+«Habitants paisibles de Moscou, artisans et ouvriers que les désastres
+ont éloignés de la ville, et vous, agriculteurs dispersés, qu'une
+terreur non fondée retient dans les campagnes, écoutez! Le calme est
+rendu à la capitale, et l'ordre s'y rétablit. Vos compatriotes sortent
+sans crainte de leurs refuges, assurés d'être respectés. Tout acte de
+violence touchant leurs personnes et leurs propriétés est immédiatement
+puni. Sa Majesté l'Empereur et Roi vous protège et ne considère comme
+ennemis que ceux qui contreviennent à ses ordres. Elle désire mettre un
+terme à vos malheurs, vous rendre à vos foyers et à vos familles.
+Répondez donc à ces mesures bienfaisantes en venant à nous sans crainte
+de danger. Habitants! retournez avec confiance dans vos demeures: vous
+trouverez bientôt le moyen de satisfaire à tous vos besoins. Artisans et
+travailleurs laborieux, reprenez vos différents métiers; vos maisons,
+vos boutiques, protégées par des patrouilles de sûreté, vous attendent,
+et votre labeur recevra la paye qui lui est due. Vous enfin, paysans,
+sortez des bois où la peur vous retient, retournez sans terreur dans vos
+isbas, avec la certitude d'y trouver protection. Des magasins sont
+établis dans la ville, où les paysans peuvent déposer le surplus de
+leurs provisions et les produits de la terre. Le gouvernement a pris les
+mesures suivantes pour en protéger la vente: 1° À dater d'aujourd'hui,
+les paysans et agriculteurs des environs de Moscou peuvent en toute
+sécurité déposer leurs provisions de toute sorte dans les deux magasins
+de la Mokhovaïa et de l'Okhotny-riad; 2° ces provisions seront achetées
+aux prix convenus entre le vendeur et l'acheteur, mais si le vendeur ne
+reçoit pas le prix demandé par lui, il a le droit de remporter ses
+marchandises à son village, et cela en toute liberté; 3° le dimanche et
+le mercredi de chaque semaine sont les jours fixés pour les grands
+marchés, aussi un nombre suffisant de troupes seront-elles échelonnées,
+les samedi et mardi, sur toutes les grandes routes et jusqu'à une
+certaine distance de la ville, afin de protéger les files de chariots;
+4° des mesures semblables garantiront également le retour des paysans et
+de leurs voitures; 5° on avisera sans délai à rétablir les marchés
+ordinaires. Habitants de la ville et de la campagne, ouvriers et
+artisans, quelle que soit votre nationalité, vous êtes appelés à
+exécuter les dispositions paternelles de Sa Majesté l'Empereur et Roi,
+et à contribuer au bien-être général. Déposez à ses pieds le respect et
+la confiance, et ne tardez point à vous réunir à nous.»
+
+Pour relever le moral de l'armée et du peuple, il passe des revues et
+donne des récompenses, se montre dans les rues, console les habitants,
+et, malgré les soucis que lui causent les affaires de l'État, visite les
+théâtres organisés par son ordre. En ce qui touche à la bienfaisance, le
+plus beau fleuron de la couronne des princes, Napoléon fait tout ce
+qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton
+des établissements de charité publique: «Maison de ma Mère», unissant
+ainsi le tendre sentiment de la piété filiale à la majesté bienfaisante
+du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouvés, donne sa blanche
+main à baiser à ces enfants sauvés par lui, et témoigne à Toutolmine la
+plus grande bienveillance. Puis, selon l'éloquente narration de M.
+Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats
+russes[29]! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et
+de l'armée française, il fait distribuer des secours aux incendiés.
+Mais, les vivres étant trop précieux pour être donnés à des étrangers la
+plupart ennemis, Napoléon aime mieux leur fournir de l'argent, afin
+qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer, à eux
+aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de
+l'armée, il ne cesse d'ordonner de sévères enquêtes au sujet des
+infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs
+de pillage.
+
+
+X
+
+
+Mais, chose étrange! toutes ces mesures, qui n'étaient en rien
+inférieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille
+circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les
+aiguilles d'un cadran, séparé de son mécanisme, tourner au hasard sans
+en entraîner les rouages dans leur mouvement.
+
+M. Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napoléon, que son
+génie n'avait jamais rien imaginé de plus profond, de plus habile et de
+plus admirable, et il prouve, dans sa polémique avec M. Fain, que la
+rédaction doit en être portée, non au 4, mais bien au 15 octobre[30]. Ce
+plan «si remarquable» ne fut jamais et n'aurait jamais pu être exécuté,
+parce qu'il n'était pas applicable aux circonstances présentes. Les
+fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait
+détruire la mosquée (ainsi que Napoléon appelait l'église de
+Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creusées sous le Kremlin
+n'eurent d'autre effet que de l'aider à accomplir son désir de faire
+sauter cet édifice en quittant Moscou; de même que, pour consoler un
+enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tombé.
+La poursuite de l'armée russe, cause de tant de soucis pour Napoléon,
+présenta un phénomène extraordinaire: les généraux perdirent de vue
+l'armée russe, forte de 60 000 hommes. Ce ne fut, d'après M. Thiers, que
+le talent et peut-être le génie de Murat qui parvinrent à découvrir
+cette «tête d'épingle».
+
+Dans son activité diplomatique, les arguments employés par Napoléon pour
+démontrer sa générosité et sa justice en causant avec Toutolmine et
+Iakovlew furent également superflus: Alexandre ne reçut pas ses
+ambassadeurs, et ne répondit pas à leur mission. En ce qui concerne ses
+mesures juridiques, malgré le supplice des faux incendiaires, la moitié
+de Moscou brûla. Ses mesures administratives ne furent pas plus
+heureuses: l'institution de la municipalité n'arrêta pas le pillage, et
+ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-là, sous prétexte
+de rétablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que
+de préserver leur propre avoir. Dans la sphère religieuse, la visite à
+la mosquée, qui, en Égypte, avait si bien réussi, ne porta à Moscou
+aucun fruit. Deux ou trois prêtres essayèrent d'exécuter la volonté
+impériale, mais l'un fut souffleté par un soldat français pendant
+l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: «Le
+prêtre que j'avais découvert et invité à recommencer à dire la messe a
+nettoyé et fermé l'église. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer
+les portes, casser les cadenas, déchirer les livres et commettre
+d'autres désordres.» Quant au commerce, la proclamation «aux paisibles
+artisans et aux paysans» resta sans réponse, par la raison qu'il n'y
+avait pas de «paisibles artisans» et que les «paysans» faisaient la
+chasse aux émissaires qui s'égaraient jusque chez eux avec cette
+proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organisés pour
+l'amusement du peuple et des troupes ne réussirent pas davantage;
+théâtres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussitôt
+fermés, car les acteurs et les actrices furent dépouillés de tout ce
+qu'ils avaient.
+
+Sa bienfaisance fut également stérile: les faux et les vrais assignats,
+distribués si généreusement par Napoléon aux malheureux, inondaient
+Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent même était échangé contre de
+l'or pour la moitié de sa valeur, car les Français ne recherchaient que
+ce dernier métal. La preuve la plus frappante du manque de vitalité de
+ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napoléon pour mettre
+fin au pillage et rétablir la discipline.
+
+Voilà, en effet, ce que disaient les autorités militaires: «Le pillage
+continue en ville malgré la défense qui en a été faite; l'ordre n'est
+pas rétabli, pas un marchand ne trafique légalement; seules les
+vivandières vendent, et encore ce ne sont que des objets volés.
+
+«La partie de mon arrondissement continue à être en proie au pillage des
+soldats du 3ème corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux,
+réfugiés dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont même la
+férocité de les blesser à coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs
+exemples.
+
+«Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de
+piller. (9 octobre.)
+
+«Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre
+district qu'il faudra faire arrêter par de fortes gardes. (11 octobre.)
+
+«L'Empereur est excessivement mécontent de ce que, malgré la sévérité de
+ses ordres, on ne voit revenir au Kremlin que des maraudeurs de la
+garde; il voit avec douleur que les soldats d'élite choisis pour garder
+sa personne, appelés à donner l'exemple de la soumission, poussent la
+désobéissance jusqu'à enfoncer les portes des caves, des magasins
+préparés pour l'armée; d'autres se sont abaissés au point de désobéir
+aux sentinelles et aux officiers de garde, les ont injuriés et même
+battus.
+
+«Le grand maréchal du palais se plaint vivement de ce que, malgré les
+défenses réitérées, les soldats continuent à faire leurs besoins dans
+toutes les cours, et même jusque sous les fenêtres de l'Empereur.»
+
+Cette armée, comme un troupeau débandé qui foule à ses pieds le fourrage
+destiné à le sauver de la famine, fondait peu à peu et périssait sous
+l'influence du séjour. Elle ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle fut
+saisie d'une terreur panique, causée par la prise des convois sur la
+route de Smolensk et par la nouvelle de la bataille de Taroutino;
+Napoléon la reçut au moment où il passait une revue; ainsi que le dit M.
+Thiers, elle éveilla en lui le désir de châtier les Russes: aussi
+s'empressa-t-il d'ordonner le départ, désiré par toute l'armée. En
+s'enfuyant de Moscou, les soldats traînèrent avec eux tout ce qu'ils
+purent prendre. Napoléon lui-même emportait son trésor particulier. Les
+énormes convois qui entravaient la marche de l'armée l'effrayaient,
+mais, dans sa grande expérience de la guerre, il ne fit pas brûler les
+fourgons, comme il l'avait exigé d'un de ses maréchaux en approchant
+Moscou. Ces calèches, ces voitures, pleines de soldats et de butin,
+trouvèrent grâce à ses yeux, parce que, disait-il, ces équipages
+pouvaient être employés plus tard pour les vivres, les malades et les
+blessés.
+
+La situation de l'armée n'était-elle pas comparable dans ce moment à
+celle de l'animal blessé qui sent que sa perte est prochaine et qui est
+affolé par la terreur? Les habiles manoeuvres de Napoléon et ses projets
+grandioses, depuis le moment de son entrée à Moscou jusqu'à celui de la
+destruction de ses troupes, ne sont-ils pas, en effet, comme les bonds
+et les convulsions qui précèdent la mort de l'animal blessé? Effrayé par
+le bruit, il se jette en avant, reçoit le coup du chasseur, et revient
+sur ses pas, hâtant ainsi lui-même sa fin. Napoléon, sous la pression de
+son armée, fit de même. Le bruit de la bataille de Taroutino l'effraya,
+il se jeta en avant, atteignit le chasseur, et revint, lui aussi, sur
+ses pas, pour reprendre le chemin le plus désavantageux, le plus
+dangereux, les voies anciennes et connues.
+
+Napoléon, qui se présente à nous comme l'instigateur du mouvement,
+ainsi qu'aux yeux des sauvages la figure sculptée sur la proue d'un
+bâtiment semble en être le guide, était, à cette époque de sa vie,
+semblable à un enfant qui, se cramponnant aux courroies de l'intérieur
+de la voiture, s'imagine que c'est lui qui la conduit.
+
+
+XI
+
+
+Le 6 octobre, de grand matin, Pierre sortit de la baraque, et s'arrêta
+sur le seuil de la porte, en caressant un petit chien à jambes courtes
+et torses, qui couchait d'habitude aux pieds de Karataïew, s'aventurait
+souvent en ville, mais revenait infailliblement chaque soir. Personne
+ne l'avait réclamé, et il ne portait aucun nom sur son collier. Les
+Français l'appelaient «Azor», et Karataïew «le Gris». Le pauvre animal
+ne semblait nullement embarrassé de n'avoir ni maître ni race
+déterminée; il portait ferme et droite sa queue en panache, et ses
+jambes torses faisaient si bien leur service, qu'il lui arrivait souvent
+de dédaigner de se servir des quatre à la fois, et de s'en aller, une
+patte de derrière gracieusement relevée, en sautillant sur ses trois
+autres. Tout était pour lui sujet de joie; il se roulait sur le dos, se
+chauffait au soleil d'un air pensif et important, ou jouait avec un
+morceau de bois ou un brin de paille.
+
+L'habillement de Pierre se composait d'une chemise sale, déchirée,
+dernier vestige de ses anciens vêtements, d'un pantalon de soldat noué
+aux chevilles pour tenir plus chaud, selon le conseil de Karataïew, et
+d'un caftan. Son extérieur n'était plus le même: il avait perdu de sa
+corpulence, mais sa forte charpente faisait toujours de lui l'image de
+la force physique: une barbe épaisse et une longue moustache couvraient
+le bas de son visage; ses cheveux longs, emmêlés, remplis de vermine,
+sortaient de dessous son bonnet; l'expression de ses yeux était plus
+ferme et plus calme qu'auparavant, et son laisser-aller habituel avait
+fait place à une énergie toute prête à l'action. Pierre regardait tour à
+tour la plaine sur laquelle on voyait des charrettes et des hommes à
+cheval, la rivière qui scintillait au bas, le petit chien qui le
+mordillait en jouant, et ses pieds nus et sales, auxquels il faisait
+prendre des poses plus ou moins gracieuses, tout en souriant d'un air
+béat et satisfait, au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et appris
+pendant ces derniers jours.
+
+Le temps était devenu doux et clair. C'était l'été de la Saint-Martin,
+avec ses petites gelées blanches, dont la fraîcheur matinale, en se
+mêlant aux rayons du soleil, mettait dans l'air un stimulant réparateur.
+L'éclat magique et cristallin qu n'appartient qu'à ces belles journées
+d'automne se répandait sur tout le paysage. Au loin se dessinait la
+montagne des Moineaux avec son village et son église au clocher vert;
+les toits des maisons, le sable, les pierres, les arbres dépouillés de
+leur feuillage, se découpaient, en lignes fines et précises, sur
+l'horizon transparent. À deux pas de la baraque se trouvaient les
+décombres d'une maison à moitié brûlée, occupée par les Français, et
+dont le jardin était garni de quelques maigres buissons de lilas. Cette
+maison, dévastée et délabrée, qui, sous un ciel gris, aurait présenté
+l'image de la désolation, avait aujourd'hui, sous le bain de lumière qui
+l'inondait, toutes les apparences du calme et de la paix.
+
+Un caporal français, l'uniforme déboutonné, un bonnet de police sur la
+tête, une mauvaise pipe entre les dents, s'approcha en faisant à Pierre
+un signe amical du coin de l'oeil:
+
+«Quel soleil, hein? Monsieur Kiril (c'était ainsi que les Français
+appelaient Pierre), on dirait le printemps!...» et il s'appuya contre la
+porte, en lui réitérant son invitation habituelle et toujours refusée de
+fumer une pipe avec lui.... «Si encore on avait un temps comme celui-là
+quand on est en marche!» dit-il.
+
+Pierre l'interrompit pour lui demander ce qu'il savait de nouveau; le
+vieux troupier lui raconta que les troupes quittaient la ville et qu'on
+attendait dans la journée l'ordre du jour concernant les prisonniers.
+Pierre lui rappela qu'un des soldats prisonniers, nommé Sokolow, était
+dangereusement malade et qu'il faudrait prendre quelques mesures à son
+égard.
+
+«Soyez tranquille, monsieur Kiril, nous avons pour cela des hôpitaux
+volants de campagne, et c'est l'affaire des autorités de prévoir tout ce
+qui peut arriver.... Et puis, monsieur Kiril, vous n'avez qu'à dire un
+mot au capitaine, vous savez? Oh! c'est un... qui n'oublie jamais rien.
+Parlez-en au capitaine quand il viendra, il fera tout pour vous.»
+
+Le capitaine en question causait souvent avec Pierre et lui témoignait
+beaucoup de sympathie.
+
+«Vois-tu, saint Thomas, qu'il me disait l'autre jour: Kiril, c'est un
+homme qui a de l'instruction, qui parle français; c'est un seigneur
+russe qui a eu des malheurs, mais c'est un homme.... Et il s'y entend,
+le.... S'il demande quelque chose, qu'il me dit, il n'y a pas de refus.
+Quand on a fait ses études, voyez-vous, on aime l'instruction et les
+gens comme il faut. C'est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril.
+Dans l'affaire de l'autre jour, sans vous, ça aurait mal fini...» Et,
+ayant bavardé quelque temps, il s'en alla.
+
+L'allusion du caporal avait trait à une querelle qui avait eu lieu
+dernièrement entre les prisonniers et les Français. Pierre avait eu la
+bonne chance d'apaiser ses compagnons. Quelques-uns d'entre eux, l'ayant
+vu parler avec le caporal, le prièrent de lui demander les nouvelles, et
+au moment où il leur en faisait part, un soldat français, maigre, jaune
+et tout déguenillé, s'approcha de leur baraque: portant la main à son
+bonnet de police en signe de salut, il demanda à Pierre si le soldat
+Platoche, auquel il avait donné sa chemise à coudre, était dans cette
+baraque.
+
+Les Français avaient reçu la semaine précédente du cuir et de la toile,
+et ils les avaient donnés aux prisonniers russes pour leur en faire des
+bottes et des chemises.
+
+«C'est prêt, c'est prêt! dit Karataïew, en apportant l'objet demandé,
+proprement plié. Vu le beau temps, ou peut-être pour travailler plus à
+son aise, Karataïew était en caleçon avec une chemise noire comme la
+suie et toute déchirée. Ses cheveux relevés en arrière, et retenus, à la
+mode des ouvriers, par un étroit ruban de tille, donnaient à sa bonne et
+grosse figure un air encore plus avenant que d'habitude.
+
+«Avant de s'engager, il est bon de s'entendre[31].... Je l'ai promise
+pour vendredi et la voilà!»
+
+Le Français jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui, puis triomphant
+de son indécision, il ôta son uniforme, et enfila bien vite la chemise,
+car pour le moment il n'en avait pas d'autre qu'un long et sale gilet de
+soie à fleurs qui couvrait, tant bien que mal, son corps maigre et
+chétif. Il craignait évidemment qu'on ne se moquât de lui; mais personne
+ne fit la moindre remarque.
+
+«Elle est venue à point, celle-là! dit Platon en arrangeant la chemise,
+pendant que le Français passait ses bras dans les manches, tout en
+examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un
+atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais
+que, même pour tuer un pou, il faut un outil.
+
+--C'est bien, c'est bien, merci... mais vous devez avoir encore de la
+toile? demanda le Français.
+
+--Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras portée, continua Platon en
+admirant son ouvrage.
+
+--Merci, mon vieux, mais le reste?»
+
+Pierre, qui voyait que Platon ne tenait pas à comprendre le Français, ne
+se mêlait pas de leur conversation. Karataïew remerciait pour son
+salaire, et le Français insistait pour avoir ce qui restait de la toile;
+Pierre se décida enfin à traduire à Platon la demande du soldat:
+
+«Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin
+puisqu'il y tient...» Et Karataïew tira à contre-coeur de dessus sa
+poitrine un petit paquet de chiffons proprement noué, le lui donna sans
+dire mot et tourna sur ses talons.
+
+Le Français regarda les chiffons, comme s'il délibérait avec lui-même,
+interrogea Pierre des yeux, et tout à coup dit en rougissant:
+
+«Platoche, dites donc, Platoche, gardez ça pour vous,» et, le lui
+rendant, il s'enfuit.
+
+«Et l'on dit que ce ne sont pas des chrétiens, il y a là pourtant une
+âme! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante,
+et que la main sèche ne l'est pas... il est nu, lui, et pourtant il m'en
+a fait cadeau.... C'est égal, mon ami, ça nous profitera...» Et il
+rentra en souriant dans la baraque.
+
+
+XII
+
+
+Quatre semaines s'étaient écoulées depuis que Pierre était prisonnier,
+et, bien que les Français lui eussent proposé de le faire passer de la
+baraque des soldats dans celle des officiers, il n'y consentit pas.
+Pendant tout ce temps il eut à subir les plus grandes privations, mais
+sa forte constitution et sa belle santé les lui rendirent presque
+insensibles, d'autant plus qu'elles se produisirent graduellement, et
+qu'il les supportait même avec une certaine joie. Il se sentit enfin
+pénétré de cette paix de l'âme, de ce contentement de soi-même, que
+jusque-là il avait en vain appelés de tous ses voeux. C'est ce qui
+l'avait si vivement frappé dans les soldats à Borodino, et ce qu'il
+avait inutilement cherché dans la philanthropie, dans la
+franc-maçonnerie, dans les distractions de la vie mondaine, dans le vin,
+dans l'héroïsme du sacrifice, dans son amour romanesque pour Natacha, et
+tout à coup les terreurs de la mort, les privations et la philosophie
+résignée de Karataïew firent naître en lui cet apaisement et ce
+contentement intérieur qui lui avaient toujours fait défaut. Les
+épouvantables angoisses qu'il avait éprouvées pendant qu'on fusillait
+ses compagnons d'infortune avaient chassé à tout jamais de son esprit
+les pensées inquiètes et les sentiments auxquels il attribuait
+jusque-là tant d'importance. Il ne pensait plus ni à la Russie, ni à la
+guerre, ni à la politique, ni à Napoléon. Il comprenait que rien de tout
+cela ne le touchait, qu'il n'était pas appelé à juger ce qui se faisait,
+et son intention de tuer Napoléon lui paraissait non seulement
+incompréhensible, mais ridicule, aussi bien que ses calculs
+cabalistiques sur le nombre de la bête de l'Apocalypse. Sa colère contre
+sa femme, ses appréhensions de voir déshonorer son nom, lui semblaient
+aussi vaines que ridicules. Il lui importait bien peu, après tout, que
+cette femme menât la vie qui lui plaisait, et qu'on apprît que le nom
+d'un des prisonniers était celui du comte Besoukhow?
+
+Il pensait souvent au prince André, qui assurait, avec une nuance
+d'amertume et d'ironie, que le bonheur était absolument négatif, et
+insinuait que toutes nos aspirations vers le bonheur réel nous étaient
+données pour notre tourment, puisque nous ne pouvions jamais les
+réaliser.... Mais aujourd'hui l'absence de souffrance, la satisfaction
+des besoins de la vie, et, par conséquent, la liberté dans le choix des
+occupations ou du genre d'existence, se présentaient à Pierre comme
+l'idéal du bonheur sur cette terre. Ici seulement, et pour la première
+fois, Pierre apprécia, parce qu'il en était privé, la jouissance de
+manger lorsqu'il avait faim, de boire lorsqu'il avait soif, de dormir
+lorsqu'il avait sommeil, de se chauffer lorsqu'il faisait froid, et de
+causer lorsqu'il avait envie d'échanger quelques paroles! Il oubliait
+seulement une chose; c'est que l'abondance des biens de ce monde diminue
+le plaisir qu'on éprouve à s'en servir, et qu'une trop grande liberté
+dans le choix des occupations, provenant de son éducation, de sa
+richesse et de sa position sociale, rendait ce choix compliqué,
+difficile et souvent même inutile. Toutes les pensées de Pierre se
+tournaient vers le moment où il redeviendrait libre, et pourtant, plus
+tard, il se reportait toujours avec joie à ce mois de captivité, et ne
+cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et
+ineffaçables, et surtout du calme moral qu'il avait si complètement
+éprouvés à cette époque de sa vie.
+
+Lorsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit, en
+sortant de la baraque, les coupoles encore sombres et les croix du
+monastère de Novo-Diévitchi, la gelée blanche qui brillait sur l'herbe
+poudreuse, les montagnes des Moineaux et leurs pentes boisées se perdant
+au loin dans une brume grisâtre; lorsqu'il se sentit caressé par une
+fraîche brise, qu'il entendit le battement d'ailes des corneilles
+au-dessus de la plaine, qu'il vit soudain la lumière chasser les vapeurs
+du brouillard, le soleil s'élever majestueusement derrière les nuages et
+les coupoles, les croix, la rosée, le lointain, la rivière, étinceler à
+ses rayons resplendissants et joyeux, son coeur déborda d'émotion. Cette
+émotion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces à
+mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficultés de sa
+situation. Cette disposition morale contribua aussi à entretenir la
+haute opinion qu'avaient de lui ses compagnons de captivité. Sa
+connaissance des langues, le respect que lui témoignaient les Français,
+sa simplicité, sa bonté, sa force, son humilité dans ses rapports avec
+ses camarades, sa faculté de l'absorber dans de profondes réflexions,
+tout faisait de lui à leurs yeux un être mystérieux et supérieur. Les
+qualités qui, dans sa sphère habituelle, étaient plutôt nuisibles et
+gênantes, le transformaient ici presque en héros, et il comprenait que
+cette opinion lui créait des devoirs.
+
+
+XIII
+
+
+Dans la nuit du 6 au 7 octobre commença la retraite des Français: on
+démolissait les baraques et les cuisines, on chargeait des charrettes,
+et les troupes et les fourgons s'ébranlaient de tous côtés.
+
+À 7 heures du matin, un convoi de Français, en tenue de campagne, le
+shako sur la tête, le fusil sur l'épaule, la giberne et le sac au dos,
+s'alignaient devant le corps de garde, en échangeant entre eux, sur
+toute la ligne, un feu croisé de propos animés, émaillés de jurons. À
+l'intérieur, tous étaient prêts, chaussés, habillés, n'attendant que
+l'ordre de sortir. Seul le pauvre Sokolow, pâle, exténué, n'était ni
+chaussé, ni habillé et poussait des gémissements incessants. Ses yeux
+cernés, sortant de leur orbite, interrogeaient en silence ses
+compagnons, qui ne faisaient aucune attention à lui. Ce n'était pas tant
+la souffrance (il était malade de la dysenterie) que la crainte d'être
+abandonné qui le tourmentait. Pierre, chaussé de bottes cousues par
+Karataïew, ceint d'une corde, s'assit devant lui sur ses talons.
+
+«Écoute donc, Sokolow, ils ne s'en vont pas tout à fait! Ils ont ici un
+hôpital, tu seras peut-être encore mieux partagé que nous.
+
+--Oh! Seigneur! c'est ma mort.... Oh! Seigneur! s'écria tristement le
+soldat.
+
+--Je vais leur en parler, veux-tu?» lui dit Pierre en se levant et en se
+dirigeant vers la porte.
+
+À ce moment, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un caporal et des
+soldats en tenue de campagne. Le caporal, celui-là même qui, la veille,
+avait offert à Pierre de fumer sa pipe, venait faire l'appel.
+
+«Caporal, que fera-t-on du malade?» lui demanda Pierre qui avait peine à
+le reconnaître, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la tête et
+sa jugulaire boutonnée, au caporal qu'il voyait tous les jours.
+
+Il fronça le sourcil à cette question, et, murmurant une grossièreté
+inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se
+trouva plongée dans une demi-obscurité; les tambours battirent aux
+champs des deux côtés, et étouffèrent les plaintes du blessé. «La voilà,
+c'est bien elle!» se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans
+le dos.... Il venait de retrouver dans la figure transformée du caporal,
+dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette
+force brutale, impassible et mystérieuse qui poussait les hommes à
+s'entre-tuer, cette force dont il avait déjà eu conscience pendant le
+supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des
+supplications à ceux qui en étaient les instruments, c'était superflu,
+il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en
+silence à la porte de la baraque.
+
+Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se pressèrent à
+la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea
+vers ce même capitaine qui, au dire du caporal, était si bien disposé
+pour lui. Le capitaine était également en tenue de campagne, et sa
+figure avait la même expression de dureté.
+
+«Filez, filez!» disait-il sévèrement aux prisonniers qui passaient.
+
+Quoique Pierre pressentît que sa démarche n'aurait aucun résultat, il
+s'approcha de lui.
+
+«Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme
+s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! répondit-il
+à la demande de Pierre.
+
+--Mais il agonise, répondit ce dernier.
+
+--Voulez-vous bien...» s'écria le capitaine en colère.
+
+Et les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole
+serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils étaient les
+esclaves de la force.
+
+Les officiers prisonniers furent séparés des soldats, et on leur ordonna
+d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et
+trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines,
+étaient tous des étrangers, beaucoup mieux habillés que Pierre; aussi
+ils le regardaient d'un air méfiant. Devant lui marchait un gros major,
+en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la
+figure gonflée, jaune et renfrognée. Il tenait d'une main une blague à
+tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essoufflé
+et s'éventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se fâchait
+après tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait été bousculé,
+qu'on se pressait sans raison et qu'on s'étonnait sans cause! Un autre
+officier, petit et fluet, interpellait chacun à tour de rôle,
+s'inquiétait de savoir où on les menait et de combien serait leur étape.
+Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se
+jetait à droite et à gauche, et communiquait ses impressions à ses
+voisins sur chaque quartier de la ville incendiée qu'ils traversaient.
+Un troisième, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait
+qu'il se trompait dans la désignation des quartiers.
+
+«Qu'avez-vous à vous quereller? demanda le major avec impatience. Que ce
+soit Saint-Nicolas ou Saint-Blaise, n'est-ce pas la même chose? Vous
+voyez bien que tout est brûlé.... Voyons, pourquoi me poussez-vous, ce
+n'est pourtant pas la place qui manque, dit-il à un de ses compagnons
+qui ne l'avait même pas touché.
+
+--Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Qu'en a-t-on fait! s'écriaient de
+tous côtés les prisonniers en regardant les restes de l'incendie.
+
+--Oh! il y en a sûrement la moitié de brûlé...
+
+--Je vous l'ai bien dit, ça s'étendait de l'autre côté de la rivière.
+
+--Mais puisque c'est brûlé et que vous le savez, à quoi bon en parler?»
+grommela le major.
+
+En traversant un des rares quartiers intacts, les prisonniers reculèrent
+tout à coup en passant devant une église, et poussèrent des exclamations
+d'horreur et de dégoût.
+
+«Oh! les misérables! oh! les sauvages! c'est un mort, c'est un mort, et
+on lui a barbouillé la figure...»
+
+Pierre se retourna, et aperçut confusément un corps adossé contre le mur
+d'enceinte de l'église. Il devina, aux paroles de ses compagnons, que
+c'était le cadavre d'un homme qu'on avait planté tout debout, et dont la
+figure avait été couverte de suie.
+
+«Marchez, sacré nom... marchez donc... trente mille diables!»
+s'écrièrent les officiers de l'escorte; les soldats français poussèrent
+en avant, à grands coups de briquet, la foule des prisonniers qui
+s'était arrêtée devant le mort.
+
+
+XIV
+
+
+On déboucha dans le voisinage du dépôt des vivres; les prisonniers
+n'avaient jusque-là rencontré personne dans les ruelles qu'ils
+longeaient avec leur escorte et ses charrettes; ils tombèrent au milieu
+d'une batterie d'artillerie qui avait d'autant plus de peine à avancer
+que des voitures particulières s'étaient glissées au milieu de ses
+fourgons.... Tous s'arrêtèrent à l'entrée du pont pour donner aux
+premiers arrivés le temps de passer. Devant, derrière, on ne voyait que
+d'interminables files de voitures du train, et sur la droite, à la
+jonction du chemin de Kalouga, une masse énorme de troupe, avec leurs
+bagages, s'étendait à perte de vue: c'était le corps de Beauharnais, qui
+était sorti le premier de la ville; en arrière, le long des quais et sur
+le pont de pierre, s'avançait le corps commandé par Ney; les troupes de
+Davout, dont les prisonniers faisaient partie, avaient à franchir le
+Krimski-Brod (le gué de Crimée). Après l'avoir dépassé, ils se virent
+obligés de s'arrêter de nouveau; puis, après une pause de quelques
+instants, ils se remirent en marche, au milieu de la cohue d'hommes et
+de voitures qui se bousculaient de tous côtés. Il leur fallut plus d'une
+heure pour faire les cent pas qui séparent le pont de la rue de Kalouga.
+Arrivés au carrefour, les prisonniers passèrent, réunis en groupe, et
+restèrent là pendant quelques heures. Un bruit incessant, semblable au
+mugissement de la mer, causé par le frottement des roues, le
+martellement des pieds des chevaux, les injures et les cris qui se
+croisaient en tous sens, remplissait l'air. Pierre, aplati contre le mur
+d'une maison à moitié brûlée, prêtait l'oreille à ce vacarme, qui, dans
+son imagination, se rattachait au roulement du tambour. Quelques-uns de
+ses compagnons se hissèrent au-dessus de lui sur la muraille.
+
+«Que de monde! que de monde!... Et jusque sur les canons encore!... Oh!
+les scélérats, vois-tu ce qu'ils ont pillé?... Regarde donc là-bas....
+Ils l'ont volé à une image.... Vrai Dieu! ce sont, pour sûr, des
+Allemands! Ah! les misérables!... Ils sont tellement chargés, qu'ils en
+traînent la jambe!... Tiens, ils emmènent aussi un droschki... et
+celui-là qui s'est assis sur ses coffres!... Il mériterait d'en recevoir
+une bonne sur la...!... Et quand on pense que cela va durer comme ça
+jusqu'au soir!... Vois donc, vois donc.... Est-ce que ce ne sont pas les
+chevaux de Napoléon!... Quels chevaux! Quelles housses!... Et ces grands
+chiffres et ces grandes couronnes!... Ça n'en finira pas!»
+
+La curiosité porta en avant tous les prisonniers, et, grâce à sa haute
+stature, Pierre put voir par-dessus la tête de ses compagnons ce qui
+excitait si vivement leur intérêt. Trois calèches, enchevêtrées entre
+les caissons, avançant à grand'peine serrées l'une contre l'autre,
+contenaient des femmes fardées et attifées de couleurs voyantes, qui
+criaient à tue-tête. À dater du moment où Pierre avait reconnu
+l'existence de cette force mystérieuse qui, à un moment donné,
+soumettait tous les hommes à sa terrible influence, rien ne fit plus
+impression sur lui, ni le cadavre enduit de suie pour amuser la
+populace, ni ces femmes allant Dieu sait où, ni l'incendie de Moscou. On
+aurait dit que son âme, se préparant à une lutte difficile, se refusait
+à toute émotion qui pouvait l'affaiblir. Les femmes passèrent, et, après
+elles, le défilé des soldats, des télègues, des fourgons, des voitures,
+des caissons, et encore des soldats, avec quelques femmes de loin en
+loin, reprit son cours de plus belle.
+
+Pendant cette heure d'attente, Pierre, absorbé par le mouvement
+général, ne voyait aucun objet en particulier. Tous, hommes et chevaux,
+semblaient être poussés par une puissance invisible dans toutes les
+directions, et n'avoir qu'un désir, celui de se dépasser les uns les
+autres; tous se bousculaient, se heurtaient, s'injuriaient, se
+montraient les poings et les dents, et, sur chaque visage, on lisait
+cette expression dure et résolue qui, le matin même, avait fait une si
+vive impression sur l'esprit de Pierre, quand il l'avait vue empreinte
+sur la figure du caporal.
+
+Enfin, le chef de leur escorte parvint à faire une trouée, et gagna avec
+ses prisonniers la route de Kalouga. Ils marchèrent tout d'une traite et
+ne s'arrêtèrent qu'au coucher du soleil. Les voitures furent dételées,
+et les hommes se préparèrent à passer la nuit à la belle étoile, au
+milieu de jurons, de cris et de querelles interminables. Une voiture
+qui les avait suivis enfonça avec son timon celle d'un des officiers du
+convoi; plusieurs soldats se précipitèrent de ce côté, les uns pour
+donner des coups de fouet aux chevaux, les autres pour les saisir par la
+bride, et tous au besoin pour se battre entre eux, si bien qu'un
+Allemand fut grièvement blessé à la tête. On aurait dit qu'un seul et
+même sentiment de violente réaction, après l'entraînement désordonné de
+la journée, s'était emparé de ces hommes depuis qu'ils avaient fait
+halte en plein champ, dans le crépuscule humide d'une soirée d'automne.
+On aurait dit qu'ils venaient de comprendre que leur destination leur
+était encore inconnue, et que bien des misères les attendaient. Les
+soldats de l'escorte traitaient les prisonniers plus durement qu'avant
+leur sortie de la ville, et cette étape fut la première où ils furent
+nourris de viande de cheval. Depuis les officiers jusqu'aux derniers
+soldats, tous témoignaient un mauvais vouloir extrême qui contrastait
+avec leurs bons procédés d'autrefois. Cette disposition s'accentua
+encore davantage lorsqu'il fut constaté à l'appel qu'un soldat russe,
+prétextant une violente colique s'était enfui, et Pierre vit un Français
+battre un Russe pour s'être trop éloigné de la grand'route; il entendit
+aussi le capitaine son ami tancer vertement le sous-officier, en le
+menaçant de le faire passer en jugement à cause de la fuite du
+prisonnier. Le sous-officier ayant répliqué que le soldat était malade
+et ne pouvait marcher, l'officier répondit qu'ils avaient reçu l'ordre
+de fusiller les traînards. Pierre sentit alors que cette force brutale
+qui l'avait terrassé une première fois, allait de nouveau s'imposer à
+lui; il en eut peur, mais plus il se sentait près d'être écrasé par
+elle, plus s'élevait et se développait dans son âme une puissance de
+vie, indépendante de toute influence extérieure.
+
+Il soupa d'un gruau de seigle et d'un morceau de viande de cheval, et
+causa avec ses camarades. Ils ne parlèrent ensemble ni de ce qu'ils
+avaient vu à Moscou, ni de la grossièreté des Français à leur égard, ni
+de l'ordre de les fusiller en cas de fuite, mais de leurs souvenirs
+personnels et de quelques incidents comiques de leurs campagnes: il n'en
+fallut pas davantage pour les mettre en gaieté et leur faire
+momentanément oublier la gravité de leur situation.
+
+Le soleil était couché depuis longtemps, de brillantes étoiles
+s'allumaient une à une dans le ciel, et le disque de la pleine lune,
+dont la couleur rouge sang rappelait la lueur des incendies, s'élevait
+majestueusement au bord de l'horizon et glissait dans les vapeurs
+grisâtres, en répandant dans l'espace sa clarté. La soirée était finie,
+mais ce n'était pas encore la nuit. Pierre se leva, quitta ses nouveaux
+compagnons et passa, entre les feux, de l'autre côté de la route, où se
+trouvaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Une sentinelle
+l'arrêta: il fut obligé de revenir sur ses pas, mais, au lieu de
+retourner auprès de ses camarades, il s'assit par terre derrière une des
+charrettes, et, ramenant à lui ses pieds, la tête baissée, il resta là à
+réfléchir. Plus d'une heure s'écoula ainsi sans que personne songeât à
+s'occuper de lui. Tout à coup il partit d'un si bruyant éclat de rire,
+de ce gros rire bon enfant qui le secouait de la tête aux pieds, qu'on
+se retourna de tous côtés à cette étrange explosion de gaieté.
+
+«Ah! ah! faisait Pierre en se parlant à lui-même.... Il ne m'a pas
+laissé passer, le soldat!... On m'a attrapé, on m'a enfermé, et l'on me
+tient prisonnier!... Qui ça, moi? mon âme immortelle?... Ah! ah! ah!»
+
+Et il riait aux larmes. Un soldat se leva et s'approcha pour voir ce qui
+provoquait le rire de ce colosse. Pierre cessa de rire, se leva à son
+tour, et, s'éloignant de l'indiscret, regarda autour de lui.
+
+Le calme régnait dans le bivouac, si animé quelques heures auparavant
+par le bruit des voix et le pétillement des feux, dont les tisons
+pâlissaient maintenant et s'éteignaient peu à peu. La pleine lune était
+arrivée au zénith; les bois et les champs, invisibles jusque-là, se
+dessinaient nettement à l'entour, et au delà de ces champs et de ces
+bois inondés de lumière, l'oeil se perdait dans les profondeurs infinies
+d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament
+où scintillaient à cette heure des myriades d'étoiles.
+
+«Et tout cela est à moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela
+c'est moi!... Et c'est «cela» qu'ils ont pris, c'est «cela» qu'ils ont
+enfermé dans une baraque!»
+
+Il sourit et alla se coucher auprès de ses camarades.
+
+
+XV
+
+
+
+Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit à Koutouzow
+une lettre de Napoléon qui contenait des propositions de paix; cette
+lettre était faussement datée de Moscou, car Napoléon se trouvait alors
+un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga.
+Koutouzow répondit à cette lettre, comme à la première apportée par
+Lauriston, qu'il ne pouvait être question de paix.
+
+Bientôt après on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui était à la tête
+d'un corps de partisans, que les forces ennemies observées à Faminsk se
+composaient de la division Broussier, et que cette division, séparée du
+reste de l'armée, pouvait être facilement culbutée. Officiers et soldats
+demandaient à grands cris à sortir de l'inaction, et les généraux de
+l'état-major, excités par le souvenir de la facile victoire de
+Taroutino, insistaient auprès de Koutouzow pour qu'il accédât à la
+proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant à
+refuser de prendre l'offensive, on se décida pour un terme moyen: on
+enverrait un petit détachement pour attaquer Broussier.
+
+Par un étrange effet du hasard, cette mission de la plus grande
+importance, comme la suite le prouva, fut confiée à Dokhtourow, à qui
+son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une réputation
+d'indécision et d'imprévoyance, et que personne n'a jamais songé à
+représenter, comme tant d'autres composant des plans de bataille,
+s'élançant en avant de son régiment, et jetant à pleines mains des croix
+sur les batteries. C'était cependant ce même Dokhtourow que nous
+trouvons pendant toutes nos guerres avec les Français, depuis Austerlitz
+jusqu'à l'année 1815 à la tête des opérations les plus difficiles.
+C'était lui qui était resté le dernier à la chaussée d'Aughest, lors de
+la bataille d'Austerlitz, reformant les régiments et sauvant tout ce qui
+pouvait être sauvé dans cette déroute où pas un général n'était à
+l'arrière-garde. Malade de la fièvre, il allait ensuite avec vingt mille
+hommes défendre Smolensk contre toute l'armée de Napoléon. Arrivé là, à
+peine s'est-il endormi d'un sommeil agité, que la canonnade le réveilla,
+et Smolensk tint toute la journée. À la bataille de Borodino lorsque
+Bagration est tué, que nos troupes du flanc gauche sont décimées dans la
+proportion de 9 à 1, que toute la force de l'artillerie française est
+dirigée de ce côté, c'est encore ce Dokhtourow «indécis et imprévoyant»
+que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour réparer la faute qu'il avait
+commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et
+Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc
+lui qu'on envoya à Fominsk, puis à Malo-Yaroslavetz, et c'est là, on
+peut le dire sans crainte d'être démenti, que commença la déroute des
+Français. On chante en vers et en prose bien des génies et bien des
+héros de cette période de la campagne, mais de Dokhtourow on dit à peine
+un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un éloge
+équivoque.
+
+Le 10 octobre, le jour même où Dokhtourow s'arrêtait à mi-chemin de
+Fominsk dans le village d'Aristow, et s'apprêtait à exécuter l'ordre de
+Koutouzow, l'armée française, atteignant dans ses mouvements désordonnés
+les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer
+bataille, tourna brusquement à gauche, sans raison apparente, sur la
+grand'route le Kalouga, et entra à Fominsk, occupé jusque-là par
+Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le détachement de Dorokhow,
+et deux autres détachements moins importants, ceux de Figner et de
+Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat français de
+la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les
+troupes établies à Fominsk composaient l'arrière-garde de l'armée,
+qu'elle avait quitté Moscou cinq jours auparavant, et que Napoléon était
+avec elle. Les cosaques du détachement, qui avaient aperçu les régiments
+français de la garde sur la route de Horovsk, confirmèrent cette
+déposition. Il devenait dès lors évident qu'au lieu d'une division, on
+avait devant soi toute l'armée ennemie sortie de Moscou et marchant dans
+une direction imprévue. Dokhtourow, qui avait reçu ordre d'attaquer
+Fominsk, hésitait à entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus
+une idée bien nette de ce qu'il avait à faire, en face de cette nouvelle
+complication. Bien que Yermolow l'engageât à prendre une décision, il
+insista sur la nécessité de recevoir de nouveaux ordres du commandant en
+chef. À cet effet on envoya un rapport à l'état-major, et ce rapport fut
+confié à Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les
+explications verbales, et qui, après avoir reçu le paquet et les
+instructions, partit pour le quartier général, accompagné d'un cosaque
+et de deux chevaux de rechange.
+
+
+XVI
+
+
+Cette nuit d'automne était sombre et chaude. Après avoir fait trente
+verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et défoncée par la
+pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva à Létachevka, à
+deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entourée
+d'une haie sèche de branches tressées, sur laquelle était une pancarte
+portant les mots «Quartier général». Jetant à son cosaque la bride de
+son cheval il entra dans l'antichambre, où régnait la plus profonde
+obscurité.
+
+«Le général de service?... Très important! dit-il en s'adressant à une
+ombre qui se leva en sursaut à ces mots.
+
+--Il est très malade depuis hier; voilà trois nuits qu'il ne dort pas,
+répondit la voix endormie d'un domestique militaire.
+
+--Eh bien, allez alors réveiller le capitaine.... Je vous dis que c'est
+très urgent, c'est de la part du général Dokhtourow, reprit l'envoyé en
+suivant à tâtons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait,
+de son côté, éveiller le capitaine.
+
+--Votre Noblesse, Votre Noblesse, un «coulier»!
+
+--Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'écria le capitaine.
+
+--De la part de Dokhtourow. Napoléon est à Fominsk! dit Bolhovitinow en
+devinant à la voix que ce n'était pas Konovnitzine.
+
+Le capitaine bâillait et s'étirait.
+
+«Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le réveiller, dit-il: il est
+assez malade, et ce ne sont peut-être que des bruits.
+
+--Voilà le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre à
+l'instant même au général de service.
+
+--Attendez un peu que j'aie de la lumière. Où diable te fourres-tu donc
+toujours?» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait
+était Scherbinine, aide de camp du général Konovnitzine. «J'ai trouvé,
+j'ai trouvé!» poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier.
+
+À la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer,
+Bolhovitinow le reconnut et aperçut, dans l'angle opposé de la chambre,
+un autre dormeur, qui était le général.
+
+«Qui a donné ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli.
+
+--La nouvelle est sûre, répondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques
+et les espions disent tous la même chose.
+
+--Il faudra donc le réveiller,» se dit Scherbinine en s'approchant de
+l'homme endormi, qui était coiffé d'un bonnet de coton et enveloppé d'un
+manteau militaire.
+
+«Piotr Pétrovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea
+pas...--Au quartier général!» dit-il plus haut et en souriant, sachant
+que ces mots seraient d'un effet magique.
+
+En effet, la tête coiffée du bonnet de coton se souleva aussitôt, et sur
+la belle et grave physionomie du général, dont les joues étaient
+empourprées par la fièvre, passa, comme un éclair, l'impression de son
+dernier rêve, bien éloigné sans doute de l'actualité; soudain il
+tressaillit et reprit son air habituel.
+
+«Qu'est-ce? De qui?» demanda-t-il sans se presser.
+
+Après avoir écouté le rapport de l'officier, il décacheta le pli et le
+lut. Ceci fait, il posa à terre ses pieds chaussés de bas de laine,
+chercha ses bottes, ôta son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et
+mit sa casquette.
+
+«Combien de temps as-tu mis à venir? Allons chez Son Altesse.»
+
+Konovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une
+grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Était-ce
+un bien? Était-ce un mal? Il ne se le demandait même pas. Du reste peu
+lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence à juger
+la guerre, il trouvait cela complètement inutile. Seulement il était
+profondément convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour
+en arriver là, il n'y avait qu'à faire strictement son devoir, et il
+s'en acquittait sans trêve ni merci.
+
+Konovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir été ajouté que
+par pure convenance à la liste des héros de 1812, Barclay, Raïevsky,
+Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa réputation était celle d'un
+homme de fort peu de capacités et de connaissances; à l'exemple de
+Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui
+aussi, il se trouvait toujours mêlé aux situations les plus graves.
+Depuis qu'il remplissait les fonctions de général de service, il
+dormait les portes ouvertes, et se faisait réveiller à l'arrivée de
+chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui
+reprochait même de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop
+en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il était une de ces chevilles
+ouvrières qui, sans bruit et sans éclat, constituent le côté essentiel
+du mécanisme d'une machine.
+
+En sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine
+fronça le sourcil, en partie à cause de son mal de tête qui augmentait,
+en partie dans la prévision de l'effet que cette nouvelle allait
+produire sur les gros bonnets de l'état-major, sur Bennigsen surtout,
+qui, depuis l'affaire de Taroutino, était à couteaux tirés avec le
+commandant en chef. Il sentait que c'était inévitable, et ne pouvait
+s'empêcher de prendre à coeur les discussions qu'elle devait forcément
+soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de
+l'événement, s'empressa aussitôt d'exposer longuement ses combinaisons
+au général qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigué,
+dut lui rappeler qu'il était temps d'aller chez Son Altesse.
+
+
+XVII
+
+
+Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait
+souvent dans la journée. Pour la nuit, il s'étendait sur son lit sans se
+déshabiller, et la passait presque tout entière à réfléchir, sa grosse
+tête balafrée appuyée sur sa main, et son oeil unique plongeant dans
+l'obscurité.
+
+Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'état-major, en
+correspondance directe avec l'Empereur, évitait Koutouzow, celui-ci se
+sentait plus à l'aise, en ce sens que, de cette façon, il ne serait plus
+incessamment sollicité d'attaquer l'ennemi mal à propos. Ils doivent
+comprendre, se disait-il en pensant à l'enseignement qui ressortait de
+la bataille de Taroutino, que nous avons tout à perdre en prenant
+l'offensive. Le temps et la patience, voilà mes deux alliés! Il était
+sûr que le fruit tomberait de lui-même lorsqu'il serait mûr; il était
+sûr, en chasseur expérimenté, que l'animal était grièvement blessé par
+le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'était-il
+mortellement? La question n'était pas encore résolue. Les rapports qu'il
+recevait de tous côtés le lui donnaient à penser, mais il attendait des
+preuves irrécusables. «Ils me proposent des manoeuvres, des attaques.
+Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est
+une chose si réjouissante!... De véritables enfants!»
+
+Le rapport de Dorokhow à propos de la division Broussier, les nouvelles
+des partisans, les misères par lesquelles passait l'armée française, les
+bruits qu'on faisait courir sur son départ de Moscou, tout le confirmait
+dans l'idée qu'elle était vaincue, et qu'elle se préparait à battre en
+retraite. Ce n'étaient, il est vrai, que des suppositions, fort
+plausibles peut-être aux yeux des jeunes gens, mais pas à ceux de
+Koutouzow. Avec sa vieille expérience, il savait quel cas il fallait
+faire des on-dit, il savait également combien les hommes sont enclins à
+tirer des déductions conformes à leurs désirs, et à ne tenir aucun
+compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow désirait
+une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'était sa
+seule préoccupation, le reste n'était que l'accessoire, comme
+l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles
+entraient ses conversations avec son état-major, sa correspondance avec
+Mme de Staël et ses amis de Pétersbourg, la lecture des romans et la
+distribution des récompenses. Mais la défaite imminente des Français,
+que seul il avait prévue, était son unique et son plus ardent désir.
+
+Il était absorbé dans ces réflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans
+la chambre voisine: c'étaient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui
+venaient d'y entrer.
+
+«Eh! qui est là? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?» s'écria le maréchal.
+
+Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la
+nouvelle.
+
+«Qui l'a apportée? demanda-t-il d'un air froidement sévère, dont ce
+dernier fut frappé.
+
+--Il ne peut y avoir de doute, Altesse.
+
+--Qu'on le fasse venir!»
+
+Koutouzow, un pied à terre, s'était à moitié renversé sur son lit, en
+s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son oeil demi fermé,
+fixé sur Bolhovitinow, cherchait à découvrir sur sa physionomie ce qu'il
+désirait tant y lire.
+
+«Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il à voix basse, en ramenant sur sa
+poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les
+bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napoléon aurait-il quitté
+Moscou? Est-ce bien vrai?»
+
+L'officier commença par lui transmettre ce qui lui avait été confié
+verbalement.
+
+«Dépêche-toi, ne me fais pas languir,» interrompit Koutouzow.
+
+L'envoyé acheva son récit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un
+mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arrêta d'un geste, et essaya de
+dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du côté
+opposé, vers l'angle de l'isba où étaient les images.
+
+«Seigneur Dieu, mon Créateur! Tu as exaucé ma prière... dit-il d'une
+voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauvée!» et il
+fondit en larmes.
+
+
+XVIII
+
+
+À dater de ce moment et jusqu'à la fin de la campagne, Koutouzow employa
+tous les moyens en son pouvoir pour empêcher, soit par autorité, soit
+par ruse, soit même par les prières, ses troupes de prendre l'offensive
+et de s'épuiser en rencontres stériles avec un ennemi dont la perte
+était désormais assurée. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz,
+Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'évacuation
+complète de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que
+l'ennemi fuit en sens inverse.
+
+Les historiens de Napoléon, en nous décrivant ses habiles manoeuvres à
+Taroutino et à Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur
+ce qui serait arrivé s'il avait pénétré dans les riches gouvernements du
+Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a empêché Napoléon de se
+diriger de ce côté, mais que, par cette manoeuvre, il n'aurait pas
+davantage sauvé son armée, qui portait en elle les éléments infaillibles
+de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus
+permis de réparer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la
+population était animée des mêmes sentiments que celle de Moscou, que
+dans cette dernière ville, où il n'avait pu se maintenir, malgré
+l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes
+de cette armée débandée s'enfuyaient avec leurs chefs, tous poussés par
+le seul désir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont
+ils se rendaient confusément compte.
+
+Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napoléon à Malo-Yaroslavetz, le
+général Mouton, en conseillant de partir en toute hâte, ne trouva-t-il
+pas un seul contradicteur, et personne, pas même Napoléon, ne chercha à
+combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'impérieuse
+nécessité de battre au plus tôt en retraite pour vaincre un certain
+sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression
+extérieure rendît ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression
+ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain même de la réunion,
+Napoléon étant allé de grand matin, avec plusieurs maréchaux et son
+escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entouré par des cosaques
+en maraude, et ne fut sauvé que grâce à ce même amour du butin qui avait
+déjà perdu les Français à Moscou. Les cosaques, entraînés par le besoin
+du pillage comme à Taroutino, ne firent aucune attention à Napoléon, qui
+eut le temps de leur échapper. Lorsque la nouvelle se répandit que «les
+enfants du Don» auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son
+armée, il devint évident qu'il ne restait plus qu'à reprendre la route
+la plus voisine et la plus connue. Napoléon, qui avait perdu de sa
+hardiesse et de sa vigueur, comprit la portée de cet incident, se rangea
+à l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la
+marche de ses troupes en arrière ne prouvent en aucune façon qu'il ait
+ordonné de lui-même ce mouvement: il subissait l'influence des forces
+occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'armée.
+
+
+XIX
+
+
+À l'entrée des Français en Russie, Moscou était pour eux la terre
+promise: à leur sortie, la terre promise, c'était la patrie! Mais la
+patrie était bien éloignée, et l'homme qui a devant lui mille verstes à
+faire avant d'arriver à sa destination se dit le plus souvent qu'il en
+fera quarante dans sa journée et se reposera le soir; le repos du soir
+dérobe à sa vue la distance qui le sépare encore du but où tendent
+toutes ses espérances et tous ses désirs. Smolensk fut le premier point
+qui attira les Français sur le chemin qu'ils avaient déjà suivi; sans
+doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes
+fraîches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la
+force de marcher et de supporter leurs misères. En dehors de la cause
+première de cette poussée générale, qui liait en un seul corps toutes
+ces troupes et leur imprimait une certaine énergie, il y en avait encore
+une autre, leur quantité. Cette masse énorme, d'après les lois mêmes de
+l'attraction, attirait à elles les atomes individuels. Chacun de ses
+soldats ne désirait qu'une chose, être fait prisonnier pour échapper aux
+souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre
+occasion pour déposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas
+fréquemment; la rapidité du mouvement et le nombre des troupes y
+mettaient obstacle, et le déchirement intérieur de ce corps ne pouvait
+accélérer que dans une certaine limite le progrès incessant de la
+dissolution.
+
+Aucun des généraux russes, à l'exception de Koutouzow, ne l'avait
+compris, car les officiers supérieurs de l'armée brûlaient du désir de
+donner la chasse aux Français, de leur couper la retraite, de les
+écraser, tous demandaient à les attaquer. Koutouzow seul employait
+toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent
+impuissantes dans un pareil moment, à contrecarrer ce désir; son
+entourage le calomniait et le déchirait à belles dents. À Viazma même,
+Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le
+voisinage des Français, ne purent se retenir de culbuter deux corps
+ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyèrent,
+au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'après
+eux, devait avoir pour effet de barrer la route à Napoléon, eut lieu,
+malgré tous les efforts du commandant en chef pour l'empêcher. Quelques
+régiments d'infanterie s'élancèrent en avant, musique en tête, tuèrent
+et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant à arrêter qui que ce
+soit, ils n'arrêtèrent personne. L'armée française serra les rangs, et
+poursuivit, en fondant peu à peu, sa route fatale vers Smolensk.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+I
+
+
+Peu d'événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de
+Borodino, l'occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans
+nouveaux combats.
+
+Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des
+peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par
+les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison
+des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.
+
+Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent
+comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble
+son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire,
+massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de
+plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que
+la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de
+tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment
+la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une
+grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au
+détriment du vaincu; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple
+qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec
+qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement.
+Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps
+les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon
+confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes
+autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France
+s'accroissent d'autant; la victoire d'Iéna et d'Auerstaedt met fin à
+l'existence indépendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Français
+entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel
+à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de
+leur armée en est la conséquence.
+
+Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux
+exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de
+bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de
+Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été
+livrés! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino
+jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille
+gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même
+pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du
+sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et
+dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.
+
+En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français
+nous assurent que tout y était dans l'ordre le plus parfait, excepté
+toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils
+ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et
+qu'on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des
+alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre.
+
+Il s'ensuit donc qu'une bataille gagnée n'eut pas ses conséquences
+accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le
+départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement
+pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur
+foin que d'en fournir à l'envahisseur, malgré le prix élevé qu'il leur
+en offrait!
+
+Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l'épée
+selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se
+sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue,
+et s'en serve pour sa défense. Bien qu'il ait trouvé là le moyen le plus
+simple d'en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il
+est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies
+et à soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles...
+et l'on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion
+dans le récit d'un semblable duel. Le Français c'est le duelliste qui
+exige que la lutte ait lieu d'une manière courtoise. L'adversaire qui
+jette là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes
+qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont
+les historiens.
+
+À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait
+s'appliquer aucune des traditions reçues. L'incendie des villes et des
+villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de
+Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se
+faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans
+la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne
+cessa-t-il de s'en plaindre à Koutouzow et à l'Empereur Alexandre; mais,
+malgré ses réclamations, et malgré la honte qu'éprouvaient peut-être
+certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la
+massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût et
+des règles, frappa et écrasa les Français jusqu'au moment où, de sa
+force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l'invasion!
+Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à
+son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans
+s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne
+la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son
+coeur au mépris et à la compassion!
+
+
+II
+
+
+Une des exceptions les plus frappantes et les plus fécondes en résultats
+aux prétendues lois de la guerre est sans contredit l'action isolée des
+individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la
+campagne. Ce genre d'opérations se produit toujours dans une guerre
+nationale, c'est-à-dire qu'au lieu de se réunir en nombre, les hommes se
+divisent par petits détachements, attaquent à l'improviste et se
+débandent dès qu'ils sont assaillis par des forces considérables, pour
+reprendre ensuite l'offensive, à la première occasion favorable. Ainsi
+ont fait les guérillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les
+Russes en 1812. En lui donnant le nom de «guerre de partisans», on s'est
+imaginé en préciser la signification, tandis qu'en réalité ce n'est pas
+«une guerre» proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes
+les règles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au
+contraire à l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver,
+au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de
+partisans, toujours heureuse, comme le démontre l'histoire est en
+contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction
+provient de ce que, pour les stratégistes, la force de troupes est
+identique à leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces,
+dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En
+soutenant cette proposition, la science militaire est semblable à une
+théorie de la mécanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des
+forces avec les masses subordonnerait directement les premières aux
+secondes.
+
+La force (la quantité de mouvement) est le produit de la masse
+multipliée par la vitesse.
+
+Dans la guerre, la force des troupes est également le pro duit de la
+masse, mais multipliée par un _x_ inconnu.
+
+La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples où
+l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force
+effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en
+déroute, admet confusément l'existence d'un multiplicateur inconnu, et
+cherche à le découvrir tantôt dans l'habileté mathématique des
+dispositions prises, tantôt, dans le mode d'armement du soldat, ou, le
+plus souvent, dans le génie des généraux. Cependant les résultats
+attribués à la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec
+les faits historiques, et, pour dégager cet _x_ inconnu, il suffirait de
+renoncer, une fois pour toutes, à faire la cour aux héros, en exaltant
+outre mesure l'efficacité des dispositions prises en temps de guerre
+par les commandants supérieurs.
+
+_x_, c'est l'esprit des troupes, c'est-à-dire le désir plus ou moins vif
+de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du génie des
+commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de
+la quantité de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute,
+dont les hommes seraient armés. Ceux chez qui le désir de se battre est
+le plus vif seront toujours placés dans les meilleures conditions pour
+une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse,
+donnant comme produit la force. Le définir et en préciser la valeur,
+c'est le problème de la science, et il sera possible de le résoudre
+exactement le jour seulement où nous cesserons de substituer
+arbitrairement à cette «inconnue» les dispositions prises par le
+commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en
+exprimant par équations certains faits historiques, et en les comparant
+à la valeur relative, on peut espérer déterminer «l'inconnue» elle-même.
+
+Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze
+hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus,
+c'est-à-dire qu'ils ont tué et fait prisonniers le reste sans exception,
+en perdant 4 de leur côté, donc 4 _x_ = 15 _y_, soit _x_: _y_:: 15: 4.
+L'équation ne donne pas la valeur de l'»inconnue», mais indique le
+rapport entre les deux «inconnues», c'est-à-dire entre l'esprit de corps
+(_x_ et _y_) qui animait chacun des belligérants. En appliquant ainsi le
+système des équations différentes aux différents faits historiques
+(batailles, campagnes, durée des guerres), il en résulte une série de
+nombres, qui renferment assurément et peuvent fournir au besoin de
+nouvelles lois.
+
+La règle de tactique qui prescrit d'agir par masses à l'attaque, et par
+fractions à la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la
+force d'une armée gît dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses
+hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur
+des masses mises en mouvement) que pour se défendre contre les
+assaillants, aussi la loi qui ne tient pas compte de «l'esprit des
+troupes» n'aboutit-elle, le plus souvent, qu'à des appréciations
+mensongères partout où une violente exaltation ou un grand affaissement
+viennent à se produire dans «l'esprit des troupes», comme, par exemple,
+dans les guerres nationales.
+
+Les Français, au lieu de se défendre isolément pendant leur retraite,
+se serrent en masses, car, l'esprit de l'armée étant à bas, la force
+seule de la masse pouvait contenir les unités. Les Russes au contraire,
+qui, selon ces lois de la tactique, auraient à attaquer par masses, se
+divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcité, et l'on voit des
+individus isolés battre les Français sans en attendre l'ordre, et
+s'exposer, sans y être contraints, aux fatigues et aux dangers les plus
+grands.
+
+Cette guerre de partisans commença à l'entrée de l'ennemi à Smolensk,
+avant même d'avoir été officiellement acceptée par notre gouvernement;
+des milliers d'hommes de l'armée ennemie, des traînards, des maraudeurs,
+des fourrageurs, avaient été tués par nos cosaques et par nos paysans,
+avec aussi peu de remords que s'il se fût agi de chiens enragés. Denis
+Davidow fut le premier à comprendre, avec son flair patriotique, la
+tâche qui était réservée à cette terrible massue, qui, sans inquiéter
+des règles militaires, frappait les Français sans merci, et à lui
+revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'août, le
+premier détachement de partisans de Davidow fut organisé, et beaucoup
+d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il
+s'en formait.
+
+Les partisans détruisaient en détail la grande armée, et balayaient
+devant eux ces feuilles mortes qui se détachaient elles-mêmes de l'arbre
+desséché. Au mois d'octobre, lorsque les Français couraient vers
+Smolensk, on comptait déjà une centaine de ces détachements, de forces
+numériques et d'allures différentes. Les uns avaient conservé toute
+l'apparence des troupes régulières, avec de l'infanterie, de
+l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se
+composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore étaient un
+mélange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns étaient
+formés uniquement de paysans et de propriétaires, qui restèrent
+inconnus. On citait un sacristain qui, à la tête d'un de ces derniers,
+avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine
+Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre
+prit tout son développement à la fin du mois d'octobre, et les
+partisans, étonnés de leur propre audace et s'attendant à tout instant à
+être entourés et pris par l'ennemi, se cachaient dans les forêts et ne
+dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun
+savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits détachements qui, les
+premiers, commencèrent à suivre de près les Français, trouvaient
+faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas osé
+prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui
+parvenaient à se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils
+croyaient tout possible.
+
+Le 23 octobre, Denissow, tout entier à sa passion pour la guerre de
+partisans, se trouvait en marche avec son détachement. Il suivait depuis
+la veille, sans s'éloigner de la forêt qui longeait la grand'route, un
+convoi considérable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se
+dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient
+rapporté les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa
+compagnie à peu de distance, le passage de ce convoi était également
+connu des chefs des grands détachements et de l'état-major. Deux d'entre
+eux, un Polonais et un Allemand, envoyèrent demander à Denissow, chacun
+de son côté, s'il ne voulait pas se réunir à eux pour tâcher de mettre
+la main sur ce butin que tous convoitaient: «Non, mon ami, j'ai
+moi-même bec et ongles,» se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il
+répondit à l'Allemand que, malgré tout désir de servir sous les ordres
+d'un chef aussi célèbre et aussi brave, il se voyait privé de cet
+honneur, parce qu'il s'était déjà engagé à se réunir au général
+polonais; et à ce dernier, qu'il avait promis son concours au général
+allemand. Denissow était donc décidé à s'emparer du convoi avec l'aide
+de Dologhow, sans faire son rapport aux autorités supérieures. Ce convoi
+se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de
+Schamschew; du côté gauche, une profonde forêt s'avançait parfois
+jusqu'au bord de la route, ou s'en éloignait à la distance d'une gerote.
+C'était dans cette forêt que Denissow et les siens s'enfonçaient, pour
+en sortir tour à tour, sans perdre de vue le mouvement des Français. Des
+cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matinée de
+deux fourgons ennemis, chargés de selles et de harnais, qui s'étaient
+embourbés. Après cette capture, ils ne renouvelèrent plus leur attaque,
+car il était plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de
+Schamschew, et là, après s'être joints à Dologhow, qui devait arriver le
+soir même dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au
+point du jour de deux côtés à la fois sur les Français, de les battre et
+d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laissés en vedette sur la
+grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles
+colonnes. Denissow était à la tête de 200 hommes, Dologhow pouvait en
+avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en
+avait 1 500 avec le transport, mais cette supériorité de force numérique
+n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui était indispensable:
+savoir quelles étaient ces troupes? Il fallait à cet effet «prendre
+langue», c'est-à-dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie.
+Ils étaient tombés, dans la matinée, tellement à l'improviste sur les
+deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient été tous
+tués, et l'on n'avait emmené vivant qu'un petit tambour qui était resté
+parmi les traînards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des
+troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait été imprudente, aussi
+Denissow préféra-t-il envoyer jusqu'à Schamschew le paysan Tikhone
+Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il était possible, un des
+fourriers envoyés en avant.
+
+
+III
+
+
+
+C'était un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se
+confondaient en une seule et même teinte d'un gris terne. Tantôt il
+bruinait, tantôt il tombait quelques grosses gouttes.
+
+Monté sur un cheval de race, maigre et efflanqué, enveloppé d'une
+bourka, coiffé d'une papakha[32], ruisselant d'eau, Denissow, à
+l'exemple de son cheval qui baissait la tête en dressant les oreilles,
+inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait
+obliquement, et regardait devant lui avec inquiétude. Une forte
+préoccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe
+noire courte et épaisse. Il était suivi d'un sous-officier cosaque,
+également en bourka et en bonnet fourré, monté sur un bon petit cheval
+du Don, et d'un second cosaque, nommé Lovaïski, habillé comme les deux
+autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une
+expression de fermeté calme empreinte sur le visage et dans tout son
+maintien. Bien qu'on n'eût pu dire ce qu'il y avait de particulier dans
+sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow était
+mal à l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait rivé sur la
+sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux
+marchait leur guide, un paysan, mouillé jusqu'à la moelle des os, vêtu
+d'un caftan gris, coiffé d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu
+en arrière, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, à la queue et à la
+crinière bien fournies, à la bouche ensanglantée, un jeune officier en
+capote française de couleur gros-bleu; à côté de lui, un hussard,
+également à cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme
+déchiré et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses
+mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air étonné,
+en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre
+hussards suivaient, à la file l'un de l'autre, le long de l'étroit
+sentier de la forêt; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en
+capote française, qui la tête couverte d'une housse de cavalerie. Sous
+la pluie qui tombait à torrents, on ne distinguait plus la couleur des
+chevaux; les bais et les bruns semblaient également noirs, leurs cous
+s'étaient étrangement amincis sous leurs crinières mouillées, et une
+épaisse buée s'échappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers,
+leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris
+l'apparence triste et flétrie de la terre et des feuilles mortes dont
+elle était couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serrés
+contre le corps, pour empêcher, autant que possible, un nouveau courant
+de s'infiltrer sous leurs vêtements; au milieu d'eux, deux fourgons,
+attelés de chevaux français portant des selles cosaques, tressautaient
+sur les branches sèches et les racines, et clapotaient dans l'eau des
+ornières. Le cheval de Denissow se porta de côté pour éviter une mare,
+et Denissow se heurta le genou contre un arbre.
+
+«Eh, que diable!» s'écria Denissow en colère... et, donnant sa monture
+deux ou trois coups de fouet, il s'éclaboussa, lui et ses compagnons.
+Mouillé, affamé, et surtout impatienté de n'avoir pas de nouvelles de
+Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoyé en avant:
+«Il ne se représentera jamais une occasion pareille, se disait-il.
+Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie à un autre
+jour, un des détachements m'enlèvera le convoi sous le nez...» Et il ne
+cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le
+messager de Dologhow.
+
+Débouchant tout à coup dans une clairière d'où l'on avait une large
+échappée de vue sur la droite, Denissow s'arrêta:
+
+«Voici quelqu'un!» dit-il.
+
+L'essaoul[33] regarda dans la direction indiquée: «Ils sont deux,
+dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas à supposer,
+poursuivit l'essaoul, qui aimait à employer des mots peu usités entre
+eux, que ce soit le lieutenant-colonel?»
+
+Les cavaliers qu'ils avaient aperçus descendirent la montasse, se
+dérobèrent un moment derrière un repli de terrain et ne tardèrent pas à
+reparaître. L'officier, les cheveux au vent, les vêtements transpercés,
+les pantalons remontés jusqu'à mi-jambe par la course qu'il venait de
+faire, talonnait son cheval fatigué. Un cosaque le suivait au trot,
+debout sur ses étriers. Cet officier était un tout jeune garçon, aux
+joues colorées et aux yeux vifs et brillants; arrivé près de Denissow,
+il lui remit un pli tout mouillé.
+
+«De la part du général, dit-il, excusez l'humidité du papier. On n'a
+fait que nous répéter que c'était si dangereux, ajouta-t-il en se
+tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncés,
+décachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos précautions avec
+l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions
+chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il désigna le petit
+tambour... un prisonnier? Avez vous déjà eu une affaire? Peut-on lui
+parler?
+
+--Rostow! s'écria Denissow.... Comment, Pétia, ne m'as-tu pas dit tout
+de suite que c'était toi?...» Et il lui tendit la main en souriant.
+
+Tout le long de la route, Pétia Rostow s'était tracé la ligne de
+conduite que, d'après lui, il devait suivre à l'égard de Denissow, ainsi
+qu'il convenait à un homme fait, à un officier, sans faire la moindre
+allusion à leurs relations passées; mais, à cet accueil affectueux, sa
+figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle
+qu'il s'était promis de garder, il lui raconta comment il avait passé
+devant les Français, combien il était fier de la mission qu'on venait de
+lui confier, et comment il avait déjà vu le feu à Viazma, où un hussard
+s'était distingué.
+
+«Je suis enchanté de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air
+soucieux.
+
+--Michel Théoclititch, dit-il en s'adressant à l'essaoul, c'est encore
+l'Allemand, auquel ce jeune homme est attaché, qui me demande de nous
+joindre à lui;... aussi, si nous ne parvenons pas à enlever le transport
+aujourd'hui, il nous le soufflera demain...»
+
+Pendant qu'il causait avec le cosaque, Pétia, tout penaud du ton
+distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relevés pouvaient
+bien en être cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que
+personne s'en aperçût et pour se donner un air guerrier.
+
+«Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres à me donner? dit-il en
+portant la main à la visière de sa casquette et en reprenant le rôle
+d'aide de camp du général, auquel il s'était préparé.... Ou bien dois-je
+rester ici auprès de Votre Haute Noblesse?
+
+--Des ordres?... répéta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester
+ici jusqu'à demain?
+
+--Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'écria soudain Pétia.
+
+--Mais que t'a dit le général? De retourner à l'instant, sans doute?»
+Pétia rougit:
+
+«Il ne m'a rien dit... alors puis-je rester?
+
+--C'est bien, répliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il
+leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui
+était l'étape indiquée, et envoya l'officier monté sur le cheval
+kirghiz, qui remplissait près de lui les fonctions d'aide de camp,
+demander à Dologhow s'il viendrait dans la soirée: pendant ce temps,
+suivi de Pétia et de l'essaoul, il irait jusqu'à la lisière du bois
+examiner de loin la position des Français, qu'il comptait attaquer le
+lendemain. «Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide,
+mène-nous vers Schamschew.»
+
+
+IV
+
+
+La pluie avait cessé et le brouillard tombait goutte à goutte des
+branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Pétia suivaient en silence
+le paysan au bonnet blanc, qui marchait légèrement et sans bruit, les
+pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquiéter des feuilles et des
+racines qui lui barraient le chemin. Arrivé au bord du talus, le guide
+s'arrêta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau
+d'arbres; s'y plaçant sous un grand chêne, qui n'avait pas encore perdu
+son feuillage, il appela à lui ses compagnons, d'un signe mystérieux.
+Denissow et Pétia le rejoignirent et aperçurent de là les Français. À
+gauche, derrière le bois, s'étendait un champ; à droite, par-dessus un
+ravin aux bords escarpés, on apercevait un petit village et une maison
+de propriétaire avec son toit défoncé; dans ce village, dans cette
+maison, autour des puits, de l'étang, le long de la route qui menait au
+pont, on entrevoyait, à travers les vapeurs du brouillard, les masses
+mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en
+langue étrangère qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux à la
+montée, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.
+
+«Amenez le prisonnier,» dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux
+l'ennemi.
+
+Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit
+à son chef, qui lui demanda quelles étaient les troupes qu'ils avaient
+devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncées dans
+ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayés, et s'embrouilla si bel
+et si bien, que, quoiqu'il fût prêt à dire ce qu'il savait, il se borna
+à répondre affirmativement à toutes les questions. Denissow se tourna
+vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.
+
+«Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.
+
+--L'endroit est bien choisi, répondit l'essaoul.
+
+--Nous enverrons l'infanterie par le bas, du côté des marais; elle se
+glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre côté avec mes
+hussards, et alors, à un signal donné...
+
+--On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a là une
+fondrière, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus à
+gauche.»
+
+Pendant qu'ils se concertaient ainsi à mi-voix, on entendit tout à coup
+éclater le coup sec d'une arme à feu, et une légère fumée blanche
+s'éleva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix françaises.
+Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arrière, en
+pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et
+les cris ne s'adressaient pas à eux; quelque chose de rouge traversait
+le marais en courant.
+
+«N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signalé? dit l'essaoul.
+
+--Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le misérable! s'écria Denissow.
+
+--Il leur échappera,» répondit le cosaque.
+
+L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la
+rivière; il s'y précipita la tête en avant avec une telle violence, que
+l'eau en rejaillit de tous côtés, et, y disparaissant pour une seconde,
+il en sortit tout ruisselant sur la rive opposée, et reprit sa course;
+les Français qui le poursuivaient s'arrêtèrent.
+
+«Il est adroit, il n'y a pas à dire, s'écria le cosaque.
+
+--Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait
+jusqu'à présent?
+
+--Qui est-ce? demanda Pétia.
+
+--C'est notre plastoune[34], je l'avais envoyé prendre langue.
+
+--Ah oui! dit Pétia avec conviction,» quoiqu'il n'eût pas compris.
+
+Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur
+détachement, était un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y
+arriva au commencement de ses opérations, et qu'il eut fait venir le
+staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les
+mouvements des Français, celui-ci répondit à l'exemple de ses collègues,
+qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que
+son but était d'attaquer les Français et de savoir s'il n'en avait pas
+vu dans son village, le staroste se décida à répondre que les
+«_miraudeurs_» y étaient effectivement venus, et que Tikhone
+Stcherbatow, qui était le seul parmi eux à s'occuper de ces choses-là,
+pourrait le renseigner à ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui
+adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidélité
+au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout
+enfant de la patrie.
+
+«Nous n'avons fait aucun mal aux Français, répondit Tikhone, intimidé
+par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui
+dirait, amusés entre nous: nous avons bien tué une vingtaine de
+«_miraudeurs_», mais, à part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.»
+
+Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prévenir
+que Tikhone, qu'il avait complètement oublié, demandait à se joindre à
+leur détachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de
+toutes les corvées, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter
+l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes
+dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait à la
+maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit
+avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait
+l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça
+parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.
+
+Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours à pied et ne
+restait jamais en arrière de la cavalerie; armé d'un mousqueton, il le
+portait plutôt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se
+sert de ses dents et croque avec une égale adresse les puces et les os.
+D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses
+poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait
+des cuillers. Tikhone avait une situation à part parmi ses camarades.
+S'agissait-il en effet d'une besogne difficile--donner un coup d'épaule
+à une charrette embourbée, tirer par la queue un cheval enfoncé dans le
+marais, se glisser au milieu des Français ou faire cinquante verstes
+dans la journée--c'était toujours à lui qu'elle était dévolue. «Que
+diable, ça ne lui coûte rien, c'est une chair bien portante,» disaient
+ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Français,
+celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette
+blessure, traitée par Tikhone, à l'extérieur et à l'intérieur, seulement
+avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le détachement le sujet
+d'interminables plaisanteries, auxquelles il se prêtait du reste
+volontiers. «Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te
+voilà devenu crochu,» lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant
+mille grimaces et mille contorsions, prétendait être fâché cette fois
+pour tout de bon et injuriait les Français de la façon la plus comique.
+Le résultat immédiat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de
+prisonniers. Personne mieux que lui ne savait découvrir les occasions
+favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assommé et
+dépouillé d'ennemis, et par suite il était le favori des cosaques et des
+hussards. Tikhone avait donc été envoyé la nuit précédente à Schamschew
+pour «prendre langue», comme disait Denissow. Était-ce parce que la
+capture d'un seul Français lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il
+avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'étant faufilé, quand le
+jour était venu, dans un taillis, il y avait été découvert par l'ennemi,
+ainsi que son chef avait pu le constater.
+
+
+V
+
+
+Après avoir causé quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque
+projetée pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.
+
+«Maintenant, mon ami, dit-il à Pétia, allons nous sécher.»
+
+En approchant de la maison du garde, Denissow s'arrêta, et plongea son
+regard dans la forêt. Il vit venir à lui entre les arbres, marchant à
+grandes enjambées, un homme juché sur de longues jambes, les bras
+ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare,
+un fusil sur l'épaule et une hache à la ceinture; à sa vue, cet homme
+jeta avec précipitation quelque chose dans le fourré, et, ôtant son
+bonnet mouillé, s'approcha de lui: c'était Tikhone. Sa figure fortement
+grêlée et ridée, ses yeux bridés, rayonnaient de satisfaction: relevant
+la tête, il semblait retenir avec peine un éclat de rire.
+
+«Où donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.
+
+--Où je me suis perdu? J'ai été chercher le Français, répondit-il
+hardiment d'une voix de basse un peu rauque.
+
+--Et pourquoi as-tu rampé de jour dans le taillis, imbécile, tu ne
+l'auras pas attrapé?
+
+--Pour l'attraper, je l'ai attrapé.
+
+--Où est-il donc?
+
+--Je l'avais d'abord attrapé comme cela, à l'oeil, poursuivit-il en
+écartant ses grands pieds, et je l'ai mené dans le bois.... Là je vois
+qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre
+qui fera mieux l'affaire.
+
+--C'était donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant à
+l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amené?
+
+--Pourquoi vous l'amener? s'écria Tikhone brusquement, il ne valait
+rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?
+
+--Ah! l'animal!... Et après?
+
+--Après?... je suis allé en chercher un autre... j'ai rampé tout le long
+du bois et je me suis couché comme cela... et il jeta subitement à terre
+pour montrer comment il avait fait.... Voilà qu'il s'en trouve un sur
+mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant
+vivement, et je lui dis: «Allons, mon colonel!...» Mais voilà-t-il pas
+qu'il se met à hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des
+petites épées; alors voilà que je brandis ma hache de cette façon et je
+leur dis: «Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?»
+
+--Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donné la
+chasse à travers le marais.»
+
+Pétia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur
+sérieux, il fit de même, sans parvenir toutefois à comprendre ce que
+tout cela signifiait.
+
+«Ne fais pas l'imbécile, dit Denissow d'un air fâché: pourquoi n'as-tu
+pas amené le premier?»
+
+Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tête, et sa bouche,
+se fendant en un sourire béatement idiot, laissa voir entre ses dents la
+brèche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Pétia put enfin
+s'en donner à coeur joie.
+
+«Mais quoi? Je vous ai déjà dit qu'il ne valait rien, il était mal
+habillé, et grossier par-dessus le marché! Comment, qu'il me dit, je
+suis moi-même fils de «ganaral», et je n'irai pas!
+
+--Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.
+
+--Je l'ai questionné, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir
+grand'chose, et puis, qu'il dit, les nôtres sont nombreux mais
+mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en
+fixant ses yeux d'un air déterminé sur Denissow.
+
+--Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds[35], reprit Denissow,
+pour t'apprendre à jouer l'imbécile.
+
+--Pourquoi se fâcher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas
+vos Français.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en
+amènerai jusqu'à trois si vous voulez.
+
+--Eh bien, allons!» s'écria Denissow brusquement, et il conserva sa
+mauvaise humeur jusqu'à la maison du garde.
+
+Tikhone suivit au dernier rang, et Pétia entendit les cosaques rire et
+se moquer de lui, à propos de certaines bottes qu'il avait jetées dans
+le fourré. Il comprit aussitôt que Tikhone avait tué l'homme dont il
+parlait et il en éprouva un sentiment pénible; involontairement il
+regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le coeur; mais
+cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la maîtrisa, releva la tête et
+questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expédition du lendemain,
+afin de se maintenir à la hauteur de la société dont il faisait partie.
+
+L'officier envoyé par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle
+que Dologhow arrivait en personne, et que, de son côté, tout allait à
+souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant à lui
+Pétia:
+
+«Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.»
+
+
+VI
+
+
+Pétia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son régiment, et
+avait été attaché peu après, comme officier d'ordonnance, au chef d'un
+détachement considérable. Depuis qu'il avait été promu à ce grade, et
+surtout depuis son entrée dans l'armée active, où il avait pris part à
+la bataille de Viazma, il était sous l'influence d'une joyeuse
+surexcitation, à la pensée d'être devenu un homme fait, et il craignait
+de laisser échapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux
+de tout ce qu'il avait vu et éprouvé à l'armée, il lui semblait toujours
+que les hauts faits ne s'accomplissaient que là où il n'était pas. Aussi
+supplia-t-il instamment son général, qui cherchait quelqu'un à envoyer à
+Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se
+rappelant l'action insensée de Pétia à la bataille de Viazma, où, au
+lieu de suivre la route, il avait galopé jusqu'à la ligne des
+tirailleurs sous le feu des français et tiré deux coups de pistolet, il
+lui défendit de prendre part aux opérations de Denissow. C'était là la
+raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demandé s'il pouvait
+rester auprès de lui; jusqu'à la lisière du bois, Pétia s'était dit
+qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussitôt;
+mais, à la vue des Français et après le récit de Tikhone, il décida,
+avec ce brusque changement de front habituel aux très jeunes gens, que
+son général, qu'il avait profondément respecté jusqu'à ce moment, était
+un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow était un héros, l'essaoul un
+autre héros, et Tikhone un troisième héros, qu'il serait honteux à lui
+de les abandonner dans une circonstance périlleuse, et qu'il prendrait
+part à l'attaque.
+
+Le jour tombait lorsqu'ils arrivèrent tous trois à la maison du garde.
+Dans la demi-obscurité se dessinaient les formes vagues des chevaux
+sellés des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairière
+et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en dérober la
+fumée aux ennemis. Dans la première chambre de la petite cabane, un
+cosaque, les manches retroussées, hachait du mouton, tandis que dans la
+seconde trois officiers étaient occupés à transformer en table une porte
+qu'ils avaient arrachée de ses gonds. Pétia, se débarrassant de son
+uniforme mouillé, leur offrit aussitôt ses services pour l'arrangement
+du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut
+chargée de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel,
+et de mouton rôti. Assis au milieu des officiers et déchirant de ses
+doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle découlait la
+graisse, Pétia était en proie à une exaltation enfantine qui lui
+inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par
+conséquent l'assurance d'être payé de retour.
+
+«Vous croyez donc, Vassili Fédorovitch, dit-il à Denissow, que, si je
+reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de désagréable!... Car,
+voyez-vous, poursuivit-il en se répondant à lui-même, on m'a dit de
+savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de... d'aller là où ce
+sera le plus... car enfin ce n'est pas pour les récompenses, mais j'ai
+envie...» Et, serrant les dents et rejetant la tête en arrière, il
+regarda autour de lui, et fit un geste de menace.
+
+«Là-bas où ce sera le plus... le plus quoi? répéta Denissow en souriant.
+
+--Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit
+commandement; qu'est-ce que cela peut vous coûter?... Ah! voici mon
+couteau, il est à votre service,» dit-il en le tendant à un officier qui
+essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit
+l'éloge de l'instrument.
+
+«Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs.... Ah! mon Dieu,
+mais j'ai tout à fait oublié, s'écria-t-il tout à coup, que j'ai du
+raisin sec excellent, sans pépins. Nous avons un nouveau vivandier, et
+il a des choses merveilleuses: je lui en ai acheté dix livres.... Vous
+savez, je suis habitué à manger des douceurs.... En voulez-vous?...» Et
+Pétia courut dans l'autre pièce chercher son cosaque, et rapporta avec
+lui un gros panier de raisin sec.
+
+«Prenez-en, messieurs, ne vous gênez pas!... N'auriez-vous pas besoin
+d'une cafetière? J'en ai acheté une parfaite chez le vivandier, un brave
+homme s'il en fut, très honnête surtout, c'est là le principal; je vous
+l'enverrai, bien sûr... À propos, avez-vous encore des pierres à fusil?
+J'en ai là une centaine, que j'ai achetées à très bon marché... les
+voulez-vous?» Il s'arrêta effrayé et rougit à la pensée d'être allé un
+peu loin; il tâcha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre
+sottise dans la journée, et, en repassant ses souvenirs, il revit la
+figure du petit tambour. «Nous sommes bien ici, mais lui, où l'a-t-on
+emmené? Lui a-t-on seulement donné à manger? Ne le maltraite-t-on
+pas?... J'ai bien envie de le demander.... Mais que diront-ils?... Que
+je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je
+suis un enfant!... Eh bien, c'est égal, je vais le leur demander!» se
+dit-il, et, regardant avec inquiétude la figure des officiers, dans la
+crainte d'y découvrir une intention moqueuse:
+
+«Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner à manger?
+
+--Oui, ce pauvre enfant! répondit Denissow, qui ne trouvait rien de
+répréhensible dans ce sentiment.... Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent
+Bosse.
+
+--Je vais l'appeler, dit Pétia.
+
+--Va, va!... Ce pauvre enfant!» répéta Denissow. Pétia, qui était déjà à
+la porte, se retourna à ces mots, et se glissa entre les officiers
+jusqu'à Denissow.
+
+«Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!... Comme c'est bien,
+comme c'est bien à vous!» Et, l'ayant embrassé, il précipita dans
+l'autre chambre, en criant de toutes ses forces:
+
+«Bosse, Vincent Bosse!
+
+--Qui cherchez-vous!» demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurité.
+Pétia lui expliqua qu'il demandait le petit Français.
+
+«Ah! «Vessennï»?» répondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait
+déjà été russifié, et cette transformation (ce mot russe veut dire
+printanier) s'adaptait en tous points à la jeune figure de l'enfant....
+«Il se chauffe là-bas.... Eh! Vessennï, Vessennï! s'écrièrent plusieurs
+voix.
+
+--C'est un petit rusé, dit le hussard qui était à côté de Pétia; nous
+l'avons fait manger tantôt, il était affamé.»
+
+On entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans
+la boue.
+
+--Ah! c'est vous, dit Pétia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne
+vous fera pas de mal, entrez, entrez!
+
+--Merci, monsieur,» répondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en
+essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.
+
+Pétia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et,
+se bornant à lui prendre la main, il la lui serra doucement.
+
+«Entrez! répéta-t-il encore d'un ton affectueux.... Que pourrais-je bien
+faire pour lui?» se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la
+chambre.
+
+Cependant, malgré cette charitable réflexion, il alla s'asseoir loin de
+lui, par crainte sans doute que sa dignité ne souffrît d'une attention
+trop marquée. Il fouilla néanmoins dans sa poche, compta du bout des
+doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas
+honteux de la donner au petit tambour.
+
+
+VII
+
+
+Le petit tambour, après avoir reçu sa portion de mouton, fut revêtu d'un
+caftan russe, pour ne pas être renvoyé avec les prisonniers, et
+l'attention de Pétia fut détournée de lui par l'arrivée de Dologhow. Il
+avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruauté de ce
+dernier à l'égard des Français aussi avait-il constamment les yeux
+braqués sur lui, depuis qu'il était entré dans la chambre. L'extérieur
+de Dologhow frappa Pétia par son irréprochable correction. Tandis que
+Denissow portait le «tchèkmène»[36], toute sa barbe et sur la poitrine
+l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par
+toute sa façon d'être, le rôle exceptionnel qu'il remplissait en ce
+moment, Dologhow, qui jadis se singularisait à Moscou par son costume
+persan, s'était donné aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde
+le mieux tenu. Le menton rasé de frais, vêtu de la capote ouatée de la
+garde, le Saint-Georges passé à la boutonnière et la casquette
+d'ordonnance posée droit sur la tête, il jeta dans un coin sa bourka
+mouillée, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le
+sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la
+rivalité des grands détachements, de l'envoi de Pétia, de sa réponse aux
+deux généraux et de tout ce qu'il savait sur le convoi français.
+
+«C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et
+combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans
+l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime
+l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas
+m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis même, au besoin, lui prêter
+un uniforme.
+
+--Moi! moi! j'irai avec vous, s'écria Pétia.
+
+--C'est complètement inutile, répliqua Denissow.... Je ne le lui
+permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.
+
+--Et pourquoi cela? s'écria Pétia.... Pourquoi ne puis-je
+l'accompagner?
+
+--Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit
+tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?
+
+--Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde.
+
+--Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.
+
+--Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit
+Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je
+n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est
+difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la
+ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que
+de souiller son honneur de soldat?
+
+--Ces mièvreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de
+seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant à toi, elles ne
+sont plus de ton âge.
+
+--Mais, reprit Pétia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement à
+aller avec vous.
+
+--Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait,
+poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l'irritation de
+Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gardé, celui-là? Parce qu'il te fait
+de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies
+cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on
+les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!»
+
+L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête.
+
+«Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d'en
+discuter l'opportunité. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne
+sera pas moi du moins qui les aurai tués!» Dologhow se mit à rire.
+
+«Tu crois donc qu'ils n'ont pas reçu vingt fois l'ordre de nous
+empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux
+sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des
+trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il après un moment de
+silence: qu'on dise à mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux
+uniformes français.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il à
+Pétia.
+
+--Oui, oui, c'est dit!» répondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des
+yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait
+éveillé en lui toutes sortes d'idées qui ne lui permettaient pas de se
+rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. «Mais, se disait-il, si
+les grands pensent ainsi, c'est que ce doit être bien.... Il ne faut pas
+surtout que Denissow s'imagine que je lui obéirai et qu'il peut disposer
+de moi...» Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui
+répondit qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il ne craignait pas
+le danger.
+
+«Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu'il est impossible de ne
+pas être fixé sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque
+la vie des nôtres en dépend... et puis j'en ai très grande envie,
+voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.»
+
+
+VIII
+
+
+Après avoir endossé l'uniforme français, et s'être coiffés du shako,
+Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu'à la clairière d'où
+Denissow avait examiné le camp; arrivés là, ils descendirent dans le
+ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les
+attendre sans bouger, et s'élança ensuite avec Pétia sur la route qui
+conduisait au pont. La nuit était des plus sombres.
+
+«Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent,
+j'ai un pistolet, murmura Pétia.
+
+--Tais-toi, ne parle pas russe,» répliqua vivement Dologhow.
+
+Au même moment, un «qui vive?» nettement accentué, suivi du bruit sec
+d'un fusil qu'on armait, se fit entendre à quelques pas.
+
+«Lanciers au 6ème!» s'écria Dologhow, sans rien changer à l'allure de
+son cheval.
+
+La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.
+
+«Le mot d'ordre?» Dologhow retint son cheval et avança au pas.
+
+«Dites donc, le colonel Gérard est-il ici?
+
+--Le mot d'ordre? répéta la sentinelle sans répondre, et en lui barrant
+le chemin.
+
+--Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot
+d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici...
+entendez-vous, imbécile!» Et, poussant de côté la sentinelle avec le
+poitrail de son cheval, il continua sa route.
+
+Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit à elle:
+c'était un soldat portant un sac sur ses épaules, et il lui répéta sa
+question. Le soldat s'approcha sans défiance, caressa de la main le cou
+du cheval, et répondit naïvement que le commandant et les officiers
+étaient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du
+propriétaire.
+
+Le bivouac était établi des deux côtés de la route que longeait
+Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des
+soldats, il arriva devant la grande porte cochère, entra dans la cour,
+descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau
+milieu, et autour duquel étaient assis quelques hommes causant à haute
+voix. Dans une petite marmite placée sur le feu mijotait un morceau de
+viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu,
+tournait avec la baguette de son fusil.
+
+«Oh! c'est un dur à cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre,
+de l'autre côté.
+
+--Il les fera marcher, les lapins! répondit un autre en riant, mais tous
+deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurité, au bruit des pas
+de Dologhow et de Pétia, qui s'approchaient de leur groupe.
+
+--Bonjour, messieurs,» dit Dologhow à haute voix.
+
+Des ombres s'agitèrent autour du foyer: un officier de haute taille en
+fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.
+
+«C'est vous, Clément? D'où diable...?» Mais il n'acheva pas.
+
+Reconnaissant son erreur, il fronça légèrement les sourcils, salua
+Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait.
+Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur
+régiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas où se trouvait le
+6ème lanciers. Il l'ignorait complètement, et il sembla à Pétia que les
+officiers les examinaient d'un air défiant. Le silence dura quelques
+secondes.
+
+«Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard,» dit d'un
+ton gouailleur une voix derrière le brasier.
+
+Dologhow répliqua qu'ils avaient mangé et qu'ils allaient continuer leur
+chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la
+marmite, il s'assit sur ses talons à côté de l'officier qui lui avait
+parlé. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau
+quel était son régiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre,
+préoccupé en apparence d'allumer sa pipe, de questionner à son tour les
+officiers sur le plus ou moins de sécurité des routes, et de s'informer
+auprès d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.
+
+«Ces brigands sont partout,» répondit l'un d'eux; à quoi Dologhow
+répliqua que les cosaques n'étaient à redouter que pour des traînards
+isolés comme lui et son compagnon, mais qu'assurément ils n'oseraient
+pas attaquer des détachements considérables.
+
+Personne ne releva l'observation. «Quand donc partira-t-il?» se disait
+Pétia, qui était resté debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa
+conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes
+par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.
+
+«L'ennuyeuse affaire que de traîner ces cadavres après soi.... Mieux
+vaudrait fusiller toute cette canaille!» ajouta-t-il en éclatant de
+rire, et ce rire étrange fit craindre à Pétia que les Français ne
+s'aperçussent de la ruse.
+
+Le rire de Dologhow ne trouva pas d'écho, et un des officiers français,
+invisible dans l'ombre où il était étendu, couvert de son manteau,
+s'approcha et glissa quelques mots à l'oreille de son voisin. Dologhow
+se leva au même moment et demanda ses chevaux. «Nous les donnera-t-on,
+oui ou non?» pensa Pétia en se rapprochant involontairement de son
+compagnon. On amena les chevaux.
+
+«Bonsoir, messieurs,» dit Dologhow. Pétia essaya d'en dire autant, mais
+il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient à chuchoter.
+Dologhow fut longtemps à se mettre en selle, car le cheval ne se tenait
+pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochère, suivi
+de Pétia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les
+poursuivait, mais qui n'osait pas.
+
+Au lieu de reprendre le même chemin, ils traversèrent le village, où ils
+s'arrêtèrent un instant et prêtèrent l'oreille.
+
+«Entends-tu?» dit Dologhow, et Pétia reconnut la voix des prisonniers
+russes, groupés autour d'un feu.
+
+De là ils descendirent vers le pont, croisèrent la sentinelle, qui les
+laissa passer sans mot dire, et s'engagèrent dans le ravin, où les
+attendaient les cosaques.
+
+«Eh bien, adieu! Tu diras à Denissow que c'est pour la pointe du jour,
+au premier coup de fusil,» dit Dologhow en s'éloignant, mais Pétia le
+saisit par la main en lui disant:
+
+«Oh! quel héros vous faites! Comme c'était beau! Comme je vous aime!
+
+--C'est bien, c'est bien!» répliqua Dologhow; mais, Pétia continuant à
+ne pas le lâcher, il devina que le jeune garçon se penchait vers lui
+pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut
+dans la nuit.
+
+
+IX
+
+
+En revenant à la maison du garde, Pétia trouva Denissow qui l'attendait
+dans la première pièce avec une vive inquiétude, et se reprochait de
+l'avoir laissé aller.
+
+«Dieu merci, s'écria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte!
+s'écria-t-il en interrompant le récit exalté de Pétia. Grâce à toi, je
+n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire
+un somme.
+
+--Je n'ai pas envie de dormir, répondit Pétia; je me connais: si je
+m'endors, je ne pourrai plus me réveiller, et puis, je n'ai pas
+l'habitude de dormir avant la bataille.»
+
+Il resta donc quelque temps dans la cabane à repasser les détails de sa
+course aventureuse et à rêver au lendemain, et, quand il vit Denissow
+endormi, il sortit pour prendre l'air.
+
+Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient
+encore: on entrevoyait çà et là les silhouettes des tentes des cosaques
+et de leurs chevaux attachés au piquet; un peu plus loin se dessinait
+indistinctement le contour de deux fourgons attelés, et tout au fond du
+ravin un feu s'éteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards,
+plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et
+le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Pétia se dirigea vers
+les fourgons, près desquels se trouvaient les chevaux sellés. Il
+reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.
+
+«Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les
+naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne
+demain.
+
+--Eh quoi, bârine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui était assis
+près des fourgons.
+
+--Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer:
+nous sommes allés faire une visite aux Français.»
+
+Pétia lui raconta en détail non seulement son expédition, mais encore
+pourquoi il y avait pris part, et comment, à son avis, il valait mieux
+risquer sa vie que de laisser aller les autres à l'aventure.
+
+«Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.
+
+--Non, je n'en ai pas l'habitude... À propos, vos pierres à fusil
+sont-elles en bon état? J'en ai apporté avec moi, si tu en as besoin, tu
+peux en prendre.»
+
+Le cosaque sortit sa tête de dessous le fourgon pour examiner Pétia de
+plus près.
+
+«Je te le propose parce que je suis habitué à tout faire avec
+exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout à la diable, ne
+préparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!
+
+--C'est vrai, murmura le cosaque.
+
+--Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est
+émou.... Pétia s'arrêta au moment où il allait dire un mensonge, car le
+sabre n'avait jamais été aiguisé. Peux-tu me le repasser?
+
+--Pourquoi pas? On peut.»
+
+Likhatchow se leva, fouilla dans les bâts; et Pétia grimpa sur le
+fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. «Est-ce qu'ils
+dorment, les camarades? lui demanda-t-il.
+
+--Les uns dorment, les autres non.
+
+--Et le gamin où est-il?
+
+--Vessennï. Il s'est jeté dans un coin à l'entrée de la cabane et s'est
+endormi de peur.»
+
+Pétia garda longtemps le silence, en prêtant l'oreille à tous les
+bruits; des pas se firent tout à coup entendre, et une ombre se dressa
+devant lui.
+
+«Qu'est-ce que tu aiguises donc là, toi? demanda le nouveau venu.
+
+--Mais voilà, j'aiguise un sabre pour le bârine.
+
+--Bonne idée, dit l'homme, qui était un hussard.... Dis donc, n'est-il
+pas resté une écuelle ici chez vous?
+
+--Elle est là près de la roue.
+
+--Il va faire bientôt jour,» ajouta le hussard, et, prenant l'écuelle,
+il s'éloigna en s'étirant.
+
+Les rêveries de Pétia l'avaient, en attendant, transporté dans un monde
+féerique où rien ne rappelait la réalité. Cette grande tache noire,
+qu'il voyait à quelques pas, était-elle véritablement la maison du
+garde, ou bien n'était-ce pas une caverne conduisant dans les
+entrailles de la terre... et cette lueur rougeâtre, l'oeil unique d'un
+monstre géant, fixé sur lui?... Était-ce bien aussi un fourgon sur
+lequel il était assis, ou plutôt une haute tour, de laquelle, s'il
+venait à tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois
+peut-être, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en était
+aussi féerique que celui de la terre: les nuages, emportés par le vent,
+couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient à découvert des
+myriades d'étoiles dans cet infini sans fond, qui tantôt semblait
+s'élever, à perte de vue, au-dessus de sa tête, et tantôt s'abaisser
+jusqu'à portée de la main. Il ferma involontairement les yeux, et,
+cédant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait
+toujours, les ronflements des soldats endormis se mêlaient aux
+hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Pétia
+entendit tout à coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu,
+d'une beauté et d'une douceur ineffables. Musicien à l'égal de Natacha,
+et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule
+note et n'y avait même jamais songé. Aussi ces mystérieux motifs, en
+envahissant soudain son cerveau et son âme, lui parurent-ils pleins de
+charme et d'enivrante poésie. La musique devenait de plus en plus
+distincte. C'était ce que les spécialistes auraient appelé «une fugue»,
+Pétia n'avait pas la moindre idée de ce que c'est qu'une fugue. La
+mélodie, reprise tantôt par un violon, tantôt par un cor aux sons
+plaintifs et séraphiques se perdait, inachevée, dans le choeur, d'où
+elle s'élançait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble,
+en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... «Mais je
+rêve! se dit Pétia en perdant presque l'équilibre; ce sont sans doute
+mes oreilles qui tintent... ou peut-être ne suis-je pas le maître de
+cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!...» Il
+referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et
+s'éloignaient tour à tour, vibrèrent de nouveau à ses oreilles....
+«Dieu, que c'est beau!» se disait Pétia en essayant de diriger le
+céleste orchestre.... «Doucement, plus doucement à présent!...» et les
+sons lui obéissaient.... «Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec
+ensemble!...» et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir
+des profondeurs de l'espace.... «À vous, les voix!» ordonna Pétia, et
+des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables,
+s'élevèrent graduellement avec une imposante énergie. À cette marche
+triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte
+d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des
+chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fût un
+moment troublé. Pétia en écoutait, avec un ravissement mêlé de terreur,
+les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles
+durèrent! Il était encore sous le charme, et regrettait de n'avoir
+auprès de lui personne à qui faire partager son bonheur, lorsque la voix
+de Likhatchow le réveilla brusquement.
+
+«C'est prêt, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au
+moins deux Français!»
+
+Pétia secoua sa torpeur. Un jour grisâtre perçait à travers les branches
+dénudées, et les chevaux, invisibles jusque-là, émergeaient peu à peu de
+la brume. Pétia, sautant à bas du fourgon, tira de sa poche un rouble,
+qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau.
+Les hommes détachèrent les chevaux et en arrangèrent les sangles.
+
+«Voilà le commandant,» dit Likhatchow à la vue de Denissow, qui appelait
+Pétia du seuil de l'isba et donnait ordre de se préparer.
+
+
+X
+
+
+Les chevaux furent sellés en un tour de main, et chacun se mit en place.
+Denissow donna ses dernières instructions au détachement d'infanterie
+qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientôt derrière les arbres,
+en pataugeant dans la boue, et en s'enfonçant dans le brouillard du
+matin. Pétia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment
+l'ordre du départ; ses ablutions du matin l'avaient singulièrement
+rafraîchi, mais ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, pendant que
+le frisson de la fièvre l'agitait de plus en plus.
+
+«Eh bien, est-ce prêt?» demanda Denissow.
+
+On lui amena les chevaux, et, après avoir gourmandé son cosaque pour
+n'avoir pas assez serré les sangles, il se mit en selle. Pétia posa le
+pied sur l'étrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui
+attraper la jambe, et, s'élançant sur sa monture, léger comme un oiseau,
+il se retourna pour voir s'ébranler la file des hussards.
+
+«Vassili Fédorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me
+confierez un petit commandement, n'est-ce pas?»
+
+Denissow, qui avait presque oublié l'existence de Pétia, le regarda avec
+surprise:
+
+«Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il sévèrement: c'est de m'obéir
+et de ne pas te fourrer là où tu n'as que faire!...» Et pendant toute la
+marche il ne lui dit plus un mot.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent à la lisière du bois, la plaine commençait déjà à
+s'éclairer, et Denissow donna alors un ordre à l'essaoul; ses cosaques
+défilèrent un à un devant eux, et il descendit la montagne à leur suite.
+Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrière, les chevaux avec
+leurs cavaliers arrivèrent bientôt dans le ravin. Pétia, dont le frisson
+augmentait, avançait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et
+les vapeurs du brouillard dérobaient seules à la vue les objets
+éloignés. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque,
+lui fit un signe de tête et lui dit tout bas:
+
+«Le signal!»
+
+Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au même instant les
+chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu éclataient
+de tous côtés. Pétia fouetta son cheval en lui rendant la main, et
+s'élança en avant sans écouter Denissow qui l'appelait. Il lui avait
+semblé qu'au moment du signal la lumière avait paru et qu'il faisait
+jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient
+dépassé, bouscula un traînard, et continua son galop effréné. Devant
+lui, des hommes, des Français, sans doute, traversaient la route de
+droite à gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son
+cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'était arrêté devant une isba,
+et un cri effroyable de détresse s'en échappa. Pétia s'approcha, et ses
+yeux tombèrent sur la figure pâle d'un Français effaré qui serrait
+convulsivement le bois de la lance dirigée contre lui.
+
+«Hourra! mes enfants!» s'écria Pétia, et, talonnant son cheval couvert
+d'écume, il enfila la rue du village.
+
+Des coups de feu s'échangeaient à quelques pas de là. Des cosaques, des
+hussards, des prisonniers russes déguenillés, couraient en tous sens, en
+criant à tue-tête. Un jeune Français, la tête découverte, se défendait à
+la baïonnette contre les hussards: lorsque Pétia arriva, il était déjà
+à terre. J'ai encore été en retard,» se dit-il en se dirigeant du côté
+où la fusillade était plus vive; on se battait dans la cour où Dologhow
+et lui étaient entrés la veille; les Français, retranchés derrière la
+haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les
+cosaques massés autour de la porte cochère. Il aperçut, à travers la
+fumée de la poudre, la figure pâle de Dologhow, qui criait à ses hommes:
+
+«Prenez-les à revers et que l'infanterie ne bouge pas!
+
+--Ne pas bouger?... Hourra!» s'écria Pétia, et, sans s'arrêter une
+seconde, il s'élança au plus épais de la mêlée.
+
+Une décharge fendit l'air, les balles sifflèrent, les cosaques et
+Dologhow entrèrent à sa suite dans la cour de la maison; au milieu des
+nuages de fumée, on voyait des Français jeter là leurs armes, ou se
+précipiter à la rencontre des cosaques, tandis que d'autres
+dégringolaient de la montagne vers l'étang. Pétia continuait à galoper
+dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il
+gesticulait d'une façon étrange des deux bras à la fois, et se penchait
+de plus en plus d'un côté de sa selle. Son cheval, venant à se heurter
+contre les tisons d'un foyer à demi éteint, s'arrêta court, et Pétia
+tomba lourdement à terre. Ses pieds et ses mains s'agitèrent un moment,
+tandis que sa tête restait immobile: une balle lui avait traversé le
+cerveau. Un officier français sortit de la maison avec un mouchoir blanc
+au bout de son épée, et déclara à Dologhow qu'ils se rendaient.
+Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Pétia, qui gisait
+sur le sol, les bras étendus.
+
+«Fini!» dit-il les sourcils froncés, et il alla à la rencontre de
+Denissow.
+
+«Tué!» s'écria ce dernier en devinant de loin, à cet abandonnement du
+corps qu'il connaissait si bien, que Pétia était mort.
+
+«Fini!» répéta Dologhow, comme s'il éprouvait un plaisir particulier à
+prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les
+cosaques.
+
+«Nous le laisserons là,» cria-t-il à Denissow, qui ne lui répondit rien.
+
+De ses mains tremblantes, celui-ci avait relevé la figure, maculée de
+boue et de sang, du pauvre Pétia.... «Je suis habitué à manger des
+douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout».... Ces paroles
+lui revinrent involontairement à la mémoire, et les cosaques se
+regardèrent stupéfaits, en entendant des sons rauques, pareils au
+jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppressée de
+Denissow. Se retournant tout à coup, il se cramponna convulsivement à la
+palissade.
+
+Parmi les prisonniers russes qui venaient d'être délivrés, se trouvait
+Pierre Besoukhow.
+
+
+XI
+
+
+Les autorités françaises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour
+le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, à dater
+du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les mêmes troupes qu'à leur sortie
+de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers
+jours, formait l'arrière-garde de l'armée, fut enlevée par les cosaques,
+et le reste les devança. L'artillerie, qui les précédait dans le
+principe, se trouvait maintenant remplacée par les énormes fourgons de
+bagages du maréchal Junot, escortés par un détachement de Westphaliens.
+Les troupes qui, jusqu'à Viazma, marchaient en trois colonnes,
+avançaient maintenant pêle-mêle, et le désordre, dont Pierre avait
+aperçu les symptômes à la première étape, était arrivé à son comble. Les
+deux côtés du chemin étaient jonchés de cadavres de chevaux; des hommes
+en haillons, des traînards de différentes armes, tantôt se joignaient à
+eux, tantôt restaient en arrière. De fausses alertes leur avaient plus
+d'une fois causé des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi
+tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se
+bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant à leurs camarades de
+leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot
+formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet
+ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes
+du convoi se réduisaient à une soixantaine; le reste avait été enlevé ou
+abandonné, et trois des fourgons de Junot avaient été pillés par des
+hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que
+ce convoi était gardé par un plus grand nombre de sentinelles que celui
+des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait été fusillé sur
+l'ordre du maréchal lui-même, parce qu'on avait trouvé sur lui une
+cuiller à ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement
+diminué: de trois cent trente qu'ils étaient à la sortie de Moscou, on
+n'en comptait plus que cent, qui, à eux seuls, donnaient plus de soucis
+aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot.
+S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en
+revanche, affamés et transis comme ils étaient, il leur paraissait
+encore plus pénible, et même odieux, de garder à vue des Russes, aussi
+affamés et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et
+qu'ils avaient ordre de fusiller à la première tentative d'évasion. Dans
+la crainte de se laisser aller à un sentiment de compassion qui aurait
+pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement
+encore que de coutume. À Dorogobouge, les soldats de l'escorte
+enfermèrent les prisonniers dans une écurie pour aller piller leurs
+propres magasins; quelques-uns des prisonniers tentèrent de s'enfuir par
+un passage souterrain qu'ils avaient creusé, mais ils furent pris sur
+le fait et fusillés. L'ordre, établi au début, que les officiers
+devaient marcher séparés des soldats, n'existait plus; tous les hommes
+valides formaient un même groupe, et Pierre se trouva ainsi réuni à
+Karataïew et à son petit chien aux jambes torses; Karataïew fut repris
+de la fièvre le troisième jour de marche, et, à mesure qu'il
+s'affaiblissait, Pierre s'en éloignait instinctivement, ou était obligé
+de faire un effort pour s'en approcher, tant ses gémissements
+incessants, et l'odeur acre et pénétrante qui s'exhalait de toute sa
+personne, lui causaient une invincible répulsion.
+
+Pendant qu'il était enfermé dans la baraque, Pierre avait compris par
+tout ce qui se passait dans son âme, par le genre de vie auquel il était
+forcément soumis, que l'homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur
+est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de
+l'existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin,
+mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante vérité s'était aussi
+révélée à lui pendant ces trois dernières semaines: c'est qu'il n'y a
+rien d'irrémédiable dans ce monde, et que, de même que l'homme n'est
+jamais complètement heureux et indépendant, de même il n'est jamais
+complètement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses
+limites comme la liberté, et que ces limites se touchent: que l'homme
+couché sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliée,
+souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le
+froid le gagner; que lui-même avait tout autant souffert autrefois avec
+des souliers de bal trop étroits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et
+endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru épouser sa femme
+de sa propre volonté, il était aussi peu libre qu'à cette heure, où on
+l'avait enfermé, pour toute la nuit, dans une écurie!
+
+De toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il
+conserva jusqu'à sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle
+que lui faisaient éprouver ses pieds. Dès la seconde étape, il s'était
+dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le
+lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donné, il se
+traîna d'abord en boitant, puis, les blessures s'échauffant par la
+marche, la douleur s'apaisa peu à peu. Bien que, chaque soir, ses pieds
+fussent dans un état effrayant, il finit par ne plus les regarder, et
+n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il apprécia à toute sa valeur
+la force de résistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du
+changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable
+à la soupape de sûreté d'une machine à vapeur, qui en laisse échapper le
+trop-plein lorsque la mesure normale est dépassée. Il n'entendait pas
+fusiller les prisonniers qui restaient en arrière, bien qu'une centaine
+au moins eussent déjà péri de cette façon. Il ne pensait plus à
+Karataïew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et à qui le même
+sort était sans doute réservé: encore moins pensait-il à lui-même. Plus
+sa situation devenait précaire, plus l'avenir était sombre, plus ses
+réflexions et ses pensées étaient consolantes et douces, et plus son
+esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui!
+
+
+XII
+
+
+
+Le 22 octobre, dans la journée, Pierre gravissait une montée par une
+route boueuse et glissante; ses yeux, fixés sur les inégalités du
+terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune.
+Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route,
+en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'élançant
+ensuite, sur les quatre à la fois, à la poursuite de corbeaux installés
+sur une charogne. On en voyait de tous côtés, de différentes sortes et à
+différents degrés de décomposition, depuis le cheval jusqu'à l'homme.
+Les loups, empêchés d'en approcher par le passage continuel des troupes,
+laissaient «le Gris» se livrer en toute liberté à ses fantaisies
+vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle
+s'arrêtait un instant, ce n'était que pour retomber plus dru après
+chaque éclaircie. La terre, complètement détrempée, ne pouvait plus
+l'absorber, et elle s'écoulait en mille petits ruisseaux. Pierre
+comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant à la pluie, il lui
+disait mentalement: «Encore, encore, mouille-moi bien!»
+
+Il lui semblait qu'il ne pensait à rien; mais son âme veillait et
+méditait, et d'un simple récit fait la veille par Karataïew elle tirait
+un grand enseignement. Karataïew, enveloppé de son manteau, avait en
+effet raconté aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la
+maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu répéter. Il
+était plus de minuit, c'était l'heure où la fièvre le quittait et où il
+redevenait gai comme d'habitude. À la vue de cette figure pâle et
+amaigrie, vivement éclairée par le feu du bivouac, Pierre eut un
+serrement de coeur. Embarrassé de sa compassion pour cet homme, il
+voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allumé,
+force lui fut de s'asseoir à côté de lui.
+
+«Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder.
+
+--Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort,» dit Karataïew en
+reprenant son récit.
+
+Pierre, comme nous l'avons déjà dit, le connaissait par coeur, le petit
+soldat le contait toujours avec une satisfaction particulière. Il y
+prêta néanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux
+et honnête marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui
+un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pèlerinage.
+Ils s'arrêtèrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le
+lendemain matin l'ami du marchand fut trouvé assassiné et volé; un
+couteau ensanglanté, découvert sous l'oreiller du marchand, le fit
+mettre en jugement: il fut condamné à passer par les verges, à avoir les
+narines arrachées, et à être envoyé aux travaux forcés, «comme cela se
+devait,» dit Karataïew.
+
+«Et voilà, mes amis, que, pendant une dizaine d'années plus, le
+vieillard vit aux galères, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce
+doit être, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh
+bien! un soir les forçats, réunis comme nous sommes dans ce moment, se
+mirent à se raconter l'un à l'autre pourquoi ils avaient été condamnés,
+en quoi ils avaient péché devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tué
+une âme, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendié, celui-là d'avoir
+déserté; on s'adressa au vieillard: «Et toi, grand-père pourquoi
+souffres-tu?--Moi, mes enfants, répondit-il, c'est pour mes péchés et
+ceux des autres. Je n'ai ni tué, ni pris le bien d'autrui, je donnais du
+mien au prochain quand il était pauvre. Je suis, mes petits amis, un
+marchand, et j'avais de grandes richesses...» Et voilà qu'il leur
+raconte tout en détail comment la chose s'est passée: «Je ne me plains
+pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoyé ici; mais c'est ma
+pauvre femme et mes enfants que je regrette...» Et voilà le vieillard
+qui se met à pleurer.... Ne voilà-t-il pas que parmi eux se trouve
+l'assassin du marchand. «Où cela s'est-il passé, grand-père? Quand?
+Comment?...» Et voilà que l'homme questionne, et son coeur se serre: il
+s'approche du vieux et se jette à ses pieds: «C'est pour moi, bon vieux,
+que tu pâtis; c'est la vérité vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui
+est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai glissé
+le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne,
+grand-père, pardonne-moi, au nom du Christ.» Karataïew se tut, en
+souriant doucement, et, les yeux fixés sur la flamme, il arrangea les
+tisons.... Et le vieillard lui répond: «Que Dieu te pardonne, nous
+sommes tous pécheurs devant Lui, c'est pour mes propres péchés que je
+souffre...» Et il versa des larmes brûlantes.
+
+«Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataïew, dont le sourire
+illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du récit
+était dans ce qui allait suivre.
+
+L'assassin se dénonça lui-même à l'autorité. «J'ai, dit-il, six âmes sur
+la conscience (c'était un grand misérable), mais c'est le vieillard qui
+me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue à pleurer à
+cause de moi.» On écrivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier
+là où il devait aller; c'était loin, et puis le jugement prit du temps,
+et aussi les papiers à écrire, comme ça se passe toujours avec les
+autorités; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar:
+«Délivrer le marchand et lui donner une récompense selon le jugement,»
+et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. «Où donc est ce vieux,
+demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est
+arrivé!».... Et l'on chercha encore.» Ici la voix de Karataïew trembla:
+«Mais Dieu lui avait déjà pardonné, reprit-il: il était mort! C'est
+ainsi, mon ami!» Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps
+son sourire.
+
+C'était précisément le sens mystérieux de ce récit, l'exaltation
+touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant
+remplissaient l'âme de Pierre d'un bonheur confus et indéfinissable.
+
+
+XIII
+
+
+«À vos places,» dit tout à coup une voix. Une agitation soudaine se
+produisit aussitôt parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on
+aurait dit qu'ils s'attendaient à quelque événement heureux et solennel;
+des commandements se croisèrent en tous sens, et à la gauche des
+prisonniers passa un détachement de cavalerie bien monté et bien
+habillé. Une expression de contrainte, causée par l'approche des chefs
+supérieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut
+rejeté hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignèrent.
+
+L'Empereur! l'Empereur! le maréchal! le duc!... Et à la suite de la
+cavalerie s'avança rapidement une voiture attelée de chevaux gris.
+Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un
+personnage de l'escorte; c'était un des maréchaux, dont le regard
+s'arrêta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en
+détourna aussitôt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de
+compassion qu'il cherchait à dissimuler. Le général qui conduisait le
+convoi, effrayé, la figure échauffée, talonnait son cheval efflanqué, et
+galopait derrière la voiture. Quelques officiers se réunirent, les
+soldats les entourèrent. «Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?» répétait-on de
+tous côtés avec une inquiétude marquée.
+
+Pierre aperçut en ce moment Karataïew, qu'il n'avait pas encore vu,
+adossé à un bouleau. À l'expression attendrie que sa physionomie avait
+la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se
+joignait aujourd'hui celle d'une gravité douce et sereine. Ses yeux si
+bons, voilés par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier,
+ayant peur pour lui-même, fit mine de ne pas le remarquer et détourna la
+tête. En reprenant sa marche, il regarda en arrière, et le vit toujours
+à la même place, au bord du chemin. Deux Français parlaient entre eux à
+ses côtés. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la montée en
+boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derrière lui,
+mais au même moment il se souvint que le passage du maréchal l'avait
+empêché de finir de calculer ce qui leur restait d'étapes à faire
+jusqu'à Smolensk, et il se remit à compter. Deux soldats, dont les
+fusils fumaient encore, le dépassèrent en courant. Tous deux étaient
+pâles, et l'un jeta à la dérobée un regard sur Pierre, qui le regarda
+aussi, et se rappela que l'avant-veille ce même soldat avait brûlé sa
+chemise en voulant la faire sécher, ce qui avait provoqué les rires de
+toute l'assistance. «Le Gris» hurla à l'endroit où Karataïew était
+assis: «Qu'a donc cette bête, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les
+soldats qui marchaient à côté de lui ne se retournèrent plus, mais une
+expression sinistre se répandit sur leurs traits.
+
+
+XIV
+
+
+Les prisonniers, les bagages du maréchal et ceux de la cavalerie
+s'arrêtèrent dans le village de Schamschew. On s'établit autour du feu
+de la marmite, et Pierre, après avoir mangé un morceau de viande de
+cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit immédiatement du même
+sommeil qui s'était emparé de lui à Mojaïsk, après Borodino. La réalité
+se confondit avec le rêve, et une voix, était-ce la sienne ou celle d'un
+autre? lui répéta les mêmes pensées qu'il avait alors si clairement
+entendues. «La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce
+mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de
+reconnaître l'existence de la divinité. Aimer la vie, c'est aimer Dieu.
+Le plus difficile et le plus méritoire est d'aimer la vie dans ses
+souffrances imméritées».... «Karataïew!» se dit tout à coup Pierre en
+lui appliquant ces pensées. Il vit ensuite dans son rêve un petit
+vieillard, oublié depuis longtemps, qui lui avait donné des leçons de
+géographie lors de son séjour en Suisse: «Attends!» lui disait ce
+dernier, et il lui présenta un globe. Ce globe, animé, frémissant,
+n'avait pas de contours nettement indiqués: sa surface se composait de
+gouttes d'eau serrées l'une contre l'autre en masse compacte, et ces
+gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se
+divisant à l'infini; et, tout en cherchant à occuper le plus d'espace
+possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. «C'est
+l'image de la vie,» lui disait le vieux professeur.... «Comme c'est
+simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas
+compris plus tôt?... Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes
+essaye de s'étendre pour mieux Le refléter.... Elle grandit, elle se
+resserre, elle disparaît, pour revenir de nouveau à la surface....
+Voilà! c'est ainsi que Karataïew a disparu!».... «Avez-vous compris, mon
+enfant?» répéta le professeur.... «Avez-vous compris, sacré nom?»
+s'écria une voix tonnante... et Pierre se réveilla. Quand il se souleva
+sur son séant, il vit, à deux pas de lui, un soldat français qui venait
+de bousculer un Russe et s'occupait à faire griller un morceau de viande
+enfilé dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux
+doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec
+adresse. La lueur des tisons éclairait sa figure bistrée et ses sourcils
+épais: «Cela lui est bien égal, à ce brigand! murmurait le prisonnier,
+assis à deux pas de là, en caressant le petit «Gris», qui remuait
+gaiement la queue: «Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon...» Il
+n'acheva pas, car, au même moment, son imagination lui représenta le
+pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient
+retenti au même endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et
+craintif des deux soldats qui l'avaient dépassé avec leurs fusils encore
+fumants, l'absence de Karataïew à l'étape du soir. Il était enfin sur le
+point de comprendre que Karataïew avait été tué, lorsque, sans savoir
+pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, où il
+avait passé une soirée d'été avec une belle Polonaise. Sans essayer de
+rattacher l'un à l'autre ces tableaux d'une nature si différente, Pierre
+referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination
+avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une
+telle impression de bien-être et de fraîcheur, qu'il crut se sentir
+glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le
+cristal, se réunissaient sans bruit au-dessus de sa tête!
+
+Une vive fusillade et de grands cris le réveillèrent bien avant le lever
+du soleil.
+
+«Les cosaques!» s'écria un Français qui s'enfuyait, et, une minute plus
+tard, Pierre se trouva entouré de compatriotes.
+
+Il fut longtemps à comprendre ce qui se passait. De toutes parts
+s'élevaient des exclamations de joie:
+
+«Frères! amis! camarades!» répétaient les vieux soldats en pleurant et
+en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur côté,
+entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vêtement, qui des
+bottes, qui du pain!
+
+Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son émotion, prononcer
+un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.
+
+Dologhow, debout à l'entrée de la maison en ruines, assistait au défilé
+des Français désarmés, en donnant de légers coups de cravache sur la
+pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur
+mésaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui,
+et en sentant peser sur eux son regard glacial et pénétrant, qui ne leur
+promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs
+lèvres. À deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et
+marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte
+cochère.
+
+«Combien? demanda Dologhow.
+
+--La seconde centaine, répondit le cosaque.
+
+--Filez, filez!» disait Dologhow, qui avait emprunté cette expression
+aux Français, et un éclair de cruauté jaillissait de ses yeux lorsqu'ils
+se croisaient avec ceux des prisonniers.
+
+Denissow, la tête découverte, suivait d'un air sombre et accablé les
+cosaques qui portaient le corps de Pétia, pour le déposer dans la fosse
+qu'ils avaient creusée au fond du jardin.
+
+
+XV
+
+
+À partir du 28 octobre, lorsque les froids commencèrent, la retraite des
+Français prit un caractère plus tragique. Le nombre des hommes gelés ou
+se chauffant à en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.
+
+De Moscou à Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000,
+non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que
+piller. La suite devait correspondre mathématiquement à ce commencement:
+l'armée française diminuait dans la même proportion de Viazma à
+Smolensk, de Smolensk à la Bérésina et de la Bérésina à Vilna,
+indépendamment de l'intensité du froid, de la poursuite des Russes, des
+obstacles imprévus, ou de toute autre circonstance prise isolément. À
+partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse
+qui marcha ainsi jusqu'à la fin. Berthier écrivait à son souverain ce
+qui suit (et l'on sait à quel point les chefs se permettent de s'écarter
+de la vérité lorsqu'ils décrivent la situation d'une armée):
+
+«Je crois devoir faire connaître à Votre Majesté l'état de ses troupes
+dans les différents corps d'armée que j'ai été à même d'observer depuis
+deux ou trois jours dans différents passages. Elles sont presque
+débandées. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en
+proportion du quart au plus dans presque tous les régiments; les autres
+suivent isolément différentes directions, chacun pour son compte, dans
+l'espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la
+discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils
+doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de
+soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de
+choses, l'intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient
+ses vues ultérieures, qu'on rallie l'armée à Smolensk, en commençant à
+la débarrasser des non-combattants, tels que les hommes démontés, et des
+bagages inutiles et du matériel de l'artillerie, qui n'est plus en
+proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des
+subsistances sont nécessaires aux soldats, qui sont exténués par la faim
+et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et
+dans les bivouacs. Cet état de choses va toujours en s'aggravant, et
+donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remède, on ne
+soit plus maître des troupes dans un combat.--Le 9 novembre, à trente
+verstes de Smolensk[37].
+
+En entrant dans Smolensk, qui était pour eux la terre promise, les
+Français s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres
+magasins, et, cette dévastation une fois accomplie, ils reprennent leur
+retraite sans même savoir où elle s'arrêtera, et pourquoi ils la
+reprennent. Napoléon, ce génie, qui ne se connaissait pas de maître, ne
+le savait pas davantage. Malgré tout, son entourage et lui-même
+continuaient à observer l'étiquette usitée en écrivant des lettres, des
+rapports, des ordres du jour. On s'appelait: «Sire, mon cousin, prince
+d'Eckmühl, ou roi de Naples».... Mais ces rapports et ces ordres du jour
+étaient lettres mortes. Personne ne les exécutait, parce qu'ils étaient
+inexécutables, et, malgré les titres pompeux dont ils faisaient parade,
+chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup à se reprocher et que le
+moment de l'expiation était venu. Aussi, en dépit des soins qu'ils
+semblaient accorder à l'armée, chacun en réalité ne pensait qu'à soi, à
+fuir au plus vite, et à se sauver, si c'était possible.
+
+
+XVI
+
+
+
+Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de
+Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande
+les yeux à deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette
+pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans
+craindre l'ennemi, mais, à mesure que la partie s'engage, il tâche de
+s'éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l'éviter,
+tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la
+première période de la retraite des troupes françaises sur la route de
+Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur
+celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de
+la clochette et, sans s'en douter, allèrent se heurter plus d'une fois
+contre les Russes. Une armée fuyait, l'autre la poursuivait. En
+quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes:
+on aurait donc pu supposer qu'après y avoir séjourné quatre jours, ils
+auraient dû connaître l'approche de l'ennemi et combiner une attaque
+avantageuse, mais leur foule débandée s'élança en désordre, sans plan,
+sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de
+Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir
+l'ennemi derrière et non devant eux, ils s'échelonnaient à de telles
+distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns
+des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L'armée
+russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui
+était, du reste, la seule manoeuvre sensée à exécuter, suivit cette même
+direction, et déboucha sur la grand'route de Krasnoé. Alors, toujours
+comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de
+notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette
+apparition inattendue, ils s'arrêtèrent, puis reprirent leur course
+affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C'est ainsi que,
+pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney
+défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne
+ne s'inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son
+artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu'à
+échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite.
+Ney, qui s'était attardé à l'inutile besogne de faire sauter les murs de
+Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient
+de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha,
+avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait
+dans le principe, et qu'il avait semés tout le long de la route, avec
+ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin
+à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D'Orcha à Vilna, ce fut le
+même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent
+témoins d'une épouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyèrent, un
+grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser
+recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef
+suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit,
+laissant derrière lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent
+son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient
+augmenter le chiffre des morts!
+
+
+XVII
+
+
+Quand on voit les Français, pendant tout le cours de cette campagne,
+courir à leur perte inévitable, en ne subordonnant à aucune combinaison
+stratégique l'ensemble de leurs opérations ou les détails de leur
+marche, on ne peut se figurer que les historiens, à propos de cette
+retraite, reproduisent leur théorie de la mise en mouvement des masses
+par la volonté d'un seul. Cependant ils ont écrit des volumes pour
+énumérer les remarquables dispositions prises par Napoléon pour guider
+ses troupes, et vanter le talent militaire déployé à cette occasion par
+ses maréchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spécieux, afin de
+nous expliquer les motifs qui l'engagèrent à choisir, pour battre en
+retraite, la route dévastée qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au
+lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment
+approvisionnés. Ils exaltent son héroïsme au moment où, se préparant à
+livrer bataille à Krasnoé et à commander en personne, il dit à, son
+entourage: «J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le
+général!» Et pourtant, malgré ces nobles paroles, il fuit plus loin,
+abandonnant toute son armée à son malheureux sort! Ils nous dépeignent
+ensuite la bravoure des maréchaux, celle de Ney en particulier, qui se
+borne, après un détour dans la forêt, à passer de nuit le Dnièpre, et à
+arriver à Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, après avoir perdu les
+neuf dixièmes de ses hommes! Enfin ils nous décrivent complaisamment
+dans tous ses détails le départ de l'Empereur, de l'Empereur laissant là
+sa grande et héroïque armée!
+
+Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement taxé de
+lâcheté, et qu'on apprend aux enfants à mépriser, est représenté par les
+historiens comme quelque chose de grand et de marqué au coin du génie.
+Et quand ils sont à bout d'arguments pour justifier une action contraire
+à tout ce que l'humanité reconnaît de bon et de juste, ils évoquent
+solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure
+la notion du bien et du mal. S'il était possible de partager leur
+manière de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est
+«grand», et aucune atrocité ne pourrait lui être reprochée. «C'est
+grand!» disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal
+n'existent pas pour eux, il n'y a que «ce qui est grand et ce qui ne
+l'est pas», et «le grand» est pour eux la marque essentielle de certains
+personnages qu'ils décorent du nom de héros! Quant à Napoléon, qui
+s'enveloppe de sa fourrure et s'éloigne à fond de train de tous ceux
+qu'il a emmenés avec lui, et dont la perte est en train de se consommer,
+il se dit, lui aussi, en toute tranquillité, que «c'est grand!» Et parmi
+tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napoléon «le Grand», il
+n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre «la grandeur» en dehors des
+lois éternelles du bien et du mal équivaut à reconnaître son infériorité
+et sa petitesse morale! À notre avis, la mesure du bien et du mal,
+donnée par le Christ, doit s'appliquer à toutes les actions humaines, et
+il ne saurait y avoir de «grandeur» là où il n'y a ni simplicité, ni
+bonté, ni vérité!
+
+
+XVIII
+
+
+Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la
+dernière partie de la campagne de 1812, n'a pas éprouvé un sentiment de
+pénible et vague dépit? Qui ne s'est demandé comment notre armée, après
+avoir accepté la bataille de Borodino, lorsqu'elle était inférieure en
+nombre à celle des Français, n'avait pas pu, après les avoir cernés de
+trois côtés à la fois, leur couper la retraite et les faire tous
+prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par
+détachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre)
+nous répond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et
+autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines
+dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugés et condamnés?
+Même en leur imputant ce prétendu oubli de leur devoir, il est difficile
+en effet de comprendre, eu égard aux conditions dans lesquelles se
+trouvait l'armée russe à Krasnoé et à la Bérésina, comment elle ne s'est
+pas emparée de toute l'armée française, avec ses maréchaux, ses rois et
+son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'était là le dessein
+arrêté en haut lieu! Expliquer cet étrange phénomène, en disant que
+Koutouzow a entravé la réussite, c'est complètement inadmissible,
+puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgré sa volonté bien
+arrêtée de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au
+désir manifesté par ses troupes à Viazma et à Taroutino. Si, comme on le
+prétend, le projet des Russes était de couper la retraite à l'armée
+française et de la faire prisonnière en masse, et que leurs tentatives
+en ce sens n'aient abouti qu'à des échecs, il s'ensuit naturellement que
+les Français doivent considérer cette dernière période de la campagne
+comme une série de victoires pour leurs armes, et que les historiens
+militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos
+soldats. Car, s'ils veulent être logiques, malgré leur enthousiasme
+lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de reconnaître que la
+retraite des Français, depuis Moscou, a été une suite ininterrompue de
+succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de
+côté pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a
+évidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en
+définitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti à son
+anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour résultat la
+libération de la patrie. La cause réelle de cette contradiction gît dans
+le fait que les historiens, en se bornant à étudier les événements dans
+la correspondance des Empereurs et des généraux, dans les récits et dans
+les rapports officiels, ont faussement supposé que le plan était de
+couper la retraite à Napoléon et à ses maréchaux, et de les faire
+prisonniers. Ce plan n'a jamais existé et ne pouvait exister, car il
+n'avait aucune raison d'être. De plus, il était impossible de
+l'exécuter, car l'armée de Napoléon s'enfuyait avec une précipitation
+qui tenait du vertige, hâtant ainsi elle-même le dénoûment désiré. Il
+aurait donc été absurde d'entreprendre des opérations habilement
+combinées contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en
+route, et dont la capture, même celle de leur Empereur et de leurs
+généraux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'idée
+de couper la retraite à Napoléon était aussi peu sensée qu'impraticable,
+car l'expérience nous prouve que jamais un mouvement de colonne exécuté
+pendant une bataille, à cinq verstes de distance, ne concorde, à point
+nommé, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer bénévolement que
+Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient à l'heure
+dite, à l'endroit désigné par avance, c'était en réalité aussi
+invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en
+recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Pétersbourg, il disait que
+les dispositions faites à distance n'avaient jamais le résultat qu'on en
+attendait. Quant à l'expression militaire de «couper une retraite»,
+c'est également un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de
+pain, on ne coupe pas une armée. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne
+peut ni couper une armée, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours
+moyen de faire un détour, et messieurs les tacticiens devraient savoir,
+par l'exemple de Krasnoé et de la Bérésina, combien la nuit est
+favorable aux mouvements imprévus. Quant aux prisonniers, on ne prend
+que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse
+attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui
+se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de
+la tactique. Quant aux Français, ils pensaient avec raison qu'il n'y
+avait pas plus d'avantage pour eux d'un côté que de l'autre, car,
+prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir
+de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino à Krasnoé, l'armée
+russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et
+traînards. Pendant cette période de la campagne, nos troupes, manquant
+de vivres, de chaussures, de vêtements, bivouaquaient des mois entiers
+dans la neige, par quinze degrés de froid; les jours n'avaient que sept
+ou huit heures de durée, les nuits étaient sans fin, il n'y avait plus,
+par conséquent, de discipline, puisqu'elles luttaient à tout instant
+contre la mort et les souffrances. Là-dessus les historiens se
+contentent de vous dire que Miloradovitch aurait dû exécuter une marche
+de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son côté, et
+que Tchitchagow se serait avancé (ayant de la neige au-dessus des
+genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils
+plutôt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout
+ce qui était possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce
+n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes,
+confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient à
+combiner des plans irréalisables! Cette étrange et inconcevable
+contradiction du fait réel et de la description officielle provient de
+ce que les historiens s'attachent à nous décrire les sentiments sublimes
+et à non répéter les paroles mémorables de certains généraux, au lieu de
+dépeindre prosaïquement les événements. Les grandes phrases de
+Miloradovitch, les récompenses reçues par tel ou tel militaire pour ses
+profondes combinaisons stratégiques ont seules le don de les intéresser,
+mais les 50 000 hommes disséminés dans les hôpitaux et dans les
+cimetières n'attirent pas leur attention, comme s'ils étaient indignes
+de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de
+laisser de côté l'étude des rapports et des plans de bataille, et de
+pénétrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers
+d'individus qui prennent une part immédiate aux événements pour donner à
+des questions jusque-là insolubles en apparence une solution claire
+comme le jour?
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+I
+
+
+Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un
+sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l'anéantissement
+d'une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient; mais,
+lorsqu'il s'agit d'un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur
+causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et
+cette blessure de l'âme tue ou se cicatrise, comme une blessure
+ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre
+attouchement.
+
+La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste
+expérience après la mort du prince André. Moralement courbées et
+affaissées sous l'influence du nuage menaçant de la mort qu'elles
+avaient vue si longtemps planer sur leurs têtes, elles n'osaient plus
+regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que
+pour protéger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses
+impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la
+rue, l'annonce du dîner, la question de la femme de chambre au sujet de
+la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui était pis encore, un mot banal,
+un intérêt trop faiblement exprimé, irritait leur blessure, car tout
+cela les empêchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystérieux
+qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait
+insulter à ce calme profond qui leur était si nécessaire à toutes deux,
+pour se reprendre à écouter les chants de ce choeur solennel et terrible
+qui n'avaient pas encore cessé de vibrer dans leur imagination. Elles
+échangeaient peu de paroles, mais elles éprouvaient une véritable
+consolation à se trouver ensemble; elles évitaient même toute allusion à
+l'avenir, à leur tristesse, au défunt, car en parler n'était-ce pas
+porter atteinte à la grandeur et à la sainteté du mystère qui s'était
+accompli sous leurs yeux? Cette réserve qu'elles s'imposaient ne
+faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la
+joie ne peut être éternelle et sans alliage.
+
+La princesse Marie, la première, par sa position personnelle et
+indépendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son
+neveu, fut attirée hors de la sphère de deuil dans laquelle elle avait
+vécu pendant près de deux semaines. Une lettre reçue exigeait une
+réponse, la chambre du petit Nicolas était humide, il avait attrapé un
+rhume; Alpatitch, arrivé de Yaroslaw, lui présentait le compte rendu des
+affaires, etc. Il fallut discuter avec lui à propos du conseil qu'il lui
+donnait de retourner à Moscou et de s'établir à nouveau dans leur hôtel;
+car l'hôtel était resté intact, et n'exigeait que quelques réparations
+insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il
+fût possible de l'arrêter, et, quelque pénible qu'il fût pour la
+princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se
+fît de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie
+à tous ses regrets, les soucis de l'existence la réclamaient. Elle y
+reprit, à son coeur défendant, sa part d'activité; elle revit les
+comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu,
+et s'occupa des préparatifs de son retour à Moscou.
+
+Natacha, livrée à un isolement plus complet, s'éloigna insensiblement de
+la princesse Marie, dès que son départ fut décidé. Cette dernière
+proposa à la comtesse de l'emmener avec elle. Son père et sa mère y
+consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille
+s'affaiblissait de plus en plus, ils espéraient que le changement d'air
+et les soins des médecins de Moscou contribueraient à la rétablir!
+
+«Je n'irai nulle part, répondit Natacha, je ne demande qu'une chose:
+c'est qu'on me laisse en paix!» Et elle sortit précipitamment, en
+retenant à grand'peine des larmes de colère plutôt que de douleur.
+
+Blessée de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande
+partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncée dans un coin du
+divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait
+sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir,
+dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'épuisait, mais elle lui
+était nécessaire. Dès que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait
+brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie,
+saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une
+visible impatience qu'on la laissât à elle-même. Il lui semblait
+toujours qu'elle était sur le point de pénétrer et de résoudre
+l'effrayant problème sur lequel se concentraient toutes les forces de
+son âme.
+
+Un jour, à la fin de décembre, les cheveux négligemment noués sur le
+sommet de la tête, habillée d'une robe de laine noire, pâle, amaigrie,
+elle était à moitié étendue comme d'habitude dans l'angle du divan et
+chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixés sur la
+porte semblaient regarder du côté par où il avait disparu; alors cette
+rive inconnue de la vie, où jamais jusque-là elle n'avait fixé sa
+pensée, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si
+problématique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque
+palpable, tandis que celle où elle était restée lui apparaissait
+déserte, désolée, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant là où
+elle savait qu'il devait être, elle ne pouvait néanmoins se le
+représenter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps:
+elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se répétait ses
+paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir
+entendues.... Le voilà!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son
+vêtement de velours fourré, la tête appuyée sur sa main maigre et
+diaphane; sa poitrine est enfoncée, ses épaules relevées, ses lèvres
+serrées, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se détendent sur
+son front pâle. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha
+devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... «Quelle est cette
+douleur? Que sent-il?» se demande-t-elle.... Mais il a remarqué son
+attention; il la regarde et lui dit sans sourire: «Se lier pour la vie
+à un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment
+éternel...» Et il essaye de pénétrer sa pensée.... Natacha répond alors
+comme elle répondait toujours: «Cela ne durera pas, vous vous
+remettrez!...» Mais son regard sévère et scrutateur lui adresse un
+reproche plein de désespoir.... «Je lui avais dit, pensait Natacha, que
+rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donné un autre
+sens à mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de
+moi, car alors il tenait encore à la vie et il craignait la mort!...
+J'ai parlé sans réfléchir, autrement je lui aurais dit que j'aurais été
+heureuse de le voir toujours mourant plutôt que d'éprouver ce que
+j'éprouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher à réparer
+ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant à
+recommencer la même scène, elle modifiait sa réponse et lui disait:
+«Oui, c'eût été affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez
+que vous êtes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!»
+Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre
+voix lui répéter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas
+dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: «Je t'aime, je t'aime!»
+répétait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur
+devenait moins amère et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout
+à coup elle se demandait avec terreur à qui elle parlait ainsi.... «Qui
+était-il? Où était-il à présent?...» Tout se dérobait derrière une
+appréhension indicible qui arrêtait son effusion, et, se laissant de
+nouveau aller à ses réflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin
+pénétrer le mystère. Mais, au moment où elle allait saisir
+l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le
+visage décomposé, et lui dit, sans s'inquiéter de l'effet produit par
+son apparition:
+
+«Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrivé!... Pierre Illitch...
+une lettre!» dit-elle en sanglotant.
+
+
+II
+
+
+L'aversion que chacun inspirait à Natacha était plus marquée encore
+envers les membres de sa famille. Son père, sa mère, Sonia, lui étaient
+si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours
+sonner faux dans ce monde idéal qui l'absorbait complètement. Elle leur
+témoignait non seulement de l'indifférence, mais même de l'inimitié.
+Elle écouta la nouvelle apportée par Douniacha sans la comprendre: «De
+quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur être arrivé, à eux,
+dont les jours coulent et se succèdent avec la même tranquillité?» Voilà
+ce qu'elle se demandait.
+
+Lorsqu'elle entra dans le salon, son père sortait de la chambre de la
+comtesse. Sa figure contractée était couverte de larmes; en apercevant
+sa fille, il fit un geste désespéré, et éclata en sanglots déchirants,
+qui bouleversaient sa bonne et placide figure:
+
+«Pétia, Pétia!... Va! Va! Elle t'appelle!» Pleurant à chaudes larmes
+comme un enfant, et traînant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur
+une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.
+
+On aurait dit qu'un courant électrique enveloppait dans ce moment
+Natacha de la tête aux pieds, et la frappait douloureusement au coeur;
+elle sentit quelque chose éclater en elle, elle crut mourir, mais cette
+horrible angoisse fut instantanément suivie d'une sensation de
+délivrance. La torpeur qui pesait sur elle s'était évanouie. La vue de
+son père, les cris de douleur sauvage de sa mère, lui firent oublier sa
+propre désolation; elle courut à son père, mais celui-ci, d'un geste qui
+trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la
+comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait
+d'apparaître, pâle et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle
+murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de
+l'entendre, la repoussa, se précipita vers sa mère, et s'arrêta une
+seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-même. La
+comtesse, à moitié couchée dans un fauteuil, en proie à des mouvements
+nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tête contre la
+muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains étroitement
+serrées.
+
+«Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il
+ment?... Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient,
+dis-moi que ce n'est pas vrai!»
+
+Natacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mère,
+releva sa tête affaissée, et colla sa figure contre la sienne.
+
+«Maman, ma chérie!... Je suis là, maman! murmurait-elle sans
+interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec
+elle en la faisant entourer d'oreillers, en la forçant à boire un peu
+d'eau, en dégrafant sa robe.
+
+«Je suis là, maman, je suis là!» lui disait-elle toujours, en baisant sa
+tête, son visage, ses mains, et aveuglée par le torrent de larmes qui
+coulait le long de ses joues.
+
+La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un
+moment. Tout à coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena
+autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la
+tête à deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses
+yeux sur son visage, qu'elle pressait à lui faire mal, elle la regarda
+longtemps d'un air égaré.
+
+«Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante.... Tu
+ne me tromperas pas, tu me diras la vérité?»
+
+Les yeux de Natacha, voilés de larmes, semblaient implorer son pardon.
+
+«Mère chérie!» dit-elle en employant tout son amour filial à soulager sa
+mère d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci,
+impuissante à conjurer l'horrible réalité, s'obstinait à repousser
+l'idée qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aimé venait
+d'être tué à la fleur de l'âge, et elle retombait dans le monde du
+délire pour fuir la fatale vérité.
+
+Natacha n'aurait pu dire comment se passèrent cette première nuit et la
+journée qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mère d'une
+minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni à consoler ni
+à expliquer, mais enveloppait la pauvre affligée d'effluves de tendresse
+qui étaient comme un appel à la vie. La troisième nuit, profitant d'un
+moment d'assoupissement de sa mère, elle venait de fermer les yeux en
+appuyant sa tête sur le bras du fauteuil, lorsque, à un craquement du
+lit, elle les rouvrit tout à coup, et vit la malade, assise sur son
+séant, parlant tout bas:
+
+«Comme je suis heureuse de ton retour!... Tu es fatigué?... veux-tu du
+thé?»
+
+Natacha s'approcha.
+
+«Comme te voilà grand et beau!» poursuivit la comtesse en prenant la
+main de sa fille...
+
+--Maman, à qui parlez-vous?
+
+--Natacha, il est mort, mort!... Je ne le verrai plus!» Alors, se jetant
+au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la première fois.
+
+
+III
+
+
+Sonia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha; elle
+était décidément la seule qui pût arrêter sa mère sur la pente d'un
+désespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta
+constamment auprès d'elle, sommeillant à ses côtés dans un fauteuil:
+elle lui donnait à boire, à manger, et ne cessait de lui adresser de
+douces et tendres paroles.
+
+La blessure de cette pauvre âme ne pouvait se cicatriser. La mort de
+Pétia avait emporté la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard,
+cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouvée
+portant légèrement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa
+chambre, vieille, à moitié morte, et ne prenant plus aucun intérêt à
+l'existence. Ce coup, qui l'avait terrassée, arracha au contraire sa
+fille à sa léthargie. Natacha avait cru que sa vie était finie lorsque
+son affection pour sa mère lui démontra que l'essence de son être,
+c'est-à-dire l'amour, était encore vivace en elle, et, l'amour une fois
+réveillé dans son âme, elle revint à la vie.
+
+Les derniers jours du prince André avaient déjà lié Natacha et la
+princesse Marie; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette
+dernière avait remis son départ; elle soigna avec dévouement Natacha,
+dont les forces physiques avaient été soumises à une trop rude épreuve
+dans la chambre de sa mère, et qui était tombée malade à son tour.
+S'apercevant un jour qu'elle avait le frisson, la princesse Marie voulut
+qu'elle vînt chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et
+allait la quitter, lorsque Natacha la rappela.
+
+«Je n'ai pas sommeil, Marie, reste avec moi.
+
+--Mais tu es fatiguée, dors.
+
+--Non, non, pourquoi m'as-tu emmenée?... Elle me demandera.
+
+--Non, ma chérie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd'hui.»
+
+Natacha, étendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurité les traits
+de la princesse Marie: «Lui ressemble-t-elle? se demandait Natacha. Oui
+et non: elle a quelque chose de particulier, d'étrange, quelque chose
+qui m'est inconnu, mais elle m'aime, et son coeur est essentiellement
+bon... mais que pense-t-elle? Comment me juge-t-elle?»
+
+«Mâcha, dit-elle timidement en l'attirant par la main, ne crois pas que
+je sois mauvaise, non, ma petite âme, je t'aime bien, je t'assure,
+soyons amies, complètement amies.» Et elle lui couvrit de baisers la
+figure et les mains.
+
+La princesse Marie, confuse et embarrassée, répondit cependant avec joie
+à cet épanchement.
+
+À dater de ce jour, elles eurent l'une pour l'autre cette amitié exaltée
+et passionnée qui ne se rencontre qu'entre femmes. Elles s'embrassaient
+à tout instant, s'adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble
+la plus grande partie de leur journée. Si l'une s'en allait, l'autre
+s'inquiétait, et ne se rassurait que lorsqu'elle l'avait rejointe. Elles
+se sentaient plus en paix avec elles-mêmes, réunies que séparées;
+c'était un sentiment plus fort que l'amitié, et si exclusif, que la vie
+ne devenait possible que si l'amie était là. Parfois, elles gardaient le
+silence pendant de longues heures, ou bien, couchées l'une à côté de
+l'autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu'au matin. Les souvenirs
+les plus lointains étaient leur thème favori. La princesse Marie
+racontait son enfance, ses rêveries, parlait de sa mère et de son père,
+et Natacha, qui jusque-là s'était détournée avec une indifférence
+hautaine de cette vie de dévouement et de soumission, dont elle ne
+pouvait comprendre la poétique et chrétienne abnégation, aujourd'hui
+ardemment attachée à la princesse Marie, s'éprit de sympathie pour son
+passé, et en comprit enfin le côté intime, resté si longtemps
+impénétrable à ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas à pratiquer
+cette abnégation absolue, car elle était habituée à chercher d'autres
+joies, mais elle apprécia d'autant plus vivement cette vertu, qu'elle ne
+la possédait pas. Quant à la princesse Marie, elle aussi, en écoutant
+les récits de l'enfance et de l'adolescence de Natacha, elle entrevoyait
+un horizon qui lui était inconnu, la foi dans la vie et dans les
+jouissances qu'elle apporte avec elle. De «lui» elles ne parlaient qu'à
+de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c'était leur idée) à
+l'élévation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire
+accomplissait peu à peu, et malgré elles, l'oeuvre de l'oubli.
+
+Natacha avait singulièrement pâli, et sa faiblesse était si grande que,
+lorsqu'on lui parlait de sa santé, elle en éprouvait un certain plaisir;
+mais tout à coup, par une révolution subite, elle se sentait envahir,
+non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la
+perte de sa beauté. Examinant alors son visage amaigri, elle s'étonnait
+du changement survenu dans ses traits, et les étudiait tristement dans
+son miroir. «C'était inévitable,» se disait-elle, et cependant elle en
+avait peur, et regrettait qu'il en fût ainsi! Un jour, ayant monté trop
+vite l'escalier, elle s'arrêta essoufflée, et trouva aussitôt une raison
+pour redescendre, puis une autre pour remonter: elle cherchait ainsi à
+essayer et à mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha,
+et la voix lui manqua. Bien qu'elle l'entendît s'approcher, elle
+l'appela de nouveau, à pleins poumons, comme lorsqu'elle chantait, et
+elle s'écouta avec attention. Elle ne s'en doutait pas et n'aurait pu le
+croire possible, mais, à travers la couche épaisse de limon dont elle
+croyait son âme recouverte, perçaient déjà les fines et tendres pointes
+de l'herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bientôt
+disparaître, sous la sève de sa verdure, la douleur qui l'avait écrasée.
+La plaie intérieure se cicatrisait.
+
+La princesse Marie partit pour Moscou à la fin de janvier, emmenant
+Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu'elle consultât les
+médecins.
+
+
+IV
+
+
+Après le choc des deux armées qui avait eu lieu à Viazma, et où il avait
+été impossible à Koutouzow d'arrêter l'élan de ses troupes, désireuses
+de culbuter l'ennemi et de lui couper la re-raite, la fuite des Français
+et la poursuite des Russes continuèrent sans nouvelle bataille. La fuite
+de l'armée française était tellement rapide, que l'armée russe ne
+pouvait l'atteindre; les chevaux de l'artillerie tombaient, épuisés, sur
+la route, et nos soldats, exténués de fatigue par cette course
+incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient
+plus en accélérer la vitesse.
+
+Voici qui suffira à donner une idée du degré d'épuisement auquel notre
+armée était arrivée; depuis Taroutino elle n'avait perdu, en blessés et
+en morts, que 5 000 hommes, dont une centaine à peine avaient été faits
+prisonniers, tandis qu'en arrivant à Krasnoé elle était déjà réduite à
+la moitié des 100 000 hommes d'effectif qu'elle comptait à sa sortie de
+Taroutino. La rapidité de sa poursuite agissait par conséquent sur elle
+d'une façon aussi dissolvante que la fuite sur les Français, avec cette
+différence toutefois qu'elle marchait de plein gré, sans se sentir,
+comme l'ennemi, menacée d'un anéantissement complet, et que ses
+traînards étaient recueillis par leurs compatriotes; au contraire, les
+Français restés en arrière tombaient infailliblement entre les mains des
+Russes. Koutouzow employa, autant qu'il le put, toute son activité à ne
+pas entraver la retraite des Français, à la favoriser au contraire, tout
+en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues
+et les pertes qu'elles avaient subies, une autre raison le forçait
+encore à temporiser! c'était seulement à condition de suivre les
+Français à distance, qu'on pouvait espérer les tourner dans leur course
+désordonnée. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l'ennemi
+était vaincu et irrémédiablement vaincu par la seule force des
+circonstances. Mais ses généraux, surtout les étrangers, brûlant de
+désir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un
+roi, s'obstinaient à trouver le moment propice pour livrer une bataille
+en règle, et pourtant rien n'était plus absurde. Aussi ne cessaient-ils
+de lui présenter des plans, dont le seul résultat était l'augmentation
+des marches forcées et un surcroît de fatigue pour les hommes, tandis
+que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou à Vilna
+était de diminuer pour ses soldats les misères de cette campagne. Malgré
+tous ses efforts, il fut néanmoins impuissant à mettre un frein à toutes
+ces ambitions qui s'agitaient autour de lui, et qui se manifestaient
+surtout lorsque les troupes russe venaient à tomber inopinément sur les
+troupes françaises.
+
+C'est ce qui arriva à Krasnoé; là, au lieu d'avoir affaire à une colonne
+française isolée, on se heurta contre Napoléon lui-même entouré de 16
+000 hommes; là il fut impossible à Koutouzow d'épargner à son armée une
+funeste et inutile collision; le carnage des hommes débandés de l'armée
+française par les hommes épuisés de l'armée russe continua trois jour
+durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un
+bâton qu'on appelait «bâton de maréchal», chacun enfin tint à prouver
+qu'il s'était «distingué». Après l'affaire, ce fut une altercation
+générale: tous se reprochaient les uns aux autres de n'avoir pris ni
+Napoléon ni aucun de ses maréchaux. Ces hommes, entraînés par leurs
+passions, n'étaient que les instruments aveugles de l'inexorable
+nécessité: ils se regardaient comme des héros, et demeuraient persuadés
+qu'ils s'étaient conduits de la manière la plus noble et la plus
+méritoire. Koutouzow surtout était l'objet de leur animosité: ils
+l'accusaient de les avoir empêchés, dès le début de la campagne, de
+battre Napoléon, de ne penser qu'à ses intérêts, et de n'avoir arrêté la
+marche de l'armée à Krasnoé que parce qu'il avait perdu la tête en
+apprenant sa présence, d'être en relations avec lui, même de lui être
+vendu, etc.
+
+Non seulement, sous l'influence de ces sentiments passionnés, les
+contemporains ont ainsi jugé Koutouzow; mais, tandis que la postérité et
+l'histoire décernent à Napoléon le nom de «Grand», les étrangers le
+dépeignent, lui, comme un vieillard usé, comme un courtisan corrompu et
+affaibli, et les Russes, comme un être indéfinissable, une sorte de
+mannequin, utile dans le moment, grâce à son nom essentiellement russe!
+
+
+V
+
+
+Dans les années 1812 et 1813, on l'accusait tout haut. L'Empereur en
+était mécontent, et dans un livre d'histoire, récemment écrit par ordre
+supérieur, Koutouzow est représenté comme un courtisan intrigant et
+fourbe, tremblant même au seul nom de Napoléon, et capable d'avoir
+empêché, par ses doutes, les troupes russes de remporter à Krasnoé et à
+la Bérésina une éclatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont
+pas proclamés de «grands hommes», tel est le sort de ces individualités
+isolées qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur
+volonté: la foule les punit d'avoir compris les lois supérieures qui
+régissent les affaires de ce monde en déversant sur elles le mépris et
+l'envie.
+
+Chose étrange et terrible à dire! Napoléon, cet infime instrument de
+l'histoire, est pour les Russes eux-mêmes un sujet inépuisable
+d'exaltation et d'enthousiasme: il est «grand» à leurs yeux. Mettez en
+parallèle Koutouzow, qui, du commencement à la fin de 1812, de Borodino
+à Vilna, ne s'est pas une fois démenti, ni par une action, ni par une
+parole, qui est un temple sans précédent de l'abnégation la plus
+absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les
+événements qui se passent autour de lui, l'importance qu'ils doivent
+avoir pour l'avenir. Koutouzow est représenté par eux comme un être
+incolore, digne tout au plus de commisération, et ils ne parlent plus
+souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal déguisée!... Et
+cependant, où trouver un personnage historique qui ait tendu vers un
+seul et même but avec plus de persévérance, et qui l'ait atteint d'une
+manière plus complète et plus conforme à la volonté de tout un peuple?
+
+Il n'a jamais parlé des «quarante siècles qui regardaient ses soldats du
+haut des Pyramides», des sacrifices qu'il avait faits à «la patrie, de
+ses intentions et de ses plans»! Encore moins parlait-il de lui-même. Il
+ne jouait aucun rôle: à première vue, c'était un homme tout rond, tout
+simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il écrivait à ses
+filles, à Mme de Staël, lisait des romans, aimait la société des jolies
+femmes, plaisantait avec les généraux, les officiers, les soldats, et ne
+contredisait jamais une opinion contraire à la sienne. Lorsque le comte
+Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir
+abandonné Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans
+bataille, Koutouzow lui répondit:
+
+«C'est ce que j'ai fait.» Et cependant Moscou était déjà abandonné!
+Lorsque Araktchéïew vint lui dire de la part de l'Empereur qu'il fallait
+nommer Yermolow commandant de l'artillerie, Koutouzow répondit:
+
+«C'est ce que je venais de dire,» bien qu'un moment avant il eût dit
+tout le contraire! Que lui importait à lui, qui, seul au milieu de cette
+foule inepte, se rendait compte des conséquences immenses de
+l'événement, que ce fût à lui ou au comte Rostoptchine qu'on imputât les
+malheurs de la capitale? et que lui importait surtout la nomination de
+tel ou tel chef d'artillerie?
+
+Dans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard,
+arrivé par l'expérience de la vie à la conviction que les paroles ne
+sont pas les véritables moteurs des actions humaines, en prononçait
+souvent qui n'avaient aucun sens, les premières qui lui venaient à
+l'esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d'importance à ses
+paroles, n'en a jamais prononcé une seule, pendant toute sa carrière
+active, qui ne tendît au but qu'il voulait atteindre. Involontairement
+cependant, et malgré la triste certitude qu'il avait de ne pas être
+compris, il lui est arrivé plus d'une fois d'exprimer nettement sa
+pensée, et cela dans des occasions bien différentes les unes des autres.
+N'a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino,
+première cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c'était
+une victoire? Il l'a dit, il l'a écrit dans ses rapports et répété
+jusqu'à sa dernière heure. N'a-t-il pas aussi déclaré que la perte de
+Moscou n'était pas la perte de la Russie? et, dans sa réponse à
+Lauriston, n'a-t-il pas affirmé que la paix n'était pas possible, du
+moment qu'elle était contraire à la volonté nationale? N'a-t-il pas été
+le seul, pendant la retraite, à envisager nos manoeuvres comme inutiles,
+persuadé que tout se terminerait de soi-même, mieux que nous ne pouvions
+le désirer; qu'il fallait faire à l'ennemi «un pont d'or»; que les
+combats de Taroutino, de Viazma, de Krasnoé étaient inopportuns; qu'il
+fallait atteindre la frontière avec le plus de forces possible, et que
+pour dix Français il ne sacrifierait pas un Russe.? Lui, qu'on nous
+dépeint comme un courtisan mentant à Araktchéiew afin de plaire à
+l'Empereur, est le seul qui, à Vilna, ait osé dire tout haut, en
+s'attirant ainsi la disgrâce impériale, que la continuation de la guerre
+au delà des frontières était fâcheuse et sans objet. Il ne suffît pas
+d'ailleurs d'affirmer qu'il comprenait l'importance de la situation; ses
+actes sont là pour le démontrer: il commence par concentrer toutes les
+forces de la Russie avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, il le bat,
+et le chasse enfin du pays, en allégeant, autant qu'il lui était
+possible, les souffrances du peuple et de l'armée. Lui, ce temporiseur
+dont la devise était: «temps et patience,» lui, l'adversaire déclaré des
+décisions énergiques, il livre la bataille de Borodino en donnant à tous
+les préparatifs une solennité sans exemple, et soutient ensuite, contre
+l'avis des généraux, malgré la retraite de l'armée victorieuse, que la
+bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la
+nécessité de ne plus en livrer d'autres, de ne pas commencer une
+nouvelle guerre, de ne pas franchir les frontières de l'Empire!
+
+Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde,
+deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de
+vue russe? C'est que cette merveilleuse faculté d'intuition prenait sa
+source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa
+pureté et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'était ce
+qui l'avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce
+vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté
+par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses
+efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la
+mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie!
+
+Cette figure simple et modeste, et par conséquent «grande» dans la
+véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule
+mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel
+que l'histoire l'a inventé!... Il ne saurait y avoir de «grands hommes»
+pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à
+leur taille!
+
+
+VI
+
+
+Le 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasnoé. Un peu
+avant le soir, après d'interminables discussions, après toutes sortes de
+retards causés par les généraux qui n'étaient pas arrivés en temps utile
+à l'endroit désigné, après l'envoi en tous sens d'aides de camp chargés
+d'ordres et de contre-ordres, il devint évident que l'ennemi était en
+fuite et qu'aucune bataille n'était possible.
+
+La journée était belle et froide. Koutouzow, accompagné d'une nombreuse
+suite, où les mécontents étaient en grande majorité, monté sur son
+vigoureux petit cheval blanc, se rendit à Dobroïé, où le quartier
+général avait été transporté d'après son ordre. Le long de la route se
+pressaient autour des feux les prisonniers français qu'on avait faits ce
+jour-là, au nombre de 7 000. Non loin de Dobroïé, une foule de soldats
+déguenillés causaient bruyamment autour de pièces françaises dételées. À
+l'approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux
+se fixèrent sur lui, pendant qu'un des généraux lui expliquait où l'on
+s'était emparé de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie était
+soucieuse, et il prêtait une oreille distraite aux rapports qu'on lui
+faisait, il examinait ceux dont l'aspect était le plus misérable. La
+plupart des soldats français n'avaient plus figure humaine: le nez et
+les joues gelés, les yeux rouges, gonflés et purulents, il semblait ne
+leur rester que quelques minutes à vivre. Deux d'entre eux, dont l'un
+avait le visage couvert de plaies, déchiraient de la viande crue. Il y
+avait quelque chose d'animal et d'effrayant dans le regard en dessous
+jeté par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, après les avoir
+longtemps regardés, hocha la tête d'un air triste et pensif. Un peu plus
+loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles
+affectueuses à un Français: il hocha de nouveau la tête, sans que sa
+physionomie changeât d'expression.
+
+«Que dis-tu? demanda-t-il au général qui essayait d'attirer son
+attention sur les drapeaux français réunis en faisceaux devant le
+régiment de Préobrajenski.... Ah! les drapeaux! reprit-il, et,
+s'arrachant avec peine au sujet qui le préoccupait, il jeta autour de
+lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux.
+
+Un des généraux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s'avancer
+et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment
+sans rien dire, puis, se soumettant à contre-coeur aux devoirs de sa
+position, releva la tête, regarda avec attention les officiers qui
+l'entouraient, et prononça avec lenteur, au milieu d'un profond silence,
+ces quelques paroles:
+
+«Je vous remercie tous pour votre fidèle et pénible service. La victoire
+est à nous, et la Russie ne nous oubliera pas! À vous la gloire dans les
+siècles à venir!» Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle
+française, qu'il avait inclinée devant le drapeau des Préobrajenski:
+
+«Plus bas, plus bas, qu'il baisse la tête!... Comme ça, c'est bien!
+Hourra! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat.
+
+--Hourra!» hurlèrent des milliers de voix.
+
+Pendant qu'ils poussaient ces cris, Koutouzow, courbé sur sa selle,
+baissa la tête, et son regard devint doux et railleur:
+
+«Voilà ce que c'est, mes enfants,» dit-il, lorsque le silence fut
+rétabli. Officiers et soldats se rapprochèrent de lui pour entendre ce
+qu'il allait leur dire. L'inflexion de sa voix, l'expression de son
+visage, étaient complètement changées: ce n'était plus le commandant en
+chef qui parlait, c'était simplement un vieillard qui avait à causer
+avec ses frères d'armes:
+
+«Voilà ce que c'est, mes enfants. Je sais que c'est dur, mais qu'y
+faire? Ayez patience: cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons
+nos hôtes jusqu'au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar
+n'oubliera pas vos services. C'est dur, j'en conviens, mais songez que
+vous êtes chez vous, tandis qu'eux, et il indiqua les prisonniers...
+voyez où ils en sont réduits: leur misère est pire que celle des
+derniers mendiants. Quand ils étaient forts, nous ne les ménagions pas,
+mais maintenant nous pouvons en avoir pitié.... Ce sont des hommes aussi
+bien que nous, n'est-ce pas, mes enfants?»
+
+Dans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur
+lui, se lisait la sympathie éveillée par son discours. Sa figure
+s'éclaira de plus en plus d'un sourire bienveillant qui bridait les
+coins de ses lèvres et de ses yeux. Il baissa la tête et ajouta:
+
+«À dire vrai, qui les a priés de venir? Ils n'ont que ce qu'ils
+méritent, après tout!»
+
+Et, donnant à son cheval un coup de fouet accompagné d'un formidable
+juron, il s'éloigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui
+rompirent aussitôt leurs rangs.
+
+Sans doute, toutes les paroles du général en chef n'avaient pas été
+comprises des troupes, et personne n'aurait pu les répéter
+textuellement; mais, solennelles au début, et empreintes à la fin d'une
+simplicité pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au coeur, car
+chacun éprouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du
+triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l'ennemi, si bien
+exprimé par le juron caractéristique du vieillard; les cris joyeux des
+soldats y répondirent, et ne s'arrêtèrent pas de longtemps. Un des
+généraux s'étant approché ensuite du maréchal pour lui demander s'il ne
+désirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui répondre que par un
+sanglot.
+
+
+VII
+
+
+Le crépuscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasnoé,
+était déjà tombé lorsque les troupes arrivèrent à l'étape. Le temps
+était toujours calme, il gelait, et, à travers les rares flocons de
+neige qui voltigeaient en l'air, on apercevait le bleu sombre du ciel
+étoilé.
+
+Le régiment d'infanterie de ligne qui avait quitté Taroutino au nombre
+de 3 000 hommes arriva un des premiers, réduit à 900, au village où il
+devait passer la nuit. Les fourriers déclarèrent que toutes les isbas
+étaient occupées par les malades et les morts, les états-majors et les
+soldats de cavalerie. Une seule était libre pour le commandant du
+régiment, qui s'y rendit aussitôt, pendant que les soldats traversaient
+le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des dernières
+maisons.
+
+Semblable à un énorme polype à mille bras, le régiment s'occupa à
+l'instant d'arranger sa tanière et de pourvoir à sa nourriture. Une
+partie des soldats se dirigea, en s'enfonçant dans la neige jusqu'aux
+genoux, vers un petit bois de bouleaux, adroite de la route, et l'on y
+entendit aussitôt retentir les chansons et le bruit des haches qui
+coupaient les branches. L'autre partie s'agitait autour des fourgons et
+en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux,
+déjà attachés au piquet; d'autres enfin s'étaient dispersés dans le
+village pour nettoyer les logements des officiers de l'état-major, en
+enlever les cadavres des Français, ainsi que les planches et la paille
+des toits et les branches sèches des haies pour s'en faire des abris.
+Une quinzaine de soldats étaient précisément occupés à démolir une de
+ces clôtures, qui entourait une remise dont le toit avait déjà été
+arraché.
+
+«Eh! eh! poussons tous à la fois,» criaient plusieurs d'entre eux, et la
+haie couverte de neige se balançait en faisant entendre dans les
+ténèbres de la nuit le craquement sec causé par la gelée.
+
+Les pieux gémissaient sous leur poussée, et enfin la haie céda à moitié,
+en entraînant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires
+accompagna leur chute.
+
+«À vous deux, tenez-la...
+
+--Ici le levier!
+
+--Où te fourres-tu donc!
+
+--Voyons, ensemble, enfants, en mesure!»
+
+Tous se turent! une voix, au timbre bas et velouté, entonna une chanson;
+à la fin du troisième refrain, comme la dernière note s'éteignait, tous
+les soldats lancèrent ensemble un cri modulé: «Ça marche! ensemble,
+enfants!» Mais, malgré tous leurs efforts, la haie résistait encore, et
+l'on entendit leurs respirations haletantes.
+
+«Eh! vous autres de la sixième compagnie, arrivez donc... aidez-nous,
+nous vous le rendrons!»
+
+Quelques hommes de la sixième compagnie, qui retournaient au village,
+accoururent à l'appel, et un moment après ils emportaient tous ensemble
+la haute clôture, dont les branches tordues et à moitié disjointes
+meurtrissaient sous leur poids les épaules des soldats essoufflés.
+
+«Eh! va donc.... Tu buttes, animal!
+
+--Que faites-vous là? s'écria tout à coup d'un ton impératif un
+sous-officier qui s'élançait vers les porteurs; le général est dans
+cette isba. Je vais vous arranger, imbéciles que vous êtes,
+continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui
+lui tomba sous la main.
+
+--Silence donc!... pas tant de tapage!»
+
+Les soldats, se turent, et celui qui avait reçu le coup de poing
+grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s'éloigner:
+
+«Tudieu! quelle tape!... J'en ai la figure qui me saigne!
+
+--Cela te déplaît, dis donc?» dit une voix railleuse. Et les soldats,
+marchant avec précaution, poursuivirent leur chemin, mais, à la sortie
+du village, la gaieté leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs
+joyeux propos, entremêlés de jurons inoffensifs.
+
+Les officiers supérieurs, réunis dans l'isba, devisaient vivement, en
+prenant leur thé, sur la journée qui venait de s'écouler et sur les
+manoeuvres en projet pour le lendemain: il s'agissait d'une marche de
+flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le
+faire prisonnier.
+
+Pendant que les hommes traînaient la haie en trébuchant à chaque pas, le
+feu s'allumait sous les marmites, le bois éclatait en crépitant, la
+neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de
+leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre
+commandement eût été donné, briquets et haches travaillaient à
+l'unisson: d'un côté on empilait la provision de bois pour la nuit, et
+l'on dressait les tentes pour les officiers; de l'autre on faisait cuire
+le souper, on nettoyait les fusils et l'on astiquait les effets
+d'équipement. La haie, soutenue par des pieux, fut placée en demi-cercle
+du côté du nord pour empêcher le feu de s'éteindre. On sonna la
+retraite, on fit l'appel, on mangea, et l'on s'installa autour des
+foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les
+autres se mettant tout nus et grillant à plaisir leur vermine.
+
+
+VIII
+
+
+Les conditions exceptionnellement pénibles de la vie des soldats russes,
+qui souffraient du manque de chaussure et de vêtements chauds, qui
+couchaient à la belle étoile et marchaient dans la neige par dix-huit
+degrés de froid, sans même recevoir la ration réglementaire, auraient pu
+faire croire avec quelque raison qu'ils devaient présenter l'aspect le
+plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l'armée, même dans
+la situation la plus favorable, n'avait été aussi en train et aussi bien
+disposée. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son
+sein tout ce qu'elle avait d'hommes affaiblis et découragés. Il n'y
+restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force
+de l'âme et celle du corps.
+
+De nombreux soldats de la huitième compagnie s'étaient réunis derrière
+l'abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient réclamé
+une place autour du feu, qui y était plus vif que partout ailleurs, sous
+prétexte qu'ils avaient aidé à y apporter des bûches.
+
+«Eh, dis donc, Makéew... où t'es-tu perdu? Est-ce que les loups
+t'auraient mangé? Apporte-nous donc du bois, fainéant, cria un soldat
+avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fumée
+faisait cligner les yeux, mais qui ne s'éloignait pas du brasier.
