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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:13 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La guerre et la paix, Tome III + +Author: Léon Tolstoï + +Release Date: March 8, 2006 [EBook #17951] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME III *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + +Comte Léon Tolstoï +LA GUERRE ET LA PAIX + +TOME III +(1863-1869) +Traduction par UNE RUSSE + + +TROISIÈME PARTIE + +BORODINO--LES FRANÇAIS À MOSCOU ÉPILOGUE + +1812--1820 + + + + +CHAPITRE PREMIER + +I + + +Le 5 septembre eut lieu le combat de Schevardino; le 6, pas un coup de +fusil ne fut tiré de part ni d'autre, et le 7 vit la sanglante bataille +de Borodino! Pourquoi et comment ces batailles furent-elles livrées? On +se le demande avec stupeur, car elles ne pouvaient offrir d'avantages +sérieux ni aux Russes ni aux Français. Pour les premiers, c'était +évidemment un pas en avant vers la perte de Moscou, catastrophe qu'ils +redoutaient par-dessus tout, et, pour les seconds, un pas en avant vers +la perte de leur armée, ce qui devait sans nul doute leur causer la même +appréhension. Cependant, quoiqu'il fût facile de prévoir ces +conséquences, Napoléon offrit la bataille et Koutouzow l'accepta. Si des +raisons véritablement sérieuses eussent dirigé les combinaisons +stratégiques des deux commandants en chef, ni l'un ni l'autre n'aurait +dû dans ce cas s'y décider, car évidemment Napoléon, en courant le +risque de perdre le quart de ses soldats à deux mille verstes de la +frontière, marchait à sa ruine, et Koutouzow, en s'exposant à la même +chance, perdait fatalement Moscou. + +Jusqu'à la bataille de Borodino, nos forces se trouvaient, relativement +aux forces ennemies, dans la proportion de 5 à 6, et après la bataille, +de 1 à 2, soit: de 100 à 120 000 avant, et de 50 à 100 000 après; et +cependant l'expérimenté et intelligent Koutouzow accepta le combat, qui +coûta à Napoléon, reconnu pour un génie militaire, le quart de son +armée! À ceux qui voudraient démontrer qu'en prenant Moscou, comme il +avait pris Vienne, il croyait terminer la campagne, on pourrait opposer +bien des preuves du contraire. Les historiens contemporains eux-mêmes +racontent qu'il cherchait depuis Smolensk l'occasion de s'arrêter, car +si d'un côté il se rendait parfaitement compte du danger de l'extension +de sa ligne d'opération, de l'autre il prévoyait que l'occupation de +Moscou ne serait pas pour lui une issue favorable. Il en pouvait juger +par l'état où on lui abandonnait les villes, et par l'absence de toute +réponse à ses tentatives réitérées de renouer les négociations de paix. +Ainsi donc, tous deux, l'un en offrant la bataille, l'autre en +l'acceptant, agirent d'une façon absurde et sans dessein arrêté. Mais +les historiens, en raisonnant après coup sur le fait accompli, en +tirèrent des conclusions spécieuses en faveur du génie et de la +prévoyance des deux capitaines, qui, de tous les instruments employés +par Dieu dans les événements de ce monde, en furent certainement les +moteurs les plus aveugles. + +Quant à savoir comment furent livrées les batailles de Schevardino et de +Borodino, l'explication des mêmes historiens est complètement fausse, +bien qu'ils affectent d'y mettre la plus grande précision. Voici en +effet comment, d'après eux, cette double bataille aurait eu lieu: +«L'armée russe, en se repliant après le combat de Smolensk, aurait +cherché la meilleure position possible pour livrer une grande bataille, +et elle aurait trouvé cette position sur le terrain de Borodino; les +Russes l'auraient fortifiée sur la gauche de la grand'route de Moscou à +Smolensk, à angle droit entre Borodino et Outitza, et, pour surveiller +les mouvements de l'ennemi, ils auraient élevé en avant un retranchement +sur le mamelon de Schevardino. Le 5, Napoléon aurait attaqué, et se +serait emparé de cette position; le 7, il serait tombé sur l'armée +russe, qui occupait la plaine de Borodino.» C'est ainsi que parle +l'histoire, et pourtant, si l'on étudie l'affaire avec soin, on peut, si +l'on veut, se convaincre de l'inexactitude de ce récit. Il n'est pas +vrai de dire que les Russes aient cherché une meilleure position: tout +au contraire, dans leur retraite, ils en ont laissé de côté plusieurs +qui étaient supérieures à celle de Borodino; mais Koutouzow refusait +d'en accepter une qu'il n'eût pas choisie lui-même; mais le patriotique +désir d'une bataille décisive ne s'était pas encore exprimé avec assez +d'énergie; mais Miloradovitch n'avait pas encore opéré sa jonction. Il y +a bien d'autres raisons encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Le +fait est que les autres positions étaient préférables, et que celle de +Borodino n'était pas plus forte que toute autre, prise au hasard, sur la +carte de l'empire de Russie. Non seulement les Russes n'avaient pas +fortifié la gauche de Borodino, c'est-à-dire l'endroit où la bataille a +été précisément livrée, mais, le matin même du 6, personne ne songeait +encore à la possibilité d'un engagement sur ce point. Comme preuves à +l'appui, nous dirons ceci: + +1° La fortification en question n'y existait pas le 6; commencée +seulement à cette date, elle était encore inachevée le lendemain. + +2° L'emplacement même de la redoute de Schevardino, en avant de la +position où fut livrée la bataille, n'avait aucun sens. Pourquoi en +effet l'avait-on fortifié plutôt que les autres points? et pourquoi +avait-on, dans la nuit du 5, compromis les forces disponibles et perdu 6 +000 hommes, lorsqu'une patrouille de cosaques eût été suffisante pour +surveiller les mouvements de l'ennemi? + +3° Ne savons-nous pas enfin que le 6, la veille de la bataille, Barclay +de Tolly et Bagration considéraient la redoute de Schevardino, non pas +comme un ouvrage avancé, mais comme le flanc gauche de la position, et +Koutouzow lui-même, dans son premier rapport, rédigé sous l'impression +de la bataille, ne donne-t-il pas également à cette redoute la même +position! N'est-ce donc pas là une preuve qu'elle n'avait été ni étudiée +ni choisie à l'avance? Plus tard, lorsque arrivèrent les rapports +détaillés de l'affaire, pour justifier les fautes du général en chef, +qui devait à tout prix rester infaillible, on émit l'inconcevable +assertion que la redoute de Schevardino servait d'avant-poste, tandis +qu'elle n'était, par le fait, qu'un point extrême du flanc gauche, et +l'on ne manqua pas d'insister sur ce que la bataille avait été acceptée +par nous dans une position fortifiée et préalablement déterminée, tandis +qu'au contraire la bataille avait eu lieu à l'improviste, dans un +endroit découvert et presque dépourvu de fortifications. + +En réalité, voici comment l'affaire s'était passée: l'armée russe +s'appuyait sur la rivière Kolotcha, qui coupait la grand'route à angle +aigu, de façon à avoir son flanc gauche à Schevardino, le flanc droit au +village de Novoïé, et le centre à Borodino, au confluent des deux +rivières Kolotcha et Voïna. Quiconque étudierait le terrain de Borodino, +en oubliant dans quelles conditions s'y est livrée la bataille, verrait +clairement que cette position sur la rivière Kolotcha ne pouvait avoir +d'autre but que d'arrêter l'ennemi qui s'avançait sur Moscou par la +grand'route de Smolensk. D'après les historiens, Napoléon, en se +dirigeant le 5 vers Valouïew, ne vit pas la position occupée par les +Russes entre Outitza et Borodino, ni leur avant-poste. C'est en +poursuivant leur arrière-garde qu'il se heurta, à l'improviste, contre +le flanc gauche, où se trouvait la redoute de Schevardino, et fit +traverser à ses troupes la rivière Kolotcha, à la grande surprise des +Russes. Aussi, avant même que l'engagement fût commencé, ils furent +forcés de faire quitter à l'aile gauche le point qu'elle devait +défendre, et de se replier sur une position qui n'avait été ni prévue ni +fortifiée. Napoléon, en passant sur la rive gauche de la Kolotcha, à +gauche du grand chemin, avait transporté la bataille de droite à gauche +du côté des Russes dans la plaine entre Outitza, Séménovski et Borodino, +et c'est dans cette plaine que fut livrée la bataille du 7. Voici du +reste un plan sommaire de la bataille, telle qu'on l'a décrite, et telle +qu'elle a été réellement livrée. + +[Illustration: Plan] + +Si Napoléon n'avait pas traversé la Kolotcha le 24 au soir, et s'il +avait commencé l'attaque immédiatement, au lieu de donner l'ordre +d'emporter la redoute, personne n'aurait pu dire que cette redoute +n'était pas le flanc gauche de cette position, et tout se serait passé +comme on s'y attendait. Dans ce cas, nous aurions évidemment opposé une +résistance encore plus opiniâtre pour la défense de notre flanc gauche; +le centre et l'aile droite de Napoléon auraient été attaqués, et c'est +le 24 qu'aurait eu lieu la grande bataille, à l'endroit même qui avait +été fortifié et choisi. Mais, l'attaque de notre flanc gauche ayant eu +lieu le soir, comme conséquence de la retraite de notre arrière-garde, +et les généraux russes ne pouvant et ne voulant pas s'engager à une +heure aussi avancée, la première et la principale partie de la bataille +de Borodino se trouva par cela même perdue le 5, et eut pour résultat +inévitable la défaite du 7. Les armées russes n'avaient donc pu se +couvrir le 7 que de faibles retranchements non terminés. Leurs généraux +aggravèrent encore leur situation en ne tenant pas assez compte de la +perte du flanc gauche, qui entraînait nécessairement un changement dans +le champ de bataille, et en laissant leurs lignes continuer à s'étendre +entre le village de Novoïé et Outitza, ce qui les obligea à ne faire +avancer leurs troupes de droite à gauche que lorsque la bataille était +déjà engagée! De cette façon, les forces françaises furent dirigées tout +le temps contre l'aile gauche des Russes, deux fois plus faible +qu'elles. Quant à l'attaque de Poniatowsky sur le flanc droit des +Français sur Outitza et Ouvarova, ce ne fut là qu'un incident +complètement en dehors de la marche générale des opérations. La bataille +de Borodino eut donc lieu tout autrement qu'on ne l'a décrite, afin de +cacher les fautes de nos généraux, et cette description imaginaire n'a +fait qu'amoindrir la gloire de l'armée et de la nation russes. Cette +bataille ne fut livrée ni sur un terrain choisi à l'avance et +convenablement fortifié, ni avec un léger désavantage de forces du côté +des Russes, mais elle fut acceptée par eux dans une plaine ouverte, à la +suite de la perte de la redoute, et contre des forces françaises doubles +des leurs, et cela dans des conditions où il était non seulement +impossible de se battre dix heures de suite pour en arriver à un +résultat incertain, mais où il était même à prévoir que l'armée ne +pourrait tenir trois heures sans subir une déroute complète. + + +II + + +Pierre quitta Mojaïsk le matin du 6. Arrivé au bas de la rue abrupte qui +mène aux faubourgs de la ville, il laissa sa voiture en face de +l'église, située à droite sur la hauteur, et dans laquelle on officiait +en ce moment. Un régiment de cavalerie, précédé de ses chanteurs, le +suivait de près; en sens opposé montait une longue file de charrettes +emmenant les blessés de la veille; les paysans qui les conduisaient +s'emportant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets, +couraient d'un côté à l'autre de la route; les télègues, qui contenaient +chacune trois ou quatre blessés, étaient violemment secouées sur les +pierres jetées çà et là qui représentaient le pavé. Les blessés, les +membres entourés de chiffons, pâles, les lèvres serrées, les sourcils +froncés, se cramponnaient aux barreaux en se heurtant les uns contre les +autres; presque tous fixèrent leurs regards, avec une curiosité naïve, +sur le grand chapeau blanc et l'habit vert de Pierre. + +Son cocher commandait avec colère aux paysans de ne tenir qu'un côté du +chemin; le régiment, qui descendait en s'étendant sur toute sa largeur, +accula la voiture jusqu'au bord du versant; Pierre lui-même fut obligé +de se ranger et de s'arrêter. La montagne formait à cet endroit, +au-dessus d'un coude de la route, un avancement à l'abri du soleil. Il y +faisait froid et humide, bien que ce fût une belle et claire matinée du +mois d'août. Une des charrettes qui contenaient les blessés s'arrêta à +deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures de tille, accourut +essoufflé, ramassa une pierre qu'il glissa sous les roues de derrière et +arrangea le harnais de son cheval; un vieux soldat, le bras en écharpe, +qui suivait à pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant +vers Pierre: + +«Dis donc, pays, va-t-on nous laisser tous crever ici, ou nous +traînera-t-on jusqu'à Moscou?» + +Pierre, absorbé dans ses réflexions, n'entendit pas la question; ses +regards se portaient tantôt sur le régiment de cavalerie arrêté par le +convoi, tantôt sur la charrette qui stationnait à côté de lui; il y +avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un était blessé au +visage: sa tête, enveloppée de linges, laissait voir une joue dont le +volume atteignait la grosseur d'une tête d'enfant; les yeux tournés vers +l'église, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit +blond et pâle, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure +amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du +troisième, à demi couché, était invisible. Des chanteurs du régiment de +cavalerie frôlèrent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs +joyeuses chansons, auxquelles répondait le bruyant carillon des cloches. +Les chauds rayons du soleil, en éclairant le plateau de la montagne, +égayaient le paysage, mais à côté de la télègue des blessés et du cheval +essoufflé, à côté de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le +renfoncement! Le soldat à la joue enflée regardait de travers les +chanteurs. + +«Oh! oh! les élégants! murmura-t-il d'un ton de reproche.--J'ai vu autre +chose que des soldats aujourd'hui... j'ai vu des paysans qu'on poussait +en avant, dit celui qui était appuyé à la charrette, en s'adressant à +Pierre avec un triste sourire:... On n'y regarde plus de si près à +présent... c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il +faut en finir!» + +Malgré le peu de clarté de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y +répondit par un signe affirmatif. + +La route se déblaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en +voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux côtés, en cherchant +à qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des +militaires de toute arme regardaient avec étonnement son chapeau blanc +et son habit vert. Après avoir fait quatre verstes, il aperçut enfin un +visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'était un des +médecins en chef de l'armée, accompagné d'un aide; sa britchka venait à +la rencontre de Pierre; il le reconnut aussitôt, et fit un signe au +cosaque assis sur le siège à côté du cocher, pour lui dire de s'arrêter. + +«Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence? + +--Mais le désir de voir, voilà tout! + +--Oui, oui!... Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre +curiosité!» + +Pierre descendit pour causer plus à l'aise avec le docteur, et lui +parler de son intention de prendre part à la bataille; le docteur lui +conseilla de s'adresser directement à Son Altesse le commandant en chef. + +«Autrement vous resterez ignoré et perdu, Dieu sait dans quel coin.... +Son Altesse vous connaît et vous recevra affectueusement. Suivez mon +conseil, vous vous en trouverez bien.» + +Le docteur avait l'air fatigué et pressé. + +«Vous croyez? demanda Pierre; indiquez-moi donc notre position. + +--Notre position? Oh! ce n'est pas ma partie; quand vous aurez dépassé +Tatarinovo, vous verrez: on y remue des masses de terre; montez sur la +colline, et d'un seul coup d'oeil vous embrasserez toute la plaine. + +--Vraiment! mais alors si vous...» + +Le docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka. + +«Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure, mais, +continua-t-il en faisant un geste énergique, je ne sais plus où donner +de la tête: je cours chez le chef de corps, car savez-vous où nous en +sommes? Demain on livre bataille; or sur cent mille hommes on doit +compter vingt mille blessés, n'est-ce pas? Eh bien, nous n'avons ni +brancards, ni hamacs, ni officiers de santé, ni médecins, même pour six +mille; nous avons bien dix mille télègues, mais vous comprenez qu'il +nous faut autre chose, et l'on nous répond: «faites comme vous +pourrez!...» + +En ce moment, Pierre pensa que sur ces cent mille hommes bien portants, +jeunes et vieux, dont quelques-uns examinaient curieusement son chapeau, +vingt mille étaient fatalement destinés aux souffrances et à la mort, et +son esprit en fut douloureusement frappé: «Ils mourront peut-être +demain, comment alors peuvent-ils penser à autre chose?» se disait-il, +et, par une association d'idées involontaire mais naturelle, son +imagination lui retraça vivement la descente de Mojaïsk, les télègues +avec les blessés, le bruit des cloches, les rayons brillants du soleil +et les chansons des soldats! + +«Et ce régiment de cavalerie qui rencontre des blessés en allant au feu? +Il les salue en passant, et pas un de ses hommes ne fait un retour sur +lui-même et ne pense à ce qui l'attend demain?... C'est étrange!» se dit +Pierre en continuant sa route vers Tatarinovo. À gauche s'élevait une +maison seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles, et +stationnaient une foule de voitures, de fourgons et de domestiques +militaires. C'était la demeure du commandant en chef; absent en ce +moment, il n'y avait laissé personne, et assistait au _Te Deum_ avec +tout son état-major. Pierre continua sur Gorky; arrivé sur la hauteur et +traversant la rue étroite du village, il aperçut, pour la première fois, +des miliciens en chemise blanche avec le bonnet décoré de la croix, qui, +ruisselants de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment, +sur un large monticule situé à droite de la route et couvert de hautes +herbes. Les uns creusaient la terre, les autres la brouettaient sur des +planches posées à terre, et quelques-uns restaient les bras croisés. +Deux officiers les dirigeaient du haut de la colline. Ces paysans, qui +s'amusaient évidemment de la nouveauté de leurs occupations militaires, +rappelèrent à Pierre ces paroles du soldat: «Que c'était avec le peuple +entier qu'on voulait repousser l'ennemi!» Ces travailleurs barbus, +chaussés de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs +cous bronzés, leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine, laissant +voir leurs clavicules hâlées, firent sur Pierre une impression plus +forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jusque-là; et lui firent +comprendre la solennité et l'importance de ce qui se passait en ce +moment. + + +III + + +Pierre gravit la colline dont le docteur lui avait parlé. Il était onze +heures du matin; le soleil éclairait presque d'aplomb, à travers l'air +pur et serein, l'immense panorama du terrain accidenté qui se déroulait +en amphithéâtre sous ses yeux. Sur sa gauche montait en serpentant la +grand'route de Smolensk, qui traversait un village avec son église +blanche, couché à cinq cents pas en avant au pied du mamelon: c'était +Borodino! Un peu plus loin, la route franchissait un pont, et continuait +à s'élever jusqu'au village de Valouïew, à cinq ou six verstes de +distance; au delà de ce village, occupé en ce moment par Napoléon, elle +disparaissait dans un bois épais qui se dessinait à l'horizon: au milieu +de ce massif de bouleaux et de sapins brillaient au soleil une croix +dorée et le clocher du couvent de Kolotski. Dans ce lointain bleuâtre, à +gauche et à droite de la forêt et du chemin, on distinguait la fumée des +feux de bivouacs et les masses confuses de nos troupes et des troupes +ennemies. À droite, le long des rivières Kolotcha et Moskva, le pays +accidenté offrait à l'oeil une succession de collines et de replis de +terrain, au fond desquels on apercevait au loin les villages de +Besoukhow et de Zakharino, à gauche d'immenses champs de blé, et les +restes fumants du village de Séménovski. + +Tout ce que Pierre voyait sur sa gauche aussi bien que sur sa droite +était tellement vague, que rien des deux côtés ne répondait à son +attente: point de champ de bataille comme il se l'imaginait, mais de +vrais champs, des clairières, des troupes, des bois, la fumée des +bivouacs, des villages, des collines, des ruisseaux, de sorte que malgré +tous ses efforts il ne pouvait parvenir à découvrir, dans ces sites +riants, où était exactement notre position, ni même à discerner nos +troupes de celles de l'ennemi: «. Il faut que je m'en informe,» se +dit-il, et, se tournant vers un officier qui regardait avec curiosité sa +colossale personne, aux allures si peu militaires: + +«Auriez-vous l'obligeance, lui demanda Pierre, de me dire quel est ce +village qui est là devant nous? + +--C'est Bourdino, n'est-ce pas? demanda l'officier en s'adressant à son +tour à un camarade. + +--Borodino,» répondit l'autre en le reprenant. + +L'officier, enchanté de trouver l'occasion de causer, se rapprocha de +Pierre. + +«Et où sont les nôtres? + +--Mais là plus loin, et les Français aussi; les voyez-vous là-bas? + +--Où, où donc? demanda Pierre. + +--Mais on les voit à l'oeil nu..., et l'officier lui indiqua de la main +la fumée qui s'élevait à gauche de la rivière, pendant que son visage +prenait cette expression sérieuse que Pierre avait déjà remarquée chez +plusieurs autres. + +--Ah! ce sont les Français?... mais là-bas? ajouta-t-il en indiquant la +gauche de la colline. + +--Eh bien, ce sont les nôtres. + +--Les nôtres? mais alors là-bas?...» + +Et Pierre désignait de la main une hauteur plus éloignée, sur laquelle +se dessinait un grand arbre, à côté d'un village enfoncé dans un repli +de terrain, où s'agitaient des taches noires et d'épais nuages de +fumée. + +«C'est encore «lui!» répondit l'officier (c'était précisément la redoute +de Schevardino). Nous y étions hier, mais «il» y est aujourd'hui. + +--Mais alors où donc est notre position? + +--Notre position? dit l'officier avec un sourire de complaisance. Je +puis vous l'indiquer clairement, car c'est moi qui ai construit tous les +retranchements... suivez-moi bien: notre centre est à Borodino, ici +même,--il indiqua le village avec l'église blanche;--là, le passage de +la Kolotcha.... Voyez-vous un pont dans cette petite prairie avec ses +meules de foin éparpillées?... Eh bien, c'est notre centre. Notre flanc +droit? le voici,--continua-t-il en indiquant par un geste le vallon à +droite;--là est la Moskva, et c'est là que nous avons élevé trois fortes +redoutes. Quant à notre flanc gauche... ici l'officier s'embarrassa... +c'est assez malaisé de vous l'expliquer: notre flanc gauche était hier à +Schevardino, où vous apercevez ce grand chêne; et maintenant nous avons +reporté notre aile gauche là-bas, près de ce village brûlé et +ici,--ajouta-t-il en montrant la colline de Raïevsky.--Seulement; Dieu +sait si on livrera bataille sur ce point. Quant à «lui», il a, il est +vrai, amené ses troupes jusqu'ici, mais c'est une ruse: il tournera +sûrement la Moskva sur la droite.... Quoi qu'il arrive, il en manquera +beaucoup demain à l'appel!» + +Un vieux sergent qui venait de s'approcher attendait en silence la fin +de la péroraison de son chef, et, mécontent de ces dernières paroles, il +l'interrompit vivement: + +«Il faut aller chercher des gabions,» dit-il gravement. + +L'officier eut l'air confus, ayant compris sans doute que si l'on +pouvait penser à ceux qui ne seraient plus là le lendemain, on ne devait +pas du moins en parler: + +«Eh bien! alors envoie la troisième compagnie, répondit-il vivement... À +propos, qui êtes-vous, vous? Êtes-vous un docteur? + +--Moi, non, je suis venu par curiosité...» + +Et Pierre descendit la colline, et repassa devant les miliciens. + +«La voilà! on l'apporte, on l'apporte!... la voilà, ils viennent!» +s'écrièrent plusieurs voix. + +Officiers, soldats et miliciens s'élancèrent sur la grand'route. Une +procession sortait de Borodino et s'avançait sur la hauteur. + +«C'est notre sainte mère qui vient, notre protectrice, notre sainte mère +Iverskaïa! + +--Non pas, c'est notre sainte mère de Smolensk,» reprit un autre. + +Les miliciens, les habitants du village, les terrassiers de la batterie, +jetant là leurs bêches, coururent à la rencontre de la procession. En +avant du cortège, sur la route poudreuse, l'infanterie marchait tête nue +et tenant ses fusils la crosse en l'air: derrière elle on entendait les +chants religieux. Puis venaient le clergé dans ses habits sacerdotaux, +représenté par un vieux prêtre, les diacres, des sacristains et des +chantres. Soldats et officiers portaient une grande image, à visage +noirci, enchâssée dans l'argent: c'était la sainte image qu'on avait +emportée de Smolensk, et qui, depuis lors, suivait l'armée. À gauche, à +droite, en avant, en arrière, marchait, courait, et s'inclinait jusqu'à +terre la foule des militaires. La procession atteignit enfin le plateau +de la colline. Les porteurs de l'image se relayèrent: les sacristains +agitèrent leurs encensoirs, et le _Te Deum_ commença. Les rayons du +soleil dardaient d'aplomb, une fraîche et légère brise se jouait dans +les cheveux de toutes ces têtes découvertes et dans les rubans qui +ornaient l'image, et les chants s'élevaient vers le ciel avec un sourd +murmure. Dans un espace laissé libre derrière le prêtre et les diacres, +se tenaient en avant des autres les officiers supérieurs. Un général +chauve, la croix de Saint-Georges au cou, immobile et raide, touchait +presque le prêtre: c'était évidemment un Allemand, car il ne faisait pas +le signe de la croix, et semblait attendre patiemment la fin des +prières, qu'il trouvait indispensables pour ranimer l'élan patriotique +du peuple; un autre général, à la tournure martiale, se signait sans +relâche en regardant autour de lui. Pierre avait aperçu quelques figures +de connaissance, mais il n'y prenait pas garde: toute son attention +était attirée par l'expression recueillie répandue sur les traits des +soldats et des miliciens, qui contemplaient l'image avec une fiévreuse +exaltation. Lorsque les chantres, fatigués, entonnèrent paresseusement, +car c'était au moins le vingtième _Te Deum_ qu'ils chantaient, +l'invocation à la Vierge, et que le prêtre et le diacre reprirent en +choeur: «Très sainte Vierge, muraille invisible et médiatrice divine, +délivre du malheur Tes esclaves qui accoururent vers Toi,» toutes les +figures reflétèrent le sentiment profond que Pierre avait déjà remarqué +à la descente de Mojaïsk et chez la plupart de ceux qu'il avait +rencontrés. Les fronts s'inclinaient plus souvent, les cheveux se +rejetaient en arrière, les soupirs et les coups dans la poitrine se +multipliaient. Tout à coup la foule eut un mouvement de recul et retomba +sur Pierre. Un personnage, très important sans doute, à en juger par +l'empressement avec lequel on s'écartait pour le laisser passer, +s'approcha de l'image: c'était Koutouzow, qui revenait vers Tatarinovo, +après être allé examiner le terrain. Pierre le reconnut aussitôt. Vêtu +d'une longue capote, le dos voûté, son oeil blanc sans regard ressortant +sur sa figure aux joues pleines, il entra, en se balançant, dans le +cercle, s'arrêta derrière le prêtre, fit machinalement un signe de +croix, abaissa la main jusqu'à terre, soupira profondément et inclina sa +tête grise. Il était suivi de Bennigsen et de son état-major. Malgré la +présence du commandant en chef, qui avait détourné l'attention des +généraux, les soldats et les miliciens continuèrent à prier sans se +laisser distraire. Les prières achevées, Koutouzow s'avança, +s'agenouilla lourdement, toucha la terre du front, et fit ensuite, à +cause de son poids et de sa faiblesse, d'inutiles efforts pour se +relever; ces efforts imprimèrent à sa tête des mouvements saccadés. +Quand il eut enfin réussi, il avança les lèvres comme font les enfants, +et baisa l'image. Les généraux l'imitèrent, puis les officiers, et, +après eux, les soldats et les miliciens, se poussant et se bousculant +les uns les autres. + + +IV + + + +Soulevé par la foule, Pierre regardait vaguement autour de lui. + +«Comte Pierre Kirilovitch, comment êtes-vous là?» demanda une voix. + +Pierre se retourna. C'était Boris Droubetzkoï, qui s'approchait de lui +en souriant, et en époussetant la poussière qu'il avait attrapée aux +genoux en faisant ses génuflexions. Sa tenue, celle du militaire en +campagne, était néanmoins élégante; il portait comme Koutouzow une +longue capote, et comme lui un fouet en bandoulière. Pendant ce temps, +le général en chef, qui avait atteint le village, s'était assis, dans +l'ombre projetée par une isba, sur un banc apporté en toute hâte par un +cosaque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis. Une suite +nombreuse et brillante l'entoura; la procession poursuivit son chemin, +accompagnée par la foule, tandis que Pierre, causant avec Boris, +s'arrêtait à une trentaine de pas de Koutouzow. + +«Croyez-moi, dit Boris à Pierre, qui lui exprimait son désir de prendre +part à la bataille, je vous ferai les honneurs du camp, et le mieux, à +mon avis, serait de rester auprès du général Bennigsen, dont je suis +officier d'ordonnance et que je préviendrai. Si vous voulez avoir une +idée de la position, venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et, +quand nous en reviendrons, faites-moi le plaisir d'accepter mon +hospitalité pour la nuit: nous pourrons même organiser une petite +partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Serguéïévitch? il campe +là,--ajouta-t-il en indiquant la troisième maison de Gorky. + +--Mais j'aurais désiré voir le flanc droit; On le dit très fort, et +ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la position? + +--Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche qui est le plus +important. + +--Pourriez-vous me dire où se trouve le régiment du prince Bolkonsky? + +--Nous passerons devant, je vous conduirai au prince. + +--Qu'alliez-vous dire du flanc gauche? demanda Pierre. + +--Entre nous soit dit, répondit Boris en baissant la voix d'un air de +confidence, le flanc gauche est dans une détestable position; le comte +Bennigsen avait un tout autre plan: il tenait à fortifier ce mamelon +là-bas, mais Son Altesse ne l'a pas voulu, car...» + +Boris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de Koutouzow, +Kaïssarow, qui se dirigeait de leur côté. + +«Païssi Serguéïévitch, dit Boris d'un air dégagé, je tâche d'expliquer +au comte notre position, et j'admire Son Altesse d'avoir si bien deviné +les intentions de l'ennemi. + +--Vous parliez du flanc gauche? demanda Kaïssarow. + +--Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formidable!». + +Quoique Koutouzow eût renvoyé de son état-major tous les gens inutiles, +Boris avait su y conserver sa position en se faisant attacher au comte +Bennigsen. Celui-ci, comme tous ceux sous les ordres desquels Boris +avait servi, faisait de lui le plus grand cas. + +L'armée était partagée en deux partis très distincts: celui de Koutouzow +et celui de Bennigsen chef de l'état-major; et Boris savait, avec +beaucoup d'habileté, tout en témoignant un respect servile à Koutouzow, +donner à entendre que ce vieillard était incapable de diriger les +opérations, et que, de fait, c'était Bennigsen qui avait la haute main. +On était maintenant à la veille de l'instant décisif qui devait accabler +Koutouzow et faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen, ou +bien, si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de faire +comprendre que tout l'honneur en revenait à Bennigsen. Dans tous les +cas, de nombreuses et importantes récompenses seraient distribuées après +la journée du lendemain, et donneraient de l'avancement à une fournée +d'inconnus. Cette prévision causait à Boris une agitation fébrile. + +Pierre fut bientôt entouré par plusieurs officiers de sa connaissance, +arrivés à la suite de Kaïssarow; il avait peine à répondre à toutes les +questions qu'on lui adressait sur Moscou, et à suivre les récits de +toute sorte qu'on lui faisait. Les physionomies avaient une expression +d'inquiétude et de surexcitation, mais il crut remarquer que cette +surexcitation était causée par des questions d'intérêt purement +personnel, et il se rappelait; involontairement cette autre expression, +profonde et recueillie, qui l'avait si vivement frappé sur d'autres +visages: ces gens-là, en s'associant de coeur à l'intérêt général, +comprenaient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour +chacun! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit appeler par +son aide de camp; Pierre se dirigea aussitôt vers lui, mais au même +moment un milicien, le devançant, s'approcha également du commandant en +chef: c'était Dologhow. + +«Et celui-là, comment est-il ici? demanda Pierre. + +--Cet animal-là se faufile partout, lui répondit-on; il a été dégradé, +il faut bien qu'il revienne sur l'eau.... Il a présenté différents +projets, et il s'est glissé jusqu'aux avant-postes ennemis.... Il n'y a +pas à dire, il est courageux.» Pierre se découvrit avec respect devant +Koutouzow, que Dologhow avait accaparé. + +«J'avais pensé, disait ce dernier, que si je prévenais Votre Altesse, +elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui était connue? + +--Oui, c'est vrai, dit Koutouzow... + +--Mais aussi que, si je réussissais, je rendrais service à ma patrie, +pour laquelle je suis prêt à donner ma vie! Si Votre Altesse a besoin +d'un homme qui ne ménage pas sa peau, je la prie de penser à moi, je +pourrais peut-être lui être utile. + +--Oui, oui,» répondit Koutouzow, dont l'oeil se reporta en souriant sur +Pierre. + +En ce moment Boris, avec son habileté de courtisan, s'avança pour se +placer à côté de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une +conversation commencée. + +«Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour +se préparer à la mort!... N'est-ce pas de l'héroïsme?» + +Boris n'avait évidemment prononcé ces paroles qu'avec l'intention d'être +entendu; il avait deviné juste, car Koutouzow, s'adressant à lui, lui +demanda ce qu'il disait de la milice. Il répéta sa réflexion: + +«Oui, c'est un peuple incomparable!--dit Koutouzow, et, fermant les +yeux, il hocha la tête:--Incomparable!--murmura-t-il une seconde +fois:--Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il à Pierre, une odeur +agréable, je ne dis pas!... J'ai l'honneur de compter parmi les +adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?... Mon bivouac est +à vos ordres!» + +Comme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow détourna la tête +d'un air distrait; il semblait avoir oublié tout ce qu'il avait à dire, +et tout ce qu'il avait à faire. Tout à coup, se souvenant d'un ordre à +donner, il fit signe du doigt à André Kaïssarow, le frère de son aide de +camp. + +«Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Ghérakow!... Dis-les +un peu?» + +Kaïssarow les récita, et Koutouzow balançait la tête en mesure, en les +écoutant. + +Lorsque Pierre s'éloigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la +main. + +«Je suis charmé de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans +paraître embarrassé le moins du monde par la présence d'étrangers. + +--À la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennité et décision, à +la veille d'un jour où Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis +heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les +malentendus qui se sont élevés entre nous, et je désire que vous n'ayez +plus de haine contre moi.... Accordez-moi, je vous prie, votre pardon.» + +Pierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui répondre. +Celui-ci, les larmes aux yeux, l'entoura de ses bras et l'embrassa. Sur +ces entrefaites, le comte Bennigsen, auquel Boris avait glissé quelques +mots, proposa à Pierre de le suivre le long de la ligne des troupes. + +«Cela vous intéressera, ajouta-t-il. + +--Bien certainement,» répondit Pierre. + +Une demi-heure plus tard, Koutouzow partit pour Tatarinovo, tandis que +Bennigsen, accompagné de sa suite et de Pierre, allait faire son +inspection. + + +V + + + +Bennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'officier avait +indiqué à Pierre comme étant le centre de notre position, et dont le +foin, fauché des deux côtés de la rivière, embaumait les abords. Après +le pont, ils traversèrent le village de Borodino; de là, prenant sur la +gauche, ils dépassèrent une masse énorme de soldats et de fourgons +d'artillerie, et se trouvèrent en vue d'un haut mamelon sur lequel les +miliciens exécutaient des travaux de terrassement: c'était la redoute +qui devait recevoir plus tard le nom de «Raïevsky» ou «la batterie du +mamelon». Pierre n'y fit que peu d'attention: il ne pouvait se douter +que cet endroit deviendrait le point le plus mémorable du champ de +bataille de Borodino. Ils franchirent ensuite le ravin qui les séparait +de Séménovsky: les soldats emportaient les dernières poutres des isbas +et des granges. Puis, montant et descendant tour à tour, ils +traversèrent un champ de seigle, foulé et roulé comme par la grêle, et +suivirent la nouvelle route frayée par l'artillerie au milieu des +sillons d'un champ labouré, pour atteindre les ouvrages avancés auxquels +on travaillait encore. Bennigsen s'y arrêta et jeta les yeux sur la +redoute de Schevardino, qui hier encore était à nous, et sur laquelle on +voyait se dessiner quelques cavaliers, que les officiers prétendaient +être Napoléon ou Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux, à +deviner lequel pouvait être Napoléon. Quelques instants plus tard, ce +groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain. Bennigsen, +s'adressant à un des généraux présents, lui expliqua à haute voix quelle +était la position de nos troupes. Pierre faisait son possible pour se +rendre compte des combinaisons qui motivaient cette bataille, mais il +sentit, à son grand chagrin, que son intelligence n'allait pas jusque-là +et qu'il n'y comprenait rien. Bennigsen, remarquant son attention, lui +dit tout à coup: + +«Cela ne peut, il me semble, vous intéresser? + +--Au contraire,» reprit Pierre. + +Laissant les ouvrages avancés derrière eux, ils s'engagèrent sur la +route, qui, en s'éloignant vers la gauche, traversait, en formant des +courbes, un bois de bouleaux serrés mais peu élevés. Au milieu de la +forêt, un lièvre, au pelage brun et aux pattes blanches, sauta tout à +coup sur le chemin et se mit à courir longtemps devant eux, en excitant +une hilarité générale, jusqu'au moment où, effrayé par le bruit des +chevaux et des voix, il se jeta dans un fourré voisin. Deux verstes plus +loin, ils débouchèrent dans une clairière: là se trouvaient des soldats +du corps de Toutchkow, qui était chargé de défendre le flanc gauche. +Arrivé à son extrême limite, Pierre vit Bennigsen parler avec chaleur, +et supposa qu'il venait de prendre une disposition des plus importantes. +En avant des troupes de Toutchkow, il y avait une éminence, qui n'était +pas occupée par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette +faute, en disant qu'il était absurde de laisser ainsi, sans le garnir, +un point aussi élevé, et de se contenter de mettre des troupes dans le +bas. Quelques généraux partagèrent son avis. L'un d'eux, entre autres, +soutint, avec une énergie toute militaire, qu'on les exposait par là à +une mort certaine. Bennigsen ordonna en son nom de faire placer des +forces sur la hauteur. Cette disposition, qu'on venait de prendre au +flanc gauche fit encore mieux sentir à Pierre son incapacité à +comprendre les questions stratégiques; en écoutant Bennigsen et les +généraux qui discutaient la question, il leur donnait raison, et +s'étonnait d'autant plus de la faute grossière qui avait été commise. +Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient été placées là, non, comme +il le croyait, pour défendre la position, mais pour y rester cachées et +tomber à l'improviste sur l'ennemi à un moment donné, changea ces +dispositions, sans en prévenir le commandant en chef. + + +VI + + +Le prince André, pendant cette même soirée, était couché dans un hangar +délabré du village de Kniaskovo, à l'extrême limite du campement de son +régiment. Appuyé sur son coude, il fixait machinalement les yeux, à +travers une fente des planches disjointes, sur la ligne de jeunes +bouleaux ébranchés plantés le long de la clôture, et sur le champ aux +gerbes d'avoine éparpillées, au-dessus duquel s'élevait la fumée des +feux, où cuisait le souper des soldats. Quelque triste, pesante et +inutile que lui parût sa vie, il se sentait, comme sept ans auparavant, +à la veille d'Austerlitz, ému et surexcité. Il avait donné des ordres +pour le lendemain, et il ne lui restait plus rien à faire; aussi se +sentait-il agité par les pressentiments les plus nets, et par conséquent +les plus sinistres. Il prévoyait que cette bataille serait la plus +effroyable entre toutes celles auxquelles il avait assisté jusqu'à ce +jour, et la possibilité de mourir se présenta à lui pour la première +fois dans toute sa cruelle nudité, dépouillée de tout lien avec sa vie +présente, et de toute conjecture quant à l'effet qu'elle produirait sur +les autres. Tout son passé se déroula devant lui comme dans une lanterne +magique, en une longue suite de tableaux qui auraient été éclairés +jusque-là par un faux jour, et qui en ce moment lui apparaissaient +inondés de la vraie lumière. «Oui, les voilà, ces décevants mirages, ces +mirages trompeurs qui m'exaltaient! se disait-il en les examinant à la +clarté froide et inexorable de la pensée de la mort. Les voilà, ces +grossières illusions qui me paraissaient si belles et si +mystérieuses.... Et la gloire, et le bien public, et l'amour pour la +femme et la patrie elle-même! Comme tout alors me paraissait grandiose +et profond!... Mais en réalité tout est pâle, mesquin, misérable, +comparé à l'aube naissante de ce jour nouveau, qui, je le sens, +s'éveille en moi!» Sa pensée s'arrêtait surtout sur les trois grandes +douleurs de sa vie: son amour pour une femme, la mort de son père et +l'invasion française! L'amour?... Cette petite fille avec son auréole +d'attraits!... «Comme je l'ai aimée, et quels rêves poétiques n'ai-je +pas faits en songeant à un bonheur que je partagerais avec elle? Je +croyais à un amour idéal, qui devait me la conserver fidèle pendant +l'année de mon absence, comme la colombe de la fable! Mon père, lui +aussi, travaillait et bâtissait à Lissy-Gory, croyant que tout était à +lui, les paysans, la terre, et même l'air qu'il respirait. Napoléon est +venu, et, sans se douter même de son existence, il l'a balayé de sa +route comme un fétu de paille, et Lissy-Gory s'est effondré, +l'entraînant dans sa ruine, tandis que Marie continue à dire que c'est +une épreuve envoyée d'en haut! Pourquoi une épreuve, puisqu'il n'est +plus! Pour qui est donc l'épreuve?... Et la patrie, et la perte de +Moscou! qui sait? Demain peut-être je serai tué par un des nôtres, comme +hier au soir j'aurais pu l'être par ce soldat qui a déchargé son fusil à +mon oreille par inadvertance. Les Français viendront, qui me prendront +par les pieds et par la tête, et me jetteront dans la fosse, pour que +l'odeur de mon cadavre ne les écoeure pas; puis la vie universelle +continuera dans de nouvelles conditions, tout aussi naturelles que les +anciennes, et je ne serai plus là pour en jouir!» Il regarda la rangée +de bouleaux dont l'écorce blanche, se détachant sur leur teinte +uniforme, brillait au soleil: «Eh bien, qu'on me tue demain! Que ce soit +fini, et qu'il ne soit plus question de moi!» Il se représenta vivement +la vie sans lui; ces bouleaux pleins d'ombre et de lumière, ces nuages +moutonnant, les feux des bivouacs, tout prit soudain un aspect effrayant +et menaçant. Un frisson le saisit, il se leva vivement et sortit du +hangar pour marcher. Il entendit des voix. + +«Qui est-là?» dit-il. + +Timokhine, le capitaine au nez rouge, l'ancien chef de compagnie de +Dologhow, devenu chef de bataillon par suite du manque d'officiers, +s'approcha timidement, suivi de l'aide de camp et du caissier du +régiment. Le prince André écouta leur rapport, leur donna ses +instructions, et allait les congédier lorsqu'il entendit une voix +connue. + +«Que diable!» disait cette voix. + +Le prince André se retourna, et aperçut Pierre, qui s'était heurté à une +auge. Il éprouvait toujours un sentiment pénible à se retrouver avec les +personnes qui lui rappelaient son passé; aussi la vue de Pierre, qui +avait été si intimement mêlé au douloureux dénoûment de son dernier +séjour à Moscou, en augmenta la violence. + +«Ah! vous voilà! dit-il, par quel hasard? Je ne vous attendais certes +pas!» + +En prononçant ces paroles, ses yeux et sa figure prirent un air plus que +sec, c'était comme de l'inimitié; Pierre le remarqua aussitôt, et +l'empressement qu'il mettait à s'approcher du prince André se changea en +embarras. + +«Je suis venu... vous savez... enfin... je suis venu parce que c'est +fort intéressant, répondit-il en répétant pour la centième fois de la +journée la même phrase:--Je tenais à assister à une bataille! + +--Ah! vraiment!... Et vos frères les francs-maçons, qu'en diront-ils? +ajouta le prince André d'un air railleur.... Que fait-on à Moscou? Que +font les miens? Y sont-ils enfin arrivés? ajouta-t-il plus sérieusement. + +--Ils y sont, Julie Droubetzkoï me l'a dit; je suis allé aussitôt les +voir, mais je les ai manqués, ils étaient partis pour votre terre.» + + +VII + + +Les officiers firent un mouvement pour se retirer, mais le prince André, +ne désirant pas rester en tête-à-tête avec son ami, les retint en leur +offrant un verre de thé. Ils examinaient curieusement la massive +personne de Pierre, et écoutaient, sans broncher, ses récits sur Moscou +et sur les positions de nos troupes, qu'il venait de visiter. Le prince +André gardait le silence, et l'expression désagréable de sa physionomie +portait Pierre à s'adresser de préférence au chef de bataillon +Timokhine; celui-là l'écoutait avec bonhomie. + +«Tu as donc compris la disposition de nos troupes? demanda le prince +André, en l'interrompant tout à coup. + +--Oui... c'est-à-dire autant qu'un civil peut comprendre ces +choses-là.... J'en ai saisi le plan général. + +--Eh bien, vous êtes plus avancé que qui que ce soit, dit en français le +prince André. + +--Ah! dit Pierre stupéfait en le regardant par-dessus ses lunettes. Mais +alors que pensez-vous de la nomination de Koutouzow? + +--Elle m'a fait plaisir, c'est tout ce que j'en puis dire. + +--Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly?... Dieu sait ce +qu'on en dit à Moscou..., et ici, qu'en dit-on? + +--Mais demandez-le à ces messieurs,» répondit le prince André. + +Pierre se tourna vers Timokhine, de l'air souriant et interrogateur que +chacun prenait involontairement en s'adressant au brave commandant. + +«La lumière s'est faite, Excellence, lorsque Son Altesse a pris le +commandement, répondit-il timidement en jetant des regards furtifs à son +chef. + +--Comment cela? demanda Pierre. + +--Par exemple, le bois et le fourrage? Lorsque notre retraite a commencé +après Svendziani, nous n'osions prendre nulle part ni foin ni fagots, et +pourtant nous nous en allions.... Cela lui restait donc, à «lui», +n'est-ce pas, Excellence? ajouta-t-il en s'adressant à «Son» prince.... +Et gare à nous si nous le faisions! Deux officiers de notre régiment ont +passé en jugement pour des histoires de ce genre; mais lorsque Son +Altesse a été nommée commandant en chef, tout est devenu clair comme le +jour! + +--Mais alors pourquoi l'avait-on défendu?» + +Timokhine, confus, ne savait comment répondre à cette question, que +Pierre renouvela en la posant au prince André: + +«Pour ne pas ruiner le pays qu'on laissait à l'ennemi, répondit André +toujours d'un ton de raillerie. C'était une mesure extrêmement sage, car +on ne saurait tolérer la maraude, et à Smolensk il a jugé aussi +sainement que les Français pouvaient nous tourner, que leurs forces +étaient supérieures en nombre aux nôtres.... Mais ce qu'il n'a pu +comprendre, s'écria-t-il avec un éclat de voix involontaire, c'est que +nous défendions là pour la première fois le sol russe, et que les +troupes s'y battaient avec un élan que je ne leur avais jamais vu! Bien +que nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce succès +eût décuplé nos forces, il n'en a pas moins ordonné la retraite, et +alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont trouvées +inutiles!... Il ne pensait certes pas à trahir, il avait fait tout pour +le mieux, il avait tout prévu: mais c'est justement pour cela qu'il ne +vaut rien! Il ne vaut rien parce qu'il pense trop, et qu'il est trop +minutieux, comme le sont tous les Allemands. Comment te dirai-je?... +Admettons que ton père ait auprès de lui un domestique allemand, un +excellent serviteur qui, dans son état normal de santé, lui rend plus de +services que tu ne pourrais le faire.... Mais que ton père tombe malade, +tu le renverras, et, de tes mains maladroites, tu soigneras ton père, et +tu sauras mieux calmer ses douleurs qu'un étranger, quelque habile qu'il +soit. C'est la même histoire avec Barclay; tant que la Russie se portait +bien, un étranger pouvait la servir, mais, à l'heure du danger, il lui +faut un homme de son sang! Chez vous, au club, n'avait-on pas inventé +qu'il avait trahi? Eh bien, que résultera-t-il de toutes ces calomnies? +On tombera dans l'excès opposé, on aura honte de cette odieuse +imputation, et, pour la réparer, on en fera un héros, ce qui sera tout +aussi injuste. C'est un Allemand brave et pédant... et rien de plus! + +--Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine. + +--Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince André. + +--Mais enfin, dit Pierre, un bon capitaine c'est celui qui ne laisse +rien au hasard, c'est celui qui devine les projets de son adversaire... + +--C'est impossible! s'écria le prince André, comme si cette question +était résolue pour lui depuis longtemps. Pierre le regarda étonné. + +--Pourtant, répliqua-t-il, la guerre ne ressemble-t-elle pas, dit-on, à +une partie d'échecs? + +--Avec cette petite différence, reprit le prince André, qu'aux échecs +rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout à l'aise.... Et +puis, le cavalier n'est-il pas toujours plus fort que le pion, et deux +pions plus forts qu'un, tandis qu'à la guerre un bataillon est parfois +plus fort qu'une division, et parfois plus faible qu'une compagnie? Le +rapport des forces de deux armées, reste toujours inconnu. Crois-moi: si +le résultat dépendait toujours des ordres donnés par les états-majors, +j'y serais resté, et j'aurais donné des ordres tout comme les autres; +mais, au lieu de cela, tu le vois, j'ai l'honneur de servir avec ces +messieurs, de commander un régiment, et je suis persuadé que la journée +de demain dépendra plutôt de nous que d'eux! Le succès ne saurait être +et n'a jamais été la conséquence, ni de la position, ni des armes, ni du +nombre! + +--De quoi donc alors? fit Pierre. + +--Du sentiment qui est en moi, qui est en lui,--et il montra +Timokhine,--qui est dans chaque soldat.» + +Timokhine regarda avec stupeur son chef dont l'excitation contrastait +singulièrement à cette heure avec sa réserve et son calme habituels. On +sentait qu'il ne pouvait s'empêcher d'exprimer les pensées qui lui +venaient en foule. + +«La bataille est toujours gagnée par celui qui est fermement décidé à la +gagner. Pourquoi avons-nous perdu celle d'Austerlitz? Nos pertes +égalaient celles des Français, mais nous avons cru trop tôt à notre +défaite, et nous y avons cru parce que nous ne tenions pas à nous battre +là-bas, et que nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous +avons perdu la partie; eh bien, fuyons, et nous avons fui! Si nous ne +nous l'étions pas dit, Dieu sait ce qui serait arrivé, et demain nous ne +le dirons pas! Tu m'assures que notre flanc gauche est faible, et que le +flanc droit est trop étendu? C'est absurde, car cela n'a aucune +importance; pense donc à ce qui nous attend demain! Des milliers de +hasards imprévus, qui peuvent tout terminer en une seconde!... Parce que +les nôtres ou les leurs auront fui! Parce qu'on aura tué celui-ci ou +celui-là!... Quant à ce qui se fait aujourd'hui, c'est un jeu, et ceux +avec lesquels tu as visité la position n'aident en rien à la marche des +opérations; ils l'entravent au contraire, car ils n'ont absolument en +vue que leurs intérêts personnels! + +--Comment, dans le moment actuel? demanda Pierre. + +--Le moment actuel, reprit le prince André, n'est pour eux que le moment +où il sera plus facile de supplanter un rival et de recevoir une croix +ou un nouveau cordon. Pour moi, je n'y vois qu'une chose: cent mille +Russes et cent mille Français se rencontreront demain pour se battre: +celui qui se battra le plus et se ménagera le moins sera vainqueur; je +te dirai mieux: quoi qu'on fasse, quelque soit l'antagonisme de nos +chefs, nous gagnerons la bataille demain! + +--Voilà qui est la vérité, Excellence, la vraie vérité, murmura +Timokhine, il n'y a pas à se ménager!... Croiriez-vous que les soldats +de mon bataillon n'ont pas bu d'eau-de-vie...?» «Ce n'est pas un jour +pour cela,» disent-ils. + +Il se fit un silence. + +Les officiers se levèrent et le prince André sortit avec eux pour donner +à son aide de camp ses derniers ordres. Dans ce moment, on entendit à +peu de distance le bruit de quelques chevaux qui arrivaient par le +chemin. Le prince André, se tournant de ce côté, reconnut aussitôt +Woltzogen et Klauzevitz, accompagnés d'un cosaque; ils passèrent si près +d'eux, que Pierre et le prince André purent entendre qu'ils disaient en +allemand: + +«Il faut que la guerre s'étende, c'est la seule manière de faire! + +--Oh oui! répondit l'autre, du moment que le but principal est +d'affaiblir l'ennemi, que l'on perde plus ou moins d'hommes, cela ne +signifie rien! + +--Certainement, reprit la première voix. + +--Ah oui! que la guerre s'étende! dit le prince André avec colère: c'est +ainsi que mon père, ma soeur et mon fils ont été chassés par elle! Peu +lui importe, à lui!... C'est bien ce que je te disais tout à l'heure: ce +ne sont pas messieurs les Allemands qui gagneront la bataille, je te le +jure; ils ne feront que brouiller les cartes autant que possible, parce +que dans la tête de cet Allemand il n'y a qu'un tas de raisonnements, +dont le meilleur ne vaut pas une coquille d'oeuf, et que dans son coeur +il n'a pas ce que possède Timokhine, et qui sera nécessaire demain. Ils +lui ont livré toute l'Europe, à «lui», et ils sont venus nous donner des +leçons!... Excellents professeurs, ma foi! + +--Ainsi donc, vous croyez que nous gagnerons la bataille? + +--Oui, répondit d'un air distrait le prince André. Il y a une chose +seulement que je n'aurais pas permise, si j'avais pu l'empêcher: c'est +de faire quartier. Pourquoi des prisonniers? C'est de la chevalerie! Les +Français ont détruit ma maison, ils vont détruire Moscou: ce sont mes +ennemis, ce sont des criminels! Timokhine et toute l'armée pensent de +même; ils ne peuvent être nos amis, quoi qu'ils en aient dit, là-bas, à +Tilsit! + +--Oui, oui; s'écria Pierre, dont les yeux étincelaient, je suis tout à +fait de votre avis!» + +La question qui le troublait depuis la descente de Mojaïsk venait en +effet de trouver sa solution claire et nette. Il comprit le sens et +l'importance de la guerre, et de la bataille qui allait se livrer; tout +ce qu'il avait vu dans la journée, l'expression grave et recueillie +répandue sur les visages des soldats, cette chaleur patriotique latente, +comme on dit en terme de physique, qui perçait chez chacun d'eux, lui +furent expliquées, et il ne s'étonna plus du calme, de l'insouciance +même avec lesquels on se préparait à mourir. + +«Si l'on ne faisait pas de prisonniers, la guerre changerait de +caractère et deviendrait, crois-moi, moins cruelle.... Mais nous n'avons +fait que jouer à la guerre, voilà le tort: nous faisons les généreux, et +cette générosité, cette sensiblerie sont celles d'une femmelette, qui se +trouve mal à la vue d'un veau qu'on égorge: la vue du sang révolte sa +bonté naturelle, mais que ce veau soit mis à une bonne sauce, et elle en +mangera tout comme les autres. On nous parle des lois de la guerre, de +chevalerie, de parlementaires, d'humanité envers les blessés... nous +nous dupons mutuellement! On dévaste les foyers, on fait de faux +assignats, on tue mon père, mes enfants: et l'on vient après ça nous +parler des lois de la guerre, de la générosité envers l'ennemi? Pas de +quartier aux blessés!... Les tuer sans merci et aller soi-même à la +mort! Celui qui est arrivé comme moi à cette conviction, en passant par +d'atroces souffrances...» + +Le prince André, après avoir cru un moment qu'il lui serait indifférent +de voir prendre Moscou, comme on avait pris Smolensk, s'arrêta tout à +coup. Un spasme lui serra le gosier, il fit quelques pas en silence: ses +yeux avaient un éclat fiévreux, et ses lèvres tremblaient lorsqu'il +reprit la parole: + +«S'il n'y avait pas de fausse générosité à la guerre, on ne la ferait +que pour une raison sérieuse, et en sachant qu'on va à la mort; alors on +ne se battrait pas sous prétexte que Paul Ivanovitch a offensé Michel +Ivanovitch! Alors tous les Hessois et tous les Westphaliens que Napoléon +traîne après lui ne seraient pas venus en Russie, et nous ne serions pas +allés en Autriche et en Prusse sans savoir pourquoi. Il faut accepter +l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec austérité.... +Assez de mensonges comme cela! Il faut la faire comme on doit la faire, +ce n'est pas un jeu. Autrement elle n'est qu'un délassement à l'usage +des oisifs et des frivoles. La classe des militaires est la plus +honorable, et cependant à quelles extrémités n'en viennent-ils pas pour +assurer leur triomphe? Quel est, en effet, le but de la guerre? +l'assassinat! Ses moyens? l'espionnage, la trahison! Quel en est le +mobile? le pillage et le vol pour l'approvisionnement des hommes!... +C'est-à-dire le mensonge et la duplicité sous toutes les formes et sous +le nom de ruses de guerre.... Quelle est la règle à laquelle se +soumettent les militaires? À l'absence de toute liberté, c'est-à-dire à +la discipline, qui couvre l'oisiveté, l'ignorance, la cruauté, la +dépravation, l'ivrognerie, et cependant ils sont universellement +respectés. Tous les souverains, excepté l'empereur de la Chine, portent +l'uniforme militaire, et celui qui a tué le plus d'hommes reçoit la plus +haute récompense!... Qu'il s'en rencontre, comme demain par exemple, des +milliers qui s'estropient et se massacrent.... Que verrons-nous après? +Des _Te Deum_ d'actions de grâces pour le grand nombre de tués, dont +d'ailleurs on exagère toujours le chiffre; puis on fera sonner bien haut +la victoire, car plus il y a de morts, plus elle est éclatante.... Et +ces prières, comment seront-elles reçues par Dieu qui regarde ce +spectacle? Ah! mon ami, la vie m'est devenue à charge dans ces derniers +temps: je vois trop au fond des choses, et il ne sied pas à l'homme de +goûter à l'arbre de la science du bien et du mal.... Enfin, ce ne sera +plus pour longtemps!... Mais pardon, mes divagations te fatiguent, et +moi aussi.... Il est temps... retourne à Gorky! + +--Oh non! répondit Pierre en fixant sur son ami ses yeux effarés, mais +pleins de sympathie. + +--Va, va! Il faut dormir avant de se battre,--dit le prince André en +s'approchant vivement de Pierre et en l'embrassant.--Adieu, +s'écria-t-il, nous reverrons-nous? Dieu seul le sait!» Et, se +détournant, il le poussa dehors. + +Il faisait sombre, et Pierre ne put distinguer l'expression de sa +figure. Était-elle tendre ou sévère? Il resta quelques secondes indécis: +retournerait-il auprès de lui, ou se remettrait-il en route? + +«Non, il n'a pas besoin de moi, et je sais que c'est notre dernière +entrevue,» se dit-il en soupirant profondément et en se dirigeant vers +Gorky. + +Le prince André s'étendit sur un tapis, mais il ne put s'endormir. Au +milieu de toutes les images qui se confondaient dans son esprit, sa +pensée s'arrêta longuement sur une d'elles avec une douce émotion: il +revoyait une soirée à Pétersbourg, pendant laquelle Natacha lui +racontait avec entrain comment, l'été précédent, elle s'était égarée, à +la recherche des champignons, dans une immense forêt. Elle lui +décrivait, à bâtons rompus, la solitude de la forêt, ses sensations, ses +conversations avec le vieux gardien des ruches, et elle s'interrompait à +chaque instant pour lui dire: «Non, ce n'est pas ça... je ne puis pas +m'exprimer... vous ne me comprenez pas, j'en suis sûre!...» Et malgré +les protestations réitérées du prince André elle se désolait de ne +pouvoir rendre l'impression exaltée et poétique qu'elle avait ressentie +ce jour-là.... «Ce vieillard était adorable... et la forêt était si +sombre et il avait de si bons yeux!... Non, non, je ne puis pas, je ne +sais pas raconter,» ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince +André sourit à ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant: +«Je la comprenais alors, pensait-il; je comprenais sa franchise, +l'ingénuité de son âme: oui, c'était son âme que j'aimais en elle, que +j'aimais si profondément, si fortement, de cet amour qui me donnait tant +de bonheur!» Et subitement il tressaillit, en se rappelant le +dénouement: «Il n'avait guère besoin de tout cela, «lui»! Il n'a rien +vu, rien compris, elle n'était pour «lui» qu'une fraîche et jolie fille +qu'il n'a pas daigné lier à son sort, tandis que moi.... Et cependant +«il» vit encore, et il s'amuse!...» À ce souvenir, il lui sembla qu'on +le touchait avec un fer rouge: il se redressa brusquement, se leva et se +remit à marcher. + + +VIII + + +Le 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le préfet du +palais de l'Empereur des Français, Monsieur de Beausset, et le colonel +Fabvier arrivèrent, l'un de Paris, l'autre de Madrid, et trouvèrent +Napoléon à son bivouac de Valouïew. Monsieur de Beausset, revêtu de son +uniforme de cour, se fit précéder d'un paquet à l'adresse de l'Empereur, +qu'il avait été chargé de lui remettre. Pénétrant dans le premier +compartiment de la tente, il défit l'enveloppe, tout en s'entretenant +avec les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'était arrêté à +l'entrée, et causait au dehors. L'Empereur Napoléon achevait sa toilette +dans sa chambre à coucher, et présentait à la brosse du valet de +chambre, tantôt ses larges épaules, tantôt sa forte poitrine, avec le +frémissement de satisfaction d'un cheval qu'on étrille. Un autre valet +de chambre, le doigt sur le goulot d'un flacon d'eau de Cologne, en +aspergeait le corps bien nourri de son maître, persuadé que lui seul +savait combien il fallait de gouttes et comment il fallait les répandre. +Les cheveux courts de l'Empereur se plaquaient mouillés sur son front, +et sa figure, quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-être physique. + +«Allez ferme, allez toujours!» disait-il au valet de chambre, qui +redoublait d'efforts. + +L'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport sur +l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers, attendait à la +porte l'autorisation de se retirer. Napoléon lui jeta un regard en +dessous. + +«Pas de prisonniers? répéta-t-il: ils aiment donc mieux se faire +écharper?... Tant pis pour l'armée russe!--et continuant à faire le gros +dos et à présenter ses épaules aux frictions de son valet de +chambre:--C'est bien, faites entrer Monsieur de Beausset, ainsi que +Fabvier, dit-il à l'aide de camp. + +--Oui, Sire,» répondit ce dernier en s'empressant de sortir. + +Les deux valets de chambre habillèrent leur maître, en un tour de main, +de l'uniforme gros-bleu de la garde, et il se dirigea vers le salon d'un +pas ferme et précipité. Pendant ce temps, Beausset avait rapidement +déballé le cadeau de l'Impératrice, et l'avait placé sur deux chaises, +en face de la porte par laquelle l'Empereur devait entrer; mais ce +dernier avait mis une telle hâte à sa toilette, qu'il n'avait pas eu le +temps de disposer convenablement la surprise destinée à Sa Majesté. +Napoléon remarqua son embarras, et, feignant de ne pas s'en apercevoir, +fit signe à Fabvier d'approcher. Il écouta, les sourcils froncés et sans +dire un mot, les éloges que le colonel faisait de ses troupes qui se +battaient à Salamanque, à l'autre bout du monde, et qui n'avaient, +selon lui, qu'une seule et même pensée: se montrer dignes de leur +Empereur, et une seule crainte: celle de lui déplaire! Cependant le +résultat de la bataille n'avait pas été heureux, et Napoléon se +consolait en interrompant Fabvier par des questions ironiques, qui +prouvaient qu'il ne s'était attendu à rien de mieux en son absence. + +«Il faut que je répare cela à Moscou, dit Napoléon... À tantôt, au +revoir!...» Et, se retournant vers Beausset, qui avait eu le temps de +recouvrir l'envoi de l'Impératrice d'une draperie, il l'appela. + +Beausset fit un profond salut à la française, comme seuls savaient les +faire les vieux serviteurs des Bourbons, et lui remit un pli cacheté. +Napoléon lui tira gaiement l'oreille. + +«Vous vous êtes dépêché, j'en suis bien aise.... Eh bien, que dit Paris? +ajouta-t-il en prenant subitement un air sérieux. + +--Sire, tout Paris regrette votre absence,» répondit le préfet. + +Napoléon savait parfaitement que ce n'était là qu'une adroite flatterie: +dans ses moments lucides, il comprenait aussi que c'était faux; mais +cette phrase lui fut agréable, et il lui effleura de nouveau l'oreille. + +«Je suis fâché, dit-il, de vous avoir fait faire tant de chemin. + +--Sire, je ne m'attendais à rien moins qu'à vous trouver aux portes de +Moscou.» + +Napoléon sourit et jeta un regard distrait à sa droite. Un aide de camp, +s'inclinant avec grâce, lui présenta aussitôt une tabatière en or. + +«Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise: vous qui +aimez les voyages, vous verrez Moscou dans trois jours; vous ne vous +attendiez certes pas à visiter la capitale asiatique?» + +Beausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la délicate attention +de son souverain, qui lui prêtait un goût dont il ne soupçonnait pas +lui-même l'existence. + +«Ah! qu'est-ce donc?» dit Napoléon en remarquant que l'attention de sa +suite était concentrée sur la draperie. + +Beausset, avec l'habileté d'un courtisan accompli, fit un demi-tour et +souleva adroitement le voile, en disant: + +«C'est un présent que l'Impératrice envoie à Votre Majesté.» + +C'était le portrait de l'enfant né du mariage de Napoléon avec la fille +de l'Empereur d'Autriche, peint par Gérard. Le ravissant petit garçon, +avec ses cheveux bouclés, et un regard semblable à celui du Christ de la +Madone Sixtine, était représenté jouant au bilboquet: la boule figurait +le globe terrestre, et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait +un sceptre. Quoiqu'il fût difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste +avait peint le roi de Rome perçant le globe avec un bâton, cette +allégorie avait été trouvée, par tous ceux qui l'avaient vue à Paris, +aussi claire et aussi délicate qu'elle le parut à Napoléon en ce moment. + +«Le roi de Rome! dit-il avec un geste gracieux... admirable!...» Et +avec cette faculté tout italienne de changer instantanément l'expression +de son visage, il s'approcha du portrait d'un air pensif et tendre. + +Il savait qu'à cette heure chacune de ses paroles et chacun de ses +gestes seraient burinés dans l'histoire. Aussi, comme contraste à cette +grandeur qui lui permettait de faire représenter son fils jouant au +bilboquet avec le globe du monde, crut-il avoir trouvé une heureuse +inspiration en lui opposant le simple sentiment de la tendresse +paternelle. Ses yeux se voilèrent, il fit un pas en avant, et sembla +chercher une chaise; la chaise fut vivement avancée, et il s'assit en +face du portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la +pointe du pied, en laissant le grand homme se livrer à son émotion. +Après quelques instants de muette contemplation, il se leva et rappela +Beausset et l'aide de camp; il ordonna de placer le tableau devant la +tente, pour ne pas priver sa vieille garde du bonheur de voir le roi de +Rome, le fils et l'héritier de leur Souverain adoré! Ce qu'il avait +prévu arriva: pendant qu'il déjeunait avec Monsieur de Beausset, auquel +il avait fait l'honneur de l'inviter, on entendit devant la tente une +explosion de cris enthousiastes, poussés par les officiers et les +soldats de la vieille garde. + +«Vive l'Empereur! Vive le roi de Rome!» + +Le déjeuner fini, Napoléon dicta devant Beausset son ordre du jour à +l'armée. + +«Courte et énergique,» dit-il après avoir lu cette proclamation qu'il +avait dictée d'un jet. + +«Soldats! + +«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire +dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance, +de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie. +Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk, +et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite +dans cette journée; que l'on dise de chacun de vous: «Il était à cette +grande bataille! + +«Napoléon.» + +Après avoir invité Monsieur de Beausset, qui aimait tant les voyages, à +l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec lui de sa tente, et se +dirigea vers les chevaux qu'on venait de seller. + +«Votre Majesté est trop bonne,» dit de Beausset, quoiqu'il eût fort +envie de dormir et qu'il ne sût pas monter à cheval: mais, du moment que +Napoléon avait incliné la tête, force fut à Beausset de le suivre. + +À la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le +tableau devinrent frénétiques. Napoléon fronça les sourcils. + +«Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune +pour voir un champ de bataille!» + +Beausset ferma les yeux, baissa la tête, soupira profondément, et +témoigna, par un geste plein de déférence, qu'il savait apprécier les +paroles de l'Empereur. + + +IX + + +L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, passant la +matinée à cheval, inspectant le terrain, discutant les différents plans +qui lui étaient soumis par ses maréchaux, et donnant ses ordres aux +généraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha +avait été rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc +gauche, avait été reculée par suite de la prise de la redoute de +Schevardino. Cette partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la +rivière, et devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie. Il était +évident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était là +que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins à ce qu'il +semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur +et de ses maréchaux, ni cette faculté supérieure, appelée le génie, +qu'on aime tant à prêter à Napoléon; mais ceux qui l'entouraient ne +furent pas de cet avis, et les historiens qui décrivirent après coup ces +événements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en +examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails de la +localité, il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt d'un air +approbateur, et, sans initier aucun des généraux aux pensées profondes +qui motivaient ses décisions, il se bornait à leur en donner la +conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmühl, ayant émis +l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui +répondit, sans lui en expliquer la raison, que c'était inutile. En +revanche, il approuva le projet du général Compans, qui consistait à +attaquer les ouvrages avancés et à faire passer les divisions par le +bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permît de faire observer qu'un +mouvement à travers la forêt pouvait être dangereux, et mettre le +désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face à la +redoute de Schevardino, il réfléchit quelques secondes en silence, et +indiqua les places où devaient s'élever pour le lendemain deux +batteries, destinées à contre-battre les redoutes des Russes, et aussi +la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Après avoir +donné ses instructions, il retourna à son bivouac et dicta les +dispositions pour l'ordre de bataille. + +Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans bornes chez les +historiens français et une approbation unanime chez les étrangers, +étaient conçues en ces termes: + +«Deux nouvelles batteries, élevées pendant la nuit dans la plaine +occupée par le prince d'Eckmühl, ouvriront, au petit jour, le feu contre +les deux batteries ennemies leur faisant face. + +«Le chef de l'artillerie du 1er corps, général Pernetti, se portera +alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les +obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera +ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par: + +Canons de l'artillerie de la garde: 24 pièces. Canons de la division +Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8 + +Total: 62 pièces. + +«Le chef de l'artillerie du 3ème corps, général Fouché, placera tous les +obusiers des 3ème et 8ème corps, 16 pièces en tout, sur les flancs de la +batterie destinée à canonner la fortification gauche, ce qui réunira +contre elle 40 bouches à feu. + +«Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au premier +signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une +ou l'autre des fortifications. + +«Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village +dans la forêt et tournera la position ennemie. + +«Le général Compans traversera la forêt pour s'emparer du premier +retranchement. + +«Une fois la bataille engagée sur ce plan, d'autres ordres seront donnés +conformément aux mouvements de l'ennemi. + +«La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que se fera entendre +celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la +division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera +l'attaque de l'aile droite. + +«Le vice-roi s'emparera du village[1], et en franchira les trois ponts, +en avançant sur la même ligne que les divisions Morand et Gérard, qui, +menées par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres +troupes. + +«Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant que possible +des troupes en réserve. + +«Au camp impérial près de Mojaïsk, 6 septembre 1812.» + +S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon, en se dégageant +de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est +évident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarté et de +netteté. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont +aucune ne pouvait être et ne fut exécutée. Il est dit en premier: que +les batteries élevées sur la place choisie par Napoléon, renforcées par +les bouches à feu de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient +ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de +l'ennemi. Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les +projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que +ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide, jusqu'au moment où un +général prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire +avancer. + +La seconde disposition, qui enjoignait à Poniatowsky de se diriger sur +le village par la forêt, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne +put également aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la forêt, +Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empêcha de tourner la position +indiquée. La troisième ordonnait au général Compans de se porter sur la +forêt et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans +ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant de la forêt +elle fut forcée, par une circonstance ignorée de Napoléon, de s'aligner +sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrième, le +vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivière +sur ses trois ponts, sur la même ligne que les divisions Morand et +Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqués nulle part), +lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se +placer sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est +possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux +tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il +devait se porter à gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis +que les divisions Morand et Friant avançaient en même temps en deçà de +la ligne. Rien de tout cela n'était exécutable. Le vice-roi, ayant +traversé Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et +Friant, qui subirent le même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la +cavalerie ne s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces +dispositions ne fut effectuée. Il était dit encore que «des ordres +ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de l'ennemi». Il +était donc présumable que Napoléon prendrait les mesures nécessaires +durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le +sut plus tard, il se trouva à une telle distance du centre des +opérations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres +donnés par lui pendant ce temps ne put être exécuté. + + +X + + +Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à +Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d'un gros +rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du +génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde +changée! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les +écrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformée par la seule +volonté de Pierre le Grand; que la république française s'est +métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en +Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S'il avait dépendu +de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre +ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le +rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la +Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une +chaussure imperméable, eût été notre sauveur! Dans cet ordre d'idées, +cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de +plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un +dérangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas +cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde, +et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de +savoir quelle est la raison d'être des faits historiques, il nous paraît +bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde +est arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés +de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n'y a +qu'une influence extérieure et apparente. + +Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la +Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n'ait pas été le +fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000 +hommes, n'ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu'il eût +pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me +démontrant que chacun de noms est homme au même degré que Napoléon, +autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les +recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon +n'a ni visé ni tué personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent +leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à +leur propre impulsion. Toute l'armée, Français, Allemands, Italiens, +Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient +de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le +passage, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire! Si Napoléon +leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient +égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était devenu +inévitable! + +À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme +compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait +d'eux: «qu'eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la +Moskwa», ils avaient répondu par le cri de: «Vive l'Empereur!» comme ils +l'avaient déjà fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au +bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque +non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire, +répéter: «Vive l'Empereur!» et aller se battre pour gagner la nourriture +et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne +tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître; +Napoléon lui-même n'était pour rien dans la direction de la bataille, +puisque aucune de ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce +qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière précise +si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n'a pas plus +d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train. + +Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de +ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que +celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent +inférieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la +première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les +plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux +critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amené la +victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille +d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et +cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de +leur minutie. + +Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi +bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux +mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut +lui être imputée; il n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de +bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire +à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef +suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie. + + +XI + + +Napoléon revint pensif de sa tournée d'inspection, en se disant: «Les +pièces sont sur l'échiquier, à demain le jeu!» S'étant fait donner un +verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements à +introduire dans la maison de l'Impératrice, et étonna le préfet par la +façon dont les moindres détails des choses de la cour étaient présents à +sa mémoire. + +S'intéressant à des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour +des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un +grand opérateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son +tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance: +«L'affaire est à moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils +entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que +personne.... Quant à présent, je puis plaisanter: plus je plaisante, +plus je suis calme, plus vous devez être rassurés et confiants, et plus +vous devez être étonnés de mon génie!» + +Après un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de +repos; il était trop préoccupé de la journée du lendemain pour pouvoir +dormir, et, quoique l'humidité du soir eût augmenté son rhume, il passa, +en se mouchant bruyamment, à trois heures du matin, dans la partie de la +tente qui formait son salon, et demanda si les Russes étaient toujours +là. On lui répondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les +mêmes points. L'aide de camp de service entra. + +«Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne +aujourd'hui? + +--Sans aucun doute, Sire...» + +L'Empereur le regarda. + +«Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire à +Smolensk: «Le vin est tiré, il faut le boire!» + +Napoléon fronça le sourcil et garda longtemps le silence. + +«Cette pauvre armée, dit-il tout à coup, elle est bien diminuée depuis +Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais +toujours et je commence à l'éprouver; mais la garde, la garde est +intacte? demanda-t-il. + +--Oui, Sire.» + +Napoléon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda à sa montre; il +n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour +tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres à donner. Tout était prêt. + +«A-t-on distribué les biscuits aux régiments de la garde? demanda-t-il +sévèrement. + +--Oui, Sire. + +--Et le riz?» + +Rapp répondit qu'il avait pris lui-même les mesures nécessaires à cet +effet, mais Napoléon secoua la tête d'un air mécontent: il semblait +douter que ce dernier ordre eût été exécuté. Un valet de chambre apporta +du punch, Napoléon en fit donner un verre à son aide de camp; tout en le +dégustant à petites gorgées: + +«Je n'ai ni goût ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on +me vante la médecine et les médecins, lorsqu'ils ne peuvent pas même me +guérir d'un rhume!... Corvisart m'a donné ces pastilles, et elles ne me +font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais.... +Notre corps est une machine à vivre. Il est organisé pour cela, c'est sa +nature; laissez-y la vie à son aise, qu'elle s'y défende elle-même: elle +fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remèdes. Notre +corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps: +l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'à +tâtons et les yeux bandés.... Notre corps est une machine à vivre, voilà +tout!» Une fois entré dans la voie des définitions qu'il aimait tant, il +en émit tout à coup une autre[2]: «Savez-vous ce que c'est que l'art +militaire? C'est le talent, à un moment donné, d'être plus fort que son +ennemi!» + +Rapp ne répondit rien. + +«Demain nous aurons affaire à Koutouzow. C'est lui qui commandait à +Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas monté à cheval une seule +fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous +verrons bien!» + +Il regarda encore une fois à sa montre; il n'était que quatre heures. Il +se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et +sortit de la tente. La nuit était sombre, et un léger brouillard +flottait dans l'air. On distinguait à peine les feux de bivouac de la +garde; à travers la fumée, on entrevoyait dans le lointain ceux des +avant-postes russes. Tout était calme; on n'entendait que le bruit sourd +et le piétinement des troupes françaises qui s'apprêtaient à aller +occuper les positions désignées. Napoléon s'avança, examina les feux, +prêta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant près d'un +grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui +se tenait immobile et droit comme un pilier à l'apparition de +l'Empereur, il s'arrêta devant lui. + +«Combien d'années de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie +affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les +soldats.--Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on reçu au régiment? + +--Oui, Sire.» + +Napoléon fit un signe de tête et le quitta. À cinq heures et demie, il +se dirigea à cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait, +le ciel s'éclaircissait de plus en plus, un seul nuage flottait à +l'orient. Les feux abandonnés se mouraient à la pâle lumière du petit +jour; à droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le +son franchit l'espace et s'éteignit dans le silence général. Un second, +un troisième ébranlèrent bientôt l'air, puis un quatrième et un +cinquième résonnèrent avec solennité, quelque part à droite dans le +voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur +succédèrent aussitôt en se confondant. Napoléon atteignit, avec sa +suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie était engagée. + +XII + + +Pierre, revenu de chez le prince André, à Gorky, ordonna à son +domestique de tenir ses chevaux prêts pour le lendemain matin, de le +réveiller à la pointe du jour; puis il s'endormit aussitôt dans le coin +que Boris lui avait obligeamment offert. À son réveil, l'isba était +déserte, les petits carreaux des fenêtres tremblaient, et son domestique +le secouait pour le réveiller. + +«Excellence, Excellence! répétait-il avec insistance. + +--Quoi?... Qu'y a-t-il?... Est-ce commencé? + +--Écoutez la canonnade, dit le domestique, qui était un ancien soldat; +tous sont partis depuis longtemps, même Son Altesse.» + +Pierre s'habilla à la hâte et sortit en courant. La matinée était belle, +gaie, fraîche, la rosée brillait; le soleil, déchirant le rideau de +nuages, lança par-dessus le toit, à travers les vapeurs qui +l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussière +de la route, humide de rosée, sur les murs des maisons, sur les clôtures +en planches et sur les chevaux de Pierre, sellés à la porte de l'isba. +Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp +passa au galop. + +«Dépêchez-vous, comte, il est temps!» lui cria-t-il en passant. + +Se faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon +du haut duquel il avait examiné le champ de bataille. Cette colline +était couverte de militaires: on y entendait le murmure des +conversations en français des officiers de l'état-major, et l'on y +voyait, se détachant de l'ensemble, la tête grise de Koutouzow, coiffée +d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque +s'enfonçait dans ses larges épaules. Il regardait au loin à l'aide d'une +lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frappé du +spectacle qui s'offrit à ses yeux. C'était le panorama de la veille, +mais occupé aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par +la fumée de la fusillade, et éclairé par les rayons obliques du soleil, +qui montait à la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin, +des chatoiements d'un rose doré, et étalant de côté et d'autre de +longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient +l'horizon semblaient avoir été taillés dans une pierre étincelante, +d'un jaune verdâtre, et derrière leurs cimes, qui se découpaient sur le +ciel en une mince ligne foncée, se dessinait dans le lointain la grande +route de Smolensk, couverte de troupes. À côté de la colline, les champs +dorés et les coteaux ruisselaient de lumière, mais partout, devant, à +gauche et à droite, on ne voyait que des soldats. C'était animé, +majestueux et imprévu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre, +ce fut l'aspect du champ de bataille lui-même, la vue de Borodino et de +la vallée de la Kolotcha, qui s'étendait des deux côtés de la rivière. + +Au-dessus de la Kolotcha, à Borodino même, à l'endroit où la Voïna se +jette dans la Kolotcha, à travers de vastes marais, s'élevait un de ces +brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du +soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils +laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fumée qui s'y mêlait à +flocons épais, sur l'eau, sur la rosée, sur les baïonnettes, sur +Borodino même, se jouaient les rayons étincelants de la lumière du +matin. À travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche église, +les toits des isbas du village, et de tous côtés des masses compactes de +soldats, des caissons verts et des bouches à feu. Dans la vallée, sur +les hauteurs, à mi-côte, dans les bois, dans les champs, partaient des +coups de canon, tantôt isolés, tantôt par volées, suivis de tourbillons +de fumée, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient +dans l'espace. Chose étrange à dire, cette fumée et ces détonations +étaient ce qui prêtait le plus de charme à ce spectacle. Pierre mourait +d'envie de se trouver là où il voyait surgir ces panaches de fumée, là +où s'agitaient ces baïonnettes brillantes, là où était le mouvement, et +d'où partaient ces détonations incessantes. Il se retourna pour comparer +son impression à celle que devaient éprouver dans ce moment Koutouzow et +son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette +émotion latente qu'il avait déjà remarquée la veille, mais dont il +n'avait compris la nature qu'après son entretien avec le prince André. + +«Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi,» dit Koutouzow à un général +qui était à ses côtés. + +Le général qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour +descendre la colline. + +«Au pont!» répondit-il à la question d'un des officiers. + +«Et moi aussi!» se dit Pierre en le suivant. Le général monta le cheval +que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique +et lui demandait laquelle de ses deux montures était la plus tranquille. +L'empoignant alors par la crinière, penché en avant et serrant de ses +talons le ventre de son cheval, il sentit tout à coup qu'il perdait ses +lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant lâcher la bride et la crinière, +il partit sur les traces du général, au milieu des officiers qui le +suivaient des yeux dans sa course aventureuse. + + +XIII + + + +Le général galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement à +gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un +détachement d'infanterie; il essaya en vain de se dégager des soldats +qui l'entouraient de tous côtés, et qui jetaient des regards mécontents +et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait +sans nécessité dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux +tous. + +«Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon?» dit l'un d'eux. + +Un autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil, et Pierre, se +cramponnant au pommeau de la selle, et retenant à grand'peine sa monture +effrayée, partit à fond de train et arriva enfin dans un espace libre. +Il vit devant lui un pont où d'autres soldats tiraient des coups de +fusil: sans s'en douter, il avait atteint le pont de la Kolotcha placé +entre Gorky et Borodino, que les Français, après avoir occupé ce dernier +village, venaient d'attaquer. Des deux côtés du pont et sur la prairie, +couverte de foin, qu'il avait aperçue de loin la veille, des soldats +s'agitaient d'un air affairé, mais, malgré la fusillade incessante, +Pierre ne croyait guère être en plein premier acte de la bataille. +N'entendant ni les balles qui sifflaient autour de lui, ni les +projectiles qui passaient au-dessus de sa tête, il ne soupçonnait même +pas que l'ennemi fût de l'autre côté de la rivière, et il fut longtemps +avant de comprendre que c'étaient des tués et des blessés qui tombaient +à quelques pas de lui. + +«Que fait donc celui-là en avant de la ligne? cria une voix. + +--À gauche, prenez à gauche!» + +Pierre prit à droite, et se heurta tout à coup contre un aide de camp du +général Raïevsky; l'aide de camp le regarda avec colère, et allait lui +dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le salua. + +«Comment êtes-vous ici?» dit-il en s'éloignant. + +Pierre, ayant une vague idée qu'il n'était pas à sa place, et craignant +de gêner, se mit à galoper dans le même sens que l'aide de camp: + +«Est-ce ici? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il. + +--À l'instant, à l'instant! repartit l'aide de camp, qui se précipita +dans la prairie à la rencontre d'un gros colonel à qui il avait à +transmettre un ordre, puis, revenant vers Pierre: + +--Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez ici?... En +curieux, sans doute? + +--Oui, oui, dit Pierre, pendant que l'aide de camp faisait faire +volte-face à son cheval et se préparait à s'éloigner de nouveau. + +--Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci, mais au flanc +gauche, chez Bagration, on cuit! + +--Vraiment! répliqua Pierre. Où est-ce donc? + +--Venez avec moi sur la colline, on le voit très bien de là, et c'est +encore supportable.... Venez-vous? + +--Je vous suis,» répondit Pierre en cherchant des yeux son domestique, +et en remarquant seulement alors des blessés qui se traînaient, ou que +l'on portait sur des brancards: un pauvre petit soldat, dont le casque +gisait à côté de lui, était couché, immobile sur la prairie, dont le +foin fauché répandait au loin son odeur enivrante. + +«Pourquoi n'a-t-on pas relevé celui-là?» allait dire Pierre, mais la +figure soucieuse de l'aide de camp, qui venait de détourner la tête, +arrêta sa question sur ses lèvres. Quant à son domestique, il ne le +voyait nulle part, et il continua son chemin à travers le vallon, +jusqu'à la batterie Raïevsky; son cheval restait en arrière de celui de +l'aide de camp, et le secouait violemment. + +«On voit que vous n'êtes pas habitué à monter à cheval, lui dit ce +dernier. + +--Oh! ce n'est rien, dit Pierre, il a le pas très inégal. + +--Parbleu! s'écria l'aide de camp, il est blessé à la jambe droite +au-dessus du genou, ce doit être une balle! Je vous en félicite, comte, +c'est le baptême du feu!» + +Ils dépassèrent le sixième corps, et arrivèrent, au milieu de la fumée, +sur les derrières de l'artillerie, qui, placée en avant, tirait sans +relâche et d'une manière assourdissante. Ils atteignirent enfin un +petit bois où l'on respirait la fraîcheur, et où l'on sentait l'air +tiède de l'automne. Les deux cavaliers mirent pied à terre et gravirent +la colline. + +«Le général est-il ici? demanda l'aide de camp. + +--Il vient de partir,» lui répondit-on. + +L'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait plus que +faire. + +«Ne vous inquiétez pas de moi, dit Pierre, je vais aller jusqu'en haut. + +--Oui, allez-y.... De là on voit tout, et ce n'est pas aussi dangereux; +j'irai vous y prendre.» + +Ils se séparèrent, et ce ne fut que bien plus tard dans la journée, que +Pierre apprit que son compagnon avait eu un bras emporté. Il parvint à +la batterie située sur le fameux mamelon, connu chez les Russes sous le +nom de «batterie du mamelon» ou de «Raïevsky», et chez les Français, qui +le regardaient comme la clef de la position, sous celui de «la grande +redoute», «fatale redoute», ou «redoute du centre». À ses pieds furent +tués des dizaines de milliers d'hommes. Cette redoute se composait d'un +mamelon entouré de fossés de trois côtés. De ce point, dix bouches à feu +vomissaient leurs projectiles par les embrasures du remblai; d'autres +pièces, placées sur la même ligne, tiraient aussi sans trêve. Un peu en +arrière se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait guère de +l'importance de ce mamelon, et croyait, au contraire, que c'était une +position complètement secondaire. S'asseyant au bord du rempart de la +batterie, il regarda autour de lui avec un sourire de satisfaction +inconsciente; il se levait de temps à autre pour voir ce qui se passait, +et cherchait à ne pas gêner les soldats, qui chargeaient et repoussaient +les canons, et à ne pas se trouver sur le chemin de ceux qui allaient et +venaient, apportant les gargousses. Par contraste avec le sentiment de +malaise que ressentaient les soldats d'infanterie chargés de protéger +cette redoute, les artilleurs éprouvaient plutôt, sur ce lopin de +terrain abrité et séparé par des fossés du reste du champ de bataille, +comme un sentiment de solidarité fraternelle, et l'apparition d'un +pékin, dans la personne de Pierre, leur causa une impression +désagréable. Ils le regardaient de travers, et semblaient même presque +effrayés à sa vue; un officier d'artillerie, de haute taille, +s'approcha de lui, et le regarda curieusement, tandis qu'un tout jeune +lieutenant, presque un enfant, aux joues fraîches et rebondies, chargé +de la surveillance de deux pièces, se retourna de son côté, et lui dit +sévèrement: + +«Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici.» + +Les artilleurs continuaient à hocher la tête d'un air mécontent, mais, +lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne +les gênait en rien, qu'il restait tranquillement assis à les regarder ou +se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme +que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, à +leur passage, avec un sourire timide, leur mécontentement se changea en +une sympathie gaie et affectueuse, semblable à celle des soldats pour +les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec +eux. Ils l'adoptèrent en pensée, et lui donnèrent même, en plaisantant +entre eux sur son compte, le sobriquet de «Notre Bârine[3]«. Un boulet +vint tomber à deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait +été saupoudré, sourit en regardant autour de lui. + +«Vous n'avez donc vraiment pas peur, Bârine?» lui dit un soldat à la +forte carrure et au visage enluminé, en montrant ses dents blanches. + +--As-tu donc peur, toi? répondit Pierre. + +--Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas grâce... s'il vous jette +à terre, il fera voler en l'air vos entrailles.... Comment ne pas avoir +peur?» ajouta-t-il en riant. + +Quelques-uns de ses camarades s'étaient arrêtés à côté de Pierre; avec +leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient étonnés et +charmés de l'entendre parler comme tout le monde. + +«C'est notre métier, Bârine!... Quant à vous, c'est autre chose, et +c'est bien étonnant que... + +--À vos pièces!» cria le jeune lieutenant, qui évidemment remplissait +ses fonctions pour la première ou la seconde fois de sa vie, tant il y +mettait de ponctualité exagérée envers les soldats et son chef. + +Le grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout +le champ de bataille, à gauche surtout, où étaient les ouvrages avancés +de Bagration; mais la fumée empêchait Pierre, dont l'attention était +absorbée par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de +l'action. Sa première impression de satisfaction involontaire avait fait +place à un sentiment de tout autre genre, provoqué par la vue du pauvre +petit soldat couché dans la prairie. Il était à peine dix heures du +matin: on avait emporté de la batterie une vingtaine d'hommes, deux +pièces avaient été démontées! les projectiles arrivaient en nombre plus +considérable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en +bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on +n'entendait que plaisanteries et gais propos. + +«Eh! la belle! criait un soldat à une grenade qui passait en l'air comme +une flèche: pas ici! vers l'infanterie! + +--À l'infanterie! ajoutait un autre en riant à la vue du projectile qui +éclatait au milieu des soldats. + +--Dis donc, est-ce une connaissance?» criait un troisième à un paysan +qui se baissait devant un boulet. + +Quelques soldats se groupèrent près du rempart, pour regarder quelque +chose dans le lointain. + +«Vois-tu, on a retiré les avant-postes, on s'est replié, dit l'un. + +--Fais attention à tes propres affaires, lui cria un vieux +sous-officier; s'ils se sont retirés, c'est qu'ils ont affaire plus +loin,» et, saisissant l'un d'eux par l'épaule, il le poussa du genou. + +Ils éclatèrent de rire. + +«N° 5, en avant! criait-on d'un autre côté. + +--Tous à la fois et bien ensemble, répondirent gaiement ceux qui +poussaient le canon. + +--Tiens, en voilà un qui a failli enlever le chapeau de «notre Bârine,» +dit un loustic en s'adressant à Pierre. «Oh! l'animal! ajouta-t-il en +voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme. + +--Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus +pour ramasser les blessés, se courbaient et allongeaient l'échine... ce +ragoût-là ne vous plaît pas? + +--Voyez donc les corbeaux!» dit un autre en s'adressant à un groupe de +miliciens qui s'étaient arrêtés, saisis de terreur à la vue du soldat +qui venait de perdre une jambe. + +Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé, après chaque homme jeté +à bas, l'excitation générale augmentait. Ainsi qu'un défi jeté à la +tempête déchaînée autour d'eux, les figures de ces soldats s'éclairaient +de plus en plus, comme les éclairs qui jaillissent plus précipités d'une +nuée d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait à son +tour. À dix heures, les fantassins, postés en avant de la batterie dans +les broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka, se +replièrent; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des fusils. +Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea quelques mots avec +un colonel, lança à Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit +après avoir donné l'ordre aux fantassins préposés à la garde de la +batterie de se coucher à plat ventre pour être moins exposés. On +entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie, +qui s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre +furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle, qui marchait +à reculons, tenant son épée abaissée et regardant autour de lui avec +inquiétude; l'infanterie disparut dans la fumée, et l'on n'entendit plus +que des cris prolongés et le crépitement d'une fusillade bien nourrie. +Quelques minutes plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent +de la mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la batterie, +et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redoublaient d'activité +autour des canons, personne ne faisait plus attention à Pierre; une ou +deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier, +les sourcils froncés, marchait à grands pas entre les pièces. Le petit +lieutenant, les joues enflammées, donnait ses ordres avec plus de +précision encore; les artilleurs présentaient les gargousses, +chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crânerie de plus en plus +surexcitée. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancés par des +ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur toutes les +figures brillait le feu, dont Pierre, debout à côté du vieil officier, +attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main à la visière de +sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier. + +«J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il n'y a plus que huit charges: +faut-il continuer le feu? + +--La mitraille!» cria sans lui répondre directement son chef, en +regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant +poussa un cri, tourna sur lui-même, et s'abattit comme un oiseau tiré au +vol. + +Tout devint étrange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de +boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui +jusque-là n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre +bruit. À droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra! +et il crut les voir reculer au lieu de s'élancer en avant. Un boulet +frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la +terre: une balle noire rebondit et tomba au même instant dans un corps +mou. À cette vue, les miliciens redescendirent rapidement. + +«À mitraille!» répéta le vieux commandant. + +Un sous-officier, effrayé, se précipita vers lui et lui dit, avec un +chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un +maître d'hôtel venant prévenir son maître que le vin manque. + +«Brigands! que font-ils? s'écria l'officier en tournant vers Pierre sa +figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de +l'éclat de la fièvre. + +--Cours aux réserves, et amène un caisson! ajouta-t-il avec colère en +s'adressant à un soldat. + +--J'irai, moi!» dit Pierre. + +L'officier; sans lui répondre, fit quelques pas de côté: + +«Attendre... ne pas tirer!» + +Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions +se heurta contre Pierre. + +«Eh! monsieur, ce n'est pas ta place,» dit-il en descendant au pas de +course. + +Pierre courut après lui, en évitant l'endroit où était couché le jeune +lieutenant. Un boulet, un second, un troisième passèrent au-dessus de sa +tête et tombèrent à ses côtés. + +«Où vais-je?» se demanda-t-il tout à coup à deux pas des caissons. + +Il s'arrêta indécis, ne sachant où aller. À cet instant un choc +effroyable le rejeta en arrière la face contre terre, une flamme immense +l'aveugla tout à coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et +d'un fracas épouvantables, l'assourdit complètement. Lorsqu'il revint à +lui, il se trouva couché à terre, et les bras étendus. Le caisson qu'il +avait vu avait disparu: à sa place gisaient de tous côtés sur l'herbe +roussie des planches vertes à demi brûlées et des lambeaux de +vêtements; un cheval, se débarrassant des débris de son brancard, passa +au galop, tandis qu'un autre, blessé mortellement, hennissait de +douleur. + + +XIV + + +Pierre, affolé de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant à la +batterie, le seul endroit où il pût trouver un refuge contre tous ces +désastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et +de voir la batterie occupée par une masse de nouveaux venus, qu'il ne +parvenait pas à reconnaître. Le colonel était penché sur le rempart +comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se débattant +entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait +pas encore eu le temps de comprendre que le colonel était mort, et le +soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tué, devant ses yeux, d'un +coup de baïonnette qui lui traversa le dos. À peine était-il arrivé dans +le retranchement, qu'un homme à figure maigre et brune, ruisselant de +sueur, en uniforme gros-bleu, une épée nue à la main, se jeta sur lui en +criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par +l'épaule et par la gorge. C'était un officier français; laissant tomber +son épée, il prit à son tour Pierre au collet; ils se regardèrent ainsi +quelques secondes, et sur leurs figures si étrangères l'une à l'autre se +peignait l'étonnement de ce qu'ils venaient de faire. + +«Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien?» pensait chacun +d'eux. + +L'officier inclinait vers la première supposition, car la main puissante +de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Français avait l'air +de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs +têtes, et il sembla à Pierre que celle de son prisonnier avait été +enlevée du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son +côté et lâcha prise. Le Français, peu curieux de décider lequel des deux +était le prisonnier de l'autre, courut à la batterie, tandis que Pierre +descendait le mamelon, en trébuchant contre les morts et les blessés, et +croyait, dans son épouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son +habit. À peine arrivé au bas, il vit venir à lui des masses compactes de +Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers +la batterie. C'était l'attaque dont Yermolow s'attribua le mérite en +assurant à qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure +l'avaient seuls rendue possible; il prétendait avoir jeté à pleines +mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses +poches. Les Français qui s'étaient emparés de la batterie s'enfuirent à +leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement +qu'il fut impossible de les arrêter. Les prisonniers furent emmenés de +la batterie; parmi eux se trouvait un général blessé, qui fut aussitôt +entouré de nos officiers. Des masses de blessés, Français et Russes, les +traits défigurés par la souffrance, se traînaient péniblement, ou +étaient portés sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais, +au lieu de ceux qui l'y avaient reçu tout à l'heure, il n'y trouva que +des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y aperçut aussi le jeune +lieutenant, toujours assis dans la même pose au bord du parapet, et +replié sur lui-même dans une mare de sang; le soldat aux joues +enluminées avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait +pas à l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: «Ils vont sûrement cesser, +se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait?» Et il +suivit machinalement le défilé des brancards qui s'éloignaient du champ +de bataille. Le soleil, caché par un rideau de fumée, brillait encore en +haut de l'horizon. Là-bas, à gauche, et surtout près de Séménovsky, une +massé confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de +la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait +qu'augmenter de violence: c'était comme la suprême expression du +désespoir d'un homme qui réunit toutes ses forces pour pousser son +dernier cri. + + +XV + + +L'action principale se passa sur une étendue de deux verstes[4] entre +Borodino et les ouvrages avancés de Bagration. En dehors de ce rayon, la +cavalerie d'Ouvarow fit une démonstration vers le milieu de la journée, +et, de l'autre côté d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un +moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans +importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les «flèches» +de Bagration, sur un espace découvert près du bois, qu'eut lieu en +réalité la bataille, de la façon la plus simple et la moins compliquée +qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donné des deux côtés par le feu +de plus de cent pièces de canon. Puis, lorsque la fumée s'étendit comme +un épais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se +dirigèrent sur les «flèches», pendant que le détachement du vice-roi se +portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces +«flèches» et la redoute de Schevardino où se tenait Napoléon, et plus de +deux verstes, à vol d'oiseau, entre ces ouvrages avancés et Borodino. +Napoléon ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur +ce point, car la fumée couvrait tout le terrain. Les soldats de la +division Dessaix ne restèrent visibles que jusqu'à leur descente dans le +ravin; dès qu'ils y disparurent, la fumée, en redoublant d'épaisseur, +déroba à la vue le versant opposé. De côté et d'autre se détachaient +quelques points noirs, et brillaient quelques baïonnettes, mais, du haut +de la redoute de Schevardino, il était impossible de préciser si les +Russes et les Français étaient immobiles ou en mouvement. Les rayons +obliques d'un soleil resplendissant éclairaient la figure de Napoléon, +qui s'abritait derrière sa main pour examiner les ouvrages avancés. +Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fumée, +toujours croissante, l'empêchait de rien distinguer. Il descendit du +mamelon et se mit à marcher de long en large, en s'arrêtant de temps à +autre, en prêtant l'oreille au bruit des détonations, et en jetant des +regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit où il se tenait +dans ce moment, ni de la hauteur où étaient restés ses généraux, ni des +retranchements eux-mêmes, pris et repris tour à tour par les Russes et +par les Français, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs +heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante, +tantôt les Russes, tantôt les Français, tantôt l'infanterie, tantôt la +cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et, +ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et +revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoyés par Napoléon, et les +officiers d'ordonnance de ses maréchaux venaient à tout instant lui +faire leurs rapports; ces rapports étaient forcément mensongers, parce +que, dans le feu de la mêlée, il était impossible de savoir au juste où +en étaient les choses, parce que la plupart des aides de camp se +bornaient à raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu même +du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils +mettaient à franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite, +la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide +de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du +pont de la Kolotcha, et demander à Napoléon s'il fallait ou non le faire +franchir aux troupes. Napoléon ordonna de s'aligner de l'autre côté et +d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au même moment où +l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait été repris et brûlé par +les Russes, dans ce même engagement où nous avons vu figurer Pierre au +commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un +air de terreur, que l'attaque des ouvrages avancés avait été repoussée, +que Compans était blessé, Davout tué, tandis que, par le fait, ces +retranchements avaient été repris par des troupes fraîches, et que +Davout n'était que contusionné. À la suite de ces rapports, faux par la +force même des circonstances, Napoléon faisait des dispositions qui, si +elles n'avaient pas déjà été prises par d'autres d'une manière plus +opportune, auraient été inexécutables. Les maréchaux et les généraux, +plus rapprochés que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles +que de temps à autre, prenaient leurs mesures sans en référer à +Napoléon, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un +côté et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'étaient le +plus souvent exécutés qu'à moitié, de travers ou pas du tout. Les +soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons dès qu'ils +sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou +se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux, +et la cavalerie s'élançait de son côté pour rattraper les fuyards +russes. C'est ainsi que deux régiments de cavalerie franchirent le ravin +de Séménovsky, se lancèrent sur la montée, tournèrent bride et +repartirent à fond de train, tandis que l'infanterie faisait de même de +son côté, en se laissant également entraîner. Ainsi donc toutes les +dispositions nécessitées par le moment étaient prises par les chefs +immédiats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et à +plus forte raison ceux de Napoléon. Ils craignaient d'autant moins d'en +assumer la responsabilité, que, pendant la mêlée, l'homme n'a plus +d'autre idée que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il +se jette en avant, en arrière, et agit sous l'influence exclusive de sa +surexcitation personnelle. En résumé, tous ces mouvements, produits par +le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes. +Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal: +c'étaient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace, +leur apportaient la mort et les blessures. Dès que ces hommes se +trouvaient hors de la portée des projectiles, leurs chefs s'en +emparaient, les alignaient, les soumettaient à la discipline, et, par la +puissance de cette même discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer +et de feu, où ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient à +l'aventure, en s'entraînant mutuellement. + + +XVI + + +Les généraux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois mené au feu +des masses énormes de troupes bien disciplinées, mais, au lieu de voir, +comme il était toujours arrivé aux batailles précédentes, l'ennemi +prendre la fuite, ces masses disciplinées revenaient de là-bas débandées +et terrifiées; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait à +vue d'oeil. Vers midi, Murat envoya son aide de camp à Napoléon pour +réclamer des renforts. Napoléon était assis au pied du mamelon et buvait +du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les +Russes en déroute si Sa Majesté voulait envoyer des renforts: + +«Des renforts?» s'écria Napoléon d'un air sévère et surpris, comme s'il +ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli +garçon, aux cheveux bouclés, qu'on lui avait envoyé: «Des renforts? se +dit-il à part lui.... Que peuvent-ils avoir encore à me demander +lorsqu'ils disposent de la moitié de l'armée sur l'aile gauche des +Russes, qui n'est même pas fortifiée? Dites au roi de Naples qu'il n'est +pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon échiquier; allez![5]« Le +jeune et joli garçon soupira profondément, et, tenant toujours la main à +la hauteur de son shako, retourna au feu. Napoléon se leva, et appela +Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient +aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation, +l'attention de Berthier fut attirée par la vue d'un général, monté sur +un cheval couvert d'écume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa +suite: c'était Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec +précipitation de l'Empereur, en lui démontrant, hardiment et à haute +voix, la nécessité dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes +étaient perdus si l'Empereur consentait à donner une division. Napoléon +haussa les épaules, garda le silence et continua sa promenade, tandis +que Belliard exposait avec véhémence son avis aux généraux qui +l'entouraient.! + +«Vous êtes trop vif, Belliard, dit Napoléon; on se trompe facilement +dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!» + +Belliard venait à peine de disparaître qu'un nouvel envoyé arriva du +champ de bataille. + +«Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napoléon du ton d'un homme agacé par des +obstacles imprévus. + +--Sire, le prince... commença à dire l'aide de camp... + +--Demande des renforts, n'est-ce pas?» s'écria Napoléon avec impatience. + +L'aide de camp inclina la tête affirmativement. Napoléon se détourna, +fit deux pas en avant, revint et appela Berthier. + +«Il faudra leur donner des réserves, qu'en pensez-vous? Qui +enverrons-nous là-bas, à cet oison dont j'ai fait un aigle? + +--Envoyons la division de Claparède, Sire,» répondit Berthier, qui +connaissait par leur nom toutes les divisions, les régiments et les +bataillons. + +L'Empereur approuva d'un signe de tête; l'aide de camp partit au galop +du côté de la division Claparède, et, quelques instants après, la jeune +garde, postée derrière le mamelon, se mit en mouvement. Napoléon +regardait silencieusement dans cette direction. + +«Non, dit-il tout à coup, je ne puis y envoyer Claparède, envoyez-y +Friant.» + +Bien qu'il n'y eût aucun avantage à employer le second plutôt que le +premier, et qu'il en résultât au contraire un grand retard dans +l'exécution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualité. +Napoléon en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le rôle +du docteur qui entrave par ses remèdes la marche de la nature, ce rôle +qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se +perdit comme les autres dans la fumée, tandis que les aides de camp +arrivaient de tous côtés, et paraissaient s'être donné le mot pour +demander la même chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans +leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les +troupes françaises. M. de Beausset, qui était encore à jeun, s'approcha +de Napoléon, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa +respectueusement de déjeuner. + +«Il me semble que je puis maintenait féliciter Votre Majesté d'une +victoire?» + +Napoléon secoua la tête négativement. M. de Beausset, pensant que ce +geste se rapportait à la victoire présumée, se permit alors de faire +observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait empêcher de +déjeuner, du moment que c'était possible. + +«Allez-vous...» dit tout à coup Napoléon, en se détournant. + +Un soupir de commisération et de déconvenue passa sur la figure de M. de +Beausset, qui alla rejoindre les généraux. Napoléon éprouvait la +sensation pénible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent à +pleines mains, et ayant prévu toutes les chances, se sent, malgré tout, +près d'être battu pour avoir trop savamment combiné ses coups. Les +troupes et les généraux étaient les mêmes qu'autrefois; ses mesures +étaient bien prises, sa proclamation courte et énergique; il était sûr +de lui, de son expérience et de son génie, que les années n'avaient fait +qu'accroître; l'ennemi qu'il combattait était le même qu'à Austerlitz +et à Friedland; il comptait tomber sur lui à bras raccourcis... et voilà +que ce coup de massue lui échappait comme par magie! Ses combinaisons +passées avaient toujours été couronnées de succès: il avait, comme +toujours, concentré ses batteries sur un seul point, lancé ses réserves +et sa cavalerie--des hommes de fer--pour enfoncer les lignes, et +cependant la victoire ne venait pas! De tous côtés on lui demandait des +renforts, on lui apprenait que des généraux étaient morts ou blessés, +que les troupes étaient débandées, et qu'il était impossible de déloger +les Russes. Jadis, après deux ou trois dispositions, deux ou trois mots +jetés à la hâte, les aides de camp et les maréchaux arrivaient à lui, la +figure rayonnante, lui annonçant avec force félicitations que des corps +entiers avaient été faits prisonniers, apportant des faisceaux de +drapeaux et d'aigles pris à l'ennemi, en traînant des canons à leur +suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la +cavalerie sur les trains de bagages! C'était ainsi que cela avait eu +lieu à Lodi, à Marengo, à Arcole, à Iéna, à Austerlitz, à Wagram, etc. +Aujourd'hui il se passait quelque chose d'étrange; bien que les ouvrages +avancés eussent été emportés d'assaut; il le sentait d'instinct, et il +comprenait que ce sentiment était partagé par son entourage militaire. +Tous les visages étaient tristes, on évitait de se regarder, et Napoléon +savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se +prolongeait huit heures, bien qu'il y eût engagé toutes ses forces, et +qui n'avait pas encore abouti à une victoire. Il savait que c'était une +bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de +tension extrême, le perdre, lui et son armée. Lorsqu'il repassait en +pensée toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle, +depuis deux mois, aucune bataille n'avait été gagnée, aucun drapeau, +aucun canon, aucun corps de troupes n'avait été pris, les figures +contristées de son entourage, les doléances sur la résistance opiniâtre +des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient +tomber sur son aile gauche d'un moment à l'autre, enfoncer son centre, +un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela était possible. Jadis il +ne prévoyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un +nombre incalculable de hasards, tous défavorables, s'offrait à son +imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc +gauche, Napoléon fut terrifié. Berthier s'approcha de lui, et lui +proposa de monter à cheval pour se rendre un compte exact de la +situation. + +«Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!...» Et il +partit pour le village de Séménovsky. + +Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et +des hommes couchés dans des mares de sang, isolément ou par groupes; +jamais ni Napoléon ni aucun de ses généraux n'avaient vu une aussi +grande quantité de morts réunis sur un si étroit espace. La voix sourde +du canon, qui, dix heures durant, n'avait cessé de se faire entendre et +fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre à ce tableau. Il +arriva sur les hauteurs de Séménovsky, et aperçut dans le lointain, à +travers la fumée, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui +étaient pas familières: c'étaient des Russes. Leurs masses serrées +étaient placées derrière le village et le mamelon, et leurs bouches à +feu continuaient à tonner sans relâche sur toute la ligne; ce n'était +plus une bataille, c'était une boucherie sans résultat pour les Russes +comme pour les Français. Napoléon s'arrêta, et retomba dans la rêverie +dont Berthier l'avait tiré. Arrêter ce qu'il voyait était impossible, et +cependant c'était lui qui, aux yeux de tous, en était l'ordonnateur +responsable; et ce premier insuccès lui faisait comprendre toute +l'horreur et toute l'inutilité de ces massacres. Un des généraux qui le +suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde. +Ney et Berthier échangèrent un coup d'oeil et un sourire de mépris à +cette absurde proposition. Napoléon baissa la tête et garda longtemps le +silence. + +«À huit cents lieues de France, je ne ferai pas démolir ma garde[6]!» +s'écria-t-il, et, faisant tourner bride à son cheval, il retourna à +Schevardino. + + + +XVII + + +Koutouzow, la tête inclinée et affaissé sur lui-même de tout le poids de +son corps, était toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, où +Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais +approuvant ou désapprouvant ce qu'on venait lui proposer. + +«C'est cela... oui, oui, faites!» disait-il; ou bien: «Vas-y, va voir, +mon ami!» ou bien encore: «C'est inutile, attendons!...» + +Il écoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les +ordres qu'on lui demandait, sans paraître s'intéresser au sens des +paroles de ceux qui lui parlaient, mais épiant toutefois leur ton et +l'expression de leur visage. Sa longue expérience et sa sagesse de +vieillard lui disaient qu'il n'était pas possible à un seul homme d'en +diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les +dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les +troupes, ni le nombre des canons et des gens tués, ne décident du sort +de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'élan +des troupes, qu'il tâchait de découvrir et de conduire autant qu'il +était en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme +et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, usé par l'âge, un +contraste saisissant. À onze heures du matin, on vint lui dire que les +ouvrages avancés dont les Français s'étaient emparés leur avaient été +repris, mais que le prince Bagration était blessé. Koutouzow poussa un +cri et secoua la tête. + +«Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,--dit-il à un aide +de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg: + +--Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la +première armée?» + +Le prince partit à l'instant, et il n'avait pas encore atteint le +village de Séménovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des +renforts. Koutouzow fronça le sourcil, envoya Doktourow prendre le +commandement de la première armée, et prier le prince, dont les conseils +lui étaient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir +auprès de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat était prisonnier, il +sourit, et son état-major s'empressa de le féliciter. + +«Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement +gagnée, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien +extraordinaire, mais il ne faut pas se réjouir trop tôt!» + +Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux +troupes. Un peu plus tard, à l'arrivée de Scherbinine, qui venait lui +annoncer la reprise par les Français des ouvrages avancés du village de +Séménovsky, Koutouzow devina, à l'expression de son visage et aux bruits +qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se +levant aussitôt, il le prit à l'écart. + +«Mon ami, lui dit-il, va auprès d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a +à faire.» + +Koutouzow se trouvait à Gorky, au centre même de notre position; +l'attaque dirigée par Napoléon sur notre flanc gauche avait été +vaillamment et à plusieurs reprises repoussée par la cavalerie +d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas dépassé Borodino. À +trois heures, les Français cessèrent l'attaque, et Koutouzow put +constater, sur la physionomie de tous ceux qui arrivèrent du champ de +bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation portée au +dernier degré. Le succès dépassait ses espérances, mais ses forces lui +faisaient défaut, sa tête s'inclinait et il sommeillait +involontairement. On lui apporta à dîner; pendant son repas, Woltzogen +s'approcha de lui; c'était celui-là même qui, au dire du prince André, +affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui +détestait Bagration. Il venait rendre compte à Koutouzow, de la part de +Barclay, de la marche des opérations militaires du flanc gauche. Le sage +Barclay, en voyant la foule des fuyards blessés et les dernières lignes +enfoncées, en avait conclu que la bataille était perdue, et avait chargé +son aide de camp favori d'en prévenir Koutouzow. Celui-ci, mâchant avec +peine un morceau de poule rôtie, regardait complaisamment venir +Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des +lèvres, la main à la visière de sa casquette avec une affectation +cavalière; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingué, +je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que +j'apprécie à sa juste valeur. «Ce vieux Monsieur,» c'était le nom que +les Allemands donnaient à Koutouzow, «ce vieux Monsieur» se donne ses +aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il +commença son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait +mission de la faire connaître, et telle qu'il l'avait jugée par +lui-même. + +«Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi; +nous ne pouvons l'en déloger, faute de troupes; elles fuient et il est +impossible de les arrêter!» + +Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne +pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son émotion, +et ajouta avec un sourire: + +«Je ne me crois pas en droit de cacher à Votre Altesse ce que j'ai vu: +les troupes sont en pleine déroute! + +--Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'écria Koutouzow en se levant +vivement, les sourcils froncés, et faisant de ses mains tremblantes des +gestes de menace; tout près de suffoquer, il s'écria: «Comment +osez-vous, monsieur, me dire cela, à moi? Vous ne savez rien! Dites à +votre général que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que +lui le véritable état des choses.» + +Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow +poursuivit: + +«L'ennemi est repoussé du flanc gauche, et fortement entamé au flanc +droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce +qui n'est pas. Allez répéter au général Barclay que mon intention est +d'attaquer l'ennemi demain!» Tous se taisaient, et l'on n'entendait que +la respiration haletante du vieillard: «Il est repoussé de partout, +reprit-il, j'en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes! La victoire +est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la Russie!» +ajouta-t-il en se signant et en laissant échapper un sanglot. + +Woltzogen haussa les épaules, un sourire ironique passa sur ses lèvres, +et il s'éloigna sans chercher même à dissimuler la surprise que lui +causait l'aveugle entêtement du «vieux Monsieur». Un général d'un +extérieur agréable parut en ce moment sur la colline. + +«Ah! voilà mon héros!» dit Koutouzow en l'indiquant de la main. + +C'était Raïevsky; il avait passé toute la journée sur le point le plus +important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes +tenaient toujours ferme, et que les Français n'osaient plus attaquer. + +«Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obligés de +nous retirer? lui demanda Koutouzow en français. + +--Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indécises, c'est +toujours le plus opiniâtre qui reste victorieux, et mon opinion... + +--Kaïssarow, s'écria Koutouzow, prépare-moi l'ordre du jour, et toi, +dit-il à un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque +pour demain!» + +Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prévint le maréchal +que son chef demandait la confirmation par écrit de l'ordre qu'il lui +avait donné. Koutouzow, sans même le regarder, fit aussitôt libeller cet +ordre, qui mettait à couvert la responsabilité de l'ex-commandant en +chef. Grâce à l'intuition morale et mystérieuse de ce qu'on est convenu +d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow +se transmirent instantanément jusqu'aux extrémités de l'armée. Ce +n'étaient plus certainement les mêmes mots qui leur parvenaient, et il +n'y avait même rien de vrai dans les expressions attribuées à Koutouzow, +mais chacun en comprit le sens et la portée; en effet elles n'étaient +pas le résultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles +traduisaient fidèlement le sentiment caché au fond du coeur du +commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le coeur de +tous les Russes! Tous ces soldats épuisés et hésitants, apprenant qu'on +attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur répugnait +de croire était faux; ils furent consolés, et leur courage se ranima. + + +XVIII + + +Le régiment du prince André était dans les réserves restées inactives +jusqu'à deux heures, derrière Séménovsky, sous un feu violent +d'artillerie. À ce moment, le régiment, qui avait déjà perdu plus de +deux cents hommes, fut porté en avant sur le terrain situé entre le +village de Séménovsky et la batterie du mamelon, où des milliers +d'hommes avaient déjà été tués ce jour-là, et vers lequel venait d'être +dirigé le feu convergent de plusieurs centaines de pièces ennemies. + +Sans quitter sa place, sans avoir tiré un coup de fusil, le régiment +perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, à +sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une épaisse fumée et +vomissaient une grêle de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur +lui sans trêve ni cesse. De temps à autre les grenades et les boulets, +en passant, avec leur sifflement prolongé, au-dessus de leurs têtes, +leur donnaient un moment de répit, mais parfois, en une seconde, +plusieurs hommes étaient atteints: on mettait alors les morts de côté, +et l'on emportait les blessés. À chaque nouvelle détonation, les +chances de vie diminuaient pour les survivants. Le régiment était formé +en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais, +malgré l'étendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la même +impression. Tous étaient sombres et taciturnes; à peine échangeaient-ils +quelques mots entrecoupés à voix basse, et ces mots mêmes expiraient sur +leurs lèvres à la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient +les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par +terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse +du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses +mains, s'en servait pour nettoyer sa baïonnette; celui-ci défaisait les +courroies de son sac et les rebouclait; celui-là rabattait avec soin les +revers ses bottes, qu'il ôtait et remettait tour à tour; quelques-uns +construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du +champ. Tous semblaient absorbés par leurs occupations, et lorsque leurs +camarades tombaient à leurs côtés, tués ou blessés, lorsque les +brancards les frôlaient, lorsque à travers la fumée on apercevait les +masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, dès +qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils +devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie +s'échappait de toutes ces bouches, et immédiatement après ils +reportaient toute leur attention sur les incidents étrangers à l'action +qui se déroulait autour d'eux. On aurait dit qu'épuisés au moral ils se +retrempaient dans ces détails de la vie habituelle. Une batterie +d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson +eut la jambe prise dans un des traits. + +«Eh! gare au cheval de volée!... attention! il va tomber... ne le +voient-ils donc pas!» s'écria-t-on de tous côtés. + +Une autre fois, à la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'où, +qui s'élança, effaré, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet +tombé près de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en +serrant la queue entre ses pattes, tout le régiment éclata de rire; mais +ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les +figures hâves et soucieuses blêmissaient et se contractaient de plus en +plus, se tenaient là depuis huit heures, sans nourriture, et exposés à +toutes les terreurs de la mort. + +Le prince André, pâle comme eux, marchait en long et en large d'un bout +à l'autre de la prairie, les mains croisées derrière le dos, la tête +inclinée; il n'avait rien à faire, aucun ordre à donner: tout se faisait +sans qu'il eût à s'en mêler; on enlevait les morts, on emportait les +blessés, et les rangs se reformaient de nouveau. Au début de l'action, +il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs, +mais il reconnut bientôt qu'il n'avait rien à leur apprendre. Toutes les +forces de son âme, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'à +écarter de sa pensée l'horreur de sa situation. Il traînait les pieds +sur l'herbe foulée, en examinant machinalement la poussière qui +recouvrait ses bottes: tantôt, faisant de grands pas, il essayait de +suivre le sillon laissé par les faucheurs; tantôt, comptant les sillons, +il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tantôt il +arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisière du champ, +et en écrasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre +et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses idées de la +veille: il ne pensait à rien, et prêtait une oreille fatiguée aux mêmes +bruits, au crépitement des grenades et de la fusillade. De temps à autre +il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: «La voilà!... +Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui +s'approchait à travers les nuages de fumée: En voici encore une autre! +La voilà!... non, elle a passé par-dessus ma tête.... Ah! celle-ci est +tombée cette fois!...» Et il recommençait à compter ses pas, qui le +menaient en seize enjambées jusqu'à la lisière de la prairie. + +Soudain, un boulet siffla et s'enfonça à cinq pas de lui dans la terre. +Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup +d'hommes avaient été sans doute abattus, car il remarqua une grande +agitation devant le second bataillon. + +«Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, empêchez les hommes de se grouper!» + +L'aide de camp exécuta l'ordre, et se rapprocha du prince André, pendant +que le chef de bataillon l'abordait d'un autre côté. + +«Gare!» cria à ce moment un soldat épouvanté et, comme un oiseau au vol +rapide se posant à terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval +du chef de bataillon, à deux pas du prince André. + +Le cheval, ne s'inquiétant pas de savoir si c'était bien ou mal de +témoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un +hennissement d'épouvante, et se jeta de côté en renversant presque son +cavalier. + +«À terre!» s'écria l'aide de camp. + +Le prince André se tenait debout, hésitant; l'obus, semblable à une +énorme toupie, tournait en fumant sur la lisière de la prairie, à côté +d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: «Est-ce vraiment +la mort?» pensa-t-il en regardant avec un sentiment indéfinissable de +regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: «Je ne +veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre!» Il se le disait, et +cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux. + +«Monsieur l'aide de camp, s'écria-t-il, c'est une honte de...» + +Il n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas +étrange de vitres brisées, retentit, lança en l'air une gerbe d'éclats +qui retomba en pluie de fer, en répandant une forte odeur de poudre. Le +prince André fut jeté de côté les bras en avant, et tomba lourdement sur +la poitrine. Quelques officiers se précipitèrent vers lui: une mare de +sang s'étendait à sa droite; les miliciens, qu'on appela aussitôt, +s'arrêtèrent derrière le groupe d'officiers; le prince André, la face +contre terre, respirait bruyamment. + +«Voyons, arrivez donc!» dit une voix. Les paysans s'approchèrent, et le +soulevèrent par la tête et par les pieds: il poussa un gémissement, les +paysans se regardèrent et le remirent à terre. + +«Prenez-le quand même?» répéta-t-on. + +On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard. + +«Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?... c'est fini alors! dirent +plusieurs officiers. + +--Il a passé à toucher mon oreille!» ajouta l'aide de camp. + +Les porteurs s'éloignèrent à la hâte par le sentier qu'ils avaient frayé +du côté de l'ambulance. + +«Eh! les paysans, allez donc au pas, s'écria un officier en arrêtant les +premiers, qui, en marchant inégalement, secouaient le brancard. + +--Fais attention, Fédor! dit l'un d'eux. + +--M'y voilà, m'y voilà! répondit celui-ci joyeusement en emboîtant le +pas. + +--Excellence, mon prince!» dit Timokhine d'une voix tremblante en +accourant vers le brancard. + +Le prince André ouvrit les yeux, jeta un regard à celui qui lui parlait, +et referma les paupières. + +Les miliciens portèrent le prince André dans le bois, où se tenaient les +voitures de malades et l'ambulance, composée de trois tentes dressées au +bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux étaient attelés aux +voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux +becquetaient les grains tombés à leurs pieds, et les corbeaux, flairant +le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour +des tentes étaient assis, couchés, debout, des hommes de toute arme aux +uniformes ensanglantés; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on +avait peine à écarter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds +à la voix des officiers, ils restaient penchés sur les brancards, +essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient +sous les yeux. Dans les tentes on entendait tantôt des sanglots de +colère et de douleur, tantôt des gémissements plaintifs; de temps à +autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et +indiquait les blessés qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur +tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie. +Quelques-uns déliraient. Le prince André, comme chef de régiment, fut +porté, à travers tous ces blessés, à la tente la plus voisine, et ses +porteurs s'arrêtèrent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les +yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la +touffe d'absinthe, le champ labouré, cette toupie noire qui tournait, le +violent désir de vivre qui s'était emparé de lui, tout lui revint à la +mémoire. À deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le +monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux +noirs sous le bandage qui les couvrait à moitié, se tenait appuyé contre +une branche: les balles l'avaient frappé à la tête et au pied. On +l'écoutait avec curiosité. + +«Nous l'avons si bien délogé, disait-il, qu'il s'est enfui en +abandonnant tout! + +--Nous avons fait prisonnier le Roi lui-même, criait un soldat dont les +yeux étincelaient. + +--Ah! si les réserves étaient arrivées, il n'en serait rien resté, +parole d'honneur!» + +Le prince André écoutait comme les autres, et en éprouvait un sentiment +de consolation. + +«Mais à présent, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arrivé? +et pourquoi suis-je ici?... Pourquoi ce désespoir de quitter la vie? Il +y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?» + + +XIX + + +Un des chirurgiens, dont le tablier et les mains étaient tout tachés de +sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce. +Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait +qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son +regard se reporta à gauche et à droite; il soupira et baissa les yeux. + +«À l'instant,» dit-il à un chirurgien qui lui indiquait le prince André, +et il le fit transporter dans la tente. + +Un murmure s'éleva parmi les blessés. + +«Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont +le droit de vivre? + +Le prince André fut déposé sur une table qui venait d'être débarrassée: +le chirurgien l'épongeait encore. Le blessé ne put distinguer nettement +ceux qui étaient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante +douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout +ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la +chair humaine nue, ensanglantée, qui semblait remplir cette tente si +basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour brûlant du +mois d'août, dans le petit étang de la grand'route de Smolensk. C'était +bien là cette chair à canon, dont l'aspect lui avait inspiré alors un +dégoût et une horreur prophétiques. Dans la tente il y avait trois +tables: le prince André, déposé sur l'une d'elles, fut abandonné à +lui-même pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les +tables voisines. Sur la plus rapprochée était assis un Tartare, un +cosaque sans doute, à en juger par l'uniforme qui était à ses côtés. +Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la +peau noire de son dos musculeux. + +«Oh! oh!» rugissait le Tartare, et tout à coup, relevant sa figure +bronzée, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri perçant, et +se jeta de côté et d'autre, afin de se débarrasser de ceux qui le +retenaient. + +La dernière table était entourée de plusieurs personnes: un homme +robuste et fort y était étendu, la tête rejetée en arrière; la couleur +de ses cheveux bouclés et la forme de sa tête n'étaient pas inconnues au +prince André. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui, +pour l'empêcher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse, +était continuellement agitée par un soubresaut convulsif. Tout son corps +était secoué par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux +chirurgiens, dont l'un était pâle et tremblant, s'occupaient de son +autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de +sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du +prince André, lui jeta un coup d'oeil et se détourna rapidement. + +«Déshabillez-le!... À quoi songez-vous donc!» s'écria-t-il avec colère +en s'adressant à un des aides. + +Lorsque le prince André se vit entre les mains de l'infirmier qui, les +manches retroussées, lui déboutonnait à la hâte son uniforme, tous les +souvenirs de son enfance passèrent comme un éclair dans son esprit. Le +chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond +soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit +tout à coup le prince André lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il +revint à lui, des morceaux de ses côtes brisées avaient été retirés de +sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupée, et sa +plaie était pansée. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui, +l'embrassa silencieusement, et s'éloigna sans se retourner. + +Après cette terrible souffrance, il éprouva un sentiment indicible de +bien-être: les moments les plus charmants de sa vie repassèrent devant +ses yeux, surtout les heures de son enfance où, après l'avoir +déshabillé, on le couchait dans son berceau et où la vieille bonne +l'endormait en chantant. Il était heureux de se sentir vivre, et tout ce +passé semblait être devenu le présent. Les chirurgiens continuaient à +s'agiter autour du blessé qu'il avait cru reconnaître; ils le +soutenaient et cherchaient à le calmer. + +«Montrez-la-moi, montrez-la-moi,» gémissait-il vaincu par la torture. + +Le prince André, en écoutant ces cris, avait, lui aussi, envie de +pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait +la vie? Était-ce à cause de ses souvenirs d'enfance? Était-ce parce +qu'il avait lui-même tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il +sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au +blessé sa jambe coupée, qui avait conservé sa botte toute maculée de +sang. + +«Oh!» s'écria-t-il en pleurant comme une femme. + +À un mouvement que fit le docteur, le prince André reconnut Anatole +Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait épuisé, à côté de lui: +«Quoi! c'est lui!» se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui +lui présentait un verre d'eau, dont ses lèvres tremblantes et gonflées +ne pouvaient saisir le bord. «Oui, c'est bien lui, cet homme qui me +touche presque, qui est lié à moi par un souvenir douloureux, mais quel +est ce lien?» se demandait-il sans trouver de réponse, et soudain, comme +une figure de ce monde idéal plein d'amour et de pureté, Natacha se +dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la première fois à ce +bal de 1810, avec son cou et ses mains grêles, avec cette tête +rayonnante, effarouchée, toujours prête à s'exalter... et son amour et +sa tendresse pour elle se réveillèrent plus forts et plus vifs que +jamais.... Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet +homme, dont les yeux, rougis et troublés par les larmes, s'étaient +tournés vers lui. Le prince André se rappela tout, et une compassion +affectueuse pénétra son coeur inondé de joie. Il ne put se maîtriser, et +pleura des larmes de tendresse et de pitié sur l'humanité, sur lui-même, +sur ses faiblesses et sur celles de cet infortuné. «Oui, se dit-il, +voilà la pitié, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment +comme pour ceux qui nous détestent, cet amour que Dieu prêchait sur la +terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors.... +Voilà ce qui me restait encore à apprendre dans cette existence, et ce +qui fait que je regrette la vie!... Mais maintenant, je le sens, il est +trop tard.» + + +XX + + +L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de +blessés, la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête, les nouvelles +qu'il recevait à tout moment de tant de généraux tués ou hors de combat, +la perte de son prestige, que jusque-là rien n'avait pu atteindre, tout +produisit sur Napoléon une impression extraordinaire. Lui, qui +d'habitude aimait à voir les morts et les blessés, et croyait donner +par là une preuve de sa grandeur et de sa fermeté d'âme, se sentit +vaincu moralement ce jour-là, et il quitta en toute hâte le champ de +bataille pour retourner à Schevardino. La figure jaune et gonflée, les +yeux troubles, la voix enrouée, assis sur son pliant de campagne, il +prêtait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever +les yeux. Il attendait avec une fiévreuse inquiétude la fin de cette +affaire, dont il était le grand moteur et qu'il était impuissant à +arrêter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le +dessus sur le mirage qui le séduisait depuis si longtemps, et il +rapporta à lui-même cette impression de douleur qu'il avait éprouvée sur +le champ de bataille. Il pensait à la possibilité de la mort et de la +souffrance; il ne désirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conquêtes; il +ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la liberté! Mais +lorsqu'il atteignit les hauteurs de Séménovsky, et que le grand-maître +de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer +le feu dirigé contre les troupes russes massées devant Kniazkow, il y +consentit, et donna ordre qu'on lui rendît compte du résultat obtenu. + +Un aide de camp lui annonça bientôt après que deux cents canons avaient +été pointés sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon. + +«Notre feu en abat des rangs entiers et ils résistent toujours! + +--Ils en veulent encore! dit Napoléon d'une voix rauque. + +--Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu. + +--Ils en veulent encore? répéta Napoléon. Eh bien, qu'on leur en +donne[7]!...» Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de +chimères qu'il s'était créé, pour y reprendre le rôle douloureux, cruel +et inhumain qui lui était fatalement destiné. + +L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme, +responsable plus qu'aucun autre de tous ces événements l'empêcha, +jusqu'à la fin de sa vie, de comprendre la portée réelle des actes qu'il +commettait en opposition avec les règles éternelles du vrai et du bien, +et comme la moitié de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les +renier sans être illogique. Ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il +avait éprouvé une satisfaction intime en comparant le nombre des +cadavres russes avec celui des Français; ce n'était pas seulement +d'aujourd'hui qu'il écrivait à Paris: que le champ de bataille était +superbe[8].... Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait là 50 000 +morts, et à Sainte-Hélène même, où il employait ses loisirs à faire le +récit de ses actions, il dictait ce qui suit: + +«La guerre de Russie aurait dû être la plus populaire des temps +modernes: c'était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du +repos et de la sécurité de tous: elle était purement pacifique et +conservatrice. + +«C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de +la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se +dérouler, tout pleins du bien-être et de la prospérité de tous. Le +système européen se trouvait fondé; il n'était plus question que de +l'organiser. + +«Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu +aussi mon _Congrès_ et ma _Sainte-Alliance_. Ce sont des idées qu'on m'a +volées. Dans cette réunion des grands souverains, nous eussions traité +de nos intérêts en famille, et compté de clerc à maître avec les +peuples. + +«L'Europe n'eût bientôt fait de la sorte véritablement qu'un même +peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la +patrie commune. J'eusse demandé toutes les rivières navigables pour +tous, la communauté des mers, et que les grandes armées permanentes +fussent réduites désormais à la seule garde des Souverains. + +«De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique, +tranquille, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites immuables; toute +guerre future purement _défensive_, tout agrandissement nouveau +_antinational_. J'eusse associé mon fils à l'Empire; ma _dictature_ eût +fini et son règne constitutionnel eût commencé. + +«Paris eût été la capitale du monde, et les Français l'envie des +nations!... + +«Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en +compagnie de l'Impératrice et durant l'apprentissage royal de mon fils, +à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres +chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant +les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les +bienfaits[9].» + +Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement prédestiné par la +Providence à ce rôle, s'ingéniait à prouver que son but était le bien +des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'êtres et les +combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire! + +«Des quatre cent mille hommes qui passèrent la Vistule, écrivait-il, la +moitié étaient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois, +Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains. +L'armée impériale proprement dite était pour un tiers composée de +Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Piémontais, +Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32ème division +militaire, Brème, Hambourg... etc.; elle comptait à peine cent quarante +mille hommes parlant français. L'expédition de Russie coûta moins de +cinquante mille hommes à la France actuelle; l'armée russe dans la +retraite de Vilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu +quatre fois plus que l'armée française; l'incendie de Moscou a coûté la +vie à cent mille Russes, morts de froid et de misère dans les bois; +enfin, dans sa marche de Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi +atteinte par l'intempérie de la saison; à son arrivée à Vilna elle ne +comptait que cinquante mille hommes, et à Kalisch moins de dix-huit +mille hommes[10].» + +Il croyait donc que la guerre qu'il faisait à la Russie dépendait +exclusivement de sa volonté, et l'horreur du fait accompli ne lui +causait aucun remords! + + +XXI + + +Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents, étaient confusément +couchés, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies +appartenant à M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs +et sur ces prairies, pendant des centaines d'années, les paysans des +environs avaient fait paître leur bétail et récolté leurs moissons. Aux +ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient +bu du sang; une foule de soldats blessés ou valides, des différentes +armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là vers +Valouïew; d'autres soldats, affamés, épuisés de fatigue, se laissaient +machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient +encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et +riant quelques heures auparavant, où étincelaient les baïonnettes, et où +s'élevaient les vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un +brouillard intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur +de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés, une pluie +fine mouillait les morts, les blessés et les exténués. Elle avait l'air +de leur dire: «Assez, assez, malheureux, revenez à vous.... Que +faites-vous?» Un doute passait alors dans l'âme de ces pauvres êtres, et +ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensée +du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir; +jusque-là, quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes +sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystérieuse et +incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur, couvert de +sueur, de poudre et de sang, qui, resté seul sur les trois servants de +la pièce, portait péniblement les gargousses, chargeait, pointait et +allumait la mèche!... et les boulets se croisaient toujours dans les +airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et +cette oeuvre terrible, dirigée non par la volonté humaine, mais par la +volonté de celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait +impitoyablement son cours! Quiconque aurait considéré les armées russes +et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il suffisait d'un +faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir complètement. Mais +aucune des deux ne faisait cet effort suprême, et le feu de la bataille +achevait peu à peu de s'éteindre. Les Russes ne prenaient pas +l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, massés sur la +route de Moscou et se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste +jusqu'à la fin. Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les +Français, le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait +pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient +perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulement possible et +facile aux Français, que soutenaient le souvenir des quinze ans de +victoire de Napoléon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de +leurs pertes, qui n'étaient que du quart de leur effectif, la certitude +d'avoir derrière eux en réserve plus de 20 000 hommes de troupes +fraîches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de +ne pouvoir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens +affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait avancer +sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut +se transformer tout à coup en printemps. Cette faute ne saurait être +imputée à Napoléon: tous, depuis le général en chef jusqu'au dernier +soldat, savaient que cet effort était impossible; en effet, l'esprit de +corps était complètement paralysé par cet ennemi terrible qui, après +avoir perdu la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin +qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter à +Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'étoffe +cloués à un bâton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire +de l'étendue de la conquête: mais c'était une de ces victoires qui font +passer dans l'âme de l'agresseur la double conviction de la supériorité +morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion +française, semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de +recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle +courait à sa perte; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que coûte, +elle devait atteindre Moscou! L'armée russe, de son côté, quoique deux +fois plus faible, se trouvait inexorablement poussée à continuer sa +résistance. Là, à Moscou, toute saignante encore de ses plaies de +Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir à la fuite +de Napoléon, à sa retraite par le même chemin, à la perte presque totale +des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et à l'anéantissement de +la France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino même, la +main d'un adversaire dont la force morale était supérieure! + + + + +CHAPITRE II + +I + + +L'intelligence humaine ne saurait comprendre _a priori_ la perpétuité +absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conçoit les lois que +lorsqu'elle peut en décomposer les unités et les étudier séparément, +mais en même temps ce partage arbitraire en unités précises est la cause +de la plupart de nos erreurs. + +Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu'Achille +ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa +marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois +qu'Achille aura franchi la distance qui l'en sépare, celui-ci aura +repris de l'avance en parcourant la dixième partie de cette même +distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en +franchira la centième, et ainsi de suite à l'infini. Pour les anciens, +c'était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition +provient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis +que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu. + +En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mouvement +quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce +n'est qu'en admettant les infinitésimaux et leur progression ascendante +jusqu'à un dixième, et en faisant la somme de cette progression +géométrique, que nous obtenons la solution désirée. La nouvelle science +de l'emploi des infiniment petits résout actuellement des questions qui +paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitésimaux, elle +rétablit en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité +absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelligence +humaine est entraînée à commettre en considérant les unités +individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-même. + +Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le même +système. La marche de l'humanité, tout en étant la conséquence d'une +multitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais +d'interruption. L'étude de ces lois est le but de l'histoire, et pour +s'expliquer celles qui régissent la somme des volontés de ce mouvement +perpétuel, l'esprit humain admet des unités indépendantes et séparées. +Le premier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasard +une série d'événements qui se suivent, à les examiner en dehors des +autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni commencement ni fin, +puisque toujours un fait découle forcément du précédent. En second lieu, +elle étudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et +les accepte comme la résultante des volontés de tous les hommes, tandis +que cette résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule +personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient +les unités dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus +possible de la vérité, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre, +qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les +volontés humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure +historique, il est complètement dans l'erreur. + +Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel de la +critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme +elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est +qu'en étudiant les quantités différentielles de l'histoire, c'est-à-dire +les courants homogènes qui entraînent les hommes, et après en avoir +trouvé l'intégrale, que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois. + +Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à +l'observateur un mouvement inusité de millions d'hommes. Ils quittent +leurs occupations, se portent d'un côté de l'Europe à l'autre, pillent, +s'entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette +période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette +effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit +par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont +les lois? se demande l'esprit humain. + +Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions +et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des édifices de la +ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de +Révolution; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et +de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils +nous parlent de l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les +autres et nous disent: «Voilà la cause du mouvement! Voilà ses lois!» +Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la +déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indiquée est trop faible +pour l'effet produit. C'est la somme des volontés humaines qui a amené +la Révolution et Napoléon, de même que c'est encore elle qui les a +supportés et qui les a renversés. + +«Lorsqu'il y a des conquêtes,» nous dit l'historien, «il y a des +conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands +hommes!» C'est vrai, répond l'esprit humain, mais il ne m'est pas +démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l'on +puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l'action +individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma +montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église +voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de +l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je +vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa +soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas +davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent +marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il +souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent. Bien que la +cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager +l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chênes. Je n'y +vois que la réunion des conditions que je rencontre dans toute +manifestation de la vie, et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma +montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chêne, je n'y +découvrirais pas la raison d'être du carillon, du mouvement de la +locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver là, +il me faut absolument changer mon point d'observation, et étudier les +lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procéder de même +(des tentatives de ce genre ont déjà été faites), et, au lieu d'étudier +seulement les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, chercher +à se rendre compte des éléments homogènes et infiniment petits qui +dirigent les masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il +parviendra en suivant cette voie: il est évident que c'est la seule +possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que la +millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la description des +souverains, des généraux, des ministres, et à l'exposition des +combinaisons suggérées par leurs actes. + + +II + + +Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent +sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant +toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à +Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de +propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps +lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle +laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée +ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force +d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la +retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les +coeurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc +terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et +après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi +fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre. + +Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les +Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve +acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines +sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui +les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la +victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière +jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà. + +Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la +bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça +à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour +écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les +nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés. +L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait +impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau +sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés, +emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes +le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés +en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer. +Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain, +mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce +fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire +au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en +étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les +circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était +élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que +Moscou fut livré à l'ennemi. + +Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont +élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou +méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se +déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de +commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte +telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux +côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le +commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des +intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des +conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien +qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir +à l'accomplissement de ses desseins. + +Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow +aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant +d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été +présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans +des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous +fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant +l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à +choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et +les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait +proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même +moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il +faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement +répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour +l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui +demande également sur quel endroit il doit diriger les +approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer +les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet +une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou, +et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet +diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à +toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de +sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un +général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés +qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé +pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec +le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre +général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra +dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à +Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit +nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de +Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question +fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon +irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque +jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite. + + +III + + +Lorsque Yermolow, envoyé par Koutouzow pour examiner la position, vint +lui rapporter qu'il était impossible de se battre sous les murs de +Moscou, le maréchal le regarda en silence. + +«Donne-moi la main, dit-il en lui tâtant le pouls. Tu es malade, mon +ami: pense à ce que tu dis...» Car il ne pouvait admettre de se replier +au delà sans livrer bataille. + +Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaïa, à six verstes de la +barrière Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de généraux +l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait à +l'instant de Moscou. Cette brillante réunion, divisée en plusieurs +groupes, discutait sur les avantages et les désavantages de la position, +sur la situation des troupes, sur les plans proposés et sur l'esprit qui +régnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'était un +conseil militaire. La conversation ne s'écartait pas des intérêts +généraux; les nouvelles particulières se communiquaient à voix basse; +aucune plaisanterie, aucun sourire ne déridait leurs figures soucieuses, +et l'on voyait que tous s'efforçaient d'être à la hauteur des +circonstances. Le général en chef écoutait toutes les opinions +énoncées, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs +discussions et sans faire connaître son avis. Parfois, après avoir prêté +l'oreille, il se détournait, désappointé d'avoir entendu autre chose que +ce qu'il désirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie; +les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient même à +ceux qui en avaient déterminé le choix; un troisième disait que la faute +datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille +l'avant-veille; le quatrième racontait la bataille de Salamanque, dont +les détails venaient d'être apportés par un Français nommé Crossart. Ce +Français, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au +service de la Russie, et, en prévision de la défense possible de Moscou, +exposait les péripéties du siège de Saragosse. Le comte Rostoptchine +assurait que, bien que lui et la milice fussent prêts à mourir sous les +murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empêcher de regretter +l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laissé, ajoutant que, s'il +avait pu pressentir ce qui se passait, il eût agi tout autrement. +Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons +stratégiques, causaient de la direction que devaient prendre les +troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces +discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la défense de +Moscou était matériellement impossible. L'ordre de livrer bataille +n'aurait eu pour résultat qu'un immense désordre, car, non seulement +cette position n'était pas défendable aux yeux des généraux, mais déjà +même ils délibéraient sur les conséquences d'une retraite, et ce +sentiment était partagé par toute l'armée. Tandis que presque tous +critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, à le soutenir, +mais la question par elle-même n'avait plus d'importance: ce n'était +qu'un prétexte à discussions et à intrigues. Koutouzow le comprenait et +ne se méprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen déployait +avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas +d'insuccès il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow, +pour avoir amené les troupes, sans combat, jusqu'à la montagne des +Moineaux, et que, dans le cas où il refuserait d'exécuter le plan +proposé par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir +abandonné Moscou. Mais ces intrigues préoccupaient peu le vieillard en +ce moment: un unique et menaçant problème se dressait devant lui, +problème que jusqu'à présent personne n'avait pu résoudre: «Est-ce +vraiment moi qui ai laissé arriver Napoléon jusqu'aux murs de Moscou? +Quel est donc l'ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat?» se +répétait-il pour la centième fois: «Était-ce hier soir, lorsque j'ai +envoyé dire à Platow de se retirer, ou était-ce avant-hier, lorsque, à +moitié endormi, j'ai ordonné à Bennigsen de prendre ses dispositions? +Oui, Moscou doit être abandonné, les troupes doivent se replier, il faut +s'y résigner.» Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette +résolution que de se démettre de ses fonctions. Car, à part le pouvoir +qu'il aimait, auquel il était habitué, il se croyait surtout destiné à +la gloire, sauver son pays: n'était-ce pas là ce qu'avait eu en vue +l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au désir de +l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'armée dans ces +circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son +invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et +mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage. +Appelant à lui les plus anciens généraux, il leur dit: + +«Bonne ou mauvaise, ma tête doit s'aider elle-même!...» Et, montant en +voiture, il retourna à Fili. + + +IV + + +Le conseil de guerre se réunit à deux heures dans la plus spacieuse des +deux isbas qui appartenaient à un nommé André Sévastianow. Les paysans, +les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de +l'autre isba; la petite fille d'André, Malacha, âgée de six ans, que Son +Altesse avait embrassée et à laquelle il avait donné un morceau de +sucre, était seule restée blottie sur le poêle de la grande chambre, à +regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des +généraux qui entraient l'un après l'autre, et allaient s'asseoir sous +les images. Le grand-père, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, était +assis à part dans l'angle obscur du poêle. Affaissé dans son fauteuil de +campagne, il témoignait de son agacement, tantôt en lançant des +interjections étouffées, tantôt en tortillant nerveusement le collet de +son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gêner; il serrait la main +à quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp +Kaïssarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fenêtre +qui était en face de son chef, mais, à un geste d'impatience de +Koutouzow, il comprit que Son Altesse désirait rester dans le demi-jour +pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait déjà tant de monde +autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de +papiers et de crayons, que les domestiques militaires apportèrent encore +un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kaïssarow +et Toll. À la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay +de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure pâle et maladive, +avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus proéminent, +trahissait les angoisses de la fièvre dont il ressentait en ce moment +même le violent frisson. Ouvarow, assis à côté de lui, lui racontait +quelque chose à voix basse et avec des gestes saccadés. Personne du +reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevés, et +les mains croisées sur la poitrine, écoutait avec attention. En face de +lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tête aux +traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorbé dans ses +pensées. Raïevsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses +cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des +regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et +sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable +sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait à lui +faire des petits signes, auxquels elle répondait timidement. + +On attendait Bennigsen, qui, sous prétexte d'inspecter une seconde fois +la position, achevait tranquillement chez lui son succulent dîner; deux +heures, de quatre à six, se passèrent ainsi en causeries à voix basse, +sans qu'on prît aucune décision. + +Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais +de façon à ne pas laisser éclairer ses traits par les bougies qu'on +venait d'y poser. + +Bennigsen ouvrit aussitôt le conseil en formulant la proposition +suivante: + +«Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la +Russie, ou bien devons-nous la défendre?» + +Un long et profond silence succéda à ces paroles, tous les visages se +contractèrent, tous les yeux se tournèrent vers Koutouzow, qui, les +sourcils froncés, toussaillait et s'efforçait de surmonter son émotion. +Malacha l'observait aussi. + +«L'antique et sainte capitale de la Russie?» répéta-t-il tout à coup +avec colère et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la +fausse note. + +«Vous me permettrez de dire à Votre Excellence que cette phrase n'offre +aucun sens à un coeur russe. Ce n'est pas ainsi que doit être posée la +question pour la discussion de laquelle j'ai réuni ces messieurs; elle +est purement militaire et la voici: Le salut du pays étant dans l'armée, +est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en +livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans +résistance? C'est là-dessus que je désire connaître votre avis.» + +Les discussions commencèrent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour +battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il était +impossible de défendre la position de Fili; en conséquence, il proposa +de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc +gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se +partagèrent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow, +Raïevsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice était +nécessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue +d'autres considérations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre +que leur réunion ne pouvait plus arrêter la marche fatale des +événements. Par le fait, Moscou était abandonné. Les autres généraux le +voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction à faire +prendre à l'armée dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses +yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il +s'agissait d'une querelle entre «le grand-père» et «l'habit aux longs +pans», comme elle désignait à part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils +s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit coeur +elle donnait raison au «grand-père»; elle saisit au vol un coup d'oeil +perçant et rusé jeté par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de +lui voir remettre à sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques +pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononcées d'une +voix calme et mesurée à l'adresse de Bennigsen exprimaient une +désapprobation complète. + +«Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow. +Faire changer de position à une armée dans le voisinage immédiat de +l'ennemi est toujours une opération dangereuse; l'histoire est là pour +le confirmer. Ainsi, par exemple...» il s'arrêta comme pour rassembler +ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur +affectée sur Bennigsen.... «par exemple, si la bataille de Friedland, +que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas été à notre avantage, c'est +précisément à cause d'une conversion semblable.» + +Un silence d'une minute qui parut éternelle, pesa sur l'assistance. + +Les discussions reprirent ensuite à bâtons rompus, mais on sentait que +le sujet était épuisé. + +Tout à coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les +généraux se tournèrent vers lui. + +«Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots cassés. +J'ai écouté les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront +pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir +qui m'a été confié par l'Empereur et la patrie, je commande la +retraite!» + +Les généraux se dispersèrent dans un silence solennel, comme celui qui +accompagne d'ordinaire les prières des morts. Malacha, qu'on attendait +depuis longtemps à souper, descendit lentement et à reculons de la +soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du +poêle, et, se faufilant prestement entre les jambes des généraux, elle +disparut par la porte entre-bâillée. + +Koutouzow, après avoir congédié les membres du conseil, resta longtemps +appuyé sur la table à réfléchir à ce terrible problème, se demandant de +nouveau où et comment s'était décidé l'abandon de Moscou, et à qui il +pouvait être imputé. + +«Je ne m'y attendais pas, dit-il à son aide de camp Schneider, qui +venait d'entrer chez lui à une heure avancée de la nuit. Je n'aurais +jamais cru pareille chose possible! + +--Il faut vous reposer, Altesse, lui répondit l'aide de camp. + +--Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande +de cheval,» dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il +répéta: «Ils en mangeront! Ils en mangeront!» + + +V + + +Comme contraste à Koutouzow et à propos d'un fait d'une bien autre +importance que la retraite de l'armée, c'est-à-dire l'abandon et +l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien à tort, pour en +avoir été le fauteur. + +Tout Russe animé aujourd'hui du même sentiment qu'éprouvaient alors nos +pères, aurait pu prophétiser ces événements, que la bataille de Borodino +avait rendus inévitables. + +À Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages +de l'Empire, l'esprit était le même qu'à Moscou, quoique complètement en +dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le +peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans +commettre aucun désordre. Il l'attendait avec calme, sentant que, +lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Dès +qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aisées +s'éloignèrent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres +détruisirent et incendièrent le reste. La conviction que ce devait être, +et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans +tout coeur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prévision de la +prise de Moscou, s'était répandue en 1812 dans toute la société de cette +ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en août, en laissant +derrière eux leurs maisons et la moitié de leur fortune, le prouvaient +bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui +ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants +pour le salut de la patrie, et autres actes contraires à la nature +humaine, mais qui s'exprime simplement, sans éclat, et par cela même +produit d'immenses résultats. «Il est honteux,» disaient les affiches du +comte Rostoptchine, «de fuir le danger. Les lâches seuls abandonnent +Moscou!» Et cependant ils partaient malgré la qualification de poltrons +qui leur était appliquée! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela +devait être ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrayés par le +récit des horreurs commises par Napoléon dans les pays conquis. Ils +savaient très bien que Berlin et Vienne étaient restés intacts, et que +pendant l'occupation française, les habitants passaient gaiement leur +temps avec ces vainqueurs pleins de séductions que les hommes et même +les femmes en Russie portaient alors dans leur coeur! Ils partaient +parce qu'il ne pouvait être question pour les Russes de rester sous la +domination des Français: bonne ou mauvaise, pour eux elle était +inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait +à livrer une belle et opulente capitale à l'incendie et au pillage +devenus par là même inévitables, car il n'est que trop vrai que ne pas +brûler et ne pas piller des foyers abandonnés est tout à fait contraire +à l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui dès le mois de +juin quittait Moscou avec ses nègres et ses bouffons pour se réfugier +dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgré la crainte d'être +arrêtée sur l'ordre de Rostoptchine, était instinctivement résolue à ne +pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'après nous, elle +accomplissait simplement et véritablement la grande oeuvre du salut de +la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blâmait les +partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait à +des braillards avinés de mauvaises armes; qui ordonnait des processions +et les défendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de +transport des particuliers; qui annonçait son intention de brûler +Moscou, sa maison, et se dédisait le quart d'heure suivant; qui +exhortait la populace à se saisir des espions et lui reprochait ensuite +de les avoir saisis; qui chassait tous les Français de la ville, et y +laissait tranquillement Mme Aubers-Chalmé, le grand centre de réunion de +la colonie française; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux +et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le +peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi, +et lui livrait, pour s'en débarrasser, un homme à écharper; qui +prétendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir +par une porte dérobée, tout en rimant un mauvais quatrain français[11] +pour que personne ne doutât de sa coopération: cet homme ne comprenait +pas la valeur morale de l'événement qui s'accomplissait sous ses yeux. +Dévoré du désir d'agir seul, d'étonner le monde par un exploit d'un +patriotisme héroïque, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de +l'incendie de Moscou, en essayant d'arrêter ou d'activer, de son faible +bras, le courant irrésistible du mouvement national qui l'emportait avec +le reste. + + +VI + + +En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position +embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection +toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers +postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune +prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux +valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le +délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni +l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une +autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au +lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges +pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant +sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un +véritable grand homme, le droit de son côté. + +En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première +visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui. + +«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur. +Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous; +elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous, +monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus +qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de +parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce +n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas +un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte +qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en +portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant +les yeux au ciel. + +--Mais écoutez-moi, au nom du ciel. + +--Épousez-moi, et je serai votre esclave. + +--Mais c'est impossible! + +--Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi[12]!» dit-elle en +pleurant. + +Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle +répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples +(il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques +autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de +son mari, qu'elle avait été sacrifiée! + +«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu. + +--Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne +pouvaient servir à cela?» + +Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux +demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec +lesquels il était en intimes relations. + +Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que +donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un +séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et +brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme +neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement +éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux +orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour +les sacrés coeurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises +dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion +catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses +yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix +tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la +valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur +de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de +ce moment, devint un de ses habitués. + +Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta +longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était +plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains +sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta +plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son +coeur.... C'était la grâce qui opérait! + +On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et +lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une +boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée +dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en +allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document +important. + +Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle +était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante +et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur +sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout +lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son +but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la +ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait +vaincre le plus fort. + +Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces +efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et +d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne +manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes, +pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son +divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de +satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de +certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son +confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point +l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule: +tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux +parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la +poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais, +tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en +portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui +expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui +l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir +la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la +conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le +charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au +plaisir de développer sa pensée avec art. + +«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il, +vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les +liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis +une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et +cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint.... +Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel, +assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le +but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut +vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et... + +--Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine +impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie +religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui +est erronée?» + +Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la +solution du problème de l'oeuf par Christophe Colomb; il resta ébahi +devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et +charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout +d'abord à lui déduire ses raisons. + +«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le +raisonnement de sa fille spirituelle... + + +VII + + +Hélène comprenait fort bien que l'affaire en elle-même, ne présentait +aucune difficulté au point de vue religieux, et que les objections de +ses guides leur étaient dictées uniquement par la crainte des autorités +laïques. + +Elle décida donc qu'il fallait y préparer peu à peu la société. Elle +excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la même +comédie qu'avec le prince. Aussi stupéfait d'abord que ce dernier de la +proposition d'épouser une femme dont le mari était vivant, il ne tarda +pas, grâce à l'imperturbable assurance d'Hélène, à regarder bientôt la +chose comme toute naturelle. Hélène n'aurait certes pas gagné sa cause +si elle avait montré la moindre hésitation, le moindre scrupule, et +gardé le moindre mystère; mais elle racontait, sans se gêner et avec un +laisser-aller plein de bonhomie, à tous ses amis intimes (c'est-à-dire à +tout Pétersbourg) qu'elle avait reçu du prince et de l'Excellence une +proposition de mariage, qu'elle les aimait également, et qu'elle ne +savait comment se résoudre à leur causer du chagrin. Le bruit de son +divorce se répandit aussitôt; bien des gens se seraient élevés contre +son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connaître +l'intéressant détail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces +gens-là n'y trouvèrent plus rien à redire. Elle avait déplacé la +question; on ne se demandait plus, si la chose était possible, mais bien +lequel des deux prétendants lui offrait le plus d'avantages, et comment +la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-là, des gens +à préjugés qui, incapables de s'élever à la hauteur voulue, voyaient +dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais +ils étaient peu nombreux et ils ne parlaient qu'à mots couverts. Quant à +savoir s'il était bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de +son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait +été déjà tranchée par des esprits supérieurs, et l'on ne voulait passer +ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre. + +Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permît d'exprimer +hautement une opinion contraire. Elle était venue cet été-là, à +Pétersbourg voir un de ses fils; rencontrant Hélène à un bal, elle +l'arrêta au passage, et, au milieu d'un silence général, lui dit de sa +voix forte et dure: + +«Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir +inventé quelque chose de neuf? Pas du tout, ma très chère, tu as été +devancée et c'est depuis longtemps l'usage dans...» + +Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges +manches, la regarda sévèrement et lui tourna le dos. Malgré la crainte +qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi +ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se +redisait à l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son +sermon. + +Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mémoire et se +répétait à tout propos, disait à sa fille, chaque fois qu'il la +rencontrait: + +«Hélène, j'ai un mot à vous dire:... J'ai eu vent de certains projets +relatifs à... vous savez? Eh bien, ma chère enfant, vous savez que mon +coeur de père se réjouit de vous savoir... vous avez tant souffert... +mais, chère enfant, ne consultez que votre coeur. C'est tout ce que je +vous dis[13]...» Et, pour cacher son émotion de commande, il la serrait +sur sa poitrine. + +Bilibine n'avait pas perdu sa réputation d'homme d'esprit; c'était un +de ces amis désintéressés comme les femmes à la mode en ont souvent, et +qui ne changent jamais de rôle; il lui exposa un jour, en petit comité, +sa manière de voir sur cet important sujet. + +«Écoutez, Bilibine,» lui répondit Hélène, qui avait l'habitude d'appeler +les amis de cette catégorie par leur nom de famille... et elle lui +toucha l'épaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes: +«Dites-moi comme à une soeur ce que je dois faire.... Lequel des deux?» +Bilibine plissa son front et se mit à réfléchir. + +«Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si +vous épousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'épouser +l'autre, et vous mécontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce +côté une certaine parenté. Si au contraire vous épousez le vieux comte, +vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un +aussi grand personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous +épousant. + +--Voilà un véritable ami! dit Hélène rayonnante. Mais c'est que j'aime +l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais +ma vie pour leur bonheur à tous deux!» + +Bilibine haussa les épaules; évidemment à cette douleur-là il ne +trouvait pas de remède. «Quelle maîtresse femme! se dit-il. Voilà ce qui +s'appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les +trois à la fois[14]!» + +«Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question. +Consentira-t-il? + +--Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hélène, +persuadée que Pierre l'aimait aussi. + +--Il vous aime jusqu'à divorcer?» demanda Bilibine. + +Hélène éclata de rire. + +La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui se permettaient +de douter de la légalité de l'union projetée. Dévorée par l'envie que +lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire à la pensée du +bonheur qui allait lui échoir; elle se renseigna auprès d'un prêtre +russe sur la possibilité d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande +satisfaction, que la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un +texte de l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier du +vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaquables à ses yeux, la +princesse courut chez sa fille de grand matin, pour être plus sûre de la +trouver seule. Hélène l'écouta tranquillement et sourit avec une douce +ironie. + +«Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement défendu +d'épouser une femme divorcée. + +--Ah! maman, ne dites pas de bêtises, vous n'y entendez rien. Dans ma +position j'ai des devoirs... + +--Mais, mon amie... + +--Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Père, qui a +le droit de donner des dispenses...?» + +En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse +l'attendait au salon. + +«Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre +lui, parce qu'il m'a manqué de parole... + +--Comtesse, à tout péché miséricorde,» dit, en se montrant sur le seuil +de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentués. + +La vieille princesse se leva, lui fit une révérence respectueuse, dont +le nouveau venu ne daigna pas même s'apercevoir, et, jetant un coup +d'oeil à sa fille, quitta majestueusement la chambre. «Elle a raison, +se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'étaient envolés à +la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous +pas, nous autres, lorsque nous étions jeunes! C'était pourtant bien +simple!» ajouta-t-elle en montant en voiture. + +Au commencement du mois d'août, l'affaire d'Hélène fut décidée, et elle +écrivit à son mari--«qui l'aimait tant»--une lettre où elle lui +annonçait son intention d'épouser N., et sa conversion à la vraie +religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalités +nécessaires au divorce, formalités que le porteur de la missive était +chargé de lui expliquer: «Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en +sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hélène[15].» Cette lettre +arriva chez Pierre le jour même où il était à Borodino. + + +VIII + + +Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre +abandonna la batterie et courut avec les soldats à Kniazkow. En +traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et +n'y entendant que des cris et des gémissements, il s'enfuit au plus +vite; il ne désirait qu'une chose: oublier au plus tôt les terribles +impressions de la journée, rentrer dans les conditions ordinaires de la +vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que là seulement il +serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et +ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne +sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les mêmes scènes de +souffrances se reproduisaient à chaque pas; il rencontrait les mêmes +figures, épuisées ou étrangement indifférentes; il entendait encore dans +l'éloignement le bruit sinistre de la fusillade. + +Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaïsk, il +s'assit suffoqué. La nuit descendait, le grondement des canons avait +cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main, resta longtemps couché à +voir passer les ombres qui le frôlaient dans les ténèbres. Il lui +semblait à chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se +soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il +était resté ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirèrent de +cette léthargie en allumant à côté de lui un feu sur lequel ils +placèrent leur marmite; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en +y ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon, mêlé à la +fumée, se répandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats +n'y firent aucune attention et continuèrent à causer. + +«Qui es-tu, toi? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant à lui; il +voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient à manger +s'il était digne de leur intérêt. + +--Moi, moi? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon +détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille. + +--Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la +tête.... Eh bien, alors, mange si tu veux!» ajouta-t-il en tendant à +Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir. + +Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger: jamais nourriture ne lui +avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerées de ce +ragoût, le soldat avait les yeux fixés sur sa figure éclairée par le +feu. + +«Où vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il. + +--Je vais à Mojaïsk. + +--Tu es donc un monsieur? + +--Oui. + +--Comment t'appelle-t-on? + +--Pierre Kirilovitch. + +--Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...» + +Et les soldats se mirent en route avec Pierre. + +Les coqs chantaient déjà lorsqu'ils atteignirent Mojaïsk et en gravirent +péniblement la raide montée. Pierre, dans sa distraction, avait oublié +que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait +plus souvenu s'il n'avait rencontré son domestique qui allait à sa +recherche. Reconnaissant son maître à son chapeau blanc qui se détachait +sur l'obscurité: + +«Excellence, s'écria-t-il, nous ne savions plus ce que vous étiez +devenu. Vous êtes à pied? Où allez-vous donc? Venez par ici. + +--Ah oui!» dit Pierre en s'arrêtant. + +Les soldats firent comme lui. + +«Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouvé les vôtres? +Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch. + +--Adieu! reprirent les autres en choeur. + +--Adieu! leur répondit Pierre en s'éloignant.... Ne faudrait-il pas +leur donner quelque chose?» se demanda-t-il en mettant la main à son +gousset. «Non, c'est inutile,» lui répondit une voix intérieure. Les +chambres de l'auberge étant toutes occupées, Pierre alla coucher dans sa +calèche de voyage. + + +IX + + +À peine avait-il posé sa tête sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le +gagner, et tout à coup, avec une netteté de perception qui touchait +presque à la réalité, il crut entendre le grondement du canon, la chute +des projectiles, les gémissements des blessés, sentir le sang et la +poudre, et il éprouva une sensation de terreur irréfléchie. Il ouvrit +les yeux et releva la tête. Tout était calme autour de lui. Seul un +domestique militaire causait devant la porte cochère avec le dvornik; +au-dessus de sa tête, dans l'angle des poutres équarries du hangar, des +pigeons effarouchés par ses mouvements agitèrent leurs ailes; à travers +une fente on entrevoyait le ciel pur et étoilé, et l'odeur pénétrante du +foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rêver à la paix et aux +rustiques travaux: «Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible +chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y être laissé aller!... +Et «Eux», eux qui ont été fermes et calmes jusqu'au dernier moment! +«Eux», c'étaient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient +donné à manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa +pensée, ils se détachaient de tout le reste des hommes: «Être soldat, +simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y +prendre part de tout son être, se pénétrer de ce qui les pénètre!... +Mais comment se débarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pèse +sur mes épaules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon +père, et même, après le duel avec Dologhow, j'aurais pu être fait +soldat!» Et dans son imagination il revit le banquet du club, la +provocation de Dologhow, son entretien à Torjok avec le Bienfaiteur, et +Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient joué un rôle +dans sa vie défilèrent confusément devant lui. Lorsqu'il se réveilla, la +lueur bleuâtre de l'aube glissait sous l'appentis, et une légère gelée +blanche pailletait les poteaux: «Ah! c'est déjà le jour!» se dit Pierre, +qui se rendormit dans l'espérance de comprendre les paroles du +Bienfaiteur, qu'il avait entendues en rêve. L'impression qu'elles lui +avaient laissée était si vive, que longtemps après il s'en souvint. Il +demeura d'autant plus persuadé qu'elles avaient été réellement +prononcées, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme à sa +pensée: «La guerre, lui avait dit cette voix mystérieuse, est pour la +liberté humaine l'acte de soumission le plus pénible aux lois +divines.... La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la +volonté de Dieu, et «Eux» sont simples! «Eux» ne parlent pas, mais +agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que +l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la +craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne +connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se connaîtrait pas +lui-même...» Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son +domestique le réveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil +frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'oeil dans la +cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un +puits: autour de ce puits, des soldats donnaient à boire à leurs chevaux +efflanqués, attelés à des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge +l'une après l'autre. Pierre se retourna avec dégoût, ferma les yeux et +se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. «Non, +pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux +comprendre ce qui m'a été révélé pendant mon sommeil. Une seconde de +plus et je l'aurais compris. Que faire à présent?» se dit-il en sentant +avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si précis en +rêve s'était évanoui. Il se leva après avoir appris de son domestique et +du dvornik que les Français se rapprochaient de Mojaïsk et que les +habitants s'en éloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit à pied +en avant. Les troupes se retiraient également en laissant derrière elles +dix mille blessés. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours +et aux fenêtres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des +jurons. Pierre, ayant rencontré un général blessé qu'il connaissait, lui +offrît une place dans sa calèche, et ils continuèrent ensemble leur +route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frère +et celle du prince André. + + +X + + +Il rentra à Moscou le 30 août; il en avait à peine franchi la barrière, +qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine. + +«Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous +voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.» + +Pierre, sans entrer dans son hôtel, prit un isvostchik et se rendit chez +le gouverneur général, qui lui-même venait seulement d'arriver de la +campagne. Le salon d'attente était plein de monde. Vassiltchikow et +Platow l'avaient déjà vu, et lui avaient déclaré qu'il était impossible +de défendre Moscou et que la ville serait livrée à l'ennemi. Bien que +l'on cachât cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et +les chefs des différentes administrations vinrent demander au comte ce +qu'ils devaient faire, afin de mettre à couvert leur responsabilité. Au +moment où Pierre entra dans le salon, un courrier de l'armée sortait du +cabinet de Rostoptchine. Le courrier répondit par un geste désespéré aux +questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans +s'arrêter. Pierre porta ses yeux fatigués sur les différents groupes de +fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient +leur tour. Tous étaient inquiets et agités. Il s'approcha de deux de ses +connaissances qui causaient ensemble. Après quelques paroles échangées, +la conversation interrompue se renoua. + +«On ne peut répondre de rien dans la situation présente, disait l'un. + +--Et pourtant voilà ce qu'il vient d'écrire, répondait l'autre en +montrant une feuille imprimée. + +--C'est bien différent: cela, c'est pour le peuple. + +--Qu'est-ce donc? demanda Pierre. + +--Voilà! c'est sa nouvelle affiche.» + +Pierre la prit pour la lire. + +«Son Altesse, dans l'intention d'opérer une plus prompte jonction avec +les troupes qui marchent à sa rencontre, a traversé Mojaïsk et s'est +établie dans une forte position où l'ennemi ne l'attaquera pas de sitôt. +On lui a envoyé d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son +Altesse affirme qu'elle défendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de +son sang, et qu'elle est prête même à se battre dans les rues. Ne faites +pas attention, mes bons amis, à la fermeture des tribunaux: il fallait +les mettre à l'abri. Mais n'importe! Le scélérat trouvera à qui parler. +Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et +de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en +attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'épieu ne sera pas +mal, mais le mieux sera la fourche: le Français n'est pas plus lourd +qu'une gerbe de seigle. Demain, après midi, l'image d'Iverskaïa ira +visiter les blessés de l'hôpital Catherine. Là nous les aspergerons +d'eau bénite, ils en guériront plus tôt. Moi-même je me porte bien: +j'avais un oeil malade, maintenant j'y vois des deux yeux.» + +«Les militaires m'ont assuré, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre +en ville et que la position... + +--Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires. + + +--Que veut donc dire cette phrase à propos de son oeil? + +--Le comte a eu un orgelet, répondit un aide de camp, et il s'est +tourmenté quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles.... +Mais à propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a +raconté que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse, +votre femme... + +--Je n'en sais rien, répondit Pierre avec indifférence: qu'avez-vous +entendu dire? + +--Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne répète que ce +que j'ai entendu: on assure qu'elle... + +--Qu'assure-t-on? + +--On assure que votre femme va à l'étranger. + +--C'est possible, répondit Pierre en regardant d'un air distrait autour +de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois là-bas? ajouta-t-il en +indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue +barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure. + +--Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nommé Vérestchaguine. Vous +connaissez peut-être l'histoire de la proclamation? + +--Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et +calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un traître. + +--Ce n'est pas lui qui a écrit la proclamation, c'est son fils: il est +en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort +embrouillée. Il y a deux mois à peu près que cette proclamation a paru. +Le comte fit faire une enquête: c'est Gabriel Ivanovitch, ici présent, +qui en a été chargé; cette proclamation avait passé de main en main. + +«--De qui la tenez-vous? demandait-il à l'un. + +«--D'un tel,» répondait-on; il courait alors chez la personne indiquée, +et de fil en aiguille il remonta jusqu'à Vérestchaguine, un jeune +marchand naïf, auquel nous demandâmes de qui il la tenait. Nous le +savions très bien, car il ne pouvait l'avoir reçue que du directeur des +postes, et il était facile de voir qu'ils s'entendaient. + +«Il répond: + +«--De personne, c'est moi qui l'ai écrite.» + +«On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire. + +«Le comte le fait appeler: + +«--De qui tiens-tu cette proclamation? + +«--C'est moi qui l'ai composée.» Alors vous comprenez la colère du +comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait +de quoi être irrité devant ce mensonge et cette obstination. + +--Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui dénonçât +Klutcharew. + +--Pas du tout, pas du tout, répliqua l'aide de camp effrayé: Klutcharew +avait d'autres péchés sur la conscience, pour lesquels il a été +renvoyé.... Mais, pour en revenir à l'affaire, le comte était +indigné.... «Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car +voilà le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite, +car tu ne sais pas le français, imbécile! + +«--Non, répond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai +composée. + +«--Si c'est ainsi, tu es un traître, je te ferai juger, et l'on te +pendra!» C'en est resté là. Le comte a fait appeler le vieux, et le père +répond comme le fils. Le jugement a été prononcé, on l'a condamné, je +crois, aux travaux forcés, et le vieux vient aujourd'hui demander sa +grâce. C'est un vilain garnement, un enfant gâté, un joli coeur, un +séducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit supérieur +à tout le monde. Son père tient un restaurant près du pont de pierre; on +y voit une grande image qui représente Dieu le père tenant d'une main le +sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emportée +de là chez lui et qu'un misérable peintre...» + + +XI + + +L'aide de camp en était là de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut +appelé chez le gouverneur général. Le comte Rostoptchine, les sourcils +froncés, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment où +Pierre entra dans son cabinet. + +«Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons +vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure.... +Entre nous, mon cher, êtes-vous maçon?» demanda-t-il d'un ton sévère qui +impliquait tout à la fois le reproche et le pardon. + +Pierre se taisait. + +«Je suis bien informé, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y +a maçon et maçon, et j'espère que vous n'êtes pas de ceux qui perdent la +Russie, sous prétexte de sauver l'humanité. + +--Oui, je suis maçon, répondit Pierre. + +--Eh bien, mon très cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM. +Spéransky et Magnitzky ont été envoyés vous devinez où, avec Klutcharew +et quelques autres, dont le but avoué était l'édification du temple de +Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que +je n'aurais pas renvoyé le directeur des postes s'il n'avait pas été un +homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilité son voyage en lui +donnant une voiture, et qu'il vous a confié des documents importants. +J'ai de l'amitié pour vous; vous êtes plus jeune que moi, écoutez donc +le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces +gens-là et partez le plus tôt possible. + +--Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre. + +--C'est mon affaire et non la vôtre! s'écria Rostoptchine. + +--On l'accuse de répandre les proclamations de Napoléon? mais ce n'est +pas prouvé, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et +Vérestchaguine...? + +--Nous y voilà! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colère: +Vérestchaguine est un traître qui recevra son dû; je ne vous ai pas fait +appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou +l'ordre de vous éloigner, comme il vous plaira, et de rompre toute +relation avec les Klutcharew et compagnie!» Remarquant qu'il s'était un +peu trop échauffé en parlant à un homme qui n'avait rien à se reprocher, +il lui serra la main et changea subitement de ton. «Nous sommes à la +veille d'un désastre public, et je n'ai pas le temps de dire des +gentillesses à tous ceux qui ont affaire à moi, la tête me tourne. Eh +bien, mon cher, que ferez-vous? + +--Rien, répondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air +soucieux. + +--Un conseil d'ami, mon cher, décampez, et au plus tôt, c'est tout ce +que je vous dis. À bon entendeur, salut! Adieu, mon cher... À propos, +est-ce vrai que la comtesse soit tombée entre les pattes des saints +pères de la Société de Jésus?» + +Pierre ne répondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrité. + +En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient, +le secrétaire du comité, le colonel du bataillon, son intendant, son +majordome, etc.; tous avaient à lui demander quelque chose. Pierre ne +comprenait rien, ne s'intéressait pas à leurs affaires et ne répondait +aux gens que pour s'en débarrasser au plus vite. Enfin, resté seul, il +décacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa +table. «La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la volonté +de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il après l'avoir lue; il faut +savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...» +Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitôt, +sans même se donner le temps de se déshabiller. + +À son réveil, on vint lui dire qu'un homme de la police était venu +s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il était parti, et que +plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit à la hâte sa toilette, et, +au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par +la porte cochère. + +Depuis lors, et jusqu'après l'incendie de Moscou, malgré toutes les +recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il +était devenu. + + +XII + + +Les Rostow ne quittèrent Moscou que le 13 septembre, la veille même de +l'entrée de l'ennemi. + +Une terreur folle s'était emparée de la comtesse après l'entrée de Pétia +au régiment des cosaques d'Obolensky et son départ pour Biélaïa-Tserkow. +La pensée que ses deux fils étaient à la guerre, exposés tous deux à +être tués, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de +revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Pétia, afin de le placer en +sûreté à Pétersbourg: mais ces deux projets échouèrent. Nicolas, qui, +dans sa dernière lettre, avait raconté sa rencontre imprévue avec la +princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps. +L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver +complètement de sommeil. Le comte s'ingénia à calmer les inquiétudes de +sa femme, et parvint à faire passer son plus jeune fils du régiment +d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait à Moscou même; la +comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant +que Nicolas avait été seul en danger, il lui avait semblé, et elle s'en +faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants, +mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Pétia, avec ses yeux noirs +pétillants de malice, ses joues vermeilles au léger duvet et son nez +camard, se trouva tout à coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et +grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut +sentir qu'il était devenu son préféré; elle ne pensait plus qu'au moment +de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux mêmes qu'elle +aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: «Je n'ai besoin que de +Pétia,» pensait-elle.... «Que me font les autres?» Une seconde lettre de +Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'août, ne calma pas ses +inquiétudes, bien qu'il écrivît du gouvernement de Voronège, où il avait +été envoyé pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses +craintes pour Pétia redoublèrent. Presque toutes les connaissances des +Rostow avaient quitté Moscou, on engageait la comtesse à suivre au plus +tôt cet exemple; néanmoins elle ne voulut pas entendre parler de départ +avant le retour de son Pétia adoré, qui arriva enfin le 9; mais, à son +grand étonnement, cet officier de seize ans se montra peu touché de +l'accueil plein de tendresse exaltée et maladive de sa mère: aussi +garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui +permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Pétia le devina +d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas +s'efféminer, comme il disait, il répondit à ses démonstrations par une +froideur calculée et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps +avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aimée. + +L'insouciance du comte était toujours la même; aussi rien ne se trouva +prêt le 9, date fixée pour leur départ, et les chariots envoyés de leurs +terres de Riazan et de Moscou pour le déménagement n'arrivèrent que le +11. Du 9 au 12, une agitation fiévreuse régnait à Moscou: tous les jours +des milliers de charrettes amenaient des blessés de la bataille de +Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu +prendre avec eux, se croisant aux barrières de la ville. Malgré les +affiches de Rostoptchine, ou peut-être à cause de ses affiches, les +nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous côtés. On +assurait qu'il était défendu de quitter la capitale, ou bien qu'après +avoir mis en sûreté les saintes images et les reliques des saints, on +forçait tous les habitants à s'éloigner, ou bien encore qu'une bataille +avait été gagnée depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que +l'armée avait été détruite, que la milice irait jusqu'aux +Trois-Montagnes avec le clergé en tête, que les paysans se révoltaient, +qu'on avait arrêté des traîtres, etc., etc. Ce n'étaient que des faux +bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous étaient +convaincus que Moscou serait abandonné, qu'il fallait fuir et sauver ce +qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'écrouler, mais jusqu'au 1er +septembre il n'y avait rien de changé en apparence, et, comme le +criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mène au supplice, +Moscou continua, par la force de l'habitude, à vivre de sa vie +ordinaire, malgré l'imminence de la catastrophe qui allait le +bouleverser de fond en comble. + +Ces trois jours se passèrent pour la famille Rostow dans les agitations +et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en +quête de nouvelles et prenait des dispositions générales et vagues pour +son départ, la comtesse surveillait le triage des effets, courait après +Pétia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia +seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer. +Depuis quelque temps, elle était triste et mélancolique. La lettre de +Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse +Marie, avait fait naître, chez la comtesse tout un monde d'espérances +qu'elle n'avait pas même cherché à dissimuler devant elle, car elle +voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. «Je ne me suis jamais +réjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fiancé à Natacha, tandis que +j'ai toujours désiré de voir Nicolas épouser la princesse Marie, et j'ai +le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!...» Et +la pauvre Sonia était bien forcée de lui donner raison, car un mariage +avec une riche héritière n'était-il pas le seul moyen de relever la +fortune compromise des Rostow? Elle en avait le coeur gros, et, pour +faire diversion à son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et +difficile travail du déménagement, et c'était à elle que s'adressaient +le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre à donner. Pétia et +Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents, +gênaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans +toute la maison que leurs éclats de rire et leurs courses folles. Ils +riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils étaient gais et +que tout leur était matière à plaisanterie. Pétia, qui n'était qu'un +gamin quand il avait quitté la maison maternelle, se réjouissait d'y +être revenu jeune homme; il se réjouissait aussi de n'être plus à +Biélaïa-Tserkow, où il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'être de +retour à Moscou, où, bien sûr, il sentirait la poudre. Natacha, de son +côté, était gaie parce qu'elle avait été trop longtemps triste, parce +que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et +qu'elle avait retrouvé sa belle santé d'autrefois; ils étaient gais +enfin parce que la guerre était aux portes de Moscou, et qu'on allait +s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des +pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces événements +extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son +extrême jeunesse. + + +XIII + + +Le samedi 12 septembre, tout était sens dessus dessous dans la maison +Rostow; les portes étaient ouvertes, les meubles emballés ou déplacés, +les glaces, les tableaux enlevés, les chambres pleines de foin, de +papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient, +à pas lourds et traînants. Dans la cour se pressaient plusieurs +chariots, dont quelques-uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis +que les autres attendaient à vide, et que les voix des nombreux +domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour +et de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse, à laquelle le bruit et +l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un fauteuil dans +un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tête. Pétia +était allé chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice +dans un régiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle à +l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par +terre dans sa chambre démeublée, au milieu d'un tas de robes, d'écharpes +et de rubans, jetés de côté et d'autre, tenait à la main une vieille +robe de bal démodée, dont elle ne pouvait détacher les yeux: c'était +celle qu'elle avait mise à son premier bal à. Pétersbourg. + +Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de l'agitation +de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinée elle avait +essayé de se mettre à la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et +jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer à un travail quelconque, +lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de coeur et d'âme. Après quelques +essais infructueux, elle abandonna à Sonia les cristaux et la +porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa +d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais +lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée. + +«Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?» +dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixés de nouveau +sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rêverie qui la ramena bien +loin dans le passé. + +Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans la pièce +voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de +service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un long convoi de +blessés était arrêté devant la maison. Les femmes, les laquais, la +ménagère, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les +postillons, tous se pressaient sous la porte cochère pour les examiner. +Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait +des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue. + +L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna, se sépara du groupe qui +stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une télègue couverte de +nattes de tille, se mit à causer avec un jeune et pâle officier qui s'y +trouvait couché. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour écouter ce +qu'ils se disaient. + +«Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la vieille. Vous +seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par +exemple.... Voilà nos maîtres qui partent. + +--Mais le permettront-ils? demanda le blessé d'une voix faible. Il faut +le demander au chef,» ajouta-t-il en montrant un gros major à quelques +pas de là. + +Natacha jeta un coup d'oeil effrayé sur le blessé et se dirigea aussitôt +du côté du major. + +«Ces blessés peuvent-ils s'arrêter chez nous? lui demanda-t-elle. + +--Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle,» demanda le major en +souriant, et en portant la main à la visière de sa casquette. + +Natacha répéta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue étaient si +sérieuses, que, malgré le mouchoir jeté négligemment sur ses cheveux, le +major cessa de sourire et lui répondit affirmativement. + +«Mais certainement, pourquoi pas?» Natacha inclina légèrement la tête et +retourna auprès de la ménagère, qui causait encore avec son blessé. + +--On le peut, on le peut!» dit Natacha tout bas. + +La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la cour, et +une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même dans les maisons +voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle, +ne laissa pas que de plaire à Natacha, et elle fit entrer le plus de +blessés possible dans la cour de leur maison. + +«Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille ménagère. + +--Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour; +nous pourrions bien aller à l'auberge et leur donner nos chambres! + +--Ah! mademoiselle, voilà encore une de vos idées; si même on les +logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation? + +--Eh bien, je la demanderai!» + +Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand +salon, où l'on sentait une odeur de vinaigre et d'éther. + +«Maman, vous dormez? + +--Comment pourrais-je dormir? s'écria la comtesse, qui venait pourtant +de sommeiller. + +--Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant à genoux devant sa mère, et +en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai réveillée, je ne +le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyée vous demander.... +Il y a ici des blessés, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait où +les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une +haleine. + +--Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené? Je ne comprends rien,» +murmura la comtesse. + +Natacha se mit à rire, la comtesse sourit. + +«Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire +tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mère et s'enfuit; +mais dans le salon voisin elle se heurta contre son père, qui venait de +rentrer, porteur de mauvaises nouvelles. + +--Nous avons traîné trop longtemps, s'écria-t-il avec humeur. Le club +est fermé, la police s'en va! + +--Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux +blessés...? + +--Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de +cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonté, toutes tant que +vous êtes, de ne plus vous occuper de billevesées, mais d'emballage, car +il faut partir demain et partir au plus vite...» Et le comte répétait +cette injonction à tous ceux qu'il rencontrait. + +À dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans +la matinée des armes au Kremlin, et, malgré les affiches de Rostoptchine +annonçant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours à l'avance, on +savait que l'ordre avait été donné de se porter le lendemain en masse +aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La +comtesse contemplait avec épouvante la figure animée de son fils, +pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui +répondrait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter toute +l'affaire; aussi, dans l'espérance qu'elle pourrait partir et emmener +Pétia comme leur défenseur, elle garda le silence; mais après le dîner +elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit même, si +c'était possible. Avec la ruse toute féminine que donne l'affection, la +comtesse, qui jusque-là avait montré le plus grand calme, lui assura +qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite. + + +XIV + + +Mme Schoss, qui était allée voir sa fille, augmenta encore les terreurs +de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaïa +à un entrepôt de spiritueux; elle avait été forcée de prendre un +isvostchik pour éviter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et +l'isvostchik lui avait raconté que le peuple avait enfoncé les tonneaux, +sur l'ordre qu'il en avait reçu. À peine le dîner fut-il terminé, que +toute la famille se remit à emballer avec une ardeur fiévreuse. Le vieux +comte ne cessait d'aller de la cour à la maison et de la maison à la +cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Pétia +donnait des ordres à droite et à gauche. Sonia perdait la tête et ne +savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du +comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en +chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, où +son intervention fut d'abord reçue avec défiance. Comme on supposait +qu'elle plaisantait, on ne l'écoutait pas; mais, avec une opiniâtreté et +une persévérance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne +volonté, elle en arriva à se faire obéir. Son premier exploit; qui lui +coûta des efforts énormes, mais qui fit reconnaître son autorité, fut +l'emballage des tapis; le comte avait une très belle collection de tapis +persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses étaient ouvertes devant +elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait +encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait +toujours du garde-meuble: il fallait donc forcément trouver une +troisième caisse, et on l'envoya chercher. + +«Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les +deux caisses. + +--Impossible, mademoiselle, objecta le maître d'hôtel, on a déjà essayé. + +--Eh bien, attends, tu verras...» + +Et Natacha commença à retirer de la caisse les plats et les assiettes +qui y étaient déjà soigneusement emballés. «Il faut mettre les plats +dans les tapis, dit-elle. + +--Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis, +reprit le maître d'hôtel. + +--Attends donc, s'écria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci +est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en +indiquant les services de Saxe. + +--Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait +Sonia d'un ton de reproche. + +--Ah! Mademoiselle, mademoiselle!» répétait le maître d'hôtel.... + +Malgré toutes les observations, Natacha avait jugé inutile d'emporter +les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son +travail, en rejetant tout ce qui était inutile, et commençait vivement +l'emballage. Grâce à cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur +se trouva casé dans les deux caisses; mais, malgré tout ce qu'on pouvait +faire, on ne parvenait pas à fermer celle où étaient les tapis. Natacha, +ne se tenant pas pour battue, plaçait, déplaçait, entassait sans se +lasser et forçait le maître d'hôtel et Pétia, qu'elle avait fini par +entraîner dans cette grande oeuvre, à peser avec elle de toutes leurs +forces sur le couvercle. + +«Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enlève un tapis. + +--Non, non, il faut peser dessus!... Pèse donc, Pétia!... À ton tour, +Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure +ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle +pouvait le contenu de la caisse. + +--Hourra!» s'écria-t-elle tout à coup. + +Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa +un cri de triomphe. Une seconde après avoir ainsi conquis la confiance +générale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-même ne +s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle +disposition avait été prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgré +leurs efforts réunis, tout ne put être emballé dans la nuit; le comte et +la comtesse se retirèrent après avoir remis le départ au lendemain, et +Sonia et Natacha s'étendirent sur les canapés. + +Cette même nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau blessé dans la +maison Rostow. D'après ses suppositions, ce devait être un officier +supérieur. La capote et le tablier de sa calèche le cachaient +entièrement. Un vieux valet de chambre, d'un extérieur respectable, +était assis sur le siège à côté du cocher, tandis que le docteur et deux +soldats suivaient dans une autre voiture. + +«Ici, par ici, s'il vous plaît, nos maîtres partent, la maison est vide, +disait la vieille au vieux domestique. + +--Hélas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons +aussi notre maison à Moscou, mais c'est loin et elle est vide! + +--Venez, venez chez nous, répétait la femme da charge. Votre maître est +donc bien malade?» Le valet de chambre fit un geste de découragement. + +--Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le médecin.» + +Il descendit du siège et s'approcha de l'autre voiture. + +«C'est bien,» répondit le docteur. + +Le domestique jeta un coup d'oeil dans la calèche, secoua la tête, et +donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour. + +«Seigneur Jésus-Christ, s'écria Mavra Kouzminichna lorsque l'équipage +s'arrêta à côté d'elle, portez-le dans la maison, les maîtres ne diront +rien,» ajouta-t-elle... et, comme il était urgent d'éviter l'escalier, +on transporta le blessé tout droit dans l'aile gauche de la maison, à la +chambre occupée la veille par Mme Schoss. Ce blessé était le prince +André Bolkonsky. + + + +XV + + +Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'était un dimanche, une belle +et claire journée d'automne, égayée par le carillon de toutes les +églises qui appelait comme toujours les fidèles à la messe. Personne ne +pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se décider, et +l'agitation inquiète qui y régnait ne se manifestait que par la cherté +excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui +circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans, +de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des séminaristes, des +fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta dès le +point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivée sur les lieux, cette +cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue +que Moscou serait inévitablement livré à l'ennemi, elle retourna sur ses +pas et se répandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce +jour-là le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait +continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets +de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de +paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des +glaces. + +Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit que +faiblement de l'agitation et du désordre du dehors. Toutefois trois de +leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut volé. Les trente +charrettes venues de la campagne représentaient à elles seules une +fortune, tant les moyens de transport étaient devenus rares, et +plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes énormes. La +cour de leur hôtel ne désemplissait pas de soldats envoyés par leurs +officiers qui avaient été recueillis dans le voisinage, et de malheureux +blessés qui demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de +leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgré la +compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables, le maître d'hôtel +répondait invariablement à leurs prières par un refus catégorique: «Il +n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requête... et +d'ailleurs, si on cédait une des charrettes, quelle raison y aurait-il +pour ne pas les céder toutes, et même ses propres voitures?... Ce +n'était pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les +blessés, et dans le malheur général il était du devoir de chacun de +penser aux siens avant tout!» Pendant que le maître d'hôtel parlait +ainsi au nom de son maître, celui-ci s'éveillait, quittait doucement +sur la pointe des pieds la chambre à coucher conjugale, afin de ne pas +déranger la comtesse, et gagnait le perron, où on le vit bientôt +apparaître dans sa robe de chambre de soie violette. Il était de fort +bonne heure: toutes les voitures étaient chargées et stationnaient +devant l'entrée; le maître d'hôtel causait avec un vieux domestique +militaire et un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. À +la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de +s'éloigner. + +«Eh bien! tout est-il prêt? lui demanda le comte en passant la main sur +son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le +planton. + +--Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence. + +--C'est parfait! La comtesse va se réveiller, et alors, avec l'aide de +Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles +figures, vous êtes-vous au moins abrités chez moi?» + +L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance se +colorèrent subitement. + +«Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque +part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait +d'effets, je m'en accommoderai très bien.» + +Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa +au comte la même prière au nom de son maître. + +«Sans doute, sans doute, très volontiers! répondit le comte.... +Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que l'on décharge une ou +deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.» Et, sans s'expliquer plus +clairement, il détourna vivement la tête d'un autre côté, pendant qu'une +expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier. + +Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'oeil autour de lui: la +cour se remplissait de blessés, il en venait de toutes parts à sa +rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se garnissaient de figures +blêmes qui le regardaient avec une anxiété douloureuse. + +«Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le +maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé au sujet des +tableaux!» + +Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir réitéré l'ordre de ne pas +refuser aux blessés les moyens de partir. + +«Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les laisser +ici,» dit le comte à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu. + +La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna, son +ex-femme de chambre, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de chef +de la police secrète, vint lui dire que Mme Schoss était très +mécontente, et qu'on avait oublié d'emballer les robes d'été des +demoiselles. La comtesse ayant demandé quel était le motif de la +mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été +enlevée d'une des charrettes, qu'on était en train de décharger les +autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le +comte avait dit d'emmener les blessés à leur place. Elle fit aussitôt +demander son mari. + +«Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais déballer? + +--J'allais justement t'en prévenir, ma chère.... C'est que, vois-tu, +petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur céder +quelques charrettes pour les blessés. Ces objets-là nous sont bien +inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces +pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalité, et je +pense, ma chère, que dès lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les +emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dépêcher...» + +Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix timide, comme +lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituée à ce +ton, qui précédait toujours l'aveu de quelque grosse dépense, telle que +la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une +fête ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour système de le +contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander +quelque chose. Elle prit donc son air de victime résignée et, +s'adressant à son mari: + +«Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de +notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de +tes enfants! Tu m'as dit toi-même que tout notre mobilier valait cent +mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas à l'abandonner; tu +feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à +prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les Lopoukhine: +on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et +nous, nous sommes des imbéciles.... De grâce, aie pitié de tes enfants +si tu n'as pas pitié de moi!» + +Le comte baissa la tête, et quitta la chambre d'un air désespéré. + +«Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui était entrée sur les talons +du comte dans la chambre de sa mère, et qui avait tout entendu. + +--Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son père. + +--Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle? + +--Qu'est-ce que cela te fait?» reprit le comte avec irritation. + +Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air soucieux. + +«Papa, voilà Berg qui est arrivé.» + + +XVI + + +Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et décoré du +Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la même +place, commode et agréable, auprès du chef d'état-major du second corps. +Il était arrivé de l'armée à Moscou le matin même du 1er septembre, sans +y avoir à faire rien de particulier. Mais, ayant remarqué que tout le +monde demandait à y aller, il fit comme tout le monde et obtint un congé +pour affaires de famille. Berg, assis dans son élégant droschki attelé +d'une paire de chevaux bien nourris, pareils à ceux qu'il avait vus chez +le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosité les +charrettes qui encombraient la cour de l'hôtel de son beau-père. En +montant les degrés du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une +blancheur immaculée et y fit un noeud. Puis, hâtant le pas, il se +précipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains +à Natacha et à Sonia, et s'informa avec empressement de la santé de sa +maman. + +«Qui pense à la santé en ce moment? répondit le comte d'un air grognon. +Raconte un peu ce qui se passe: où sont les troupes? Y aura-t-il une +bataille? + +--Dieu seul peut le savoir, papa, répondit Berg. L'armée est animée d'un +courage héroïque, et ses chefs se sont rassemblés en conseil; la +décision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en +termes généraux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez éloquentes +pour décrire la valeur véritablement antique dont les troupes russes ont +fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il +en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire à un général de sa +connaissance chaque fois qu'il parlait des «troupes russes»... je vous +dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais été +forcés de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on +retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais héros antiques! +ajouta-t-il rapidement. Le général Barclay de Tolly n'a pas ménagé sa +vie, il était toujours au premier rang. Quant à notre corps, qui était +placé sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer...» Et +là-dessus Berg entama un long récit, la compilation de tout ce qu'il +avait entendu raconter pendant ces derniers jours. + +Le regard de Natacha, obstinément fixé sur lui, comme si elle cherchait +sur sa figure une réponse à une question qu'elle se posait +intérieurement, embarrassait visiblement le narrateur. + +«L'héroïsme des troupes a été incomparable et l'on ne saurait assez +l'exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes grâces de Natacha +par un sourire à son adresse. La Russie n'est pas à Moscou, elle est +dans le coeur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?» + +La comtesse entra à ce moment: elle avait la figure fatiguée et +maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui +adressa mille questions sur sa santé, en secouant la tête en signe +d'intérêt. + +«Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un coeur russe. +Mais de quoi vous inquiétez-vous? Vous aurez le temps de partir... + +--En vérité, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse +en se tournant vers son mari: rien n'est prêt, personne ne donne +d'ordres, c'est à regretter Mitenka! Ça n'en finira pas!» Le comte +allait répliquer, mais il préféra se diriger vers la porte. + +Pendant ce temps, Berg, qui avait tiré son mouchoir de sa poche, secoua +douloureusement la tête en y retrouvant le noeud qu'il venait d'y faire. + +«Papa, j'ai une grande prière à vous adresser. + +--À moi? + +--Oui; comme je passais tout à l'heure devant la maison Youssoupow, +l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager à acheter quelque +chose. Poussé par la curiosité, j'y suis entré, et j'y ai trouvé une +très jolie chiffonnière..., et vous vous rappelez sans doute que +Vérouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes même +disputés à ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua +Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pensée à son +intérieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et +un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise! +J'ai vu plusieurs paysans là-bas dans la cour; laissez-moi en emmener +un, je lui donnerai un bon pourboire et...» + +Le comte fronça le sourcil: + +«C'est à la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il sèchement. Ce +n'est pas moi qui donne des ordres. + +--Si cela vous dérange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement à +cause de Véra que... + +--Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'écria le comte +avec colère; vous me faites tourner la tête, ma parole d'honneur!» Et il +sortit. + +La comtesse fondit en larmes. + +«Ah oui! les temps sont bien durs!» reprit Berg. + +Natacha avait d'abord suivi son père, mais, une idée lui étant venue +tout à coup, elle descendit l'escalier quatre à quatre. + +Pétia était sur le perron, fort occupé à distribuer des armes à ceux qui +partaient de Moscou. Les charrettes étaient toujours attelées, mais deux +d'entre elles avaient été déchargées, et un officier venait de +s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique. + +«Sais-tu à propos de quoi?» demanda Pétia à sa soeur. + +Cette question avait trait à la querelle des parents. Elle ne répondit +pas. + +«C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux +blessés? poursuivit le jeune garçon: c'est Vassili qui me l'a dit, et +selon moi... + +--Selon moi, s'écria tout à coup Natacha en tournant vers son frère son +visage surexcité, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indignée! +Sommes-nous donc des Allemands?» + +Les sanglots la suffoquèrent, et, ne trouvant là personne sur qui +décharger sa colère, elle s'enfuit précipitamment. + +Berg, assis à côté de sa belle-mère, était en train de lui prodiguer de +respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute +bouleversée, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa +mère d'un pas résolu. + +«C'est une horreur, c'est une indignité! s'écria-t-elle: il est +impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonné!» Berg et la comtesse la +regardèrent d'un air surpris et effaré. + +Le comte, debout à la fenêtre, garda le silence. + +«Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?... On +les abandonne! + +--Qu'as-tu? de qui parles-tu? + +--Des blessés, et cela ne vous ressemble pas, maman.... Chère maman, ma +petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!... +Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?» + +La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son +émotion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait à ne pas la +regarder. + +«Eh bien, faites comme vous voudrez... je ne vous en empêche pas, +dit-elle sans se rendre complètement. + +--Maman, pardonnez-moi!» + +Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari. + +«Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais empêché...? +dit-elle en baissant les yeux comme une coupable. + +--Les oeufs qui en remontrent à la poule! dit le comte en embrassant sa +femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa +confusion sur son épaule. + +--Papa, papa, le peut-on? cela ne nous empêchera pas de prendre tout ce +qui nous est nécessaire...» + +Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'élança de la salle +dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour. + +Quand elle ordonna de décharger les voitures, les domestiques, n'en +croyant pas leurs oreilles, se groupèrent autour d'elle, et ne lui +obéirent que lorsque le comte leur eut répété que telle était la volonté +de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il était impossible de +laisser les blessés en arrière qu'ils l'étaient quelques instants +auparavant de la nécessité d'emporter les effets, ils les déchargèrent +avec empressement. Les blessés à leur tour se traînèrent hors de leurs +chambres, et leurs figures pâles et satisfaites entourèrent les +charrettes. La bonne nouvelle se répandit bien vite dans les maisons +environnantes, et tous les blessés du voisinage affluèrent dans la cour +des Rostow. Beaucoup d'entre eux assurèrent qu'ils trouveraient moyen de +se placer au milieu des caisses, mais comment arrêter le déchargement, +du moment qu'il était commencé, et qu'importait d'ailleurs de laisser le +tout ou seulement la moitié? La cour était encombrée de caisses à moitié +ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces +mêmes objets qu'on avait emballés avec tant de soin la veille, et chacun +s'employait de son mieux à diminuer le bagage, pour emmener le plus de +blessés possible. + +«On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma +charrette. + +--Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha +pourra se mettre avec moi.» + +Cet ordre fut exécuté immédiatement, et l'on envoya chercher de nouveaux +blessés à deux maisons de là. Toute la domesticité, et même Natacha, +étaient dans un état de surexcitation indicible. + +«Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne +parvenaient pas à fixer une certaine caisse derrière la voiture.... Il +faudrait encore au moins une charrette pour les mettre! + +--Que contient celle-là? demanda Natacha. + +--Les livres de la bibliothèque. + +--Laissez-les-y c'est inutile!» + +La britchka était au grand complet, et il n'y avait même plus de place +pour le jeune comte. + +«Il ira sur le siège. N'est-ce pas, Pétia, que tu iras sur le siège?...» + +Sonia, de son côté, n'avait cessé de travailler, mais, au contraire de +Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les +inscrivait, selon le désir de la comtesse, et faisait de son mieux pour +en emporter le plus possible. + + +XVII + + +Enfin, à deux heures de l'après-midi, les quatre voitures, attelées et +chargées, se tenaient alignées devant le perron, tandis que les +charrettes chargées de blessés quittaient la cour une à une. La calèche +dans laquelle se trouvait le prince André attira l'attention de Sonia, +qui était occupée, avec la femme de chambre de la comtesse, à lui +arranger un bon coin dans sa large et haute voiture. + +«À qui cette calèche? demanda Sonia en passant sa tête par la portière. + +--Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle +est au prince blessé qui a passé la nuit chez nous, et qui va maintenant +nous suivre. + +--Quel prince? Comment s'appelle-t-il? + +--Mais c'est notre ancien fiancé, le prince Bolkonsky, répondit en +soupirant la femme de chambre; on le dit à l'agonie...» + +Sonia sauta à terre et courut trouver la comtesse, qui, habillée de sa +robe de voyage, le chapeau sur la tête et le châle sur les épaules, +marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent là +pour s'asseoir les portes fermées, suivant l'usage, et dire une courte +prière avant le départ. + +«Maman! dit Sonia: le prince André est ici, blessé et mourant!» + +La comtesse ouvrit des yeux stupéfaits: + +«Natacha!» s'écria-t-elle. + +Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'éveilla au premier moment +qu'une seule pensée: connaissant toutes deux Natacha, l'émotion qu'elle +ressentirait à cette révélation leur faisait oublier la sympathie +qu'elles avaient toujours éprouvée pour le prince. + +«Natacha ne sait rien encore...: mais c'est qu'il va nous suivre, répéta +Sonia. + +--Et tu dis qu'il est mourant?» + +Sonia fit un signe de tête, la comtesse la serra dans ses bras, et se +mit à pleurer. + +«Les voies du Seigneur sont insondables,» pensa-t-elle; elle sentait que +la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans +tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle. + +«Eh bien, maman, tout est-il prêt? demanda Natacha gaiement.... Mais +qu'avez-vous? + +--Rien, tout est prêt. + +--Eh bien, allons!...» Et la comtesse baissa la tête pour cacher son +émotion. + +Sonia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard. + +«Qu'est-ce donc? qu'est-il arrivé? + +--Rien, rien! + +--Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc?» demanda Natacha, +toujours impressionnable comme une sensitive. + +Le comte, Pétia, Mme Schoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entrèrent au +salon, fermèrent les portes et s'assirent en silence; au bout de +quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir +et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son +exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui +restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient +sa main au vol et le baisaient à l'épaule, il leur donnait de petites +tapes d'amitié sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases +vagues et bienveillantes. La comtesse s'était retirée dans sa chambre, +où Sonia la trouva à genoux devant les images, dont une partie avait été +enlevée; elle avait tenu à emporter avec elle celles qui étaient les +plus précieuses comme souvenirs de famille. + +À l'entrée, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons passés dans +les tiges de leurs bottes, les habits serrés à la taille par des +courroies et des ceintures, armés des poignards et des sabres distribués +par Pétia, prenaient congé de ceux qui restaient. Comme toujours, au +moment du départ il arriva que bien des objets furent oubliés ou mal +emballés: aussi les deux heiduques restèrent-ils longtemps aux deux +portières de la voiture, prêts à aider la comtesse à y monter, tandis +que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et +des paquets de toute dimension. + +«Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais +pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas être assise comme cela!» + +Et Douniacha, serrant les dents sans répondre, se précipitait, d'un air +fâché, pour arranger de nouveau la place de la comtesse. + +«Oh! les gens, les gens!» disait le comte en hochant la tête. + +Yéfime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle eût confiance, +perché sur son siège élevé, ne daignait même pas se retourner pour voir +ce qui se passait. Dans sa vieille expérience, il savait fort bien qu'on +ne lui dirait pas de sitôt encore: «En route, à la garde de Dieu!» et +qu'après le lui avoir dit, on l'arrêterait deux fois au moins pour +envoyer chercher des objets oubliés; alors seulement la comtesse +passerait la tête par la portière, en le suppliant, au nom du ciel, de +conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi +attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience +beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux, +celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin +dans la large voiture, le marchepied fut relevé, la portière fermée, la +cassette apportée après avoir été oubliée, et la comtesse adressa à son +vieux cocher ses recommandations habituelles. Yéfime se découvrit +lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent +comme lui. + +«À la garde de Dieu, dit Yéfime en remettant son bonnet, en avant!» + +Le postillon lança ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son +collier, les ressorts gémirent et la lourde caisse du carrosse +s'ébranla. Le laquais s'élança sur le siège de la voiture lorsqu'elle +était déjà en marche, et les autres équipages, secoués comme elle en +passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement à sa suite. Tous +les voyageurs se signèrent en passant devant l'église d'en face, et les +domestiques qui restaient à la maison les reconduisirent pendant +quelques pas, en marchant des deux côtés des portières. Natacha avait +rarement éprouvé un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, où, +assise à côté de sa mère, elle voyait lentement défiler devant ses yeux +les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait à son sort. +Passant de temps en temps la tête hors de la portière, elle regardait le +long convoi de blessés qui les précédait, avec la calèche du prince +André en tête. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baissée, +mais, comme c'était la première de la longue file, elle la suivait +toujours des yeux. + +Chemin faisant, des convois du même genre débouchèrent en si grand +nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadovaïa, les +voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew, +Natacha, qui s'amusait à examiner les allants et les venants, s'écria +tout à coup avec une joyeuse surprise: + +«Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui! + +--Qui donc? Qui cela? + +--Mais c'est Besoukhow!...» Et elle se pencha à la portière pour +chercher à reconnaître un homme de forte stature, vêtu d'un caftan de +cocher; rien qu'à le voir, on devinait que ce devait être un +déguisement: il était suivi d'un petit vieillard à figure jaune et +imberbe, enveloppé dans un manteau à collet de frise. + +«C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha. + +--Quelle idée! Tu te trompes! + +--Je vous donne ma tête à couper que c'est lui.... Halte, halte!» +cria-t-elle au cocher. + +Celui-ci ne put s'arrêter: les conducteurs des charrettes et des +voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de +continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'empêcha +pas les Rostow de distinguer quoique à distance, la grande taille de +Pierre: si ce n'était pas lui, c'était du moins quelqu'un qui lui +ressemblait singulièrement. Le personnage en question marchait le long +du trottoir, la tête inclinée, le visage sérieux, en compagnie du +vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier, +remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha légèrement et +avec respect le coude de son maître en lui désignant la voiture. Pierre, +absorbé dans ses rêveries; fut quelque temps avant de comprendre ce +qu'on lui voulait; enfin, levant la tête, et regardant du côté que lui +indiquait son vieux compagnon, il aperçut Natacha, et, sous l'impulsion +irréfléchie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au +bout de dix pas il s'arrêta subitement. Natacha, toujours penchée en +avant, lui souriait affectueusement. + +«Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me +reconnaissez?... C'est vraiment étonnant!... Que faites-vous là sous ce +déguisement?» ajouta-t-elle en lui tendant la main. + +Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'était pas +arrêtée, et la baisa gauchement. + +«Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec intérêt. + +--À moi, rien... pourquoi?... Ne m'interrogez pas, répondit-il, sentant +que le regard joyeux de Natacha le pénétrait de son charme. + +--Restez-vous à Moscou, ou le quittez-vous?» + +Pierre se tut un moment: + +«À Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela, à Moscou!... Adieu! + +--Comme je regrette de ne pas être homme, je serais restée avec vous, +dit Natacha, car ce que vous faites est bien.... Maman, si vous +permettez, je resterai! + +--Vous avez été là-bas pendant la bataille, dit la comtesse en +interrompant sa fille. + +--Oui, j'y étais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une. + +--Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'êtes pas comme habitude. + +--Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain.... Plus un +mot, adieu, adieu! répéta-t-il. Dans quels temps épouvantables...» Et, +laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha +le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur. + + +XVIII + + +Pierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du +défunt Bazdéïew. Voici ce qui s'était passé. + +À son réveil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se +rendit pas compte tout d'abord du lieu où il se trouvait, ni de ce qu'on +lui voulait, et lorsque son maître d'hôtel lui nomma, parmi les +personnes qui l'attendaient au salon, le Français qui avait été chargé +de la lettre de sa femme, le sentiment de désespoir et de découragement +auquel il était si facilement enclin s'empara de lui avec plus de +violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau: +il lui sembla qu'il n'avait plus rien à faire sur cette terre, que tout +s'était écroulé et que sa situation était sans issue. Souriant d'un +sourire contraint, se parlant bas à lui-même, tantôt il s'asseyait, +accablé, sur le canapé; tantôt il essayait de voir par le trou de la +serrure les gens qui étaient dans la pièce voisine; tantôt enfin il +prenait un livre et tâchait de lire. Le maître d'hôtel vint une seconde +fois lui annoncer que le Français désirait instamment le voir, ne fût-ce +qu'une, seconde, et qu'un messager de Mme Bazdéïew, qui était forcée de +partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des +livres du défunt. + +«Ah oui! c'est bien, tout de suite... ou plutôt va lui dire que je +viens,» répondit Pierre, qui, aussitôt seul, saisit son chapeau, et se +glissa dans le corridor par une porte dérobée. + +Il ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier palier, d'où +il aperçut le suisse qui se tenait debout devant l'entrée. S'engageant +alors dans un escalier de service qui menait à la cour, il la traversa +sans être remarqué. Mais, en débouchant par la porte cochère, il fut +obligé de passer devant les dvorniks et les cochers, qui le saluèrent +respectueusement. Pierre, pour éviter ces regards curieux, fit alors +comme l'autruche qui cache sa tête dans un fourré, et croit ne pas être +vue; il regarda de côté, doubla le pas et se mit à marcher rapidement. + +Après mûre réflexion, ce qui lui parut le plus urgent fut d'aller voir +les papiers et les livres qu'on désirait lui confier. Il prit le premier +isvostchik venu et lui donna l'adresse de la veuve Bazdéïew, qui +demeurait aux étangs du Patriarche. Il regardait de côté et d'autre les +files de véhicules qui emmenaient les partants, et s'appliquait à ne pas +dégringoler du vieux droschki disloqué qui s'avançait lentement avec un +bruit de ferraille: Pierre éprouvait la joyeuse sensation d'un gamin +échappé de l'école. Il lia conversation avec l'isvostchik; l'autre lui +raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes, que le +lendemain on enverrait toute la population au delà de la barrière des +Trois-Montagnes, et que là aurait lieu une grande bataille. Arrivé aux +étangs, Pierre eut quelque peine à retrouver la maison, où il n'était +pas venu depuis longtemps. Ghérassime, le même petit vieillard à figure +ridée et sans barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant à Torjok, +répondit au coup qu'il frappa à la porte. + +«Est-on à la maison? demanda Pierre. + +--Les événements ont forcé madame et ses enfants à se réfugier dans leur +bien de Torjok. + +--Laisse-moi entrer tout de même: il faut que je mette les livres en +ordre. + +--Venez, venez, monsieur.... Le frère du défunt--que le Ciel ait son +âme!--est resté ici, mais il est bien faible, vous savez.» + +Pierre savait aussi qu'il était à moitié abruti, car il buvait comme un +trou. + +«Allons, allons!» dit Pierre... et il entra dans l'antichambre, où il se +trouva nez à nez avec un grand vieillard chauve, en robe de chambre, qui +traînait ses pieds nus dans de vieilles galoches, et dont le nez +bourgeonné témoignait de ses habitudes. + +À la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de mauvaise humeur +et disparut dans les profondeurs du corridor. + +«Une grande intelligence, mais bien affaiblie à présent, dit le +domestique.... Voulez-vous entrer dans le cabinet?» + +Pierre l'y suivit. + +«On y a mis les scellés, comme vous voyez. Sophie Danilovna nous a +ordonné de vous remettre les livres.» + +Pierre se retrouvait dans le même cabinet sombre où, du vivant du +Bienfaiteur, il était entré une fois avec un si grand trouble. Depuis sa +mort, ce cabinet était inhabité, et la couche de poussière qui couvrait +tous les meubles lui donnait un aspect encore plus lugubre. Ghérassime +poussa un des volets, il sortit aussitôt de la chambre. Pierre ouvrit +une armoire qui contenait les manuscrits, et en retira une liasse de +documents très précieux: c'étaient les actes originaux des loges +d'Écosse, annotés et expliqués par le Bienfaiteur. Après les avoir +déployés devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et finit +par s'oublier dans une profonde rêverie. + +Ghérassime, qui entr'ouvrait la porte de temps à autre, trouvait +toujours Pierre dans la même position. Deux heures se passèrent ainsi. +Le vieux serviteur se permit alors de faire un peu de bruit, mais ce fut +inutile, Pierre n'entendit rien. + +«Faut-il renvoyer votre isvostchik? lui demanda Ghérassime. + +--Ah oui! répondit Pierre, revenant enfin à lui. Écoute, dit-il en +attirant Ghérassime par un bouton de son habit et en le regardant de ses +yeux brillants et humides... Écoute, il y aura une bataille demain, tu +le sais.... Ne me trahis pas, et fais ce que je te dirai. + +--Bien, dit laconiquement le vieux. Désirez-vous que je vous apporte à +manger? + +--Non, c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habillement +complet de paysan et un pistolet. + +--Bien!» répondit Ghérassime après avoir réfléchi un moment. + +Pierre passa le reste de la journée seul dans cette chambre, sans cesser +d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur l'entendit même se +parler tout haut à plusieurs reprises. Il se coucha enfin dans le lit +qui lui avait été préparé. Ghérassime, dans sa longue vie de domestique, +avait vu bien des choses extraordinaires: aussi ne fut-il pas très +surpris de l'étrange humeur de Pierre, et il était content d'avoir +quelqu'un à servir. Le même soir il lui procura sans difficulté le +caftan et le bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin. +Le vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pendant +la soirée: traînant toujours ses chaussures éculées, il s'arrêtait d'un +air hébété pour regarder Pierre, et, dès que celui-ci se retournait, il +croisait en grognant les pans de sa robe de chambre et s'éloignait au +plus vite. C'est pendant que Pierre, ainsi déguisé en cocher, allait +avec Ghérassime acheter un pistolet, qu'il rencontra les Rostow. + + +XIX + + + +Dans la nuit du 13 septembre, Koutouzow donna l'ordre aux troupes de se +replier par Moscou sur la route de Riazan. Les premiers régiments se +mirent en marche la nuit; ils avançaient posément et sans se presser, +mais, lorsque au point du jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils +aperçurent devant eux une foule innombrable envahissant le pont, +s'étageant sur les hauteurs, se répandant par les rues et les carrefours +et arrêtant la circulation; quand ils se sentirent suivis par une masse +tout aussi considérable de gens qui les poussaient en avant, les +soldats, emportés par ce double mouvement, se précipitèrent en désordre +sur le pont, sur les barques et jusque dans l'eau. Quant à Koutouzow, il +traversa Moscou par des rues détournées. À dix heures du matin, le 14 +septembre, il ne restait plus que l'arrière-garde dans le faubourg de +Dorogomilow: tout le reste de l'armée avait opéré son passage. + +À la même heure, Napoléon, à cheval au milieu de ses troupes, examinait, +du haut de la montagne Poklonnaïa, le panorama qui se déroulait devant +ses yeux. Du 7 au 14 septembre, depuis Borodino jusqu'à l'entrée de +l'ennemi, pendant toute cette semaine mémorable et agitée, il faisait à +Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours comme une agréable +surprise, alors que les rayons du soleil, bas à l'horizon, scintillent +dans l'air pur en éblouissant la vue et projettent une chaleur plus +forte qu'au printemps; alors que la poitrine se gonfle et se dilate en +aspirant les brises parfumées; alors que les nuits sont encore tièdes et +que leurs ténèbres s'illuminent d'une pluie d'étoiles dorées, dont le +mystérieux spectacle effraye les uns et réjouit les autres. La lumière +du matin inondait Moscou d'un éclat féerique. Étendue aux pieds de la +Poklonnaïa avec ses jardins, ses églises, sa rivière, ses coupoles +brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil, ces +constructions fantastiques d'une architecture étrange, la ville semblait +vivre de sa vie habituelle! Napoléon éprouvait, en la contemplant, cette +curiosité inquiète et pleine de convoitise que provoque chez un +conquérant l'aspect de moeurs inconnues et étrangères. Il constatait +dans cette grande cité une exubérance de vie, dont il distinguait, du +haut de la montagne, les indices infaillibles, et il entendait pour +ainsi dire la respiration haletante de ce grand corps étendu devant lui. +Chaque coeur russe, en contemplant Moscou, se dit que c'est une mère, +tandis que tout étranger, sans même se rendre compte de son rôle +maternel, reste frappé de son caractère essentiellement féminin. +Napoléon le comprit. + +«Cette ville asiatique, avec ses innombrables églises, Moscou la sainte, +la voilà donc enfin, cette ville fameuse! Il était temps!» dit-il en +descendant de cheval, et, faisant déployer devant lui le plan de Moscou, +il manda l'interprète Lelorgne d'Ideville. «Une ville occupée par +l'ennemi ressemble à une ville qui a perdu son honneur[16],» pensait-il, +ainsi qu'il l'avait dit à Toutchkow à Smolensk. Surpris de voir réalisé +ce rêve longtemps caressé, et qui lui avait paru si difficile à +atteindre, c'était dans ce sentiment qu'il admirait la beauté orientale +couchée à ses pieds. Ému, terrifié presque par la certitude de sa +possession, il portait ses yeux autour de lui, et étudiait le plan dont +il comparait les détails avec ce qu'il voyait. + +«La voilà donc, cette fière capitale, se disait-il, la voilà à ma +merci! Où est donc Alexandre, et qu'en pense-t-il? Je n'ai qu'à dire un +mot, à faire un signe, et la capitale des Tsars sera à jamais détruite. +Mais ma clémence est toujours prompte à descendre sur les vaincus! Aussi +serai-je miséricordieux envers elle: je ferai inscrire sur ses antiques +monuments de barbarie et de despotisme des paroles de justice et +d'apaisement. Du haut du Kremlin, je dicterai de sages lois; je leur +ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation, et les générations +futures des boyards seront forcées de se rappeler avec amour le nom de +leur conquérant: «Boyards, leur dirai-je tout à l'heure, je ne veux pas +profiter de mon triomphe pour humilier un souverain que j'estime, je +vous proposerai des conditions de paix dignes de vous et de mes +peuples!» Ma présence les exaltera, car, comme toujours je leur parlerai +avec netteté et avec grandeur. + +--Qu'on m'amène les boyards[17]!» s'écria-t-il en se tournant vers sa +suite, et un général s'en détacha aussitôt pour aller les chercher. + +Deux heures s'écoulèrent. Napoléon déjeuna et retourna au même endroit +pour y attendre la députation. Son discours était prêt, plein de dignité +et de majesté, d'après lui du moins! Entraîné par la générosité dont il +voulait accabler la capitale, son imagination lui représentait déjà une +réunion dans le palais des Tsars, où les grands seigneurs russes se +rencontreraient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un préfet qui +lui gagnerait le coeur des populations, il distribuait des largesses aux +établissements de bienfaisance, pensant que si en Afrique il avait cru +devoir se draper d'un burnous et aller se recueillir dans une mosquée, +ici à Moscou il devait se montrer généreux, à l'exemple des Tsars. + +Pendant qu'il rêvait ainsi, s'impatientant de ne pas voir venir les +boyards, ses généraux inquiets délibéraient entre eux à voix basse, car +les envoyés partis à la recherche des députés étaient revenus annoncer, +d'un air consterné, que la ville était vide, et que tout le monde la +quittait. Comment communiquer cette nouvelle à Sa Majesté sans la placer +dans une situation ridicule, la plus terrible de toutes les situations? +Comment lui avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus, il +n'y avait plus dans la ville que des gens surexcités par l'ivresse! Les +uns soutenaient qu'il fallait à tout prix réunir une députation +quelconque; les autres conseillaient de dire, avec habileté et avec +prudence, toute la vérité à l'Empereur. Le cas était grave et +difficile. + +«C'est impossible... se disait la suite... mais il faudra bien pourtant +qu'il le sache.» Et personne ne se décidait à parler. + +L'Empereur, qui avait continué à se bercer de ses rêves de grandeur, +sentit enfin, avec son instinct et sa finesse de grand comédien, que cet +instant imposant perdait de sa solennité en se prolongeant outre mesure. +Il fit un geste, et un coup de canon retentit: c'était un signal; +aussitôt les troupes qui entouraient Moscou y entrèrent au pas accéléré +par les différentes barrières, en se dépassant les unes les autres, au +milieu des tourbillons de poussière qu'elles soulevaient dans leur +marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdissantes. Entraîné +par l'enthousiasme de ses soldats, Napoléon s'avança avec eux jusqu'à la +barrière de Dorogomilow; là il s'arrêta, descendit de cheval et se +remit à marcher, dans l'attente de la députation qu'il s'attendait à +voir paraître. + + +XX + + +Moscou était désert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de +vie, mais la ville était vide et abandonnée comme l'est une ruche +dévastée qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais +de près il n'est plus possible de s'y méprendre: ce n'est pas ainsi +quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le +parfum, ni le bruit habituels. Le coup frappé par l'éleveur ne provoque +plus le tumulte instantané et général de milliers de petits êtres qui +se replient d'un air menaçant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant +avec colère leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse +la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les +recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par +l'ouverture, ni la senteur embaumée et pénétrante du miel, ni les tièdes +effluves des richesses accumulées! Plus de sentinelles vigilantes, +prêtes à donner l'éveil en sonnant de la trompe et à se sacrifier pour +la défense de la communauté. Plus d'occupations paisibles et régulières +se trahissant par un susurrement continu, mais un désordre partiel, +bruyant et effaré! Plus d'abeilles laborieuses partant à vide pour +butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des +frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit +de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles chargées de miel, +accrochées l'une à l'autre par les pattes et traînant en bourdonnant le +résidu de la cire, l'éleveur ne voit plus maintenant dans la partie +inférieure de la ruche que des abeilles engourdies, à moitié mortes, +errant, sans savoir ce qu'elles font, de côté et d'autre sur ses minces +parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balayée par leurs +ailes en éventail, et aux fentes proprement calfeutrées, çà et là gisent +des miettes de cire, d'informes débris, de pauvres bestioles expirantes, +dont les pattes frémissent encore, et des cadavres restés sans +sépulture. La partie supérieure présente le même aspect de destruction: +les cellules, construites avec un art si raffiné, ont perdu leur +virginité première; tout est abandonné, brisé, souillé. Les frelons +voleurs parcourent avec défiance les travaux abandonnés, et les tristes +habitantes du logis, desséchées, flasques, vieillies, se traînent +lentement, sans force et sans désirs, n'ayant plus qu'une étincelle de +vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent +voleter et se heurter contre la ruche ravagée. Parfois on en aperçoit +deux dans un coin, qui, fidèles à leurs anciennes habitudes, nettoient +une cellule et s'emploient instinctivement à la débarrasser d'une +abeille morte, pendant qu'à côté deux autres se querellent +paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques +survivantes, ayant trouvé une victime, l'entourent, se jettent sur elle +et l'étouffent; là une abeille affaiblie s'envole lentement, légère +comme un duvet, pour retomber bientôt sur un monceau de cadavres +desséchés... et, au lieu des cercles noirs formés de milliers d'abeilles +tassées, pressées dos à dos, surveillant les mystères de l'éclosion, on +ne voit plus que des ouvrières épuisées, et de pauvres mortes qui +semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profané +et violé. C'est le royaume de la mort et de la décomposition!... Le peu +qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de +l'éleveur, et n'a même plus la force de le piquer en mourant. Refermant +alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en +retire les derniers rayons. + +Tel était ce jour-là l'aspect de Moscou. Ceux qui y étaient restés +allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement, +sans rien changer à la routine de leur existence, tandis que, fatigué et +inquiet, Napoléon marchait de long en large devant la barrière, en +attendant la députation des boyards, ce vain cérémonial qu'il regardait +comme indispensable! Lorsqu'on lui annonça, avec toutes les précautions +imaginables, que Moscou était vide, il jeta un regard courroucé sur +celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en +silence. «La voiture!» dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de +service, il entra dans le faubourg. Moscou déserté? Quel événement +invraisemblable[18]! et, sans pénétrer jusqu'au centre de la ville, il +s'arrêta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de théâtre +avait raté! + + +XXI + + +Les troupes russes traversèrent Moscou depuis deux heures de la nuit +jusqu'à deux heures de l'après-midi, entraînant à leur suite les +derniers habitants et des blessés. Pendant qu'elles encombraient les +ponts de Pierre, de la Moskva et de la Yaouza, et qu'elles y étaient +acculées sans pouvoir avancer, une foule de soldats, profitant de ce +temps d'arrêt, retournaient sur leurs pas et se glissaient furtivement +le long de Vassili-Blagennoï jusque sur la place Rouge, où ils +pressentaient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main basse sur le +bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinnoï-Dvor[19] étaient +également envahis par une masse d'individus qu'y poussait le même motif. +On n'entendait plus les appels intéressés des boutiquiers; il n'y avait +plus de marchands ambulants, plus de foule bariolée, plus de femmes +occupées à faire leurs emplettes; on ne voyait que des soldats sans +armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressortant les +mains pleines. Les quelques marchands qui étaient restés sur place +erraient ahuris, ouvraient et refermaient leurs boutiques, et en +tiraient au hasard tout ce qu'ils pouvaient, pour le confier ensuite à +leurs commis, qui l'emportaient en lieu sûr. Sur la place du +Gostinnoï-Dvor, des tambours battaient le rappel, mais leur roulement ne +rappelait plus à la discipline les soldats maraudeurs, qui s'enfuyaient +au contraire au plus vite, pendant qu'à travers cette foule d'allants et +venants passaient quelques hommes vêtus de caftans gris et la tête +rasée. Deux officiers, l'un ceint d'une écharpe et monté sur un mauvais +cheval gris foncé, l'autre en manteau et à pied, causaient ensemble au +coin de l'Iliinka; un troisième, également à cheval, les rejoignit. + +«Le général a ordonné de les chasser tous, coûte qui coûte!... La moitié +des hommes s'est enfuie!... + +--Où allez-vous?» cria-t-il à trois fantassins qui, relevant les pans +de leurs capotes, se faufilaient devant lui pour reprendre leur rang. + +--Le moyen de les rassembler!... Il faut hâter le pas, pour que les +derniers ne fassent pas comme le reste. + +--Mais comment avancer? Le pont est encombré! + +--Voyons, allez, chassez-les devant vous!» s'écria un vieil officier. + +Celui qui portait l'écharpe descendit de cheval, appela le tambour et se +plaça avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se mirent à courir avec +la foule. Un gros marchand, avec des joues enluminées et bourgeonnées, +et une expression cupide et satisfaite, s'approcha de l'officier en +gesticulant. + +«Votre Noblesse, dit-il d'un air dégagé, accordez-nous votre protection. +Cela nous est bien égal à nous, c'est une bagatelle et s'il ne s'agit +que de contenter un honnête homme comme tous, nous trouverons bien +toujours deux morceaux de draps à votre service, car nous sentons +que.... Mais ceci c'est du brigandage!... S'il y avait au moins une +patrouille, si l'on avait donné le temps de fermer!» + +Quelques autres marchands se rapprochèrent de lui. + +«À quoi sert de se lamenter pour une telle misère? dit avec gravité l'un +d'eux. Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous tranche la tête? Libre à +eux de prendre ce qu'ils veulent, ajouta-t-il en se tournant vers +l'officier avec un geste énergique. + +--Il t'est bien facile, à toi, de parler, Ivan Sidoritch, reprit le +premier marchand d'un ton grognon.... Venez, Votre Noblesse, venez. + +--Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas, moi aussi trois +boutiques, et pour cent mille roubles de marchandises? Comment espérer +de sauver son bien, puisque les troupes s'en vont?... La volonté de Dieu +est plus forte que la nôtre! + +--Venez, répéta le premier marchand en saluant l'officier qui le +regardait indécis. Après tout, que m'importe! dit-il tout à coup en +s'éloignant à grands pas. + +D'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit d'une +lutte.... Il était sur le point d'y entrer pour voir ce qui s'y passait +lorsqu'un homme en caftan gris, la tête rasée, en fut rejeté avec +violence. Cet homme sauta lestement, en se pliant en deux, entre les +marchands et l'officier et disparut dans la foule, tandis que ce dernier +se précipitait sur les soldats qui envahissaient la boutique. À ce +moment de grands cris éclatèrent sur le pont de la Moskva. + +«Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?» s'écria l'officier en s'élançant sur la +place à la suite de son camarade. + +En y arrivant, il vit deux canons enlevés de leurs affûts, des +charrettes renversées et l'infanterie qui marchait, bousculant des gens +qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en regardant une +grande télègue chargée d'une montagne d'effets, sur le sommet de +laquelle une femme se cramponnait, en poussant des cris désespérés, à un +fauteuil d'enfant, les pieds en l'air, pendant que quatre chiens +courants attachés par une longue laisse à cette même charrette se +serraient l'un contre l'autre. D'après ce que l'officier apprit de ses +camarades, les clameurs des passants et les lamentations de la femme +avaient eu pour cause une indicible panique. Le général Yermolow, en +apprenant que les soldats se répandaient dans les boutiques, que les +habitants s'entassaient aux abords du pont, avait fait enlever deux +pièces de leurs affûts pour faire croire à la populace qu'on allait +balayer la place. Affolée de peur, la foule avait escaladé les +charrettes, et, en les renversant, en se poussant, et en hurlant, elle +avait fini par laisser le passage libre, permettant ainsi aux troupes de +continuer leur marche. + + +XXII + + +Au coeur même de la ville, les rues étaient désertes, les portes +cochères et les boutiques fermées; dans le voisinage des cabarets on +entendait de côté et d'autre des chants d'ivrognes ou des cris isolés, +mais aucun bruit de voitures ou de chevaux ne résonnait sur le pavé, et +les pas de quelques rares piétons en troublaient seuls la triste +solitude. La Povarskaïa était plongée dans le même silence que les +autres rues: des bottes de foin, des bouts de cordes et des planches +gisaient éparpillés dans la grande cour de la maison Rostow, que ses +propriétaires avaient abandonnée avec son riche mobilier; on n'y voyait +âme qui vive, et cependant quelqu'un jouait du piano dans le salon: +c'était Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui, resté avec lui, +s'amusait à faire résonner les touches de l'instrument, tandis que le +dvornik, le poing sur la hanche, planté devant une grande glace, +souriait gracieusement à sa propre image. + +«Comme je suis habile, oncle Ignace! dit le gamin en tapant des mains +sur le clavier. + +--Je crois bien, répondit Ignace en continuant à contempler la figure +épanouie qui lui renvoyait ses sourires. + +--Oh! les paresseux, les vilains paresseux! s'écria soudain derrière +eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui était entrée à pas de loup. Je +vous y prends!... Voyez donc cette grosse face qui se montre les dents, +pendant que rien n'est rangé et que Vassilitch n'en peut plus de +fatigue.» + +Le dvornik cessa de sourire, arrangea sa ceinture et sortit de la +chambre, en baissant les yeux avec soumission. + +«Moi, petite tante, je me repose. + +--Ah! oui-da, galopin, va-t'en vite préparer le samovar pour ton +grand-père.» Et Mavra Kouzminichna essuya la poussière dont les meubles +étaient couverts, ferma le piano, poussa un profond soupir, et quitta le +salon, dont elle ferma la porte à clef. Puis elle s'arrêta dans la cour +et se demanda ce qu'elle allait faire: irait-elle prendre le thé chez +Vassilitch, ou achever sa besogne dans le garde-meuble? Tout à coup des +pas précipités retentirent dans la rue déserte et s'arrêtèrent à la +petite porte, dont le loquet fut vivement secoué sous l'effort qu'on +faisait pour l'ouvrir. + +«Qui est là? Que voulez-vous? s'écria Mavra Kouzminichna. + +--Le comte, le comte Ilia Andréïévitch Rostow? + +--Qui êtes-vous? + +--Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir,» répondit une voix +d'un timbre agréable. + +Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant +elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de +ressemblance avec les Rostow. + +«Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement. + +--Ah! quel guignon! J'aurais dû venir hier,» murmura le jeune homme avec +regret. + +Pendant ce temps la vieille ménagère examinait avec attention et +sympathie ces traits qui lui étaient si familiers, et le manteau déchiré +et les bottes usées du survenant. + +«Pourquoi aviez-vous besoin du comte? + +--Oh! maintenant il est trop tard,» répondit l'officier désappointé, +faisant un pas pour s'en aller. + +Il s'arrêta malgré lui, indécis. + +«C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours été très +bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et +honnête sourire, ses bottes et sa capote.... Je n'ai plus le sou, et je +voulais demander au comte...» + +Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever. + +«Attendez un instant!...» Et, se retournant brusquement, elle se +dirigea en courant du côté de la seconde cour, où elle demeurait. + +Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant +mélancoliquement. + +«Quel dommage d'avoir manqué mon oncle! Quelle bonne vieille! mais où +est-elle donc allée? Il faut pourtant que je lui demande par quelles +rues je dois passer pour rattraper mon régiment, qui doit bien +certainement être déjà à la barrière Rogojskaïa!» + +À ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air +résolu, quoique légèrement embarrassé, et tenait dans ses mains un +mouchoir à carreaux; arrivée à quelques pas du jeune homme, elle le +défit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit +brusquement. + +«Si Son Excellence était à la maison, il aurait sans doute... mais +aujourd'hui que...» + +La vieille s'arrêta confuse, tandis que le jeune officier acceptait +gaiement son argent et la remerciait avec effusion. + +«Que Dieu soit avec vous!» répéta-t-elle en reconduisant le jeune homme, +qui s'élança par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son +régiment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'éloigner, +et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte, +qu'elle avait soigneusement refermée. Elle l'avait perdu de vue depuis +longtemps, elle était encore tout entière au sentiment de tendresse et +de pitié maternelles que lui inspirait ce jeune garçon qu'elle ne +connaissait pas! + + +XXIII + + +À l'étage inférieur d'une maison inachevée de la Varvarka, il y avait un +cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants +d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre, +une dizaine d'ouvriers, gris, débraillés, les yeux troubles, chantaient +à tue-tête; mais on voyait bien qu'ils se forçaient, car la sueur +ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir, +mais bien pour faire voir qu'ils étaient en gaieté et qu'ils faisaient +bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, vêtu d'un +sarrau bleu, aurait pu passer à la rigueur pour un joli garçon, si ses +lèvres serrées et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et +sombres, n'eussent donné à sa physionomie une expression étrange et +méchante. Il paraissait diriger le choeur, et battait solennellement la +mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs têtes +son bras blanc, que sa manche retroussée laissait voir en entier. +Entendant tout à coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte à +coups de poing, il s'écria d'un ton de commandement: + +«Assez, enfants, on se bat là-bas, à la porte!» Et, relevant pour la +centième fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle, +suivi de ses camarades. + +C'étaient comme lui des ouvriers que le cabaretier régalait en payement +de cuirs de différentes sortes qu'ils lui avaient apportés de leur +fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il +s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essayèrent d'y pénétrer, +mais une querelle s'était engagée sur le seuil de la porte entre le +cabaretier et un maréchal ferrant; ce dernier fut violemment repoussé, +et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de +ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son +poids sur sa poitrine, mais, au même moment, apparut le jeune gars à la +manche retroussée, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'écria +avec fureur: + +«Enfants, on assassine les nôtres!» + +Le maréchal ferrant se releva la figure ensanglantée, et cria d'un ton +lamentable: + +«À la garde! on tue, on a tué un homme!... au secours! + +--Ah! seigneur Dieu, on a tué, tué un homme!» répéta en glapissant une +femme à la porte cochère d'à côté. + +La foule se rassembla autour du malheureux. + +«Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa +dernière chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de +cabaretier!» + +Le jeune homme blond, debout à l'entrée, portait alternativement son +regard terne du cabaretier au maréchal ferrant, comme s'il cherchait +avec qui se prendre de querelle. + +«Scélérat! hurla-t-il tout à coup en se jetant sur le premier..., +Liez-le vite, mes enfants. + +--Me lier, moi?» s'écria le cabaretier, et, se débarrassant de ses +assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa +tête et le lança à terre. On aurait dit que cet acte avait une +signification menaçante et mystérieuse, car les ouvriers s'arrêtèrent à +l'instant. + +«Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce +que c'est que l'ordre.... Je n'ai qu'à aller trouver l'officier de +police.... Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est défendu de faire du +désordre aujourd'hui dans la rue... entends-tu bien? continua le +cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en +se mettant en marche, avec le jeune gars, le maréchal ferrant, les +ouvriers et les passants ameutés, qui criaient et hurlaient en choeur. + +--Allons-y! Allons-y!» + +Au coin de la rue, devant une maison dont les volets étaient fermés et +sur la façade de laquelle se balançait l'enseigne d'un bottier, se +tenaient groupés une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs vêtements +étaient usés, et l'épuisement causé par la faim se lisait sur leurs +figures maigres et abattues. «N'aurait-il pas dû nous payer notre +travail? disait l'un d'eux en fronçant les sourcils.... Mais non, il a +sucé notre sang et il se croit quitte: il nous a lanternés toute la +semaine, et au dernier moment il a filé.» À la vue de l'autre groupe qui +s'avançait l'ouvrier se tut, et, poussé par une curiosité inquiète, se +joignit à lui avec tous ses compagnons. + +«Où va-t-on? Ah! nous le savons bien!... Nous allons trouver l'autorité. + +--C'est donc vrai que les nôtres ont eu le dessous? + +--Que croyais-tu donc?... Écoute ce qu'on raconte!» + +Pendant que les questions et les réponses se croisaient en tous sens, +le cabaretier profita du tumulte pour s'échapper sans être vu et +retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarqué la +disparition de son ennemi, continua à pérorer en agitant son bras nu, et +en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui espéraient +en obtenir un éclaircissement de nature à les rassurer. + +«Il dit qu'il connaît la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?... +Mais est-ce que l'autorité n'est pas là pour ça?... N'ai-je pas raison, +camarades?... Est-ce qu'on peut rester sans autorité? mais alors on +pillera, quoi! + +--Bêtises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible +qu'on abandonne ainsi Moscou?... Quelqu'un s'est moqué de toi et tu +l'as cru!... Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines +qu'on va le laisser entrer comme cela, «lui»!... L'autorité est là pour +l'empêcher. Écoute donc ce que dit celui-là!» ajouta-t-il en désignant +le jeune gars. + +Près de l'enceinte de Kitaï-Gorod, quelques hommes entouraient un +individu en manteau qui lisait un papier. + +«C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase!» disait-on de côté à d'autre, et +tout le monde se porta de ce côté. + +Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrassé, +mais, à la demande du jeune gars, il en recommença la lecture d'une voix +légèrement tremblante: c'était la dernière affiche de Rostoptchine, du +31 août. + +«Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! répéta en +souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec +elle, agir ensemble et aider les troupes à détruire les brigands, que +nous renverrons au diable. Je reviendrai pour dîner, je me remettrai à +la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous «lui» donnerons une +bonne raclée!» + +Les derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune +gars baissa la tête d'un air sombre: il était évident que personne ne +les avait compris, et la phrase «je reviendrai pour dîner» produisit +surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple était +monté à un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire était malsonnante +à ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par conséquent un +oukase émanant d'une autorité supérieure n'aurait pas dû se le +permettre. Personne, pas même le jeune gars, dont les lèvres s'agitaient +convulsivement, n'interrompit ce morne silence. + +«Il faut aller le lui demander.... Tiens, le voilà!... Il nous +l'expliquera sans doute!» dirent tout à coup plusieurs voix, et +l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture, +accompagnée de deux dragons à cheval, venait de déboucher sur la place. + +C'était le grand-maître de police, qui, par ordre du comte, était allé +le matin même mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette +expédition une somme d'argent considérable, qu'il avait pour le moment, +soigneusement déposée dans ses poches. À la vue de la foule qui venait +vers lui, il donna l'ordre à son cocher de s'arrêter. + +«Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient +timidement de lui. Qu'y a-t-il? répéta-t-il, n'en ayant pas reçu de +réponse. + +--Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien! répondit l'homme au manteau: +ils sont prêts, pour obéir à Son Excellence, et pour faire leur devoir, +à risquer leur vie.... Ce n'est pas une émeute, Votre Noblesse, mais +comme il est dit de la part du comte... + +--Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!... +Avance!» cria le grand-maître de police au cocher. + +La foule s'était arrêtée, en serrant de près ceux qu'elle supposait +avoir entendu les paroles du représentant du pouvoir; mais, lui, elle le +laissa néanmoins s'éloigner. Le grand-maître de police jeta sur elle un +regard effrayé, et murmura quelques mots à son cocher, qui lança ses +chevaux à fond de train. + +«On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-même.... Ne lâchons +pas celui-là! Qu'il nous rende compte! Arrête! Arrête!» Et tous se +précipitèrent en désordre à la poursuite du grand-maître de police. + + +XXIV + + +Dans la soirée du 1er septembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue +avec Koutouzow, et en revint profondément blessé. Comme il n'avait pas +été invité à faire partie du conseil de guerre, sa proposition de +prendre part à la défense de la ville passa inaperçue, et il fut +profondément surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la +tranquillité de la capitale, dont le patriotisme n'était, aux yeux de +certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans portée. +Après s'être fait servir à souper, il s'étendit tout habillé sur un +canapé, mais, entre minuit et une heure, on le réveilla pour lui +remettre une dépêche de Koutouzow, apportée par un exprès. Il lui +annonçait la retraite de l'armée par la grand'route de Riazan au delà de +Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour +faciliter aux troupes le passage à travers la ville. Cette nouvelle n'en +fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son +entretien avec Koutouzow, le lendemain même de Borodino. En effet, les +généraux qui en arrivaient répétaient en choeur qu'une seconde bataille +était impossible, et alors, sur l'ordre du général en chef, on avait +enlevé de la ville tout ce qui appartenait au Trésor ainsi qu'au +mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communiqué sous la forme +d'un simple billet de Koutouzow et reçu la nuit pendant son premier +sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point. + +Dans la suite, lorsqu'il se plut à expliquer ce qu'il avait fait à cette +époque, le comte Rostoptchine répéta à différentes reprises dans ses +_Mémoires_ que son but était de maintenir la tranquillité à Moscou et +d'en faire sortir les habitants. Si telle était véritablement son +intention, sa conduite devient irréprochable. Mais pourquoi alors ne +sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la +poudre, le blé? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers +d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livré? + +«Pour y maintenir la tranquillité,» nous répond le comte Rostoptchine. +Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles, +l'aérostat de Leppich, etc., etc.? + +«Pour qu'il ne reste plus rien en ville,» répond encore le comte. Si +l'on admet cette manière de voir, chacun de ses actes est justifié. + +Les atrocités de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue +que la tranquillité du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine +fondait-il ses craintes de voir éclater une révolution à Moscou, lorsque +les habitants s'en éloignaient et que les troupes se repliaient? Ni là +ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de près +ou de loin, ressemblât à une révolution. + +Le 1er et le 2 septembre, plus de dix mille hommes étaient restés à +Moscou, et, sauf au moment où la foule ameutée s'était réunie sur +l'ordre du gouverneur général dans la cour de son hôtel, nul désordre ne +se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand même on +aurait annoncé l'abandon de la ville après Borodino, au lieu de soutenir +le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les +mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population. + +Rostoptchine était d'un tempérament sanguin et emporté, il avait +toujours vécu et agi dans les hautes sphères administratives, aussi ne +connaissait-il pas, malgré son véritable patriotisme, le peuple qu'il +s'imaginait tenir en main. Depuis l'entrée de l'ennemi dans le pays, il +se complaisait à jouer le rôle du moteur dirigeant et suprême dans le +mouvement national du coeur de la Russie. Il s'imaginait guider non +seulement les actes matériels des habitants, mais encore leurs +dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations +écrites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans +son milieu, et qui le déconcerte à plus forte raison sous la plume de +ses supérieurs. Ce rôle lui plaisait, il s'y était complètement +identifié, et la nécessité d'y renoncer avant d'avoir accompli un +exploit héroïque le surprit à l'improviste. Il sentit le terrain manquer +sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il +l'eût pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de +croire à l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette éventualité. +C'était contre sa volonté que les habitants quittaient la ville, et ce +n'était qu'avec une extrême difficulté qu'il accordait aux +fonctionnaires l'autorisation de mettre en sûreté les archives des +tribunaux. + +Toute son énergie, toute son activité tendaient à entretenir dans la +population la haine patriotique et la confiance en soi-même, dont il +était imbu plus que personne. Quant à juger jusqu'à quel point cette +énergie et cette activité furent comprises et partagées par le peuple, +c'est là une question qui n'est pas encore résolue. Mais lorsque les +événements prirent, en se développant, leurs véritables proportions +historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la +haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'épancher dans +l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-même ne suffit plus +à la défense de Moscou, lorsque tout le peuple s'écoula comme un torrent +en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte négatif, la force +du sentiment national dont il était animé, alors le rôle choisi par le +comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul, +faible, ridicule, et d'autant plus irrité, qu'il se sentait coupable. +Tout ce que Moscou contenait lui avait été confié, et rien ne pouvait +plus être emporté! «Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est +cependant pas moi. Tout était prêt, je tenais Moscou dans mes deux +mains, et voilà ce qu'ils ont décidé.... Traîtres! brigands! +s'écriait-il avec rage, sans préciser quels étaient ces traîtres et ces +brigands qu'il invectivait, poussé par le besoin de haïr ceux qui, +d'après lui, l'avaient placé dans cette ridicule situation. + +Il passa toute la nuit à donner des ordres qu'on venait lui demander de +tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni +aussi intraitable. + +«Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Université, +du Sénat, de la maison des Enfants-Trouvés!... Les pompiers, le +directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils +ont à faire!» Et toute la nuit se passa ainsi. + +Le comte faisait des réponses brèves et sévères, uniquement destinées à +donner à entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilité des +instructions données, et la rejetait sur ceux qui avaient réduit tout +son travail à néant. + +«Dis à cet imbécile de veiller à ses archives, et à cet autre de ne pas +m'adresser de sottes questions à propos de ses pompiers.... Puisqu'il y +a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser +aux Français? + +--Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arrivé que doit-il +faire? + +--Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lâche les fous dans la +ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les armées, il est +juste que ceux-là soient aussi rendus à la liberté.» + +Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte +s'écria avec colère, en s'adressant au surveillant: + +«Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a +pas! Eh bien, qu'on les lâche! + +--Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et +Vérestchaguine. + +--Vérestchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'amène!» + + +XXV + + +Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commencèrent à traverser +la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes +inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient +plus désormais besoin de lui. Il avait commandé sa voiture pour aller à +Sokolniki, et, en attendant qu'elle fût prête, il s'étendit, les bras +croisés et la figure renfrognée. + +En ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine +complaisamment que si ses administrés vivent, c'est uniquement grâce à +ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilité qu'il +trouve la récompense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote +qui, de son frêle esquif, indique au lourd vaisseau de l'État la route +qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend, +que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense bâtiment. +Mais qu'une tempête s'élève, que les vagues entraînent le vaisseau, +l'illusion n'est plus possible, le bâtiment suit seul sa marche +majestueuse, et le pilote, qui tout à l'heure encore était le +représentant de la toute-puissance, devient un être faible et inutile. +Rostoptchine le sentait, et il en était profondément froissé. + +Le grand-maître de police, celui-là même que la foule avait arrêté, +entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la +voiture était prête. L'un et l'autre étaient pâles, et le premier, après +avoir rendu compte au général gouverneur de sa commission, ajouta que la +cour de l'hôtel se remplissait d'une masse énorme de gens qui +demandaient à lui parler. Sans proférer une parole, le comte se leva, se +dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la +porte vitrée du balcon, mais, la retirant aussitôt, il alla à une autre +fenêtre, d'où l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars +continuait à discourir en gesticulant. Le maréchal ferrant, couvert de +sang, se tenait, sombre, à ses côtés, et le murmure de leurs voix +pénétrait à travers les croisées. + +«La voiture est-elle prête? demanda Rostoptchine. + +--Elle est prête, Excellence, répondit l'aide de camp. + +--Que veulent-ils donc, ceux-là? demanda Rostoptchine en se rapprochant +du balcon. + +--Ils se sont réunis, à ce qu'ils assurent, pour marcher sur les +Français, d'après votre ordre, Excellence.... Ils parlent aussi de +trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine à leur échapper! +Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence... + +--Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai à faire...» +et il continuait à regarder au dehors: «Voilà où l'on a amené la Russie, +voilà ce que l'on a fait de moi!» se disait-il, emporté contre ceux +qu'il accusait par une colère farouche dont il n'était plus le +maître:... «La voilà, la populace, la lie du peuple, la plèbe qu'ils ont +soulevée par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute,» se +dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait, à part +lui, sur qui il pourrait bien déverser sa fureur, «La voiture est-elle +prête? répéta-t-il. + +--Elle est prête, Excellence. Quels sont vos ordres concernant +Vérestchaguine? Il attend à l'entrée. + +--Ah!» s'écria Rostoptchine frappé d'une idée subite, ouvrant la porte +du balcon, il y apparut, tout à coup. + +Tous se découvrirent et se tournèrent vers lui. + +«Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et à haute voix. Merci d'être +venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut +en finir avec le misérable qui a causé la perte de Moscou. +Attendez-moi!...» Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en +était sorti. + +Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule. + +«Tu vois bien qu'il saura en venir à bout, et toi qui assurais que les +Français...» disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque +de confiance. + +Deux minutes plus tard, un officier se montra à la porte principale, et +dit quelques mots aux dragons, qui s'alignèrent. La foule, avide de +voir, se porta près du péristyle, Rostoptchine y parut au même instant, +et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un. + +«Où est-il?» demanda-t-il avec colère. + +Au même moment on aperçut un jeune homme, dont le cou maigre supportait +une tête à moitié rasée; il tournait le coin de la maison. Vêtu d'un +caftan, en drap gros-bleu, jadis élégant, et du pantalon sale et usé du +forçat, il avançait lentement entre deux dragons, traînant avec peine +ses jambe grêles et enchaînées. + +«Qu'il se mette là!» dit Rostoptchine en détournant les yeux du +prisonnier, et en indiquant la dernière marche. + +Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses +fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient +en rien à celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de +soumission. Pendant cette scène muette, rien ne rompit le silence, sauf +quelques cris étouffés qui partaient des derniers rangs, où l'on +s'écrasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils froncés, attendait +que le jeune prisonnier fût en place. + +«Enfants! dit-il enfin d'une voix aiguë et métallique, cet homme est +Vérestchaguine, celui qui a perdu Moscou!» + +L'accusé, dont les traits amaigris exprimaient un anéantissement +complet, tenait la tête inclinée; mais, aux premières paroles du comte, +il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il +désirait lui parler, ou peut-être rencontrer son regard. Le long du cou +délicat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde, +sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tournèrent de son côté; il +regarda la foule, et, comme s'il se sentait encouragé par la sympathie +qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant +de nouveau la tête, chercha à se mettre d'aplomb sur la marche. + +«Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu à Bonaparte, il +est le seul entre nous tous qui ait déshonoré le nom russe.... Moscou +périt à cause de lui!» dit Rostoptchine une voix égale mais dure. Tout à +coup, après avoir jeté un regard à la victime, il reprit en élevant la +voix avec une nouvelle force: «Je le livre à votre jugement, prenez-le!» + +La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientôt la presse +devint intolérable; il était pénible aussi de respirer cette atmosphère +viciée sans pouvoir s'en dégager, et d'y tendre quelque chose de +terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout +compris, se tenaient bouche béante, les yeux écarquillés par la frayeur, +opposant une digue à la pression de la masse qui était derrière eux. + +«Frappez-le! Que le traître périsse! criait Rostoptchine.... Qu'on le +sabre! je l'ordonne!» + +Un cri général répondit à l'intonation furieuse de cette voix, dont on +distinguait à peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi +d'un arrêt instantané. + +«Comte, dit Vérestchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce +moment de silence, comte, le même Dieu nous juge!...» Il s'arrêta. + +--Qu'on le sabre! je l'ordonne! répéta Rostoptchine, blême de fureur. + +--Les sabres hors du fourreau!» commanda l'officier. + +À ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs +jusque sur les degrés du péristyle. Le jeune gars se trouva ainsi porté +près de Vérestchaguine; son visage était pétrifié et sa main toujours +levée. + +«Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec +colère Vérestchaguine du plat de son sabre. + +--Ah!» fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi, +du coup qu'il avait reçu. Un frémissement d'horreur et de compassion +agita la foule. + +«Seigneur! Seigneur!» s'écria une voix. Vérestchaguine poussa un cri de +douleur et ce cri décida de sa perte. Les sentiments humains qui +tenaient encore en suspens cette masse surexcitée cédèrent tout à coup, +et le crime, déjà à moitié commis, ne devait plus tarder à s'accomplir. +Un rugissement menaçant et furieux étouffa les derniers murmures de +commisération et de pitié, et, semblable à la neuvième et dernière vague +qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son élan +irrésistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit +tous dans un indescriptible désordre. Le dragon qui avait déjà frappé +Vérestchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le +malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du côté de la +populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfonça +ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de bête sauvage tomba avec +lui au milieu de la foule, qui se rua à l'instant sur eux. Les uns +tiraillaient et frappaient Vérestchaguine, les autres assommaient le +jeune garçon, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire. +Les dragons furent longtemps à dégager l'ouvrier à moitié mort, et, +malgré la rage que ces forcenés apportaient à leur oeuvre de sang, ils +ne pouvaient parvenir à achever le malheureux condamné, écharpé et +râlant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme +dans un étau, gênait leurs hideux mouvements. + +«Un coup de hache pour en finir!... L'a-t-on bien écrasé?... Traître qui +a vendu le Christ!... Est-il encore vivant?... Il a reçu son compte!...» + +Lorsque la victime cessa de lutter et que le râle de l'agonie souleva +sa poitrine mutilée, il se fit alors seulement un peu de place autour de +son cadavre ensanglanté: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en +éloignait ensuite en frémissant de stupeur. + +«Oh! Seigneur!... Quelle bête féroce que la populace!... Comment +aurait-il pu lui échapper!... C'est un jeune pourtant... un fils de +marchand, bien sûr!... Oh! le peuple!... et l'on assure maintenant que +ce n'est pas celui-là qu'on aurait dû.... On en a assommé encore un +autre!... Oh! celui qui ne craint pas le péché...» disait-on à présent +en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souillée +de sang et de poussière. Un soldat de police zélé, trouvant peu +convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna +de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussitôt par les +jambes, le traînèrent dehors sans autre forme de procès, pendant que la +tête, à moitié arrachée du tronc, frappait la terre par saccades, et que +le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre. + +Au moment où Vérestchaguine tomba et où cette meute haletante et +furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint pâle comme un mort, et, au +lieu de se diriger vers la petite porte de service où l'attendait sa +voiture, gagna précipitamment, sans savoir lui-même pourquoi, +l'appartement du rez-de-chaussée. Le frisson de la fièvre faisait +claquer ses dents. + +«Excellence, pas par là, c'est ici!» lui cria un domestique effaré. + +Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui était donnée, +arriva à sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le +conduire à sa maison de campagne. On entendait encore au loin les +clameurs de la foule, mais, à mesure qu'il s'éloignait, le souvenir de +l'émotion et de la frayeur qu'il avait laissé paraître devant ses +inférieurs lui causa un vif mécontentement. «La populace est terrible, +elle est hideuse! se disait-il en français. Ils sont comme les loups +qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!».... «Comte, le même Dieu +nous juge!» Il lui sembla qu'une voix lui répétait à l'oreille ces mots +de Vérestchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela +ne dura qu'un instant, et il sourit à sa propre faiblesse. «Allons donc, +pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs à remplir. Il fallait apaiser le +peuple.... Le bien public ne fait grâce à personne!» Et il réfléchit aux +obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui +avait été confiée, envers lui-même enfin, non pas comme homme privé, +mais comme représentant du souverain: «Si je n'avais été qu'un simple +particulier, ma ligne de conduite eût été tout autre, mais dans les +circonstances actuelles je devais, à tout prix, sauvegarder la vie et la +dignité du général gouverneur!» + +Doucement bercé dans sa voiture, son corps se calma peu à peu, tandis +que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres à +rasséréner son âme. Ces arguments n'étaient pas nouveaux: depuis que le +monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a +commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pensée d'y +avoir été forcé en vue du bien public. Celui-là seul qui ne se laisse +emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de +telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune façon le +meurtre de Vérestchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour +être satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le +coupable et en apaisant la foule. «Vérestchaguine était jugé et condamné +à la peine de mort, pensait-il (et cependant le Sénat ne l'avait +condamné qu'aux travaux forcés). C'était un traître, je ne pouvais pas +le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups!» Arrivé chez +lui, il prit différentes dispositions, et chassa ainsi complètement les +préoccupations qu'il pouvait avoir encore. + +Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant +oublié cet incident; et, ne songeant plus qu'à l'avenir, il se rendit +auprès de Koutouzow, qu'on lui avait dit être au pont de la Yaouza. +Préparant à l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser +pour sa déloyauté envers lui, il se disposait à faire sentir à ce vieux +renard de cour que lui seul porterait la responsabilité des malheurs de +la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait était +déserte, sauf à l'extrémité opposée; là, à côté d'une grande maison +jaune, s'agitaient des individus vêtus de blanc, dont quelques-uns +criaient et gesticulaient. À la vue de la calèche du comte, l'un d'eux +se précipita à sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine +lui-même regardaient, avec un mélange de curiosité et de terreur, ce +groupe de fous qu'on venait de lâcher, surtout celui qui s'avançait vers +eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au +vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixés sur Rostoptchine, il +hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner +de s'arrêter. Sa figure sombre et décharnée était couverte de touffes +de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient +en tous sens d'un air inquiet et effaré. + +«Halte! Halte!» criait-il d'une voix perçante et haletante; et il +essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes +extravagants. + +Enfin il atteignit le groupe, et continua à courir parallèlement à la +voiture. + +«On m'a tué trois fois, et trois fois je suis ressuscité d'entre les +morts!... On m'a lapidé, on m'a crucifié.... Je ressusciterai... je +ressusciterai!... je ressusciterai! On a déchiré mon corps!... Trois +fois le royaume de Dieu s'écroulera... et trois fois je le rétablirai!» +Et sa voix montait à un diapason de plus en plus aigu. + +Le comte Rostoptchine pâlit comme il avait pâli au moment où la foule +s'était jetée sur Vérestchaguine. + +«Marche, marche!» cria-t-il au cocher en tremblant. + +Les chevaux s'élancèrent à fond de train, mais les cris furieux du fou, +qu'il distançait de plus en plus, résonnaient toujours à ses oreilles, +tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglantée +de Vérestchaguine avec son caftan fourré. Il sentait que le temps ne +pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace +sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondément +dans son coeur, le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours. Il +l'entendait dire: «Qu'on le sabre! Vous m'en répondez sur votre tête.» +Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu +me taire et _rien_ n'aurait eu lieu.» Il revoyait la figure du dragon +passant tout à coup de la terreur à la férocité, et le regard de timide +reproche que lui avait jeté sa triste victime: «Je ne pouvais agir +autrement... la plèbe... le traître... le bien public!...» + +Le passage de la Yaouza était encore encombré de troupes, la chaleur +était accablante. Koutouzow, fatigué et préoccupé, assis sur un banc +près du pont, traçait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un +général, dont le tricorne était surmonté d'un immense plumet, descendit +d'une calèche à quelques pas de lui et lui adressa la parole en +français, d'un air à la fois irrité et indécis. C'était le comte +Rostoptchine! Il expliquait à Koutouzow qu'il était venu le trouver +parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'armée. + +«Les choses se seraient autrement passées si Votre Altesse m'avait dit +que Moscou serait livré sans combat!» + +Koutouzow examinait Rostoptchine sans prêter grande attention à ses +paroles, mais en cherchant seulement à se rendre compte de l'expression +de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha +tranquillement la tête, et, sans détourner son regard scrutateur, +marmotta tout bas: + +«Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!» + +Koutouzow pensait-il à autre chose, ou prononça-t-il ces paroles à bon +escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se +retira, et, spectacle étrange! cet homme si fier, ce général gouverneur +de Moscou, ne trouva rien de mieux à faire que de s'approcher du pont et +de disperser à grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient +les abords! + + +XXVI + + +À quatre heures de l'après-midi, l'armée de Murat, précédée d'un +détachement de hussards wurtembergeois, et accompagnée du roi de Naples +et de sa nombreuse suite, fit son entrée à Moscou. Arrivé à +l'Arbatskaïa, Murat s'arrêta pour attendre les nouvelles que son +avant-garde devait lui apporter sur l'état de la forteresse appelée le +«Kremlin». Autour de lui se groupèrent quelques badauds qui regardaient +avec stupéfaction ce chef étranger avec ses cheveux longs, chamarré d'or +et portant une coiffure ornée de plumes multicolores. + +«Dis donc. Est-ce leur roi? + +--Pas mal! disaient quelques-uns. + +--Ôte donc ton bonnet!» s'écriaient les autres. + +Un interprète s'avança, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda +si le «Kremlin» était loin. Surpris par l'accent polonais qu'il +entendait pour la première fois, le dvornik ne comprit pas la question, +et se déroba de son mieux derrière ses camarades. Un officier de +l'avant-garde revint en moment annoncer à Murat que les portes de la +forteresse étaient fermées et qu'on s'y préparait sans doute à la +défense. + +«C'est bien,» dit-il en commandant à l'un de ses aides camp de faire +avancer quatre canons. + +L'artillerie s'ébranla au trot, et, dépassant la colonne qui suivait, +Murat se dirigea vers l'Arbatskaïa. Arrivée au bout de la rue, la +colonne s'arrêta. Quelques officiers français mirent les bouches à feu +en position, et examinèrent le «Kremlin» au moyen d'une longue-vue. Tout +à coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vêpres. Croyant à +un appel aux armes, ils s'en effrayèrent, et quelques fantassins +coururent aux portes de Koutaflew, qui étaient barricadées par des +poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment où +ils s'en approchaient. Le général qui se tenait auprès des canons leur +cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournèrent en +arrière. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut blessé au +pied. À cette vue, la volonté arrêtée d'engager la lutte et de braver la +mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme +et de tranquillité qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le +maréchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'étaient plus +dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et +au moment peut-être d'un combat sanglant. Les pièces furent pointées, +les artilleurs avivèrent leurs mèches, l'officier commanda: «Feu!» Deux +sifflements aigus se firent entendre simultanément, la mitraille +s'incrusta avec un bruit sec dans la maçonnerie des portes, dans les +poutres, dans la barricade, et deux jets de fumée se balancèrent +au-dessus des canons. À peine l'écho de la décharge venait-il de +s'éteindre, qu'un bruit étrange passa dans l'air: une quantité +innombrable de corbeaux s'élevèrent croassant au-dessus des murailles, +et tourbillonnèrent en battant lourdement l'espace de leurs milliers +d'ailes. Au même instant un cri isolé partit de derrière la barricade, +et l'on vit surgir, au milieu de la fumée qui se dissipait peu à peu, la +figure d'un homme, en caftan et nu-tête, tenant un fusil et visant les +Français. + +«Feu!» répéta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en +même temps que les deux coups de canon. Un nuage de fumée masqua la +porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprochèrent de +nouveau. Trois blessés et quatre morts étaient couchés devant l'entrée, +tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille. + +«Enlevez-moi ça,» dit l'officier en indiquant les poutres et les +cadavres. Les Français achevèrent les blessés, et en jetèrent les +cadavres par-dessus la muraille. Qui étaient ces gens-là? personne ne le +sut. M. Thiers seul leur a consacré ces quelques lignes: «Ces misérables +avaient envahi la citadelle sacrée, s'étaient emparés des fusils de +l'arsenal, et tiraient sur les Français. On en sabra quelques-uns, et +l'on purgea le Kremlin de leur présence[20].» + +On vint annoncer à Murat que la voie était libre. Les Français +franchirent les portes, établirent leur bivouac sur la place du Sénat, +et les soldats jetèrent par les fenêtres de ce bâtiment des chaises, +dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les détachements se +suivaient à la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les +maisons vides et abandonnées où ils s'établissaient comme dans un camp. + +Avec leurs uniformes usés, leurs figures affamées et épuisées, réduites +au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent néanmoins +leur entrée à Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'éparpillèrent dans +les maisons désertes, elles cessèrent d'exister comme armée, et le +soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant +Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il +croyait indispensables ou précieux. Il n'avait plus pour but la +conquête, mais la conservation de ce qu'il avait pillé. Semblables au +singe qui, après avoir plongé son bras dan l'étroit goulot d'un vase +pour y saisir une poignée de noisettes, s'obstine à ne pas ouvrir la +main, de crainte de le laisser échapper et court ainsi le risque de la +vie, les Français avaient d'autant plus de chances de périr en opérant +leur retraite, qu'ils traînaient après eux un immense butin; comme le +singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes après leur +installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derrière +les fenêtres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes guêtrés, +en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans +les caves et dans les glacières, dont ils enlevaient les provisions. Ils +déclouaient les planches qui fermaient les remises et les écuries, et, +retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux, +faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et +cherchaient à apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces +gens-là partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de +véritables soldats il n'en était plus question. + +En vain des ordres réitérés étaient envoyés aux différents chefs de +corps, leur enjoignant de défendre aux soldats de courir dans la ville, +d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre +avait été donné de faire chaque jour un appel général. En dépit de +toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'armée, se +répandaient partout dans cette cité déserte à la recherche des riches +approvisionnements et des jouissances matérielles qu'elle leur offrait +encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le +sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de +marchands abandonnée avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y +trouver des écuries plus spacieuses qu'il leur était nécessaire, ils ne +s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus +commode; certains même accaparaient plusieurs maisons à la fois, et se +hâtaient d'écrire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles +étaient occupées, et les hommes des différentes armes finissaient par se +quereller et s'injurier. Avant même d'être installés, ils couraient +examiner la ville, et, sur ouï-dire, se portaient là où ils croyaient +trouver des objets de valeur. Leurs chefs, après avoir vainement cherché +à les arrêter, se laissaient à leur tour entraîner à commettre les mêmes +déprédations. Les généraux eux-mêmes se rassemblaient en foule dans les +ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-là +une calèche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux +officiers supérieurs de les loger, dans l'espoir d'éviter par là le +pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les +Français se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas +explorés ils en découvriraient encore de plus grandes. Ainsi, +l'envahissement d'une ville opulente par une armée épuisée eut pour +conséquence la destruction de cette armée même et la destruction de la +ville, et le pillage et l'incendie en furent le résultat fatal. + +Les Français attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme féroce de +Rostoptchine, les Russes à la sauvagerie des Français; mais, en réalité, +on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Français, et +les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la +cause. Moscou a brûlé comme aurait pu brûler n'importe quelle ville +construite en bois, abstraction faite du mauvais état des pompes, +qu'elles y fussent restées ou non, comme n'importe quel village, +fabrique ou maison qui auraient été abandonnés par leurs propriétaires +et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut +brûlé par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non +par ceux qui y étaient restés, mais par le fait de ceux qui l'avaient +quitté. Moscou ne fut pas respecté par l'ennemi comme Berlin et comme +Vienne, parce que ses habitants ne reçurent pas les Français avec le +pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais préférèrent +l'abandonner à son malheureux sort. + + +XXVII + + +Le flot de l'invasion française n'atteignit que le soir du 2 septembre +le quartier où demeurait Pierre. Après les deux jours qu'il venait de +passer dans une solitude absolue et d'une façon si étrange, il se +trouvait dans un état voisin de la folie. Une pensée unique s'était +tellement emparée de tout son être qu'il n'aurait pu dire quand et +comment elle lui était venue. Il ne se rappelait plus rien du passé, et +ne comprenait rien au présent. Tout ce qui se déroulait devant ses yeux +lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se dérober aux +complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherché +et trouvé un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le +souvenir se rattachait dans son âme à tout un monde de paix éternelle et +de calme solennel, complètement opposé à l'agitation fiévreuse dont il +sentait peser sur lui l'irrésistible influence. Accoudé sur le bureau +poudreux du défunt, dans le profond silence de son cabinet, son +imagination lui représenta avec netteté les événements auxquels il +avait été mêlé dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre +autres, et il éprouva de nouveau un trouble indéfinissable en comparant +son infériorité morale et sa vie de mensonge à la vérité, à la +simplicité puissante de ceux dont le souvenir s'était imprimé dans son +âme sous l'appellation «Eux»! Lorsque Ghérassime le tira de ses +méditations, Pierre, qui s'était décidé à prendre part avec le peuple à +la défense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un +déguisement et un pistolet, et lui annonça son intention de rester caché +dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son +attention sur le manuscrit maçonnique: elle se portait involontairement +sur la signification cabalistique de son nom lié à celui de Bonaparte. +La pensée qu'il était prédestiné à mettre un terme au pouvoir de «la +Bête» ne lui venait toutefois encore à l'esprit que comme une de ces +vagues rêveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de +traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha +se fut écriée: «Vous restez à Moscou! Ah! que c'est bien!» il comprit +qu'il ferait bien de ne pas s'en éloigner, alors même que la ville +serait livrée à l'ennemi, afin d'accomplir sa destinée. + +Le lendemain, pénétré de la pensée de se montrer digne d'» Eux», il se +dirigea vers la barrière des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut +convaincu que Moscou ne serait pas défendu, la mise à exécution du +projet qu'il caressait confusément depuis quelques jours se dressa tout +à coup devant lui comme une nécessité implacable. Il lui fallait ne pas +se montrer, chercher à aborder Napoléon, le tuer, mourir peut-être avec +lui, mais délivrer l'Europe de celui qui, à ses yeux, était à cause de +tous ses maux! + +Pierre connaissait tous les détails de l'attentat qu'un étudiant +allemand avait commis en 1809, à Vienne, contre Napoléon; il savait que +cet étudiant avait été fusillé, mais le danger qu'il allait courir en +remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter +davantage. + +Deux sentiments l'entraînaient avec une égale violence. Le premier, le +besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur +général avait fait naître dans son coeur, l'avait conduit à Mojaïsk +jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint à quitter sa +maison, à faire bon marché du luxe et du confort de son existence +habituelle, à coucher tout habillé sur la dure et à partager la maigre +chère de Ghérassime. Le second était ce sentiment, essentiellement +russe, de profond mépris pour les conventions factices de la vie, et +pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorité les +jouissances suprêmes de ce monde. Pierre en avait éprouvé pour la +première fois l'enivrement au palais Slobodski, où il avait compris que +la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chérissent d'ordinaire, +n'a réellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent à +s'en débarrasser. C'est ce même sentiment qui entraîne la recrue à boire +son dernier kopeck, l'ivrogne à briser les vitres et les glaces sans +raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa +bourse pour payer le dégât; c'est ce sentiment qui fait que l'homme +commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui +est en même temps le témoignage d'une volonté supérieure menant +l'activité humaine où il lui plaît. + +L'état physique de Pierre correspondait à son état moral. La nourriture +grossière qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie +dont il s'était abreuvé, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilité +de changer de linge, les nuits inquiètes et sans sommeil passées sur un +canapé trop court, tout contribuait à entretenir chez lui une +irritabilité qui touchait à la folie. + +Il était deux heures de l'après-midi, les Français étaient à Moscou. +Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'à son projet et +en pesait les moindres détails. Ce n'était pas sur l'acte lui-même que +ses rêveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napoléon, mais +sur sa propre mort, sur son courage héroïque, qu'il se représentait avec +un attendrissement mélancolique. «Oui, je dois le faire, se +disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout à +coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce +n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!...» Et il +pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napoléon: «Eh bien, +prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermeté en +relevant la tête. + +Au moment où il s'abandonnait à ces divagations, la porte du cabinet +s'ouvrit, et il vit apparaître sur le seuil la personne, si calme +d'habitude, et aujourd'hui méconnaissable, de Makar Alexéïévitch. Sa +robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge était ignoble à +voir, on devinait qu'il était ivre. À la vue de Pierre, une légère +confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en +remarquant son embarras, et s'avança vers lui en titubant sur ses +jambes grêles. + +«Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrouée et amicale, je leur ai +dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?...» Puis il +s'arrêta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout à +coup, et s'élança vivement hors de la chambre. + +Ghérassime et le dvornik l'avaient suivi pour le désarmer, tandis que +Pierre regardait avec pitié et dégoût ce vieillard à moitié fou, qui, la +figure contractée, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une +voix rauque: + +«Aux armes! à l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas! + +--Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille!» répétait +Ghérassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans +une chambre. + +«Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, misérable!... Ne me touche +pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet. + +--Empoigne-le,» murmura Ghérassime au dvornik. + +Ils étaient enfin parvenus à le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau +cri, un cri de femme, perçant et aigu, vint s'ajouter à ceux qu'ils +poussaient en l'entraînant, et que dominait toujours la voix rauque de +l'ivrogne... et la cuisinière se précipita, d'un air effaré, dans la +chambre. + +«Oh! mes pères!... Il y en a quatre... quatre à cheval!» + +Ghérassime et le dvornik lâchèrent les mains de Makar Alexéïévitch, et +l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit +de pas s'approchant de la porte d'entrée. + + +XXVIII + + +Pierre, décidé à cacher, jusqu'à l'accomplissement de son projet, son +nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et à disparaître +au besoin à la première apparition de l'ennemi, était resté debout +devant la porte. Les Français entrèrent. Pierre, retenu par une +invincible curiosité, ne bougea pas. + +Ils étaient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat, +évidemment son planton, maigre, hâlé, avec des joues creuses, et une +figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avança de quelques pas +en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, et, +trouvant sans doute l'appartement à sa guise, il se tourna vers les +cavaliers restés à la porte d'entrée, et leur donna l'ordre d'amener les +chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crâne et portant +légèrement la main à la visière de son casque, il s'écria gaiement: + +«Bonjour la compagnie!» Personne ne lui répondit. + +«Vous êtes le bourgeois?» continua-t-il en s'adressant à Ghérassime, +qui semblait l'interroger d'un regard inquiet. + +«Qouartire... qouartire... logement!» répéta l'officier en lui souriant +avec bonhomie, et en lui tapant sur l'épaule. + +«Les Français sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fâchons +pas, mon vieux.... Ah çà! dites donc, on ne parle pas français dans +cette boutique?» demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre. + +Celui-ci fit un pas en arrière. L'officier s'adressa de nouveau au vieux +Ghérassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres. + +«Mon maître pas ici... moi pas comprendre,» disait Ghérassime en +tâchant de s'énoncer aussi distinctement que possible. + +Le Français sourit, fit un geste de désespoir à moitié comique, et se +dirigea du côté de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se +reculer, lorsqu'il aperçut dans l'entrebâillement de la porte Makar +Alexéïévitch, le pistolet à la main; avec cette ruse que laisse parfois +la folie, il visait tranquillement le Français. + +«À l'abordage!» s'écria l'ivrogne en pressant la détente. + +À ce cri, le Français se retourna brusquement, et Pierre s'élança sur le +fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexéïévitch avait eu le temps +de lâcher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en +remplissant la chambre de fumée. L'officier pâlit et se rejeta en +arrière, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paraître +savoir le français, lui demandait avec empressement: + +«N'êtes-vous pas blessé? + +--Je crois que non, mais je l'ai échappé belle cette fois,» répondit +celui-ci en se tâtant et en montrant les débris de plâtre détachés du +mur. «Quel est cet homme?» ajouta l'officier en regardant Pierre +sévèrement. + +--Ah! je suis vraiment au désespoir de ce qui vient d'arriver, dit +Pierre en oubliant complètement son rôle. C'est un malheureux fou qui ne +savait ce qu'il faisait.» + +L'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar +Alexéïévitch, la lèvre pendante, se balançait lourdement, appuyé à la +muraille. + +«Brigand, tu me le payeras! lui dit le Français; nous autres, nous +sommes cléments après la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux +traîtres!» ajouta-t-il en faisant un geste énergique. + +Pierre, continuant à parler français, le supplia de ne pas tirer +vengeance d'un pauvre diable à moitié idiot. L'officier l'écoutait en +silence, tout en conservant son air menaçant; enfin il sourit, et, se +tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la +main avec une bienveillance exagérée. + +«Vous m'avez sauvé la vie. Vous êtes Français!» dit-il. + +C'était bien là le langage d'un Français. Un Français seul pouvait +accomplir une grande action, et c'en était une sans contredit, et une +des plus grandes, que d'avoir sauvé la vie à M. Ramballe, capitaine au +18ème dragons. Malgré tout ce que cette opinion pouvait avoir de +flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le détromper. + +«Je suis Russe, répondit-il rapidement. + +--À d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste +d'incrédulité. Vous me conterez tout cela plus tard.... Charmé de +rencontrer un compatriote.... Qu'allons-nous faire de cet homme?» +poursuivit-il en s'adressant à Pierre comme à un camarade, car, du +moment qu'il l'avait bel et bien proclamé Français, il n'y avait plus +rien à répliquer. + +Pierre lui expliqua de nouveau qui était Makar Alexéïévitch, comment ce +fou lui avait enlevé un pistolet chargé, et il lui réitéra sa prière de +ne pas le punir. + +«Vous m'avez sauvé la vie! répéta son interlocuteur en gonflant sa +poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous êtes Français, vous me +demandez sa grâce, je vous l'accorde!... Qu'on emmène cet homme!» +ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la +chambre. + +Les soldats qui étaient entrés au bruit du coup de pistolet se +montraient tout prêts à faire justice du coupable, mais le capitaine +les arrêta d'un air sévère. + +«On vous appellera quand on aura besoin de vous... allez!» + +Les soldats s'éloignèrent, pendant que le planton, qui avait fait une +tournée à la cuisine, s'approchait de son supérieur. + +«Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton, +faut-il vous l'apporter? + +--Oui, et le vin avec.» + + +XXIX + + + +Pierre crut de son devoir de renouveler à son compagnon l'assurance +qu'il n'était pas Français et voulut se retirer, mais celui-ci était si +poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser +son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, où le capitaine +lui assura de son côté, avec force poignées de main, qu'il était lié à +lui pour la vie par sentiment de reconnaissance éternelle, malgré sa +singulière idée de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait été +doué de la faculté de deviner les pensées secrètes d'autrui, et par +conséquent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement +planté là, mais son manque de pénétration se traduisait par un bavardage +intarissable. + +«Français ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour à +tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au +doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amitié; un Français +n'oublie jamais ni une insulte ni un service.» + +Il y avait tant de bonté, tant de noblesse (du moins au point de vue +français) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure +et de ses gestes, que Pierre lui répondit involontairement par un +sourire et serra la main qu'il lui tendait. + +«Je suis le capitaine Ramballe, du 13ème dragons, décoré pour l'affaire +du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si +agréablement dans ce moment, au lieu d'être à l'ambulance avec la balle +de ce fou dans le corps?» + +Pierre répondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et +s'ingénia à lui expliquer les motifs qui l'empêchaient de satisfaire sa +curiosité. + +«De grâce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons: +vous êtes sans doute officier supérieur, ce n'est pas mon affaire. Je +vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout à vous. Vous êtes +gentilhomme?» ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation. + +Pierre inclina la tête. + +«Votre nom de baptême, s'il vous plaît?... M. Pierre, dites vous?... +Parfait! C'est tout ce que je désire savoir.» + +Lorsqu'on eut apporté le mouton, l'omelette, le samovar, avec +l'eau-de-vie et le vin que les Français avaient pris dans une cave +voisine, Ramballe engagea Pierre à partager son repas, et lui-même se +mit aussitôt à l'oeuvre en dévorant à belles dents comme un homme affamé +et bien portant, en faisant claquer ses lèvres et en accompagnant le +tout de joyeuses exclamations: «Excellent! exquis!» Son visage s'était +empourpré peu à peu. Pierre, qui était également à jeun, fit honneur au +dîner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude, +dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en plaça sur la +table une autre qui contenait du kvass; les Français avaient déjà +baptisé ce breuvage du nom de: «limonade de cochon». Morel en faisait un +grand éloge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il +laissa Morel savourer le kvass tout à son aise. Roulant ensuite une +serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand +verre et en offrit un également à Pierre. Une fois sa faim apaisée et la +bouteille vidée, il reprit la conversation avec un nouvel entrain. + +«Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fière chandelle de +m'avoir sauvé de cet enragé.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles +dans le corps: tenez, en voilà une... elle me vient de Wagram celle-là, +dit-il, en se touchant le côté, et deux que j'ai reçues à Smolensk, +continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe, +qui ne veut pas marcher? C'est à la grande bataille du 7, à la Moskva, +que j'ai eu cet atout. Crénom, c'était beau! Il fallait voir ça, c'était +un déluge de feu. Vous nous avez taillé une rude besogne; vous pouvez +vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgré l'atout +que j'y ai gagné, je serais prêt à recommencer. Je plains ceux qui +n'ont pas vu cela. + +--J'y étais, dit Pierre. + +--Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous êtes de fiers ennemis, tout +de même. La grande redoute a été tenace, nom d'une pipe, et vous nous +l'avez fait crânement payer. J'y suis allé trois fois, tel que vous me +voyez. Trois fois nous étions sur les canons, et trois fois on nous a +culbutés comme des capucins de cartes. Oh! c'était beau, monsieur +Pierre! Vos grenadiers ont été superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus +six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme à une revue. Les +beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connaît, a crié: bravo!... +Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il après un moment de +silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles à la bataille, galants +avec les belles... voilà les Français, n'est-ce pas, monsieur Pierre? +ajouta-t-il en clignant de l'oeil. La gaieté du capitaine était si +naïve, si franche, il était si satisfait de lui-même, que Pierre fut sur +le point de répondre à son coup d'oeil. Le mot «galants» rappela sans +doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: «À propos, +est-ce vrai que toutes les femmes ont quitté la ville? Une drôle d'idée: +qu'avaient-elles à craindre? + +--Est-ce que les dames françaises ne quitteraient pas Paris si les +Russes y entraient? demanda Pierre. + +--Ah! ah!... répondit le Français en éclatant de rire et en lui tapant +sur l'épaule. Ah! elle est forte, celle-là! Paris... mais Paris, +Paris... + +--Paris est la capitale du monde?» reprit Pierre en achevant la phrase +commencée. + +Les yeux souriants du capitaine se fixèrent sur lui. + +«Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous êtes Russe, j'aurais parié +que vous étiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce... + +--J'ai été à Paris, j'y ai passé plusieurs années, reprit Pierre. + +--Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne connaît pas +Paris est un sauvage. Un Parisien, ça se sent à deux lieues! Paris, +c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...» +S'apercevant que sa conclusion ne répondait pas au début de son +discours, il s'empressa d'ajouter: «Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous +avez été à Paris et vous êtes resté Russe? Eh bien! je ne vous en estime +pas moins.» Sous l'influence du vin et après les quelques jours de +solitude qu'il avait passés en tête-à-tête avec ses sombres méditations, +Pierre ressentait involontairement un véritable plaisir à causer avec ce +gai compagnon. + +«Pour en revenir à vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue idée +d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'armée française est à +Moscou! Quelle chance elles ont manquée, celles-là! Vos moujiks, je ne +dis pas, mais vous autres, gens civilisés, vous devriez nous connaître +mieux que ça. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome, +Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous +aime! Nous sommes bons à connaître.... Et, puis l'Empereur...» Mais +Pierre l'interrompit en répétant: + +«L'Empereur... d'un air triste et embarrassé. Est-ce que l'Empereur...? + +--L'Empereur, c'est la générosité, la clémence, la justice, le génie... +voilà l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me +voyez, j'étais son ennemi il y a encore huit ans. Mon père était comte +et émigré.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoigné! Je n'ai pas +pu résister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la +France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous +faisait une litière de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voilà un +Souverain, et je me suis donné à lui.... Et voilà! Oh oui, mon cher, +c'est le plus grand homme des siècles passés et à venir! + +--Est-il à Moscou? demanda Pierre avec hésitation, du ton d'un coupable. + +--Non, il fera son entrée demain,» répondit le Français en reprenant son +récit[21]. + +Leur entretien fut interrompu à ce moment par un bruit de voix à la +porte cochère et par l'entrée de Morel, qui venait annoncer à son +capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient à mettre leurs +chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de +ce qu'on ne parvenait pas à s'entendre. Ramballe fit aussitôt venir le +maréchal des logis, et lui demanda d'un ton sévère à quel régiment il +appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement déjà occupé. +L'Allemand lui donna le nom de son régiment et celui de son colonel, et +comme il comprenait fort peu le français et pas du tout la dernière +question que Ramballe lui avait adressée, il se lança dans un discours +allemand émaillé de mots d'un français problématique, destiné à +expliquer qu'il était le fourrier du régiment, et que son chef lui avait +ordonné de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue. +Pierre, qui savait l'allemand, leur servit à tous deux d'interprète: le +Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes. + +Lorsque le capitaine, qui était sorti un moment pour donner un ordre, +revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoudé, la tête appuyée sur +la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et +amère que fût pour lui la situation présente, il souffrait +véritablement, non pas de ce que Moscou était pris et de ce que ses +heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant même +de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse. +Quelques verres de bon vin, quelques paroles échangées avec ce bon +garçon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et +concentrée qui l'avait dominé si complètement ces jours derniers, et +dont il avait besoin pour exécuter son projet. Le déguisement, le +poignard étaient prêts. Napoléon faisait son entrée le lendemain; +l'assassinat du «brigand» était un acte aussi utile et aussi héroïque +aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de +l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait +confusément que la force lui manquait, et que toutes ses rêveries de +vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'étaient évanouies en +fumée au contact du premier venu. Le bavardage du Français, qui l'avait +amusé jusque-là, lui devint odieux. Sa démarche, ses gestes, sa +moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents, +tout le froissait: «Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus,» se dit +Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un étrange +sentiment de faiblesse l'enchaînait à sa place: il voulait et ne pouvait +se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se +promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il +souriait à quelque pensée drolatique. + +«Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garçon +s'il en fut, mais... c'est un Allemand.» + +Il s'assit en face de Pierre. + +«À propos, vous savez donc l'allemand, vous?» + +Pierre le regarda sans répondre. + +«Les Allemands sont de fières bêtes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?... +Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer +une petite bouteille.» + +Morel plaça sur la table la bouteille demandée et des bougies, à la +lueur desquelles le capitaine remarqua la figure décomposée de son +compagnon. Poussé par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre. + +«Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous +aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?» + +Pierre lui répondit par un regard affectueux qui exprimait combien il +était sensible à sa sympathie. + +«Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitié +pour vous. En quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi.... C'est à la +vie, à la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine. + +--Merci, lui répondit Pierre. + +--Eh bien, alors je bois à notre amitié,» s'écria le capitaine en +versant deux verres de vin. + +Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple, +lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mélancolie. + +«Oui, mon cher ami, commença-t-il, voilà les caprices de la fortune. Qui +m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de +Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voilà à +Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix +triste et calme d'un homme qui se prépare à entamer un long récit, que +notre nom est l'un des plus anciens de France...» Et le capitaine +raconta à Pierre, avec un naïf laisser-aller frisant la jactance, +l'histoire de ses ancêtres, les principaux événements de son enfance, de +son adolescence et de son âge mûr, sans rien omettre de ses relations +de famille et de parenté: «Mais tout cela, ce n'est que le petit côté de +la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur +Pierre?... Allons, encore un verre!» ajouta-t-il en s'animant. + +Pierre avala le second verre et s'en versa un troisième. + +«Oh! les femmes, les femmes!» ajouta le capitaine, dont les yeux +devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; à +l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquérant, sa jolie +figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient +faire croire à sa véracité. Bien que ses confidences eussent ce +caractère licencieux qui, aux yeux des Français, constitue toute la +poésie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si réelle, et +prêtait tant de séduction aux femmes, qu'il semblait avoir été le seul à +en subir l'attrait. + +Pierre l'écoutait avec curiosité. Il était évident que l'amour, tel que +le Français le comprenait, n'était pas l'amour sensuel que Pierre avait +éprouvé jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il +nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour également méprisées par +Ramballe: «L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre +pour les imbéciles».) Le plus grand charme de l'amour pour lui +consistait en combinaisons étranges et en situations hors nature. + +Le capitaine raconta ainsi le dramatique épisode de la double passion +qu'il avait éprouvée pour une séduisante marquise de trente-cinq ans, +et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutté de +générosité, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mère, qui +avait offert sa fille comme femme à son amant. Ce souvenir, quoique bien +lointain, remuait encore le capitaine. Un second épisode fut celui d'un +mari jouant le rôle de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait +celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur +son séjour en Allemagne, où les maris mangent trop de choucroute et où +les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en +Pologne, dont l'impression était encore toute fraîche dans son coeur, à +en juger par l'expression de sa physionomie animée, lorsqu'il se mit à +décrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauvé +la vie (ce détail revenait à tout propos dans les gasconnades du +capitaine). Ce mari lui avait confié sa ravissante femme, Parisienne de +coeur, dont il était obligé de se séparer pour entrer au service de la +France. Ramballe était sur le point d'être heureux, car la jolie +Polonaise consentait à fuir avec lui, mais, mû par un sentiment +chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: «Je vous +ai sauvé la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!» En citant cette +phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser +l'émotion qui le gagnait. + +Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avança de la +soirée, retrouvait dans sa mémoire, en écoutant avec attention les +récits du capitaine, toute la série de ses souvenirs personnels. Son +amour pour Natacha se représenta tout à coup devant lui en une suite de +tableaux qu'il comparait à ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui +décrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres +détails de sa dernière entrevue avec l'objet de son affection, entrevue +qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune +impression; il l'avait même oubliée, mais aujourd'hui il y trouvait un +côté poétique des plus significatifs: «Pierre Kirilovitch venez ici, je +vous ai reconnu!» Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son +sourire, le petit capuchon de voyage, la mèche de cheveux soulevée par +le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondément. Lorsque le +capitaine eut fini de décrire les charmes de sa Polonaise, il demanda à +Pierre s'il avait sacrifié aussi l'amour au devoir, et s'il avait été +jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tête, et, entraîné +par le besoin de s'épancher, il lui expliqua que sa manière de voir sur +l'amour était toute différente de la sienne; que de toute sa vie il +n'avait aimé qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui +appartenir! + +«Tiens!» fit le capitaine. + +Pierre lui confia comment il l'avait aimée depuis sa plus tendre +enfance, sans oser penser à elle, parce qu'elle était trop jeune, et +qu'il était un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment +depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment, +et la plaçait si haut au-dessus du monde entier et par conséquent de +lui-même, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle. +Pierre s'interrompit à cet endroit de sa confession pour demander au +capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les épaules et +l'engagea à continuer. + +«L'amour platonique! les nuages!...» marmotta-t-il. + +Était-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme +ne connaîtrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena à +lui ouvrir son coeur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout +entière, la langue épaisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta +celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de +sa trahison et de leurs rapports encore si peu définis. Et même, pressé +peu à peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position +dans le monde et jusqu'à son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine +dans ce long récit, ce fut d'apprendre que Pierre était propriétaire à +Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonnés, pour rester en +ville sous un déguisement. + +La nuit, tiède et claire, était déjà fort avancée lorsqu'ils sortirent +ensemble. On apercevait à gauche les premières lueurs de l'incendie qui +devait dévorer Moscou. À droite, très haut dans le ciel, brillait la +nouvelle lune, à laquelle faisait face, à l'autre extrémité de +l'horizon, la lumineuse comète, dont Pierre rattachait, dans son âme, la +mystérieuse apparition à son amour pour Natacha. Ghérassime, la +cuisinière et les deux Français se tenaient devant la porte cochère: on +entendait leurs éclats de rire et le bruit des conversations qu'ils +échangeaient dans deux langues étrangères l'une à l'autre. Leur +attention se portait sur les lueurs qui grandissaient à l'horizon, bien +qu'il n'y eût encore rien de menaçant dans ces flammes si éloignées. En +contemplant le ciel étoilé, la lune, la comète, la clarté de l'incendie, +Pierre éprouva un attendrissement indicible. «Que c'est beau! se +dit-il. Que faut-il de plus?» Mais soudain il se rappela son projet, il +eut un vertige, et il serait infailliblement tombé, s'il ne s'était +retenu à la palissade. Il quitta aussitôt, à pas chancelants, son nouvel +ami, sans même prendre congé de lui, et, rentrant dans sa chambre, il +s'étendit sur le canapé et s'endormit profondément. + + +XXX + + +La lueur du premier incendie du 2 septembre fut aperçue de plusieurs +côtés à la fois, et produisit des effets tout différents sur les +habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forcées de se replier. À +cause des nombreux objets qu'ils avaient oubliés et qu'ils envoyaient +successivement chercher, à cause aussi de l'encombrement de la route, +les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'après-midi; ils furent +donc obligés de coucher à cinq verstes de la ville. Le lendemain, +réveillés assez tard dans la matinée et rencontrant à tout moment de +nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arrivèrent qu'à dix heures du +soir au village de Bolchaïa-Mytichtchi, où la famille et les blessés +s'établirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les +domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers blessés, +soupèrent, donnèrent à manger aux chevaux, et se réunirent dans la rue. +Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Raïevsky; comme il +avait le poignet brisé, et qu'il éprouvait d'intolérables souffrances, +ses gémissements résonnaient d'une façon lugubre dans les ténèbres de +cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait été sa voisine à la +couchée précédente, n'avait pu fermer l'oeil: aussi avait-elle choisi +cette fois une autre isba, pour être plus loin du malheureux blessé. +L'un des domestiques remarqua tout à coup une seconde lueur à l'horizon; +ils avaient déjà aperçu la première et l'avaient attribuée aux cosaques +de Mamonow, qui, d'après eux, auraient mis le feu au village de +Malaïa-Mytichtchi. + +«Regardez donc, camarades, voilà un autre incendie,» dit-il. + +Tous se retournèrent. + +«Mais oui.... On dit que ce sont les cosaques de Mamonow qui ont mis le +feu. + +--Pas du tout, ce n'est pas ce village, c'est plus loin, on dirait que +c'est à Moscou.» + +Deux des domestiques firent le tour de la voiture qui leur masquait +l'horizon, et s'assirent sur le marchepied. + +«C'est plus à gauche... vois-tu la flamme qui se balance?... Ça, mes +amis, c'est à Moscou que ça brûle!» + +Personne ne releva l'observation, et ils continuèrent à regarder ce +nouveau foyer, qui s'étendait de plus en plus. Daniel, le vieux valet de +chambre du comte, s'approcha du groupe et appela Michka. + +«Que regardes-tu, mauvaise tête?... Le comte appellera et il n'y aura +personne.... Va vite ranger ses habits. + +--Mais je suis venu chercher de l'eau. + +--Qu'en pensez-vous, Daniel Térentitch, n'est-ce pas à Moscou?» + +Daniel Térentitch ne répondit rien, et chacun continua à se taire; la +flamme ondulait avec une nouvelle force et gagnait de proche en proche. + +«Que le bon Dieu ait pitié de nous!... Le vent, la sécheresse... dit une +voix. + +--Ah! Seigneur! vois donc comme ça augmente!... On aperçoit même les +corbeaux. Que le Seigneur ait pitié de nous, pauvres pécheurs! + +--N'aie pas peur, on l'éteindra. + +--Qui donc l'éteindra? demanda tout à coup Daniel Térentitch d'une voix +grave et solennelle: oui, c'est bien Moscou qui brûle, mes amis, c'est +elle, notre mère aux murailles blanches.» + +Un sanglot brisa sa voix, et alors, comme si on n'attendait que cette +triste certitude pour comprendre la terrible signification de cette +lueur qui rougissait l'horizon, des prières et des soupirs éclatèrent de +toutes parts. + + +XXXI + + +Le vieux valet de chambre alla prévenir le comte que Moscou brûlait; +celui-ci passa sa robe de chambre, et alla s'assurer du fait, en +compagnie de Sonia et de Mme Schoss, qui ne s'étaient pas encore +déshabillées. Natacha et sa mère restèrent seules dans la chambre. Pétia +les avait quittées le matin même pour s'en aller avec son régiment du +côté de Troïtsk. La comtesse se mit à pleurer à la nouvelle de +l'incendie de Moscou, tandis que Natacha, les yeux fixes, assise sur le +banc, dans le coin des bagages, n'avait fait aucune attention aux +paroles de son père; volontairement elle prêtait l'oreille aux plaintes +du malheureux aide de camp blessé, qui lui parvenaient distinctement, +quoiqu'elle en fût éloignée de trois ou quatre maisons. + +«Ah! l'horrible spectacle! s'écria Sonia en rentrant épouvantée.... Je +crois que tout Moscou brûle... la lueur est énorme... regarde, Natacha, +on la voit d'ici.» + +Natacha se tourna du côté de Sonia sans avoir l'air de la comprendre, et +fixa de nouveau ses yeux dans l'angle du poêle. Elle était tombée dans +cette espèce de léthargie depuis le matin, depuis le moment où Sonia, à +l'étonnement et au grand ennui de la comtesse, avait cru nécessaire de +lui annoncer la présence du prince André parmi les blessés, ainsi que la +gravité de son état. La comtesse s'était emportée contre Sonia comme +elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Celle-ci, tout en larmes, avait +imploré son pardon et redoublait de soins auprès de sa cousine comme +pour effacer sa faute. + +«Vois donc, Natacha, comme ça brûle. + +--Qu'est-ce qui brûle? demanda Natacha.... Ah oui! Moscou!» Et, afin de +se débarrasser de Sonia sans cependant l'offenser, elle avança la tête +vers la fenêtre, et reprit aussitôt sa première position. + +«Mais tu n'as rien vu! + +--J'ai tout vu, au contraire, je t'assure,» dit-elle d'une voix +suppliante, qui semblait demander qu'on la laissât en repos. + +La comtesse et Sonia comprirent que rien en ce moment ne pouvait avoir +d'intérêt pour elle. + +Le comte se retira derrière la cloison et se coucha. La comtesse +s'approcha de sa fille, lui tâta la tête avec le revers de la main, +comme elle avait l'habitude de le faire quand elle était malade, et posa +ses lèvres sur son front, pour voir si elle avait de la fièvre. + +«Tu as froid, lui dit-elle en l'embrassant. Tu trembles, tu devrais te +coucher. + +--Me coucher? Ah oui! je vais me coucher tout à l'heure,» répondit-elle. + +Lorsque Natacha avait appris que le prince André était grièvement blessé +et qu'il voyageait avec eux, elle avait fait questions sur questions +pour savoir comment et quand c'était arrivé, et si elle pouvait le +voir. On lui répondit que c'était impossible, que sa blessure était +grave, mais que sa vie n'était pas en danger. Convaincue alors que, +malgré toutes ses instances, on ne lui répondrait rien de plus, elle +s'était tue et était restée immobile dans le fond de la voiture, comme +elle l'était en ce moment sur le banc, dans le coin de la chambre. À +voir ses yeux grands ouverts et fixes, la comtesse devinait comme elle +en avait fait souvent l'expérience, que sa fille roulait dans sa tête +quelque projet; la décision inconnue qu'elle allait prendre l'inquiétait +au plus haut degré. + +«Natacha, mon enfant, déshabille-toi, viens te coucher sur mon lit.» + +(La comtesse seule en avait un: Mme Schoss et les jeunes filles +couchaient sur du foin.) + +«Non, maman, je me coucherai là, par terre,» répondit Natacha avec un +mouvement d'impatience, et, s'approchant de la fenêtre, elle l'ouvrit. + +Les plaintes du blessé se faisaient toujours entendre; elle passa la +tête hors de la fenêtre, dans l'air humide de la nuit, et sa mère +s'aperçut que sa poitrine était secouée par des sanglots convulsifs. +Natacha savait que celui qui souffrait ainsi n'était pas le prince +André, elle savait aussi que ce dernier était couché dans l'isba +contiguë à la leur, mais ces plaintes incessantes lui arrachaient des +larmes involontaires. La comtesse échangea un regard avec Sonia. + +«Viens, couche-toi, mon enfant, répéta-t-elle en lui touchant +légèrement l'épaule. + +--Oui, tout de suite,» répondit Natacha en se déshabillant à la hâte et +en arrachant, pour aller plus vite, les cordons de ses jupons. + +Après avoir passé sa camisole, elle s'assit par terre sur le lit qui +avait été préparé, et, jetant ses cheveux par-dessus son épaule, elle +commença à les tresser. Tandis que de ses doigts fluets elle défaisait +et refaisait rapidement sa natte, et que sa tête se balançait +machinalement à chacun de ses mouvements, ses yeux, dilatés par la +fièvre, regardaient fixement dans le vague. Sa toilette de nuit achevée, +elle se laissa doucement tomber sur le drap qui recouvrait le foin. + +«Natacha, couche-toi au milieu. + +--Non, reprit-elle, couchez-vous, je reste où je suis...» Et elle +enfouit sa tête dans l'oreiller. + +La comtesse, Sonia et Mme Schoss se déshabillèrent vivement. Bientôt la +pâle clarté d'une veilleuse éclaira seule la chambre: au dehors, +l'incendie du village, situé à deux verstes, illuminait l'horizon; des +clameurs confuses partaient du cabaret voisin et de la rue, tandis que +l'aide de camp continuait à gémir; Natacha écouta longtemps tous ces +bruits, en s'abstenant toutefois de faire le moindre mouvement. Elle +entendit sa mère prier et soupirer, le lit crier sous son poids, le +ronflement sifflant de Mme Schoss, la respiration paisible de Sonia. À +un certain moment, la comtesse appela sa fille, mais Natacha ne lui +répondit pas. + +«Maman, je crois qu'elle dort,» dit tout bas Sonia. + +La comtesse l'appela encore après quelques minutes de silence, mais +cette fois Sonia ne répondit plus, et bientôt après Natacha put +reconnaître à la respiration égale de sa mère, qu'elle s'était endormie. +Elle ne bougea pas, quoique son petit pied nu, qui sortait de temps à +autre de dessous le drap, frissonnât au contact froid du plancher. Le +cri strident du grillon se fit entendre dans les fissures des poutres: +il semblait de veiller, alors que tout le monde dormait. Un coq chanta +dans le lointain; un autre lui répondit tout à côté, les cris cessèrent +dans le cabaret, mais les plaintes du blessé ne cessèrent pas. + +Dès que Natacha avait su que le prince André les suivait, elle avait +résolu d'avoir une entrevue avec lui; tout en la jugeant indispensable, +elle pressentait qu'elle serait pénible. L'espérance de le voir l'avait +soutenue toute la journée, mais, le moment venu, une terreur sans nom +s'empara d'elle. Était-il défiguré ou tel qu'elle se figurait le blessé +dont les gémissements la poursuivaient? Oui, ce devait être ainsi, car +dans son imagination ces cris déchirants se confondaient avec l'image du +prince André. Natacha se souleva. + +«Sonia, tu dors? Maman?» murmura-t-elle. + +Pas de réponse. Elle se leva alors tout doucement, se signa et, posant +légèrement sur le plancher son pied cambré et flexible, elle glissa sur +les planches malpropres, qui crièrent sous sa pression, et s'élança avec +l'agilité d'un jeune chat jusqu'à la porte, où elle se cramponna au +loquet. Il lui semblait que les cloisons de l'isba retentissaient de +coups frappés en mesure, tandis que c'était son pauvre coeur qui battait +à se rompre, de frayeur et d'amour. Elle ouvrit la porte, franchît le +seuil, et toucha de la plante du pied le sol humide de l'entrée couverte +qui séparait les deux maisons. La sensation du froid la ranima, elle +effleura de son pied déchaussé un homme qui dormait, et ouvrit la porte +de l'isba où couchait le prince André. Il y faisait sombre derrière le +lit placé dans un angle, et sur lequel se dessinait une forme vague, +brûlait sur un banc une chandelle, dont le suif, en coulant, avait formé +à l'entour comme un chaperon. Lorsqu'elle entrevit devant elle cette +forme indécise, dont les pieds relevés sous la couverture lui parurent +être les épaules, elle crut voir quelque chose de si monstrueux, qu'elle +s'arrêta épouvantée, mais elle avança, poussée par une force +irrésistible. Marchant avec précaution, elle arriva au milieu de l'isba, +qui était encombrée d'effets de toute sorte; dans le coin, au-dessous +des images, un homme était étendu sur un banc, c'était Timokhine, +également blessé à Borodino; le docteur et le valet de chambre étaient +couchés par terre. Le valet de chambre se souleva en murmurant quelques +mots. Timokhine, souffrant d'une blessure au pied, ne dormait pas et +fixait ses yeux écarquillés sur l'étrange apparition de la jeune fille +en camisole et en bonnet de nuit. Les quelques paroles indistinctes et +effrayées qu'il prononça: «Qu'y a-t-il? Qui va là?» firent presser le +pas à Natacha, et elle se trouva levant l'objet qui causait son +épouvante. Quelque terrible que pût être l'aspect de ce corps, il +fallait qu'elle le vît. En ce moment, une lumière plus vive jaillit de +la chandelle fumeuse, et elle aperçut distinctement le prince André, les +mains étendues sur la couverture, tel qu'elle l'avait toujours connu. +Cependant son teint animé par la fièvre, ses yeux brillants fixés sur +elle avec exaltation, son cou délicat comme celui d'un enfant, +ressortant du col rabattu de la chemise, lui donnaient une apparence de +jeunesse et de candeur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle l'approcha +vivement de lui, et d'un mouvement rapide, souple et gracieux elle se +jeta à genoux. Il sourit et lui tendit la main. + + +XXXII + + + +Sept jours avaient passé sur la tête du prince André depuis qu'il était +revenu à lui dans l'ambulance après l'opération. La fièvre et +l'inflammation des intestins, qui avaient été déchirés par un éclat +d'obus, devaient, au dire du médecin, l'emporter en rien de temps; aussi +ce dernier fut-il tout surpris de le voir, le septième jour, manger avec +plaisir quelques bouchées de pain, et d'avoir à constater une diminution +de l'état inflammatoire. Le prince André avait complètement repris +connaissance. La nuit qui suivit le départ de Moscou était accablante, +et on l'avait laissé dans sa calèche; une fois arrivé au village, le +blessé avait lui-même demandé à être porté dans une maison, et à boire +du thé, mais la souffrance que lui avait fait éprouver le court trajet +de la voiture à l'isba avait provoqué chez lui un nouvel évanouissement. +Lorsqu'on l'eut couché sur son lit de camp, il resta longtemps +immobile, les yeux fermés..., puis il les ouvrit et redemanda du thé. +Il se souvenait des moindres détails de la vie, ce qui étonna le +docteur: il lui tâta le pouls et le trouva plus régulier, à son grand +regret; car il savait par expérience que le prince André était +irrévocablement condamné: la prolongation de ses jours ne pouvait que +lui causer de nouvelles et atroces douleurs, dont le terme serait quand +même la mort. On lui apporta un verre de thé, qu'il but avec avidité, +pendant que ses yeux brillants, toujours fixés sur la porte, essayaient +de ressaisir un souvenir confus: + +«Je n'en veux plus. Timokhine est-il là?» + +Celui-ci se traîna jusqu'à lui sur son banc. + +«Me voici, Excellence. + +--Comment va ta blessure? + +--La mienne? oh! ce n'est rien; mais vous, comment vous sentez-vous?» + +Le prince André resta pensif, comme s'il cherchait à trouver ce qu'il +voulait dire. + +«Me pourrait-on me procurer un livre? demanda-t-il. + +--Quel livre? + +--L'Évangile, je ne l'ai pas.» + +Le docteur lui promit un Évangile et le questionna sur son état. Ses +réponses, faites à contre-coeur, étaient tout à fait lucides. Il demanda +qu'on lui glissât un petit coussin sous les reins pour alléger ses +angoisses. Le docteur et le valet de chambre soulevèrent un pan du +manteau qui le couvrait et examinèrent l'horrible plaie, dont l'odeur +fétide leur soulevait le coeur. Cette inspection mécontenta le docteur: +il refit le pansement, retourna le malade, qui s'évanouit de nouveau, et +le délire le reprit; il insistait pour qu'on lui apportât le livre et +qu'on le plaçât sous lui. + +«Qu'est-ce que cela vous coûte? répéta-t-il d'une voix plaintive: +donnez-le-moi, mettez-le là, ne fût-ce que pour un instant.» + +Le docteur sortit de la chambre pour se laver les mains. + +«Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau, comment +peut-il supporter cette atroce douleur!» + +Pour la première fois, le prince André avait repris ses sens, retrouvé +ses souvenirs, et compris son état, au moment où sa calèche s'était +arrêtée au village de Mytichtchi; mais, la souffrance occasionnée par +son transport dans l'isba ayant de nouveau troublé ses idées, elles ne +s'éclaircirent que lorsqu'on lui eut donné du thé; sa mémoire lui +retraça alors les derniers incidents par lesquels il avait passé, et il +se souvint surtout des mirages de félicité mensongère qu'il avait +entrevus à l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endurées +par l'homme qu'il détestait. Les mêmes pensées confuses et indécises +s'emparèrent de nouveau de son coeur, l'impression d'un bonheur +ineffable le pénétra, et il sentait qu'il ne trouverait le bonheur que +dans cet Évangile qu'il réclamait avec tant d'insistance. Les douleurs +du pansement, et les mouvements qu'il fut obligé de faire en changeant +de position, provoquèrent un nouvel évanouissement, et il ne reprit +connaissance que vers le milieu de la nuit. Tous dormaient autour de +lui. Il entendait le cri-cri du grillon de l'isba voisine; une voix +avinée chantait dans la rue; les blattes couraient en bruissant sur la +table, sur les images, sur les cloisons, et une grosse mouche se +heurtait en bourdonnant à la chandelle qui coulait. + +L'homme en bonne santé a la faculté de réfléchir, de sentir, se souvenir +de mille choses à la fois, comme de choisir certaines pensées et +certains faits, sur lesquels il fixe de préférence son attention. Il +sait, au besoin, s'arracher à une occupation profonde, pour accueillir +poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses +réflexions; mais l'âme du prince André n'était pas dans cet état normal. +Bien que ses forces morales fussent devenues plus actives et plus +pénétrantes que par le passé, elles agissaient cependant sans la +participation de sa volonté. Les idées et les visions les plus diverses +envahissaient tour à tour son esprit: pendant quelques minutes sa pensée +travaillait avec une précision et une profondeur qu'elle n'aurait jamais +eues s'il avait été valide, et tout à coup des images fantastiques et +imprévues brisaient impitoyablement le tissu de ce travail, que sa +faiblesse l'empêchait de rendre. + +«Oui, un bonheur nouveau s'est révélé à moi, pensait-il plongeant son +regard brillant de fièvre dans la pénombre de la tranquille isba, un +bonheur que rien ne saurait désormais m'enlever, un bonheur indépendant +de toute influence matérielle: celui de l'âme seule, celui de l'amour! +Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux +hommes. D'où vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils...» +Soudain le fil de ses idées se rompit, et (était-ce délire ou réalité?) +il crut entendre une voix qui chantonnait sans trêve à son oreille. + +À ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un +édifice de fines aiguilles et de légers copeaux, et il essayait, en +conservant avec soin son équilibre, d'arrêter la chute de cette +construction aérienne, qui disparaissait de temps à autre pour s'élever +de nouveau au rythme, cadencé de cet indéfinissable murmure. «Elle +s'élève, je la vois!» se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il +apercevait, par échappée, la flamme rouge de la chandelle à demi +consumée et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le +plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son +oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brûlait +comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le +heurtant de son aile, elle ne faisait pas écrouler l'étrange édifice +d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et là-bas, +près de la porte quelle était cette forme menaçante, ce sphinx immobile +qui lui aussi, l'étouffait?... «N'est-ce pas plutôt un morceau de linge +blanc qu'on a laissé sur la table? Mais pourquoi alors tout s'étend-il +et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette même voix qui +chante en mesure?» reprenait avec angoisse le malheureux blessé..., et +tout à coup ses pensées et ses sensations lui revenaient plus nettes et +plus puissantes que jamais. + +«Oui, oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai +éprouvé pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes côtés +mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé quand même!... C'est l'essence +même de l'âme, qui ne s'en tient pas à un seul objet d'affection, c'est +ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis, +aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses +manifestations!... Aimer un être qui nous est cher, c'est de l'amour +humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!... +C'était là la cause de ma joie, lorsque j'ai découvert que j'aimais cet +homme.... Mais où est-il? Vit-il encore! L'amour humain dégénère en +haine, mais l'amour divin est éternel!... Combien de gens n'ai-je pas +haï dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aimée et le plus +détestée?... Et il revit Natacha, non plus avec le cortège de ses +charmes extérieurs: c'était dans son âme qu'il pénétrait, c'était son +âme dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir; +c'était sa cruauté, à lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec +elle.... «Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une +fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe!» Et son +imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et +de réalités où il entrevoyait, comme dans un nuage, l'édifice qui +s'élevait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brûlait +entourée de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait près de la +porte. + +À ce moment il entendit un léger bruit, il aspira un courant d'air +frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le +seuil de l'isba: son visage était pâle et ses yeux brillaient comme ceux +de Natacha. «Oh! que ce délire me fatigue!» se disait le prince André en +essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision était +toujours là, elle s'avançait, elle semblait réelle! Le prince André fit +un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait, +mais le délire était toujours le plus fort. Le susurrement de la voix +continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine, +et l'étrange figure le regardait toujours. Réunissant toutes ses forces +pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tintèrent, sa +vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui, +Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les êtres il désirait +aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui être révélé, était là, +à genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en éprouva aucune +surprise, mais un sentiment ineffable de bien-être. Natacha, terrifiée, +n'osait bouger; elle cherchait à étouffer ses sanglots, un léger +tremblement agitait son pâle visage. + +Le prince André poussa un soupir d'allégement, sourit et lui tendit la +main. + +«Vous? dit-il.... Quel bonheur!» + +Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant délicatement la +main, la baisa en l'effleurant à peine de ses lèvres. + +«Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tête. Pardonnez-moi! + +--Je vous aime, dit-il. + +--Pardonnez-moi! + +--Que dois-je vous pardonner? + +--Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un +pénible effort. + +--Je t'aime mieux qu'auparavant,» répondit le prince André en lui +prenant la tête pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur +lui à travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de +compassion. + +Les traits pâles et amaigris de Natacha, ses lèvres gonflées par +l'émotion, lui ôtaient en ce moment toute beauté, mais le prince André +ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants. + +Pierre, le valet de chambre, qui venait de se réveiller, secoua le +docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'était +passé, et cherchait à se dissimuler de son mieux dans ses draps. + +«Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant à moitié. +Veuillez vous retirer, mademoiselle.» + +Au même instant la femme de chambre, envoyée par la comtesse pour +chercher sa fille, frappa à la porte. Comme une somnambule qui serait +réveillée en sursaut, Natacha sortit et rentrée chez elle, tomba en +sanglotant sur son lit. + +À dater de ce jour, à chaque halte, à chaque étape de leur long voyage, +Natacha se rendait auprès de Bolkonsky, et le docteur était forcé +d'avouer qu'il ne s'attendait pas à rencontrer chez une jeune fille +autant de fermeté et d'intelligence dans les soins à donner à un blessé. +Quelque terrible que fût pour la comtesse la pensée de voir mourir le +prince André entre les mains de sa fille, selon les prévisions trop +fondées du médecin, elle n'eut pas le courage de résister à sa volonté. +Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances, +rétabli leurs premières relations, mais la question de vie et de mort +suspendue sur la tête du prince André l'était également au-dessus de la +Russie et écartait toute autre préoccupation. + + + +XXXIII + + +Le 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal à la tête; ses habits, +qu'il n'avait pas quittés, lui pesaient sur le corps, et il sentait +confusément qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte +honteux était son épanchement avec le capitaine Ramballe. La pendule +marquait onze heures, le temps était sombre au dehors; il se leva, se +frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Ghérassime avait remis +sur le bureau, il se rappela enfin où il se trouvait et ce qui devait +avoir lieu ce jour-là: «Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car +«il» ne fera probablement son entrée qu'à midi. Pierre ne se donnait +même plus le loisir de penser à ce qu'il avait à faire, il se dépêchait +d'agir. Il donna un léger coup de main à ses vêtements, saisit le +pistolet, et il se disposait à sortir, lorsque pour la première fois il +se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa +ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la déguiser dans les plis de son +large caftan, enfin il avait oublié de la charger. «Dans ce cas un +poignard fera mieux l'affaire,» se dit-il, bien qu'il eût plus d'une +fois blâmé l'étudiant allemand qui, en 1809, avait tenté de poignarder +Napoléon; alors il prit le poignard qu'il avait acheté en même temps que +le pistolet, quoiqu'il fût tout ébréché, et le glissa sous son gilet. On +aurait dit qu'il avait hâte, non d'exécuter son projet, mais de se +prouver à lui-même qu'il n'y avait pas renoncé. Serrant ensuite sa +ceinture autour lui, enfonçant son bonnet sur ses yeux, il traversa le +corridor en s'efforçant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la +rue, sans avoir rencontré le capitaine. + +L'incendie, qui la veille l'avait laissé si indifférent, s'était +rapidement étendu pendant la nuit. Moscou brûlait sur plusieurs points à +la fois. Le Gostinnoï-Dvor, la Povarskaïa, les barques sur la rivière, +les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, étaient en flammes. Pierre +se dirigeait par l'Arbatskaïa vers l'église de Saint-Nicolas: c'était +l'endroit où depuis longtemps il s'était promis d'accomplir le grand +acte qu'il préméditait. La plupart des maisons avaient leurs fenêtres et +leurs portes fermées et clouées. Les rues et les ruelles étaient +désertes. L'air était imprégné d'une odeur de brûlé et de fumée. De +temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effarés et des +Français, à tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la +chaussée. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosité: sa +carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentrée de sa +figure, les intriguaient, et les Russes eux-mêmes l'examinaient +attentivement, sans parvenir à comprendre à quelle classe de la société +il appartenait. Les Français, habitués à être un objet d'étonnement ou +de frayeur pour les indigènes, le suivaient gaiement avec des yeux +surpris, car il ne faisait aucune attention à eux. Devant la porte +cochère d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ingéniaient à +s'expliquer avec des Russes sans parvenir à se faire comprendre, +l'arrêtèrent pour lui demander s'il parlait Français. Il secoua +négativement la tête et poursuivit son chemin. Plus loin, une +sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut +seulement à un second: «Au large!» crié d'une voix menaçante et au bruit +du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la nécessité de passer +de l'autre côté de la rue. Tout entier à son sinistre projet, et à la +crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit précédente, il +ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre détermination n'était +pas destinée à aboutir; alors même qu'il n'en aurait pas été empêché en +chemin, l'exécution de son plan était devenue impossible, par la raison +toute simple que Napoléon était déjà depuis quelques heures dans le +palais impérial du Kremlin. À ce même moment, assis dans le cabinet du +Tsar, et de fort méchante humeur, il donnait des ordres et prenait des +mesures pour arrêter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants. +Pierre ignorait ce fait: absorbé par son idée fixe, et préoccupé, comme +tous les entêtés qui entreprennent une chose impossible, il se +tourmentait, non des difficultés d'exécution, mais de la défaillance +qui, en s'emparant de lui au moment décisif, paralyserait son action et +lui enlèverait toute estime de lui-même. Il continuait néanmoins +d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout +droit à la Povarskaïa. Plus il avançait, plus la fumée devenait +épaisse; il commençait à sentir la chaleur de l'incendie, dont les +langues de feu s'élançaient au-dessus des maisons voisines. Les rues se +remplissaient d'une foule agitée. Pierre commençait à comprendre qu'il +se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se +rendait pas compte encore du véritable état des choses. Tout en suivant +un chemin battu à travers une grande place déserte, qui touchait d'un +côté à la Povarskaïa et longeait de l'autre les jardins d'un riche +propriétaire, il entendit tout à coup à ses côtés le cri désespéré d'une +femme; il s'arrêta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la tête. + +À quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des édredons, des +samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en désordre sur +l'herbe desséchée et poudreuse; accroupie à côté des caisses, une jeune +femme maigre, avec de longues dents proéminentes, enveloppée d'un +manteau noir, et la tête couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en +pleurant à chaudes larmes. Deux petites filles de dix à douze ans, pâles +et terrifiées comme elle, vêtues de misérables jupons et de manteaux à +l'avenant, regardaient leur mère avec stupeur, tandis qu'un petit garçon +de sept ans, coiffé d'une casquette beaucoup trop grande pour lui, +pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service +apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait +défait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poignées les +cheveux roussis. Un homme aux larges épaules, avec des favoris arrondis, +des mèches de cheveux soigneusement lissés sur les tempes et en petit +uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible à +chercher des vêtements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant +passer près d'elle, la femme se précipita aux genoux de Pierre. + +«Oh! mon père! Oh! fidèle chrétien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi! +disait-elle à travers ses sanglots.... Ma fille, ma dernière petite +fille, a été brûlée!... Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai +chérie, que je t'ai... + +--Assez, assez Marie Nicolaïevna, lui dit son mari d'un ton calme; il +semblait tenir à se justifier devant l'étranger. Notre soeur l'aura sans +doute emportée, c'est sûr. + +--Monstre! coeur de pierre! s'écria la femme avec colère en cessant de +pleurer. Tu n'as même pas un coeur pour ton enfant! Un autre l'aurait +retirée des flammes.... Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un père!... +De grâce, continuait-elle en se tournant vers Pierre, écoutez-moi; le +feu a passé chez nous de la maison voisine; cette fille que voilà s'est +écriée: ça brûle!... On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on +est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez +de sauvé... cette image et notre lit de noce, tout le reste a péri!... +Tout à coup je m'aperçois que Katia n'est plus là!... Oh! mon enfant, +mon enfant qui a été brûlée! + +--Mais où donc est-elle restée? demanda Pierre, et l'expression +sympathique de sa figure fit comprendre à la femme qu'elle avait trouvé +en lui aide et secours. + +--Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la mère, sois mon bienfaiteur.... +Aniska, va, petite misérable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant +sa grande bouche et en montrant ses longues dents. + +--Viens, viens, je ferai mon possible,» dit Pierre en se hâtant. + +La petite domestique sortit de derrière la caisse, arrangea ses cheveux, +soupira et prit par le sentier. Pierre, tout prêt à l'action, se sentit +réveillé comme après une longue léthargie; il releva la tête, ses yeux +brillaient et il suivit à grands pas la jeune fille, qui le conduisit à +la Povarskaïa. Les maisons se dérobaient derrière un nuage de fumée +noire que perçaient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule +énorme, se pressait autour de l'incendie. Un général français se tenait +au milieu de la rue et parlait à ceux qui l'entouraient. Pierre, guidé +par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arrêtèrent. + +«On ne passe pas! + +--Ici, ici, petit oncle, s'écria la fillette; nous traverserons la +ruelle, venez!» + +Pierre se retourna en faisant de grandes enjambées pour la rejoindre: +elle prit à gauche, dépassa trois maisons, et entra par la porte cochère +de la quatrième: + +«C'est ici, là, tout près!» + +Traversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arrêtant sur le +seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui était toute en flammes. Une +muraille s'était déjà effondrée, l'autre brûlait encore, et le feu +s'élançait par toutes les ouvertures, par les fenêtres, par le toit. +Pierre s'arrêta involontairement, suffoqué par la chaleur. + +«Laquelle de ces maisons est la vôtre? + +--Celle-là, celle-là! hurla l'enfant. C'est là que nous demeurions.... +Et tu es brûlée, notre trésor adoré, Katia, ma demoiselle bien-aimée,» +recommença à crier Aniska, se croyant obligée, à la vue de l'incendie, +de faire preuve de ses sentiments. + +Pierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit +quelques pas en arrière et se trouva en face d'une maison plus grande, +dont le toit flambait d'un seul côté. Quelques Français s'agitaient +alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient là; +néanmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son +sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils +pillaient, mais cette pensée ne fit que traverser son esprit. Le +craquement des murailles et des plafonds qui s'écroulaient, le +sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de +fumée traversés par des pluies d'étincelles et des gerbes de feu qui +semblaient lécher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la +rapidité des mouvements qu'il était obligé de faire, tout provoqua chez +Pierre la surexcitation que font éprouver habituellement ces désastres. +L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussitôt délivré des +pensées dont il était obsédé. Jeune, résolu et alerte, il fit le tour de +la petite maison qui brûlait; au moment d'y entrer, il fut arrêté par +des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd +qui tomba avec bruit à ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Français +qui venaient de jeter par la fenêtre une commode remplie d'objets en +métal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approchèrent +aussitôt. + +«Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-là? s'écria l'un d'eux avec colère. + +--Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre.... N'avez-vous pas vu +un enfant? + +--Qu'est-ce qu'il chante donc?... Va te promener! crièrent plusieurs +voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlevât sa part +de l'argenterie et des bronzes qui étaient dans la commode, s'avança +d'un air menaçant. + +--Un enfant? s'écria un Français de l'étage supérieur.... J'ai entendu +piailler dans le jardin. C'est peut-être son moutard, à ce bonhomme.... +Faut être humain, voyez-vous... + +--Où est-il? où est-il? demandait Pierre. + +--Par ici, par ici, répondit le Français en lui indiquant le jardin +derrière la maison.... Attendez, je vais descendre.» + +En effet, une seconde plus tard, un Français, en bras de chemise, sauta +par la fenêtre du rez-de-chaussée, donna à Pierre une tape sur l'épaule +et courut avec lui au jardin. + +«Dépêchez-vous, vous autres, cria-t-il à ses camarades, il commence à +faire chaud!... et, s'élançant dans l'allée sablée, il tira Pierre par +la manche, et lui montra un paquet posé sur un banc. + +C'était une petite fille de trois ans, en robe de percale rose. + +«Voilà votre moutard... une petite fille, tant mieux!... Au revoir, mon +gros.... Faut être humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous...» Et +le Français rejoignit ses compagnons. + +Pierre, essoufflé, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi pâle +et aussi laide que sa mère, poussa un cri désespéré à sa vue et +s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle +hurlait avec colère et essayait avec ses petites mains de s'arracher à +l'étreinte de Pierre, qu'elle mordait à belles dents. Cet attouchement, +qui ressemblait à celui d'un petit animal, lui causa une telle +répulsion, qu'il fut obligé de se dominer pour ne pas jeter là l'enfant, +et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout à coup dans +l'impossibilité de suivre le même chemin. Aniska avait disparu, et, +partagé entre le dégoût et la compassion, il se vit contraint, tout en +serrant contre lui la petite fille qui continuait à se débattre comme un +beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre +issue. + + +XXXIV + + +Lorsque Pierre, après plusieurs détours à travers cours et ruelles, +déboucha avec son fardeau au coin de la Povarskaïa et du jardin +Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et +d'objets empilés sur cette place jusqu'alors déserte. Sans compter les +familles russes qui s'y réfugiaient avec tout leur avoir, on y voyait +encore un grand nombre de soldats français de différentes armes. Il n'y +fit aucune attention et chercha avec inquiétude les parents de l'enfant +pour la leur rendre, et pour aller au besoin opérer ensuite quelque +autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'étaient peu à peu +calmés, se cramponnait à son caftan, et, se blottissant dans ses bras +comme une bête sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouchés, +tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait +intéressé par cette petite figure pâle et maladive, mais il avait beau +chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas à découvrir +ni l'employé ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se portèrent +involontairement sur une famille arménienne ou géorgienne, composée d'un +vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement +habillé, d'une vieille matrone de même origine et d'une toute jeune +femme, dont les sourcils arqués fins et noirs comme une aile de corbeau, +le teint d'une couleur mate et les traits réguliers et impassibles, +faisaient ressortir l'admirable beauté. Assise, sur de grands ballots, +derrière la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant à chacun +d'eux, enveloppée d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie +violette sur la tête, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en +amandes et ses longs cils baissés vers la terre, à une plante délicate +des pays chauds jetée sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle +et qu'elle craignait pour sa beauté. Pierre la regarda à plusieurs +reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser +d'un coup d'oeil toute la place, et ne tarda pas, avec l'étrange +tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras, à attirer +l'attention de quelques groupes qui l'entourèrent en lui demandant: + +«Ayez-vous perdu quelqu'un? + +--Êtes-vous un noble?... À qui est l'enfant?» + +Pierre répondit que la petite fille appartenait à une femme qu'il avait +vue ici même tout à l'heure et qui était couverte d'un manteau noir et +entourée de ses trois enfants. + +«Ne pouvait-on lui dire où elle était allée? + +--Ce doit être les Anférow, dit un vieux diacre en s'adressant à sa +voisine.... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous, répéta le vieux +diacre d'une voix profonde. + +--Où sont les Anférow? reprit la femme. + +--Ils sont partis de bon matin.... C'est peut-être Marie Nicolaïevna, +peut-être aussi les Ivanow? + +--Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicolaïevna est une dame, +reprit une voix. + +--Vous devez la connaître, dit Pierre: une femme maigre, qui a de +longues dents. + +--Mais alors c'est Marie Nicolaïevna. Ils se sont enfuis dans le jardin +lorsque les loups sont arrivés. + +--Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous! répéta le diacre. + +--Allez de ce côté, vous les trouverez, c'est elle, bien sûr! Elle +pleurait, elle pleurait.... Allez, vous les trouverez.» + +Mais Pierre n'écoutait plus la paysanne qui lui parlait; car il était +occupé de la scène qui se passait entre deux soldats français et la +famille arménienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote +gros-bleu serrée autour de sa taille par une corde, et un bonnet de +police sur la tête, avait saisi par les pieds le vieillard, qui +s'empressait d'ôter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, très +lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se +composait d'un pantalon bleu passé dans de grandes bottes et d'une +capote de drap; planté devant l'Arménienne, les mains dans ses poches, +il la regardait silencieusement. + +«Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!... Tu entends,» dit Pierre à +l'une des femmes, en déposant la fillette à terre et en se retournant du +côté des Arméniens. + +Le vieillard était pieds nus, et le petit Français, qui s'était emparé +de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre +homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un +coup d'oeil; son attention était toute concentrée sur l'autre Français, +qui s'était rapproché de la jeune femme, et lui avait passé la main +autour du cou. La belle Arménienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu +encore le temps de franchir les quelques pas qui le séparaient d'elle, +et déjà le maraudeur lui avait arraché le collier qu'elle portait, et la +jeune femme, réveillée de sa torpeur, poussait des cris déchirants. + +«Laissez cette femme!» s'écria Pierre, furieux, en secouant le soldat +par les épaules; le soldat tomba, et, se relevant aussitôt, s'enfuit à +toutes jambes. + +Son camarade, jetant à terre les bottes qu'il tenait à la main, tira son +sabre et marcha droit sur Pierre: + +«Voyons, pas de bêtises,» dit-il. + +Pierre, en proie à un de ces accès de colère qui décuplaient ses forces +et lui ôtaient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna +un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une volée de coups de +poing. La foule était en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la +place déboucha une patrouille de lanciers, qui arrivèrent au trot et +entourèrent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose, +c'est qu'il frappait à coups redoublés, qu'on le battait à son tour, +qu'on lui liait les mains, et il se vit entouré de soldats qui +fouillaient dans ses poches. + +«Il a un poignard, lieutenant!» + +Ce furent les premiers mots qu'il entendit distinctement. + +«Ah! une arme! reprit l'officier.... C'est bon, vous direz tout cela au +conseil de guerre... + +--Parlez-vous français, vous?» + +Pierre, les yeux injectés de sang, ne répondit rien; il avait sans doute +l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre +lanciers vinrent se placer à ses côtés. + +«Parlez-vous français? répéta l'officier en se tenant à distance.... +Appelez l'interprète!» + +Un petit homme en habit civil sortit de derrière les rangs. Pierre le +reconnut aussitôt pour un commis français qu'il avait vu dans un magasin +de Moscou. + +«Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interprète en examinant +Pierre. + +--Ce doit être l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui +qui il est. + +--Qui es-tu? dit l'interprète. Ton devoir est de répondre à l'autorité. + +--Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi, +dit tout à coup Pierre en français. + +--Ah! ah! s'écria l'officier en fronçant le sourcil.... Marchons!» + +Un groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la +femme à qui il l'avait confiée, s'était rapproché des militaires. + +«Où donc te mène-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant +si elle n'est pas à eux? + +--Que veut cette femme?» demanda l'officier. + +La surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes à la vue de la +fillette qu'il avait sauvée. + +«Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des +flammes.» Et, ne sachant lui-même pourquoi il avait débité ce mensonge +inutile, il se mit à marcher entre les quatre lanciers chargés de le +garder. + +Cette patrouille avait été envoyée, ainsi que beaucoup d'autres, sur +l'ordre de Durosnel, pour arrêter le pillage et mettre la main sur les +incendiaires qui, au dire des chefs militaires français, mettaient le +feu à Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient +trouvé qu'un boutiquier, deux séminaristes, un paysan, un domestique et +quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus +de soupçons; aussi, lorsqu'ils furent amenés dans la maison où était +établi le corps de garde, fut-il placé dans une chambre à part et soumis +à une rigoureuse surveillance. + + + + +CHAPITRE III + +I + + +À la même époque, une lutte acharnée, à laquelle se mêlaient comme +d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes +sphères de Saint-Pétersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis +de la France, de l'Impératrice mère et du césarévitch, pendant que la +vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque +se trouvait au milieu de ce courant de rivalités et de compétitions de +toutes sortes, il était difficile, sinon impossible, de se rendre un +compte exact de la situation critique de la Russie: c'étaient toujours +les mêmes cérémonies officielles, les mêmes bals, le même théâtre +français, les mêmes mesquins intérêts de service. Tout au plus, de temps +à autre, causait-on à voix basse de la conduite si différente tenue par +les deux Impératrices dans ces graves circonstances. Tandis que +l'Impératrice mère, dans la pensée de sauvegarder les divers +établissements placés sous son patronage, avait pris déjà toutes les +mesures nécessaires pour le transfert des instituts à Kazan, et fait +emballer tout ce qui leur appartenait: l'Impératrice Élisabeth, avec son +patriotisme accoutumé, avait répondu aux demandes d'instructions venues +de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant +spécialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre à donner à cet +égard; mais que, quant à elle personnellement, elle serait la dernière à +quitter Pétersbourg! + +Le 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, Mlle Schérer donnait +une petite soirée, dont le bouquet devait être la lecture d'une lettre +adressée par le métropolite à l'Empereur, à propos de l'envoi qu'il lui +faisait d'une image de saint Serge. Cette épître passait pour un +chef-d'oeuvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince +Basile, qui se flattait d'être un lecteur hors ligne (il lui arrivait +parfois de lire chez l'Impératrice), devait en donner connaissance. Son +talent consistait à hausser la voix et à passer du grave au doux, sans +tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme +tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la +soirée devait réunir quelques personnages influents, et l'on s'était +promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient à +fréquenter le théâtre français. Il y avait déjà beaucoup de monde dans +le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore apparaître +ceux dont elle jugeait la présence nécessaire pour que l'on pût +commencer la lecture. + +La nouvelle qui faisait ce jour-là les frais de la conversation était la +maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait +de prendre part aux réunions dont elle faisait l'ornement habituel, ne +recevait personne, et, au lieu de se confier à une célébrité de la +ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la +traitait au moyen d'un remède nouveau et complètement inconnu. Il était +plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de +l'embarras où elle se trouvait d'épouser deux maris à la fois, et que le +traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse +situation; mais, en présence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever +cette question délicate, ou y faire la moindre allusion. + +«On dit la pauvre comtesse très mal: le médecin parle d'une angine[22]! + +--L'angine? Mais c'est une maladie terrible! + +--Bah!... Savez-vous que, grâce à l'angine, les deux rivaux sont +réconciliés?... Le vieux comte est touchant, à ce qu'il paraît. Il a +pleuré comme un enfant quand le médecin lui a appris que le cas était +grave! + +--Oh! ce serait une grande perte!... C'est une femme ravissante! + +--Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoyé prendre de ses +nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux.... Oh oui! c'est la +plus charmante femme du monde, répliqua Anna Pavlovna en souriant de son +propre enthousiasme. Nous appartenons à des camps différents, mais cela +ne m'empêche pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle mérite.... +Elle est si malheureuse!...» + +Un jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin +du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire +observer que le charlatan italien était bien capable d'administrer à sa +malade des remèdes dangereux. + +«Vos informations peuvent être meilleures que les miennes, dit Mlle +Schérer en prenant à partie le jeune homme, mais je sais de bonne source +que ce médecin est un homme très savant et très habile. C'est le médecin +particulier de la reine d'Espagne!» + +Lui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du côté de Bilibine, qui +était en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens. + +«Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document +diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par +Wittgenstein, le héros de Pétropol (ainsi qu'on l'appelait à +Pétersbourg). + +--Qu'est-ce donc?» lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de +provoquer un silence qui lui permît de répéter le mot qu'elle +connaissait déjà. + +Il s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la +dépêche qu'il avait du reste composée lui-même: «L'Empereur renvoie les +drapeaux autrichiens, drapeaux amis égarés qu'il a trouvés hors de la +route[23]. + +--Charmant, charmant! dit le prince Basile. + +--C'est peut-être la route de Varsovie,» dit tout haut le prince +Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient +aucun sens. Il répondit à cet étonnement général par un air d'aimable +satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait +dit, mais il avait remarqué, dans sa carrière diplomatique, que des +phrases prononcées de cette façon passaient parfois pour très +spirituelles; aussi avait-il à tout hasard jeté les premiers mots qui +s'étaient trouvés au bout de sa langue, en se disant: «Il en sortira +peut-être quelque chose de très bien; dans le cas contraire, il se +trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti.» Le pénible silence qui +suivit son mot fut interrompu par l'entrée de la personne «qui manquait +de patriotisme», et qu'Anna Pavlovna se disposait à ramener à de +meilleurs sentiments, menaçant gracieusement du doigt le prince +Hippolyte, elle invita le prince Basile à se rapprocher de la table, fit +placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia +d'en faire la lecture. + +«Très Auguste Souverain et Empereur!» commença le prince Basile d'un +ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait +condamner d'avance celui qui aurait osé protester contre ces paroles. +Personne ne souffla mot.... Moscou, la première capitale, la nouvelle +Jérusalem, reçoit «son Christ», continua-t-il en appuyant sur le pronom, +comme une mère qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et, +prévoyant, à travers les ténèbres qui s'élèvent, la gloire éblouissante +de ta puissance, elle chante avec extase: «Hosannah, béni soit celui qui +vient!» On sentait des larmes dans la voix du prince Basile à cette +dernière phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres +personnes avaient l'air embarrassé. Anna Pavlovna, prenant les devants, +murmurait _in petto_ la phrase qui suivait: «Qu'importe que le Goliath +impudent et hardi...» tandis que le prince Basile reprenait tout haut: +«Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des frontières de +la France, apporte aux confins de la Russie les épouvantes meurtrières; +l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la tête +de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge, +l'antique zélateur du bien de sa patrie, s'offre à Votre Majesté +Impériale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'âge m'empêchent +de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes +prières. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les +pieux désirs de Votre Majesté!» + +--Quelle force! quel style!» s'écria-t-on de tous côtés en louant à la +fois l'auteur et le lecteur. + +Mis en train par cette éloquente épître, les hôtes d'Anna Pavlovna +causèrent longtemps encore de la situation du pays et se livrèrent à +maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait +avoir lieu vers cette époque. + +«Vous verrez, dit Mlle Schérer, que demain, pour l'anniversaire de la +naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons +pressentiments!» + + +II + + +Le pressentiment d'Anna Pavlovna se réalisa. Le lendemain, pendant le +_Te Deum_ chanté au palais, le prince Volkonsky fut appelé hors de la +chapelle, et reçut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow, +écrit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annonçait que les +Russes n'avaient pas reculé d'une semelle, que les pertes de l'ennemi +étaient supérieures aux nôtres, et que, si le temps lui manquait pour +lui donner des détails plus précis, il pouvait du moins lui assurer que +la victoire nous était restée. Aussitôt il y eut un second _Te Deum_ +d'actions de grâces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accordé à +ses fidèles. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de fête +régna sans partage toute la matinée. On croyait à une victoire complète; +plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilité de faire +Napoléon prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain +pour la France. + +Loin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il était +difficile de donner aux événements qui se déroulaient leur importance +réelle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-mêmes +autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans, +à l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en +était arrivée le jour de la fête de l'Empereur. C'était comme la +réussite d'une délicate surprise, Koutouzow annonçait également les +pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Koutaïssow, Toutchkow +et Bagration, mais là aussi l'impression de tristesse se concentra sur +une seule mort, celle du jeune et intéressant Koutaïssow, qui était +connu de tout le monde et particulièrement aimé de l'Empereur. Ce +jour-là on n'entendit plus que ces phrases; «N'est-ce pas surprenant que +cette nouvelle soit arrivée juste pendant le _Te Deum_... et ce pauvre +Koutaïssow? Quelle perte, quel dommage! + +--Que vous avais-je dit de Koutouzow!» répétait à tout venant le prince +Basile, en se drapant dans son orgueil de prophète. Ne vous ai-je pas +toujours assuré qu'il était seul capable de vaincre Napoléon?» + +Le lendemain se passa sans nouvelles de l'armée, et l'inquiétude +commença à sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans +laquelle on laissait l'Empereur: «Sa position est terrible», disait-on, +et l'on accusait déjà Koutouzow, après l'avoir exalté l'avant-veille, de +causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son +protégé, mais gardait un profond silence lorsqu'il était question du +commandant en chef. Dans la même soirée, une nouvelle à sensation ajouta +encore à l'angoisse qui commençait à se répandre dans les hautes +sphères: la comtesse Hélène venait de mourir subitement de sa +mystérieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse était +morte des suites de son angine; mais, dans l'intimité, on s'étendait sur +de certains détails: le médecin de la reine d'Espagne lui aurait +ordonné, disait-on, un certain remède qui, pris à faibles doses, devait +amener le résultat désiré; mais Hélène, tourmentée par les soupçons du +vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait avalé +une quantité double de la drogue prescrite, et était morte dans des +souffrances atroces, sans qu'on eût le temps lui porter secours. On +assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris +à partie le médecin italien, mais qu'à la lecture de certains +autographes intimes de la défunte, mis par ce dernier sous leurs yeux, +ils avaient aussitôt cessé de le poursuivre. Toujours est-il que, ce +jour-là, la causerie de salon eut beau jeu à s'occuper de ces trois +tristes événements: l'inquiétude de l'Empereur, la perte de Koutaïssow +et la mort d'Hélène. + +Le surlendemain de l'arrivée du rapport, un propriétaire venu de Moscou +répandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait été +abandonnée aux Français! «C'était horrible! La position de l'Empereur +était affreuse! Koutouzow était un traître!» Et le prince Basile +affirmait, à ceux qui lui faisaient des visites de condoléance à +l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre à rien +autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: «Je me suis +toujours étonné, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce +qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait été confié à de +telles mains!» La nouvelle n'étant pas officielle, le doute était encore +permis, mais le lendemain elle fut confirmée par le rapport suivant du +comte Rostoptchine: + +«L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apporté une lettre, dans +laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de +police, afin de guider les troupes à travers la ville, jusqu'à la +grand'route de Riazan. Il prétend abandonner Moscou avec douleur. Sire, +cet acte décide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La +Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui +représente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos +aïeux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'armée, j'ai fait emporter +tout ce qui devait être enlevé.» + +L'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant, +adressé à Koutouzow: + +«Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le +29 du mois d'août. Je viens de recevoir, datée du 1er septembre, par +Yaroslaw, du général gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que +vous avez abandonné Notre capitale. Vous pouvez aisément vous figurer +l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur! +Le général aide de camp prince Volkonsky vous porte le présent rescrit, +avec ordre de s'informer de la situation de l'armée et des raisons qui +vous ont amené à cette douloureuse extrémité.» + + +III + + +Neuf jours après que Moscou eut été abandonné, un envoyé de Koutouzow +en apporta la confirmation officielle. Cet envoyé était un Français +nommé Michaud, mais, «quoique étranger, Russe de coeur et d'âme», comme +il le disait lui-même. L'Empereur le reçut aussitôt dans son cabinet, au +palais de Kamennoï-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la +première fois, et _qui ne savait pas le russe_, se sentit néanmoins très +ému (comme il l'écrivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre très +gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les +flammes avaient éclairé sa route. Bien que sa douleur pût avoir une +autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure était +tellement défaite, que l'Empereur lui demanda aussitôt: + +«M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel? + +--Bien tristes, Sire! répondit-il en soupirant et en baissant les yeux: +l'abandon de Moscou! + +--Aurait-on livré sans se battre mon ancienne capitale?» Et le rouge de +la colère monta aux joues de l'Empereur. + +Michaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu +l'impossibilité de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne +restait que le choix entre perdre Moscou et l'armée, ou Moscou seul, et +le maréchal s'était vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur +écouta ce message en silence, sans lever les yeux. + +«L'ennemi est-il entré en ville? demanda-t-il. + +--Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres à l'heure qu'il est, +car je l'ai laissé en flammes.» Michaud s'effraya de l'impression +produite par ses paroles. + +La respiration de l'Empereur devint oppressée et pénible, ses lèvres +tremblèrent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette +émotion fut passagère; l'Empereur fronça le sourcil et sembla se +reprocher à lui-même sa faiblesse. + +«Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de +grands sacrifices de notre part. Je suis prêt à me soumettre à toutes +ses volontés; mais dites-moi, Michaud, en quel état avez-vous laissé +l'armée, qui assistait ainsi, sans coup férir, à l'abandon de mon +ancienne capitale?... N'y avez-vous pas aperçu du découragement[24]?» + +Voyant son très gracieux Souverain calmé, Michaud se calma également; +mais, ne s'étant pas préparé à lui donner une information précise, il +répondit, pour gagner du temps: + +«Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal +militaire? + +--Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir +absolument ce qu'il en est. + +--Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu +le temps de combiner sa réponse sous la forme d'un jeu de mots +respectueux: Sire, j'ai laissé toute l'armée, depuis les chefs jusqu'au +dernier soldat, sans exception, dans une crainte épouvantable, +effrayante. + +--Comment cela? demanda l'Empereur sévèrement. Mes Russes se +laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais!» Michaud n'attendait +que cela pour produire son effet. + +«Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par +bonté de coeur, Votre Majesté ne se laisse persuader de faire la paix. +Ils brûlent de combattre et de prouver à Votre Majesté, par le sacrifice +de leur vie, combien ils lui sont dévoués. + +--Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me +tranquillisez, colonel.» + +Il baissa la tête et garda quelques instants le silence. + +«Eh bien, retournez à l'armée, dit-il en se redressant de toute sa +hauteur d'un geste plein de majesté. Dites à nos braves, dites à tous +mes loyaux sujets, partout où vous passerez, que quand je n'aurai plus +de soldats je me mettrai moi même à la tête de ma chère noblesse, de mes +braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux dernières ressources de mon +empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit +l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il était écrit +dans les décrets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel +ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie dût cesser de régner sur le +trône de mes ancêtres, alors, après avoir épuisé tous les moyens qui +sont en mon pouvoir, je me laisserais croître la barbe, et j'irais +manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutôt que de +signer la honte de ma patrie et de ma chère nation, dont je sais +apprécier les sacrifices!» Après avoir prononcé ces paroles d'une voix +émue, il se détourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas +jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacité, il serra +fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de colère +et de décision: + +«Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être qu'un +jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon et moi, nous ne +pouvons plus régner ensemble. J'ai appris à le connaître, il ne me +trompera plus[25]!» + +En entendant ces mots et en voyant l'expression de fermeté qui se +lisait sur les traits du Souverain, Michaud, «quoique étranger, mais +Russe de coeur et d'âme», se sentit gagné par un sincère enthousiasme +(comme il le raconta plus tard). + +«Sire! s'écria-t-il, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de la +nation et le salut de l'Europe.» + +Quand il eut exprimé ainsi, non seulement ses sentiments personnels, +mais ceux du peuple russe, dont il se regardait à cette heure comme le +représentant, l'Empereur le congédia d'un signe de tête. + + +IV + + + +Alors que la Russie, à moitié conquise, voyait les habitants de Moscou +s'enfuir dans les provinces éloignées, que les levées de milices se +succédaient sans interruption, il nous semble, à nous qui n'avons pas +vécu à cette époque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir +qu'une seule et même pensée: celle de tout sacrifier pour sauver la +patrie ou périr avec elle. Les récits d'alors ne sont remplis que de +traits de dévouement, d'amour, de désespoir et de douleur, mais la +réalité était loin d'être telle que nous nous la figurons. L'intérêt +historique de ces terribles années, en attirant seul nos regards, nous +dérobe à la vue des petits intérêts personnels, qui dissimulaient aux +contemporains, par leur importance momentanée, celle des faits qui se +passaient autour d'eux. Les individus de cette époque, dont la grande +majorité se laissait guider par ces étroites considérations, devenaient +par cela même les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au +contraire qui s'efforçaient de se rendre compte de la marche générale +des affaires, d'y participer par des actes d'abnégation et d'héroïsme, +étaient les membres les plus inutiles de la société. Ils jugeaient tout +de travers, et ce qu'ils faisaient à bonne intention n'était en +définitive que folies sans but; exemples: les régiments de Pierre et de +Mamonow, qui passaient leur temps à piller les villages, et la charpie +préparée par les dames, qui ne parvenait jamais aux blessés. Enfin les +discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays +étaient involontairement empreints, ou d'une certaine fausseté, ou de +blâme et d'animosité contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont +la responsabilité ne retombait sur personne. C'est quand on écrit +l'histoire que l'on comprend combien est sage la défense de toucher à +l'arbre de la science, car l'activité inconsciente porte seule des +fruits. Celui qui joue un rôle dans les événements n'en comprend jamais +la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part +immédiate, ses actes sont frappés de stérilité. À Pétersbourg, ainsi que +dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient +sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de +sacrifices et de dévouement; l'armée, qui se repliait au delà de Moscou, +ne songeait ni à ce qu'elle abandonnait, ni à l'incendie qu'elle +laissait derrière elle, et encore moins à se venger des Français; elle +pensait au trimestre de la solde, à l'étape prochaine, à Matrechka la +vivandière, et ainsi de suite.... + +Nicolas Rostow, que la guerre avait encore trouvé au service, prenait +par cela même, mais sans s'arrêter à une idée préconçue et sans se +livrer à de sombres réflexions, une part active et sérieuse à la défense +de la patrie. Si on lui avait demandé quelle était son opinion sur +l'état du pays, il aurait nettement répondu qu'il n'avait pas à s'en +préoccuper, que Koutouzow et d'autres avec lui étaient là pour penser à +sa place; il ne savait qu'une chose: on complétait les cadres des +régiments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances +actuelles il était probable qu'il serait nommé chef de régiment. Grâce +cette manière d'envisager la question, il ne regretta même pas de ne +s'être pas trouvé à la dernière bataille, et il accepta avec plaisir la +commission d'aller à Voronège pour la remonte de la division. + +Peu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas reçut les +instructions et l'argent nécessaires, envoya un hussard en avant, prit +des chevaux de poste et se mit en route. + +Celui qui a passé plusieurs mois dans l'atmosphère des camps pendant une +campagne peut seul comprendre la jouissance qu'éprouva Nicolas en +quittant le rayon occupé par les trains de bagages, les hôpitaux, les +dépôts de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin +des incidents peu élégants de la vie journalière du bivouac, lorsqu'il +vit des villages, des paysans, des maisons de propriétaires, des champs, +du bétail qui y paissait en liberté, des maisons des postes avec leurs +surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir +tout cela pour la première fois. Ce qui surtout le frappa agréablement, +ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fraîches, sans le cortège +habituel d'une dizaine d'officiers occupés à leur faire la cour, mais +flattées et souriantes des amabilités de l'officier voyageur. Enchanté +lui-même et de son sort, il arriva la nuit à Voronège, s'arrêta à +l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manqué à l'armée; le +lendemain, après s'être bien rasé, après avoir endossé l'uniforme de +grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla +rendre ses devoirs aux autorités de la ville. + +Le commandant de la milice, homme d'un certain âge, fonctionnaire civil, +avec le grade de général, paraissait enchanté de son uniforme et de son +nouvel emploi. Il reçut Nicolas d'un air sévère et important, croyant +que c'était là la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant +ou en le désapprouvant tour à tour comme s'il en avait le droit. Comme +Nicolas était de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant +l'idée de s'en fâcher. De là il se rendit chez le gouverneur, petit +homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les +haras où l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon +et un propriétaire dont la résidence était à vingt verstes de la ville, +qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: «Vous êtes +le fils du comte Ilia Andréïévitch? Ma femme était une amie de votre +mère. On se réunit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui, +faites-moi le plaisir de venir ce soir sans façon.» + +De chez le gouverneur, Nicolas se mit en télègue, prit avec lui son +maréchal des logis pour aller au haras qu'on lui avait désigné, et dont +le propriétaire était un vieux garçon, ex-officier de cavalerie, fin +connaisseur en chevaux, chasseur endiablé et possesseur d'une eau-de-vie +âgée de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots bâcla +un marché, en lui en achetant pour 6 000 roubles dix-sept étalons de +premier choix pour les besoins éventuels de la remonte; ayant bien +dîné, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, après avoir +embrassé son amphitryon, qu'il tutoyait déjà comme une vieille +connaissance, il refit la même route aussi gaiement que la première +fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la +soirée. + +Aspergé d'eau froide de la tête aux pieds, bien parfumé et habillé de +nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce +n'était pas un bal, mais, comme on savait que Catherine Pétrovna +jouerait des valses et des écossaises, et qu'on danserait, les dames +avaient préféré venir en robes décolletées. Pendant l'année 1812 la vie +de province s'écoulait à Voronège comme d'habitude, avec la seule +différence qu'il régnait dans la ville une animation inusitée: +plusieurs familles riches de Moscou s'y étaient réfugiées par suite de +la gravité des circonstances, et, au lieu des conversations banales et +accoutumées sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se +passait à Moscou, de la guerre et de Napoléon. La réunion du gouverneur +était composée de la crème de la société et, entre autres, de plusieurs +dames que Nicolas avait connues à Moscou. Parmi les hommes, personne ne +pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant +officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier +italien, prisonnier français, était au nombre des invités, et Nicolas +sentait que sa présence rehaussait, comme un trophée vivant, la valeur +du héros russe. Persuadé que chacun partageait le même sentiment, il fut +avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de réserve et de +dignité. Aussitôt que, dans son uniforme de hussard, il fit son entrée +au salon, en répandant autour de lui l'odeur pénétrante des parfums et +du vin, il se vit entouré et eut l'occasion de répéter et de s'entendre +dire à plusieurs reprises: «Mieux vaut tard que jamais.» Devenu le point +de mire de tous les regards, il se sentit dans une sphère qui lui +convenait, il allait y retrouver, à son grand plaisir, la position de +favori, dont il était depuis si longtemps privé. Les dames et les +demoiselles faisaient assaut de coquetterie à son endroit, et les +personnes âgées intriguèrent aussitôt pour le marier, afin de mettre un +terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du +gouverneur, qui l'avait reçu comme un proche parent, et le tutoyait +déjà, fut du nombre de ces dernières. Catherine Pétrovna joua des +valses, des écossaises; les danses s'animèrent et donnèrent à Nicolas +l'occasion de déployer toutes ses grâces; son élégante désinvolture +charma toutes les dames, et lui-même fut tout surpris ce soir-là d'avoir +si bien dansé; jamais il ne se serait permis à Moscou ce laisser-aller +qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la nécessité d'étonner +son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-là à +tous ces provinciaux, et de les obliger à accepter cela comme la +dernière mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la +femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde +aux yeux bleus. Naïvement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le +seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont été créées pour +eux, il ne quitta pas sa conquête d'un instant; il poussa même la +diplomatie jusqu'à se rapprocher du mari, comme si, sans se l'être +cependant avoué l'un à l'autre, ils avaient déjà pressenti qu'ils ne +tarderaient pas à s'entendre. Le mari ne paraissait pas se prêter à ce +manège, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la +franche bonhomie et la gaieté fascinatrice de ce dernier eurent plus +d'une fois raison de sa mauvaise grâce! Cependant, à la fin de la +soirée, à mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait, +celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir à +eux deux qu'une certaine dose de vivacité; quand elle augmentait chez la +femme, elle diminuait chez le mari. + + +V + + +Nicolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait à prendre différentes +poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chaussés pour +la circonstance d'une paire de bottes irréprochables; il ne cessait de +sourire et de faire des compliments ampoulés à la jolie blonde, en lui +confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville. + +«Laquelle? + +--Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en +regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses lèvres de corail, ses +épaules d'une blancheur... sa taille celle de Diane!» + +Le mari s'approcha à ce moment et demanda à sa femme d'un air sombre le +sujet de leur conversation. + +«Ah! Nikita Ivanitch!» dit Rostow en se levant poliment... et, comme +pour l'inviter à prendre part à ses plaisanteries, il lui exposa son +intention d'enlever une blonde. + +Cette confidence fut froidement reçue par le mari: la femme rayonnait. +Mme la gouvernante, qui était une excellente personne, s'approcha d'eux +d'un air moitié souriant et moitié sévère. + +«Anna Ignatievna demande à te voir, Nicolas,--et elle prononça ce nom de +manière à lui faire comprendre que cette dame était un personnage +important.--Allons, viens! + +--À l'instant, ma tante, mais qui est-elle? + +--C'est Mme Malvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa nièce que tu +as sauvée... devines-tu? + +--Mais il y en a beaucoup que j'ai sauvées, reprit Nicolas. + +--Sa nièce est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh! +comme te voilà rouge, qu'est-ce donc? + +--Mais pas du tout, ma tante, je vous assure. + +--Bien, bien, monsieur le mystérieux!» Et elle le présenta à une vieille +dame, très grande, très forte, coiffée d'une toque bleue, qui venait de +finir sa partie avec les gros bonnets la ville. + +C'était Mme Malvintzew, la tante de la princesse Marie, du côté de sa +mère, veuve riche et sans enfants, fixée pour toujours à Voronège. Elle +était debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le +regardant de toute sa hauteur, et fronçant le sourcil, elle continua à +malmener le général qui lui avait gagné son argent. + +«Enchantée, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir.» + +Après avoir échangé quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie, +et de son défunt père, qu'elle n'avait jamais porté dans son coeur, elle +lui demanda des nouvelles du prince André, pour lequel elle n'avait pas +non plus une grande sympathie; elle le congédia enfin, en lui réitérant +son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en +la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait éprouver un +sentiment incompréhensible de timidité et même de crainte. + +Sur le point de retourner à la danse, il fut arrêté par la petite main +potelée de Mme la gouvernante, qui avait quelques mots à lui dire; elle +l'emmena dans un salon d'où les invités se retirèrent par discrétion. + +«Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravité à son +bienveillant petit visage, j'ai trouvé un parti pour toi; veux-tu que je +te marie? + +--Avec qui, ma tante? + +--La princesse Marie! Catherine Pétrovna propose Lili; moi, je penche +pour la princesse.... Veux-tu? Je suis sûre que ta maman m'en +remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on +veut bien le dire. + +--Mais elle n'est pas laide du tout, s'écria Nicolas d'un ton offensé; +quant à moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose à personne, et +je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de réfléchir à +sa réponse. + +--Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas, +mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu auprès de l'autre, +de la blonde! Le mari fait vraiment peine à voir! + +--Quelle idée! Nous sommes amis,» reprit Nicolas, qui, dans sa naïve +simplicité, ne pouvait supposer qu'un aussi agréable passe-temps pût +porter ombrage à quelqu'un.... «J'ai pourtant répondu une fière bêtise +à la femme du gouverneur, se dit-il à souper. La voilà qui va tripoter +mon mariage; et Sonia?» + +Aussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant +leur conversation, il la prit à part: + +«Je dois vous dire, ma tante, que... + +--Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous...» Et tout à coup il se +sentit irrésistiblement poussé à prendre pour confidente cette femme, +qui était presque une étrangère pour lui, et à lui confier ses plus +secrètes pensées, celles qu'il n'aurait pas même dites à sa mère, à sa +soeur ou à son ami le plus intime. + +Lorsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise +inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de très graves +conséquences, il l'attribua à un effet du hasard. + +«Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient à me marier depuis longtemps +à quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement +antipathique. + +--Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre +chose. + +--Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me plaît +beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste +situation, je me suis souvent dit que c'était le sort.... Et puis, vous +savez sans doute que maman a toujours désiré ce mariage: mais je ne +sais comment cela s'est fait, nous ne nous étions jamais rencontrés +jusque-là. Ensuite, lorsque ma soeur Natacha devint la fiancée de son +frère, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voilà que je +la rencontre aujourd'hui au moment où ce mariage se rompt et que tant +d'autres circonstances.... Enfin, voilà ce qui en est: je n'en ai jamais +parlé à personne, je ne le dis qu'à vous.» + +Mme la gouvernante redoubla d'attention... + +«Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de +l'épouser, et je l'épouserai.... Vous voyez donc qu'il ne peut plus être +question de l'autre..., ajouta-t-il en hésitant et en rougissant. + +--Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et +tu m'as dit toi-même que vos affaires étaient dérangées; quant à ta +maman, cela la tuera, et Sophie elle-même, si elle a du coeur, ne voudra +pas assurément d'une telle existence: une mère au désespoir, une fortune +en déroute.... Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le +comprendre.» + +Nicolas se taisait, mais cette conclusion ne lui était pas désagréable: + +«Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La +princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne +peut guère y penser? + +--Tu crois donc que je vais t'empoigner là, tout de suite, et te marier +séance tenante? Il y a manière et manière. + +--Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante,» dit Nicolas en baisant sa +petite main grassouillette. + + +VI + + +À son retour à Moscou, la princesse Marie y avait retrouvé son neveu et +le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince André, qui l'engageait à +continuer sa route sur Voronège et à s'y arrêter chez sa tante Mme +Malvintzew. Les soucis du déménagement, l'inquiétude que lui causait son +frère, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu, +des figures inconnues, l'éducation du petit garçon, toutes ces +circonstances réunies étouffèrent pour un temps dans l'âme de la pauvre +fille les tentations qui l'avaient tourmentée pendant la maladie de son +père, après sa mort, et surtout après sa rencontre avec Rostow. +Profondément attristée et inquiète, la douleur que lui causait la mort +de son père s'ajoutait dans son coeur à celle que lui faisaient éprouver +les désastres de la Russie, et, malgré le mois de tranquillité et de vie +régulière qu'elle venait de passer, ces pénibles sentiments semblaient +croître en intensité. Le danger que courait son frère, le seul proche +parent qui lui restât, la préoccupait constamment; il s'y joignait +encore le souci de l'éducation de son neveu, tâche qu'elle ne se sentait +pas en état de remplir. Malgré tout, elle était foncièrement calme, +parce qu'elle avait la conscience d'avoir maîtrisé les rêveries et les +espérances caressées tout d'abord à l'apparition de Rostow. + +Le lendemain de sa soirée, Mme la gouvernante se rendit chez Mme +Malvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les +circonstances présentes, sur l'impossibilité d'une cour en règle, elle +lui représenta que rien n'empêchait de réunir les jeunes gens, et lui +demanda son consentement, qui lui fut accordé de grand coeur. Ce premier +point réglé, elle parla de Rostow en présence de la princesse Marie, et +lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom. +Celle-ci, au lieu d'éprouver un sentiment de joie en l'écoutant, +ressentit un malaise indéfinissable: elle ne jouissait plus de ce calme +intérieur dont elle était si fière autrefois, et elle sentit que ses +espérances, ses doutes et ses remords se réveillaient avec une nouvelle +force. + +Pendant les deux jours qui s'écoulèrent entre cette visite et celle de +Rostow, elle ne cessa de penser à la ligne de conduite qu'elle devait +suivre envers lui. Tantôt elle prenait la résolution de ne pas paraître +au salon de sa tante, en prétextant son deuil, et au même moment elle se +disait que ce serait manquer de procédés envers celui qui lui avait +rendu un si grand service. Tantôt il lui semblait que sa tante et la +femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et +alors elle se reprochait ces pensées, qu'elle attribuait à son iniquité. +Comment pouvait-elle les croire capables de songer à un mariage, +lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ingéniait +à composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais, +dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'était satisfaite +d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'émotion +qu'elle ressentirait à sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint +lui annoncer, le dimanche après la messe, l'arrivée du comte Rostow, une +légère rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants +que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans +son for intérieur. + +«L'avez-vous vu, ma tante?» demanda la princesse Marie avec calme, +surprise elle-même de paraître aussi tranquille. + +Rostow entra; la princesse baissa la tête la durée d'une seconde, comme +pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussitôt, +elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de grâce et de dignité, +elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des +cordes d'une douceur toute féminine, qui jusque-là étaient restées +muettes, vibrèrent dans le timbre de sa voix. Mlle Bourrienne, qui se +trouvait là par hasard, la regarda avec stupéfaction. La coquette la +plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement à l'égard d'un homme +qu'elle aurait voulu captiver: «Est-ce le noir qui lui va si bien, ou +est-elle embellie? Et quel tact! quelle grâce! je ne l'avais jamais +remarquée,» se disait la Française. Si la princesse Marie avait été +capable de réfléchir à ce moment-là, elle eût été bien plus étonnée que +sa compagne du changement qui s'était opéré en elle. À peine eut-elle +aperçu ce visage qui lui était devenu si cher, qu'un flot de vie dont +l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volonté, l'envahit +tout entière. Ses traits se transfigurèrent et s'illuminèrent d'une +beauté imprévue; tel un vase dont les fines ciselures ne présentent +qu'un enchevêtrement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment où +une vive lumière vient en éclairer les parois transparentes. Pour la +première fois, le travail intérieur auquel s'était livrée son âme, ses +souffrances, ses aspirations au bien, sa résignation, son amour, son +abnégation, se résumèrent dans l'éclat de son regard, le charme de son +sourire et dans chaque trait de son visage délicat, Rostow le vit aussi +clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait +devant lui un être différent de ceux qu'il avait rencontrés jusque-là, +et beaucoup meilleur, surtout supérieur à lui-même. La conversation +roula sur différents sujets: il fut question de la guerre, de leur +dernière rencontre, sur laquelle Nicolas glissa légèrement, de la femme +du gouverneur et de leur parenté mutuelle. La princesse Marie ne fit +aucune allusion à son frère, et changea même de conversation, lorsque sa +tante en parla. Ce sujet la touchait de trop près pour être le sujet +d'une conversation banale. + +Pendant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras, +comme on le fait souvent là où il y a des enfants, au petit garçon du +prince André, et lui demanda s'il avait bien envie d'être hussard. Il le +prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement +vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux; +elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu chéri dans +les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce +regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon coeur; il ne se +crut pourtant pas autorisé à revenir la voir souvent, à cause de son +grand deuil; mais la femme du gouverneur continua à manoeuvrer, et lui +répéta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte, +et vice versa. Elle insista pour qu'il y eût une explication, et +arrangea à cet effet chez l'archevêque une entrevue entre les jeunes +gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait guère à se +déclarer; mais il fut obligé de promettre qu'il se rendrait chez ce +dernier. + +De même qu'à Tilsitt, où il n'avait pas hésité un moment à accepter pour +bon ce qui était reconnu tel par les autres; de même aujourd'hui, après +une lutte courte, mais sincère, entre le désir d'organiser sa vie selon +son goût et une humble soumission au destin, il choisit cette dernière +voie, où il se sentait entraîné malgré lui. Il savait qu'exprimer ses +sentiments à la princesse Marie, étant encore lié à Sonia par sa +promesse, c'était commettre une lâcheté dont il était incapable; mais il +sentait aussi, au fond de son coeur, qu'en s'abandonnant à l'influence +des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de +répréhensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son +existence. Sans doute, après son entrevue avec la princesse Marie, il +vécut en apparence de la même vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont +il s'amusait jusque-là perdirent pour lui tout leur charme; les idées +qui se rapportaient à elle n'avaient rien de commun avec celles que lui +avaient inspirées jusque-là les autres jeunes filles, ni avec l'amour +exalté dont il avait jadis entouré l'image de Sonia, comme c'était un +honnête homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille à ses rêves +de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche, +assise derrière le samovar, entourée d'enfants qui appelaient papa et +maman, et il trouvait du plaisir à descendre jusqu'aux moindres détails +de leur vie de famille. Mais la pensée de la princesse Marie n'évoquait +pas ces tableaux-là; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur +vie à deux, tout y était vague et confus, et lui inspirait plutôt un +sentiment de crainte. + + +VII + + +La nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables +pertes en blessés et en morts arriva à Voronège vers la mi-septembre. La +princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'état de son frère que par +les journaux, se décida à aller à sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait +pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes +événements n'éveillèrent dans son âme ni désespoir ni désir de +vengeance, mais il en éprouva un certain embarras à prolonger son séjour +à Voronège. Toutes les conversations sonnaient faux à son oreille; il ne +savait comment juger ce qui s'était passé, et se disait qu'il ne s'en +rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans +l'atmosphère de son régiment. Il se hâtait donc de terminer ses achats +de chevaux, et se mettait en colère plus souvent que d'habitude contre +son valet de chambre et son maréchal des logis. + +Quelques jours avant son départ eut lieu à la cathédrale une messe avec +_Te Deum_, à l'occasion des victoires remportées par les troupes russes. +Il s'y rendit comme les autres et se plaça à quelques pas du gouverneur; +ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser à +autre chose. La cérémonie achevée, la gouvernante l'appela d'un signe. + +«As-tu vu la princesse?» lui demanda-t-elle en lui désignant une dame en +deuil qui se tenait à l'écart. + +Nicolas l'avait déjà aperçue et reconnue, non pas à son profil qui se +dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de pitié et de crainte qui +s'était tout à coup emparé de lui en la voyant. Absorbée dans ses +prières, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant +de sortir de l'église; l'expression de sa figure le frappa de surprise: +c'étaient bien les mêmes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte +patiente de son âme, mais une flamme intérieure les éclairait d'une +autre lumière, et elle était dans ce moment l'image la plus touchante de +la douleur, de la prière et de la foi! Sans attendre l'avis de sa +protectrice, sans se demander s'il était oui ou non convenable de lui +adresser la parole à l'église, il se rapprocha d'elle pour lui dire +qu'il prenait une part sincère au nouveau malheur qui venait de la +frapper. À peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur +et de joie illumina soudain son visage. + +«Je tenais à vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince +André est commandant de régiment, s'il était mort, les journaux +l'auraient annoncé.» + +Elle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de +la sympathie qu'il lui témoignait. + +«Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, où la blessure causée +par un éclat d'obus peut n'être que très légère, elle n'est pas +immédiatement mortelle. Il faut espérer, et je suis sûr que... + +--Oh! ce serait affreux!» dit la princesse Marie en l'interrompant, et +comme l'émotion l'empêchait d'achever sa phrase, elle inclina la tête +d'un mouvement plein de grâce comme l'étaient tous ses gestes en +présence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa +tante. + +Ce soir-là Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses +comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en règle, ce qui ne +fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son +habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la +princesse Marie lui avait causé une impression plus profonde qu'il ne +l'aurait désiré pour son repos. Ses traits fins, pâles et +mélancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et +surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa +personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow +aimait peu à trouver chez un homme la preuve d'une supériorité morale +(c'était pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince André, +qu'il traitait volontiers de philosophe et de rêveur), autant chez la +princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la +profondeur de ce monde spirituel où était comme un étranger, l'attirait +d'une façon irrésistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit être un +ange véritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant +pressé avec Sonia?» Et involontairement il établissait une comparaison +entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de +l'âme qu'il ne possédait pas, et dont, pour cette raison même, il +faisait tant de cas. Il se complaisait à se représenter comment il eût +agi s'il avait été libre, comment il lui aurait demandé sa main et +comment elle serait devenue sa femme; mais à cette pensée il avait +froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses. +Associer la princesse Marie à de riants tableaux lui semblait +impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir +de Sonia tout était clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en +elle rien de mystérieux. «Comme elle priait! se disait-il. C'est bien là +la foi qui transporte les montagnes, et je suis sûr que sa prière sera +exaucée. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai +besoin? De quoi ai-je besoin? D'être libre et de rompre avec Sonia! La +femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'amènera que +des malheurs, le désespoir de maman, les affaires.... Ah! quel embarras! +quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme +il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera à sortir de cette +affreuse impasse?» s'écria-t-il en déposant sa pipe dans un coin; et, +les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se +plaça devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il +n'avait pas prié depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et +Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres. + +«Imbécile! qui te permet de venir ainsi sans être appelé! dit Nicolas en +changeant subitement de pose. + +--De la part du gouverneur, répondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il +est arrivé un courrier: c'est une lettre pour vous. + +--Bien, merci, va-t'en!» + +Il y avait deux lettres, une de sa mère et une de Sonia; ce fut celle-ci +qu'il décacheta tout d'abord. À la lecture des premières lignes il +pâlit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: «Non, c'est +impossible!» dit-il tout haut. Son agitation était si grande, qu'il ne +put rester en place, et il lut la lettre en marchant à grands pas. Il la +lut une fois, deux fois, enfin, haussant les épaules et faisant un geste +de surprise, s'arrêta au milieu de la chambre, la bouche béante et les +yeux fixes. Sa prière à Dieu avait donc été exaucée! Il en était aussi +stupéfait que si, en réalité, c'eût été la chose la plus extraordinaire +du monde, et il croyait même voir dans la réalisation prompte de ses +désirs la preuve qu'elle était l'oeuvre, non pas de Dieu, mais d'un +simple hasard. + +Le noeud gordien qui enchaînait son avenir était tranché par la lettre +inattendue de Sonia. Elle lui écrivait que la perte de la plus grande +partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances +de ces derniers temps, et le voeu plusieurs fois exprimé par la +comtesse, de voir Nicolas épouser la princesse Bolkonsky, son silence, +sa froideur, tous ces motifs réunis l'avaient décidée à le délier de ses +promesses à lui rendre sa parole. «Il m'est trop pénible, disait-elle, +de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille +au sein d'une famille qui m'a comblée de ses bienfaits. Mon amour +n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous +supplier, Nicolas, de reprendre votre liberté et de croire, malgré tout, +que personne ne vous aimera jamais plus profondément que votre + +«Sonia.» + +La seconde lettre était de la comtesse, qui décrivait leurs derniers +jours à Moscou, leur départ, l'incendie et leur ruine complète. Elle +ajoutait que le prince André, grièvement blessé voyageait avec eux, mais +que maintenant le docteur espérait le sauver. Sonia et Natacha étaient +ses gardes-malades. + +Nicolas alla le lendemain porter cette lettre à la princesse Marie, qui, +pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha +donnait au blessé. Cette lettre établit entre eux comme un lien de +parenté. Il assista même au départ de la princesse pour Yaroslaw et +retourna ensuite à son régiment. + + +VIII + + +La lettre de Sonia, écrite du couvent de Troïtzky, était le résultat de +nombreux incidents qui s'étaient passés dans la famille Rostow. Le désir +de voir Nicolas épouser une riche héritière dominait toutes les +préoccupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle à ses +yeux, s'en était douloureusement ressentie, surtout après le récit de la +rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait +passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante. +Quelques jours avant leur départ de Moscou, énervée par tous les +désastres qui l'accablaient, elle appela sa nièce, mais, au lieu de lui +adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant à chaudes larmes, +de les prendre en pitié, de délier Nicolas de son serment, et de payer +ainsi sa dette à ceux qui l'avaient recueillie. «Je ne serai tranquille +que lorsque tu me l'auras promis!» Sonia répondit en sanglotant qu'elle +était prête à tout, sans se décider toutefois à lui en faire la promesse +formelle. Se dévouer pour le bonheur des autres était dans son +caractère, et sa situation dans la maison était telle, qu'elle ne +pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle +sentait que tout acte d'abnégation rehaussait sa valeur aux yeux des +autres, et la rendait par cela même plus digne de Nicolas, qu'elle +adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entraînait +avec lui un renoncement complet à tout ce qui était la récompense du +passé, à tout ce qui donnait du prix à la vie. Pour la première fois, +son coeur se remplit d'amères pensées: elle en voulut à ceux qui ne +l'avaient tirée de la misère que pour lui infliger un surcroît de +tourments! Elle en voulut à Natacha, qui n'avait jamais été violentée +dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait à tout son +entourage, et que cependant on ne pouvait s'empêcher d'aimer! Pour la +première fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible +jusque-là, se transformait en une passion violente, en dehors des lois, +de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage, +habituée par ses épreuves à renfermer ses impressions, elle répondit à +la comtesse en termes vagues, résolue à attendre une entrevue avec +Nicolas, dans l'intention non pas de le dégager de sa parole, mais au +contraire de se lier à lui pour toujours. + +Les soucis des derniers temps de leur séjour à Moscou apportèrent une +diversion à son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de +toutes les occupations matérielles dont elle était accablée; mais, en +apprenant la présence du prince André dans la maison, malgré sa +sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara +d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volonté de la +Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle fût séparée de Nicolas. +Elle savait que Natacha aimait le prince André et n'avait cessé de +l'aimer. Elle pressentait que, réunis maintenant par tant de +catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait +épouser la princesse Marie, devenue dès lors sa belle-soeur. Aussi, en +dépit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette +intervention visible de la Providence dans ses intérêts personnels lui +causait une douce satisfaction. + +La famille Rostow s'arrêta une journée au couvent Troïtzky. On leur +avait réservé dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont +l'une fut occupée par le prince André, qui ce jour-là se sentait +beaucoup mieux. Natacha était assise à côté de lui, tandis que, dans la +pièce voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec +le supérieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, également +présente, songeait à ce que le prince André et Natacha pouvaient se +dire. Tout à coup la porte s'ouvrit, et Natacha, très émue, s'avança +tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'était +levé pour la saluer. + +«Natacha, que fais-tu donc? viens ici,» lui dit sa mère. + +Elle s'approcha du prieur pour recevoir sa bénédiction, et celui-ci +l'engagea à implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge. + +Dès qu'il fut parti, elle entraîna Sonia dans la chambre vide. + +«Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si +malheureuse! Tout est réparé. Qu'il vive seulement, mais il ne peut +pas...» + +Et elle fondit en larmes. Sonia, aussi agitée de la douleur de son amie +que de ses secrètes appréhensions personnelles, l'embrassa et la +consola. + +«Oui, qu'il vive seulement,» se disait-elle. + +Elles se rapprochèrent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement, +et purent distinguer le prince André couché, la tête appuyée sur trois +oreillers. Il reposait, les yeux fermés, et on entendait sa respiration +égale. + +«Ah! Natacha, s'écria tout à coup Sonia en la saisissant par la main et +en se rejetant en arrière. + +--Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha. + +--C'est cela, c'est bien cela! reprit la première, pâle et tremblante, +en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un mélange +d'effroi et de solennité, te rappelles-tu quand j'ai regardé dans le +miroir aux fêtes de Noël? Tu te souviens, j'ai vu... + +--Oui, oui, répondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant +en effet confusément de la vision de Sonia. + +--Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai raconté alors à toi et +à Douniacha: je l'ai vu couché, les yeux fermés, couvert d'une +couverture rose, tel qu'il est à présent!» + +Et, s'animant de plus en plus, elle décrivit tous les détails qu'elle +avait devant les yeux, en les rapportant à la vision de Noël, dont son +imagination ne mettait plus en doute la réalité. + +«Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuadée qu'elle +aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire? + +--Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire!» répondit Sonia. + +Quelques minutes plus tard, le prince André sonna. Natacha entra chez +lui, et Sonia, en proie à une émotion et à un attendrissement qu'elle +éprouvait rarement, resta près de la fenêtre, à réfléchir à ces bizarres +coïncidences. + +Une occasion s'offrit ce jour-là pour envoyer des lettres à l'armée. La +comtesse en profita pour écrire à son fils. + +«Sonia, n'écriras-tu pas à Nicolas?» dit-elle d'une voix légèrement +émue. + +La jeune fille devina la muette prière contenue dans ces paroles, et +lut, dans le regard fatigué de la comtesse, fixé sur elle par-dessus ses +lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimitié prête à +éclater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit à +genoux, lui baisa la main et lui dit: + +«Maman, j'écrirai!» + +Sous l'influence de ce mystérieux présage qui, en s'accomplissant, +devait empêcher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle +s'abandonna sans plus hésiter à ses habitudes de sacrifice, et ce fut +les larmes aux yeux et pénétrée de la grandeur de cet acte généreux +qu'elle écrivit, non sans être interrompue à plusieurs reprises par ses +sanglots, la touchante épître dont la lecture avait si profondément +troublé Nicolas. + + +IX + + +Une fois arrivés au corps de garde, l'officier et les soldats qui y +avaient amené Pierre le traitèrent assez brutalement, sans doute en +souvenir de la lutte qu'ils avaient eue à soutenir contre lui, sans se +départir cependant d'un certain respect à son égard. Ils se demandaient +avec curiosité s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et +lorsque le lendemain la garde fut relevée, Pierre s'aperçut que les +nouveaux venus n'avaient plus pour lui la même considération. En effet, +dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris à +partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout +simplement le n°17 des prisonniers remis à leur garde par ordre +supérieur. Tous ceux qui étaient enfermés avec lui étaient des gens de +condition inférieure. Ayant reconnu en Pierre un «monsieur», et +l'entendant parler français, ils ne lui épargnèrent pas les +plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient être jugés comme incendiaires, +et le troisième jour on les conduisit dans une maison où siégeaient un +général à la moustache blanche, deux colonels et d'autres Français. Il +interrogea les prisonniers de cette façon nette et précise qui semble +appartenir en propre à un être supérieur aux faiblesses humaines: + +«Qui était-il? Où avait-il été? Dans quelle intention?» etc., etc.... + +Ces questions, en laissant de côté le fond même de l'affaire, et en +éloignant par cela même la possibilité de le découvrir, tendaient au +but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer à l'inculpé la +voie qu'il devait suivre pour arriver au résultat désiré, c'est-à-dire à +s'accuser lui-même. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le même +cas, se demandait avec étonnement pourquoi on lui adressait ces +questions; car elles n'étaient, après tout, qu'un semblant de +bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir +de cette force qui l'avait amené devant eux et leur donnait le droit +d'exiger des réponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il +faisait lors de son arrestation; il répondit, d'un air tragique, qu'il +cherchait les parents d'un enfant sauvé par lui des flammes. + +«Pourquoi s'était-il colleté avec un maraudeur?... + +--Parce qu'il défendait, répondit-il, une femme attaquée par ce dernier +et que le devoir de tout honnête homme était de...» + +On l'interrompit, cette digression était inutile. + +«Pourquoi s'était-il trouvé dans la cour de la maison qui brûlait?... + +--Parce qu'il était sorti pour voir ce qui se passait en ville.» + +On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas où il allait, mais +pourquoi il se trouvait à l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il +refusa de le dire. + +«Inscrivez cette réponse, dit le général; ce n'est pas bien, c'est même +très mal!...» + +Et l'on emmena les accusés. + +Le quatrième jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur +quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmenés ailleurs, et +emprisonnés dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les +rues, il fut suffoqué par la fumée.... Les flammes gagnaient toujours du +terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il +regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta +dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats français, qu'on +attendait d'un moment à l'autre la décision du maréchal à leur égard. +Quel maréchal? Ils ne le savaient pas. Les journées qui s'écoulèrent +jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les +plus pénibles pour Pierre. + + +X + + +Le 8 septembre, un officier supérieur, sans doute, un haut personnage, à +en juger par les témoignages de respect des sentinelles, vint visiter +les prisonniers. Cet officier, qui appartenait évidemment à +l'état-major, tenait à la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y +trouvaient. Pierre y était ainsi inscrit: «Celui qui n'avoue pas son +nom.» Après les avoir examinés d'un air indifférent, il ordonna à +l'officier de garde de veiller à ce qu'ils fussent convenablement +habillés pour paraître devant le maréchal. Une heure plus tard, une +compagnie de soldats emmena Pierre et les autres détenus au +Diévitchy-Polé (Champ des Vierges). La journée était claire et belle +après la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fumée ne rampait +plus sur la surface de la terre, mais s'élevait en colonnes dans le ciel +bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vît pas les flammes, +Moscou n'était plus qu'un immense brasier; l'oeil n'apercevait que des +espaces dévastés, des ruines fumantes et des murailles noircies contre +lesquelles les grands poêles et les hautes cheminées étaient encore +attachés. Pierre avait beau examiner ces décombres, il ne reconnaissait +plus les quartiers de la ville. Par-ci par-là une église se détachait +intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au +loin avec ses tours et son Ivan Véliki. À deux pas brillait gaiement la +coupole du monastère de Novo-Diévitchy, où résonnait le carillon sonore +qui appelait les fidèles à la messe. Pierre se souvint alors que +c'était un dimanche, et le jour de la Nativité de la Vierge; mais qui +donc célébrait cette fête au milieu de la ruine et de l'incendie? À +peine rencontrait-on, de temps à autre, quelques gens déguenillés, +effrayés, qui se dérobaient bien vite à la vue des Français. Il était +évident que le nid de la Russie était détruit, mais Pierre sentait +confusément que la conséquence de la destruction de ce nid dévasté +serait l'établissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait, +sans qu'il cherchât à raisonner: la marche gaie et assurée, l'alignement +des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la +présence du fonctionnaire français qui les croisait dans une calèche à +deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de +régiment qui arrivait jusqu'à lui à travers la place, et enfin la liste +qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne +savait où, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les +mesures prises à l'égard des prisonniers seraient exécutées sans merci, +et il sentait qu'il n'était plus qu'un fétu de paille tombé dans +l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec régularité. + +Conduit avec ses compagnons non loin du monastère, vers une grande +maison blanche qui occupait le côté droit de la place, au milieu d'un +vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il +était un des habitués, et où logeait actuellement le maréchal prince +d'Eckmühl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les +introduisit un à un: Pierre était le n° 6. Il traversa une galerie +vitrée, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de +plafond, qui lui était familier, et à la porte duquel se tenait un aide +de camp. Davout, assis à l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le +nez, tout occupé à déchiffrer un papier déployé sur une table, ne leva +pas les yeux. + +«Qui êtes-vous?» demanda-t-il à voix basse en s'adressant à Pierre, qui +s'était arrêté tout près de lui. + +Celui-ci ne répondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui, +Davout n'était pas simplement un général français, mais un homme dont la +cruauté était connue; en regardant cette figure dure et froide, +rappelant celle d'un pédagogue sévère qui daigne témoigner quelque +patience en attendant la réponse demandée, il comprenait que chaque +seconde d'hésitation pouvait lui coûter la vie; mais que dire? Répéter +ce qu'il avait répondu au premier interrogatoire lui paraissait +inutile; révéler son nom et sa position était dangereux et honteux! Le +silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre, +Davout releva la tête, ôta ses lunettes, fronça les sourcils et le +regarda fixement. + +«Je connais cet homme,» dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurté +était calculé pour effrayer l'accusé. + +Pierre frissonna. + +«Non, général, vous ne pouvez pas me connaître, je ne vous ai jamais +vu... + +--C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant +à un autre général. + +--Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacité, en se +souvenant que Davout était prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas +me connaître. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitté +Moscou. + +--Votre nom? reprit le maréchal. + +--Besoukhow. + +--Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas? + +--Monseigneur!» s'écria Pierre d'une voix plutôt suppliante +qu'offensée. + +Davout se reprit à l'examiner; quelques secondes se passèrent ainsi, et +ce fut là le salut de Pierre. En dépit de la guerre et de la position où +ils se trouvaient l'un à l'égard l'autre, il s'établit entre ces deux +hommes des rapports humains. Au premier regard que le maréchal avait +jeté sur lui après avoir consulté la liste où les hommes n'étaient pour +lui que des numéros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement +fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais à présent +il voyait en lui un homme... ils étaient frères! + +«Comment me prouverez-vous la vérité de ce que vous avancez?» + +Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son régiment et la rue +où se trouvait la maison. + +«Vous n'êtes pas ce que vous dites,» répéta Davout. + +Pierre recommença d'une voix émue à donner des preuves de sa véracité. +Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du maréchal rayonna +d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prépara à sortir. Il +avait oublié le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il +donna l'ordre de l'emmener. Mais où? Pierre ne put le deviner. Où +allait-on le conduire? À la remise ou à l'endroit du supplice, que ses +compagnons lui avaient indiqué en traversant la place? + +«Oui, sans doute,» répondit Davout à une question qui lui adressait son +subordonné, et que Pierre n'entendit pas. + +On le fit enfin sortir. + +Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait marché; +il avançait machinalement, à l'exemple de ses camarades d'infortune; il +ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arrêta que parce que les autres +s'arrêtèrent. Une seule pensée le tourmentait, celle de découvrir qui +l'avait condamné à mort. Ce n'étaient pourtant pas ceux qui l'avaient +interrogé: aucun d'eux n'aurait voulu ni même pu le faire. Ce n'était +pas Davout, qui l'avait regardé avec tant d'humanité: une minute de +plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide +de camp l'en avait empêché. Qui donc l'avait condamné? Qui donc avait +décidé de le tuer, lui plein de souvenirs, d'espérances et de pensées? +Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en était cause?... Personne! +C'était, il le comprenait, la conséquence de l'ordre établi et le +résultat fatal des circonstances. + + +XI + + +De l'hôtel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, à +travers la place, vers un jardin potager un peu à gauche, où se dressait +un poteau derrière lequel on avait creusé une grande fosse, entourée de +terre fraîchement remuée; une foule, placée en demi-cercle, contemplait +cette fosse avec une inquiète curiosité. Elle se composait de Russes et +d'un grand nombre de militaires de l'armée française appartenant à +différentes nationalités et portant des uniformes différents. À droite +et à gauche du poteau se tenaient alignés des soldats en capotes +gros-bleu, épaulettes rouges, guêtres et shakos. Les condamnés furent +rangés en dedans du cercle par numéros d'ordre. Pierre était le sixième. +Un roulement de tambours se fit entendre de deux côtés à la fois: il +sentit que son âme se déchirait à ce bruit et qu'il perdait la faculté +de penser. Pouvant à peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un +désir, celui de voir s'accomplir le plus tôt possible ce quelque chose +de terrible et d'inévitable qui le menaçait! Les deux hommes placés au +bout de son rang étaient des forçats, dont l'un était grand et maigre; +l'autre, au teint noirâtre, au nez écrasé et au corps musculeux, avait à +côté de lui le n° 3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux +grisonnants, âgé de ses quarante-cinq ans environ. Le quatrième était +un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, était encadré d'une +belle barbe rousse, et le cinquième, un ouvrier de fabrique, à la figure +jaune et blafarde, de dix-huit ans à peu près, et vêtu d'une longue +lévite. Pierre comprit que les Français se consultaient, en se demandant +s'ils les fusilleraient par groupes ou isolément. + +«Par deux!» dit l'officier avec une froide indifférence. + +Un mouvement eut lieu dans les rangs: évidemment cette agitation ne +provenait pas de l'empressement des soldats à exécuter un ordre +ordinaire, mais de leur hâte à terminer une besogne répugnante et +incompréhensible. Un fonctionnaire civil, en écharpe, s'approcha des +condamnés et leur lut, en russe et en français, leur arrêt, puis quatre +soldats s'emparèrent des deux forçats. On les plaça devant le poteau, +et pendant qu'on était allé chercher les bandeaux, ils regardaient +autour d'eux comme la bête fauve acculée qui voit venir le chasseur; +l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grimaçant un sourire. +Quand on leur eut bandé les yeux et qu'on les eut attachés au poteau, +douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se placèrent à huit +pas devant eux. Pierre détourna la tête pour ne pas voir ce qui allait +se passer. Tout à coup une décharge retentit; elle lui sembla plus +formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il +aperçut, au milieu d'un nuage de fumée, les Français pâles et tremblants +qui étaient occupés autour de la fosse. On amena deux autres condamnés, +dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils +ne pouvaient admettre qu'on leur enlevât la vie! Pierre détourna encore +une fois la tête; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La +poitrine oppressée, il jeta un coup d'oeil sur ceux qui l'entouraient, +et lut sur toutes les figures le même sentiment de stupeur, d'horreur et +de révolte, qui bouillonnait dans son coeur. + +«Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi! +murmurait-il. + +--Tirailleurs du 86ème, en avant!» s'écria-t-on. + +Le 5ème, son voisin, fut emmené seul. Pierre ne comprit pas, tant sa +terreur était profonde, que lui et les autres étaient sauvés, et qu'ils +n'avaient été conduits là que pour assister au supplice. Le cinquième, +l'ouvrier en lévite, se rejeta violemment en arrière à l'attouchement +des soldats et se cramponna à Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha à +l'étreinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses +jambes: on l'avait saisi par les bras et on le traînait. Il criait à +tue-tête, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il +comprenait que ses cris étaient inutiles, ou comme s'il espérait qu'on +l'épargnerait. La curiosité de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne +détourna pas la tête, et ne ferma pas les yeux; l'émotion qu'il +éprouvait, et qu'il sentait partagée par la foule, était arrivée à son +paroxysme. Le condamné, devenu calme, boutonna sa lévite, frotta ses +pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-même le noeud du bandeau. +Puis, lorsqu'on l'eut adossé au poteau sanglant, il se redressa tout +droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa +tranquillité, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en +détacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donné +et qu'à ce commandement répondirent douze coups de fusil, mais il ne +put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un +coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir à deux endroits, +les cordes céder sous le poids du cadavre, la tête se pencher, les +jambes se replier et donner à l'agonisant une pose étrangement +contournée. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient +subitement pâli, et voyait trembler la lèvre du vieux soldat à moustache +blanche qui détachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en +emparèrent gauchement, le traînèrent derrière le poteau et le poussèrent +brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-mêmes de criminels qui +se hâtent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur +cette fosse, et aperçut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux +touchaient la tête et dont une épaule dépassait l'autre; cette épaule, +secouée par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait +lentement, mais les pelletées de terre tombaient, sans relâche, et +s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix +impatiente et irritée, il ne l'écouta pas et resta rivé au sol. Lorsque +la fosse fut comblée, on entendit un autre commandement, Pierre fut +ramené à sa place, les soldats firent demi-tour à droite et défilèrent +au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes étaient +déchargées, regagnèrent leur rang à mesure que la compagnie passait +devant eux. Tous rentrèrent, à l'exception d'un seul, d'un jeune soldat, +pâle comme un mort, qui avec son shako renversé sur la nuque, son fusil +abaissé, était resté immobile à côté de la fosse à l'endroit même où il +avait tiré; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tantôt en +avant et tantôt en arrière pour retrouver son équilibre. Un vieux +sous-officier courut à lui, le saisit par l'épaule et l'entraîna dans +la compagnie. La foule se dispersait peu à peu, chacun marchait la tête +inclinée et en silence. + +«Ça leur apprendra, à ces gredins d'incendiaires!» dit un Français. + +Pierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'était un soldat; il +essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta +inachevée et il s'éloigna avec un geste de découragement. + + +XII + + + +On sépara Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite +église dévastée. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats +vinrent lui annoncer qu'il était gracié, et qu'on allait le réunir aux +prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit +vers des baraques construites en planches, à moitié brûlées, et on +l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine +d'hommes l'entourèrent, sans qu'il pût deviner à qui il avait affaire et +ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il répondait à des +questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pensée +ne fonctionnait plus que comme une machine. + +Depuis le moment où il avait vu commettre par des exécuteurs aveugles +ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le +sens et la vie à tout ce qu'il voyait avait été violemment arraché de +son cerveau, et que tout s'était écroulé autour de lui! Quoiqu'il ne +s'en rendît pas encore compte, cet instant avait suffi pour éteindre +dans son coeur la foi dans la perfection de la création, dans l'âme +humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait déjà +passé par un état semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi +vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur +source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remède en +lui-même, mais, à cette heure, ce n'était plus à lui qu'il pouvait s'en +prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait après lui +que des ruines et des décombres sans nom, et il ne lui était plus +possible désormais de croire à la vie! + +On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens +que sa présence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile, +assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et +refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des +victimes et de ceux qui avaient été leurs bourreaux malgré eux. Son +voisin immédiat était un petit homme plié en deux, dont la présence ne +se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui +s'exhalait de sa personne à chacun de ses mouvements. L'obscurité +empêchait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il +relevait souvent la tête pour le regarder. Concentrant sur lui toute son +attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se déchaussait, et la +façon dont il s'y prenait l'intéressa. Dénouant l'étroite bande de toile +qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour +recommencer ensuite la même opération avec l'autre pied, tout en +regardant Pierre à la dérobée. Ces mouvements tranquilles, se succédant +avec régularité, exercèrent une influence calmante sur ses nerfs. Le +petit homme, se mettant bien à l'aise dans son coin, lui adressa la +parole. + +«Avez-vous supporté beaucoup de misère, bârine?» lui dit-il. Il y avait +dans sa voix traînante un tel accent de simplicité et d'affectueuse +bonté, que Pierre, au moment de lui répondre, sentit les larmes le +gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se +remettre, il continua: «Eh! mon ami, ne prends donc pas ça à coeur!... +On souffre une heure et l'on vit un siècle. Dieu merci, nous ne sommes +pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!» Et, +tout en parlant, il se leva vivement et s'éloigna. + +«Ah! coquin, te voilà donc revenu? dit tout à coup cette voix +sympathique, à l'autre bout de la baraque. «Ah! ah! tu es revenu, tu as +bonne mémoire,» continua l'homme en repoussant de la main un petit chien +qui sautait après lui; il revint à sa place, en tenant à la main un +paquet enveloppé d'un chiffon. + +«Voilà, bârine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en défaisant le +paquet et en offrant à Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous +avons eu une soupe à midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!» + +Rien que l'odeur fit déjà plaisir à Pierre, qui n'avait pas mangé de la +journée; il le remercia en acceptant. + +«Eh bien, ça va?» dit le petit homme en prenant une pomme de terre à +son tour. + +Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon +et la lui offrit. + +«C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en.» Et Pierre +crut n'avoir jamais rien mangé de meilleur! + +«Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusillé ces +malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans! + +--Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, bârine, pourquoi +êtes-vous resté à Moscou? + +--Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis resté par +hasard. + +--Et comment donc se sont-ils emparés de toi? dans ta maison? + +--J'étais allé voir l'incendie, c'est là qu'ils m'ont pris et condamné +comme incendiaire. + +--L'injustice est là où est la justice, dit le petit homme. + +--Et toi, tu es depuis longtemps ici? + +--Moi? depuis dimanche; on m'a tiré de l'hôpital. + +--Tu es donc soldat? + +--Soldat du régiment d'Apchéron. Je me mourais de la fièvre: on ne nous +avait rien dit! Nous étions là vingt camarades couchés et ne sachant +rien de rien. + +--Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant? + +--Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataïew, dit-il, afin +de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les +camarades m'ont surnommé «le Petit Faucon».... Comment ne pas être +triste? Moscou est la mère de toutes les villes! Mais dites-moi, bârine, +vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit être +plein... vous avez aussi une femme peut-être?... Et les vieux parents, +sont-ils vivants?» + +Quoique Pierre ne le vît pas, il sentait que son interlocuteur lui +souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il +n'avait pas de parents, surtout pas de mère! + +«La femme pour le bon conseil, la belle-mère pour le bon accueil... mais +rien ne remplace la vraie mère! Et des enfants, en as-tu?» + +La réponse négative de Pierre lui fit de la peine, et il hâta d'ajouter: + +«Vous êtes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez +seulement en bonne intelligence. + +--Oh! maintenant ça m'est bien indifférent, répondit Pierre malgré lui. + +--Eh! mon camarade, on n'échappe ni à la besace ni à la prison! +Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'éclaircir la voix et +mieux se disposer à faire un long récit, le bien du propriétaire était +beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans étaient à leur aise, +et nous-mêmes aussi, grâce à Dieu. Le blé rendait sept pour un, nous +vivions comme de bons chrétiens; voilà qu'un jour...» Et Platon +Karataïew raconta comme quoi, ayant été attrapé par le garde forestier +d'un bois voisin, il avait été fouetté, jugé et enrôlé comme soldat. + +«Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et +c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas péché, c'est mon frère +qui serait parti, en laissant derrière lui cinq enfants. Quant à moi, je +ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon +Dieu me l'avait déjà reprise. J'y suis retourné en congé: que te +dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches à +nourrir; les femmes étaient à la maison, les deux frères en voyage. +Michel, le cadet, était seul resté!... Et le père me dit: «Pour moi, mes +enfants sont tous égaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la +même. Si on n'avait pas rasé Platon, c'eût été le tour de Michel.» +Alors, croirais-tu, il nous a réunis devant les images: «Michel, me +dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'à terre devant Lui, et toi, aussi, +femme, ainsi que vous, petits enfants...» M'avez-vous compris?... C'est +ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous +plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la +traîne, elle est gonflée; on la retire, elle est vide!» + +Après quelques instants de silence, Platon se leva. + +«Tu veux peut-être dormir?» Et il commença à se signer rapidement en +marmottant: «Seigneur Jésus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et +Laure, ayez pitié de nous!» Il toucha la terre du front, se releva, +soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote. + +«Quelle est donc cette prière que tu viens de dire? + +--Quoi? murmura Platon, déjà à moitié endormi. J'ai prié, voilà tout.... +Est-ce que tu ne pries pas? + +--Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure? + +--Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas +oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se +réchauffer ici,» ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui +s'était roulé à ses pieds. + +Puis il se retourna et s'endormit tout à fait. + +Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le +lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque, +passait la lueur sinistre de l'incendie, à l'intérieur tout était +sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps à s'endormir: les yeux +grands ouverts dans les ténèbres, il écoutait machinalement les +ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances +qui s'était écroulé dans son âme renaissait plus beau que jamais en lui +et reposait sur les bases désormais inébranlables. + + +XIII + + +Pierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois +soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui. +Ces jours laissèrent à peine une trace dans sa mémoire: seule la figure +de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs +souvenirs, comme la personnification la plus complète de tout ce qui est +véritablement russe, bon et honnête. + +Platon Karataïew avait environ cinquante ans, à en juger par le nombre +des campagnes auxquelles il avait pris part; lui même n'aurait pu dire +au juste son âge, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste +souvent, il laissait voir deux rangées de dents blanches et saines; sa +barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait +l'empreinte de l'agilité, de la résolution, et surtout du stoïcisme. +Malgré les nombreuses petites rides dont elle était sillonnée, sa figure +avait une expression touchante de naïveté, de jeunesse et d'innocence. +Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient +de source; il ne pensait jamais à ce qu'il avait dit ou à ce qu'il +allait dire, et la vivacité et la justesse de ses inflexions leur +donnaient une persuasion pénétrante. Soir et matin, en se couchant et en +se levant, il disait: «Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et +fais-moi lever comme un kalatch[26].» Effectivement, à peine couché, il +s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se réveillant, il +était léger et dispos, et prêt à toute besogne. Il savait tout faire, ni +très bien ni très mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses +bottes, et, toujours occupé à quelque travail, il ne se permettait de +causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur +qui sait qu'on l'écoute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en +avait besoin comme de s'étendre et de marcher. Son chant était tendre, +doux, plaintif, presque féminin, en harmonie enfin avec sa physionomie +sérieuse. Lorsque, après quelques semaines de prison, sa barbe eut +repoussé, il avait l'air de s'être débarrassé de tout ce qui n'était pas +lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et +d'être redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. «Soldat +en congé fait une chemise de son caleçon,» disait-il; il ne parlait pas +volontiers de ses années de service et répétait avec orgueil que jamais +il n'avait été fouetté. Lorsqu'il contait, c'était le plus souvent +quelque épisode, cher à son coeur, de sa vie passée; les proverbes dont +il émaillait ses histoires n'étaient ni inconvenants ni hardis, comme +ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui, +employées isolément, n'ont aucune couleur, et, placées à propos, +frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa +bouche, une valeur toute nouvelle. + +Aux yeux des autres prisonniers, Platon n'était qu'un simple soldat, +qu'on plaisantait à l'occasion, qu'on envoyait à tout propos faire des +commissions; mais, pour Pierre, il resta à tout jamais le type accompli +de l'esprit de simplicité et de vérité, ainsi qu'il l'avait tout +d'abord deviné, dès la première nuit passée à ses côtés. + + +XIV + + +La princesse Marie, ayant appris de Rostow que son frère se trouvait à +Yaroslaw avec sa famille, se décida, malgré les représentations de sa +tante, à aller le joindre et à emmener son neveu. Les difficultés de la +route ne l'arrêtèrent pas un instant. Son devoir était tout tracé: elle +avait à soigner son frère malade, mourant peut-être, et à lui amener son +fils. Si le prince André ne la demandait pas, c'est que sans doute il en +était empêché par son extrême faiblesse ou bien par la crainte que lui +inspirait, pour elle et pour son enfant, ce long et pénible voyage. +Quelques jours lui suffirent pour terminer ses préparatifs. Ses +équipages consistaient en une grande voiture qui lui avait servi à faire +le trajet jusqu'à Voronège, une britchka et un fourgon. Sa suite se +composait de Mlle Bourrienne, du petit Nicolas et de son gouverneur, de +la vieille bonne, de trois femmes de chambre, du vieux Tikhone, d'un +jeune laquais et d'un heiduque, que sa tante lui avait prêté pour +l'accompagner. Il ne lui était pas possible de prendre le chemin +habituel; aussi, en faisant un détour par Lipetsk, Riazan, Vladimir, où +elle n'avait même pas l'espoir de trouver des chevaux de poste, elle +entreprenait un voyage d'autant plus dangereux que les Français, +disait-on, s'étaient montrés aux environs de Riazan. Mlle Bourrienne, +Dessalles et les gens de la princesse Marie furent étonnés de sa fermeté +et de son activité incessante. Couchée après les autres et levée la +première, aucun obstacle ne l'arrêta pendant ce long trajet, et, grâce à +cette énergie qui soutenait le moral de chacun, on arriva à Yaroslaw à +la fin de la seconde semaine. + +Les derniers temps de son séjour à Voronège lui avaient apporté le plus +grand bonheur de sa vie: son amour pour Rostow ne la tourmentait plus, +mais remplissait toute son âme, dont il semblait faire aujourd'hui +partie intégrante. La lutte avait cessé, car, sans se l'avouer à +elle-même, elle était sûre, depuis sa dernière entrevue avec Nicolas, +d'aimer et d'être aimée. Il n'avait fait aucune allusion au +rétablissement des anciennes relations entre Natacha et le prince André +s'il venait à guérir, mais la princesse Marie devina qu'il en était +profondément préoccupé. Sa manière d'être, tendre, réservée, +affectueuse, n'avait pas changé. Il semblait, au contraire, se réjouir +de ce que cette parenté éventuelle lui donnait la liberté de témoigner +une amitié où la princesse Marie avait bien vite deviné de l'amour. Elle +sentait qu'elle aimait pour la première et la dernière fois de sa vie, +et, heureuse de se voir aimée, elle jouissait avec sérénité de son +bonheur. + +Ce calme ne l'empêchait pas d'éprouver un vif chagrin de la triste +situation de son frère, et lui permettait, au contraire, de s'y livrer +tout entière. La douleur empreinte sur sa figure défaite et désespérée +faisait craindre à son entourage qu'elle ne tombât sérieusement malade, +mais les difficultés et les soucis de la route doublèrent au contraire +ses forces en la distrayant et en la forçant à oublier, momentanément du +moins, le but de son voyage. Toutefois, en approchant de la ville, à la +pensée que, dans quelques heures à peine, ses craintes allaient être +confirmées, son émotion ne connut plus de bornes. L'heiduque fut envoyé +en avant pour découvrir le logement des Rostow et s'informer de l'état +du prince André. Sa commission une fois faite, il revint sur ses pas et +rejoignit la voiture au moment où elle entrait en ville. La pâleur +mortelle de la princesse Marie, qui avait passé la tête par la portière, +le terrifia. + +«J'ai tous les renseignements que vous désirez, Excellence: la famille +Rostow demeure, pas loin d'ici, dans la maison du marchand Bronnikow, +sur le bord même du Volga.» + +La princesse Marie continuait à le regarder fixement, en cherchant avec +effroi pourquoi il ne répondait pas à sa principale question: «Et mon +frère?» Mlle Bourrienne s'en chargea. + +«Comment va le prince? dit-elle. + +--Son Excellence est avec la famille. + +--Il est donc vivant? se dit la princesse.... Comment va-t-il? +continua-t-elle tout haut. + +--Les domestiques disent que c'est toujours la même chose,» + +Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Elle eut peur de le demander, et +jeta un coup d'oeil sur son neveu, assis en face d'elle: l'enfant était +tout joyeux d'arriver dans une grande ville; alors elle baissa la tête +et ne la releva plus que lorsque la lourde voiture, se balançant et +criant sur ses ressorts, s'arrêta tout à coup. Le marchepied fut abaissé +avec bruit, et la portière s'ouvrit. Elle aperçut à gauche une large +nappe d'eau, c'était le fleuve; à droite, un perron sur lequel se +tenaient plusieurs domestiques et une jeune fille au teint frais et +rose, dont la jolie figure, couronnée d'une large tresse de cheveux +noirs, semblait sourire à contre-coeur: cette jeune fille était Sonia. +La princesse monta vivement les degrés, tandis que Sonia lui disait d'un +air embarrassé: + +«Par ici, par ici!» Et elle se trouva tout à coup dans le vestibule, en +face d'une femme âgée, au type oriental, qui venait avec empressement au +devant d'elle. + +C'était la comtesse, qui, bouleversée par l'émotion, l'entoura de ses +bras et l'embrassa à plusieurs reprises: + +«Mon enfant, je vous aime, je vous connais depuis longtemps!» + +La princesse Marie comprit qui elle était et sentit qu'il fallait +répondre à son effusion. Ne sachant trop que dire, elle murmura quelques +paroles en français et demanda: + +«Et lui, comment est-il? + +--Le docteur assure qu'il n'y a plus de danger, reprit la comtesse en +levant les yeux au ciel, et en poussant un soupir qui contredisait ses +paroles. + +--Où est-il? Puis-je le voir? + +--Certainement, à l'instant, mon amie.... Est-ce son fils? ajouta la +comtesse, en voyant entrer Nicolas avec son gouverneur. Quel charmant +enfant! La maison est grande, il y aura place pour tout le monde.» + +Tout en caressant le petit garçon, la comtesse les emmena dans le salon +où Sonia causait avec Mlle Bourrienne. Le comte vint saluer la princesse +Marie, qui le trouva très changé depuis qu'elle ne l'avait vu. Il était +alors vif, gai, plein d'assurance; aujourd'hui elle retrouvait un homme +brisé, effaré, qui faisait peine à voir. En lui parlant, il jetait sur +ceux qui l'entouraient des regards à la dérobée, comme pour juger de +l'effet de ses paroles. Après le désastre de Moscou et sa propre ruine, +jeté hors du milieu et des habitudes qui faisaient toute son existence, +il se sentait désorienté et avait, pour ainsi dire, perdu sa place dans +la vie. + +Malgré son ardent désir de voir au plus tôt son frère, et le dépit que +lui causaient, dans un tel moment, les politesses qu'on lui faisait et +les compliments qu'on adressait à son neveu, elle observait ce qui se +passait autour d'elle. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire moins que +de se conformer provisoirement à ce nouvel ordre de choses et d'en +accepter, sans amertume, toutes les conséquences. + +«C'est ma nièce, dit le comte en lui présentant Sonia. Je crois, +princesse, que vous ne la connaissez pas?» + +Elle se retourna et embrassa Sonia, en essayant d'étouffer le sentiment +d'inimitié instinctive qu'elle avait ressenti à sa vue. En se +prolongeant outre mesure, ces cérémonies banales finirent par lui faire +éprouver un sentiment pénible, accru encore par le manque d'harmonie +entre ses dispositions intimes et celles de cet entourage. + +«Où est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant à tout le +monde. + +--Il est en bas; Natacha est auprès de lui, répondit Sonia en +rougissant. Vous êtes sans doute fatiguée, princesse?» + +Des larmes d'impatience lui montèrent aux yeux; se détournant, elle +allait demander à la comtesse la permission de se rendre chez son frère, +lorsque des pas légers se firent entendre. C'était Natacha qui +accourait, cette Natacha qui lui avait tant déplu lors de leur première +entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'oeil sur elle pour +sentir que celle-là du moins, sympathisait complètement avec elle, et +qu'elle partageait sincèrement sa douleur. Elle se précipita vers elle, +l'embrassa et éclata en sanglots sur son épaule. Lorsque Natacha, assise +au chevet du prince André, avait été informée de l'arrivée de la +princesse, elle avait doucement quitté la chambre pour courir à sa +rencontre. Son visage ému n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui, +pour elle, pour tous ceux qui tenaient de près à celui qui lui était +cher, une compassion infinie pour les autres, et un désir passionné de +se sacrifier tout entière pour ceux qui souffraient! La pensée égoïste +d'unir à jamais son avenir à celui du prince André n'existait plus dans +son coeur. L'instinct si délicat de la princesse Marie le lui fit +deviner au premier regard, et cette découverte diminua l'amertume de ses +larmes. + +«Allons chez lui, Marie,» dit Natacha en l'entraînant dans une autre +pièce. La princesse releva la tête et s'essuya les yeux, mais, au moment +de lui poser une question, elle s'arrêta. Elle sentait que la parole +serait impuissante à l'exprimer ou à y répondre, et qu'elle lirait sur +la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle désirait +apprendre. + +De son côté, Natacha était pleine d'anxiété et de doutes: fallait-il ou +ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la vérité à +ces yeux si lumineux qui la pénétraient jusqu'au fond du coeur, et qu'on +ne pouvait tromper? Les lèvres de Natacha tremblèrent, sa bouche se +contracta, et, éclatant en sanglots, elle se cacha le visage. La +princesse Marie avait compris! Néanmoins, se refusant encore à perdre +tout espoir, elle lui demanda en quel état se trouvait la plaie et +depuis quand l'état général avait empiré. + +«Vous... vous le verrez,» dit Natacha en pleurant. + +Elles restèrent quelques instants dans la chambre voisine de celle du +malade, afin de se remettre de leur émotion. + +«Quand est-ce arrivé?» demanda la princesse Marie. + +Natacha lui raconta comment, dès le début, la fièvre et les souffrances +avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'étaient +calmées, bien que le docteur redoutât toujours la gangrène, mais ce +danger avait été également écarté; à leur arrivée à Yaroslaw, la +suppuration s'était produite, le docteur avait encore espéré lui voir +suivre un cours régulier; puis la fièvre avait repris, sans toutefois +provoquer de craintes sérieuses. + +«Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, «cela» +est survenu tout à coup... je n'en connais pas la raison et vous verrez +vous-même. + +--La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri? + +--Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez.... Marie, il +est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et +alors...» + + +XV + + +Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie +devant elle, la princesse, suffoquée par les larmes malgré tous ses +efforts pour les maîtriser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de +voir son frère sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les +paroles de Natacha et «ce» qui était survenu à son frère depuis deux +jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilité et de +tendresse, était l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son +imagination la figure de son petit André telle qu'elle l'avait connue +dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait +si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle +prévoyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et émues comme +celles que son père lui avait adressées à son lit de mort, et que malgré +tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tôt ou +tard, en venir là, et elle entra résolument dans la chambre. + +Couché sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de +chambre fourrée de petit-gris, maigre et pâle, tenant son mouchoir dans +une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait +doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince André +tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit +involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie +et du regard de son frère, ses sanglots s'arrêtèrent, ses larmes se +séchèrent, et elle eut peur, comme une coupable. «Suis-je donc +coupable?» se dit-elle. «Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et +d'avenir, tandis que moi...» lui répondit l'oeil froid et sévère du +prince André, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-même, il +y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur +côté. + +«Bonjour, Marie, comment es-tu arrivée jusqu'ici?» lui demanda-t-il en +l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui +appartenir. + +Un cri désespéré aurait moins terrifié la princesse Marie que le timbre +de cette voix. + +«As-tu amené le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un +visible effort de mémoire. + +--Comment te sens-tu à présent? demanda la princesse Marie, surprise +d'avoir trouvé quelque chose à dire. + +--Demande-le au docteur, ma chère,» et, cherchant à être amical, il +ajouta, en remuant machinalement les lèvres: + +«Merci, chère amie, d'être venue!» + +Sa soeur lui serra la main, et cette étreinte lui fit froncer +imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus +que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se +lisait ce dégagement de la vie, si terrible à constater chez les +mourants, quand on jouit soi-même de toute sa santé. Il n'y prenait plus +d'intérêt, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il +s'abîmait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui +le détachait d'eux. + +«Quel étrange jeu de la destinée que notre réunion! dit-il en rompant le +silence et en lui montrant Natacha.... Elle me soigne, comme tu vois.» + +La princesse Marie l'écoutait avec stupeur. Comment son frère, si +délicat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en présence de +celle qu'il aimait et dont il était aimé? S'il avait cru pouvoir revenir +à la vie, il n'aurait pas employé ce ton de blessante froideur. La seule +explication plausible, c'est que tout lui devenait indifférent, parce +que quelque chose d'autre, et de plus important, se révélait à lui. + +La conversation, gênée, tendue, tombait à chaque instant. + +«Marie a passé par Riazan,» dit Natacha. Le prince André ne fut pas +étonné de ce qu'elle appelait sa soeur par son nom; Natacha s'en aperçut +elle-même pour la première fois. + +«Eh bien? demanda-t-il. + +--On lui a raconté que Moscou est incendié, complètement incendié, et +que...» Natacha s'arrêta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour +écouter. + +--Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!...» et, regardant +dans le vague, il tira sa moustache. + +«Et toi, Marie, tu as rencontré le comte Nicolas? demanda le prince +André.... Il a écrit aux siens que tu lui avais beaucoup plu, +poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la portée de +cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son +côté, t'avait plu, ce serait très bien, tu l'épouserais!» La princesse +Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le séparait +déjà de ce monde. + +--Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard à +Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua. + +--André, veux-tu... demanda tout à coup la princesse Marie d'une voix +tremblante... veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander après +toi.» + +Le prince André eut un sourire imperceptible; sa soeur, qui connaissait +si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne +souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'était plutôt une ironie à +son adresse, pour avoir employé un dernier moyen de réveiller le +sentiment qui s'éteignait peu à peu en lui. «Oui, je serai bien aise de +le voir.... Se porte-t-il bien?» + +On amena l'enfant. Effrayé à la vue de son père, qui l'embrassa, il ne +savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne +pleurait dans la chambre. Dès qu'il fut sorti, la princesse Marie +s'approcha de son frère, et, ne pouvant se contenir plus longtemps, +fondit en larmes. + +Le prince André la regarda fixement. + +«Tu pleures sur lui,» dit-il. + +La princesse fit un signe affirmatif. + +«Il ne faut pas pleurer ici,» ajouta-t-il sans s'émouvoir. + +Il comprenait que sa soeur pleurait sur l'enfant qui allait devenir +orphelin, et il essayait de se reprendre à la vie. «Oui, cela doit lui +paraître bien triste, et c'est pourtant si simple!» se dit-il à +lui-même. «Les oiseaux du ciel ne sèment pas, ne moissonnent pas, mais +notre Père céleste les nourrit.» Il voulut d'abord répéter ce verset à +sa soeur: «C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement; +les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que +toutes ces pensées qui leur paraissent si importantes, n'importent +guère! Oui, nous ne nous comprenons plus.» Et il se tut. + + +Le fils du prince André avait sept ans; il ne savait rien, pas même ses +lettres, et cependant, eût-il été alors un homme fait et en pleine +possession de ses facultés, il n'aurait, ni mieux ni plus profondément +compris l'importance de la scène à laquelle il venait d'assister entre +son père, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit +sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses +beaux yeux pensifs, appuya sa tête contre sa poitrine; sa petite lèvre +retroussée et vermeille trembla, et il pleura doucement. + +À dater de ce jour, il évita Dessalles et la vieille comtesse qui +cependant l'accablait de soins; il préférait rester seul, ou avec sa +tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particulièrement en +affection; il leur prodiguait à toutes deux des caresses silencieuses. + +La princesse Marie, en sortant de chez son frère, avait perdu tout +espoir; aussi ne reparla-t-elle plus à Natacha de la possibilité d'une +guérison. Elles se relayaient auprès du divan du malade; la princesse ne +pleurait pas, et elle adressait de ferventes prières à l'Être éternel et +insondable, dont la présence se manifeste si vivement au chevet d'un +mourant. + + +XVI + + +Le prince André sentait qu'il se mourait, qu'il était déjà mort à +moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt +terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son +âme. Il attendait ce qu'il savait inévitable, sans hâte et sans +inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d'éternel, d'inconnu et de +lointain, qu'il n'avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie, +était maintenant là, tout près: il le devinait, il le touchait presque. + +Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait passé par cette +douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la +craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captivés +par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir +la mort dans l'obus qui s'avançait en tournoyant. Revenu à lui dans +l'ambulance, cette fleur d'amour éternel s'était épanouie au fond de son +âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie; libre et +indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui. +Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui +se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce +qui l'entourait, plus s'abaissait cette barrière qui sépare la vie de la +mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'était-ce en +effet que d'aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n'est de +n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et +immatérielle? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait: + +«Tant mieux!» + +Mais, après cette nuit de délire où celle qu'il désirait retrouver lui +était apparue, après qu'elle eut appliqué ses lèvres sur sa main en la +couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme pénétra de nouveau dans +son coeur et le rattacha à l'existence. Des pensées confuses et joyeuses +venaient l'assaillir, et en se reportant au moment où, à l'ambulance, il +avait aperçu Kouraguine à côté de lui, il se reconnaissait incapable de +revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourmenté dans son +délire par le désir de savoir s'il était encore de ce monde, il n'osait +cependant le demander à ceux qui l'entouraient. + +Sa maladie avait suivi son cours normal, et «ce quelque chose qui lui +était survenu depuis deux jours», comme disait Natacha à la princesse +Marie, n'était rien autre que la lutte suprême entre la vie et la +mort.... C'était la mort qui était la plus forte, et ce renouveau +d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'était que l'aveu involontaire du +prix qu'il attachait à la vie et la dernière révolte de son être contre +la terreur de l'inconnu! + +Un soir qu'il sommeillait, agité comme il l'était toujours à cette heure +par une légère fièvre qui donnait une grande lucidité à ses idées, il +éprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable. + +«Ah! se dit-il, c'est elle qui est entrée!» + +C'était en effet Natacha, qui venait, à pas de loup, occuper sa place +habituelle à son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche. + +Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tête interceptait la +lumière de la bougie; elle tricotait assidûment un bas, depuis le jour +où le prince André lui avait dit que personne ne soigne les malades +comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exerçait, +disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la +jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il +contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage incliné. +Tout à coup le peloton de laine lui échappa. Natacha tressaillit, jeta +un regard à la dérobée sur le malade et, étendant la main devant la +bougie pour le préserver de la lumière, elle se pencha vivement pour +ramasser son peloton, et reprit sa première pose. Il la regarda sans +faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour +à tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement à reprendre haleine. +Les premiers jours de leur réunion, il lui avait avoué que, s'il +revenait à la vie, il remercierait éternellement Dieu pour cette +blessure qui les avait ainsi réconciliés; mais depuis, il n'en avait +plus reparlé. + +«Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en prêtant l'oreille au +léger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destinée nous a-t-elle réunis, +si c'est pour me faire mourir?... La vérité de la vie ne se serait-elle +donc révélée à moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus +que tout au monde, et puis-je m'empêcher de l'aimer?» se dit-il en +poussant un profond gémissement, comme il en avait pris l'habitude +pendant ses longues heures de souffrance. À cette plainte, Natacha posa +son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux +brillants: + +«Vous ne dormez pas? lui dit-elle. + +--Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer. +Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumière!... +J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!» + +Natacha se rapprocha encore plus près, et son visage s'illumina de joie +et de passion. + +«Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde. + +--Et moi...» + +Elle détourna la tête un instant. + +«Pourquoi donc trop? + +--Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la vérité, dites-moi ce que vous +sentez au fond du coeur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous? + +--J'en suis sûre, j'en suis sûre!» s'écria Natacha en lui saisissant les +deux mains avec une exaltation croissante. + +Il se tut. + +«Comme ce serait bien!» dit-il en lui baisant la main. + +Natacha était heureuse; mais, se rappelant aussitôt qu'une émotion trop +vive pouvait lui être fatale: + +«Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se maîtrisant.... Il faut dormir, je +vous en prie.» + +Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle +se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla +d'attention à son ouvrage, afin d'éviter de lever encore les yeux. +Bientôt après il s'endormit. + +Son sommeil ne fut pas de longue durée. Une sueur froide le réveilla. + +Sa pensée recommençait à flotter entre la vie et la mort: + +«L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la négation +de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le +comprends que par l'amour. Tout est là!... L'amour c'est Dieu, et mourir +c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, à la source +générale et éternelle.» + +Ces rêves lui semblaient consolants, mais ce n'étaient que des rêves qui +passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre même de la réalité, et +il se rendormit, encore en proie à mille idées confuses et agitées. + +Il se vit en songe couché dans la chambre qu'il habitait. Il avait +recouvré toute sa santé. Une foule de personnes inconnues défilaient +devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et +se disposait à les suivre il ne savait où, tout en se disant qu'il +perdait son temps à des bagatelles, lorsqu'il avait à s'occuper de bien +plus graves intérêts; et cependant il continuait à leur parler et à les +étonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun +sens.... Peu à peu ces figures s'évanouirent, et toute son attention se +concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il à la +fermer assez vite? «tout» dépend de cela. Il se lève, il s'en approche +pour tirer le verrou, mais ses jambes fléchissent sous lui, et il sent +qu'il n'arrivera pas à temps!... Réunissant toutes ses forces dans un +effort suprême, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible +l'étreint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la +mort qui est là, là, derrière la porte, et, au moment où il s'y traîne +haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pénètre dans la +chambre!... Cet être innommé, c'est la mort, la mort qui vient à lui, et +il faut à tout prix qu'il lui échappe!... Il saisit la porte... la +refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de +forces, peut-être pourra-t-il du moins l'empêcher de passer?... Hélas! +ses forces s'épuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de +nouveau!... Il tente une fois encore de résister à la pression du +dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entré... et le +prince André se sent mourir! + +À ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il +se réveilla... + +«Oui, c'était bien là la mort!... Mourir et se réveiller! La mort est +donc le réveil?» + +Cette pensée passa comme un éclair dans son esprit, et un coin du voile +qui lui dérobait encore l'inconnu se releva dans son âme! Il sentit son +corps délivré des liens qui l'attachaient à la terre, et il éprouva un +mystérieux bien-être, qui depuis lors ne le quitta plus! + +Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement. +Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il désirait. Il ne comprit pas +sa question et fixa sur elle un regard étrange. C'était «cela» dont elle +avait parlé à la princesse Marie!... À dater de cette heure, la fièvre +prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins, +elle ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se +développaient chez le malade avec une effroyable intensité. + +Ses derniers jours et ses dernières heures s'écoulèrent paisibles et +sans qu'il se produisît dans son état aucun nouvel incident. + +La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais +elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement à ce qui ne +serait bientôt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, à son +enveloppe matérielle, et que son esprit n'était déjà plus de ce monde. +La violence de leurs sensations était telle, que le spectacle terrible +de la mort n'avait pas de prise sur leurs âmes. Jugeant inutile d'aviver +leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles étaient à ses côtés, +ni hors de sa présence, et, se trouvant impuissantes à exprimer par des +paroles ce qu'elles éprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui. +Elles le voyaient s'abîmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et +toutes deux savaient que c'était bien et que ce devait être ainsi. + +Il se confessa, il communia, et prit congé des siens. Lorsqu'on lui +amena son fils, il effleura sa joue de ses lèvres et se tourna, non pas +par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'était tout ce +qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bénir l'enfant: il le +fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'oeil +interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore +quelque chose à faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras +de la princesse Marie et de Natacha. + +«C'est fini!» dit sa soeur quelques secondes après. + +Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma. + +«Où est-il à présent?» se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couché dans le +cercueil, tous s'en approchèrent pour lui dire un dernier adieu. Le +coeur de l'enfant était déchiré par une poignante surprise. Tous +pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'était +plus, et le vieux comte sur lui-même; il prévoyait qu'il aurait bientôt +le même pas à franchir. + +Natacha et la princesse Marie pleuraient également, non sur leur propre +douleur, mais sous l'influence de l'émotion dont leur coeur débordait à +la vue du mystère si solennel et si simple de la mort! + + + + +CHAPITRE IV + +I + + +La corrélation des causes est incompréhensible pour l'esprit humain, +mais le besoin de s'en rendre compte est inné dans le coeur de l'homme. +Celui qui n'approfondit pas la raison d'être des événements s'empare de +la première coïncidence qui le frappe pour s'écrier: «Voilà la cause!». + +Mais lorsqu'on pénètre au fond du moindre fait historique, c'est-à-dire +au fond des masses où il s'est produit, on constate que la volonté d'un +individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-même est +constamment dirigée par une force supérieure. Si les événements +historiques n'ont en réalité d'autre cause que le principe même de toute +cause, ils sont néanmoins dirigés par des lois qui nous sont inconnues, +ou que nous entrevoyons à peine et que nous ne saurions découvrir, sinon +à la condition de renoncer à en voir le mobile dans la volonté d'un seul +homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des +planètes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut répudié l'idée +de l'immobilité de la terre. + +Après la bataille de Borodino, après que Moscou eût été occupé par +l'ennemi et incendié, l'épisode le plus important de la guerre de 1812 +serait, au dire des historiens, la marche de l'armée russe quittant la +route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp +de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit héroïque à +différentes personnes, et les Français eux-mêmes, quand ils parlent de +ce mouvement de flanc, vantent le génie dont les généraux russes ont +fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir là, +avec les historiens, une profonde combinaison trouvée par un seul +individu pour sauver la Russie et perdre Napoléon, et de découvrir dans +ce fait la moindre trace de génie militaire. Une grande intelligence +n'est pas nécessaire en effet pour concevoir que la meilleure position +d'une armée non attaquée est de s'établir là où elle est sûre de trouver +des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait deviné, en +1812, que la route de Kalouga offrait, après la retraite de l'armée, +les plus grands avantages. Par quelle filière de déductions Messieurs +les historiens arrivent-ils donc à découvrir dans cette manoeuvre une +combinaison des plus habiles? Où donc voient-ils que le salut de la +Russie et la perte de l'ennemi en ont été les résultats? Cette marche de +flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont +précédée, qui l'ont accompagnée et qui en ont été la conséquence, +devenir la perte des Russes et le salut des Français; il n'en résulte +donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la +situation de l'armée. Si cette marche n'avait pas coïncidé avec d'autres +circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arrivé +si Moscou n'avait pas brûlé, si Murat n'avait pas perdu de vue les +Russes, si Napoléon n'était pas resté inactif, si l'armée russe avait +livré bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de +Barclay, si Napoléon avait, en s'approchant de Taroutino, attaqué les +Russes avec le dixième de l'énergie qu'il avait dépensée à Smolensk, si +les Français avaient marché sur Pétersbourg?... etc., etc. Dans ces +conditions, le salut se serait tourné en désastre. Comment donc se +fait-il que ceux qui ont étudié l'histoire ferment les yeux à +l'évidence, en attribuant cette marche à la volonté d'un seul homme? car +personne n'avait mûri et préparé cette manoeuvre à l'avance; et, à +l'heure où elle s'est accomplie, elle était tout bonnement le résultat +forcé de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de +toutes ses conséquences que lorsqu'elle fut tombée dans le domaine du +passé. + +Lors du conseil qui se tint à Fili, l'opinion des chefs militaires +russes fut en général pour la retraite en ligne droite sur le chemin de +Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le +nombre des voix qui appuyèrent cet avis, et surtout dans la conversation +qui eut lieu, après le conseil, entre le commandant en chef et Lanskoï, +chef de l'intendance. Lanskoï annonça, dans son rapport, que les vivres +pour l'armée étaient réunis principalement le long de l'Oka, dans les +gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni, +le transport des approvisionnements pour l'armée serait intercepté par +la rivière qu'on ne pouvait leur faire traverser à l'entrée de l'hiver. +Ce fut la première considération qui fit abandonner le plan primitif, en +somme le plus naturel. L'armée se tint donc à portée des vivres. Puis +l'inaction des Français, qui avaient perdu la trace des Russes, la +nécessité de couvrir et de défendre les manufactures d'armes, et surtout +l'avantage d'être à portée des vivres, forcèrent l'armée à incliner +davantage vers le sud. Après avoir passé sur la route de Toula par un +mouvement désespéré, les chefs de l'armée pensaient s'arrêter à Podolsk, +mais l'apparition des troupes françaises, d'autres circonstances, et +entre autres l'abondance des subsistances à Kalouga, engagèrent l'armée +à continuer sa marche vers le sud, et à passer de la route de Toula sur +celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De même qu'il est +difficile, sinon impossible, de préciser l'instant où l'abandon de +Moscou avait été résolu, de même on ne peut exactement dire avec +précision quel est celui qui a décidé la marche sur Taroutino, et +pourtant chacun crut s'y être établi en vertu de la volonté et de la +décision des chefs. + + +II + + +La route suivie était si bien celle que l'armée devait infailliblement +prendre, que les maraudeurs mêmes se répandirent dans cette direction, +et Koutouzow s'attira le blâme de l'Empereur pour avoir d'abord conduit +l'armée par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino. +L'Empereur lui-même lui avait indiqué ce mouvement dans une lettre que +le commandant en chef reçut seulement après y être arrivé. + +Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manoeuvre de +génie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul +attribuait à l'inaction des Français son importance réelle; lui seul +soutenait que la bataille de Borodino avait été une victoire; lui seul, +qui, par sa position de commandant en chef, semblait être appelé à +prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour empêcher l'armée +russe de dépenser inutilement ses forces dans des combats stériles. + +La bête fauve, blessée à mort à Borodino, se trouvait encore là où le +chasseur l'avait laissée. Était-elle épuisée? Était-elle encore vivante? +Le chasseur l'ignorait. Mais tout à coup elle poussa un gémissement qui +trahit sa situation sans issue, et ce cri de désespoir fut l'envoi de +Lauriston au camp de Koutouzow. Napoléon, convaincu comme toujours qu'il +était impeccable, écrivit à Koutouzow, sous l'impulsion du moment: + +«Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie près de vous un de mes aides de +camp généraux pour vous entretenir de plusieurs objets intéressants. Je +désire que votre Altesse ajoute foi à ce qu'il lui dira, surtout +lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particulière +considération que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre +n'étant à autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il +vous ait en Sa sainte et digne garde. + +«Moscou, ce 30 octobre. + +«Signé: Napoléon.» + +«Je serais maudit par la postérité si l'on me regardait comme le premier +moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma +nation[27],» répondit Koutouzow, et il continua à faire tout ce qui +dépendait de lui pour diriger la retraite de ses troupes. + +À la suite d'un mois de pillage par l'armée française et d'un temps +équivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement était +survenu dans les forces des deux belligérants et dans l'esprit qui les +animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de +prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette +longue inaction avait éveillé l'impatience et la curiosité de savoir ce +qu'étaient devenus les français, qu'on avait perdus de vue depuis tant +de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en +approchaient chaque jour, la nouvelle de légères victoires de partisans +et de paysans sur l'ennemi, faisaient renaître l'envie et les sentiments +de vengeance refoulés dans le coeur de chacun pendant le séjour de +l'étranger à Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de +leurs forces respectives n'était plus le même et que la supériorité +nous était acquise. De même que le carillon d'une horloge se met en +branle et joue son air lorsque l'aiguille achève le tour du cadran, de +même, dans les hautes sphères, le contrecoup de cette impression +générale se traduisit immédiatement par un redoublement d'activité. + + +III + + +L'armée russe était dirigée sur place par Koutouzow et son état-major, +et de Pétersbourg par l'Empereur lui-même. Avant qu'on eût reçu la +nouvelle de l'abandon de Moscou, on avait envoyé à Koutouzow, pour lui +faciliter sa besogne, un plan détaillé de toute la campagne; +l'état-major l'accepta malgré le changement produit par les +circonstances. Quant à Koutouzow il répondit que les dispositions +prises à distance étaient difficiles à exécuter. Aussi continuait-on à +lui expédier messages sur messagers avec de nouvelles instructions, pour +trancher les difficultés au fur et à mesure qu'elles se produisaient, et +faire ensuite leur rapport sur ses faits et gestes. + +Des changements importants avaient lieu dans les commandements de +l'armée. Il fallait remplacer Bagration, qui avait été tué, et Barclay, +qui s'était éloigné, offensé d'être mis dans une position subalterne. On +discutait très sérieusement s'il valait mieux mettre A. à la place de D. +ou bien D. à la place d'A., et ainsi de suite, comme s'il ne s'agissait, +dans le choix à faire, que d'une question de personnes. + +Par suite de l'inimitié qui existait entre Koutouzow et Bennigsen, de +la présence des personnes de confiance envoyé par l'Empereur, des +permutations indispensables à opérer, une partie bien plus compliquée se +jouait à l'état-major de l'armée. On se contrecarrait à qui mieux mieux, +et l'objet de toutes ces intrigues était l'entreprise militaire que les +uns et les autres s'imaginaient diriger à leur guise, tandis qu'elle +poursuivait son chemin en dehors de leur influence et de leur action, et +n'était, en réalité, que la conséquence des rapports des masses entre +elles. Du reste, cet enchevêtrement de combinaisons de toutes sortes +dans les hautes régions du pouvoir faisait exactement pressentir ce qui +allait arriver. + +Le 2 octobre, dans une lettre qui ne fut reçue par Koutouzow qu'après la +bataille de Taroutino, l'Empereur lui écrivait: + +«Prince Michel Ilarionovitch! + +«Moscou est au pouvoir de l'ennemi depuis le 2 septembre. Vos derniers +rapports datent du 20, et depuis lors, non seulement vous n'avez rien +entrepris contre l'ennemi pour la délivrance de notre première capitale, +mais vous vous êtes même replié. Serpoukhow est occupé par un +détachement ennemi, et Toula, avec son importante manufacture d'armes, +si nécessaire à l'armée, est menacée. J'ai vu, par les rapports de +Wintzingerode, que l'ennemi fait marcher un corps de 10 000 hommes vers +la route de Pétersbourg; un autre de plusieurs milliers à la direction +de Dmitrow; un troisième s'est avancé sur la route de Vladimir; enfin un +quatrième s'est concentré entre Rouza et Mojaïsk. Napoléon lui-même +était encore à Moscou le 25 avec sa garde. Du moment que ses troupes +sont ainsi divisées en détachements considérables, est-il possible que +vous ayez en face de vous des forces ennemies assez nombreuses pour vous +empêcher de prendre l'offensive? Il est au contraire à présumer que vous +êtes, poursuivi par des fractions, ou, tout au moins, par des corps +inférieurs en importance à l'armée confiée à votre commandement. Il +semblerait que, profitant de ces conjonctures, vous auriez pu attaquer +un ennemi plus faible que vous, le détruire, ou au moins le forcer à la +retraite, nous conserver la majeure partie des gouvernements occupés +aujourd'hui par lui, et préserver ainsi de tout danger la ville de Toula +et les autres villes de l'intérieur de l'Empire. Si l'ennemi est en état +de diriger un corps d'armée considérable vers Pétersbourg, en partie +dégarni de troupes, vous en porterez la responsabilité, car, en agissant +avec énergie et décision, vous deviez, avec les moyens dont vous +disposez, nous préserver de ce nouveau malheur. N'oubliez point que vous +devez rendre compte à la patrie indignée de la perte de Moscou. Vous +savez, par expérience, que j'ai toujours été prêt à vous récompenser. Je +le suis encore, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de +votre côté un entier dévouement, une fermeté à toute épreuve et des +succès que votre intelligence, vos talents militaires et la valeur des +troupes que vous commandez nous autorisent à espérer.» + +Lorsque cette lettre arriva à Koutouzow, celui-ci avait livré bataille, +ne pouvant plus empêcher son armée de prendre l'offensive. Le 2 octobre, +le cosaque Schapovalow, battant la plaine, tua un lièvre et en blessa un +autre; en poursuivant ce dernier, il se laissa entraîner au loin dans la +forêt, et tomba inopinément sur le flanc gauche de l'armée de Murat, qui +ne se gardait pas. Il raconta la chose en riant à ses camarades, et le +porte-drapeau qui l'entendit en fit part à son commandant, Le cosaque +fut appelé, questionné, et ses chefs eurent l'idée de profiter de cette +bonne aubaine pour enlever des chevaux, et l'un d'eux, connu des hauts +fonctionnaires de l'armée, communiqua le fait à un général de +l'état-major. La situation y était des plus tendues dans ces derniers +temps. Yermolow était venu trouver Bennigsen quelques jours auparavant +pour le supplier d'user de son influence sur le commandant en chef afin +qu'il se décidât à l'attaque. + +«Si je ne vous connaissais pas, répondit Bennigsen, j'aurais cru que +vous désiriez le contraire de ce que vous me demandez, car il suffit que +je conseille une chose, pour que Son Altesse fasse tout l'opposé.» + +Le récit des cosaques, confirmé par d'autres éclaireurs, démontra que +tout était prêt pour l'explosion. Les ressorts se détendirent, les +rouages grincèrent et, le carillon joua. En dépit de son pouvoir +présumé, de son intelligence, de son expérience, de sa connaissance des +hommes, Koutouzow, prenant en considération le rapport envoyé par +Bennigsen à l'Empereur, le désir exprimé par tous les généraux, celui +qu'on imputait à Sa Majesté, la nouvelle apportée par les cosaques, +n'eut pas la force de comprimer ce mouvement: il ordonna donc ce qu'il +considérait comme inutile et même nuisible, il donna son assentiment au +fait accompli. + + +IV + + +L'attaque fut ordonnée pour le 5 octobre. + +La veille, Koutouzow signa la dislocation des troupes. Toll en fit +lecture à Yermolow, en lui proposant de s'occuper des dispositions à +prendre. + +«Bien, bien, dit Yermolow, mais je n'en ai pas le temps dans ce moment.» + +Le plan de bataille combiné par Toll était excellent, aussi bien rédigé +que celui d'Austerlitz, quoiqu'il n'y fût pas formulé en allemand: «la +première colonne marche de ce côté, la seconde de tel autre»... etc.... +Ces colonnes, indiquées sur le papier, devaient, à un instant donné, se +réunir pour tomber sur l'ennemi et l'écraser. Tout y était admirablement +prévu, comme c'est toujours le cas dans les dislocations écrites, mais, +comme il arrive toujours aussi, aucune de ces colonnes ne se trouva à +son poste en temps et lieu. + +Lorsque les différents exemplaires du plan furent prêts, on les remit à +un officier, qui était ordonnance de Koutouzow, pour les porter à +Yermolow. Ce jeune chevalier garde, tout fier de son importante mission, +se rendit au logement occupé par Yermolow; il était vide. + +«Le général est parti,» lui dit le domestique. + +L'envoyé se rendit chez un des généraux que Yermolow voyait souvent. + +«Personne à la maison,» lui répondit-on. + +Il alla chez un autre. Même réponse. + +«Pourvu qu'on ne me rende pas responsable de ce retard, se dit-il, voilà +du guignon!» + +Il fit le tour du camp. Les uns disaient que Yermolow venait de passer +avec quelques généraux, les autres qu'il était déjà revenu. Le +malheureux officier continua ses recherches jusqu'à six heures; du soir, +sans prendre même le temps de dîner, Yermolow resta introuvable, et +personne ne savait où le prendre. Le messager s'étant quelque peu +restauré chez un camarade, poussa jusqu'à l'avant-garde, chez +Miloradovitch. On lui dit que celui-ci était sans doute au bal du +général Kikine, et que Yermolow devait y être aussi.! + +«Mais où est-ce donc? + +--Là-bas à Jechkine, dit un officier cosaque en lui indiquant au loin le +toit d'une maison seigneuriale. + +--Comment?... Mais c'est en dehors de la ligne des avant-postes! + +--On a envoyé deux de nos régiments sur la ligne même; ils y font +bombance aujourd'hui.... Deux musiques de régiment et trois choeurs de +chanteurs!...» + +L'officier franchit la ligne. En approchant de la maison, il entendit +les chants joyeux du choeur des soldats, qui étaient couverts par les +voix animées des assistants. Cette gaieté gagna le jeune officier, qui +craignait néanmoins de s'être rendu coupable en tardant à remettre à son +adresse l'ordre important dont il était chargé. Il était déjà neuf +heures du soir; il descendit de cheval et gravit les marches du perron +d'une grande et belle maison située entre les Russes et les Français et +dont la conservation était parfaite: dans l'antichambre et dans l'office +il aperçut des laquais occupés à porter des vins et des plats. Les +chanteurs étaient placés à l'extérieur, devant les fenêtres. En entrant +dans le premier salon, il y aperçut soudain tous les principaux généraux +de l'armée, entre autres la grande et imposante figure de Yermolow. +Tous, l'uniforme déboutonné, la figure enluminée, placés en demi-cercle, +remplissaient la chambre de leurs rires bruyants, car, au milieu de la +salle un d'eux, très bel homme, d'une taille moyenne, dansait avec +légèreté le trépak[28]. + +«Ah! ah! bravo, Nicolas Ivanovitch! Ah! ah! ah!» + +Le messager comprit qu'il avait doublement tort d'être entré dans un +pareil moment, avec une mission importante; il voulut attendre, mais on +le remarqua aussitôt, et l'un des généraux le désigna à Yermolow. Ce +dernier, fronçant le sourcil, s'approcha de lui, écouta son rapport et +prit son papier sans souffler mot. + +«Tu crois que c'est sans intention qu'il est ici, dit au survenant un +de ses camarades de l'état-major en parlant de Yermolow! Pas du tout, +mon cher, c'est une farce qu'il joue à Konovnitzine. Tu verras demain +quelle belle confusion il y aura!» + + +V + + +Le vieux Koutouzow, s'étant fait réveiller de bonne heure le lendemain +matin, fit sa prière et sa toilette, puis monta en calèche, sous la +désagréable impression qu'il allait diriger une bataille livrée contre +son gré, et prit la route de Létachevka, situé à cinq verstes derrière +Taroutino; c'était l'endroit désigné pour la concentration de toutes les +colonnes. Chemin faisant, il sommeillait, s'éveillait et prêtait +l'oreille pour entendre si la fusillade avait commencé. L'aube d'un jour +d'automne, humide et gris, blanchissait à peine l'horizon. En +s'approchant de Taroutino, il rencontra des soldats de cavalerie qui +menaient boire leurs chevaux; il fit arrêter sa voiture et leur demanda +à quel régiment ils appartenaient. Ils faisaient partie d'une colonne +qui depuis longtemps déjà aurait dû être en embuscade. «C'est peut-être +une erreur,» se dit-il, mais quelques pas plus loin il vit des +fantassins, les fusils en faisceaux, mangeant leur soupe. Il appela +l'officier, qui lui affirma qu'aucun ordre d'attaque n'était parvenu +jusqu'à eux. + +«Comment?» dit Koutouzow, mais, s'interrompant aussitôt, il fit appeler +le commandant. + +Pendant ce temps, il descendit de calèche, la tête inclinée, la +respiration oppressée, et se mit à marcher de long en large. Lorsque +arriva l'officier d'état-major Eichen, Koutouzow devint pourpre de +colère, non pas qu'il eût devant lui le coupable, mais c'était quelqu'un +sur qui il pouvait enfin épancher sa fureur. Haletant, tremblant de +colère, arrivé au paroxysme de la rage, il se jeta sur Eichen en le +menaçant du poing et en l'accablant des plus grossières injures. Un +capitaine, Brozine, survenu par hasard et qui était complètement +innocent, en reçut aussi sa part. + +«Qu'est-ce que cette canaille-là encore? Qu'on fusille ce misérable!» +criait Koutouzow d'une voix rauque et en gesticulant comme un +forcené.... Comment! comment! lui, le commandant en chef, auquel chacun +assurait que personne jusque-là n'avait disposé d'un pouvoir pareil au +sien, il allait devenir la risée de l'armée? C'est donc en vain qu'il +avait tant prié ce jour-là, tant réfléchi, tant combiné pendant sa +longue veille. «Lorsque je n'étais qu'un petit officier, personne +n'aurait osé se moquer ainsi de moi, pensait-il, et maintenant...» Il +éprouvait la souffrance physique qu'inflige une punition corporelle, et +il ne pouvait l'exprimer que par des cris de rage et de douleur. Ses +forces le trahirent bientôt, il se calma, comprit qu'il avait eu tort de +s'emporter ainsi, remonta dans sa calèche et s'éloigna en silence. + +Cet accès de colère ne se renouvela plus, et il écouta passivement les +justifications et les instances de Bennigsen, de Konovnitzine et Toll, +qui cherchaient à lui démontrer la nécessité de recommencer le lendemain +le même mouvement dont l'exécution venait d'être manquée. Le général en +chef fut forcé d'y consentir. Quant à Yermolow, il ne reparut devant +Koutouzov que le surlendemain. + + +VI + + +Le lendemain, les troupes furent réunies dès le soir sur les différents +points et se mirent en marche pendant la nuit. Les ténèbres étaient +profondes, et de sombres nuages, d'un noir violacé, couvraient le ciel, +mais il ne pleuvait pas. La terre était humide, et les soldats +avançaient sans proférer une parole; l'artillerie seule laissait deviner +sa présence par le bruit métallique de ses fourgons. Il était défendu de +parler, de fumer, de faire du feu; les chevaux eux-mêmes semblaient se +retenir de hennir. Le mystère de l'entreprise en augmentait l'attrait, +et les hommes marchaient gaiement. Quelques colonnes s'arrêtèrent, +placèrent leurs fusils en faisceaux et s'étendirent sur la terre froide, +croyant bien être arrivées à leur destination. D'autres, et c'était la +majorité, marchèrent toute la nuit, et arrivèrent naturellement là où +elles ne devaient pas se trouver. + +Le comte Orlow-Denissow, avec son faible détachement de cosaques, fut le +seul à gagner son poste à temps. Il s'établit dans un taillis sur la +lisière d'une forêt, côtoyée par un sentier, qui menait du village de +Stromilow à celui de Dmitrovsk. + +Le comte, qui s'était endormi un peu avant le jour, fut réveillé pour +questionner un déserteur du camp français. C'était un sous-officier +polonais du corps de Poniatowsky; il déclara avoir déserté parce qu'il +était victime d'un passe-droit, qu'il aurait dû être nommé officier +depuis longtemps, qu'il était le plus brave d'eux tous, et qu'il +comptait bien s'en venger. Il assurait que Murat avait passé la nuit à +une verste des Russes, et que, si on consentait à lui donner une escorte +de cent hommes, il s'engageait à le faire prisonnier. Le comte Orlow +tint conseil avec ses camarades, et, la proposition leur paraissant trop +séduisante pour la refuser, ils se montrèrent disposés à tenter +l'entreprise. Enfin, après beaucoup de discussions et de combinaisons, +le général-major Grékow se décida à suivre, avec deux régiments de +cosaques, le sous-officier polonais. + +«Mais rappelle-toi bien, dit le comte à ce dernier, que si tu as menti, +je te ferai pendre comme un chien!... Si tu as dit la vérité, tu auras +cent pièces d'or.» + +Le sous-officier ne répondit rien, se mit lestement en selle et suivit +le général Grékow d'un air résolu. Ils disparurent dans le bois. Le +comte, frissonnant sous l'impression du froid, avant-coureur du jour +naissant, et inquiet de la responsabilité qu'il venait d'assumer, fit +quelques pas hors de la forêt pour examiner le camp ennemi, que l'on +entrevoyait à peine, à la distance d'une verste, dans la vague et +confuse lumière de l'aube et des feux de bivouac qui s'éteignaient. Nos +colonnes devaient déboucher sur le versant incliné, à la droite du comte +Orlow-Denissow. Il avait beau étudier tout le terrain, il ne voyait rien +paraître: il lui sembla seulement remarquer dans le camp français +l'agitation du réveil: «Oh! il est trop tard,» se dit-il; il était +désabusé, comme cela arrive parfois lorsque nous ne subissons plus +l'influence de l'homme auquel nous nous sommes confiés; évidemment ce +sous-officier était un traître qui l'avait trompé, l'attaque projetée +avorterait, malgré les deux régiments que Grékow allait entraîner Dieu +sait où: «Est-il possible de penser qu'on va surprendre le général en +chef au milieu de forces aussi considérables? Le coquin aura menti! + +--On peut faire revenir Grékow, dit un officier de sa suite, qui, comme +lui, commençait à douter du succès de l'entreprise. + +--Vraiment, qu'en pensez-vous? faut-il en rester là, oui ou non? + +--Faites-le revenir. + +--C'est ça! dit le comte, qu'on le rappelle!... Mais il sera tard, il va +faire jour.» + +Un aide de camp s'enfonça dans le bois à la recherche de Grékow. Lorsque +ce dernier revint, le comte, involontairement agité par ce changement de +résolution, et par l'infructueuse attente des colonnes d'infanterie, +ainsi que par le voisinage de l'ennemi, se décida à l'attaque. «À +cheval!» dit-il tout bas. + +Chacun se mit à son poste, se signa, et l'on partit. Un hourra retentit +dans la forêt, et les sotnias de cosaques, s'éparpillant comme les +grains qui s'échappent d'un sac de blé, s'élancèrent crânement, la lance +en avant, franchirent le ruisseau et se dirigèrent vers le camp ennemi. + +Le cri d'alerte poussé par le premier Français qui aperçut les cosaques +mit le camp en émoi. Tous se jetèrent, à moitié endormis et à peine +vêtus, sur les canons, sur les fusils, sur les chevaux, et coururent de +tous côtés, en perdant la tête. Si nos cosaques les avaient poursuivis +sans se préoccuper de ce qui se passait autour d'eux, ils auraient +infailliblement fait Murat prisonnier, comme les chefs le désiraient, +mais il fut impossible de les empêcher de piller et de faire des +prisonniers. Personne n'écoutait le commandement. 1 500 prisonniers, 38 +bouches à feu, des drapeaux, des chevaux, des harnachements de toutes +sortes, furent pris à l'ennemi; et la mise en sûreté des prisonniers et +des canons, et le partage du butin, avec l'accompagnement habituel de +querelles et de cris, firent perdre un temps précieux. Les Français, +revenus de leur première panique et voyant qu'on ne les poursuivait pas, +se formèrent et attaquèrent à leur tour Orlow-Denissow; comme il +attendait des renforts qui ne lui arrivaient pas, il ne put leur +répondre vigoureusement. + +Cependant les colonnes d'infanterie étaient en retard; commandées par +Bennigsen et dirigées par Toll, elles s'étaient mises en marche à +l'heure précise, et avaient atteint un point qui n'était pas celui qui +leur avait été désigné. Les hommes, gais au début, ne tardèrent pas à +laisser des traînards derrière eux, et le sentiment de l'erreur commise +provoqua d'autant plus de murmures, qu'on les ramena en arrière. Les +aides de camp, envoyés pour réparer la bévue, étaient malmenés par les +généraux, qui, de leur côté, criaient, se disputaient, et enfin, de +guerre lasse, se mettaient en marche sans but arrêté. «Nous arriverons +toujours quelque part!» se dirent-ils. En effet ils arrivèrent, mais pas +à l'endroit où ils devaient aller. Quelques-uns sans doute se trouvèrent +à leur poste, mais l'heure était déjà passée, ils ne pouvaient servir à +rien, sinon à essuyer le feu de l'ennemi. Toll, qui, à cette bataille, +avait joué le rôle de Weirother à Austerlitz, galopait sur toute la +ligne, et constatait que tout avait été fait au rebours des ordres +donnés. Ainsi il rencontra dans la forêt, lorsqu'il faisait déjà grand +jour, le corps de Bagovouth, qui aurait dû depuis longtemps appuyer les +cosaques d'Orlow-Denissow. Désespéré, dépité de son insuccès et +l'attribuant à la faute d'un individu, Toll aborda le chef de corps en +l'accablant des plus violents reproches et en le menaçant même de le +faire fusiller. Bagovouth, vieux et calme militaire, d'un courage à +toute épreuve, exaspéré par les ordres contradictoires qu'il recevait de +tous les côtés à la fois, par les temps d'arrêt sans cause, et le +désordre qui régnait autour de lui, fut pris à son tour, à l'étonnement +de tous et en opposition avec son caractère habituel, d'un accès de rage +et lui répondit vertement: + +«Je ne reçois de leçons de personne, et je sais mourir avec mes soldats +aussi bien qu'un autre!» + +Le brave Bagovouth, ne se connaissant plus de colère, sans se donner la +peine de juger du plus ou moins d'opportunité de sa diversion, marcha, +avec sa seule division, droit au feu. Le danger, les bombes, les balles +étaient ce qui convenait le mieux pour le moment à son irritation; aussi +fut-il frappé par un des premiers projectiles, tandis que les suivants +abattaient un grand nombre de ses braves soldats. C'est ainsi que sa +division resta quelque temps exposée, sans utilité aucune, au feu de +l'ennemi. + + +VII + + +Pendant ce temps, une autre colonne, auprès de laquelle se trouvait +Koutouzow, était censée attaquer les Français. Il savait parfaitement +que le résultat le plus probable de cette bataille, livrée contre sa +volonté, serait une immense confusion, aussi retenait-il ses troupes +autant qu'il le pouvait, et ne leur laissait-il pas quitter leur +position. Monté sur un petit cheval gris, il répondait paresseusement +aux propositions d'attaque. + +«Vous me parlez toujours d'attaque, mais vous voyez bien que nous +n'entendons rien aux manoeuvres compliquées, disait-il à Miloradovicth, +qui lui demandait la permission de se porter en avant.... Vous n'avez +pas su faire Murat prisonnier ce matin, dit-il à un autre.... Vous avez +été en retard, il n'y a donc plus rien à faire.» + +Lorsqu'on lui annonça que deux bataillons de Polonais venaient renforcer +les Français, il regarda du coin de l'oeil Yermolow, auquel il n'avait +pas adressé la parole depuis la veille. + +«C'est cela, murmura-t-il, on demande à attaquer, on propose différents +plans, mais lorsqu'il faut agir, rien ne se trouve prêt, et l'ennemi, +avisé à temps, prend ses précautions!» + +Yermolow sourit imperceptiblement à ces paroles; il comprit que l'orage +était passé et que Koutouzow se bornait à une simple allusion. + +«C'est à mes dépens qu'il s'amuse,» dit Yermolow, tout bas, en touchant +du genou Raïevsky. + +Bientôt après il s'approcha de Koutouzow, qu'il aborda avec respect: + +«Rien n'est perdu, Altesse, l'ennemi est devant nous. N'ordonnerez-vous +pas l'attaque?... Autrement la garde ne sentira même pas la fumée de la +poudre.» + +Koutouzow garda le silence. Quand on lui apprit la retraite de Murat, il +ordonna un mouvement en avant, mais, tous les cent pas, il commandait +qu'on s'arrêtât pendant trois quarts d'heure. La bataille se réduisit +donc à la charge d'Orlow-Denissow et à la perte inutile de quelques +centaines d'hommes. Le résultat fut pour Koutouzow la décoration en +diamants, pour Bennigsen cent mille roubles en sus des diamants, +d'agréables récompenses pour les autres officiers supérieurs, et un +grand nombre de promotions et de changements dans l'état-major. + +«C'est toujours ainsi, on fait tout à l'envers,» disaient, après la +bataille de Taroutino, les officiers et les généraux russes, de même +qu'on le dit encore aujourd'hui, et ils donnaient à entendre qu'il +s'était trouvé là juste à point un imbécile pour faire des sottises +qu'eux n'auraient jamais faites; mais les hommes qui parlent ainsi, ou +n'ont aucune idée de l'affaire qu'ils critiquent, ou se trompent +sciemment. Toute bataille, que ce soit celle de Taroutino, de Borodino +ou d'Austerlitz, ne se passe jamais selon les prévisions de ceux qui en +conduisent les opérations. + +Un nombre incalculable de forces indépendantes (car jamais l'homme n'est +aussi indépendant que pendant ce moment où s'agite pour lui une question +de vie ou de mort) influe sur la direction de la bataille, et cette +direction ne peut pas être précisée à l'avancé et ne coïncidera jamais +avec la direction imprimée à l'action par une seule force individuelle. +Lorsque les historiens, les Français surtout, affirment que leurs +guerres et leurs batailles ont lieu d'après des plans, dont toutes les +dispositions sont préalablement arrêtées, la seule conclusion que nous +puissions en tirer, c'est que leurs descriptions sont inexactes. Il est +évident que la bataille de Taroutino n'eut pas le résultat que se +proposait le comte Toll, c'est-à-dire de mener les troupes au feu dans +l'ordre prescrit, ni celui qu'avait en vue le comte Orlow, qui était de +faire Murat prisonnier, ni celui que visait Bennigsen, qui espérait +anéantir l'ennemi, ni celui de l'officier qui rêvait de se distinguer, +ni celui du cosaque avide de plus de butin qu'il n'en avait déjà fait, +et ainsi de suite. Mais si le but était de réaliser le désir, général en +Russie, de chasser les Français, et de porter un coup mortel à leur +armée, alors il sera parfaitement évident que la bataille de Taroutino +fut en tous points ce qui était le plus nécessaire et le plus opportun à +cette période de la campagne, puisqu'elle a atteint ce but. Il est +difficile, presque impossible, de se représenter une issue plus +favorable que celle de ce combat. Malgré une confusion sans exemple, les +plus grands avantages furent acquis au prix de très peu d'efforts, et de +pertes minimes. La faiblesse des Français fut démontrée, et l'armée +ennemie subit un échec qui, dans les conditions où elle se trouvait, +devait forcément amener sa retraite. + + +VIII + + +Napoléon fait son entrée à Moscou après la brillante victoire de la +Moskowa, victoire incontestable assurément, puisque le champ de bataille +était resté à ses troupes. Les Russes se retirent et abandonnent Moscou +rempli de vivres, d'armes, de munitions et de richesses incalculables; +un mois se passe sans qu'ils reprennent l'offensive. La position de +Napoléon est, par conséquent, des plus belles et des plus glorieuses. Il +semble donc qu'il n'était pas besoin d'avoir un génie exceptionnel pour +se jeter avec des forces supérieures sur les derniers restes de l'armée +ennemie, les écraser, obtenir une paix avantageuse, marcher sur +Pétersbourg en cas de refus, retourner à Smolensk en cas d'insuccès, ou +rester à Moscou, en y gardant la brillante position acquise. Rien de +plus simple et de plus facile que les mesures à prendre pour en arriver +là. Il fallait empêcher le pillage, préparer pour toute l'armée des +vêtements d'hiver qu'on aurait facilement trouvés à Moscou, régler la +distribution des subsistances, qui, d'après les historiens français +eux-mêmes représentaient un approvisionnement de six mois. Cependant +Napoléon, le plus grand des génies, qui, toujours selon ces mêmes +historiens, pouvait diriger l'armée à son gré, ne prend aucune de ces +dispositions, et choisit, au contraire, celle qui était la plus +détestable et la plus absurde. Rien ne pouvait avoir en effet des +conséquences plus désastreuses que de rester à Moscou jusqu'en octobre, +de laisser faire les pillards, de quitter Moscou à l'aventure, de se +rapprocher de Koutouzow pour ne pas lui livrer bataille, de gagner +Malo-Yaroslavetz, en le laissant sur sa droite, de retourner sur Mojaïsk +sans avoir tenté la fortune, de reprendre enfin la route de Smolensk et +de s'engager en aveugle dans des contrées dévastées. Que l'on soumette +aux stratégistes les plus habiles cette série de faits, et ils ne +sauront en tirer d'autre conséquence que la destruction fatale ou voulue +de sa propre armée. Mais dire que Napoléon la perdit volontairement ou +par incapacité est aussi faux que d'assurer qu'il avait amené ses +troupes jusqu'à Moscou par la force de sa volonté ou par les +combinaisons de son génie. Dans l'un et l'autre cas, son action +personnelle n'avait pas plus d'influence que l'action personnelle du +dernier soldat, et elle se bornait à se conformer à des lois, dont le +fait était le résultat. + +Les historiens ont tort de nous représenter les forces intellectuelles +de Napoléon à Moscou comme affaiblies, pour expliquer son insuccès. Son +activité, à cette époque, ne fut pas moins étonnante que celle dont il +avait fait preuve en Égypte, en Italie, en Autriche et en Prusse. Nous +ne pouvons apprécier à sa véritable valeur le génie de Napoléon en +Égypte, où «quarante siècles avaient contemplé sa grandeur», ni celui +qu'il avait déployé en Autriche et en Prusse, car nous somme obligés de +nous en rapporter aux versions françaises et allemandes, et les +Allemands eux-mêmes font sonner bien haut son génie, ne pouvant +expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans +coup férir, et pourquoi des corps entiers ont été faits prisonniers sans +livrer bataille. Quant à nous, nous n'avons pas, Dieu merci, pour cacher +notre honte, à nous incliner devant son génie; nous avons payé cher le +droit de juger ses actes, de bonne foi et sans déguisement, et dès lors +nous ne sommes obligés à aucune concession. Son activité à Moscou était +sans contredit aussi merveilleuse que partout ailleurs: les ordres et +les plans se succèdent sans interruption pendant tout son séjour; +l'absence d'habitants et de députations, l'incendie même, ne l'arrêtent +pas un moment. Il ne perd de vue ni les mouvements de l'ennemi, ni le +bien-être de son armée, ni celui de la population russe qui l'entoure, +ni la direction des affaires de son empire, ni les combinaisons +diplomatiques, ni même les conditions à débattre pour en arriver à une +paix prochaine. + + +IX + + + +Dès son entrée à Moscou, Napoléon ordonne au général Sébastiani de +suivre exactement le mouvement des troupes russes, et à Murat de +découvrir Koutouzow; puis il fortifie avec soin le Kremlin et élabore un +admirable plan de campagne de Russie. De la question militaire passant à +la diplomatie, il fait venir auprès de lui le capitaine Iakovlew, ruiné +et déguenillé, lui détaille tout au long sa politique et sa conduite +généreuse, puis il écrit une lettre à l'Empereur Alexandre dans laquelle +il expose à «son ami et frère» son mécontentement au sujet de +Rostoptchine et expédie Iakovlew à Pétersbourg. Après avoir de même +déroulé ses plans et fait parade de sa grandeur d'âme devant Toutolmine, +il l'envoie avec des instructions. En ce qui concerne la partie +juridique, il recherche les incendiaires, les punit, et se venge de +Rostoptchine en faisant brûler ses maisons. En matière d'administration, +il écrit une constitution qu'il offre à Moscou comme don de joyeux +avènement, y établit une municipalité et fait afficher la proclamation +suivante: + +«Habitants de Moscou! + +«Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majesté l'Empereur et Roi en veut +arrêter le cours. De terribles exemples vous ont appris comment il sait +châtier la désobéissance et le crime. Des mesures sévères sont prises +pour arrêter le désordre et ramener la sécurité publique. Une +administration paternelle, dont les membres seront choisis parmi vous, +formera votre municipalité, c'est-à-dire l'administration de la ville, +qui aura pour mission de veiller sur vous, de s'inquiéter de vos besoins +et de vos intérêts. Ses membres se distingueront par un ruban rouge +passé par-dessus l'épaule, et le maire de la ville se ceindra en outre +d'une écharpe blanche. En dehors des heures consacrées à sa charge, il +ne portera qu'un ruban rouge autour du bras gauche. La police de la +ville est reconstituée sur ses anciennes bases, et, grâce à son +activité, l'ordre reparaît. Le gouvernement a nommé deux commissaires +généraux ou maîtres de police, et vingt commissaires de police +d'arrondissement pour tous les quartiers de la ville. Vous les +reconnaîtrez au ruban blanc noué sur le bras gauche. Quelques églises, +de cultes différents, sont ouvertes et on y officie sans empêchement. +Vos concitoyens reviennent dans leurs demeures, et l'ordre est donné +pour qu'ils y retrouvent le secours et la protection dus au malheur. Ce +sont là les moyens employés jusqu'ici par le gouvernement afin de +rétablir l'ordre et d'alléger votre situation, mais pour y réussir il +faut que vous unissiez vos efforts aux siens, que vous oubliiez, si +possible, vos souffrances passées, que vous caressiez l'espoir d'un +sort moins cruel, que vous soyez assurés qu'une mort inévitable et +honteuse attend tous ceux qui s'attaqueront à vos personnes et à vos +biens, et que ces biens vous seront conservés, car telle est la volonté +du plus grand et du plus juste des monarques. Soldats et habitants, de +quelque nation que vous soyez, rétablissez la confiance publique, source +du bonheur des États, vivez en frères, aidez-vous et protégez-vous les +uns les autres; unissez-vous pour anéantir les desseins des +malintentionnés, obéissez aux autorités militaires et civiles, et alors +vos larmes cesseront bientôt de couler!» + +En ce qui concerne les subsistances, Napoléon ordonne aux troupes de +venir à tour de rôle à Moscou faire la maraude afin de s'approvisionner +et de s'assurer des vivres pour un certain temps. Préoccupé de la +question religieuse, Napoléon ordonne de ramener les popes et de +recommencer dans les églises les cérémonies du culte. La proclamation +suivante, ayant trait aux affaires commerciales et à la fourniture des +vivres, est également placardée sur tous les murs: + +«Habitants paisibles de Moscou, artisans et ouvriers que les désastres +ont éloignés de la ville, et vous, agriculteurs dispersés, qu'une +terreur non fondée retient dans les campagnes, écoutez! Le calme est +rendu à la capitale, et l'ordre s'y rétablit. Vos compatriotes sortent +sans crainte de leurs refuges, assurés d'être respectés. Tout acte de +violence touchant leurs personnes et leurs propriétés est immédiatement +puni. Sa Majesté l'Empereur et Roi vous protège et ne considère comme +ennemis que ceux qui contreviennent à ses ordres. Elle désire mettre un +terme à vos malheurs, vous rendre à vos foyers et à vos familles. +Répondez donc à ces mesures bienfaisantes en venant à nous sans crainte +de danger. Habitants! retournez avec confiance dans vos demeures: vous +trouverez bientôt le moyen de satisfaire à tous vos besoins. Artisans et +travailleurs laborieux, reprenez vos différents métiers; vos maisons, +vos boutiques, protégées par des patrouilles de sûreté, vous attendent, +et votre labeur recevra la paye qui lui est due. Vous enfin, paysans, +sortez des bois où la peur vous retient, retournez sans terreur dans vos +isbas, avec la certitude d'y trouver protection. Des magasins sont +établis dans la ville, où les paysans peuvent déposer le surplus de +leurs provisions et les produits de la terre. Le gouvernement a pris les +mesures suivantes pour en protéger la vente: 1° À dater d'aujourd'hui, +les paysans et agriculteurs des environs de Moscou peuvent en toute +sécurité déposer leurs provisions de toute sorte dans les deux magasins +de la Mokhovaïa et de l'Okhotny-riad; 2° ces provisions seront achetées +aux prix convenus entre le vendeur et l'acheteur, mais si le vendeur ne +reçoit pas le prix demandé par lui, il a le droit de remporter ses +marchandises à son village, et cela en toute liberté; 3° le dimanche et +le mercredi de chaque semaine sont les jours fixés pour les grands +marchés, aussi un nombre suffisant de troupes seront-elles échelonnées, +les samedi et mardi, sur toutes les grandes routes et jusqu'à une +certaine distance de la ville, afin de protéger les files de chariots; +4° des mesures semblables garantiront également le retour des paysans et +de leurs voitures; 5° on avisera sans délai à rétablir les marchés +ordinaires. Habitants de la ville et de la campagne, ouvriers et +artisans, quelle que soit votre nationalité, vous êtes appelés à +exécuter les dispositions paternelles de Sa Majesté l'Empereur et Roi, +et à contribuer au bien-être général. Déposez à ses pieds le respect et +la confiance, et ne tardez point à vous réunir à nous.» + +Pour relever le moral de l'armée et du peuple, il passe des revues et +donne des récompenses, se montre dans les rues, console les habitants, +et, malgré les soucis que lui causent les affaires de l'État, visite les +théâtres organisés par son ordre. En ce qui touche à la bienfaisance, le +plus beau fleuron de la couronne des princes, Napoléon fait tout ce +qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton +des établissements de charité publique: «Maison de ma Mère», unissant +ainsi le tendre sentiment de la piété filiale à la majesté bienfaisante +du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouvés, donne sa blanche +main à baiser à ces enfants sauvés par lui, et témoigne à Toutolmine la +plus grande bienveillance. Puis, selon l'éloquente narration de M. +Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats +russes[29]! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et +de l'armée française, il fait distribuer des secours aux incendiés. +Mais, les vivres étant trop précieux pour être donnés à des étrangers la +plupart ennemis, Napoléon aime mieux leur fournir de l'argent, afin +qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer, à eux +aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de +l'armée, il ne cesse d'ordonner de sévères enquêtes au sujet des +infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs +de pillage. + + +X + + +Mais, chose étrange! toutes ces mesures, qui n'étaient en rien +inférieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille +circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les +aiguilles d'un cadran, séparé de son mécanisme, tourner au hasard sans +en entraîner les rouages dans leur mouvement. + +M. Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napoléon, que son +génie n'avait jamais rien imaginé de plus profond, de plus habile et de +plus admirable, et il prouve, dans sa polémique avec M. Fain, que la +rédaction doit en être portée, non au 4, mais bien au 15 octobre[30]. Ce +plan «si remarquable» ne fut jamais et n'aurait jamais pu être exécuté, +parce qu'il n'était pas applicable aux circonstances présentes. Les +fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait +détruire la mosquée (ainsi que Napoléon appelait l'église de +Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creusées sous le Kremlin +n'eurent d'autre effet que de l'aider à accomplir son désir de faire +sauter cet édifice en quittant Moscou; de même que, pour consoler un +enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tombé. +La poursuite de l'armée russe, cause de tant de soucis pour Napoléon, +présenta un phénomène extraordinaire: les généraux perdirent de vue +l'armée russe, forte de 60 000 hommes. Ce ne fut, d'après M. Thiers, que +le talent et peut-être le génie de Murat qui parvinrent à découvrir +cette «tête d'épingle». + +Dans son activité diplomatique, les arguments employés par Napoléon pour +démontrer sa générosité et sa justice en causant avec Toutolmine et +Iakovlew furent également superflus: Alexandre ne reçut pas ses +ambassadeurs, et ne répondit pas à leur mission. En ce qui concerne ses +mesures juridiques, malgré le supplice des faux incendiaires, la moitié +de Moscou brûla. Ses mesures administratives ne furent pas plus +heureuses: l'institution de la municipalité n'arrêta pas le pillage, et +ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-là, sous prétexte +de rétablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que +de préserver leur propre avoir. Dans la sphère religieuse, la visite à +la mosquée, qui, en Égypte, avait si bien réussi, ne porta à Moscou +aucun fruit. Deux ou trois prêtres essayèrent d'exécuter la volonté +impériale, mais l'un fut souffleté par un soldat français pendant +l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: «Le +prêtre que j'avais découvert et invité à recommencer à dire la messe a +nettoyé et fermé l'église. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer +les portes, casser les cadenas, déchirer les livres et commettre +d'autres désordres.» Quant au commerce, la proclamation «aux paisibles +artisans et aux paysans» resta sans réponse, par la raison qu'il n'y +avait pas de «paisibles artisans» et que les «paysans» faisaient la +chasse aux émissaires qui s'égaraient jusque chez eux avec cette +proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organisés pour +l'amusement du peuple et des troupes ne réussirent pas davantage; +théâtres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussitôt +fermés, car les acteurs et les actrices furent dépouillés de tout ce +qu'ils avaient. + +Sa bienfaisance fut également stérile: les faux et les vrais assignats, +distribués si généreusement par Napoléon aux malheureux, inondaient +Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent même était échangé contre de +l'or pour la moitié de sa valeur, car les Français ne recherchaient que +ce dernier métal. La preuve la plus frappante du manque de vitalité de +ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napoléon pour mettre +fin au pillage et rétablir la discipline. + +Voilà, en effet, ce que disaient les autorités militaires: «Le pillage +continue en ville malgré la défense qui en a été faite; l'ordre n'est +pas rétabli, pas un marchand ne trafique légalement; seules les +vivandières vendent, et encore ce ne sont que des objets volés. + +«La partie de mon arrondissement continue à être en proie au pillage des +soldats du 3ème corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux, +réfugiés dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont même la +férocité de les blesser à coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs +exemples. + +«Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de +piller. (9 octobre.) + +«Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre +district qu'il faudra faire arrêter par de fortes gardes. (11 octobre.) + +«L'Empereur est excessivement mécontent de ce que, malgré la sévérité de +ses ordres, on ne voit revenir au Kremlin que des maraudeurs de la +garde; il voit avec douleur que les soldats d'élite choisis pour garder +sa personne, appelés à donner l'exemple de la soumission, poussent la +désobéissance jusqu'à enfoncer les portes des caves, des magasins +préparés pour l'armée; d'autres se sont abaissés au point de désobéir +aux sentinelles et aux officiers de garde, les ont injuriés et même +battus. + +«Le grand maréchal du palais se plaint vivement de ce que, malgré les +défenses réitérées, les soldats continuent à faire leurs besoins dans +toutes les cours, et même jusque sous les fenêtres de l'Empereur.» + +Cette armée, comme un troupeau débandé qui foule à ses pieds le fourrage +destiné à le sauver de la famine, fondait peu à peu et périssait sous +l'influence du séjour. Elle ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle fut +saisie d'une terreur panique, causée par la prise des convois sur la +route de Smolensk et par la nouvelle de la bataille de Taroutino; +Napoléon la reçut au moment où il passait une revue; ainsi que le dit M. +Thiers, elle éveilla en lui le désir de châtier les Russes: aussi +s'empressa-t-il d'ordonner le départ, désiré par toute l'armée. En +s'enfuyant de Moscou, les soldats traînèrent avec eux tout ce qu'ils +purent prendre. Napoléon lui-même emportait son trésor particulier. Les +énormes convois qui entravaient la marche de l'armée l'effrayaient, +mais, dans sa grande expérience de la guerre, il ne fit pas brûler les +fourgons, comme il l'avait exigé d'un de ses maréchaux en approchant +Moscou. Ces calèches, ces voitures, pleines de soldats et de butin, +trouvèrent grâce à ses yeux, parce que, disait-il, ces équipages +pouvaient être employés plus tard pour les vivres, les malades et les +blessés. + +La situation de l'armée n'était-elle pas comparable dans ce moment à +celle de l'animal blessé qui sent que sa perte est prochaine et qui est +affolé par la terreur? Les habiles manoeuvres de Napoléon et ses projets +grandioses, depuis le moment de son entrée à Moscou jusqu'à celui de la +destruction de ses troupes, ne sont-ils pas, en effet, comme les bonds +et les convulsions qui précèdent la mort de l'animal blessé? Effrayé par +le bruit, il se jette en avant, reçoit le coup du chasseur, et revient +sur ses pas, hâtant ainsi lui-même sa fin. Napoléon, sous la pression de +son armée, fit de même. Le bruit de la bataille de Taroutino l'effraya, +il se jeta en avant, atteignit le chasseur, et revint, lui aussi, sur +ses pas, pour reprendre le chemin le plus désavantageux, le plus +dangereux, les voies anciennes et connues. + +Napoléon, qui se présente à nous comme l'instigateur du mouvement, +ainsi qu'aux yeux des sauvages la figure sculptée sur la proue d'un +bâtiment semble en être le guide, était, à cette époque de sa vie, +semblable à un enfant qui, se cramponnant aux courroies de l'intérieur +de la voiture, s'imagine que c'est lui qui la conduit. + + +XI + + +Le 6 octobre, de grand matin, Pierre sortit de la baraque, et s'arrêta +sur le seuil de la porte, en caressant un petit chien à jambes courtes +et torses, qui couchait d'habitude aux pieds de Karataïew, s'aventurait +souvent en ville, mais revenait infailliblement chaque soir. Personne +ne l'avait réclamé, et il ne portait aucun nom sur son collier. Les +Français l'appelaient «Azor», et Karataïew «le Gris». Le pauvre animal +ne semblait nullement embarrassé de n'avoir ni maître ni race +déterminée; il portait ferme et droite sa queue en panache, et ses +jambes torses faisaient si bien leur service, qu'il lui arrivait souvent +de dédaigner de se servir des quatre à la fois, et de s'en aller, une +patte de derrière gracieusement relevée, en sautillant sur ses trois +autres. Tout était pour lui sujet de joie; il se roulait sur le dos, se +chauffait au soleil d'un air pensif et important, ou jouait avec un +morceau de bois ou un brin de paille. + +L'habillement de Pierre se composait d'une chemise sale, déchirée, +dernier vestige de ses anciens vêtements, d'un pantalon de soldat noué +aux chevilles pour tenir plus chaud, selon le conseil de Karataïew, et +d'un caftan. Son extérieur n'était plus le même: il avait perdu de sa +corpulence, mais sa forte charpente faisait toujours de lui l'image de +la force physique: une barbe épaisse et une longue moustache couvraient +le bas de son visage; ses cheveux longs, emmêlés, remplis de vermine, +sortaient de dessous son bonnet; l'expression de ses yeux était plus +ferme et plus calme qu'auparavant, et son laisser-aller habituel avait +fait place à une énergie toute prête à l'action. Pierre regardait tour à +tour la plaine sur laquelle on voyait des charrettes et des hommes à +cheval, la rivière qui scintillait au bas, le petit chien qui le +mordillait en jouant, et ses pieds nus et sales, auxquels il faisait +prendre des poses plus ou moins gracieuses, tout en souriant d'un air +béat et satisfait, au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et appris +pendant ces derniers jours. + +Le temps était devenu doux et clair. C'était l'été de la Saint-Martin, +avec ses petites gelées blanches, dont la fraîcheur matinale, en se +mêlant aux rayons du soleil, mettait dans l'air un stimulant réparateur. +L'éclat magique et cristallin qu n'appartient qu'à ces belles journées +d'automne se répandait sur tout le paysage. Au loin se dessinait la +montagne des Moineaux avec son village et son église au clocher vert; +les toits des maisons, le sable, les pierres, les arbres dépouillés de +leur feuillage, se découpaient, en lignes fines et précises, sur +l'horizon transparent. À deux pas de la baraque se trouvaient les +décombres d'une maison à moitié brûlée, occupée par les Français, et +dont le jardin était garni de quelques maigres buissons de lilas. Cette +maison, dévastée et délabrée, qui, sous un ciel gris, aurait présenté +l'image de la désolation, avait aujourd'hui, sous le bain de lumière qui +l'inondait, toutes les apparences du calme et de la paix. + +Un caporal français, l'uniforme déboutonné, un bonnet de police sur la +tête, une mauvaise pipe entre les dents, s'approcha en faisant à Pierre +un signe amical du coin de l'oeil: + +«Quel soleil, hein? Monsieur Kiril (c'était ainsi que les Français +appelaient Pierre), on dirait le printemps!...» et il s'appuya contre la +porte, en lui réitérant son invitation habituelle et toujours refusée de +fumer une pipe avec lui.... «Si encore on avait un temps comme celui-là +quand on est en marche!» dit-il. + +Pierre l'interrompit pour lui demander ce qu'il savait de nouveau; le +vieux troupier lui raconta que les troupes quittaient la ville et qu'on +attendait dans la journée l'ordre du jour concernant les prisonniers. +Pierre lui rappela qu'un des soldats prisonniers, nommé Sokolow, était +dangereusement malade et qu'il faudrait prendre quelques mesures à son +égard. + +«Soyez tranquille, monsieur Kiril, nous avons pour cela des hôpitaux +volants de campagne, et c'est l'affaire des autorités de prévoir tout ce +qui peut arriver.... Et puis, monsieur Kiril, vous n'avez qu'à dire un +mot au capitaine, vous savez? Oh! c'est un... qui n'oublie jamais rien. +Parlez-en au capitaine quand il viendra, il fera tout pour vous.» + +Le capitaine en question causait souvent avec Pierre et lui témoignait +beaucoup de sympathie. + +«Vois-tu, saint Thomas, qu'il me disait l'autre jour: Kiril, c'est un +homme qui a de l'instruction, qui parle français; c'est un seigneur +russe qui a eu des malheurs, mais c'est un homme.... Et il s'y entend, +le.... S'il demande quelque chose, qu'il me dit, il n'y a pas de refus. +Quand on a fait ses études, voyez-vous, on aime l'instruction et les +gens comme il faut. C'est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril. +Dans l'affaire de l'autre jour, sans vous, ça aurait mal fini...» Et, +ayant bavardé quelque temps, il s'en alla. + +L'allusion du caporal avait trait à une querelle qui avait eu lieu +dernièrement entre les prisonniers et les Français. Pierre avait eu la +bonne chance d'apaiser ses compagnons. Quelques-uns d'entre eux, l'ayant +vu parler avec le caporal, le prièrent de lui demander les nouvelles, et +au moment où il leur en faisait part, un soldat français, maigre, jaune +et tout déguenillé, s'approcha de leur baraque: portant la main à son +bonnet de police en signe de salut, il demanda à Pierre si le soldat +Platoche, auquel il avait donné sa chemise à coudre, était dans cette +baraque. + +Les Français avaient reçu la semaine précédente du cuir et de la toile, +et ils les avaient donnés aux prisonniers russes pour leur en faire des +bottes et des chemises. + +«C'est prêt, c'est prêt! dit Karataïew, en apportant l'objet demandé, +proprement plié. Vu le beau temps, ou peut-être pour travailler plus à +son aise, Karataïew était en caleçon avec une chemise noire comme la +suie et toute déchirée. Ses cheveux relevés en arrière, et retenus, à la +mode des ouvriers, par un étroit ruban de tille, donnaient à sa bonne et +grosse figure un air encore plus avenant que d'habitude. + +«Avant de s'engager, il est bon de s'entendre[31].... Je l'ai promise +pour vendredi et la voilà!» + +Le Français jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui, puis triomphant +de son indécision, il ôta son uniforme, et enfila bien vite la chemise, +car pour le moment il n'en avait pas d'autre qu'un long et sale gilet de +soie à fleurs qui couvrait, tant bien que mal, son corps maigre et +chétif. Il craignait évidemment qu'on ne se moquât de lui; mais personne +ne fit la moindre remarque. + +«Elle est venue à point, celle-là! dit Platon en arrangeant la chemise, +pendant que le Français passait ses bras dans les manches, tout en +examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un +atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais +que, même pour tuer un pou, il faut un outil. + +--C'est bien, c'est bien, merci... mais vous devez avoir encore de la +toile? demanda le Français. + +--Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras portée, continua Platon en +admirant son ouvrage. + +--Merci, mon vieux, mais le reste?» + +Pierre, qui voyait que Platon ne tenait pas à comprendre le Français, ne +se mêlait pas de leur conversation. Karataïew remerciait pour son +salaire, et le Français insistait pour avoir ce qui restait de la toile; +Pierre se décida enfin à traduire à Platon la demande du soldat: + +«Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin +puisqu'il y tient...» Et Karataïew tira à contre-coeur de dessus sa +poitrine un petit paquet de chiffons proprement noué, le lui donna sans +dire mot et tourna sur ses talons. + +Le Français regarda les chiffons, comme s'il délibérait avec lui-même, +interrogea Pierre des yeux, et tout à coup dit en rougissant: + +«Platoche, dites donc, Platoche, gardez ça pour vous,» et, le lui +rendant, il s'enfuit. + +«Et l'on dit que ce ne sont pas des chrétiens, il y a là pourtant une +âme! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante, +et que la main sèche ne l'est pas... il est nu, lui, et pourtant il m'en +a fait cadeau.... C'est égal, mon ami, ça nous profitera...» Et il +rentra en souriant dans la baraque. + + +XII + + +Quatre semaines s'étaient écoulées depuis que Pierre était prisonnier, +et, bien que les Français lui eussent proposé de le faire passer de la +baraque des soldats dans celle des officiers, il n'y consentit pas. +Pendant tout ce temps il eut à subir les plus grandes privations, mais +sa forte constitution et sa belle santé les lui rendirent presque +insensibles, d'autant plus qu'elles se produisirent graduellement, et +qu'il les supportait même avec une certaine joie. Il se sentit enfin +pénétré de cette paix de l'âme, de ce contentement de soi-même, que +jusque-là il avait en vain appelés de tous ses voeux. C'est ce qui +l'avait si vivement frappé dans les soldats à Borodino, et ce qu'il +avait inutilement cherché dans la philanthropie, dans la +franc-maçonnerie, dans les distractions de la vie mondaine, dans le vin, +dans l'héroïsme du sacrifice, dans son amour romanesque pour Natacha, et +tout à coup les terreurs de la mort, les privations et la philosophie +résignée de Karataïew firent naître en lui cet apaisement et ce +contentement intérieur qui lui avaient toujours fait défaut. Les +épouvantables angoisses qu'il avait éprouvées pendant qu'on fusillait +ses compagnons d'infortune avaient chassé à tout jamais de son esprit +les pensées inquiètes et les sentiments auxquels il attribuait +jusque-là tant d'importance. Il ne pensait plus ni à la Russie, ni à la +guerre, ni à la politique, ni à Napoléon. Il comprenait que rien de tout +cela ne le touchait, qu'il n'était pas appelé à juger ce qui se faisait, +et son intention de tuer Napoléon lui paraissait non seulement +incompréhensible, mais ridicule, aussi bien que ses calculs +cabalistiques sur le nombre de la bête de l'Apocalypse. Sa colère contre +sa femme, ses appréhensions de voir déshonorer son nom, lui semblaient +aussi vaines que ridicules. Il lui importait bien peu, après tout, que +cette femme menât la vie qui lui plaisait, et qu'on apprît que le nom +d'un des prisonniers était celui du comte Besoukhow? + +Il pensait souvent au prince André, qui assurait, avec une nuance +d'amertume et d'ironie, que le bonheur était absolument négatif, et +insinuait que toutes nos aspirations vers le bonheur réel nous étaient +données pour notre tourment, puisque nous ne pouvions jamais les +réaliser.... Mais aujourd'hui l'absence de souffrance, la satisfaction +des besoins de la vie, et, par conséquent, la liberté dans le choix des +occupations ou du genre d'existence, se présentaient à Pierre comme +l'idéal du bonheur sur cette terre. Ici seulement, et pour la première +fois, Pierre apprécia, parce qu'il en était privé, la jouissance de +manger lorsqu'il avait faim, de boire lorsqu'il avait soif, de dormir +lorsqu'il avait sommeil, de se chauffer lorsqu'il faisait froid, et de +causer lorsqu'il avait envie d'échanger quelques paroles! Il oubliait +seulement une chose; c'est que l'abondance des biens de ce monde diminue +le plaisir qu'on éprouve à s'en servir, et qu'une trop grande liberté +dans le choix des occupations, provenant de son éducation, de sa +richesse et de sa position sociale, rendait ce choix compliqué, +difficile et souvent même inutile. Toutes les pensées de Pierre se +tournaient vers le moment où il redeviendrait libre, et pourtant, plus +tard, il se reportait toujours avec joie à ce mois de captivité, et ne +cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et +ineffaçables, et surtout du calme moral qu'il avait si complètement +éprouvés à cette époque de sa vie. + +Lorsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit, en +sortant de la baraque, les coupoles encore sombres et les croix du +monastère de Novo-Diévitchi, la gelée blanche qui brillait sur l'herbe +poudreuse, les montagnes des Moineaux et leurs pentes boisées se perdant +au loin dans une brume grisâtre; lorsqu'il se sentit caressé par une +fraîche brise, qu'il entendit le battement d'ailes des corneilles +au-dessus de la plaine, qu'il vit soudain la lumière chasser les vapeurs +du brouillard, le soleil s'élever majestueusement derrière les nuages et +les coupoles, les croix, la rosée, le lointain, la rivière, étinceler à +ses rayons resplendissants et joyeux, son coeur déborda d'émotion. Cette +émotion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces à +mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficultés de sa +situation. Cette disposition morale contribua aussi à entretenir la +haute opinion qu'avaient de lui ses compagnons de captivité. Sa +connaissance des langues, le respect que lui témoignaient les Français, +sa simplicité, sa bonté, sa force, son humilité dans ses rapports avec +ses camarades, sa faculté de l'absorber dans de profondes réflexions, +tout faisait de lui à leurs yeux un être mystérieux et supérieur. Les +qualités qui, dans sa sphère habituelle, étaient plutôt nuisibles et +gênantes, le transformaient ici presque en héros, et il comprenait que +cette opinion lui créait des devoirs. + + +XIII + + +Dans la nuit du 6 au 7 octobre commença la retraite des Français: on +démolissait les baraques et les cuisines, on chargeait des charrettes, +et les troupes et les fourgons s'ébranlaient de tous côtés. + +À 7 heures du matin, un convoi de Français, en tenue de campagne, le +shako sur la tête, le fusil sur l'épaule, la giberne et le sac au dos, +s'alignaient devant le corps de garde, en échangeant entre eux, sur +toute la ligne, un feu croisé de propos animés, émaillés de jurons. À +l'intérieur, tous étaient prêts, chaussés, habillés, n'attendant que +l'ordre de sortir. Seul le pauvre Sokolow, pâle, exténué, n'était ni +chaussé, ni habillé et poussait des gémissements incessants. Ses yeux +cernés, sortant de leur orbite, interrogeaient en silence ses +compagnons, qui ne faisaient aucune attention à lui. Ce n'était pas tant +la souffrance (il était malade de la dysenterie) que la crainte d'être +abandonné qui le tourmentait. Pierre, chaussé de bottes cousues par +Karataïew, ceint d'une corde, s'assit devant lui sur ses talons. + +«Écoute donc, Sokolow, ils ne s'en vont pas tout à fait! Ils ont ici un +hôpital, tu seras peut-être encore mieux partagé que nous. + +--Oh! Seigneur! c'est ma mort.... Oh! Seigneur! s'écria tristement le +soldat. + +--Je vais leur en parler, veux-tu?» lui dit Pierre en se levant et en se +dirigeant vers la porte. + +À ce moment, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un caporal et des +soldats en tenue de campagne. Le caporal, celui-là même qui, la veille, +avait offert à Pierre de fumer sa pipe, venait faire l'appel. + +«Caporal, que fera-t-on du malade?» lui demanda Pierre qui avait peine à +le reconnaître, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la tête et +sa jugulaire boutonnée, au caporal qu'il voyait tous les jours. + +Il fronça le sourcil à cette question, et, murmurant une grossièreté +inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se +trouva plongée dans une demi-obscurité; les tambours battirent aux +champs des deux côtés, et étouffèrent les plaintes du blessé. «La voilà, +c'est bien elle!» se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans +le dos.... Il venait de retrouver dans la figure transformée du caporal, +dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette +force brutale, impassible et mystérieuse qui poussait les hommes à +s'entre-tuer, cette force dont il avait déjà eu conscience pendant le +supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des +supplications à ceux qui en étaient les instruments, c'était superflu, +il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en +silence à la porte de la baraque. + +Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se pressèrent à +la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea +vers ce même capitaine qui, au dire du caporal, était si bien disposé +pour lui. Le capitaine était également en tenue de campagne, et sa +figure avait la même expression de dureté. + +«Filez, filez!» disait-il sévèrement aux prisonniers qui passaient. + +Quoique Pierre pressentît que sa démarche n'aurait aucun résultat, il +s'approcha de lui. + +«Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme +s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! répondit-il +à la demande de Pierre. + +--Mais il agonise, répondit ce dernier. + +--Voulez-vous bien...» s'écria le capitaine en colère. + +Et les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole +serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils étaient les +esclaves de la force. + +Les officiers prisonniers furent séparés des soldats, et on leur ordonna +d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et +trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines, +étaient tous des étrangers, beaucoup mieux habillés que Pierre; aussi +ils le regardaient d'un air méfiant. Devant lui marchait un gros major, +en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la +figure gonflée, jaune et renfrognée. Il tenait d'une main une blague à +tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essoufflé +et s'éventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se fâchait +après tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait été bousculé, +qu'on se pressait sans raison et qu'on s'étonnait sans cause! Un autre +officier, petit et fluet, interpellait chacun à tour de rôle, +s'inquiétait de savoir où on les menait et de combien serait leur étape. +Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se +jetait à droite et à gauche, et communiquait ses impressions à ses +voisins sur chaque quartier de la ville incendiée qu'ils traversaient. +Un troisième, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait +qu'il se trompait dans la désignation des quartiers. + +«Qu'avez-vous à vous quereller? demanda le major avec impatience. Que ce +soit Saint-Nicolas ou Saint-Blaise, n'est-ce pas la même chose? Vous +voyez bien que tout est brûlé.... Voyons, pourquoi me poussez-vous, ce +n'est pourtant pas la place qui manque, dit-il à un de ses compagnons +qui ne l'avait même pas touché. + +--Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Qu'en a-t-on fait! s'écriaient de +tous côtés les prisonniers en regardant les restes de l'incendie. + +--Oh! il y en a sûrement la moitié de brûlé... + +--Je vous l'ai bien dit, ça s'étendait de l'autre côté de la rivière. + +--Mais puisque c'est brûlé et que vous le savez, à quoi bon en parler?» +grommela le major. + +En traversant un des rares quartiers intacts, les prisonniers reculèrent +tout à coup en passant devant une église, et poussèrent des exclamations +d'horreur et de dégoût. + +«Oh! les misérables! oh! les sauvages! c'est un mort, c'est un mort, et +on lui a barbouillé la figure...» + +Pierre se retourna, et aperçut confusément un corps adossé contre le mur +d'enceinte de l'église. Il devina, aux paroles de ses compagnons, que +c'était le cadavre d'un homme qu'on avait planté tout debout, et dont la +figure avait été couverte de suie. + +«Marchez, sacré nom... marchez donc... trente mille diables!» +s'écrièrent les officiers de l'escorte; les soldats français poussèrent +en avant, à grands coups de briquet, la foule des prisonniers qui +s'était arrêtée devant le mort. + + +XIV + + +On déboucha dans le voisinage du dépôt des vivres; les prisonniers +n'avaient jusque-là rencontré personne dans les ruelles qu'ils +longeaient avec leur escorte et ses charrettes; ils tombèrent au milieu +d'une batterie d'artillerie qui avait d'autant plus de peine à avancer +que des voitures particulières s'étaient glissées au milieu de ses +fourgons.... Tous s'arrêtèrent à l'entrée du pont pour donner aux +premiers arrivés le temps de passer. Devant, derrière, on ne voyait que +d'interminables files de voitures du train, et sur la droite, à la +jonction du chemin de Kalouga, une masse énorme de troupe, avec leurs +bagages, s'étendait à perte de vue: c'était le corps de Beauharnais, qui +était sorti le premier de la ville; en arrière, le long des quais et sur +le pont de pierre, s'avançait le corps commandé par Ney; les troupes de +Davout, dont les prisonniers faisaient partie, avaient à franchir le +Krimski-Brod (le gué de Crimée). Après l'avoir dépassé, ils se virent +obligés de s'arrêter de nouveau; puis, après une pause de quelques +instants, ils se remirent en marche, au milieu de la cohue d'hommes et +de voitures qui se bousculaient de tous côtés. Il leur fallut plus d'une +heure pour faire les cent pas qui séparent le pont de la rue de Kalouga. +Arrivés au carrefour, les prisonniers passèrent, réunis en groupe, et +restèrent là pendant quelques heures. Un bruit incessant, semblable au +mugissement de la mer, causé par le frottement des roues, le +martellement des pieds des chevaux, les injures et les cris qui se +croisaient en tous sens, remplissait l'air. Pierre, aplati contre le mur +d'une maison à moitié brûlée, prêtait l'oreille à ce vacarme, qui, dans +son imagination, se rattachait au roulement du tambour. Quelques-uns de +ses compagnons se hissèrent au-dessus de lui sur la muraille. + +«Que de monde! que de monde!... Et jusque sur les canons encore!... Oh! +les scélérats, vois-tu ce qu'ils ont pillé?... Regarde donc là-bas.... +Ils l'ont volé à une image.... Vrai Dieu! ce sont, pour sûr, des +Allemands! Ah! les misérables!... Ils sont tellement chargés, qu'ils en +traînent la jambe!... Tiens, ils emmènent aussi un droschki... et +celui-là qui s'est assis sur ses coffres!... Il mériterait d'en recevoir +une bonne sur la...!... Et quand on pense que cela va durer comme ça +jusqu'au soir!... Vois donc, vois donc.... Est-ce que ce ne sont pas les +chevaux de Napoléon!... Quels chevaux! Quelles housses!... Et ces grands +chiffres et ces grandes couronnes!... Ça n'en finira pas!» + +La curiosité porta en avant tous les prisonniers, et, grâce à sa haute +stature, Pierre put voir par-dessus la tête de ses compagnons ce qui +excitait si vivement leur intérêt. Trois calèches, enchevêtrées entre +les caissons, avançant à grand'peine serrées l'une contre l'autre, +contenaient des femmes fardées et attifées de couleurs voyantes, qui +criaient à tue-tête. À dater du moment où Pierre avait reconnu +l'existence de cette force mystérieuse qui, à un moment donné, +soumettait tous les hommes à sa terrible influence, rien ne fit plus +impression sur lui, ni le cadavre enduit de suie pour amuser la +populace, ni ces femmes allant Dieu sait où, ni l'incendie de Moscou. On +aurait dit que son âme, se préparant à une lutte difficile, se refusait +à toute émotion qui pouvait l'affaiblir. Les femmes passèrent, et, après +elles, le défilé des soldats, des télègues, des fourgons, des voitures, +des caissons, et encore des soldats, avec quelques femmes de loin en +loin, reprit son cours de plus belle. + +Pendant cette heure d'attente, Pierre, absorbé par le mouvement +général, ne voyait aucun objet en particulier. Tous, hommes et chevaux, +semblaient être poussés par une puissance invisible dans toutes les +directions, et n'avoir qu'un désir, celui de se dépasser les uns les +autres; tous se bousculaient, se heurtaient, s'injuriaient, se +montraient les poings et les dents, et, sur chaque visage, on lisait +cette expression dure et résolue qui, le matin même, avait fait une si +vive impression sur l'esprit de Pierre, quand il l'avait vue empreinte +sur la figure du caporal. + +Enfin, le chef de leur escorte parvint à faire une trouée, et gagna avec +ses prisonniers la route de Kalouga. Ils marchèrent tout d'une traite et +ne s'arrêtèrent qu'au coucher du soleil. Les voitures furent dételées, +et les hommes se préparèrent à passer la nuit à la belle étoile, au +milieu de jurons, de cris et de querelles interminables. Une voiture +qui les avait suivis enfonça avec son timon celle d'un des officiers du +convoi; plusieurs soldats se précipitèrent de ce côté, les uns pour +donner des coups de fouet aux chevaux, les autres pour les saisir par la +bride, et tous au besoin pour se battre entre eux, si bien qu'un +Allemand fut grièvement blessé à la tête. On aurait dit qu'un seul et +même sentiment de violente réaction, après l'entraînement désordonné de +la journée, s'était emparé de ces hommes depuis qu'ils avaient fait +halte en plein champ, dans le crépuscule humide d'une soirée d'automne. +On aurait dit qu'ils venaient de comprendre que leur destination leur +était encore inconnue, et que bien des misères les attendaient. Les +soldats de l'escorte traitaient les prisonniers plus durement qu'avant +leur sortie de la ville, et cette étape fut la première où ils furent +nourris de viande de cheval. Depuis les officiers jusqu'aux derniers +soldats, tous témoignaient un mauvais vouloir extrême qui contrastait +avec leurs bons procédés d'autrefois. Cette disposition s'accentua +encore davantage lorsqu'il fut constaté à l'appel qu'un soldat russe, +prétextant une violente colique s'était enfui, et Pierre vit un Français +battre un Russe pour s'être trop éloigné de la grand'route; il entendit +aussi le capitaine son ami tancer vertement le sous-officier, en le +menaçant de le faire passer en jugement à cause de la fuite du +prisonnier. Le sous-officier ayant répliqué que le soldat était malade +et ne pouvait marcher, l'officier répondit qu'ils avaient reçu l'ordre +de fusiller les traînards. Pierre sentit alors que cette force brutale +qui l'avait terrassé une première fois, allait de nouveau s'imposer à +lui; il en eut peur, mais plus il se sentait près d'être écrasé par +elle, plus s'élevait et se développait dans son âme une puissance de +vie, indépendante de toute influence extérieure. + +Il soupa d'un gruau de seigle et d'un morceau de viande de cheval, et +causa avec ses camarades. Ils ne parlèrent ensemble ni de ce qu'ils +avaient vu à Moscou, ni de la grossièreté des Français à leur égard, ni +de l'ordre de les fusiller en cas de fuite, mais de leurs souvenirs +personnels et de quelques incidents comiques de leurs campagnes: il n'en +fallut pas davantage pour les mettre en gaieté et leur faire +momentanément oublier la gravité de leur situation. + +Le soleil était couché depuis longtemps, de brillantes étoiles +s'allumaient une à une dans le ciel, et le disque de la pleine lune, +dont la couleur rouge sang rappelait la lueur des incendies, s'élevait +majestueusement au bord de l'horizon et glissait dans les vapeurs +grisâtres, en répandant dans l'espace sa clarté. La soirée était finie, +mais ce n'était pas encore la nuit. Pierre se leva, quitta ses nouveaux +compagnons et passa, entre les feux, de l'autre côté de la route, où se +trouvaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Une sentinelle +l'arrêta: il fut obligé de revenir sur ses pas, mais, au lieu de +retourner auprès de ses camarades, il s'assit par terre derrière une des +charrettes, et, ramenant à lui ses pieds, la tête baissée, il resta là à +réfléchir. Plus d'une heure s'écoula ainsi sans que personne songeât à +s'occuper de lui. Tout à coup il partit d'un si bruyant éclat de rire, +de ce gros rire bon enfant qui le secouait de la tête aux pieds, qu'on +se retourna de tous côtés à cette étrange explosion de gaieté. + +«Ah! ah! faisait Pierre en se parlant à lui-même.... Il ne m'a pas +laissé passer, le soldat!... On m'a attrapé, on m'a enfermé, et l'on me +tient prisonnier!... Qui ça, moi? mon âme immortelle?... Ah! ah! ah!» + +Et il riait aux larmes. Un soldat se leva et s'approcha pour voir ce qui +provoquait le rire de ce colosse. Pierre cessa de rire, se leva à son +tour, et, s'éloignant de l'indiscret, regarda autour de lui. + +Le calme régnait dans le bivouac, si animé quelques heures auparavant +par le bruit des voix et le pétillement des feux, dont les tisons +pâlissaient maintenant et s'éteignaient peu à peu. La pleine lune était +arrivée au zénith; les bois et les champs, invisibles jusque-là, se +dessinaient nettement à l'entour, et au delà de ces champs et de ces +bois inondés de lumière, l'oeil se perdait dans les profondeurs infinies +d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament +où scintillaient à cette heure des myriades d'étoiles. + +«Et tout cela est à moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela +c'est moi!... Et c'est «cela» qu'ils ont pris, c'est «cela» qu'ils ont +enfermé dans une baraque!» + +Il sourit et alla se coucher auprès de ses camarades. + + +XV + + + +Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit à Koutouzow +une lettre de Napoléon qui contenait des propositions de paix; cette +lettre était faussement datée de Moscou, car Napoléon se trouvait alors +un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga. +Koutouzow répondit à cette lettre, comme à la première apportée par +Lauriston, qu'il ne pouvait être question de paix. + +Bientôt après on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui était à la tête +d'un corps de partisans, que les forces ennemies observées à Faminsk se +composaient de la division Broussier, et que cette division, séparée du +reste de l'armée, pouvait être facilement culbutée. Officiers et soldats +demandaient à grands cris à sortir de l'inaction, et les généraux de +l'état-major, excités par le souvenir de la facile victoire de +Taroutino, insistaient auprès de Koutouzow pour qu'il accédât à la +proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant à +refuser de prendre l'offensive, on se décida pour un terme moyen: on +enverrait un petit détachement pour attaquer Broussier. + +Par un étrange effet du hasard, cette mission de la plus grande +importance, comme la suite le prouva, fut confiée à Dokhtourow, à qui +son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une réputation +d'indécision et d'imprévoyance, et que personne n'a jamais songé à +représenter, comme tant d'autres composant des plans de bataille, +s'élançant en avant de son régiment, et jetant à pleines mains des croix +sur les batteries. C'était cependant ce même Dokhtourow que nous +trouvons pendant toutes nos guerres avec les Français, depuis Austerlitz +jusqu'à l'année 1815 à la tête des opérations les plus difficiles. +C'était lui qui était resté le dernier à la chaussée d'Aughest, lors de +la bataille d'Austerlitz, reformant les régiments et sauvant tout ce qui +pouvait être sauvé dans cette déroute où pas un général n'était à +l'arrière-garde. Malade de la fièvre, il allait ensuite avec vingt mille +hommes défendre Smolensk contre toute l'armée de Napoléon. Arrivé là, à +peine s'est-il endormi d'un sommeil agité, que la canonnade le réveilla, +et Smolensk tint toute la journée. À la bataille de Borodino lorsque +Bagration est tué, que nos troupes du flanc gauche sont décimées dans la +proportion de 9 à 1, que toute la force de l'artillerie française est +dirigée de ce côté, c'est encore ce Dokhtourow «indécis et imprévoyant» +que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour réparer la faute qu'il avait +commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et +Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc +lui qu'on envoya à Fominsk, puis à Malo-Yaroslavetz, et c'est là, on +peut le dire sans crainte d'être démenti, que commença la déroute des +Français. On chante en vers et en prose bien des génies et bien des +héros de cette période de la campagne, mais de Dokhtourow on dit à peine +un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un éloge +équivoque. + +Le 10 octobre, le jour même où Dokhtourow s'arrêtait à mi-chemin de +Fominsk dans le village d'Aristow, et s'apprêtait à exécuter l'ordre de +Koutouzow, l'armée française, atteignant dans ses mouvements désordonnés +les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer +bataille, tourna brusquement à gauche, sans raison apparente, sur la +grand'route le Kalouga, et entra à Fominsk, occupé jusque-là par +Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le détachement de Dorokhow, +et deux autres détachements moins importants, ceux de Figner et de +Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat français de +la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les +troupes établies à Fominsk composaient l'arrière-garde de l'armée, +qu'elle avait quitté Moscou cinq jours auparavant, et que Napoléon était +avec elle. Les cosaques du détachement, qui avaient aperçu les régiments +français de la garde sur la route de Horovsk, confirmèrent cette +déposition. Il devenait dès lors évident qu'au lieu d'une division, on +avait devant soi toute l'armée ennemie sortie de Moscou et marchant dans +une direction imprévue. Dokhtourow, qui avait reçu ordre d'attaquer +Fominsk, hésitait à entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus +une idée bien nette de ce qu'il avait à faire, en face de cette nouvelle +complication. Bien que Yermolow l'engageât à prendre une décision, il +insista sur la nécessité de recevoir de nouveaux ordres du commandant en +chef. À cet effet on envoya un rapport à l'état-major, et ce rapport fut +confié à Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les +explications verbales, et qui, après avoir reçu le paquet et les +instructions, partit pour le quartier général, accompagné d'un cosaque +et de deux chevaux de rechange. + + +XVI + + +Cette nuit d'automne était sombre et chaude. Après avoir fait trente +verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et défoncée par la +pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva à Létachevka, à +deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entourée +d'une haie sèche de branches tressées, sur laquelle était une pancarte +portant les mots «Quartier général». Jetant à son cosaque la bride de +son cheval il entra dans l'antichambre, où régnait la plus profonde +obscurité. + +«Le général de service?... Très important! dit-il en s'adressant à une +ombre qui se leva en sursaut à ces mots. + +--Il est très malade depuis hier; voilà trois nuits qu'il ne dort pas, +répondit la voix endormie d'un domestique militaire. + +--Eh bien, allez alors réveiller le capitaine.... Je vous dis que c'est +très urgent, c'est de la part du général Dokhtourow, reprit l'envoyé en +suivant à tâtons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait, +de son côté, éveiller le capitaine. + +--Votre Noblesse, Votre Noblesse, un «coulier»! + +--Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'écria le capitaine. + +--De la part de Dokhtourow. Napoléon est à Fominsk! dit Bolhovitinow en +devinant à la voix que ce n'était pas Konovnitzine. + +Le capitaine bâillait et s'étirait. + +«Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le réveiller, dit-il: il est +assez malade, et ce ne sont peut-être que des bruits. + +--Voilà le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre à +l'instant même au général de service. + +--Attendez un peu que j'aie de la lumière. Où diable te fourres-tu donc +toujours?» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait +était Scherbinine, aide de camp du général Konovnitzine. «J'ai trouvé, +j'ai trouvé!» poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier. + +À la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer, +Bolhovitinow le reconnut et aperçut, dans l'angle opposé de la chambre, +un autre dormeur, qui était le général. + +«Qui a donné ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli. + +--La nouvelle est sûre, répondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques +et les espions disent tous la même chose. + +--Il faudra donc le réveiller,» se dit Scherbinine en s'approchant de +l'homme endormi, qui était coiffé d'un bonnet de coton et enveloppé d'un +manteau militaire. + +«Piotr Pétrovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea +pas...--Au quartier général!» dit-il plus haut et en souriant, sachant +que ces mots seraient d'un effet magique. + +En effet, la tête coiffée du bonnet de coton se souleva aussitôt, et sur +la belle et grave physionomie du général, dont les joues étaient +empourprées par la fièvre, passa, comme un éclair, l'impression de son +dernier rêve, bien éloigné sans doute de l'actualité; soudain il +tressaillit et reprit son air habituel. + +«Qu'est-ce? De qui?» demanda-t-il sans se presser. + +Après avoir écouté le rapport de l'officier, il décacheta le pli et le +lut. Ceci fait, il posa à terre ses pieds chaussés de bas de laine, +chercha ses bottes, ôta son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et +mit sa casquette. + +«Combien de temps as-tu mis à venir? Allons chez Son Altesse.» + +Konovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une +grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Était-ce +un bien? Était-ce un mal? Il ne se le demandait même pas. Du reste peu +lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence à juger +la guerre, il trouvait cela complètement inutile. Seulement il était +profondément convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour +en arriver là, il n'y avait qu'à faire strictement son devoir, et il +s'en acquittait sans trêve ni merci. + +Konovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir été ajouté que +par pure convenance à la liste des héros de 1812, Barclay, Raïevsky, +Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa réputation était celle d'un +homme de fort peu de capacités et de connaissances; à l'exemple de +Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui +aussi, il se trouvait toujours mêlé aux situations les plus graves. +Depuis qu'il remplissait les fonctions de général de service, il +dormait les portes ouvertes, et se faisait réveiller à l'arrivée de +chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui +reprochait même de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop +en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il était une de ces chevilles +ouvrières qui, sans bruit et sans éclat, constituent le côté essentiel +du mécanisme d'une machine. + +En sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine +fronça le sourcil, en partie à cause de son mal de tête qui augmentait, +en partie dans la prévision de l'effet que cette nouvelle allait +produire sur les gros bonnets de l'état-major, sur Bennigsen surtout, +qui, depuis l'affaire de Taroutino, était à couteaux tirés avec le +commandant en chef. Il sentait que c'était inévitable, et ne pouvait +s'empêcher de prendre à coeur les discussions qu'elle devait forcément +soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de +l'événement, s'empressa aussitôt d'exposer longuement ses combinaisons +au général qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigué, +dut lui rappeler qu'il était temps d'aller chez Son Altesse. + + +XVII + + +Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait +souvent dans la journée. Pour la nuit, il s'étendait sur son lit sans se +déshabiller, et la passait presque tout entière à réfléchir, sa grosse +tête balafrée appuyée sur sa main, et son oeil unique plongeant dans +l'obscurité. + +Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'état-major, en +correspondance directe avec l'Empereur, évitait Koutouzow, celui-ci se +sentait plus à l'aise, en ce sens que, de cette façon, il ne serait plus +incessamment sollicité d'attaquer l'ennemi mal à propos. Ils doivent +comprendre, se disait-il en pensant à l'enseignement qui ressortait de +la bataille de Taroutino, que nous avons tout à perdre en prenant +l'offensive. Le temps et la patience, voilà mes deux alliés! Il était +sûr que le fruit tomberait de lui-même lorsqu'il serait mûr; il était +sûr, en chasseur expérimenté, que l'animal était grièvement blessé par +le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'était-il +mortellement? La question n'était pas encore résolue. Les rapports qu'il +recevait de tous côtés le lui donnaient à penser, mais il attendait des +preuves irrécusables. «Ils me proposent des manoeuvres, des attaques. +Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est +une chose si réjouissante!... De véritables enfants!» + +Le rapport de Dorokhow à propos de la division Broussier, les nouvelles +des partisans, les misères par lesquelles passait l'armée française, les +bruits qu'on faisait courir sur son départ de Moscou, tout le confirmait +dans l'idée qu'elle était vaincue, et qu'elle se préparait à battre en +retraite. Ce n'étaient, il est vrai, que des suppositions, fort +plausibles peut-être aux yeux des jeunes gens, mais pas à ceux de +Koutouzow. Avec sa vieille expérience, il savait quel cas il fallait +faire des on-dit, il savait également combien les hommes sont enclins à +tirer des déductions conformes à leurs désirs, et à ne tenir aucun +compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow désirait +une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'était sa +seule préoccupation, le reste n'était que l'accessoire, comme +l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles +entraient ses conversations avec son état-major, sa correspondance avec +Mme de Staël et ses amis de Pétersbourg, la lecture des romans et la +distribution des récompenses. Mais la défaite imminente des Français, +que seul il avait prévue, était son unique et son plus ardent désir. + +Il était absorbé dans ces réflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans +la chambre voisine: c'étaient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui +venaient d'y entrer. + +«Eh! qui est là? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?» s'écria le maréchal. + +Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la +nouvelle. + +«Qui l'a apportée? demanda-t-il d'un air froidement sévère, dont ce +dernier fut frappé. + +--Il ne peut y avoir de doute, Altesse. + +--Qu'on le fasse venir!» + +Koutouzow, un pied à terre, s'était à moitié renversé sur son lit, en +s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son oeil demi fermé, +fixé sur Bolhovitinow, cherchait à découvrir sur sa physionomie ce qu'il +désirait tant y lire. + +«Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il à voix basse, en ramenant sur sa +poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les +bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napoléon aurait-il quitté +Moscou? Est-ce bien vrai?» + +L'officier commença par lui transmettre ce qui lui avait été confié +verbalement. + +«Dépêche-toi, ne me fais pas languir,» interrompit Koutouzow. + +L'envoyé acheva son récit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un +mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arrêta d'un geste, et essaya de +dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du côté +opposé, vers l'angle de l'isba où étaient les images. + +«Seigneur Dieu, mon Créateur! Tu as exaucé ma prière... dit-il d'une +voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauvée!» et il +fondit en larmes. + + +XVIII + + +À dater de ce moment et jusqu'à la fin de la campagne, Koutouzow employa +tous les moyens en son pouvoir pour empêcher, soit par autorité, soit +par ruse, soit même par les prières, ses troupes de prendre l'offensive +et de s'épuiser en rencontres stériles avec un ennemi dont la perte +était désormais assurée. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz, +Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'évacuation +complète de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que +l'ennemi fuit en sens inverse. + +Les historiens de Napoléon, en nous décrivant ses habiles manoeuvres à +Taroutino et à Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur +ce qui serait arrivé s'il avait pénétré dans les riches gouvernements du +Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a empêché Napoléon de se +diriger de ce côté, mais que, par cette manoeuvre, il n'aurait pas +davantage sauvé son armée, qui portait en elle les éléments infaillibles +de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus +permis de réparer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la +population était animée des mêmes sentiments que celle de Moscou, que +dans cette dernière ville, où il n'avait pu se maintenir, malgré +l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes +de cette armée débandée s'enfuyaient avec leurs chefs, tous poussés par +le seul désir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont +ils se rendaient confusément compte. + +Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napoléon à Malo-Yaroslavetz, le +général Mouton, en conseillant de partir en toute hâte, ne trouva-t-il +pas un seul contradicteur, et personne, pas même Napoléon, ne chercha à +combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'impérieuse +nécessité de battre au plus tôt en retraite pour vaincre un certain +sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression +extérieure rendît ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression +ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain même de la réunion, +Napoléon étant allé de grand matin, avec plusieurs maréchaux et son +escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entouré par des cosaques +en maraude, et ne fut sauvé que grâce à ce même amour du butin qui avait +déjà perdu les Français à Moscou. Les cosaques, entraînés par le besoin +du pillage comme à Taroutino, ne firent aucune attention à Napoléon, qui +eut le temps de leur échapper. Lorsque la nouvelle se répandit que «les +enfants du Don» auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son +armée, il devint évident qu'il ne restait plus qu'à reprendre la route +la plus voisine et la plus connue. Napoléon, qui avait perdu de sa +hardiesse et de sa vigueur, comprit la portée de cet incident, se rangea +à l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la +marche de ses troupes en arrière ne prouvent en aucune façon qu'il ait +ordonné de lui-même ce mouvement: il subissait l'influence des forces +occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'armée. + + +XIX + + +À l'entrée des Français en Russie, Moscou était pour eux la terre +promise: à leur sortie, la terre promise, c'était la patrie! Mais la +patrie était bien éloignée, et l'homme qui a devant lui mille verstes à +faire avant d'arriver à sa destination se dit le plus souvent qu'il en +fera quarante dans sa journée et se reposera le soir; le repos du soir +dérobe à sa vue la distance qui le sépare encore du but où tendent +toutes ses espérances et tous ses désirs. Smolensk fut le premier point +qui attira les Français sur le chemin qu'ils avaient déjà suivi; sans +doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes +fraîches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la +force de marcher et de supporter leurs misères. En dehors de la cause +première de cette poussée générale, qui liait en un seul corps toutes +ces troupes et leur imprimait une certaine énergie, il y en avait encore +une autre, leur quantité. Cette masse énorme, d'après les lois mêmes de +l'attraction, attirait à elles les atomes individuels. Chacun de ses +soldats ne désirait qu'une chose, être fait prisonnier pour échapper aux +souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre +occasion pour déposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas +fréquemment; la rapidité du mouvement et le nombre des troupes y +mettaient obstacle, et le déchirement intérieur de ce corps ne pouvait +accélérer que dans une certaine limite le progrès incessant de la +dissolution. + +Aucun des généraux russes, à l'exception de Koutouzow, ne l'avait +compris, car les officiers supérieurs de l'armée brûlaient du désir de +donner la chasse aux Français, de leur couper la retraite, de les +écraser, tous demandaient à les attaquer. Koutouzow seul employait +toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent +impuissantes dans un pareil moment, à contrecarrer ce désir; son +entourage le calomniait et le déchirait à belles dents. À Viazma même, +Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le +voisinage des Français, ne purent se retenir de culbuter deux corps +ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyèrent, +au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'après +eux, devait avoir pour effet de barrer la route à Napoléon, eut lieu, +malgré tous les efforts du commandant en chef pour l'empêcher. Quelques +régiments d'infanterie s'élancèrent en avant, musique en tête, tuèrent +et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant à arrêter qui que ce +soit, ils n'arrêtèrent personne. L'armée française serra les rangs, et +poursuivit, en fondant peu à peu, sa route fatale vers Smolensk. + + + + +CHAPITRE V + +I + + +Peu d'événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de +Borodino, l'occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans +nouveaux combats. + +Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des +peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par +les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison +des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus. + +Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent +comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble +son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire, +massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de +plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que +la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de +tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment +la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une +grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au +détriment du vaincu; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple +qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec +qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement. +Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps +les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon +confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes +autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France +s'accroissent d'autant; la victoire d'Iéna et d'Auerstaedt met fin à +l'existence indépendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Français +entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel +à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de +leur armée en est la conséquence. + +Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux +exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de +bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de +Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été +livrés! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino +jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille +gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même +pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du +sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et +dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine. + +En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français +nous assurent que tout y était dans l'ordre le plus parfait, excepté +toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils +ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et +qu'on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des +alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre. + +Il s'ensuit donc qu'une bataille gagnée n'eut pas ses conséquences +accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le +départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement +pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur +foin que d'en fournir à l'envahisseur, malgré le prix élevé qu'il leur +en offrait! + +Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l'épée +selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se +sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue, +et s'en serve pour sa défense. Bien qu'il ait trouvé là le moyen le plus +simple d'en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il +est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies +et à soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles... +et l'on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion +dans le récit d'un semblable duel. Le Français c'est le duelliste qui +exige que la lutte ait lieu d'une manière courtoise. L'adversaire qui +jette là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes +qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont +les historiens. + +À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait +s'appliquer aucune des traditions reçues. L'incendie des villes et des +villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de +Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se +faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans +la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne +cessa-t-il de s'en plaindre à Koutouzow et à l'Empereur Alexandre; mais, +malgré ses réclamations, et malgré la honte qu'éprouvaient peut-être +certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la +massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût et +des règles, frappa et écrasa les Français jusqu'au moment où, de sa +force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l'invasion! +Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à +son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans +s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne +la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son +coeur au mépris et à la compassion! + + +II + + +Une des exceptions les plus frappantes et les plus fécondes en résultats +aux prétendues lois de la guerre est sans contredit l'action isolée des +individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la +campagne. Ce genre d'opérations se produit toujours dans une guerre +nationale, c'est-à-dire qu'au lieu de se réunir en nombre, les hommes se +divisent par petits détachements, attaquent à l'improviste et se +débandent dès qu'ils sont assaillis par des forces considérables, pour +reprendre ensuite l'offensive, à la première occasion favorable. Ainsi +ont fait les guérillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les +Russes en 1812. En lui donnant le nom de «guerre de partisans», on s'est +imaginé en préciser la signification, tandis qu'en réalité ce n'est pas +«une guerre» proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes +les règles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au +contraire à l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver, +au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de +partisans, toujours heureuse, comme le démontre l'histoire est en +contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction +provient de ce que, pour les stratégistes, la force de troupes est +identique à leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces, +dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En +soutenant cette proposition, la science militaire est semblable à une +théorie de la mécanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des +forces avec les masses subordonnerait directement les premières aux +secondes. + +La force (la quantité de mouvement) est le produit de la masse +multipliée par la vitesse. + +Dans la guerre, la force des troupes est également le pro duit de la +masse, mais multipliée par un _x_ inconnu. + +La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples où +l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force +effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en +déroute, admet confusément l'existence d'un multiplicateur inconnu, et +cherche à le découvrir tantôt dans l'habileté mathématique des +dispositions prises, tantôt, dans le mode d'armement du soldat, ou, le +plus souvent, dans le génie des généraux. Cependant les résultats +attribués à la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec +les faits historiques, et, pour dégager cet _x_ inconnu, il suffirait de +renoncer, une fois pour toutes, à faire la cour aux héros, en exaltant +outre mesure l'efficacité des dispositions prises en temps de guerre +par les commandants supérieurs. + +_x_, c'est l'esprit des troupes, c'est-à-dire le désir plus ou moins vif +de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du génie des +commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de +la quantité de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute, +dont les hommes seraient armés. Ceux chez qui le désir de se battre est +le plus vif seront toujours placés dans les meilleures conditions pour +une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse, +donnant comme produit la force. Le définir et en préciser la valeur, +c'est le problème de la science, et il sera possible de le résoudre +exactement le jour seulement où nous cesserons de substituer +arbitrairement à cette «inconnue» les dispositions prises par le +commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en +exprimant par équations certains faits historiques, et en les comparant +à la valeur relative, on peut espérer déterminer «l'inconnue» elle-même. + +Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze +hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus, +c'est-à-dire qu'ils ont tué et fait prisonniers le reste sans exception, +en perdant 4 de leur côté, donc 4 _x_ = 15 _y_, soit _x_: _y_:: 15: 4. +L'équation ne donne pas la valeur de l'»inconnue», mais indique le +rapport entre les deux «inconnues», c'est-à-dire entre l'esprit de corps +(_x_ et _y_) qui animait chacun des belligérants. En appliquant ainsi le +système des équations différentes aux différents faits historiques +(batailles, campagnes, durée des guerres), il en résulte une série de +nombres, qui renferment assurément et peuvent fournir au besoin de +nouvelles lois. + +La règle de tactique qui prescrit d'agir par masses à l'attaque, et par +fractions à la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la +force d'une armée gît dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses +hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur +des masses mises en mouvement) que pour se défendre contre les +assaillants, aussi la loi qui ne tient pas compte de «l'esprit des +troupes» n'aboutit-elle, le plus souvent, qu'à des appréciations +mensongères partout où une violente exaltation ou un grand affaissement +viennent à se produire dans «l'esprit des troupes», comme, par exemple, +dans les guerres nationales. + +Les Français, au lieu de se défendre isolément pendant leur retraite, +se serrent en masses, car, l'esprit de l'armée étant à bas, la force +seule de la masse pouvait contenir les unités. Les Russes au contraire, +qui, selon ces lois de la tactique, auraient à attaquer par masses, se +divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcité, et l'on voit des +individus isolés battre les Français sans en attendre l'ordre, et +s'exposer, sans y être contraints, aux fatigues et aux dangers les plus +grands. + +Cette guerre de partisans commença à l'entrée de l'ennemi à Smolensk, +avant même d'avoir été officiellement acceptée par notre gouvernement; +des milliers d'hommes de l'armée ennemie, des traînards, des maraudeurs, +des fourrageurs, avaient été tués par nos cosaques et par nos paysans, +avec aussi peu de remords que s'il se fût agi de chiens enragés. Denis +Davidow fut le premier à comprendre, avec son flair patriotique, la +tâche qui était réservée à cette terrible massue, qui, sans inquiéter +des règles militaires, frappait les Français sans merci, et à lui +revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'août, le +premier détachement de partisans de Davidow fut organisé, et beaucoup +d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il +s'en formait. + +Les partisans détruisaient en détail la grande armée, et balayaient +devant eux ces feuilles mortes qui se détachaient elles-mêmes de l'arbre +desséché. Au mois d'octobre, lorsque les Français couraient vers +Smolensk, on comptait déjà une centaine de ces détachements, de forces +numériques et d'allures différentes. Les uns avaient conservé toute +l'apparence des troupes régulières, avec de l'infanterie, de +l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se +composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore étaient un +mélange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns étaient +formés uniquement de paysans et de propriétaires, qui restèrent +inconnus. On citait un sacristain qui, à la tête d'un de ces derniers, +avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine +Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre +prit tout son développement à la fin du mois d'octobre, et les +partisans, étonnés de leur propre audace et s'attendant à tout instant à +être entourés et pris par l'ennemi, se cachaient dans les forêts et ne +dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun +savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits détachements qui, les +premiers, commencèrent à suivre de près les Français, trouvaient +faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas osé +prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui +parvenaient à se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils +croyaient tout possible. + +Le 23 octobre, Denissow, tout entier à sa passion pour la guerre de +partisans, se trouvait en marche avec son détachement. Il suivait depuis +la veille, sans s'éloigner de la forêt qui longeait la grand'route, un +convoi considérable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se +dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient +rapporté les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa +compagnie à peu de distance, le passage de ce convoi était également +connu des chefs des grands détachements et de l'état-major. Deux d'entre +eux, un Polonais et un Allemand, envoyèrent demander à Denissow, chacun +de son côté, s'il ne voulait pas se réunir à eux pour tâcher de mettre +la main sur ce butin que tous convoitaient: «Non, mon ami, j'ai +moi-même bec et ongles,» se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il +répondit à l'Allemand que, malgré tout désir de servir sous les ordres +d'un chef aussi célèbre et aussi brave, il se voyait privé de cet +honneur, parce qu'il s'était déjà engagé à se réunir au général +polonais; et à ce dernier, qu'il avait promis son concours au général +allemand. Denissow était donc décidé à s'emparer du convoi avec l'aide +de Dologhow, sans faire son rapport aux autorités supérieures. Ce convoi +se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de +Schamschew; du côté gauche, une profonde forêt s'avançait parfois +jusqu'au bord de la route, ou s'en éloignait à la distance d'une gerote. +C'était dans cette forêt que Denissow et les siens s'enfonçaient, pour +en sortir tour à tour, sans perdre de vue le mouvement des Français. Des +cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matinée de +deux fourgons ennemis, chargés de selles et de harnais, qui s'étaient +embourbés. Après cette capture, ils ne renouvelèrent plus leur attaque, +car il était plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de +Schamschew, et là, après s'être joints à Dologhow, qui devait arriver le +soir même dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au +point du jour de deux côtés à la fois sur les Français, de les battre et +d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laissés en vedette sur la +grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles +colonnes. Denissow était à la tête de 200 hommes, Dologhow pouvait en +avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en +avait 1 500 avec le transport, mais cette supériorité de force numérique +n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui était indispensable: +savoir quelles étaient ces troupes? Il fallait à cet effet «prendre +langue», c'est-à-dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie. +Ils étaient tombés, dans la matinée, tellement à l'improviste sur les +deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient été tous +tués, et l'on n'avait emmené vivant qu'un petit tambour qui était resté +parmi les traînards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des +troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait été imprudente, aussi +Denissow préféra-t-il envoyer jusqu'à Schamschew le paysan Tikhone +Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il était possible, un des +fourriers envoyés en avant. + + +III + + + +C'était un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se +confondaient en une seule et même teinte d'un gris terne. Tantôt il +bruinait, tantôt il tombait quelques grosses gouttes. + +Monté sur un cheval de race, maigre et efflanqué, enveloppé d'une +bourka, coiffé d'une papakha[32], ruisselant d'eau, Denissow, à +l'exemple de son cheval qui baissait la tête en dressant les oreilles, +inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait +obliquement, et regardait devant lui avec inquiétude. Une forte +préoccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe +noire courte et épaisse. Il était suivi d'un sous-officier cosaque, +également en bourka et en bonnet fourré, monté sur un bon petit cheval +du Don, et d'un second cosaque, nommé Lovaïski, habillé comme les deux +autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une +expression de fermeté calme empreinte sur le visage et dans tout son +maintien. Bien qu'on n'eût pu dire ce qu'il y avait de particulier dans +sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow était +mal à l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait rivé sur la +sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux +marchait leur guide, un paysan, mouillé jusqu'à la moelle des os, vêtu +d'un caftan gris, coiffé d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu +en arrière, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, à la queue et à la +crinière bien fournies, à la bouche ensanglantée, un jeune officier en +capote française de couleur gros-bleu; à côté de lui, un hussard, +également à cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme +déchiré et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses +mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air étonné, +en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre +hussards suivaient, à la file l'un de l'autre, le long de l'étroit +sentier de la forêt; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en +capote française, qui la tête couverte d'une housse de cavalerie. Sous +la pluie qui tombait à torrents, on ne distinguait plus la couleur des +chevaux; les bais et les bruns semblaient également noirs, leurs cous +s'étaient étrangement amincis sous leurs crinières mouillées, et une +épaisse buée s'échappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers, +leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris +l'apparence triste et flétrie de la terre et des feuilles mortes dont +elle était couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serrés +contre le corps, pour empêcher, autant que possible, un nouveau courant +de s'infiltrer sous leurs vêtements; au milieu d'eux, deux fourgons, +attelés de chevaux français portant des selles cosaques, tressautaient +sur les branches sèches et les racines, et clapotaient dans l'eau des +ornières. Le cheval de Denissow se porta de côté pour éviter une mare, +et Denissow se heurta le genou contre un arbre. + +«Eh, que diable!» s'écria Denissow en colère... et, donnant sa monture +deux ou trois coups de fouet, il s'éclaboussa, lui et ses compagnons. +Mouillé, affamé, et surtout impatienté de n'avoir pas de nouvelles de +Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoyé en avant: +«Il ne se représentera jamais une occasion pareille, se disait-il. +Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie à un autre +jour, un des détachements m'enlèvera le convoi sous le nez...» Et il ne +cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le +messager de Dologhow. + +Débouchant tout à coup dans une clairière d'où l'on avait une large +échappée de vue sur la droite, Denissow s'arrêta: + +«Voici quelqu'un!» dit-il. + +L'essaoul[33] regarda dans la direction indiquée: «Ils sont deux, +dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas à supposer, +poursuivit l'essaoul, qui aimait à employer des mots peu usités entre +eux, que ce soit le lieutenant-colonel?» + +Les cavaliers qu'ils avaient aperçus descendirent la montasse, se +dérobèrent un moment derrière un repli de terrain et ne tardèrent pas à +reparaître. L'officier, les cheveux au vent, les vêtements transpercés, +les pantalons remontés jusqu'à mi-jambe par la course qu'il venait de +faire, talonnait son cheval fatigué. Un cosaque le suivait au trot, +debout sur ses étriers. Cet officier était un tout jeune garçon, aux +joues colorées et aux yeux vifs et brillants; arrivé près de Denissow, +il lui remit un pli tout mouillé. + +«De la part du général, dit-il, excusez l'humidité du papier. On n'a +fait que nous répéter que c'était si dangereux, ajouta-t-il en se +tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncés, +décachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos précautions avec +l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions +chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il désigna le petit +tambour... un prisonnier? Avez vous déjà eu une affaire? Peut-on lui +parler? + +--Rostow! s'écria Denissow.... Comment, Pétia, ne m'as-tu pas dit tout +de suite que c'était toi?...» Et il lui tendit la main en souriant. + +Tout le long de la route, Pétia Rostow s'était tracé la ligne de +conduite que, d'après lui, il devait suivre à l'égard de Denissow, ainsi +qu'il convenait à un homme fait, à un officier, sans faire la moindre +allusion à leurs relations passées; mais, à cet accueil affectueux, sa +figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle +qu'il s'était promis de garder, il lui raconta comment il avait passé +devant les Français, combien il était fier de la mission qu'on venait de +lui confier, et comment il avait déjà vu le feu à Viazma, où un hussard +s'était distingué. + +«Je suis enchanté de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air +soucieux. + +--Michel Théoclititch, dit-il en s'adressant à l'essaoul, c'est encore +l'Allemand, auquel ce jeune homme est attaché, qui me demande de nous +joindre à lui;... aussi, si nous ne parvenons pas à enlever le transport +aujourd'hui, il nous le soufflera demain...» + +Pendant qu'il causait avec le cosaque, Pétia, tout penaud du ton +distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relevés pouvaient +bien en être cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que +personne s'en aperçût et pour se donner un air guerrier. + +«Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres à me donner? dit-il en +portant la main à la visière de sa casquette et en reprenant le rôle +d'aide de camp du général, auquel il s'était préparé.... Ou bien dois-je +rester ici auprès de Votre Haute Noblesse? + +--Des ordres?... répéta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester +ici jusqu'à demain? + +--Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'écria soudain Pétia. + +--Mais que t'a dit le général? De retourner à l'instant, sans doute?» +Pétia rougit: + +«Il ne m'a rien dit... alors puis-je rester? + +--C'est bien, répliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il +leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui +était l'étape indiquée, et envoya l'officier monté sur le cheval +kirghiz, qui remplissait près de lui les fonctions d'aide de camp, +demander à Dologhow s'il viendrait dans la soirée: pendant ce temps, +suivi de Pétia et de l'essaoul, il irait jusqu'à la lisière du bois +examiner de loin la position des Français, qu'il comptait attaquer le +lendemain. «Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide, +mène-nous vers Schamschew.» + + +IV + + +La pluie avait cessé et le brouillard tombait goutte à goutte des +branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Pétia suivaient en silence +le paysan au bonnet blanc, qui marchait légèrement et sans bruit, les +pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquiéter des feuilles et des +racines qui lui barraient le chemin. Arrivé au bord du talus, le guide +s'arrêta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau +d'arbres; s'y plaçant sous un grand chêne, qui n'avait pas encore perdu +son feuillage, il appela à lui ses compagnons, d'un signe mystérieux. +Denissow et Pétia le rejoignirent et aperçurent de là les Français. À +gauche, derrière le bois, s'étendait un champ; à droite, par-dessus un +ravin aux bords escarpés, on apercevait un petit village et une maison +de propriétaire avec son toit défoncé; dans ce village, dans cette +maison, autour des puits, de l'étang, le long de la route qui menait au +pont, on entrevoyait, à travers les vapeurs du brouillard, les masses +mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en +langue étrangère qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux à la +montée, et les appels qu'ils se jetaient entre eux. + +«Amenez le prisonnier,» dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux +l'ennemi. + +Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit +à son chef, qui lui demanda quelles étaient les troupes qu'ils avaient +devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncées dans +ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayés, et s'embrouilla si bel +et si bien, que, quoiqu'il fût prêt à dire ce qu'il savait, il se borna +à répondre affirmativement à toutes les questions. Denissow se tourna +vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions. + +«Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il. + +--L'endroit est bien choisi, répondit l'essaoul. + +--Nous enverrons l'infanterie par le bas, du côté des marais; elle se +glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre côté avec mes +hussards, et alors, à un signal donné... + +--On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a là une +fondrière, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus à +gauche.» + +Pendant qu'ils se concertaient ainsi à mi-voix, on entendit tout à coup +éclater le coup sec d'une arme à feu, et une légère fumée blanche +s'éleva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix françaises. +Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arrière, en +pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et +les cris ne s'adressaient pas à eux; quelque chose de rouge traversait +le marais en courant. + +«N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signalé? dit l'essaoul. + +--Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le misérable! s'écria Denissow. + +--Il leur échappera,» répondit le cosaque. + +L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la +rivière; il s'y précipita la tête en avant avec une telle violence, que +l'eau en rejaillit de tous côtés, et, y disparaissant pour une seconde, +il en sortit tout ruisselant sur la rive opposée, et reprit sa course; +les Français qui le poursuivaient s'arrêtèrent. + +«Il est adroit, il n'y a pas à dire, s'écria le cosaque. + +--Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait +jusqu'à présent? + +--Qui est-ce? demanda Pétia. + +--C'est notre plastoune[34], je l'avais envoyé prendre langue. + +--Ah oui! dit Pétia avec conviction,» quoiqu'il n'eût pas compris. + +Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur +détachement, était un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y +arriva au commencement de ses opérations, et qu'il eut fait venir le +staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les +mouvements des Français, celui-ci répondit à l'exemple de ses collègues, +qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que +son but était d'attaquer les Français et de savoir s'il n'en avait pas +vu dans son village, le staroste se décida à répondre que les +«_miraudeurs_» y étaient effectivement venus, et que Tikhone +Stcherbatow, qui était le seul parmi eux à s'occuper de ces choses-là, +pourrait le renseigner à ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui +adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidélité +au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout +enfant de la patrie. + +«Nous n'avons fait aucun mal aux Français, répondit Tikhone, intimidé +par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui +dirait, amusés entre nous: nous avons bien tué une vingtaine de +«_miraudeurs_», mais, à part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.» + +Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prévenir +que Tikhone, qu'il avait complètement oublié, demandait à se joindre à +leur détachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de +toutes les corvées, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter +l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes +dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait à la +maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit +avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait +l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça +parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions. + +Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours à pied et ne +restait jamais en arrière de la cavalerie; armé d'un mousqueton, il le +portait plutôt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se +sert de ses dents et croque avec une égale adresse les puces et les os. +D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses +poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait +des cuillers. Tikhone avait une situation à part parmi ses camarades. +S'agissait-il en effet d'une besogne difficile--donner un coup d'épaule +à une charrette embourbée, tirer par la queue un cheval enfoncé dans le +marais, se glisser au milieu des Français ou faire cinquante verstes +dans la journée--c'était toujours à lui qu'elle était dévolue. «Que +diable, ça ne lui coûte rien, c'est une chair bien portante,» disaient +ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Français, +celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette +blessure, traitée par Tikhone, à l'extérieur et à l'intérieur, seulement +avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le détachement le sujet +d'interminables plaisanteries, auxquelles il se prêtait du reste +volontiers. «Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te +voilà devenu crochu,» lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant +mille grimaces et mille contorsions, prétendait être fâché cette fois +pour tout de bon et injuriait les Français de la façon la plus comique. +Le résultat immédiat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de +prisonniers. Personne mieux que lui ne savait découvrir les occasions +favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assommé et +dépouillé d'ennemis, et par suite il était le favori des cosaques et des +hussards. Tikhone avait donc été envoyé la nuit précédente à Schamschew +pour «prendre langue», comme disait Denissow. Était-ce parce que la +capture d'un seul Français lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il +avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'étant faufilé, quand le +jour était venu, dans un taillis, il y avait été découvert par l'ennemi, +ainsi que son chef avait pu le constater. + + +V + + +Après avoir causé quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque +projetée pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas. + +«Maintenant, mon ami, dit-il à Pétia, allons nous sécher.» + +En approchant de la maison du garde, Denissow s'arrêta, et plongea son +regard dans la forêt. Il vit venir à lui entre les arbres, marchant à +grandes enjambées, un homme juché sur de longues jambes, les bras +ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare, +un fusil sur l'épaule et une hache à la ceinture; à sa vue, cet homme +jeta avec précipitation quelque chose dans le fourré, et, ôtant son +bonnet mouillé, s'approcha de lui: c'était Tikhone. Sa figure fortement +grêlée et ridée, ses yeux bridés, rayonnaient de satisfaction: relevant +la tête, il semblait retenir avec peine un éclat de rire. + +«Où donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow. + +--Où je me suis perdu? J'ai été chercher le Français, répondit-il +hardiment d'une voix de basse un peu rauque. + +--Et pourquoi as-tu rampé de jour dans le taillis, imbécile, tu ne +l'auras pas attrapé? + +--Pour l'attraper, je l'ai attrapé. + +--Où est-il donc? + +--Je l'avais d'abord attrapé comme cela, à l'oeil, poursuivit-il en +écartant ses grands pieds, et je l'ai mené dans le bois.... Là je vois +qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre +qui fera mieux l'affaire. + +--C'était donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant à +l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amené? + +--Pourquoi vous l'amener? s'écria Tikhone brusquement, il ne valait +rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut? + +--Ah! l'animal!... Et après? + +--Après?... je suis allé en chercher un autre... j'ai rampé tout le long +du bois et je me suis couché comme cela... et il jeta subitement à terre +pour montrer comment il avait fait.... Voilà qu'il s'en trouve un sur +mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant +vivement, et je lui dis: «Allons, mon colonel!...» Mais voilà-t-il pas +qu'il se met à hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des +petites épées; alors voilà que je brandis ma hache de cette façon et je +leur dis: «Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?» + +--Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donné la +chasse à travers le marais.» + +Pétia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur +sérieux, il fit de même, sans parvenir toutefois à comprendre ce que +tout cela signifiait. + +«Ne fais pas l'imbécile, dit Denissow d'un air fâché: pourquoi n'as-tu +pas amené le premier?» + +Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tête, et sa bouche, +se fendant en un sourire béatement idiot, laissa voir entre ses dents la +brèche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Pétia put enfin +s'en donner à coeur joie. + +«Mais quoi? Je vous ai déjà dit qu'il ne valait rien, il était mal +habillé, et grossier par-dessus le marché! Comment, qu'il me dit, je +suis moi-même fils de «ganaral», et je n'irai pas! + +--Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner. + +--Je l'ai questionné, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir +grand'chose, et puis, qu'il dit, les nôtres sont nombreux mais +mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en +fixant ses yeux d'un air déterminé sur Denissow. + +--Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds[35], reprit Denissow, +pour t'apprendre à jouer l'imbécile. + +--Pourquoi se fâcher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas +vos Français.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en +amènerai jusqu'à trois si vous voulez. + +--Eh bien, allons!» s'écria Denissow brusquement, et il conserva sa +mauvaise humeur jusqu'à la maison du garde. + +Tikhone suivit au dernier rang, et Pétia entendit les cosaques rire et +se moquer de lui, à propos de certaines bottes qu'il avait jetées dans +le fourré. Il comprit aussitôt que Tikhone avait tué l'homme dont il +parlait et il en éprouva un sentiment pénible; involontairement il +regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le coeur; mais +cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la maîtrisa, releva la tête et +questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expédition du lendemain, +afin de se maintenir à la hauteur de la société dont il faisait partie. + +L'officier envoyé par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle +que Dologhow arrivait en personne, et que, de son côté, tout allait à +souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant à lui +Pétia: + +«Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.» + + +VI + + +Pétia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son régiment, et +avait été attaché peu après, comme officier d'ordonnance, au chef d'un +détachement considérable. Depuis qu'il avait été promu à ce grade, et +surtout depuis son entrée dans l'armée active, où il avait pris part à +la bataille de Viazma, il était sous l'influence d'une joyeuse +surexcitation, à la pensée d'être devenu un homme fait, et il craignait +de laisser échapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux +de tout ce qu'il avait vu et éprouvé à l'armée, il lui semblait toujours +que les hauts faits ne s'accomplissaient que là où il n'était pas. Aussi +supplia-t-il instamment son général, qui cherchait quelqu'un à envoyer à +Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se +rappelant l'action insensée de Pétia à la bataille de Viazma, où, au +lieu de suivre la route, il avait galopé jusqu'à la ligne des +tirailleurs sous le feu des français et tiré deux coups de pistolet, il +lui défendit de prendre part aux opérations de Denissow. C'était là la +raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demandé s'il pouvait +rester auprès de lui; jusqu'à la lisière du bois, Pétia s'était dit +qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussitôt; +mais, à la vue des Français et après le récit de Tikhone, il décida, +avec ce brusque changement de front habituel aux très jeunes gens, que +son général, qu'il avait profondément respecté jusqu'à ce moment, était +un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow était un héros, l'essaoul un +autre héros, et Tikhone un troisième héros, qu'il serait honteux à lui +de les abandonner dans une circonstance périlleuse, et qu'il prendrait +part à l'attaque. + +Le jour tombait lorsqu'ils arrivèrent tous trois à la maison du garde. +Dans la demi-obscurité se dessinaient les formes vagues des chevaux +sellés des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairière +et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en dérober la +fumée aux ennemis. Dans la première chambre de la petite cabane, un +cosaque, les manches retroussées, hachait du mouton, tandis que dans la +seconde trois officiers étaient occupés à transformer en table une porte +qu'ils avaient arrachée de ses gonds. Pétia, se débarrassant de son +uniforme mouillé, leur offrit aussitôt ses services pour l'arrangement +du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut +chargée de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel, +et de mouton rôti. Assis au milieu des officiers et déchirant de ses +doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle découlait la +graisse, Pétia était en proie à une exaltation enfantine qui lui +inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par +conséquent l'assurance d'être payé de retour. + +«Vous croyez donc, Vassili Fédorovitch, dit-il à Denissow, que, si je +reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de désagréable!... Car, +voyez-vous, poursuivit-il en se répondant à lui-même, on m'a dit de +savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de... d'aller là où ce +sera le plus... car enfin ce n'est pas pour les récompenses, mais j'ai +envie...» Et, serrant les dents et rejetant la tête en arrière, il +regarda autour de lui, et fit un geste de menace. + +«Là-bas où ce sera le plus... le plus quoi? répéta Denissow en souriant. + +--Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit +commandement; qu'est-ce que cela peut vous coûter?... Ah! voici mon +couteau, il est à votre service,» dit-il en le tendant à un officier qui +essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit +l'éloge de l'instrument. + +«Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs.... Ah! mon Dieu, +mais j'ai tout à fait oublié, s'écria-t-il tout à coup, que j'ai du +raisin sec excellent, sans pépins. Nous avons un nouveau vivandier, et +il a des choses merveilleuses: je lui en ai acheté dix livres.... Vous +savez, je suis habitué à manger des douceurs.... En voulez-vous?...» Et +Pétia courut dans l'autre pièce chercher son cosaque, et rapporta avec +lui un gros panier de raisin sec. + +«Prenez-en, messieurs, ne vous gênez pas!... N'auriez-vous pas besoin +d'une cafetière? J'en ai acheté une parfaite chez le vivandier, un brave +homme s'il en fut, très honnête surtout, c'est là le principal; je vous +l'enverrai, bien sûr... À propos, avez-vous encore des pierres à fusil? +J'en ai là une centaine, que j'ai achetées à très bon marché... les +voulez-vous?» Il s'arrêta effrayé et rougit à la pensée d'être allé un +peu loin; il tâcha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre +sottise dans la journée, et, en repassant ses souvenirs, il revit la +figure du petit tambour. «Nous sommes bien ici, mais lui, où l'a-t-on +emmené? Lui a-t-on seulement donné à manger? Ne le maltraite-t-on +pas?... J'ai bien envie de le demander.... Mais que diront-ils?... Que +je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je +suis un enfant!... Eh bien, c'est égal, je vais le leur demander!» se +dit-il, et, regardant avec inquiétude la figure des officiers, dans la +crainte d'y découvrir une intention moqueuse: + +«Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner à manger? + +--Oui, ce pauvre enfant! répondit Denissow, qui ne trouvait rien de +répréhensible dans ce sentiment.... Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent +Bosse. + +--Je vais l'appeler, dit Pétia. + +--Va, va!... Ce pauvre enfant!» répéta Denissow. Pétia, qui était déjà à +la porte, se retourna à ces mots, et se glissa entre les officiers +jusqu'à Denissow. + +«Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!... Comme c'est bien, +comme c'est bien à vous!» Et, l'ayant embrassé, il précipita dans +l'autre chambre, en criant de toutes ses forces: + +«Bosse, Vincent Bosse! + +--Qui cherchez-vous!» demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurité. +Pétia lui expliqua qu'il demandait le petit Français. + +«Ah! «Vessennï»?» répondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait +déjà été russifié, et cette transformation (ce mot russe veut dire +printanier) s'adaptait en tous points à la jeune figure de l'enfant.... +«Il se chauffe là-bas.... Eh! Vessennï, Vessennï! s'écrièrent plusieurs +voix. + +--C'est un petit rusé, dit le hussard qui était à côté de Pétia; nous +l'avons fait manger tantôt, il était affamé.» + +On entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans +la boue. + +--Ah! c'est vous, dit Pétia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne +vous fera pas de mal, entrez, entrez! + +--Merci, monsieur,» répondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en +essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue. + +Pétia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et, +se bornant à lui prendre la main, il la lui serra doucement. + +«Entrez! répéta-t-il encore d'un ton affectueux.... Que pourrais-je bien +faire pour lui?» se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la +chambre. + +Cependant, malgré cette charitable réflexion, il alla s'asseoir loin de +lui, par crainte sans doute que sa dignité ne souffrît d'une attention +trop marquée. Il fouilla néanmoins dans sa poche, compta du bout des +doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas +honteux de la donner au petit tambour. + + +VII + + +Le petit tambour, après avoir reçu sa portion de mouton, fut revêtu d'un +caftan russe, pour ne pas être renvoyé avec les prisonniers, et +l'attention de Pétia fut détournée de lui par l'arrivée de Dologhow. Il +avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruauté de ce +dernier à l'égard des Français aussi avait-il constamment les yeux +braqués sur lui, depuis qu'il était entré dans la chambre. L'extérieur +de Dologhow frappa Pétia par son irréprochable correction. Tandis que +Denissow portait le «tchèkmène»[36], toute sa barbe et sur la poitrine +l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par +toute sa façon d'être, le rôle exceptionnel qu'il remplissait en ce +moment, Dologhow, qui jadis se singularisait à Moscou par son costume +persan, s'était donné aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde +le mieux tenu. Le menton rasé de frais, vêtu de la capote ouatée de la +garde, le Saint-Georges passé à la boutonnière et la casquette +d'ordonnance posée droit sur la tête, il jeta dans un coin sa bourka +mouillée, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le +sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la +rivalité des grands détachements, de l'envoi de Pétia, de sa réponse aux +deux généraux et de tout ce qu'il savait sur le convoi français. + +«C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et +combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans +l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime +l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas +m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis même, au besoin, lui prêter +un uniforme. + +--Moi! moi! j'irai avec vous, s'écria Pétia. + +--C'est complètement inutile, répliqua Denissow.... Je ne le lui +permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow. + +--Et pourquoi cela? s'écria Pétia.... Pourquoi ne puis-je +l'accompagner? + +--Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit +tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard? + +--Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde. + +--Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow. + +--Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit +Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je +n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est +difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la +ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que +de souiller son honneur de soldat? + +--Ces mièvreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de +seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant à toi, elles ne +sont plus de ton âge. + +--Mais, reprit Pétia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement à +aller avec vous. + +--Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait, +poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l'irritation de +Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gardé, celui-là? Parce qu'il te fait +de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies +cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on +les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!» + +L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête. + +«Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d'en +discuter l'opportunité. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne +sera pas moi du moins qui les aurai tués!» Dologhow se mit à rire. + +«Tu crois donc qu'ils n'ont pas reçu vingt fois l'ordre de nous +empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux +sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des +trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il après un moment de +silence: qu'on dise à mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux +uniformes français.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il à +Pétia. + +--Oui, oui, c'est dit!» répondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des +yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait +éveillé en lui toutes sortes d'idées qui ne lui permettaient pas de se +rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. «Mais, se disait-il, si +les grands pensent ainsi, c'est que ce doit être bien.... Il ne faut pas +surtout que Denissow s'imagine que je lui obéirai et qu'il peut disposer +de moi...» Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui +répondit qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il ne craignait pas +le danger. + +«Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu'il est impossible de ne +pas être fixé sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque +la vie des nôtres en dépend... et puis j'en ai très grande envie, +voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.» + + +VIII + + +Après avoir endossé l'uniforme français, et s'être coiffés du shako, +Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu'à la clairière d'où +Denissow avait examiné le camp; arrivés là, ils descendirent dans le +ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les +attendre sans bouger, et s'élança ensuite avec Pétia sur la route qui +conduisait au pont. La nuit était des plus sombres. + +«Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent, +j'ai un pistolet, murmura Pétia. + +--Tais-toi, ne parle pas russe,» répliqua vivement Dologhow. + +Au même moment, un «qui vive?» nettement accentué, suivi du bruit sec +d'un fusil qu'on armait, se fit entendre à quelques pas. + +«Lanciers au 6ème!» s'écria Dologhow, sans rien changer à l'allure de +son cheval. + +La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont. + +«Le mot d'ordre?» Dologhow retint son cheval et avança au pas. + +«Dites donc, le colonel Gérard est-il ici? + +--Le mot d'ordre? répéta la sentinelle sans répondre, et en lui barrant +le chemin. + +--Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot +d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici... +entendez-vous, imbécile!» Et, poussant de côté la sentinelle avec le +poitrail de son cheval, il continua sa route. + +Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit à elle: +c'était un soldat portant un sac sur ses épaules, et il lui répéta sa +question. Le soldat s'approcha sans défiance, caressa de la main le cou +du cheval, et répondit naïvement que le commandant et les officiers +étaient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du +propriétaire. + +Le bivouac était établi des deux côtés de la route que longeait +Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des +soldats, il arriva devant la grande porte cochère, entra dans la cour, +descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau +milieu, et autour duquel étaient assis quelques hommes causant à haute +voix. Dans une petite marmite placée sur le feu mijotait un morceau de +viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu, +tournait avec la baguette de son fusil. + +«Oh! c'est un dur à cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre, +de l'autre côté. + +--Il les fera marcher, les lapins! répondit un autre en riant, mais tous +deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurité, au bruit des pas +de Dologhow et de Pétia, qui s'approchaient de leur groupe. + +--Bonjour, messieurs,» dit Dologhow à haute voix. + +Des ombres s'agitèrent autour du foyer: un officier de haute taille en +fit le tour et s'approcha des nouveaux venus. + +«C'est vous, Clément? D'où diable...?» Mais il n'acheva pas. + +Reconnaissant son erreur, il fronça légèrement les sourcils, salua +Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait. +Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur +régiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas où se trouvait le +6ème lanciers. Il l'ignorait complètement, et il sembla à Pétia que les +officiers les examinaient d'un air défiant. Le silence dura quelques +secondes. + +«Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard,» dit d'un +ton gouailleur une voix derrière le brasier. + +Dologhow répliqua qu'ils avaient mangé et qu'ils allaient continuer leur +chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la +marmite, il s'assit sur ses talons à côté de l'officier qui lui avait +parlé. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau +quel était son régiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre, +préoccupé en apparence d'allumer sa pipe, de questionner à son tour les +officiers sur le plus ou moins de sécurité des routes, et de s'informer +auprès d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques. + +«Ces brigands sont partout,» répondit l'un d'eux; à quoi Dologhow +répliqua que les cosaques n'étaient à redouter que pour des traînards +isolés comme lui et son compagnon, mais qu'assurément ils n'oseraient +pas attaquer des détachements considérables. + +Personne ne releva l'observation. «Quand donc partira-t-il?» se disait +Pétia, qui était resté debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa +conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes +par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers. + +«L'ennuyeuse affaire que de traîner ces cadavres après soi.... Mieux +vaudrait fusiller toute cette canaille!» ajouta-t-il en éclatant de +rire, et ce rire étrange fit craindre à Pétia que les Français ne +s'aperçussent de la ruse. + +Le rire de Dologhow ne trouva pas d'écho, et un des officiers français, +invisible dans l'ombre où il était étendu, couvert de son manteau, +s'approcha et glissa quelques mots à l'oreille de son voisin. Dologhow +se leva au même moment et demanda ses chevaux. «Nous les donnera-t-on, +oui ou non?» pensa Pétia en se rapprochant involontairement de son +compagnon. On amena les chevaux. + +«Bonsoir, messieurs,» dit Dologhow. Pétia essaya d'en dire autant, mais +il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient à chuchoter. +Dologhow fut longtemps à se mettre en selle, car le cheval ne se tenait +pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochère, suivi +de Pétia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les +poursuivait, mais qui n'osait pas. + +Au lieu de reprendre le même chemin, ils traversèrent le village, où ils +s'arrêtèrent un instant et prêtèrent l'oreille. + +«Entends-tu?» dit Dologhow, et Pétia reconnut la voix des prisonniers +russes, groupés autour d'un feu. + +De là ils descendirent vers le pont, croisèrent la sentinelle, qui les +laissa passer sans mot dire, et s'engagèrent dans le ravin, où les +attendaient les cosaques. + +«Eh bien, adieu! Tu diras à Denissow que c'est pour la pointe du jour, +au premier coup de fusil,» dit Dologhow en s'éloignant, mais Pétia le +saisit par la main en lui disant: + +«Oh! quel héros vous faites! Comme c'était beau! Comme je vous aime! + +--C'est bien, c'est bien!» répliqua Dologhow; mais, Pétia continuant à +ne pas le lâcher, il devina que le jeune garçon se penchait vers lui +pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut +dans la nuit. + + +IX + + +En revenant à la maison du garde, Pétia trouva Denissow qui l'attendait +dans la première pièce avec une vive inquiétude, et se reprochait de +l'avoir laissé aller. + +«Dieu merci, s'écria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte! +s'écria-t-il en interrompant le récit exalté de Pétia. Grâce à toi, je +n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire +un somme. + +--Je n'ai pas envie de dormir, répondit Pétia; je me connais: si je +m'endors, je ne pourrai plus me réveiller, et puis, je n'ai pas +l'habitude de dormir avant la bataille.» + +Il resta donc quelque temps dans la cabane à repasser les détails de sa +course aventureuse et à rêver au lendemain, et, quand il vit Denissow +endormi, il sortit pour prendre l'air. + +Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient +encore: on entrevoyait çà et là les silhouettes des tentes des cosaques +et de leurs chevaux attachés au piquet; un peu plus loin se dessinait +indistinctement le contour de deux fourgons attelés, et tout au fond du +ravin un feu s'éteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards, +plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et +le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Pétia se dirigea vers +les fourgons, près desquels se trouvaient les chevaux sellés. Il +reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie. + +«Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les +naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne +demain. + +--Eh quoi, bârine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui était assis +près des fourgons. + +--Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer: +nous sommes allés faire une visite aux Français.» + +Pétia lui raconta en détail non seulement son expédition, mais encore +pourquoi il y avait pris part, et comment, à son avis, il valait mieux +risquer sa vie que de laisser aller les autres à l'aventure. + +«Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque. + +--Non, je n'en ai pas l'habitude... À propos, vos pierres à fusil +sont-elles en bon état? J'en ai apporté avec moi, si tu en as besoin, tu +peux en prendre.» + +Le cosaque sortit sa tête de dessous le fourgon pour examiner Pétia de +plus près. + +«Je te le propose parce que je suis habitué à tout faire avec +exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout à la diable, ne +préparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi! + +--C'est vrai, murmura le cosaque. + +--Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est +émou.... Pétia s'arrêta au moment où il allait dire un mensonge, car le +sabre n'avait jamais été aiguisé. Peux-tu me le repasser? + +--Pourquoi pas? On peut.» + +Likhatchow se leva, fouilla dans les bâts; et Pétia grimpa sur le +fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. «Est-ce qu'ils +dorment, les camarades? lui demanda-t-il. + +--Les uns dorment, les autres non. + +--Et le gamin où est-il? + +--Vessennï. Il s'est jeté dans un coin à l'entrée de la cabane et s'est +endormi de peur.» + +Pétia garda longtemps le silence, en prêtant l'oreille à tous les +bruits; des pas se firent tout à coup entendre, et une ombre se dressa +devant lui. + +«Qu'est-ce que tu aiguises donc là, toi? demanda le nouveau venu. + +--Mais voilà, j'aiguise un sabre pour le bârine. + +--Bonne idée, dit l'homme, qui était un hussard.... Dis donc, n'est-il +pas resté une écuelle ici chez vous? + +--Elle est là près de la roue. + +--Il va faire bientôt jour,» ajouta le hussard, et, prenant l'écuelle, +il s'éloigna en s'étirant. + +Les rêveries de Pétia l'avaient, en attendant, transporté dans un monde +féerique où rien ne rappelait la réalité. Cette grande tache noire, +qu'il voyait à quelques pas, était-elle véritablement la maison du +garde, ou bien n'était-ce pas une caverne conduisant dans les +entrailles de la terre... et cette lueur rougeâtre, l'oeil unique d'un +monstre géant, fixé sur lui?... Était-ce bien aussi un fourgon sur +lequel il était assis, ou plutôt une haute tour, de laquelle, s'il +venait à tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois +peut-être, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en était +aussi féerique que celui de la terre: les nuages, emportés par le vent, +couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient à découvert des +myriades d'étoiles dans cet infini sans fond, qui tantôt semblait +s'élever, à perte de vue, au-dessus de sa tête, et tantôt s'abaisser +jusqu'à portée de la main. Il ferma involontairement les yeux, et, +cédant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait +toujours, les ronflements des soldats endormis se mêlaient aux +hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Pétia +entendit tout à coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu, +d'une beauté et d'une douceur ineffables. Musicien à l'égal de Natacha, +et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule +note et n'y avait même jamais songé. Aussi ces mystérieux motifs, en +envahissant soudain son cerveau et son âme, lui parurent-ils pleins de +charme et d'enivrante poésie. La musique devenait de plus en plus +distincte. C'était ce que les spécialistes auraient appelé «une fugue», +Pétia n'avait pas la moindre idée de ce que c'est qu'une fugue. La +mélodie, reprise tantôt par un violon, tantôt par un cor aux sons +plaintifs et séraphiques se perdait, inachevée, dans le choeur, d'où +elle s'élançait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble, +en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... «Mais je +rêve! se dit Pétia en perdant presque l'équilibre; ce sont sans doute +mes oreilles qui tintent... ou peut-être ne suis-je pas le maître de +cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!...» Il +referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et +s'éloignaient tour à tour, vibrèrent de nouveau à ses oreilles.... +«Dieu, que c'est beau!» se disait Pétia en essayant de diriger le +céleste orchestre.... «Doucement, plus doucement à présent!...» et les +sons lui obéissaient.... «Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec +ensemble!...» et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir +des profondeurs de l'espace.... «À vous, les voix!» ordonna Pétia, et +des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables, +s'élevèrent graduellement avec une imposante énergie. À cette marche +triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte +d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des +chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fût un +moment troublé. Pétia en écoutait, avec un ravissement mêlé de terreur, +les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles +durèrent! Il était encore sous le charme, et regrettait de n'avoir +auprès de lui personne à qui faire partager son bonheur, lorsque la voix +de Likhatchow le réveilla brusquement. + +«C'est prêt, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au +moins deux Français!» + +Pétia secoua sa torpeur. Un jour grisâtre perçait à travers les branches +dénudées, et les chevaux, invisibles jusque-là, émergeaient peu à peu de +la brume. Pétia, sautant à bas du fourgon, tira de sa poche un rouble, +qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau. +Les hommes détachèrent les chevaux et en arrangèrent les sangles. + +«Voilà le commandant,» dit Likhatchow à la vue de Denissow, qui appelait +Pétia du seuil de l'isba et donnait ordre de se préparer. + + +X + + +Les chevaux furent sellés en un tour de main, et chacun se mit en place. +Denissow donna ses dernières instructions au détachement d'infanterie +qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientôt derrière les arbres, +en pataugeant dans la boue, et en s'enfonçant dans le brouillard du +matin. Pétia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment +l'ordre du départ; ses ablutions du matin l'avaient singulièrement +rafraîchi, mais ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, pendant que +le frisson de la fièvre l'agitait de plus en plus. + +«Eh bien, est-ce prêt?» demanda Denissow. + +On lui amena les chevaux, et, après avoir gourmandé son cosaque pour +n'avoir pas assez serré les sangles, il se mit en selle. Pétia posa le +pied sur l'étrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui +attraper la jambe, et, s'élançant sur sa monture, léger comme un oiseau, +il se retourna pour voir s'ébranler la file des hussards. + +«Vassili Fédorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me +confierez un petit commandement, n'est-ce pas?» + +Denissow, qui avait presque oublié l'existence de Pétia, le regarda avec +surprise: + +«Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il sévèrement: c'est de m'obéir +et de ne pas te fourrer là où tu n'as que faire!...» Et pendant toute la +marche il ne lui dit plus un mot. + +Lorsqu'ils arrivèrent à la lisière du bois, la plaine commençait déjà à +s'éclairer, et Denissow donna alors un ordre à l'essaoul; ses cosaques +défilèrent un à un devant eux, et il descendit la montagne à leur suite. +Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrière, les chevaux avec +leurs cavaliers arrivèrent bientôt dans le ravin. Pétia, dont le frisson +augmentait, avançait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et +les vapeurs du brouillard dérobaient seules à la vue les objets +éloignés. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque, +lui fit un signe de tête et lui dit tout bas: + +«Le signal!» + +Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au même instant les +chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu éclataient +de tous côtés. Pétia fouetta son cheval en lui rendant la main, et +s'élança en avant sans écouter Denissow qui l'appelait. Il lui avait +semblé qu'au moment du signal la lumière avait paru et qu'il faisait +jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient +dépassé, bouscula un traînard, et continua son galop effréné. Devant +lui, des hommes, des Français, sans doute, traversaient la route de +droite à gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son +cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'était arrêté devant une isba, +et un cri effroyable de détresse s'en échappa. Pétia s'approcha, et ses +yeux tombèrent sur la figure pâle d'un Français effaré qui serrait +convulsivement le bois de la lance dirigée contre lui. + +«Hourra! mes enfants!» s'écria Pétia, et, talonnant son cheval couvert +d'écume, il enfila la rue du village. + +Des coups de feu s'échangeaient à quelques pas de là. Des cosaques, des +hussards, des prisonniers russes déguenillés, couraient en tous sens, en +criant à tue-tête. Un jeune Français, la tête découverte, se défendait à +la baïonnette contre les hussards: lorsque Pétia arriva, il était déjà +à terre. J'ai encore été en retard,» se dit-il en se dirigeant du côté +où la fusillade était plus vive; on se battait dans la cour où Dologhow +et lui étaient entrés la veille; les Français, retranchés derrière la +haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les +cosaques massés autour de la porte cochère. Il aperçut, à travers la +fumée de la poudre, la figure pâle de Dologhow, qui criait à ses hommes: + +«Prenez-les à revers et que l'infanterie ne bouge pas! + +--Ne pas bouger?... Hourra!» s'écria Pétia, et, sans s'arrêter une +seconde, il s'élança au plus épais de la mêlée. + +Une décharge fendit l'air, les balles sifflèrent, les cosaques et +Dologhow entrèrent à sa suite dans la cour de la maison; au milieu des +nuages de fumée, on voyait des Français jeter là leurs armes, ou se +précipiter à la rencontre des cosaques, tandis que d'autres +dégringolaient de la montagne vers l'étang. Pétia continuait à galoper +dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il +gesticulait d'une façon étrange des deux bras à la fois, et se penchait +de plus en plus d'un côté de sa selle. Son cheval, venant à se heurter +contre les tisons d'un foyer à demi éteint, s'arrêta court, et Pétia +tomba lourdement à terre. Ses pieds et ses mains s'agitèrent un moment, +tandis que sa tête restait immobile: une balle lui avait traversé le +cerveau. Un officier français sortit de la maison avec un mouchoir blanc +au bout de son épée, et déclara à Dologhow qu'ils se rendaient. +Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Pétia, qui gisait +sur le sol, les bras étendus. + +«Fini!» dit-il les sourcils froncés, et il alla à la rencontre de +Denissow. + +«Tué!» s'écria ce dernier en devinant de loin, à cet abandonnement du +corps qu'il connaissait si bien, que Pétia était mort. + +«Fini!» répéta Dologhow, comme s'il éprouvait un plaisir particulier à +prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les +cosaques. + +«Nous le laisserons là,» cria-t-il à Denissow, qui ne lui répondit rien. + +De ses mains tremblantes, celui-ci avait relevé la figure, maculée de +boue et de sang, du pauvre Pétia.... «Je suis habitué à manger des +douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout».... Ces paroles +lui revinrent involontairement à la mémoire, et les cosaques se +regardèrent stupéfaits, en entendant des sons rauques, pareils au +jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppressée de +Denissow. Se retournant tout à coup, il se cramponna convulsivement à la +palissade. + +Parmi les prisonniers russes qui venaient d'être délivrés, se trouvait +Pierre Besoukhow. + + +XI + + +Les autorités françaises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour +le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, à dater +du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les mêmes troupes qu'à leur sortie +de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers +jours, formait l'arrière-garde de l'armée, fut enlevée par les cosaques, +et le reste les devança. L'artillerie, qui les précédait dans le +principe, se trouvait maintenant remplacée par les énormes fourgons de +bagages du maréchal Junot, escortés par un détachement de Westphaliens. +Les troupes qui, jusqu'à Viazma, marchaient en trois colonnes, +avançaient maintenant pêle-mêle, et le désordre, dont Pierre avait +aperçu les symptômes à la première étape, était arrivé à son comble. Les +deux côtés du chemin étaient jonchés de cadavres de chevaux; des hommes +en haillons, des traînards de différentes armes, tantôt se joignaient à +eux, tantôt restaient en arrière. De fausses alertes leur avaient plus +d'une fois causé des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi +tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se +bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant à leurs camarades de +leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot +formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet +ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes +du convoi se réduisaient à une soixantaine; le reste avait été enlevé ou +abandonné, et trois des fourgons de Junot avaient été pillés par des +hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que +ce convoi était gardé par un plus grand nombre de sentinelles que celui +des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait été fusillé sur +l'ordre du maréchal lui-même, parce qu'on avait trouvé sur lui une +cuiller à ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement +diminué: de trois cent trente qu'ils étaient à la sortie de Moscou, on +n'en comptait plus que cent, qui, à eux seuls, donnaient plus de soucis +aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot. +S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en +revanche, affamés et transis comme ils étaient, il leur paraissait +encore plus pénible, et même odieux, de garder à vue des Russes, aussi +affamés et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et +qu'ils avaient ordre de fusiller à la première tentative d'évasion. Dans +la crainte de se laisser aller à un sentiment de compassion qui aurait +pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement +encore que de coutume. À Dorogobouge, les soldats de l'escorte +enfermèrent les prisonniers dans une écurie pour aller piller leurs +propres magasins; quelques-uns des prisonniers tentèrent de s'enfuir par +un passage souterrain qu'ils avaient creusé, mais ils furent pris sur +le fait et fusillés. L'ordre, établi au début, que les officiers +devaient marcher séparés des soldats, n'existait plus; tous les hommes +valides formaient un même groupe, et Pierre se trouva ainsi réuni à +Karataïew et à son petit chien aux jambes torses; Karataïew fut repris +de la fièvre le troisième jour de marche, et, à mesure qu'il +s'affaiblissait, Pierre s'en éloignait instinctivement, ou était obligé +de faire un effort pour s'en approcher, tant ses gémissements +incessants, et l'odeur acre et pénétrante qui s'exhalait de toute sa +personne, lui causaient une invincible répulsion. + +Pendant qu'il était enfermé dans la baraque, Pierre avait compris par +tout ce qui se passait dans son âme, par le genre de vie auquel il était +forcément soumis, que l'homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur +est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de +l'existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin, +mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante vérité s'était aussi +révélée à lui pendant ces trois dernières semaines: c'est qu'il n'y a +rien d'irrémédiable dans ce monde, et que, de même que l'homme n'est +jamais complètement heureux et indépendant, de même il n'est jamais +complètement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses +limites comme la liberté, et que ces limites se touchent: que l'homme +couché sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliée, +souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le +froid le gagner; que lui-même avait tout autant souffert autrefois avec +des souliers de bal trop étroits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et +endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru épouser sa femme +de sa propre volonté, il était aussi peu libre qu'à cette heure, où on +l'avait enfermé, pour toute la nuit, dans une écurie! + +De toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il +conserva jusqu'à sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle +que lui faisaient éprouver ses pieds. Dès la seconde étape, il s'était +dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le +lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donné, il se +traîna d'abord en boitant, puis, les blessures s'échauffant par la +marche, la douleur s'apaisa peu à peu. Bien que, chaque soir, ses pieds +fussent dans un état effrayant, il finit par ne plus les regarder, et +n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il apprécia à toute sa valeur +la force de résistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du +changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable +à la soupape de sûreté d'une machine à vapeur, qui en laisse échapper le +trop-plein lorsque la mesure normale est dépassée. Il n'entendait pas +fusiller les prisonniers qui restaient en arrière, bien qu'une centaine +au moins eussent déjà péri de cette façon. Il ne pensait plus à +Karataïew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et à qui le même +sort était sans doute réservé: encore moins pensait-il à lui-même. Plus +sa situation devenait précaire, plus l'avenir était sombre, plus ses +réflexions et ses pensées étaient consolantes et douces, et plus son +esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui! + + +XII + + + +Le 22 octobre, dans la journée, Pierre gravissait une montée par une +route boueuse et glissante; ses yeux, fixés sur les inégalités du +terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune. +Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route, +en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'élançant +ensuite, sur les quatre à la fois, à la poursuite de corbeaux installés +sur une charogne. On en voyait de tous côtés, de différentes sortes et à +différents degrés de décomposition, depuis le cheval jusqu'à l'homme. +Les loups, empêchés d'en approcher par le passage continuel des troupes, +laissaient «le Gris» se livrer en toute liberté à ses fantaisies +vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle +s'arrêtait un instant, ce n'était que pour retomber plus dru après +chaque éclaircie. La terre, complètement détrempée, ne pouvait plus +l'absorber, et elle s'écoulait en mille petits ruisseaux. Pierre +comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant à la pluie, il lui +disait mentalement: «Encore, encore, mouille-moi bien!» + +Il lui semblait qu'il ne pensait à rien; mais son âme veillait et +méditait, et d'un simple récit fait la veille par Karataïew elle tirait +un grand enseignement. Karataïew, enveloppé de son manteau, avait en +effet raconté aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la +maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu répéter. Il +était plus de minuit, c'était l'heure où la fièvre le quittait et où il +redevenait gai comme d'habitude. À la vue de cette figure pâle et +amaigrie, vivement éclairée par le feu du bivouac, Pierre eut un +serrement de coeur. Embarrassé de sa compassion pour cet homme, il +voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allumé, +force lui fut de s'asseoir à côté de lui. + +«Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder. + +--Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort,» dit Karataïew en +reprenant son récit. + +Pierre, comme nous l'avons déjà dit, le connaissait par coeur, le petit +soldat le contait toujours avec une satisfaction particulière. Il y +prêta néanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux +et honnête marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui +un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pèlerinage. +Ils s'arrêtèrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le +lendemain matin l'ami du marchand fut trouvé assassiné et volé; un +couteau ensanglanté, découvert sous l'oreiller du marchand, le fit +mettre en jugement: il fut condamné à passer par les verges, à avoir les +narines arrachées, et à être envoyé aux travaux forcés, «comme cela se +devait,» dit Karataïew. + +«Et voilà, mes amis, que, pendant une dizaine d'années plus, le +vieillard vit aux galères, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce +doit être, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh +bien! un soir les forçats, réunis comme nous sommes dans ce moment, se +mirent à se raconter l'un à l'autre pourquoi ils avaient été condamnés, +en quoi ils avaient péché devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tué +une âme, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendié, celui-là d'avoir +déserté; on s'adressa au vieillard: «Et toi, grand-père pourquoi +souffres-tu?--Moi, mes enfants, répondit-il, c'est pour mes péchés et +ceux des autres. Je n'ai ni tué, ni pris le bien d'autrui, je donnais du +mien au prochain quand il était pauvre. Je suis, mes petits amis, un +marchand, et j'avais de grandes richesses...» Et voilà qu'il leur +raconte tout en détail comment la chose s'est passée: «Je ne me plains +pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoyé ici; mais c'est ma +pauvre femme et mes enfants que je regrette...» Et voilà le vieillard +qui se met à pleurer.... Ne voilà-t-il pas que parmi eux se trouve +l'assassin du marchand. «Où cela s'est-il passé, grand-père? Quand? +Comment?...» Et voilà que l'homme questionne, et son coeur se serre: il +s'approche du vieux et se jette à ses pieds: «C'est pour moi, bon vieux, +que tu pâtis; c'est la vérité vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui +est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai glissé +le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne, +grand-père, pardonne-moi, au nom du Christ.» Karataïew se tut, en +souriant doucement, et, les yeux fixés sur la flamme, il arrangea les +tisons.... Et le vieillard lui répond: «Que Dieu te pardonne, nous +sommes tous pécheurs devant Lui, c'est pour mes propres péchés que je +souffre...» Et il versa des larmes brûlantes. + +«Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataïew, dont le sourire +illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du récit +était dans ce qui allait suivre. + +L'assassin se dénonça lui-même à l'autorité. «J'ai, dit-il, six âmes sur +la conscience (c'était un grand misérable), mais c'est le vieillard qui +me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue à pleurer à +cause de moi.» On écrivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier +là où il devait aller; c'était loin, et puis le jugement prit du temps, +et aussi les papiers à écrire, comme ça se passe toujours avec les +autorités; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar: +«Délivrer le marchand et lui donner une récompense selon le jugement,» +et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. «Où donc est ce vieux, +demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est +arrivé!».... Et l'on chercha encore.» Ici la voix de Karataïew trembla: +«Mais Dieu lui avait déjà pardonné, reprit-il: il était mort! C'est +ainsi, mon ami!» Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps +son sourire. + +C'était précisément le sens mystérieux de ce récit, l'exaltation +touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant +remplissaient l'âme de Pierre d'un bonheur confus et indéfinissable. + + +XIII + + +«À vos places,» dit tout à coup une voix. Une agitation soudaine se +produisit aussitôt parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on +aurait dit qu'ils s'attendaient à quelque événement heureux et solennel; +des commandements se croisèrent en tous sens, et à la gauche des +prisonniers passa un détachement de cavalerie bien monté et bien +habillé. Une expression de contrainte, causée par l'approche des chefs +supérieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut +rejeté hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignèrent. + +L'Empereur! l'Empereur! le maréchal! le duc!... Et à la suite de la +cavalerie s'avança rapidement une voiture attelée de chevaux gris. +Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un +personnage de l'escorte; c'était un des maréchaux, dont le regard +s'arrêta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en +détourna aussitôt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de +compassion qu'il cherchait à dissimuler. Le général qui conduisait le +convoi, effrayé, la figure échauffée, talonnait son cheval efflanqué, et +galopait derrière la voiture. Quelques officiers se réunirent, les +soldats les entourèrent. «Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?» répétait-on de +tous côtés avec une inquiétude marquée. + +Pierre aperçut en ce moment Karataïew, qu'il n'avait pas encore vu, +adossé à un bouleau. À l'expression attendrie que sa physionomie avait +la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se +joignait aujourd'hui celle d'une gravité douce et sereine. Ses yeux si +bons, voilés par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier, +ayant peur pour lui-même, fit mine de ne pas le remarquer et détourna la +tête. En reprenant sa marche, il regarda en arrière, et le vit toujours +à la même place, au bord du chemin. Deux Français parlaient entre eux à +ses côtés. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la montée en +boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derrière lui, +mais au même moment il se souvint que le passage du maréchal l'avait +empêché de finir de calculer ce qui leur restait d'étapes à faire +jusqu'à Smolensk, et il se remit à compter. Deux soldats, dont les +fusils fumaient encore, le dépassèrent en courant. Tous deux étaient +pâles, et l'un jeta à la dérobée un regard sur Pierre, qui le regarda +aussi, et se rappela que l'avant-veille ce même soldat avait brûlé sa +chemise en voulant la faire sécher, ce qui avait provoqué les rires de +toute l'assistance. «Le Gris» hurla à l'endroit où Karataïew était +assis: «Qu'a donc cette bête, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les +soldats qui marchaient à côté de lui ne se retournèrent plus, mais une +expression sinistre se répandit sur leurs traits. + + +XIV + + +Les prisonniers, les bagages du maréchal et ceux de la cavalerie +s'arrêtèrent dans le village de Schamschew. On s'établit autour du feu +de la marmite, et Pierre, après avoir mangé un morceau de viande de +cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit immédiatement du même +sommeil qui s'était emparé de lui à Mojaïsk, après Borodino. La réalité +se confondit avec le rêve, et une voix, était-ce la sienne ou celle d'un +autre? lui répéta les mêmes pensées qu'il avait alors si clairement +entendues. «La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce +mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de +reconnaître l'existence de la divinité. Aimer la vie, c'est aimer Dieu. +Le plus difficile et le plus méritoire est d'aimer la vie dans ses +souffrances imméritées».... «Karataïew!» se dit tout à coup Pierre en +lui appliquant ces pensées. Il vit ensuite dans son rêve un petit +vieillard, oublié depuis longtemps, qui lui avait donné des leçons de +géographie lors de son séjour en Suisse: «Attends!» lui disait ce +dernier, et il lui présenta un globe. Ce globe, animé, frémissant, +n'avait pas de contours nettement indiqués: sa surface se composait de +gouttes d'eau serrées l'une contre l'autre en masse compacte, et ces +gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se +divisant à l'infini; et, tout en cherchant à occuper le plus d'espace +possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. «C'est +l'image de la vie,» lui disait le vieux professeur.... «Comme c'est +simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas +compris plus tôt?... Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes +essaye de s'étendre pour mieux Le refléter.... Elle grandit, elle se +resserre, elle disparaît, pour revenir de nouveau à la surface.... +Voilà! c'est ainsi que Karataïew a disparu!».... «Avez-vous compris, mon +enfant?» répéta le professeur.... «Avez-vous compris, sacré nom?» +s'écria une voix tonnante... et Pierre se réveilla. Quand il se souleva +sur son séant, il vit, à deux pas de lui, un soldat français qui venait +de bousculer un Russe et s'occupait à faire griller un morceau de viande +enfilé dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux +doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec +adresse. La lueur des tisons éclairait sa figure bistrée et ses sourcils +épais: «Cela lui est bien égal, à ce brigand! murmurait le prisonnier, +assis à deux pas de là, en caressant le petit «Gris», qui remuait +gaiement la queue: «Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon...» Il +n'acheva pas, car, au même moment, son imagination lui représenta le +pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient +retenti au même endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et +craintif des deux soldats qui l'avaient dépassé avec leurs fusils encore +fumants, l'absence de Karataïew à l'étape du soir. Il était enfin sur le +point de comprendre que Karataïew avait été tué, lorsque, sans savoir +pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, où il +avait passé une soirée d'été avec une belle Polonaise. Sans essayer de +rattacher l'un à l'autre ces tableaux d'une nature si différente, Pierre +referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination +avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une +telle impression de bien-être et de fraîcheur, qu'il crut se sentir +glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le +cristal, se réunissaient sans bruit au-dessus de sa tête! + +Une vive fusillade et de grands cris le réveillèrent bien avant le lever +du soleil. + +«Les cosaques!» s'écria un Français qui s'enfuyait, et, une minute plus +tard, Pierre se trouva entouré de compatriotes. + +Il fut longtemps à comprendre ce qui se passait. De toutes parts +s'élevaient des exclamations de joie: + +«Frères! amis! camarades!» répétaient les vieux soldats en pleurant et +en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur côté, +entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vêtement, qui des +bottes, qui du pain! + +Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son émotion, prononcer +un mot, il sauta au cou du premier soldat venu. + +Dologhow, debout à l'entrée de la maison en ruines, assistait au défilé +des Français désarmés, en donnant de légers coups de cravache sur la +pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur +mésaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui, +et en sentant peser sur eux son regard glacial et pénétrant, qui ne leur +promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs +lèvres. À deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et +marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte +cochère. + +«Combien? demanda Dologhow. + +--La seconde centaine, répondit le cosaque. + +--Filez, filez!» disait Dologhow, qui avait emprunté cette expression +aux Français, et un éclair de cruauté jaillissait de ses yeux lorsqu'ils +se croisaient avec ceux des prisonniers. + +Denissow, la tête découverte, suivait d'un air sombre et accablé les +cosaques qui portaient le corps de Pétia, pour le déposer dans la fosse +qu'ils avaient creusée au fond du jardin. + + +XV + + +À partir du 28 octobre, lorsque les froids commencèrent, la retraite des +Français prit un caractère plus tragique. Le nombre des hommes gelés ou +se chauffant à en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour. + +De Moscou à Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000, +non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que +piller. La suite devait correspondre mathématiquement à ce commencement: +l'armée française diminuait dans la même proportion de Viazma à +Smolensk, de Smolensk à la Bérésina et de la Bérésina à Vilna, +indépendamment de l'intensité du froid, de la poursuite des Russes, des +obstacles imprévus, ou de toute autre circonstance prise isolément. À +partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse +qui marcha ainsi jusqu'à la fin. Berthier écrivait à son souverain ce +qui suit (et l'on sait à quel point les chefs se permettent de s'écarter +de la vérité lorsqu'ils décrivent la situation d'une armée): + +«Je crois devoir faire connaître à Votre Majesté l'état de ses troupes +dans les différents corps d'armée que j'ai été à même d'observer depuis +deux ou trois jours dans différents passages. Elles sont presque +débandées. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en +proportion du quart au plus dans presque tous les régiments; les autres +suivent isolément différentes directions, chacun pour son compte, dans +l'espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la +discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils +doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de +soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de +choses, l'intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient +ses vues ultérieures, qu'on rallie l'armée à Smolensk, en commençant à +la débarrasser des non-combattants, tels que les hommes démontés, et des +bagages inutiles et du matériel de l'artillerie, qui n'est plus en +proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des +subsistances sont nécessaires aux soldats, qui sont exténués par la faim +et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et +dans les bivouacs. Cet état de choses va toujours en s'aggravant, et +donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remède, on ne +soit plus maître des troupes dans un combat.--Le 9 novembre, à trente +verstes de Smolensk[37]. + +En entrant dans Smolensk, qui était pour eux la terre promise, les +Français s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres +magasins, et, cette dévastation une fois accomplie, ils reprennent leur +retraite sans même savoir où elle s'arrêtera, et pourquoi ils la +reprennent. Napoléon, ce génie, qui ne se connaissait pas de maître, ne +le savait pas davantage. Malgré tout, son entourage et lui-même +continuaient à observer l'étiquette usitée en écrivant des lettres, des +rapports, des ordres du jour. On s'appelait: «Sire, mon cousin, prince +d'Eckmühl, ou roi de Naples».... Mais ces rapports et ces ordres du jour +étaient lettres mortes. Personne ne les exécutait, parce qu'ils étaient +inexécutables, et, malgré les titres pompeux dont ils faisaient parade, +chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup à se reprocher et que le +moment de l'expiation était venu. Aussi, en dépit des soins qu'ils +semblaient accorder à l'armée, chacun en réalité ne pensait qu'à soi, à +fuir au plus vite, et à se sauver, si c'était possible. + + +XVI + + + +Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de +Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande +les yeux à deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette +pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans +craindre l'ennemi, mais, à mesure que la partie s'engage, il tâche de +s'éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l'éviter, +tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la +première période de la retraite des troupes françaises sur la route de +Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur +celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de +la clochette et, sans s'en douter, allèrent se heurter plus d'une fois +contre les Russes. Une armée fuyait, l'autre la poursuivait. En +quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes: +on aurait donc pu supposer qu'après y avoir séjourné quatre jours, ils +auraient dû connaître l'approche de l'ennemi et combiner une attaque +avantageuse, mais leur foule débandée s'élança en désordre, sans plan, +sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de +Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir +l'ennemi derrière et non devant eux, ils s'échelonnaient à de telles +distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns +des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L'armée +russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui +était, du reste, la seule manoeuvre sensée à exécuter, suivit cette même +direction, et déboucha sur la grand'route de Krasnoé. Alors, toujours +comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de +notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette +apparition inattendue, ils s'arrêtèrent, puis reprirent leur course +affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C'est ainsi que, +pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney +défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne +ne s'inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son +artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu'à +échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite. +Ney, qui s'était attardé à l'inutile besogne de faire sauter les murs de +Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient +de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha, +avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait +dans le principe, et qu'il avait semés tout le long de la route, avec +ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin +à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D'Orcha à Vilna, ce fut le +même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent +témoins d'une épouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyèrent, un +grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser +recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef +suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit, +laissant derrière lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent +son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient +augmenter le chiffre des morts! + + +XVII + + +Quand on voit les Français, pendant tout le cours de cette campagne, +courir à leur perte inévitable, en ne subordonnant à aucune combinaison +stratégique l'ensemble de leurs opérations ou les détails de leur +marche, on ne peut se figurer que les historiens, à propos de cette +retraite, reproduisent leur théorie de la mise en mouvement des masses +par la volonté d'un seul. Cependant ils ont écrit des volumes pour +énumérer les remarquables dispositions prises par Napoléon pour guider +ses troupes, et vanter le talent militaire déployé à cette occasion par +ses maréchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spécieux, afin de +nous expliquer les motifs qui l'engagèrent à choisir, pour battre en +retraite, la route dévastée qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au +lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment +approvisionnés. Ils exaltent son héroïsme au moment où, se préparant à +livrer bataille à Krasnoé et à commander en personne, il dit à, son +entourage: «J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le +général!» Et pourtant, malgré ces nobles paroles, il fuit plus loin, +abandonnant toute son armée à son malheureux sort! Ils nous dépeignent +ensuite la bravoure des maréchaux, celle de Ney en particulier, qui se +borne, après un détour dans la forêt, à passer de nuit le Dnièpre, et à +arriver à Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, après avoir perdu les +neuf dixièmes de ses hommes! Enfin ils nous décrivent complaisamment +dans tous ses détails le départ de l'Empereur, de l'Empereur laissant là +sa grande et héroïque armée! + +Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement taxé de +lâcheté, et qu'on apprend aux enfants à mépriser, est représenté par les +historiens comme quelque chose de grand et de marqué au coin du génie. +Et quand ils sont à bout d'arguments pour justifier une action contraire +à tout ce que l'humanité reconnaît de bon et de juste, ils évoquent +solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure +la notion du bien et du mal. S'il était possible de partager leur +manière de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est +«grand», et aucune atrocité ne pourrait lui être reprochée. «C'est +grand!» disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal +n'existent pas pour eux, il n'y a que «ce qui est grand et ce qui ne +l'est pas», et «le grand» est pour eux la marque essentielle de certains +personnages qu'ils décorent du nom de héros! Quant à Napoléon, qui +s'enveloppe de sa fourrure et s'éloigne à fond de train de tous ceux +qu'il a emmenés avec lui, et dont la perte est en train de se consommer, +il se dit, lui aussi, en toute tranquillité, que «c'est grand!» Et parmi +tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napoléon «le Grand», il +n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre «la grandeur» en dehors des +lois éternelles du bien et du mal équivaut à reconnaître son infériorité +et sa petitesse morale! À notre avis, la mesure du bien et du mal, +donnée par le Christ, doit s'appliquer à toutes les actions humaines, et +il ne saurait y avoir de «grandeur» là où il n'y a ni simplicité, ni +bonté, ni vérité! + + +XVIII + + +Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la +dernière partie de la campagne de 1812, n'a pas éprouvé un sentiment de +pénible et vague dépit? Qui ne s'est demandé comment notre armée, après +avoir accepté la bataille de Borodino, lorsqu'elle était inférieure en +nombre à celle des Français, n'avait pas pu, après les avoir cernés de +trois côtés à la fois, leur couper la retraite et les faire tous +prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par +détachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre) +nous répond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et +autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines +dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugés et condamnés? +Même en leur imputant ce prétendu oubli de leur devoir, il est difficile +en effet de comprendre, eu égard aux conditions dans lesquelles se +trouvait l'armée russe à Krasnoé et à la Bérésina, comment elle ne s'est +pas emparée de toute l'armée française, avec ses maréchaux, ses rois et +son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'était là le dessein +arrêté en haut lieu! Expliquer cet étrange phénomène, en disant que +Koutouzow a entravé la réussite, c'est complètement inadmissible, +puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgré sa volonté bien +arrêtée de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au +désir manifesté par ses troupes à Viazma et à Taroutino. Si, comme on le +prétend, le projet des Russes était de couper la retraite à l'armée +française et de la faire prisonnière en masse, et que leurs tentatives +en ce sens n'aient abouti qu'à des échecs, il s'ensuit naturellement que +les Français doivent considérer cette dernière période de la campagne +comme une série de victoires pour leurs armes, et que les historiens +militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos +soldats. Car, s'ils veulent être logiques, malgré leur enthousiasme +lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de reconnaître que la +retraite des Français, depuis Moscou, a été une suite ininterrompue de +succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de +côté pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a +évidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en +définitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti à son +anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour résultat la +libération de la patrie. La cause réelle de cette contradiction gît dans +le fait que les historiens, en se bornant à étudier les événements dans +la correspondance des Empereurs et des généraux, dans les récits et dans +les rapports officiels, ont faussement supposé que le plan était de +couper la retraite à Napoléon et à ses maréchaux, et de les faire +prisonniers. Ce plan n'a jamais existé et ne pouvait exister, car il +n'avait aucune raison d'être. De plus, il était impossible de +l'exécuter, car l'armée de Napoléon s'enfuyait avec une précipitation +qui tenait du vertige, hâtant ainsi elle-même le dénoûment désiré. Il +aurait donc été absurde d'entreprendre des opérations habilement +combinées contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en +route, et dont la capture, même celle de leur Empereur et de leurs +généraux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'idée +de couper la retraite à Napoléon était aussi peu sensée qu'impraticable, +car l'expérience nous prouve que jamais un mouvement de colonne exécuté +pendant une bataille, à cinq verstes de distance, ne concorde, à point +nommé, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer bénévolement que +Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient à l'heure +dite, à l'endroit désigné par avance, c'était en réalité aussi +invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en +recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Pétersbourg, il disait que +les dispositions faites à distance n'avaient jamais le résultat qu'on en +attendait. Quant à l'expression militaire de «couper une retraite», +c'est également un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de +pain, on ne coupe pas une armée. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne +peut ni couper une armée, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours +moyen de faire un détour, et messieurs les tacticiens devraient savoir, +par l'exemple de Krasnoé et de la Bérésina, combien la nuit est +favorable aux mouvements imprévus. Quant aux prisonniers, on ne prend +que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse +attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui +se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de +la tactique. Quant aux Français, ils pensaient avec raison qu'il n'y +avait pas plus d'avantage pour eux d'un côté que de l'autre, car, +prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir +de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino à Krasnoé, l'armée +russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et +traînards. Pendant cette période de la campagne, nos troupes, manquant +de vivres, de chaussures, de vêtements, bivouaquaient des mois entiers +dans la neige, par quinze degrés de froid; les jours n'avaient que sept +ou huit heures de durée, les nuits étaient sans fin, il n'y avait plus, +par conséquent, de discipline, puisqu'elles luttaient à tout instant +contre la mort et les souffrances. Là-dessus les historiens se +contentent de vous dire que Miloradovitch aurait dû exécuter une marche +de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son côté, et +que Tchitchagow se serait avancé (ayant de la neige au-dessus des +genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils +plutôt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout +ce qui était possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce +n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes, +confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient à +combiner des plans irréalisables! Cette étrange et inconcevable +contradiction du fait réel et de la description officielle provient de +ce que les historiens s'attachent à nous décrire les sentiments sublimes +et à non répéter les paroles mémorables de certains généraux, au lieu de +dépeindre prosaïquement les événements. Les grandes phrases de +Miloradovitch, les récompenses reçues par tel ou tel militaire pour ses +profondes combinaisons stratégiques ont seules le don de les intéresser, +mais les 50 000 hommes disséminés dans les hôpitaux et dans les +cimetières n'attirent pas leur attention, comme s'ils étaient indignes +de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de +laisser de côté l'étude des rapports et des plans de bataille, et de +pénétrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers +d'individus qui prennent une part immédiate aux événements pour donner à +des questions jusque-là insolubles en apparence une solution claire +comme le jour? + + + + +CHAPITRE VI + +I + + +Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un +sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l'anéantissement +d'une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient; mais, +lorsqu'il s'agit d'un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur +causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et +cette blessure de l'âme tue ou se cicatrise, comme une blessure +ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre +attouchement. + +La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste +expérience après la mort du prince André. Moralement courbées et +affaissées sous l'influence du nuage menaçant de la mort qu'elles +avaient vue si longtemps planer sur leurs têtes, elles n'osaient plus +regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que +pour protéger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses +impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la +rue, l'annonce du dîner, la question de la femme de chambre au sujet de +la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui était pis encore, un mot banal, +un intérêt trop faiblement exprimé, irritait leur blessure, car tout +cela les empêchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystérieux +qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait +insulter à ce calme profond qui leur était si nécessaire à toutes deux, +pour se reprendre à écouter les chants de ce choeur solennel et terrible +qui n'avaient pas encore cessé de vibrer dans leur imagination. Elles +échangeaient peu de paroles, mais elles éprouvaient une véritable +consolation à se trouver ensemble; elles évitaient même toute allusion à +l'avenir, à leur tristesse, au défunt, car en parler n'était-ce pas +porter atteinte à la grandeur et à la sainteté du mystère qui s'était +accompli sous leurs yeux? Cette réserve qu'elles s'imposaient ne +faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la +joie ne peut être éternelle et sans alliage. + +La princesse Marie, la première, par sa position personnelle et +indépendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son +neveu, fut attirée hors de la sphère de deuil dans laquelle elle avait +vécu pendant près de deux semaines. Une lettre reçue exigeait une +réponse, la chambre du petit Nicolas était humide, il avait attrapé un +rhume; Alpatitch, arrivé de Yaroslaw, lui présentait le compte rendu des +affaires, etc. Il fallut discuter avec lui à propos du conseil qu'il lui +donnait de retourner à Moscou et de s'établir à nouveau dans leur hôtel; +car l'hôtel était resté intact, et n'exigeait que quelques réparations +insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il +fût possible de l'arrêter, et, quelque pénible qu'il fût pour la +princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se +fît de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie +à tous ses regrets, les soucis de l'existence la réclamaient. Elle y +reprit, à son coeur défendant, sa part d'activité; elle revit les +comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu, +et s'occupa des préparatifs de son retour à Moscou. + +Natacha, livrée à un isolement plus complet, s'éloigna insensiblement de +la princesse Marie, dès que son départ fut décidé. Cette dernière +proposa à la comtesse de l'emmener avec elle. Son père et sa mère y +consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille +s'affaiblissait de plus en plus, ils espéraient que le changement d'air +et les soins des médecins de Moscou contribueraient à la rétablir! + +«Je n'irai nulle part, répondit Natacha, je ne demande qu'une chose: +c'est qu'on me laisse en paix!» Et elle sortit précipitamment, en +retenant à grand'peine des larmes de colère plutôt que de douleur. + +Blessée de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande +partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncée dans un coin du +divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait +sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir, +dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'épuisait, mais elle lui +était nécessaire. Dès que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait +brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie, +saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une +visible impatience qu'on la laissât à elle-même. Il lui semblait +toujours qu'elle était sur le point de pénétrer et de résoudre +l'effrayant problème sur lequel se concentraient toutes les forces de +son âme. + +Un jour, à la fin de décembre, les cheveux négligemment noués sur le +sommet de la tête, habillée d'une robe de laine noire, pâle, amaigrie, +elle était à moitié étendue comme d'habitude dans l'angle du divan et +chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixés sur la +porte semblaient regarder du côté par où il avait disparu; alors cette +rive inconnue de la vie, où jamais jusque-là elle n'avait fixé sa +pensée, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si +problématique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque +palpable, tandis que celle où elle était restée lui apparaissait +déserte, désolée, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant là où +elle savait qu'il devait être, elle ne pouvait néanmoins se le +représenter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps: +elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se répétait ses +paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir +entendues.... Le voilà!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son +vêtement de velours fourré, la tête appuyée sur sa main maigre et +diaphane; sa poitrine est enfoncée, ses épaules relevées, ses lèvres +serrées, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se détendent sur +son front pâle. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha +devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... «Quelle est cette +douleur? Que sent-il?» se demande-t-elle.... Mais il a remarqué son +attention; il la regarde et lui dit sans sourire: «Se lier pour la vie +à un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment +éternel...» Et il essaye de pénétrer sa pensée.... Natacha répond alors +comme elle répondait toujours: «Cela ne durera pas, vous vous +remettrez!...» Mais son regard sévère et scrutateur lui adresse un +reproche plein de désespoir.... «Je lui avais dit, pensait Natacha, que +rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donné un autre +sens à mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de +moi, car alors il tenait encore à la vie et il craignait la mort!... +J'ai parlé sans réfléchir, autrement je lui aurais dit que j'aurais été +heureuse de le voir toujours mourant plutôt que d'éprouver ce que +j'éprouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher à réparer +ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant à +recommencer la même scène, elle modifiait sa réponse et lui disait: +«Oui, c'eût été affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez +que vous êtes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!» +Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre +voix lui répéter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas +dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: «Je t'aime, je t'aime!» +répétait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur +devenait moins amère et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout +à coup elle se demandait avec terreur à qui elle parlait ainsi.... «Qui +était-il? Où était-il à présent?...» Tout se dérobait derrière une +appréhension indicible qui arrêtait son effusion, et, se laissant de +nouveau aller à ses réflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin +pénétrer le mystère. Mais, au moment où elle allait saisir +l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le +visage décomposé, et lui dit, sans s'inquiéter de l'effet produit par +son apparition: + +«Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrivé!... Pierre Illitch... +une lettre!» dit-elle en sanglotant. + + +II + + +L'aversion que chacun inspirait à Natacha était plus marquée encore +envers les membres de sa famille. Son père, sa mère, Sonia, lui étaient +si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours +sonner faux dans ce monde idéal qui l'absorbait complètement. Elle leur +témoignait non seulement de l'indifférence, mais même de l'inimitié. +Elle écouta la nouvelle apportée par Douniacha sans la comprendre: «De +quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur être arrivé, à eux, +dont les jours coulent et se succèdent avec la même tranquillité?» Voilà +ce qu'elle se demandait. + +Lorsqu'elle entra dans le salon, son père sortait de la chambre de la +comtesse. Sa figure contractée était couverte de larmes; en apercevant +sa fille, il fit un geste désespéré, et éclata en sanglots déchirants, +qui bouleversaient sa bonne et placide figure: + +«Pétia, Pétia!... Va! Va! Elle t'appelle!» Pleurant à chaudes larmes +comme un enfant, et traînant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur +une chaise, en couvrant sa figure de ses mains. + +On aurait dit qu'un courant électrique enveloppait dans ce moment +Natacha de la tête aux pieds, et la frappait douloureusement au coeur; +elle sentit quelque chose éclater en elle, elle crut mourir, mais cette +horrible angoisse fut instantanément suivie d'une sensation de +délivrance. La torpeur qui pesait sur elle s'était évanouie. La vue de +son père, les cris de douleur sauvage de sa mère, lui firent oublier sa +propre désolation; elle courut à son père, mais celui-ci, d'un geste qui +trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la +comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait +d'apparaître, pâle et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle +murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de +l'entendre, la repoussa, se précipita vers sa mère, et s'arrêta une +seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-même. La +comtesse, à moitié couchée dans un fauteuil, en proie à des mouvements +nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tête contre la +muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains étroitement +serrées. + +«Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il +ment?... Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient, +dis-moi que ce n'est pas vrai!» + +Natacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mère, +releva sa tête affaissée, et colla sa figure contre la sienne. + +«Maman, ma chérie!... Je suis là, maman! murmurait-elle sans +interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec +elle en la faisant entourer d'oreillers, en la forçant à boire un peu +d'eau, en dégrafant sa robe. + +«Je suis là, maman, je suis là!» lui disait-elle toujours, en baisant sa +tête, son visage, ses mains, et aveuglée par le torrent de larmes qui +coulait le long de ses joues. + +La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un +moment. Tout à coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena +autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la +tête à deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses +yeux sur son visage, qu'elle pressait à lui faire mal, elle la regarda +longtemps d'un air égaré. + +«Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante.... Tu +ne me tromperas pas, tu me diras la vérité?» + +Les yeux de Natacha, voilés de larmes, semblaient implorer son pardon. + +«Mère chérie!» dit-elle en employant tout son amour filial à soulager sa +mère d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci, +impuissante à conjurer l'horrible réalité, s'obstinait à repousser +l'idée qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aimé venait +d'être tué à la fleur de l'âge, et elle retombait dans le monde du +délire pour fuir la fatale vérité. + +Natacha n'aurait pu dire comment se passèrent cette première nuit et la +journée qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mère d'une +minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni à consoler ni +à expliquer, mais enveloppait la pauvre affligée d'effluves de tendresse +qui étaient comme un appel à la vie. La troisième nuit, profitant d'un +moment d'assoupissement de sa mère, elle venait de fermer les yeux en +appuyant sa tête sur le bras du fauteuil, lorsque, à un craquement du +lit, elle les rouvrit tout à coup, et vit la malade, assise sur son +séant, parlant tout bas: + +«Comme je suis heureuse de ton retour!... Tu es fatigué?... veux-tu du +thé?» + +Natacha s'approcha. + +«Comme te voilà grand et beau!» poursuivit la comtesse en prenant la +main de sa fille... + +--Maman, à qui parlez-vous? + +--Natacha, il est mort, mort!... Je ne le verrai plus!» Alors, se jetant +au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la première fois. + + +III + + +Sonia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha; elle +était décidément la seule qui pût arrêter sa mère sur la pente d'un +désespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta +constamment auprès d'elle, sommeillant à ses côtés dans un fauteuil: +elle lui donnait à boire, à manger, et ne cessait de lui adresser de +douces et tendres paroles. + +La blessure de cette pauvre âme ne pouvait se cicatriser. La mort de +Pétia avait emporté la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard, +cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouvée +portant légèrement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa +chambre, vieille, à moitié morte, et ne prenant plus aucun intérêt à +l'existence. Ce coup, qui l'avait terrassée, arracha au contraire sa +fille à sa léthargie. Natacha avait cru que sa vie était finie lorsque +son affection pour sa mère lui démontra que l'essence de son être, +c'est-à-dire l'amour, était encore vivace en elle, et, l'amour une fois +réveillé dans son âme, elle revint à la vie. + +Les derniers jours du prince André avaient déjà lié Natacha et la +princesse Marie; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette +dernière avait remis son départ; elle soigna avec dévouement Natacha, +dont les forces physiques avaient été soumises à une trop rude épreuve +dans la chambre de sa mère, et qui était tombée malade à son tour. +S'apercevant un jour qu'elle avait le frisson, la princesse Marie voulut +qu'elle vînt chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et +allait la quitter, lorsque Natacha la rappela. + +«Je n'ai pas sommeil, Marie, reste avec moi. + +--Mais tu es fatiguée, dors. + +--Non, non, pourquoi m'as-tu emmenée?... Elle me demandera. + +--Non, ma chérie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd'hui.» + +Natacha, étendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurité les traits +de la princesse Marie: «Lui ressemble-t-elle? se demandait Natacha. Oui +et non: elle a quelque chose de particulier, d'étrange, quelque chose +qui m'est inconnu, mais elle m'aime, et son coeur est essentiellement +bon... mais que pense-t-elle? Comment me juge-t-elle?» + +«Mâcha, dit-elle timidement en l'attirant par la main, ne crois pas que +je sois mauvaise, non, ma petite âme, je t'aime bien, je t'assure, +soyons amies, complètement amies.» Et elle lui couvrit de baisers la +figure et les mains. + +La princesse Marie, confuse et embarrassée, répondit cependant avec joie +à cet épanchement. + +À dater de ce jour, elles eurent l'une pour l'autre cette amitié exaltée +et passionnée qui ne se rencontre qu'entre femmes. Elles s'embrassaient +à tout instant, s'adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble +la plus grande partie de leur journée. Si l'une s'en allait, l'autre +s'inquiétait, et ne se rassurait que lorsqu'elle l'avait rejointe. Elles +se sentaient plus en paix avec elles-mêmes, réunies que séparées; +c'était un sentiment plus fort que l'amitié, et si exclusif, que la vie +ne devenait possible que si l'amie était là. Parfois, elles gardaient le +silence pendant de longues heures, ou bien, couchées l'une à côté de +l'autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu'au matin. Les souvenirs +les plus lointains étaient leur thème favori. La princesse Marie +racontait son enfance, ses rêveries, parlait de sa mère et de son père, +et Natacha, qui jusque-là s'était détournée avec une indifférence +hautaine de cette vie de dévouement et de soumission, dont elle ne +pouvait comprendre la poétique et chrétienne abnégation, aujourd'hui +ardemment attachée à la princesse Marie, s'éprit de sympathie pour son +passé, et en comprit enfin le côté intime, resté si longtemps +impénétrable à ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas à pratiquer +cette abnégation absolue, car elle était habituée à chercher d'autres +joies, mais elle apprécia d'autant plus vivement cette vertu, qu'elle ne +la possédait pas. Quant à la princesse Marie, elle aussi, en écoutant +les récits de l'enfance et de l'adolescence de Natacha, elle entrevoyait +un horizon qui lui était inconnu, la foi dans la vie et dans les +jouissances qu'elle apporte avec elle. De «lui» elles ne parlaient qu'à +de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c'était leur idée) à +l'élévation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire +accomplissait peu à peu, et malgré elles, l'oeuvre de l'oubli. + +Natacha avait singulièrement pâli, et sa faiblesse était si grande que, +lorsqu'on lui parlait de sa santé, elle en éprouvait un certain plaisir; +mais tout à coup, par une révolution subite, elle se sentait envahir, +non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la +perte de sa beauté. Examinant alors son visage amaigri, elle s'étonnait +du changement survenu dans ses traits, et les étudiait tristement dans +son miroir. «C'était inévitable,» se disait-elle, et cependant elle en +avait peur, et regrettait qu'il en fût ainsi! Un jour, ayant monté trop +vite l'escalier, elle s'arrêta essoufflée, et trouva aussitôt une raison +pour redescendre, puis une autre pour remonter: elle cherchait ainsi à +essayer et à mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha, +et la voix lui manqua. Bien qu'elle l'entendît s'approcher, elle +l'appela de nouveau, à pleins poumons, comme lorsqu'elle chantait, et +elle s'écouta avec attention. Elle ne s'en doutait pas et n'aurait pu le +croire possible, mais, à travers la couche épaisse de limon dont elle +croyait son âme recouverte, perçaient déjà les fines et tendres pointes +de l'herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bientôt +disparaître, sous la sève de sa verdure, la douleur qui l'avait écrasée. +La plaie intérieure se cicatrisait. + +La princesse Marie partit pour Moscou à la fin de janvier, emmenant +Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu'elle consultât les +médecins. + + +IV + + +Après le choc des deux armées qui avait eu lieu à Viazma, et où il avait +été impossible à Koutouzow d'arrêter l'élan de ses troupes, désireuses +de culbuter l'ennemi et de lui couper la re-raite, la fuite des Français +et la poursuite des Russes continuèrent sans nouvelle bataille. La fuite +de l'armée française était tellement rapide, que l'armée russe ne +pouvait l'atteindre; les chevaux de l'artillerie tombaient, épuisés, sur +la route, et nos soldats, exténués de fatigue par cette course +incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient +plus en accélérer la vitesse. + +Voici qui suffira à donner une idée du degré d'épuisement auquel notre +armée était arrivée; depuis Taroutino elle n'avait perdu, en blessés et +en morts, que 5 000 hommes, dont une centaine à peine avaient été faits +prisonniers, tandis qu'en arrivant à Krasnoé elle était déjà réduite à +la moitié des 100 000 hommes d'effectif qu'elle comptait à sa sortie de +Taroutino. La rapidité de sa poursuite agissait par conséquent sur elle +d'une façon aussi dissolvante que la fuite sur les Français, avec cette +différence toutefois qu'elle marchait de plein gré, sans se sentir, +comme l'ennemi, menacée d'un anéantissement complet, et que ses +traînards étaient recueillis par leurs compatriotes; au contraire, les +Français restés en arrière tombaient infailliblement entre les mains des +Russes. Koutouzow employa, autant qu'il le put, toute son activité à ne +pas entraver la retraite des Français, à la favoriser au contraire, tout +en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues +et les pertes qu'elles avaient subies, une autre raison le forçait +encore à temporiser! c'était seulement à condition de suivre les +Français à distance, qu'on pouvait espérer les tourner dans leur course +désordonnée. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l'ennemi +était vaincu et irrémédiablement vaincu par la seule force des +circonstances. Mais ses généraux, surtout les étrangers, brûlant de +désir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un +roi, s'obstinaient à trouver le moment propice pour livrer une bataille +en règle, et pourtant rien n'était plus absurde. Aussi ne cessaient-ils +de lui présenter des plans, dont le seul résultat était l'augmentation +des marches forcées et un surcroît de fatigue pour les hommes, tandis +que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou à Vilna +était de diminuer pour ses soldats les misères de cette campagne. Malgré +tous ses efforts, il fut néanmoins impuissant à mettre un frein à toutes +ces ambitions qui s'agitaient autour de lui, et qui se manifestaient +surtout lorsque les troupes russe venaient à tomber inopinément sur les +troupes françaises. + +C'est ce qui arriva à Krasnoé; là, au lieu d'avoir affaire à une colonne +française isolée, on se heurta contre Napoléon lui-même entouré de 16 +000 hommes; là il fut impossible à Koutouzow d'épargner à son armée une +funeste et inutile collision; le carnage des hommes débandés de l'armée +française par les hommes épuisés de l'armée russe continua trois jour +durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un +bâton qu'on appelait «bâton de maréchal», chacun enfin tint à prouver +qu'il s'était «distingué». Après l'affaire, ce fut une altercation +générale: tous se reprochaient les uns aux autres de n'avoir pris ni +Napoléon ni aucun de ses maréchaux. Ces hommes, entraînés par leurs +passions, n'étaient que les instruments aveugles de l'inexorable +nécessité: ils se regardaient comme des héros, et demeuraient persuadés +qu'ils s'étaient conduits de la manière la plus noble et la plus +méritoire. Koutouzow surtout était l'objet de leur animosité: ils +l'accusaient de les avoir empêchés, dès le début de la campagne, de +battre Napoléon, de ne penser qu'à ses intérêts, et de n'avoir arrêté la +marche de l'armée à Krasnoé que parce qu'il avait perdu la tête en +apprenant sa présence, d'être en relations avec lui, même de lui être +vendu, etc. + +Non seulement, sous l'influence de ces sentiments passionnés, les +contemporains ont ainsi jugé Koutouzow; mais, tandis que la postérité et +l'histoire décernent à Napoléon le nom de «Grand», les étrangers le +dépeignent, lui, comme un vieillard usé, comme un courtisan corrompu et +affaibli, et les Russes, comme un être indéfinissable, une sorte de +mannequin, utile dans le moment, grâce à son nom essentiellement russe! + + +V + + +Dans les années 1812 et 1813, on l'accusait tout haut. L'Empereur en +était mécontent, et dans un livre d'histoire, récemment écrit par ordre +supérieur, Koutouzow est représenté comme un courtisan intrigant et +fourbe, tremblant même au seul nom de Napoléon, et capable d'avoir +empêché, par ses doutes, les troupes russes de remporter à Krasnoé et à +la Bérésina une éclatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont +pas proclamés de «grands hommes», tel est le sort de ces individualités +isolées qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur +volonté: la foule les punit d'avoir compris les lois supérieures qui +régissent les affaires de ce monde en déversant sur elles le mépris et +l'envie. + +Chose étrange et terrible à dire! Napoléon, cet infime instrument de +l'histoire, est pour les Russes eux-mêmes un sujet inépuisable +d'exaltation et d'enthousiasme: il est «grand» à leurs yeux. Mettez en +parallèle Koutouzow, qui, du commencement à la fin de 1812, de Borodino +à Vilna, ne s'est pas une fois démenti, ni par une action, ni par une +parole, qui est un temple sans précédent de l'abnégation la plus +absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les +événements qui se passent autour de lui, l'importance qu'ils doivent +avoir pour l'avenir. Koutouzow est représenté par eux comme un être +incolore, digne tout au plus de commisération, et ils ne parlent plus +souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal déguisée!... Et +cependant, où trouver un personnage historique qui ait tendu vers un +seul et même but avec plus de persévérance, et qui l'ait atteint d'une +manière plus complète et plus conforme à la volonté de tout un peuple? + +Il n'a jamais parlé des «quarante siècles qui regardaient ses soldats du +haut des Pyramides», des sacrifices qu'il avait faits à «la patrie, de +ses intentions et de ses plans»! Encore moins parlait-il de lui-même. Il +ne jouait aucun rôle: à première vue, c'était un homme tout rond, tout +simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il écrivait à ses +filles, à Mme de Staël, lisait des romans, aimait la société des jolies +femmes, plaisantait avec les généraux, les officiers, les soldats, et ne +contredisait jamais une opinion contraire à la sienne. Lorsque le comte +Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir +abandonné Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans +bataille, Koutouzow lui répondit: + +«C'est ce que j'ai fait.» Et cependant Moscou était déjà abandonné! +Lorsque Araktchéïew vint lui dire de la part de l'Empereur qu'il fallait +nommer Yermolow commandant de l'artillerie, Koutouzow répondit: + +«C'est ce que je venais de dire,» bien qu'un moment avant il eût dit +tout le contraire! Que lui importait à lui, qui, seul au milieu de cette +foule inepte, se rendait compte des conséquences immenses de +l'événement, que ce fût à lui ou au comte Rostoptchine qu'on imputât les +malheurs de la capitale? et que lui importait surtout la nomination de +tel ou tel chef d'artillerie? + +Dans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard, +arrivé par l'expérience de la vie à la conviction que les paroles ne +sont pas les véritables moteurs des actions humaines, en prononçait +souvent qui n'avaient aucun sens, les premières qui lui venaient à +l'esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d'importance à ses +paroles, n'en a jamais prononcé une seule, pendant toute sa carrière +active, qui ne tendît au but qu'il voulait atteindre. Involontairement +cependant, et malgré la triste certitude qu'il avait de ne pas être +compris, il lui est arrivé plus d'une fois d'exprimer nettement sa +pensée, et cela dans des occasions bien différentes les unes des autres. +N'a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino, +première cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c'était +une victoire? Il l'a dit, il l'a écrit dans ses rapports et répété +jusqu'à sa dernière heure. N'a-t-il pas aussi déclaré que la perte de +Moscou n'était pas la perte de la Russie? et, dans sa réponse à +Lauriston, n'a-t-il pas affirmé que la paix n'était pas possible, du +moment qu'elle était contraire à la volonté nationale? N'a-t-il pas été +le seul, pendant la retraite, à envisager nos manoeuvres comme inutiles, +persuadé que tout se terminerait de soi-même, mieux que nous ne pouvions +le désirer; qu'il fallait faire à l'ennemi «un pont d'or»; que les +combats de Taroutino, de Viazma, de Krasnoé étaient inopportuns; qu'il +fallait atteindre la frontière avec le plus de forces possible, et que +pour dix Français il ne sacrifierait pas un Russe.? Lui, qu'on nous +dépeint comme un courtisan mentant à Araktchéiew afin de plaire à +l'Empereur, est le seul qui, à Vilna, ait osé dire tout haut, en +s'attirant ainsi la disgrâce impériale, que la continuation de la guerre +au delà des frontières était fâcheuse et sans objet. Il ne suffît pas +d'ailleurs d'affirmer qu'il comprenait l'importance de la situation; ses +actes sont là pour le démontrer: il commence par concentrer toutes les +forces de la Russie avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, il le bat, +et le chasse enfin du pays, en allégeant, autant qu'il lui était +possible, les souffrances du peuple et de l'armée. Lui, ce temporiseur +dont la devise était: «temps et patience,» lui, l'adversaire déclaré des +décisions énergiques, il livre la bataille de Borodino en donnant à tous +les préparatifs une solennité sans exemple, et soutient ensuite, contre +l'avis des généraux, malgré la retraite de l'armée victorieuse, que la +bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la +nécessité de ne plus en livrer d'autres, de ne pas commencer une +nouvelle guerre, de ne pas franchir les frontières de l'Empire! + +Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde, +deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de +vue russe? C'est que cette merveilleuse faculté d'intuition prenait sa +source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa +pureté et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'était ce +qui l'avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce +vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté +par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses +efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la +mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie! + +Cette figure simple et modeste, et par conséquent «grande» dans la +véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule +mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel +que l'histoire l'a inventé!... Il ne saurait y avoir de «grands hommes» +pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à +leur taille! + + +VI + + +Le 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasnoé. Un peu +avant le soir, après d'interminables discussions, après toutes sortes de +retards causés par les généraux qui n'étaient pas arrivés en temps utile +à l'endroit désigné, après l'envoi en tous sens d'aides de camp chargés +d'ordres et de contre-ordres, il devint évident que l'ennemi était en +fuite et qu'aucune bataille n'était possible. + +La journée était belle et froide. Koutouzow, accompagné d'une nombreuse +suite, où les mécontents étaient en grande majorité, monté sur son +vigoureux petit cheval blanc, se rendit à Dobroïé, où le quartier +général avait été transporté d'après son ordre. Le long de la route se +pressaient autour des feux les prisonniers français qu'on avait faits ce +jour-là, au nombre de 7 000. Non loin de Dobroïé, une foule de soldats +déguenillés causaient bruyamment autour de pièces françaises dételées. À +l'approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux +se fixèrent sur lui, pendant qu'un des généraux lui expliquait où l'on +s'était emparé de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie était +soucieuse, et il prêtait une oreille distraite aux rapports qu'on lui +faisait, il examinait ceux dont l'aspect était le plus misérable. La +plupart des soldats français n'avaient plus figure humaine: le nez et +les joues gelés, les yeux rouges, gonflés et purulents, il semblait ne +leur rester que quelques minutes à vivre. Deux d'entre eux, dont l'un +avait le visage couvert de plaies, déchiraient de la viande crue. Il y +avait quelque chose d'animal et d'effrayant dans le regard en dessous +jeté par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, après les avoir +longtemps regardés, hocha la tête d'un air triste et pensif. Un peu plus +loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles +affectueuses à un Français: il hocha de nouveau la tête, sans que sa +physionomie changeât d'expression. + +«Que dis-tu? demanda-t-il au général qui essayait d'attirer son +attention sur les drapeaux français réunis en faisceaux devant le +régiment de Préobrajenski.... Ah! les drapeaux! reprit-il, et, +s'arrachant avec peine au sujet qui le préoccupait, il jeta autour de +lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux. + +Un des généraux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s'avancer +et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment +sans rien dire, puis, se soumettant à contre-coeur aux devoirs de sa +position, releva la tête, regarda avec attention les officiers qui +l'entouraient, et prononça avec lenteur, au milieu d'un profond silence, +ces quelques paroles: + +«Je vous remercie tous pour votre fidèle et pénible service. La victoire +est à nous, et la Russie ne nous oubliera pas! À vous la gloire dans les +siècles à venir!» Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle +française, qu'il avait inclinée devant le drapeau des Préobrajenski: + +«Plus bas, plus bas, qu'il baisse la tête!... Comme ça, c'est bien! +Hourra! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat. + +--Hourra!» hurlèrent des milliers de voix. + +Pendant qu'ils poussaient ces cris, Koutouzow, courbé sur sa selle, +baissa la tête, et son regard devint doux et railleur: + +«Voilà ce que c'est, mes enfants,» dit-il, lorsque le silence fut +rétabli. Officiers et soldats se rapprochèrent de lui pour entendre ce +qu'il allait leur dire. L'inflexion de sa voix, l'expression de son +visage, étaient complètement changées: ce n'était plus le commandant en +chef qui parlait, c'était simplement un vieillard qui avait à causer +avec ses frères d'armes: + +«Voilà ce que c'est, mes enfants. Je sais que c'est dur, mais qu'y +faire? Ayez patience: cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons +nos hôtes jusqu'au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar +n'oubliera pas vos services. C'est dur, j'en conviens, mais songez que +vous êtes chez vous, tandis qu'eux, et il indiqua les prisonniers... +voyez où ils en sont réduits: leur misère est pire que celle des +derniers mendiants. Quand ils étaient forts, nous ne les ménagions pas, +mais maintenant nous pouvons en avoir pitié.... Ce sont des hommes aussi +bien que nous, n'est-ce pas, mes enfants?» + +Dans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur +lui, se lisait la sympathie éveillée par son discours. Sa figure +s'éclaira de plus en plus d'un sourire bienveillant qui bridait les +coins de ses lèvres et de ses yeux. Il baissa la tête et ajouta: + +«À dire vrai, qui les a priés de venir? Ils n'ont que ce qu'ils +méritent, après tout!» + +Et, donnant à son cheval un coup de fouet accompagné d'un formidable +juron, il s'éloigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui +rompirent aussitôt leurs rangs. + +Sans doute, toutes les paroles du général en chef n'avaient pas été +comprises des troupes, et personne n'aurait pu les répéter +textuellement; mais, solennelles au début, et empreintes à la fin d'une +simplicité pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au coeur, car +chacun éprouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du +triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l'ennemi, si bien +exprimé par le juron caractéristique du vieillard; les cris joyeux des +soldats y répondirent, et ne s'arrêtèrent pas de longtemps. Un des +généraux s'étant approché ensuite du maréchal pour lui demander s'il ne +désirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui répondre que par un +sanglot. + + +VII + + +Le crépuscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasnoé, +était déjà tombé lorsque les troupes arrivèrent à l'étape. Le temps +était toujours calme, il gelait, et, à travers les rares flocons de +neige qui voltigeaient en l'air, on apercevait le bleu sombre du ciel +étoilé. + +Le régiment d'infanterie de ligne qui avait quitté Taroutino au nombre +de 3 000 hommes arriva un des premiers, réduit à 900, au village où il +devait passer la nuit. Les fourriers déclarèrent que toutes les isbas +étaient occupées par les malades et les morts, les états-majors et les +soldats de cavalerie. Une seule était libre pour le commandant du +régiment, qui s'y rendit aussitôt, pendant que les soldats traversaient +le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des dernières +maisons. + +Semblable à un énorme polype à mille bras, le régiment s'occupa à +l'instant d'arranger sa tanière et de pourvoir à sa nourriture. Une +partie des soldats se dirigea, en s'enfonçant dans la neige jusqu'aux +genoux, vers un petit bois de bouleaux, adroite de la route, et l'on y +entendit aussitôt retentir les chansons et le bruit des haches qui +coupaient les branches. L'autre partie s'agitait autour des fourgons et +en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux, +déjà attachés au piquet; d'autres enfin s'étaient dispersés dans le +village pour nettoyer les logements des officiers de l'état-major, en +enlever les cadavres des Français, ainsi que les planches et la paille +des toits et les branches sèches des haies pour s'en faire des abris. +Une quinzaine de soldats étaient précisément occupés à démolir une de +ces clôtures, qui entourait une remise dont le toit avait déjà été +arraché. + +«Eh! eh! poussons tous à la fois,» criaient plusieurs d'entre eux, et la +haie couverte de neige se balançait en faisant entendre dans les +ténèbres de la nuit le craquement sec causé par la gelée. + +Les pieux gémissaient sous leur poussée, et enfin la haie céda à moitié, +en entraînant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires +accompagna leur chute. + +«À vous deux, tenez-la... + +--Ici le levier! + +--Où te fourres-tu donc! + +--Voyons, ensemble, enfants, en mesure!» + +Tous se turent! une voix, au timbre bas et velouté, entonna une chanson; +à la fin du troisième refrain, comme la dernière note s'éteignait, tous +les soldats lancèrent ensemble un cri modulé: «Ça marche! ensemble, +enfants!» Mais, malgré tous leurs efforts, la haie résistait encore, et +l'on entendit leurs respirations haletantes. + +«Eh! vous autres de la sixième compagnie, arrivez donc... aidez-nous, +nous vous le rendrons!» + +Quelques hommes de la sixième compagnie, qui retournaient au village, +accoururent à l'appel, et un moment après ils emportaient tous ensemble +la haute clôture, dont les branches tordues et à moitié disjointes +meurtrissaient sous leur poids les épaules des soldats essoufflés. + +«Eh! va donc.... Tu buttes, animal! + +--Que faites-vous là? s'écria tout à coup d'un ton impératif un +sous-officier qui s'élançait vers les porteurs; le général est dans +cette isba. Je vais vous arranger, imbéciles que vous êtes, +continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui +lui tomba sous la main. + +--Silence donc!... pas tant de tapage!» + +Les soldats, se turent, et celui qui avait reçu le coup de poing +grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s'éloigner: + +«Tudieu! quelle tape!... J'en ai la figure qui me saigne! + +--Cela te déplaît, dis donc?» dit une voix railleuse. Et les soldats, +marchant avec précaution, poursuivirent leur chemin, mais, à la sortie +du village, la gaieté leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs +joyeux propos, entremêlés de jurons inoffensifs. + +Les officiers supérieurs, réunis dans l'isba, devisaient vivement, en +prenant leur thé, sur la journée qui venait de s'écouler et sur les +manoeuvres en projet pour le lendemain: il s'agissait d'une marche de +flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le +faire prisonnier. + +Pendant que les hommes traînaient la haie en trébuchant à chaque pas, le +feu s'allumait sous les marmites, le bois éclatait en crépitant, la +neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de +leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre +commandement eût été donné, briquets et haches travaillaient à +l'unisson: d'un côté on empilait la provision de bois pour la nuit, et +l'on dressait les tentes pour les officiers; de l'autre on faisait cuire +le souper, on nettoyait les fusils et l'on astiquait les effets +d'équipement. La haie, soutenue par des pieux, fut placée en demi-cercle +du côté du nord pour empêcher le feu de s'éteindre. On sonna la +retraite, on fit l'appel, on mangea, et l'on s'installa autour des +foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les +autres se mettant tout nus et grillant à plaisir leur vermine. + + +VIII + + +Les conditions exceptionnellement pénibles de la vie des soldats russes, +qui souffraient du manque de chaussure et de vêtements chauds, qui +couchaient à la belle étoile et marchaient dans la neige par dix-huit +degrés de froid, sans même recevoir la ration réglementaire, auraient pu +faire croire avec quelque raison qu'ils devaient présenter l'aspect le +plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l'armée, même dans +la situation la plus favorable, n'avait été aussi en train et aussi bien +disposée. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son +sein tout ce qu'elle avait d'hommes affaiblis et découragés. Il n'y +restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force +de l'âme et celle du corps. + +De nombreux soldats de la huitième compagnie s'étaient réunis derrière +l'abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient réclamé +une place autour du feu, qui y était plus vif que partout ailleurs, sous +prétexte qu'ils avaient aidé à y apporter des bûches. + +«Eh, dis donc, Makéew... où t'es-tu perdu? Est-ce que les loups +t'auraient mangé? Apporte-nous donc du bois, fainéant, cria un soldat +avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fumée +faisait cligner les yeux, mais qui ne s'éloignait pas du brasier. + +--Vas-y donc, «la corneille», répondit celui à qui il s'adressait, en se +retournant vers un autre de ses camarades. + +Le soldat roux n'était ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur +physique lui donnait le droit de commander à ceux qui étaient plus +faibles que lui. «La corneille», petit soldat malingre, au nez pointu, +se leva avec soumission, mais au même moment la lueur du bûcher éclaira +la silhouette d'un jeune troupier de bonne tournure qui s'avançait en +pliant sous le faix d'une brassée de branches sèches. + +«Voilà qui est bien, donne-les ici.» + +Les branches furent cassées, jetées sur les charbons, et, grâce au +souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme +jaillit et pétilla. Les soldats s'approchèrent, allumèrent leurs pipes, +pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, piétinait +sur place pour réchauffer ses pieds glacés. + +«Ah, petite mère, la rosée est froide mais belle... chantonnait-il à +demi-voix. + +--Eh! dis donc, tes semelles s'envolent, s'écria «le roux», en voyant +pendre une des semelles du jeune garçon.... C'est dangereux de danser, +sais-tu?» + +Le danseur s'arrêta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le +jeta au feu. + +«C'est vrai,» dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap +français gros-bleu, il en entoura son pied. + +«On nous en donnera bientôt d'autres, dit un des soldats, et même nous +en aurons une double paire!... Et Pétrow, ce fils de chienne, est donc +resté parmi les traînards? + +--Je l'ai cependant vu, répondit un autre. + +--Eh bien! quoi, c'est un de plus de... + +--À la troisième compagnie il a manqué hier neuf hommes à l'appel! + +--La belle nouvelle! Que faire, que diable, quand les pieds sont gelés? + +--À quoi bon y penser? murmura le sergent-major. + +--Tu as donc bien envie d'en avoir de pareils? dit un vieux soldat en +s'adressant d'un air de reproche à celui qui avait parlé des pieds +gelés. + +--Qu'est-ce que tu crois donc, toi? s'écria, de derrière le brasier, +d'une voix aiguë et tremblante, celui qu'on avait appelé «la corneille». +Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt... c'est comme moi, +je n'en puis plus!...» et il ajouta d'un air résolu en interpellant le +sergent-major: «Qu'on m'envoie à l'hôpital! Ça me fait mal partout, la +fièvre ne me lâche pas, et alors, moi aussi, je resterai en route! + +--Voyons, voyons!» répondit le sergent-major avec calme. + +«La corneille» se tut et la conversation recommença sur toute la ligne. + +«On en a pris pas mal de Français aujourd'hui, mais quant à leur +chaussure, ce n'est pas la peine d'en parler, dit un soldat en changeant +de sujet. + +--Ce sont les cosaques qui les ont déchaussés; on a nettoyé l'isba pour +le colonel et on les a tous emportés.... Eh bien, croiriez-vous, mes +enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en +avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa +langue.... Et comme il est propre ce peuple, mes enfants? reprit le +premier... et blanc, blanc comme ce bouleau qu'est là-bas..., et il y en +a de braves parmi eux, et de très nobles, que je vous dirai! + +--Qu'est-ce qui t'étonne? On en recrute chez eux de toutes les classes. + +--Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons, +objecta avec un air de surprise le jeune soldat.... Je lui demande à +quelle couronne il appartient, et lui me bégaye une réponse à sa façon. +C'est un peuple étonnant! + +--Il y a là-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui +s'étonnait de la blancheur de peau des Français: les paysans m'ont +raconté qu'à Mojaïsk, lorsqu'on a enlevé les morts un mois après la +bataille, ils étaient encore aussi blancs et aussi propres que du +papier, et pas la moindre odeur! + +--Cela tient-il au froid? demanda l'un. + +--En voilà un imbécile! Au froid, quand il faisait chaud? Si c'était le +froid, les nôtres aussi n'auraient pas senti mauvais; tandis qu'ils me +disaient que les nôtres étaient pleins de vers, et qu'on était obligé +de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait; mais +eux restaient toujours blancs comme du papier. + +--C'est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le +sergent-major, ils avaient un manger de maîtres. + +--Et les paysans m'ont raconté, reprit le narrateur, qu'on les a envoyés +de dix villages, et que pendant vingt jours ils n'ont fait qu'enlever +les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en +masse... + +--C'était là une vraie bataille, quoi! dit un vieux troupier, tandis que +toutes les autres, ce n'a été que pour tourmenter le soldat!» + +La conversation tomba, et chacun s'arrangea pour passer la nuit de son +mieux. + +«Ah! Dieu! quelle quantité d'étoiles; on dirait que ce sont les femmes +qui ont tendu leurs toiles là haut! dit le jeune soldat en tombant en +admiration devant la voie lactée. + +--C'est bon signe, mes enfants, la récolte sera belle.» + +Au milieu du silence général on entendit bientôt les ronflements de +quelques dormeurs; les autres se retournaient pour se chauffer, en +échangeant entre eux quelques paroles.... Tout à coup du brasier voisin, +à une centaine de pas de distance, s'élevèrent de bruyants éclats de +rire. + +«Oh! qu'est-ce qu'ils ont donc à la cinquième compagnie?... Et ce qu'il +y a de monde, regarde donc!» + +Un soldat se leva pour aller voir de plus près. + +«C'est qu'ils rient joliment bien là-bas, dit-il en revenant.... C'est +deux Français qui sont venus, un tout gelé, mais l'autre si en train +qu'il chante des chansons. + +--Oh! oh! Eh bien, allons-y, faut voir ça!» + + +IX + + +La cinquième compagnie bivouaquait sur la lisière même de la forêt, et +un énorme feu éclairait vivement, au milieu de la neige, les branches +d'arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on +entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches sèches. + +«Mes enfants, ce sont les sorcières!» dit un soldat. + +Tous relevèrent la tête et écoutèrent. Deux figures humaines, d'une +tournure étrange, furent soudain éclairées par la flamme au moment où +elles sortirent du taillis: c'étaient deux Français qui se cachaient +dans la forêt. Prononçant des paroles inintelligibles pour les soldats, +ils se dirigèrent vers eux. L'un, coiffé d'un shako d'officier, +paraissait très affaibli, et, se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit +auprès du feu; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandées d'un +mouchoir, était évidemment plus robuste. Il releva son compagnon, et, +montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourèrent, on +étendit une capote sous le malade, et on leur apporta à tous deux de la +«cacha» et de l'eau-de-vie. L'officier était Ramballe avec son +domestique Morel. Lorsque ce dernier eut avalé l'eau-de-vie et une +grande écuelle de «cacha», une gaieté maladive s'empara de lui; il se +mit à parler sans s'arrêter, tandis que son maître, refusant de rien +prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de +ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gémissement s'échappait +parfois de ses lèvres. Morel, désignant les épaules du malade, cherchait +à faire comprendre que c'était un officier, et qu'il fallait le +réchauffer. Un officier russe, s'étant approché d'eux, envoya demander +au colonel s'il ne voudrait pas recueillir un officier français transi +de froid. Le colonel donna l'ordre de le lui amener. Ramballe fut engagé +à se lever; il essaya, mais, au premier mouvement qu'il fit, il vacilla, +et serait infailliblement tombé, sans le secours d'un soldat qui le +souleva et aida ses camarades à le transporter dans l'isba. Passant ses +bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tête comme un enfant +sur l'épaule de l'un d'eux, il ne cessait de répéter d'une voix +plaintive: + +«Oh! mes braves, mes bons, mes bons amis!... Voilà des hommes!» + +Morel, resté avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux +étaient rouges, enflammés et larmoyants; vêtu d'une pelisse de femme, il +avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir noué sous le menton. +L'eau-de-vie l'ayant un peu grisé, il chantait d'une voix rauque et mal +assurée une chanson française. Les soldats se tenaient les côtes de +rire. + +«Voyons, voyons, que je l'apprenne.... Comment est-ce? J'attraperai +l'air, bien sûr? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui +avec tendresse. + +--Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant! Ce diable à quatre..., chantait +Morel. + +--Vive harica, vive cerouvalla! sidiablaka... répétait à son tour le +soldat qui avait saisi le refrain. + +--Bravo! bravo!» s'écrièrent quelques voix, au milieu d'un franc éclat +de rire. + +Morel riait avec eux en continuant...: «eut le triple talent de boire, +de battre, et d'être un vert galant! + +--Cela sonne bien tout de même. Voyons, Zaletaiew, répète. + +--Kiou kiou... le tripetala déboi, déba et dettra vargala, chanta-t-il, +criant à pleins poumons et avançant ses lèvres avec effort. + +--C'est ça, c'est ça!... c'est du français, n'est-ce pas?... Donne-lui +de la «cacha», il lui en faudra pas mal pour en manger à sa faim.» Et +Morel engloutit sa troisième écuelle. + +De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats, +tandis que les vieux, trouvant au-dessous d'eux de s'occuper de ces +puérilités, restaient étendus de l'autre côté du feu, en se soulevant +parfois pour jeter un coup d'oeil affectueux sur Morel. + +«C'est aussi des hommes pourtant, dit l'un d'eux en s'enveloppant de sa +capote, et l'absinthe aussi a ses racines.» + +--Oh! comme le ciel est étoilé, c'est signe de gelée, quel malheur!...» + +Les étoiles, assurées de n'être plus dérangées par personne, +scintillèrent plus vivement sur la sombre voûte; tantôt s'éteignant, +tantôt s'allumant et lançant dans l'espace une gerbe de lumière, elles +semblaient se communiquer mystérieusement une joyeuse nouvelle. + + +X + + +L'armée française continuait à fondre dans une progression égale et +mathématique, et le passage de la Bérésina, sur lequel on a tant écrit, +n'a été qu'un incident de sa destruction, et nullement l'épisode décisif +de la campagne. Si l'on en a fait tant de bruit du côté des Français, +c'est que tous les malheurs, tous les désastres échelonnés le long de +leur route, se réunirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur +ce pont écroulé, et laisser ensuite dans l'esprit de chacun un +ineffaçable souvenir. Si, du côté des Russes, il a eu un égal +retentissement, c'est que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg, +Pfühl avait composé un plan, destiné à faire tomber Napoléon dans un +piège stratégique qu'il lui tendait _ex professo_ sur les bords de la +Bérésina. Convaincu que tout se passerait conformément à la combinaison +adoptée, on soutenait que la Bérésina avait été la perte des Français, +quand au contraire les conséquences de ce passage furent moins fatales +aux Français que Krasnoé, comme le prouve le chiffre des prisonniers et +des canons qui leur furent enlevés dans cette rencontre. + +Plus la fuite des Français s'accélérait, plus étaient misérables les +derniers débris de leur armée, surtout après la Bérésina, et plus +s'éveillaient d'un autre côté les passions des généraux russes, qui ne +se ménageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow. +Supposant que l'insuccès du plan de Pétersbourg lui serait attribué, on +ne lui épargnait ni le mécontentement, ni le dédain et les railleries, +déguisées, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient +dans l'impossibilité de relever l'accusation. Tout son entourage, +incapable de le comprendre, déclarait ouvertement qu'avec ce vieillard +entêté il n'y avait pas de discussion possible; que jamais il ne serait +à la hauteur de leurs vues, et qu'il se bornerait toujours à leur +répondre par son éternelle phrase: «Il faut faire un pont d'or aux +Français.» S'il leur disait qu'il fallait attendre les vivres, que les +soldats n'avaient pas de bottes, ces réponses si simples à leurs +savantes combinaisons étaient pour eux une nouvelle preuve que c'était +un vieil imbécile, tandis qu'eux, les généraux intelligents et habiles, +n'avaient aucun pouvoir. + +Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l'état-major +arrivèrent aux dernières limites après la jonction de l'armée de +Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le héros de +Pétersbourg. Une seule fois, après la Bérésina, Koutouzow prit de +l'humeur, et écrivit à Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers +à l'Empereur, les lignes suivantes: + +«Je prie Votre Haute Excellence, au reçu de cette lettre, de vous +retirer à Kalouga à cause de l'état précaire de votre santé, et d'y +attendre les ordres ultérieurs de Sa Majesté Impériale.» + +À la suite de l'éloignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui +avait fait le commencement de la campagne et qui avait été mis de côté +par Koutouzow, revint à l'armée, fit part au commandant en chef du +déplaisir que causaient à l'Empereur la faiblesse de nos succès et la +lenteur de nos mouvements, et lui annonça la prochaine arrivée de Sa +Majesté. + +Koutouzow, chez qui l'expérience du courtisan était au moins égale à +celle du militaire, comprit aussitôt que son rôle était fini, et que le +semblant de pouvoir dont on l'avait revêtu lui était retiré. C'était +facile à comprendre. D'un côté, la campagne dont on lui avait confié la +direction était terminée, et par conséquent il avait rempli son mandat; +et, de l'autre, il éprouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son +corps brisé par l'âge, un repos absolu. + +Le 29 novembre, il entra à Vilna, «Son cher Vilna», comme il +l'appelait. Il y était venu déjà deux fois comme gouverneur; il trouva +donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville, +heureusement préservée des horreurs de la guerre, de vieux amis et de +bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et +militaire, il se mit à vivre d'une existence régulière et tranquille, +autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui +s'ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer +d'événements importants lui était devenu complètement indifférent. + +Tchitchagow était le plus acharné projeteur de diversions militaires; +c'était lui qui avait proposé d'en faire une en Grèce et l'autre à +Varsovie; il refusait toujours de se rendre où on l'envoyait. +Tchitchagow regardait Koutouzow comme son obligé, parce qu'ayant reçu en +1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce +dernier, et ayant appris qu'elle était déjà signée, il avait dit à +l'Empereur que tout l'honneur en revenait à Koutouzow, fut le premier à +venir à sa rencontre, à l'entrée du château de Vilna, en petite tenue de +marin, l'épée au côté, la casquette sous le bras, et lui remit le +rapport de l'état des troupes et les clefs de la ville. La déférence +semi-méprisante que la jeunesse témoignait à ce vieillard, qu'elle +regardait comme tombé en enfance, perçait à tout propos avec une brutale +franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait déjà les +accusations portées contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les +fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient été +enlevés à Borissow lui seraient rendus intacts: + +«C'est sans doute pour me dire que je n'ai pas sur quoi manger.... J'ai +au contraire tout ce qu'il faut pour vous, même dans le cas où vous +voudriez donner des dîners[38],» répliqua vivement Tchitchagow, qui +tenait à faire montre, dans chaque parole, de son importance +personnelle, et supposait à Koutouzow la même préoccupation. + +Celui-ci, avec un sourire fin et pénétrant, lui répondit simplement: + +«Ah! ce n'est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus.» + +Le commandant en chef arrêta la plus grande partie des troupes à Vilna, +contre la volonté de l'Empereur. Après quelque temps de séjour, son +entourage déclara qu'il avait complètement baissé. S'occupant fort peu +de l'administration militaire, il laissait ses généraux agir à leur +guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l'arrivée du +Souverain. + + +XI + + +Le 11 décembre, Sa Majesté, accompagnée de sa suite, du comte Tolstoï, +du prince Volkonsky et d'Araktchéïew, arriva dans son traîneau de +voyage, droit au château de Vilna. Malgré un froid très vif, une +centaine de généraux et d'officiers des états-majors, ainsi qu'une garde +d'honneur du régiment de Séménovsky, l'attendaient au dehors. + +Le courrier qui précédait le Tsar, dans une troïka menée à fond de +train, s'écria: + +«Le voici!» Konovnitzine s'élança dans le vestibule pour annoncer le +Tsar à Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse. + +Une minute plus tard, la poitrine couverte de décorations, le ventre +comprimé par son écharpe, il s'avança sur le perron en se balançant de +toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants à la +main, et, descendant avec peine les degrés, reçut le rapport qu'il +devait remettre à l'Empereur. + +Une seconde troïka passa ventre à terre, et tous les yeux se fixèrent +sur un traîneau qui s'avançait rapidement derrière elle, et au fond +duquel on apercevait déjà l'Empereur et Volkonsky. + +Accoutumé, depuis cinquante ans, à l'émotion que lui causait +invariablement une arrivée impériale, le général en chef la ressentit +cette fois comme toujours: il tâta, avec une hâte inquiète, ses +décorations, redressa son chapeau, et, au moment où l'Empereur mit pied +à terre, leva les yeux sur lui; puis, prenant courage, il s'avança, et +lui présenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voilée. +L'Empereur l'enveloppa des pieds à la tête d'un rapide coup d'oeil, et +fronça imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitôt, il +lui ouvrit les bras et l'embrassa. De nouveau, l'impression que lui fit +cette accolade familière, en se rattachant peut-être à ses pensées +intimes, agit sur lui comme d'habitude et se traduisit par un sanglot. + +L'Empereur salua les officiers, la garde des Séménovsky, et, serrant +encore une fois la main au maréchal, entra au château. + +Resté seul avec lui, il ne lui cacha pas son mécontentement des fautes +qu'il avait commises à Krasnoé et à la Bérésina, ainsi que de la lenteur +apportée à la poursuite de l'ennemi, et termina en lui exposant le plan +d'une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni +remarques. Sa figure n'exprimait qu'une soumission complète et +impassible, la même qu'il avait témoignée, sept ans auparavant, en +recevant les ordres de l'Empereur sur le champ d'Austerlitz. Lorsqu'il +le quitta, la tête inclinée sur sa poitrine, et traversant la grande +salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l'arrêta en lui disant: + +«Votre Altesse!» + +Koutouzow releva la tête, et regarda longtemps le comte Tolstoï, qui +était debout devant lui et lui présentait sur un plateau d'argent un +petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui voulait. Tout à +coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s'inclinant +respectueusement, il prit l'objet qui était sur le plateau. C'était le +Saint-Georges de première classe. + + +XII + + +Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d'un bal que +l'Empereur honora de sa présence. Du moment qu'il avait reçu le +Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le +mécontentement du Souverain n'était un secret pour personne. Les +convenances seules étaient observées, et l'Empereur en donnait l'exemple +tout le premier; mais tout bas on disait que ce vieillard était coupable +et tombé en enfance. Lorsque, à l'entrée de Sa Majesté dans la salle de +bal, Koutouzow, suivant les traditions de l'époque de Catherine, fit +incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fronça le sourcil et +murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci: + +«Vieux comédien!» + +Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce +dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la nécessité de la +nouvelle campagne projetée. + +Le lendemain de son arrivée à Vilna, le Tsar avait dit aux officiers +réunis: + +«Vous n'avez pas sauvé la Russie seule, vous avez sauvé l'Europe!» + +Tous comprirent alors que la guerre n'était pas finie. Mais Koutouzow +n'y voulait rien entendre, et disait tout haut qu'une autre guerre ne +pourrait ni améliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie, +que son prestige en serait au contraire diminué, et que sa situation à +l'intérieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver à l'Empereur la +difficulté de faire de nouvelles levées, et lui fit même entrevoir la +possibilité d'un insuccès. + +Il était dès lors évident qu'avec une telle disposition d'esprit le +maréchal n'était qu'un obstacle, dont il fallait se débarrasser. + +Pour éviter de le froisser trop vivement, on s'arrêta à une combinaison +toute naturelle: on lui ôta peu à peu le pouvoir, comme on avait fait à +Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de +l'Empereur. À cet effet, l'état-major fut peu à peu transformé, et la +puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et +Yermolow reçurent d'autres destinations, et l'on parla ouvertement de la +santé ébranlée du maréchal, car on savait que plus on le répétait, plus +il devenait facile de lui donner un successeur. De même que, dans le +temps, Koutouzow avait été retiré sans bruit de la Turquie pour +organiser les milices à Pétersbourg, et de là envoyé à l'armée où il +était indispensable, de même aujourd'hui, son rôle étant fini, un +nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se +borner à garder son caractère national, si cher à tout coeur russe, elle +allait prendre une importance européenne. + +Au mouvement des peuples de l'Occident vers l'Orient succédait un +mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur, +ayant d'autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier était cet +homme, aussi nécessaire pour rétablir les limites des territoires et des +peuples, que l'autre l'avait été pour le salut et la gloire de la +Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l'Europe, +son équilibre et Napoléon. Il lui semblait à lui, représentant du peuple +russe, et russe de coeur, que, du moment où l'ennemi était écrasé, la +patrie délivrée et parvenue au pinacle de la gloire, l'oeuvre elle-même +était terminée. Il ne restait donc plus au représentant de la guerre +nationale qu'à mourir, et il mourut! + + +XIII + + +Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des +privations physiques et de la tension morale qu'il avait éprouvées +pendant sa captivité, que lorsqu'elle arriva à son terme. À peine en +liberté, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre +en route pour Kiew, il tomba malade d'une fièvre bilieuse, comme le +déclarèrent les médecins; cette fièvre l'y retint pendant trois mois. +Malgré leurs soins, leurs saignées et leurs médicaments de toutes +sortes, la santé lui revint. + +Les jours qui s'écoulèrent entre sa libération et sa maladie ne lui +laissèrent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d'un temps +gris, sombre, pluvieux, d'un affaissement physique, de douleurs +intolérables dans les pieds et dans le côté, d'une suite ininterrompue +de malheurs et de souffrances, de la curiosité indiscrète des généraux +et des officiers qui le questionnaient, des difficultés qu'il avait eues +à trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de +l'engourdissement moral qui l'avait accablé. Le jour où il fut mis en +liberté, il vit passer le corps de Pétia, et apprit également que le +prince André venait de mourir à Yaroslaw, dans la maison des Rostow. +Denissow, qui lui avait annoncé cette nouvelle, fit, en causant avec +lui, allusion à la mort d'Hélène, croyant qu'il la savait déjà. Pierre +en fut étrangement surpris, mais rien de plus: il n'appréciait pas toute +l'importance que cet événement pouvait avoir pour lui, tant il était +poussé par le désir de quitter au plus vite cet enfer, où les hommes +s'entretuaient, pour se retirer n'importe où, s'y reposer, coordonner +ses idées, et réfléchir en paix à tout ce qu'il avait vu et appris. +Revenu complètement à lui après sa maladie, il aperçut à son chevet deux +de ses domestiques, venus tout exprès de Moscou pour le rejoindre, ainsi +que l'aînée de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs +d'Orel. + +Les impressions dont il avait pris l'habitude ne s'effacèrent +qu'insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence: il eut +même de la peine à se faire à la pensée que, le matin une fois venu, il +ne serait pas chassé en avant avec le troupeau dont il faisait partie, +que personne ne lui prendrait son lit, et qu'il aurait sûrement à dîner +et à souper; mais, quand il dormait, il revoyait en rêve tout le passé +et tous les détails de sa captivité. + +Ce joyeux sentiment de liberté, qui est inné dans le coeur de l'homme, +et qu'il avait si vivement éprouvé à la première étape, s'empara de +nouveau de son âme, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas +seulement que cette liberté morale, indépendante des circonstances +extérieures, pût ainsi doubler d'intensité, et lui causer de si +profondes jouissances, quand par le fait elle n'était que le résultat de +sa liberté physique. Seul dans une ville étrangère, personne n'exigeait +rien de lui, personne ne lui donnait d'ordres, il ne manquait de rien, +et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une +incessante humiliation. Par suite d'une ancienne habitude, il se +demandait parfois: «Que vais-je faire à présent?» et il se répondait: +«Rien, je vivrai.... Dieu! que c'est bon!» De but dans la vie, il n'en +avait pas, et cette indifférence, qui jadis faisait son tourment, lui +procurait maintenant la sensation d'une liberté sans limite. Pourquoi +aurait-il eu un but, aujourd'hui qu'il avait la foi, non pas la foi en +certaines règles et en certaines pensées de convention, mais la foi en +un Dieu vivant et toujours présent? Jadis il l'avait cherché dans les +missions qu'il s'imposait à lui-même, et tout à coup, étant prisonnier, +il avait découvert, non à force de raisonnement, mais par une sorte de +révélation intime, qu'il y avait un Dieu, un Dieu partout présent, et +que le Dieu de Karataïew était plus grand et bien plus inaccessible à +l'intelligence humaine que le «grand Architecte de l'Univers», reconnu +par les francs-maçons. N'avait-il pas été semblable à celui qui cherche +au loin l'objet qui est devant ses pieds? N'avait-il pas toujours passé +sa vie à regarder dans le vague, par-dessus la tête des autres, tandis +qu'il n'avait qu'à regarder devant lui? Jadis rien ne lui révélait +l'Infini: il sentait seulement qu'il devait exister quelque part et +marchait obstinément à sa découverte. Tout ce qui l'entourait n'était +pour lui qu'un mélange confus d'intérêts bornés, mesquins, sans aucun +sens, tels que la vie européenne, la politique, la franc-maçonnerie, la +philosophie. Maintenant il comprenait l'Infini, il le voyait en tout, et +admirait sans restriction le tableau éternellement changeant, +éternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible +question qu'il se posait autrefois à chaque instant, qui faisait +toujours crouler les échafaudages de sa pensée: «Pourquoi?» n'existait +plus pour lui, car son âme lui répondait simplement que Dieu existe, et +que pas un cheveu ne tombe de la tête de l'homme sans sa volonté! + + +XIV + + +Pierre avait peu changé: distrait comme toujours, il semblait seulement +être sous l'influence d'une préoccupation constante. Malgré la bonté +peinte sur sa figure, ce qui éloignait autrefois de lui, c'était son air +malheureux; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait +sur ses lèvres, la sympathie qu'exprimait son regard, rendaient sa +présence agréable à tous. Jadis il discutait beaucoup, s'échauffait à +tout propos et écoutait peu volontiers: maintenant, se laissant rarement +entraîner par la discussion, il laissait parler les autres, et +connaissait ainsi souvent leurs pensées les plus secrètes. + +Sa cousine, qui ne l'avait jamais aimé, et qui l'avait même sincèrement +haï, lorsque après la mort du vieux comte elle fut devenue son obligée, +ne pouvait revenir de son étonnement et de son dépit, en découvrant, +après un court séjour à Orel, où elle était venue avec l'intention de le +soigner malgré l'ingratitude dont elle l'accusait, qu'elle éprouvait +pour lui un véritable penchant. Il n'avait cependant rien fait pour +s'attirer ses bonnes grâces, car il se bornait à l'étudier avec +curiosité. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l'indifférence et +de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-même et ne +lui présentait que ses piquants; aujourd'hui, au contraire, qu'elle +avait constaté, avec défiance d'abord, avec reconnaissance ensuite, +qu'il essayait de pénétrer jusqu'au fond de son coeur, elle en arriva, à +son insu, à ne plus lui montrer que les bons côtés de son caractère: +«Oui, c'est un bien excellent homme, lorsqu'il ne subit pas l'influence +de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi,» se disait la +vieille cousine. + +Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu'il se crût obligé de +donner à entendre que chaque minute lui était précieuse pour le bien de +l'humanité souffrante, passait également chez Pierre des heures entières +à lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les +caractères de ses malades et surtout de sa clientèle féminine. + +Plusieurs officiers de l'armée française étaient internés à Orel comme +prisonniers, et le docteur lui en amena un qui était Italien. Il prit +l'habitude d'aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait +dans son for intérieur de l'amitié passionnée que l'officier témoignait +à son cousin. Il était heureux de causer avec lui, de lui raconter son +passé, de lui faire la confidence de ses amours, et d'épancher devant +lui le fiel dont son coeur était rempli contre les Français, et surtout +contre Napoléon. + +«Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour à Pierre, c'est +un vrai sacrilège que de faire la guerre à un peuple comme le vôtre. +Vous, que les Français ont tant fait souffrir, vous n'avez même pas de +haine contre eux.» + +Pierre retrouva à Orel une de ses anciennes connaissances, le +franc-maçon comte Villarsky, celui-là même que nous avons déjà rencontré +en 1807. Il avait épousé une Russe fort riche, dont les terres, étaient +situées dans le gouvernement d'Orel, et occupait en ce moment un poste +provisoire dans l'administration de l'intendance. Quoiqu'il n'eût jamais +été avec Besoukhow sur le pied d'une grande intimité, il fut heureux de +le revoir; s'ennuyant à mourir à Orel, il était charmé de rencontrer un +homme de son monde, qu'il supposait naturellement rempli des mêmes +préoccupations que lui. Mais, à sa grande surprise, il remarqua bientôt, +à part lui, que Pierre était singulièrement arriéré dans ses idées, et +qu'il était tombé dans ce qu'il croyait être de l'apathie et de +l'égoïsme. + +«Vous vous encroûtez, mon cher,» lui disait-il souvent, et cependant il +revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l'écoutant, s'étonnait +d'avoir pu penser autrefois comme lui. + +Villarsky, occupé de ses affaires, de son service et de sa famille, +regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle à la véritable +existence. Les intérêts militaires, administratifs et maçonniques +absorbaient complètement son attention. Pierre ne l'en blâmait pas, et +ne cherchait en aucune façon à le faire changer d'opinion; mais il +étudiait, avec son sourire doux et railleur, cet étrange phénomène. + +Un trait tout nouveau du caractère de Pierre, et qui lui attirait la +sympathie générale, c'était la reconnaissance du droit que chacun avait, +d'après lui, de penser et de juger à sa guise, et de l'impossibilité de +convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis +l'irritait profondément, était aujourd'hui la principale cause de +l'intérêt qu'il portait aux hommes. Cette nouvelle manière de voir +exerçait une égale influence sur les côtés pratiques de son existence. +Jadis toute demande d'argent l'embarrassait: «Celui-ci en a besoin +assurément, se disait-il, mais cet autre en a peut-être encore plus +besoin que lui. Et qui sait s'ils ne me trompent pas tous les deux?» Ne +sachant en définitive à quoi se résoudre, il donnait de l'argent à tort +et à travers, tant qu'il en avait. Mais maintenant, à son grand +étonnement, il n'éprouvait plus la moindre perplexité. Un sentiment +instinctif de justice, dont lui-même ne se rendait pas compte, lui +indiquait nettement la meilleure décision à prendre. Ainsi, un jour, un +colonel français prisonnier, après s'être longuement vanté auprès de lui +de ses exploits, finit par demander presque impérativement un prêt de 4 +000 francs, pour envoyer, disait-il, à sa femme et à ses enfants. Pierre +le lui refusa sans la moindre hésitation, tout en s'étonnant de la +facilité avec laquelle il lui avait négativement répondu, et, au lieu de +donner la somme au colonel, il obligea adroitement l'Italien, qui en +avait grand besoin, à l'accepter. Il en agit de même à propos des dettes +de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de +campagne. Son intendant général, lui ayant présenté le tableau des +pertes que lui avait causées l'incendie de Moscou, et qui étaient +évaluées à près de deux millions, l'engagea, pour rétablir la balance, à +refuser de payer les dettes de la comtesse et à ne pas reconstruire ses +immeubles, dont l'entretien annuel revenait à 80 000 roubles. Dans le +premier moment, Pierre lui donna raison, mais, à la fin de janvier, +l'architecte lui ayant envoyé de Moscou le devis des travaux à faire au +sujet des immeubles incendiés, Pierre, après avoir lu attentivement des +lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui écrivirent à la +même époque, et dans lesquelles il était question du passif laissé par +sa femme, n'hésita pas une minute à revenir sur son premier sentiment, +et, résolut de faire rebâtir ses maisons et de se rendre à Pétersbourg +pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette décision diminuait, il +est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu'il en comprit +la justice et la nécessité, il la mit immédiatement à exécution. + +Villarsky étant obligé de se rendre à Moscou, il s'arrangea de manière à +faire le voyage avec lui, et continua à éprouver, le long de la route, +toute la joie d'un écolier en vacances. Tout ce qu'il rencontrait sur +son chemin prenait à ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que +son compagnon ne cessait d'exprimer sur l'état pauvre et arriéré de la +Russie, comparativement à l'Europe occidentale, ne diminuaient en rien +son enthousiasme, car, là où Villarsky ne voyait qu'un déplorable +engourdissement, Pierre découvrait au contraire une source de puissance +et de force et cette vivifiante énergie qui avait soutenu dans la lutte, +sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncièrement pur et +unique dans son genre. + + +XV + + +Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engagé +les Russes, après le départ des Français, à se grouper de nouveau dans +ce lieu qui avait nom Moscou, que de s'expliquer pourquoi et où courent +avec tant de hâte les fourmis d'une fourmilière bouleversée par un +accident quelconque. Les unes s'enfuient en emportant les oeufs, avec de +menues brindilles; d'autres reviennent vers la fourmilière; d'autres se +choquent, se heurtent, et se battent; mais, de même qu'en examinant de +près cette fourmilière dévastée, on devine, à l'énergie, à la ténacité +des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui +faisait sa force a survécu à sa ruine complète, de même, au mois +d'octobre, malgré l'absence de toute autorité, d'églises, de richesses, +d'habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d'août. Tout y +avait été détruit, sauf son indestructible et puissante vitalité. + +Les mobiles qui poussèrent ceux qui furent les premiers à l'envahir +étaient d'une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou +comptait déjà 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en +croissant avec une telle rapidité, que, dès l'automne de 1813, le +chiffre de sa population avait déjà dépassé celui de l'année précédente. + +Les cosaques du détachement de Wintzingerode, les paysans des villages +voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les +premiers à y rentrer et s'y livrèrent au pillage, en continuant ainsi +l'oeuvre des Français. Les paysans revenaient chez eux avec +d'interminables files de charrettes pleines d'objets ramassés dans les +maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de même, tandis que les +propriétaires s'enlevaient mutuellement tout ce qu'ils pouvaient, sous +prétexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent +suivis d'une foule d'autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur +besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus +définie. Bien que les Français eussent trouvé Moscou vide, il avait +pourtant conservé tous les dehors d'une organisation administrative +régulière; mais plus le séjour des Français se prolongea, plus cette +apparence de vie s'éteignit, pour se transformer bientôt en un état de +pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d'abord la rentrée +des Russes dans la capitale, eut le résultat contraire, car les gens de +toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosité, les +autres par calcul ou par intérêt de service, y affluant comme le sang +afflue au coeur, y ramenèrent la richesse et la vie habituelle. Les +paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l'espoir de les +remplir de butin, furent arrêtés par les autorités et forcés d'emporter +les cadavres; d'autres, avertis à temps du mécompte de leurs camarades, +apportèrent du blé, du foin, de l'avoine, et, par suite de la +concurrence qu'ils se faisaient entre eux, ramenèrent le prix des +denrées au même taux où elles étaient avant le désastre; les +charpentiers, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage, y vinrent en foule, +et les édifices incendiés furent réparés et sortirent de leurs ruines; +les marchands recommencèrent leur commerce; les cabarets, les auberges +utilisèrent les maisons abandonnées; le clergé rouvrit quelques églises +que le feu avait épargnées; les fonctionnaires mirent en ordre leurs +tables et leurs armoires dans de petites chambres; les autorités +supérieures et la police s'occupèrent de la distribution des bagages +laissés par les Français, ce dont on profita comme d'habitude pour s'en +prendre à la police et pour l'acheter; les demandes de secours +affluèrent de tous côtés, en même temps que les devis monstrueux des +soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et +le comte Rostoptchine répandit de nouveau ses affiches. + + +XVI + + +À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s'établit dans une aile +de sa maison, qui était restée intacte. Comptant repartir le +surlendemain pour Pétersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et +quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la +jubilation de la victoire définitivement remportée, le reçurent avec +joie, et le questionnèrent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui +témoignât beaucoup de sympathie, il se tenait sur la réserve, et se +bornait à répondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses +projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow étaient à +Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'était plus pour lui qu'une +agréable réminiscence d'un passé déjà bien éloigné. Heureux de se sentir +indépendant de toutes les obligations de la vie, il l'était aussi de se +sentir dégagé de cette influence à laquelle il s'était cependant soumis +de son plein gré. + +Les Droubetzkoï lui ayant annoncé l'arrivée de la princesse Marie à +Moscou, il s'y rendit le même soir. Chemin faisant, il ne cessa de +penser au prince André, à ses souffrances, à sa mort, à leur amitié, et +surtout à leur dernière rencontre, la veille de Borodino. + +«Est-il mort irrité, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien +l'énigme de la vie ne s'est-elle pas dévoilée à lui au moment de sa +mort?» + +Il pensa à Karataïew, et établit une comparaison involontaire entre ces +deux hommes si différents l'un de l'autre, et pourtant si rapprochés par +l'affection qu'il avait eue pour tous les deux. + +Pierre était grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky, +laquelle, tout en conservant son caractère habituel, portait encore +quelques traces de délabrement. Un vieux valet de chambre, au visage +sévère, comme pour donner à comprendre que la mort du prince n'avait +rien changé aux règles établies, lui dit que la princesse venait de se +retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche. + +«Annonce-moi, elle me recevra peut-être. + +--En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits.» + +Quelques instants après, le valet de chambre revint, accompagné de +Dessalles, chargé par la princesse de dire à Pierre qu'elle serait très +heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle. + +Il la trouva, à l'étage supérieur, dans une petite chambre basse +éclairée d'une seule bougie, et habillée de noir. Une autre personne, +également en deuil, était auprès d'elle. Pierre supposa au premier abord +que c'était une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la +princesse aimait à s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait +attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. «Oui, +lui dit-elle quand il la lui eut baisée, et en remarquant le changement +de sa figure, voilà comme on se rencontre. «Il» a beaucoup parlé de vous +les derniers temps,--et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec +une hésitation qui n'échappa pas à Pierre. + +--La nouvelle de votre délivrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule +joie que nous ayons eue depuis longtemps.--Et de nouveau elle jeta un +regard inquiet à sa compagne. + +--Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre... je le croyais +tué, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je +sais qu'il a rencontré les Rostow.... Quelle étrange coïncidence!» + +Pierre parlait avec vivacité. Il jeta à son tour les yeux sur +l'étrangère, et, voyant son regard de curiosité affectueuse, il comprit +instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un +être bon et charmant, qui ne gênerait en rien ses épanchements avec la +princesse Marie. Celle-ci ne put s'empêcher de laisser percer un grand +embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de +nouveau de Pierre à la dame en noir. + +«Vous ne la connaissez donc pas?» dit-elle. + +Pierre examina plus attentivement le pâle et fin visage, la bouche +étrangement contractée et les grands yeux noirs de l'inconnue, où tout +à coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux à son coeur, dont il +était depuis si longtemps privé. «Non, c'est impossible, se dit-il. +Serait-ce elle, cette figure pâle, maigre, vieillie, avec cette +expression austère... c'est sans doute une hallucination!» À ce moment +la princesse Marie prononça le nom de Natacha, et le pâle et fin visage +aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte +rouillée qui cède à une pression du dehors. La bouche sourit, et il +s'échappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le +pénétra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'était +Natacha, et il l'aimait plus que jamais! + +La violence de son impression fut telle, qu'elle révéla à Natacha, à la +princesse Marie, et surtout à lui-même, l'existence d'un amour qu'il +avait encore de la peine à s'avouer. Son émotion était mêlée de joie et +de douleur, et plus il cherchait à la dissimuler, plus elle +s'accentuait, sans le secours de paroles précises, par une rougeur +indiscrète: «C'est seulement de la surprise,» se dit Pierre; mais, quand +il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha, +et son coeur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans +sa réponse, et s'arrêta court. Ce n'était pas seulement parce qu'elle +était pâlie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que +dans ses yeux, où brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que +sympathie, bonté et inquiète tristesse. + +La confusion de Pierre n'eut pas d'écho chez Natacha, et une douce +satisfaction éclaira seule son visage. + + +XVII + + +«Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse +Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci.... La +pauvre comtesse fait mal à voir.... Natacha elle-même a besoin de +consulter un médecin; aussi l'ai-je enlevée de force. + +--Hélas! Qui de nous n'a pas éprouvé, répondit Pierre.... Vous savez +sans doute que «c'est arrivé» le jour de notre délivrance.... Je l'ai +vu, quel charmant garçon c'était!» + +Natacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient +de pleurs contenus. + +«Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi, +on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de +jeunesse et de vie? + +--Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement nécessaire de nos jours, +dit la princesse Marie. + +--C'est bien vrai, répondit Pierre. + +--Pourquoi? demanda Natacha en le regardant. + +--Comment, pourquoi? dit la princesse Marie.... La seule pensée de ce +qui attend ceux... + +--Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous +dirige peut seul supporter une perte semblable à celles que vous avez +éprouvées.» + +Natacha fit un mouvement pour répondre, mais s'arrêta, pendant que +Pierre s'adressait avec empressement à la princesse Marie pour avoir des +détails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu, +mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entière +liberté; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de +ses actions avait un juge dont l'opinion était pour lui ce qu'il y +avait de plus précieux au monde. Tout en causant, il s'inquiétait, dans +son for intérieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se +jugeait à son point de vue à elle. La princesse Marie se décida, à +contre-coeur, à donner à Pierre les détails qu'il lui demandait, mais +ses questions, l'intérêt dont elles étaient empreintes, sa voix +tremblante d'émotion, l'obligèrent à retracer peu à peu ces tableaux +qu'elle avait peur d'évoquer pour elle-même. + +«Ainsi donc, il s'est calmé, adouci.... Il n'avait jamais eu qu'un but, +et il y tendait de toutes les forces de son âme, celui d'être +parfaitement bon.... Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses +défauts, s'il en a eu, ne peuvent lui être attribués.... Quel bonheur +pour lui de vous avoir revue!» continua-t-il en s'adressant à Natacha, +les yeux pleins de larmes. + +Elle eut un tressaillement et inclina la tête, en se demandant indécise +si elle parlerait ou non de lui. + +«Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voilée, ça été un grand +bonheur, pour moi du moins, et lui,--elle essaya de dominer son +émotion,--lui, le désirait aussi, lorsque je suis allée vers lui!» + +Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout à +coup, relevant la tête avec un visible effort, elle reprit d'une voix +émue: + +«En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander après +lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni +manger, ni me figurer dans quel état il était; je ne désirais qu'une +chose, le voir!» + +Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce +qu'elle n'avait encore raconté à personne, tout ce qu'elle avait +souffert pendant ces trois semaines de voyage et de séjour à Yaroslaw. +Pierre, en l'écoutant, ne pensait ni au prince André ni à la mort, ni à +ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine +qu'elle devait éprouver à évoquer ainsi ce triste passé; mais, en +faisant ce récit douloureux, Natacha semblait obéir à une impulsion +irrésistible. Elle mêlait les détails les plus puérils aux pensées les +plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mêmes scènes, et semblait +ne pouvoir plus s'arrêter. À ce moment, Dessalles demanda, de l'autre +chambre, si son élève pouvait entrer. + +«Et c'est tout, c'est tout!...» s'écria Natacha en se levant vivement, +et, en s'élançant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever +la lourde portière, elle se heurta la tête contre un des battants, et +disparut en poussant un gémissement de douleur: était-ce un gémissement +de douleur physique ou de douleur morale? + +Pierre, qui ne l'avait pas quittée des yeux, sentit, quand elle ne fut +plus là, qu'il était de nouveau seul en ce monde. + +La princesse Marie le tira de sa rêverie en appelant son attention sur +l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son +père le troubla si vivement, dans la disposition attendrie où il se +trouvait, que, l'ayant embrassé, il se leva et se détourna en passant +son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre congé de la princesse +Marie, quand elle le retint. + +«Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu'à trois +heures, le souper doit être prêt, descendez: nous viendrons vous +rejoindre à l'instant.... C'est la première fois, savez-vous, +ajouta-t-elle, qu'elle a parlé ainsi à coeur ouvert!» + + +XVIII + + +Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne +rejoignirent Pierre dans la grande salle à manger. Les traits de +Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravité qu'il ne lui +avait jamais connue. Tous les trois éprouvaient le malaise qui suit +ordinairement un épanchement sérieux et intime. Ils s'assirent sans rien +dire autour de la table; Pierre déplia sa serviette, et, décidé à rompre +un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir +pénible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en +faire autant de leur côté. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de +vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas éternelle et laisse +encore de la place à la joie. + +«Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et +ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passé. + +--Racontez-nous comment vous avez vécu, c'est toute une légende, à ce +qu'on nous a dit? + +--Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur +moi des choses que je n'ai pas vues même en rêve. J'en suis encore tout +ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun +mal.... C'est à qui m'engagera et me racontera en détail ma captivité +fantastique. + +--On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait coûté deux millions: +est-ce vrai? + +--Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant, +répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l'entendre, +malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de +payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j'ai +infailliblement recouvré, c'est ma liberté,--mais il s'arrêta, ne +voulant pas s'appesantir sur un ordre d'idées qui lui était tout +personnel. + +--Est-il vrai que vous comptiez rebâtir? + +--Oui, c'est le désir de Savélitch. + +--Où avez-vous appris la mort de la comtesse? Étiez-vous encore à +Moscou?» + +La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une +fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit +de sa liberté recouvrée. + +«Non, j'en ai reçu la nouvelle à Orel; vous pouvez vous figurer combien +j'en ai été surpris. Nous n'étions pas des époux modèles, dit-il en +regardant Natacha et en devinant qu'elle était curieuse d'entendre de +quelle façon il s'exprimerait à ce sujet; mais sa mort m'a frappé de +stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont +tort généralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui +n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi +ai-je ressenti une grande pitié pour elle,--et il cessa de parler, +heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha. + +--Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti?» dit la princesse +Marie. + +Pierre devint écarlate et baissa les yeux. Les relevant, après un long +silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage était +froide, réservée, presque dédaigneuse. + +«Avez-vous réellement vu Napoléon, comme on le raconte? lui demanda la +princesse Marié. + +--Jamais, dit Pierre en éclatant de rire.... Il leur semble en vérité à +tous que prisonnier et hôte de Napoléon sont synonymes. Je n'en ai même +pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais était trop obscur +pour cela. + +--Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous étiez resté à Moscou pour +le tuer? Je l'avais bien deviné lorsque nous vous avons rencontré.» + +Pierre répondit que c'était en effet son intention, et, se laissant +entraîner par leurs nombreuses questions, il leur fit un récit détaillé +de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente +ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-même, +mais peu à peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il +avait endurées et des horreurs auxquelles il avait assisté, donna à ses +paroles cette émotion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa +mémoire les scènes poignantes auxquelles il a été mêlé. + +La princesse Marie examinait tour à tour Natacha et Pierre, dont cette +narration faisait surtout ressortir l'inaltérable bonté. Natacha, +accoudée et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie +mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions +brèves, prouvaient qu'elle saisissait le sens réel de ce qu'il voulait +leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne +pouvait exprimer en paroles. L'épisode de l'enfant et de la femme dont +il avait pris la défense et qui avaient été la cause son arrestation, +fut raconté par lui en ces termes: + +«Le spectacle était horrible, des enfants abandonnés, d'autres oubliés +dans les flammes.... On en retira un devant mes yeux... puis des femmes, +dont on arrachait les vêtements et les boucles d'oreilles...» Pierre +rougit et s'arrêta en hésitant. + +«Une patrouille survint à ce moment et arrêta les paysans et tous ceux +qui ne pillaient pas, moi avec. + +--Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez +sûrement fait... une bonne action?» + +Pierre continua; arrivé à la scène de l'exécution de ses compagnons, il +voulut lui épargner ces effroyables détails, mais elle exigea qu'il ne +passât rien. Puis vint l'épisode de Karataïew. Ils se levèrent de table +et il se mit à marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait +des yeux. + +«Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet +innocent, qui ne savait ni lire ni écrire... + +--Qu'est-il devenu? demanda Natacha. + +--On l'a tué presque sous mes yeux!» Et sa voix tremblait d'émotion +pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa +mort. + +Jamais il ne s'était représenté ses aventures comme elles lui +apparaissaient aujourd'hui. Il y découvrait une nouvelle signification, +et éprouvait, en les racontant à Natacha, la rare jouissance que vous +procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler +ce qu'elle entend, pour enrichir son répertoire et faire parade à +l'occasion des trésors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle +qui a la faculté de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de +meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, était tout attention. Pas un +mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui +échappaient; elle attrapait au vol la parole à peine prononcée, la +recueillait dans son coeur, et devinait le mystérieux travail qui +s'était accompli dans l'âme de Pierre. + +La princesse Marie s'intéressait à tout ce qu'il racontait, mais elle +était absorbée par une autre pensée: elle venait de comprendre que +Natacha et lui pouvaient s'aimer et être heureux, et elle en ressentit +une profonde joie. + +Il était trois heures du matin: les domestiques, la figure allongée, +entrèrent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention. +Pierre termina son récit. Sa sincère émotion, empreinte d'un certain +embarras, répondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pénétrer +même son silence, et, sans songer que l'heure était aussi avancée, il +cherchait un autre thème de conversation. + +«On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on +venait me demander: «Veux-tu revenir à ce que tu étais avant ta +captivité, ou repasser par tout ce que tu as souffert?» je répondrais: +«Plutôt cent fois la captivité et la viande de cheval?» On s'imagine +presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jeté hors du chemin +battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que +dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en espérer beaucoup, +et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant à +Natacha. + +--C'est vrai! dit-elle en répondant à une autre pensée qui venait de lui +traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demandé mieux que de +recommencer ma vie!» + +Pierre la regarda avec attention. + +«Oui, je n'aurais rien désiré de plus! + +--Est-ce bien possible? s'écria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre +et de vouloir vivre, et vous aussi?» + +Natacha inclina sa tête dans ses mains et fondit en larmes. + +«Qu'as-tu, Natacha? + +--Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit à Pierre à travers ses +pleurs. + +--Adieu! Il est temps de dormir...» + +Pierre se leva et prit congé d'elles. + +La princesse Marie et Natacha causèrent encore dans leur chambre, mais +ni l'une ni l'autre ne prononça le nom de Pierre. + +«Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de «lui», +dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par +l'oublier?» + +Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette +observation qu'elle n'aurait jamais osé faire de vive voix. + +«Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de +tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'était à la fois doux et +pénible! Je sentais qu'il l'avait aimé sincèrement, c'est pourquoi.... +Ai-je eu tort? dit elle en rougissant. + +--De parler de «lui» à Pierre? Oh non! Il est si bon! + +--As-tu remarqué, Marie, dit tout à coup Natacha avec un sourire +espiègle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqué comme +il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait +qu'il sort d'un bain moral, je veux dire... tu me comprends, n'est-ce +pas? + +--Oui, il a beaucoup changé à son avantage. C'est pour cela que «lui» +l'a tant aimé, répondit la princesse Marie. + +--Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guère. On assure du reste +que les amitiés des hommes naissent des contrastes; ce doit être sans +doute ainsi...! Adieu! Adieu!» dit Natacha, et le sourire espiègle qui +avait accompagné ses premières paroles sembla s'effacer à regret de son +visage redevenu joyeux. + + +XIX + + +Pierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant à grands pas dans sa +chambre d'un air soucieux, tantôt il haussait les épaules, tantôt il +tressaillait, et ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un +aveu. Lorsque six heures du matin sonnèrent, il pensait toujours au +prince André, à Natacha, à leur amour, qui le rendait jaloux encore +aujourd'hui. Il se coucha heureux et ému, et décidé à faire tout ce qui +lui serait humainement possible pour l'épouser. + +Il avait fixé son départ pour Pétersbourg au vendredi suivant, et le +lendemain Savélitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage. + +«Comment? Je vais à Pétersbourg? Pourquoi à Pétersbourg? se demanda-t-il +tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais décidé il y a longtemps +déjà, avant que «cela» fût arrivé; au fait, j'irai peut-être.... Quelle +bonne figure que celle du vieux Savélitch! se dit-il en le regardant.... +Eh bien, Savélitch, tu ne veux donc pas de ta liberté? + +--Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons vécu du temps du vieux comte, +le bon Dieu ait son âme!... et maintenant nous vivons auprès de vous, +sans avoir à nous plaindre. + +--Et tes enfants? + +--Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des maîtres comme +vous, on n'a rien à craindre. + +--Eh bien, et mes héritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par +exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire +involontaire. + +--Ce serait très bien, si j'ose le dire à Votre Excellence. + +--Comme il traite cela légèrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien +c'est grave et effrayant.... C'est ou trop tôt ou trop tard! + +--Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain? + +--Non, dans quelques jours, je t'en préviendrai. Pardonne-moi tout +l'embarras que je te donne. C'est étrange, se dit-il, qu'il n'ait pas +deviné que je n'ai rien à faire à Pétersbourg, et qu'avant tout il faut +que «cela» se décide. Je suis sûr, du reste, qu'il le sait et qu'il fait +semblant de l'ignorer.... Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une +autre fois.» + +À déjeuner, Pierre raconta à sa cousine qu'il avait été la veille chez +la princesse Marie, et qu'à sa grande surprise il y avait vu Natacha +Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple. + +«La connaissez-vous? lui demanda Pierre. + +--Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune +Rostow; c'eût été très bien pour eux, puisqu'ils sont ruinés. + +--Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha. + +--Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste. + +--Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut +pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.» + +Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se +voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s'empêcher +de les admirer. Les hautes cheminées qui s'élançaient du milieu des +décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du +Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui +équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux +qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants +et se dire: + +«Ah! le voilà revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!» + +En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait été le +jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en rêve; mais, à peine fut-il +entré, qu'il sentit, à la vibration de tout son être, l'influence de sa +présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa +physionomie était pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement +reconnue la première fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa +figure d'enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d'un éclat +interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se +jouait sur ses lèvres. + +Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces +dames n'étaient allées aux vêpres, où il les accompagna. + +Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le +plaisir qu'elles éprouvaient à le voir et malgré l'intérêt absorbant qui +l'attachait à leurs côtés, la conversation s'épuisa et finit par tomber +sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le +courage de s'en aller, bien qu'il sentît qu'elles attendaient son départ +avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette +situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte +d'une migraine. + +«Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg? + +--Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement.... Du reste oui, +peut-être.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos +commissions.» Et il se tenait debout, très embarrassé. + +Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu +de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son +regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont +elle s'était plainte s'était subitement évanouie, et l'on voyait qu'elle +se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête. + +L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à +la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s'assit à +côté de la princesse Marie. + +«J'ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue, +venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer? Je +sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal +choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère?... Non, +non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore, +reprit-il après un moment de silence et en s'efforçant de parler avec +suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aimé +qu'elle, et je ne puis me représenter l'existence sans elle. Sans doute, +il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée +qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais échapper +l'occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je +espérer? + +--Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l'heure +serait mal choisie de lui parler de votre...» Elle s'arrêta en +réfléchissant que la métamorphose qui s'était opérée chez Natacha +rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait +pas offensée de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son coeur +elle le désirait; mais, n'obéissant pas à ce premier mouvement, elle +répéta: + +«Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais... + +--Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux. + +--Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera!» Elle avait à peine +prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra +avec force. + +«Vous le croyez, dites, vous le croyez? + +--Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en +parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le désire, et mon coeur me dit que +cela sera. + +--Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! répondit Pierre en baisant +les mains de la princesse Marie. + +--Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous +promets de vous écrire. + +--Aller à Pétersbourg maintenant? Soit, je vous obéirai. Mais demain, +puis-je encore venir vous voir?» + +Et Pierre revint le lendemain pour prendre congé. + +Natacha était moins animée que les jours précédents, mais lui, en la +regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il était +pénétré et qui augmentait d'intensité à chacune de ses paroles, au +moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de +Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda +involontairement quelques secondes. «Cette main, ce visage, ce trésor de +séductions, sera-t-il véritablement à moi, toujours à moi?» + +«Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut.... Je vous attendrai avec +impatience,» ajouta-t-elle tout bas. + +Ces simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait +accompagnées, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence, +une source inépuisable de souvenirs et d'ineffables rêveries. «Elle m'a +dit qu'elle m'attendrait avec impatience.» Et il se répétait à toute +heure du jour: «Quel bonheur! quel bonheur!» + + +XX + + +Rien de semblable à ce qu'il éprouvait lorsqu'il était fiancé avec +Hélène ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec +honte les: «Je vous aime» qu'il lui adressait; maintenant, au +contraire, c'était avec une jouissance infinie et sans mélange qu'il se +retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu'il s'en répétait +les dernières paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal, +car l'ombre même d'un doute n'était plus possible. Il ne redoutait +qu'une chose: d'avoir été le jouet d'une illusion.... Et puis, +n'était-il pas trop présomptueux, n'était-il pas trop sûr de son fait? +La princesse Marie ne s'était-elle pas trompée? Natacha ne lui +répondrait-elle pas en souriant: «C'est bien étrange.... Comment ne +comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis +que moi je suis si au-dessus de lui?» + +La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir désormais, +s'empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient +pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer. +Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres +intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux +qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de +bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait +parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps à de +banales futilités. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service, +lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en +leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain, +il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l'étrangeté +de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant +sa clarté sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait +instantanément découvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun +d'eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre +sentiment que celui d'une profonde pitié ne s'éleva dans son coeur, de +même que le prince Basile, très fier d'une nouvelle nomination et d'une +nouvelle croix, n'était plus, à ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il +plaignait sincèrement. Néanmoins, les jugements qu'il porta sur les +hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent +toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aidèrent souvent +dans la suite à résoudre ses incertitudes: «J'étais peut-être ridicule +et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que +j'en avais l'air. Mon intelligence était plus ouverte et plus +pénétrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'être compris +dans la vie, parce que... parce que j'étais heureux!» + + +XXI + + +À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement +s'était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s'était +réveillée dans son coeur, et s'était répandue sans lutte dans tout son +être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'était +métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et +demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir +oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s'échappa plus +de ses lèvres, aucune parole n'effleura plus les ombres évanouies du +passé, et parfois même elle souriait à des projets d'avenir. Quoiqu'elle +ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis +longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui +par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un +frémissement involontaire. + +La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement +la cause, en éprouvait du chagrin. «Aimait-elle donc assez peu mon frère +pour l'avoir si vite oublié?» Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne +pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était +si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la +princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser même au +fond de son coeur, et Natacha s'abandonnait si complètement, si +sincèrement à ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait même pas à +cacher que la douleur s'était effacée pour faire place à la joie. + +Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son +explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil. + +«Il a parlé, n'est-ce pas, il a parlé? répétait-elle avec une expression +attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'écouter à +la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.» + +Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne +laissèrent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa à son frère. +«Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut être autrement...» Et, d'un ton +doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec +Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une +exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l'impression pénible +qu'elle venait de produire chez son amie: + +«Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si +grand'peur d'être mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras. + +--Tu l'aimes? + +--Oui, murmura-t-elle. + +--Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, répondit la princesse +Marie, sans pouvoir retenir ses larmes. + +--Ce ne sera pas de sitôt, Marie.... Pense donc quel bonheur, je +deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas. + +--Natacha, je t'avais priée de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de +toi!» + +Elles se turent. + +«Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg?» demanda tout à coup Natacha, et, +répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta: «Cela doit être +ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?» + +ÉPILOGUE[39] I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en +1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow. +Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive +toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue. +L'incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la +fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups +successifs finirent par accabler le pauvre comte. + +Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'étendue de tous ses +malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence, +il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantôt effaré, +éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans +transition d'un extrême à l'autre. + +Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du côté matériel des +arrangements: il commandait les dîners, les soupers, et faisait son +possible pour paraître gai: mais sa gaieté n'était plus communicative +comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de +compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux +mariés une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible +ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgré les +assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure +était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans +se déshabiller: chaque fois qu'elle lui présentait une potion, il +sanglotait doucement et lui baisait la main en silence. + +Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et +mentalement à son fils, d'avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut +tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs +derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et +dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient +à l'envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de +remords et d'attendrissement: «C'était tout de même un bien excellent +homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas +ses faiblesses?» Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient +tellement embrouillées, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre +à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les +armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en +congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur +situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et +chacun fut étonné de l'énormité du chiffre des dettes de toutes sortes, +dont on ignorait même l'existence: le passif dévorait l'actif. Amis et +parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant +dans cette façon d'agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il +ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la +succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la +large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps +silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et +plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent +les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux +qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié +pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux +engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui +réussit: les terres furent vendues à l'encan à vil prix, et il resta +encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère +trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes +d'honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient +les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l'armée, où, à +la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment, +était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier +sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu'il éprouvait à +rester à Moscou dans le même milieu, malgré l'antipathie que lui +inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans +l'administration, dit adieu à l'uniforme qu'il aimait tant, et +s'établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et +Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés +de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et +ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire à leur +entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse +ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe +auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout +instant qu'on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne +qu'ils causaient à son fils. C'était tantôt une voiture dont elle avait +besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour +elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux à +Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait +sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète +inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers. +Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne +pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son +dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de +n'avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les +perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait +infailliblement forcé à lui donner son coeur; et plus il l'appréciait, +moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accepté avec +empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait +maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne +pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmentèrent. Non seulement +il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements, +mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint +de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse? +Il l'ignorait, car la pensée d'épouser une, riche héritière, comme le +lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une +répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une +satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids +accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait +s'astreindre, dans son intérieur, à d'autre occupation qu'à celle +d'aider sa mère à étaler des «patiences» sur la table et à se promener +dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il +semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre +disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une +pareille vie de privations. + + +II + + +Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva à Moscou: les +bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow. +Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. «Je m'y attendais!» se dit +la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle +et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de +parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre +visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège +lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines +avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne +pouvait entrer chez sa mère qu'en traversant sa chambre. À sa vue, le +visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait à y +lire, une froideur sèche et hautaine. Il s'informa de sa santé, la +conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques +secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée +jusqu'à l'antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé +de sa mère. «Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en +paix.» + +«Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia, +lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu'ont-elles besoin +de venir? + +--C'est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant +avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!» Nicolas +garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse +y revenait à tout propos; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la +princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa +politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que +le silence de Nicolas à ce sujet l'irritait. + +--Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au +moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres. + +--Je n'y tiens pas, maman. + +--Je ne te comprends pas, mon ami: tantôt tu veux voir du monde, tantôt +tu t'y refuses. + +--Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas. + +--Comment! N'as-tu pas dit tout à l'heure que tu ne voulais pas la voir? +C'est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie +pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache +toujours tout. + +--Mais pas le moins du monde, maman. + +--Je t'aurais compris si je te demandais de faire une démarche +désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la +politesse exige.... Je ne m'en mêlerai plus, puisque tu as des secrets +pour moi. + +--J'irai si vous le voulez. + +--Cela m'est parfaitement égal, c'est pour toi seul que je le désire.» + +Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et +s'efforçait de distraire l'attention de sa mère, mais, le lendemain et +les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception +de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et +elle se disait: «J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite.... +Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Après tout, je suis allée +voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi.» +Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu'elle +éprouvait en songeant à l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa +ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce +qui s'était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse +position, et lorsqu'elle cherchait à s'en rendre compte, elle était +forcée de s'avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient +pour beaucoup. Son ton sec et poli n'était pas la véritable expression +de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu +à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein +hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait à une leçon de son neveu, on +vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à +ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de +l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle +comprit qu'il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et +elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au +bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux +questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières +nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'apprêta à prendre congé. Grâce +à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu +la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui +l'intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d'idées à +son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se +laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés +devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas. +Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et échangea +quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à +rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se +méprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits délicats. + +Il lui sembla entrevoir confusément qu'il en était la cause, et ne sut +comment s'y prendre pour lui témoigner un peu d'intérêt. + +«Adieu, princesse,» lui dit-il. + +Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant. + +«Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà? Eh bien, adieu! + +--Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous +l'apporter,» dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre. + +Un silence embarrassant s'établit entre eux deux. + +«Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on +pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu +hier, et cependant que d'événements se sont passés depuis!... Nous nous +imaginions être bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup +pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus.» + +La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en +cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles. + +«C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien à regretter dans le +passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi +un bon souvenir de dévouement et d'abnégation... + +--Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse +constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous +intéresser,» continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme +comme à son entrée. + +Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait +connu et aimé, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation. + +«J'avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle +avec hésitation: mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues +telles, qu'il me semblait qu'un témoignage de sympathie de ma part ne +pouvait vous offenser: il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle +d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre +auparavant, et je... + +--Ah! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce +dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est +parfois bien lourd à porter! + +--C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la +princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnête et loyal +regard, cet extérieur charmant que j'ai aimé en lui, j'avais deviné +toute la noblesse de son âme.... C'est donc parce qu'il est pauvre et +que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...» + +Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laissé +entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à +n'en plus douter la raison de son apparente froideur. + +«Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'écria-t-elle tout à coup en se +rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.» + +Il garda le silence. + +«Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que, +moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de +votre bonne amitié?» + +Et des pleurs brillèrent dans ses yeux. + +«J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible.... +Pardonnez-moi, adieu!» + +Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir. + +«Princesse! Au nom du ciel, un instant!» Il l'arrêta. Elle se retourna, +leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce +qui leur semblait tout à l'heure encore impossible devint pour eux une +réalité prochaine et inévitable. + + +III + + +Nicolas épousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813, +et alla s'établir avec elle, sa mère et Sonia, à Lissy-Gory. Pendant les +quatre années qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre +parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris +celle qu'il avait contractée envers Pierre, et en 1820 il avait si bien +arrangé ses affaires, qu'il avait ajouté à Lissy-Gory une petite terre, +et qu'il était en négociations pour racheter Otradnoë: c'était son rêve +favori. Nicolas, forcé de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour +l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les +innovations, surtout les innovations anglaises, qui commençaient alors à +être de mode. Il se moquait des ouvrages de pure théorie, ne songeait ni +à construire des fabriques, ni à ensemencer des blés chers et d'une +espèce étrangère au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins à +une branche de son administration au détriment des autres, il avait +toujours devant les yeux sa propriété tout entière, et non pas seulement +une de ses parties. Pour lui, l'important était, non pas l'oxygène et +l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et +l'engrais, mais le travailleur qui mettait en oeuvre toutes ces forces. +Le paysan attira tout d'abord son attention: c'était mieux qu'un +instrument pour lui, c'était un juge. Il l'étudia avec soin, chercha à +comprendre ses besoins, à se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon +ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une +source de renseignements précieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi +leurs goûts, leurs désirs, et qu'il eut appris à parler leur langue, +qu'il lut dans leur pensée, qu'il se sentit rapproché d'eux, et qu'il +put les gouverner d'une main sûre et ferme, c'est-à-dire leur rendre les +services qu'ils étaient en droit d'attendre de lui. Son administration +ne tarda pas à avoir les résultats les plus brillants. Nicolas, avec une +clairvoyance remarquable, nommait dès le début de sa gestion, aux +fonctions de bourgmestre, de staroste et de délégué, ceux mêmes que les +paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu +d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer +dans le «doit et avoir», comme il le disait en plaisantant, il se +renseignait sur la quantité de bétail que possédaient les paysans, et +s'efforçait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas +aux familles de se séparer et tenait à les conserver groupées ensemble. +Il était sans pitié pour les paresseux et les dépravés, et les chassait +au besoin de la communauté. Pendant les travaux des champs, pendant les +semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le même soin +ses champs et ceux des paysans, et peu de propriétaires pouvaient se +vanter d'en avoir en aussi bon état et d'un aussi bon rendement que les +siens. Il n'aimait pas à avoir affaire avec les dvorovy[40], qu'il +regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les +tenir assez sévèrement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son +indécision était si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en +venir là, et il était enchanté de trouver l'occasion de le faire partir +comme recrue, à la place d'un paysan. Quant à ces derniers, il était +d'avance tellement sûr d'avoir la majorité pour lui, qu'il n'hésitait +jamais dans les mesures à prendre en ce qui les concernait. Il ne se +permettait pas de les accabler de travail, ou de les châtier, ou de les +récompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-être n'aurait-il pas +su dire en vertu de quelle règle il agissait ainsi, mais il la sentait +dans son âme, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de +s'écrier avec dépit, à propos d'un désordre ou d'un insuccès: «Que +peut-on faire avec notre peuple russe?» et il s'imaginait détester le +paysan, mais il aimait de tout son coeur «notre peuple russe» et son +génie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'était engagé +dans la seule voie au bout de laquelle il était sûr de trouver de bons +résultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient à sa femme une +sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne +pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si étranger pour +elle: pourquoi cet air de gaieté et de bonheur lorsque, s'étant levé à +l'aube, et ayant passé toute la matinée dans les champs ou sur l'aire, +il ne rentrait qu'à l'heure du thé? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il +parlait de l'activité d'un riche paysan qui avait passé toute la nuit, +avec sa famille, à transporter ses gerbes et à faire ses meules? +Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et +serrée sur les pousses altérées de l'avoine, ou emporter par le vent un +nuage menaçant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hâlé, +les cheveux parfumés de menthe et d'absinthe sauvages, il s'écriait en +se frottant joyeusement les mains: «Encore un jour comme celui-ci, et +notre récolte et celle des paysans seront rentrées»? Elle s'étonnait +aussi de ce qu'avec son bon coeur, son empressement à prévenir tous ses +désirs, il se désespérait de recevoir, par son entremise, des pétitions +de paysans qui demandaient à être affranchis de certains travaux. Il les +refusait constamment, et se fâchait tout rouge, en l'engageant à ne pas +se mêler dorénavant de ses affaires. + +Lorsque, pour essayer de pénétrer sa pensée, elle lui parlait du bien +qu'il faisait à ses serfs, il s'emportait. «C'est bien le dernier de mes +soucis, répondait-il, et ce n'est pas à leur bonheur que je travaille; +le bonheur du prochain n'est que poésie, et conte de femmelette. Je +tiens à ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et à ce que +notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et +pour l'atteindre il faut l'ordre, la sévérité et la justice, +ajoutait-il, car si le paysan est nu et affamé, s'il n'a qu'un cheval, +il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi.» + +Était-ce vraiment d'une manière aussi inconsciente que Nicolas faisait +du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le +fait est que sa fortune augmentait à vue d'oeil; les paysans du +voisinage venaient à tout moment lui demander de les acheter, et +longtemps après sa mort la population conserva le souvenir de sa +gestion: «Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord à l'avoir du +paysan et puis au sien: il ne nous gâtait pas, en un mot c'était un bon +administrateur!» + + +IV + + +Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c'était son +emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les +premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de répréhensible, +mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de +manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du +défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de +malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du +prévenu, lui répondit par une grêle d'injures et de coups. Rentrant un +moment après pour déjeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait, +la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout +ce qu'il avait fait dans la matinée, et entre autres l'affaire du +staroste. + +La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la +tête et garda le silence. + +«Quel impudent coquin! s'écria-t-il en s'échauffant à ce souvenir, s'il +avait au moins avoué qu'il était ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?» + +Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa +de nouveau la tête.... «Qu'as-tu, mon amie?» Les pleurs embellissaient +toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de +pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et +profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son +mari, elle fondit en larmes. + +«Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi +l'as-tu...?» Et elle se voila la figure de ses mains. + +Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s'éloigna d'elle en +faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses +larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui +remontait pour lui à tant d'années, il lui donna tort, et se dit: «Ce +sont des petites faiblesses de femme... ou plutôt n'aurait-elle pas +vraiment raison?» Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage +aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et +qu'il était coupable envers lui-même. + +«Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le +jure.... Jamais!» reprit-il d'une voix émue, comme un enfant qui demande +pardon. + +Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle +saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres. + +«Quand as-tu brisé ton camée? lui dit-elle pour changer de sujet de +conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et +qui représentait la tête de Laocoon. + +--Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l'avenir la +parole que je viens de te donner!» + +Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se +fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant +celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à +autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant à sa femme, il lui +renouvelait sa promesse. + +«Tu dois sûrement me mépriser, Marie? disait-il. + +--Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler, +lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser?» + +Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas était estimé, mais pas aimé; +les intérêts de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier +aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que +durait l'été, il consacrait tout son temps à l'administration de ses +biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait +régulièrement l'hiver à inspecter les villages éloignés et surtout à +lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque année une certaine +quantité. Il se composait de la sorte une bibliothèque sérieuse, et se +posait comme règle de lire d'un bout à l'autre tout ce qu'il achetait. +Ce fut d'abord une tâche ennuyeuse à remplir, mais qui devint peu à peu +pour lui une occupation habituelle, à laquelle il finit par prendre un +vif intérêt. Comme il restait l'hiver presque toujours à la maison, il +entrait dans les moindres détails de la vie de famille, et, son union +avec sa femme devenant de plus en plus intime, il découvrait tous les +jours en elle, de nouveaux trésors de tendresse et d'intelligence. Avant +leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-même et rendant justice à la +conduite de Sonia, avait tout raconté à la princesse Marie, en la priant +d'être bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute +de son mari, s'imagina que sa fortune avait influencé son choix, se +sentit mal à l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit +tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois +elle se sentait animée de mauvais sentiments à son égard. Elle en fit un +jour la confession à Natacha, en se reprochant son injustice. + +«Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'Évangile +qui se rapporte si complètement à la position de Sonia? + +--Lequel? demanda la comtesse Marie, étonnée. + +--Celui-ci: «On donnera à celui qui est riche, mais pour celui qui est +pauvre, on lui ôtera même ce qu'il a.» Elle est celle qui est pauvre, et +à laquelle on a tout ôté. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-être parce +qu'elle n'a pas l'ombre d'égoïsme.... Mais le fait est qu'on lui a tout +pris.... Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai +vivement désiré jadis lui voir épouser Nicolas, et cependant je +pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la «fleur stérile» +de l'Écriture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous +deux nous aurions senti.» + +Bien que la comtesse Marie objectât à Natacha que ces paroles de +l'Évangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'empêcher, +en regardant Sonia, de donner raison à sa belle-soeur. Sonia semblait +effectivement se résigner à son sort de «fleur stérile», et ne pas se +rendre compte de tout ce qu'il y avait de pénible dans sa situation. On +aurait dit qu'elle s'était attachée au groupe de la famille plus qu'aux +individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis. + +Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait +toujours prête à rendre tous les services imaginables, ce qu'on +acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et +sans grande reconnaissance. La propriété de Lissy-Gory avait été +réparée, mais n'était plus tenue sur le même pied que du vivant du vieux +prince. Les nouvelles constructions, faites du temps où l'argent +manquait encore, étaient des plus simples: bâtie en bois sur les anciens +fondements de pierre, la maison d'habitation était d'ailleurs vaste et +spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses +divans mal rembourrés, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois +de bouleau, étaient l'ouvrage des menuisiers indigènes. Les chambres +d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parenté des Rostow et des +Bolkonsky s'y réunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers +avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de +naissance et de nom des propriétaires, une centaine d'invités y +faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'année, la +vie calme et régulière de tous les jours s'écoulait doucement au milieu +des occupations habituelles, entrecoupées de déjeuners, de dîners et de +soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais. + + +V + + +Natacha s'était mariée au printemps de l'année 1813; en 1820, elle avait +trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-né. Elle +avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine à reconnaître +dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte. +Ses traits s'étaient formés, avaient pris des contours moelleux et +arrondis, mais cette exubérance de vie, dont elle débordait autrefois et +qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu'à de +rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour +de son mari par exemple, à la convalescence d'un enfant, ou en causant +du prince André avec sa belle-soeur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais +avec Pierre, dans la crainte de réveiller une jalousie rétrospective. +Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien +rare aujourd'hui, elle se laissait aller à chanter. L'ancienne flamme se +ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la séduction du +passé, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de +son mariage elle avait habité successivement Moscou, Pétersbourg et la +campagne. La société la voyait peu et ne la goûtait guère; elle n'était +ni aimable ni prévenante. Natacha ne savait pas, à vrai dire, si elle +aimait la solitude; il lui semblait même qu'elle ne l'aimait pas, mais, +absorbée par ses grossesses, ses devoirs de maternité et sa +participation aux moindres détails de l'existence de son mari, elle ne +pouvait suffire à toutes ces obligations qu'en s'éloignant du monde. +Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'étonnèrent de ce changement +comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son +instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se +calmerait dès qu'elle aurait un mari et des enfants à aimer, comme elle +l'avait laissé entrevoir, sans en avoir conscience, à Otradnoë. +N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mère +exemplaires? «Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour +jusqu'à l'absurde.» Natacha ne suivait pas cette règle d'or que les +gens à vues supérieures, les Français surtout, recommandent aux jeunes +filles, et qui consiste à ne pas se négliger lorsqu'elles se marient, à +cultiver leurs talents, à soigner leur personne, afin de charmer le mari +après le mariage comme avant. Elle avait au contraire complètement +renoncé à toutes ses séductions, à son chant, qui était la plus grande. +Songer à sa toilette, à ses manières, à parler avec élégance, à prendre +devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages +physiques, l'ennuyer en un mot par ses prétentions et ses exigences, lui +aurait paru tout aussi ridicule qu'à lui, à qui elle s'était livrée tout +entière, sans rien lui cacher de ses pensées les plus intimes. Elle +sentait que leur union ne tenait pas à ce charme poétique qui l'avait +attiré à elle, mais à quelque chose d'indéfinissable et de ferme, comme +le lien qui unissait son âme à son corps. Peut-être aurait-elle eu du +plaisir à plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'expérience, +car c'était tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps, +qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa +toilette. Les soins à donner à sa famille, son mari qu'il fallait +entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appartînt +exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et +élever, l'absorbaient complètement. Plus elle s'adonnait à ce genre de +vie, plus elle y trouvait d'intérêt, et plus elle y appliquait toutes +ses forces et toute son énergie. Quoiqu'elle n'aimât pas la société, +elle tenait à celle des siens, de sa mère, de son frère et de Sonia, de +ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de +chambre, les cheveux ébouriffés, pour leur montrer, toute joyeuse, les +langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier bébé allait +beaucoup mieux. Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de +s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse +de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient +devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils +disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme. +C'était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait +déclaré comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son +existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. Pierre, très +surpris à cette déclaration inattendue, en fut néanmoins si flatté qu'il +s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en conséquence +interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une +autre femme, mais même de causer trop vivement avec elle, d'aller au +cercle pour y tuer le temps et y dîner, de dépenser de l'argent pour ses +fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et +ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande +importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre +avait également le droit de disposer chez lui non seulement de sa +personne, mais encore de toute sa famille. Natacha était l'esclave de +son mari, et lorsque Pierre écrivait ou lisait, chacun était tenu dans +la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la première, épiait +ses prédilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses +désirs. Leur genre de vie, leurs relations de société, leurs occupations +journalières, l'éducation des enfants, tout se faisait d'après la +volonté de Pierre, qu'elle tâchait de découvrir dans ses moindres +paroles. Dès qu'elle l'avait devinée, elle s'y conformait sans broncher, +et luttait même avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui +prenait fantaisie de revenir sur une première résolution. + +C'est ce qui eut lieu après la naissance de son premier enfant, faible +et maladif, et pour lequel on fut obligé de changer trois fois de +nourrice. Natacha en fut si désolée, qu'elle tomba malade. Pierre lui +ayant exposé à cette occasion le système de Rousseau, et lui ayant +démontré, avec le philosophe de Genève, dont il approuvait d'ailleurs la +doctrine, que l'allaitement par une nourrice étrangère était contre +nature et nuisible, il en résulta qu'à la naissance du second, malgré +l'opposition de sa mère, des médecins, de son mari lui-même, elle voulut +absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois +que le mari et la femme n'étaient pas de la même opinion et se +querellaient vivement, mais, à la grande surprise de Pierre, longtemps +après la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis +qu'elle avait primitivement combattu, tout en le dégageant de l'alliage +qu'il y avait apporté dans l'entraînement de la discussion. Après sept +ans de mariage, il constatait avec joie que du mélange de bien et de mal +qu'il sentait en lui, le bien seul se reflétait purifié dans sa femme, +et cette réflexion n'était pas le résultat d'une déduction logique de sa +pensée, mais d'un sentiment immédiat et mystérieux. + + +VI + + +Pierre était l'hôte des Rostow depuis deux mois, lorsqu'il reçut une +lettre d'un de ses amis de Pétersbourg qui l'engageait, comme membre +d'une société dont il avait été le fondateur, à y venir au plus tôt +discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les +lisait toutes), fut la première à l'engager à faire ce voyage, malgré le +chagrin qu'elle en ressentait, car elle craignait toujours de gêner son +mari dans ses occupations abstraites. À son regard timidement +interrogateur, elle répondit par un acquiescement sans réserve, en le +priant seulement de lui fixer la durée de son absence, et lui accorda un +congé de quatre semaines. Il y avait déjà un mois et demi que Pierre +était parti, et Natacha passait de l'irritation à la mélancolie et même +à l'inquiétude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, général en +retraite, mécontent de la marche générale des affaires, arrivé à +Lissy-Gory depuis quelques jours, l'examinait avec surprise et +tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance +rappelle imparfaitement l'être qu'on a aimé. Un regard abattu, ennuyé, +des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses +enfants, voilà tout ce qui restait de la magicienne d'autrefois. + +C'était la veille de la Saint-Nicolas, le 5 décembre 1820, et l'on +attendait Pierre à tout instant. Nicolas savait que la solennité du +lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l'obligerait +à quitter son commode costume oriental pour endosser un habit, à mettre +des bottes étroites, à se rendre à l'église nouvellement bâtie, à +recevoir les félicitations, à offrir ensuite la «zakouska» aux invités, +à causer des élections, de la noblesse et de la récolte, etc. Aussi +jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie +habituelle. Il s'occupa à réviser les comptes de son bourgmestre, qui +venait d'arriver de la terre de Riazan, propriété de son neveu, écrivit +deux lettres d'affaires, alla inspecter la grange, les étables, les +écuries, et fit toutes les dispositions nécessaires en prévision de +l'ivresse générale, que devait infailliblement amener la fête du +lendemain. Tout cela le mit en retard, et l'empêcha de voir sa femme en +particulier avant de s'asseoir à la grande table de vingt couverts qui +réunissait la famille. Elle se composait de sa mère, qui avait auprès +d'elle la vieille Bélow, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants, +leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M. Dessalles, de +Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur +gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait +tranquillement ses jours à Lissy-Gory. La comtesse Marie était assise en +face de son mari. En le voyant déplier brusquement sa serviette et +reculer vivement les verres placés devant son assiette, elle comprit +qu'il était de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps à autre +lorsqu'il venait tout droit pour dîner. Elle connaissait cette +disposition d'esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement +qu'il eût mangé son potage pour lui adresser une question, et l'amener +peu à peu à reconnaître que sa maussaderie était sans cause; mais cette +fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute préoccupée de le +voir fâché contre elle, elle lui demanda où il avait été et s'il avait +trouvé tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui répondit +sèchement en deux mots: «Je ne me suis donc pas trompée... mais en quoi +donc puis-je l'avoir contrarié?» se dit la princesse Marie; elle avait +tout de suite compris qu'il désirait laisser tomber la conversation, +mais la conversation, grâce à Denissow, reprit bientôt de plus belle. + +Lorsqu'ils sortirent de table et qu'ils eurent remercié la vieille +comtesse, sa belle-fille s'approcha de Nicolas et lui demanda, en +l'embrassant, pourquoi il lui en voulait. + +«Tu as toujours d'étranges idées, je n'y ai pas même songé...» + +Mais le mot «toujours» contredisait ses dernières paroles et disait +clairement à la comtesse Marie: «Oui, je suis fâché, mais je ne veux pas +en dire la raison.» Les rapports entre les deux époux étaient si bons, +que la vieille comtesse, et même Sonia, qui, chacune à son point de vue, +auraient eu peut-être le désir jaloux de voir s'élever entre eux +quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se mêler de +leurs affaires. Le ménage avait pourtant ses périodes de brouille: elles +survenaient presque invariablement après les jours où ils avaient été le +plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans +ce moment était justement le cas. + +«Eh bien, messieurs et mesdames, s'écria tout à coup Nicolas (et il +sembla à sa femme qu'il y avait dans son intonation joyeuse une +intention blessante à son égard), je suis sur pied depuis six heures du +matin, demain il faudra être en l'air toute la journée: aujourd'hui je +vais me reposer.» + +Puis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, où +il s'étendit sur un canapé. «C'est toujours ainsi, se dit sa femme: il +parle à tous, excepté à moi: je lui déplais, c'est certain, surtout +quand je suis dans cet état.» Et elle jeta un coup d'oeil mélancolique +sur la glace, qui lui renvoya l'image de sa taille déformée et de sa +figure maigre et pâle, sur laquelle ses yeux se détachaient plus grands +que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de +Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jeté à la dérobée, +tout l'agaçait. Cette dernière se trouvait toujours à point nommé pour +recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle +alla retrouver ses enfants dans leur chambre: ils étaient assis sur des +chaises: ils jouaient au «voyage à Moscou», et l'engagèrent à être de la +partie. Elle leur fit ce plaisir; mais, la pensée de la mauvaise humeur +de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant +lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du côté du petit salon: +«Il ne dort peut-être pas et je pourrai m'expliquer avec lui,» +pensait-elle. André, l'aîné des petits garçons, l'avait suivie, sans +qu'elle s'en fût aperçue. + +«Chère Marie, il dort, je crois, il est si fatigué! lui dit tout à coup +Sonia, qu'il lui semblait devoir rencontrer à chaque pas, et André +pourrait le réveiller.» + +La comtesse Marie se retourna, aperçut son fils, et, sentant que Sonia +avait raison, retint avec peine la réponse sèche et brève qui était déjà +sur ses lèvres. Sans paraître l'avoir entendue, elle fit signe à +l'enfant de ne pas faire de bruit et s'approcha du petit salon, pendant +que Sonia sortait par une porte opposée. S'arrêtant sur le seuil et +écoutant la respiration égale du dormeur, dont les moindres variations +lui étaient si familières, son imagination lui représenta ce front uni, +cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les détails enfin +qu'elle avait si souvent contemplés pendant le calme de la nuit. Nicolas +fit un mouvement, et le petit André, qui s'était glissé dans la chambre, +lui cria: + +«Papa, maman est derrière la porte.» + +La comtesse Marie blêmit de terreur, fit geste sur geste à son fils, qui +se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros +d'orage. Elle savait qu'il n'aimait pas à être réveillé, et l'accent +grondeur de sa voix ne tarda pas à lui en donner une nouvelle preuve. + +«Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos?... Marie, est-ce toi? +Pourquoi l'as-tu laissé entrer? + +--Je ne suis venue que pour voir si.... Je ne savais pas qu'il était là, +pardonne-moi...» + +Nicolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit +garçon. Cinq minutes à peine s'étaient passées depuis cet incident, la +petite Natacha, qui venait d'avoir trois ans et qui était la favorite de +son père, ayant su par André qu'il dormait, s'enfuit à l'insu de la +comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s'approcha +à petits pas résolus du canapé où Nicolas était couché en lui tournant +le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main passée +sous sa tête. Son père se retourna et lui adressa un doux sourire. + +«Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa mère en l'appelant par la porte +entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa! + +--Mais non, maman, papa n'a pas envie de dormir, il rit,» reprit avec +conviction la fillette. + +Nicolas posa ses pieds à terre et souleva l'enfant dans ses bras. + +«Approche donc, Marie,» dit-il à sa femme. + +Elle entra et s'assit à côté de lui. + +«Je ne l'avais pas vue,» dit-elle timidement. + +Nicolas, tenant d'une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et, +remarquant son air suppliant, lui passa l'autre bras autour de la +taille, et lui baisa les cheveux. + +«Est-ce permis d'embrasser maman? demanda-t-il à la petite, qui sourit +d'un air espiègle, en indiquant d'un geste de commandement qu'il fallait +recommencer. + +--Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur? lui dit Nicolas, +qui devinait la secrète pensée de sa femme. + +--Tu ne peux t'imaginer combien je me sens isolée lorsque je te vois +ainsi: il me semble toujours... + +--Voyons, Marie, quelle folie! Comment n'as-tu pas honte...? + +--Il me semble alors que tu ne peux m'aimer, tant je suis laide, surtout +dans ce moment. + +--Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis: il n'y a pas de laides amours: +c'est Malvina et compagnie qu'on peut aimer parce qu'elles sont +jolies.... Est-ce qu'on aime sa femme? Je ne t'aime pas.... Et cependant +comment te dire?... Qu'un chat noir passe entre nous... ou que je me +trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon à rien.... +Est-ce que j'aime mon doigt?... Allons donc! je ne l'aime pas, mais +qu'on essaye de me le couper... + +--Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de même.... +Tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas? + +--Bien au contraire,» répondit-il en souriant, et, la paix étant faite, +il se mit à marcher de long en large, et à penser tout haut devant sa +femme comme il en avait l'habitude. + +Il ne lui venait même pas à l'esprit de lui demander si elle était +disposée à l'entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontanément +la même pensée. Il lui fit donc part de son intention d'engager Pierre +et sa famille à rester chez eux jusqu'au printemps. La comtesse Marie +l'écouta, fit ses observations et lui parla à son tour de ses enfants. + +«Comme la femme perce déjà en elle! dit-elle en français en lui +désignant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs. +Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique.... Eh +bien, voilà notre logique; je lui dis: «Papa a envie de dormir...--Pas +du tout, me répond-elle, il rit»... et elle a raison! ajouta la comtesse +Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu +l'aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en français. + +--Que veux-tu? Je fais tout mon possible pour le cacher.» + +À ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui +s'ouvraient et se fermaient, «Voici quelqu'un qui arrive! s'écria +Nicolas. + +--C'est Pierre, j'en suis sûre. Je vais voir,» dit la comtesse Marie en +quittant la chambre. + +Pendant qu'elle n'était pas là, Nicolas se donna le plaisir de faire +faire à sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigué et essoufflé, il +enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa tête et la serra contre +sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutumée lui avait rappelé ses danses +dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure +enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et +faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son père exécutait +jadis avec sa fille les pas du fameux «Daniel Cowper». + +«C'est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir +comme notre Natacha est tout autre maintenant.... Mais il a reçu tout de +même son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproché son +retard!... Va donc vite le voir!» + +Nicolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse +Marie, restée seule, se dit à demi-voix: «Oh! jamais, jamais, je +n'aurais cru qu'on pût être aussi heureuse!» Un bonheur ineffable se +lisait sur son visage, mais en même temps elle soupira, et son regard +devint profondément mélancolique. On aurait dit que la pensée d'un autre +bonheur, d'un bonheur qu'on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un +voile sur celui qu'elle éprouvait en ce moment. + +Autour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un +certain nombre de groupes qui, tout en différant essentiellement les uns +des autres, gravitent côte à côte vers le centre commun, se font des +concessions mutuelles, parviennent à se fondre en un harmonieux +ensemble, sans perdre leur caractère individuel. Le moindre incident est +triste, joyeux ou grave également pour tous, mais les motifs qui les +poussent à se réjouir ou à s'attrister sont particuliers à chacun d'eux. +Le retour de Pierre à Lissy-Gory fut un de ces événements heureux et +importants, et réagit immédiatement sur toute la maison. + +Les serviteurs se réjouirent, parce qu'ils pressentaient que leur maître +s'occuperait moins d'eux dorénavant, qu'il serait moins strict dans ses +inspections journalières, plus indulgent et plus gai, et qu'ils +recevraient de riches cadeaux aux fêtes de Noël. + +Les enfants et les gouvernantes se réjouirent, parce que personne mieux +que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait +«l'écossaise», et sur cet unique morceau de son répertoire ils dansaient +toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu'ils ne +seraient pas oubliés à la fin de l'année. + +Le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, intelligent et vif, +quoique d'une constitution maladive et délicate, avait toujours ses +grands et beaux yeux, sa chevelure bouclée d'un blond doré, et, comme +les autres, ne se possédait pas de joie, car l'oncle Pierre, comme il +l'appelait, était l'objet de son adoration enthousiaste. La comtesse +Marie, qui veillait à son éducation, n'avait pas réussi à lui inspirer +le même attachement pour son mari: il semblait même que l'enfant +laissait percer à son égard une indifférence légèrement dédaigneuse. Ni +l'uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow, +n'excitaient son envie. Pierre était son Dieu, et il ne souhaitait rien +de plus que d'être aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le +voyait, sa figure s'illuminait, et s'il lui adressait la parole, son +coeur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu'il +lui entendait dire, se le redisait ensuite à lui-même ou le discutait +avec Dessalles. + +Le passé de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivité, le +poétique roman qu'il avait bâti là-dessus sur des mots saisis au vol, +son amour pour Natacha, qu'il aimait avec une exaltation enfantine, et, +par-dessus tout, l'amitié de Pierre pour son père, en faisaient à ses +yeux un héros et un être sacré. La tendresse émue avec laquelle Pierre +et Natacha parlaient du défunt, avait fait deviner à l'enfant, chez qui +l'amour commençait à s'éveiller vaguement, que son père avait aimé +Natacha, et, qu'il l'avait léguée en mourant à son ami, et il avait un +véritable culte pour ce père dont il ne pouvait parvenir à se rappeler +les traits, mais auquel il rêvait constamment avec des larmes de +tendresse. + +Le soir, lorsque l'heure fut venue pour les enfants d'embrasser leurs +parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux, +le petit Nicolas murmura à l'oreille de Dessalles qu'il avait grande +envie de demander à sa tante la permission de rester. + +«Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous?--lui dit-il. +La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage ému, où la supplication +était empreinte: + +--Lorsque vous êtes là, il ne peut pas se détacher de vous.» + +Pierre auquel elle s'adressait, sourit. + +«Je vous le ramènerai tout à l'heure, monsieur Dessalles, laissez-le +moi, je l'ai à peine entrevu.... Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main +au gouverneur.... Il commence à ressembler à son père, n'est-ce pas, +Marie? + +--Mon père!» s'écria le jeune garçon en rougissant jusqu'au blanc des +yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste. + +Celui-ci baissa la tête en guise de réponse, et renoua la conversation +interrompue par la sortie des enfants. + +La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant à Natacha, les yeux fixés +sur son mari, elle écoutait attentivement les questions que Rostow et +Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant à fumer +leurs pipes et à savourer le thé que leur versait Sonia, +mélancoliquement assise auprès du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans +un coin, le visage tourné du côté de Pierre, tressaillait de temps à +autre, et se parlait à lui-même, sous l'irrésistible pression d'un +sentiment nouveau. + +On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sphères +administratives. Denissow, mécontent du gouvernement à cause de ses +mécomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises +que l'on commettait, selon lui, à Pétersbourg, et exprimait son opinion +en termes vifs et tranchants. + +«Autrefois il fallait être Allemand pour parvenir; aujourd'hui il faut +être de la coterie Tatarinow et Krüdner! + +--Oh! si j'avais pu lâcher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les +aurait guéris de leur folie! Cela a-t-il le sens commun, je vous le +demande, de donner à ce soldat de Schwarz le régiment Séménovsky?» + +Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignité et de son +importance de prendre part à leurs critiques, de paraître s'intéresser +aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, à son tour, sur ces +graves affaires, si bien que la causerie ne s'étendit pas au delà des +on-dit et des commérages du jour sur les gros bonnets de +l'administration. + +Natacha, toujours au courant des pensées de son mari, devinant qu'il ne +parvenait pas, malgré son désir, à donner un autre tour à la +conversation et à aborder le sujet de sa préoccupation intime, celle +précisément qui l'avait forcé à se rendre à Pétersbourg et à y réclamer +le conseil de son nouvel ami, le prince Théodore, lui vint en aide en +lui demandant où en était son affaire. + +«Laquelle? demanda Rostow. + +--Toujours la même, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de +travers, et qu'il est du devoir des honnêtes gens de réagir. + +--Les honnêtes gens! s'écria Rostow en fronçant les sourcils.... Que +peuvent-ils y faire? + +--Ils peuvent... + +--Passons dans mon cabinet,» dit brusquement Rostow. + +Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-soeur la +suivit, pendant qu'ils se dirigeaient vers le cabinet, où le petit +Nicolas se glissa après eux et s'assit auprès du bureau de son oncle, +dans le coin le plus obscur. + +«Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire? dit Denissow sans +lâcher sa pipe. + +--Des chimères, toujours des chimères! murmura Rostow. + +--Voici ce qui en est, voici la situation telle qu'elle est à +Pétersbourg, reprit Pierre avec vivacité et en accompagnant son entrée +en matière de gestes énergiques... l'Empereur ne se mêle plus de rien: +il s'est adonné au mysticisme, il cherche le repos à tout prix, et il ne +saurait se procurer ce repos que par l'activité d'hommes sans foi ni +loi, qui persécutent et qui oppriment à l'envi. Le vol est à l'ordre du +jour dans les tribunaux, le bâton seul mène l'armée, le peuple est +tyrannisé, la civilisation étouffée, la jeunesse honnête persécutée! La +corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre! C'est +inévitable, et chacun le sent!» + +Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont +toujours parlé ceux qui examinent de près les actes de n'importe quel +gouvernement. + +«Je leur ai dit tout cela à Pétersbourg... + +--À qui? + +--Mais vous le savez bien, au prince Théodore et aux autres. Que la +civilisation et la charité rivalisent entre elles, rien de mieux, mais +c'est insuffisant; les circonstances actuelles exigent autre chose!» + +Une vive irritation s'empara de Rostow, et il allait répliquer, lorsque +son regard tomba sur son neveu, dont il avait oublié la présence. + +«Que fais-tu ici? lui demanda-t-il avec colère. + +--Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garçon dans la sienne et +en poursuivant son thème: Oui, je leur ai même dit plus.... Lorsqu'on +s'attend à la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu'on sent +que la catastrophe est imminente, on s'unit, on se groupe, et l'on agit +ensemble pour résister au bouleversement général. Tout ce qui est jeune +et vigoureux est attiré là-bas sous mille prétextes et ne tarde pas à +s'y dépraver: l'un se perd par les femmes, l'autre par les faveurs, le +troisième par la vanité, le quatrième se laisse corrompre par l'argent, +et tous passent dans «l'autre camp». Il ne restera plus bientôt de gens +indépendants comme vous et moi... Élargissez le cercle, leur ai-je +dit.... Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais +aussi l'indépendance et l'activité! + +--Et quel sera donc le but de cette activité? s'écria Rostow, qui, +enfoncé dans un fauteuil, écoutait Pierre avec une mauvaise humeur +croissante.... Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au +gouvernement? + +--Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la société qui +se formerait sur ces bases n'aurait, à la rigueur, nul besoin d'être +secrète. Si le gouvernement consentait à la reconnaître, les +conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais +de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l'acception du mot. Nous +serions là pour empêcher les Pougatchew de nous couper le cou, et les +Araktchéïew de nous exiler aux colonies militaires; nous nous liguerions +dans l'unique intention de veiller au bien général et à la sécurité de +chacun. + +--À merveille, mais, du moment que la société est secrète, elle est +nuisible et ne peut dès lors qu'engendrer le mal. + +--Pourquoi donc? On dirait en vérité que le «Tugendbund» qui a sauvé +l'Europe (on n'osait pas encore, à cette époque, en faire honneur à la +Russie) a fait naître le mal? N'est-il pas au contraire l'alliance de la +vertu, de l'amour, de l'assistance mutuelle, la mise en action, en un +mot, des paroles de Jésus-Christ sur la croix?» + +Natacha, qui était entrée dans le cabinet pendant la discussion, +rayonnait de joie en contemplant le visage ému de son mari, sans écouter +ses paroles qu'elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de +l'âme de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet émergeait de son +col rabattu, et à qui personne ne faisait plus attention, était aussi +heureux qu'elle. Chaque parole de Pierre enflammait son coeur, et, sans +s'en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire à cacheter +rangées sur le bureau de son oncle. + +«Allons donc, mon cher, le «Tugendbund» est bon pour les mangeurs de +saucisses; quant à moi, je ne le comprends pas, s'écria Denissow d'une +voix haute et ferme. Tout va à la diable, c'est vrai! mais le +«Tugendbund» n'est pas de ma compétence! Vous êtes mécontent? Eh bien, +va alors pour une révolte[41], c'est autre chose, et là je suis votre +homme!!!» + +Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, sérieusement fâché, essaya de +prouver qu'il n'y avait aucun danger à prévoir, et que l'imagination de +Pierre était seule coupable. Pierre défendit sa thèse avec chaleur, et +son intelligence, plus développée, et plus fertile en arguments que +celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur; sa mauvaise +humeur s'en accrut d'autant plus qu'il entendait dans le fond de son âme +une voix secrète qui lui disait que, malgré tous les raisonnements +imaginables, son opinion seule était juste et vraie. + +«Voici ce que je te dirai, s'écria-t-il en se levant et en jetant avec +brusquerie sa pipe dans un coin: selon toi, tout va à la diable, et tu +nous prédis une catastrophe; je ne crois ni à l'un ni à l'autre, quoique +je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le +serment est une chose de convention, ma réponse est toute prête.... Tu +es mon meilleur ami, n'est-ce pas? Eh bien, si tu formais une société +secrète, si tu te mettais à agir contre le gouvernement, et +qu'Araktchéïew m'ordonnât de faire marcher contre vous un escadron et de +frapper, je n'hésiterais pas une seconde, je marcherais et je +frapperais.... Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira!» + +Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la première à +le rompre, en se mettant à défendre son mari, et en prenant son frère à +partie: tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit +cependant son but, en rétablissant la discussion sur un ton amical. + +Au moment où l'on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s'approcha +de Pierre. + +«Oncle Pierre, balbutia-t-il, pâle d'émotion et les yeux brillants, +Vous... vous ne.... Si papa eût été vivant, aurait-il partagé votre +opinion?» + +Pierre le regarda, et comprit à quel travail compliqué, pénible et +étrange avait dû se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce +garçon, et, se souvenant de ce qui s'était dit, il regretta de l'avoir +eu pour auditeur. + +«Je le crois,» lui répondit-il à contre-coeur, et il sortit. + +Le petit Nicolas s'approcha tout pensif du bureau et devint pourpre +d'émotion: il venait d'apercevoir les dégâts dont il s'était rendu +coupable. + +«Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l'ai pas fait exprès, s'écria-t-il en +s'adressant à Rostow et en lui indiquant les débris des plumes et des +bâtons de cire à cacheter. + +--C'est bon, c'est bon! dit Rostow en maîtrisant à grand'peine sa +colère. Tu n'aurais pas dû rester là, ce n'était pas ta place!» Et, +jetant vivement les débris sous la table, il suivit Pierre. + +Pendant le souper, il ne fut plus question de politique et de sociétés +secrètes; les souvenirs de l'année 1812, ce sujet favori de Rostow, +firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y +prirent une part si cordiale et si animée que, lorsqu'ils se séparèrent, +ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde. + +«J'aurais voulu, dit Rostow à sa femme, lorsqu'ils se trouvèrent seuls +dans leur chambre, que tu eusses assisté à notre discussion de tantôt +avec Pierre; ils ont organisé quelque chose là-bas à Pétersbourg, et il +tient à toute force à me persuader que le devoir de tout honnête homme +consiste à agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le +devoir.... Ils sont tombés sur moi, Denissow aussi bien que Natacha. +Celle-là est, ma foi, très amusante, elle mène son mari tambour battant, +mais, aussitôt qu'il y a discussion, elle n'a plus ni idées ni +expressions à elle, et c'est toujours Pierre qui parle par sa bouche. +Lorsque je lui ai dit que je plaçais le serment et le devoir au-dessus +de tout, elle a essayé de me prouver que j'avais tort. Que lui aurais-tu +répondu? + +--Tu as complètement raison, à mon avis, et je le lui ai déjà dit. +Pierre soutient que tous souffrent et se dépravent, et que notre devoir +est de porter secours au prochain.... C'est vrai, sans doute, mais il +oublie que nous avons d'autres devoirs qui nous sont imposés par Dieu +lui-même, et qui nous touchent de plus près. Nous pouvons sacrifier nos +personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants. + +--C'est précisément ce que je lui ai dit, s'écria Rostow, persuadé que +cela s'était passé ainsi.... Mais Pierre revenait toujours à l'amour +pour le prochain et au christianisme... et le petit Nicolas l'écoutait +avec transport... + +--Cet enfant me cause de vives inquiétudes, dit la comtesse Marie: il +n'est pas comme les autres, et je crains toujours de l'oublier en ne +m'occupant que des miens; il est seul, lui, et trop seul avec ses +pensées! + +--Tu n'as, je crois, rien à te reprocher à ce sujet; tu es pour lui +comme la plus tendre des mères, et j'en suis heureux, car c'est un +charmant enfant.... Quelle franchise! Jamais un mensonge! Charmant +enfant! répéta Rostow, qui n'avait pas pour le petit Nicolas une +affection des plus vives, mais qui, justement à cause de cela, ne +manquait jamais d'en faire l'éloge toutes les fois que l'occasion s'en +présentait. + +--Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une mère pour lui, et cela +me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui +vaut rien, la société lui serait nécessaire. + +--Eh bien, il en verra bientôt, puisque je dois le mener l'été prochain +à Pétersbourg,» répondit Rostow. + +En attendant, à l'étage inférieur de la maison, le jeune Nicolas dormait +d'un sommeil agité. Une veilleuse, car jamais on n'était parvenu à +l'habituer à l'obscurité, répandait sa faible lueur dans la chambre. +Réveillé tout à coup en sursaut, mouillé d'une sueur froide, il se +dressa sur son lit, et ses yeux démesurément ouverts regardèrent droit +devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait: il se voyait avec +l'oncle Pierre, coiffés tous deux de casques semblables à ceux des +grands hommes de Plutarque; une nombreuse armée les suivait, et cette +armée se composait d'une multitude de fils blancs et ténus, comme ces +toiles d'araignées qui voltigent et se balancent dans les airs en +automne, et que Dessalles appelait les «fils de la Vierge». La Gloire, +dont le corps était également formé de ce tissu aérien, mais un peu plus +serré marchait en avant. L'oncle Pierre et lui, se laissant glisser, +heureux et légers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout +à coup les fils qui les entraînaient se détendent et s'enchevêtrent.... +Ils se sentent horriblement oppressés... et l'oncle Nicolas Rostow +apparaît à leurs yeux, menaçant et terrible.... «C'est vous qui avez +fait cela leur dit-il en leur montrant les débris des plumes et de la +cire à cacheter. Je vous aimais, mais Araktchéïew m'a donné un ordre, et +je tuerai le premier qui s'avancera! Oui, je le ferai!» Le petit Nicolas +se tourne du côté de Pierre, mais Pierre n'y est plus.... C'est son +père, le prince André! Il n'a, il est vrai, aucune forme précise, mais +c'est bien lui, il le sent à la violence de son amour, qui lui enlève +toute sa force.... Son père le caresse et le plaint, mais l'oncle Rostow +avance toujours.... Une folle terreur le saisit et il se réveille glacé +d'épouvante.... «Mon père,» se dit-il, «mon père m'a caressé...! C'est +bien Lui qui est venu, et il m'a approuvé, ainsi que l'oncle Pierre!... +Quoi qu'ils disent, je «le» ferai. Mucius Scévola s'est bien brûlé la +main? Pourquoi ne ferais-je pas de même un jour?... Ils tiennent à ce +que je m'instruise?... Soit. Je m'instruirai, mais un jour viendra où je +cesserai d'apprendre, et c'est alors que je «le» ferai!... Je ne demande +qu'une chose au bon Dieu, c'est qu'il y ait en moi ce qu'il y avait dans +les grands hommes de Plutarque! Je ferai mieux encore; on le saura, on +m'aimera, on parlera avec éloges de moi, et...» Des sanglots lui +serrèrent la poitrine, et il fondit en larmes. + +«Êtes-vous souffrant? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient +subitement réveillé. + +--Non, répondit vivement l'enfant en reposant sa tête sur l'oreiller.... +Comme il est bon, lui aussi, et comme je l'aime! murmura-t-il... et +l'oncle Pierre, quelle perfection!... Et mon père! Oui, je le ferai!... +Lui-même m'aurait approuvé!...» + + +FIN + +NOTES: + +[1] Borodino. +[2] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[3] Mot à mot: «Notre Monsieur». _(Note du traducteur.)_ +[4] Une verste vaut 1 kilomètre 066. _(Note du traducteur.)_ +[5] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[6] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[7] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[8] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[9] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[10] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[11] Je suis par naissance Tartare, Je voulus devenir Romain: Les +Français m'appellent barbare, Et les Russes, George Dandin. +[12] En français dans le texte. (_Note du Trad_.) +[13] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[14] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[15] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[16] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[17] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[18] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[19] Nom donné en Russie au quartier des boutiques. _(Note du +traducteur.)_ +[20] En français dans le texte. M. Thiers applique ce terme de +«misérables» aux forçats. Voir, pour le complément de sa phrase, t. XIV +page 373. _(Note du traducteur.)_ +[21] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[22] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[23] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[24] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[25] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[26] Espèce de pain. _(Note du traducteur.)_ +[27] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[28] Danse populaire. _(Note du traducteur.)_ +[29] Voir, pour compléter la phrase de M. Thiers, t. XIV, p. 392. _(Note +du traducteur.)_ +[30] Voir la note de M. Thiers, t. XIV, p. 415. _(Note du traducteur.)_ +[31] Mot à mot: «L'accord est cousin germain de l'affaire.» _(Note du +traducteur.)_ +[32] Bonnet fourré en peau de mouton. +[33] Capitaine de cosaques. _(Note du traducteur.)_ +[34] Tireur. +[35] Cent coups de bâton. +[36] Vêtement tatare. +[37] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[38] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_ +[39] Malgré le talent hors ligne déployé par l'auteur dans l'exposé +philosophique de la première partie de cet épilogue, nous avons cru +pouvoir l'omettre dans notre traduction, sans inconvénient pour la +marche et la clarté du récit (_Note du traducteur._) +[40] Domestiques serfs attachés à la maison d'un seigneur. _(Note du +traducteur.)_ +[41] En employant le mot russe: «bount» (révolte) en opposition au +«Tugendbund» allemand, Denissow fait un jeu de mots complètement +intraduisible. _(Note du traducteur.)_ + + + + + + +End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome III, by Léon Tolstoï + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME III *** + +***** This file should be named 17951-8.txt or 17951-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/5/17951/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17951-8.zip b/17951-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e8e0806 --- /dev/null +++ b/17951-8.zip diff --git a/17951-h.zip b/17951-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e1c9fa8 --- /dev/null +++ b/17951-h.zip diff --git a/17951-h/17951-h.htm b/17951-h/17951-h.htm new file mode 100644 index 0000000..18f8eff --- /dev/null +++ b/17951-h/17951-h.htm @@ -0,0 +1,17891 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of La Guerre et la paix Tome III, par Comte Léon Tolstoï. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent{ text-indent: 0%; + } + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + center {text-align: center; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome III, by Léon Tolstoï + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La guerre et la paix, Tome III + +Author: Léon Tolstoï + +Release Date: March 8, 2006 [EBook #17951] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME III *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Comte Léon Tolstoï</h1> +<h1>LA GUERRE ET LA PAIX</h1> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>TOME III</h2> +<h3>(1863-1869)</h3> +<h3>Traduction par UNE RUSSE</h3> +<p><a name="chapitres" id="chapitres"></a></p> +<hr style="width: 65%;" /> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>CHAPITRE PREMIER</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>TROISIÈME PARTIE</h2> + +<h3>BORODINO—LES FRANÇAIS À MOSCOU ÉPILOGUE</h3> + +<h3>1812—1820</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE PREMIER</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Le 5 septembre eut lieu le combat de Schevardino; le 6, pas un coup de +fusil ne fut tiré de part ni d'autre, et le 7 vit la sanglante bataille +de Borodino! Pourquoi et comment ces batailles furent-elles livrées? On +se le demande avec stupeur, car elles ne pouvaient offrir d'avantages +sérieux ni aux Russes ni aux Français. Pour les premiers, c'était +évidemment un pas en avant vers la perte de Moscou, catastrophe qu'ils +redoutaient par-dessus tout, et, pour les seconds, un pas en avant vers +la perte de leur armée, ce qui devait sans nul doute leur causer la même +appréhension. Cependant, quoiqu'il fût facile de prévoir ces +conséquences, Napoléon offrit la bataille et Koutouzow l'accepta. Si des +raisons véritablement sérieuses eussent dirigé les combinaisons +stratégiques des deux commandants en chef, ni l'un ni l'autre n'aurait +dû dans ce cas s'y décider, car évidemment Napoléon, en courant le +risque de perdre le quart de ses soldats à deux mille verstes de la +frontière, marchait à sa ruine, et Koutouzow, en s'exposant à la même +chance, perdait fatalement Moscou.</p> + +<p>Jusqu'à la bataille de Borodino, nos forces se trouvaient, relativement +aux forces ennemies, dans la proportion de 5 à 6, et après la bataille, +de 1 à 2, soit: de 100 à 120 000 avant, et de 50 à 100 000 après; et +cependant l'expérimenté et intelligent Koutouzow accepta le combat, qui +coûta à Napoléon, reconnu pour un génie militaire, le quart de son +armée! À ceux qui voudraient démontrer qu'en prenant Moscou, comme il +avait pris Vienne, il croyait terminer la campagne, on pourrait opposer +bien des preuves du contraire. Les historiens contemporains eux-mêmes +racontent qu'il cherchait depuis Smolensk l'occasion de s'arrêter, car +si d'un côté il se rendait parfaitement compte du danger de l'extension +de sa ligne d'opération, de l'autre il prévoyait que l'occupation de +Moscou ne serait pas pour lui une issue favorable. Il en pouvait juger +par l'état où on lui abandonnait les villes, et par l'absence de toute +réponse à ses tentatives réitérées de renouer les négociations de paix. +Ainsi donc, tous deux, l'un en offrant la bataille, l'autre en +l'acceptant, agirent d'une façon absurde et sans dessein arrêté. Mais +les historiens, en raisonnant après coup sur le fait accompli, en +tirèrent des conclusions spécieuses en faveur du génie et de la +prévoyance des deux capitaines, qui, de tous les instruments employés +par Dieu dans les événements de ce monde, en furent certainement les +moteurs les plus aveugles.</p> + +<p>Quant à savoir comment furent livrées les batailles de Schevardino et de +Borodino, l'explication des mêmes historiens est complètement fausse, +bien qu'ils affectent d'y mettre la plus grande précision. Voici en +effet comment, d'après eux, cette double bataille aurait eu lieu: +«L'armée russe, en se repliant après le combat de Smolensk, aurait +cherché la meilleure position possible pour livrer une grande bataille, +et elle aurait trouvé cette position sur le terrain de Borodino; les +Russes l'auraient fortifiée sur la gauche de la grand'route de Moscou à +Smolensk, à angle droit entre Borodino et Outitza, et, pour surveiller +les mouvements de l'ennemi, ils auraient élevé en avant un retranchement +sur le mamelon de Schevardino. Le 5, Napoléon aurait attaqué, et se +serait emparé de cette position; le 7, il serait tombé sur l'armée +russe, qui occupait la plaine de Borodino.» C'est ainsi que parle +l'histoire, et pourtant, si l'on étudie l'affaire avec soin, on peut, si +l'on veut, se convaincre de l'inexactitude de ce récit. Il n'est pas +vrai de dire que les Russes aient cherché une meilleure position: tout +au contraire, dans leur retraite, ils en ont laissé de côté plusieurs +qui étaient supérieures à celle de Borodino; mais Koutouzow refusait +d'en accepter une qu'il n'eût pas choisie lui-même; mais le patriotique +désir d'une bataille décisive ne s'était pas encore exprimé avec assez +d'énergie; mais Miloradovitch n'avait pas encore opéré sa jonction. Il y +a bien d'autres raisons encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Le +fait est que les autres positions étaient préférables, et que celle de +Borodino n'était pas plus forte que toute autre, prise au hasard, sur la +carte de l'empire de Russie. Non seulement les Russes n'avaient pas +fortifié la gauche de Borodino, c'est-à-dire l'endroit où la bataille a +été précisément livrée, mais, le matin même du 6, personne ne songeait +encore à la possibilité d'un engagement sur ce point. Comme preuves à +l'appui, nous dirons ceci:</p> + +<p>1° La fortification en question n'y existait pas le 6; commencée +seulement à cette date, elle était encore inachevée le lendemain.</p> + +<p>2° L'emplacement même de la redoute de Schevardino, en avant de la +position où fut livrée la bataille, n'avait aucun sens. Pourquoi en +effet l'avait-on fortifié plutôt que les autres points? et pourquoi +avait-on, dans la nuit du 5, compromis les forces disponibles et perdu 6 +000 hommes, lorsqu'une patrouille de cosaques eût été suffisante pour +surveiller les mouvements de l'ennemi?</p> + +<p>3° Ne savons-nous pas enfin que le 6, la veille de la bataille, Barclay +de Tolly et Bagration considéraient la redoute de Schevardino, non pas +comme un ouvrage avancé, mais comme le flanc gauche de la position, et +Koutouzow lui-même, dans son premier rapport, rédigé sous l'impression +de la bataille, ne donne-t-il pas également à cette redoute la même +position! N'est-ce donc pas là une preuve qu'elle n'avait été ni étudiée +ni choisie à l'avance? Plus tard, lorsque arrivèrent les rapports +détaillés de l'affaire, pour justifier les fautes du général en chef, +qui devait à tout prix rester infaillible, on émit l'inconcevable +assertion que la redoute de Schevardino servait d'avant-poste, tandis +qu'elle n'était, par le fait, qu'un point extrême du flanc gauche, et +l'on ne manqua pas d'insister sur ce que la bataille avait été acceptée +par nous dans une position fortifiée et préalablement déterminée, tandis +qu'au contraire la bataille avait eu lieu à l'improviste, dans un +endroit découvert et presque dépourvu de fortifications.</p> + +<p>En réalité, voici comment l'affaire s'était passée: l'armée russe +s'appuyait sur la rivière Kolotcha, qui coupait la grand'route à angle +aigu, de façon à avoir son flanc gauche à Schevardino, le flanc droit au +village de Novoïé, et le centre à Borodino, au confluent des deux +rivières Kolotcha et Voïna. Quiconque étudierait le terrain de Borodino, +en oubliant dans quelles conditions s'y est livrée la bataille, verrait +clairement que cette position sur la rivière Kolotcha ne pouvait avoir +d'autre but que d'arrêter l'ennemi qui s'avançait sur Moscou par la +grand'route de Smolensk. D'après les historiens, Napoléon, en se +dirigeant le 5 vers Valouïew, ne vit pas la position occupée par les +Russes entre Outitza et Borodino, ni leur avant-poste. C'est en +poursuivant leur arrière-garde qu'il se heurta, à l'improviste, contre +le flanc gauche, où se trouvait la redoute de Schevardino, et fit +traverser à ses troupes la rivière Kolotcha, à la grande surprise des +Russes. Aussi, avant même que l'engagement fût commencé, ils furent +forcés de faire quitter à l'aile gauche le point qu'elle devait +défendre, et de se replier sur une position qui n'avait été ni prévue ni +fortifiée. Napoléon, en passant sur la rive gauche de la Kolotcha, à +gauche du grand chemin, avait transporté la bataille de droite à gauche +du côté des Russes dans la plaine entre Outitza, Séménovski et Borodino, +et c'est dans cette plaine que fut livrée la bataille du 7. Voici du +reste un plan sommaire de la bataille, telle qu'on l'a décrite, et telle +qu'elle a été réellement livrée.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/plan.jpg" + alt="Plan" title="Plan" /> +</div> + +<p>Si Napoléon n'avait pas traversé la Kolotcha le 24 au soir, et s'il +avait commencé l'attaque immédiatement, au lieu de donner l'ordre +d'emporter la redoute, personne n'aurait pu dire que cette redoute +n'était pas le flanc gauche de cette position, et tout se serait passé +comme on s'y attendait. Dans ce cas, nous aurions évidemment opposé une +résistance encore plus opiniâtre pour la défense de notre flanc gauche; +le centre et l'aile droite de Napoléon auraient été attaqués, et c'est +le 24 qu'aurait eu lieu la grande bataille, à l'endroit même qui avait +été fortifié et choisi. Mais, l'attaque de notre flanc gauche ayant eu +lieu le soir, comme conséquence de la retraite de notre arrière-garde, +et les généraux russes ne pouvant et ne voulant pas s'engager à une +heure aussi avancée, la première et la principale partie de la bataille +de Borodino se trouva par cela même perdue le 5, et eut pour résultat +inévitable la défaite du 7. Les armées russes n'avaient donc pu se +couvrir le 7 que de faibles retranchements non terminés. Leurs généraux +aggravèrent encore leur situation en ne tenant pas assez compte de la +perte du flanc gauche, qui entraînait nécessairement un changement dans +le champ de bataille, et en laissant leurs lignes continuer à s'étendre +entre le village de Novoïé et Outitza, ce qui les obligea à ne faire +avancer leurs troupes de droite à gauche que lorsque la bataille était +déjà engagée! De cette façon, les forces françaises furent dirigées tout +le temps contre l'aile gauche des Russes, deux fois plus faible +qu'elles. Quant à l'attaque de Poniatowsky sur le flanc droit des +Français sur Outitza et Ouvarova, ce ne fut là qu'un incident +complètement en dehors de la marche générale des opérations. La bataille +de Borodino eut donc lieu tout autrement qu'on ne l'a décrite, afin de +cacher les fautes de nos généraux, et cette description imaginaire n'a +fait qu'amoindrir la gloire de l'armée et de la nation russes. Cette +bataille ne fut livrée ni sur un terrain choisi à l'avance et +convenablement fortifié, ni avec un léger désavantage de forces du côté +des Russes, mais elle fut acceptée par eux dans une plaine ouverte, à la +suite de la perte de la redoute, et contre des forces françaises doubles +des leurs, et cela dans des conditions où il était non seulement +impossible de se battre dix heures de suite pour en arriver à un +résultat incertain, mais où il était même à prévoir que l'armée ne +pourrait tenir trois heures sans subir une déroute complète.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Pierre quitta Mojaïsk le matin du 6. Arrivé au bas de la rue abrupte qui +mène aux faubourgs de la ville, il laissa sa voiture en face de +l'église, située à droite sur la hauteur, et dans laquelle on officiait +en ce moment. Un régiment de cavalerie, précédé de ses chanteurs, le +suivait de près; en sens opposé montait une longue file de charrettes +emmenant les blessés de la veille; les paysans qui les conduisaient +s'emportant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets, +couraient d'un côté à l'autre de la route; les télègues, qui contenaient +chacune trois ou quatre blessés, étaient violemment secouées sur les +pierres jetées çà et là qui représentaient le pavé. Les blessés, les +membres entourés de chiffons, pâles, les lèvres serrées, les sourcils +froncés, se cramponnaient aux barreaux en se heurtant les uns contre les +autres; presque tous fixèrent leurs regards, avec une curiosité naïve, +sur le grand chapeau blanc et l'habit vert de Pierre.</p> + +<p>Son cocher commandait avec colère aux paysans de ne tenir qu'un côté du +chemin; le régiment, qui descendait en s'étendant sur toute sa largeur, +accula la voiture jusqu'au bord du versant; Pierre lui-même fut obligé +de se ranger et de s'arrêter. La montagne formait à cet endroit, +au-dessus d'un coude de la route, un avancement à l'abri du soleil. Il y +faisait froid et humide, bien que ce fût une belle et claire matinée du +mois d'août. Une des charrettes qui contenaient les blessés s'arrêta à +deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures de tille, accourut +essoufflé, ramassa une pierre qu'il glissa sous les roues de derrière et +arrangea le harnais de son cheval; un vieux soldat, le bras en écharpe, +qui suivait à pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant +vers Pierre:</p> + +<p>«Dis donc, pays, va-t-on nous laisser tous crever ici, ou nous +traînera-t-on jusqu'à Moscou?»</p> + +<p>Pierre, absorbé dans ses réflexions, n'entendit pas la question; ses +regards se portaient tantôt sur le régiment de cavalerie arrêté par le +convoi, tantôt sur la charrette qui stationnait à côté de lui; il y +avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un était blessé au +visage: sa tête, enveloppée de linges, laissait voir une joue dont le +volume atteignait la grosseur d'une tête d'enfant; les yeux tournés vers +l'église, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit +blond et pâle, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure +amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du +troisième, à demi couché, était invisible. Des chanteurs du régiment de +cavalerie frôlèrent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs +joyeuses chansons, auxquelles répondait le bruyant carillon des cloches. +Les chauds rayons du soleil, en éclairant le plateau de la montagne, +égayaient le paysage, mais à côté de la télègue des blessés et du cheval +essoufflé, à côté de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le +renfoncement! Le soldat à la joue enflée regardait de travers les +chanteurs.</p> + +<p>«Oh! oh! les élégants! murmura-t-il d'un ton de reproche.—J'ai vu autre +chose que des soldats aujourd'hui... j'ai vu des paysans qu'on poussait +en avant, dit celui qui était appuyé à la charrette, en s'adressant à +Pierre avec un triste sourire:... On n'y regarde plus de si près à +présent... c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il +faut en finir!»</p> + +<p>Malgré le peu de clarté de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y +répondit par un signe affirmatif.</p> + +<p>La route se déblaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en +voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux côtés, en cherchant +à qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des +militaires de toute arme regardaient avec étonnement son chapeau blanc +et son habit vert. Après avoir fait quatre verstes, il aperçut enfin un +visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'était un des +médecins en chef de l'armée, accompagné d'un aide; sa britchka venait à +la rencontre de Pierre; il le reconnut aussitôt, et fit un signe au +cosaque assis sur le siège à côté du cocher, pour lui dire de s'arrêter.</p> + +<p>«Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence?</p> + +<p>—Mais le désir de voir, voilà tout!</p> + +<p>—Oui, oui!... Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre +curiosité!»</p> + +<p>Pierre descendit pour causer plus à l'aise avec le docteur, et lui +parler de son intention de prendre part à la bataille; le docteur lui +conseilla de s'adresser directement à Son Altesse le commandant en chef.</p> + +<p>«Autrement vous resterez ignoré et perdu, Dieu sait dans quel coin.... +Son Altesse vous connaît et vous recevra affectueusement. Suivez mon +conseil, vous vous en trouverez bien.»</p> + +<p>Le docteur avait l'air fatigué et pressé.</p> + +<p>«Vous croyez? demanda Pierre; indiquez-moi donc notre position.</p> + +<p>—Notre position? Oh! ce n'est pas ma partie; quand vous aurez dépassé +Tatarinovo, vous verrez: on y remue des masses de terre; montez sur la +colline, et d'un seul coup d'œil vous embrasserez toute la plaine.</p> + +<p>—Vraiment! mais alors si vous...»</p> + +<p>Le docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka.</p> + +<p>«Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure, mais, +continua-t-il en faisant un geste énergique, je ne sais plus où donner +de la tête: je cours chez le chef de corps, car savez-vous où nous en +sommes? Demain on livre bataille; or sur cent mille hommes on doit +compter vingt mille blessés, n'est-ce pas? Eh bien, nous n'avons ni +brancards, ni hamacs, ni officiers de santé, ni médecins, même pour six +mille; nous avons bien dix mille télègues, mais vous comprenez qu'il +nous faut autre chose, et l'on nous répond: «faites comme vous +pourrez!...»</p> + +<p>En ce moment, Pierre pensa que sur ces cent mille hommes bien portants, +jeunes et vieux, dont quelques-uns examinaient curieusement son chapeau, +vingt mille étaient fatalement destinés aux souffrances et à la mort, et +son esprit en fut douloureusement frappé: «Ils mourront peut-être +demain, comment alors peuvent-ils penser à autre chose?» se disait-il, +et, par une association d'idées involontaire mais naturelle, son +imagination lui retraça vivement la descente de Mojaïsk, les télègues +avec les blessés, le bruit des cloches, les rayons brillants du soleil +et les chansons des soldats!</p> + +<p>«Et ce régiment de cavalerie qui rencontre des blessés en allant au feu? +Il les salue en passant, et pas un de ses hommes ne fait un retour sur +lui-même et ne pense à ce qui l'attend demain?... C'est étrange!» se dit +Pierre en continuant sa route vers Tatarinovo. À gauche s'élevait une +maison seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles, et +stationnaient une foule de voitures, de fourgons et de domestiques +militaires. C'était la demeure du commandant en chef; absent en ce +moment, il n'y avait laissé personne, et assistait au <i>Te Deum</i> avec +tout son état-major. Pierre continua sur Gorky; arrivé sur la hauteur et +traversant la rue étroite du village, il aperçut, pour la première fois, +des miliciens en chemise blanche avec le bonnet décoré de la croix, qui, +ruisselants de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment, +sur un large monticule situé à droite de la route et couvert de hautes +herbes. Les uns creusaient la terre, les autres la brouettaient sur des +planches posées à terre, et quelques-uns restaient les bras croisés. +Deux officiers les dirigeaient du haut de la colline. Ces paysans, qui +s'amusaient évidemment de la nouveauté de leurs occupations militaires, +rappelèrent à Pierre ces paroles du soldat: «Que c'était avec le peuple +entier qu'on voulait repousser l'ennemi!» Ces travailleurs barbus, +chaussés de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs +cous bronzés, leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine, laissant +voir leurs clavicules hâlées, firent sur Pierre une impression plus +forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jusque-là; et lui firent +comprendre la solennité et l'importance de ce qui se passait en ce +moment.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Pierre gravit la colline dont le docteur lui avait parlé. Il était onze +heures du matin; le soleil éclairait presque d'aplomb, à travers l'air +pur et serein, l'immense panorama du terrain accidenté qui se déroulait +en amphithéâtre sous ses yeux. Sur sa gauche montait en serpentant la +grand'route de Smolensk, qui traversait un village avec son église +blanche, couché à cinq cents pas en avant au pied du mamelon: c'était +Borodino! Un peu plus loin, la route franchissait un pont, et continuait +à s'élever jusqu'au village de Valouïew, à cinq ou six verstes de +distance; au delà de ce village, occupé en ce moment par Napoléon, elle +disparaissait dans un bois épais qui se dessinait à l'horizon: au milieu +de ce massif de bouleaux et de sapins brillaient au soleil une croix +dorée et le clocher du couvent de Kolotski. Dans ce lointain bleuâtre, à +gauche et à droite de la forêt et du chemin, on distinguait la fumée des +feux de bivouacs et les masses confuses de nos troupes et des troupes +ennemies. À droite, le long des rivières Kolotcha et Moskva, le pays +accidenté offrait à l'œil une succession de collines et de replis de +terrain, au fond desquels on apercevait au loin les villages de +Besoukhow et de Zakharino, à gauche d'immenses champs de blé, et les +restes fumants du village de Séménovski.</p> + +<p>Tout ce que Pierre voyait sur sa gauche aussi bien que sur sa droite +était tellement vague, que rien des deux côtés ne répondait à son +attente: point de champ de bataille comme il se l'imaginait, mais de +vrais champs, des clairières, des troupes, des bois, la fumée des +bivouacs, des villages, des collines, des ruisseaux, de sorte que malgré +tous ses efforts il ne pouvait parvenir à découvrir, dans ces sites +riants, où était exactement notre position, ni même à discerner nos +troupes de celles de l'ennemi: «. Il faut que je m'en informe,» se +dit-il, et, se tournant vers un officier qui regardait avec curiosité sa +colossale personne, aux allures si peu militaires:</p> + +<p>«Auriez-vous l'obligeance, lui demanda Pierre, de me dire quel est ce +village qui est là devant nous?</p> + +<p>—C'est Bourdino, n'est-ce pas? demanda l'officier en s'adressant à son +tour à un camarade.</p> + +<p>—Borodino,» répondit l'autre en le reprenant.</p> + +<p>L'officier, enchanté de trouver l'occasion de causer, se rapprocha de +Pierre.</p> + +<p>«Et où sont les nôtres?</p> + +<p>—Mais là plus loin, et les Français aussi; les voyez-vous là-bas?</p> + +<p>—Où, où donc? demanda Pierre.</p> + +<p>—Mais on les voit à l'œil nu..., et l'officier lui indiqua de la main +la fumée qui s'élevait à gauche de la rivière, pendant que son visage +prenait cette expression sérieuse que Pierre avait déjà remarquée chez +plusieurs autres.</p> + +<p>—Ah! ce sont les Français?... mais là-bas? ajouta-t-il en indiquant la +gauche de la colline.</p> + +<p>—Eh bien, ce sont les nôtres.</p> + +<p>—Les nôtres? mais alors là-bas?...»</p> + +<p>Et Pierre désignait de la main une hauteur plus éloignée, sur laquelle +se dessinait un grand arbre, à côté d'un village enfoncé dans un repli +de terrain, où s'agitaient des taches noires et d'épais nuages de +fumée.</p> + +<p>«C'est encore «lui!» répondit l'officier (c'était précisément la redoute +de Schevardino). Nous y étions hier, mais «il» y est aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais alors où donc est notre position?</p> + +<p>—Notre position? dit l'officier avec un sourire de complaisance. Je +puis vous l'indiquer clairement, car c'est moi qui ai construit tous les +retranchements... suivez-moi bien: notre centre est à Borodino, ici +même,—il indiqua le village avec l'église blanche;—là, le passage de +la Kolotcha.... Voyez-vous un pont dans cette petite prairie avec ses +meules de foin éparpillées?... Eh bien, c'est notre centre. Notre flanc +droit? le voici,—continua-t-il en indiquant par un geste le vallon à +droite;—là est la Moskva, et c'est là que nous avons élevé trois fortes +redoutes. Quant à notre flanc gauche... ici l'officier s'embarrassa... +c'est assez malaisé de vous l'expliquer: notre flanc gauche était hier à +Schevardino, où vous apercevez ce grand chêne; et maintenant nous avons +reporté notre aile gauche là-bas, près de ce village brûlé et +ici,—ajouta-t-il en montrant la colline de Raïevsky.—Seulement; Dieu +sait si on livrera bataille sur ce point. Quant à «lui», il a, il est +vrai, amené ses troupes jusqu'ici, mais c'est une ruse: il tournera +sûrement la Moskva sur la droite.... Quoi qu'il arrive, il en manquera +beaucoup demain à l'appel!»</p> + +<p>Un vieux sergent qui venait de s'approcher attendait en silence la fin +de la péroraison de son chef, et, mécontent de ces dernières paroles, il +l'interrompit vivement:</p> + +<p>«Il faut aller chercher des gabions,» dit-il gravement.</p> + +<p>L'officier eut l'air confus, ayant compris sans doute que si l'on +pouvait penser à ceux qui ne seraient plus là le lendemain, on ne devait +pas du moins en parler:</p> + +<p>«Eh bien! alors envoie la troisième compagnie, répondit-il vivement... À +propos, qui êtes-vous, vous? Êtes-vous un docteur?</p> + +<p>—Moi, non, je suis venu par curiosité...»</p> + +<p>Et Pierre descendit la colline, et repassa devant les miliciens.</p> + +<p>«La voilà! on l'apporte, on l'apporte!... la voilà, ils viennent!» +s'écrièrent plusieurs voix.</p> + +<p>Officiers, soldats et miliciens s'élancèrent sur la grand'route. Une +procession sortait de Borodino et s'avançait sur la hauteur.</p> + +<p>«C'est notre sainte mère qui vient, notre protectrice, notre sainte mère +Iverskaïa!</p> + +<p>—Non pas, c'est notre sainte mère de Smolensk,» reprit un autre.</p> + +<p>Les miliciens, les habitants du village, les terrassiers de la batterie, +jetant là leurs bêches, coururent à la rencontre de la procession. En +avant du cortège, sur la route poudreuse, l'infanterie marchait tête nue +et tenant ses fusils la crosse en l'air: derrière elle on entendait les +chants religieux. Puis venaient le clergé dans ses habits sacerdotaux, +représenté par un vieux prêtre, les diacres, des sacristains et des +chantres. Soldats et officiers portaient une grande image, à visage +noirci, enchâssée dans l'argent: c'était la sainte image qu'on avait +emportée de Smolensk, et qui, depuis lors, suivait l'armée. À gauche, à +droite, en avant, en arrière, marchait, courait, et s'inclinait jusqu'à +terre la foule des militaires. La procession atteignit enfin le plateau +de la colline. Les porteurs de l'image se relayèrent: les sacristains +agitèrent leurs encensoirs, et le <i>Te Deum</i> commença. Les rayons du +soleil dardaient d'aplomb, une fraîche et légère brise se jouait dans +les cheveux de toutes ces têtes découvertes et dans les rubans qui +ornaient l'image, et les chants s'élevaient vers le ciel avec un sourd +murmure. Dans un espace laissé libre derrière le prêtre et les diacres, +se tenaient en avant des autres les officiers supérieurs. Un général +chauve, la croix de Saint-Georges au cou, immobile et raide, touchait +presque le prêtre: c'était évidemment un Allemand, car il ne faisait pas +le signe de la croix, et semblait attendre patiemment la fin des +prières, qu'il trouvait indispensables pour ranimer l'élan patriotique +du peuple; un autre général, à la tournure martiale, se signait sans +relâche en regardant autour de lui. Pierre avait aperçu quelques figures +de connaissance, mais il n'y prenait pas garde: toute son attention +était attirée par l'expression recueillie répandue sur les traits des +soldats et des miliciens, qui contemplaient l'image avec une fiévreuse +exaltation. Lorsque les chantres, fatigués, entonnèrent paresseusement, +car c'était au moins le vingtième <i>Te Deum</i> qu'ils chantaient, +l'invocation à la Vierge, et que le prêtre et le diacre reprirent en +chœur: «Très sainte Vierge, muraille invisible et médiatrice divine, +délivre du malheur Tes esclaves qui accoururent vers Toi,» toutes les +figures reflétèrent le sentiment profond que Pierre avait déjà remarqué +à la descente de Mojaïsk et chez la plupart de ceux qu'il avait +rencontrés. Les fronts s'inclinaient plus souvent, les cheveux se +rejetaient en arrière, les soupirs et les coups dans la poitrine se +multipliaient. Tout à coup la foule eut un mouvement de recul et retomba +sur Pierre. Un personnage, très important sans doute, à en juger par +l'empressement avec lequel on s'écartait pour le laisser passer, +s'approcha de l'image: c'était Koutouzow, qui revenait vers Tatarinovo, +après être allé examiner le terrain. Pierre le reconnut aussitôt. Vêtu +d'une longue capote, le dos voûté, son œil blanc sans regard ressortant +sur sa figure aux joues pleines, il entra, en se balançant, dans le +cercle, s'arrêta derrière le prêtre, fit machinalement un signe de +croix, abaissa la main jusqu'à terre, soupira profondément et inclina sa +tête grise. Il était suivi de Bennigsen et de son état-major. Malgré la +présence du commandant en chef, qui avait détourné l'attention des +généraux, les soldats et les miliciens continuèrent à prier sans se +laisser distraire. Les prières achevées, Koutouzow s'avança, +s'agenouilla lourdement, toucha la terre du front, et fit ensuite, à +cause de son poids et de sa faiblesse, d'inutiles efforts pour se +relever; ces efforts imprimèrent à sa tête des mouvements saccadés. +Quand il eut enfin réussi, il avança les lèvres comme font les enfants, +et baisa l'image. Les généraux l'imitèrent, puis les officiers, et, +après eux, les soldats et les miliciens, se poussant et se bousculant +les uns les autres.</p> + + +<h3>IV</h3> + + + +<p>Soulevé par la foule, Pierre regardait vaguement autour de lui.</p> + +<p>«Comte Pierre Kirilovitch, comment êtes-vous là?» demanda une voix.</p> + +<p>Pierre se retourna. C'était Boris Droubetzkoï, qui s'approchait de lui +en souriant, et en époussetant la poussière qu'il avait attrapée aux +genoux en faisant ses génuflexions. Sa tenue, celle du militaire en +campagne, était néanmoins élégante; il portait comme Koutouzow une +longue capote, et comme lui un fouet en bandoulière. Pendant ce temps, +le général en chef, qui avait atteint le village, s'était assis, dans +l'ombre projetée par une isba, sur un banc apporté en toute hâte par un +cosaque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis. Une suite +nombreuse et brillante l'entoura; la procession poursuivit son chemin, +accompagnée par la foule, tandis que Pierre, causant avec Boris, +s'arrêtait à une trentaine de pas de Koutouzow.</p> + +<p>«Croyez-moi, dit Boris à Pierre, qui lui exprimait son désir de prendre +part à la bataille, je vous ferai les honneurs du camp, et le mieux, à +mon avis, serait de rester auprès du général Bennigsen, dont je suis +officier d'ordonnance et que je préviendrai. Si vous voulez avoir une +idée de la position, venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et, +quand nous en reviendrons, faites-moi le plaisir d'accepter mon +hospitalité pour la nuit: nous pourrons même organiser une petite +partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Serguéïévitch? il campe +là,—ajouta-t-il en indiquant la troisième maison de Gorky.</p> + +<p>—Mais j'aurais désiré voir le flanc droit; On le dit très fort, et +ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la position?</p> + +<p>—Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche qui est le plus +important.</p> + +<p>—Pourriez-vous me dire où se trouve le régiment du prince Bolkonsky?</p> + +<p>—Nous passerons devant, je vous conduirai au prince.</p> + +<p>—Qu'alliez-vous dire du flanc gauche? demanda Pierre.</p> + +<p>—Entre nous soit dit, répondit Boris en baissant la voix d'un air de +confidence, le flanc gauche est dans une détestable position; le comte +Bennigsen avait un tout autre plan: il tenait à fortifier ce mamelon +là-bas, mais Son Altesse ne l'a pas voulu, car...»</p> + +<p>Boris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de Koutouzow, +Kaïssarow, qui se dirigeait de leur côté.</p> + +<p>«Païssi Serguéïévitch, dit Boris d'un air dégagé, je tâche d'expliquer +au comte notre position, et j'admire Son Altesse d'avoir si bien deviné +les intentions de l'ennemi.</p> + +<p>—Vous parliez du flanc gauche? demanda Kaïssarow.</p> + +<p>—Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formidable!».</p> + +<p>Quoique Koutouzow eût renvoyé de son état-major tous les gens inutiles, +Boris avait su y conserver sa position en se faisant attacher au comte +Bennigsen. Celui-ci, comme tous ceux sous les ordres desquels Boris +avait servi, faisait de lui le plus grand cas.</p> + +<p>L'armée était partagée en deux partis très distincts: celui de Koutouzow +et celui de Bennigsen chef de l'état-major; et Boris savait, avec +beaucoup d'habileté, tout en témoignant un respect servile à Koutouzow, +donner à entendre que ce vieillard était incapable de diriger les +opérations, et que, de fait, c'était Bennigsen qui avait la haute main. +On était maintenant à la veille de l'instant décisif qui devait accabler +Koutouzow et faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen, ou +bien, si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de faire +comprendre que tout l'honneur en revenait à Bennigsen. Dans tous les +cas, de nombreuses et importantes récompenses seraient distribuées après +la journée du lendemain, et donneraient de l'avancement à une fournée +d'inconnus. Cette prévision causait à Boris une agitation fébrile.</p> + +<p>Pierre fut bientôt entouré par plusieurs officiers de sa connaissance, +arrivés à la suite de Kaïssarow; il avait peine à répondre à toutes les +questions qu'on lui adressait sur Moscou, et à suivre les récits de +toute sorte qu'on lui faisait. Les physionomies avaient une expression +d'inquiétude et de surexcitation, mais il crut remarquer que cette +surexcitation était causée par des questions d'intérêt purement +personnel, et il se rappelait; involontairement cette autre expression, +profonde et recueillie, qui l'avait si vivement frappé sur d'autres +visages: ces gens-là, en s'associant de cœur à l'intérêt général, +comprenaient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour +chacun! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit appeler par +son aide de camp; Pierre se dirigea aussitôt vers lui, mais au même +moment un milicien, le devançant, s'approcha également du commandant en +chef: c'était Dologhow.</p> + +<p>«Et celui-là, comment est-il ici? demanda Pierre.</p> + +<p>—Cet animal-là se faufile partout, lui répondit-on; il a été dégradé, +il faut bien qu'il revienne sur l'eau.... Il a présenté différents +projets, et il s'est glissé jusqu'aux avant-postes ennemis.... Il n'y a +pas à dire, il est courageux.» Pierre se découvrit avec respect devant +Koutouzow, que Dologhow avait accaparé.</p> + +<p>«J'avais pensé, disait ce dernier, que si je prévenais Votre Altesse, +elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui était connue?</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, dit Koutouzow...</p> + +<p>—Mais aussi que, si je réussissais, je rendrais service à ma patrie, +pour laquelle je suis prêt à donner ma vie! Si Votre Altesse a besoin +d'un homme qui ne ménage pas sa peau, je la prie de penser à moi, je +pourrais peut-être lui être utile.</p> + +<p>—Oui, oui,» répondit Koutouzow, dont l'œil se reporta en souriant sur +Pierre.</p> + +<p>En ce moment Boris, avec son habileté de courtisan, s'avança pour se +placer à côté de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une +conversation commencée.</p> + +<p>«Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour +se préparer à la mort!... N'est-ce pas de l'héroïsme?»</p> + +<p>Boris n'avait évidemment prononcé ces paroles qu'avec l'intention d'être +entendu; il avait deviné juste, car Koutouzow, s'adressant à lui, lui +demanda ce qu'il disait de la milice. Il répéta sa réflexion:</p> + +<p>«Oui, c'est un peuple incomparable!—dit Koutouzow, et, fermant les +yeux, il hocha la tête:—Incomparable!—murmura-t-il une seconde +fois:—Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il à Pierre, une odeur +agréable, je ne dis pas!... J'ai l'honneur de compter parmi les +adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?... Mon bivouac est +à vos ordres!»</p> + +<p>Comme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow détourna la tête +d'un air distrait; il semblait avoir oublié tout ce qu'il avait à dire, +et tout ce qu'il avait à faire. Tout à coup, se souvenant d'un ordre à +donner, il fit signe du doigt à André Kaïssarow, le frère de son aide de +camp.</p> + +<p>«Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Ghérakow!... Dis-les +un peu?»</p> + +<p>Kaïssarow les récita, et Koutouzow balançait la tête en mesure, en les +écoutant.</p> + +<p>Lorsque Pierre s'éloigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la +main.</p> + +<p>«Je suis charmé de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans +paraître embarrassé le moins du monde par la présence d'étrangers.</p> + +<p>—À la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennité et décision, à +la veille d'un jour où Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis +heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les +malentendus qui se sont élevés entre nous, et je désire que vous n'ayez +plus de haine contre moi.... Accordez-moi, je vous prie, votre pardon.»</p> + +<p>Pierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui répondre. +Celui-ci, les larmes aux yeux, l'entoura de ses bras et l'embrassa. Sur +ces entrefaites, le comte Bennigsen, auquel Boris avait glissé quelques +mots, proposa à Pierre de le suivre le long de la ligne des troupes.</p> + +<p>«Cela vous intéressera, ajouta-t-il.</p> + +<p>—Bien certainement,» répondit Pierre.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, Koutouzow partit pour Tatarinovo, tandis que +Bennigsen, accompagné de sa suite et de Pierre, allait faire son +inspection.</p> + + +<h3>V</h3> + + + +<p>Bennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'officier avait +indiqué à Pierre comme étant le centre de notre position, et dont le +foin, fauché des deux côtés de la rivière, embaumait les abords. Après +le pont, ils traversèrent le village de Borodino; de là, prenant sur la +gauche, ils dépassèrent une masse énorme de soldats et de fourgons +d'artillerie, et se trouvèrent en vue d'un haut mamelon sur lequel les +miliciens exécutaient des travaux de terrassement: c'était la redoute +qui devait recevoir plus tard le nom de «Raïevsky» ou «la batterie du +mamelon». Pierre n'y fit que peu d'attention: il ne pouvait se douter +que cet endroit deviendrait le point le plus mémorable du champ de +bataille de Borodino. Ils franchirent ensuite le ravin qui les séparait +de Séménovsky: les soldats emportaient les dernières poutres des isbas +et des granges. Puis, montant et descendant tour à tour, ils +traversèrent un champ de seigle, foulé et roulé comme par la grêle, et +suivirent la nouvelle route frayée par l'artillerie au milieu des +sillons d'un champ labouré, pour atteindre les ouvrages avancés auxquels +on travaillait encore. Bennigsen s'y arrêta et jeta les yeux sur la +redoute de Schevardino, qui hier encore était à nous, et sur laquelle on +voyait se dessiner quelques cavaliers, que les officiers prétendaient +être Napoléon ou Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux, à +deviner lequel pouvait être Napoléon. Quelques instants plus tard, ce +groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain. Bennigsen, +s'adressant à un des généraux présents, lui expliqua à haute voix quelle +était la position de nos troupes. Pierre faisait son possible pour se +rendre compte des combinaisons qui motivaient cette bataille, mais il +sentit, à son grand chagrin, que son intelligence n'allait pas jusque-là +et qu'il n'y comprenait rien. Bennigsen, remarquant son attention, lui +dit tout à coup:</p> + +<p>«Cela ne peut, il me semble, vous intéresser?</p> + +<p>—Au contraire,» reprit Pierre.</p> + +<p>Laissant les ouvrages avancés derrière eux, ils s'engagèrent sur la +route, qui, en s'éloignant vers la gauche, traversait, en formant des +courbes, un bois de bouleaux serrés mais peu élevés. Au milieu de la +forêt, un lièvre, au pelage brun et aux pattes blanches, sauta tout à +coup sur le chemin et se mit à courir longtemps devant eux, en excitant +une hilarité générale, jusqu'au moment où, effrayé par le bruit des +chevaux et des voix, il se jeta dans un fourré voisin. Deux verstes plus +loin, ils débouchèrent dans une clairière: là se trouvaient des soldats +du corps de Toutchkow, qui était chargé de défendre le flanc gauche. +Arrivé à son extrême limite, Pierre vit Bennigsen parler avec chaleur, +et supposa qu'il venait de prendre une disposition des plus importantes. +En avant des troupes de Toutchkow, il y avait une éminence, qui n'était +pas occupée par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette +faute, en disant qu'il était absurde de laisser ainsi, sans le garnir, +un point aussi élevé, et de se contenter de mettre des troupes dans le +bas. Quelques généraux partagèrent son avis. L'un d'eux, entre autres, +soutint, avec une énergie toute militaire, qu'on les exposait par là à +une mort certaine. Bennigsen ordonna en son nom de faire placer des +forces sur la hauteur. Cette disposition, qu'on venait de prendre au +flanc gauche fit encore mieux sentir à Pierre son incapacité à +comprendre les questions stratégiques; en écoutant Bennigsen et les +généraux qui discutaient la question, il leur donnait raison, et +s'étonnait d'autant plus de la faute grossière qui avait été commise. +Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient été placées là, non, comme +il le croyait, pour défendre la position, mais pour y rester cachées et +tomber à l'improviste sur l'ennemi à un moment donné, changea ces +dispositions, sans en prévenir le commandant en chef.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Le prince André, pendant cette même soirée, était couché dans un hangar +délabré du village de Kniaskovo, à l'extrême limite du campement de son +régiment. Appuyé sur son coude, il fixait machinalement les yeux, à +travers une fente des planches disjointes, sur la ligne de jeunes +bouleaux ébranchés plantés le long de la clôture, et sur le champ aux +gerbes d'avoine éparpillées, au-dessus duquel s'élevait la fumée des +feux, où cuisait le souper des soldats. Quelque triste, pesante et +inutile que lui parût sa vie, il se sentait, comme sept ans auparavant, +à la veille d'Austerlitz, ému et surexcité. Il avait donné des ordres +pour le lendemain, et il ne lui restait plus rien à faire; aussi se +sentait-il agité par les pressentiments les plus nets, et par conséquent +les plus sinistres. Il prévoyait que cette bataille serait la plus +effroyable entre toutes celles auxquelles il avait assisté jusqu'à ce +jour, et la possibilité de mourir se présenta à lui pour la première +fois dans toute sa cruelle nudité, dépouillée de tout lien avec sa vie +présente, et de toute conjecture quant à l'effet qu'elle produirait sur +les autres. Tout son passé se déroula devant lui comme dans une lanterne +magique, en une longue suite de tableaux qui auraient été éclairés +jusque-là par un faux jour, et qui en ce moment lui apparaissaient +inondés de la vraie lumière. «Oui, les voilà, ces décevants mirages, ces +mirages trompeurs qui m'exaltaient! se disait-il en les examinant à la +clarté froide et inexorable de la pensée de la mort. Les voilà, ces +grossières illusions qui me paraissaient si belles et si +mystérieuses.... Et la gloire, et le bien public, et l'amour pour la +femme et la patrie elle-même! Comme tout alors me paraissait grandiose +et profond!... Mais en réalité tout est pâle, mesquin, misérable, +comparé à l'aube naissante de ce jour nouveau, qui, je le sens, +s'éveille en moi!» Sa pensée s'arrêtait surtout sur les trois grandes +douleurs de sa vie: son amour pour une femme, la mort de son père et +l'invasion française! L'amour?... Cette petite fille avec son auréole +d'attraits!... «Comme je l'ai aimée, et quels rêves poétiques n'ai-je +pas faits en songeant à un bonheur que je partagerais avec elle? Je +croyais à un amour idéal, qui devait me la conserver fidèle pendant +l'année de mon absence, comme la colombe de la fable! Mon père, lui +aussi, travaillait et bâtissait à Lissy-Gory, croyant que tout était à +lui, les paysans, la terre, et même l'air qu'il respirait. Napoléon est +venu, et, sans se douter même de son existence, il l'a balayé de sa +route comme un fétu de paille, et Lissy-Gory s'est effondré, +l'entraînant dans sa ruine, tandis que Marie continue à dire que c'est +une épreuve envoyée d'en haut! Pourquoi une épreuve, puisqu'il n'est +plus! Pour qui est donc l'épreuve?... Et la patrie, et la perte de +Moscou! qui sait? Demain peut-être je serai tué par un des nôtres, comme +hier au soir j'aurais pu l'être par ce soldat qui a déchargé son fusil à +mon oreille par inadvertance. Les Français viendront, qui me prendront +par les pieds et par la tête, et me jetteront dans la fosse, pour que +l'odeur de mon cadavre ne les écœure pas; puis la vie universelle +continuera dans de nouvelles conditions, tout aussi naturelles que les +anciennes, et je ne serai plus là pour en jouir!» Il regarda la rangée +de bouleaux dont l'écorce blanche, se détachant sur leur teinte +uniforme, brillait au soleil: «Eh bien, qu'on me tue demain! Que ce soit +fini, et qu'il ne soit plus question de moi!» Il se représenta vivement +la vie sans lui; ces bouleaux pleins d'ombre et de lumière, ces nuages +moutonnant, les feux des bivouacs, tout prit soudain un aspect effrayant +et menaçant. Un frisson le saisit, il se leva vivement et sortit du +hangar pour marcher. Il entendit des voix.</p> + +<p>«Qui est-là?» dit-il.</p> + +<p>Timokhine, le capitaine au nez rouge, l'ancien chef de compagnie de +Dologhow, devenu chef de bataillon par suite du manque d'officiers, +s'approcha timidement, suivi de l'aide de camp et du caissier du +régiment. Le prince André écouta leur rapport, leur donna ses +instructions, et allait les congédier lorsqu'il entendit une voix +connue.</p> + +<p>«Que diable!» disait cette voix.</p> + +<p>Le prince André se retourna, et aperçut Pierre, qui s'était heurté à une +auge. Il éprouvait toujours un sentiment pénible à se retrouver avec les +personnes qui lui rappelaient son passé; aussi la vue de Pierre, qui +avait été si intimement mêlé au douloureux dénoûment de son dernier +séjour à Moscou, en augmenta la violence.</p> + +<p>«Ah! vous voilà! dit-il, par quel hasard? Je ne vous attendais certes +pas!»</p> + +<p>En prononçant ces paroles, ses yeux et sa figure prirent un air plus que +sec, c'était comme de l'inimitié; Pierre le remarqua aussitôt, et +l'empressement qu'il mettait à s'approcher du prince André se changea en +embarras.</p> + +<p>«Je suis venu... vous savez... enfin... je suis venu parce que c'est +fort intéressant, répondit-il en répétant pour la centième fois de la +journée la même phrase:—Je tenais à assister à une bataille!</p> + +<p>—Ah! vraiment!... Et vos frères les francs-maçons, qu'en diront-ils? +ajouta le prince André d'un air railleur.... Que fait-on à Moscou? Que +font les miens? Y sont-ils enfin arrivés? ajouta-t-il plus sérieusement.</p> + +<p>—Ils y sont, Julie Droubetzkoï me l'a dit; je suis allé aussitôt les +voir, mais je les ai manqués, ils étaient partis pour votre terre.»</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Les officiers firent un mouvement pour se retirer, mais le prince André, +ne désirant pas rester en tête-à-tête avec son ami, les retint en leur +offrant un verre de thé. Ils examinaient curieusement la massive +personne de Pierre, et écoutaient, sans broncher, ses récits sur Moscou +et sur les positions de nos troupes, qu'il venait de visiter. Le prince +André gardait le silence, et l'expression désagréable de sa physionomie +portait Pierre à s'adresser de préférence au chef de bataillon +Timokhine; celui-là l'écoutait avec bonhomie.</p> + +<p>«Tu as donc compris la disposition de nos troupes? demanda le prince +André, en l'interrompant tout à coup.</p> + +<p>—Oui... c'est-à-dire autant qu'un civil peut comprendre ces +choses-là.... J'en ai saisi le plan général.</p> + +<p>—Eh bien, vous êtes plus avancé que qui que ce soit, dit en français le +prince André.</p> + +<p>—Ah! dit Pierre stupéfait en le regardant par-dessus ses lunettes. Mais +alors que pensez-vous de la nomination de Koutouzow?</p> + +<p>—Elle m'a fait plaisir, c'est tout ce que j'en puis dire.</p> + +<p>—Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly?... Dieu sait ce +qu'on en dit à Moscou..., et ici, qu'en dit-on?</p> + +<p>—Mais demandez-le à ces messieurs,» répondit le prince André.</p> + +<p>Pierre se tourna vers Timokhine, de l'air souriant et interrogateur que +chacun prenait involontairement en s'adressant au brave commandant.</p> + +<p>«La lumière s'est faite, Excellence, lorsque Son Altesse a pris le +commandement, répondit-il timidement en jetant des regards furtifs à son +chef.</p> + +<p>—Comment cela? demanda Pierre.</p> + +<p>—Par exemple, le bois et le fourrage? Lorsque notre retraite a commencé +après Svendziani, nous n'osions prendre nulle part ni foin ni fagots, et +pourtant nous nous en allions.... Cela lui restait donc, à «lui», +n'est-ce pas, Excellence? ajouta-t-il en s'adressant à «Son» prince.... +Et gare à nous si nous le faisions! Deux officiers de notre régiment ont +passé en jugement pour des histoires de ce genre; mais lorsque Son +Altesse a été nommée commandant en chef, tout est devenu clair comme le +jour!</p> + +<p>—Mais alors pourquoi l'avait-on défendu?»</p> + +<p>Timokhine, confus, ne savait comment répondre à cette question, que +Pierre renouvela en la posant au prince André:</p> + +<p>«Pour ne pas ruiner le pays qu'on laissait à l'ennemi, répondit André +toujours d'un ton de raillerie. C'était une mesure extrêmement sage, car +on ne saurait tolérer la maraude, et à Smolensk il a jugé aussi +sainement que les Français pouvaient nous tourner, que leurs forces +étaient supérieures en nombre aux nôtres.... Mais ce qu'il n'a pu +comprendre, s'écria-t-il avec un éclat de voix involontaire, c'est que +nous défendions là pour la première fois le sol russe, et que les +troupes s'y battaient avec un élan que je ne leur avais jamais vu! Bien +que nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce succès +eût décuplé nos forces, il n'en a pas moins ordonné la retraite, et +alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont trouvées +inutiles!... Il ne pensait certes pas à trahir, il avait fait tout pour +le mieux, il avait tout prévu: mais c'est justement pour cela qu'il ne +vaut rien! Il ne vaut rien parce qu'il pense trop, et qu'il est trop +minutieux, comme le sont tous les Allemands. Comment te dirai-je?... +Admettons que ton père ait auprès de lui un domestique allemand, un +excellent serviteur qui, dans son état normal de santé, lui rend plus de +services que tu ne pourrais le faire.... Mais que ton père tombe malade, +tu le renverras, et, de tes mains maladroites, tu soigneras ton père, et +tu sauras mieux calmer ses douleurs qu'un étranger, quelque habile qu'il +soit. C'est la même histoire avec Barclay; tant que la Russie se portait +bien, un étranger pouvait la servir, mais, à l'heure du danger, il lui +faut un homme de son sang! Chez vous, au club, n'avait-on pas inventé +qu'il avait trahi? Eh bien, que résultera-t-il de toutes ces calomnies? +On tombera dans l'excès opposé, on aura honte de cette odieuse +imputation, et, pour la réparer, on en fera un héros, ce qui sera tout +aussi injuste. C'est un Allemand brave et pédant... et rien de plus!</p> + +<p>—Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince André.</p> + +<p>—Mais enfin, dit Pierre, un bon capitaine c'est celui qui ne laisse +rien au hasard, c'est celui qui devine les projets de son adversaire...</p> + +<p>—C'est impossible! s'écria le prince André, comme si cette question +était résolue pour lui depuis longtemps. Pierre le regarda étonné.</p> + +<p>—Pourtant, répliqua-t-il, la guerre ne ressemble-t-elle pas, dit-on, à +une partie d'échecs?</p> + +<p>—Avec cette petite différence, reprit le prince André, qu'aux échecs +rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout à l'aise.... Et +puis, le cavalier n'est-il pas toujours plus fort que le pion, et deux +pions plus forts qu'un, tandis qu'à la guerre un bataillon est parfois +plus fort qu'une division, et parfois plus faible qu'une compagnie? Le +rapport des forces de deux armées, reste toujours inconnu. Crois-moi: si +le résultat dépendait toujours des ordres donnés par les états-majors, +j'y serais resté, et j'aurais donné des ordres tout comme les autres; +mais, au lieu de cela, tu le vois, j'ai l'honneur de servir avec ces +messieurs, de commander un régiment, et je suis persuadé que la journée +de demain dépendra plutôt de nous que d'eux! Le succès ne saurait être +et n'a jamais été la conséquence, ni de la position, ni des armes, ni du +nombre!</p> + +<p>—De quoi donc alors? fit Pierre.</p> + +<p>—Du sentiment qui est en moi, qui est en lui,—et il montra +Timokhine,—qui est dans chaque soldat.»</p> + +<p>Timokhine regarda avec stupeur son chef dont l'excitation contrastait +singulièrement à cette heure avec sa réserve et son calme habituels. On +sentait qu'il ne pouvait s'empêcher d'exprimer les pensées qui lui +venaient en foule.</p> + +<p>«La bataille est toujours gagnée par celui qui est fermement décidé à la +gagner. Pourquoi avons-nous perdu celle d'Austerlitz? Nos pertes +égalaient celles des Français, mais nous avons cru trop tôt à notre +défaite, et nous y avons cru parce que nous ne tenions pas à nous battre +là-bas, et que nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous +avons perdu la partie; eh bien, fuyons, et nous avons fui! Si nous ne +nous l'étions pas dit, Dieu sait ce qui serait arrivé, et demain nous ne +le dirons pas! Tu m'assures que notre flanc gauche est faible, et que le +flanc droit est trop étendu? C'est absurde, car cela n'a aucune +importance; pense donc à ce qui nous attend demain! Des milliers de +hasards imprévus, qui peuvent tout terminer en une seconde!... Parce que +les nôtres ou les leurs auront fui! Parce qu'on aura tué celui-ci ou +celui-là!... Quant à ce qui se fait aujourd'hui, c'est un jeu, et ceux +avec lesquels tu as visité la position n'aident en rien à la marche des +opérations; ils l'entravent au contraire, car ils n'ont absolument en +vue que leurs intérêts personnels!</p> + +<p>—Comment, dans le moment actuel? demanda Pierre.</p> + +<p>—Le moment actuel, reprit le prince André, n'est pour eux que le moment +où il sera plus facile de supplanter un rival et de recevoir une croix +ou un nouveau cordon. Pour moi, je n'y vois qu'une chose: cent mille +Russes et cent mille Français se rencontreront demain pour se battre: +celui qui se battra le plus et se ménagera le moins sera vainqueur; je +te dirai mieux: quoi qu'on fasse, quelque soit l'antagonisme de nos +chefs, nous gagnerons la bataille demain!</p> + +<p>—Voilà qui est la vérité, Excellence, la vraie vérité, murmura +Timokhine, il n'y a pas à se ménager!... Croiriez-vous que les soldats +de mon bataillon n'ont pas bu d'eau-de-vie...?» «Ce n'est pas un jour +pour cela,» disent-ils.</p> + +<p>Il se fit un silence.</p> + +<p>Les officiers se levèrent et le prince André sortit avec eux pour donner +à son aide de camp ses derniers ordres. Dans ce moment, on entendit à +peu de distance le bruit de quelques chevaux qui arrivaient par le +chemin. Le prince André, se tournant de ce côté, reconnut aussitôt +Woltzogen et Klauzevitz, accompagnés d'un cosaque; ils passèrent si près +d'eux, que Pierre et le prince André purent entendre qu'ils disaient en +allemand:</p> + +<p>«Il faut que la guerre s'étende, c'est la seule manière de faire!</p> + +<p>—Oh oui! répondit l'autre, du moment que le but principal est +d'affaiblir l'ennemi, que l'on perde plus ou moins d'hommes, cela ne +signifie rien!</p> + +<p>—Certainement, reprit la première voix.</p> + +<p>—Ah oui! que la guerre s'étende! dit le prince André avec colère: c'est +ainsi que mon père, ma sœur et mon fils ont été chassés par elle! Peu +lui importe, à lui!... C'est bien ce que je te disais tout à l'heure: ce +ne sont pas messieurs les Allemands qui gagneront la bataille, je te le +jure; ils ne feront que brouiller les cartes autant que possible, parce +que dans la tête de cet Allemand il n'y a qu'un tas de raisonnements, +dont le meilleur ne vaut pas une coquille d'œuf, et que dans son cœur +il n'a pas ce que possède Timokhine, et qui sera nécessaire demain. Ils +lui ont livré toute l'Europe, à «lui», et ils sont venus nous donner des +leçons!... Excellents professeurs, ma foi!</p> + +<p>—Ainsi donc, vous croyez que nous gagnerons la bataille?</p> + +<p>—Oui, répondit d'un air distrait le prince André. Il y a une chose +seulement que je n'aurais pas permise, si j'avais pu l'empêcher: c'est +de faire quartier. Pourquoi des prisonniers? C'est de la chevalerie! Les +Français ont détruit ma maison, ils vont détruire Moscou: ce sont mes +ennemis, ce sont des criminels! Timokhine et toute l'armée pensent de +même; ils ne peuvent être nos amis, quoi qu'ils en aient dit, là-bas, à +Tilsit!</p> + +<p>—Oui, oui; s'écria Pierre, dont les yeux étincelaient, je suis tout à +fait de votre avis!»</p> + +<p>La question qui le troublait depuis la descente de Mojaïsk venait en +effet de trouver sa solution claire et nette. Il comprit le sens et +l'importance de la guerre, et de la bataille qui allait se livrer; tout +ce qu'il avait vu dans la journée, l'expression grave et recueillie +répandue sur les visages des soldats, cette chaleur patriotique latente, +comme on dit en terme de physique, qui perçait chez chacun d'eux, lui +furent expliquées, et il ne s'étonna plus du calme, de l'insouciance +même avec lesquels on se préparait à mourir.</p> + +<p>«Si l'on ne faisait pas de prisonniers, la guerre changerait de +caractère et deviendrait, crois-moi, moins cruelle.... Mais nous n'avons +fait que jouer à la guerre, voilà le tort: nous faisons les généreux, et +cette générosité, cette sensiblerie sont celles d'une femmelette, qui se +trouve mal à la vue d'un veau qu'on égorge: la vue du sang révolte sa +bonté naturelle, mais que ce veau soit mis à une bonne sauce, et elle en +mangera tout comme les autres. On nous parle des lois de la guerre, de +chevalerie, de parlementaires, d'humanité envers les blessés... nous +nous dupons mutuellement! On dévaste les foyers, on fait de faux +assignats, on tue mon père, mes enfants: et l'on vient après ça nous +parler des lois de la guerre, de la générosité envers l'ennemi? Pas de +quartier aux blessés!... Les tuer sans merci et aller soi-même à la +mort! Celui qui est arrivé comme moi à cette conviction, en passant par +d'atroces souffrances...»</p> + +<p>Le prince André, après avoir cru un moment qu'il lui serait indifférent +de voir prendre Moscou, comme on avait pris Smolensk, s'arrêta tout à +coup. Un spasme lui serra le gosier, il fit quelques pas en silence: ses +yeux avaient un éclat fiévreux, et ses lèvres tremblaient lorsqu'il +reprit la parole:</p> + +<p>«S'il n'y avait pas de fausse générosité à la guerre, on ne la ferait +que pour une raison sérieuse, et en sachant qu'on va à la mort; alors on +ne se battrait pas sous prétexte que Paul Ivanovitch a offensé Michel +Ivanovitch! Alors tous les Hessois et tous les Westphaliens que Napoléon +traîne après lui ne seraient pas venus en Russie, et nous ne serions pas +allés en Autriche et en Prusse sans savoir pourquoi. Il faut accepter +l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec austérité.... +Assez de mensonges comme cela! Il faut la faire comme on doit la faire, +ce n'est pas un jeu. Autrement elle n'est qu'un délassement à l'usage +des oisifs et des frivoles. La classe des militaires est la plus +honorable, et cependant à quelles extrémités n'en viennent-ils pas pour +assurer leur triomphe? Quel est, en effet, le but de la guerre? +l'assassinat! Ses moyens? l'espionnage, la trahison! Quel en est le +mobile? le pillage et le vol pour l'approvisionnement des hommes!... +C'est-à-dire le mensonge et la duplicité sous toutes les formes et sous +le nom de ruses de guerre.... Quelle est la règle à laquelle se +soumettent les militaires? À l'absence de toute liberté, c'est-à-dire à +la discipline, qui couvre l'oisiveté, l'ignorance, la cruauté, la +dépravation, l'ivrognerie, et cependant ils sont universellement +respectés. Tous les souverains, excepté l'empereur de la Chine, portent +l'uniforme militaire, et celui qui a tué le plus d'hommes reçoit la plus +haute récompense!... Qu'il s'en rencontre, comme demain par exemple, des +milliers qui s'estropient et se massacrent.... Que verrons-nous après? +Des <i>Te Deum</i> d'actions de grâces pour le grand nombre de tués, dont +d'ailleurs on exagère toujours le chiffre; puis on fera sonner bien haut +la victoire, car plus il y a de morts, plus elle est éclatante.... Et +ces prières, comment seront-elles reçues par Dieu qui regarde ce +spectacle? Ah! mon ami, la vie m'est devenue à charge dans ces derniers +temps: je vois trop au fond des choses, et il ne sied pas à l'homme de +goûter à l'arbre de la science du bien et du mal.... Enfin, ce ne sera +plus pour longtemps!... Mais pardon, mes divagations te fatiguent, et +moi aussi.... Il est temps... retourne à Gorky!</p> + +<p>—Oh non! répondit Pierre en fixant sur son ami ses yeux effarés, mais +pleins de sympathie.</p> + +<p>—Va, va! Il faut dormir avant de se battre,—dit le prince André en +s'approchant vivement de Pierre et en l'embrassant.—Adieu, +s'écria-t-il, nous reverrons-nous? Dieu seul le sait!» Et, se +détournant, il le poussa dehors.</p> + +<p>Il faisait sombre, et Pierre ne put distinguer l'expression de sa +figure. Était-elle tendre ou sévère? Il resta quelques secondes indécis: +retournerait-il auprès de lui, ou se remettrait-il en route?</p> + +<p>«Non, il n'a pas besoin de moi, et je sais que c'est notre dernière +entrevue,» se dit-il en soupirant profondément et en se dirigeant vers +Gorky.</p> + +<p>Le prince André s'étendit sur un tapis, mais il ne put s'endormir. Au +milieu de toutes les images qui se confondaient dans son esprit, sa +pensée s'arrêta longuement sur une d'elles avec une douce émotion: il +revoyait une soirée à Pétersbourg, pendant laquelle Natacha lui +racontait avec entrain comment, l'été précédent, elle s'était égarée, à +la recherche des champignons, dans une immense forêt. Elle lui +décrivait, à bâtons rompus, la solitude de la forêt, ses sensations, ses +conversations avec le vieux gardien des ruches, et elle s'interrompait à +chaque instant pour lui dire: «Non, ce n'est pas ça... je ne puis pas +m'exprimer... vous ne me comprenez pas, j'en suis sûre!...» Et malgré +les protestations réitérées du prince André elle se désolait de ne +pouvoir rendre l'impression exaltée et poétique qu'elle avait ressentie +ce jour-là.... «Ce vieillard était adorable... et la forêt était si +sombre et il avait de si bons yeux!... Non, non, je ne puis pas, je ne +sais pas raconter,» ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince +André sourit à ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant: +«Je la comprenais alors, pensait-il; je comprenais sa franchise, +l'ingénuité de son âme: oui, c'était son âme que j'aimais en elle, que +j'aimais si profondément, si fortement, de cet amour qui me donnait tant +de bonheur!» Et subitement il tressaillit, en se rappelant le +dénouement: «Il n'avait guère besoin de tout cela, «lui»! Il n'a rien +vu, rien compris, elle n'était pour «lui» qu'une fraîche et jolie fille +qu'il n'a pas daigné lier à son sort, tandis que moi.... Et cependant +«il» vit encore, et il s'amuse!...» À ce souvenir, il lui sembla qu'on +le touchait avec un fer rouge: il se redressa brusquement, se leva et se +remit à marcher.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Le 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le préfet du +palais de l'Empereur des Français, Monsieur de Beausset, et le colonel +Fabvier arrivèrent, l'un de Paris, l'autre de Madrid, et trouvèrent +Napoléon à son bivouac de Valouïew. Monsieur de Beausset, revêtu de son +uniforme de cour, se fit précéder d'un paquet à l'adresse de l'Empereur, +qu'il avait été chargé de lui remettre. Pénétrant dans le premier +compartiment de la tente, il défit l'enveloppe, tout en s'entretenant +avec les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'était arrêté à +l'entrée, et causait au dehors. L'Empereur Napoléon achevait sa toilette +dans sa chambre à coucher, et présentait à la brosse du valet de +chambre, tantôt ses larges épaules, tantôt sa forte poitrine, avec le +frémissement de satisfaction d'un cheval qu'on étrille. Un autre valet +de chambre, le doigt sur le goulot d'un flacon d'eau de Cologne, en +aspergeait le corps bien nourri de son maître, persuadé que lui seul +savait combien il fallait de gouttes et comment il fallait les répandre. +Les cheveux courts de l'Empereur se plaquaient mouillés sur son front, +et sa figure, quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-être physique.</p> + +<p>«Allez ferme, allez toujours!» disait-il au valet de chambre, qui +redoublait d'efforts.</p> + +<p>L'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport sur +l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers, attendait à la +porte l'autorisation de se retirer. Napoléon lui jeta un regard en +dessous.</p> + +<p>«Pas de prisonniers? répéta-t-il: ils aiment donc mieux se faire +écharper?... Tant pis pour l'armée russe!—et continuant à faire le gros +dos et à présenter ses épaules aux frictions de son valet de +chambre:—C'est bien, faites entrer Monsieur de Beausset, ainsi que +Fabvier, dit-il à l'aide de camp.</p> + +<p>—Oui, Sire,» répondit ce dernier en s'empressant de sortir.</p> + +<p>Les deux valets de chambre habillèrent leur maître, en un tour de main, +de l'uniforme gros-bleu de la garde, et il se dirigea vers le salon d'un +pas ferme et précipité. Pendant ce temps, Beausset avait rapidement +déballé le cadeau de l'Impératrice, et l'avait placé sur deux chaises, +en face de la porte par laquelle l'Empereur devait entrer; mais ce +dernier avait mis une telle hâte à sa toilette, qu'il n'avait pas eu le +temps de disposer convenablement la surprise destinée à Sa Majesté. +Napoléon remarqua son embarras, et, feignant de ne pas s'en apercevoir, +fit signe à Fabvier d'approcher. Il écouta, les sourcils froncés et sans +dire un mot, les éloges que le colonel faisait de ses troupes qui se +battaient à Salamanque, à l'autre bout du monde, et qui n'avaient, +selon lui, qu'une seule et même pensée: se montrer dignes de leur +Empereur, et une seule crainte: celle de lui déplaire! Cependant le +résultat de la bataille n'avait pas été heureux, et Napoléon se +consolait en interrompant Fabvier par des questions ironiques, qui +prouvaient qu'il ne s'était attendu à rien de mieux en son absence.</p> + +<p>«Il faut que je répare cela à Moscou, dit Napoléon... À tantôt, au +revoir!...» Et, se retournant vers Beausset, qui avait eu le temps de +recouvrir l'envoi de l'Impératrice d'une draperie, il l'appela.</p> + +<p>Beausset fit un profond salut à la française, comme seuls savaient les +faire les vieux serviteurs des Bourbons, et lui remit un pli cacheté. +Napoléon lui tira gaiement l'oreille.</p> + +<p>«Vous vous êtes dépêché, j'en suis bien aise.... Eh bien, que dit Paris? +ajouta-t-il en prenant subitement un air sérieux.</p> + +<p>—Sire, tout Paris regrette votre absence,» répondit le préfet.</p> + +<p>Napoléon savait parfaitement que ce n'était là qu'une adroite flatterie: +dans ses moments lucides, il comprenait aussi que c'était faux; mais +cette phrase lui fut agréable, et il lui effleura de nouveau l'oreille.</p> + +<p>«Je suis fâché, dit-il, de vous avoir fait faire tant de chemin.</p> + +<p>—Sire, je ne m'attendais à rien moins qu'à vous trouver aux portes de +Moscou.»</p> + +<p>Napoléon sourit et jeta un regard distrait à sa droite. Un aide de camp, +s'inclinant avec grâce, lui présenta aussitôt une tabatière en or.</p> + +<p>«Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise: vous qui +aimez les voyages, vous verrez Moscou dans trois jours; vous ne vous +attendiez certes pas à visiter la capitale asiatique?»</p> + +<p>Beausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la délicate attention +de son souverain, qui lui prêtait un goût dont il ne soupçonnait pas +lui-même l'existence.</p> + +<p>«Ah! qu'est-ce donc?» dit Napoléon en remarquant que l'attention de sa +suite était concentrée sur la draperie.</p> + +<p>Beausset, avec l'habileté d'un courtisan accompli, fit un demi-tour et +souleva adroitement le voile, en disant:</p> + +<p>«C'est un présent que l'Impératrice envoie à Votre Majesté.»</p> + +<p>C'était le portrait de l'enfant né du mariage de Napoléon avec la fille +de l'Empereur d'Autriche, peint par Gérard. Le ravissant petit garçon, +avec ses cheveux bouclés, et un regard semblable à celui du Christ de la +Madone Sixtine, était représenté jouant au bilboquet: la boule figurait +le globe terrestre, et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait +un sceptre. Quoiqu'il fût difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste +avait peint le roi de Rome perçant le globe avec un bâton, cette +allégorie avait été trouvée, par tous ceux qui l'avaient vue à Paris, +aussi claire et aussi délicate qu'elle le parut à Napoléon en ce moment.</p> + +<p>«Le roi de Rome! dit-il avec un geste gracieux... admirable!...» Et +avec cette faculté tout italienne de changer instantanément l'expression +de son visage, il s'approcha du portrait d'un air pensif et tendre.</p> + +<p>Il savait qu'à cette heure chacune de ses paroles et chacun de ses +gestes seraient burinés dans l'histoire. Aussi, comme contraste à cette +grandeur qui lui permettait de faire représenter son fils jouant au +bilboquet avec le globe du monde, crut-il avoir trouvé une heureuse +inspiration en lui opposant le simple sentiment de la tendresse +paternelle. Ses yeux se voilèrent, il fit un pas en avant, et sembla +chercher une chaise; la chaise fut vivement avancée, et il s'assit en +face du portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la +pointe du pied, en laissant le grand homme se livrer à son émotion. +Après quelques instants de muette contemplation, il se leva et rappela +Beausset et l'aide de camp; il ordonna de placer le tableau devant la +tente, pour ne pas priver sa vieille garde du bonheur de voir le roi de +Rome, le fils et l'héritier de leur Souverain adoré! Ce qu'il avait +prévu arriva: pendant qu'il déjeunait avec Monsieur de Beausset, auquel +il avait fait l'honneur de l'inviter, on entendit devant la tente une +explosion de cris enthousiastes, poussés par les officiers et les +soldats de la vieille garde.</p> + +<p>«Vive l'Empereur! Vive le roi de Rome!»</p> + +<p>Le déjeuner fini, Napoléon dicta devant Beausset son ordre du jour à +l'armée.</p> + +<p>«Courte et énergique,» dit-il après avoir lu cette proclamation qu'il +avait dictée d'un jet.</p> + +<p>«Soldats!</p> + +<p>«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire +dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance, +de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie. +Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk, +et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite +dans cette journée; que l'on dise de chacun de vous: «Il était à cette +grande bataille!</p> + +<p>«Napoléon.»</p> + +<p>Après avoir invité Monsieur de Beausset, qui aimait tant les voyages, à +l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec lui de sa tente, et se +dirigea vers les chevaux qu'on venait de seller.</p> + +<p>«Votre Majesté est trop bonne,» dit de Beausset, quoiqu'il eût fort +envie de dormir et qu'il ne sût pas monter à cheval: mais, du moment que +Napoléon avait incliné la tête, force fut à Beausset de le suivre.</p> + +<p>À la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le +tableau devinrent frénétiques. Napoléon fronça les sourcils.</p> + +<p>«Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune +pour voir un champ de bataille!»</p> + +<p>Beausset ferma les yeux, baissa la tête, soupira profondément, et +témoigna, par un geste plein de déférence, qu'il savait apprécier les +paroles de l'Empereur.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, passant la +matinée à cheval, inspectant le terrain, discutant les différents plans +qui lui étaient soumis par ses maréchaux, et donnant ses ordres aux +généraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha +avait été rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc +gauche, avait été reculée par suite de la prise de la redoute de +Schevardino. Cette partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la +rivière, et devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie. Il était +évident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était là +que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins à ce qu'il +semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur +et de ses maréchaux, ni cette faculté supérieure, appelée le génie, +qu'on aime tant à prêter à Napoléon; mais ceux qui l'entouraient ne +furent pas de cet avis, et les historiens qui décrivirent après coup ces +événements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en +examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails de la +localité, il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt d'un air +approbateur, et, sans initier aucun des généraux aux pensées profondes +qui motivaient ses décisions, il se bornait à leur en donner la +conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmühl, ayant émis +l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui +répondit, sans lui en expliquer la raison, que c'était inutile. En +revanche, il approuva le projet du général Compans, qui consistait à +attaquer les ouvrages avancés et à faire passer les divisions par le +bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permît de faire observer qu'un +mouvement à travers la forêt pouvait être dangereux, et mettre le +désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face à la +redoute de Schevardino, il réfléchit quelques secondes en silence, et +indiqua les places où devaient s'élever pour le lendemain deux +batteries, destinées à contre-battre les redoutes des Russes, et aussi +la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Après avoir +donné ses instructions, il retourna à son bivouac et dicta les +dispositions pour l'ordre de bataille.</p> + +<p>Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans bornes chez les +historiens français et une approbation unanime chez les étrangers, +étaient conçues en ces termes:</p> + +<p>«Deux nouvelles batteries, élevées pendant la nuit dans la plaine +occupée par le prince d'Eckmühl, ouvriront, au petit jour, le feu contre +les deux batteries ennemies leur faisant face.</p> + +<p>«Le chef de l'artillerie du 1<sup>er</sup> corps, général Pernetti, se portera +alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les +obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera +ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par:</p> + +<p>Canons de l'artillerie de la garde: 24 pièces. Canons de la division +Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8</p> + +<p>Total: 62 pièces.</p> + +<p>«Le chef de l'artillerie du 3<sup>ème</sup> corps, général Fouché, placera tous les +obusiers des 3<sup>ème</sup> et 8<sup>ème</sup> corps, 16 pièces en tout, sur les flancs de la +batterie destinée à canonner la fortification gauche, ce qui réunira +contre elle 40 bouches à feu.</p> + +<p>«Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au premier +signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une +ou l'autre des fortifications.</p> + +<p>«Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village +dans la forêt et tournera la position ennemie.</p> + +<p>«Le général Compans traversera la forêt pour s'emparer du premier +retranchement.</p> + +<p>«Une fois la bataille engagée sur ce plan, d'autres ordres seront donnés +conformément aux mouvements de l'ennemi.</p> + +<p>«La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que se fera entendre +celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la +division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera +l'attaque de l'aile droite.</p> + +<p>«Le vice-roi s'emparera du village<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, et en franchira les trois ponts, +en avançant sur la même ligne que les divisions Morand et Gérard, qui, +menées par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres +troupes.</p> + +<p>«Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant que possible +des troupes en réserve.</p> + +<p>«Au camp impérial près de Mojaïsk, 6 septembre 1812.»</p> + +<p>S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon, en se dégageant +de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est +évident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarté et de +netteté. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont +aucune ne pouvait être et ne fut exécutée. Il est dit en premier: que +les batteries élevées sur la place choisie par Napoléon, renforcées par +les bouches à feu de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient +ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de +l'ennemi. Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les +projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que +ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide, jusqu'au moment où un +général prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire +avancer.</p> + +<p>La seconde disposition, qui enjoignait à Poniatowsky de se diriger sur +le village par la forêt, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne +put également aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la forêt, +Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empêcha de tourner la position +indiquée. La troisième ordonnait au général Compans de se porter sur la +forêt et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans +ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant de la forêt +elle fut forcée, par une circonstance ignorée de Napoléon, de s'aligner +sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrième, le +vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivière +sur ses trois ponts, sur la même ligne que les divisions Morand et +Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqués nulle part), +lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se +placer sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est +possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux +tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il +devait se porter à gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis +que les divisions Morand et Friant avançaient en même temps en deçà de +la ligne. Rien de tout cela n'était exécutable. Le vice-roi, ayant +traversé Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et +Friant, qui subirent le même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la +cavalerie ne s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces +dispositions ne fut effectuée. Il était dit encore que «des ordres +ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de l'ennemi». Il +était donc présumable que Napoléon prendrait les mesures nécessaires +durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le +sut plus tard, il se trouva à une telle distance du centre des +opérations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres +donnés par lui pendant ce temps ne put être exécuté.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à +Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d'un gros +rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du +génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde +changée! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les +écrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformée par la seule +volonté de Pierre le Grand; que la république française s'est +métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en +Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S'il avait dépendu +de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre +ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le +rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la +Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une +chaussure imperméable, eût été notre sauveur! Dans cet ordre d'idées, +cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de +plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un +dérangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas +cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde, +et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de +savoir quelle est la raison d'être des faits historiques, il nous paraît +bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde +est arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés +de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n'y a +qu'une influence extérieure et apparente.</p> + +<p>Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la +Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n'ait pas été le +fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000 +hommes, n'ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu'il eût +pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me +démontrant que chacun de noms est homme au même degré que Napoléon, +autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les +recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon +n'a ni visé ni tué personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent +leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à +leur propre impulsion. Toute l'armée, Français, Allemands, Italiens, +Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient +de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le +passage, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire! Si Napoléon +leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient +égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était devenu +inévitable!</p> + +<p>À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme +compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait +d'eux: «qu'eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la +Moskwa», ils avaient répondu par le cri de: «Vive l'Empereur!» comme ils +l'avaient déjà fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au +bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque +non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire, +répéter: «Vive l'Empereur!» et aller se battre pour gagner la nourriture +et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne +tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître; +Napoléon lui-même n'était pour rien dans la direction de la bataille, +puisque aucune de ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce +qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière précise +si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n'a pas plus +d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.</p> + +<p>Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de +ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que +celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent +inférieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la +première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les +plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux +critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amené la +victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille +d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et +cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de +leur minutie.</p> + +<p>Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi +bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux +mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut +lui être imputée; il n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de +bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire +à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef +suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Napoléon revint pensif de sa tournée d'inspection, en se disant: «Les +pièces sont sur l'échiquier, à demain le jeu!» S'étant fait donner un +verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements à +introduire dans la maison de l'Impératrice, et étonna le préfet par la +façon dont les moindres détails des choses de la cour étaient présents à +sa mémoire.</p> + +<p>S'intéressant à des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour +des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un +grand opérateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son +tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance: +«L'affaire est à moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils +entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que +personne.... Quant à présent, je puis plaisanter: plus je plaisante, +plus je suis calme, plus vous devez être rassurés et confiants, et plus +vous devez être étonnés de mon génie!»</p> + +<p>Après un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de +repos; il était trop préoccupé de la journée du lendemain pour pouvoir +dormir, et, quoique l'humidité du soir eût augmenté son rhume, il passa, +en se mouchant bruyamment, à trois heures du matin, dans la partie de la +tente qui formait son salon, et demanda si les Russes étaient toujours +là. On lui répondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les +mêmes points. L'aide de camp de service entra.</p> + +<p>«Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne +aujourd'hui?</p> + +<p>—Sans aucun doute, Sire...»</p> + +<p>L'Empereur le regarda.</p> + +<p>«Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire à +Smolensk: «Le vin est tiré, il faut le boire!»</p> + +<p>Napoléon fronça le sourcil et garda longtemps le silence.</p> + +<p>«Cette pauvre armée, dit-il tout à coup, elle est bien diminuée depuis +Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais +toujours et je commence à l'éprouver; mais la garde, la garde est +intacte? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, Sire.»</p> + +<p>Napoléon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda à sa montre; il +n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour +tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres à donner. Tout était prêt.</p> + +<p>«A-t-on distribué les biscuits aux régiments de la garde? demanda-t-il +sévèrement.</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Et le riz?»</p> + +<p>Rapp répondit qu'il avait pris lui-même les mesures nécessaires à cet +effet, mais Napoléon secoua la tête d'un air mécontent: il semblait +douter que ce dernier ordre eût été exécuté. Un valet de chambre apporta +du punch, Napoléon en fit donner un verre à son aide de camp; tout en le +dégustant à petites gorgées:</p> + +<p>«Je n'ai ni goût ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on +me vante la médecine et les médecins, lorsqu'ils ne peuvent pas même me +guérir d'un rhume!... Corvisart m'a donné ces pastilles, et elles ne me +font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais.... +Notre corps est une machine à vivre. Il est organisé pour cela, c'est sa +nature; laissez-y la vie à son aise, qu'elle s'y défende elle-même: elle +fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remèdes. Notre +corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps: +l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'à +tâtons et les yeux bandés.... Notre corps est une machine à vivre, voilà +tout!» Une fois entré dans la voie des définitions qu'il aimait tant, il +en émit tout à coup une autre<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>: «Savez-vous ce que c'est que l'art +militaire? C'est le talent, à un moment donné, d'être plus fort que son +ennemi!»</p> + +<p>Rapp ne répondit rien.</p> + +<p>«Demain nous aurons affaire à Koutouzow. C'est lui qui commandait à +Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas monté à cheval une seule +fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous +verrons bien!»</p> + +<p>Il regarda encore une fois à sa montre; il n'était que quatre heures. Il +se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et +sortit de la tente. La nuit était sombre, et un léger brouillard +flottait dans l'air. On distinguait à peine les feux de bivouac de la +garde; à travers la fumée, on entrevoyait dans le lointain ceux des +avant-postes russes. Tout était calme; on n'entendait que le bruit sourd +et le piétinement des troupes françaises qui s'apprêtaient à aller +occuper les positions désignées. Napoléon s'avança, examina les feux, +prêta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant près d'un +grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui +se tenait immobile et droit comme un pilier à l'apparition de +l'Empereur, il s'arrêta devant lui.</p> + +<p>«Combien d'années de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie +affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les +soldats.—Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on reçu au régiment?</p> + +<p>—Oui, Sire.»</p> + +<p>Napoléon fit un signe de tête et le quitta. À cinq heures et demie, il +se dirigea à cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait, +le ciel s'éclaircissait de plus en plus, un seul nuage flottait à +l'orient. Les feux abandonnés se mouraient à la pâle lumière du petit +jour; à droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le +son franchit l'espace et s'éteignit dans le silence général. Un second, +un troisième ébranlèrent bientôt l'air, puis un quatrième et un +cinquième résonnèrent avec solennité, quelque part à droite dans le +voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur +succédèrent aussitôt en se confondant. Napoléon atteignit, avec sa +suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie était engagée.</p> + +<h3>XII</h3> + + +<p>Pierre, revenu de chez le prince André, à Gorky, ordonna à son +domestique de tenir ses chevaux prêts pour le lendemain matin, de le +réveiller à la pointe du jour; puis il s'endormit aussitôt dans le coin +que Boris lui avait obligeamment offert. À son réveil, l'isba était +déserte, les petits carreaux des fenêtres tremblaient, et son domestique +le secouait pour le réveiller.</p> + +<p>«Excellence, Excellence! répétait-il avec insistance.</p> + +<p>—Quoi?... Qu'y a-t-il?... Est-ce commencé?</p> + +<p>—Écoutez la canonnade, dit le domestique, qui était un ancien soldat; +tous sont partis depuis longtemps, même Son Altesse.»</p> + +<p>Pierre s'habilla à la hâte et sortit en courant. La matinée était belle, +gaie, fraîche, la rosée brillait; le soleil, déchirant le rideau de +nuages, lança par-dessus le toit, à travers les vapeurs qui +l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussière +de la route, humide de rosée, sur les murs des maisons, sur les clôtures +en planches et sur les chevaux de Pierre, sellés à la porte de l'isba. +Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp +passa au galop.</p> + +<p>«Dépêchez-vous, comte, il est temps!» lui cria-t-il en passant.</p> + +<p>Se faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon +du haut duquel il avait examiné le champ de bataille. Cette colline +était couverte de militaires: on y entendait le murmure des +conversations en français des officiers de l'état-major, et l'on y +voyait, se détachant de l'ensemble, la tête grise de Koutouzow, coiffée +d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque +s'enfonçait dans ses larges épaules. Il regardait au loin à l'aide d'une +lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frappé du +spectacle qui s'offrit à ses yeux. C'était le panorama de la veille, +mais occupé aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par +la fumée de la fusillade, et éclairé par les rayons obliques du soleil, +qui montait à la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin, +des chatoiements d'un rose doré, et étalant de côté et d'autre de +longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient +l'horizon semblaient avoir été taillés dans une pierre étincelante, +d'un jaune verdâtre, et derrière leurs cimes, qui se découpaient sur le +ciel en une mince ligne foncée, se dessinait dans le lointain la grande +route de Smolensk, couverte de troupes. À côté de la colline, les champs +dorés et les coteaux ruisselaient de lumière, mais partout, devant, à +gauche et à droite, on ne voyait que des soldats. C'était animé, +majestueux et imprévu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre, +ce fut l'aspect du champ de bataille lui-même, la vue de Borodino et de +la vallée de la Kolotcha, qui s'étendait des deux côtés de la rivière.</p> + +<p>Au-dessus de la Kolotcha, à Borodino même, à l'endroit où la Voïna se +jette dans la Kolotcha, à travers de vastes marais, s'élevait un de ces +brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du +soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils +laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fumée qui s'y mêlait à +flocons épais, sur l'eau, sur la rosée, sur les baïonnettes, sur +Borodino même, se jouaient les rayons étincelants de la lumière du +matin. À travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche église, +les toits des isbas du village, et de tous côtés des masses compactes de +soldats, des caissons verts et des bouches à feu. Dans la vallée, sur +les hauteurs, à mi-côte, dans les bois, dans les champs, partaient des +coups de canon, tantôt isolés, tantôt par volées, suivis de tourbillons +de fumée, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient +dans l'espace. Chose étrange à dire, cette fumée et ces détonations +étaient ce qui prêtait le plus de charme à ce spectacle. Pierre mourait +d'envie de se trouver là où il voyait surgir ces panaches de fumée, là +où s'agitaient ces baïonnettes brillantes, là où était le mouvement, et +d'où partaient ces détonations incessantes. Il se retourna pour comparer +son impression à celle que devaient éprouver dans ce moment Koutouzow et +son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette +émotion latente qu'il avait déjà remarquée la veille, mais dont il +n'avait compris la nature qu'après son entretien avec le prince André.</p> + +<p>«Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi,» dit Koutouzow à un général +qui était à ses côtés.</p> + +<p>Le général qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour +descendre la colline.</p> + +<p>«Au pont!» répondit-il à la question d'un des officiers.</p> + +<p>«Et moi aussi!» se dit Pierre en le suivant. Le général monta le cheval +que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique +et lui demandait laquelle de ses deux montures était la plus tranquille. +L'empoignant alors par la crinière, penché en avant et serrant de ses +talons le ventre de son cheval, il sentit tout à coup qu'il perdait ses +lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant lâcher la bride et la crinière, +il partit sur les traces du général, au milieu des officiers qui le +suivaient des yeux dans sa course aventureuse.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + + +<p>Le général galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement à +gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un +détachement d'infanterie; il essaya en vain de se dégager des soldats +qui l'entouraient de tous côtés, et qui jetaient des regards mécontents +et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait +sans nécessité dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux +tous.</p> + +<p>«Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon?» dit l'un d'eux.</p> + +<p>Un autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil, et Pierre, se +cramponnant au pommeau de la selle, et retenant à grand'peine sa monture +effrayée, partit à fond de train et arriva enfin dans un espace libre. +Il vit devant lui un pont où d'autres soldats tiraient des coups de +fusil: sans s'en douter, il avait atteint le pont de la Kolotcha placé +entre Gorky et Borodino, que les Français, après avoir occupé ce dernier +village, venaient d'attaquer. Des deux côtés du pont et sur la prairie, +couverte de foin, qu'il avait aperçue de loin la veille, des soldats +s'agitaient d'un air affairé, mais, malgré la fusillade incessante, +Pierre ne croyait guère être en plein premier acte de la bataille. +N'entendant ni les balles qui sifflaient autour de lui, ni les +projectiles qui passaient au-dessus de sa tête, il ne soupçonnait même +pas que l'ennemi fût de l'autre côté de la rivière, et il fut longtemps +avant de comprendre que c'étaient des tués et des blessés qui tombaient +à quelques pas de lui.</p> + +<p>«Que fait donc celui-là en avant de la ligne? cria une voix.</p> + +<p>—À gauche, prenez à gauche!»</p> + +<p>Pierre prit à droite, et se heurta tout à coup contre un aide de camp du +général Raïevsky; l'aide de camp le regarda avec colère, et allait lui +dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le salua.</p> + +<p>«Comment êtes-vous ici?» dit-il en s'éloignant.</p> + +<p>Pierre, ayant une vague idée qu'il n'était pas à sa place, et craignant +de gêner, se mit à galoper dans le même sens que l'aide de camp:</p> + +<p>«Est-ce ici? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—À l'instant, à l'instant! repartit l'aide de camp, qui se précipita +dans la prairie à la rencontre d'un gros colonel à qui il avait à +transmettre un ordre, puis, revenant vers Pierre:</p> + +<p>—Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez ici?... En +curieux, sans doute?</p> + +<p>—Oui, oui, dit Pierre, pendant que l'aide de camp faisait faire +volte-face à son cheval et se préparait à s'éloigner de nouveau.</p> + +<p>—Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci, mais au flanc +gauche, chez Bagration, on cuit!</p> + +<p>—Vraiment! répliqua Pierre. Où est-ce donc?</p> + +<p>—Venez avec moi sur la colline, on le voit très bien de là, et c'est +encore supportable.... Venez-vous?</p> + +<p>—Je vous suis,» répondit Pierre en cherchant des yeux son domestique, +et en remarquant seulement alors des blessés qui se traînaient, ou que +l'on portait sur des brancards: un pauvre petit soldat, dont le casque +gisait à côté de lui, était couché, immobile sur la prairie, dont le +foin fauché répandait au loin son odeur enivrante.</p> + +<p>«Pourquoi n'a-t-on pas relevé celui-là?» allait dire Pierre, mais la +figure soucieuse de l'aide de camp, qui venait de détourner la tête, +arrêta sa question sur ses lèvres. Quant à son domestique, il ne le +voyait nulle part, et il continua son chemin à travers le vallon, +jusqu'à la batterie Raïevsky; son cheval restait en arrière de celui de +l'aide de camp, et le secouait violemment.</p> + +<p>«On voit que vous n'êtes pas habitué à monter à cheval, lui dit ce +dernier.</p> + +<p>—Oh! ce n'est rien, dit Pierre, il a le pas très inégal.</p> + +<p>—Parbleu! s'écria l'aide de camp, il est blessé à la jambe droite +au-dessus du genou, ce doit être une balle! Je vous en félicite, comte, +c'est le baptême du feu!»</p> + +<p>Ils dépassèrent le sixième corps, et arrivèrent, au milieu de la fumée, +sur les derrières de l'artillerie, qui, placée en avant, tirait sans +relâche et d'une manière assourdissante. Ils atteignirent enfin un +petit bois où l'on respirait la fraîcheur, et où l'on sentait l'air +tiède de l'automne. Les deux cavaliers mirent pied à terre et gravirent +la colline.</p> + +<p>«Le général est-il ici? demanda l'aide de camp.</p> + +<p>—Il vient de partir,» lui répondit-on.</p> + +<p>L'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait plus que +faire.</p> + +<p>«Ne vous inquiétez pas de moi, dit Pierre, je vais aller jusqu'en haut.</p> + +<p>—Oui, allez-y.... De là on voit tout, et ce n'est pas aussi dangereux; +j'irai vous y prendre.»</p> + +<p>Ils se séparèrent, et ce ne fut que bien plus tard dans la journée, que +Pierre apprit que son compagnon avait eu un bras emporté. Il parvint à +la batterie située sur le fameux mamelon, connu chez les Russes sous le +nom de «batterie du mamelon» ou de «Raïevsky», et chez les Français, qui +le regardaient comme la clef de la position, sous celui de «la grande +redoute», «fatale redoute», ou «redoute du centre». À ses pieds furent +tués des dizaines de milliers d'hommes. Cette redoute se composait d'un +mamelon entouré de fossés de trois côtés. De ce point, dix bouches à feu +vomissaient leurs projectiles par les embrasures du remblai; d'autres +pièces, placées sur la même ligne, tiraient aussi sans trêve. Un peu en +arrière se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait guère de +l'importance de ce mamelon, et croyait, au contraire, que c'était une +position complètement secondaire. S'asseyant au bord du rempart de la +batterie, il regarda autour de lui avec un sourire de satisfaction +inconsciente; il se levait de temps à autre pour voir ce qui se passait, +et cherchait à ne pas gêner les soldats, qui chargeaient et repoussaient +les canons, et à ne pas se trouver sur le chemin de ceux qui allaient et +venaient, apportant les gargousses. Par contraste avec le sentiment de +malaise que ressentaient les soldats d'infanterie chargés de protéger +cette redoute, les artilleurs éprouvaient plutôt, sur ce lopin de +terrain abrité et séparé par des fossés du reste du champ de bataille, +comme un sentiment de solidarité fraternelle, et l'apparition d'un +pékin, dans la personne de Pierre, leur causa une impression +désagréable. Ils le regardaient de travers, et semblaient même presque +effrayés à sa vue; un officier d'artillerie, de haute taille, +s'approcha de lui, et le regarda curieusement, tandis qu'un tout jeune +lieutenant, presque un enfant, aux joues fraîches et rebondies, chargé +de la surveillance de deux pièces, se retourna de son côté, et lui dit +sévèrement:</p> + +<p>«Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici.»</p> + +<p>Les artilleurs continuaient à hocher la tête d'un air mécontent, mais, +lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne +les gênait en rien, qu'il restait tranquillement assis à les regarder ou +se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme +que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, à +leur passage, avec un sourire timide, leur mécontentement se changea en +une sympathie gaie et affectueuse, semblable à celle des soldats pour +les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec +eux. Ils l'adoptèrent en pensée, et lui donnèrent même, en plaisantant +entre eux sur son compte, le sobriquet de «Notre Bârine<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>«. Un boulet +vint tomber à deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait +été saupoudré, sourit en regardant autour de lui.</p> + +<p>«Vous n'avez donc vraiment pas peur, Bârine?» lui dit un soldat à la +forte carrure et au visage enluminé, en montrant ses dents blanches.</p> + +<p>—As-tu donc peur, toi? répondit Pierre.</p> + +<p>—Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas grâce... s'il vous jette +à terre, il fera voler en l'air vos entrailles.... Comment ne pas avoir +peur?» ajouta-t-il en riant.</p> + +<p>Quelques-uns de ses camarades s'étaient arrêtés à côté de Pierre; avec +leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient étonnés et +charmés de l'entendre parler comme tout le monde.</p> + +<p>«C'est notre métier, Bârine!... Quant à vous, c'est autre chose, et +c'est bien étonnant que...</p> + +<p>—À vos pièces!» cria le jeune lieutenant, qui évidemment remplissait +ses fonctions pour la première ou la seconde fois de sa vie, tant il y +mettait de ponctualité exagérée envers les soldats et son chef.</p> + +<p>Le grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout +le champ de bataille, à gauche surtout, où étaient les ouvrages avancés +de Bagration; mais la fumée empêchait Pierre, dont l'attention était +absorbée par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de +l'action. Sa première impression de satisfaction involontaire avait fait +place à un sentiment de tout autre genre, provoqué par la vue du pauvre +petit soldat couché dans la prairie. Il était à peine dix heures du +matin: on avait emporté de la batterie une vingtaine d'hommes, deux +pièces avaient été démontées! les projectiles arrivaient en nombre plus +considérable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en +bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on +n'entendait que plaisanteries et gais propos.</p> + +<p>«Eh! la belle! criait un soldat à une grenade qui passait en l'air comme +une flèche: pas ici! vers l'infanterie!</p> + +<p>—À l'infanterie! ajoutait un autre en riant à la vue du projectile qui +éclatait au milieu des soldats.</p> + +<p>—Dis donc, est-ce une connaissance?» criait un troisième à un paysan +qui se baissait devant un boulet.</p> + +<p>Quelques soldats se groupèrent près du rempart, pour regarder quelque +chose dans le lointain.</p> + +<p>«Vois-tu, on a retiré les avant-postes, on s'est replié, dit l'un.</p> + +<p>—Fais attention à tes propres affaires, lui cria un vieux +sous-officier; s'ils se sont retirés, c'est qu'ils ont affaire plus +loin,» et, saisissant l'un d'eux par l'épaule, il le poussa du genou.</p> + +<p>Ils éclatèrent de rire.</p> + +<p>«N° 5, en avant! criait-on d'un autre côté.</p> + +<p>—Tous à la fois et bien ensemble, répondirent gaiement ceux qui +poussaient le canon.</p> + +<p>—Tiens, en voilà un qui a failli enlever le chapeau de «notre Bârine,» +dit un loustic en s'adressant à Pierre. «Oh! l'animal! ajouta-t-il en +voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme.</p> + +<p>—Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus +pour ramasser les blessés, se courbaient et allongeaient l'échine... ce +ragoût-là ne vous plaît pas?</p> + +<p>—Voyez donc les corbeaux!» dit un autre en s'adressant à un groupe de +miliciens qui s'étaient arrêtés, saisis de terreur à la vue du soldat +qui venait de perdre une jambe.</p> + +<p>Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé, après chaque homme jeté +à bas, l'excitation générale augmentait. Ainsi qu'un défi jeté à la +tempête déchaînée autour d'eux, les figures de ces soldats s'éclairaient +de plus en plus, comme les éclairs qui jaillissent plus précipités d'une +nuée d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait à son +tour. À dix heures, les fantassins, postés en avant de la batterie dans +les broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka, se +replièrent; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des fusils. +Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea quelques mots avec +un colonel, lança à Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit +après avoir donné l'ordre aux fantassins préposés à la garde de la +batterie de se coucher à plat ventre pour être moins exposés. On +entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie, +qui s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre +furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle, qui marchait +à reculons, tenant son épée abaissée et regardant autour de lui avec +inquiétude; l'infanterie disparut dans la fumée, et l'on n'entendit plus +que des cris prolongés et le crépitement d'une fusillade bien nourrie. +Quelques minutes plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent +de la mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la batterie, +et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redoublaient d'activité +autour des canons, personne ne faisait plus attention à Pierre; une ou +deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier, +les sourcils froncés, marchait à grands pas entre les pièces. Le petit +lieutenant, les joues enflammées, donnait ses ordres avec plus de +précision encore; les artilleurs présentaient les gargousses, +chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crânerie de plus en plus +surexcitée. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancés par des +ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur toutes les +figures brillait le feu, dont Pierre, debout à côté du vieil officier, +attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main à la visière de +sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il n'y a plus que huit charges: +faut-il continuer le feu?</p> + +<p>—La mitraille!» cria sans lui répondre directement son chef, en +regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant +poussa un cri, tourna sur lui-même, et s'abattit comme un oiseau tiré au +vol.</p> + +<p>Tout devint étrange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de +boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui +jusque-là n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre +bruit. À droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra! +et il crut les voir reculer au lieu de s'élancer en avant. Un boulet +frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la +terre: une balle noire rebondit et tomba au même instant dans un corps +mou. À cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.</p> + +<p>«À mitraille!» répéta le vieux commandant.</p> + +<p>Un sous-officier, effrayé, se précipita vers lui et lui dit, avec un +chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un +maître d'hôtel venant prévenir son maître que le vin manque.</p> + +<p>«Brigands! que font-ils? s'écria l'officier en tournant vers Pierre sa +figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de +l'éclat de la fièvre.</p> + +<p>—Cours aux réserves, et amène un caisson! ajouta-t-il avec colère en +s'adressant à un soldat.</p> + +<p>—J'irai, moi!» dit Pierre.</p> + +<p>L'officier; sans lui répondre, fit quelques pas de côté:</p> + +<p>«Attendre... ne pas tirer!»</p> + +<p>Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions +se heurta contre Pierre.</p> + +<p>«Eh! monsieur, ce n'est pas ta place,» dit-il en descendant au pas de +course.</p> + +<p>Pierre courut après lui, en évitant l'endroit où était couché le jeune +lieutenant. Un boulet, un second, un troisième passèrent au-dessus de sa +tête et tombèrent à ses côtés.</p> + +<p>«Où vais-je?» se demanda-t-il tout à coup à deux pas des caissons.</p> + +<p>Il s'arrêta indécis, ne sachant où aller. À cet instant un choc +effroyable le rejeta en arrière la face contre terre, une flamme immense +l'aveugla tout à coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et +d'un fracas épouvantables, l'assourdit complètement. Lorsqu'il revint à +lui, il se trouva couché à terre, et les bras étendus. Le caisson qu'il +avait vu avait disparu: à sa place gisaient de tous côtés sur l'herbe +roussie des planches vertes à demi brûlées et des lambeaux de +vêtements; un cheval, se débarrassant des débris de son brancard, passa +au galop, tandis qu'un autre, blessé mortellement, hennissait de +douleur.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Pierre, affolé de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant à la +batterie, le seul endroit où il pût trouver un refuge contre tous ces +désastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et +de voir la batterie occupée par une masse de nouveaux venus, qu'il ne +parvenait pas à reconnaître. Le colonel était penché sur le rempart +comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se débattant +entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait +pas encore eu le temps de comprendre que le colonel était mort, et le +soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tué, devant ses yeux, d'un +coup de baïonnette qui lui traversa le dos. À peine était-il arrivé dans +le retranchement, qu'un homme à figure maigre et brune, ruisselant de +sueur, en uniforme gros-bleu, une épée nue à la main, se jeta sur lui en +criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par +l'épaule et par la gorge. C'était un officier français; laissant tomber +son épée, il prit à son tour Pierre au collet; ils se regardèrent ainsi +quelques secondes, et sur leurs figures si étrangères l'une à l'autre se +peignait l'étonnement de ce qu'ils venaient de faire.</p> + +<p>«Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien?» pensait chacun +d'eux.</p> + +<p>L'officier inclinait vers la première supposition, car la main puissante +de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Français avait l'air +de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs +têtes, et il sembla à Pierre que celle de son prisonnier avait été +enlevée du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son +côté et lâcha prise. Le Français, peu curieux de décider lequel des deux +était le prisonnier de l'autre, courut à la batterie, tandis que Pierre +descendait le mamelon, en trébuchant contre les morts et les blessés, et +croyait, dans son épouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son +habit. À peine arrivé au bas, il vit venir à lui des masses compactes de +Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers +la batterie. C'était l'attaque dont Yermolow s'attribua le mérite en +assurant à qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure +l'avaient seuls rendue possible; il prétendait avoir jeté à pleines +mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses +poches. Les Français qui s'étaient emparés de la batterie s'enfuirent à +leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement +qu'il fut impossible de les arrêter. Les prisonniers furent emmenés de +la batterie; parmi eux se trouvait un général blessé, qui fut aussitôt +entouré de nos officiers. Des masses de blessés, Français et Russes, les +traits défigurés par la souffrance, se traînaient péniblement, ou +étaient portés sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais, +au lieu de ceux qui l'y avaient reçu tout à l'heure, il n'y trouva que +des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y aperçut aussi le jeune +lieutenant, toujours assis dans la même pose au bord du parapet, et +replié sur lui-même dans une mare de sang; le soldat aux joues +enluminées avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait +pas à l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: «Ils vont sûrement cesser, +se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait?» Et il +suivit machinalement le défilé des brancards qui s'éloignaient du champ +de bataille. Le soleil, caché par un rideau de fumée, brillait encore en +haut de l'horizon. Là-bas, à gauche, et surtout près de Séménovsky, une +massé confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de +la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait +qu'augmenter de violence: c'était comme la suprême expression du +désespoir d'un homme qui réunit toutes ses forces pour pousser son +dernier cri.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>L'action principale se passa sur une étendue de deux verstes<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> entre +Borodino et les ouvrages avancés de Bagration. En dehors de ce rayon, la +cavalerie d'Ouvarow fit une démonstration vers le milieu de la journée, +et, de l'autre côté d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un +moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans +importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les «flèches» +de Bagration, sur un espace découvert près du bois, qu'eut lieu en +réalité la bataille, de la façon la plus simple et la moins compliquée +qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donné des deux côtés par le feu +de plus de cent pièces de canon. Puis, lorsque la fumée s'étendit comme +un épais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se +dirigèrent sur les «flèches», pendant que le détachement du vice-roi se +portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces +«flèches» et la redoute de Schevardino où se tenait Napoléon, et plus de +deux verstes, à vol d'oiseau, entre ces ouvrages avancés et Borodino. +Napoléon ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur +ce point, car la fumée couvrait tout le terrain. Les soldats de la +division Dessaix ne restèrent visibles que jusqu'à leur descente dans le +ravin; dès qu'ils y disparurent, la fumée, en redoublant d'épaisseur, +déroba à la vue le versant opposé. De côté et d'autre se détachaient +quelques points noirs, et brillaient quelques baïonnettes, mais, du haut +de la redoute de Schevardino, il était impossible de préciser si les +Russes et les Français étaient immobiles ou en mouvement. Les rayons +obliques d'un soleil resplendissant éclairaient la figure de Napoléon, +qui s'abritait derrière sa main pour examiner les ouvrages avancés. +Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fumée, +toujours croissante, l'empêchait de rien distinguer. Il descendit du +mamelon et se mit à marcher de long en large, en s'arrêtant de temps à +autre, en prêtant l'oreille au bruit des détonations, et en jetant des +regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit où il se tenait +dans ce moment, ni de la hauteur où étaient restés ses généraux, ni des +retranchements eux-mêmes, pris et repris tour à tour par les Russes et +par les Français, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs +heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante, +tantôt les Russes, tantôt les Français, tantôt l'infanterie, tantôt la +cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et, +ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et +revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoyés par Napoléon, et les +officiers d'ordonnance de ses maréchaux venaient à tout instant lui +faire leurs rapports; ces rapports étaient forcément mensongers, parce +que, dans le feu de la mêlée, il était impossible de savoir au juste où +en étaient les choses, parce que la plupart des aides de camp se +bornaient à raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu même +du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils +mettaient à franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite, +la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide +de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du +pont de la Kolotcha, et demander à Napoléon s'il fallait ou non le faire +franchir aux troupes. Napoléon ordonna de s'aligner de l'autre côté et +d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au même moment où +l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait été repris et brûlé par +les Russes, dans ce même engagement où nous avons vu figurer Pierre au +commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un +air de terreur, que l'attaque des ouvrages avancés avait été repoussée, +que Compans était blessé, Davout tué, tandis que, par le fait, ces +retranchements avaient été repris par des troupes fraîches, et que +Davout n'était que contusionné. À la suite de ces rapports, faux par la +force même des circonstances, Napoléon faisait des dispositions qui, si +elles n'avaient pas déjà été prises par d'autres d'une manière plus +opportune, auraient été inexécutables. Les maréchaux et les généraux, +plus rapprochés que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles +que de temps à autre, prenaient leurs mesures sans en référer à +Napoléon, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un +côté et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'étaient le +plus souvent exécutés qu'à moitié, de travers ou pas du tout. Les +soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons dès qu'ils +sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou +se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux, +et la cavalerie s'élançait de son côté pour rattraper les fuyards +russes. C'est ainsi que deux régiments de cavalerie franchirent le ravin +de Séménovsky, se lancèrent sur la montée, tournèrent bride et +repartirent à fond de train, tandis que l'infanterie faisait de même de +son côté, en se laissant également entraîner. Ainsi donc toutes les +dispositions nécessitées par le moment étaient prises par les chefs +immédiats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et à +plus forte raison ceux de Napoléon. Ils craignaient d'autant moins d'en +assumer la responsabilité, que, pendant la mêlée, l'homme n'a plus +d'autre idée que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il +se jette en avant, en arrière, et agit sous l'influence exclusive de sa +surexcitation personnelle. En résumé, tous ces mouvements, produits par +le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes. +Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal: +c'étaient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace, +leur apportaient la mort et les blessures. Dès que ces hommes se +trouvaient hors de la portée des projectiles, leurs chefs s'en +emparaient, les alignaient, les soumettaient à la discipline, et, par la +puissance de cette même discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer +et de feu, où ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient à +l'aventure, en s'entraînant mutuellement.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Les généraux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois mené au feu +des masses énormes de troupes bien disciplinées, mais, au lieu de voir, +comme il était toujours arrivé aux batailles précédentes, l'ennemi +prendre la fuite, ces masses disciplinées revenaient de là-bas débandées +et terrifiées; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait à +vue d'œil. Vers midi, Murat envoya son aide de camp à Napoléon pour +réclamer des renforts. Napoléon était assis au pied du mamelon et buvait +du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les +Russes en déroute si Sa Majesté voulait envoyer des renforts:</p> + +<p>«Des renforts?» s'écria Napoléon d'un air sévère et surpris, comme s'il +ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli +garçon, aux cheveux bouclés, qu'on lui avait envoyé: «Des renforts? se +dit-il à part lui.... Que peuvent-ils avoir encore à me demander +lorsqu'ils disposent de la moitié de l'armée sur l'aile gauche des +Russes, qui n'est même pas fortifiée? Dites au roi de Naples qu'il n'est +pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon échiquier; allez!<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>« Le +jeune et joli garçon soupira profondément, et, tenant toujours la main à +la hauteur de son shako, retourna au feu. Napoléon se leva, et appela +Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient +aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation, +l'attention de Berthier fut attirée par la vue d'un général, monté sur +un cheval couvert d'écume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa +suite: c'était Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec +précipitation de l'Empereur, en lui démontrant, hardiment et à haute +voix, la nécessité dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes +étaient perdus si l'Empereur consentait à donner une division. Napoléon +haussa les épaules, garda le silence et continua sa promenade, tandis +que Belliard exposait avec véhémence son avis aux généraux qui +l'entouraient.!</p> + +<p>«Vous êtes trop vif, Belliard, dit Napoléon; on se trompe facilement +dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!»</p> + +<p>Belliard venait à peine de disparaître qu'un nouvel envoyé arriva du +champ de bataille.</p> + +<p>«Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napoléon du ton d'un homme agacé par des +obstacles imprévus.</p> + +<p>—Sire, le prince... commença à dire l'aide de camp...</p> + +<p>—Demande des renforts, n'est-ce pas?» s'écria Napoléon avec impatience.</p> + +<p>L'aide de camp inclina la tête affirmativement. Napoléon se détourna, +fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.</p> + +<p>«Il faudra leur donner des réserves, qu'en pensez-vous? Qui +enverrons-nous là-bas, à cet oison dont j'ai fait un aigle?</p> + +<p>—Envoyons la division de Claparède, Sire,» répondit Berthier, qui +connaissait par leur nom toutes les divisions, les régiments et les +bataillons.</p> + +<p>L'Empereur approuva d'un signe de tête; l'aide de camp partit au galop +du côté de la division Claparède, et, quelques instants après, la jeune +garde, postée derrière le mamelon, se mit en mouvement. Napoléon +regardait silencieusement dans cette direction.</p> + +<p>«Non, dit-il tout à coup, je ne puis y envoyer Claparède, envoyez-y +Friant.»</p> + +<p>Bien qu'il n'y eût aucun avantage à employer le second plutôt que le +premier, et qu'il en résultât au contraire un grand retard dans +l'exécution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualité. +Napoléon en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le rôle +du docteur qui entrave par ses remèdes la marche de la nature, ce rôle +qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se +perdit comme les autres dans la fumée, tandis que les aides de camp +arrivaient de tous côtés, et paraissaient s'être donné le mot pour +demander la même chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans +leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les +troupes françaises. M. de Beausset, qui était encore à jeun, s'approcha +de Napoléon, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa +respectueusement de déjeuner.</p> + +<p>«Il me semble que je puis maintenait féliciter Votre Majesté d'une +victoire?»</p> + +<p>Napoléon secoua la tête négativement. M. de Beausset, pensant que ce +geste se rapportait à la victoire présumée, se permit alors de faire +observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait empêcher de +déjeuner, du moment que c'était possible.</p> + +<p>«Allez-vous...» dit tout à coup Napoléon, en se détournant.</p> + +<p>Un soupir de commisération et de déconvenue passa sur la figure de M. de +Beausset, qui alla rejoindre les généraux. Napoléon éprouvait la +sensation pénible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent à +pleines mains, et ayant prévu toutes les chances, se sent, malgré tout, +près d'être battu pour avoir trop savamment combiné ses coups. Les +troupes et les généraux étaient les mêmes qu'autrefois; ses mesures +étaient bien prises, sa proclamation courte et énergique; il était sûr +de lui, de son expérience et de son génie, que les années n'avaient fait +qu'accroître; l'ennemi qu'il combattait était le même qu'à Austerlitz +et à Friedland; il comptait tomber sur lui à bras raccourcis... et voilà +que ce coup de massue lui échappait comme par magie! Ses combinaisons +passées avaient toujours été couronnées de succès: il avait, comme +toujours, concentré ses batteries sur un seul point, lancé ses réserves +et sa cavalerie—des hommes de fer—pour enfoncer les lignes, et +cependant la victoire ne venait pas! De tous côtés on lui demandait des +renforts, on lui apprenait que des généraux étaient morts ou blessés, +que les troupes étaient débandées, et qu'il était impossible de déloger +les Russes. Jadis, après deux ou trois dispositions, deux ou trois mots +jetés à la hâte, les aides de camp et les maréchaux arrivaient à lui, la +figure rayonnante, lui annonçant avec force félicitations que des corps +entiers avaient été faits prisonniers, apportant des faisceaux de +drapeaux et d'aigles pris à l'ennemi, en traînant des canons à leur +suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la +cavalerie sur les trains de bagages! C'était ainsi que cela avait eu +lieu à Lodi, à Marengo, à Arcole, à Iéna, à Austerlitz, à Wagram, etc. +Aujourd'hui il se passait quelque chose d'étrange; bien que les ouvrages +avancés eussent été emportés d'assaut; il le sentait d'instinct, et il +comprenait que ce sentiment était partagé par son entourage militaire. +Tous les visages étaient tristes, on évitait de se regarder, et Napoléon +savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se +prolongeait huit heures, bien qu'il y eût engagé toutes ses forces, et +qui n'avait pas encore abouti à une victoire. Il savait que c'était une +bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de +tension extrême, le perdre, lui et son armée. Lorsqu'il repassait en +pensée toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle, +depuis deux mois, aucune bataille n'avait été gagnée, aucun drapeau, +aucun canon, aucun corps de troupes n'avait été pris, les figures +contristées de son entourage, les doléances sur la résistance opiniâtre +des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient +tomber sur son aile gauche d'un moment à l'autre, enfoncer son centre, +un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela était possible. Jadis il +ne prévoyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un +nombre incalculable de hasards, tous défavorables, s'offrait à son +imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc +gauche, Napoléon fut terrifié. Berthier s'approcha de lui, et lui +proposa de monter à cheval pour se rendre un compte exact de la +situation.</p> + +<p>«Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!...» Et il +partit pour le village de Séménovsky.</p> + +<p>Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et +des hommes couchés dans des mares de sang, isolément ou par groupes; +jamais ni Napoléon ni aucun de ses généraux n'avaient vu une aussi +grande quantité de morts réunis sur un si étroit espace. La voix sourde +du canon, qui, dix heures durant, n'avait cessé de se faire entendre et +fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre à ce tableau. Il +arriva sur les hauteurs de Séménovsky, et aperçut dans le lointain, à +travers la fumée, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui +étaient pas familières: c'étaient des Russes. Leurs masses serrées +étaient placées derrière le village et le mamelon, et leurs bouches à +feu continuaient à tonner sans relâche sur toute la ligne; ce n'était +plus une bataille, c'était une boucherie sans résultat pour les Russes +comme pour les Français. Napoléon s'arrêta, et retomba dans la rêverie +dont Berthier l'avait tiré. Arrêter ce qu'il voyait était impossible, et +cependant c'était lui qui, aux yeux de tous, en était l'ordonnateur +responsable; et ce premier insuccès lui faisait comprendre toute +l'horreur et toute l'inutilité de ces massacres. Un des généraux qui le +suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde. +Ney et Berthier échangèrent un coup d'œil et un sourire de mépris à +cette absurde proposition. Napoléon baissa la tête et garda longtemps le +silence.</p> + +<p>«À huit cents lieues de France, je ne ferai pas démolir ma garde<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>!» +s'écria-t-il, et, faisant tourner bride à son cheval, il retourna à +Schevardino.</p> + + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Koutouzow, la tête inclinée et affaissé sur lui-même de tout le poids de +son corps, était toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, où +Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais +approuvant ou désapprouvant ce qu'on venait lui proposer.</p> + +<p>«C'est cela... oui, oui, faites!» disait-il; ou bien: «Vas-y, va voir, +mon ami!» ou bien encore: «C'est inutile, attendons!...»</p> + +<p>Il écoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les +ordres qu'on lui demandait, sans paraître s'intéresser au sens des +paroles de ceux qui lui parlaient, mais épiant toutefois leur ton et +l'expression de leur visage. Sa longue expérience et sa sagesse de +vieillard lui disaient qu'il n'était pas possible à un seul homme d'en +diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les +dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les +troupes, ni le nombre des canons et des gens tués, ne décident du sort +de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'élan +des troupes, qu'il tâchait de découvrir et de conduire autant qu'il +était en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme +et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, usé par l'âge, un +contraste saisissant. À onze heures du matin, on vint lui dire que les +ouvrages avancés dont les Français s'étaient emparés leur avaient été +repris, mais que le prince Bagration était blessé. Koutouzow poussa un +cri et secoua la tête.</p> + +<p>«Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,—dit-il à un aide +de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:</p> + +<p>—Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la +première armée?»</p> + +<p>Le prince partit à l'instant, et il n'avait pas encore atteint le +village de Séménovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des +renforts. Koutouzow fronça le sourcil, envoya Doktourow prendre le +commandement de la première armée, et prier le prince, dont les conseils +lui étaient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir +auprès de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat était prisonnier, il +sourit, et son état-major s'empressa de le féliciter.</p> + +<p>«Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement +gagnée, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien +extraordinaire, mais il ne faut pas se réjouir trop tôt!»</p> + +<p>Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux +troupes. Un peu plus tard, à l'arrivée de Scherbinine, qui venait lui +annoncer la reprise par les Français des ouvrages avancés du village de +Séménovsky, Koutouzow devina, à l'expression de son visage et aux bruits +qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se +levant aussitôt, il le prit à l'écart.</p> + +<p>«Mon ami, lui dit-il, va auprès d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a +à faire.»</p> + +<p>Koutouzow se trouvait à Gorky, au centre même de notre position; +l'attaque dirigée par Napoléon sur notre flanc gauche avait été +vaillamment et à plusieurs reprises repoussée par la cavalerie +d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas dépassé Borodino. À +trois heures, les Français cessèrent l'attaque, et Koutouzow put +constater, sur la physionomie de tous ceux qui arrivèrent du champ de +bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation portée au +dernier degré. Le succès dépassait ses espérances, mais ses forces lui +faisaient défaut, sa tête s'inclinait et il sommeillait +involontairement. On lui apporta à dîner; pendant son repas, Woltzogen +s'approcha de lui; c'était celui-là même qui, au dire du prince André, +affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui +détestait Bagration. Il venait rendre compte à Koutouzow, de la part de +Barclay, de la marche des opérations militaires du flanc gauche. Le sage +Barclay, en voyant la foule des fuyards blessés et les dernières lignes +enfoncées, en avait conclu que la bataille était perdue, et avait chargé +son aide de camp favori d'en prévenir Koutouzow. Celui-ci, mâchant avec +peine un morceau de poule rôtie, regardait complaisamment venir +Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des +lèvres, la main à la visière de sa casquette avec une affectation +cavalière; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingué, +je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que +j'apprécie à sa juste valeur. «Ce vieux Monsieur,» c'était le nom que +les Allemands donnaient à Koutouzow, «ce vieux Monsieur» se donne ses +aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il +commença son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait +mission de la faire connaître, et telle qu'il l'avait jugée par +lui-même.</p> + +<p>«Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi; +nous ne pouvons l'en déloger, faute de troupes; elles fuient et il est +impossible de les arrêter!»</p> + +<p>Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne +pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son émotion, +et ajouta avec un sourire:</p> + +<p>«Je ne me crois pas en droit de cacher à Votre Altesse ce que j'ai vu: +les troupes sont en pleine déroute!</p> + +<p>—Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'écria Koutouzow en se levant +vivement, les sourcils froncés, et faisant de ses mains tremblantes des +gestes de menace; tout près de suffoquer, il s'écria: «Comment +osez-vous, monsieur, me dire cela, à moi? Vous ne savez rien! Dites à +votre général que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que +lui le véritable état des choses.»</p> + +<p>Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow +poursuivit:</p> + +<p>«L'ennemi est repoussé du flanc gauche, et fortement entamé au flanc +droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce +qui n'est pas. Allez répéter au général Barclay que mon intention est +d'attaquer l'ennemi demain!» Tous se taisaient, et l'on n'entendait que +la respiration haletante du vieillard: «Il est repoussé de partout, +reprit-il, j'en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes! La victoire +est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la Russie!» +ajouta-t-il en se signant et en laissant échapper un sanglot.</p> + +<p>Woltzogen haussa les épaules, un sourire ironique passa sur ses lèvres, +et il s'éloigna sans chercher même à dissimuler la surprise que lui +causait l'aveugle entêtement du «vieux Monsieur». Un général d'un +extérieur agréable parut en ce moment sur la colline.</p> + +<p>«Ah! voilà mon héros!» dit Koutouzow en l'indiquant de la main.</p> + +<p>C'était Raïevsky; il avait passé toute la journée sur le point le plus +important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes +tenaient toujours ferme, et que les Français n'osaient plus attaquer.</p> + +<p>«Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obligés de +nous retirer? lui demanda Koutouzow en français.</p> + +<p>—Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indécises, c'est +toujours le plus opiniâtre qui reste victorieux, et mon opinion...</p> + +<p>—Kaïssarow, s'écria Koutouzow, prépare-moi l'ordre du jour, et toi, +dit-il à un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque +pour demain!»</p> + +<p>Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prévint le maréchal +que son chef demandait la confirmation par écrit de l'ordre qu'il lui +avait donné. Koutouzow, sans même le regarder, fit aussitôt libeller cet +ordre, qui mettait à couvert la responsabilité de l'ex-commandant en +chef. Grâce à l'intuition morale et mystérieuse de ce qu'on est convenu +d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow +se transmirent instantanément jusqu'aux extrémités de l'armée. Ce +n'étaient plus certainement les mêmes mots qui leur parvenaient, et il +n'y avait même rien de vrai dans les expressions attribuées à Koutouzow, +mais chacun en comprit le sens et la portée; en effet elles n'étaient +pas le résultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles +traduisaient fidèlement le sentiment caché au fond du cœur du +commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le cœur de +tous les Russes! Tous ces soldats épuisés et hésitants, apprenant qu'on +attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur répugnait +de croire était faux; ils furent consolés, et leur courage se ranima.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Le régiment du prince André était dans les réserves restées inactives +jusqu'à deux heures, derrière Séménovsky, sous un feu violent +d'artillerie. À ce moment, le régiment, qui avait déjà perdu plus de +deux cents hommes, fut porté en avant sur le terrain situé entre le +village de Séménovsky et la batterie du mamelon, où des milliers +d'hommes avaient déjà été tués ce jour-là, et vers lequel venait d'être +dirigé le feu convergent de plusieurs centaines de pièces ennemies.</p> + +<p>Sans quitter sa place, sans avoir tiré un coup de fusil, le régiment +perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, à +sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une épaisse fumée et +vomissaient une grêle de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur +lui sans trêve ni cesse. De temps à autre les grenades et les boulets, +en passant, avec leur sifflement prolongé, au-dessus de leurs têtes, +leur donnaient un moment de répit, mais parfois, en une seconde, +plusieurs hommes étaient atteints: on mettait alors les morts de côté, +et l'on emportait les blessés. À chaque nouvelle détonation, les +chances de vie diminuaient pour les survivants. Le régiment était formé +en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais, +malgré l'étendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la même +impression. Tous étaient sombres et taciturnes; à peine échangeaient-ils +quelques mots entrecoupés à voix basse, et ces mots mêmes expiraient sur +leurs lèvres à la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient +les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par +terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse +du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses +mains, s'en servait pour nettoyer sa baïonnette; celui-ci défaisait les +courroies de son sac et les rebouclait; celui-là rabattait avec soin les +revers ses bottes, qu'il ôtait et remettait tour à tour; quelques-uns +construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du +champ. Tous semblaient absorbés par leurs occupations, et lorsque leurs +camarades tombaient à leurs côtés, tués ou blessés, lorsque les +brancards les frôlaient, lorsque à travers la fumée on apercevait les +masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, dès +qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils +devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie +s'échappait de toutes ces bouches, et immédiatement après ils +reportaient toute leur attention sur les incidents étrangers à l'action +qui se déroulait autour d'eux. On aurait dit qu'épuisés au moral ils se +retrempaient dans ces détails de la vie habituelle. Une batterie +d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson +eut la jambe prise dans un des traits.</p> + +<p>«Eh! gare au cheval de volée!... attention! il va tomber... ne le +voient-ils donc pas!» s'écria-t-on de tous côtés.</p> + +<p>Une autre fois, à la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'où, +qui s'élança, effaré, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet +tombé près de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en +serrant la queue entre ses pattes, tout le régiment éclata de rire; mais +ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les +figures hâves et soucieuses blêmissaient et se contractaient de plus en +plus, se tenaient là depuis huit heures, sans nourriture, et exposés à +toutes les terreurs de la mort.</p> + +<p>Le prince André, pâle comme eux, marchait en long et en large d'un bout +à l'autre de la prairie, les mains croisées derrière le dos, la tête +inclinée; il n'avait rien à faire, aucun ordre à donner: tout se faisait +sans qu'il eût à s'en mêler; on enlevait les morts, on emportait les +blessés, et les rangs se reformaient de nouveau. Au début de l'action, +il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs, +mais il reconnut bientôt qu'il n'avait rien à leur apprendre. Toutes les +forces de son âme, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'à +écarter de sa pensée l'horreur de sa situation. Il traînait les pieds +sur l'herbe foulée, en examinant machinalement la poussière qui +recouvrait ses bottes: tantôt, faisant de grands pas, il essayait de +suivre le sillon laissé par les faucheurs; tantôt, comptant les sillons, +il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tantôt il +arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisière du champ, +et en écrasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre +et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses idées de la +veille: il ne pensait à rien, et prêtait une oreille fatiguée aux mêmes +bruits, au crépitement des grenades et de la fusillade. De temps à autre +il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: «La voilà!... +Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui +s'approchait à travers les nuages de fumée: En voici encore une autre! +La voilà!... non, elle a passé par-dessus ma tête.... Ah! celle-ci est +tombée cette fois!...» Et il recommençait à compter ses pas, qui le +menaient en seize enjambées jusqu'à la lisière de la prairie.</p> + +<p>Soudain, un boulet siffla et s'enfonça à cinq pas de lui dans la terre. +Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup +d'hommes avaient été sans doute abattus, car il remarqua une grande +agitation devant le second bataillon.</p> + +<p>«Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, empêchez les hommes de se grouper!»</p> + +<p>L'aide de camp exécuta l'ordre, et se rapprocha du prince André, pendant +que le chef de bataillon l'abordait d'un autre côté.</p> + +<p>«Gare!» cria à ce moment un soldat épouvanté et, comme un oiseau au vol +rapide se posant à terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval +du chef de bataillon, à deux pas du prince André.</p> + +<p>Le cheval, ne s'inquiétant pas de savoir si c'était bien ou mal de +témoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un +hennissement d'épouvante, et se jeta de côté en renversant presque son +cavalier.</p> + +<p>«À terre!» s'écria l'aide de camp.</p> + +<p>Le prince André se tenait debout, hésitant; l'obus, semblable à une +énorme toupie, tournait en fumant sur la lisière de la prairie, à côté +d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: «Est-ce vraiment +la mort?» pensa-t-il en regardant avec un sentiment indéfinissable de +regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: «Je ne +veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre!» Il se le disait, et +cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.</p> + +<p>«Monsieur l'aide de camp, s'écria-t-il, c'est une honte de...»</p> + +<p>Il n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas +étrange de vitres brisées, retentit, lança en l'air une gerbe d'éclats +qui retomba en pluie de fer, en répandant une forte odeur de poudre. Le +prince André fut jeté de côté les bras en avant, et tomba lourdement sur +la poitrine. Quelques officiers se précipitèrent vers lui: une mare de +sang s'étendait à sa droite; les miliciens, qu'on appela aussitôt, +s'arrêtèrent derrière le groupe d'officiers; le prince André, la face +contre terre, respirait bruyamment.</p> + +<p>«Voyons, arrivez donc!» dit une voix. Les paysans s'approchèrent, et le +soulevèrent par la tête et par les pieds: il poussa un gémissement, les +paysans se regardèrent et le remirent à terre.</p> + +<p>«Prenez-le quand même?» répéta-t-on.</p> + +<p>On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?... c'est fini alors! dirent +plusieurs officiers.</p> + +<p>—Il a passé à toucher mon oreille!» ajouta l'aide de camp.</p> + +<p>Les porteurs s'éloignèrent à la hâte par le sentier qu'ils avaient frayé +du côté de l'ambulance.</p> + +<p>«Eh! les paysans, allez donc au pas, s'écria un officier en arrêtant les +premiers, qui, en marchant inégalement, secouaient le brancard.</p> + +<p>—Fais attention, Fédor! dit l'un d'eux.</p> + +<p>—M'y voilà, m'y voilà! répondit celui-ci joyeusement en emboîtant le +pas.</p> + +<p>—Excellence, mon prince!» dit Timokhine d'une voix tremblante en +accourant vers le brancard.</p> + +<p>Le prince André ouvrit les yeux, jeta un regard à celui qui lui parlait, +et referma les paupières.</p> + +<p>Les miliciens portèrent le prince André dans le bois, où se tenaient les +voitures de malades et l'ambulance, composée de trois tentes dressées au +bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux étaient attelés aux +voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux +becquetaient les grains tombés à leurs pieds, et les corbeaux, flairant +le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour +des tentes étaient assis, couchés, debout, des hommes de toute arme aux +uniformes ensanglantés; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on +avait peine à écarter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds +à la voix des officiers, ils restaient penchés sur les brancards, +essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient +sous les yeux. Dans les tentes on entendait tantôt des sanglots de +colère et de douleur, tantôt des gémissements plaintifs; de temps à +autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et +indiquait les blessés qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur +tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie. +Quelques-uns déliraient. Le prince André, comme chef de régiment, fut +porté, à travers tous ces blessés, à la tente la plus voisine, et ses +porteurs s'arrêtèrent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les +yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la +touffe d'absinthe, le champ labouré, cette toupie noire qui tournait, le +violent désir de vivre qui s'était emparé de lui, tout lui revint à la +mémoire. À deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le +monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux +noirs sous le bandage qui les couvrait à moitié, se tenait appuyé contre +une branche: les balles l'avaient frappé à la tête et au pied. On +l'écoutait avec curiosité.</p> + +<p>«Nous l'avons si bien délogé, disait-il, qu'il s'est enfui en +abandonnant tout!</p> + +<p>—Nous avons fait prisonnier le Roi lui-même, criait un soldat dont les +yeux étincelaient.</p> + +<p>—Ah! si les réserves étaient arrivées, il n'en serait rien resté, +parole d'honneur!»</p> + +<p>Le prince André écoutait comme les autres, et en éprouvait un sentiment +de consolation.</p> + +<p>«Mais à présent, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arrivé? +et pourquoi suis-je ici?... Pourquoi ce désespoir de quitter la vie? Il +y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?»