+
+--Vas-y donc, «la corneille», répondit celui à qui il s'adressait, en se
+retournant vers un autre de ses camarades.
+
+Le soldat roux n'était ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur
+physique lui donnait le droit de commander à ceux qui étaient plus
+faibles que lui. «La corneille», petit soldat malingre, au nez pointu,
+se leva avec soumission, mais au même moment la lueur du bûcher éclaira
+la silhouette d'un jeune troupier de bonne tournure qui s'avançait en
+pliant sous le faix d'une brassée de branches sèches.
+
+«Voilà qui est bien, donne-les ici.»
+
+Les branches furent cassées, jetées sur les charbons, et, grâce au
+souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme
+jaillit et pétilla. Les soldats s'approchèrent, allumèrent leurs pipes,
+pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, piétinait
+sur place pour réchauffer ses pieds glacés.
+
+«Ah, petite mère, la rosée est froide mais belle... chantonnait-il à
+demi-voix.
+
+--Eh! dis donc, tes semelles s'envolent, s'écria «le roux», en voyant
+pendre une des semelles du jeune garçon.... C'est dangereux de danser,
+sais-tu?»
+
+Le danseur s'arrêta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le
+jeta au feu.
+
+«C'est vrai,» dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap
+français gros-bleu, il en entoura son pied.
+
+«On nous en donnera bientôt d'autres, dit un des soldats, et même nous
+en aurons une double paire!... Et Pétrow, ce fils de chienne, est donc
+resté parmi les traînards?
+
+--Je l'ai cependant vu, répondit un autre.
+
+--Eh bien! quoi, c'est un de plus de...
+
+--À la troisième compagnie il a manqué hier neuf hommes à l'appel!
+
+--La belle nouvelle! Que faire, que diable, quand les pieds sont gelés?
+
+--À quoi bon y penser? murmura le sergent-major.
+
+--Tu as donc bien envie d'en avoir de pareils? dit un vieux soldat en
+s'adressant d'un air de reproche à celui qui avait parlé des pieds
+gelés.
+
+--Qu'est-ce que tu crois donc, toi? s'écria, de derrière le brasier,
+d'une voix aiguë et tremblante, celui qu'on avait appelé «la corneille».
+Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt... c'est comme moi,
+je n'en puis plus!...» et il ajouta d'un air résolu en interpellant le
+sergent-major: «Qu'on m'envoie à l'hôpital! Ça me fait mal partout, la
+fièvre ne me lâche pas, et alors, moi aussi, je resterai en route!
+
+--Voyons, voyons!» répondit le sergent-major avec calme.
+
+«La corneille» se tut et la conversation recommença sur toute la ligne.
+
+«On en a pris pas mal de Français aujourd'hui, mais quant à leur
+chaussure, ce n'est pas la peine d'en parler, dit un soldat en changeant
+de sujet.
+
+--Ce sont les cosaques qui les ont déchaussés; on a nettoyé l'isba pour
+le colonel et on les a tous emportés.... Eh bien, croiriez-vous, mes
+enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en
+avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa
+langue.... Et comme il est propre ce peuple, mes enfants? reprit le
+premier... et blanc, blanc comme ce bouleau qu'est là-bas..., et il y en
+a de braves parmi eux, et de très nobles, que je vous dirai!
+
+--Qu'est-ce qui t'étonne? On en recrute chez eux de toutes les classes.
+
+--Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons,
+objecta avec un air de surprise le jeune soldat.... Je lui demande à
+quelle couronne il appartient, et lui me bégaye une réponse à sa façon.
+C'est un peuple étonnant!
+
+--Il y a là-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui
+s'étonnait de la blancheur de peau des Français: les paysans m'ont
+raconté qu'à Mojaïsk, lorsqu'on a enlevé les morts un mois après la
+bataille, ils étaient encore aussi blancs et aussi propres que du
+papier, et pas la moindre odeur!
+
+--Cela tient-il au froid? demanda l'un.
+
+--En voilà un imbécile! Au froid, quand il faisait chaud? Si c'était le
+froid, les nôtres aussi n'auraient pas senti mauvais; tandis qu'ils me
+disaient que les nôtres étaient pleins de vers, et qu'on était obligé
+de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait; mais
+eux restaient toujours blancs comme du papier.
+
+--C'est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le
+sergent-major, ils avaient un manger de maîtres.
+
+--Et les paysans m'ont raconté, reprit le narrateur, qu'on les a envoyés
+de dix villages, et que pendant vingt jours ils n'ont fait qu'enlever
+les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en
+masse...
+
+--C'était là une vraie bataille, quoi! dit un vieux troupier, tandis que
+toutes les autres, ce n'a été que pour tourmenter le soldat!»
+
+La conversation tomba, et chacun s'arrangea pour passer la nuit de son
+mieux.
+
+«Ah! Dieu! quelle quantité d'étoiles; on dirait que ce sont les femmes
+qui ont tendu leurs toiles là haut! dit le jeune soldat en tombant en
+admiration devant la voie lactée.
+
+--C'est bon signe, mes enfants, la récolte sera belle.»
+
+Au milieu du silence général on entendit bientôt les ronflements de
+quelques dormeurs; les autres se retournaient pour se chauffer, en
+échangeant entre eux quelques paroles.... Tout à coup du brasier voisin,
+à une centaine de pas de distance, s'élevèrent de bruyants éclats de
+rire.
+
+«Oh! qu'est-ce qu'ils ont donc à la cinquième compagnie?... Et ce qu'il
+y a de monde, regarde donc!»
+
+Un soldat se leva pour aller voir de plus près.
+
+«C'est qu'ils rient joliment bien là-bas, dit-il en revenant.... C'est
+deux Français qui sont venus, un tout gelé, mais l'autre si en train
+qu'il chante des chansons.
+
+--Oh! oh! Eh bien, allons-y, faut voir ça!»
+
+
+IX
+
+
+La cinquième compagnie bivouaquait sur la lisière même de la forêt, et
+un énorme feu éclairait vivement, au milieu de la neige, les branches
+d'arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on
+entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches sèches.
+
+«Mes enfants, ce sont les sorcières!» dit un soldat.
+
+Tous relevèrent la tête et écoutèrent. Deux figures humaines, d'une
+tournure étrange, furent soudain éclairées par la flamme au moment où
+elles sortirent du taillis: c'étaient deux Français qui se cachaient
+dans la forêt. Prononçant des paroles inintelligibles pour les soldats,
+ils se dirigèrent vers eux. L'un, coiffé d'un shako d'officier,
+paraissait très affaibli, et, se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit
+auprès du feu; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandées d'un
+mouchoir, était évidemment plus robuste. Il releva son compagnon, et,
+montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourèrent, on
+étendit une capote sous le malade, et on leur apporta à tous deux de la
+«cacha» et de l'eau-de-vie. L'officier était Ramballe avec son
+domestique Morel. Lorsque ce dernier eut avalé l'eau-de-vie et une
+grande écuelle de «cacha», une gaieté maladive s'empara de lui; il se
+mit à parler sans s'arrêter, tandis que son maître, refusant de rien
+prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de
+ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gémissement s'échappait
+parfois de ses lèvres. Morel, désignant les épaules du malade, cherchait
+à faire comprendre que c'était un officier, et qu'il fallait le
+réchauffer. Un officier russe, s'étant approché d'eux, envoya demander
+au colonel s'il ne voudrait pas recueillir un officier français transi
+de froid. Le colonel donna l'ordre de le lui amener. Ramballe fut engagé
+à se lever; il essaya, mais, au premier mouvement qu'il fit, il vacilla,
+et serait infailliblement tombé, sans le secours d'un soldat qui le
+souleva et aida ses camarades à le transporter dans l'isba. Passant ses
+bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tête comme un enfant
+sur l'épaule de l'un d'eux, il ne cessait de répéter d'une voix
+plaintive:
+
+«Oh! mes braves, mes bons, mes bons amis!... Voilà des hommes!»
+
+Morel, resté avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux
+étaient rouges, enflammés et larmoyants; vêtu d'une pelisse de femme, il
+avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir noué sous le menton.
+L'eau-de-vie l'ayant un peu grisé, il chantait d'une voix rauque et mal
+assurée une chanson française. Les soldats se tenaient les côtes de
+rire.
+
+«Voyons, voyons, que je l'apprenne.... Comment est-ce? J'attraperai
+l'air, bien sûr? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui
+avec tendresse.
+
+--Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant! Ce diable à quatre..., chantait
+Morel.
+
+--Vive harica, vive cerouvalla! sidiablaka... répétait à son tour le
+soldat qui avait saisi le refrain.
+
+--Bravo! bravo!» s'écrièrent quelques voix, au milieu d'un franc éclat
+de rire.
+
+Morel riait avec eux en continuant...: «eut le triple talent de boire,
+de battre, et d'être un vert galant!
+
+--Cela sonne bien tout de même. Voyons, Zaletaiew, répète.
+
+--Kiou kiou... le tripetala déboi, déba et dettra vargala, chanta-t-il,
+criant à pleins poumons et avançant ses lèvres avec effort.
+
+--C'est ça, c'est ça!... c'est du français, n'est-ce pas?... Donne-lui
+de la «cacha», il lui en faudra pas mal pour en manger à sa faim.» Et
+Morel engloutit sa troisième écuelle.
+
+De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats,
+tandis que les vieux, trouvant au-dessous d'eux de s'occuper de ces
+puérilités, restaient étendus de l'autre côté du feu, en se soulevant
+parfois pour jeter un coup d'oeil affectueux sur Morel.
+
+«C'est aussi des hommes pourtant, dit l'un d'eux en s'enveloppant de sa
+capote, et l'absinthe aussi a ses racines.»
+
+--Oh! comme le ciel est étoilé, c'est signe de gelée, quel malheur!...»
+
+Les étoiles, assurées de n'être plus dérangées par personne,
+scintillèrent plus vivement sur la sombre voûte; tantôt s'éteignant,
+tantôt s'allumant et lançant dans l'espace une gerbe de lumière, elles
+semblaient se communiquer mystérieusement une joyeuse nouvelle.
+
+
+X
+
+
+L'armée française continuait à fondre dans une progression égale et
+mathématique, et le passage de la Bérésina, sur lequel on a tant écrit,
+n'a été qu'un incident de sa destruction, et nullement l'épisode décisif
+de la campagne. Si l'on en a fait tant de bruit du côté des Français,
+c'est que tous les malheurs, tous les désastres échelonnés le long de
+leur route, se réunirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur
+ce pont écroulé, et laisser ensuite dans l'esprit de chacun un
+ineffaçable souvenir. Si, du côté des Russes, il a eu un égal
+retentissement, c'est que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg,
+Pfühl avait composé un plan, destiné à faire tomber Napoléon dans un
+piège stratégique qu'il lui tendait _ex professo_ sur les bords de la
+Bérésina. Convaincu que tout se passerait conformément à la combinaison
+adoptée, on soutenait que la Bérésina avait été la perte des Français,
+quand au contraire les conséquences de ce passage furent moins fatales
+aux Français que Krasnoé, comme le prouve le chiffre des prisonniers et
+des canons qui leur furent enlevés dans cette rencontre.
+
+Plus la fuite des Français s'accélérait, plus étaient misérables les
+derniers débris de leur armée, surtout après la Bérésina, et plus
+s'éveillaient d'un autre côté les passions des généraux russes, qui ne
+se ménageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow.
+Supposant que l'insuccès du plan de Pétersbourg lui serait attribué, on
+ne lui épargnait ni le mécontentement, ni le dédain et les railleries,
+déguisées, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient
+dans l'impossibilité de relever l'accusation. Tout son entourage,
+incapable de le comprendre, déclarait ouvertement qu'avec ce vieillard
+entêté il n'y avait pas de discussion possible; que jamais il ne serait
+à la hauteur de leurs vues, et qu'il se bornerait toujours à leur
+répondre par son éternelle phrase: «Il faut faire un pont d'or aux
+Français.» S'il leur disait qu'il fallait attendre les vivres, que les
+soldats n'avaient pas de bottes, ces réponses si simples à leurs
+savantes combinaisons étaient pour eux une nouvelle preuve que c'était
+un vieil imbécile, tandis qu'eux, les généraux intelligents et habiles,
+n'avaient aucun pouvoir.
+
+Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l'état-major
+arrivèrent aux dernières limites après la jonction de l'armée de
+Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le héros de
+Pétersbourg. Une seule fois, après la Bérésina, Koutouzow prit de
+l'humeur, et écrivit à Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers
+à l'Empereur, les lignes suivantes:
+
+«Je prie Votre Haute Excellence, au reçu de cette lettre, de vous
+retirer à Kalouga à cause de l'état précaire de votre santé, et d'y
+attendre les ordres ultérieurs de Sa Majesté Impériale.»
+
+À la suite de l'éloignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui
+avait fait le commencement de la campagne et qui avait été mis de côté
+par Koutouzow, revint à l'armée, fit part au commandant en chef du
+déplaisir que causaient à l'Empereur la faiblesse de nos succès et la
+lenteur de nos mouvements, et lui annonça la prochaine arrivée de Sa
+Majesté.
+
+Koutouzow, chez qui l'expérience du courtisan était au moins égale à
+celle du militaire, comprit aussitôt que son rôle était fini, et que le
+semblant de pouvoir dont on l'avait revêtu lui était retiré. C'était
+facile à comprendre. D'un côté, la campagne dont on lui avait confié la
+direction était terminée, et par conséquent il avait rempli son mandat;
+et, de l'autre, il éprouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son
+corps brisé par l'âge, un repos absolu.
+
+Le 29 novembre, il entra à Vilna, «Son cher Vilna», comme il
+l'appelait. Il y était venu déjà deux fois comme gouverneur; il trouva
+donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville,
+heureusement préservée des horreurs de la guerre, de vieux amis et de
+bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et
+militaire, il se mit à vivre d'une existence régulière et tranquille,
+autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui
+s'ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer
+d'événements importants lui était devenu complètement indifférent.
+
+Tchitchagow était le plus acharné projeteur de diversions militaires;
+c'était lui qui avait proposé d'en faire une en Grèce et l'autre à
+Varsovie; il refusait toujours de se rendre où on l'envoyait.
+Tchitchagow regardait Koutouzow comme son obligé, parce qu'ayant reçu en
+1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce
+dernier, et ayant appris qu'elle était déjà signée, il avait dit à
+l'Empereur que tout l'honneur en revenait à Koutouzow, fut le premier à
+venir à sa rencontre, à l'entrée du château de Vilna, en petite tenue de
+marin, l'épée au côté, la casquette sous le bras, et lui remit le
+rapport de l'état des troupes et les clefs de la ville. La déférence
+semi-méprisante que la jeunesse témoignait à ce vieillard, qu'elle
+regardait comme tombé en enfance, perçait à tout propos avec une brutale
+franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait déjà les
+accusations portées contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les
+fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient été
+enlevés à Borissow lui seraient rendus intacts:
+
+«C'est sans doute pour me dire que je n'ai pas sur quoi manger.... J'ai
+au contraire tout ce qu'il faut pour vous, même dans le cas où vous
+voudriez donner des dîners[38],» répliqua vivement Tchitchagow, qui
+tenait à faire montre, dans chaque parole, de son importance
+personnelle, et supposait à Koutouzow la même préoccupation.
+
+Celui-ci, avec un sourire fin et pénétrant, lui répondit simplement:
+
+«Ah! ce n'est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus.»
+
+Le commandant en chef arrêta la plus grande partie des troupes à Vilna,
+contre la volonté de l'Empereur. Après quelque temps de séjour, son
+entourage déclara qu'il avait complètement baissé. S'occupant fort peu
+de l'administration militaire, il laissait ses généraux agir à leur
+guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l'arrivée du
+Souverain.
+
+
+XI
+
+
+Le 11 décembre, Sa Majesté, accompagnée de sa suite, du comte Tolstoï,
+du prince Volkonsky et d'Araktchéïew, arriva dans son traîneau de
+voyage, droit au château de Vilna. Malgré un froid très vif, une
+centaine de généraux et d'officiers des états-majors, ainsi qu'une garde
+d'honneur du régiment de Séménovsky, l'attendaient au dehors.
+
+Le courrier qui précédait le Tsar, dans une troïka menée à fond de
+train, s'écria:
+
+«Le voici!» Konovnitzine s'élança dans le vestibule pour annoncer le
+Tsar à Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.
+
+Une minute plus tard, la poitrine couverte de décorations, le ventre
+comprimé par son écharpe, il s'avança sur le perron en se balançant de
+toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants à la
+main, et, descendant avec peine les degrés, reçut le rapport qu'il
+devait remettre à l'Empereur.
+
+Une seconde troïka passa ventre à terre, et tous les yeux se fixèrent
+sur un traîneau qui s'avançait rapidement derrière elle, et au fond
+duquel on apercevait déjà l'Empereur et Volkonsky.
+
+Accoutumé, depuis cinquante ans, à l'émotion que lui causait
+invariablement une arrivée impériale, le général en chef la ressentit
+cette fois comme toujours: il tâta, avec une hâte inquiète, ses
+décorations, redressa son chapeau, et, au moment où l'Empereur mit pied
+à terre, leva les yeux sur lui; puis, prenant courage, il s'avança, et
+lui présenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voilée.
+L'Empereur l'enveloppa des pieds à la tête d'un rapide coup d'oeil, et
+fronça imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitôt, il
+lui ouvrit les bras et l'embrassa. De nouveau, l'impression que lui fit
+cette accolade familière, en se rattachant peut-être à ses pensées
+intimes, agit sur lui comme d'habitude et se traduisit par un sanglot.
+
+L'Empereur salua les officiers, la garde des Séménovsky, et, serrant
+encore une fois la main au maréchal, entra au château.
+
+Resté seul avec lui, il ne lui cacha pas son mécontentement des fautes
+qu'il avait commises à Krasnoé et à la Bérésina, ainsi que de la lenteur
+apportée à la poursuite de l'ennemi, et termina en lui exposant le plan
+d'une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni
+remarques. Sa figure n'exprimait qu'une soumission complète et
+impassible, la même qu'il avait témoignée, sept ans auparavant, en
+recevant les ordres de l'Empereur sur le champ d'Austerlitz. Lorsqu'il
+le quitta, la tête inclinée sur sa poitrine, et traversant la grande
+salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l'arrêta en lui disant:
+
+«Votre Altesse!»
+
+Koutouzow releva la tête, et regarda longtemps le comte Tolstoï, qui
+était debout devant lui et lui présentait sur un plateau d'argent un
+petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui voulait. Tout à
+coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s'inclinant
+respectueusement, il prit l'objet qui était sur le plateau. C'était le
+Saint-Georges de première classe.
+
+
+XII
+
+
+Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d'un bal que
+l'Empereur honora de sa présence. Du moment qu'il avait reçu le
+Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le
+mécontentement du Souverain n'était un secret pour personne. Les
+convenances seules étaient observées, et l'Empereur en donnait l'exemple
+tout le premier; mais tout bas on disait que ce vieillard était coupable
+et tombé en enfance. Lorsque, à l'entrée de Sa Majesté dans la salle de
+bal, Koutouzow, suivant les traditions de l'époque de Catherine, fit
+incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fronça le sourcil et
+murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci:
+
+«Vieux comédien!»
+
+Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce
+dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la nécessité de la
+nouvelle campagne projetée.
+
+Le lendemain de son arrivée à Vilna, le Tsar avait dit aux officiers
+réunis:
+
+«Vous n'avez pas sauvé la Russie seule, vous avez sauvé l'Europe!»
+
+Tous comprirent alors que la guerre n'était pas finie. Mais Koutouzow
+n'y voulait rien entendre, et disait tout haut qu'une autre guerre ne
+pourrait ni améliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie,
+que son prestige en serait au contraire diminué, et que sa situation à
+l'intérieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver à l'Empereur la
+difficulté de faire de nouvelles levées, et lui fit même entrevoir la
+possibilité d'un insuccès.
+
+Il était dès lors évident qu'avec une telle disposition d'esprit le
+maréchal n'était qu'un obstacle, dont il fallait se débarrasser.
+
+Pour éviter de le froisser trop vivement, on s'arrêta à une combinaison
+toute naturelle: on lui ôta peu à peu le pouvoir, comme on avait fait à
+Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de
+l'Empereur. À cet effet, l'état-major fut peu à peu transformé, et la
+puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et
+Yermolow reçurent d'autres destinations, et l'on parla ouvertement de la
+santé ébranlée du maréchal, car on savait que plus on le répétait, plus
+il devenait facile de lui donner un successeur. De même que, dans le
+temps, Koutouzow avait été retiré sans bruit de la Turquie pour
+organiser les milices à Pétersbourg, et de là envoyé à l'armée où il
+était indispensable, de même aujourd'hui, son rôle étant fini, un
+nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se
+borner à garder son caractère national, si cher à tout coeur russe, elle
+allait prendre une importance européenne.
+
+Au mouvement des peuples de l'Occident vers l'Orient succédait un
+mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur,
+ayant d'autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier était cet
+homme, aussi nécessaire pour rétablir les limites des territoires et des
+peuples, que l'autre l'avait été pour le salut et la gloire de la
+Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l'Europe,
+son équilibre et Napoléon. Il lui semblait à lui, représentant du peuple
+russe, et russe de coeur, que, du moment où l'ennemi était écrasé, la
+patrie délivrée et parvenue au pinacle de la gloire, l'oeuvre elle-même
+était terminée. Il ne restait donc plus au représentant de la guerre
+nationale qu'à mourir, et il mourut!
+
+
+XIII
+
+
+Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des
+privations physiques et de la tension morale qu'il avait éprouvées
+pendant sa captivité, que lorsqu'elle arriva à son terme. À peine en
+liberté, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre
+en route pour Kiew, il tomba malade d'une fièvre bilieuse, comme le
+déclarèrent les médecins; cette fièvre l'y retint pendant trois mois.
+Malgré leurs soins, leurs saignées et leurs médicaments de toutes
+sortes, la santé lui revint.
+
+Les jours qui s'écoulèrent entre sa libération et sa maladie ne lui
+laissèrent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d'un temps
+gris, sombre, pluvieux, d'un affaissement physique, de douleurs
+intolérables dans les pieds et dans le côté, d'une suite ininterrompue
+de malheurs et de souffrances, de la curiosité indiscrète des généraux
+et des officiers qui le questionnaient, des difficultés qu'il avait eues
+à trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de
+l'engourdissement moral qui l'avait accablé. Le jour où il fut mis en
+liberté, il vit passer le corps de Pétia, et apprit également que le
+prince André venait de mourir à Yaroslaw, dans la maison des Rostow.
+Denissow, qui lui avait annoncé cette nouvelle, fit, en causant avec
+lui, allusion à la mort d'Hélène, croyant qu'il la savait déjà. Pierre
+en fut étrangement surpris, mais rien de plus: il n'appréciait pas toute
+l'importance que cet événement pouvait avoir pour lui, tant il était
+poussé par le désir de quitter au plus vite cet enfer, où les hommes
+s'entretuaient, pour se retirer n'importe où, s'y reposer, coordonner
+ses idées, et réfléchir en paix à tout ce qu'il avait vu et appris.
+Revenu complètement à lui après sa maladie, il aperçut à son chevet deux
+de ses domestiques, venus tout exprès de Moscou pour le rejoindre, ainsi
+que l'aînée de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs
+d'Orel.
+
+Les impressions dont il avait pris l'habitude ne s'effacèrent
+qu'insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence: il eut
+même de la peine à se faire à la pensée que, le matin une fois venu, il
+ne serait pas chassé en avant avec le troupeau dont il faisait partie,
+que personne ne lui prendrait son lit, et qu'il aurait sûrement à dîner
+et à souper; mais, quand il dormait, il revoyait en rêve tout le passé
+et tous les détails de sa captivité.
+
+Ce joyeux sentiment de liberté, qui est inné dans le coeur de l'homme,
+et qu'il avait si vivement éprouvé à la première étape, s'empara de
+nouveau de son âme, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas
+seulement que cette liberté morale, indépendante des circonstances
+extérieures, pût ainsi doubler d'intensité, et lui causer de si
+profondes jouissances, quand par le fait elle n'était que le résultat de
+sa liberté physique. Seul dans une ville étrangère, personne n'exigeait
+rien de lui, personne ne lui donnait d'ordres, il ne manquait de rien,
+et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une
+incessante humiliation. Par suite d'une ancienne habitude, il se
+demandait parfois: «Que vais-je faire à présent?» et il se répondait:
+«Rien, je vivrai.... Dieu! que c'est bon!» De but dans la vie, il n'en
+avait pas, et cette indifférence, qui jadis faisait son tourment, lui
+procurait maintenant la sensation d'une liberté sans limite. Pourquoi
+aurait-il eu un but, aujourd'hui qu'il avait la foi, non pas la foi en
+certaines règles et en certaines pensées de convention, mais la foi en
+un Dieu vivant et toujours présent? Jadis il l'avait cherché dans les
+missions qu'il s'imposait à lui-même, et tout à coup, étant prisonnier,
+il avait découvert, non à force de raisonnement, mais par une sorte de
+révélation intime, qu'il y avait un Dieu, un Dieu partout présent, et
+que le Dieu de Karataïew était plus grand et bien plus inaccessible à
+l'intelligence humaine que le «grand Architecte de l'Univers», reconnu
+par les francs-maçons. N'avait-il pas été semblable à celui qui cherche
+au loin l'objet qui est devant ses pieds? N'avait-il pas toujours passé
+sa vie à regarder dans le vague, par-dessus la tête des autres, tandis
+qu'il n'avait qu'à regarder devant lui? Jadis rien ne lui révélait
+l'Infini: il sentait seulement qu'il devait exister quelque part et
+marchait obstinément à sa découverte. Tout ce qui l'entourait n'était
+pour lui qu'un mélange confus d'intérêts bornés, mesquins, sans aucun
+sens, tels que la vie européenne, la politique, la franc-maçonnerie, la
+philosophie. Maintenant il comprenait l'Infini, il le voyait en tout, et
+admirait sans restriction le tableau éternellement changeant,
+éternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible
+question qu'il se posait autrefois à chaque instant, qui faisait
+toujours crouler les échafaudages de sa pensée: «Pourquoi?» n'existait
+plus pour lui, car son âme lui répondait simplement que Dieu existe, et
+que pas un cheveu ne tombe de la tête de l'homme sans sa volonté!
+
+
+XIV
+
+
+Pierre avait peu changé: distrait comme toujours, il semblait seulement
+être sous l'influence d'une préoccupation constante. Malgré la bonté
+peinte sur sa figure, ce qui éloignait autrefois de lui, c'était son air
+malheureux; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait
+sur ses lèvres, la sympathie qu'exprimait son regard, rendaient sa
+présence agréable à tous. Jadis il discutait beaucoup, s'échauffait à
+tout propos et écoutait peu volontiers: maintenant, se laissant rarement
+entraîner par la discussion, il laissait parler les autres, et
+connaissait ainsi souvent leurs pensées les plus secrètes.
+
+Sa cousine, qui ne l'avait jamais aimé, et qui l'avait même sincèrement
+haï, lorsque après la mort du vieux comte elle fut devenue son obligée,
+ne pouvait revenir de son étonnement et de son dépit, en découvrant,
+après un court séjour à Orel, où elle était venue avec l'intention de le
+soigner malgré l'ingratitude dont elle l'accusait, qu'elle éprouvait
+pour lui un véritable penchant. Il n'avait cependant rien fait pour
+s'attirer ses bonnes grâces, car il se bornait à l'étudier avec
+curiosité. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l'indifférence et
+de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-même et ne
+lui présentait que ses piquants; aujourd'hui, au contraire, qu'elle
+avait constaté, avec défiance d'abord, avec reconnaissance ensuite,
+qu'il essayait de pénétrer jusqu'au fond de son coeur, elle en arriva, à
+son insu, à ne plus lui montrer que les bons côtés de son caractère:
+«Oui, c'est un bien excellent homme, lorsqu'il ne subit pas l'influence
+de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi,» se disait la
+vieille cousine.
+
+Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu'il se crût obligé de
+donner à entendre que chaque minute lui était précieuse pour le bien de
+l'humanité souffrante, passait également chez Pierre des heures entières
+à lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les
+caractères de ses malades et surtout de sa clientèle féminine.
+
+Plusieurs officiers de l'armée française étaient internés à Orel comme
+prisonniers, et le docteur lui en amena un qui était Italien. Il prit
+l'habitude d'aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait
+dans son for intérieur de l'amitié passionnée que l'officier témoignait
+à son cousin. Il était heureux de causer avec lui, de lui raconter son
+passé, de lui faire la confidence de ses amours, et d'épancher devant
+lui le fiel dont son coeur était rempli contre les Français, et surtout
+contre Napoléon.
+
+«Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour à Pierre, c'est
+un vrai sacrilège que de faire la guerre à un peuple comme le vôtre.
+Vous, que les Français ont tant fait souffrir, vous n'avez même pas de
+haine contre eux.»
+
+Pierre retrouva à Orel une de ses anciennes connaissances, le
+franc-maçon comte Villarsky, celui-là même que nous avons déjà rencontré
+en 1807. Il avait épousé une Russe fort riche, dont les terres, étaient
+situées dans le gouvernement d'Orel, et occupait en ce moment un poste
+provisoire dans l'administration de l'intendance. Quoiqu'il n'eût jamais
+été avec Besoukhow sur le pied d'une grande intimité, il fut heureux de
+le revoir; s'ennuyant à mourir à Orel, il était charmé de rencontrer un
+homme de son monde, qu'il supposait naturellement rempli des mêmes
+préoccupations que lui. Mais, à sa grande surprise, il remarqua bientôt,
+à part lui, que Pierre était singulièrement arriéré dans ses idées, et
+qu'il était tombé dans ce qu'il croyait être de l'apathie et de
+l'égoïsme.
+
+«Vous vous encroûtez, mon cher,» lui disait-il souvent, et cependant il
+revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l'écoutant, s'étonnait
+d'avoir pu penser autrefois comme lui.
+
+Villarsky, occupé de ses affaires, de son service et de sa famille,
+regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle à la véritable
+existence. Les intérêts militaires, administratifs et maçonniques
+absorbaient complètement son attention. Pierre ne l'en blâmait pas, et
+ne cherchait en aucune façon à le faire changer d'opinion; mais il
+étudiait, avec son sourire doux et railleur, cet étrange phénomène.
+
+Un trait tout nouveau du caractère de Pierre, et qui lui attirait la
+sympathie générale, c'était la reconnaissance du droit que chacun avait,
+d'après lui, de penser et de juger à sa guise, et de l'impossibilité de
+convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis
+l'irritait profondément, était aujourd'hui la principale cause de
+l'intérêt qu'il portait aux hommes. Cette nouvelle manière de voir
+exerçait une égale influence sur les côtés pratiques de son existence.
+Jadis toute demande d'argent l'embarrassait: «Celui-ci en a besoin
+assurément, se disait-il, mais cet autre en a peut-être encore plus
+besoin que lui. Et qui sait s'ils ne me trompent pas tous les deux?» Ne
+sachant en définitive à quoi se résoudre, il donnait de l'argent à tort
+et à travers, tant qu'il en avait. Mais maintenant, à son grand
+étonnement, il n'éprouvait plus la moindre perplexité. Un sentiment
+instinctif de justice, dont lui-même ne se rendait pas compte, lui
+indiquait nettement la meilleure décision à prendre. Ainsi, un jour, un
+colonel français prisonnier, après s'être longuement vanté auprès de lui
+de ses exploits, finit par demander presque impérativement un prêt de 4
+000 francs, pour envoyer, disait-il, à sa femme et à ses enfants. Pierre
+le lui refusa sans la moindre hésitation, tout en s'étonnant de la
+facilité avec laquelle il lui avait négativement répondu, et, au lieu de
+donner la somme au colonel, il obligea adroitement l'Italien, qui en
+avait grand besoin, à l'accepter. Il en agit de même à propos des dettes
+de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de
+campagne. Son intendant général, lui ayant présenté le tableau des
+pertes que lui avait causées l'incendie de Moscou, et qui étaient
+évaluées à près de deux millions, l'engagea, pour rétablir la balance, à
+refuser de payer les dettes de la comtesse et à ne pas reconstruire ses
+immeubles, dont l'entretien annuel revenait à 80 000 roubles. Dans le
+premier moment, Pierre lui donna raison, mais, à la fin de janvier,
+l'architecte lui ayant envoyé de Moscou le devis des travaux à faire au
+sujet des immeubles incendiés, Pierre, après avoir lu attentivement des
+lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui écrivirent à la
+même époque, et dans lesquelles il était question du passif laissé par
+sa femme, n'hésita pas une minute à revenir sur son premier sentiment,
+et, résolut de faire rebâtir ses maisons et de se rendre à Pétersbourg
+pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette décision diminuait, il
+est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu'il en comprit
+la justice et la nécessité, il la mit immédiatement à exécution.
+
+Villarsky étant obligé de se rendre à Moscou, il s'arrangea de manière à
+faire le voyage avec lui, et continua à éprouver, le long de la route,
+toute la joie d'un écolier en vacances. Tout ce qu'il rencontrait sur
+son chemin prenait à ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que
+son compagnon ne cessait d'exprimer sur l'état pauvre et arriéré de la
+Russie, comparativement à l'Europe occidentale, ne diminuaient en rien
+son enthousiasme, car, là où Villarsky ne voyait qu'un déplorable
+engourdissement, Pierre découvrait au contraire une source de puissance
+et de force et cette vivifiante énergie qui avait soutenu dans la lutte,
+sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncièrement pur et
+unique dans son genre.
+
+
+XV
+
+
+Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engagé
+les Russes, après le départ des Français, à se grouper de nouveau dans
+ce lieu qui avait nom Moscou, que de s'expliquer pourquoi et où courent
+avec tant de hâte les fourmis d'une fourmilière bouleversée par un
+accident quelconque. Les unes s'enfuient en emportant les oeufs, avec de
+menues brindilles; d'autres reviennent vers la fourmilière; d'autres se
+choquent, se heurtent, et se battent; mais, de même qu'en examinant de
+près cette fourmilière dévastée, on devine, à l'énergie, à la ténacité
+des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui
+faisait sa force a survécu à sa ruine complète, de même, au mois
+d'octobre, malgré l'absence de toute autorité, d'églises, de richesses,
+d'habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d'août. Tout y
+avait été détruit, sauf son indestructible et puissante vitalité.
+
+Les mobiles qui poussèrent ceux qui furent les premiers à l'envahir
+étaient d'une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou
+comptait déjà 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en
+croissant avec une telle rapidité, que, dès l'automne de 1813, le
+chiffre de sa population avait déjà dépassé celui de l'année précédente.
+
+Les cosaques du détachement de Wintzingerode, les paysans des villages
+voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les
+premiers à y rentrer et s'y livrèrent au pillage, en continuant ainsi
+l'oeuvre des Français. Les paysans revenaient chez eux avec
+d'interminables files de charrettes pleines d'objets ramassés dans les
+maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de même, tandis que les
+propriétaires s'enlevaient mutuellement tout ce qu'ils pouvaient, sous
+prétexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent
+suivis d'une foule d'autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur
+besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus
+définie. Bien que les Français eussent trouvé Moscou vide, il avait
+pourtant conservé tous les dehors d'une organisation administrative
+régulière; mais plus le séjour des Français se prolongea, plus cette
+apparence de vie s'éteignit, pour se transformer bientôt en un état de
+pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d'abord la rentrée
+des Russes dans la capitale, eut le résultat contraire, car les gens de
+toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosité, les
+autres par calcul ou par intérêt de service, y affluant comme le sang
+afflue au coeur, y ramenèrent la richesse et la vie habituelle. Les
+paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l'espoir de les
+remplir de butin, furent arrêtés par les autorités et forcés d'emporter
+les cadavres; d'autres, avertis à temps du mécompte de leurs camarades,
+apportèrent du blé, du foin, de l'avoine, et, par suite de la
+concurrence qu'ils se faisaient entre eux, ramenèrent le prix des
+denrées au même taux où elles étaient avant le désastre; les
+charpentiers, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage, y vinrent en foule,
+et les édifices incendiés furent réparés et sortirent de leurs ruines;
+les marchands recommencèrent leur commerce; les cabarets, les auberges
+utilisèrent les maisons abandonnées; le clergé rouvrit quelques églises
+que le feu avait épargnées; les fonctionnaires mirent en ordre leurs
+tables et leurs armoires dans de petites chambres; les autorités
+supérieures et la police s'occupèrent de la distribution des bagages
+laissés par les Français, ce dont on profita comme d'habitude pour s'en
+prendre à la police et pour l'acheter; les demandes de secours
+affluèrent de tous côtés, en même temps que les devis monstrueux des
+soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et
+le comte Rostoptchine répandit de nouveau ses affiches.
+
+
+XVI
+
+
+À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s'établit dans une aile
+de sa maison, qui était restée intacte. Comptant repartir le
+surlendemain pour Pétersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et
+quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la
+jubilation de la victoire définitivement remportée, le reçurent avec
+joie, et le questionnèrent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui
+témoignât beaucoup de sympathie, il se tenait sur la réserve, et se
+bornait à répondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses
+projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow étaient à
+Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'était plus pour lui qu'une
+agréable réminiscence d'un passé déjà bien éloigné. Heureux de se sentir
+indépendant de toutes les obligations de la vie, il l'était aussi de se
+sentir dégagé de cette influence à laquelle il s'était cependant soumis
+de son plein gré.
+
+Les Droubetzkoï lui ayant annoncé l'arrivée de la princesse Marie à
+Moscou, il s'y rendit le même soir. Chemin faisant, il ne cessa de
+penser au prince André, à ses souffrances, à sa mort, à leur amitié, et
+surtout à leur dernière rencontre, la veille de Borodino.
+
+«Est-il mort irrité, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien
+l'énigme de la vie ne s'est-elle pas dévoilée à lui au moment de sa
+mort?»
+
+Il pensa à Karataïew, et établit une comparaison involontaire entre ces
+deux hommes si différents l'un de l'autre, et pourtant si rapprochés par
+l'affection qu'il avait eue pour tous les deux.
+
+Pierre était grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky,
+laquelle, tout en conservant son caractère habituel, portait encore
+quelques traces de délabrement. Un vieux valet de chambre, au visage
+sévère, comme pour donner à comprendre que la mort du prince n'avait
+rien changé aux règles établies, lui dit que la princesse venait de se
+retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche.
+
+«Annonce-moi, elle me recevra peut-être.
+
+--En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits.»
+
+Quelques instants après, le valet de chambre revint, accompagné de
+Dessalles, chargé par la princesse de dire à Pierre qu'elle serait très
+heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle.
+
+Il la trouva, à l'étage supérieur, dans une petite chambre basse
+éclairée d'une seule bougie, et habillée de noir. Une autre personne,
+également en deuil, était auprès d'elle. Pierre supposa au premier abord
+que c'était une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la
+princesse aimait à s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait
+attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. «Oui,
+lui dit-elle quand il la lui eut baisée, et en remarquant le changement
+de sa figure, voilà comme on se rencontre. «Il» a beaucoup parlé de vous
+les derniers temps,--et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec
+une hésitation qui n'échappa pas à Pierre.
+
+--La nouvelle de votre délivrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule
+joie que nous ayons eue depuis longtemps.--Et de nouveau elle jeta un
+regard inquiet à sa compagne.
+
+--Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre... je le croyais
+tué, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je
+sais qu'il a rencontré les Rostow.... Quelle étrange coïncidence!»
+
+Pierre parlait avec vivacité. Il jeta à son tour les yeux sur
+l'étrangère, et, voyant son regard de curiosité affectueuse, il comprit
+instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un
+être bon et charmant, qui ne gênerait en rien ses épanchements avec la
+princesse Marie. Celle-ci ne put s'empêcher de laisser percer un grand
+embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de
+nouveau de Pierre à la dame en noir.
+
+«Vous ne la connaissez donc pas?» dit-elle.
+
+Pierre examina plus attentivement le pâle et fin visage, la bouche
+étrangement contractée et les grands yeux noirs de l'inconnue, où tout
+à coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux à son coeur, dont il
+était depuis si longtemps privé. «Non, c'est impossible, se dit-il.
+Serait-ce elle, cette figure pâle, maigre, vieillie, avec cette
+expression austère... c'est sans doute une hallucination!» À ce moment
+la princesse Marie prononça le nom de Natacha, et le pâle et fin visage
+aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte
+rouillée qui cède à une pression du dehors. La bouche sourit, et il
+s'échappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le
+pénétra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'était
+Natacha, et il l'aimait plus que jamais!
+
+La violence de son impression fut telle, qu'elle révéla à Natacha, à la
+princesse Marie, et surtout à lui-même, l'existence d'un amour qu'il
+avait encore de la peine à s'avouer. Son émotion était mêlée de joie et
+de douleur, et plus il cherchait à la dissimuler, plus elle
+s'accentuait, sans le secours de paroles précises, par une rougeur
+indiscrète: «C'est seulement de la surprise,» se dit Pierre; mais, quand
+il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha,
+et son coeur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans
+sa réponse, et s'arrêta court. Ce n'était pas seulement parce qu'elle
+était pâlie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que
+dans ses yeux, où brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que
+sympathie, bonté et inquiète tristesse.
+
+La confusion de Pierre n'eut pas d'écho chez Natacha, et une douce
+satisfaction éclaira seule son visage.
+
+
+XVII
+
+
+«Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse
+Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci.... La
+pauvre comtesse fait mal à voir.... Natacha elle-même a besoin de
+consulter un médecin; aussi l'ai-je enlevée de force.
+
+--Hélas! Qui de nous n'a pas éprouvé, répondit Pierre.... Vous savez
+sans doute que «c'est arrivé» le jour de notre délivrance.... Je l'ai
+vu, quel charmant garçon c'était!»
+
+Natacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient
+de pleurs contenus.
+
+«Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi,
+on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de
+jeunesse et de vie?
+
+--Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement nécessaire de nos jours,
+dit la princesse Marie.
+
+--C'est bien vrai, répondit Pierre.
+
+--Pourquoi? demanda Natacha en le regardant.
+
+--Comment, pourquoi? dit la princesse Marie.... La seule pensée de ce
+qui attend ceux...
+
+--Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous
+dirige peut seul supporter une perte semblable à celles que vous avez
+éprouvées.»
+
+Natacha fit un mouvement pour répondre, mais s'arrêta, pendant que
+Pierre s'adressait avec empressement à la princesse Marie pour avoir des
+détails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu,
+mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entière
+liberté; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de
+ses actions avait un juge dont l'opinion était pour lui ce qu'il y
+avait de plus précieux au monde. Tout en causant, il s'inquiétait, dans
+son for intérieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se
+jugeait à son point de vue à elle. La princesse Marie se décida, à
+contre-coeur, à donner à Pierre les détails qu'il lui demandait, mais
+ses questions, l'intérêt dont elles étaient empreintes, sa voix
+tremblante d'émotion, l'obligèrent à retracer peu à peu ces tableaux
+qu'elle avait peur d'évoquer pour elle-même.
+
+«Ainsi donc, il s'est calmé, adouci.... Il n'avait jamais eu qu'un but,
+et il y tendait de toutes les forces de son âme, celui d'être
+parfaitement bon.... Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses
+défauts, s'il en a eu, ne peuvent lui être attribués.... Quel bonheur
+pour lui de vous avoir revue!» continua-t-il en s'adressant à Natacha,
+les yeux pleins de larmes.
+
+Elle eut un tressaillement et inclina la tête, en se demandant indécise
+si elle parlerait ou non de lui.
+
+«Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voilée, ça été un grand
+bonheur, pour moi du moins, et lui,--elle essaya de dominer son
+émotion,--lui, le désirait aussi, lorsque je suis allée vers lui!»
+
+Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout à
+coup, relevant la tête avec un visible effort, elle reprit d'une voix
+émue:
+
+«En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander après
+lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni
+manger, ni me figurer dans quel état il était; je ne désirais qu'une
+chose, le voir!»
+
+Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce
+qu'elle n'avait encore raconté à personne, tout ce qu'elle avait
+souffert pendant ces trois semaines de voyage et de séjour à Yaroslaw.
+Pierre, en l'écoutant, ne pensait ni au prince André ni à la mort, ni à
+ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine
+qu'elle devait éprouver à évoquer ainsi ce triste passé; mais, en
+faisant ce récit douloureux, Natacha semblait obéir à une impulsion
+irrésistible. Elle mêlait les détails les plus puérils aux pensées les
+plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mêmes scènes, et semblait
+ne pouvoir plus s'arrêter. À ce moment, Dessalles demanda, de l'autre
+chambre, si son élève pouvait entrer.
+
+«Et c'est tout, c'est tout!...» s'écria Natacha en se levant vivement,
+et, en s'élançant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever
+la lourde portière, elle se heurta la tête contre un des battants, et
+disparut en poussant un gémissement de douleur: était-ce un gémissement
+de douleur physique ou de douleur morale?
+
+Pierre, qui ne l'avait pas quittée des yeux, sentit, quand elle ne fut
+plus là, qu'il était de nouveau seul en ce monde.
+
+La princesse Marie le tira de sa rêverie en appelant son attention sur
+l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son
+père le troubla si vivement, dans la disposition attendrie où il se
+trouvait, que, l'ayant embrassé, il se leva et se détourna en passant
+son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre congé de la princesse
+Marie, quand elle le retint.
+
+«Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu'à trois
+heures, le souper doit être prêt, descendez: nous viendrons vous
+rejoindre à l'instant.... C'est la première fois, savez-vous,
+ajouta-t-elle, qu'elle a parlé ainsi à coeur ouvert!»
+
+
+XVIII
+
+
+Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne
+rejoignirent Pierre dans la grande salle à manger. Les traits de
+Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravité qu'il ne lui
+avait jamais connue. Tous les trois éprouvaient le malaise qui suit
+ordinairement un épanchement sérieux et intime. Ils s'assirent sans rien
+dire autour de la table; Pierre déplia sa serviette, et, décidé à rompre
+un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir
+pénible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en
+faire autant de leur côté. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de
+vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas éternelle et laisse
+encore de la place à la joie.
+
+«Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et
+ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passé.
+
+--Racontez-nous comment vous avez vécu, c'est toute une légende, à ce
+qu'on nous a dit?
+
+--Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur
+moi des choses que je n'ai pas vues même en rêve. J'en suis encore tout
+ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun
+mal.... C'est à qui m'engagera et me racontera en détail ma captivité
+fantastique.
+
+--On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait coûté deux millions:
+est-ce vrai?
+
+--Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant,
+répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l'entendre,
+malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de
+payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j'ai
+infailliblement recouvré, c'est ma liberté,--mais il s'arrêta, ne
+voulant pas s'appesantir sur un ordre d'idées qui lui était tout
+personnel.
+
+--Est-il vrai que vous comptiez rebâtir?
+
+--Oui, c'est le désir de Savélitch.
+
+--Où avez-vous appris la mort de la comtesse? Étiez-vous encore à
+Moscou?»
+
+La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une
+fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit
+de sa liberté recouvrée.
+
+«Non, j'en ai reçu la nouvelle à Orel; vous pouvez vous figurer combien
+j'en ai été surpris. Nous n'étions pas des époux modèles, dit-il en
+regardant Natacha et en devinant qu'elle était curieuse d'entendre de
+quelle façon il s'exprimerait à ce sujet; mais sa mort m'a frappé de
+stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont
+tort généralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui
+n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi
+ai-je ressenti une grande pitié pour elle,--et il cessa de parler,
+heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.
+
+--Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti?» dit la princesse
+Marie.
+
+Pierre devint écarlate et baissa les yeux. Les relevant, après un long
+silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage était
+froide, réservée, presque dédaigneuse.
+
+«Avez-vous réellement vu Napoléon, comme on le raconte? lui demanda la
+princesse Marié.
+
+--Jamais, dit Pierre en éclatant de rire.... Il leur semble en vérité à
+tous que prisonnier et hôte de Napoléon sont synonymes. Je n'en ai même
+pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais était trop obscur
+pour cela.
+
+--Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous étiez resté à Moscou pour
+le tuer? Je l'avais bien deviné lorsque nous vous avons rencontré.»
+
+Pierre répondit que c'était en effet son intention, et, se laissant
+entraîner par leurs nombreuses questions, il leur fit un récit détaillé
+de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente
+ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-même,
+mais peu à peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il
+avait endurées et des horreurs auxquelles il avait assisté, donna à ses
+paroles cette émotion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa
+mémoire les scènes poignantes auxquelles il a été mêlé.
+
+La princesse Marie examinait tour à tour Natacha et Pierre, dont cette
+narration faisait surtout ressortir l'inaltérable bonté. Natacha,
+accoudée et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie
+mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions
+brèves, prouvaient qu'elle saisissait le sens réel de ce qu'il voulait
+leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne
+pouvait exprimer en paroles. L'épisode de l'enfant et de la femme dont
+il avait pris la défense et qui avaient été la cause son arrestation,
+fut raconté par lui en ces termes:
+
+«Le spectacle était horrible, des enfants abandonnés, d'autres oubliés
+dans les flammes.... On en retira un devant mes yeux... puis des femmes,
+dont on arrachait les vêtements et les boucles d'oreilles...» Pierre
+rougit et s'arrêta en hésitant.
+
+«Une patrouille survint à ce moment et arrêta les paysans et tous ceux
+qui ne pillaient pas, moi avec.
+
+--Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez
+sûrement fait... une bonne action?»
+
+Pierre continua; arrivé à la scène de l'exécution de ses compagnons, il
+voulut lui épargner ces effroyables détails, mais elle exigea qu'il ne
+passât rien. Puis vint l'épisode de Karataïew. Ils se levèrent de table
+et il se mit à marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait
+des yeux.
+
+«Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet
+innocent, qui ne savait ni lire ni écrire...
+
+--Qu'est-il devenu? demanda Natacha.
+
+--On l'a tué presque sous mes yeux!» Et sa voix tremblait d'émotion
+pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa
+mort.
+
+Jamais il ne s'était représenté ses aventures comme elles lui
+apparaissaient aujourd'hui. Il y découvrait une nouvelle signification,
+et éprouvait, en les racontant à Natacha, la rare jouissance que vous
+procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler
+ce qu'elle entend, pour enrichir son répertoire et faire parade à
+l'occasion des trésors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle
+qui a la faculté de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de
+meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, était tout attention. Pas un
+mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui
+échappaient; elle attrapait au vol la parole à peine prononcée, la
+recueillait dans son coeur, et devinait le mystérieux travail qui
+s'était accompli dans l'âme de Pierre.
+
+La princesse Marie s'intéressait à tout ce qu'il racontait, mais elle
+était absorbée par une autre pensée: elle venait de comprendre que
+Natacha et lui pouvaient s'aimer et être heureux, et elle en ressentit
+une profonde joie.
+
+Il était trois heures du matin: les domestiques, la figure allongée,
+entrèrent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention.
+Pierre termina son récit. Sa sincère émotion, empreinte d'un certain
+embarras, répondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pénétrer
+même son silence, et, sans songer que l'heure était aussi avancée, il
+cherchait un autre thème de conversation.
+
+«On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on
+venait me demander: «Veux-tu revenir à ce que tu étais avant ta
+captivité, ou repasser par tout ce que tu as souffert?» je répondrais:
+«Plutôt cent fois la captivité et la viande de cheval?» On s'imagine
+presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jeté hors du chemin
+battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que
+dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en espérer beaucoup,
+et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant à
+Natacha.
+
+--C'est vrai! dit-elle en répondant à une autre pensée qui venait de lui
+traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demandé mieux que de
+recommencer ma vie!»
+
+Pierre la regarda avec attention.
+
+«Oui, je n'aurais rien désiré de plus!
+
+--Est-ce bien possible? s'écria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre
+et de vouloir vivre, et vous aussi?»
+
+Natacha inclina sa tête dans ses mains et fondit en larmes.
+
+«Qu'as-tu, Natacha?
+
+--Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit à Pierre à travers ses
+pleurs.
+
+--Adieu! Il est temps de dormir...»
+
+Pierre se leva et prit congé d'elles.
+
+La princesse Marie et Natacha causèrent encore dans leur chambre, mais
+ni l'une ni l'autre ne prononça le nom de Pierre.
+
+«Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de «lui»,
+dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par
+l'oublier?»
+
+Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette
+observation qu'elle n'aurait jamais osé faire de vive voix.
+
+«Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de
+tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'était à la fois doux et
+pénible! Je sentais qu'il l'avait aimé sincèrement, c'est pourquoi....
+Ai-je eu tort? dit elle en rougissant.
+
+--De parler de «lui» à Pierre? Oh non! Il est si bon!
+
+--As-tu remarqué, Marie, dit tout à coup Natacha avec un sourire
+espiègle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqué comme
+il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait
+qu'il sort d'un bain moral, je veux dire... tu me comprends, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, il a beaucoup changé à son avantage. C'est pour cela que «lui»
+l'a tant aimé, répondit la princesse Marie.
+
+--Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guère. On assure du reste
+que les amitiés des hommes naissent des contrastes; ce doit être sans
+doute ainsi...! Adieu! Adieu!» dit Natacha, et le sourire espiègle qui
+avait accompagné ses premières paroles sembla s'effacer à regret de son
+visage redevenu joyeux.
+
+
+XIX
+
+
+Pierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant à grands pas dans sa
+chambre d'un air soucieux, tantôt il haussait les épaules, tantôt il
+tressaillait, et ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un
+aveu. Lorsque six heures du matin sonnèrent, il pensait toujours au
+prince André, à Natacha, à leur amour, qui le rendait jaloux encore
+aujourd'hui. Il se coucha heureux et ému, et décidé à faire tout ce qui
+lui serait humainement possible pour l'épouser.
+
+Il avait fixé son départ pour Pétersbourg au vendredi suivant, et le
+lendemain Savélitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.
+
+«Comment? Je vais à Pétersbourg? Pourquoi à Pétersbourg? se demanda-t-il
+tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais décidé il y a longtemps
+déjà, avant que «cela» fût arrivé; au fait, j'irai peut-être.... Quelle
+bonne figure que celle du vieux Savélitch! se dit-il en le regardant....
+Eh bien, Savélitch, tu ne veux donc pas de ta liberté?
+
+--Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons vécu du temps du vieux comte,
+le bon Dieu ait son âme!... et maintenant nous vivons auprès de vous,
+sans avoir à nous plaindre.
+
+--Et tes enfants?
+
+--Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des maîtres comme
+vous, on n'a rien à craindre.
+
+--Eh bien, et mes héritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par
+exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire
+involontaire.
+
+--Ce serait très bien, si j'ose le dire à Votre Excellence.
+
+--Comme il traite cela légèrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien
+c'est grave et effrayant.... C'est ou trop tôt ou trop tard!
+
+--Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain?
+
+--Non, dans quelques jours, je t'en préviendrai. Pardonne-moi tout
+l'embarras que je te donne. C'est étrange, se dit-il, qu'il n'ait pas
+deviné que je n'ai rien à faire à Pétersbourg, et qu'avant tout il faut
+que «cela» se décide. Je suis sûr, du reste, qu'il le sait et qu'il fait
+semblant de l'ignorer.... Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une
+autre fois.»
+
+À déjeuner, Pierre raconta à sa cousine qu'il avait été la veille chez
+la princesse Marie, et qu'à sa grande surprise il y avait vu Natacha
+Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.
+
+«La connaissez-vous? lui demanda Pierre.
+
+--Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune
+Rostow; c'eût été très bien pour eux, puisqu'ils sont ruinés.
+
+--Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.
+
+--Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.
+
+--Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut
+pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.»
+
+Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se
+voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s'empêcher
+de les admirer. Les hautes cheminées qui s'élançaient du milieu des
+décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du
+Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui
+équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux
+qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants
+et se dire:
+
+«Ah! le voilà revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!»
+
+En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait été le
+jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en rêve; mais, à peine fut-il
+entré, qu'il sentit, à la vibration de tout son être, l'influence de sa
+présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa
+physionomie était pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement
+reconnue la première fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa
+figure d'enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d'un éclat
+interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se
+jouait sur ses lèvres.
+
+Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces
+dames n'étaient allées aux vêpres, où il les accompagna.
+
+Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le
+plaisir qu'elles éprouvaient à le voir et malgré l'intérêt absorbant qui
+l'attachait à leurs côtés, la conversation s'épuisa et finit par tomber
+sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le
+courage de s'en aller, bien qu'il sentît qu'elles attendaient son départ
+avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette
+situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte
+d'une migraine.
+
+«Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg?
+
+--Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement.... Du reste oui,
+peut-être.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos
+commissions.» Et il se tenait debout, très embarrassé.
+
+Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu
+de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son
+regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont
+elle s'était plainte s'était subitement évanouie, et l'on voyait qu'elle
+se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête.
+
+L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à
+la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s'assit à
+côté de la princesse Marie.
+
+«J'ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue,
+venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer? Je
+sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal
+choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère?... Non,
+non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore,
+reprit-il après un moment de silence et en s'efforçant de parler avec
+suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aimé
+qu'elle, et je ne puis me représenter l'existence sans elle. Sans doute,
+il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée
+qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais échapper
+l'occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je
+espérer?
+
+--Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l'heure
+serait mal choisie de lui parler de votre...» Elle s'arrêta en
+réfléchissant que la métamorphose qui s'était opérée chez Natacha
+rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait
+pas offensée de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son coeur
+elle le désirait; mais, n'obéissant pas à ce premier mouvement, elle
+répéta:
+
+«Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais...
+
+--Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.
+
+--Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera!» Elle avait à peine
+prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra
+avec force.
+
+«Vous le croyez, dites, vous le croyez?
+
+--Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en
+parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le désire, et mon coeur me dit que
+cela sera.
+
+--Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! répondit Pierre en baisant
+les mains de la princesse Marie.
+
+--Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous
+promets de vous écrire.
+
+--Aller à Pétersbourg maintenant? Soit, je vous obéirai. Mais demain,
+puis-je encore venir vous voir?»
+
+Et Pierre revint le lendemain pour prendre congé.
+
+Natacha était moins animée que les jours précédents, mais lui, en la
+regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il était
+pénétré et qui augmentait d'intensité à chacune de ses paroles, au
+moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de
+Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda
+involontairement quelques secondes. «Cette main, ce visage, ce trésor de
+séductions, sera-t-il véritablement à moi, toujours à moi?»
+
+«Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut.... Je vous attendrai avec
+impatience,» ajouta-t-elle tout bas.
+
+Ces simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait
+accompagnées, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence,
+une source inépuisable de souvenirs et d'ineffables rêveries. «Elle m'a
+dit qu'elle m'attendrait avec impatience.» Et il se répétait à toute
+heure du jour: «Quel bonheur! quel bonheur!»
+
+
+XX
+
+
+Rien de semblable à ce qu'il éprouvait lorsqu'il était fiancé avec
+Hélène ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec
+honte les: «Je vous aime» qu'il lui adressait; maintenant, au
+contraire, c'était avec une jouissance infinie et sans mélange qu'il se
+retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu'il s'en répétait
+les dernières paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal,
+car l'ombre même d'un doute n'était plus possible. Il ne redoutait
+qu'une chose: d'avoir été le jouet d'une illusion.... Et puis,
+n'était-il pas trop présomptueux, n'était-il pas trop sûr de son fait?
+La princesse Marie ne s'était-elle pas trompée? Natacha ne lui
+répondrait-elle pas en souriant: «C'est bien étrange.... Comment ne
+comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis
+que moi je suis si au-dessus de lui?»
+
+La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir désormais,
+s'empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient
+pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer.
+Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres
+intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux
+qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de
+bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait
+parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps à de
+banales futilités. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service,
+lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en
+leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain,
+il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l'étrangeté
+de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant
+sa clarté sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait
+instantanément découvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun
+d'eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre
+sentiment que celui d'une profonde pitié ne s'éleva dans son coeur, de
+même que le prince Basile, très fier d'une nouvelle nomination et d'une
+nouvelle croix, n'était plus, à ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il
+plaignait sincèrement. Néanmoins, les jugements qu'il porta sur les
+hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent
+toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aidèrent souvent
+dans la suite à résoudre ses incertitudes: «J'étais peut-être ridicule
+et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que
+j'en avais l'air. Mon intelligence était plus ouverte et plus
+pénétrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'être compris
+dans la vie, parce que... parce que j'étais heureux!»
+
+
+XXI
+
+
+À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement
+s'était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s'était
+réveillée dans son coeur, et s'était répandue sans lutte dans tout son
+être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'était
+métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et
+demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir
+oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s'échappa plus
+de ses lèvres, aucune parole n'effleura plus les ombres évanouies du
+passé, et parfois même elle souriait à des projets d'avenir. Quoiqu'elle
+ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis
+longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui
+par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un
+frémissement involontaire.
+
+La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement
+la cause, en éprouvait du chagrin. «Aimait-elle donc assez peu mon frère
+pour l'avoir si vite oublié?» Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne
+pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était
+si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la
+princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser même au
+fond de son coeur, et Natacha s'abandonnait si complètement, si
+sincèrement à ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait même pas à
+cacher que la douleur s'était effacée pour faire place à la joie.
+
+Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son
+explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.
+
+«Il a parlé, n'est-ce pas, il a parlé? répétait-elle avec une expression
+attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'écouter à
+la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.»
+
+Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne
+laissèrent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa à son frère.
+«Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut être autrement...» Et, d'un ton
+doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec
+Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une
+exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l'impression pénible
+qu'elle venait de produire chez son amie:
+
+«Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si
+grand'peur d'être mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.
+
+--Tu l'aimes?
+
+--Oui, murmura-t-elle.
+
+--Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, répondit la princesse
+Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.
+
+--Ce ne sera pas de sitôt, Marie.... Pense donc quel bonheur, je
+deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas.
+
+--Natacha, je t'avais priée de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de
+toi!»
+
+Elles se turent.
+
+«Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg?» demanda tout à coup Natacha, et,
+répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta: «Cela doit être
+ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?»
+
+ÉPILOGUE[39] I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en
+1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow.
+Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive
+toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue.
+L'incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la
+fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups
+successifs finirent par accabler le pauvre comte.
+
+Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'étendue de tous ses
+malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence,
+il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantôt effaré,
+éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans
+transition d'un extrême à l'autre.
+
+Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du côté matériel des
+arrangements: il commandait les dîners, les soupers, et faisait son
+possible pour paraître gai: mais sa gaieté n'était plus communicative
+comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de
+compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux
+mariés une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible
+ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgré les
+assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure
+était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans
+se déshabiller: chaque fois qu'elle lui présentait une potion, il
+sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.
+
+Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et
+mentalement à son fils, d'avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut
+tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs
+derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et
+dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient
+à l'envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de
+remords et d'attendrissement: «C'était tout de même un bien excellent
+homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas
+ses faiblesses?» Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient
+tellement embrouillées, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre
+à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les
+armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en
+congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur
+situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et
+chacun fut étonné de l'énormité du chiffre des dettes de toutes sortes,
+dont on ignorait même l'existence: le passif dévorait l'actif. Amis et
+parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant
+dans cette façon d'agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il
+ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la
+succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la
+large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps
+silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et
+plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent
+les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux
+qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié
+pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux
+engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui
+réussit: les terres furent vendues à l'encan à vil prix, et il resta
+encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère
+trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes
+d'honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient
+les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l'armée, où, à
+la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment,
+était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier
+sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu'il éprouvait à
+rester à Moscou dans le même milieu, malgré l'antipathie que lui
+inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans
+l'administration, dit adieu à l'uniforme qu'il aimait tant, et
+s'établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et
+Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés
+de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et
+ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire à leur
+entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse
+ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe
+auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout
+instant qu'on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne
+qu'ils causaient à son fils. C'était tantôt une voiture dont elle avait
+besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour
+elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux à
+Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait
+sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète
+inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers.
+Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne
+pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son
+dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de
+n'avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les
+perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait
+infailliblement forcé à lui donner son coeur; et plus il l'appréciait,
+moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accepté avec
+empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait
+maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne
+pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmentèrent. Non seulement
+il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements,
+mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint
+de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse?
+Il l'ignorait, car la pensée d'épouser une, riche héritière, comme le
+lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une
+répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une
+satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids
+accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait
+s'astreindre, dans son intérieur, à d'autre occupation qu'à celle
+d'aider sa mère à étaler des «patiences» sur la table et à se promener
+dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il
+semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre
+disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une
+pareille vie de privations.
+
+
+II
+
+
+Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva à Moscou: les
+bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow.
+Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. «Je m'y attendais!» se dit
+la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle
+et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de
+parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre
+visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège
+lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines
+avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne
+pouvait entrer chez sa mère qu'en traversant sa chambre. À sa vue, le
+visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait à y
+lire, une froideur sèche et hautaine. Il s'informa de sa santé, la
+conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques
+secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée
+jusqu'à l'antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé
+de sa mère. «Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en
+paix.»
+
+«Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia,
+lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu'ont-elles besoin
+de venir?
+
+--C'est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant
+avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!» Nicolas
+garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse
+y revenait à tout propos; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la
+princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa
+politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que
+le silence de Nicolas à ce sujet l'irritait.
+
+--Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au
+moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.
+
+--Je n'y tiens pas, maman.
+
+--Je ne te comprends pas, mon ami: tantôt tu veux voir du monde, tantôt
+tu t'y refuses.
+
+--Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.
+
+--Comment! N'as-tu pas dit tout à l'heure que tu ne voulais pas la voir?
+C'est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie
+pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache
+toujours tout.
+
+--Mais pas le moins du monde, maman.
+
+--Je t'aurais compris si je te demandais de faire une démarche
+désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la
+politesse exige.... Je ne m'en mêlerai plus, puisque tu as des secrets
+pour moi.
+
+--J'irai si vous le voulez.
+
+--Cela m'est parfaitement égal, c'est pour toi seul que je le désire.»
+
+Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et
+s'efforçait de distraire l'attention de sa mère, mais, le lendemain et
+les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception
+de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et
+elle se disait: «J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite....
+Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Après tout, je suis allée
+voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi.»
+Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu'elle
+éprouvait en songeant à l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa
+ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce
+qui s'était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse
+position, et lorsqu'elle cherchait à s'en rendre compte, elle était
+forcée de s'avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient
+pour beaucoup. Son ton sec et poli n'était pas la véritable expression
+de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu
+à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein
+hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait à une leçon de son neveu, on
+vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à
+ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de
+l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle
+comprit qu'il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et
+elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au
+bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux
+questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières
+nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'apprêta à prendre congé. Grâce
+à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu
+la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui
+l'intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d'idées à
+son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se
+laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés
+devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas.
+Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et échangea
+quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à
+rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se
+méprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits délicats.
+
+Il lui sembla entrevoir confusément qu'il en était la cause, et ne sut
+comment s'y prendre pour lui témoigner un peu d'intérêt.
+
+«Adieu, princesse,» lui dit-il.
+
+Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant.
+
+«Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà? Eh bien, adieu!
+
+--Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous
+l'apporter,» dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.
+
+Un silence embarrassant s'établit entre eux deux.
+
+«Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on
+pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu
+hier, et cependant que d'événements se sont passés depuis!... Nous nous
+imaginions être bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup
+pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus.»
+
+La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en
+cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles.
+
+«C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien à regretter dans le
+passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi
+un bon souvenir de dévouement et d'abnégation...
+
+--Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse
+constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous
+intéresser,» continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme
+comme à son entrée.
+
+Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait
+connu et aimé, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.
+
+«J'avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle
+avec hésitation: mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues
+telles, qu'il me semblait qu'un témoignage de sympathie de ma part ne
+pouvait vous offenser: il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle
+d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre
+auparavant, et je...
+
+--Ah! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce
+dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est
+parfois bien lourd à porter!
+
+--C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la
+princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnête et loyal
+regard, cet extérieur charmant que j'ai aimé en lui, j'avais deviné
+toute la noblesse de son âme.... C'est donc parce qu'il est pauvre et
+que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...»
+
+Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laissé
+entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à
+n'en plus douter la raison de son apparente froideur.
+
+«Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'écria-t-elle tout à coup en se
+rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.»
+
+Il garda le silence.
+
+«Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que,
+moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de
+votre bonne amitié?»
+
+Et des pleurs brillèrent dans ses yeux.
+
+«J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible....
+Pardonnez-moi, adieu!»
+
+Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.
+
+«Princesse! Au nom du ciel, un instant!» Il l'arrêta. Elle se retourna,
+leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce
+qui leur semblait tout à l'heure encore impossible devint pour eux une
+réalité prochaine et inévitable.
+
+
+III
+
+
+Nicolas épousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813,
+et alla s'établir avec elle, sa mère et Sonia, à Lissy-Gory. Pendant les
+quatre années qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre
+parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris
+celle qu'il avait contractée envers Pierre, et en 1820 il avait si bien
+arrangé ses affaires, qu'il avait ajouté à Lissy-Gory une petite terre,
+et qu'il était en négociations pour racheter Otradnoë: c'était son rêve
+favori. Nicolas, forcé de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour
+l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les
+innovations, surtout les innovations anglaises, qui commençaient alors à
+être de mode. Il se moquait des ouvrages de pure théorie, ne songeait ni
+à construire des fabriques, ni à ensemencer des blés chers et d'une
+espèce étrangère au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins à
+une branche de son administration au détriment des autres, il avait
+toujours devant les yeux sa propriété tout entière, et non pas seulement
+une de ses parties. Pour lui, l'important était, non pas l'oxygène et
+l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et
+l'engrais, mais le travailleur qui mettait en oeuvre toutes ces forces.
+Le paysan attira tout d'abord son attention: c'était mieux qu'un
+instrument pour lui, c'était un juge. Il l'étudia avec soin, chercha à
+comprendre ses besoins, à se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon
+ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une
+source de renseignements précieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi
+leurs goûts, leurs désirs, et qu'il eut appris à parler leur langue,
+qu'il lut dans leur pensée, qu'il se sentit rapproché d'eux, et qu'il
+put les gouverner d'une main sûre et ferme, c'est-à-dire leur rendre les
+services qu'ils étaient en droit d'attendre de lui. Son administration
+ne tarda pas à avoir les résultats les plus brillants. Nicolas, avec une
+clairvoyance remarquable, nommait dès le début de sa gestion, aux
+fonctions de bourgmestre, de staroste et de délégué, ceux mêmes que les
+paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu
+d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer
+dans le «doit et avoir», comme il le disait en plaisantant, il se
+renseignait sur la quantité de bétail que possédaient les paysans, et
+s'efforçait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas
+aux familles de se séparer et tenait à les conserver groupées ensemble.
+Il était sans pitié pour les paresseux et les dépravés, et les chassait
+au besoin de la communauté. Pendant les travaux des champs, pendant les
+semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le même soin
+ses champs et ceux des paysans, et peu de propriétaires pouvaient se
+vanter d'en avoir en aussi bon état et d'un aussi bon rendement que les
+siens. Il n'aimait pas à avoir affaire avec les dvorovy[40], qu'il
+regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les
+tenir assez sévèrement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son
+indécision était si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en
+venir là, et il était enchanté de trouver l'occasion de le faire partir
+comme recrue, à la place d'un paysan. Quant à ces derniers, il était
+d'avance tellement sûr d'avoir la majorité pour lui, qu'il n'hésitait
+jamais dans les mesures à prendre en ce qui les concernait. Il ne se
+permettait pas de les accabler de travail, ou de les châtier, ou de les
+récompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-être n'aurait-il pas
+su dire en vertu de quelle règle il agissait ainsi, mais il la sentait
+dans son âme, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de
+s'écrier avec dépit, à propos d'un désordre ou d'un insuccès: «Que
+peut-on faire avec notre peuple russe?» et il s'imaginait détester le
+paysan, mais il aimait de tout son coeur «notre peuple russe» et son
+génie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'était engagé
+dans la seule voie au bout de laquelle il était sûr de trouver de bons
+résultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient à sa femme une
+sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne
+pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si étranger pour
+elle: pourquoi cet air de gaieté et de bonheur lorsque, s'étant levé à
+l'aube, et ayant passé toute la matinée dans les champs ou sur l'aire,
+il ne rentrait qu'à l'heure du thé? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il
+parlait de l'activité d'un riche paysan qui avait passé toute la nuit,
+avec sa famille, à transporter ses gerbes et à faire ses meules?
+Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et
+serrée sur les pousses altérées de l'avoine, ou emporter par le vent un
+nuage menaçant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hâlé,
+les cheveux parfumés de menthe et d'absinthe sauvages, il s'écriait en
+se frottant joyeusement les mains: «Encore un jour comme celui-ci, et
+notre récolte et celle des paysans seront rentrées»? Elle s'étonnait
+aussi de ce qu'avec son bon coeur, son empressement à prévenir tous ses
+désirs, il se désespérait de recevoir, par son entremise, des pétitions
+de paysans qui demandaient à être affranchis de certains travaux. Il les
+refusait constamment, et se fâchait tout rouge, en l'engageant à ne pas
+se mêler dorénavant de ses affaires.
+
+Lorsque, pour essayer de pénétrer sa pensée, elle lui parlait du bien
+qu'il faisait à ses serfs, il s'emportait. «C'est bien le dernier de mes
+soucis, répondait-il, et ce n'est pas à leur bonheur que je travaille;
+le bonheur du prochain n'est que poésie, et conte de femmelette. Je
+tiens à ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et à ce que
+notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et
+pour l'atteindre il faut l'ordre, la sévérité et la justice,
+ajoutait-il, car si le paysan est nu et affamé, s'il n'a qu'un cheval,
+il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi.»
+
+Était-ce vraiment d'une manière aussi inconsciente que Nicolas faisait
+du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le
+fait est que sa fortune augmentait à vue d'oeil; les paysans du
+voisinage venaient à tout moment lui demander de les acheter, et
+longtemps après sa mort la population conserva le souvenir de sa
+gestion: «Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord à l'avoir du
+paysan et puis au sien: il ne nous gâtait pas, en un mot c'était un bon
+administrateur!»
+
+
+IV
+
+
+Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c'était son
+emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les
+premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de répréhensible,
+mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de
+manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du
+défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de
+malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du
+prévenu, lui répondit par une grêle d'injures et de coups. Rentrant un
+moment après pour déjeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait,
+la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout
+ce qu'il avait fait dans la matinée, et entre autres l'affaire du
+staroste.
+
+La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la
+tête et garda le silence.
+
+«Quel impudent coquin! s'écria-t-il en s'échauffant à ce souvenir, s'il
+avait au moins avoué qu'il était ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?»
+
+Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa
+de nouveau la tête.... «Qu'as-tu, mon amie?» Les pleurs embellissaient
+toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de
+pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et
+profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son
+mari, elle fondit en larmes.
+
+«Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi
+l'as-tu...?» Et elle se voila la figure de ses mains.
+
+Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s'éloigna d'elle en
+faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses
+larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui
+remontait pour lui à tant d'années, il lui donna tort, et se dit: «Ce
+sont des petites faiblesses de femme... ou plutôt n'aurait-elle pas
+vraiment raison?» Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage
+aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et
+qu'il était coupable envers lui-même.
+
+«Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le
+jure.... Jamais!» reprit-il d'une voix émue, comme un enfant qui demande
+pardon.
+
+Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle
+saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres.
+
+«Quand as-tu brisé ton camée? lui dit-elle pour changer de sujet de
+conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et
+qui représentait la tête de Laocoon.
+
+--Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l'avenir la
+parole que je viens de te donner!»
+
+Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se
+fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant
+celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à
+autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant à sa femme, il lui
+renouvelait sa promesse.
+
+«Tu dois sûrement me mépriser, Marie? disait-il.
+
+--Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler,
+lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser?»
+
+Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas était estimé, mais pas aimé;
+les intérêts de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier
+aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que
+durait l'été, il consacrait tout son temps à l'administration de ses
+biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait
+régulièrement l'hiver à inspecter les villages éloignés et surtout à
+lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque année une certaine
+quantité. Il se composait de la sorte une bibliothèque sérieuse, et se
+posait comme règle de lire d'un bout à l'autre tout ce qu'il achetait.
+Ce fut d'abord une tâche ennuyeuse à remplir, mais qui devint peu à peu
+pour lui une occupation habituelle, à laquelle il finit par prendre un
+vif intérêt. Comme il restait l'hiver presque toujours à la maison, il
+entrait dans les moindres détails de la vie de famille, et, son union
+avec sa femme devenant de plus en plus intime, il découvrait tous les
+jours en elle, de nouveaux trésors de tendresse et d'intelligence. Avant
+leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-même et rendant justice à la
+conduite de Sonia, avait tout raconté à la princesse Marie, en la priant
+d'être bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute
+de son mari, s'imagina que sa fortune avait influencé son choix, se
+sentit mal à l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit
+tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois
+elle se sentait animée de mauvais sentiments à son égard. Elle en fit un
+jour la confession à Natacha, en se reprochant son injustice.
+
+«Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'Évangile
+qui se rapporte si complètement à la position de Sonia?
+
+--Lequel? demanda la comtesse Marie, étonnée.
+
+--Celui-ci: «On donnera à celui qui est riche, mais pour celui qui est
+pauvre, on lui ôtera même ce qu'il a.» Elle est celle qui est pauvre, et
+à laquelle on a tout ôté. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-être parce
+qu'elle n'a pas l'ombre d'égoïsme.... Mais le fait est qu'on lui a tout
+pris.... Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai
+vivement désiré jadis lui voir épouser Nicolas, et cependant je
+pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la «fleur stérile»
+de l'Écriture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous
+deux nous aurions senti.»
+
+Bien que la comtesse Marie objectât à Natacha que ces paroles de
+l'Évangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'empêcher,
+en regardant Sonia, de donner raison à sa belle-soeur. Sonia semblait
+effectivement se résigner à son sort de «fleur stérile», et ne pas se
+rendre compte de tout ce qu'il y avait de pénible dans sa situation. On
+aurait dit qu'elle s'était attachée au groupe de la famille plus qu'aux
+individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis.
+
+Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait
+toujours prête à rendre tous les services imaginables, ce qu'on
+acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et
+sans grande reconnaissance. La propriété de Lissy-Gory avait été
+réparée, mais n'était plus tenue sur le même pied que du vivant du vieux
+prince. Les nouvelles constructions, faites du temps où l'argent
+manquait encore, étaient des plus simples: bâtie en bois sur les anciens
+fondements de pierre, la maison d'habitation était d'ailleurs vaste et
+spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses
+divans mal rembourrés, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois
+de bouleau, étaient l'ouvrage des menuisiers indigènes. Les chambres
+d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parenté des Rostow et des
+Bolkonsky s'y réunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers
+avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de
+naissance et de nom des propriétaires, une centaine d'invités y
+faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'année, la
+vie calme et régulière de tous les jours s'écoulait doucement au milieu
+des occupations habituelles, entrecoupées de déjeuners, de dîners et de
+soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.
+
+
+V
+
+
+Natacha s'était mariée au printemps de l'année 1813; en 1820, elle avait
+trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-né. Elle
+avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine à reconnaître
+dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte.
+Ses traits s'étaient formés, avaient pris des contours moelleux et
+arrondis, mais cette exubérance de vie, dont elle débordait autrefois et
+qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu'à de
+rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour
+de son mari par exemple, à la convalescence d'un enfant, ou en causant
+du prince André avec sa belle-soeur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais
+avec Pierre, dans la crainte de réveiller une jalousie rétrospective.
+Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien
+rare aujourd'hui, elle se laissait aller à chanter. L'ancienne flamme se
+ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la séduction du
+passé, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de
+son mariage elle avait habité successivement Moscou, Pétersbourg et la
+campagne. La société la voyait peu et ne la goûtait guère; elle n'était
+ni aimable ni prévenante. Natacha ne savait pas, à vrai dire, si elle
+aimait la solitude; il lui semblait même qu'elle ne l'aimait pas, mais,
+absorbée par ses grossesses, ses devoirs de maternité et sa
+participation aux moindres détails de l'existence de son mari, elle ne
+pouvait suffire à toutes ces obligations qu'en s'éloignant du monde.
+Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'étonnèrent de ce changement
+comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son
+instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se
+calmerait dès qu'elle aurait un mari et des enfants à aimer, comme elle
+l'avait laissé entrevoir, sans en avoir conscience, à Otradnoë.
+N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mère
+exemplaires? «Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour
+jusqu'à l'absurde.» Natacha ne suivait pas cette règle d'or que les
+gens à vues supérieures, les Français surtout, recommandent aux jeunes
+filles, et qui consiste à ne pas se négliger lorsqu'elles se marient, à
+cultiver leurs talents, à soigner leur personne, afin de charmer le mari
+après le mariage comme avant. Elle avait au contraire complètement
+renoncé à toutes ses séductions, à son chant, qui était la plus grande.
+Songer à sa toilette, à ses manières, à parler avec élégance, à prendre
+devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages
+physiques, l'ennuyer en un mot par ses prétentions et ses exigences, lui
+aurait paru tout aussi ridicule qu'à lui, à qui elle s'était livrée tout
+entière, sans rien lui cacher de ses pensées les plus intimes. Elle
+sentait que leur union ne tenait pas à ce charme poétique qui l'avait
+attiré à elle, mais à quelque chose d'indéfinissable et de ferme, comme
+le lien qui unissait son âme à son corps. Peut-être aurait-elle eu du
+plaisir à plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'expérience,
+car c'était tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps,
+qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa
+toilette. Les soins à donner à sa famille, son mari qu'il fallait
+entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appartînt
+exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et
+élever, l'absorbaient complètement. Plus elle s'adonnait à ce genre de
+vie, plus elle y trouvait d'intérêt, et plus elle y appliquait toutes
+ses forces et toute son énergie. Quoiqu'elle n'aimât pas la société,
+elle tenait à celle des siens, de sa mère, de son frère et de Sonia, de
+ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de
+chambre, les cheveux ébouriffés, pour leur montrer, toute joyeuse, les
+langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier bébé allait
+beaucoup mieux. Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de
+s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse
+de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient
+devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils
+disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme.
+C'était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait
+déclaré comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son
+existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. Pierre, très
+surpris à cette déclaration inattendue, en fut néanmoins si flatté qu'il
+s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en conséquence
+interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une
+autre femme, mais même de causer trop vivement avec elle, d'aller au
+cercle pour y tuer le temps et y dîner, de dépenser de l'argent pour ses
+fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et
+ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande
+importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre
+avait également le droit de disposer chez lui non seulement de sa
+personne, mais encore de toute sa famille. Natacha était l'esclave de
+son mari, et lorsque Pierre écrivait ou lisait, chacun était tenu dans
+la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la première, épiait
+ses prédilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses
+désirs. Leur genre de vie, leurs relations de société, leurs occupations
+journalières, l'éducation des enfants, tout se faisait d'après la
+volonté de Pierre, qu'elle tâchait de découvrir dans ses moindres
+paroles. Dès qu'elle l'avait devinée, elle s'y conformait sans broncher,
+et luttait même avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui
+prenait fantaisie de revenir sur une première résolution.
+
+C'est ce qui eut lieu après la naissance de son premier enfant, faible
+et maladif, et pour lequel on fut obligé de changer trois fois de
+nourrice. Natacha en fut si désolée, qu'elle tomba malade. Pierre lui
+ayant exposé à cette occasion le système de Rousseau, et lui ayant
+démontré, avec le philosophe de Genève, dont il approuvait d'ailleurs la
+doctrine, que l'allaitement par une nourrice étrangère était contre
+nature et nuisible, il en résulta qu'à la naissance du second, malgré
+l'opposition de sa mère, des médecins, de son mari lui-même, elle voulut
+absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois
+que le mari et la femme n'étaient pas de la même opinion et se
+querellaient vivement, mais, à la grande surprise de Pierre, longtemps
+après la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis
+qu'elle avait primitivement combattu, tout en le dégageant de l'alliage
+qu'il y avait apporté dans l'entraînement de la discussion. Après sept
+ans de mariage, il constatait avec joie que du mélange de bien et de mal
+qu'il sentait en lui, le bien seul se reflétait purifié dans sa femme,
+et cette réflexion n'était pas le résultat d'une déduction logique de sa
+pensée, mais d'un sentiment immédiat et mystérieux.
+
+
+VI
+
+
+Pierre était l'hôte des Rostow depuis deux mois, lorsqu'il reçut une
+lettre d'un de ses amis de Pétersbourg qui l'engageait, comme membre
+d'une société dont il avait été le fondateur, à y venir au plus tôt
+discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les
+lisait toutes), fut la première à l'engager à faire ce voyage, malgré le
+chagrin qu'elle en ressentait, car elle craignait toujours de gêner son
+mari dans ses occupations abstraites. À son regard timidement
+interrogateur, elle répondit par un acquiescement sans réserve, en le
+priant seulement de lui fixer la durée de son absence, et lui accorda un
+congé de quatre semaines. Il y avait déjà un mois et demi que Pierre
+était parti, et Natacha passait de l'irritation à la mélancolie et même
+à l'inquiétude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, général en
+retraite, mécontent de la marche générale des affaires, arrivé à
+Lissy-Gory depuis quelques jours, l'examinait avec surprise et
+tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance
+rappelle imparfaitement l'être qu'on a aimé. Un regard abattu, ennuyé,
+des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses
+enfants, voilà tout ce qui restait de la magicienne d'autrefois.
+
+C'était la veille de la Saint-Nicolas, le 5 décembre 1820, et l'on
+attendait Pierre à tout instant. Nicolas savait que la solennité du
+lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l'obligerait
+à quitter son commode costume oriental pour endosser un habit, à mettre
+des bottes étroites, à se rendre à l'église nouvellement bâtie, à
+recevoir les félicitations, à offrir ensuite la «zakouska» aux invités,
+à causer des élections, de la noblesse et de la récolte, etc. Aussi
+jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie
+habituelle. Il s'occupa à réviser les comptes de son bourgmestre, qui
+venait d'arriver de la terre de Riazan, propriété de son neveu, écrivit
+deux lettres d'affaires, alla inspecter la grange, les étables, les
+écuries, et fit toutes les dispositions nécessaires en prévision de
+l'ivresse générale, que devait infailliblement amener la fête du
+lendemain. Tout cela le mit en retard, et l'empêcha de voir sa femme en
+particulier avant de s'asseoir à la grande table de vingt couverts qui
+réunissait la famille. Elle se composait de sa mère, qui avait auprès
+d'elle la vieille Bélow, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants,
+leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M. Dessalles, de
+Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur
+gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait
+tranquillement ses jours à Lissy-Gory. La comtesse Marie était assise en
+face de son mari. En le voyant déplier brusquement sa serviette et
+reculer vivement les verres placés devant son assiette, elle comprit
+qu'il était de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps à autre
+lorsqu'il venait tout droit pour dîner. Elle connaissait cette
+disposition d'esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement
+qu'il eût mangé son potage pour lui adresser une question, et l'amener
+peu à peu à reconnaître que sa maussaderie était sans cause; mais cette
+fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute préoccupée de le
+voir fâché contre elle, elle lui demanda où il avait été et s'il avait
+trouvé tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui répondit
+sèchement en deux mots: «Je ne me suis donc pas trompée... mais en quoi
+donc puis-je l'avoir contrarié?» se dit la princesse Marie; elle avait
+tout de suite compris qu'il désirait laisser tomber la conversation,
+mais la conversation, grâce à Denissow, reprit bientôt de plus belle.
+
+Lorsqu'ils sortirent de table et qu'ils eurent remercié la vieille
+comtesse, sa belle-fille s'approcha de Nicolas et lui demanda, en
+l'embrassant, pourquoi il lui en voulait.
+
+«Tu as toujours d'étranges idées, je n'y ai pas même songé...»
+
+Mais le mot «toujours» contredisait ses dernières paroles et disait
+clairement à la comtesse Marie: «Oui, je suis fâché, mais je ne veux pas
+en dire la raison.» Les rapports entre les deux époux étaient si bons,
+que la vieille comtesse, et même Sonia, qui, chacune à son point de vue,
+auraient eu peut-être le désir jaloux de voir s'élever entre eux
+quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se mêler de
+leurs affaires. Le ménage avait pourtant ses périodes de brouille: elles
+survenaient presque invariablement après les jours où ils avaient été le
+plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans
+ce moment était justement le cas.
+
+«Eh bien, messieurs et mesdames, s'écria tout à coup Nicolas (et il
+sembla à sa femme qu'il y avait dans son intonation joyeuse une
+intention blessante à son égard), je suis sur pied depuis six heures du
+matin, demain il faudra être en l'air toute la journée: aujourd'hui je
+vais me reposer.»
+
+Puis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, où
+il s'étendit sur un canapé. «C'est toujours ainsi, se dit sa femme: il
+parle à tous, excepté à moi: je lui déplais, c'est certain, surtout
+quand je suis dans cet état.» Et elle jeta un coup d'oeil mélancolique
+sur la glace, qui lui renvoya l'image de sa taille déformée et de sa
+figure maigre et pâle, sur laquelle ses yeux se détachaient plus grands
+que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de
+Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jeté à la dérobée,
+tout l'agaçait. Cette dernière se trouvait toujours à point nommé pour
+recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle
+alla retrouver ses enfants dans leur chambre: ils étaient assis sur des
+chaises: ils jouaient au «voyage à Moscou», et l'engagèrent à être de la
+partie. Elle leur fit ce plaisir; mais, la pensée de la mauvaise humeur
+de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant
+lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du côté du petit salon:
+«Il ne dort peut-être pas et je pourrai m'expliquer avec lui,»
+pensait-elle. André, l'aîné des petits garçons, l'avait suivie, sans
+qu'elle s'en fût aperçue.
+
+«Chère Marie, il dort, je crois, il est si fatigué! lui dit tout à coup
+Sonia, qu'il lui semblait devoir rencontrer à chaque pas, et André
+pourrait le réveiller.»
+
+La comtesse Marie se retourna, aperçut son fils, et, sentant que Sonia
+avait raison, retint avec peine la réponse sèche et brève qui était déjà
+sur ses lèvres. Sans paraître l'avoir entendue, elle fit signe à
+l'enfant de ne pas faire de bruit et s'approcha du petit salon, pendant
+que Sonia sortait par une porte opposée. S'arrêtant sur le seuil et
+écoutant la respiration égale du dormeur, dont les moindres variations
+lui étaient si familières, son imagination lui représenta ce front uni,
+cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les détails enfin
+qu'elle avait si souvent contemplés pendant le calme de la nuit. Nicolas
+fit un mouvement, et le petit André, qui s'était glissé dans la chambre,
+lui cria:
+
+«Papa, maman est derrière la porte.»
+
+La comtesse Marie blêmit de terreur, fit geste sur geste à son fils, qui
+se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros
+d'orage. Elle savait qu'il n'aimait pas à être réveillé, et l'accent
+grondeur de sa voix ne tarda pas à lui en donner une nouvelle preuve.
+
+«Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos?... Marie, est-ce toi?
+Pourquoi l'as-tu laissé entrer?
+
+--Je ne suis venue que pour voir si.... Je ne savais pas qu'il était là,
+pardonne-moi...»
+
+Nicolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit
+garçon. Cinq minutes à peine s'étaient passées depuis cet incident, la
+petite Natacha, qui venait d'avoir trois ans et qui était la favorite de
+son père, ayant su par André qu'il dormait, s'enfuit à l'insu de la
+comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s'approcha
+à petits pas résolus du canapé où Nicolas était couché en lui tournant
+le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main passée
+sous sa tête. Son père se retourna et lui adressa un doux sourire.
+
+«Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa mère en l'appelant par la porte
+entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa!
+
+--Mais non, maman, papa n'a pas envie de dormir, il rit,» reprit avec
+conviction la fillette.
+
+Nicolas posa ses pieds à terre et souleva l'enfant dans ses bras.
+
+«Approche donc, Marie,» dit-il à sa femme.
+
+Elle entra et s'assit à côté de lui.
+
+«Je ne l'avais pas vue,» dit-elle timidement.
+
+Nicolas, tenant d'une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et,
+remarquant son air suppliant, lui passa l'autre bras autour de la
+taille, et lui baisa les cheveux.
+
+«Est-ce permis d'embrasser maman? demanda-t-il à la petite, qui sourit
+d'un air espiègle, en indiquant d'un geste de commandement qu'il fallait
+recommencer.
+
+--Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur? lui dit Nicolas,
+qui devinait la secrète pensée de sa femme.
+
+--Tu ne peux t'imaginer combien je me sens isolée lorsque je te vois
+ainsi: il me semble toujours...
+
+--Voyons, Marie, quelle folie! Comment n'as-tu pas honte...?
+
+--Il me semble alors que tu ne peux m'aimer, tant je suis laide, surtout
+dans ce moment.
+
+--Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis: il n'y a pas de laides amours:
+c'est Malvina et compagnie qu'on peut aimer parce qu'elles sont
+jolies.... Est-ce qu'on aime sa femme? Je ne t'aime pas.... Et cependant
+comment te dire?... Qu'un chat noir passe entre nous... ou que je me
+trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon à rien....
+Est-ce que j'aime mon doigt?... Allons donc! je ne l'aime pas, mais
+qu'on essaye de me le couper...
+
+--Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de même....
+Tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas?
+
+--Bien au contraire,» répondit-il en souriant, et, la paix étant faite,
+il se mit à marcher de long en large, et à penser tout haut devant sa
+femme comme il en avait l'habitude.
+
+Il ne lui venait même pas à l'esprit de lui demander si elle était
+disposée à l'entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontanément
+la même pensée. Il lui fit donc part de son intention d'engager Pierre
+et sa famille à rester chez eux jusqu'au printemps. La comtesse Marie
+l'écouta, fit ses observations et lui parla à son tour de ses enfants.
+
+«Comme la femme perce déjà en elle! dit-elle en français en lui
+désignant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs.
+Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique.... Eh
+bien, voilà notre logique; je lui dis: «Papa a envie de dormir...--Pas
+du tout, me répond-elle, il rit»... et elle a raison! ajouta la comtesse
+Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu
+l'aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en français.
+
+--Que veux-tu? Je fais tout mon possible pour le cacher.»
+
+À ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui
+s'ouvraient et se fermaient, «Voici quelqu'un qui arrive! s'écria
+Nicolas.
+
+--C'est Pierre, j'en suis sûre. Je vais voir,» dit la comtesse Marie en
+quittant la chambre.
+
+Pendant qu'elle n'était pas là, Nicolas se donna le plaisir de faire
+faire à sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigué et essoufflé, il
+enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa tête et la serra contre
+sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutumée lui avait rappelé ses danses
+dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure
+enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et
+faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son père exécutait
+jadis avec sa fille les pas du fameux «Daniel Cowper».
+
+«C'est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir
+comme notre Natacha est tout autre maintenant.... Mais il a reçu tout de
+même son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproché son
+retard!... Va donc vite le voir!»
+
+Nicolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse
+Marie, restée seule, se dit à demi-voix: «Oh! jamais, jamais, je
+n'aurais cru qu'on pût être aussi heureuse!» Un bonheur ineffable se
+lisait sur son visage, mais en même temps elle soupira, et son regard
+devint profondément mélancolique. On aurait dit que la pensée d'un autre
+bonheur, d'un bonheur qu'on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un
+voile sur celui qu'elle éprouvait en ce moment.
+
+Autour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un
+certain nombre de groupes qui, tout en différant essentiellement les uns
+des autres, gravitent côte à côte vers le centre commun, se font des
+concessions mutuelles, parviennent à se fondre en un harmonieux
+ensemble, sans perdre leur caractère individuel. Le moindre incident est
+triste, joyeux ou grave également pour tous, mais les motifs qui les
+poussent à se réjouir ou à s'attrister sont particuliers à chacun d'eux.
+Le retour de Pierre à Lissy-Gory fut un de ces événements heureux et
+importants, et réagit immédiatement sur toute la maison.
+
+Les serviteurs se réjouirent, parce qu'ils pressentaient que leur maître
+s'occuperait moins d'eux dorénavant, qu'il serait moins strict dans ses
+inspections journalières, plus indulgent et plus gai, et qu'ils
+recevraient de riches cadeaux aux fêtes de Noël.
+
+Les enfants et les gouvernantes se réjouirent, parce que personne mieux
+que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait
+«l'écossaise», et sur cet unique morceau de son répertoire ils dansaient
+toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu'ils ne
+seraient pas oubliés à la fin de l'année.
+
+Le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, intelligent et vif,
+quoique d'une constitution maladive et délicate, avait toujours ses
+grands et beaux yeux, sa chevelure bouclée d'un blond doré, et, comme
+les autres, ne se possédait pas de joie, car l'oncle Pierre, comme il
+l'appelait, était l'objet de son adoration enthousiaste. La comtesse
+Marie, qui veillait à son éducation, n'avait pas réussi à lui inspirer
+le même attachement pour son mari: il semblait même que l'enfant
+laissait percer à son égard une indifférence légèrement dédaigneuse. Ni
+l'uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow,
+n'excitaient son envie. Pierre était son Dieu, et il ne souhaitait rien
+de plus que d'être aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le
+voyait, sa figure s'illuminait, et s'il lui adressait la parole, son
+coeur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu'il
+lui entendait dire, se le redisait ensuite à lui-même ou le discutait
+avec Dessalles.
+
+Le passé de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivité, le
+poétique roman qu'il avait bâti là-dessus sur des mots saisis au vol,
+son amour pour Natacha, qu'il aimait avec une exaltation enfantine, et,
+par-dessus tout, l'amitié de Pierre pour son père, en faisaient à ses
+yeux un héros et un être sacré. La tendresse émue avec laquelle Pierre
+et Natacha parlaient du défunt, avait fait deviner à l'enfant, chez qui
+l'amour commençait à s'éveiller vaguement, que son père avait aimé
+Natacha, et, qu'il l'avait léguée en mourant à son ami, et il avait un
+véritable culte pour ce père dont il ne pouvait parvenir à se rappeler
+les traits, mais auquel il rêvait constamment avec des larmes de
+tendresse.
+
+Le soir, lorsque l'heure fut venue pour les enfants d'embrasser leurs
+parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux,
+le petit Nicolas murmura à l'oreille de Dessalles qu'il avait grande
+envie de demander à sa tante la permission de rester.
+
+«Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous?--lui dit-il.
+La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage ému, où la supplication
+était empreinte:
+
+--Lorsque vous êtes là, il ne peut pas se détacher de vous.»
+
+Pierre auquel elle s'adressait, sourit.
+
+«Je vous le ramènerai tout à l'heure, monsieur Dessalles, laissez-le
+moi, je l'ai à peine entrevu.... Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main
+au gouverneur.... Il commence à ressembler à son père, n'est-ce pas,
+Marie?
+
+--Mon père!» s'écria le jeune garçon en rougissant jusqu'au blanc des
+yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.
+
+Celui-ci baissa la tête en guise de réponse, et renoua la conversation
+interrompue par la sortie des enfants.
+
+La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant à Natacha, les yeux fixés
+sur son mari, elle écoutait attentivement les questions que Rostow et
+Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant à fumer
+leurs pipes et à savourer le thé que leur versait Sonia,
+mélancoliquement assise auprès du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans
+un coin, le visage tourné du côté de Pierre, tressaillait de temps à
+autre, et se parlait à lui-même, sous l'irrésistible pression d'un
+sentiment nouveau.
+
+On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sphères
+administratives. Denissow, mécontent du gouvernement à cause de ses
+mécomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises
+que l'on commettait, selon lui, à Pétersbourg, et exprimait son opinion
+en termes vifs et tranchants.
+
+«Autrefois il fallait être Allemand pour parvenir; aujourd'hui il faut
+être de la coterie Tatarinow et Krüdner!
+
+--Oh! si j'avais pu lâcher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les
+aurait guéris de leur folie! Cela a-t-il le sens commun, je vous le
+demande, de donner à ce soldat de Schwarz le régiment Séménovsky?»
+
+Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignité et de son
+importance de prendre part à leurs critiques, de paraître s'intéresser
+aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, à son tour, sur ces
+graves affaires, si bien que la causerie ne s'étendit pas au delà des
+on-dit et des commérages du jour sur les gros bonnets de
+l'administration.
+
+Natacha, toujours au courant des pensées de son mari, devinant qu'il ne
+parvenait pas, malgré son désir, à donner un autre tour à la
+conversation et à aborder le sujet de sa préoccupation intime, celle
+précisément qui l'avait forcé à se rendre à Pétersbourg et à y réclamer
+le conseil de son nouvel ami, le prince Théodore, lui vint en aide en
+lui demandant où en était son affaire.
+
+«Laquelle? demanda Rostow.
+
+--Toujours la même, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de
+travers, et qu'il est du devoir des honnêtes gens de réagir.
+
+--Les honnêtes gens! s'écria Rostow en fronçant les sourcils.... Que
+peuvent-ils y faire?
+
+--Ils peuvent...
+
+--Passons dans mon cabinet,» dit brusquement Rostow.
+
+Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-soeur la
+suivit, pendant qu'ils se dirigeaient vers le cabinet, où le petit
+Nicolas se glissa après eux et s'assit auprès du bureau de son oncle,
+dans le coin le plus obscur.
+
+«Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire? dit Denissow sans
+lâcher sa pipe.
+
+--Des chimères, toujours des chimères! murmura Rostow.
+
+--Voici ce qui en est, voici la situation telle qu'elle est à
+Pétersbourg, reprit Pierre avec vivacité et en accompagnant son entrée
+en matière de gestes énergiques... l'Empereur ne se mêle plus de rien:
+il s'est adonné au mysticisme, il cherche le repos à tout prix, et il ne
+saurait se procurer ce repos que par l'activité d'hommes sans foi ni
+loi, qui persécutent et qui oppriment à l'envi. Le vol est à l'ordre du
+jour dans les tribunaux, le bâton seul mène l'armée, le peuple est
+tyrannisé, la civilisation étouffée, la jeunesse honnête persécutée! La
+corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre! C'est
+inévitable, et chacun le sent!»
+
+Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont
+toujours parlé ceux qui examinent de près les actes de n'importe quel
+gouvernement.
+
+«Je leur ai dit tout cela à Pétersbourg...
+
+--À qui?
+
+--Mais vous le savez bien, au prince Théodore et aux autres. Que la
+civilisation et la charité rivalisent entre elles, rien de mieux, mais
+c'est insuffisant; les circonstances actuelles exigent autre chose!»
+
+Une vive irritation s'empara de Rostow, et il allait répliquer, lorsque
+son regard tomba sur son neveu, dont il avait oublié la présence.
+
+«Que fais-tu ici? lui demanda-t-il avec colère.
+
+--Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garçon dans la sienne et
+en poursuivant son thème: Oui, je leur ai même dit plus.... Lorsqu'on
+s'attend à la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu'on sent
+que la catastrophe est imminente, on s'unit, on se groupe, et l'on agit
+ensemble pour résister au bouleversement général. Tout ce qui est jeune
+et vigoureux est attiré là-bas sous mille prétextes et ne tarde pas à
+s'y dépraver: l'un se perd par les femmes, l'autre par les faveurs, le
+troisième par la vanité, le quatrième se laisse corrompre par l'argent,
+et tous passent dans «l'autre camp». Il ne restera plus bientôt de gens
+indépendants comme vous et moi... Élargissez le cercle, leur ai-je
+dit.... Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais
+aussi l'indépendance et l'activité!
+
+--Et quel sera donc le but de cette activité? s'écria Rostow, qui,
+enfoncé dans un fauteuil, écoutait Pierre avec une mauvaise humeur
+croissante.... Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au
+gouvernement?
+
+--Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la société qui
+se formerait sur ces bases n'aurait, à la rigueur, nul besoin d'être
+secrète. Si le gouvernement consentait à la reconnaître, les
+conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais
+de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l'acception du mot. Nous
+serions là pour empêcher les Pougatchew de nous couper le cou, et les
+Araktchéïew de nous exiler aux colonies militaires; nous nous liguerions
+dans l'unique intention de veiller au bien général et à la sécurité de
+chacun.
+
+--À merveille, mais, du moment que la société est secrète, elle est
+nuisible et ne peut dès lors qu'engendrer le mal.
+
+--Pourquoi donc? On dirait en vérité que le «Tugendbund» qui a sauvé
+l'Europe (on n'osait pas encore, à cette époque, en faire honneur à la
+Russie) a fait naître le mal? N'est-il pas au contraire l'alliance de la
+vertu, de l'amour, de l'assistance mutuelle, la mise en action, en un
+mot, des paroles de Jésus-Christ sur la croix?»
+
+Natacha, qui était entrée dans le cabinet pendant la discussion,
+rayonnait de joie en contemplant le visage ému de son mari, sans écouter
+ses paroles qu'elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de
+l'âme de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet émergeait de son
+col rabattu, et à qui personne ne faisait plus attention, était aussi
+heureux qu'elle. Chaque parole de Pierre enflammait son coeur, et, sans
+s'en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire à cacheter
+rangées sur le bureau de son oncle.
+
+«Allons donc, mon cher, le «Tugendbund» est bon pour les mangeurs de
+saucisses; quant à moi, je ne le comprends pas, s'écria Denissow d'une
+voix haute et ferme. Tout va à la diable, c'est vrai! mais le
+«Tugendbund» n'est pas de ma compétence! Vous êtes mécontent? Eh bien,
+va alors pour une révolte[41], c'est autre chose, et là je suis votre
+homme!!!»
+
+Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, sérieusement fâché, essaya de
+prouver qu'il n'y avait aucun danger à prévoir, et que l'imagination de
+Pierre était seule coupable. Pierre défendit sa thèse avec chaleur, et
+son intelligence, plus développée, et plus fertile en arguments que
+celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur; sa mauvaise
+humeur s'en accrut d'autant plus qu'il entendait dans le fond de son âme
+une voix secrète qui lui disait que, malgré tous les raisonnements
+imaginables, son opinion seule était juste et vraie.
+
+«Voici ce que je te dirai, s'écria-t-il en se levant et en jetant avec
+brusquerie sa pipe dans un coin: selon toi, tout va à la diable, et tu
+nous prédis une catastrophe; je ne crois ni à l'un ni à l'autre, quoique
+je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le
+serment est une chose de convention, ma réponse est toute prête.... Tu
+es mon meilleur ami, n'est-ce pas? Eh bien, si tu formais une société
+secrète, si tu te mettais à agir contre le gouvernement, et
+qu'Araktchéïew m'ordonnât de faire marcher contre vous un escadron et de
+frapper, je n'hésiterais pas une seconde, je marcherais et je
+frapperais.... Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira!»
+
+Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la première à
+le rompre, en se mettant à défendre son mari, et en prenant son frère à
+partie: tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit
+cependant son but, en rétablissant la discussion sur un ton amical.
+
+Au moment où l'on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s'approcha
+de Pierre.
+
+«Oncle Pierre, balbutia-t-il, pâle d'émotion et les yeux brillants,
+Vous... vous ne.... Si papa eût été vivant, aurait-il partagé votre
+opinion?»
+
+Pierre le regarda, et comprit à quel travail compliqué, pénible et
+étrange avait dû se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce
+garçon, et, se souvenant de ce qui s'était dit, il regretta de l'avoir
+eu pour auditeur.
+
+«Je le crois,» lui répondit-il à contre-coeur, et il sortit.
+
+Le petit Nicolas s'approcha tout pensif du bureau et devint pourpre
+d'émotion: il venait d'apercevoir les dégâts dont il s'était rendu
+coupable.
+
+«Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l'ai pas fait exprès, s'écria-t-il en
+s'adressant à Rostow et en lui indiquant les débris des plumes et des
+bâtons de cire à cacheter.
+
+--C'est bon, c'est bon! dit Rostow en maîtrisant à grand'peine sa
+colère. Tu n'aurais pas dû rester là, ce n'était pas ta place!» Et,
+jetant vivement les débris sous la table, il suivit Pierre.
+
+Pendant le souper, il ne fut plus question de politique et de sociétés
+secrètes; les souvenirs de l'année 1812, ce sujet favori de Rostow,
+firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y
+prirent une part si cordiale et si animée que, lorsqu'ils se séparèrent,
+ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde.
+
+«J'aurais voulu, dit Rostow à sa femme, lorsqu'ils se trouvèrent seuls
+dans leur chambre, que tu eusses assisté à notre discussion de tantôt
+avec Pierre; ils ont organisé quelque chose là-bas à Pétersbourg, et il
+tient à toute force à me persuader que le devoir de tout honnête homme
+consiste à agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le
+devoir.... Ils sont tombés sur moi, Denissow aussi bien que Natacha.
+Celle-là est, ma foi, très amusante, elle mène son mari tambour battant,
+mais, aussitôt qu'il y a discussion, elle n'a plus ni idées ni
+expressions à elle, et c'est toujours Pierre qui parle par sa bouche.
+Lorsque je lui ai dit que je plaçais le serment et le devoir au-dessus
+de tout, elle a essayé de me prouver que j'avais tort. Que lui aurais-tu
+répondu?
+
+--Tu as complètement raison, à mon avis, et je le lui ai déjà dit.
+Pierre soutient que tous souffrent et se dépravent, et que notre devoir
+est de porter secours au prochain.... C'est vrai, sans doute, mais il
+oublie que nous avons d'autres devoirs qui nous sont imposés par Dieu
+lui-même, et qui nous touchent de plus près. Nous pouvons sacrifier nos
+personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants.
+
+--C'est précisément ce que je lui ai dit, s'écria Rostow, persuadé que
+cela s'était passé ainsi.... Mais Pierre revenait toujours à l'amour
+pour le prochain et au christianisme... et le petit Nicolas l'écoutait
+avec transport...
+
+--Cet enfant me cause de vives inquiétudes, dit la comtesse Marie: il
+n'est pas comme les autres, et je crains toujours de l'oublier en ne
+m'occupant que des miens; il est seul, lui, et trop seul avec ses
+pensées!
+
+--Tu n'as, je crois, rien à te reprocher à ce sujet; tu es pour lui
+comme la plus tendre des mères, et j'en suis heureux, car c'est un
+charmant enfant.... Quelle franchise! Jamais un mensonge! Charmant
+enfant! répéta Rostow, qui n'avait pas pour le petit Nicolas une
+affection des plus vives, mais qui, justement à cause de cela, ne
+manquait jamais d'en faire l'éloge toutes les fois que l'occasion s'en
+présentait.
+
+--Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une mère pour lui, et cela
+me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui
+vaut rien, la société lui serait nécessaire.
+
+--Eh bien, il en verra bientôt, puisque je dois le mener l'été prochain
+à Pétersbourg,» répondit Rostow.
+
+En attendant, à l'étage inférieur de la maison, le jeune Nicolas dormait
+d'un sommeil agité. Une veilleuse, car jamais on n'était parvenu à
+l'habituer à l'obscurité, répandait sa faible lueur dans la chambre.
+Réveillé tout à coup en sursaut, mouillé d'une sueur froide, il se
+dressa sur son lit, et ses yeux démesurément ouverts regardèrent droit
+devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait: il se voyait avec
+l'oncle Pierre, coiffés tous deux de casques semblables à ceux des
+grands hommes de Plutarque; une nombreuse armée les suivait, et cette
+armée se composait d'une multitude de fils blancs et ténus, comme ces
+toiles d'araignées qui voltigent et se balancent dans les airs en
+automne, et que Dessalles appelait les «fils de la Vierge». La Gloire,
+dont le corps était également formé de ce tissu aérien, mais un peu plus
+serré marchait en avant. L'oncle Pierre et lui, se laissant glisser,
+heureux et légers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout
+à coup les fils qui les entraînaient se détendent et s'enchevêtrent....
+Ils se sentent horriblement oppressés... et l'oncle Nicolas Rostow
+apparaît à leurs yeux, menaçant et terrible.... «C'est vous qui avez
+fait cela leur dit-il en leur montrant les débris des plumes et de la
+cire à cacheter. Je vous aimais, mais Araktchéïew m'a donné un ordre, et
+je tuerai le premier qui s'avancera! Oui, je le ferai!» Le petit Nicolas
+se tourne du côté de Pierre, mais Pierre n'y est plus.... C'est son
+père, le prince André! Il n'a, il est vrai, aucune forme précise, mais
+c'est bien lui, il le sent à la violence de son amour, qui lui enlève
+toute sa force.... Son père le caresse et le plaint, mais l'oncle Rostow
+avance toujours.... Une folle terreur le saisit et il se réveille glacé
+d'épouvante.... «Mon père,» se dit-il, «mon père m'a caressé...! C'est
+bien Lui qui est venu, et il m'a approuvé, ainsi que l'oncle Pierre!...
+Quoi qu'ils disent, je «le» ferai. Mucius Scévola s'est bien brûlé la
+main? Pourquoi ne ferais-je pas de même un jour?... Ils tiennent à ce
+que je m'instruise?... Soit. Je m'instruirai, mais un jour viendra où je
+cesserai d'apprendre, et c'est alors que je «le» ferai!... Je ne demande
+qu'une chose au bon Dieu, c'est qu'il y ait en moi ce qu'il y avait dans
+les grands hommes de Plutarque! Je ferai mieux encore; on le saura, on
+m'aimera, on parlera avec éloges de moi, et...» Des sanglots lui
+serrèrent la poitrine, et il fondit en larmes.
+
+«Êtes-vous souffrant? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient
+subitement réveillé.
+
+--Non, répondit vivement l'enfant en reposant sa tête sur l'oreiller....
+Comme il est bon, lui aussi, et comme je l'aime! murmura-t-il... et
+l'oncle Pierre, quelle perfection!... Et mon père! Oui, je le ferai!...
+Lui-même m'aurait approuvé!...»
+
+
+FIN
+
+NOTES:
+
+[1] Borodino.
+[2] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[3] Mot à mot: «Notre Monsieur». _(Note du traducteur.)_
+[4] Une verste vaut 1 kilomètre 066. _(Note du traducteur.)_
+[5] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[6] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[7] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[8] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[9] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[10] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[11] Je suis par naissance Tartare, Je voulus devenir Romain: Les
+Français m'appellent barbare, Et les Russes, George Dandin.
+[12] En français dans le texte. (_Note du Trad_.)
+[13] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[14] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[15] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[16] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[17] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[18] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[19] Nom donné en Russie au quartier des boutiques. _(Note du
+traducteur.)_
+[20] En français dans le texte. M. Thiers applique ce terme de
+«misérables» aux forçats. Voir, pour le complément de sa phrase, t. XIV
+page 373. _(Note du traducteur.)_
+[21] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[22] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[23] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[24] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[25] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[26] Espèce de pain. _(Note du traducteur.)_
+[27] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[28] Danse populaire. _(Note du traducteur.)_
+[29] Voir, pour compléter la phrase de M. Thiers, t. XIV, p. 392. _(Note
+du traducteur.)_
+[30] Voir la note de M. Thiers, t. XIV, p. 415. _(Note du traducteur.)_
+[31] Mot à mot: «L'accord est cousin germain de l'affaire.» _(Note du
+traducteur.)_
+[32] Bonnet fourré en peau de mouton.
+[33] Capitaine de cosaques. _(Note du traducteur.)_
+[34] Tireur.
+[35] Cent coups de bâton.
+[36] Vêtement tatare.
+[37] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[38] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
+[39] Malgré le talent hors ligne déployé par l'auteur dans l'exposé
+philosophique de la première partie de cet épilogue, nous avons cru
+pouvoir l'omettre dans notre traduction, sans inconvénient pour la
+marche et la clarté du récit (_Note du traducteur._)
+[40] Domestiques serfs attachés à la maison d'un seigneur. _(Note du
+traducteur.)_
+[41] En employant le mot russe: «bount» (révolte) en opposition au
+«Tugendbund» allemand, Denissow fait un jeu de mots complètement
+intraduisible. _(Note du traducteur.)_
+
+
+
+
+
+
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+
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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Binary files differ
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+Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome III, by Léon Tolstoï
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La guerre et la paix, Tome III
+
+Author: Léon Tolstoï
+
+Release Date: March 8, 2006 [EBook #17951]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME III ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+<h1>Comte L&eacute;on Tolsto&iuml;</h1>
+<h1>LA GUERRE ET LA PAIX</h1>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>TOME III</h2>
+<h3>(1863-1869)</h3>
+<h3>Traduction par UNE RUSSE</h3>
+<p><a name="chapitres" id="chapitres"></a></p>
+<hr style="width: 65%;" />
+<table summary="table">
+<tr><td>
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+<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>TROISI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<h3>BORODINO&mdash;LES FRAN&Ccedil;AIS &Agrave; MOSCOU &Eacute;PILOGUE</h3>
+
+<h3>1812&mdash;1820</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE PREMIER</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le 5 septembre eut lieu le combat de Schevardino; le 6, pas un coup de
+fusil ne fut tir&eacute; de part ni d'autre, et le 7 vit la sanglante bataille
+de Borodino! Pourquoi et comment ces batailles furent-elles livr&eacute;es? On
+se le demande avec stupeur, car elles ne pouvaient offrir d'avantages
+s&eacute;rieux ni aux Russes ni aux Fran&ccedil;ais. Pour les premiers, c'&eacute;tait
+&eacute;videmment un pas en avant vers la perte de Moscou, catastrophe qu'ils
+redoutaient par-dessus tout, et, pour les seconds, un pas en avant vers
+la perte de leur arm&eacute;e, ce qui devait sans nul doute leur causer la m&ecirc;me
+appr&eacute;hension. Cependant, quoiqu'il f&ucirc;t facile de pr&eacute;voir ces
+cons&eacute;quences, Napol&eacute;on offrit la bataille et Koutouzow l'accepta. Si des
+raisons v&eacute;ritablement s&eacute;rieuses eussent dirig&eacute; les combinaisons
+strat&eacute;giques des deux commandants en chef, ni l'un ni l'autre n'aurait
+d&ucirc; dans ce cas s'y d&eacute;cider, car &eacute;videmment Napol&eacute;on, en courant le
+risque de perdre le quart de ses soldats &agrave; deux mille verstes de la
+fronti&egrave;re, marchait &agrave; sa ruine, et Koutouzow, en s'exposant &agrave; la m&ecirc;me
+chance, perdait fatalement Moscou.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; la bataille de Borodino, nos forces se trouvaient, relativement
+aux forces ennemies, dans la proportion de 5 &agrave; 6, et apr&egrave;s la bataille,
+de 1 &agrave; 2, soit: de 100 &agrave; 120 000 avant, et de 50 &agrave; 100 000 apr&egrave;s; et
+cependant l'exp&eacute;riment&eacute; et intelligent Koutouzow accepta le combat, qui
+co&ucirc;ta &agrave; Napol&eacute;on, reconnu pour un g&eacute;nie militaire, le quart de son
+arm&eacute;e! &Agrave; ceux qui voudraient d&eacute;montrer qu'en prenant Moscou, comme il
+avait pris Vienne, il croyait terminer la campagne, on pourrait opposer
+bien des preuves du contraire. Les historiens contemporains eux-m&ecirc;mes
+racontent qu'il cherchait depuis Smolensk l'occasion de s'arr&ecirc;ter, car
+si d'un c&ocirc;t&eacute; il se rendait parfaitement compte du danger de l'extension
+de sa ligne d'op&eacute;ration, de l'autre il pr&eacute;voyait que l'occupation de
+Moscou ne serait pas pour lui une issue favorable. Il en pouvait juger
+par l'&eacute;tat o&ugrave; on lui abandonnait les villes, et par l'absence de toute
+r&eacute;ponse &agrave; ses tentatives r&eacute;it&eacute;r&eacute;es de renouer les n&eacute;gociations de paix.
+Ainsi donc, tous deux, l'un en offrant la bataille, l'autre en
+l'acceptant, agirent d'une fa&ccedil;on absurde et sans dessein arr&ecirc;t&eacute;. Mais
+les historiens, en raisonnant apr&egrave;s coup sur le fait accompli, en
+tir&egrave;rent des conclusions sp&eacute;cieuses en faveur du g&eacute;nie et de la
+pr&eacute;voyance des deux capitaines, qui, de tous les instruments employ&eacute;s
+par Dieu dans les &eacute;v&eacute;nements de ce monde, en furent certainement les
+moteurs les plus aveugles.</p>
+
+<p>Quant &agrave; savoir comment furent livr&eacute;es les batailles de Schevardino et de
+Borodino, l'explication des m&ecirc;mes historiens est compl&egrave;tement fausse,
+bien qu'ils affectent d'y mettre la plus grande pr&eacute;cision. Voici en
+effet comment, d'apr&egrave;s eux, cette double bataille aurait eu lieu:
+&laquo;L'arm&eacute;e russe, en se repliant apr&egrave;s le combat de Smolensk, aurait
+cherch&eacute; la meilleure position possible pour livrer une grande bataille,
+et elle aurait trouv&eacute; cette position sur le terrain de Borodino; les
+Russes l'auraient fortifi&eacute;e sur la gauche de la grand'route de Moscou &agrave;
+Smolensk, &agrave; angle droit entre Borodino et Outitza, et, pour surveiller
+les mouvements de l'ennemi, ils auraient &eacute;lev&eacute; en avant un retranchement
+sur le mamelon de Schevardino. Le 5, Napol&eacute;on aurait attaqu&eacute;, et se
+serait empar&eacute; de cette position; le 7, il serait tomb&eacute; sur l'arm&eacute;e
+russe, qui occupait la plaine de Borodino.&raquo; C'est ainsi que parle
+l'histoire, et pourtant, si l'on &eacute;tudie l'affaire avec soin, on peut, si
+l'on veut, se convaincre de l'inexactitude de ce r&eacute;cit. Il n'est pas
+vrai de dire que les Russes aient cherch&eacute; une meilleure position: tout
+au contraire, dans leur retraite, ils en ont laiss&eacute; de c&ocirc;t&eacute; plusieurs
+qui &eacute;taient sup&eacute;rieures &agrave; celle de Borodino; mais Koutouzow refusait
+d'en accepter une qu'il n'e&ucirc;t pas choisie lui-m&ecirc;me; mais le patriotique
+d&eacute;sir d'une bataille d&eacute;cisive ne s'&eacute;tait pas encore exprim&eacute; avec assez
+d'&eacute;nergie; mais Miloradovitch n'avait pas encore op&eacute;r&eacute; sa jonction. Il y
+a bien d'autres raisons encore, qu'il serait trop long d'&eacute;num&eacute;rer. Le
+fait est que les autres positions &eacute;taient pr&eacute;f&eacute;rables, et que celle de
+Borodino n'&eacute;tait pas plus forte que toute autre, prise au hasard, sur la
+carte de l'empire de Russie. Non seulement les Russes n'avaient pas
+fortifi&eacute; la gauche de Borodino, c'est-&agrave;-dire l'endroit o&ugrave; la bataille a
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;cis&eacute;ment livr&eacute;e, mais, le matin m&ecirc;me du 6, personne ne songeait
+encore &agrave; la possibilit&eacute; d'un engagement sur ce point. Comme preuves &agrave;
+l'appui, nous dirons ceci:</p>
+
+<p>1&deg; La fortification en question n'y existait pas le 6; commenc&eacute;e
+seulement &agrave; cette date, elle &eacute;tait encore inachev&eacute;e le lendemain.</p>
+
+<p>2&deg; L'emplacement m&ecirc;me de la redoute de Schevardino, en avant de la
+position o&ugrave; fut livr&eacute;e la bataille, n'avait aucun sens. Pourquoi en
+effet l'avait-on fortifi&eacute; plut&ocirc;t que les autres points? et pourquoi
+avait-on, dans la nuit du 5, compromis les forces disponibles et perdu 6
+000 hommes, lorsqu'une patrouille de cosaques e&ucirc;t &eacute;t&eacute; suffisante pour
+surveiller les mouvements de l'ennemi?</p>
+
+<p>3&deg; Ne savons-nous pas enfin que le 6, la veille de la bataille, Barclay
+de Tolly et Bagration consid&eacute;raient la redoute de Schevardino, non pas
+comme un ouvrage avanc&eacute;, mais comme le flanc gauche de la position, et
+Koutouzow lui-m&ecirc;me, dans son premier rapport, r&eacute;dig&eacute; sous l'impression
+de la bataille, ne donne-t-il pas &eacute;galement &agrave; cette redoute la m&ecirc;me
+position! N'est-ce donc pas l&agrave; une preuve qu'elle n'avait &eacute;t&eacute; ni &eacute;tudi&eacute;e
+ni choisie &agrave; l'avance? Plus tard, lorsque arriv&egrave;rent les rapports
+d&eacute;taill&eacute;s de l'affaire, pour justifier les fautes du g&eacute;n&eacute;ral en chef,
+qui devait &agrave; tout prix rester infaillible, on &eacute;mit l'inconcevable
+assertion que la redoute de Schevardino servait d'avant-poste, tandis
+qu'elle n'&eacute;tait, par le fait, qu'un point extr&ecirc;me du flanc gauche, et
+l'on ne manqua pas d'insister sur ce que la bataille avait &eacute;t&eacute; accept&eacute;e
+par nous dans une position fortifi&eacute;e et pr&eacute;alablement d&eacute;termin&eacute;e, tandis
+qu'au contraire la bataille avait eu lieu &agrave; l'improviste, dans un
+endroit d&eacute;couvert et presque d&eacute;pourvu de fortifications.</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, voici comment l'affaire s'&eacute;tait pass&eacute;e: l'arm&eacute;e russe
+s'appuyait sur la rivi&egrave;re Kolotcha, qui coupait la grand'route &agrave; angle
+aigu, de fa&ccedil;on &agrave; avoir son flanc gauche &agrave; Schevardino, le flanc droit au
+village de Novo&iuml;&eacute;, et le centre &agrave; Borodino, au confluent des deux
+rivi&egrave;res Kolotcha et Vo&iuml;na. Quiconque &eacute;tudierait le terrain de Borodino,
+en oubliant dans quelles conditions s'y est livr&eacute;e la bataille, verrait
+clairement que cette position sur la rivi&egrave;re Kolotcha ne pouvait avoir
+d'autre but que d'arr&ecirc;ter l'ennemi qui s'avan&ccedil;ait sur Moscou par la
+grand'route de Smolensk. D'apr&egrave;s les historiens, Napol&eacute;on, en se
+dirigeant le 5 vers Valou&iuml;ew, ne vit pas la position occup&eacute;e par les
+Russes entre Outitza et Borodino, ni leur avant-poste. C'est en
+poursuivant leur arri&egrave;re-garde qu'il se heurta, &agrave; l'improviste, contre
+le flanc gauche, o&ugrave; se trouvait la redoute de Schevardino, et fit
+traverser &agrave; ses troupes la rivi&egrave;re Kolotcha, &agrave; la grande surprise des
+Russes. Aussi, avant m&ecirc;me que l'engagement f&ucirc;t commenc&eacute;, ils furent
+forc&eacute;s de faire quitter &agrave; l'aile gauche le point qu'elle devait
+d&eacute;fendre, et de se replier sur une position qui n'avait &eacute;t&eacute; ni pr&eacute;vue ni
+fortifi&eacute;e. Napol&eacute;on, en passant sur la rive gauche de la Kolotcha, &agrave;
+gauche du grand chemin, avait transport&eacute; la bataille de droite &agrave; gauche
+du c&ocirc;t&eacute; des Russes dans la plaine entre Outitza, S&eacute;m&eacute;novski et Borodino,
+et c'est dans cette plaine que fut livr&eacute;e la bataille du 7. Voici du
+reste un plan sommaire de la bataille, telle qu'on l'a d&eacute;crite, et telle
+qu'elle a &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement livr&eacute;e.</p>
+
+<div class="center">
+ <img src="images/plan.jpg"
+ alt="Plan" title="Plan" />
+</div>
+
+<p>Si Napol&eacute;on n'avait pas travers&eacute; la Kolotcha le 24 au soir, et s'il
+avait commenc&eacute; l'attaque imm&eacute;diatement, au lieu de donner l'ordre
+d'emporter la redoute, personne n'aurait pu dire que cette redoute
+n'&eacute;tait pas le flanc gauche de cette position, et tout se serait pass&eacute;
+comme on s'y attendait. Dans ce cas, nous aurions &eacute;videmment oppos&eacute; une
+r&eacute;sistance encore plus opini&acirc;tre pour la d&eacute;fense de notre flanc gauche;
+le centre et l'aile droite de Napol&eacute;on auraient &eacute;t&eacute; attaqu&eacute;s, et c'est
+le 24 qu'aurait eu lieu la grande bataille, &agrave; l'endroit m&ecirc;me qui avait
+&eacute;t&eacute; fortifi&eacute; et choisi. Mais, l'attaque de notre flanc gauche ayant eu
+lieu le soir, comme cons&eacute;quence de la retraite de notre arri&egrave;re-garde,
+et les g&eacute;n&eacute;raux russes ne pouvant et ne voulant pas s'engager &agrave; une
+heure aussi avanc&eacute;e, la premi&egrave;re et la principale partie de la bataille
+de Borodino se trouva par cela m&ecirc;me perdue le 5, et eut pour r&eacute;sultat
+in&eacute;vitable la d&eacute;faite du 7. Les arm&eacute;es russes n'avaient donc pu se
+couvrir le 7 que de faibles retranchements non termin&eacute;s. Leurs g&eacute;n&eacute;raux
+aggrav&egrave;rent encore leur situation en ne tenant pas assez compte de la
+perte du flanc gauche, qui entra&icirc;nait n&eacute;cessairement un changement dans
+le champ de bataille, et en laissant leurs lignes continuer &agrave; s'&eacute;tendre
+entre le village de Novo&iuml;&eacute; et Outitza, ce qui les obligea &agrave; ne faire
+avancer leurs troupes de droite &agrave; gauche que lorsque la bataille &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; engag&eacute;e! De cette fa&ccedil;on, les forces fran&ccedil;aises furent dirig&eacute;es tout
+le temps contre l'aile gauche des Russes, deux fois plus faible
+qu'elles. Quant &agrave; l'attaque de Poniatowsky sur le flanc droit des
+Fran&ccedil;ais sur Outitza et Ouvarova, ce ne fut l&agrave; qu'un incident
+compl&egrave;tement en dehors de la marche g&eacute;n&eacute;rale des op&eacute;rations. La bataille
+de Borodino eut donc lieu tout autrement qu'on ne l'a d&eacute;crite, afin de
+cacher les fautes de nos g&eacute;n&eacute;raux, et cette description imaginaire n'a
+fait qu'amoindrir la gloire de l'arm&eacute;e et de la nation russes. Cette
+bataille ne fut livr&eacute;e ni sur un terrain choisi &agrave; l'avance et
+convenablement fortifi&eacute;, ni avec un l&eacute;ger d&eacute;savantage de forces du c&ocirc;t&eacute;
+des Russes, mais elle fut accept&eacute;e par eux dans une plaine ouverte, &agrave; la
+suite de la perte de la redoute, et contre des forces fran&ccedil;aises doubles
+des leurs, et cela dans des conditions o&ugrave; il &eacute;tait non seulement
+impossible de se battre dix heures de suite pour en arriver &agrave; un
+r&eacute;sultat incertain, mais o&ugrave; il &eacute;tait m&ecirc;me &agrave; pr&eacute;voir que l'arm&eacute;e ne
+pourrait tenir trois heures sans subir une d&eacute;route compl&egrave;te.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Pierre quitta Moja&iuml;sk le matin du 6. Arriv&eacute; au bas de la rue abrupte qui
+m&egrave;ne aux faubourgs de la ville, il laissa sa voiture en face de
+l'&eacute;glise, situ&eacute;e &agrave; droite sur la hauteur, et dans laquelle on officiait
+en ce moment. Un r&eacute;giment de cavalerie, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de ses chanteurs, le
+suivait de pr&egrave;s; en sens oppos&eacute; montait une longue file de charrettes
+emmenant les bless&eacute;s de la veille; les paysans qui les conduisaient
+s'emportant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets,
+couraient d'un c&ocirc;t&eacute; &agrave; l'autre de la route; les t&eacute;l&egrave;gues, qui contenaient
+chacune trois ou quatre bless&eacute;s, &eacute;taient violemment secou&eacute;es sur les
+pierres jet&eacute;es &ccedil;&agrave; et l&agrave; qui repr&eacute;sentaient le pav&eacute;. Les bless&eacute;s, les
+membres entour&eacute;s de chiffons, p&acirc;les, les l&egrave;vres serr&eacute;es, les sourcils
+fronc&eacute;s, se cramponnaient aux barreaux en se heurtant les uns contre les
+autres; presque tous fix&egrave;rent leurs regards, avec une curiosit&eacute; na&iuml;ve,
+sur le grand chapeau blanc et l'habit vert de Pierre.</p>
+
+<p>Son cocher commandait avec col&egrave;re aux paysans de ne tenir qu'un c&ocirc;t&eacute; du
+chemin; le r&eacute;giment, qui descendait en s'&eacute;tendant sur toute sa largeur,
+accula la voiture jusqu'au bord du versant; Pierre lui-m&ecirc;me fut oblig&eacute;
+de se ranger et de s'arr&ecirc;ter. La montagne formait &agrave; cet endroit,
+au-dessus d'un coude de la route, un avancement &agrave; l'abri du soleil. Il y
+faisait froid et humide, bien que ce f&ucirc;t une belle et claire matin&eacute;e du
+mois d'ao&ucirc;t. Une des charrettes qui contenaient les bless&eacute;s s'arr&ecirc;ta &agrave;
+deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures de tille, accourut
+essouffl&eacute;, ramassa une pierre qu'il glissa sous les roues de derri&egrave;re et
+arrangea le harnais de son cheval; un vieux soldat, le bras en &eacute;charpe,
+qui suivait &agrave; pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant
+vers Pierre:</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc, pays, va-t-on nous laisser tous crever ici, ou nous
+tra&icirc;nera-t-on jusqu'&agrave; Moscou?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, absorb&eacute; dans ses r&eacute;flexions, n'entendit pas la question; ses
+regards se portaient tant&ocirc;t sur le r&eacute;giment de cavalerie arr&ecirc;t&eacute; par le
+convoi, tant&ocirc;t sur la charrette qui stationnait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui; il y
+avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un &eacute;tait bless&eacute; au
+visage: sa t&ecirc;te, envelopp&eacute;e de linges, laissait voir une joue dont le
+volume atteignait la grosseur d'une t&ecirc;te d'enfant; les yeux tourn&eacute;s vers
+l'&eacute;glise, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit
+blond et p&acirc;le, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure
+amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du
+troisi&egrave;me, &agrave; demi couch&eacute;, &eacute;tait invisible. Des chanteurs du r&eacute;giment de
+cavalerie fr&ocirc;l&egrave;rent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs
+joyeuses chansons, auxquelles r&eacute;pondait le bruyant carillon des cloches.
+Les chauds rayons du soleil, en &eacute;clairant le plateau de la montagne,
+&eacute;gayaient le paysage, mais &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la t&eacute;l&egrave;gue des bless&eacute;s et du cheval
+essouffl&eacute;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le
+renfoncement! Le soldat &agrave; la joue enfl&eacute;e regardait de travers les
+chanteurs.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! les &eacute;l&eacute;gants! murmura-t-il d'un ton de reproche.&mdash;J'ai vu autre
+chose que des soldats aujourd'hui... j'ai vu des paysans qu'on poussait
+en avant, dit celui qui &eacute;tait appuy&eacute; &agrave; la charrette, en s'adressant &agrave;
+Pierre avec un triste sourire:... On n'y regarde plus de si pr&egrave;s &agrave;
+pr&eacute;sent... c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il
+faut en finir!&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le peu de clart&eacute; de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y
+r&eacute;pondit par un signe affirmatif.</p>
+
+<p>La route se d&eacute;blaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en
+voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux c&ocirc;t&eacute;s, en cherchant
+&agrave; qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des
+militaires de toute arme regardaient avec &eacute;tonnement son chapeau blanc
+et son habit vert. Apr&egrave;s avoir fait quatre verstes, il aper&ccedil;ut enfin un
+visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'&eacute;tait un des
+m&eacute;decins en chef de l'arm&eacute;e, accompagn&eacute; d'un aide; sa britchka venait &agrave;
+la rencontre de Pierre; il le reconnut aussit&ocirc;t, et fit un signe au
+cosaque assis sur le si&egrave;ge &agrave; c&ocirc;t&eacute; du cocher, pour lui dire de s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Mais le d&eacute;sir de voir, voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!... Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre
+curiosit&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre descendit pour causer plus &agrave; l'aise avec le docteur, et lui
+parler de son intention de prendre part &agrave; la bataille; le docteur lui
+conseilla de s'adresser directement &agrave; Son Altesse le commandant en chef.</p>
+
+<p>&laquo;Autrement vous resterez ignor&eacute; et perdu, Dieu sait dans quel coin....
+Son Altesse vous conna&icirc;t et vous recevra affectueusement. Suivez mon
+conseil, vous vous en trouverez bien.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur avait l'air fatigu&eacute; et press&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Vous croyez? demanda Pierre; indiquez-moi donc notre position.</p>
+
+<p>&mdash;Notre position? Oh! ce n'est pas ma partie; quand vous aurez d&eacute;pass&eacute;
+Tatarinovo, vous verrez: on y remue des masses de terre; montez sur la
+colline, et d'un seul coup d'&oelig;il vous embrasserez toute la plaine.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! mais alors si vous...&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure, mais,
+continua-t-il en faisant un geste &eacute;nergique, je ne sais plus o&ugrave; donner
+de la t&ecirc;te: je cours chez le chef de corps, car savez-vous o&ugrave; nous en
+sommes? Demain on livre bataille; or sur cent mille hommes on doit
+compter vingt mille bless&eacute;s, n'est-ce pas? Eh bien, nous n'avons ni
+brancards, ni hamacs, ni officiers de sant&eacute;, ni m&eacute;decins, m&ecirc;me pour six
+mille; nous avons bien dix mille t&eacute;l&egrave;gues, mais vous comprenez qu'il
+nous faut autre chose, et l'on nous r&eacute;pond: &laquo;faites comme vous
+pourrez!...&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, Pierre pensa que sur ces cent mille hommes bien portants,
+jeunes et vieux, dont quelques-uns examinaient curieusement son chapeau,
+vingt mille &eacute;taient fatalement destin&eacute;s aux souffrances et &agrave; la mort, et
+son esprit en fut douloureusement frapp&eacute;: &laquo;Ils mourront peut-&ecirc;tre
+demain, comment alors peuvent-ils penser &agrave; autre chose?&raquo; se disait-il,
+et, par une association d'id&eacute;es involontaire mais naturelle, son
+imagination lui retra&ccedil;a vivement la descente de Moja&iuml;sk, les t&eacute;l&egrave;gues
+avec les bless&eacute;s, le bruit des cloches, les rayons brillants du soleil
+et les chansons des soldats!</p>
+
+<p>&laquo;Et ce r&eacute;giment de cavalerie qui rencontre des bless&eacute;s en allant au feu?
+Il les salue en passant, et pas un de ses hommes ne fait un retour sur
+lui-m&ecirc;me et ne pense &agrave; ce qui l'attend demain?... C'est &eacute;trange!&raquo; se dit
+Pierre en continuant sa route vers Tatarinovo. &Agrave; gauche s'&eacute;levait une
+maison seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles, et
+stationnaient une foule de voitures, de fourgons et de domestiques
+militaires. C'&eacute;tait la demeure du commandant en chef; absent en ce
+moment, il n'y avait laiss&eacute; personne, et assistait au <i>Te Deum</i> avec
+tout son &eacute;tat-major. Pierre continua sur Gorky; arriv&eacute; sur la hauteur et
+traversant la rue &eacute;troite du village, il aper&ccedil;ut, pour la premi&egrave;re fois,
+des miliciens en chemise blanche avec le bonnet d&eacute;cor&eacute; de la croix, qui,
+ruisselants de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment,
+sur un large monticule situ&eacute; &agrave; droite de la route et couvert de hautes
+herbes. Les uns creusaient la terre, les autres la brouettaient sur des
+planches pos&eacute;es &agrave; terre, et quelques-uns restaient les bras crois&eacute;s.
+Deux officiers les dirigeaient du haut de la colline. Ces paysans, qui
+s'amusaient &eacute;videmment de la nouveaut&eacute; de leurs occupations militaires,
+rappel&egrave;rent &agrave; Pierre ces paroles du soldat: &laquo;Que c'&eacute;tait avec le peuple
+entier qu'on voulait repousser l'ennemi!&raquo; Ces travailleurs barbus,
+chauss&eacute;s de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs
+cous bronz&eacute;s, leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine, laissant
+voir leurs clavicules h&acirc;l&eacute;es, firent sur Pierre une impression plus
+forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jusque-l&agrave;; et lui firent
+comprendre la solennit&eacute; et l'importance de ce qui se passait en ce
+moment.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Pierre gravit la colline dont le docteur lui avait parl&eacute;. Il &eacute;tait onze
+heures du matin; le soleil &eacute;clairait presque d'aplomb, &agrave; travers l'air
+pur et serein, l'immense panorama du terrain accident&eacute; qui se d&eacute;roulait
+en amphith&eacute;&acirc;tre sous ses yeux. Sur sa gauche montait en serpentant la
+grand'route de Smolensk, qui traversait un village avec son &eacute;glise
+blanche, couch&eacute; &agrave; cinq cents pas en avant au pied du mamelon: c'&eacute;tait
+Borodino! Un peu plus loin, la route franchissait un pont, et continuait
+&agrave; s'&eacute;lever jusqu'au village de Valou&iuml;ew, &agrave; cinq ou six verstes de
+distance; au del&agrave; de ce village, occup&eacute; en ce moment par Napol&eacute;on, elle
+disparaissait dans un bois &eacute;pais qui se dessinait &agrave; l'horizon: au milieu
+de ce massif de bouleaux et de sapins brillaient au soleil une croix
+dor&eacute;e et le clocher du couvent de Kolotski. Dans ce lointain bleu&acirc;tre, &agrave;
+gauche et &agrave; droite de la for&ecirc;t et du chemin, on distinguait la fum&eacute;e des
+feux de bivouacs et les masses confuses de nos troupes et des troupes
+ennemies. &Agrave; droite, le long des rivi&egrave;res Kolotcha et Moskva, le pays
+accident&eacute; offrait &agrave; l'&oelig;il une succession de collines et de replis de
+terrain, au fond desquels on apercevait au loin les villages de
+Besoukhow et de Zakharino, &agrave; gauche d'immenses champs de bl&eacute;, et les
+restes fumants du village de S&eacute;m&eacute;novski.</p>
+
+<p>Tout ce que Pierre voyait sur sa gauche aussi bien que sur sa droite
+&eacute;tait tellement vague, que rien des deux c&ocirc;t&eacute;s ne r&eacute;pondait &agrave; son
+attente: point de champ de bataille comme il se l'imaginait, mais de
+vrais champs, des clairi&egrave;res, des troupes, des bois, la fum&eacute;e des
+bivouacs, des villages, des collines, des ruisseaux, de sorte que malgr&eacute;
+tous ses efforts il ne pouvait parvenir &agrave; d&eacute;couvrir, dans ces sites
+riants, o&ugrave; &eacute;tait exactement notre position, ni m&ecirc;me &agrave; discerner nos
+troupes de celles de l'ennemi: &laquo;. Il faut que je m'en informe,&raquo; se
+dit-il, et, se tournant vers un officier qui regardait avec curiosit&eacute; sa
+colossale personne, aux allures si peu militaires:</p>
+
+<p>&laquo;Auriez-vous l'obligeance, lui demanda Pierre, de me dire quel est ce
+village qui est l&agrave; devant nous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Bourdino, n'est-ce pas? demanda l'officier en s'adressant &agrave; son
+tour &agrave; un camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Borodino,&raquo; r&eacute;pondit l'autre en le reprenant.</p>
+
+<p>L'officier, enchant&eacute; de trouver l'occasion de causer, se rapprocha de
+Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Et o&ugrave; sont les n&ocirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Mais l&agrave; plus loin, et les Fran&ccedil;ais aussi; les voyez-vous l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;, o&ugrave; donc? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on les voit &agrave; l'&oelig;il nu..., et l'officier lui indiqua de la main
+la fum&eacute;e qui s'&eacute;levait &agrave; gauche de la rivi&egrave;re, pendant que son visage
+prenait cette expression s&eacute;rieuse que Pierre avait d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;e chez
+plusieurs autres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce sont les Fran&ccedil;ais?... mais l&agrave;-bas? ajouta-t-il en indiquant la
+gauche de la colline.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce sont les n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Les n&ocirc;tres? mais alors l&agrave;-bas?...&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierre d&eacute;signait de la main une hauteur plus &eacute;loign&eacute;e, sur laquelle
+se dessinait un grand arbre, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un village enfonc&eacute; dans un repli
+de terrain, o&ugrave; s'agitaient des taches noires et d'&eacute;pais nuages de
+fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;C'est encore &laquo;lui!&raquo; r&eacute;pondit l'officier (c'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment la redoute
+de Schevardino). Nous y &eacute;tions hier, mais &laquo;il&raquo; y est aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors o&ugrave; donc est notre position?</p>
+
+<p>&mdash;Notre position? dit l'officier avec un sourire de complaisance. Je
+puis vous l'indiquer clairement, car c'est moi qui ai construit tous les
+retranchements... suivez-moi bien: notre centre est &agrave; Borodino, ici
+m&ecirc;me,&mdash;il indiqua le village avec l'&eacute;glise blanche;&mdash;l&agrave;, le passage de
+la Kolotcha.... Voyez-vous un pont dans cette petite prairie avec ses
+meules de foin &eacute;parpill&eacute;es?... Eh bien, c'est notre centre. Notre flanc
+droit? le voici,&mdash;continua-t-il en indiquant par un geste le vallon &agrave;
+droite;&mdash;l&agrave; est la Moskva, et c'est l&agrave; que nous avons &eacute;lev&eacute; trois fortes
+redoutes. Quant &agrave; notre flanc gauche... ici l'officier s'embarrassa...
+c'est assez malais&eacute; de vous l'expliquer: notre flanc gauche &eacute;tait hier &agrave;
+Schevardino, o&ugrave; vous apercevez ce grand ch&ecirc;ne; et maintenant nous avons
+report&eacute; notre aile gauche l&agrave;-bas, pr&egrave;s de ce village br&ucirc;l&eacute; et
+ici,&mdash;ajouta-t-il en montrant la colline de Ra&iuml;evsky.&mdash;Seulement; Dieu
+sait si on livrera bataille sur ce point. Quant &agrave; &laquo;lui&raquo;, il a, il est
+vrai, amen&eacute; ses troupes jusqu'ici, mais c'est une ruse: il tournera
+s&ucirc;rement la Moskva sur la droite.... Quoi qu'il arrive, il en manquera
+beaucoup demain &agrave; l'appel!&raquo;</p>
+
+<p>Un vieux sergent qui venait de s'approcher attendait en silence la fin
+de la p&eacute;roraison de son chef, et, m&eacute;content de ces derni&egrave;res paroles, il
+l'interrompit vivement:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut aller chercher des gabions,&raquo; dit-il gravement.</p>
+
+<p>L'officier eut l'air confus, ayant compris sans doute que si l'on
+pouvait penser &agrave; ceux qui ne seraient plus l&agrave; le lendemain, on ne devait
+pas du moins en parler:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! alors envoie la troisi&egrave;me compagnie, r&eacute;pondit-il vivement... &Agrave;
+propos, qui &ecirc;tes-vous, vous? &Ecirc;tes-vous un docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, non, je suis venu par curiosit&eacute;...&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierre descendit la colline, et repassa devant les miliciens.</p>
+
+<p>&laquo;La voil&agrave;! on l'apporte, on l'apporte!... la voil&agrave;, ils viennent!&raquo;
+s'&eacute;cri&egrave;rent plusieurs voix.</p>
+
+<p>Officiers, soldats et miliciens s'&eacute;lanc&egrave;rent sur la grand'route. Une
+procession sortait de Borodino et s'avan&ccedil;ait sur la hauteur.</p>
+
+<p>&laquo;C'est notre sainte m&egrave;re qui vient, notre protectrice, notre sainte m&egrave;re
+Iverska&iuml;a!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, c'est notre sainte m&egrave;re de Smolensk,&raquo; reprit un autre.</p>
+
+<p>Les miliciens, les habitants du village, les terrassiers de la batterie,
+jetant l&agrave; leurs b&ecirc;ches, coururent &agrave; la rencontre de la procession. En
+avant du cort&egrave;ge, sur la route poudreuse, l'infanterie marchait t&ecirc;te nue
+et tenant ses fusils la crosse en l'air: derri&egrave;re elle on entendait les
+chants religieux. Puis venaient le clerg&eacute; dans ses habits sacerdotaux,
+repr&eacute;sent&eacute; par un vieux pr&ecirc;tre, les diacres, des sacristains et des
+chantres. Soldats et officiers portaient une grande image, &agrave; visage
+noirci, ench&acirc;ss&eacute;e dans l'argent: c'&eacute;tait la sainte image qu'on avait
+emport&eacute;e de Smolensk, et qui, depuis lors, suivait l'arm&eacute;e. &Agrave; gauche, &agrave;
+droite, en avant, en arri&egrave;re, marchait, courait, et s'inclinait jusqu'&agrave;
+terre la foule des militaires. La procession atteignit enfin le plateau
+de la colline. Les porteurs de l'image se relay&egrave;rent: les sacristains
+agit&egrave;rent leurs encensoirs, et le <i>Te Deum</i> commen&ccedil;a. Les rayons du
+soleil dardaient d'aplomb, une fra&icirc;che et l&eacute;g&egrave;re brise se jouait dans
+les cheveux de toutes ces t&ecirc;tes d&eacute;couvertes et dans les rubans qui
+ornaient l'image, et les chants s'&eacute;levaient vers le ciel avec un sourd
+murmure. Dans un espace laiss&eacute; libre derri&egrave;re le pr&ecirc;tre et les diacres,
+se tenaient en avant des autres les officiers sup&eacute;rieurs. Un g&eacute;n&eacute;ral
+chauve, la croix de Saint-Georges au cou, immobile et raide, touchait
+presque le pr&ecirc;tre: c'&eacute;tait &eacute;videmment un Allemand, car il ne faisait pas
+le signe de la croix, et semblait attendre patiemment la fin des
+pri&egrave;res, qu'il trouvait indispensables pour ranimer l'&eacute;lan patriotique
+du peuple; un autre g&eacute;n&eacute;ral, &agrave; la tournure martiale, se signait sans
+rel&acirc;che en regardant autour de lui. Pierre avait aper&ccedil;u quelques figures
+de connaissance, mais il n'y prenait pas garde: toute son attention
+&eacute;tait attir&eacute;e par l'expression recueillie r&eacute;pandue sur les traits des
+soldats et des miliciens, qui contemplaient l'image avec une fi&eacute;vreuse
+exaltation. Lorsque les chantres, fatigu&eacute;s, entonn&egrave;rent paresseusement,
+car c'&eacute;tait au moins le vingti&egrave;me <i>Te Deum</i> qu'ils chantaient,
+l'invocation &agrave; la Vierge, et que le pr&ecirc;tre et le diacre reprirent en
+ch&oelig;ur: &laquo;Tr&egrave;s sainte Vierge, muraille invisible et m&eacute;diatrice divine,
+d&eacute;livre du malheur Tes esclaves qui accoururent vers Toi,&raquo; toutes les
+figures refl&eacute;t&egrave;rent le sentiment profond que Pierre avait d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;
+&agrave; la descente de Moja&iuml;sk et chez la plupart de ceux qu'il avait
+rencontr&eacute;s. Les fronts s'inclinaient plus souvent, les cheveux se
+rejetaient en arri&egrave;re, les soupirs et les coups dans la poitrine se
+multipliaient. Tout &agrave; coup la foule eut un mouvement de recul et retomba
+sur Pierre. Un personnage, tr&egrave;s important sans doute, &agrave; en juger par
+l'empressement avec lequel on s'&eacute;cartait pour le laisser passer,
+s'approcha de l'image: c'&eacute;tait Koutouzow, qui revenait vers Tatarinovo,
+apr&egrave;s &ecirc;tre all&eacute; examiner le terrain. Pierre le reconnut aussit&ocirc;t. V&ecirc;tu
+d'une longue capote, le dos vo&ucirc;t&eacute;, son &oelig;il blanc sans regard ressortant
+sur sa figure aux joues pleines, il entra, en se balan&ccedil;ant, dans le
+cercle, s'arr&ecirc;ta derri&egrave;re le pr&ecirc;tre, fit machinalement un signe de
+croix, abaissa la main jusqu'&agrave; terre, soupira profond&eacute;ment et inclina sa
+t&ecirc;te grise. Il &eacute;tait suivi de Bennigsen et de son &eacute;tat-major. Malgr&eacute; la
+pr&eacute;sence du commandant en chef, qui avait d&eacute;tourn&eacute; l'attention des
+g&eacute;n&eacute;raux, les soldats et les miliciens continu&egrave;rent &agrave; prier sans se
+laisser distraire. Les pri&egrave;res achev&eacute;es, Koutouzow s'avan&ccedil;a,
+s'agenouilla lourdement, toucha la terre du front, et fit ensuite, &agrave;
+cause de son poids et de sa faiblesse, d'inutiles efforts pour se
+relever; ces efforts imprim&egrave;rent &agrave; sa t&ecirc;te des mouvements saccad&eacute;s.
+Quand il eut enfin r&eacute;ussi, il avan&ccedil;a les l&egrave;vres comme font les enfants,
+et baisa l'image. Les g&eacute;n&eacute;raux l'imit&egrave;rent, puis les officiers, et,
+apr&egrave;s eux, les soldats et les miliciens, se poussant et se bousculant
+les uns les autres.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+
+<p>Soulev&eacute; par la foule, Pierre regardait vaguement autour de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Comte Pierre Kirilovitch, comment &ecirc;tes-vous l&agrave;?&raquo; demanda une voix.</p>
+
+<p>Pierre se retourna. C'&eacute;tait Boris Droubetzko&iuml;, qui s'approchait de lui
+en souriant, et en &eacute;poussetant la poussi&egrave;re qu'il avait attrap&eacute;e aux
+genoux en faisant ses g&eacute;nuflexions. Sa tenue, celle du militaire en
+campagne, &eacute;tait n&eacute;anmoins &eacute;l&eacute;gante; il portait comme Koutouzow une
+longue capote, et comme lui un fouet en bandouli&egrave;re. Pendant ce temps,
+le g&eacute;n&eacute;ral en chef, qui avait atteint le village, s'&eacute;tait assis, dans
+l'ombre projet&eacute;e par une isba, sur un banc apport&eacute; en toute h&acirc;te par un
+cosaque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis. Une suite
+nombreuse et brillante l'entoura; la procession poursuivit son chemin,
+accompagn&eacute;e par la foule, tandis que Pierre, causant avec Boris,
+s'arr&ecirc;tait &agrave; une trentaine de pas de Koutouzow.</p>
+
+<p>&laquo;Croyez-moi, dit Boris &agrave; Pierre, qui lui exprimait son d&eacute;sir de prendre
+part &agrave; la bataille, je vous ferai les honneurs du camp, et le mieux, &agrave;
+mon avis, serait de rester aupr&egrave;s du g&eacute;n&eacute;ral Bennigsen, dont je suis
+officier d'ordonnance et que je pr&eacute;viendrai. Si vous voulez avoir une
+id&eacute;e de la position, venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et,
+quand nous en reviendrons, faites-moi le plaisir d'accepter mon
+hospitalit&eacute; pour la nuit: nous pourrons m&ecirc;me organiser une petite
+partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Sergu&eacute;&iuml;&eacute;vitch? il campe
+l&agrave;,&mdash;ajouta-t-il en indiquant la troisi&egrave;me maison de Gorky.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'aurais d&eacute;sir&eacute; voir le flanc droit; On le dit tr&egrave;s fort, et
+ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la position?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche qui est le plus
+important.</p>
+
+<p>&mdash;Pourriez-vous me dire o&ugrave; se trouve le r&eacute;giment du prince Bolkonsky?</p>
+
+<p>&mdash;Nous passerons devant, je vous conduirai au prince.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'alliez-vous dire du flanc gauche? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Entre nous soit dit, r&eacute;pondit Boris en baissant la voix d'un air de
+confidence, le flanc gauche est dans une d&eacute;testable position; le comte
+Bennigsen avait un tout autre plan: il tenait &agrave; fortifier ce mamelon
+l&agrave;-bas, mais Son Altesse ne l'a pas voulu, car...&raquo;</p>
+
+<p>Boris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de Koutouzow,
+Ka&iuml;ssarow, qui se dirigeait de leur c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Pa&iuml;ssi Sergu&eacute;&iuml;&eacute;vitch, dit Boris d'un air d&eacute;gag&eacute;, je t&acirc;che d'expliquer
+au comte notre position, et j'admire Son Altesse d'avoir si bien devin&eacute;
+les intentions de l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parliez du flanc gauche? demanda Ka&iuml;ssarow.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formidable!&raquo;.</p>
+
+<p>Quoique Koutouzow e&ucirc;t renvoy&eacute; de son &eacute;tat-major tous les gens inutiles,
+Boris avait su y conserver sa position en se faisant attacher au comte
+Bennigsen. Celui-ci, comme tous ceux sous les ordres desquels Boris
+avait servi, faisait de lui le plus grand cas.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e &eacute;tait partag&eacute;e en deux partis tr&egrave;s distincts: celui de Koutouzow
+et celui de Bennigsen chef de l'&eacute;tat-major; et Boris savait, avec
+beaucoup d'habilet&eacute;, tout en t&eacute;moignant un respect servile &agrave; Koutouzow,
+donner &agrave; entendre que ce vieillard &eacute;tait incapable de diriger les
+op&eacute;rations, et que, de fait, c'&eacute;tait Bennigsen qui avait la haute main.
+On &eacute;tait maintenant &agrave; la veille de l'instant d&eacute;cisif qui devait accabler
+Koutouzow et faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen, ou
+bien, si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de faire
+comprendre que tout l'honneur en revenait &agrave; Bennigsen. Dans tous les
+cas, de nombreuses et importantes r&eacute;compenses seraient distribu&eacute;es apr&egrave;s
+la journ&eacute;e du lendemain, et donneraient de l'avancement &agrave; une fourn&eacute;e
+d'inconnus. Cette pr&eacute;vision causait &agrave; Boris une agitation f&eacute;brile.</p>
+
+<p>Pierre fut bient&ocirc;t entour&eacute; par plusieurs officiers de sa connaissance,
+arriv&eacute;s &agrave; la suite de Ka&iuml;ssarow; il avait peine &agrave; r&eacute;pondre &agrave; toutes les
+questions qu'on lui adressait sur Moscou, et &agrave; suivre les r&eacute;cits de
+toute sorte qu'on lui faisait. Les physionomies avaient une expression
+d'inqui&eacute;tude et de surexcitation, mais il crut remarquer que cette
+surexcitation &eacute;tait caus&eacute;e par des questions d'int&eacute;r&ecirc;t purement
+personnel, et il se rappelait; involontairement cette autre expression,
+profonde et recueillie, qui l'avait si vivement frapp&eacute; sur d'autres
+visages: ces gens-l&agrave;, en s'associant de c&oelig;ur &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral,
+comprenaient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour
+chacun! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit appeler par
+son aide de camp; Pierre se dirigea aussit&ocirc;t vers lui, mais au m&ecirc;me
+moment un milicien, le devan&ccedil;ant, s'approcha &eacute;galement du commandant en
+chef: c'&eacute;tait Dologhow.</p>
+
+<p>&laquo;Et celui-l&agrave;, comment est-il ici? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Cet animal-l&agrave; se faufile partout, lui r&eacute;pondit-on; il a &eacute;t&eacute; d&eacute;grad&eacute;,
+il faut bien qu'il revienne sur l'eau.... Il a pr&eacute;sent&eacute; diff&eacute;rents
+projets, et il s'est gliss&eacute; jusqu'aux avant-postes ennemis.... Il n'y a
+pas &agrave; dire, il est courageux.&raquo; Pierre se d&eacute;couvrit avec respect devant
+Koutouzow, que Dologhow avait accapar&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais pens&eacute;, disait ce dernier, que si je pr&eacute;venais Votre Altesse,
+elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui &eacute;tait connue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai, dit Koutouzow...</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi que, si je r&eacute;ussissais, je rendrais service &agrave; ma patrie,
+pour laquelle je suis pr&ecirc;t &agrave; donner ma vie! Si Votre Altesse a besoin
+d'un homme qui ne m&eacute;nage pas sa peau, je la prie de penser &agrave; moi, je
+pourrais peut-&ecirc;tre lui &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui,&raquo; r&eacute;pondit Koutouzow, dont l'&oelig;il se reporta en souriant sur
+Pierre.</p>
+
+<p>En ce moment Boris, avec son habilet&eacute; de courtisan, s'avan&ccedil;a pour se
+placer &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une
+conversation commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour
+se pr&eacute;parer &agrave; la mort!... N'est-ce pas de l'h&eacute;ro&iuml;sme?&raquo;</p>
+
+<p>Boris n'avait &eacute;videmment prononc&eacute; ces paroles qu'avec l'intention d'&ecirc;tre
+entendu; il avait devin&eacute; juste, car Koutouzow, s'adressant &agrave; lui, lui
+demanda ce qu'il disait de la milice. Il r&eacute;p&eacute;ta sa r&eacute;flexion:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est un peuple incomparable!&mdash;dit Koutouzow, et, fermant les
+yeux, il hocha la t&ecirc;te:&mdash;Incomparable!&mdash;murmura-t-il une seconde
+fois:&mdash;Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il &agrave; Pierre, une odeur
+agr&eacute;able, je ne dis pas!... J'ai l'honneur de compter parmi les
+adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?... Mon bivouac est
+&agrave; vos ordres!&raquo;</p>
+
+<p>Comme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow d&eacute;tourna la t&ecirc;te
+d'un air distrait; il semblait avoir oubli&eacute; tout ce qu'il avait &agrave; dire,
+et tout ce qu'il avait &agrave; faire. Tout &agrave; coup, se souvenant d'un ordre &agrave;
+donner, il fit signe du doigt &agrave; Andr&eacute; Ka&iuml;ssarow, le fr&egrave;re de son aide de
+camp.</p>
+
+<p>&laquo;Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Gh&eacute;rakow!... Dis-les
+un peu?&raquo;</p>
+
+<p>Ka&iuml;ssarow les r&eacute;cita, et Koutouzow balan&ccedil;ait la t&ecirc;te en mesure, en les
+&eacute;coutant.</p>
+
+<p>Lorsque Pierre s'&eacute;loigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la
+main.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis charm&eacute; de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans
+para&icirc;tre embarrass&eacute; le moins du monde par la pr&eacute;sence d'&eacute;trangers.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennit&eacute; et d&eacute;cision, &agrave;
+la veille d'un jour o&ugrave; Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis
+heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les
+malentendus qui se sont &eacute;lev&eacute;s entre nous, et je d&eacute;sire que vous n'ayez
+plus de haine contre moi.... Accordez-moi, je vous prie, votre pardon.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui r&eacute;pondre.
+Celui-ci, les larmes aux yeux, l'entoura de ses bras et l'embrassa. Sur
+ces entrefaites, le comte Bennigsen, auquel Boris avait gliss&eacute; quelques
+mots, proposa &agrave; Pierre de le suivre le long de la ligne des troupes.</p>
+
+<p>&laquo;Cela vous int&eacute;ressera, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bien certainement,&raquo; r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, Koutouzow partit pour Tatarinovo, tandis que
+Bennigsen, accompagn&eacute; de sa suite et de Pierre, allait faire son
+inspection.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+
+<p>Bennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'officier avait
+indiqu&eacute; &agrave; Pierre comme &eacute;tant le centre de notre position, et dont le
+foin, fauch&eacute; des deux c&ocirc;t&eacute;s de la rivi&egrave;re, embaumait les abords. Apr&egrave;s
+le pont, ils travers&egrave;rent le village de Borodino; de l&agrave;, prenant sur la
+gauche, ils d&eacute;pass&egrave;rent une masse &eacute;norme de soldats et de fourgons
+d'artillerie, et se trouv&egrave;rent en vue d'un haut mamelon sur lequel les
+miliciens ex&eacute;cutaient des travaux de terrassement: c'&eacute;tait la redoute
+qui devait recevoir plus tard le nom de &laquo;Ra&iuml;evsky&raquo; ou &laquo;la batterie du
+mamelon&raquo;. Pierre n'y fit que peu d'attention: il ne pouvait se douter
+que cet endroit deviendrait le point le plus m&eacute;morable du champ de
+bataille de Borodino. Ils franchirent ensuite le ravin qui les s&eacute;parait
+de S&eacute;m&eacute;novsky: les soldats emportaient les derni&egrave;res poutres des isbas
+et des granges. Puis, montant et descendant tour &agrave; tour, ils
+travers&egrave;rent un champ de seigle, foul&eacute; et roul&eacute; comme par la gr&ecirc;le, et
+suivirent la nouvelle route fray&eacute;e par l'artillerie au milieu des
+sillons d'un champ labour&eacute;, pour atteindre les ouvrages avanc&eacute;s auxquels
+on travaillait encore. Bennigsen s'y arr&ecirc;ta et jeta les yeux sur la
+redoute de Schevardino, qui hier encore &eacute;tait &agrave; nous, et sur laquelle on
+voyait se dessiner quelques cavaliers, que les officiers pr&eacute;tendaient
+&ecirc;tre Napol&eacute;on ou Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux, &agrave;
+deviner lequel pouvait &ecirc;tre Napol&eacute;on. Quelques instants plus tard, ce
+groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain. Bennigsen,
+s'adressant &agrave; un des g&eacute;n&eacute;raux pr&eacute;sents, lui expliqua &agrave; haute voix quelle
+&eacute;tait la position de nos troupes. Pierre faisait son possible pour se
+rendre compte des combinaisons qui motivaient cette bataille, mais il
+sentit, &agrave; son grand chagrin, que son intelligence n'allait pas jusque-l&agrave;
+et qu'il n'y comprenait rien. Bennigsen, remarquant son attention, lui
+dit tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&laquo;Cela ne peut, il me semble, vous int&eacute;resser?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire,&raquo; reprit Pierre.</p>
+
+<p>Laissant les ouvrages avanc&eacute;s derri&egrave;re eux, ils s'engag&egrave;rent sur la
+route, qui, en s'&eacute;loignant vers la gauche, traversait, en formant des
+courbes, un bois de bouleaux serr&eacute;s mais peu &eacute;lev&eacute;s. Au milieu de la
+for&ecirc;t, un li&egrave;vre, au pelage brun et aux pattes blanches, sauta tout &agrave;
+coup sur le chemin et se mit &agrave; courir longtemps devant eux, en excitant
+une hilarit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, jusqu'au moment o&ugrave;, effray&eacute; par le bruit des
+chevaux et des voix, il se jeta dans un fourr&eacute; voisin. Deux verstes plus
+loin, ils d&eacute;bouch&egrave;rent dans une clairi&egrave;re: l&agrave; se trouvaient des soldats
+du corps de Toutchkow, qui &eacute;tait charg&eacute; de d&eacute;fendre le flanc gauche.
+Arriv&eacute; &agrave; son extr&ecirc;me limite, Pierre vit Bennigsen parler avec chaleur,
+et supposa qu'il venait de prendre une disposition des plus importantes.
+En avant des troupes de Toutchkow, il y avait une &eacute;minence, qui n'&eacute;tait
+pas occup&eacute;e par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette
+faute, en disant qu'il &eacute;tait absurde de laisser ainsi, sans le garnir,
+un point aussi &eacute;lev&eacute;, et de se contenter de mettre des troupes dans le
+bas. Quelques g&eacute;n&eacute;raux partag&egrave;rent son avis. L'un d'eux, entre autres,
+soutint, avec une &eacute;nergie toute militaire, qu'on les exposait par l&agrave; &agrave;
+une mort certaine. Bennigsen ordonna en son nom de faire placer des
+forces sur la hauteur. Cette disposition, qu'on venait de prendre au
+flanc gauche fit encore mieux sentir &agrave; Pierre son incapacit&eacute; &agrave;
+comprendre les questions strat&eacute;giques; en &eacute;coutant Bennigsen et les
+g&eacute;n&eacute;raux qui discutaient la question, il leur donnait raison, et
+s'&eacute;tonnait d'autant plus de la faute grossi&egrave;re qui avait &eacute;t&eacute; commise.
+Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient &eacute;t&eacute; plac&eacute;es l&agrave;, non, comme
+il le croyait, pour d&eacute;fendre la position, mais pour y rester cach&eacute;es et
+tomber &agrave; l'improviste sur l'ennemi &agrave; un moment donn&eacute;, changea ces
+dispositions, sans en pr&eacute;venir le commandant en chef.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, pendant cette m&ecirc;me soir&eacute;e, &eacute;tait couch&eacute; dans un hangar
+d&eacute;labr&eacute; du village de Kniaskovo, &agrave; l'extr&ecirc;me limite du campement de son
+r&eacute;giment. Appuy&eacute; sur son coude, il fixait machinalement les yeux, &agrave;
+travers une fente des planches disjointes, sur la ligne de jeunes
+bouleaux &eacute;branch&eacute;s plant&eacute;s le long de la cl&ocirc;ture, et sur le champ aux
+gerbes d'avoine &eacute;parpill&eacute;es, au-dessus duquel s'&eacute;levait la fum&eacute;e des
+feux, o&ugrave; cuisait le souper des soldats. Quelque triste, pesante et
+inutile que lui par&ucirc;t sa vie, il se sentait, comme sept ans auparavant,
+&agrave; la veille d'Austerlitz, &eacute;mu et surexcit&eacute;. Il avait donn&eacute; des ordres
+pour le lendemain, et il ne lui restait plus rien &agrave; faire; aussi se
+sentait-il agit&eacute; par les pressentiments les plus nets, et par cons&eacute;quent
+les plus sinistres. Il pr&eacute;voyait que cette bataille serait la plus
+effroyable entre toutes celles auxquelles il avait assist&eacute; jusqu'&agrave; ce
+jour, et la possibilit&eacute; de mourir se pr&eacute;senta &agrave; lui pour la premi&egrave;re
+fois dans toute sa cruelle nudit&eacute;, d&eacute;pouill&eacute;e de tout lien avec sa vie
+pr&eacute;sente, et de toute conjecture quant &agrave; l'effet qu'elle produirait sur
+les autres. Tout son pass&eacute; se d&eacute;roula devant lui comme dans une lanterne
+magique, en une longue suite de tableaux qui auraient &eacute;t&eacute; &eacute;clair&eacute;s
+jusque-l&agrave; par un faux jour, et qui en ce moment lui apparaissaient
+inond&eacute;s de la vraie lumi&egrave;re. &laquo;Oui, les voil&agrave;, ces d&eacute;cevants mirages, ces
+mirages trompeurs qui m'exaltaient! se disait-il en les examinant &agrave; la
+clart&eacute; froide et inexorable de la pens&eacute;e de la mort. Les voil&agrave;, ces
+grossi&egrave;res illusions qui me paraissaient si belles et si
+myst&eacute;rieuses.... Et la gloire, et le bien public, et l'amour pour la
+femme et la patrie elle-m&ecirc;me! Comme tout alors me paraissait grandiose
+et profond!... Mais en r&eacute;alit&eacute; tout est p&acirc;le, mesquin, mis&eacute;rable,
+compar&eacute; &agrave; l'aube naissante de ce jour nouveau, qui, je le sens,
+s'&eacute;veille en moi!&raquo; Sa pens&eacute;e s'arr&ecirc;tait surtout sur les trois grandes
+douleurs de sa vie: son amour pour une femme, la mort de son p&egrave;re et
+l'invasion fran&ccedil;aise! L'amour?... Cette petite fille avec son aur&eacute;ole
+d'attraits!... &laquo;Comme je l'ai aim&eacute;e, et quels r&ecirc;ves po&eacute;tiques n'ai-je
+pas faits en songeant &agrave; un bonheur que je partagerais avec elle? Je
+croyais &agrave; un amour id&eacute;al, qui devait me la conserver fid&egrave;le pendant
+l'ann&eacute;e de mon absence, comme la colombe de la fable! Mon p&egrave;re, lui
+aussi, travaillait et b&acirc;tissait &agrave; Lissy-Gory, croyant que tout &eacute;tait &agrave;
+lui, les paysans, la terre, et m&ecirc;me l'air qu'il respirait. Napol&eacute;on est
+venu, et, sans se douter m&ecirc;me de son existence, il l'a balay&eacute; de sa
+route comme un f&eacute;tu de paille, et Lissy-Gory s'est effondr&eacute;,
+l'entra&icirc;nant dans sa ruine, tandis que Marie continue &agrave; dire que c'est
+une &eacute;preuve envoy&eacute;e d'en haut! Pourquoi une &eacute;preuve, puisqu'il n'est
+plus! Pour qui est donc l'&eacute;preuve?... Et la patrie, et la perte de
+Moscou! qui sait? Demain peut-&ecirc;tre je serai tu&eacute; par un des n&ocirc;tres, comme
+hier au soir j'aurais pu l'&ecirc;tre par ce soldat qui a d&eacute;charg&eacute; son fusil &agrave;
+mon oreille par inadvertance. Les Fran&ccedil;ais viendront, qui me prendront
+par les pieds et par la t&ecirc;te, et me jetteront dans la fosse, pour que
+l'odeur de mon cadavre ne les &eacute;c&oelig;ure pas; puis la vie universelle
+continuera dans de nouvelles conditions, tout aussi naturelles que les
+anciennes, et je ne serai plus l&agrave; pour en jouir!&raquo; Il regarda la rang&eacute;e
+de bouleaux dont l'&eacute;corce blanche, se d&eacute;tachant sur leur teinte
+uniforme, brillait au soleil: &laquo;Eh bien, qu'on me tue demain! Que ce soit
+fini, et qu'il ne soit plus question de moi!&raquo; Il se repr&eacute;senta vivement
+la vie sans lui; ces bouleaux pleins d'ombre et de lumi&egrave;re, ces nuages
+moutonnant, les feux des bivouacs, tout prit soudain un aspect effrayant
+et mena&ccedil;ant. Un frisson le saisit, il se leva vivement et sortit du
+hangar pour marcher. Il entendit des voix.</p>
+
+<p>&laquo;Qui est-l&agrave;?&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Timokhine, le capitaine au nez rouge, l'ancien chef de compagnie de
+Dologhow, devenu chef de bataillon par suite du manque d'officiers,
+s'approcha timidement, suivi de l'aide de camp et du caissier du
+r&eacute;giment. Le prince Andr&eacute; &eacute;couta leur rapport, leur donna ses
+instructions, et allait les cong&eacute;dier lorsqu'il entendit une voix
+connue.</p>
+
+<p>&laquo;Que diable!&raquo; disait cette voix.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; se retourna, et aper&ccedil;ut Pierre, qui s'&eacute;tait heurt&eacute; &agrave; une
+auge. Il &eacute;prouvait toujours un sentiment p&eacute;nible &agrave; se retrouver avec les
+personnes qui lui rappelaient son pass&eacute;; aussi la vue de Pierre, qui
+avait &eacute;t&eacute; si intimement m&ecirc;l&eacute; au douloureux d&eacute;no&ucirc;ment de son dernier
+s&eacute;jour &agrave; Moscou, en augmenta la violence.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous voil&agrave;! dit-il, par quel hasard? Je ne vous attendais certes
+pas!&raquo;</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces paroles, ses yeux et sa figure prirent un air plus que
+sec, c'&eacute;tait comme de l'inimiti&eacute;; Pierre le remarqua aussit&ocirc;t, et
+l'empressement qu'il mettait &agrave; s'approcher du prince Andr&eacute; se changea en
+embarras.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis venu... vous savez... enfin... je suis venu parce que c'est
+fort int&eacute;ressant, r&eacute;pondit-il en r&eacute;p&eacute;tant pour la centi&egrave;me fois de la
+journ&eacute;e la m&ecirc;me phrase:&mdash;Je tenais &agrave; assister &agrave; une bataille!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment!... Et vos fr&egrave;res les francs-ma&ccedil;ons, qu'en diront-ils?
+ajouta le prince Andr&eacute; d'un air railleur.... Que fait-on &agrave; Moscou? Que
+font les miens? Y sont-ils enfin arriv&eacute;s? ajouta-t-il plus s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y sont, Julie Droubetzko&iuml; me l'a dit; je suis all&eacute; aussit&ocirc;t les
+voir, mais je les ai manqu&eacute;s, ils &eacute;taient partis pour votre terre.&raquo;</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Les officiers firent un mouvement pour se retirer, mais le prince Andr&eacute;,
+ne d&eacute;sirant pas rester en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec son ami, les retint en leur
+offrant un verre de th&eacute;. Ils examinaient curieusement la massive
+personne de Pierre, et &eacute;coutaient, sans broncher, ses r&eacute;cits sur Moscou
+et sur les positions de nos troupes, qu'il venait de visiter. Le prince
+Andr&eacute; gardait le silence, et l'expression d&eacute;sagr&eacute;able de sa physionomie
+portait Pierre &agrave; s'adresser de pr&eacute;f&eacute;rence au chef de bataillon
+Timokhine; celui-l&agrave; l'&eacute;coutait avec bonhomie.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as donc compris la disposition de nos troupes? demanda le prince
+Andr&eacute;, en l'interrompant tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est-&agrave;-dire autant qu'un civil peut comprendre ces
+choses-l&agrave;.... J'en ai saisi le plan g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous &ecirc;tes plus avanc&eacute; que qui que ce soit, dit en fran&ccedil;ais le
+prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Pierre stup&eacute;fait en le regardant par-dessus ses lunettes. Mais
+alors que pensez-vous de la nomination de Koutouzow?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a fait plaisir, c'est tout ce que j'en puis dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly?... Dieu sait ce
+qu'on en dit &agrave; Moscou..., et ici, qu'en dit-on?</p>
+
+<p>&mdash;Mais demandez-le &agrave; ces messieurs,&raquo; r&eacute;pondit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Pierre se tourna vers Timokhine, de l'air souriant et interrogateur que
+chacun prenait involontairement en s'adressant au brave commandant.</p>
+
+<p>&laquo;La lumi&egrave;re s'est faite, Excellence, lorsque Son Altesse a pris le
+commandement, r&eacute;pondit-il timidement en jetant des regards furtifs &agrave; son
+chef.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, le bois et le fourrage? Lorsque notre retraite a commenc&eacute;
+apr&egrave;s Svendziani, nous n'osions prendre nulle part ni foin ni fagots, et
+pourtant nous nous en allions.... Cela lui restait donc, &agrave; &laquo;lui&raquo;,
+n'est-ce pas, Excellence? ajouta-t-il en s'adressant &agrave; &laquo;Son&raquo; prince....
+Et gare &agrave; nous si nous le faisions! Deux officiers de notre r&eacute;giment ont
+pass&eacute; en jugement pour des histoires de ce genre; mais lorsque Son
+Altesse a &eacute;t&eacute; nomm&eacute;e commandant en chef, tout est devenu clair comme le
+jour!</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors pourquoi l'avait-on d&eacute;fendu?&raquo;</p>
+
+<p>Timokhine, confus, ne savait comment r&eacute;pondre &agrave; cette question, que
+Pierre renouvela en la posant au prince Andr&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Pour ne pas ruiner le pays qu'on laissait &agrave; l'ennemi, r&eacute;pondit Andr&eacute;
+toujours d'un ton de raillerie. C'&eacute;tait une mesure extr&ecirc;mement sage, car
+on ne saurait tol&eacute;rer la maraude, et &agrave; Smolensk il a jug&eacute; aussi
+sainement que les Fran&ccedil;ais pouvaient nous tourner, que leurs forces
+&eacute;taient sup&eacute;rieures en nombre aux n&ocirc;tres.... Mais ce qu'il n'a pu
+comprendre, s'&eacute;cria-t-il avec un &eacute;clat de voix involontaire, c'est que
+nous d&eacute;fendions l&agrave; pour la premi&egrave;re fois le sol russe, et que les
+troupes s'y battaient avec un &eacute;lan que je ne leur avais jamais vu! Bien
+que nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce succ&egrave;s
+e&ucirc;t d&eacute;cupl&eacute; nos forces, il n'en a pas moins ordonn&eacute; la retraite, et
+alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont trouv&eacute;es
+inutiles!... Il ne pensait certes pas &agrave; trahir, il avait fait tout pour
+le mieux, il avait tout pr&eacute;vu: mais c'est justement pour cela qu'il ne
+vaut rien! Il ne vaut rien parce qu'il pense trop, et qu'il est trop
+minutieux, comme le sont tous les Allemands. Comment te dirai-je?...
+Admettons que ton p&egrave;re ait aupr&egrave;s de lui un domestique allemand, un
+excellent serviteur qui, dans son &eacute;tat normal de sant&eacute;, lui rend plus de
+services que tu ne pourrais le faire.... Mais que ton p&egrave;re tombe malade,
+tu le renverras, et, de tes mains maladroites, tu soigneras ton p&egrave;re, et
+tu sauras mieux calmer ses douleurs qu'un &eacute;tranger, quelque habile qu'il
+soit. C'est la m&ecirc;me histoire avec Barclay; tant que la Russie se portait
+bien, un &eacute;tranger pouvait la servir, mais, &agrave; l'heure du danger, il lui
+faut un homme de son sang! Chez vous, au club, n'avait-on pas invent&eacute;
+qu'il avait trahi? Eh bien, que r&eacute;sultera-t-il de toutes ces calomnies?
+On tombera dans l'exc&egrave;s oppos&eacute;, on aura honte de cette odieuse
+imputation, et, pour la r&eacute;parer, on en fera un h&eacute;ros, ce qui sera tout
+aussi injuste. C'est un Allemand brave et p&eacute;dant... et rien de plus!</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Pierre, un bon capitaine c'est celui qui ne laisse
+rien au hasard, c'est celui qui devine les projets de son adversaire...</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! s'&eacute;cria le prince Andr&eacute;, comme si cette question
+&eacute;tait r&eacute;solue pour lui depuis longtemps. Pierre le regarda &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, r&eacute;pliqua-t-il, la guerre ne ressemble-t-elle pas, dit-on, &agrave;
+une partie d'&eacute;checs?</p>
+
+<p>&mdash;Avec cette petite diff&eacute;rence, reprit le prince Andr&eacute;, qu'aux &eacute;checs
+rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout &agrave; l'aise.... Et
+puis, le cavalier n'est-il pas toujours plus fort que le pion, et deux
+pions plus forts qu'un, tandis qu'&agrave; la guerre un bataillon est parfois
+plus fort qu'une division, et parfois plus faible qu'une compagnie? Le
+rapport des forces de deux arm&eacute;es, reste toujours inconnu. Crois-moi: si
+le r&eacute;sultat d&eacute;pendait toujours des ordres donn&eacute;s par les &eacute;tats-majors,
+j'y serais rest&eacute;, et j'aurais donn&eacute; des ordres tout comme les autres;
+mais, au lieu de cela, tu le vois, j'ai l'honneur de servir avec ces
+messieurs, de commander un r&eacute;giment, et je suis persuad&eacute; que la journ&eacute;e
+de demain d&eacute;pendra plut&ocirc;t de nous que d'eux! Le succ&egrave;s ne saurait &ecirc;tre
+et n'a jamais &eacute;t&eacute; la cons&eacute;quence, ni de la position, ni des armes, ni du
+nombre!</p>
+
+<p>&mdash;De quoi donc alors? fit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Du sentiment qui est en moi, qui est en lui,&mdash;et il montra
+Timokhine,&mdash;qui est dans chaque soldat.&raquo;</p>
+
+<p>Timokhine regarda avec stupeur son chef dont l'excitation contrastait
+singuli&egrave;rement &agrave; cette heure avec sa r&eacute;serve et son calme habituels. On
+sentait qu'il ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'exprimer les pens&eacute;es qui lui
+venaient en foule.</p>
+
+<p>&laquo;La bataille est toujours gagn&eacute;e par celui qui est fermement d&eacute;cid&eacute; &agrave; la
+gagner. Pourquoi avons-nous perdu celle d'Austerlitz? Nos pertes
+&eacute;galaient celles des Fran&ccedil;ais, mais nous avons cru trop t&ocirc;t &agrave; notre
+d&eacute;faite, et nous y avons cru parce que nous ne tenions pas &agrave; nous battre
+l&agrave;-bas, et que nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous
+avons perdu la partie; eh bien, fuyons, et nous avons fui! Si nous ne
+nous l'&eacute;tions pas dit, Dieu sait ce qui serait arriv&eacute;, et demain nous ne
+le dirons pas! Tu m'assures que notre flanc gauche est faible, et que le
+flanc droit est trop &eacute;tendu? C'est absurde, car cela n'a aucune
+importance; pense donc &agrave; ce qui nous attend demain! Des milliers de
+hasards impr&eacute;vus, qui peuvent tout terminer en une seconde!... Parce que
+les n&ocirc;tres ou les leurs auront fui! Parce qu'on aura tu&eacute; celui-ci ou
+celui-l&agrave;!... Quant &agrave; ce qui se fait aujourd'hui, c'est un jeu, et ceux
+avec lesquels tu as visit&eacute; la position n'aident en rien &agrave; la marche des
+op&eacute;rations; ils l'entravent au contraire, car ils n'ont absolument en
+vue que leurs int&eacute;r&ecirc;ts personnels!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dans le moment actuel? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Le moment actuel, reprit le prince Andr&eacute;, n'est pour eux que le moment
+o&ugrave; il sera plus facile de supplanter un rival et de recevoir une croix
+ou un nouveau cordon. Pour moi, je n'y vois qu'une chose: cent mille
+Russes et cent mille Fran&ccedil;ais se rencontreront demain pour se battre:
+celui qui se battra le plus et se m&eacute;nagera le moins sera vainqueur; je
+te dirai mieux: quoi qu'on fasse, quelque soit l'antagonisme de nos
+chefs, nous gagnerons la bataille demain!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est la v&eacute;rit&eacute;, Excellence, la vraie v&eacute;rit&eacute;, murmura
+Timokhine, il n'y a pas &agrave; se m&eacute;nager!... Croiriez-vous que les soldats
+de mon bataillon n'ont pas bu d'eau-de-vie...?&raquo; &laquo;Ce n'est pas un jour
+pour cela,&raquo; disent-ils.</p>
+
+<p>Il se fit un silence.</p>
+
+<p>Les officiers se lev&egrave;rent et le prince Andr&eacute; sortit avec eux pour donner
+&agrave; son aide de camp ses derniers ordres. Dans ce moment, on entendit &agrave;
+peu de distance le bruit de quelques chevaux qui arrivaient par le
+chemin. Le prince Andr&eacute;, se tournant de ce c&ocirc;t&eacute;, reconnut aussit&ocirc;t
+Woltzogen et Klauzevitz, accompagn&eacute;s d'un cosaque; ils pass&egrave;rent si pr&egrave;s
+d'eux, que Pierre et le prince Andr&eacute; purent entendre qu'ils disaient en
+allemand:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que la guerre s'&eacute;tende, c'est la seule mani&egrave;re de faire!</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! r&eacute;pondit l'autre, du moment que le but principal est
+d'affaiblir l'ennemi, que l'on perde plus ou moins d'hommes, cela ne
+signifie rien!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, reprit la premi&egrave;re voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! que la guerre s'&eacute;tende! dit le prince Andr&eacute; avec col&egrave;re: c'est
+ainsi que mon p&egrave;re, ma s&oelig;ur et mon fils ont &eacute;t&eacute; chass&eacute;s par elle! Peu
+lui importe, &agrave; lui!... C'est bien ce que je te disais tout &agrave; l'heure: ce
+ne sont pas messieurs les Allemands qui gagneront la bataille, je te le
+jure; ils ne feront que brouiller les cartes autant que possible, parce
+que dans la t&ecirc;te de cet Allemand il n'y a qu'un tas de raisonnements,
+dont le meilleur ne vaut pas une coquille d'&oelig;uf, et que dans son c&oelig;ur
+il n'a pas ce que poss&egrave;de Timokhine, et qui sera n&eacute;cessaire demain. Ils
+lui ont livr&eacute; toute l'Europe, &agrave; &laquo;lui&raquo;, et ils sont venus nous donner des
+le&ccedil;ons!... Excellents professeurs, ma foi!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, vous croyez que nous gagnerons la bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit d'un air distrait le prince Andr&eacute;. Il y a une chose
+seulement que je n'aurais pas permise, si j'avais pu l'emp&ecirc;cher: c'est
+de faire quartier. Pourquoi des prisonniers? C'est de la chevalerie! Les
+Fran&ccedil;ais ont d&eacute;truit ma maison, ils vont d&eacute;truire Moscou: ce sont mes
+ennemis, ce sont des criminels! Timokhine et toute l'arm&eacute;e pensent de
+m&ecirc;me; ils ne peuvent &ecirc;tre nos amis, quoi qu'ils en aient dit, l&agrave;-bas, &agrave;
+Tilsit!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui; s'&eacute;cria Pierre, dont les yeux &eacute;tincelaient, je suis tout &agrave;
+fait de votre avis!&raquo;</p>
+
+<p>La question qui le troublait depuis la descente de Moja&iuml;sk venait en
+effet de trouver sa solution claire et nette. Il comprit le sens et
+l'importance de la guerre, et de la bataille qui allait se livrer; tout
+ce qu'il avait vu dans la journ&eacute;e, l'expression grave et recueillie
+r&eacute;pandue sur les visages des soldats, cette chaleur patriotique latente,
+comme on dit en terme de physique, qui per&ccedil;ait chez chacun d'eux, lui
+furent expliqu&eacute;es, et il ne s'&eacute;tonna plus du calme, de l'insouciance
+m&ecirc;me avec lesquels on se pr&eacute;parait &agrave; mourir.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on ne faisait pas de prisonniers, la guerre changerait de
+caract&egrave;re et deviendrait, crois-moi, moins cruelle.... Mais nous n'avons
+fait que jouer &agrave; la guerre, voil&agrave; le tort: nous faisons les g&eacute;n&eacute;reux, et
+cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, cette sensiblerie sont celles d'une femmelette, qui se
+trouve mal &agrave; la vue d'un veau qu'on &eacute;gorge: la vue du sang r&eacute;volte sa
+bont&eacute; naturelle, mais que ce veau soit mis &agrave; une bonne sauce, et elle en
+mangera tout comme les autres. On nous parle des lois de la guerre, de
+chevalerie, de parlementaires, d'humanit&eacute; envers les bless&eacute;s... nous
+nous dupons mutuellement! On d&eacute;vaste les foyers, on fait de faux
+assignats, on tue mon p&egrave;re, mes enfants: et l'on vient apr&egrave;s &ccedil;a nous
+parler des lois de la guerre, de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; envers l'ennemi? Pas de
+quartier aux bless&eacute;s!... Les tuer sans merci et aller soi-m&ecirc;me &agrave; la
+mort! Celui qui est arriv&eacute; comme moi &agrave; cette conviction, en passant par
+d'atroces souffrances...&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, apr&egrave;s avoir cru un moment qu'il lui serait indiff&eacute;rent
+de voir prendre Moscou, comme on avait pris Smolensk, s'arr&ecirc;ta tout &agrave;
+coup. Un spasme lui serra le gosier, il fit quelques pas en silence: ses
+yeux avaient un &eacute;clat fi&eacute;vreux, et ses l&egrave;vres tremblaient lorsqu'il
+reprit la parole:</p>
+
+<p>&laquo;S'il n'y avait pas de fausse g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; &agrave; la guerre, on ne la ferait
+que pour une raison s&eacute;rieuse, et en sachant qu'on va &agrave; la mort; alors on
+ne se battrait pas sous pr&eacute;texte que Paul Ivanovitch a offens&eacute; Michel
+Ivanovitch! Alors tous les Hessois et tous les Westphaliens que Napol&eacute;on
+tra&icirc;ne apr&egrave;s lui ne seraient pas venus en Russie, et nous ne serions pas
+all&eacute;s en Autriche et en Prusse sans savoir pourquoi. Il faut accepter
+l'effroyable n&eacute;cessit&eacute; de la guerre, s&eacute;rieusement, avec aust&eacute;rit&eacute;....
+Assez de mensonges comme cela! Il faut la faire comme on doit la faire,
+ce n'est pas un jeu. Autrement elle n'est qu'un d&eacute;lassement &agrave; l'usage
+des oisifs et des frivoles. La classe des militaires est la plus
+honorable, et cependant &agrave; quelles extr&eacute;mit&eacute;s n'en viennent-ils pas pour
+assurer leur triomphe? Quel est, en effet, le but de la guerre?
+l'assassinat! Ses moyens? l'espionnage, la trahison! Quel en est le
+mobile? le pillage et le vol pour l'approvisionnement des hommes!...
+C'est-&agrave;-dire le mensonge et la duplicit&eacute; sous toutes les formes et sous
+le nom de ruses de guerre.... Quelle est la r&egrave;gle &agrave; laquelle se
+soumettent les militaires? &Agrave; l'absence de toute libert&eacute;, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+la discipline, qui couvre l'oisivet&eacute;, l'ignorance, la cruaut&eacute;, la
+d&eacute;pravation, l'ivrognerie, et cependant ils sont universellement
+respect&eacute;s. Tous les souverains, except&eacute; l'empereur de la Chine, portent
+l'uniforme militaire, et celui qui a tu&eacute; le plus d'hommes re&ccedil;oit la plus
+haute r&eacute;compense!... Qu'il s'en rencontre, comme demain par exemple, des
+milliers qui s'estropient et se massacrent.... Que verrons-nous apr&egrave;s?
+Des <i>Te Deum</i> d'actions de gr&acirc;ces pour le grand nombre de tu&eacute;s, dont
+d'ailleurs on exag&egrave;re toujours le chiffre; puis on fera sonner bien haut
+la victoire, car plus il y a de morts, plus elle est &eacute;clatante.... Et
+ces pri&egrave;res, comment seront-elles re&ccedil;ues par Dieu qui regarde ce
+spectacle? Ah! mon ami, la vie m'est devenue &agrave; charge dans ces derniers
+temps: je vois trop au fond des choses, et il ne sied pas &agrave; l'homme de
+go&ucirc;ter &agrave; l'arbre de la science du bien et du mal.... Enfin, ce ne sera
+plus pour longtemps!... Mais pardon, mes divagations te fatiguent, et
+moi aussi.... Il est temps... retourne &agrave; Gorky!</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! r&eacute;pondit Pierre en fixant sur son ami ses yeux effar&eacute;s, mais
+pleins de sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va! Il faut dormir avant de se battre,&mdash;dit le prince Andr&eacute; en
+s'approchant vivement de Pierre et en l'embrassant.&mdash;Adieu,
+s'&eacute;cria-t-il, nous reverrons-nous? Dieu seul le sait!&raquo; Et, se
+d&eacute;tournant, il le poussa dehors.</p>
+
+<p>Il faisait sombre, et Pierre ne put distinguer l'expression de sa
+figure. &Eacute;tait-elle tendre ou s&eacute;v&egrave;re? Il resta quelques secondes ind&eacute;cis:
+retournerait-il aupr&egrave;s de lui, ou se remettrait-il en route?</p>
+
+<p>&laquo;Non, il n'a pas besoin de moi, et je sais que c'est notre derni&egrave;re
+entrevue,&raquo; se dit-il en soupirant profond&eacute;ment et en se dirigeant vers
+Gorky.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; s'&eacute;tendit sur un tapis, mais il ne put s'endormir. Au
+milieu de toutes les images qui se confondaient dans son esprit, sa
+pens&eacute;e s'arr&ecirc;ta longuement sur une d'elles avec une douce &eacute;motion: il
+revoyait une soir&eacute;e &agrave; P&eacute;tersbourg, pendant laquelle Natacha lui
+racontait avec entrain comment, l'&eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;dent, elle s'&eacute;tait &eacute;gar&eacute;e, &agrave;
+la recherche des champignons, dans une immense for&ecirc;t. Elle lui
+d&eacute;crivait, &agrave; b&acirc;tons rompus, la solitude de la for&ecirc;t, ses sensations, ses
+conversations avec le vieux gardien des ruches, et elle s'interrompait &agrave;
+chaque instant pour lui dire: &laquo;Non, ce n'est pas &ccedil;a... je ne puis pas
+m'exprimer... vous ne me comprenez pas, j'en suis s&ucirc;re!...&raquo; Et malgr&eacute;
+les protestations r&eacute;it&eacute;r&eacute;es du prince Andr&eacute; elle se d&eacute;solait de ne
+pouvoir rendre l'impression exalt&eacute;e et po&eacute;tique qu'elle avait ressentie
+ce jour-l&agrave;.... &laquo;Ce vieillard &eacute;tait adorable... et la for&ecirc;t &eacute;tait si
+sombre et il avait de si bons yeux!... Non, non, je ne puis pas, je ne
+sais pas raconter,&raquo; ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince
+Andr&eacute; sourit &agrave; ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant:
+&laquo;Je la comprenais alors, pensait-il; je comprenais sa franchise,
+l'ing&eacute;nuit&eacute; de son &acirc;me: oui, c'&eacute;tait son &acirc;me que j'aimais en elle, que
+j'aimais si profond&eacute;ment, si fortement, de cet amour qui me donnait tant
+de bonheur!&raquo; Et subitement il tressaillit, en se rappelant le
+d&eacute;nouement: &laquo;Il n'avait gu&egrave;re besoin de tout cela, &laquo;lui&raquo;! Il n'a rien
+vu, rien compris, elle n'&eacute;tait pour &laquo;lui&raquo; qu'une fra&icirc;che et jolie fille
+qu'il n'a pas daign&eacute; lier &agrave; son sort, tandis que moi.... Et cependant
+&laquo;il&raquo; vit encore, et il s'amuse!...&raquo; &Agrave; ce souvenir, il lui sembla qu'on
+le touchait avec un fer rouge: il se redressa brusquement, se leva et se
+remit &agrave; marcher.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Le 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le pr&eacute;fet du
+palais de l'Empereur des Fran&ccedil;ais, Monsieur de Beausset, et le colonel
+Fabvier arriv&egrave;rent, l'un de Paris, l'autre de Madrid, et trouv&egrave;rent
+Napol&eacute;on &agrave; son bivouac de Valou&iuml;ew. Monsieur de Beausset, rev&ecirc;tu de son
+uniforme de cour, se fit pr&eacute;c&eacute;der d'un paquet &agrave; l'adresse de l'Empereur,
+qu'il avait &eacute;t&eacute; charg&eacute; de lui remettre. P&eacute;n&eacute;trant dans le premier
+compartiment de la tente, il d&eacute;fit l'enveloppe, tout en s'entretenant
+avec les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave;
+l'entr&eacute;e, et causait au dehors. L'Empereur Napol&eacute;on achevait sa toilette
+dans sa chambre &agrave; coucher, et pr&eacute;sentait &agrave; la brosse du valet de
+chambre, tant&ocirc;t ses larges &eacute;paules, tant&ocirc;t sa forte poitrine, avec le
+fr&eacute;missement de satisfaction d'un cheval qu'on &eacute;trille. Un autre valet
+de chambre, le doigt sur le goulot d'un flacon d'eau de Cologne, en
+aspergeait le corps bien nourri de son ma&icirc;tre, persuad&eacute; que lui seul
+savait combien il fallait de gouttes et comment il fallait les r&eacute;pandre.
+Les cheveux courts de l'Empereur se plaquaient mouill&eacute;s sur son front,
+et sa figure, quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-&ecirc;tre physique.</p>
+
+<p>&laquo;Allez ferme, allez toujours!&raquo; disait-il au valet de chambre, qui
+redoublait d'efforts.</p>
+
+<p>L'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport sur
+l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers, attendait &agrave; la
+porte l'autorisation de se retirer. Napol&eacute;on lui jeta un regard en
+dessous.</p>
+
+<p>&laquo;Pas de prisonniers? r&eacute;p&eacute;ta-t-il: ils aiment donc mieux se faire
+&eacute;charper?... Tant pis pour l'arm&eacute;e russe!&mdash;et continuant &agrave; faire le gros
+dos et &agrave; pr&eacute;senter ses &eacute;paules aux frictions de son valet de
+chambre:&mdash;C'est bien, faites entrer Monsieur de Beausset, ainsi que
+Fabvier, dit-il &agrave; l'aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire,&raquo; r&eacute;pondit ce dernier en s'empressant de sortir.</p>
+
+<p>Les deux valets de chambre habill&egrave;rent leur ma&icirc;tre, en un tour de main,
+de l'uniforme gros-bleu de la garde, et il se dirigea vers le salon d'un
+pas ferme et pr&eacute;cipit&eacute;. Pendant ce temps, Beausset avait rapidement
+d&eacute;ball&eacute; le cadeau de l'Imp&eacute;ratrice, et l'avait plac&eacute; sur deux chaises,
+en face de la porte par laquelle l'Empereur devait entrer; mais ce
+dernier avait mis une telle h&acirc;te &agrave; sa toilette, qu'il n'avait pas eu le
+temps de disposer convenablement la surprise destin&eacute;e &agrave; Sa Majest&eacute;.
+Napol&eacute;on remarqua son embarras, et, feignant de ne pas s'en apercevoir,
+fit signe &agrave; Fabvier d'approcher. Il &eacute;couta, les sourcils fronc&eacute;s et sans
+dire un mot, les &eacute;loges que le colonel faisait de ses troupes qui se
+battaient &agrave; Salamanque, &agrave; l'autre bout du monde, et qui n'avaient,
+selon lui, qu'une seule et m&ecirc;me pens&eacute;e: se montrer dignes de leur
+Empereur, et une seule crainte: celle de lui d&eacute;plaire! Cependant le
+r&eacute;sultat de la bataille n'avait pas &eacute;t&eacute; heureux, et Napol&eacute;on se
+consolait en interrompant Fabvier par des questions ironiques, qui
+prouvaient qu'il ne s'&eacute;tait attendu &agrave; rien de mieux en son absence.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je r&eacute;pare cela &agrave; Moscou, dit Napol&eacute;on... &Agrave; tant&ocirc;t, au
+revoir!...&raquo; Et, se retournant vers Beausset, qui avait eu le temps de
+recouvrir l'envoi de l'Imp&eacute;ratrice d'une draperie, il l'appela.</p>
+
+<p>Beausset fit un profond salut &agrave; la fran&ccedil;aise, comme seuls savaient les
+faire les vieux serviteurs des Bourbons, et lui remit un pli cachet&eacute;.
+Napol&eacute;on lui tira gaiement l'oreille.</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous &ecirc;tes d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;, j'en suis bien aise.... Eh bien, que dit Paris?
+ajouta-t-il en prenant subitement un air s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, tout Paris regrette votre absence,&raquo; r&eacute;pondit le pr&eacute;fet.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on savait parfaitement que ce n'&eacute;tait l&agrave; qu'une adroite flatterie:
+dans ses moments lucides, il comprenait aussi que c'&eacute;tait faux; mais
+cette phrase lui fut agr&eacute;able, et il lui effleura de nouveau l'oreille.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis f&acirc;ch&eacute;, dit-il, de vous avoir fait faire tant de chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je ne m'attendais &agrave; rien moins qu'&agrave; vous trouver aux portes de
+Moscou.&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on sourit et jeta un regard distrait &agrave; sa droite. Un aide de camp,
+s'inclinant avec gr&acirc;ce, lui pr&eacute;senta aussit&ocirc;t une tabati&egrave;re en or.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise: vous qui
+aimez les voyages, vous verrez Moscou dans trois jours; vous ne vous
+attendiez certes pas &agrave; visiter la capitale asiatique?&raquo;</p>
+
+<p>Beausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la d&eacute;licate attention
+de son souverain, qui lui pr&ecirc;tait un go&ucirc;t dont il ne soup&ccedil;onnait pas
+lui-m&ecirc;me l'existence.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! qu'est-ce donc?&raquo; dit Napol&eacute;on en remarquant que l'attention de sa
+suite &eacute;tait concentr&eacute;e sur la draperie.</p>
+
+<p>Beausset, avec l'habilet&eacute; d'un courtisan accompli, fit un demi-tour et
+souleva adroitement le voile, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;C'est un pr&eacute;sent que l'Imp&eacute;ratrice envoie &agrave; Votre Majest&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le portrait de l'enfant n&eacute; du mariage de Napol&eacute;on avec la fille
+de l'Empereur d'Autriche, peint par G&eacute;rard. Le ravissant petit gar&ccedil;on,
+avec ses cheveux boucl&eacute;s, et un regard semblable &agrave; celui du Christ de la
+Madone Sixtine, &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute; jouant au bilboquet: la boule figurait
+le globe terrestre, et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait
+un sceptre. Quoiqu'il f&ucirc;t difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste
+avait peint le roi de Rome per&ccedil;ant le globe avec un b&acirc;ton, cette
+all&eacute;gorie avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute;e, par tous ceux qui l'avaient vue &agrave; Paris,
+aussi claire et aussi d&eacute;licate qu'elle le parut &agrave; Napol&eacute;on en ce moment.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi de Rome! dit-il avec un geste gracieux... admirable!...&raquo; Et
+avec cette facult&eacute; tout italienne de changer instantan&eacute;ment l'expression
+de son visage, il s'approcha du portrait d'un air pensif et tendre.</p>
+
+<p>Il savait qu'&agrave; cette heure chacune de ses paroles et chacun de ses
+gestes seraient burin&eacute;s dans l'histoire. Aussi, comme contraste &agrave; cette
+grandeur qui lui permettait de faire repr&eacute;senter son fils jouant au
+bilboquet avec le globe du monde, crut-il avoir trouv&eacute; une heureuse
+inspiration en lui opposant le simple sentiment de la tendresse
+paternelle. Ses yeux se voil&egrave;rent, il fit un pas en avant, et sembla
+chercher une chaise; la chaise fut vivement avanc&eacute;e, et il s'assit en
+face du portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la
+pointe du pied, en laissant le grand homme se livrer &agrave; son &eacute;motion.
+Apr&egrave;s quelques instants de muette contemplation, il se leva et rappela
+Beausset et l'aide de camp; il ordonna de placer le tableau devant la
+tente, pour ne pas priver sa vieille garde du bonheur de voir le roi de
+Rome, le fils et l'h&eacute;ritier de leur Souverain ador&eacute;! Ce qu'il avait
+pr&eacute;vu arriva: pendant qu'il d&eacute;jeunait avec Monsieur de Beausset, auquel
+il avait fait l'honneur de l'inviter, on entendit devant la tente une
+explosion de cris enthousiastes, pouss&eacute;s par les officiers et les
+soldats de la vieille garde.</p>
+
+<p>&laquo;Vive l'Empereur! Vive le roi de Rome!&raquo;</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner fini, Napol&eacute;on dicta devant Beausset son ordre du jour &agrave;
+l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Courte et &eacute;nergique,&raquo; dit-il apr&egrave;s avoir lu cette proclamation qu'il
+avait dict&eacute;e d'un jet.</p>
+
+<p>&laquo;Soldats!</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; la bataille que vous avez tant d&eacute;sir&eacute;e! D&eacute;sormais la victoire
+d&eacute;pend de vous; elle nous est n&eacute;cessaire, elle nous donnera l'abondance,
+de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie.
+Conduisez-vous comme &agrave; Austerlitz, &agrave; Friedland, &agrave; Vitebsk, &agrave; Smolensk,
+et que la post&eacute;rit&eacute; la plus recul&eacute;e cite avec orgueil votre conduite
+dans cette journ&eacute;e; que l'on dise de chacun de vous: &laquo;Il &eacute;tait &agrave; cette
+grande bataille!</p>
+
+<p>&laquo;Napol&eacute;on.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir invit&eacute; Monsieur de Beausset, qui aimait tant les voyages, &agrave;
+l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec lui de sa tente, et se
+dirigea vers les chevaux qu'on venait de seller.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Majest&eacute; est trop bonne,&raquo; dit de Beausset, quoiqu'il e&ucirc;t fort
+envie de dormir et qu'il ne s&ucirc;t pas monter &agrave; cheval: mais, du moment que
+Napol&eacute;on avait inclin&eacute; la t&ecirc;te, force fut &agrave; Beausset de le suivre.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le
+tableau devinrent fr&eacute;n&eacute;tiques. Napol&eacute;on fron&ccedil;a les sourcils.</p>
+
+<p>&laquo;Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune
+pour voir un champ de bataille!&raquo;</p>
+
+<p>Beausset ferma les yeux, baissa la t&ecirc;te, soupira profond&eacute;ment, et
+t&eacute;moigna, par un geste plein de d&eacute;f&eacute;rence, qu'il savait appr&eacute;cier les
+paroles de l'Empereur.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>L'historien de Napol&eacute;on nous le repr&eacute;sente ce jour-l&agrave;, passant la
+matin&eacute;e &agrave; cheval, inspectant le terrain, discutant les diff&eacute;rents plans
+qui lui &eacute;taient soumis par ses mar&eacute;chaux, et donnant ses ordres aux
+g&eacute;n&eacute;raux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha
+avait &eacute;t&eacute; rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc
+gauche, avait &eacute;t&eacute; recul&eacute;e par suite de la prise de la redoute de
+Schevardino. Cette partie n'&eacute;tait plus ni fortifi&eacute;e ni couverte par la
+rivi&egrave;re, et devant elle s'&eacute;tendait une plaine ouverte et unie. Il &eacute;tait
+&eacute;vident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'&eacute;tait l&agrave;
+que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins &agrave; ce qu'il
+semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur
+et de ses mar&eacute;chaux, ni cette facult&eacute; sup&eacute;rieure, appel&eacute;e le g&eacute;nie,
+qu'on aime tant &agrave; pr&ecirc;ter &agrave; Napol&eacute;on; mais ceux qui l'entouraient ne
+furent pas de cet avis, et les historiens qui d&eacute;crivirent apr&egrave;s coup ces
+&eacute;v&eacute;nements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en
+examinant d'un air m&eacute;ditatif et soucieux les moindres d&eacute;tails de la
+localit&eacute;, il secouait la t&ecirc;te, tant&ocirc;t d'un air d&eacute;fiant, tant&ocirc;t d'un air
+approbateur, et, sans initier aucun des g&eacute;n&eacute;raux aux pens&eacute;es profondes
+qui motivaient ses d&eacute;cisions, il se bornait &agrave; leur en donner la
+conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckm&uuml;hl, ayant &eacute;mis
+l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui
+r&eacute;pondit, sans lui en expliquer la raison, que c'&eacute;tait inutile. En
+revanche, il approuva le projet du g&eacute;n&eacute;ral Compans, qui consistait &agrave;
+attaquer les ouvrages avanc&eacute;s et &agrave; faire passer les divisions par le
+bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se perm&icirc;t de faire observer qu'un
+mouvement &agrave; travers la for&ecirc;t pouvait &ecirc;tre dangereux, et mettre le
+d&eacute;sordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face &agrave; la
+redoute de Schevardino, il r&eacute;fl&eacute;chit quelques secondes en silence, et
+indiqua les places o&ugrave; devaient s'&eacute;lever pour le lendemain deux
+batteries, destin&eacute;es &agrave; contre-battre les redoutes des Russes, et aussi
+la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Apr&egrave;s avoir
+donn&eacute; ses instructions, il retourna &agrave; son bivouac et dicta les
+dispositions pour l'ordre de bataille.</p>
+
+<p>Ces dispositions, qui ont provoqu&eacute; un enthousiasme sans bornes chez les
+historiens fran&ccedil;ais et une approbation unanime chez les &eacute;trangers,
+&eacute;taient con&ccedil;ues en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Deux nouvelles batteries, &eacute;lev&eacute;es pendant la nuit dans la plaine
+occup&eacute;e par le prince d'Eckm&uuml;hl, ouvriront, au petit jour, le feu contre
+les deux batteries ennemies leur faisant face.</p>
+
+<p>&laquo;Le chef de l'artillerie du 1<sup>er</sup> corps, g&eacute;n&eacute;ral Pernetti, se portera
+alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les
+obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera
+ses obus sur la batterie ennemie, attaqu&eacute;e par:</p>
+
+<p>Canons de l'artillerie de la garde: 24 pi&egrave;ces. Canons de la division
+Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8</p>
+
+<p>Total: 62 pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>&laquo;Le chef de l'artillerie du 3<sup>&egrave;me</sup> corps, g&eacute;n&eacute;ral Fouch&eacute;, placera tous les
+obusiers des 3<sup>&egrave;me</sup> et 8<sup>&egrave;me</sup> corps, 16 pi&egrave;ces en tout, sur les flancs de la
+batterie destin&eacute;e &agrave; canonner la fortification gauche, ce qui r&eacute;unira
+contre elle 40 bouches &agrave; feu.</p>
+
+<p>&laquo;Le g&eacute;n&eacute;ral Sorbier se tiendra pr&ecirc;t &agrave; se porter en avant au premier
+signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une
+ou l'autre des fortifications.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village
+dans la for&ecirc;t et tournera la position ennemie.</p>
+
+<p>&laquo;Le g&eacute;n&eacute;ral Compans traversera la for&ecirc;t pour s'emparer du premier
+retranchement.</p>
+
+<p>&laquo;Une fois la bataille engag&eacute;e sur ce plan, d'autres ordres seront donn&eacute;s
+conform&eacute;ment aux mouvements de l'ennemi.</p>
+
+<p>&laquo;La canonnade sur l'aile gauche commencera aussit&ocirc;t que se fera entendre
+celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la
+division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera
+l'attaque de l'aile droite.</p>
+
+<p>&laquo;Le vice-roi s'emparera du village<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, et en franchira les trois ponts,
+en avan&ccedil;ant sur la m&ecirc;me ligne que les divisions Morand et G&eacute;rard, qui,
+men&eacute;es par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres
+troupes.</p>
+
+<p>&laquo;Le tout se fera avec ordre et m&eacute;thode, en gardant autant que possible
+des troupes en r&eacute;serve.</p>
+
+<p>&laquo;Au camp imp&eacute;rial pr&egrave;s de Moja&iuml;sk, 6 septembre 1812.&raquo;</p>
+
+<p>S'il est permis de juger les combinaisons de Napol&eacute;on, en se d&eacute;gageant
+de l'influence presque superstitieuse qu'exer&ccedil;ait son g&eacute;nie, il est
+&eacute;vident, au contraire, que ces dispositions manquent de clart&eacute; et de
+nettet&eacute;. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont
+aucune ne pouvait &ecirc;tre et ne fut ex&eacute;cut&eacute;e. Il est dit en premier: que
+les batteries &eacute;lev&eacute;es sur la place choisie par Napol&eacute;on, renforc&eacute;es par
+les bouches &agrave; feu de Pernetti et de Fouch&eacute;, 102 pi&egrave;ces en tout, devaient
+ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avanc&eacute;s de
+l'ennemi. Or il &eacute;tait impossible d'ex&eacute;cuter cet ordre, parce que les
+projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que
+ces 102 bouches &agrave; feu les lanc&egrave;rent dans le vide, jusqu'au moment o&ugrave; un
+g&eacute;n&eacute;ral prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire
+avancer.</p>
+
+<p>La seconde disposition, qui enjoignait &agrave; Poniatowsky de se diriger sur
+le village par la for&ecirc;t, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne
+put &eacute;galement aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la for&ecirc;t,
+Toutchkow, qui lui barra le passage et l'emp&ecirc;cha de tourner la position
+indiqu&eacute;e. La troisi&egrave;me ordonnait au g&eacute;n&eacute;ral Compans de se porter sur la
+for&ecirc;t et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans
+ne s'en empara pas, et fut repouss&eacute;e, parce qu'en sortant de la for&ecirc;t
+elle fut forc&eacute;e, par une circonstance ignor&eacute;e de Napol&eacute;on, de s'aligner
+sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatri&egrave;me, le
+vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivi&egrave;re
+sur ses trois ponts, sur la m&ecirc;me ligne que les divisions Morand et
+Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqu&eacute;s nulle part),
+lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se
+placer sur la m&ecirc;me ligne que les autres troupes. Autant qu'il est
+possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux
+tentatives faites par le vice-roi pour l'ex&eacute;cuter, on devine qu'il
+devait se porter &agrave; gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis
+que les divisions Morand et Friant avan&ccedil;aient en m&ecirc;me temps en de&ccedil;&agrave; de
+la ligne. Rien de tout cela n'&eacute;tait ex&eacute;cutable. Le vice-roi, ayant
+travers&eacute; Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et
+Friant, qui subirent le m&ecirc;me sort, n'enlev&egrave;rent pas la redoute, dont la
+cavalerie ne s'empara qu'&agrave; la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces
+dispositions ne fut effectu&eacute;e. Il &eacute;tait dit encore que &laquo;des ordres
+ult&eacute;rieurs seraient donn&eacute;s conform&eacute;ment aux mouvements de l'ennemi&raquo;. Il
+&eacute;tait donc pr&eacute;sumable que Napol&eacute;on prendrait les mesures n&eacute;cessaires
+durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le
+sut plus tard, il se trouva &agrave; une telle distance du centre des
+op&eacute;rations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres
+donn&eacute;s par lui pendant ce temps ne put &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Plusieurs historiens assurent que si les Fran&ccedil;ais ont &eacute;t&eacute; battus &agrave;
+Borodino, c'est parce que Napol&eacute;on souffrait ce jour-l&agrave; d'un gros
+rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent &eacute;t&eacute; marqu&eacute;es au sceau du
+g&eacute;nie pendant la bataille, la Russie e&ucirc;t &eacute;t&eacute; perdue, et la face du monde
+chang&eacute;e! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les
+&eacute;crivains qui soutiennent que la Russie s'est transform&eacute;e par la seule
+volont&eacute; de Pierre le Grand; que la r&eacute;publique fran&ccedil;aise s'est
+m&eacute;tamorphos&eacute;e en Empire, et que les arm&eacute;es fran&ccedil;aises sont entr&eacute;es en
+Russie, &eacute;galement par la seule volont&eacute; de Napol&eacute;on. S'il avait d&eacute;pendu
+de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre
+ou de ne pas prendre telle d&eacute;cision, il serait &eacute;vident en ce cas que le
+rhume, qui aurait paralys&eacute; son action, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la cause du salut de la
+Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une
+chaussure imperm&eacute;able, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; notre sauveur! Dans cet ordre d'id&eacute;es,
+cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en mani&egrave;re de
+plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barth&eacute;lemy, due, dit-il, &agrave; un
+d&eacute;rangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas
+cette mani&egrave;re de raisonner, cette r&eacute;flexion est tout bonnement absurde,
+et contraire en tous points &agrave; toute logique humaine. &Agrave; la question de
+savoir quelle est la raison d'&ecirc;tre des faits historiques, il nous para&icirc;t
+bien plus simple de r&eacute;pondre que la marche des &eacute;v&eacute;nements de ce monde
+est arr&ecirc;t&eacute;e d'avance, et d&eacute;pend de la co&iuml;ncidence de toutes les volont&eacute;s
+de ceux qui participent aux &eacute;v&eacute;nements, et que celle des Napol&eacute;ons n'y a
+qu'une influence ext&eacute;rieure et apparente.</p>
+
+<p>Quelque &eacute;trange que paraisse &agrave; premi&egrave;re vue de supposer que la
+Saint-Barth&eacute;lemy, voulue et command&eacute;e par Charles IX, n'ait pas &eacute;t&eacute; le
+fait de sa volont&eacute;, et que le carnage de Borodino, qui a co&ucirc;t&eacute; 80 000
+hommes, n'ait pas &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement ordonn&eacute; par Napol&eacute;on, bien qu'il e&ucirc;t
+pris toutes les dispositions &agrave; cet effet, la dignit&eacute; humaine, en me
+d&eacute;montrant que chacun de noms est homme au m&ecirc;me degr&eacute; que Napol&eacute;on,
+autorise cette solution, confirm&eacute;e &agrave; plusieurs reprises par les
+recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napol&eacute;on
+n'a ni vis&eacute; ni tu&eacute; personne: tout fut fait par ses soldats, qui tu&egrave;rent
+leurs ennemis, non en cons&eacute;quence de ses ordres, mais en ob&eacute;issant &agrave;
+leur propre impulsion. Toute l'arm&eacute;e, Fran&ccedil;ais, Allemands, Italiens,
+Polonais, affam&eacute;s, d&eacute;guenill&eacute;s, fatigu&eacute;s par les marches qu'ils venaient
+de faire, sentait, en face de cette autre arm&eacute;e qui lui barrait le
+passage, que le vin &eacute;tait tir&eacute; et qu'il fallait le boire! Si Napol&eacute;on
+leur avait d&eacute;fendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient
+&eacute;gorg&eacute;, et se seraient battus quand m&ecirc;me, parce que c'&eacute;tait devenu
+in&eacute;vitable!</p>
+
+<p>&Agrave; la lecture de la proclamation de Napol&eacute;on, qui leur promettait, comme
+compensation aux souffrances et &agrave; la mort, que la post&eacute;rit&eacute; dirait
+d'eux: &laquo;qu'eux aussi avaient pris part &agrave; la grande bataille de la
+Moskwa&raquo;, ils avaient r&eacute;pondu par le cri de: &laquo;Vive l'Empereur!&raquo; comme ils
+l'avaient d&eacute;j&agrave; fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au
+bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclam&eacute; &agrave; chaque
+non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose &agrave; faire,
+r&eacute;p&eacute;ter: &laquo;Vive l'Empereur!&raquo; et aller se battre pour gagner la nourriture
+et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient &agrave; Moscou. Ils ne
+tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur ma&icirc;tre;
+Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me n'&eacute;tait pour rien dans la direction de la bataille,
+puisque aucune de ses dispositions n'a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;e et qu'il ignorait ce
+qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une mani&egrave;re pr&eacute;cise
+si Napol&eacute;on avait ou non un rhume &agrave; ce moment-l&agrave;, n'a pas plus
+d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.</p>
+
+<p>Les historiens attribuent encore &agrave; ce rhume l&eacute;gendaire la faiblesse de
+ses dispositions, qui, selon nous, &eacute;taient au contraire mieux prises que
+celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent
+inf&eacute;rieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la
+premi&egrave;re que perdit Napol&eacute;on. Les combinaisons les plus profondes et les
+plus ing&eacute;nieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux
+critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amen&eacute; la
+victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, &agrave; la bataille
+d'Austerlitz, &eacute;taient le mod&egrave;le de la perfection en ce genre, et
+cependant on les a d&eacute;sapprouv&eacute;es, &agrave; cause m&ecirc;me de cette perfection et de
+leur minutie.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on &agrave; Borodino avait jou&eacute; son r&ocirc;le de repr&eacute;sentant du pouvoir aussi
+bien et m&ecirc;me mieux que dans ses autres batailles. Il s'en &eacute;tait tenu aux
+mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut
+lui &ecirc;tre imput&eacute;e; il n'a pas perdu la t&ecirc;te, il n'a pas fui du champ de
+bataille, et son tact et sa grande exp&eacute;rience contribu&egrave;rent au contraire
+&agrave; lui faire remplir, avec calme et dignit&eacute;, le personnage de chef
+supr&ecirc;me, qui semblait lui &ecirc;tre attribu&eacute; dans cette sanglante trag&eacute;die.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Napol&eacute;on revint pensif de sa tourn&eacute;e d'inspection, en se disant: &laquo;Les
+pi&egrave;ces sont sur l'&eacute;chiquier, &agrave; demain le jeu!&raquo; S'&eacute;tant fait donner un
+verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements &agrave;
+introduire dans la maison de l'Imp&eacute;ratrice, et &eacute;tonna le pr&eacute;fet par la
+fa&ccedil;on dont les moindres d&eacute;tails des choses de la cour &eacute;taient pr&eacute;sents &agrave;
+sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>S'int&eacute;ressant &agrave; des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour
+des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un
+grand op&eacute;rateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son
+tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance:
+&laquo;L'affaire est &agrave; moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils
+entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que
+personne.... Quant &agrave; pr&eacute;sent, je puis plaisanter: plus je plaisante,
+plus je suis calme, plus vous devez &ecirc;tre rassur&eacute;s et confiants, et plus
+vous devez &ecirc;tre &eacute;tonn&eacute;s de mon g&eacute;nie!&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de
+repos; il &eacute;tait trop pr&eacute;occup&eacute; de la journ&eacute;e du lendemain pour pouvoir
+dormir, et, quoique l'humidit&eacute; du soir e&ucirc;t augment&eacute; son rhume, il passa,
+en se mouchant bruyamment, &agrave; trois heures du matin, dans la partie de la
+tente qui formait son salon, et demanda si les Russes &eacute;taient toujours
+l&agrave;. On lui r&eacute;pondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les
+m&ecirc;mes points. L'aide de camp de service entra.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute, Sire...&raquo;</p>
+
+<p>L'Empereur le regarda.</p>
+
+<p>&laquo;Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire &agrave;
+Smolensk: &laquo;Le vin est tir&eacute;, il faut le boire!&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on fron&ccedil;a le sourcil et garda longtemps le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Cette pauvre arm&eacute;e, dit-il tout &agrave; coup, elle est bien diminu&eacute;e depuis
+Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais
+toujours et je commence &agrave; l'&eacute;prouver; mais la garde, la garde est
+intacte? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on glissa une pastille dans sa bouche, et regarda &agrave; sa montre; il
+n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour
+tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres &agrave; donner. Tout &eacute;tait pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;A-t-on distribu&eacute; les biscuits aux r&eacute;giments de la garde? demanda-t-il
+s&eacute;v&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et le riz?&raquo;</p>
+
+<p>Rapp r&eacute;pondit qu'il avait pris lui-m&ecirc;me les mesures n&eacute;cessaires &agrave; cet
+effet, mais Napol&eacute;on secoua la t&ecirc;te d'un air m&eacute;content: il semblait
+douter que ce dernier ordre e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;. Un valet de chambre apporta
+du punch, Napol&eacute;on en fit donner un verre &agrave; son aide de camp; tout en le
+d&eacute;gustant &agrave; petites gorg&eacute;es:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai ni go&ucirc;t ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on
+me vante la m&eacute;decine et les m&eacute;decins, lorsqu'ils ne peuvent pas m&ecirc;me me
+gu&eacute;rir d'un rhume!... Corvisart m'a donn&eacute; ces pastilles, et elles ne me
+font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais....
+Notre corps est une machine &agrave; vivre. Il est organis&eacute; pour cela, c'est sa
+nature; laissez-y la vie &agrave; son aise, qu'elle s'y d&eacute;fende elle-m&ecirc;me: elle
+fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de rem&egrave;des. Notre
+corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps:
+l'horloger n'a pas la facult&eacute; de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'&agrave;
+t&acirc;tons et les yeux band&eacute;s.... Notre corps est une machine &agrave; vivre, voil&agrave;
+tout!&raquo; Une fois entr&eacute; dans la voie des d&eacute;finitions qu'il aimait tant, il
+en &eacute;mit tout &agrave; coup une autre<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>: &laquo;Savez-vous ce que c'est que l'art
+militaire? C'est le talent, &agrave; un moment donn&eacute;, d'&ecirc;tre plus fort que son
+ennemi!&raquo;</p>
+
+<p>Rapp ne r&eacute;pondit rien.</p>
+
+<p>&laquo;Demain nous aurons affaire &agrave; Koutouzow. C'est lui qui commandait &agrave;
+Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas mont&eacute; &agrave; cheval une seule
+fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous
+verrons bien!&raquo;</p>
+
+<p>Il regarda encore une fois &agrave; sa montre; il n'&eacute;tait que quatre heures. Il
+se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et
+sortit de la tente. La nuit &eacute;tait sombre, et un l&eacute;ger brouillard
+flottait dans l'air. On distinguait &agrave; peine les feux de bivouac de la
+garde; &agrave; travers la fum&eacute;e, on entrevoyait dans le lointain ceux des
+avant-postes russes. Tout &eacute;tait calme; on n'entendait que le bruit sourd
+et le pi&eacute;tinement des troupes fran&ccedil;aises qui s'appr&ecirc;taient &agrave; aller
+occuper les positions d&eacute;sign&eacute;es. Napol&eacute;on s'avan&ccedil;a, examina les feux,
+pr&ecirc;ta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant pr&egrave;s d'un
+grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui
+se tenait immobile et droit comme un pilier &agrave; l'apparition de
+l'Empereur, il s'arr&ecirc;ta devant lui.</p>
+
+<p>&laquo;Combien d'ann&eacute;es de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie
+affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les
+soldats.&mdash;Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on re&ccedil;u au r&eacute;giment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on fit un signe de t&ecirc;te et le quitta. &Agrave; cinq heures et demie, il
+se dirigea &agrave; cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait,
+le ciel s'&eacute;claircissait de plus en plus, un seul nuage flottait &agrave;
+l'orient. Les feux abandonn&eacute;s se mouraient &agrave; la p&acirc;le lumi&egrave;re du petit
+jour; &agrave; droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le
+son franchit l'espace et s'&eacute;teignit dans le silence g&eacute;n&eacute;ral. Un second,
+un troisi&egrave;me &eacute;branl&egrave;rent bient&ocirc;t l'air, puis un quatri&egrave;me et un
+cinqui&egrave;me r&eacute;sonn&egrave;rent avec solennit&eacute;, quelque part &agrave; droite dans le
+voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur
+succ&eacute;d&egrave;rent aussit&ocirc;t en se confondant. Napol&eacute;on atteignit, avec sa
+suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie &eacute;tait engag&eacute;e.</p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Pierre, revenu de chez le prince Andr&eacute;, &agrave; Gorky, ordonna &agrave; son
+domestique de tenir ses chevaux pr&ecirc;ts pour le lendemain matin, de le
+r&eacute;veiller &agrave; la pointe du jour; puis il s'endormit aussit&ocirc;t dans le coin
+que Boris lui avait obligeamment offert. &Agrave; son r&eacute;veil, l'isba &eacute;tait
+d&eacute;serte, les petits carreaux des fen&ecirc;tres tremblaient, et son domestique
+le secouait pour le r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, Excellence! r&eacute;p&eacute;tait-il avec insistance.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... Qu'y a-t-il?... Est-ce commenc&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez la canonnade, dit le domestique, qui &eacute;tait un ancien soldat;
+tous sont partis depuis longtemps, m&ecirc;me Son Altesse.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre s'habilla &agrave; la h&acirc;te et sortit en courant. La matin&eacute;e &eacute;tait belle,
+gaie, fra&icirc;che, la ros&eacute;e brillait; le soleil, d&eacute;chirant le rideau de
+nuages, lan&ccedil;a par-dessus le toit, &agrave; travers les vapeurs qui
+l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussi&egrave;re
+de la route, humide de ros&eacute;e, sur les murs des maisons, sur les cl&ocirc;tures
+en planches et sur les chevaux de Pierre, sell&eacute;s &agrave; la porte de l'isba.
+Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp
+passa au galop.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;p&ecirc;chez-vous, comte, il est temps!&raquo; lui cria-t-il en passant.</p>
+
+<p>Se faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon
+du haut duquel il avait examin&eacute; le champ de bataille. Cette colline
+&eacute;tait couverte de militaires: on y entendait le murmure des
+conversations en fran&ccedil;ais des officiers de l'&eacute;tat-major, et l'on y
+voyait, se d&eacute;tachant de l'ensemble, la t&ecirc;te grise de Koutouzow, coiff&eacute;e
+d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque
+s'enfon&ccedil;ait dans ses larges &eacute;paules. Il regardait au loin &agrave; l'aide d'une
+lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frapp&eacute; du
+spectacle qui s'offrit &agrave; ses yeux. C'&eacute;tait le panorama de la veille,
+mais occup&eacute; aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par
+la fum&eacute;e de la fusillade, et &eacute;clair&eacute; par les rayons obliques du soleil,
+qui montait &agrave; la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin,
+des chatoiements d'un rose dor&eacute;, et &eacute;talant de c&ocirc;t&eacute; et d'autre de
+longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient
+l'horizon semblaient avoir &eacute;t&eacute; taill&eacute;s dans une pierre &eacute;tincelante,
+d'un jaune verd&acirc;tre, et derri&egrave;re leurs cimes, qui se d&eacute;coupaient sur le
+ciel en une mince ligne fonc&eacute;e, se dessinait dans le lointain la grande
+route de Smolensk, couverte de troupes. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la colline, les champs
+dor&eacute;s et les coteaux ruisselaient de lumi&egrave;re, mais partout, devant, &agrave;
+gauche et &agrave; droite, on ne voyait que des soldats. C'&eacute;tait anim&eacute;,
+majestueux et impr&eacute;vu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre,
+ce fut l'aspect du champ de bataille lui-m&ecirc;me, la vue de Borodino et de
+la vall&eacute;e de la Kolotcha, qui s'&eacute;tendait des deux c&ocirc;t&eacute;s de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Au-dessus de la Kolotcha, &agrave; Borodino m&ecirc;me, &agrave; l'endroit o&ugrave; la Vo&iuml;na se
+jette dans la Kolotcha, &agrave; travers de vastes marais, s'&eacute;levait un de ces
+brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du
+soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils
+laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fum&eacute;e qui s'y m&ecirc;lait &agrave;
+flocons &eacute;pais, sur l'eau, sur la ros&eacute;e, sur les ba&iuml;onnettes, sur
+Borodino m&ecirc;me, se jouaient les rayons &eacute;tincelants de la lumi&egrave;re du
+matin. &Agrave; travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche &eacute;glise,
+les toits des isbas du village, et de tous c&ocirc;t&eacute;s des masses compactes de
+soldats, des caissons verts et des bouches &agrave; feu. Dans la vall&eacute;e, sur
+les hauteurs, &agrave; mi-c&ocirc;te, dans les bois, dans les champs, partaient des
+coups de canon, tant&ocirc;t isol&eacute;s, tant&ocirc;t par vol&eacute;es, suivis de tourbillons
+de fum&eacute;e, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient
+dans l'espace. Chose &eacute;trange &agrave; dire, cette fum&eacute;e et ces d&eacute;tonations
+&eacute;taient ce qui pr&ecirc;tait le plus de charme &agrave; ce spectacle. Pierre mourait
+d'envie de se trouver l&agrave; o&ugrave; il voyait surgir ces panaches de fum&eacute;e, l&agrave;
+o&ugrave; s'agitaient ces ba&iuml;onnettes brillantes, l&agrave; o&ugrave; &eacute;tait le mouvement, et
+d'o&ugrave; partaient ces d&eacute;tonations incessantes. Il se retourna pour comparer
+son impression &agrave; celle que devaient &eacute;prouver dans ce moment Koutouzow et
+son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette
+&eacute;motion latente qu'il avait d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;e la veille, mais dont il
+n'avait compris la nature qu'apr&egrave;s son entretien avec le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi,&raquo; dit Koutouzow &agrave; un g&eacute;n&eacute;ral
+qui &eacute;tait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour
+descendre la colline.</p>
+
+<p>&laquo;Au pont!&raquo; r&eacute;pondit-il &agrave; la question d'un des officiers.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi aussi!&raquo; se dit Pierre en le suivant. Le g&eacute;n&eacute;ral monta le cheval
+que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique
+et lui demandait laquelle de ses deux montures &eacute;tait la plus tranquille.
+L'empoignant alors par la crini&egrave;re, pench&eacute; en avant et serrant de ses
+talons le ventre de son cheval, il sentit tout &agrave; coup qu'il perdait ses
+lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant l&acirc;cher la bride et la crini&egrave;re,
+il partit sur les traces du g&eacute;n&eacute;ral, au milieu des officiers qui le
+suivaient des yeux dans sa course aventureuse.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement &agrave;
+gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un
+d&eacute;tachement d'infanterie; il essaya en vain de se d&eacute;gager des soldats
+qui l'entouraient de tous c&ocirc;t&eacute;s, et qui jetaient des regards m&eacute;contents
+et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait
+sans n&eacute;cessit&eacute; dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux
+tous.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon?&raquo; dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>Un autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil, et Pierre, se
+cramponnant au pommeau de la selle, et retenant &agrave; grand'peine sa monture
+effray&eacute;e, partit &agrave; fond de train et arriva enfin dans un espace libre.
+Il vit devant lui un pont o&ugrave; d'autres soldats tiraient des coups de
+fusil: sans s'en douter, il avait atteint le pont de la Kolotcha plac&eacute;
+entre Gorky et Borodino, que les Fran&ccedil;ais, apr&egrave;s avoir occup&eacute; ce dernier
+village, venaient d'attaquer. Des deux c&ocirc;t&eacute;s du pont et sur la prairie,
+couverte de foin, qu'il avait aper&ccedil;ue de loin la veille, des soldats
+s'agitaient d'un air affair&eacute;, mais, malgr&eacute; la fusillade incessante,
+Pierre ne croyait gu&egrave;re &ecirc;tre en plein premier acte de la bataille.
+N'entendant ni les balles qui sifflaient autour de lui, ni les
+projectiles qui passaient au-dessus de sa t&ecirc;te, il ne soup&ccedil;onnait m&ecirc;me
+pas que l'ennemi f&ucirc;t de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re, et il fut longtemps
+avant de comprendre que c'&eacute;taient des tu&eacute;s et des bless&eacute;s qui tombaient
+&agrave; quelques pas de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Que fait donc celui-l&agrave; en avant de la ligne? cria une voix.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; gauche, prenez &agrave; gauche!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre prit &agrave; droite, et se heurta tout &agrave; coup contre un aide de camp du
+g&eacute;n&eacute;ral Ra&iuml;evsky; l'aide de camp le regarda avec col&egrave;re, et allait lui
+dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le salua.</p>
+
+<p>&laquo;Comment &ecirc;tes-vous ici?&raquo; dit-il en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>Pierre, ayant une vague id&eacute;e qu'il n'&eacute;tait pas &agrave; sa place, et craignant
+de g&ecirc;ner, se mit &agrave; galoper dans le m&ecirc;me sens que l'aide de camp:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce ici? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant, &agrave; l'instant! repartit l'aide de camp, qui se pr&eacute;cipita
+dans la prairie &agrave; la rencontre d'un gros colonel &agrave; qui il avait &agrave;
+transmettre un ordre, puis, revenant vers Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez ici?... En
+curieux, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Pierre, pendant que l'aide de camp faisait faire
+volte-face &agrave; son cheval et se pr&eacute;parait &agrave; s'&eacute;loigner de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci, mais au flanc
+gauche, chez Bagration, on cuit!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! r&eacute;pliqua Pierre. O&ugrave; est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi sur la colline, on le voit tr&egrave;s bien de l&agrave;, et c'est
+encore supportable.... Venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis,&raquo; r&eacute;pondit Pierre en cherchant des yeux son domestique,
+et en remarquant seulement alors des bless&eacute;s qui se tra&icirc;naient, ou que
+l'on portait sur des brancards: un pauvre petit soldat, dont le casque
+gisait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, &eacute;tait couch&eacute;, immobile sur la prairie, dont le
+foin fauch&eacute; r&eacute;pandait au loin son odeur enivrante.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi n'a-t-on pas relev&eacute; celui-l&agrave;?&raquo; allait dire Pierre, mais la
+figure soucieuse de l'aide de camp, qui venait de d&eacute;tourner la t&ecirc;te,
+arr&ecirc;ta sa question sur ses l&egrave;vres. Quant &agrave; son domestique, il ne le
+voyait nulle part, et il continua son chemin &agrave; travers le vallon,
+jusqu'&agrave; la batterie Ra&iuml;evsky; son cheval restait en arri&egrave;re de celui de
+l'aide de camp, et le secouait violemment.</p>
+
+<p>&laquo;On voit que vous n'&ecirc;tes pas habitu&eacute; &agrave; monter &agrave; cheval, lui dit ce
+dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est rien, dit Pierre, il a le pas tr&egrave;s in&eacute;gal.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! s'&eacute;cria l'aide de camp, il est bless&eacute; &agrave; la jambe droite
+au-dessus du genou, ce doit &ecirc;tre une balle! Je vous en f&eacute;licite, comte,
+c'est le bapt&ecirc;me du feu!&raquo;</p>
+
+<p>Ils d&eacute;pass&egrave;rent le sixi&egrave;me corps, et arriv&egrave;rent, au milieu de la fum&eacute;e,
+sur les derri&egrave;res de l'artillerie, qui, plac&eacute;e en avant, tirait sans
+rel&acirc;che et d'une mani&egrave;re assourdissante. Ils atteignirent enfin un
+petit bois o&ugrave; l'on respirait la fra&icirc;cheur, et o&ugrave; l'on sentait l'air
+ti&egrave;de de l'automne. Les deux cavaliers mirent pied &agrave; terre et gravirent
+la colline.</p>
+
+<p>&laquo;Le g&eacute;n&eacute;ral est-il ici? demanda l'aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient de partir,&raquo; lui r&eacute;pondit-on.</p>
+
+<p>L'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait plus que
+faire.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous inqui&eacute;tez pas de moi, dit Pierre, je vais aller jusqu'en haut.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, allez-y.... De l&agrave; on voit tout, et ce n'est pas aussi dangereux;
+j'irai vous y prendre.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se s&eacute;par&egrave;rent, et ce ne fut que bien plus tard dans la journ&eacute;e, que
+Pierre apprit que son compagnon avait eu un bras emport&eacute;. Il parvint &agrave;
+la batterie situ&eacute;e sur le fameux mamelon, connu chez les Russes sous le
+nom de &laquo;batterie du mamelon&raquo; ou de &laquo;Ra&iuml;evsky&raquo;, et chez les Fran&ccedil;ais, qui
+le regardaient comme la clef de la position, sous celui de &laquo;la grande
+redoute&raquo;, &laquo;fatale redoute&raquo;, ou &laquo;redoute du centre&raquo;. &Agrave; ses pieds furent
+tu&eacute;s des dizaines de milliers d'hommes. Cette redoute se composait d'un
+mamelon entour&eacute; de foss&eacute;s de trois c&ocirc;t&eacute;s. De ce point, dix bouches &agrave; feu
+vomissaient leurs projectiles par les embrasures du remblai; d'autres
+pi&egrave;ces, plac&eacute;es sur la m&ecirc;me ligne, tiraient aussi sans tr&ecirc;ve. Un peu en
+arri&egrave;re se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait gu&egrave;re de
+l'importance de ce mamelon, et croyait, au contraire, que c'&eacute;tait une
+position compl&egrave;tement secondaire. S'asseyant au bord du rempart de la
+batterie, il regarda autour de lui avec un sourire de satisfaction
+inconsciente; il se levait de temps &agrave; autre pour voir ce qui se passait,
+et cherchait &agrave; ne pas g&ecirc;ner les soldats, qui chargeaient et repoussaient
+les canons, et &agrave; ne pas se trouver sur le chemin de ceux qui allaient et
+venaient, apportant les gargousses. Par contraste avec le sentiment de
+malaise que ressentaient les soldats d'infanterie charg&eacute;s de prot&eacute;ger
+cette redoute, les artilleurs &eacute;prouvaient plut&ocirc;t, sur ce lopin de
+terrain abrit&eacute; et s&eacute;par&eacute; par des foss&eacute;s du reste du champ de bataille,
+comme un sentiment de solidarit&eacute; fraternelle, et l'apparition d'un
+p&eacute;kin, dans la personne de Pierre, leur causa une impression
+d&eacute;sagr&eacute;able. Ils le regardaient de travers, et semblaient m&ecirc;me presque
+effray&eacute;s &agrave; sa vue; un officier d'artillerie, de haute taille,
+s'approcha de lui, et le regarda curieusement, tandis qu'un tout jeune
+lieutenant, presque un enfant, aux joues fra&icirc;ches et rebondies, charg&eacute;
+de la surveillance de deux pi&egrave;ces, se retourna de son c&ocirc;t&eacute;, et lui dit
+s&eacute;v&egrave;rement:</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici.&raquo;</p>
+
+<p>Les artilleurs continuaient &agrave; hocher la t&ecirc;te d'un air m&eacute;content, mais,
+lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne
+les g&ecirc;nait en rien, qu'il restait tranquillement assis &agrave; les regarder ou
+se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme
+que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, &agrave;
+leur passage, avec un sourire timide, leur m&eacute;contentement se changea en
+une sympathie gaie et affectueuse, semblable &agrave; celle des soldats pour
+les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec
+eux. Ils l'adopt&egrave;rent en pens&eacute;e, et lui donn&egrave;rent m&ecirc;me, en plaisantant
+entre eux sur son compte, le sobriquet de &laquo;Notre B&acirc;rine<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>&laquo;. Un boulet
+vint tomber &agrave; deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait
+&eacute;t&eacute; saupoudr&eacute;, sourit en regardant autour de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'avez donc vraiment pas peur, B&acirc;rine?&raquo; lui dit un soldat &agrave; la
+forte carrure et au visage enlumin&eacute;, en montrant ses dents blanches.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu donc peur, toi? r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas gr&acirc;ce... s'il vous jette
+&agrave; terre, il fera voler en l'air vos entrailles.... Comment ne pas avoir
+peur?&raquo; ajouta-t-il en riant.</p>
+
+<p>Quelques-uns de ses camarades s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Pierre; avec
+leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient &eacute;tonn&eacute;s et
+charm&eacute;s de l'entendre parler comme tout le monde.</p>
+
+<p>&laquo;C'est notre m&eacute;tier, B&acirc;rine!... Quant &agrave; vous, c'est autre chose, et
+c'est bien &eacute;tonnant que...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vos pi&egrave;ces!&raquo; cria le jeune lieutenant, qui &eacute;videmment remplissait
+ses fonctions pour la premi&egrave;re ou la seconde fois de sa vie, tant il y
+mettait de ponctualit&eacute; exag&eacute;r&eacute;e envers les soldats et son chef.</p>
+
+<p>Le grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout
+le champ de bataille, &agrave; gauche surtout, o&ugrave; &eacute;taient les ouvrages avanc&eacute;s
+de Bagration; mais la fum&eacute;e emp&ecirc;chait Pierre, dont l'attention &eacute;tait
+absorb&eacute;e par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de
+l'action. Sa premi&egrave;re impression de satisfaction involontaire avait fait
+place &agrave; un sentiment de tout autre genre, provoqu&eacute; par la vue du pauvre
+petit soldat couch&eacute; dans la prairie. Il &eacute;tait &agrave; peine dix heures du
+matin: on avait emport&eacute; de la batterie une vingtaine d'hommes, deux
+pi&egrave;ces avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;mont&eacute;es! les projectiles arrivaient en nombre plus
+consid&eacute;rable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en
+bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on
+n'entendait que plaisanteries et gais propos.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! la belle! criait un soldat &agrave; une grenade qui passait en l'air comme
+une fl&egrave;che: pas ici! vers l'infanterie!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'infanterie! ajoutait un autre en riant &agrave; la vue du projectile qui
+&eacute;clatait au milieu des soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, est-ce une connaissance?&raquo; criait un troisi&egrave;me &agrave; un paysan
+qui se baissait devant un boulet.</p>
+
+<p>Quelques soldats se group&egrave;rent pr&egrave;s du rempart, pour regarder quelque
+chose dans le lointain.</p>
+
+<p>&laquo;Vois-tu, on a retir&eacute; les avant-postes, on s'est repli&eacute;, dit l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Fais attention &agrave; tes propres affaires, lui cria un vieux
+sous-officier; s'ils se sont retir&eacute;s, c'est qu'ils ont affaire plus
+loin,&raquo; et, saisissant l'un d'eux par l'&eacute;paule, il le poussa du genou.</p>
+
+<p>Ils &eacute;clat&egrave;rent de rire.</p>
+
+<p>&laquo;N&deg; 5, en avant! criait-on d'un autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tous &agrave; la fois et bien ensemble, r&eacute;pondirent gaiement ceux qui
+poussaient le canon.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, en voil&agrave; un qui a failli enlever le chapeau de &laquo;notre B&acirc;rine,&raquo;
+dit un loustic en s'adressant &agrave; Pierre. &laquo;Oh! l'animal! ajouta-t-il en
+voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus
+pour ramasser les bless&eacute;s, se courbaient et allongeaient l'&eacute;chine... ce
+rago&ucirc;t-l&agrave; ne vous pla&icirc;t pas?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc les corbeaux!&raquo; dit un autre en s'adressant &agrave; un groupe de
+miliciens qui s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s, saisis de terreur &agrave; la vue du soldat
+qui venait de perdre une jambe.</p>
+
+<p>Pierre remarquait qu'apr&egrave;s chaque boulet tomb&eacute;, apr&egrave;s chaque homme jet&eacute;
+&agrave; bas, l'excitation g&eacute;n&eacute;rale augmentait. Ainsi qu'un d&eacute;fi jet&eacute; &agrave; la
+temp&ecirc;te d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e autour d'eux, les figures de ces soldats s'&eacute;clairaient
+de plus en plus, comme les &eacute;clairs qui jaillissent plus pr&eacute;cipit&eacute;s d'une
+nu&eacute;e d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait &agrave; son
+tour. &Agrave; dix heures, les fantassins, post&eacute;s en avant de la batterie dans
+les broussailles et sur les bords de la petite rivi&egrave;re Kamenka, se
+repli&egrave;rent; on les voyait courir emportant leurs bless&eacute;s sur des fusils.
+Un g&eacute;n&eacute;ral parut en ce moment sur le tertre, &eacute;changea quelques mots avec
+un colonel, lan&ccedil;a &agrave; Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit
+apr&egrave;s avoir donn&eacute; l'ordre aux fantassins pr&eacute;pos&eacute;s &agrave; la garde de la
+batterie de se coucher &agrave; plat ventre pour &ecirc;tre moins expos&eacute;s. On
+entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie,
+qui s'&eacute;branla &agrave; l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre
+furent attir&eacute;s par la figure d'un jeune officier tout p&acirc;le, qui marchait
+&agrave; reculons, tenant son &eacute;p&eacute;e abaiss&eacute;e et regardant autour de lui avec
+inqui&eacute;tude; l'infanterie disparut dans la fum&eacute;e, et l'on n'entendit plus
+que des cris prolong&eacute;s et le cr&eacute;pitement d'une fusillade bien nourrie.
+Quelques minutes plus tard, des brancards charg&eacute;s de bless&eacute;s sortirent
+de la m&ecirc;l&eacute;e. Les projectiles tombaient dru comme gr&ecirc;le sur la batterie,
+et quelques hommes gisaient &agrave; terre. Les soldats redoublaient d'activit&eacute;
+autour des canons, personne ne faisait plus attention &agrave; Pierre; une ou
+deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier,
+les sourcils fronc&eacute;s, marchait &agrave; grands pas entre les pi&egrave;ces. Le petit
+lieutenant, les joues enflamm&eacute;es, donnait ses ordres avec plus de
+pr&eacute;cision encore; les artilleurs pr&eacute;sentaient les gargousses,
+chargeaient, et faisaient leur devoir avec une cr&acirc;nerie de plus en plus
+surexcit&eacute;e. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lanc&eacute;s par des
+ressorts invisibles. La nu&eacute;e d'orage s'&eacute;tait rapproch&eacute;e. Sur toutes les
+figures brillait le feu, dont Pierre, debout &agrave; c&ocirc;t&eacute; du vieil officier,
+attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main &agrave; la visi&egrave;re de
+sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai l'honneur de vous pr&eacute;venir qu'il n'y a plus que huit charges:
+faut-il continuer le feu?</p>
+
+<p>&mdash;La mitraille!&raquo; cria sans lui r&eacute;pondre directement son chef, en
+regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant
+poussa un cri, tourna sur lui-m&ecirc;me, et s'abattit comme un oiseau tir&eacute; au
+vol.</p>
+
+<p>Tout devint &eacute;trange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de
+boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui
+jusque-l&agrave; n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre
+bruit. &Agrave; droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra!
+et il crut les voir reculer au lieu de s'&eacute;lancer en avant. Un boulet
+frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la
+terre: une balle noire rebondit et tomba au m&ecirc;me instant dans un corps
+mou. &Agrave; cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; mitraille!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta le vieux commandant.</p>
+
+<p>Un sous-officier, effray&eacute;, se pr&eacute;cipita vers lui et lui dit, avec un
+chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel venant pr&eacute;venir son ma&icirc;tre que le vin manque.</p>
+
+<p>&laquo;Brigands! que font-ils? s'&eacute;cria l'officier en tournant vers Pierre sa
+figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de
+l'&eacute;clat de la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Cours aux r&eacute;serves, et am&egrave;ne un caisson! ajouta-t-il avec col&egrave;re en
+s'adressant &agrave; un soldat.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, moi!&raquo; dit Pierre.</p>
+
+<p>L'officier; sans lui r&eacute;pondre, fit quelques pas de c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Attendre... ne pas tirer!&raquo;</p>
+
+<p>Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions
+se heurta contre Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! monsieur, ce n'est pas ta place,&raquo; dit-il en descendant au pas de
+course.</p>
+
+<p>Pierre courut apr&egrave;s lui, en &eacute;vitant l'endroit o&ugrave; &eacute;tait couch&eacute; le jeune
+lieutenant. Un boulet, un second, un troisi&egrave;me pass&egrave;rent au-dessus de sa
+t&ecirc;te et tomb&egrave;rent &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vais-je?&raquo; se demanda-t-il tout &agrave; coup &agrave; deux pas des caissons.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta ind&eacute;cis, ne sachant o&ugrave; aller. &Agrave; cet instant un choc
+effroyable le rejeta en arri&egrave;re la face contre terre, une flamme immense
+l'aveugla tout &agrave; coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et
+d'un fracas &eacute;pouvantables, l'assourdit compl&egrave;tement. Lorsqu'il revint &agrave;
+lui, il se trouva couch&eacute; &agrave; terre, et les bras &eacute;tendus. Le caisson qu'il
+avait vu avait disparu: &agrave; sa place gisaient de tous c&ocirc;t&eacute;s sur l'herbe
+roussie des planches vertes &agrave; demi br&ucirc;l&eacute;es et des lambeaux de
+v&ecirc;tements; un cheval, se d&eacute;barrassant des d&eacute;bris de son brancard, passa
+au galop, tandis qu'un autre, bless&eacute; mortellement, hennissait de
+douleur.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Pierre, affol&eacute; de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant &agrave; la
+batterie, le seul endroit o&ugrave; il p&ucirc;t trouver un refuge contre tous ces
+d&eacute;sastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et
+de voir la batterie occup&eacute;e par une masse de nouveaux venus, qu'il ne
+parvenait pas &agrave; reconna&icirc;tre. Le colonel &eacute;tait pench&eacute; sur le rempart
+comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se d&eacute;battant
+entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait
+pas encore eu le temps de comprendre que le colonel &eacute;tait mort, et le
+soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tu&eacute;, devant ses yeux, d'un
+coup de ba&iuml;onnette qui lui traversa le dos. &Agrave; peine &eacute;tait-il arriv&eacute; dans
+le retranchement, qu'un homme &agrave; figure maigre et brune, ruisselant de
+sueur, en uniforme gros-bleu, une &eacute;p&eacute;e nue &agrave; la main, se jeta sur lui en
+criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par
+l'&eacute;paule et par la gorge. C'&eacute;tait un officier fran&ccedil;ais; laissant tomber
+son &eacute;p&eacute;e, il prit &agrave; son tour Pierre au collet; ils se regard&egrave;rent ainsi
+quelques secondes, et sur leurs figures si &eacute;trang&egrave;res l'une &agrave; l'autre se
+peignait l'&eacute;tonnement de ce qu'ils venaient de faire.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien?&raquo; pensait chacun
+d'eux.</p>
+
+<p>L'officier inclinait vers la premi&egrave;re supposition, car la main puissante
+de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Fran&ccedil;ais avait l'air
+de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs
+t&ecirc;tes, et il sembla &agrave; Pierre que celle de son prisonnier avait &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;e du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son
+c&ocirc;t&eacute; et l&acirc;cha prise. Le Fran&ccedil;ais, peu curieux de d&eacute;cider lequel des deux
+&eacute;tait le prisonnier de l'autre, courut &agrave; la batterie, tandis que Pierre
+descendait le mamelon, en tr&eacute;buchant contre les morts et les bless&eacute;s, et
+croyait, dans son &eacute;pouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son
+habit. &Agrave; peine arriv&eacute; au bas, il vit venir &agrave; lui des masses compactes de
+Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers
+la batterie. C'&eacute;tait l'attaque dont Yermolow s'attribua le m&eacute;rite en
+assurant &agrave; qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure
+l'avaient seuls rendue possible; il pr&eacute;tendait avoir jet&eacute; &agrave; pleines
+mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses
+poches. Les Fran&ccedil;ais qui s'&eacute;taient empar&eacute;s de la batterie s'enfuirent &agrave;
+leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement
+qu'il fut impossible de les arr&ecirc;ter. Les prisonniers furent emmen&eacute;s de
+la batterie; parmi eux se trouvait un g&eacute;n&eacute;ral bless&eacute;, qui fut aussit&ocirc;t
+entour&eacute; de nos officiers. Des masses de bless&eacute;s, Fran&ccedil;ais et Russes, les
+traits d&eacute;figur&eacute;s par la souffrance, se tra&icirc;naient p&eacute;niblement, ou
+&eacute;taient port&eacute;s sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais,
+au lieu de ceux qui l'y avaient re&ccedil;u tout &agrave; l'heure, il n'y trouva que
+des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y aper&ccedil;ut aussi le jeune
+lieutenant, toujours assis dans la m&ecirc;me pose au bord du parapet, et
+repli&eacute; sur lui-m&ecirc;me dans une mare de sang; le soldat aux joues
+enlumin&eacute;es avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait
+pas &agrave; l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: &laquo;Ils vont s&ucirc;rement cesser,
+se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait?&raquo; Et il
+suivit machinalement le d&eacute;fil&eacute; des brancards qui s'&eacute;loignaient du champ
+de bataille. Le soleil, cach&eacute; par un rideau de fum&eacute;e, brillait encore en
+haut de l'horizon. L&agrave;-bas, &agrave; gauche, et surtout pr&egrave;s de S&eacute;m&eacute;novsky, une
+mass&eacute; confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de
+la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait
+qu'augmenter de violence: c'&eacute;tait comme la supr&ecirc;me expression du
+d&eacute;sespoir d'un homme qui r&eacute;unit toutes ses forces pour pousser son
+dernier cri.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>L'action principale se passa sur une &eacute;tendue de deux verstes<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> entre
+Borodino et les ouvrages avanc&eacute;s de Bagration. En dehors de ce rayon, la
+cavalerie d'Ouvarow fit une d&eacute;monstration vers le milieu de la journ&eacute;e,
+et, de l'autre c&ocirc;t&eacute; d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un
+moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans
+importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les &laquo;fl&egrave;ches&raquo;
+de Bagration, sur un espace d&eacute;couvert pr&egrave;s du bois, qu'eut lieu en
+r&eacute;alit&eacute; la bataille, de la fa&ccedil;on la plus simple et la moins compliqu&eacute;e
+qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donn&eacute; des deux c&ocirc;t&eacute;s par le feu
+de plus de cent pi&egrave;ces de canon. Puis, lorsque la fum&eacute;e s'&eacute;tendit comme
+un &eacute;pais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se
+dirig&egrave;rent sur les &laquo;fl&egrave;ches&raquo;, pendant que le d&eacute;tachement du vice-roi se
+portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces
+&laquo;fl&egrave;ches&raquo; et la redoute de Schevardino o&ugrave; se tenait Napol&eacute;on, et plus de
+deux verstes, &agrave; vol d'oiseau, entre ces ouvrages avanc&eacute;s et Borodino.
+Napol&eacute;on ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur
+ce point, car la fum&eacute;e couvrait tout le terrain. Les soldats de la
+division Dessaix ne rest&egrave;rent visibles que jusqu'&agrave; leur descente dans le
+ravin; d&egrave;s qu'ils y disparurent, la fum&eacute;e, en redoublant d'&eacute;paisseur,
+d&eacute;roba &agrave; la vue le versant oppos&eacute;. De c&ocirc;t&eacute; et d'autre se d&eacute;tachaient
+quelques points noirs, et brillaient quelques ba&iuml;onnettes, mais, du haut
+de la redoute de Schevardino, il &eacute;tait impossible de pr&eacute;ciser si les
+Russes et les Fran&ccedil;ais &eacute;taient immobiles ou en mouvement. Les rayons
+obliques d'un soleil resplendissant &eacute;clairaient la figure de Napol&eacute;on,
+qui s'abritait derri&egrave;re sa main pour examiner les ouvrages avanc&eacute;s.
+Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fum&eacute;e,
+toujours croissante, l'emp&ecirc;chait de rien distinguer. Il descendit du
+mamelon et se mit &agrave; marcher de long en large, en s'arr&ecirc;tant de temps &agrave;
+autre, en pr&ecirc;tant l'oreille au bruit des d&eacute;tonations, et en jetant des
+regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit o&ugrave; il se tenait
+dans ce moment, ni de la hauteur o&ugrave; &eacute;taient rest&eacute;s ses g&eacute;n&eacute;raux, ni des
+retranchements eux-m&ecirc;mes, pris et repris tour &agrave; tour par les Russes et
+par les Fran&ccedil;ais, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs
+heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante,
+tant&ocirc;t les Russes, tant&ocirc;t les Fran&ccedil;ais, tant&ocirc;t l'infanterie, tant&ocirc;t la
+cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et,
+ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et
+revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoy&eacute;s par Napol&eacute;on, et les
+officiers d'ordonnance de ses mar&eacute;chaux venaient &agrave; tout instant lui
+faire leurs rapports; ces rapports &eacute;taient forc&eacute;ment mensongers, parce
+que, dans le feu de la m&ecirc;l&eacute;e, il &eacute;tait impossible de savoir au juste o&ugrave;
+en &eacute;taient les choses, parce que la plupart des aides de camp se
+bornaient &agrave; raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu m&ecirc;me
+du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils
+mettaient &agrave; franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite,
+la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide
+de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du
+pont de la Kolotcha, et demander &agrave; Napol&eacute;on s'il fallait ou non le faire
+franchir aux troupes. Napol&eacute;on ordonna de s'aligner de l'autre c&ocirc;t&eacute; et
+d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au m&ecirc;me moment o&ugrave;
+l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait &eacute;t&eacute; repris et br&ucirc;l&eacute; par
+les Russes, dans ce m&ecirc;me engagement o&ugrave; nous avons vu figurer Pierre au
+commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un
+air de terreur, que l'attaque des ouvrages avanc&eacute;s avait &eacute;t&eacute; repouss&eacute;e,
+que Compans &eacute;tait bless&eacute;, Davout tu&eacute;, tandis que, par le fait, ces
+retranchements avaient &eacute;t&eacute; repris par des troupes fra&icirc;ches, et que
+Davout n'&eacute;tait que contusionn&eacute;. &Agrave; la suite de ces rapports, faux par la
+force m&ecirc;me des circonstances, Napol&eacute;on faisait des dispositions qui, si
+elles n'avaient pas d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; prises par d'autres d'une mani&egrave;re plus
+opportune, auraient &eacute;t&eacute; inex&eacute;cutables. Les mar&eacute;chaux et les g&eacute;n&eacute;raux,
+plus rapproch&eacute;s que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles
+que de temps &agrave; autre, prenaient leurs mesures sans en r&eacute;f&eacute;rer &agrave;
+Napol&eacute;on, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un
+c&ocirc;t&eacute; et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'&eacute;taient le
+plus souvent ex&eacute;cut&eacute;s qu'&agrave; moiti&eacute;, de travers ou pas du tout. Les
+soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons d&egrave;s qu'ils
+sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou
+se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux,
+et la cavalerie s'&eacute;lan&ccedil;ait de son c&ocirc;t&eacute; pour rattraper les fuyards
+russes. C'est ainsi que deux r&eacute;giments de cavalerie franchirent le ravin
+de S&eacute;m&eacute;novsky, se lanc&egrave;rent sur la mont&eacute;e, tourn&egrave;rent bride et
+repartirent &agrave; fond de train, tandis que l'infanterie faisait de m&ecirc;me de
+son c&ocirc;t&eacute;, en se laissant &eacute;galement entra&icirc;ner. Ainsi donc toutes les
+dispositions n&eacute;cessit&eacute;es par le moment &eacute;taient prises par les chefs
+imm&eacute;diats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et &agrave;
+plus forte raison ceux de Napol&eacute;on. Ils craignaient d'autant moins d'en
+assumer la responsabilit&eacute;, que, pendant la m&ecirc;l&eacute;e, l'homme n'a plus
+d'autre id&eacute;e que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il
+se jette en avant, en arri&egrave;re, et agit sous l'influence exclusive de sa
+surexcitation personnelle. En r&eacute;sum&eacute;, tous ces mouvements, produits par
+le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes.
+Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal:
+c'&eacute;taient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace,
+leur apportaient la mort et les blessures. D&egrave;s que ces hommes se
+trouvaient hors de la port&eacute;e des projectiles, leurs chefs s'en
+emparaient, les alignaient, les soumettaient &agrave; la discipline, et, par la
+puissance de cette m&ecirc;me discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer
+et de feu, o&ugrave; ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient &agrave;
+l'aventure, en s'entra&icirc;nant mutuellement.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Les g&eacute;n&eacute;raux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois men&eacute; au feu
+des masses &eacute;normes de troupes bien disciplin&eacute;es, mais, au lieu de voir,
+comme il &eacute;tait toujours arriv&eacute; aux batailles pr&eacute;c&eacute;dentes, l'ennemi
+prendre la fuite, ces masses disciplin&eacute;es revenaient de l&agrave;-bas d&eacute;band&eacute;es
+et terrifi&eacute;es; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait &agrave;
+vue d'&oelig;il. Vers midi, Murat envoya son aide de camp &agrave; Napol&eacute;on pour
+r&eacute;clamer des renforts. Napol&eacute;on &eacute;tait assis au pied du mamelon et buvait
+du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les
+Russes en d&eacute;route si Sa Majest&eacute; voulait envoyer des renforts:</p>
+
+<p>&laquo;Des renforts?&raquo; s'&eacute;cria Napol&eacute;on d'un air s&eacute;v&egrave;re et surpris, comme s'il
+ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli
+gar&ccedil;on, aux cheveux boucl&eacute;s, qu'on lui avait envoy&eacute;: &laquo;Des renforts? se
+dit-il &agrave; part lui.... Que peuvent-ils avoir encore &agrave; me demander
+lorsqu'ils disposent de la moiti&eacute; de l'arm&eacute;e sur l'aile gauche des
+Russes, qui n'est m&ecirc;me pas fortifi&eacute;e? Dites au roi de Naples qu'il n'est
+pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon &eacute;chiquier; allez!<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>&laquo; Le
+jeune et joli gar&ccedil;on soupira profond&eacute;ment, et, tenant toujours la main &agrave;
+la hauteur de son shako, retourna au feu. Napol&eacute;on se leva, et appela
+Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient
+aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation,
+l'attention de Berthier fut attir&eacute;e par la vue d'un g&eacute;n&eacute;ral, mont&eacute; sur
+un cheval couvert d'&eacute;cume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa
+suite: c'&eacute;tait Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec
+pr&eacute;cipitation de l'Empereur, en lui d&eacute;montrant, hardiment et &agrave; haute
+voix, la n&eacute;cessit&eacute; dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes
+&eacute;taient perdus si l'Empereur consentait &agrave; donner une division. Napol&eacute;on
+haussa les &eacute;paules, garda le silence et continua sa promenade, tandis
+que Belliard exposait avec v&eacute;h&eacute;mence son avis aux g&eacute;n&eacute;raux qui
+l'entouraient.!</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes trop vif, Belliard, dit Napol&eacute;on; on se trompe facilement
+dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!&raquo;</p>
+
+<p>Belliard venait &agrave; peine de dispara&icirc;tre qu'un nouvel envoy&eacute; arriva du
+champ de bataille.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napol&eacute;on du ton d'un homme agac&eacute; par des
+obstacles impr&eacute;vus.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, le prince... commen&ccedil;a &agrave; dire l'aide de camp...</p>
+
+<p>&mdash;Demande des renforts, n'est-ce pas?&raquo; s'&eacute;cria Napol&eacute;on avec impatience.</p>
+
+<p>L'aide de camp inclina la t&ecirc;te affirmativement. Napol&eacute;on se d&eacute;tourna,
+fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.</p>
+
+<p>&laquo;Il faudra leur donner des r&eacute;serves, qu'en pensez-vous? Qui
+enverrons-nous l&agrave;-bas, &agrave; cet oison dont j'ai fait un aigle?</p>
+
+<p>&mdash;Envoyons la division de Clapar&egrave;de, Sire,&raquo; r&eacute;pondit Berthier, qui
+connaissait par leur nom toutes les divisions, les r&eacute;giments et les
+bataillons.</p>
+
+<p>L'Empereur approuva d'un signe de t&ecirc;te; l'aide de camp partit au galop
+du c&ocirc;t&eacute; de la division Clapar&egrave;de, et, quelques instants apr&egrave;s, la jeune
+garde, post&eacute;e derri&egrave;re le mamelon, se mit en mouvement. Napol&eacute;on
+regardait silencieusement dans cette direction.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-il tout &agrave; coup, je ne puis y envoyer Clapar&egrave;de, envoyez-y
+Friant.&raquo;</p>
+
+<p>Bien qu'il n'y e&ucirc;t aucun avantage &agrave; employer le second plut&ocirc;t que le
+premier, et qu'il en r&eacute;sult&acirc;t au contraire un grand retard dans
+l'ex&eacute;cution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualit&eacute;.
+Napol&eacute;on en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le r&ocirc;le
+du docteur qui entrave par ses rem&egrave;des la marche de la nature, ce r&ocirc;le
+qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se
+perdit comme les autres dans la fum&eacute;e, tandis que les aides de camp
+arrivaient de tous c&ocirc;t&eacute;s, et paraissaient s'&ecirc;tre donn&eacute; le mot pour
+demander la m&ecirc;me chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans
+leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les
+troupes fran&ccedil;aises. M. de Beausset, qui &eacute;tait encore &agrave; jeun, s'approcha
+de Napol&eacute;on, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa
+respectueusement de d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble que je puis maintenait f&eacute;liciter Votre Majest&eacute; d'une
+victoire?&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on secoua la t&ecirc;te n&eacute;gativement. M. de Beausset, pensant que ce
+geste se rapportait &agrave; la victoire pr&eacute;sum&eacute;e, se permit alors de faire
+observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait emp&ecirc;cher de
+d&eacute;jeuner, du moment que c'&eacute;tait possible.</p>
+
+<p>&laquo;Allez-vous...&raquo; dit tout &agrave; coup Napol&eacute;on, en se d&eacute;tournant.</p>
+
+<p>Un soupir de commis&eacute;ration et de d&eacute;convenue passa sur la figure de M. de
+Beausset, qui alla rejoindre les g&eacute;n&eacute;raux. Napol&eacute;on &eacute;prouvait la
+sensation p&eacute;nible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent &agrave;
+pleines mains, et ayant pr&eacute;vu toutes les chances, se sent, malgr&eacute; tout,
+pr&egrave;s d'&ecirc;tre battu pour avoir trop savamment combin&eacute; ses coups. Les
+troupes et les g&eacute;n&eacute;raux &eacute;taient les m&ecirc;mes qu'autrefois; ses mesures
+&eacute;taient bien prises, sa proclamation courte et &eacute;nergique; il &eacute;tait s&ucirc;r
+de lui, de son exp&eacute;rience et de son g&eacute;nie, que les ann&eacute;es n'avaient fait
+qu'accro&icirc;tre; l'ennemi qu'il combattait &eacute;tait le m&ecirc;me qu'&agrave; Austerlitz
+et &agrave; Friedland; il comptait tomber sur lui &agrave; bras raccourcis... et voil&agrave;
+que ce coup de massue lui &eacute;chappait comme par magie! Ses combinaisons
+pass&eacute;es avaient toujours &eacute;t&eacute; couronn&eacute;es de succ&egrave;s: il avait, comme
+toujours, concentr&eacute; ses batteries sur un seul point, lanc&eacute; ses r&eacute;serves
+et sa cavalerie&mdash;des hommes de fer&mdash;pour enfoncer les lignes, et
+cependant la victoire ne venait pas! De tous c&ocirc;t&eacute;s on lui demandait des
+renforts, on lui apprenait que des g&eacute;n&eacute;raux &eacute;taient morts ou bless&eacute;s,
+que les troupes &eacute;taient d&eacute;band&eacute;es, et qu'il &eacute;tait impossible de d&eacute;loger
+les Russes. Jadis, apr&egrave;s deux ou trois dispositions, deux ou trois mots
+jet&eacute;s &agrave; la h&acirc;te, les aides de camp et les mar&eacute;chaux arrivaient &agrave; lui, la
+figure rayonnante, lui annon&ccedil;ant avec force f&eacute;licitations que des corps
+entiers avaient &eacute;t&eacute; faits prisonniers, apportant des faisceaux de
+drapeaux et d'aigles pris &agrave; l'ennemi, en tra&icirc;nant des canons &agrave; leur
+suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la
+cavalerie sur les trains de bagages! C'&eacute;tait ainsi que cela avait eu
+lieu &agrave; Lodi, &agrave; Marengo, &agrave; Arcole, &agrave; I&eacute;na, &agrave; Austerlitz, &agrave; Wagram, etc.
+Aujourd'hui il se passait quelque chose d'&eacute;trange; bien que les ouvrages
+avanc&eacute;s eussent &eacute;t&eacute; emport&eacute;s d'assaut; il le sentait d'instinct, et il
+comprenait que ce sentiment &eacute;tait partag&eacute; par son entourage militaire.
+Tous les visages &eacute;taient tristes, on &eacute;vitait de se regarder, et Napol&eacute;on
+savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se
+prolongeait huit heures, bien qu'il y e&ucirc;t engag&eacute; toutes ses forces, et
+qui n'avait pas encore abouti &agrave; une victoire. Il savait que c'&eacute;tait une
+bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de
+tension extr&ecirc;me, le perdre, lui et son arm&eacute;e. Lorsqu'il repassait en
+pens&eacute;e toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle,
+depuis deux mois, aucune bataille n'avait &eacute;t&eacute; gagn&eacute;e, aucun drapeau,
+aucun canon, aucun corps de troupes n'avait &eacute;t&eacute; pris, les figures
+contrist&eacute;es de son entourage, les dol&eacute;ances sur la r&eacute;sistance opini&acirc;tre
+des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient
+tomber sur son aile gauche d'un moment &agrave; l'autre, enfoncer son centre,
+un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela &eacute;tait possible. Jadis il
+ne pr&eacute;voyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un
+nombre incalculable de hasards, tous d&eacute;favorables, s'offrait &agrave; son
+imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc
+gauche, Napol&eacute;on fut terrifi&eacute;. Berthier s'approcha de lui, et lui
+proposa de monter &agrave; cheval pour se rendre un compte exact de la
+situation.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!...&raquo; Et il
+partit pour le village de S&eacute;m&eacute;novsky.</p>
+
+<p>Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et
+des hommes couch&eacute;s dans des mares de sang, isol&eacute;ment ou par groupes;
+jamais ni Napol&eacute;on ni aucun de ses g&eacute;n&eacute;raux n'avaient vu une aussi
+grande quantit&eacute; de morts r&eacute;unis sur un si &eacute;troit espace. La voix sourde
+du canon, qui, dix heures durant, n'avait cess&eacute; de se faire entendre et
+fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre &agrave; ce tableau. Il
+arriva sur les hauteurs de S&eacute;m&eacute;novsky, et aper&ccedil;ut dans le lointain, &agrave;
+travers la fum&eacute;e, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui
+&eacute;taient pas famili&egrave;res: c'&eacute;taient des Russes. Leurs masses serr&eacute;es
+&eacute;taient plac&eacute;es derri&egrave;re le village et le mamelon, et leurs bouches &agrave;
+feu continuaient &agrave; tonner sans rel&acirc;che sur toute la ligne; ce n'&eacute;tait
+plus une bataille, c'&eacute;tait une boucherie sans r&eacute;sultat pour les Russes
+comme pour les Fran&ccedil;ais. Napol&eacute;on s'arr&ecirc;ta, et retomba dans la r&ecirc;verie
+dont Berthier l'avait tir&eacute;. Arr&ecirc;ter ce qu'il voyait &eacute;tait impossible, et
+cependant c'&eacute;tait lui qui, aux yeux de tous, en &eacute;tait l'ordonnateur
+responsable; et ce premier insucc&egrave;s lui faisait comprendre toute
+l'horreur et toute l'inutilit&eacute; de ces massacres. Un des g&eacute;n&eacute;raux qui le
+suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde.
+Ney et Berthier &eacute;chang&egrave;rent un coup d'&oelig;il et un sourire de m&eacute;pris &agrave;
+cette absurde proposition. Napol&eacute;on baissa la t&ecirc;te et garda longtemps le
+silence.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; huit cents lieues de France, je ne ferai pas d&eacute;molir ma garde<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>!&raquo;
+s'&eacute;cria-t-il, et, faisant tourner bride &agrave; son cheval, il retourna &agrave;
+Schevardino.</p>
+
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Koutouzow, la t&ecirc;te inclin&eacute;e et affaiss&eacute; sur lui-m&ecirc;me de tout le poids de
+son corps, &eacute;tait toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, o&ugrave;
+Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais
+approuvant ou d&eacute;sapprouvant ce qu'on venait lui proposer.</p>
+
+<p>&laquo;C'est cela... oui, oui, faites!&raquo; disait-il; ou bien: &laquo;Vas-y, va voir,
+mon ami!&raquo; ou bien encore: &laquo;C'est inutile, attendons!...&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;coutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les
+ordres qu'on lui demandait, sans para&icirc;tre s'int&eacute;resser au sens des
+paroles de ceux qui lui parlaient, mais &eacute;piant toutefois leur ton et
+l'expression de leur visage. Sa longue exp&eacute;rience et sa sagesse de
+vieillard lui disaient qu'il n'&eacute;tait pas possible &agrave; un seul homme d'en
+diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les
+dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les
+troupes, ni le nombre des canons et des gens tu&eacute;s, ne d&eacute;cident du sort
+de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'&eacute;lan
+des troupes, qu'il t&acirc;chait de d&eacute;couvrir et de conduire autant qu'il
+&eacute;tait en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme
+et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, us&eacute; par l'&acirc;ge, un
+contraste saisissant. &Agrave; onze heures du matin, on vint lui dire que les
+ouvrages avanc&eacute;s dont les Fran&ccedil;ais s'&eacute;taient empar&eacute;s leur avaient &eacute;t&eacute;
+repris, mais que le prince Bagration &eacute;tait bless&eacute;. Koutouzow poussa un
+cri et secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,&mdash;dit-il &agrave; un aide
+de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la
+premi&egrave;re arm&eacute;e?&raquo;</p>
+
+<p>Le prince partit &agrave; l'instant, et il n'avait pas encore atteint le
+village de S&eacute;m&eacute;novsky, qu'il envoya son aide de camp demander des
+renforts. Koutouzow fron&ccedil;a le sourcil, envoya Doktourow prendre le
+commandement de la premi&egrave;re arm&eacute;e, et prier le prince, dont les conseils
+lui &eacute;taient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir
+aupr&egrave;s de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat &eacute;tait prisonnier, il
+sourit, et son &eacute;tat-major s'empressa de le f&eacute;liciter.</p>
+
+<p>&laquo;Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement
+gagn&eacute;e, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien
+extraordinaire, mais il ne faut pas se r&eacute;jouir trop t&ocirc;t!&raquo;</p>
+
+<p>Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux
+troupes. Un peu plus tard, &agrave; l'arriv&eacute;e de Scherbinine, qui venait lui
+annoncer la reprise par les Fran&ccedil;ais des ouvrages avanc&eacute;s du village de
+S&eacute;m&eacute;novsky, Koutouzow devina, &agrave; l'expression de son visage et aux bruits
+qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se
+levant aussit&ocirc;t, il le prit &agrave; l'&eacute;cart.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, lui dit-il, va aupr&egrave;s d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a
+&agrave; faire.&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow se trouvait &agrave; Gorky, au centre m&ecirc;me de notre position;
+l'attaque dirig&eacute;e par Napol&eacute;on sur notre flanc gauche avait &eacute;t&eacute;
+vaillamment et &agrave; plusieurs reprises repouss&eacute;e par la cavalerie
+d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas d&eacute;pass&eacute; Borodino. &Agrave;
+trois heures, les Fran&ccedil;ais cess&egrave;rent l'attaque, et Koutouzow put
+constater, sur la physionomie de tous ceux qui arriv&egrave;rent du champ de
+bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation port&eacute;e au
+dernier degr&eacute;. Le succ&egrave;s d&eacute;passait ses esp&eacute;rances, mais ses forces lui
+faisaient d&eacute;faut, sa t&ecirc;te s'inclinait et il sommeillait
+involontairement. On lui apporta &agrave; d&icirc;ner; pendant son repas, Woltzogen
+s'approcha de lui; c'&eacute;tait celui-l&agrave; m&ecirc;me qui, au dire du prince Andr&eacute;,
+affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui
+d&eacute;testait Bagration. Il venait rendre compte &agrave; Koutouzow, de la part de
+Barclay, de la marche des op&eacute;rations militaires du flanc gauche. Le sage
+Barclay, en voyant la foule des fuyards bless&eacute;s et les derni&egrave;res lignes
+enfonc&eacute;es, en avait conclu que la bataille &eacute;tait perdue, et avait charg&eacute;
+son aide de camp favori d'en pr&eacute;venir Koutouzow. Celui-ci, m&acirc;chant avec
+peine un morceau de poule r&ocirc;tie, regardait complaisamment venir
+Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des
+l&egrave;vres, la main &agrave; la visi&egrave;re de sa casquette avec une affectation
+cavali&egrave;re; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingu&eacute;,
+je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que
+j'appr&eacute;cie &agrave; sa juste valeur. &laquo;Ce vieux Monsieur,&raquo; c'&eacute;tait le nom que
+les Allemands donnaient &agrave; Koutouzow, &laquo;ce vieux Monsieur&raquo; se donne ses
+aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il
+commen&ccedil;a son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait
+mission de la faire conna&icirc;tre, et telle qu'il l'avait jug&eacute;e par
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi;
+nous ne pouvons l'en d&eacute;loger, faute de troupes; elles fuient et il est
+impossible de les arr&ecirc;ter!&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne
+pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son &eacute;motion,
+et ajouta avec un sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne me crois pas en droit de cacher &agrave; Votre Altesse ce que j'ai vu:
+les troupes sont en pleine d&eacute;route!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'&eacute;cria Koutouzow en se levant
+vivement, les sourcils fronc&eacute;s, et faisant de ses mains tremblantes des
+gestes de menace; tout pr&egrave;s de suffoquer, il s'&eacute;cria: &laquo;Comment
+osez-vous, monsieur, me dire cela, &agrave; moi? Vous ne savez rien! Dites &agrave;
+votre g&eacute;n&eacute;ral que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que
+lui le v&eacute;ritable &eacute;tat des choses.&raquo;</p>
+
+<p>Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow
+poursuivit:</p>
+
+<p>&laquo;L'ennemi est repouss&eacute; du flanc gauche, et fortement entam&eacute; au flanc
+droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce
+qui n'est pas. Allez r&eacute;p&eacute;ter au g&eacute;n&eacute;ral Barclay que mon intention est
+d'attaquer l'ennemi demain!&raquo; Tous se taisaient, et l'on n'entendait que
+la respiration haletante du vieillard: &laquo;Il est repouss&eacute; de partout,
+reprit-il, j'en rends gr&acirc;ces &agrave; Dieu et &agrave; nos braves troupes! La victoire
+est &agrave; nous, et demain nous le chasserons du sol sacr&eacute; de la Russie!&raquo;
+ajouta-t-il en se signant et en laissant &eacute;chapper un sanglot.</p>
+
+<p>Woltzogen haussa les &eacute;paules, un sourire ironique passa sur ses l&egrave;vres,
+et il s'&eacute;loigna sans chercher m&ecirc;me &agrave; dissimuler la surprise que lui
+causait l'aveugle ent&ecirc;tement du &laquo;vieux Monsieur&raquo;. Un g&eacute;n&eacute;ral d'un
+ext&eacute;rieur agr&eacute;able parut en ce moment sur la colline.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! voil&agrave; mon h&eacute;ros!&raquo; dit Koutouzow en l'indiquant de la main.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Ra&iuml;evsky; il avait pass&eacute; toute la journ&eacute;e sur le point le plus
+important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes
+tenaient toujours ferme, et que les Fran&ccedil;ais n'osaient plus attaquer.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes oblig&eacute;s de
+nous retirer? lui demanda Koutouzow en fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires ind&eacute;cises, c'est
+toujours le plus opini&acirc;tre qui reste victorieux, et mon opinion...</p>
+
+<p>&mdash;Ka&iuml;ssarow, s'&eacute;cria Koutouzow, pr&eacute;pare-moi l'ordre du jour, et toi,
+dit-il &agrave; un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque
+pour demain!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, pr&eacute;vint le mar&eacute;chal
+que son chef demandait la confirmation par &eacute;crit de l'ordre qu'il lui
+avait donn&eacute;. Koutouzow, sans m&ecirc;me le regarder, fit aussit&ocirc;t libeller cet
+ordre, qui mettait &agrave; couvert la responsabilit&eacute; de l'ex-commandant en
+chef. Gr&acirc;ce &agrave; l'intuition morale et myst&eacute;rieuse de ce qu'on est convenu
+d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow
+se transmirent instantan&eacute;ment jusqu'aux extr&eacute;mit&eacute;s de l'arm&eacute;e. Ce
+n'&eacute;taient plus certainement les m&ecirc;mes mots qui leur parvenaient, et il
+n'y avait m&ecirc;me rien de vrai dans les expressions attribu&eacute;es &agrave; Koutouzow,
+mais chacun en comprit le sens et la port&eacute;e; en effet elles n'&eacute;taient
+pas le r&eacute;sultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles
+traduisaient fid&egrave;lement le sentiment cach&eacute; au fond du c&oelig;ur du
+commandant en chef, et ce sentiment trouvait un &eacute;cho dans le c&oelig;ur de
+tous les Russes! Tous ces soldats &eacute;puis&eacute;s et h&eacute;sitants, apprenant qu'on
+attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur r&eacute;pugnait
+de croire &eacute;tait faux; ils furent consol&eacute;s, et leur courage se ranima.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Le r&eacute;giment du prince Andr&eacute; &eacute;tait dans les r&eacute;serves rest&eacute;es inactives
+jusqu'&agrave; deux heures, derri&egrave;re S&eacute;m&eacute;novsky, sous un feu violent
+d'artillerie. &Agrave; ce moment, le r&eacute;giment, qui avait d&eacute;j&agrave; perdu plus de
+deux cents hommes, fut port&eacute; en avant sur le terrain situ&eacute; entre le
+village de S&eacute;m&eacute;novsky et la batterie du mamelon, o&ugrave; des milliers
+d'hommes avaient d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; tu&eacute;s ce jour-l&agrave;, et vers lequel venait d'&ecirc;tre
+dirig&eacute; le feu convergent de plusieurs centaines de pi&egrave;ces ennemies.</p>
+
+<p>Sans quitter sa place, sans avoir tir&eacute; un coup de fusil, le r&eacute;giment
+perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, &agrave;
+sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une &eacute;paisse fum&eacute;e et
+vomissaient une gr&ecirc;le de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur
+lui sans tr&ecirc;ve ni cesse. De temps &agrave; autre les grenades et les boulets,
+en passant, avec leur sifflement prolong&eacute;, au-dessus de leurs t&ecirc;tes,
+leur donnaient un moment de r&eacute;pit, mais parfois, en une seconde,
+plusieurs hommes &eacute;taient atteints: on mettait alors les morts de c&ocirc;t&eacute;,
+et l'on emportait les bless&eacute;s. &Agrave; chaque nouvelle d&eacute;tonation, les
+chances de vie diminuaient pour les survivants. Le r&eacute;giment &eacute;tait form&eacute;
+en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais,
+malgr&eacute; l'&eacute;tendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la m&ecirc;me
+impression. Tous &eacute;taient sombres et taciturnes; &agrave; peine &eacute;changeaient-ils
+quelques mots entrecoup&eacute;s &agrave; voix basse, et ces mots m&ecirc;mes expiraient sur
+leurs l&egrave;vres &agrave; la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient
+les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par
+terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse
+du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses
+mains, s'en servait pour nettoyer sa ba&iuml;onnette; celui-ci d&eacute;faisait les
+courroies de son sac et les rebouclait; celui-l&agrave; rabattait avec soin les
+revers ses bottes, qu'il &ocirc;tait et remettait tour &agrave; tour; quelques-uns
+construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du
+champ. Tous semblaient absorb&eacute;s par leurs occupations, et lorsque leurs
+camarades tombaient &agrave; leurs c&ocirc;t&eacute;s, tu&eacute;s ou bless&eacute;s, lorsque les
+brancards les fr&ocirc;laient, lorsque &agrave; travers la fum&eacute;e on apercevait les
+masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, d&egrave;s
+qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils
+devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie
+s'&eacute;chappait de toutes ces bouches, et imm&eacute;diatement apr&egrave;s ils
+reportaient toute leur attention sur les incidents &eacute;trangers &agrave; l'action
+qui se d&eacute;roulait autour d'eux. On aurait dit qu'&eacute;puis&eacute;s au moral ils se
+retrempaient dans ces d&eacute;tails de la vie habituelle. Une batterie
+d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson
+eut la jambe prise dans un des traits.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! gare au cheval de vol&eacute;e!... attention! il va tomber... ne le
+voient-ils donc pas!&raquo; s'&eacute;cria-t-on de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Une autre fois, &agrave; la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'o&ugrave;,
+qui s'&eacute;lan&ccedil;a, effar&eacute;, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet
+tomb&eacute; pr&egrave;s de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en
+serrant la queue entre ses pattes, tout le r&eacute;giment &eacute;clata de rire; mais
+ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les
+figures h&acirc;ves et soucieuses bl&ecirc;missaient et se contractaient de plus en
+plus, se tenaient l&agrave; depuis huit heures, sans nourriture, et expos&eacute;s &agrave;
+toutes les terreurs de la mort.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, p&acirc;le comme eux, marchait en long et en large d'un bout
+&agrave; l'autre de la prairie, les mains crois&eacute;es derri&egrave;re le dos, la t&ecirc;te
+inclin&eacute;e; il n'avait rien &agrave; faire, aucun ordre &agrave; donner: tout se faisait
+sans qu'il e&ucirc;t &agrave; s'en m&ecirc;ler; on enlevait les morts, on emportait les
+bless&eacute;s, et les rangs se reformaient de nouveau. Au d&eacute;but de l'action,
+il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs,
+mais il reconnut bient&ocirc;t qu'il n'avait rien &agrave; leur apprendre. Toutes les
+forces de son &acirc;me, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'&agrave;
+&eacute;carter de sa pens&eacute;e l'horreur de sa situation. Il tra&icirc;nait les pieds
+sur l'herbe foul&eacute;e, en examinant machinalement la poussi&egrave;re qui
+recouvrait ses bottes: tant&ocirc;t, faisant de grands pas, il essayait de
+suivre le sillon laiss&eacute; par les faucheurs; tant&ocirc;t, comptant les sillons,
+il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tant&ocirc;t il
+arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisi&egrave;re du champ,
+et en &eacute;crasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre
+et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses id&eacute;es de la
+veille: il ne pensait &agrave; rien, et pr&ecirc;tait une oreille fatigu&eacute;e aux m&ecirc;mes
+bruits, au cr&eacute;pitement des grenades et de la fusillade. De temps &agrave; autre
+il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: &laquo;La voil&agrave;!...
+Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui
+s'approchait &agrave; travers les nuages de fum&eacute;e: En voici encore une autre!
+La voil&agrave;!... non, elle a pass&eacute; par-dessus ma t&ecirc;te.... Ah! celle-ci est
+tomb&eacute;e cette fois!...&raquo; Et il recommen&ccedil;ait &agrave; compter ses pas, qui le
+menaient en seize enjamb&eacute;es jusqu'&agrave; la lisi&egrave;re de la prairie.</p>
+
+<p>Soudain, un boulet siffla et s'enfon&ccedil;a &agrave; cinq pas de lui dans la terre.
+Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup
+d'hommes avaient &eacute;t&eacute; sans doute abattus, car il remarqua une grande
+agitation devant le second bataillon.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, emp&ecirc;chez les hommes de se grouper!&raquo;</p>
+
+<p>L'aide de camp ex&eacute;cuta l'ordre, et se rapprocha du prince Andr&eacute;, pendant
+que le chef de bataillon l'abordait d'un autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Gare!&raquo; cria &agrave; ce moment un soldat &eacute;pouvant&eacute; et, comme un oiseau au vol
+rapide se posant &agrave; terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval
+du chef de bataillon, &agrave; deux pas du prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Le cheval, ne s'inqui&eacute;tant pas de savoir si c'&eacute;tait bien ou mal de
+t&eacute;moigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un
+hennissement d'&eacute;pouvante, et se jeta de c&ocirc;t&eacute; en renversant presque son
+cavalier.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; terre!&raquo; s'&eacute;cria l'aide de camp.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; se tenait debout, h&eacute;sitant; l'obus, semblable &agrave; une
+&eacute;norme toupie, tournait en fumant sur la lisi&egrave;re de la prairie, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: &laquo;Est-ce vraiment
+la mort?&raquo; pensa-t-il en regardant avec un sentiment ind&eacute;finissable de
+regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: &laquo;Je ne
+veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre!&raquo; Il se le disait, et
+cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur l'aide de camp, s'&eacute;cria-t-il, c'est une honte de...&raquo;</p>
+
+<p>Il n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas
+&eacute;trange de vitres bris&eacute;es, retentit, lan&ccedil;a en l'air une gerbe d'&eacute;clats
+qui retomba en pluie de fer, en r&eacute;pandant une forte odeur de poudre. Le
+prince Andr&eacute; fut jet&eacute; de c&ocirc;t&eacute; les bras en avant, et tomba lourdement sur
+la poitrine. Quelques officiers se pr&eacute;cipit&egrave;rent vers lui: une mare de
+sang s'&eacute;tendait &agrave; sa droite; les miliciens, qu'on appela aussit&ocirc;t,
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent derri&egrave;re le groupe d'officiers; le prince Andr&eacute;, la face
+contre terre, respirait bruyamment.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, arrivez donc!&raquo; dit une voix. Les paysans s'approch&egrave;rent, et le
+soulev&egrave;rent par la t&ecirc;te et par les pieds: il poussa un g&eacute;missement, les
+paysans se regard&egrave;rent et le remirent &agrave; terre.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez-le quand m&ecirc;me?&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-on.</p>
+
+<p>On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?... c'est fini alors! dirent
+plusieurs officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Il a pass&eacute; &agrave; toucher mon oreille!&raquo; ajouta l'aide de camp.</p>
+
+<p>Les porteurs s'&eacute;loign&egrave;rent &agrave; la h&acirc;te par le sentier qu'ils avaient fray&eacute;
+du c&ocirc;t&eacute; de l'ambulance.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! les paysans, allez donc au pas, s'&eacute;cria un officier en arr&ecirc;tant les
+premiers, qui, en marchant in&eacute;galement, secouaient le brancard.</p>
+
+<p>&mdash;Fais attention, F&eacute;dor! dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;M'y voil&agrave;, m'y voil&agrave;! r&eacute;pondit celui-ci joyeusement en embo&icirc;tant le
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, mon prince!&raquo; dit Timokhine d'une voix tremblante en
+accourant vers le brancard.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; ouvrit les yeux, jeta un regard &agrave; celui qui lui parlait,
+et referma les paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>Les miliciens port&egrave;rent le prince Andr&eacute; dans le bois, o&ugrave; se tenaient les
+voitures de malades et l'ambulance, compos&eacute;e de trois tentes dress&eacute;es au
+bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux &eacute;taient attel&eacute;s aux
+voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux
+becquetaient les grains tomb&eacute;s &agrave; leurs pieds, et les corbeaux, flairant
+le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour
+des tentes &eacute;taient assis, couch&eacute;s, debout, des hommes de toute arme aux
+uniformes ensanglant&eacute;s; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on
+avait peine &agrave; &eacute;carter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds
+&agrave; la voix des officiers, ils restaient pench&eacute;s sur les brancards,
+essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient
+sous les yeux. Dans les tentes on entendait tant&ocirc;t des sanglots de
+col&egrave;re et de douleur, tant&ocirc;t des g&eacute;missements plaintifs; de temps &agrave;
+autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et
+indiquait les bless&eacute;s qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur
+tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie.
+Quelques-uns d&eacute;liraient. Le prince Andr&eacute;, comme chef de r&eacute;giment, fut
+port&eacute;, &agrave; travers tous ces bless&eacute;s, &agrave; la tente la plus voisine, et ses
+porteurs s'arr&ecirc;t&egrave;rent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les
+yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la
+touffe d'absinthe, le champ labour&eacute;, cette toupie noire qui tournait, le
+violent d&eacute;sir de vivre qui s'&eacute;tait empar&eacute; de lui, tout lui revint &agrave; la
+m&eacute;moire. &Agrave; deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le
+monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux
+noirs sous le bandage qui les couvrait &agrave; moiti&eacute;, se tenait appuy&eacute; contre
+une branche: les balles l'avaient frapp&eacute; &agrave; la t&ecirc;te et au pied. On
+l'&eacute;coutait avec curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Nous l'avons si bien d&eacute;log&eacute;, disait-il, qu'il s'est enfui en
+abandonnant tout!</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fait prisonnier le Roi lui-m&ecirc;me, criait un soldat dont les
+yeux &eacute;tincelaient.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si les r&eacute;serves &eacute;taient arriv&eacute;es, il n'en serait rien rest&eacute;,
+parole d'honneur!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; &eacute;coutait comme les autres, et en &eacute;prouvait un sentiment
+de consolation.</p>
+
+<p>&laquo;Mais &agrave; pr&eacute;sent, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arriv&eacute;?
+et pourquoi suis-je ici?... Pourquoi ce d&eacute;sespoir de quitter la vie? Il
+y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?&raquo;</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Un des chirurgiens, dont le tablier et les mains &eacute;taient tout tach&eacute;s de
+sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce.
+Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait
+qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son
+regard se reporta &agrave; gauche et &agrave; droite; il soupira et baissa les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'instant,&raquo; dit-il &agrave; un chirurgien qui lui indiquait le prince Andr&eacute;,
+et il le fit transporter dans la tente.</p>
+
+<p>Un murmure s'&eacute;leva parmi les bless&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont
+le droit de vivre?</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; fut d&eacute;pos&eacute; sur une table qui venait d'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;e:
+le chirurgien l'&eacute;pongeait encore. Le bless&eacute; ne put distinguer nettement
+ceux qui &eacute;taient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante
+douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout
+ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la
+chair humaine nue, ensanglant&eacute;e, qui semblait remplir cette tente si
+basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour br&ucirc;lant du
+mois d'ao&ucirc;t, dans le petit &eacute;tang de la grand'route de Smolensk. C'&eacute;tait
+bien l&agrave; cette chair &agrave; canon, dont l'aspect lui avait inspir&eacute; alors un
+d&eacute;go&ucirc;t et une horreur proph&eacute;tiques. Dans la tente il y avait trois
+tables: le prince Andr&eacute;, d&eacute;pos&eacute; sur l'une d'elles, fut abandonn&eacute; &agrave;
+lui-m&ecirc;me pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les
+tables voisines. Sur la plus rapproch&eacute;e &eacute;tait assis un Tartare, un
+cosaque sans doute, &agrave; en juger par l'uniforme qui &eacute;tait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.
+Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la
+peau noire de son dos musculeux.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh!&raquo; rugissait le Tartare, et tout &agrave; coup, relevant sa figure
+bronz&eacute;e, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri per&ccedil;ant, et
+se jeta de c&ocirc;t&eacute; et d'autre, afin de se d&eacute;barrasser de ceux qui le
+retenaient.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re table &eacute;tait entour&eacute;e de plusieurs personnes: un homme
+robuste et fort y &eacute;tait &eacute;tendu, la t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re; la couleur
+de ses cheveux boucl&eacute;s et la forme de sa t&ecirc;te n'&eacute;taient pas inconnues au
+prince Andr&eacute;. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui,
+pour l'emp&ecirc;cher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse,
+&eacute;tait continuellement agit&eacute;e par un soubresaut convulsif. Tout son corps
+&eacute;tait secou&eacute; par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux
+chirurgiens, dont l'un &eacute;tait p&acirc;le et tremblant, s'occupaient de son
+autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de
+sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du
+prince Andr&eacute;, lui jeta un coup d'&oelig;il et se d&eacute;tourna rapidement.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;shabillez-le!... &Agrave; quoi songez-vous donc!&raquo; s'&eacute;cria-t-il avec col&egrave;re
+en s'adressant &agrave; un des aides.</p>
+
+<p>Lorsque le prince Andr&eacute; se vit entre les mains de l'infirmier qui, les
+manches retrouss&eacute;es, lui d&eacute;boutonnait &agrave; la h&acirc;te son uniforme, tous les
+souvenirs de son enfance pass&egrave;rent comme un &eacute;clair dans son esprit. Le
+chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond
+soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit
+tout &agrave; coup le prince Andr&eacute; lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il
+revint &agrave; lui, des morceaux de ses c&ocirc;tes bris&eacute;es avaient &eacute;t&eacute; retir&eacute;s de
+sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coup&eacute;e, et sa
+plaie &eacute;tait pans&eacute;e. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui,
+l'embrassa silencieusement, et s'&eacute;loigna sans se retourner.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette terrible souffrance, il &eacute;prouva un sentiment indicible de
+bien-&ecirc;tre: les moments les plus charmants de sa vie repass&egrave;rent devant
+ses yeux, surtout les heures de son enfance o&ugrave;, apr&egrave;s l'avoir
+d&eacute;shabill&eacute;, on le couchait dans son berceau et o&ugrave; la vieille bonne
+l'endormait en chantant. Il &eacute;tait heureux de se sentir vivre, et tout ce
+pass&eacute; semblait &ecirc;tre devenu le pr&eacute;sent. Les chirurgiens continuaient &agrave;
+s'agiter autour du bless&eacute; qu'il avait cru reconna&icirc;tre; ils le
+soutenaient et cherchaient &agrave; le calmer.</p>
+
+<p>&laquo;Montrez-la-moi, montrez-la-moi,&raquo; g&eacute;missait-il vaincu par la torture.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, en &eacute;coutant ces cris, avait, lui aussi, envie de
+pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait
+la vie? &Eacute;tait-ce &agrave; cause de ses souvenirs d'enfance? &Eacute;tait-ce parce
+qu'il avait lui-m&ecirc;me tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il
+sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au
+bless&eacute; sa jambe coup&eacute;e, qui avait conserv&eacute; sa botte toute macul&eacute;e de
+sang.</p>
+
+<p>&laquo;Oh!&raquo; s'&eacute;cria-t-il en pleurant comme une femme.</p>
+
+<p>&Agrave; un mouvement que fit le docteur, le prince Andr&eacute; reconnut Anatole
+Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait &eacute;puis&eacute;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui:
+&laquo;Quoi! c'est lui!&raquo; se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui
+lui pr&eacute;sentait un verre d'eau, dont ses l&egrave;vres tremblantes et gonfl&eacute;es
+ne pouvaient saisir le bord. &laquo;Oui, c'est bien lui, cet homme qui me
+touche presque, qui est li&eacute; &agrave; moi par un souvenir douloureux, mais quel
+est ce lien?&raquo; se demandait-il sans trouver de r&eacute;ponse, et soudain, comme
+une figure de ce monde id&eacute;al plein d'amour et de puret&eacute;, Natacha se
+dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la premi&egrave;re fois &agrave; ce
+bal de 1810, avec son cou et ses mains gr&ecirc;les, avec cette t&ecirc;te
+rayonnante, effarouch&eacute;e, toujours pr&ecirc;te &agrave; s'exalter... et son amour et
+sa tendresse pour elle se r&eacute;veill&egrave;rent plus forts et plus vifs que
+jamais.... Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet
+homme, dont les yeux, rougis et troubl&eacute;s par les larmes, s'&eacute;taient
+tourn&eacute;s vers lui. Le prince Andr&eacute; se rappela tout, et une compassion
+affectueuse p&eacute;n&eacute;tra son c&oelig;ur inond&eacute; de joie. Il ne put se ma&icirc;triser, et
+pleura des larmes de tendresse et de piti&eacute; sur l'humanit&eacute;, sur lui-m&ecirc;me,
+sur ses faiblesses et sur celles de cet infortun&eacute;. &laquo;Oui, se dit-il,
+voil&agrave; la piti&eacute;, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment
+comme pour ceux qui nous d&eacute;testent, cet amour que Dieu pr&ecirc;chait sur la
+terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors....
+Voil&agrave; ce qui me restait encore &agrave; apprendre dans cette existence, et ce
+qui fait que je regrette la vie!... Mais maintenant, je le sens, il est
+trop tard.&raquo;</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de
+bless&eacute;s, la lourde responsabilit&eacute; qui pesait sur sa t&ecirc;te, les nouvelles
+qu'il recevait &agrave; tout moment de tant de g&eacute;n&eacute;raux tu&eacute;s ou hors de combat,
+la perte de son prestige, que jusque-l&agrave; rien n'avait pu atteindre, tout
+produisit sur Napol&eacute;on une impression extraordinaire. Lui, qui
+d'habitude aimait &agrave; voir les morts et les bless&eacute;s, et croyait donner
+par l&agrave; une preuve de sa grandeur et de sa fermet&eacute; d'&acirc;me, se sentit
+vaincu moralement ce jour-l&agrave;, et il quitta en toute h&acirc;te le champ de
+bataille pour retourner &agrave; Schevardino. La figure jaune et gonfl&eacute;e, les
+yeux troubles, la voix enrou&eacute;e, assis sur son pliant de campagne, il
+pr&ecirc;tait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever
+les yeux. Il attendait avec une fi&eacute;vreuse inqui&eacute;tude la fin de cette
+affaire, dont il &eacute;tait le grand moteur et qu'il &eacute;tait impuissant &agrave;
+arr&ecirc;ter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le
+dessus sur le mirage qui le s&eacute;duisait depuis si longtemps, et il
+rapporta &agrave; lui-m&ecirc;me cette impression de douleur qu'il avait &eacute;prouv&eacute;e sur
+le champ de bataille. Il pensait &agrave; la possibilit&eacute; de la mort et de la
+souffrance; il ne d&eacute;sirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conqu&ecirc;tes; il
+ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la libert&eacute;! Mais
+lorsqu'il atteignit les hauteurs de S&eacute;m&eacute;novsky, et que le grand-ma&icirc;tre
+de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer
+le feu dirig&eacute; contre les troupes russes mass&eacute;es devant Kniazkow, il y
+consentit, et donna ordre qu'on lui rend&icirc;t compte du r&eacute;sultat obtenu.</p>
+
+<p>Un aide de camp lui annon&ccedil;a bient&ocirc;t apr&egrave;s que deux cents canons avaient
+&eacute;t&eacute; point&eacute;s sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.</p>
+
+<p>&laquo;Notre feu en abat des rangs entiers et ils r&eacute;sistent toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Ils en veulent encore! dit Napol&eacute;on d'une voix rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Ils en veulent encore? r&eacute;p&eacute;ta Napol&eacute;on. Eh bien, qu'on leur en
+donne<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>!...&raquo; Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de
+chim&egrave;res qu'il s'&eacute;tait cr&eacute;&eacute;, pour y reprendre le r&ocirc;le douloureux, cruel
+et inhumain qui lui &eacute;tait fatalement destin&eacute;.</p>
+
+<p>L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme,
+responsable plus qu'aucun autre de tous ces &eacute;v&eacute;nements l'emp&ecirc;cha,
+jusqu'&agrave; la fin de sa vie, de comprendre la port&eacute;e r&eacute;elle des actes qu'il
+commettait en opposition avec les r&egrave;gles &eacute;ternelles du vrai et du bien,
+et comme la moiti&eacute; de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les
+renier sans &ecirc;tre illogique. Ce n'&eacute;tait pas seulement d'aujourd'hui qu'il
+avait &eacute;prouv&eacute; une satisfaction intime en comparant le nombre des
+cadavres russes avec celui des Fran&ccedil;ais; ce n'&eacute;tait pas seulement
+d'aujourd'hui qu'il &eacute;crivait &agrave; Paris: que le champ de bataille &eacute;tait
+superbe<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.... Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait l&agrave; 50 000
+morts, et &agrave; Sainte-H&eacute;l&egrave;ne m&ecirc;me, o&ugrave; il employait ses loisirs &agrave; faire le
+r&eacute;cit de ses actions, il dictait ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;La guerre de Russie aurait d&ucirc; &ecirc;tre la plus populaire des temps
+modernes: c'&eacute;tait celle du bon sens et des vrais int&eacute;r&ecirc;ts, celle du
+repos et de la s&eacute;curit&eacute; de tous: elle &eacute;tait purement pacifique et
+conservatrice.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de
+la s&eacute;curit&eacute;. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se
+d&eacute;rouler, tout pleins du bien-&ecirc;tre et de la prosp&eacute;rit&eacute; de tous. Le
+syst&egrave;me europ&eacute;en se trouvait fond&eacute;; il n'&eacute;tait plus question que de
+l'organiser.</p>
+
+<p>&laquo;Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu
+aussi mon <i>Congr&egrave;s</i> et ma <i>Sainte-Alliance</i>. Ce sont des id&eacute;es qu'on m'a
+vol&eacute;es. Dans cette r&eacute;union des grands souverains, nous eussions trait&eacute;
+de nos int&eacute;r&ecirc;ts en famille, et compt&eacute; de clerc &agrave; ma&icirc;tre avec les
+peuples.</p>
+
+<p>&laquo;L'Europe n'e&ucirc;t bient&ocirc;t fait de la sorte v&eacute;ritablement qu'un m&ecirc;me
+peuple, et chacun, en voyageant partout, se f&ucirc;t trouv&eacute; toujours dans la
+patrie commune. J'eusse demand&eacute; toutes les rivi&egrave;res navigables pour
+tous, la communaut&eacute; des mers, et que les grandes arm&eacute;es permanentes
+fussent r&eacute;duites d&eacute;sormais &agrave; la seule garde des Souverains.</p>
+
+<p>&laquo;De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique,
+tranquille, glorieuse, j'eusse proclam&eacute; ses limites immuables; toute
+guerre future purement <i>d&eacute;fensive</i>, tout agrandissement nouveau
+<i>antinational</i>. J'eusse associ&eacute; mon fils &agrave; l'Empire; ma <i>dictature</i> e&ucirc;t
+fini et son r&egrave;gne constitutionnel e&ucirc;t commenc&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Paris e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la capitale du monde, et les Fran&ccedil;ais l'envie des
+nations!...</p>
+
+<p>&laquo;Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent &eacute;t&eacute; consacr&eacute;s, en
+compagnie de l'Imp&eacute;ratrice et durant l'apprentissage royal de mon fils,
+&agrave; visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres
+chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant
+les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les
+bienfaits<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement pr&eacute;destin&eacute; par la
+Providence &agrave; ce r&ocirc;le, s'ing&eacute;niait &agrave; prouver que son but &eacute;tait le bien
+des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'&ecirc;tres et les
+combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire!</p>
+
+<p>&laquo;Des quatre cent mille hommes qui pass&egrave;rent la Vistule, &eacute;crivait-il, la
+moiti&eacute; &eacute;taient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois,
+Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains.
+L'arm&eacute;e imp&eacute;riale proprement dite &eacute;tait pour un tiers compos&eacute;e de
+Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Pi&eacute;montais,
+Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32<sup>&egrave;me</sup> division
+militaire, Br&egrave;me, Hambourg... etc.; elle comptait &agrave; peine cent quarante
+mille hommes parlant fran&ccedil;ais. L'exp&eacute;dition de Russie co&ucirc;ta moins de
+cinquante mille hommes &agrave; la France actuelle; l'arm&eacute;e russe dans la
+retraite de Vilna &agrave; Moscou, dans les diff&eacute;rentes batailles, a perdu
+quatre fois plus que l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise; l'incendie de Moscou a co&ucirc;t&eacute; la
+vie &agrave; cent mille Russes, morts de froid et de mis&egrave;re dans les bois;
+enfin, dans sa marche de Moscou &agrave; l'Oder, l'arm&eacute;e russe fut aussi
+atteinte par l'intemp&eacute;rie de la saison; &agrave; son arriv&eacute;e &agrave; Vilna elle ne
+comptait que cinquante mille hommes, et &agrave; Kalisch moins de dix-huit
+mille hommes<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il croyait donc que la guerre qu'il faisait &agrave; la Russie d&eacute;pendait
+exclusivement de sa volont&eacute;, et l'horreur du fait accompli ne lui
+causait aucun remords!</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>Des masses d'hommes, v&ecirc;tus d'uniformes diff&eacute;rents, &eacute;taient confus&eacute;ment
+couch&eacute;s, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies
+appartenant &agrave; M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs
+et sur ces prairies, pendant des centaines d'ann&eacute;es, les paysans des
+environs avaient fait pa&icirc;tre leur b&eacute;tail et r&eacute;colt&eacute; leurs moissons. Aux
+ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient
+bu du sang; une foule de soldats bless&eacute;s ou valides, des diff&eacute;rentes
+armes, se tra&icirc;naient, terrifi&eacute;s, ceux-ci vers Moja&iuml;sk, ceux-l&agrave; vers
+Valou&iuml;ew; d'autres soldats, affam&eacute;s, &eacute;puis&eacute;s de fatigue, se laissaient
+machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient
+encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et
+riant quelques heures auparavant, o&ugrave; &eacute;tincelaient les ba&iuml;onnettes, et o&ugrave;
+s'&eacute;levaient les vapeurs iris&eacute;es du matin, s'&eacute;tendait maintenant un
+brouillard intense, impr&eacute;gn&eacute; de fum&eacute;e, et se r&eacute;pandait une &eacute;trange odeur
+de salp&ecirc;tre et de sang. De gros nuages s'&eacute;taient amoncel&eacute;s, une pluie
+fine mouillait les morts, les bless&eacute;s et les ext&eacute;nu&eacute;s. Elle avait l'air
+de leur dire: &laquo;Assez, assez, malheureux, revenez &agrave; vous.... Que
+faites-vous?&raquo; Un doute passait alors dans l'&acirc;me de ces pauvres &ecirc;tres, et
+ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pens&eacute;e
+du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir;
+jusque-l&agrave;, quoique la bataille touch&acirc;t &agrave; sa fin, et que les hommes
+sentissent toute l'horreur de leur situation, une force myst&eacute;rieuse et
+incompr&eacute;hensible continuait &agrave; diriger la main de l'artilleur, couvert de
+sueur, de poudre et de sang, qui, rest&eacute; seul sur les trois servants de
+la pi&egrave;ce, portait p&eacute;niblement les gargousses, chargeait, pointait et
+allumait la m&egrave;che!... et les boulets se croisaient toujours dans les
+airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et
+cette &oelig;uvre terrible, dirig&eacute;e non par la volont&eacute; humaine, mais par la
+volont&eacute; de celui qui m&egrave;ne les hommes et les mondes, poursuivait
+impitoyablement son cours! Quiconque aurait consid&eacute;r&eacute; les arm&eacute;es russes
+et fran&ccedil;aises allant &agrave; la d&eacute;bandade aurait pens&eacute; qu'il suffisait d'un
+faible effort, de part ou d'autre, pour s'an&eacute;antir compl&egrave;tement. Mais
+aucune des deux ne faisait cet effort supr&ecirc;me, et le feu de la bataille
+achevait peu &agrave; peu de s'&eacute;teindre. Les Russes ne prenaient pas
+l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, mass&eacute;s sur la
+route de Moscou et se bornant &agrave; la d&eacute;fendre, ils rest&egrave;rent &agrave; ce poste
+jusqu'&agrave; la fin. Alors m&ecirc;me qu'ils se seraient d&eacute;cid&eacute;s &agrave; attaquer les
+Fran&ccedil;ais, le d&eacute;sordre qui s'&eacute;tait mis dans leurs rangs ne le leur aurait
+pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient
+perdu la moiti&eacute; de leurs forces. Cet effort &eacute;tait seulement possible et
+facile aux Fran&ccedil;ais, que soutenaient le souvenir des quinze ans de
+victoire de Napol&eacute;on, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de
+leurs pertes, qui n'&eacute;taient que du quart de leur effectif, la certitude
+d'avoir derri&egrave;re eux en r&eacute;serve plus de 20 000 hommes de troupes
+fra&icirc;ches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donn&eacute;, et la col&egrave;re de
+ne pouvoir arriver &agrave; d&eacute;loger l'ennemi de ses positions. Les historiens
+affirment que Napol&eacute;on aurait gagn&eacute; la bataille s'il avait fait avancer
+sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut
+se transformer tout &agrave; coup en printemps. Cette faute ne saurait &ecirc;tre
+imput&eacute;e &agrave; Napol&eacute;on: tous, depuis le g&eacute;n&eacute;ral en chef jusqu'au dernier
+soldat, savaient que cet effort &eacute;tait impossible; en effet, l'esprit de
+corps &eacute;tait compl&egrave;tement paralys&eacute; par cet ennemi terrible qui, apr&egrave;s
+avoir perdu la moiti&eacute; de ses forces, restait aussi mena&ccedil;ant &agrave; la fin
+qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter &agrave;
+Borodino n'&eacute;tait pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'&eacute;toffe
+clou&eacute;s &agrave; un b&acirc;ton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire
+de l'&eacute;tendue de la conqu&ecirc;te: mais c'&eacute;tait une de ces victoires qui font
+passer dans l'&acirc;me de l'agresseur la double conviction de la sup&eacute;riorit&eacute;
+morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion
+fran&ccedil;aise, semblable &agrave; une b&ecirc;te fauve qui a rompu sa cha&icirc;ne, venait de
+recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle
+courait &agrave; sa perte; mais l'impulsion &eacute;tait donn&eacute;e, et, co&ucirc;te que co&ucirc;te,
+elle devait atteindre Moscou! L'arm&eacute;e russe, de son c&ocirc;t&eacute;, quoique deux
+fois plus faible, se trouvait inexorablement pouss&eacute;e &agrave; continuer sa
+r&eacute;sistance. L&agrave;, &agrave; Moscou, toute saignante encore de ses plaies de
+Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir &agrave; la fuite
+de Napol&eacute;on, &agrave; sa retraite par le m&ecirc;me chemin, &agrave; la perte presque totale
+des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et &agrave; l'an&eacute;antissement de
+la France napol&eacute;onienne, sur qui s'&eacute;tait appesantie, &agrave; Borodino m&ecirc;me, la
+main d'un adversaire dont la force morale &eacute;tait sup&eacute;rieure!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE II</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>L'intelligence humaine ne saurait comprendre <i>a priori</i> la perp&eacute;tuit&eacute;
+absolue dans le mouvement des corps: elle n'en con&ccedil;oit les lois que
+lorsqu'elle peut en d&eacute;composer les unit&eacute;s et les &eacute;tudier s&eacute;par&eacute;ment,
+mais en m&ecirc;me temps ce partage arbitraire en unit&eacute;s pr&eacute;cises est la cause
+de la plupart de nos erreurs.</p>
+
+<p>Qui ne conna&icirc;t le sophisme des anciens qui consistait &agrave; dire qu'Achille
+ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa
+marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois
+qu'Achille aura franchi la distance qui l'en s&eacute;pare, celui-ci aura
+repris de l'avance en parcourant la dixi&egrave;me partie de cette m&ecirc;me
+distance, et, lorsque Achille franchira la dixi&egrave;me, la tortue en
+franchira la centi&egrave;me, et ainsi de suite &agrave; l'infini. Pour les anciens,
+c'&eacute;tait l&agrave; un probl&egrave;me insoluble. Le non-sens de cette proposition
+provient de ce qu'on a admis des unit&eacute;s de mouvement avec arr&ecirc;t, tandis
+que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.</p>
+
+<p>En prenant pour base les unit&eacute;s les plus infimes d'un mouvement
+quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce
+n'est qu'en admettant les infinit&eacute;simaux et leur progression ascendante
+jusqu'&agrave; un dixi&egrave;me, et en faisant la somme de cette progression
+g&eacute;om&eacute;trique, que nous obtenons la solution d&eacute;sir&eacute;e. La nouvelle science
+de l'emploi des infiniment petits r&eacute;sout actuellement des questions qui
+paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinit&eacute;simaux, elle
+r&eacute;tablit en effet la condition premi&egrave;re du mouvement (sa perp&eacute;tuit&eacute;
+absolue), et corrige par l&agrave; la faute in&eacute;vitable que l'intelligence
+humaine est entra&icirc;n&eacute;e &agrave; commettre en consid&eacute;rant les unit&eacute;s
+individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le m&ecirc;me
+syst&egrave;me. La marche de l'humanit&eacute;, tout en &eacute;tant la cons&eacute;quence d'une
+multitude innombrable de volont&eacute;s individuelles, ne subit jamais
+d'interruption. L'&eacute;tude de ces lois est le but de l'histoire, et pour
+s'expliquer celles qui r&eacute;gissent la somme des volont&eacute;s de ce mouvement
+perp&eacute;tuel, l'esprit humain admet des unit&eacute;s ind&eacute;pendantes et s&eacute;par&eacute;es.
+Le premier proc&eacute;d&eacute; de l'histoire consiste, apr&egrave;s avoir pris au hasard
+une s&eacute;rie d'&eacute;v&eacute;nements qui se suivent, &agrave; les examiner en dehors des
+autres, tandis qu'il ne saurait y avoir l&agrave; ni commencement ni fin,
+puisque toujours un fait d&eacute;coule forc&eacute;ment du pr&eacute;c&eacute;dent. En second lieu,
+elle &eacute;tudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et
+les accepte comme la r&eacute;sultante des volont&eacute;s de tous les hommes, tandis
+que cette r&eacute;sultante ne se r&eacute;sume jamais dans l'activit&eacute; d'une seule
+personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient
+les unit&eacute;s dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus
+possible de la v&eacute;rit&eacute;, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre,
+qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les
+volont&eacute;s humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure
+historique, il est compl&egrave;tement dans l'erreur.</p>
+
+<p>Il n'est pas de conclusion historique qui r&eacute;siste au scalpel de la
+critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme
+elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est
+qu'en &eacute;tudiant les quantit&eacute;s diff&eacute;rentielles de l'histoire, c'est-&agrave;-dire
+les courants homog&egrave;nes qui entra&icirc;nent les hommes, et apr&egrave;s en avoir
+trouv&eacute; l'int&eacute;grale, que nous pouvons esp&eacute;rer d'en comprendre les lois.</p>
+
+<p>Les quinze premi&egrave;res ann&eacute;es du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle pr&eacute;sentent &agrave;
+l'observateur un mouvement inusit&eacute; de millions d'hommes. Ils quittent
+leurs occupations, se portent d'un c&ocirc;t&eacute; de l'Europe &agrave; l'autre, pillent,
+s'entretuent, triomphent, et sont battus tour &agrave; tour. Pendant cette
+p&eacute;riode de temps la vie habituelle change de cours, et tout &agrave; coup cette
+effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit
+par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce ph&eacute;nom&egrave;ne? Quelles en sont
+les lois? se demande l'esprit humain.</p>
+
+<p>Les historiens r&eacute;pondent &agrave; ces questions en nous racontant les actions
+et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des &eacute;difices de la
+ville de Paris, et ils donnent &agrave; ces actes et &agrave; ces discours le nom de
+R&eacute;volution; puis ils nous font une biographie d&eacute;taill&eacute;e de Napol&eacute;on et
+de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils
+nous parlent de l'influence de ces m&ecirc;mes personnages les uns sur les
+autres et nous disent: &laquo;Voil&agrave; la cause du mouvement! Voil&agrave; ses lois!&raquo;
+Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la
+d&eacute;clare erron&eacute;e, parce qu'&eacute;videmment la cause indiqu&eacute;e est trop faible
+pour l'effet produit. C'est la somme des volont&eacute;s humaines qui a amen&eacute;
+la R&eacute;volution et Napol&eacute;on, de m&ecirc;me que c'est encore elle qui les a
+support&eacute;s et qui les a renvers&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsqu'il y a des conqu&ecirc;tes,&raquo; nous dit l'historien, &laquo;il y a des
+conqu&eacute;rants, et &agrave; chaque bouleversement dans un empire il y a des grands
+hommes!&raquo; C'est vrai, r&eacute;pond l'esprit humain, mais il ne m'est pas
+d&eacute;montr&eacute; que les conqu&eacute;rants soient la cause des guerres, et que l'on
+puisse pr&eacute;tendre que les lois de ces guerres r&eacute;sident dans l'action
+individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma
+montre indiquer le chiffre X, j'entends aussit&ocirc;t le carillon de l'&eacute;glise
+voisine, et cependant je ne saurais conclure de l&agrave; que la position de
+l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je
+vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa
+soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas
+davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent
+marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'&agrave; la fin du printemps il
+souffle un vent froid parce que les ch&ecirc;nes bourgeonnent. Bien que la
+cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager
+l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des ch&ecirc;nes. Je n'y
+vois que la r&eacute;union des conditions que je rencontre dans toute
+manifestation de la vie, et j'aurais beau &eacute;tudier l'aiguille de ma
+montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du ch&ecirc;ne, je n'y
+d&eacute;couvrirais pas la raison d'&ecirc;tre du carillon, du mouvement de la
+locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver l&agrave;,
+il me faut absolument changer mon point d'observation, et &eacute;tudier les
+lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit proc&eacute;der de m&ecirc;me
+(des tentatives de ce genre ont d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; faites), et, au lieu d'&eacute;tudier
+seulement les rois, les empereurs, les ministres, les g&eacute;n&eacute;raux, chercher
+&agrave; se rendre compte des &eacute;l&eacute;ments homog&egrave;nes et infiniment petits qui
+dirigent les masses. Personne ne peut dire &agrave; quel degr&eacute; de v&eacute;rit&eacute; il
+parviendra en suivant cette voie: il est &eacute;vident que c'est la seule
+possible, et jusqu'&agrave; pr&eacute;sent l'esprit humain n'y a employ&eacute; que la
+millioni&egrave;me partie des efforts qu'il a appliqu&eacute;s &agrave; la description des
+souverains, des g&eacute;n&eacute;raux, des ministres, et &agrave; l'exposition des
+combinaisons sugg&eacute;r&eacute;es par leurs actes.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Les forces r&eacute;unies des diff&eacute;rentes nationalit&eacute;s europ&eacute;ennes se jet&egrave;rent
+sur la Russie: l'arm&eacute;e russe et la population se retir&egrave;rent, en &eacute;vitant
+toute collision avec l'ennemi, jusqu'&agrave; Smolensk, et de Smolensk jusqu'&agrave;
+Borodino; l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise se portait vers Moscou par un mouvement de
+propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps
+lanc&eacute; vers la terre, qui s'acc&eacute;l&egrave;re en se rapprochant du but. Elle
+laissait derri&egrave;re elle des milliers de verstes d&eacute;vast&eacute;es d'une contr&eacute;e
+ennemie. Chaque soldat de Napol&eacute;on le sentait et ob&eacute;issait &agrave; la force
+d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'arm&eacute;e russe, plus la
+retraite s'accentuait, plus se d&eacute;veloppait et grandissait dans tous les
+c&oelig;urs la haine de l'ennemi. &Agrave; Borodino nous assistons &agrave; un choc
+terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et
+apr&egrave;s cette rencontre, l'arm&eacute;e russe continue sa retraite aussi
+fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurt&eacute;e &agrave; une autre.</p>
+
+<p>Les Russes se retirent &agrave; cent vingt verstes au del&agrave; de Moscou, les
+Fran&ccedil;ais entrent dans cette ville, et, semblables &agrave; la b&ecirc;te fauve
+accul&eacute;e et bless&eacute;e qui l&egrave;che ses plaies, ils s'y arr&ecirc;tent cinq semaines
+sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui
+les avait amen&eacute;s. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgr&eacute; la
+victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arri&egrave;re
+jusqu'&agrave; Smolensk, Vilna, la B&eacute;r&eacute;sina et au del&agrave;.</p>
+
+<p>Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'arm&eacute;e &eacute;taient persuad&eacute;s que la
+bataille de Borodino &eacute;tait une victoire. Le commandant en chef l'annon&ccedil;a
+&agrave; l'Empereur et donna l'ordre de se pr&eacute;parer &agrave; une autre bataille pour
+&eacute;craser d&eacute;finitivement l'ennemi, mais dans la soir&eacute;e et le lendemain les
+nouvelles de pertes jusque-l&agrave; inconnues arriv&egrave;rent de tous c&ocirc;t&eacute;s.
+L'arm&eacute;e se trouvait diminu&eacute;e de moiti&eacute;, et un second engagement devenait
+impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer &agrave; se battre de nouveau
+sans avoir rassembl&eacute; des renseignements pr&eacute;cis, relev&eacute; les bless&eacute;s,
+emport&eacute; les morts, nomm&eacute; d'autres commandants, et sans donner aux hommes
+le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Fran&ccedil;ais, entra&icirc;n&eacute;s
+en avant par la loi de la force de projection, les for&ccedil;aient &agrave; reculer.
+Koutouzow et l'arm&eacute;e d&eacute;siraient que l'attaque e&ucirc;t lieu le lendemain,
+mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple d&eacute;sir: il fallait que ce
+f&ucirc;t possible, et cette possibilit&eacute; n'existait pas! Il &eacute;tait n&eacute;cessaire
+au contraire qu'on se repli&acirc;t &agrave; une journ&eacute;e de marche, et d'&eacute;tape en
+&eacute;tape, lorsque l'arm&eacute;e russe arriva sous les murs de Moscou, les
+circonstances l'oblig&egrave;rent, malgr&eacute; la violence du sentiment qui s'&eacute;tait
+&eacute;lev&eacute; dans tous ses rangs, de reculer encore au del&agrave;. C'est ainsi que
+Moscou fut livr&eacute; &agrave; l'ennemi.</p>
+
+<p>Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont
+&eacute;labor&eacute;s par les g&eacute;n&eacute;raux dans le silence du cabinet, oublient ou
+m&eacute;connaissent les conditions in&eacute;vitables au milieu desquelles se
+d&eacute;ploie l'activit&eacute; d'un commandant en chef. Cette activit&eacute; n'a rien de
+commun avec celle que nous nous repr&eacute;sentons en &eacute;tudiant sur une carte
+telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux
+c&ocirc;t&eacute;s, un terrain connu, et en combinant &agrave; loisir les mouvements. Le
+commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des
+intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des
+conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien
+qu'il se rende compte de la gravit&eacute; des &eacute;v&eacute;nements, de les faire servir
+&agrave; l'accomplissement de ses desseins.</p>
+
+<p>Les &eacute;crivains militaires nous disent tr&egrave;s s&eacute;rieusement que Koutouzow
+aurait d&ucirc; faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant
+d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait m&ecirc;me &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans
+des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous
+fond&eacute;s sur la strat&eacute;gie et la tactique, et cependant se contrecarrant
+l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait &agrave;
+choisir l'un d'entre eux, mais cela m&ecirc;me est impossible, car le temps et
+les &eacute;v&eacute;nements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait
+propos&eacute;, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'&agrave; ce m&ecirc;me
+moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il
+faut attaquer les Fran&ccedil;ais ou se retirer: il doit imm&eacute;diatement
+r&eacute;pondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour
+l'&eacute;loigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui
+demande &eacute;galement sur quel endroit il doit diriger les
+approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point &eacute;vacuer
+les bless&eacute;s, tandis qu'un courrier arrivant de P&eacute;tersbourg lui remet
+une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou,
+et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui pr&eacute;sente un projet
+diam&eacute;tralement oppos&eacute; &agrave; celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci &agrave;
+toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de
+sommeil pour r&eacute;parer ses forces &eacute;puis&eacute;es, il est oblig&eacute; d'&eacute;couter un
+g&eacute;n&eacute;ral qui se plaint d'un passe-droit, les pri&egrave;res d'habitants effar&eacute;s
+qui craignent de se voir abandonn&eacute;s, le rapport d'un officier envoy&eacute;
+pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction compl&egrave;te avec
+le pr&eacute;c&eacute;dent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre
+g&eacute;n&eacute;ral viennent lui d&eacute;crire la position de l'ennemi; et l'on comprendra
+d&egrave;s lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait &agrave;
+Fili, &agrave; cinq verstes de la capitale, toute la libert&eacute; d'esprit
+n&eacute;cessaire pour d&eacute;cider la question de l'abandon ou de la d&eacute;fense de
+Moscou, sont dans la plus compl&egrave;te erreur. Quand donc cette question
+fut-elle r&eacute;solue? Elle le fut &agrave; Drissa et &agrave; Smolensk, et, d'une fa&ccedil;on
+irr&eacute;vocable, le 5 &agrave; Schevardino, le 7 &agrave; Borodino, et plus tard chaque
+jour, &agrave; chaque heure, &agrave; chaque minute de la retraite.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Lorsque Yermolow, envoy&eacute; par Koutouzow pour examiner la position, vint
+lui rapporter qu'il &eacute;tait impossible de se battre sous les murs de
+Moscou, le mar&eacute;chal le regarda en silence.</p>
+
+<p>&laquo;Donne-moi la main, dit-il en lui t&acirc;tant le pouls. Tu es malade, mon
+ami: pense &agrave; ce que tu dis...&raquo; Car il ne pouvait admettre de se replier
+au del&agrave; sans livrer bataille.</p>
+
+<p>Descendu de voiture sur la montagne Poklonna&iuml;a, &agrave; six verstes de la
+barri&egrave;re Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de g&eacute;n&eacute;raux
+l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait &agrave;
+l'instant de Moscou. Cette brillante r&eacute;union, divis&eacute;e en plusieurs
+groupes, discutait sur les avantages et les d&eacute;savantages de la position,
+sur la situation des troupes, sur les plans propos&eacute;s et sur l'esprit qui
+r&eacute;gnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'&eacute;tait un
+conseil militaire. La conversation ne s'&eacute;cartait pas des int&eacute;r&ecirc;ts
+g&eacute;n&eacute;raux; les nouvelles particuli&egrave;res se communiquaient &agrave; voix basse;
+aucune plaisanterie, aucun sourire ne d&eacute;ridait leurs figures soucieuses,
+et l'on voyait que tous s'effor&ccedil;aient d'&ecirc;tre &agrave; la hauteur des
+circonstances. Le g&eacute;n&eacute;ral en chef &eacute;coutait toutes les opinions
+&eacute;nonc&eacute;es, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs
+discussions et sans faire conna&icirc;tre son avis. Parfois, apr&egrave;s avoir pr&ecirc;t&eacute;
+l'oreille, il se d&eacute;tournait, d&eacute;sappoint&eacute; d'avoir entendu autre chose que
+ce qu'il d&eacute;sirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie;
+les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient m&ecirc;me &agrave;
+ceux qui en avaient d&eacute;termin&eacute; le choix; un troisi&egrave;me disait que la faute
+datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille
+l'avant-veille; le quatri&egrave;me racontait la bataille de Salamanque, dont
+les d&eacute;tails venaient d'&ecirc;tre apport&eacute;s par un Fran&ccedil;ais nomm&eacute; Crossart. Ce
+Fran&ccedil;ais, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au
+service de la Russie, et, en pr&eacute;vision de la d&eacute;fense possible de Moscou,
+exposait les p&eacute;rip&eacute;ties du si&egrave;ge de Saragosse. Le comte Rostoptchine
+assurait que, bien que lui et la milice fussent pr&ecirc;ts &agrave; mourir sous les
+murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'emp&ecirc;cher de regretter
+l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laiss&eacute;, ajoutant que, s'il
+avait pu pressentir ce qui se passait, il e&ucirc;t agi tout autrement.
+Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons
+strat&eacute;giques, causaient de la direction que devaient prendre les
+troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces
+discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la d&eacute;fense de
+Moscou &eacute;tait mat&eacute;riellement impossible. L'ordre de livrer bataille
+n'aurait eu pour r&eacute;sultat qu'un immense d&eacute;sordre, car, non seulement
+cette position n'&eacute;tait pas d&eacute;fendable aux yeux des g&eacute;n&eacute;raux, mais d&eacute;j&agrave;
+m&ecirc;me ils d&eacute;lib&eacute;raient sur les cons&eacute;quences d'une retraite, et ce
+sentiment &eacute;tait partag&eacute; par toute l'arm&eacute;e. Tandis que presque tous
+critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, &agrave; le soutenir,
+mais la question par elle-m&ecirc;me n'avait plus d'importance: ce n'&eacute;tait
+qu'un pr&eacute;texte &agrave; discussions et &agrave; intrigues. Koutouzow le comprenait et
+ne se m&eacute;prenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen d&eacute;ployait
+avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas
+d'insucc&egrave;s il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow,
+pour avoir amen&eacute; les troupes, sans combat, jusqu'&agrave; la montagne des
+Moineaux, et que, dans le cas o&ugrave; il refuserait d'ex&eacute;cuter le plan
+propos&eacute; par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir
+abandonn&eacute; Moscou. Mais ces intrigues pr&eacute;occupaient peu le vieillard en
+ce moment: un unique et mena&ccedil;ant probl&egrave;me se dressait devant lui,
+probl&egrave;me que jusqu'&agrave; pr&eacute;sent personne n'avait pu r&eacute;soudre: &laquo;Est-ce
+vraiment moi qui ai laiss&eacute; arriver Napol&eacute;on jusqu'aux murs de Moscou?
+Quel est donc l'ordre donn&eacute; par moi qui a pu amener un tel r&eacute;sultat?&raquo; se
+r&eacute;p&eacute;tait-il pour la centi&egrave;me fois: &laquo;&Eacute;tait-ce hier soir, lorsque j'ai
+envoy&eacute; dire &agrave; Platow de se retirer, ou &eacute;tait-ce avant-hier, lorsque, &agrave;
+moiti&eacute; endormi, j'ai ordonn&eacute; &agrave; Bennigsen de prendre ses dispositions?
+Oui, Moscou doit &ecirc;tre abandonn&eacute;, les troupes doivent se replier, il faut
+s'y r&eacute;signer.&raquo; Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette
+r&eacute;solution que de se d&eacute;mettre de ses fonctions. Car, &agrave; part le pouvoir
+qu'il aimait, auquel il &eacute;tait habitu&eacute;, il se croyait surtout destin&eacute; &agrave;
+la gloire, sauver son pays: n'&eacute;tait-ce pas l&agrave; ce qu'avait eu en vue
+l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au d&eacute;sir de
+l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'arm&eacute;e dans ces
+circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son
+invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et
+mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage.
+Appelant &agrave; lui les plus anciens g&eacute;n&eacute;raux, il leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Bonne ou mauvaise, ma t&ecirc;te doit s'aider elle-m&ecirc;me!...&raquo; Et, montant en
+voiture, il retourna &agrave; Fili.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le conseil de guerre se r&eacute;unit &agrave; deux heures dans la plus spacieuse des
+deux isbas qui appartenaient &agrave; un nomm&eacute; Andr&eacute; S&eacute;vastianow. Les paysans,
+les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de
+l'autre isba; la petite fille d'Andr&eacute;, Malacha, &acirc;g&eacute;e de six ans, que Son
+Altesse avait embrass&eacute;e et &agrave; laquelle il avait donn&eacute; un morceau de
+sucre, &eacute;tait seule rest&eacute;e blottie sur le po&ecirc;le de la grande chambre, &agrave;
+regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des
+g&eacute;n&eacute;raux qui entraient l'un apr&egrave;s l'autre, et allaient s'asseoir sous
+les images. Le grand-p&egrave;re, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, &eacute;tait
+assis &agrave; part dans l'angle obscur du po&ecirc;le. Affaiss&eacute; dans son fauteuil de
+campagne, il t&eacute;moignait de son agacement, tant&ocirc;t en lan&ccedil;ant des
+interjections &eacute;touff&eacute;es, tant&ocirc;t en tortillant nerveusement le collet de
+son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le g&ecirc;ner; il serrait la main
+&agrave; quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp
+Ka&iuml;ssarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fen&ecirc;tre
+qui &eacute;tait en face de son chef, mais, &agrave; un geste d'impatience de
+Koutouzow, il comprit que Son Altesse d&eacute;sirait rester dans le demi-jour
+pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait d&eacute;j&agrave; tant de monde
+autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de
+papiers et de crayons, que les domestiques militaires apport&egrave;rent encore
+un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Ka&iuml;ssarow
+et Toll. &Agrave; la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay
+de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure p&acirc;le et maladive,
+avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus pro&eacute;minent,
+trahissait les angoisses de la fi&egrave;vre dont il ressentait en ce moment
+m&ecirc;me le violent frisson. Ouvarow, assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, lui racontait
+quelque chose &agrave; voix basse et avec des gestes saccad&eacute;s. Personne du
+reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relev&eacute;s, et
+les mains crois&eacute;es sur la poitrine, &eacute;coutait avec attention. En face de
+lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa t&ecirc;te aux
+traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorb&eacute; dans ses
+pens&eacute;es. Ra&iuml;evsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses
+cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des
+regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et
+sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable
+sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait &agrave; lui
+faire des petits signes, auxquels elle r&eacute;pondait timidement.</p>
+
+<p>On attendait Bennigsen, qui, sous pr&eacute;texte d'inspecter une seconde fois
+la position, achevait tranquillement chez lui son succulent d&icirc;ner; deux
+heures, de quatre &agrave; six, se pass&egrave;rent ainsi en causeries &agrave; voix basse,
+sans qu'on pr&icirc;t aucune d&eacute;cision.</p>
+
+<p>Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais
+de fa&ccedil;on &agrave; ne pas laisser &eacute;clairer ses traits par les bougies qu'on
+venait d'y poser.</p>
+
+<p>Bennigsen ouvrit aussit&ocirc;t le conseil en formulant la proposition
+suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la
+Russie, ou bien devons-nous la d&eacute;fendre?&raquo;</p>
+
+<p>Un long et profond silence succ&eacute;da &agrave; ces paroles, tous les visages se
+contract&egrave;rent, tous les yeux se tourn&egrave;rent vers Koutouzow, qui, les
+sourcils fronc&eacute;s, toussaillait et s'effor&ccedil;ait de surmonter son &eacute;motion.
+Malacha l'observait aussi.</p>
+
+<p>&laquo;L'antique et sainte capitale de la Russie?&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il tout &agrave; coup
+avec col&egrave;re et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la
+fausse note.</p>
+
+<p>&laquo;Vous me permettrez de dire &agrave; Votre Excellence que cette phrase n'offre
+aucun sens &agrave; un c&oelig;ur russe. Ce n'est pas ainsi que doit &ecirc;tre pos&eacute;e la
+question pour la discussion de laquelle j'ai r&eacute;uni ces messieurs; elle
+est purement militaire et la voici: Le salut du pays &eacute;tant dans l'arm&eacute;e,
+est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en
+livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans
+r&eacute;sistance? C'est l&agrave;-dessus que je d&eacute;sire conna&icirc;tre votre avis.&raquo;</p>
+
+<p>Les discussions commenc&egrave;rent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour
+battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il &eacute;tait
+impossible de d&eacute;fendre la position de Fili; en cons&eacute;quence, il proposa
+de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc
+gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se
+partag&egrave;rent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow,
+Ra&iuml;evsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice &eacute;tait
+n&eacute;cessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue
+d'autres consid&eacute;rations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre
+que leur r&eacute;union ne pouvait plus arr&ecirc;ter la marche fatale des
+&eacute;v&eacute;nements. Par le fait, Moscou &eacute;tait abandonn&eacute;. Les autres g&eacute;n&eacute;raux le
+voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction &agrave; faire
+prendre &agrave; l'arm&eacute;e dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses
+yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il
+s'agissait d'une querelle entre &laquo;le grand-p&egrave;re&raquo; et &laquo;l'habit aux longs
+pans&raquo;, comme elle d&eacute;signait &agrave; part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils
+s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit c&oelig;ur
+elle donnait raison au &laquo;grand-p&egrave;re&raquo;; elle saisit au vol un coup d'&oelig;il
+per&ccedil;ant et rus&eacute; jet&eacute; par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de
+lui voir remettre &agrave; sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques
+pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononc&eacute;es d'une
+voix calme et mesur&eacute;e &agrave; l'adresse de Bennigsen exprimaient une
+d&eacute;sapprobation compl&egrave;te.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow.
+Faire changer de position &agrave; une arm&eacute;e dans le voisinage imm&eacute;diat de
+l'ennemi est toujours une op&eacute;ration dangereuse; l'histoire est l&agrave; pour
+le confirmer. Ainsi, par exemple...&raquo; il s'arr&ecirc;ta comme pour rassembler
+ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur
+affect&eacute;e sur Bennigsen.... &laquo;par exemple, si la bataille de Friedland,
+que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas &eacute;t&eacute; &agrave; notre avantage, c'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cause d'une conversion semblable.&raquo;</p>
+
+<p>Un silence d'une minute qui parut &eacute;ternelle, pesa sur l'assistance.</p>
+
+<p>Les discussions reprirent ensuite &agrave; b&acirc;tons rompus, mais on sentait que
+le sujet &eacute;tait &eacute;puis&eacute;.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les
+g&eacute;n&eacute;raux se tourn&egrave;rent vers lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots cass&eacute;s.
+J'ai &eacute;cout&eacute; les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront
+pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir
+qui m'a &eacute;t&eacute; confi&eacute; par l'Empereur et la patrie, je commande la
+retraite!&raquo;</p>
+
+<p>Les g&eacute;n&eacute;raux se dispers&egrave;rent dans un silence solennel, comme celui qui
+accompagne d'ordinaire les pri&egrave;res des morts. Malacha, qu'on attendait
+depuis longtemps &agrave; souper, descendit lentement et &agrave; reculons de la
+soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du
+po&ecirc;le, et, se faufilant prestement entre les jambes des g&eacute;n&eacute;raux, elle
+disparut par la porte entre-b&acirc;ill&eacute;e.</p>
+
+<p>Koutouzow, apr&egrave;s avoir cong&eacute;di&eacute; les membres du conseil, resta longtemps
+appuy&eacute; sur la table &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; ce terrible probl&egrave;me, se demandant de
+nouveau o&ugrave; et comment s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; l'abandon de Moscou, et &agrave; qui il
+pouvait &ecirc;tre imput&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne m'y attendais pas, dit-il &agrave; son aide de camp Schneider, qui
+venait d'entrer chez lui &agrave; une heure avanc&eacute;e de la nuit. Je n'aurais
+jamais cru pareille chose possible!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vous reposer, Altesse, lui r&eacute;pondit l'aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande
+de cheval,&raquo; dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il
+r&eacute;p&eacute;ta: &laquo;Ils en mangeront! Ils en mangeront!&raquo;</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Comme contraste &agrave; Koutouzow et &agrave; propos d'un fait d'une bien autre
+importance que la retraite de l'arm&eacute;e, c'est-&agrave;-dire l'abandon et
+l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien &agrave; tort, pour en
+avoir &eacute;t&eacute; le fauteur.</p>
+
+<p>Tout Russe anim&eacute; aujourd'hui du m&ecirc;me sentiment qu'&eacute;prouvaient alors nos
+p&egrave;res, aurait pu proph&eacute;tiser ces &eacute;v&eacute;nements, que la bataille de Borodino
+avait rendus in&eacute;vitables.</p>
+
+<p>&Agrave; Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages
+de l'Empire, l'esprit &eacute;tait le m&ecirc;me qu'&agrave; Moscou, quoique compl&egrave;tement en
+dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le
+peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans
+commettre aucun d&eacute;sordre. Il l'attendait avec calme, sentant que,
+lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. D&egrave;s
+qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus ais&eacute;es
+s'&eacute;loign&egrave;rent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres
+d&eacute;truisirent et incendi&egrave;rent le reste. La conviction que ce devait &ecirc;tre,
+et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans
+tout c&oelig;ur russe. Cette conviction, je dirai plus, la pr&eacute;vision de la
+prise de Moscou, s'&eacute;tait r&eacute;pandue en 1812 dans toute la soci&eacute;t&eacute; de cette
+ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en ao&ucirc;t, en laissant
+derri&egrave;re eux leurs maisons et la moiti&eacute; de leur fortune, le prouvaient
+bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui
+ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants
+pour le salut de la patrie, et autres actes contraires &agrave; la nature
+humaine, mais qui s'exprime simplement, sans &eacute;clat, et par cela m&ecirc;me
+produit d'immenses r&eacute;sultats. &laquo;Il est honteux,&raquo; disaient les affiches du
+comte Rostoptchine, &laquo;de fuir le danger. Les l&acirc;ches seuls abandonnent
+Moscou!&raquo; Et cependant ils partaient malgr&eacute; la qualification de poltrons
+qui leur &eacute;tait appliqu&eacute;e! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela
+devait &ecirc;tre ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effray&eacute;s par le
+r&eacute;cit des horreurs commises par Napol&eacute;on dans les pays conquis. Ils
+savaient tr&egrave;s bien que Berlin et Vienne &eacute;taient rest&eacute;s intacts, et que
+pendant l'occupation fran&ccedil;aise, les habitants passaient gaiement leur
+temps avec ces vainqueurs pleins de s&eacute;ductions que les hommes et m&ecirc;me
+les femmes en Russie portaient alors dans leur c&oelig;ur! Ils partaient
+parce qu'il ne pouvait &ecirc;tre question pour les Russes de rester sous la
+domination des Fran&ccedil;ais: bonne ou mauvaise, pour eux elle &eacute;tait
+inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait
+&agrave; livrer une belle et opulente capitale &agrave; l'incendie et au pillage
+devenus par l&agrave; m&ecirc;me in&eacute;vitables, car il n'est que trop vrai que ne pas
+br&ucirc;ler et ne pas piller des foyers abandonn&eacute;s est tout &agrave; fait contraire
+&agrave; l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui d&egrave;s le mois de
+juin quittait Moscou avec ses n&egrave;gres et ses bouffons pour se r&eacute;fugier
+dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgr&eacute; la crainte d'&ecirc;tre
+arr&ecirc;t&eacute;e sur l'ordre de Rostoptchine, &eacute;tait instinctivement r&eacute;solue &agrave; ne
+pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'apr&egrave;s nous, elle
+accomplissait simplement et v&eacute;ritablement la grande &oelig;uvre du salut de
+la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui bl&acirc;mait les
+partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait &agrave;
+des braillards avin&eacute;s de mauvaises armes; qui ordonnait des processions
+et les d&eacute;fendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de
+transport des particuliers; qui annon&ccedil;ait son intention de br&ucirc;ler
+Moscou, sa maison, et se d&eacute;disait le quart d'heure suivant; qui
+exhortait la populace &agrave; se saisir des espions et lui reprochait ensuite
+de les avoir saisis; qui chassait tous les Fran&ccedil;ais de la ville, et y
+laissait tranquillement Mme Aubers-Chalm&eacute;, le grand centre de r&eacute;union de
+la colonie fran&ccedil;aise; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux
+et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le
+peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi,
+et lui livrait, pour s'en d&eacute;barrasser, un homme &agrave; &eacute;charper; qui
+pr&eacute;tendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir
+par une porte d&eacute;rob&eacute;e, tout en rimant un mauvais quatrain fran&ccedil;ais<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>
+pour que personne ne dout&acirc;t de sa coop&eacute;ration: cet homme ne comprenait
+pas la valeur morale de l'&eacute;v&eacute;nement qui s'accomplissait sous ses yeux.