</p> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>Un des chirurgiens, dont le tablier et les mains étaient tout tachés de +sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce. +Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait +qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son +regard se reporta à gauche et à droite; il soupira et baissa les yeux.</p> + +<p>«À l'instant,» dit-il à un chirurgien qui lui indiquait le prince André, +et il le fit transporter dans la tente.</p> + +<p>Un murmure s'éleva parmi les blessés.</p> + +<p>«Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont +le droit de vivre?</p> + +<p>Le prince André fut déposé sur une table qui venait d'être débarrassée: +le chirurgien l'épongeait encore. Le blessé ne put distinguer nettement +ceux qui étaient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante +douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout +ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la +chair humaine nue, ensanglantée, qui semblait remplir cette tente si +basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour brûlant du +mois d'août, dans le petit étang de la grand'route de Smolensk. C'était +bien là cette chair à canon, dont l'aspect lui avait inspiré alors un +dégoût et une horreur prophétiques. Dans la tente il y avait trois +tables: le prince André, déposé sur l'une d'elles, fut abandonné à +lui-même pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les +tables voisines. Sur la plus rapprochée était assis un Tartare, un +cosaque sans doute, à en juger par l'uniforme qui était à ses côtés. +Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la +peau noire de son dos musculeux.</p> + +<p>«Oh! oh!» rugissait le Tartare, et tout à coup, relevant sa figure +bronzée, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri perçant, et +se jeta de côté et d'autre, afin de se débarrasser de ceux qui le +retenaient.</p> + +<p>La dernière table était entourée de plusieurs personnes: un homme +robuste et fort y était étendu, la tête rejetée en arrière; la couleur +de ses cheveux bouclés et la forme de sa tête n'étaient pas inconnues au +prince André. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui, +pour l'empêcher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse, +était continuellement agitée par un soubresaut convulsif. Tout son corps +était secoué par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux +chirurgiens, dont l'un était pâle et tremblant, s'occupaient de son +autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de +sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du +prince André, lui jeta un coup d'œil et se détourna rapidement.</p> + +<p>«Déshabillez-le!... À quoi songez-vous donc!» s'écria-t-il avec colère +en s'adressant à un des aides.</p> + +<p>Lorsque le prince André se vit entre les mains de l'infirmier qui, les +manches retroussées, lui déboutonnait à la hâte son uniforme, tous les +souvenirs de son enfance passèrent comme un éclair dans son esprit. Le +chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond +soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit +tout à coup le prince André lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il +revint à lui, des morceaux de ses côtes brisées avaient été retirés de +sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupée, et sa +plaie était pansée. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui, +l'embrassa silencieusement, et s'éloigna sans se retourner.</p> + +<p>Après cette terrible souffrance, il éprouva un sentiment indicible de +bien-être: les moments les plus charmants de sa vie repassèrent devant +ses yeux, surtout les heures de son enfance où, après l'avoir +déshabillé, on le couchait dans son berceau et où la vieille bonne +l'endormait en chantant. Il était heureux de se sentir vivre, et tout ce +passé semblait être devenu le présent. Les chirurgiens continuaient à +s'agiter autour du blessé qu'il avait cru reconnaître; ils le +soutenaient et cherchaient à le calmer.</p> + +<p>«Montrez-la-moi, montrez-la-moi,» gémissait-il vaincu par la torture.</p> + +<p>Le prince André, en écoutant ces cris, avait, lui aussi, envie de +pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait +la vie? Était-ce à cause de ses souvenirs d'enfance? Était-ce parce +qu'il avait lui-même tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il +sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au +blessé sa jambe coupée, qui avait conservé sa botte toute maculée de +sang.</p> + +<p>«Oh!» s'écria-t-il en pleurant comme une femme.</p> + +<p>À un mouvement que fit le docteur, le prince André reconnut Anatole +Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait épuisé, à côté de lui: +«Quoi! c'est lui!» se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui +lui présentait un verre d'eau, dont ses lèvres tremblantes et gonflées +ne pouvaient saisir le bord. «Oui, c'est bien lui, cet homme qui me +touche presque, qui est lié à moi par un souvenir douloureux, mais quel +est ce lien?» se demandait-il sans trouver de réponse, et soudain, comme +une figure de ce monde idéal plein d'amour et de pureté, Natacha se +dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la première fois à ce +bal de 1810, avec son cou et ses mains grêles, avec cette tête +rayonnante, effarouchée, toujours prête à s'exalter... et son amour et +sa tendresse pour elle se réveillèrent plus forts et plus vifs que +jamais.... Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet +homme, dont les yeux, rougis et troublés par les larmes, s'étaient +tournés vers lui. Le prince André se rappela tout, et une compassion +affectueuse pénétra son cœur inondé de joie. Il ne put se maîtriser, et +pleura des larmes de tendresse et de pitié sur l'humanité, sur lui-même, +sur ses faiblesses et sur celles de cet infortuné. «Oui, se dit-il, +voilà la pitié, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment +comme pour ceux qui nous détestent, cet amour que Dieu prêchait sur la +terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors.... +Voilà ce qui me restait encore à apprendre dans cette existence, et ce +qui fait que je regrette la vie!... Mais maintenant, je le sens, il est +trop tard.»</p> + + +<h3>XX</h3> + + +<p>L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de +blessés, la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête, les nouvelles +qu'il recevait à tout moment de tant de généraux tués ou hors de combat, +la perte de son prestige, que jusque-là rien n'avait pu atteindre, tout +produisit sur Napoléon une impression extraordinaire. Lui, qui +d'habitude aimait à voir les morts et les blessés, et croyait donner +par là une preuve de sa grandeur et de sa fermeté d'âme, se sentit +vaincu moralement ce jour-là, et il quitta en toute hâte le champ de +bataille pour retourner à Schevardino. La figure jaune et gonflée, les +yeux troubles, la voix enrouée, assis sur son pliant de campagne, il +prêtait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever +les yeux. Il attendait avec une fiévreuse inquiétude la fin de cette +affaire, dont il était le grand moteur et qu'il était impuissant à +arrêter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le +dessus sur le mirage qui le séduisait depuis si longtemps, et il +rapporta à lui-même cette impression de douleur qu'il avait éprouvée sur +le champ de bataille. Il pensait à la possibilité de la mort et de la +souffrance; il ne désirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conquêtes; il +ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la liberté! Mais +lorsqu'il atteignit les hauteurs de Séménovsky, et que le grand-maître +de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer +le feu dirigé contre les troupes russes massées devant Kniazkow, il y +consentit, et donna ordre qu'on lui rendît compte du résultat obtenu.</p> + +<p>Un aide de camp lui annonça bientôt après que deux cents canons avaient +été pointés sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.</p> + +<p>«Notre feu en abat des rangs entiers et ils résistent toujours!</p> + +<p>—Ils en veulent encore! dit Napoléon d'une voix rauque.</p> + +<p>—Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu.</p> + +<p>—Ils en veulent encore? répéta Napoléon. Eh bien, qu'on leur en +donne<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>!...» Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de +chimères qu'il s'était créé, pour y reprendre le rôle douloureux, cruel +et inhumain qui lui était fatalement destiné.</p> + +<p>L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme, +responsable plus qu'aucun autre de tous ces événements l'empêcha, +jusqu'à la fin de sa vie, de comprendre la portée réelle des actes qu'il +commettait en opposition avec les règles éternelles du vrai et du bien, +et comme la moitié de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les +renier sans être illogique. Ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il +avait éprouvé une satisfaction intime en comparant le nombre des +cadavres russes avec celui des Français; ce n'était pas seulement +d'aujourd'hui qu'il écrivait à Paris: que le champ de bataille était +superbe<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.... Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait là 50 000 +morts, et à Sainte-Hélène même, où il employait ses loisirs à faire le +récit de ses actions, il dictait ce qui suit:</p> + +<p>«La guerre de Russie aurait dû être la plus populaire des temps +modernes: c'était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du +repos et de la sécurité de tous: elle était purement pacifique et +conservatrice.</p> + +<p>«C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de +la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se +dérouler, tout pleins du bien-être et de la prospérité de tous. Le +système européen se trouvait fondé; il n'était plus question que de +l'organiser.</p> + +<p>«Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu +aussi mon <i>Congrès</i> et ma <i>Sainte-Alliance</i>. Ce sont des idées qu'on m'a +volées. Dans cette réunion des grands souverains, nous eussions traité +de nos intérêts en famille, et compté de clerc à maître avec les +peuples.</p> + +<p>«L'Europe n'eût bientôt fait de la sorte véritablement qu'un même +peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la +patrie commune. J'eusse demandé toutes les rivières navigables pour +tous, la communauté des mers, et que les grandes armées permanentes +fussent réduites désormais à la seule garde des Souverains.</p> + +<p>«De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique, +tranquille, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites immuables; toute +guerre future purement <i>défensive</i>, tout agrandissement nouveau +<i>antinational</i>. J'eusse associé mon fils à l'Empire; ma <i>dictature</i> eût +fini et son règne constitutionnel eût commencé.</p> + +<p>«Paris eût été la capitale du monde, et les Français l'envie des +nations!...</p> + +<p>«Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en +compagnie de l'Impératrice et durant l'apprentissage royal de mon fils, +à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres +chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant +les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les +bienfaits<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.»</p> + +<p>Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement prédestiné par la +Providence à ce rôle, s'ingéniait à prouver que son but était le bien +des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'êtres et les +combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire!</p> + +<p>«Des quatre cent mille hommes qui passèrent la Vistule, écrivait-il, la +moitié étaient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois, +Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains. +L'armée impériale proprement dite était pour un tiers composée de +Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Piémontais, +Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32<sup>ème</sup> division +militaire, Brème, Hambourg... etc.; elle comptait à peine cent quarante +mille hommes parlant français. L'expédition de Russie coûta moins de +cinquante mille hommes à la France actuelle; l'armée russe dans la +retraite de Vilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu +quatre fois plus que l'armée française; l'incendie de Moscou a coûté la +vie à cent mille Russes, morts de froid et de misère dans les bois; +enfin, dans sa marche de Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi +atteinte par l'intempérie de la saison; à son arrivée à Vilna elle ne +comptait que cinquante mille hommes, et à Kalisch moins de dix-huit +mille hommes<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.»</p> + +<p>Il croyait donc que la guerre qu'il faisait à la Russie dépendait +exclusivement de sa volonté, et l'horreur du fait accompli ne lui +causait aucun remords!</p> + + +<h3>XXI</h3> + + +<p>Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents, étaient confusément +couchés, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies +appartenant à M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs +et sur ces prairies, pendant des centaines d'années, les paysans des +environs avaient fait paître leur bétail et récolté leurs moissons. Aux +ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient +bu du sang; une foule de soldats blessés ou valides, des différentes +armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là vers +Valouïew; d'autres soldats, affamés, épuisés de fatigue, se laissaient +machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient +encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et +riant quelques heures auparavant, où étincelaient les baïonnettes, et où +s'élevaient les vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un +brouillard intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur +de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés, une pluie +fine mouillait les morts, les blessés et les exténués. Elle avait l'air +de leur dire: «Assez, assez, malheureux, revenez à vous.... Que +faites-vous?» Un doute passait alors dans l'âme de ces pauvres êtres, et +ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensée +du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir; +jusque-là, quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes +sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystérieuse et +incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur, couvert de +sueur, de poudre et de sang, qui, resté seul sur les trois servants de +la pièce, portait péniblement les gargousses, chargeait, pointait et +allumait la mèche!... et les boulets se croisaient toujours dans les +airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et +cette œuvre terrible, dirigée non par la volonté humaine, mais par la +volonté de celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait +impitoyablement son cours! Quiconque aurait considéré les armées russes +et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il suffisait d'un +faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir complètement. Mais +aucune des deux ne faisait cet effort suprême, et le feu de la bataille +achevait peu à peu de s'éteindre. Les Russes ne prenaient pas +l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, massés sur la +route de Moscou et se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste +jusqu'à la fin. Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les +Français, le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait +pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient +perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulement possible et +facile aux Français, que soutenaient le souvenir des quinze ans de +victoire de Napoléon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de +leurs pertes, qui n'étaient que du quart de leur effectif, la certitude +d'avoir derrière eux en réserve plus de 20 000 hommes de troupes +fraîches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de +ne pouvoir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens +affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait avancer +sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut +se transformer tout à coup en printemps. Cette faute ne saurait être +imputée à Napoléon: tous, depuis le général en chef jusqu'au dernier +soldat, savaient que cet effort était impossible; en effet, l'esprit de +corps était complètement paralysé par cet ennemi terrible qui, après +avoir perdu la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin +qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter à +Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'étoffe +cloués à un bâton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire +de l'étendue de la conquête: mais c'était une de ces victoires qui font +passer dans l'âme de l'agresseur la double conviction de la supériorité +morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion +française, semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de +recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle +courait à sa perte; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que coûte, +elle devait atteindre Moscou! L'armée russe, de son côté, quoique deux +fois plus faible, se trouvait inexorablement poussée à continuer sa +résistance. Là, à Moscou, toute saignante encore de ses plaies de +Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir à la fuite +de Napoléon, à sa retraite par le même chemin, à la perte presque totale +des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et à l'anéantissement de +la France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino même, la +main d'un adversaire dont la force morale était supérieure!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE II</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>L'intelligence humaine ne saurait comprendre <i>a priori</i> la perpétuité +absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conçoit les lois que +lorsqu'elle peut en décomposer les unités et les étudier séparément, +mais en même temps ce partage arbitraire en unités précises est la cause +de la plupart de nos erreurs.</p> + +<p>Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu'Achille +ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa +marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois +qu'Achille aura franchi la distance qui l'en sépare, celui-ci aura +repris de l'avance en parcourant la dixième partie de cette même +distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en +franchira la centième, et ainsi de suite à l'infini. Pour les anciens, +c'était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition +provient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis +que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.</p> + +<p>En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mouvement +quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce +n'est qu'en admettant les infinitésimaux et leur progression ascendante +jusqu'à un dixième, et en faisant la somme de cette progression +géométrique, que nous obtenons la solution désirée. La nouvelle science +de l'emploi des infiniment petits résout actuellement des questions qui +paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitésimaux, elle +rétablit en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité +absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelligence +humaine est entraînée à commettre en considérant les unités +individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-même.</p> + +<p>Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le même +système. La marche de l'humanité, tout en étant la conséquence d'une +multitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais +d'interruption. L'étude de ces lois est le but de l'histoire, et pour +s'expliquer celles qui régissent la somme des volontés de ce mouvement +perpétuel, l'esprit humain admet des unités indépendantes et séparées. +Le premier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasard +une série d'événements qui se suivent, à les examiner en dehors des +autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni commencement ni fin, +puisque toujours un fait découle forcément du précédent. En second lieu, +elle étudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et +les accepte comme la résultante des volontés de tous les hommes, tandis +que cette résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule +personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient +les unités dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus +possible de la vérité, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre, +qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les +volontés humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure +historique, il est complètement dans l'erreur.</p> + +<p>Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel de la +critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme +elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est +qu'en étudiant les quantités différentielles de l'histoire, c'est-à-dire +les courants homogènes qui entraînent les hommes, et après en avoir +trouvé l'intégrale, que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois.</p> + +<p>Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à +l'observateur un mouvement inusité de millions d'hommes. Ils quittent +leurs occupations, se portent d'un côté de l'Europe à l'autre, pillent, +s'entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette +période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette +effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit +par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont +les lois? se demande l'esprit humain.</p> + +<p>Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions +et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des édifices de la +ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de +Révolution; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et +de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils +nous parlent de l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les +autres et nous disent: «Voilà la cause du mouvement! Voilà ses lois!» +Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la +déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indiquée est trop faible +pour l'effet produit. C'est la somme des volontés humaines qui a amené +la Révolution et Napoléon, de même que c'est encore elle qui les a +supportés et qui les a renversés.</p> + +<p>«Lorsqu'il y a des conquêtes,» nous dit l'historien, «il y a des +conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands +hommes!» C'est vrai, répond l'esprit humain, mais il ne m'est pas +démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l'on +puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l'action +individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma +montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église +voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de +l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je +vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa +soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas +davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent +marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il +souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent. Bien que la +cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager +l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chênes. Je n'y +vois que la réunion des conditions que je rencontre dans toute +manifestation de la vie, et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma +montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chêne, je n'y +découvrirais pas la raison d'être du carillon, du mouvement de la +locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver là, +il me faut absolument changer mon point d'observation, et étudier les +lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procéder de même +(des tentatives de ce genre ont déjà été faites), et, au lieu d'étudier +seulement les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, chercher +à se rendre compte des éléments homogènes et infiniment petits qui +dirigent les masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il +parviendra en suivant cette voie: il est évident que c'est la seule +possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que la +millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la description des +souverains, des généraux, des ministres, et à l'exposition des +combinaisons suggérées par leurs actes.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent +sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant +toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à +Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de +propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps +lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle +laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée +ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force +d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la +retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les +cœurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc +terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et +après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi +fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre.</p> + +<p>Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les +Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve +acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines +sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui +les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la +victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière +jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà.</p> + +<p>Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la +bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça +à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour +écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les +nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés. +L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait +impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau +sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés, +emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes +le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés +en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer. +Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain, +mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce +fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire +au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en +étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les +circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était +élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que +Moscou fut livré à l'ennemi.</p> + +<p>Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont +élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou +méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se +déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de +commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte +telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux +côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le +commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des +intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des +conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien +qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir +à l'accomplissement de ses desseins.</p> + +<p>Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow +aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant +d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été +présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans +des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous +fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant +l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à +choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et +les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait +proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même +moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il +faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement +répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour +l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui +demande également sur quel endroit il doit diriger les +approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer +les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet +une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou, +et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet +diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à +toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de +sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un +général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés +qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé +pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec +le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre +général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra +dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à +Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit +nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de +Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question +fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon +irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque +jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Lorsque Yermolow, envoyé par Koutouzow pour examiner la position, vint +lui rapporter qu'il était impossible de se battre sous les murs de +Moscou, le maréchal le regarda en silence.</p> + +<p>«Donne-moi la main, dit-il en lui tâtant le pouls. Tu es malade, mon +ami: pense à ce que tu dis...» Car il ne pouvait admettre de se replier +au delà sans livrer bataille.</p> + +<p>Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaïa, à six verstes de la +barrière Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de généraux +l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait à +l'instant de Moscou. Cette brillante réunion, divisée en plusieurs +groupes, discutait sur les avantages et les désavantages de la position, +sur la situation des troupes, sur les plans proposés et sur l'esprit qui +régnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'était un +conseil militaire. La conversation ne s'écartait pas des intérêts +généraux; les nouvelles particulières se communiquaient à voix basse; +aucune plaisanterie, aucun sourire ne déridait leurs figures soucieuses, +et l'on voyait que tous s'efforçaient d'être à la hauteur des +circonstances. Le général en chef écoutait toutes les opinions +énoncées, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs +discussions et sans faire connaître son avis. Parfois, après avoir prêté +l'oreille, il se détournait, désappointé d'avoir entendu autre chose que +ce qu'il désirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie; +les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient même à +ceux qui en avaient déterminé le choix; un troisième disait que la faute +datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille +l'avant-veille; le quatrième racontait la bataille de Salamanque, dont +les détails venaient d'être apportés par un Français nommé Crossart. Ce +Français, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au +service de la Russie, et, en prévision de la défense possible de Moscou, +exposait les péripéties du siège de Saragosse. Le comte Rostoptchine +assurait que, bien que lui et la milice fussent prêts à mourir sous les +murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empêcher de regretter +l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laissé, ajoutant que, s'il +avait pu pressentir ce qui se passait, il eût agi tout autrement. +Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons +stratégiques, causaient de la direction que devaient prendre les +troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces +discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la défense de +Moscou était matériellement impossible. L'ordre de livrer bataille +n'aurait eu pour résultat qu'un immense désordre, car, non seulement +cette position n'était pas défendable aux yeux des généraux, mais déjà +même ils délibéraient sur les conséquences d'une retraite, et ce +sentiment était partagé par toute l'armée. Tandis que presque tous +critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, à le soutenir, +mais la question par elle-même n'avait plus d'importance: ce n'était +qu'un prétexte à discussions et à intrigues. Koutouzow le comprenait et +ne se méprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen déployait +avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas +d'insuccès il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow, +pour avoir amené les troupes, sans combat, jusqu'à la montagne des +Moineaux, et que, dans le cas où il refuserait d'exécuter le plan +proposé par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir +abandonné Moscou. Mais ces intrigues préoccupaient peu le vieillard en +ce moment: un unique et menaçant problème se dressait devant lui, +problème que jusqu'à présent personne n'avait pu résoudre: «Est-ce +vraiment moi qui ai laissé arriver Napoléon jusqu'aux murs de Moscou? +Quel est donc l'ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat?» se +répétait-il pour la centième fois: «Était-ce hier soir, lorsque j'ai +envoyé dire à Platow de se retirer, ou était-ce avant-hier, lorsque, à +moitié endormi, j'ai ordonné à Bennigsen de prendre ses dispositions? +Oui, Moscou doit être abandonné, les troupes doivent se replier, il faut +s'y résigner.» Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette +résolution que de se démettre de ses fonctions. Car, à part le pouvoir +qu'il aimait, auquel il était habitué, il se croyait surtout destiné à +la gloire, sauver son pays: n'était-ce pas là ce qu'avait eu en vue +l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au désir de +l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'armée dans ces +circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son +invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et +mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage. +Appelant à lui les plus anciens généraux, il leur dit:</p> + +<p>«Bonne ou mauvaise, ma tête doit s'aider elle-même!...» Et, montant en +voiture, il retourna à Fili.</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le conseil de guerre se réunit à deux heures dans la plus spacieuse des +deux isbas qui appartenaient à un nommé André Sévastianow. Les paysans, +les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de +l'autre isba; la petite fille d'André, Malacha, âgée de six ans, que Son +Altesse avait embrassée et à laquelle il avait donné un morceau de +sucre, était seule restée blottie sur le poêle de la grande chambre, à +regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des +généraux qui entraient l'un après l'autre, et allaient s'asseoir sous +les images. Le grand-père, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, était +assis à part dans l'angle obscur du poêle. Affaissé dans son fauteuil de +campagne, il témoignait de son agacement, tantôt en lançant des +interjections étouffées, tantôt en tortillant nerveusement le collet de +son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gêner; il serrait la main +à quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp +Kaïssarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fenêtre +qui était en face de son chef, mais, à un geste d'impatience de +Koutouzow, il comprit que Son Altesse désirait rester dans le demi-jour +pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait déjà tant de monde +autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de +papiers et de crayons, que les domestiques militaires apportèrent encore +un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kaïssarow +et Toll. À la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay +de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure pâle et maladive, +avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus proéminent, +trahissait les angoisses de la fièvre dont il ressentait en ce moment +même le violent frisson. Ouvarow, assis à côté de lui, lui racontait +quelque chose à voix basse et avec des gestes saccadés. Personne du +reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevés, et +les mains croisées sur la poitrine, écoutait avec attention. En face de +lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tête aux +traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorbé dans ses +pensées. Raïevsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses +cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des +regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et +sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable +sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait à lui +faire des petits signes, auxquels elle répondait timidement.</p> + +<p>On attendait Bennigsen, qui, sous prétexte d'inspecter une seconde fois +la position, achevait tranquillement chez lui son succulent dîner; deux +heures, de quatre à six, se passèrent ainsi en causeries à voix basse, +sans qu'on prît aucune décision.</p> + +<p>Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais +de façon à ne pas laisser éclairer ses traits par les bougies qu'on +venait d'y poser.</p> + +<p>Bennigsen ouvrit aussitôt le conseil en formulant la proposition +suivante:</p> + +<p>«Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la +Russie, ou bien devons-nous la défendre?»</p> + +<p>Un long et profond silence succéda à ces paroles, tous les visages se +contractèrent, tous les yeux se tournèrent vers Koutouzow, qui, les +sourcils froncés, toussaillait et s'efforçait de surmonter son émotion. +Malacha l'observait aussi.</p> + +<p>«L'antique et sainte capitale de la Russie?» répéta-t-il tout à coup +avec colère et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la +fausse note.</p> + +<p>«Vous me permettrez de dire à Votre Excellence que cette phrase n'offre +aucun sens à un cœur russe. Ce n'est pas ainsi que doit être posée la +question pour la discussion de laquelle j'ai réuni ces messieurs; elle +est purement militaire et la voici: Le salut du pays étant dans l'armée, +est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en +livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans +résistance? C'est là-dessus que je désire connaître votre avis.»</p> + +<p>Les discussions commencèrent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour +battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il était +impossible de défendre la position de Fili; en conséquence, il proposa +de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc +gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se +partagèrent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow, +Raïevsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice était +nécessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue +d'autres considérations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre +que leur réunion ne pouvait plus arrêter la marche fatale des +événements. Par le fait, Moscou était abandonné. Les autres généraux le +voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction à faire +prendre à l'armée dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses +yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il +s'agissait d'une querelle entre «le grand-père» et «l'habit aux longs +pans», comme elle désignait à part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils +s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit cœur +elle donnait raison au «grand-père»; elle saisit au vol un coup d'œil +perçant et rusé jeté par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de +lui voir remettre à sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques +pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononcées d'une +voix calme et mesurée à l'adresse de Bennigsen exprimaient une +désapprobation complète.</p> + +<p>«Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow. +Faire changer de position à une armée dans le voisinage immédiat de +l'ennemi est toujours une opération dangereuse; l'histoire est là pour +le confirmer. Ainsi, par exemple...» il s'arrêta comme pour rassembler +ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur +affectée sur Bennigsen.... «par exemple, si la bataille de Friedland, +que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas été à notre avantage, c'est +précisément à cause d'une conversion semblable.»</p> + +<p>Un silence d'une minute qui parut éternelle, pesa sur l'assistance.</p> + +<p>Les discussions reprirent ensuite à bâtons rompus, mais on sentait que +le sujet était épuisé.</p> + +<p>Tout à coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les +généraux se tournèrent vers lui.</p> + +<p>«Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots cassés. +J'ai écouté les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront +pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir +qui m'a été confié par l'Empereur et la patrie, je commande la +retraite!»</p> + +<p>Les généraux se dispersèrent dans un silence solennel, comme celui qui +accompagne d'ordinaire les prières des morts. Malacha, qu'on attendait +depuis longtemps à souper, descendit lentement et à reculons de la +soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du +poêle, et, se faufilant prestement entre les jambes des généraux, elle +disparut par la porte entre-bâillée.</p> + +<p>Koutouzow, après avoir congédié les membres du conseil, resta longtemps +appuyé sur la table à réfléchir à ce terrible problème, se demandant de +nouveau où et comment s'était décidé l'abandon de Moscou, et à qui il +pouvait être imputé.</p> + +<p>«Je ne m'y attendais pas, dit-il à son aide de camp Schneider, qui +venait d'entrer chez lui à une heure avancée de la nuit. Je n'aurais +jamais cru pareille chose possible!</p> + +<p>—Il faut vous reposer, Altesse, lui répondit l'aide de camp.</p> + +<p>—Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande +de cheval,» dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il +répéta: «Ils en mangeront! Ils en mangeront!»</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Comme contraste à Koutouzow et à propos d'un fait d'une bien autre +importance que la retraite de l'armée, c'est-à-dire l'abandon et +l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien à tort, pour en +avoir été le fauteur.</p> + +<p>Tout Russe animé aujourd'hui du même sentiment qu'éprouvaient alors nos +pères, aurait pu prophétiser ces événements, que la bataille de Borodino +avait rendus inévitables.</p> + +<p>À Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages +de l'Empire, l'esprit était le même qu'à Moscou, quoique complètement en +dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le +peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans +commettre aucun désordre. Il l'attendait avec calme, sentant que, +lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Dès +qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aisées +s'éloignèrent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres +détruisirent et incendièrent le reste. La conviction que ce devait être, +et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans +tout cœur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prévision de la +prise de Moscou, s'était répandue en 1812 dans toute la société de cette +ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en août, en laissant +derrière eux leurs maisons et la moitié de leur fortune, le prouvaient +bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui +ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants +pour le salut de la patrie, et autres actes contraires à la nature +humaine, mais qui s'exprime simplement, sans éclat, et par cela même +produit d'immenses résultats. «Il est honteux,» disaient les affiches du +comte Rostoptchine, «de fuir le danger. Les lâches seuls abandonnent +Moscou!» Et cependant ils partaient malgré la qualification de poltrons +qui leur était appliquée! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela +devait être ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrayés par le +récit des horreurs commises par Napoléon dans les pays conquis. Ils +savaient très bien que Berlin et Vienne étaient restés intacts, et que +pendant l'occupation française, les habitants passaient gaiement leur +temps avec ces vainqueurs pleins de séductions que les hommes et même +les femmes en Russie portaient alors dans leur cœur! Ils partaient +parce qu'il ne pouvait être question pour les Russes de rester sous la +domination des Français: bonne ou mauvaise, pour eux elle était +inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait +à livrer une belle et opulente capitale à l'incendie et au pillage +devenus par là même inévitables, car il n'est que trop vrai que ne pas +brûler et ne pas piller des foyers abandonnés est tout à fait contraire +à l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui dès le mois de +juin quittait Moscou avec ses nègres et ses bouffons pour se réfugier +dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgré la crainte d'être +arrêtée sur l'ordre de Rostoptchine, était instinctivement résolue à ne +pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'après nous, elle +accomplissait simplement et véritablement la grande œuvre du salut de +la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blâmait les +partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait à +des braillards avinés de mauvaises armes; qui ordonnait des processions +et les défendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de +transport des particuliers; qui annonçait son intention de brûler +Moscou, sa maison, et se dédisait le quart d'heure suivant; qui +exhortait la populace à se saisir des espions et lui reprochait ensuite +de les avoir saisis; qui chassait tous les Français de la ville, et y +laissait tranquillement Mme Aubers-Chalmé, le grand centre de réunion de +la colonie française; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux +et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le +peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi, +et lui livrait, pour s'en débarrasser, un homme à écharper; qui +prétendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir +par une porte dérobée, tout en rimant un mauvais quatrain français<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> +pour que personne ne doutât de sa coopération: cet homme ne comprenait +pas la valeur morale de l'événement qui s'accomplissait sous ses yeux. +Dévoré du désir d'agir seul, d'étonner le monde par un exploit d'un +patriotisme héroïque, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de +l'incendie de Moscou, en essayant d'arrêter ou d'activer, de son faible +bras, le courant irrésistible du mouvement national qui l'emportait avec +le reste.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position +embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection +toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers +postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune +prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux +valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le +délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni +l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une +autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au +lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges +pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant +sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un +véritable grand homme, le droit de son côté.</p> + +<p>En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première +visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui.</p> + +<p>«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur. +Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous; +elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous, +monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus +qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de +parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce +n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas +un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte +qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en +portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant +les yeux au ciel.</p> + +<p>—Mais écoutez-moi, au nom du ciel.</p> + +<p>—Épousez-moi, et je serai votre esclave.</p> + +<p>—Mais c'est impossible!</p> + +<p>—Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>!» dit-elle en +pleurant.</p> + +<p>Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle +répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples +(il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques +autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de +son mari, qu'elle avait été sacrifiée!</p> + +<p>«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu.</p> + +<p>—Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne +pouvaient servir à cela?»</p> + +<p>Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux +demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec +lesquels il était en intimes relations.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que +donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un +séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et +brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme +neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement +éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux +orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour +les sacrés cœurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises +dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion +catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses +yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix +tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la +valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur +de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de +ce moment, devint un de ses habitués.</p> + +<p>Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta +longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était +plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains +sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta +plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son +cœur.... C'était la grâce qui opérait!</p> + +<p>On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et +lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une +boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée +dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en +allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document +important.</p> + +<p>Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle +était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante +et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur +sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout +lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son +but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la +ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait +vaincre le plus fort.</p> + +<p>Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces +efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et +d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne +manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes, +pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son +divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de +satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de +certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son +confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point +l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule: +tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux +parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la +poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais, +tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en +portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui +expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui +l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir +la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la +conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le +charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au +plaisir de développer sa pensée avec art.</p> + +<p>«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il, +vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les +liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis +une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et +cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint.... +Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel, +assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le +but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut +vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et...</p> + +<p>—Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine +impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie +religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui +est erronée?»</p> + +<p>Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la +solution du problème de l'œuf par Christophe Colomb; il resta ébahi +devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et +charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout +d'abord à lui déduire ses raisons.</p> + +<p>«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le +raisonnement de sa fille spirituelle...</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Hélène comprenait fort bien que l'affaire en elle-même, ne présentait +aucune difficulté au point de vue religieux, et que les objections de +ses guides leur étaient dictées uniquement par la crainte des autorités +laïques.</p> + +<p>Elle décida donc qu'il fallait y préparer peu à peu la société. Elle +excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la même +comédie qu'avec le prince. Aussi stupéfait d'abord que ce dernier de la +proposition d'épouser une femme dont le mari était vivant, il ne tarda +pas, grâce à l'imperturbable assurance d'Hélène, à regarder bientôt la +chose comme toute naturelle. Hélène n'aurait certes pas gagné sa cause +si elle avait montré la moindre hésitation, le moindre scrupule, et +gardé le moindre mystère; mais elle racontait, sans se gêner et avec un +laisser-aller plein de bonhomie, à tous ses amis intimes (c'est-à-dire à +tout Pétersbourg) qu'elle avait reçu du prince et de l'Excellence une +proposition de mariage, qu'elle les aimait également, et qu'elle ne +savait comment se résoudre à leur causer du chagrin. Le bruit de son +divorce se répandit aussitôt; bien des gens se seraient élevés contre +son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connaître +l'intéressant détail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces +gens-là n'y trouvèrent plus rien à redire. Elle avait déplacé la +question; on ne se demandait plus, si la chose était possible, mais bien +lequel des deux prétendants lui offrait le plus d'avantages, et comment +la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-là, des gens +à préjugés qui, incapables de s'élever à la hauteur voulue, voyaient +dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais +ils étaient peu nombreux et ils ne parlaient qu'à mots couverts. Quant à +savoir s'il était bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de +son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait +été déjà tranchée par des esprits supérieurs, et l'on ne voulait passer +ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.</p> + +<p>Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permît d'exprimer +hautement une opinion contraire. Elle était venue cet été-là, à +Pétersbourg voir un de ses fils; rencontrant Hélène à un bal, elle +l'arrêta au passage, et, au milieu d'un silence général, lui dit de sa +voix forte et dure:</p> + +<p>«Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir +inventé quelque chose de neuf? Pas du tout, ma très chère, tu as été +devancée et c'est depuis longtemps l'usage dans...»</p> + +<p>Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges +manches, la regarda sévèrement et lui tourna le dos. Malgré la crainte +qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi +ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se +redisait à l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son +sermon.</p> + +<p>Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mémoire et se +répétait à tout propos, disait à sa fille, chaque fois qu'il la +rencontrait:</p> + +<p>«Hélène, j'ai un mot à vous dire:... J'ai eu vent de certains projets +relatifs à... vous savez? Eh bien, ma chère enfant, vous savez que mon +cœur de père se réjouit de vous savoir... vous avez tant souffert... +mais, chère enfant, ne consultez que votre cœur. C'est tout ce que je +vous dis<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>...» Et, pour cacher son émotion de commande, il la serrait +sur sa poitrine.</p> + +<p>Bilibine n'avait pas perdu sa réputation d'homme d'esprit; c'était un +de ces amis désintéressés comme les femmes à la mode en ont souvent, et +qui ne changent jamais de rôle; il lui exposa un jour, en petit comité, +sa manière de voir sur cet important sujet.</p> + +<p>«Écoutez, Bilibine,» lui répondit Hélène, qui avait l'habitude d'appeler +les amis de cette catégorie par leur nom de famille... et elle lui +toucha l'épaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes: +«Dites-moi comme à une sœur ce que je dois faire.... Lequel des deux?» +Bilibine plissa son front et se mit à réfléchir.</p> + +<p>«Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si +vous épousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'épouser +l'autre, et vous mécontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce +côté une certaine parenté. Si au contraire vous épousez le vieux comte, +vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un +aussi grand personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous +épousant.</p> + +<p>—Voilà un véritable ami! dit Hélène rayonnante. Mais c'est que j'aime +l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais +ma vie pour leur bonheur à tous deux!»</p> + +<p>Bilibine haussa les épaules; évidemment à cette douleur-là il ne +trouvait pas de remède. «Quelle maîtresse femme! se dit-il. Voilà ce qui +s'appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les +trois à la fois<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>!»</p> + +<p>«Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question. +Consentira-t-il?</p> + +<p>—Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hélène, +persuadée que Pierre l'aimait aussi.</p> + +<p>—Il vous aime jusqu'à divorcer?» demanda Bilibine.</p> + +<p>Hélène éclata de rire.</p> + +<p>La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui se permettaient +de douter de la légalité de l'union projetée. Dévorée par l'envie que +lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire à la pensée du +bonheur qui allait lui échoir; elle se renseigna auprès d'un prêtre +russe sur la possibilité d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande +satisfaction, que la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un +texte de l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier du +vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaquables à ses yeux, la +princesse courut chez sa fille de grand matin, pour être plus sûre de la +trouver seule. Hélène l'écouta tranquillement et sourit avec une douce +ironie.</p> + +<p>«Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement défendu +d'épouser une femme divorcée.</p> + +<p>—Ah! maman, ne dites pas de bêtises, vous n'y entendez rien. Dans ma +position j'ai des devoirs...</p> + +<p>—Mais, mon amie...</p> + +<p>—Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Père, qui a +le droit de donner des dispenses...?»</p> + +<p>En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse +l'attendait au salon.</p> + +<p>«Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre +lui, parce qu'il m'a manqué de parole...</p> + +<p>—Comtesse, à tout péché miséricorde,» dit, en se montrant sur le seuil +de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentués.</p> + +<p>La vieille princesse se leva, lui fit une révérence respectueuse, dont +le nouveau venu ne daigna pas même s'apercevoir, et, jetant un coup +d'œil à sa fille, quitta majestueusement la chambre. «Elle a raison, +se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'étaient envolés à +la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous +pas, nous autres, lorsque nous étions jeunes! C'était pourtant bien +simple!» ajouta-t-elle en montant en voiture.</p> + +<p>Au commencement du mois d'août, l'affaire d'Hélène fut décidée, et elle +écrivit à son mari—«qui l'aimait tant»—une lettre où elle lui +annonçait son intention d'épouser N., et sa conversion à la vraie +religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalités +nécessaires au divorce, formalités que le porteur de la missive était +chargé de lui expliquer: «Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en +sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hélène<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.» Cette lettre +arriva chez Pierre le jour même où il était à Borodino.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre +abandonna la batterie et courut avec les soldats à Kniazkow. En +traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et +n'y entendant que des cris et des gémissements, il s'enfuit au plus +vite; il ne désirait qu'une chose: oublier au plus tôt les terribles +impressions de la journée, rentrer dans les conditions ordinaires de la +vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que là seulement il +serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et +ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne +sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les mêmes scènes de +souffrances se reproduisaient à chaque pas; il rencontrait les mêmes +figures, épuisées ou étrangement indifférentes; il entendait encore dans +l'éloignement le bruit sinistre de la fusillade.</p> + +<p>Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaïsk, il +s'assit suffoqué. La nuit descendait, le grondement des canons avait +cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main, resta longtemps couché à +voir passer les ombres qui le frôlaient dans les ténèbres. Il lui +semblait à chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se +soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il +était resté ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirèrent de +cette léthargie en allumant à côté de lui un feu sur lequel ils +placèrent leur marmite; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en +y ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon, mêlé à la +fumée, se répandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats +n'y firent aucune attention et continuèrent à causer.</p> + +<p>«Qui es-tu, toi? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant à lui; il +voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient à manger +s'il était digne de leur intérêt.</p> + +<p>—Moi, moi? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon +détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.</p> + +<p>—Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la +tête.... Eh bien, alors, mange si tu veux!» ajouta-t-il en tendant à +Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.</p> + +<p>Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger: jamais nourriture ne lui +avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerées de ce +ragoût, le soldat avait les yeux fixés sur sa figure éclairée par le +feu.</p> + +<p>«Où vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Je vais à Mojaïsk.</p> + +<p>—Tu es donc un monsieur?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment t'appelle-t-on?</p> + +<p>—Pierre Kirilovitch.</p> + +<p>—Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...»</p> + +<p>Et les soldats se mirent en route avec Pierre.</p> + +<p>Les coqs chantaient déjà lorsqu'ils atteignirent Mojaïsk et en gravirent +péniblement la raide montée. Pierre, dans sa distraction, avait oublié +que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait +plus souvenu s'il n'avait rencontré son domestique qui allait à sa +recherche. Reconnaissant son maître à son chapeau blanc qui se détachait +sur l'obscurité:</p> + +<p>«Excellence, s'écria-t-il, nous ne savions plus ce que vous étiez +devenu. Vous êtes à pied? Où allez-vous donc? Venez par ici.</p> + +<p>—Ah oui!» dit Pierre en s'arrêtant.</p> + +<p>Les soldats firent comme lui.</p> + +<p>«Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouvé les vôtres? +Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.</p> + +<p>—Adieu! reprirent les autres en chœur.</p> + +<p>—Adieu! leur répondit Pierre en s'éloignant.... Ne faudrait-il pas +leur donner quelque chose?» se demanda-t-il en mettant la main à son +gousset. «Non, c'est inutile,» lui répondit une voix intérieure. Les +chambres de l'auberge étant toutes occupées, Pierre alla coucher dans sa +calèche de voyage.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>À peine avait-il posé sa tête sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le +gagner, et tout à coup, avec une netteté de perception qui touchait +presque à la réalité, il crut entendre le grondement du canon, la chute +des projectiles, les gémissements des blessés, sentir le sang et la +poudre, et il éprouva une sensation de terreur irréfléchie. Il ouvrit +les yeux et releva la tête. Tout était calme autour de lui. Seul un +domestique militaire causait devant la porte cochère avec le dvornik; +au-dessus de sa tête, dans l'angle des poutres équarries du hangar, des +pigeons effarouchés par ses mouvements agitèrent leurs ailes; à travers +une fente on entrevoyait le ciel pur et étoilé, et l'odeur pénétrante du +foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rêver à la paix et aux +rustiques travaux: «Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible +chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y être laissé aller!... +Et «Eux», eux qui ont été fermes et calmes jusqu'au dernier moment! +«Eux», c'étaient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient +donné à manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa +pensée, ils se détachaient de tout le reste des hommes: «Être soldat, +simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y +prendre part de tout son être, se pénétrer de ce qui les pénètre!... +Mais comment se débarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pèse +sur mes épaules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon +père, et même, après le duel avec Dologhow, j'aurais pu être fait +soldat!» Et dans son imagination il revit le banquet du club, la +provocation de Dologhow, son entretien à Torjok avec le Bienfaiteur, et +Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient joué un rôle +dans sa vie défilèrent confusément devant lui. Lorsqu'il se réveilla, la +lueur bleuâtre de l'aube glissait sous l'appentis, et une légère gelée +blanche pailletait les poteaux: «Ah! c'est déjà le jour!» se dit Pierre, +qui se rendormit dans l'espérance de comprendre les paroles du +Bienfaiteur, qu'il avait entendues en rêve. L'impression qu'elles lui +avaient laissée était si vive, que longtemps après il s'en souvint. Il +demeura d'autant plus persuadé qu'elles avaient été réellement +prononcées, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme à sa +pensée: «La guerre, lui avait dit cette voix mystérieuse, est pour la +liberté humaine l'acte de soumission le plus pénible aux lois +divines.... La simplicité du cœur consiste dans la soumission à la +volonté de Dieu, et «Eux» sont simples! «Eux» ne parlent pas, mais +agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que +l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la +craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne +connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se connaîtrait pas +lui-même...» Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son +domestique le réveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil +frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'œil dans la +cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un +puits: autour de ce puits, des soldats donnaient à boire à leurs chevaux +efflanqués, attelés à des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge +l'une après l'autre. Pierre se retourna avec dégoût, ferma les yeux et +se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. «Non, +pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux +comprendre ce qui m'a été révélé pendant mon sommeil. Une seconde de +plus et je l'aurais compris. Que faire à présent?» se dit-il en sentant +avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si précis en +rêve s'était évanoui. Il se leva après avoir appris de son domestique et +du dvornik que les Français se rapprochaient de Mojaïsk et que les +habitants s'en éloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit à pied +en avant. Les troupes se retiraient également en laissant derrière elles +dix mille blessés. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours +et aux fenêtres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des +jurons. Pierre, ayant rencontré un général blessé qu'il connaissait, lui +offrît une place dans sa calèche, et ils continuèrent ensemble leur +route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frère +et celle du prince André.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Il rentra à Moscou le 30 août; il en avait à peine franchi la barrière, +qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.</p> + +<p>«Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous +voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.»</p> + +<p>Pierre, sans entrer dans son hôtel, prit un isvostchik et se rendit chez +le gouverneur général, qui lui-même venait seulement d'arriver de la +campagne. Le salon d'attente était plein de monde. Vassiltchikow et +Platow l'avaient déjà vu, et lui avaient déclaré qu'il était impossible +de défendre Moscou et que la ville serait livrée à l'ennemi. Bien que +l'on cachât cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et +les chefs des différentes administrations vinrent demander au comte ce +qu'ils devaient faire, afin de mettre à couvert leur responsabilité. Au +moment où Pierre entra dans le salon, un courrier de l'armée sortait du +cabinet de Rostoptchine. Le courrier répondit par un geste désespéré aux +questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans +s'arrêter. Pierre porta ses yeux fatigués sur les différents groupes de +fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient +leur tour. Tous étaient inquiets et agités. Il s'approcha de deux de ses +connaissances qui causaient ensemble. Après quelques paroles échangées, +la conversation interrompue se renoua.</p> + +<p>«On ne peut répondre de rien dans la situation présente, disait l'un.</p> + +<p>—Et pourtant voilà ce qu'il vient d'écrire, répondait l'autre en +montrant une feuille imprimée.</p> + +<p>—C'est bien différent: cela, c'est pour le peuple.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda Pierre.</p> + +<p>—Voilà! c'est sa nouvelle affiche.»</p> + +<p>Pierre la prit pour la lire.</p> + +<p>«Son Altesse, dans l'intention d'opérer une plus prompte jonction avec +les troupes qui marchent à sa rencontre, a traversé Mojaïsk et s'est +établie dans une forte position où l'ennemi ne l'attaquera pas de sitôt. +On lui a envoyé d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son +Altesse affirme qu'elle défendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de +son sang, et qu'elle est prête même à se battre dans les rues. Ne faites +pas attention, mes bons amis, à la fermeture des tribunaux: il fallait +les mettre à l'abri. Mais n'importe! Le scélérat trouvera à qui parler. +Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et +de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en +attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'épieu ne sera pas +mal, mais le mieux sera la fourche: le Français n'est pas plus lourd +qu'une gerbe de seigle. Demain, après midi, l'image d'Iverskaïa ira +visiter les blessés de l'hôpital Catherine. Là nous les aspergerons +d'eau bénite, ils en guériront plus tôt. Moi-même je me porte bien: +j'avais un œil malade, maintenant j'y vois des deux yeux.»</p> + +<p>«Les militaires m'ont assuré, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre +en ville et que la position...</p> + +<p>—Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.</p> + + +<p>—Que veut donc dire cette phrase à propos de son œil?</p> + +<p>—Le comte a eu un orgelet, répondit un aide de camp, et il s'est +tourmenté quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles.... +Mais à propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a +raconté que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse, +votre femme...</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit Pierre avec indifférence: qu'avez-vous +entendu dire?</p> + +<p>—Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne répète que ce +que j'ai entendu: on assure qu'elle...</p> + +<p>—Qu'assure-t-on?</p> + +<p>—On assure que votre femme va à l'étranger.</p> + +<p>—C'est possible, répondit Pierre en regardant d'un air distrait autour +de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois là-bas? ajouta-t-il en +indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue +barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.</p> + +<p>—Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nommé Vérestchaguine. Vous +connaissez peut-être l'histoire de la proclamation?</p> + +<p>—Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et +calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un traître.</p> + +<p>—Ce n'est pas lui qui a écrit la proclamation, c'est son fils: il est +en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort +embrouillée. Il y a deux mois à peu près que cette proclamation a paru. +Le comte fit faire une enquête: c'est Gabriel Ivanovitch, ici présent, +qui en a été chargé; cette proclamation avait passé de main en main.</p> + +<p>«—De qui la tenez-vous? demandait-il à l'un.</p> + +<p>«—D'un tel,» répondait-on; il courait alors chez la personne indiquée, +et de fil en aiguille il remonta jusqu'à Vérestchaguine, un jeune +marchand naïf, auquel nous demandâmes de qui il la tenait. Nous le +savions très bien, car il ne pouvait l'avoir reçue que du directeur des +postes, et il était facile de voir qu'ils s'entendaient.</p> + +<p>«Il répond:</p> + +<p>«—De personne, c'est moi qui l'ai écrite.»</p> + +<p>«On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.</p> + +<p>«Le comte le fait appeler:</p> + +<p>«—De qui tiens-tu cette proclamation?</p> + +<p>«—C'est moi qui l'ai composée.» Alors vous comprenez la colère du +comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait +de quoi être irrité devant ce mensonge et cette obstination.</p> + +<p>—Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui dénonçât +Klutcharew.</p> + +<p>—Pas du tout, pas du tout, répliqua l'aide de camp effrayé: Klutcharew +avait d'autres péchés sur la conscience, pour lesquels il a été +renvoyé.... Mais, pour en revenir à l'affaire, le comte était +indigné.... «Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car +voilà le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite, +car tu ne sais pas le français, imbécile!</p> + +<p>«—Non, répond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai +composée.</p> + +<p>«—Si c'est ainsi, tu es un traître, je te ferai juger, et l'on te +pendra!» C'en est resté là. Le comte a fait appeler le vieux, et le père +répond comme le fils. Le jugement a été prononcé, on l'a condamné, je +crois, aux travaux forcés, et le vieux vient aujourd'hui demander sa +grâce. C'est un vilain garnement, un enfant gâté, un joli cœur, un +séducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit supérieur +à tout le monde. Son père tient un restaurant près du pont de pierre; on +y voit une grande image qui représente Dieu le père tenant d'une main le +sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emportée +de là chez lui et qu'un misérable peintre...»</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>L'aide de camp en était là de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut +appelé chez le gouverneur général. Le comte Rostoptchine, les sourcils +froncés, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment où +Pierre entra dans son cabinet.</p> + +<p>«Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons +vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure.... +Entre nous, mon cher, êtes-vous maçon?» demanda-t-il d'un ton sévère qui +impliquait tout à la fois le reproche et le pardon.</p> + +<p>Pierre se taisait.</p> + +<p>«Je suis bien informé, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y +a maçon et maçon, et j'espère que vous n'êtes pas de ceux qui perdent la +Russie, sous prétexte de sauver l'humanité.</p> + +<p>—Oui, je suis maçon, répondit Pierre.</p> + +<p>—Eh bien, mon très cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM. +Spéransky et Magnitzky ont été envoyés vous devinez où, avec Klutcharew +et quelques autres, dont le but avoué était l'édification du temple de +Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que +je n'aurais pas renvoyé le directeur des postes s'il n'avait pas été un +homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilité son voyage en lui +donnant une voiture, et qu'il vous a confié des documents importants. +J'ai de l'amitié pour vous; vous êtes plus jeune que moi, écoutez donc +le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces +gens-là et partez le plus tôt possible.</p> + +<p>—Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.</p> + +<p>—C'est mon affaire et non la vôtre! s'écria Rostoptchine.</p> + +<p>—On l'accuse de répandre les proclamations de Napoléon? mais ce n'est +pas prouvé, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et +Vérestchaguine...?</p> + +<p>—Nous y voilà! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colère: +Vérestchaguine est un traître qui recevra son dû; je ne vous ai pas fait +appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou +l'ordre de vous éloigner, comme il vous plaira, et de rompre toute +relation avec les Klutcharew et compagnie!» Remarquant qu'il s'était un +peu trop échauffé en parlant à un homme qui n'avait rien à se reprocher, +il lui serra la main et changea subitement de ton. «Nous sommes à la +veille d'un désastre public, et je n'ai pas le temps de dire des +gentillesses à tous ceux qui ont affaire à moi, la tête me tourne. Eh +bien, mon cher, que ferez-vous?</p> + +<p>—Rien, répondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air +soucieux.</p> + +<p>—Un conseil d'ami, mon cher, décampez, et au plus tôt, c'est tout ce +que je vous dis. À bon entendeur, salut! Adieu, mon cher... À propos, +est-ce vrai que la comtesse soit tombée entre les pattes des saints +pères de la Société de Jésus?»</p> + +<p>Pierre ne répondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrité.</p> + +<p>En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient, +le secrétaire du comité, le colonel du bataillon, son intendant, son +majordome, etc.; tous avaient à lui demander quelque chose. Pierre ne +comprenait rien, ne s'intéressait pas à leurs affaires et ne répondait +aux gens que pour s'en débarrasser au plus vite. Enfin, resté seul, il +décacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa +table. «La simplicité du cœur consiste dans la soumission à la volonté +de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il après l'avoir lue; il faut +savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...» +Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitôt, +sans même se donner le temps de se déshabiller.</p> + +<p>À son réveil, on vint lui dire qu'un homme de la police était venu +s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il était parti, et que +plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit à la hâte sa toilette, et, +au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par +la porte cochère.</p> + +<p>Depuis lors, et jusqu'après l'incendie de Moscou, malgré toutes les +recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il +était devenu.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Les Rostow ne quittèrent Moscou que le 13 septembre, la veille même de +l'entrée de l'ennemi.</p> + +<p>Une terreur folle s'était emparée de la comtesse après l'entrée de Pétia +au régiment des cosaques d'Obolensky et son départ pour Biélaïa-Tserkow. +La pensée que ses deux fils étaient à la guerre, exposés tous deux à +être tués, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de +revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Pétia, afin de le placer en +sûreté à Pétersbourg: mais ces deux projets échouèrent. Nicolas, qui, +dans sa dernière lettre, avait raconté sa rencontre imprévue avec la +princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps. +L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver +complètement de sommeil. Le comte s'ingénia à calmer les inquiétudes de +sa femme, et parvint à faire passer son plus jeune fils du régiment +d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait à Moscou même; la +comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant +que Nicolas avait été seul en danger, il lui avait semblé, et elle s'en +faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants, +mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Pétia, avec ses yeux noirs +pétillants de malice, ses joues vermeilles au léger duvet et son nez +camard, se trouva tout à coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et +grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut +sentir qu'il était devenu son préféré; elle ne pensait plus qu'au moment +de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux mêmes qu'elle +aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: «Je n'ai besoin que de +Pétia,» pensait-elle.... «Que me font les autres?» Une seconde lettre de +Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'août, ne calma pas ses +inquiétudes, bien qu'il écrivît du gouvernement de Voronège, où il avait +été envoyé pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses +craintes pour Pétia redoublèrent. Presque toutes les connaissances des +Rostow avaient quitté Moscou, on engageait la comtesse à suivre au plus +tôt cet exemple; néanmoins elle ne voulut pas entendre parler de départ +avant le retour de son Pétia adoré, qui arriva enfin le 9; mais, à son +grand étonnement, cet officier de seize ans se montra peu touché de +l'accueil plein de tendresse exaltée et maladive de sa mère: aussi +garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui +permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Pétia le devina +d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas +s'efféminer, comme il disait, il répondit à ses démonstrations par une +froideur calculée et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps +avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aimée.</p> + +<p>L'insouciance du comte était toujours la même; aussi rien ne se trouva +prêt le 9, date fixée pour leur départ, et les chariots envoyés de leurs +terres de Riazan et de Moscou pour le déménagement n'arrivèrent que le +11. Du 9 au 12, une agitation fiévreuse régnait à Moscou: tous les jours +des milliers de charrettes amenaient des blessés de la bataille de +Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu +prendre avec eux, se croisant aux barrières de la ville. Malgré les +affiches de Rostoptchine, ou peut-être à cause de ses affiches, les +nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous côtés. On +assurait qu'il était défendu de quitter la capitale, ou bien qu'après +avoir mis en sûreté les saintes images et les reliques des saints, on +forçait tous les habitants à s'éloigner, ou bien encore qu'une bataille +avait été gagnée depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que +l'armée avait été détruite, que la milice irait jusqu'aux +Trois-Montagnes avec le clergé en tête, que les paysans se révoltaient, +qu'on avait arrêté des traîtres, etc., etc. Ce n'étaient que des faux +bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous étaient +convaincus que Moscou serait abandonné, qu'il fallait fuir et sauver ce +qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'écrouler, mais jusqu'au 1<sup>er</sup> +septembre il n'y avait rien de changé en apparence, et, comme le +criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mène au supplice, +Moscou continua, par la force de l'habitude, à vivre de sa vie +ordinaire, malgré l'imminence de la catastrophe qui allait le +bouleverser de fond en comble.</p> + +<p>Ces trois jours se passèrent pour la famille Rostow dans les agitations +et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en +quête de nouvelles et prenait des dispositions générales et vagues pour +son départ, la comtesse surveillait le triage des effets, courait après +Pétia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia +seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer. +Depuis quelque temps, elle était triste et mélancolique. La lettre de +Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse +Marie, avait fait naître, chez la comtesse tout un monde d'espérances +qu'elle n'avait pas même cherché à dissimuler devant elle, car elle +voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. «Je ne me suis jamais +réjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fiancé à Natacha, tandis que +j'ai toujours désiré de voir Nicolas épouser la princesse Marie, et j'ai +le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!...» Et +la pauvre Sonia était bien forcée de lui donner raison, car un mariage +avec une riche héritière n'était-il pas le seul moyen de relever la +fortune compromise des Rostow? Elle en avait le cœur gros, et, pour +faire diversion à son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et +difficile travail du déménagement, et c'était à elle que s'adressaient +le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre à donner. Pétia et +Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents, +gênaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans +toute la maison que leurs éclats de rire et leurs courses folles. Ils +riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils étaient gais et +que tout leur était matière à plaisanterie. Pétia, qui n'était qu'un +gamin quand il avait quitté la maison maternelle, se réjouissait d'y +être revenu jeune homme; il se réjouissait aussi de n'être plus à +Biélaïa-Tserkow, où il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'être de +retour à Moscou, où, bien sûr, il sentirait la poudre. Natacha, de son +côté, était gaie parce qu'elle avait été trop longtemps triste, parce +que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et +qu'elle avait retrouvé sa belle santé d'autrefois; ils étaient gais +enfin parce que la guerre était aux portes de Moscou, et qu'on allait +s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des +pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces événements +extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son +extrême jeunesse.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Le samedi 12 septembre, tout était sens dessus dessous dans la maison +Rostow; les portes étaient ouvertes, les meubles emballés ou déplacés, +les glaces, les tableaux enlevés, les chambres pleines de foin, de +papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient, +à pas lourds et traînants. Dans la cour se pressaient plusieurs +chariots, dont quelques-uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis +que les autres attendaient à vide, et que les voix des nombreux +domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour +et de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse, à laquelle le bruit et +l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un fauteuil dans +un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tête. Pétia +était allé chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice +dans un régiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle à +l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par +terre dans sa chambre démeublée, au milieu d'un tas de robes, d'écharpes +et de rubans, jetés de côté et d'autre, tenait à la main une vieille +robe de bal démodée, dont elle ne pouvait détacher les yeux: c'était +celle qu'elle avait mise à son premier bal à. Pétersbourg.</p> + +<p>Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de l'agitation +de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinée elle avait +essayé de se mettre à la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et +jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer à un travail quelconque, +lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de cœur et d'âme. Après quelques +essais infructueux, elle abandonna à Sonia les cristaux et la +porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa +d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais +lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée.</p> + +<p>«Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?» +dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixés de nouveau +sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rêverie qui la ramena bien +loin dans le passé.</p> + +<p>Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans la pièce +voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de +service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un long convoi de +blessés était arrêté devant la maison. Les femmes, les laquais, la +ménagère, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les +postillons, tous se pressaient sous la porte cochère pour les examiner. +Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait +des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.</p> + +<p>L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna, se sépara du groupe qui +stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une télègue couverte de +nattes de tille, se mit à causer avec un jeune et pâle officier qui s'y +trouvait couché. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour écouter ce +qu'ils se disaient.</p> + +<p>«Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la vieille. Vous +seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par +exemple.... Voilà nos maîtres qui partent.</p> + +<p>—Mais le permettront-ils? demanda le blessé d'une voix faible. Il faut +le demander au chef,» ajouta-t-il en montrant un gros major à quelques +pas de là.</p> + +<p>Natacha jeta un coup d'œil effrayé sur le blessé et se dirigea aussitôt +du côté du major.</p> + +<p>«Ces blessés peuvent-ils s'arrêter chez nous? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>—Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle,» demanda le major en +souriant, et en portant la main à la visière de sa casquette.</p> + +<p>Natacha répéta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue étaient si +sérieuses, que, malgré le mouchoir jeté négligemment sur ses cheveux, le +major cessa de sourire et lui répondit affirmativement.</p> + +<p>«Mais certainement, pourquoi pas?» Natacha inclina légèrement la tête et +retourna auprès de la ménagère, qui causait encore avec son blessé.</p> + +<p>—On le peut, on le peut!» dit Natacha tout bas.</p> + +<p>La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la cour, et +une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même dans les maisons +voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle, +ne laissa pas que de plaire à Natacha, et elle fit entrer le plus de +blessés possible dans la cour de leur maison.</p> + +<p>«Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille ménagère.</p> + +<p>—Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour; +nous pourrions bien aller à l'auberge et leur donner nos chambres!</p> + +<p>—Ah! mademoiselle, voilà encore une de vos idées; si même on les +logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?</p> + +<p>—Eh bien, je la demanderai!»</p> + +<p>Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand +salon, où l'on sentait une odeur de vinaigre et d'éther.</p> + +<p>«Maman, vous dormez?</p> + +<p>—Comment pourrais-je dormir? s'écria la comtesse, qui venait pourtant +de sommeiller.</p> + +<p>—Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant à genoux devant sa mère, et +en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai réveillée, je ne +le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyée vous demander.... +Il y a ici des blessés, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait où +les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une +haleine.</p> + +<p>—Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené? Je ne comprends rien,» +murmura la comtesse.</p> + +<p>Natacha se mit à rire, la comtesse sourit.</p> + +<p>«Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire +tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mère et s'enfuit; +mais dans le salon voisin elle se heurta contre son père, qui venait de +rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.</p> + +<p>—Nous avons traîné trop longtemps, s'écria-t-il avec humeur. Le club +est fermé, la police s'en va!</p> + +<p>—Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux +blessés...?</p> + +<p>—Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de +cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonté, toutes tant que +vous êtes, de ne plus vous occuper de billevesées, mais d'emballage, car +il faut partir demain et partir au plus vite...» Et le comte répétait +cette injonction à tous ceux qu'il rencontrait.</p> + +<p>À dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans +la matinée des armes au Kremlin, et, malgré les affiches de Rostoptchine +annonçant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours à l'avance, on +savait que l'ordre avait été donné de se porter le lendemain en masse +aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La +comtesse contemplait avec épouvante la figure animée de son fils, +pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui +répondrait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter toute +l'affaire; aussi, dans l'espérance qu'elle pourrait partir et emmener +Pétia comme leur défenseur, elle garda le silence; mais après le dîner +elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit même, si +c'était possible. Avec la ruse toute féminine que donne l'affection, la +comtesse, qui jusque-là avait montré le plus grand calme, lui assura +qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Mme Schoss, qui était allée voir sa fille, augmenta encore les terreurs +de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaïa +à un entrepôt de spiritueux; elle avait été forcée de prendre un +isvostchik pour éviter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et +l'isvostchik lui avait raconté que le peuple avait enfoncé les tonneaux, +sur l'ordre qu'il en avait reçu. À peine le dîner fut-il terminé, que +toute la famille se remit à emballer avec une ardeur fiévreuse. Le vieux +comte ne cessait d'aller de la cour à la maison et de la maison à la +cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Pétia +donnait des ordres à droite et à gauche. Sonia perdait la tête et ne +savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du +comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en +chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, où +son intervention fut d'abord reçue avec défiance. Comme on supposait +qu'elle plaisantait, on ne l'écoutait pas; mais, avec une opiniâtreté et +une persévérance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne +volonté, elle en arriva à se faire obéir. Son premier exploit; qui lui +coûta des efforts énormes, mais qui fit reconnaître son autorité, fut +l'emballage des tapis; le comte avait une très belle collection de tapis +persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses étaient ouvertes devant +elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait +encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait +toujours du garde-meuble: il fallait donc forcément trouver une +troisième caisse, et on l'envoya chercher.</p> + +<p>«Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les +deux caisses.</p> + +<p>—Impossible, mademoiselle, objecta le maître d'hôtel, on a déjà essayé.</p> + +<p>—Eh bien, attends, tu verras...»</p> + +<p>Et Natacha commença à retirer de la caisse les plats et les assiettes +qui y étaient déjà soigneusement emballés. «Il faut mettre les plats +dans les tapis, dit-elle.</p> + +<p>—Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis, +reprit le maître d'hôtel.</p> + +<p>—Attends donc, s'écria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci +est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en +indiquant les services de Saxe.</p> + +<p>—Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait +Sonia d'un ton de reproche.</p> + +<p>—Ah! Mademoiselle, mademoiselle!» répétait le maître d'hôtel....</p> + +<p>Malgré toutes les observations, Natacha avait jugé inutile d'emporter +les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son +travail, en rejetant tout ce qui était inutile, et commençait vivement +l'emballage. Grâce à cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur +se trouva casé dans les deux caisses; mais, malgré tout ce qu'on pouvait +faire, on ne parvenait pas à fermer celle où étaient les tapis. Natacha, +ne se tenant pas pour battue, plaçait, déplaçait, entassait sans se +lasser et forçait le maître d'hôtel et Pétia, qu'elle avait fini par +entraîner dans cette grande œuvre, à peser avec elle de toutes leurs +forces sur le couvercle.</p> + +<p>«Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enlève un tapis.</p> + +<p>—Non, non, il faut peser dessus!... Pèse donc, Pétia!... À ton tour, +Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure +ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle +pouvait le contenu de la caisse.</p> + +<p>—Hourra!» s'écria-t-elle tout à coup.</p> + +<p>Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa +un cri de triomphe. Une seconde après avoir ainsi conquis la confiance +générale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-même ne +s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle +disposition avait été prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgré +leurs efforts réunis, tout ne put être emballé dans la nuit; le comte et +la comtesse se retirèrent après avoir remis le départ au lendemain, et +Sonia et Natacha s'étendirent sur les canapés.</p> + +<p>Cette même nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau blessé dans la +maison Rostow. D'après ses suppositions, ce devait être un officier +supérieur. La capote et le tablier de sa calèche le cachaient +entièrement. Un vieux valet de chambre, d'un extérieur respectable, +était assis sur le siège à côté du cocher, tandis que le docteur et deux +soldats suivaient dans une autre voiture.</p> + +<p>«Ici, par ici, s'il vous plaît, nos maîtres partent, la maison est vide, +disait la vieille au vieux domestique.</p> + +<p>—Hélas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons +aussi notre maison à Moscou, mais c'est loin et elle est vide!</p> + +<p>—Venez, venez chez nous, répétait la femme da charge. Votre maître est +donc bien malade?» Le valet de chambre fit un geste de découragement.</p> + +<p>—Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le médecin.»</p> + +<p>Il descendit du siège et s'approcha de l'autre voiture.</p> + +<p>«C'est bien,» répondit le docteur.</p> + +<p>Le domestique jeta un coup d'œil dans la calèche, secoua la tête, et +donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.</p> + +<p>«Seigneur Jésus-Christ, s'écria Mavra Kouzminichna lorsque l'équipage +s'arrêta à côté d'elle, portez-le dans la maison, les maîtres ne diront +rien,» ajouta-t-elle... et, comme il était urgent d'éviter l'escalier, +on transporta le blessé tout droit dans l'aile gauche de la maison, à la +chambre occupée la veille par Mme Schoss. Ce blessé était le prince +André Bolkonsky.</p> + + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'était un dimanche, une belle +et claire journée d'automne, égayée par le carillon de toutes les +églises qui appelait comme toujours les fidèles à la messe. Personne ne +pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se décider, et +l'agitation inquiète qui y régnait ne se manifestait que par la cherté +excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui +circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans, +de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des séminaristes, des +fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta dès le +point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivée sur les lieux, cette +cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue +que Moscou serait inévitablement livré à l'ennemi, elle retourna sur ses +pas et se répandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce +jour-là le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait +continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets +de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de +paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des +glaces.</p> + +<p>Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit que +faiblement de l'agitation et du désordre du dehors. Toutefois trois de +leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut volé. Les trente +charrettes venues de la campagne représentaient à elles seules une +fortune, tant les moyens de transport étaient devenus rares, et +plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes énormes. La +cour de leur hôtel ne désemplissait pas de soldats envoyés par leurs +officiers qui avaient été recueillis dans le voisinage, et de malheureux +blessés qui demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de +leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgré la +compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables, le maître d'hôtel +répondait invariablement à leurs prières par un refus catégorique: «Il +n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requête... et +d'ailleurs, si on cédait une des charrettes, quelle raison y aurait-il +pour ne pas les céder toutes, et même ses propres voitures?... Ce +n'était pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les +blessés, et dans le malheur général il était du devoir de chacun de +penser aux siens avant tout!» Pendant que le maître d'hôtel parlait +ainsi au nom de son maître, celui-ci s'éveillait, quittait doucement +sur la pointe des pieds la chambre à coucher conjugale, afin de ne pas +déranger la comtesse, et gagnait le perron, où on le vit bientôt +apparaître dans sa robe de chambre de soie violette. Il était de fort +bonne heure: toutes les voitures étaient chargées et stationnaient +devant l'entrée; le maître d'hôtel causait avec un vieux domestique +militaire et un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. À +la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de +s'éloigner.</p> + +<p>«Eh bien! tout est-il prêt? lui demanda le comte en passant la main sur +son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le +planton.</p> + +<p>—Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence.</p> + +<p>—C'est parfait! La comtesse va se réveiller, et alors, avec l'aide de +Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles +figures, vous êtes-vous au moins abrités chez moi?»</p> + +<p>L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance se +colorèrent subitement.</p> + +<p>«Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque +part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait +d'effets, je m'en accommoderai très bien.»</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa +au comte la même prière au nom de son maître.</p> + +<p>«Sans doute, sans doute, très volontiers! répondit le comte.... +Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que l'on décharge une ou +deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.» Et, sans s'expliquer plus +clairement, il détourna vivement la tête d'un autre côté, pendant qu'une +expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.</p> + +<p>Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'œil autour de lui: la +cour se remplissait de blessés, il en venait de toutes parts à sa +rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se garnissaient de figures +blêmes qui le regardaient avec une anxiété douloureuse.</p> + +<p>«Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le +maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé au sujet des +tableaux!»</p> + +<p>Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir réitéré l'ordre de ne pas +refuser aux blessés les moyens de partir.</p> + +<p>«Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les laisser +ici,» dit le comte à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu.</p> + +<p>La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna, son +ex-femme de chambre, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de chef +de la police secrète, vint lui dire que Mme Schoss était très +mécontente, et qu'on avait oublié d'emballer les robes d'été des +demoiselles. La comtesse ayant demandé quel était le motif de la +mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été +enlevée d'une des charrettes, qu'on était en train de décharger les +autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le +comte avait dit d'emmener les blessés à leur place. Elle fit aussitôt +demander son mari.</p> + +<p>«Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais déballer?</p> + +<p>—J'allais justement t'en prévenir, ma chère.... C'est que, vois-tu, +petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur céder +quelques charrettes pour les blessés. Ces objets-là nous sont bien +inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces +pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalité, et je +pense, ma chère, que dès lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les +emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dépêcher...»</p> + +<p>Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix timide, comme +lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituée à ce +ton, qui précédait toujours l'aveu de quelque grosse dépense, telle que +la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une +fête ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour système de le +contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander +quelque chose. Elle prit donc son air de victime résignée et, +s'adressant à son mari:</p> + +<p>«Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de +notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de +tes enfants! Tu m'as dit toi-même que tout notre mobilier valait cent +mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas à l'abandonner; tu +feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à +prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les Lopoukhine: +on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et +nous, nous sommes des imbéciles.... De grâce, aie pitié de tes enfants +si tu n'as pas pitié de moi!»</p> + +<p>Le comte baissa la tête, et quitta la chambre d'un air désespéré.</p> + +<p>«Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui était entrée sur les talons +du comte dans la chambre de sa mère, et qui avait tout entendu.</p> + +<p>—Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son père.</p> + +<p>—Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela te fait?» reprit le comte avec irritation.</p> + +<p>Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air soucieux.</p> + +<p>«Papa, voilà Berg qui est arrivé.»</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et décoré du +Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la même +place, commode et agréable, auprès du chef d'état-major du second corps. +Il était arrivé de l'armée à Moscou le matin même du 1<sup>er</sup> septembre, sans +y avoir à faire rien de particulier. Mais, ayant remarqué que tout le +monde demandait à y aller, il fit comme tout le monde et obtint un congé +pour affaires de famille. Berg, assis dans son élégant droschki attelé +d'une paire de chevaux bien nourris, pareils à ceux qu'il avait vus chez +le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosité les +charrettes qui encombraient la cour de l'hôtel de son beau-père. En +montant les degrés du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une +blancheur immaculée et y fit un nœud. Puis, hâtant le pas, il se +précipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains +à Natacha et à Sonia, et s'informa avec empressement de la santé de sa +maman.</p> + +<p>«Qui pense à la santé en ce moment? répondit le comte d'un air grognon. +Raconte un peu ce qui se passe: où sont les troupes? Y aura-t-il une +bataille?</p> + +<p>—Dieu seul peut le savoir, papa, répondit Berg. L'armée est animée d'un +courage héroïque, et ses chefs se sont rassemblés en conseil; la +décision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en +termes généraux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez éloquentes +pour décrire la valeur véritablement antique dont les troupes russes ont +fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il +en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire à un général de sa +connaissance chaque fois qu'il parlait des «troupes russes»... je vous +dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais été +forcés de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on +retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais héros antiques! +ajouta-t-il rapidement. Le général Barclay de Tolly n'a pas ménagé sa +vie, il était toujours au premier rang. Quant à notre corps, qui était +placé sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer...» Et +là-dessus Berg entama un long récit, la compilation de tout ce qu'il +avait entendu raconter pendant ces derniers jours.</p> + +<p>Le regard de Natacha, obstinément fixé sur lui, comme si elle cherchait +sur sa figure une réponse à une question qu'elle se posait +intérieurement, embarrassait visiblement le narrateur.</p> + +<p>«L'héroïsme des troupes a été incomparable et l'on ne saurait assez +l'exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes grâces de Natacha +par un sourire à son adresse. La Russie n'est pas à Moscou, elle est +dans le cœur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?»</p> + +<p>La comtesse entra à ce moment: elle avait la figure fatiguée et +maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui +adressa mille questions sur sa santé, en secouant la tête en signe +d'intérêt.</p> + +<p>«Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un cœur russe. +Mais de quoi vous inquiétez-vous? Vous aurez le temps de partir...</p> + +<p>—En vérité, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse +en se tournant vers son mari: rien n'est prêt, personne ne donne +d'ordres, c'est à regretter Mitenka! Ça n'en finira pas!» Le comte +allait répliquer, mais il préféra se diriger vers la porte.</p> + +<p>Pendant ce temps, Berg, qui avait tiré son mouchoir de sa poche, secoua +douloureusement la tête en y retrouvant le nœud qu'il venait d'y faire.</p> + +<p>«Papa, j'ai une grande prière à vous adresser.</p> + +<p>—À moi?</p> + +<p>—Oui; comme je passais tout à l'heure devant la maison Youssoupow, +l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager à acheter quelque +chose. Poussé par la curiosité, j'y suis entré, et j'y ai trouvé une +très jolie chiffonnière..., et vous vous rappelez sans doute que +Vérouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes même +disputés à ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua +Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pensée à son +intérieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et +un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise! +J'ai vu plusieurs paysans là-bas dans la cour; laissez-moi en emmener +un, je lui donnerai un bon pourboire et...»</p> + +<p>Le comte fronça le sourcil:</p> + +<p>«C'est à la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il sèchement. Ce +n'est pas moi qui donne des ordres.</p> + +<p>—Si cela vous dérange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement à +cause de Véra que...</p> + +<p>—Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'écria le comte +avec colère; vous me faites tourner la tête, ma parole d'honneur!» Et il +sortit.</p> + +<p>La comtesse fondit en larmes.</p> + +<p>«Ah oui! les temps sont bien durs!» reprit Berg.</p> + +<p>Natacha avait d'abord suivi son père, mais, une idée lui étant venue +tout à coup, elle descendit l'escalier quatre à quatre.</p> + +<p>Pétia était sur le perron, fort occupé à distribuer des armes à ceux qui +partaient de Moscou. Les charrettes étaient toujours attelées, mais deux +d'entre elles avaient été déchargées, et un officier venait de +s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.</p> + +<p>«Sais-tu à propos de quoi?» demanda Pétia à sa sœur.</p> + +<p>Cette question avait trait à la querelle des parents. Elle ne répondit +pas.</p> + +<p>«C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux +blessés? poursuivit le jeune garçon: c'est Vassili qui me l'a dit, et +selon moi...</p> + +<p>—Selon moi, s'écria tout à coup Natacha en tournant vers son frère son +visage surexcité, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indignée! +Sommes-nous donc des Allemands?»</p> + +<p>Les sanglots la suffoquèrent, et, ne trouvant là personne sur qui +décharger sa colère, elle s'enfuit précipitamment.</p> + +<p>Berg, assis à côté de sa belle-mère, était en train de lui prodiguer de +respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute +bouleversée, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa +mère d'un pas résolu.</p> + +<p>«C'est une horreur, c'est une indignité! s'écria-t-elle: il est +impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonné!» Berg et la comtesse la +regardèrent d'un air surpris et effaré.</p> + +<p>Le comte, debout à la fenêtre, garda le silence.</p> + +<p>«Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?... On +les abandonne!</p> + +<p>—Qu'as-tu? de qui parles-tu?</p> + +<p>—Des blessés, et cela ne vous ressemble pas, maman.... Chère maman, ma +petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!... +Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?»</p> + +<p>La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son +émotion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait à ne pas la +regarder.</p> + +<p>«Eh bien, faites comme vous voudrez... je ne vous en empêche pas, +dit-elle sans se rendre complètement.</p> + +<p>—Maman, pardonnez-moi!»</p> + +<p>Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari.</p> + +<p>«Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais empêché...? +dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.</p> + +<p>—Les œufs qui en remontrent à la poule! dit le comte en embrassant sa +femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa +confusion sur son épaule.</p> + +<p>—Papa, papa, le peut-on? cela ne nous empêchera pas de prendre tout ce +qui nous est nécessaire...»</p> + +<p>Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'élança de la salle +dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.</p> + +<p>Quand elle ordonna de décharger les voitures, les domestiques, n'en +croyant pas leurs oreilles, se groupèrent autour d'elle, et ne lui +obéirent que lorsque le comte leur eut répété que telle était la volonté +de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il était impossible de +laisser les blessés en arrière qu'ils l'étaient quelques instants +auparavant de la nécessité d'emporter les effets, ils les déchargèrent +avec empressement. Les blessés à leur tour se traînèrent hors de leurs +chambres, et leurs figures pâles et satisfaites entourèrent les +charrettes. La bonne nouvelle se répandit bien vite dans les maisons +environnantes, et tous les blessés du voisinage affluèrent dans la cour +des Rostow. Beaucoup d'entre eux assurèrent qu'ils trouveraient moyen de +se placer au milieu des caisses, mais comment arrêter le déchargement, +du moment qu'il était commencé, et qu'importait d'ailleurs de laisser le +tout ou seulement la moitié? La cour était encombrée de caisses à moitié +ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces +mêmes objets qu'on avait emballés avec tant de soin la veille, et chacun +s'employait de son mieux à diminuer le bagage, pour emmener le plus de +blessés possible.</p> + +<p>«On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma +charrette.</p> + +<p>—Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha +pourra se mettre avec moi.»</p> + +<p>Cet ordre fut exécuté immédiatement, et l'on envoya chercher de nouveaux +blessés à deux maisons de là. Toute la domesticité, et même Natacha, +étaient dans un état de surexcitation indicible.</p> + +<p>«Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne +parvenaient pas à fixer une certaine caisse derrière la voiture.... Il +faudrait encore au moins une charrette pour les mettre!</p> + +<p>—Que contient celle-là? demanda Natacha.</p> + +<p>—Les livres de la bibliothèque.</p> + +<p>—Laissez-les-y c'est inutile!»</p> + +<p>La britchka était au grand complet, et il n'y avait même plus de place +pour le jeune comte.</p> + +<p>«Il ira sur le siège. N'est-ce pas, Pétia, que tu iras sur le siège?...»</p> + +<p>Sonia, de son côté, n'avait cessé de travailler, mais, au contraire de +Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les +inscrivait, selon le désir de la comtesse, et faisait de son mieux pour +en emporter le plus possible.</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Enfin, à deux heures de l'après-midi, les quatre voitures, attelées et +chargées, se tenaient alignées devant le perron, tandis que les +charrettes chargées de blessés quittaient la cour une à une. La calèche +dans laquelle se trouvait le prince André attira l'attention de Sonia, +qui était occupée, avec la femme de chambre de la comtesse, à lui +arranger un bon coin dans sa large et haute voiture.</p> + +<p>«À qui cette calèche? demanda Sonia en passant sa tête par la portière.</p> + +<p>—Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle +est au prince blessé qui a passé la nuit chez nous, et qui va maintenant +nous suivre.</p> + +<p>—Quel prince? Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Mais c'est notre ancien fiancé, le prince Bolkonsky, répondit en +soupirant la femme de chambre; on le dit à l'agonie...»</p> + +<p>Sonia sauta à terre et courut trouver la comtesse, qui, habillée de sa +robe de voyage, le chapeau sur la tête et le châle sur les épaules, +marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent là +pour s'asseoir les portes fermées, suivant l'usage, et dire une courte +prière avant le départ.</p> + +<p>«Maman! dit Sonia: le prince André est ici, blessé et mourant!»</p> + +<p>La comtesse ouvrit des yeux stupéfaits:</p> + +<p>«Natacha!» s'écria-t-elle.</p> + +<p>Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'éveilla au premier moment +qu'une seule pensée: connaissant toutes deux Natacha, l'émotion qu'elle +ressentirait à cette révélation leur faisait oublier la sympathie +qu'elles avaient toujours éprouvée pour le prince.</p> + +<p>«Natacha ne sait rien encore...: mais c'est qu'il va nous suivre, répéta +Sonia.</p> + +<p>—Et tu dis qu'il est mourant?»</p> + +<p>Sonia fit un signe de tête, la comtesse la serra dans ses bras, et se +mit à pleurer.</p> + +<p>«Les voies du Seigneur sont insondables,» pensa-t-elle; elle sentait que +la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans +tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle.</p> + +<p>«Eh bien, maman, tout est-il prêt? demanda Natacha gaiement.... Mais +qu'avez-vous?</p> + +<p>—Rien, tout est prêt.</p> + +<p>—Eh bien, allons!...» Et la comtesse baissa la tête pour cacher son +émotion.</p> + +<p>Sonia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? qu'est-il arrivé?</p> + +<p>—Rien, rien!</p> + +<p>—Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc?» demanda Natacha, +toujours impressionnable comme une sensitive.</p> + +<p>Le comte, Pétia, Mme Schoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entrèrent au +salon, fermèrent les portes et s'assirent en silence; au bout de +quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir +et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son +exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui +restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient +sa main au vol et le baisaient à l'épaule, il leur donnait de petites +tapes d'amitié sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases +vagues et bienveillantes. La comtesse s'était retirée dans sa chambre, +où Sonia la trouva à genoux devant les images, dont une partie avait été +enlevée; elle avait tenu à emporter avec elle celles qui étaient les +plus précieuses comme souvenirs de famille.</p> + +<p>À l'entrée, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons passés dans +les tiges de leurs bottes, les habits serrés à la taille par des +courroies et des ceintures, armés des poignards et des sabres distribués +par Pétia, prenaient congé de ceux qui restaient. Comme toujours, au +moment du départ il arriva que bien des objets furent oubliés ou mal +emballés: aussi les deux heiduques restèrent-ils longtemps aux deux +portières de la voiture, prêts à aider la comtesse à y monter, tandis +que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et +des paquets de toute dimension.</p> + +<p>«Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais +pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas être assise comme cela!»</p> + +<p>Et Douniacha, serrant les dents sans répondre, se précipitait, d'un air +fâché, pour arranger de nouveau la place de la comtesse.</p> + +<p>«Oh! les gens, les gens!» disait le comte en hochant la tête.</p> + +<p>Yéfime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle eût confiance, +perché sur son siège élevé, ne daignait même pas se retourner pour voir +ce qui se passait. Dans sa vieille expérience, il savait fort bien qu'on +ne lui dirait pas de sitôt encore: «En route, à la garde de Dieu!» et +qu'après le lui avoir dit, on l'arrêterait deux fois au moins pour +envoyer chercher des objets oubliés; alors seulement la comtesse +passerait la tête par la portière, en le suppliant, au nom du ciel, de +conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi +attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience +beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux, +celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin +dans la large voiture, le marchepied fut relevé, la portière fermée, la +cassette apportée après avoir été oubliée, et la comtesse adressa à son +vieux cocher ses recommandations habituelles. Yéfime se découvrit +lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent +comme lui.</p> + +<p>«À la garde de Dieu, dit Yéfime en remettant son bonnet, en avant!»</p> + +<p>Le postillon lança ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son +collier, les ressorts gémirent et la lourde caisse du carrosse +s'ébranla. Le laquais s'élança sur le siège de la voiture lorsqu'elle +était déjà en marche, et les autres équipages, secoués comme elle en +passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement à sa suite. Tous +les voyageurs se signèrent en passant devant l'église d'en face, et les +domestiques qui restaient à la maison les reconduisirent pendant +quelques pas, en marchant des deux côtés des portières. Natacha avait +rarement éprouvé un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, où, +assise à côté de sa mère, elle voyait lentement défiler devant ses yeux +les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait à son sort. +Passant de temps en temps la tête hors de la portière, elle regardait le +long convoi de blessés qui les précédait, avec la calèche du prince +André en tête. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baissée, +mais, comme c'était la première de la longue file, elle la suivait +toujours des yeux.</p> + +<p>Chemin faisant, des convois du même genre débouchèrent en si grand +nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadovaïa, les +voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew, +Natacha, qui s'amusait à examiner les allants et les venants, s'écria +tout à coup avec une joyeuse surprise:</p> + +<p>«Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui!</p> + +<p>—Qui donc? Qui cela?</p> + +<p>—Mais c'est Besoukhow!...» Et elle se pencha à la portière pour +chercher à reconnaître un homme de forte stature, vêtu d'un caftan de +cocher; rien qu'à le voir, on devinait que ce devait être un +déguisement: il était suivi d'un petit vieillard à figure jaune et +imberbe, enveloppé dans un manteau à collet de frise.</p> + +<p>«C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.</p> + +<p>—Quelle idée! Tu te trompes!</p> + +<p>—Je vous donne ma tête à couper que c'est lui.... Halte, halte!» +cria-t-elle au cocher.</p> + +<p>Celui-ci ne put s'arrêter: les conducteurs des charrettes et des +voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de +continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'empêcha +pas les Rostow de distinguer quoique à distance, la grande taille de +Pierre: si ce n'était pas lui, c'était du moins quelqu'un qui lui +ressemblait singulièrement. Le personnage en question marchait le long +du trottoir, la tête inclinée, le visage sérieux, en compagnie du +vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier, +remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha légèrement et +avec respect le coude de son maître en lui désignant la voiture. Pierre, +absorbé dans ses rêveries; fut quelque temps avant de comprendre ce +qu'on lui voulait; enfin, levant la tête, et regardant du côté que lui +indiquait son vieux compagnon, il aperçut Natacha, et, sous l'impulsion +irréfléchie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au +bout de dix pas il s'arrêta subitement. Natacha, toujours penchée en +avant, lui souriait affectueusement.</p> + +<p>«Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me +reconnaissez?... C'est vraiment étonnant!... Que faites-vous là sous ce +déguisement?» ajouta-t-elle en lui tendant la main.</p> + +<p>Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'était pas +arrêtée, et la baisa gauchement.</p> + +<p>«Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec intérêt.</p> + +<p>—À moi, rien... pourquoi?... Ne m'interrogez pas, répondit-il, sentant +que le regard joyeux de Natacha le pénétrait de son charme.</p> + +<p>—Restez-vous à Moscou, ou le quittez-vous?»</p> + +<p>Pierre se tut un moment:</p> + +<p>«À Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela, à Moscou!... Adieu!</p> + +<p>—Comme je regrette de ne pas être homme, je serais restée avec vous, +dit Natacha, car ce que vous faites est bien.... Maman, si vous +permettez, je resterai!</p> + +<p>—Vous avez été là-bas pendant la bataille, dit la comtesse en +interrompant sa fille.</p> + +<p>—Oui, j'y étais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une.</p> + +<p>—Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'êtes pas comme habitude.</p> + +<p>—Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain.... Plus un +mot, adieu, adieu! répéta-t-il. Dans quels temps épouvantables...» Et, +laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha +le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Pierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du +défunt Bazdéïew. Voici ce qui s'était passé.</p> + +<p>À son réveil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se +rendit pas compte tout d'abord du lieu où il se trouvait, ni de ce qu'on +lui voulait, et lorsque son maître d'hôtel lui nomma, parmi les +personnes qui l'attendaient au salon, le Français qui avait été chargé +de la lettre de sa femme, le sentiment de désespoir et de découragement +auquel il était si facilement enclin s'empara de lui avec plus de +violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau: +il lui sembla qu'il n'avait plus rien à faire sur cette terre, que tout +s'était écroulé et que sa situation était sans issue. Souriant d'un +sourire contraint, se parlant bas à lui-même, tantôt il s'asseyait, +accablé, sur le canapé; tantôt il essayait de voir par le trou de la +serrure les gens qui étaient dans la pièce voisine; tantôt enfin il +prenait un livre et tâchait de lire. Le maître d'hôtel vint une seconde +fois lui annoncer que le Français désirait instamment le voir, ne fût-ce +qu'une, seconde, et qu'un messager de Mme Bazdéïew, qui était forcée de +partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des +livres du défunt.</p> + +<p>«Ah oui! c'est bien, tout de suite... ou plutôt va lui dire que je +viens,» répondit Pierre, qui, aussitôt seul, saisit son chapeau, et se +glissa dans le corridor par une porte dérobée.</p> + +<p>Il ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier palier, d'où +il aperçut le suisse qui se tenait debout devant l'entrée. S'engageant +alors dans un escalier de service qui menait à la cour, il la traversa +sans être remarqué. Mais, en débouchant par la porte cochère, il fut +obligé de passer devant les dvorniks et les cochers, qui le saluèrent +respectueusement. Pierre, pour éviter ces regards curieux, fit alors +comme l'autruche qui cache sa tête dans un fourré, et croit ne pas être +vue; il regarda de côté, doubla le pas et se mit à marcher rapidement.</p> + +<p>Après mûre réflexion, ce qui lui parut le plus urgent fut d'aller voir +les papiers et les livres qu'on désirait lui confier. Il prit le premier +isvostchik venu et lui donna l'adresse de la veuve Bazdéïew, qui +demeurait aux étangs du Patriarche. Il regardait de côté et d'autre les +files de véhicules qui emmenaient les partants, et s'appliquait à ne pas +dégringoler du vieux droschki disloqué qui s'avançait lentement avec un +bruit de ferraille: Pierre éprouvait la joyeuse sensation d'un gamin +échappé de l'école. Il lia conversation avec l'isvostchik; l'autre lui +raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes, que le +lendemain on enverrait toute la population au delà de la barrière des +Trois-Montagnes, et que là aurait lieu une grande bataille. Arrivé aux +étangs, Pierre eut quelque peine à retrouver la maison, où il n'était +pas venu depuis longtemps. Ghérassime, le même petit vieillard à figure +ridée et sans barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant à Torjok, +répondit au coup qu'il frappa à la porte.</p> + +<p>«Est-on à la maison? demanda Pierre.</p> + +<p>—Les événements ont forcé madame et ses enfants à se réfugier dans leur +bien de Torjok.</p> + +<p>—Laisse-moi entrer tout de même: il faut que je mette les livres en +ordre.</p> + +<p>—Venez, venez, monsieur.... Le frère du défunt—que le Ciel ait son +âme!—est resté ici, mais il est bien faible, vous savez.»</p> + +<p>Pierre savait aussi qu'il était à moitié abruti, car il buvait comme un +trou.</p> + +<p>«Allons, allons!» dit Pierre... et il entra dans l'antichambre, où il se +trouva nez à nez avec un grand vieillard chauve, en robe de chambre, qui +traînait ses pieds nus dans de vieilles galoches, et dont le nez +bourgeonné témoignait de ses habitudes.</p> + +<p>À la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de mauvaise humeur +et disparut dans les profondeurs du corridor.</p> + +<p>«Une grande intelligence, mais bien affaiblie à présent, dit le +domestique.... Voulez-vous entrer dans le cabinet?»</p> + +<p>Pierre l'y suivit.</p> + +<p>«On y a mis les scellés, comme vous voyez. Sophie Danilovna nous a +ordonné de vous remettre les livres.»</p> + +<p>Pierre se retrouvait dans le même cabinet sombre où, du vivant du +Bienfaiteur, il était entré une fois avec un si grand trouble. Depuis sa +mort, ce cabinet était inhabité, et la couche de poussière qui couvrait +tous les meubles lui donnait un aspect encore plus lugubre. Ghérassime +poussa un des volets, il sortit aussitôt de la chambre. Pierre ouvrit +une armoire qui contenait les manuscrits, et en retira une liasse de +documents très précieux: c'étaient les actes originaux des loges +d'Écosse, annotés et expliqués par le Bienfaiteur. Après les avoir +déployés devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et finit +par s'oublier dans une profonde rêverie.</p> + +<p>Ghérassime, qui entr'ouvrait la porte de temps à autre, trouvait +toujours Pierre dans la même position. Deux heures se passèrent ainsi. +Le vieux serviteur se permit alors de faire un peu de bruit, mais ce fut +inutile, Pierre n'entendit rien.</p> + +<p>«Faut-il renvoyer votre isvostchik? lui demanda Ghérassime.</p> + +<p>—Ah oui! répondit Pierre, revenant enfin à lui. Écoute, dit-il en +attirant Ghérassime par un bouton de son habit et en le regardant de ses +yeux brillants et humides... Écoute, il y aura une bataille demain, tu +le sais.... Ne me trahis pas, et fais ce que je te dirai.</p> + +<p>—Bien, dit laconiquement le vieux. Désirez-vous que je vous apporte à +manger?</p> + +<p>—Non, c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habillement +complet de paysan et un pistolet.</p> + +<p>—Bien!» répondit Ghérassime après avoir réfléchi un moment.</p> + +<p>Pierre passa le reste de la journée seul dans cette chambre, sans cesser +d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur l'entendit même se +parler tout haut à plusieurs reprises. Il se coucha enfin dans le lit +qui lui avait été préparé. Ghérassime, dans sa longue vie de domestique, +avait vu bien des choses extraordinaires: aussi ne fut-il pas très +surpris de l'étrange humeur de Pierre, et il était content d'avoir +quelqu'un à servir. Le même soir il lui procura sans difficulté le +caftan et le bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin. +Le vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pendant +la soirée: traînant toujours ses chaussures éculées, il s'arrêtait d'un +air hébété pour regarder Pierre, et, dès que celui-ci se retournait, il +croisait en grognant les pans de sa robe de chambre et s'éloignait au +plus vite. C'est pendant que Pierre, ainsi déguisé en cocher, allait +avec Ghérassime acheter un pistolet, qu'il rencontra les Rostow.</p> + + +<h3>XIX</h3> + + + +<p>Dans la nuit du 13 septembre, Koutouzow donna l'ordre aux troupes de se +replier par Moscou sur la route de Riazan. Les premiers régiments se +mirent en marche la nuit; ils avançaient posément et sans se presser, +mais, lorsque au point du jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils +aperçurent devant eux une foule innombrable envahissant le pont, +s'étageant sur les hauteurs, se répandant par les rues et les carrefours +et arrêtant la circulation; quand ils se sentirent suivis par une masse +tout aussi considérable de gens qui les poussaient en avant, les +soldats, emportés par ce double mouvement, se précipitèrent en désordre +sur le pont, sur les barques et jusque dans l'eau. Quant à Koutouzow, il +traversa Moscou par des rues détournées. À dix heures du matin, le 14 +septembre, il ne restait plus que l'arrière-garde dans le faubourg de +Dorogomilow: tout le reste de l'armée avait opéré son passage.</p> + +<p>À la même heure, Napoléon, à cheval au milieu de ses troupes, examinait, +du haut de la montagne Poklonnaïa, le panorama qui se déroulait devant +ses yeux. Du 7 au 14 septembre, depuis Borodino jusqu'à l'entrée de +l'ennemi, pendant toute cette semaine mémorable et agitée, il faisait à +Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours comme une agréable +surprise, alors que les rayons du soleil, bas à l'horizon, scintillent +dans l'air pur en éblouissant la vue et projettent une chaleur plus +forte qu'au printemps; alors que la poitrine se gonfle et se dilate en +aspirant les brises parfumées; alors que les nuits sont encore tièdes et +que leurs ténèbres s'illuminent d'une pluie d'étoiles dorées, dont le +mystérieux spectacle effraye les uns et réjouit les autres. La lumière +du matin inondait Moscou d'un éclat féerique. Étendue aux pieds de la +Poklonnaïa avec ses jardins, ses églises, sa rivière, ses coupoles +brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil, ces +constructions fantastiques d'une architecture étrange, la ville semblait +vivre de sa vie habituelle! Napoléon éprouvait, en la contemplant, cette +curiosité inquiète et pleine de convoitise que provoque chez un +conquérant l'aspect de mœurs inconnues et étrangères. Il constatait +dans cette grande cité une exubérance de vie, dont il distinguait, du +haut de la montagne, les indices infaillibles, et il entendait pour +ainsi dire la respiration haletante de ce grand corps étendu devant lui. +Chaque cœur russe, en contemplant Moscou, se dit que c'est une mère, +tandis que tout étranger, sans même se rendre compte de son rôle +maternel, reste frappé de son caractère essentiellement féminin. +Napoléon le comprit.</p> + +<p>«Cette ville asiatique, avec ses innombrables églises, Moscou la sainte, +la voilà donc enfin, cette ville fameuse! Il était temps!» dit-il en +descendant de cheval, et, faisant déployer devant lui le plan de Moscou, +il manda l'interprète Lelorgne d'Ideville. «Une ville occupée par +l'ennemi ressemble à une ville qui a perdu son honneur<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>,» pensait-il, +ainsi qu'il l'avait dit à Toutchkow à Smolensk. Surpris de voir réalisé +ce rêve longtemps caressé, et qui lui avait paru si difficile à +atteindre, c'était dans ce sentiment qu'il admirait la beauté orientale +couchée à ses pieds. Ému, terrifié presque par la certitude de sa +possession, il portait ses yeux autour de lui, et étudiait le plan dont +il comparait les détails avec ce qu'il voyait.</p> + +<p>«La voilà donc, cette fière capitale, se disait-il, la voilà à ma +merci! Où est donc Alexandre, et qu'en pense-t-il? Je n'ai qu'à dire un +mot, à faire un signe, et la capitale des Tsars sera à jamais détruite. +Mais ma clémence est toujours prompte à descendre sur les vaincus! Aussi +serai-je miséricordieux envers elle: je ferai inscrire sur ses antiques +monuments de barbarie et de despotisme des paroles de justice et +d'apaisement. Du haut du Kremlin, je dicterai de sages lois; je leur +ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation, et les générations +futures des boyards seront forcées de se rappeler avec amour le nom de +leur conquérant: «Boyards, leur dirai-je tout à l'heure, je ne veux pas +profiter de mon triomphe pour humilier un souverain que j'estime, je +vous proposerai des conditions de paix dignes de vous et de mes +peuples!» Ma présence les exaltera, car, comme toujours je leur parlerai +avec netteté et avec grandeur.</p> + +<p>—Qu'on m'amène les boyards<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>!» s'écria-t-il en se tournant vers sa +suite, et un général s'en détacha aussitôt pour aller les chercher.</p> + +<p>Deux heures s'écoulèrent. Napoléon déjeuna et retourna au même endroit +pour y attendre la députation. Son discours était prêt, plein de dignité +et de majesté, d'après lui du moins! Entraîné par la générosité dont il +voulait accabler la capitale, son imagination lui représentait déjà une +réunion dans le palais des Tsars, où les grands seigneurs russes se +rencontreraient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un préfet qui +lui gagnerait le cœur des populations, il distribuait des largesses aux +établissements de bienfaisance, pensant que si en Afrique il avait cru +devoir se draper d'un burnous et aller se recueillir dans une mosquée, +ici à Moscou il devait se montrer généreux, à l'exemple des Tsars.</p> + +<p>Pendant qu'il rêvait ainsi, s'impatientant de ne pas voir venir les +boyards, ses généraux inquiets délibéraient entre eux à voix basse, car +les envoyés partis à la recherche des députés étaient revenus annoncer, +d'un air consterné, que la ville était vide, et que tout le monde la +quittait. Comment communiquer cette nouvelle à Sa Majesté sans la placer +dans une situation ridicule, la plus terrible de toutes les situations? +Comment lui avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus, il +n'y avait plus dans la ville que des gens surexcités par l'ivresse! Les +uns soutenaient qu'il fallait à tout prix réunir une députation +quelconque; les autres conseillaient de dire, avec habileté et avec +prudence, toute la vérité à l'Empereur. Le cas était grave et +difficile.</p> + +<p>«C'est impossible... se disait la suite... mais il faudra bien pourtant +qu'il le sache.» Et personne ne se décidait à parler.</p> + +<p>L'Empereur, qui avait continué à se bercer de ses rêves de grandeur, +sentit enfin, avec son instinct et sa finesse de grand comédien, que cet +instant imposant perdait de sa solennité en se prolongeant outre mesure. +Il fit un geste, et un coup de canon retentit: c'était un signal; +aussitôt les troupes qui entouraient Moscou y entrèrent au pas accéléré +par les différentes barrières, en se dépassant les unes les autres, au +milieu des tourbillons de poussière qu'elles soulevaient dans leur +marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdissantes. Entraîné +par l'enthousiasme de ses soldats, Napoléon s'avança avec eux jusqu'à la +barrière de Dorogomilow; là il s'arrêta, descendit de cheval et se +remit à marcher, dans l'attente de la députation qu'il s'attendait à +voir paraître.</p> + + +<h3>XX</h3> + + +<p>Moscou était désert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de +vie, mais la ville était vide et abandonnée comme l'est une ruche +dévastée qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais +de près il n'est plus possible de s'y méprendre: ce n'est pas ainsi +quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le +parfum, ni le bruit habituels. Le coup frappé par l'éleveur ne provoque +plus le tumulte instantané et général de milliers de petits êtres qui +se replient d'un air menaçant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant +avec colère leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse +la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les +recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par +l'ouverture, ni la senteur embaumée et pénétrante du miel, ni les tièdes +effluves des richesses accumulées! Plus de sentinelles vigilantes, +prêtes à donner l'éveil en sonnant de la trompe et à se sacrifier pour +la défense de la communauté. Plus d'occupations paisibles et régulières +se trahissant par un susurrement continu, mais un désordre partiel, +bruyant et effaré! Plus d'abeilles laborieuses partant à vide pour +butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des +frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit +de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles chargées de miel, +accrochées l'une à l'autre par les pattes et traînant en bourdonnant le +résidu de la cire, l'éleveur ne voit plus maintenant dans la partie +inférieure de la ruche que des abeilles engourdies, à moitié mortes, +errant, sans savoir ce qu'elles font, de côté et d'autre sur ses minces +parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balayée par leurs +ailes en éventail, et aux fentes proprement calfeutrées, çà et là gisent +des miettes de cire, d'informes débris, de pauvres bestioles expirantes, +dont les pattes frémissent encore, et des cadavres restés sans +sépulture. La partie supérieure présente le même aspect de destruction: +les cellules, construites avec un art si raffiné, ont perdu leur +virginité première; tout est abandonné, brisé, souillé. Les frelons +voleurs parcourent avec défiance les travaux abandonnés, et les tristes +habitantes du logis, desséchées, flasques, vieillies, se traînent +lentement, sans force et sans désirs, n'ayant plus qu'une étincelle de +vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent +voleter et se heurter contre la ruche ravagée. Parfois on en aperçoit +deux dans un coin, qui, fidèles à leurs anciennes habitudes, nettoient +une cellule et s'emploient instinctivement à la débarrasser d'une +abeille morte, pendant qu'à côté deux autres se querellent +paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques +survivantes, ayant trouvé une victime, l'entourent, se jettent sur elle +et l'étouffent; là une abeille affaiblie s'envole lentement, légère +comme un duvet, pour retomber bientôt sur un monceau de cadavres +desséchés... et, au lieu des cercles noirs formés de milliers d'abeilles +tassées, pressées dos à dos, surveillant les mystères de l'éclosion, on +ne voit plus que des ouvrières épuisées, et de pauvres mortes qui +semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profané +et violé. C'est le royaume de la mort et de la décomposition!... Le peu +qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de +l'éleveur, et n'a même plus la force de le piquer en mourant. Refermant +alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en +retire les derniers rayons.</p> + +<p>Tel était ce jour-là l'aspect de Moscou. Ceux qui y étaient restés +allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement, +sans rien changer à la routine de leur existence, tandis que, fatigué et +inquiet, Napoléon marchait de long en large devant la barrière, en +attendant la députation des boyards, ce vain cérémonial qu'il regardait +comme indispensable! Lorsqu'on lui annonça, avec toutes les précautions +imaginables, que Moscou était vide, il jeta un regard courroucé sur +celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en +silence. «La voiture!» dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de +service, il entra dans le faubourg. Moscou déserté? Quel événement +invraisemblable<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>! et, sans pénétrer jusqu'au centre de la ville, il +s'arrêta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de théâtre +avait raté!</p> + + +<h3>XXI</h3> + + +<p>Les troupes russes traversèrent Moscou depuis deux heures de la nuit +jusqu'à deux heures de l'après-midi, entraînant à leur suite les +derniers habitants et des blessés. Pendant qu'elles encombraient les +ponts de Pierre, de la Moskva et de la Yaouza, et qu'elles y étaient +acculées sans pouvoir avancer, une foule de soldats, profitant de ce +temps d'arrêt, retournaient sur leurs pas et se glissaient furtivement +le long de Vassili-Blagennoï jusque sur la place Rouge, où ils +pressentaient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main basse sur le +bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinnoï-Dvor<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> étaient +également envahis par une masse d'individus qu'y poussait le même motif. +On n'entendait plus les appels intéressés des boutiquiers; il n'y avait +plus de marchands ambulants, plus de foule bariolée, plus de femmes +occupées à faire leurs emplettes; on ne voyait que des soldats sans +armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressortant les +mains pleines. Les quelques marchands qui étaient restés sur place +erraient ahuris, ouvraient et refermaient leurs boutiques, et en +tiraient au hasard tout ce qu'ils pouvaient, pour le confier ensuite à +leurs commis, qui l'emportaient en lieu sûr. Sur la place du +Gostinnoï-Dvor, des tambours battaient le rappel, mais leur roulement ne +rappelait plus à la discipline les soldats maraudeurs, qui s'enfuyaient +au contraire au plus vite, pendant qu'à travers cette foule d'allants et +venants passaient quelques hommes vêtus de caftans gris et la tête +rasée. Deux officiers, l'un ceint d'une écharpe et monté sur un mauvais +cheval gris foncé, l'autre en manteau et à pied, causaient ensemble au +coin de l'Iliinka; un troisième, également à cheval, les rejoignit.</p> + +<p>«Le général a ordonné de les chasser tous, coûte qui coûte!... La moitié +des hommes s'est enfuie!...</p> + +<p>—Où allez-vous?» cria-t-il à trois fantassins qui, relevant les pans +de leurs capotes, se faufilaient devant lui pour reprendre leur rang.</p> + +<p>—Le moyen de les rassembler!... Il faut hâter le pas, pour que les +derniers ne fassent pas comme le reste.</p> + +<p>—Mais comment avancer? Le pont est encombré!</p> + +<p>—Voyons, allez, chassez-les devant vous!» s'écria un vieil officier.</p> + +<p>Celui qui portait l'écharpe descendit de cheval, appela le tambour et se +plaça avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se mirent à courir avec +la foule. Un gros marchand, avec des joues enluminées et bourgeonnées, +et une expression cupide et satisfaite, s'approcha de l'officier en +gesticulant.</p> + +<p>«Votre Noblesse, dit-il d'un air dégagé, accordez-nous votre protection. +Cela nous est bien égal à nous, c'est une bagatelle et s'il ne s'agit +que de contenter un honnête homme comme tous, nous trouverons bien +toujours deux morceaux de draps à votre service, car nous sentons +que.... Mais ceci c'est du brigandage!... S'il y avait au moins une +patrouille, si l'on avait donné le temps de fermer!»</p> + +<p>Quelques autres marchands se rapprochèrent de lui.</p> + +<p>«À quoi sert de se lamenter pour une telle misère? dit avec gravité l'un +d'eux. Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous tranche la tête? Libre à +eux de prendre ce qu'ils veulent, ajouta-t-il en se tournant vers +l'officier avec un geste énergique.</p> + +<p>—Il t'est bien facile, à toi, de parler, Ivan Sidoritch, reprit le +premier marchand d'un ton grognon.... Venez, Votre Noblesse, venez.</p> + +<p>—Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas, moi aussi trois +boutiques, et pour cent mille roubles de marchandises? Comment espérer +de sauver son bien, puisque les troupes s'en vont?... La volonté de Dieu +est plus forte que la nôtre!</p> + +<p>—Venez, répéta le premier marchand en saluant l'officier qui le +regardait indécis. Après tout, que m'importe! dit-il tout à coup en +s'éloignant à grands pas.</p> + +<p>D'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit d'une +lutte.... Il était sur le point d'y entrer pour voir ce qui s'y passait +lorsqu'un homme en caftan gris, la tête rasée, en fut rejeté avec +violence. Cet homme sauta lestement, en se pliant en deux, entre les +marchands et l'officier et disparut dans la foule, tandis que ce dernier +se précipitait sur les soldats qui envahissaient la boutique. À ce +moment de grands cris éclatèrent sur le pont de la Moskva.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?» s'écria l'officier en s'élançant sur la +place à la suite de son camarade.</p> + +<p>En y arrivant, il vit deux canons enlevés de leurs affûts, des +charrettes renversées et l'infanterie qui marchait, bousculant des gens +qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en regardant une +grande télègue chargée d'une montagne d'effets, sur le sommet de +laquelle une femme se cramponnait, en poussant des cris désespérés, à un +fauteuil d'enfant, les pieds en l'air, pendant que quatre chiens +courants attachés par une longue laisse à cette même charrette se +serraient l'un contre l'autre. D'après ce que l'officier apprit de ses +camarades, les clameurs des passants et les lamentations de la femme +avaient eu pour cause une indicible panique. Le général Yermolow, en +apprenant que les soldats se répandaient dans les boutiques, que les +habitants s'entassaient aux abords du pont, avait fait enlever deux +pièces de leurs affûts pour faire croire à la populace qu'on allait +balayer la place. Affolée de peur, la foule avait escaladé les +charrettes, et, en les renversant, en se poussant, et en hurlant, elle +avait fini par laisser le passage libre, permettant ainsi aux troupes de +continuer leur marche.</p> + + +<h3>XXII</h3> + + +<p>Au cœur même de la ville, les rues étaient désertes, les portes +cochères et les boutiques fermées; dans le voisinage des cabarets on +entendait de côté et d'autre des chants d'ivrognes ou des cris isolés, +mais aucun bruit de voitures ou de chevaux ne résonnait sur le pavé, et +les pas de quelques rares piétons en troublaient seuls la triste +solitude. La Povarskaïa était plongée dans le même silence que les +autres rues: des bottes de foin, des bouts de cordes et des planches +gisaient éparpillés dans la grande cour de la maison Rostow, que ses +propriétaires avaient abandonnée avec son riche mobilier; on n'y voyait +âme qui vive, et cependant quelqu'un jouait du piano dans le salon: +c'était Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui, resté avec lui, +s'amusait à faire résonner les touches de l'instrument, tandis que le +dvornik, le poing sur la hanche, planté devant une grande glace, +souriait gracieusement à sa propre image.</p> + +<p>«Comme je suis habile, oncle Ignace! dit le gamin en tapant des mains +sur le clavier.</p> + +<p>—Je crois bien, répondit Ignace en continuant à contempler la figure +épanouie qui lui renvoyait ses sourires.</p> + +<p>—Oh! les paresseux, les vilains paresseux! s'écria soudain derrière +eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui était entrée à pas de loup. Je +vous y prends!... Voyez donc cette grosse face qui se montre les dents, +pendant que rien n'est rangé et que Vassilitch n'en peut plus de +fatigue.»</p> + +<p>Le dvornik cessa de sourire, arrangea sa ceinture et sortit de la +chambre, en baissant les yeux avec soumission.</p> + +<p>«Moi, petite tante, je me repose.</p> + +<p>—Ah! oui-da, galopin, va-t'en vite préparer le samovar pour ton +grand-père.» Et Mavra Kouzminichna essuya la poussière dont les meubles +étaient couverts, ferma le piano, poussa un profond soupir, et quitta le +salon, dont elle ferma la porte à clef. Puis elle s'arrêta dans la cour +et se demanda ce qu'elle allait faire: irait-elle prendre le thé chez +Vassilitch, ou achever sa besogne dans le garde-meuble? Tout à coup des +pas précipités retentirent dans la rue déserte et s'arrêtèrent à la +petite porte, dont le loquet fut vivement secoué sous l'effort qu'on +faisait pour l'ouvrir.</p> + +<p>«Qui est là? Que voulez-vous? s'écria Mavra Kouzminichna.</p> + +<p>—Le comte, le comte Ilia Andréïévitch Rostow?</p> + +<p>—Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir,» répondit une voix +d'un timbre agréable.</p> + +<p>Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant +elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de +ressemblance avec les Rostow.</p> + +<p>«Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement.</p> + +<p>—Ah! quel guignon! J'aurais dû venir hier,» murmura le jeune homme avec +regret.</p> + +<p>Pendant ce temps la vieille ménagère examinait avec attention et +sympathie ces traits qui lui étaient si familiers, et le manteau déchiré +et les bottes usées du survenant.</p> + +<p>«Pourquoi aviez-vous besoin du comte?</p> + +<p>—Oh! maintenant il est trop tard,» répondit l'officier désappointé, +faisant un pas pour s'en aller.</p> + +<p>Il s'arrêta malgré lui, indécis.</p> + +<p>«C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours été très +bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et +honnête sourire, ses bottes et sa capote.... Je n'ai plus le sou, et je +voulais demander au comte...»</p> + +<p>Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.</p> + +<p>«Attendez un instant!...» Et, se retournant brusquement, elle se +dirigea en courant du côté de la seconde cour, où elle demeurait.</p> + +<p>Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant +mélancoliquement.</p> + +<p>«Quel dommage d'avoir manqué mon oncle! Quelle bonne vieille! mais où +est-elle donc allée? Il faut pourtant que je lui demande par quelles +rues je dois passer pour rattraper mon régiment, qui doit bien +certainement être déjà à la barrière Rogojskaïa!»</p> + +<p>À ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air +résolu, quoique légèrement embarrassé, et tenait dans ses mains un +mouchoir à carreaux; arrivée à quelques pas du jeune homme, elle le +défit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit +brusquement.</p> + +<p>«Si Son Excellence était à la maison, il aurait sans doute... mais +aujourd'hui que...»</p> + +<p>La vieille s'arrêta confuse, tandis que le jeune officier acceptait +gaiement son argent et la remerciait avec effusion.</p> + +<p>«Que Dieu soit avec vous!» répéta-t-elle en reconduisant le jeune homme, +qui s'élança par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son +régiment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'éloigner, +et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte, +qu'elle avait soigneusement refermée. Elle l'avait perdu de vue depuis +longtemps, elle était encore tout entière au sentiment de tendresse et +de pitié maternelles que lui inspirait ce jeune garçon qu'elle ne +connaissait pas!</p> + + +<h3>XXIII</h3> + + +<p>À l'étage inférieur d'une maison inachevée de la Varvarka, il y avait un +cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants +d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre, +une dizaine d'ouvriers, gris, débraillés, les yeux troubles, chantaient +à tue-tête; mais on voyait bien qu'ils se forçaient, car la sueur +ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir, +mais bien pour faire voir qu'ils étaient en gaieté et qu'ils faisaient +bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, vêtu d'un +sarrau bleu, aurait pu passer à la rigueur pour un joli garçon, si ses +lèvres serrées et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et +sombres, n'eussent donné à sa physionomie une expression étrange et +méchante. Il paraissait diriger le chœur, et battait solennellement la +mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs têtes +son bras blanc, que sa manche retroussée laissait voir en entier. +Entendant tout à coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte à +coups de poing, il s'écria d'un ton de commandement:</p> + +<p>«Assez, enfants, on se bat là-bas, à la porte!» Et, relevant pour la +centième fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle, +suivi de ses camarades.</p> + +<p>C'étaient comme lui des ouvriers que le cabaretier régalait en payement +de cuirs de différentes sortes qu'ils lui avaient apportés de leur +fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il +s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essayèrent d'y pénétrer, +mais une querelle s'était engagée sur le seuil de la porte entre le +cabaretier et un maréchal ferrant; ce dernier fut violemment repoussé, +et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de +ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son +poids sur sa poitrine, mais, au même moment, apparut le jeune gars à la +manche retroussée, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'écria +avec fureur:</p> + +<p>«Enfants, on assassine les nôtres!»</p> + +<p>Le maréchal ferrant se releva la figure ensanglantée, et cria d'un ton +lamentable:</p> + +<p>«À la garde! on tue, on a tué un homme!... au secours!</p> + +<p>—Ah! seigneur Dieu, on a tué, tué un homme!» répéta en glapissant une +femme à la porte cochère d'à côté.</p> + +<p>La foule se rassembla autour du malheureux.</p> + +<p>«Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa +dernière chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de +cabaretier!»</p> + +<p>Le jeune homme blond, debout à l'entrée, portait alternativement son +regard terne du cabaretier au maréchal ferrant, comme s'il cherchait +avec qui se prendre de querelle.</p> + +<p>«Scélérat! hurla-t-il tout à coup en se jetant sur le premier..., +Liez-le vite, mes enfants.</p> + +<p>—Me lier, moi?» s'écria le cabaretier, et, se débarrassant de ses +assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa +tête et le lança à terre. On aurait dit que cet acte avait une +signification menaçante et mystérieuse, car les ouvriers s'arrêtèrent à +l'instant.</p> + +<p>«Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce +que c'est que l'ordre.... Je n'ai qu'à aller trouver l'officier de +police.... Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est défendu de faire du +désordre aujourd'hui dans la rue... entends-tu bien? continua le +cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en +se mettant en marche, avec le jeune gars, le maréchal ferrant, les +ouvriers et les passants ameutés, qui criaient et hurlaient en chœur.</p> + +<p>—Allons-y! Allons-y!»</p> + +<p>Au coin de la rue, devant une maison dont les volets étaient fermés et +sur la façade de laquelle se balançait l'enseigne d'un bottier, se +tenaient groupés une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs vêtements +étaient usés, et l'épuisement causé par la faim se lisait sur leurs +figures maigres et abattues. «N'aurait-il pas dû nous payer notre +travail? disait l'un d'eux en fronçant les sourcils.... Mais non, il a +sucé notre sang et il se croit quitte: il nous a lanternés toute la +semaine, et au dernier moment il a filé.» À la vue de l'autre groupe qui +s'avançait l'ouvrier se tut, et, poussé par une curiosité inquiète, se +joignit à lui avec tous ses compagnons.</p> + +<p>«Où va-t-on? Ah! nous le savons bien!... Nous allons trouver l'autorité.</p> + +<p>—C'est donc vrai que les nôtres ont eu le dessous?</p> + +<p>—Que croyais-tu donc?... Écoute ce qu'on raconte!»</p> + +<p>Pendant que les questions et les réponses se croisaient en tous sens, +le cabaretier profita du tumulte pour s'échapper sans être vu et +retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarqué la +disparition de son ennemi, continua à pérorer en agitant son bras nu, et +en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui espéraient +en obtenir un éclaircissement de nature à les rassurer.</p> + +<p>«Il dit qu'il connaît la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?... +Mais est-ce que l'autorité n'est pas là pour ça?... N'ai-je pas raison, +camarades?... Est-ce qu'on peut rester sans autorité? mais alors on +pillera, quoi!</p> + +<p>—Bêtises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible +qu'on abandonne ainsi Moscou?... Quelqu'un s'est moqué de toi et tu +l'as cru!... Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines +qu'on va le laisser entrer comme cela, «lui»!... L'autorité est là pour +l'empêcher. Écoute donc ce que dit celui-là!» ajouta-t-il en désignant +le jeune gars.</p> + +<p>Près de l'enceinte de Kitaï-Gorod, quelques hommes entouraient un +individu en manteau qui lisait un papier.</p> + +<p>«C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase!» disait-on de côté à d'autre, et +tout le monde se porta de ce côté.</p> + +<p>Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrassé, +mais, à la demande du jeune gars, il en recommença la lecture d'une voix +légèrement tremblante: c'était la dernière affiche de Rostoptchine, du +31 août.</p> + +<p>«Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! répéta en +souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec +elle, agir ensemble et aider les troupes à détruire les brigands, que +nous renverrons au diable. Je reviendrai pour dîner, je me remettrai à +la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous «lui» donnerons une +bonne raclée!»</p> + +<p>Les derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune +gars baissa la tête d'un air sombre: il était évident que personne ne +les avait compris, et la phrase «je reviendrai pour dîner» produisit +surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple était +monté à un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire était malsonnante +à ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par conséquent un +oukase émanant d'une autorité supérieure n'aurait pas dû se le +permettre. Personne, pas même le jeune gars, dont les lèvres s'agitaient +convulsivement, n'interrompit ce morne silence.</p> + +<p>«Il faut aller le lui demander.... Tiens, le voilà!... Il nous +l'expliquera sans doute!» dirent tout à coup plusieurs voix, et +l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture, +accompagnée de deux dragons à cheval, venait de déboucher sur la place.</p> + +<p>C'était le grand-maître de police, qui, par ordre du comte, était allé +le matin même mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette +expédition une somme d'argent considérable, qu'il avait pour le moment, +soigneusement déposée dans ses poches. À la vue de la foule qui venait +vers lui, il donna l'ordre à son cocher de s'arrêter.</p> + +<p>«Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient +timidement de lui. Qu'y a-t-il? répéta-t-il, n'en ayant pas reçu de +réponse.</p> + +<p>—Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien! répondit l'homme au manteau: +ils sont prêts, pour obéir à Son Excellence, et pour faire leur devoir, +à risquer leur vie.... Ce n'est pas une émeute, Votre Noblesse, mais +comme il est dit de la part du comte...</p> + +<p>—Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!... +Avance!» cria le grand-maître de police au cocher.</p> + +<p>La foule s'était arrêtée, en serrant de près ceux qu'elle supposait +avoir entendu les paroles du représentant du pouvoir; mais, lui, elle le +laissa néanmoins s'éloigner. Le grand-maître de police jeta sur elle un +regard effrayé, et murmura quelques mots à son cocher, qui lança ses +chevaux à fond de train.</p> + +<p>«On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-même.... Ne lâchons +pas celui-là! Qu'il nous rende compte! Arrête! Arrête!» Et tous se +précipitèrent en désordre à la poursuite du grand-maître de police.</p> + + +<h3>XXIV</h3> + + +<p>Dans la soirée du 1<sup>er</sup> septembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue +avec Koutouzow, et en revint profondément blessé. Comme il n'avait pas +été invité à faire partie du conseil de guerre, sa proposition de +prendre part à la défense de la ville passa inaperçue, et il fut +profondément surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la +tranquillité de la capitale, dont le patriotisme n'était, aux yeux de +certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans portée. +Après s'être fait servir à souper, il s'étendit tout habillé sur un +canapé, mais, entre minuit et une heure, on le réveilla pour lui +remettre une dépêche de Koutouzow, apportée par un exprès. Il lui +annonçait la retraite de l'armée par la grand'route de Riazan au delà de +Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour +faciliter aux troupes le passage à travers la ville. Cette nouvelle n'en +fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son +entretien avec Koutouzow, le lendemain même de Borodino. En effet, les +généraux qui en arrivaient répétaient en chœur qu'une seconde bataille +était impossible, et alors, sur l'ordre du général en chef, on avait +enlevé de la ville tout ce qui appartenait au Trésor ainsi qu'au +mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communiqué sous la forme +d'un simple billet de Koutouzow et reçu la nuit pendant son premier +sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point.</p> + +<p>Dans la suite, lorsqu'il se plut à expliquer ce qu'il avait fait à cette +époque, le comte Rostoptchine répéta à différentes reprises dans ses +<i>Mémoires</i> que son but était de maintenir la tranquillité à Moscou et +d'en faire sortir les habitants. Si telle était véritablement son +intention, sa conduite devient irréprochable. Mais pourquoi alors ne +sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la +poudre, le blé? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers +d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livré?</p> + +<p>«Pour y maintenir la tranquillité,» nous répond le comte Rostoptchine. +Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles, +l'aérostat de Leppich, etc., etc.?</p> + +<p>«Pour qu'il ne reste plus rien en ville,» répond encore le comte. Si +l'on admet cette manière de voir, chacun de ses actes est justifié.</p> + +<p>Les atrocités de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue +que la tranquillité du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine +fondait-il ses craintes de voir éclater une révolution à Moscou, lorsque +les habitants s'en éloignaient et que les troupes se repliaient? Ni là +ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de près +ou de loin, ressemblât à une révolution.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> et le 2 septembre, plus de dix mille hommes étaient restés à +Moscou, et, sauf au moment où la foule ameutée s'était réunie sur +l'ordre du gouverneur général dans la cour de son hôtel, nul désordre ne +se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand même on +aurait annoncé l'abandon de la ville après Borodino, au lieu de soutenir +le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les +mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population.</p> + +<p>Rostoptchine était d'un tempérament sanguin et emporté, il avait +toujours vécu et agi dans les hautes sphères administratives, aussi ne +connaissait-il pas, malgré son véritable patriotisme, le peuple qu'il +s'imaginait tenir en main. Depuis l'entrée de l'ennemi dans le pays, il +se complaisait à jouer le rôle du moteur dirigeant et suprême dans le +mouvement national du cœur de la Russie. Il s'imaginait guider non +seulement les actes matériels des habitants, mais encore leurs +dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations +écrites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans +son milieu, et qui le déconcerte à plus forte raison sous la plume de +ses supérieurs. Ce rôle lui plaisait, il s'y était complètement +identifié, et la nécessité d'y renoncer avant d'avoir accompli un +exploit héroïque le surprit à l'improviste. Il sentit le terrain manquer +sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il +l'eût pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de +croire à l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette éventualité. +C'était contre sa volonté que les habitants quittaient la ville, et ce +n'était qu'avec une extrême difficulté qu'il accordait aux +fonctionnaires l'autorisation de mettre en sûreté les archives des +tribunaux.</p> + +<p>Toute son énergie, toute son activité tendaient à entretenir dans la +population la haine patriotique et la confiance en soi-même, dont il +était imbu plus que personne. Quant à juger jusqu'à quel point cette +énergie et cette activité furent comprises et partagées par le peuple, +c'est là une question qui n'est pas encore résolue. Mais lorsque les +événements prirent, en se développant, leurs véritables proportions +historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la +haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'épancher dans +l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-même ne suffit plus +à la défense de Moscou, lorsque tout le peuple s'écoula comme un torrent +en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte négatif, la force +du sentiment national dont il était animé, alors le rôle choisi par le +comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul, +faible, ridicule, et d'autant plus irrité, qu'il se sentait coupable. +Tout ce que Moscou contenait lui avait été confié, et rien ne pouvait +plus être emporté! «Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est +cependant pas moi. Tout était prêt, je tenais Moscou dans mes deux +mains, et voilà ce qu'ils ont décidé.... Traîtres! brigands! +s'écriait-il avec rage, sans préciser quels étaient ces traîtres et ces +brigands qu'il invectivait, poussé par le besoin de haïr ceux qui, +d'après lui, l'avaient placé dans cette ridicule situation.</p> + +<p>Il passa toute la nuit à donner des ordres qu'on venait lui demander de +tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni +aussi intraitable.</p> + +<p>«Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Université, +du Sénat, de la maison des Enfants-Trouvés!... Les pompiers, le +directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils +ont à faire!» Et toute la nuit se passa ainsi.</p> + +<p>Le comte faisait des réponses brèves et sévères, uniquement destinées à +donner à entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilité des +instructions données, et la rejetait sur ceux qui avaient réduit tout +son travail à néant.</p> + +<p>«Dis à cet imbécile de veiller à ses archives, et à cet autre de ne pas +m'adresser de sottes questions à propos de ses pompiers.... Puisqu'il y +a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser +aux Français?</p> + +<p>—Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arrivé que doit-il +faire?</p> + +<p>—Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lâche les fous dans la +ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les armées, il est +juste que ceux-là soient aussi rendus à la liberté.»</p> + +<p>Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte +s'écria avec colère, en s'adressant au surveillant:</p> + +<p>«Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a +pas! Eh bien, qu'on les lâche!</p> + +<p>—Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et +Vérestchaguine.</p> + +<p>—Vérestchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'amène!»</p> + + +<h3>XXV</h3> + + +<p>Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commencèrent à traverser +la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes +inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient +plus désormais besoin de lui. Il avait commandé sa voiture pour aller à +Sokolniki, et, en attendant qu'elle fût prête, il s'étendit, les bras +croisés et la figure renfrognée.</p> + +<p>En ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine +complaisamment que si ses administrés vivent, c'est uniquement grâce à +ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilité qu'il +trouve la récompense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote +qui, de son frêle esquif, indique au lourd vaisseau de l'État la route +qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend, +que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense bâtiment. +Mais qu'une tempête s'élève, que les vagues entraînent le vaisseau, +l'illusion n'est plus possible, le bâtiment suit seul sa marche +majestueuse, et le pilote, qui tout à l'heure encore était le +représentant de la toute-puissance, devient un être faible et inutile. +Rostoptchine le sentait, et il en était profondément froissé.</p> + +<p>Le grand-maître de police, celui-là même que la foule avait arrêté, +entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la +voiture était prête. L'un et l'autre étaient pâles, et le premier, après +avoir rendu compte au général gouverneur de sa commission, ajouta que la +cour de l'hôtel se remplissait d'une masse énorme de gens qui +demandaient à lui parler. Sans proférer une parole, le comte se leva, se +dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la +porte vitrée du balcon, mais, la retirant aussitôt, il alla à une autre +fenêtre, d'où l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars +continuait à discourir en gesticulant. Le maréchal ferrant, couvert de +sang, se tenait, sombre, à ses côtés, et le murmure de leurs voix +pénétrait à travers les croisées.</p> + +<p>«La voiture est-elle prête? demanda Rostoptchine.</p> + +<p>—Elle est prête, Excellence, répondit l'aide de camp.</p> + +<p>—Que veulent-ils donc, ceux-là? demanda Rostoptchine en se rapprochant +du balcon.</p> + +<p>—Ils se sont réunis, à ce qu'ils assurent, pour marcher sur les +Français, d'après votre ordre, Excellence.... Ils parlent aussi de +trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine à leur échapper! +Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence...</p> + +<p>—Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai à faire...» +et il continuait à regarder au dehors: «Voilà où l'on a amené la Russie, +voilà ce que l'on a fait de moi!» se disait-il, emporté contre ceux +qu'il accusait par une colère farouche dont il n'était plus le +maître:... «La voilà, la populace, la lie du peuple, la plèbe qu'ils ont +soulevée par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute,» se +dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait, à part +lui, sur qui il pourrait bien déverser sa fureur, «La voiture est-elle +prête? répéta-t-il.</p> + +<p>—Elle est prête, Excellence. Quels sont vos ordres concernant +Vérestchaguine? Il attend à l'entrée.</p> + +<p>—Ah!» s'écria Rostoptchine frappé d'une idée subite, ouvrant la porte +du balcon, il y apparut, tout à coup.</p> + +<p>Tous se découvrirent et se tournèrent vers lui.</p> + +<p>«Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et à haute voix. Merci d'être +venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut +en finir avec le misérable qui a causé la perte de Moscou. +Attendez-moi!...» Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en +était sorti.</p> + +<p>Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.</p> + +<p>«Tu vois bien qu'il saura en venir à bout, et toi qui assurais que les +Français...» disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque +de confiance.</p> + +<p>Deux minutes plus tard, un officier se montra à la porte principale, et +dit quelques mots aux dragons, qui s'alignèrent. La foule, avide de +voir, se porta près du péristyle, Rostoptchine y parut au même instant, +et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.</p> + +<p>«Où est-il?» demanda-t-il avec colère.</p> + +<p>Au même moment on aperçut un jeune homme, dont le cou maigre supportait +une tête à moitié rasée; il tournait le coin de la maison. Vêtu d'un +caftan, en drap gros-bleu, jadis élégant, et du pantalon sale et usé du +forçat, il avançait lentement entre deux dragons, traînant avec peine +ses jambe grêles et enchaînées.</p> + +<p>«Qu'il se mette là!» dit Rostoptchine en détournant les yeux du +prisonnier, et en indiquant la dernière marche.</p> + +<p>Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses +fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient +en rien à celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de +soumission. Pendant cette scène muette, rien ne rompit le silence, sauf +quelques cris étouffés qui partaient des derniers rangs, où l'on +s'écrasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils froncés, attendait +que le jeune prisonnier fût en place.</p> + +<p>«Enfants! dit-il enfin d'une voix aiguë et métallique, cet homme est +Vérestchaguine, celui qui a perdu Moscou!»</p> + +<p>L'accusé, dont les traits amaigris exprimaient un anéantissement +complet, tenait la tête inclinée; mais, aux premières paroles du comte, +il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il +désirait lui parler, ou peut-être rencontrer son regard. Le long du cou +délicat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde, +sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tournèrent de son côté; il +regarda la foule, et, comme s'il se sentait encouragé par la sympathie +qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant +de nouveau la tête, chercha à se mettre d'aplomb sur la marche.</p> + +<p>«Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu à Bonaparte, il +est le seul entre nous tous qui ait déshonoré le nom russe.... Moscou +périt à cause de lui!» dit Rostoptchine une voix égale mais dure. Tout à +coup, après avoir jeté un regard à la victime, il reprit en élevant la +voix avec une nouvelle force: «Je le livre à votre jugement, prenez-le!»</p> + +<p>La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientôt la presse +devint intolérable; il était pénible aussi de respirer cette atmosphère +viciée sans pouvoir s'en dégager, et d'y tendre quelque chose de +terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout +compris, se tenaient bouche béante, les yeux écarquillés par la frayeur, +opposant une digue à la pression de la masse qui était derrière eux.</p> + +<p>«Frappez-le! Que le traître périsse! criait Rostoptchine.... Qu'on le +sabre! je l'ordonne!»</p> + +<p>Un cri général répondit à l'intonation furieuse de cette voix, dont on +distinguait à peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi +d'un arrêt instantané.</p> + +<p>«Comte, dit Vérestchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce +moment de silence, comte, le même Dieu nous juge!...» Il s'arrêta.</p> + +<p>—Qu'on le sabre! je l'ordonne! répéta Rostoptchine, blême de fureur.</p> + +<p>—Les sabres hors du fourreau!» commanda l'officier.</p> + +<p>À ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs +jusque sur les degrés du péristyle. Le jeune gars se trouva ainsi porté +près de Vérestchaguine; son visage était pétrifié et sa main toujours +levée.</p> + +<p>«Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec +colère Vérestchaguine du plat de son sabre.</p> + +<p>—Ah!» fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi, +du coup qu'il avait reçu. Un frémissement d'horreur et de compassion +agita la foule.</p> + +<p>«Seigneur! Seigneur!» s'écria une voix. Vérestchaguine poussa un cri de +douleur et ce cri décida de sa perte. Les sentiments humains qui +tenaient encore en suspens cette masse surexcitée cédèrent tout à coup, +et le crime, déjà à moitié commis, ne devait plus tarder à s'accomplir. +Un rugissement menaçant et furieux étouffa les derniers murmures de +commisération et de pitié, et, semblable à la neuvième et dernière vague +qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son élan +irrésistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit +tous dans un indescriptible désordre. Le dragon qui avait déjà frappé +Vérestchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le +malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du côté de la +populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfonça +ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de bête sauvage tomba avec +lui au milieu de la foule, qui se rua à l'instant sur eux. Les uns +tiraillaient et frappaient Vérestchaguine, les autres assommaient le +jeune garçon, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire. +Les dragons furent longtemps à dégager l'ouvrier à moitié mort, et, +malgré la rage que ces forcenés apportaient à leur œuvre de sang, ils +ne pouvaient parvenir à achever le malheureux condamné, écharpé et +râlant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme +dans un étau, gênait leurs hideux mouvements.</p> + +<p>«Un coup de hache pour en finir!... L'a-t-on bien écrasé?... Traître qui +a vendu le Christ!... Est-il encore vivant?... Il a reçu son compte!...»</p> + +<p>Lorsque la victime cessa de lutter et que le râle de l'agonie souleva +sa poitrine mutilée, il se fit alors seulement un peu de place autour de +son cadavre ensanglanté: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en +éloignait ensuite en frémissant de stupeur.</p> + +<p>«Oh! Seigneur!... Quelle bête féroce que la populace!... Comment +aurait-il pu lui échapper!... C'est un jeune pourtant... un fils de +marchand, bien sûr!... Oh! le peuple!... et l'on assure maintenant que +ce n'est pas celui-là qu'on aurait dû.... On en a assommé encore un +autre!... Oh! celui qui ne craint pas le péché...» disait-on à présent +en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souillée +de sang et de poussière. Un soldat de police zélé, trouvant peu +convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna +de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussitôt par les +jambes, le traînèrent dehors sans autre forme de procès, pendant que la +tête, à moitié arrachée du tronc, frappait la terre par saccades, et que +le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre.</p> + +<p>Au moment où Vérestchaguine tomba et où cette meute haletante et +furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint pâle comme un mort, et, au +lieu de se diriger vers la petite porte de service où l'attendait sa +voiture, gagna précipitamment, sans savoir lui-même pourquoi, +l'appartement du rez-de-chaussée. Le frisson de la fièvre faisait +claquer ses dents.</p> + +<p>«Excellence, pas par là, c'est ici!» lui cria un domestique effaré.</p> + +<p>Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui était donnée, +arriva à sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le +conduire à sa maison de campagne. On entendait encore au loin les +clameurs de la foule, mais, à mesure qu'il s'éloignait, le souvenir de +l'émotion et de la frayeur qu'il avait laissé paraître devant ses +inférieurs lui causa un vif mécontentement. «La populace est terrible, +elle est hideuse! se disait-il en français. Ils sont comme les loups +qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!».... «Comte, le même Dieu +nous juge!» Il lui sembla qu'une voix lui répétait à l'oreille ces mots +de Vérestchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela +ne dura qu'un instant, et il sourit à sa propre faiblesse. «Allons donc, +pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs à remplir. Il fallait apaiser le +peuple.... Le bien public ne fait grâce à personne!» Et il réfléchit aux +obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui +avait été confiée, envers lui-même enfin, non pas comme homme privé, +mais comme représentant du souverain: «Si je n'avais été qu'un simple +particulier, ma ligne de conduite eût été tout autre, mais dans les +circonstances actuelles je devais, à tout prix, sauvegarder la vie et la +dignité du général gouverneur!»</p> + +<p>Doucement bercé dans sa voiture, son corps se calma peu à peu, tandis +que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres à +rasséréner son âme. Ces arguments n'étaient pas nouveaux: depuis que le +monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a +commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pensée d'y +avoir été forcé en vue du bien public. Celui-là seul qui ne se laisse +emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de +telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune façon le +meurtre de Vérestchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour +être satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le +coupable et en apaisant la foule. «Vérestchaguine était jugé et condamné +à la peine de mort, pensait-il (et cependant le Sénat ne l'avait +condamné qu'aux travaux forcés). C'était un traître, je ne pouvais pas +le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups!» Arrivé chez +lui, il prit différentes dispositions, et chassa ainsi complètement les +préoccupations qu'il pouvait avoir encore.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant +oublié cet incident; et, ne songeant plus qu'à l'avenir, il se rendit +auprès de Koutouzow, qu'on lui avait dit être au pont de la Yaouza. +Préparant à l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser +pour sa déloyauté envers lui, il se disposait à faire sentir à ce vieux +renard de cour que lui seul porterait la responsabilité des malheurs de +la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait était +déserte, sauf à l'extrémité opposée; là, à côté d'une grande maison +jaune, s'agitaient des individus vêtus de blanc, dont quelques-uns +criaient et gesticulaient. À la vue de la calèche du comte, l'un d'eux +se précipita à sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine +lui-même regardaient, avec un mélange de curiosité et de terreur, ce +groupe de fous qu'on venait de lâcher, surtout celui qui s'avançait vers +eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au +vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixés sur Rostoptchine, il +hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner +de s'arrêter. Sa figure sombre et décharnée était couverte de touffes +de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient +en tous sens d'un air inquiet et effaré.</p> + +<p>«Halte! Halte!» criait-il d'une voix perçante et haletante; et il +essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes +extravagants.</p> + +<p>Enfin il atteignit le groupe, et continua à courir parallèlement à la +voiture.</p> + +<p>«On m'a tué trois fois, et trois fois je suis ressuscité d'entre les +morts!... On m'a lapidé, on m'a crucifié.... Je ressusciterai... je +ressusciterai!... je ressusciterai! On a déchiré mon corps!... Trois +fois le royaume de Dieu s'écroulera... et trois fois je le rétablirai!» +Et sa voix montait à un diapason de plus en plus aigu.</p> + +<p>Le comte Rostoptchine pâlit comme il avait pâli au moment où la foule +s'était jetée sur Vérestchaguine.</p> + +<p>«Marche, marche!» cria-t-il au cocher en tremblant.</p> + +<p>Les chevaux s'élancèrent à fond de train, mais les cris furieux du fou, +qu'il distançait de plus en plus, résonnaient toujours à ses oreilles, +tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglantée +de Vérestchaguine avec son caftan fourré. Il sentait que le temps ne +pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace +sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondément +dans son cœur, le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours. Il +l'entendait dire: «Qu'on le sabre! Vous m'en répondez sur votre tête.» +Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu +me taire et <i>rien</i> n'aurait eu lieu.» Il revoyait la figure du dragon +passant tout à coup de la terreur à la férocité, et le regard de timide +reproche que lui avait jeté sa triste victime: «Je ne pouvais agir +autrement... la plèbe... le traître... le bien public!...»</p> + +<p>Le passage de la Yaouza était encore encombré de troupes, la chaleur +était accablante. Koutouzow, fatigué et préoccupé, assis sur un banc +près du pont, traçait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un +général, dont le tricorne était surmonté d'un immense plumet, descendit +d'une calèche à quelques pas de lui et lui adressa la parole en +français, d'un air à la fois irrité et indécis. C'était le comte +Rostoptchine! Il expliquait à Koutouzow qu'il était venu le trouver +parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'armée.</p> + +<p>«Les choses se seraient autrement passées si Votre Altesse m'avait dit +que Moscou serait livré sans combat!»</p> + +<p>Koutouzow examinait Rostoptchine sans prêter grande attention à ses +paroles, mais en cherchant seulement à se rendre compte de l'expression +de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha +tranquillement la tête, et, sans détourner son regard scrutateur, +marmotta tout bas:</p> + +<p>«Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!»</p> + +<p>Koutouzow pensait-il à autre chose, ou prononça-t-il ces paroles à bon +escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se +retira, et, spectacle étrange! cet homme si fier, ce général gouverneur +de Moscou, ne trouva rien de mieux à faire que de s'approcher du pont et +de disperser à grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient +les abords!</p> + + +<h3>XXVI</h3> + + +<p>À quatre heures de l'après-midi, l'armée de Murat, précédée d'un +détachement de hussards wurtembergeois, et accompagnée du roi de Naples +et de sa nombreuse suite, fit son entrée à Moscou. Arrivé à +l'Arbatskaïa, Murat s'arrêta pour attendre les nouvelles que son +avant-garde devait lui apporter sur l'état de la forteresse appelée le +«Kremlin». Autour de lui se groupèrent quelques badauds qui regardaient +avec stupéfaction ce chef étranger avec ses cheveux longs, chamarré d'or +et portant une coiffure ornée de plumes multicolores.</p> + +<p>«Dis donc. Est-ce leur roi?</p> + +<p>—Pas mal! disaient quelques-uns.</p> + +<p>—Ôte donc ton bonnet!» s'écriaient les autres.</p> + +<p>Un interprète s'avança, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda +si le «Kremlin» était loin. Surpris par l'accent polonais qu'il +entendait pour la première fois, le dvornik ne comprit pas la question, +et se déroba de son mieux derrière ses camarades. Un officier de +l'avant-garde revint en moment annoncer à Murat que les portes de la +forteresse étaient fermées et qu'on s'y préparait sans doute à la +défense.</p> + +<p>«C'est bien,» dit-il en commandant à l'un de ses aides camp de faire +avancer quatre canons.</p> + +<p>L'artillerie s'ébranla au trot, et, dépassant la colonne qui suivait, +Murat se dirigea vers l'Arbatskaïa. Arrivée au bout de la rue, la +colonne s'arrêta. Quelques officiers français mirent les bouches à feu +en position, et examinèrent le «Kremlin» au moyen d'une longue-vue. Tout +à coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vêpres. Croyant à +un appel aux armes, ils s'en effrayèrent, et quelques fantassins +coururent aux portes de Koutaflew, qui étaient barricadées par des +poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment où +ils s'en approchaient. Le général qui se tenait auprès des canons leur +cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournèrent en +arrière. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut blessé au +pied. À cette vue, la volonté arrêtée d'engager la lutte et de braver la +mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme +et de tranquillité qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le +maréchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'étaient plus +dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et +au moment peut-être d'un combat sanglant. Les pièces furent pointées, +les artilleurs avivèrent leurs mèches, l'officier commanda: «Feu!» Deux +sifflements aigus se firent entendre simultanément, la mitraille +s'incrusta avec un bruit sec dans la maçonnerie des portes, dans les +poutres, dans la barricade, et deux jets de fumée se balancèrent +au-dessus des canons. À peine l'écho de la décharge venait-il de +s'éteindre, qu'un bruit étrange passa dans l'air: une quantité +innombrable de corbeaux s'élevèrent croassant au-dessus des murailles, +et tourbillonnèrent en battant lourdement l'espace de leurs milliers +d'ailes. Au même instant un cri isolé partit de derrière la barricade, +et l'on vit surgir, au milieu de la fumée qui se dissipait peu à peu, la +figure d'un homme, en caftan et nu-tête, tenant un fusil et visant les +Français.</p> + +<p>«Feu!» répéta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en +même temps que les deux coups de canon. Un nuage de fumée masqua la +porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprochèrent de +nouveau. Trois blessés et quatre morts étaient couchés devant l'entrée, +tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.</p> + +<p>«Enlevez-moi ça,» dit l'officier en indiquant les poutres et les +cadavres. Les Français achevèrent les blessés, et en jetèrent les +cadavres par-dessus la muraille. Qui étaient ces gens-là? personne ne le +sut. M. Thiers seul leur a consacré ces quelques lignes: «Ces misérables +avaient envahi la citadelle sacrée, s'étaient emparés des fusils de +l'arsenal, et tiraient sur les Français. On en sabra quelques-uns, et +l'on purgea le Kremlin de leur présence<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.»</p> + +<p>On vint annoncer à Murat que la voie était libre. Les Français +franchirent les portes, établirent leur bivouac sur la place du Sénat, +et les soldats jetèrent par les fenêtres de ce bâtiment des chaises, +dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les détachements se +suivaient à la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les +maisons vides et abandonnées où ils s'établissaient comme dans un camp.</p> + +<p>Avec leurs uniformes usés, leurs figures affamées et épuisées, réduites +au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent néanmoins +leur entrée à Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'éparpillèrent dans +les maisons désertes, elles cessèrent d'exister comme armée, et le +soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant +Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il +croyait indispensables ou précieux. Il n'avait plus pour but la +conquête, mais la conservation de ce qu'il avait pillé. Semblables au +singe qui, après avoir plongé son bras dan l'étroit goulot d'un vase +pour y saisir une poignée de noisettes, s'obstine à ne pas ouvrir la +main, de crainte de le laisser échapper et court ainsi le risque de la +vie, les Français avaient d'autant plus de chances de périr en opérant +leur retraite, qu'ils traînaient après eux un immense butin; comme le +singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes après leur +installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derrière +les fenêtres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes guêtrés, +en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans +les caves et dans les glacières, dont ils enlevaient les provisions. Ils +déclouaient les planches qui fermaient les remises et les écuries, et, +retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux, +faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et +cherchaient à apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces +gens-là partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de +véritables soldats il n'en était plus question.</p> + +<p>En vain des ordres réitérés étaient envoyés aux différents chefs de +corps, leur enjoignant de défendre aux soldats de courir dans la ville, +d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre +avait été donné de faire chaque jour un appel général. En dépit de +toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'armée, se +répandaient partout dans cette cité déserte à la recherche des riches +approvisionnements et des jouissances matérielles qu'elle leur offrait +encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le +sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de +marchands abandonnée avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y +trouver des écuries plus spacieuses qu'il leur était nécessaire, ils ne +s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus +commode; certains même accaparaient plusieurs maisons à la fois, et se +hâtaient d'écrire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles +étaient occupées, et les hommes des différentes armes finissaient par se +quereller et s'injurier. Avant même d'être installés, ils couraient +examiner la ville, et, sur ouï-dire, se portaient là où ils croyaient +trouver des objets de valeur. Leurs chefs, après avoir vainement cherché +à les arrêter, se laissaient à leur tour entraîner à commettre les mêmes +déprédations. Les généraux eux-mêmes se rassemblaient en foule dans les +ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-là +une calèche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux +officiers supérieurs de les loger, dans l'espoir d'éviter par là le +pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les +Français se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas +explorés ils en découvriraient encore de plus grandes. Ainsi, +l'envahissement d'une ville opulente par une armée épuisée eut pour +conséquence la destruction de cette armée même et la destruction de la +ville, et le pillage et l'incendie en furent le résultat fatal.</p> + +<p>Les Français attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme féroce de +Rostoptchine, les Russes à la sauvagerie des Français; mais, en réalité, +on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Français, et +les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la +cause. Moscou a brûlé comme aurait pu brûler n'importe quelle ville +construite en bois, abstraction faite du mauvais état des pompes, +qu'elles y fussent restées ou non, comme n'importe quel village, +fabrique ou maison qui auraient été abandonnés par leurs propriétaires +et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut +brûlé par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non +par ceux qui y étaient restés, mais par le fait de ceux qui l'avaient +quitté. Moscou ne fut pas respecté par l'ennemi comme Berlin et comme +Vienne, parce que ses habitants ne reçurent pas les Français avec le +pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais préférèrent +l'abandonner à son malheureux sort.</p> + + +<h3>XXVII</h3> + + +<p>Le flot de l'invasion française n'atteignit que le soir du 2 septembre +le quartier où demeurait Pierre. Après les deux jours qu'il venait de +passer dans une solitude absolue et d'une façon si étrange, il se +trouvait dans un état voisin de la folie. Une pensée unique s'était +tellement emparée de tout son être qu'il n'aurait pu dire quand et +comment elle lui était venue. Il ne se rappelait plus rien du passé, et +ne comprenait rien au présent. Tout ce qui se déroulait devant ses yeux +lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se dérober aux +complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherché +et trouvé un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le +souvenir se rattachait dans son âme à tout un monde de paix éternelle et +de calme solennel, complètement opposé à l'agitation fiévreuse dont il +sentait peser sur lui l'irrésistible influence. Accoudé sur le bureau +poudreux du défunt, dans le profond silence de son cabinet, son +imagination lui représenta avec netteté les événements auxquels il +avait été mêlé dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre +autres, et il éprouva de nouveau un trouble indéfinissable en comparant +son infériorité morale et sa vie de mensonge à la vérité, à la +simplicité puissante de ceux dont le souvenir s'était imprimé dans son +âme sous l'appellation «Eux»! Lorsque Ghérassime le tira de ses +méditations, Pierre, qui s'était décidé à prendre part avec le peuple à +la défense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un +déguisement et un pistolet, et lui annonça son intention de rester caché +dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son +attention sur le manuscrit maçonnique: elle se portait involontairement +sur la signification cabalistique de son nom lié à celui de Bonaparte. +La pensée qu'il était prédestiné à mettre un terme au pouvoir de «la +Bête» ne lui venait toutefois encore à l'esprit que comme une de ces +vagues rêveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de +traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha +se fut écriée: «Vous restez à Moscou! Ah! que c'est bien!» il comprit +qu'il ferait bien de ne pas s'en éloigner, alors même que la ville +serait livrée à l'ennemi, afin d'accomplir sa destinée.</p> + +<p>Le lendemain, pénétré de la pensée de se montrer digne d'» Eux», il se +dirigea vers la barrière des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut +convaincu que Moscou ne serait pas défendu, la mise à exécution du +projet qu'il caressait confusément depuis quelques jours se dressa tout +à coup devant lui comme une nécessité implacable. Il lui fallait ne pas +se montrer, chercher à aborder Napoléon, le tuer, mourir peut-être avec +lui, mais délivrer l'Europe de celui qui, à ses yeux, était à cause de +tous ses maux!</p> + +<p>Pierre connaissait tous les détails de l'attentat qu'un étudiant +allemand avait commis en 1809, à Vienne, contre Napoléon; il savait que +cet étudiant avait été fusillé, mais le danger qu'il allait courir en +remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter +davantage.</p> + +<p>Deux sentiments l'entraînaient avec une égale violence. Le premier, le +besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur +général avait fait naître dans son cœur, l'avait conduit à Mojaïsk +jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint à quitter sa +maison, à faire bon marché du luxe et du confort de son existence +habituelle, à coucher tout habillé sur la dure et à partager la maigre +chère de Ghérassime. Le second était ce sentiment, essentiellement +russe, de profond mépris pour les conventions factices de la vie, et +pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorité les +jouissances suprêmes de ce monde. Pierre en avait éprouvé pour la +première fois l'enivrement au palais Slobodski, où il avait compris que +la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chérissent d'ordinaire, +n'a réellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent à +s'en débarrasser. C'est ce même sentiment qui entraîne la recrue à boire +son dernier kopeck, l'ivrogne à briser les vitres et les glaces sans +raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa +bourse pour payer le dégât; c'est ce sentiment qui fait que l'homme +commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui +est en même temps le témoignage d'une volonté supérieure menant +l'activité humaine où il lui plaît.</p> + +<p>L'état physique de Pierre correspondait à son état moral. La nourriture +grossière qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie +dont il s'était abreuvé, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilité +de changer de linge, les nuits inquiètes et sans sommeil passées sur un +canapé trop court, tout contribuait à entretenir chez lui une +irritabilité qui touchait à la folie.</p> + +<p>Il était deux heures de l'après-midi, les Français étaient à Moscou. +Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'à son projet et +en pesait les moindres détails. Ce n'était pas sur l'acte lui-même que +ses rêveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napoléon, mais +sur sa propre mort, sur son courage héroïque, qu'il se représentait avec +un attendrissement mélancolique. «Oui, je dois le faire, se +disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout à +coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce +n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!...» Et il +pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napoléon: «Eh bien, +prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermeté en +relevant la tête.</p> + +<p>Au moment où il s'abandonnait à ces divagations, la porte du cabinet +s'ouvrit, et il vit apparaître sur le seuil la personne, si calme +d'habitude, et aujourd'hui méconnaissable, de Makar Alexéïévitch. Sa +robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge était ignoble à +voir, on devinait qu'il était ivre. À la vue de Pierre, une légère +confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en +remarquant son embarras, et s'avança vers lui en titubant sur ses +jambes grêles.</p> + +<p>«Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrouée et amicale, je leur ai +dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?...» Puis il +s'arrêta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout à +coup, et s'élança vivement hors de la chambre.</p> + +<p>Ghérassime et le dvornik l'avaient suivi pour le désarmer, tandis que +Pierre regardait avec pitié et dégoût ce vieillard à moitié fou, qui, la +figure contractée, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une +voix rauque:</p> + +<p>«Aux armes! à l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas!</p> + +<p>—Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille!» répétait +Ghérassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans +une chambre.</p> + +<p>«Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, misérable!... Ne me touche +pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.</p> + +<p>—Empoigne-le,» murmura Ghérassime au dvornik.</p> + +<p>Ils étaient enfin parvenus à le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau +cri, un cri de femme, perçant et aigu, vint s'ajouter à ceux qu'ils +poussaient en l'entraînant, et que dominait toujours la voix rauque de +l'ivrogne... et la cuisinière se précipita, d'un air effaré, dans la +chambre.</p> + +<p>«Oh! mes pères!... Il y en a quatre... quatre à cheval!»</p> + +<p>Ghérassime et le dvornik lâchèrent les mains de Makar Alexéïévitch, et +l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit +de pas s'approchant de la porte d'entrée.</p> + + +<h3>XXVIII</h3> + + +<p>Pierre, décidé à cacher, jusqu'à l'accomplissement de son projet, son +nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et à disparaître +au besoin à la première apparition de l'ennemi, était resté debout +devant la porte. Les Français entrèrent. Pierre, retenu par une +invincible curiosité, ne bougea pas.</p> + +<p>Ils étaient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat, +évidemment son planton, maigre, hâlé, avec des joues creuses, et une +figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avança de quelques pas +en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'œil autour de lui, et, +trouvant sans doute l'appartement à sa guise, il se tourna vers les +cavaliers restés à la porte d'entrée, et leur donna l'ordre d'amener les +chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crâne et portant +légèrement la main à la visière de son casque, il s'écria gaiement:</p> + +<p>«Bonjour la compagnie!» Personne ne lui répondit.</p> + +<p>«Vous êtes le bourgeois?» continua-t-il en s'adressant à Ghérassime, +qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.</p> + +<p>«Qouartire... qouartire... logement!» répéta l'officier en lui souriant +avec bonhomie, et en lui tapant sur l'épaule.</p> + +<p>«Les Français sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fâchons +pas, mon vieux.... Ah çà! dites donc, on ne parle pas français dans +cette boutique?» demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.</p> + +<p>Celui-ci fit un pas en arrière. L'officier s'adressa de nouveau au vieux +Ghérassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.</p> + +<p>«Mon maître pas ici... moi pas comprendre,» disait Ghérassime en +tâchant de s'énoncer aussi distinctement que possible.</p> + +<p>Le Français sourit, fit un geste de désespoir à moitié comique, et se +dirigea du côté de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se +reculer, lorsqu'il aperçut dans l'entrebâillement de la porte Makar +Alexéïévitch, le pistolet à la main; avec cette ruse que laisse parfois +la folie, il visait tranquillement le Français.</p> + +<p>«À l'abordage!» s'écria l'ivrogne en pressant la détente.</p> + +<p>À ce cri, le Français se retourna brusquement, et Pierre s'élança sur le +fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexéïévitch avait eu le temps +de lâcher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en +remplissant la chambre de fumée. L'officier pâlit et se rejeta en +arrière, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paraître +savoir le français, lui demandait avec empressement:</p> + +<p>«N'êtes-vous pas blessé?</p> + +<p>—Je crois que non, mais je l'ai échappé belle cette fois,» répondit +celui-ci en se tâtant et en montrant les débris de plâtre détachés du +mur. «Quel est cet homme?» ajouta l'officier en regardant Pierre +sévèrement.</p> + +<p>—Ah! je suis vraiment au désespoir de ce qui vient d'arriver, dit +Pierre en oubliant complètement son rôle. C'est un malheureux fou qui ne +savait ce qu'il faisait.»</p> + +<p>L'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar +Alexéïévitch, la lèvre pendante, se balançait lourdement, appuyé à la +muraille.</p> + +<p>«Brigand, tu me le payeras! lui dit le Français; nous autres, nous +sommes cléments après la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux +traîtres!» ajouta-t-il en faisant un geste énergique.</p> + +<p>Pierre, continuant à parler français, le supplia de ne pas tirer +vengeance d'un pauvre diable à moitié idiot. L'officier l'écoutait en +silence, tout en conservant son air menaçant; enfin il sourit, et, se +tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la +main avec une bienveillance exagérée.</p> + +<p>«Vous m'avez sauvé la vie. Vous êtes Français!» dit-il.</p> + +<p>C'était bien là le langage d'un Français. Un Français seul pouvait +accomplir une grande action, et c'en était une sans contredit, et une +des plus grandes, que d'avoir sauvé la vie à M. Ramballe, capitaine au +18<sup>ème</sup> dragons. Malgré tout ce que cette opinion pouvait avoir de +flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le détromper.</p> + +<p>«Je suis Russe, répondit-il rapidement.</p> + +<p>—À d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste +d'incrédulité. Vous me conterez tout cela plus tard.... Charmé de +rencontrer un compatriote.... Qu'allons-nous faire de cet homme?» +poursuivit-il en s'adressant à Pierre comme à un camarade, car, du +moment qu'il l'avait bel et bien proclamé Français, il n'y avait plus +rien à répliquer.</p> + +<p>Pierre lui expliqua de nouveau qui était Makar Alexéïévitch, comment ce +fou lui avait enlevé un pistolet chargé, et il lui réitéra sa prière de +ne pas le punir.</p> + +<p>«Vous m'avez sauvé la vie! répéta son interlocuteur en gonflant sa +poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous êtes Français, vous me +demandez sa grâce, je vous l'accorde!... Qu'on emmène cet homme!» +ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la +chambre.</p> + +<p>Les soldats qui étaient entrés au bruit du coup de pistolet se +montraient tout prêts à faire justice du coupable, mais le capitaine +les arrêta d'un air sévère.</p> + +<p>«On vous appellera quand on aura besoin de vous... allez!»</p> + +<p>Les soldats s'éloignèrent, pendant que le planton, qui avait fait une +tournée à la cuisine, s'approchait de son supérieur.</p> + +<p>«Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton, +faut-il vous l'apporter?</p> + +<p>—Oui, et le vin avec.»</p> + + +<h3>XXIX</h3> + + + +<p>Pierre crut de son devoir de renouveler à son compagnon l'assurance +qu'il n'était pas Français et voulut se retirer, mais celui-ci était si +poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser +son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, où le capitaine +lui assura de son côté, avec force poignées de main, qu'il était lié à +lui pour la vie par sentiment de reconnaissance éternelle, malgré sa +singulière idée de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait été +doué de la faculté de deviner les pensées secrètes d'autrui, et par +conséquent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement +planté là, mais son manque de pénétration se traduisait par un bavardage +intarissable.</p> + +<p>«Français ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour à +tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au +doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amitié; un Français +n'oublie jamais ni une insulte ni un service.»</p> + +<p>Il y avait tant de bonté, tant de noblesse (du moins au point de vue +français) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure +et de ses gestes, que Pierre lui répondit involontairement par un +sourire et serra la main qu'il lui tendait.</p> + +<p>«Je suis le capitaine Ramballe, du 13<sup>ème</sup> dragons, décoré pour l'affaire +du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si +agréablement dans ce moment, au lieu d'être à l'ambulance avec la balle +de ce fou dans le corps?»