+D&eacute;vor&eacute; du d&eacute;sir d'agir seul, d'&eacute;tonner le monde par un exploit d'un
+patriotisme h&eacute;ro&iuml;que, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de
+l'incendie de Moscou, en essayant d'arr&ecirc;ter ou d'activer, de son faible
+bras, le courant irr&eacute;sistible du mouvement national qui l'emportait avec
+le reste.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>En revenant de Vilna avec la cour, H&eacute;l&egrave;ne se trouva dans une position
+embarrassante. Elle jouissait en effet &agrave; P&eacute;tersbourg de la protection
+toute particuli&egrave;re d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers
+postes de l'Empire, tandis qu'&agrave; Vilna elle s'&eacute;tait li&eacute;e avec un jeune
+prince &eacute;tranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux
+valoir leurs droits, elle dut d&egrave;s lors songer &agrave; r&eacute;soudre de son mieux le
+d&eacute;licat probl&egrave;me de conserver cette double intimit&eacute; sans offenser ni
+l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible &agrave; une
+autre femme, n'exigea m&ecirc;me pas de sa part un instant de r&eacute;flexion: au
+lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges
+pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout g&acirc;t&eacute; en prouvant
+sa culpabilit&eacute;, elle n'h&eacute;sita pas une minute &agrave; mettre, comme un
+v&eacute;ritable grand homme, le droit de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>En r&eacute;ponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla &agrave; sa premi&egrave;re
+visite, elle releva fi&egrave;rement sa belle t&ecirc;te &agrave; moiti&eacute; tourn&eacute;e vers lui.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; bien l'&eacute;go&iuml;sme et la cruaut&eacute; des hommes, dit-elle avec hauteur.
+Je ne m'attendais pas &agrave; autre chose: la femme se sacrifie pour vous;
+elle souffre, et voil&agrave; toute sa r&eacute;compense! Quel droit avez-vous,
+monseigneur, de me demander compte de mes amiti&eacute;s? Cet homme a &eacute;t&eacute; plus
+qu'un p&egrave;re pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'emp&ecirc;cher de
+parler, peut-&ecirc;tre a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un p&egrave;re, mais ce
+n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas
+un homme pour &ecirc;tre ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte
+qu'&agrave; Dieu et &agrave; ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en
+portant la main &agrave; son beau sein qui se soulevait d'&eacute;motion, et en levant
+les yeux au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &eacute;coutez-moi, au nom du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;pousez-moi, et je serai votre esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'&agrave; moi<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>!&raquo; dit-elle en
+pleurant.</p>
+
+<p>Le prince essaya de la consoler, tandis qu'&agrave; travers ses larmes elle
+r&eacute;p&eacute;tait que le divorce &eacute;tait possible, qu'il y en avait des exemples
+(il y en avait alors si peu &agrave; citer, qu'elle nomma Napol&eacute;on et quelques
+autres personnages haut plac&eacute;s); qu'elle n'avait jamais &eacute;t&eacute; la femme de
+son mari, qu'elle avait &eacute;t&eacute; sacrifi&eacute;e!</p>
+
+<p>&laquo;Mais la religion, mais les lois? r&eacute;p&eacute;tait le jeune homme &agrave; demi vaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilit&eacute; si elles ne
+pouvaient servir &agrave; cela?&raquo;</p>
+
+<p>Surpris par cette r&eacute;flexion, si simple en apparence, le jeune amoureux
+demanda conseil aux R&eacute;v&eacute;rends P&egrave;res de la congr&eacute;gation de J&eacute;sus, avec
+lesquels il &eacute;tait en intimes relations.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes f&ecirc;tes que
+donnait H&eacute;l&egrave;ne &agrave; sa &laquo;datcha&raquo; de Kammenno&iuml;-Ostrow, on lui pr&eacute;senta un
+s&eacute;duisant j&eacute;suite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et
+brillants faisaient un &eacute;trange contraste avec ses cheveux blancs comme
+neige. Ils caus&egrave;rent longtemps ensemble dans le jardin, po&eacute;tiquement
+&eacute;clair&eacute; par une splendide illumination, aux sons entra&icirc;nants d'un joyeux
+orchestre, de l'amour de la cr&eacute;ature pour Dieu, pour J&eacute;sus-Christ, pour
+les sacr&eacute;s c&oelig;urs de J&eacute;sus et de Marie, et des consolations promises
+dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion
+catholique! H&eacute;l&egrave;ne, touch&eacute;e de ces v&eacute;rit&eacute;s, sentit plus d'une fois ses
+yeux se mouiller de larmes en &eacute;coutant M. de Jobert, dont la voix
+tremblait d'une sainte &eacute;motion! Le cavalier qui vint la chercher pour la
+valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur
+de conscience passa la soir&eacute;e en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec elle, et, &agrave; dater de
+ce moment, devint un de ses habitu&eacute;s.</p>
+
+<p>Un jour, il conduisit la comtesse &agrave; l'&eacute;glise catholique, o&ugrave; elle resta
+longtemps agenouill&eacute;e devant un des autels. Le Fran&ccedil;ais, qui n'&eacute;tait
+plus jeune, mais tout confit en b&eacute;ates s&eacute;ductions, lui posa les mains
+sur la t&ecirc;te, et, &agrave; cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta
+plus tard, l'impression d'une fra&icirc;che brise qui p&eacute;n&eacute;trait dans son
+c&oelig;ur.... C'&eacute;tait la gr&acirc;ce qui op&eacute;rait!</p>
+
+<p>On la conduisit ensuite vers un abb&eacute; de robe longue, qui la confessa et
+lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une
+bo&icirc;te d'or, les hosties de la communion; il la f&eacute;licita d'&ecirc;tre entr&eacute;e
+dans le giron de la sainte &Eacute;glise catholique, l'assura que le pape en
+allait &ecirc;tre inform&eacute;, et qu'elle recevrait bient&ocirc;t de lui un document
+important.</p>
+
+<p>Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle
+&eacute;tait l'objet de la part de ces gens, dont la parole &eacute;tait si &eacute;l&eacute;gante
+et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figur&eacute;e sur
+sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immacul&eacute;e, tout
+lui causait une amusante distraction. N&eacute;anmoins elle ne perdait pas son
+but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire o&ugrave; il y a de la
+ruse sous jeu, c'&eacute;tait le plus faible comme intelligence qui devait
+vaincre le plus fort.</p>
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces
+efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et
+d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne
+manqua pas d'insister aupr&egrave;s d'eux, avant de se rendre &agrave; leurs demandes,
+pour faire h&acirc;ter les diff&eacute;rentes formalit&eacute;s indispensables en vue de son
+divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de
+satisfaire ses d&eacute;sirs et ses caprices, tout en se conformant &agrave; de
+certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son
+confesseur, elle exigea qu'il lui d&icirc;t cat&eacute;goriquement &agrave; quel point
+l'engageaient les liens du mariage. C'&eacute;tait le moment du cr&eacute;puscule:
+tous deux, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre ouverte du salon, respiraient le doux
+parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait &agrave; peine la
+poitrine et les &eacute;paules d'H&eacute;l&egrave;ne; l'abb&eacute;, bien nourri et ras&eacute; de frais,
+tenait ses mains blanches modestement crois&eacute;es sur ses genoux, et, en
+portant sur elle un regard doucement enivr&eacute; par sa beaut&eacute;, lui
+expliquait sa mani&egrave;re d'envisager la question br&ucirc;lante qui
+l'int&eacute;ressait. H&eacute;l&egrave;ne souriait avec inqui&eacute;tude; on aurait dit qu'&agrave; voir
+la figure &eacute;mue de son directeur spirituel elle craignait que la
+conversation ne pr&icirc;t une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le
+charme de son interlocutrice, l'abb&eacute; se laissait &eacute;videmment aller au
+plaisir de d&eacute;velopper sa pens&eacute;e avec art.</p>
+
+<p>&laquo;Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il,
+vous avez jur&eacute; fid&eacute;lit&eacute; &agrave; un homme qui, de son c&ocirc;t&eacute;, entr&eacute; dans les
+liens du mariage, sans en reconna&icirc;tre l'importance religieuse, a commis
+une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son enti&egrave;re valeur, et
+cependant vous &eacute;tiez li&eacute;e par votre serment. Vous l'avez enfreint....
+Quel est donc votre p&eacute;ch&eacute;? P&eacute;ch&eacute; v&eacute;niel ou mortel? P&eacute;ch&eacute; v&eacute;niel,
+assur&eacute;ment, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le
+but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre p&eacute;ch&eacute; peut
+vous &ecirc;tre remis; mais, ici se pr&eacute;sente une nouvelle question, et...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit H&eacute;l&egrave;ne en l'interrompant tout &agrave; coup avec une certaine
+impatience, je me demande comment, apr&egrave;s avoir embrass&eacute; la vraie
+religion, je me trouverais encore li&eacute;e par les obligations de celle qui
+est erron&eacute;e?&raquo;</p>
+
+<p>Cette observation fit sur le confesseur &agrave; peu pr&egrave;s le m&ecirc;me effet que la
+solution du probl&egrave;me de l'&oelig;uf par Christophe Colomb; il resta &eacute;bahi
+devant la simplicit&eacute; avec laquelle elle l'avait r&eacute;solu. &Eacute;tonn&eacute; et
+charm&eacute; de ses progr&egrave;s rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout
+d'abord &agrave; lui d&eacute;duire ses raisons.</p>
+
+<p>&laquo;Entendons-nous, comtesse,&raquo; reprit-il en cherchant &agrave; combattre le
+raisonnement de sa fille spirituelle...</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne comprenait fort bien que l'affaire en elle-m&ecirc;me, ne pr&eacute;sentait
+aucune difficult&eacute; au point de vue religieux, et que les objections de
+ses guides leur &eacute;taient dict&eacute;es uniquement par la crainte des autorit&eacute;s
+la&iuml;ques.</p>
+
+<p>Elle d&eacute;cida donc qu'il fallait y pr&eacute;parer peu &agrave; peu la soci&eacute;t&eacute;. Elle
+excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la m&ecirc;me
+com&eacute;die qu'avec le prince. Aussi stup&eacute;fait d'abord que ce dernier de la
+proposition d'&eacute;pouser une femme dont le mari &eacute;tait vivant, il ne tarda
+pas, gr&acirc;ce &agrave; l'imperturbable assurance d'H&eacute;l&egrave;ne, &agrave; regarder bient&ocirc;t la
+chose comme toute naturelle. H&eacute;l&egrave;ne n'aurait certes pas gagn&eacute; sa cause
+si elle avait montr&eacute; la moindre h&eacute;sitation, le moindre scrupule, et
+gard&eacute; le moindre myst&egrave;re; mais elle racontait, sans se g&ecirc;ner et avec un
+laisser-aller plein de bonhomie, &agrave; tous ses amis intimes (c'est-&agrave;-dire &agrave;
+tout P&eacute;tersbourg) qu'elle avait re&ccedil;u du prince et de l'Excellence une
+proposition de mariage, qu'elle les aimait &eacute;galement, et qu'elle ne
+savait comment se r&eacute;soudre &agrave; leur causer du chagrin. Le bruit de son
+divorce se r&eacute;pandit aussit&ocirc;t; bien des gens se seraient &eacute;lev&eacute;s contre
+son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser conna&icirc;tre
+l'int&eacute;ressant d&eacute;tail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces
+gens-l&agrave; n'y trouv&egrave;rent plus rien &agrave; redire. Elle avait d&eacute;plac&eacute; la
+question; on ne se demandait plus, si la chose &eacute;tait possible, mais bien
+lequel des deux pr&eacute;tendants lui offrait le plus d'avantages, et comment
+la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-l&agrave;, des gens
+&agrave; pr&eacute;jug&eacute;s qui, incapables de s'&eacute;lever &agrave; la hauteur voulue, voyaient
+dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais
+ils &eacute;taient peu nombreux et ils ne parlaient qu'&agrave; mots couverts. Quant &agrave;
+savoir s'il &eacute;tait bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de
+son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; tranch&eacute;e par des esprits sup&eacute;rieurs, et l'on ne voulait passer
+ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se perm&icirc;t d'exprimer
+hautement une opinion contraire. Elle &eacute;tait venue cet &eacute;t&eacute;-l&agrave;, &agrave;
+P&eacute;tersbourg voir un de ses fils; rencontrant H&eacute;l&egrave;ne &agrave; un bal, elle
+l'arr&ecirc;ta au passage, et, au milieu d'un silence g&eacute;n&eacute;ral, lui dit de sa
+voix forte et dure:</p>
+
+<p>&laquo;Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir
+invent&eacute; quelque chose de neuf? Pas du tout, ma tr&egrave;s ch&egrave;re, tu as &eacute;t&eacute;
+devanc&eacute;e et c'est depuis longtemps l'usage dans...&raquo;</p>
+
+<p>Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges
+manches, la regarda s&eacute;v&egrave;rement et lui tourna le dos. Malgr&eacute; la crainte
+qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi
+ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se
+redisait &agrave; l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son
+sermon.</p>
+
+<p>Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la m&eacute;moire et se
+r&eacute;p&eacute;tait &agrave; tout propos, disait &agrave; sa fille, chaque fois qu'il la
+rencontrait:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;l&egrave;ne, j'ai un mot &agrave; vous dire:... J'ai eu vent de certains projets
+relatifs &agrave;... vous savez? Eh bien, ma ch&egrave;re enfant, vous savez que mon
+c&oelig;ur de p&egrave;re se r&eacute;jouit de vous savoir... vous avez tant souffert...
+mais, ch&egrave;re enfant, ne consultez que votre c&oelig;ur. C'est tout ce que je
+vous dis<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>...&raquo; Et, pour cacher son &eacute;motion de commande, il la serrait
+sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Bilibine n'avait pas perdu sa r&eacute;putation d'homme d'esprit; c'&eacute;tait un
+de ces amis d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s comme les femmes &agrave; la mode en ont souvent, et
+qui ne changent jamais de r&ocirc;le; il lui exposa un jour, en petit comit&eacute;,
+sa mani&egrave;re de voir sur cet important sujet.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, Bilibine,&raquo; lui r&eacute;pondit H&eacute;l&egrave;ne, qui avait l'habitude d'appeler
+les amis de cette cat&eacute;gorie par leur nom de famille... et elle lui
+toucha l'&eacute;paule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes:
+&laquo;Dites-moi comme &agrave; une s&oelig;ur ce que je dois faire.... Lequel des deux?&raquo;
+Bilibine plissa son front et se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si
+vous &eacute;pousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'&eacute;pouser
+l'autre, et vous m&eacute;contentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce
+c&ocirc;t&eacute; une certaine parent&eacute;. Si au contraire vous &eacute;pousez le vieux comte,
+vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un
+aussi grand personnage, le prince ne se m&eacute;salliera plus en vous
+&eacute;pousant.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un v&eacute;ritable ami! dit H&eacute;l&egrave;ne rayonnante. Mais c'est que j'aime
+l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais
+ma vie pour leur bonheur &agrave; tous deux!&raquo;</p>
+
+<p>Bilibine haussa les &eacute;paules; &eacute;videmment &agrave; cette douleur-l&agrave; il ne
+trouvait pas de rem&egrave;de. &laquo;Quelle ma&icirc;tresse femme! se dit-il. Voil&agrave; ce qui
+s'appelle poser carr&eacute;ment la question. Elle voudrait &eacute;pouser tous les
+trois &agrave; la fois<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question.
+Consentira-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit H&eacute;l&egrave;ne,
+persuad&eacute;e que Pierre l'aimait aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous aime jusqu'&agrave; divorcer?&raquo; demanda Bilibine.</p>
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>La m&egrave;re d'H&eacute;l&egrave;ne &eacute;tait aussi du nombre des personnes qui se permettaient
+de douter de la l&eacute;galit&eacute; de l'union projet&eacute;e. D&eacute;vor&eacute;e par l'envie que
+lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire &agrave; la pens&eacute;e du
+bonheur qui allait lui &eacute;choir; elle se renseigna aupr&egrave;s d'un pr&ecirc;tre
+russe sur la possibilit&eacute; d'un divorce. Le pr&ecirc;tre lui assura, &agrave; sa grande
+satisfaction, que la chose &eacute;tait inadmissible, et lui cita &agrave; l'appui un
+texte de l'&Eacute;vangile qui &ocirc;tait tout espoir &agrave; une femme de se remarier du
+vivant de son mari. Arm&eacute;e de ces arguments, inattaquables &agrave; ses yeux, la
+princesse courut chez sa fille de grand matin, pour &ecirc;tre plus s&ucirc;re de la
+trouver seule. H&eacute;l&egrave;ne l'&eacute;couta tranquillement et sourit avec une douce
+ironie.</p>
+
+<p>&laquo;Je t'assure, lui r&eacute;p&eacute;tait sa m&egrave;re, qu'il est formellement d&eacute;fendu
+d'&eacute;pouser une femme divorc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman, ne dites pas de b&ecirc;tises, vous n'y entendez rien. Dans ma
+position j'ai des devoirs...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon amie...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-P&egrave;re, qui a
+le droit de donner des dispenses...?&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse
+l'attendait au salon.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre
+lui, parce qu'il m'a manqu&eacute; de parole...</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, &agrave; tout p&eacute;ch&eacute; mis&eacute;ricorde,&raquo; dit, en se montrant sur le seuil
+de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentu&eacute;s.</p>
+
+<p>La vieille princesse se leva, lui fit une r&eacute;v&eacute;rence respectueuse, dont
+le nouveau venu ne daigna pas m&ecirc;me s'apercevoir, et, jetant un coup
+d'&oelig;il &agrave; sa fille, quitta majestueusement la chambre. &laquo;Elle a raison,
+se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'&eacute;taient envol&eacute;s &agrave;
+la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous
+pas, nous autres, lorsque nous &eacute;tions jeunes! C'&eacute;tait pourtant bien
+simple!&raquo; ajouta-t-elle en montant en voiture.</p>
+
+<p>Au commencement du mois d'ao&ucirc;t, l'affaire d'H&eacute;l&egrave;ne fut d&eacute;cid&eacute;e, et elle
+&eacute;crivit &agrave; son mari&mdash;&laquo;qui l'aimait tant&raquo;&mdash;une lettre o&ugrave; elle lui
+annon&ccedil;ait son intention d'&eacute;pouser N., et sa conversion &agrave; la vraie
+religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalit&eacute;s
+n&eacute;cessaires au divorce, formalit&eacute;s que le porteur de la missive &eacute;tait
+charg&eacute; de lui expliquer: &laquo;Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en
+sa sainte et puissante garde. Votre amie, H&eacute;l&egrave;ne<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.&raquo; Cette lettre
+arriva chez Pierre le jour m&ecirc;me o&ugrave; il &eacute;tait &agrave; Borodino.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre
+abandonna la batterie et courut avec les soldats &agrave; Kniazkow. En
+traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et
+n'y entendant que des cris et des g&eacute;missements, il s'enfuit au plus
+vite; il ne d&eacute;sirait qu'une chose: oublier au plus t&ocirc;t les terribles
+impressions de la journ&eacute;e, rentrer dans les conditions ordinaires de la
+vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que l&agrave; seulement il
+serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et
+ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne
+sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les m&ecirc;mes sc&egrave;nes de
+souffrances se reproduisaient &agrave; chaque pas; il rencontrait les m&ecirc;mes
+figures, &eacute;puis&eacute;es ou &eacute;trangement indiff&eacute;rentes; il entendait encore dans
+l'&eacute;loignement le bruit sinistre de la fusillade.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Moja&iuml;sk, il
+s'assit suffoqu&eacute;. La nuit descendait, le grondement des canons avait
+cess&eacute;. Pierre, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur sa main, resta longtemps couch&eacute; &agrave;
+voir passer les ombres qui le fr&ocirc;laient dans les t&eacute;n&egrave;bres. Il lui
+semblait &agrave; chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se
+soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il
+&eacute;tait rest&eacute; ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tir&egrave;rent de
+cette l&eacute;thargie en allumant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui un feu sur lequel ils
+plac&egrave;rent leur marmite; ils &eacute;miett&egrave;rent leur biscuit dans la marmite en
+y ajoutant de la graisse, et un agr&eacute;able fumet de graillon, m&ecirc;l&eacute; &agrave; la
+fum&eacute;e, se r&eacute;pandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats
+n'y firent aucune attention et continu&egrave;rent &agrave; causer.</p>
+
+<p>&laquo;Qui es-tu, toi? dit tout &agrave; coup l'un d'eux en s'adressant &agrave; lui; il
+voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient &agrave; manger
+s'il &eacute;tait digne de leur int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, moi? r&eacute;pondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon
+d&eacute;tachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la
+t&ecirc;te.... Eh bien, alors, mange si tu veux!&raquo; ajouta-t-il en tendant &agrave;
+Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.</p>
+
+<p>Pierre se rapprocha du feu et se mit &agrave; manger: jamais nourriture ne lui
+avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuiller&eacute;es de ce
+rago&ucirc;t, le soldat avait les yeux fix&eacute;s sur sa figure &eacute;clair&eacute;e par le
+feu.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais &agrave; Moja&iuml;sk.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc un monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelle-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Pierre Kirilovitch.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...&raquo;</p>
+
+<p>Et les soldats se mirent en route avec Pierre.</p>
+
+<p>Les coqs chantaient d&eacute;j&agrave; lorsqu'ils atteignirent Moja&iuml;sk et en gravirent
+p&eacute;niblement la raide mont&eacute;e. Pierre, dans sa distraction, avait oubli&eacute;
+que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait
+plus souvenu s'il n'avait rencontr&eacute; son domestique qui allait &agrave; sa
+recherche. Reconnaissant son ma&icirc;tre &agrave; son chapeau blanc qui se d&eacute;tachait
+sur l'obscurit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, s'&eacute;cria-t-il, nous ne savions plus ce que vous &eacute;tiez
+devenu. Vous &ecirc;tes &agrave; pied? O&ugrave; allez-vous donc? Venez par ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui!&raquo; dit Pierre en s'arr&ecirc;tant.</p>
+
+<p>Les soldats firent comme lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouv&eacute; les v&ocirc;tres?
+Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! reprirent les autres en ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! leur r&eacute;pondit Pierre en s'&eacute;loignant.... Ne faudrait-il pas
+leur donner quelque chose?&raquo; se demanda-t-il en mettant la main &agrave; son
+gousset. &laquo;Non, c'est inutile,&raquo; lui r&eacute;pondit une voix int&eacute;rieure. Les
+chambres de l'auberge &eacute;tant toutes occup&eacute;es, Pierre alla coucher dans sa
+cal&egrave;che de voyage.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>&Agrave; peine avait-il pos&eacute; sa t&ecirc;te sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le
+gagner, et tout &agrave; coup, avec une nettet&eacute; de perception qui touchait
+presque &agrave; la r&eacute;alit&eacute;, il crut entendre le grondement du canon, la chute
+des projectiles, les g&eacute;missements des bless&eacute;s, sentir le sang et la
+poudre, et il &eacute;prouva une sensation de terreur irr&eacute;fl&eacute;chie. Il ouvrit
+les yeux et releva la t&ecirc;te. Tout &eacute;tait calme autour de lui. Seul un
+domestique militaire causait devant la porte coch&egrave;re avec le dvornik;
+au-dessus de sa t&ecirc;te, dans l'angle des poutres &eacute;quarries du hangar, des
+pigeons effarouch&eacute;s par ses mouvements agit&egrave;rent leurs ailes; &agrave; travers
+une fente on entrevoyait le ciel pur et &eacute;toil&eacute;, et l'odeur p&eacute;n&eacute;trante du
+foin, du goudron et du fumier faisait vaguement r&ecirc;ver &agrave; la paix et aux
+rustiques travaux: &laquo;Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible
+chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y &ecirc;tre laiss&eacute; aller!...
+Et &laquo;Eux&raquo;, eux qui ont &eacute;t&eacute; fermes et calmes jusqu'au dernier moment!
+&laquo;Eux&raquo;, c'&eacute;taient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient
+donn&eacute; &agrave; manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa
+pens&eacute;e, ils se d&eacute;tachaient de tout le reste des hommes: &laquo;&Ecirc;tre soldat,
+simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y
+prendre part de tout son &ecirc;tre, se p&eacute;n&eacute;trer de ce qui les p&eacute;n&egrave;tre!...
+Mais comment se d&eacute;barrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui p&egrave;se
+sur mes &eacute;paules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon
+p&egrave;re, et m&ecirc;me, apr&egrave;s le duel avec Dologhow, j'aurais pu &ecirc;tre fait
+soldat!&raquo; Et dans son imagination il revit le banquet du club, la
+provocation de Dologhow, son entretien &agrave; Torjok avec le Bienfaiteur, et
+Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient jou&eacute; un r&ocirc;le
+dans sa vie d&eacute;fil&egrave;rent confus&eacute;ment devant lui. Lorsqu'il se r&eacute;veilla, la
+lueur bleu&acirc;tre de l'aube glissait sous l'appentis, et une l&eacute;g&egrave;re gel&eacute;e
+blanche pailletait les poteaux: &laquo;Ah! c'est d&eacute;j&agrave; le jour!&raquo; se dit Pierre,
+qui se rendormit dans l'esp&eacute;rance de comprendre les paroles du
+Bienfaiteur, qu'il avait entendues en r&ecirc;ve. L'impression qu'elles lui
+avaient laiss&eacute;e &eacute;tait si vive, que longtemps apr&egrave;s il s'en souvint. Il
+demeura d'autant plus persuad&eacute; qu'elles avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement
+prononc&eacute;es, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme &agrave; sa
+pens&eacute;e: &laquo;La guerre, lui avait dit cette voix myst&eacute;rieuse, est pour la
+libert&eacute; humaine l'acte de soumission le plus p&eacute;nible aux lois
+divines.... La simplicit&eacute; du c&oelig;ur consiste dans la soumission &agrave; la
+volont&eacute; de Dieu, et &laquo;Eux&raquo; sont simples! &laquo;Eux&raquo; ne parlent pas, mais
+agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que
+l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la
+craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne
+conna&icirc;trait pas de limites &agrave; sa volont&eacute; et ne se conna&icirc;trait pas
+lui-m&ecirc;me...&raquo; Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son
+domestique le r&eacute;veilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil
+frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'&oelig;il dans la
+cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un
+puits: autour de ce puits, des soldats donnaient &agrave; boire &agrave; leurs chevaux
+efflanqu&eacute;s, attel&eacute;s &agrave; des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge
+l'une apr&egrave;s l'autre. Pierre se retourna avec d&eacute;go&ucirc;t, ferma les yeux et
+se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. &laquo;Non,
+pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux
+comprendre ce qui m'a &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute; pendant mon sommeil. Une seconde de
+plus et je l'aurais compris. Que faire &agrave; pr&eacute;sent?&raquo; se dit-il en sentant
+avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si pr&eacute;cis en
+r&ecirc;ve s'&eacute;tait &eacute;vanoui. Il se leva apr&egrave;s avoir appris de son domestique et
+du dvornik que les Fran&ccedil;ais se rapprochaient de Moja&iuml;sk et que les
+habitants s'en &eacute;loignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit &agrave; pied
+en avant. Les troupes se retiraient &eacute;galement en laissant derri&egrave;re elles
+dix mille bless&eacute;s. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours
+et aux fen&ecirc;tres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des
+jurons. Pierre, ayant rencontr&eacute; un g&eacute;n&eacute;ral bless&eacute; qu'il connaissait, lui
+offr&icirc;t une place dans sa cal&egrave;che, et ils continu&egrave;rent ensemble leur
+route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-fr&egrave;re
+et celle du prince Andr&eacute;.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Il rentra &agrave; Moscou le 30 ao&ucirc;t; il en avait &agrave; peine franchi la barri&egrave;re,
+qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.</p>
+
+<p>&laquo;Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous
+voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, sans entrer dans son h&ocirc;tel, prit un isvostchik et se rendit chez
+le gouverneur g&eacute;n&eacute;ral, qui lui-m&ecirc;me venait seulement d'arriver de la
+campagne. Le salon d'attente &eacute;tait plein de monde. Vassiltchikow et
+Platow l'avaient d&eacute;j&agrave; vu, et lui avaient d&eacute;clar&eacute; qu'il &eacute;tait impossible
+de d&eacute;fendre Moscou et que la ville serait livr&eacute;e &agrave; l'ennemi. Bien que
+l'on cach&acirc;t cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et
+les chefs des diff&eacute;rentes administrations vinrent demander au comte ce
+qu'ils devaient faire, afin de mettre &agrave; couvert leur responsabilit&eacute;. Au
+moment o&ugrave; Pierre entra dans le salon, un courrier de l'arm&eacute;e sortait du
+cabinet de Rostoptchine. Le courrier r&eacute;pondit par un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; aux
+questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans
+s'arr&ecirc;ter. Pierre porta ses yeux fatigu&eacute;s sur les diff&eacute;rents groupes de
+fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient
+leur tour. Tous &eacute;taient inquiets et agit&eacute;s. Il s'approcha de deux de ses
+connaissances qui causaient ensemble. Apr&egrave;s quelques paroles &eacute;chang&eacute;es,
+la conversation interrompue se renoua.</p>
+
+<p>&laquo;On ne peut r&eacute;pondre de rien dans la situation pr&eacute;sente, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant voil&agrave; ce qu'il vient d'&eacute;crire, r&eacute;pondait l'autre en
+montrant une feuille imprim&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien diff&eacute;rent: cela, c'est pour le peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! c'est sa nouvelle affiche.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre la prit pour la lire.</p>
+
+<p>&laquo;Son Altesse, dans l'intention d'op&eacute;rer une plus prompte jonction avec
+les troupes qui marchent &agrave; sa rencontre, a travers&eacute; Moja&iuml;sk et s'est
+&eacute;tablie dans une forte position o&ugrave; l'ennemi ne l'attaquera pas de sit&ocirc;t.
+On lui a envoy&eacute; d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son
+Altesse affirme qu'elle d&eacute;fendra Moscou jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte de
+son sang, et qu'elle est pr&ecirc;te m&ecirc;me &agrave; se battre dans les rues. Ne faites
+pas attention, mes bons amis, &agrave; la fermeture des tribunaux: il fallait
+les mettre &agrave; l'abri. Mais n'importe! Le sc&eacute;l&eacute;rat trouvera &agrave; qui parler.
+Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et
+de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en
+attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'&eacute;pieu ne sera pas
+mal, mais le mieux sera la fourche: le Fran&ccedil;ais n'est pas plus lourd
+qu'une gerbe de seigle. Demain, apr&egrave;s midi, l'image d'Iverska&iuml;a ira
+visiter les bless&eacute;s de l'h&ocirc;pital Catherine. L&agrave; nous les aspergerons
+d'eau b&eacute;nite, ils en gu&eacute;riront plus t&ocirc;t. Moi-m&ecirc;me je me porte bien:
+j'avais un &oelig;il malade, maintenant j'y vois des deux yeux.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Les militaires m'ont assur&eacute;, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre
+en ville et que la position...</p>
+
+<p>&mdash;Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.</p>
+
+
+<p>&mdash;Que veut donc dire cette phrase &agrave; propos de son &oelig;il?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte a eu un orgelet, r&eacute;pondit un aide de camp, et il s'est
+tourment&eacute; quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles....
+Mais &agrave; propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a
+racont&eacute; que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse,
+votre femme...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, r&eacute;pondit Pierre avec indiff&eacute;rence: qu'avez-vous
+entendu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne r&eacute;p&egrave;te que ce
+que j'ai entendu: on assure qu'elle...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'assure-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;On assure que votre femme va &agrave; l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, r&eacute;pondit Pierre en regardant d'un air distrait autour
+de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois l&agrave;-bas? ajouta-t-il en
+indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue
+barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nomm&eacute; V&eacute;restchaguine. Vous
+connaissez peut-&ecirc;tre l'histoire de la proclamation?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et
+calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un tra&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui qui a &eacute;crit la proclamation, c'est son fils: il est
+en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort
+embrouill&eacute;e. Il y a deux mois &agrave; peu pr&egrave;s que cette proclamation a paru.
+Le comte fit faire une enqu&ecirc;te: c'est Gabriel Ivanovitch, ici pr&eacute;sent,
+qui en a &eacute;t&eacute; charg&eacute;; cette proclamation avait pass&eacute; de main en main.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De qui la tenez-vous? demandait-il &agrave; l'un.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;D'un tel,&raquo; r&eacute;pondait-on; il courait alors chez la personne indiqu&eacute;e,
+et de fil en aiguille il remonta jusqu'&agrave; V&eacute;restchaguine, un jeune
+marchand na&iuml;f, auquel nous demand&acirc;mes de qui il la tenait. Nous le
+savions tr&egrave;s bien, car il ne pouvait l'avoir re&ccedil;ue que du directeur des
+postes, et il &eacute;tait facile de voir qu'ils s'entendaient.</p>
+
+<p>&laquo;Il r&eacute;pond:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De personne, c'est moi qui l'ai &eacute;crite.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte le fait appeler:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De qui tiens-tu cette proclamation?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est moi qui l'ai compos&eacute;e.&raquo; Alors vous comprenez la col&egrave;re du
+comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait
+de quoi &ecirc;tre irrit&eacute; devant ce mensonge et cette obstination.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui d&eacute;non&ccedil;&acirc;t
+Klutcharew.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, pas du tout, r&eacute;pliqua l'aide de camp effray&eacute;: Klutcharew
+avait d'autres p&eacute;ch&eacute;s sur la conscience, pour lesquels il a &eacute;t&eacute;
+renvoy&eacute;.... Mais, pour en revenir &agrave; l'affaire, le comte &eacute;tait
+indign&eacute;.... &laquo;Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car
+voil&agrave; le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite,
+car tu ne sais pas le fran&ccedil;ais, imb&eacute;cile!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, r&eacute;pond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai
+compos&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Si c'est ainsi, tu es un tra&icirc;tre, je te ferai juger, et l'on te
+pendra!&raquo; C'en est rest&eacute; l&agrave;. Le comte a fait appeler le vieux, et le p&egrave;re
+r&eacute;pond comme le fils. Le jugement a &eacute;t&eacute; prononc&eacute;, on l'a condamn&eacute;, je
+crois, aux travaux forc&eacute;s, et le vieux vient aujourd'hui demander sa
+gr&acirc;ce. C'est un vilain garnement, un enfant g&acirc;t&eacute;, un joli c&oelig;ur, un
+s&eacute;ducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit sup&eacute;rieur
+&agrave; tout le monde. Son p&egrave;re tient un restaurant pr&egrave;s du pont de pierre; on
+y voit une grande image qui repr&eacute;sente Dieu le p&egrave;re tenant d'une main le
+sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emport&eacute;e
+de l&agrave; chez lui et qu'un mis&eacute;rable peintre...&raquo;</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>L'aide de camp en &eacute;tait l&agrave; de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut
+appel&eacute; chez le gouverneur g&eacute;n&eacute;ral. Le comte Rostoptchine, les sourcils
+fronc&eacute;s, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment o&ugrave;
+Pierre entra dans son cabinet.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons
+vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure....
+Entre nous, mon cher, &ecirc;tes-vous ma&ccedil;on?&raquo; demanda-t-il d'un ton s&eacute;v&egrave;re qui
+impliquait tout &agrave; la fois le reproche et le pardon.</p>
+
+<p>Pierre se taisait.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis bien inform&eacute;, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y
+a ma&ccedil;on et ma&ccedil;on, et j'esp&egrave;re que vous n'&ecirc;tes pas de ceux qui perdent la
+Russie, sous pr&eacute;texte de sauver l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis ma&ccedil;on, r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon tr&egrave;s cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM.
+Sp&eacute;ransky et Magnitzky ont &eacute;t&eacute; envoy&eacute;s vous devinez o&ugrave;, avec Klutcharew
+et quelques autres, dont le but avou&eacute; &eacute;tait l'&eacute;dification du temple de
+Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que
+je n'aurais pas renvoy&eacute; le directeur des postes s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; un
+homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilit&eacute; son voyage en lui
+donnant une voiture, et qu'il vous a confi&eacute; des documents importants.
+J'ai de l'amiti&eacute; pour vous; vous &ecirc;tes plus jeune que moi, &eacute;coutez donc
+le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces
+gens-l&agrave; et partez le plus t&ocirc;t possible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon affaire et non la v&ocirc;tre! s'&eacute;cria Rostoptchine.</p>
+
+<p>&mdash;On l'accuse de r&eacute;pandre les proclamations de Napol&eacute;on? mais ce n'est
+pas prouv&eacute;, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et
+V&eacute;restchaguine...?</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voil&agrave;! dit Rostoptchine en l'interrompant avec col&egrave;re:
+V&eacute;restchaguine est un tra&icirc;tre qui recevra son d&ucirc;; je ne vous ai pas fait
+appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou
+l'ordre de vous &eacute;loigner, comme il vous plaira, et de rompre toute
+relation avec les Klutcharew et compagnie!&raquo; Remarquant qu'il s'&eacute;tait un
+peu trop &eacute;chauff&eacute; en parlant &agrave; un homme qui n'avait rien &agrave; se reprocher,
+il lui serra la main et changea subitement de ton. &laquo;Nous sommes &agrave; la
+veille d'un d&eacute;sastre public, et je n'ai pas le temps de dire des
+gentillesses &agrave; tous ceux qui ont affaire &agrave; moi, la t&ecirc;te me tourne. Eh
+bien, mon cher, que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air
+soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Un conseil d'ami, mon cher, d&eacute;campez, et au plus t&ocirc;t, c'est tout ce
+que je vous dis. &Agrave; bon entendeur, salut! Adieu, mon cher... &Agrave; propos,
+est-ce vrai que la comtesse soit tomb&eacute;e entre les pattes des saints
+p&egrave;res de la Soci&eacute;t&eacute; de J&eacute;sus?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre ne r&eacute;pondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrit&eacute;.</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient,
+le secr&eacute;taire du comit&eacute;, le colonel du bataillon, son intendant, son
+majordome, etc.; tous avaient &agrave; lui demander quelque chose. Pierre ne
+comprenait rien, ne s'int&eacute;ressait pas &agrave; leurs affaires et ne r&eacute;pondait
+aux gens que pour s'en d&eacute;barrasser au plus vite. Enfin, rest&eacute; seul, il
+d&eacute;cacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa
+table. &laquo;La simplicit&eacute; du c&oelig;ur consiste dans la soumission &agrave; la volont&eacute;
+de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il apr&egrave;s l'avoir lue; il faut
+savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...&raquo;
+Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussit&ocirc;t,
+sans m&ecirc;me se donner le temps de se d&eacute;shabiller.</p>
+
+<p>&Agrave; son r&eacute;veil, on vint lui dire qu'un homme de la police &eacute;tait venu
+s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il &eacute;tait parti, et que
+plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit &agrave; la h&acirc;te sa toilette, et,
+au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par
+la porte coch&egrave;re.</p>
+
+<p>Depuis lors, et jusqu'apr&egrave;s l'incendie de Moscou, malgr&eacute; toutes les
+recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il
+&eacute;tait devenu.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Les Rostow ne quitt&egrave;rent Moscou que le 13 septembre, la veille m&ecirc;me de
+l'entr&eacute;e de l'ennemi.</p>
+
+<p>Une terreur folle s'&eacute;tait empar&eacute;e de la comtesse apr&egrave;s l'entr&eacute;e de P&eacute;tia
+au r&eacute;giment des cosaques d'Obolensky et son d&eacute;part pour Bi&eacute;la&iuml;a-Tserkow.
+La pens&eacute;e que ses deux fils &eacute;taient &agrave; la guerre, expos&eacute;s tous deux &agrave;
+&ecirc;tre tu&eacute;s, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de
+revoir Nicolas, et voulut aller reprendre P&eacute;tia, afin de le placer en
+s&ucirc;ret&eacute; &agrave; P&eacute;tersbourg: mais ces deux projets &eacute;chou&egrave;rent. Nicolas, qui,
+dans sa derni&egrave;re lettre, avait racont&eacute; sa rencontre impr&eacute;vue avec la
+princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps.
+L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver
+compl&egrave;tement de sommeil. Le comte s'ing&eacute;nia &agrave; calmer les inqui&eacute;tudes de
+sa femme, et parvint &agrave; faire passer son plus jeune fils du r&eacute;giment
+d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait &agrave; Moscou m&ecirc;me; la
+comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant
+que Nicolas avait &eacute;t&eacute; seul en danger, il lui avait sembl&eacute;, et elle s'en
+faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants,
+mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de P&eacute;tia, avec ses yeux noirs
+p&eacute;tillants de malice, ses joues vermeilles au l&eacute;ger duvet et son nez
+camard, se trouva tout &agrave; coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et
+grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut
+sentir qu'il &eacute;tait devenu son pr&eacute;f&eacute;r&eacute;; elle ne pensait plus qu'au moment
+de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux m&ecirc;mes qu'elle
+aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: &laquo;Je n'ai besoin que de
+P&eacute;tia,&raquo; pensait-elle.... &laquo;Que me font les autres?&raquo; Une seconde lettre de
+Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'ao&ucirc;t, ne calma pas ses
+inqui&eacute;tudes, bien qu'il &eacute;criv&icirc;t du gouvernement de Voron&egrave;ge, o&ugrave; il avait
+&eacute;t&eacute; envoy&eacute; pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses
+craintes pour P&eacute;tia redoubl&egrave;rent. Presque toutes les connaissances des
+Rostow avaient quitt&eacute; Moscou, on engageait la comtesse &agrave; suivre au plus
+t&ocirc;t cet exemple; n&eacute;anmoins elle ne voulut pas entendre parler de d&eacute;part
+avant le retour de son P&eacute;tia ador&eacute;, qui arriva enfin le 9; mais, &agrave; son
+grand &eacute;tonnement, cet officier de seize ans se montra peu touch&eacute; de
+l'accueil plein de tendresse exalt&eacute;e et maladive de sa m&egrave;re: aussi
+garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui
+permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. P&eacute;tia le devina
+d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas
+s'eff&eacute;miner, comme il disait, il r&eacute;pondit &agrave; ses d&eacute;monstrations par une
+froideur calcul&eacute;e et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps
+avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aim&eacute;e.</p>
+
+<p>L'insouciance du comte &eacute;tait toujours la m&ecirc;me; aussi rien ne se trouva
+pr&ecirc;t le 9, date fix&eacute;e pour leur d&eacute;part, et les chariots envoy&eacute;s de leurs
+terres de Riazan et de Moscou pour le d&eacute;m&eacute;nagement n'arriv&egrave;rent que le
+11. Du 9 au 12, une agitation fi&eacute;vreuse r&eacute;gnait &agrave; Moscou: tous les jours
+des milliers de charrettes amenaient des bless&eacute;s de la bataille de
+Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu
+prendre avec eux, se croisant aux barri&egrave;res de la ville. Malgr&eacute; les
+affiches de Rostoptchine, ou peut-&ecirc;tre &agrave; cause de ses affiches, les
+nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous c&ocirc;t&eacute;s. On
+assurait qu'il &eacute;tait d&eacute;fendu de quitter la capitale, ou bien qu'apr&egrave;s
+avoir mis en s&ucirc;ret&eacute; les saintes images et les reliques des saints, on
+for&ccedil;ait tous les habitants &agrave; s'&eacute;loigner, ou bien encore qu'une bataille
+avait &eacute;t&eacute; gagn&eacute;e depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que
+l'arm&eacute;e avait &eacute;t&eacute; d&eacute;truite, que la milice irait jusqu'aux
+Trois-Montagnes avec le clerg&eacute; en t&ecirc;te, que les paysans se r&eacute;voltaient,
+qu'on avait arr&ecirc;t&eacute; des tra&icirc;tres, etc., etc. Ce n'&eacute;taient que des faux
+bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous &eacute;taient
+convaincus que Moscou serait abandonn&eacute;, qu'il fallait fuir et sauver ce
+qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'&eacute;crouler, mais jusqu'au 1<sup>er</sup>
+septembre il n'y avait rien de chang&eacute; en apparence, et, comme le
+criminel qui regarde encore autour de lui quand on le m&egrave;ne au supplice,
+Moscou continua, par la force de l'habitude, &agrave; vivre de sa vie
+ordinaire, malgr&eacute; l'imminence de la catastrophe qui allait le
+bouleverser de fond en comble.</p>
+
+<p>Ces trois jours se pass&egrave;rent pour la famille Rostow dans les agitations
+et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en
+qu&ecirc;te de nouvelles et prenait des dispositions g&eacute;n&eacute;rales et vagues pour
+son d&eacute;part, la comtesse surveillait le triage des effets, courait apr&egrave;s
+P&eacute;tia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia
+seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer.
+Depuis quelque temps, elle &eacute;tait triste et m&eacute;lancolique. La lettre de
+Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse
+Marie, avait fait na&icirc;tre, chez la comtesse tout un monde d'esp&eacute;rances
+qu'elle n'avait pas m&ecirc;me cherch&eacute; &agrave; dissimuler devant elle, car elle
+voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. &laquo;Je ne me suis jamais
+r&eacute;jouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fianc&eacute; &agrave; Natacha, tandis que
+j'ai toujours d&eacute;sir&eacute; de voir Nicolas &eacute;pouser la princesse Marie, et j'ai
+le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!...&raquo; Et
+la pauvre Sonia &eacute;tait bien forc&eacute;e de lui donner raison, car un mariage
+avec une riche h&eacute;riti&egrave;re n'&eacute;tait-il pas le seul moyen de relever la
+fortune compromise des Rostow? Elle en avait le c&oelig;ur gros, et, pour
+faire diversion &agrave; son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et
+difficile travail du d&eacute;m&eacute;nagement, et c'&eacute;tait &agrave; elle que s'adressaient
+le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre &agrave; donner. P&eacute;tia et
+Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents,
+g&ecirc;naient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans
+toute la maison que leurs &eacute;clats de rire et leurs courses folles. Ils
+riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils &eacute;taient gais et
+que tout leur &eacute;tait mati&egrave;re &agrave; plaisanterie. P&eacute;tia, qui n'&eacute;tait qu'un
+gamin quand il avait quitt&eacute; la maison maternelle, se r&eacute;jouissait d'y
+&ecirc;tre revenu jeune homme; il se r&eacute;jouissait aussi de n'&ecirc;tre plus &agrave;
+Bi&eacute;la&iuml;a-Tserkow, o&ugrave; il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'&ecirc;tre de
+retour &agrave; Moscou, o&ugrave;, bien s&ucirc;r, il sentirait la poudre. Natacha, de son
+c&ocirc;t&eacute;, &eacute;tait gaie parce qu'elle avait &eacute;t&eacute; trop longtemps triste, parce
+que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et
+qu'elle avait retrouv&eacute; sa belle sant&eacute; d'autrefois; ils &eacute;taient gais
+enfin parce que la guerre &eacute;tait aux portes de Moscou, et qu'on allait
+s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des
+pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces &eacute;v&eacute;nements
+extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son
+extr&ecirc;me jeunesse.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Le samedi 12 septembre, tout &eacute;tait sens dessus dessous dans la maison
+Rostow; les portes &eacute;taient ouvertes, les meubles emball&eacute;s ou d&eacute;plac&eacute;s,
+les glaces, les tableaux enlev&eacute;s, les chambres pleines de foin, de
+papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient,
+&agrave; pas lourds et tra&icirc;nants. Dans la cour se pressaient plusieurs
+chariots, dont quelques-uns &eacute;taient d&eacute;j&agrave; tout charg&eacute;s et cord&eacute;s, tandis
+que les autres attendaient &agrave; vide, et que les voix des nombreux
+domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour
+et de l'h&ocirc;tel. Le comte &eacute;tait sorti. La comtesse, &agrave; laquelle le bruit et
+l'agitation venaient de donner la migraine, &eacute;tendue sur un fauteuil dans
+un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la t&ecirc;te. P&eacute;tia
+&eacute;tait all&eacute; chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice
+dans un r&eacute;giment de marche. Sonia assistait dans la grande salle &agrave;
+l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par
+terre dans sa chambre d&eacute;meubl&eacute;e, au milieu d'un tas de robes, d'&eacute;charpes
+et de rubans, jet&eacute;s de c&ocirc;t&eacute; et d'autre, tenait &agrave; la main une vieille
+robe de bal d&eacute;mod&eacute;e, dont elle ne pouvait d&eacute;tacher les yeux: c'&eacute;tait
+celle qu'elle avait mise &agrave; son premier bal &agrave;. P&eacute;tersbourg.</p>
+
+<p>Elle s'en voulait d'&ecirc;tre oisive dans la maison au milieu de l'agitation
+de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matin&eacute;e elle avait
+essay&eacute; de se mettre &agrave; la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et
+jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer &agrave; un travail quelconque,
+lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de c&oelig;ur et d'&acirc;me. Apr&egrave;s quelques
+essais infructueux, elle abandonna &agrave; Sonia les cristaux et la
+porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa
+d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais
+lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bient&ocirc;t fatigu&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?&raquo;
+dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fix&eacute;s de nouveau
+sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une r&ecirc;verie qui la ramena bien
+loin dans le pass&eacute;.</p>
+
+<p>Elle en fut tir&eacute;e par le babil des femmes de chambre dans la pi&egrave;ce
+voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de
+service. Elle se leva et regarda par la fen&ecirc;tre. Un long convoi de
+bless&eacute;s &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; devant la maison. Les femmes, les laquais, la
+m&eacute;nag&egrave;re, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les
+postillons, tous se pressaient sous la porte coch&egrave;re pour les examiner.
+Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait
+des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.</p>
+
+<p>L'ex-m&eacute;nag&egrave;re, la vieille Mavra Kouzminichna, se s&eacute;para du groupe qui
+stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une t&eacute;l&egrave;gue couverte de
+nattes de tille, se mit &agrave; causer avec un jeune et p&acirc;le officier qui s'y
+trouvait couch&eacute;. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour &eacute;couter ce
+qu'ils se disaient.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'avez donc pas de parents &agrave; Moscou? demandait la vieille. Vous
+seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par
+exemple.... Voil&agrave; nos ma&icirc;tres qui partent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le permettront-ils? demanda le bless&eacute; d'une voix faible. Il faut
+le demander au chef,&raquo; ajouta-t-il en montrant un gros major &agrave; quelques
+pas de l&agrave;.</p>
+
+<p>Natacha jeta un coup d'&oelig;il effray&eacute; sur le bless&eacute; et se dirigea aussit&ocirc;t
+du c&ocirc;t&eacute; du major.</p>
+
+<p>&laquo;Ces bless&eacute;s peuvent-ils s'arr&ecirc;ter chez nous? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel d&eacute;sirez-vous avoir, mademoiselle,&raquo; demanda le major en
+souriant, et en portant la main &agrave; la visi&egrave;re de sa casquette.</p>
+
+<p>Natacha r&eacute;p&eacute;ta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue &eacute;taient si
+s&eacute;rieuses, que, malgr&eacute; le mouchoir jet&eacute; n&eacute;gligemment sur ses cheveux, le
+major cessa de sourire et lui r&eacute;pondit affirmativement.</p>
+
+<p>&laquo;Mais certainement, pourquoi pas?&raquo; Natacha inclina l&eacute;g&egrave;rement la t&ecirc;te et
+retourna aupr&egrave;s de la m&eacute;nag&egrave;re, qui causait encore avec son bless&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;On le peut, on le peut!&raquo; dit Natacha tout bas.</p>
+
+<p>La charrette de l'officier fut aussit&ocirc;t tourn&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; de la cour, et
+une dizaine d'autres charrettes entr&egrave;rent de m&ecirc;me dans les maisons
+voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle,
+ne laissa pas que de plaire &agrave; Natacha, et elle fit entrer le plus de
+bless&eacute;s possible dans la cour de leur maison.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut pourtant pr&eacute;venir votre p&egrave;re, dit la vieille m&eacute;nag&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour;
+nous pourrions bien aller &agrave; l'auberge et leur donner nos chambres!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle, voil&agrave; encore une de vos id&eacute;es; si m&ecirc;me on les
+logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je la demanderai!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha courut &agrave; la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand
+salon, o&ugrave; l'on sentait une odeur de vinaigre et d'&eacute;ther.</p>
+
+<p>&laquo;Maman, vous dormez?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrais-je dormir? s'&eacute;cria la comtesse, qui venait pourtant
+de sommeiller.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant &agrave; genoux devant sa m&egrave;re, et
+en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai r&eacute;veill&eacute;e, je ne
+le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoy&eacute;e vous demander....
+Il y a ici des bless&eacute;s, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait o&ugrave;
+les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une
+haleine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, quels officiers? Qui a-t-on amen&eacute;? Je ne comprends rien,&raquo;
+murmura la comtesse.</p>
+
+<p>Natacha se mit &agrave; rire, la comtesse sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire
+tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa m&egrave;re et s'enfuit;
+mais dans le salon voisin elle se heurta contre son p&egrave;re, qui venait de
+rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons tra&icirc;n&eacute; trop longtemps, s'&eacute;cria-t-il avec humeur. Le club
+est ferm&eacute;, la police s'en va!</p>
+
+<p>&mdash;Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux
+bless&eacute;s...?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout, r&eacute;pondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bont&eacute;, toutes tant que
+vous &ecirc;tes, de ne plus vous occuper de billeves&eacute;es, mais d'emballage, car
+il faut partir demain et partir au plus vite...&raquo; Et le comte r&eacute;p&eacute;tait
+cette injonction &agrave; tous ceux qu'il rencontrait.</p>
+
+<p>&Agrave; d&icirc;ner, P&eacute;tia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans
+la matin&eacute;e des armes au Kremlin, et, malgr&eacute; les affiches de Rostoptchine
+annon&ccedil;ant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours &agrave; l'avance, on
+savait que l'ordre avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; de se porter le lendemain en masse
+aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait l&agrave; une effroyable bataille! La
+comtesse contemplait avec &eacute;pouvante la figure anim&eacute;e de son fils,
+pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui
+r&eacute;pondrait d'une fa&ccedil;on assez absurde et assez violente pour g&acirc;ter toute
+l'affaire; aussi, dans l'esp&eacute;rance qu'elle pourrait partir et emmener
+P&eacute;tia comme leur d&eacute;fenseur, elle garda le silence; mais apr&egrave;s le d&icirc;ner
+elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit m&ecirc;me, si
+c'&eacute;tait possible. Avec la ruse toute f&eacute;minine que donne l'affection, la
+comtesse, qui jusque-l&agrave; avait montr&eacute; le plus grand calme, lui assura
+qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Mme Schoss, qui &eacute;tait all&eacute;e voir sa fille, augmenta encore les terreurs
+de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitska&iuml;a
+&agrave; un entrep&ocirc;t de spiritueux; elle avait &eacute;t&eacute; forc&eacute;e de prendre un
+isvostchik pour &eacute;viter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et
+l'isvostchik lui avait racont&eacute; que le peuple avait enfonc&eacute; les tonneaux,
+sur l'ordre qu'il en avait re&ccedil;u. &Agrave; peine le d&icirc;ner fut-il termin&eacute;, que
+toute la famille se remit &agrave; emballer avec une ardeur fi&eacute;vreuse. Le vieux
+comte ne cessait d'aller de la cour &agrave; la maison et de la maison &agrave; la
+cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. P&eacute;tia
+donnait des ordres &agrave; droite et &agrave; gauche. Sonia perdait la t&ecirc;te et ne
+savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du
+comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en
+chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, o&ugrave;
+son intervention fut d'abord re&ccedil;ue avec d&eacute;fiance. Comme on supposait
+qu'elle plaisantait, on ne l'&eacute;coutait pas; mais, avec une opini&acirc;tret&eacute; et
+une pers&eacute;v&eacute;rance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne
+volont&eacute;, elle en arriva &agrave; se faire ob&eacute;ir. Son premier exploit; qui lui
+co&ucirc;ta des efforts &eacute;normes, mais qui fit reconna&icirc;tre son autorit&eacute;, fut
+l'emballage des tapis; le comte avait une tr&egrave;s belle collection de tapis
+persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses &eacute;taient ouvertes devant
+elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait
+encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait
+toujours du garde-meuble: il fallait donc forc&eacute;ment trouver une
+troisi&egrave;me caisse, et on l'envoya chercher.</p>
+
+<p>&laquo;Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les
+deux caisses.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, mademoiselle, objecta le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, on a d&eacute;j&agrave; essay&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, attends, tu verras...&raquo;</p>
+
+<p>Et Natacha commen&ccedil;a &agrave; retirer de la caisse les plats et les assiettes
+qui y &eacute;taient d&eacute;j&agrave; soigneusement emball&eacute;s. &laquo;Il faut mettre les plats
+dans les tapis, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis,
+reprit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, s'&eacute;cria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci
+est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en
+indiquant les services de Saxe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait
+Sonia d'un ton de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mademoiselle, mademoiselle!&raquo; r&eacute;p&eacute;tait le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel....</p>
+
+<p>Malgr&eacute; toutes les observations, Natacha avait jug&eacute; inutile d'emporter
+les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son
+travail, en rejetant tout ce qui &eacute;tait inutile, et commen&ccedil;ait vivement
+l'emballage. Gr&acirc;ce &agrave; cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur
+se trouva cas&eacute; dans les deux caisses; mais, malgr&eacute; tout ce qu'on pouvait
+faire, on ne parvenait pas &agrave; fermer celle o&ugrave; &eacute;taient les tapis. Natacha,
+ne se tenant pas pour battue, pla&ccedil;ait, d&eacute;pla&ccedil;ait, entassait sans se
+lasser et for&ccedil;ait le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel et P&eacute;tia, qu'elle avait fini par
+entra&icirc;ner dans cette grande &oelig;uvre, &agrave; peser avec elle de toutes leurs
+forces sur le couvercle.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enl&egrave;ve un tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il faut peser dessus!... P&egrave;se donc, P&eacute;tia!... &Agrave; ton tour,
+Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure
+ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle
+pouvait le contenu de la caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Hourra!&raquo; s'&eacute;cria-t-elle tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa
+un cri de triomphe. Une seconde apr&egrave;s avoir ainsi conquis la confiance
+g&eacute;n&eacute;rale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-m&ecirc;me ne
+s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle
+disposition avait &eacute;t&eacute; prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgr&eacute;
+leurs efforts r&eacute;unis, tout ne put &ecirc;tre emball&eacute; dans la nuit; le comte et
+la comtesse se retir&egrave;rent apr&egrave;s avoir remis le d&eacute;part au lendemain, et
+Sonia et Natacha s'&eacute;tendirent sur les canap&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau bless&eacute; dans la
+maison Rostow. D'apr&egrave;s ses suppositions, ce devait &ecirc;tre un officier
+sup&eacute;rieur. La capote et le tablier de sa cal&egrave;che le cachaient
+enti&egrave;rement. Un vieux valet de chambre, d'un ext&eacute;rieur respectable,
+&eacute;tait assis sur le si&egrave;ge &agrave; c&ocirc;t&eacute; du cocher, tandis que le docteur et deux
+soldats suivaient dans une autre voiture.</p>
+
+<p>&laquo;Ici, par ici, s'il vous pla&icirc;t, nos ma&icirc;tres partent, la maison est vide,
+disait la vieille au vieux domestique.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons
+aussi notre maison &agrave; Moscou, mais c'est loin et elle est vide!</p>
+
+<p>&mdash;Venez, venez chez nous, r&eacute;p&eacute;tait la femme da charge. Votre ma&icirc;tre est
+donc bien malade?&raquo; Le valet de chambre fit un geste de d&eacute;couragement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le m&eacute;decin.&raquo;</p>
+
+<p>Il descendit du si&egrave;ge et s'approcha de l'autre voiture.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien,&raquo; r&eacute;pondit le docteur.</p>
+
+<p>Le domestique jeta un coup d'&oelig;il dans la cal&egrave;che, secoua la t&ecirc;te, et
+donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur J&eacute;sus-Christ, s'&eacute;cria Mavra Kouzminichna lorsque l'&eacute;quipage
+s'arr&ecirc;ta &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, portez-le dans la maison, les ma&icirc;tres ne diront
+rien,&raquo; ajouta-t-elle... et, comme il &eacute;tait urgent d'&eacute;viter l'escalier,
+on transporta le bless&eacute; tout droit dans l'aile gauche de la maison, &agrave; la
+chambre occup&eacute;e la veille par Mme Schoss. Ce bless&eacute; &eacute;tait le prince
+Andr&eacute; Bolkonsky.</p>
+
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'&eacute;tait un dimanche, une belle
+et claire journ&eacute;e d'automne, &eacute;gay&eacute;e par le carillon de toutes les
+&eacute;glises qui appelait comme toujours les fid&egrave;les &agrave; la messe. Personne ne
+pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se d&eacute;cider, et
+l'agitation inqui&egrave;te qui y r&eacute;gnait ne se manifestait que par la chert&eacute;
+excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui
+circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans,
+de domestiques, &agrave; laquelle se joignirent bient&ocirc;t des s&eacute;minaristes, des
+fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta d&egrave;s le
+point du jour vers les Trois-Montagnes. Arriv&eacute;e sur les lieux, cette
+cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue
+que Moscou serait in&eacute;vitablement livr&eacute; &agrave; l'ennemi, elle retourna sur ses
+pas et se r&eacute;pandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce
+jour-l&agrave; le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait
+continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets
+de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de
+paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des
+glaces.</p>
+
+<p>Le calme et patriarcal int&eacute;rieur des Rostow ne se ressentit que
+faiblement de l'agitation et du d&eacute;sordre du dehors. Toutefois trois de
+leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut vol&eacute;. Les trente
+charrettes venues de la campagne repr&eacute;sentaient &agrave; elles seules une
+fortune, tant les moyens de transport &eacute;taient devenus rares, et
+plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes &eacute;normes. La
+cour de leur h&ocirc;tel ne d&eacute;semplissait pas de soldats envoy&eacute;s par leurs
+officiers qui avaient &eacute;t&eacute; recueillis dans le voisinage, et de malheureux
+bless&eacute;s qui demandaient en gr&acirc;ce au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel de prier le comte de
+leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgr&eacute; la
+compassion qu'il &eacute;prouvait pour ces pauvres diables, le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel
+r&eacute;pondait invariablement &agrave; leurs pri&egrave;res par un refus cat&eacute;gorique: &laquo;Il
+n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requ&ecirc;te... et
+d'ailleurs, si on c&eacute;dait une des charrettes, quelle raison y aurait-il
+pour ne pas les c&eacute;der toutes, et m&ecirc;me ses propres voitures?... Ce
+n'&eacute;tait pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les
+bless&eacute;s, et dans le malheur g&eacute;n&eacute;ral il &eacute;tait du devoir de chacun de
+penser aux siens avant tout!&raquo; Pendant que le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel parlait
+ainsi au nom de son ma&icirc;tre, celui-ci s'&eacute;veillait, quittait doucement
+sur la pointe des pieds la chambre &agrave; coucher conjugale, afin de ne pas
+d&eacute;ranger la comtesse, et gagnait le perron, o&ugrave; on le vit bient&ocirc;t
+appara&icirc;tre dans sa robe de chambre de soie violette. Il &eacute;tait de fort
+bonne heure: toutes les voitures &eacute;taient charg&eacute;es et stationnaient
+devant l'entr&eacute;e; le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel causait avec un vieux domestique
+militaire et un jeune et p&acirc;le officier qui avait le bras en &eacute;charpe. &Agrave;
+la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste s&eacute;v&egrave;re l'ordre de
+s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! tout est-il pr&ecirc;t? lui demanda le comte en passant la main sur
+son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le
+planton.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne reste plus qu'&agrave; atteler, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait! La comtesse va se r&eacute;veiller, et alors, avec l'aide de
+Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles
+figures, vous &ecirc;tes-vous au moins abrit&eacute;s chez moi?&raquo;</p>
+
+<p>L'officier se rapprocha, et ses traits p&acirc;lis par la souffrance se
+color&egrave;rent subitement.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque
+part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait
+d'effets, je m'en accommoderai tr&egrave;s bien.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa
+au comte la m&ecirc;me pri&egrave;re au nom de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute, sans doute, tr&egrave;s volontiers! r&eacute;pondit le comte....
+Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, &agrave; ce que l'on d&eacute;charge une ou
+deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.&raquo; Et, sans s'expliquer plus
+clairement, il d&eacute;tourna vivement la t&ecirc;te d'un autre c&ocirc;t&eacute;, pendant qu'une
+expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.</p>
+
+<p>Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'&oelig;il autour de lui: la
+cour se remplissait de bless&eacute;s, il en venait de toutes parts &agrave; sa
+rencontre, et les fen&ecirc;tres de l'aile gauche se garnissaient de figures
+bl&ecirc;mes qui le regardaient avec une anxi&eacute;t&eacute; douloureuse.</p>
+
+<p>&laquo;Plairait-il &agrave; Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel d'un air inquiet. On n'a encore rien d&eacute;cid&eacute; au sujet des
+tableaux!&raquo;</p>
+
+<p>Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir r&eacute;it&eacute;r&eacute; l'ordre de ne pas
+refuser aux bless&eacute;s les moyens de partir.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s tout, on peut bien d&eacute;charger quelques caisses et les laisser
+ici,&raquo; dit le comte &agrave; voix basse, comme s'il craignait d'&ecirc;tre entendu.</p>
+
+<p>La comtesse se r&eacute;veilla &agrave; neuf heures, et Matrona Timofevna, son
+ex-femme de chambre, qui remplissait aupr&egrave;s d'elle les fonctions de chef
+de la police secr&egrave;te, vint lui dire que Mme Schoss &eacute;tait tr&egrave;s
+m&eacute;contente, et qu'on avait oubli&eacute; d'emballer les robes d'&eacute;t&eacute; des
+demoiselles. La comtesse ayant demand&eacute; quel &eacute;tait le motif de la
+mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;e d'une des charrettes, qu'on &eacute;tait en train de d&eacute;charger les
+autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le
+comte avait dit d'emmener les bless&eacute;s &agrave; leur place. Elle fit aussit&ocirc;t
+demander son mari.</p>
+
+<p>&laquo;Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais d&eacute;baller?</p>
+
+<p>&mdash;J'allais justement t'en pr&eacute;venir, ma ch&egrave;re.... C'est que, vois-tu,
+petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur c&eacute;der
+quelques charrettes pour les bless&eacute;s. Ces objets-l&agrave; nous sont bien
+inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces
+pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalit&eacute;, et je
+pense, ma ch&egrave;re, que d&egrave;s lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les
+emmener? il n'y a pas du reste de raison de se d&eacute;p&ecirc;cher...&raquo;</p>
+
+<p>Le comte avait d&eacute;bit&eacute; ces phrases sans suite d'une voix timide, comme
+lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habitu&eacute;e &agrave; ce
+ton, qui pr&eacute;c&eacute;dait toujours l'aveu de quelque grosse d&eacute;pense, telle que
+la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une
+f&ecirc;te ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour syst&egrave;me de le
+contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-l&agrave; pour demander
+quelque chose. Elle prit donc son air de victime r&eacute;sign&eacute;e et,
+s'adressant &agrave; son mari:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de
+notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de
+tes enfants! Tu m'as dit toi-m&ecirc;me que tout notre mobilier valait cent
+mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas &agrave; l'abandonner; tu
+feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement &agrave;
+prendre soin des bless&eacute;s. Regarde l&agrave;-bas, en face, chez les Lopoukhine:
+on a tout emport&eacute;... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et
+nous, nous sommes des imb&eacute;ciles.... De gr&acirc;ce, aie piti&eacute; de tes enfants
+si tu n'as pas piti&eacute; de moi!&raquo;</p>
+
+<p>Le comte baissa la t&ecirc;te, et quitta la chambre d'un air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui &eacute;tait entr&eacute;e sur les talons
+du comte dans la chambre de sa m&egrave;re, et qui avait tout entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui r&eacute;pondit son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela te fait?&raquo; reprit le comte avec irritation.</p>
+
+<p>Natacha se retira dans l'embrasure de la fen&ecirc;tre d'un air soucieux.</p>
+
+<p>&laquo;Papa, voil&agrave; Berg qui est arriv&eacute;.&raquo;</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et d&eacute;cor&eacute; du
+Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la m&ecirc;me
+place, commode et agr&eacute;able, aupr&egrave;s du chef d'&eacute;tat-major du second corps.
+Il &eacute;tait arriv&eacute; de l'arm&eacute;e &agrave; Moscou le matin m&ecirc;me du 1<sup>er</sup> septembre, sans
+y avoir &agrave; faire rien de particulier. Mais, ayant remarqu&eacute; que tout le
+monde demandait &agrave; y aller, il fit comme tout le monde et obtint un cong&eacute;
+pour affaires de famille. Berg, assis dans son &eacute;l&eacute;gant droschki attel&eacute;
+d'une paire de chevaux bien nourris, pareils &agrave; ceux qu'il avait vus chez
+le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosit&eacute; les
+charrettes qui encombraient la cour de l'h&ocirc;tel de son beau-p&egrave;re. En
+montant les degr&eacute;s du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une
+blancheur immacul&eacute;e et y fit un n&oelig;ud. Puis, h&acirc;tant le pas, il se
+pr&eacute;cipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains
+&agrave; Natacha et &agrave; Sonia, et s'informa avec empressement de la sant&eacute; de sa
+maman.</p>
+
+<p>&laquo;Qui pense &agrave; la sant&eacute; en ce moment? r&eacute;pondit le comte d'un air grognon.
+Raconte un peu ce qui se passe: o&ugrave; sont les troupes? Y aura-t-il une
+bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul peut le savoir, papa, r&eacute;pondit Berg. L'arm&eacute;e est anim&eacute;e d'un
+courage h&eacute;ro&iuml;que, et ses chefs se sont rassembl&eacute;s en conseil; la
+d&eacute;cision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en
+termes g&eacute;n&eacute;raux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez &eacute;loquentes
+pour d&eacute;crire la valeur v&eacute;ritablement antique dont les troupes russes ont
+fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il
+en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire &agrave; un g&eacute;n&eacute;ral de sa
+connaissance chaque fois qu'il parlait des &laquo;troupes russes&raquo;... je vous
+dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;s de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on
+retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais h&eacute;ros antiques!
+ajouta-t-il rapidement. Le g&eacute;n&eacute;ral Barclay de Tolly n'a pas m&eacute;nag&eacute; sa
+vie, il &eacute;tait toujours au premier rang. Quant &agrave; notre corps, qui &eacute;tait
+plac&eacute; sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer...&raquo; Et
+l&agrave;-dessus Berg entama un long r&eacute;cit, la compilation de tout ce qu'il
+avait entendu raconter pendant ces derniers jours.</p>
+
+<p>Le regard de Natacha, obstin&eacute;ment fix&eacute; sur lui, comme si elle cherchait
+sur sa figure une r&eacute;ponse &agrave; une question qu'elle se posait
+int&eacute;rieurement, embarrassait visiblement le narrateur.</p>
+
+<p>&laquo;L'h&eacute;ro&iuml;sme des troupes a &eacute;t&eacute; incomparable et l'on ne saurait assez
+l'exalter, r&eacute;p&eacute;ta-t-il en t&acirc;chant de gagner les bonnes gr&acirc;ces de Natacha
+par un sourire &agrave; son adresse. La Russie n'est pas &agrave; Moscou, elle est
+dans le c&oelig;ur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse entra &agrave; ce moment: elle avait la figure fatigu&eacute;e et
+maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui
+adressa mille questions sur sa sant&eacute;, en secouant la t&ecirc;te en signe
+d'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un c&oelig;ur russe.
+Mais de quoi vous inqui&eacute;tez-vous? Vous aurez le temps de partir...</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse
+en se tournant vers son mari: rien n'est pr&ecirc;t, personne ne donne
+d'ordres, c'est &agrave; regretter Mitenka! &Ccedil;a n'en finira pas!&raquo; Le comte
+allait r&eacute;pliquer, mais il pr&eacute;f&eacute;ra se diriger vers la porte.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Berg, qui avait tir&eacute; son mouchoir de sa poche, secoua
+douloureusement la t&ecirc;te en y retrouvant le n&oelig;ud qu'il venait d'y faire.</p>
+
+<p>&laquo;Papa, j'ai une grande pri&egrave;re &agrave; vous adresser.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; comme je passais tout &agrave; l'heure devant la maison Youssoupow,
+l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager &agrave; acheter quelque
+chose. Pouss&eacute; par la curiosit&eacute;, j'y suis entr&eacute;, et j'y ai trouv&eacute; une
+tr&egrave;s jolie chiffonni&egrave;re..., et vous vous rappelez sans doute que
+V&eacute;rouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes m&ecirc;me
+disput&eacute;s &agrave; ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua
+Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pens&eacute;e &agrave; son
+int&eacute;rieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et
+un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise!
+J'ai vu plusieurs paysans l&agrave;-bas dans la cour; laissez-moi en emmener
+un, je lui donnerai un bon pourboire et...&raquo;</p>
+
+<p>Le comte fron&ccedil;a le sourcil:</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il s&egrave;chement. Ce
+n'est pas moi qui donne des ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela vous d&eacute;range, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement &agrave;
+cause de V&eacute;ra que...</p>
+
+<p>&mdash;Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'&eacute;cria le comte
+avec col&egrave;re; vous me faites tourner la t&ecirc;te, ma parole d'honneur!&raquo; Et il
+sortit.</p>
+
+<p>La comtesse fondit en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Ah oui! les temps sont bien durs!&raquo; reprit Berg.</p>
+
+<p>Natacha avait d'abord suivi son p&egrave;re, mais, une id&eacute;e lui &eacute;tant venue
+tout &agrave; coup, elle descendit l'escalier quatre &agrave; quatre.</p>
+
+<p>P&eacute;tia &eacute;tait sur le perron, fort occup&eacute; &agrave; distribuer des armes &agrave; ceux qui
+partaient de Moscou. Les charrettes &eacute;taient toujours attel&eacute;es, mais deux
+d'entre elles avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;charg&eacute;es, et un officier venait de
+s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu &agrave; propos de quoi?&raquo; demanda P&eacute;tia &agrave; sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cette question avait trait &agrave; la querelle des parents. Elle ne r&eacute;pondit
+pas.</p>
+
+<p>&laquo;C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux
+bless&eacute;s? poursuivit le jeune gar&ccedil;on: c'est Vassili qui me l'a dit, et
+selon moi...</p>
+
+<p>&mdash;Selon moi, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Natacha en tournant vers son fr&egrave;re son
+visage surexcit&eacute;, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indign&eacute;e!
+Sommes-nous donc des Allemands?&raquo;</p>
+
+<p>Les sanglots la suffoqu&egrave;rent, et, ne trouvant l&agrave; personne sur qui
+d&eacute;charger sa col&egrave;re, elle s'enfuit pr&eacute;cipitamment.</p>
+
+<p>Berg, assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa belle-m&egrave;re, &eacute;tait en train de lui prodiguer de
+respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute
+boulevers&eacute;e, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa
+m&egrave;re d'un pas r&eacute;solu.</p>
+
+<p>&laquo;C'est une horreur, c'est une indignit&eacute;! s'&eacute;cria-t-elle: il est
+impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonn&eacute;!&raquo; Berg et la comtesse la
+regard&egrave;rent d'un air surpris et effar&eacute;.</p>
+
+<p>Le comte, debout &agrave; la fen&ecirc;tre, garda le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?... On
+les abandonne!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? de qui parles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Des bless&eacute;s, et cela ne vous ressemble pas, maman.... Ch&egrave;re maman, ma
+petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!...
+Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son
+&eacute;motion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait &agrave; ne pas la
+regarder.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, faites comme vous voudrez... je ne vous en emp&ecirc;che pas,
+dit-elle sans se rendre compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, pardonnez-moi!&raquo;</p>
+
+<p>Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais emp&ecirc;ch&eacute;...?
+dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Les &oelig;ufs qui en remontrent &agrave; la poule! dit le comte en embrassant sa
+femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa
+confusion sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, le peut-on? cela ne nous emp&ecirc;chera pas de prendre tout ce
+qui nous est n&eacute;cessaire...&raquo;</p>
+
+<p>Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'&eacute;lan&ccedil;a de la salle
+dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.</p>
+
+<p>Quand elle ordonna de d&eacute;charger les voitures, les domestiques, n'en
+croyant pas leurs oreilles, se group&egrave;rent autour d'elle, et ne lui
+ob&eacute;irent que lorsque le comte leur eut r&eacute;p&eacute;t&eacute; que telle &eacute;tait la volont&eacute;
+de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il &eacute;tait impossible de
+laisser les bless&eacute;s en arri&egrave;re qu'ils l'&eacute;taient quelques instants
+auparavant de la n&eacute;cessit&eacute; d'emporter les effets, ils les d&eacute;charg&egrave;rent
+avec empressement. Les bless&eacute;s &agrave; leur tour se tra&icirc;n&egrave;rent hors de leurs
+chambres, et leurs figures p&acirc;les et satisfaites entour&egrave;rent les
+charrettes. La bonne nouvelle se r&eacute;pandit bien vite dans les maisons
+environnantes, et tous les bless&eacute;s du voisinage afflu&egrave;rent dans la cour
+des Rostow. Beaucoup d'entre eux assur&egrave;rent qu'ils trouveraient moyen de
+se placer au milieu des caisses, mais comment arr&ecirc;ter le d&eacute;chargement,
+du moment qu'il &eacute;tait commenc&eacute;, et qu'importait d'ailleurs de laisser le
+tout ou seulement la moiti&eacute;? La cour &eacute;tait encombr&eacute;e de caisses &agrave; moiti&eacute;
+ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces
+m&ecirc;mes objets qu'on avait emball&eacute;s avec tant de soin la veille, et chacun
+s'employait de son mieux &agrave; diminuer le bagage, pour emmener le plus de
+bless&eacute;s possible.</p>
+
+<p>&laquo;On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma
+charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha
+pourra se mettre avec moi.&raquo;</p>
+
+<p>Cet ordre fut ex&eacute;cut&eacute; imm&eacute;diatement, et l'on envoya chercher de nouveaux
+bless&eacute;s &agrave; deux maisons de l&agrave;. Toute la domesticit&eacute;, et m&ecirc;me Natacha,
+&eacute;taient dans un &eacute;tat de surexcitation indicible.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne
+parvenaient pas &agrave; fixer une certaine caisse derri&egrave;re la voiture.... Il
+faudrait encore au moins une charrette pour les mettre!</p>
+
+<p>&mdash;Que contient celle-l&agrave;? demanda Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Les livres de la biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-les-y c'est inutile!&raquo;</p>
+
+<p>La britchka &eacute;tait au grand complet, et il n'y avait m&ecirc;me plus de place
+pour le jeune comte.</p>
+
+<p>&laquo;Il ira sur le si&egrave;ge. N'est-ce pas, P&eacute;tia, que tu iras sur le si&egrave;ge?...&raquo;</p>
+
+<p>Sonia, de son c&ocirc;t&eacute;, n'avait cess&eacute; de travailler, mais, au contraire de
+Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les
+inscrivait, selon le d&eacute;sir de la comtesse, et faisait de son mieux pour
+en emporter le plus possible.</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Enfin, &agrave; deux heures de l'apr&egrave;s-midi, les quatre voitures, attel&eacute;es et
+charg&eacute;es, se tenaient align&eacute;es devant le perron, tandis que les
+charrettes charg&eacute;es de bless&eacute;s quittaient la cour une &agrave; une. La cal&egrave;che
+dans laquelle se trouvait le prince Andr&eacute; attira l'attention de Sonia,
+qui &eacute;tait occup&eacute;e, avec la femme de chambre de la comtesse, &agrave; lui
+arranger un bon coin dans sa large et haute voiture.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; qui cette cal&egrave;che? demanda Sonia en passant sa t&ecirc;te par la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle
+est au prince bless&eacute; qui a pass&eacute; la nuit chez nous, et qui va maintenant
+nous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel prince? Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est notre ancien fianc&eacute;, le prince Bolkonsky, r&eacute;pondit en
+soupirant la femme de chambre; on le dit &agrave; l'agonie...&raquo;</p>
+
+<p>Sonia sauta &agrave; terre et courut trouver la comtesse, qui, habill&eacute;e de sa
+robe de voyage, le chapeau sur la t&ecirc;te et le ch&acirc;le sur les &eacute;paules,
+marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent l&agrave;
+pour s'asseoir les portes ferm&eacute;es, suivant l'usage, et dire une courte
+pri&egrave;re avant le d&eacute;part.</p>
+
+<p>&laquo;Maman! dit Sonia: le prince Andr&eacute; est ici, bless&eacute; et mourant!&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse ouvrit des yeux stup&eacute;faits:</p>
+
+<p>&laquo;Natacha!&raquo; s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'&eacute;veilla au premier moment
+qu'une seule pens&eacute;e: connaissant toutes deux Natacha, l'&eacute;motion qu'elle
+ressentirait &agrave; cette r&eacute;v&eacute;lation leur faisait oublier la sympathie
+qu'elles avaient toujours &eacute;prouv&eacute;e pour le prince.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha ne sait rien encore...: mais c'est qu'il va nous suivre, r&eacute;p&eacute;ta
+Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu dis qu'il est mourant?&raquo;</p>
+
+<p>Sonia fit un signe de t&ecirc;te, la comtesse la serra dans ses bras, et se
+mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>&laquo;Les voies du Seigneur sont insondables,&raquo; pensa-t-elle; elle sentait que
+la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans
+tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, maman, tout est-il pr&ecirc;t? demanda Natacha gaiement.... Mais
+qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, tout est pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allons!...&raquo; Et la comtesse baissa la t&ecirc;te pour cacher son
+&eacute;motion.</p>
+
+<p>Sonia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce donc? qu'est-il arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien!</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc?&raquo; demanda Natacha,
+toujours impressionnable comme une sensitive.</p>
+
+<p>Le comte, P&eacute;tia, Mme Schoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entr&egrave;rent au
+salon, ferm&egrave;rent les portes et s'assirent en silence; au bout de
+quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir
+et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son
+exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui
+restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient
+sa main au vol et le baisaient &agrave; l'&eacute;paule, il leur donnait de petites
+tapes d'amiti&eacute; sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases
+vagues et bienveillantes. La comtesse s'&eacute;tait retir&eacute;e dans sa chambre,
+o&ugrave; Sonia la trouva &agrave; genoux devant les images, dont une partie avait &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;e; elle avait tenu &agrave; emporter avec elle celles qui &eacute;taient les
+plus pr&eacute;cieuses comme souvenirs de famille.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons pass&eacute;s dans
+les tiges de leurs bottes, les habits serr&eacute;s &agrave; la taille par des
+courroies et des ceintures, arm&eacute;s des poignards et des sabres distribu&eacute;s
+par P&eacute;tia, prenaient cong&eacute; de ceux qui restaient. Comme toujours, au
+moment du d&eacute;part il arriva que bien des objets furent oubli&eacute;s ou mal
+emball&eacute;s: aussi les deux heiduques rest&egrave;rent-ils longtemps aux deux
+porti&egrave;res de la voiture, pr&ecirc;ts &agrave; aider la comtesse &agrave; y monter, tandis
+que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et
+des paquets de toute dimension.</p>
+
+<p>&laquo;Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais
+pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas &ecirc;tre assise comme cela!&raquo;</p>
+
+<p>Et Douniacha, serrant les dents sans r&eacute;pondre, se pr&eacute;cipitait, d'un air
+f&acirc;ch&eacute;, pour arranger de nouveau la place de la comtesse.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! les gens, les gens!&raquo; disait le comte en hochant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Y&eacute;fime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle e&ucirc;t confiance,
+perch&eacute; sur son si&egrave;ge &eacute;lev&eacute;, ne daignait m&ecirc;me pas se retourner pour voir
+ce qui se passait. Dans sa vieille exp&eacute;rience, il savait fort bien qu'on
+ne lui dirait pas de sit&ocirc;t encore: &laquo;En route, &agrave; la garde de Dieu!&raquo; et
+qu'apr&egrave;s le lui avoir dit, on l'arr&ecirc;terait deux fois au moins pour
+envoyer chercher des objets oubli&eacute;s; alors seulement la comtesse
+passerait la t&ecirc;te par la porti&egrave;re, en le suppliant, au nom du ciel, de
+conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi
+attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience
+beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux,
+celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin
+dans la large voiture, le marchepied fut relev&eacute;, la porti&egrave;re ferm&eacute;e, la
+cassette apport&eacute;e apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; oubli&eacute;e, et la comtesse adressa &agrave; son
+vieux cocher ses recommandations habituelles. Y&eacute;fime se d&eacute;couvrit
+lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent
+comme lui.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la garde de Dieu, dit Y&eacute;fime en remettant son bonnet, en avant!&raquo;</p>
+
+<p>Le postillon lan&ccedil;a ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son
+collier, les ressorts g&eacute;mirent et la lourde caisse du carrosse
+s'&eacute;branla. Le laquais s'&eacute;lan&ccedil;a sur le si&egrave;ge de la voiture lorsqu'elle
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; en marche, et les autres &eacute;quipages, secou&eacute;s comme elle en
+passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement &agrave; sa suite. Tous
+les voyageurs se sign&egrave;rent en passant devant l'&eacute;glise d'en face, et les
+domestiques qui restaient &agrave; la maison les reconduisirent pendant
+quelques pas, en marchant des deux c&ocirc;t&eacute;s des porti&egrave;res. Natacha avait
+rarement &eacute;prouv&eacute; un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, o&ugrave;,
+assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re, elle voyait lentement d&eacute;filer devant ses yeux
+les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait &agrave; son sort.
+Passant de temps en temps la t&ecirc;te hors de la porti&egrave;re, elle regardait le
+long convoi de bless&eacute;s qui les pr&eacute;c&eacute;dait, avec la cal&egrave;che du prince
+Andr&eacute; en t&ecirc;te. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baiss&eacute;e,
+mais, comme c'&eacute;tait la premi&egrave;re de la longue file, elle la suivait
+toujours des yeux.</p>
+
+<p>Chemin faisant, des convois du m&ecirc;me genre d&eacute;bouch&egrave;rent en si grand
+nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadova&iuml;a, les
+voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew,
+Natacha, qui s'amusait &agrave; examiner les allants et les venants, s'&eacute;cria
+tout &agrave; coup avec une joyeuse surprise:</p>
+
+<p>&laquo;Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est Besoukhow!...&raquo; Et elle se pencha &agrave; la porti&egrave;re pour
+chercher &agrave; reconna&icirc;tre un homme de forte stature, v&ecirc;tu d'un caftan de
+cocher; rien qu'&agrave; le voir, on devinait que ce devait &ecirc;tre un
+d&eacute;guisement: il &eacute;tait suivi d'un petit vieillard &agrave; figure jaune et
+imberbe, envelopp&eacute; dans un manteau &agrave; collet de frise.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle id&eacute;e! Tu te trompes!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne ma t&ecirc;te &agrave; couper que c'est lui.... Halte, halte!&raquo;
+cria-t-elle au cocher.</p>
+
+<p>Celui-ci ne put s'arr&ecirc;ter: les conducteurs des charrettes et des
+voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de
+continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'emp&ecirc;cha
+pas les Rostow de distinguer quoique &agrave; distance, la grande taille de
+Pierre: si ce n'&eacute;tait pas lui, c'&eacute;tait du moins quelqu'un qui lui
+ressemblait singuli&egrave;rement. Le personnage en question marchait le long
+du trottoir, la t&ecirc;te inclin&eacute;e, le visage s&eacute;rieux, en compagnie du
+vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier,
+remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha l&eacute;g&egrave;rement et
+avec respect le coude de son ma&icirc;tre en lui d&eacute;signant la voiture. Pierre,
+absorb&eacute; dans ses r&ecirc;veries; fut quelque temps avant de comprendre ce
+qu'on lui voulait; enfin, levant la t&ecirc;te, et regardant du c&ocirc;t&eacute; que lui
+indiquait son vieux compagnon, il aper&ccedil;ut Natacha, et, sous l'impulsion
+irr&eacute;fl&eacute;chie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au
+bout de dix pas il s'arr&ecirc;ta subitement. Natacha, toujours pench&eacute;e en
+avant, lui souriait affectueusement.</p>
+
+<p>&laquo;Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me
+reconnaissez?... C'est vraiment &eacute;tonnant!... Que faites-vous l&agrave; sous ce
+d&eacute;guisement?&raquo; ajouta-t-elle en lui tendant la main.</p>
+
+<p>Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'&eacute;tait pas
+arr&ecirc;t&eacute;e, et la baisa gauchement.</p>
+
+<p>&laquo;Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, rien... pourquoi?... Ne m'interrogez pas, r&eacute;pondit-il, sentant
+que le regard joyeux de Natacha le p&eacute;n&eacute;trait de son charme.</p>
+
+<p>&mdash;Restez-vous &agrave; Moscou, ou le quittez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre se tut un moment:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela, &agrave; Moscou!... Adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Comme je regrette de ne pas &ecirc;tre homme, je serais rest&eacute;e avec vous,
+dit Natacha, car ce que vous faites est bien.... Maman, si vous
+permettez, je resterai!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; l&agrave;-bas pendant la bataille, dit la comtesse en
+interrompant sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y &eacute;tais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'&ecirc;tes pas comme habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain.... Plus un
+mot, adieu, adieu! r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Dans quels temps &eacute;pouvantables...&raquo; Et,
+laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha
+le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Pierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du
+d&eacute;funt Bazd&eacute;&iuml;ew. Voici ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; son r&eacute;veil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se
+rendit pas compte tout d'abord du lieu o&ugrave; il se trouvait, ni de ce qu'on
+lui voulait, et lorsque son ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel lui nomma, parmi les
+personnes qui l'attendaient au salon, le Fran&ccedil;ais qui avait &eacute;t&eacute; charg&eacute;
+de la lettre de sa femme, le sentiment de d&eacute;sespoir et de d&eacute;couragement
+auquel il &eacute;tait si facilement enclin s'empara de lui avec plus de
+violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau:
+il lui sembla qu'il n'avait plus rien &agrave; faire sur cette terre, que tout
+s'&eacute;tait &eacute;croul&eacute; et que sa situation &eacute;tait sans issue. Souriant d'un
+sourire contraint, se parlant bas &agrave; lui-m&ecirc;me, tant&ocirc;t il s'asseyait,
+accabl&eacute;, sur le canap&eacute;; tant&ocirc;t il essayait de voir par le trou de la
+serrure les gens qui &eacute;taient dans la pi&egrave;ce voisine; tant&ocirc;t enfin il
+prenait un livre et t&acirc;chait de lire. Le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel vint une seconde
+fois lui annoncer que le Fran&ccedil;ais d&eacute;sirait instamment le voir, ne f&ucirc;t-ce
+qu'une, seconde, et qu'un messager de Mme Bazd&eacute;&iuml;ew, qui &eacute;tait forc&eacute;e de
+partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des
+livres du d&eacute;funt.</p>
+
+<p>&laquo;Ah oui! c'est bien, tout de suite... ou plut&ocirc;t va lui dire que je
+viens,&raquo; r&eacute;pondit Pierre, qui, aussit&ocirc;t seul, saisit son chapeau, et se
+glissa dans le corridor par une porte d&eacute;rob&eacute;e.</p>
+
+<p>Il ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier palier, d'o&ugrave;
+il aper&ccedil;ut le suisse qui se tenait debout devant l'entr&eacute;e. S'engageant
+alors dans un escalier de service qui menait &agrave; la cour, il la traversa
+sans &ecirc;tre remarqu&eacute;. Mais, en d&eacute;bouchant par la porte coch&egrave;re, il fut
+oblig&eacute; de passer devant les dvorniks et les cochers, qui le salu&egrave;rent
+respectueusement. Pierre, pour &eacute;viter ces regards curieux, fit alors
+comme l'autruche qui cache sa t&ecirc;te dans un fourr&eacute;, et croit ne pas &ecirc;tre
+vue; il regarda de c&ocirc;t&eacute;, doubla le pas et se mit &agrave; marcher rapidement.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s m&ucirc;re r&eacute;flexion, ce qui lui parut le plus urgent fut d'aller voir
+les papiers et les livres qu'on d&eacute;sirait lui confier. Il prit le premier
+isvostchik venu et lui donna l'adresse de la veuve Bazd&eacute;&iuml;ew, qui
+demeurait aux &eacute;tangs du Patriarche. Il regardait de c&ocirc;t&eacute; et d'autre les
+files de v&eacute;hicules qui emmenaient les partants, et s'appliquait &agrave; ne pas
+d&eacute;gringoler du vieux droschki disloqu&eacute; qui s'avan&ccedil;ait lentement avec un
+bruit de ferraille: Pierre &eacute;prouvait la joyeuse sensation d'un gamin
+&eacute;chapp&eacute; de l'&eacute;cole. Il lia conversation avec l'isvostchik; l'autre lui
+raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes, que le
+lendemain on enverrait toute la population au del&agrave; de la barri&egrave;re des
+Trois-Montagnes, et que l&agrave; aurait lieu une grande bataille. Arriv&eacute; aux
+&eacute;tangs, Pierre eut quelque peine &agrave; retrouver la maison, o&ugrave; il n'&eacute;tait
+pas venu depuis longtemps. Gh&eacute;rassime, le m&ecirc;me petit vieillard &agrave; figure
+rid&eacute;e et sans barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant &agrave; Torjok,
+r&eacute;pondit au coup qu'il frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Est-on &agrave; la maison? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Les &eacute;v&eacute;nements ont forc&eacute; madame et ses enfants &agrave; se r&eacute;fugier dans leur
+bien de Torjok.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi entrer tout de m&ecirc;me: il faut que je mette les livres en
+ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, venez, monsieur.... Le fr&egrave;re du d&eacute;funt&mdash;que le Ciel ait son
+&acirc;me!&mdash;est rest&eacute; ici, mais il est bien faible, vous savez.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre savait aussi qu'il &eacute;tait &agrave; moiti&eacute; abruti, car il buvait comme un
+trou.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons!&raquo; dit Pierre... et il entra dans l'antichambre, o&ugrave; il se
+trouva nez &agrave; nez avec un grand vieillard chauve, en robe de chambre, qui
+tra&icirc;nait ses pieds nus dans de vieilles galoches, et dont le nez
+bourgeonn&eacute; t&eacute;moignait de ses habitudes.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de mauvaise humeur
+et disparut dans les profondeurs du corridor.</p>
+
+<p>&laquo;Une grande intelligence, mais bien affaiblie &agrave; pr&eacute;sent, dit le
+domestique.... Voulez-vous entrer dans le cabinet?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre l'y suivit.</p>
+
+<p>&laquo;On y a mis les scell&eacute;s, comme vous voyez. Sophie Danilovna nous a
+ordonn&eacute; de vous remettre les livres.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre se retrouvait dans le m&ecirc;me cabinet sombre o&ugrave;, du vivant du
+Bienfaiteur, il &eacute;tait entr&eacute; une fois avec un si grand trouble. Depuis sa
+mort, ce cabinet &eacute;tait inhabit&eacute;, et la couche de poussi&egrave;re qui couvrait
+tous les meubles lui donnait un aspect encore plus lugubre. Gh&eacute;rassime
+poussa un des volets, il sortit aussit&ocirc;t de la chambre. Pierre ouvrit
+une armoire qui contenait les manuscrits, et en retira une liasse de
+documents tr&egrave;s pr&eacute;cieux: c'&eacute;taient les actes originaux des loges
+d'&Eacute;cosse, annot&eacute;s et expliqu&eacute;s par le Bienfaiteur. Apr&egrave;s les avoir
+d&eacute;ploy&eacute;s devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et finit
+par s'oublier dans une profonde r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Gh&eacute;rassime, qui entr'ouvrait la porte de temps &agrave; autre, trouvait
+toujours Pierre dans la m&ecirc;me position. Deux heures se pass&egrave;rent ainsi.
+Le vieux serviteur se permit alors de faire un peu de bruit, mais ce fut
+inutile, Pierre n'entendit rien.</p>
+
+<p>&laquo;Faut-il renvoyer votre isvostchik? lui demanda Gh&eacute;rassime.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! r&eacute;pondit Pierre, revenant enfin &agrave; lui. &Eacute;coute, dit-il en
+attirant Gh&eacute;rassime par un bouton de son habit et en le regardant de ses
+yeux brillants et humides... &Eacute;coute, il y aura une bataille demain, tu
+le sais.... Ne me trahis pas, et fais ce que je te dirai.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit laconiquement le vieux. D&eacute;sirez-vous que je vous apporte &agrave;
+manger?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habillement
+complet de paysan et un pistolet.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!&raquo; r&eacute;pondit Gh&eacute;rassime apr&egrave;s avoir r&eacute;fl&eacute;chi un moment.</p>
+
+<p>Pierre passa le reste de la journ&eacute;e seul dans cette chambre, sans cesser
+d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur l'entendit m&ecirc;me se
+parler tout haut &agrave; plusieurs reprises. Il se coucha enfin dans le lit
+qui lui avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;. Gh&eacute;rassime, dans sa longue vie de domestique,
+avait vu bien des choses extraordinaires: aussi ne fut-il pas tr&egrave;s
+surpris de l'&eacute;trange humeur de Pierre, et il &eacute;tait content d'avoir
+quelqu'un &agrave; servir. Le m&ecirc;me soir il lui procura sans difficult&eacute; le
+caftan et le bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin.
+Le vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pendant
+la soir&eacute;e: tra&icirc;nant toujours ses chaussures &eacute;cul&eacute;es, il s'arr&ecirc;tait d'un
+air h&eacute;b&eacute;t&eacute; pour regarder Pierre, et, d&egrave;s que celui-ci se retournait, il
+croisait en grognant les pans de sa robe de chambre et s'&eacute;loignait au
+plus vite. C'est pendant que Pierre, ainsi d&eacute;guis&eacute; en cocher, allait
+avec Gh&eacute;rassime acheter un pistolet, qu'il rencontra les Rostow.</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+
+<p>Dans la nuit du 13 septembre, Koutouzow donna l'ordre aux troupes de se
+replier par Moscou sur la route de Riazan. Les premiers r&eacute;giments se
+mirent en marche la nuit; ils avan&ccedil;aient pos&eacute;ment et sans se presser,
+mais, lorsque au point du jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils
+aper&ccedil;urent devant eux une foule innombrable envahissant le pont,
+s'&eacute;tageant sur les hauteurs, se r&eacute;pandant par les rues et les carrefours
+et arr&ecirc;tant la circulation; quand ils se sentirent suivis par une masse
+tout aussi consid&eacute;rable de gens qui les poussaient en avant, les
+soldats, emport&eacute;s par ce double mouvement, se pr&eacute;cipit&egrave;rent en d&eacute;sordre
+sur le pont, sur les barques et jusque dans l'eau. Quant &agrave; Koutouzow, il
+traversa Moscou par des rues d&eacute;tourn&eacute;es. &Agrave; dix heures du matin, le 14
+septembre, il ne restait plus que l'arri&egrave;re-garde dans le faubourg de
+Dorogomilow: tout le reste de l'arm&eacute;e avait op&eacute;r&eacute; son passage.</p>
+
+<p>&Agrave; la m&ecirc;me heure, Napol&eacute;on, &agrave; cheval au milieu de ses troupes, examinait,
+du haut de la montagne Poklonna&iuml;a, le panorama qui se d&eacute;roulait devant
+ses yeux. Du 7 au 14 septembre, depuis Borodino jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e de
+l'ennemi, pendant toute cette semaine m&eacute;morable et agit&eacute;e, il faisait &agrave;
+Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours comme une agr&eacute;able
+surprise, alors que les rayons du soleil, bas &agrave; l'horizon, scintillent
+dans l'air pur en &eacute;blouissant la vue et projettent une chaleur plus
+forte qu'au printemps; alors que la poitrine se gonfle et se dilate en
+aspirant les brises parfum&eacute;es; alors que les nuits sont encore ti&egrave;des et
+que leurs t&eacute;n&egrave;bres s'illuminent d'une pluie d'&eacute;toiles dor&eacute;es, dont le
+myst&eacute;rieux spectacle effraye les uns et r&eacute;jouit les autres. La lumi&egrave;re
+du matin inondait Moscou d'un &eacute;clat f&eacute;erique. &Eacute;tendue aux pieds de la
+Poklonna&iuml;a avec ses jardins, ses &eacute;glises, sa rivi&egrave;re, ses coupoles
+brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil, ces
+constructions fantastiques d'une architecture &eacute;trange, la ville semblait
+vivre de sa vie habituelle! Napol&eacute;on &eacute;prouvait, en la contemplant, cette
+curiosit&eacute; inqui&egrave;te et pleine de convoitise que provoque chez un
+conqu&eacute;rant l'aspect de m&oelig;urs inconnues et &eacute;trang&egrave;res. Il constatait
+dans cette grande cit&eacute; une exub&eacute;rance de vie, dont il distinguait, du
+haut de la montagne, les indices infaillibles, et il entendait pour
+ainsi dire la respiration haletante de ce grand corps &eacute;tendu devant lui.
+Chaque c&oelig;ur russe, en contemplant Moscou, se dit que c'est une m&egrave;re,
+tandis que tout &eacute;tranger, sans m&ecirc;me se rendre compte de son r&ocirc;le
+maternel, reste frapp&eacute; de son caract&egrave;re essentiellement f&eacute;minin.
+Napol&eacute;on le comprit.</p>
+
+<p>&laquo;Cette ville asiatique, avec ses innombrables &eacute;glises, Moscou la sainte,
+la voil&agrave; donc enfin, cette ville fameuse! Il &eacute;tait temps!&raquo; dit-il en
+descendant de cheval, et, faisant d&eacute;ployer devant lui le plan de Moscou,
+il manda l'interpr&egrave;te Lelorgne d'Ideville. &laquo;Une ville occup&eacute;e par
+l'ennemi ressemble &agrave; une ville qui a perdu son honneur<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>,&raquo; pensait-il,
+ainsi qu'il l'avait dit &agrave; Toutchkow &agrave; Smolensk. Surpris de voir r&eacute;alis&eacute;
+ce r&ecirc;ve longtemps caress&eacute;, et qui lui avait paru si difficile &agrave;
+atteindre, c'&eacute;tait dans ce sentiment qu'il admirait la beaut&eacute; orientale
+couch&eacute;e &agrave; ses pieds. &Eacute;mu, terrifi&eacute; presque par la certitude de sa
+possession, il portait ses yeux autour de lui, et &eacute;tudiait le plan dont
+il comparait les d&eacute;tails avec ce qu'il voyait.</p>
+
+<p>&laquo;La voil&agrave; donc, cette fi&egrave;re capitale, se disait-il, la voil&agrave; &agrave; ma
+merci! O&ugrave; est donc Alexandre, et qu'en pense-t-il? Je n'ai qu'&agrave; dire un
+mot, &agrave; faire un signe, et la capitale des Tsars sera &agrave; jamais d&eacute;truite.
+Mais ma cl&eacute;mence est toujours prompte &agrave; descendre sur les vaincus! Aussi
+serai-je mis&eacute;ricordieux envers elle: je ferai inscrire sur ses antiques
+monuments de barbarie et de despotisme des paroles de justice et
+d'apaisement. Du haut du Kremlin, je dicterai de sages lois; je leur
+ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation, et les g&eacute;n&eacute;rations
+futures des boyards seront forc&eacute;es de se rappeler avec amour le nom de
+leur conqu&eacute;rant: &laquo;Boyards, leur dirai-je tout &agrave; l'heure, je ne veux pas
+profiter de mon triomphe pour humilier un souverain que j'estime, je
+vous proposerai des conditions de paix dignes de vous et de mes
+peuples!&raquo; Ma pr&eacute;sence les exaltera, car, comme toujours je leur parlerai
+avec nettet&eacute; et avec grandeur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on m'am&egrave;ne les boyards<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>!&raquo; s'&eacute;cria-t-il en se tournant vers sa
+suite, et un g&eacute;n&eacute;ral s'en d&eacute;tacha aussit&ocirc;t pour aller les chercher.</p>
+
+<p>Deux heures s'&eacute;coul&egrave;rent. Napol&eacute;on d&eacute;jeuna et retourna au m&ecirc;me endroit
+pour y attendre la d&eacute;putation. Son discours &eacute;tait pr&ecirc;t, plein de dignit&eacute;
+et de majest&eacute;, d'apr&egrave;s lui du moins! Entra&icirc;n&eacute; par la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; dont il
+voulait accabler la capitale, son imagination lui repr&eacute;sentait d&eacute;j&agrave; une
+r&eacute;union dans le palais des Tsars, o&ugrave; les grands seigneurs russes se
+rencontreraient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un pr&eacute;fet qui
+lui gagnerait le c&oelig;ur des populations, il distribuait des largesses aux
+&eacute;tablissements de bienfaisance, pensant que si en Afrique il avait cru
+devoir se draper d'un burnous et aller se recueillir dans une mosqu&eacute;e,
+ici &agrave; Moscou il devait se montrer g&eacute;n&eacute;reux, &agrave; l'exemple des Tsars.</p>
+
+<p>Pendant qu'il r&ecirc;vait ainsi, s'impatientant de ne pas voir venir les
+boyards, ses g&eacute;n&eacute;raux inquiets d&eacute;lib&eacute;raient entre eux &agrave; voix basse, car
+les envoy&eacute;s partis &agrave; la recherche des d&eacute;put&eacute;s &eacute;taient revenus annoncer,
+d'un air constern&eacute;, que la ville &eacute;tait vide, et que tout le monde la
+quittait. Comment communiquer cette nouvelle &agrave; Sa Majest&eacute; sans la placer
+dans une situation ridicule, la plus terrible de toutes les situations?
+Comment lui avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus, il
+n'y avait plus dans la ville que des gens surexcit&eacute;s par l'ivresse! Les
+uns soutenaient qu'il fallait &agrave; tout prix r&eacute;unir une d&eacute;putation
+quelconque; les autres conseillaient de dire, avec habilet&eacute; et avec
+prudence, toute la v&eacute;rit&eacute; &agrave; l'Empereur. Le cas &eacute;tait grave et
+difficile.</p>
+
+<p>&laquo;C'est impossible... se disait la suite... mais il faudra bien pourtant
+qu'il le sache.&raquo; Et personne ne se d&eacute;cidait &agrave; parler.</p>
+
+<p>L'Empereur, qui avait continu&eacute; &agrave; se bercer de ses r&ecirc;ves de grandeur,
+sentit enfin, avec son instinct et sa finesse de grand com&eacute;dien, que cet
+instant imposant perdait de sa solennit&eacute; en se prolongeant outre mesure.
+Il fit un geste, et un coup de canon retentit: c'&eacute;tait un signal;
+aussit&ocirc;t les troupes qui entouraient Moscou y entr&egrave;rent au pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;
+par les diff&eacute;rentes barri&egrave;res, en se d&eacute;passant les unes les autres, au
+milieu des tourbillons de poussi&egrave;re qu'elles soulevaient dans leur
+marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdissantes. Entra&icirc;n&eacute;
+par l'enthousiasme de ses soldats, Napol&eacute;on s'avan&ccedil;a avec eux jusqu'&agrave; la
+barri&egrave;re de Dorogomilow; l&agrave; il s'arr&ecirc;ta, descendit de cheval et se
+remit &agrave; marcher, dans l'attente de la d&eacute;putation qu'il s'attendait &agrave;
+voir para&icirc;tre.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Moscou &eacute;tait d&eacute;sert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de
+vie, mais la ville &eacute;tait vide et abandonn&eacute;e comme l'est une ruche
+d&eacute;vast&eacute;e qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais
+de pr&egrave;s il n'est plus possible de s'y m&eacute;prendre: ce n'est pas ainsi
+quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le
+parfum, ni le bruit habituels. Le coup frapp&eacute; par l'&eacute;leveur ne provoque
+plus le tumulte instantan&eacute; et g&eacute;n&eacute;ral de milliers de petits &ecirc;tres qui
+se replient d'un air mena&ccedil;ant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant
+avec col&egrave;re leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse
+la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les
+recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par
+l'ouverture, ni la senteur embaum&eacute;e et p&eacute;n&eacute;trante du miel, ni les ti&egrave;des
+effluves des richesses accumul&eacute;es! Plus de sentinelles vigilantes,
+pr&ecirc;tes &agrave; donner l'&eacute;veil en sonnant de la trompe et &agrave; se sacrifier pour
+la d&eacute;fense de la communaut&eacute;. Plus d'occupations paisibles et r&eacute;guli&egrave;res
+se trahissant par un susurrement continu, mais un d&eacute;sordre partiel,
+bruyant et effar&eacute;! Plus d'abeilles laborieuses partant &agrave; vide pour
+butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des
+frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit
+de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles charg&eacute;es de miel,
+accroch&eacute;es l'une &agrave; l'autre par les pattes et tra&icirc;nant en bourdonnant le
+r&eacute;sidu de la cire, l'&eacute;leveur ne voit plus maintenant dans la partie
+inf&eacute;rieure de la ruche que des abeilles engourdies, &agrave; moiti&eacute; mortes,
+errant, sans savoir ce qu'elles font, de c&ocirc;t&eacute; et d'autre sur ses minces
+parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balay&eacute;e par leurs
+ailes en &eacute;ventail, et aux fentes proprement calfeutr&eacute;es, &ccedil;&agrave; et l&agrave; gisent
+des miettes de cire, d'informes d&eacute;bris, de pauvres bestioles expirantes,
+dont les pattes fr&eacute;missent encore, et des cadavres rest&eacute;s sans
+s&eacute;pulture. La partie sup&eacute;rieure pr&eacute;sente le m&ecirc;me aspect de destruction:
+les cellules, construites avec un art si raffin&eacute;, ont perdu leur
+virginit&eacute; premi&egrave;re; tout est abandonn&eacute;, bris&eacute;, souill&eacute;. Les frelons
+voleurs parcourent avec d&eacute;fiance les travaux abandonn&eacute;s, et les tristes
+habitantes du logis, dess&eacute;ch&eacute;es, flasques, vieillies, se tra&icirc;nent
+lentement, sans force et sans d&eacute;sirs, n'ayant plus qu'une &eacute;tincelle de
+vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent
+voleter et se heurter contre la ruche ravag&eacute;e. Parfois on en aper&ccedil;oit
+deux dans un coin, qui, fid&egrave;les &agrave; leurs anciennes habitudes, nettoient
+une cellule et s'emploient instinctivement &agrave; la d&eacute;barrasser d'une
+abeille morte, pendant qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; deux autres se querellent
+paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques
+survivantes, ayant trouv&eacute; une victime, l'entourent, se jettent sur elle
+et l'&eacute;touffent; l&agrave; une abeille affaiblie s'envole lentement, l&eacute;g&egrave;re
+comme un duvet, pour retomber bient&ocirc;t sur un monceau de cadavres
+dess&eacute;ch&eacute;s... et, au lieu des cercles noirs form&eacute;s de milliers d'abeilles
+tass&eacute;es, press&eacute;es dos &agrave; dos, surveillant les myst&egrave;res de l'&eacute;closion, on
+ne voit plus que des ouvri&egrave;res &eacute;puis&eacute;es, et de pauvres mortes qui
+semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profan&eacute;
+et viol&eacute;. C'est le royaume de la mort et de la d&eacute;composition!... Le peu
+qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de
+l'&eacute;leveur, et n'a m&ecirc;me plus la force de le piquer en mourant. Refermant
+alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en
+retire les derniers rayons.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait ce jour-l&agrave; l'aspect de Moscou. Ceux qui y &eacute;taient rest&eacute;s
+allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement,
+sans rien changer &agrave; la routine de leur existence, tandis que, fatigu&eacute; et
+inquiet, Napol&eacute;on marchait de long en large devant la barri&egrave;re, en
+attendant la d&eacute;putation des boyards, ce vain c&eacute;r&eacute;monial qu'il regardait
+comme indispensable! Lorsqu'on lui annon&ccedil;a, avec toutes les pr&eacute;cautions
+imaginables, que Moscou &eacute;tait vide, il jeta un regard courrouc&eacute; sur
+celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en
+silence. &laquo;La voiture!&raquo; dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de
+service, il entra dans le faubourg. Moscou d&eacute;sert&eacute;? Quel &eacute;v&eacute;nement
+invraisemblable<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>! et, sans p&eacute;n&eacute;trer jusqu'au centre de la ville, il
+s'arr&ecirc;ta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de th&eacute;&acirc;tre
+avait rat&eacute;!</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>Les troupes russes travers&egrave;rent Moscou depuis deux heures de la nuit
+jusqu'&agrave; deux heures de l'apr&egrave;s-midi, entra&icirc;nant &agrave; leur suite les
+derniers habitants et des bless&eacute;s. Pendant qu'elles encombraient les
+ponts de Pierre, de la Moskva et de la Yaouza, et qu'elles y &eacute;taient
+accul&eacute;es sans pouvoir avancer, une foule de soldats, profitant de ce
+temps d'arr&ecirc;t, retournaient sur leurs pas et se glissaient furtivement
+le long de Vassili-Blagenno&iuml; jusque sur la place Rouge, o&ugrave; ils
+pressentaient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main basse sur le
+bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinno&iuml;-Dvor<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> &eacute;taient
+&eacute;galement envahis par une masse d'individus qu'y poussait le m&ecirc;me motif.
+On n'entendait plus les appels int&eacute;ress&eacute;s des boutiquiers; il n'y avait
+plus de marchands ambulants, plus de foule bariol&eacute;e, plus de femmes
+occup&eacute;es &agrave; faire leurs emplettes; on ne voyait que des soldats sans
+armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressortant les
+mains pleines. Les quelques marchands qui &eacute;taient rest&eacute;s sur place
+erraient ahuris, ouvraient et refermaient leurs boutiques, et en
+tiraient au hasard tout ce qu'ils pouvaient, pour le confier ensuite &agrave;
+leurs commis, qui l'emportaient en lieu s&ucirc;r. Sur la place du
+Gostinno&iuml;-Dvor, des tambours battaient le rappel, mais leur roulement ne
+rappelait plus &agrave; la discipline les soldats maraudeurs, qui s'enfuyaient
+au contraire au plus vite, pendant qu'&agrave; travers cette foule d'allants et
+venants passaient quelques hommes v&ecirc;tus de caftans gris et la t&ecirc;te
+ras&eacute;e. Deux officiers, l'un ceint d'une &eacute;charpe et mont&eacute; sur un mauvais
+cheval gris fonc&eacute;, l'autre en manteau et &agrave; pied, causaient ensemble au
+coin de l'Iliinka; un troisi&egrave;me, &eacute;galement &agrave; cheval, les rejoignit.</p>
+
+<p>&laquo;Le g&eacute;n&eacute;ral a ordonn&eacute; de les chasser tous, co&ucirc;te qui co&ucirc;te!... La moiti&eacute;
+des hommes s'est enfuie!...</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous?&raquo; cria-t-il &agrave; trois fantassins qui, relevant les pans
+de leurs capotes, se faufilaient devant lui pour reprendre leur rang.</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen de les rassembler!... Il faut h&acirc;ter le pas, pour que les
+derniers ne fassent pas comme le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment avancer? Le pont est encombr&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, allez, chassez-les devant vous!&raquo; s'&eacute;cria un vieil officier.</p>
+
+<p>Celui qui portait l'&eacute;charpe descendit de cheval, appela le tambour et se
+pla&ccedil;a avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se mirent &agrave; courir avec
+la foule. Un gros marchand, avec des joues enlumin&eacute;es et bourgeonn&eacute;es,
+et une expression cupide et satisfaite, s'approcha de l'officier en
+gesticulant.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Noblesse, dit-il d'un air d&eacute;gag&eacute;, accordez-nous votre protection.
+Cela nous est bien &eacute;gal &agrave; nous, c'est une bagatelle et s'il ne s'agit
+que de contenter un honn&ecirc;te homme comme tous, nous trouverons bien
+toujours deux morceaux de draps &agrave; votre service, car nous sentons
+que.... Mais ceci c'est du brigandage!... S'il y avait au moins une
+patrouille, si l'on avait donn&eacute; le temps de fermer!&raquo;</p>
+
+<p>Quelques autres marchands se rapproch&egrave;rent de lui.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quoi sert de se lamenter pour une telle mis&egrave;re? dit avec gravit&eacute; l'un
+d'eux. Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous tranche la t&ecirc;te? Libre &agrave;
+eux de prendre ce qu'ils veulent, ajouta-t-il en se tournant vers
+l'officier avec un geste &eacute;nergique.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'est bien facile, &agrave; toi, de parler, Ivan Sidoritch, reprit le
+premier marchand d'un ton grognon.... Venez, Votre Noblesse, venez.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas, moi aussi trois
+boutiques, et pour cent mille roubles de marchandises? Comment esp&eacute;rer
+de sauver son bien, puisque les troupes s'en vont?... La volont&eacute; de Dieu
+est plus forte que la n&ocirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Venez, r&eacute;p&eacute;ta le premier marchand en saluant l'officier qui le
+regardait ind&eacute;cis. Apr&egrave;s tout, que m'importe! dit-il tout &agrave; coup en
+s'&eacute;loignant &agrave; grands pas.</p>
+
+<p>D'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit d'une
+lutte.... Il &eacute;tait sur le point d'y entrer pour voir ce qui s'y passait
+lorsqu'un homme en caftan gris, la t&ecirc;te ras&eacute;e, en fut rejet&eacute; avec
+violence. Cet homme sauta lestement, en se pliant en deux, entre les
+marchands et l'officier et disparut dans la foule, tandis que ce dernier
+se pr&eacute;cipitait sur les soldats qui envahissaient la boutique. &Agrave; ce
+moment de grands cris &eacute;clat&egrave;rent sur le pont de la Moskva.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?&raquo; s'&eacute;cria l'officier en s'&eacute;lan&ccedil;ant sur la
+place &agrave; la suite de son camarade.</p>
+
+<p>En y arrivant, il vit deux canons enlev&eacute;s de leurs aff&ucirc;ts, des
+charrettes renvers&eacute;es et l'infanterie qui marchait, bousculant des gens
+qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en regardant une
+grande t&eacute;l&egrave;gue charg&eacute;e d'une montagne d'effets, sur le sommet de
+laquelle une femme se cramponnait, en poussant des cris d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, &agrave; un
+fauteuil d'enfant, les pieds en l'air, pendant que quatre chiens
+courants attach&eacute;s par une longue laisse &agrave; cette m&ecirc;me charrette se
+serraient l'un contre l'autre. D'apr&egrave;s ce que l'officier apprit de ses
+camarades, les clameurs des passants et les lamentations de la femme
+avaient eu pour cause une indicible panique. Le g&eacute;n&eacute;ral Yermolow, en
+apprenant que les soldats se r&eacute;pandaient dans les boutiques, que les
+habitants s'entassaient aux abords du pont, avait fait enlever deux
+pi&egrave;ces de leurs aff&ucirc;ts pour faire croire &agrave; la populace qu'on allait
+balayer la place. Affol&eacute;e de peur, la foule avait escalad&eacute; les
+charrettes, et, en les renversant, en se poussant, et en hurlant, elle
+avait fini par laisser le passage libre, permettant ainsi aux troupes de
+continuer leur marche.</p>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+
+<p>Au c&oelig;ur m&ecirc;me de la ville, les rues &eacute;taient d&eacute;sertes, les portes
+coch&egrave;res et les boutiques ferm&eacute;es; dans le voisinage des cabarets on
+entendait de c&ocirc;t&eacute; et d'autre des chants d'ivrognes ou des cris isol&eacute;s,
+mais aucun bruit de voitures ou de chevaux ne r&eacute;sonnait sur le pav&eacute;, et
+les pas de quelques rares pi&eacute;tons en troublaient seuls la triste
+solitude. La Povarska&iuml;a &eacute;tait plong&eacute;e dans le m&ecirc;me silence que les
+autres rues: des bottes de foin, des bouts de cordes et des planches
+gisaient &eacute;parpill&eacute;s dans la grande cour de la maison Rostow, que ses
+propri&eacute;taires avaient abandonn&eacute;e avec son riche mobilier; on n'y voyait
+&acirc;me qui vive, et cependant quelqu'un jouait du piano dans le salon:
+c'&eacute;tait Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui, rest&eacute; avec lui,
+s'amusait &agrave; faire r&eacute;sonner les touches de l'instrument, tandis que le
+dvornik, le poing sur la hanche, plant&eacute; devant une grande glace,
+souriait gracieusement &agrave; sa propre image.</p>
+
+<p>&laquo;Comme je suis habile, oncle Ignace! dit le gamin en tapant des mains
+sur le clavier.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, r&eacute;pondit Ignace en continuant &agrave; contempler la figure
+&eacute;panouie qui lui renvoyait ses sourires.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les paresseux, les vilains paresseux! s'&eacute;cria soudain derri&egrave;re
+eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui &eacute;tait entr&eacute;e &agrave; pas de loup. Je
+vous y prends!... Voyez donc cette grosse face qui se montre les dents,
+pendant que rien n'est rang&eacute; et que Vassilitch n'en peut plus de
+fatigue.&raquo;</p>
+
+<p>Le dvornik cessa de sourire, arrangea sa ceinture et sortit de la
+chambre, en baissant les yeux avec soumission.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, petite tante, je me repose.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui-da, galopin, va-t'en vite pr&eacute;parer le samovar pour ton
+grand-p&egrave;re.&raquo; Et Mavra Kouzminichna essuya la poussi&egrave;re dont les meubles
+&eacute;taient couverts, ferma le piano, poussa un profond soupir, et quitta le
+salon, dont elle ferma la porte &agrave; clef. Puis elle s'arr&ecirc;ta dans la cour
+et se demanda ce qu'elle allait faire: irait-elle prendre le th&eacute; chez
+Vassilitch, ou achever sa besogne dans le garde-meuble? Tout &agrave; coup des
+pas pr&eacute;cipit&eacute;s retentirent dans la rue d&eacute;serte et s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; la
+petite porte, dont le loquet fut vivement secou&eacute; sous l'effort qu'on
+faisait pour l'ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Qui est l&agrave;? Que voulez-vous? s'&eacute;cria Mavra Kouzminichna.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte, le comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch Rostow?</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir,&raquo; r&eacute;pondit une voix
+d'un timbre agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant
+elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de
+ressemblance avec les Rostow.</p>
+
+<p>&laquo;Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel guignon! J'aurais d&ucirc; venir hier,&raquo; murmura le jeune homme avec
+regret.</p>
+
+<p>Pendant ce temps la vieille m&eacute;nag&egrave;re examinait avec attention et
+sympathie ces traits qui lui &eacute;taient si familiers, et le manteau d&eacute;chir&eacute;
+et les bottes us&eacute;es du survenant.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi aviez-vous besoin du comte?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maintenant il est trop tard,&raquo; r&eacute;pondit l'officier d&eacute;sappoint&eacute;,
+faisant un pas pour s'en aller.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta malgr&eacute; lui, ind&eacute;cis.</p>
+
+<p>&laquo;C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours &eacute;t&eacute; tr&egrave;s
+bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et
+honn&ecirc;te sourire, ses bottes et sa capote.... Je n'ai plus le sou, et je
+voulais demander au comte...&raquo;</p>
+
+<p>Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.</p>
+
+<p>&laquo;Attendez un instant!...&raquo; Et, se retournant brusquement, elle se
+dirigea en courant du c&ocirc;t&eacute; de la seconde cour, o&ugrave; elle demeurait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant
+m&eacute;lancoliquement.</p>
+
+<p>&laquo;Quel dommage d'avoir manqu&eacute; mon oncle! Quelle bonne vieille! mais o&ugrave;
+est-elle donc all&eacute;e? Il faut pourtant que je lui demande par quelles
+rues je dois passer pour rattraper mon r&eacute;giment, qui doit bien
+certainement &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; &agrave; la barri&egrave;re Rogojska&iuml;a!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air
+r&eacute;solu, quoique l&eacute;g&egrave;rement embarrass&eacute;, et tenait dans ses mains un
+mouchoir &agrave; carreaux; arriv&eacute;e &agrave; quelques pas du jeune homme, elle le
+d&eacute;fit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit
+brusquement.</p>
+
+<p>&laquo;Si Son Excellence &eacute;tait &agrave; la maison, il aurait sans doute... mais
+aujourd'hui que...&raquo;</p>
+
+<p>La vieille s'arr&ecirc;ta confuse, tandis que le jeune officier acceptait
+gaiement son argent et la remerciait avec effusion.</p>
+
+<p>&laquo;Que Dieu soit avec vous!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-elle en reconduisant le jeune homme,
+qui s'&eacute;lan&ccedil;a par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son
+r&eacute;giment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'&eacute;loigner,
+et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte,
+qu'elle avait soigneusement referm&eacute;e. Elle l'avait perdu de vue depuis
+longtemps, elle &eacute;tait encore tout enti&egrave;re au sentiment de tendresse et
+de piti&eacute; maternelles que lui inspirait ce jeune gar&ccedil;on qu'elle ne
+connaissait pas!</p>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;tage inf&eacute;rieur d'une maison inachev&eacute;e de la Varvarka, il y avait un
+cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants
+d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre,
+une dizaine d'ouvriers, gris, d&eacute;braill&eacute;s, les yeux troubles, chantaient
+&agrave; tue-t&ecirc;te; mais on voyait bien qu'ils se for&ccedil;aient, car la sueur
+ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir,
+mais bien pour faire voir qu'ils &eacute;taient en gaiet&eacute; et qu'ils faisaient
+bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, v&ecirc;tu d'un
+sarrau bleu, aurait pu passer &agrave; la rigueur pour un joli gar&ccedil;on, si ses
+l&egrave;vres serr&eacute;es et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et
+sombres, n'eussent donn&eacute; &agrave; sa physionomie une expression &eacute;trange et
+m&eacute;chante. Il paraissait diriger le ch&oelig;ur, et battait solennellement la
+mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs t&ecirc;tes
+son bras blanc, que sa manche retrouss&eacute;e laissait voir en entier.
+Entendant tout &agrave; coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte &agrave;
+coups de poing, il s'&eacute;cria d'un ton de commandement:</p>
+
+<p>&laquo;Assez, enfants, on se bat l&agrave;-bas, &agrave; la porte!&raquo; Et, relevant pour la
+centi&egrave;me fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle,
+suivi de ses camarades.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient comme lui des ouvriers que le cabaretier r&eacute;galait en payement
+de cuirs de diff&eacute;rentes sortes qu'ils lui avaient apport&eacute;s de leur
+fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il
+s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essay&egrave;rent d'y p&eacute;n&eacute;trer,
+mais une querelle s'&eacute;tait engag&eacute;e sur le seuil de la porte entre le
+cabaretier et un mar&eacute;chal ferrant; ce dernier fut violemment repouss&eacute;,
+et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de
+ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son
+poids sur sa poitrine, mais, au m&ecirc;me moment, apparut le jeune gars &agrave; la
+manche retrouss&eacute;e, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'&eacute;cria
+avec fureur:</p>
+
+<p>&laquo;Enfants, on assassine les n&ocirc;tres!&raquo;</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal ferrant se releva la figure ensanglant&eacute;e, et cria d'un ton
+lamentable:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la garde! on tue, on a tu&eacute; un homme!... au secours!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur Dieu, on a tu&eacute;, tu&eacute; un homme!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta en glapissant une
+femme &agrave; la porte coch&egrave;re d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>La foule se rassembla autour du malheureux.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa
+derni&egrave;re chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de
+cabaretier!&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme blond, debout &agrave; l'entr&eacute;e, portait alternativement son
+regard terne du cabaretier au mar&eacute;chal ferrant, comme s'il cherchait
+avec qui se prendre de querelle.</p>
+
+<p>&laquo;Sc&eacute;l&eacute;rat! hurla-t-il tout &agrave; coup en se jetant sur le premier...,
+Liez-le vite, mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Me lier, moi?&raquo; s'&eacute;cria le cabaretier, et, se d&eacute;barrassant de ses
+assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa
+t&ecirc;te et le lan&ccedil;a &agrave; terre. On aurait dit que cet acte avait une
+signification mena&ccedil;ante et myst&eacute;rieuse, car les ouvriers s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave;
+l'instant.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce
+que c'est que l'ordre.... Je n'ai qu'&agrave; aller trouver l'officier de
+police.... Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est d&eacute;fendu de faire du
+d&eacute;sordre aujourd'hui dans la rue... entends-tu bien? continua le
+cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en
+se mettant en marche, avec le jeune gars, le mar&eacute;chal ferrant, les
+ouvriers et les passants ameut&eacute;s, qui criaient et hurlaient en ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y! Allons-y!&raquo;</p>
+
+<p>Au coin de la rue, devant une maison dont les volets &eacute;taient ferm&eacute;s et
+sur la fa&ccedil;ade de laquelle se balan&ccedil;ait l'enseigne d'un bottier, se
+tenaient group&eacute;s une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs v&ecirc;tements
+&eacute;taient us&eacute;s, et l'&eacute;puisement caus&eacute; par la faim se lisait sur leurs
+figures maigres et abattues. &laquo;N'aurait-il pas d&ucirc; nous payer notre
+travail? disait l'un d'eux en fron&ccedil;ant les sourcils.... Mais non, il a
+suc&eacute; notre sang et il se croit quitte: il nous a lantern&eacute;s toute la
+semaine, et au dernier moment il a fil&eacute;.&raquo; &Agrave; la vue de l'autre groupe qui
+s'avan&ccedil;ait l'ouvrier se tut, et, pouss&eacute; par une curiosit&eacute; inqui&egrave;te, se
+joignit &agrave; lui avec tous ses compagnons.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; va-t-on? Ah! nous le savons bien!... Nous allons trouver l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai que les n&ocirc;tres ont eu le dessous?</p>
+
+<p>&mdash;Que croyais-tu donc?... &Eacute;coute ce qu'on raconte!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que les questions et les r&eacute;ponses se croisaient en tous sens,
+le cabaretier profita du tumulte pour s'&eacute;chapper sans &ecirc;tre vu et
+retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarqu&eacute; la
+disparition de son ennemi, continua &agrave; p&eacute;rorer en agitant son bras nu, et
+en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui esp&eacute;raient
+en obtenir un &eacute;claircissement de nature &agrave; les rassurer.</p>
+
+<p>&laquo;Il dit qu'il conna&icirc;t la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?...
+Mais est-ce que l'autorit&eacute; n'est pas l&agrave; pour &ccedil;a?... N'ai-je pas raison,
+camarades?... Est-ce qu'on peut rester sans autorit&eacute;? mais alors on
+pillera, quoi!</p>
+
+<p>&mdash;B&ecirc;tises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible
+qu'on abandonne ainsi Moscou?... Quelqu'un s'est moqu&eacute; de toi et tu
+l'as cru!... Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines
+qu'on va le laisser entrer comme cela, &laquo;lui&raquo;!... L'autorit&eacute; est l&agrave; pour
+l'emp&ecirc;cher. &Eacute;coute donc ce que dit celui-l&agrave;!&raquo; ajouta-t-il en d&eacute;signant
+le jeune gars.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de l'enceinte de Kita&iuml;-Gorod, quelques hommes entouraient un
+individu en manteau qui lisait un papier.</p>
+
+<p>&laquo;C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase!&raquo; disait-on de c&ocirc;t&eacute; &agrave; d'autre, et
+tout le monde se porta de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrass&eacute;,
+mais, &agrave; la demande du jeune gars, il en recommen&ccedil;a la lecture d'une voix
+l&eacute;g&egrave;rement tremblante: c'&eacute;tait la derni&egrave;re affiche de Rostoptchine, du
+31 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! r&eacute;p&eacute;ta en
+souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec
+elle, agir ensemble et aider les troupes &agrave; d&eacute;truire les brigands, que
+nous renverrons au diable. Je reviendrai pour d&icirc;ner, je me remettrai &agrave;
+la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous &laquo;lui&raquo; donnerons une
+bonne racl&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Les derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune
+gars baissa la t&ecirc;te d'un air sombre: il &eacute;tait &eacute;vident que personne ne
+les avait compris, et la phrase &laquo;je reviendrai pour d&icirc;ner&raquo; produisit
+surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple &eacute;tait
+mont&eacute; &agrave; un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire &eacute;tait malsonnante
+&agrave; ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par cons&eacute;quent un
+oukase &eacute;manant d'une autorit&eacute; sup&eacute;rieure n'aurait pas d&ucirc; se le
+permettre. Personne, pas m&ecirc;me le jeune gars, dont les l&egrave;vres s'agitaient
+convulsivement, n'interrompit ce morne silence.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut aller le lui demander.... Tiens, le voil&agrave;!... Il nous
+l'expliquera sans doute!&raquo; dirent tout &agrave; coup plusieurs voix, et
+l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture,
+accompagn&eacute;e de deux dragons &agrave; cheval, venait de d&eacute;boucher sur la place.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le grand-ma&icirc;tre de police, qui, par ordre du comte, &eacute;tait all&eacute;
+le matin m&ecirc;me mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette
+exp&eacute;dition une somme d'argent consid&eacute;rable, qu'il avait pour le moment,
+soigneusement d&eacute;pos&eacute;e dans ses poches. &Agrave; la vue de la foule qui venait
+vers lui, il donna l'ordre &agrave; son cocher de s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient
+timidement de lui. Qu'y a-t-il? r&eacute;p&eacute;ta-t-il, n'en ayant pas re&ccedil;u de
+r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien! r&eacute;pondit l'homme au manteau:
+ils sont pr&ecirc;ts, pour ob&eacute;ir &agrave; Son Excellence, et pour faire leur devoir,
+&agrave; risquer leur vie.... Ce n'est pas une &eacute;meute, Votre Noblesse, mais
+comme il est dit de la part du comte...</p>
+
+<p>&mdash;Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!...
+Avance!&raquo; cria le grand-ma&icirc;tre de police au cocher.</p>
+
+<p>La foule s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e, en serrant de pr&egrave;s ceux qu'elle supposait
+avoir entendu les paroles du repr&eacute;sentant du pouvoir; mais, lui, elle le
+laissa n&eacute;anmoins s'&eacute;loigner. Le grand-ma&icirc;tre de police jeta sur elle un
+regard effray&eacute;, et murmura quelques mots &agrave; son cocher, qui lan&ccedil;a ses
+chevaux &agrave; fond de train.</p>
+
+<p>&laquo;On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-m&ecirc;me.... Ne l&acirc;chons
+pas celui-l&agrave;! Qu'il nous rende compte! Arr&ecirc;te! Arr&ecirc;te!&raquo; Et tous se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent en d&eacute;sordre &agrave; la poursuite du grand-ma&icirc;tre de police.</p>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+
+<p>Dans la soir&eacute;e du 1<sup>er</sup> septembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue
+avec Koutouzow, et en revint profond&eacute;ment bless&eacute;. Comme il n'avait pas
+&eacute;t&eacute; invit&eacute; &agrave; faire partie du conseil de guerre, sa proposition de
+prendre part &agrave; la d&eacute;fense de la ville passa inaper&ccedil;ue, et il fut
+profond&eacute;ment surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la
+tranquillit&eacute; de la capitale, dont le patriotisme n'&eacute;tait, aux yeux de
+certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans port&eacute;e.
+Apr&egrave;s s'&ecirc;tre fait servir &agrave; souper, il s'&eacute;tendit tout habill&eacute; sur un
+canap&eacute;, mais, entre minuit et une heure, on le r&eacute;veilla pour lui
+remettre une d&eacute;p&ecirc;che de Koutouzow, apport&eacute;e par un expr&egrave;s. Il lui
+annon&ccedil;ait la retraite de l'arm&eacute;e par la grand'route de Riazan au del&agrave; de
+Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour
+faciliter aux troupes le passage &agrave; travers la ville. Cette nouvelle n'en
+fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son
+entretien avec Koutouzow, le lendemain m&ecirc;me de Borodino. En effet, les
+g&eacute;n&eacute;raux qui en arrivaient r&eacute;p&eacute;taient en ch&oelig;ur qu'une seconde bataille
+&eacute;tait impossible, et alors, sur l'ordre du g&eacute;n&eacute;ral en chef, on avait
+enlev&eacute; de la ville tout ce qui appartenait au Tr&eacute;sor ainsi qu'au
+mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communiqu&eacute; sous la forme
+d'un simple billet de Koutouzow et re&ccedil;u la nuit pendant son premier
+sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point.</p>
+
+<p>Dans la suite, lorsqu'il se plut &agrave; expliquer ce qu'il avait fait &agrave; cette
+&eacute;poque, le comte Rostoptchine r&eacute;p&eacute;ta &agrave; diff&eacute;rentes reprises dans ses
+<i>M&eacute;moires</i> que son but &eacute;tait de maintenir la tranquillit&eacute; &agrave; Moscou et
+d'en faire sortir les habitants. Si telle &eacute;tait v&eacute;ritablement son
+intention, sa conduite devient irr&eacute;prochable. Mais pourquoi alors ne
+sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la
+poudre, le bl&eacute;? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers
+d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livr&eacute;?</p>
+
+<p>&laquo;Pour y maintenir la tranquillit&eacute;,&raquo; nous r&eacute;pond le comte Rostoptchine.
+Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles,
+l'a&eacute;rostat de Leppich, etc., etc.?</p>
+
+<p>&laquo;Pour qu'il ne reste plus rien en ville,&raquo; r&eacute;pond encore le comte. Si
+l'on admet cette mani&egrave;re de voir, chacun de ses actes est justifi&eacute;.</p>
+
+<p>Les atrocit&eacute;s de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue
+que la tranquillit&eacute; du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine
+fondait-il ses craintes de voir &eacute;clater une r&eacute;volution &agrave; Moscou, lorsque
+les habitants s'en &eacute;loignaient et que les troupes se repliaient? Ni l&agrave;
+ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de pr&egrave;s
+ou de loin, ressembl&acirc;t &agrave; une r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> et le 2 septembre, plus de dix mille hommes &eacute;taient rest&eacute;s &agrave;
+Moscou, et, sauf au moment o&ugrave; la foule ameut&eacute;e s'&eacute;tait r&eacute;unie sur
+l'ordre du gouverneur g&eacute;n&eacute;ral dans la cour de son h&ocirc;tel, nul d&eacute;sordre ne
+se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand m&ecirc;me on
+aurait annonc&eacute; l'abandon de la ville apr&egrave;s Borodino, au lieu de soutenir
+le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les
+mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population.</p>
+
+<p>Rostoptchine &eacute;tait d'un temp&eacute;rament sanguin et emport&eacute;, il avait
+toujours v&eacute;cu et agi dans les hautes sph&egrave;res administratives, aussi ne
+connaissait-il pas, malgr&eacute; son v&eacute;ritable patriotisme, le peuple qu'il
+s'imaginait tenir en main. Depuis l'entr&eacute;e de l'ennemi dans le pays, il
+se complaisait &agrave; jouer le r&ocirc;le du moteur dirigeant et supr&ecirc;me dans le
+mouvement national du c&oelig;ur de la Russie. Il s'imaginait guider non
+seulement les actes mat&eacute;riels des habitants, mais encore leurs
+dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations
+&eacute;crites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans
+son milieu, et qui le d&eacute;concerte &agrave; plus forte raison sous la plume de
+ses sup&eacute;rieurs. Ce r&ocirc;le lui plaisait, il s'y &eacute;tait compl&egrave;tement
+identifi&eacute;, et la n&eacute;cessit&eacute; d'y renoncer avant d'avoir accompli un
+exploit h&eacute;ro&iuml;que le surprit &agrave; l'improviste. Il sentit le terrain manquer
+sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il
+l'e&ucirc;t pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de
+croire &agrave; l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette &eacute;ventualit&eacute;.
+C'&eacute;tait contre sa volont&eacute; que les habitants quittaient la ville, et ce
+n'&eacute;tait qu'avec une extr&ecirc;me difficult&eacute; qu'il accordait aux
+fonctionnaires l'autorisation de mettre en s&ucirc;ret&eacute; les archives des
+tribunaux.</p>
+
+<p>Toute son &eacute;nergie, toute son activit&eacute; tendaient &agrave; entretenir dans la
+population la haine patriotique et la confiance en soi-m&ecirc;me, dont il
+&eacute;tait imbu plus que personne. Quant &agrave; juger jusqu'&agrave; quel point cette
+&eacute;nergie et cette activit&eacute; furent comprises et partag&eacute;es par le peuple,
+c'est l&agrave; une question qui n'est pas encore r&eacute;solue. Mais lorsque les
+&eacute;v&eacute;nements prirent, en se d&eacute;veloppant, leurs v&eacute;ritables proportions
+historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la
+haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'&eacute;pancher dans
+l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-m&ecirc;me ne suffit plus
+&agrave; la d&eacute;fense de Moscou, lorsque tout le peuple s'&eacute;coula comme un torrent
+en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte n&eacute;gatif, la force
+du sentiment national dont il &eacute;tait anim&eacute;, alors le r&ocirc;le choisi par le
+comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul,
+faible, ridicule, et d'autant plus irrit&eacute;, qu'il se sentait coupable.
+Tout ce que Moscou contenait lui avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;, et rien ne pouvait
+plus &ecirc;tre emport&eacute;! &laquo;Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est
+cependant pas moi. Tout &eacute;tait pr&ecirc;t, je tenais Moscou dans mes deux
+mains, et voil&agrave; ce qu'ils ont d&eacute;cid&eacute;.... Tra&icirc;tres! brigands!
+s'&eacute;criait-il avec rage, sans pr&eacute;ciser quels &eacute;taient ces tra&icirc;tres et ces
+brigands qu'il invectivait, pouss&eacute; par le besoin de ha&iuml;r ceux qui,
+d'apr&egrave;s lui, l'avaient plac&eacute; dans cette ridicule situation.</p>
+
+<p>Il passa toute la nuit &agrave; donner des ordres qu'on venait lui demander de
+tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni
+aussi intraitable.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Universit&eacute;,
+du S&eacute;nat, de la maison des Enfants-Trouv&eacute;s!... Les pompiers, le
+directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils
+ont &agrave; faire!&raquo; Et toute la nuit se passa ainsi.</p>
+
+<p>Le comte faisait des r&eacute;ponses br&egrave;ves et s&eacute;v&egrave;res, uniquement destin&eacute;es &agrave;
+donner &agrave; entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilit&eacute; des
+instructions donn&eacute;es, et la rejetait sur ceux qui avaient r&eacute;duit tout
+son travail &agrave; n&eacute;ant.</p>
+
+<p>&laquo;Dis &agrave; cet imb&eacute;cile de veiller &agrave; ses archives, et &agrave; cet autre de ne pas
+m'adresser de sottes questions &agrave; propos de ses pompiers.... Puisqu'il y
+a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser
+aux Fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arriv&eacute; que doit-il
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il l&acirc;che les fous dans la
+ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les arm&eacute;es, il est
+juste que ceux-l&agrave; soient aussi rendus &agrave; la libert&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte
+s'&eacute;cria avec col&egrave;re, en s'adressant au surveillant:</p>
+
+<p>&laquo;Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a
+pas! Eh bien, qu'on les l&acirc;che!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et
+V&eacute;restchaguine.</p>
+
+<p>&mdash;V&eacute;restchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'am&egrave;ne!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+
+<p>Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commenc&egrave;rent &agrave; traverser
+la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes
+inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient
+plus d&eacute;sormais besoin de lui. Il avait command&eacute; sa voiture pour aller &agrave;
+Sokolniki, et, en attendant qu'elle f&ucirc;t pr&ecirc;te, il s'&eacute;tendit, les bras
+crois&eacute;s et la figure renfrogn&eacute;e.</p>
+
+<p>En ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine
+complaisamment que si ses administr&eacute;s vivent, c'est uniquement gr&acirc;ce &agrave;
+ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilit&eacute; qu'il
+trouve la r&eacute;compense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote
+qui, de son fr&ecirc;le esquif, indique au lourd vaisseau de l'&Eacute;tat la route
+qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend,
+que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense b&acirc;timent.
+Mais qu'une temp&ecirc;te s'&eacute;l&egrave;ve, que les vagues entra&icirc;nent le vaisseau,
+l'illusion n'est plus possible, le b&acirc;timent suit seul sa marche
+majestueuse, et le pilote, qui tout &agrave; l'heure encore &eacute;tait le
+repr&eacute;sentant de la toute-puissance, devient un &ecirc;tre faible et inutile.
+Rostoptchine le sentait, et il en &eacute;tait profond&eacute;ment froiss&eacute;.</p>
+
+<p>Le grand-ma&icirc;tre de police, celui-l&agrave; m&ecirc;me que la foule avait arr&ecirc;t&eacute;,
+entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la
+voiture &eacute;tait pr&ecirc;te. L'un et l'autre &eacute;taient p&acirc;les, et le premier, apr&egrave;s
+avoir rendu compte au g&eacute;n&eacute;ral gouverneur de sa commission, ajouta que la
+cour de l'h&ocirc;tel se remplissait d'une masse &eacute;norme de gens qui
+demandaient &agrave; lui parler. Sans prof&eacute;rer une parole, le comte se leva, se
+dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la
+porte vitr&eacute;e du balcon, mais, la retirant aussit&ocirc;t, il alla &agrave; une autre
+fen&ecirc;tre, d'o&ugrave; l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars
+continuait &agrave; discourir en gesticulant. Le mar&eacute;chal ferrant, couvert de
+sang, se tenait, sombre, &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, et le murmure de leurs voix
+p&eacute;n&eacute;trait &agrave; travers les crois&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;La voiture est-elle pr&ecirc;te? demanda Rostoptchine.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est pr&ecirc;te, Excellence, r&eacute;pondit l'aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Que veulent-ils donc, ceux-l&agrave;? demanda Rostoptchine en se rapprochant
+du balcon.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se sont r&eacute;unis, &agrave; ce qu'ils assurent, pour marcher sur les
+Fran&ccedil;ais, d'apr&egrave;s votre ordre, Excellence.... Ils parlent aussi de
+trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine &agrave; leur &eacute;chapper!
+Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence...</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai &agrave; faire...&raquo;
+et il continuait &agrave; regarder au dehors: &laquo;Voil&agrave; o&ugrave; l'on a amen&eacute; la Russie,
+voil&agrave; ce que l'on a fait de moi!&raquo; se disait-il, emport&eacute; contre ceux
+qu'il accusait par une col&egrave;re farouche dont il n'&eacute;tait plus le
+ma&icirc;tre:... &laquo;La voil&agrave;, la populace, la lie du peuple, la pl&egrave;be qu'ils ont
+soulev&eacute;e par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute,&raquo; se
+dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait, &agrave; part
+lui, sur qui il pourrait bien d&eacute;verser sa fureur, &laquo;La voiture est-elle
+pr&ecirc;te? r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est pr&ecirc;te, Excellence. Quels sont vos ordres concernant
+V&eacute;restchaguine? Il attend &agrave; l'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&raquo; s'&eacute;cria Rostoptchine frapp&eacute; d'une id&eacute;e subite, ouvrant la porte
+du balcon, il y apparut, tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Tous se d&eacute;couvrirent et se tourn&egrave;rent vers lui.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et &agrave; haute voix. Merci d'&ecirc;tre
+venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut
+en finir avec le mis&eacute;rable qui a caus&eacute; la perte de Moscou.
+Attendez-moi!...&raquo; Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en
+&eacute;tait sorti.</p>
+
+<p>Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.</p>
+
+<p>&laquo;Tu vois bien qu'il saura en venir &agrave; bout, et toi qui assurais que les
+Fran&ccedil;ais...&raquo; disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque
+de confiance.</p>
+
+<p>Deux minutes plus tard, un officier se montra &agrave; la porte principale, et
+dit quelques mots aux dragons, qui s'align&egrave;rent. La foule, avide de
+voir, se porta pr&egrave;s du p&eacute;ristyle, Rostoptchine y parut au m&ecirc;me instant,
+et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est-il?&raquo; demanda-t-il avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment on aper&ccedil;ut un jeune homme, dont le cou maigre supportait
+une t&ecirc;te &agrave; moiti&eacute; ras&eacute;e; il tournait le coin de la maison. V&ecirc;tu d'un
+caftan, en drap gros-bleu, jadis &eacute;l&eacute;gant, et du pantalon sale et us&eacute; du
+for&ccedil;at, il avan&ccedil;ait lentement entre deux dragons, tra&icirc;nant avec peine
+ses jambe gr&ecirc;les et encha&icirc;n&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il se mette l&agrave;!&raquo; dit Rostoptchine en d&eacute;tournant les yeux du
+prisonnier, et en indiquant la derni&egrave;re marche.</p>
+
+<p>Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses
+fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient
+en rien &agrave; celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de
+soumission. Pendant cette sc&egrave;ne muette, rien ne rompit le silence, sauf
+quelques cris &eacute;touff&eacute;s qui partaient des derniers rangs, o&ugrave; l'on
+s'&eacute;crasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils fronc&eacute;s, attendait
+que le jeune prisonnier f&ucirc;t en place.</p>
+
+<p>&laquo;Enfants! dit-il enfin d'une voix aigu&euml; et m&eacute;tallique, cet homme est
+V&eacute;restchaguine, celui qui a perdu Moscou!&raquo;</p>
+
+<p>L'accus&eacute;, dont les traits amaigris exprimaient un an&eacute;antissement
+complet, tenait la t&ecirc;te inclin&eacute;e; mais, aux premi&egrave;res paroles du comte,
+il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il
+d&eacute;sirait lui parler, ou peut-&ecirc;tre rencontrer son regard. Le long du cou
+d&eacute;licat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde,
+sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tourn&egrave;rent de son c&ocirc;t&eacute;; il
+regarda la foule, et, comme s'il se sentait encourag&eacute; par la sympathie
+qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant
+de nouveau la t&ecirc;te, chercha &agrave; se mettre d'aplomb sur la marche.</p>
+
+<p>&laquo;Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu &agrave; Bonaparte, il
+est le seul entre nous tous qui ait d&eacute;shonor&eacute; le nom russe.... Moscou
+p&eacute;rit &agrave; cause de lui!&raquo; dit Rostoptchine une voix &eacute;gale mais dure. Tout &agrave;
+coup, apr&egrave;s avoir jet&eacute; un regard &agrave; la victime, il reprit en &eacute;levant la
+voix avec une nouvelle force: &laquo;Je le livre &agrave; votre jugement, prenez-le!&raquo;</p>
+
+<p>La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bient&ocirc;t la presse
+devint intol&eacute;rable; il &eacute;tait p&eacute;nible aussi de respirer cette atmosph&egrave;re
+vici&eacute;e sans pouvoir s'en d&eacute;gager, et d'y tendre quelque chose de
+terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout
+compris, se tenaient bouche b&eacute;ante, les yeux &eacute;carquill&eacute;s par la frayeur,
+opposant une digue &agrave; la pression de la masse qui &eacute;tait derri&egrave;re eux.</p>
+
+<p>&laquo;Frappez-le! Que le tra&icirc;tre p&eacute;risse! criait Rostoptchine.... Qu'on le
+sabre! je l'ordonne!&raquo;</p>
+
+<p>Un cri g&eacute;n&eacute;ral r&eacute;pondit &agrave; l'intonation furieuse de cette voix, dont on
+distinguait &agrave; peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi
+d'un arr&ecirc;t instantan&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Comte, dit V&eacute;restchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce
+moment de silence, comte, le m&ecirc;me Dieu nous juge!...&raquo; Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le sabre! je l'ordonne! r&eacute;p&eacute;ta Rostoptchine, bl&ecirc;me de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Les sabres hors du fourreau!&raquo; commanda l'officier.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs
+jusque sur les degr&eacute;s du p&eacute;ristyle. Le jeune gars se trouva ainsi port&eacute;
+pr&egrave;s de V&eacute;restchaguine; son visage &eacute;tait p&eacute;trifi&eacute; et sa main toujours
+lev&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec
+col&egrave;re V&eacute;restchaguine du plat de son sabre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&raquo; fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi,
+du coup qu'il avait re&ccedil;u. Un fr&eacute;missement d'horreur et de compassion
+agita la foule.</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur! Seigneur!&raquo; s'&eacute;cria une voix. V&eacute;restchaguine poussa un cri de
+douleur et ce cri d&eacute;cida de sa perte. Les sentiments humains qui
+tenaient encore en suspens cette masse surexcit&eacute;e c&eacute;d&egrave;rent tout &agrave; coup,
+et le crime, d&eacute;j&agrave; &agrave; moiti&eacute; commis, ne devait plus tarder &agrave; s'accomplir.
+Un rugissement mena&ccedil;ant et furieux &eacute;touffa les derniers murmures de
+commis&eacute;ration et de piti&eacute;, et, semblable &agrave; la neuvi&egrave;me et derni&egrave;re vague
+qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son &eacute;lan
+irr&eacute;sistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit
+tous dans un indescriptible d&eacute;sordre. Le dragon qui avait d&eacute;j&agrave; frapp&eacute;
+V&eacute;restchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le
+malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du c&ocirc;t&eacute; de la
+populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfon&ccedil;a
+ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de b&ecirc;te sauvage tomba avec
+lui au milieu de la foule, qui se rua &agrave; l'instant sur eux. Les uns
+tiraillaient et frappaient V&eacute;restchaguine, les autres assommaient le
+jeune gar&ccedil;on, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire.
+Les dragons furent longtemps &agrave; d&eacute;gager l'ouvrier &agrave; moiti&eacute; mort, et,
+malgr&eacute; la rage que ces forcen&eacute;s apportaient &agrave; leur &oelig;uvre de sang, ils
+ne pouvaient parvenir &agrave; achever le malheureux condamn&eacute;, &eacute;charp&eacute; et
+r&acirc;lant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme
+dans un &eacute;tau, g&ecirc;nait leurs hideux mouvements.</p>
+
+<p>&laquo;Un coup de hache pour en finir!... L'a-t-on bien &eacute;cras&eacute;?... Tra&icirc;tre qui
+a vendu le Christ!... Est-il encore vivant?... Il a re&ccedil;u son compte!...&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque la victime cessa de lutter et que le r&acirc;le de l'agonie souleva
+sa poitrine mutil&eacute;e, il se fit alors seulement un peu de place autour de
+son cadavre ensanglant&eacute;: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en
+&eacute;loignait ensuite en fr&eacute;missant de stupeur.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Seigneur!... Quelle b&ecirc;te f&eacute;roce que la populace!... Comment
+aurait-il pu lui &eacute;chapper!... C'est un jeune pourtant... un fils de
+marchand, bien s&ucirc;r!... Oh! le peuple!... et l'on assure maintenant que
+ce n'est pas celui-l&agrave; qu'on aurait d&ucirc;.... On en a assomm&eacute; encore un
+autre!... Oh! celui qui ne craint pas le p&eacute;ch&eacute;...&raquo; disait-on &agrave; pr&eacute;sent
+en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souill&eacute;e
+de sang et de poussi&egrave;re. Un soldat de police z&eacute;l&eacute;, trouvant peu
+convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna
+de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussit&ocirc;t par les
+jambes, le tra&icirc;n&egrave;rent dehors sans autre forme de proc&egrave;s, pendant que la
+t&ecirc;te, &agrave; moiti&eacute; arrach&eacute;e du tronc, frappait la terre par saccades, et que
+le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; V&eacute;restchaguine tomba et o&ugrave; cette meute haletante et
+furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint p&acirc;le comme un mort, et, au
+lieu de se diriger vers la petite porte de service o&ugrave; l'attendait sa
+voiture, gagna pr&eacute;cipitamment, sans savoir lui-m&ecirc;me pourquoi,
+l'appartement du rez-de-chauss&eacute;e. Le frisson de la fi&egrave;vre faisait
+claquer ses dents.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, pas par l&agrave;, c'est ici!&raquo; lui cria un domestique effar&eacute;.</p>
+
+<p>Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui &eacute;tait donn&eacute;e,
+arriva &agrave; sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le
+conduire &agrave; sa maison de campagne. On entendait encore au loin les
+clameurs de la foule, mais, &agrave; mesure qu'il s'&eacute;loignait, le souvenir de
+l'&eacute;motion et de la frayeur qu'il avait laiss&eacute; para&icirc;tre devant ses
+inf&eacute;rieurs lui causa un vif m&eacute;contentement. &laquo;La populace est terrible,
+elle est hideuse! se disait-il en fran&ccedil;ais. Ils sont comme les loups
+qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!&raquo;.... &laquo;Comte, le m&ecirc;me Dieu
+nous juge!&raquo; Il lui sembla qu'une voix lui r&eacute;p&eacute;tait &agrave; l'oreille ces mots
+de V&eacute;restchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela
+ne dura qu'un instant, et il sourit &agrave; sa propre faiblesse. &laquo;Allons donc,
+pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs &agrave; remplir. Il fallait apaiser le
+peuple.... Le bien public ne fait gr&acirc;ce &agrave; personne!&raquo; Et il r&eacute;fl&eacute;chit aux
+obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui
+avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;e, envers lui-m&ecirc;me enfin, non pas comme homme priv&eacute;,
+mais comme repr&eacute;sentant du souverain: &laquo;Si je n'avais &eacute;t&eacute; qu'un simple
+particulier, ma ligne de conduite e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tout autre, mais dans les
+circonstances actuelles je devais, &agrave; tout prix, sauvegarder la vie et la
+dignit&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral gouverneur!&raquo;</p>
+
+<p>Doucement berc&eacute; dans sa voiture, son corps se calma peu &agrave; peu, tandis
+que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres &agrave;
+rass&eacute;r&eacute;ner son &acirc;me. Ces arguments n'&eacute;taient pas nouveaux: depuis que le
+monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a
+commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pens&eacute;e d'y
+avoir &eacute;t&eacute; forc&eacute; en vue du bien public. Celui-l&agrave; seul qui ne se laisse
+emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de
+telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune fa&ccedil;on le
+meurtre de V&eacute;restchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour
+&ecirc;tre satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le
+coupable et en apaisant la foule. &laquo;V&eacute;restchaguine &eacute;tait jug&eacute; et condamn&eacute;
+&agrave; la peine de mort, pensait-il (et cependant le S&eacute;nat ne l'avait
+condamn&eacute; qu'aux travaux forc&eacute;s). C'&eacute;tait un tra&icirc;tre, je ne pouvais pas
+le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups!&raquo; Arriv&eacute; chez
+lui, il prit diff&eacute;rentes dispositions, et chassa ainsi compl&egrave;tement les
+pr&eacute;occupations qu'il pouvait avoir encore.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant
+oubli&eacute; cet incident; et, ne songeant plus qu'&agrave; l'avenir, il se rendit
+aupr&egrave;s de Koutouzow, qu'on lui avait dit &ecirc;tre au pont de la Yaouza.
+Pr&eacute;parant &agrave; l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser
+pour sa d&eacute;loyaut&eacute; envers lui, il se disposait &agrave; faire sentir &agrave; ce vieux
+renard de cour que lui seul porterait la responsabilit&eacute; des malheurs de
+la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait &eacute;tait
+d&eacute;serte, sauf &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e; l&agrave;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une grande maison
+jaune, s'agitaient des individus v&ecirc;tus de blanc, dont quelques-uns
+criaient et gesticulaient. &Agrave; la vue de la cal&egrave;che du comte, l'un d'eux
+se pr&eacute;cipita &agrave; sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine
+lui-m&ecirc;me regardaient, avec un m&eacute;lange de curiosit&eacute; et de terreur, ce
+groupe de fous qu'on venait de l&acirc;cher, surtout celui qui s'avan&ccedil;ait vers
+eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au
+vent sa longue robe de chambre. Les yeux fix&eacute;s sur Rostoptchine, il
+hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner
+de s'arr&ecirc;ter. Sa figure sombre et d&eacute;charn&eacute;e &eacute;tait couverte de touffes
+de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient
+en tous sens d'un air inquiet et effar&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Halte! Halte!&raquo; criait-il d'une voix per&ccedil;ante et haletante; et il
+essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes
+extravagants.</p>
+
+<p>Enfin il atteignit le groupe, et continua &agrave; courir parall&egrave;lement &agrave; la
+voiture.</p>
+
+<p>&laquo;On m'a tu&eacute; trois fois, et trois fois je suis ressuscit&eacute; d'entre les
+morts!... On m'a lapid&eacute;, on m'a crucifi&eacute;.... Je ressusciterai... je
+ressusciterai!... je ressusciterai! On a d&eacute;chir&eacute; mon corps!... Trois
+fois le royaume de Dieu s'&eacute;croulera... et trois fois je le r&eacute;tablirai!&raquo;
+Et sa voix montait &agrave; un diapason de plus en plus aigu.</p>
+
+<p>Le comte Rostoptchine p&acirc;lit comme il avait p&acirc;li au moment o&ugrave; la foule
+s'&eacute;tait jet&eacute;e sur V&eacute;restchaguine.</p>
+
+<p>&laquo;Marche, marche!&raquo; cria-t-il au cocher en tremblant.</p>
+
+<p>Les chevaux s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave; fond de train, mais les cris furieux du fou,
+qu'il distan&ccedil;ait de plus en plus, r&eacute;sonnaient toujours &agrave; ses oreilles,
+tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglant&eacute;e
+de V&eacute;restchaguine avec son caftan fourr&eacute;. Il sentait que le temps ne
+pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace
+sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profond&eacute;ment
+dans son c&oelig;ur, le poursuivrait jusqu'&agrave; la fin de ses jours. Il
+l'entendait dire: &laquo;Qu'on le sabre! Vous m'en r&eacute;pondez sur votre t&ecirc;te.&raquo;
+Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu
+me taire et <i>rien</i> n'aurait eu lieu.&raquo; Il revoyait la figure du dragon
+passant tout &agrave; coup de la terreur &agrave; la f&eacute;rocit&eacute;, et le regard de timide
+reproche que lui avait jet&eacute; sa triste victime: &laquo;Je ne pouvais agir
+autrement... la pl&egrave;be... le tra&icirc;tre... le bien public!...&raquo;</p>
+
+<p>Le passage de la Yaouza &eacute;tait encore encombr&eacute; de troupes, la chaleur
+&eacute;tait accablante. Koutouzow, fatigu&eacute; et pr&eacute;occup&eacute;, assis sur un banc
+pr&egrave;s du pont, tra&ccedil;ait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un
+g&eacute;n&eacute;ral, dont le tricorne &eacute;tait surmont&eacute; d'un immense plumet, descendit
+d'une cal&egrave;che &agrave; quelques pas de lui et lui adressa la parole en
+fran&ccedil;ais, d'un air &agrave; la fois irrit&eacute; et ind&eacute;cis. C'&eacute;tait le comte
+Rostoptchine! Il expliquait &agrave; Koutouzow qu'il &eacute;tait venu le trouver
+parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Les choses se seraient autrement pass&eacute;es si Votre Altesse m'avait dit
+que Moscou serait livr&eacute; sans combat!&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow examinait Rostoptchine sans pr&ecirc;ter grande attention &agrave; ses
+paroles, mais en cherchant seulement &agrave; se rendre compte de l'expression
+de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha
+tranquillement la t&ecirc;te, et, sans d&eacute;tourner son regard scrutateur,
+marmotta tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow pensait-il &agrave; autre chose, ou pronon&ccedil;a-t-il ces paroles &agrave; bon
+escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se
+retira, et, spectacle &eacute;trange! cet homme si fier, ce g&eacute;n&eacute;ral gouverneur
+de Moscou, ne trouva rien de mieux &agrave; faire que de s'approcher du pont et
+de disperser &agrave; grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient
+les abords!</p>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+
+<p>&Agrave; quatre heures de l'apr&egrave;s-midi, l'arm&eacute;e de Murat, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'un
+d&eacute;tachement de hussards wurtembergeois, et accompagn&eacute;e du roi de Naples
+et de sa nombreuse suite, fit son entr&eacute;e &agrave; Moscou. Arriv&eacute; &agrave;
+l'Arbatska&iuml;a, Murat s'arr&ecirc;ta pour attendre les nouvelles que son
+avant-garde devait lui apporter sur l'&eacute;tat de la forteresse appel&eacute;e le
+&laquo;Kremlin&raquo;. Autour de lui se group&egrave;rent quelques badauds qui regardaient
+avec stup&eacute;faction ce chef &eacute;tranger avec ses cheveux longs, chamarr&eacute; d'or
+et portant une coiffure orn&eacute;e de plumes multicolores.</p>
+
+<p>&laquo;Dis donc. Est-ce leur roi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal! disaient quelques-uns.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc;te donc ton bonnet!&raquo; s'&eacute;criaient les autres.</p>
+
+<p>Un interpr&egrave;te s'avan&ccedil;a, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda
+si le &laquo;Kremlin&raquo; &eacute;tait loin. Surpris par l'accent polonais qu'il
+entendait pour la premi&egrave;re fois, le dvornik ne comprit pas la question,
+et se d&eacute;roba de son mieux derri&egrave;re ses camarades. Un officier de
+l'avant-garde revint en moment annoncer &agrave; Murat que les portes de la
+forteresse &eacute;taient ferm&eacute;es et qu'on s'y pr&eacute;parait sans doute &agrave; la
+d&eacute;fense.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien,&raquo; dit-il en commandant &agrave; l'un de ses aides camp de faire
+avancer quatre canons.</p>
+
+<p>L'artillerie s'&eacute;branla au trot, et, d&eacute;passant la colonne qui suivait,
+Murat se dirigea vers l'Arbatska&iuml;a. Arriv&eacute;e au bout de la rue, la
+colonne s'arr&ecirc;ta. Quelques officiers fran&ccedil;ais mirent les bouches &agrave; feu
+en position, et examin&egrave;rent le &laquo;Kremlin&raquo; au moyen d'une longue-vue. Tout
+&agrave; coup ils y entendirent sonner les cloches pour les v&ecirc;pres. Croyant &agrave;
+un appel aux armes, ils s'en effray&egrave;rent, et quelques fantassins
+coururent aux portes de Koutaflew, qui &eacute;taient barricad&eacute;es par des
+poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment o&ugrave;
+ils s'en approchaient. Le g&eacute;n&eacute;ral qui se tenait aupr&egrave;s des canons leur
+cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retourn&egrave;rent en
+arri&egrave;re. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut bless&eacute; au
+pied. &Agrave; cette vue, la volont&eacute; arr&ecirc;t&eacute;e d'engager la lutte et de braver la
+mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme
+et de tranquillit&eacute; qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le
+mar&eacute;chal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'&eacute;taient plus
+dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et
+au moment peut-&ecirc;tre d'un combat sanglant. Les pi&egrave;ces furent point&eacute;es,
+les artilleurs aviv&egrave;rent leurs m&egrave;ches, l'officier commanda: &laquo;Feu!&raquo; Deux
+sifflements aigus se firent entendre simultan&eacute;ment, la mitraille
+s'incrusta avec un bruit sec dans la ma&ccedil;onnerie des portes, dans les
+poutres, dans la barricade, et deux jets de fum&eacute;e se balanc&egrave;rent
+au-dessus des canons. &Agrave; peine l'&eacute;cho de la d&eacute;charge venait-il de
+s'&eacute;teindre, qu'un bruit &eacute;trange passa dans l'air: une quantit&eacute;
+innombrable de corbeaux s'&eacute;lev&egrave;rent croassant au-dessus des murailles,
+et tourbillonn&egrave;rent en battant lourdement l'espace de leurs milliers
+d'ailes. Au m&ecirc;me instant un cri isol&eacute; partit de derri&egrave;re la barricade,
+et l'on vit surgir, au milieu de la fum&eacute;e qui se dissipait peu &agrave; peu, la
+figure d'un homme, en caftan et nu-t&ecirc;te, tenant un fusil et visant les
+Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&laquo;Feu!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en
+m&ecirc;me temps que les deux coups de canon. Un nuage de fum&eacute;e masqua la
+porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapproch&egrave;rent de
+nouveau. Trois bless&eacute;s et quatre morts &eacute;taient couch&eacute;s devant l'entr&eacute;e,
+tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.</p>
+
+<p>&laquo;Enlevez-moi &ccedil;a,&raquo; dit l'officier en indiquant les poutres et les
+cadavres. Les Fran&ccedil;ais achev&egrave;rent les bless&eacute;s, et en jet&egrave;rent les
+cadavres par-dessus la muraille. Qui &eacute;taient ces gens-l&agrave;? personne ne le
+sut. M. Thiers seul leur a consacr&eacute; ces quelques lignes: &laquo;Ces mis&eacute;rables
+avaient envahi la citadelle sacr&eacute;e, s'&eacute;taient empar&eacute;s des fusils de
+l'arsenal, et tiraient sur les Fran&ccedil;ais. On en sabra quelques-uns, et
+l'on purgea le Kremlin de leur pr&eacute;sence<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>On vint annoncer &agrave; Murat que la voie &eacute;tait libre. Les Fran&ccedil;ais
+franchirent les portes, &eacute;tablirent leur bivouac sur la place du S&eacute;nat,
+et les soldats jet&egrave;rent par les fen&ecirc;tres de ce b&acirc;timent des chaises,
+dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les d&eacute;tachements se
+suivaient &agrave; la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les
+maisons vides et abandonn&eacute;es o&ugrave; ils s'&eacute;tablissaient comme dans un camp.</p>
+
+<p>Avec leurs uniformes us&eacute;s, leurs figures affam&eacute;es et &eacute;puis&eacute;es, r&eacute;duites
+au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent n&eacute;anmoins
+leur entr&eacute;e &agrave; Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'&eacute;parpill&egrave;rent dans
+les maisons d&eacute;sertes, elles cess&egrave;rent d'exister comme arm&eacute;e, et le
+soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant
+Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il
+croyait indispensables ou pr&eacute;cieux. Il n'avait plus pour but la
+conqu&ecirc;te, mais la conservation de ce qu'il avait pill&eacute;. Semblables au
+singe qui, apr&egrave;s avoir plong&eacute; son bras dan l'&eacute;troit goulot d'un vase
+pour y saisir une poign&eacute;e de noisettes, s'obstine &agrave; ne pas ouvrir la
+main, de crainte de le laisser &eacute;chapper et court ainsi le risque de la
+vie, les Fran&ccedil;ais avaient d'autant plus de chances de p&eacute;rir en op&eacute;rant
+leur retraite, qu'ils tra&icirc;naient apr&egrave;s eux un immense butin; comme le
+singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes apr&egrave;s leur
+installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derri&egrave;re
+les fen&ecirc;tres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes gu&ecirc;tr&eacute;s,
+en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans
+les caves et dans les glaci&egrave;res, dont ils enlevaient les provisions. Ils
+d&eacute;clouaient les planches qui fermaient les remises et les &eacute;curies, et,
+retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux,
+faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et
+cherchaient &agrave; apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces
+gens-l&agrave; partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de
+v&eacute;ritables soldats il n'en &eacute;tait plus question.</p>
+
+<p>En vain des ordres r&eacute;it&eacute;r&eacute;s &eacute;taient envoy&eacute;s aux diff&eacute;rents chefs de
+corps, leur enjoignant de d&eacute;fendre aux soldats de courir dans la ville,
+d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre
+avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; de faire chaque jour un appel g&eacute;n&eacute;ral. En d&eacute;pit de
+toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'arm&eacute;e, se
+r&eacute;pandaient partout dans cette cit&eacute; d&eacute;serte &agrave; la recherche des riches
+approvisionnements et des jouissances mat&eacute;rielles qu'elle leur offrait
+encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le
+sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de
+marchands abandonn&eacute;e avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y
+trouver des &eacute;curies plus spacieuses qu'il leur &eacute;tait n&eacute;cessaire, ils ne
+s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus
+commode; certains m&ecirc;me accaparaient plusieurs maisons &agrave; la fois, et se
+h&acirc;taient d'&eacute;crire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles
+&eacute;taient occup&eacute;es, et les hommes des diff&eacute;rentes armes finissaient par se
+quereller et s'injurier. Avant m&ecirc;me d'&ecirc;tre install&eacute;s, ils couraient
+examiner la ville, et, sur ou&iuml;-dire, se portaient l&agrave; o&ugrave; ils croyaient
+trouver des objets de valeur. Leurs chefs, apr&egrave;s avoir vainement cherch&eacute;
+&agrave; les arr&ecirc;ter, se laissaient &agrave; leur tour entra&icirc;ner &agrave; commettre les m&ecirc;mes
+d&eacute;pr&eacute;dations. Les g&eacute;n&eacute;raux eux-m&ecirc;mes se rassemblaient en foule dans les
+ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-l&agrave;
+une cal&egrave;che. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux
+officiers sup&eacute;rieurs de les loger, dans l'espoir d'&eacute;viter par l&agrave; le
+pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les
+Fran&ccedil;ais se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas
+explor&eacute;s ils en d&eacute;couvriraient encore de plus grandes. Ainsi,
+l'envahissement d'une ville opulente par une arm&eacute;e &eacute;puis&eacute;e eut pour
+cons&eacute;quence la destruction de cette arm&eacute;e m&ecirc;me et la destruction de la
+ville, et le pillage et l'incendie en furent le r&eacute;sultat fatal.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme f&eacute;roce de
+Rostoptchine, les Russes &agrave; la sauvagerie des Fran&ccedil;ais; mais, en r&eacute;alit&eacute;,
+on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Fran&ccedil;ais, et
+les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la
+cause. Moscou a br&ucirc;l&eacute; comme aurait pu br&ucirc;ler n'importe quelle ville
+construite en bois, abstraction faite du mauvais &eacute;tat des pompes,
+qu'elles y fussent rest&eacute;es ou non, comme n'importe quel village,
+fabrique ou maison qui auraient &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;s par leurs propri&eacute;taires
+et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut
+br&ucirc;l&eacute; par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non
+par ceux qui y &eacute;taient rest&eacute;s, mais par le fait de ceux qui l'avaient
+quitt&eacute;. Moscou ne fut pas respect&eacute; par l'ennemi comme Berlin et comme
+Vienne, parce que ses habitants ne re&ccedil;urent pas les Fran&ccedil;ais avec le
+pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais pr&eacute;f&eacute;r&egrave;rent
+l'abandonner &agrave; son malheureux sort.</p>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+
+<p>Le flot de l'invasion fran&ccedil;aise n'atteignit que le soir du 2 septembre
+le quartier o&ugrave; demeurait Pierre. Apr&egrave;s les deux jours qu'il venait de
+passer dans une solitude absolue et d'une fa&ccedil;on si &eacute;trange, il se
+trouvait dans un &eacute;tat voisin de la folie. Une pens&eacute;e unique s'&eacute;tait
+tellement empar&eacute;e de tout son &ecirc;tre qu'il n'aurait pu dire quand et
+comment elle lui &eacute;tait venue. Il ne se rappelait plus rien du pass&eacute;, et
+ne comprenait rien au pr&eacute;sent. Tout ce qui se d&eacute;roulait devant ses yeux
+lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se d&eacute;rober aux
+complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherch&eacute;
+et trouv&eacute; un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le
+souvenir se rattachait dans son &acirc;me &agrave; tout un monde de paix &eacute;ternelle et
+de calme solennel, compl&egrave;tement oppos&eacute; &agrave; l'agitation fi&eacute;vreuse dont il
+sentait peser sur lui l'irr&eacute;sistible influence. Accoud&eacute; sur le bureau
+poudreux du d&eacute;funt, dans le profond silence de son cabinet, son
+imagination lui repr&eacute;senta avec nettet&eacute; les &eacute;v&eacute;nements auxquels il
+avait &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute; dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre
+autres, et il &eacute;prouva de nouveau un trouble ind&eacute;finissable en comparant
+son inf&eacute;riorit&eacute; morale et sa vie de mensonge &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; la
+simplicit&eacute; puissante de ceux dont le souvenir s'&eacute;tait imprim&eacute; dans son
+&acirc;me sous l'appellation &laquo;Eux&raquo;! Lorsque Gh&eacute;rassime le tira de ses
+m&eacute;ditations, Pierre, qui s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; prendre part avec le peuple &agrave;
+la d&eacute;fense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un
+d&eacute;guisement et un pistolet, et lui annon&ccedil;a son intention de rester cach&eacute;
+dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son
+attention sur le manuscrit ma&ccedil;onnique: elle se portait involontairement
+sur la signification cabalistique de son nom li&eacute; &agrave; celui de Bonaparte.