</p> + +<p>Pierre répondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et +s'ingénia à lui expliquer les motifs qui l'empêchaient de satisfaire sa +curiosité.</p> + +<p>«De grâce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons: +vous êtes sans doute officier supérieur, ce n'est pas mon affaire. Je +vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout à vous. Vous êtes +gentilhomme?» ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.</p> + +<p>Pierre inclina la tête.</p> + +<p>«Votre nom de baptême, s'il vous plaît?... M. Pierre, dites vous?... +Parfait! C'est tout ce que je désire savoir.»</p> + +<p>Lorsqu'on eut apporté le mouton, l'omelette, le samovar, avec +l'eau-de-vie et le vin que les Français avaient pris dans une cave +voisine, Ramballe engagea Pierre à partager son repas, et lui-même se +mit aussitôt à l'œuvre en dévorant à belles dents comme un homme affamé +et bien portant, en faisant claquer ses lèvres et en accompagnant le +tout de joyeuses exclamations: «Excellent! exquis!» Son visage s'était +empourpré peu à peu. Pierre, qui était également à jeun, fit honneur au +dîner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude, +dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en plaça sur la +table une autre qui contenait du kvass; les Français avaient déjà +baptisé ce breuvage du nom de: «limonade de cochon». Morel en faisait un +grand éloge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il +laissa Morel savourer le kvass tout à son aise. Roulant ensuite une +serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand +verre et en offrit un également à Pierre. Une fois sa faim apaisée et la +bouteille vidée, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.</p> + +<p>«Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fière chandelle de +m'avoir sauvé de cet enragé.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles +dans le corps: tenez, en voilà une... elle me vient de Wagram celle-là, +dit-il, en se touchant le côté, et deux que j'ai reçues à Smolensk, +continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe, +qui ne veut pas marcher? C'est à la grande bataille du 7, à la Moskva, +que j'ai eu cet atout. Crénom, c'était beau! Il fallait voir ça, c'était +un déluge de feu. Vous nous avez taillé une rude besogne; vous pouvez +vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgré l'atout +que j'y ai gagné, je serais prêt à recommencer. Je plains ceux qui +n'ont pas vu cela.</p> + +<p>—J'y étais, dit Pierre.</p> + +<p>—Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous êtes de fiers ennemis, tout +de même. La grande redoute a été tenace, nom d'une pipe, et vous nous +l'avez fait crânement payer. J'y suis allé trois fois, tel que vous me +voyez. Trois fois nous étions sur les canons, et trois fois on nous a +culbutés comme des capucins de cartes. Oh! c'était beau, monsieur +Pierre! Vos grenadiers ont été superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus +six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme à une revue. Les +beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connaît, a crié: bravo!... +Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il après un moment de +silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles à la bataille, galants +avec les belles... voilà les Français, n'est-ce pas, monsieur Pierre? +ajouta-t-il en clignant de l'œil. La gaieté du capitaine était si +naïve, si franche, il était si satisfait de lui-même, que Pierre fut sur +le point de répondre à son coup d'œil. Le mot «galants» rappela sans +doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: «À propos, +est-ce vrai que toutes les femmes ont quitté la ville? Une drôle d'idée: +qu'avaient-elles à craindre?</p> + +<p>—Est-ce que les dames françaises ne quitteraient pas Paris si les +Russes y entraient? demanda Pierre.</p> + +<p>—Ah! ah!... répondit le Français en éclatant de rire et en lui tapant +sur l'épaule. Ah! elle est forte, celle-là! Paris... mais Paris, +Paris...</p> + +<p>—Paris est la capitale du monde?» reprit Pierre en achevant la phrase +commencée.</p> + +<p>Les yeux souriants du capitaine se fixèrent sur lui.</p> + +<p>«Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous êtes Russe, j'aurais parié +que vous étiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce...</p> + +<p>—J'ai été à Paris, j'y ai passé plusieurs années, reprit Pierre.</p> + +<p>—Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne connaît pas +Paris est un sauvage. Un Parisien, ça se sent à deux lieues! Paris, +c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...» +S'apercevant que sa conclusion ne répondait pas au début de son +discours, il s'empressa d'ajouter: «Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous +avez été à Paris et vous êtes resté Russe? Eh bien! je ne vous en estime +pas moins.» Sous l'influence du vin et après les quelques jours de +solitude qu'il avait passés en tête-à-tête avec ses sombres méditations, +Pierre ressentait involontairement un véritable plaisir à causer avec ce +gai compagnon.</p> + +<p>«Pour en revenir à vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue idée +d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'armée française est à +Moscou! Quelle chance elles ont manquée, celles-là! Vos moujiks, je ne +dis pas, mais vous autres, gens civilisés, vous devriez nous connaître +mieux que ça. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome, +Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous +aime! Nous sommes bons à connaître.... Et, puis l'Empereur...» Mais +Pierre l'interrompit en répétant:</p> + +<p>«L'Empereur... d'un air triste et embarrassé. Est-ce que l'Empereur...?</p> + +<p>—L'Empereur, c'est la générosité, la clémence, la justice, le génie... +voilà l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me +voyez, j'étais son ennemi il y a encore huit ans. Mon père était comte +et émigré.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoigné! Je n'ai pas +pu résister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la +France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous +faisait une litière de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voilà un +Souverain, et je me suis donné à lui.... Et voilà! Oh oui, mon cher, +c'est le plus grand homme des siècles passés et à venir!</p> + +<p>—Est-il à Moscou? demanda Pierre avec hésitation, du ton d'un coupable.</p> + +<p>—Non, il fera son entrée demain,» répondit le Français en reprenant son +récit<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>Leur entretien fut interrompu à ce moment par un bruit de voix à la +porte cochère et par l'entrée de Morel, qui venait annoncer à son +capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient à mettre leurs +chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de +ce qu'on ne parvenait pas à s'entendre. Ramballe fit aussitôt venir le +maréchal des logis, et lui demanda d'un ton sévère à quel régiment il +appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement déjà occupé. +L'Allemand lui donna le nom de son régiment et celui de son colonel, et +comme il comprenait fort peu le français et pas du tout la dernière +question que Ramballe lui avait adressée, il se lança dans un discours +allemand émaillé de mots d'un français problématique, destiné à +expliquer qu'il était le fourrier du régiment, et que son chef lui avait +ordonné de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue. +Pierre, qui savait l'allemand, leur servit à tous deux d'interprète: le +Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.</p> + +<p>Lorsque le capitaine, qui était sorti un moment pour donner un ordre, +revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoudé, la tête appuyée sur +la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et +amère que fût pour lui la situation présente, il souffrait +véritablement, non pas de ce que Moscou était pris et de ce que ses +heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant même +de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse. +Quelques verres de bon vin, quelques paroles échangées avec ce bon +garçon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et +concentrée qui l'avait dominé si complètement ces jours derniers, et +dont il avait besoin pour exécuter son projet. Le déguisement, le +poignard étaient prêts. Napoléon faisait son entrée le lendemain; +l'assassinat du «brigand» était un acte aussi utile et aussi héroïque +aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de +l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait +confusément que la force lui manquait, et que toutes ses rêveries de +vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'étaient évanouies en +fumée au contact du premier venu. Le bavardage du Français, qui l'avait +amusé jusque-là, lui devint odieux. Sa démarche, ses gestes, sa +moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents, +tout le froissait: «Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus,» se dit +Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un étrange +sentiment de faiblesse l'enchaînait à sa place: il voulait et ne pouvait +se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se +promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il +souriait à quelque pensée drolatique.</p> + +<p>«Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garçon +s'il en fut, mais... c'est un Allemand.»</p> + +<p>Il s'assit en face de Pierre.</p> + +<p>«À propos, vous savez donc l'allemand, vous?»</p> + +<p>Pierre le regarda sans répondre.</p> + +<p>«Les Allemands sont de fières bêtes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?... +Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer +une petite bouteille.»</p> + +<p>Morel plaça sur la table la bouteille demandée et des bougies, à la +lueur desquelles le capitaine remarqua la figure décomposée de son +compagnon. Poussé par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.</p> + +<p>«Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous +aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?»</p> + +<p>Pierre lui répondit par un regard affectueux qui exprimait combien il +était sensible à sa sympathie.</p> + +<p>«Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitié +pour vous. En quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi.... C'est à la +vie, à la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.</p> + +<p>—Merci, lui répondit Pierre.</p> + +<p>—Eh bien, alors je bois à notre amitié,» s'écria le capitaine en +versant deux verres de vin.</p> + +<p>Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple, +lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mélancolie.</p> + +<p>«Oui, mon cher ami, commença-t-il, voilà les caprices de la fortune. Qui +m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de +Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voilà à +Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix +triste et calme d'un homme qui se prépare à entamer un long récit, que +notre nom est l'un des plus anciens de France...» Et le capitaine +raconta à Pierre, avec un naïf laisser-aller frisant la jactance, +l'histoire de ses ancêtres, les principaux événements de son enfance, de +son adolescence et de son âge mûr, sans rien omettre de ses relations +de famille et de parenté: «Mais tout cela, ce n'est que le petit côté de +la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur +Pierre?... Allons, encore un verre!» ajouta-t-il en s'animant.</p> + +<p>Pierre avala le second verre et s'en versa un troisième.</p> + +<p>«Oh! les femmes, les femmes!» ajouta le capitaine, dont les yeux +devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; à +l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquérant, sa jolie +figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient +faire croire à sa véracité. Bien que ses confidences eussent ce +caractère licencieux qui, aux yeux des Français, constitue toute la +poésie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si réelle, et +prêtait tant de séduction aux femmes, qu'il semblait avoir été le seul à +en subir l'attrait.</p> + +<p>Pierre l'écoutait avec curiosité. Il était évident que l'amour, tel que +le Français le comprenait, n'était pas l'amour sensuel que Pierre avait +éprouvé jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il +nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour également méprisées par +Ramballe: «L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre +pour les imbéciles».) Le plus grand charme de l'amour pour lui +consistait en combinaisons étranges et en situations hors nature.</p> + +<p>Le capitaine raconta ainsi le dramatique épisode de la double passion +qu'il avait éprouvée pour une séduisante marquise de trente-cinq ans, +et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutté de +générosité, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mère, qui +avait offert sa fille comme femme à son amant. Ce souvenir, quoique bien +lointain, remuait encore le capitaine. Un second épisode fut celui d'un +mari jouant le rôle de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait +celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur +son séjour en Allemagne, où les maris mangent trop de choucroute et où +les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en +Pologne, dont l'impression était encore toute fraîche dans son cœur, à +en juger par l'expression de sa physionomie animée, lorsqu'il se mit à +décrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauvé +la vie (ce détail revenait à tout propos dans les gasconnades du +capitaine). Ce mari lui avait confié sa ravissante femme, Parisienne de +cœur, dont il était obligé de se séparer pour entrer au service de la +France. Ramballe était sur le point d'être heureux, car la jolie +Polonaise consentait à fuir avec lui, mais, mû par un sentiment +chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: «Je vous +ai sauvé la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!» En citant cette +phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser +l'émotion qui le gagnait.</p> + +<p>Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avança de la +soirée, retrouvait dans sa mémoire, en écoutant avec attention les +récits du capitaine, toute la série de ses souvenirs personnels. Son +amour pour Natacha se représenta tout à coup devant lui en une suite de +tableaux qu'il comparait à ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui +décrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres +détails de sa dernière entrevue avec l'objet de son affection, entrevue +qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune +impression; il l'avait même oubliée, mais aujourd'hui il y trouvait un +côté poétique des plus significatifs: «Pierre Kirilovitch venez ici, je +vous ai reconnu!» Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son +sourire, le petit capuchon de voyage, la mèche de cheveux soulevée par +le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondément. Lorsque le +capitaine eut fini de décrire les charmes de sa Polonaise, il demanda à +Pierre s'il avait sacrifié aussi l'amour au devoir, et s'il avait été +jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tête, et, entraîné +par le besoin de s'épancher, il lui expliqua que sa manière de voir sur +l'amour était toute différente de la sienne; que de toute sa vie il +n'avait aimé qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui +appartenir!</p> + +<p>«Tiens!» fit le capitaine.</p> + +<p>Pierre lui confia comment il l'avait aimée depuis sa plus tendre +enfance, sans oser penser à elle, parce qu'elle était trop jeune, et +qu'il était un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment +depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment, +et la plaçait si haut au-dessus du monde entier et par conséquent de +lui-même, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle. +Pierre s'interrompit à cet endroit de sa confession pour demander au +capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les épaules et +l'engagea à continuer.</p> + +<p>«L'amour platonique! les nuages!...» marmotta-t-il.</p> + +<p>Était-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme +ne connaîtrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena à +lui ouvrir son cœur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout +entière, la langue épaisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta +celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de +sa trahison et de leurs rapports encore si peu définis. Et même, pressé +peu à peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position +dans le monde et jusqu'à son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine +dans ce long récit, ce fut d'apprendre que Pierre était propriétaire à +Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonnés, pour rester en +ville sous un déguisement.</p> + +<p>La nuit, tiède et claire, était déjà fort avancée lorsqu'ils sortirent +ensemble. On apercevait à gauche les premières lueurs de l'incendie qui +devait dévorer Moscou. À droite, très haut dans le ciel, brillait la +nouvelle lune, à laquelle faisait face, à l'autre extrémité de +l'horizon, la lumineuse comète, dont Pierre rattachait, dans son âme, la +mystérieuse apparition à son amour pour Natacha. Ghérassime, la +cuisinière et les deux Français se tenaient devant la porte cochère: on +entendait leurs éclats de rire et le bruit des conversations qu'ils +échangeaient dans deux langues étrangères l'une à l'autre. Leur +attention se portait sur les lueurs qui grandissaient à l'horizon, bien +qu'il n'y eût encore rien de menaçant dans ces flammes si éloignées. En +contemplant le ciel étoilé, la lune, la comète, la clarté de l'incendie, +Pierre éprouva un attendrissement indicible. «Que c'est beau! se +dit-il. Que faut-il de plus?» Mais soudain il se rappela son projet, il +eut un vertige, et il serait infailliblement tombé, s'il ne s'était +retenu à la palissade. Il quitta aussitôt, à pas chancelants, son nouvel +ami, sans même prendre congé de lui, et, rentrant dans sa chambre, il +s'étendit sur le canapé et s'endormit profondément.</p> + + +<h3>XXX</h3> + + +<p>La lueur du premier incendie du 2 septembre fut aperçue de plusieurs +côtés à la fois, et produisit des effets tout différents sur les +habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forcées de se replier. À +cause des nombreux objets qu'ils avaient oubliés et qu'ils envoyaient +successivement chercher, à cause aussi de l'encombrement de la route, +les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'après-midi; ils furent +donc obligés de coucher à cinq verstes de la ville. Le lendemain, +réveillés assez tard dans la matinée et rencontrant à tout moment de +nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arrivèrent qu'à dix heures du +soir au village de Bolchaïa-Mytichtchi, où la famille et les blessés +s'établirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les +domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers blessés, +soupèrent, donnèrent à manger aux chevaux, et se réunirent dans la rue. +Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Raïevsky; comme il +avait le poignet brisé, et qu'il éprouvait d'intolérables souffrances, +ses gémissements résonnaient d'une façon lugubre dans les ténèbres de +cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait été sa voisine à la +couchée précédente, n'avait pu fermer l'œil: aussi avait-elle choisi +cette fois une autre isba, pour être plus loin du malheureux blessé. +L'un des domestiques remarqua tout à coup une seconde lueur à l'horizon; +ils avaient déjà aperçu la première et l'avaient attribuée aux cosaques +de Mamonow, qui, d'après eux, auraient mis le feu au village de +Malaïa-Mytichtchi.</p> + +<p>«Regardez donc, camarades, voilà un autre incendie,» dit-il.</p> + +<p>Tous se retournèrent.</p> + +<p>«Mais oui.... On dit que ce sont les cosaques de Mamonow qui ont mis le +feu.</p> + +<p>—Pas du tout, ce n'est pas ce village, c'est plus loin, on dirait que +c'est à Moscou.»</p> + +<p>Deux des domestiques firent le tour de la voiture qui leur masquait +l'horizon, et s'assirent sur le marchepied.</p> + +<p>«C'est plus à gauche... vois-tu la flamme qui se balance?... Ça, mes +amis, c'est à Moscou que ça brûle!»</p> + +<p>Personne ne releva l'observation, et ils continuèrent à regarder ce +nouveau foyer, qui s'étendait de plus en plus. Daniel, le vieux valet de +chambre du comte, s'approcha du groupe et appela Michka.</p> + +<p>«Que regardes-tu, mauvaise tête?... Le comte appellera et il n'y aura +personne.... Va vite ranger ses habits.</p> + +<p>—Mais je suis venu chercher de l'eau.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous, Daniel Térentitch, n'est-ce pas à Moscou?»</p> + +<p>Daniel Térentitch ne répondit rien, et chacun continua à se taire; la +flamme ondulait avec une nouvelle force et gagnait de proche en proche.</p> + +<p>«Que le bon Dieu ait pitié de nous!... Le vent, la sécheresse... dit une +voix.</p> + +<p>—Ah! Seigneur! vois donc comme ça augmente!... On aperçoit même les +corbeaux. Que le Seigneur ait pitié de nous, pauvres pécheurs!</p> + +<p>—N'aie pas peur, on l'éteindra.</p> + +<p>—Qui donc l'éteindra? demanda tout à coup Daniel Térentitch d'une voix +grave et solennelle: oui, c'est bien Moscou qui brûle, mes amis, c'est +elle, notre mère aux murailles blanches.»</p> + +<p>Un sanglot brisa sa voix, et alors, comme si on n'attendait que cette +triste certitude pour comprendre la terrible signification de cette +lueur qui rougissait l'horizon, des prières et des soupirs éclatèrent de +toutes parts.</p> + + +<h3>XXXI</h3> + + +<p>Le vieux valet de chambre alla prévenir le comte que Moscou brûlait; +celui-ci passa sa robe de chambre, et alla s'assurer du fait, en +compagnie de Sonia et de Mme Schoss, qui ne s'étaient pas encore +déshabillées. Natacha et sa mère restèrent seules dans la chambre. Pétia +les avait quittées le matin même pour s'en aller avec son régiment du +côté de Troïtsk. La comtesse se mit à pleurer à la nouvelle de +l'incendie de Moscou, tandis que Natacha, les yeux fixes, assise sur le +banc, dans le coin des bagages, n'avait fait aucune attention aux +paroles de son père; volontairement elle prêtait l'oreille aux plaintes +du malheureux aide de camp blessé, qui lui parvenaient distinctement, +quoiqu'elle en fût éloignée de trois ou quatre maisons.</p> + +<p>«Ah! l'horrible spectacle! s'écria Sonia en rentrant épouvantée.... Je +crois que tout Moscou brûle... la lueur est énorme... regarde, Natacha, +on la voit d'ici.»</p> + +<p>Natacha se tourna du côté de Sonia sans avoir l'air de la comprendre, et +fixa de nouveau ses yeux dans l'angle du poêle. Elle était tombée dans +cette espèce de léthargie depuis le matin, depuis le moment où Sonia, à +l'étonnement et au grand ennui de la comtesse, avait cru nécessaire de +lui annoncer la présence du prince André parmi les blessés, ainsi que la +gravité de son état. La comtesse s'était emportée contre Sonia comme +elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Celle-ci, tout en larmes, avait +imploré son pardon et redoublait de soins auprès de sa cousine comme +pour effacer sa faute.</p> + +<p>«Vois donc, Natacha, comme ça brûle.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui brûle? demanda Natacha.... Ah oui! Moscou!» Et, afin de +se débarrasser de Sonia sans cependant l'offenser, elle avança la tête +vers la fenêtre, et reprit aussitôt sa première position.</p> + +<p>«Mais tu n'as rien vu!</p> + +<p>—J'ai tout vu, au contraire, je t'assure,» dit-elle d'une voix +suppliante, qui semblait demander qu'on la laissât en repos.</p> + +<p>La comtesse et Sonia comprirent que rien en ce moment ne pouvait avoir +d'intérêt pour elle.</p> + +<p>Le comte se retira derrière la cloison et se coucha. La comtesse +s'approcha de sa fille, lui tâta la tête avec le revers de la main, +comme elle avait l'habitude de le faire quand elle était malade, et posa +ses lèvres sur son front, pour voir si elle avait de la fièvre.</p> + +<p>«Tu as froid, lui dit-elle en l'embrassant. Tu trembles, tu devrais te +coucher.</p> + +<p>—Me coucher? Ah oui! je vais me coucher tout à l'heure,» répondit-elle.</p> + +<p>Lorsque Natacha avait appris que le prince André était grièvement blessé +et qu'il voyageait avec eux, elle avait fait questions sur questions +pour savoir comment et quand c'était arrivé, et si elle pouvait le +voir. On lui répondit que c'était impossible, que sa blessure était +grave, mais que sa vie n'était pas en danger. Convaincue alors que, +malgré toutes ses instances, on ne lui répondrait rien de plus, elle +s'était tue et était restée immobile dans le fond de la voiture, comme +elle l'était en ce moment sur le banc, dans le coin de la chambre. À +voir ses yeux grands ouverts et fixes, la comtesse devinait comme elle +en avait fait souvent l'expérience, que sa fille roulait dans sa tête +quelque projet; la décision inconnue qu'elle allait prendre l'inquiétait +au plus haut degré.</p> + +<p>«Natacha, mon enfant, déshabille-toi, viens te coucher sur mon lit.»</p> + +<p>(La comtesse seule en avait un: Mme Schoss et les jeunes filles +couchaient sur du foin.)</p> + +<p>«Non, maman, je me coucherai là, par terre,» répondit Natacha avec un +mouvement d'impatience, et, s'approchant de la fenêtre, elle l'ouvrit.</p> + +<p>Les plaintes du blessé se faisaient toujours entendre; elle passa la +tête hors de la fenêtre, dans l'air humide de la nuit, et sa mère +s'aperçut que sa poitrine était secouée par des sanglots convulsifs. +Natacha savait que celui qui souffrait ainsi n'était pas le prince +André, elle savait aussi que ce dernier était couché dans l'isba +contiguë à la leur, mais ces plaintes incessantes lui arrachaient des +larmes involontaires. La comtesse échangea un regard avec Sonia.</p> + +<p>«Viens, couche-toi, mon enfant, répéta-t-elle en lui touchant +légèrement l'épaule.</p> + +<p>—Oui, tout de suite,» répondit Natacha en se déshabillant à la hâte et +en arrachant, pour aller plus vite, les cordons de ses jupons.</p> + +<p>Après avoir passé sa camisole, elle s'assit par terre sur le lit qui +avait été préparé, et, jetant ses cheveux par-dessus son épaule, elle +commença à les tresser. Tandis que de ses doigts fluets elle défaisait +et refaisait rapidement sa natte, et que sa tête se balançait +machinalement à chacun de ses mouvements, ses yeux, dilatés par la +fièvre, regardaient fixement dans le vague. Sa toilette de nuit achevée, +elle se laissa doucement tomber sur le drap qui recouvrait le foin.</p> + +<p>«Natacha, couche-toi au milieu.</p> + +<p>—Non, reprit-elle, couchez-vous, je reste où je suis...» Et elle +enfouit sa tête dans l'oreiller.</p> + +<p>La comtesse, Sonia et Mme Schoss se déshabillèrent vivement. Bientôt la +pâle clarté d'une veilleuse éclaira seule la chambre: au dehors, +l'incendie du village, situé à deux verstes, illuminait l'horizon; des +clameurs confuses partaient du cabaret voisin et de la rue, tandis que +l'aide de camp continuait à gémir; Natacha écouta longtemps tous ces +bruits, en s'abstenant toutefois de faire le moindre mouvement. Elle +entendit sa mère prier et soupirer, le lit crier sous son poids, le +ronflement sifflant de Mme Schoss, la respiration paisible de Sonia. À +un certain moment, la comtesse appela sa fille, mais Natacha ne lui +répondit pas.</p> + +<p>«Maman, je crois qu'elle dort,» dit tout bas Sonia.</p> + +<p>La comtesse l'appela encore après quelques minutes de silence, mais +cette fois Sonia ne répondit plus, et bientôt après Natacha put +reconnaître à la respiration égale de sa mère, qu'elle s'était endormie. +Elle ne bougea pas, quoique son petit pied nu, qui sortait de temps à +autre de dessous le drap, frissonnât au contact froid du plancher. Le +cri strident du grillon se fit entendre dans les fissures des poutres: +il semblait de veiller, alors que tout le monde dormait. Un coq chanta +dans le lointain; un autre lui répondit tout à côté, les cris cessèrent +dans le cabaret, mais les plaintes du blessé ne cessèrent pas.</p> + +<p>Dès que Natacha avait su que le prince André les suivait, elle avait +résolu d'avoir une entrevue avec lui; tout en la jugeant indispensable, +elle pressentait qu'elle serait pénible. L'espérance de le voir l'avait +soutenue toute la journée, mais, le moment venu, une terreur sans nom +s'empara d'elle. Était-il défiguré ou tel qu'elle se figurait le blessé +dont les gémissements la poursuivaient? Oui, ce devait être ainsi, car +dans son imagination ces cris déchirants se confondaient avec l'image du +prince André. Natacha se souleva.</p> + +<p>«Sonia, tu dors? Maman?» murmura-t-elle.</p> + +<p>Pas de réponse. Elle se leva alors tout doucement, se signa et, posant +légèrement sur le plancher son pied cambré et flexible, elle glissa sur +les planches malpropres, qui crièrent sous sa pression, et s'élança avec +l'agilité d'un jeune chat jusqu'à la porte, où elle se cramponna au +loquet. Il lui semblait que les cloisons de l'isba retentissaient de +coups frappés en mesure, tandis que c'était son pauvre cœur qui battait +à se rompre, de frayeur et d'amour. Elle ouvrit la porte, franchît le +seuil, et toucha de la plante du pied le sol humide de l'entrée couverte +qui séparait les deux maisons. La sensation du froid la ranima, elle +effleura de son pied déchaussé un homme qui dormait, et ouvrit la porte +de l'isba où couchait le prince André. Il y faisait sombre derrière le +lit placé dans un angle, et sur lequel se dessinait une forme vague, +brûlait sur un banc une chandelle, dont le suif, en coulant, avait formé +à l'entour comme un chaperon. Lorsqu'elle entrevit devant elle cette +forme indécise, dont les pieds relevés sous la couverture lui parurent +être les épaules, elle crut voir quelque chose de si monstrueux, qu'elle +s'arrêta épouvantée, mais elle avança, poussée par une force +irrésistible. Marchant avec précaution, elle arriva au milieu de l'isba, +qui était encombrée d'effets de toute sorte; dans le coin, au-dessous +des images, un homme était étendu sur un banc, c'était Timokhine, +également blessé à Borodino; le docteur et le valet de chambre étaient +couchés par terre. Le valet de chambre se souleva en murmurant quelques +mots. Timokhine, souffrant d'une blessure au pied, ne dormait pas et +fixait ses yeux écarquillés sur l'étrange apparition de la jeune fille +en camisole et en bonnet de nuit. Les quelques paroles indistinctes et +effrayées qu'il prononça: «Qu'y a-t-il? Qui va là?» firent presser le +pas à Natacha, et elle se trouva levant l'objet qui causait son +épouvante. Quelque terrible que pût être l'aspect de ce corps, il +fallait qu'elle le vît. En ce moment, une lumière plus vive jaillit de +la chandelle fumeuse, et elle aperçut distinctement le prince André, les +mains étendues sur la couverture, tel qu'elle l'avait toujours connu. +Cependant son teint animé par la fièvre, ses yeux brillants fixés sur +elle avec exaltation, son cou délicat comme celui d'un enfant, +ressortant du col rabattu de la chemise, lui donnaient une apparence de +jeunesse et de candeur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle l'approcha +vivement de lui, et d'un mouvement rapide, souple et gracieux elle se +jeta à genoux. Il sourit et lui tendit la main.</p> + + +<h3>XXXII</h3> + + + +<p>Sept jours avaient passé sur la tête du prince André depuis qu'il était +revenu à lui dans l'ambulance après l'opération. La fièvre et +l'inflammation des intestins, qui avaient été déchirés par un éclat +d'obus, devaient, au dire du médecin, l'emporter en rien de temps; aussi +ce dernier fut-il tout surpris de le voir, le septième jour, manger avec +plaisir quelques bouchées de pain, et d'avoir à constater une diminution +de l'état inflammatoire. Le prince André avait complètement repris +connaissance. La nuit qui suivit le départ de Moscou était accablante, +et on l'avait laissé dans sa calèche; une fois arrivé au village, le +blessé avait lui-même demandé à être porté dans une maison, et à boire +du thé, mais la souffrance que lui avait fait éprouver le court trajet +de la voiture à l'isba avait provoqué chez lui un nouvel évanouissement. +Lorsqu'on l'eut couché sur son lit de camp, il resta longtemps +immobile, les yeux fermés..., puis il les ouvrit et redemanda du thé. +Il se souvenait des moindres détails de la vie, ce qui étonna le +docteur: il lui tâta le pouls et le trouva plus régulier, à son grand +regret; car il savait par expérience que le prince André était +irrévocablement condamné: la prolongation de ses jours ne pouvait que +lui causer de nouvelles et atroces douleurs, dont le terme serait quand +même la mort. On lui apporta un verre de thé, qu'il but avec avidité, +pendant que ses yeux brillants, toujours fixés sur la porte, essayaient +de ressaisir un souvenir confus:</p> + +<p>«Je n'en veux plus. Timokhine est-il là?»</p> + +<p>Celui-ci se traîna jusqu'à lui sur son banc.</p> + +<p>«Me voici, Excellence.</p> + +<p>—Comment va ta blessure?</p> + +<p>—La mienne? oh! ce n'est rien; mais vous, comment vous sentez-vous?»</p> + +<p>Le prince André resta pensif, comme s'il cherchait à trouver ce qu'il +voulait dire.</p> + +<p>«Me pourrait-on me procurer un livre? demanda-t-il.</p> + +<p>—Quel livre?</p> + +<p>—L'Évangile, je ne l'ai pas.»</p> + +<p>Le docteur lui promit un Évangile et le questionna sur son état. Ses +réponses, faites à contre-cœur, étaient tout à fait lucides. Il demanda +qu'on lui glissât un petit coussin sous les reins pour alléger ses +angoisses. Le docteur et le valet de chambre soulevèrent un pan du +manteau qui le couvrait et examinèrent l'horrible plaie, dont l'odeur +fétide leur soulevait le cœur. Cette inspection mécontenta le docteur: +il refit le pansement, retourna le malade, qui s'évanouit de nouveau, et +le délire le reprit; il insistait pour qu'on lui apportât le livre et +qu'on le plaçât sous lui.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela vous coûte? répéta-t-il d'une voix plaintive: +donnez-le-moi, mettez-le là, ne fût-ce que pour un instant.»</p> + +<p>Le docteur sortit de la chambre pour se laver les mains.</p> + +<p>«Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau, comment +peut-il supporter cette atroce douleur!»</p> + +<p>Pour la première fois, le prince André avait repris ses sens, retrouvé +ses souvenirs, et compris son état, au moment où sa calèche s'était +arrêtée au village de Mytichtchi; mais, la souffrance occasionnée par +son transport dans l'isba ayant de nouveau troublé ses idées, elles ne +s'éclaircirent que lorsqu'on lui eut donné du thé; sa mémoire lui +retraça alors les derniers incidents par lesquels il avait passé, et il +se souvint surtout des mirages de félicité mensongère qu'il avait +entrevus à l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endurées +par l'homme qu'il détestait. Les mêmes pensées confuses et indécises +s'emparèrent de nouveau de son cœur, l'impression d'un bonheur +ineffable le pénétra, et il sentait qu'il ne trouverait le bonheur que +dans cet Évangile qu'il réclamait avec tant d'insistance. Les douleurs +du pansement, et les mouvements qu'il fut obligé de faire en changeant +de position, provoquèrent un nouvel évanouissement, et il ne reprit +connaissance que vers le milieu de la nuit. Tous dormaient autour de +lui. Il entendait le cri-cri du grillon de l'isba voisine; une voix +avinée chantait dans la rue; les blattes couraient en bruissant sur la +table, sur les images, sur les cloisons, et une grosse mouche se +heurtait en bourdonnant à la chandelle qui coulait.</p> + +<p>L'homme en bonne santé a la faculté de réfléchir, de sentir, se souvenir +de mille choses à la fois, comme de choisir certaines pensées et +certains faits, sur lesquels il fixe de préférence son attention. Il +sait, au besoin, s'arracher à une occupation profonde, pour accueillir +poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses +réflexions; mais l'âme du prince André n'était pas dans cet état normal. +Bien que ses forces morales fussent devenues plus actives et plus +pénétrantes que par le passé, elles agissaient cependant sans la +participation de sa volonté. Les idées et les visions les plus diverses +envahissaient tour à tour son esprit: pendant quelques minutes sa pensée +travaillait avec une précision et une profondeur qu'elle n'aurait jamais +eues s'il avait été valide, et tout à coup des images fantastiques et +imprévues brisaient impitoyablement le tissu de ce travail, que sa +faiblesse l'empêchait de rendre.</p> + +<p>«Oui, un bonheur nouveau s'est révélé à moi, pensait-il plongeant son +regard brillant de fièvre dans la pénombre de la tranquille isba, un +bonheur que rien ne saurait désormais m'enlever, un bonheur indépendant +de toute influence matérielle: celui de l'âme seule, celui de l'amour! +Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux +hommes. D'où vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils...» +Soudain le fil de ses idées se rompit, et (était-ce délire ou réalité?) +il crut entendre une voix qui chantonnait sans trêve à son oreille.</p> + +<p>À ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un +édifice de fines aiguilles et de légers copeaux, et il essayait, en +conservant avec soin son équilibre, d'arrêter la chute de cette +construction aérienne, qui disparaissait de temps à autre pour s'élever +de nouveau au rythme, cadencé de cet indéfinissable murmure. «Elle +s'élève, je la vois!» se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il +apercevait, par échappée, la flamme rouge de la chandelle à demi +consumée et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le +plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son +oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brûlait +comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le +heurtant de son aile, elle ne faisait pas écrouler l'étrange édifice +d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et là-bas, +près de la porte quelle était cette forme menaçante, ce sphinx immobile +qui lui aussi, l'étouffait?... «N'est-ce pas plutôt un morceau de linge +blanc qu'on a laissé sur la table? Mais pourquoi alors tout s'étend-il +et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette même voix qui +chante en mesure?» reprenait avec angoisse le malheureux blessé..., et +tout à coup ses pensées et ses sensations lui revenaient plus nettes et +plus puissantes que jamais.</p> + +<p>«Oui, oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai +éprouvé pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes côtés +mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé quand même!... C'est l'essence +même de l'âme, qui ne s'en tient pas à un seul objet d'affection, c'est +ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis, +aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses +manifestations!... Aimer un être qui nous est cher, c'est de l'amour +humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!... +C'était là la cause de ma joie, lorsque j'ai découvert que j'aimais cet +homme.... Mais où est-il? Vit-il encore! L'amour humain dégénère en +haine, mais l'amour divin est éternel!... Combien de gens n'ai-je pas +haï dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aimée et le plus +détestée?... Et il revit Natacha, non plus avec le cortège de ses +charmes extérieurs: c'était dans son âme qu'il pénétrait, c'était son +âme dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir; +c'était sa cruauté, à lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec +elle.... «Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une +fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe!» Et son +imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et +de réalités où il entrevoyait, comme dans un nuage, l'édifice qui +s'élevait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brûlait +entourée de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait près de la +porte.</p> + +<p>À ce moment il entendit un léger bruit, il aspira un courant d'air +frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le +seuil de l'isba: son visage était pâle et ses yeux brillaient comme ceux +de Natacha. «Oh! que ce délire me fatigue!» se disait le prince André en +essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision était +toujours là, elle s'avançait, elle semblait réelle! Le prince André fit +un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait, +mais le délire était toujours le plus fort. Le susurrement de la voix +continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine, +et l'étrange figure le regardait toujours. Réunissant toutes ses forces +pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tintèrent, sa +vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui, +Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les êtres il désirait +aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui être révélé, était là, +à genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en éprouva aucune +surprise, mais un sentiment ineffable de bien-être. Natacha, terrifiée, +n'osait bouger; elle cherchait à étouffer ses sanglots, un léger +tremblement agitait son pâle visage.</p> + +<p>Le prince André poussa un soupir d'allégement, sourit et lui tendit la +main.</p> + +<p>«Vous? dit-il.... Quel bonheur!»</p> + +<p>Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant délicatement la +main, la baisa en l'effleurant à peine de ses lèvres.</p> + +<p>«Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tête. Pardonnez-moi!</p> + +<p>—Je vous aime, dit-il.</p> + +<p>—Pardonnez-moi!</p> + +<p>—Que dois-je vous pardonner?</p> + +<p>—Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un +pénible effort.</p> + +<p>—Je t'aime mieux qu'auparavant,» répondit le prince André en lui +prenant la tête pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur +lui à travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de +compassion.</p> + +<p>Les traits pâles et amaigris de Natacha, ses lèvres gonflées par +l'émotion, lui ôtaient en ce moment toute beauté, mais le prince André +ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants.</p> + +<p>Pierre, le valet de chambre, qui venait de se réveiller, secoua le +docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'était +passé, et cherchait à se dissimuler de son mieux dans ses draps.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant à moitié. +Veuillez vous retirer, mademoiselle.»</p> + +<p>Au même instant la femme de chambre, envoyée par la comtesse pour +chercher sa fille, frappa à la porte. Comme une somnambule qui serait +réveillée en sursaut, Natacha sortit et rentrée chez elle, tomba en +sanglotant sur son lit.</p> + +<p>À dater de ce jour, à chaque halte, à chaque étape de leur long voyage, +Natacha se rendait auprès de Bolkonsky, et le docteur était forcé +d'avouer qu'il ne s'attendait pas à rencontrer chez une jeune fille +autant de fermeté et d'intelligence dans les soins à donner à un blessé. +Quelque terrible que fût pour la comtesse la pensée de voir mourir le +prince André entre les mains de sa fille, selon les prévisions trop +fondées du médecin, elle n'eut pas le courage de résister à sa volonté. +Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances, +rétabli leurs premières relations, mais la question de vie et de mort +suspendue sur la tête du prince André l'était également au-dessus de la +Russie et écartait toute autre préoccupation.</p> + + + +<h3>XXXIII</h3> + + +<p>Le 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal à la tête; ses habits, +qu'il n'avait pas quittés, lui pesaient sur le corps, et il sentait +confusément qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte +honteux était son épanchement avec le capitaine Ramballe. La pendule +marquait onze heures, le temps était sombre au dehors; il se leva, se +frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Ghérassime avait remis +sur le bureau, il se rappela enfin où il se trouvait et ce qui devait +avoir lieu ce jour-là: «Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car +«il» ne fera probablement son entrée qu'à midi. Pierre ne se donnait +même plus le loisir de penser à ce qu'il avait à faire, il se dépêchait +d'agir. Il donna un léger coup de main à ses vêtements, saisit le +pistolet, et il se disposait à sortir, lorsque pour la première fois il +se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa +ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la déguiser dans les plis de son +large caftan, enfin il avait oublié de la charger. «Dans ce cas un +poignard fera mieux l'affaire,» se dit-il, bien qu'il eût plus d'une +fois blâmé l'étudiant allemand qui, en 1809, avait tenté de poignarder +Napoléon; alors il prit le poignard qu'il avait acheté en même temps que +le pistolet, quoiqu'il fût tout ébréché, et le glissa sous son gilet. On +aurait dit qu'il avait hâte, non d'exécuter son projet, mais de se +prouver à lui-même qu'il n'y avait pas renoncé. Serrant ensuite sa +ceinture autour lui, enfonçant son bonnet sur ses yeux, il traversa le +corridor en s'efforçant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la +rue, sans avoir rencontré le capitaine.</p> + +<p>L'incendie, qui la veille l'avait laissé si indifférent, s'était +rapidement étendu pendant la nuit. Moscou brûlait sur plusieurs points à +la fois. Le Gostinnoï-Dvor, la Povarskaïa, les barques sur la rivière, +les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, étaient en flammes. Pierre +se dirigeait par l'Arbatskaïa vers l'église de Saint-Nicolas: c'était +l'endroit où depuis longtemps il s'était promis d'accomplir le grand +acte qu'il préméditait. La plupart des maisons avaient leurs fenêtres et +leurs portes fermées et clouées. Les rues et les ruelles étaient +désertes. L'air était imprégné d'une odeur de brûlé et de fumée. De +temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effarés et des +Français, à tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la +chaussée. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosité: sa +carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentrée de sa +figure, les intriguaient, et les Russes eux-mêmes l'examinaient +attentivement, sans parvenir à comprendre à quelle classe de la société +il appartenait. Les Français, habitués à être un objet d'étonnement ou +de frayeur pour les indigènes, le suivaient gaiement avec des yeux +surpris, car il ne faisait aucune attention à eux. Devant la porte +cochère d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ingéniaient à +s'expliquer avec des Russes sans parvenir à se faire comprendre, +l'arrêtèrent pour lui demander s'il parlait Français. Il secoua +négativement la tête et poursuivit son chemin. Plus loin, une +sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut +seulement à un second: «Au large!» crié d'une voix menaçante et au bruit +du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la nécessité de passer +de l'autre côté de la rue. Tout entier à son sinistre projet, et à la +crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit précédente, il +ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre détermination n'était +pas destinée à aboutir; alors même qu'il n'en aurait pas été empêché en +chemin, l'exécution de son plan était devenue impossible, par la raison +toute simple que Napoléon était déjà depuis quelques heures dans le +palais impérial du Kremlin. À ce même moment, assis dans le cabinet du +Tsar, et de fort méchante humeur, il donnait des ordres et prenait des +mesures pour arrêter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants. +Pierre ignorait ce fait: absorbé par son idée fixe, et préoccupé, comme +tous les entêtés qui entreprennent une chose impossible, il se +tourmentait, non des difficultés d'exécution, mais de la défaillance +qui, en s'emparant de lui au moment décisif, paralyserait son action et +lui enlèverait toute estime de lui-même. Il continuait néanmoins +d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout +droit à la Povarskaïa. Plus il avançait, plus la fumée devenait +épaisse; il commençait à sentir la chaleur de l'incendie, dont les +langues de feu s'élançaient au-dessus des maisons voisines. Les rues se +remplissaient d'une foule agitée. Pierre commençait à comprendre qu'il +se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se +rendait pas compte encore du véritable état des choses. Tout en suivant +un chemin battu à travers une grande place déserte, qui touchait d'un +côté à la Povarskaïa et longeait de l'autre les jardins d'un riche +propriétaire, il entendit tout à coup à ses côtés le cri désespéré d'une +femme; il s'arrêta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la tête.</p> + +<p>À quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des édredons, des +samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en désordre sur +l'herbe desséchée et poudreuse; accroupie à côté des caisses, une jeune +femme maigre, avec de longues dents proéminentes, enveloppée d'un +manteau noir, et la tête couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en +pleurant à chaudes larmes. Deux petites filles de dix à douze ans, pâles +et terrifiées comme elle, vêtues de misérables jupons et de manteaux à +l'avenant, regardaient leur mère avec stupeur, tandis qu'un petit garçon +de sept ans, coiffé d'une casquette beaucoup trop grande pour lui, +pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service +apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait +défait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poignées les +cheveux roussis. Un homme aux larges épaules, avec des favoris arrondis, +des mèches de cheveux soigneusement lissés sur les tempes et en petit +uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible à +chercher des vêtements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant +passer près d'elle, la femme se précipita aux genoux de Pierre.</p> + +<p>«Oh! mon père! Oh! fidèle chrétien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi! +disait-elle à travers ses sanglots.... Ma fille, ma dernière petite +fille, a été brûlée!... Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai +chérie, que je t'ai...</p> + +<p>—Assez, assez Marie Nicolaïevna, lui dit son mari d'un ton calme; il +semblait tenir à se justifier devant l'étranger. Notre sœur l'aura sans +doute emportée, c'est sûr.</p> + +<p>—Monstre! cœur de pierre! s'écria la femme avec colère en cessant de +pleurer. Tu n'as même pas un cœur pour ton enfant! Un autre l'aurait +retirée des flammes.... Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un père!... +De grâce, continuait-elle en se tournant vers Pierre, écoutez-moi; le +feu a passé chez nous de la maison voisine; cette fille que voilà s'est +écriée: ça brûle!... On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on +est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez +de sauvé... cette image et notre lit de noce, tout le reste a péri!... +Tout à coup je m'aperçois que Katia n'est plus là!... Oh! mon enfant, +mon enfant qui a été brûlée!</p> + +<p>—Mais où donc est-elle restée? demanda Pierre, et l'expression +sympathique de sa figure fit comprendre à la femme qu'elle avait trouvé +en lui aide et secours.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la mère, sois mon bienfaiteur.... +Aniska, va, petite misérable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant +sa grande bouche et en montrant ses longues dents.</p> + +<p>—Viens, viens, je ferai mon possible,» dit Pierre en se hâtant.</p> + +<p>La petite domestique sortit de derrière la caisse, arrangea ses cheveux, +soupira et prit par le sentier. Pierre, tout prêt à l'action, se sentit +réveillé comme après une longue léthargie; il releva la tête, ses yeux +brillaient et il suivit à grands pas la jeune fille, qui le conduisit à +la Povarskaïa. Les maisons se dérobaient derrière un nuage de fumée +noire que perçaient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule +énorme, se pressait autour de l'incendie. Un général français se tenait +au milieu de la rue et parlait à ceux qui l'entouraient. Pierre, guidé +par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arrêtèrent.</p> + +<p>«On ne passe pas!</p> + +<p>—Ici, ici, petit oncle, s'écria la fillette; nous traverserons la +ruelle, venez!»</p> + +<p>Pierre se retourna en faisant de grandes enjambées pour la rejoindre: +elle prit à gauche, dépassa trois maisons, et entra par la porte cochère +de la quatrième:</p> + +<p>«C'est ici, là, tout près!»</p> + +<p>Traversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arrêtant sur le +seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui était toute en flammes. Une +muraille s'était déjà effondrée, l'autre brûlait encore, et le feu +s'élançait par toutes les ouvertures, par les fenêtres, par le toit. +Pierre s'arrêta involontairement, suffoqué par la chaleur.</p> + +<p>«Laquelle de ces maisons est la vôtre?</p> + +<p>—Celle-là, celle-là! hurla l'enfant. C'est là que nous demeurions.... +Et tu es brûlée, notre trésor adoré, Katia, ma demoiselle bien-aimée,» +recommença à crier Aniska, se croyant obligée, à la vue de l'incendie, +de faire preuve de ses sentiments.</p> + +<p>Pierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit +quelques pas en arrière et se trouva en face d'une maison plus grande, +dont le toit flambait d'un seul côté. Quelques Français s'agitaient +alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient là; +néanmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son +sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils +pillaient, mais cette pensée ne fit que traverser son esprit. Le +craquement des murailles et des plafonds qui s'écroulaient, le +sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de +fumée traversés par des pluies d'étincelles et des gerbes de feu qui +semblaient lécher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la +rapidité des mouvements qu'il était obligé de faire, tout provoqua chez +Pierre la surexcitation que font éprouver habituellement ces désastres. +L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussitôt délivré des +pensées dont il était obsédé. Jeune, résolu et alerte, il fit le tour de +la petite maison qui brûlait; au moment d'y entrer, il fut arrêté par +des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd +qui tomba avec bruit à ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Français +qui venaient de jeter par la fenêtre une commode remplie d'objets en +métal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approchèrent +aussitôt.</p> + +<p>«Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-là? s'écria l'un d'eux avec colère.</p> + +<p>—Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre.... N'avez-vous pas vu +un enfant?</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il chante donc?... Va te promener! crièrent plusieurs +voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlevât sa part +de l'argenterie et des bronzes qui étaient dans la commode, s'avança +d'un air menaçant.</p> + +<p>—Un enfant? s'écria un Français de l'étage supérieur.... J'ai entendu +piailler dans le jardin. C'est peut-être son moutard, à ce bonhomme.... +Faut être humain, voyez-vous...</p> + +<p>—Où est-il? où est-il? demandait Pierre.</p> + +<p>—Par ici, par ici, répondit le Français en lui indiquant le jardin +derrière la maison.... Attendez, je vais descendre.»</p> + +<p>En effet, une seconde plus tard, un Français, en bras de chemise, sauta +par la fenêtre du rez-de-chaussée, donna à Pierre une tape sur l'épaule +et courut avec lui au jardin.</p> + +<p>«Dépêchez-vous, vous autres, cria-t-il à ses camarades, il commence à +faire chaud!... et, s'élançant dans l'allée sablée, il tira Pierre par +la manche, et lui montra un paquet posé sur un banc.</p> + +<p>C'était une petite fille de trois ans, en robe de percale rose.</p> + +<p>«Voilà votre moutard... une petite fille, tant mieux!... Au revoir, mon +gros.... Faut être humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous...» Et +le Français rejoignit ses compagnons.</p> + +<p>Pierre, essoufflé, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi pâle +et aussi laide que sa mère, poussa un cri désespéré à sa vue et +s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle +hurlait avec colère et essayait avec ses petites mains de s'arracher à +l'étreinte de Pierre, qu'elle mordait à belles dents. Cet attouchement, +qui ressemblait à celui d'un petit animal, lui causa une telle +répulsion, qu'il fut obligé de se dominer pour ne pas jeter là l'enfant, +et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout à coup dans +l'impossibilité de suivre le même chemin. Aniska avait disparu, et, +partagé entre le dégoût et la compassion, il se vit contraint, tout en +serrant contre lui la petite fille qui continuait à se débattre comme un +beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre +issue.</p> + + +<h3>XXXIV</h3> + + +<p>Lorsque Pierre, après plusieurs détours à travers cours et ruelles, +déboucha avec son fardeau au coin de la Povarskaïa et du jardin +Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et +d'objets empilés sur cette place jusqu'alors déserte. Sans compter les +familles russes qui s'y réfugiaient avec tout leur avoir, on y voyait +encore un grand nombre de soldats français de différentes armes. Il n'y +fit aucune attention et chercha avec inquiétude les parents de l'enfant +pour la leur rendre, et pour aller au besoin opérer ensuite quelque +autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'étaient peu à peu +calmés, se cramponnait à son caftan, et, se blottissant dans ses bras +comme une bête sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouchés, +tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait +intéressé par cette petite figure pâle et maladive, mais il avait beau +chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas à découvrir +ni l'employé ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se portèrent +involontairement sur une famille arménienne ou géorgienne, composée d'un +vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement +habillé, d'une vieille matrone de même origine et d'une toute jeune +femme, dont les sourcils arqués fins et noirs comme une aile de corbeau, +le teint d'une couleur mate et les traits réguliers et impassibles, +faisaient ressortir l'admirable beauté. Assise, sur de grands ballots, +derrière la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant à chacun +d'eux, enveloppée d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie +violette sur la tête, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en +amandes et ses longs cils baissés vers la terre, à une plante délicate +des pays chauds jetée sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle +et qu'elle craignait pour sa beauté. Pierre la regarda à plusieurs +reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser +d'un coup d'œil toute la place, et ne tarda pas, avec l'étrange +tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras, à attirer +l'attention de quelques groupes qui l'entourèrent en lui demandant:</p> + +<p>«Ayez-vous perdu quelqu'un?</p> + +<p>—Êtes-vous un noble?... À qui est l'enfant?»</p> + +<p>Pierre répondit que la petite fille appartenait à une femme qu'il avait +vue ici même tout à l'heure et qui était couverte d'un manteau noir et +entourée de ses trois enfants.</p> + +<p>«Ne pouvait-on lui dire où elle était allée?</p> + +<p>—Ce doit être les Anférow, dit un vieux diacre en s'adressant à sa +voisine.... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous, répéta le vieux +diacre d'une voix profonde.</p> + +<p>—Où sont les Anférow? reprit la femme.</p> + +<p>—Ils sont partis de bon matin.... C'est peut-être Marie Nicolaïevna, +peut-être aussi les Ivanow?</p> + +<p>—Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicolaïevna est une dame, +reprit une voix.</p> + +<p>—Vous devez la connaître, dit Pierre: une femme maigre, qui a de +longues dents.</p> + +<p>—Mais alors c'est Marie Nicolaïevna. Ils se sont enfuis dans le jardin +lorsque les loups sont arrivés.</p> + +<p>—Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous! répéta le diacre.</p> + +<p>—Allez de ce côté, vous les trouverez, c'est elle, bien sûr! Elle +pleurait, elle pleurait.... Allez, vous les trouverez.»</p> + +<p>Mais Pierre n'écoutait plus la paysanne qui lui parlait; car il était +occupé de la scène qui se passait entre deux soldats français et la +famille arménienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote +gros-bleu serrée autour de sa taille par une corde, et un bonnet de +police sur la tête, avait saisi par les pieds le vieillard, qui +s'empressait d'ôter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, très +lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se +composait d'un pantalon bleu passé dans de grandes bottes et d'une +capote de drap; planté devant l'Arménienne, les mains dans ses poches, +il la regardait silencieusement.</p> + +<p>«Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!... Tu entends,» dit Pierre à +l'une des femmes, en déposant la fillette à terre et en se retournant du +côté des Arméniens.</p> + +<p>Le vieillard était pieds nus, et le petit Français, qui s'était emparé +de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre +homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un +coup d'œil; son attention était toute concentrée sur l'autre Français, +qui s'était rapproché de la jeune femme, et lui avait passé la main +autour du cou. La belle Arménienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu +encore le temps de franchir les quelques pas qui le séparaient d'elle, +et déjà le maraudeur lui avait arraché le collier qu'elle portait, et la +jeune femme, réveillée de sa torpeur, poussait des cris déchirants.</p> + +<p>«Laissez cette femme!» s'écria Pierre, furieux, en secouant le soldat +par les épaules; le soldat tomba, et, se relevant aussitôt, s'enfuit à +toutes jambes.</p> + +<p>Son camarade, jetant à terre les bottes qu'il tenait à la main, tira son +sabre et marcha droit sur Pierre:</p> + +<p>«Voyons, pas de bêtises,» dit-il.</p> + +<p>Pierre, en proie à un de ces accès de colère qui décuplaient ses forces +et lui ôtaient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna +un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une volée de coups de +poing. La foule était en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la +place déboucha une patrouille de lanciers, qui arrivèrent au trot et +entourèrent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose, +c'est qu'il frappait à coups redoublés, qu'on le battait à son tour, +qu'on lui liait les mains, et il se vit entouré de soldats qui +fouillaient dans ses poches.</p> + +<p>«Il a un poignard, lieutenant!»</p> + +<p>Ce furent les premiers mots qu'il entendit distinctement.</p> + +<p>«Ah! une arme! reprit l'officier.... C'est bon, vous direz tout cela au +conseil de guerre...</p> + +<p>—Parlez-vous français, vous?»</p> + +<p>Pierre, les yeux injectés de sang, ne répondit rien; il avait sans doute +l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre +lanciers vinrent se placer à ses côtés.</p> + +<p>«Parlez-vous français? répéta l'officier en se tenant à distance.... +Appelez l'interprète!»</p> + +<p>Un petit homme en habit civil sortit de derrière les rangs. Pierre le +reconnut aussitôt pour un commis français qu'il avait vu dans un magasin +de Moscou.</p> + +<p>«Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interprète en examinant +Pierre.</p> + +<p>—Ce doit être l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui +qui il est.</p> + +<p>—Qui es-tu? dit l'interprète. Ton devoir est de répondre à l'autorité.</p> + +<p>—Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi, +dit tout à coup Pierre en français.</p> + +<p>—Ah! ah! s'écria l'officier en fronçant le sourcil.... Marchons!»</p> + +<p>Un groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la +femme à qui il l'avait confiée, s'était rapproché des militaires.</p> + +<p>«Où donc te mène-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant +si elle n'est pas à eux?</p> + +<p>—Que veut cette femme?» demanda l'officier.</p> + +<p>La surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes à la vue de la +fillette qu'il avait sauvée.</p> + +<p>«Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des +flammes.» Et, ne sachant lui-même pourquoi il avait débité ce mensonge +inutile, il se mit à marcher entre les quatre lanciers chargés de le +garder.</p> + +<p>Cette patrouille avait été envoyée, ainsi que beaucoup d'autres, sur +l'ordre de Durosnel, pour arrêter le pillage et mettre la main sur les +incendiaires qui, au dire des chefs militaires français, mettaient le +feu à Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient +trouvé qu'un boutiquier, deux séminaristes, un paysan, un domestique et +quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus +de soupçons; aussi, lorsqu'ils furent amenés dans la maison où était +établi le corps de garde, fut-il placé dans une chambre à part et soumis +à une rigoureuse surveillance.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE III</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>À la même époque, une lutte acharnée, à laquelle se mêlaient comme +d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes +sphères de Saint-Pétersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis +de la France, de l'Impératrice mère et du césarévitch, pendant que la +vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque +se trouvait au milieu de ce courant de rivalités et de compétitions de +toutes sortes, il était difficile, sinon impossible, de se rendre un +compte exact de la situation critique de la Russie: c'étaient toujours +les mêmes cérémonies officielles, les mêmes bals, le même théâtre +français, les mêmes mesquins intérêts de service. Tout au plus, de temps +à autre, causait-on à voix basse de la conduite si différente tenue par +les deux Impératrices dans ces graves circonstances. Tandis que +l'Impératrice mère, dans la pensée de sauvegarder les divers +établissements placés sous son patronage, avait pris déjà toutes les +mesures nécessaires pour le transfert des instituts à Kazan, et fait +emballer tout ce qui leur appartenait: l'Impératrice Élisabeth, avec son +patriotisme accoutumé, avait répondu aux demandes d'instructions venues +de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant +spécialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre à donner à cet +égard; mais que, quant à elle personnellement, elle serait la dernière à +quitter Pétersbourg!</p> + +<p>Le 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, Mlle Schérer donnait +une petite soirée, dont le bouquet devait être la lecture d'une lettre +adressée par le métropolite à l'Empereur, à propos de l'envoi qu'il lui +faisait d'une image de saint Serge. Cette épître passait pour un +chef-d'œuvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince +Basile, qui se flattait d'être un lecteur hors ligne (il lui arrivait +parfois de lire chez l'Impératrice), devait en donner connaissance. Son +talent consistait à hausser la voix et à passer du grave au doux, sans +tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme +tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la +soirée devait réunir quelques personnages influents, et l'on s'était +promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient à +fréquenter le théâtre français. Il y avait déjà beaucoup de monde dans +le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore apparaître +ceux dont elle jugeait la présence nécessaire pour que l'on pût +commencer la lecture.</p> + +<p>La nouvelle qui faisait ce jour-là les frais de la conversation était la +maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait +de prendre part aux réunions dont elle faisait l'ornement habituel, ne +recevait personne, et, au lieu de se confier à une célébrité de la +ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la +traitait au moyen d'un remède nouveau et complètement inconnu. Il était +plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de +l'embarras où elle se trouvait d'épouser deux maris à la fois, et que le +traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse +situation; mais, en présence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever +cette question délicate, ou y faire la moindre allusion.</p> + +<p>«On dit la pauvre comtesse très mal: le médecin parle d'une angine<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>!</p> + +<p>—L'angine? Mais c'est une maladie terrible!</p> + +<p>—Bah!... Savez-vous que, grâce à l'angine, les deux rivaux sont +réconciliés?... Le vieux comte est touchant, à ce qu'il paraît. Il a +pleuré comme un enfant quand le médecin lui a appris que le cas était +grave!</p> + +<p>—Oh! ce serait une grande perte!... C'est une femme ravissante!</p> + +<p>—Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoyé prendre de ses +nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux.... Oh oui! c'est la +plus charmante femme du monde, répliqua Anna Pavlovna en souriant de son +propre enthousiasme. Nous appartenons à des camps différents, mais cela +ne m'empêche pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle mérite.... +Elle est si malheureuse!...»</p> + +<p>Un jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin +du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire +observer que le charlatan italien était bien capable d'administrer à sa +malade des remèdes dangereux.</p> + +<p>«Vos informations peuvent être meilleures que les miennes, dit Mlle +Schérer en prenant à partie le jeune homme, mais je sais de bonne source +que ce médecin est un homme très savant et très habile. C'est le médecin +particulier de la reine d'Espagne!»</p> + +<p>Lui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du côté de Bilibine, qui +était en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens.</p> + +<p>«Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document +diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par +Wittgenstein, le héros de Pétropol (ainsi qu'on l'appelait à +Pétersbourg).</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?» lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de +provoquer un silence qui lui permît de répéter le mot qu'elle +connaissait déjà.</p> + +<p>Il s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la +dépêche qu'il avait du reste composée lui-même: «L'Empereur renvoie les +drapeaux autrichiens, drapeaux amis égarés qu'il a trouvés hors de la +route<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<p>—Charmant, charmant! dit le prince Basile.</p> + +<p>—C'est peut-être la route de Varsovie,» dit tout haut le prince +Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient +aucun sens. Il répondit à cet étonnement général par un air d'aimable +satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait +dit, mais il avait remarqué, dans sa carrière diplomatique, que des +phrases prononcées de cette façon passaient parfois pour très +spirituelles; aussi avait-il à tout hasard jeté les premiers mots qui +s'étaient trouvés au bout de sa langue, en se disant: «Il en sortira +peut-être quelque chose de très bien; dans le cas contraire, il se +trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti.» Le pénible silence qui +suivit son mot fut interrompu par l'entrée de la personne «qui manquait +de patriotisme», et qu'Anna Pavlovna se disposait à ramener à de +meilleurs sentiments, menaçant gracieusement du doigt le prince +Hippolyte, elle invita le prince Basile à se rapprocher de la table, fit +placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia +d'en faire la lecture.</p> + +<p>«Très Auguste Souverain et Empereur!» commença le prince Basile d'un +ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait +condamner d'avance celui qui aurait osé protester contre ces paroles. +Personne ne souffla mot.... Moscou, la première capitale, la nouvelle +Jérusalem, reçoit «son Christ», continua-t-il en appuyant sur le pronom, +comme une mère qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et, +prévoyant, à travers les ténèbres qui s'élèvent, la gloire éblouissante +de ta puissance, elle chante avec extase: «Hosannah, béni soit celui qui +vient!» On sentait des larmes dans la voix du prince Basile à cette +dernière phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres +personnes avaient l'air embarrassé. Anna Pavlovna, prenant les devants, +murmurait <i>in petto</i> la phrase qui suivait: «Qu'importe que le Goliath +impudent et hardi...» tandis que le prince Basile reprenait tout haut: +«Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des frontières de +la France, apporte aux confins de la Russie les épouvantes meurtrières; +l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la tête +de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge, +l'antique zélateur du bien de sa patrie, s'offre à Votre Majesté +Impériale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'âge m'empêchent +de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes +prières. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les +pieux désirs de Votre Majesté!»</p> + +<p>—Quelle force! quel style!» s'écria-t-on de tous côtés en louant à la +fois l'auteur et le lecteur.</p> + +<p>Mis en train par cette éloquente épître, les hôtes d'Anna Pavlovna +causèrent longtemps encore de la situation du pays et se livrèrent à +maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait +avoir lieu vers cette époque.</p> + +<p>«Vous verrez, dit Mlle Schérer, que demain, pour l'anniversaire de la +naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons +pressentiments!»</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Le pressentiment d'Anna Pavlovna se réalisa. Le lendemain, pendant le +<i>Te Deum</i> chanté au palais, le prince Volkonsky fut appelé hors de la +chapelle, et reçut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow, +écrit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annonçait que les +Russes n'avaient pas reculé d'une semelle, que les pertes de l'ennemi +étaient supérieures aux nôtres, et que, si le temps lui manquait pour +lui donner des détails plus précis, il pouvait du moins lui assurer que +la victoire nous était restée. Aussitôt il y eut un second <i>Te Deum</i> +d'actions de grâces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accordé à +ses fidèles. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de fête +régna sans partage toute la matinée. On croyait à une victoire complète; +plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilité de faire +Napoléon prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain +pour la France.</p> + +<p>Loin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il était +difficile de donner aux événements qui se déroulaient leur importance +réelle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-mêmes +autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans, +à l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en +était arrivée le jour de la fête de l'Empereur. C'était comme la +réussite d'une délicate surprise, Koutouzow annonçait également les +pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Koutaïssow, Toutchkow +et Bagration, mais là aussi l'impression de tristesse se concentra sur +une seule mort, celle du jeune et intéressant Koutaïssow, qui était +connu de tout le monde et particulièrement aimé de l'Empereur. Ce +jour-là on n'entendit plus que ces phrases; «N'est-ce pas surprenant que +cette nouvelle soit arrivée juste pendant le <i>Te Deum</i>... et ce pauvre +Koutaïssow? Quelle perte, quel dommage!</p> + +<p>—Que vous avais-je dit de Koutouzow!» répétait à tout venant le prince +Basile, en se drapant dans son orgueil de prophète. Ne vous ai-je pas +toujours assuré qu'il était seul capable de vaincre Napoléon?»</p> + +<p>Le lendemain se passa sans nouvelles de l'armée, et l'inquiétude +commença à sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans +laquelle on laissait l'Empereur: «Sa position est terrible», disait-on, +et l'on accusait déjà Koutouzow, après l'avoir exalté l'avant-veille, de +causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son +protégé, mais gardait un profond silence lorsqu'il était question du +commandant en chef. Dans la même soirée, une nouvelle à sensation ajouta +encore à l'angoisse qui commençait à se répandre dans les hautes +sphères: la comtesse Hélène venait de mourir subitement de sa +mystérieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse était +morte des suites de son angine; mais, dans l'intimité, on s'étendait sur +de certains détails: le médecin de la reine d'Espagne lui aurait +ordonné, disait-on, un certain remède qui, pris à faibles doses, devait +amener le résultat désiré; mais Hélène, tourmentée par les soupçons du +vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait avalé +une quantité double de la drogue prescrite, et était morte dans des +souffrances atroces, sans qu'on eût le temps lui porter secours. On +assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris +à partie le médecin italien, mais qu'à la lecture de certains +autographes intimes de la défunte, mis par ce dernier sous leurs yeux, +ils avaient aussitôt cessé de le poursuivre. Toujours est-il que, ce +jour-là, la causerie de salon eut beau jeu à s'occuper de ces trois +tristes événements: l'inquiétude de l'Empereur, la perte de Koutaïssow +et la mort d'Hélène.</p> + +<p>Le surlendemain de l'arrivée du rapport, un propriétaire venu de Moscou +répandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait été +abandonnée aux Français! «C'était horrible! La position de l'Empereur +était affreuse! Koutouzow était un traître!» Et le prince Basile +affirmait, à ceux qui lui faisaient des visites de condoléance à +l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre à rien +autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: «Je me suis +toujours étonné, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce +qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait été confié à de +telles mains!» La nouvelle n'étant pas officielle, le doute était encore +permis, mais le lendemain elle fut confirmée par le rapport suivant du +comte Rostoptchine:</p> + +<p>«L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apporté une lettre, dans +laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de +police, afin de guider les troupes à travers la ville, jusqu'à la +grand'route de Riazan. Il prétend abandonner Moscou avec douleur. Sire, +cet acte décide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La +Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui +représente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos +aïeux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'armée, j'ai fait emporter +tout ce qui devait être enlevé.»</p> + +<p>L'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant, +adressé à Koutouzow:</p> + +<p>«Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le +29 du mois d'août. Je viens de recevoir, datée du 1<sup>er</sup> septembre, par +Yaroslaw, du général gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que +vous avez abandonné Notre capitale. Vous pouvez aisément vous figurer +l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur! +Le général aide de camp prince Volkonsky vous porte le présent rescrit, +avec ordre de s'informer de la situation de l'armée et des raisons qui +vous ont amené à cette douloureuse extrémité.»</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Neuf jours après que Moscou eut été abandonné, un envoyé de Koutouzow +en apporta la confirmation officielle. Cet envoyé était un Français +nommé Michaud, mais, «quoique étranger, Russe de cœur et d'âme», comme +il le disait lui-même. L'Empereur le reçut aussitôt dans son cabinet, au +palais de Kamennoï-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la +première fois, et <i>qui ne savait pas le russe</i>, se sentit néanmoins très +ému (comme il l'écrivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre très +gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les +flammes avaient éclairé sa route. Bien que sa douleur pût avoir une +autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure était +tellement défaite, que l'Empereur lui demanda aussitôt:</p> + +<p>«M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel?</p> + +<p>—Bien tristes, Sire! répondit-il en soupirant et en baissant les yeux: +l'abandon de Moscou!</p> + +<p>—Aurait-on livré sans se battre mon ancienne capitale?» Et le rouge de +la colère monta aux joues de l'Empereur.</p> + +<p>Michaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu +l'impossibilité de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne +restait que le choix entre perdre Moscou et l'armée, ou Moscou seul, et +le maréchal s'était vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur +écouta ce message en silence, sans lever les yeux.</p> + +<p>«L'ennemi est-il entré en ville? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres à l'heure qu'il est, +car je l'ai laissé en flammes.» Michaud s'effraya de l'impression +produite par ses paroles.</p> + +<p>La respiration de l'Empereur devint oppressée et pénible, ses lèvres +tremblèrent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette +émotion fut passagère; l'Empereur fronça le sourcil et sembla se +reprocher à lui-même sa faiblesse.</p> + +<p>«Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de +grands sacrifices de notre part. Je suis prêt à me soumettre à toutes +ses volontés; mais dites-moi, Michaud, en quel état avez-vous laissé +l'armée, qui assistait ainsi, sans coup férir, à l'abandon de mon +ancienne capitale?... N'y avez-vous pas aperçu du découragement<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>?»</p> + +<p>Voyant son très gracieux Souverain calmé, Michaud se calma également; +mais, ne s'étant pas préparé à lui donner une information précise, il +répondit, pour gagner du temps:</p> + +<p>«Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal +militaire?</p> + +<p>—Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir +absolument ce qu'il en est.</p> + +<p>—Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu +le temps de combiner sa réponse sous la forme d'un jeu de mots +respectueux: Sire, j'ai laissé toute l'armée, depuis les chefs jusqu'au +dernier soldat, sans exception, dans une crainte épouvantable, +effrayante.</p> + +<p>—Comment cela? demanda l'Empereur sévèrement. Mes Russes se +laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais!» Michaud n'attendait +que cela pour produire son effet.</p> + +<p>«Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par +bonté de cœur, Votre Majesté ne se laisse persuader de faire la paix. +Ils brûlent de combattre et de prouver à Votre Majesté, par le sacrifice +de leur vie, combien ils lui sont dévoués.</p> + +<p>—Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me +tranquillisez, colonel.»</p> + +<p>Il baissa la tête et garda quelques instants le silence.</p> + +<p>«Eh bien, retournez à l'armée, dit-il en se redressant de toute sa +hauteur d'un geste plein de majesté. Dites à nos braves, dites à tous +mes loyaux sujets, partout où vous passerez, que quand je n'aurai plus +de soldats je me mettrai moi même à la tête de ma chère noblesse, de mes +braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux dernières ressources de mon +empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit +l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il était écrit +dans les décrets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel +ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie dût cesser de régner sur le +trône de mes ancêtres, alors, après avoir épuisé tous les moyens qui +sont en mon pouvoir, je me laisserais croître la barbe, et j'irais +manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutôt que de +signer la honte de ma patrie et de ma chère nation, dont je sais +apprécier les sacrifices!» Après avoir prononcé ces paroles d'une voix +émue, il se détourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas +jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacité, il serra +fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de colère +et de décision:</p> + +<p>«Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être qu'un +jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon et moi, nous ne +pouvons plus régner ensemble. J'ai appris à le connaître, il ne me +trompera plus<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>!»</p> + +<p>En entendant ces mots et en voyant l'expression de fermeté qui se +lisait sur les traits du Souverain, Michaud, «quoique étranger, mais +Russe de cœur et d'âme», se sentit gagné par un sincère enthousiasme +(comme il le raconta plus tard).</p> + +<p>«Sire! s'écria-t-il, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de la +nation et le salut de l'Europe.»</p> + +<p>Quand il eut exprimé ainsi, non seulement ses sentiments personnels, +mais ceux du peuple russe, dont il se regardait à cette heure comme le +représentant, l'Empereur le congédia d'un signe de tête.</p> + + +<h3>IV</h3> + + + +<p>Alors que la Russie, à moitié conquise, voyait les habitants de Moscou +s'enfuir dans les provinces éloignées, que les levées de milices se +succédaient sans interruption, il nous semble, à nous qui n'avons pas +vécu à cette époque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir +qu'une seule et même pensée: celle de tout sacrifier pour sauver la +patrie ou périr avec elle. Les récits d'alors ne sont remplis que de +traits de dévouement, d'amour, de désespoir et de douleur, mais la +réalité était loin d'être telle que nous nous la figurons. L'intérêt +historique de ces terribles années, en attirant seul nos regards, nous +dérobe à la vue des petits intérêts personnels, qui dissimulaient aux +contemporains, par leur importance momentanée, celle des faits qui se +passaient autour d'eux. Les individus de cette époque, dont la grande +majorité se laissait guider par ces étroites considérations, devenaient +par cela même les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au +contraire qui s'efforçaient de se rendre compte de la marche générale +des affaires, d'y participer par des actes d'abnégation et d'héroïsme, +étaient les membres les plus inutiles de la société. Ils jugeaient tout +de travers, et ce qu'ils faisaient à bonne intention n'était en +définitive que folies sans but; exemples: les régiments de Pierre et de +Mamonow, qui passaient leur temps à piller les villages, et la charpie +préparée par les dames, qui ne parvenait jamais aux blessés. Enfin les +discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays +étaient involontairement empreints, ou d'une certaine fausseté, ou de +blâme et d'animosité contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont +la responsabilité ne retombait sur personne. C'est quand on écrit +l'histoire que l'on comprend combien est sage la défense de toucher à +l'arbre de la science, car l'activité inconsciente porte seule des +fruits. Celui qui joue un rôle dans les événements n'en comprend jamais +la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part +immédiate, ses actes sont frappés de stérilité. À Pétersbourg, ainsi que +dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient +sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de +sacrifices et de dévouement; l'armée, qui se repliait au delà de Moscou, +ne songeait ni à ce qu'elle abandonnait, ni à l'incendie qu'elle +laissait derrière elle, et encore moins à se venger des Français; elle +pensait au trimestre de la solde, à l'étape prochaine, à Matrechka la +vivandière, et ainsi de suite....</p> + +<p>Nicolas Rostow, que la guerre avait encore trouvé au service, prenait +par cela même, mais sans s'arrêter à une idée préconçue et sans se +livrer à de sombres réflexions, une part active et sérieuse à la défense +de la patrie. Si on lui avait demandé quelle était son opinion sur +l'état du pays, il aurait nettement répondu qu'il n'avait pas à s'en +préoccuper, que Koutouzow et d'autres avec lui étaient là pour penser à +sa place; il ne savait qu'une chose: on complétait les cadres des +régiments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances +actuelles il était probable qu'il serait nommé chef de régiment. Grâce +cette manière d'envisager la question, il ne regretta même pas de ne +s'être pas trouvé à la dernière bataille, et il accepta avec plaisir la +commission d'aller à Voronège pour la remonte de la division.</p> + +<p>Peu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas reçut les +instructions et l'argent nécessaires, envoya un hussard en avant, prit +des chevaux de poste et se mit en route.</p> + +<p>Celui qui a passé plusieurs mois dans l'atmosphère des camps pendant une +campagne peut seul comprendre la jouissance qu'éprouva Nicolas en +quittant le rayon occupé par les trains de bagages, les hôpitaux, les +dépôts de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin +des incidents peu élégants de la vie journalière du bivouac, lorsqu'il +vit des villages, des paysans, des maisons de propriétaires, des champs, +du bétail qui y paissait en liberté, des maisons des postes avec leurs +surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir +tout cela pour la première fois. Ce qui surtout le frappa agréablement, +ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fraîches, sans le cortège +habituel d'une dizaine d'officiers occupés à leur faire la cour, mais +flattées et souriantes des amabilités de l'officier voyageur. Enchanté +lui-même et de son sort, il arriva la nuit à Voronège, s'arrêta à +l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manqué à l'armée; le +lendemain, après s'être bien rasé, après avoir endossé l'uniforme de +grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla +rendre ses devoirs aux autorités de la ville.</p> + +<p>Le commandant de la milice, homme d'un certain âge, fonctionnaire civil, +avec le grade de général, paraissait enchanté de son uniforme et de son +nouvel emploi. Il reçut Nicolas d'un air sévère et important, croyant +que c'était là la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant +ou en le désapprouvant tour à tour comme s'il en avait le droit. Comme +Nicolas était de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant +l'idée de s'en fâcher. De là il se rendit chez le gouverneur, petit +homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les +haras où l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon +et un propriétaire dont la résidence était à vingt verstes de la ville, +qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: «Vous êtes +le fils du comte Ilia Andréïévitch? Ma femme était une amie de votre +mère. On se réunit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui, +faites-moi le plaisir de venir ce soir sans façon.»</p> + +<p>De chez le gouverneur, Nicolas se mit en télègue, prit avec lui son +maréchal des logis pour aller au haras qu'on lui avait désigné, et dont +le propriétaire était un vieux garçon, ex-officier de cavalerie, fin +connaisseur en chevaux, chasseur endiablé et possesseur d'une eau-de-vie +âgée de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots bâcla +un marché, en lui en achetant pour 6 000 roubles dix-sept étalons de +premier choix pour les besoins éventuels de la remonte; ayant bien +dîné, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, après avoir +embrassé son amphitryon, qu'il tutoyait déjà comme une vieille +connaissance, il refit la même route aussi gaiement que la première +fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la +soirée.</p> + +<p>Aspergé d'eau froide de la tête aux pieds, bien parfumé et habillé de +nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce +n'était pas un bal, mais, comme on savait que Catherine Pétrovna +jouerait des valses et des écossaises, et qu'on danserait, les dames +avaient préféré venir en robes décolletées. Pendant l'année 1812 la vie +de province s'écoulait à Voronège comme d'habitude, avec la seule +différence qu'il régnait dans la ville une animation inusitée: +plusieurs familles riches de Moscou s'y étaient réfugiées par suite de +la gravité des circonstances, et, au lieu des conversations banales et +accoutumées sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se +passait à Moscou, de la guerre et de Napoléon. La réunion du gouverneur +était composée de la crème de la société et, entre autres, de plusieurs +dames que Nicolas avait connues à Moscou. Parmi les hommes, personne ne +pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant +officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier +italien, prisonnier français, était au nombre des invités, et Nicolas +sentait que sa présence rehaussait, comme un trophée vivant, la valeur +du héros russe. Persuadé que chacun partageait le même sentiment, il fut +avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de réserve et de +dignité. Aussitôt que, dans son uniforme de hussard, il fit son entrée +au salon, en répandant autour de lui l'odeur pénétrante des parfums et +du vin, il se vit entouré et eut l'occasion de répéter et de s'entendre +dire à plusieurs reprises: «Mieux vaut tard que jamais.» Devenu le point +de mire de tous les regards, il se sentit dans une sphère qui lui +convenait, il allait y retrouver, à son grand plaisir, la position de +favori, dont il était depuis si longtemps privé. Les dames et les +demoiselles faisaient assaut de coquetterie à son endroit, et les +personnes âgées intriguèrent aussitôt pour le marier, afin de mettre un +terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du +gouverneur, qui l'avait reçu comme un proche parent, et le tutoyait +déjà, fut du nombre de ces dernières. Catherine Pétrovna joua des +valses, des écossaises; les danses s'animèrent et donnèrent à Nicolas +l'occasion de déployer toutes ses grâces; son élégante désinvolture +charma toutes les dames, et lui-même fut tout surpris ce soir-là d'avoir +si bien dansé; jamais il ne se serait permis à Moscou ce laisser-aller +qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la nécessité d'étonner +son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-là à +tous ces provinciaux, et de les obliger à accepter cela comme la +dernière mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la +femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde +aux yeux bleus. Naïvement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le +seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont été créées pour +eux, il ne quitta pas sa conquête d'un instant; il poussa même la +diplomatie jusqu'à se rapprocher du mari, comme si, sans se l'être +cependant avoué l'un à l'autre, ils avaient déjà pressenti qu'ils ne +tarderaient pas à s'entendre. Le mari ne paraissait pas se prêter à ce +manège, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la +franche bonhomie et la gaieté fascinatrice de ce dernier eurent plus +d'une fois raison de sa mauvaise grâce! Cependant, à la fin de la +soirée, à mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait, +celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir à +eux deux qu'une certaine dose de vivacité; quand elle augmentait chez la +femme, elle diminuait chez le mari.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Nicolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait à prendre différentes +poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chaussés pour +la circonstance d'une paire de bottes irréprochables; il ne cessait de +sourire et de faire des compliments ampoulés à la jolie blonde, en lui +confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville.</p> + +<p>«Laquelle?</p> + +<p>—Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en +regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses lèvres de corail, ses +épaules d'une blancheur... sa taille celle de Diane!»</p> + +<p>Le mari s'approcha à ce moment et demanda à sa femme d'un air sombre le +sujet de leur conversation.</p> + +<p>«Ah! Nikita Ivanitch!» dit Rostow en se levant poliment... et, comme +pour l'inviter à prendre part à ses plaisanteries, il lui exposa son +intention d'enlever une blonde.</p> + +<p>Cette confidence fut froidement reçue par le mari: la femme rayonnait. +Mme la gouvernante, qui était une excellente personne, s'approcha d'eux +d'un air moitié souriant et moitié sévère.</p> + +<p>«Anna Ignatievna demande à te voir, Nicolas,—et elle prononça ce nom de +manière à lui faire comprendre que cette dame était un personnage +important.—Allons, viens!</p> + +<p>—À l'instant, ma tante, mais qui est-elle?</p> + +<p>—C'est Mme Malvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa nièce que tu +as sauvée... devines-tu?</p> + +<p>—Mais il y en a beaucoup que j'ai sauvées, reprit Nicolas.</p> + +<p>—Sa nièce est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh! +comme te voilà rouge, qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Mais pas du tout, ma tante, je vous assure.</p> + +<p>—Bien, bien, monsieur le mystérieux!» Et elle le présenta à une vieille +dame, très grande, très forte, coiffée d'une toque bleue, qui venait de +finir sa partie avec les gros bonnets la ville.</p> + +<p>C'était Mme Malvintzew, la tante de la princesse Marie, du côté de sa +mère, veuve riche et sans enfants, fixée pour toujours à Voronège. Elle +était debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le +regardant de toute sa hauteur, et fronçant le sourcil, elle continua à +malmener le général qui lui avait gagné son argent.</p> + +<p>«Enchantée, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir.»</p> + +<p>Après avoir échangé quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie, +et de son défunt père, qu'elle n'avait jamais porté dans son cœur, elle +lui demanda des nouvelles du prince André, pour lequel elle n'avait pas +non plus une grande sympathie; elle le congédia enfin, en lui réitérant +son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en +la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait éprouver un +sentiment incompréhensible de timidité et même de crainte.</p> + +<p>Sur le point de retourner à la danse, il fut arrêté par la petite main +potelée de Mme la gouvernante, qui avait quelques mots à lui dire; elle +l'emmena dans un salon d'où les invités se retirèrent par discrétion.</p> + +<p>«Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravité à son +bienveillant petit visage, j'ai trouvé un parti pour toi; veux-tu que je +te marie?</p> + +<p>—Avec qui, ma tante?</p> + +<p>—La princesse Marie! Catherine Pétrovna propose Lili; moi, je penche +pour la princesse.... Veux-tu? Je suis sûre que ta maman m'en +remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on +veut bien le dire.</p> + +<p>—Mais elle n'est pas laide du tout, s'écria Nicolas d'un ton offensé; +quant à moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose à personne, et +je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de réfléchir à +sa réponse.</p> + +<p>—Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas, +mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu auprès de l'autre, +de la blonde! Le mari fait vraiment peine à voir!</p> + +<p>—Quelle idée! Nous sommes amis,» reprit Nicolas, qui, dans sa naïve +simplicité, ne pouvait supposer qu'un aussi agréable passe-temps pût +porter ombrage à quelqu'un.... «J'ai pourtant répondu une fière bêtise +à la femme du gouverneur, se dit-il à souper. La voilà qui va tripoter +mon mariage; et Sonia?»</p> + +<p>Aussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant +leur conversation, il la prit à part:</p> + +<p>«Je dois vous dire, ma tante, que...</p> + +<p>—Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous...» Et tout à coup il se +sentit irrésistiblement poussé à prendre pour confidente cette femme, +qui était presque une étrangère pour lui, et à lui confier ses plus +secrètes pensées, celles qu'il n'aurait pas même dites à sa mère, à sa +sœur ou à son ami le plus intime.</p> + +<p>Lorsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise +inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de très graves +conséquences, il l'attribua à un effet du hasard.</p> + +<p>«Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient à me marier depuis longtemps +à quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement +antipathique.</p> + +<p>—Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre +chose.</p> + +<p>—Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me plaît +beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste +situation, je me suis souvent dit que c'était le sort.... Et puis, vous +savez sans doute que maman a toujours désiré ce mariage: mais je ne +sais comment cela s'est fait, nous ne nous étions jamais rencontrés +jusque-là. Ensuite, lorsque ma sœur Natacha devint la fiancée de son +frère, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voilà que je +la rencontre aujourd'hui au moment où ce mariage se rompt et que tant +d'autres circonstances.... Enfin, voilà ce qui en est: je n'en ai jamais +parlé à personne, je ne le dis qu'à vous.»</p> + +<p>Mme la gouvernante redoubla d'attention...</p> + +<p>«Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de +l'épouser, et je l'épouserai.... Vous voyez donc qu'il ne peut plus être +question de l'autre..., ajouta-t-il en hésitant et en rougissant.</p> + +<p>—Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et +tu m'as dit toi-même que vos affaires étaient dérangées; quant à ta +maman, cela la tuera, et Sophie elle-même, si elle a du cœur, ne voudra +pas assurément d'une telle existence: une mère au désespoir, une fortune +en déroute.... Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le +comprendre.»</p> + +<p>Nicolas se taisait, mais cette conclusion ne lui était pas désagréable:</p> + +<p>«Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La +princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne +peut guère y penser?</p> + +<p>—Tu crois donc que je vais t'empoigner là, tout de suite, et te marier +séance tenante? Il y a manière et manière.</p> + +<p>—Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante,» dit Nicolas en baisant sa +petite main grassouillette.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>À son retour à Moscou, la princesse Marie y avait retrouvé son neveu et +le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince André, qui l'engageait à +continuer sa route sur Voronège et à s'y arrêter chez sa tante Mme +Malvintzew. Les soucis du déménagement, l'inquiétude que lui causait son +frère, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu, +des figures inconnues, l'éducation du petit garçon, toutes ces +circonstances réunies étouffèrent pour un temps dans l'âme de la pauvre +fille les tentations qui l'avaient tourmentée pendant la maladie de son +père, après sa mort, et surtout après sa rencontre avec Rostow. +Profondément attristée et inquiète, la douleur que lui causait la mort +de son père s'ajoutait dans son cœur à celle que lui faisaient éprouver +les désastres de la Russie, et, malgré le mois de tranquillité et de vie +régulière qu'elle venait de passer, ces pénibles sentiments semblaient +croître en intensité. Le danger que courait son frère, le seul proche +parent qui lui restât, la préoccupait constamment; il s'y joignait +encore le souci de l'éducation de son neveu, tâche qu'elle ne se sentait +pas en état de remplir. Malgré tout, elle était foncièrement calme, +parce qu'elle avait la conscience d'avoir maîtrisé les rêveries et les +espérances caressées tout d'abord à l'apparition de Rostow.</p> + +<p>Le lendemain de sa soirée, Mme la gouvernante se rendit chez Mme +Malvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les +circonstances présentes, sur l'impossibilité d'une cour en règle, elle +lui représenta que rien n'empêchait de réunir les jeunes gens, et lui +demanda son consentement, qui lui fut accordé de grand cœur. Ce premier +point réglé, elle parla de Rostow en présence de la princesse Marie, et +lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom. +Celle-ci, au lieu d'éprouver un sentiment de joie en l'écoutant, +ressentit un malaise indéfinissable: elle ne jouissait plus de ce calme +intérieur dont elle était si fière autrefois, et elle sentit que ses +espérances, ses doutes et ses remords se réveillaient avec une nouvelle +force.</p> + +<p>Pendant les deux jours qui s'écoulèrent entre cette visite et celle de +Rostow, elle ne cessa de penser à la ligne de conduite qu'elle devait +suivre envers lui. Tantôt elle prenait la résolution de ne pas paraître +au salon de sa tante, en prétextant son deuil, et au même moment elle se +disait que ce serait manquer de procédés envers celui qui lui avait +rendu un si grand service. Tantôt il lui semblait que sa tante et la +femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et +alors elle se reprochait ces pensées, qu'elle attribuait à son iniquité. +Comment pouvait-elle les croire capables de songer à un mariage, +lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ingéniait +à composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais, +dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'était satisfaite +d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'émotion +qu'elle ressentirait à sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint +lui annoncer, le dimanche après la messe, l'arrivée du comte Rostow, une +légère rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants +que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans +son for intérieur.</p> + +<p>«L'avez-vous vu, ma tante?» demanda la princesse Marie avec calme, +surprise elle-même de paraître aussi tranquille.</p> + +<p>Rostow entra; la princesse baissa la tête la durée d'une seconde, comme +pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussitôt, +elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de grâce et de dignité, +elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des +cordes d'une douceur toute féminine, qui jusque-là étaient restées +muettes, vibrèrent dans le timbre de sa voix. Mlle Bourrienne, qui se +trouvait là par hasard, la regarda avec stupéfaction. La coquette la +plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement à l'égard d'un homme +qu'elle aurait voulu captiver: «Est-ce le noir qui lui va si bien, ou +est-elle embellie? Et quel tact! quelle grâce! je ne l'avais jamais +remarquée,» se disait la Française. Si la princesse Marie avait été +capable de réfléchir à ce moment-là, elle eût été bien plus étonnée que +sa compagne du changement qui s'était opéré en elle. À peine eut-elle +aperçu ce visage qui lui était devenu si cher, qu'un flot de vie dont +l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volonté, l'envahit +tout entière. Ses traits se transfigurèrent et s'illuminèrent d'une +beauté imprévue; tel un vase dont les fines ciselures ne présentent +qu'un enchevêtrement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment où +une vive lumière vient en éclairer les parois transparentes. Pour la +première fois, le travail intérieur auquel s'était livrée son âme, ses +souffrances, ses aspirations au bien, sa résignation, son amour, son +abnégation, se résumèrent dans l'éclat de son regard, le charme de son +sourire et dans chaque trait de son visage délicat, Rostow le vit aussi +clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait +devant lui un être différent de ceux qu'il avait rencontrés jusque-là, +et beaucoup meilleur, surtout supérieur à lui-même. La conversation +roula sur différents sujets: il fut question de la guerre, de leur +dernière rencontre, sur laquelle Nicolas glissa légèrement, de la femme +du gouverneur et de leur parenté mutuelle. La princesse Marie ne fit +aucune allusion à son frère, et changea même de conversation, lorsque sa +tante en parla. Ce sujet la touchait de trop près pour être le sujet +d'une conversation banale.</p> + +<p>Pendant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras, +comme on le fait souvent là où il y a des enfants, au petit garçon du +prince André, et lui demanda s'il avait bien envie d'être hussard. Il le +prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement +vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux; +elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu chéri dans +les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce +regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon cœur; il ne se +crut pourtant pas autorisé à revenir la voir souvent, à cause de son +grand deuil; mais la femme du gouverneur continua à manœuvrer, et lui +répéta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte, +et vice versa. Elle insista pour qu'il y eût une explication, et +arrangea à cet effet chez l'archevêque une entrevue entre les jeunes +gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait guère à se +déclarer; mais il fut obligé de promettre qu'il se rendrait chez ce +dernier.</p> + +<p>De même qu'à Tilsitt, où il n'avait pas hésité un moment à accepter pour +bon ce qui était reconnu tel par les autres; de même aujourd'hui, après +une lutte courte, mais sincère, entre le désir d'organiser sa vie selon +son goût et une humble soumission au destin, il choisit cette dernière +voie, où il se sentait entraîné malgré lui. Il savait qu'exprimer ses +sentiments à la princesse Marie, étant encore lié à Sonia par sa +promesse, c'était commettre une lâcheté dont il était incapable; mais il +sentait aussi, au fond de son cœur, qu'en s'abandonnant à l'influence +des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de +répréhensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son +existence. Sans doute, après son entrevue avec la princesse Marie, il +vécut en apparence de la même vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont +il s'amusait jusque-là perdirent pour lui tout leur charme; les idées +qui se rapportaient à elle n'avaient rien de commun avec celles que lui +avaient inspirées jusque-là les autres jeunes filles, ni avec l'amour +exalté dont il avait jadis entouré l'image de Sonia, comme c'était un +honnête homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille à ses rêves +de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche, +assise derrière le samovar, entourée d'enfants qui appelaient papa et +maman, et il trouvait du plaisir à descendre jusqu'aux moindres détails +de leur vie de famille. Mais la pensée de la princesse Marie n'évoquait +pas ces tableaux-là; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur +vie à deux, tout y était vague et confus, et lui inspirait plutôt un +sentiment de crainte.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>La nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables +pertes en blessés et en morts arriva à Voronège vers la mi-septembre. La +princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'état de son frère que par +les journaux, se décida à aller à sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait +pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes +événements n'éveillèrent dans son âme ni désespoir ni désir de +vengeance, mais il en éprouva un certain embarras à prolonger son séjour +à Voronège. Toutes les conversations sonnaient faux à son oreille; il ne +savait comment juger ce qui s'était passé, et se disait qu'il ne s'en +rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans +l'atmosphère de son régiment. Il se hâtait donc de terminer ses achats +de chevaux, et se mettait en colère plus souvent que d'habitude contre +son valet de chambre et son maréchal des logis.</p> + +<p>Quelques jours avant son départ eut lieu à la cathédrale une messe avec +<i>Te Deum</i>, à l'occasion des victoires remportées par les troupes russes. +Il s'y rendit comme les autres et se plaça à quelques pas du gouverneur; +ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser à +autre chose. La cérémonie achevée, la gouvernante l'appela d'un signe.</p> + +<p>«As-tu vu la princesse?» lui demanda-t-elle en lui désignant une dame en +deuil qui se tenait à l'écart.</p> + +<p>Nicolas l'avait déjà aperçue et reconnue, non pas à son profil qui se +dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de pitié et de crainte qui +s'était tout à coup emparé de lui en la voyant. Absorbée dans ses +prières, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant +de sortir de l'église; l'expression de sa figure le frappa de surprise: +c'étaient bien les mêmes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte +patiente de son âme, mais une flamme intérieure les éclairait d'une +autre lumière, et elle était dans ce moment l'image la plus touchante de +la douleur, de la prière et de la foi! Sans attendre l'avis de sa +protectrice, sans se demander s'il était oui ou non convenable de lui +adresser la parole à l'église, il se rapprocha d'elle pour lui dire +qu'il prenait une part sincère au nouveau malheur qui venait de la +frapper. À peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur +et de joie illumina soudain son visage.</p> + +<p>«Je tenais à vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince +André est commandant de régiment, s'il était mort, les journaux +l'auraient annoncé.»</p> + +<p>Elle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de +la sympathie qu'il lui témoignait.</p> + +<p>«Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, où la blessure causée +par un éclat d'obus peut n'être que très légère, elle n'est pas +immédiatement mortelle. Il faut espérer, et je suis sûr que...</p> + +<p>—Oh! ce serait affreux!» dit la princesse Marie en l'interrompant, et +comme l'émotion l'empêchait d'achever sa phrase, elle inclina la tête +d'un mouvement plein de grâce comme l'étaient tous ses gestes en +présence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa +tante.</p> + +<p>Ce soir-là Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses +comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en règle, ce qui ne +fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son +habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la +princesse Marie lui avait causé une impression plus profonde qu'il ne +l'aurait désiré pour son repos. Ses traits fins, pâles et +mélancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et +surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa +personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow +aimait peu à trouver chez un homme la preuve d'une supériorité morale +(c'était pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince André, +qu'il traitait volontiers de philosophe et de rêveur), autant chez la +princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la +profondeur de ce monde spirituel où était comme un étranger, l'attirait +d'une façon irrésistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit être un +ange véritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant +pressé avec Sonia?» Et involontairement il établissait une comparaison +entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de +l'âme qu'il ne possédait pas, et dont, pour cette raison même, il +faisait tant de cas. Il se complaisait à se représenter comment il eût +agi s'il avait été libre, comment il lui aurait demandé sa main et +comment elle serait devenue sa femme; mais à cette pensée il avait +froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses. +Associer la princesse Marie à de riants tableaux lui semblait +impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir +de Sonia tout était clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en +elle rien de mystérieux. «Comme elle priait! se disait-il. C'est bien là +la foi qui transporte les montagnes, et je suis sûr que sa prière sera +exaucée. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai +besoin? De quoi ai-je besoin? D'être libre et de rompre avec Sonia! La +femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'amènera que +des malheurs, le désespoir de maman, les affaires.... Ah! quel embarras! +quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme +il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera à sortir de cette +affreuse impasse?» s'écria-t-il en déposant sa pipe dans un coin; et, +les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se +plaça devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il +n'avait pas prié depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et +Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres.</p> + +<p>«Imbécile! qui te permet de venir ainsi sans être appelé! dit Nicolas en +changeant subitement de pose.</p> + +<p>—De la part du gouverneur, répondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il +est arrivé un courrier: c'est une lettre pour vous.</p> + +<p>—Bien, merci, va-t'en!»</p> + +<p>Il y avait deux lettres, une de sa mère et une de Sonia; ce fut celle-ci +qu'il décacheta tout d'abord. À la lecture des premières lignes il +pâlit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: «Non, c'est +impossible!» dit-il tout haut. Son agitation était si grande, qu'il ne +put rester en place, et il lut la lettre en marchant à grands pas. Il la +lut une fois, deux fois, enfin, haussant les épaules et faisant un geste +de surprise, s'arrêta au milieu de la chambre, la bouche béante et les +yeux fixes. Sa prière à Dieu avait donc été exaucée! Il en était aussi +stupéfait que si, en réalité, c'eût été la chose la plus extraordinaire +du monde, et il croyait même voir dans la réalisation prompte de ses +désirs la preuve qu'elle était l'œuvre, non pas de Dieu, mais d'un +simple hasard.</p> + +<p>Le nœud gordien qui enchaînait son avenir était tranché par la lettre +inattendue de Sonia. Elle lui écrivait que la perte de la plus grande +partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances +de ces derniers temps, et le vœu plusieurs fois exprimé par la +comtesse, de voir Nicolas épouser la princesse Bolkonsky, son silence, +sa froideur, tous ces motifs réunis l'avaient décidée à le délier de ses +promesses à lui rendre sa parole. «Il m'est trop pénible, disait-elle, +de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille +au sein d'une famille qui m'a comblée de ses bienfaits. Mon amour +n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous +supplier, Nicolas, de reprendre votre liberté et de croire, malgré tout, +que personne ne vous aimera jamais plus profondément que votre</p> + +<p>«Sonia.»</p> + +<p>La seconde lettre était de la comtesse, qui décrivait leurs derniers +jours à Moscou, leur départ, l'incendie et leur ruine complète. Elle +ajoutait que le prince André, grièvement blessé voyageait avec eux, mais +que maintenant le docteur espérait le sauver. Sonia et Natacha étaient +ses gardes-malades.</p> + +<p>Nicolas alla le lendemain porter cette lettre à la princesse Marie, qui, +pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha +donnait au blessé. Cette lettre établit entre eux comme un lien de +parenté. Il assista même au départ de la princesse pour Yaroslaw et +retourna ensuite à son régiment.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>La lettre de Sonia, écrite du couvent de Troïtzky, était le résultat de +nombreux incidents qui s'étaient passés dans la famille Rostow. Le désir +de voir Nicolas épouser une riche héritière dominait toutes les +préoccupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle à ses +yeux, s'en était douloureusement ressentie, surtout après le récit de la +rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait +passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante. +Quelques jours avant leur départ de Moscou, énervée par tous les +désastres qui l'accablaient, elle appela sa nièce, mais, au lieu de lui +adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant à chaudes larmes, +de les prendre en pitié, de délier Nicolas de son serment, et de payer +ainsi sa dette à ceux qui l'avaient recueillie. «Je ne serai tranquille +que lorsque tu me l'auras promis!» Sonia répondit en sanglotant qu'elle +était prête à tout, sans se décider toutefois à lui en faire la promesse +formelle. Se dévouer pour le bonheur des autres était dans son +caractère, et sa situation dans la maison était telle, qu'elle ne +pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle +sentait que tout acte d'abnégation rehaussait sa valeur aux yeux des +autres, et la rendait par cela même plus digne de Nicolas, qu'elle +adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entraînait +avec lui un renoncement complet à tout ce qui était la récompense du +passé, à tout ce qui donnait du prix à la vie. Pour la première fois, +son cœur se remplit d'amères pensées: elle en voulut à ceux qui ne +l'avaient tirée de la misère que pour lui infliger un surcroît de +tourments! Elle en voulut à Natacha, qui n'avait jamais été violentée +dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait à tout son +entourage, et que cependant on ne pouvait s'empêcher d'aimer! Pour la +première fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible +jusque-là, se transformait en une passion violente, en dehors des lois, +de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage, +habituée par ses épreuves à renfermer ses impressions, elle répondit à +la comtesse en termes vagues, résolue à attendre une entrevue avec +Nicolas, dans l'intention non pas de le dégager de sa parole, mais au +contraire de se lier à lui pour toujours.</p> + +<p>Les soucis des derniers temps de leur séjour à Moscou apportèrent une +diversion à son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de +toutes les occupations matérielles dont elle était accablée; mais, en +apprenant la présence du prince André dans la maison, malgré sa +sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara +d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volonté de la +Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle fût séparée de Nicolas. +Elle savait que Natacha aimait le prince André et n'avait cessé de +l'aimer. Elle pressentait que, réunis maintenant par tant de +catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait +épouser la princesse Marie, devenue dès lors sa belle-sœur. Aussi, en +dépit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette +intervention visible de la Providence dans ses intérêts personnels lui +causait une douce satisfaction.</p> + +<p>La famille Rostow s'arrêta une journée au couvent Troïtzky. On leur +avait réservé dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont +l'une fut occupée par le prince André, qui ce jour-là se sentait +beaucoup mieux. Natacha était assise à côté de lui, tandis que, dans la +pièce voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec +le supérieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, également +présente, songeait à ce que le prince André et Natacha pouvaient se +dire. Tout à coup la porte s'ouvrit, et Natacha, très émue, s'avança +tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'était +levé pour la saluer.</p> + +<p>«Natacha, que fais-tu donc? viens ici,» lui dit sa mère.</p> + +<p>Elle s'approcha du prieur pour recevoir sa bénédiction, et celui-ci +l'engagea à implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge.</p> + +<p>Dès qu'il fut parti, elle entraîna Sonia dans la chambre vide.</p> + +<p>«Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si +malheureuse! Tout est réparé. Qu'il vive seulement, mais il ne peut +pas...»</p> + +<p>Et elle fondit en larmes. Sonia, aussi agitée de la douleur de son amie +que de ses secrètes appréhensions personnelles, l'embrassa et la +consola.</p> + +<p>«Oui, qu'il vive seulement,» se disait-elle.</p> + +<p>Elles se rapprochèrent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement, +et purent distinguer le prince André couché, la tête appuyée sur trois +oreillers. Il reposait, les yeux fermés, et on entendait sa respiration +égale.</p> + +<p>«Ah! Natacha, s'écria tout à coup Sonia en la saisissant par la main et +en se rejetant en arrière.</p> + +<p>—Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha.</p> + +<p>—C'est cela, c'est bien cela! reprit la première, pâle et tremblante, +en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un mélange +d'effroi et de solennité, te rappelles-tu quand j'ai regardé dans le +miroir aux fêtes de Noël? Tu te souviens, j'ai vu...</p> + +<p>—Oui, oui, répondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant +en effet confusément de la vision de Sonia.</p> + +<p>—Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai raconté alors à toi et +à Douniacha: je l'ai vu couché, les yeux fermés, couvert d'une +couverture rose, tel qu'il est à présent!»</p> + +<p>Et, s'animant de plus en plus, elle décrivit tous les détails qu'elle +avait devant les yeux, en les rapportant à la vision de Noël, dont son +imagination ne mettait plus en doute la réalité.</p> + +<p>«Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuadée qu'elle +aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire!» répondit Sonia.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, le prince André sonna. Natacha entra chez +lui, et Sonia, en proie à une émotion et à un attendrissement qu'elle +éprouvait rarement, resta près de la fenêtre, à réfléchir à ces bizarres +coïncidences.</p> + +<p>Une occasion s'offrit ce jour-là pour envoyer des lettres à l'armée. La +comtesse en profita pour écrire à son fils.</p> + +<p>«Sonia, n'écriras-tu pas à Nicolas?» dit-elle d'une voix légèrement +émue.</p> + +<p>La jeune fille devina la muette prière contenue dans ces paroles, et +lut, dans le regard fatigué de la comtesse, fixé sur elle par-dessus ses +lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimitié prête à +éclater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit à +genoux, lui baisa la main et lui dit:</p> + +<p>«Maman, j'écrirai!»</p> + +<p>Sous l'influence de ce mystérieux présage qui, en s'accomplissant, +devait empêcher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle +s'abandonna sans plus hésiter à ses habitudes de sacrifice, et ce fut +les larmes aux yeux et pénétrée de la grandeur de cet acte généreux +qu'elle écrivit, non sans être interrompue à plusieurs reprises par ses +sanglots, la touchante épître dont la lecture avait si profondément +troublé Nicolas.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Une fois arrivés au corps de garde, l'officier et les soldats qui y +avaient amené Pierre le traitèrent assez brutalement, sans doute en +souvenir de la lutte qu'ils avaient eue à soutenir contre lui, sans se +départir cependant d'un certain respect à son égard. Ils se demandaient +avec curiosité s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et +lorsque le lendemain la garde fut relevée, Pierre s'aperçut que les +nouveaux venus n'avaient plus pour lui la même considération. En effet, +dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris à +partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout +simplement le n°17 des prisonniers remis à leur garde par ordre +supérieur. Tous ceux qui étaient enfermés avec lui étaient des gens de +condition inférieure. Ayant reconnu en Pierre un «monsieur», et +l'entendant parler français, ils ne lui épargnèrent pas les +plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient être jugés comme incendiaires, +et le troisième jour on les conduisit dans une maison où siégeaient un +général à la moustache blanche, deux colonels et d'autres Français. Il +interrogea les prisonniers de cette façon nette et précise qui semble +appartenir en propre à un être supérieur aux faiblesses humaines:</p> + +<p>«Qui était-il? Où avait-il été? Dans quelle intention?» etc., etc....</p> + +<p>Ces questions, en laissant de côté le fond même de l'affaire, et en +éloignant par cela même la possibilité de le découvrir, tendaient au +but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer à l'inculpé la +voie qu'il devait suivre pour arriver au résultat désiré, c'est-à-dire à +s'accuser lui-même. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le même +cas, se demandait avec étonnement pourquoi on lui adressait ces +questions; car elles n'étaient, après tout, qu'un semblant de +bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir +de cette force qui l'avait amené devant eux et leur donnait le droit +d'exiger des réponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il +faisait lors de son arrestation; il répondit, d'un air tragique, qu'il +cherchait les parents d'un enfant sauvé par lui des flammes.</p> + +<p>«Pourquoi s'était-il colleté avec un maraudeur?...</p> + +<p>—Parce qu'il défendait, répondit-il, une femme attaquée par ce dernier +et que le devoir de tout honnête homme était de...»</p> + +<p>On l'interrompit, cette digression était inutile.</p> + +<p>«Pourquoi s'était-il trouvé dans la cour de la maison qui brûlait?...</p> + +<p>—Parce qu'il était sorti pour voir ce qui se passait en ville.»</p> + +<p>On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas où il allait, mais +pourquoi il se trouvait à l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il +refusa de le dire.</p> + +<p>«Inscrivez cette réponse, dit le général; ce n'est pas bien, c'est même +très mal!...»</p> + +<p>Et l'on emmena les accusés.</p> + +<p>Le quatrième jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur +quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmenés ailleurs, et +emprisonnés dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les +rues, il fut suffoqué par la fumée.... Les flammes gagnaient toujours du +terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il +regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta +dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats français, qu'on +attendait d'un moment à l'autre la décision du maréchal à leur égard. +Quel maréchal? Ils ne le savaient pas. Les journées qui s'écoulèrent +jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les +plus pénibles pour Pierre.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Le 8 septembre, un officier supérieur, sans doute, un haut personnage, à +en juger par les témoignages de respect des sentinelles, vint visiter +les prisonniers. Cet officier, qui appartenait évidemment à +l'état-major, tenait à la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y +trouvaient. Pierre y était ainsi inscrit: «Celui qui n'avoue pas son +nom.» Après les avoir examinés d'un air indifférent, il ordonna à +l'officier de garde de veiller à ce qu'ils fussent convenablement +habillés pour paraître devant le maréchal. Une heure plus tard, une +compagnie de soldats emmena Pierre et les autres détenus au +Diévitchy-Polé (Champ des Vierges). La journée était claire et belle +après la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fumée ne rampait +plus sur la surface de la terre, mais s'élevait en colonnes dans le ciel +bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vît pas les flammes, +Moscou n'était plus qu'un immense brasier; l'œil n'apercevait que des +espaces dévastés, des ruines fumantes et des murailles noircies contre +lesquelles les grands poêles et les hautes cheminées étaient encore +attachés. Pierre avait beau examiner ces décombres, il ne reconnaissait +plus les quartiers de la ville. Par-ci par-là une église se détachait +intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au +loin avec ses tours et son Ivan Véliki. À deux pas brillait gaiement la +coupole du monastère de Novo-Diévitchy, où résonnait le carillon sonore +qui appelait les fidèles à la messe. Pierre se souvint alors que +c'était un dimanche, et le jour de la Nativité de la Vierge; mais qui +donc célébrait cette fête au milieu de la ruine et de l'incendie? À +peine rencontrait-on, de temps à autre, quelques gens déguenillés, +effrayés, qui se dérobaient bien vite à la vue des Français. Il était +évident que le nid de la Russie était détruit, mais Pierre sentait +confusément que la conséquence de la destruction de ce nid dévasté +serait l'établissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait, +sans qu'il cherchât à raisonner: la marche gaie et assurée, l'alignement +des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la +présence du fonctionnaire français qui les croisait dans une calèche à +deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de +régiment qui arrivait jusqu'à lui à travers la place, et enfin la liste +qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne +savait où, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les +mesures prises à l'égard des prisonniers seraient exécutées sans merci, +et il sentait qu'il n'était plus qu'un fétu de paille tombé dans +l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec régularité.</p> + +<p>Conduit avec ses compagnons non loin du monastère, vers une grande +maison blanche qui occupait le côté droit de la place, au milieu d'un +vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il +était un des habitués, et où logeait actuellement le maréchal prince +d'Eckmühl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les +introduisit un à un: Pierre était le n° 6. Il traversa une galerie +vitrée, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de +plafond, qui lui était familier, et à la porte duquel se tenait un aide +de camp. Davout, assis à l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le +nez, tout occupé à déchiffrer un papier déployé sur une table, ne leva +pas les yeux.</p> + +<p>«Qui êtes-vous?» demanda-t-il à voix basse en s'adressant à Pierre, qui +s'était arrêté tout près de lui.</p> + +<p>Celui-ci ne répondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui, +Davout n'était pas simplement un général français, mais un homme dont la +cruauté était connue; en regardant cette figure dure et froide, +rappelant celle d'un pédagogue sévère qui daigne témoigner quelque +patience en attendant la réponse demandée, il comprenait que chaque +seconde d'hésitation pouvait lui coûter la vie; mais que dire? Répéter +ce qu'il avait répondu au premier interrogatoire lui paraissait +inutile; révéler son nom et sa position était dangereux et honteux! Le +silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre, +Davout releva la tête, ôta ses lunettes, fronça les sourcils et le +regarda fixement.</p> + +<p>«Je connais cet homme,» dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurté +était calculé pour effrayer l'accusé.</p> + +<p>Pierre frissonna.</p> + +<p>«Non, général, vous ne pouvez pas me connaître, je ne vous ai jamais +vu...</p> + +<p>—C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant +à un autre général.</p> + +<p>—Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacité, en se +souvenant que Davout était prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas +me connaître. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitté +Moscou.</p> + +<p>—Votre nom? reprit le maréchal.</p> + +<p>—Besoukhow.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?</p> + +<p>—Monseigneur!» s'écria Pierre d'une voix plutôt suppliante +qu'offensée.</p> + +<p>Davout se reprit à l'examiner; quelques secondes se passèrent ainsi, et +ce fut là le salut de Pierre. En dépit de la guerre et de la position où +ils se trouvaient l'un à l'égard l'autre, il s'établit entre ces deux +hommes des rapports humains. Au premier regard que le maréchal avait +jeté sur lui après avoir consulté la liste où les hommes n'étaient pour +lui que des numéros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement +fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais à présent +il voyait en lui un homme... ils étaient frères!</p> + +<p>«Comment me prouverez-vous la vérité de ce que vous avancez?»</p> + +<p>Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son régiment et la rue +où se trouvait la maison.</p> + +<p>«Vous n'êtes pas ce que vous dites,» répéta Davout.</p> + +<p>Pierre recommença d'une voix émue à donner des preuves de sa véracité. +Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du maréchal rayonna +d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prépara à sortir. Il +avait oublié le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il +donna l'ordre de l'emmener. Mais où? Pierre ne put le deviner. Où +allait-on le conduire? À la remise ou à l'endroit du supplice, que ses +compagnons lui avaient indiqué en traversant la place?</p> + +<p>«Oui, sans doute,» répondit Davout à une question qui lui adressait son +subordonné, et que Pierre n'entendit pas.</p> + +<p>On le fit enfin sortir.</p> + +<p>Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait marché; +il avançait machinalement, à l'exemple de ses camarades d'infortune; il +ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arrêta que parce que les autres +s'arrêtèrent. Une seule pensée le tourmentait, celle de découvrir qui +l'avait condamné à mort. Ce n'étaient pourtant pas ceux qui l'avaient +interrogé: aucun d'eux n'aurait voulu ni même pu le faire. Ce n'était +pas Davout, qui l'avait regardé avec tant d'humanité: une minute de +plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide +de camp l'en avait empêché. Qui donc l'avait condamné? Qui donc avait +décidé de le tuer, lui plein de souvenirs, d'espérances et de pensées? +Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en était cause?... Personne! +C'était, il le comprenait, la conséquence de l'ordre établi et le +résultat fatal des circonstances.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>De l'hôtel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, à +travers la place, vers un jardin potager un peu à gauche, où se dressait +un poteau derrière lequel on avait creusé une grande fosse, entourée de +terre fraîchement remuée; une foule, placée en demi-cercle, contemplait +cette fosse avec une inquiète curiosité. Elle se composait de Russes et +d'un grand nombre de militaires de l'armée française appartenant à +différentes nationalités et portant des uniformes différents. À droite +et à gauche du poteau se tenaient alignés des soldats en capotes +gros-bleu, épaulettes rouges, guêtres et shakos. Les condamnés furent +rangés en dedans du cercle par numéros d'ordre. Pierre était le sixième. +Un roulement de tambours se fit entendre de deux côtés à la fois: il +sentit que son âme se déchirait à ce bruit et qu'il perdait la faculté +de penser. Pouvant à peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un +désir, celui de voir s'accomplir le plus tôt possible ce quelque chose +de terrible et d'inévitable qui le menaçait! Les deux hommes placés au +bout de son rang étaient des forçats, dont l'un était grand et maigre; +l'autre, au teint noirâtre, au nez écrasé et au corps musculeux, avait à +côté de lui le n° 3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux +grisonnants, âgé de ses quarante-cinq ans environ. Le quatrième était +un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, était encadré d'une +belle barbe rousse, et le cinquième, un ouvrier de fabrique, à la figure +jaune et blafarde, de dix-huit ans à peu près, et vêtu d'une longue +lévite. Pierre comprit que les Français se consultaient, en se demandant +s'ils les fusilleraient par groupes ou isolément.</p> + +<p>«Par deux!» dit l'officier avec une froide indifférence.</p> + +<p>Un mouvement eut lieu dans les rangs: évidemment cette agitation ne +provenait pas de l'empressement des soldats à exécuter un ordre +ordinaire, mais de leur hâte à terminer une besogne répugnante et +incompréhensible. Un fonctionnaire civil, en écharpe, s'approcha des +condamnés et leur lut, en russe et en français, leur arrêt, puis quatre +soldats s'emparèrent des deux forçats. On les plaça devant le poteau, +et pendant qu'on était allé chercher les bandeaux, ils regardaient +autour d'eux comme la bête fauve acculée qui voit venir le chasseur; +l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grimaçant un sourire. +Quand on leur eut bandé les yeux et qu'on les eut attachés au poteau, +douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se placèrent à huit +pas devant eux. Pierre détourna la tête pour ne pas voir ce qui allait +se passer. Tout à coup une décharge retentit; elle lui sembla plus +formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il +aperçut, au milieu d'un nuage de fumée, les Français pâles et tremblants +qui étaient occupés autour de la fosse. On amena deux autres condamnés, +dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils +ne pouvaient admettre qu'on leur enlevât la vie! Pierre détourna encore +une fois la tête; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La +poitrine oppressée, il jeta un coup d'œil sur ceux qui l'entouraient, +et lut sur toutes les figures le même sentiment de stupeur, d'horreur et +de révolte, qui bouillonnait dans son cœur.</p> + +<p>«Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi! +murmurait-il.</p> + +<p>—Tirailleurs du 86<sup>ème</sup>, en avant!» s'écria-t-on.</p> + +<p>Le 5<sup>ème</sup>, son voisin, fut emmené seul. Pierre ne comprit pas, tant sa +terreur était profonde, que lui et les autres étaient sauvés, et qu'ils +n'avaient été conduits là que pour assister au supplice. Le cinquième, +l'ouvrier en lévite, se rejeta violemment en arrière à l'attouchement +des soldats et se cramponna à Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha à +l'étreinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses +jambes: on l'avait saisi par les bras et on le traînait. Il criait à +tue-tête, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il +comprenait que ses cris étaient inutiles, ou comme s'il espérait qu'on +l'épargnerait. La curiosité de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne +détourna pas la tête, et ne ferma pas les yeux; l'émotion qu'il +éprouvait, et qu'il sentait partagée par la foule, était arrivée à son +paroxysme. Le condamné, devenu calme, boutonna sa lévite, frotta ses +pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-même le nœud du bandeau. +Puis, lorsqu'on l'eut adossé au poteau sanglant, il se redressa tout +droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa +tranquillité, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en +détacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donné +et qu'à ce commandement répondirent douze coups de fusil, mais il ne +put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un +coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir à deux endroits, +les cordes céder sous le poids du cadavre, la tête se pencher, les +jambes se replier et donner à l'agonisant une pose étrangement +contournée. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient +subitement pâli, et voyait trembler la lèvre du vieux soldat à moustache +blanche qui détachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en +emparèrent gauchement, le traînèrent derrière le poteau et le poussèrent +brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-mêmes de criminels qui +se hâtent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur +cette fosse, et aperçut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux +touchaient la tête et dont une épaule dépassait l'autre; cette épaule, +secouée par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait +lentement, mais les pelletées de terre tombaient, sans relâche, et +s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix +impatiente et irritée, il ne l'écouta pas et resta rivé au sol. Lorsque +la fosse fut comblée, on entendit un autre commandement, Pierre fut +ramené à sa place, les soldats firent demi-tour à droite et défilèrent +au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes étaient +déchargées, regagnèrent leur rang à mesure que la compagnie passait +devant eux. Tous rentrèrent, à l'exception d'un seul, d'un jeune soldat, +pâle comme un mort, qui avec son shako renversé sur la nuque, son fusil +abaissé, était resté immobile à côté de la fosse à l'endroit même où il +avait tiré; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tantôt en +avant et tantôt en arrière pour retrouver son équilibre. Un vieux +sous-officier courut à lui, le saisit par l'épaule et l'entraîna dans +la compagnie. La foule se dispersait peu à peu, chacun marchait la tête +inclinée et en silence.</p> + +<p>«Ça leur apprendra, à ces gredins d'incendiaires!» dit un Français.</p> + +<p>Pierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'était un soldat; il +essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta +inachevée et il s'éloigna avec un geste de découragement.</p> + + +<h3>XII</h3> + + + +<p>On sépara Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite +église dévastée. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats +vinrent lui annoncer qu'il était gracié, et qu'on allait le réunir aux +prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit +vers des baraques construites en planches, à moitié brûlées, et on +l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine +d'hommes l'entourèrent, sans qu'il pût deviner à qui il avait affaire et +ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il répondait à des +questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pensée +ne fonctionnait plus que comme une machine.</p> + +<p>Depuis le moment où il avait vu commettre par des exécuteurs aveugles +ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le +sens et la vie à tout ce qu'il voyait avait été violemment arraché de +son cerveau, et que tout s'était écroulé autour de lui! Quoiqu'il ne +s'en rendît pas encore compte, cet instant avait suffi pour éteindre +dans son cœur la foi dans la perfection de la création, dans l'âme +humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait déjà +passé par un état semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi +vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur +source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remède en +lui-même, mais, à cette heure, ce n'était plus à lui qu'il pouvait s'en +prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait après lui +que des ruines et des décombres sans nom, et il ne lui était plus +possible désormais de croire à la vie!</p> + +<p>On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens +que sa présence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile, +assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et +refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des +victimes et de ceux qui avaient été leurs bourreaux malgré eux. Son +voisin immédiat était un petit homme plié en deux, dont la présence ne +se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui +s'exhalait de sa personne à chacun de ses mouvements. L'obscurité +empêchait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il +relevait souvent la tête pour le regarder. Concentrant sur lui toute son +attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se déchaussait, et la +façon dont il s'y prenait l'intéressa. Dénouant l'étroite bande de toile +qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour +recommencer ensuite la même opération avec l'autre pied, tout en +regardant Pierre à la dérobée. Ces mouvements tranquilles, se succédant +avec régularité, exercèrent une influence calmante sur ses nerfs. Le +petit homme, se mettant bien à l'aise dans son coin, lui adressa la +parole.</p> + +<p>«Avez-vous supporté beaucoup de misère, bârine?» lui dit-il. Il y avait +dans sa voix traînante un tel accent de simplicité et d'affectueuse +bonté, que Pierre, au moment de lui répondre, sentit les larmes le +gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se +remettre, il continua: «Eh! mon ami, ne prends donc pas ça à cœur!... +On souffre une heure et l'on vit un siècle. Dieu merci, nous ne sommes +pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!» Et, +tout en parlant, il se leva vivement et s'éloigna.</p> + +<p>«Ah! coquin, te voilà donc revenu? dit tout à coup cette voix +sympathique, à l'autre bout de la baraque. «Ah! ah! tu es revenu, tu as +bonne mémoire,» continua l'homme en repoussant de la main un petit chien +qui sautait après lui; il revint à sa place, en tenant à la main un +paquet enveloppé d'un chiffon.</p> + +<p>«Voilà, bârine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en défaisant le +paquet et en offrant à Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous +avons eu une soupe à midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!»</p> + +<p>Rien que l'odeur fit déjà plaisir à Pierre, qui n'avait pas mangé de la +journée; il le remercia en acceptant.</p> + +<p>«Eh bien, ça va?» dit le petit homme en prenant une pomme de terre à +son tour.</p> + +<p>Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon +et la lui offrit.</p> + +<p>«C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en.» Et Pierre +crut n'avoir jamais rien mangé de meilleur!</p> + +<p>«Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusillé ces +malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans!</p> + +<p>—Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, bârine, pourquoi +êtes-vous resté à Moscou?</p> + +<p>—Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis resté par +hasard.</p> + +<p>—Et comment donc se sont-ils emparés de toi? dans ta maison?</p> + +<p>—J'étais allé voir l'incendie, c'est là qu'ils m'ont pris et condamné +comme incendiaire.</p> + +<p>—L'injustice est là où est la justice, dit le petit homme.</p> + +<p>—Et toi, tu es depuis longtemps ici?</p> + +<p>—Moi? depuis dimanche; on m'a tiré de l'hôpital.</p> + +<p>—Tu es donc soldat?</p> + +<p>—Soldat du régiment d'Apchéron. Je me mourais de la fièvre: on ne nous +avait rien dit! Nous étions là vingt camarades couchés et ne sachant +rien de rien.</p> + +<p>—Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?</p> + +<p>—Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataïew, dit-il, afin +de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les +camarades m'ont surnommé «le Petit Faucon».... Comment ne pas être +triste? Moscou est la mère de toutes les villes! Mais dites-moi, bârine, +vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit être +plein... vous avez aussi une femme peut-être?... Et les vieux parents, +sont-ils vivants?»</p> + +<p>Quoique Pierre ne le vît pas, il sentait que son interlocuteur lui +souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il +n'avait pas de parents, surtout pas de mère!</p> + +<p>«La femme pour le bon conseil, la belle-mère pour le bon accueil... mais +rien ne remplace la vraie mère! Et des enfants, en as-tu?»</p> + +<p>La réponse négative de Pierre lui fit de la peine, et il hâta d'ajouter:</p> + +<p>«Vous êtes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez +seulement en bonne intelligence.</p> + +<p>—Oh! maintenant ça m'est bien indifférent, répondit Pierre malgré lui.</p> + +<p>—Eh! mon camarade, on n'échappe ni à la besace ni à la prison! +Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'éclaircir la voix et +mieux se disposer à faire un long récit, le bien du propriétaire était +beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans étaient à leur aise, +et nous-mêmes aussi, grâce à Dieu. Le blé rendait sept pour un, nous +vivions comme de bons chrétiens; voilà qu'un jour...» Et Platon +Karataïew raconta comme quoi, ayant été attrapé par le garde forestier +d'un bois voisin, il avait été fouetté, jugé et enrôlé comme soldat.</p> + +<p>«Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et +c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas péché, c'est mon frère +qui serait parti, en laissant derrière lui cinq enfants. Quant à moi, je +ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon +Dieu me l'avait déjà reprise. J'y suis retourné en congé: que te +dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches à +nourrir; les femmes étaient à la maison, les deux frères en voyage. +Michel, le cadet, était seul resté!... Et le père me dit: «Pour moi, mes +enfants sont tous égaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la +même. Si on n'avait pas rasé Platon, c'eût été le tour de Michel.» +Alors, croirais-tu, il nous a réunis devant les images: «Michel, me +dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'à terre devant Lui, et toi, aussi, +femme, ainsi que vous, petits enfants...» M'avez-vous compris?... C'est +ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous +plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la +traîne, elle est gonflée; on la retire, elle est vide!»</p> + +<p>Après quelques instants de silence, Platon se leva.</p> + +<p>«Tu veux peut-être dormir?» Et il commença à se signer rapidement en +marmottant: «Seigneur Jésus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et +Laure, ayez pitié de nous!» Il toucha la terre du front, se releva, +soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.</p> + +<p>«Quelle est donc cette prière que tu viens de dire?</p> + +<p>—Quoi? murmura Platon, déjà à moitié endormi. J'ai prié, voilà tout.... +Est-ce que tu ne pries pas?</p> + +<p>—Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?</p> + +<p>—Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas +oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se +réchauffer ici,» ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui +s'était roulé à ses pieds.</p> + +<p>Puis il se retourna et s'endormit tout à fait.</p> + +<p>Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le +lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque, +passait la lueur sinistre de l'incendie, à l'intérieur tout était +sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps à s'endormir: les yeux +grands ouverts dans les ténèbres, il écoutait machinalement les +ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances +qui s'était écroulé dans son âme renaissait plus beau que jamais en lui +et reposait sur les bases désormais inébranlables.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Pierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois +soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui. +Ces jours laissèrent à peine une trace dans sa mémoire: seule la figure +de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs +souvenirs, comme la personnification la plus complète de tout ce qui est +véritablement russe, bon et honnête.</p> + +<p>Platon Karataïew avait environ cinquante ans, à en juger par le nombre +des campagnes auxquelles il avait pris part; lui même n'aurait pu dire +au juste son âge, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste +souvent, il laissait voir deux rangées de dents blanches et saines; sa +barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait +l'empreinte de l'agilité, de la résolution, et surtout du stoïcisme. +Malgré les nombreuses petites rides dont elle était sillonnée, sa figure +avait une expression touchante de naïveté, de jeunesse et d'innocence. +Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient +de source; il ne pensait jamais à ce qu'il avait dit ou à ce qu'il +allait dire, et la vivacité et la justesse de ses inflexions leur +donnaient une persuasion pénétrante. Soir et matin, en se couchant et en +se levant, il disait: «Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et +fais-moi lever comme un kalatch<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.» Effectivement, à peine couché, il +s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se réveillant, il +était léger et dispos, et prêt à toute besogne. Il savait tout faire, ni +très bien ni très mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses +bottes, et, toujours occupé à quelque travail, il ne se permettait de +causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur +qui sait qu'on l'écoute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en +avait besoin comme de s'étendre et de marcher. Son chant était tendre, +doux, plaintif, presque féminin, en harmonie enfin avec sa physionomie +sérieuse. Lorsque, après quelques semaines de prison, sa barbe eut +repoussé, il avait l'air de s'être débarrassé de tout ce qui n'était pas +lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et +d'être redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. «Soldat +en congé fait une chemise de son caleçon,» disait-il; il ne parlait pas +volontiers de ses années de service et répétait avec orgueil que jamais +il n'avait été fouetté. Lorsqu'il contait, c'était le plus souvent +quelque épisode, cher à son cœur, de sa vie passée; les proverbes dont +il émaillait ses histoires n'étaient ni inconvenants ni hardis, comme +ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui, +employées isolément, n'ont aucune couleur, et, placées à propos, +frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa +bouche, une valeur toute nouvelle.</p> + +<p>Aux yeux des autres prisonniers, Platon n'était qu'un simple soldat, +qu'on plaisantait à l'occasion, qu'on envoyait à tout propos faire des +commissions; mais, pour Pierre, il resta à tout jamais le type accompli +de l'esprit de simplicité et de vérité, ainsi qu'il l'avait tout +d'abord deviné, dès la première nuit passée à ses côtés.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>La princesse Marie, ayant appris de Rostow que son frère se trouvait à +Yaroslaw avec sa famille, se décida, malgré les représentations de sa +tante, à aller le joindre et à emmener son neveu. Les difficultés de la +route ne l'arrêtèrent pas un instant. Son devoir était tout tracé: elle +avait à soigner son frère malade, mourant peut-être, et à lui amener son +fils. Si le prince André ne la demandait pas, c'est que sans doute il en +était empêché par son extrême faiblesse ou bien par la crainte que lui +inspirait, pour elle et pour son enfant, ce long et pénible voyage. +Quelques jours lui suffirent pour terminer ses préparatifs. Ses +équipages consistaient en une grande voiture qui lui avait servi à faire +le trajet jusqu'à Voronège, une britchka et un fourgon. Sa suite se +composait de Mlle Bourrienne, du petit Nicolas et de son gouverneur, de +la vieille bonne, de trois femmes de chambre, du vieux Tikhone, d'un +jeune laquais et d'un heiduque, que sa tante lui avait prêté pour +l'accompagner. Il ne lui était pas possible de prendre le chemin +habituel; aussi, en faisant un détour par Lipetsk, Riazan, Vladimir, où +elle n'avait même pas l'espoir de trouver des chevaux de poste, elle +entreprenait un voyage d'autant plus dangereux que les Français, +disait-on, s'étaient montrés aux environs de Riazan. Mlle Bourrienne, +Dessalles et les gens de la princesse Marie furent étonnés de sa fermeté +et de son activité incessante. Couchée après les autres et levée la +première, aucun obstacle ne l'arrêta pendant ce long trajet, et, grâce à +cette énergie qui soutenait le moral de chacun, on arriva à Yaroslaw à +la fin de la seconde semaine.</p> + +<p>Les derniers temps de son séjour à Voronège lui avaient apporté le plus +grand bonheur de sa vie: son amour pour Rostow ne la tourmentait plus, +mais remplissait toute son âme, dont il semblait faire aujourd'hui +partie intégrante. La lutte avait cessé, car, sans se l'avouer à +elle-même, elle était sûre, depuis sa dernière entrevue avec Nicolas, +d'aimer et d'être aimée. Il n'avait fait aucune allusion au +rétablissement des anciennes relations entre Natacha et le prince André +s'il venait à guérir, mais la princesse Marie devina qu'il en était +profondément préoccupé. Sa manière d'être, tendre, réservée, +affectueuse, n'avait pas changé. Il semblait, au contraire, se réjouir +de ce que cette parenté éventuelle lui donnait la liberté de témoigner +une amitié où la princesse Marie avait bien vite deviné de l'amour. Elle +sentait qu'elle aimait pour la première et la dernière fois de sa vie, +et, heureuse de se voir aimée, elle jouissait avec sérénité de son +bonheur.</p> + +<p>Ce calme ne l'empêchait pas d'éprouver un vif chagrin de la triste +situation de son frère, et lui permettait, au contraire, de s'y livrer +tout entière. La douleur empreinte sur sa figure défaite et désespérée +faisait craindre à son entourage qu'elle ne tombât sérieusement malade, +mais les difficultés et les soucis de la route doublèrent au contraire +ses forces en la distrayant et en la forçant à oublier, momentanément du +moins, le but de son voyage. Toutefois, en approchant de la ville, à la +pensée que, dans quelques heures à peine, ses craintes allaient être +confirmées, son émotion ne connut plus de bornes. L'heiduque fut envoyé +en avant pour découvrir le logement des Rostow et s'informer de l'état +du prince André. Sa commission une fois faite, il revint sur ses pas et +rejoignit la voiture au moment où elle entrait en ville. La pâleur +mortelle de la princesse Marie, qui avait passé la tête par la portière, +le terrifia.</p> + +<p>«J'ai tous les renseignements que vous désirez, Excellence: la famille +Rostow demeure, pas loin d'ici, dans la maison du marchand Bronnikow, +sur le bord même du Volga.»</p> + +<p>La princesse Marie continuait à le regarder fixement, en cherchant avec +effroi pourquoi il ne répondait pas à sa principale question: «Et mon +frère?» Mlle Bourrienne s'en chargea.</p> + +<p>«Comment va le prince? dit-elle.</p> + +<p>—Son Excellence est avec la famille.</p> + +<p>—Il est donc vivant? se dit la princesse.... Comment va-t-il? +continua-t-elle tout haut.</p> + +<p>—Les domestiques disent que c'est toujours la même chose,»</p> + +<p>Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Elle eut peur de le demander, et +jeta un coup d'œil sur son neveu, assis en face d'elle: l'enfant était +tout joyeux d'arriver dans une grande ville; alors elle baissa la tête +et ne la releva plus que lorsque la lourde voiture, se balançant et +criant sur ses ressorts, s'arrêta tout à coup. Le marchepied fut abaissé +avec bruit, et la portière s'ouvrit. Elle aperçut à gauche une large +nappe d'eau, c'était le fleuve; à droite, un perron sur lequel se +tenaient plusieurs domestiques et une jeune fille au teint frais et +rose, dont la jolie figure, couronnée d'une large tresse de cheveux +noirs, semblait sourire à contre-cœur: cette jeune fille était Sonia. +La princesse monta vivement les degrés, tandis que Sonia lui disait d'un +air embarrassé:</p> + +<p>«Par ici, par ici!» Et elle se trouva tout à coup dans le vestibule, en +face d'une femme âgée, au type oriental, qui venait avec empressement au +devant d'elle.</p> + +<p>C'était la comtesse, qui, bouleversée par l'émotion, l'entoura de ses +bras et l'embrassa à plusieurs reprises:</p> + +<p>«Mon enfant, je vous aime, je vous connais depuis longtemps!»</p> + +<p>La princesse Marie comprit qui elle était et sentit qu'il fallait +répondre à son effusion. Ne sachant trop que dire, elle murmura quelques +paroles en français et demanda:</p> + +<p>«Et lui, comment est-il?</p> + +<p>—Le docteur assure qu'il n'y a plus de danger, reprit la comtesse en +levant les yeux au ciel, et en poussant un soupir qui contredisait ses +paroles.</p> + +<p>—Où est-il? Puis-je le voir?</p> + +<p>—Certainement, à l'instant, mon amie.... Est-ce son fils? ajouta la +comtesse, en voyant entrer Nicolas avec son gouverneur. Quel charmant +enfant! La maison est grande, il y aura place pour tout le monde.»</p> + +<p>Tout en caressant le petit garçon, la comtesse les emmena dans le salon +où Sonia causait avec Mlle Bourrienne. Le comte vint saluer la princesse +Marie, qui le trouva très changé depuis qu'elle ne l'avait vu. Il était +alors vif, gai, plein d'assurance; aujourd'hui elle retrouvait un homme +brisé, effaré, qui faisait peine à voir. En lui parlant, il jetait sur +ceux qui l'entouraient des regards à la dérobée, comme pour juger de +l'effet de ses paroles. Après le désastre de Moscou et sa propre ruine, +jeté hors du milieu et des habitudes qui faisaient toute son existence, +il se sentait désorienté et avait, pour ainsi dire, perdu sa place dans +la vie.</p> + +<p>Malgré son ardent désir de voir au plus tôt son frère, et le dépit que +lui causaient, dans un tel moment, les politesses qu'on lui faisait et +les compliments qu'on adressait à son neveu, elle observait ce qui se +passait autour d'elle. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire moins que +de se conformer provisoirement à ce nouvel ordre de choses et d'en +accepter, sans amertume, toutes les conséquences.</p> + +<p>«C'est ma nièce, dit le comte en lui présentant Sonia. Je crois, +princesse, que vous ne la connaissez pas?»</p> + +<p>Elle se retourna et embrassa Sonia, en essayant d'étouffer le sentiment +d'inimitié instinctive qu'elle avait ressenti à sa vue. En se +prolongeant outre mesure, ces cérémonies banales finirent par lui faire +éprouver un sentiment pénible, accru encore par le manque d'harmonie +entre ses dispositions intimes et celles de cet entourage.</p> + +<p>«Où est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant à tout le +monde.</p> + +<p>—Il est en bas; Natacha est auprès de lui, répondit Sonia en +rougissant. Vous êtes sans doute fatiguée, princesse?»</p> + +<p>Des larmes d'impatience lui montèrent aux yeux; se détournant, elle +allait demander à la comtesse la permission de se rendre chez son frère, +lorsque des pas légers se firent entendre. C'était Natacha qui +accourait, cette Natacha qui lui avait tant déplu lors de leur première +entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'œil sur elle pour +sentir que celle-là du moins, sympathisait complètement avec elle, et +qu'elle partageait sincèrement sa douleur. Elle se précipita vers elle, +l'embrassa et éclata en sanglots sur son épaule. Lorsque Natacha, assise +au chevet du prince André, avait été informée de l'arrivée de la +princesse, elle avait doucement quitté la chambre pour courir à sa +rencontre. Son visage ému n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui, +pour elle, pour tous ceux qui tenaient de près à celui qui lui était +cher, une compassion infinie pour les autres, et un désir passionné de +se sacrifier tout entière pour ceux qui souffraient! La pensée égoïste +d'unir à jamais son avenir à celui du prince André n'existait plus dans +son cœur. L'instinct si délicat de la princesse Marie le lui fit +deviner au premier regard, et cette découverte diminua l'amertume de ses +larmes.</p> + +<p>«Allons chez lui, Marie,» dit Natacha en l'entraînant dans une autre +pièce. La princesse releva la tête et s'essuya les yeux, mais, au moment +de lui poser une question, elle s'arrêta. Elle sentait que la parole +serait impuissante à l'exprimer ou à y répondre, et qu'elle lirait sur +la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle désirait +apprendre.</p> + +<p>De son côté, Natacha était pleine d'anxiété et de doutes: fallait-il ou +ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la vérité à +ces yeux si lumineux qui la pénétraient jusqu'au fond du cœur, et qu'on +ne pouvait tromper? Les lèvres de Natacha tremblèrent, sa bouche se +contracta, et, éclatant en sanglots, elle se cacha le visage. La +princesse Marie avait compris! Néanmoins, se refusant encore à perdre +tout espoir, elle lui demanda en quel état se trouvait la plaie et +depuis quand l'état général avait empiré.</p> + +<p>«Vous... vous le verrez,» dit Natacha en pleurant.</p> + +<p>Elles restèrent quelques instants dans la chambre voisine de celle du +malade, afin de se remettre de leur émotion.</p> + +<p>«Quand est-ce arrivé?» demanda la princesse Marie.</p> + +<p>Natacha lui raconta comment, dès le début, la fièvre et les souffrances +avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'étaient +calmées, bien que le docteur redoutât toujours la gangrène, mais ce +danger avait été également écarté; à leur arrivée à Yaroslaw, la +suppuration s'était produite, le docteur avait encore espéré lui voir +suivre un cours régulier; puis la fièvre avait repris, sans toutefois +provoquer de craintes sérieuses.</p> + +<p>«Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, «cela» +est survenu tout à coup... je n'en connais pas la raison et vous verrez +vous-même.</p> + +<p>—La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri?</p> + +<p>—Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez.... Marie, il +est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et +alors...»</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie +devant elle, la princesse, suffoquée par les larmes malgré tous ses +efforts pour les maîtriser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de +voir son frère sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les +paroles de Natacha et «ce» qui était survenu à son frère depuis deux +jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilité et de +tendresse, était l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son +imagination la figure de son petit André telle qu'elle l'avait connue +dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait +si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle +prévoyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et émues comme +celles que son père lui avait adressées à son lit de mort, et que malgré +tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tôt ou +tard, en venir là, et elle entra résolument dans la chambre.</p> + +<p>Couché sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de +chambre fourrée de petit-gris, maigre et pâle, tenant son mouchoir dans +une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait +doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince André +tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit +involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie +et du regard de son frère, ses sanglots s'arrêtèrent, ses larmes se +séchèrent, et elle eut peur, comme une coupable. «Suis-je donc +coupable?» se dit-elle. «Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et +d'avenir, tandis que moi...» lui répondit l'œil froid et sévère du +prince André, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-même, il +y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur +côté.</p> + +<p>«Bonjour, Marie, comment es-tu arrivée jusqu'ici?» lui demanda-t-il en +l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui +appartenir.</p> + +<p>Un cri désespéré aurait moins terrifié la princesse Marie que le timbre +de cette voix.</p> + +<p>«As-tu amené le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un +visible effort de mémoire.</p> + +<p>—Comment te sens-tu à présent? demanda la princesse Marie, surprise +d'avoir trouvé quelque chose à dire.</p> + +<p>—Demande-le au docteur, ma chère,» et, cherchant à être amical, il +ajouta, en remuant machinalement les lèvres:</p> + +<p>«Merci, chère amie, d'être venue!»</p> + +<p>Sa sœur lui serra la main, et cette étreinte lui fit froncer +imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus +que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se +lisait ce dégagement de la vie, si terrible à constater chez les +mourants, quand on jouit soi-même de toute sa santé. Il n'y prenait plus +d'intérêt, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il +s'abîmait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui +le détachait d'eux.</p> + +<p>«Quel étrange jeu de la destinée que notre réunion! dit-il en rompant le +silence et en lui montrant Natacha.... Elle me soigne, comme tu vois.»</p> + +<p>La princesse Marie l'écoutait avec stupeur. Comment son frère, si +délicat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en présence de +celle qu'il aimait et dont il était aimé? S'il avait cru pouvoir revenir +à la vie, il n'aurait pas employé ce ton de blessante froideur. La seule +explication plausible, c'est que tout lui devenait indifférent, parce +que quelque chose d'autre, et de plus important, se révélait à lui.</p> + +<p>La conversation, gênée, tendue, tombait à chaque instant.</p> + +<p>«Marie a passé par Riazan,» dit Natacha. Le prince André ne fut pas +étonné de ce qu'elle appelait sa sœur par son nom; Natacha s'en aperçut +elle-même pour la première fois.</p> + +<p>«Eh bien? demanda-t-il.</p> + +<p>—On lui a raconté que Moscou est incendié, complètement incendié, et +que...» Natacha s'arrêta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour +écouter.</p> + +<p>—Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!...» et, regardant +dans le vague, il tira sa moustache.</p> + +<p>«Et toi, Marie, tu as rencontré le comte Nicolas? demanda le prince +André.... Il a écrit aux siens que tu lui avais beaucoup plu, +poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la portée de +cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son +côté, t'avait plu, ce serait très bien, tu l'épouserais!» La princesse +Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le séparait +déjà de ce monde.</p> + +<p>—Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard à +Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua.</p> + +<p>—André, veux-tu... demanda tout à coup la princesse Marie d'une voix +tremblante... veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander après +toi.»</p> + +<p>Le prince André eut un sourire imperceptible; sa sœur, qui connaissait +si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne +souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'était plutôt une ironie à +son adresse, pour avoir employé un dernier moyen de réveiller le +sentiment qui s'éteignait peu à peu en lui. «Oui, je serai bien aise de +le voir.... Se porte-t-il bien?»</p> + +<p>On amena l'enfant. Effrayé à la vue de son père, qui l'embrassa, il ne +savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne +pleurait dans la chambre. Dès qu'il fut sorti, la princesse Marie +s'approcha de son frère, et, ne pouvant se contenir plus longtemps, +fondit en larmes.</p> + +<p>Le prince André la regarda fixement.</p> + +<p>«Tu pleures sur lui,» dit-il.</p> + +<p>La princesse fit un signe affirmatif.</p> + +<p>«Il ne faut pas pleurer ici,» ajouta-t-il sans s'émouvoir.</p> + +<p>Il comprenait que sa sœur pleurait sur l'enfant qui allait devenir +orphelin, et il essayait de se reprendre à la vie. «Oui, cela doit lui +paraître bien triste, et c'est pourtant si simple!» se dit-il à +lui-même. «Les oiseaux du ciel ne sèment pas, ne moissonnent pas, mais +notre Père céleste les nourrit.» Il voulut d'abord répéter ce verset à +sa sœur: «C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement; +les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que +toutes ces pensées qui leur paraissent si importantes, n'importent +guère! Oui, nous ne nous comprenons plus.» Et il se tut.</p> + + +<p>Le fils du prince André avait sept ans; il ne savait rien, pas même ses +lettres, et cependant, eût-il été alors un homme fait et en pleine +possession de ses facultés, il n'aurait, ni mieux ni plus profondément +compris l'importance de la scène à laquelle il venait d'assister entre +son père, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit +sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses +beaux yeux pensifs, appuya sa tête contre sa poitrine; sa petite lèvre +retroussée et vermeille trembla, et il pleura doucement.</p> + +<p>À dater de ce jour, il évita Dessalles et la vieille comtesse qui +cependant l'accablait de soins; il préférait rester seul, ou avec sa +tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particulièrement en +affection; il leur prodiguait à toutes deux des caresses silencieuses.</p> + +<p>La princesse Marie, en sortant de chez son frère, avait perdu tout +espoir; aussi ne reparla-t-elle plus à Natacha de la possibilité d'une +guérison. Elles se relayaient auprès du divan du malade; la princesse ne +pleurait pas, et elle adressait de ferventes prières à l'Être éternel et +insondable, dont la présence se manifeste si vivement au chevet d'un +mourant.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Le prince André sentait qu'il se mourait, qu'il était déjà mort à +moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt +terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son +âme. Il attendait ce qu'il savait inévitable, sans hâte et sans +inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d'éternel, d'inconnu et de +lointain, qu'il n'avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie, +était maintenant là, tout près: il le devinait, il le touchait presque.</p> + +<p>Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait passé par cette +douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la +craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captivés +par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir +la mort dans l'obus qui s'avançait en tournoyant. Revenu à lui dans +l'ambulance, cette fleur d'amour éternel s'était épanouie au fond de son +âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie; libre et +indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui. +Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui +se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce +qui l'entourait, plus s'abaissait cette barrière qui sépare la vie de la +mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'était-ce en +effet que d'aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n'est de +n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et +immatérielle? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait:</p> + +<p>«Tant mieux!»</p> + +<p>Mais, après cette nuit de délire où celle qu'il désirait retrouver lui +était apparue, après qu'elle eut appliqué ses lèvres sur sa main en la +couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme pénétra de nouveau dans +son cœur et le rattacha à l'existence. Des pensées confuses et joyeuses +venaient l'assaillir, et en se reportant au moment où, à l'ambulance, il +avait aperçu Kouraguine à côté de lui, il se reconnaissait incapable de +revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourmenté dans son +délire par le désir de savoir s'il était encore de ce monde, il n'osait +cependant le demander à ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>Sa maladie avait suivi son cours normal, et «ce quelque chose qui lui +était survenu depuis deux jours», comme disait Natacha à la princesse +Marie, n'était rien autre que la lutte suprême entre la vie et la +mort.... C'était la mort qui était la plus forte, et ce renouveau +d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'était que l'aveu involontaire du +prix qu'il attachait à la vie et la dernière révolte de son être contre +la terreur de l'inconnu!</p> + +<p>Un soir qu'il sommeillait, agité comme il l'était toujours à cette heure +par une légère fièvre qui donnait une grande lucidité à ses idées, il +éprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.</p> + +<p>«Ah! se dit-il, c'est elle qui est entrée!»</p> + +<p>C'était en effet Natacha, qui venait, à pas de loup, occuper sa place +habituelle à son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.</p> + +<p>Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tête interceptait la +lumière de la bougie; elle tricotait assidûment un bas, depuis le jour +où le prince André lui avait dit que personne ne soigne les malades +comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exerçait, +disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la +jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il +contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage incliné. +Tout à coup le peloton de laine lui échappa. Natacha tressaillit, jeta +un regard à la dérobée sur le malade et, étendant la main devant la +bougie pour le préserver de la lumière, elle se pencha vivement pour +ramasser son peloton, et reprit sa première pose. Il la regarda sans +faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour +à tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement à reprendre haleine. +Les premiers jours de leur réunion, il lui avait avoué que, s'il +revenait à la vie, il remercierait éternellement Dieu pour cette +blessure qui les avait ainsi réconciliés; mais depuis, il n'en avait +plus reparlé.</p> + +<p>«Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en prêtant l'oreille au +léger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destinée nous a-t-elle réunis, +si c'est pour me faire mourir?... La vérité de la vie ne se serait-elle +donc révélée à moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus +que tout au monde, et puis-je m'empêcher de l'aimer?» se dit-il en +poussant un profond gémissement, comme il en avait pris l'habitude +pendant ses longues heures de souffrance. À cette plainte, Natacha posa +son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux +brillants:</p> + +<p>«Vous ne dormez pas? lui dit-elle.</p> + +<p>—Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer. +Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumière!... +J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!»</p> + +<p>Natacha se rapprocha encore plus près, et son visage s'illumina de joie +et de passion.</p> + +<p>«Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.</p> + +<p>—Et moi...»</p> + +<p>Elle détourna la tête un instant.</p> + +<p>«Pourquoi donc trop?</p> + +<p>—Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la vérité, dites-moi ce que vous +sentez au fond du cœur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—J'en suis sûre, j'en suis sûre!» s'écria Natacha en lui saisissant les +deux mains avec une exaltation croissante.</p> + +<p>Il se tut.</p> + +<p>«Comme ce serait bien!» dit-il en lui baisant la main.</p> + +<p>Natacha était heureuse; mais, se rappelant aussitôt qu'une émotion trop +vive pouvait lui être fatale:</p> + +<p>«Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se maîtrisant.... Il faut dormir, je +vous en prie.»</p> + +<p>Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle +se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla +d'attention à son ouvrage, afin d'éviter de lever encore les yeux. +Bientôt après il s'endormit.</p> + +<p>Son sommeil ne fut pas de longue durée. Une sueur froide le réveilla.</p> + +<p>Sa pensée recommençait à flotter entre la vie et la mort:</p> + +<p>«L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la négation +de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le +comprends que par l'amour. Tout est là!... L'amour c'est Dieu, et mourir +c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, à la source +générale et éternelle.»</p> + +<p>Ces rêves lui semblaient consolants, mais ce n'étaient que des rêves qui +passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre même de la réalité, et +il se rendormit, encore en proie à mille idées confuses et agitées.</p> + +<p>Il se vit en songe couché dans la chambre qu'il habitait. Il avait +recouvré toute sa santé. Une foule de personnes inconnues défilaient +devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et +se disposait à les suivre il ne savait où, tout en se disant qu'il +perdait son temps à des bagatelles, lorsqu'il avait à s'occuper de bien +plus graves intérêts; et cependant il continuait à leur parler et à les +étonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun +sens.... Peu à peu ces figures s'évanouirent, et toute son attention se +concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il à la +fermer assez vite? «tout» dépend de cela. Il se lève, il s'en approche +pour tirer le verrou, mais ses jambes fléchissent sous lui, et il sent +qu'il n'arrivera pas à temps!... Réunissant toutes ses forces dans un +effort suprême, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible +l'étreint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la +mort qui est là, là, derrière la porte, et, au moment où il s'y traîne +haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pénètre dans la +chambre!... Cet être innommé, c'est la mort, la mort qui vient à lui, et +il faut à tout prix qu'il lui échappe!... Il saisit la porte... la +refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de +forces, peut-être pourra-t-il du moins l'empêcher de passer?... Hélas! +ses forces s'épuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de +nouveau!... Il tente une fois encore de résister à la pression du +dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entré... et le +prince André se sent mourir!</p> + +<p>À ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il +se réveilla...</p> + +<p>«Oui, c'était bien là la mort!... Mourir et se réveiller! La mort est +donc le réveil?»</p> + +<p>Cette pensée passa comme un éclair dans son esprit, et un coin du voile +qui lui dérobait encore l'inconnu se releva dans son âme! Il sentit son +corps délivré des liens qui l'attachaient à la terre, et il éprouva un +mystérieux bien-être, qui depuis lors ne le quitta plus!</p> + +<p>Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement. +Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il désirait. Il ne comprit pas +sa question et fixa sur elle un regard étrange. C'était «cela» dont elle +avait parlé à la princesse Marie!... À dater de cette heure, la fièvre +prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins, +elle ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se +développaient chez le malade avec une effroyable intensité.</p> + +<p>Ses derniers jours et ses dernières heures s'écoulèrent paisibles et +sans qu'il se produisît dans son état aucun nouvel incident.</p> + +<p>La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais +elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement à ce qui ne +serait bientôt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, à son +enveloppe matérielle, et que son esprit n'était déjà plus de ce monde. +La violence de leurs sensations était telle, que le spectacle terrible +de la mort n'avait pas de prise sur leurs âmes. Jugeant inutile d'aviver +leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles étaient à ses côtés, +ni hors de sa présence, et, se trouvant impuissantes à exprimer par des +paroles ce qu'elles éprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui. +Elles le voyaient s'abîmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et +toutes deux savaient que c'était bien et que ce devait être ainsi.</p> + +<p>Il se confessa, il communia, et prit congé des siens. Lorsqu'on lui +amena son fils, il effleura sa joue de ses lèvres et se tourna, non pas +par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'était tout ce +qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bénir l'enfant: il le +fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'œil +interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore +quelque chose à faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras +de la princesse Marie et de Natacha.</p> + +<p>«C'est fini!» dit sa sœur quelques secondes après.</p> + +<p>Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.</p> + +<p>«Où est-il à présent?» se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couché dans le +cercueil, tous s'en approchèrent pour lui dire un dernier adieu. Le +cœur de l'enfant était déchiré par une poignante surprise. Tous +pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'était +plus, et le vieux comte sur lui-même; il prévoyait qu'il aurait bientôt +le même pas à franchir.</p> + +<p>Natacha et la princesse Marie pleuraient également, non sur leur propre +douleur, mais sous l'influence de l'émotion dont leur cœur débordait à +la vue du mystère si solennel et si simple de la mort!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE IV</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>La corrélation des causes est incompréhensible pour l'esprit humain, +mais le besoin de s'en rendre compte est inné dans le cœur de l'homme. +Celui qui n'approfondit pas la raison d'être des événements s'empare de +la première coïncidence qui le frappe pour s'écrier: «Voilà la cause!».</p> + +<p>Mais lorsqu'on pénètre au fond du moindre fait historique, c'est-à-dire +au fond des masses où il s'est produit, on constate que la volonté d'un +individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-même est +constamment dirigée par une force supérieure. Si les événements +historiques n'ont en réalité d'autre cause que le principe même de toute +cause, ils sont néanmoins dirigés par des lois qui nous sont inconnues, +ou que nous entrevoyons à peine et que nous ne saurions découvrir, sinon +à la condition de renoncer à en voir le mobile dans la volonté d'un seul +homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des +planètes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut répudié l'idée +de l'immobilité de la terre.</p> + +<p>Après la bataille de Borodino, après que Moscou eût été occupé par +l'ennemi et incendié, l'épisode le plus important de la guerre de 1812 +serait, au dire des historiens, la marche de l'armée russe quittant la +route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp +de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit héroïque à +différentes personnes, et les Français eux-mêmes, quand ils parlent de +ce mouvement de flanc, vantent le génie dont les généraux russes ont +fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir là, +avec les historiens, une profonde combinaison trouvée par un seul +individu pour sauver la Russie et perdre Napoléon, et de découvrir dans +ce fait la moindre trace de génie militaire. Une grande intelligence +n'est pas nécessaire en effet pour concevoir que la meilleure position +d'une armée non attaquée est de s'établir là où elle est sûre de trouver +des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait deviné, en +1812, que la route de Kalouga offrait, après la retraite de l'armée, +les plus grands avantages. Par quelle filière de déductions Messieurs +les historiens arrivent-ils donc à découvrir dans cette manœuvre une +combinaison des plus habiles? Où donc voient-ils que le salut de la +Russie et la perte de l'ennemi en ont été les résultats? Cette marche de +flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont +précédée, qui l'ont accompagnée et qui en ont été la conséquence, +devenir la perte des Russes et le salut des Français; il n'en résulte +donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la +situation de l'armée. Si cette marche n'avait pas coïncidé avec d'autres +circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arrivé +si Moscou n'avait pas brûlé, si Murat n'avait pas perdu de vue les +Russes, si Napoléon n'était pas resté inactif, si l'armée russe avait +livré bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de +Barclay, si Napoléon avait, en s'approchant de Taroutino, attaqué les +Russes avec le dixième de l'énergie qu'il avait dépensée à Smolensk, si +les Français avaient marché sur Pétersbourg?... etc., etc. Dans ces +conditions, le salut se serait tourné en désastre. Comment donc se +fait-il que ceux qui ont étudié l'histoire ferment les yeux à +l'évidence, en attribuant cette marche à la volonté d'un seul homme? car +personne n'avait mûri et préparé cette manœuvre à l'avance; et, à +l'heure où elle s'est accomplie, elle était tout bonnement le résultat +forcé de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de +toutes ses conséquences que lorsqu'elle fut tombée dans le domaine du +passé.</p> + +<p>Lors du conseil qui se tint à Fili, l'opinion des chefs militaires +russes fut en général pour la retraite en ligne droite sur le chemin de +Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le +nombre des voix qui appuyèrent cet avis, et surtout dans la conversation +qui eut lieu, après le conseil, entre le commandant en chef et Lanskoï, +chef de l'intendance. Lanskoï annonça, dans son rapport, que les vivres +pour l'armée étaient réunis principalement le long de l'Oka, dans les +gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni, +le transport des approvisionnements pour l'armée serait intercepté par +la rivière qu'on ne pouvait leur faire traverser à l'entrée de l'hiver. +Ce fut la première considération qui fit abandonner le plan primitif, en +somme le plus naturel. L'armée se tint donc à portée des vivres. Puis +l'inaction des Français, qui avaient perdu la trace des Russes, la +nécessité de couvrir et de défendre les manufactures d'armes, et surtout +l'avantage d'être à portée des vivres, forcèrent l'armée à incliner +davantage vers le sud. Après avoir passé sur la route de Toula par un +mouvement désespéré, les chefs de l'armée pensaient s'arrêter à Podolsk, +mais l'apparition des troupes françaises, d'autres circonstances, et +entre autres l'abondance des subsistances à Kalouga, engagèrent l'armée +à continuer sa marche vers le sud, et à passer de la route de Toula sur +celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De même qu'il est +difficile, sinon impossible, de préciser l'instant où l'abandon de +Moscou avait été résolu, de même on ne peut exactement dire avec +précision quel est celui qui a décidé la marche sur Taroutino, et +pourtant chacun crut s'y être établi en vertu de la volonté et de la +décision des chefs.</p> + + +<h3>II</h3> + + + +<p>La route suivie était si bien celle que l'armée devait infailliblement +prendre, que les maraudeurs mêmes se répandirent dans cette direction, +et Koutouzow s'attira le blâme de l'Empereur pour avoir d'abord conduit +l'armée par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino. +L'Empereur lui-même lui avait indiqué ce mouvement dans une lettre que +le commandant en chef reçut seulement après y être arrivé.</p> + +<p>Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manœuvre de +génie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul +attribuait à l'inaction des Français son importance réelle; lui seul +soutenait que la bataille de Borodino avait été une victoire; lui seul, +qui, par sa position de commandant en chef, semblait être appelé à +prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour empêcher l'armée +russe de dépenser inutilement ses forces dans des combats stériles.</p> + +<p>La bête fauve, blessée à mort à Borodino, se trouvait encore là où le +chasseur l'avait laissée. Était-elle épuisée? Était-elle encore vivante? +Le chasseur l'ignorait. Mais tout à coup elle poussa un gémissement qui +trahit sa situation sans issue, et ce cri de désespoir fut l'envoi de +Lauriston au camp de Koutouzow. Napoléon, convaincu comme toujours qu'il +était impeccable, écrivit à Koutouzow, sous l'impulsion du moment:</p> + +<p>«Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie près de vous un de mes aides de +camp généraux pour vous entretenir de plusieurs objets intéressants. Je +désire que votre Altesse ajoute foi à ce qu'il lui dira, surtout +lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particulière +considération que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre +n'étant à autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il +vous ait en Sa sainte et digne garde.</p> + +<p>«Moscou, ce 30 octobre.</p> + +<p>«Signé: Napoléon.»</p> + +<p>«Je serais maudit par la postérité si l'on me regardait comme le premier +moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma +nation<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>,» répondit Koutouzow, et il continua à faire tout ce qui +dépendait de lui pour diriger la retraite de ses troupes.</p> + +<p>À la suite d'un mois de pillage par l'armée française et d'un temps +équivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement était +survenu dans les forces des deux belligérants et dans l'esprit qui les +animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de +prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette +longue inaction avait éveillé l'impatience et la curiosité de savoir ce +qu'étaient devenus les français, qu'on avait perdus de vue depuis tant +de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en +approchaient chaque jour, la nouvelle de légères victoires de partisans +et de paysans sur l'ennemi, faisaient renaître l'envie et les sentiments +de vengeance refoulés dans le cœur de chacun pendant le séjour de +l'étranger à Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de +leurs forces respectives n'était plus le même et que la supériorité +nous était acquise. De même que le carillon d'une horloge se met en +branle et joue son air lorsque l'aiguille achève le tour du cadran, de +même, dans les hautes sphères, le contrecoup de cette impression +générale se traduisit immédiatement par un redoublement d'activité.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>L'armée russe était dirigée sur place par Koutouzow et son état-major, +et de Pétersbourg par l'Empereur lui-même. Avant qu'on eût reçu la +nouvelle de l'abandon de Moscou, on avait envoyé à Koutouzow, pour lui +faciliter sa besogne, un plan détaillé de toute la campagne; +l'état-major l'accepta malgré le changement produit par les +circonstances. Quant à Koutouzow il répondit que les dispositions +prises à distance étaient difficiles à exécuter. Aussi continuait-on à +lui expédier messages sur messagers avec de nouvelles instructions, pour +trancher les difficultés au fur et à mesure qu'elles se produisaient, et +faire ensuite leur rapport sur ses faits et gestes.</p> + +<p>Des changements importants avaient lieu dans les commandements de +l'armée. Il fallait remplacer Bagration, qui avait été tué, et Barclay, +qui s'était éloigné, offensé d'être mis dans une position subalterne. On +discutait très sérieusement s'il valait mieux mettre A. à la place de D. +ou bien D. à la place d'A., et ainsi de suite, comme s'il ne s'agissait, +dans le choix à faire, que d'une question de personnes.</p> + +<p>Par suite de l'inimitié qui existait entre Koutouzow et Bennigsen, de +la présence des personnes de confiance envoyé par l'Empereur, des +permutations indispensables à opérer, une partie bien plus compliquée se +jouait à l'état-major de l'armée. On se contrecarrait à qui mieux mieux, +et l'objet de toutes ces intrigues était l'entreprise militaire que les +uns et les autres s'imaginaient diriger à leur guise, tandis qu'elle +poursuivait son chemin en dehors de leur influence et de leur action, et +n'était, en réalité, que la conséquence des rapports des masses entre +elles. Du reste, cet enchevêtrement de combinaisons de toutes sortes +dans les hautes régions du pouvoir faisait exactement pressentir ce qui +allait arriver.</p> + +<p>Le 2 octobre, dans une lettre qui ne fut reçue par Koutouzow qu'après la +bataille de Taroutino, l'Empereur lui écrivait:</p> + +<p>«Prince Michel Ilarionovitch!</p> + +<p>«Moscou est au pouvoir de l'ennemi depuis le 2 septembre. Vos derniers +rapports datent du 20, et depuis lors, non seulement vous n'avez rien +entrepris contre l'ennemi pour la délivrance de notre première capitale, +mais vous vous êtes même replié. Serpoukhow est occupé par un +détachement ennemi, et Toula, avec son importante manufacture d'armes, +si nécessaire à l'armée, est menacée. J'ai vu, par les rapports de +Wintzingerode, que l'ennemi fait marcher un corps de 10 000 hommes vers +la route de Pétersbourg; un autre de plusieurs milliers à la direction +de Dmitrow; un troisième s'est avancé sur la route de Vladimir; enfin un +quatrième s'est concentré entre Rouza et Mojaïsk. Napoléon lui-même +était encore à Moscou le 25 avec sa garde. Du moment que ses troupes +sont ainsi divisées en détachements considérables, est-il possible que +vous ayez en face de vous des forces ennemies assez nombreuses pour vous +empêcher de prendre l'offensive? Il est au contraire à présumer que vous +êtes, poursuivi par des fractions, ou, tout au moins, par des corps +inférieurs en importance à l'armée confiée à votre commandement. Il +semblerait que, profitant de ces conjonctures, vous auriez pu attaquer +un ennemi plus faible que vous, le détruire, ou au moins le forcer à la +retraite, nous conserver la majeure partie des gouvernements occupés +aujourd'hui par lui, et préserver ainsi de tout danger la ville de Toula +et les autres villes de l'intérieur de l'Empire. Si l'ennemi est en état +de diriger un corps d'armée considérable vers Pétersbourg, en partie +dégarni de troupes, vous en porterez la responsabilité, car, en agissant +avec énergie et décision, vous deviez, avec les moyens dont vous +disposez, nous préserver de ce nouveau malheur. N'oubliez point que vous +devez rendre compte à la patrie indignée de la perte de Moscou. Vous +savez, par expérience, que j'ai toujours été prêt à vous récompenser. Je +le suis encore, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de +votre côté un entier dévouement, une fermeté à toute épreuve et des +succès que votre intelligence, vos talents militaires et la valeur des +troupes que vous commandez nous autorisent à espérer.»</p> + +<p>Lorsque cette lettre arriva à Koutouzow, celui-ci avait livré bataille, +ne pouvant plus empêcher son armée de prendre l'offensive. Le 2 octobre, +le cosaque Schapovalow, battant la plaine, tua un lièvre et en blessa un +autre; en poursuivant ce dernier, il se laissa entraîner au loin dans la +forêt, et tomba inopinément sur le flanc gauche de l'armée de Murat, qui +ne se gardait pas. Il raconta la chose en riant à ses camarades, et le +porte-drapeau qui l'entendit en fit part à son commandant. Le cosaque +fut appelé, questionné, et ses chefs eurent l'idée de profiter de cette +bonne aubaine pour enlever des chevaux, et l'un d'eux, connu des hauts +fonctionnaires de l'armée, communiqua le fait à un général de +l'état-major. La situation y était des plus tendues dans ces derniers +temps. Yermolow était venu trouver Bennigsen quelques jours auparavant +pour le supplier d'user de son influence sur le commandant en chef afin +qu'il se décidât à l'attaque.</p> + +<p>«Si je ne vous connaissais pas, répondit Bennigsen, j'aurais cru que +vous désiriez le contraire de ce que vous me demandez, car il suffit que +je conseille une chose, pour que Son Altesse fasse tout l'opposé.»</p> + +<p>Le récit des cosaques, confirmé par d'autres éclaireurs, démontra que +tout était prêt pour l'explosion. Les ressorts se détendirent, les +rouages grincèrent et, le carillon joua. En dépit de son pouvoir +présumé, de son intelligence, de son expérience, de sa connaissance des +hommes, Koutouzow, prenant en considération le rapport envoyé par +Bennigsen à l'Empereur, le désir exprimé par tous les généraux, celui +qu'on imputait à Sa Majesté, la nouvelle apportée par les cosaques, +n'eut pas la force de comprimer ce mouvement: il ordonna donc ce qu'il +considérait comme inutile et même nuisible, il donna son assentiment au +fait accompli.</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>L'attaque fut ordonnée pour le 5 octobre.</p> + +<p>La veille, Koutouzow signa la dislocation des troupes. Toll en fit +lecture à Yermolow, en lui proposant de s'occuper des dispositions à +prendre.</p> + +<p>«Bien, bien, dit Yermolow, mais je n'en ai pas le temps dans ce moment.»</p> + +<p>Le plan de bataille combiné par Toll était excellent, aussi bien rédigé +que celui d'Austerlitz, quoiqu'il n'y fût pas formulé en allemand: «la +première colonne marche de ce côté, la seconde de tel autre»... etc.... +Ces colonnes, indiquées sur le papier, devaient, à un instant donné, se +réunir pour tomber sur l'ennemi et l'écraser. Tout y était admirablement +prévu, comme c'est toujours le cas dans les dislocations écrites, mais, +comme il arrive toujours aussi, aucune de ces colonnes ne se trouva à +son poste en temps et lieu.</p> + +<p>Lorsque les différents exemplaires du plan furent prêts, on les remit à +un officier, qui était ordonnance de Koutouzow, pour les porter à +Yermolow. Ce jeune chevalier garde, tout fier de son importante mission, +se rendit au logement occupé par Yermolow; il était vide.</p> + +<p>«Le général est parti,» lui dit le domestique.</p> + +<p>L'envoyé se rendit chez un des généraux que Yermolow voyait souvent.</p> + +<p>«Personne à la maison,» lui répondit-on.</p> + +<p>Il alla chez un autre. Même réponse.</p> + +<p>«Pourvu qu'on ne me rende pas responsable de ce retard, se dit-il, voilà +du guignon!»</p> + +<p>Il fit le tour du camp. Les uns disaient que Yermolow venait de passer +avec quelques généraux, les autres qu'il était déjà revenu. Le +malheureux officier continua ses recherches jusqu'à six heures; du soir, +sans prendre même le temps de dîner, Yermolow resta introuvable, et +personne ne savait où le prendre. Le messager s'étant quelque peu +restauré chez un camarade, poussa jusqu'à l'avant-garde, chez +Miloradovitch. On lui dit que celui-ci était sans doute au bal du +général Kikine, et que Yermolow devait y être aussi.!</p> + +<p>«Mais où est-ce donc?</p> + +<p>—Là-bas à Jechkine, dit un officier cosaque en lui indiquant au loin le +toit d'une maison seigneuriale.</p> + +<p>—Comment?... Mais c'est en dehors de la ligne des avant-postes!</p> + +<p>—On a envoyé deux de nos régiments sur la ligne même; ils y font +bombance aujourd'hui.... Deux musiques de régiment et trois chœurs de +chanteurs!...»</p> + +<p>L'officier franchit la ligne. En approchant de la maison, il entendit +les chants joyeux du chœur des soldats, qui étaient couverts par les +voix animées des assistants. Cette gaieté gagna le jeune officier, qui +craignait néanmoins de s'être rendu coupable en tardant à remettre à son +adresse l'ordre important dont il était chargé. Il était déjà neuf +heures du soir; il descendit de cheval et gravit les marches du perron +d'une grande et belle maison située entre les Russes et les Français et +dont la conservation était parfaite: dans l'antichambre et dans l'office +il aperçut des laquais occupés à porter des vins et des plats. Les +chanteurs étaient placés à l'extérieur, devant les fenêtres. En entrant +dans le premier salon, il y aperçut soudain tous les principaux généraux +de l'armée, entre autres la grande et imposante figure de Yermolow. +Tous, l'uniforme déboutonné, la figure enluminée, placés en demi-cercle, +remplissaient la chambre de leurs rires bruyants, car, au milieu de la +salle un d'eux, très bel homme, d'une taille moyenne, dansait avec +légèreté le trépak<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>«Ah! ah! bravo, Nicolas Ivanovitch! Ah! ah! ah!»</p> + +<p>Le messager comprit qu'il avait doublement tort d'être entré dans un +pareil moment, avec une mission importante; il voulut attendre, mais on +le remarqua aussitôt, et l'un des généraux le désigna à Yermolow. Ce +dernier, fronçant le sourcil, s'approcha de lui, écouta son rapport et +prit son papier sans souffler mot.</p> + +<p>«Tu crois que c'est sans intention qu'il est ici, dit au survenant un +de ses camarades de l'état-major en parlant de Yermolow! Pas du tout, +mon cher, c'est une farce qu'il joue à Konovnitzine. Tu verras demain +quelle belle confusion il y aura!»</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Le vieux Koutouzow, s'étant fait réveiller de bonne heure le lendemain +matin, fit sa prière et sa toilette, puis monta en calèche, sous la +désagréable impression qu'il allait diriger une bataille livrée contre +son gré, et prit la route de Létachevka, situé à cinq verstes derrière +Taroutino; c'était l'endroit désigné pour la concentration de toutes les +colonnes. Chemin faisant, il sommeillait, s'éveillait et prêtait +l'oreille pour entendre si la fusillade avait commencé. L'aube d'un jour +d'automne, humide et gris, blanchissait à peine l'horizon. En +s'approchant de Taroutino, il rencontra des soldats de cavalerie qui +menaient boire leurs chevaux; il fit arrêter sa voiture et leur demanda +à quel régiment ils appartenaient. Ils faisaient partie d'une colonne +qui depuis longtemps déjà aurait dû être en embuscade. «C'est peut-être +une erreur,» se dit-il, mais quelques pas plus loin il vit des +fantassins, les fusils en faisceaux, mangeant leur soupe. Il appela +l'officier, qui lui affirma qu'aucun ordre d'attaque n'était parvenu +jusqu'à eux.</p> + +<p>«Comment?» dit Koutouzow, mais, s'interrompant aussitôt, il fit appeler +le commandant.</p> + +<p>Pendant ce temps, il descendit de calèche, la tête inclinée, la +respiration oppressée, et se mit à marcher de long en large. Lorsque +arriva l'officier d'état-major Eichen, Koutouzow devint pourpre de +colère, non pas qu'il eût devant lui le coupable, mais c'était quelqu'un +sur qui il pouvait enfin épancher sa fureur. Haletant, tremblant de +colère, arrivé au paroxysme de la rage, il se jeta sur Eichen en le +menaçant du poing et en l'accablant des plus grossières injures. Un +capitaine, Brozine, survenu par hasard et qui était complètement +innocent, en reçut aussi sa part.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cette canaille-là encore? Qu'on fusille ce misérable!» +criait Koutouzow d'une voix rauque et en gesticulant comme un +forcené.... Comment! comment! lui, le commandant en chef, auquel chacun +assurait que personne jusque-là n'avait disposé d'un pouvoir pareil au +sien, il allait devenir la risée de l'armée? C'est donc en vain qu'il +avait tant prié ce jour-là, tant réfléchi, tant combiné pendant sa +longue veille. «Lorsque je n'étais qu'un petit officier, personne +n'aurait osé se moquer ainsi de moi, pensait-il, et maintenant...» Il +éprouvait la souffrance physique qu'inflige une punition corporelle, et +il ne pouvait l'exprimer que par des cris de rage et de douleur. Ses +forces le trahirent bientôt, il se calma, comprit qu'il avait eu tort de +s'emporter ainsi, remonta dans sa calèche et s'éloigna en silence.</p> + +<p>Cet accès de colère ne se renouvela plus, et il écouta passivement les +justifications et les instances de Bennigsen, de Konovnitzine et Toll, +qui cherchaient à lui démontrer la nécessité de recommencer le lendemain +le même mouvement dont l'exécution venait d'être manquée. Le général en +chef fut forcé d'y consentir. Quant à Yermolow, il ne reparut devant +Koutouzov que le surlendemain.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Le lendemain, les troupes furent réunies dès le soir sur les différents +points et se mirent en marche pendant la nuit. Les ténèbres étaient +profondes, et de sombres nuages, d'un noir violacé, couvraient le ciel, +mais il ne pleuvait pas. La terre était humide, et les soldats +avançaient sans proférer une parole; l'artillerie seule laissait deviner +sa présence par le bruit métallique de ses fourgons. Il était défendu de +parler, de fumer, de faire du feu; les chevaux eux-mêmes semblaient se +retenir de hennir. Le mystère de l'entreprise en augmentait l'attrait, +et les hommes marchaient gaiement. Quelques colonnes s'arrêtèrent, +placèrent leurs fusils en faisceaux et s'étendirent sur la terre froide, +croyant bien être arrivées à leur destination. D'autres, et c'était la +majorité, marchèrent toute la nuit, et arrivèrent naturellement là où +elles ne devaient pas se trouver.</p> + +<p>Le comte Orlow-Denissow, avec son faible détachement de cosaques, fut le +seul à gagner son poste à temps. Il s'établit dans un taillis sur la +lisière d'une forêt, côtoyée par un sentier, qui menait du village de +Stromilow à celui de Dmitrovsk.</p> + +<p>Le comte, qui s'était endormi un peu avant le jour, fut réveillé pour +questionner un déserteur du camp français. C'était un sous-officier +polonais du corps de Poniatowsky; il déclara avoir déserté parce qu'il +était victime d'un passe-droit, qu'il aurait dû être nommé officier +depuis longtemps, qu'il était le plus brave d'eux tous, et qu'il +comptait bien s'en venger. Il assurait que Murat avait passé la nuit à +une verste des Russes, et que, si on consentait à lui donner une escorte +de cent hommes, il s'engageait à le faire prisonnier. Le comte Orlow +tint conseil avec ses camarades, et, la proposition leur paraissant trop +séduisante pour la refuser, ils se montrèrent disposés à tenter +l'entreprise. Enfin, après beaucoup de discussions et de combinaisons, +le général-major Grékow se décida à suivre, avec deux régiments de +cosaques, le sous-officier polonais.</p> + +<p>«Mais rappelle-toi bien, dit le comte à ce dernier, que si tu as menti, +je te ferai pendre comme un chien!... Si tu as dit la vérité, tu auras +cent pièces d'or.»</p> + +<p>Le sous-officier ne répondit rien, se mit lestement en selle et suivit +le général Grékow d'un air résolu. Ils disparurent dans le bois. Le +comte, frissonnant sous l'impression du froid, avant-coureur du jour +naissant, et inquiet de la responsabilité qu'il venait d'assumer, fit +quelques pas hors de la forêt pour examiner le camp ennemi, que l'on +entrevoyait à peine, à la distance d'une verste, dans la vague et +confuse lumière de l'aube et des feux de bivouac qui s'éteignaient. Nos +colonnes devaient déboucher sur le versant incliné, à la droite du comte +Orlow-Denissow. Il avait beau étudier tout le terrain, il ne voyait rien +paraître: il lui sembla seulement remarquer dans le camp français +l'agitation du réveil: «Oh! il est trop tard,» se dit-il; il était +désabusé, comme cela arrive parfois lorsque nous ne subissons plus +l'influence de l'homme auquel nous nous sommes confiés; évidemment ce +sous-officier était un traître qui l'avait trompé, l'attaque projetée +avorterait, malgré les deux régiments que Grékow allait entraîner Dieu +sait où: «Est-il possible de penser qu'on va surprendre le général en +chef au milieu de forces aussi considérables? Le coquin aura menti!</p> + +<p>—On peut faire revenir Grékow, dit un officier de sa suite, qui, comme +lui, commençait à douter du succès de l'entreprise.</p> + +<p>—Vraiment, qu'en pensez-vous? faut-il en rester là, oui ou non?</p> + +<p>—Faites-le revenir.</p> + +<p>—C'est ça! dit le comte, qu'on le rappelle!... Mais il sera tard, il va +faire jour.»</p> + +<p>Un aide de camp s'enfonça dans le bois à la recherche de Grékow. Lorsque +ce dernier revint, le comte, involontairement agité par ce changement de +résolution, et par l'infructueuse attente des colonnes d'infanterie, +ainsi que par le voisinage de l'ennemi, se décida à l'attaque. «À +cheval!» dit-il tout bas.</p> + +<p>Chacun se mit à son poste, se signa, et l'on partit. Un hourra retentit +dans la forêt, et les sotnias de cosaques, s'éparpillant comme les +grains qui s'échappent d'un sac de blé, s'élancèrent crânement, la lance +en avant, franchirent le ruisseau et se dirigèrent vers le camp ennemi.</p> + +<p>Le cri d'alerte poussé par le premier Français qui aperçut les cosaques +mit le camp en émoi. Tous se jetèrent, à moitié endormis et à peine +vêtus, sur les canons, sur les fusils, sur les chevaux, et coururent de +tous côtés, en perdant la tête. Si nos cosaques les avaient poursuivis +sans se préoccuper de ce qui se passait autour d'eux, ils auraient +infailliblement fait Murat prisonnier, comme les chefs le désiraient, +mais il fut impossible de les empêcher de piller et de faire des +prisonniers. Personne n'écoutait le commandement. 1 500 prisonniers, 38 +bouches à feu, des drapeaux, des chevaux, des harnachements de toutes +sortes, furent pris à l'ennemi; et la mise en sûreté des prisonniers et +des canons, et le partage du butin, avec l'accompagnement habituel de +querelles et de cris, firent perdre un temps précieux. Les Français, +revenus de leur première panique et voyant qu'on ne les poursuivait pas, +se formèrent et attaquèrent à leur tour Orlow-Denissow; comme il +attendait des renforts qui ne lui arrivaient pas, il ne put leur +répondre vigoureusement.