+La pens&eacute;e qu'il &eacute;tait pr&eacute;destin&eacute; &agrave; mettre un terme au pouvoir de &laquo;la
+B&ecirc;te&raquo; ne lui venait toutefois encore &agrave; l'esprit que comme une de ces
+vagues r&ecirc;veries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de
+traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha
+se fut &eacute;cri&eacute;e: &laquo;Vous restez &agrave; Moscou! Ah! que c'est bien!&raquo; il comprit
+qu'il ferait bien de ne pas s'en &eacute;loigner, alors m&ecirc;me que la ville
+serait livr&eacute;e &agrave; l'ennemi, afin d'accomplir sa destin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le lendemain, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de la pens&eacute;e de se montrer digne d'&raquo; Eux&raquo;, il se
+dirigea vers la barri&egrave;re des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut
+convaincu que Moscou ne serait pas d&eacute;fendu, la mise &agrave; ex&eacute;cution du
+projet qu'il caressait confus&eacute;ment depuis quelques jours se dressa tout
+&agrave; coup devant lui comme une n&eacute;cessit&eacute; implacable. Il lui fallait ne pas
+se montrer, chercher &agrave; aborder Napol&eacute;on, le tuer, mourir peut-&ecirc;tre avec
+lui, mais d&eacute;livrer l'Europe de celui qui, &agrave; ses yeux, &eacute;tait &agrave; cause de
+tous ses maux!</p>
+
+<p>Pierre connaissait tous les d&eacute;tails de l'attentat qu'un &eacute;tudiant
+allemand avait commis en 1809, &agrave; Vienne, contre Napol&eacute;on; il savait que
+cet &eacute;tudiant avait &eacute;t&eacute; fusill&eacute;, mais le danger qu'il allait courir en
+remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter
+davantage.</p>
+
+<p>Deux sentiments l'entra&icirc;naient avec une &eacute;gale violence. Le premier, le
+besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur
+g&eacute;n&eacute;ral avait fait na&icirc;tre dans son c&oelig;ur, l'avait conduit &agrave; Moja&iuml;sk
+jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint &agrave; quitter sa
+maison, &agrave; faire bon march&eacute; du luxe et du confort de son existence
+habituelle, &agrave; coucher tout habill&eacute; sur la dure et &agrave; partager la maigre
+ch&egrave;re de Gh&eacute;rassime. Le second &eacute;tait ce sentiment, essentiellement
+russe, de profond m&eacute;pris pour les conventions factices de la vie, et
+pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorit&eacute; les
+jouissances supr&ecirc;mes de ce monde. Pierre en avait &eacute;prouv&eacute; pour la
+premi&egrave;re fois l'enivrement au palais Slobodski, o&ugrave; il avait compris que
+la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes ch&eacute;rissent d'ordinaire,
+n'a r&eacute;ellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent &agrave;
+s'en d&eacute;barrasser. C'est ce m&ecirc;me sentiment qui entra&icirc;ne la recrue &agrave; boire
+son dernier kopeck, l'ivrogne &agrave; briser les vitres et les glaces sans
+raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa
+bourse pour payer le d&eacute;g&acirc;t; c'est ce sentiment qui fait que l'homme
+commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui
+est en m&ecirc;me temps le t&eacute;moignage d'une volont&eacute; sup&eacute;rieure menant
+l'activit&eacute; humaine o&ugrave; il lui pla&icirc;t.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat physique de Pierre correspondait &agrave; son &eacute;tat moral. La nourriture
+grossi&egrave;re qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie
+dont il s'&eacute;tait abreuv&eacute;, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilit&eacute;
+de changer de linge, les nuits inqui&egrave;tes et sans sommeil pass&eacute;es sur un
+canap&eacute; trop court, tout contribuait &agrave; entretenir chez lui une
+irritabilit&eacute; qui touchait &agrave; la folie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait deux heures de l'apr&egrave;s-midi, les Fran&ccedil;ais &eacute;taient &agrave; Moscou.
+Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'&agrave; son projet et
+en pesait les moindres d&eacute;tails. Ce n'&eacute;tait pas sur l'acte lui-m&ecirc;me que
+ses r&ecirc;veries se concentraient, ni sur la mort possible de Napol&eacute;on, mais
+sur sa propre mort, sur son courage h&eacute;ro&iuml;que, qu'il se repr&eacute;sentait avec
+un attendrissement m&eacute;lancolique. &laquo;Oui, je dois le faire, se
+disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout &agrave;
+coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce
+n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!...&raquo; Et il
+pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napol&eacute;on: &laquo;Eh bien,
+prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermet&eacute; en
+relevant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il s'abandonnait &agrave; ces divagations, la porte du cabinet
+s'ouvrit, et il vit appara&icirc;tre sur le seuil la personne, si calme
+d'habitude, et aujourd'hui m&eacute;connaissable, de Makar Alex&eacute;&iuml;&eacute;vitch. Sa
+robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge &eacute;tait ignoble &agrave;
+voir, on devinait qu'il &eacute;tait ivre. &Agrave; la vue de Pierre, une l&eacute;g&egrave;re
+confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en
+remarquant son embarras, et s'avan&ccedil;a vers lui en titubant sur ses
+jambes gr&ecirc;les.</p>
+
+<p>&laquo;Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrou&eacute;e et amicale, je leur ai
+dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?...&raquo; Puis il
+s'arr&ecirc;ta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout &agrave;
+coup, et s'&eacute;lan&ccedil;a vivement hors de la chambre.</p>
+
+<p>Gh&eacute;rassime et le dvornik l'avaient suivi pour le d&eacute;sarmer, tandis que
+Pierre regardait avec piti&eacute; et d&eacute;go&ucirc;t ce vieillard &agrave; moiti&eacute; fou, qui, la
+figure contract&eacute;e, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une
+voix rauque:</p>
+
+<p>&laquo;Aux armes! &agrave; l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille!&raquo; r&eacute;p&eacute;tait
+Gh&eacute;rassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans
+une chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, mis&eacute;rable!... Ne me touche
+pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.</p>
+
+<p>&mdash;Empoigne-le,&raquo; murmura Gh&eacute;rassime au dvornik.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient enfin parvenus &agrave; le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau
+cri, un cri de femme, per&ccedil;ant et aigu, vint s'ajouter &agrave; ceux qu'ils
+poussaient en l'entra&icirc;nant, et que dominait toujours la voix rauque de
+l'ivrogne... et la cuisini&egrave;re se pr&eacute;cipita, d'un air effar&eacute;, dans la
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mes p&egrave;res!... Il y en a quatre... quatre &agrave; cheval!&raquo;</p>
+
+<p>Gh&eacute;rassime et le dvornik l&acirc;ch&egrave;rent les mains de Makar Alex&eacute;&iuml;&eacute;vitch, et
+l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit
+de pas s'approchant de la porte d'entr&eacute;e.</p>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+
+<p>Pierre, d&eacute;cid&eacute; &agrave; cacher, jusqu'&agrave; l'accomplissement de son projet, son
+nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et &agrave; dispara&icirc;tre
+au besoin &agrave; la premi&egrave;re apparition de l'ennemi, &eacute;tait rest&eacute; debout
+devant la porte. Les Fran&ccedil;ais entr&egrave;rent. Pierre, retenu par une
+invincible curiosit&eacute;, ne bougea pas.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat,
+&eacute;videmment son planton, maigre, h&acirc;l&eacute;, avec des joues creuses, et une
+figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avan&ccedil;a de quelques pas
+en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'&oelig;il autour de lui, et,
+trouvant sans doute l'appartement &agrave; sa guise, il se tourna vers les
+cavaliers rest&eacute;s &agrave; la porte d'entr&eacute;e, et leur donna l'ordre d'amener les
+chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air cr&acirc;ne et portant
+l&eacute;g&egrave;rement la main &agrave; la visi&egrave;re de son casque, il s'&eacute;cria gaiement:</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour la compagnie!&raquo; Personne ne lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes le bourgeois?&raquo; continua-t-il en s'adressant &agrave; Gh&eacute;rassime,
+qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.</p>
+
+<p>&laquo;Qouartire... qouartire... logement!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta l'officier en lui souriant
+avec bonhomie, et en lui tapant sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&laquo;Les Fran&ccedil;ais sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous f&acirc;chons
+pas, mon vieux.... Ah &ccedil;&agrave;! dites donc, on ne parle pas fran&ccedil;ais dans
+cette boutique?&raquo; demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.</p>
+
+<p>Celui-ci fit un pas en arri&egrave;re. L'officier s'adressa de nouveau au vieux
+Gh&eacute;rassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ma&icirc;tre pas ici... moi pas comprendre,&raquo; disait Gh&eacute;rassime en
+t&acirc;chant de s'&eacute;noncer aussi distinctement que possible.</p>
+
+<p>Le Fran&ccedil;ais sourit, fit un geste de d&eacute;sespoir &agrave; moiti&eacute; comique, et se
+dirigea du c&ocirc;t&eacute; de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se
+reculer, lorsqu'il aper&ccedil;ut dans l'entreb&acirc;illement de la porte Makar
+Alex&eacute;&iuml;&eacute;vitch, le pistolet &agrave; la main; avec cette ruse que laisse parfois
+la folie, il visait tranquillement le Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'abordage!&raquo; s'&eacute;cria l'ivrogne en pressant la d&eacute;tente.</p>
+
+<p>&Agrave; ce cri, le Fran&ccedil;ais se retourna brusquement, et Pierre s'&eacute;lan&ccedil;a sur le
+fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alex&eacute;&iuml;&eacute;vitch avait eu le temps
+de l&acirc;cher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en
+remplissant la chambre de fum&eacute;e. L'officier p&acirc;lit et se rejeta en
+arri&egrave;re, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas para&icirc;tre
+savoir le fran&ccedil;ais, lui demandait avec empressement:</p>
+
+<p>&laquo;N'&ecirc;tes-vous pas bless&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que non, mais je l'ai &eacute;chapp&eacute; belle cette fois,&raquo; r&eacute;pondit
+celui-ci en se t&acirc;tant et en montrant les d&eacute;bris de pl&acirc;tre d&eacute;tach&eacute;s du
+mur. &laquo;Quel est cet homme?&raquo; ajouta l'officier en regardant Pierre
+s&eacute;v&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis vraiment au d&eacute;sespoir de ce qui vient d'arriver, dit
+Pierre en oubliant compl&egrave;tement son r&ocirc;le. C'est un malheureux fou qui ne
+savait ce qu'il faisait.&raquo;</p>
+
+<p>L'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar
+Alex&eacute;&iuml;&eacute;vitch, la l&egrave;vre pendante, se balan&ccedil;ait lourdement, appuy&eacute; &agrave; la
+muraille.</p>
+
+<p>&laquo;Brigand, tu me le payeras! lui dit le Fran&ccedil;ais; nous autres, nous
+sommes cl&eacute;ments apr&egrave;s la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux
+tra&icirc;tres!&raquo; ajouta-t-il en faisant un geste &eacute;nergique.</p>
+
+<p>Pierre, continuant &agrave; parler fran&ccedil;ais, le supplia de ne pas tirer
+vengeance d'un pauvre diable &agrave; moiti&eacute; idiot. L'officier l'&eacute;coutait en
+silence, tout en conservant son air mena&ccedil;ant; enfin il sourit, et, se
+tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la
+main avec une bienveillance exag&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'avez sauv&eacute; la vie. Vous &ecirc;tes Fran&ccedil;ais!&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l&agrave; le langage d'un Fran&ccedil;ais. Un Fran&ccedil;ais seul pouvait
+accomplir une grande action, et c'en &eacute;tait une sans contredit, et une
+des plus grandes, que d'avoir sauv&eacute; la vie &agrave; M. Ramballe, capitaine au
+18<sup>&egrave;me</sup> dragons. Malgr&eacute; tout ce que cette opinion pouvait avoir de
+flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le d&eacute;tromper.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis Russe, r&eacute;pondit-il rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste
+d'incr&eacute;dulit&eacute;. Vous me conterez tout cela plus tard.... Charm&eacute; de
+rencontrer un compatriote.... Qu'allons-nous faire de cet homme?&raquo;
+poursuivit-il en s'adressant &agrave; Pierre comme &agrave; un camarade, car, du
+moment qu'il l'avait bel et bien proclam&eacute; Fran&ccedil;ais, il n'y avait plus
+rien &agrave; r&eacute;pliquer.</p>
+
+<p>Pierre lui expliqua de nouveau qui &eacute;tait Makar Alex&eacute;&iuml;&eacute;vitch, comment ce
+fou lui avait enlev&eacute; un pistolet charg&eacute;, et il lui r&eacute;it&eacute;ra sa pri&egrave;re de
+ne pas le punir.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'avez sauv&eacute; la vie! r&eacute;p&eacute;ta son interlocuteur en gonflant sa
+poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous &ecirc;tes Fran&ccedil;ais, vous me
+demandez sa gr&acirc;ce, je vous l'accorde!... Qu'on emm&egrave;ne cet homme!&raquo;
+ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la
+chambre.</p>
+
+<p>Les soldats qui &eacute;taient entr&eacute;s au bruit du coup de pistolet se
+montraient tout pr&ecirc;ts &agrave; faire justice du coupable, mais le capitaine
+les arr&ecirc;ta d'un air s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;On vous appellera quand on aura besoin de vous... allez!&raquo;</p>
+
+<p>Les soldats s'&eacute;loign&egrave;rent, pendant que le planton, qui avait fait une
+tourn&eacute;e &agrave; la cuisine, s'approchait de son sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton,
+faut-il vous l'apporter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et le vin avec.&raquo;</p>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+
+
+<p>Pierre crut de son devoir de renouveler &agrave; son compagnon l'assurance
+qu'il n'&eacute;tait pas Fran&ccedil;ais et voulut se retirer, mais celui-ci &eacute;tait si
+poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser
+son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, o&ugrave; le capitaine
+lui assura de son c&ocirc;t&eacute;, avec force poign&eacute;es de main, qu'il &eacute;tait li&eacute; &agrave;
+lui pour la vie par sentiment de reconnaissance &eacute;ternelle, malgr&eacute; sa
+singuli&egrave;re id&eacute;e de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait &eacute;t&eacute;
+dou&eacute; de la facult&eacute; de deviner les pens&eacute;es secr&egrave;tes d'autrui, et par
+cons&eacute;quent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement
+plant&eacute; l&agrave;, mais son manque de p&eacute;n&eacute;tration se traduisait par un bavardage
+intarissable.</p>
+
+<p>&laquo;Fran&ccedil;ais ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour &agrave;
+tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au
+doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amiti&eacute;; un Fran&ccedil;ais
+n'oublie jamais ni une insulte ni un service.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait tant de bont&eacute;, tant de noblesse (du moins au point de vue
+fran&ccedil;ais) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure
+et de ses gestes, que Pierre lui r&eacute;pondit involontairement par un
+sourire et serra la main qu'il lui tendait.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis le capitaine Ramballe, du 13<sup>&egrave;me</sup> dragons, d&eacute;cor&eacute; pour l'affaire
+du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si
+agr&eacute;ablement dans ce moment, au lieu d'&ecirc;tre &agrave; l'ambulance avec la balle
+de ce fou dans le corps?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre r&eacute;pondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et
+s'ing&eacute;nia &agrave; lui expliquer les motifs qui l'emp&ecirc;chaient de satisfaire sa
+curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;De gr&acirc;ce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons:
+vous &ecirc;tes sans doute officier sup&eacute;rieur, ce n'est pas mon affaire. Je
+vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout &agrave; vous. Vous &ecirc;tes
+gentilhomme?&raquo; ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.</p>
+
+<p>Pierre inclina la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Votre nom de bapt&ecirc;me, s'il vous pla&icirc;t?... M. Pierre, dites vous?...
+Parfait! C'est tout ce que je d&eacute;sire savoir.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsqu'on eut apport&eacute; le mouton, l'omelette, le samovar, avec
+l'eau-de-vie et le vin que les Fran&ccedil;ais avaient pris dans une cave
+voisine, Ramballe engagea Pierre &agrave; partager son repas, et lui-m&ecirc;me se
+mit aussit&ocirc;t &agrave; l'&oelig;uvre en d&eacute;vorant &agrave; belles dents comme un homme affam&eacute;
+et bien portant, en faisant claquer ses l&egrave;vres et en accompagnant le
+tout de joyeuses exclamations: &laquo;Excellent! exquis!&raquo; Son visage s'&eacute;tait
+empourpr&eacute; peu &agrave; peu. Pierre, qui &eacute;tait &eacute;galement &agrave; jeun, fit honneur au
+d&icirc;ner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude,
+dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en pla&ccedil;a sur la
+table une autre qui contenait du kvass; les Fran&ccedil;ais avaient d&eacute;j&agrave;
+baptis&eacute; ce breuvage du nom de: &laquo;limonade de cochon&raquo;. Morel en faisait un
+grand &eacute;loge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il
+laissa Morel savourer le kvass tout &agrave; son aise. Roulant ensuite une
+serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand
+verre et en offrit un &eacute;galement &agrave; Pierre. Une fois sa faim apais&eacute;e et la
+bouteille vid&eacute;e, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fi&egrave;re chandelle de
+m'avoir sauv&eacute; de cet enrag&eacute;.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles
+dans le corps: tenez, en voil&agrave; une... elle me vient de Wagram celle-l&agrave;,
+dit-il, en se touchant le c&ocirc;t&eacute;, et deux que j'ai re&ccedil;ues &agrave; Smolensk,
+continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe,
+qui ne veut pas marcher? C'est &agrave; la grande bataille du 7, &agrave; la Moskva,
+que j'ai eu cet atout. Cr&eacute;nom, c'&eacute;tait beau! Il fallait voir &ccedil;a, c'&eacute;tait
+un d&eacute;luge de feu. Vous nous avez taill&eacute; une rude besogne; vous pouvez
+vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgr&eacute; l'atout
+que j'y ai gagn&eacute;, je serais pr&ecirc;t &agrave; recommencer. Je plains ceux qui
+n'ont pas vu cela.</p>
+
+<p>&mdash;J'y &eacute;tais, dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous &ecirc;tes de fiers ennemis, tout
+de m&ecirc;me. La grande redoute a &eacute;t&eacute; tenace, nom d'une pipe, et vous nous
+l'avez fait cr&acirc;nement payer. J'y suis all&eacute; trois fois, tel que vous me
+voyez. Trois fois nous &eacute;tions sur les canons, et trois fois on nous a
+culbut&eacute;s comme des capucins de cartes. Oh! c'&eacute;tait beau, monsieur
+Pierre! Vos grenadiers ont &eacute;t&eacute; superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus
+six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme &agrave; une revue. Les
+beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y conna&icirc;t, a cri&eacute;: bravo!...
+Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il apr&egrave;s un moment de
+silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles &agrave; la bataille, galants
+avec les belles... voil&agrave; les Fran&ccedil;ais, n'est-ce pas, monsieur Pierre?
+ajouta-t-il en clignant de l'&oelig;il. La gaiet&eacute; du capitaine &eacute;tait si
+na&iuml;ve, si franche, il &eacute;tait si satisfait de lui-m&ecirc;me, que Pierre fut sur
+le point de r&eacute;pondre &agrave; son coup d'&oelig;il. Le mot &laquo;galants&raquo; rappela sans
+doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: &laquo;&Agrave; propos,
+est-ce vrai que toutes les femmes ont quitt&eacute; la ville? Une dr&ocirc;le d'id&eacute;e:
+qu'avaient-elles &agrave; craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que les dames fran&ccedil;aises ne quitteraient pas Paris si les
+Russes y entraient? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... r&eacute;pondit le Fran&ccedil;ais en &eacute;clatant de rire et en lui tapant
+sur l'&eacute;paule. Ah! elle est forte, celle-l&agrave;! Paris... mais Paris,
+Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Paris est la capitale du monde?&raquo; reprit Pierre en achevant la phrase
+commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Les yeux souriants du capitaine se fix&egrave;rent sur lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous &ecirc;tes Russe, j'aurais pari&eacute;
+que vous &eacute;tiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; &agrave; Paris, j'y ai pass&eacute; plusieurs ann&eacute;es, reprit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne conna&icirc;t pas
+Paris est un sauvage. Un Parisien, &ccedil;a se sent &agrave; deux lieues! Paris,
+c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...&raquo;
+S'apercevant que sa conclusion ne r&eacute;pondait pas au d&eacute;but de son
+discours, il s'empressa d'ajouter: &laquo;Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous
+avez &eacute;t&eacute; &agrave; Paris et vous &ecirc;tes rest&eacute; Russe? Eh bien! je ne vous en estime
+pas moins.&raquo; Sous l'influence du vin et apr&egrave;s les quelques jours de
+solitude qu'il avait pass&eacute;s en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec ses sombres m&eacute;ditations,
+Pierre ressentait involontairement un v&eacute;ritable plaisir &agrave; causer avec ce
+gai compagnon.</p>
+
+<p>&laquo;Pour en revenir &agrave; vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue id&eacute;e
+d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise est &agrave;
+Moscou! Quelle chance elles ont manqu&eacute;e, celles-l&agrave;! Vos moujiks, je ne
+dis pas, mais vous autres, gens civilis&eacute;s, vous devriez nous conna&icirc;tre
+mieux que &ccedil;a. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome,
+Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous
+aime! Nous sommes bons &agrave; conna&icirc;tre.... Et, puis l'Empereur...&raquo; Mais
+Pierre l'interrompit en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&laquo;L'Empereur... d'un air triste et embarrass&eacute;. Est-ce que l'Empereur...?</p>
+
+<p>&mdash;L'Empereur, c'est la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, la cl&eacute;mence, la justice, le g&eacute;nie...
+voil&agrave; l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me
+voyez, j'&eacute;tais son ennemi il y a encore huit ans. Mon p&egrave;re &eacute;tait comte
+et &eacute;migr&eacute;.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoign&eacute;! Je n'ai pas
+pu r&eacute;sister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la
+France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous
+faisait une liti&egrave;re de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voil&agrave; un
+Souverain, et je me suis donn&eacute; &agrave; lui.... Et voil&agrave;! Oh oui, mon cher,
+c'est le plus grand homme des si&egrave;cles pass&eacute;s et &agrave; venir!</p>
+
+<p>&mdash;Est-il &agrave; Moscou? demanda Pierre avec h&eacute;sitation, du ton d'un coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il fera son entr&eacute;e demain,&raquo; r&eacute;pondit le Fran&ccedil;ais en reprenant son
+r&eacute;cit<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>Leur entretien fut interrompu &agrave; ce moment par un bruit de voix &agrave; la
+porte coch&egrave;re et par l'entr&eacute;e de Morel, qui venait annoncer &agrave; son
+capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient &agrave; mettre leurs
+chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de
+ce qu'on ne parvenait pas &agrave; s'entendre. Ramballe fit aussit&ocirc;t venir le
+mar&eacute;chal des logis, et lui demanda d'un ton s&eacute;v&egrave;re &agrave; quel r&eacute;giment il
+appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement d&eacute;j&agrave; occup&eacute;.
+L'Allemand lui donna le nom de son r&eacute;giment et celui de son colonel, et
+comme il comprenait fort peu le fran&ccedil;ais et pas du tout la derni&egrave;re
+question que Ramballe lui avait adress&eacute;e, il se lan&ccedil;a dans un discours
+allemand &eacute;maill&eacute; de mots d'un fran&ccedil;ais probl&eacute;matique, destin&eacute; &agrave;
+expliquer qu'il &eacute;tait le fourrier du r&eacute;giment, et que son chef lui avait
+ordonn&eacute; de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue.
+Pierre, qui savait l'allemand, leur servit &agrave; tous deux d'interpr&egrave;te: le
+Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.</p>
+
+<p>Lorsque le capitaine, qui &eacute;tait sorti un moment pour donner un ordre,
+revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoud&eacute;, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur
+la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et
+am&egrave;re que f&ucirc;t pour lui la situation pr&eacute;sente, il souffrait
+v&eacute;ritablement, non pas de ce que Moscou &eacute;tait pris et de ce que ses
+heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant m&ecirc;me
+de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse.
+Quelques verres de bon vin, quelques paroles &eacute;chang&eacute;es avec ce bon
+gar&ccedil;on, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et
+concentr&eacute;e qui l'avait domin&eacute; si compl&egrave;tement ces jours derniers, et
+dont il avait besoin pour ex&eacute;cuter son projet. Le d&eacute;guisement, le
+poignard &eacute;taient pr&ecirc;ts. Napol&eacute;on faisait son entr&eacute;e le lendemain;
+l'assassinat du &laquo;brigand&raquo; &eacute;tait un acte aussi utile et aussi h&eacute;ro&iuml;que
+aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de
+l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait
+confus&eacute;ment que la force lui manquait, et que toutes ses r&ecirc;veries de
+vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'&eacute;taient &eacute;vanouies en
+fum&eacute;e au contact du premier venu. Le bavardage du Fran&ccedil;ais, qui l'avait
+amus&eacute; jusque-l&agrave;, lui devint odieux. Sa d&eacute;marche, ses gestes, sa
+moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents,
+tout le froissait: &laquo;Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus,&raquo; se dit
+Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un &eacute;trange
+sentiment de faiblesse l'encha&icirc;nait &agrave; sa place: il voulait et ne pouvait
+se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se
+promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il
+souriait &agrave; quelque pens&eacute;e drolatique.</p>
+
+<p>&laquo;Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave gar&ccedil;on
+s'il en fut, mais... c'est un Allemand.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'assit en face de Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos, vous savez donc l'allemand, vous?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre le regarda sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Les Allemands sont de fi&egrave;res b&ecirc;tes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?...
+Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer
+une petite bouteille.&raquo;</p>
+
+<p>Morel pla&ccedil;a sur la table la bouteille demand&eacute;e et des bougies, &agrave; la
+lueur desquelles le capitaine remarqua la figure d&eacute;compos&eacute;e de son
+compagnon. Pouss&eacute; par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous
+aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre lui r&eacute;pondit par un regard affectueux qui exprimait combien il
+&eacute;tait sensible &agrave; sa sympathie.</p>
+
+<p>&laquo;Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amiti&eacute;
+pour vous. En quoi puis-je vous &ecirc;tre bon? Disposez de moi.... C'est &agrave; la
+vie, &agrave; la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, lui r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors je bois &agrave; notre amiti&eacute;,&raquo; s'&eacute;cria le capitaine en
+versant deux verres de vin.</p>
+
+<p>Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple,
+lui serra encore une fois la main et s'accouda avec m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mon cher ami, commen&ccedil;a-t-il, voil&agrave; les caprices de la fortune. Qui
+m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de
+Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voil&agrave; &agrave;
+Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix
+triste et calme d'un homme qui se pr&eacute;pare &agrave; entamer un long r&eacute;cit, que
+notre nom est l'un des plus anciens de France...&raquo; Et le capitaine
+raconta &agrave; Pierre, avec un na&iuml;f laisser-aller frisant la jactance,
+l'histoire de ses anc&ecirc;tres, les principaux &eacute;v&eacute;nements de son enfance, de
+son adolescence et de son &acirc;ge m&ucirc;r, sans rien omettre de ses relations
+de famille et de parent&eacute;: &laquo;Mais tout cela, ce n'est que le petit c&ocirc;t&eacute; de
+la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur
+Pierre?... Allons, encore un verre!&raquo; ajouta-t-il en s'animant.</p>
+
+<p>Pierre avala le second verre et s'en versa un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! les femmes, les femmes!&raquo; ajouta le capitaine, dont les yeux
+devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; &agrave;
+l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conqu&eacute;rant, sa jolie
+figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient
+faire croire &agrave; sa v&eacute;racit&eacute;. Bien que ses confidences eussent ce
+caract&egrave;re licencieux qui, aux yeux des Fran&ccedil;ais, constitue toute la
+po&eacute;sie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si r&eacute;elle, et
+pr&ecirc;tait tant de s&eacute;duction aux femmes, qu'il semblait avoir &eacute;t&eacute; le seul &agrave;
+en subir l'attrait.</p>
+
+<p>Pierre l'&eacute;coutait avec curiosit&eacute;. Il &eacute;tait &eacute;vident que l'amour, tel que
+le Fran&ccedil;ais le comprenait, n'&eacute;tait pas l'amour sensuel que Pierre avait
+&eacute;prouv&eacute; jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il
+nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour &eacute;galement m&eacute;pris&eacute;es par
+Ramballe: &laquo;L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre
+pour les imb&eacute;ciles&raquo;.) Le plus grand charme de l'amour pour lui
+consistait en combinaisons &eacute;tranges et en situations hors nature.</p>
+
+<p>Le capitaine raconta ainsi le dramatique &eacute;pisode de la double passion
+qu'il avait &eacute;prouv&eacute;e pour une s&eacute;duisante marquise de trente-cinq ans,
+et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutt&eacute; de
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la m&egrave;re, qui
+avait offert sa fille comme femme &agrave; son amant. Ce souvenir, quoique bien
+lointain, remuait encore le capitaine. Un second &eacute;pisode fut celui d'un
+mari jouant le r&ocirc;le de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait
+celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur
+son s&eacute;jour en Allemagne, o&ugrave; les maris mangent trop de choucroute et o&ugrave;
+les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en
+Pologne, dont l'impression &eacute;tait encore toute fra&icirc;che dans son c&oelig;ur, &agrave;
+en juger par l'expression de sa physionomie anim&eacute;e, lorsqu'il se mit &agrave;
+d&eacute;crire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauv&eacute;
+la vie (ce d&eacute;tail revenait &agrave; tout propos dans les gasconnades du
+capitaine). Ce mari lui avait confi&eacute; sa ravissante femme, Parisienne de
+c&oelig;ur, dont il &eacute;tait oblig&eacute; de se s&eacute;parer pour entrer au service de la
+France. Ramballe &eacute;tait sur le point d'&ecirc;tre heureux, car la jolie
+Polonaise consentait &agrave; fuir avec lui, mais, m&ucirc; par un sentiment
+chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: &laquo;Je vous
+ai sauv&eacute; la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!&raquo; En citant cette
+phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser
+l'&eacute;motion qui le gagnait.</p>
+
+<p>Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avan&ccedil;a de la
+soir&eacute;e, retrouvait dans sa m&eacute;moire, en &eacute;coutant avec attention les
+r&eacute;cits du capitaine, toute la s&eacute;rie de ses souvenirs personnels. Son
+amour pour Natacha se repr&eacute;senta tout &agrave; coup devant lui en une suite de
+tableaux qu'il comparait &agrave; ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui
+d&eacute;crivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres
+d&eacute;tails de sa derni&egrave;re entrevue avec l'objet de son affection, entrevue
+qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune
+impression; il l'avait m&ecirc;me oubli&eacute;e, mais aujourd'hui il y trouvait un
+c&ocirc;t&eacute; po&eacute;tique des plus significatifs: &laquo;Pierre Kirilovitch venez ici, je
+vous ai reconnu!&raquo; Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son
+sourire, le petit capuchon de voyage, la m&egrave;che de cheveux soulev&eacute;e par
+le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profond&eacute;ment. Lorsque le
+capitaine eut fini de d&eacute;crire les charmes de sa Polonaise, il demanda &agrave;
+Pierre s'il avait sacrifi&eacute; aussi l'amour au devoir, et s'il avait &eacute;t&eacute;
+jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la t&ecirc;te, et, entra&icirc;n&eacute;
+par le besoin de s'&eacute;pancher, il lui expliqua que sa mani&egrave;re de voir sur
+l'amour &eacute;tait toute diff&eacute;rente de la sienne; que de toute sa vie il
+n'avait aim&eacute; qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui
+appartenir!</p>
+
+<p>&laquo;Tiens!&raquo; fit le capitaine.</p>
+
+<p>Pierre lui confia comment il l'avait aim&eacute;e depuis sa plus tendre
+enfance, sans oser penser &agrave; elle, parce qu'elle &eacute;tait trop jeune, et
+qu'il &eacute;tait un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment
+depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment,
+et la pla&ccedil;ait si haut au-dessus du monde entier et par cons&eacute;quent de
+lui-m&ecirc;me, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle.
+Pierre s'interrompit &agrave; cet endroit de sa confession pour demander au
+capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les &eacute;paules et
+l'engagea &agrave; continuer.</p>
+
+<p>&laquo;L'amour platonique! les nuages!...&raquo; marmotta-t-il.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme
+ne conna&icirc;trait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena &agrave;
+lui ouvrir son c&oelig;ur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout
+enti&egrave;re, la langue &eacute;paisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta
+celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de
+sa trahison et de leurs rapports encore si peu d&eacute;finis. Et m&ecirc;me, press&eacute;
+peu &agrave; peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position
+dans le monde et jusqu'&agrave; son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine
+dans ce long r&eacute;cit, ce fut d'apprendre que Pierre &eacute;tait propri&eacute;taire &agrave;
+Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonn&eacute;s, pour rester en
+ville sous un d&eacute;guisement.</p>
+
+<p>La nuit, ti&egrave;de et claire, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; fort avanc&eacute;e lorsqu'ils sortirent
+ensemble. On apercevait &agrave; gauche les premi&egrave;res lueurs de l'incendie qui
+devait d&eacute;vorer Moscou. &Agrave; droite, tr&egrave;s haut dans le ciel, brillait la
+nouvelle lune, &agrave; laquelle faisait face, &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de
+l'horizon, la lumineuse com&egrave;te, dont Pierre rattachait, dans son &acirc;me, la
+myst&eacute;rieuse apparition &agrave; son amour pour Natacha. Gh&eacute;rassime, la
+cuisini&egrave;re et les deux Fran&ccedil;ais se tenaient devant la porte coch&egrave;re: on
+entendait leurs &eacute;clats de rire et le bruit des conversations qu'ils
+&eacute;changeaient dans deux langues &eacute;trang&egrave;res l'une &agrave; l'autre. Leur
+attention se portait sur les lueurs qui grandissaient &agrave; l'horizon, bien
+qu'il n'y e&ucirc;t encore rien de mena&ccedil;ant dans ces flammes si &eacute;loign&eacute;es. En
+contemplant le ciel &eacute;toil&eacute;, la lune, la com&egrave;te, la clart&eacute; de l'incendie,
+Pierre &eacute;prouva un attendrissement indicible. &laquo;Que c'est beau! se
+dit-il. Que faut-il de plus?&raquo; Mais soudain il se rappela son projet, il
+eut un vertige, et il serait infailliblement tomb&eacute;, s'il ne s'&eacute;tait
+retenu &agrave; la palissade. Il quitta aussit&ocirc;t, &agrave; pas chancelants, son nouvel
+ami, sans m&ecirc;me prendre cong&eacute; de lui, et, rentrant dans sa chambre, il
+s'&eacute;tendit sur le canap&eacute; et s'endormit profond&eacute;ment.</p>
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+
+<p>La lueur du premier incendie du 2 septembre fut aper&ccedil;ue de plusieurs
+c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois, et produisit des effets tout diff&eacute;rents sur les
+habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forc&eacute;es de se replier. &Agrave;
+cause des nombreux objets qu'ils avaient oubli&eacute;s et qu'ils envoyaient
+successivement chercher, &agrave; cause aussi de l'encombrement de la route,
+les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'apr&egrave;s-midi; ils furent
+donc oblig&eacute;s de coucher &agrave; cinq verstes de la ville. Le lendemain,
+r&eacute;veill&eacute;s assez tard dans la matin&eacute;e et rencontrant &agrave; tout moment de
+nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arriv&egrave;rent qu'&agrave; dix heures du
+soir au village de Bolcha&iuml;a-Mytichtchi, o&ugrave; la famille et les bless&eacute;s
+s'&eacute;tablirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les
+domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers bless&eacute;s,
+soup&egrave;rent, donn&egrave;rent &agrave; manger aux chevaux, et se r&eacute;unirent dans la rue.
+Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Ra&iuml;evsky; comme il
+avait le poignet bris&eacute;, et qu'il &eacute;prouvait d'intol&eacute;rables souffrances,
+ses g&eacute;missements r&eacute;sonnaient d'une fa&ccedil;on lugubre dans les t&eacute;n&egrave;bres de
+cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait &eacute;t&eacute; sa voisine &agrave; la
+couch&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, n'avait pu fermer l'&oelig;il: aussi avait-elle choisi
+cette fois une autre isba, pour &ecirc;tre plus loin du malheureux bless&eacute;.
+L'un des domestiques remarqua tout &agrave; coup une seconde lueur &agrave; l'horizon;
+ils avaient d&eacute;j&agrave; aper&ccedil;u la premi&egrave;re et l'avaient attribu&eacute;e aux cosaques
+de Mamonow, qui, d'apr&egrave;s eux, auraient mis le feu au village de
+Mala&iuml;a-Mytichtchi.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez donc, camarades, voil&agrave; un autre incendie,&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Tous se retourn&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Mais oui.... On dit que ce sont les cosaques de Mamonow qui ont mis le
+feu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, ce n'est pas ce village, c'est plus loin, on dirait que
+c'est &agrave; Moscou.&raquo;</p>
+
+<p>Deux des domestiques firent le tour de la voiture qui leur masquait
+l'horizon, et s'assirent sur le marchepied.</p>
+
+<p>&laquo;C'est plus &agrave; gauche... vois-tu la flamme qui se balance?... &Ccedil;a, mes
+amis, c'est &agrave; Moscou que &ccedil;a br&ucirc;le!&raquo;</p>
+
+<p>Personne ne releva l'observation, et ils continu&egrave;rent &agrave; regarder ce
+nouveau foyer, qui s'&eacute;tendait de plus en plus. Daniel, le vieux valet de
+chambre du comte, s'approcha du groupe et appela Michka.</p>
+
+<p>&laquo;Que regardes-tu, mauvaise t&ecirc;te?... Le comte appellera et il n'y aura
+personne.... Va vite ranger ses habits.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis venu chercher de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous, Daniel T&eacute;rentitch, n'est-ce pas &agrave; Moscou?&raquo;</p>
+
+<p>Daniel T&eacute;rentitch ne r&eacute;pondit rien, et chacun continua &agrave; se taire; la
+flamme ondulait avec une nouvelle force et gagnait de proche en proche.</p>
+
+<p>&laquo;Que le bon Dieu ait piti&eacute; de nous!... Le vent, la s&eacute;cheresse... dit une
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur! vois donc comme &ccedil;a augmente!... On aper&ccedil;oit m&ecirc;me les
+corbeaux. Que le Seigneur ait piti&eacute; de nous, pauvres p&eacute;cheurs!</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, on l'&eacute;teindra.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc l'&eacute;teindra? demanda tout &agrave; coup Daniel T&eacute;rentitch d'une voix
+grave et solennelle: oui, c'est bien Moscou qui br&ucirc;le, mes amis, c'est
+elle, notre m&egrave;re aux murailles blanches.&raquo;</p>
+
+<p>Un sanglot brisa sa voix, et alors, comme si on n'attendait que cette
+triste certitude pour comprendre la terrible signification de cette
+lueur qui rougissait l'horizon, des pri&egrave;res et des soupirs &eacute;clat&egrave;rent de
+toutes parts.</p>
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+
+<p>Le vieux valet de chambre alla pr&eacute;venir le comte que Moscou br&ucirc;lait;
+celui-ci passa sa robe de chambre, et alla s'assurer du fait, en
+compagnie de Sonia et de Mme Schoss, qui ne s'&eacute;taient pas encore
+d&eacute;shabill&eacute;es. Natacha et sa m&egrave;re rest&egrave;rent seules dans la chambre. P&eacute;tia
+les avait quitt&eacute;es le matin m&ecirc;me pour s'en aller avec son r&eacute;giment du
+c&ocirc;t&eacute; de Tro&iuml;tsk. La comtesse se mit &agrave; pleurer &agrave; la nouvelle de
+l'incendie de Moscou, tandis que Natacha, les yeux fixes, assise sur le
+banc, dans le coin des bagages, n'avait fait aucune attention aux
+paroles de son p&egrave;re; volontairement elle pr&ecirc;tait l'oreille aux plaintes
+du malheureux aide de camp bless&eacute;, qui lui parvenaient distinctement,
+quoiqu'elle en f&ucirc;t &eacute;loign&eacute;e de trois ou quatre maisons.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! l'horrible spectacle! s'&eacute;cria Sonia en rentrant &eacute;pouvant&eacute;e.... Je
+crois que tout Moscou br&ucirc;le... la lueur est &eacute;norme... regarde, Natacha,
+on la voit d'ici.&raquo;</p>
+
+<p>Natacha se tourna du c&ocirc;t&eacute; de Sonia sans avoir l'air de la comprendre, et
+fixa de nouveau ses yeux dans l'angle du po&ecirc;le. Elle &eacute;tait tomb&eacute;e dans
+cette esp&egrave;ce de l&eacute;thargie depuis le matin, depuis le moment o&ugrave; Sonia, &agrave;
+l'&eacute;tonnement et au grand ennui de la comtesse, avait cru n&eacute;cessaire de
+lui annoncer la pr&eacute;sence du prince Andr&eacute; parmi les bless&eacute;s, ainsi que la
+gravit&eacute; de son &eacute;tat. La comtesse s'&eacute;tait emport&eacute;e contre Sonia comme
+elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Celle-ci, tout en larmes, avait
+implor&eacute; son pardon et redoublait de soins aupr&egrave;s de sa cousine comme
+pour effacer sa faute.</p>
+
+<p>&laquo;Vois donc, Natacha, comme &ccedil;a br&ucirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui br&ucirc;le? demanda Natacha.... Ah oui! Moscou!&raquo; Et, afin de
+se d&eacute;barrasser de Sonia sans cependant l'offenser, elle avan&ccedil;a la t&ecirc;te
+vers la fen&ecirc;tre, et reprit aussit&ocirc;t sa premi&egrave;re position.</p>
+
+<p>&laquo;Mais tu n'as rien vu!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout vu, au contraire, je t'assure,&raquo; dit-elle d'une voix
+suppliante, qui semblait demander qu'on la laiss&acirc;t en repos.</p>
+
+<p>La comtesse et Sonia comprirent que rien en ce moment ne pouvait avoir
+d'int&eacute;r&ecirc;t pour elle.</p>
+
+<p>Le comte se retira derri&egrave;re la cloison et se coucha. La comtesse
+s'approcha de sa fille, lui t&acirc;ta la t&ecirc;te avec le revers de la main,
+comme elle avait l'habitude de le faire quand elle &eacute;tait malade, et posa
+ses l&egrave;vres sur son front, pour voir si elle avait de la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as froid, lui dit-elle en l'embrassant. Tu trembles, tu devrais te
+coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Me coucher? Ah oui! je vais me coucher tout &agrave; l'heure,&raquo; r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Lorsque Natacha avait appris que le prince Andr&eacute; &eacute;tait gri&egrave;vement bless&eacute;
+et qu'il voyageait avec eux, elle avait fait questions sur questions
+pour savoir comment et quand c'&eacute;tait arriv&eacute;, et si elle pouvait le
+voir. On lui r&eacute;pondit que c'&eacute;tait impossible, que sa blessure &eacute;tait
+grave, mais que sa vie n'&eacute;tait pas en danger. Convaincue alors que,
+malgr&eacute; toutes ses instances, on ne lui r&eacute;pondrait rien de plus, elle
+s'&eacute;tait tue et &eacute;tait rest&eacute;e immobile dans le fond de la voiture, comme
+elle l'&eacute;tait en ce moment sur le banc, dans le coin de la chambre. &Agrave;
+voir ses yeux grands ouverts et fixes, la comtesse devinait comme elle
+en avait fait souvent l'exp&eacute;rience, que sa fille roulait dans sa t&ecirc;te
+quelque projet; la d&eacute;cision inconnue qu'elle allait prendre l'inqui&eacute;tait
+au plus haut degr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, mon enfant, d&eacute;shabille-toi, viens te coucher sur mon lit.&raquo;</p>
+
+<p>(La comtesse seule en avait un: Mme Schoss et les jeunes filles
+couchaient sur du foin.)</p>
+
+<p>&laquo;Non, maman, je me coucherai l&agrave;, par terre,&raquo; r&eacute;pondit Natacha avec un
+mouvement d'impatience, et, s'approchant de la fen&ecirc;tre, elle l'ouvrit.</p>
+
+<p>Les plaintes du bless&eacute; se faisaient toujours entendre; elle passa la
+t&ecirc;te hors de la fen&ecirc;tre, dans l'air humide de la nuit, et sa m&egrave;re
+s'aper&ccedil;ut que sa poitrine &eacute;tait secou&eacute;e par des sanglots convulsifs.
+Natacha savait que celui qui souffrait ainsi n'&eacute;tait pas le prince
+Andr&eacute;, elle savait aussi que ce dernier &eacute;tait couch&eacute; dans l'isba
+contigu&euml; &agrave; la leur, mais ces plaintes incessantes lui arrachaient des
+larmes involontaires. La comtesse &eacute;changea un regard avec Sonia.</p>
+
+<p>&laquo;Viens, couche-toi, mon enfant, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle en lui touchant
+l&eacute;g&egrave;rement l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout de suite,&raquo; r&eacute;pondit Natacha en se d&eacute;shabillant &agrave; la h&acirc;te et
+en arrachant, pour aller plus vite, les cordons de ses jupons.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; sa camisole, elle s'assit par terre sur le lit qui
+avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;, et, jetant ses cheveux par-dessus son &eacute;paule, elle
+commen&ccedil;a &agrave; les tresser. Tandis que de ses doigts fluets elle d&eacute;faisait
+et refaisait rapidement sa natte, et que sa t&ecirc;te se balan&ccedil;ait
+machinalement &agrave; chacun de ses mouvements, ses yeux, dilat&eacute;s par la
+fi&egrave;vre, regardaient fixement dans le vague. Sa toilette de nuit achev&eacute;e,
+elle se laissa doucement tomber sur le drap qui recouvrait le foin.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, couche-toi au milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit-elle, couchez-vous, je reste o&ugrave; je suis...&raquo; Et elle
+enfouit sa t&ecirc;te dans l'oreiller.</p>
+
+<p>La comtesse, Sonia et Mme Schoss se d&eacute;shabill&egrave;rent vivement. Bient&ocirc;t la
+p&acirc;le clart&eacute; d'une veilleuse &eacute;claira seule la chambre: au dehors,
+l'incendie du village, situ&eacute; &agrave; deux verstes, illuminait l'horizon; des
+clameurs confuses partaient du cabaret voisin et de la rue, tandis que
+l'aide de camp continuait &agrave; g&eacute;mir; Natacha &eacute;couta longtemps tous ces
+bruits, en s'abstenant toutefois de faire le moindre mouvement. Elle
+entendit sa m&egrave;re prier et soupirer, le lit crier sous son poids, le
+ronflement sifflant de Mme Schoss, la respiration paisible de Sonia. &Agrave;
+un certain moment, la comtesse appela sa fille, mais Natacha ne lui
+r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&laquo;Maman, je crois qu'elle dort,&raquo; dit tout bas Sonia.</p>
+
+<p>La comtesse l'appela encore apr&egrave;s quelques minutes de silence, mais
+cette fois Sonia ne r&eacute;pondit plus, et bient&ocirc;t apr&egrave;s Natacha put
+reconna&icirc;tre &agrave; la respiration &eacute;gale de sa m&egrave;re, qu'elle s'&eacute;tait endormie.
+Elle ne bougea pas, quoique son petit pied nu, qui sortait de temps &agrave;
+autre de dessous le drap, frissonn&acirc;t au contact froid du plancher. Le
+cri strident du grillon se fit entendre dans les fissures des poutres:
+il semblait de veiller, alors que tout le monde dormait. Un coq chanta
+dans le lointain; un autre lui r&eacute;pondit tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;, les cris cess&egrave;rent
+dans le cabaret, mais les plaintes du bless&eacute; ne cess&egrave;rent pas.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Natacha avait su que le prince Andr&eacute; les suivait, elle avait
+r&eacute;solu d'avoir une entrevue avec lui; tout en la jugeant indispensable,
+elle pressentait qu'elle serait p&eacute;nible. L'esp&eacute;rance de le voir l'avait
+soutenue toute la journ&eacute;e, mais, le moment venu, une terreur sans nom
+s'empara d'elle. &Eacute;tait-il d&eacute;figur&eacute; ou tel qu'elle se figurait le bless&eacute;
+dont les g&eacute;missements la poursuivaient? Oui, ce devait &ecirc;tre ainsi, car
+dans son imagination ces cris d&eacute;chirants se confondaient avec l'image du
+prince Andr&eacute;. Natacha se souleva.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia, tu dors? Maman?&raquo; murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse. Elle se leva alors tout doucement, se signa et, posant
+l&eacute;g&egrave;rement sur le plancher son pied cambr&eacute; et flexible, elle glissa sur
+les planches malpropres, qui cri&egrave;rent sous sa pression, et s'&eacute;lan&ccedil;a avec
+l'agilit&eacute; d'un jeune chat jusqu'&agrave; la porte, o&ugrave; elle se cramponna au
+loquet. Il lui semblait que les cloisons de l'isba retentissaient de
+coups frapp&eacute;s en mesure, tandis que c'&eacute;tait son pauvre c&oelig;ur qui battait
+&agrave; se rompre, de frayeur et d'amour. Elle ouvrit la porte, franch&icirc;t le
+seuil, et toucha de la plante du pied le sol humide de l'entr&eacute;e couverte
+qui s&eacute;parait les deux maisons. La sensation du froid la ranima, elle
+effleura de son pied d&eacute;chauss&eacute; un homme qui dormait, et ouvrit la porte
+de l'isba o&ugrave; couchait le prince Andr&eacute;. Il y faisait sombre derri&egrave;re le
+lit plac&eacute; dans un angle, et sur lequel se dessinait une forme vague,
+br&ucirc;lait sur un banc une chandelle, dont le suif, en coulant, avait form&eacute;
+&agrave; l'entour comme un chaperon. Lorsqu'elle entrevit devant elle cette
+forme ind&eacute;cise, dont les pieds relev&eacute;s sous la couverture lui parurent
+&ecirc;tre les &eacute;paules, elle crut voir quelque chose de si monstrueux, qu'elle
+s'arr&ecirc;ta &eacute;pouvant&eacute;e, mais elle avan&ccedil;a, pouss&eacute;e par une force
+irr&eacute;sistible. Marchant avec pr&eacute;caution, elle arriva au milieu de l'isba,
+qui &eacute;tait encombr&eacute;e d'effets de toute sorte; dans le coin, au-dessous
+des images, un homme &eacute;tait &eacute;tendu sur un banc, c'&eacute;tait Timokhine,
+&eacute;galement bless&eacute; &agrave; Borodino; le docteur et le valet de chambre &eacute;taient
+couch&eacute;s par terre. Le valet de chambre se souleva en murmurant quelques
+mots. Timokhine, souffrant d'une blessure au pied, ne dormait pas et
+fixait ses yeux &eacute;carquill&eacute;s sur l'&eacute;trange apparition de la jeune fille
+en camisole et en bonnet de nuit. Les quelques paroles indistinctes et
+effray&eacute;es qu'il pronon&ccedil;a: &laquo;Qu'y a-t-il? Qui va l&agrave;?&raquo; firent presser le
+pas &agrave; Natacha, et elle se trouva levant l'objet qui causait son
+&eacute;pouvante. Quelque terrible que p&ucirc;t &ecirc;tre l'aspect de ce corps, il
+fallait qu'elle le v&icirc;t. En ce moment, une lumi&egrave;re plus vive jaillit de
+la chandelle fumeuse, et elle aper&ccedil;ut distinctement le prince Andr&eacute;, les
+mains &eacute;tendues sur la couverture, tel qu'elle l'avait toujours connu.
+Cependant son teint anim&eacute; par la fi&egrave;vre, ses yeux brillants fix&eacute;s sur
+elle avec exaltation, son cou d&eacute;licat comme celui d'un enfant,
+ressortant du col rabattu de la chemise, lui donnaient une apparence de
+jeunesse et de candeur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle l'approcha
+vivement de lui, et d'un mouvement rapide, souple et gracieux elle se
+jeta &agrave; genoux. Il sourit et lui tendit la main.</p>
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+
+
+<p>Sept jours avaient pass&eacute; sur la t&ecirc;te du prince Andr&eacute; depuis qu'il &eacute;tait
+revenu &agrave; lui dans l'ambulance apr&egrave;s l'op&eacute;ration. La fi&egrave;vre et
+l'inflammation des intestins, qui avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;chir&eacute;s par un &eacute;clat
+d'obus, devaient, au dire du m&eacute;decin, l'emporter en rien de temps; aussi
+ce dernier fut-il tout surpris de le voir, le septi&egrave;me jour, manger avec
+plaisir quelques bouch&eacute;es de pain, et d'avoir &agrave; constater une diminution
+de l'&eacute;tat inflammatoire. Le prince Andr&eacute; avait compl&egrave;tement repris
+connaissance. La nuit qui suivit le d&eacute;part de Moscou &eacute;tait accablante,
+et on l'avait laiss&eacute; dans sa cal&egrave;che; une fois arriv&eacute; au village, le
+bless&eacute; avait lui-m&ecirc;me demand&eacute; &agrave; &ecirc;tre port&eacute; dans une maison, et &agrave; boire
+du th&eacute;, mais la souffrance que lui avait fait &eacute;prouver le court trajet
+de la voiture &agrave; l'isba avait provoqu&eacute; chez lui un nouvel &eacute;vanouissement.
+Lorsqu'on l'eut couch&eacute; sur son lit de camp, il resta longtemps
+immobile, les yeux ferm&eacute;s..., puis il les ouvrit et redemanda du th&eacute;.
+Il se souvenait des moindres d&eacute;tails de la vie, ce qui &eacute;tonna le
+docteur: il lui t&acirc;ta le pouls et le trouva plus r&eacute;gulier, &agrave; son grand
+regret; car il savait par exp&eacute;rience que le prince Andr&eacute; &eacute;tait
+irr&eacute;vocablement condamn&eacute;: la prolongation de ses jours ne pouvait que
+lui causer de nouvelles et atroces douleurs, dont le terme serait quand
+m&ecirc;me la mort. On lui apporta un verre de th&eacute;, qu'il but avec avidit&eacute;,
+pendant que ses yeux brillants, toujours fix&eacute;s sur la porte, essayaient
+de ressaisir un souvenir confus:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'en veux plus. Timokhine est-il l&agrave;?&raquo;</p>
+
+<p>Celui-ci se tra&icirc;na jusqu'&agrave; lui sur son banc.</p>
+
+<p>&laquo;Me voici, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va ta blessure?</p>
+
+<p>&mdash;La mienne? oh! ce n'est rien; mais vous, comment vous sentez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; resta pensif, comme s'il cherchait &agrave; trouver ce qu'il
+voulait dire.</p>
+
+<p>&laquo;Me pourrait-on me procurer un livre? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quel livre?</p>
+
+<p>&mdash;L'&Eacute;vangile, je ne l'ai pas.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur lui promit un &Eacute;vangile et le questionna sur son &eacute;tat. Ses
+r&eacute;ponses, faites &agrave; contre-c&oelig;ur, &eacute;taient tout &agrave; fait lucides. Il demanda
+qu'on lui gliss&acirc;t un petit coussin sous les reins pour all&eacute;ger ses
+angoisses. Le docteur et le valet de chambre soulev&egrave;rent un pan du
+manteau qui le couvrait et examin&egrave;rent l'horrible plaie, dont l'odeur
+f&eacute;tide leur soulevait le c&oelig;ur. Cette inspection m&eacute;contenta le docteur:
+il refit le pansement, retourna le malade, qui s'&eacute;vanouit de nouveau, et
+le d&eacute;lire le reprit; il insistait pour qu'on lui apport&acirc;t le livre et
+qu'on le pla&ccedil;&acirc;t sous lui.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela vous co&ucirc;te? r&eacute;p&eacute;ta-t-il d'une voix plaintive:
+donnez-le-moi, mettez-le l&agrave;, ne f&ucirc;t-ce que pour un instant.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur sortit de la chambre pour se laver les mains.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau, comment
+peut-il supporter cette atroce douleur!&raquo;</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, le prince Andr&eacute; avait repris ses sens, retrouv&eacute;
+ses souvenirs, et compris son &eacute;tat, au moment o&ugrave; sa cal&egrave;che s'&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute;e au village de Mytichtchi; mais, la souffrance occasionn&eacute;e par
+son transport dans l'isba ayant de nouveau troubl&eacute; ses id&eacute;es, elles ne
+s'&eacute;claircirent que lorsqu'on lui eut donn&eacute; du th&eacute;; sa m&eacute;moire lui
+retra&ccedil;a alors les derniers incidents par lesquels il avait pass&eacute;, et il
+se souvint surtout des mirages de f&eacute;licit&eacute; mensong&egrave;re qu'il avait
+entrevus &agrave; l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endur&eacute;es
+par l'homme qu'il d&eacute;testait. Les m&ecirc;mes pens&eacute;es confuses et ind&eacute;cises
+s'empar&egrave;rent de nouveau de son c&oelig;ur, l'impression d'un bonheur
+ineffable le p&eacute;n&eacute;tra, et il sentait qu'il ne trouverait le bonheur que
+dans cet &Eacute;vangile qu'il r&eacute;clamait avec tant d'insistance. Les douleurs
+du pansement, et les mouvements qu'il fut oblig&eacute; de faire en changeant
+de position, provoqu&egrave;rent un nouvel &eacute;vanouissement, et il ne reprit
+connaissance que vers le milieu de la nuit. Tous dormaient autour de
+lui. Il entendait le cri-cri du grillon de l'isba voisine; une voix
+avin&eacute;e chantait dans la rue; les blattes couraient en bruissant sur la
+table, sur les images, sur les cloisons, et une grosse mouche se
+heurtait en bourdonnant &agrave; la chandelle qui coulait.</p>
+
+<p>L'homme en bonne sant&eacute; a la facult&eacute; de r&eacute;fl&eacute;chir, de sentir, se souvenir
+de mille choses &agrave; la fois, comme de choisir certaines pens&eacute;es et
+certains faits, sur lesquels il fixe de pr&eacute;f&eacute;rence son attention. Il
+sait, au besoin, s'arracher &agrave; une occupation profonde, pour accueillir
+poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses
+r&eacute;flexions; mais l'&acirc;me du prince Andr&eacute; n'&eacute;tait pas dans cet &eacute;tat normal.
+Bien que ses forces morales fussent devenues plus actives et plus
+p&eacute;n&eacute;trantes que par le pass&eacute;, elles agissaient cependant sans la
+participation de sa volont&eacute;. Les id&eacute;es et les visions les plus diverses
+envahissaient tour &agrave; tour son esprit: pendant quelques minutes sa pens&eacute;e
+travaillait avec une pr&eacute;cision et une profondeur qu'elle n'aurait jamais
+eues s'il avait &eacute;t&eacute; valide, et tout &agrave; coup des images fantastiques et
+impr&eacute;vues brisaient impitoyablement le tissu de ce travail, que sa
+faiblesse l'emp&ecirc;chait de rendre.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, un bonheur nouveau s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave; moi, pensait-il plongeant son
+regard brillant de fi&egrave;vre dans la p&eacute;nombre de la tranquille isba, un
+bonheur que rien ne saurait d&eacute;sormais m'enlever, un bonheur ind&eacute;pendant
+de toute influence mat&eacute;rielle: celui de l'&acirc;me seule, celui de l'amour!
+Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux
+hommes. D'o&ugrave; vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils...&raquo;
+Soudain le fil de ses id&eacute;es se rompit, et (&eacute;tait-ce d&eacute;lire ou r&eacute;alit&eacute;?)
+il crut entendre une voix qui chantonnait sans tr&ecirc;ve &agrave; son oreille.</p>
+
+<p>&Agrave; ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un
+&eacute;difice de fines aiguilles et de l&eacute;gers copeaux, et il essayait, en
+conservant avec soin son &eacute;quilibre, d'arr&ecirc;ter la chute de cette
+construction a&eacute;rienne, qui disparaissait de temps &agrave; autre pour s'&eacute;lever
+de nouveau au rythme, cadenc&eacute; de cet ind&eacute;finissable murmure. &laquo;Elle
+s'&eacute;l&egrave;ve, je la vois!&raquo; se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il
+apercevait, par &eacute;chapp&eacute;e, la flamme rouge de la chandelle &agrave; demi
+consum&eacute;e et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le
+plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son
+oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le br&ucirc;lait
+comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le
+heurtant de son aile, elle ne faisait pas &eacute;crouler l'&eacute;trange &eacute;difice
+d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et l&agrave;-bas,
+pr&egrave;s de la porte quelle &eacute;tait cette forme mena&ccedil;ante, ce sphinx immobile
+qui lui aussi, l'&eacute;touffait?... &laquo;N'est-ce pas plut&ocirc;t un morceau de linge
+blanc qu'on a laiss&eacute; sur la table? Mais pourquoi alors tout s'&eacute;tend-il
+et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette m&ecirc;me voix qui
+chante en mesure?&raquo; reprenait avec angoisse le malheureux bless&eacute;..., et
+tout &agrave; coup ses pens&eacute;es et ses sensations lui revenaient plus nettes et
+plus puissantes que jamais.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, l'amour!... Non l'amour &eacute;go&iuml;ste, mais l'amour tel que je l'ai
+&eacute;prouv&eacute; pour la premi&egrave;re fois de ma vie, lorsque j'ai aper&ccedil;u &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s
+mon ennemi mourant, et que je l'ai aim&eacute; quand m&ecirc;me!... C'est l'essence
+m&ecirc;me de l'&acirc;me, qui ne s'en tient pas &agrave; un seul objet d'affection, c'est
+ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis,
+aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses
+manifestations!... Aimer un &ecirc;tre qui nous est cher, c'est de l'amour
+humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!...
+C'&eacute;tait l&agrave; la cause de ma joie, lorsque j'ai d&eacute;couvert que j'aimais cet
+homme.... Mais o&ugrave; est-il? Vit-il encore! L'amour humain d&eacute;g&eacute;n&egrave;re en
+haine, mais l'amour divin est &eacute;ternel!... Combien de gens n'ai-je pas
+ha&iuml; dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aim&eacute;e et le plus
+d&eacute;test&eacute;e?... Et il revit Natacha, non plus avec le cort&egrave;ge de ses
+charmes ext&eacute;rieurs: c'&eacute;tait dans son &acirc;me qu'il p&eacute;n&eacute;trait, c'&eacute;tait son
+&acirc;me dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir;
+c'&eacute;tait sa cruaut&eacute;, &agrave; lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec
+elle.... &laquo;Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une
+fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe!&raquo; Et son
+imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et
+de r&eacute;alit&eacute;s o&ugrave; il entrevoyait, comme dans un nuage, l'&eacute;difice qui
+s'&eacute;levait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui br&ucirc;lait
+entour&eacute;e de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait pr&egrave;s de la
+porte.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment il entendit un l&eacute;ger bruit, il aspira un courant d'air
+frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le
+seuil de l'isba: son visage &eacute;tait p&acirc;le et ses yeux brillaient comme ceux
+de Natacha. &laquo;Oh! que ce d&eacute;lire me fatigue!&raquo; se disait le prince Andr&eacute; en
+essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision &eacute;tait
+toujours l&agrave;, elle s'avan&ccedil;ait, elle semblait r&eacute;elle! Le prince Andr&eacute; fit
+un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait,
+mais le d&eacute;lire &eacute;tait toujours le plus fort. Le susurrement de la voix
+continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine,
+et l'&eacute;trange figure le regardait toujours. R&eacute;unissant toutes ses forces
+pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tint&egrave;rent, sa
+vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint &agrave; lui,
+Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les &ecirc;tres il d&eacute;sirait
+aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui &ecirc;tre r&eacute;v&eacute;l&eacute;, &eacute;tait l&agrave;,
+&agrave; genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en &eacute;prouva aucune
+surprise, mais un sentiment ineffable de bien-&ecirc;tre. Natacha, terrifi&eacute;e,
+n'osait bouger; elle cherchait &agrave; &eacute;touffer ses sanglots, un l&eacute;ger
+tremblement agitait son p&acirc;le visage.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; poussa un soupir d'all&eacute;gement, sourit et lui tendit la
+main.</p>
+
+<p>&laquo;Vous? dit-il.... Quel bonheur!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant d&eacute;licatement la
+main, la baisa en l'effleurant &agrave; peine de ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la t&ecirc;te. Pardonnez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je vous pardonner?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un
+p&eacute;nible effort.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime mieux qu'auparavant,&raquo; r&eacute;pondit le prince Andr&eacute; en lui
+prenant la t&ecirc;te pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur
+lui &agrave; travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de
+compassion.</p>
+
+<p>Les traits p&acirc;les et amaigris de Natacha, ses l&egrave;vres gonfl&eacute;es par
+l'&eacute;motion, lui &ocirc;taient en ce moment toute beaut&eacute;, mais le prince Andr&eacute;
+ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants.</p>
+
+<p>Pierre, le valet de chambre, qui venait de se r&eacute;veiller, secoua le
+docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute;, et cherchait &agrave; se dissimuler de son mieux dans ses draps.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant &agrave; moiti&eacute;.
+Veuillez vous retirer, mademoiselle.&raquo;</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant la femme de chambre, envoy&eacute;e par la comtesse pour
+chercher sa fille, frappa &agrave; la porte. Comme une somnambule qui serait
+r&eacute;veill&eacute;e en sursaut, Natacha sortit et rentr&eacute;e chez elle, tomba en
+sanglotant sur son lit.</p>
+
+<p>&Agrave; dater de ce jour, &agrave; chaque halte, &agrave; chaque &eacute;tape de leur long voyage,
+Natacha se rendait aupr&egrave;s de Bolkonsky, et le docteur &eacute;tait forc&eacute;
+d'avouer qu'il ne s'attendait pas &agrave; rencontrer chez une jeune fille
+autant de fermet&eacute; et d'intelligence dans les soins &agrave; donner &agrave; un bless&eacute;.
+Quelque terrible que f&ucirc;t pour la comtesse la pens&eacute;e de voir mourir le
+prince Andr&eacute; entre les mains de sa fille, selon les pr&eacute;visions trop
+fond&eacute;es du m&eacute;decin, elle n'eut pas le courage de r&eacute;sister &agrave; sa volont&eacute;.
+Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances,
+r&eacute;tabli leurs premi&egrave;res relations, mais la question de vie et de mort
+suspendue sur la t&ecirc;te du prince Andr&eacute; l'&eacute;tait &eacute;galement au-dessus de la
+Russie et &eacute;cartait toute autre pr&eacute;occupation.</p>
+
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+
+<p>Le 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal &agrave; la t&ecirc;te; ses habits,
+qu'il n'avait pas quitt&eacute;s, lui pesaient sur le corps, et il sentait
+confus&eacute;ment qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte
+honteux &eacute;tait son &eacute;panchement avec le capitaine Ramballe. La pendule
+marquait onze heures, le temps &eacute;tait sombre au dehors; il se leva, se
+frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Gh&eacute;rassime avait remis
+sur le bureau, il se rappela enfin o&ugrave; il se trouvait et ce qui devait
+avoir lieu ce jour-l&agrave;: &laquo;Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car
+&laquo;il&raquo; ne fera probablement son entr&eacute;e qu'&agrave; midi. Pierre ne se donnait
+m&ecirc;me plus le loisir de penser &agrave; ce qu'il avait &agrave; faire, il se d&eacute;p&ecirc;chait
+d'agir. Il donna un l&eacute;ger coup de main &agrave; ses v&ecirc;tements, saisit le
+pistolet, et il se disposait &agrave; sortir, lorsque pour la premi&egrave;re fois il
+se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa
+ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la d&eacute;guiser dans les plis de son
+large caftan, enfin il avait oubli&eacute; de la charger. &laquo;Dans ce cas un
+poignard fera mieux l'affaire,&raquo; se dit-il, bien qu'il e&ucirc;t plus d'une
+fois bl&acirc;m&eacute; l'&eacute;tudiant allemand qui, en 1809, avait tent&eacute; de poignarder
+Napol&eacute;on; alors il prit le poignard qu'il avait achet&eacute; en m&ecirc;me temps que
+le pistolet, quoiqu'il f&ucirc;t tout &eacute;br&eacute;ch&eacute;, et le glissa sous son gilet. On
+aurait dit qu'il avait h&acirc;te, non d'ex&eacute;cuter son projet, mais de se
+prouver &agrave; lui-m&ecirc;me qu'il n'y avait pas renonc&eacute;. Serrant ensuite sa
+ceinture autour lui, enfon&ccedil;ant son bonnet sur ses yeux, il traversa le
+corridor en s'effor&ccedil;ant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la
+rue, sans avoir rencontr&eacute; le capitaine.</p>
+
+<p>L'incendie, qui la veille l'avait laiss&eacute; si indiff&eacute;rent, s'&eacute;tait
+rapidement &eacute;tendu pendant la nuit. Moscou br&ucirc;lait sur plusieurs points &agrave;
+la fois. Le Gostinno&iuml;-Dvor, la Povarska&iuml;a, les barques sur la rivi&egrave;re,
+les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, &eacute;taient en flammes. Pierre
+se dirigeait par l'Arbatska&iuml;a vers l'&eacute;glise de Saint-Nicolas: c'&eacute;tait
+l'endroit o&ugrave; depuis longtemps il s'&eacute;tait promis d'accomplir le grand
+acte qu'il pr&eacute;m&eacute;ditait. La plupart des maisons avaient leurs fen&ecirc;tres et
+leurs portes ferm&eacute;es et clou&eacute;es. Les rues et les ruelles &eacute;taient
+d&eacute;sertes. L'air &eacute;tait impr&eacute;gn&eacute; d'une odeur de br&ucirc;l&eacute; et de fum&eacute;e. De
+temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effar&eacute;s et des
+Fran&ccedil;ais, &agrave; tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la
+chauss&eacute;e. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosit&eacute;: sa
+carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentr&eacute;e de sa
+figure, les intriguaient, et les Russes eux-m&ecirc;mes l'examinaient
+attentivement, sans parvenir &agrave; comprendre &agrave; quelle classe de la soci&eacute;t&eacute;
+il appartenait. Les Fran&ccedil;ais, habitu&eacute;s &agrave; &ecirc;tre un objet d'&eacute;tonnement ou
+de frayeur pour les indig&egrave;nes, le suivaient gaiement avec des yeux
+surpris, car il ne faisait aucune attention &agrave; eux. Devant la porte
+coch&egrave;re d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ing&eacute;niaient &agrave;
+s'expliquer avec des Russes sans parvenir &agrave; se faire comprendre,
+l'arr&ecirc;t&egrave;rent pour lui demander s'il parlait Fran&ccedil;ais. Il secoua
+n&eacute;gativement la t&ecirc;te et poursuivit son chemin. Plus loin, une
+sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut
+seulement &agrave; un second: &laquo;Au large!&raquo; cri&eacute; d'une voix mena&ccedil;ante et au bruit
+du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la n&eacute;cessit&eacute; de passer
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue. Tout entier &agrave; son sinistre projet, et &agrave; la
+crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit pr&eacute;c&eacute;dente, il
+ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre d&eacute;termination n'&eacute;tait
+pas destin&eacute;e &agrave; aboutir; alors m&ecirc;me qu'il n'en aurait pas &eacute;t&eacute; emp&ecirc;ch&eacute; en
+chemin, l'ex&eacute;cution de son plan &eacute;tait devenue impossible, par la raison
+toute simple que Napol&eacute;on &eacute;tait d&eacute;j&agrave; depuis quelques heures dans le
+palais imp&eacute;rial du Kremlin. &Agrave; ce m&ecirc;me moment, assis dans le cabinet du
+Tsar, et de fort m&eacute;chante humeur, il donnait des ordres et prenait des
+mesures pour arr&ecirc;ter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants.
+Pierre ignorait ce fait: absorb&eacute; par son id&eacute;e fixe, et pr&eacute;occup&eacute;, comme
+tous les ent&ecirc;t&eacute;s qui entreprennent une chose impossible, il se
+tourmentait, non des difficult&eacute;s d'ex&eacute;cution, mais de la d&eacute;faillance
+qui, en s'emparant de lui au moment d&eacute;cisif, paralyserait son action et
+lui enl&egrave;verait toute estime de lui-m&ecirc;me. Il continuait n&eacute;anmoins
+d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout
+droit &agrave; la Povarska&iuml;a. Plus il avan&ccedil;ait, plus la fum&eacute;e devenait
+&eacute;paisse; il commen&ccedil;ait &agrave; sentir la chaleur de l'incendie, dont les
+langues de feu s'&eacute;lan&ccedil;aient au-dessus des maisons voisines. Les rues se
+remplissaient d'une foule agit&eacute;e. Pierre commen&ccedil;ait &agrave; comprendre qu'il
+se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se
+rendait pas compte encore du v&eacute;ritable &eacute;tat des choses. Tout en suivant
+un chemin battu &agrave; travers une grande place d&eacute;serte, qui touchait d'un
+c&ocirc;t&eacute; &agrave; la Povarska&iuml;a et longeait de l'autre les jardins d'un riche
+propri&eacute;taire, il entendit tout &agrave; coup &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s le cri d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; d'une
+femme; il s'arr&ecirc;ta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&Agrave; quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des &eacute;dredons, des
+samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en d&eacute;sordre sur
+l'herbe dess&eacute;ch&eacute;e et poudreuse; accroupie &agrave; c&ocirc;t&eacute; des caisses, une jeune
+femme maigre, avec de longues dents pro&eacute;minentes, envelopp&eacute;e d'un
+manteau noir, et la t&ecirc;te couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en
+pleurant &agrave; chaudes larmes. Deux petites filles de dix &agrave; douze ans, p&acirc;les
+et terrifi&eacute;es comme elle, v&ecirc;tues de mis&eacute;rables jupons et de manteaux &agrave;
+l'avenant, regardaient leur m&egrave;re avec stupeur, tandis qu'un petit gar&ccedil;on
+de sept ans, coiff&eacute; d'une casquette beaucoup trop grande pour lui,
+pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service
+apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait
+d&eacute;fait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poign&eacute;es les
+cheveux roussis. Un homme aux larges &eacute;paules, avec des favoris arrondis,
+des m&egrave;ches de cheveux soigneusement liss&eacute;s sur les tempes et en petit
+uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible &agrave;
+chercher des v&ecirc;tements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant
+passer pr&egrave;s d'elle, la femme se pr&eacute;cipita aux genoux de Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon p&egrave;re! Oh! fid&egrave;le chr&eacute;tien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi!
+disait-elle &agrave; travers ses sanglots.... Ma fille, ma derni&egrave;re petite
+fille, a &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute;e!... Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai
+ch&eacute;rie, que je t'ai...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez Marie Nicola&iuml;evna, lui dit son mari d'un ton calme; il
+semblait tenir &agrave; se justifier devant l'&eacute;tranger. Notre s&oelig;ur l'aura sans
+doute emport&eacute;e, c'est s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Monstre! c&oelig;ur de pierre! s'&eacute;cria la femme avec col&egrave;re en cessant de
+pleurer. Tu n'as m&ecirc;me pas un c&oelig;ur pour ton enfant! Un autre l'aurait
+retir&eacute;e des flammes.... Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un p&egrave;re!...
+De gr&acirc;ce, continuait-elle en se tournant vers Pierre, &eacute;coutez-moi; le
+feu a pass&eacute; chez nous de la maison voisine; cette fille que voil&agrave; s'est
+&eacute;cri&eacute;e: &ccedil;a br&ucirc;le!... On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on
+est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez
+de sauv&eacute;... cette image et notre lit de noce, tout le reste a p&eacute;ri!...
+Tout &agrave; coup je m'aper&ccedil;ois que Katia n'est plus l&agrave;!... Oh! mon enfant,
+mon enfant qui a &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; donc est-elle rest&eacute;e? demanda Pierre, et l'expression
+sympathique de sa figure fit comprendre &agrave; la femme qu'elle avait trouv&eacute;
+en lui aide et secours.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la m&egrave;re, sois mon bienfaiteur....
+Aniska, va, petite mis&eacute;rable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant
+sa grande bouche et en montrant ses longues dents.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, viens, je ferai mon possible,&raquo; dit Pierre en se h&acirc;tant.</p>
+
+<p>La petite domestique sortit de derri&egrave;re la caisse, arrangea ses cheveux,
+soupira et prit par le sentier. Pierre, tout pr&ecirc;t &agrave; l'action, se sentit
+r&eacute;veill&eacute; comme apr&egrave;s une longue l&eacute;thargie; il releva la t&ecirc;te, ses yeux
+brillaient et il suivit &agrave; grands pas la jeune fille, qui le conduisit &agrave;
+la Povarska&iuml;a. Les maisons se d&eacute;robaient derri&egrave;re un nuage de fum&eacute;e
+noire que per&ccedil;aient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule
+&eacute;norme, se pressait autour de l'incendie. Un g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais se tenait
+au milieu de la rue et parlait &agrave; ceux qui l'entouraient. Pierre, guid&eacute;
+par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arr&ecirc;t&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;On ne passe pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ici, ici, petit oncle, s'&eacute;cria la fillette; nous traverserons la
+ruelle, venez!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre se retourna en faisant de grandes enjamb&eacute;es pour la rejoindre:
+elle prit &agrave; gauche, d&eacute;passa trois maisons, et entra par la porte coch&egrave;re
+de la quatri&egrave;me:</p>
+
+<p>&laquo;C'est ici, l&agrave;, tout pr&egrave;s!&raquo;</p>
+
+<p>Traversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arr&ecirc;tant sur le
+seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui &eacute;tait toute en flammes. Une
+muraille s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; effondr&eacute;e, l'autre br&ucirc;lait encore, et le feu
+s'&eacute;lan&ccedil;ait par toutes les ouvertures, par les fen&ecirc;tres, par le toit.
+Pierre s'arr&ecirc;ta involontairement, suffoqu&eacute; par la chaleur.</p>
+
+<p>&laquo;Laquelle de ces maisons est la v&ocirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Celle-l&agrave;, celle-l&agrave;! hurla l'enfant. C'est l&agrave; que nous demeurions....
+Et tu es br&ucirc;l&eacute;e, notre tr&eacute;sor ador&eacute;, Katia, ma demoiselle bien-aim&eacute;e,&raquo;
+recommen&ccedil;a &agrave; crier Aniska, se croyant oblig&eacute;e, &agrave; la vue de l'incendie,
+de faire preuve de ses sentiments.</p>
+
+<p>Pierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit
+quelques pas en arri&egrave;re et se trouva en face d'une maison plus grande,
+dont le toit flambait d'un seul c&ocirc;t&eacute;. Quelques Fran&ccedil;ais s'agitaient
+alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient l&agrave;;
+n&eacute;anmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son
+sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils
+pillaient, mais cette pens&eacute;e ne fit que traverser son esprit. Le
+craquement des murailles et des plafonds qui s'&eacute;croulaient, le
+sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de
+fum&eacute;e travers&eacute;s par des pluies d'&eacute;tincelles et des gerbes de feu qui
+semblaient l&eacute;cher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la
+rapidit&eacute; des mouvements qu'il &eacute;tait oblig&eacute; de faire, tout provoqua chez
+Pierre la surexcitation que font &eacute;prouver habituellement ces d&eacute;sastres.
+L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussit&ocirc;t d&eacute;livr&eacute; des
+pens&eacute;es dont il &eacute;tait obs&eacute;d&eacute;. Jeune, r&eacute;solu et alerte, il fit le tour de
+la petite maison qui br&ucirc;lait; au moment d'y entrer, il fut arr&ecirc;t&eacute; par
+des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd
+qui tomba avec bruit &agrave; ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Fran&ccedil;ais
+qui venaient de jeter par la fen&ecirc;tre une commode remplie d'objets en
+m&eacute;tal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approch&egrave;rent
+aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-l&agrave;? s'&eacute;cria l'un d'eux avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre.... N'avez-vous pas vu
+un enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il chante donc?... Va te promener! cri&egrave;rent plusieurs
+voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlev&acirc;t sa part
+de l'argenterie et des bronzes qui &eacute;taient dans la commode, s'avan&ccedil;a
+d'un air mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Un enfant? s'&eacute;cria un Fran&ccedil;ais de l'&eacute;tage sup&eacute;rieur.... J'ai entendu
+piailler dans le jardin. C'est peut-&ecirc;tre son moutard, &agrave; ce bonhomme....
+Faut &ecirc;tre humain, voyez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il? o&ugrave; est-il? demandait Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, par ici, r&eacute;pondit le Fran&ccedil;ais en lui indiquant le jardin
+derri&egrave;re la maison.... Attendez, je vais descendre.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, une seconde plus tard, un Fran&ccedil;ais, en bras de chemise, sauta
+par la fen&ecirc;tre du rez-de-chauss&eacute;e, donna &agrave; Pierre une tape sur l'&eacute;paule
+et courut avec lui au jardin.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;p&ecirc;chez-vous, vous autres, cria-t-il &agrave; ses camarades, il commence &agrave;
+faire chaud!... et, s'&eacute;lan&ccedil;ant dans l'all&eacute;e sabl&eacute;e, il tira Pierre par
+la manche, et lui montra un paquet pos&eacute; sur un banc.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite fille de trois ans, en robe de percale rose.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; votre moutard... une petite fille, tant mieux!... Au revoir, mon
+gros.... Faut &ecirc;tre humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous...&raquo; Et
+le Fran&ccedil;ais rejoignit ses compagnons.</p>
+
+<p>Pierre, essouffl&eacute;, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi p&acirc;le
+et aussi laide que sa m&egrave;re, poussa un cri d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; &agrave; sa vue et
+s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle
+hurlait avec col&egrave;re et essayait avec ses petites mains de s'arracher &agrave;
+l'&eacute;treinte de Pierre, qu'elle mordait &agrave; belles dents. Cet attouchement,
+qui ressemblait &agrave; celui d'un petit animal, lui causa une telle
+r&eacute;pulsion, qu'il fut oblig&eacute; de se dominer pour ne pas jeter l&agrave; l'enfant,
+et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout &agrave; coup dans
+l'impossibilit&eacute; de suivre le m&ecirc;me chemin. Aniska avait disparu, et,
+partag&eacute; entre le d&eacute;go&ucirc;t et la compassion, il se vit contraint, tout en
+serrant contre lui la petite fille qui continuait &agrave; se d&eacute;battre comme un
+beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre
+issue.</p>
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+
+<p>Lorsque Pierre, apr&egrave;s plusieurs d&eacute;tours &agrave; travers cours et ruelles,
+d&eacute;boucha avec son fardeau au coin de la Povarska&iuml;a et du jardin
+Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et
+d'objets empil&eacute;s sur cette place jusqu'alors d&eacute;serte. Sans compter les
+familles russes qui s'y r&eacute;fugiaient avec tout leur avoir, on y voyait
+encore un grand nombre de soldats fran&ccedil;ais de diff&eacute;rentes armes. Il n'y
+fit aucune attention et chercha avec inqui&eacute;tude les parents de l'enfant
+pour la leur rendre, et pour aller au besoin op&eacute;rer ensuite quelque
+autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'&eacute;taient peu &agrave; peu
+calm&eacute;s, se cramponnait &agrave; son caftan, et, se blottissant dans ses bras
+comme une b&ecirc;te sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouch&eacute;s,
+tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait
+int&eacute;ress&eacute; par cette petite figure p&acirc;le et maladive, mais il avait beau
+chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas &agrave; d&eacute;couvrir
+ni l'employ&eacute; ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se port&egrave;rent
+involontairement sur une famille arm&eacute;nienne ou g&eacute;orgienne, compos&eacute;e d'un
+vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement
+habill&eacute;, d'une vieille matrone de m&ecirc;me origine et d'une toute jeune
+femme, dont les sourcils arqu&eacute;s fins et noirs comme une aile de corbeau,
+le teint d'une couleur mate et les traits r&eacute;guliers et impassibles,
+faisaient ressortir l'admirable beaut&eacute;. Assise, sur de grands ballots,
+derri&egrave;re la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant &agrave; chacun
+d'eux, envelopp&eacute;e d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie
+violette sur la t&ecirc;te, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en
+amandes et ses longs cils baiss&eacute;s vers la terre, &agrave; une plante d&eacute;licate
+des pays chauds jet&eacute;e sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle
+et qu'elle craignait pour sa beaut&eacute;. Pierre la regarda &agrave; plusieurs
+reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser
+d'un coup d'&oelig;il toute la place, et ne tarda pas, avec l'&eacute;trange
+tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras, &agrave; attirer
+l'attention de quelques groupes qui l'entour&egrave;rent en lui demandant:</p>
+
+<p>&laquo;Ayez-vous perdu quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous un noble?... &Agrave; qui est l'enfant?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre r&eacute;pondit que la petite fille appartenait &agrave; une femme qu'il avait
+vue ici m&ecirc;me tout &agrave; l'heure et qui &eacute;tait couverte d'un manteau noir et
+entour&eacute;e de ses trois enfants.</p>
+
+<p>&laquo;Ne pouvait-on lui dire o&ugrave; elle &eacute;tait all&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit &ecirc;tre les Anf&eacute;row, dit un vieux diacre en s'adressant &agrave; sa
+voisine.... Seigneur, Seigneur, ayez piti&eacute; de nous, r&eacute;p&eacute;ta le vieux
+diacre d'une voix profonde.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont les Anf&eacute;row? reprit la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont partis de bon matin.... C'est peut-&ecirc;tre Marie Nicola&iuml;evna,
+peut-&ecirc;tre aussi les Ivanow?</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicola&iuml;evna est une dame,
+reprit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez la conna&icirc;tre, dit Pierre: une femme maigre, qui a de
+longues dents.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors c'est Marie Nicola&iuml;evna. Ils se sont enfuis dans le jardin
+lorsque les loups sont arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, Seigneur, ayez piti&eacute; de nous! r&eacute;p&eacute;ta le diacre.</p>
+
+<p>&mdash;Allez de ce c&ocirc;t&eacute;, vous les trouverez, c'est elle, bien s&ucirc;r! Elle
+pleurait, elle pleurait.... Allez, vous les trouverez.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Pierre n'&eacute;coutait plus la paysanne qui lui parlait; car il &eacute;tait
+occup&eacute; de la sc&egrave;ne qui se passait entre deux soldats fran&ccedil;ais et la
+famille arm&eacute;nienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote
+gros-bleu serr&eacute;e autour de sa taille par une corde, et un bonnet de
+police sur la t&ecirc;te, avait saisi par les pieds le vieillard, qui
+s'empressait d'&ocirc;ter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, tr&egrave;s
+lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se
+composait d'un pantalon bleu pass&eacute; dans de grandes bottes et d'une
+capote de drap; plant&eacute; devant l'Arm&eacute;nienne, les mains dans ses poches,
+il la regardait silencieusement.</p>
+
+<p>&laquo;Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!... Tu entends,&raquo; dit Pierre &agrave;
+l'une des femmes, en d&eacute;posant la fillette &agrave; terre et en se retournant du
+c&ocirc;t&eacute; des Arm&eacute;niens.</p>
+
+<p>Le vieillard &eacute;tait pieds nus, et le petit Fran&ccedil;ais, qui s'&eacute;tait empar&eacute;
+de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre
+homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un
+coup d'&oelig;il; son attention &eacute;tait toute concentr&eacute;e sur l'autre Fran&ccedil;ais,
+qui s'&eacute;tait rapproch&eacute; de la jeune femme, et lui avait pass&eacute; la main
+autour du cou. La belle Arm&eacute;nienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu
+encore le temps de franchir les quelques pas qui le s&eacute;paraient d'elle,
+et d&eacute;j&agrave; le maraudeur lui avait arrach&eacute; le collier qu'elle portait, et la
+jeune femme, r&eacute;veill&eacute;e de sa torpeur, poussait des cris d&eacute;chirants.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez cette femme!&raquo; s'&eacute;cria Pierre, furieux, en secouant le soldat
+par les &eacute;paules; le soldat tomba, et, se relevant aussit&ocirc;t, s'enfuit &agrave;
+toutes jambes.</p>
+
+<p>Son camarade, jetant &agrave; terre les bottes qu'il tenait &agrave; la main, tira son
+sabre et marcha droit sur Pierre:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, pas de b&ecirc;tises,&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Pierre, en proie &agrave; un de ces acc&egrave;s de col&egrave;re qui d&eacute;cuplaient ses forces
+et lui &ocirc;taient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna
+un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une vol&eacute;e de coups de
+poing. La foule &eacute;tait en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la
+place d&eacute;boucha une patrouille de lanciers, qui arriv&egrave;rent au trot et
+entour&egrave;rent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose,
+c'est qu'il frappait &agrave; coups redoubl&eacute;s, qu'on le battait &agrave; son tour,
+qu'on lui liait les mains, et il se vit entour&eacute; de soldats qui
+fouillaient dans ses poches.</p>
+
+<p>&laquo;Il a un poignard, lieutenant!&raquo;</p>
+
+<p>Ce furent les premiers mots qu'il entendit distinctement.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! une arme! reprit l'officier.... C'est bon, vous direz tout cela au
+conseil de guerre...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous fran&ccedil;ais, vous?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, les yeux inject&eacute;s de sang, ne r&eacute;pondit rien; il avait sans doute
+l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre
+lanciers vinrent se placer &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Parlez-vous fran&ccedil;ais? r&eacute;p&eacute;ta l'officier en se tenant &agrave; distance....
+Appelez l'interpr&egrave;te!&raquo;</p>
+
+<p>Un petit homme en habit civil sortit de derri&egrave;re les rangs. Pierre le
+reconnut aussit&ocirc;t pour un commis fran&ccedil;ais qu'il avait vu dans un magasin
+de Moscou.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interpr&egrave;te en examinant
+Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit &ecirc;tre l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui
+qui il est.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? dit l'interpr&egrave;te. Ton devoir est de r&eacute;pondre &agrave; l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi,
+dit tout &agrave; coup Pierre en fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! s'&eacute;cria l'officier en fron&ccedil;ant le sourcil.... Marchons!&raquo;</p>
+
+<p>Un groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la
+femme &agrave; qui il l'avait confi&eacute;e, s'&eacute;tait rapproch&eacute; des militaires.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; donc te m&egrave;ne-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant
+si elle n'est pas &agrave; eux?</p>
+
+<p>&mdash;Que veut cette femme?&raquo; demanda l'officier.</p>
+
+<p>La surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes &agrave; la vue de la
+fillette qu'il avait sauv&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des
+flammes.&raquo; Et, ne sachant lui-m&ecirc;me pourquoi il avait d&eacute;bit&eacute; ce mensonge
+inutile, il se mit &agrave; marcher entre les quatre lanciers charg&eacute;s de le
+garder.</p>
+
+<p>Cette patrouille avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute;e, ainsi que beaucoup d'autres, sur
+l'ordre de Durosnel, pour arr&ecirc;ter le pillage et mettre la main sur les
+incendiaires qui, au dire des chefs militaires fran&ccedil;ais, mettaient le
+feu &agrave; Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient
+trouv&eacute; qu'un boutiquier, deux s&eacute;minaristes, un paysan, un domestique et
+quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus
+de soup&ccedil;ons; aussi, lorsqu'ils furent amen&eacute;s dans la maison o&ugrave; &eacute;tait
+&eacute;tabli le corps de garde, fut-il plac&eacute; dans une chambre &agrave; part et soumis
+&agrave; une rigoureuse surveillance.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE III</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>&Agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, une lutte acharn&eacute;e, &agrave; laquelle se m&ecirc;laient comme
+d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes
+sph&egrave;res de Saint-P&eacute;tersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis
+de la France, de l'Imp&eacute;ratrice m&egrave;re et du c&eacute;sar&eacute;vitch, pendant que la
+vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque
+se trouvait au milieu de ce courant de rivalit&eacute;s et de comp&eacute;titions de
+toutes sortes, il &eacute;tait difficile, sinon impossible, de se rendre un
+compte exact de la situation critique de la Russie: c'&eacute;taient toujours
+les m&ecirc;mes c&eacute;r&eacute;monies officielles, les m&ecirc;mes bals, le m&ecirc;me th&eacute;&acirc;tre
+fran&ccedil;ais, les m&ecirc;mes mesquins int&eacute;r&ecirc;ts de service. Tout au plus, de temps
+&agrave; autre, causait-on &agrave; voix basse de la conduite si diff&eacute;rente tenue par
+les deux Imp&eacute;ratrices dans ces graves circonstances. Tandis que
+l'Imp&eacute;ratrice m&egrave;re, dans la pens&eacute;e de sauvegarder les divers
+&eacute;tablissements plac&eacute;s sous son patronage, avait pris d&eacute;j&agrave; toutes les
+mesures n&eacute;cessaires pour le transfert des instituts &agrave; Kazan, et fait
+emballer tout ce qui leur appartenait: l'Imp&eacute;ratrice &Eacute;lisabeth, avec son
+patriotisme accoutum&eacute;, avait r&eacute;pondu aux demandes d'instructions venues
+de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant
+sp&eacute;cialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre &agrave; donner &agrave; cet
+&eacute;gard; mais que, quant &agrave; elle personnellement, elle serait la derni&egrave;re &agrave;
+quitter P&eacute;tersbourg!</p>
+
+<p>Le 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, Mlle Sch&eacute;rer donnait
+une petite soir&eacute;e, dont le bouquet devait &ecirc;tre la lecture d'une lettre
+adress&eacute;e par le m&eacute;tropolite &agrave; l'Empereur, &agrave; propos de l'envoi qu'il lui
+faisait d'une image de saint Serge. Cette &eacute;p&icirc;tre passait pour un
+chef-d'&oelig;uvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince
+Basile, qui se flattait d'&ecirc;tre un lecteur hors ligne (il lui arrivait
+parfois de lire chez l'Imp&eacute;ratrice), devait en donner connaissance. Son
+talent consistait &agrave; hausser la voix et &agrave; passer du grave au doux, sans
+tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme
+tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la
+soir&eacute;e devait r&eacute;unir quelques personnages influents, et l'on s'&eacute;tait
+promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient &agrave;
+fr&eacute;quenter le th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais. Il y avait d&eacute;j&agrave; beaucoup de monde dans
+le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore appara&icirc;tre
+ceux dont elle jugeait la pr&eacute;sence n&eacute;cessaire pour que l'on p&ucirc;t
+commencer la lecture.</p>
+
+<p>La nouvelle qui faisait ce jour-l&agrave; les frais de la conversation &eacute;tait la
+maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait
+de prendre part aux r&eacute;unions dont elle faisait l'ornement habituel, ne
+recevait personne, et, au lieu de se confier &agrave; une c&eacute;l&eacute;brit&eacute; de la
+ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la
+traitait au moyen d'un rem&egrave;de nouveau et compl&egrave;tement inconnu. Il &eacute;tait
+plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de
+l'embarras o&ugrave; elle se trouvait d'&eacute;pouser deux maris &agrave; la fois, et que le
+traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse
+situation; mais, en pr&eacute;sence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever
+cette question d&eacute;licate, ou y faire la moindre allusion.</p>
+
+<p>&laquo;On dit la pauvre comtesse tr&egrave;s mal: le m&eacute;decin parle d'une angine<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>!</p>
+
+<p>&mdash;L'angine? Mais c'est une maladie terrible!</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... Savez-vous que, gr&acirc;ce &agrave; l'angine, les deux rivaux sont
+r&eacute;concili&eacute;s?... Le vieux comte est touchant, &agrave; ce qu'il para&icirc;t. Il a
+pleur&eacute; comme un enfant quand le m&eacute;decin lui a appris que le cas &eacute;tait
+grave!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait une grande perte!... C'est une femme ravissante!</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoy&eacute; prendre de ses
+nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux.... Oh oui! c'est la
+plus charmante femme du monde, r&eacute;pliqua Anna Pavlovna en souriant de son
+propre enthousiasme. Nous appartenons &agrave; des camps diff&eacute;rents, mais cela
+ne m'emp&ecirc;che pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle m&eacute;rite....
+Elle est si malheureuse!...&raquo;</p>
+
+<p>Un jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin
+du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire
+observer que le charlatan italien &eacute;tait bien capable d'administrer &agrave; sa
+malade des rem&egrave;des dangereux.</p>
+
+<p>&laquo;Vos informations peuvent &ecirc;tre meilleures que les miennes, dit Mlle
+Sch&eacute;rer en prenant &agrave; partie le jeune homme, mais je sais de bonne source
+que ce m&eacute;decin est un homme tr&egrave;s savant et tr&egrave;s habile. C'est le m&eacute;decin
+particulier de la reine d'Espagne!&raquo;</p>
+
+<p>Lui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du c&ocirc;t&eacute; de Bilibine, qui
+&eacute;tait en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens.</p>
+
+<p>&laquo;Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document
+diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par
+Wittgenstein, le h&eacute;ros de P&eacute;tropol (ainsi qu'on l'appelait &agrave;
+P&eacute;tersbourg).</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?&raquo; lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de
+provoquer un silence qui lui perm&icirc;t de r&eacute;p&eacute;ter le mot qu'elle
+connaissait d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Il s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la
+d&eacute;p&ecirc;che qu'il avait du reste compos&eacute;e lui-m&ecirc;me: &laquo;L'Empereur renvoie les
+drapeaux autrichiens, drapeaux amis &eacute;gar&eacute;s qu'il a trouv&eacute;s hors de la
+route<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, charmant! dit le prince Basile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre la route de Varsovie,&raquo; dit tout haut le prince
+Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient
+aucun sens. Il r&eacute;pondit &agrave; cet &eacute;tonnement g&eacute;n&eacute;ral par un air d'aimable
+satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait
+dit, mais il avait remarqu&eacute;, dans sa carri&egrave;re diplomatique, que des
+phrases prononc&eacute;es de cette fa&ccedil;on passaient parfois pour tr&egrave;s
+spirituelles; aussi avait-il &agrave; tout hasard jet&eacute; les premiers mots qui
+s'&eacute;taient trouv&eacute;s au bout de sa langue, en se disant: &laquo;Il en sortira
+peut-&ecirc;tre quelque chose de tr&egrave;s bien; dans le cas contraire, il se
+trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti.&raquo; Le p&eacute;nible silence qui
+suivit son mot fut interrompu par l'entr&eacute;e de la personne &laquo;qui manquait
+de patriotisme&raquo;, et qu'Anna Pavlovna se disposait &agrave; ramener &agrave; de
+meilleurs sentiments, mena&ccedil;ant gracieusement du doigt le prince
+Hippolyte, elle invita le prince Basile &agrave; se rapprocher de la table, fit
+placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia
+d'en faire la lecture.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s Auguste Souverain et Empereur!&raquo; commen&ccedil;a le prince Basile d'un
+ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait
+condamner d'avance celui qui aurait os&eacute; protester contre ces paroles.
+Personne ne souffla mot.... Moscou, la premi&egrave;re capitale, la nouvelle
+J&eacute;rusalem, re&ccedil;oit &laquo;son Christ&raquo;, continua-t-il en appuyant sur le pronom,
+comme une m&egrave;re qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et,
+pr&eacute;voyant, &agrave; travers les t&eacute;n&egrave;bres qui s'&eacute;l&egrave;vent, la gloire &eacute;blouissante
+de ta puissance, elle chante avec extase: &laquo;Hosannah, b&eacute;ni soit celui qui
+vient!&raquo; On sentait des larmes dans la voix du prince Basile &agrave; cette
+derni&egrave;re phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres
+personnes avaient l'air embarrass&eacute;. Anna Pavlovna, prenant les devants,
+murmurait <i>in petto</i> la phrase qui suivait: &laquo;Qu'importe que le Goliath
+impudent et hardi...&raquo; tandis que le prince Basile reprenait tout haut:
+&laquo;Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des fronti&egrave;res de
+la France, apporte aux confins de la Russie les &eacute;pouvantes meurtri&egrave;res;
+l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la t&ecirc;te
+de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge,
+l'antique z&eacute;lateur du bien de sa patrie, s'offre &agrave; Votre Majest&eacute;
+Imp&eacute;riale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'&acirc;ge m'emp&ecirc;chent
+de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes
+pri&egrave;res. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les
+pieux d&eacute;sirs de Votre Majest&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quelle force! quel style!&raquo; s'&eacute;cria-t-on de tous c&ocirc;t&eacute;s en louant &agrave; la
+fois l'auteur et le lecteur.</p>
+
+<p>Mis en train par cette &eacute;loquente &eacute;p&icirc;tre, les h&ocirc;tes d'Anna Pavlovna
+caus&egrave;rent longtemps encore de la situation du pays et se livr&egrave;rent &agrave;
+maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait
+avoir lieu vers cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>&laquo;Vous verrez, dit Mlle Sch&eacute;rer, que demain, pour l'anniversaire de la
+naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons
+pressentiments!&raquo;</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le pressentiment d'Anna Pavlovna se r&eacute;alisa. Le lendemain, pendant le
+<i>Te Deum</i> chant&eacute; au palais, le prince Volkonsky fut appel&eacute; hors de la
+chapelle, et re&ccedil;ut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow,
+&eacute;crit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annon&ccedil;ait que les
+Russes n'avaient pas recul&eacute; d'une semelle, que les pertes de l'ennemi
+&eacute;taient sup&eacute;rieures aux n&ocirc;tres, et que, si le temps lui manquait pour
+lui donner des d&eacute;tails plus pr&eacute;cis, il pouvait du moins lui assurer que
+la victoire nous &eacute;tait rest&eacute;e. Aussit&ocirc;t il y eut un second <i>Te Deum</i>
+d'actions de gr&acirc;ces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accord&eacute; &agrave;
+ses fid&egrave;les. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de f&ecirc;te
+r&eacute;gna sans partage toute la matin&eacute;e. On croyait &agrave; une victoire compl&egrave;te;
+plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilit&eacute; de faire
+Napol&eacute;on prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain
+pour la France.</p>
+
+<p>Loin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il &eacute;tait
+difficile de donner aux &eacute;v&eacute;nements qui se d&eacute;roulaient leur importance
+r&eacute;elle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-m&ecirc;mes
+autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans,
+&agrave; l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en
+&eacute;tait arriv&eacute;e le jour de la f&ecirc;te de l'Empereur. C'&eacute;tait comme la
+r&eacute;ussite d'une d&eacute;licate surprise, Koutouzow annon&ccedil;ait &eacute;galement les
+pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Kouta&iuml;ssow, Toutchkow
+et Bagration, mais l&agrave; aussi l'impression de tristesse se concentra sur
+une seule mort, celle du jeune et int&eacute;ressant Kouta&iuml;ssow, qui &eacute;tait
+connu de tout le monde et particuli&egrave;rement aim&eacute; de l'Empereur. Ce
+jour-l&agrave; on n'entendit plus que ces phrases; &laquo;N'est-ce pas surprenant que
+cette nouvelle soit arriv&eacute;e juste pendant le <i>Te Deum</i>... et ce pauvre
+Kouta&iuml;ssow? Quelle perte, quel dommage!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avais-je dit de Koutouzow!&raquo; r&eacute;p&eacute;tait &agrave; tout venant le prince
+Basile, en se drapant dans son orgueil de proph&egrave;te. Ne vous ai-je pas
+toujours assur&eacute; qu'il &eacute;tait seul capable de vaincre Napol&eacute;on?&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain se passa sans nouvelles de l'arm&eacute;e, et l'inqui&eacute;tude
+commen&ccedil;a &agrave; sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans
+laquelle on laissait l'Empereur: &laquo;Sa position est terrible&raquo;, disait-on,
+et l'on accusait d&eacute;j&agrave; Koutouzow, apr&egrave;s l'avoir exalt&eacute; l'avant-veille, de
+causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son
+prot&eacute;g&eacute;, mais gardait un profond silence lorsqu'il &eacute;tait question du
+commandant en chef. Dans la m&ecirc;me soir&eacute;e, une nouvelle &agrave; sensation ajouta
+encore &agrave; l'angoisse qui commen&ccedil;ait &agrave; se r&eacute;pandre dans les hautes
+sph&egrave;res: la comtesse H&eacute;l&egrave;ne venait de mourir subitement de sa
+myst&eacute;rieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse &eacute;tait
+morte des suites de son angine; mais, dans l'intimit&eacute;, on s'&eacute;tendait sur
+de certains d&eacute;tails: le m&eacute;decin de la reine d'Espagne lui aurait
+ordonn&eacute;, disait-on, un certain rem&egrave;de qui, pris &agrave; faibles doses, devait
+amener le r&eacute;sultat d&eacute;sir&eacute;; mais H&eacute;l&egrave;ne, tourment&eacute;e par les soup&ccedil;ons du
+vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait aval&eacute;
+une quantit&eacute; double de la drogue prescrite, et &eacute;tait morte dans des
+souffrances atroces, sans qu'on e&ucirc;t le temps lui porter secours. On
+assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris
+&agrave; partie le m&eacute;decin italien, mais qu'&agrave; la lecture de certains
+autographes intimes de la d&eacute;funte, mis par ce dernier sous leurs yeux,
+ils avaient aussit&ocirc;t cess&eacute; de le poursuivre. Toujours est-il que, ce
+jour-l&agrave;, la causerie de salon eut beau jeu &agrave; s'occuper de ces trois
+tristes &eacute;v&eacute;nements: l'inqui&eacute;tude de l'Empereur, la perte de Kouta&iuml;ssow
+et la mort d'H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>Le surlendemain de l'arriv&eacute;e du rapport, un propri&eacute;taire venu de Moscou
+r&eacute;pandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait &eacute;t&eacute;
+abandonn&eacute;e aux Fran&ccedil;ais! &laquo;C'&eacute;tait horrible! La position de l'Empereur
+&eacute;tait affreuse! Koutouzow &eacute;tait un tra&icirc;tre!&raquo; Et le prince Basile
+affirmait, &agrave; ceux qui lui faisaient des visites de condol&eacute;ance &agrave;
+l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre &agrave; rien
+autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: &laquo;Je me suis
+toujours &eacute;tonn&eacute;, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce
+qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait &eacute;t&eacute; confi&eacute; &agrave; de
+telles mains!&raquo; La nouvelle n'&eacute;tant pas officielle, le doute &eacute;tait encore
+permis, mais le lendemain elle fut confirm&eacute;e par le rapport suivant du
+comte Rostoptchine:</p>
+
+<p>&laquo;L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apport&eacute; une lettre, dans
+laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de
+police, afin de guider les troupes &agrave; travers la ville, jusqu'&agrave; la
+grand'route de Riazan. Il pr&eacute;tend abandonner Moscou avec douleur. Sire,
+cet acte d&eacute;cide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La
+Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui
+repr&eacute;sente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos
+a&iuml;eux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'arm&eacute;e, j'ai fait emporter
+tout ce qui devait &ecirc;tre enlev&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>L'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant,
+adress&eacute; &agrave; Koutouzow:</p>
+
+<p>&laquo;Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le
+29 du mois d'ao&ucirc;t. Je viens de recevoir, dat&eacute;e du 1<sup>er</sup> septembre, par
+Yaroslaw, du g&eacute;n&eacute;ral gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que
+vous avez abandonn&eacute; Notre capitale. Vous pouvez ais&eacute;ment vous figurer
+l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur!
+Le g&eacute;n&eacute;ral aide de camp prince Volkonsky vous porte le pr&eacute;sent rescrit,
+avec ordre de s'informer de la situation de l'arm&eacute;e et des raisons qui
+vous ont amen&eacute; &agrave; cette douloureuse extr&eacute;mit&eacute;.&raquo;</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Neuf jours apr&egrave;s que Moscou eut &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;, un envoy&eacute; de Koutouzow
+en apporta la confirmation officielle. Cet envoy&eacute; &eacute;tait un Fran&ccedil;ais
+nomm&eacute; Michaud, mais, &laquo;quoique &eacute;tranger, Russe de c&oelig;ur et d'&acirc;me&raquo;, comme
+il le disait lui-m&ecirc;me. L'Empereur le re&ccedil;ut aussit&ocirc;t dans son cabinet, au
+palais de Kamenno&iuml;-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la
+premi&egrave;re fois, et <i>qui ne savait pas le russe</i>, se sentit n&eacute;anmoins tr&egrave;s
+&eacute;mu (comme il l'&eacute;crivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre tr&egrave;s
+gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les
+flammes avaient &eacute;clair&eacute; sa route. Bien que sa douleur p&ucirc;t avoir une
+autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure &eacute;tait
+tellement d&eacute;faite, que l'Empereur lui demanda aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Bien tristes, Sire! r&eacute;pondit-il en soupirant et en baissant les yeux:
+l'abandon de Moscou!</p>
+
+<p>&mdash;Aurait-on livr&eacute; sans se battre mon ancienne capitale?&raquo; Et le rouge de
+la col&egrave;re monta aux joues de l'Empereur.</p>
+
+<p>Michaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu
+l'impossibilit&eacute; de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne
+restait que le choix entre perdre Moscou et l'arm&eacute;e, ou Moscou seul, et
+le mar&eacute;chal s'&eacute;tait vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur
+&eacute;couta ce message en silence, sans lever les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;L'ennemi est-il entr&eacute; en ville? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres &agrave; l'heure qu'il est,
+car je l'ai laiss&eacute; en flammes.&raquo; Michaud s'effraya de l'impression
+produite par ses paroles.</p>
+
+<p>La respiration de l'Empereur devint oppress&eacute;e et p&eacute;nible, ses l&egrave;vres
+trembl&egrave;rent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette
+&eacute;motion fut passag&egrave;re; l'Empereur fron&ccedil;a le sourcil et sembla se
+reprocher &agrave; lui-m&ecirc;me sa faiblesse.</p>
+
+<p>&laquo;Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de
+grands sacrifices de notre part. Je suis pr&ecirc;t &agrave; me soumettre &agrave; toutes
+ses volont&eacute;s; mais dites-moi, Michaud, en quel &eacute;tat avez-vous laiss&eacute;
+l'arm&eacute;e, qui assistait ainsi, sans coup f&eacute;rir, &agrave; l'abandon de mon
+ancienne capitale?... N'y avez-vous pas aper&ccedil;u du d&eacute;couragement<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>?&raquo;</p>
+
+<p>Voyant son tr&egrave;s gracieux Souverain calm&eacute;, Michaud se calma &eacute;galement;
+mais, ne s'&eacute;tant pas pr&eacute;par&eacute; &agrave; lui donner une information pr&eacute;cise, il
+r&eacute;pondit, pour gagner du temps:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal
+militaire?</p>
+
+<p>&mdash;Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir
+absolument ce qu'il en est.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu
+le temps de combiner sa r&eacute;ponse sous la forme d'un jeu de mots
+respectueux: Sire, j'ai laiss&eacute; toute l'arm&eacute;e, depuis les chefs jusqu'au
+dernier soldat, sans exception, dans une crainte &eacute;pouvantable,
+effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda l'Empereur s&eacute;v&egrave;rement. Mes Russes se
+laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais!&raquo; Michaud n'attendait
+que cela pour produire son effet.</p>
+
+<p>&laquo;Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par
+bont&eacute; de c&oelig;ur, Votre Majest&eacute; ne se laisse persuader de faire la paix.
+Ils br&ucirc;lent de combattre et de prouver &agrave; Votre Majest&eacute;, par le sacrifice
+de leur vie, combien ils lui sont d&eacute;vou&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me
+tranquillisez, colonel.&raquo;</p>
+
+<p>Il baissa la t&ecirc;te et garda quelques instants le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, retournez &agrave; l'arm&eacute;e, dit-il en se redressant de toute sa
+hauteur d'un geste plein de majest&eacute;. Dites &agrave; nos braves, dites &agrave; tous
+mes loyaux sujets, partout o&ugrave; vous passerez, que quand je n'aurai plus
+de soldats je me mettrai moi m&ecirc;me &agrave; la t&ecirc;te de ma ch&egrave;re noblesse, de mes
+braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux derni&egrave;res ressources de mon
+empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit
+l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il &eacute;tait &eacute;crit
+dans les d&eacute;crets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel
+ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie d&ucirc;t cesser de r&eacute;gner sur le
+tr&ocirc;ne de mes anc&ecirc;tres, alors, apr&egrave;s avoir &eacute;puis&eacute; tous les moyens qui
+sont en mon pouvoir, je me laisserais cro&icirc;tre la barbe, et j'irais
+manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plut&ocirc;t que de
+signer la honte de ma patrie et de ma ch&egrave;re nation, dont je sais
+appr&eacute;cier les sacrifices!&raquo; Apr&egrave;s avoir prononc&eacute; ces paroles d'une voix
+&eacute;mue, il se d&eacute;tourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas
+jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacit&eacute;, il serra
+fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de col&egrave;re
+et de d&eacute;cision:</p>
+
+<p>&laquo;Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-&ecirc;tre qu'un
+jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napol&eacute;on et moi, nous ne
+pouvons plus r&eacute;gner ensemble. J'ai appris &agrave; le conna&icirc;tre, il ne me
+trompera plus<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>!&raquo;</p>
+
+<p>En entendant ces mots et en voyant l'expression de fermet&eacute; qui se
+lisait sur les traits du Souverain, Michaud, &laquo;quoique &eacute;tranger, mais
+Russe de c&oelig;ur et d'&acirc;me&raquo;, se sentit gagn&eacute; par un sinc&egrave;re enthousiasme
+(comme il le raconta plus tard).</p>
+
+<p>&laquo;Sire! s'&eacute;cria-t-il, Votre Majest&eacute; signe en ce moment la gloire de la
+nation et le salut de l'Europe.&raquo;</p>
+
+<p>Quand il eut exprim&eacute; ainsi, non seulement ses sentiments personnels,
+mais ceux du peuple russe, dont il se regardait &agrave; cette heure comme le
+repr&eacute;sentant, l'Empereur le cong&eacute;dia d'un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+
+<p>Alors que la Russie, &agrave; moiti&eacute; conquise, voyait les habitants de Moscou
+s'enfuir dans les provinces &eacute;loign&eacute;es, que les lev&eacute;es de milices se
+succ&eacute;daient sans interruption, il nous semble, &agrave; nous qui n'avons pas
+v&eacute;cu &agrave; cette &eacute;poque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir
+qu'une seule et m&ecirc;me pens&eacute;e: celle de tout sacrifier pour sauver la
+patrie ou p&eacute;rir avec elle. Les r&eacute;cits d'alors ne sont remplis que de
+traits de d&eacute;vouement, d'amour, de d&eacute;sespoir et de douleur, mais la
+r&eacute;alit&eacute; &eacute;tait loin d'&ecirc;tre telle que nous nous la figurons. L'int&eacute;r&ecirc;t
+historique de ces terribles ann&eacute;es, en attirant seul nos regards, nous
+d&eacute;robe &agrave; la vue des petits int&eacute;r&ecirc;ts personnels, qui dissimulaient aux
+contemporains, par leur importance momentan&eacute;e, celle des faits qui se
+passaient autour d'eux. Les individus de cette &eacute;poque, dont la grande
+majorit&eacute; se laissait guider par ces &eacute;troites consid&eacute;rations, devenaient
+par cela m&ecirc;me les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au
+contraire qui s'effor&ccedil;aient de se rendre compte de la marche g&eacute;n&eacute;rale
+des affaires, d'y participer par des actes d'abn&eacute;gation et d'h&eacute;ro&iuml;sme,
+&eacute;taient les membres les plus inutiles de la soci&eacute;t&eacute;. Ils jugeaient tout
+de travers, et ce qu'ils faisaient &agrave; bonne intention n'&eacute;tait en
+d&eacute;finitive que folies sans but; exemples: les r&eacute;giments de Pierre et de
+Mamonow, qui passaient leur temps &agrave; piller les villages, et la charpie
+pr&eacute;par&eacute;e par les dames, qui ne parvenait jamais aux bless&eacute;s. Enfin les
+discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays
+&eacute;taient involontairement empreints, ou d'une certaine fausset&eacute;, ou de
+bl&acirc;me et d'animosit&eacute; contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont
+la responsabilit&eacute; ne retombait sur personne. C'est quand on &eacute;crit
+l'histoire que l'on comprend combien est sage la d&eacute;fense de toucher &agrave;
+l'arbre de la science, car l'activit&eacute; inconsciente porte seule des
+fruits. Celui qui joue un r&ocirc;le dans les &eacute;v&eacute;nements n'en comprend jamais
+la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part
+imm&eacute;diate, ses actes sont frapp&eacute;s de st&eacute;rilit&eacute;. &Agrave; P&eacute;tersbourg, ainsi que
+dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient
+sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de
+sacrifices et de d&eacute;vouement; l'arm&eacute;e, qui se repliait au del&agrave; de Moscou,
+ne songeait ni &agrave; ce qu'elle abandonnait, ni &agrave; l'incendie qu'elle
+laissait derri&egrave;re elle, et encore moins &agrave; se venger des Fran&ccedil;ais; elle
+pensait au trimestre de la solde, &agrave; l'&eacute;tape prochaine, &agrave; Matrechka la
+vivandi&egrave;re, et ainsi de suite....</p>
+
+<p>Nicolas Rostow, que la guerre avait encore trouv&eacute; au service, prenait
+par cela m&ecirc;me, mais sans s'arr&ecirc;ter &agrave; une id&eacute;e pr&eacute;con&ccedil;ue et sans se
+livrer &agrave; de sombres r&eacute;flexions, une part active et s&eacute;rieuse &agrave; la d&eacute;fense
+de la patrie. Si on lui avait demand&eacute; quelle &eacute;tait son opinion sur
+l'&eacute;tat du pays, il aurait nettement r&eacute;pondu qu'il n'avait pas &agrave; s'en
+pr&eacute;occuper, que Koutouzow et d'autres avec lui &eacute;taient l&agrave; pour penser &agrave;
+sa place; il ne savait qu'une chose: on compl&eacute;tait les cadres des
+r&eacute;giments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances
+actuelles il &eacute;tait probable qu'il serait nomm&eacute; chef de r&eacute;giment. Gr&acirc;ce
+cette mani&egrave;re d'envisager la question, il ne regretta m&ecirc;me pas de ne
+s'&ecirc;tre pas trouv&eacute; &agrave; la derni&egrave;re bataille, et il accepta avec plaisir la
+commission d'aller &agrave; Voron&egrave;ge pour la remonte de la division.</p>
+
+<p>Peu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas re&ccedil;ut les
+instructions et l'argent n&eacute;cessaires, envoya un hussard en avant, prit
+des chevaux de poste et se mit en route.</p>
+
+<p>Celui qui a pass&eacute; plusieurs mois dans l'atmosph&egrave;re des camps pendant une
+campagne peut seul comprendre la jouissance qu'&eacute;prouva Nicolas en
+quittant le rayon occup&eacute; par les trains de bagages, les h&ocirc;pitaux, les
+d&eacute;p&ocirc;ts de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin
+des incidents peu &eacute;l&eacute;gants de la vie journali&egrave;re du bivouac, lorsqu'il
+vit des villages, des paysans, des maisons de propri&eacute;taires, des champs,
+du b&eacute;tail qui y paissait en libert&eacute;, des maisons des postes avec leurs
+surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir
+tout cela pour la premi&egrave;re fois. Ce qui surtout le frappa agr&eacute;ablement,
+ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fra&icirc;ches, sans le cort&egrave;ge
+habituel d'une dizaine d'officiers occup&eacute;s &agrave; leur faire la cour, mais
+flatt&eacute;es et souriantes des amabilit&eacute;s de l'officier voyageur. Enchant&eacute;
+lui-m&ecirc;me et de son sort, il arriva la nuit &agrave; Voron&egrave;ge, s'arr&ecirc;ta &agrave;
+l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manqu&eacute; &agrave; l'arm&eacute;e; le
+lendemain, apr&egrave;s s'&ecirc;tre bien ras&eacute;, apr&egrave;s avoir endoss&eacute; l'uniforme de
+grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla
+rendre ses devoirs aux autorit&eacute;s de la ville.</p>
+
+<p>Le commandant de la milice, homme d'un certain &acirc;ge, fonctionnaire civil,
+avec le grade de g&eacute;n&eacute;ral, paraissait enchant&eacute; de son uniforme et de son
+nouvel emploi. Il re&ccedil;ut Nicolas d'un air s&eacute;v&egrave;re et important, croyant
+que c'&eacute;tait l&agrave; la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant
+ou en le d&eacute;sapprouvant tour &agrave; tour comme s'il en avait le droit. Comme
+Nicolas &eacute;tait de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant
+l'id&eacute;e de s'en f&acirc;cher. De l&agrave; il se rendit chez le gouverneur, petit
+homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les
+haras o&ugrave; l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon
+et un propri&eacute;taire dont la r&eacute;sidence &eacute;tait &agrave; vingt verstes de la ville,
+qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: &laquo;Vous &ecirc;tes
+le fils du comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch? Ma femme &eacute;tait une amie de votre
+m&egrave;re. On se r&eacute;unit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui,
+faites-moi le plaisir de venir ce soir sans fa&ccedil;on.&raquo;</p>
+
+<p>De chez le gouverneur, Nicolas se mit en t&eacute;l&egrave;gue, prit avec lui son
+mar&eacute;chal des logis pour aller au haras qu'on lui avait d&eacute;sign&eacute;, et dont
+le propri&eacute;taire &eacute;tait un vieux gar&ccedil;on, ex-officier de cavalerie, fin
+connaisseur en chevaux, chasseur endiabl&eacute; et possesseur d'une eau-de-vie
+&acirc;g&eacute;e de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots b&acirc;cla
+un march&eacute;, en lui en achetant pour 6 000 roubles dix-sept &eacute;talons de
+premier choix pour les besoins &eacute;ventuels de la remonte; ayant bien
+d&icirc;n&eacute;, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, apr&egrave;s avoir
+embrass&eacute; son amphitryon, qu'il tutoyait d&eacute;j&agrave; comme une vieille
+connaissance, il refit la m&ecirc;me route aussi gaiement que la premi&egrave;re
+fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la
+soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Asperg&eacute; d'eau froide de la t&ecirc;te aux pieds, bien parfum&eacute; et habill&eacute; de
+nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce
+n'&eacute;tait pas un bal, mais, comme on savait que Catherine P&eacute;trovna
+jouerait des valses et des &eacute;cossaises, et qu'on danserait, les dames
+avaient pr&eacute;f&eacute;r&eacute; venir en robes d&eacute;collet&eacute;es. Pendant l'ann&eacute;e 1812 la vie
+de province s'&eacute;coulait &agrave; Voron&egrave;ge comme d'habitude, avec la seule
+diff&eacute;rence qu'il r&eacute;gnait dans la ville une animation inusit&eacute;e:
+plusieurs familles riches de Moscou s'y &eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;es par suite de
+la gravit&eacute; des circonstances, et, au lieu des conversations banales et
+accoutum&eacute;es sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se
+passait &agrave; Moscou, de la guerre et de Napol&eacute;on. La r&eacute;union du gouverneur
+&eacute;tait compos&eacute;e de la cr&egrave;me de la soci&eacute;t&eacute; et, entre autres, de plusieurs
+dames que Nicolas avait connues &agrave; Moscou. Parmi les hommes, personne ne
+pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant
+officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier
+italien, prisonnier fran&ccedil;ais, &eacute;tait au nombre des invit&eacute;s, et Nicolas
+sentait que sa pr&eacute;sence rehaussait, comme un troph&eacute;e vivant, la valeur
+du h&eacute;ros russe. Persuad&eacute; que chacun partageait le m&ecirc;me sentiment, il fut
+avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de r&eacute;serve et de
+dignit&eacute;. Aussit&ocirc;t que, dans son uniforme de hussard, il fit son entr&eacute;e
+au salon, en r&eacute;pandant autour de lui l'odeur p&eacute;n&eacute;trante des parfums et
+du vin, il se vit entour&eacute; et eut l'occasion de r&eacute;p&eacute;ter et de s'entendre
+dire &agrave; plusieurs reprises: &laquo;Mieux vaut tard que jamais.&raquo; Devenu le point
+de mire de tous les regards, il se sentit dans une sph&egrave;re qui lui
+convenait, il allait y retrouver, &agrave; son grand plaisir, la position de
+favori, dont il &eacute;tait depuis si longtemps priv&eacute;. Les dames et les
+demoiselles faisaient assaut de coquetterie &agrave; son endroit, et les
+personnes &acirc;g&eacute;es intrigu&egrave;rent aussit&ocirc;t pour le marier, afin de mettre un
+terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du
+gouverneur, qui l'avait re&ccedil;u comme un proche parent, et le tutoyait
+d&eacute;j&agrave;, fut du nombre de ces derni&egrave;res. Catherine P&eacute;trovna joua des
+valses, des &eacute;cossaises; les danses s'anim&egrave;rent et donn&egrave;rent &agrave; Nicolas
+l'occasion de d&eacute;ployer toutes ses gr&acirc;ces; son &eacute;l&eacute;gante d&eacute;sinvolture
+charma toutes les dames, et lui-m&ecirc;me fut tout surpris ce soir-l&agrave; d'avoir
+si bien dans&eacute;; jamais il ne se serait permis &agrave; Moscou ce laisser-aller
+qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la n&eacute;cessit&eacute; d'&eacute;tonner
+son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-l&agrave; &agrave;
+tous ces provinciaux, et de les obliger &agrave; accepter cela comme la
+derni&egrave;re mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la
+femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde
+aux yeux bleus. Na&iuml;vement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le
+seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;es pour
+eux, il ne quitta pas sa conqu&ecirc;te d'un instant; il poussa m&ecirc;me la
+diplomatie jusqu'&agrave; se rapprocher du mari, comme si, sans se l'&ecirc;tre
+cependant avou&eacute; l'un &agrave; l'autre, ils avaient d&eacute;j&agrave; pressenti qu'ils ne
+tarderaient pas &agrave; s'entendre. Le mari ne paraissait pas se pr&ecirc;ter &agrave; ce
+man&egrave;ge, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la
+franche bonhomie et la gaiet&eacute; fascinatrice de ce dernier eurent plus
+d'une fois raison de sa mauvaise gr&acirc;ce! Cependant, &agrave; la fin de la
+soir&eacute;e, &agrave; mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait,
+celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir &agrave;
+eux deux qu'une certaine dose de vivacit&eacute;; quand elle augmentait chez la
+femme, elle diminuait chez le mari.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Nicolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait &agrave; prendre diff&eacute;rentes
+poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chauss&eacute;s pour
+la circonstance d'une paire de bottes irr&eacute;prochables; il ne cessait de
+sourire et de faire des compliments ampoul&eacute;s &agrave; la jolie blonde, en lui
+confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville.</p>
+
+<p>&laquo;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en
+regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses l&egrave;vres de corail, ses
+&eacute;paules d'une blancheur... sa taille celle de Diane!&raquo;</p>
+
+<p>Le mari s'approcha &agrave; ce moment et demanda &agrave; sa femme d'un air sombre le
+sujet de leur conversation.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Nikita Ivanitch!&raquo; dit Rostow en se levant poliment... et, comme
+pour l'inviter &agrave; prendre part &agrave; ses plaisanteries, il lui exposa son
+intention d'enlever une blonde.</p>
+
+<p>Cette confidence fut froidement re&ccedil;ue par le mari: la femme rayonnait.
+Mme la gouvernante, qui &eacute;tait une excellente personne, s'approcha d'eux
+d'un air moiti&eacute; souriant et moiti&eacute; s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Anna Ignatievna demande &agrave; te voir, Nicolas,&mdash;et elle pronon&ccedil;a ce nom de
+mani&egrave;re &agrave; lui faire comprendre que cette dame &eacute;tait un personnage
+important.&mdash;Allons, viens!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant, ma tante, mais qui est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Mme Malvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa ni&egrave;ce que tu
+as sauv&eacute;e... devines-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y en a beaucoup que j'ai sauv&eacute;es, reprit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Sa ni&egrave;ce est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh!
+comme te voil&agrave; rouge, qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout, ma tante, je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, monsieur le myst&eacute;rieux!&raquo; Et elle le pr&eacute;senta &agrave; une vieille
+dame, tr&egrave;s grande, tr&egrave;s forte, coiff&eacute;e d'une toque bleue, qui venait de
+finir sa partie avec les gros bonnets la ville.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Mme Malvintzew, la tante de la princesse Marie, du c&ocirc;t&eacute; de sa
+m&egrave;re, veuve riche et sans enfants, fix&eacute;e pour toujours &agrave; Voron&egrave;ge. Elle
+&eacute;tait debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le
+regardant de toute sa hauteur, et fron&ccedil;ant le sourcil, elle continua &agrave;
+malmener le g&eacute;n&eacute;ral qui lui avait gagn&eacute; son argent.</p>
+
+<p>&laquo;Enchant&eacute;e, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie,
+et de son d&eacute;funt p&egrave;re, qu'elle n'avait jamais port&eacute; dans son c&oelig;ur, elle
+lui demanda des nouvelles du prince Andr&eacute;, pour lequel elle n'avait pas
+non plus une grande sympathie; elle le cong&eacute;dia enfin, en lui r&eacute;it&eacute;rant
+son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en
+la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait &eacute;prouver un
+sentiment incompr&eacute;hensible de timidit&eacute; et m&ecirc;me de crainte.</p>
+
+<p>Sur le point de retourner &agrave; la danse, il fut arr&ecirc;t&eacute; par la petite main
+potel&eacute;e de Mme la gouvernante, qui avait quelques mots &agrave; lui dire; elle
+l'emmena dans un salon d'o&ugrave; les invit&eacute;s se retir&egrave;rent par discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravit&eacute; &agrave; son
+bienveillant petit visage, j'ai trouv&eacute; un parti pour toi; veux-tu que je
+te marie?</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui, ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;La princesse Marie! Catherine P&eacute;trovna propose Lili; moi, je penche
+pour la princesse.... Veux-tu? Je suis s&ucirc;re que ta maman m'en
+remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on
+veut bien le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle n'est pas laide du tout, s'&eacute;cria Nicolas d'un ton offens&eacute;;
+quant &agrave; moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose &agrave; personne, et
+je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de r&eacute;fl&eacute;chir &agrave;
+sa r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas,
+mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu aupr&egrave;s de l'autre,
+de la blonde! Le mari fait vraiment peine &agrave; voir!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle id&eacute;e! Nous sommes amis,&raquo; reprit Nicolas, qui, dans sa na&iuml;ve
+simplicit&eacute;, ne pouvait supposer qu'un aussi agr&eacute;able passe-temps p&ucirc;t
+porter ombrage &agrave; quelqu'un.... &laquo;J'ai pourtant r&eacute;pondu une fi&egrave;re b&ecirc;tise
+&agrave; la femme du gouverneur, se dit-il &agrave; souper. La voil&agrave; qui va tripoter
+mon mariage; et Sonia?&raquo;</p>
+
+<p>Aussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant
+leur conversation, il la prit &agrave; part:</p>
+
+<p>&laquo;Je dois vous dire, ma tante, que...</p>
+
+<p>&mdash;Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous...&raquo; Et tout &agrave; coup il se
+sentit irr&eacute;sistiblement pouss&eacute; &agrave; prendre pour confidente cette femme,
+qui &eacute;tait presque une &eacute;trang&egrave;re pour lui, et &agrave; lui confier ses plus
+secr&egrave;tes pens&eacute;es, celles qu'il n'aurait pas m&ecirc;me dites &agrave; sa m&egrave;re, &agrave; sa
+s&oelig;ur ou &agrave; son ami le plus intime.</p>
+
+<p>Lorsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise
+inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de tr&egrave;s graves
+cons&eacute;quences, il l'attribua &agrave; un effet du hasard.</p>
+
+<p>&laquo;Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient &agrave; me marier depuis longtemps
+&agrave; quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement
+antipathique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me pla&icirc;t
+beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste
+situation, je me suis souvent dit que c'&eacute;tait le sort.... Et puis, vous
+savez sans doute que maman a toujours d&eacute;sir&eacute; ce mariage: mais je ne
+sais comment cela s'est fait, nous ne nous &eacute;tions jamais rencontr&eacute;s
+jusque-l&agrave;. Ensuite, lorsque ma s&oelig;ur Natacha devint la fianc&eacute;e de son
+fr&egrave;re, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voil&agrave; que je
+la rencontre aujourd'hui au moment o&ugrave; ce mariage se rompt et que tant
+d'autres circonstances.... Enfin, voil&agrave; ce qui en est: je n'en ai jamais
+parl&eacute; &agrave; personne, je ne le dis qu'&agrave; vous.&raquo;</p>
+
+<p>Mme la gouvernante redoubla d'attention...</p>
+
+<p>&laquo;Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de
+l'&eacute;pouser, et je l'&eacute;pouserai.... Vous voyez donc qu'il ne peut plus &ecirc;tre
+question de l'autre..., ajouta-t-il en h&eacute;sitant et en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et
+tu m'as dit toi-m&ecirc;me que vos affaires &eacute;taient d&eacute;rang&eacute;es; quant &agrave; ta
+maman, cela la tuera, et Sophie elle-m&ecirc;me, si elle a du c&oelig;ur, ne voudra
+pas assur&eacute;ment d'une telle existence: une m&egrave;re au d&eacute;sespoir, une fortune
+en d&eacute;route.... Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le
+comprendre.&raquo;</p>
+
+<p>Nicolas se taisait, mais cette conclusion ne lui &eacute;tait pas d&eacute;sagr&eacute;able:</p>
+
+<p>&laquo;Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La
+princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne
+peut gu&egrave;re y penser?</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc que je vais t'empoigner l&agrave;, tout de suite, et te marier
+s&eacute;ance tenante? Il y a mani&egrave;re et mani&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante,&raquo; dit Nicolas en baisant sa
+petite main grassouillette.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>&Agrave; son retour &agrave; Moscou, la princesse Marie y avait retrouv&eacute; son neveu et
+le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince Andr&eacute;, qui l'engageait &agrave;
+continuer sa route sur Voron&egrave;ge et &agrave; s'y arr&ecirc;ter chez sa tante Mme
+Malvintzew. Les soucis du d&eacute;m&eacute;nagement, l'inqui&eacute;tude que lui causait son
+fr&egrave;re, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu,
+des figures inconnues, l'&eacute;ducation du petit gar&ccedil;on, toutes ces
+circonstances r&eacute;unies &eacute;touff&egrave;rent pour un temps dans l'&acirc;me de la pauvre
+fille les tentations qui l'avaient tourment&eacute;e pendant la maladie de son
+p&egrave;re, apr&egrave;s sa mort, et surtout apr&egrave;s sa rencontre avec Rostow.
+Profond&eacute;ment attrist&eacute;e et inqui&egrave;te, la douleur que lui causait la mort
+de son p&egrave;re s'ajoutait dans son c&oelig;ur &agrave; celle que lui faisaient &eacute;prouver
+les d&eacute;sastres de la Russie, et, malgr&eacute; le mois de tranquillit&eacute; et de vie
+r&eacute;guli&egrave;re qu'elle venait de passer, ces p&eacute;nibles sentiments semblaient
+cro&icirc;tre en intensit&eacute;. Le danger que courait son fr&egrave;re, le seul proche
+parent qui lui rest&acirc;t, la pr&eacute;occupait constamment; il s'y joignait
+encore le souci de l'&eacute;ducation de son neveu, t&acirc;che qu'elle ne se sentait
+pas en &eacute;tat de remplir. Malgr&eacute; tout, elle &eacute;tait fonci&egrave;rement calme,
+parce qu'elle avait la conscience d'avoir ma&icirc;tris&eacute; les r&ecirc;veries et les
+esp&eacute;rances caress&eacute;es tout d'abord &agrave; l'apparition de Rostow.</p>
+
+<p>Le lendemain de sa soir&eacute;e, Mme la gouvernante se rendit chez Mme
+Malvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les
+circonstances pr&eacute;sentes, sur l'impossibilit&eacute; d'une cour en r&egrave;gle, elle
+lui repr&eacute;senta que rien n'emp&ecirc;chait de r&eacute;unir les jeunes gens, et lui
+demanda son consentement, qui lui fut accord&eacute; de grand c&oelig;ur. Ce premier
+point r&eacute;gl&eacute;, elle parla de Rostow en pr&eacute;sence de la princesse Marie, et
+lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom.
+Celle-ci, au lieu d'&eacute;prouver un sentiment de joie en l'&eacute;coutant,
+ressentit un malaise ind&eacute;finissable: elle ne jouissait plus de ce calme
+int&eacute;rieur dont elle &eacute;tait si fi&egrave;re autrefois, et elle sentit que ses
+esp&eacute;rances, ses doutes et ses remords se r&eacute;veillaient avec une nouvelle
+force.</p>
+
+<p>Pendant les deux jours qui s'&eacute;coul&egrave;rent entre cette visite et celle de
+Rostow, elle ne cessa de penser &agrave; la ligne de conduite qu'elle devait
+suivre envers lui. Tant&ocirc;t elle prenait la r&eacute;solution de ne pas para&icirc;tre
+au salon de sa tante, en pr&eacute;textant son deuil, et au m&ecirc;me moment elle se
+disait que ce serait manquer de proc&eacute;d&eacute;s envers celui qui lui avait
+rendu un si grand service. Tant&ocirc;t il lui semblait que sa tante et la
+femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et
+alors elle se reprochait ces pens&eacute;es, qu'elle attribuait &agrave; son iniquit&eacute;.
+Comment pouvait-elle les croire capables de songer &agrave; un mariage,
+lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ing&eacute;niait
+&agrave; composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais,
+dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'&eacute;tait satisfaite
+d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'&eacute;motion
+qu'elle ressentirait &agrave; sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint
+lui annoncer, le dimanche apr&egrave;s la messe, l'arriv&eacute;e du comte Rostow, une
+l&eacute;g&egrave;re rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants
+que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans
+son for int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;L'avez-vous vu, ma tante?&raquo; demanda la princesse Marie avec calme,
+surprise elle-m&ecirc;me de para&icirc;tre aussi tranquille.</p>
+
+<p>Rostow entra; la princesse baissa la t&ecirc;te la dur&eacute;e d'une seconde, comme
+pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussit&ocirc;t,
+elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de gr&acirc;ce et de dignit&eacute;,
+elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des
+cordes d'une douceur toute f&eacute;minine, qui jusque-l&agrave; &eacute;taient rest&eacute;es
+muettes, vibr&egrave;rent dans le timbre de sa voix. Mlle Bourrienne, qui se
+trouvait l&agrave; par hasard, la regarda avec stup&eacute;faction. La coquette la
+plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement &agrave; l'&eacute;gard d'un homme
+qu'elle aurait voulu captiver: &laquo;Est-ce le noir qui lui va si bien, ou
+est-elle embellie? Et quel tact! quelle gr&acirc;ce! je ne l'avais jamais
+remarqu&eacute;e,&raquo; se disait la Fran&ccedil;aise. Si la princesse Marie avait &eacute;t&eacute;
+capable de r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; ce moment-l&agrave;, elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien plus &eacute;tonn&eacute;e que
+sa compagne du changement qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; en elle. &Agrave; peine eut-elle
+aper&ccedil;u ce visage qui lui &eacute;tait devenu si cher, qu'un flot de vie dont
+l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volont&eacute;, l'envahit
+tout enti&egrave;re. Ses traits se transfigur&egrave;rent et s'illumin&egrave;rent d'une
+beaut&eacute; impr&eacute;vue; tel un vase dont les fines ciselures ne pr&eacute;sentent
+qu'un enchev&ecirc;trement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment o&ugrave;
+une vive lumi&egrave;re vient en &eacute;clairer les parois transparentes. Pour la
+premi&egrave;re fois, le travail int&eacute;rieur auquel s'&eacute;tait livr&eacute;e son &acirc;me, ses
+souffrances, ses aspirations au bien, sa r&eacute;signation, son amour, son
+abn&eacute;gation, se r&eacute;sum&egrave;rent dans l'&eacute;clat de son regard, le charme de son
+sourire et dans chaque trait de son visage d&eacute;licat, Rostow le vit aussi
+clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait
+devant lui un &ecirc;tre diff&eacute;rent de ceux qu'il avait rencontr&eacute;s jusque-l&agrave;,
+et beaucoup meilleur, surtout sup&eacute;rieur &agrave; lui-m&ecirc;me. La conversation
+roula sur diff&eacute;rents sujets: il fut question de la guerre, de leur
+derni&egrave;re rencontre, sur laquelle Nicolas glissa l&eacute;g&egrave;rement, de la femme
+du gouverneur et de leur parent&eacute; mutuelle. La princesse Marie ne fit
+aucune allusion &agrave; son fr&egrave;re, et changea m&ecirc;me de conversation, lorsque sa
+tante en parla. Ce sujet la touchait de trop pr&egrave;s pour &ecirc;tre le sujet
+d'une conversation banale.</p>
+
+<p>Pendant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras,
+comme on le fait souvent l&agrave; o&ugrave; il y a des enfants, au petit gar&ccedil;on du
+prince Andr&eacute;, et lui demanda s'il avait bien envie d'&ecirc;tre hussard. Il le
+prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement
+vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux;
+elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu ch&eacute;ri dans
+les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce
+regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon c&oelig;ur; il ne se
+crut pourtant pas autoris&eacute; &agrave; revenir la voir souvent, &agrave; cause de son
+grand deuil; mais la femme du gouverneur continua &agrave; man&oelig;uvrer, et lui
+r&eacute;p&eacute;ta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte,
+et vice versa. Elle insista pour qu'il y e&ucirc;t une explication, et
+arrangea &agrave; cet effet chez l'archev&ecirc;que une entrevue entre les jeunes
+gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait gu&egrave;re &agrave; se
+d&eacute;clarer; mais il fut oblig&eacute; de promettre qu'il se rendrait chez ce
+dernier.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me qu'&agrave; Tilsitt, o&ugrave; il n'avait pas h&eacute;sit&eacute; un moment &agrave; accepter pour
+bon ce qui &eacute;tait reconnu tel par les autres; de m&ecirc;me aujourd'hui, apr&egrave;s
+une lutte courte, mais sinc&egrave;re, entre le d&eacute;sir d'organiser sa vie selon
+son go&ucirc;t et une humble soumission au destin, il choisit cette derni&egrave;re
+voie, o&ugrave; il se sentait entra&icirc;n&eacute; malgr&eacute; lui. Il savait qu'exprimer ses
+sentiments &agrave; la princesse Marie, &eacute;tant encore li&eacute; &agrave; Sonia par sa
+promesse, c'&eacute;tait commettre une l&acirc;chet&eacute; dont il &eacute;tait incapable; mais il
+sentait aussi, au fond de son c&oelig;ur, qu'en s'abandonnant &agrave; l'influence
+des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de
+r&eacute;pr&eacute;hensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son
+existence. Sans doute, apr&egrave;s son entrevue avec la princesse Marie, il
+v&eacute;cut en apparence de la m&ecirc;me vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont
+il s'amusait jusque-l&agrave; perdirent pour lui tout leur charme; les id&eacute;es
+qui se rapportaient &agrave; elle n'avaient rien de commun avec celles que lui
+avaient inspir&eacute;es jusque-l&agrave; les autres jeunes filles, ni avec l'amour
+exalt&eacute; dont il avait jadis entour&eacute; l'image de Sonia, comme c'&eacute;tait un
+honn&ecirc;te homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille &agrave; ses r&ecirc;ves
+de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche,
+assise derri&egrave;re le samovar, entour&eacute;e d'enfants qui appelaient papa et
+maman, et il trouvait du plaisir &agrave; descendre jusqu'aux moindres d&eacute;tails
+de leur vie de famille. Mais la pens&eacute;e de la princesse Marie n'&eacute;voquait
+pas ces tableaux-l&agrave;; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur
+vie &agrave; deux, tout y &eacute;tait vague et confus, et lui inspirait plut&ocirc;t un
+sentiment de crainte.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>La nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables
+pertes en bless&eacute;s et en morts arriva &agrave; Voron&egrave;ge vers la mi-septembre. La
+princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'&eacute;tat de son fr&egrave;re que par
+les journaux, se d&eacute;cida &agrave; aller &agrave; sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait
+pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes
+&eacute;v&eacute;nements n'&eacute;veill&egrave;rent dans son &acirc;me ni d&eacute;sespoir ni d&eacute;sir de
+vengeance, mais il en &eacute;prouva un certain embarras &agrave; prolonger son s&eacute;jour
+&agrave; Voron&egrave;ge. Toutes les conversations sonnaient faux &agrave; son oreille; il ne
+savait comment juger ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et se disait qu'il ne s'en
+rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans
+l'atmosph&egrave;re de son r&eacute;giment. Il se h&acirc;tait donc de terminer ses achats
+de chevaux, et se mettait en col&egrave;re plus souvent que d'habitude contre
+son valet de chambre et son mar&eacute;chal des logis.</p>
+
+<p>Quelques jours avant son d&eacute;part eut lieu &agrave; la cath&eacute;drale une messe avec
+<i>Te Deum</i>, &agrave; l'occasion des victoires remport&eacute;es par les troupes russes.
+Il s'y rendit comme les autres et se pla&ccedil;a &agrave; quelques pas du gouverneur;
+ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser &agrave;
+autre chose. La c&eacute;r&eacute;monie achev&eacute;e, la gouvernante l'appela d'un signe.</p>
+
+<p>&laquo;As-tu vu la princesse?&raquo; lui demanda-t-elle en lui d&eacute;signant une dame en
+deuil qui se tenait &agrave; l'&eacute;cart.</p>
+
+<p>Nicolas l'avait d&eacute;j&agrave; aper&ccedil;ue et reconnue, non pas &agrave; son profil qui se
+dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de piti&eacute; et de crainte qui
+s'&eacute;tait tout &agrave; coup empar&eacute; de lui en la voyant. Absorb&eacute;e dans ses
+pri&egrave;res, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant
+de sortir de l'&eacute;glise; l'expression de sa figure le frappa de surprise:
+c'&eacute;taient bien les m&ecirc;mes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte
+patiente de son &acirc;me, mais une flamme int&eacute;rieure les &eacute;clairait d'une
+autre lumi&egrave;re, et elle &eacute;tait dans ce moment l'image la plus touchante de
+la douleur, de la pri&egrave;re et de la foi! Sans attendre l'avis de sa
+protectrice, sans se demander s'il &eacute;tait oui ou non convenable de lui
+adresser la parole &agrave; l'&eacute;glise, il se rapprocha d'elle pour lui dire
+qu'il prenait une part sinc&egrave;re au nouveau malheur qui venait de la
+frapper. &Agrave; peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur
+et de joie illumina soudain son visage.</p>
+
+<p>&laquo;Je tenais &agrave; vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince
+Andr&eacute; est commandant de r&eacute;giment, s'il &eacute;tait mort, les journaux
+l'auraient annonc&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Elle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de
+la sympathie qu'il lui t&eacute;moignait.</p>
+
+<p>&laquo;Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, o&ugrave; la blessure caus&eacute;e
+par un &eacute;clat d'obus peut n'&ecirc;tre que tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;re, elle n'est pas
+imm&eacute;diatement mortelle. Il faut esp&eacute;rer, et je suis s&ucirc;r que...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait affreux!&raquo; dit la princesse Marie en l'interrompant, et
+comme l'&eacute;motion l'emp&ecirc;chait d'achever sa phrase, elle inclina la t&ecirc;te
+d'un mouvement plein de gr&acirc;ce comme l'&eacute;taient tous ses gestes en
+pr&eacute;sence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa
+tante.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave; Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses
+comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en r&egrave;gle, ce qui ne
+fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son
+habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la
+princesse Marie lui avait caus&eacute; une impression plus profonde qu'il ne
+l'aurait d&eacute;sir&eacute; pour son repos. Ses traits fins, p&acirc;les et
+m&eacute;lancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et
+surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa
+personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow
+aimait peu &agrave; trouver chez un homme la preuve d'une sup&eacute;riorit&eacute; morale
+(c'&eacute;tait pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince Andr&eacute;,
+qu'il traitait volontiers de philosophe et de r&ecirc;veur), autant chez la
+princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la
+profondeur de ce monde spirituel o&ugrave; &eacute;tait comme un &eacute;tranger, l'attirait
+d'une fa&ccedil;on irr&eacute;sistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit &ecirc;tre un
+ange v&eacute;ritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant
+press&eacute; avec Sonia?&raquo; Et involontairement il &eacute;tablissait une comparaison
+entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de
+l'&acirc;me qu'il ne poss&eacute;dait pas, et dont, pour cette raison m&ecirc;me, il
+faisait tant de cas. Il se complaisait &agrave; se repr&eacute;senter comment il e&ucirc;t
+agi s'il avait &eacute;t&eacute; libre, comment il lui aurait demand&eacute; sa main et
+comment elle serait devenue sa femme; mais &agrave; cette pens&eacute;e il avait
+froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses.
+Associer la princesse Marie &agrave; de riants tableaux lui semblait
+impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir
+de Sonia tout &eacute;tait clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en
+elle rien de myst&eacute;rieux. &laquo;Comme elle priait! se disait-il. C'est bien l&agrave;
+la foi qui transporte les montagnes, et je suis s&ucirc;r que sa pri&egrave;re sera
+exauc&eacute;e. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai
+besoin? De quoi ai-je besoin? D'&ecirc;tre libre et de rompre avec Sonia! La
+femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'am&egrave;nera que
+des malheurs, le d&eacute;sespoir de maman, les affaires.... Ah! quel embarras!
+quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme
+il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera &agrave; sortir de cette
+affreuse impasse?&raquo; s'&eacute;cria-t-il en d&eacute;posant sa pipe dans un coin; et,
+les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se
+pla&ccedil;a devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il
+n'avait pas pri&eacute; depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et
+Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres.</p>
+
+<p>&laquo;Imb&eacute;cile! qui te permet de venir ainsi sans &ecirc;tre appel&eacute;! dit Nicolas en
+changeant subitement de pose.</p>
+
+<p>&mdash;De la part du gouverneur, r&eacute;pondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il
+est arriv&eacute; un courrier: c'est une lettre pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, merci, va-t'en!&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait deux lettres, une de sa m&egrave;re et une de Sonia; ce fut celle-ci
+qu'il d&eacute;cacheta tout d'abord. &Agrave; la lecture des premi&egrave;res lignes il
+p&acirc;lit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: &laquo;Non, c'est
+impossible!&raquo; dit-il tout haut. Son agitation &eacute;tait si grande, qu'il ne
+put rester en place, et il lut la lettre en marchant &agrave; grands pas. Il la
+lut une fois, deux fois, enfin, haussant les &eacute;paules et faisant un geste
+de surprise, s'arr&ecirc;ta au milieu de la chambre, la bouche b&eacute;ante et les
+yeux fixes. Sa pri&egrave;re &agrave; Dieu avait donc &eacute;t&eacute; exauc&eacute;e! Il en &eacute;tait aussi
+stup&eacute;fait que si, en r&eacute;alit&eacute;, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la chose la plus extraordinaire
+du monde, et il croyait m&ecirc;me voir dans la r&eacute;alisation prompte de ses
+d&eacute;sirs la preuve qu'elle &eacute;tait l'&oelig;uvre, non pas de Dieu, mais d'un
+simple hasard.</p>
+
+<p>Le n&oelig;ud gordien qui encha&icirc;nait son avenir &eacute;tait tranch&eacute; par la lettre
+inattendue de Sonia. Elle lui &eacute;crivait que la perte de la plus grande
+partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances
+de ces derniers temps, et le v&oelig;u plusieurs fois exprim&eacute; par la
+comtesse, de voir Nicolas &eacute;pouser la princesse Bolkonsky, son silence,
+sa froideur, tous ces motifs r&eacute;unis l'avaient d&eacute;cid&eacute;e &agrave; le d&eacute;lier de ses
+promesses &agrave; lui rendre sa parole. &laquo;Il m'est trop p&eacute;nible, disait-elle,
+de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille
+au sein d'une famille qui m'a combl&eacute;e de ses bienfaits. Mon amour
+n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous
+supplier, Nicolas, de reprendre votre libert&eacute; et de croire, malgr&eacute; tout,
+que personne ne vous aimera jamais plus profond&eacute;ment que votre</p>
+
+<p>&laquo;Sonia.&raquo;</p>
+
+<p>La seconde lettre &eacute;tait de la comtesse, qui d&eacute;crivait leurs derniers
+jours &agrave; Moscou, leur d&eacute;part, l'incendie et leur ruine compl&egrave;te. Elle
+ajoutait que le prince Andr&eacute;, gri&egrave;vement bless&eacute; voyageait avec eux, mais
+que maintenant le docteur esp&eacute;rait le sauver. Sonia et Natacha &eacute;taient
+ses gardes-malades.</p>
+
+<p>Nicolas alla le lendemain porter cette lettre &agrave; la princesse Marie, qui,
+pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha
+donnait au bless&eacute;. Cette lettre &eacute;tablit entre eux comme un lien de
+parent&eacute;. Il assista m&ecirc;me au d&eacute;part de la princesse pour Yaroslaw et
+retourna ensuite &agrave; son r&eacute;giment.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>La lettre de Sonia, &eacute;crite du couvent de Tro&iuml;tzky, &eacute;tait le r&eacute;sultat de
+nombreux incidents qui s'&eacute;taient pass&eacute;s dans la famille Rostow. Le d&eacute;sir
+de voir Nicolas &eacute;pouser une riche h&eacute;riti&egrave;re dominait toutes les
+pr&eacute;occupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle &agrave; ses
+yeux, s'en &eacute;tait douloureusement ressentie, surtout apr&egrave;s le r&eacute;cit de la
+rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait
+passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante.
+Quelques jours avant leur d&eacute;part de Moscou, &eacute;nerv&eacute;e par tous les
+d&eacute;sastres qui l'accablaient, elle appela sa ni&egrave;ce, mais, au lieu de lui
+adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant &agrave; chaudes larmes,
+de les prendre en piti&eacute;, de d&eacute;lier Nicolas de son serment, et de payer
+ainsi sa dette &agrave; ceux qui l'avaient recueillie. &laquo;Je ne serai tranquille
+que lorsque tu me l'auras promis!&raquo; Sonia r&eacute;pondit en sanglotant qu'elle
+&eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; tout, sans se d&eacute;cider toutefois &agrave; lui en faire la promesse
+formelle. Se d&eacute;vouer pour le bonheur des autres &eacute;tait dans son
+caract&egrave;re, et sa situation dans la maison &eacute;tait telle, qu'elle ne
+pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle
+sentait que tout acte d'abn&eacute;gation rehaussait sa valeur aux yeux des
+autres, et la rendait par cela m&ecirc;me plus digne de Nicolas, qu'elle
+adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entra&icirc;nait
+avec lui un renoncement complet &agrave; tout ce qui &eacute;tait la r&eacute;compense du
+pass&eacute;, &agrave; tout ce qui donnait du prix &agrave; la vie. Pour la premi&egrave;re fois,
+son c&oelig;ur se remplit d'am&egrave;res pens&eacute;es: elle en voulut &agrave; ceux qui ne
+l'avaient tir&eacute;e de la mis&egrave;re que pour lui infliger un surcro&icirc;t de
+tourments! Elle en voulut &agrave; Natacha, qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; violent&eacute;e
+dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait &agrave; tout son
+entourage, et que cependant on ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'aimer! Pour la
+premi&egrave;re fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible
+jusque-l&agrave;, se transformait en une passion violente, en dehors des lois,
+de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage,
+habitu&eacute;e par ses &eacute;preuves &agrave; renfermer ses impressions, elle r&eacute;pondit &agrave;
+la comtesse en termes vagues, r&eacute;solue &agrave; attendre une entrevue avec
+Nicolas, dans l'intention non pas de le d&eacute;gager de sa parole, mais au
+contraire de se lier &agrave; lui pour toujours.</p>
+
+<p>Les soucis des derniers temps de leur s&eacute;jour &agrave; Moscou apport&egrave;rent une
+diversion &agrave; son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de
+toutes les occupations mat&eacute;rielles dont elle &eacute;tait accabl&eacute;e; mais, en
+apprenant la pr&eacute;sence du prince Andr&eacute; dans la maison, malgr&eacute; sa
+sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara
+d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volont&eacute; de la
+Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle f&ucirc;t s&eacute;par&eacute;e de Nicolas.
+Elle savait que Natacha aimait le prince Andr&eacute; et n'avait cess&eacute; de
+l'aimer. Elle pressentait que, r&eacute;unis maintenant par tant de
+catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait
+&eacute;pouser la princesse Marie, devenue d&egrave;s lors sa belle-s&oelig;ur. Aussi, en
+d&eacute;pit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette
+intervention visible de la Providence dans ses int&eacute;r&ecirc;ts personnels lui
+causait une douce satisfaction.</p>
+
+<p>La famille Rostow s'arr&ecirc;ta une journ&eacute;e au couvent Tro&iuml;tzky. On leur
+avait r&eacute;serv&eacute; dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont
+l'une fut occup&eacute;e par le prince Andr&eacute;, qui ce jour-l&agrave; se sentait
+beaucoup mieux. Natacha &eacute;tait assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, tandis que, dans la
+pi&egrave;ce voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec
+le sup&eacute;rieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, &eacute;galement
+pr&eacute;sente, songeait &agrave; ce que le prince Andr&eacute; et Natacha pouvaient se
+dire. Tout &agrave; coup la porte s'ouvrit, et Natacha, tr&egrave;s &eacute;mue, s'avan&ccedil;a
+tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'&eacute;tait
+lev&eacute; pour la saluer.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, que fais-tu donc? viens ici,&raquo; lui dit sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle s'approcha du prieur pour recevoir sa b&eacute;n&eacute;diction, et celui-ci
+l'engagea &agrave; implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut parti, elle entra&icirc;na Sonia dans la chambre vide.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si
+malheureuse! Tout est r&eacute;par&eacute;. Qu'il vive seulement, mais il ne peut
+pas...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle fondit en larmes. Sonia, aussi agit&eacute;e de la douleur de son amie
+que de ses secr&egrave;tes appr&eacute;hensions personnelles, l'embrassa et la
+consola.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, qu'il vive seulement,&raquo; se disait-elle.</p>
+
+<p>Elles se rapproch&egrave;rent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement,
+et purent distinguer le prince Andr&eacute; couch&eacute;, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur trois
+oreillers. Il reposait, les yeux ferm&eacute;s, et on entendait sa respiration
+&eacute;gale.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Natacha, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Sonia en la saisissant par la main et
+en se rejetant en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, c'est bien cela! reprit la premi&egrave;re, p&acirc;le et tremblante,
+en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un m&eacute;lange
+d'effroi et de solennit&eacute;, te rappelles-tu quand j'ai regard&eacute; dans le
+miroir aux f&ecirc;tes de No&euml;l? Tu te souviens, j'ai vu...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, r&eacute;pondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant
+en effet confus&eacute;ment de la vision de Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai racont&eacute; alors &agrave; toi et
+&agrave; Douniacha: je l'ai vu couch&eacute;, les yeux ferm&eacute;s, couvert d'une
+couverture rose, tel qu'il est &agrave; pr&eacute;sent!&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'animant de plus en plus, elle d&eacute;crivit tous les d&eacute;tails qu'elle
+avait devant les yeux, en les rapportant &agrave; la vision de No&euml;l, dont son
+imagination ne mettait plus en doute la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuad&eacute;e qu'elle
+aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire!&raquo; r&eacute;pondit Sonia.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, le prince Andr&eacute; sonna. Natacha entra chez
+lui, et Sonia, en proie &agrave; une &eacute;motion et &agrave; un attendrissement qu'elle
+&eacute;prouvait rarement, resta pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; ces bizarres
+co&iuml;ncidences.</p>
+
+<p>Une occasion s'offrit ce jour-l&agrave; pour envoyer des lettres &agrave; l'arm&eacute;e. La
+comtesse en profita pour &eacute;crire &agrave; son fils.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia, n'&eacute;criras-tu pas &agrave; Nicolas?&raquo; dit-elle d'une voix l&eacute;g&egrave;rement
+&eacute;mue.</p>
+
+<p>La jeune fille devina la muette pri&egrave;re contenue dans ces paroles, et
+lut, dans le regard fatigu&eacute; de la comtesse, fix&eacute; sur elle par-dessus ses
+lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimiti&eacute; pr&ecirc;te &agrave;
+&eacute;clater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit &agrave;
+genoux, lui baisa la main et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Maman, j'&eacute;crirai!&raquo;</p>
+
+<p>Sous l'influence de ce myst&eacute;rieux pr&eacute;sage qui, en s'accomplissant,
+devait emp&ecirc;cher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle
+s'abandonna sans plus h&eacute;siter &agrave; ses habitudes de sacrifice, et ce fut
+les larmes aux yeux et p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de la grandeur de cet acte g&eacute;n&eacute;reux
+qu'elle &eacute;crivit, non sans &ecirc;tre interrompue &agrave; plusieurs reprises par ses
+sanglots, la touchante &eacute;p&icirc;tre dont la lecture avait si profond&eacute;ment
+troubl&eacute; Nicolas.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Une fois arriv&eacute;s au corps de garde, l'officier et les soldats qui y
+avaient amen&eacute; Pierre le trait&egrave;rent assez brutalement, sans doute en
+souvenir de la lutte qu'ils avaient eue &agrave; soutenir contre lui, sans se
+d&eacute;partir cependant d'un certain respect &agrave; son &eacute;gard. Ils se demandaient
+avec curiosit&eacute; s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et
+lorsque le lendemain la garde fut relev&eacute;e, Pierre s'aper&ccedil;ut que les
+nouveaux venus n'avaient plus pour lui la m&ecirc;me consid&eacute;ration. En effet,
+dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris &agrave;
+partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout
+simplement le n&deg;17 des prisonniers remis &agrave; leur garde par ordre
+sup&eacute;rieur. Tous ceux qui &eacute;taient enferm&eacute;s avec lui &eacute;taient des gens de
+condition inf&eacute;rieure. Ayant reconnu en Pierre un &laquo;monsieur&raquo;, et
+l'entendant parler fran&ccedil;ais, ils ne lui &eacute;pargn&egrave;rent pas les
+plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient &ecirc;tre jug&eacute;s comme incendiaires,
+et le troisi&egrave;me jour on les conduisit dans une maison o&ugrave; si&eacute;geaient un
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; la moustache blanche, deux colonels et d'autres Fran&ccedil;ais. Il
+interrogea les prisonniers de cette fa&ccedil;on nette et pr&eacute;cise qui semble
+appartenir en propre &agrave; un &ecirc;tre sup&eacute;rieur aux faiblesses humaines:</p>
+
+<p>&laquo;Qui &eacute;tait-il? O&ugrave; avait-il &eacute;t&eacute;? Dans quelle intention?&raquo; etc., etc....</p>
+
+<p>Ces questions, en laissant de c&ocirc;t&eacute; le fond m&ecirc;me de l'affaire, et en
+&eacute;loignant par cela m&ecirc;me la possibilit&eacute; de le d&eacute;couvrir, tendaient au
+but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer &agrave; l'inculp&eacute; la
+voie qu'il devait suivre pour arriver au r&eacute;sultat d&eacute;sir&eacute;, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+s'accuser lui-m&ecirc;me. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le m&ecirc;me
+cas, se demandait avec &eacute;tonnement pourquoi on lui adressait ces
+questions; car elles n'&eacute;taient, apr&egrave;s tout, qu'un semblant de
+bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir
+de cette force qui l'avait amen&eacute; devant eux et leur donnait le droit
+d'exiger des r&eacute;ponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il
+faisait lors de son arrestation; il r&eacute;pondit, d'un air tragique, qu'il
+cherchait les parents d'un enfant sauv&eacute; par lui des flammes.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi s'&eacute;tait-il collet&eacute; avec un maraudeur?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il d&eacute;fendait, r&eacute;pondit-il, une femme attaqu&eacute;e par ce dernier
+et que le devoir de tout honn&ecirc;te homme &eacute;tait de...&raquo;</p>
+
+<p>On l'interrompit, cette digression &eacute;tait inutile.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi s'&eacute;tait-il trouv&eacute; dans la cour de la maison qui br&ucirc;lait?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il &eacute;tait sorti pour voir ce qui se passait en ville.&raquo;</p>
+
+<p>On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas o&ugrave; il allait, mais
+pourquoi il se trouvait &agrave; l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il
+refusa de le dire.</p>
+
+<p>&laquo;Inscrivez cette r&eacute;ponse, dit le g&eacute;n&eacute;ral; ce n'est pas bien, c'est m&ecirc;me
+tr&egrave;s mal!...&raquo;</p>
+
+<p>Et l'on emmena les accus&eacute;s.</p>
+
+<p>Le quatri&egrave;me jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur
+quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmen&eacute;s ailleurs, et
+emprisonn&eacute;s dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les
+rues, il fut suffoqu&eacute; par la fum&eacute;e.... Les flammes gagnaient toujours du
+terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il
+regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta
+dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats fran&ccedil;ais, qu'on
+attendait d'un moment &agrave; l'autre la d&eacute;cision du mar&eacute;chal &agrave; leur &eacute;gard.
+Quel mar&eacute;chal? Ils ne le savaient pas. Les journ&eacute;es qui s'&eacute;coul&egrave;rent
+jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les
+plus p&eacute;nibles pour Pierre.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Le 8 septembre, un officier sup&eacute;rieur, sans doute, un haut personnage, &agrave;
+en juger par les t&eacute;moignages de respect des sentinelles, vint visiter
+les prisonniers. Cet officier, qui appartenait &eacute;videmment &agrave;
+l'&eacute;tat-major, tenait &agrave; la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y
+trouvaient. Pierre y &eacute;tait ainsi inscrit: &laquo;Celui qui n'avoue pas son
+nom.&raquo; Apr&egrave;s les avoir examin&eacute;s d'un air indiff&eacute;rent, il ordonna &agrave;
+l'officier de garde de veiller &agrave; ce qu'ils fussent convenablement
+habill&eacute;s pour para&icirc;tre devant le mar&eacute;chal. Une heure plus tard, une
+compagnie de soldats emmena Pierre et les autres d&eacute;tenus au
+Di&eacute;vitchy-Pol&eacute; (Champ des Vierges). La journ&eacute;e &eacute;tait claire et belle
+apr&egrave;s la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fum&eacute;e ne rampait
+plus sur la surface de la terre, mais s'&eacute;levait en colonnes dans le ciel
+bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne v&icirc;t pas les flammes,
+Moscou n'&eacute;tait plus qu'un immense brasier; l'&oelig;il n'apercevait que des
+espaces d&eacute;vast&eacute;s, des ruines fumantes et des murailles noircies contre
+lesquelles les grands po&ecirc;les et les hautes chemin&eacute;es &eacute;taient encore
+attach&eacute;s. Pierre avait beau examiner ces d&eacute;combres, il ne reconnaissait
+plus les quartiers de la ville. Par-ci par-l&agrave; une &eacute;glise se d&eacute;tachait
+intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au
+loin avec ses tours et son Ivan V&eacute;liki. &Agrave; deux pas brillait gaiement la
+coupole du monast&egrave;re de Novo-Di&eacute;vitchy, o&ugrave; r&eacute;sonnait le carillon sonore
+qui appelait les fid&egrave;les &agrave; la messe. Pierre se souvint alors que
+c'&eacute;tait un dimanche, et le jour de la Nativit&eacute; de la Vierge; mais qui
+donc c&eacute;l&eacute;brait cette f&ecirc;te au milieu de la ruine et de l'incendie? &Agrave;
+peine rencontrait-on, de temps &agrave; autre, quelques gens d&eacute;guenill&eacute;s,
+effray&eacute;s, qui se d&eacute;robaient bien vite &agrave; la vue des Fran&ccedil;ais. Il &eacute;tait
+&eacute;vident que le nid de la Russie &eacute;tait d&eacute;truit, mais Pierre sentait
+confus&eacute;ment que la cons&eacute;quence de la destruction de ce nid d&eacute;vast&eacute;
+serait l'&eacute;tablissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait,
+sans qu'il cherch&acirc;t &agrave; raisonner: la marche gaie et assur&eacute;e, l'alignement
+des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la
+pr&eacute;sence du fonctionnaire fran&ccedil;ais qui les croisait dans une cal&egrave;che &agrave;
+deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de
+r&eacute;giment qui arrivait jusqu'&agrave; lui &agrave; travers la place, et enfin la liste
+qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne
+savait o&ugrave;, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les
+mesures prises &agrave; l'&eacute;gard des prisonniers seraient ex&eacute;cut&eacute;es sans merci,
+et il sentait qu'il n'&eacute;tait plus qu'un f&eacute;tu de paille tomb&eacute; dans
+l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec r&eacute;gularit&eacute;.</p>
+
+<p>Conduit avec ses compagnons non loin du monast&egrave;re, vers une grande
+maison blanche qui occupait le c&ocirc;t&eacute; droit de la place, au milieu d'un
+vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il
+&eacute;tait un des habitu&eacute;s, et o&ugrave; logeait actuellement le mar&eacute;chal prince
+d'Eckm&uuml;hl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les
+introduisit un &agrave; un: Pierre &eacute;tait le n&deg; 6. Il traversa une galerie
+vitr&eacute;e, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de
+plafond, qui lui &eacute;tait familier, et &agrave; la porte duquel se tenait un aide
+de camp. Davout, assis &agrave; l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le
+nez, tout occup&eacute; &agrave; d&eacute;chiffrer un papier d&eacute;ploy&eacute; sur une table, ne leva
+pas les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Qui &ecirc;tes-vous?&raquo; demanda-t-il &agrave; voix basse en s'adressant &agrave; Pierre, qui
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; tout pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Celui-ci ne r&eacute;pondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui,
+Davout n'&eacute;tait pas simplement un g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais, mais un homme dont la
+cruaut&eacute; &eacute;tait connue; en regardant cette figure dure et froide,
+rappelant celle d'un p&eacute;dagogue s&eacute;v&egrave;re qui daigne t&eacute;moigner quelque
+patience en attendant la r&eacute;ponse demand&eacute;e, il comprenait que chaque
+seconde d'h&eacute;sitation pouvait lui co&ucirc;ter la vie; mais que dire? R&eacute;p&eacute;ter
+ce qu'il avait r&eacute;pondu au premier interrogatoire lui paraissait
+inutile; r&eacute;v&eacute;ler son nom et sa position &eacute;tait dangereux et honteux! Le
+silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre,
+Davout releva la t&ecirc;te, &ocirc;ta ses lunettes, fron&ccedil;a les sourcils et le
+regarda fixement.</p>
+
+<p>&laquo;Je connais cet homme,&raquo; dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurt&eacute;
+&eacute;tait calcul&eacute; pour effrayer l'accus&eacute;.</p>
+
+<p>Pierre frissonna.</p>
+
+<p>&laquo;Non, g&eacute;n&eacute;ral, vous ne pouvez pas me conna&icirc;tre, je ne vous ai jamais
+vu...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant
+&agrave; un autre g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacit&eacute;, en se
+souvenant que Davout &eacute;tait prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas
+me conna&icirc;tre. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitt&eacute;
+Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom? reprit le mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>&mdash;Besoukhow.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!&raquo; s'&eacute;cria Pierre d'une voix plut&ocirc;t suppliante
+qu'offens&eacute;e.</p>
+
+<p>Davout se reprit &agrave; l'examiner; quelques secondes se pass&egrave;rent ainsi, et
+ce fut l&agrave; le salut de Pierre. En d&eacute;pit de la guerre et de la position o&ugrave;
+ils se trouvaient l'un &agrave; l'&eacute;gard l'autre, il s'&eacute;tablit entre ces deux
+hommes des rapports humains. Au premier regard que le mar&eacute;chal avait
+jet&eacute; sur lui apr&egrave;s avoir consult&eacute; la liste o&ugrave; les hommes n'&eacute;taient pour
+lui que des num&eacute;ros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement
+fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais &agrave; pr&eacute;sent
+il voyait en lui un homme... ils &eacute;taient fr&egrave;res!</p>
+
+<p>&laquo;Comment me prouverez-vous la v&eacute;rit&eacute; de ce que vous avancez?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son r&eacute;giment et la rue
+o&ugrave; se trouvait la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'&ecirc;tes pas ce que vous dites,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Davout.</p>
+
+<p>Pierre recommen&ccedil;a d'une voix &eacute;mue &agrave; donner des preuves de sa v&eacute;racit&eacute;.
+Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du mar&eacute;chal rayonna
+d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se pr&eacute;para &agrave; sortir. Il
+avait oubli&eacute; le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il
+donna l'ordre de l'emmener. Mais o&ugrave;? Pierre ne put le deviner. O&ugrave;
+allait-on le conduire? &Agrave; la remise ou &agrave; l'endroit du supplice, que ses
+compagnons lui avaient indiqu&eacute; en traversant la place?</p>
+
+<p>&laquo;Oui, sans doute,&raquo; r&eacute;pondit Davout &agrave; une question qui lui adressait son
+subordonn&eacute;, et que Pierre n'entendit pas.</p>
+
+<p>On le fit enfin sortir.</p>
+
+<p>Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait march&eacute;;
+il avan&ccedil;ait machinalement, &agrave; l'exemple de ses camarades d'infortune; il
+ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arr&ecirc;ta que parce que les autres
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent. Une seule pens&eacute;e le tourmentait, celle de d&eacute;couvrir qui
+l'avait condamn&eacute; &agrave; mort. Ce n'&eacute;taient pourtant pas ceux qui l'avaient
+interrog&eacute;: aucun d'eux n'aurait voulu ni m&ecirc;me pu le faire. Ce n'&eacute;tait
+pas Davout, qui l'avait regard&eacute; avec tant d'humanit&eacute;: une minute de
+plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide
+de camp l'en avait emp&ecirc;ch&eacute;. Qui donc l'avait condamn&eacute;? Qui donc avait
+d&eacute;cid&eacute; de le tuer, lui plein de souvenirs, d'esp&eacute;rances et de pens&eacute;es?
+Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en &eacute;tait cause?... Personne!
+C'&eacute;tait, il le comprenait, la cons&eacute;quence de l'ordre &eacute;tabli et le
+r&eacute;sultat fatal des circonstances.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>De l'h&ocirc;tel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, &agrave;
+travers la place, vers un jardin potager un peu &agrave; gauche, o&ugrave; se dressait
+un poteau derri&egrave;re lequel on avait creus&eacute; une grande fosse, entour&eacute;e de
+terre fra&icirc;chement remu&eacute;e; une foule, plac&eacute;e en demi-cercle, contemplait
+cette fosse avec une inqui&egrave;te curiosit&eacute;. Elle se composait de Russes et
+d'un grand nombre de militaires de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise appartenant &agrave;
+diff&eacute;rentes nationalit&eacute;s et portant des uniformes diff&eacute;rents. &Agrave; droite
+et &agrave; gauche du poteau se tenaient align&eacute;s des soldats en capotes
+gros-bleu, &eacute;paulettes rouges, gu&ecirc;tres et shakos. Les condamn&eacute;s furent
+rang&eacute;s en dedans du cercle par num&eacute;ros d'ordre. Pierre &eacute;tait le sixi&egrave;me.
+Un roulement de tambours se fit entendre de deux c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois: il
+sentit que son &acirc;me se d&eacute;chirait &agrave; ce bruit et qu'il perdait la facult&eacute;
+de penser. Pouvant &agrave; peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un
+d&eacute;sir, celui de voir s'accomplir le plus t&ocirc;t possible ce quelque chose
+de terrible et d'in&eacute;vitable qui le mena&ccedil;ait! Les deux hommes plac&eacute;s au
+bout de son rang &eacute;taient des for&ccedil;ats, dont l'un &eacute;tait grand et maigre;
+l'autre, au teint noir&acirc;tre, au nez &eacute;cras&eacute; et au corps musculeux, avait &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de lui le n&deg; 3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux
+grisonnants, &acirc;g&eacute; de ses quarante-cinq ans environ. Le quatri&egrave;me &eacute;tait
+un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, &eacute;tait encadr&eacute; d'une
+belle barbe rousse, et le cinqui&egrave;me, un ouvrier de fabrique, &agrave; la figure
+jaune et blafarde, de dix-huit ans &agrave; peu pr&egrave;s, et v&ecirc;tu d'une longue
+l&eacute;vite. Pierre comprit que les Fran&ccedil;ais se consultaient, en se demandant
+s'ils les fusilleraient par groupes ou isol&eacute;ment.</p>
+
+<p>&laquo;Par deux!&raquo; dit l'officier avec une froide indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Un mouvement eut lieu dans les rangs: &eacute;videmment cette agitation ne
+provenait pas de l'empressement des soldats &agrave; ex&eacute;cuter un ordre
+ordinaire, mais de leur h&acirc;te &agrave; terminer une besogne r&eacute;pugnante et
+incompr&eacute;hensible. Un fonctionnaire civil, en &eacute;charpe, s'approcha des
+condamn&eacute;s et leur lut, en russe et en fran&ccedil;ais, leur arr&ecirc;t, puis quatre
+soldats s'empar&egrave;rent des deux for&ccedil;ats. On les pla&ccedil;a devant le poteau,
+et pendant qu'on &eacute;tait all&eacute; chercher les bandeaux, ils regardaient
+autour d'eux comme la b&ecirc;te fauve accul&eacute;e qui voit venir le chasseur;
+l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grima&ccedil;ant un sourire.
+Quand on leur eut band&eacute; les yeux et qu'on les eut attach&eacute;s au poteau,
+douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se plac&egrave;rent &agrave; huit
+pas devant eux. Pierre d&eacute;tourna la t&ecirc;te pour ne pas voir ce qui allait
+se passer. Tout &agrave; coup une d&eacute;charge retentit; elle lui sembla plus
+formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il
+aper&ccedil;ut, au milieu d'un nuage de fum&eacute;e, les Fran&ccedil;ais p&acirc;les et tremblants
+qui &eacute;taient occup&eacute;s autour de la fosse. On amena deux autres condamn&eacute;s,
+dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils
+ne pouvaient admettre qu'on leur enlev&acirc;t la vie! Pierre d&eacute;tourna encore
+une fois la t&ecirc;te; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La
+poitrine oppress&eacute;e, il jeta un coup d'&oelig;il sur ceux qui l'entouraient,
+et lut sur toutes les figures le m&ecirc;me sentiment de stupeur, d'horreur et
+de r&eacute;volte, qui bouillonnait dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi!
+murmurait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tirailleurs du 86<sup>&egrave;me</sup>, en avant!&raquo; s'&eacute;cria-t-on.</p>
+
+<p>Le 5<sup>&egrave;me</sup>, son voisin, fut emmen&eacute; seul. Pierre ne comprit pas, tant sa
+terreur &eacute;tait profonde, que lui et les autres &eacute;taient sauv&eacute;s, et qu'ils
+n'avaient &eacute;t&eacute; conduits l&agrave; que pour assister au supplice. Le cinqui&egrave;me,
+l'ouvrier en l&eacute;vite, se rejeta violemment en arri&egrave;re &agrave; l'attouchement
+des soldats et se cramponna &agrave; Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha &agrave;
+l'&eacute;treinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses
+jambes: on l'avait saisi par les bras et on le tra&icirc;nait. Il criait &agrave;
+tue-t&ecirc;te, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il
+comprenait que ses cris &eacute;taient inutiles, ou comme s'il esp&eacute;rait qu'on
+l'&eacute;pargnerait. La curiosit&eacute; de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne
+d&eacute;tourna pas la t&ecirc;te, et ne ferma pas les yeux; l'&eacute;motion qu'il
+&eacute;prouvait, et qu'il sentait partag&eacute;e par la foule, &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; son
+paroxysme. Le condamn&eacute;, devenu calme, boutonna sa l&eacute;vite, frotta ses
+pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-m&ecirc;me le n&oelig;ud du bandeau.
+Puis, lorsqu'on l'eut adoss&eacute; au poteau sanglant, il se redressa tout
+droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa
+tranquillit&eacute;, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en
+d&eacute;tacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donn&eacute;
+et qu'&agrave; ce commandement r&eacute;pondirent douze coups de fusil, mais il ne
+put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un
+coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir &agrave; deux endroits,
+les cordes c&eacute;der sous le poids du cadavre, la t&ecirc;te se pencher, les
+jambes se replier et donner &agrave; l'agonisant une pose &eacute;trangement
+contourn&eacute;e. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient
+subitement p&acirc;li, et voyait trembler la l&egrave;vre du vieux soldat &agrave; moustache
+blanche qui d&eacute;tachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en
+empar&egrave;rent gauchement, le tra&icirc;n&egrave;rent derri&egrave;re le poteau et le pouss&egrave;rent
+brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-m&ecirc;mes de criminels qui
+se h&acirc;tent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur
+cette fosse, et aper&ccedil;ut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux
+touchaient la t&ecirc;te et dont une &eacute;paule d&eacute;passait l'autre; cette &eacute;paule,
+secou&eacute;e par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait
+lentement, mais les pellet&eacute;es de terre tombaient, sans rel&acirc;che, et
+s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix
+impatiente et irrit&eacute;e, il ne l'&eacute;couta pas et resta riv&eacute; au sol. Lorsque
+la fosse fut combl&eacute;e, on entendit un autre commandement, Pierre fut
+ramen&eacute; &agrave; sa place, les soldats firent demi-tour &agrave; droite et d&eacute;fil&egrave;rent
+au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes &eacute;taient
+d&eacute;charg&eacute;es, regagn&egrave;rent leur rang &agrave; mesure que la compagnie passait
+devant eux. Tous rentr&egrave;rent, &agrave; l'exception d'un seul, d'un jeune soldat,
+p&acirc;le comme un mort, qui avec son shako renvers&eacute; sur la nuque, son fusil
+abaiss&eacute;, &eacute;tait rest&eacute; immobile &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la fosse &agrave; l'endroit m&ecirc;me o&ugrave; il
+avait tir&eacute;; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tant&ocirc;t en
+avant et tant&ocirc;t en arri&egrave;re pour retrouver son &eacute;quilibre. Un vieux
+sous-officier courut &agrave; lui, le saisit par l'&eacute;paule et l'entra&icirc;na dans
+la compagnie. La foule se dispersait peu &agrave; peu, chacun marchait la t&ecirc;te
+inclin&eacute;e et en silence.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a leur apprendra, &agrave; ces gredins d'incendiaires!&raquo; dit un Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Pierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'&eacute;tait un soldat; il
+essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta
+inachev&eacute;e et il s'&eacute;loigna avec un geste de d&eacute;couragement.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+
+<p>On s&eacute;para Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite
+&eacute;glise d&eacute;vast&eacute;e. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats
+vinrent lui annoncer qu'il &eacute;tait graci&eacute;, et qu'on allait le r&eacute;unir aux
+prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit
+vers des baraques construites en planches, &agrave; moiti&eacute; br&ucirc;l&eacute;es, et on
+l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine
+d'hommes l'entour&egrave;rent, sans qu'il p&ucirc;t deviner &agrave; qui il avait affaire et
+ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il r&eacute;pondait &agrave; des
+questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pens&eacute;e
+ne fonctionnait plus que comme une machine.</p>
+
+<p>Depuis le moment o&ugrave; il avait vu commettre par des ex&eacute;cuteurs aveugles
+ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le
+sens et la vie &agrave; tout ce qu'il voyait avait &eacute;t&eacute; violemment arrach&eacute; de
+son cerveau, et que tout s'&eacute;tait &eacute;croul&eacute; autour de lui! Quoiqu'il ne
+s'en rend&icirc;t pas encore compte, cet instant avait suffi pour &eacute;teindre
+dans son c&oelig;ur la foi dans la perfection de la cr&eacute;ation, dans l'&acirc;me
+humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait d&eacute;j&agrave;
+pass&eacute; par un &eacute;tat semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi
+vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur
+source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le rem&egrave;de en
+lui-m&ecirc;me, mais, &agrave; cette heure, ce n'&eacute;tait plus &agrave; lui qu'il pouvait s'en
+prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait apr&egrave;s lui
+que des ruines et des d&eacute;combres sans nom, et il ne lui &eacute;tait plus
+possible d&eacute;sormais de croire &agrave; la vie!</p>
+
+<p>On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens
+que sa pr&eacute;sence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile,
+assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et
+refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des
+victimes et de ceux qui avaient &eacute;t&eacute; leurs bourreaux malgr&eacute; eux. Son
+voisin imm&eacute;diat &eacute;tait un petit homme pli&eacute; en deux, dont la pr&eacute;sence ne
+se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui
+s'exhalait de sa personne &agrave; chacun de ses mouvements. L'obscurit&eacute;
+emp&ecirc;chait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il
+relevait souvent la t&ecirc;te pour le regarder. Concentrant sur lui toute son
+attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se d&eacute;chaussait, et la
+fa&ccedil;on dont il s'y prenait l'int&eacute;ressa. D&eacute;nouant l'&eacute;troite bande de toile
+qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour
+recommencer ensuite la m&ecirc;me op&eacute;ration avec l'autre pied, tout en
+regardant Pierre &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e. Ces mouvements tranquilles, se succ&eacute;dant
+avec r&eacute;gularit&eacute;, exerc&egrave;rent une influence calmante sur ses nerfs. Le
+petit homme, se mettant bien &agrave; l'aise dans son coin, lui adressa la
+parole.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous support&eacute; beaucoup de mis&egrave;re, b&acirc;rine?&raquo; lui dit-il. Il y avait
+dans sa voix tra&icirc;nante un tel accent de simplicit&eacute; et d'affectueuse
+bont&eacute;, que Pierre, au moment de lui r&eacute;pondre, sentit les larmes le
+gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se
+remettre, il continua: &laquo;Eh! mon ami, ne prends donc pas &ccedil;a &agrave; c&oelig;ur!...
+On souffre une heure et l'on vit un si&egrave;cle. Dieu merci, nous ne sommes
+pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!&raquo; Et,
+tout en parlant, il se leva vivement et s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! coquin, te voil&agrave; donc revenu? dit tout &agrave; coup cette voix
+sympathique, &agrave; l'autre bout de la baraque. &laquo;Ah! ah! tu es revenu, tu as
+bonne m&eacute;moire,&raquo; continua l'homme en repoussant de la main un petit chien
+qui sautait apr&egrave;s lui; il revint &agrave; sa place, en tenant &agrave; la main un
+paquet envelopp&eacute; d'un chiffon.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, b&acirc;rine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en d&eacute;faisant le
+paquet et en offrant &agrave; Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous
+avons eu une soupe &agrave; midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!&raquo;</p>
+
+<p>Rien que l'odeur fit d&eacute;j&agrave; plaisir &agrave; Pierre, qui n'avait pas mang&eacute; de la
+journ&eacute;e; il le remercia en acceptant.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, &ccedil;a va?&raquo; dit le petit homme en prenant une pomme de terre &agrave;
+son tour.</p>
+
+<p>Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon
+et la lui offrit.</p>
+
+<p>&laquo;C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en.&raquo; Et Pierre
+crut n'avoir jamais rien mang&eacute; de meilleur!</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusill&eacute; ces
+malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, b&acirc;rine, pourquoi
+&ecirc;tes-vous rest&eacute; &agrave; Moscou?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis rest&eacute; par
+hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment donc se sont-ils empar&eacute;s de toi? dans ta maison?</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais all&eacute; voir l'incendie, c'est l&agrave; qu'ils m'ont pris et condamn&eacute;
+comme incendiaire.</p>
+
+<p>&mdash;L'injustice est l&agrave; o&ugrave; est la justice, dit le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, tu es depuis longtemps ici?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? depuis dimanche; on m'a tir&eacute; de l'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc soldat?</p>
+
+<p>&mdash;Soldat du r&eacute;giment d'Apch&eacute;ron. Je me mourais de la fi&egrave;vre: on ne nous
+avait rien dit! Nous &eacute;tions l&agrave; vingt camarades couch&eacute;s et ne sachant
+rien de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karata&iuml;ew, dit-il, afin
+de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les
+camarades m'ont surnomm&eacute; &laquo;le Petit Faucon&raquo;.... Comment ne pas &ecirc;tre
+triste? Moscou est la m&egrave;re de toutes les villes! Mais dites-moi, b&acirc;rine,
+vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit &ecirc;tre
+plein... vous avez aussi une femme peut-&ecirc;tre?... Et les vieux parents,
+sont-ils vivants?&raquo;</p>
+
+<p>Quoique Pierre ne le v&icirc;t pas, il sentait que son interlocuteur lui
+souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il
+n'avait pas de parents, surtout pas de m&egrave;re!</p>
+
+<p>&laquo;La femme pour le bon conseil, la belle-m&egrave;re pour le bon accueil... mais
+rien ne remplace la vraie m&egrave;re! Et des enfants, en as-tu?&raquo;</p>
+
+<p>La r&eacute;ponse n&eacute;gative de Pierre lui fit de la peine, et il h&acirc;ta d'ajouter:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez
+seulement en bonne intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maintenant &ccedil;a m'est bien indiff&eacute;rent, r&eacute;pondit Pierre malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon camarade, on n'&eacute;chappe ni &agrave; la besace ni &agrave; la prison!
+Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'&eacute;claircir la voix et
+mieux se disposer &agrave; faire un long r&eacute;cit, le bien du propri&eacute;taire &eacute;tait
+beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans &eacute;taient &agrave; leur aise,
+et nous-m&ecirc;mes aussi, gr&acirc;ce &agrave; Dieu. Le bl&eacute; rendait sept pour un, nous
+vivions comme de bons chr&eacute;tiens; voil&agrave; qu'un jour...&raquo; Et Platon
+Karata&iuml;ew raconta comme quoi, ayant &eacute;t&eacute; attrap&eacute; par le garde forestier
+d'un bois voisin, il avait &eacute;t&eacute; fouett&eacute;, jug&eacute; et enr&ocirc;l&eacute; comme soldat.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et
+c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas p&eacute;ch&eacute;, c'est mon fr&egrave;re
+qui serait parti, en laissant derri&egrave;re lui cinq enfants. Quant &agrave; moi, je
+ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon
+Dieu me l'avait d&eacute;j&agrave; reprise. J'y suis retourn&eacute; en cong&eacute;: que te
+dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches &agrave;
+nourrir; les femmes &eacute;taient &agrave; la maison, les deux fr&egrave;res en voyage.
+Michel, le cadet, &eacute;tait seul rest&eacute;!... Et le p&egrave;re me dit: &laquo;Pour moi, mes
+enfants sont tous &eacute;gaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la
+m&ecirc;me. Si on n'avait pas ras&eacute; Platon, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le tour de Michel.&raquo;
+Alors, croirais-tu, il nous a r&eacute;unis devant les images: &laquo;Michel, me
+dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'&agrave; terre devant Lui, et toi, aussi,
+femme, ainsi que vous, petits enfants...&raquo; M'avez-vous compris?... C'est
+ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous
+plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la
+tra&icirc;ne, elle est gonfl&eacute;e; on la retire, elle est vide!&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques instants de silence, Platon se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Tu veux peut-&ecirc;tre dormir?&raquo; Et il commen&ccedil;a &agrave; se signer rapidement en
+marmottant: &laquo;Seigneur J&eacute;sus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et
+Laure, ayez piti&eacute; de nous!&raquo; Il toucha la terre du front, se releva,
+soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle est donc cette pri&egrave;re que tu viens de dire?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? murmura Platon, d&eacute;j&agrave; &agrave; moiti&eacute; endormi. J'ai pri&eacute;, voil&agrave; tout....
+Est-ce que tu ne pries pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas
+oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se
+r&eacute;chauffer ici,&raquo; ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui
+s'&eacute;tait roul&eacute; &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Puis il se retourna et s'endormit tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le
+lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque,
+passait la lueur sinistre de l'incendie, &agrave; l'int&eacute;rieur tout &eacute;tait
+sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps &agrave; s'endormir: les yeux
+grands ouverts dans les t&eacute;n&egrave;bres, il &eacute;coutait machinalement les
+ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances
+qui s'&eacute;tait &eacute;croul&eacute; dans son &acirc;me renaissait plus beau que jamais en lui
+et reposait sur les bases d&eacute;sormais in&eacute;branlables.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Pierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois
+soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui.
+Ces jours laiss&egrave;rent &agrave; peine une trace dans sa m&eacute;moire: seule la figure
+de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs
+souvenirs, comme la personnification la plus compl&egrave;te de tout ce qui est
+v&eacute;ritablement russe, bon et honn&ecirc;te.</p>
+
+<p>Platon Karata&iuml;ew avait environ cinquante ans, &agrave; en juger par le nombre
+des campagnes auxquelles il avait pris part; lui m&ecirc;me n'aurait pu dire
+au juste son &acirc;ge, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste
+souvent, il laissait voir deux rang&eacute;es de dents blanches et saines; sa
+barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait
+l'empreinte de l'agilit&eacute;, de la r&eacute;solution, et surtout du sto&iuml;cisme.
+Malgr&eacute; les nombreuses petites rides dont elle &eacute;tait sillonn&eacute;e, sa figure
+avait une expression touchante de na&iuml;vet&eacute;, de jeunesse et d'innocence.
+Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient
+de source; il ne pensait jamais &agrave; ce qu'il avait dit ou &agrave; ce qu'il
+allait dire, et la vivacit&eacute; et la justesse de ses inflexions leur
+donnaient une persuasion p&eacute;n&eacute;trante. Soir et matin, en se couchant et en
+se levant, il disait: &laquo;Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et
+fais-moi lever comme un kalatch<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.&raquo; Effectivement, &agrave; peine couch&eacute;, il
+s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se r&eacute;veillant, il
+&eacute;tait l&eacute;ger et dispos, et pr&ecirc;t &agrave; toute besogne. Il savait tout faire, ni
+tr&egrave;s bien ni tr&egrave;s mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses
+bottes, et, toujours occup&eacute; &agrave; quelque travail, il ne se permettait de
+causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur
+qui sait qu'on l'&eacute;coute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en
+avait besoin comme de s'&eacute;tendre et de marcher. Son chant &eacute;tait tendre,
+doux, plaintif, presque f&eacute;minin, en harmonie enfin avec sa physionomie
+s&eacute;rieuse. Lorsque, apr&egrave;s quelques semaines de prison, sa barbe eut
+repouss&eacute;, il avait l'air de s'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute; de tout ce qui n'&eacute;tait pas
+lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et
+d'&ecirc;tre redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. &laquo;Soldat
+en cong&eacute; fait une chemise de son cale&ccedil;on,&raquo; disait-il; il ne parlait pas
+volontiers de ses ann&eacute;es de service et r&eacute;p&eacute;tait avec orgueil que jamais
+il n'avait &eacute;t&eacute; fouett&eacute;. Lorsqu'il contait, c'&eacute;tait le plus souvent
+quelque &eacute;pisode, cher &agrave; son c&oelig;ur, de sa vie pass&eacute;e; les proverbes dont
+il &eacute;maillait ses histoires n'&eacute;taient ni inconvenants ni hardis, comme
+ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui,
+employ&eacute;es isol&eacute;ment, n'ont aucune couleur, et, plac&eacute;es &agrave; propos,
+frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa
+bouche, une valeur toute nouvelle.</p>
+
+<p>Aux yeux des autres prisonniers, Platon n'&eacute;tait qu'un simple soldat,
+qu'on plaisantait &agrave; l'occasion, qu'on envoyait &agrave; tout propos faire des
+commissions; mais, pour Pierre, il resta &agrave; tout jamais le type accompli
+de l'esprit de simplicit&eacute; et de v&eacute;rit&eacute;, ainsi qu'il l'avait tout
+d'abord devin&eacute;, d&egrave;s la premi&egrave;re nuit pass&eacute;e &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>La princesse Marie, ayant appris de Rostow que son fr&egrave;re se trouvait &agrave;
+Yaroslaw avec sa famille, se d&eacute;cida, malgr&eacute; les repr&eacute;sentations de sa
+tante, &agrave; aller le joindre et &agrave; emmener son neveu. Les difficult&eacute;s de la
+route ne l'arr&ecirc;t&egrave;rent pas un instant. Son devoir &eacute;tait tout trac&eacute;: elle
+avait &agrave; soigner son fr&egrave;re malade, mourant peut-&ecirc;tre, et &agrave; lui amener son
+fils. Si le prince Andr&eacute; ne la demandait pas, c'est que sans doute il en
+&eacute;tait emp&ecirc;ch&eacute; par son extr&ecirc;me faiblesse ou bien par la crainte que lui
+inspirait, pour elle et pour son enfant, ce long et p&eacute;nible voyage.
+Quelques jours lui suffirent pour terminer ses pr&eacute;paratifs. Ses
+&eacute;quipages consistaient en une grande voiture qui lui avait servi &agrave; faire
+le trajet jusqu'&agrave; Voron&egrave;ge, une britchka et un fourgon. Sa suite se
+composait de Mlle Bourrienne, du petit Nicolas et de son gouverneur, de
+la vieille bonne, de trois femmes de chambre, du vieux Tikhone, d'un
+jeune laquais et d'un heiduque, que sa tante lui avait pr&ecirc;t&eacute; pour
+l'accompagner. Il ne lui &eacute;tait pas possible de prendre le chemin
+habituel; aussi, en faisant un d&eacute;tour par Lipetsk, Riazan, Vladimir, o&ugrave;
+elle n'avait m&ecirc;me pas l'espoir de trouver des chevaux de poste, elle
+entreprenait un voyage d'autant plus dangereux que les Fran&ccedil;ais,
+disait-on, s'&eacute;taient montr&eacute;s aux environs de Riazan. Mlle Bourrienne,
+Dessalles et les gens de la princesse Marie furent &eacute;tonn&eacute;s de sa fermet&eacute;
+et de son activit&eacute; incessante. Couch&eacute;e apr&egrave;s les autres et lev&eacute;e la
+premi&egrave;re, aucun obstacle ne l'arr&ecirc;ta pendant ce long trajet, et, gr&acirc;ce &agrave;
+cette &eacute;nergie qui soutenait le moral de chacun, on arriva &agrave; Yaroslaw &agrave;
+la fin de la seconde semaine.</p>
+
+<p>Les derniers temps de son s&eacute;jour &agrave; Voron&egrave;ge lui avaient apport&eacute; le plus
+grand bonheur de sa vie: son amour pour Rostow ne la tourmentait plus,
+mais remplissait toute son &acirc;me, dont il semblait faire aujourd'hui
+partie int&eacute;grante. La lutte avait cess&eacute;, car, sans se l'avouer &agrave;
+elle-m&ecirc;me, elle &eacute;tait s&ucirc;re, depuis sa derni&egrave;re entrevue avec Nicolas,
+d'aimer et d'&ecirc;tre aim&eacute;e. Il n'avait fait aucune allusion au
+r&eacute;tablissement des anciennes relations entre Natacha et le prince Andr&eacute;
+s'il venait &agrave; gu&eacute;rir, mais la princesse Marie devina qu'il en &eacute;tait
+profond&eacute;ment pr&eacute;occup&eacute;. Sa mani&egrave;re d'&ecirc;tre, tendre, r&eacute;serv&eacute;e,
+affectueuse, n'avait pas chang&eacute;. Il semblait, au contraire, se r&eacute;jouir
+de ce que cette parent&eacute; &eacute;ventuelle lui donnait la libert&eacute; de t&eacute;moigner
+une amiti&eacute; o&ugrave; la princesse Marie avait bien vite devin&eacute; de l'amour. Elle
+sentait qu'elle aimait pour la premi&egrave;re et la derni&egrave;re fois de sa vie,
+et, heureuse de se voir aim&eacute;e, elle jouissait avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de son
+bonheur.</p>
+
+<p>Ce calme ne l'emp&ecirc;chait pas d'&eacute;prouver un vif chagrin de la triste
+situation de son fr&egrave;re, et lui permettait, au contraire, de s'y livrer
+tout enti&egrave;re. La douleur empreinte sur sa figure d&eacute;faite et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+faisait craindre &agrave; son entourage qu'elle ne tomb&acirc;t s&eacute;rieusement malade,
+mais les difficult&eacute;s et les soucis de la route doubl&egrave;rent au contraire
+ses forces en la distrayant et en la for&ccedil;ant &agrave; oublier, momentan&eacute;ment du
+moins, le but de son voyage. Toutefois, en approchant de la ville, &agrave; la
+pens&eacute;e que, dans quelques heures &agrave; peine, ses craintes allaient &ecirc;tre
+confirm&eacute;es, son &eacute;motion ne connut plus de bornes. L'heiduque fut envoy&eacute;
+en avant pour d&eacute;couvrir le logement des Rostow et s'informer de l'&eacute;tat
+du prince Andr&eacute;. Sa commission une fois faite, il revint sur ses pas et
+rejoignit la voiture au moment o&ugrave; elle entrait en ville. La p&acirc;leur
+mortelle de la princesse Marie, qui avait pass&eacute; la t&ecirc;te par la porti&egrave;re,
+le terrifia.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai tous les renseignements que vous d&eacute;sirez, Excellence: la famille
+Rostow demeure, pas loin d'ici, dans la maison du marchand Bronnikow,
+sur le bord m&ecirc;me du Volga.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie continuait &agrave; le regarder fixement, en cherchant avec
+effroi pourquoi il ne r&eacute;pondait pas &agrave; sa principale question: &laquo;Et mon
+fr&egrave;re?&raquo; Mlle Bourrienne s'en chargea.</p>
+
+<p>&laquo;Comment va le prince? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence est avec la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc vivant? se dit la princesse.... Comment va-t-il?
+continua-t-elle tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Les domestiques disent que c'est toujours la m&ecirc;me chose,&raquo;</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Elle eut peur de le demander, et
+jeta un coup d'&oelig;il sur son neveu, assis en face d'elle: l'enfant &eacute;tait
+tout joyeux d'arriver dans une grande ville; alors elle baissa la t&ecirc;te
+et ne la releva plus que lorsque la lourde voiture, se balan&ccedil;ant et
+criant sur ses ressorts, s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup. Le marchepied fut abaiss&eacute;
+avec bruit, et la porti&egrave;re s'ouvrit. Elle aper&ccedil;ut &agrave; gauche une large
+nappe d'eau, c'&eacute;tait le fleuve; &agrave; droite, un perron sur lequel se
+tenaient plusieurs domestiques et une jeune fille au teint frais et
+rose, dont la jolie figure, couronn&eacute;e d'une large tresse de cheveux
+noirs, semblait sourire &agrave; contre-c&oelig;ur: cette jeune fille &eacute;tait Sonia.
+La princesse monta vivement les degr&eacute;s, tandis que Sonia lui disait d'un
+air embarrass&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Par ici, par ici!&raquo; Et elle se trouva tout &agrave; coup dans le vestibule, en
+face d'une femme &acirc;g&eacute;e, au type oriental, qui venait avec empressement au
+devant d'elle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la comtesse, qui, boulevers&eacute;e par l'&eacute;motion, l'entoura de ses
+bras et l'embrassa &agrave; plusieurs reprises:</p>
+
+<p>&laquo;Mon enfant, je vous aime, je vous connais depuis longtemps!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie comprit qui elle &eacute;tait et sentit qu'il fallait
+r&eacute;pondre &agrave; son effusion. Ne sachant trop que dire, elle murmura quelques
+paroles en fran&ccedil;ais et demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Et lui, comment est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur assure qu'il n'y a plus de danger, reprit la comtesse en
+levant les yeux au ciel, et en poussant un soupir qui contredisait ses
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il? Puis-je le voir?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, &agrave; l'instant, mon amie.... Est-ce son fils? ajouta la
+comtesse, en voyant entrer Nicolas avec son gouverneur. Quel charmant
+enfant! La maison est grande, il y aura place pour tout le monde.&raquo;</p>
+
+<p>Tout en caressant le petit gar&ccedil;on, la comtesse les emmena dans le salon
+o&ugrave; Sonia causait avec Mlle Bourrienne. Le comte vint saluer la princesse
+Marie, qui le trouva tr&egrave;s chang&eacute; depuis qu'elle ne l'avait vu. Il &eacute;tait
+alors vif, gai, plein d'assurance; aujourd'hui elle retrouvait un homme
+bris&eacute;, effar&eacute;, qui faisait peine &agrave; voir. En lui parlant, il jetait sur
+ceux qui l'entouraient des regards &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, comme pour juger de
+l'effet de ses paroles. Apr&egrave;s le d&eacute;sastre de Moscou et sa propre ruine,
+jet&eacute; hors du milieu et des habitudes qui faisaient toute son existence,
+il se sentait d&eacute;sorient&eacute; et avait, pour ainsi dire, perdu sa place dans
+la vie.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son ardent d&eacute;sir de voir au plus t&ocirc;t son fr&egrave;re, et le d&eacute;pit que
+lui causaient, dans un tel moment, les politesses qu'on lui faisait et
+les compliments qu'on adressait &agrave; son neveu, elle observait ce qui se
+passait autour d'elle. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire moins que
+de se conformer provisoirement &agrave; ce nouvel ordre de choses et d'en
+accepter, sans amertume, toutes les cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ma ni&egrave;ce, dit le comte en lui pr&eacute;sentant Sonia. Je crois,
+princesse, que vous ne la connaissez pas?&raquo;</p>
+
+<p>Elle se retourna et embrassa Sonia, en essayant d'&eacute;touffer le sentiment
+d'inimiti&eacute; instinctive qu'elle avait ressenti &agrave; sa vue. En se
+prolongeant outre mesure, ces c&eacute;r&eacute;monies banales finirent par lui faire
+&eacute;prouver un sentiment p&eacute;nible, accru encore par le manque d'harmonie
+entre ses dispositions intimes et celles de cet entourage.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant &agrave; tout le
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il est en bas; Natacha est aupr&egrave;s de lui, r&eacute;pondit Sonia en
+rougissant. Vous &ecirc;tes sans doute fatigu&eacute;e, princesse?&raquo;</p>
+
+<p>Des larmes d'impatience lui mont&egrave;rent aux yeux; se d&eacute;tournant, elle
+allait demander &agrave; la comtesse la permission de se rendre chez son fr&egrave;re,
+lorsque des pas l&eacute;gers se firent entendre. C'&eacute;tait Natacha qui
+accourait, cette Natacha qui lui avait tant d&eacute;plu lors de leur premi&egrave;re
+entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'&oelig;il sur elle pour
+sentir que celle-l&agrave; du moins, sympathisait compl&egrave;tement avec elle, et
+qu'elle partageait sinc&egrave;rement sa douleur. Elle se pr&eacute;cipita vers elle,
+l'embrassa et &eacute;clata en sanglots sur son &eacute;paule. Lorsque Natacha, assise
+au chevet du prince Andr&eacute;, avait &eacute;t&eacute; inform&eacute;e de l'arriv&eacute;e de la
+princesse, elle avait doucement quitt&eacute; la chambre pour courir &agrave; sa
+rencontre. Son visage &eacute;mu n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui,
+pour elle, pour tous ceux qui tenaient de pr&egrave;s &agrave; celui qui lui &eacute;tait
+cher, une compassion infinie pour les autres, et un d&eacute;sir passionn&eacute; de
+se sacrifier tout enti&egrave;re pour ceux qui souffraient! La pens&eacute;e &eacute;go&iuml;ste
+d'unir &agrave; jamais son avenir &agrave; celui du prince Andr&eacute; n'existait plus dans
+son c&oelig;ur. L'instinct si d&eacute;licat de la princesse Marie le lui fit
+deviner au premier regard, et cette d&eacute;couverte diminua l'amertume de ses
+larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Allons chez lui, Marie,&raquo; dit Natacha en l'entra&icirc;nant dans une autre
+pi&egrave;ce. La princesse releva la t&ecirc;te et s'essuya les yeux, mais, au moment
+de lui poser une question, elle s'arr&ecirc;ta. Elle sentait que la parole
+serait impuissante &agrave; l'exprimer ou &agrave; y r&eacute;pondre, et qu'elle lirait sur
+la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle d&eacute;sirait
+apprendre.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Natacha &eacute;tait pleine d'anxi&eacute;t&eacute; et de doutes: fallait-il ou
+ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la v&eacute;rit&eacute; &agrave;
+ces yeux si lumineux qui la p&eacute;n&eacute;traient jusqu'au fond du c&oelig;ur, et qu'on
+ne pouvait tromper? Les l&egrave;vres de Natacha trembl&egrave;rent, sa bouche se
+contracta, et, &eacute;clatant en sanglots, elle se cacha le visage. La
+princesse Marie avait compris! N&eacute;anmoins, se refusant encore &agrave; perdre
+tout espoir, elle lui demanda en quel &eacute;tat se trouvait la plaie et
+depuis quand l'&eacute;tat g&eacute;n&eacute;ral avait empir&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Vous... vous le verrez,&raquo; dit Natacha en pleurant.</p>
+
+<p>Elles rest&egrave;rent quelques instants dans la chambre voisine de celle du
+malade, afin de se remettre de leur &eacute;motion.</p>
+
+<p>&laquo;Quand est-ce arriv&eacute;?&raquo; demanda la princesse Marie.</p>
+
+<p>Natacha lui raconta comment, d&egrave;s le d&eacute;but, la fi&egrave;vre et les souffrances
+avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'&eacute;taient
+calm&eacute;es, bien que le docteur redout&acirc;t toujours la gangr&egrave;ne, mais ce
+danger avait &eacute;t&eacute; &eacute;galement &eacute;cart&eacute;; &agrave; leur arriv&eacute;e &agrave; Yaroslaw, la
+suppuration s'&eacute;tait produite, le docteur avait encore esp&eacute;r&eacute; lui voir
+suivre un cours r&eacute;gulier; puis la fi&egrave;vre avait repris, sans toutefois
+provoquer de craintes s&eacute;rieuses.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, &laquo;cela&raquo;
+est survenu tout &agrave; coup... je n'en connais pas la raison et vous verrez
+vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez.... Marie, il
+est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et
+alors...&raquo;</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie
+devant elle, la princesse, suffoqu&eacute;e par les larmes malgr&eacute; tous ses
+efforts pour les ma&icirc;triser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de
+voir son fr&egrave;re sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les
+paroles de Natacha et &laquo;ce&raquo; qui &eacute;tait survenu &agrave; son fr&egrave;re depuis deux
+jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilit&eacute; et de
+tendresse, &eacute;tait l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son
+imagination la figure de son petit Andr&eacute; telle qu'elle l'avait connue
+dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait
+si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle
+pr&eacute;voyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et &eacute;mues comme
+celles que son p&egrave;re lui avait adress&eacute;es &agrave; son lit de mort, et que malgr&eacute;
+tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, t&ocirc;t ou
+tard, en venir l&agrave;, et elle entra r&eacute;solument dans la chambre.</p>
+
+<p>Couch&eacute; sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de
+chambre fourr&eacute;e de petit-gris, maigre et p&acirc;le, tenant son mouchoir dans
+une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait
+doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince Andr&eacute;
+tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit
+involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie
+et du regard de son fr&egrave;re, ses sanglots s'arr&ecirc;t&egrave;rent, ses larmes se
+s&eacute;ch&egrave;rent, et elle eut peur, comme une coupable. &laquo;Suis-je donc
+coupable?&raquo; se dit-elle. &laquo;Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et
+d'avenir, tandis que moi...&raquo; lui r&eacute;pondit l'&oelig;il froid et s&eacute;v&egrave;re du
+prince Andr&eacute;, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-m&ecirc;me, il
+y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur
+c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, Marie, comment es-tu arriv&eacute;e jusqu'ici?&raquo; lui demanda-t-il en
+l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui
+appartenir.</p>
+
+<p>Un cri d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; aurait moins terrifi&eacute; la princesse Marie que le timbre
+de cette voix.</p>
+
+<p>&laquo;As-tu amen&eacute; le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un
+visible effort de m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment te sens-tu &agrave; pr&eacute;sent? demanda la princesse Marie, surprise
+d'avoir trouv&eacute; quelque chose &agrave; dire.</p>
+
+<p>&mdash;Demande-le au docteur, ma ch&egrave;re,&raquo; et, cherchant &agrave; &ecirc;tre amical, il
+ajouta, en remuant machinalement les l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&laquo;Merci, ch&egrave;re amie, d'&ecirc;tre venue!&raquo;</p>
+
+<p>Sa s&oelig;ur lui serra la main, et cette &eacute;treinte lui fit froncer
+imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus
+que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se
+lisait ce d&eacute;gagement de la vie, si terrible &agrave; constater chez les
+mourants, quand on jouit soi-m&ecirc;me de toute sa sant&eacute;. Il n'y prenait plus
+d'int&eacute;r&ecirc;t, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il
+s'ab&icirc;mait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui
+le d&eacute;tachait d'eux.</p>
+
+<p>&laquo;Quel &eacute;trange jeu de la destin&eacute;e que notre r&eacute;union! dit-il en rompant le
+silence et en lui montrant Natacha.... Elle me soigne, comme tu vois.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie l'&eacute;coutait avec stupeur. Comment son fr&egrave;re, si
+d&eacute;licat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en pr&eacute;sence de
+celle qu'il aimait et dont il &eacute;tait aim&eacute;? S'il avait cru pouvoir revenir
+&agrave; la vie, il n'aurait pas employ&eacute; ce ton de blessante froideur. La seule
+explication plausible, c'est que tout lui devenait indiff&eacute;rent, parce
+que quelque chose d'autre, et de plus important, se r&eacute;v&eacute;lait &agrave; lui.</p>
+
+<p>La conversation, g&ecirc;n&eacute;e, tendue, tombait &agrave; chaque instant.</p>
+
+<p>&laquo;Marie a pass&eacute; par Riazan,&raquo; dit Natacha. Le prince Andr&eacute; ne fut pas
+&eacute;tonn&eacute; de ce qu'elle appelait sa s&oelig;ur par son nom; Natacha s'en aper&ccedil;ut
+elle-m&ecirc;me pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;On lui a racont&eacute; que Moscou est incendi&eacute;, compl&egrave;tement incendi&eacute;, et
+que...&raquo; Natacha s'arr&ecirc;ta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour
+&eacute;couter.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!...&raquo; et, regardant
+dans le vague, il tira sa moustache.</p>
+
+<p>&laquo;Et toi, Marie, tu as rencontr&eacute; le comte Nicolas? demanda le prince
+Andr&eacute;.... Il a &eacute;crit aux siens que tu lui avais beaucoup plu,
+poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la port&eacute;e de
+cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son
+c&ocirc;t&eacute;, t'avait plu, ce serait tr&egrave;s bien, tu l'&eacute;pouserais!&raquo; La princesse
+Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le s&eacute;parait
+d&eacute;j&agrave; de ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard &agrave;
+Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua.</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute;, veux-tu... demanda tout &agrave; coup la princesse Marie d'une voix
+tremblante... veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander apr&egrave;s
+toi.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; eut un sourire imperceptible; sa s&oelig;ur, qui connaissait
+si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne
+souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'&eacute;tait plut&ocirc;t une ironie &agrave;
+son adresse, pour avoir employ&eacute; un dernier moyen de r&eacute;veiller le
+sentiment qui s'&eacute;teignait peu &agrave; peu en lui. &laquo;Oui, je serai bien aise de
+le voir.... Se porte-t-il bien?&raquo;</p>
+
+<p>On amena l'enfant. Effray&eacute; &agrave; la vue de son p&egrave;re, qui l'embrassa, il ne
+savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne
+pleurait dans la chambre. D&egrave;s qu'il fut sorti, la princesse Marie
+s'approcha de son fr&egrave;re, et, ne pouvant se contenir plus longtemps,
+fondit en larmes.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; la regarda fixement.</p>
+
+<p>&laquo;Tu pleures sur lui,&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>La princesse fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne faut pas pleurer ici,&raquo; ajouta-t-il sans s'&eacute;mouvoir.</p>
+
+<p>Il comprenait que sa s&oelig;ur pleurait sur l'enfant qui allait devenir
+orphelin, et il essayait de se reprendre &agrave; la vie. &laquo;Oui, cela doit lui
+para&icirc;tre bien triste, et c'est pourtant si simple!&raquo; se dit-il &agrave;
+lui-m&ecirc;me. &laquo;Les oiseaux du ciel ne s&egrave;ment pas, ne moissonnent pas, mais
+notre P&egrave;re c&eacute;leste les nourrit.&raquo; Il voulut d'abord r&eacute;p&eacute;ter ce verset &agrave;
+sa s&oelig;ur: &laquo;C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement;
+les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que
+toutes ces pens&eacute;es qui leur paraissent si importantes, n'importent
+gu&egrave;re! Oui, nous ne nous comprenons plus.&raquo; Et il se tut.</p>
+
+
+<p>Le fils du prince Andr&eacute; avait sept ans; il ne savait rien, pas m&ecirc;me ses
+lettres, et cependant, e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; alors un homme fait et en pleine
+possession de ses facult&eacute;s, il n'aurait, ni mieux ni plus profond&eacute;ment
+compris l'importance de la sc&egrave;ne &agrave; laquelle il venait d'assister entre
+son p&egrave;re, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit
+sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses
+beaux yeux pensifs, appuya sa t&ecirc;te contre sa poitrine; sa petite l&egrave;vre
+retrouss&eacute;e et vermeille trembla, et il pleura doucement.</p>
+
+<p>&Agrave; dater de ce jour, il &eacute;vita Dessalles et la vieille comtesse qui
+cependant l'accablait de soins; il pr&eacute;f&eacute;rait rester seul, ou avec sa
+tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particuli&egrave;rement en
+affection; il leur prodiguait &agrave; toutes deux des caresses silencieuses.</p>
+
+<p>La princesse Marie, en sortant de chez son fr&egrave;re, avait perdu tout
+espoir; aussi ne reparla-t-elle plus &agrave; Natacha de la possibilit&eacute; d'une
+gu&eacute;rison. Elles se relayaient aupr&egrave;s du divan du malade; la princesse ne
+pleurait pas, et elle adressait de ferventes pri&egrave;res &agrave; l'&Ecirc;tre &eacute;ternel et
+insondable, dont la pr&eacute;sence se manifeste si vivement au chevet d'un
+mourant.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute; sentait qu'il se mourait, qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mort &agrave;
+moiti&eacute;, par la pleine conscience de son d&eacute;tachement de tout int&eacute;r&ecirc;t
+terrestre et par une &eacute;trange et radieuse sensation de bien-&ecirc;tre dans son
+&acirc;me. Il attendait ce qu'il savait in&eacute;vitable, sans h&acirc;te et sans
+inqui&eacute;tude. Ce quelque chose de mena&ccedil;ant, d'&eacute;ternel, d'inconnu et de
+lointain, qu'il n'avait jamais cess&eacute; de pressentir pendant toute sa vie,
+&eacute;tait maintenant l&agrave;, tout pr&egrave;s: il le devinait, il le touchait presque.</p>
+
+<p>Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait pass&eacute; par cette
+douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la
+craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captiv&eacute;s
+par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir
+la mort dans l'obus qui s'avan&ccedil;ait en tournoyant. Revenu &agrave; lui dans
+l'ambulance, cette fleur d'amour &eacute;ternel s'&eacute;tait &eacute;panouie au fond de son
+&acirc;me, d&eacute;livr&eacute;e pour quelques secondes du joug de la vie; libre et
+ind&eacute;pendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui.
+Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir myst&eacute;rieux qui
+se d&eacute;voilait devant lui, plus il se d&eacute;tachait inconsciemment de tout ce
+qui l'entourait, plus s'abaissait cette barri&egrave;re qui s&eacute;pare la vie de la
+mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'&eacute;tait-ce en
+effet que d'aimer tout et tous, de se d&eacute;vouer par amour, si ce n'est de
+n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et
+immat&eacute;rielle? Il voyait venir sa fin avec indiff&eacute;rence et se disait:</p>
+
+<p>&laquo;Tant mieux!&raquo;</p>
+
+<p>Mais, apr&egrave;s cette nuit de d&eacute;lire o&ugrave; celle qu'il d&eacute;sirait retrouver lui
+&eacute;tait apparue, apr&egrave;s qu'elle eut appliqu&eacute; ses l&egrave;vres sur sa main en la
+couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme p&eacute;n&eacute;tra de nouveau dans
+son c&oelig;ur et le rattacha &agrave; l'existence. Des pens&eacute;es confuses et joyeuses
+venaient l'assaillir, et en se reportant au moment o&ugrave;, &agrave; l'ambulance, il
+avait aper&ccedil;u Kouraguine &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, il se reconnaissait incapable de
+revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourment&eacute; dans son
+d&eacute;lire par le d&eacute;sir de savoir s'il &eacute;tait encore de ce monde, il n'osait
+cependant le demander &agrave; ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Sa maladie avait suivi son cours normal, et &laquo;ce quelque chose qui lui
+&eacute;tait survenu depuis deux jours&raquo;, comme disait Natacha &agrave; la princesse
+Marie, n'&eacute;tait rien autre que la lutte supr&ecirc;me entre la vie et la
+mort.... C'&eacute;tait la mort qui &eacute;tait la plus forte, et ce renouveau
+d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'&eacute;tait que l'aveu involontaire du
+prix qu'il attachait &agrave; la vie et la derni&egrave;re r&eacute;volte de son &ecirc;tre contre
+la terreur de l'inconnu!</p>
+
+<p>Un soir qu'il sommeillait, agit&eacute; comme il l'&eacute;tait toujours &agrave; cette heure
+par une l&eacute;g&egrave;re fi&egrave;vre qui donnait une grande lucidit&eacute; &agrave; ses id&eacute;es, il
+&eacute;prouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! se dit-il, c'est elle qui est entr&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet Natacha, qui venait, &agrave; pas de loup, occuper sa place
+habituelle &agrave; son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.</p>
+
+<p>Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa t&ecirc;te interceptait la
+lumi&egrave;re de la bougie; elle tricotait assid&ucirc;ment un bas, depuis le jour
+o&ugrave; le prince Andr&eacute; lui avait dit que personne ne soigne les malades
+comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exer&ccedil;ait,
+disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la
+jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il
+contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage inclin&eacute;.
+Tout &agrave; coup le peloton de laine lui &eacute;chappa. Natacha tressaillit, jeta
+un regard &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e sur le malade et, &eacute;tendant la main devant la
+bougie pour le pr&eacute;server de la lumi&egrave;re, elle se pencha vivement pour
+ramasser son peloton, et reprit sa premi&egrave;re pose. Il la regarda sans
+faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour
+&agrave; tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement &agrave; reprendre haleine.
+Les premiers jours de leur r&eacute;union, il lui avait avou&eacute; que, s'il
+revenait &agrave; la vie, il remercierait &eacute;ternellement Dieu pour cette
+blessure qui les avait ainsi r&eacute;concili&eacute;s; mais depuis, il n'en avait
+plus reparl&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en pr&ecirc;tant l'oreille au
+l&eacute;ger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destin&eacute;e nous a-t-elle r&eacute;unis,
+si c'est pour me faire mourir?... La v&eacute;rit&eacute; de la vie ne se serait-elle
+donc r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus
+que tout au monde, et puis-je m'emp&ecirc;cher de l'aimer?&raquo; se dit-il en
+poussant un profond g&eacute;missement, comme il en avait pris l'habitude
+pendant ses longues heures de souffrance. &Agrave; cette plainte, Natacha posa
+son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux
+brillants:</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne dormez pas? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer.
+Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumi&egrave;re!...
+J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha se rapprocha encore plus pr&egrave;s, et son visage s'illumina de joie
+et de passion.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi...&raquo;</p>
+
+<p>Elle d&eacute;tourna la t&ecirc;te un instant.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi donc trop?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la v&eacute;rit&eacute;, dites-moi ce que vous
+sentez au fond du c&oelig;ur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;re, j'en suis s&ucirc;re!&raquo; s'&eacute;cria Natacha en lui saisissant les
+deux mains avec une exaltation croissante.</p>
+
+<p>Il se tut.</p>
+
+<p>&laquo;Comme ce serait bien!&raquo; dit-il en lui baisant la main.</p>
+
+<p>Natacha &eacute;tait heureuse; mais, se rappelant aussit&ocirc;t qu'une &eacute;motion trop
+vive pouvait lui &ecirc;tre fatale:</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se ma&icirc;trisant.... Il faut dormir, je
+vous en prie.&raquo;</p>
+
+<p>Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle
+se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla
+d'attention &agrave; son ouvrage, afin d'&eacute;viter de lever encore les yeux.
+Bient&ocirc;t apr&egrave;s il s'endormit.</p>
+
+<p>Son sommeil ne fut pas de longue dur&eacute;e. Une sueur froide le r&eacute;veilla.</p>
+
+<p>Sa pens&eacute;e recommen&ccedil;ait &agrave; flotter entre la vie et la mort:</p>
+
+<p>&laquo;L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la n&eacute;gation
+de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le
+comprends que par l'amour. Tout est l&agrave;!... L'amour c'est Dieu, et mourir
+c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, &agrave; la source
+g&eacute;n&eacute;rale et &eacute;ternelle.&raquo;</p>
+
+<p>Ces r&ecirc;ves lui semblaient consolants, mais ce n'&eacute;taient que des r&ecirc;ves qui
+passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre m&ecirc;me de la r&eacute;alit&eacute;, et
+il se rendormit, encore en proie &agrave; mille id&eacute;es confuses et agit&eacute;es.</p>
+
+<p>Il se vit en songe couch&eacute; dans la chambre qu'il habitait. Il avait
+recouvr&eacute; toute sa sant&eacute;. Une foule de personnes inconnues d&eacute;filaient
+devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et
+se disposait &agrave; les suivre il ne savait o&ugrave;, tout en se disant qu'il
+perdait son temps &agrave; des bagatelles, lorsqu'il avait &agrave; s'occuper de bien
+plus graves int&eacute;r&ecirc;ts; et cependant il continuait &agrave; leur parler et &agrave; les
+&eacute;tonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun
+sens.... Peu &agrave; peu ces figures s'&eacute;vanouirent, et toute son attention se
+concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il &agrave; la
+fermer assez vite? &laquo;tout&raquo; d&eacute;pend de cela. Il se l&egrave;ve, il s'en approche
+pour tirer le verrou, mais ses jambes fl&eacute;chissent sous lui, et il sent
+qu'il n'arrivera pas &agrave; temps!... R&eacute;unissant toutes ses forces dans un
+effort supr&ecirc;me, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible
+l'&eacute;treint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la
+mort qui est l&agrave;, l&agrave;, derri&egrave;re la porte, et, au moment o&ugrave; il s'y tra&icirc;ne
+haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et p&eacute;n&egrave;tre dans la
+chambre!... Cet &ecirc;tre innomm&eacute;, c'est la mort, la mort qui vient &agrave; lui, et
+il faut &agrave; tout prix qu'il lui &eacute;chappe!... Il saisit la porte... la
+refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de
+forces, peut-&ecirc;tre pourra-t-il du moins l'emp&ecirc;cher de passer?... H&eacute;las!
+ses forces s'&eacute;puisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de
+nouveau!... Il tente une fois encore de r&eacute;sister &agrave; la pression du
+dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entr&eacute;... et le
+prince Andr&eacute; se sent mourir!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il
+se r&eacute;veilla...</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'&eacute;tait bien l&agrave; la mort!... Mourir et se r&eacute;veiller! La mort est
+donc le r&eacute;veil?&raquo;</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e passa comme un &eacute;clair dans son esprit, et un coin du voile
+qui lui d&eacute;robait encore l'inconnu se releva dans son &acirc;me! Il sentit son
+corps d&eacute;livr&eacute; des liens qui l'attachaient &agrave; la terre, et il &eacute;prouva un
+myst&eacute;rieux bien-&ecirc;tre, qui depuis lors ne le quitta plus!</p>
+
+<p>R&eacute;veill&eacute; par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement.
+Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il d&eacute;sirait. Il ne comprit pas
+sa question et fixa sur elle un regard &eacute;trange. C'&eacute;tait &laquo;cela&raquo; dont elle
+avait parl&eacute; &agrave; la princesse Marie!... &Agrave; dater de cette heure, la fi&egrave;vre
+prit un caract&egrave;re pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les m&eacute;decins,
+elle ne pouvait plus se m&eacute;prendre sur les sympt&ocirc;mes moraux qui se
+d&eacute;veloppaient chez le malade avec une effroyable intensit&eacute;.</p>
+
+<p>Ses derniers jours et ses derni&egrave;res heures s'&eacute;coul&egrave;rent paisibles et
+sans qu'il se produis&icirc;t dans son &eacute;tat aucun nouvel incident.</p>
+
+<p>La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais
+elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement &agrave; ce qui ne
+serait bient&ocirc;t plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, &agrave; son
+enveloppe mat&eacute;rielle, et que son esprit n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus de ce monde.
+La violence de leurs sensations &eacute;tait telle, que le spectacle terrible
+de la mort n'avait pas de prise sur leurs &acirc;mes. Jugeant inutile d'aviver
+leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles &eacute;taient &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s,
+ni hors de sa pr&eacute;sence, et, se trouvant impuissantes &agrave; exprimer par des
+paroles ce qu'elles &eacute;prouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui.
+Elles le voyaient s'ab&icirc;mer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et
+toutes deux savaient que c'&eacute;tait bien et que ce devait &ecirc;tre ainsi.</p>
+
+<p>Il se confessa, il communia, et prit cong&eacute; des siens. Lorsqu'on lui
+amena son fils, il effleura sa joue de ses l&egrave;vres et se tourna, non pas
+par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'&eacute;tait tout ce
+qu'on attendait de lui. On le pria cependant de b&eacute;nir l'enfant: il le
+fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'&oelig;il
+interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore
+quelque chose &agrave; faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras
+de la princesse Marie et de Natacha.</p>
+
+<p>&laquo;C'est fini!&raquo; dit sa s&oelig;ur quelques secondes apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est-il &agrave; pr&eacute;sent?&raquo; se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couch&eacute; dans le
+cercueil, tous s'en approch&egrave;rent pour lui dire un dernier adieu. Le
+c&oelig;ur de l'enfant &eacute;tait d&eacute;chir&eacute; par une poignante surprise. Tous
+pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'&eacute;tait
+plus, et le vieux comte sur lui-m&ecirc;me; il pr&eacute;voyait qu'il aurait bient&ocirc;t
+le m&ecirc;me pas &agrave; franchir.</p>
+
+<p>Natacha et la princesse Marie pleuraient &eacute;galement, non sur leur propre
+douleur, mais sous l'influence de l'&eacute;motion dont leur c&oelig;ur d&eacute;bordait &agrave;
+la vue du myst&egrave;re si solennel et si simple de la mort!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE IV</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>La corr&eacute;lation des causes est incompr&eacute;hensible pour l'esprit humain,
+mais le besoin de s'en rendre compte est inn&eacute; dans le c&oelig;ur de l'homme.
+Celui qui n'approfondit pas la raison d'&ecirc;tre des &eacute;v&eacute;nements s'empare de
+la premi&egrave;re co&iuml;ncidence qui le frappe pour s'&eacute;crier: &laquo;Voil&agrave; la cause!&raquo;.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'on p&eacute;n&egrave;tre au fond du moindre fait historique, c'est-&agrave;-dire
+au fond des masses o&ugrave; il s'est produit, on constate que la volont&eacute; d'un
+individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-m&ecirc;me est
+constamment dirig&eacute;e par une force sup&eacute;rieure. Si les &eacute;v&eacute;nements
+historiques n'ont en r&eacute;alit&eacute; d'autre cause que le principe m&ecirc;me de toute
+cause, ils sont n&eacute;anmoins dirig&eacute;s par des lois qui nous sont inconnues,
+ou que nous entrevoyons &agrave; peine et que nous ne saurions d&eacute;couvrir, sinon
+&agrave; la condition de renoncer &agrave; en voir le mobile dans la volont&eacute; d'un seul
+homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des
+plan&egrave;tes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut r&eacute;pudi&eacute; l'id&eacute;e
+de l'immobilit&eacute; de la terre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la bataille de Borodino, apr&egrave;s que Moscou e&ucirc;t &eacute;t&eacute; occup&eacute; par
+l'ennemi et incendi&eacute;, l'&eacute;pisode le plus important de la guerre de 1812
+serait, au dire des historiens, la marche de l'arm&eacute;e russe quittant la
+route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp
+de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit h&eacute;ro&iuml;que &agrave;
+diff&eacute;rentes personnes, et les Fran&ccedil;ais eux-m&ecirc;mes, quand ils parlent de
+ce mouvement de flanc, vantent le g&eacute;nie dont les g&eacute;n&eacute;raux russes ont
+fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir l&agrave;,
+avec les historiens, une profonde combinaison trouv&eacute;e par un seul
+individu pour sauver la Russie et perdre Napol&eacute;on, et de d&eacute;couvrir dans
+ce fait la moindre trace de g&eacute;nie militaire. Une grande intelligence
+n'est pas n&eacute;cessaire en effet pour concevoir que la meilleure position
+d'une arm&eacute;e non attaqu&eacute;e est de s'&eacute;tablir l&agrave; o&ugrave; elle est s&ucirc;re de trouver
+des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait devin&eacute;, en
+1812, que la route de Kalouga offrait, apr&egrave;s la retraite de l'arm&eacute;e,
+les plus grands avantages. Par quelle fili&egrave;re de d&eacute;ductions Messieurs
+les historiens arrivent-ils donc &agrave; d&eacute;couvrir dans cette man&oelig;uvre une
+combinaison des plus habiles? O&ugrave; donc voient-ils que le salut de la
+Russie et la perte de l'ennemi en ont &eacute;t&eacute; les r&eacute;sultats? Cette marche de
+flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e, qui l'ont accompagn&eacute;e et qui en ont &eacute;t&eacute; la cons&eacute;quence,
+devenir la perte des Russes et le salut des Fran&ccedil;ais; il n'en r&eacute;sulte
+donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la
+situation de l'arm&eacute;e. Si cette marche n'avait pas co&iuml;ncid&eacute; avec d'autres
+circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arriv&eacute;
+si Moscou n'avait pas br&ucirc;l&eacute;, si Murat n'avait pas perdu de vue les
+Russes, si Napol&eacute;on n'&eacute;tait pas rest&eacute; inactif, si l'arm&eacute;e russe avait
+livr&eacute; bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de
+Barclay, si Napol&eacute;on avait, en s'approchant de Taroutino, attaqu&eacute; les
+Russes avec le dixi&egrave;me de l'&eacute;nergie qu'il avait d&eacute;pens&eacute;e &agrave; Smolensk, si
+les Fran&ccedil;ais avaient march&eacute; sur P&eacute;tersbourg?... etc., etc. Dans ces
+conditions, le salut se serait tourn&eacute; en d&eacute;sastre. Comment donc se
+fait-il que ceux qui ont &eacute;tudi&eacute; l'histoire ferment les yeux &agrave;
+l'&eacute;vidence, en attribuant cette marche &agrave; la volont&eacute; d'un seul homme? car
+personne n'avait m&ucirc;ri et pr&eacute;par&eacute; cette man&oelig;uvre &agrave; l'avance; et, &agrave;
+l'heure o&ugrave; elle s'est accomplie, elle &eacute;tait tout bonnement le r&eacute;sultat
+forc&eacute; de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de
+toutes ses cons&eacute;quences que lorsqu'elle fut tomb&eacute;e dans le domaine du
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>Lors du conseil qui se tint &agrave; Fili, l'opinion des chefs militaires
+russes fut en g&eacute;n&eacute;ral pour la retraite en ligne droite sur le chemin de
+Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le
+nombre des voix qui appuy&egrave;rent cet avis, et surtout dans la conversation
+qui eut lieu, apr&egrave;s le conseil, entre le commandant en chef et Lansko&iuml;,
+chef de l'intendance. Lansko&iuml; annon&ccedil;a, dans son rapport, que les vivres
+pour l'arm&eacute;e &eacute;taient r&eacute;unis principalement le long de l'Oka, dans les
+gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni,
+le transport des approvisionnements pour l'arm&eacute;e serait intercept&eacute; par
+la rivi&egrave;re qu'on ne pouvait leur faire traverser &agrave; l'entr&eacute;e de l'hiver.
+Ce fut la premi&egrave;re consid&eacute;ration qui fit abandonner le plan primitif, en
+somme le plus naturel. L'arm&eacute;e se tint donc &agrave; port&eacute;e des vivres. Puis
+l'inaction des Fran&ccedil;ais, qui avaient perdu la trace des Russes, la
+n&eacute;cessit&eacute; de couvrir et de d&eacute;fendre les manufactures d'armes, et surtout
+l'avantage d'&ecirc;tre &agrave; port&eacute;e des vivres, forc&egrave;rent l'arm&eacute;e &agrave; incliner
+davantage vers le sud. Apr&egrave;s avoir pass&eacute; sur la route de Toula par un
+mouvement d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, les chefs de l'arm&eacute;e pensaient s'arr&ecirc;ter &agrave; Podolsk,
+mais l'apparition des troupes fran&ccedil;aises, d'autres circonstances, et
+entre autres l'abondance des subsistances &agrave; Kalouga, engag&egrave;rent l'arm&eacute;e
+&agrave; continuer sa marche vers le sud, et &agrave; passer de la route de Toula sur
+celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De m&ecirc;me qu'il est
+difficile, sinon impossible, de pr&eacute;ciser l'instant o&ugrave; l'abandon de
+Moscou avait &eacute;t&eacute; r&eacute;solu, de m&ecirc;me on ne peut exactement dire avec
+pr&eacute;cision quel est celui qui a d&eacute;cid&eacute; la marche sur Taroutino, et
+pourtant chacun crut s'y &ecirc;tre &eacute;tabli en vertu de la volont&eacute; et de la
+d&eacute;cision des chefs.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+
+<p>La route suivie &eacute;tait si bien celle que l'arm&eacute;e devait infailliblement
+prendre, que les maraudeurs m&ecirc;mes se r&eacute;pandirent dans cette direction,
+et Koutouzow s'attira le bl&acirc;me de l'Empereur pour avoir d'abord conduit
+l'arm&eacute;e par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino.
+L'Empereur lui-m&ecirc;me lui avait indiqu&eacute; ce mouvement dans une lettre que
+le commandant en chef re&ccedil;ut seulement apr&egrave;s y &ecirc;tre arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une man&oelig;uvre de
+g&eacute;nie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul
+attribuait &agrave; l'inaction des Fran&ccedil;ais son importance r&eacute;elle; lui seul
+soutenait que la bataille de Borodino avait &eacute;t&eacute; une victoire; lui seul,
+qui, par sa position de commandant en chef, semblait &ecirc;tre appel&eacute; &agrave;
+prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour emp&ecirc;cher l'arm&eacute;e
+russe de d&eacute;penser inutilement ses forces dans des combats st&eacute;riles.</p>
+
+<p>La b&ecirc;te fauve, bless&eacute;e &agrave; mort &agrave; Borodino, se trouvait encore l&agrave; o&ugrave; le
+chasseur l'avait laiss&eacute;e. &Eacute;tait-elle &eacute;puis&eacute;e? &Eacute;tait-elle encore vivante?
+Le chasseur l'ignorait. Mais tout &agrave; coup elle poussa un g&eacute;missement qui
+trahit sa situation sans issue, et ce cri de d&eacute;sespoir fut l'envoi de
+Lauriston au camp de Koutouzow. Napol&eacute;on, convaincu comme toujours qu'il
+&eacute;tait impeccable, &eacute;crivit &agrave; Koutouzow, sous l'impulsion du moment:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie pr&egrave;s de vous un de mes aides de
+camp g&eacute;n&eacute;raux pour vous entretenir de plusieurs objets int&eacute;ressants. Je
+d&eacute;sire que votre Altesse ajoute foi &agrave; ce qu'il lui dira, surtout
+lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particuli&egrave;re
+consid&eacute;ration que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre
+n'&eacute;tant &agrave; autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il
+vous ait en Sa sainte et digne garde.</p>
+
+<p>&laquo;Moscou, ce 30 octobre.</p>
+
+<p>&laquo;Sign&eacute;: Napol&eacute;on.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je serais maudit par la post&eacute;rit&eacute; si l'on me regardait comme le premier
+moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma
+nation<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>,&raquo; r&eacute;pondit Koutouzow, et il continua &agrave; faire tout ce qui
+d&eacute;pendait de lui pour diriger la retraite de ses troupes.</p>
+
+<p>&Agrave; la suite d'un mois de pillage par l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise et d'un temps
+&eacute;quivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement &eacute;tait
+survenu dans les forces des deux bellig&eacute;rants et dans l'esprit qui les
+animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de
+prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette
+longue inaction avait &eacute;veill&eacute; l'impatience et la curiosit&eacute; de savoir ce
+qu'&eacute;taient devenus les fran&ccedil;ais, qu'on avait perdus de vue depuis tant
+de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en
+approchaient chaque jour, la nouvelle de l&eacute;g&egrave;res victoires de partisans
+et de paysans sur l'ennemi, faisaient rena&icirc;tre l'envie et les sentiments
+de vengeance refoul&eacute;s dans le c&oelig;ur de chacun pendant le s&eacute;jour de
+l'&eacute;tranger &agrave; Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de
+leurs forces respectives n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me et que la sup&eacute;riorit&eacute;
+nous &eacute;tait acquise. De m&ecirc;me que le carillon d'une horloge se met en
+branle et joue son air lorsque l'aiguille ach&egrave;ve le tour du cadran, de
+m&ecirc;me, dans les hautes sph&egrave;res, le contrecoup de cette impression
+g&eacute;n&eacute;rale se traduisit imm&eacute;diatement par un redoublement d'activit&eacute;.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>L'arm&eacute;e russe &eacute;tait dirig&eacute;e sur place par Koutouzow et son &eacute;tat-major,
+et de P&eacute;tersbourg par l'Empereur lui-m&ecirc;me. Avant qu'on e&ucirc;t re&ccedil;u la
+nouvelle de l'abandon de Moscou, on avait envoy&eacute; &agrave; Koutouzow, pour lui
+faciliter sa besogne, un plan d&eacute;taill&eacute; de toute la campagne;
+l'&eacute;tat-major l'accepta malgr&eacute; le changement produit par les
+circonstances. Quant &agrave; Koutouzow il r&eacute;pondit que les dispositions
+prises &agrave; distance &eacute;taient difficiles &agrave; ex&eacute;cuter. Aussi continuait-on &agrave;
+lui exp&eacute;dier messages sur messagers avec de nouvelles instructions, pour
+trancher les difficult&eacute;s au fur et &agrave; mesure qu'elles se produisaient, et
+faire ensuite leur rapport sur ses faits et gestes.</p>
+
+<p>Des changements importants avaient lieu dans les commandements de
+l'arm&eacute;e. Il fallait remplacer Bagration, qui avait &eacute;t&eacute; tu&eacute;, et Barclay,
+qui s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;, offens&eacute; d'&ecirc;tre mis dans une position subalterne. On
+discutait tr&egrave;s s&eacute;rieusement s'il valait mieux mettre A. &agrave; la place de D.
+ou bien D. &agrave; la place d'A., et ainsi de suite, comme s'il ne s'agissait,
+dans le choix &agrave; faire, que d'une question de personnes.</p>
+
+<p>Par suite de l'inimiti&eacute; qui existait entre Koutouzow et Bennigsen, de
+la pr&eacute;sence des personnes de confiance envoy&eacute; par l'Empereur, des
+permutations indispensables &agrave; op&eacute;rer, une partie bien plus compliqu&eacute;e se
+jouait &agrave; l'&eacute;tat-major de l'arm&eacute;e. On se contrecarrait &agrave; qui mieux mieux,
+et l'objet de toutes ces intrigues &eacute;tait l'entreprise militaire que les
+uns et les autres s'imaginaient diriger &agrave; leur guise, tandis qu'elle
+poursuivait son chemin en dehors de leur influence et de leur action, et
+n'&eacute;tait, en r&eacute;alit&eacute;, que la cons&eacute;quence des rapports des masses entre
+elles. Du reste, cet enchev&ecirc;trement de combinaisons de toutes sortes
+dans les hautes r&eacute;gions du pouvoir faisait exactement pressentir ce qui
+allait arriver.</p>
+
+<p>Le 2 octobre, dans une lettre qui ne fut re&ccedil;ue par Koutouzow qu'apr&egrave;s la
+bataille de Taroutino, l'Empereur lui &eacute;crivait:</p>
+
+<p>&laquo;Prince Michel Ilarionovitch!</p>
+
+<p>&laquo;Moscou est au pouvoir de l'ennemi depuis le 2 septembre. Vos derniers
+rapports datent du 20, et depuis lors, non seulement vous n'avez rien
+entrepris contre l'ennemi pour la d&eacute;livrance de notre premi&egrave;re capitale,
+mais vous vous &ecirc;tes m&ecirc;me repli&eacute;. Serpoukhow est occup&eacute; par un
+d&eacute;tachement ennemi, et Toula, avec son importante manufacture d'armes,
+si n&eacute;cessaire &agrave; l'arm&eacute;e, est menac&eacute;e. J'ai vu, par les rapports de
+Wintzingerode, que l'ennemi fait marcher un corps de 10 000 hommes vers
+la route de P&eacute;tersbourg; un autre de plusieurs milliers &agrave; la direction
+de Dmitrow; un troisi&egrave;me s'est avanc&eacute; sur la route de Vladimir; enfin un
+quatri&egrave;me s'est concentr&eacute; entre Rouza et Moja&iuml;sk. Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me
+&eacute;tait encore &agrave; Moscou le 25 avec sa garde. Du moment que ses troupes
+sont ainsi divis&eacute;es en d&eacute;tachements consid&eacute;rables, est-il possible que
+vous ayez en face de vous des forces ennemies assez nombreuses pour vous
+emp&ecirc;cher de prendre l'offensive? Il est au contraire &agrave; pr&eacute;sumer que vous
+&ecirc;tes, poursuivi par des fractions, ou, tout au moins, par des corps
+inf&eacute;rieurs en importance &agrave; l'arm&eacute;e confi&eacute;e &agrave; votre commandement. Il
+semblerait que, profitant de ces conjonctures, vous auriez pu attaquer
+un ennemi plus faible que vous, le d&eacute;truire, ou au moins le forcer &agrave; la
+retraite, nous conserver la majeure partie des gouvernements occup&eacute;s
+aujourd'hui par lui, et pr&eacute;server ainsi de tout danger la ville de Toula
+et les autres villes de l'int&eacute;rieur de l'Empire. Si l'ennemi est en &eacute;tat
+de diriger un corps d'arm&eacute;e consid&eacute;rable vers P&eacute;tersbourg, en partie
+d&eacute;garni de troupes, vous en porterez la responsabilit&eacute;, car, en agissant
+avec &eacute;nergie et d&eacute;cision, vous deviez, avec les moyens dont vous
+disposez, nous pr&eacute;server de ce nouveau malheur. N'oubliez point que vous
+devez rendre compte &agrave; la patrie indign&eacute;e de la perte de Moscou. Vous
+savez, par exp&eacute;rience, que j'ai toujours &eacute;t&eacute; pr&ecirc;t &agrave; vous r&eacute;compenser. Je
+le suis encore, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de
+votre c&ocirc;t&eacute; un entier d&eacute;vouement, une fermet&eacute; &agrave; toute &eacute;preuve et des
+succ&egrave;s que votre intelligence, vos talents militaires et la valeur des
+troupes que vous commandez nous autorisent &agrave; esp&eacute;rer.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque cette lettre arriva &agrave; Koutouzow, celui-ci avait livr&eacute; bataille,
+ne pouvant plus emp&ecirc;cher son arm&eacute;e de prendre l'offensive. Le 2 octobre,
+le cosaque Schapovalow, battant la plaine, tua un li&egrave;vre et en blessa un
+autre; en poursuivant ce dernier, il se laissa entra&icirc;ner au loin dans la
+for&ecirc;t, et tomba inopin&eacute;ment sur le flanc gauche de l'arm&eacute;e de Murat, qui
+ne se gardait pas. Il raconta la chose en riant &agrave; ses camarades, et le
+porte-drapeau qui l'entendit en fit part &agrave; son commandant. Le cosaque
+fut appel&eacute;, questionn&eacute;, et ses chefs eurent l'id&eacute;e de profiter de cette
+bonne aubaine pour enlever des chevaux, et l'un d'eux, connu des hauts
+fonctionnaires de l'arm&eacute;e, communiqua le fait &agrave; un g&eacute;n&eacute;ral de
+l'&eacute;tat-major. La situation y &eacute;tait des plus tendues dans ces derniers
+temps. Yermolow &eacute;tait venu trouver Bennigsen quelques jours auparavant
+pour le supplier d'user de son influence sur le commandant en chef afin
+qu'il se d&eacute;cid&acirc;t &agrave; l'attaque.</p>
+
+<p>&laquo;Si je ne vous connaissais pas, r&eacute;pondit Bennigsen, j'aurais cru que
+vous d&eacute;siriez le contraire de ce que vous me demandez, car il suffit que
+je conseille une chose, pour que Son Altesse fasse tout l'oppos&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Le r&eacute;cit des cosaques, confirm&eacute; par d'autres &eacute;claireurs, d&eacute;montra que
+tout &eacute;tait pr&ecirc;t pour l'explosion. Les ressorts se d&eacute;tendirent, les
+rouages grinc&egrave;rent et, le carillon joua. En d&eacute;pit de son pouvoir
+pr&eacute;sum&eacute;, de son intelligence, de son exp&eacute;rience, de sa connaissance des
+hommes, Koutouzow, prenant en consid&eacute;ration le rapport envoy&eacute; par
+Bennigsen &agrave; l'Empereur, le d&eacute;sir exprim&eacute; par tous les g&eacute;n&eacute;raux, celui
+qu'on imputait &agrave; Sa Majest&eacute;, la nouvelle apport&eacute;e par les cosaques,
+n'eut pas la force de comprimer ce mouvement: il ordonna donc ce qu'il
+consid&eacute;rait comme inutile et m&ecirc;me nuisible, il donna son assentiment au
+fait accompli.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>L'attaque fut ordonn&eacute;e pour le 5 octobre.</p>
+
+<p>La veille, Koutouzow signa la dislocation des troupes. Toll en fit
+lecture &agrave; Yermolow, en lui proposant de s'occuper des dispositions &agrave;
+prendre.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, bien, dit Yermolow, mais je n'en ai pas le temps dans ce moment.&raquo;</p>
+
+<p>Le plan de bataille combin&eacute; par Toll &eacute;tait excellent, aussi bien r&eacute;dig&eacute;
+que celui d'Austerlitz, quoiqu'il n'y f&ucirc;t pas formul&eacute; en allemand: &laquo;la
+premi&egrave;re colonne marche de ce c&ocirc;t&eacute;, la seconde de tel autre&raquo;... etc....
+Ces colonnes, indiqu&eacute;es sur le papier, devaient, &agrave; un instant donn&eacute;, se
+r&eacute;unir pour tomber sur l'ennemi et l'&eacute;craser. Tout y &eacute;tait admirablement
+pr&eacute;vu, comme c'est toujours le cas dans les dislocations &eacute;crites, mais,
+comme il arrive toujours aussi, aucune de ces colonnes ne se trouva &agrave;
+son poste en temps et lieu.</p>
+
+<p>Lorsque les diff&eacute;rents exemplaires du plan furent pr&ecirc;ts, on les remit &agrave;
+un officier, qui &eacute;tait ordonnance de Koutouzow, pour les porter &agrave;
+Yermolow. Ce jeune chevalier garde, tout fier de son importante mission,
+se rendit au logement occup&eacute; par Yermolow; il &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>&laquo;Le g&eacute;n&eacute;ral est parti,&raquo; lui dit le domestique.</p>
+
+<p>L'envoy&eacute; se rendit chez un des g&eacute;n&eacute;raux que Yermolow voyait souvent.</p>
+
+<p>&laquo;Personne &agrave; la maison,&raquo; lui r&eacute;pondit-on.</p>
+
+<p>Il alla chez un autre. M&ecirc;me r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&laquo;Pourvu qu'on ne me rende pas responsable de ce retard, se dit-il, voil&agrave;
+du guignon!&raquo;</p>
+
+<p>Il fit le tour du camp. Les uns disaient que Yermolow venait de passer
+avec quelques g&eacute;n&eacute;raux, les autres qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; revenu. Le
+malheureux officier continua ses recherches jusqu'&agrave; six heures; du soir,
+sans prendre m&ecirc;me le temps de d&icirc;ner, Yermolow resta introuvable, et
+personne ne savait o&ugrave; le prendre. Le messager s'&eacute;tant quelque peu
+restaur&eacute; chez un camarade, poussa jusqu'&agrave; l'avant-garde, chez
+Miloradovitch. On lui dit que celui-ci &eacute;tait sans doute au bal du
+g&eacute;n&eacute;ral Kikine, et que Yermolow devait y &ecirc;tre aussi.!</p>
+
+<p>&laquo;Mais o&ugrave; est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-bas &agrave; Jechkine, dit un officier cosaque en lui indiquant au loin le
+toit d'une maison seigneuriale.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Mais c'est en dehors de la ligne des avant-postes!</p>
+
+<p>&mdash;On a envoy&eacute; deux de nos r&eacute;giments sur la ligne m&ecirc;me; ils y font
+bombance aujourd'hui.... Deux musiques de r&eacute;giment et trois ch&oelig;urs de
+chanteurs!...&raquo;</p>
+
+<p>L'officier franchit la ligne. En approchant de la maison, il entendit
+les chants joyeux du ch&oelig;ur des soldats, qui &eacute;taient couverts par les
+voix anim&eacute;es des assistants. Cette gaiet&eacute; gagna le jeune officier, qui
+craignait n&eacute;anmoins de s'&ecirc;tre rendu coupable en tardant &agrave; remettre &agrave; son
+adresse l'ordre important dont il &eacute;tait charg&eacute;. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; neuf
+heures du soir; il descendit de cheval et gravit les marches du perron
+d'une grande et belle maison situ&eacute;e entre les Russes et les Fran&ccedil;ais et
+dont la conservation &eacute;tait parfaite: dans l'antichambre et dans l'office
+il aper&ccedil;ut des laquais occup&eacute;s &agrave; porter des vins et des plats. Les
+chanteurs &eacute;taient plac&eacute;s &agrave; l'ext&eacute;rieur, devant les fen&ecirc;tres. En entrant
+dans le premier salon, il y aper&ccedil;ut soudain tous les principaux g&eacute;n&eacute;raux
+de l'arm&eacute;e, entre autres la grande et imposante figure de Yermolow.
+Tous, l'uniforme d&eacute;boutonn&eacute;, la figure enlumin&eacute;e, plac&eacute;s en demi-cercle,
+remplissaient la chambre de leurs rires bruyants, car, au milieu de la
+salle un d'eux, tr&egrave;s bel homme, d'une taille moyenne, dansait avec
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; le tr&eacute;pak<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! bravo, Nicolas Ivanovitch! Ah! ah! ah!&raquo;</p>
+
+<p>Le messager comprit qu'il avait doublement tort d'&ecirc;tre entr&eacute; dans un
+pareil moment, avec une mission importante; il voulut attendre, mais on
+le remarqua aussit&ocirc;t, et l'un des g&eacute;n&eacute;raux le d&eacute;signa &agrave; Yermolow. Ce
+dernier, fron&ccedil;ant le sourcil, s'approcha de lui, &eacute;couta son rapport et
+prit son papier sans souffler mot.</p>
+
+<p>&laquo;Tu crois que c'est sans intention qu'il est ici, dit au survenant un
+de ses camarades de l'&eacute;tat-major en parlant de Yermolow! Pas du tout,
+mon cher, c'est une farce qu'il joue &agrave; Konovnitzine. Tu verras demain
+quelle belle confusion il y aura!&raquo;</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Le vieux Koutouzow, s'&eacute;tant fait r&eacute;veiller de bonne heure le lendemain
+matin, fit sa pri&egrave;re et sa toilette, puis monta en cal&egrave;che, sous la
+d&eacute;sagr&eacute;able impression qu'il allait diriger une bataille livr&eacute;e contre
+son gr&eacute;, et prit la route de L&eacute;tachevka, situ&eacute; &agrave; cinq verstes derri&egrave;re
+Taroutino; c'&eacute;tait l'endroit d&eacute;sign&eacute; pour la concentration de toutes les
+colonnes. Chemin faisant, il sommeillait, s'&eacute;veillait et pr&ecirc;tait
+l'oreille pour entendre si la fusillade avait commenc&eacute;. L'aube d'un jour
+d'automne, humide et gris, blanchissait &agrave; peine l'horizon. En
+s'approchant de Taroutino, il rencontra des soldats de cavalerie qui
+menaient boire leurs chevaux; il fit arr&ecirc;ter sa voiture et leur demanda
+&agrave; quel r&eacute;giment ils appartenaient. Ils faisaient partie d'une colonne
+qui depuis longtemps d&eacute;j&agrave; aurait d&ucirc; &ecirc;tre en embuscade. &laquo;C'est peut-&ecirc;tre
+une erreur,&raquo; se dit-il, mais quelques pas plus loin il vit des
+fantassins, les fusils en faisceaux, mangeant leur soupe. Il appela
+l'officier, qui lui affirma qu'aucun ordre d'attaque n'&eacute;tait parvenu
+jusqu'&agrave; eux.</p>
+
+<p>&laquo;Comment?&raquo; dit Koutouzow, mais, s'interrompant aussit&ocirc;t, il fit appeler
+le commandant.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, il descendit de cal&egrave;che, la t&ecirc;te inclin&eacute;e, la
+respiration oppress&eacute;e, et se mit &agrave; marcher de long en large. Lorsque
+arriva l'officier d'&eacute;tat-major Eichen, Koutouzow devint pourpre de
+col&egrave;re, non pas qu'il e&ucirc;t devant lui le coupable, mais c'&eacute;tait quelqu'un
+sur qui il pouvait enfin &eacute;pancher sa fureur. Haletant, tremblant de
+col&egrave;re, arriv&eacute; au paroxysme de la rage, il se jeta sur Eichen en le
+mena&ccedil;ant du poing et en l'accablant des plus grossi&egrave;res injures. Un
+capitaine, Brozine, survenu par hasard et qui &eacute;tait compl&egrave;tement
+innocent, en re&ccedil;ut aussi sa part.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cette canaille-l&agrave; encore? Qu'on fusille ce mis&eacute;rable!&raquo;
+criait Koutouzow d'une voix rauque et en gesticulant comme un
+forcen&eacute;.... Comment! comment! lui, le commandant en chef, auquel chacun
+assurait que personne jusque-l&agrave; n'avait dispos&eacute; d'un pouvoir pareil au
+sien, il allait devenir la ris&eacute;e de l'arm&eacute;e? C'est donc en vain qu'il
+avait tant pri&eacute; ce jour-l&agrave;, tant r&eacute;fl&eacute;chi, tant combin&eacute; pendant sa
+longue veille. &laquo;Lorsque je n'&eacute;tais qu'un petit officier, personne
+n'aurait os&eacute; se moquer ainsi de moi, pensait-il, et maintenant...&raquo; Il
+&eacute;prouvait la souffrance physique qu'inflige une punition corporelle, et
+il ne pouvait l'exprimer que par des cris de rage et de douleur. Ses
+forces le trahirent bient&ocirc;t, il se calma, comprit qu'il avait eu tort de
+s'emporter ainsi, remonta dans sa cal&egrave;che et s'&eacute;loigna en silence.</p>
+
+<p>Cet acc&egrave;s de col&egrave;re ne se renouvela plus, et il &eacute;couta passivement les
+justifications et les instances de Bennigsen, de Konovnitzine et Toll,
+qui cherchaient &agrave; lui d&eacute;montrer la n&eacute;cessit&eacute; de recommencer le lendemain
+le m&ecirc;me mouvement dont l'ex&eacute;cution venait d'&ecirc;tre manqu&eacute;e. Le g&eacute;n&eacute;ral en
+chef fut forc&eacute; d'y consentir. Quant &agrave; Yermolow, il ne reparut devant
+Koutouzov que le surlendemain.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, les troupes furent r&eacute;unies d&egrave;s le soir sur les diff&eacute;rents
+points et se mirent en marche pendant la nuit. Les t&eacute;n&egrave;bres &eacute;taient
+profondes, et de sombres nuages, d'un noir violac&eacute;, couvraient le ciel,
+mais il ne pleuvait pas. La terre &eacute;tait humide, et les soldats
+avan&ccedil;aient sans prof&eacute;rer une parole; l'artillerie seule laissait deviner
+sa pr&eacute;sence par le bruit m&eacute;tallique de ses fourgons. Il &eacute;tait d&eacute;fendu de
+parler, de fumer, de faire du feu; les chevaux eux-m&ecirc;mes semblaient se
+retenir de hennir. Le myst&egrave;re de l'entreprise en augmentait l'attrait,
+et les hommes marchaient gaiement. Quelques colonnes s'arr&ecirc;t&egrave;rent,
+plac&egrave;rent leurs fusils en faisceaux et s'&eacute;tendirent sur la terre froide,
+croyant bien &ecirc;tre arriv&eacute;es &agrave; leur destination. D'autres, et c'&eacute;tait la
+majorit&eacute;, march&egrave;rent toute la nuit, et arriv&egrave;rent naturellement l&agrave; o&ugrave;
+elles ne devaient pas se trouver.</p>
+
+<p>Le comte Orlow-Denissow, avec son faible d&eacute;tachement de cosaques, fut le
+seul &agrave; gagner son poste &agrave; temps. Il s'&eacute;tablit dans un taillis sur la
+lisi&egrave;re d'une for&ecirc;t, c&ocirc;toy&eacute;e par un sentier, qui menait du village de
+Stromilow &agrave; celui de Dmitrovsk.</p>
+
+<p>Le comte, qui s'&eacute;tait endormi un peu avant le jour, fut r&eacute;veill&eacute; pour
+questionner un d&eacute;serteur du camp fran&ccedil;ais. C'&eacute;tait un sous-officier
+polonais du corps de Poniatowsky; il d&eacute;clara avoir d&eacute;sert&eacute; parce qu'il
+&eacute;tait victime d'un passe-droit, qu'il aurait d&ucirc; &ecirc;tre nomm&eacute; officier
+depuis longtemps, qu'il &eacute;tait le plus brave d'eux tous, et qu'il
+comptait bien s'en venger. Il assurait que Murat avait pass&eacute; la nuit &agrave;
+une verste des Russes, et que, si on consentait &agrave; lui donner une escorte
+de cent hommes, il s'engageait &agrave; le faire prisonnier. Le comte Orlow
+tint conseil avec ses camarades, et, la proposition leur paraissant trop
+s&eacute;duisante pour la refuser, ils se montr&egrave;rent dispos&eacute;s &agrave; tenter
+l'entreprise. Enfin, apr&egrave;s beaucoup de discussions et de combinaisons,
+le g&eacute;n&eacute;ral-major Gr&eacute;kow se d&eacute;cida &agrave; suivre, avec deux r&eacute;giments de
+cosaques, le sous-officier polonais.</p>
+
+<p>&laquo;Mais rappelle-toi bien, dit le comte &agrave; ce dernier, que si tu as menti,
+je te ferai pendre comme un chien!... Si tu as dit la v&eacute;rit&eacute;, tu auras
+cent pi&egrave;ces d'or.&raquo;</p>
+
+<p>Le sous-officier ne r&eacute;pondit rien, se mit lestement en selle et suivit
+le g&eacute;n&eacute;ral Gr&eacute;kow d'un air r&eacute;solu. Ils disparurent dans le bois. Le
+comte, frissonnant sous l'impression du froid, avant-coureur du jour
+naissant, et inquiet de la responsabilit&eacute; qu'il venait d'assumer, fit
+quelques pas hors de la for&ecirc;t pour examiner le camp ennemi, que l'on
+entrevoyait &agrave; peine, &agrave; la distance d'une verste, dans la vague et
+confuse lumi&egrave;re de l'aube et des feux de bivouac qui s'&eacute;teignaient. Nos
+colonnes devaient d&eacute;boucher sur le versant inclin&eacute;, &agrave; la droite du comte
+Orlow-Denissow. Il avait beau &eacute;tudier tout le terrain, il ne voyait rien
+para&icirc;tre: il lui sembla seulement remarquer dans le camp fran&ccedil;ais
+l'agitation du r&eacute;veil: &laquo;Oh! il est trop tard,&raquo; se dit-il; il &eacute;tait
+d&eacute;sabus&eacute;, comme cela arrive parfois lorsque nous ne subissons plus
+l'influence de l'homme auquel nous nous sommes confi&eacute;s; &eacute;videmment ce
+sous-officier &eacute;tait un tra&icirc;tre qui l'avait tromp&eacute;, l'attaque projet&eacute;e
+avorterait, malgr&eacute; les deux r&eacute;giments que Gr&eacute;kow allait entra&icirc;ner Dieu
+sait o&ugrave;: &laquo;Est-il possible de penser qu'on va surprendre le g&eacute;n&eacute;ral en
+chef au milieu de forces aussi consid&eacute;rables? Le coquin aura menti!</p>
+
+<p>&mdash;On peut faire revenir Gr&eacute;kow, dit un officier de sa suite, qui, comme
+lui, commen&ccedil;ait &agrave; douter du succ&egrave;s de l'entreprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, qu'en pensez-vous? faut-il en rester l&agrave;, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le revenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a! dit le comte, qu'on le rappelle!... Mais il sera tard, il va
+faire jour.&raquo;</p>
+
+<p>Un aide de camp s'enfon&ccedil;a dans le bois &agrave; la recherche de Gr&eacute;kow. Lorsque
+ce dernier revint, le comte, involontairement agit&eacute; par ce changement de
+r&eacute;solution, et par l'infructueuse attente des colonnes d'infanterie,
+ainsi que par le voisinage de l'ennemi, se d&eacute;cida &agrave; l'attaque. &laquo;&Agrave;
+cheval!&raquo; dit-il tout bas.</p>
+
+<p>Chacun se mit &agrave; son poste, se signa, et l'on partit. Un hourra retentit
+dans la for&ecirc;t, et les sotnias de cosaques, s'&eacute;parpillant comme les
+grains qui s'&eacute;chappent d'un sac de bl&eacute;, s'&eacute;lanc&egrave;rent cr&acirc;nement, la lance
+en avant, franchirent le ruisseau et se dirig&egrave;rent vers le camp ennemi.</p>
+
+<p>Le cri d'alerte pouss&eacute; par le premier Fran&ccedil;ais qui aper&ccedil;ut les cosaques
+mit le camp en &eacute;moi. Tous se jet&egrave;rent, &agrave; moiti&eacute; endormis et &agrave; peine
+v&ecirc;tus, sur les canons, sur les fusils, sur les chevaux, et coururent de
+tous c&ocirc;t&eacute;s, en perdant la t&ecirc;te. Si nos cosaques les avaient poursuivis
+sans se pr&eacute;occuper de ce qui se passait autour d'eux, ils auraient
+infailliblement fait Murat prisonnier, comme les chefs le d&eacute;siraient,
+mais il fut impossible de les emp&ecirc;cher de piller et de faire des
+prisonniers. Personne n'&eacute;coutait le commandement. 1 500 prisonniers, 38
+bouches &agrave; feu, des drapeaux, des chevaux, des harnachements de toutes
+sortes, furent pris &agrave; l'ennemi; et la mise en s&ucirc;ret&eacute; des prisonniers et
+des canons, et le partage du butin, avec l'accompagnement habituel de
+querelles et de cris, firent perdre un temps pr&eacute;cieux. Les Fran&ccedil;ais,
+revenus de leur premi&egrave;re panique et voyant qu'on ne les poursuivait pas,
+se form&egrave;rent et attaqu&egrave;rent &agrave; leur tour Orlow-Denissow; comme il
+attendait des renforts qui ne lui arrivaient pas, il ne put leur
+r&eacute;pondre vigoureusement.</p>
+
+<p>Cependant les colonnes d'infanterie &eacute;taient en retard; command&eacute;es par
+Bennigsen et dirig&eacute;es par Toll, elles s'&eacute;taient mises en marche &agrave;
+l'heure pr&eacute;cise, et avaient atteint un point qui n'&eacute;tait pas celui qui
+leur avait &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute;. Les hommes, gais au d&eacute;but, ne tard&egrave;rent pas &agrave;
+laisser des tra&icirc;nards derri&egrave;re eux, et le sentiment de l'erreur commise
+provoqua d'autant plus de murmures, qu'on les ramena en arri&egrave;re. Les
+aides de camp, envoy&eacute;s pour r&eacute;parer la b&eacute;vue, &eacute;taient malmen&eacute;s par les
+g&eacute;n&eacute;raux, qui, de leur c&ocirc;t&eacute;, criaient, se disputaient, et enfin, de
+guerre lasse, se mettaient en marche sans but arr&ecirc;t&eacute;. &laquo;Nous arriverons
+toujours quelque part!&raquo; se dirent-ils. En effet ils arriv&egrave;rent, mais pas
+&agrave; l'endroit o&ugrave; ils devaient aller. Quelques-uns sans doute se trouv&egrave;rent
+&agrave; leur poste, mais l'heure &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pass&eacute;e, ils ne pouvaient servir &agrave;
+rien, sinon &agrave; essuyer le feu de l'ennemi. Toll, qui, &agrave; cette bataille,
+avait jou&eacute; le r&ocirc;le de Weirother &agrave; Austerlitz, galopait sur toute la
+ligne, et constatait que tout avait &eacute;t&eacute; fait au rebours des ordres
+donn&eacute;s. Ainsi il rencontra dans la for&ecirc;t, lorsqu'il faisait d&eacute;j&agrave; grand
+jour, le corps de Bagovouth, qui aurait d&ucirc; depuis longtemps appuyer les
+cosaques d'Orlow-Denissow. D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, d&eacute;pit&eacute; de son insucc&egrave;s et
+l'attribuant &agrave; la faute d'un individu, Toll aborda le chef de corps en
+l'accablant des plus violents reproches et en le mena&ccedil;ant m&ecirc;me de le
+faire fusiller. Bagovouth, vieux et calme militaire, d'un courage &agrave;
+toute &eacute;preuve, exasp&eacute;r&eacute; par les ordres contradictoires qu'il recevait de
+tous les c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois, par les temps d'arr&ecirc;t sans cause, et le
+d&eacute;sordre qui r&eacute;gnait autour de lui, fut pris &agrave; son tour, &agrave; l'&eacute;tonnement
+de tous et en opposition avec son caract&egrave;re habituel, d'un acc&egrave;s de rage
+et lui r&eacute;pondit vertement:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne re&ccedil;ois de le&ccedil;ons de personne, et je sais mourir avec mes soldats
+aussi bien qu'un autre!&raquo;</p>
+
+<p>Le brave Bagovouth, ne se connaissant plus de col&egrave;re, sans se donner la
+peine de juger du plus ou moins d'opportunit&eacute; de sa diversion, marcha,
+avec sa seule division, droit au feu. Le danger, les bombes, les balles
+&eacute;taient ce qui convenait le mieux pour le moment &agrave; son irritation; aussi
+fut-il frapp&eacute; par un des premiers projectiles, tandis que les suivants
+abattaient un grand nombre de ses braves soldats. C'est ainsi que sa
+division resta quelque temps expos&eacute;e, sans utilit&eacute; aucune, au feu de
+l'ennemi.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Pendant ce temps, une autre colonne, aupr&egrave;s de laquelle se trouvait
+Koutouzow, &eacute;tait cens&eacute;e attaquer les Fran&ccedil;ais. Il savait parfaitement
+que le r&eacute;sultat le plus probable de cette bataille, livr&eacute;e contre sa
+volont&eacute;, serait une immense confusion, aussi retenait-il ses troupes
+autant qu'il le pouvait, et ne leur laissait-il pas quitter leur
+position. Mont&eacute; sur un petit cheval gris, il r&eacute;pondait paresseusement
+aux propositions d'attaque.</p>
+
+<p>&laquo;Vous me parlez toujours d'attaque, mais vous voyez bien que nous
+n'entendons rien aux man&oelig;uvres compliqu&eacute;es, disait-il &agrave; Miloradovicth,
+qui lui demandait la permission de se porter en avant.... Vous n'avez
+pas su faire Murat prisonnier ce matin, dit-il &agrave; un autre.... Vous avez
+&eacute;t&eacute; en retard, il n'y a donc plus rien &agrave; faire.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsqu'on lui annon&ccedil;a que deux bataillons de Polonais venaient renforcer
+les Fran&ccedil;ais, il regarda du coin de l'&oelig;il Yermolow, auquel il n'avait
+pas adress&eacute; la parole depuis la veille.</p>
+
+<p>&laquo;C'est cela, murmura-t-il, on demande &agrave; attaquer, on propose diff&eacute;rents
+plans, mais lorsqu'il faut agir, rien ne se trouve pr&ecirc;t, et l'ennemi,
+avis&eacute; &agrave; temps, prend ses pr&eacute;cautions!&raquo;</p>
+
+<p>Yermolow sourit imperceptiblement &agrave; ces paroles; il comprit que l'orage
+&eacute;tait pass&eacute; et que Koutouzow se bornait &agrave; une simple allusion.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; mes d&eacute;pens qu'il s'amuse,&raquo; dit Yermolow, tout bas, en touchant
+du genou Ra&iuml;evsky.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s il s'approcha de Koutouzow, qu'il aborda avec respect:</p>
+
+<p>&laquo;Rien n'est perdu, Altesse, l'ennemi est devant nous. N'ordonnerez-vous
+pas l'attaque?... Autrement la garde ne sentira m&ecirc;me pas la fum&eacute;e de la
+poudre.&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow garda le silence. Quand on lui apprit la retraite de Murat, il
+ordonna un mouvement en avant, mais, tous les cent pas, il commandait
+qu'on s'arr&ecirc;t&acirc;t pendant trois quarts d'heure. La bataille se r&eacute;duisit
+donc &agrave; la charge d'Orlow-Denissow et &agrave; la perte inutile de quelques
+centaines d'hommes. Le r&eacute;sultat fut pour Koutouzow la d&eacute;coration en
+diamants, pour Bennigsen cent mille roubles en sus des diamants,
+d'agr&eacute;ables r&eacute;compenses pour les autres officiers sup&eacute;rieurs, et un
+grand nombre de promotions et de changements dans l'&eacute;tat-major.</p>
+
+<p>&laquo;C'est toujours ainsi, on fait tout &agrave; l'envers,&raquo; disaient, apr&egrave;s la
+bataille de Taroutino, les officiers et les g&eacute;n&eacute;raux russes, de m&ecirc;me
+qu'on le dit encore aujourd'hui, et ils donnaient &agrave; entendre qu'il
+s'&eacute;tait trouv&eacute; l&agrave; juste &agrave; point un imb&eacute;cile pour faire des sottises
+qu'eux n'auraient jamais faites; mais les hommes qui parlent ainsi, ou
+n'ont aucune id&eacute;e de l'affaire qu'ils critiquent, ou se trompent
+sciemment. Toute bataille, que ce soit celle de Taroutino, de Borodino
+ou d'Austerlitz, ne se passe jamais selon les pr&eacute;visions de ceux qui en
+conduisent les op&eacute;rations.</p>
+
+<p>Un nombre incalculable de forces ind&eacute;pendantes (car jamais l'homme n'est
+aussi ind&eacute;pendant que pendant ce moment o&ugrave; s'agite pour lui une question
+de vie ou de mort) influe sur la direction de la bataille, et cette
+direction ne peut pas &ecirc;tre pr&eacute;cis&eacute;e &agrave; l'avanc&eacute; et ne co&iuml;ncidera jamais
+avec la direction imprim&eacute;e &agrave; l'action par une seule force individuelle.
+Lorsque les historiens, les Fran&ccedil;ais surtout, affirment que leurs
+guerres et leurs batailles ont lieu d'apr&egrave;s des plans, dont toutes les
+dispositions sont pr&eacute;alablement arr&ecirc;t&eacute;es, la seule conclusion que nous
+puissions en tirer, c'est que leurs descriptions sont inexactes. Il est
+&eacute;vident que la bataille de Taroutino n'eut pas le r&eacute;sultat que se
+proposait le comte Toll, c'est-&agrave;-dire de mener les troupes au feu dans
+l'ordre prescrit, ni celui qu'avait en vue le comte Orlow, qui &eacute;tait de
+faire Murat prisonnier, ni celui que visait Bennigsen, qui esp&eacute;rait
+an&eacute;antir l'ennemi, ni celui de l'officier qui r&ecirc;vait de se distinguer,
+ni celui du cosaque avide de plus de butin qu'il n'en avait d&eacute;j&agrave; fait,
+et ainsi de suite. Mais si le but &eacute;tait de r&eacute;aliser le d&eacute;sir, g&eacute;n&eacute;ral en
+Russie, de chasser les Fran&ccedil;ais, et de porter un coup mortel &agrave; leur
+arm&eacute;e, alors il sera parfaitement &eacute;vident que la bataille de Taroutino
+fut en tous points ce qui &eacute;tait le plus n&eacute;cessaire et le plus opportun &agrave;
+cette p&eacute;riode de la campagne, puisqu'elle a atteint ce but. Il est
+difficile, presque impossible, de se repr&eacute;senter une issue plus
+favorable que celle de ce combat. Malgr&eacute; une confusion sans exemple, les
+plus grands avantages furent acquis au prix de tr&egrave;s peu d'efforts, et de
+pertes minimes. La faiblesse des Fran&ccedil;ais fut d&eacute;montr&eacute;e, et l'arm&eacute;e
+ennemie subit un &eacute;chec qui, dans les conditions o&ugrave; elle se trouvait,
+devait forc&eacute;ment amener sa retraite.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Napol&eacute;on fait son entr&eacute;e &agrave; Moscou apr&egrave;s la brillante victoire de la
+Moskowa, victoire incontestable assur&eacute;ment, puisque le champ de bataille
+&eacute;tait rest&eacute; &agrave; ses troupes. Les Russes se retirent et abandonnent Moscou
+rempli de vivres, d'armes, de munitions et de richesses incalculables;
+un mois se passe sans qu'ils reprennent l'offensive. La position de
+Napol&eacute;on est, par cons&eacute;quent, des plus belles et des plus glorieuses. Il
+semble donc qu'il n'&eacute;tait pas besoin d'avoir un g&eacute;nie exceptionnel pour
+se jeter avec des forces sup&eacute;rieures sur les derniers restes de l'arm&eacute;e
+ennemie, les &eacute;craser, obtenir une paix avantageuse, marcher sur
+P&eacute;tersbourg en cas de refus, retourner &agrave; Smolensk en cas d'insucc&egrave;s, ou
+rester &agrave; Moscou, en y gardant la brillante position acquise. Rien de
+plus simple et de plus facile que les mesures &agrave; prendre pour en arriver
+l&agrave;. Il fallait emp&ecirc;cher le pillage, pr&eacute;parer pour toute l'arm&eacute;e des
+v&ecirc;tements d'hiver qu'on aurait facilement trouv&eacute;s &agrave; Moscou, r&eacute;gler la
+distribution des subsistances, qui, d'apr&egrave;s les historiens fran&ccedil;ais
+eux-m&ecirc;mes repr&eacute;sentaient un approvisionnement de six mois. Cependant
+Napol&eacute;on, le plus grand des g&eacute;nies, qui, toujours selon ces m&ecirc;mes
+historiens, pouvait diriger l'arm&eacute;e &agrave; son gr&eacute;, ne prend aucune de ces
+dispositions, et choisit, au contraire, celle qui &eacute;tait la plus
+d&eacute;testable et la plus absurde. Rien ne pouvait avoir en effet des
+cons&eacute;quences plus d&eacute;sastreuses que de rester &agrave; Moscou jusqu'en octobre,
+de laisser faire les pillards, de quitter Moscou &agrave; l'aventure, de se
+rapprocher de Koutouzow pour ne pas lui livrer bataille, de gagner
+Malo-Yaroslavetz, en le laissant sur sa droite, de retourner sur Moja&iuml;sk
+sans avoir tent&eacute; la fortune, de reprendre enfin la route de Smolensk et
+de s'engager en aveugle dans des contr&eacute;es d&eacute;vast&eacute;es. Que l'on soumette
+aux strat&eacute;gistes les plus habiles cette s&eacute;rie de faits, et ils ne
+sauront en tirer d'autre cons&eacute;quence que la destruction fatale ou voulue
+de sa propre arm&eacute;e. Mais dire que Napol&eacute;on la perdit volontairement ou
+par incapacit&eacute; est aussi faux que d'assurer qu'il avait amen&eacute; ses
+troupes jusqu'&agrave; Moscou par la force de sa volont&eacute; ou par les
+combinaisons de son g&eacute;nie. Dans l'un et l'autre cas, son action
+personnelle n'avait pas plus d'influence que l'action personnelle du
+dernier soldat, et elle se bornait &agrave; se conformer &agrave; des lois, dont le
+fait &eacute;tait le r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Les historiens ont tort de nous repr&eacute;senter les forces intellectuelles
+de Napol&eacute;on &agrave; Moscou comme affaiblies, pour expliquer son insucc&egrave;s. Son
+activit&eacute;, &agrave; cette &eacute;poque, ne fut pas moins &eacute;tonnante que celle dont il
+avait fait preuve en &Eacute;gypte, en Italie, en Autriche et en Prusse. Nous
+ne pouvons appr&eacute;cier &agrave; sa v&eacute;ritable valeur le g&eacute;nie de Napol&eacute;on en
+&Eacute;gypte, o&ugrave; &laquo;quarante si&egrave;cles avaient contempl&eacute; sa grandeur&raquo;, ni celui
+qu'il avait d&eacute;ploy&eacute; en Autriche et en Prusse, car nous somme oblig&eacute;s de
+nous en rapporter aux versions fran&ccedil;aises et allemandes, et les
+Allemands eux-m&ecirc;mes font sonner bien haut son g&eacute;nie, ne pouvant
+expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans
+coup f&eacute;rir, et pourquoi des corps entiers ont &eacute;t&eacute; faits prisonniers sans
+livrer bataille. Quant &agrave; nous, nous n'avons pas, Dieu merci, pour cacher
+notre honte, &agrave; nous incliner devant son g&eacute;nie; nous avons pay&eacute; cher le
+droit de juger ses actes, de bonne foi et sans d&eacute;guisement, et d&egrave;s lors
+nous ne sommes oblig&eacute;s &agrave; aucune concession. Son activit&eacute; &agrave; Moscou &eacute;tait
+sans contredit aussi merveilleuse que partout ailleurs: les ordres et
+les plans se succ&egrave;dent sans interruption pendant tout son s&eacute;jour;
+l'absence d'habitants et de d&eacute;putations, l'incendie m&ecirc;me, ne l'arr&ecirc;tent
+pas un moment. Il ne perd de vue ni les mouvements de l'ennemi, ni le
+bien-&ecirc;tre de son arm&eacute;e, ni celui de la population russe qui l'entoure,
+ni la direction des affaires de son empire, ni les combinaisons
+diplomatiques, ni m&ecirc;me les conditions &agrave; d&eacute;battre pour en arriver &agrave; une
+paix prochaine.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+
+<p>D&egrave;s son entr&eacute;e &agrave; Moscou, Napol&eacute;on ordonne au g&eacute;n&eacute;ral S&eacute;bastiani de
+suivre exactement le mouvement des troupes russes, et &agrave; Murat de
+d&eacute;couvrir Koutouzow; puis il fortifie avec soin le Kremlin et &eacute;labore un
+admirable plan de campagne de Russie. De la question militaire passant &agrave;
+la diplomatie, il fait venir aupr&egrave;s de lui le capitaine Iakovlew, ruin&eacute;
+et d&eacute;guenill&eacute;, lui d&eacute;taille tout au long sa politique et sa conduite
+g&eacute;n&eacute;reuse, puis il &eacute;crit une lettre &agrave; l'Empereur Alexandre dans laquelle
+il expose &agrave; &laquo;son ami et fr&egrave;re&raquo; son m&eacute;contentement au sujet de
+Rostoptchine et exp&eacute;die Iakovlew &agrave; P&eacute;tersbourg. Apr&egrave;s avoir de m&ecirc;me
+d&eacute;roul&eacute; ses plans et fait parade de sa grandeur d'&acirc;me devant Toutolmine,
+il l'envoie avec des instructions. En ce qui concerne la partie
+juridique, il recherche les incendiaires, les punit, et se venge de
+Rostoptchine en faisant br&ucirc;ler ses maisons. En mati&egrave;re d'administration,
+il &eacute;crit une constitution qu'il offre &agrave; Moscou comme don de joyeux
+av&egrave;nement, y &eacute;tablit une municipalit&eacute; et fait afficher la proclamation
+suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Habitants de Moscou!</p>
+
+<p>&laquo;Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majest&eacute; l'Empereur et Roi en veut
+arr&ecirc;ter le cours. De terribles exemples vous ont appris comment il sait
+ch&acirc;tier la d&eacute;sob&eacute;issance et le crime. Des mesures s&eacute;v&egrave;res sont prises
+pour arr&ecirc;ter le d&eacute;sordre et ramener la s&eacute;curit&eacute; publique. Une
+administration paternelle, dont les membres seront choisis parmi vous,
+formera votre municipalit&eacute;, c'est-&agrave;-dire l'administration de la ville,
+qui aura pour mission de veiller sur vous, de s'inqui&eacute;ter de vos besoins
+et de vos int&eacute;r&ecirc;ts. Ses membres se distingueront par un ruban rouge
+pass&eacute; par-dessus l'&eacute;paule, et le maire de la ville se ceindra en outre
+d'une &eacute;charpe blanche. En dehors des heures consacr&eacute;es &agrave; sa charge, il
+ne portera qu'un ruban rouge autour du bras gauche. La police de la
+ville est reconstitu&eacute;e sur ses anciennes bases, et, gr&acirc;ce &agrave; son
+activit&eacute;, l'ordre repara&icirc;t. Le gouvernement a nomm&eacute; deux commissaires
+g&eacute;n&eacute;raux ou ma&icirc;tres de police, et vingt commissaires de police
+d'arrondissement pour tous les quartiers de la ville. Vous les
+reconna&icirc;trez au ruban blanc nou&eacute; sur le bras gauche. Quelques &eacute;glises,
+de cultes diff&eacute;rents, sont ouvertes et on y officie sans emp&ecirc;chement.
+Vos concitoyens reviennent dans leurs demeures, et l'ordre est donn&eacute;
+pour qu'ils y retrouvent le secours et la protection dus au malheur. Ce
+sont l&agrave; les moyens employ&eacute;s jusqu'ici par le gouvernement afin de
+r&eacute;tablir l'ordre et d'all&eacute;ger votre situation, mais pour y r&eacute;ussir il
+faut que vous unissiez vos efforts aux siens, que vous oubliiez, si
+possible, vos souffrances pass&eacute;es, que vous caressiez l'espoir d'un
+sort moins cruel, que vous soyez assur&eacute;s qu'une mort in&eacute;vitable et
+honteuse attend tous ceux qui s'attaqueront &agrave; vos personnes et &agrave; vos
+biens, et que ces biens vous seront conserv&eacute;s, car telle est la volont&eacute;
+du plus grand et du plus juste des monarques. Soldats et habitants, de
+quelque nation que vous soyez, r&eacute;tablissez la confiance publique, source
+du bonheur des &Eacute;tats, vivez en fr&egrave;res, aidez-vous et prot&eacute;gez-vous les
+uns les autres; unissez-vous pour an&eacute;antir les desseins des
+malintentionn&eacute;s, ob&eacute;issez aux autorit&eacute;s militaires et civiles, et alors
+vos larmes cesseront bient&ocirc;t de couler!&raquo;</p>
+
+<p>En ce qui concerne les subsistances, Napol&eacute;on ordonne aux troupes de
+venir &agrave; tour de r&ocirc;le &agrave; Moscou faire la maraude afin de s'approvisionner
+et de s'assurer des vivres pour un certain temps. Pr&eacute;occup&eacute; de la
+question religieuse, Napol&eacute;on ordonne de ramener les popes et de
+recommencer dans les &eacute;glises les c&eacute;r&eacute;monies du culte. La proclamation
+suivante, ayant trait aux affaires commerciales et &agrave; la fourniture des
+vivres, est &eacute;galement placard&eacute;e sur tous les murs:</p>
+
+<p>&laquo;Habitants paisibles de Moscou, artisans et ouvriers que les d&eacute;sastres
+ont &eacute;loign&eacute;s de la ville, et vous, agriculteurs dispers&eacute;s, qu'une
+terreur non fond&eacute;e retient dans les campagnes, &eacute;coutez! Le calme est
+rendu &agrave; la capitale, et l'ordre s'y r&eacute;tablit. Vos compatriotes sortent
+sans crainte de leurs refuges, assur&eacute;s d'&ecirc;tre respect&eacute;s. Tout acte de
+violence touchant leurs personnes et leurs propri&eacute;t&eacute;s est imm&eacute;diatement
+puni. Sa Majest&eacute; l'Empereur et Roi vous prot&egrave;ge et ne consid&egrave;re comme
+ennemis que ceux qui contreviennent &agrave; ses ordres. Elle d&eacute;sire mettre un
+terme &agrave; vos malheurs, vous rendre &agrave; vos foyers et &agrave; vos familles.
+R&eacute;pondez donc &agrave; ces mesures bienfaisantes en venant &agrave; nous sans crainte
+de danger. Habitants! retournez avec confiance dans vos demeures: vous
+trouverez bient&ocirc;t le moyen de satisfaire &agrave; tous vos besoins. Artisans et
+travailleurs laborieux, reprenez vos diff&eacute;rents m&eacute;tiers; vos maisons,
+vos boutiques, prot&eacute;g&eacute;es par des patrouilles de s&ucirc;ret&eacute;, vous attendent,
+et votre labeur recevra la paye qui lui est due. Vous enfin, paysans,
+sortez des bois o&ugrave; la peur vous retient, retournez sans terreur dans vos
+isbas, avec la certitude d'y trouver protection. Des magasins sont
+&eacute;tablis dans la ville, o&ugrave; les paysans peuvent d&eacute;poser le surplus de
+leurs provisions et les produits de la terre. Le gouvernement a pris les
+mesures suivantes pour en prot&eacute;ger la vente: 1&deg; &Agrave; dater d'aujourd'hui,
+les paysans et agriculteurs des environs de Moscou peuvent en toute
+s&eacute;curit&eacute; d&eacute;poser leurs provisions de toute sorte dans les deux magasins
+de la Mokhova&iuml;a et de l'Okhotny-riad; 2&deg; ces provisions seront achet&eacute;es
+aux prix convenus entre le vendeur et l'acheteur, mais si le vendeur ne
+re&ccedil;oit pas le prix demand&eacute; par lui, il a le droit de remporter ses
+marchandises &agrave; son village, et cela en toute libert&eacute;; 3&deg; le dimanche et
+le mercredi de chaque semaine sont les jours fix&eacute;s pour les grands
+march&eacute;s, aussi un nombre suffisant de troupes seront-elles &eacute;chelonn&eacute;es,
+les samedi et mardi, sur toutes les grandes routes et jusqu'&agrave; une
+certaine distance de la ville, afin de prot&eacute;ger les files de chariots;
+4&deg; des mesures semblables garantiront &eacute;galement le retour des paysans et
+de leurs voitures; 5&deg; on avisera sans d&eacute;lai &agrave; r&eacute;tablir les march&eacute;s
+ordinaires. Habitants de la ville et de la campagne, ouvriers et
+artisans, quelle que soit votre nationalit&eacute;, vous &ecirc;tes appel&eacute;s &agrave;
+ex&eacute;cuter les dispositions paternelles de Sa Majest&eacute; l'Empereur et Roi,
+et &agrave; contribuer au bien-&ecirc;tre g&eacute;n&eacute;ral. D&eacute;posez &agrave; ses pieds le respect et
+la confiance, et ne tardez point &agrave; vous r&eacute;unir &agrave; nous.&raquo;</p>
+
+<p>Pour relever le moral de l'arm&eacute;e et du peuple, il passe des revues et
+donne des r&eacute;compenses, se montre dans les rues, console les habitants,
+et, malgr&eacute; les soucis que lui causent les affaires de l'&Eacute;tat, visite les
+th&eacute;&acirc;tres organis&eacute;s par son ordre. En ce qui touche &agrave; la bienfaisance, le
+plus beau fleuron de la couronne des princes, Napol&eacute;on fait tout ce
+qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton
+des &eacute;tablissements de charit&eacute; publique: &laquo;Maison de ma M&egrave;re&raquo;, unissant
+ainsi le tendre sentiment de la pi&eacute;t&eacute; filiale &agrave; la majest&eacute; bienfaisante
+du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouv&eacute;s, donne sa blanche
+main &agrave; baiser &agrave; ces enfants sauv&eacute;s par lui, et t&eacute;moigne &agrave; Toutolmine la
+plus grande bienveillance. Puis, selon l'&eacute;loquente narration de M.
+Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats
+russes<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et
+de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, il fait distribuer des secours aux incendi&eacute;s.
+Mais, les vivres &eacute;tant trop pr&eacute;cieux pour &ecirc;tre donn&eacute;s &agrave; des &eacute;trangers la
+plupart ennemis, Napol&eacute;on aime mieux leur fournir de l'argent, afin
+qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer, &agrave; eux
+aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de
+l'arm&eacute;e, il ne cesse d'ordonner de s&eacute;v&egrave;res enqu&ecirc;tes au sujet des
+infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs
+de pillage.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Mais, chose &eacute;trange! toutes ces mesures, qui n'&eacute;taient en rien
+inf&eacute;rieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille
+circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les
+aiguilles d'un cadran, s&eacute;par&eacute; de son m&eacute;canisme, tourner au hasard sans
+en entra&icirc;ner les rouages dans leur mouvement.</p>
+
+<p>M. Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napol&eacute;on, que son
+g&eacute;nie n'avait jamais rien imagin&eacute; de plus profond, de plus habile et de
+plus admirable, et il prouve, dans sa pol&eacute;mique avec M. Fain, que la
+r&eacute;daction doit en &ecirc;tre port&eacute;e, non au 4, mais bien au 15 octobre<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Ce
+plan &laquo;si remarquable&raquo; ne fut jamais et n'aurait jamais pu &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;,
+parce qu'il n'&eacute;tait pas applicable aux circonstances pr&eacute;sentes. Les
+fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait
+d&eacute;truire la mosqu&eacute;e (ainsi que Napol&eacute;on appelait l'&eacute;glise de
+Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creus&eacute;es sous le Kremlin
+n'eurent d'autre effet que de l'aider &agrave; accomplir son d&eacute;sir de faire
+sauter cet &eacute;difice en quittant Moscou; de m&ecirc;me que, pour consoler un
+enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tomb&eacute;.
+La poursuite de l'arm&eacute;e russe, cause de tant de soucis pour Napol&eacute;on,
+pr&eacute;senta un ph&eacute;nom&egrave;ne extraordinaire: les g&eacute;n&eacute;raux perdirent de vue
+l'arm&eacute;e russe, forte de 60 000 hommes. Ce ne fut, d'apr&egrave;s M. Thiers, que
+le talent et peut-&ecirc;tre le g&eacute;nie de Murat qui parvinrent &agrave; d&eacute;couvrir
+cette &laquo;t&ecirc;te d'&eacute;pingle&raquo;.</p>
+
+<p>Dans son activit&eacute; diplomatique, les arguments employ&eacute;s par Napol&eacute;on pour
+d&eacute;montrer sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et sa justice en causant avec Toutolmine et
+Iakovlew furent &eacute;galement superflus: Alexandre ne re&ccedil;ut pas ses
+ambassadeurs, et ne r&eacute;pondit pas &agrave; leur mission. En ce qui concerne ses
+mesures juridiques, malgr&eacute; le supplice des faux incendiaires, la moiti&eacute;
+de Moscou br&ucirc;la. Ses mesures administratives ne furent pas plus
+heureuses: l'institution de la municipalit&eacute; n'arr&ecirc;ta pas le pillage, et
+ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-l&agrave;, sous pr&eacute;texte
+de r&eacute;tablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que
+de pr&eacute;server leur propre avoir. Dans la sph&egrave;re religieuse, la visite &agrave;
+la mosqu&eacute;e, qui, en &Eacute;gypte, avait si bien r&eacute;ussi, ne porta &agrave; Moscou
+aucun fruit. Deux ou trois pr&ecirc;tres essay&egrave;rent d'ex&eacute;cuter la volont&eacute;
+imp&eacute;riale, mais l'un fut soufflet&eacute; par un soldat fran&ccedil;ais pendant
+l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: &laquo;Le
+pr&ecirc;tre que j'avais d&eacute;couvert et invit&eacute; &agrave; recommencer &agrave; dire la messe a
+nettoy&eacute; et ferm&eacute; l'&eacute;glise. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer
+les portes, casser les cadenas, d&eacute;chirer les livres et commettre
+d'autres d&eacute;sordres.&raquo; Quant au commerce, la proclamation &laquo;aux paisibles
+artisans et aux paysans&raquo; resta sans r&eacute;ponse, par la raison qu'il n'y
+avait pas de &laquo;paisibles artisans&raquo; et que les &laquo;paysans&raquo; faisaient la
+chasse aux &eacute;missaires qui s'&eacute;garaient jusque chez eux avec cette
+proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organis&eacute;s pour
+l'amusement du peuple et des troupes ne r&eacute;ussirent pas davantage;
+th&eacute;&acirc;tres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussit&ocirc;t
+ferm&eacute;s, car les acteurs et les actrices furent d&eacute;pouill&eacute;s de tout ce
+qu'ils avaient.</p>
+
+<p>Sa bienfaisance fut &eacute;galement st&eacute;rile: les faux et les vrais assignats,
+distribu&eacute;s si g&eacute;n&eacute;reusement par Napol&eacute;on aux malheureux, inondaient
+Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent m&ecirc;me &eacute;tait &eacute;chang&eacute; contre de
+l'or pour la moiti&eacute; de sa valeur, car les Fran&ccedil;ais ne recherchaient que
+ce dernier m&eacute;tal. La preuve la plus frappante du manque de vitalit&eacute; de
+ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napol&eacute;on pour mettre
+fin au pillage et r&eacute;tablir la discipline.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, en effet, ce que disaient les autorit&eacute;s militaires: &laquo;Le pillage
+continue en ville malgr&eacute; la d&eacute;fense qui en a &eacute;t&eacute; faite; l'ordre n'est
+pas r&eacute;tabli, pas un marchand ne trafique l&eacute;galement; seules les
+vivandi&egrave;res vendent, et encore ce ne sont que des objets vol&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;La partie de mon arrondissement continue &agrave; &ecirc;tre en proie au pillage des
+soldats du 3<sup>&egrave;me</sup> corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux,
+r&eacute;fugi&eacute;s dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont m&ecirc;me la
+f&eacute;rocit&eacute; de les blesser &agrave; coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs
+exemples.</p>
+
+<p>&laquo;Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de
+piller. (9 octobre.)</p>
+
+<p>&laquo;Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre
+district qu'il faudra faire arr&ecirc;ter par de fortes gardes. (11 octobre.)</p>
+
+<p>&laquo;L'Empereur est excessivement m&eacute;content de ce que, malgr&eacute; la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de
+ses ordres, on ne voit revenir au Kremlin que des maraudeurs de la
+garde; il voit avec douleur que les soldats d'&eacute;lite choisis pour garder
+sa personne, appel&eacute;s &agrave; donner l'exemple de la soumission, poussent la
+d&eacute;sob&eacute;issance jusqu'&agrave; enfoncer les portes des caves, des magasins
+pr&eacute;par&eacute;s pour l'arm&eacute;e; d'autres se sont abaiss&eacute;s au point de d&eacute;sob&eacute;ir
+aux sentinelles et aux officiers de garde, les ont injuri&eacute;s et m&ecirc;me
+battus.</p>
+
+<p>&laquo;Le grand mar&eacute;chal du palais se plaint vivement de ce que, malgr&eacute; les
+d&eacute;fenses r&eacute;it&eacute;r&eacute;es, les soldats continuent &agrave; faire leurs besoins dans
+toutes les cours, et m&ecirc;me jusque sous les fen&ecirc;tres de l'Empereur.&raquo;</p>
+
+<p>Cette arm&eacute;e, comme un troupeau d&eacute;band&eacute; qui foule &agrave; ses pieds le fourrage
+destin&eacute; &agrave; le sauver de la famine, fondait peu &agrave; peu et p&eacute;rissait sous
+l'influence du s&eacute;jour. Elle ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle fut
+saisie d'une terreur panique, caus&eacute;e par la prise des convois sur la
+route de Smolensk et par la nouvelle de la bataille de Taroutino;
+Napol&eacute;on la re&ccedil;ut au moment o&ugrave; il passait une revue; ainsi que le dit M.
+Thiers, elle &eacute;veilla en lui le d&eacute;sir de ch&acirc;tier les Russes: aussi
+s'empressa-t-il d'ordonner le d&eacute;part, d&eacute;sir&eacute; par toute l'arm&eacute;e. En
+s'enfuyant de Moscou, les soldats tra&icirc;n&egrave;rent avec eux tout ce qu'ils
+purent prendre. Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me emportait son tr&eacute;sor particulier. Les
+&eacute;normes convois qui entravaient la marche de l'arm&eacute;e l'effrayaient,
+mais, dans sa grande exp&eacute;rience de la guerre, il ne fit pas br&ucirc;ler les
+fourgons, comme il l'avait exig&eacute; d'un de ses mar&eacute;chaux en approchant
+Moscou. Ces cal&egrave;ches, ces voitures, pleines de soldats et de butin,
+trouv&egrave;rent gr&acirc;ce &agrave; ses yeux, parce que, disait-il, ces &eacute;quipages
+pouvaient &ecirc;tre employ&eacute;s plus tard pour les vivres, les malades et les
+bless&eacute;s.</p>
+
+<p>La situation de l'arm&eacute;e n'&eacute;tait-elle pas comparable dans ce moment &agrave;
+celle de l'animal bless&eacute; qui sent que sa perte est prochaine et qui est
+affol&eacute; par la terreur? Les habiles man&oelig;uvres de Napol&eacute;on et ses projets
+grandioses, depuis le moment de son entr&eacute;e &agrave; Moscou jusqu'&agrave; celui de la
+destruction de ses troupes, ne sont-ils pas, en effet, comme les bonds
+et les convulsions qui pr&eacute;c&egrave;dent la mort de l'animal bless&eacute;? Effray&eacute; par
+le bruit, il se jette en avant, re&ccedil;oit le coup du chasseur, et revient
+sur ses pas, h&acirc;tant ainsi lui-m&ecirc;me sa fin. Napol&eacute;on, sous la pression de
+son arm&eacute;e, fit de m&ecirc;me. Le bruit de la bataille de Taroutino l'effraya,
+il se jeta en avant, atteignit le chasseur, et revint, lui aussi, sur
+ses pas, pour reprendre le chemin le plus d&eacute;savantageux, le plus
+dangereux, les voies anciennes et connues.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, qui se pr&eacute;sente &agrave; nous comme l'instigateur du mouvement,
+ainsi qu'aux yeux des sauvages la figure sculpt&eacute;e sur la proue d'un
+b&acirc;timent semble en &ecirc;tre le guide, &eacute;tait, &agrave; cette &eacute;poque de sa vie,
+semblable &agrave; un enfant qui, se cramponnant aux courroies de l'int&eacute;rieur
+de la voiture, s'imagine que c'est lui qui la conduit.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Le 6 octobre, de grand matin, Pierre sortit de la baraque, et s'arr&ecirc;ta
+sur le seuil de la porte, en caressant un petit chien &agrave; jambes courtes
+et torses, qui couchait d'habitude aux pieds de Karata&iuml;ew, s'aventurait
+souvent en ville, mais revenait infailliblement chaque soir. Personne
+ne l'avait r&eacute;clam&eacute;, et il ne portait aucun nom sur son collier. Les
+Fran&ccedil;ais l'appelaient &laquo;Azor&raquo;, et Karata&iuml;ew &laquo;le Gris&raquo;. Le pauvre animal
+ne semblait nullement embarrass&eacute; de n'avoir ni ma&icirc;tre ni race
+d&eacute;termin&eacute;e; il portait ferme et droite sa queue en panache, et ses
+jambes torses faisaient si bien leur service, qu'il lui arrivait souvent
+de d&eacute;daigner de se servir des quatre &agrave; la fois, et de s'en aller, une
+patte de derri&egrave;re gracieusement relev&eacute;e, en sautillant sur ses trois
+autres. Tout &eacute;tait pour lui sujet de joie; il se roulait sur le dos, se
+chauffait au soleil d'un air pensif et important, ou jouait avec un
+morceau de bois ou un brin de paille.</p>
+
+<p>L'habillement de Pierre se composait d'une chemise sale, d&eacute;chir&eacute;e,
+dernier vestige de ses anciens v&ecirc;tements, d'un pantalon de soldat nou&eacute;
+aux chevilles pour tenir plus chaud, selon le conseil de Karata&iuml;ew, et
+d'un caftan. Son ext&eacute;rieur n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me: il avait perdu de sa
+corpulence, mais sa forte charpente faisait toujours de lui l'image de
+la force physique: une barbe &eacute;paisse et une longue moustache couvraient
+le bas de son visage; ses cheveux longs, emm&ecirc;l&eacute;s, remplis de vermine,
+sortaient de dessous son bonnet; l'expression de ses yeux &eacute;tait plus
+ferme et plus calme qu'auparavant, et son laisser-aller habituel avait
+fait place &agrave; une &eacute;nergie toute pr&ecirc;te &agrave; l'action. Pierre regardait tour &agrave;
+tour la plaine sur laquelle on voyait des charrettes et des hommes &agrave;
+cheval, la rivi&egrave;re qui scintillait au bas, le petit chien qui le
+mordillait en jouant, et ses pieds nus et sales, auxquels il faisait
+prendre des poses plus ou moins gracieuses, tout en souriant d'un air
+b&eacute;at et satisfait, au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et appris
+pendant ces derniers jours.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait devenu doux et clair. C'&eacute;tait l'&eacute;t&eacute; de la Saint-Martin,
+avec ses petites gel&eacute;es blanches, dont la fra&icirc;cheur matinale, en se
+m&ecirc;lant aux rayons du soleil, mettait dans l'air un stimulant r&eacute;parateur.
+L'&eacute;clat magique et cristallin qu n'appartient qu'&agrave; ces belles journ&eacute;es
+d'automne se r&eacute;pandait sur tout le paysage. Au loin se dessinait la
+montagne des Moineaux avec son village et son &eacute;glise au clocher vert;
+les toits des maisons, le sable, les pierres, les arbres d&eacute;pouill&eacute;s de
+leur feuillage, se d&eacute;coupaient, en lignes fines et pr&eacute;cises, sur
+l'horizon transparent. &Agrave; deux pas de la baraque se trouvaient les
+d&eacute;combres d'une maison &agrave; moiti&eacute; br&ucirc;l&eacute;e, occup&eacute;e par les Fran&ccedil;ais, et
+dont le jardin &eacute;tait garni de quelques maigres buissons de lilas. Cette
+maison, d&eacute;vast&eacute;e et d&eacute;labr&eacute;e, qui, sous un ciel gris, aurait pr&eacute;sent&eacute;
+l'image de la d&eacute;solation, avait aujourd'hui, sous le bain de lumi&egrave;re qui
+l'inondait, toutes les apparences du calme et de la paix.</p>
+
+<p>Un caporal fran&ccedil;ais, l'uniforme d&eacute;boutonn&eacute;, un bonnet de police sur la
+t&ecirc;te, une mauvaise pipe entre les dents, s'approcha en faisant &agrave; Pierre
+un signe amical du coin de l'&oelig;il:</p>
+
+<p>&laquo;Quel soleil, hein? Monsieur Kiril (c'&eacute;tait ainsi que les Fran&ccedil;ais
+appelaient Pierre), on dirait le printemps!...&raquo; et il s'appuya contre la
+porte, en lui r&eacute;it&eacute;rant son invitation habituelle et toujours refus&eacute;e de
+fumer une pipe avec lui.... &laquo;Si encore on avait un temps comme celui-l&agrave;
+quand on est en marche!&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Pierre l'interrompit pour lui demander ce qu'il savait de nouveau; le
+vieux troupier lui raconta que les troupes quittaient la ville et qu'on
+attendait dans la journ&eacute;e l'ordre du jour concernant les prisonniers.
+Pierre lui rappela qu'un des soldats prisonniers, nomm&eacute; Sokolow, &eacute;tait
+dangereusement malade et qu'il faudrait prendre quelques mesures &agrave; son
+&eacute;gard.</p>
+
+<p>&laquo;Soyez tranquille, monsieur Kiril, nous avons pour cela des h&ocirc;pitaux
+volants de campagne, et c'est l'affaire des autorit&eacute;s de pr&eacute;voir tout ce
+qui peut arriver.... Et puis, monsieur Kiril, vous n'avez qu'&agrave; dire un
+mot au capitaine, vous savez? Oh! c'est un... qui n'oublie jamais rien.
+Parlez-en au capitaine quand il viendra, il fera tout pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine en question causait souvent avec Pierre et lui t&eacute;moignait
+beaucoup de sympathie.</p>
+
+<p>&laquo;Vois-tu, saint Thomas, qu'il me disait l'autre jour: Kiril, c'est un
+homme qui a de l'instruction, qui parle fran&ccedil;ais; c'est un seigneur
+russe qui a eu des malheurs, mais c'est un homme.... Et il s'y entend,
+le.... S'il demande quelque chose, qu'il me dit, il n'y a pas de refus.
+Quand on a fait ses &eacute;tudes, voyez-vous, on aime l'instruction et les
+gens comme il faut. C'est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril.
+Dans l'affaire de l'autre jour, sans vous, &ccedil;a aurait mal fini...&raquo; Et,
+ayant bavard&eacute; quelque temps, il s'en alla.</p>
+
+<p>L'allusion du caporal avait trait &agrave; une querelle qui avait eu lieu
+derni&egrave;rement entre les prisonniers et les Fran&ccedil;ais. Pierre avait eu la
+bonne chance d'apaiser ses compagnons. Quelques-uns d'entre eux, l'ayant
+vu parler avec le caporal, le pri&egrave;rent de lui demander les nouvelles, et
+au moment o&ugrave; il leur en faisait part, un soldat fran&ccedil;ais, maigre, jaune
+et tout d&eacute;guenill&eacute;, s'approcha de leur baraque: portant la main &agrave; son
+bonnet de police en signe de salut, il demanda &agrave; Pierre si le soldat
+Platoche, auquel il avait donn&eacute; sa chemise &agrave; coudre, &eacute;tait dans cette
+baraque.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais avaient re&ccedil;u la semaine pr&eacute;c&eacute;dente du cuir et de la toile,
+et ils les avaient donn&eacute;s aux prisonniers russes pour leur en faire des
+bottes et des chemises.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pr&ecirc;t, c'est pr&ecirc;t! dit Karata&iuml;ew, en apportant l'objet demand&eacute;,
+proprement pli&eacute;. Vu le beau temps, ou peut-&ecirc;tre pour travailler plus &agrave;
+son aise, Karata&iuml;ew &eacute;tait en cale&ccedil;on avec une chemise noire comme la
+suie et toute d&eacute;chir&eacute;e. Ses cheveux relev&eacute;s en arri&egrave;re, et retenus, &agrave; la
+mode des ouvriers, par un &eacute;troit ruban de tille, donnaient &agrave; sa bonne et
+grosse figure un air encore plus avenant que d'habitude.</p>
+
+<p>&laquo;Avant de s'engager, il est bon de s'entendre<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.... Je l'ai promise
+pour vendredi et la voil&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Le Fran&ccedil;ais jeta un coup d'&oelig;il inquiet autour de lui, puis triomphant
+de son ind&eacute;cision, il &ocirc;ta son uniforme, et enfila bien vite la chemise,
+car pour le moment il n'en avait pas d'autre qu'un long et sale gilet de
+soie &agrave; fleurs qui couvrait, tant bien que mal, son corps maigre et
+ch&eacute;tif. Il craignait &eacute;videmment qu'on ne se moqu&acirc;t de lui; mais personne
+ne fit la moindre remarque.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est venue &agrave; point, celle-l&agrave;! dit Platon en arrangeant la chemise,
+pendant que le Fran&ccedil;ais passait ses bras dans les manches, tout en
+examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un
+atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais
+que, m&ecirc;me pour tuer un pou, il faut un outil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, merci... mais vous devez avoir encore de la
+toile? demanda le Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras port&eacute;e, continua Platon en
+admirant son ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon vieux, mais le reste?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, qui voyait que Platon ne tenait pas &agrave; comprendre le Fran&ccedil;ais, ne
+se m&ecirc;lait pas de leur conversation. Karata&iuml;ew remerciait pour son
+salaire, et le Fran&ccedil;ais insistait pour avoir ce qui restait de la toile;
+Pierre se d&eacute;cida enfin &agrave; traduire &agrave; Platon la demande du soldat:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin
+puisqu'il y tient...&raquo; Et Karata&iuml;ew tira &agrave; contre-c&oelig;ur de dessus sa
+poitrine un petit paquet de chiffons proprement nou&eacute;, le lui donna sans
+dire mot et tourna sur ses talons.</p>
+
+<p>Le Fran&ccedil;ais regarda les chiffons, comme s'il d&eacute;lib&eacute;rait avec lui-m&ecirc;me,
+interrogea Pierre des yeux, et tout &agrave; coup dit en rougissant:</p>
+
+<p>&laquo;Platoche, dites donc, Platoche, gardez &ccedil;a pour vous,&raquo; et, le lui
+rendant, il s'enfuit.</p>
+
+<p>&laquo;Et l'on dit que ce ne sont pas des chr&eacute;tiens, il y a l&agrave; pourtant une
+&acirc;me! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante,
+et que la main s&egrave;che ne l'est pas... il est nu, lui, et pourtant il m'en
+a fait cadeau.... C'est &eacute;gal, mon ami, &ccedil;a nous profitera...&raquo; Et il
+rentra en souriant dans la baraque.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Quatre semaines s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es depuis que Pierre &eacute;tait prisonnier,
+et, bien que les Fran&ccedil;ais lui eussent propos&eacute; de le faire passer de la
+baraque des soldats dans celle des officiers, il n'y consentit pas.
+Pendant tout ce temps il eut &agrave; subir les plus grandes privations, mais
+sa forte constitution et sa belle sant&eacute; les lui rendirent presque
+insensibles, d'autant plus qu'elles se produisirent graduellement, et
+qu'il les supportait m&ecirc;me avec une certaine joie. Il se sentit enfin
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de cette paix de l'&acirc;me, de ce contentement de soi-m&ecirc;me, que
+jusque-l&agrave; il avait en vain appel&eacute;s de tous ses v&oelig;ux. C'est ce qui
+l'avait si vivement frapp&eacute; dans les soldats &agrave; Borodino, et ce qu'il
+avait inutilement cherch&eacute; dans la philanthropie, dans la
+franc-ma&ccedil;onnerie, dans les distractions de la vie mondaine, dans le vin,
+dans l'h&eacute;ro&iuml;sme du sacrifice, dans son amour romanesque pour Natacha, et
+tout &agrave; coup les terreurs de la mort, les privations et la philosophie
+r&eacute;sign&eacute;e de Karata&iuml;ew firent na&icirc;tre en lui cet apaisement et ce
+contentement int&eacute;rieur qui lui avaient toujours fait d&eacute;faut. Les
+&eacute;pouvantables angoisses qu'il avait &eacute;prouv&eacute;es pendant qu'on fusillait
+ses compagnons d'infortune avaient chass&eacute; &agrave; tout jamais de son esprit
+les pens&eacute;es inqui&egrave;tes et les sentiments auxquels il attribuait
+jusque-l&agrave; tant d'importance. Il ne pensait plus ni &agrave; la Russie, ni &agrave; la
+guerre, ni &agrave; la politique, ni &agrave; Napol&eacute;on. Il comprenait que rien de tout
+cela ne le touchait, qu'il n'&eacute;tait pas appel&eacute; &agrave; juger ce qui se faisait,
+et son intention de tuer Napol&eacute;on lui paraissait non seulement
+incompr&eacute;hensible, mais ridicule, aussi bien que ses calculs
+cabalistiques sur le nombre de la b&ecirc;te de l'Apocalypse. Sa col&egrave;re contre
+sa femme, ses appr&eacute;hensions de voir d&eacute;shonorer son nom, lui semblaient
+aussi vaines que ridicules. Il lui importait bien peu, apr&egrave;s tout, que
+cette femme men&acirc;t la vie qui lui plaisait, et qu'on appr&icirc;t que le nom
+d'un des prisonniers &eacute;tait celui du comte Besoukhow?</p>
+
+<p>Il pensait souvent au prince Andr&eacute;, qui assurait, avec une nuance
+d'amertume et d'ironie, que le bonheur &eacute;tait absolument n&eacute;gatif, et
+insinuait que toutes nos aspirations vers le bonheur r&eacute;el nous &eacute;taient
+donn&eacute;es pour notre tourment, puisque nous ne pouvions jamais les
+r&eacute;aliser.... Mais aujourd'hui l'absence de souffrance, la satisfaction
+des besoins de la vie, et, par cons&eacute;quent, la libert&eacute; dans le choix des
+occupations ou du genre d'existence, se pr&eacute;sentaient &agrave; Pierre comme
+l'id&eacute;al du bonheur sur cette terre. Ici seulement, et pour la premi&egrave;re
+fois, Pierre appr&eacute;cia, parce qu'il en &eacute;tait priv&eacute;, la jouissance de
+manger lorsqu'il avait faim, de boire lorsqu'il avait soif, de dormir
+lorsqu'il avait sommeil, de se chauffer lorsqu'il faisait froid, et de
+causer lorsqu'il avait envie d'&eacute;changer quelques paroles! Il oubliait
+seulement une chose; c'est que l'abondance des biens de ce monde diminue
+le plaisir qu'on &eacute;prouve &agrave; s'en servir, et qu'une trop grande libert&eacute;
+dans le choix des occupations, provenant de son &eacute;ducation, de sa
+richesse et de sa position sociale, rendait ce choix compliqu&eacute;,
+difficile et souvent m&ecirc;me inutile. Toutes les pens&eacute;es de Pierre se
+tournaient vers le moment o&ugrave; il redeviendrait libre, et pourtant, plus
+tard, il se reportait toujours avec joie &agrave; ce mois de captivit&eacute;, et ne
+cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et
+ineffa&ccedil;ables, et surtout du calme moral qu'il avait si compl&egrave;tement
+&eacute;prouv&eacute;s &agrave; cette &eacute;poque de sa vie.</p>
+
+<p>Lorsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit, en
+sortant de la baraque, les coupoles encore sombres et les croix du
+monast&egrave;re de Novo-Di&eacute;vitchi, la gel&eacute;e blanche qui brillait sur l'herbe
+poudreuse, les montagnes des Moineaux et leurs pentes bois&eacute;es se perdant
+au loin dans une brume gris&acirc;tre; lorsqu'il se sentit caress&eacute; par une
+fra&icirc;che brise, qu'il entendit le battement d'ailes des corneilles
+au-dessus de la plaine, qu'il vit soudain la lumi&egrave;re chasser les vapeurs
+du brouillard, le soleil s'&eacute;lever majestueusement derri&egrave;re les nuages et
+les coupoles, les croix, la ros&eacute;e, le lointain, la rivi&egrave;re, &eacute;tinceler &agrave;
+ses rayons resplendissants et joyeux, son c&oelig;ur d&eacute;borda d'&eacute;motion. Cette
+&eacute;motion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces &agrave;
+mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficult&eacute;s de sa
+situation. Cette disposition morale contribua aussi &agrave; entretenir la
+haute opinion qu'avaient de lui ses compagnons de captivit&eacute;. Sa
+connaissance des langues, le respect que lui t&eacute;moignaient les Fran&ccedil;ais,
+sa simplicit&eacute;, sa bont&eacute;, sa force, son humilit&eacute; dans ses rapports avec
+ses camarades, sa facult&eacute; de l'absorber dans de profondes r&eacute;flexions,
+tout faisait de lui &agrave; leurs yeux un &ecirc;tre myst&eacute;rieux et sup&eacute;rieur. Les
+qualit&eacute;s qui, dans sa sph&egrave;re habituelle, &eacute;taient plut&ocirc;t nuisibles et
+g&ecirc;nantes, le transformaient ici presque en h&eacute;ros, et il comprenait que
+cette opinion lui cr&eacute;ait des devoirs.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Dans la nuit du 6 au 7 octobre commen&ccedil;a la retraite des Fran&ccedil;ais: on
+d&eacute;molissait les baraques et les cuisines, on chargeait des charrettes,
+et les troupes et les fourgons s'&eacute;branlaient de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&Agrave; 7 heures du matin, un convoi de Fran&ccedil;ais, en tenue de campagne, le
+shako sur la t&ecirc;te, le fusil sur l'&eacute;paule, la giberne et le sac au dos,
+s'alignaient devant le corps de garde, en &eacute;changeant entre eux, sur
+toute la ligne, un feu crois&eacute; de propos anim&eacute;s, &eacute;maill&eacute;s de jurons. &Agrave;
+l'int&eacute;rieur, tous &eacute;taient pr&ecirc;ts, chauss&eacute;s, habill&eacute;s, n'attendant que
+l'ordre de sortir. Seul le pauvre Sokolow, p&acirc;le, ext&eacute;nu&eacute;, n'&eacute;tait ni
+chauss&eacute;, ni habill&eacute; et poussait des g&eacute;missements incessants. Ses yeux
+cern&eacute;s, sortant de leur orbite, interrogeaient en silence ses
+compagnons, qui ne faisaient aucune attention &agrave; lui. Ce n'&eacute;tait pas tant
+la souffrance (il &eacute;tait malade de la dysenterie) que la crainte d'&ecirc;tre
+abandonn&eacute; qui le tourmentait. Pierre, chauss&eacute; de bottes cousues par
+Karata&iuml;ew, ceint d'une corde, s'assit devant lui sur ses talons.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute donc, Sokolow, ils ne s'en vont pas tout &agrave; fait! Ils ont ici un
+h&ocirc;pital, tu seras peut-&ecirc;tre encore mieux partag&eacute; que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur! c'est ma mort.... Oh! Seigneur! s'&eacute;cria tristement le
+soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais leur en parler, veux-tu?&raquo; lui dit Pierre en se levant et en se
+dirigeant vers la porte.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un caporal et des
+soldats en tenue de campagne. Le caporal, celui-l&agrave; m&ecirc;me qui, la veille,
+avait offert &agrave; Pierre de fumer sa pipe, venait faire l'appel.</p>
+
+<p>&laquo;Caporal, que fera-t-on du malade?&raquo; lui demanda Pierre qui avait peine &agrave;
+le reconna&icirc;tre, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la t&ecirc;te et
+sa jugulaire boutonn&eacute;e, au caporal qu'il voyait tous les jours.</p>
+
+<p>Il fron&ccedil;a le sourcil &agrave; cette question, et, murmurant une grossi&egrave;ret&eacute;
+inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se
+trouva plong&eacute;e dans une demi-obscurit&eacute;; les tambours battirent aux
+champs des deux c&ocirc;t&eacute;s, et &eacute;touff&egrave;rent les plaintes du bless&eacute;. &laquo;La voil&agrave;,
+c'est bien elle!&raquo; se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans
+le dos.... Il venait de retrouver dans la figure transform&eacute;e du caporal,
+dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette
+force brutale, impassible et myst&eacute;rieuse qui poussait les hommes &agrave;
+s'entre-tuer, cette force dont il avait d&eacute;j&agrave; eu conscience pendant le
+supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des
+supplications &agrave; ceux qui en &eacute;taient les instruments, c'&eacute;tait superflu,
+il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en
+silence &agrave; la porte de la baraque.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se press&egrave;rent &agrave;
+la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea
+vers ce m&ecirc;me capitaine qui, au dire du caporal, &eacute;tait si bien dispos&eacute;
+pour lui. Le capitaine &eacute;tait &eacute;galement en tenue de campagne, et sa
+figure avait la m&ecirc;me expression de duret&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Filez, filez!&raquo; disait-il s&eacute;v&egrave;rement aux prisonniers qui passaient.</p>
+
+<p>Quoique Pierre pressent&icirc;t que sa d&eacute;marche n'aurait aucun r&eacute;sultat, il
+s'approcha de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme
+s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! r&eacute;pondit-il
+&agrave; la demande de Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il agonise, r&eacute;pondit ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien...&raquo; s'&eacute;cria le capitaine en col&egrave;re.</p>
+
+<p>Et les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole
+serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils &eacute;taient les
+esclaves de la force.</p>
+
+<p>Les officiers prisonniers furent s&eacute;par&eacute;s des soldats, et on leur ordonna
+d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et
+trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines,
+&eacute;taient tous des &eacute;trangers, beaucoup mieux habill&eacute;s que Pierre; aussi
+ils le regardaient d'un air m&eacute;fiant. Devant lui marchait un gros major,
+en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la
+figure gonfl&eacute;e, jaune et renfrogn&eacute;e. Il tenait d'une main une blague &agrave;
+tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essouffl&eacute;
+et s'&eacute;ventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se f&acirc;chait
+apr&egrave;s tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait &eacute;t&eacute; bouscul&eacute;,
+qu'on se pressait sans raison et qu'on s'&eacute;tonnait sans cause! Un autre
+officier, petit et fluet, interpellait chacun &agrave; tour de r&ocirc;le,
+s'inqui&eacute;tait de savoir o&ugrave; on les menait et de combien serait leur &eacute;tape.
+Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se
+jetait &agrave; droite et &agrave; gauche, et communiquait ses impressions &agrave; ses
+voisins sur chaque quartier de la ville incendi&eacute;e qu'ils traversaient.
+Un troisi&egrave;me, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait
+qu'il se trompait dans la d&eacute;signation des quartiers.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous &agrave; vous quereller? demanda le major avec impatience. Que ce
+soit Saint-Nicolas ou Saint-Blaise, n'est-ce pas la m&ecirc;me chose? Vous
+voyez bien que tout est br&ucirc;l&eacute;.... Voyons, pourquoi me poussez-vous, ce
+n'est pourtant pas la place qui manque, dit-il &agrave; un de ses compagnons
+qui ne l'avait m&ecirc;me pas touch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Qu'en a-t-on fait! s'&eacute;criaient de
+tous c&ocirc;t&eacute;s les prisonniers en regardant les restes de l'incendie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y en a s&ucirc;rement la moiti&eacute; de br&ucirc;l&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai bien dit, &ccedil;a s'&eacute;tendait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque c'est br&ucirc;l&eacute; et que vous le savez, &agrave; quoi bon en parler?&raquo;
+grommela le major.</p>
+
+<p>En traversant un des rares quartiers intacts, les prisonniers recul&egrave;rent
+tout &agrave; coup en passant devant une &eacute;glise, et pouss&egrave;rent des exclamations
+d'horreur et de d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! les mis&eacute;rables! oh! les sauvages! c'est un mort, c'est un mort, et
+on lui a barbouill&eacute; la figure...&raquo;</p>
+
+<p>Pierre se retourna, et aper&ccedil;ut confus&eacute;ment un corps adoss&eacute; contre le mur
+d'enceinte de l'&eacute;glise. Il devina, aux paroles de ses compagnons, que
+c'&eacute;tait le cadavre d'un homme qu'on avait plant&eacute; tout debout, et dont la
+figure avait &eacute;t&eacute; couverte de suie.</p>
+
+<p>&laquo;Marchez, sacr&eacute; nom... marchez donc... trente mille diables!&raquo;
+s'&eacute;cri&egrave;rent les officiers de l'escorte; les soldats fran&ccedil;ais pouss&egrave;rent
+en avant, &agrave; grands coups de briquet, la foule des prisonniers qui
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e devant le mort.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>On d&eacute;boucha dans le voisinage du d&eacute;p&ocirc;t des vivres; les prisonniers
+n'avaient jusque-l&agrave; rencontr&eacute; personne dans les ruelles qu'ils
+longeaient avec leur escorte et ses charrettes; ils tomb&egrave;rent au milieu
+d'une batterie d'artillerie qui avait d'autant plus de peine &agrave; avancer
+que des voitures particuli&egrave;res s'&eacute;taient gliss&eacute;es au milieu de ses
+fourgons.... Tous s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; l'entr&eacute;e du pont pour donner aux
+premiers arriv&eacute;s le temps de passer. Devant, derri&egrave;re, on ne voyait que
+d'interminables files de voitures du train, et sur la droite, &agrave; la
+jonction du chemin de Kalouga, une masse &eacute;norme de troupe, avec leurs
+bagages, s'&eacute;tendait &agrave; perte de vue: c'&eacute;tait le corps de Beauharnais, qui
+&eacute;tait sorti le premier de la ville; en arri&egrave;re, le long des quais et sur
+le pont de pierre, s'avan&ccedil;ait le corps command&eacute; par Ney; les troupes de
+Davout, dont les prisonniers faisaient partie, avaient &agrave; franchir le
+Krimski-Brod (le gu&eacute; de Crim&eacute;e). Apr&egrave;s l'avoir d&eacute;pass&eacute;, ils se virent
+oblig&eacute;s de s'arr&ecirc;ter de nouveau; puis, apr&egrave;s une pause de quelques
+instants, ils se remirent en marche, au milieu de la cohue d'hommes et
+de voitures qui se bousculaient de tous c&ocirc;t&eacute;s. Il leur fallut plus d'une
+heure pour faire les cent pas qui s&eacute;parent le pont de la rue de Kalouga.
+Arriv&eacute;s au carrefour, les prisonniers pass&egrave;rent, r&eacute;unis en groupe, et
+rest&egrave;rent l&agrave; pendant quelques heures. Un bruit incessant, semblable au
+mugissement de la mer, caus&eacute; par le frottement des roues, le
+martellement des pieds des chevaux, les injures et les cris qui se
+croisaient en tous sens, remplissait l'air. Pierre, aplati contre le mur
+d'une maison &agrave; moiti&eacute; br&ucirc;l&eacute;e, pr&ecirc;tait l'oreille &agrave; ce vacarme, qui, dans
+son imagination, se rattachait au roulement du tambour. Quelques-uns de
+ses compagnons se hiss&egrave;rent au-dessus de lui sur la muraille.</p>
+
+<p>&laquo;Que de monde! que de monde!... Et jusque sur les canons encore!... Oh!
+les sc&eacute;l&eacute;rats, vois-tu ce qu'ils ont pill&eacute;?... Regarde donc l&agrave;-bas....
+Ils l'ont vol&eacute; &agrave; une image.... Vrai Dieu! ce sont, pour s&ucirc;r, des
+Allemands! Ah! les mis&eacute;rables!... Ils sont tellement charg&eacute;s, qu'ils en
+tra&icirc;nent la jambe!... Tiens, ils emm&egrave;nent aussi un droschki... et
+celui-l&agrave; qui s'est assis sur ses coffres!... Il m&eacute;riterait d'en recevoir
+une bonne sur la...!... Et quand on pense que cela va durer comme &ccedil;a
+jusqu'au soir!... Vois donc, vois donc.... Est-ce que ce ne sont pas les
+chevaux de Napol&eacute;on!... Quels chevaux! Quelles housses!... Et ces grands
+chiffres et ces grandes couronnes!... &Ccedil;a n'en finira pas!&raquo;</p>
+
+<p>La curiosit&eacute; porta en avant tous les prisonniers, et, gr&acirc;ce &agrave; sa haute
+stature, Pierre put voir par-dessus la t&ecirc;te de ses compagnons ce qui
+excitait si vivement leur int&eacute;r&ecirc;t. Trois cal&egrave;ches, enchev&ecirc;tr&eacute;es entre
+les caissons, avan&ccedil;ant &agrave; grand'peine serr&eacute;es l'une contre l'autre,
+contenaient des femmes fard&eacute;es et attif&eacute;es de couleurs voyantes, qui
+criaient &agrave; tue-t&ecirc;te. &Agrave; dater du moment o&ugrave; Pierre avait reconnu
+l'existence de cette force myst&eacute;rieuse qui, &agrave; un moment donn&eacute;,
+soumettait tous les hommes &agrave; sa terrible influence, rien ne fit plus
+impression sur lui, ni le cadavre enduit de suie pour amuser la
+populace, ni ces femmes allant Dieu sait o&ugrave;, ni l'incendie de Moscou. On
+aurait dit que son &acirc;me, se pr&eacute;parant &agrave; une lutte difficile, se refusait
+&agrave; toute &eacute;motion qui pouvait l'affaiblir. Les femmes pass&egrave;rent, et, apr&egrave;s
+elles, le d&eacute;fil&eacute; des soldats, des t&eacute;l&egrave;gues, des fourgons, des voitures,
+des caissons, et encore des soldats, avec quelques femmes de loin en
+loin, reprit son cours de plus belle.</p>
+
+<p>Pendant cette heure d'attente, Pierre, absorb&eacute; par le mouvement
+g&eacute;n&eacute;ral, ne voyait aucun objet en particulier. Tous, hommes et chevaux,
+semblaient &ecirc;tre pouss&eacute;s par une puissance invisible dans toutes les
+directions, et n'avoir qu'un d&eacute;sir, celui de se d&eacute;passer les uns les
+autres; tous se bousculaient, se heurtaient, s'injuriaient, se
+montraient les poings et les dents, et, sur chaque visage, on lisait
+cette expression dure et r&eacute;solue qui, le matin m&ecirc;me, avait fait une si
+vive impression sur l'esprit de Pierre, quand il l'avait vue empreinte
+sur la figure du caporal.</p>
+
+<p>Enfin, le chef de leur escorte parvint &agrave; faire une trou&eacute;e, et gagna avec
+ses prisonniers la route de Kalouga. Ils march&egrave;rent tout d'une traite et
+ne s'arr&ecirc;t&egrave;rent qu'au coucher du soleil. Les voitures furent d&eacute;tel&eacute;es,
+et les hommes se pr&eacute;par&egrave;rent &agrave; passer la nuit &agrave; la belle &eacute;toile, au
+milieu de jurons, de cris et de querelles interminables. Une voiture
+qui les avait suivis enfon&ccedil;a avec son timon celle d'un des officiers du
+convoi; plusieurs soldats se pr&eacute;cipit&egrave;rent de ce c&ocirc;t&eacute;, les uns pour
+donner des coups de fouet aux chevaux, les autres pour les saisir par la
+bride, et tous au besoin pour se battre entre eux, si bien qu'un
+Allemand fut gri&egrave;vement bless&eacute; &agrave; la t&ecirc;te. On aurait dit qu'un seul et
+m&ecirc;me sentiment de violente r&eacute;action, apr&egrave;s l'entra&icirc;nement d&eacute;sordonn&eacute; de
+la journ&eacute;e, s'&eacute;tait empar&eacute; de ces hommes depuis qu'ils avaient fait
+halte en plein champ, dans le cr&eacute;puscule humide d'une soir&eacute;e d'automne.
+On aurait dit qu'ils venaient de comprendre que leur destination leur
+&eacute;tait encore inconnue, et que bien des mis&egrave;res les attendaient. Les
+soldats de l'escorte traitaient les prisonniers plus durement qu'avant
+leur sortie de la ville, et cette &eacute;tape fut la premi&egrave;re o&ugrave; ils furent
+nourris de viande de cheval. Depuis les officiers jusqu'aux derniers
+soldats, tous t&eacute;moignaient un mauvais vouloir extr&ecirc;me qui contrastait
+avec leurs bons proc&eacute;d&eacute;s d'autrefois. Cette disposition s'accentua
+encore davantage lorsqu'il fut constat&eacute; &agrave; l'appel qu'un soldat russe,
+pr&eacute;textant une violente colique s'&eacute;tait enfui, et Pierre vit un Fran&ccedil;ais
+battre un Russe pour s'&ecirc;tre trop &eacute;loign&eacute; de la grand'route; il entendit
+aussi le capitaine son ami tancer vertement le sous-officier, en le
+mena&ccedil;ant de le faire passer en jugement &agrave; cause de la fuite du
+prisonnier. Le sous-officier ayant r&eacute;pliqu&eacute; que le soldat &eacute;tait malade
+et ne pouvait marcher, l'officier r&eacute;pondit qu'ils avaient re&ccedil;u l'ordre
+de fusiller les tra&icirc;nards. Pierre sentit alors que cette force brutale
+qui l'avait terrass&eacute; une premi&egrave;re fois, allait de nouveau s'imposer &agrave;
+lui; il en eut peur, mais plus il se sentait pr&egrave;s d'&ecirc;tre &eacute;cras&eacute; par
+elle, plus s'&eacute;levait et se d&eacute;veloppait dans son &acirc;me une puissance de
+vie, ind&eacute;pendante de toute influence ext&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Il soupa d'un gruau de seigle et d'un morceau de viande de cheval, et
+causa avec ses camarades. Ils ne parl&egrave;rent ensemble ni de ce qu'ils
+avaient vu &agrave; Moscou, ni de la grossi&egrave;ret&eacute; des Fran&ccedil;ais &agrave; leur &eacute;gard, ni
+de l'ordre de les fusiller en cas de fuite, mais de leurs souvenirs
+personnels et de quelques incidents comiques de leurs campagnes: il n'en
+fallut pas davantage pour les mettre en gaiet&eacute; et leur faire
+momentan&eacute;ment oublier la gravit&eacute; de leur situation.</p>
+
+<p>Le soleil &eacute;tait couch&eacute; depuis longtemps, de brillantes &eacute;toiles
+s'allumaient une &agrave; une dans le ciel, et le disque de la pleine lune,
+dont la couleur rouge sang rappelait la lueur des incendies, s'&eacute;levait
+majestueusement au bord de l'horizon et glissait dans les vapeurs
+gris&acirc;tres, en r&eacute;pandant dans l'espace sa clart&eacute;. La soir&eacute;e &eacute;tait finie,
+mais ce n'&eacute;tait pas encore la nuit. Pierre se leva, quitta ses nouveaux
+compagnons et passa, entre les feux, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la route, o&ugrave; se
+trouvaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Une sentinelle
+l'arr&ecirc;ta: il fut oblig&eacute; de revenir sur ses pas, mais, au lieu de
+retourner aupr&egrave;s de ses camarades, il s'assit par terre derri&egrave;re une des
+charrettes, et, ramenant &agrave; lui ses pieds, la t&ecirc;te baiss&eacute;e, il resta l&agrave; &agrave;
+r&eacute;fl&eacute;chir. Plus d'une heure s'&eacute;coula ainsi sans que personne songe&acirc;t &agrave;
+s'occuper de lui. Tout &agrave; coup il partit d'un si bruyant &eacute;clat de rire,
+de ce gros rire bon enfant qui le secouait de la t&ecirc;te aux pieds, qu'on
+se retourna de tous c&ocirc;t&eacute;s &agrave; cette &eacute;trange explosion de gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! faisait Pierre en se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me.... Il ne m'a pas
+laiss&eacute; passer, le soldat!... On m'a attrap&eacute;, on m'a enferm&eacute;, et l'on me
+tient prisonnier!... Qui &ccedil;a, moi? mon &acirc;me immortelle?... Ah! ah! ah!&raquo;</p>
+
+<p>Et il riait aux larmes. Un soldat se leva et s'approcha pour voir ce qui
+provoquait le rire de ce colosse. Pierre cessa de rire, se leva &agrave; son
+tour, et, s'&eacute;loignant de l'indiscret, regarda autour de lui.</p>
+
+<p>Le calme r&eacute;gnait dans le bivouac, si anim&eacute; quelques heures auparavant
+par le bruit des voix et le p&eacute;tillement des feux, dont les tisons
+p&acirc;lissaient maintenant et s'&eacute;teignaient peu &agrave; peu. La pleine lune &eacute;tait
+arriv&eacute;e au z&eacute;nith; les bois et les champs, invisibles jusque-l&agrave;, se
+dessinaient nettement &agrave; l'entour, et au del&agrave; de ces champs et de ces
+bois inond&eacute;s de lumi&egrave;re, l'&oelig;il se perdait dans les profondeurs infinies
+d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament
+o&ugrave; scintillaient &agrave; cette heure des myriades d'&eacute;toiles.</p>
+
+<p>&laquo;Et tout cela est &agrave; moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela
+c'est moi!... Et c'est &laquo;cela&raquo; qu'ils ont pris, c'est &laquo;cela&raquo; qu'ils ont
+enferm&eacute; dans une baraque!&raquo;</p>
+
+<p>Il sourit et alla se coucher aupr&egrave;s de ses camarades.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+
+<p>Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit &agrave; Koutouzow
+une lettre de Napol&eacute;on qui contenait des propositions de paix; cette
+lettre &eacute;tait faussement dat&eacute;e de Moscou, car Napol&eacute;on se trouvait alors
+un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga.
+Koutouzow r&eacute;pondit &agrave; cette lettre, comme &agrave; la premi&egrave;re apport&eacute;e par
+Lauriston, qu'il ne pouvait &ecirc;tre question de paix.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te
+d'un corps de partisans, que les forces ennemies observ&eacute;es &agrave; Faminsk se
+composaient de la division Broussier, et que cette division, s&eacute;par&eacute;e du
+reste de l'arm&eacute;e, pouvait &ecirc;tre facilement culbut&eacute;e. Officiers et soldats
+demandaient &agrave; grands cris &agrave; sortir de l'inaction, et les g&eacute;n&eacute;raux de
+l'&eacute;tat-major, excit&eacute;s par le souvenir de la facile victoire de
+Taroutino, insistaient aupr&egrave;s de Koutouzow pour qu'il acc&eacute;d&acirc;t &agrave; la
+proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant &agrave;
+refuser de prendre l'offensive, on se d&eacute;cida pour un terme moyen: on
+enverrait un petit d&eacute;tachement pour attaquer Broussier.</p>
+
+<p>Par un &eacute;trange effet du hasard, cette mission de la plus grande
+importance, comme la suite le prouva, fut confi&eacute;e &agrave; Dokhtourow, &agrave; qui
+son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une r&eacute;putation
+d'ind&eacute;cision et d'impr&eacute;voyance, et que personne n'a jamais song&eacute; &agrave;
+repr&eacute;senter, comme tant d'autres composant des plans de bataille,
+s'&eacute;lan&ccedil;ant en avant de son r&eacute;giment, et jetant &agrave; pleines mains des croix
+sur les batteries. C'&eacute;tait cependant ce m&ecirc;me Dokhtourow que nous
+trouvons pendant toutes nos guerres avec les Fran&ccedil;ais, depuis Austerlitz
+jusqu'&agrave; l'ann&eacute;e 1815 &agrave; la t&ecirc;te des op&eacute;rations les plus difficiles.
+C'&eacute;tait lui qui &eacute;tait rest&eacute; le dernier &agrave; la chauss&eacute;e d'Aughest, lors de
+la bataille d'Austerlitz, reformant les r&eacute;giments et sauvant tout ce qui
+pouvait &ecirc;tre sauv&eacute; dans cette d&eacute;route o&ugrave; pas un g&eacute;n&eacute;ral n'&eacute;tait &agrave;
+l'arri&egrave;re-garde. Malade de la fi&egrave;vre, il allait ensuite avec vingt mille
+hommes d&eacute;fendre Smolensk contre toute l'arm&eacute;e de Napol&eacute;on. Arriv&eacute; l&agrave;, &agrave;
+peine s'est-il endormi d'un sommeil agit&eacute;, que la canonnade le r&eacute;veilla,
+et Smolensk tint toute la journ&eacute;e. &Agrave; la bataille de Borodino lorsque
+Bagration est tu&eacute;, que nos troupes du flanc gauche sont d&eacute;cim&eacute;es dans la
+proportion de 9 &agrave; 1, que toute la force de l'artillerie fran&ccedil;aise est
+dirig&eacute;e de ce c&ocirc;t&eacute;, c'est encore ce Dokhtourow &laquo;ind&eacute;cis et impr&eacute;voyant&raquo;
+que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour r&eacute;parer la faute qu'il avait
+commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et
+Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc
+lui qu'on envoya &agrave; Fominsk, puis &agrave; Malo-Yaroslavetz, et c'est l&agrave;, on
+peut le dire sans crainte d'&ecirc;tre d&eacute;menti, que commen&ccedil;a la d&eacute;route des
+Fran&ccedil;ais. On chante en vers et en prose bien des g&eacute;nies et bien des
+h&eacute;ros de cette p&eacute;riode de la campagne, mais de Dokhtourow on dit &agrave; peine
+un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un &eacute;loge
+&eacute;quivoque.</p>
+
+<p>Le 10 octobre, le jour m&ecirc;me o&ugrave; Dokhtourow s'arr&ecirc;tait &agrave; mi-chemin de
+Fominsk dans le village d'Aristow, et s'appr&ecirc;tait &agrave; ex&eacute;cuter l'ordre de
+Koutouzow, l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, atteignant dans ses mouvements d&eacute;sordonn&eacute;s
+les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer
+bataille, tourna brusquement &agrave; gauche, sans raison apparente, sur la
+grand'route le Kalouga, et entra &agrave; Fominsk, occup&eacute; jusque-l&agrave; par
+Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le d&eacute;tachement de Dorokhow,
+et deux autres d&eacute;tachements moins importants, ceux de Figner et de
+Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat fran&ccedil;ais de
+la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les
+troupes &eacute;tablies &agrave; Fominsk composaient l'arri&egrave;re-garde de l'arm&eacute;e,
+qu'elle avait quitt&eacute; Moscou cinq jours auparavant, et que Napol&eacute;on &eacute;tait
+avec elle. Les cosaques du d&eacute;tachement, qui avaient aper&ccedil;u les r&eacute;giments
+fran&ccedil;ais de la garde sur la route de Horovsk, confirm&egrave;rent cette
+d&eacute;position. Il devenait d&egrave;s lors &eacute;vident qu'au lieu d'une division, on
+avait devant soi toute l'arm&eacute;e ennemie sortie de Moscou et marchant dans
+une direction impr&eacute;vue. Dokhtourow, qui avait re&ccedil;u ordre d'attaquer
+Fominsk, h&eacute;sitait &agrave; entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus
+une id&eacute;e bien nette de ce qu'il avait &agrave; faire, en face de cette nouvelle
+complication. Bien que Yermolow l'engage&acirc;t &agrave; prendre une d&eacute;cision, il
+insista sur la n&eacute;cessit&eacute; de recevoir de nouveaux ordres du commandant en
+chef. &Agrave; cet effet on envoya un rapport &agrave; l'&eacute;tat-major, et ce rapport fut
+confi&eacute; &agrave; Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les
+explications verbales, et qui, apr&egrave;s avoir re&ccedil;u le paquet et les
+instructions, partit pour le quartier g&eacute;n&eacute;ral, accompagn&eacute; d'un cosaque
+et de deux chevaux de rechange.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Cette nuit d'automne &eacute;tait sombre et chaude. Apr&egrave;s avoir fait trente
+verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et d&eacute;fonc&eacute;e par la
+pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva &agrave; L&eacute;tachevka, &agrave;
+deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entour&eacute;e
+d'une haie s&egrave;che de branches tress&eacute;es, sur laquelle &eacute;tait une pancarte
+portant les mots &laquo;Quartier g&eacute;n&eacute;ral&raquo;. Jetant &agrave; son cosaque la bride de
+son cheval il entra dans l'antichambre, o&ugrave; r&eacute;gnait la plus profonde
+obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Le g&eacute;n&eacute;ral de service?... Tr&egrave;s important! dit-il en s'adressant &agrave; une
+ombre qui se leva en sursaut &agrave; ces mots.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tr&egrave;s malade depuis hier; voil&agrave; trois nuits qu'il ne dort pas,
+r&eacute;pondit la voix endormie d'un domestique militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allez alors r&eacute;veiller le capitaine.... Je vous dis que c'est
+tr&egrave;s urgent, c'est de la part du g&eacute;n&eacute;ral Dokhtourow, reprit l'envoy&eacute; en
+suivant &agrave; t&acirc;tons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait,
+de son c&ocirc;t&eacute;, &eacute;veiller le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Noblesse, Votre Noblesse, un &laquo;coulier&raquo;!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'&eacute;cria le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;De la part de Dokhtourow. Napol&eacute;on est &agrave; Fominsk! dit Bolhovitinow en
+devinant &agrave; la voix que ce n'&eacute;tait pas Konovnitzine.</p>
+
+<p>Le capitaine b&acirc;illait et s'&eacute;tirait.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le r&eacute;veiller, dit-il: il est
+assez malade, et ce ne sont peut-&ecirc;tre que des bruits.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre &agrave;
+l'instant m&ecirc;me au g&eacute;n&eacute;ral de service.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez un peu que j'aie de la lumi&egrave;re. O&ugrave; diable te fourres-tu donc
+toujours?&raquo; ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait
+&eacute;tait Scherbinine, aide de camp du g&eacute;n&eacute;ral Konovnitzine. &laquo;J'ai trouv&eacute;,
+j'ai trouv&eacute;!&raquo; poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier.</p>
+
+<p>&Agrave; la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer,
+Bolhovitinow le reconnut et aper&ccedil;ut, dans l'angle oppos&eacute; de la chambre,
+un autre dormeur, qui &eacute;tait le g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&laquo;Qui a donn&eacute; ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli.</p>
+
+<p>&mdash;La nouvelle est s&ucirc;re, r&eacute;pondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques
+et les espions disent tous la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra donc le r&eacute;veiller,&raquo; se dit Scherbinine en s'approchant de
+l'homme endormi, qui &eacute;tait coiff&eacute; d'un bonnet de coton et envelopp&eacute; d'un
+manteau militaire.</p>
+
+<p>&laquo;Piotr P&eacute;trovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea
+pas...&mdash;Au quartier g&eacute;n&eacute;ral!&raquo; dit-il plus haut et en souriant, sachant
+que ces mots seraient d'un effet magique.</p>
+
+<p>En effet, la t&ecirc;te coiff&eacute;e du bonnet de coton se souleva aussit&ocirc;t, et sur
+la belle et grave physionomie du g&eacute;n&eacute;ral, dont les joues &eacute;taient
+empourpr&eacute;es par la fi&egrave;vre, passa, comme un &eacute;clair, l'impression de son
+dernier r&ecirc;ve, bien &eacute;loign&eacute; sans doute de l'actualit&eacute;; soudain il
+tressaillit et reprit son air habituel.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce? De qui?&raquo; demanda-t-il sans se presser.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;cout&eacute; le rapport de l'officier, il d&eacute;cacheta le pli et le
+lut. Ceci fait, il posa &agrave; terre ses pieds chauss&eacute;s de bas de laine,
+chercha ses bottes, &ocirc;ta son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et
+mit sa casquette.</p>
+
+<p>&laquo;Combien de temps as-tu mis &agrave; venir? Allons chez Son Altesse.&raquo;</p>
+
+<p>Konovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une
+grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps &agrave; perdre. &Eacute;tait-ce
+un bien? &Eacute;tait-ce un mal? Il ne se le demandait m&ecirc;me pas. Du reste peu
+lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence &agrave; juger
+la guerre, il trouvait cela compl&egrave;tement inutile. Seulement il &eacute;tait
+profond&eacute;ment convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour
+en arriver l&agrave;, il n'y avait qu'&agrave; faire strictement son devoir, et il
+s'en acquittait sans tr&ecirc;ve ni merci.</p>
+
+<p>Konovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir &eacute;t&eacute; ajout&eacute; que
+par pure convenance &agrave; la liste des h&eacute;ros de 1812, Barclay, Ra&iuml;evsky,
+Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa r&eacute;putation &eacute;tait celle d'un
+homme de fort peu de capacit&eacute;s et de connaissances; &agrave; l'exemple de
+Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui
+aussi, il se trouvait toujours m&ecirc;l&eacute; aux situations les plus graves.
+Depuis qu'il remplissait les fonctions de g&eacute;n&eacute;ral de service, il
+dormait les portes ouvertes, et se faisait r&eacute;veiller &agrave; l'arriv&eacute;e de
+chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui
+reprochait m&ecirc;me de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop
+en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il &eacute;tait une de ces chevilles
+ouvri&egrave;res qui, sans bruit et sans &eacute;clat, constituent le c&ocirc;t&eacute; essentiel
+du m&eacute;canisme d'une machine.</p>
+
+<p>En sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine
+fron&ccedil;a le sourcil, en partie &agrave; cause de son mal de t&ecirc;te qui augmentait,
+en partie dans la pr&eacute;vision de l'effet que cette nouvelle allait
+produire sur les gros bonnets de l'&eacute;tat-major, sur Bennigsen surtout,
+qui, depuis l'affaire de Taroutino, &eacute;tait &agrave; couteaux tir&eacute;s avec le
+commandant en chef. Il sentait que c'&eacute;tait in&eacute;vitable, et ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher de prendre &agrave; c&oelig;ur les discussions qu'elle devait forc&eacute;ment
+soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de
+l'&eacute;v&eacute;nement, s'empressa aussit&ocirc;t d'exposer longuement ses combinaisons
+au g&eacute;n&eacute;ral qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigu&eacute;,
+dut lui rappeler qu'il &eacute;tait temps d'aller chez Son Altesse.</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait
+souvent dans la journ&eacute;e. Pour la nuit, il s'&eacute;tendait sur son lit sans se
+d&eacute;shabiller, et la passait presque tout enti&egrave;re &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir, sa grosse
+t&ecirc;te balafr&eacute;e appuy&eacute;e sur sa main, et son &oelig;il unique plongeant dans
+l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'&eacute;tat-major, en
+correspondance directe avec l'Empereur, &eacute;vitait Koutouzow, celui-ci se
+sentait plus &agrave; l'aise, en ce sens que, de cette fa&ccedil;on, il ne serait plus
+incessamment sollicit&eacute; d'attaquer l'ennemi mal &agrave; propos. Ils doivent
+comprendre, se disait-il en pensant &agrave; l'enseignement qui ressortait de
+la bataille de Taroutino, que nous avons tout &agrave; perdre en prenant
+l'offensive. Le temps et la patience, voil&agrave; mes deux alli&eacute;s! Il &eacute;tait
+s&ucirc;r que le fruit tomberait de lui-m&ecirc;me lorsqu'il serait m&ucirc;r; il &eacute;tait
+s&ucirc;r, en chasseur exp&eacute;riment&eacute;, que l'animal &eacute;tait gri&egrave;vement bless&eacute; par
+le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'&eacute;tait-il
+mortellement? La question n'&eacute;tait pas encore r&eacute;solue. Les rapports qu'il
+recevait de tous c&ocirc;t&eacute;s le lui donnaient &agrave; penser, mais il attendait des
+preuves irr&eacute;cusables. &laquo;Ils me proposent des man&oelig;uvres, des attaques.
+Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est
+une chose si r&eacute;jouissante!... De v&eacute;ritables enfants!&raquo;</p>
+
+<p>Le rapport de Dorokhow &agrave; propos de la division Broussier, les nouvelles
+des partisans, les mis&egrave;res par lesquelles passait l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, les
+bruits qu'on faisait courir sur son d&eacute;part de Moscou, tout le confirmait
+dans l'id&eacute;e qu'elle &eacute;tait vaincue, et qu'elle se pr&eacute;parait &agrave; battre en
+retraite. Ce n'&eacute;taient, il est vrai, que des suppositions, fort
+plausibles peut-&ecirc;tre aux yeux des jeunes gens, mais pas &agrave; ceux de
+Koutouzow. Avec sa vieille exp&eacute;rience, il savait quel cas il fallait
+faire des on-dit, il savait &eacute;galement combien les hommes sont enclins &agrave;
+tirer des d&eacute;ductions conformes &agrave; leurs d&eacute;sirs, et &agrave; ne tenir aucun
+compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow d&eacute;sirait
+une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'&eacute;tait sa
+seule pr&eacute;occupation, le reste n'&eacute;tait que l'accessoire, comme
+l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles
+entraient ses conversations avec son &eacute;tat-major, sa correspondance avec
+Mme de Sta&euml;l et ses amis de P&eacute;tersbourg, la lecture des romans et la
+distribution des r&eacute;compenses. Mais la d&eacute;faite imminente des Fran&ccedil;ais,
+que seul il avait pr&eacute;vue, &eacute;tait son unique et son plus ardent d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait absorb&eacute; dans ces r&eacute;flexions, lorsqu'il entendit du bruit dans
+la chambre voisine: c'&eacute;taient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui
+venaient d'y entrer.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! qui est l&agrave;? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?&raquo; s'&eacute;cria le mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la
+nouvelle.</p>
+
+<p>&laquo;Qui l'a apport&eacute;e? demanda-t-il d'un air froidement s&eacute;v&egrave;re, dont ce
+dernier fut frapp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne peut y avoir de doute, Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le fasse venir!&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow, un pied &agrave; terre, s'&eacute;tait &agrave; moiti&eacute; renvers&eacute; sur son lit, en
+s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son &oelig;il demi ferm&eacute;,
+fix&eacute; sur Bolhovitinow, cherchait &agrave; d&eacute;couvrir sur sa physionomie ce qu'il
+d&eacute;sirait tant y lire.</p>
+
+<p>&laquo;Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il &agrave; voix basse, en ramenant sur sa
+poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les
+bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napol&eacute;on aurait-il quitt&eacute;
+Moscou? Est-ce bien vrai?&raquo;</p>
+
+<p>L'officier commen&ccedil;a par lui transmettre ce qui lui avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;
+verbalement.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;p&ecirc;che-toi, ne me fais pas languir,&raquo; interrompit Koutouzow.</p>
+
+<p>L'envoy&eacute; acheva son r&eacute;cit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un
+mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arr&ecirc;ta d'un geste, et essaya de
+dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute;, vers l'angle de l'isba o&ugrave; &eacute;taient les images.</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur Dieu, mon Cr&eacute;ateur! Tu as exauc&eacute; ma pri&egrave;re... dit-il d'une
+voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauv&eacute;e!&raquo; et il
+fondit en larmes.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>&Agrave; dater de ce moment et jusqu'&agrave; la fin de la campagne, Koutouzow employa
+tous les moyens en son pouvoir pour emp&ecirc;cher, soit par autorit&eacute;, soit
+par ruse, soit m&ecirc;me par les pri&egrave;res, ses troupes de prendre l'offensive
+et de s'&eacute;puiser en rencontres st&eacute;riles avec un ennemi dont la perte
+&eacute;tait d&eacute;sormais assur&eacute;e. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz,
+Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'&eacute;vacuation
+compl&egrave;te de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que
+l'ennemi fuit en sens inverse.</p>
+
+<p>Les historiens de Napol&eacute;on, en nous d&eacute;crivant ses habiles man&oelig;uvres &agrave;
+Taroutino et &agrave; Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur
+ce qui serait arriv&eacute; s'il avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans les riches gouvernements du
+Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a emp&ecirc;ch&eacute; Napol&eacute;on de se
+diriger de ce c&ocirc;t&eacute;, mais que, par cette man&oelig;uvre, il n'aurait pas
+davantage sauv&eacute; son arm&eacute;e, qui portait en elle les &eacute;l&eacute;ments infaillibles
+de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus
+permis de r&eacute;parer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la
+population &eacute;tait anim&eacute;e des m&ecirc;mes sentiments que celle de Moscou, que
+dans cette derni&egrave;re ville, o&ugrave; il n'avait pu se maintenir, malgr&eacute;
+l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes
+de cette arm&eacute;e d&eacute;band&eacute;e s'enfuyaient avec leurs chefs, tous pouss&eacute;s par
+le seul d&eacute;sir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont
+ils se rendaient confus&eacute;ment compte.</p>
+
+<p>Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napol&eacute;on &agrave; Malo-Yaroslavetz, le
+g&eacute;n&eacute;ral Mouton, en conseillant de partir en toute h&acirc;te, ne trouva-t-il
+pas un seul contradicteur, et personne, pas m&ecirc;me Napol&eacute;on, ne chercha &agrave;
+combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'imp&eacute;rieuse
+n&eacute;cessit&eacute; de battre au plus t&ocirc;t en retraite pour vaincre un certain
+sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression
+ext&eacute;rieure rend&icirc;t ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression
+ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain m&ecirc;me de la r&eacute;union,
+Napol&eacute;on &eacute;tant all&eacute; de grand matin, avec plusieurs mar&eacute;chaux et son
+escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entour&eacute; par des cosaques
+en maraude, et ne fut sauv&eacute; que gr&acirc;ce &agrave; ce m&ecirc;me amour du butin qui avait
+d&eacute;j&agrave; perdu les Fran&ccedil;ais &agrave; Moscou. Les cosaques, entra&icirc;n&eacute;s par le besoin
+du pillage comme &agrave; Taroutino, ne firent aucune attention &agrave; Napol&eacute;on, qui
+eut le temps de leur &eacute;chapper. Lorsque la nouvelle se r&eacute;pandit que &laquo;les
+enfants du Don&raquo; auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son
+arm&eacute;e, il devint &eacute;vident qu'il ne restait plus qu'&agrave; reprendre la route
+la plus voisine et la plus connue. Napol&eacute;on, qui avait perdu de sa
+hardiesse et de sa vigueur, comprit la port&eacute;e de cet incident, se rangea
+&agrave; l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la
+marche de ses troupes en arri&egrave;re ne prouvent en aucune fa&ccedil;on qu'il ait
+ordonn&eacute; de lui-m&ecirc;me ce mouvement: il subissait l'influence des forces
+occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'arm&eacute;e.</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e des Fran&ccedil;ais en Russie, Moscou &eacute;tait pour eux la terre
+promise: &agrave; leur sortie, la terre promise, c'&eacute;tait la patrie! Mais la
+patrie &eacute;tait bien &eacute;loign&eacute;e, et l'homme qui a devant lui mille verstes &agrave;
+faire avant d'arriver &agrave; sa destination se dit le plus souvent qu'il en
+fera quarante dans sa journ&eacute;e et se reposera le soir; le repos du soir
+d&eacute;robe &agrave; sa vue la distance qui le s&eacute;pare encore du but o&ugrave; tendent
+toutes ses esp&eacute;rances et tous ses d&eacute;sirs. Smolensk fut le premier point
+qui attira les Fran&ccedil;ais sur le chemin qu'ils avaient d&eacute;j&agrave; suivi; sans
+doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes
+fra&icirc;ches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la
+force de marcher et de supporter leurs mis&egrave;res. En dehors de la cause
+premi&egrave;re de cette pouss&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale, qui liait en un seul corps toutes
+ces troupes et leur imprimait une certaine &eacute;nergie, il y en avait encore
+une autre, leur quantit&eacute;. Cette masse &eacute;norme, d'apr&egrave;s les lois m&ecirc;mes de
+l'attraction, attirait &agrave; elles les atomes individuels. Chacun de ses
+soldats ne d&eacute;sirait qu'une chose, &ecirc;tre fait prisonnier pour &eacute;chapper aux
+souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre
+occasion pour d&eacute;poser les armes, cette occasion ne se rencontrait pas
+fr&eacute;quemment; la rapidit&eacute; du mouvement et le nombre des troupes y
+mettaient obstacle, et le d&eacute;chirement int&eacute;rieur de ce corps ne pouvait
+acc&eacute;l&eacute;rer que dans une certaine limite le progr&egrave;s incessant de la
+dissolution.</p>
+
+<p>Aucun des g&eacute;n&eacute;raux russes, &agrave; l'exception de Koutouzow, ne l'avait
+compris, car les officiers sup&eacute;rieurs de l'arm&eacute;e br&ucirc;laient du d&eacute;sir de
+donner la chasse aux Fran&ccedil;ais, de leur couper la retraite, de les
+&eacute;craser, tous demandaient &agrave; les attaquer. Koutouzow seul employait
+toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent
+impuissantes dans un pareil moment, &agrave; contrecarrer ce d&eacute;sir; son
+entourage le calomniait et le d&eacute;chirait &agrave; belles dents. &Agrave; Viazma m&ecirc;me,
+Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le
+voisinage des Fran&ccedil;ais, ne purent se retenir de culbuter deux corps
+ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoy&egrave;rent,
+au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'apr&egrave;s
+eux, devait avoir pour effet de barrer la route &agrave; Napol&eacute;on, eut lieu,
+malgr&eacute; tous les efforts du commandant en chef pour l'emp&ecirc;cher. Quelques
+r&eacute;giments d'infanterie s'&eacute;lanc&egrave;rent en avant, musique en t&ecirc;te, tu&egrave;rent
+et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant &agrave; arr&ecirc;ter qui que ce
+soit, ils n'arr&ecirc;t&egrave;rent personne. L'arm&eacute;e fran&ccedil;aise serra les rangs, et
+poursuivit, en fondant peu &agrave; peu, sa route fatale vers Smolensk.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE V</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Peu d'&eacute;v&eacute;nements historiques sont aussi instructifs que la bataille de
+Borodino, l'occupation de Moscou par les Fran&ccedil;ais et leur retraite sans
+nouveaux combats.</p>
+
+<p>Tous les historiens s'accordent &agrave; dire que l'action ext&eacute;rieure des
+peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par
+les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison
+des succ&egrave;s militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.</p>
+
+<p>Ils sont sans doute &eacute;tranges les r&eacute;cits officiels qui nous montrent
+comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble
+son arm&eacute;e, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire,
+massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de
+plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine &agrave; comprendre que
+la d&eacute;faite d'une arm&eacute;e, c'est-&agrave;-dire de la centi&egrave;me partie des forces de
+tout un peuple, entra&icirc;ne sa soumission, ces faits n&eacute;anmoins confirment
+la justesse de l'observation des historiens. Que l'arm&eacute;e gagne une
+grande bataille, et aussit&ocirc;t les droits du vainqueur s'augmentent au
+d&eacute;triment du vaincu; que l'arm&eacute;e au contraire soit battue, et le peuple
+qu'elle a derri&egrave;re elle perd ses droits dans la mesure de l'&eacute;chec
+qu'elle a subi, et, si la d&eacute;route est compl&egrave;te, se soumet compl&egrave;tement.
+Cela a toujours &eacute;t&eacute; ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps
+les plus recul&eacute;s jusqu'&agrave; nos jours, et les guerres de Napol&eacute;on
+confirment cette r&egrave;gle. &Agrave; la suite de la d&eacute;faite des troupes
+autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France
+s'accroissent d'autant; la victoire d'I&eacute;na et d'Auerst&aelig;dt met fin &agrave;
+l'existence ind&eacute;pendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Fran&ccedil;ais
+entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel
+&agrave; l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de
+leur arm&eacute;e en est la cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux
+exigences de l'histoire, et de soutenir en cons&eacute;quence que le champ de
+bataille de Borodino est rest&eacute; aux Russes, et qu'apr&egrave;s l'&eacute;vacuation de
+Moscou l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise a &eacute;t&eacute; d&eacute;truite par les combats qui lui ont &eacute;t&eacute;
+livr&eacute;s! Toute la campagne de 1812, &agrave; partir de la bataille de Borodino
+jusqu'&agrave; la sortie du dernier Fran&ccedil;ais, prouve d'abord qu'une bataille
+gagn&eacute;e n'a pas forc&eacute;ment pour r&eacute;sultat une conqu&ecirc;te, et n'en est m&ecirc;me
+pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui d&eacute;cide du
+sort des peuples, ne r&eacute;side pas dans les conqu&eacute;rants, dans les arm&eacute;es et
+dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.</p>
+
+<p>En parlant de la situation de la grande arm&eacute;e, les historiens fran&ccedil;ais
+nous assurent que tout y &eacute;tait dans l'ordre le plus parfait, except&eacute;
+toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils
+ajoutent m&ecirc;me que le fourrage manquait pour les chevaux et le b&eacute;tail, et
+qu'on ne pouvait rem&eacute;dier &agrave; cet inconv&eacute;nient, parce que les paysans des
+alentours br&ucirc;laient leur foin pour ne pas le vendre.</p>
+
+<p>Il s'ensuit donc qu'une bataille gagn&eacute;e n'eut pas ses cons&eacute;quences
+accoutum&eacute;es, parce que ces m&ecirc;mes paysans qui vinrent &agrave; Moscou apr&egrave;s le
+d&eacute;part des Fran&ccedil;ais pour piller la ville, et ne faisaient certainement
+pas preuve en cela de sentiments h&eacute;ro&iuml;ques, aim&egrave;rent mieux br&ucirc;ler leur
+foin que d'en fournir &agrave; l'envahisseur, malgr&eacute; le prix &eacute;lev&eacute; qu'il leur
+en offrait!</p>
+
+<p>Repr&eacute;sentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre &agrave; l'&eacute;p&eacute;e
+selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se
+sentant atteint mortellement, jette l&agrave; son arme pour prendre une massue,
+et s'en serve pour sa d&eacute;fense. Bien qu'il ait trouv&eacute; l&agrave; le moyen le plus
+simple d'en arriver &agrave; ses fins, les sentiments chevaleresques dont il
+est anim&eacute; l'obligent &agrave; dissimuler cette d&eacute;rogation aux coutumes &eacute;tablies
+et &agrave; soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les r&egrave;gles...
+et l'on comprendra d&egrave;s lors combien il peut se produire de confusion
+dans le r&eacute;cit d'un semblable duel. Le Fran&ccedil;ais c'est le duelliste qui
+exige que la lutte ait lieu d'une mani&egrave;re courtoise. L'adversaire qui
+jette l&agrave; l'&eacute;p&eacute;e pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes
+qui se travaillent &agrave; expliquer le duel selon tous les principes, ce sont
+les historiens.</p>
+
+<p>&Agrave; dater de Smolensk commen&ccedil;a une guerre &agrave; laquelle ne pouvait
+s'appliquer aucune des traditions re&ccedil;ues. L'incendie des villes et des
+villages, la retraite apr&egrave;s les batailles, le coup de massue de
+Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se
+faisait en dehors des lois habituelles. Napol&eacute;on, arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Moscou dans
+la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne
+cessa-t-il de s'en plaindre &agrave; Koutouzow et &agrave; l'Empereur Alexandre; mais,
+malgr&eacute; ses r&eacute;clamations, et malgr&eacute; la honte qu'&eacute;prouvaient peut-&ecirc;tre
+certains hauts personnages &agrave; voir le pays se battre de cette fa&ccedil;on, la
+massue nationale se leva mena&ccedil;ante, et, sans s'inqui&eacute;ter du bon go&ucirc;t et
+des r&egrave;gles, frappa et &eacute;crasa les Fran&ccedil;ais jusqu'au moment o&ugrave;, de sa
+force brutale et grandiose, elle eut compl&egrave;tement an&eacute;anti l'invasion!
+Heureux le peuple qui, au lieu de pr&eacute;senter son &eacute;p&eacute;e par la poign&eacute;e &agrave;
+son g&eacute;n&eacute;reux vainqueur, prend en main la premi&egrave;re massue venue, sans
+s'inqui&eacute;ter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne
+la d&eacute;pose que lorsque la col&egrave;re et la vengeance ont fait place dans son
+c&oelig;ur au m&eacute;pris et &agrave; la compassion!</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Une des exceptions les plus frappantes et les plus f&eacute;condes en r&eacute;sultats
+aux pr&eacute;tendues lois de la guerre est sans contredit l'action isol&eacute;e des
+individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la
+campagne. Ce genre d'op&eacute;rations se produit toujours dans une guerre
+nationale, c'est-&agrave;-dire qu'au lieu de se r&eacute;unir en nombre, les hommes se
+divisent par petits d&eacute;tachements, attaquent &agrave; l'improviste et se
+d&eacute;bandent d&egrave;s qu'ils sont assaillis par des forces consid&eacute;rables, pour
+reprendre ensuite l'offensive, &agrave; la premi&egrave;re occasion favorable. Ainsi
+ont fait les gu&eacute;rillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les
+Russes en 1812. En lui donnant le nom de &laquo;guerre de partisans&raquo;, on s'est
+imagin&eacute; en pr&eacute;ciser la signification, tandis qu'en r&eacute;alit&eacute; ce n'est pas
+&laquo;une guerre&raquo; proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes
+les r&egrave;gles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au
+contraire &agrave; l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver,
+au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de
+partisans, toujours heureuse, comme le d&eacute;montre l'histoire est en
+contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction
+provient de ce que, pour les strat&eacute;gistes, la force de troupes est
+identique &agrave; leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces,
+dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En
+soutenant cette proposition, la science militaire est semblable &agrave; une
+th&eacute;orie de la m&eacute;canique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des
+forces avec les masses subordonnerait directement les premi&egrave;res aux
+secondes.</p>
+
+<p>La force (la quantit&eacute; de mouvement) est le produit de la masse
+multipli&eacute;e par la vitesse.</p>
+
+<p>Dans la guerre, la force des troupes est &eacute;galement le pro duit de la
+masse, mais multipli&eacute;e par un <i>x</i> inconnu.</p>
+
+<p>La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples o&ugrave;
+l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force
+effective, et que les petits d&eacute;tachements mettent parfois les grands en
+d&eacute;route, admet confus&eacute;ment l'existence d'un multiplicateur inconnu, et
+cherche &agrave; le d&eacute;couvrir tant&ocirc;t dans l'habilet&eacute; math&eacute;matique des
+dispositions prises, tant&ocirc;t, dans le mode d'armement du soldat, ou, le
+plus souvent, dans le g&eacute;nie des g&eacute;n&eacute;raux. Cependant les r&eacute;sultats
+attribu&eacute;s &agrave; la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec
+les faits historiques, et, pour d&eacute;gager cet <i>x</i> inconnu, il suffirait de
+renoncer, une fois pour toutes, &agrave; faire la cour aux h&eacute;ros, en exaltant
+outre mesure l'efficacit&eacute; des dispositions prises en temps de guerre
+par les commandants sup&eacute;rieurs.</p>
+
+<p><i>x</i>, c'est l'esprit des troupes, c'est-&agrave;-dire le d&eacute;sir plus ou moins vif
+de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du g&eacute;nie des
+commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de
+la quantit&eacute; de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute,
+dont les hommes seraient arm&eacute;s. Ceux chez qui le d&eacute;sir de se battre est
+le plus vif seront toujours plac&eacute;s dans les meilleures conditions pour
+une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse,
+donnant comme produit la force. Le d&eacute;finir et en pr&eacute;ciser la valeur,
+c'est le probl&egrave;me de la science, et il sera possible de le r&eacute;soudre
+exactement le jour seulement o&ugrave; nous cesserons de substituer
+arbitrairement &agrave; cette &laquo;inconnue&raquo; les dispositions prises par le
+commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en
+exprimant par &eacute;quations certains faits historiques, et en les comparant
+&agrave; la valeur relative, on peut esp&eacute;rer d&eacute;terminer &laquo;l'inconnue&raquo; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze
+hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus,
+c'est-&agrave;-dire qu'ils ont tu&eacute; et fait prisonniers le reste sans exception,
+en perdant 4 de leur c&ocirc;t&eacute;, donc 4 <i>x</i> = 15 <i>y</i>, soit <i>x</i>: <i>y</i>:: 15: 4.
+L'&eacute;quation ne donne pas la valeur de l'&raquo;inconnue&raquo;, mais indique le
+rapport entre les deux &laquo;inconnues&raquo;, c'est-&agrave;-dire entre l'esprit de corps
+(<i>x</i> et <i>y</i>) qui animait chacun des bellig&eacute;rants. En appliquant ainsi le
+syst&egrave;me des &eacute;quations diff&eacute;rentes aux diff&eacute;rents faits historiques
+(batailles, campagnes, dur&eacute;e des guerres), il en r&eacute;sulte une s&eacute;rie de
+nombres, qui renferment assur&eacute;ment et peuvent fournir au besoin de
+nouvelles lois.</p>
+
+<p>La r&egrave;gle de tactique qui prescrit d'agir par masses &agrave; l'attaque, et par
+fractions &agrave; la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la
+force d'une arm&eacute;e g&icirc;t dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses
+hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur
+des masses mises en mouvement) que pour se d&eacute;fendre contre les
+assaillants, aussi la loi qui ne tient pas compte de &laquo;l'esprit des
+troupes&raquo; n'aboutit-elle, le plus souvent, qu'&agrave; des appr&eacute;ciations
+mensong&egrave;res partout o&ugrave; une violente exaltation ou un grand affaissement
+viennent &agrave; se produire dans &laquo;l'esprit des troupes&raquo;, comme, par exemple,
+dans les guerres nationales.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais, au lieu de se d&eacute;fendre isol&eacute;ment pendant leur retraite,
+se serrent en masses, car, l'esprit de l'arm&eacute;e &eacute;tant &agrave; bas, la force
+seule de la masse pouvait contenir les unit&eacute;s. Les Russes au contraire,
+qui, selon ces lois de la tactique, auraient &agrave; attaquer par masses, se
+divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcit&eacute;, et l'on voit des
+individus isol&eacute;s battre les Fran&ccedil;ais sans en attendre l'ordre, et
+s'exposer, sans y &ecirc;tre contraints, aux fatigues et aux dangers les plus
+grands.</p>
+
+<p>Cette guerre de partisans commen&ccedil;a &agrave; l'entr&eacute;e de l'ennemi &agrave; Smolensk,
+avant m&ecirc;me d'avoir &eacute;t&eacute; officiellement accept&eacute;e par notre gouvernement;
+des milliers d'hommes de l'arm&eacute;e ennemie, des tra&icirc;nards, des maraudeurs,
+des fourrageurs, avaient &eacute;t&eacute; tu&eacute;s par nos cosaques et par nos paysans,
+avec aussi peu de remords que s'il se f&ucirc;t agi de chiens enrag&eacute;s. Denis
+Davidow fut le premier &agrave; comprendre, avec son flair patriotique, la
+t&acirc;che qui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e &agrave; cette terrible massue, qui, sans inqui&eacute;ter
+des r&egrave;gles militaires, frappait les Fran&ccedil;ais sans merci, et &agrave; lui
+revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'ao&ucirc;t, le
+premier d&eacute;tachement de partisans de Davidow fut organis&eacute;, et beaucoup
+d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il
+s'en formait.</p>
+
+<p>Les partisans d&eacute;truisaient en d&eacute;tail la grande arm&eacute;e, et balayaient
+devant eux ces feuilles mortes qui se d&eacute;tachaient elles-m&ecirc;mes de l'arbre
+dess&eacute;ch&eacute;. Au mois d'octobre, lorsque les Fran&ccedil;ais couraient vers
+Smolensk, on comptait d&eacute;j&agrave; une centaine de ces d&eacute;tachements, de forces
+num&eacute;riques et d'allures diff&eacute;rentes. Les uns avaient conserv&eacute; toute
+l'apparence des troupes r&eacute;guli&egrave;res, avec de l'infanterie, de
+l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se
+composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore &eacute;taient un
+m&eacute;lange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns &eacute;taient
+form&eacute;s uniquement de paysans et de propri&eacute;taires, qui rest&egrave;rent
+inconnus. On citait un sacristain qui, &agrave; la t&ecirc;te d'un de ces derniers,
+avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine
+Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre
+prit tout son d&eacute;veloppement &agrave; la fin du mois d'octobre, et les
+partisans, &eacute;tonn&eacute;s de leur propre audace et s'attendant &agrave; tout instant &agrave;
+&ecirc;tre entour&eacute;s et pris par l'ennemi, se cachaient dans les for&ecirc;ts et ne
+dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun
+savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits d&eacute;tachements qui, les
+premiers, commenc&egrave;rent &agrave; suivre de pr&egrave;s les Fran&ccedil;ais, trouvaient
+faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas os&eacute;
+prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui
+parvenaient &agrave; se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils
+croyaient tout possible.</p>
+
+<p>Le 23 octobre, Denissow, tout entier &agrave; sa passion pour la guerre de
+partisans, se trouvait en marche avec son d&eacute;tachement. Il suivait depuis
+la veille, sans s'&eacute;loigner de la for&ecirc;t qui longeait la grand'route, un
+convoi consid&eacute;rable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se
+dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient
+rapport&eacute; les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa
+compagnie &agrave; peu de distance, le passage de ce convoi &eacute;tait &eacute;galement
+connu des chefs des grands d&eacute;tachements et de l'&eacute;tat-major. Deux d'entre
+eux, un Polonais et un Allemand, envoy&egrave;rent demander &agrave; Denissow, chacun
+de son c&ocirc;t&eacute;, s'il ne voulait pas se r&eacute;unir &agrave; eux pour t&acirc;cher de mettre
+la main sur ce butin que tous convoitaient: &laquo;Non, mon ami, j'ai
+moi-m&ecirc;me bec et ongles,&raquo; se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il
+r&eacute;pondit &agrave; l'Allemand que, malgr&eacute; tout d&eacute;sir de servir sous les ordres
+d'un chef aussi c&eacute;l&egrave;bre et aussi brave, il se voyait priv&eacute; de cet
+honneur, parce qu'il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; engag&eacute; &agrave; se r&eacute;unir au g&eacute;n&eacute;ral
+polonais; et &agrave; ce dernier, qu'il avait promis son concours au g&eacute;n&eacute;ral
+allemand. Denissow &eacute;tait donc d&eacute;cid&eacute; &agrave; s'emparer du convoi avec l'aide
+de Dologhow, sans faire son rapport aux autorit&eacute;s sup&eacute;rieures. Ce convoi
+se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de
+Schamschew; du c&ocirc;t&eacute; gauche, une profonde for&ecirc;t s'avan&ccedil;ait parfois
+jusqu'au bord de la route, ou s'en &eacute;loignait &agrave; la distance d'une gerote.
+C'&eacute;tait dans cette for&ecirc;t que Denissow et les siens s'enfon&ccedil;aient, pour
+en sortir tour &agrave; tour, sans perdre de vue le mouvement des Fran&ccedil;ais. Des
+cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matin&eacute;e de
+deux fourgons ennemis, charg&eacute;s de selles et de harnais, qui s'&eacute;taient
+embourb&eacute;s. Apr&egrave;s cette capture, ils ne renouvel&egrave;rent plus leur attaque,
+car il &eacute;tait plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de
+Schamschew, et l&agrave;, apr&egrave;s s'&ecirc;tre joints &agrave; Dologhow, qui devait arriver le
+soir m&ecirc;me dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au
+point du jour de deux c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois sur les Fran&ccedil;ais, de les battre et
+d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laiss&eacute;s en vedette sur la
+grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles
+colonnes. Denissow &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te de 200 hommes, Dologhow pouvait en
+avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en
+avait 1 500 avec le transport, mais cette sup&eacute;riorit&eacute; de force num&eacute;rique
+n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui &eacute;tait indispensable:
+savoir quelles &eacute;taient ces troupes? Il fallait &agrave; cet effet &laquo;prendre
+langue&raquo;, c'est-&agrave;-dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie.
+Ils &eacute;taient tomb&eacute;s, dans la matin&eacute;e, tellement &agrave; l'improviste sur les
+deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient &eacute;t&eacute; tous
+tu&eacute;s, et l'on n'avait emmen&eacute; vivant qu'un petit tambour qui &eacute;tait rest&eacute;
+parmi les tra&icirc;nards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des
+troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait &eacute;t&eacute; imprudente, aussi
+Denissow pr&eacute;f&eacute;ra-t-il envoyer jusqu'&agrave; Schamschew le paysan Tikhone
+Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il &eacute;tait possible, un des
+fourriers envoy&eacute;s en avant.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+
+<p>C'&eacute;tait un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se
+confondaient en une seule et m&ecirc;me teinte d'un gris terne. Tant&ocirc;t il
+bruinait, tant&ocirc;t il tombait quelques grosses gouttes.</p>
+
+<p>Mont&eacute; sur un cheval de race, maigre et efflanqu&eacute;, envelopp&eacute; d'une
+bourka, coiff&eacute; d'une papakha<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, ruisselant d'eau, Denissow, &agrave;
+l'exemple de son cheval qui baissait la t&ecirc;te en dressant les oreilles,
+inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait
+obliquement, et regardait devant lui avec inqui&eacute;tude. Une forte
+pr&eacute;occupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe
+noire courte et &eacute;paisse. Il &eacute;tait suivi d'un sous-officier cosaque,
+&eacute;galement en bourka et en bonnet fourr&eacute;, mont&eacute; sur un bon petit cheval
+du Don, et d'un second cosaque, nomm&eacute; Lova&iuml;ski, habill&eacute; comme les deux
+autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une
+expression de fermet&eacute; calme empreinte sur le visage et dans tout son
+maintien. Bien qu'on n'e&ucirc;t pu dire ce qu'il y avait de particulier dans
+sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow &eacute;tait
+mal &agrave; l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait riv&eacute; sur la
+sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux
+marchait leur guide, un paysan, mouill&eacute; jusqu'&agrave; la moelle des os, v&ecirc;tu
+d'un caftan gris, coiff&eacute; d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu
+en arri&egrave;re, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, &agrave; la queue et &agrave; la
+crini&egrave;re bien fournies, &agrave; la bouche ensanglant&eacute;e, un jeune officier en
+capote fran&ccedil;aise de couleur gros-bleu; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, un hussard,
+&eacute;galement &agrave; cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme
+d&eacute;chir&eacute; et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses
+mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air &eacute;tonn&eacute;,
+en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre
+hussards suivaient, &agrave; la file l'un de l'autre, le long de l'&eacute;troit
+sentier de la for&ecirc;t; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en
+capote fran&ccedil;aise, qui la t&ecirc;te couverte d'une housse de cavalerie. Sous
+la pluie qui tombait &agrave; torrents, on ne distinguait plus la couleur des
+chevaux; les bais et les bruns semblaient &eacute;galement noirs, leurs cous
+s'&eacute;taient &eacute;trangement amincis sous leurs crini&egrave;res mouill&eacute;es, et une
+&eacute;paisse bu&eacute;e s'&eacute;chappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers,
+leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris
+l'apparence triste et fl&eacute;trie de la terre et des feuilles mortes dont
+elle &eacute;tait couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serr&eacute;s
+contre le corps, pour emp&ecirc;cher, autant que possible, un nouveau courant
+de s'infiltrer sous leurs v&ecirc;tements; au milieu d'eux, deux fourgons,
+attel&eacute;s de chevaux fran&ccedil;ais portant des selles cosaques, tressautaient
+sur les branches s&egrave;ches et les racines, et clapotaient dans l'eau des
+orni&egrave;res. Le cheval de Denissow se porta de c&ocirc;t&eacute; pour &eacute;viter une mare,
+et Denissow se heurta le genou contre un arbre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh, que diable!&raquo; s'&eacute;cria Denissow en col&egrave;re... et, donnant sa monture
+deux ou trois coups de fouet, il s'&eacute;claboussa, lui et ses compagnons.
+Mouill&eacute;, affam&eacute;, et surtout impatient&eacute; de n'avoir pas de nouvelles de
+Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoy&eacute; en avant:
+&laquo;Il ne se repr&eacute;sentera jamais une occasion pareille, se disait-il.
+Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie &agrave; un autre
+jour, un des d&eacute;tachements m'enl&egrave;vera le convoi sous le nez...&raquo; Et il ne
+cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le
+messager de Dologhow.</p>
+
+<p>D&eacute;bouchant tout &agrave; coup dans une clairi&egrave;re d'o&ugrave; l'on avait une large
+&eacute;chapp&eacute;e de vue sur la droite, Denissow s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&laquo;Voici quelqu'un!&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>L'essaoul<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> regarda dans la direction indiqu&eacute;e: &laquo;Ils sont deux,
+dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas &agrave; supposer,
+poursuivit l'essaoul, qui aimait &agrave; employer des mots peu usit&eacute;s entre
+eux, que ce soit le lieutenant-colonel?&raquo;</p>
+
+<p>Les cavaliers qu'ils avaient aper&ccedil;us descendirent la montasse, se
+d&eacute;rob&egrave;rent un moment derri&egrave;re un repli de terrain et ne tard&egrave;rent pas &agrave;
+repara&icirc;tre. L'officier, les cheveux au vent, les v&ecirc;tements transperc&eacute;s,
+les pantalons remont&eacute;s jusqu'&agrave; mi-jambe par la course qu'il venait de
+faire, talonnait son cheval fatigu&eacute;. Un cosaque le suivait au trot,
+debout sur ses &eacute;triers. Cet officier &eacute;tait un tout jeune gar&ccedil;on, aux
+joues color&eacute;es et aux yeux vifs et brillants; arriv&eacute; pr&egrave;s de Denissow,
+il lui remit un pli tout mouill&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;De la part du g&eacute;n&eacute;ral, dit-il, excusez l'humidit&eacute; du papier. On n'a
+fait que nous r&eacute;p&eacute;ter que c'&eacute;tait si dangereux, ajouta-t-il en se
+tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils fronc&eacute;s,
+d&eacute;cachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos pr&eacute;cautions avec
+l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions
+chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il d&eacute;signa le petit
+tambour... un prisonnier? Avez vous d&eacute;j&agrave; eu une affaire? Peut-on lui
+parler?</p>
+
+<p>&mdash;Rostow! s'&eacute;cria Denissow.... Comment, P&eacute;tia, ne m'as-tu pas dit tout
+de suite que c'&eacute;tait toi?...&raquo; Et il lui tendit la main en souriant.</p>
+
+<p>Tout le long de la route, P&eacute;tia Rostow s'&eacute;tait trac&eacute; la ligne de
+conduite que, d'apr&egrave;s lui, il devait suivre &agrave; l'&eacute;gard de Denissow, ainsi
+qu'il convenait &agrave; un homme fait, &agrave; un officier, sans faire la moindre
+allusion &agrave; leurs relations pass&eacute;es; mais, &agrave; cet accueil affectueux, sa
+figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle
+qu'il s'&eacute;tait promis de garder, il lui raconta comment il avait pass&eacute;
+devant les Fran&ccedil;ais, combien il &eacute;tait fier de la mission qu'on venait de
+lui confier, et comment il avait d&eacute;j&agrave; vu le feu &agrave; Viazma, o&ugrave; un hussard
+s'&eacute;tait distingu&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis enchant&eacute; de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air
+soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Michel Th&eacute;oclititch, dit-il en s'adressant &agrave; l'essaoul, c'est encore
+l'Allemand, auquel ce jeune homme est attach&eacute;, qui me demande de nous
+joindre &agrave; lui;... aussi, si nous ne parvenons pas &agrave; enlever le transport
+aujourd'hui, il nous le soufflera demain...&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'il causait avec le cosaque, P&eacute;tia, tout penaud du ton
+distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relev&eacute;s pouvaient
+bien en &ecirc;tre cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que
+personne s'en aper&ccedil;&ucirc;t et pour se donner un air guerrier.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres &agrave; me donner? dit-il en
+portant la main &agrave; la visi&egrave;re de sa casquette et en reprenant le r&ocirc;le
+d'aide de camp du g&eacute;n&eacute;ral, auquel il s'&eacute;tait pr&eacute;par&eacute;.... Ou bien dois-je
+rester ici aupr&egrave;s de Votre Haute Noblesse?</p>
+
+<p>&mdash;Des ordres?... r&eacute;p&eacute;ta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester
+ici jusqu'&agrave; demain?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'&eacute;cria soudain P&eacute;tia.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que t'a dit le g&eacute;n&eacute;ral? De retourner &agrave; l'instant, sans doute?&raquo;
+P&eacute;tia rougit:</p>
+
+<p>&laquo;Il ne m'a rien dit... alors puis-je rester?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, r&eacute;pliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il
+leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui
+&eacute;tait l'&eacute;tape indiqu&eacute;e, et envoya l'officier mont&eacute; sur le cheval
+kirghiz, qui remplissait pr&egrave;s de lui les fonctions d'aide de camp,
+demander &agrave; Dologhow s'il viendrait dans la soir&eacute;e: pendant ce temps,
+suivi de P&eacute;tia et de l'essaoul, il irait jusqu'&agrave; la lisi&egrave;re du bois
+examiner de loin la position des Fran&ccedil;ais, qu'il comptait attaquer le
+lendemain. &laquo;Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide,
+m&egrave;ne-nous vers Schamschew.&raquo;</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>La pluie avait cess&eacute; et le brouillard tombait goutte &agrave; goutte des
+branches alourdies. Denissow, l'essaoul et P&eacute;tia suivaient en silence
+le paysan au bonnet blanc, qui marchait l&eacute;g&egrave;rement et sans bruit, les
+pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inqui&eacute;ter des feuilles et des
+racines qui lui barraient le chemin. Arriv&eacute; au bord du talus, le guide
+s'arr&ecirc;ta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau
+d'arbres; s'y pla&ccedil;ant sous un grand ch&ecirc;ne, qui n'avait pas encore perdu
+son feuillage, il appela &agrave; lui ses compagnons, d'un signe myst&eacute;rieux.
+Denissow et P&eacute;tia le rejoignirent et aper&ccedil;urent de l&agrave; les Fran&ccedil;ais. &Agrave;
+gauche, derri&egrave;re le bois, s'&eacute;tendait un champ; &agrave; droite, par-dessus un
+ravin aux bords escarp&eacute;s, on apercevait un petit village et une maison
+de propri&eacute;taire avec son toit d&eacute;fonc&eacute;; dans ce village, dans cette
+maison, autour des puits, de l'&eacute;tang, le long de la route qui menait au
+pont, on entrevoyait, &agrave; travers les vapeurs du brouillard, les masses
+mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en
+langue &eacute;trang&egrave;re qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux &agrave; la
+mont&eacute;e, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.</p>
+
+<p>&laquo;Amenez le prisonnier,&raquo; dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit
+&agrave; son chef, qui lui demanda quelles &eacute;taient les troupes qu'ils avaient
+devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfonc&eacute;es dans
+ses poches, leva sur Denissow ses yeux effray&eacute;s, et s'embrouilla si bel
+et si bien, que, quoiqu'il f&ucirc;t pr&ecirc;t &agrave; dire ce qu'il savait, il se borna
+&agrave; r&eacute;pondre affirmativement &agrave; toutes les questions. Denissow se tourna
+vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.</p>
+
+<p>&laquo;Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'endroit est bien choisi, r&eacute;pondit l'essaoul.</p>
+
+<p>&mdash;Nous enverrons l'infanterie par le bas, du c&ocirc;t&eacute; des marais; elle se
+glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre c&ocirc;t&eacute; avec mes
+hussards, et alors, &agrave; un signal donn&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a l&agrave; une
+fondri&egrave;re, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus &agrave;
+gauche.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'ils se concertaient ainsi &agrave; mi-voix, on entendit tout &agrave; coup
+&eacute;clater le coup sec d'une arme &agrave; feu, et une l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e blanche
+s'&eacute;leva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix fran&ccedil;aises.
+Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arri&egrave;re, en
+pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et
+les cris ne s'adressaient pas &agrave; eux; quelque chose de rouge traversait
+le marais en courant.</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signal&eacute;? dit l'essaoul.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le mis&eacute;rable! s'&eacute;cria Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;Il leur &eacute;chappera,&raquo; r&eacute;pondit le cosaque.</p>
+
+<p>L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la
+rivi&egrave;re; il s'y pr&eacute;cipita la t&ecirc;te en avant avec une telle violence, que
+l'eau en rejaillit de tous c&ocirc;t&eacute;s, et, y disparaissant pour une seconde,
+il en sortit tout ruisselant sur la rive oppos&eacute;e, et reprit sa course;
+les Fran&ccedil;ais qui le poursuivaient s'arr&ecirc;t&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Il est adroit, il n'y a pas &agrave; dire, s'&eacute;cria le cosaque.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? demanda P&eacute;tia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre plastoune<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, je l'avais envoy&eacute; prendre langue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! dit P&eacute;tia avec conviction,&raquo; quoiqu'il n'e&ucirc;t pas compris.</p>
+
+<p>Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur
+d&eacute;tachement, &eacute;tait un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y
+arriva au commencement de ses op&eacute;rations, et qu'il eut fait venir le
+staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les
+mouvements des Fran&ccedil;ais, celui-ci r&eacute;pondit &agrave; l'exemple de ses coll&egrave;gues,
+qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que
+son but &eacute;tait d'attaquer les Fran&ccedil;ais et de savoir s'il n'en avait pas
+vu dans son village, le staroste se d&eacute;cida &agrave; r&eacute;pondre que les
+&laquo;<i>miraudeurs</i>&raquo; y &eacute;taient effectivement venus, et que Tikhone
+Stcherbatow, qui &eacute;tait le seul parmi eux &agrave; s'occuper de ces choses-l&agrave;,
+pourrait le renseigner &agrave; ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui
+adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fid&eacute;lit&eacute;
+au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout
+enfant de la patrie.</p>
+
+<p>&laquo;Nous n'avons fait aucun mal aux Fran&ccedil;ais, r&eacute;pondit Tikhone, intimid&eacute;
+par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui
+dirait, amus&eacute;s entre nous: nous avons bien tu&eacute; une vingtaine de
+&laquo;<i>miraudeurs</i>&raquo;, mais, &agrave; part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le pr&eacute;venir
+que Tikhone, qu'il avait compl&egrave;tement oubli&eacute;, demandait &agrave; se joindre &agrave;
+leur d&eacute;tachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de
+toutes les corv&eacute;es, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter
+l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bient&ocirc;t de grandes
+dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait &agrave; la
+maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit
+avec des uniformes, soit m&ecirc;me avec des prisonniers, si on lui en donnait
+l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le pla&ccedil;a
+parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.</p>
+
+<p>Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours &agrave; pied et ne
+restait jamais en arri&egrave;re de la cavalerie; arm&eacute; d'un mousqueton, il le
+portait plut&ocirc;t pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se
+sert de ses dents et croque avec une &eacute;gale adresse les puces et les os.
+D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses
+poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait
+des cuillers. Tikhone avait une situation &agrave; part parmi ses camarades.
+S'agissait-il en effet d'une besogne difficile&mdash;donner un coup d'&eacute;paule
+&agrave; une charrette embourb&eacute;e, tirer par la queue un cheval enfonc&eacute; dans le
+marais, se glisser au milieu des Fran&ccedil;ais ou faire cinquante verstes
+dans la journ&eacute;e&mdash;c'&eacute;tait toujours &agrave; lui qu'elle &eacute;tait d&eacute;volue. &laquo;Que
+diable, &ccedil;a ne lui co&ucirc;te rien, c'est une chair bien portante,&raquo; disaient
+ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Fran&ccedil;ais,
+celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette
+blessure, trait&eacute;e par Tikhone, &agrave; l'ext&eacute;rieur et &agrave; l'int&eacute;rieur, seulement
+avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le d&eacute;tachement le sujet
+d'interminables plaisanteries, auxquelles il se pr&ecirc;tait du reste
+volontiers. &laquo;Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te
+voil&agrave; devenu crochu,&raquo; lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant
+mille grimaces et mille contorsions, pr&eacute;tendait &ecirc;tre f&acirc;ch&eacute; cette fois
+pour tout de bon et injuriait les Fran&ccedil;ais de la fa&ccedil;on la plus comique.
+Le r&eacute;sultat imm&eacute;diat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de
+prisonniers. Personne mieux que lui ne savait d&eacute;couvrir les occasions
+favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assomm&eacute; et
+d&eacute;pouill&eacute; d'ennemis, et par suite il &eacute;tait le favori des cosaques et des
+hussards. Tikhone avait donc &eacute;t&eacute; envoy&eacute; la nuit pr&eacute;c&eacute;dente &agrave; Schamschew
+pour &laquo;prendre langue&raquo;, comme disait Denissow. &Eacute;tait-ce parce que la
+capture d'un seul Fran&ccedil;ais lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il
+avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'&eacute;tant faufil&eacute;, quand le
+jour &eacute;tait venu, dans un taillis, il y avait &eacute;t&eacute; d&eacute;couvert par l'ennemi,
+ainsi que son chef avait pu le constater.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir caus&eacute; quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque
+projet&eacute;e pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, mon ami, dit-il &agrave; P&eacute;tia, allons nous s&eacute;cher.&raquo;</p>
+
+<p>En approchant de la maison du garde, Denissow s'arr&ecirc;ta, et plongea son
+regard dans la for&ecirc;t. Il vit venir &agrave; lui entre les arbres, marchant &agrave;
+grandes enjamb&eacute;es, un homme juch&eacute; sur de longues jambes, les bras
+ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare,
+un fusil sur l'&eacute;paule et une hache &agrave; la ceinture; &agrave; sa vue, cet homme
+jeta avec pr&eacute;cipitation quelque chose dans le fourr&eacute;, et, &ocirc;tant son
+bonnet mouill&eacute;, s'approcha de lui: c'&eacute;tait Tikhone. Sa figure fortement
+gr&ecirc;l&eacute;e et rid&eacute;e, ses yeux brid&eacute;s, rayonnaient de satisfaction: relevant
+la t&ecirc;te, il semblait retenir avec peine un &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; je me suis perdu? J'ai &eacute;t&eacute; chercher le Fran&ccedil;ais, r&eacute;pondit-il
+hardiment d'une voix de basse un peu rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi as-tu ramp&eacute; de jour dans le taillis, imb&eacute;cile, tu ne
+l'auras pas attrap&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'attraper, je l'ai attrap&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais d'abord attrap&eacute; comme cela, &agrave; l'&oelig;il, poursuivit-il en
+&eacute;cartant ses grands pieds, et je l'ai men&eacute; dans le bois.... L&agrave; je vois
+qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre
+qui fera mieux l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant &agrave;
+l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amen&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous l'amener? s'&eacute;cria Tikhone brusquement, il ne valait
+rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'animal!... Et apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?... je suis all&eacute; en chercher un autre... j'ai ramp&eacute; tout le long
+du bois et je me suis couch&eacute; comme cela... et il jeta subitement &agrave; terre
+pour montrer comment il avait fait.... Voil&agrave; qu'il s'en trouve un sur
+mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant
+vivement, et je lui dis: &laquo;Allons, mon colonel!...&raquo; Mais voil&agrave;-t-il pas
+qu'il se met &agrave; hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des
+petites &eacute;p&eacute;es; alors voil&agrave; que je brandis ma hache de cette fa&ccedil;on et je
+leur dis: &laquo;Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donn&eacute; la
+chasse &agrave; travers le marais.&raquo;</p>
+
+<p>P&eacute;tia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur
+s&eacute;rieux, il fit de m&ecirc;me, sans parvenir toutefois &agrave; comprendre ce que
+tout cela signifiait.</p>
+
+<p>&laquo;Ne fais pas l'imb&eacute;cile, dit Denissow d'un air f&acirc;ch&eacute;: pourquoi n'as-tu
+pas amen&eacute; le premier?&raquo;</p>
+
+<p>Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la t&ecirc;te, et sa bouche,
+se fendant en un sourire b&eacute;atement idiot, laissa voir entre ses dents la
+br&egrave;che qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et P&eacute;tia put enfin
+s'en donner &agrave; c&oelig;ur joie.</p>
+
+<p>&laquo;Mais quoi? Je vous ai d&eacute;j&agrave; dit qu'il ne valait rien, il &eacute;tait mal
+habill&eacute;, et grossier par-dessus le march&eacute;! Comment, qu'il me dit, je
+suis moi-m&ecirc;me fils de &laquo;ganaral&raquo;, et je n'irai pas!</p>
+
+<p>&mdash;Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai questionn&eacute;, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir
+grand'chose, et puis, qu'il dit, les n&ocirc;tres sont nombreux mais
+mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en
+fixant ses yeux d'un air d&eacute;termin&eacute; sur Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, reprit Denissow,
+pour t'apprendre &agrave; jouer l'imb&eacute;cile.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi se f&acirc;cher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas
+vos Fran&ccedil;ais.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en
+am&egrave;nerai jusqu'&agrave; trois si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allons!&raquo; s'&eacute;cria Denissow brusquement, et il conserva sa
+mauvaise humeur jusqu'&agrave; la maison du garde.</p>
+
+<p>Tikhone suivit au dernier rang, et P&eacute;tia entendit les cosaques rire et
+se moquer de lui, &agrave; propos de certaines bottes qu'il avait jet&eacute;es dans
+le fourr&eacute;. Il comprit aussit&ocirc;t que Tikhone avait tu&eacute; l'homme dont il
+parlait et il en &eacute;prouva un sentiment p&eacute;nible; involontairement il
+regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le c&oelig;ur; mais
+cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la ma&icirc;trisa, releva la t&ecirc;te et
+questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'exp&eacute;dition du lendemain,
+afin de se maintenir &agrave; la hauteur de la soci&eacute;t&eacute; dont il faisait partie.</p>
+
+<p>L'officier envoy&eacute; par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle
+que Dologhow arrivait en personne, et que, de son c&ocirc;t&eacute;, tout allait &agrave;
+souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant &agrave; lui
+P&eacute;tia:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.&raquo;</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>P&eacute;tia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son r&eacute;giment, et
+avait &eacute;t&eacute; attach&eacute; peu apr&egrave;s, comme officier d'ordonnance, au chef d'un
+d&eacute;tachement consid&eacute;rable. Depuis qu'il avait &eacute;t&eacute; promu &agrave; ce grade, et
+surtout depuis son entr&eacute;e dans l'arm&eacute;e active, o&ugrave; il avait pris part &agrave;
+la bataille de Viazma, il &eacute;tait sous l'influence d'une joyeuse
+surexcitation, &agrave; la pens&eacute;e d'&ecirc;tre devenu un homme fait, et il craignait
+de laisser &eacute;chapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux
+de tout ce qu'il avait vu et &eacute;prouv&eacute; &agrave; l'arm&eacute;e, il lui semblait toujours
+que les hauts faits ne s'accomplissaient que l&agrave; o&ugrave; il n'&eacute;tait pas. Aussi
+supplia-t-il instamment son g&eacute;n&eacute;ral, qui cherchait quelqu'un &agrave; envoyer &agrave;
+Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se
+rappelant l'action insens&eacute;e de P&eacute;tia &agrave; la bataille de Viazma, o&ugrave;, au
+lieu de suivre la route, il avait galop&eacute; jusqu'&agrave; la ligne des
+tirailleurs sous le feu des fran&ccedil;ais et tir&eacute; deux coups de pistolet, il
+lui d&eacute;fendit de prendre part aux op&eacute;rations de Denissow. C'&eacute;tait l&agrave; la
+raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demand&eacute; s'il pouvait
+rester aupr&egrave;s de lui; jusqu'&agrave; la lisi&egrave;re du bois, P&eacute;tia s'&eacute;tait dit
+qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussit&ocirc;t;
+mais, &agrave; la vue des Fran&ccedil;ais et apr&egrave;s le r&eacute;cit de Tikhone, il d&eacute;cida,
+avec ce brusque changement de front habituel aux tr&egrave;s jeunes gens, que
+son g&eacute;n&eacute;ral, qu'il avait profond&eacute;ment respect&eacute; jusqu'&agrave; ce moment, &eacute;tait
+un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow &eacute;tait un h&eacute;ros, l'essaoul un
+autre h&eacute;ros, et Tikhone un troisi&egrave;me h&eacute;ros, qu'il serait honteux &agrave; lui
+de les abandonner dans une circonstance p&eacute;rilleuse, et qu'il prendrait
+part &agrave; l'attaque.</p>
+
+<p>Le jour tombait lorsqu'ils arriv&egrave;rent tous trois &agrave; la maison du garde.
+Dans la demi-obscurit&eacute; se dessinaient les formes vagues des chevaux
+sell&eacute;s des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairi&egrave;re
+et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en d&eacute;rober la
+fum&eacute;e aux ennemis. Dans la premi&egrave;re chambre de la petite cabane, un
+cosaque, les manches retrouss&eacute;es, hachait du mouton, tandis que dans la
+seconde trois officiers &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; transformer en table une porte
+qu'ils avaient arrach&eacute;e de ses gonds. P&eacute;tia, se d&eacute;barrassant de son
+uniforme mouill&eacute;, leur offrit aussit&ocirc;t ses services pour l'arrangement
+du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut
+charg&eacute;e de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel,
+et de mouton r&ocirc;ti. Assis au milieu des officiers et d&eacute;chirant de ses
+doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle d&eacute;coulait la
+graisse, P&eacute;tia &eacute;tait en proie &agrave; une exaltation enfantine qui lui
+inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par
+cons&eacute;quent l'assurance d'&ecirc;tre pay&eacute; de retour.</p>
+
+<p>&laquo;Vous croyez donc, Vassili F&eacute;dorovitch, dit-il &agrave; Denissow, que, si je
+reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de d&eacute;sagr&eacute;able!... Car,
+voyez-vous, poursuivit-il en se r&eacute;pondant &agrave; lui-m&ecirc;me, on m'a dit de
+savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de... d'aller l&agrave; o&ugrave; ce
+sera le plus... car enfin ce n'est pas pour les r&eacute;compenses, mais j'ai
+envie...&raquo; Et, serrant les dents et rejetant la t&ecirc;te en arri&egrave;re, il
+regarda autour de lui, et fit un geste de menace.</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;-bas o&ugrave; ce sera le plus... le plus quoi? r&eacute;p&eacute;ta Denissow en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit
+commandement; qu'est-ce que cela peut vous co&ucirc;ter?... Ah! voici mon
+couteau, il est &agrave; votre service,&raquo; dit-il en le tendant &agrave; un officier qui
+essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit
+l'&eacute;loge de l'instrument.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs.... Ah! mon Dieu,
+mais j'ai tout &agrave; fait oubli&eacute;, s'&eacute;cria-t-il tout &agrave; coup, que j'ai du
+raisin sec excellent, sans p&eacute;pins. Nous avons un nouveau vivandier, et
+il a des choses merveilleuses: je lui en ai achet&eacute; dix livres.... Vous
+savez, je suis habitu&eacute; &agrave; manger des douceurs.... En voulez-vous?...&raquo; Et
+P&eacute;tia courut dans l'autre pi&egrave;ce chercher son cosaque, et rapporta avec
+lui un gros panier de raisin sec.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez-en, messieurs, ne vous g&ecirc;nez pas!... N'auriez-vous pas besoin
+d'une cafeti&egrave;re? J'en ai achet&eacute; une parfaite chez le vivandier, un brave
+homme s'il en fut, tr&egrave;s honn&ecirc;te surtout, c'est l&agrave; le principal; je vous
+l'enverrai, bien s&ucirc;r... &Agrave; propos, avez-vous encore des pierres &agrave; fusil?
+J'en ai l&agrave; une centaine, que j'ai achet&eacute;es &agrave; tr&egrave;s bon march&eacute;... les
+voulez-vous?&raquo; Il s'arr&ecirc;ta effray&eacute; et rougit &agrave; la pens&eacute;e d'&ecirc;tre all&eacute; un
+peu loin; il t&acirc;cha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre
+sottise dans la journ&eacute;e, et, en repassant ses souvenirs, il revit la
+figure du petit tambour. &laquo;Nous sommes bien ici, mais lui, o&ugrave; l'a-t-on
+emmen&eacute;? Lui a-t-on seulement donn&eacute; &agrave; manger? Ne le maltraite-t-on
+pas?... J'ai bien envie de le demander.... Mais que diront-ils?... Que
+je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je
+suis un enfant!... Eh bien, c'est &eacute;gal, je vais le leur demander!&raquo; se
+dit-il, et, regardant avec inqui&eacute;tude la figure des officiers, dans la
+crainte d'y d&eacute;couvrir une intention moqueuse:</p>
+
+<p>&laquo;Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner &agrave; manger?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce pauvre enfant! r&eacute;pondit Denissow, qui ne trouvait rien de
+r&eacute;pr&eacute;hensible dans ce sentiment.... Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent
+Bosse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'appeler, dit P&eacute;tia.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va!... Ce pauvre enfant!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Denissow. P&eacute;tia, qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave;
+la porte, se retourna &agrave; ces mots, et se glissa entre les officiers
+jusqu'&agrave; Denissow.</p>
+
+<p>&laquo;Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!... Comme c'est bien,
+comme c'est bien &agrave; vous!&raquo; Et, l'ayant embrass&eacute;, il pr&eacute;cipita dans
+l'autre chambre, en criant de toutes ses forces:</p>
+
+<p>&laquo;Bosse, Vincent Bosse!</p>
+
+<p>&mdash;Qui cherchez-vous!&raquo; demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurit&eacute;.
+P&eacute;tia lui expliqua qu'il demandait le petit Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! &laquo;Vessenn&iuml;&raquo;?&raquo; r&eacute;pondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait
+d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; russifi&eacute;, et cette transformation (ce mot russe veut dire
+printanier) s'adaptait en tous points &agrave; la jeune figure de l'enfant....
+&laquo;Il se chauffe l&agrave;-bas.... Eh! Vessenn&iuml;, Vessenn&iuml;! s'&eacute;cri&egrave;rent plusieurs
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un petit rus&eacute;, dit le hussard qui &eacute;tait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de P&eacute;tia; nous
+l'avons fait manger tant&ocirc;t, il &eacute;tait affam&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>On entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans
+la boue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, dit P&eacute;tia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne
+vous fera pas de mal, entrez, entrez!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur,&raquo; r&eacute;pondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en
+essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.</p>
+
+<p>P&eacute;tia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et,
+se bornant &agrave; lui prendre la main, il la lui serra doucement.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez! r&eacute;p&eacute;ta-t-il encore d'un ton affectueux.... Que pourrais-je bien
+faire pour lui?&raquo; se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la
+chambre.</p>
+
+<p>Cependant, malgr&eacute; cette charitable r&eacute;flexion, il alla s'asseoir loin de
+lui, par crainte sans doute que sa dignit&eacute; ne souffr&icirc;t d'une attention
+trop marqu&eacute;e. Il fouilla n&eacute;anmoins dans sa poche, compta du bout des
+doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas
+honteux de la donner au petit tambour.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Le petit tambour, apr&egrave;s avoir re&ccedil;u sa portion de mouton, fut rev&ecirc;tu d'un
+caftan russe, pour ne pas &ecirc;tre renvoy&eacute; avec les prisonniers, et
+l'attention de P&eacute;tia fut d&eacute;tourn&eacute;e de lui par l'arriv&eacute;e de Dologhow. Il
+avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruaut&eacute; de ce
+dernier &agrave; l'&eacute;gard des Fran&ccedil;ais aussi avait-il constamment les yeux
+braqu&eacute;s sur lui, depuis qu'il &eacute;tait entr&eacute; dans la chambre. L'ext&eacute;rieur
+de Dologhow frappa P&eacute;tia par son irr&eacute;prochable correction. Tandis que
+Denissow portait le &laquo;tch&egrave;km&egrave;ne&raquo;<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, toute sa barbe et sur la poitrine
+l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par
+toute sa fa&ccedil;on d'&ecirc;tre, le r&ocirc;le exceptionnel qu'il remplissait en ce
+moment, Dologhow, qui jadis se singularisait &agrave; Moscou par son costume
+persan, s'&eacute;tait donn&eacute; aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde
+le mieux tenu. Le menton ras&eacute; de frais, v&ecirc;tu de la capote ouat&eacute;e de la
+garde, le Saint-Georges pass&eacute; &agrave; la boutonni&egrave;re et la casquette
+d'ordonnance pos&eacute;e droit sur la t&ecirc;te, il jeta dans un coin sa bourka
+mouill&eacute;e, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le
+sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la
+rivalit&eacute; des grands d&eacute;tachements, de l'envoi de P&eacute;tia, de sa r&eacute;ponse aux
+deux g&eacute;n&eacute;raux et de tout ce qu'il savait sur le convoi fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et
+combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans
+l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime
+l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas
+m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis m&ecirc;me, au besoin, lui pr&ecirc;ter
+un uniforme.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! moi! j'irai avec vous, s'&eacute;cria P&eacute;tia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est compl&egrave;tement inutile, r&eacute;pliqua Denissow.... Je ne le lui
+permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? s'&eacute;cria P&eacute;tia.... Pourquoi ne puis-je
+l'accompagner?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit
+tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde.</p>
+
+<p>&mdash;Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit
+Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je
+n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est
+difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la
+ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que
+de souiller son honneur de soldat?</p>
+
+<p>&mdash;Ces mi&egrave;vreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de
+seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant &agrave; toi, elles ne
+sont plus de ton &acirc;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit P&eacute;tia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement &agrave;
+aller avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le r&eacute;p&egrave;te, mon cher, ces mi&egrave;vreries ne sont plus notre fait,
+poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir &agrave; provoquer l'irritation de
+Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gard&eacute;, celui-l&agrave;? Parce qu'il te fait
+de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies
+cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on
+les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!&raquo;</p>
+
+<p>L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Comme je ne prendrai pas cela sur mon &acirc;me, je me dispenserai d'en
+discuter l'opportunit&eacute;. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne
+sera pas moi du moins qui les aurai tu&eacute;s!&raquo; Dologhow se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&laquo;Tu crois donc qu'ils n'ont pas re&ccedil;u vingt fois l'ordre de nous
+empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux
+sentiments chevaleresques, que nous &eacute;chapperons aux branches des
+trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il apr&egrave;s un moment de
+silence: qu'on dise &agrave; mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux
+uniformes fran&ccedil;ais.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il &agrave;
+P&eacute;tia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est dit!&raquo; r&eacute;pondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des
+yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait
+&eacute;veill&eacute; en lui toutes sortes d'id&eacute;es qui ne lui permettaient pas de se
+rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. &laquo;Mais, se disait-il, si
+les grands pensent ainsi, c'est que ce doit &ecirc;tre bien.... Il ne faut pas
+surtout que Denissow s'imagine que je lui ob&eacute;irai et qu'il peut disposer
+de moi...&raquo; Aussi, malgr&eacute; les supplications de ce dernier, P&eacute;tia lui
+r&eacute;pondit qu'il savait ce qu'il avait &agrave; faire et qu'il ne craignait pas
+le danger.</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez bien vous-m&ecirc;me, lui dit-il, qu'il est impossible de ne
+pas &ecirc;tre fix&eacute; sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque
+la vie des n&ocirc;tres en d&eacute;pend... et puis j'en ai tr&egrave;s grande envie,
+voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.&raquo;</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir endoss&eacute; l'uniforme fran&ccedil;ais, et s'&ecirc;tre coiff&eacute;s du shako,
+P&eacute;tia et Dologhow se rendirent &agrave; cheval jusqu'&agrave; la clairi&egrave;re d'o&ugrave;
+Denissow avait examin&eacute; le camp; arriv&eacute;s l&agrave;, ils descendirent dans le
+ravin, o&ugrave; Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les
+attendre sans bouger, et s'&eacute;lan&ccedil;a ensuite avec P&eacute;tia sur la route qui
+conduisait au pont. La nuit &eacute;tait des plus sombres.</p>
+
+<p>&laquo;Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent,
+j'ai un pistolet, murmura P&eacute;tia.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, ne parle pas russe,&raquo; r&eacute;pliqua vivement Dologhow.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, un &laquo;qui vive?&raquo; nettement accentu&eacute;, suivi du bruit sec
+d'un fusil qu'on armait, se fit entendre &agrave; quelques pas.</p>
+
+<p>&laquo;Lanciers au 6<sup>&egrave;me</sup>!&raquo; s'&eacute;cria Dologhow, sans rien changer &agrave; l'allure de
+son cheval.</p>
+
+<p>La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.</p>
+
+<p>&laquo;Le mot d'ordre?&raquo; Dologhow retint son cheval et avan&ccedil;a au pas.</p>
+
+<p>&laquo;Dites donc, le colonel G&eacute;rard est-il ici?</p>
+
+<p>&mdash;Le mot d'ordre? r&eacute;p&eacute;ta la sentinelle sans r&eacute;pondre, et en lui barrant
+le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot
+d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici...
+entendez-vous, imb&eacute;cile!&raquo; Et, poussant de c&ocirc;t&eacute; la sentinelle avec le
+poitrail de son cheval, il continua sa route.</p>
+
+<p>Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit &agrave; elle:
+c'&eacute;tait un soldat portant un sac sur ses &eacute;paules, et il lui r&eacute;p&eacute;ta sa
+question. Le soldat s'approcha sans d&eacute;fiance, caressa de la main le cou
+du cheval, et r&eacute;pondit na&iuml;vement que le commandant et les officiers
+&eacute;taient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du
+propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>Le bivouac &eacute;tait &eacute;tabli des deux c&ocirc;t&eacute;s de la route que longeait
+Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des
+soldats, il arriva devant la grande porte coch&egrave;re, entra dans la cour,
+descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau
+milieu, et autour duquel &eacute;taient assis quelques hommes causant &agrave; haute
+voix. Dans une petite marmite plac&eacute;e sur le feu mijotait un morceau de
+viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu,
+tournait avec la baguette de son fusil.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! c'est un dur &agrave; cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre,
+de l'autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il les fera marcher, les lapins! r&eacute;pondit un autre en riant, mais tous
+deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurit&eacute;, au bruit des pas
+de Dologhow et de P&eacute;tia, qui s'approchaient de leur groupe.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, messieurs,&raquo; dit Dologhow &agrave; haute voix.</p>
+
+<p>Des ombres s'agit&egrave;rent autour du foyer: un officier de haute taille en
+fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vous, Cl&eacute;ment? D'o&ugrave; diable...?&raquo; Mais il n'acheva pas.</p>
+
+<p>Reconnaissant son erreur, il fron&ccedil;a l&eacute;g&egrave;rement les sourcils, salua
+Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait.
+Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur
+r&eacute;giment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas o&ugrave; se trouvait le
+6<sup>&egrave;me</sup> lanciers. Il l'ignorait compl&egrave;tement, et il sembla &agrave; P&eacute;tia que les
+officiers les examinaient d'un air d&eacute;fiant. Le silence dura quelques
+secondes.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard,&raquo; dit d'un
+ton gouailleur une voix derri&egrave;re le brasier.</p>
+
+<p>Dologhow r&eacute;pliqua qu'ils avaient mang&eacute; et qu'ils allaient continuer leur
+chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la
+marmite, il s'assit sur ses talons &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'officier qui lui avait
+parl&eacute;. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau
+quel &eacute;tait son r&eacute;giment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre,
+pr&eacute;occup&eacute; en apparence d'allumer sa pipe, de questionner &agrave; son tour les
+officiers sur le plus ou moins de s&eacute;curit&eacute; des routes, et de s'informer
+aupr&egrave;s d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.</p>
+
+<p>&laquo;Ces brigands sont partout,&raquo; r&eacute;pondit l'un d'eux; &agrave; quoi Dologhow
+r&eacute;pliqua que les cosaques n'&eacute;taient &agrave; redouter que pour des tra&icirc;nards
+isol&eacute;s comme lui et son compagnon, mais qu'assur&eacute;ment ils n'oseraient
+pas attaquer des d&eacute;tachements consid&eacute;rables.</p>
+
+<p>Personne ne releva l'observation. &laquo;Quand donc partira-t-il?&raquo; se disait
+P&eacute;tia, qui &eacute;tait rest&eacute; debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa
+conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes
+par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.</p>
+
+<p>&laquo;L'ennuyeuse affaire que de tra&icirc;ner ces cadavres apr&egrave;s soi.... Mieux
+vaudrait fusiller toute cette canaille!&raquo; ajouta-t-il en &eacute;clatant de
+rire, et ce rire &eacute;trange fit craindre &agrave; P&eacute;tia que les Fran&ccedil;ais ne
+s'aper&ccedil;ussent de la ruse.</p>
+
+<p>Le rire de Dologhow ne trouva pas d'&eacute;cho, et un des officiers fran&ccedil;ais,
+invisible dans l'ombre o&ugrave; il &eacute;tait &eacute;tendu, couvert de son manteau,
+s'approcha et glissa quelques mots &agrave; l'oreille de son voisin. Dologhow
+se leva au m&ecirc;me moment et demanda ses chevaux. &laquo;Nous les donnera-t-on,
+oui ou non?&raquo; pensa P&eacute;tia en se rapprochant involontairement de son
+compagnon. On amena les chevaux.</p>
+
+<p>&laquo;Bonsoir, messieurs,&raquo; dit Dologhow. P&eacute;tia essaya d'en dire autant, mais
+il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient &agrave; chuchoter.
+Dologhow fut longtemps &agrave; se mettre en selle, car le cheval ne se tenait
+pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte coch&egrave;re, suivi
+de P&eacute;tia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les
+poursuivait, mais qui n'osait pas.</p>
+
+<p>Au lieu de reprendre le m&ecirc;me chemin, ils travers&egrave;rent le village, o&ugrave; ils
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent un instant et pr&ecirc;t&egrave;rent l'oreille.</p>
+
+<p>&laquo;Entends-tu?&raquo; dit Dologhow, et P&eacute;tia reconnut la voix des prisonniers
+russes, group&eacute;s autour d'un feu.</p>
+
+<p>De l&agrave; ils descendirent vers le pont, crois&egrave;rent la sentinelle, qui les
+laissa passer sans mot dire, et s'engag&egrave;rent dans le ravin, o&ugrave; les
+attendaient les cosaques.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, adieu! Tu diras &agrave; Denissow que c'est pour la pointe du jour,
+au premier coup de fusil,&raquo; dit Dologhow en s'&eacute;loignant, mais P&eacute;tia le
+saisit par la main en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! quel h&eacute;ros vous faites! Comme c'&eacute;tait beau! Comme je vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien!&raquo; r&eacute;pliqua Dologhow; mais, P&eacute;tia continuant &agrave;
+ne pas le l&acirc;cher, il devina que le jeune gar&ccedil;on se penchait vers lui
+pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut
+dans la nuit.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>En revenant &agrave; la maison du garde, P&eacute;tia trouva Denissow qui l'attendait
+dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce avec une vive inqui&eacute;tude, et se reprochait de
+l'avoir laiss&eacute; aller.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu merci, s'&eacute;cria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte!
+s'&eacute;cria-t-il en interrompant le r&eacute;cit exalt&eacute; de P&eacute;tia. Gr&acirc;ce &agrave; toi, je
+n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire
+un somme.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas envie de dormir, r&eacute;pondit P&eacute;tia; je me connais: si je
+m'endors, je ne pourrai plus me r&eacute;veiller, et puis, je n'ai pas
+l'habitude de dormir avant la bataille.&raquo;</p>
+
+<p>Il resta donc quelque temps dans la cabane &agrave; repasser les d&eacute;tails de sa
+course aventureuse et &agrave; r&ecirc;ver au lendemain, et, quand il vit Denissow
+endormi, il sortit pour prendre l'air.</p>
+
+<p>Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient
+encore: on entrevoyait &ccedil;&agrave; et l&agrave; les silhouettes des tentes des cosaques
+et de leurs chevaux attach&eacute;s au piquet; un peu plus loin se dessinait
+indistinctement le contour de deux fourgons attel&eacute;s, et tout au fond du
+ravin un feu s'&eacute;teignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards,
+plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et
+le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. P&eacute;tia se dirigea vers
+les fourgons, pr&egrave;s desquels se trouvaient les chevaux sell&eacute;s. Il
+reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les
+naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, b&acirc;rine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui &eacute;tait assis
+pr&egrave;s des fourgons.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer:
+nous sommes all&eacute;s faire une visite aux Fran&ccedil;ais.&raquo;</p>
+
+<p>P&eacute;tia lui raconta en d&eacute;tail non seulement son exp&eacute;dition, mais encore
+pourquoi il y avait pris part, et comment, &agrave; son avis, il valait mieux
+risquer sa vie que de laisser aller les autres &agrave; l'aventure.</p>
+
+<p>&laquo;Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'en ai pas l'habitude... &Agrave; propos, vos pierres &agrave; fusil
+sont-elles en bon &eacute;tat? J'en ai apport&eacute; avec moi, si tu en as besoin, tu
+peux en prendre.&raquo;</p>
+
+<p>Le cosaque sortit sa t&ecirc;te de dessous le fourgon pour examiner P&eacute;tia de
+plus pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;Je te le propose parce que je suis habitu&eacute; &agrave; tout faire avec
+exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout &agrave; la diable, ne
+pr&eacute;parent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura le cosaque.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est
+&eacute;mou.... P&eacute;tia s'arr&ecirc;ta au moment o&ugrave; il allait dire un mensonge, car le
+sabre n'avait jamais &eacute;t&eacute; aiguis&eacute;. Peux-tu me le repasser?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? On peut.&raquo;</p>
+
+<p>Likhatchow se leva, fouilla dans les b&acirc;ts; et P&eacute;tia grimpa sur le
+fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. &laquo;Est-ce qu'ils
+dorment, les camarades? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Les uns dorment, les autres non.</p>
+
+<p>&mdash;Et le gamin o&ugrave; est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vessenn&iuml;. Il s'est jet&eacute; dans un coin &agrave; l'entr&eacute;e de la cabane et s'est
+endormi de peur.&raquo;</p>
+
+<p>P&eacute;tia garda longtemps le silence, en pr&ecirc;tant l'oreille &agrave; tous les
+bruits; des pas se firent tout &agrave; coup entendre, et une ombre se dressa
+devant lui.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que tu aiguises donc l&agrave;, toi? demanda le nouveau venu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voil&agrave;, j'aiguise un sabre pour le b&acirc;rine.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne id&eacute;e, dit l'homme, qui &eacute;tait un hussard.... Dis donc, n'est-il
+pas rest&eacute; une &eacute;cuelle ici chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est l&agrave; pr&egrave;s de la roue.</p>
+
+<p>&mdash;Il va faire bient&ocirc;t jour,&raquo; ajouta le hussard, et, prenant l'&eacute;cuelle,
+il s'&eacute;loigna en s'&eacute;tirant.</p>
+
+<p>Les r&ecirc;veries de P&eacute;tia l'avaient, en attendant, transport&eacute; dans un monde
+f&eacute;erique o&ugrave; rien ne rappelait la r&eacute;alit&eacute;. Cette grande tache noire,
+qu'il voyait &agrave; quelques pas, &eacute;tait-elle v&eacute;ritablement la maison du
+garde, ou bien n'&eacute;tait-ce pas une caverne conduisant dans les
+entrailles de la terre... et cette lueur rouge&acirc;tre, l'&oelig;il unique d'un
+monstre g&eacute;ant, fix&eacute; sur lui?... &Eacute;tait-ce bien aussi un fourgon sur
+lequel il &eacute;tait assis, ou plut&ocirc;t une haute tour, de laquelle, s'il
+venait &agrave; tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois
+peut-&ecirc;tre, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en &eacute;tait
+aussi f&eacute;erique que celui de la terre: les nuages, emport&eacute;s par le vent,
+couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient &agrave; d&eacute;couvert des
+myriades d'&eacute;toiles dans cet infini sans fond, qui tant&ocirc;t semblait
+s'&eacute;lever, &agrave; perte de vue, au-dessus de sa t&ecirc;te, et tant&ocirc;t s'abaisser
+jusqu'&agrave; port&eacute;e de la main. Il ferma involontairement les yeux, et,
+c&eacute;dant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait
+toujours, les ronflements des soldats endormis se m&ecirc;laient aux
+hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. P&eacute;tia
+entendit tout &agrave; coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu,
+d'une beaut&eacute; et d'une douceur ineffables. Musicien &agrave; l'&eacute;gal de Natacha,
+et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule
+note et n'y avait m&ecirc;me jamais song&eacute;. Aussi ces myst&eacute;rieux motifs, en
+envahissant soudain son cerveau et son &acirc;me, lui parurent-ils pleins de
+charme et d'enivrante po&eacute;sie. La musique devenait de plus en plus
+distincte. C'&eacute;tait ce que les sp&eacute;cialistes auraient appel&eacute; &laquo;une fugue&raquo;,
+P&eacute;tia n'avait pas la moindre id&eacute;e de ce que c'est qu'une fugue. La
+m&eacute;lodie, reprise tant&ocirc;t par un violon, tant&ocirc;t par un cor aux sons
+plaintifs et s&eacute;raphiques se perdait, inachev&eacute;e, dans le ch&oelig;ur, d'o&ugrave;
+elle s'&eacute;lan&ccedil;ait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble,
+en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... &laquo;Mais je
+r&ecirc;ve! se dit P&eacute;tia en perdant presque l'&eacute;quilibre; ce sont sans doute
+mes oreilles qui tintent... ou peut-&ecirc;tre ne suis-je pas le ma&icirc;tre de
+cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!...&raquo; Il
+referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et
+s'&eacute;loignaient tour &agrave; tour, vibr&egrave;rent de nouveau &agrave; ses oreilles....
+&laquo;Dieu, que c'est beau!&raquo; se disait P&eacute;tia en essayant de diriger le
+c&eacute;leste orchestre.... &laquo;Doucement, plus doucement &agrave; pr&eacute;sent!...&raquo; et les
+sons lui ob&eacute;issaient.... &laquo;Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec
+ensemble!...&raquo; et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir
+des profondeurs de l'espace.... &laquo;&Agrave; vous, les voix!&raquo; ordonna P&eacute;tia, et
+des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables,
+s'&eacute;lev&egrave;rent graduellement avec une imposante &eacute;nergie. &Agrave; cette marche
+triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte
+d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des
+chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en f&ucirc;t un
+moment troubl&eacute;. P&eacute;tia en &eacute;coutait, avec un ravissement m&ecirc;l&eacute; de terreur,
+les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles
+dur&egrave;rent! Il &eacute;tait encore sous le charme, et regrettait de n'avoir
+aupr&egrave;s de lui personne &agrave; qui faire partager son bonheur, lorsque la voix
+de Likhatchow le r&eacute;veilla brusquement.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pr&ecirc;t, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au
+moins deux Fran&ccedil;ais!&raquo;</p>
+
+<p>P&eacute;tia secoua sa torpeur. Un jour gris&acirc;tre per&ccedil;ait &agrave; travers les branches
+d&eacute;nud&eacute;es, et les chevaux, invisibles jusque-l&agrave;, &eacute;mergeaient peu &agrave; peu de
+la brume. P&eacute;tia, sautant &agrave; bas du fourgon, tira de sa poche un rouble,
+qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau.
+Les hommes d&eacute;tach&egrave;rent les chevaux et en arrang&egrave;rent les sangles.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; le commandant,&raquo; dit Likhatchow &agrave; la vue de Denissow, qui appelait
+P&eacute;tia du seuil de l'isba et donnait ordre de se pr&eacute;parer.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Les chevaux furent sell&eacute;s en un tour de main, et chacun se mit en place.
+Denissow donna ses derni&egrave;res instructions au d&eacute;tachement d'infanterie
+qui servait d'avant-garde, et qui disparut bient&ocirc;t derri&egrave;re les arbres,
+en pataugeant dans la boue, et en s'enfon&ccedil;ant dans le brouillard du
+matin. P&eacute;tia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment
+l'ordre du d&eacute;part; ses ablutions du matin l'avaient singuli&egrave;rement
+rafra&icirc;chi, mais ses yeux brillaient d'un &eacute;clat inaccoutum&eacute;, pendant que
+le frisson de la fi&egrave;vre l'agitait de plus en plus.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, est-ce pr&ecirc;t?&raquo; demanda Denissow.</p>
+
+<p>On lui amena les chevaux, et, apr&egrave;s avoir gourmand&eacute; son cosaque pour
+n'avoir pas assez serr&eacute; les sangles, il se mit en selle. P&eacute;tia posa le
+pied sur l'&eacute;trier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui
+attraper la jambe, et, s'&eacute;lan&ccedil;ant sur sa monture, l&eacute;ger comme un oiseau,
+il se retourna pour voir s'&eacute;branler la file des hussards.</p>
+
+<p>&laquo;Vassili F&eacute;dorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me
+confierez un petit commandement, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Denissow, qui avait presque oubli&eacute; l'existence de P&eacute;tia, le regarda avec
+surprise:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il s&eacute;v&egrave;rement: c'est de m'ob&eacute;ir
+et de ne pas te fourrer l&agrave; o&ugrave; tu n'as que faire!...&raquo; Et pendant toute la
+marche il ne lui dit plus un mot.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils arriv&egrave;rent &agrave; la lisi&egrave;re du bois, la plaine commen&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; &agrave;
+s'&eacute;clairer, et Denissow donna alors un ordre &agrave; l'essaoul; ses cosaques
+d&eacute;fil&egrave;rent un &agrave; un devant eux, et il descendit la montagne &agrave; leur suite.
+Glissant et se retenant sur leurs pieds de derri&egrave;re, les chevaux avec
+leurs cavaliers arriv&egrave;rent bient&ocirc;t dans le ravin. P&eacute;tia, dont le frisson
+augmentait, avan&ccedil;ait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et
+les vapeurs du brouillard d&eacute;robaient seules &agrave; la vue les objets
+&eacute;loign&eacute;s. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque,
+lui fit un signe de t&ecirc;te et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Le signal!&raquo;</p>
+
+<p>Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au m&ecirc;me instant les
+chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu &eacute;clataient
+de tous c&ocirc;t&eacute;s. P&eacute;tia fouetta son cheval en lui rendant la main, et
+s'&eacute;lan&ccedil;a en avant sans &eacute;couter Denissow qui l'appelait. Il lui avait
+sembl&eacute; qu'au moment du signal la lumi&egrave;re avait paru et qu'il faisait
+jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient
+d&eacute;pass&eacute;, bouscula un tra&icirc;nard, et continua son galop effr&eacute;n&eacute;. Devant
+lui, des hommes, des Fran&ccedil;ais, sans doute, traversaient la route de
+droite &agrave; gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son
+cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; devant une isba,
+et un cri effroyable de d&eacute;tresse s'en &eacute;chappa. P&eacute;tia s'approcha, et ses
+yeux tomb&egrave;rent sur la figure p&acirc;le d'un Fran&ccedil;ais effar&eacute; qui serrait
+convulsivement le bois de la lance dirig&eacute;e contre lui.</p>
+
+<p>&laquo;Hourra! mes enfants!&raquo; s'&eacute;cria P&eacute;tia, et, talonnant son cheval couvert
+d'&eacute;cume, il enfila la rue du village.</p>
+
+<p>Des coups de feu s'&eacute;changeaient &agrave; quelques pas de l&agrave;. Des cosaques, des
+hussards, des prisonniers russes d&eacute;guenill&eacute;s, couraient en tous sens, en
+criant &agrave; tue-t&ecirc;te. Un jeune Fran&ccedil;ais, la t&ecirc;te d&eacute;couverte, se d&eacute;fendait &agrave;
+la ba&iuml;onnette contre les hussards: lorsque P&eacute;tia arriva, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+&agrave; terre. J'ai encore &eacute;t&eacute; en retard,&raquo; se dit-il en se dirigeant du c&ocirc;t&eacute;
+o&ugrave; la fusillade &eacute;tait plus vive; on se battait dans la cour o&ugrave; Dologhow
+et lui &eacute;taient entr&eacute;s la veille; les Fran&ccedil;ais, retranch&eacute;s derri&egrave;re la
+haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les
+cosaques mass&eacute;s autour de la porte coch&egrave;re. Il aper&ccedil;ut, &agrave; travers la
+fum&eacute;e de la poudre, la figure p&acirc;le de Dologhow, qui criait &agrave; ses hommes:</p>
+
+<p>&laquo;Prenez-les &agrave; revers et que l'infanterie ne bouge pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ne pas bouger?... Hourra!&raquo; s'&eacute;cria P&eacute;tia, et, sans s'arr&ecirc;ter une
+seconde, il s'&eacute;lan&ccedil;a au plus &eacute;pais de la m&ecirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>Une d&eacute;charge fendit l'air, les balles siffl&egrave;rent, les cosaques et
+Dologhow entr&egrave;rent &agrave; sa suite dans la cour de la maison; au milieu des
+nuages de fum&eacute;e, on voyait des Fran&ccedil;ais jeter l&agrave; leurs armes, ou se
+pr&eacute;cipiter &agrave; la rencontre des cosaques, tandis que d'autres
+d&eacute;gringolaient de la montagne vers l'&eacute;tang. P&eacute;tia continuait &agrave; galoper
+dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il
+gesticulait d'une fa&ccedil;on &eacute;trange des deux bras &agrave; la fois, et se penchait
+de plus en plus d'un c&ocirc;t&eacute; de sa selle. Son cheval, venant &agrave; se heurter
+contre les tisons d'un foyer &agrave; demi &eacute;teint, s'arr&ecirc;ta court, et P&eacute;tia
+tomba lourdement &agrave; terre. Ses pieds et ses mains s'agit&egrave;rent un moment,
+tandis que sa t&ecirc;te restait immobile: une balle lui avait travers&eacute; le
+cerveau. Un officier fran&ccedil;ais sortit de la maison avec un mouchoir blanc
+au bout de son &eacute;p&eacute;e, et d&eacute;clara &agrave; Dologhow qu'ils se rendaient.
+Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de P&eacute;tia, qui gisait
+sur le sol, les bras &eacute;tendus.</p>
+
+<p>&laquo;Fini!&raquo; dit-il les sourcils fronc&eacute;s, et il alla &agrave; la rencontre de
+Denissow.</p>
+
+<p>&laquo;Tu&eacute;!&raquo; s'&eacute;cria ce dernier en devinant de loin, &agrave; cet abandonnement du
+corps qu'il connaissait si bien, que P&eacute;tia &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>&laquo;Fini!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Dologhow, comme s'il &eacute;prouvait un plaisir particulier &agrave;
+prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les
+cosaques.</p>
+
+<p>&laquo;Nous le laisserons l&agrave;,&raquo; cria-t-il &agrave; Denissow, qui ne lui r&eacute;pondit rien.</p>
+
+<p>De ses mains tremblantes, celui-ci avait relev&eacute; la figure, macul&eacute;e de
+boue et de sang, du pauvre P&eacute;tia.... &laquo;Je suis habitu&eacute; &agrave; manger des
+douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout&raquo;.... Ces paroles
+lui revinrent involontairement &agrave; la m&eacute;moire, et les cosaques se
+regard&egrave;rent stup&eacute;faits, en entendant des sons rauques, pareils au
+jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppress&eacute;e de
+Denissow. Se retournant tout &agrave; coup, il se cramponna convulsivement &agrave; la
+palissade.</p>
+
+<p>Parmi les prisonniers russes qui venaient d'&ecirc;tre d&eacute;livr&eacute;s, se trouvait
+Pierre Besoukhow.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Les autorit&eacute;s fran&ccedil;aises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour
+le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, &agrave; dater
+du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les m&ecirc;mes troupes qu'&agrave; leur sortie
+de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers
+jours, formait l'arri&egrave;re-garde de l'arm&eacute;e, fut enlev&eacute;e par les cosaques,
+et le reste les devan&ccedil;a. L'artillerie, qui les pr&eacute;c&eacute;dait dans le
+principe, se trouvait maintenant remplac&eacute;e par les &eacute;normes fourgons de
+bagages du mar&eacute;chal Junot, escort&eacute;s par un d&eacute;tachement de Westphaliens.
+Les troupes qui, jusqu'&agrave; Viazma, marchaient en trois colonnes,
+avan&ccedil;aient maintenant p&ecirc;le-m&ecirc;le, et le d&eacute;sordre, dont Pierre avait
+aper&ccedil;u les sympt&ocirc;mes &agrave; la premi&egrave;re &eacute;tape, &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; son comble. Les
+deux c&ocirc;t&eacute;s du chemin &eacute;taient jonch&eacute;s de cadavres de chevaux; des hommes
+en haillons, des tra&icirc;nards de diff&eacute;rentes armes, tant&ocirc;t se joignaient &agrave;
+eux, tant&ocirc;t restaient en arri&egrave;re. De fausses alertes leur avaient plus
+d'une fois caus&eacute; des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi
+tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se
+bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant &agrave; leurs camarades de
+leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot
+formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet
+ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes
+du convoi se r&eacute;duisaient &agrave; une soixantaine; le reste avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute; ou
+abandonn&eacute;, et trois des fourgons de Junot avaient &eacute;t&eacute; pill&eacute;s par des
+hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que
+ce convoi &eacute;tait gard&eacute; par un plus grand nombre de sentinelles que celui
+des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait &eacute;t&eacute; fusill&eacute; sur
+l'ordre du mar&eacute;chal lui-m&ecirc;me, parce qu'on avait trouv&eacute; sur lui une
+cuiller &agrave; ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement
+diminu&eacute;: de trois cent trente qu'ils &eacute;taient &agrave; la sortie de Moscou, on
+n'en comptait plus que cent, qui, &agrave; eux seuls, donnaient plus de soucis
+aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot.
+S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en
+revanche, affam&eacute;s et transis comme ils &eacute;taient, il leur paraissait
+encore plus p&eacute;nible, et m&ecirc;me odieux, de garder &agrave; vue des Russes, aussi
+affam&eacute;s et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et
+qu'ils avaient ordre de fusiller &agrave; la premi&egrave;re tentative d'&eacute;vasion. Dans
+la crainte de se laisser aller &agrave; un sentiment de compassion qui aurait
+pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement
+encore que de coutume. &Agrave; Dorogobouge, les soldats de l'escorte
+enferm&egrave;rent les prisonniers dans une &eacute;curie pour aller piller leurs
+propres magasins; quelques-uns des prisonniers tent&egrave;rent de s'enfuir par
+un passage souterrain qu'ils avaient creus&eacute;, mais ils furent pris sur
+le fait et fusill&eacute;s. L'ordre, &eacute;tabli au d&eacute;but, que les officiers
+devaient marcher s&eacute;par&eacute;s des soldats, n'existait plus; tous les hommes
+valides formaient un m&ecirc;me groupe, et Pierre se trouva ainsi r&eacute;uni &agrave;
+Karata&iuml;ew et &agrave; son petit chien aux jambes torses; Karata&iuml;ew fut repris
+de la fi&egrave;vre le troisi&egrave;me jour de marche, et, &agrave; mesure qu'il
+s'affaiblissait, Pierre s'en &eacute;loignait instinctivement, ou &eacute;tait oblig&eacute;
+de faire un effort pour s'en approcher, tant ses g&eacute;missements
+incessants, et l'odeur acre et p&eacute;n&eacute;trante qui s'exhalait de toute sa
+personne, lui causaient une invincible r&eacute;pulsion.</p>
+
+<p>Pendant qu'il &eacute;tait enferm&eacute; dans la baraque, Pierre avait compris par
+tout ce qui se passait dans son &acirc;me, par le genre de vie auquel il &eacute;tait
+forc&eacute;ment soumis, que l'homme est cr&eacute;&eacute; pour le bonheur, que ce bonheur
+est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de
+l'existence, et que le malheur est le r&eacute;sultat fatal, non du besoin,
+mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante v&eacute;rit&eacute; s'&eacute;tait aussi
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; lui pendant ces trois derni&egrave;res semaines: c'est qu'il n'y a
+rien d'irr&eacute;m&eacute;diable dans ce monde, et que, de m&ecirc;me que l'homme n'est
+jamais compl&egrave;tement heureux et ind&eacute;pendant, de m&ecirc;me il n'est jamais
+compl&egrave;tement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses
+limites comme la libert&eacute;, et que ces limites se touchent: que l'homme
+couch&eacute; sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repli&eacute;e,
+souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le
+froid le gagner; que lui-m&ecirc;me avait tout autant souffert autrefois avec
+des souliers de bal trop &eacute;troits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et
+endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru &eacute;pouser sa femme
+de sa propre volont&eacute;, il &eacute;tait aussi peu libre qu'&agrave; cette heure, o&ugrave; on
+l'avait enferm&eacute;, pour toute la nuit, dans une &eacute;curie!</p>
+
+<p>De toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il
+conserva jusqu'&agrave; sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle
+que lui faisaient &eacute;prouver ses pieds. D&egrave;s la seconde &eacute;tape, il s'&eacute;tait
+dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le
+lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donn&eacute;, il se
+tra&icirc;na d'abord en boitant, puis, les blessures s'&eacute;chauffant par la
+marche, la douleur s'apaisa peu &agrave; peu. Bien que, chaque soir, ses pieds
+fussent dans un &eacute;tat effrayant, il finit par ne plus les regarder, et
+n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il appr&eacute;cia &agrave; toute sa valeur
+la force de r&eacute;sistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du
+changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable
+&agrave; la soupape de s&ucirc;ret&eacute; d'une machine &agrave; vapeur, qui en laisse &eacute;chapper le
+trop-plein lorsque la mesure normale est d&eacute;pass&eacute;e. Il n'entendait pas
+fusiller les prisonniers qui restaient en arri&egrave;re, bien qu'une centaine
+au moins eussent d&eacute;j&agrave; p&eacute;ri de cette fa&ccedil;on. Il ne pensait plus &agrave;
+Karata&iuml;ew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et &agrave; qui le m&ecirc;me
+sort &eacute;tait sans doute r&eacute;serv&eacute;: encore moins pensait-il &agrave; lui-m&ecirc;me. Plus
+sa situation devenait pr&eacute;caire, plus l'avenir &eacute;tait sombre, plus ses
+r&eacute;flexions et ses pens&eacute;es &eacute;taient consolantes et douces, et plus son
+esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui!</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+
+<p>Le 22 octobre, dans la journ&eacute;e, Pierre gravissait une mont&eacute;e par une
+route boueuse et glissante; ses yeux, fix&eacute;s sur les in&eacute;galit&eacute;s du
+terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune.
+Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route,
+en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'&eacute;lan&ccedil;ant
+ensuite, sur les quatre &agrave; la fois, &agrave; la poursuite de corbeaux install&eacute;s
+sur une charogne. On en voyait de tous c&ocirc;t&eacute;s, de diff&eacute;rentes sortes et &agrave;
+diff&eacute;rents degr&eacute;s de d&eacute;composition, depuis le cheval jusqu'&agrave; l'homme.
+Les loups, emp&ecirc;ch&eacute;s d'en approcher par le passage continuel des troupes,
+laissaient &laquo;le Gris&raquo; se livrer en toute libert&eacute; &agrave; ses fantaisies
+vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle
+s'arr&ecirc;tait un instant, ce n'&eacute;tait que pour retomber plus dru apr&egrave;s
+chaque &eacute;claircie. La terre, compl&egrave;tement d&eacute;tremp&eacute;e, ne pouvait plus
+l'absorber, et elle s'&eacute;coulait en mille petits ruisseaux. Pierre
+comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant &agrave; la pluie, il lui
+disait mentalement: &laquo;Encore, encore, mouille-moi bien!&raquo;</p>
+
+<p>Il lui semblait qu'il ne pensait &agrave; rien; mais son &acirc;me veillait et
+m&eacute;ditait, et d'un simple r&eacute;cit fait la veille par Karata&iuml;ew elle tirait
+un grand enseignement. Karata&iuml;ew, envelopp&eacute; de son manteau, avait en
+effet racont&eacute; aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la
+maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu r&eacute;p&eacute;ter. Il
+&eacute;tait plus de minuit, c'&eacute;tait l'heure o&ugrave; la fi&egrave;vre le quittait et o&ugrave; il
+redevenait gai comme d'habitude. &Agrave; la vue de cette figure p&acirc;le et
+amaigrie, vivement &eacute;clair&eacute;e par le feu du bivouac, Pierre eut un
+serrement de c&oelig;ur. Embarrass&eacute; de sa compassion pour cet homme, il
+voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allum&eacute;,
+force lui fut de s'asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort,&raquo; dit Karata&iuml;ew en
+reprenant son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Pierre, comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, le connaissait par c&oelig;ur, le petit
+soldat le contait toujours avec une satisfaction particuli&egrave;re. Il y
+pr&ecirc;ta n&eacute;anmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux
+et honn&ecirc;te marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui
+un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en p&egrave;lerinage.
+Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent dans une auberge pour y passer la nuit, et le
+lendemain matin l'ami du marchand fut trouv&eacute; assassin&eacute; et vol&eacute;; un
+couteau ensanglant&eacute;, d&eacute;couvert sous l'oreiller du marchand, le fit
+mettre en jugement: il fut condamn&eacute; &agrave; passer par les verges, &agrave; avoir les
+narines arrach&eacute;es, et &agrave; &ecirc;tre envoy&eacute; aux travaux forc&eacute;s, &laquo;comme cela se
+devait,&raquo; dit Karata&iuml;ew.</p>
+
+<p>&laquo;Et voil&agrave;, mes amis, que, pendant une dizaine d'ann&eacute;es plus, le
+vieillard vit aux gal&egrave;res, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce
+doit &ecirc;tre, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh
+bien! un soir les for&ccedil;ats, r&eacute;unis comme nous sommes dans ce moment, se
+mirent &agrave; se raconter l'un &agrave; l'autre pourquoi ils avaient &eacute;t&eacute; condamn&eacute;s,
+en quoi ils avaient p&eacute;ch&eacute; devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tu&eacute;
+une &acirc;me, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendi&eacute;, celui-l&agrave; d'avoir
+d&eacute;sert&eacute;; on s'adressa au vieillard: &laquo;Et toi, grand-p&egrave;re pourquoi
+souffres-tu?&mdash;Moi, mes enfants, r&eacute;pondit-il, c'est pour mes p&eacute;ch&eacute;s et
+ceux des autres. Je n'ai ni tu&eacute;, ni pris le bien d'autrui, je donnais du
+mien au prochain quand il &eacute;tait pauvre. Je suis, mes petits amis, un
+marchand, et j'avais de grandes richesses...&raquo; Et voil&agrave; qu'il leur
+raconte tout en d&eacute;tail comment la chose s'est pass&eacute;e: &laquo;Je ne me plains
+pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoy&eacute; ici; mais c'est ma
+pauvre femme et mes enfants que je regrette...&raquo; Et voil&agrave; le vieillard
+qui se met &agrave; pleurer.... Ne voil&agrave;-t-il pas que parmi eux se trouve
+l'assassin du marchand. &laquo;O&ugrave; cela s'est-il pass&eacute;, grand-p&egrave;re? Quand?
+Comment?...&raquo; Et voil&agrave; que l'homme questionne, et son c&oelig;ur se serre: il
+s'approche du vieux et se jette &agrave; ses pieds: &laquo;C'est pour moi, bon vieux,
+que tu p&acirc;tis; c'est la v&eacute;rit&eacute; vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui
+est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai gliss&eacute;
+le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne,
+grand-p&egrave;re, pardonne-moi, au nom du Christ.&raquo; Karata&iuml;ew se tut, en
+souriant doucement, et, les yeux fix&eacute;s sur la flamme, il arrangea les
+tisons.... Et le vieillard lui r&eacute;pond: &laquo;Que Dieu te pardonne, nous
+sommes tous p&eacute;cheurs devant Lui, c'est pour mes propres p&eacute;ch&eacute;s que je
+souffre...&raquo; Et il versa des larmes br&ucirc;lantes.</p>
+
+<p>&laquo;Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karata&iuml;ew, dont le sourire
+illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du r&eacute;cit
+&eacute;tait dans ce qui allait suivre.</p>
+
+<p>L'assassin se d&eacute;non&ccedil;a lui-m&ecirc;me &agrave; l'autorit&eacute;. &laquo;J'ai, dit-il, six &acirc;mes sur
+la conscience (c'&eacute;tait un grand mis&eacute;rable), mais c'est le vieillard qui
+me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue &agrave; pleurer &agrave;
+cause de moi.&raquo; On &eacute;crivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier
+l&agrave; o&ugrave; il devait aller; c'&eacute;tait loin, et puis le jugement prit du temps,
+et aussi les papiers &agrave; &eacute;crire, comme &ccedil;a se passe toujours avec les
+autorit&eacute;s; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar:
+&laquo;D&eacute;livrer le marchand et lui donner une r&eacute;compense selon le jugement,&raquo;
+et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. &laquo;O&ugrave; donc est ce vieux,
+demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est
+arriv&eacute;!&raquo;.... Et l'on chercha encore.&raquo; Ici la voix de Karata&iuml;ew trembla:
+&laquo;Mais Dieu lui avait d&eacute;j&agrave; pardonn&eacute;, reprit-il: il &eacute;tait mort! C'est
+ainsi, mon ami!&raquo; Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps
+son sourire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment le sens myst&eacute;rieux de ce r&eacute;cit, l'exaltation
+touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant
+remplissaient l'&acirc;me de Pierre d'un bonheur confus et ind&eacute;finissable.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>&laquo;&Agrave; vos places,&raquo; dit tout &agrave; coup une voix. Une agitation soudaine se
+produisit aussit&ocirc;t parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on
+aurait dit qu'ils s'attendaient &agrave; quelque &eacute;v&eacute;nement heureux et solennel;
+des commandements se crois&egrave;rent en tous sens, et &agrave; la gauche des
+prisonniers passa un d&eacute;tachement de cavalerie bien mont&eacute; et bien
+habill&eacute;. Une expression de contrainte, caus&eacute;e par l'approche des chefs
+sup&eacute;rieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut
+rejet&eacute; hors de la route, et les soldats de l'escorte s'align&egrave;rent.</p>
+
+<p>L'Empereur! l'Empereur! le mar&eacute;chal! le duc!... Et &agrave; la suite de la
+cavalerie s'avan&ccedil;a rapidement une voiture attel&eacute;e de chevaux gris.
+Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un
+personnage de l'escorte; c'&eacute;tait un des mar&eacute;chaux, dont le regard
+s'arr&ecirc;ta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en
+d&eacute;tourna aussit&ocirc;t, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de
+compassion qu'il cherchait &agrave; dissimuler. Le g&eacute;n&eacute;ral qui conduisait le
+convoi, effray&eacute;, la figure &eacute;chauff&eacute;e, talonnait son cheval efflanqu&eacute;, et
+galopait derri&egrave;re la voiture. Quelques officiers se r&eacute;unirent, les
+soldats les entour&egrave;rent. &laquo;Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?&raquo; r&eacute;p&eacute;tait-on de
+tous c&ocirc;t&eacute;s avec une inqui&eacute;tude marqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Pierre aper&ccedil;ut en ce moment Karata&iuml;ew, qu'il n'avait pas encore vu,
+adoss&eacute; &agrave; un bouleau. &Agrave; l'expression attendrie que sa physionomie avait
+la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se
+joignait aujourd'hui celle d'une gravit&eacute; douce et sereine. Ses yeux si
+bons, voil&eacute;s par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier,
+ayant peur pour lui-m&ecirc;me, fit mine de ne pas le remarquer et d&eacute;tourna la
+t&ecirc;te. En reprenant sa marche, il regarda en arri&egrave;re, et le vit toujours
+&agrave; la m&ecirc;me place, au bord du chemin. Deux Fran&ccedil;ais parlaient entre eux &agrave;
+ses c&ocirc;t&eacute;s. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la mont&eacute;e en
+boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derri&egrave;re lui,
+mais au m&ecirc;me moment il se souvint que le passage du mar&eacute;chal l'avait
+emp&ecirc;ch&eacute; de finir de calculer ce qui leur restait d'&eacute;tapes &agrave; faire
+jusqu'&agrave; Smolensk, et il se remit &agrave; compter. Deux soldats, dont les
+fusils fumaient encore, le d&eacute;pass&egrave;rent en courant. Tous deux &eacute;taient
+p&acirc;les, et l'un jeta &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e un regard sur Pierre, qui le regarda
+aussi, et se rappela que l'avant-veille ce m&ecirc;me soldat avait br&ucirc;l&eacute; sa
+chemise en voulant la faire s&eacute;cher, ce qui avait provoqu&eacute; les rires de
+toute l'assistance. &laquo;Le Gris&raquo; hurla &agrave; l'endroit o&ugrave; Karata&iuml;ew &eacute;tait
+assis: &laquo;Qu'a donc cette b&ecirc;te, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les
+soldats qui marchaient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui ne se retourn&egrave;rent plus, mais une
+expression sinistre se r&eacute;pandit sur leurs traits.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Les prisonniers, les bagages du mar&eacute;chal et ceux de la cavalerie
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent dans le village de Schamschew. On s'&eacute;tablit autour du feu
+de la marmite, et Pierre, apr&egrave;s avoir mang&eacute; un morceau de viande de
+cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit imm&eacute;diatement du m&ecirc;me
+sommeil qui s'&eacute;tait empar&eacute; de lui &agrave; Moja&iuml;sk, apr&egrave;s Borodino. La r&eacute;alit&eacute;
+se confondit avec le r&ecirc;ve, et une voix, &eacute;tait-ce la sienne ou celle d'un
+autre? lui r&eacute;p&eacute;ta les m&ecirc;mes pens&eacute;es qu'il avait alors si clairement
+entendues. &laquo;La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce
+mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de
+reconna&icirc;tre l'existence de la divinit&eacute;. Aimer la vie, c'est aimer Dieu.
+Le plus difficile et le plus m&eacute;ritoire est d'aimer la vie dans ses
+souffrances imm&eacute;rit&eacute;es&raquo;.... &laquo;Karata&iuml;ew!&raquo; se dit tout &agrave; coup Pierre en
+lui appliquant ces pens&eacute;es. Il vit ensuite dans son r&ecirc;ve un petit
+vieillard, oubli&eacute; depuis longtemps, qui lui avait donn&eacute; des le&ccedil;ons de
+g&eacute;ographie lors de son s&eacute;jour en Suisse: &laquo;Attends!&raquo; lui disait ce
+dernier, et il lui pr&eacute;senta un globe. Ce globe, anim&eacute;, fr&eacute;missant,
+n'avait pas de contours nettement indiqu&eacute;s: sa surface se composait de
+gouttes d'eau serr&eacute;es l'une contre l'autre en masse compacte, et ces
+gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se
+divisant &agrave; l'infini; et, tout en cherchant &agrave; occuper le plus d'espace
+possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. &laquo;C'est
+l'image de la vie,&raquo; lui disait le vieux professeur.... &laquo;Comme c'est
+simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas
+compris plus t&ocirc;t?... Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes
+essaye de s'&eacute;tendre pour mieux Le refl&eacute;ter.... Elle grandit, elle se
+resserre, elle dispara&icirc;t, pour revenir de nouveau &agrave; la surface....
+Voil&agrave;! c'est ainsi que Karata&iuml;ew a disparu!&raquo;.... &laquo;Avez-vous compris, mon
+enfant?&raquo; r&eacute;p&eacute;ta le professeur.... &laquo;Avez-vous compris, sacr&eacute; nom?&raquo;
+s'&eacute;cria une voix tonnante... et Pierre se r&eacute;veilla. Quand il se souleva
+sur son s&eacute;ant, il vit, &agrave; deux pas de lui, un soldat fran&ccedil;ais qui venait
+de bousculer un Russe et s'occupait &agrave; faire griller un morceau de viande
+enfil&eacute; dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux
+doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec
+adresse. La lueur des tisons &eacute;clairait sa figure bistr&eacute;e et ses sourcils
+&eacute;pais: &laquo;Cela lui est bien &eacute;gal, &agrave; ce brigand! murmurait le prisonnier,
+assis &agrave; deux pas de l&agrave;, en caressant le petit &laquo;Gris&raquo;, qui remuait
+gaiement la queue: &laquo;Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon...&raquo; Il
+n'acheva pas, car, au m&ecirc;me moment, son imagination lui repr&eacute;senta le
+pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient
+retenti au m&ecirc;me endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et
+craintif des deux soldats qui l'avaient d&eacute;pass&eacute; avec leurs fusils encore
+fumants, l'absence de Karata&iuml;ew &agrave; l'&eacute;tape du soir. Il &eacute;tait enfin sur le
+point de comprendre que Karata&iuml;ew avait &eacute;t&eacute; tu&eacute;, lorsque, sans savoir
+pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, o&ugrave; il
+avait pass&eacute; une soir&eacute;e d'&eacute;t&eacute; avec une belle Polonaise. Sans essayer de
+rattacher l'un &agrave; l'autre ces tableaux d'une nature si diff&eacute;rente, Pierre
+referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination
+avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une
+telle impression de bien-&ecirc;tre et de fra&icirc;cheur, qu'il crut se sentir
+glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le
+cristal, se r&eacute;unissaient sans bruit au-dessus de sa t&ecirc;te!</p>
+
+<p>Une vive fusillade et de grands cris le r&eacute;veill&egrave;rent bien avant le lever
+du soleil.</p>
+
+<p>&laquo;Les cosaques!&raquo; s'&eacute;cria un Fran&ccedil;ais qui s'enfuyait, et, une minute plus
+tard, Pierre se trouva entour&eacute; de compatriotes.</p>
+
+<p>Il fut longtemps &agrave; comprendre ce qui se passait. De toutes parts
+s'&eacute;levaient des exclamations de joie:</p>
+
+<p>&laquo;Fr&egrave;res! amis! camarades!&raquo; r&eacute;p&eacute;taient les vieux soldats en pleurant et
+en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur c&ocirc;t&eacute;,
+entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un v&ecirc;tement, qui des
+bottes, qui du pain!</p>
+
+<p>Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son &eacute;motion, prononcer
+un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.</p>
+
+<p>Dologhow, debout &agrave; l'entr&eacute;e de la maison en ruines, assistait au d&eacute;fil&eacute;
+des Fran&ccedil;ais d&eacute;sarm&eacute;s, en donnant de l&eacute;gers coups de cravache sur la
+pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur
+m&eacute;saventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui,
+et en sentant peser sur eux son regard glacial et p&eacute;n&eacute;trant, qui ne leur
+promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs
+l&egrave;vres. &Agrave; deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et
+marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte
+coch&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Combien? demanda Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;La seconde centaine, r&eacute;pondit le cosaque.</p>
+
+<p>&mdash;Filez, filez!&raquo; disait Dologhow, qui avait emprunt&eacute; cette expression
+aux Fran&ccedil;ais, et un &eacute;clair de cruaut&eacute; jaillissait de ses yeux lorsqu'ils
+se croisaient avec ceux des prisonniers.</p>
+
+<p>Denissow, la t&ecirc;te d&eacute;couverte, suivait d'un air sombre et accabl&eacute; les
+cosaques qui portaient le corps de P&eacute;tia, pour le d&eacute;poser dans la fosse
+qu'ils avaient creus&eacute;e au fond du jardin.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>&Agrave; partir du 28 octobre, lorsque les froids commenc&egrave;rent, la retraite des
+Fran&ccedil;ais prit un caract&egrave;re plus tragique. Le nombre des hommes gel&eacute;s ou
+se chauffant &agrave; en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.</p>
+
+<p>De Moscou &agrave; Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000,
+non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que
+piller. La suite devait correspondre math&eacute;matiquement &agrave; ce commencement:
+l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise diminuait dans la m&ecirc;me proportion de Viazma &agrave;
+Smolensk, de Smolensk &agrave; la B&eacute;r&eacute;sina et de la B&eacute;r&eacute;sina &agrave; Vilna,
+ind&eacute;pendamment de l'intensit&eacute; du froid, de la poursuite des Russes, des
+obstacles impr&eacute;vus, ou de toute autre circonstance prise isol&eacute;ment. &Agrave;
+partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse
+qui marcha ainsi jusqu'&agrave; la fin. Berthier &eacute;crivait &agrave; son souverain ce
+qui suit (et l'on sait &agrave; quel point les chefs se permettent de s'&eacute;carter
+de la v&eacute;rit&eacute; lorsqu'ils d&eacute;crivent la situation d'une arm&eacute;e):</p>
+
+<p>&laquo;Je crois devoir faire conna&icirc;tre &agrave; Votre Majest&eacute; l'&eacute;tat de ses troupes
+dans les diff&eacute;rents corps d'arm&eacute;e que j'ai &eacute;t&eacute; &agrave; m&ecirc;me d'observer depuis
+deux ou trois jours dans diff&eacute;rents passages. Elles sont presque
+d&eacute;band&eacute;es. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en
+proportion du quart au plus dans presque tous les r&eacute;giments; les autres
+suivent isol&eacute;ment diff&eacute;rentes directions, chacun pour son compte, dans
+l'esp&eacute;rance de trouver des subsistances et pour se d&eacute;barrasser de la
+discipline. En g&eacute;n&eacute;ral ils regardent Smolensk comme le point o&ugrave; ils
+doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqu&eacute; que beaucoup de
+soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet &eacute;tat de
+choses, l'int&eacute;r&ecirc;t du service de Votre Majest&eacute; exige, quelles que soient
+ses vues ult&eacute;rieures, qu'on rallie l'arm&eacute;e &agrave; Smolensk, en commen&ccedil;ant &agrave;
+la d&eacute;barrasser des non-combattants, tels que les hommes d&eacute;mont&eacute;s, et des
+bagages inutiles et du mat&eacute;riel de l'artillerie, qui n'est plus en
+proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des
+subsistances sont n&eacute;cessaires aux soldats, qui sont ext&eacute;nu&eacute;s par la faim
+et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et
+dans les bivouacs. Cet &eacute;tat de choses va toujours en s'aggravant, et
+donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt rem&egrave;de, on ne
+soit plus ma&icirc;tre des troupes dans un combat.&mdash;Le 9 novembre, &agrave; trente
+verstes de Smolensk<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p>En entrant dans Smolensk, qui &eacute;tait pour eux la terre promise, les
+Fran&ccedil;ais s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres
+magasins, et, cette d&eacute;vastation une fois accomplie, ils reprennent leur
+retraite sans m&ecirc;me savoir o&ugrave; elle s'arr&ecirc;tera, et pourquoi ils la
+reprennent. Napol&eacute;on, ce g&eacute;nie, qui ne se connaissait pas de ma&icirc;tre, ne
+le savait pas davantage. Malgr&eacute; tout, son entourage et lui-m&ecirc;me
+continuaient &agrave; observer l'&eacute;tiquette usit&eacute;e en &eacute;crivant des lettres, des
+rapports, des ordres du jour. On s'appelait: &laquo;Sire, mon cousin, prince
+d'Eckm&uuml;hl, ou roi de Naples&raquo;.... Mais ces rapports et ces ordres du jour
+&eacute;taient lettres mortes. Personne ne les ex&eacute;cutait, parce qu'ils &eacute;taient
+inex&eacute;cutables, et, malgr&eacute; les titres pompeux dont ils faisaient parade,
+chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup &agrave; se reprocher et que le
+moment de l'expiation &eacute;tait venu. Aussi, en d&eacute;pit des soins qu'ils
+semblaient accorder &agrave; l'arm&eacute;e, chacun en r&eacute;alit&eacute; ne pensait qu'&agrave; soi, &agrave;
+fuir au plus vite, et &agrave; se sauver, si c'&eacute;tait possible.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+
+<p>Les mouvements des arm&eacute;es russe et fran&ccedil;aise, pendant cette retraite de
+Moscou au Ni&eacute;men, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande
+les yeux &agrave; deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette
+pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans
+craindre l'ennemi, mais, &agrave; mesure que la partie s'engage, il t&acirc;che de
+s'&eacute;loigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant &agrave; l'&eacute;viter,
+tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la
+premi&egrave;re p&eacute;riode de la retraite des troupes fran&ccedil;aises sur la route de
+Kalouga, on savait encore o&ugrave; les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur
+celle de Smolensk, elles prirent leur course en arr&ecirc;tant le battant de
+la clochette et, sans s'en douter, all&egrave;rent se heurter plus d'une fois
+contre les Russes. Une arm&eacute;e fuyait, l'autre la poursuivait. En
+quittant Smolensk, les Fran&ccedil;ais avaient le choix entre plusieurs routes:
+on aurait donc pu supposer qu'apr&egrave;s y avoir s&eacute;journ&eacute; quatre jours, ils
+auraient d&ucirc; conna&icirc;tre l'approche de l'ennemi et combiner une attaque
+avantageuse, mais leur foule d&eacute;band&eacute;e s'&eacute;lan&ccedil;a en d&eacute;sordre, sans plan,
+sans direction pr&eacute;cise, sur le plus p&eacute;rilleux des chemins, celui de
+Krasno&eacute; &agrave; Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir
+l'ennemi derri&egrave;re et non devant eux, ils s'&eacute;chelonnaient &agrave; de telles
+distances, que souvent ils se trouvaient &agrave; vingt-quatre heures les uns
+des autres. Napol&eacute;on fuyait en t&ecirc;te, puis les rois et les ducs. L'arm&eacute;e
+russe, pensant que Napol&eacute;on prendrait &agrave; droite au del&agrave; du Dni&egrave;pre, qui
+&eacute;tait, du reste, la seule man&oelig;uvre sens&eacute;e &agrave; ex&eacute;cuter, suivit cette m&ecirc;me
+direction, et d&eacute;boucha sur la grand'route de Krasno&eacute;. Alors, toujours
+comme au jeu du colin-maillard, les fran&ccedil;ais se trouv&egrave;rent en face de
+notre avant-garde. Apr&egrave;s le premier moment de panique caus&eacute;e par cette
+apparition inattendue, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent, puis reprirent leur course
+affol&eacute;e en abandonnant les bless&eacute;s et les tra&icirc;nards. C'est ainsi que,
+pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney
+d&eacute;fil&egrave;rent, par d&eacute;tachements isol&eacute;s, devant les troupes russes. Personne
+ne s'inqui&eacute;tait des autres, et chacun, se d&eacute;barrassant de son
+artillerie, de ses bagages, de la moiti&eacute; de ses hommes, ne pensait qu'&agrave;
+&eacute;chapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite.
+Ney, qui s'&eacute;tait attard&eacute; &agrave; l'inutile besogne de faire sauter les murs de
+Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient
+de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napol&eacute;on &agrave; Orcha,
+avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait
+dans le principe, et qu'il avait sem&eacute;s tout le long de la route, avec
+ses canons et ses bagages, oblig&eacute; de se frayer pendant la nuit un chemin
+&agrave; travers les bois pour gagner le Dni&egrave;pre. D'Orcha &agrave; Vilna, ce fut le
+m&ecirc;me jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la B&eacute;r&eacute;sina furent
+t&eacute;moins d'une &eacute;pouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noy&egrave;rent, un
+grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser
+recommenc&egrave;rent, &agrave; travers champs, leur course d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Quant au chef
+supr&ecirc;me, il endossa une fourrure, se mit en tra&icirc;neau, et partit,
+laissant derri&egrave;re lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent
+son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient
+augmenter le chiffre des morts!</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Quand on voit les Fran&ccedil;ais, pendant tout le cours de cette campagne,
+courir &agrave; leur perte in&eacute;vitable, en ne subordonnant &agrave; aucune combinaison
+strat&eacute;gique l'ensemble de leurs op&eacute;rations ou les d&eacute;tails de leur
+marche, on ne peut se figurer que les historiens, &agrave; propos de cette
+retraite, reproduisent leur th&eacute;orie de la mise en mouvement des masses
+par la volont&eacute; d'un seul. Cependant ils ont &eacute;crit des volumes pour
+&eacute;num&eacute;rer les remarquables dispositions prises par Napol&eacute;on pour guider
+ses troupes, et vanter le talent militaire d&eacute;ploy&eacute; &agrave; cette occasion par
+ses mar&eacute;chaux. Ils ont recours aux arguments les plus sp&eacute;cieux, afin de
+nous expliquer les motifs qui l'engag&egrave;rent &agrave; choisir, pour battre en
+retraite, la route d&eacute;vast&eacute;e qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au
+lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment
+approvisionn&eacute;s. Ils exaltent son h&eacute;ro&iuml;sme au moment o&ugrave;, se pr&eacute;parant &agrave;
+livrer bataille &agrave; Krasno&eacute; et &agrave; commander en personne, il dit &agrave;, son
+entourage: &laquo;J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le
+g&eacute;n&eacute;ral!&raquo; Et pourtant, malgr&eacute; ces nobles paroles, il fuit plus loin,
+abandonnant toute son arm&eacute;e &agrave; son malheureux sort! Ils nous d&eacute;peignent
+ensuite la bravoure des mar&eacute;chaux, celle de Ney en particulier, qui se
+borne, apr&egrave;s un d&eacute;tour dans la for&ecirc;t, &agrave; passer de nuit le Dni&egrave;pre, et &agrave;
+arriver &agrave; Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, apr&egrave;s avoir perdu les
+neuf dixi&egrave;mes de ses hommes! Enfin ils nous d&eacute;crivent complaisamment
+dans tous ses d&eacute;tails le d&eacute;part de l'Empereur, de l'Empereur laissant l&agrave;
+sa grande et h&eacute;ro&iuml;que arm&eacute;e!</p>
+
+<p>Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement tax&eacute; de
+l&acirc;chet&eacute;, et qu'on apprend aux enfants &agrave; m&eacute;priser, est repr&eacute;sent&eacute; par les
+historiens comme quelque chose de grand et de marqu&eacute; au coin du g&eacute;nie.
+Et quand ils sont &agrave; bout d'arguments pour justifier une action contraire
+&agrave; tout ce que l'humanit&eacute; reconna&icirc;t de bon et de juste, ils &eacute;voquent
+solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure
+la notion du bien et du mal. S'il &eacute;tait possible de partager leur
+mani&egrave;re de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est
+&laquo;grand&raquo;, et aucune atrocit&eacute; ne pourrait lui &ecirc;tre reproch&eacute;e. &laquo;C'est
+grand!&raquo; disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal
+n'existent pas pour eux, il n'y a que &laquo;ce qui est grand et ce qui ne
+l'est pas&raquo;, et &laquo;le grand&raquo; est pour eux la marque essentielle de certains
+personnages qu'ils d&eacute;corent du nom de h&eacute;ros! Quant &agrave; Napol&eacute;on, qui
+s'enveloppe de sa fourrure et s'&eacute;loigne &agrave; fond de train de tous ceux
+qu'il a emmen&eacute;s avec lui, et dont la perte est en train de se consommer,
+il se dit, lui aussi, en toute tranquillit&eacute;, que &laquo;c'est grand!&raquo; Et parmi
+tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napol&eacute;on &laquo;le Grand&raquo;, il
+n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre &laquo;la grandeur&raquo; en dehors des
+lois &eacute;ternelles du bien et du mal &eacute;quivaut &agrave; reconna&icirc;tre son inf&eacute;riorit&eacute;
+et sa petitesse morale! &Agrave; notre avis, la mesure du bien et du mal,
+donn&eacute;e par le Christ, doit s'appliquer &agrave; toutes les actions humaines, et
+il ne saurait y avoir de &laquo;grandeur&raquo; l&agrave; o&ugrave; il n'y a ni simplicit&eacute;, ni
+bont&eacute;, ni v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la
+derni&egrave;re partie de la campagne de 1812, n'a pas &eacute;prouv&eacute; un sentiment de
+p&eacute;nible et vague d&eacute;pit? Qui ne s'est demand&eacute; comment notre arm&eacute;e, apr&egrave;s
+avoir accept&eacute; la bataille de Borodino, lorsqu'elle &eacute;tait inf&eacute;rieure en
+nombre &agrave; celle des Fran&ccedil;ais, n'avait pas pu, apr&egrave;s les avoir cern&eacute;s de
+trois c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois, leur couper la retraite et les faire tous
+prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par
+d&eacute;tachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre)
+nous r&eacute;pond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et
+autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines
+dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jug&eacute;s et condamn&eacute;s?
+M&ecirc;me en leur imputant ce pr&eacute;tendu oubli de leur devoir, il est difficile
+en effet de comprendre, eu &eacute;gard aux conditions dans lesquelles se
+trouvait l'arm&eacute;e russe &agrave; Krasno&eacute; et &agrave; la B&eacute;r&eacute;sina, comment elle ne s'est
+pas empar&eacute;e de toute l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, avec ses mar&eacute;chaux, ses rois et
+son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'&eacute;tait l&agrave; le dessein
+arr&ecirc;t&eacute; en haut lieu! Expliquer cet &eacute;trange ph&eacute;nom&egrave;ne, en disant que
+Koutouzow a entrav&eacute; la r&eacute;ussite, c'est compl&egrave;tement inadmissible,
+puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgr&eacute; sa volont&eacute; bien
+arr&ecirc;t&eacute;e de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au
+d&eacute;sir manifest&eacute; par ses troupes &agrave; Viazma et &agrave; Taroutino. Si, comme on le
+pr&eacute;tend, le projet des Russes &eacute;tait de couper la retraite &agrave; l'arm&eacute;e
+fran&ccedil;aise et de la faire prisonni&egrave;re en masse, et que leurs tentatives
+en ce sens n'aient abouti qu'&agrave; des &eacute;checs, il s'ensuit naturellement que
+les Fran&ccedil;ais doivent consid&eacute;rer cette derni&egrave;re p&eacute;riode de la campagne
+comme une s&eacute;rie de victoires pour leurs armes, et que les historiens
+militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos
+soldats. Car, s'ils veulent &ecirc;tre logiques, malgr&eacute; leur enthousiasme
+lyrique et patriotique, ils sont bien oblig&eacute;s de reconna&icirc;tre que la
+retraite des Fran&ccedil;ais, depuis Moscou, a &eacute;t&eacute; une suite ininterrompue de
+succ&egrave;s pour Napol&eacute;on et de d&eacute;faites pour Koutouzow. Mais, en mettant de
+c&ocirc;t&eacute; pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a
+&eacute;videmment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en
+d&eacute;finitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti &agrave; son
+an&eacute;antissement, tandis que les d&eacute;faites russes ont eu pour r&eacute;sultat la
+lib&eacute;ration de la patrie. La cause r&eacute;elle de cette contradiction g&icirc;t dans
+le fait que les historiens, en se bornant &agrave; &eacute;tudier les &eacute;v&eacute;nements dans
+la correspondance des Empereurs et des g&eacute;n&eacute;raux, dans les r&eacute;cits et dans
+les rapports officiels, ont faussement suppos&eacute; que le plan &eacute;tait de
+couper la retraite &agrave; Napol&eacute;on et &agrave; ses mar&eacute;chaux, et de les faire
+prisonniers. Ce plan n'a jamais exist&eacute; et ne pouvait exister, car il
+n'avait aucune raison d'&ecirc;tre. De plus, il &eacute;tait impossible de
+l'ex&eacute;cuter, car l'arm&eacute;e de Napol&eacute;on s'enfuyait avec une pr&eacute;cipitation
+qui tenait du vertige, h&acirc;tant ainsi elle-m&ecirc;me le d&eacute;no&ucirc;ment d&eacute;sir&eacute;. Il
+aurait donc &eacute;t&eacute; absurde d'entreprendre des op&eacute;rations habilement
+combin&eacute;es contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en
+route, et dont la capture, m&ecirc;me celle de leur Empereur et de leurs
+g&eacute;n&eacute;raux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'id&eacute;e
+de couper la retraite &agrave; Napol&eacute;on &eacute;tait aussi peu sens&eacute;e qu'impraticable,
+car l'exp&eacute;rience nous prouve que jamais un mouvement de colonne ex&eacute;cut&eacute;
+pendant une bataille, &agrave; cinq verstes de distance, ne concorde, &agrave; point
+nomm&eacute;, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer b&eacute;n&eacute;volement que
+Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient &agrave; l'heure
+dite, &agrave; l'endroit d&eacute;sign&eacute; par avance, c'&eacute;tait en r&eacute;alit&eacute; aussi
+invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en
+recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-P&eacute;tersbourg, il disait que
+les dispositions faites &agrave; distance n'avaient jamais le r&eacute;sultat qu'on en
+attendait. Quant &agrave; l'expression militaire de &laquo;couper une retraite&raquo;,
+c'est &eacute;galement un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de
+pain, on ne coupe pas une arm&eacute;e. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne
+peut ni couper une arm&eacute;e, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours
+moyen de faire un d&eacute;tour, et messieurs les tacticiens devraient savoir,
+par l'exemple de Krasno&eacute; et de la B&eacute;r&eacute;sina, combien la nuit est
+favorable aux mouvements impr&eacute;vus. Quant aux prisonniers, on ne prend
+que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse
+attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui
+se rendent m&eacute;thodiquement, selon toutes les r&egrave;gles de la strat&eacute;gie et de
+la tactique. Quant aux Fran&ccedil;ais, ils pensaient avec raison qu'il n'y
+avait pas plus d'avantage pour eux d'un c&ocirc;t&eacute; que de l'autre, car,
+prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir
+de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino &agrave; Krasno&eacute;, l'arm&eacute;e
+russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et
+tra&icirc;nards. Pendant cette p&eacute;riode de la campagne, nos troupes, manquant
+de vivres, de chaussures, de v&ecirc;tements, bivouaquaient des mois entiers
+dans la neige, par quinze degr&eacute;s de froid; les jours n'avaient que sept
+ou huit heures de dur&eacute;e, les nuits &eacute;taient sans fin, il n'y avait plus,
+par cons&eacute;quent, de discipline, puisqu'elles luttaient &agrave; tout instant
+contre la mort et les souffrances. L&agrave;-dessus les historiens se
+contentent de vous dire que Miloradovitch aurait d&ucirc; ex&eacute;cuter une marche
+de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son c&ocirc;t&eacute;, et
+que Tchitchagow se serait avanc&eacute; (ayant de la neige au-dessus des
+genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils
+plut&ocirc;t que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout
+ce qui &eacute;tait possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce
+n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes,
+confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient &agrave;
+combiner des plans irr&eacute;alisables! Cette &eacute;trange et inconcevable
+contradiction du fait r&eacute;el et de la description officielle provient de
+ce que les historiens s'attachent &agrave; nous d&eacute;crire les sentiments sublimes
+et &agrave; non r&eacute;p&eacute;ter les paroles m&eacute;morables de certains g&eacute;n&eacute;raux, au lieu de
+d&eacute;peindre prosa&iuml;quement les &eacute;v&eacute;nements. Les grandes phrases de
+Miloradovitch, les r&eacute;compenses re&ccedil;ues par tel ou tel militaire pour ses
+profondes combinaisons strat&eacute;giques ont seules le don de les int&eacute;resser,
+mais les 50 000 hommes diss&eacute;min&eacute;s dans les h&ocirc;pitaux et dans les
+cimeti&egrave;res n'attirent pas leur attention, comme s'ils &eacute;taient indignes
+de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de
+laisser de c&ocirc;t&eacute; l'&eacute;tude des rapports et des plans de bataille, et de
+p&eacute;n&eacute;trer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers
+d'individus qui prennent une part imm&eacute;diate aux &eacute;v&eacute;nements pour donner &agrave;
+des questions jusque-l&agrave; insolubles en apparence une solution claire
+comme le jour?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE VI</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un
+sentiment involontaire de terreur, car il assiste &agrave; l'an&eacute;antissement
+d'une fraction de cette nature animale &agrave; laquelle il appartient; mais,
+lorsqu'il s'agit d'un &ecirc;tre aim&eacute;, on ressent, en dehors de la terreur
+caus&eacute;e par le spectacle de la destruction, un d&eacute;chirement int&eacute;rieur, et
+cette blessure de l'&acirc;me tue ou se cicatrise, comme une blessure
+ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre
+attouchement.</p>
+
+<p>La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste
+exp&eacute;rience apr&egrave;s la mort du prince Andr&eacute;. Moralement courb&eacute;es et
+affaiss&eacute;es sous l'influence du nuage mena&ccedil;ant de la mort qu'elles
+avaient vue si longtemps planer sur leurs t&ecirc;tes, elles n'osaient plus
+regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que
+pour prot&eacute;ger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses
+impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la
+rue, l'annonce du d&icirc;ner, la question de la femme de chambre au sujet de
+la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui &eacute;tait pis encore, un mot banal,
+un int&eacute;r&ecirc;t trop faiblement exprim&eacute;, irritait leur blessure, car tout
+cela les emp&ecirc;chait de plonger leurs regards dans ce lointain myst&eacute;rieux
+qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait
+insulter &agrave; ce calme profond qui leur &eacute;tait si n&eacute;cessaire &agrave; toutes deux,
+pour se reprendre &agrave; &eacute;couter les chants de ce ch&oelig;ur solennel et terrible
+qui n'avaient pas encore cess&eacute; de vibrer dans leur imagination. Elles
+&eacute;changeaient peu de paroles, mais elles &eacute;prouvaient une v&eacute;ritable
+consolation &agrave; se trouver ensemble; elles &eacute;vitaient m&ecirc;me toute allusion &agrave;
+l'avenir, &agrave; leur tristesse, au d&eacute;funt, car en parler n'&eacute;tait-ce pas
+porter atteinte &agrave; la grandeur et &agrave; la saintet&eacute; du myst&egrave;re qui s'&eacute;tait
+accompli sous leurs yeux? Cette r&eacute;serve qu'elles s'imposaient ne
+faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la
+joie ne peut &ecirc;tre &eacute;ternelle et sans alliage.</p>
+
+<p>La princesse Marie, la premi&egrave;re, par sa position personnelle et
+ind&eacute;pendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son
+neveu, fut attir&eacute;e hors de la sph&egrave;re de deuil dans laquelle elle avait
+v&eacute;cu pendant pr&egrave;s de deux semaines. Une lettre re&ccedil;ue exigeait une
+r&eacute;ponse, la chambre du petit Nicolas &eacute;tait humide, il avait attrap&eacute; un
+rhume; Alpatitch, arriv&eacute; de Yaroslaw, lui pr&eacute;sentait le compte rendu des
+affaires, etc. Il fallut discuter avec lui &agrave; propos du conseil qu'il lui
+donnait de retourner &agrave; Moscou et de s'&eacute;tablir &agrave; nouveau dans leur h&ocirc;tel;
+car l'h&ocirc;tel &eacute;tait rest&eacute; intact, et n'exigeait que quelques r&eacute;parations
+insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il
+f&ucirc;t possible de l'arr&ecirc;ter, et, quelque p&eacute;nible qu'il f&ucirc;t pour la
+princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se
+f&icirc;t de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie
+&agrave; tous ses regrets, les soucis de l'existence la r&eacute;clamaient. Elle y
+reprit, &agrave; son c&oelig;ur d&eacute;fendant, sa part d'activit&eacute;; elle revit les
+comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu,
+et s'occupa des pr&eacute;paratifs de son retour &agrave; Moscou.</p>
+
+<p>Natacha, livr&eacute;e &agrave; un isolement plus complet, s'&eacute;loigna insensiblement de
+la princesse Marie, d&egrave;s que son d&eacute;part fut d&eacute;cid&eacute;. Cette derni&egrave;re
+proposa &agrave; la comtesse de l'emmener avec elle. Son p&egrave;re et sa m&egrave;re y
+consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille
+s'affaiblissait de plus en plus, ils esp&eacute;raient que le changement d'air
+et les soins des m&eacute;decins de Moscou contribueraient &agrave; la r&eacute;tablir!</p>
+
+<p>&laquo;Je n'irai nulle part, r&eacute;pondit Natacha, je ne demande qu'une chose:
+c'est qu'on me laisse en paix!&raquo; Et elle sortit pr&eacute;cipitamment, en
+retenant &agrave; grand'peine des larmes de col&egrave;re plut&ocirc;t que de douleur.</p>
+
+<p>Bless&eacute;e de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande
+partie de son temps seule dans sa chambre, enfonc&eacute;e dans un coin du
+divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait
+sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir,
+dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'&eacute;puisait, mais elle lui
+&eacute;tait n&eacute;cessaire. D&egrave;s que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait
+brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie,
+saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une
+visible impatience qu'on la laiss&acirc;t &agrave; elle-m&ecirc;me. Il lui semblait
+toujours qu'elle &eacute;tait sur le point de p&eacute;n&eacute;trer et de r&eacute;soudre
+l'effrayant probl&egrave;me sur lequel se concentraient toutes les forces de
+son &acirc;me.</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; la fin de d&eacute;cembre, les cheveux n&eacute;gligemment nou&eacute;s sur le
+sommet de la t&ecirc;te, habill&eacute;e d'une robe de laine noire, p&acirc;le, amaigrie,
+elle &eacute;tait &agrave; moiti&eacute; &eacute;tendue comme d'habitude dans l'angle du divan et
+chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fix&eacute;s sur la
+porte semblaient regarder du c&ocirc;t&eacute; par o&ugrave; il avait disparu; alors cette
+rive inconnue de la vie, o&ugrave; jamais jusque-l&agrave; elle n'avait fix&eacute; sa
+pens&eacute;e, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si
+probl&eacute;matique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque
+palpable, tandis que celle o&ugrave; elle &eacute;tait rest&eacute;e lui apparaissait
+d&eacute;serte, d&eacute;sol&eacute;e, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant l&agrave; o&ugrave;
+elle savait qu'il devait &ecirc;tre, elle ne pouvait n&eacute;anmoins se le
+repr&eacute;senter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps:
+elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se r&eacute;p&eacute;tait ses
+paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir
+entendues.... Le voil&agrave;!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son
+v&ecirc;tement de velours fourr&eacute;, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur sa main maigre et
+diaphane; sa poitrine est enfonc&eacute;e, ses &eacute;paules relev&eacute;es, ses l&egrave;vres
+serr&eacute;es, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se d&eacute;tendent sur
+son front p&acirc;le. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha
+devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... &laquo;Quelle est cette
+douleur? Que sent-il?&raquo; se demande-t-elle.... Mais il a remarqu&eacute; son
+attention; il la regarde et lui dit sans sourire: &laquo;Se lier pour la vie
+&agrave; un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment
+&eacute;ternel...&raquo; Et il essaye de p&eacute;n&eacute;trer sa pens&eacute;e.... Natacha r&eacute;pond alors
+comme elle r&eacute;pondait toujours: &laquo;Cela ne durera pas, vous vous
+remettrez!...&raquo; Mais son regard s&eacute;v&egrave;re et scrutateur lui adresse un
+reproche plein de d&eacute;sespoir.... &laquo;Je lui avais dit, pensait Natacha, que
+rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donn&eacute; un autre
+sens &agrave; mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de
+moi, car alors il tenait encore &agrave; la vie et il craignait la mort!...
+J'ai parl&eacute; sans r&eacute;fl&eacute;chir, autrement je lui aurais dit que j'aurais &eacute;t&eacute;
+heureuse de le voir toujours mourant plut&ocirc;t que d'&eacute;prouver ce que
+j'&eacute;prouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher &agrave; r&eacute;parer
+ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant &agrave;
+recommencer la m&ecirc;me sc&egrave;ne, elle modifiait sa r&eacute;ponse et lui disait:
+&laquo;Oui, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez
+que vous &ecirc;tes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!&raquo;
+Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre
+voix lui r&eacute;p&eacute;ter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas
+dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: &laquo;Je t'aime, je t'aime!&raquo;
+r&eacute;p&eacute;tait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur
+devenait moins am&egrave;re et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout
+&agrave; coup elle se demandait avec terreur &agrave; qui elle parlait ainsi.... &laquo;Qui
+&eacute;tait-il? O&ugrave; &eacute;tait-il &agrave; pr&eacute;sent?...&raquo; Tout se d&eacute;robait derri&egrave;re une
+appr&eacute;hension indicible qui arr&ecirc;tait son effusion, et, se laissant de
+nouveau aller &agrave; ses r&eacute;flexions, il lui semblait qu'elle allait enfin
+p&eacute;n&eacute;trer le myst&egrave;re. Mais, au moment o&ugrave; elle allait saisir
+l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le
+visage d&eacute;compos&eacute;, et lui dit, sans s'inqui&eacute;ter de l'effet produit par
+son apparition:</p>
+
+<p>&laquo;Venez vite, mademoiselle, un malheur est arriv&eacute;!... Pierre Illitch...
+une lettre!&raquo; dit-elle en sanglotant.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>L'aversion que chacun inspirait &agrave; Natacha &eacute;tait plus marqu&eacute;e encore
+envers les membres de sa famille. Son p&egrave;re, sa m&egrave;re, Sonia, lui &eacute;taient
+si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours
+sonner faux dans ce monde id&eacute;al qui l'absorbait compl&egrave;tement. Elle leur
+t&eacute;moignait non seulement de l'indiff&eacute;rence, mais m&ecirc;me de l'inimiti&eacute;.
+Elle &eacute;couta la nouvelle apport&eacute;e par Douniacha sans la comprendre: &laquo;De
+quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur &ecirc;tre arriv&eacute;, &agrave; eux,
+dont les jours coulent et se succ&egrave;dent avec la m&ecirc;me tranquillit&eacute;?&raquo; Voil&agrave;
+ce qu'elle se demandait.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle entra dans le salon, son p&egrave;re sortait de la chambre de la
+comtesse. Sa figure contract&eacute;e &eacute;tait couverte de larmes; en apercevant
+sa fille, il fit un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, et &eacute;clata en sanglots d&eacute;chirants,
+qui bouleversaient sa bonne et placide figure:</p>
+
+<p>&laquo;P&eacute;tia, P&eacute;tia!... Va! Va! Elle t'appelle!&raquo; Pleurant &agrave; chaudes larmes
+comme un enfant, et tra&icirc;nant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur
+une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.</p>
+
+<p>On aurait dit qu'un courant &eacute;lectrique enveloppait dans ce moment
+Natacha de la t&ecirc;te aux pieds, et la frappait douloureusement au c&oelig;ur;
+elle sentit quelque chose &eacute;clater en elle, elle crut mourir, mais cette
+horrible angoisse fut instantan&eacute;ment suivie d'une sensation de
+d&eacute;livrance. La torpeur qui pesait sur elle s'&eacute;tait &eacute;vanouie. La vue de
+son p&egrave;re, les cris de douleur sauvage de sa m&egrave;re, lui firent oublier sa
+propre d&eacute;solation; elle courut &agrave; son p&egrave;re, mais celui-ci, d'un geste qui
+trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la
+comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait
+d'appara&icirc;tre, p&acirc;le et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle
+murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de
+l'entendre, la repoussa, se pr&eacute;cipita vers sa m&egrave;re, et s'arr&ecirc;ta une
+seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-m&ecirc;me. La
+comtesse, &agrave; moiti&eacute; couch&eacute;e dans un fauteuil, en proie &agrave; des mouvements
+nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la t&ecirc;te contre la
+muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains &eacute;troitement
+serr&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il
+ment?... Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient,
+dis-moi que ce n'est pas vrai!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa m&egrave;re,
+releva sa t&ecirc;te affaiss&eacute;e, et colla sa figure contre la sienne.</p>
+
+<p>&laquo;Maman, ma ch&eacute;rie!... Je suis l&agrave;, maman! murmurait-elle sans
+interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec
+elle en la faisant entourer d'oreillers, en la for&ccedil;ant &agrave; boire un peu
+d'eau, en d&eacute;grafant sa robe.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis l&agrave;, maman, je suis l&agrave;!&raquo; lui disait-elle toujours, en baisant sa
+t&ecirc;te, son visage, ses mains, et aveugl&eacute;e par le torrent de larmes qui
+coulait le long de ses joues.</p>
+
+<p>La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un
+moment. Tout &agrave; coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena
+autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la
+t&ecirc;te &agrave; deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses
+yeux sur son visage, qu'elle pressait &agrave; lui faire mal, elle la regarda
+longtemps d'un air &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante.... Tu
+ne me tromperas pas, tu me diras la v&eacute;rit&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de Natacha, voil&eacute;s de larmes, semblaient implorer son pardon.</p>
+
+<p>&laquo;M&egrave;re ch&eacute;rie!&raquo; dit-elle en employant tout son amour filial &agrave; soulager sa
+m&egrave;re d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci,
+impuissante &agrave; conjurer l'horrible r&eacute;alit&eacute;, s'obstinait &agrave; repousser
+l'id&eacute;e qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aim&eacute; venait
+d'&ecirc;tre tu&eacute; &agrave; la fleur de l'&acirc;ge, et elle retombait dans le monde du
+d&eacute;lire pour fuir la fatale v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Natacha n'aurait pu dire comment se pass&egrave;rent cette premi&egrave;re nuit et la
+journ&eacute;e qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa m&egrave;re d'une
+minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni &agrave; consoler ni
+&agrave; expliquer, mais enveloppait la pauvre afflig&eacute;e d'effluves de tendresse
+qui &eacute;taient comme un appel &agrave; la vie. La troisi&egrave;me nuit, profitant d'un
+moment d'assoupissement de sa m&egrave;re, elle venait de fermer les yeux en
+appuyant sa t&ecirc;te sur le bras du fauteuil, lorsque, &agrave; un craquement du
+lit, elle les rouvrit tout &agrave; coup, et vit la malade, assise sur son
+s&eacute;ant, parlant tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Comme je suis heureuse de ton retour!... Tu es fatigu&eacute;?... veux-tu du
+th&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Natacha s'approcha.</p>
+
+<p>&laquo;Comme te voil&agrave; grand et beau!&raquo; poursuivit la comtesse en prenant la
+main de sa fille...</p>
+
+<p>&mdash;Maman, &agrave; qui parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Natacha, il est mort, mort!... Je ne le verrai plus!&raquo; Alors, se jetant
+au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Sonia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha; elle
+&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment la seule qui p&ucirc;t arr&ecirc;ter sa m&egrave;re sur la pente d'un
+d&eacute;sespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta
+constamment aupr&egrave;s d'elle, sommeillant &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s dans un fauteuil:
+elle lui donnait &agrave; boire, &agrave; manger, et ne cessait de lui adresser de
+douces et tendres paroles.</p>
+
+<p>La blessure de cette pauvre &acirc;me ne pouvait se cicatriser. La mort de
+P&eacute;tia avait emport&eacute; la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard,
+cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouv&eacute;e
+portant l&eacute;g&egrave;rement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa
+chambre, vieille, &agrave; moiti&eacute; morte, et ne prenant plus aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+l'existence. Ce coup, qui l'avait terrass&eacute;e, arracha au contraire sa
+fille &agrave; sa l&eacute;thargie. Natacha avait cru que sa vie &eacute;tait finie lorsque
+son affection pour sa m&egrave;re lui d&eacute;montra que l'essence de son &ecirc;tre,
+c'est-&agrave;-dire l'amour, &eacute;tait encore vivace en elle, et, l'amour une fois
+r&eacute;veill&eacute; dans son &acirc;me, elle revint &agrave; la vie.</p>
+
+<p>Les derniers jours du prince Andr&eacute; avaient d&eacute;j&agrave; li&eacute; Natacha et la
+princesse Marie; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette
+derni&egrave;re avait remis son d&eacute;part; elle soigna avec d&eacute;vouement Natacha,
+dont les forces physiques avaient &eacute;t&eacute; soumises &agrave; une trop rude &eacute;preuve
+dans la chambre de sa m&egrave;re, et qui &eacute;tait tomb&eacute;e malade &agrave; son tour.
+S'apercevant un jour qu'elle avait le frisson, la princesse Marie voulut
+qu'elle v&icirc;nt chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et
+allait la quitter, lorsque Natacha la rappela.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas sommeil, Marie, reste avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es fatigu&eacute;e, dors.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pourquoi m'as-tu emmen&eacute;e?... Elle me demandera.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma ch&eacute;rie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd'hui.&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, &eacute;tendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurit&eacute; les traits
+de la princesse Marie: &laquo;Lui ressemble-t-elle? se demandait Natacha. Oui
+et non: elle a quelque chose de particulier, d'&eacute;trange, quelque chose
+qui m'est inconnu, mais elle m'aime, et son c&oelig;ur est essentiellement
+bon... mais que pense-t-elle? Comment me juge-t-elle?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;M&acirc;cha, dit-elle timidement en l'attirant par la main, ne crois pas que
+je sois mauvaise, non, ma petite &acirc;me, je t'aime bien, je t'assure,
+soyons amies, compl&egrave;tement amies.&raquo; Et elle lui couvrit de baisers la
+figure et les mains.</p>
+
+<p>La princesse Marie, confuse et embarrass&eacute;e, r&eacute;pondit cependant avec joie
+&agrave; cet &eacute;panchement.</p>
+
+<p>&Agrave; dater de ce jour, elles eurent l'une pour l'autre cette amiti&eacute; exalt&eacute;e
+et passionn&eacute;e qui ne se rencontre qu'entre femmes. Elles s'embrassaient
+&agrave; tout instant, s'adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble
+la plus grande partie de leur journ&eacute;e. Si l'une s'en allait, l'autre
+s'inqui&eacute;tait, et ne se rassurait que lorsqu'elle l'avait rejointe. Elles
+se sentaient plus en paix avec elles-m&ecirc;mes, r&eacute;unies que s&eacute;par&eacute;es;
+c'&eacute;tait un sentiment plus fort que l'amiti&eacute;, et si exclusif, que la vie
+ne devenait possible que si l'amie &eacute;tait l&agrave;. Parfois, elles gardaient le
+silence pendant de longues heures, ou bien, couch&eacute;es l'une &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+l'autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu'au matin. Les souvenirs
+les plus lointains &eacute;taient leur th&egrave;me favori. La princesse Marie
+racontait son enfance, ses r&ecirc;veries, parlait de sa m&egrave;re et de son p&egrave;re,
+et Natacha, qui jusque-l&agrave; s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;e avec une indiff&eacute;rence
+hautaine de cette vie de d&eacute;vouement et de soumission, dont elle ne
+pouvait comprendre la po&eacute;tique et chr&eacute;tienne abn&eacute;gation, aujourd'hui
+ardemment attach&eacute;e &agrave; la princesse Marie, s'&eacute;prit de sympathie pour son
+pass&eacute;, et en comprit enfin le c&ocirc;t&eacute; intime, rest&eacute; si longtemps
+imp&eacute;n&eacute;trable &agrave; ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas &agrave; pratiquer
+cette abn&eacute;gation absolue, car elle &eacute;tait habitu&eacute;e &agrave; chercher d'autres
+joies, mais elle appr&eacute;cia d'autant plus vivement cette vertu, qu'elle ne
+la poss&eacute;dait pas. Quant &agrave; la princesse Marie, elle aussi, en &eacute;coutant
+les r&eacute;cits de l'enfance et de l'adolescence de Natacha, elle entrevoyait
+un horizon qui lui &eacute;tait inconnu, la foi dans la vie et dans les
+jouissances qu'elle apporte avec elle. De &laquo;lui&raquo; elles ne parlaient qu'&agrave;
+de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c'&eacute;tait leur id&eacute;e) &agrave;
+l'&eacute;l&eacute;vation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire
+accomplissait peu &agrave; peu, et malgr&eacute; elles, l'&oelig;uvre de l'oubli.</p>
+
+<p>Natacha avait singuli&egrave;rement p&acirc;li, et sa faiblesse &eacute;tait si grande que,
+lorsqu'on lui parlait de sa sant&eacute;, elle en &eacute;prouvait un certain plaisir;
+mais tout &agrave; coup, par une r&eacute;volution subite, elle se sentait envahir,
+non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la
+perte de sa beaut&eacute;. Examinant alors son visage amaigri, elle s'&eacute;tonnait
+du changement survenu dans ses traits, et les &eacute;tudiait tristement dans
+son miroir. &laquo;C'&eacute;tait in&eacute;vitable,&raquo; se disait-elle, et cependant elle en
+avait peur, et regrettait qu'il en f&ucirc;t ainsi! Un jour, ayant mont&eacute; trop
+vite l'escalier, elle s'arr&ecirc;ta essouffl&eacute;e, et trouva aussit&ocirc;t une raison
+pour redescendre, puis une autre pour remonter: elle cherchait ainsi &agrave;
+essayer et &agrave; mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha,
+et la voix lui manqua. Bien qu'elle l'entend&icirc;t s'approcher, elle
+l'appela de nouveau, &agrave; pleins poumons, comme lorsqu'elle chantait, et
+elle s'&eacute;couta avec attention. Elle ne s'en doutait pas et n'aurait pu le
+croire possible, mais, &agrave; travers la couche &eacute;paisse de limon dont elle
+croyait son &acirc;me recouverte, per&ccedil;aient d&eacute;j&agrave; les fines et tendres pointes
+de l'herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bient&ocirc;t
+dispara&icirc;tre, sous la s&egrave;ve de sa verdure, la douleur qui l'avait &eacute;cras&eacute;e.
+La plaie int&eacute;rieure se cicatrisait.</p>
+
+<p>La princesse Marie partit pour Moscou &agrave; la fin de janvier, emmenant
+Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu'elle consult&acirc;t les
+m&eacute;decins.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s le choc des deux arm&eacute;es qui avait eu lieu &agrave; Viazma, et o&ugrave; il avait
+&eacute;t&eacute; impossible &agrave; Koutouzow d'arr&ecirc;ter l'&eacute;lan de ses troupes, d&eacute;sireuses
+de culbuter l'ennemi et de lui couper la re-raite, la fuite des Fran&ccedil;ais
+et la poursuite des Russes continu&egrave;rent sans nouvelle bataille. La fuite
+de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise &eacute;tait tellement rapide, que l'arm&eacute;e russe ne
+pouvait l'atteindre; les chevaux de l'artillerie tombaient, &eacute;puis&eacute;s, sur
+la route, et nos soldats, ext&eacute;nu&eacute;s de fatigue par cette course
+incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient
+plus en acc&eacute;l&eacute;rer la vitesse.</p>
+
+<p>Voici qui suffira &agrave; donner une id&eacute;e du degr&eacute; d'&eacute;puisement auquel notre
+arm&eacute;e &eacute;tait arriv&eacute;e; depuis Taroutino elle n'avait perdu, en bless&eacute;s et
+en morts, que 5 000 hommes, dont une centaine &agrave; peine avaient &eacute;t&eacute; faits
+prisonniers, tandis qu'en arrivant &agrave; Krasno&eacute; elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; r&eacute;duite &agrave;
+la moiti&eacute; des 100 000 hommes d'effectif qu'elle comptait &agrave; sa sortie de
+Taroutino. La rapidit&eacute; de sa poursuite agissait par cons&eacute;quent sur elle
+d'une fa&ccedil;on aussi dissolvante que la fuite sur les Fran&ccedil;ais, avec cette
+diff&eacute;rence toutefois qu'elle marchait de plein gr&eacute;, sans se sentir,
+comme l'ennemi, menac&eacute;e d'un an&eacute;antissement complet, et que ses
+tra&icirc;nards &eacute;taient recueillis par leurs compatriotes; au contraire, les
+Fran&ccedil;ais rest&eacute;s en arri&egrave;re tombaient infailliblement entre les mains des
+Russes. Koutouzow employa, autant qu'il le put, toute son activit&eacute; &agrave; ne
+pas entraver la retraite des Fran&ccedil;ais, &agrave; la favoriser au contraire, tout
+en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues
+et les pertes qu'elles avaient subies, une autre raison le for&ccedil;ait
+encore &agrave; temporiser! c'&eacute;tait seulement &agrave; condition de suivre les
+Fran&ccedil;ais &agrave; distance, qu'on pouvait esp&eacute;rer les tourner dans leur course
+d&eacute;sordonn&eacute;e. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l'ennemi
+&eacute;tait vaincu et irr&eacute;m&eacute;diablement vaincu par la seule force des
+circonstances. Mais ses g&eacute;n&eacute;raux, surtout les &eacute;trangers, br&ucirc;lant de
+d&eacute;sir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un
+roi, s'obstinaient &agrave; trouver le moment propice pour livrer une bataille
+en r&egrave;gle, et pourtant rien n'&eacute;tait plus absurde. Aussi ne cessaient-ils
+de lui pr&eacute;senter des plans, dont le seul r&eacute;sultat &eacute;tait l'augmentation
+des marches forc&eacute;es et un surcro&icirc;t de fatigue pour les hommes, tandis
+que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou &agrave; Vilna
+&eacute;tait de diminuer pour ses soldats les mis&egrave;res de cette campagne. Malgr&eacute;
+tous ses efforts, il fut n&eacute;anmoins impuissant &agrave; mettre un frein &agrave; toutes
+ces ambitions qui s'agitaient autour de lui, et qui se manifestaient
+surtout lorsque les troupes russe venaient &agrave; tomber inopin&eacute;ment sur les
+troupes fran&ccedil;aises.</p>
+
+<p>C'est ce qui arriva &agrave; Krasno&eacute;; l&agrave;, au lieu d'avoir affaire &agrave; une colonne
+fran&ccedil;aise isol&eacute;e, on se heurta contre Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me entour&eacute; de 16
+000 hommes; l&agrave; il fut impossible &agrave; Koutouzow d'&eacute;pargner &agrave; son arm&eacute;e une
+funeste et inutile collision; le carnage des hommes d&eacute;band&eacute;s de l'arm&eacute;e
+fran&ccedil;aise par les hommes &eacute;puis&eacute;s de l'arm&eacute;e russe continua trois jour
+durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un
+b&acirc;ton qu'on appelait &laquo;b&acirc;ton de mar&eacute;chal&raquo;, chacun enfin tint &agrave; prouver
+qu'il s'&eacute;tait &laquo;distingu&eacute;&raquo;. Apr&egrave;s l'affaire, ce fut une altercation
+g&eacute;n&eacute;rale: tous se reprochaient les uns aux autres de n'avoir pris ni
+Napol&eacute;on ni aucun de ses mar&eacute;chaux. Ces hommes, entra&icirc;n&eacute;s par leurs
+passions, n'&eacute;taient que les instruments aveugles de l'inexorable
+n&eacute;cessit&eacute;: ils se regardaient comme des h&eacute;ros, et demeuraient persuad&eacute;s
+qu'ils s'&eacute;taient conduits de la mani&egrave;re la plus noble et la plus
+m&eacute;ritoire. Koutouzow surtout &eacute;tait l'objet de leur animosit&eacute;: ils
+l'accusaient de les avoir emp&ecirc;ch&eacute;s, d&egrave;s le d&eacute;but de la campagne, de
+battre Napol&eacute;on, de ne penser qu'&agrave; ses int&eacute;r&ecirc;ts, et de n'avoir arr&ecirc;t&eacute; la
+marche de l'arm&eacute;e &agrave; Krasno&eacute; que parce qu'il avait perdu la t&ecirc;te en
+apprenant sa pr&eacute;sence, d'&ecirc;tre en relations avec lui, m&ecirc;me de lui &ecirc;tre
+vendu, etc.</p>
+
+<p>Non seulement, sous l'influence de ces sentiments passionn&eacute;s, les
+contemporains ont ainsi jug&eacute; Koutouzow; mais, tandis que la post&eacute;rit&eacute; et
+l'histoire d&eacute;cernent &agrave; Napol&eacute;on le nom de &laquo;Grand&raquo;, les &eacute;trangers le
+d&eacute;peignent, lui, comme un vieillard us&eacute;, comme un courtisan corrompu et
+affaibli, et les Russes, comme un &ecirc;tre ind&eacute;finissable, une sorte de
+mannequin, utile dans le moment, gr&acirc;ce &agrave; son nom essentiellement russe!</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Dans les ann&eacute;es 1812 et 1813, on l'accusait tout haut. L'Empereur en
+&eacute;tait m&eacute;content, et dans un livre d'histoire, r&eacute;cemment &eacute;crit par ordre
+sup&eacute;rieur, Koutouzow est repr&eacute;sent&eacute; comme un courtisan intrigant et
+fourbe, tremblant m&ecirc;me au seul nom de Napol&eacute;on, et capable d'avoir
+emp&ecirc;ch&eacute;, par ses doutes, les troupes russes de remporter &agrave; Krasno&eacute; et &agrave;
+la B&eacute;r&eacute;sina une &eacute;clatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont
+pas proclam&eacute;s de &laquo;grands hommes&raquo;, tel est le sort de ces individualit&eacute;s
+isol&eacute;es qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur
+volont&eacute;: la foule les punit d'avoir compris les lois sup&eacute;rieures qui
+r&eacute;gissent les affaires de ce monde en d&eacute;versant sur elles le m&eacute;pris et
+l'envie.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange et terrible &agrave; dire! Napol&eacute;on, cet infime instrument de
+l'histoire, est pour les Russes eux-m&ecirc;mes un sujet in&eacute;puisable
+d'exaltation et d'enthousiasme: il est &laquo;grand&raquo; &agrave; leurs yeux. Mettez en
+parall&egrave;le Koutouzow, qui, du commencement &agrave; la fin de 1812, de Borodino
+&agrave; Vilna, ne s'est pas une fois d&eacute;menti, ni par une action, ni par une
+parole, qui est un temple sans pr&eacute;c&eacute;dent de l'abn&eacute;gation la plus
+absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les
+&eacute;v&eacute;nements qui se passent autour de lui, l'importance qu'ils doivent
+avoir pour l'avenir. Koutouzow est repr&eacute;sent&eacute; par eux comme un &ecirc;tre
+incolore, digne tout au plus de commis&eacute;ration, et ils ne parlent plus
+souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal d&eacute;guis&eacute;e!... Et
+cependant, o&ugrave; trouver un personnage historique qui ait tendu vers un
+seul et m&ecirc;me but avec plus de pers&eacute;v&eacute;rance, et qui l'ait atteint d'une
+mani&egrave;re plus compl&egrave;te et plus conforme &agrave; la volont&eacute; de tout un peuple?</p>
+
+<p>Il n'a jamais parl&eacute; des &laquo;quarante si&egrave;cles qui regardaient ses soldats du
+haut des Pyramides&raquo;, des sacrifices qu'il avait faits &agrave; &laquo;la patrie, de
+ses intentions et de ses plans&raquo;! Encore moins parlait-il de lui-m&ecirc;me. Il
+ne jouait aucun r&ocirc;le: &agrave; premi&egrave;re vue, c'&eacute;tait un homme tout rond, tout
+simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il &eacute;crivait &agrave; ses
+filles, &agrave; Mme de Sta&euml;l, lisait des romans, aimait la soci&eacute;t&eacute; des jolies
+femmes, plaisantait avec les g&eacute;n&eacute;raux, les officiers, les soldats, et ne
+contredisait jamais une opinion contraire &agrave; la sienne. Lorsque le comte
+Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir
+abandonn&eacute; Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans
+bataille, Koutouzow lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est ce que j'ai fait.&raquo; Et cependant Moscou &eacute;tait d&eacute;j&agrave; abandonn&eacute;!
+Lorsque Araktch&eacute;&iuml;ew vint lui dire de la part de l'Empereur qu'il fallait
+nommer Yermolow commandant de l'artillerie, Koutouzow r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est ce que je venais de dire,&raquo; bien qu'un moment avant il e&ucirc;t dit
+tout le contraire! Que lui importait &agrave; lui, qui, seul au milieu de cette
+foule inepte, se rendait compte des cons&eacute;quences immenses de
+l'&eacute;v&eacute;nement, que ce f&ucirc;t &agrave; lui ou au comte Rostoptchine qu'on imput&acirc;t les
+malheurs de la capitale? et que lui importait surtout la nomination de
+tel ou tel chef d'artillerie?</p>
+
+<p>Dans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard,
+arriv&eacute; par l'exp&eacute;rience de la vie &agrave; la conviction que les paroles ne
+sont pas les v&eacute;ritables moteurs des actions humaines, en pronon&ccedil;ait
+souvent qui n'avaient aucun sens, les premi&egrave;res qui lui venaient &agrave;
+l'esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d'importance &agrave; ses
+paroles, n'en a jamais prononc&eacute; une seule, pendant toute sa carri&egrave;re
+active, qui ne tend&icirc;t au but qu'il voulait atteindre. Involontairement
+cependant, et malgr&eacute; la triste certitude qu'il avait de ne pas &ecirc;tre
+compris, il lui est arriv&eacute; plus d'une fois d'exprimer nettement sa
+pens&eacute;e, et cela dans des occasions bien diff&eacute;rentes les unes des autres.
+N'a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino,
+premi&egrave;re cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c'&eacute;tait
+une victoire? Il l'a dit, il l'a &eacute;crit dans ses rapports et r&eacute;p&eacute;t&eacute;
+jusqu'&agrave; sa derni&egrave;re heure. N'a-t-il pas aussi d&eacute;clar&eacute; que la perte de
+Moscou n'&eacute;tait pas la perte de la Russie? et, dans sa r&eacute;ponse &agrave;
+Lauriston, n'a-t-il pas affirm&eacute; que la paix n'&eacute;tait pas possible, du
+moment qu'elle &eacute;tait contraire &agrave; la volont&eacute; nationale? N'a-t-il pas &eacute;t&eacute;
+le seul, pendant la retraite, &agrave; envisager nos man&oelig;uvres comme inutiles,
+persuad&eacute; que tout se terminerait de soi-m&ecirc;me, mieux que nous ne pouvions
+le d&eacute;sirer; qu'il fallait faire &agrave; l'ennemi &laquo;un pont d'or&raquo;; que les
+combats de Taroutino, de Viazma, de Krasno&eacute; &eacute;taient inopportuns; qu'il
+fallait atteindre la fronti&egrave;re avec le plus de forces possible, et que
+pour dix Fran&ccedil;ais il ne sacrifierait pas un Russe.? Lui, qu'on nous
+d&eacute;peint comme un courtisan mentant &agrave; Araktch&eacute;iew afin de plaire &agrave;
+l'Empereur, est le seul qui, &agrave; Vilna, ait os&eacute; dire tout haut, en
+s'attirant ainsi la disgr&acirc;ce imp&eacute;riale, que la continuation de la guerre
+au del&agrave; des fronti&egrave;res &eacute;tait f&acirc;cheuse et sans objet. Il ne suff&icirc;t pas
+d'ailleurs d'affirmer qu'il comprenait l'importance de la situation; ses
+actes sont l&agrave; pour le d&eacute;montrer: il commence par concentrer toutes les
+forces de la Russie avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, il le bat,
+et le chasse enfin du pays, en all&eacute;geant, autant qu'il lui &eacute;tait
+possible, les souffrances du peuple et de l'arm&eacute;e. Lui, ce temporiseur
+dont la devise &eacute;tait: &laquo;temps et patience,&raquo; lui, l'adversaire d&eacute;clar&eacute; des
+d&eacute;cisions &eacute;nergiques, il livre la bataille de Borodino en donnant &agrave; tous
+les pr&eacute;paratifs une solennit&eacute; sans exemple, et soutient ensuite, contre
+l'avis des g&eacute;n&eacute;raux, malgr&eacute; la retraite de l'arm&eacute;e victorieuse, que la
+bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la
+n&eacute;cessit&eacute; de ne plus en livrer d'autres, de ne pas commencer une
+nouvelle guerre, de ne pas franchir les fronti&egrave;res de l'Empire!</p>
+
+<p>Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde,
+deviner aussi s&ucirc;rement le sens et la port&eacute;e des &eacute;v&eacute;nements, au point de
+vue russe? C'est que cette merveilleuse facult&eacute; d'intuition prenait sa
+source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa
+puret&eacute; et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'&eacute;tait ce
+qui l'avait amen&eacute; &agrave; r&eacute;clamer, contre la volont&eacute; du Tsar, le choix de ce
+vieillard disgraci&eacute; comme le repr&eacute;sentant de la guerre nationale. Port&eacute;
+par cette acclamation du pays &agrave; ce poste &eacute;lev&eacute;, il y employa tous ses
+efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes &agrave; la
+mort, mais pour les m&eacute;nager et les conserver &agrave; la patrie!</p>
+
+<p>Cette figure simple et modeste, et par cons&eacute;quent &laquo;grande&raquo; dans la
+v&eacute;ritable acception du mot, ne pouvait &ecirc;tre coul&eacute;e dans le moule
+mensonger du h&eacute;ros europ&eacute;en, du soi-disant dominateur des peuples, tel
+que l'histoire l'a invent&eacute;!... Il ne saurait y avoir de &laquo;grands hommes&raquo;
+pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres &agrave;
+leur taille!</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Le 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasno&eacute;. Un peu
+avant le soir, apr&egrave;s d'interminables discussions, apr&egrave;s toutes sortes de
+retards caus&eacute;s par les g&eacute;n&eacute;raux qui n'&eacute;taient pas arriv&eacute;s en temps utile
+&agrave; l'endroit d&eacute;sign&eacute;, apr&egrave;s l'envoi en tous sens d'aides de camp charg&eacute;s
+d'ordres et de contre-ordres, il devint &eacute;vident que l'ennemi &eacute;tait en
+fuite et qu'aucune bataille n'&eacute;tait possible.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e &eacute;tait belle et froide. Koutouzow, accompagn&eacute; d'une nombreuse
+suite, o&ugrave; les m&eacute;contents &eacute;taient en grande majorit&eacute;, mont&eacute; sur son
+vigoureux petit cheval blanc, se rendit &agrave; Dobro&iuml;&eacute;, o&ugrave; le quartier
+g&eacute;n&eacute;ral avait &eacute;t&eacute; transport&eacute; d'apr&egrave;s son ordre. Le long de la route se
+pressaient autour des feux les prisonniers fran&ccedil;ais qu'on avait faits ce
+jour-l&agrave;, au nombre de 7 000. Non loin de Dobro&iuml;&eacute;, une foule de soldats
+d&eacute;guenill&eacute;s causaient bruyamment autour de pi&egrave;ces fran&ccedil;aises d&eacute;tel&eacute;es. &Agrave;
+l'approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux
+se fix&egrave;rent sur lui, pendant qu'un des g&eacute;n&eacute;raux lui expliquait o&ugrave; l'on
+s'&eacute;tait empar&eacute; de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie &eacute;tait
+soucieuse, et il pr&ecirc;tait une oreille distraite aux rapports qu'on lui
+faisait, il examinait ceux dont l'aspect &eacute;tait le plus mis&eacute;rable. La
+plupart des soldats fran&ccedil;ais n'avaient plus figure humaine: le nez et
+les joues gel&eacute;s, les yeux rouges, gonfl&eacute;s et purulents, il semblait ne
+leur rester que quelques minutes &agrave; vivre. Deux d'entre eux, dont l'un
+avait le visage couvert de plaies, d&eacute;chiraient de la viande crue. Il y
+avait quelque chose d'animal et d'effrayant dans le regard en dessous
+jet&eacute; par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, apr&egrave;s les avoir
+longtemps regard&eacute;s, hocha la t&ecirc;te d'un air triste et pensif. Un peu plus
+loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles
+affectueuses &agrave; un Fran&ccedil;ais: il hocha de nouveau la t&ecirc;te, sans que sa
+physionomie change&acirc;t d'expression.</p>
+
+<p>&laquo;Que dis-tu? demanda-t-il au g&eacute;n&eacute;ral qui essayait d'attirer son
+attention sur les drapeaux fran&ccedil;ais r&eacute;unis en faisceaux devant le
+r&eacute;giment de Pr&eacute;obrajenski.... Ah! les drapeaux! reprit-il, et,
+s'arrachant avec peine au sujet qui le pr&eacute;occupait, il jeta autour de
+lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux.</p>
+
+<p>Un des g&eacute;n&eacute;raux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s'avancer
+et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment
+sans rien dire, puis, se soumettant &agrave; contre-c&oelig;ur aux devoirs de sa
+position, releva la t&ecirc;te, regarda avec attention les officiers qui
+l'entouraient, et pronon&ccedil;a avec lenteur, au milieu d'un profond silence,
+ces quelques paroles:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous remercie tous pour votre fid&egrave;le et p&eacute;nible service. La victoire
+est &agrave; nous, et la Russie ne nous oubliera pas! &Agrave; vous la gloire dans les
+si&egrave;cles &agrave; venir!&raquo; Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle
+fran&ccedil;aise, qu'il avait inclin&eacute;e devant le drapeau des Pr&eacute;obrajenski:</p>
+
+<p>&laquo;Plus bas, plus bas, qu'il baisse la t&ecirc;te!... Comme &ccedil;a, c'est bien!
+Hourra! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Hourra!&raquo; hurl&egrave;rent des milliers de voix.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils poussaient ces cris, Koutouzow, courb&eacute; sur sa selle,
+baissa la t&ecirc;te, et son regard devint doux et railleur:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ce que c'est, mes enfants,&raquo; dit-il, lorsque le silence fut
+r&eacute;tabli. Officiers et soldats se rapproch&egrave;rent de lui pour entendre ce
+qu'il allait leur dire. L'inflexion de sa voix, l'expression de son
+visage, &eacute;taient compl&egrave;tement chang&eacute;es: ce n'&eacute;tait plus le commandant en
+chef qui parlait, c'&eacute;tait simplement un vieillard qui avait &agrave; causer
+avec ses fr&egrave;res d'armes:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ce que c'est, mes enfants. Je sais que c'est dur, mais qu'y
+faire? Ayez patience: cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons
+nos h&ocirc;tes jusqu'au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar
+n'oubliera pas vos services. C'est dur, j'en conviens, mais songez que
+vous &ecirc;tes chez vous, tandis qu'eux, et il indiqua les prisonniers...
+voyez o&ugrave; ils en sont r&eacute;duits: leur mis&egrave;re est pire que celle des
+derniers mendiants. Quand ils &eacute;taient forts, nous ne les m&eacute;nagions pas,
+mais maintenant nous pouvons en avoir piti&eacute;.... Ce sont des hommes aussi
+bien que nous, n'est-ce pas, mes enfants?&raquo;</p>
+
+<p>Dans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur
+lui, se lisait la sympathie &eacute;veill&eacute;e par son discours. Sa figure
+s'&eacute;claira de plus en plus d'un sourire bienveillant qui bridait les
+coins de ses l&egrave;vres et de ses yeux. Il baissa la t&ecirc;te et ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; dire vrai, qui les a pri&eacute;s de venir? Ils n'ont que ce qu'ils
+m&eacute;ritent, apr&egrave;s tout!&raquo;</p>
+
+<p>Et, donnant &agrave; son cheval un coup de fouet accompagn&eacute; d'un formidable
+juron, il s'&eacute;loigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui
+rompirent aussit&ocirc;t leurs rangs.</p>
+
+<p>Sans doute, toutes les paroles du g&eacute;n&eacute;ral en chef n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+comprises des troupes, et personne n'aurait pu les r&eacute;p&eacute;ter
+textuellement; mais, solennelles au d&eacute;but, et empreintes &agrave; la fin d'une
+simplicit&eacute; pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au c&oelig;ur, car
+chacun &eacute;prouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du
+triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l'ennemi, si bien
+exprim&eacute; par le juron caract&eacute;ristique du vieillard; les cris joyeux des
+soldats y r&eacute;pondirent, et ne s'arr&ecirc;t&egrave;rent pas de longtemps. Un des
+g&eacute;n&eacute;raux s'&eacute;tant approch&eacute; ensuite du mar&eacute;chal pour lui demander s'il ne
+d&eacute;sirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui r&eacute;pondre que par un
+sanglot.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Le cr&eacute;puscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasno&eacute;,
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; tomb&eacute; lorsque les troupes arriv&egrave;rent &agrave; l'&eacute;tape. Le temps
+&eacute;tait toujours calme, il gelait, et, &agrave; travers les rares flocons de
+neige qui voltigeaient en l'air, on apercevait le bleu sombre du ciel
+&eacute;toil&eacute;.</p>
+
+<p>Le r&eacute;giment d'infanterie de ligne qui avait quitt&eacute; Taroutino au nombre
+de 3 000 hommes arriva un des premiers, r&eacute;duit &agrave; 900, au village o&ugrave; il
+devait passer la nuit. Les fourriers d&eacute;clar&egrave;rent que toutes les isbas
+&eacute;taient occup&eacute;es par les malades et les morts, les &eacute;tats-majors et les
+soldats de cavalerie. Une seule &eacute;tait libre pour le commandant du
+r&eacute;giment, qui s'y rendit aussit&ocirc;t, pendant que les soldats traversaient
+le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des derni&egrave;res
+maisons.</p>
+
+<p>Semblable &agrave; un &eacute;norme polype &agrave; mille bras, le r&eacute;giment s'occupa &agrave;
+l'instant d'arranger sa tani&egrave;re et de pourvoir &agrave; sa nourriture. Une
+partie des soldats se dirigea, en s'enfon&ccedil;ant dans la neige jusqu'aux
+genoux, vers un petit bois de bouleaux, adroite de la route, et l'on y
+entendit aussit&ocirc;t retentir les chansons et le bruit des haches qui
+coupaient les branches. L'autre partie s'agitait autour des fourgons et
+en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux,
+d&eacute;j&agrave; attach&eacute;s au piquet; d'autres enfin s'&eacute;taient dispers&eacute;s dans le
+village pour nettoyer les logements des officiers de l'&eacute;tat-major, en
+enlever les cadavres des Fran&ccedil;ais, ainsi que les planches et la paille
+des toits et les branches s&egrave;ches des haies pour s'en faire des abris.
+Une quinzaine de soldats &eacute;taient pr&eacute;cis&eacute;ment occup&eacute;s &agrave; d&eacute;molir une de
+ces cl&ocirc;tures, qui entourait une remise dont le toit avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute;
+arrach&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! eh! poussons tous &agrave; la fois,&raquo; criaient plusieurs d'entre eux, et la
+haie couverte de neige se balan&ccedil;ait en faisant entendre dans les
+t&eacute;n&egrave;bres de la nuit le craquement sec caus&eacute; par la gel&eacute;e.</p>
+
+<p>Les pieux g&eacute;missaient sous leur pouss&eacute;e, et enfin la haie c&eacute;da &agrave; moiti&eacute;,
+en entra&icirc;nant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires
+accompagna leur chute.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; vous deux, tenez-la...</p>
+
+<p>&mdash;Ici le levier!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; te fourres-tu donc!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ensemble, enfants, en mesure!&raquo;</p>
+
+<p>Tous se turent! une voix, au timbre bas et velout&eacute;, entonna une chanson;
+&agrave; la fin du troisi&egrave;me refrain, comme la derni&egrave;re note s'&eacute;teignait, tous
+les soldats lanc&egrave;rent ensemble un cri modul&eacute;: &laquo;&Ccedil;a marche! ensemble,
+enfants!&raquo; Mais, malgr&eacute; tous leurs efforts, la haie r&eacute;sistait encore, et
+l'on entendit leurs respirations haletantes.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! vous autres de la sixi&egrave;me compagnie, arrivez donc... aidez-nous,
+nous vous le rendrons!&raquo;</p>
+
+<p>Quelques hommes de la sixi&egrave;me compagnie, qui retournaient au village,
+accoururent &agrave; l'appel, et un moment apr&egrave;s ils emportaient tous ensemble
+la haute cl&ocirc;ture, dont les branches tordues et &agrave; moiti&eacute; disjointes
+meurtrissaient sous leur poids les &eacute;paules des soldats essouffl&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! va donc.... Tu buttes, animal!</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous l&agrave;? s'&eacute;cria tout &agrave; coup d'un ton imp&eacute;ratif un
+sous-officier qui s'&eacute;lan&ccedil;ait vers les porteurs; le g&eacute;n&eacute;ral est dans
+cette isba. Je vais vous arranger, imb&eacute;ciles que vous &ecirc;tes,
+continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui
+lui tomba sous la main.</p>
+
+<p>&mdash;Silence donc!... pas tant de tapage!&raquo;</p>
+
+<p>Les soldats, se turent, et celui qui avait re&ccedil;u le coup de poing
+grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s'&eacute;loigner:</p>
+
+<p>&laquo;Tudieu! quelle tape!... J'en ai la figure qui me saigne!</p>
+
+<p>&mdash;Cela te d&eacute;pla&icirc;t, dis donc?&raquo; dit une voix railleuse. Et les soldats,
+marchant avec pr&eacute;caution, poursuivirent leur chemin, mais, &agrave; la sortie
+du village, la gaiet&eacute; leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs
+joyeux propos, entrem&ecirc;l&eacute;s de jurons inoffensifs.</p>
+
+<p>Les officiers sup&eacute;rieurs, r&eacute;unis dans l'isba, devisaient vivement, en
+prenant leur th&eacute;, sur la journ&eacute;e qui venait de s'&eacute;couler et sur les
+man&oelig;uvres en projet pour le lendemain: il s'agissait d'une marche de
+flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le
+faire prisonnier.</p>
+
+<p>Pendant que les hommes tra&icirc;naient la haie en tr&eacute;buchant &agrave; chaque pas, le
+feu s'allumait sous les marmites, le bois &eacute;clatait en cr&eacute;pitant, la
+neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de
+leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre
+commandement e&ucirc;t &eacute;t&eacute; donn&eacute;, briquets et haches travaillaient &agrave;
+l'unisson: d'un c&ocirc;t&eacute; on empilait la provision de bois pour la nuit, et
+l'on dressait les tentes pour les officiers; de l'autre on faisait cuire
+le souper, on nettoyait les fusils et l'on astiquait les effets
+d'&eacute;quipement. La haie, soutenue par des pieux, fut plac&eacute;e en demi-cercle
+du c&ocirc;t&eacute; du nord pour emp&ecirc;cher le feu de s'&eacute;teindre. On sonna la
+retraite, on fit l'appel, on mangea, et l'on s'installa autour des
+foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les
+autres se mettant tout nus et grillant &agrave; plaisir leur vermine.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Les conditions exceptionnellement p&eacute;nibles de la vie des soldats russes,
+qui souffraient du manque de chaussure et de v&ecirc;tements chauds, qui
+couchaient &agrave; la belle &eacute;toile et marchaient dans la neige par dix-huit
+degr&eacute;s de froid, sans m&ecirc;me recevoir la ration r&eacute;glementaire, auraient pu
+faire croire avec quelque raison qu'ils devaient pr&eacute;senter l'aspect le
+plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l'arm&eacute;e, m&ecirc;me dans
+la situation la plus favorable, n'avait &eacute;t&eacute; aussi en train et aussi bien
+dispos&eacute;e. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son
+sein tout ce qu'elle avait d'hommes affaiblis et d&eacute;courag&eacute;s. Il n'y
+restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force
+de l'&acirc;me et celle du corps.</p>
+
+<p>De nombreux soldats de la huiti&egrave;me compagnie s'&eacute;taient r&eacute;unis derri&egrave;re
+l'abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient r&eacute;clam&eacute;
+une place autour du feu, qui y &eacute;tait plus vif que partout ailleurs, sous
+pr&eacute;texte qu'ils avaient aid&eacute; &agrave; y apporter des b&ucirc;ches.</p>
+
+<p>&laquo;Eh, dis donc, Mak&eacute;ew... o&ugrave; t'es-tu perdu? Est-ce que les loups
+t'auraient mang&eacute;? Apporte-nous donc du bois, fain&eacute;ant, cria un soldat
+avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fum&eacute;e
+faisait cligner les yeux, mais qui ne s'&eacute;loignait pas du brasier.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y donc, &laquo;la corneille&raquo;, r&eacute;pondit celui &agrave; qui il s'adressait, en se
+retournant vers un autre de ses camarades.</p>
+
+<p>Le soldat roux n'&eacute;tait ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur
+physique lui donnait le droit de commander &agrave; ceux qui &eacute;taient plus
+faibles que lui. &laquo;La corneille&raquo;, petit soldat malingre, au nez pointu,
+se leva avec soumission, mais au m&ecirc;me moment la lueur du b&ucirc;cher &eacute;claira
+la silhouette d'un jeune troupier de bonne tournure qui s'avan&ccedil;ait en
+pliant sous le faix d'une brass&eacute;e de branches s&egrave;ches.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; qui est bien, donne-les ici.&raquo;</p>
+
+<p>Les branches furent cass&eacute;es, jet&eacute;es sur les charbons, et, gr&acirc;ce au
+souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme
+jaillit et p&eacute;tilla. Les soldats s'approch&egrave;rent, allum&egrave;rent leurs pipes,
+pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, pi&eacute;tinait
+sur place pour r&eacute;chauffer ses pieds glac&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ah, petite m&egrave;re, la ros&eacute;e est froide mais belle... chantonnait-il &agrave;
+demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dis donc, tes semelles s'envolent, s'&eacute;cria &laquo;le roux&raquo;, en voyant
+pendre une des semelles du jeune gar&ccedil;on.... C'est dangereux de danser,
+sais-tu?&raquo;</p>
+
+<p>Le danseur s'arr&ecirc;ta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le
+jeta au feu.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai,&raquo; dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap
+fran&ccedil;ais gros-bleu, il en entoura son pied.</p>
+
+<p>&laquo;On nous en donnera bient&ocirc;t d'autres, dit un des soldats, et m&ecirc;me nous
+en aurons une double paire!... Et P&eacute;trow, ce fils de chienne, est donc
+rest&eacute; parmi les tra&icirc;nards?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai cependant vu, r&eacute;pondit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi, c'est un de plus de...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la troisi&egrave;me compagnie il a manqu&eacute; hier neuf hommes &agrave; l'appel!</p>
+
+<p>&mdash;La belle nouvelle! Que faire, que diable, quand les pieds sont gel&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon y penser? murmura le sergent-major.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc bien envie d'en avoir de pareils? dit un vieux soldat en
+s'adressant d'un air de reproche &agrave; celui qui avait parl&eacute; des pieds
+gel&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu crois donc, toi? s'&eacute;cria, de derri&egrave;re le brasier,
+d'une voix aigu&euml; et tremblante, celui qu'on avait appel&eacute; &laquo;la corneille&raquo;.
+Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt... c'est comme moi,
+je n'en puis plus!...&raquo; et il ajouta d'un air r&eacute;solu en interpellant le
+sergent-major: &laquo;Qu'on m'envoie &agrave; l'h&ocirc;pital! &Ccedil;a me fait mal partout, la
+fi&egrave;vre ne me l&acirc;che pas, et alors, moi aussi, je resterai en route!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons!&raquo; r&eacute;pondit le sergent-major avec calme.</p>
+
+<p>&laquo;La corneille&raquo; se tut et la conversation recommen&ccedil;a sur toute la ligne.</p>
+
+<p>&laquo;On en a pris pas mal de Fran&ccedil;ais aujourd'hui, mais quant &agrave; leur
+chaussure, ce n'est pas la peine d'en parler, dit un soldat en changeant
+de sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les cosaques qui les ont d&eacute;chauss&eacute;s; on a nettoy&eacute; l'isba pour
+le colonel et on les a tous emport&eacute;s.... Eh bien, croiriez-vous, mes
+enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en
+avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa
+langue.... Et comme il est propre ce peuple, mes enfants? reprit le
+premier... et blanc, blanc comme ce bouleau qu'est l&agrave;-bas..., et il y en
+a de braves parmi eux, et de tr&egrave;s nobles, que je vous dirai!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui t'&eacute;tonne? On en recrute chez eux de toutes les classes.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons,
+objecta avec un air de surprise le jeune soldat.... Je lui demande &agrave;
+quelle couronne il appartient, et lui me b&eacute;gaye une r&eacute;ponse &agrave; sa fa&ccedil;on.
+C'est un peuple &eacute;tonnant!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a l&agrave;-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui
+s'&eacute;tonnait de la blancheur de peau des Fran&ccedil;ais: les paysans m'ont
+racont&eacute; qu'&agrave; Moja&iuml;sk, lorsqu'on a enlev&eacute; les morts un mois apr&egrave;s la
+bataille, ils &eacute;taient encore aussi blancs et aussi propres que du
+papier, et pas la moindre odeur!</p>
+
+<p>&mdash;Cela tient-il au froid? demanda l'un.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un imb&eacute;cile! Au froid, quand il faisait chaud? Si c'&eacute;tait le
+froid, les n&ocirc;tres aussi n'auraient pas senti mauvais; tandis qu'ils me
+disaient que les n&ocirc;tres &eacute;taient pleins de vers, et qu'on &eacute;tait oblig&eacute;
+de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait; mais
+eux restaient toujours blancs comme du papier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le
+sergent-major, ils avaient un manger de ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Et les paysans m'ont racont&eacute;, reprit le narrateur, qu'on les a envoy&eacute;s
+de dix villages, et que pendant vingt jours ils n'ont fait qu'enlever
+les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en
+masse...</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait l&agrave; une vraie bataille, quoi! dit un vieux troupier, tandis que
+toutes les autres, ce n'a &eacute;t&eacute; que pour tourmenter le soldat!&raquo;</p>
+
+<p>La conversation tomba, et chacun s'arrangea pour passer la nuit de son
+mieux.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Dieu! quelle quantit&eacute; d'&eacute;toiles; on dirait que ce sont les femmes
+qui ont tendu leurs toiles l&agrave; haut! dit le jeune soldat en tombant en
+admiration devant la voie lact&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon signe, mes enfants, la r&eacute;colte sera belle.&raquo;</p>
+
+<p>Au milieu du silence g&eacute;n&eacute;ral on entendit bient&ocirc;t les ronflements de
+quelques dormeurs; les autres se retournaient pour se chauffer, en
+&eacute;changeant entre eux quelques paroles.... Tout &agrave; coup du brasier voisin,
+&agrave; une centaine de pas de distance, s'&eacute;lev&egrave;rent de bruyants &eacute;clats de
+rire.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! qu'est-ce qu'ils ont donc &agrave; la cinqui&egrave;me compagnie?... Et ce qu'il
+y a de monde, regarde donc!&raquo;</p>
+
+<p>Un soldat se leva pour aller voir de plus pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;C'est qu'ils rient joliment bien l&agrave;-bas, dit-il en revenant.... C'est
+deux Fran&ccedil;ais qui sont venus, un tout gel&eacute;, mais l'autre si en train
+qu'il chante des chansons.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Eh bien, allons-y, faut voir &ccedil;a!&raquo;</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>La cinqui&egrave;me compagnie bivouaquait sur la lisi&egrave;re m&ecirc;me de la for&ecirc;t, et
+un &eacute;norme feu &eacute;clairait vivement, au milieu de la neige, les branches
+d'arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on
+entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches s&egrave;ches.</p>
+
+<p>&laquo;Mes enfants, ce sont les sorci&egrave;res!&raquo; dit un soldat.</p>
+
+<p>Tous relev&egrave;rent la t&ecirc;te et &eacute;cout&egrave;rent. Deux figures humaines, d'une
+tournure &eacute;trange, furent soudain &eacute;clair&eacute;es par la flamme au moment o&ugrave;
+elles sortirent du taillis: c'&eacute;taient deux Fran&ccedil;ais qui se cachaient
+dans la for&ecirc;t. Pronon&ccedil;ant des paroles inintelligibles pour les soldats,
+ils se dirig&egrave;rent vers eux. L'un, coiff&eacute; d'un shako d'officier,
+paraissait tr&egrave;s affaibli, et, se laissa tomber plut&ocirc;t qu'il ne s'assit
+aupr&egrave;s du feu; son compagnon, plus petit, trapu, les joues band&eacute;es d'un
+mouchoir, &eacute;tait &eacute;videmment plus robuste. Il releva son compagnon, et,
+montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entour&egrave;rent, on
+&eacute;tendit une capote sous le malade, et on leur apporta &agrave; tous deux de la
+&laquo;cacha&raquo; et de l'eau-de-vie. L'officier &eacute;tait Ramballe avec son
+domestique Morel. Lorsque ce dernier eut aval&eacute; l'eau-de-vie et une
+grande &eacute;cuelle de &laquo;cacha&raquo;, une gaiet&eacute; maladive s'empara de lui; il se
+mit &agrave; parler sans s'arr&ecirc;ter, tandis que son ma&icirc;tre, refusant de rien
+prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de
+ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd g&eacute;missement s'&eacute;chappait
+parfois de ses l&egrave;vres. Morel, d&eacute;signant les &eacute;paules du malade, cherchait
+&agrave; faire comprendre que c'&eacute;tait un officier, et qu'il fallait le
+r&eacute;chauffer. Un officier russe, s'&eacute;tant approch&eacute; d'eux, envoya demander
+au colonel s'il ne voudrait pas recueillir un officier fran&ccedil;ais transi
+de froid. Le colonel donna l'ordre de le lui amener. Ramballe fut engag&eacute;
+&agrave; se lever; il essaya, mais, au premier mouvement qu'il fit, il vacilla,
+et serait infailliblement tomb&eacute;, sans le secours d'un soldat qui le
+souleva et aida ses camarades &agrave; le transporter dans l'isba. Passant ses
+bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la t&ecirc;te comme un enfant
+sur l'&eacute;paule de l'un d'eux, il ne cessait de r&eacute;p&eacute;ter d'une voix
+plaintive:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mes braves, mes bons, mes bons amis!... Voil&agrave; des hommes!&raquo;</p>
+
+<p>Morel, rest&eacute; avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux
+&eacute;taient rouges, enflamm&eacute;s et larmoyants; v&ecirc;tu d'une pelisse de femme, il
+avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir nou&eacute; sous le menton.
+L'eau-de-vie l'ayant un peu gris&eacute;, il chantait d'une voix rauque et mal
+assur&eacute;e une chanson fran&ccedil;aise. Les soldats se tenaient les c&ocirc;tes de
+rire.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, voyons, que je l'apprenne.... Comment est-ce? J'attraperai
+l'air, bien s&ucirc;r? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui
+avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant! Ce diable &agrave; quatre..., chantait
+Morel.</p>
+
+<p>&mdash;Vive harica, vive cerouvalla! sidiablaka... r&eacute;p&eacute;tait &agrave; son tour le
+soldat qui avait saisi le refrain.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent quelques voix, au milieu d'un franc &eacute;clat
+de rire.</p>
+
+<p>Morel riait avec eux en continuant...: &laquo;eut le triple talent de boire,
+de battre, et d'&ecirc;tre un vert galant!</p>
+
+<p>&mdash;Cela sonne bien tout de m&ecirc;me. Voyons, Zaletaiew, r&eacute;p&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Kiou kiou... le tripetala d&eacute;boi, d&eacute;ba et dettra vargala, chanta-t-il,
+criant &agrave; pleins poumons et avan&ccedil;ant ses l&egrave;vres avec effort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, c'est &ccedil;a!... c'est du fran&ccedil;ais, n'est-ce pas?... Donne-lui
+de la &laquo;cacha&raquo;, il lui en faudra pas mal pour en manger &agrave; sa faim.&raquo; Et
+Morel engloutit sa troisi&egrave;me &eacute;cuelle.</p>
+
+<p>De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats,
+tandis que les vieux, trouvant au-dessous d'eux de s'occuper de ces
+pu&eacute;rilit&eacute;s, restaient &eacute;tendus de l'autre c&ocirc;t&eacute; du feu, en se soulevant
+parfois pour jeter un coup d'&oelig;il affectueux sur Morel.</p>
+
+<p>&laquo;C'est aussi des hommes pourtant, dit l'un d'eux en s'enveloppant de sa
+capote, et l'absinthe aussi a ses racines.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme le ciel est &eacute;toil&eacute;, c'est signe de gel&eacute;e, quel malheur!...&raquo;</p>
+
+<p>Les &eacute;toiles, assur&eacute;es de n'&ecirc;tre plus d&eacute;rang&eacute;es par personne,
+scintill&egrave;rent plus vivement sur la sombre vo&ucirc;te; tant&ocirc;t s'&eacute;teignant,
+tant&ocirc;t s'allumant et lan&ccedil;ant dans l'espace une gerbe de lumi&egrave;re, elles
+semblaient se communiquer myst&eacute;rieusement une joyeuse nouvelle.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>L'arm&eacute;e fran&ccedil;aise continuait &agrave; fondre dans une progression &eacute;gale et
+math&eacute;matique, et le passage de la B&eacute;r&eacute;sina, sur lequel on a tant &eacute;crit,
+n'a &eacute;t&eacute; qu'un incident de sa destruction, et nullement l'&eacute;pisode d&eacute;cisif
+de la campagne. Si l'on en a fait tant de bruit du c&ocirc;t&eacute; des Fran&ccedil;ais,
+c'est que tous les malheurs, tous les d&eacute;sastres &eacute;chelonn&eacute;s le long de
+leur route, se r&eacute;unirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur
+ce pont &eacute;croul&eacute;, et laisser ensuite dans l'esprit de chacun un
+ineffa&ccedil;able souvenir. Si, du c&ocirc;t&eacute; des Russes, il a eu un &eacute;gal
+retentissement, c'est que, loin du th&eacute;&acirc;tre de la guerre, &agrave; P&eacute;tersbourg,
+Pf&uuml;hl avait compos&eacute; un plan, destin&eacute; &agrave; faire tomber Napol&eacute;on dans un
+pi&egrave;ge strat&eacute;gique qu'il lui tendait <i>ex professo</i> sur les bords de la
+B&eacute;r&eacute;sina. Convaincu que tout se passerait conform&eacute;ment &agrave; la combinaison
+adopt&eacute;e, on soutenait que la B&eacute;r&eacute;sina avait &eacute;t&eacute; la perte des Fran&ccedil;ais,
+quand au contraire les cons&eacute;quences de ce passage furent moins fatales
+aux Fran&ccedil;ais que Krasno&eacute;, comme le prouve le chiffre des prisonniers et
+des canons qui leur furent enlev&eacute;s dans cette rencontre.</p>
+
+<p>Plus la fuite des Fran&ccedil;ais s'acc&eacute;l&eacute;rait, plus &eacute;taient mis&eacute;rables les
+derniers d&eacute;bris de leur arm&eacute;e, surtout apr&egrave;s la B&eacute;r&eacute;sina, et plus
+s'&eacute;veillaient d'un autre c&ocirc;t&eacute; les passions des g&eacute;n&eacute;raux russes, qui ne
+se m&eacute;nageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow.
+Supposant que l'insucc&egrave;s du plan de P&eacute;tersbourg lui serait attribu&eacute;, on
+ne lui &eacute;pargnait ni le m&eacute;contentement, ni le d&eacute;dain et les railleries,
+d&eacute;guis&eacute;es, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient
+dans l'impossibilit&eacute; de relever l'accusation. Tout son entourage,
+incapable de le comprendre, d&eacute;clarait ouvertement qu'avec ce vieillard
+ent&ecirc;t&eacute; il n'y avait pas de discussion possible; que jamais il ne serait
+&agrave; la hauteur de leurs vues, et qu'il se bornerait toujours &agrave; leur
+r&eacute;pondre par son &eacute;ternelle phrase: &laquo;Il faut faire un pont d'or aux
+Fran&ccedil;ais.&raquo; S'il leur disait qu'il fallait attendre les vivres, que les
+soldats n'avaient pas de bottes, ces r&eacute;ponses si simples &agrave; leurs
+savantes combinaisons &eacute;taient pour eux une nouvelle preuve que c'&eacute;tait
+un vieil imb&eacute;cile, tandis qu'eux, les g&eacute;n&eacute;raux intelligents et habiles,
+n'avaient aucun pouvoir.</p>
+
+<p>Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l'&eacute;tat-major
+arriv&egrave;rent aux derni&egrave;res limites apr&egrave;s la jonction de l'arm&eacute;e de
+Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le h&eacute;ros de
+P&eacute;tersbourg. Une seule fois, apr&egrave;s la B&eacute;r&eacute;sina, Koutouzow prit de
+l'humeur, et &eacute;crivit &agrave; Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers
+&agrave; l'Empereur, les lignes suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;Je prie Votre Haute Excellence, au re&ccedil;u de cette lettre, de vous
+retirer &agrave; Kalouga &agrave; cause de l'&eacute;tat pr&eacute;caire de votre sant&eacute;, et d'y
+attendre les ordres ult&eacute;rieurs de Sa Majest&eacute; Imp&eacute;riale.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; la suite de l'&eacute;loignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui
+avait fait le commencement de la campagne et qui avait &eacute;t&eacute; mis de c&ocirc;t&eacute;
+par Koutouzow, revint &agrave; l'arm&eacute;e, fit part au commandant en chef du
+d&eacute;plaisir que causaient &agrave; l'Empereur la faiblesse de nos succ&egrave;s et la
+lenteur de nos mouvements, et lui annon&ccedil;a la prochaine arriv&eacute;e de Sa
+Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Koutouzow, chez qui l'exp&eacute;rience du courtisan &eacute;tait au moins &eacute;gale &agrave;
+celle du militaire, comprit aussit&ocirc;t que son r&ocirc;le &eacute;tait fini, et que le
+semblant de pouvoir dont on l'avait rev&ecirc;tu lui &eacute;tait retir&eacute;. C'&eacute;tait
+facile &agrave; comprendre. D'un c&ocirc;t&eacute;, la campagne dont on lui avait confi&eacute; la
+direction &eacute;tait termin&eacute;e, et par cons&eacute;quent il avait rempli son mandat;
+et, de l'autre, il &eacute;prouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son
+corps bris&eacute; par l'&acirc;ge, un repos absolu.</p>
+
+<p>Le 29 novembre, il entra &agrave; Vilna, &laquo;Son cher Vilna&raquo;, comme il
+l'appelait. Il y &eacute;tait venu d&eacute;j&agrave; deux fois comme gouverneur; il trouva
+donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville,
+heureusement pr&eacute;serv&eacute;e des horreurs de la guerre, de vieux amis et de
+bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et
+militaire, il se mit &agrave; vivre d'une existence r&eacute;guli&egrave;re et tranquille,
+autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui
+s'ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer
+d'&eacute;v&eacute;nements importants lui &eacute;tait devenu compl&egrave;tement indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Tchitchagow &eacute;tait le plus acharn&eacute; projeteur de diversions militaires;
+c'&eacute;tait lui qui avait propos&eacute; d'en faire une en Gr&egrave;ce et l'autre &agrave;
+Varsovie; il refusait toujours de se rendre o&ugrave; on l'envoyait.
+Tchitchagow regardait Koutouzow comme son oblig&eacute;, parce qu'ayant re&ccedil;u en
+1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce
+dernier, et ayant appris qu'elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; sign&eacute;e, il avait dit &agrave;
+l'Empereur que tout l'honneur en revenait &agrave; Koutouzow, fut le premier &agrave;
+venir &agrave; sa rencontre, &agrave; l'entr&eacute;e du ch&acirc;teau de Vilna, en petite tenue de
+marin, l'&eacute;p&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;, la casquette sous le bras, et lui remit le
+rapport de l'&eacute;tat des troupes et les clefs de la ville. La d&eacute;f&eacute;rence
+semi-m&eacute;prisante que la jeunesse t&eacute;moignait &agrave; ce vieillard, qu'elle
+regardait comme tomb&eacute; en enfance, per&ccedil;ait &agrave; tout propos avec une brutale
+franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait d&eacute;j&agrave; les
+accusations port&eacute;es contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les
+fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;s &agrave; Borissow lui seraient rendus intacts:</p>
+
+<p>&laquo;C'est sans doute pour me dire que je n'ai pas sur quoi manger.... J'ai
+au contraire tout ce qu'il faut pour vous, m&ecirc;me dans le cas o&ugrave; vous
+voudriez donner des d&icirc;ners<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>,&raquo; r&eacute;pliqua vivement Tchitchagow, qui
+tenait &agrave; faire montre, dans chaque parole, de son importance
+personnelle, et supposait &agrave; Koutouzow la m&ecirc;me pr&eacute;occupation.</p>
+
+<p>Celui-ci, avec un sourire fin et p&eacute;n&eacute;trant, lui r&eacute;pondit simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ce n'est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus.&raquo;</p>
+
+<p>Le commandant en chef arr&ecirc;ta la plus grande partie des troupes &agrave; Vilna,
+contre la volont&eacute; de l'Empereur. Apr&egrave;s quelque temps de s&eacute;jour, son
+entourage d&eacute;clara qu'il avait compl&egrave;tement baiss&eacute;. S'occupant fort peu
+de l'administration militaire, il laissait ses g&eacute;n&eacute;raux agir &agrave; leur
+guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l'arriv&eacute;e du
+Souverain.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Le 11 d&eacute;cembre, Sa Majest&eacute;, accompagn&eacute;e de sa suite, du comte Tolsto&iuml;,
+du prince Volkonsky et d'Araktch&eacute;&iuml;ew, arriva dans son tra&icirc;neau de
+voyage, droit au ch&acirc;teau de Vilna. Malgr&eacute; un froid tr&egrave;s vif, une
+centaine de g&eacute;n&eacute;raux et d'officiers des &eacute;tats-majors, ainsi qu'une garde
+d'honneur du r&eacute;giment de S&eacute;m&eacute;novsky, l'attendaient au dehors.</p>
+
+<p>Le courrier qui pr&eacute;c&eacute;dait le Tsar, dans une tro&iuml;ka men&eacute;e &agrave; fond de
+train, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Le voici!&raquo; Konovnitzine s'&eacute;lan&ccedil;a dans le vestibule pour annoncer le
+Tsar &agrave; Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.</p>
+
+<p>Une minute plus tard, la poitrine couverte de d&eacute;corations, le ventre
+comprim&eacute; par son &eacute;charpe, il s'avan&ccedil;a sur le perron en se balan&ccedil;ant de
+toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants &agrave; la
+main, et, descendant avec peine les degr&eacute;s, re&ccedil;ut le rapport qu'il
+devait remettre &agrave; l'Empereur.</p>
+
+<p>Une seconde tro&iuml;ka passa ventre &agrave; terre, et tous les yeux se fix&egrave;rent
+sur un tra&icirc;neau qui s'avan&ccedil;ait rapidement derri&egrave;re elle, et au fond
+duquel on apercevait d&eacute;j&agrave; l'Empereur et Volkonsky.</p>
+
+<p>Accoutum&eacute;, depuis cinquante ans, &agrave; l'&eacute;motion que lui causait
+invariablement une arriv&eacute;e imp&eacute;riale, le g&eacute;n&eacute;ral en chef la ressentit
+cette fois comme toujours: il t&acirc;ta, avec une h&acirc;te inqui&egrave;te, ses
+d&eacute;corations, redressa son chapeau, et, au moment o&ugrave; l'Empereur mit pied
+&agrave; terre, leva les yeux sur lui; puis, prenant courage, il s'avan&ccedil;a, et
+lui pr&eacute;senta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voil&eacute;e.
+L'Empereur l'enveloppa des pieds &agrave; la t&ecirc;te d'un rapide coup d'&oelig;il, et
+fron&ccedil;a imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussit&ocirc;t, il
+lui ouvrit les bras et l'embrassa. De nouveau, l'impression que lui fit
+cette accolade famili&egrave;re, en se rattachant peut-&ecirc;tre &agrave; ses pens&eacute;es
+intimes, agit sur lui comme d'habitude et se traduisit par un sanglot.</p>
+
+<p>L'Empereur salua les officiers, la garde des S&eacute;m&eacute;novsky, et, serrant
+encore une fois la main au mar&eacute;chal, entra au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul avec lui, il ne lui cacha pas son m&eacute;contentement des fautes
+qu'il avait commises &agrave; Krasno&eacute; et &agrave; la B&eacute;r&eacute;sina, ainsi que de la lenteur
+apport&eacute;e &agrave; la poursuite de l'ennemi, et termina en lui exposant le plan
+d'une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni
+remarques. Sa figure n'exprimait qu'une soumission compl&egrave;te et
+impassible, la m&ecirc;me qu'il avait t&eacute;moign&eacute;e, sept ans auparavant, en
+recevant les ordres de l'Empereur sur le champ d'Austerlitz. Lorsqu'il
+le quitta, la t&ecirc;te inclin&eacute;e sur sa poitrine, et traversant la grande
+salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l'arr&ecirc;ta en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Votre Altesse!&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow releva la t&ecirc;te, et regarda longtemps le comte Tolsto&iuml;, qui
+&eacute;tait debout devant lui et lui pr&eacute;sentait sur un plateau d'argent un
+petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui voulait. Tout &agrave;
+coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s'inclinant
+respectueusement, il prit l'objet qui &eacute;tait sur le plateau. C'&eacute;tait le
+Saint-Georges de premi&egrave;re classe.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d'un bal que
+l'Empereur honora de sa pr&eacute;sence. Du moment qu'il avait re&ccedil;u le
+Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le
+m&eacute;contentement du Souverain n'&eacute;tait un secret pour personne. Les
+convenances seules &eacute;taient observ&eacute;es, et l'Empereur en donnait l'exemple
+tout le premier; mais tout bas on disait que ce vieillard &eacute;tait coupable
+et tomb&eacute; en enfance. Lorsque, &agrave; l'entr&eacute;e de Sa Majest&eacute; dans la salle de
+bal, Koutouzow, suivant les traditions de l'&eacute;poque de Catherine, fit
+incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fron&ccedil;a le sourcil et
+murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci:</p>
+
+<p>&laquo;Vieux com&eacute;dien!&raquo;</p>
+
+<p>Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce
+dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la n&eacute;cessit&eacute; de la
+nouvelle campagne projet&eacute;e.</p>
+
+<p>Le lendemain de son arriv&eacute;e &agrave; Vilna, le Tsar avait dit aux officiers
+r&eacute;unis:</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'avez pas sauv&eacute; la Russie seule, vous avez sauv&eacute; l'Europe!&raquo;</p>
+
+<p>Tous comprirent alors que la guerre n'&eacute;tait pas finie. Mais Koutouzow
+n'y voulait rien entendre, et disait tout haut qu'une autre guerre ne
+pourrait ni am&eacute;liorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie,
+que son prestige en serait au contraire diminu&eacute;, et que sa situation &agrave;
+l'int&eacute;rieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver &agrave; l'Empereur la
+difficult&eacute; de faire de nouvelles lev&eacute;es, et lui fit m&ecirc;me entrevoir la
+possibilit&eacute; d'un insucc&egrave;s.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d&egrave;s lors &eacute;vident qu'avec une telle disposition d'esprit le
+mar&eacute;chal n'&eacute;tait qu'un obstacle, dont il fallait se d&eacute;barrasser.</p>
+
+<p>Pour &eacute;viter de le froisser trop vivement, on s'arr&ecirc;ta &agrave; une combinaison
+toute naturelle: on lui &ocirc;ta peu &agrave; peu le pouvoir, comme on avait fait &agrave;
+Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de
+l'Empereur. &Agrave; cet effet, l'&eacute;tat-major fut peu &agrave; peu transform&eacute;, et la
+puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et
+Yermolow re&ccedil;urent d'autres destinations, et l'on parla ouvertement de la
+sant&eacute; &eacute;branl&eacute;e du mar&eacute;chal, car on savait que plus on le r&eacute;p&eacute;tait, plus
+il devenait facile de lui donner un successeur. De m&ecirc;me que, dans le
+temps, Koutouzow avait &eacute;t&eacute; retir&eacute; sans bruit de la Turquie pour
+organiser les milices &agrave; P&eacute;tersbourg, et de l&agrave; envoy&eacute; &agrave; l'arm&eacute;e o&ugrave; il
+&eacute;tait indispensable, de m&ecirc;me aujourd'hui, son r&ocirc;le &eacute;tant fini, un
+nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se
+borner &agrave; garder son caract&egrave;re national, si cher &agrave; tout c&oelig;ur russe, elle
+allait prendre une importance europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>Au mouvement des peuples de l'Occident vers l'Orient succ&eacute;dait un
+mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur,
+ayant d'autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier &eacute;tait cet
+homme, aussi n&eacute;cessaire pour r&eacute;tablir les limites des territoires et des
+peuples, que l'autre l'avait &eacute;t&eacute; pour le salut et la gloire de la
+Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l'Europe,
+son &eacute;quilibre et Napol&eacute;on. Il lui semblait &agrave; lui, repr&eacute;sentant du peuple
+russe, et russe de c&oelig;ur, que, du moment o&ugrave; l'ennemi &eacute;tait &eacute;cras&eacute;, la
+patrie d&eacute;livr&eacute;e et parvenue au pinacle de la gloire, l'&oelig;uvre elle-m&ecirc;me
+&eacute;tait termin&eacute;e. Il ne restait donc plus au repr&eacute;sentant de la guerre
+nationale qu'&agrave; mourir, et il mourut!</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des
+privations physiques et de la tension morale qu'il avait &eacute;prouv&eacute;es
+pendant sa captivit&eacute;, que lorsqu'elle arriva &agrave; son terme. &Agrave; peine en
+libert&eacute;, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre
+en route pour Kiew, il tomba malade d'une fi&egrave;vre bilieuse, comme le
+d&eacute;clar&egrave;rent les m&eacute;decins; cette fi&egrave;vre l'y retint pendant trois mois.
+Malgr&eacute; leurs soins, leurs saign&eacute;es et leurs m&eacute;dicaments de toutes
+sortes, la sant&eacute; lui revint.</p>
+
+<p>Les jours qui s'&eacute;coul&egrave;rent entre sa lib&eacute;ration et sa maladie ne lui
+laiss&egrave;rent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d'un temps
+gris, sombre, pluvieux, d'un affaissement physique, de douleurs
+intol&eacute;rables dans les pieds et dans le c&ocirc;t&eacute;, d'une suite ininterrompue
+de malheurs et de souffrances, de la curiosit&eacute; indiscr&egrave;te des g&eacute;n&eacute;raux
+et des officiers qui le questionnaient, des difficult&eacute;s qu'il avait eues
+&agrave; trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de
+l'engourdissement moral qui l'avait accabl&eacute;. Le jour o&ugrave; il fut mis en
+libert&eacute;, il vit passer le corps de P&eacute;tia, et apprit &eacute;galement que le
+prince Andr&eacute; venait de mourir &agrave; Yaroslaw, dans la maison des Rostow.
+Denissow, qui lui avait annonc&eacute; cette nouvelle, fit, en causant avec
+lui, allusion &agrave; la mort d'H&eacute;l&egrave;ne, croyant qu'il la savait d&eacute;j&agrave;. Pierre
+en fut &eacute;trangement surpris, mais rien de plus: il n'appr&eacute;ciait pas toute
+l'importance que cet &eacute;v&eacute;nement pouvait avoir pour lui, tant il &eacute;tait
+pouss&eacute; par le d&eacute;sir de quitter au plus vite cet enfer, o&ugrave; les hommes
+s'entretuaient, pour se retirer n'importe o&ugrave;, s'y reposer, coordonner
+ses id&eacute;es, et r&eacute;fl&eacute;chir en paix &agrave; tout ce qu'il avait vu et appris.
+Revenu compl&egrave;tement &agrave; lui apr&egrave;s sa maladie, il aper&ccedil;ut &agrave; son chevet deux
+de ses domestiques, venus tout expr&egrave;s de Moscou pour le rejoindre, ainsi
+que l'a&icirc;n&eacute;e de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs
+d'Orel.</p>
+
+<p>Les impressions dont il avait pris l'habitude ne s'effac&egrave;rent
+qu'insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence: il eut
+m&ecirc;me de la peine &agrave; se faire &agrave; la pens&eacute;e que, le matin une fois venu, il
+ne serait pas chass&eacute; en avant avec le troupeau dont il faisait partie,
+que personne ne lui prendrait son lit, et qu'il aurait s&ucirc;rement &agrave; d&icirc;ner
+et &agrave; souper; mais, quand il dormait, il revoyait en r&ecirc;ve tout le pass&eacute;
+et tous les d&eacute;tails de sa captivit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce joyeux sentiment de libert&eacute;, qui est inn&eacute; dans le c&oelig;ur de l'homme,
+et qu'il avait si vivement &eacute;prouv&eacute; &agrave; la premi&egrave;re &eacute;tape, s'empara de
+nouveau de son &acirc;me, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas
+seulement que cette libert&eacute; morale, ind&eacute;pendante des circonstances
+ext&eacute;rieures, p&ucirc;t ainsi doubler d'intensit&eacute;, et lui causer de si
+profondes jouissances, quand par le fait elle n'&eacute;tait que le r&eacute;sultat de
+sa libert&eacute; physique. Seul dans une ville &eacute;trang&egrave;re, personne n'exigeait
+rien de lui, personne ne lui donnait d'ordres, il ne manquait de rien,
+et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une
+incessante humiliation. Par suite d'une ancienne habitude, il se
+demandait parfois: &laquo;Que vais-je faire &agrave; pr&eacute;sent?&raquo; et il se r&eacute;pondait:
+&laquo;Rien, je vivrai.... Dieu! que c'est bon!&raquo; De but dans la vie, il n'en
+avait pas, et cette indiff&eacute;rence, qui jadis faisait son tourment, lui
+procurait maintenant la sensation d'une libert&eacute; sans limite. Pourquoi
+aurait-il eu un but, aujourd'hui qu'il avait la foi, non pas la foi en
+certaines r&egrave;gles et en certaines pens&eacute;es de convention, mais la foi en
+un Dieu vivant et toujours pr&eacute;sent? Jadis il l'avait cherch&eacute; dans les
+missions qu'il s'imposait &agrave; lui-m&ecirc;me, et tout &agrave; coup, &eacute;tant prisonnier,
+il avait d&eacute;couvert, non &agrave; force de raisonnement, mais par une sorte de
+r&eacute;v&eacute;lation intime, qu'il y avait un Dieu, un Dieu partout pr&eacute;sent, et
+que le Dieu de Karata&iuml;ew &eacute;tait plus grand et bien plus inaccessible &agrave;
+l'intelligence humaine que le &laquo;grand Architecte de l'Univers&raquo;, reconnu
+par les francs-ma&ccedil;ons. N'avait-il pas &eacute;t&eacute; semblable &agrave; celui qui cherche
+au loin l'objet qui est devant ses pieds? N'avait-il pas toujours pass&eacute;
+sa vie &agrave; regarder dans le vague, par-dessus la t&ecirc;te des autres, tandis
+qu'il n'avait qu'&agrave; regarder devant lui? Jadis rien ne lui r&eacute;v&eacute;lait
+l'Infini: il sentait seulement qu'il devait exister quelque part et
+marchait obstin&eacute;ment &agrave; sa d&eacute;couverte. Tout ce qui l'entourait n'&eacute;tait
+pour lui qu'un m&eacute;lange confus d'int&eacute;r&ecirc;ts born&eacute;s, mesquins, sans aucun
+sens, tels que la vie europ&eacute;enne, la politique, la franc-ma&ccedil;onnerie, la
+philosophie. Maintenant il comprenait l'Infini, il le voyait en tout, et
+admirait sans restriction le tableau &eacute;ternellement changeant,
+&eacute;ternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible
+question qu'il se posait autrefois &agrave; chaque instant, qui faisait
+toujours crouler les &eacute;chafaudages de sa pens&eacute;e: &laquo;Pourquoi?&raquo; n'existait
+plus pour lui, car son &acirc;me lui r&eacute;pondait simplement que Dieu existe, et
+que pas un cheveu ne tombe de la t&ecirc;te de l'homme sans sa volont&eacute;!</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Pierre avait peu chang&eacute;: distrait comme toujours, il semblait seulement
+&ecirc;tre sous l'influence d'une pr&eacute;occupation constante. Malgr&eacute; la bont&eacute;
+peinte sur sa figure, ce qui &eacute;loignait autrefois de lui, c'&eacute;tait son air
+malheureux; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait
+sur ses l&egrave;vres, la sympathie qu'exprimait son regard, rendaient sa
+pr&eacute;sence agr&eacute;able &agrave; tous. Jadis il discutait beaucoup, s'&eacute;chauffait &agrave;
+tout propos et &eacute;coutait peu volontiers: maintenant, se laissant rarement
+entra&icirc;ner par la discussion, il laissait parler les autres, et
+connaissait ainsi souvent leurs pens&eacute;es les plus secr&egrave;tes.</p>
+
+<p>Sa cousine, qui ne l'avait jamais aim&eacute;, et qui l'avait m&ecirc;me sinc&egrave;rement
+ha&iuml;, lorsque apr&egrave;s la mort du vieux comte elle fut devenue son oblig&eacute;e,
+ne pouvait revenir de son &eacute;tonnement et de son d&eacute;pit, en d&eacute;couvrant,
+apr&egrave;s un court s&eacute;jour &agrave; Orel, o&ugrave; elle &eacute;tait venue avec l'intention de le
+soigner malgr&eacute; l'ingratitude dont elle l'accusait, qu'elle &eacute;prouvait
+pour lui un v&eacute;ritable penchant. Il n'avait cependant rien fait pour
+s'attirer ses bonnes gr&acirc;ces, car il se bornait &agrave; l'&eacute;tudier avec
+curiosit&eacute;. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l'indiff&eacute;rence et
+de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-m&ecirc;me et ne
+lui pr&eacute;sentait que ses piquants; aujourd'hui, au contraire, qu'elle
+avait constat&eacute;, avec d&eacute;fiance d'abord, avec reconnaissance ensuite,
+qu'il essayait de p&eacute;n&eacute;trer jusqu'au fond de son c&oelig;ur, elle en arriva, &agrave;
+son insu, &agrave; ne plus lui montrer que les bons c&ocirc;t&eacute;s de son caract&egrave;re:
+&laquo;Oui, c'est un bien excellent homme, lorsqu'il ne subit pas l'influence
+de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi,&raquo; se disait la
+vieille cousine.</p>
+
+<p>Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu'il se cr&ucirc;t oblig&eacute; de
+donner &agrave; entendre que chaque minute lui &eacute;tait pr&eacute;cieuse pour le bien de
+l'humanit&eacute; souffrante, passait &eacute;galement chez Pierre des heures enti&egrave;res
+&agrave; lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les
+caract&egrave;res de ses malades et surtout de sa client&egrave;le f&eacute;minine.</p>
+
+<p>Plusieurs officiers de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise &eacute;taient intern&eacute;s &agrave; Orel comme
+prisonniers, et le docteur lui en amena un qui &eacute;tait Italien. Il prit
+l'habitude d'aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait
+dans son for int&eacute;rieur de l'amiti&eacute; passionn&eacute;e que l'officier t&eacute;moignait
+&agrave; son cousin. Il &eacute;tait heureux de causer avec lui, de lui raconter son
+pass&eacute;, de lui faire la confidence de ses amours, et d'&eacute;pancher devant
+lui le fiel dont son c&oelig;ur &eacute;tait rempli contre les Fran&ccedil;ais, et surtout
+contre Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>&laquo;Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour &agrave; Pierre, c'est
+un vrai sacril&egrave;ge que de faire la guerre &agrave; un peuple comme le v&ocirc;tre.
+Vous, que les Fran&ccedil;ais ont tant fait souffrir, vous n'avez m&ecirc;me pas de
+haine contre eux.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre retrouva &agrave; Orel une de ses anciennes connaissances, le
+franc-ma&ccedil;on comte Villarsky, celui-l&agrave; m&ecirc;me que nous avons d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute;
+en 1807. Il avait &eacute;pous&eacute; une Russe fort riche, dont les terres, &eacute;taient
+situ&eacute;es dans le gouvernement d'Orel, et occupait en ce moment un poste
+provisoire dans l'administration de l'intendance. Quoiqu'il n'e&ucirc;t jamais
+&eacute;t&eacute; avec Besoukhow sur le pied d'une grande intimit&eacute;, il fut heureux de
+le revoir; s'ennuyant &agrave; mourir &agrave; Orel, il &eacute;tait charm&eacute; de rencontrer un
+homme de son monde, qu'il supposait naturellement rempli des m&ecirc;mes
+pr&eacute;occupations que lui. Mais, &agrave; sa grande surprise, il remarqua bient&ocirc;t,
+&agrave; part lui, que Pierre &eacute;tait singuli&egrave;rement arri&eacute;r&eacute; dans ses id&eacute;es, et
+qu'il &eacute;tait tomb&eacute; dans ce qu'il croyait &ecirc;tre de l'apathie et de
+l'&eacute;go&iuml;sme.</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous encro&ucirc;tez, mon cher,&raquo; lui disait-il souvent, et cependant il
+revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l'&eacute;coutant, s'&eacute;tonnait
+d'avoir pu penser autrefois comme lui.</p>
+
+<p>Villarsky, occup&eacute; de ses affaires, de son service et de sa famille,
+regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle &agrave; la v&eacute;ritable
+existence. Les int&eacute;r&ecirc;ts militaires, administratifs et ma&ccedil;onniques
+absorbaient compl&egrave;tement son attention. Pierre ne l'en bl&acirc;mait pas, et
+ne cherchait en aucune fa&ccedil;on &agrave; le faire changer d'opinion; mais il
+&eacute;tudiait, avec son sourire doux et railleur, cet &eacute;trange ph&eacute;nom&egrave;ne.</p>
+
+<p>Un trait tout nouveau du caract&egrave;re de Pierre, et qui lui attirait la
+sympathie g&eacute;n&eacute;rale, c'&eacute;tait la reconnaissance du droit que chacun avait,
+d'apr&egrave;s lui, de penser et de juger &agrave; sa guise, et de l'impossibilit&eacute; de
+convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis
+l'irritait profond&eacute;ment, &eacute;tait aujourd'hui la principale cause de
+l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il portait aux hommes. Cette nouvelle mani&egrave;re de voir
+exer&ccedil;ait une &eacute;gale influence sur les c&ocirc;t&eacute;s pratiques de son existence.
+Jadis toute demande d'argent l'embarrassait: &laquo;Celui-ci en a besoin
+assur&eacute;ment, se disait-il, mais cet autre en a peut-&ecirc;tre encore plus
+besoin que lui. Et qui sait s'ils ne me trompent pas tous les deux?&raquo; Ne
+sachant en d&eacute;finitive &agrave; quoi se r&eacute;soudre, il donnait de l'argent &agrave; tort
+et &agrave; travers, tant qu'il en avait. Mais maintenant, &agrave; son grand
+&eacute;tonnement, il n'&eacute;prouvait plus la moindre perplexit&eacute;. Un sentiment
+instinctif de justice, dont lui-m&ecirc;me ne se rendait pas compte, lui
+indiquait nettement la meilleure d&eacute;cision &agrave; prendre. Ainsi, un jour, un
+colonel fran&ccedil;ais prisonnier, apr&egrave;s s'&ecirc;tre longuement vant&eacute; aupr&egrave;s de lui
+de ses exploits, finit par demander presque imp&eacute;rativement un pr&ecirc;t de 4
+000 francs, pour envoyer, disait-il, &agrave; sa femme et &agrave; ses enfants. Pierre
+le lui refusa sans la moindre h&eacute;sitation, tout en s'&eacute;tonnant de la
+facilit&eacute; avec laquelle il lui avait n&eacute;gativement r&eacute;pondu, et, au lieu de
+donner la somme au colonel, il obligea adroitement l'Italien, qui en
+avait grand besoin, &agrave; l'accepter. Il en agit de m&ecirc;me &agrave; propos des dettes
+de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de
+campagne. Son intendant g&eacute;n&eacute;ral, lui ayant pr&eacute;sent&eacute; le tableau des
+pertes que lui avait caus&eacute;es l'incendie de Moscou, et qui &eacute;taient
+&eacute;valu&eacute;es &agrave; pr&egrave;s de deux millions, l'engagea, pour r&eacute;tablir la balance, &agrave;
+refuser de payer les dettes de la comtesse et &agrave; ne pas reconstruire ses
+immeubles, dont l'entretien annuel revenait &agrave; 80 000 roubles. Dans le
+premier moment, Pierre lui donna raison, mais, &agrave; la fin de janvier,
+l'architecte lui ayant envoy&eacute; de Moscou le devis des travaux &agrave; faire au
+sujet des immeubles incendi&eacute;s, Pierre, apr&egrave;s avoir lu attentivement des
+lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui &eacute;crivirent &agrave; la
+m&ecirc;me &eacute;poque, et dans lesquelles il &eacute;tait question du passif laiss&eacute; par
+sa femme, n'h&eacute;sita pas une minute &agrave; revenir sur son premier sentiment,
+et, r&eacute;solut de faire reb&acirc;tir ses maisons et de se rendre &agrave; P&eacute;tersbourg
+pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette d&eacute;cision diminuait, il
+est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu'il en comprit
+la justice et la n&eacute;cessit&eacute;, il la mit imm&eacute;diatement &agrave; ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Villarsky &eacute;tant oblig&eacute; de se rendre &agrave; Moscou, il s'arrangea de mani&egrave;re &agrave;
+faire le voyage avec lui, et continua &agrave; &eacute;prouver, le long de la route,
+toute la joie d'un &eacute;colier en vacances. Tout ce qu'il rencontrait sur
+son chemin prenait &agrave; ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que
+son compagnon ne cessait d'exprimer sur l'&eacute;tat pauvre et arri&eacute;r&eacute; de la
+Russie, comparativement &agrave; l'Europe occidentale, ne diminuaient en rien
+son enthousiasme, car, l&agrave; o&ugrave; Villarsky ne voyait qu'un d&eacute;plorable
+engourdissement, Pierre d&eacute;couvrait au contraire une source de puissance
+et de force et cette vivifiante &eacute;nergie qui avait soutenu dans la lutte,
+sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si fonci&egrave;rement pur et
+unique dans son genre.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engag&eacute;
+les Russes, apr&egrave;s le d&eacute;part des Fran&ccedil;ais, &agrave; se grouper de nouveau dans
+ce lieu qui avait nom Moscou, que de s'expliquer pourquoi et o&ugrave; courent
+avec tant de h&acirc;te les fourmis d'une fourmili&egrave;re boulevers&eacute;e par un
+accident quelconque. Les unes s'enfuient en emportant les &oelig;ufs, avec de
+menues brindilles; d'autres reviennent vers la fourmili&egrave;re; d'autres se
+choquent, se heurtent, et se battent; mais, de m&ecirc;me qu'en examinant de
+pr&egrave;s cette fourmili&egrave;re d&eacute;vast&eacute;e, on devine, &agrave; l'&eacute;nergie, &agrave; la t&eacute;nacit&eacute;
+des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui
+faisait sa force a surv&eacute;cu &agrave; sa ruine compl&egrave;te, de m&ecirc;me, au mois
+d'octobre, malgr&eacute; l'absence de toute autorit&eacute;, d'&eacute;glises, de richesses,
+d'habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d'ao&ucirc;t. Tout y
+avait &eacute;t&eacute; d&eacute;truit, sauf son indestructible et puissante vitalit&eacute;.</p>
+
+<p>Les mobiles qui pouss&egrave;rent ceux qui furent les premiers &agrave; l'envahir
+&eacute;taient d'une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou
+comptait d&eacute;j&agrave; 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en
+croissant avec une telle rapidit&eacute;, que, d&egrave;s l'automne de 1813, le
+chiffre de sa population avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;pass&eacute; celui de l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente.</p>
+
+<p>Les cosaques du d&eacute;tachement de Wintzingerode, les paysans des villages
+voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les
+premiers &agrave; y rentrer et s'y livr&egrave;rent au pillage, en continuant ainsi
+l'&oelig;uvre des Fran&ccedil;ais. Les paysans revenaient chez eux avec
+d'interminables files de charrettes pleines d'objets ramass&eacute;s dans les
+maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de m&ecirc;me, tandis que les
+propri&eacute;taires s'enlevaient mutuellement tout ce qu'ils pouvaient, sous
+pr&eacute;texte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent
+suivis d'une foule d'autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur
+besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus
+d&eacute;finie. Bien que les Fran&ccedil;ais eussent trouv&eacute; Moscou vide, il avait
+pourtant conserv&eacute; tous les dehors d'une organisation administrative
+r&eacute;guli&egrave;re; mais plus le s&eacute;jour des Fran&ccedil;ais se prolongea, plus cette
+apparence de vie s'&eacute;teignit, pour se transformer bient&ocirc;t en un &eacute;tat de
+pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d'abord la rentr&eacute;e
+des Russes dans la capitale, eut le r&eacute;sultat contraire, car les gens de
+toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosit&eacute;, les
+autres par calcul ou par int&eacute;r&ecirc;t de service, y affluant comme le sang
+afflue au c&oelig;ur, y ramen&egrave;rent la richesse et la vie habituelle. Les
+paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l'espoir de les
+remplir de butin, furent arr&ecirc;t&eacute;s par les autorit&eacute;s et forc&eacute;s d'emporter
+les cadavres; d'autres, avertis &agrave; temps du m&eacute;compte de leurs camarades,
+apport&egrave;rent du bl&eacute;, du foin, de l'avoine, et, par suite de la
+concurrence qu'ils se faisaient entre eux, ramen&egrave;rent le prix des
+denr&eacute;es au m&ecirc;me taux o&ugrave; elles &eacute;taient avant le d&eacute;sastre; les
+charpentiers, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage, y vinrent en foule,
+et les &eacute;difices incendi&eacute;s furent r&eacute;par&eacute;s et sortirent de leurs ruines;
+les marchands recommenc&egrave;rent leur commerce; les cabarets, les auberges
+utilis&egrave;rent les maisons abandonn&eacute;es; le clerg&eacute; rouvrit quelques &eacute;glises
+que le feu avait &eacute;pargn&eacute;es; les fonctionnaires mirent en ordre leurs
+tables et leurs armoires dans de petites chambres; les autorit&eacute;s
+sup&eacute;rieures et la police s'occup&egrave;rent de la distribution des bagages
+laiss&eacute;s par les Fran&ccedil;ais, ce dont on profita comme d'habitude pour s'en
+prendre &agrave; la police et pour l'acheter; les demandes de secours
+afflu&egrave;rent de tous c&ocirc;t&eacute;s, en m&ecirc;me temps que les devis monstrueux des
+soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et
+le comte Rostoptchine r&eacute;pandit de nouveau ses affiches.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>&Agrave; la fin de janvier, Pierre arriva &agrave; Moscou et s'&eacute;tablit dans une aile
+de sa maison, qui &eacute;tait rest&eacute;e intacte. Comptant repartir le
+surlendemain pour P&eacute;tersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et
+quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la
+jubilation de la victoire d&eacute;finitivement remport&eacute;e, le re&ccedil;urent avec
+joie, et le questionn&egrave;rent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui
+t&eacute;moign&acirc;t beaucoup de sympathie, il se tenait sur la r&eacute;serve, et se
+bornait &agrave; r&eacute;pondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses
+projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow &eacute;taient &agrave;
+Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'&eacute;tait plus pour lui qu'une
+agr&eacute;able r&eacute;miniscence d'un pass&eacute; d&eacute;j&agrave; bien &eacute;loign&eacute;. Heureux de se sentir
+ind&eacute;pendant de toutes les obligations de la vie, il l'&eacute;tait aussi de se
+sentir d&eacute;gag&eacute; de cette influence &agrave; laquelle il s'&eacute;tait cependant soumis
+de son plein gr&eacute;.</p>
+
+<p>Les Droubetzko&iuml; lui ayant annonc&eacute; l'arriv&eacute;e de la princesse Marie &agrave;
+Moscou, il s'y rendit le m&ecirc;me soir. Chemin faisant, il ne cessa de
+penser au prince Andr&eacute;, &agrave; ses souffrances, &agrave; sa mort, &agrave; leur amiti&eacute;, et
+surtout &agrave; leur derni&egrave;re rencontre, la veille de Borodino.</p>
+
+<p>&laquo;Est-il mort irrit&eacute;, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien
+l'&eacute;nigme de la vie ne s'est-elle pas d&eacute;voil&eacute;e &agrave; lui au moment de sa
+mort?&raquo;</p>
+
+<p>Il pensa &agrave; Karata&iuml;ew, et &eacute;tablit une comparaison involontaire entre ces
+deux hommes si diff&eacute;rents l'un de l'autre, et pourtant si rapproch&eacute;s par
+l'affection qu'il avait eue pour tous les deux.</p>
+
+<p>Pierre &eacute;tait grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky,
+laquelle, tout en conservant son caract&egrave;re habituel, portait encore
+quelques traces de d&eacute;labrement. Un vieux valet de chambre, au visage
+s&eacute;v&egrave;re, comme pour donner &agrave; comprendre que la mort du prince n'avait
+rien chang&eacute; aux r&egrave;gles &eacute;tablies, lui dit que la princesse venait de se
+retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche.</p>
+
+<p>&laquo;Annonce-moi, elle me recevra peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits.&raquo;</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, le valet de chambre revint, accompagn&eacute; de
+Dessalles, charg&eacute; par la princesse de dire &agrave; Pierre qu'elle serait tr&egrave;s
+heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle.</p>
+
+<p>Il la trouva, &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, dans une petite chambre basse
+&eacute;clair&eacute;e d'une seule bougie, et habill&eacute;e de noir. Une autre personne,
+&eacute;galement en deuil, &eacute;tait aupr&egrave;s d'elle. Pierre supposa au premier abord
+que c'&eacute;tait une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la
+princesse aimait &agrave; s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait
+attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. &laquo;Oui,
+lui dit-elle quand il la lui eut bais&eacute;e, et en remarquant le changement
+de sa figure, voil&agrave; comme on se rencontre. &laquo;Il&raquo; a beaucoup parl&eacute; de vous
+les derniers temps, &mdash;et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec
+une h&eacute;sitation qui n'&eacute;chappa pas &agrave; Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;La nouvelle de votre d&eacute;livrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule
+joie que nous ayons eue depuis longtemps.&mdash;Et de nouveau elle jeta un
+regard inquiet &agrave; sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre... je le croyais
+tu&eacute;, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je
+sais qu'il a rencontr&eacute; les Rostow.... Quelle &eacute;trange co&iuml;ncidence!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre parlait avec vivacit&eacute;. Il jeta &agrave; son tour les yeux sur
+l'&eacute;trang&egrave;re, et, voyant son regard de curiosit&eacute; affectueuse, il comprit
+instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un
+&ecirc;tre bon et charmant, qui ne g&ecirc;nerait en rien ses &eacute;panchements avec la
+princesse Marie. Celle-ci ne put s'emp&ecirc;cher de laisser percer un grand
+embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de
+nouveau de Pierre &agrave; la dame en noir.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne la connaissez donc pas?&raquo; dit-elle.</p>
+
+<p>Pierre examina plus attentivement le p&acirc;le et fin visage, la bouche
+&eacute;trangement contract&eacute;e et les grands yeux noirs de l'inconnue, o&ugrave; tout
+&agrave; coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux &agrave; son c&oelig;ur, dont il
+&eacute;tait depuis si longtemps priv&eacute;. &laquo;Non, c'est impossible, se dit-il.
+Serait-ce elle, cette figure p&acirc;le, maigre, vieillie, avec cette
+expression aust&egrave;re... c'est sans doute une hallucination!&raquo; &Agrave; ce moment
+la princesse Marie pronon&ccedil;a le nom de Natacha, et le p&acirc;le et fin visage
+aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte
+rouill&eacute;e qui c&egrave;de &agrave; une pression du dehors. La bouche sourit, et il
+s'&eacute;chappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le
+p&eacute;n&eacute;tra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'&eacute;tait
+Natacha, et il l'aimait plus que jamais!</p>
+
+<p>La violence de son impression fut telle, qu'elle r&eacute;v&eacute;la &agrave; Natacha, &agrave; la
+princesse Marie, et surtout &agrave; lui-m&ecirc;me, l'existence d'un amour qu'il
+avait encore de la peine &agrave; s'avouer. Son &eacute;motion &eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e de joie et
+de douleur, et plus il cherchait &agrave; la dissimuler, plus elle
+s'accentuait, sans le secours de paroles pr&eacute;cises, par une rougeur
+indiscr&egrave;te: &laquo;C'est seulement de la surprise,&raquo; se dit Pierre; mais, quand
+il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha,
+et son c&oelig;ur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans
+sa r&eacute;ponse, et s'arr&ecirc;ta court. Ce n'&eacute;tait pas seulement parce qu'elle
+&eacute;tait p&acirc;lie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que
+dans ses yeux, o&ugrave; brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que
+sympathie, bont&eacute; et inqui&egrave;te tristesse.</p>
+
+<p>La confusion de Pierre n'eut pas d'&eacute;cho chez Natacha, et une douce
+satisfaction &eacute;claira seule son visage.</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>&laquo;Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse
+Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci.... La
+pauvre comtesse fait mal &agrave; voir.... Natacha elle-m&ecirc;me a besoin de
+consulter un m&eacute;decin; aussi l'ai-je enlev&eacute;e de force.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Qui de nous n'a pas &eacute;prouv&eacute;, r&eacute;pondit Pierre.... Vous savez
+sans doute que &laquo;c'est arriv&eacute;&raquo; le jour de notre d&eacute;livrance.... Je l'ai
+vu, quel charmant gar&ccedil;on c'&eacute;tait!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient
+de pleurs contenus.</p>
+
+<p>&laquo;Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi,
+on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de
+jeunesse et de vie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement n&eacute;cessaire de nos jours,
+dit la princesse Marie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai, r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Natacha en le regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pourquoi? dit la princesse Marie.... La seule pens&eacute;e de ce
+qui attend ceux...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous
+dirige peut seul supporter une perte semblable &agrave; celles que vous avez
+&eacute;prouv&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>Natacha fit un mouvement pour r&eacute;pondre, mais s'arr&ecirc;ta, pendant que
+Pierre s'adressait avec empressement &agrave; la princesse Marie pour avoir des
+d&eacute;tails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu,
+mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son enti&egrave;re
+libert&eacute;; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de
+ses actions avait un juge dont l'opinion &eacute;tait pour lui ce qu'il y
+avait de plus pr&eacute;cieux au monde. Tout en causant, il s'inqui&eacute;tait, dans
+son for int&eacute;rieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se
+jugeait &agrave; son point de vue &agrave; elle. La princesse Marie se d&eacute;cida, &agrave;
+contre-c&oelig;ur, &agrave; donner &agrave; Pierre les d&eacute;tails qu'il lui demandait, mais
+ses questions, l'int&eacute;r&ecirc;t dont elles &eacute;taient empreintes, sa voix
+tremblante d'&eacute;motion, l'oblig&egrave;rent &agrave; retracer peu &agrave; peu ces tableaux
+qu'elle avait peur d'&eacute;voquer pour elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc, il s'est calm&eacute;, adouci.... Il n'avait jamais eu qu'un but,
+et il y tendait de toutes les forces de son &acirc;me, celui d'&ecirc;tre
+parfaitement bon.... Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses
+d&eacute;fauts, s'il en a eu, ne peuvent lui &ecirc;tre attribu&eacute;s.... Quel bonheur
+pour lui de vous avoir revue!&raquo; continua-t-il en s'adressant &agrave; Natacha,
+les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>Elle eut un tressaillement et inclina la t&ecirc;te, en se demandant ind&eacute;cise
+si elle parlerait ou non de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voil&eacute;e, &ccedil;a &eacute;t&eacute; un grand
+bonheur, pour moi du moins, et lui,&mdash;elle essaya de dominer son
+&eacute;motion,&mdash;lui, le d&eacute;sirait aussi, lorsque je suis all&eacute;e vers lui!&raquo;</p>
+
+<p>Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout &agrave;
+coup, relevant la t&ecirc;te avec un visible effort, elle reprit d'une voix
+&eacute;mue:</p>
+
+<p>&laquo;En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander apr&egrave;s
+lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni
+manger, ni me figurer dans quel &eacute;tat il &eacute;tait; je ne d&eacute;sirais qu'une
+chose, le voir!&raquo;</p>
+
+<p>Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce
+qu'elle n'avait encore racont&eacute; &agrave; personne, tout ce qu'elle avait
+souffert pendant ces trois semaines de voyage et de s&eacute;jour &agrave; Yaroslaw.
+Pierre, en l'&eacute;coutant, ne pensait ni au prince Andr&eacute; ni &agrave; la mort, ni &agrave;
+ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine
+qu'elle devait &eacute;prouver &agrave; &eacute;voquer ainsi ce triste pass&eacute;; mais, en
+faisant ce r&eacute;cit douloureux, Natacha semblait ob&eacute;ir &agrave; une impulsion
+irr&eacute;sistible. Elle m&ecirc;lait les d&eacute;tails les plus pu&eacute;rils aux pens&eacute;es les
+plus intimes, revenait plusieurs fois sur les m&ecirc;mes sc&egrave;nes, et semblait
+ne pouvoir plus s'arr&ecirc;ter. &Agrave; ce moment, Dessalles demanda, de l'autre
+chambre, si son &eacute;l&egrave;ve pouvait entrer.</p>
+
+<p>&laquo;Et c'est tout, c'est tout!...&raquo; s'&eacute;cria Natacha en se levant vivement,
+et, en s'&eacute;lan&ccedil;ant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever
+la lourde porti&egrave;re, elle se heurta la t&ecirc;te contre un des battants, et
+disparut en poussant un g&eacute;missement de douleur: &eacute;tait-ce un g&eacute;missement
+de douleur physique ou de douleur morale?</p>
+
+<p>Pierre, qui ne l'avait pas quitt&eacute;e des yeux, sentit, quand elle ne fut
+plus l&agrave;, qu'il &eacute;tait de nouveau seul en ce monde.</p>
+
+<p>La princesse Marie le tira de sa r&ecirc;verie en appelant son attention sur
+l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son
+p&egrave;re le troubla si vivement, dans la disposition attendrie o&ugrave; il se
+trouvait, que, l'ayant embrass&eacute;, il se leva et se d&eacute;tourna en passant
+son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre cong&eacute; de la princesse
+Marie, quand elle le retint.</p>
+
+<p>&laquo;Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu'&agrave; trois
+heures, le souper doit &ecirc;tre pr&ecirc;t, descendez: nous viendrons vous
+rejoindre &agrave; l'instant.... C'est la premi&egrave;re fois, savez-vous,
+ajouta-t-elle, qu'elle a parl&eacute; ainsi &agrave; c&oelig;ur ouvert!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne
+rejoignirent Pierre dans la grande salle &agrave; manger. Les traits de
+Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravit&eacute; qu'il ne lui
+avait jamais connue. Tous les trois &eacute;prouvaient le malaise qui suit
+ordinairement un &eacute;panchement s&eacute;rieux et intime. Ils s'assirent sans rien
+dire autour de la table; Pierre d&eacute;plia sa serviette, et, d&eacute;cid&eacute; &agrave; rompre
+un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir
+p&eacute;nible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en
+faire autant de leur c&ocirc;t&eacute;. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de
+vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas &eacute;ternelle et laisse
+encore de la place &agrave; la joie.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et
+ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez-nous comment vous avez v&eacute;cu, c'est toute une l&eacute;gende, &agrave; ce
+qu'on nous a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, r&eacute;pondit-il avec un air de douce raillerie, on a invent&eacute; sur
+moi des choses que je n'ai pas vues m&ecirc;me en r&ecirc;ve. J'en suis encore tout
+&eacute;bahi. Je suis devenu un homme int&eacute;ressant, et cela ne me donne aucun
+mal.... C'est &agrave; qui m'engagera et me racontera en d&eacute;tail ma captivit&eacute;
+fantastique.</p>
+
+<p>&mdash;On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait co&ucirc;t&eacute; deux millions:
+est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant,
+r&eacute;pondit Pierre, qui ne cessait de le r&eacute;p&eacute;ter &agrave; qui voulait l'entendre,
+malgr&eacute; la diminution que devait apporter &agrave; ses revenus sa r&eacute;solution de
+payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses h&ocirc;tels. Ce que j'ai
+infailliblement recouvr&eacute;, c'est ma libert&eacute;,&mdash;mais il s'arr&ecirc;ta, ne
+voulant pas s'appesantir sur un ordre d'id&eacute;es qui lui &eacute;tait tout
+personnel.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai que vous comptiez reb&acirc;tir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est le d&eacute;sir de Sav&eacute;litch.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; avez-vous appris la mort de la comtesse? &Eacute;tiez-vous encore &agrave;
+Moscou?&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie rougit aussit&ocirc;t, craignant que Pierre ne donn&acirc;t une
+fausse interpr&eacute;tation &agrave; ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit
+de sa libert&eacute; recouvr&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Non, j'en ai re&ccedil;u la nouvelle &agrave; Orel; vous pouvez vous figurer combien
+j'en ai &eacute;t&eacute; surpris. Nous n'&eacute;tions pas des &eacute;poux mod&egrave;les, dit-il en
+regardant Natacha et en devinant qu'elle &eacute;tait curieuse d'entendre de
+quelle fa&ccedil;on il s'exprimerait &agrave; ce sujet; mais sa mort m'a frapp&eacute; de
+stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont
+tort g&eacute;n&eacute;ralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui
+n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi
+ai-je ressenti une grande piti&eacute; pour elle,&mdash;et il cessa de parler,
+heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voil&agrave; donc redevenu un c&eacute;libataire et un parti?&raquo; dit la princesse
+Marie.</p>
+
+<p>Pierre devint &eacute;carlate et baissa les yeux. Les relevant, apr&egrave;s un long
+silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage &eacute;tait
+froide, r&eacute;serv&eacute;e, presque d&eacute;daigneuse.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous r&eacute;ellement vu Napol&eacute;on, comme on le raconte? lui demanda la
+princesse Mari&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, dit Pierre en &eacute;clatant de rire.... Il leur semble en v&eacute;rit&eacute; &agrave;
+tous que prisonnier et h&ocirc;te de Napol&eacute;on sont synonymes. Je n'en ai m&ecirc;me
+pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais &eacute;tait trop obscur
+pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous &eacute;tiez rest&eacute; &agrave; Moscou pour
+le tuer? Je l'avais bien devin&eacute; lorsque nous vous avons rencontr&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre r&eacute;pondit que c'&eacute;tait en effet son intention, et, se laissant
+entra&icirc;ner par leurs nombreuses questions, il leur fit un r&eacute;cit d&eacute;taill&eacute;
+de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente
+ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-m&ecirc;me,
+mais peu &agrave; peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il
+avait endur&eacute;es et des horreurs auxquelles il avait assist&eacute;, donna &agrave; ses
+paroles cette &eacute;motion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa
+m&eacute;moire les sc&egrave;nes poignantes auxquelles il a &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;.</p>
+
+<p>La princesse Marie examinait tour &agrave; tour Natacha et Pierre, dont cette
+narration faisait surtout ressortir l'inalt&eacute;rable bont&eacute;. Natacha,
+accoud&eacute;e et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie
+mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions
+br&egrave;ves, prouvaient qu'elle saisissait le sens r&eacute;el de ce qu'il voulait
+leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne
+pouvait exprimer en paroles. L'&eacute;pisode de l'enfant et de la femme dont
+il avait pris la d&eacute;fense et qui avaient &eacute;t&eacute; la cause son arrestation,
+fut racont&eacute; par lui en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Le spectacle &eacute;tait horrible, des enfants abandonn&eacute;s, d'autres oubli&eacute;s
+dans les flammes.... On en retira un devant mes yeux... puis des femmes,
+dont on arrachait les v&ecirc;tements et les boucles d'oreilles...&raquo; Pierre
+rougit et s'arr&ecirc;ta en h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>&laquo;Une patrouille survint &agrave; ce moment et arr&ecirc;ta les paysans et tous ceux
+qui ne pillaient pas, moi avec.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez
+s&ucirc;rement fait... une bonne action?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre continua; arriv&eacute; &agrave; la sc&egrave;ne de l'ex&eacute;cution de ses compagnons, il
+voulut lui &eacute;pargner ces effroyables d&eacute;tails, mais elle exigea qu'il ne
+pass&acirc;t rien. Puis vint l'&eacute;pisode de Karata&iuml;ew. Ils se lev&egrave;rent de table
+et il se mit &agrave; marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait
+des yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet
+innocent, qui ne savait ni lire ni &eacute;crire...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il devenu? demanda Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;On l'a tu&eacute; presque sous mes yeux!&raquo; Et sa voix tremblait d'&eacute;motion
+pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa
+mort.</p>
+
+<p>Jamais il ne s'&eacute;tait repr&eacute;sent&eacute; ses aventures comme elles lui
+apparaissaient aujourd'hui. Il y d&eacute;couvrait une nouvelle signification,
+et &eacute;prouvait, en les racontant &agrave; Natacha, la rare jouissance que vous
+procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler
+ce qu'elle entend, pour enrichir son r&eacute;pertoire et faire parade &agrave;
+l'occasion des tr&eacute;sors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle
+qui a la facult&eacute; de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de
+meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, &eacute;tait tout attention. Pas un
+mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui
+&eacute;chappaient; elle attrapait au vol la parole &agrave; peine prononc&eacute;e, la
+recueillait dans son c&oelig;ur, et devinait le myst&eacute;rieux travail qui
+s'&eacute;tait accompli dans l'&acirc;me de Pierre.</p>
+
+<p>La princesse Marie s'int&eacute;ressait &agrave; tout ce qu'il racontait, mais elle
+&eacute;tait absorb&eacute;e par une autre pens&eacute;e: elle venait de comprendre que
+Natacha et lui pouvaient s'aimer et &ecirc;tre heureux, et elle en ressentit
+une profonde joie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait trois heures du matin: les domestiques, la figure allong&eacute;e,
+entr&egrave;rent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention.
+Pierre termina son r&eacute;cit. Sa sinc&egrave;re &eacute;motion, empreinte d'un certain
+embarras, r&eacute;pondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir p&eacute;n&eacute;trer
+m&ecirc;me son silence, et, sans songer que l'heure &eacute;tait aussi avanc&eacute;e, il
+cherchait un autre th&egrave;me de conversation.</p>
+
+<p>&laquo;On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on
+venait me demander: &laquo;Veux-tu revenir &agrave; ce que tu &eacute;tais avant ta
+captivit&eacute;, ou repasser par tout ce que tu as souffert?&raquo; je r&eacute;pondrais:
+&laquo;Plut&ocirc;t cent fois la captivit&eacute; et la viande de cheval?&raquo; On s'imagine
+presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jet&eacute; hors du chemin
+battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que
+dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en esp&eacute;rer beaucoup,
+et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant &agrave;
+Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit-elle en r&eacute;pondant &agrave; une autre pens&eacute;e qui venait de lui
+traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demand&eacute; mieux que de
+recommencer ma vie!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre la regarda avec attention.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je n'aurais rien d&eacute;sir&eacute; de plus!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien possible? s'&eacute;cria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre
+et de vouloir vivre, et vous aussi?&raquo;</p>
+
+<p>Natacha inclina sa t&ecirc;te dans ses mains et fondit en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'as-tu, Natacha?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit &agrave; Pierre &agrave; travers ses
+pleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! Il est temps de dormir...&raquo;</p>
+
+<p>Pierre se leva et prit cong&eacute; d'elles.</p>
+
+<p>La princesse Marie et Natacha caus&egrave;rent encore dans leur chambre, mais
+ni l'une ni l'autre ne pronon&ccedil;a le nom de Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de &laquo;lui&raquo;,
+dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par
+l'oublier?&raquo;</p>
+
+<p>Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette
+observation qu'elle n'aurait jamais os&eacute; faire de vive voix.</p>
+
+<p>&laquo;Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de
+tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'&eacute;tait &agrave; la fois doux et
+p&eacute;nible! Je sentais qu'il l'avait aim&eacute; sinc&egrave;rement, c'est pourquoi....
+Ai-je eu tort? dit elle en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;De parler de &laquo;lui&raquo; &agrave; Pierre? Oh non! Il est si bon!</p>
+
+<p>&mdash;As-tu remarqu&eacute;, Marie, dit tout &agrave; coup Natacha avec un sourire
+espi&egrave;gle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqu&eacute; comme
+il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait
+qu'il sort d'un bain moral, je veux dire... tu me comprends, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il a beaucoup chang&eacute; &agrave; son avantage. C'est pour cela que &laquo;lui&raquo;
+l'a tant aim&eacute;, r&eacute;pondit la princesse Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et cependant ils ne se ressemblaient gu&egrave;re. On assure du reste
+que les amiti&eacute;s des hommes naissent des contrastes; ce doit &ecirc;tre sans
+doute ainsi...! Adieu! Adieu!&raquo; dit Natacha, et le sourire espi&egrave;gle qui
+avait accompagn&eacute; ses premi&egrave;res paroles sembla s'effacer &agrave; regret de son
+visage redevenu joyeux.</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Pierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant &agrave; grands pas dans sa
+chambre d'un air soucieux, tant&ocirc;t il haussait les &eacute;paules, tant&ocirc;t il
+tressaillait, et ses l&egrave;vres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un
+aveu. Lorsque six heures du matin sonn&egrave;rent, il pensait toujours au
+prince Andr&eacute;, &agrave; Natacha, &agrave; leur amour, qui le rendait jaloux encore
+aujourd'hui. Il se coucha heureux et &eacute;mu, et d&eacute;cid&eacute; &agrave; faire tout ce qui
+lui serait humainement possible pour l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>Il avait fix&eacute; son d&eacute;part pour P&eacute;tersbourg au vendredi suivant, et le
+lendemain Sav&eacute;litch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.</p>
+
+<p>&laquo;Comment? Je vais &agrave; P&eacute;tersbourg? Pourquoi &agrave; P&eacute;tersbourg? se demanda-t-il
+tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais d&eacute;cid&eacute; il y a longtemps
+d&eacute;j&agrave;, avant que &laquo;cela&raquo; f&ucirc;t arriv&eacute;; au fait, j'irai peut-&ecirc;tre.... Quelle
+bonne figure que celle du vieux Sav&eacute;litch! se dit-il en le regardant....
+Eh bien, Sav&eacute;litch, tu ne veux donc pas de ta libert&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons v&eacute;cu du temps du vieux comte,
+le bon Dieu ait son &acirc;me!... et maintenant nous vivons aupr&egrave;s de vous,
+sans avoir &agrave; nous plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et tes enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des ma&icirc;tres comme
+vous, on n'a rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et mes h&eacute;ritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par
+exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait tr&egrave;s bien, si j'ose le dire &agrave; Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il traite cela l&eacute;g&egrave;rement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien
+c'est grave et effrayant.... C'est ou trop t&ocirc;t ou trop tard!</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dans quelques jours, je t'en pr&eacute;viendrai. Pardonne-moi tout
+l'embarras que je te donne. C'est &eacute;trange, se dit-il, qu'il n'ait pas
+devin&eacute; que je n'ai rien &agrave; faire &agrave; P&eacute;tersbourg, et qu'avant tout il faut
+que &laquo;cela&raquo; se d&eacute;cide. Je suis s&ucirc;r, du reste, qu'il le sait et qu'il fait
+semblant de l'ignorer.... Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une
+autre fois.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; d&eacute;jeuner, Pierre raconta &agrave; sa cousine qu'il avait &eacute;t&eacute; la veille chez
+la princesse Marie, et qu'&agrave; sa grande surprise il y avait vu Natacha
+Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.</p>
+
+<p>&laquo;La connaissez-vous? lui demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune
+Rostow; c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tr&egrave;s bien pour eux, puisqu'ils sont ruin&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut
+pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.&raquo;</p>
+
+<p>Il alla d&icirc;ner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, o&ugrave; se
+voyaient encore les restes des maisons incendi&eacute;es, il ne put s'emp&ecirc;cher
+de les admirer. Les hautes chemin&eacute;es qui s'&eacute;lan&ccedil;aient du milieu des
+d&eacute;combres lui rappelaient les ruines po&eacute;tiques des bords du Rhin et du
+Colys&eacute;e. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui
+&eacute;quarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux
+qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants
+et se dire:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! le voil&agrave; revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!&raquo;</p>
+
+<p>En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait &eacute;t&eacute; le
+jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en r&ecirc;ve; mais, &agrave; peine fut-il
+entr&eacute;, qu'il sentit, &agrave; la vibration de tout son &ecirc;tre, l'influence de sa
+pr&eacute;sence. V&ecirc;tue de noir, comme la veille, et coiff&eacute;e de m&ecirc;me, sa
+physionomie &eacute;tait pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement
+reconnue la premi&egrave;re fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa
+figure d'enfant, sa figure de fianc&eacute;e. Ses yeux brillaient d'un &eacute;clat
+interrogateur, et une expression mutine et singuli&egrave;rement affectueuse se
+jouait sur ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Pierre d&icirc;na chez la princesse et y aurait pass&eacute; toute la soir&eacute;e, si ces
+dames n'&eacute;taient all&eacute;es aux v&ecirc;pres, o&ugrave; il les accompagna.</p>
+
+<p>Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgr&eacute; le
+plaisir qu'elles &eacute;prouvaient &agrave; le voir et malgr&eacute; l'int&eacute;r&ecirc;t absorbant qui
+l'attachait &agrave; leurs c&ocirc;t&eacute;s, la conversation s'&eacute;puisa et finit par tomber
+sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le
+courage de s'en aller, bien qu'il sent&icirc;t qu'elles attendaient son d&eacute;part
+avec impatience. La princesse Marie, ne pr&eacute;voyant pas de terme &agrave; cette
+situation, se leva la premi&egrave;re, et lui fit ses adieux, sous pr&eacute;texte
+d'une migraine.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc, vous partez demain pour P&eacute;tersbourg?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne pars pas, r&eacute;pondit Pierre vivement.... Du reste oui,
+peut-&ecirc;tre.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos
+commissions.&raquo; Et il se tenait debout, tr&egrave;s embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu
+de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son
+regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont
+elle s'&eacute;tait plainte s'&eacute;tait subitement &eacute;vanouie, et l'on voyait qu'elle
+se pr&eacute;parait &agrave; avoir avec lui un long t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement &agrave;
+la sortie de Natacha. Avan&ccedil;ant brusquement un fauteuil, il s'assit &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de la princesse Marie.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &agrave; vous faire une confidence, dit-il avec une &eacute;motion contenue,
+venez &agrave; mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je esp&eacute;rer? Je
+sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal
+choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je &ecirc;tre son fr&egrave;re?... Non,
+non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore,
+reprit-il apr&egrave;s un moment de silence et en s'effor&ccedil;ant de parler avec
+suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aim&eacute;
+qu'elle, et je ne puis me repr&eacute;senter l'existence sans elle. Sans doute,
+il est difficile de lui demander &agrave; pr&eacute;sent sa main, mais la pens&eacute;e
+qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais &eacute;chapper
+l'occasion est horrible pour moi. Dites, ch&egrave;re princesse, puis-je
+esp&eacute;rer?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, r&eacute;pondit la princesse Marie, de penser que l'heure
+serait mal choisie de lui parler de votre...&raquo; Elle s'arr&ecirc;ta en
+r&eacute;fl&eacute;chissant que la m&eacute;tamorphose qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute;e chez Natacha
+rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait
+pas offens&eacute;e de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son c&oelig;ur
+elle le d&eacute;sirait; mais, n'ob&eacute;issant pas &agrave; ce premier mouvement, elle
+r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&laquo;Lui parler &agrave; pr&eacute;sent est impossible. Fiez-vous &agrave; moi, je sais...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera!&raquo; Elle avait &agrave; peine
+prononc&eacute; ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra
+avec force.</p>
+
+<p>&laquo;Vous le croyez, dites, vous le croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le crois. &Eacute;crivez &agrave; ses parents. Quant &agrave; moi, je lui en
+parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le d&eacute;sire, et mon c&oelig;ur me dit que
+cela sera.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! r&eacute;pondit Pierre en baisant
+les mains de la princesse Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Faites votre voyage &agrave; P&eacute;tersbourg, cela vaudra mieux, et je vous
+promets de vous &eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;Aller &agrave; P&eacute;tersbourg maintenant? Soit, je vous ob&eacute;irai. Mais demain,
+puis-je encore venir vous voir?&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierre revint le lendemain pour prendre cong&eacute;.</p>
+
+<p>Natacha &eacute;tait moins anim&eacute;e que les jours pr&eacute;c&eacute;dents, mais lui, en la
+regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il &eacute;tait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; et qui augmentait d'intensit&eacute; &agrave; chacune de ses paroles, au
+moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de
+Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda
+involontairement quelques secondes. &laquo;Cette main, ce visage, ce tr&eacute;sor de
+s&eacute;ductions, sera-t-il v&eacute;ritablement &agrave; moi, toujours &agrave; moi?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut.... Je vous attendrai avec
+impatience,&raquo; ajouta-t-elle tout bas.</p>
+
+<p>Ces simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait
+accompagn&eacute;es, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence,
+une source in&eacute;puisable de souvenirs et d'ineffables r&ecirc;veries. &laquo;Elle m'a
+dit qu'elle m'attendrait avec impatience.&raquo; Et il se r&eacute;p&eacute;tait &agrave; toute
+heure du jour: &laquo;Quel bonheur! quel bonheur!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Rien de semblable &agrave; ce qu'il &eacute;prouvait lorsqu'il &eacute;tait fianc&eacute; avec
+H&eacute;l&egrave;ne ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec
+honte les: &laquo;Je vous aime&raquo; qu'il lui adressait; maintenant, au
+contraire, c'&eacute;tait avec une jouissance infinie et sans m&eacute;lange qu'il se
+retra&ccedil;ait les moindres d&eacute;tails de leur entrevue et qu'il s'en r&eacute;p&eacute;tait
+les derni&egrave;res paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal,
+car l'ombre m&ecirc;me d'un doute n'&eacute;tait plus possible. Il ne redoutait
+qu'une chose: d'avoir &eacute;t&eacute; le jouet d'une illusion.... Et puis,
+n'&eacute;tait-il pas trop pr&eacute;somptueux, n'&eacute;tait-il pas trop s&ucirc;r de son fait?
+La princesse Marie ne s'&eacute;tait-elle pas tromp&eacute;e? Natacha ne lui
+r&eacute;pondrait-elle pas en souriant: &laquo;C'est bien &eacute;trange.... Comment ne
+comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis
+que moi je suis si au-dessus de lui?&raquo;</p>
+
+<p>La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir d&eacute;sormais,
+s'empara de lui compl&egrave;tement. Sa vie, le monde entier, se r&eacute;sumaient
+pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer.
+Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres
+int&eacute;r&ecirc;ts emp&ecirc;chaient seuls de se manifester. Il &eacute;tonnait souvent ceux
+qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de
+bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et &eacute;prouvait
+parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps &agrave; de
+banales futilit&eacute;s. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service,
+lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en
+leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain,
+il &eacute;coutait avec compassion, et &eacute;tonnait ses auditeurs par l'&eacute;tranget&eacute;
+de ses remarques. Malgr&eacute; tout, le rayonnement de son &acirc;me, en projetant
+sa clart&eacute; sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait
+instantan&eacute;ment d&eacute;couvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun
+d'eux. En examinant les papiers laiss&eacute;s par sa femme, aucun autre
+sentiment que celui d'une profonde piti&eacute; ne s'&eacute;leva dans son c&oelig;ur, de
+m&ecirc;me que le prince Basile, tr&egrave;s fier d'une nouvelle nomination et d'une
+nouvelle croix, n'&eacute;tait plus, &agrave; ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il
+plaignait sinc&egrave;rement. N&eacute;anmoins, les jugements qu'il porta sur les
+hommes et sur les &eacute;v&eacute;nements, pendant cette p&eacute;riode de sa vie, rest&egrave;rent
+toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aid&egrave;rent souvent
+dans la suite &agrave; r&eacute;soudre ses incertitudes: &laquo;J'&eacute;tais peut-&ecirc;tre ridicule
+et &eacute;trange &agrave; cette &eacute;poque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que
+j'en avais l'air. Mon intelligence &eacute;tait plus ouverte et plus
+p&eacute;n&eacute;trante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'&ecirc;tre compris
+dans la vie, parce que... parce que j'&eacute;tais heureux!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>&Agrave; dater de la premi&egrave;re soir&eacute;e pass&eacute;e avec Pierre, un grand changement
+s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; en Natacha. Presque &agrave; son insu, la s&egrave;ve de la vie s'&eacute;tait
+r&eacute;veill&eacute;e dans son c&oelig;ur, et s'&eacute;tait r&eacute;pandue sans lutte dans tout son
+&ecirc;tre. Sa d&eacute;marche, son visage, son regard, sa voix, tout s'&eacute;tait
+m&eacute;tamorphos&eacute;. Les aspirations au bonheur &eacute;taient mont&eacute;es &agrave; la surface et
+demandaient &agrave; &ecirc;tre satisfaites. &Agrave; dater de ce jour, Natacha parut avoir
+oubli&eacute; tous les &eacute;v&eacute;nements ant&eacute;rieurs. Aucune plainte ne s'&eacute;chappa plus
+de ses l&egrave;vres, aucune parole n'effleura plus les ombres &eacute;vanouies du
+pass&eacute;, et parfois m&ecirc;me elle souriait &agrave; des projets d'avenir. Quoiqu'elle
+ne pronon&ccedil;&acirc;t jamais le nom de Pierre, une flamme &eacute;teinte depuis
+longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui
+par la princesse Marie, et ses l&egrave;vres r&eacute;primaient avec peine un
+fr&eacute;missement involontaire.</p>
+
+<p>La princesse Marie, frapp&eacute;e de ce changement dont elle devina facilement
+la cause, en &eacute;prouvait du chagrin. &laquo;Aimait-elle donc assez peu mon fr&egrave;re
+pour l'avoir si vite oubli&eacute;?&raquo; Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne
+pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce r&eacute;veil &agrave; la vie &eacute;tait
+si soudain, si irr&eacute;sistible, si impr&eacute;vu, pour elle-m&ecirc;me, que la
+princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser m&ecirc;me au
+fond de son c&oelig;ur, et Natacha s'abandonnait si compl&egrave;tement, si
+sinc&egrave;rement &agrave; ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait m&ecirc;me pas &agrave;
+cacher que la douleur s'&eacute;tait effac&eacute;e pour faire place &agrave; la joie.</p>
+
+<p>Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre apr&egrave;s son
+explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.</p>
+
+<p>&laquo;Il a parl&eacute;, n'est-ce pas, il a parl&eacute;? r&eacute;p&eacute;tait-elle avec une expression
+attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'&eacute;couter &agrave;
+la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.&raquo;</p>
+
+<p>Quelque sinc&egrave;re, quelque touchant que f&ucirc;t son regard, ces paroles ne
+laiss&egrave;rent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa &agrave; son fr&egrave;re.
+&laquo;Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut &ecirc;tre autrement...&raquo; Et, d'un ton
+doux et s&eacute;v&egrave;re &agrave; la fois, elle lui fit part de son entretien avec
+Pierre. &Agrave; la nouvelle de son d&eacute;part pour P&eacute;tersbourg, Natacha poussa une
+exclamation de surprise, mais, devinant aussit&ocirc;t l'impression p&eacute;nible
+qu'elle venait de produire chez son amie:</p>
+
+<p>&laquo;Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si
+grand'peur d'&ecirc;tre mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, r&eacute;pondit la princesse
+Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas de sit&ocirc;t, Marie.... Pense donc quel bonheur, je
+deviendrai sa femme, et toi tu &eacute;pouseras Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Natacha, je t'avais pri&eacute;e de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de
+toi!&raquo;</p>
+
+<p>Elles se turent.</p>
+
+<p>&laquo;Mais pourquoi va-t-il &agrave; P&eacute;tersbourg?&raquo; demanda tout &agrave; coup Natacha, et,
+r&eacute;pondant aussit&ocirc;t elle-m&ecirc;me &agrave; sa question, elle ajouta: &laquo;Cela doit &ecirc;tre
+ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;PILOGUE<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en
+1813, fut le dernier heureux &eacute;v&eacute;nement pour nos vieux amis les Rostow.
+Le comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch mourut la m&ecirc;me ann&eacute;e, et, comme il arrive
+toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue.
+L'incendie de Moscou, la mort du prince Andr&eacute;, la douleur de Natacha, la
+fin pr&eacute;matur&eacute;e de P&eacute;tia, le d&eacute;sespoir de la comtesse, tous ces coups
+successifs finirent par accabler le pauvre comte.</p>
+
+<p>Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'&eacute;tendue de tous ses
+malheurs, et, inclinant sa vieille t&ecirc;te sous la main de la Providence,
+il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tant&ocirc;t effar&eacute;,
+&eacute;perdu, tant&ocirc;t en proie &agrave; une excitation f&eacute;brile, il passait sans
+transition d'un extr&ecirc;me &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du c&ocirc;t&eacute; mat&eacute;riel des
+arrangements: il commandait les d&icirc;ners, les soupers, et faisait son
+possible pour para&icirc;tre gai: mais sa gaiet&eacute; n'&eacute;tait plus communicative
+comme auparavant. Elle faisait na&icirc;tre au contraire un sentiment de
+compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux
+mari&eacute;s une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible
+ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgr&eacute; les
+assurances trompeuses des m&eacute;decins, il avait compris que son heure
+&eacute;tait arriv&eacute;e. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans
+se d&eacute;shabiller: chaque fois qu'elle lui pr&eacute;sentait une potion, il
+sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.</p>
+
+<p>Le jour m&ecirc;me de sa mort, il leur demanda pardon, &agrave; elle de vive voix et
+mentalement &agrave; son fils, d'avoir si mal g&eacute;r&eacute; leur fortune. Sa fin fut
+tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs
+derniers devoirs au d&eacute;funt. Mainte et mainte fois ils avaient dans&eacute; et
+d&icirc;n&eacute; chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous r&eacute;p&eacute;taient
+&agrave; l'envi, comme pour leur justification, avec un sinc&egrave;re sentiment de
+remords et d'attendrissement: &laquo;C'&eacute;tait tout de m&ecirc;me un bien excellent
+homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas
+ses faiblesses?&raquo; Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires &eacute;taient
+tellement embrouill&eacute;es, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre
+&agrave; flot. Nicolas re&ccedil;ut cette nouvelle &agrave; Paris, o&ugrave; il se trouvait avec les
+arm&eacute;es russes. Demandant aussit&ocirc;t sa mise &agrave; la retraite, il partit en
+cong&eacute;, sans m&ecirc;me attendre que sa demande lui f&ucirc;t accord&eacute;e. Leur
+situation financi&egrave;re fut mise au net un mois apr&egrave;s la mort du comte, et
+chacun fut &eacute;tonn&eacute; de l'&eacute;normit&eacute; du chiffre des dettes de toutes sortes,
+dont on ignorait m&ecirc;me l'existence: le passif d&eacute;vorait l'actif. Amis et
+parents conseill&egrave;rent &agrave; Nicolas de refuser la succession, mais, voyant
+dans cette fa&ccedil;on d'agir un bl&acirc;me pour la m&eacute;moire sacr&eacute;e de son p&egrave;re, il
+ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la
+succession avec la charge de payer les dettes. Les cr&eacute;anciers, que la
+large et expansive bont&eacute; du vieux comte avait tenus longtemps
+silencieux, commenc&egrave;rent &agrave; faire valoir leurs droits. Mitenka et
+plusieurs autres, qui avaient re&ccedil;u des billets &agrave; ordre, se montr&egrave;rent
+les plus exigeants, et ne donnaient &agrave; Nicolas ni repos ni tr&ecirc;ve. Ceux
+qui avaient patient&eacute; du vivant du comte &eacute;taient maintenant sans piti&eacute;
+pour le jeune h&eacute;ritier qui avait accept&eacute; de plein gr&eacute; ces on&eacute;reux
+engagements. Aucune des combinaisons projet&eacute;es par Nicolas ne lui
+r&eacute;ussit: les terres furent vendues &agrave; l'encan &agrave; vil prix, et il resta
+encore &agrave; payer la moiti&eacute; des dettes. Nicolas emprunta &agrave; son beau-fr&egrave;re
+trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes
+d'honneur, et se vit oblig&eacute;, pour &eacute;viter la prison dont le mena&ccedil;aient
+les autres cr&eacute;anciers, de chercher un emploi. Retourner &agrave; l'arm&eacute;e, o&ugrave;, &agrave;
+la premi&egrave;re vacance, il serait nomm&eacute;, &agrave; coup s&ucirc;r, chef de r&eacute;giment,
+&eacute;tait impossible, car sa m&egrave;re se cramponnait &agrave; lui comme au dernier
+sourire de la vie. Aussi, malgr&eacute; le peu de plaisir qu'il &eacute;prouvait &agrave;
+rester &agrave; Moscou dans le m&ecirc;me milieu, malgr&eacute; l'antipathie que lui
+inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans
+l'administration, dit adieu &agrave; l'uniforme qu'il aimait tant, et
+s'&eacute;tablit, avec sa m&egrave;re et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et
+Pierre, qui habitaient P&eacute;tersbourg, ne se doutaient pas des difficult&eacute;s
+de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et
+ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire &agrave; leur
+entretien de fa&ccedil;on que sa m&egrave;re ne p&ucirc;t deviner leur pauvret&eacute;. La comtesse
+ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe
+auxquelles elle &eacute;tait habitu&eacute;e depuis son enfance, et exigeait &agrave; tout
+instant qu'on satisf&icirc;t ses moindres d&eacute;sirs, sans soup&ccedil;onner la g&ecirc;ne
+qu'ils causaient &agrave; son fils. C'&eacute;tait tant&ocirc;t une voiture dont elle avait
+besoin pour envoyer chercher une amie, tant&ocirc;t un mets recherch&eacute; pour
+elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux &agrave;
+Natacha, &agrave; Sonia et &agrave; Nicolas lui-m&ecirc;me. Sonia menait le m&eacute;nage, soignait
+sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secr&egrave;te
+inimiti&eacute;, et aidait Nicolas &agrave; lui dissimuler leurs embarras financiers.
+Il sentait que sa reconnaissance pour elle &eacute;tait une dette dont il ne
+pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son
+d&eacute;vouement sans bornes, il &eacute;vitait toute intimit&eacute;. Il lui en voulait de
+n'avoir rien &agrave; lui reprocher, et de ce que, r&eacute;unissant toutes les
+perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait
+infailliblement forc&eacute; &agrave; lui donner son c&oelig;ur; et plus il l'appr&eacute;ciait,
+moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accept&eacute; avec
+empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait
+maintenant &agrave; distance, comme pour bien lui faire sentir que le pass&eacute; ne
+pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augment&egrave;rent. Non seulement
+il lui &eacute;tait impossible de rien mettre de c&ocirc;t&eacute; sur ses appointements,
+mais, pour ob&eacute;ir, aux exigences de sa m&egrave;re, il se vit bient&ocirc;t contraint
+de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse?
+Il l'ignorait, car la pens&eacute;e d'&eacute;pouser une, riche h&eacute;riti&egrave;re, comme le
+lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une
+r&eacute;pulsion invincible. Dans le fond de son &acirc;me, il &eacute;prouvait une
+satisfaction sombre et am&egrave;re &agrave; supporter sans murmurer ce poids
+accablant. Il &eacute;vitait toute distraction au dehors, et ne pouvait
+s'astreindre, dans son int&eacute;rieur, &agrave; d'autre occupation qu'&agrave; celle
+d'aider sa m&egrave;re &agrave; &eacute;taler des &laquo;patiences&raquo; sur la table et &agrave; se promener
+dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il
+semblait vouloir pr&eacute;server de toute atteinte ext&eacute;rieure cette sombre
+disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une
+pareille vie de privations.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva &agrave; Moscou: les
+bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow.
+Le fils, disait-on, se sacrifiait &agrave; sa m&egrave;re. &laquo;Je m'y attendais!&raquo; se dit
+la princesse Marie, en voyant dans le d&eacute;vouement de Nicolas une nouvelle
+et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de
+parent&eacute;, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre
+visite &agrave; la comtesse, mais le souvenir du s&eacute;jour de Nicolas &agrave; Voron&egrave;ge
+lui rendait cette visite p&eacute;nible. Elle laissa passer quelques semaines
+avant de la faire. Nicolas fut le premier &agrave; la recevoir, car on ne
+pouvait entrer chez sa m&egrave;re qu'en traversant sa chambre. &Agrave; sa vue, le
+visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait &agrave; y
+lire, une froideur s&egrave;che et hautaine. Il s'informa de sa sant&eacute;, la
+conduisit pr&egrave;s de la comtesse, et les quitta au bout de quelques
+secondes. La visite termin&eacute;e, il la reconduisit avec une r&eacute;serve marqu&eacute;e
+jusqu'&agrave; l'antichambre, et r&eacute;pondit &agrave; peine &agrave; ses questions sur la sant&eacute;
+de sa m&egrave;re. &laquo;Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en
+paix.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilit&eacute;s, dit-il &agrave; Sonia,
+lorsque la voiture de la princesse se fut &eacute;loign&eacute;e. Qu'ont-elles besoin
+de venir?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mal &agrave; vous de parler ainsi, Nicolas, r&eacute;pondit Sonia en cachant
+avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!&raquo; Nicolas
+garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse
+y revenait &agrave; tout propos; ne tarissant pas en &eacute;loges sur le compte de la
+princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rend&icirc;t sa
+politesse, et exprimait le d&eacute;sir de la voir plus souvent. On sentait que
+le silence de Nicolas &agrave; ce sujet l'irritait.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au
+moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y tiens pas, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas, mon ami: tant&ocirc;t tu veux voir du monde, tant&ocirc;t
+tu t'y refuses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! N'as-tu pas dit tout &agrave; l'heure que tu ne voulais pas la voir?
+C'est une fille de beaucoup de m&eacute;rite, tu as toujours eu de la sympathie
+pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache
+toujours tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas le moins du monde, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aurais compris si je te demandais de faire une d&eacute;marche
+d&eacute;sagr&eacute;able, mais je ne te demande que de rendre une visite que la
+politesse exige.... Je ne m'en m&ecirc;lerai plus, puisque tu as des secrets
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai si vous le voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est parfaitement &eacute;gal, c'est pour toi seul que je le d&eacute;sire.&raquo;</p>
+
+<p>Nicolas soupirait, mordait sa moustache, &eacute;talait les cartes et
+s'effor&ccedil;ait de distraire l'attention de sa m&egrave;re, mais, le lendemain et
+les jours suivants, elle revenait sur le m&ecirc;me sujet. La froide r&eacute;ception
+de Nicolas avait froiss&eacute; la princesse Marie dans son amour-propre, et
+elle se disait: &laquo;J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite....
+Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Apr&egrave;s tout, je suis all&eacute;e
+voir la pauvre vieille, qui avait toujours &eacute;t&eacute; excellente pour moi.&raquo;
+Mais ces r&eacute;flexions ne parvenaient pas &agrave; calmer le regret qu'elle
+&eacute;prouvait en songeant &agrave; l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgr&eacute; sa
+ferme r&eacute;solution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute;, elle se sentait involontairement dans une fausse
+position, et lorsqu'elle cherchait &agrave; s'en rendre compte, elle &eacute;tait
+forc&eacute;e de s'avouer &agrave; elle-m&ecirc;me que ses rapports avec Nicolas y &eacute;taient
+pour beaucoup. Son ton sec et poli n'&eacute;tait pas la v&eacute;ritable expression
+de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu
+&agrave; tout prix &eacute;claircir pour retrouver sa tranquillit&eacute;. On &eacute;tait en plein
+hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait &agrave; une le&ccedil;on de son neveu, on
+vint lui annoncer Rostow. Bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne pas trahir son secret et &agrave;
+ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de
+l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle
+comprit qu'il &eacute;tait simplement venu remplir un devoir de politesse, et
+elle se promit de ne pas sortir de la r&eacute;serve la plus absolue. Aussi, au
+bout des dix minutes exig&eacute;es par les convenances, et consacr&eacute;es aux
+questions banales sur la sant&eacute; de la comtesse et sur les derni&egrave;res
+nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'appr&ecirc;ta &agrave; prendre cong&eacute;. Gr&acirc;ce
+&agrave; Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-l&agrave; tr&egrave;s bien soutenu
+la conversation, mais, &agrave; ce moment, fatigu&eacute;e de parler de ce qui
+l'int&eacute;ressait si peu, et revenant par un rapide encha&icirc;nement d'id&eacute;es &agrave;
+son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se
+laissa involontairement aller &agrave; une silencieuse r&ecirc;verie, les yeux fix&eacute;s
+devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas.
+Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et &eacute;changea
+quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant &agrave;
+rester immobile et r&ecirc;veuse, il fut forc&eacute; de la regarder et ne put se
+m&eacute;prendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits d&eacute;licats.</p>
+
+<p>Il lui sembla entrevoir confus&eacute;ment qu'il en &eacute;tait la cause, et ne sut
+comment s'y prendre pour lui t&eacute;moigner un peu d'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, princesse,&raquo; lui dit-il.</p>
+
+<p>Elle sembla se r&eacute;veiller et soupira en rougissant.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, murmura-t-elle, vous partez d&eacute;j&agrave;? Eh bien, adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous
+l'apporter,&raquo; dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.</p>
+
+<p>Un silence embarrassant s'&eacute;tablit entre eux deux.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on
+pas, princesse, que notre premi&egrave;re rencontre &agrave; Bogoutcharovo a eu lieu
+hier, et cependant que d'&eacute;v&eacute;nements se sont pass&eacute;s depuis!... Nous nous
+imaginions &ecirc;tre bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup
+pour en revenir l&agrave;, mais ce qui est pass&eacute; ne revient plus.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie avait fix&eacute; sur lui son doux et profond regard en
+cherchant &agrave; p&eacute;n&eacute;trer le sens cach&eacute; de ces paroles.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien &agrave; regretter dans le
+pass&eacute;, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi
+un bon souvenir de d&eacute;vouement et d'abn&eacute;gation...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse
+constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous
+int&eacute;resser,&raquo; continua-t-il en redevenant, &agrave; ces mots, froid et calme
+comme &agrave; son entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait
+connu et aim&eacute;, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais pens&eacute; que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle
+avec h&eacute;sitation: mes relations avec vous et les v&ocirc;tres &eacute;taient devenues
+telles, qu'il me semblait qu'un t&eacute;moignage de sympathie de ma part ne
+pouvait vous offenser: il para&icirc;t que je me suis tromp&eacute;e, ajouta-t-elle
+d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous &eacute;tiez tout autre
+auparavant, et je...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il y a mille raisons &agrave; cela, r&eacute;pondit Nicolas en appuyant sur ce
+dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est
+parfois bien lourd &agrave; porter!</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la
+princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honn&ecirc;te et loyal
+regard, cet ext&eacute;rieur charmant que j'ai aim&eacute; en lui, j'avais devin&eacute;
+toute la noblesse de son &acirc;me.... C'est donc parce qu'il est pauvre et
+que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...&raquo;</p>
+
+<p>Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laiss&eacute;
+entrevoir, et examinant sa bonne et m&eacute;lancolique figure, elle comprit &agrave;
+n'en plus douter la raison de son apparente froideur.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'&eacute;cria-t-elle tout &agrave; coup en se
+rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.&raquo;</p>
+
+<p>Il garda le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que,
+moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de
+votre bonne amiti&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Et des pleurs brill&egrave;rent dans ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible....
+Pardonnez-moi, adieu!&raquo;</p>
+
+<p>Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.</p>
+
+<p>&laquo;Princesse! Au nom du ciel, un instant!&raquo; Il l'arr&ecirc;ta. Elle se retourna,
+leurs regards se rencontr&egrave;rent en silence, la glace &eacute;tait rompue, et ce
+qui leur semblait tout &agrave; l'heure encore impossible devint pour eux une
+r&eacute;alit&eacute; prochaine et in&eacute;vitable.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Nicolas &eacute;pousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813,
+et alla s'&eacute;tablir avec elle, sa m&egrave;re et Sonia, &agrave; Lissy-Gory. Pendant les
+quatre ann&eacute;es qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre
+parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris
+celle qu'il avait contract&eacute;e envers Pierre, et en 1820 il avait si bien
+arrang&eacute; ses affaires, qu'il avait ajout&eacute; &agrave; Lissy-Gory une petite terre,
+et qu'il &eacute;tait en n&eacute;gociations pour racheter Otradno&euml;: c'&eacute;tait son r&ecirc;ve
+favori. Nicolas, forc&eacute; de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour
+l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les
+innovations, surtout les innovations anglaises, qui commen&ccedil;aient alors &agrave;
+&ecirc;tre de mode. Il se moquait des ouvrages de pure th&eacute;orie, ne songeait ni
+&agrave; construire des fabriques, ni &agrave; ensemencer des bl&eacute;s chers et d'une
+esp&egrave;ce &eacute;trang&egrave;re au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins &agrave;
+une branche de son administration au d&eacute;triment des autres, il avait
+toujours devant les yeux sa propri&eacute;t&eacute; tout enti&egrave;re, et non pas seulement
+une de ses parties. Pour lui, l'important &eacute;tait, non pas l'oxyg&egrave;ne et
+l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et
+l'engrais, mais le travailleur qui mettait en &oelig;uvre toutes ces forces.
+Le paysan attira tout d'abord son attention: c'&eacute;tait mieux qu'un
+instrument pour lui, c'&eacute;tait un juge. Il l'&eacute;tudia avec soin, chercha &agrave;
+comprendre ses besoins, &agrave; se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon
+ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une
+source de renseignements pr&eacute;cieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi
+leurs go&ucirc;ts, leurs d&eacute;sirs, et qu'il eut appris &agrave; parler leur langue,
+qu'il lut dans leur pens&eacute;e, qu'il se sentit rapproch&eacute; d'eux, et qu'il
+put les gouverner d'une main s&ucirc;re et ferme, c'est-&agrave;-dire leur rendre les
+services qu'ils &eacute;taient en droit d'attendre de lui. Son administration
+ne tarda pas &agrave; avoir les r&eacute;sultats les plus brillants. Nicolas, avec une
+clairvoyance remarquable, nommait d&egrave;s le d&eacute;but de sa gestion, aux
+fonctions de bourgmestre, de staroste et de d&eacute;l&eacute;gu&eacute;, ceux m&ecirc;mes que les
+paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu
+d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer
+dans le &laquo;doit et avoir&raquo;, comme il le disait en plaisantant, il se
+renseignait sur la quantit&eacute; de b&eacute;tail que poss&eacute;daient les paysans, et
+s'effor&ccedil;ait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas
+aux familles de se s&eacute;parer et tenait &agrave; les conserver group&eacute;es ensemble.
+Il &eacute;tait sans piti&eacute; pour les paresseux et les d&eacute;prav&eacute;s, et les chassait
+au besoin de la communaut&eacute;. Pendant les travaux des champs, pendant les
+semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le m&ecirc;me soin
+ses champs et ceux des paysans, et peu de propri&eacute;taires pouvaient se
+vanter d'en avoir en aussi bon &eacute;tat et d'un aussi bon rendement que les
+siens. Il n'aimait pas &agrave; avoir affaire avec les dvorovy<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, qu'il
+regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les
+tenir assez s&eacute;v&egrave;rement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son
+ind&eacute;cision &eacute;tait si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en
+venir l&agrave;, et il &eacute;tait enchant&eacute; de trouver l'occasion de le faire partir
+comme recrue, &agrave; la place d'un paysan. Quant &agrave; ces derniers, il &eacute;tait
+d'avance tellement s&ucirc;r d'avoir la majorit&eacute; pour lui, qu'il n'h&eacute;sitait
+jamais dans les mesures &agrave; prendre en ce qui les concernait. Il ne se
+permettait pas de les accabler de travail, ou de les ch&acirc;tier, ou de les
+r&eacute;compenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-&ecirc;tre n'aurait-il pas
+su dire en vertu de quelle r&egrave;gle il agissait ainsi, mais il la sentait
+dans son &acirc;me, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de
+s'&eacute;crier avec d&eacute;pit, &agrave; propos d'un d&eacute;sordre ou d'un insucc&egrave;s: &laquo;Que
+peut-on faire avec notre peuple russe?&raquo; et il s'imaginait d&eacute;tester le
+paysan, mais il aimait de tout son c&oelig;ur &laquo;notre peuple russe&raquo; et son
+g&eacute;nie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'&eacute;tait engag&eacute;
+dans la seule voie au bout de laquelle il &eacute;tait s&ucirc;r de trouver de bons
+r&eacute;sultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient &agrave; sa femme une
+sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne
+pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si &eacute;tranger pour
+elle: pourquoi cet air de gaiet&eacute; et de bonheur lorsque, s'&eacute;tant lev&eacute; &agrave;
+l'aube, et ayant pass&eacute; toute la matin&eacute;e dans les champs ou sur l'aire,
+il ne rentrait qu'&agrave; l'heure du th&eacute;? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il
+parlait de l'activit&eacute; d'un riche paysan qui avait pass&eacute; toute la nuit,
+avec sa famille, &agrave; transporter ses gerbes et &agrave; faire ses meules?
+Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et
+serr&eacute;e sur les pousses alt&eacute;r&eacute;es de l'avoine, ou emporter par le vent un
+nuage mena&ccedil;ant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, h&acirc;l&eacute;,
+les cheveux parfum&eacute;s de menthe et d'absinthe sauvages, il s'&eacute;criait en
+se frottant joyeusement les mains: &laquo;Encore un jour comme celui-ci, et
+notre r&eacute;colte et celle des paysans seront rentr&eacute;es&raquo;? Elle s'&eacute;tonnait
+aussi de ce qu'avec son bon c&oelig;ur, son empressement &agrave; pr&eacute;venir tous ses
+d&eacute;sirs, il se d&eacute;sesp&eacute;rait de recevoir, par son entremise, des p&eacute;titions
+de paysans qui demandaient &agrave; &ecirc;tre affranchis de certains travaux. Il les
+refusait constamment, et se f&acirc;chait tout rouge, en l'engageant &agrave; ne pas
+se m&ecirc;ler dor&eacute;navant de ses affaires.</p>
+
+<p>Lorsque, pour essayer de p&eacute;n&eacute;trer sa pens&eacute;e, elle lui parlait du bien
+qu'il faisait &agrave; ses serfs, il s'emportait. &laquo;C'est bien le dernier de mes
+soucis, r&eacute;pondait-il, et ce n'est pas &agrave; leur bonheur que je travaille;
+le bonheur du prochain n'est que po&eacute;sie, et conte de femmelette. Je
+tiens &agrave; ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et &agrave; ce que
+notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et
+pour l'atteindre il faut l'ordre, la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; et la justice,
+ajoutait-il, car si le paysan est nu et affam&eacute;, s'il n'a qu'un cheval,
+il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce vraiment d'une mani&egrave;re aussi inconsciente que Nicolas faisait
+du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le
+fait est que sa fortune augmentait &agrave; vue d'&oelig;il; les paysans du
+voisinage venaient &agrave; tout moment lui demander de les acheter, et
+longtemps apr&egrave;s sa mort la population conserva le souvenir de sa
+gestion: &laquo;Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord &agrave; l'avoir du
+paysan et puis au sien: il ne nous g&acirc;tait pas, en un mot c'&eacute;tait un bon
+administrateur!&raquo;</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci &agrave; Nicolas, c'&eacute;tait son
+emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les
+premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de r&eacute;pr&eacute;hensible,
+mais, la seconde ann&eacute;e, un certain incident le fit subitement changer de
+mani&egrave;re de voir &agrave; ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du
+d&eacute;funt Dr&ocirc;ne, le staroste de Bogoutcharovo, qui &eacute;tait accus&eacute; de
+malversations. Nicolas le re&ccedil;ut sur le perron, et, aux premiers mots du
+pr&eacute;venu, lui r&eacute;pondit par une gr&ecirc;le d'injures et de coups. Rentrant un
+moment apr&egrave;s pour d&eacute;jeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait,
+la t&ecirc;te inclin&eacute;e sur son m&eacute;tier, et lui raconta, comme de coutume, tout
+ce qu'il avait fait dans la matin&eacute;e, et entre autres l'affaire du
+staroste.</p>
+
+<p>La comtesse Marie, rougissant et p&acirc;lissant tour &agrave; tour, ne releva pas la
+t&ecirc;te et garda le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Quel impudent coquin! s'&eacute;cria-t-il en s'&eacute;chauffant &agrave; ce souvenir, s'il
+avait au moins avou&eacute; qu'il &eacute;tait ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?&raquo;</p>
+
+<p>Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa
+de nouveau la t&ecirc;te.... &laquo;Qu'as-tu, mon amie?&raquo; Les pleurs embellissaient
+toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de
+piti&eacute;, et non de col&egrave;re ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et
+profonds avaient alors un charme irr&eacute;sistible. &Agrave; cette question de son
+mari, elle fondit en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi
+l'as-tu...?&raquo; Et elle se voila la figure de ses mains.</p>
+
+<p>Nicolas ne r&eacute;pondit rien, rougit fortement, et s'&eacute;loigna d'elle en
+faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses
+larmes, mais, ne trouvant rien de bl&acirc;mable dans une habitude qui
+remontait pour lui &agrave; tant d'ann&eacute;es, il lui donna tort, et se dit: &laquo;Ce
+sont des petites faiblesses de femme... ou plut&ocirc;t n'aurait-elle pas
+vraiment raison?&raquo; Dans son irr&eacute;solution, il jeta un regard sur ce visage
+aim&eacute; qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et
+qu'il &eacute;tait coupable envers lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le
+jure.... Jamais!&raquo; reprit-il d'une voix &eacute;mue, comme un enfant qui demande
+pardon.</p>
+
+<p>Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle
+saisit la main de son mari et la porta &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Quand as-tu bris&eacute; ton cam&eacute;e? lui dit-elle pour changer de sujet de
+conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et
+qui repr&eacute;sentait la t&ecirc;te de Laocoon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, Marie, et que cette bague bris&eacute;e me rappelle &agrave; l'avenir la
+parole que je viens de te donner!&raquo;</p>
+
+<p>Depuis lors, quand il sentait la col&egrave;re le gagner et ses poings se
+fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant
+celui &agrave; qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps &agrave;
+autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant &agrave; sa femme, il lui
+renouvelait sa promesse.</p>
+
+<p>&laquo;Tu dois s&ucirc;rement me m&eacute;priser, Marie? disait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui r&eacute;pondait-elle pour le consoler,
+lorsque tu ne te sens plus la force de te ma&icirc;triser?&raquo;</p>
+
+<p>Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas &eacute;tait estim&eacute;, mais pas aim&eacute;;
+les int&eacute;r&ecirc;ts de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier
+aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que
+durait l'&eacute;t&eacute;, il consacrait tout son temps &agrave; l'administration de ses
+biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait
+r&eacute;guli&egrave;rement l'hiver &agrave; inspecter les villages &eacute;loign&eacute;s et surtout &agrave;
+lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque ann&eacute;e une certaine
+quantit&eacute;. Il se composait de la sorte une biblioth&egrave;que s&eacute;rieuse, et se
+posait comme r&egrave;gle de lire d'un bout &agrave; l'autre tout ce qu'il achetait.
+Ce fut d'abord une t&acirc;che ennuyeuse &agrave; remplir, mais qui devint peu &agrave; peu
+pour lui une occupation habituelle, &agrave; laquelle il finit par prendre un
+vif int&eacute;r&ecirc;t. Comme il restait l'hiver presque toujours &agrave; la maison, il
+entrait dans les moindres d&eacute;tails de la vie de famille, et, son union
+avec sa femme devenant de plus en plus intime, il d&eacute;couvrait tous les
+jours en elle, de nouveaux tr&eacute;sors de tendresse et d'intelligence. Avant
+leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-m&ecirc;me et rendant justice &agrave; la
+conduite de Sonia, avait tout racont&eacute; &agrave; la princesse Marie, en la priant
+d'&ecirc;tre bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute
+de son mari, s'imagina que sa fortune avait influenc&eacute; son choix, se
+sentit mal &agrave; l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit
+tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois
+elle se sentait anim&eacute;e de mauvais sentiments &agrave; son &eacute;gard. Elle en fit un
+jour la confession &agrave; Natacha, en se reprochant son injustice.</p>
+
+<p>&laquo;Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'&Eacute;vangile
+qui se rapporte si compl&egrave;tement &agrave; la position de Sonia?</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? demanda la comtesse Marie, &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci: &laquo;On donnera &agrave; celui qui est riche, mais pour celui qui est
+pauvre, on lui &ocirc;tera m&ecirc;me ce qu'il a.&raquo; Elle est celle qui est pauvre, et
+&agrave; laquelle on a tout &ocirc;t&eacute;. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-&ecirc;tre parce
+qu'elle n'a pas l'ombre d'&eacute;go&iuml;sme.... Mais le fait est qu'on lui a tout
+pris.... Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai
+vivement d&eacute;sir&eacute; jadis lui voir &eacute;pouser Nicolas, et cependant je
+pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la &laquo;fleur st&eacute;rile&raquo;
+de l'&Eacute;criture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous
+deux nous aurions senti.&raquo;</p>
+
+<p>Bien que la comtesse Marie object&acirc;t &agrave; Natacha que ces paroles de
+l'&Eacute;vangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher,
+en regardant Sonia, de donner raison &agrave; sa belle-s&oelig;ur. Sonia semblait
+effectivement se r&eacute;signer &agrave; son sort de &laquo;fleur st&eacute;rile&raquo;, et ne pas se
+rendre compte de tout ce qu'il y avait de p&eacute;nible dans sa situation. On
+aurait dit qu'elle s'&eacute;tait attach&eacute;e au groupe de la famille plus qu'aux
+individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis.</p>
+
+<p>Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait
+toujours pr&ecirc;te &agrave; rendre tous les services imaginables, ce qu'on
+acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et
+sans grande reconnaissance. La propri&eacute;t&eacute; de Lissy-Gory avait &eacute;t&eacute;
+r&eacute;par&eacute;e, mais n'&eacute;tait plus tenue sur le m&ecirc;me pied que du vivant du vieux
+prince. Les nouvelles constructions, faites du temps o&ugrave; l'argent
+manquait encore, &eacute;taient des plus simples: b&acirc;tie en bois sur les anciens
+fondements de pierre, la maison d'habitation &eacute;tait d'ailleurs vaste et
+spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses
+divans mal rembourr&eacute;s, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois
+de bouleau, &eacute;taient l'ouvrage des menuisiers indig&egrave;nes. Les chambres
+d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parent&eacute; des Rostow et des
+Bolkonsky s'y r&eacute;unissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers
+avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de
+naissance et de nom des propri&eacute;taires, une centaine d'invit&eacute;s y
+faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'ann&eacute;e, la
+vie calme et r&eacute;guli&egrave;re de tous les jours s'&eacute;coulait doucement au milieu
+des occupations habituelles, entrecoup&eacute;es de d&eacute;jeuners, de d&icirc;ners et de
+soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Natacha s'&eacute;tait mari&eacute;e au printemps de l'ann&eacute;e 1813; en 1820, elle avait
+trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-n&eacute;. Elle
+avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine &agrave; reconna&icirc;tre
+dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte.
+Ses traits s'&eacute;taient form&eacute;s, avaient pris des contours moelleux et
+arrondis, mais cette exub&eacute;rance de vie, dont elle d&eacute;bordait autrefois et
+qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu'&agrave; de
+rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour
+de son mari par exemple, &agrave; la convalescence d'un enfant, ou en causant
+du prince Andr&eacute; avec sa belle-s&oelig;ur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais
+avec Pierre, dans la crainte de r&eacute;veiller une jalousie r&eacute;trospective.
+Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien
+rare aujourd'hui, elle se laissait aller &agrave; chanter. L'ancienne flamme se
+ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la s&eacute;duction du
+pass&eacute;, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de
+son mariage elle avait habit&eacute; successivement Moscou, P&eacute;tersbourg et la
+campagne. La soci&eacute;t&eacute; la voyait peu et ne la go&ucirc;tait gu&egrave;re; elle n'&eacute;tait
+ni aimable ni pr&eacute;venante. Natacha ne savait pas, &agrave; vrai dire, si elle
+aimait la solitude; il lui semblait m&ecirc;me qu'elle ne l'aimait pas, mais,
+absorb&eacute;e par ses grossesses, ses devoirs de maternit&eacute; et sa
+participation aux moindres d&eacute;tails de l'existence de son mari, elle ne
+pouvait suffire &agrave; toutes ces obligations qu'en s'&eacute;loignant du monde.
+Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'&eacute;tonn&egrave;rent de ce changement
+comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son
+instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se
+calmerait d&egrave;s qu'elle aurait un mari et des enfants &agrave; aimer, comme elle
+l'avait laiss&eacute; entrevoir, sans en avoir conscience, &agrave; Otradno&euml;.
+N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une m&egrave;re
+exemplaires? &laquo;Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour
+jusqu'&agrave; l'absurde.&raquo; Natacha ne suivait pas cette r&egrave;gle d'or que les
+gens &agrave; vues sup&eacute;rieures, les Fran&ccedil;ais surtout, recommandent aux jeunes
+filles, et qui consiste &agrave; ne pas se n&eacute;gliger lorsqu'elles se marient, &agrave;
+cultiver leurs talents, &agrave; soigner leur personne, afin de charmer le mari
+apr&egrave;s le mariage comme avant. Elle avait au contraire compl&egrave;tement
+renonc&eacute; &agrave; toutes ses s&eacute;ductions, &agrave; son chant, qui &eacute;tait la plus grande.
+Songer &agrave; sa toilette, &agrave; ses mani&egrave;res, &agrave; parler avec &eacute;l&eacute;gance, &agrave; prendre
+devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages
+physiques, l'ennuyer en un mot par ses pr&eacute;tentions et ses exigences, lui
+aurait paru tout aussi ridicule qu'&agrave; lui, &agrave; qui elle s'&eacute;tait livr&eacute;e tout
+enti&egrave;re, sans rien lui cacher de ses pens&eacute;es les plus intimes. Elle
+sentait que leur union ne tenait pas &agrave; ce charme po&eacute;tique qui l'avait
+attir&eacute; &agrave; elle, mais &agrave; quelque chose d'ind&eacute;finissable et de ferme, comme
+le lien qui unissait son &acirc;me &agrave; son corps. Peut-&ecirc;tre aurait-elle eu du
+plaisir &agrave; plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'exp&eacute;rience,
+car c'&eacute;tait tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps,
+qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa
+toilette. Les soins &agrave; donner &agrave; sa famille, son mari qu'il fallait
+entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appart&icirc;nt
+exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et
+&eacute;lever, l'absorbaient compl&egrave;tement. Plus elle s'adonnait &agrave; ce genre de
+vie, plus elle y trouvait d'int&eacute;r&ecirc;t, et plus elle y appliquait toutes
+ses forces et toute son &eacute;nergie. Quoiqu'elle n'aim&acirc;t pas la soci&eacute;t&eacute;,
+elle tenait &agrave; celle des siens, de sa m&egrave;re, de son fr&egrave;re et de Sonia, de
+ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de
+chambre, les cheveux &eacute;bouriff&eacute;s, pour leur montrer, toute joyeuse, les
+langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier b&eacute;b&eacute; allait
+beaucoup mieux. Natacha se n&eacute;gligeait &agrave; tel point, que sa fa&ccedil;on de
+s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle &eacute;tait jalouse
+de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, &eacute;taient
+devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils
+disaient bien haut que Pierre &eacute;tait sous la pantoufle de sa femme.
+C'&eacute;tait vrai. D&egrave;s les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait
+d&eacute;clar&eacute; comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son
+existence devait lui appartenir &agrave; elle et &agrave; sa famille. Pierre, tr&egrave;s
+surpris &agrave; cette d&eacute;claration inattendue, en fut n&eacute;anmoins si flatt&eacute; qu'il
+s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en cons&eacute;quence
+interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une
+autre femme, mais m&ecirc;me de causer trop vivement avec elle, d'aller au
+cercle pour y tuer le temps et y d&icirc;ner, de d&eacute;penser de l'argent pour ses
+fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et
+ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande
+importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre
+avait &eacute;galement le droit de disposer chez lui non seulement de sa
+personne, mais encore de toute sa famille. Natacha &eacute;tait l'esclave de
+son mari, et lorsque Pierre &eacute;crivait ou lisait, chacun &eacute;tait tenu dans
+la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la premi&egrave;re, &eacute;piait
+ses pr&eacute;dilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses
+d&eacute;sirs. Leur genre de vie, leurs relations de soci&eacute;t&eacute;, leurs occupations
+journali&egrave;res, l'&eacute;ducation des enfants, tout se faisait d'apr&egrave;s la
+volont&eacute; de Pierre, qu'elle t&acirc;chait de d&eacute;couvrir dans ses moindres
+paroles. D&egrave;s qu'elle l'avait devin&eacute;e, elle s'y conformait sans broncher,
+et luttait m&ecirc;me avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui
+prenait fantaisie de revenir sur une premi&egrave;re r&eacute;solution.</p>
+
+<p>C'est ce qui eut lieu apr&egrave;s la naissance de son premier enfant, faible
+et maladif, et pour lequel on fut oblig&eacute; de changer trois fois de
+nourrice. Natacha en fut si d&eacute;sol&eacute;e, qu'elle tomba malade. Pierre lui
+ayant expos&eacute; &agrave; cette occasion le syst&egrave;me de Rousseau, et lui ayant
+d&eacute;montr&eacute;, avec le philosophe de Gen&egrave;ve, dont il approuvait d'ailleurs la
+doctrine, que l'allaitement par une nourrice &eacute;trang&egrave;re &eacute;tait contre
+nature et nuisible, il en r&eacute;sulta qu'&agrave; la naissance du second, malgr&eacute;
+l'opposition de sa m&egrave;re, des m&eacute;decins, de son mari lui-m&ecirc;me, elle voulut
+absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois
+que le mari et la femme n'&eacute;taient pas de la m&ecirc;me opinion et se
+querellaient vivement, mais, &agrave; la grande surprise de Pierre, longtemps
+apr&egrave;s la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis
+qu'elle avait primitivement combattu, tout en le d&eacute;gageant de l'alliage
+qu'il y avait apport&eacute; dans l'entra&icirc;nement de la discussion. Apr&egrave;s sept
+ans de mariage, il constatait avec joie que du m&eacute;lange de bien et de mal
+qu'il sentait en lui, le bien seul se refl&eacute;tait purifi&eacute; dans sa femme,
+et cette r&eacute;flexion n'&eacute;tait pas le r&eacute;sultat d'une d&eacute;duction logique de sa
+pens&eacute;e, mais d'un sentiment imm&eacute;diat et myst&eacute;rieux.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Pierre &eacute;tait l'h&ocirc;te des Rostow depuis deux mois, lorsqu'il re&ccedil;ut une
+lettre d'un de ses amis de P&eacute;tersbourg qui l'engageait, comme membre
+d'une soci&eacute;t&eacute; dont il avait &eacute;t&eacute; le fondateur, &agrave; y venir au plus t&ocirc;t
+discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les
+lisait toutes), fut la premi&egrave;re &agrave; l'engager &agrave; faire ce voyage, malgr&eacute; le
+chagrin qu'elle en ressentait, car elle craignait toujours de g&ecirc;ner son
+mari dans ses occupations abstraites. &Agrave; son regard timidement
+interrogateur, elle r&eacute;pondit par un acquiescement sans r&eacute;serve, en le
+priant seulement de lui fixer la dur&eacute;e de son absence, et lui accorda un
+cong&eacute; de quatre semaines. Il y avait d&eacute;j&agrave; un mois et demi que Pierre
+&eacute;tait parti, et Natacha passait de l'irritation &agrave; la m&eacute;lancolie et m&ecirc;me
+&agrave; l'inqui&eacute;tude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, g&eacute;n&eacute;ral en
+retraite, m&eacute;content de la marche g&eacute;n&eacute;rale des affaires, arriv&eacute; &agrave;
+Lissy-Gory depuis quelques jours, l'examinait avec surprise et
+tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance
+rappelle imparfaitement l'&ecirc;tre qu'on a aim&eacute;. Un regard abattu, ennuy&eacute;,
+des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses
+enfants, voil&agrave; tout ce qui restait de la magicienne d'autrefois.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la veille de la Saint-Nicolas, le 5 d&eacute;cembre 1820, et l'on
+attendait Pierre &agrave; tout instant. Nicolas savait que la solennit&eacute; du
+lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l'obligerait
+&agrave; quitter son commode costume oriental pour endosser un habit, &agrave; mettre
+des bottes &eacute;troites, &agrave; se rendre &agrave; l'&eacute;glise nouvellement b&acirc;tie, &agrave;
+recevoir les f&eacute;licitations, &agrave; offrir ensuite la &laquo;zakouska&raquo; aux invit&eacute;s,
+&agrave; causer des &eacute;lections, de la noblesse et de la r&eacute;colte, etc. Aussi
+jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie
+habituelle. Il s'occupa &agrave; r&eacute;viser les comptes de son bourgmestre, qui
+venait d'arriver de la terre de Riazan, propri&eacute;t&eacute; de son neveu, &eacute;crivit
+deux lettres d'affaires, alla inspecter la grange, les &eacute;tables, les
+&eacute;curies, et fit toutes les dispositions n&eacute;cessaires en pr&eacute;vision de
+l'ivresse g&eacute;n&eacute;rale, que devait infailliblement amener la f&ecirc;te du
+lendemain. Tout cela le mit en retard, et l'emp&ecirc;cha de voir sa femme en
+particulier avant de s'asseoir &agrave; la grande table de vingt couverts qui
+r&eacute;unissait la famille. Elle se composait de sa m&egrave;re, qui avait aupr&egrave;s
+d'elle la vieille B&eacute;low, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants,
+leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M. Dessalles, de
+Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur
+gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait
+tranquillement ses jours &agrave; Lissy-Gory. La comtesse Marie &eacute;tait assise en
+face de son mari. En le voyant d&eacute;plier brusquement sa serviette et
+reculer vivement les verres plac&eacute;s devant son assiette, elle comprit
+qu'il &eacute;tait de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps &agrave; autre
+lorsqu'il venait tout droit pour d&icirc;ner. Elle connaissait cette
+disposition d'esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement
+qu'il e&ucirc;t mang&eacute; son potage pour lui adresser une question, et l'amener
+peu &agrave; peu &agrave; reconna&icirc;tre que sa maussaderie &eacute;tait sans cause; mais cette
+fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute pr&eacute;occup&eacute;e de le
+voir f&acirc;ch&eacute; contre elle, elle lui demanda o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; et s'il avait
+trouv&eacute; tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui r&eacute;pondit
+s&egrave;chement en deux mots: &laquo;Je ne me suis donc pas tromp&eacute;e... mais en quoi
+donc puis-je l'avoir contrari&eacute;?&raquo; se dit la princesse Marie; elle avait
+tout de suite compris qu'il d&eacute;sirait laisser tomber la conversation,
+mais la conversation, gr&acirc;ce &agrave; Denissow, reprit bient&ocirc;t de plus belle.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils sortirent de table et qu'ils eurent remerci&eacute; la vieille
+comtesse, sa belle-fille s'approcha de Nicolas et lui demanda, en
+l'embrassant, pourquoi il lui en voulait.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as toujours d'&eacute;tranges id&eacute;es, je n'y ai pas m&ecirc;me song&eacute;...&raquo;</p>
+
+<p>Mais le mot &laquo;toujours&raquo; contredisait ses derni&egrave;res paroles et disait
+clairement &agrave; la comtesse Marie: &laquo;Oui, je suis f&acirc;ch&eacute;, mais je ne veux pas
+en dire la raison.&raquo; Les rapports entre les deux &eacute;poux &eacute;taient si bons,
+que la vieille comtesse, et m&ecirc;me Sonia, qui, chacune &agrave; son point de vue,
+auraient eu peut-&ecirc;tre le d&eacute;sir jaloux de voir s'&eacute;lever entre eux
+quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se m&ecirc;ler de
+leurs affaires. Le m&eacute;nage avait pourtant ses p&eacute;riodes de brouille: elles
+survenaient presque invariablement apr&egrave;s les jours o&ugrave; ils avaient &eacute;t&eacute; le
+plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans
+ce moment &eacute;tait justement le cas.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, messieurs et mesdames, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Nicolas (et il
+sembla &agrave; sa femme qu'il y avait dans son intonation joyeuse une
+intention blessante &agrave; son &eacute;gard), je suis sur pied depuis six heures du
+matin, demain il faudra &ecirc;tre en l'air toute la journ&eacute;e: aujourd'hui je
+vais me reposer.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, o&ugrave;
+il s'&eacute;tendit sur un canap&eacute;. &laquo;C'est toujours ainsi, se dit sa femme: il
+parle &agrave; tous, except&eacute; &agrave; moi: je lui d&eacute;plais, c'est certain, surtout
+quand je suis dans cet &eacute;tat.&raquo; Et elle jeta un coup d'&oelig;il m&eacute;lancolique
+sur la glace, qui lui renvoya l'image de sa taille d&eacute;form&eacute;e et de sa
+figure maigre et p&acirc;le, sur laquelle ses yeux se d&eacute;tachaient plus grands
+que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de
+Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jet&eacute; &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e,
+tout l'aga&ccedil;ait. Cette derni&egrave;re se trouvait toujours &agrave; point nomm&eacute; pour
+recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle
+alla retrouver ses enfants dans leur chambre: ils &eacute;taient assis sur des
+chaises: ils jouaient au &laquo;voyage &agrave; Moscou&raquo;, et l'engag&egrave;rent &agrave; &ecirc;tre de la
+partie. Elle leur fit ce plaisir; mais, la pens&eacute;e de la mauvaise humeur
+de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant
+lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du c&ocirc;t&eacute; du petit salon:
+&laquo;Il ne dort peut-&ecirc;tre pas et je pourrai m'expliquer avec lui,&raquo;
+pensait-elle. Andr&eacute;, l'a&icirc;n&eacute; des petits gar&ccedil;ons, l'avait suivie, sans
+qu'elle s'en f&ucirc;t aper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re Marie, il dort, je crois, il est si fatigu&eacute;! lui dit tout &agrave; coup
+Sonia, qu'il lui semblait devoir rencontrer &agrave; chaque pas, et Andr&eacute;
+pourrait le r&eacute;veiller.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse Marie se retourna, aper&ccedil;ut son fils, et, sentant que Sonia
+avait raison, retint avec peine la r&eacute;ponse s&egrave;che et br&egrave;ve qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+sur ses l&egrave;vres. Sans para&icirc;tre l'avoir entendue, elle fit signe &agrave;
+l'enfant de ne pas faire de bruit et s'approcha du petit salon, pendant
+que Sonia sortait par une porte oppos&eacute;e. S'arr&ecirc;tant sur le seuil et
+&eacute;coutant la respiration &eacute;gale du dormeur, dont les moindres variations
+lui &eacute;taient si famili&egrave;res, son imagination lui repr&eacute;senta ce front uni,
+cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les d&eacute;tails enfin
+qu'elle avait si souvent contempl&eacute;s pendant le calme de la nuit. Nicolas
+fit un mouvement, et le petit Andr&eacute;, qui s'&eacute;tait gliss&eacute; dans la chambre,
+lui cria:</p>
+
+<p>&laquo;Papa, maman est derri&egrave;re la porte.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse Marie bl&ecirc;mit de terreur, fit geste sur geste &agrave; son fils, qui
+se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros
+d'orage. Elle savait qu'il n'aimait pas &agrave; &ecirc;tre r&eacute;veill&eacute;, et l'accent
+grondeur de sa voix ne tarda pas &agrave; lui en donner une nouvelle preuve.</p>
+
+<p>&laquo;Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos?... Marie, est-ce toi?
+Pourquoi l'as-tu laiss&eacute; entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis venue que pour voir si.... Je ne savais pas qu'il &eacute;tait l&agrave;,
+pardonne-moi...&raquo;</p>
+
+<p>Nicolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit
+gar&ccedil;on. Cinq minutes &agrave; peine s'&eacute;taient pass&eacute;es depuis cet incident, la
+petite Natacha, qui venait d'avoir trois ans et qui &eacute;tait la favorite de
+son p&egrave;re, ayant su par Andr&eacute; qu'il dormait, s'enfuit &agrave; l'insu de la
+comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s'approcha
+&agrave; petits pas r&eacute;solus du canap&eacute; o&ugrave; Nicolas &eacute;tait couch&eacute; en lui tournant
+le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main pass&eacute;e
+sous sa t&ecirc;te. Son p&egrave;re se retourna et lui adressa un doux sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa m&egrave;re en l'appelant par la porte
+entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, maman, papa n'a pas envie de dormir, il rit,&raquo; reprit avec
+conviction la fillette.</p>
+
+<p>Nicolas posa ses pieds &agrave; terre et souleva l'enfant dans ses bras.</p>
+
+<p>&laquo;Approche donc, Marie,&raquo; dit-il &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>Elle entra et s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne l'avais pas vue,&raquo; dit-elle timidement.</p>
+
+<p>Nicolas, tenant d'une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et,
+remarquant son air suppliant, lui passa l'autre bras autour de la
+taille, et lui baisa les cheveux.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce permis d'embrasser maman? demanda-t-il &agrave; la petite, qui sourit
+d'un air espi&egrave;gle, en indiquant d'un geste de commandement qu'il fallait
+recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur? lui dit Nicolas,
+qui devinait la secr&egrave;te pens&eacute;e de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne peux t'imaginer combien je me sens isol&eacute;e lorsque je te vois
+ainsi: il me semble toujours...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Marie, quelle folie! Comment n'as-tu pas honte...?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble alors que tu ne peux m'aimer, tant je suis laide, surtout
+dans ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis: il n'y a pas de laides amours:
+c'est Malvina et compagnie qu'on peut aimer parce qu'elles sont
+jolies.... Est-ce qu'on aime sa femme? Je ne t'aime pas.... Et cependant
+comment te dire?... Qu'un chat noir passe entre nous... ou que je me
+trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon &agrave; rien....
+Est-ce que j'aime mon doigt?... Allons donc! je ne l'aime pas, mais
+qu'on essaye de me le couper...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de m&ecirc;me....
+Tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Bien au contraire,&raquo; r&eacute;pondit-il en souriant, et, la paix &eacute;tant faite,
+il se mit &agrave; marcher de long en large, et &agrave; penser tout haut devant sa
+femme comme il en avait l'habitude.</p>
+
+<p>Il ne lui venait m&ecirc;me pas &agrave; l'esprit de lui demander si elle &eacute;tait
+dispos&eacute;e &agrave; l'entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontan&eacute;ment
+la m&ecirc;me pens&eacute;e. Il lui fit donc part de son intention d'engager Pierre
+et sa famille &agrave; rester chez eux jusqu'au printemps. La comtesse Marie
+l'&eacute;couta, fit ses observations et lui parla &agrave; son tour de ses enfants.</p>
+
+<p>&laquo;Comme la femme perce d&eacute;j&agrave; en elle! dit-elle en fran&ccedil;ais en lui
+d&eacute;signant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs.
+Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique.... Eh
+bien, voil&agrave; notre logique; je lui dis: &laquo;Papa a envie de dormir...&mdash;Pas
+du tout, me r&eacute;pond-elle, il rit&raquo;... et elle a raison! ajouta la comtesse
+Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu
+l'aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? Je fais tout mon possible pour le cacher.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui
+s'ouvraient et se fermaient, &laquo;Voici quelqu'un qui arrive! s'&eacute;cria
+Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Pierre, j'en suis s&ucirc;re. Je vais voir,&raquo; dit la comtesse Marie en
+quittant la chambre.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle n'&eacute;tait pas l&agrave;, Nicolas se donna le plaisir de faire
+faire &agrave; sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigu&eacute; et essouffl&eacute;, il
+enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa t&ecirc;te et la serra contre
+sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutum&eacute;e lui avait rappel&eacute; ses danses
+dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure
+enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et
+faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son p&egrave;re ex&eacute;cutait
+jadis avec sa fille les pas du fameux &laquo;Daniel Cowper&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir
+comme notre Natacha est tout autre maintenant.... Mais il a re&ccedil;u tout de
+m&ecirc;me son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproch&eacute; son
+retard!... Va donc vite le voir!&raquo;</p>
+
+<p>Nicolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse
+Marie, rest&eacute;e seule, se dit &agrave; demi-voix: &laquo;Oh! jamais, jamais, je
+n'aurais cru qu'on p&ucirc;t &ecirc;tre aussi heureuse!&raquo; Un bonheur ineffable se
+lisait sur son visage, mais en m&ecirc;me temps elle soupira, et son regard
+devint profond&eacute;ment m&eacute;lancolique. On aurait dit que la pens&eacute;e d'un autre
+bonheur, d'un bonheur qu'on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un
+voile sur celui qu'elle &eacute;prouvait en ce moment.</p>
+
+<p>Autour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un
+certain nombre de groupes qui, tout en diff&eacute;rant essentiellement les uns
+des autres, gravitent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te vers le centre commun, se font des
+concessions mutuelles, parviennent &agrave; se fondre en un harmonieux
+ensemble, sans perdre leur caract&egrave;re individuel. Le moindre incident est
+triste, joyeux ou grave &eacute;galement pour tous, mais les motifs qui les
+poussent &agrave; se r&eacute;jouir ou &agrave; s'attrister sont particuliers &agrave; chacun d'eux.
+Le retour de Pierre &agrave; Lissy-Gory fut un de ces &eacute;v&eacute;nements heureux et
+importants, et r&eacute;agit imm&eacute;diatement sur toute la maison.</p>
+
+<p>Les serviteurs se r&eacute;jouirent, parce qu'ils pressentaient que leur ma&icirc;tre
+s'occuperait moins d'eux dor&eacute;navant, qu'il serait moins strict dans ses
+inspections journali&egrave;res, plus indulgent et plus gai, et qu'ils
+recevraient de riches cadeaux aux f&ecirc;tes de No&euml;l.</p>
+
+<p>Les enfants et les gouvernantes se r&eacute;jouirent, parce que personne mieux
+que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait
+&laquo;l'&eacute;cossaise&raquo;, et sur cet unique morceau de son r&eacute;pertoire ils dansaient
+toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu'ils ne
+seraient pas oubli&eacute;s &agrave; la fin de l'ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Le petit Nicolas Bolkonsky, &acirc;g&eacute; de quinze ans, intelligent et vif,
+quoique d'une constitution maladive et d&eacute;licate, avait toujours ses
+grands et beaux yeux, sa chevelure boucl&eacute;e d'un blond dor&eacute;, et, comme
+les autres, ne se poss&eacute;dait pas de joie, car l'oncle Pierre, comme il
+l'appelait, &eacute;tait l'objet de son adoration enthousiaste. La comtesse
+Marie, qui veillait &agrave; son &eacute;ducation, n'avait pas r&eacute;ussi &agrave; lui inspirer
+le m&ecirc;me attachement pour son mari: il semblait m&ecirc;me que l'enfant
+laissait percer &agrave; son &eacute;gard une indiff&eacute;rence l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;daigneuse. Ni
+l'uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow,
+n'excitaient son envie. Pierre &eacute;tait son Dieu, et il ne souhaitait rien
+de plus que d'&ecirc;tre aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le
+voyait, sa figure s'illuminait, et s'il lui adressait la parole, son
+c&oelig;ur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu'il
+lui entendait dire, se le redisait ensuite &agrave; lui-m&ecirc;me ou le discutait
+avec Dessalles.</p>
+
+<p>Le pass&eacute; de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivit&eacute;, le
+po&eacute;tique roman qu'il avait b&acirc;ti l&agrave;-dessus sur des mots saisis au vol,
+son amour pour Natacha, qu'il aimait avec une exaltation enfantine, et,
+par-dessus tout, l'amiti&eacute; de Pierre pour son p&egrave;re, en faisaient &agrave; ses
+yeux un h&eacute;ros et un &ecirc;tre sacr&eacute;. La tendresse &eacute;mue avec laquelle Pierre
+et Natacha parlaient du d&eacute;funt, avait fait deviner &agrave; l'enfant, chez qui
+l'amour commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;veiller vaguement, que son p&egrave;re avait aim&eacute;
+Natacha, et, qu'il l'avait l&eacute;gu&eacute;e en mourant &agrave; son ami, et il avait un
+v&eacute;ritable culte pour ce p&egrave;re dont il ne pouvait parvenir &agrave; se rappeler
+les traits, mais auquel il r&ecirc;vait constamment avec des larmes de
+tendresse.</p>
+
+<p>Le soir, lorsque l'heure fut venue pour les enfants d'embrasser leurs
+parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux,
+le petit Nicolas murmura &agrave; l'oreille de Dessalles qu'il avait grande
+envie de demander &agrave; sa tante la permission de rester.</p>
+
+<p>&laquo;Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous?&mdash;lui dit-il.
+La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage &eacute;mu, o&ugrave; la supplication
+&eacute;tait empreinte:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque vous &ecirc;tes l&agrave;, il ne peut pas se d&eacute;tacher de vous.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre auquel elle s'adressait, sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous le ram&egrave;nerai tout &agrave; l'heure, monsieur Dessalles, laissez-le
+moi, je l'ai &agrave; peine entrevu.... Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main
+au gouverneur.... Il commence &agrave; ressembler &agrave; son p&egrave;re, n'est-ce pas,
+Marie?</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re!&raquo; s'&eacute;cria le jeune gar&ccedil;on en rougissant jusqu'au blanc des
+yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.</p>
+
+<p>Celui-ci baissa la t&ecirc;te en guise de r&eacute;ponse, et renoua la conversation
+interrompue par la sortie des enfants.</p>
+
+<p>La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant &agrave; Natacha, les yeux fix&eacute;s
+sur son mari, elle &eacute;coutait attentivement les questions que Rostow et
+Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant &agrave; fumer
+leurs pipes et &agrave; savourer le th&eacute; que leur versait Sonia,
+m&eacute;lancoliquement assise aupr&egrave;s du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans
+un coin, le visage tourn&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de Pierre, tressaillait de temps &agrave;
+autre, et se parlait &agrave; lui-m&ecirc;me, sous l'irr&eacute;sistible pression d'un
+sentiment nouveau.</p>
+
+<p>On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sph&egrave;res
+administratives. Denissow, m&eacute;content du gouvernement &agrave; cause de ses
+m&eacute;comptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises
+que l'on commettait, selon lui, &agrave; P&eacute;tersbourg, et exprimait son opinion
+en termes vifs et tranchants.</p>
+
+<p>&laquo;Autrefois il fallait &ecirc;tre Allemand pour parvenir; aujourd'hui il faut
+&ecirc;tre de la coterie Tatarinow et Kr&uuml;dner!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si j'avais pu l&acirc;cher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les
+aurait gu&eacute;ris de leur folie! Cela a-t-il le sens commun, je vous le
+demande, de donner &agrave; ce soldat de Schwarz le r&eacute;giment S&eacute;m&eacute;novsky?&raquo;</p>
+
+<p>Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignit&eacute; et de son
+importance de prendre part &agrave; leurs critiques, de para&icirc;tre s'int&eacute;resser
+aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, &agrave; son tour, sur ces
+graves affaires, si bien que la causerie ne s'&eacute;tendit pas au del&agrave; des
+on-dit et des comm&eacute;rages du jour sur les gros bonnets de
+l'administration.</p>
+
+<p>Natacha, toujours au courant des pens&eacute;es de son mari, devinant qu'il ne
+parvenait pas, malgr&eacute; son d&eacute;sir, &agrave; donner un autre tour &agrave; la
+conversation et &agrave; aborder le sujet de sa pr&eacute;occupation intime, celle
+pr&eacute;cis&eacute;ment qui l'avait forc&eacute; &agrave; se rendre &agrave; P&eacute;tersbourg et &agrave; y r&eacute;clamer
+le conseil de son nouvel ami, le prince Th&eacute;odore, lui vint en aide en
+lui demandant o&ugrave; en &eacute;tait son affaire.</p>
+
+<p>&laquo;Laquelle? demanda Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la m&ecirc;me, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de
+travers, et qu'il est du devoir des honn&ecirc;tes gens de r&eacute;agir.</p>
+
+<p>&mdash;Les honn&ecirc;tes gens! s'&eacute;cria Rostow en fron&ccedil;ant les sourcils.... Que
+peuvent-ils y faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ils peuvent...</p>
+
+<p>&mdash;Passons dans mon cabinet,&raquo; dit brusquement Rostow.</p>
+
+<p>Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-s&oelig;ur la
+suivit, pendant qu'ils se dirigeaient vers le cabinet, o&ugrave; le petit
+Nicolas se glissa apr&egrave;s eux et s'assit aupr&egrave;s du bureau de son oncle,
+dans le coin le plus obscur.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire? dit Denissow sans
+l&acirc;cher sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Des chim&egrave;res, toujours des chim&egrave;res! murmura Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qui en est, voici la situation telle qu'elle est &agrave;
+P&eacute;tersbourg, reprit Pierre avec vivacit&eacute; et en accompagnant son entr&eacute;e
+en mati&egrave;re de gestes &eacute;nergiques... l'Empereur ne se m&ecirc;le plus de rien:
+il s'est adonn&eacute; au mysticisme, il cherche le repos &agrave; tout prix, et il ne
+saurait se procurer ce repos que par l'activit&eacute; d'hommes sans foi ni
+loi, qui pers&eacute;cutent et qui oppriment &agrave; l'envi. Le vol est &agrave; l'ordre du
+jour dans les tribunaux, le b&acirc;ton seul m&egrave;ne l'arm&eacute;e, le peuple est
+tyrannis&eacute;, la civilisation &eacute;touff&eacute;e, la jeunesse honn&ecirc;te pers&eacute;cut&eacute;e! La
+corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre! C'est
+in&eacute;vitable, et chacun le sent!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont
+toujours parl&eacute; ceux qui examinent de pr&egrave;s les actes de n'importe quel
+gouvernement.</p>
+
+<p>&laquo;Je leur ai dit tout cela &agrave; P&eacute;tersbourg...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous le savez bien, au prince Th&eacute;odore et aux autres. Que la
+civilisation et la charit&eacute; rivalisent entre elles, rien de mieux, mais
+c'est insuffisant; les circonstances actuelles exigent autre chose!&raquo;</p>
+
+<p>Une vive irritation s'empara de Rostow, et il allait r&eacute;pliquer, lorsque
+son regard tomba sur son neveu, dont il avait oubli&eacute; la pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&laquo;Que fais-tu ici? lui demanda-t-il avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du gar&ccedil;on dans la sienne et
+en poursuivant son th&egrave;me: Oui, je leur ai m&ecirc;me dit plus.... Lorsqu'on
+s'attend &agrave; la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu'on sent
+que la catastrophe est imminente, on s'unit, on se groupe, et l'on agit
+ensemble pour r&eacute;sister au bouleversement g&eacute;n&eacute;ral. Tout ce qui est jeune
+et vigoureux est attir&eacute; l&agrave;-bas sous mille pr&eacute;textes et ne tarde pas &agrave;
+s'y d&eacute;praver: l'un se perd par les femmes, l'autre par les faveurs, le
+troisi&egrave;me par la vanit&eacute;, le quatri&egrave;me se laisse corrompre par l'argent,
+et tous passent dans &laquo;l'autre camp&raquo;. Il ne restera plus bient&ocirc;t de gens
+ind&eacute;pendants comme vous et moi... &Eacute;largissez le cercle, leur ai-je
+dit.... Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais
+aussi l'ind&eacute;pendance et l'activit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Et quel sera donc le but de cette activit&eacute;? s'&eacute;cria Rostow, qui,
+enfonc&eacute; dans un fauteuil, &eacute;coutait Pierre avec une mauvaise humeur
+croissante.... Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au
+gouvernement?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la soci&eacute;t&eacute; qui
+se formerait sur ces bases n'aurait, &agrave; la rigueur, nul besoin d'&ecirc;tre
+secr&egrave;te. Si le gouvernement consentait &agrave; la reconna&icirc;tre, les
+conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais
+de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l'acception du mot. Nous
+serions l&agrave; pour emp&ecirc;cher les Pougatchew de nous couper le cou, et les
+Araktch&eacute;&iuml;ew de nous exiler aux colonies militaires; nous nous liguerions
+dans l'unique intention de veiller au bien g&eacute;n&eacute;ral et &agrave; la s&eacute;curit&eacute; de
+chacun.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille, mais, du moment que la soci&eacute;t&eacute; est secr&egrave;te, elle est
+nuisible et ne peut d&egrave;s lors qu'engendrer le mal.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? On dirait en v&eacute;rit&eacute; que le &laquo;Tugendbund&raquo; qui a sauv&eacute;
+l'Europe (on n'osait pas encore, &agrave; cette &eacute;poque, en faire honneur &agrave; la
+Russie) a fait na&icirc;tre le mal? N'est-il pas au contraire l'alliance de la
+vertu, de l'amour, de l'assistance mutuelle, la mise en action, en un
+mot, des paroles de J&eacute;sus-Christ sur la croix?&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, qui &eacute;tait entr&eacute;e dans le cabinet pendant la discussion,
+rayonnait de joie en contemplant le visage &eacute;mu de son mari, sans &eacute;couter
+ses paroles qu'elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de
+l'&acirc;me de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet &eacute;mergeait de son
+col rabattu, et &agrave; qui personne ne faisait plus attention, &eacute;tait aussi
+heureux qu'elle. Chaque parole de Pierre enflammait son c&oelig;ur, et, sans
+s'en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire &agrave; cacheter
+rang&eacute;es sur le bureau de son oncle.</p>
+
+<p>&laquo;Allons donc, mon cher, le &laquo;Tugendbund&raquo; est bon pour les mangeurs de
+saucisses; quant &agrave; moi, je ne le comprends pas, s'&eacute;cria Denissow d'une
+voix haute et ferme. Tout va &agrave; la diable, c'est vrai! mais le
+&laquo;Tugendbund&raquo; n'est pas de ma comp&eacute;tence! Vous &ecirc;tes m&eacute;content? Eh bien,
+va alors pour une r&eacute;volte<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, c'est autre chose, et l&agrave; je suis votre
+homme!!!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, s&eacute;rieusement f&acirc;ch&eacute;, essaya de
+prouver qu'il n'y avait aucun danger &agrave; pr&eacute;voir, et que l'imagination de
+Pierre &eacute;tait seule coupable. Pierre d&eacute;fendit sa th&egrave;se avec chaleur, et
+son intelligence, plus d&eacute;velopp&eacute;e, et plus fertile en arguments que
+celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur; sa mauvaise
+humeur s'en accrut d'autant plus qu'il entendait dans le fond de son &acirc;me
+une voix secr&egrave;te qui lui disait que, malgr&eacute; tous les raisonnements
+imaginables, son opinion seule &eacute;tait juste et vraie.</p>
+
+<p>&laquo;Voici ce que je te dirai, s'&eacute;cria-t-il en se levant et en jetant avec
+brusquerie sa pipe dans un coin: selon toi, tout va &agrave; la diable, et tu
+nous pr&eacute;dis une catastrophe; je ne crois ni &agrave; l'un ni &agrave; l'autre, quoique
+je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le
+serment est une chose de convention, ma r&eacute;ponse est toute pr&ecirc;te.... Tu
+es mon meilleur ami, n'est-ce pas? Eh bien, si tu formais une soci&eacute;t&eacute;
+secr&egrave;te, si tu te mettais &agrave; agir contre le gouvernement, et
+qu'Araktch&eacute;&iuml;ew m'ordonn&acirc;t de faire marcher contre vous un escadron et de
+frapper, je n'h&eacute;siterais pas une seconde, je marcherais et je
+frapperais.... Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira!&raquo;</p>
+
+<p>Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la premi&egrave;re &agrave;
+le rompre, en se mettant &agrave; d&eacute;fendre son mari, et en prenant son fr&egrave;re &agrave;
+partie: tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit
+cependant son but, en r&eacute;tablissant la discussion sur un ton amical.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; l'on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s'approcha
+de Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Oncle Pierre, balbutia-t-il, p&acirc;le d'&eacute;motion et les yeux brillants,
+Vous... vous ne.... Si papa e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vivant, aurait-il partag&eacute; votre
+opinion?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre le regarda, et comprit &agrave; quel travail compliqu&eacute;, p&eacute;nible et
+&eacute;trange avait d&ucirc; se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce
+gar&ccedil;on, et, se souvenant de ce qui s'&eacute;tait dit, il regretta de l'avoir
+eu pour auditeur.</p>
+
+<p>&laquo;Je le crois,&raquo; lui r&eacute;pondit-il &agrave; contre-c&oelig;ur, et il sortit.</p>
+
+<p>Le petit Nicolas s'approcha tout pensif du bureau et devint pourpre
+d'&eacute;motion: il venait d'apercevoir les d&eacute;g&acirc;ts dont il s'&eacute;tait rendu
+coupable.</p>
+
+<p>&laquo;Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l'ai pas fait expr&egrave;s, s'&eacute;cria-t-il en
+s'adressant &agrave; Rostow et en lui indiquant les d&eacute;bris des plumes et des
+b&acirc;tons de cire &agrave; cacheter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon! dit Rostow en ma&icirc;trisant &agrave; grand'peine sa
+col&egrave;re. Tu n'aurais pas d&ucirc; rester l&agrave;, ce n'&eacute;tait pas ta place!&raquo; Et,
+jetant vivement les d&eacute;bris sous la table, il suivit Pierre.</p>
+
+<p>Pendant le souper, il ne fut plus question de politique et de soci&eacute;t&eacute;s
+secr&egrave;tes; les souvenirs de l'ann&eacute;e 1812, ce sujet favori de Rostow,
+firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y
+prirent une part si cordiale et si anim&eacute;e que, lorsqu'ils se s&eacute;par&egrave;rent,
+ils &eacute;taient redevenus les meilleurs amis du monde.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais voulu, dit Rostow &agrave; sa femme, lorsqu'ils se trouv&egrave;rent seuls
+dans leur chambre, que tu eusses assist&eacute; &agrave; notre discussion de tant&ocirc;t
+avec Pierre; ils ont organis&eacute; quelque chose l&agrave;-bas &agrave; P&eacute;tersbourg, et il
+tient &agrave; toute force &agrave; me persuader que le devoir de tout honn&ecirc;te homme
+consiste &agrave; agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le
+devoir.... Ils sont tomb&eacute;s sur moi, Denissow aussi bien que Natacha.
+Celle-l&agrave; est, ma foi, tr&egrave;s amusante, elle m&egrave;ne son mari tambour battant,
+mais, aussit&ocirc;t qu'il y a discussion, elle n'a plus ni id&eacute;es ni
+expressions &agrave; elle, et c'est toujours Pierre qui parle par sa bouche.
+Lorsque je lui ai dit que je pla&ccedil;ais le serment et le devoir au-dessus
+de tout, elle a essay&eacute; de me prouver que j'avais tort. Que lui aurais-tu
+r&eacute;pondu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as compl&egrave;tement raison, &agrave; mon avis, et je le lui ai d&eacute;j&agrave; dit.
+Pierre soutient que tous souffrent et se d&eacute;pravent, et que notre devoir
+est de porter secours au prochain.... C'est vrai, sans doute, mais il
+oublie que nous avons d'autres devoirs qui nous sont impos&eacute;s par Dieu
+lui-m&ecirc;me, et qui nous touchent de plus pr&egrave;s. Nous pouvons sacrifier nos
+personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pr&eacute;cis&eacute;ment ce que je lui ai dit, s'&eacute;cria Rostow, persuad&eacute; que
+cela s'&eacute;tait pass&eacute; ainsi.... Mais Pierre revenait toujours &agrave; l'amour
+pour le prochain et au christianisme... et le petit Nicolas l'&eacute;coutait
+avec transport...</p>
+
+<p>&mdash;Cet enfant me cause de vives inqui&eacute;tudes, dit la comtesse Marie: il
+n'est pas comme les autres, et je crains toujours de l'oublier en ne
+m'occupant que des miens; il est seul, lui, et trop seul avec ses
+pens&eacute;es!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as, je crois, rien &agrave; te reprocher &agrave; ce sujet; tu es pour lui
+comme la plus tendre des m&egrave;res, et j'en suis heureux, car c'est un
+charmant enfant.... Quelle franchise! Jamais un mensonge! Charmant
+enfant! r&eacute;p&eacute;ta Rostow, qui n'avait pas pour le petit Nicolas une
+affection des plus vives, mais qui, justement &agrave; cause de cela, ne
+manquait jamais d'en faire l'&eacute;loge toutes les fois que l'occasion s'en
+pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une m&egrave;re pour lui, et cela
+me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui
+vaut rien, la soci&eacute;t&eacute; lui serait n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il en verra bient&ocirc;t, puisque je dois le mener l'&eacute;t&eacute; prochain
+&agrave; P&eacute;tersbourg,&raquo; r&eacute;pondit Rostow.</p>
+
+<p>En attendant, &agrave; l'&eacute;tage inf&eacute;rieur de la maison, le jeune Nicolas dormait
+d'un sommeil agit&eacute;. Une veilleuse, car jamais on n'&eacute;tait parvenu &agrave;
+l'habituer &agrave; l'obscurit&eacute;, r&eacute;pandait sa faible lueur dans la chambre.
+R&eacute;veill&eacute; tout &agrave; coup en sursaut, mouill&eacute; d'une sueur froide, il se
+dressa sur son lit, et ses yeux d&eacute;mesur&eacute;ment ouverts regard&egrave;rent droit
+devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait: il se voyait avec
+l'oncle Pierre, coiff&eacute;s tous deux de casques semblables &agrave; ceux des
+grands hommes de Plutarque; une nombreuse arm&eacute;e les suivait, et cette
+arm&eacute;e se composait d'une multitude de fils blancs et t&eacute;nus, comme ces
+toiles d'araign&eacute;es qui voltigent et se balancent dans les airs en
+automne, et que Dessalles appelait les &laquo;fils de la Vierge&raquo;. La Gloire,
+dont le corps &eacute;tait &eacute;galement form&eacute; de ce tissu a&eacute;rien, mais un peu plus
+serr&eacute; marchait en avant. L'oncle Pierre et lui, se laissant glisser,
+heureux et l&eacute;gers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout
+&agrave; coup les fils qui les entra&icirc;naient se d&eacute;tendent et s'enchev&ecirc;trent....
+Ils se sentent horriblement oppress&eacute;s... et l'oncle Nicolas Rostow
+appara&icirc;t &agrave; leurs yeux, mena&ccedil;ant et terrible.... &laquo;C'est vous qui avez
+fait cela leur dit-il en leur montrant les d&eacute;bris des plumes et de la
+cire &agrave; cacheter. Je vous aimais, mais Araktch&eacute;&iuml;ew m'a donn&eacute; un ordre, et
+je tuerai le premier qui s'avancera! Oui, je le ferai!&raquo; Le petit Nicolas
+se tourne du c&ocirc;t&eacute; de Pierre, mais Pierre n'y est plus.... C'est son
+p&egrave;re, le prince Andr&eacute;! Il n'a, il est vrai, aucune forme pr&eacute;cise, mais
+c'est bien lui, il le sent &agrave; la violence de son amour, qui lui enl&egrave;ve
+toute sa force.... Son p&egrave;re le caresse et le plaint, mais l'oncle Rostow
+avance toujours.... Une folle terreur le saisit et il se r&eacute;veille glac&eacute;
+d'&eacute;pouvante.... &laquo;Mon p&egrave;re,&raquo; se dit-il, &laquo;mon p&egrave;re m'a caress&eacute;...! C'est
+bien Lui qui est venu, et il m'a approuv&eacute;, ainsi que l'oncle Pierre!...
+Quoi qu'ils disent, je &laquo;le&raquo; ferai. Mucius Sc&eacute;vola s'est bien br&ucirc;l&eacute; la
+main? Pourquoi ne ferais-je pas de m&ecirc;me un jour?... Ils tiennent &agrave; ce
+que je m'instruise?... Soit. Je m'instruirai, mais un jour viendra o&ugrave; je
+cesserai d'apprendre, et c'est alors que je &laquo;le&raquo; ferai!... Je ne demande
+qu'une chose au bon Dieu, c'est qu'il y ait en moi ce qu'il y avait dans
+les grands hommes de Plutarque! Je ferai mieux encore; on le saura, on
+m'aimera, on parlera avec &eacute;loges de moi, et...&raquo; Des sanglots lui
+serr&egrave;rent la poitrine, et il fondit en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;&Ecirc;tes-vous souffrant? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient
+subitement r&eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit vivement l'enfant en reposant sa t&ecirc;te sur l'oreiller....
+Comme il est bon, lui aussi, et comme je l'aime! murmura-t-il... et
+l'oncle Pierre, quelle perfection!... Et mon p&egrave;re! Oui, je le ferai!...
+Lui-m&ecirc;me m'aurait approuv&eacute;!...&raquo;</p>
+
+
+<h3>FIN</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>NOTES:</h3>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Borodino.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Mot &agrave; mot: &laquo;Notre Monsieur&raquo;. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Une verste vaut 1 kilom&egrave;tre 066. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Je suis par naissance Tartare, Je voulus devenir Romain: Les
+Fran&ccedil;ais m'appellent barbare, Et les Russes, George Dandin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. (<i>Note du Trad</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Nom donn&eacute; en Russie au quartier des boutiques. <i>(Note du
+traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. M. Thiers applique ce terme de
+&laquo;mis&eacute;rables&raquo; aux for&ccedil;ats. Voir, pour le compl&eacute;ment de sa phrase, t. XIV
+page 373. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Esp&egrave;ce de pain. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Danse populaire. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Voir, pour compl&eacute;ter la phrase de M. Thiers, t. XIV, p. 392. <i>(Note
+du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Voir la note de M. Thiers, t. XIV, p. 415. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Mot &agrave; mot: &laquo;L'accord est cousin germain de l'affaire.&raquo; <i>(Note du
+traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Bonnet fourr&eacute; en peau de mouton.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Capitaine de cosaques. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Tireur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Cent coups de b&acirc;ton.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> V&ecirc;tement tatare.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> En fran&ccedil;ais dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Malgr&eacute; le talent hors ligne d&eacute;ploy&eacute; par l'auteur dans l'expos&eacute;
+philosophique de la premi&egrave;re partie de cet &eacute;pilogue, nous avons cru
+pouvoir l'omettre dans notre traduction, sans inconv&eacute;nient pour la
+marche et la clart&eacute; du r&eacute;cit (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Domestiques serfs attach&eacute;s &agrave; la maison d'un seigneur. <i>(Note du
+traducteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> En employant le mot russe: &laquo;bount&raquo; (r&eacute;volte) en opposition au
+&laquo;Tugendbund&raquo; allemand, Denissow fait un jeu de mots compl&egrave;tement
+intraduisible. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div>
+<hr style="width: 65%;" />
+
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+
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+<pre>
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+
+End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome III, by Léon Tolstoï
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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