</p> + +<p>Cependant les colonnes d'infanterie étaient en retard; commandées par +Bennigsen et dirigées par Toll, elles s'étaient mises en marche à +l'heure précise, et avaient atteint un point qui n'était pas celui qui +leur avait été désigné. Les hommes, gais au début, ne tardèrent pas à +laisser des traînards derrière eux, et le sentiment de l'erreur commise +provoqua d'autant plus de murmures, qu'on les ramena en arrière. Les +aides de camp, envoyés pour réparer la bévue, étaient malmenés par les +généraux, qui, de leur côté, criaient, se disputaient, et enfin, de +guerre lasse, se mettaient en marche sans but arrêté. «Nous arriverons +toujours quelque part!» se dirent-ils. En effet ils arrivèrent, mais pas +à l'endroit où ils devaient aller. Quelques-uns sans doute se trouvèrent +à leur poste, mais l'heure était déjà passée, ils ne pouvaient servir à +rien, sinon à essuyer le feu de l'ennemi. Toll, qui, à cette bataille, +avait joué le rôle de Weirother à Austerlitz, galopait sur toute la +ligne, et constatait que tout avait été fait au rebours des ordres +donnés. Ainsi il rencontra dans la forêt, lorsqu'il faisait déjà grand +jour, le corps de Bagovouth, qui aurait dû depuis longtemps appuyer les +cosaques d'Orlow-Denissow. Désespéré, dépité de son insuccès et +l'attribuant à la faute d'un individu, Toll aborda le chef de corps en +l'accablant des plus violents reproches et en le menaçant même de le +faire fusiller. Bagovouth, vieux et calme militaire, d'un courage à +toute épreuve, exaspéré par les ordres contradictoires qu'il recevait de +tous les côtés à la fois, par les temps d'arrêt sans cause, et le +désordre qui régnait autour de lui, fut pris à son tour, à l'étonnement +de tous et en opposition avec son caractère habituel, d'un accès de rage +et lui répondit vertement:</p> + +<p>«Je ne reçois de leçons de personne, et je sais mourir avec mes soldats +aussi bien qu'un autre!»</p> + +<p>Le brave Bagovouth, ne se connaissant plus de colère, sans se donner la +peine de juger du plus ou moins d'opportunité de sa diversion, marcha, +avec sa seule division, droit au feu. Le danger, les bombes, les balles +étaient ce qui convenait le mieux pour le moment à son irritation; aussi +fut-il frappé par un des premiers projectiles, tandis que les suivants +abattaient un grand nombre de ses braves soldats. C'est ainsi que sa +division resta quelque temps exposée, sans utilité aucune, au feu de +l'ennemi.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Pendant ce temps, une autre colonne, auprès de laquelle se trouvait +Koutouzow, était censée attaquer les Français. Il savait parfaitement +que le résultat le plus probable de cette bataille, livrée contre sa +volonté, serait une immense confusion, aussi retenait-il ses troupes +autant qu'il le pouvait, et ne leur laissait-il pas quitter leur +position. Monté sur un petit cheval gris, il répondait paresseusement +aux propositions d'attaque.</p> + +<p>«Vous me parlez toujours d'attaque, mais vous voyez bien que nous +n'entendons rien aux manœuvres compliquées, disait-il à Miloradovicth, +qui lui demandait la permission de se porter en avant.... Vous n'avez +pas su faire Murat prisonnier ce matin, dit-il à un autre.... Vous avez +été en retard, il n'y a donc plus rien à faire.»</p> + +<p>Lorsqu'on lui annonça que deux bataillons de Polonais venaient renforcer +les Français, il regarda du coin de l'œil Yermolow, auquel il n'avait +pas adressé la parole depuis la veille.</p> + +<p>«C'est cela, murmura-t-il, on demande à attaquer, on propose différents +plans, mais lorsqu'il faut agir, rien ne se trouve prêt, et l'ennemi, +avisé à temps, prend ses précautions!»</p> + +<p>Yermolow sourit imperceptiblement à ces paroles; il comprit que l'orage +était passé et que Koutouzow se bornait à une simple allusion.</p> + +<p>«C'est à mes dépens qu'il s'amuse,» dit Yermolow, tout bas, en touchant +du genou Raïevsky.</p> + +<p>Bientôt après il s'approcha de Koutouzow, qu'il aborda avec respect:</p> + +<p>«Rien n'est perdu, Altesse, l'ennemi est devant nous. N'ordonnerez-vous +pas l'attaque?... Autrement la garde ne sentira même pas la fumée de la +poudre.»</p> + +<p>Koutouzow garda le silence. Quand on lui apprit la retraite de Murat, il +ordonna un mouvement en avant, mais, tous les cent pas, il commandait +qu'on s'arrêtât pendant trois quarts d'heure. La bataille se réduisit +donc à la charge d'Orlow-Denissow et à la perte inutile de quelques +centaines d'hommes. Le résultat fut pour Koutouzow la décoration en +diamants, pour Bennigsen cent mille roubles en sus des diamants, +d'agréables récompenses pour les autres officiers supérieurs, et un +grand nombre de promotions et de changements dans l'état-major.</p> + +<p>«C'est toujours ainsi, on fait tout à l'envers,» disaient, après la +bataille de Taroutino, les officiers et les généraux russes, de même +qu'on le dit encore aujourd'hui, et ils donnaient à entendre qu'il +s'était trouvé là juste à point un imbécile pour faire des sottises +qu'eux n'auraient jamais faites; mais les hommes qui parlent ainsi, ou +n'ont aucune idée de l'affaire qu'ils critiquent, ou se trompent +sciemment. Toute bataille, que ce soit celle de Taroutino, de Borodino +ou d'Austerlitz, ne se passe jamais selon les prévisions de ceux qui en +conduisent les opérations.</p> + +<p>Un nombre incalculable de forces indépendantes (car jamais l'homme n'est +aussi indépendant que pendant ce moment où s'agite pour lui une question +de vie ou de mort) influe sur la direction de la bataille, et cette +direction ne peut pas être précisée à l'avancé et ne coïncidera jamais +avec la direction imprimée à l'action par une seule force individuelle. +Lorsque les historiens, les Français surtout, affirment que leurs +guerres et leurs batailles ont lieu d'après des plans, dont toutes les +dispositions sont préalablement arrêtées, la seule conclusion que nous +puissions en tirer, c'est que leurs descriptions sont inexactes. Il est +évident que la bataille de Taroutino n'eut pas le résultat que se +proposait le comte Toll, c'est-à-dire de mener les troupes au feu dans +l'ordre prescrit, ni celui qu'avait en vue le comte Orlow, qui était de +faire Murat prisonnier, ni celui que visait Bennigsen, qui espérait +anéantir l'ennemi, ni celui de l'officier qui rêvait de se distinguer, +ni celui du cosaque avide de plus de butin qu'il n'en avait déjà fait, +et ainsi de suite. Mais si le but était de réaliser le désir, général en +Russie, de chasser les Français, et de porter un coup mortel à leur +armée, alors il sera parfaitement évident que la bataille de Taroutino +fut en tous points ce qui était le plus nécessaire et le plus opportun à +cette période de la campagne, puisqu'elle a atteint ce but. Il est +difficile, presque impossible, de se représenter une issue plus +favorable que celle de ce combat. Malgré une confusion sans exemple, les +plus grands avantages furent acquis au prix de très peu d'efforts, et de +pertes minimes. La faiblesse des Français fut démontrée, et l'armée +ennemie subit un échec qui, dans les conditions où elle se trouvait, +devait forcément amener sa retraite.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Napoléon fait son entrée à Moscou après la brillante victoire de la +Moskowa, victoire incontestable assurément, puisque le champ de bataille +était resté à ses troupes. Les Russes se retirent et abandonnent Moscou +rempli de vivres, d'armes, de munitions et de richesses incalculables; +un mois se passe sans qu'ils reprennent l'offensive. La position de +Napoléon est, par conséquent, des plus belles et des plus glorieuses. Il +semble donc qu'il n'était pas besoin d'avoir un génie exceptionnel pour +se jeter avec des forces supérieures sur les derniers restes de l'armée +ennemie, les écraser, obtenir une paix avantageuse, marcher sur +Pétersbourg en cas de refus, retourner à Smolensk en cas d'insuccès, ou +rester à Moscou, en y gardant la brillante position acquise. Rien de +plus simple et de plus facile que les mesures à prendre pour en arriver +là. Il fallait empêcher le pillage, préparer pour toute l'armée des +vêtements d'hiver qu'on aurait facilement trouvés à Moscou, régler la +distribution des subsistances, qui, d'après les historiens français +eux-mêmes représentaient un approvisionnement de six mois. Cependant +Napoléon, le plus grand des génies, qui, toujours selon ces mêmes +historiens, pouvait diriger l'armée à son gré, ne prend aucune de ces +dispositions, et choisit, au contraire, celle qui était la plus +détestable et la plus absurde. Rien ne pouvait avoir en effet des +conséquences plus désastreuses que de rester à Moscou jusqu'en octobre, +de laisser faire les pillards, de quitter Moscou à l'aventure, de se +rapprocher de Koutouzow pour ne pas lui livrer bataille, de gagner +Malo-Yaroslavetz, en le laissant sur sa droite, de retourner sur Mojaïsk +sans avoir tenté la fortune, de reprendre enfin la route de Smolensk et +de s'engager en aveugle dans des contrées dévastées. Que l'on soumette +aux stratégistes les plus habiles cette série de faits, et ils ne +sauront en tirer d'autre conséquence que la destruction fatale ou voulue +de sa propre armée. Mais dire que Napoléon la perdit volontairement ou +par incapacité est aussi faux que d'assurer qu'il avait amené ses +troupes jusqu'à Moscou par la force de sa volonté ou par les +combinaisons de son génie. Dans l'un et l'autre cas, son action +personnelle n'avait pas plus d'influence que l'action personnelle du +dernier soldat, et elle se bornait à se conformer à des lois, dont le +fait était le résultat.</p> + +<p>Les historiens ont tort de nous représenter les forces intellectuelles +de Napoléon à Moscou comme affaiblies, pour expliquer son insuccès. Son +activité, à cette époque, ne fut pas moins étonnante que celle dont il +avait fait preuve en Égypte, en Italie, en Autriche et en Prusse. Nous +ne pouvons apprécier à sa véritable valeur le génie de Napoléon en +Égypte, où «quarante siècles avaient contemplé sa grandeur», ni celui +qu'il avait déployé en Autriche et en Prusse, car nous somme obligés de +nous en rapporter aux versions françaises et allemandes, et les +Allemands eux-mêmes font sonner bien haut son génie, ne pouvant +expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans +coup férir, et pourquoi des corps entiers ont été faits prisonniers sans +livrer bataille. Quant à nous, nous n'avons pas, Dieu merci, pour cacher +notre honte, à nous incliner devant son génie; nous avons payé cher le +droit de juger ses actes, de bonne foi et sans déguisement, et dès lors +nous ne sommes obligés à aucune concession. Son activité à Moscou était +sans contredit aussi merveilleuse que partout ailleurs: les ordres et +les plans se succèdent sans interruption pendant tout son séjour; +l'absence d'habitants et de députations, l'incendie même, ne l'arrêtent +pas un moment. Il ne perd de vue ni les mouvements de l'ennemi, ni le +bien-être de son armée, ni celui de la population russe qui l'entoure, +ni la direction des affaires de son empire, ni les combinaisons +diplomatiques, ni même les conditions à débattre pour en arriver à une +paix prochaine.</p> + + +<h3>IX</h3> + + + +<p>Dès son entrée à Moscou, Napoléon ordonne au général Sébastiani de +suivre exactement le mouvement des troupes russes, et à Murat de +découvrir Koutouzow; puis il fortifie avec soin le Kremlin et élabore un +admirable plan de campagne de Russie. De la question militaire passant à +la diplomatie, il fait venir auprès de lui le capitaine Iakovlew, ruiné +et déguenillé, lui détaille tout au long sa politique et sa conduite +généreuse, puis il écrit une lettre à l'Empereur Alexandre dans laquelle +il expose à «son ami et frère» son mécontentement au sujet de +Rostoptchine et expédie Iakovlew à Pétersbourg. Après avoir de même +déroulé ses plans et fait parade de sa grandeur d'âme devant Toutolmine, +il l'envoie avec des instructions. En ce qui concerne la partie +juridique, il recherche les incendiaires, les punit, et se venge de +Rostoptchine en faisant brûler ses maisons. En matière d'administration, +il écrit une constitution qu'il offre à Moscou comme don de joyeux +avènement, y établit une municipalité et fait afficher la proclamation +suivante:</p> + +<p>«Habitants de Moscou!</p> + +<p>«Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majesté l'Empereur et Roi en veut +arrêter le cours. De terribles exemples vous ont appris comment il sait +châtier la désobéissance et le crime. Des mesures sévères sont prises +pour arrêter le désordre et ramener la sécurité publique. Une +administration paternelle, dont les membres seront choisis parmi vous, +formera votre municipalité, c'est-à-dire l'administration de la ville, +qui aura pour mission de veiller sur vous, de s'inquiéter de vos besoins +et de vos intérêts. Ses membres se distingueront par un ruban rouge +passé par-dessus l'épaule, et le maire de la ville se ceindra en outre +d'une écharpe blanche. En dehors des heures consacrées à sa charge, il +ne portera qu'un ruban rouge autour du bras gauche. La police de la +ville est reconstituée sur ses anciennes bases, et, grâce à son +activité, l'ordre reparaît. Le gouvernement a nommé deux commissaires +généraux ou maîtres de police, et vingt commissaires de police +d'arrondissement pour tous les quartiers de la ville. Vous les +reconnaîtrez au ruban blanc noué sur le bras gauche. Quelques églises, +de cultes différents, sont ouvertes et on y officie sans empêchement. +Vos concitoyens reviennent dans leurs demeures, et l'ordre est donné +pour qu'ils y retrouvent le secours et la protection dus au malheur. Ce +sont là les moyens employés jusqu'ici par le gouvernement afin de +rétablir l'ordre et d'alléger votre situation, mais pour y réussir il +faut que vous unissiez vos efforts aux siens, que vous oubliiez, si +possible, vos souffrances passées, que vous caressiez l'espoir d'un +sort moins cruel, que vous soyez assurés qu'une mort inévitable et +honteuse attend tous ceux qui s'attaqueront à vos personnes et à vos +biens, et que ces biens vous seront conservés, car telle est la volonté +du plus grand et du plus juste des monarques. Soldats et habitants, de +quelque nation que vous soyez, rétablissez la confiance publique, source +du bonheur des États, vivez en frères, aidez-vous et protégez-vous les +uns les autres; unissez-vous pour anéantir les desseins des +malintentionnés, obéissez aux autorités militaires et civiles, et alors +vos larmes cesseront bientôt de couler!»</p> + +<p>En ce qui concerne les subsistances, Napoléon ordonne aux troupes de +venir à tour de rôle à Moscou faire la maraude afin de s'approvisionner +et de s'assurer des vivres pour un certain temps. Préoccupé de la +question religieuse, Napoléon ordonne de ramener les popes et de +recommencer dans les églises les cérémonies du culte. La proclamation +suivante, ayant trait aux affaires commerciales et à la fourniture des +vivres, est également placardée sur tous les murs:</p> + +<p>«Habitants paisibles de Moscou, artisans et ouvriers que les désastres +ont éloignés de la ville, et vous, agriculteurs dispersés, qu'une +terreur non fondée retient dans les campagnes, écoutez! Le calme est +rendu à la capitale, et l'ordre s'y rétablit. Vos compatriotes sortent +sans crainte de leurs refuges, assurés d'être respectés. Tout acte de +violence touchant leurs personnes et leurs propriétés est immédiatement +puni. Sa Majesté l'Empereur et Roi vous protège et ne considère comme +ennemis que ceux qui contreviennent à ses ordres. Elle désire mettre un +terme à vos malheurs, vous rendre à vos foyers et à vos familles. +Répondez donc à ces mesures bienfaisantes en venant à nous sans crainte +de danger. Habitants! retournez avec confiance dans vos demeures: vous +trouverez bientôt le moyen de satisfaire à tous vos besoins. Artisans et +travailleurs laborieux, reprenez vos différents métiers; vos maisons, +vos boutiques, protégées par des patrouilles de sûreté, vous attendent, +et votre labeur recevra la paye qui lui est due. Vous enfin, paysans, +sortez des bois où la peur vous retient, retournez sans terreur dans vos +isbas, avec la certitude d'y trouver protection. Des magasins sont +établis dans la ville, où les paysans peuvent déposer le surplus de +leurs provisions et les produits de la terre. Le gouvernement a pris les +mesures suivantes pour en protéger la vente: 1° À dater d'aujourd'hui, +les paysans et agriculteurs des environs de Moscou peuvent en toute +sécurité déposer leurs provisions de toute sorte dans les deux magasins +de la Mokhovaïa et de l'Okhotny-riad; 2° ces provisions seront achetées +aux prix convenus entre le vendeur et l'acheteur, mais si le vendeur ne +reçoit pas le prix demandé par lui, il a le droit de remporter ses +marchandises à son village, et cela en toute liberté; 3° le dimanche et +le mercredi de chaque semaine sont les jours fixés pour les grands +marchés, aussi un nombre suffisant de troupes seront-elles échelonnées, +les samedi et mardi, sur toutes les grandes routes et jusqu'à une +certaine distance de la ville, afin de protéger les files de chariots; +4° des mesures semblables garantiront également le retour des paysans et +de leurs voitures; 5° on avisera sans délai à rétablir les marchés +ordinaires. Habitants de la ville et de la campagne, ouvriers et +artisans, quelle que soit votre nationalité, vous êtes appelés à +exécuter les dispositions paternelles de Sa Majesté l'Empereur et Roi, +et à contribuer au bien-être général. Déposez à ses pieds le respect et +la confiance, et ne tardez point à vous réunir à nous.»</p> + +<p>Pour relever le moral de l'armée et du peuple, il passe des revues et +donne des récompenses, se montre dans les rues, console les habitants, +et, malgré les soucis que lui causent les affaires de l'État, visite les +théâtres organisés par son ordre. En ce qui touche à la bienfaisance, le +plus beau fleuron de la couronne des princes, Napoléon fait tout ce +qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton +des établissements de charité publique: «Maison de ma Mère», unissant +ainsi le tendre sentiment de la piété filiale à la majesté bienfaisante +du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouvés, donne sa blanche +main à baiser à ces enfants sauvés par lui, et témoigne à Toutolmine la +plus grande bienveillance. Puis, selon l'éloquente narration de M. +Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats +russes<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et +de l'armée française, il fait distribuer des secours aux incendiés. +Mais, les vivres étant trop précieux pour être donnés à des étrangers la +plupart ennemis, Napoléon aime mieux leur fournir de l'argent, afin +qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer, à eux +aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de +l'armée, il ne cesse d'ordonner de sévères enquêtes au sujet des +infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs +de pillage.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Mais, chose étrange! toutes ces mesures, qui n'étaient en rien +inférieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille +circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les +aiguilles d'un cadran, séparé de son mécanisme, tourner au hasard sans +en entraîner les rouages dans leur mouvement.</p> + +<p>M. Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napoléon, que son +génie n'avait jamais rien imaginé de plus profond, de plus habile et de +plus admirable, et il prouve, dans sa polémique avec M. Fain, que la +rédaction doit en être portée, non au 4, mais bien au 15 octobre<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Ce +plan «si remarquable» ne fut jamais et n'aurait jamais pu être exécuté, +parce qu'il n'était pas applicable aux circonstances présentes. Les +fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait +détruire la mosquée (ainsi que Napoléon appelait l'église de +Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creusées sous le Kremlin +n'eurent d'autre effet que de l'aider à accomplir son désir de faire +sauter cet édifice en quittant Moscou; de même que, pour consoler un +enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tombé. +La poursuite de l'armée russe, cause de tant de soucis pour Napoléon, +présenta un phénomène extraordinaire: les généraux perdirent de vue +l'armée russe, forte de 60 000 hommes. Ce ne fut, d'après M. Thiers, que +le talent et peut-être le génie de Murat qui parvinrent à découvrir +cette «tête d'épingle».</p> + +<p>Dans son activité diplomatique, les arguments employés par Napoléon pour +démontrer sa générosité et sa justice en causant avec Toutolmine et +Iakovlew furent également superflus: Alexandre ne reçut pas ses +ambassadeurs, et ne répondit pas à leur mission. En ce qui concerne ses +mesures juridiques, malgré le supplice des faux incendiaires, la moitié +de Moscou brûla. Ses mesures administratives ne furent pas plus +heureuses: l'institution de la municipalité n'arrêta pas le pillage, et +ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-là, sous prétexte +de rétablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que +de préserver leur propre avoir. Dans la sphère religieuse, la visite à +la mosquée, qui, en Égypte, avait si bien réussi, ne porta à Moscou +aucun fruit. Deux ou trois prêtres essayèrent d'exécuter la volonté +impériale, mais l'un fut souffleté par un soldat français pendant +l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: «Le +prêtre que j'avais découvert et invité à recommencer à dire la messe a +nettoyé et fermé l'église. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer +les portes, casser les cadenas, déchirer les livres et commettre +d'autres désordres.» Quant au commerce, la proclamation «aux paisibles +artisans et aux paysans» resta sans réponse, par la raison qu'il n'y +avait pas de «paisibles artisans» et que les «paysans» faisaient la +chasse aux émissaires qui s'égaraient jusque chez eux avec cette +proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organisés pour +l'amusement du peuple et des troupes ne réussirent pas davantage; +théâtres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussitôt +fermés, car les acteurs et les actrices furent dépouillés de tout ce +qu'ils avaient.</p> + +<p>Sa bienfaisance fut également stérile: les faux et les vrais assignats, +distribués si généreusement par Napoléon aux malheureux, inondaient +Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent même était échangé contre de +l'or pour la moitié de sa valeur, car les Français ne recherchaient que +ce dernier métal. La preuve la plus frappante du manque de vitalité de +ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napoléon pour mettre +fin au pillage et rétablir la discipline.</p> + +<p>Voilà, en effet, ce que disaient les autorités militaires: «Le pillage +continue en ville malgré la défense qui en a été faite; l'ordre n'est +pas rétabli, pas un marchand ne trafique légalement; seules les +vivandières vendent, et encore ce ne sont que des objets volés.</p> + +<p>«La partie de mon arrondissement continue à être en proie au pillage des +soldats du 3<sup>ème</sup> corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux, +réfugiés dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont même la +férocité de les blesser à coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs +exemples.</p> + +<p>«Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de +piller. (9 octobre.)</p> + +<p>«Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre +district qu'il faudra faire arrêter par de fortes gardes. (11 octobre.)</p> + +<p>«L'Empereur est excessivement mécontent de ce que, malgré la sévérité de +ses ordres, on ne voit revenir au Kremlin que des maraudeurs de la +garde; il voit avec douleur que les soldats d'élite choisis pour garder +sa personne, appelés à donner l'exemple de la soumission, poussent la +désobéissance jusqu'à enfoncer les portes des caves, des magasins +préparés pour l'armée; d'autres se sont abaissés au point de désobéir +aux sentinelles et aux officiers de garde, les ont injuriés et même +battus.</p> + +<p>«Le grand maréchal du palais se plaint vivement de ce que, malgré les +défenses réitérées, les soldats continuent à faire leurs besoins dans +toutes les cours, et même jusque sous les fenêtres de l'Empereur.»</p> + +<p>Cette armée, comme un troupeau débandé qui foule à ses pieds le fourrage +destiné à le sauver de la famine, fondait peu à peu et périssait sous +l'influence du séjour. Elle ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle fut +saisie d'une terreur panique, causée par la prise des convois sur la +route de Smolensk et par la nouvelle de la bataille de Taroutino; +Napoléon la reçut au moment où il passait une revue; ainsi que le dit M. +Thiers, elle éveilla en lui le désir de châtier les Russes: aussi +s'empressa-t-il d'ordonner le départ, désiré par toute l'armée. En +s'enfuyant de Moscou, les soldats traînèrent avec eux tout ce qu'ils +purent prendre. Napoléon lui-même emportait son trésor particulier. Les +énormes convois qui entravaient la marche de l'armée l'effrayaient, +mais, dans sa grande expérience de la guerre, il ne fit pas brûler les +fourgons, comme il l'avait exigé d'un de ses maréchaux en approchant +Moscou. Ces calèches, ces voitures, pleines de soldats et de butin, +trouvèrent grâce à ses yeux, parce que, disait-il, ces équipages +pouvaient être employés plus tard pour les vivres, les malades et les +blessés.</p> + +<p>La situation de l'armée n'était-elle pas comparable dans ce moment à +celle de l'animal blessé qui sent que sa perte est prochaine et qui est +affolé par la terreur? Les habiles manœuvres de Napoléon et ses projets +grandioses, depuis le moment de son entrée à Moscou jusqu'à celui de la +destruction de ses troupes, ne sont-ils pas, en effet, comme les bonds +et les convulsions qui précèdent la mort de l'animal blessé? Effrayé par +le bruit, il se jette en avant, reçoit le coup du chasseur, et revient +sur ses pas, hâtant ainsi lui-même sa fin. Napoléon, sous la pression de +son armée, fit de même. Le bruit de la bataille de Taroutino l'effraya, +il se jeta en avant, atteignit le chasseur, et revint, lui aussi, sur +ses pas, pour reprendre le chemin le plus désavantageux, le plus +dangereux, les voies anciennes et connues.</p> + +<p>Napoléon, qui se présente à nous comme l'instigateur du mouvement, +ainsi qu'aux yeux des sauvages la figure sculptée sur la proue d'un +bâtiment semble en être le guide, était, à cette époque de sa vie, +semblable à un enfant qui, se cramponnant aux courroies de l'intérieur +de la voiture, s'imagine que c'est lui qui la conduit.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Le 6 octobre, de grand matin, Pierre sortit de la baraque, et s'arrêta +sur le seuil de la porte, en caressant un petit chien à jambes courtes +et torses, qui couchait d'habitude aux pieds de Karataïew, s'aventurait +souvent en ville, mais revenait infailliblement chaque soir. Personne +ne l'avait réclamé, et il ne portait aucun nom sur son collier. Les +Français l'appelaient «Azor», et Karataïew «le Gris». Le pauvre animal +ne semblait nullement embarrassé de n'avoir ni maître ni race +déterminée; il portait ferme et droite sa queue en panache, et ses +jambes torses faisaient si bien leur service, qu'il lui arrivait souvent +de dédaigner de se servir des quatre à la fois, et de s'en aller, une +patte de derrière gracieusement relevée, en sautillant sur ses trois +autres. Tout était pour lui sujet de joie; il se roulait sur le dos, se +chauffait au soleil d'un air pensif et important, ou jouait avec un +morceau de bois ou un brin de paille.</p> + +<p>L'habillement de Pierre se composait d'une chemise sale, déchirée, +dernier vestige de ses anciens vêtements, d'un pantalon de soldat noué +aux chevilles pour tenir plus chaud, selon le conseil de Karataïew, et +d'un caftan. Son extérieur n'était plus le même: il avait perdu de sa +corpulence, mais sa forte charpente faisait toujours de lui l'image de +la force physique: une barbe épaisse et une longue moustache couvraient +le bas de son visage; ses cheveux longs, emmêlés, remplis de vermine, +sortaient de dessous son bonnet; l'expression de ses yeux était plus +ferme et plus calme qu'auparavant, et son laisser-aller habituel avait +fait place à une énergie toute prête à l'action. Pierre regardait tour à +tour la plaine sur laquelle on voyait des charrettes et des hommes à +cheval, la rivière qui scintillait au bas, le petit chien qui le +mordillait en jouant, et ses pieds nus et sales, auxquels il faisait +prendre des poses plus ou moins gracieuses, tout en souriant d'un air +béat et satisfait, au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et appris +pendant ces derniers jours.</p> + +<p>Le temps était devenu doux et clair. C'était l'été de la Saint-Martin, +avec ses petites gelées blanches, dont la fraîcheur matinale, en se +mêlant aux rayons du soleil, mettait dans l'air un stimulant réparateur. +L'éclat magique et cristallin qu n'appartient qu'à ces belles journées +d'automne se répandait sur tout le paysage. Au loin se dessinait la +montagne des Moineaux avec son village et son église au clocher vert; +les toits des maisons, le sable, les pierres, les arbres dépouillés de +leur feuillage, se découpaient, en lignes fines et précises, sur +l'horizon transparent. À deux pas de la baraque se trouvaient les +décombres d'une maison à moitié brûlée, occupée par les Français, et +dont le jardin était garni de quelques maigres buissons de lilas. Cette +maison, dévastée et délabrée, qui, sous un ciel gris, aurait présenté +l'image de la désolation, avait aujourd'hui, sous le bain de lumière qui +l'inondait, toutes les apparences du calme et de la paix.</p> + +<p>Un caporal français, l'uniforme déboutonné, un bonnet de police sur la +tête, une mauvaise pipe entre les dents, s'approcha en faisant à Pierre +un signe amical du coin de l'œil:</p> + +<p>«Quel soleil, hein? Monsieur Kiril (c'était ainsi que les Français +appelaient Pierre), on dirait le printemps!...» et il s'appuya contre la +porte, en lui réitérant son invitation habituelle et toujours refusée de +fumer une pipe avec lui.... «Si encore on avait un temps comme celui-là +quand on est en marche!» dit-il.</p> + +<p>Pierre l'interrompit pour lui demander ce qu'il savait de nouveau; le +vieux troupier lui raconta que les troupes quittaient la ville et qu'on +attendait dans la journée l'ordre du jour concernant les prisonniers. +Pierre lui rappela qu'un des soldats prisonniers, nommé Sokolow, était +dangereusement malade et qu'il faudrait prendre quelques mesures à son +égard.</p> + +<p>«Soyez tranquille, monsieur Kiril, nous avons pour cela des hôpitaux +volants de campagne, et c'est l'affaire des autorités de prévoir tout ce +qui peut arriver.... Et puis, monsieur Kiril, vous n'avez qu'à dire un +mot au capitaine, vous savez? Oh! c'est un... qui n'oublie jamais rien. +Parlez-en au capitaine quand il viendra, il fera tout pour vous.»</p> + +<p>Le capitaine en question causait souvent avec Pierre et lui témoignait +beaucoup de sympathie.</p> + +<p>«Vois-tu, saint Thomas, qu'il me disait l'autre jour: Kiril, c'est un +homme qui a de l'instruction, qui parle français; c'est un seigneur +russe qui a eu des malheurs, mais c'est un homme.... Et il s'y entend, +le.... S'il demande quelque chose, qu'il me dit, il n'y a pas de refus. +Quand on a fait ses études, voyez-vous, on aime l'instruction et les +gens comme il faut. C'est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril. +Dans l'affaire de l'autre jour, sans vous, ça aurait mal fini...» Et, +ayant bavardé quelque temps, il s'en alla.</p> + +<p>L'allusion du caporal avait trait à une querelle qui avait eu lieu +dernièrement entre les prisonniers et les Français. Pierre avait eu la +bonne chance d'apaiser ses compagnons. Quelques-uns d'entre eux, l'ayant +vu parler avec le caporal, le prièrent de lui demander les nouvelles, et +au moment où il leur en faisait part, un soldat français, maigre, jaune +et tout déguenillé, s'approcha de leur baraque: portant la main à son +bonnet de police en signe de salut, il demanda à Pierre si le soldat +Platoche, auquel il avait donné sa chemise à coudre, était dans cette +baraque.</p> + +<p>Les Français avaient reçu la semaine précédente du cuir et de la toile, +et ils les avaient donnés aux prisonniers russes pour leur en faire des +bottes et des chemises.</p> + +<p>«C'est prêt, c'est prêt! dit Karataïew, en apportant l'objet demandé, +proprement plié. Vu le beau temps, ou peut-être pour travailler plus à +son aise, Karataïew était en caleçon avec une chemise noire comme la +suie et toute déchirée. Ses cheveux relevés en arrière, et retenus, à la +mode des ouvriers, par un étroit ruban de tille, donnaient à sa bonne et +grosse figure un air encore plus avenant que d'habitude.</p> + +<p>«Avant de s'engager, il est bon de s'entendre<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.... Je l'ai promise +pour vendredi et la voilà!»</p> + +<p>Le Français jeta un coup d'œil inquiet autour de lui, puis triomphant +de son indécision, il ôta son uniforme, et enfila bien vite la chemise, +car pour le moment il n'en avait pas d'autre qu'un long et sale gilet de +soie à fleurs qui couvrait, tant bien que mal, son corps maigre et +chétif. Il craignait évidemment qu'on ne se moquât de lui; mais personne +ne fit la moindre remarque.</p> + +<p>«Elle est venue à point, celle-là! dit Platon en arrangeant la chemise, +pendant que le Français passait ses bras dans les manches, tout en +examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un +atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais +que, même pour tuer un pou, il faut un outil.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, merci... mais vous devez avoir encore de la +toile? demanda le Français.</p> + +<p>—Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras portée, continua Platon en +admirant son ouvrage.</p> + +<p>—Merci, mon vieux, mais le reste?»</p> + +<p>Pierre, qui voyait que Platon ne tenait pas à comprendre le Français, ne +se mêlait pas de leur conversation. Karataïew remerciait pour son +salaire, et le Français insistait pour avoir ce qui restait de la toile; +Pierre se décida enfin à traduire à Platon la demande du soldat:</p> + +<p>«Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin +puisqu'il y tient...» Et Karataïew tira à contre-cœur de dessus sa +poitrine un petit paquet de chiffons proprement noué, le lui donna sans +dire mot et tourna sur ses talons.</p> + +<p>Le Français regarda les chiffons, comme s'il délibérait avec lui-même, +interrogea Pierre des yeux, et tout à coup dit en rougissant:</p> + +<p>«Platoche, dites donc, Platoche, gardez ça pour vous,» et, le lui +rendant, il s'enfuit.</p> + +<p>«Et l'on dit que ce ne sont pas des chrétiens, il y a là pourtant une +âme! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante, +et que la main sèche ne l'est pas... il est nu, lui, et pourtant il m'en +a fait cadeau.... C'est égal, mon ami, ça nous profitera...» Et il +rentra en souriant dans la baraque.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Quatre semaines s'étaient écoulées depuis que Pierre était prisonnier, +et, bien que les Français lui eussent proposé de le faire passer de la +baraque des soldats dans celle des officiers, il n'y consentit pas. +Pendant tout ce temps il eut à subir les plus grandes privations, mais +sa forte constitution et sa belle santé les lui rendirent presque +insensibles, d'autant plus qu'elles se produisirent graduellement, et +qu'il les supportait même avec une certaine joie. Il se sentit enfin +pénétré de cette paix de l'âme, de ce contentement de soi-même, que +jusque-là il avait en vain appelés de tous ses vœux. C'est ce qui +l'avait si vivement frappé dans les soldats à Borodino, et ce qu'il +avait inutilement cherché dans la philanthropie, dans la +franc-maçonnerie, dans les distractions de la vie mondaine, dans le vin, +dans l'héroïsme du sacrifice, dans son amour romanesque pour Natacha, et +tout à coup les terreurs de la mort, les privations et la philosophie +résignée de Karataïew firent naître en lui cet apaisement et ce +contentement intérieur qui lui avaient toujours fait défaut. Les +épouvantables angoisses qu'il avait éprouvées pendant qu'on fusillait +ses compagnons d'infortune avaient chassé à tout jamais de son esprit +les pensées inquiètes et les sentiments auxquels il attribuait +jusque-là tant d'importance. Il ne pensait plus ni à la Russie, ni à la +guerre, ni à la politique, ni à Napoléon. Il comprenait que rien de tout +cela ne le touchait, qu'il n'était pas appelé à juger ce qui se faisait, +et son intention de tuer Napoléon lui paraissait non seulement +incompréhensible, mais ridicule, aussi bien que ses calculs +cabalistiques sur le nombre de la bête de l'Apocalypse. Sa colère contre +sa femme, ses appréhensions de voir déshonorer son nom, lui semblaient +aussi vaines que ridicules. Il lui importait bien peu, après tout, que +cette femme menât la vie qui lui plaisait, et qu'on apprît que le nom +d'un des prisonniers était celui du comte Besoukhow?</p> + +<p>Il pensait souvent au prince André, qui assurait, avec une nuance +d'amertume et d'ironie, que le bonheur était absolument négatif, et +insinuait que toutes nos aspirations vers le bonheur réel nous étaient +données pour notre tourment, puisque nous ne pouvions jamais les +réaliser.... Mais aujourd'hui l'absence de souffrance, la satisfaction +des besoins de la vie, et, par conséquent, la liberté dans le choix des +occupations ou du genre d'existence, se présentaient à Pierre comme +l'idéal du bonheur sur cette terre. Ici seulement, et pour la première +fois, Pierre apprécia, parce qu'il en était privé, la jouissance de +manger lorsqu'il avait faim, de boire lorsqu'il avait soif, de dormir +lorsqu'il avait sommeil, de se chauffer lorsqu'il faisait froid, et de +causer lorsqu'il avait envie d'échanger quelques paroles! Il oubliait +seulement une chose; c'est que l'abondance des biens de ce monde diminue +le plaisir qu'on éprouve à s'en servir, et qu'une trop grande liberté +dans le choix des occupations, provenant de son éducation, de sa +richesse et de sa position sociale, rendait ce choix compliqué, +difficile et souvent même inutile. Toutes les pensées de Pierre se +tournaient vers le moment où il redeviendrait libre, et pourtant, plus +tard, il se reportait toujours avec joie à ce mois de captivité, et ne +cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et +ineffaçables, et surtout du calme moral qu'il avait si complètement +éprouvés à cette époque de sa vie.</p> + +<p>Lorsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit, en +sortant de la baraque, les coupoles encore sombres et les croix du +monastère de Novo-Diévitchi, la gelée blanche qui brillait sur l'herbe +poudreuse, les montagnes des Moineaux et leurs pentes boisées se perdant +au loin dans une brume grisâtre; lorsqu'il se sentit caressé par une +fraîche brise, qu'il entendit le battement d'ailes des corneilles +au-dessus de la plaine, qu'il vit soudain la lumière chasser les vapeurs +du brouillard, le soleil s'élever majestueusement derrière les nuages et +les coupoles, les croix, la rosée, le lointain, la rivière, étinceler à +ses rayons resplendissants et joyeux, son cœur déborda d'émotion. Cette +émotion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces à +mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficultés de sa +situation. Cette disposition morale contribua aussi à entretenir la +haute opinion qu'avaient de lui ses compagnons de captivité. Sa +connaissance des langues, le respect que lui témoignaient les Français, +sa simplicité, sa bonté, sa force, son humilité dans ses rapports avec +ses camarades, sa faculté de l'absorber dans de profondes réflexions, +tout faisait de lui à leurs yeux un être mystérieux et supérieur. Les +qualités qui, dans sa sphère habituelle, étaient plutôt nuisibles et +gênantes, le transformaient ici presque en héros, et il comprenait que +cette opinion lui créait des devoirs.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Dans la nuit du 6 au 7 octobre commença la retraite des Français: on +démolissait les baraques et les cuisines, on chargeait des charrettes, +et les troupes et les fourgons s'ébranlaient de tous côtés.</p> + +<p>À 7 heures du matin, un convoi de Français, en tenue de campagne, le +shako sur la tête, le fusil sur l'épaule, la giberne et le sac au dos, +s'alignaient devant le corps de garde, en échangeant entre eux, sur +toute la ligne, un feu croisé de propos animés, émaillés de jurons. À +l'intérieur, tous étaient prêts, chaussés, habillés, n'attendant que +l'ordre de sortir. Seul le pauvre Sokolow, pâle, exténué, n'était ni +chaussé, ni habillé et poussait des gémissements incessants. Ses yeux +cernés, sortant de leur orbite, interrogeaient en silence ses +compagnons, qui ne faisaient aucune attention à lui. Ce n'était pas tant +la souffrance (il était malade de la dysenterie) que la crainte d'être +abandonné qui le tourmentait. Pierre, chaussé de bottes cousues par +Karataïew, ceint d'une corde, s'assit devant lui sur ses talons.</p> + +<p>«Écoute donc, Sokolow, ils ne s'en vont pas tout à fait! Ils ont ici un +hôpital, tu seras peut-être encore mieux partagé que nous.</p> + +<p>—Oh! Seigneur! c'est ma mort.... Oh! Seigneur! s'écria tristement le +soldat.</p> + +<p>—Je vais leur en parler, veux-tu?» lui dit Pierre en se levant et en se +dirigeant vers la porte.</p> + +<p>À ce moment, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un caporal et des +soldats en tenue de campagne. Le caporal, celui-là même qui, la veille, +avait offert à Pierre de fumer sa pipe, venait faire l'appel.</p> + +<p>«Caporal, que fera-t-on du malade?» lui demanda Pierre qui avait peine à +le reconnaître, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la tête et +sa jugulaire boutonnée, au caporal qu'il voyait tous les jours.</p> + +<p>Il fronça le sourcil à cette question, et, murmurant une grossièreté +inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se +trouva plongée dans une demi-obscurité; les tambours battirent aux +champs des deux côtés, et étouffèrent les plaintes du blessé. «La voilà, +c'est bien elle!» se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans +le dos.... Il venait de retrouver dans la figure transformée du caporal, +dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette +force brutale, impassible et mystérieuse qui poussait les hommes à +s'entre-tuer, cette force dont il avait déjà eu conscience pendant le +supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des +supplications à ceux qui en étaient les instruments, c'était superflu, +il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en +silence à la porte de la baraque.</p> + +<p>Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se pressèrent à +la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea +vers ce même capitaine qui, au dire du caporal, était si bien disposé +pour lui. Le capitaine était également en tenue de campagne, et sa +figure avait la même expression de dureté.</p> + +<p>«Filez, filez!» disait-il sévèrement aux prisonniers qui passaient.</p> + +<p>Quoique Pierre pressentît que sa démarche n'aurait aucun résultat, il +s'approcha de lui.</p> + +<p>«Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme +s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! répondit-il +à la demande de Pierre.</p> + +<p>—Mais il agonise, répondit ce dernier.</p> + +<p>—Voulez-vous bien...» s'écria le capitaine en colère.</p> + +<p>Et les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole +serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils étaient les +esclaves de la force.</p> + +<p>Les officiers prisonniers furent séparés des soldats, et on leur ordonna +d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et +trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines, +étaient tous des étrangers, beaucoup mieux habillés que Pierre; aussi +ils le regardaient d'un air méfiant. Devant lui marchait un gros major, +en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la +figure gonflée, jaune et renfrognée. Il tenait d'une main une blague à +tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essoufflé +et s'éventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se fâchait +après tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait été bousculé, +qu'on se pressait sans raison et qu'on s'étonnait sans cause! Un autre +officier, petit et fluet, interpellait chacun à tour de rôle, +s'inquiétait de savoir où on les menait et de combien serait leur étape. +Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se +jetait à droite et à gauche, et communiquait ses impressions à ses +voisins sur chaque quartier de la ville incendiée qu'ils traversaient. +Un troisième, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait +qu'il se trompait dans la désignation des quartiers.</p> + +<p>«Qu'avez-vous à vous quereller? demanda le major avec impatience. Que ce +soit Saint-Nicolas ou Saint-Blaise, n'est-ce pas la même chose? Vous +voyez bien que tout est brûlé.... Voyons, pourquoi me poussez-vous, ce +n'est pourtant pas la place qui manque, dit-il à un de ses compagnons +qui ne l'avait même pas touché.</p> + +<p>—Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Qu'en a-t-on fait! s'écriaient de +tous côtés les prisonniers en regardant les restes de l'incendie.</p> + +<p>—Oh! il y en a sûrement la moitié de brûlé...</p> + +<p>—Je vous l'ai bien dit, ça s'étendait de l'autre côté de la rivière.</p> + +<p>—Mais puisque c'est brûlé et que vous le savez, à quoi bon en parler?» +grommela le major.</p> + +<p>En traversant un des rares quartiers intacts, les prisonniers reculèrent +tout à coup en passant devant une église, et poussèrent des exclamations +d'horreur et de dégoût.</p> + +<p>«Oh! les misérables! oh! les sauvages! c'est un mort, c'est un mort, et +on lui a barbouillé la figure...»</p> + +<p>Pierre se retourna, et aperçut confusément un corps adossé contre le mur +d'enceinte de l'église. Il devina, aux paroles de ses compagnons, que +c'était le cadavre d'un homme qu'on avait planté tout debout, et dont la +figure avait été couverte de suie.</p> + +<p>«Marchez, sacré nom... marchez donc... trente mille diables!» +s'écrièrent les officiers de l'escorte; les soldats français poussèrent +en avant, à grands coups de briquet, la foule des prisonniers qui +s'était arrêtée devant le mort.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>On déboucha dans le voisinage du dépôt des vivres; les prisonniers +n'avaient jusque-là rencontré personne dans les ruelles qu'ils +longeaient avec leur escorte et ses charrettes; ils tombèrent au milieu +d'une batterie d'artillerie qui avait d'autant plus de peine à avancer +que des voitures particulières s'étaient glissées au milieu de ses +fourgons.... Tous s'arrêtèrent à l'entrée du pont pour donner aux +premiers arrivés le temps de passer. Devant, derrière, on ne voyait que +d'interminables files de voitures du train, et sur la droite, à la +jonction du chemin de Kalouga, une masse énorme de troupe, avec leurs +bagages, s'étendait à perte de vue: c'était le corps de Beauharnais, qui +était sorti le premier de la ville; en arrière, le long des quais et sur +le pont de pierre, s'avançait le corps commandé par Ney; les troupes de +Davout, dont les prisonniers faisaient partie, avaient à franchir le +Krimski-Brod (le gué de Crimée). Après l'avoir dépassé, ils se virent +obligés de s'arrêter de nouveau; puis, après une pause de quelques +instants, ils se remirent en marche, au milieu de la cohue d'hommes et +de voitures qui se bousculaient de tous côtés. Il leur fallut plus d'une +heure pour faire les cent pas qui séparent le pont de la rue de Kalouga. +Arrivés au carrefour, les prisonniers passèrent, réunis en groupe, et +restèrent là pendant quelques heures. Un bruit incessant, semblable au +mugissement de la mer, causé par le frottement des roues, le +martellement des pieds des chevaux, les injures et les cris qui se +croisaient en tous sens, remplissait l'air. Pierre, aplati contre le mur +d'une maison à moitié brûlée, prêtait l'oreille à ce vacarme, qui, dans +son imagination, se rattachait au roulement du tambour. Quelques-uns de +ses compagnons se hissèrent au-dessus de lui sur la muraille.</p> + +<p>«Que de monde! que de monde!... Et jusque sur les canons encore!... Oh! +les scélérats, vois-tu ce qu'ils ont pillé?... Regarde donc là-bas.... +Ils l'ont volé à une image.... Vrai Dieu! ce sont, pour sûr, des +Allemands! Ah! les misérables!... Ils sont tellement chargés, qu'ils en +traînent la jambe!... Tiens, ils emmènent aussi un droschki... et +celui-là qui s'est assis sur ses coffres!... Il mériterait d'en recevoir +une bonne sur la...!... Et quand on pense que cela va durer comme ça +jusqu'au soir!... Vois donc, vois donc.... Est-ce que ce ne sont pas les +chevaux de Napoléon!... Quels chevaux! Quelles housses!... Et ces grands +chiffres et ces grandes couronnes!... Ça n'en finira pas!»</p> + +<p>La curiosité porta en avant tous les prisonniers, et, grâce à sa haute +stature, Pierre put voir par-dessus la tête de ses compagnons ce qui +excitait si vivement leur intérêt. Trois calèches, enchevêtrées entre +les caissons, avançant à grand'peine serrées l'une contre l'autre, +contenaient des femmes fardées et attifées de couleurs voyantes, qui +criaient à tue-tête. À dater du moment où Pierre avait reconnu +l'existence de cette force mystérieuse qui, à un moment donné, +soumettait tous les hommes à sa terrible influence, rien ne fit plus +impression sur lui, ni le cadavre enduit de suie pour amuser la +populace, ni ces femmes allant Dieu sait où, ni l'incendie de Moscou. On +aurait dit que son âme, se préparant à une lutte difficile, se refusait +à toute émotion qui pouvait l'affaiblir. Les femmes passèrent, et, après +elles, le défilé des soldats, des télègues, des fourgons, des voitures, +des caissons, et encore des soldats, avec quelques femmes de loin en +loin, reprit son cours de plus belle.</p> + +<p>Pendant cette heure d'attente, Pierre, absorbé par le mouvement +général, ne voyait aucun objet en particulier. Tous, hommes et chevaux, +semblaient être poussés par une puissance invisible dans toutes les +directions, et n'avoir qu'un désir, celui de se dépasser les uns les +autres; tous se bousculaient, se heurtaient, s'injuriaient, se +montraient les poings et les dents, et, sur chaque visage, on lisait +cette expression dure et résolue qui, le matin même, avait fait une si +vive impression sur l'esprit de Pierre, quand il l'avait vue empreinte +sur la figure du caporal.</p> + +<p>Enfin, le chef de leur escorte parvint à faire une trouée, et gagna avec +ses prisonniers la route de Kalouga. Ils marchèrent tout d'une traite et +ne s'arrêtèrent qu'au coucher du soleil. Les voitures furent dételées, +et les hommes se préparèrent à passer la nuit à la belle étoile, au +milieu de jurons, de cris et de querelles interminables. Une voiture +qui les avait suivis enfonça avec son timon celle d'un des officiers du +convoi; plusieurs soldats se précipitèrent de ce côté, les uns pour +donner des coups de fouet aux chevaux, les autres pour les saisir par la +bride, et tous au besoin pour se battre entre eux, si bien qu'un +Allemand fut grièvement blessé à la tête. On aurait dit qu'un seul et +même sentiment de violente réaction, après l'entraînement désordonné de +la journée, s'était emparé de ces hommes depuis qu'ils avaient fait +halte en plein champ, dans le crépuscule humide d'une soirée d'automne. +On aurait dit qu'ils venaient de comprendre que leur destination leur +était encore inconnue, et que bien des misères les attendaient. Les +soldats de l'escorte traitaient les prisonniers plus durement qu'avant +leur sortie de la ville, et cette étape fut la première où ils furent +nourris de viande de cheval. Depuis les officiers jusqu'aux derniers +soldats, tous témoignaient un mauvais vouloir extrême qui contrastait +avec leurs bons procédés d'autrefois. Cette disposition s'accentua +encore davantage lorsqu'il fut constaté à l'appel qu'un soldat russe, +prétextant une violente colique s'était enfui, et Pierre vit un Français +battre un Russe pour s'être trop éloigné de la grand'route; il entendit +aussi le capitaine son ami tancer vertement le sous-officier, en le +menaçant de le faire passer en jugement à cause de la fuite du +prisonnier. Le sous-officier ayant répliqué que le soldat était malade +et ne pouvait marcher, l'officier répondit qu'ils avaient reçu l'ordre +de fusiller les traînards. Pierre sentit alors que cette force brutale +qui l'avait terrassé une première fois, allait de nouveau s'imposer à +lui; il en eut peur, mais plus il se sentait près d'être écrasé par +elle, plus s'élevait et se développait dans son âme une puissance de +vie, indépendante de toute influence extérieure.</p> + +<p>Il soupa d'un gruau de seigle et d'un morceau de viande de cheval, et +causa avec ses camarades. Ils ne parlèrent ensemble ni de ce qu'ils +avaient vu à Moscou, ni de la grossièreté des Français à leur égard, ni +de l'ordre de les fusiller en cas de fuite, mais de leurs souvenirs +personnels et de quelques incidents comiques de leurs campagnes: il n'en +fallut pas davantage pour les mettre en gaieté et leur faire +momentanément oublier la gravité de leur situation.</p> + +<p>Le soleil était couché depuis longtemps, de brillantes étoiles +s'allumaient une à une dans le ciel, et le disque de la pleine lune, +dont la couleur rouge sang rappelait la lueur des incendies, s'élevait +majestueusement au bord de l'horizon et glissait dans les vapeurs +grisâtres, en répandant dans l'espace sa clarté. La soirée était finie, +mais ce n'était pas encore la nuit. Pierre se leva, quitta ses nouveaux +compagnons et passa, entre les feux, de l'autre côté de la route, où se +trouvaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Une sentinelle +l'arrêta: il fut obligé de revenir sur ses pas, mais, au lieu de +retourner auprès de ses camarades, il s'assit par terre derrière une des +charrettes, et, ramenant à lui ses pieds, la tête baissée, il resta là à +réfléchir. Plus d'une heure s'écoula ainsi sans que personne songeât à +s'occuper de lui. Tout à coup il partit d'un si bruyant éclat de rire, +de ce gros rire bon enfant qui le secouait de la tête aux pieds, qu'on +se retourna de tous côtés à cette étrange explosion de gaieté.</p> + +<p>«Ah! ah! faisait Pierre en se parlant à lui-même.... Il ne m'a pas +laissé passer, le soldat!... On m'a attrapé, on m'a enfermé, et l'on me +tient prisonnier!... Qui ça, moi? mon âme immortelle?... Ah! ah! ah!»</p> + +<p>Et il riait aux larmes. Un soldat se leva et s'approcha pour voir ce qui +provoquait le rire de ce colosse. Pierre cessa de rire, se leva à son +tour, et, s'éloignant de l'indiscret, regarda autour de lui.</p> + +<p>Le calme régnait dans le bivouac, si animé quelques heures auparavant +par le bruit des voix et le pétillement des feux, dont les tisons +pâlissaient maintenant et s'éteignaient peu à peu. La pleine lune était +arrivée au zénith; les bois et les champs, invisibles jusque-là, se +dessinaient nettement à l'entour, et au delà de ces champs et de ces +bois inondés de lumière, l'œil se perdait dans les profondeurs infinies +d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament +où scintillaient à cette heure des myriades d'étoiles.</p> + +<p>«Et tout cela est à moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela +c'est moi!... Et c'est «cela» qu'ils ont pris, c'est «cela» qu'ils ont +enfermé dans une baraque!»</p> + +<p>Il sourit et alla se coucher auprès de ses camarades.</p> + + +<h3>XV</h3> + + + +<p>Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit à Koutouzow +une lettre de Napoléon qui contenait des propositions de paix; cette +lettre était faussement datée de Moscou, car Napoléon se trouvait alors +un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga. +Koutouzow répondit à cette lettre, comme à la première apportée par +Lauriston, qu'il ne pouvait être question de paix.</p> + +<p>Bientôt après on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui était à la tête +d'un corps de partisans, que les forces ennemies observées à Faminsk se +composaient de la division Broussier, et que cette division, séparée du +reste de l'armée, pouvait être facilement culbutée. Officiers et soldats +demandaient à grands cris à sortir de l'inaction, et les généraux de +l'état-major, excités par le souvenir de la facile victoire de +Taroutino, insistaient auprès de Koutouzow pour qu'il accédât à la +proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant à +refuser de prendre l'offensive, on se décida pour un terme moyen: on +enverrait un petit détachement pour attaquer Broussier.</p> + +<p>Par un étrange effet du hasard, cette mission de la plus grande +importance, comme la suite le prouva, fut confiée à Dokhtourow, à qui +son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une réputation +d'indécision et d'imprévoyance, et que personne n'a jamais songé à +représenter, comme tant d'autres composant des plans de bataille, +s'élançant en avant de son régiment, et jetant à pleines mains des croix +sur les batteries. C'était cependant ce même Dokhtourow que nous +trouvons pendant toutes nos guerres avec les Français, depuis Austerlitz +jusqu'à l'année 1815 à la tête des opérations les plus difficiles. +C'était lui qui était resté le dernier à la chaussée d'Aughest, lors de +la bataille d'Austerlitz, reformant les régiments et sauvant tout ce qui +pouvait être sauvé dans cette déroute où pas un général n'était à +l'arrière-garde. Malade de la fièvre, il allait ensuite avec vingt mille +hommes défendre Smolensk contre toute l'armée de Napoléon. Arrivé là, à +peine s'est-il endormi d'un sommeil agité, que la canonnade le réveilla, +et Smolensk tint toute la journée. À la bataille de Borodino lorsque +Bagration est tué, que nos troupes du flanc gauche sont décimées dans la +proportion de 9 à 1, que toute la force de l'artillerie française est +dirigée de ce côté, c'est encore ce Dokhtourow «indécis et imprévoyant» +que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour réparer la faute qu'il avait +commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et +Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc +lui qu'on envoya à Fominsk, puis à Malo-Yaroslavetz, et c'est là, on +peut le dire sans crainte d'être démenti, que commença la déroute des +Français. On chante en vers et en prose bien des génies et bien des +héros de cette période de la campagne, mais de Dokhtourow on dit à peine +un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un éloge +équivoque.</p> + +<p>Le 10 octobre, le jour même où Dokhtourow s'arrêtait à mi-chemin de +Fominsk dans le village d'Aristow, et s'apprêtait à exécuter l'ordre de +Koutouzow, l'armée française, atteignant dans ses mouvements désordonnés +les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer +bataille, tourna brusquement à gauche, sans raison apparente, sur la +grand'route le Kalouga, et entra à Fominsk, occupé jusque-là par +Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le détachement de Dorokhow, +et deux autres détachements moins importants, ceux de Figner et de +Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat français de +la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les +troupes établies à Fominsk composaient l'arrière-garde de l'armée, +qu'elle avait quitté Moscou cinq jours auparavant, et que Napoléon était +avec elle. Les cosaques du détachement, qui avaient aperçu les régiments +français de la garde sur la route de Horovsk, confirmèrent cette +déposition. Il devenait dès lors évident qu'au lieu d'une division, on +avait devant soi toute l'armée ennemie sortie de Moscou et marchant dans +une direction imprévue. Dokhtourow, qui avait reçu ordre d'attaquer +Fominsk, hésitait à entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus +une idée bien nette de ce qu'il avait à faire, en face de cette nouvelle +complication. Bien que Yermolow l'engageât à prendre une décision, il +insista sur la nécessité de recevoir de nouveaux ordres du commandant en +chef. À cet effet on envoya un rapport à l'état-major, et ce rapport fut +confié à Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les +explications verbales, et qui, après avoir reçu le paquet et les +instructions, partit pour le quartier général, accompagné d'un cosaque +et de deux chevaux de rechange.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Cette nuit d'automne était sombre et chaude. Après avoir fait trente +verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et défoncée par la +pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva à Létachevka, à +deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entourée +d'une haie sèche de branches tressées, sur laquelle était une pancarte +portant les mots «Quartier général». Jetant à son cosaque la bride de +son cheval il entra dans l'antichambre, où régnait la plus profonde +obscurité.</p> + +<p>«Le général de service?... Très important! dit-il en s'adressant à une +ombre qui se leva en sursaut à ces mots.</p> + +<p>—Il est très malade depuis hier; voilà trois nuits qu'il ne dort pas, +répondit la voix endormie d'un domestique militaire.</p> + +<p>—Eh bien, allez alors réveiller le capitaine.... Je vous dis que c'est +très urgent, c'est de la part du général Dokhtourow, reprit l'envoyé en +suivant à tâtons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait, +de son côté, éveiller le capitaine.</p> + +<p>—Votre Noblesse, Votre Noblesse, un «coulier»!</p> + +<p>—Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'écria le capitaine.</p> + +<p>—De la part de Dokhtourow. Napoléon est à Fominsk! dit Bolhovitinow en +devinant à la voix que ce n'était pas Konovnitzine.</p> + +<p>Le capitaine bâillait et s'étirait.</p> + +<p>«Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le réveiller, dit-il: il est +assez malade, et ce ne sont peut-être que des bruits.</p> + +<p>—Voilà le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre à +l'instant même au général de service.</p> + +<p>—Attendez un peu que j'aie de la lumière. Où diable te fourres-tu donc +toujours?» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait +était Scherbinine, aide de camp du général Konovnitzine. «J'ai trouvé, +j'ai trouvé!» poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier.</p> + +<p>À la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer, +Bolhovitinow le reconnut et aperçut, dans l'angle opposé de la chambre, +un autre dormeur, qui était le général.</p> + +<p>«Qui a donné ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli.</p> + +<p>—La nouvelle est sûre, répondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques +et les espions disent tous la même chose.</p> + +<p>—Il faudra donc le réveiller,» se dit Scherbinine en s'approchant de +l'homme endormi, qui était coiffé d'un bonnet de coton et enveloppé d'un +manteau militaire.</p> + +<p>«Piotr Pétrovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea +pas...—Au quartier général!» dit-il plus haut et en souriant, sachant +que ces mots seraient d'un effet magique.</p> + +<p>En effet, la tête coiffée du bonnet de coton se souleva aussitôt, et sur +la belle et grave physionomie du général, dont les joues étaient +empourprées par la fièvre, passa, comme un éclair, l'impression de son +dernier rêve, bien éloigné sans doute de l'actualité; soudain il +tressaillit et reprit son air habituel.</p> + +<p>«Qu'est-ce? De qui?» demanda-t-il sans se presser.</p> + +<p>Après avoir écouté le rapport de l'officier, il décacheta le pli et le +lut. Ceci fait, il posa à terre ses pieds chaussés de bas de laine, +chercha ses bottes, ôta son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et +mit sa casquette.</p> + +<p>«Combien de temps as-tu mis à venir? Allons chez Son Altesse.»</p> + +<p>Konovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une +grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Était-ce +un bien? Était-ce un mal? Il ne se le demandait même pas. Du reste peu +lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence à juger +la guerre, il trouvait cela complètement inutile. Seulement il était +profondément convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour +en arriver là, il n'y avait qu'à faire strictement son devoir, et il +s'en acquittait sans trêve ni merci.</p> + +<p>Konovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir été ajouté que +par pure convenance à la liste des héros de 1812, Barclay, Raïevsky, +Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa réputation était celle d'un +homme de fort peu de capacités et de connaissances; à l'exemple de +Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui +aussi, il se trouvait toujours mêlé aux situations les plus graves. +Depuis qu'il remplissait les fonctions de général de service, il +dormait les portes ouvertes, et se faisait réveiller à l'arrivée de +chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui +reprochait même de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop +en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il était une de ces chevilles +ouvrières qui, sans bruit et sans éclat, constituent le côté essentiel +du mécanisme d'une machine.</p> + +<p>En sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine +fronça le sourcil, en partie à cause de son mal de tête qui augmentait, +en partie dans la prévision de l'effet que cette nouvelle allait +produire sur les gros bonnets de l'état-major, sur Bennigsen surtout, +qui, depuis l'affaire de Taroutino, était à couteaux tirés avec le +commandant en chef. Il sentait que c'était inévitable, et ne pouvait +s'empêcher de prendre à cœur les discussions qu'elle devait forcément +soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de +l'événement, s'empressa aussitôt d'exposer longuement ses combinaisons +au général qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigué, +dut lui rappeler qu'il était temps d'aller chez Son Altesse.</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait +souvent dans la journée. Pour la nuit, il s'étendait sur son lit sans se +déshabiller, et la passait presque tout entière à réfléchir, sa grosse +tête balafrée appuyée sur sa main, et son œil unique plongeant dans +l'obscurité.</p> + +<p>Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'état-major, en +correspondance directe avec l'Empereur, évitait Koutouzow, celui-ci se +sentait plus à l'aise, en ce sens que, de cette façon, il ne serait plus +incessamment sollicité d'attaquer l'ennemi mal à propos. Ils doivent +comprendre, se disait-il en pensant à l'enseignement qui ressortait de +la bataille de Taroutino, que nous avons tout à perdre en prenant +l'offensive. Le temps et la patience, voilà mes deux alliés! Il était +sûr que le fruit tomberait de lui-même lorsqu'il serait mûr; il était +sûr, en chasseur expérimenté, que l'animal était grièvement blessé par +le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'était-il +mortellement? La question n'était pas encore résolue. Les rapports qu'il +recevait de tous côtés le lui donnaient à penser, mais il attendait des +preuves irrécusables. «Ils me proposent des manœuvres, des attaques. +Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est +une chose si réjouissante!... De véritables enfants!»</p> + +<p>Le rapport de Dorokhow à propos de la division Broussier, les nouvelles +des partisans, les misères par lesquelles passait l'armée française, les +bruits qu'on faisait courir sur son départ de Moscou, tout le confirmait +dans l'idée qu'elle était vaincue, et qu'elle se préparait à battre en +retraite. Ce n'étaient, il est vrai, que des suppositions, fort +plausibles peut-être aux yeux des jeunes gens, mais pas à ceux de +Koutouzow. Avec sa vieille expérience, il savait quel cas il fallait +faire des on-dit, il savait également combien les hommes sont enclins à +tirer des déductions conformes à leurs désirs, et à ne tenir aucun +compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow désirait +une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'était sa +seule préoccupation, le reste n'était que l'accessoire, comme +l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles +entraient ses conversations avec son état-major, sa correspondance avec +Mme de Staël et ses amis de Pétersbourg, la lecture des romans et la +distribution des récompenses. Mais la défaite imminente des Français, +que seul il avait prévue, était son unique et son plus ardent désir.</p> + +<p>Il était absorbé dans ces réflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans +la chambre voisine: c'étaient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui +venaient d'y entrer.</p> + +<p>«Eh! qui est là? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?» s'écria le maréchal.</p> + +<p>Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la +nouvelle.</p> + +<p>«Qui l'a apportée? demanda-t-il d'un air froidement sévère, dont ce +dernier fut frappé.</p> + +<p>—Il ne peut y avoir de doute, Altesse.</p> + +<p>—Qu'on le fasse venir!»</p> + +<p>Koutouzow, un pied à terre, s'était à moitié renversé sur son lit, en +s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son œil demi fermé, +fixé sur Bolhovitinow, cherchait à découvrir sur sa physionomie ce qu'il +désirait tant y lire.</p> + +<p>«Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il à voix basse, en ramenant sur sa +poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les +bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napoléon aurait-il quitté +Moscou? Est-ce bien vrai?»</p> + +<p>L'officier commença par lui transmettre ce qui lui avait été confié +verbalement.</p> + +<p>«Dépêche-toi, ne me fais pas languir,» interrompit Koutouzow.</p> + +<p>L'envoyé acheva son récit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un +mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arrêta d'un geste, et essaya de +dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du côté +opposé, vers l'angle de l'isba où étaient les images.</p> + +<p>«Seigneur Dieu, mon Créateur! Tu as exaucé ma prière... dit-il d'une +voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauvée!» et il +fondit en larmes.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>À dater de ce moment et jusqu'à la fin de la campagne, Koutouzow employa +tous les moyens en son pouvoir pour empêcher, soit par autorité, soit +par ruse, soit même par les prières, ses troupes de prendre l'offensive +et de s'épuiser en rencontres stériles avec un ennemi dont la perte +était désormais assurée. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz, +Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'évacuation +complète de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que +l'ennemi fuit en sens inverse.</p> + +<p>Les historiens de Napoléon, en nous décrivant ses habiles manœuvres à +Taroutino et à Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur +ce qui serait arrivé s'il avait pénétré dans les riches gouvernements du +Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a empêché Napoléon de se +diriger de ce côté, mais que, par cette manœuvre, il n'aurait pas +davantage sauvé son armée, qui portait en elle les éléments infaillibles +de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus +permis de réparer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la +population était animée des mêmes sentiments que celle de Moscou, que +dans cette dernière ville, où il n'avait pu se maintenir, malgré +l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes +de cette armée débandée s'enfuyaient avec leurs chefs, tous poussés par +le seul désir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont +ils se rendaient confusément compte.</p> + +<p>Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napoléon à Malo-Yaroslavetz, le +général Mouton, en conseillant de partir en toute hâte, ne trouva-t-il +pas un seul contradicteur, et personne, pas même Napoléon, ne chercha à +combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'impérieuse +nécessité de battre au plus tôt en retraite pour vaincre un certain +sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression +extérieure rendît ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression +ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain même de la réunion, +Napoléon étant allé de grand matin, avec plusieurs maréchaux et son +escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entouré par des cosaques +en maraude, et ne fut sauvé que grâce à ce même amour du butin qui avait +déjà perdu les Français à Moscou. Les cosaques, entraînés par le besoin +du pillage comme à Taroutino, ne firent aucune attention à Napoléon, qui +eut le temps de leur échapper. Lorsque la nouvelle se répandit que «les +enfants du Don» auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son +armée, il devint évident qu'il ne restait plus qu'à reprendre la route +la plus voisine et la plus connue. Napoléon, qui avait perdu de sa +hardiesse et de sa vigueur, comprit la portée de cet incident, se rangea +à l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la +marche de ses troupes en arrière ne prouvent en aucune façon qu'il ait +ordonné de lui-même ce mouvement: il subissait l'influence des forces +occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'armée.</p> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>À l'entrée des Français en Russie, Moscou était pour eux la terre +promise: à leur sortie, la terre promise, c'était la patrie! Mais la +patrie était bien éloignée, et l'homme qui a devant lui mille verstes à +faire avant d'arriver à sa destination se dit le plus souvent qu'il en +fera quarante dans sa journée et se reposera le soir; le repos du soir +dérobe à sa vue la distance qui le sépare encore du but où tendent +toutes ses espérances et tous ses désirs. Smolensk fut le premier point +qui attira les Français sur le chemin qu'ils avaient déjà suivi; sans +doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes +fraîches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la +force de marcher et de supporter leurs misères. En dehors de la cause +première de cette poussée générale, qui liait en un seul corps toutes +ces troupes et leur imprimait une certaine énergie, il y en avait encore +une autre, leur quantité. Cette masse énorme, d'après les lois mêmes de +l'attraction, attirait à elles les atomes individuels. Chacun de ses +soldats ne désirait qu'une chose, être fait prisonnier pour échapper aux +souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre +occasion pour déposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas +fréquemment; la rapidité du mouvement et le nombre des troupes y +mettaient obstacle, et le déchirement intérieur de ce corps ne pouvait +accélérer que dans une certaine limite le progrès incessant de la +dissolution.</p> + +<p>Aucun des généraux russes, à l'exception de Koutouzow, ne l'avait +compris, car les officiers supérieurs de l'armée brûlaient du désir de +donner la chasse aux Français, de leur couper la retraite, de les +écraser, tous demandaient à les attaquer. Koutouzow seul employait +toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent +impuissantes dans un pareil moment, à contrecarrer ce désir; son +entourage le calomniait et le déchirait à belles dents. À Viazma même, +Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le +voisinage des Français, ne purent se retenir de culbuter deux corps +ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyèrent, +au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'après +eux, devait avoir pour effet de barrer la route à Napoléon, eut lieu, +malgré tous les efforts du commandant en chef pour l'empêcher. Quelques +régiments d'infanterie s'élancèrent en avant, musique en tête, tuèrent +et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant à arrêter qui que ce +soit, ils n'arrêtèrent personne. L'armée française serra les rangs, et +poursuivit, en fondant peu à peu, sa route fatale vers Smolensk.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE V</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Peu d'événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de +Borodino, l'occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans +nouveaux combats.</p> + +<p>Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des +peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par +les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison +des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.</p> + +<p>Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent +comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble +son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire, +massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de +plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que +la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de +tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment +la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une +grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au +détriment du vaincu; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple +qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec +qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement. +Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps +les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon +confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes +autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France +s'accroissent d'autant; la victoire d'Iéna et d'Auerstædt met fin à +l'existence indépendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Français +entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel +à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de +leur armée en est la conséquence.</p> + +<p>Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux +exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de +bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de +Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été +livrés! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino +jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille +gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même +pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du +sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et +dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.</p> + +<p>En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français +nous assurent que tout y était dans l'ordre le plus parfait, excepté +toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils +ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et +qu'on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des +alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre.</p> + +<p>Il s'ensuit donc qu'une bataille gagnée n'eut pas ses conséquences +accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le +départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement +pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur +foin que d'en fournir à l'envahisseur, malgré le prix élevé qu'il leur +en offrait!</p> + +<p>Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l'épée +selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se +sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue, +et s'en serve pour sa défense. Bien qu'il ait trouvé là le moyen le plus +simple d'en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il +est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies +et à soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles... +et l'on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion +dans le récit d'un semblable duel. Le Français c'est le duelliste qui +exige que la lutte ait lieu d'une manière courtoise. L'adversaire qui +jette là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes +qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont +les historiens.</p> + +<p>À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait +s'appliquer aucune des traditions reçues. L'incendie des villes et des +villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de +Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se +faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans +la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne +cessa-t-il de s'en plaindre à Koutouzow et à l'Empereur Alexandre; mais, +malgré ses réclamations, et malgré la honte qu'éprouvaient peut-être +certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la +massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût et +des règles, frappa et écrasa les Français jusqu'au moment où, de sa +force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l'invasion! +Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à +son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans +s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne +la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son +cœur au mépris et à la compassion!</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Une des exceptions les plus frappantes et les plus fécondes en résultats +aux prétendues lois de la guerre est sans contredit l'action isolée des +individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la +campagne. Ce genre d'opérations se produit toujours dans une guerre +nationale, c'est-à-dire qu'au lieu de se réunir en nombre, les hommes se +divisent par petits détachements, attaquent à l'improviste et se +débandent dès qu'ils sont assaillis par des forces considérables, pour +reprendre ensuite l'offensive, à la première occasion favorable. Ainsi +ont fait les guérillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les +Russes en 1812. En lui donnant le nom de «guerre de partisans», on s'est +imaginé en préciser la signification, tandis qu'en réalité ce n'est pas +«une guerre» proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes +les règles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au +contraire à l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver, +au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de +partisans, toujours heureuse, comme le démontre l'histoire est en +contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction +provient de ce que, pour les stratégistes, la force de troupes est +identique à leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces, +dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En +soutenant cette proposition, la science militaire est semblable à une +théorie de la mécanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des +forces avec les masses subordonnerait directement les premières aux +secondes.</p> + +<p>La force (la quantité de mouvement) est le produit de la masse +multipliée par la vitesse.</p> + +<p>Dans la guerre, la force des troupes est également le pro duit de la +masse, mais multipliée par un <i>x</i> inconnu.</p> + +<p>La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples où +l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force +effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en +déroute, admet confusément l'existence d'un multiplicateur inconnu, et +cherche à le découvrir tantôt dans l'habileté mathématique des +dispositions prises, tantôt, dans le mode d'armement du soldat, ou, le +plus souvent, dans le génie des généraux. Cependant les résultats +attribués à la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec +les faits historiques, et, pour dégager cet <i>x</i> inconnu, il suffirait de +renoncer, une fois pour toutes, à faire la cour aux héros, en exaltant +outre mesure l'efficacité des dispositions prises en temps de guerre +par les commandants supérieurs.</p> + +<p><i>x</i>, c'est l'esprit des troupes, c'est-à-dire le désir plus ou moins vif +de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du génie des +commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de +la quantité de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute, +dont les hommes seraient armés. Ceux chez qui le désir de se battre est +le plus vif seront toujours placés dans les meilleures conditions pour +une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse, +donnant comme produit la force. Le définir et en préciser la valeur, +c'est le problème de la science, et il sera possible de le résoudre +exactement le jour seulement où nous cesserons de substituer +arbitrairement à cette «inconnue» les dispositions prises par le +commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en +exprimant par équations certains faits historiques, et en les comparant +à la valeur relative, on peut espérer déterminer «l'inconnue» elle-même.</p> + +<p>Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze +hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus, +c'est-à-dire qu'ils ont tué et fait prisonniers le reste sans exception, +en perdant 4 de leur côté, donc 4 <i>x</i> = 15 <i>y</i>, soit <i>x</i>: <i>y</i>:: 15: 4. +L'équation ne donne pas la valeur de l'»inconnue», mais indique le +rapport entre les deux «inconnues», c'est-à-dire entre l'esprit de corps +(<i>x</i> et <i>y</i>) qui animait chacun des belligérants. En appliquant ainsi le +système des équations différentes aux différents faits historiques +(batailles, campagnes, durée des guerres), il en résulte une série de +nombres, qui renferment assurément et peuvent fournir au besoin de +nouvelles lois.</p> + +<p>La règle de tactique qui prescrit d'agir par masses à l'attaque, et par +fractions à la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la +force d'une armée gît dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses +hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur +des masses mises en mouvement) que pour se défendre contre les +assaillants, aussi la loi qui ne tient pas compte de «l'esprit des +troupes» n'aboutit-elle, le plus souvent, qu'à des appréciations +mensongères partout où une violente exaltation ou un grand affaissement +viennent à se produire dans «l'esprit des troupes», comme, par exemple, +dans les guerres nationales.</p> + +<p>Les Français, au lieu de se défendre isolément pendant leur retraite, +se serrent en masses, car, l'esprit de l'armée étant à bas, la force +seule de la masse pouvait contenir les unités. Les Russes au contraire, +qui, selon ces lois de la tactique, auraient à attaquer par masses, se +divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcité, et l'on voit des +individus isolés battre les Français sans en attendre l'ordre, et +s'exposer, sans y être contraints, aux fatigues et aux dangers les plus +grands.</p> + +<p>Cette guerre de partisans commença à l'entrée de l'ennemi à Smolensk, +avant même d'avoir été officiellement acceptée par notre gouvernement; +des milliers d'hommes de l'armée ennemie, des traînards, des maraudeurs, +des fourrageurs, avaient été tués par nos cosaques et par nos paysans, +avec aussi peu de remords que s'il se fût agi de chiens enragés. Denis +Davidow fut le premier à comprendre, avec son flair patriotique, la +tâche qui était réservée à cette terrible massue, qui, sans inquiéter +des règles militaires, frappait les Français sans merci, et à lui +revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'août, le +premier détachement de partisans de Davidow fut organisé, et beaucoup +d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il +s'en formait.</p> + +<p>Les partisans détruisaient en détail la grande armée, et balayaient +devant eux ces feuilles mortes qui se détachaient elles-mêmes de l'arbre +desséché. Au mois d'octobre, lorsque les Français couraient vers +Smolensk, on comptait déjà une centaine de ces détachements, de forces +numériques et d'allures différentes. Les uns avaient conservé toute +l'apparence des troupes régulières, avec de l'infanterie, de +l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se +composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore étaient un +mélange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns étaient +formés uniquement de paysans et de propriétaires, qui restèrent +inconnus. On citait un sacristain qui, à la tête d'un de ces derniers, +avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine +Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre +prit tout son développement à la fin du mois d'octobre, et les +partisans, étonnés de leur propre audace et s'attendant à tout instant à +être entourés et pris par l'ennemi, se cachaient dans les forêts et ne +dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun +savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits détachements qui, les +premiers, commencèrent à suivre de près les Français, trouvaient +faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas osé +prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui +parvenaient à se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils +croyaient tout possible.</p> + +<p>Le 23 octobre, Denissow, tout entier à sa passion pour la guerre de +partisans, se trouvait en marche avec son détachement. Il suivait depuis +la veille, sans s'éloigner de la forêt qui longeait la grand'route, un +convoi considérable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se +dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient +rapporté les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa +compagnie à peu de distance, le passage de ce convoi était également +connu des chefs des grands détachements et de l'état-major. Deux d'entre +eux, un Polonais et un Allemand, envoyèrent demander à Denissow, chacun +de son côté, s'il ne voulait pas se réunir à eux pour tâcher de mettre +la main sur ce butin que tous convoitaient: «Non, mon ami, j'ai +moi-même bec et ongles,» se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il +répondit à l'Allemand que, malgré tout désir de servir sous les ordres +d'un chef aussi célèbre et aussi brave, il se voyait privé de cet +honneur, parce qu'il s'était déjà engagé à se réunir au général +polonais; et à ce dernier, qu'il avait promis son concours au général +allemand. Denissow était donc décidé à s'emparer du convoi avec l'aide +de Dologhow, sans faire son rapport aux autorités supérieures. Ce convoi +se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de +Schamschew; du côté gauche, une profonde forêt s'avançait parfois +jusqu'au bord de la route, ou s'en éloignait à la distance d'une gerote. +C'était dans cette forêt que Denissow et les siens s'enfonçaient, pour +en sortir tour à tour, sans perdre de vue le mouvement des Français. Des +cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matinée de +deux fourgons ennemis, chargés de selles et de harnais, qui s'étaient +embourbés. Après cette capture, ils ne renouvelèrent plus leur attaque, +car il était plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de +Schamschew, et là, après s'être joints à Dologhow, qui devait arriver le +soir même dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au +point du jour de deux côtés à la fois sur les Français, de les battre et +d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laissés en vedette sur la +grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles +colonnes. Denissow était à la tête de 200 hommes, Dologhow pouvait en +avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en +avait 1 500 avec le transport, mais cette supériorité de force numérique +n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui était indispensable: +savoir quelles étaient ces troupes? Il fallait à cet effet «prendre +langue», c'est-à-dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie. +Ils étaient tombés, dans la matinée, tellement à l'improviste sur les +deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient été tous +tués, et l'on n'avait emmené vivant qu'un petit tambour qui était resté +parmi les traînards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des +troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait été imprudente, aussi +Denissow préféra-t-il envoyer jusqu'à Schamschew le paysan Tikhone +Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il était possible, un des +fourriers envoyés en avant.</p> + + +<h3>III</h3> + + + +<p>C'était un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se +confondaient en une seule et même teinte d'un gris terne. Tantôt il +bruinait, tantôt il tombait quelques grosses gouttes.</p> + +<p>Monté sur un cheval de race, maigre et efflanqué, enveloppé d'une +bourka, coiffé d'une papakha<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, ruisselant d'eau, Denissow, à +l'exemple de son cheval qui baissait la tête en dressant les oreilles, +inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait +obliquement, et regardait devant lui avec inquiétude. Une forte +préoccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe +noire courte et épaisse. Il était suivi d'un sous-officier cosaque, +également en bourka et en bonnet fourré, monté sur un bon petit cheval +du Don, et d'un second cosaque, nommé Lovaïski, habillé comme les deux +autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une +expression de fermeté calme empreinte sur le visage et dans tout son +maintien. Bien qu'on n'eût pu dire ce qu'il y avait de particulier dans +sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow était +mal à l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait rivé sur la +sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux +marchait leur guide, un paysan, mouillé jusqu'à la moelle des os, vêtu +d'un caftan gris, coiffé d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu +en arrière, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, à la queue et à la +crinière bien fournies, à la bouche ensanglantée, un jeune officier en +capote française de couleur gros-bleu; à côté de lui, un hussard, +également à cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme +déchiré et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses +mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air étonné, +en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre +hussards suivaient, à la file l'un de l'autre, le long de l'étroit +sentier de la forêt; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en +capote française, qui la tête couverte d'une housse de cavalerie. Sous +la pluie qui tombait à torrents, on ne distinguait plus la couleur des +chevaux; les bais et les bruns semblaient également noirs, leurs cous +s'étaient étrangement amincis sous leurs crinières mouillées, et une +épaisse buée s'échappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers, +leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris +l'apparence triste et flétrie de la terre et des feuilles mortes dont +elle était couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serrés +contre le corps, pour empêcher, autant que possible, un nouveau courant +de s'infiltrer sous leurs vêtements; au milieu d'eux, deux fourgons, +attelés de chevaux français portant des selles cosaques, tressautaient +sur les branches sèches et les racines, et clapotaient dans l'eau des +ornières. Le cheval de Denissow se porta de côté pour éviter une mare, +et Denissow se heurta le genou contre un arbre.</p> + +<p>«Eh, que diable!» s'écria Denissow en colère... et, donnant sa monture +deux ou trois coups de fouet, il s'éclaboussa, lui et ses compagnons. +Mouillé, affamé, et surtout impatienté de n'avoir pas de nouvelles de +Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoyé en avant: +«Il ne se représentera jamais une occasion pareille, se disait-il. +Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie à un autre +jour, un des détachements m'enlèvera le convoi sous le nez...» Et il ne +cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le +messager de Dologhow.</p> + +<p>Débouchant tout à coup dans une clairière d'où l'on avait une large +échappée de vue sur la droite, Denissow s'arrêta:</p> + +<p>«Voici quelqu'un!» dit-il.</p> + +<p>L'essaoul<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> regarda dans la direction indiquée: «Ils sont deux, +dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas à supposer, +poursuivit l'essaoul, qui aimait à employer des mots peu usités entre +eux, que ce soit le lieutenant-colonel?»</p> + +<p>Les cavaliers qu'ils avaient aperçus descendirent la montasse, se +dérobèrent un moment derrière un repli de terrain et ne tardèrent pas à +reparaître. L'officier, les cheveux au vent, les vêtements transpercés, +les pantalons remontés jusqu'à mi-jambe par la course qu'il venait de +faire, talonnait son cheval fatigué. Un cosaque le suivait au trot, +debout sur ses étriers. Cet officier était un tout jeune garçon, aux +joues colorées et aux yeux vifs et brillants; arrivé près de Denissow, +il lui remit un pli tout mouillé.</p> + +<p>«De la part du général, dit-il, excusez l'humidité du papier. On n'a +fait que nous répéter que c'était si dangereux, ajouta-t-il en se +tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncés, +décachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos précautions avec +l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions +chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il désigna le petit +tambour... un prisonnier? Avez vous déjà eu une affaire? Peut-on lui +parler?</p> + +<p>—Rostow! s'écria Denissow.... Comment, Pétia, ne m'as-tu pas dit tout +de suite que c'était toi?...» Et il lui tendit la main en souriant.</p> + +<p>Tout le long de la route, Pétia Rostow s'était tracé la ligne de +conduite que, d'après lui, il devait suivre à l'égard de Denissow, ainsi +qu'il convenait à un homme fait, à un officier, sans faire la moindre +allusion à leurs relations passées; mais, à cet accueil affectueux, sa +figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle +qu'il s'était promis de garder, il lui raconta comment il avait passé +devant les Français, combien il était fier de la mission qu'on venait de +lui confier, et comment il avait déjà vu le feu à Viazma, où un hussard +s'était distingué.</p> + +<p>«Je suis enchanté de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air +soucieux.</p> + +<p>—Michel Théoclititch, dit-il en s'adressant à l'essaoul, c'est encore +l'Allemand, auquel ce jeune homme est attaché, qui me demande de nous +joindre à lui;... aussi, si nous ne parvenons pas à enlever le transport +aujourd'hui, il nous le soufflera demain...»</p> + +<p>Pendant qu'il causait avec le cosaque, Pétia, tout penaud du ton +distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relevés pouvaient +bien en être cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que +personne s'en aperçût et pour se donner un air guerrier.</p> + +<p>«Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres à me donner? dit-il en +portant la main à la visière de sa casquette et en reprenant le rôle +d'aide de camp du général, auquel il s'était préparé.... Ou bien dois-je +rester ici auprès de Votre Haute Noblesse?</p> + +<p>—Des ordres?... répéta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester +ici jusqu'à demain?</p> + +<p>—Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'écria soudain Pétia.</p> + +<p>—Mais que t'a dit le général? De retourner à l'instant, sans doute?» +Pétia rougit:</p> + +<p>«Il ne m'a rien dit... alors puis-je rester?</p> + +<p>—C'est bien, répliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il +leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui +était l'étape indiquée, et envoya l'officier monté sur le cheval +kirghiz, qui remplissait près de lui les fonctions d'aide de camp, +demander à Dologhow s'il viendrait dans la soirée: pendant ce temps, +suivi de Pétia et de l'essaoul, il irait jusqu'à la lisière du bois +examiner de loin la position des Français, qu'il comptait attaquer le +lendemain. «Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide, +mène-nous vers Schamschew.»</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>La pluie avait cessé et le brouillard tombait goutte à goutte des +branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Pétia suivaient en silence +le paysan au bonnet blanc, qui marchait légèrement et sans bruit, les +pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquiéter des feuilles et des +racines qui lui barraient le chemin. Arrivé au bord du talus, le guide +s'arrêta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau +d'arbres; s'y plaçant sous un grand chêne, qui n'avait pas encore perdu +son feuillage, il appela à lui ses compagnons, d'un signe mystérieux. +Denissow et Pétia le rejoignirent et aperçurent de là les Français. À +gauche, derrière le bois, s'étendait un champ; à droite, par-dessus un +ravin aux bords escarpés, on apercevait un petit village et une maison +de propriétaire avec son toit défoncé; dans ce village, dans cette +maison, autour des puits, de l'étang, le long de la route qui menait au +pont, on entrevoyait, à travers les vapeurs du brouillard, les masses +mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en +langue étrangère qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux à la +montée, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.</p> + +<p>«Amenez le prisonnier,» dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux +l'ennemi.</p> + +<p>Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit +à son chef, qui lui demanda quelles étaient les troupes qu'ils avaient +devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncées dans +ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayés, et s'embrouilla si bel +et si bien, que, quoiqu'il fût prêt à dire ce qu'il savait, il se borna +à répondre affirmativement à toutes les questions. Denissow se tourna +vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.</p> + +<p>«Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.</p> + +<p>—L'endroit est bien choisi, répondit l'essaoul.</p> + +<p>—Nous enverrons l'infanterie par le bas, du côté des marais; elle se +glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre côté avec mes +hussards, et alors, à un signal donné...</p> + +<p>—On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a là une +fondrière, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus à +gauche.»</p> + +<p>Pendant qu'ils se concertaient ainsi à mi-voix, on entendit tout à coup +éclater le coup sec d'une arme à feu, et une légère fumée blanche +s'éleva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix françaises. +Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arrière, en +pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et +les cris ne s'adressaient pas à eux; quelque chose de rouge traversait +le marais en courant.</p> + +<p>«N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signalé? dit l'essaoul.</p> + +<p>—Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le misérable! s'écria Denissow.</p> + +<p>—Il leur échappera,» répondit le cosaque.</p> + +<p>L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la +rivière; il s'y précipita la tête en avant avec une telle violence, que +l'eau en rejaillit de tous côtés, et, y disparaissant pour une seconde, +il en sortit tout ruisselant sur la rive opposée, et reprit sa course; +les Français qui le poursuivaient s'arrêtèrent.</p> + +<p>«Il est adroit, il n'y a pas à dire, s'écria le cosaque.</p> + +<p>—Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait +jusqu'à présent?</p> + +<p>—Qui est-ce? demanda Pétia.</p> + +<p>—C'est notre plastoune<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, je l'avais envoyé prendre langue.</p> + +<p>—Ah oui! dit Pétia avec conviction,» quoiqu'il n'eût pas compris.</p> + +<p>Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur +détachement, était un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y +arriva au commencement de ses opérations, et qu'il eut fait venir le +staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les +mouvements des Français, celui-ci répondit à l'exemple de ses collègues, +qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que +son but était d'attaquer les Français et de savoir s'il n'en avait pas +vu dans son village, le staroste se décida à répondre que les +«<i>miraudeurs</i>» y étaient effectivement venus, et que Tikhone +Stcherbatow, qui était le seul parmi eux à s'occuper de ces choses-là, +pourrait le renseigner à ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui +adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidélité +au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout +enfant de la patrie.</p> + +<p>«Nous n'avons fait aucun mal aux Français, répondit Tikhone, intimidé +par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui +dirait, amusés entre nous: nous avons bien tué une vingtaine de +«<i>miraudeurs</i>», mais, à part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.»</p> + +<p>Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prévenir +que Tikhone, qu'il avait complètement oublié, demandait à se joindre à +leur détachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de +toutes les corvées, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter +l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes +dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait à la +maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit +avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait +l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça +parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.</p> + +<p>Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours à pied et ne +restait jamais en arrière de la cavalerie; armé d'un mousqueton, il le +portait plutôt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se +sert de ses dents et croque avec une égale adresse les puces et les os. +D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses +poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait +des cuillers. Tikhone avait une situation à part parmi ses camarades. +S'agissait-il en effet d'une besogne difficile—donner un coup d'épaule +à une charrette embourbée, tirer par la queue un cheval enfoncé dans le +marais, se glisser au milieu des Français ou faire cinquante verstes +dans la journée—c'était toujours à lui qu'elle était dévolue. «Que +diable, ça ne lui coûte rien, c'est une chair bien portante,» disaient +ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Français, +celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette +blessure, traitée par Tikhone, à l'extérieur et à l'intérieur, seulement +avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le détachement le sujet +d'interminables plaisanteries, auxquelles il se prêtait du reste +volontiers. «Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te +voilà devenu crochu,» lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant +mille grimaces et mille contorsions, prétendait être fâché cette fois +pour tout de bon et injuriait les Français de la façon la plus comique. +Le résultat immédiat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de +prisonniers. Personne mieux que lui ne savait découvrir les occasions +favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assommé et +dépouillé d'ennemis, et par suite il était le favori des cosaques et des +hussards. Tikhone avait donc été envoyé la nuit précédente à Schamschew +pour «prendre langue», comme disait Denissow. Était-ce parce que la +capture d'un seul Français lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il +avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'étant faufilé, quand le +jour était venu, dans un taillis, il y avait été découvert par l'ennemi, +ainsi que son chef avait pu le constater.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Après avoir causé quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque +projetée pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.</p> + +<p>«Maintenant, mon ami, dit-il à Pétia, allons nous sécher.»</p> + +<p>En approchant de la maison du garde, Denissow s'arrêta, et plongea son +regard dans la forêt. Il vit venir à lui entre les arbres, marchant à +grandes enjambées, un homme juché sur de longues jambes, les bras +ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare, +un fusil sur l'épaule et une hache à la ceinture; à sa vue, cet homme +jeta avec précipitation quelque chose dans le fourré, et, ôtant son +bonnet mouillé, s'approcha de lui: c'était Tikhone. Sa figure fortement +grêlée et ridée, ses yeux bridés, rayonnaient de satisfaction: relevant +la tête, il semblait retenir avec peine un éclat de rire.</p> + +<p>«Où donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.</p> + +<p>—Où je me suis perdu? J'ai été chercher le Français, répondit-il +hardiment d'une voix de basse un peu rauque.</p> + +<p>—Et pourquoi as-tu rampé de jour dans le taillis, imbécile, tu ne +l'auras pas attrapé?</p> + +<p>—Pour l'attraper, je l'ai attrapé.</p> + +<p>—Où est-il donc?</p> + +<p>—Je l'avais d'abord attrapé comme cela, à l'œil, poursuivit-il en +écartant ses grands pieds, et je l'ai mené dans le bois.... Là je vois +qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre +qui fera mieux l'affaire.</p> + +<p>—C'était donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant à +l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amené?</p> + +<p>—Pourquoi vous l'amener? s'écria Tikhone brusquement, il ne valait +rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?</p> + +<p>—Ah! l'animal!... Et après?</p> + +<p>—Après?... je suis allé en chercher un autre... j'ai rampé tout le long +du bois et je me suis couché comme cela... et il jeta subitement à terre +pour montrer comment il avait fait.... Voilà qu'il s'en trouve un sur +mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant +vivement, et je lui dis: «Allons, mon colonel!...» Mais voilà-t-il pas +qu'il se met à hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des +petites épées; alors voilà que je brandis ma hache de cette façon et je +leur dis: «Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?»</p> + +<p>—Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donné la +chasse à travers le marais.»</p> + +<p>Pétia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur +sérieux, il fit de même, sans parvenir toutefois à comprendre ce que +tout cela signifiait.</p> + +<p>«Ne fais pas l'imbécile, dit Denissow d'un air fâché: pourquoi n'as-tu +pas amené le premier?»</p> + +<p>Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tête, et sa bouche, +se fendant en un sourire béatement idiot, laissa voir entre ses dents la +brèche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Pétia put enfin +s'en donner à cœur joie.</p> + +<p>«Mais quoi? Je vous ai déjà dit qu'il ne valait rien, il était mal +habillé, et grossier par-dessus le marché! Comment, qu'il me dit, je +suis moi-même fils de «ganaral», et je n'irai pas!</p> + +<p>—Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.</p> + +<p>—Je l'ai questionné, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir +grand'chose, et puis, qu'il dit, les nôtres sont nombreux mais +mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en +fixant ses yeux d'un air déterminé sur Denissow.</p> + +<p>—Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, reprit Denissow, +pour t'apprendre à jouer l'imbécile.</p> + +<p>—Pourquoi se fâcher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas +vos Français.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en +amènerai jusqu'à trois si vous voulez.</p> + +<p>—Eh bien, allons!» s'écria Denissow brusquement, et il conserva sa +mauvaise humeur jusqu'à la maison du garde.</p> + +<p>Tikhone suivit au dernier rang, et Pétia entendit les cosaques rire et +se moquer de lui, à propos de certaines bottes qu'il avait jetées dans +le fourré. Il comprit aussitôt que Tikhone avait tué l'homme dont il +parlait et il en éprouva un sentiment pénible; involontairement il +regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le cœur; mais +cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la maîtrisa, releva la tête et +questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expédition du lendemain, +afin de se maintenir à la hauteur de la société dont il faisait partie.</p> + +<p>L'officier envoyé par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle +que Dologhow arrivait en personne, et que, de son côté, tout allait à +souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant à lui +Pétia:</p> + +<p>«Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.»</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Pétia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son régiment, et +avait été attaché peu après, comme officier d'ordonnance, au chef d'un +détachement considérable. Depuis qu'il avait été promu à ce grade, et +surtout depuis son entrée dans l'armée active, où il avait pris part à +la bataille de Viazma, il était sous l'influence d'une joyeuse +surexcitation, à la pensée d'être devenu un homme fait, et il craignait +de laisser échapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux +de tout ce qu'il avait vu et éprouvé à l'armée, il lui semblait toujours +que les hauts faits ne s'accomplissaient que là où il n'était pas. Aussi +supplia-t-il instamment son général, qui cherchait quelqu'un à envoyer à +Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se +rappelant l'action insensée de Pétia à la bataille de Viazma, où, au +lieu de suivre la route, il avait galopé jusqu'à la ligne des +tirailleurs sous le feu des français et tiré deux coups de pistolet, il +lui défendit de prendre part aux opérations de Denissow. C'était là la +raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demandé s'il pouvait +rester auprès de lui; jusqu'à la lisière du bois, Pétia s'était dit +qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussitôt; +mais, à la vue des Français et après le récit de Tikhone, il décida, +avec ce brusque changement de front habituel aux très jeunes gens, que +son général, qu'il avait profondément respecté jusqu'à ce moment, était +un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow était un héros, l'essaoul un +autre héros, et Tikhone un troisième héros, qu'il serait honteux à lui +de les abandonner dans une circonstance périlleuse, et qu'il prendrait +part à l'attaque.</p> + +<p>Le jour tombait lorsqu'ils arrivèrent tous trois à la maison du garde. +Dans la demi-obscurité se dessinaient les formes vagues des chevaux +sellés des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairière +et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en dérober la +fumée aux ennemis. Dans la première chambre de la petite cabane, un +cosaque, les manches retroussées, hachait du mouton, tandis que dans la +seconde trois officiers étaient occupés à transformer en table une porte +qu'ils avaient arrachée de ses gonds. Pétia, se débarrassant de son +uniforme mouillé, leur offrit aussitôt ses services pour l'arrangement +du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut +chargée de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel, +et de mouton rôti. Assis au milieu des officiers et déchirant de ses +doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle découlait la +graisse, Pétia était en proie à une exaltation enfantine qui lui +inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par +conséquent l'assurance d'être payé de retour.</p> + +<p>«Vous croyez donc, Vassili Fédorovitch, dit-il à Denissow, que, si je +reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de désagréable!... Car, +voyez-vous, poursuivit-il en se répondant à lui-même, on m'a dit de +savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de... d'aller là où ce +sera le plus... car enfin ce n'est pas pour les récompenses, mais j'ai +envie...» Et, serrant les dents et rejetant la tête en arrière, il +regarda autour de lui, et fit un geste de menace.</p> + +<p>«Là-bas où ce sera le plus... le plus quoi? répéta Denissow en souriant.</p> + +<p>—Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit +commandement; qu'est-ce que cela peut vous coûter?... Ah! voici mon +couteau, il est à votre service,» dit-il en le tendant à un officier qui +essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit +l'éloge de l'instrument.</p> + +<p>«Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs.... Ah! mon Dieu, +mais j'ai tout à fait oublié, s'écria-t-il tout à coup, que j'ai du +raisin sec excellent, sans pépins. Nous avons un nouveau vivandier, et +il a des choses merveilleuses: je lui en ai acheté dix livres.... Vous +savez, je suis habitué à manger des douceurs.... En voulez-vous?...» Et +Pétia courut dans l'autre pièce chercher son cosaque, et rapporta avec +lui un gros panier de raisin sec.</p> + +<p>«Prenez-en, messieurs, ne vous gênez pas!... N'auriez-vous pas besoin +d'une cafetière? J'en ai acheté une parfaite chez le vivandier, un brave +homme s'il en fut, très honnête surtout, c'est là le principal; je vous +l'enverrai, bien sûr... À propos, avez-vous encore des pierres à fusil? +J'en ai là une centaine, que j'ai achetées à très bon marché... les +voulez-vous?» Il s'arrêta effrayé et rougit à la pensée d'être allé un +peu loin; il tâcha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre +sottise dans la journée, et, en repassant ses souvenirs, il revit la +figure du petit tambour. «Nous sommes bien ici, mais lui, où l'a-t-on +emmené? Lui a-t-on seulement donné à manger? Ne le maltraite-t-on +pas?... J'ai bien envie de le demander.... Mais que diront-ils?... Que +je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je +suis un enfant!... Eh bien, c'est égal, je vais le leur demander!» se +dit-il, et, regardant avec inquiétude la figure des officiers, dans la +crainte d'y découvrir une intention moqueuse:</p> + +<p>«Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner à manger?</p> + +<p>—Oui, ce pauvre enfant! répondit Denissow, qui ne trouvait rien de +répréhensible dans ce sentiment.... Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent +Bosse.</p> + +<p>—Je vais l'appeler, dit Pétia.</p> + +<p>—Va, va!... Ce pauvre enfant!» répéta Denissow. Pétia, qui était déjà à +la porte, se retourna à ces mots, et se glissa entre les officiers +jusqu'à Denissow.</p> + +<p>«Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!... Comme c'est bien, +comme c'est bien à vous!» Et, l'ayant embrassé, il précipita dans +l'autre chambre, en criant de toutes ses forces:</p> + +<p>«Bosse, Vincent Bosse!</p> + +<p>—Qui cherchez-vous!» demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurité. +Pétia lui expliqua qu'il demandait le petit Français.</p> + +<p>«Ah! «Vessennï»?» répondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait +déjà été russifié, et cette transformation (ce mot russe veut dire +printanier) s'adaptait en tous points à la jeune figure de l'enfant.... +«Il se chauffe là-bas.... Eh! Vessennï, Vessennï! s'écrièrent plusieurs +voix.</p> + +<p>—C'est un petit rusé, dit le hussard qui était à côté de Pétia; nous +l'avons fait manger tantôt, il était affamé.»</p> + +<p>On entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans +la boue.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, dit Pétia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne +vous fera pas de mal, entrez, entrez!</p> + +<p>—Merci, monsieur,» répondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en +essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.</p> + +<p>Pétia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et, +se bornant à lui prendre la main, il la lui serra doucement.</p> + +<p>«Entrez! répéta-t-il encore d'un ton affectueux.... Que pourrais-je bien +faire pour lui?» se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la +chambre.</p> + +<p>Cependant, malgré cette charitable réflexion, il alla s'asseoir loin de +lui, par crainte sans doute que sa dignité ne souffrît d'une attention +trop marquée. Il fouilla néanmoins dans sa poche, compta du bout des +doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas +honteux de la donner au petit tambour.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Le petit tambour, après avoir reçu sa portion de mouton, fut revêtu d'un +caftan russe, pour ne pas être renvoyé avec les prisonniers, et +l'attention de Pétia fut détournée de lui par l'arrivée de Dologhow. Il +avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruauté de ce +dernier à l'égard des Français aussi avait-il constamment les yeux +braqués sur lui, depuis qu'il était entré dans la chambre. L'extérieur +de Dologhow frappa Pétia par son irréprochable correction. Tandis que +Denissow portait le «tchèkmène»<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, toute sa barbe et sur la poitrine +l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par +toute sa façon d'être, le rôle exceptionnel qu'il remplissait en ce +moment, Dologhow, qui jadis se singularisait à Moscou par son costume +persan, s'était donné aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde +le mieux tenu. Le menton rasé de frais, vêtu de la capote ouatée de la +garde, le Saint-Georges passé à la boutonnière et la casquette +d'ordonnance posée droit sur la tête, il jeta dans un coin sa bourka +mouillée, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le +sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la +rivalité des grands détachements, de l'envoi de Pétia, de sa réponse aux +deux généraux et de tout ce qu'il savait sur le convoi français.</p> + +<p>«C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et +combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans +l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime +l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas +m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis même, au besoin, lui prêter +un uniforme.</p> + +<p>—Moi! moi! j'irai avec vous, s'écria Pétia.</p> + +<p>—C'est complètement inutile, répliqua Denissow.... Je ne le lui +permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? s'écria Pétia.... Pourquoi ne puis-je +l'accompagner?</p> + +<p>—Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit +tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?</p> + +<p>—Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde.</p> + +<p>—Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.</p> + +<p>—Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit +Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je +n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est +difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la +ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que +de souiller son honneur de soldat?</p> + +<p>—Ces mièvreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de +seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant à toi, elles ne +sont plus de ton âge.</p> + +<p>—Mais, reprit Pétia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement à +aller avec vous.</p> + +<p>—Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait, +poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l'irritation de +Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gardé, celui-là? Parce qu'il te fait +de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies +cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on +les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!»</p> + +<p>L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête.</p> + +<p>«Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d'en +discuter l'opportunité. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne +sera pas moi du moins qui les aurai tués!» Dologhow se mit à rire.</p> + +<p>«Tu crois donc qu'ils n'ont pas reçu vingt fois l'ordre de nous +empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux +sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des +trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il après un moment de +silence: qu'on dise à mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux +uniformes français.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il à +Pétia.</p> + +<p>—Oui, oui, c'est dit!» répondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des +yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait +éveillé en lui toutes sortes d'idées qui ne lui permettaient pas de se +rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. «Mais, se disait-il, si +les grands pensent ainsi, c'est que ce doit être bien.... Il ne faut pas +surtout que Denissow s'imagine que je lui obéirai et qu'il peut disposer +de moi...» Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui +répondit qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il ne craignait pas +le danger.</p> + +<p>«Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu'il est impossible de ne +pas être fixé sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque +la vie des nôtres en dépend... et puis j'en ai très grande envie, +voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.»</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Après avoir endossé l'uniforme français, et s'être coiffés du shako, +Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu'à la clairière d'où +Denissow avait examiné le camp; arrivés là, ils descendirent dans le +ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les +attendre sans bouger, et s'élança ensuite avec Pétia sur la route qui +conduisait au pont. La nuit était des plus sombres.</p> + +<p>«Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent, +j'ai un pistolet, murmura Pétia.</p> + +<p>—Tais-toi, ne parle pas russe,» répliqua vivement Dologhow.</p> + +<p>Au même moment, un «qui vive?» nettement accentué, suivi du bruit sec +d'un fusil qu'on armait, se fit entendre à quelques pas.</p> + +<p>«Lanciers au 6<sup>ème</sup>!» s'écria Dologhow, sans rien changer à l'allure de +son cheval.</p> + +<p>La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.</p> + +<p>«Le mot d'ordre?» Dologhow retint son cheval et avança au pas.</p> + +<p>«Dites donc, le colonel Gérard est-il ici?</p> + +<p>—Le mot d'ordre? répéta la sentinelle sans répondre, et en lui barrant +le chemin.</p> + +<p>—Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot +d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici... +entendez-vous, imbécile!» Et, poussant de côté la sentinelle avec le +poitrail de son cheval, il continua sa route.</p> + +<p>Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit à elle: +c'était un soldat portant un sac sur ses épaules, et il lui répéta sa +question. Le soldat s'approcha sans défiance, caressa de la main le cou +du cheval, et répondit naïvement que le commandant et les officiers +étaient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du +propriétaire.</p> + +<p>Le bivouac était établi des deux côtés de la route que longeait +Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des +soldats, il arriva devant la grande porte cochère, entra dans la cour, +descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau +milieu, et autour duquel étaient assis quelques hommes causant à haute +voix. Dans une petite marmite placée sur le feu mijotait un morceau de +viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu, +tournait avec la baguette de son fusil.</p> + +<p>«Oh! c'est un dur à cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre, +de l'autre côté.</p> + +<p>—Il les fera marcher, les lapins! répondit un autre en riant, mais tous +deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurité, au bruit des pas +de Dologhow et de Pétia, qui s'approchaient de leur groupe.</p> + +<p>—Bonjour, messieurs,» dit Dologhow à haute voix.</p> + +<p>Des ombres s'agitèrent autour du foyer: un officier de haute taille en +fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.</p> + +<p>«C'est vous, Clément? D'où diable...?» Mais il n'acheva pas.</p> + +<p>Reconnaissant son erreur, il fronça légèrement les sourcils, salua +Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait. +Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur +régiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas où se trouvait le +6<sup>ème</sup> lanciers. Il l'ignorait complètement, et il sembla à Pétia que les +officiers les examinaient d'un air défiant. Le silence dura quelques +secondes.</p> + +<p>«Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard,» dit d'un +ton gouailleur une voix derrière le brasier.</p> + +<p>Dologhow répliqua qu'ils avaient mangé et qu'ils allaient continuer leur +chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la +marmite, il s'assit sur ses talons à côté de l'officier qui lui avait +parlé. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau +quel était son régiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre, +préoccupé en apparence d'allumer sa pipe, de questionner à son tour les +officiers sur le plus ou moins de sécurité des routes, et de s'informer +auprès d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.</p> + +<p>«Ces brigands sont partout,» répondit l'un d'eux; à quoi Dologhow +répliqua que les cosaques n'étaient à redouter que pour des traînards +isolés comme lui et son compagnon, mais qu'assurément ils n'oseraient +pas attaquer des détachements considérables.</p> + +<p>Personne ne releva l'observation. «Quand donc partira-t-il?» se disait +Pétia, qui était resté debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa +conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes +par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.</p> + +<p>«L'ennuyeuse affaire que de traîner ces cadavres après soi.... Mieux +vaudrait fusiller toute cette canaille!» ajouta-t-il en éclatant de +rire, et ce rire étrange fit craindre à Pétia que les Français ne +s'aperçussent de la ruse.</p> + +<p>Le rire de Dologhow ne trouva pas d'écho, et un des officiers français, +invisible dans l'ombre où il était étendu, couvert de son manteau, +s'approcha et glissa quelques mots à l'oreille de son voisin. Dologhow +se leva au même moment et demanda ses chevaux. «Nous les donnera-t-on, +oui ou non?» pensa Pétia en se rapprochant involontairement de son +compagnon. On amena les chevaux.</p> + +<p>«Bonsoir, messieurs,» dit Dologhow. Pétia essaya d'en dire autant, mais +il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient à chuchoter. +Dologhow fut longtemps à se mettre en selle, car le cheval ne se tenait +pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochère, suivi +de Pétia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les +poursuivait, mais qui n'osait pas.</p> + +<p>Au lieu de reprendre le même chemin, ils traversèrent le village, où ils +s'arrêtèrent un instant et prêtèrent l'oreille.</p> + +<p>«Entends-tu?» dit Dologhow, et Pétia reconnut la voix des prisonniers +russes, groupés autour d'un feu.</p> + +<p>De là ils descendirent vers le pont, croisèrent la sentinelle, qui les +laissa passer sans mot dire, et s'engagèrent dans le ravin, où les +attendaient les cosaques.</p> + +<p>«Eh bien, adieu! Tu diras à Denissow que c'est pour la pointe du jour, +au premier coup de fusil,» dit Dologhow en s'éloignant, mais Pétia le +saisit par la main en lui disant:</p> + +<p>«Oh! quel héros vous faites! Comme c'était beau! Comme je vous aime!</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien!» répliqua Dologhow; mais, Pétia continuant à +ne pas le lâcher, il devina que le jeune garçon se penchait vers lui +pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut +dans la nuit.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>En revenant à la maison du garde, Pétia trouva Denissow qui l'attendait +dans la première pièce avec une vive inquiétude, et se reprochait de +l'avoir laissé aller.</p> + +<p>«Dieu merci, s'écria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte! +s'écria-t-il en interrompant le récit exalté de Pétia. Grâce à toi, je +n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire +un somme.</p> + +<p>—Je n'ai pas envie de dormir, répondit Pétia; je me connais: si je +m'endors, je ne pourrai plus me réveiller, et puis, je n'ai pas +l'habitude de dormir avant la bataille.»</p> + +<p>Il resta donc quelque temps dans la cabane à repasser les détails de sa +course aventureuse et à rêver au lendemain, et, quand il vit Denissow +endormi, il sortit pour prendre l'air.</p> + +<p>Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient +encore: on entrevoyait çà et là les silhouettes des tentes des cosaques +et de leurs chevaux attachés au piquet; un peu plus loin se dessinait +indistinctement le contour de deux fourgons attelés, et tout au fond du +ravin un feu s'éteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards, +plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et +le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Pétia se dirigea vers +les fourgons, près desquels se trouvaient les chevaux sellés. Il +reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.</p> + +<p>«Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les +naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne +demain.</p> + +<p>—Eh quoi, bârine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui était assis +près des fourgons.</p> + +<p>—Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer: +nous sommes allés faire une visite aux Français.»</p> + +<p>Pétia lui raconta en détail non seulement son expédition, mais encore +pourquoi il y avait pris part, et comment, à son avis, il valait mieux +risquer sa vie que de laisser aller les autres à l'aventure.</p> + +<p>«Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.</p> + +<p>—Non, je n'en ai pas l'habitude... À propos, vos pierres à fusil +sont-elles en bon état? J'en ai apporté avec moi, si tu en as besoin, tu +peux en prendre.»</p> + +<p>Le cosaque sortit sa tête de dessous le fourgon pour examiner Pétia de +plus près.</p> + +<p>«Je te le propose parce que je suis habitué à tout faire avec +exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout à la diable, ne +préparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!</p> + +<p>—C'est vrai, murmura le cosaque.</p> + +<p>—Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est +émou.... Pétia s'arrêta au moment où il allait dire un mensonge, car le +sabre n'avait jamais été aiguisé. Peux-tu me le repasser?</p> + +<p>—Pourquoi pas? On peut.»</p> + +<p>Likhatchow se leva, fouilla dans les bâts; et Pétia grimpa sur le +fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. «Est-ce qu'ils +dorment, les camarades? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Les uns dorment, les autres non.</p> + +<p>—Et le gamin où est-il?</p> + +<p>—Vessennï. Il s'est jeté dans un coin à l'entrée de la cabane et s'est +endormi de peur.»</p> + +<p>Pétia garda longtemps le silence, en prêtant l'oreille à tous les +bruits; des pas se firent tout à coup entendre, et une ombre se dressa +devant lui.</p> + +<p>«Qu'est-ce que tu aiguises donc là, toi? demanda le nouveau venu.</p> + +<p>—Mais voilà, j'aiguise un sabre pour le bârine.</p> + +<p>—Bonne idée, dit l'homme, qui était un hussard.... Dis donc, n'est-il +pas resté une écuelle ici chez vous?</p> + +<p>—Elle est là près de la roue.</p> + +<p>—Il va faire bientôt jour,» ajouta le hussard, et, prenant l'écuelle, +il s'éloigna en s'étirant.</p> + +<p>Les rêveries de Pétia l'avaient, en attendant, transporté dans un monde +féerique où rien ne rappelait la réalité. Cette grande tache noire, +qu'il voyait à quelques pas, était-elle véritablement la maison du +garde, ou bien n'était-ce pas une caverne conduisant dans les +entrailles de la terre... et cette lueur rougeâtre, l'œil unique d'un +monstre géant, fixé sur lui?... Était-ce bien aussi un fourgon sur +lequel il était assis, ou plutôt une haute tour, de laquelle, s'il +venait à tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois +peut-être, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en était +aussi féerique que celui de la terre: les nuages, emportés par le vent, +couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient à découvert des +myriades d'étoiles dans cet infini sans fond, qui tantôt semblait +s'élever, à perte de vue, au-dessus de sa tête, et tantôt s'abaisser +jusqu'à portée de la main. Il ferma involontairement les yeux, et, +cédant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait +toujours, les ronflements des soldats endormis se mêlaient aux +hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Pétia +entendit tout à coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu, +d'une beauté et d'une douceur ineffables. Musicien à l'égal de Natacha, +et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule +note et n'y avait même jamais songé. Aussi ces mystérieux motifs, en +envahissant soudain son cerveau et son âme, lui parurent-ils pleins de +charme et d'enivrante poésie. La musique devenait de plus en plus +distincte. C'était ce que les spécialistes auraient appelé «une fugue», +Pétia n'avait pas la moindre idée de ce que c'est qu'une fugue. La +mélodie, reprise tantôt par un violon, tantôt par un cor aux sons +plaintifs et séraphiques se perdait, inachevée, dans le chœur, d'où +elle s'élançait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble, +en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... «Mais je +rêve! se dit Pétia en perdant presque l'équilibre; ce sont sans doute +mes oreilles qui tintent... ou peut-être ne suis-je pas le maître de +cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!...» Il +referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et +s'éloignaient tour à tour, vibrèrent de nouveau à ses oreilles.... +«Dieu, que c'est beau!» se disait Pétia en essayant de diriger le +céleste orchestre.... «Doucement, plus doucement à présent!...» et les +sons lui obéissaient.... «Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec +ensemble!...» et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir +des profondeurs de l'espace.... «À vous, les voix!» ordonna Pétia, et +des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables, +s'élevèrent graduellement avec une imposante énergie. À cette marche +triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte +d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des +chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fût un +moment troublé. Pétia en écoutait, avec un ravissement mêlé de terreur, +les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles +durèrent! Il était encore sous le charme, et regrettait de n'avoir +auprès de lui personne à qui faire partager son bonheur, lorsque la voix +de Likhatchow le réveilla brusquement.</p> + +<p>«C'est prêt, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au +moins deux Français!»</p> + +<p>Pétia secoua sa torpeur. Un jour grisâtre perçait à travers les branches +dénudées, et les chevaux, invisibles jusque-là, émergeaient peu à peu de +la brume. Pétia, sautant à bas du fourgon, tira de sa poche un rouble, +qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau. +Les hommes détachèrent les chevaux et en arrangèrent les sangles.</p> + +<p>«Voilà le commandant,» dit Likhatchow à la vue de Denissow, qui appelait +Pétia du seuil de l'isba et donnait ordre de se préparer.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Les chevaux furent sellés en un tour de main, et chacun se mit en place. +Denissow donna ses dernières instructions au détachement d'infanterie +qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientôt derrière les arbres, +en pataugeant dans la boue, et en s'enfonçant dans le brouillard du +matin. Pétia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment +l'ordre du départ; ses ablutions du matin l'avaient singulièrement +rafraîchi, mais ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, pendant que +le frisson de la fièvre l'agitait de plus en plus.</p> + +<p>«Eh bien, est-ce prêt?» demanda Denissow.</p> + +<p>On lui amena les chevaux, et, après avoir gourmandé son cosaque pour +n'avoir pas assez serré les sangles, il se mit en selle. Pétia posa le +pied sur l'étrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui +attraper la jambe, et, s'élançant sur sa monture, léger comme un oiseau, +il se retourna pour voir s'ébranler la file des hussards.</p> + +<p>«Vassili Fédorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me +confierez un petit commandement, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Denissow, qui avait presque oublié l'existence de Pétia, le regarda avec +surprise:</p> + +<p>«Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il sévèrement: c'est de m'obéir +et de ne pas te fourrer là où tu n'as que faire!...» Et pendant toute la +marche il ne lui dit plus un mot.</p> + +<p>Lorsqu'ils arrivèrent à la lisière du bois, la plaine commençait déjà à +s'éclairer, et Denissow donna alors un ordre à l'essaoul; ses cosaques +défilèrent un à un devant eux, et il descendit la montagne à leur suite. +Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrière, les chevaux avec +leurs cavaliers arrivèrent bientôt dans le ravin. Pétia, dont le frisson +augmentait, avançait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et +les vapeurs du brouillard dérobaient seules à la vue les objets +éloignés. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque, +lui fit un signe de tête et lui dit tout bas:</p> + +<p>«Le signal!»</p> + +<p>Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au même instant les +chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu éclataient +de tous côtés. Pétia fouetta son cheval en lui rendant la main, et +s'élança en avant sans écouter Denissow qui l'appelait. Il lui avait +semblé qu'au moment du signal la lumière avait paru et qu'il faisait +jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient +dépassé, bouscula un traînard, et continua son galop effréné. Devant +lui, des hommes, des Français, sans doute, traversaient la route de +droite à gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son +cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'était arrêté devant une isba, +et un cri effroyable de détresse s'en échappa. Pétia s'approcha, et ses +yeux tombèrent sur la figure pâle d'un Français effaré qui serrait +convulsivement le bois de la lance dirigée contre lui.</p> + +<p>«Hourra! mes enfants!» s'écria Pétia, et, talonnant son cheval couvert +d'écume, il enfila la rue du village.</p> + +<p>Des coups de feu s'échangeaient à quelques pas de là. Des cosaques, des +hussards, des prisonniers russes déguenillés, couraient en tous sens, en +criant à tue-tête. Un jeune Français, la tête découverte, se défendait à +la baïonnette contre les hussards: lorsque Pétia arriva, il était déjà +à terre. J'ai encore été en retard,» se dit-il en se dirigeant du côté +où la fusillade était plus vive; on se battait dans la cour où Dologhow +et lui étaient entrés la veille; les Français, retranchés derrière la +haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les +cosaques massés autour de la porte cochère. Il aperçut, à travers la +fumée de la poudre, la figure pâle de Dologhow, qui criait à ses hommes:</p> + +<p>«Prenez-les à revers et que l'infanterie ne bouge pas!</p> + +<p>—Ne pas bouger?... Hourra!» s'écria Pétia, et, sans s'arrêter une +seconde, il s'élança au plus épais de la mêlée.</p> + +<p>Une décharge fendit l'air, les balles sifflèrent, les cosaques et +Dologhow entrèrent à sa suite dans la cour de la maison; au milieu des +nuages de fumée, on voyait des Français jeter là leurs armes, ou se +précipiter à la rencontre des cosaques, tandis que d'autres +dégringolaient de la montagne vers l'étang. Pétia continuait à galoper +dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il +gesticulait d'une façon étrange des deux bras à la fois, et se penchait +de plus en plus d'un côté de sa selle. Son cheval, venant à se heurter +contre les tisons d'un foyer à demi éteint, s'arrêta court, et Pétia +tomba lourdement à terre. Ses pieds et ses mains s'agitèrent un moment, +tandis que sa tête restait immobile: une balle lui avait traversé le +cerveau. Un officier français sortit de la maison avec un mouchoir blanc +au bout de son épée, et déclara à Dologhow qu'ils se rendaient. +Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Pétia, qui gisait +sur le sol, les bras étendus.</p> + +<p>«Fini!» dit-il les sourcils froncés, et il alla à la rencontre de +Denissow.</p> + +<p>«Tué!» s'écria ce dernier en devinant de loin, à cet abandonnement du +corps qu'il connaissait si bien, que Pétia était mort.</p> + +<p>«Fini!» répéta Dologhow, comme s'il éprouvait un plaisir particulier à +prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les +cosaques.</p> + +<p>«Nous le laisserons là,» cria-t-il à Denissow, qui ne lui répondit rien.</p> + +<p>De ses mains tremblantes, celui-ci avait relevé la figure, maculée de +boue et de sang, du pauvre Pétia.... «Je suis habitué à manger des +douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout».... Ces paroles +lui revinrent involontairement à la mémoire, et les cosaques se +regardèrent stupéfaits, en entendant des sons rauques, pareils au +jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppressée de +Denissow. Se retournant tout à coup, il se cramponna convulsivement à la +palissade.</p> + +<p>Parmi les prisonniers russes qui venaient d'être délivrés, se trouvait +Pierre Besoukhow.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Les autorités françaises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour +le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, à dater +du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les mêmes troupes qu'à leur sortie +de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers +jours, formait l'arrière-garde de l'armée, fut enlevée par les cosaques, +et le reste les devança. L'artillerie, qui les précédait dans le +principe, se trouvait maintenant remplacée par les énormes fourgons de +bagages du maréchal Junot, escortés par un détachement de Westphaliens. +Les troupes qui, jusqu'à Viazma, marchaient en trois colonnes, +avançaient maintenant pêle-mêle, et le désordre, dont Pierre avait +aperçu les symptômes à la première étape, était arrivé à son comble. Les +deux côtés du chemin étaient jonchés de cadavres de chevaux; des hommes +en haillons, des traînards de différentes armes, tantôt se joignaient à +eux, tantôt restaient en arrière. De fausses alertes leur avaient plus +d'une fois causé des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi +tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se +bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant à leurs camarades de +leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot +formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet +ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes +du convoi se réduisaient à une soixantaine; le reste avait été enlevé ou +abandonné, et trois des fourgons de Junot avaient été pillés par des +hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que +ce convoi était gardé par un plus grand nombre de sentinelles que celui +des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait été fusillé sur +l'ordre du maréchal lui-même, parce qu'on avait trouvé sur lui une +cuiller à ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement +diminué: de trois cent trente qu'ils étaient à la sortie de Moscou, on +n'en comptait plus que cent, qui, à eux seuls, donnaient plus de soucis +aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot. +S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en +revanche, affamés et transis comme ils étaient, il leur paraissait +encore plus pénible, et même odieux, de garder à vue des Russes, aussi +affamés et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et +qu'ils avaient ordre de fusiller à la première tentative d'évasion. Dans +la crainte de se laisser aller à un sentiment de compassion qui aurait +pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement +encore que de coutume. À Dorogobouge, les soldats de l'escorte +enfermèrent les prisonniers dans une écurie pour aller piller leurs +propres magasins; quelques-uns des prisonniers tentèrent de s'enfuir par +un passage souterrain qu'ils avaient creusé, mais ils furent pris sur +le fait et fusillés. L'ordre, établi au début, que les officiers +devaient marcher séparés des soldats, n'existait plus; tous les hommes +valides formaient un même groupe, et Pierre se trouva ainsi réuni à +Karataïew et à son petit chien aux jambes torses; Karataïew fut repris +de la fièvre le troisième jour de marche, et, à mesure qu'il +s'affaiblissait, Pierre s'en éloignait instinctivement, ou était obligé +de faire un effort pour s'en approcher, tant ses gémissements +incessants, et l'odeur acre et pénétrante qui s'exhalait de toute sa +personne, lui causaient une invincible répulsion.</p> + +<p>Pendant qu'il était enfermé dans la baraque, Pierre avait compris par +tout ce qui se passait dans son âme, par le genre de vie auquel il était +forcément soumis, que l'homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur +est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de +l'existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin, +mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante vérité s'était aussi +révélée à lui pendant ces trois dernières semaines: c'est qu'il n'y a +rien d'irrémédiable dans ce monde, et que, de même que l'homme n'est +jamais complètement heureux et indépendant, de même il n'est jamais +complètement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses +limites comme la liberté, et que ces limites se touchent: que l'homme +couché sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliée, +souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le +froid le gagner; que lui-même avait tout autant souffert autrefois avec +des souliers de bal trop étroits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et +endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru épouser sa femme +de sa propre volonté, il était aussi peu libre qu'à cette heure, où on +l'avait enfermé, pour toute la nuit, dans une écurie!</p> + +<p>De toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il +conserva jusqu'à sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle +que lui faisaient éprouver ses pieds. Dès la seconde étape, il s'était +dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le +lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donné, il se +traîna d'abord en boitant, puis, les blessures s'échauffant par la +marche, la douleur s'apaisa peu à peu. Bien que, chaque soir, ses pieds +fussent dans un état effrayant, il finit par ne plus les regarder, et +n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il apprécia à toute sa valeur +la force de résistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du +changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable +à la soupape de sûreté d'une machine à vapeur, qui en laisse échapper le +trop-plein lorsque la mesure normale est dépassée. Il n'entendait pas +fusiller les prisonniers qui restaient en arrière, bien qu'une centaine +au moins eussent déjà péri de cette façon. Il ne pensait plus à +Karataïew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et à qui le même +sort était sans doute réservé: encore moins pensait-il à lui-même. Plus +sa situation devenait précaire, plus l'avenir était sombre, plus ses +réflexions et ses pensées étaient consolantes et douces, et plus son +esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui!</p> + + +<h3>XII</h3> + + + +<p>Le 22 octobre, dans la journée, Pierre gravissait une montée par une +route boueuse et glissante; ses yeux, fixés sur les inégalités du +terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune. +Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route, +en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'élançant +ensuite, sur les quatre à la fois, à la poursuite de corbeaux installés +sur une charogne. On en voyait de tous côtés, de différentes sortes et à +différents degrés de décomposition, depuis le cheval jusqu'à l'homme. +Les loups, empêchés d'en approcher par le passage continuel des troupes, +laissaient «le Gris» se livrer en toute liberté à ses fantaisies +vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle +s'arrêtait un instant, ce n'était que pour retomber plus dru après +chaque éclaircie. La terre, complètement détrempée, ne pouvait plus +l'absorber, et elle s'écoulait en mille petits ruisseaux. Pierre +comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant à la pluie, il lui +disait mentalement: «Encore, encore, mouille-moi bien!»</p> + +<p>Il lui semblait qu'il ne pensait à rien; mais son âme veillait et +méditait, et d'un simple récit fait la veille par Karataïew elle tirait +un grand enseignement. Karataïew, enveloppé de son manteau, avait en +effet raconté aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la +maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu répéter. Il +était plus de minuit, c'était l'heure où la fièvre le quittait et où il +redevenait gai comme d'habitude. À la vue de cette figure pâle et +amaigrie, vivement éclairée par le feu du bivouac, Pierre eut un +serrement de cœur. Embarrassé de sa compassion pour cet homme, il +voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allumé, +force lui fut de s'asseoir à côté de lui.</p> + +<p>«Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder.</p> + +<p>—Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort,» dit Karataïew en +reprenant son récit.</p> + +<p>Pierre, comme nous l'avons déjà dit, le connaissait par cœur, le petit +soldat le contait toujours avec une satisfaction particulière. Il y +prêta néanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux +et honnête marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui +un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pèlerinage. +Ils s'arrêtèrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le +lendemain matin l'ami du marchand fut trouvé assassiné et volé; un +couteau ensanglanté, découvert sous l'oreiller du marchand, le fit +mettre en jugement: il fut condamné à passer par les verges, à avoir les +narines arrachées, et à être envoyé aux travaux forcés, «comme cela se +devait,» dit Karataïew.</p> + +<p>«Et voilà, mes amis, que, pendant une dizaine d'années plus, le +vieillard vit aux galères, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce +doit être, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh +bien! un soir les forçats, réunis comme nous sommes dans ce moment, se +mirent à se raconter l'un à l'autre pourquoi ils avaient été condamnés, +en quoi ils avaient péché devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tué +une âme, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendié, celui-là d'avoir +déserté; on s'adressa au vieillard: «Et toi, grand-père pourquoi +souffres-tu?—Moi, mes enfants, répondit-il, c'est pour mes péchés et +ceux des autres. Je n'ai ni tué, ni pris le bien d'autrui, je donnais du +mien au prochain quand il était pauvre. Je suis, mes petits amis, un +marchand, et j'avais de grandes richesses...» Et voilà qu'il leur +raconte tout en détail comment la chose s'est passée: «Je ne me plains +pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoyé ici; mais c'est ma +pauvre femme et mes enfants que je regrette...» Et voilà le vieillard +qui se met à pleurer.... Ne voilà-t-il pas que parmi eux se trouve +l'assassin du marchand. «Où cela s'est-il passé, grand-père? Quand? +Comment?...» Et voilà que l'homme questionne, et son cœur se serre: il +s'approche du vieux et se jette à ses pieds: «C'est pour moi, bon vieux, +que tu pâtis; c'est la vérité vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui +est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai glissé +le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne, +grand-père, pardonne-moi, au nom du Christ.» Karataïew se tut, en +souriant doucement, et, les yeux fixés sur la flamme, il arrangea les +tisons.... Et le vieillard lui répond: «Que Dieu te pardonne, nous +sommes tous pécheurs devant Lui, c'est pour mes propres péchés que je +souffre...» Et il versa des larmes brûlantes.</p> + +<p>«Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataïew, dont le sourire +illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du récit +était dans ce qui allait suivre.</p> + +<p>L'assassin se dénonça lui-même à l'autorité. «J'ai, dit-il, six âmes sur +la conscience (c'était un grand misérable), mais c'est le vieillard qui +me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue à pleurer à +cause de moi.» On écrivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier +là où il devait aller; c'était loin, et puis le jugement prit du temps, +et aussi les papiers à écrire, comme ça se passe toujours avec les +autorités; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar: +«Délivrer le marchand et lui donner une récompense selon le jugement,» +et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. «Où donc est ce vieux, +demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est +arrivé!».... Et l'on chercha encore.» Ici la voix de Karataïew trembla: +«Mais Dieu lui avait déjà pardonné, reprit-il: il était mort! C'est +ainsi, mon ami!» Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps +son sourire.</p> + +<p>C'était précisément le sens mystérieux de ce récit, l'exaltation +touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant +remplissaient l'âme de Pierre d'un bonheur confus et indéfinissable.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>«À vos places,» dit tout à coup une voix. Une agitation soudaine se +produisit aussitôt parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on +aurait dit qu'ils s'attendaient à quelque événement heureux et solennel; +des commandements se croisèrent en tous sens, et à la gauche des +prisonniers passa un détachement de cavalerie bien monté et bien +habillé. Une expression de contrainte, causée par l'approche des chefs +supérieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut +rejeté hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignèrent.</p> + +<p>L'Empereur! l'Empereur! le maréchal! le duc!... Et à la suite de la +cavalerie s'avança rapidement une voiture attelée de chevaux gris. +Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un +personnage de l'escorte; c'était un des maréchaux, dont le regard +s'arrêta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en +détourna aussitôt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de +compassion qu'il cherchait à dissimuler. Le général qui conduisait le +convoi, effrayé, la figure échauffée, talonnait son cheval efflanqué, et +galopait derrière la voiture. Quelques officiers se réunirent, les +soldats les entourèrent. «Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?» répétait-on de +tous côtés avec une inquiétude marquée.</p> + +<p>Pierre aperçut en ce moment Karataïew, qu'il n'avait pas encore vu, +adossé à un bouleau. À l'expression attendrie que sa physionomie avait +la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se +joignait aujourd'hui celle d'une gravité douce et sereine. Ses yeux si +bons, voilés par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier, +ayant peur pour lui-même, fit mine de ne pas le remarquer et détourna la +tête. En reprenant sa marche, il regarda en arrière, et le vit toujours +à la même place, au bord du chemin. Deux Français parlaient entre eux à +ses côtés. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la montée en +boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derrière lui, +mais au même moment il se souvint que le passage du maréchal l'avait +empêché de finir de calculer ce qui leur restait d'étapes à faire +jusqu'à Smolensk, et il se remit à compter. Deux soldats, dont les +fusils fumaient encore, le dépassèrent en courant. Tous deux étaient +pâles, et l'un jeta à la dérobée un regard sur Pierre, qui le regarda +aussi, et se rappela que l'avant-veille ce même soldat avait brûlé sa +chemise en voulant la faire sécher, ce qui avait provoqué les rires de +toute l'assistance. «Le Gris» hurla à l'endroit où Karataïew était +assis: «Qu'a donc cette bête, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les +soldats qui marchaient à côté de lui ne se retournèrent plus, mais une +expression sinistre se répandit sur leurs traits.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Les prisonniers, les bagages du maréchal et ceux de la cavalerie +s'arrêtèrent dans le village de Schamschew. On s'établit autour du feu +de la marmite, et Pierre, après avoir mangé un morceau de viande de +cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit immédiatement du même +sommeil qui s'était emparé de lui à Mojaïsk, après Borodino. La réalité +se confondit avec le rêve, et une voix, était-ce la sienne ou celle d'un +autre? lui répéta les mêmes pensées qu'il avait alors si clairement +entendues. «La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce +mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de +reconnaître l'existence de la divinité. Aimer la vie, c'est aimer Dieu. +Le plus difficile et le plus méritoire est d'aimer la vie dans ses +souffrances imméritées».... «Karataïew!» se dit tout à coup Pierre en +lui appliquant ces pensées. Il vit ensuite dans son rêve un petit +vieillard, oublié depuis longtemps, qui lui avait donné des leçons de +géographie lors de son séjour en Suisse: «Attends!» lui disait ce +dernier, et il lui présenta un globe. Ce globe, animé, frémissant, +n'avait pas de contours nettement indiqués: sa surface se composait de +gouttes d'eau serrées l'une contre l'autre en masse compacte, et ces +gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se +divisant à l'infini; et, tout en cherchant à occuper le plus d'espace +possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. «C'est +l'image de la vie,» lui disait le vieux professeur.... «Comme c'est +simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas +compris plus tôt?... Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes +essaye de s'étendre pour mieux Le refléter.... Elle grandit, elle se +resserre, elle disparaît, pour revenir de nouveau à la surface.... +Voilà! c'est ainsi que Karataïew a disparu!».... «Avez-vous compris, mon +enfant?» répéta le professeur.... «Avez-vous compris, sacré nom?» +s'écria une voix tonnante... et Pierre se réveilla. Quand il se souleva +sur son séant, il vit, à deux pas de lui, un soldat français qui venait +de bousculer un Russe et s'occupait à faire griller un morceau de viande +enfilé dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux +doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec +adresse. La lueur des tisons éclairait sa figure bistrée et ses sourcils +épais: «Cela lui est bien égal, à ce brigand! murmurait le prisonnier, +assis à deux pas de là, en caressant le petit «Gris», qui remuait +gaiement la queue: «Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon...» Il +n'acheva pas, car, au même moment, son imagination lui représenta le +pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient +retenti au même endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et +craintif des deux soldats qui l'avaient dépassé avec leurs fusils encore +fumants, l'absence de Karataïew à l'étape du soir. Il était enfin sur le +point de comprendre que Karataïew avait été tué, lorsque, sans savoir +pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, où il +avait passé une soirée d'été avec une belle Polonaise. Sans essayer de +rattacher l'un à l'autre ces tableaux d'une nature si différente, Pierre +referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination +avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une +telle impression de bien-être et de fraîcheur, qu'il crut se sentir +glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le +cristal, se réunissaient sans bruit au-dessus de sa tête!</p> + +<p>Une vive fusillade et de grands cris le réveillèrent bien avant le lever +du soleil.</p> + +<p>«Les cosaques!» s'écria un Français qui s'enfuyait, et, une minute plus +tard, Pierre se trouva entouré de compatriotes.</p> + +<p>Il fut longtemps à comprendre ce qui se passait. De toutes parts +s'élevaient des exclamations de joie:</p> + +<p>«Frères! amis! camarades!» répétaient les vieux soldats en pleurant et +en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur côté, +entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vêtement, qui des +bottes, qui du pain!</p> + +<p>Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son émotion, prononcer +un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.</p> + +<p>Dologhow, debout à l'entrée de la maison en ruines, assistait au défilé +des Français désarmés, en donnant de légers coups de cravache sur la +pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur +mésaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui, +et en sentant peser sur eux son regard glacial et pénétrant, qui ne leur +promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs +lèvres. À deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et +marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte +cochère.</p> + +<p>«Combien? demanda Dologhow.</p> + +<p>—La seconde centaine, répondit le cosaque.</p> + +<p>—Filez, filez!» disait Dologhow, qui avait emprunté cette expression +aux Français, et un éclair de cruauté jaillissait de ses yeux lorsqu'ils +se croisaient avec ceux des prisonniers.</p> + +<p>Denissow, la tête découverte, suivait d'un air sombre et accablé les +cosaques qui portaient le corps de Pétia, pour le déposer dans la fosse +qu'ils avaient creusée au fond du jardin.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>À partir du 28 octobre, lorsque les froids commencèrent, la retraite des +Français prit un caractère plus tragique. Le nombre des hommes gelés ou +se chauffant à en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.</p> + +<p>De Moscou à Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000, +non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que +piller. La suite devait correspondre mathématiquement à ce commencement: +l'armée française diminuait dans la même proportion de Viazma à +Smolensk, de Smolensk à la Bérésina et de la Bérésina à Vilna, +indépendamment de l'intensité du froid, de la poursuite des Russes, des +obstacles imprévus, ou de toute autre circonstance prise isolément. À +partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse +qui marcha ainsi jusqu'à la fin. Berthier écrivait à son souverain ce +qui suit (et l'on sait à quel point les chefs se permettent de s'écarter +de la vérité lorsqu'ils décrivent la situation d'une armée):</p> + +<p>«Je crois devoir faire connaître à Votre Majesté l'état de ses troupes +dans les différents corps d'armée que j'ai été à même d'observer depuis +deux ou trois jours dans différents passages. Elles sont presque +débandées. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en +proportion du quart au plus dans presque tous les régiments; les autres +suivent isolément différentes directions, chacun pour son compte, dans +l'espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la +discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils +doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de +soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de +choses, l'intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient +ses vues ultérieures, qu'on rallie l'armée à Smolensk, en commençant à +la débarrasser des non-combattants, tels que les hommes démontés, et des +bagages inutiles et du matériel de l'artillerie, qui n'est plus en +proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des +subsistances sont nécessaires aux soldats, qui sont exténués par la faim +et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et +dans les bivouacs. Cet état de choses va toujours en s'aggravant, et +donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remède, on ne +soit plus maître des troupes dans un combat.—Le 9 novembre, à trente +verstes de Smolensk<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<p>En entrant dans Smolensk, qui était pour eux la terre promise, les +Français s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres +magasins, et, cette dévastation une fois accomplie, ils reprennent leur +retraite sans même savoir où elle s'arrêtera, et pourquoi ils la +reprennent. Napoléon, ce génie, qui ne se connaissait pas de maître, ne +le savait pas davantage. Malgré tout, son entourage et lui-même +continuaient à observer l'étiquette usitée en écrivant des lettres, des +rapports, des ordres du jour. On s'appelait: «Sire, mon cousin, prince +d'Eckmühl, ou roi de Naples».... Mais ces rapports et ces ordres du jour +étaient lettres mortes. Personne ne les exécutait, parce qu'ils étaient +inexécutables, et, malgré les titres pompeux dont ils faisaient parade, +chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup à se reprocher et que le +moment de l'expiation était venu. Aussi, en dépit des soins qu'ils +semblaient accorder à l'armée, chacun en réalité ne pensait qu'à soi, à +fuir au plus vite, et à se sauver, si c'était possible.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + + +<p>Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de +Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande +les yeux à deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette +pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans +craindre l'ennemi, mais, à mesure que la partie s'engage, il tâche de +s'éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l'éviter, +tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la +première période de la retraite des troupes françaises sur la route de +Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur +celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de +la clochette et, sans s'en douter, allèrent se heurter plus d'une fois +contre les Russes. Une armée fuyait, l'autre la poursuivait. En +quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes: +on aurait donc pu supposer qu'après y avoir séjourné quatre jours, ils +auraient dû connaître l'approche de l'ennemi et combiner une attaque +avantageuse, mais leur foule débandée s'élança en désordre, sans plan, +sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de +Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir +l'ennemi derrière et non devant eux, ils s'échelonnaient à de telles +distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns +des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L'armée +russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui +était, du reste, la seule manœuvre sensée à exécuter, suivit cette même +direction, et déboucha sur la grand'route de Krasnoé. Alors, toujours +comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de +notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette +apparition inattendue, ils s'arrêtèrent, puis reprirent leur course +affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C'est ainsi que, +pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney +défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne +ne s'inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son +artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu'à +échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite. +Ney, qui s'était attardé à l'inutile besogne de faire sauter les murs de +Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient +de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha, +avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait +dans le principe, et qu'il avait semés tout le long de la route, avec +ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin +à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D'Orcha à Vilna, ce fut le +même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent +témoins d'une épouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyèrent, un +grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser +recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef +suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit, +laissant derrière lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent +son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient +augmenter le chiffre des morts!</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Quand on voit les Français, pendant tout le cours de cette campagne, +courir à leur perte inévitable, en ne subordonnant à aucune combinaison +stratégique l'ensemble de leurs opérations ou les détails de leur +marche, on ne peut se figurer que les historiens, à propos de cette +retraite, reproduisent leur théorie de la mise en mouvement des masses +par la volonté d'un seul. Cependant ils ont écrit des volumes pour +énumérer les remarquables dispositions prises par Napoléon pour guider +ses troupes, et vanter le talent militaire déployé à cette occasion par +ses maréchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spécieux, afin de +nous expliquer les motifs qui l'engagèrent à choisir, pour battre en +retraite, la route dévastée qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au +lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment +approvisionnés. Ils exaltent son héroïsme au moment où, se préparant à +livrer bataille à Krasnoé et à commander en personne, il dit à, son +entourage: «J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le +général!» Et pourtant, malgré ces nobles paroles, il fuit plus loin, +abandonnant toute son armée à son malheureux sort! Ils nous dépeignent +ensuite la bravoure des maréchaux, celle de Ney en particulier, qui se +borne, après un détour dans la forêt, à passer de nuit le Dnièpre, et à +arriver à Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, après avoir perdu les +neuf dixièmes de ses hommes! Enfin ils nous décrivent complaisamment +dans tous ses détails le départ de l'Empereur, de l'Empereur laissant là +sa grande et héroïque armée!</p> + +<p>Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement taxé de +lâcheté, et qu'on apprend aux enfants à mépriser, est représenté par les +historiens comme quelque chose de grand et de marqué au coin du génie. +Et quand ils sont à bout d'arguments pour justifier une action contraire +à tout ce que l'humanité reconnaît de bon et de juste, ils évoquent +solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure +la notion du bien et du mal. S'il était possible de partager leur +manière de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est +«grand», et aucune atrocité ne pourrait lui être reprochée. «C'est +grand!» disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal +n'existent pas pour eux, il n'y a que «ce qui est grand et ce qui ne +l'est pas», et «le grand» est pour eux la marque essentielle de certains +personnages qu'ils décorent du nom de héros! Quant à Napoléon, qui +s'enveloppe de sa fourrure et s'éloigne à fond de train de tous ceux +qu'il a emmenés avec lui, et dont la perte est en train de se consommer, +il se dit, lui aussi, en toute tranquillité, que «c'est grand!» Et parmi +tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napoléon «le Grand», il +n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre «la grandeur» en dehors des +lois éternelles du bien et du mal équivaut à reconnaître son infériorité +et sa petitesse morale! À notre avis, la mesure du bien et du mal, +donnée par le Christ, doit s'appliquer à toutes les actions humaines, et +il ne saurait y avoir de «grandeur» là où il n'y a ni simplicité, ni +bonté, ni vérité!</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la +dernière partie de la campagne de 1812, n'a pas éprouvé un sentiment de +pénible et vague dépit? Qui ne s'est demandé comment notre armée, après +avoir accepté la bataille de Borodino, lorsqu'elle était inférieure en +nombre à celle des Français, n'avait pas pu, après les avoir cernés de +trois côtés à la fois, leur couper la retraite et les faire tous +prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par +détachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre) +nous répond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et +autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines +dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugés et condamnés? +Même en leur imputant ce prétendu oubli de leur devoir, il est difficile +en effet de comprendre, eu égard aux conditions dans lesquelles se +trouvait l'armée russe à Krasnoé et à la Bérésina, comment elle ne s'est +pas emparée de toute l'armée française, avec ses maréchaux, ses rois et +son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'était là le dessein +arrêté en haut lieu! Expliquer cet étrange phénomène, en disant que +Koutouzow a entravé la réussite, c'est complètement inadmissible, +puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgré sa volonté bien +arrêtée de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au +désir manifesté par ses troupes à Viazma et à Taroutino. Si, comme on le +prétend, le projet des Russes était de couper la retraite à l'armée +française et de la faire prisonnière en masse, et que leurs tentatives +en ce sens n'aient abouti qu'à des échecs, il s'ensuit naturellement que +les Français doivent considérer cette dernière période de la campagne +comme une série de victoires pour leurs armes, et que les historiens +militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos +soldats. Car, s'ils veulent être logiques, malgré leur enthousiasme +lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de reconnaître que la +retraite des Français, depuis Moscou, a été une suite ininterrompue de +succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de +côté pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a +évidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en +définitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti à son +anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour résultat la +libération de la patrie. La cause réelle de cette contradiction gît dans +le fait que les historiens, en se bornant à étudier les événements dans +la correspondance des Empereurs et des généraux, dans les récits et dans +les rapports officiels, ont faussement supposé que le plan était de +couper la retraite à Napoléon et à ses maréchaux, et de les faire +prisonniers. Ce plan n'a jamais existé et ne pouvait exister, car il +n'avait aucune raison d'être. De plus, il était impossible de +l'exécuter, car l'armée de Napoléon s'enfuyait avec une précipitation +qui tenait du vertige, hâtant ainsi elle-même le dénoûment désiré. Il +aurait donc été absurde d'entreprendre des opérations habilement +combinées contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en +route, et dont la capture, même celle de leur Empereur et de leurs +généraux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'idée +de couper la retraite à Napoléon était aussi peu sensée qu'impraticable, +car l'expérience nous prouve que jamais un mouvement de colonne exécuté +pendant une bataille, à cinq verstes de distance, ne concorde, à point +nommé, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer bénévolement que +Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient à l'heure +dite, à l'endroit désigné par avance, c'était en réalité aussi +invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en +recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Pétersbourg, il disait que +les dispositions faites à distance n'avaient jamais le résultat qu'on en +attendait. Quant à l'expression militaire de «couper une retraite», +c'est également un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de +pain, on ne coupe pas une armée. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne +peut ni couper une armée, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours +moyen de faire un détour, et messieurs les tacticiens devraient savoir, +par l'exemple de Krasnoé et de la Bérésina, combien la nuit est +favorable aux mouvements imprévus. Quant aux prisonniers, on ne prend +que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse +attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui +se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de +la tactique. Quant aux Français, ils pensaient avec raison qu'il n'y +avait pas plus d'avantage pour eux d'un côté que de l'autre, car, +prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir +de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino à Krasnoé, l'armée +russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et +traînards. Pendant cette période de la campagne, nos troupes, manquant +de vivres, de chaussures, de vêtements, bivouaquaient des mois entiers +dans la neige, par quinze degrés de froid; les jours n'avaient que sept +ou huit heures de durée, les nuits étaient sans fin, il n'y avait plus, +par conséquent, de discipline, puisqu'elles luttaient à tout instant +contre la mort et les souffrances. Là-dessus les historiens se +contentent de vous dire que Miloradovitch aurait dû exécuter une marche +de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son côté, et +que Tchitchagow se serait avancé (ayant de la neige au-dessus des +genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils +plutôt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout +ce qui était possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce +n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes, +confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient à +combiner des plans irréalisables! Cette étrange et inconcevable +contradiction du fait réel et de la description officielle provient de +ce que les historiens s'attachent à nous décrire les sentiments sublimes +et à non répéter les paroles mémorables de certains généraux, au lieu de +dépeindre prosaïquement les événements. Les grandes phrases de +Miloradovitch, les récompenses reçues par tel ou tel militaire pour ses +profondes combinaisons stratégiques ont seules le don de les intéresser, +mais les 50 000 hommes disséminés dans les hôpitaux et dans les +cimetières n'attirent pas leur attention, comme s'ils étaient indignes +de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de +laisser de côté l'étude des rapports et des plans de bataille, et de +pénétrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers +d'individus qui prennent une part immédiate aux événements pour donner à +des questions jusque-là insolubles en apparence une solution claire +comme le jour?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#chapitres">CHAPITRE VI</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un +sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l'anéantissement +d'une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient; mais, +lorsqu'il s'agit d'un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur +causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et +cette blessure de l'âme tue ou se cicatrise, comme une blessure +ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre +attouchement.</p> + +<p>La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste +expérience après la mort du prince André. Moralement courbées et +affaissées sous l'influence du nuage menaçant de la mort qu'elles +avaient vue si longtemps planer sur leurs têtes, elles n'osaient plus +regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que +pour protéger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses +impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la +rue, l'annonce du dîner, la question de la femme de chambre au sujet de +la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui était pis encore, un mot banal, +un intérêt trop faiblement exprimé, irritait leur blessure, car tout +cela les empêchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystérieux +qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait +insulter à ce calme profond qui leur était si nécessaire à toutes deux, +pour se reprendre à écouter les chants de ce chœur solennel et terrible +qui n'avaient pas encore cessé de vibrer dans leur imagination. Elles +échangeaient peu de paroles, mais elles éprouvaient une véritable +consolation à se trouver ensemble; elles évitaient même toute allusion à +l'avenir, à leur tristesse, au défunt, car en parler n'était-ce pas +porter atteinte à la grandeur et à la sainteté du mystère qui s'était +accompli sous leurs yeux? Cette réserve qu'elles s'imposaient ne +faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la +joie ne peut être éternelle et sans alliage.</p> + +<p>La princesse Marie, la première, par sa position personnelle et +indépendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son +neveu, fut attirée hors de la sphère de deuil dans laquelle elle avait +vécu pendant près de deux semaines. Une lettre reçue exigeait une +réponse, la chambre du petit Nicolas était humide, il avait attrapé un +rhume; Alpatitch, arrivé de Yaroslaw, lui présentait le compte rendu des +affaires, etc. Il fallut discuter avec lui à propos du conseil qu'il lui +donnait de retourner à Moscou et de s'établir à nouveau dans leur hôtel; +car l'hôtel était resté intact, et n'exigeait que quelques réparations +insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il +fût possible de l'arrêter, et, quelque pénible qu'il fût pour la +princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se +fît de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie +à tous ses regrets, les soucis de l'existence la réclamaient. Elle y +reprit, à son cœur défendant, sa part d'activité; elle revit les +comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu, +et s'occupa des préparatifs de son retour à Moscou.</p> + +<p>Natacha, livrée à un isolement plus complet, s'éloigna insensiblement de +la princesse Marie, dès que son départ fut décidé. Cette dernière +proposa à la comtesse de l'emmener avec elle. Son père et sa mère y +consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille +s'affaiblissait de plus en plus, ils espéraient que le changement d'air +et les soins des médecins de Moscou contribueraient à la rétablir!</p> + +<p>«Je n'irai nulle part, répondit Natacha, je ne demande qu'une chose: +c'est qu'on me laisse en paix!» Et elle sortit précipitamment, en +retenant à grand'peine des larmes de colère plutôt que de douleur.</p> + +<p>Blessée de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande +partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncée dans un coin du +divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait +sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir, +dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'épuisait, mais elle lui +était nécessaire. Dès que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait +brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie, +saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une +visible impatience qu'on la laissât à elle-même. Il lui semblait +toujours qu'elle était sur le point de pénétrer et de résoudre +l'effrayant problème sur lequel se concentraient toutes les forces de +son âme.</p> + +<p>Un jour, à la fin de décembre, les cheveux négligemment noués sur le +sommet de la tête, habillée d'une robe de laine noire, pâle, amaigrie, +elle était à moitié étendue comme d'habitude dans l'angle du divan et +chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixés sur la +porte semblaient regarder du côté par où il avait disparu; alors cette +rive inconnue de la vie, où jamais jusque-là elle n'avait fixé sa +pensée, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si +problématique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque +palpable, tandis que celle où elle était restée lui apparaissait +déserte, désolée, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant là où +elle savait qu'il devait être, elle ne pouvait néanmoins se le +représenter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps: +elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se répétait ses +paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir +entendues.... Le voilà!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son +vêtement de velours fourré, la tête appuyée sur sa main maigre et +diaphane; sa poitrine est enfoncée, ses épaules relevées, ses lèvres +serrées, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se détendent sur +son front pâle. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha +devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... «Quelle est cette +douleur? Que sent-il?» se demande-t-elle.... Mais il a remarqué son +attention; il la regarde et lui dit sans sourire: «Se lier pour la vie +à un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment +éternel...» Et il essaye de pénétrer sa pensée.... Natacha répond alors +comme elle répondait toujours: «Cela ne durera pas, vous vous +remettrez!...» Mais son regard sévère et scrutateur lui adresse un +reproche plein de désespoir.... «Je lui avais dit, pensait Natacha, que +rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donné un autre +sens à mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de +moi, car alors il tenait encore à la vie et il craignait la mort!... +J'ai parlé sans réfléchir, autrement je lui aurais dit que j'aurais été +heureuse de le voir toujours mourant plutôt que d'éprouver ce que +j'éprouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher à réparer +ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant à +recommencer la même scène, elle modifiait sa réponse et lui disait: +«Oui, c'eût été affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez +que vous êtes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!» +Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre +voix lui répéter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas +dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: «Je t'aime, je t'aime!» +répétait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur +devenait moins amère et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout +à coup elle se demandait avec terreur à qui elle parlait ainsi.... «Qui +était-il? Où était-il à présent?...» Tout se dérobait derrière une +appréhension indicible qui arrêtait son effusion, et, se laissant de +nouveau aller à ses réflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin +pénétrer le mystère. Mais, au moment où elle allait saisir +l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le +visage décomposé, et lui dit, sans s'inquiéter de l'effet produit par +son apparition:</p> + +<p>«Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrivé!... Pierre Illitch... +une lettre!» dit-elle en sanglotant.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>L'aversion que chacun inspirait à Natacha était plus marquée encore +envers les membres de sa famille. Son père, sa mère, Sonia, lui étaient +si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours +sonner faux dans ce monde idéal qui l'absorbait complètement. Elle leur +témoignait non seulement de l'indifférence, mais même de l'inimitié. +Elle écouta la nouvelle apportée par Douniacha sans la comprendre: «De +quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur être arrivé, à eux, +dont les jours coulent et se succèdent avec la même tranquillité?» Voilà +ce qu'elle se demandait.</p> + +<p>Lorsqu'elle entra dans le salon, son père sortait de la chambre de la +comtesse. Sa figure contractée était couverte de larmes; en apercevant +sa fille, il fit un geste désespéré, et éclata en sanglots déchirants, +qui bouleversaient sa bonne et placide figure:</p> + +<p>«Pétia, Pétia!... Va! Va! Elle t'appelle!» Pleurant à chaudes larmes +comme un enfant, et traînant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur +une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.</p> + +<p>On aurait dit qu'un courant électrique enveloppait dans ce moment +Natacha de la tête aux pieds, et la frappait douloureusement au cœur; +elle sentit quelque chose éclater en elle, elle crut mourir, mais cette +horrible angoisse fut instantanément suivie d'une sensation de +délivrance. La torpeur qui pesait sur elle s'était évanouie. La vue de +son père, les cris de douleur sauvage de sa mère, lui firent oublier sa +propre désolation; elle courut à son père, mais celui-ci, d'un geste qui +trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la +comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait +d'apparaître, pâle et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle +murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de +l'entendre, la repoussa, se précipita vers sa mère, et s'arrêta une +seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-même. La +comtesse, à moitié couchée dans un fauteuil, en proie à des mouvements +nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tête contre la +muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains étroitement +serrées.</p> + +<p>«Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il +ment?... Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient, +dis-moi que ce n'est pas vrai!»</p> + +<p>Natacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mère, +releva sa tête affaissée, et colla sa figure contre la sienne.</p> + +<p>«Maman, ma chérie!... Je suis là, maman! murmurait-elle sans +interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec +elle en la faisant entourer d'oreillers, en la forçant à boire un peu +d'eau, en dégrafant sa robe.</p> + +<p>«Je suis là, maman, je suis là!» lui disait-elle toujours, en baisant sa +tête, son visage, ses mains, et aveuglée par le torrent de larmes qui +coulait le long de ses joues.</p> + +<p>La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un +moment. Tout à coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena +autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la +tête à deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses +yeux sur son visage, qu'elle pressait à lui faire mal, elle la regarda +longtemps d'un air égaré.</p> + +<p>«Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante.... Tu +ne me tromperas pas, tu me diras la vérité?»</p> + +<p>Les yeux de Natacha, voilés de larmes, semblaient implorer son pardon.</p> + +<p>«Mère chérie!» dit-elle en employant tout son amour filial à soulager sa +mère d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci, +impuissante à conjurer l'horrible réalité, s'obstinait à repousser +l'idée qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aimé venait +d'être tué à la fleur de l'âge, et elle retombait dans le monde du +délire pour fuir la fatale vérité.</p> + +<p>Natacha n'aurait pu dire comment se passèrent cette première nuit et la +journée qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mère d'une +minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni à consoler ni +à expliquer, mais enveloppait la pauvre affligée d'effluves de tendresse +qui étaient comme un appel à la vie. La troisième nuit, profitant d'un +moment d'assoupissement de sa mère, elle venait de fermer les yeux en +appuyant sa tête sur le bras du fauteuil, lorsque, à un craquement du +lit, elle les rouvrit tout à coup, et vit la malade, assise sur son +séant, parlant tout bas:</p> + +<p>«Comme je suis heureuse de ton retour!... Tu es fatigué?... veux-tu du +thé?»</p> + +<p>Natacha s'approcha.</p> + +<p>«Comme te voilà grand et beau!» poursuivit la comtesse en prenant la +main de sa fille...</p> + +<p>—Maman, à qui parlez-vous?</p> + +<p>—Natacha, il est mort, mort!... Je ne le verrai plus!» Alors, se jetant +au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la première fois.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Sonia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha; elle +était décidément la seule qui pût arrêter sa mère sur la pente d'un +désespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta +constamment auprès d'elle, sommeillant à ses côtés dans un fauteuil: +elle lui donnait à boire, à manger, et ne cessait de lui adresser de +douces et tendres paroles.</p> + +<p>La blessure de cette pauvre âme ne pouvait se cicatriser. La mort de +Pétia avait emporté la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard, +cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouvée +portant légèrement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa +chambre, vieille, à moitié morte, et ne prenant plus aucun intérêt à +l'existence. Ce coup, qui l'avait terrassée, arracha au contraire sa +fille à sa léthargie. Natacha avait cru que sa vie était finie lorsque +son affection pour sa mère lui démontra que l'essence de son être, +c'est-à-dire l'amour, était encore vivace en elle, et, l'amour une fois +réveillé dans son âme, elle revint à la vie.</p> + +<p>Les derniers jours du prince André avaient déjà lié Natacha et la +princesse Marie; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette +dernière avait remis son départ; elle soigna avec dévouement Natacha, +dont les forces physiques avaient été soumises à une trop rude épreuve +dans la chambre de sa mère, et qui était tombée malade à son tour. +S'apercevant un jour qu'elle avait le frisson, la princesse Marie voulut +qu'elle vînt chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et +allait la quitter, lorsque Natacha la rappela.</p> + +<p>«Je n'ai pas sommeil, Marie, reste avec moi.</p> + +<p>—Mais tu es fatiguée, dors.</p> + +<p>—Non, non, pourquoi m'as-tu emmenée?... Elle me demandera.</p> + +<p>—Non, ma chérie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd'hui.»</p> + +<p>Natacha, étendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurité les traits +de la princesse Marie: «Lui ressemble-t-elle? se demandait Natacha. Oui +et non: elle a quelque chose de particulier, d'étrange, quelque chose +qui m'est inconnu, mais elle m'aime, et son cœur est essentiellement +bon... mais que pense-t-elle? Comment me juge-t-elle?»</p> + +<p>«Mâcha, dit-elle timidement en l'attirant par la main, ne crois pas que +je sois mauvaise, non, ma petite âme, je t'aime bien, je t'assure, +soyons amies, complètement amies.» Et elle lui couvrit de baisers la +figure et les mains.</p> + +<p>La princesse Marie, confuse et embarrassée, répondit cependant avec joie +à cet épanchement.</p> + +<p>À dater de ce jour, elles eurent l'une pour l'autre cette amitié exaltée +et passionnée qui ne se rencontre qu'entre femmes. Elles s'embrassaient +à tout instant, s'adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble +la plus grande partie de leur journée. Si l'une s'en allait, l'autre +s'inquiétait, et ne se rassurait que lorsqu'elle l'avait rejointe. Elles +se sentaient plus en paix avec elles-mêmes, réunies que séparées; +c'était un sentiment plus fort que l'amitié, et si exclusif, que la vie +ne devenait possible que si l'amie était là. Parfois, elles gardaient le +silence pendant de longues heures, ou bien, couchées l'une à côté de +l'autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu'au matin. Les souvenirs +les plus lointains étaient leur thème favori. La princesse Marie +racontait son enfance, ses rêveries, parlait de sa mère et de son père, +et Natacha, qui jusque-là s'était détournée avec une indifférence +hautaine de cette vie de dévouement et de soumission, dont elle ne +pouvait comprendre la poétique et chrétienne abnégation, aujourd'hui +ardemment attachée à la princesse Marie, s'éprit de sympathie pour son +passé, et en comprit enfin le côté intime, resté si longtemps +impénétrable à ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas à pratiquer +cette abnégation absolue, car elle était habituée à chercher d'autres +joies, mais elle apprécia d'autant plus vivement cette vertu, qu'elle ne +la possédait pas. Quant à la princesse Marie, elle aussi, en écoutant +les récits de l'enfance et de l'adolescence de Natacha, elle entrevoyait +un horizon qui lui était inconnu, la foi dans la vie et dans les +jouissances qu'elle apporte avec elle. De «lui» elles ne parlaient qu'à +de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c'était leur idée) à +l'élévation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire +accomplissait peu à peu, et malgré elles, l'œuvre de l'oubli.</p> + +<p>Natacha avait singulièrement pâli, et sa faiblesse était si grande que, +lorsqu'on lui parlait de sa santé, elle en éprouvait un certain plaisir; +mais tout à coup, par une révolution subite, elle se sentait envahir, +non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la +perte de sa beauté. Examinant alors son visage amaigri, elle s'étonnait +du changement survenu dans ses traits, et les étudiait tristement dans +son miroir. «C'était inévitable,» se disait-elle, et cependant elle en +avait peur, et regrettait qu'il en fût ainsi! Un jour, ayant monté trop +vite l'escalier, elle s'arrêta essoufflée, et trouva aussitôt une raison +pour redescendre, puis une autre pour remonter: elle cherchait ainsi à +essayer et à mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha, +et la voix lui manqua. Bien qu'elle l'entendît s'approcher, elle +l'appela de nouveau, à pleins poumons, comme lorsqu'elle chantait, et +elle s'écouta avec attention. Elle ne s'en doutait pas et n'aurait pu le +croire possible, mais, à travers la couche épaisse de limon dont elle +croyait son âme recouverte, perçaient déjà les fines et tendres pointes +de l'herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bientôt +disparaître, sous la sève de sa verdure, la douleur qui l'avait écrasée. +La plaie intérieure se cicatrisait.</p> + +<p>La princesse Marie partit pour Moscou à la fin de janvier, emmenant +Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu'elle consultât les +médecins.</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Après le choc des deux armées qui avait eu lieu à Viazma, et où il avait +été impossible à Koutouzow d'arrêter l'élan de ses troupes, désireuses +de culbuter l'ennemi et de lui couper la re-raite, la fuite des Français +et la poursuite des Russes continuèrent sans nouvelle bataille. La fuite +de l'armée française était tellement rapide, que l'armée russe ne +pouvait l'atteindre; les chevaux de l'artillerie tombaient, épuisés, sur +la route, et nos soldats, exténués de fatigue par cette course +incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient +plus en accélérer la vitesse.</p> + +<p>Voici qui suffira à donner une idée du degré d'épuisement auquel notre +armée était arrivée; depuis Taroutino elle n'avait perdu, en blessés et +en morts, que 5 000 hommes, dont une centaine à peine avaient été faits +prisonniers, tandis qu'en arrivant à Krasnoé elle était déjà réduite à +la moitié des 100 000 hommes d'effectif qu'elle comptait à sa sortie de +Taroutino. La rapidité de sa poursuite agissait par conséquent sur elle +d'une façon aussi dissolvante que la fuite sur les Français, avec cette +différence toutefois qu'elle marchait de plein gré, sans se sentir, +comme l'ennemi, menacée d'un anéantissement complet, et que ses +traînards étaient recueillis par leurs compatriotes; au contraire, les +Français restés en arrière tombaient infailliblement entre les mains des +Russes. Koutouzow employa, autant qu'il le put, toute son activité à ne +pas entraver la retraite des Français, à la favoriser au contraire, tout +en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues +et les pertes qu'elles avaient subies, une autre raison le forçait +encore à temporiser! c'était seulement à condition de suivre les +Français à distance, qu'on pouvait espérer les tourner dans leur course +désordonnée. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l'ennemi +était vaincu et irrémédiablement vaincu par la seule force des +circonstances. Mais ses généraux, surtout les étrangers, brûlant de +désir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un +roi, s'obstinaient à trouver le moment propice pour livrer une bataille +en règle, et pourtant rien n'était plus absurde. Aussi ne cessaient-ils +de lui présenter des plans, dont le seul résultat était l'augmentation +des marches forcées et un surcroît de fatigue pour les hommes, tandis +que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou à Vilna +était de diminuer pour ses soldats les misères de cette campagne. Malgré +tous ses efforts, il fut néanmoins impuissant à mettre un frein à toutes +ces ambitions qui s'agitaient autour de lui, et qui se manifestaient +surtout lorsque les troupes russe venaient à tomber inopinément sur les +troupes françaises.</p> + +<p>C'est ce qui arriva à Krasnoé; là, au lieu d'avoir affaire à une colonne +française isolée, on se heurta contre Napoléon lui-même entouré de 16 +000 hommes; là il fut impossible à Koutouzow d'épargner à son armée une +funeste et inutile collision; le carnage des hommes débandés de l'armée +française par les hommes épuisés de l'armée russe continua trois jour +durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un +bâton qu'on appelait «bâton de maréchal», chacun enfin tint à prouver +qu'il s'était «distingué». Après l'affaire, ce fut une altercation +générale: tous se reprochaient les uns aux autres de n'avoir pris ni +Napoléon ni aucun de ses maréchaux. Ces hommes, entraînés par leurs +passions, n'étaient que les instruments aveugles de l'inexorable +nécessité: ils se regardaient comme des héros, et demeuraient persuadés +qu'ils s'étaient conduits de la manière la plus noble et la plus +méritoire. Koutouzow surtout était l'objet de leur animosité: ils +l'accusaient de les avoir empêchés, dès le début de la campagne, de +battre Napoléon, de ne penser qu'à ses intérêts, et de n'avoir arrêté la +marche de l'armée à Krasnoé que parce qu'il avait perdu la tête en +apprenant sa présence, d'être en relations avec lui, même de lui être +vendu, etc.</p> + +<p>Non seulement, sous l'influence de ces sentiments passionnés, les +contemporains ont ainsi jugé Koutouzow; mais, tandis que la postérité et +l'histoire décernent à Napoléon le nom de «Grand», les étrangers le +dépeignent, lui, comme un vieillard usé, comme un courtisan corrompu et +affaibli, et les Russes, comme un être indéfinissable, une sorte de +mannequin, utile dans le moment, grâce à son nom essentiellement russe!</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Dans les années 1812 et 1813, on l'accusait tout haut. L'Empereur en +était mécontent, et dans un livre d'histoire, récemment écrit par ordre +supérieur, Koutouzow est représenté comme un courtisan intrigant et +fourbe, tremblant même au seul nom de Napoléon, et capable d'avoir +empêché, par ses doutes, les troupes russes de remporter à Krasnoé et à +la Bérésina une éclatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont +pas proclamés de «grands hommes», tel est le sort de ces individualités +isolées qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur +volonté: la foule les punit d'avoir compris les lois supérieures qui +régissent les affaires de ce monde en déversant sur elles le mépris et +l'envie.</p> + +<p>Chose étrange et terrible à dire! Napoléon, cet infime instrument de +l'histoire, est pour les Russes eux-mêmes un sujet inépuisable +d'exaltation et d'enthousiasme: il est «grand» à leurs yeux. Mettez en +parallèle Koutouzow, qui, du commencement à la fin de 1812, de Borodino +à Vilna, ne s'est pas une fois démenti, ni par une action, ni par une +parole, qui est un temple sans précédent de l'abnégation la plus +absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les +événements qui se passent autour de lui, l'importance qu'ils doivent +avoir pour l'avenir. Koutouzow est représenté par eux comme un être +incolore, digne tout au plus de commisération, et ils ne parlent plus +souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal déguisée!... Et +cependant, où trouver un personnage historique qui ait tendu vers un +seul et même but avec plus de persévérance, et qui l'ait atteint d'une +manière plus complète et plus conforme à la volonté de tout un peuple?</p> + +<p>Il n'a jamais parlé des «quarante siècles qui regardaient ses soldats du +haut des Pyramides», des sacrifices qu'il avait faits à «la patrie, de +ses intentions et de ses plans»! Encore moins parlait-il de lui-même. Il +ne jouait aucun rôle: à première vue, c'était un homme tout rond, tout +simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il écrivait à ses +filles, à Mme de Staël, lisait des romans, aimait la société des jolies +femmes, plaisantait avec les généraux, les officiers, les soldats, et ne +contredisait jamais une opinion contraire à la sienne. Lorsque le comte +Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir +abandonné Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans +bataille, Koutouzow lui répondit:</p> + +<p>«C'est ce que j'ai fait.» Et cependant Moscou était déjà abandonné! +Lorsque Araktchéïew vint lui dire de la part de l'Empereur qu'il fallait +nommer Yermolow commandant de l'artillerie, Koutouzow répondit:</p> + +<p>«C'est ce que je venais de dire,» bien qu'un moment avant il eût dit +tout le contraire! Que lui importait à lui, qui, seul au milieu de cette +foule inepte, se rendait compte des conséquences immenses de +l'événement, que ce fût à lui ou au comte Rostoptchine qu'on imputât les +malheurs de la capitale? et que lui importait surtout la nomination de +tel ou tel chef d'artillerie?</p> + +<p>Dans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard, +arrivé par l'expérience de la vie à la conviction que les paroles ne +sont pas les véritables moteurs des actions humaines, en prononçait +souvent qui n'avaient aucun sens, les premières qui lui venaient à +l'esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d'importance à ses +paroles, n'en a jamais prononcé une seule, pendant toute sa carrière +active, qui ne tendît au but qu'il voulait atteindre. Involontairement +cependant, et malgré la triste certitude qu'il avait de ne pas être +compris, il lui est arrivé plus d'une fois d'exprimer nettement sa +pensée, et cela dans des occasions bien différentes les unes des autres. +N'a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino, +première cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c'était +une victoire? Il l'a dit, il l'a écrit dans ses rapports et répété +jusqu'à sa dernière heure. N'a-t-il pas aussi déclaré que la perte de +Moscou n'était pas la perte de la Russie? et, dans sa réponse à +Lauriston, n'a-t-il pas affirmé que la paix n'était pas possible, du +moment qu'elle était contraire à la volonté nationale? N'a-t-il pas été +le seul, pendant la retraite, à envisager nos manœuvres comme inutiles, +persuadé que tout se terminerait de soi-même, mieux que nous ne pouvions +le désirer; qu'il fallait faire à l'ennemi «un pont d'or»; que les +combats de Taroutino, de Viazma, de Krasnoé étaient inopportuns; qu'il +fallait atteindre la frontière avec le plus de forces possible, et que +pour dix Français il ne sacrifierait pas un Russe.? Lui, qu'on nous +dépeint comme un courtisan mentant à Araktchéiew afin de plaire à +l'Empereur, est le seul qui, à Vilna, ait osé dire tout haut, en +s'attirant ainsi la disgrâce impériale, que la continuation de la guerre +au delà des frontières était fâcheuse et sans objet. Il ne suffît pas +d'ailleurs d'affirmer qu'il comprenait l'importance de la situation; ses +actes sont là pour le démontrer: il commence par concentrer toutes les +forces de la Russie avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, il le bat, +et le chasse enfin du pays, en allégeant, autant qu'il lui était +possible, les souffrances du peuple et de l'armée. Lui, ce temporiseur +dont la devise était: «temps et patience,» lui, l'adversaire déclaré des +décisions énergiques, il livre la bataille de Borodino en donnant à tous +les préparatifs une solennité sans exemple, et soutient ensuite, contre +l'avis des généraux, malgré la retraite de l'armée victorieuse, que la +bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la +nécessité de ne plus en livrer d'autres, de ne pas commencer une +nouvelle guerre, de ne pas franchir les frontières de l'Empire!</p> + +<p>Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde, +deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de +vue russe? C'est que cette merveilleuse faculté d'intuition prenait sa +source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa +pureté et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'était ce +qui l'avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce +vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté +par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses +efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la +mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie!</p> + +<p>Cette figure simple et modeste, et par conséquent «grande» dans la +véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule +mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel +que l'histoire l'a inventé!... Il ne saurait y avoir de «grands hommes» +pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à +leur taille!</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Le 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasnoé. Un peu +avant le soir, après d'interminables discussions, après toutes sortes de +retards causés par les généraux qui n'étaient pas arrivés en temps utile +à l'endroit désigné, après l'envoi en tous sens d'aides de camp chargés +d'ordres et de contre-ordres, il devint évident que l'ennemi était en +fuite et qu'aucune bataille n'était possible.</p> + +<p>La journée était belle et froide. Koutouzow, accompagné d'une nombreuse +suite, où les mécontents étaient en grande majorité, monté sur son +vigoureux petit cheval blanc, se rendit à Dobroïé, où le quartier +général avait été transporté d'après son ordre. Le long de la route se +pressaient autour des feux les prisonniers français qu'on avait faits ce +jour-là, au nombre de 7 000. Non loin de Dobroïé, une foule de soldats +déguenillés causaient bruyamment autour de pièces françaises dételées. À +l'approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux +se fixèrent sur lui, pendant qu'un des généraux lui expliquait où l'on +s'était emparé de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie était +soucieuse, et il prêtait une oreille distraite aux rapports qu'on lui +faisait, il examinait ceux dont l'aspect était le plus misérable. La +plupart des soldats français n'avaient plus figure humaine: le nez et +les joues gelés, les yeux rouges, gonflés et purulents, il semblait ne +leur rester que quelques minutes à vivre. Deux d'entre eux, dont l'un +avait le visage couvert de plaies, déchiraient de la viande crue. Il y +avait quelque chose d'animal et d'effrayant dans le regard en dessous +jeté par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, après les avoir +longtemps regardés, hocha la tête d'un air triste et pensif. Un peu plus +loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles +affectueuses à un Français: il hocha de nouveau la tête, sans que sa +physionomie changeât d'expression.</p> + +<p>«Que dis-tu? demanda-t-il au général qui essayait d'attirer son +attention sur les drapeaux français réunis en faisceaux devant le +régiment de Préobrajenski.... Ah! les drapeaux! reprit-il, et, +s'arrachant avec peine au sujet qui le préoccupait, il jeta autour de +lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux.</p> + +<p>Un des généraux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s'avancer +et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment +sans rien dire, puis, se soumettant à contre-cœur aux devoirs de sa +position, releva la tête, regarda avec attention les officiers qui +l'entouraient, et prononça avec lenteur, au milieu d'un profond silence, +ces quelques paroles:</p> + +<p>«Je vous remercie tous pour votre fidèle et pénible service. La victoire +est à nous, et la Russie ne nous oubliera pas! À vous la gloire dans les +siècles à venir!» Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle +française, qu'il avait inclinée devant le drapeau des Préobrajenski:</p> + +<p>«Plus bas, plus bas, qu'il baisse la tête!... Comme ça, c'est bien! +Hourra! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat.</p> + +<p>—Hourra!» hurlèrent des milliers de voix.</p> + +<p>Pendant qu'ils poussaient ces cris, Koutouzow, courbé sur sa selle, +baissa la tête, et son regard devint doux et railleur:</p> + +<p>«Voilà ce que c'est, mes enfants,» dit-il, lorsque le silence fut +rétabli. Officiers et soldats se rapprochèrent de lui pour entendre ce +qu'il allait leur dire. L'inflexion de sa voix, l'expression de son +visage, étaient complètement changées: ce n'était plus le commandant en +chef qui parlait, c'était simplement un vieillard qui avait à causer +avec ses frères d'armes:</p> + +<p>«Voilà ce que c'est, mes enfants. Je sais que c'est dur, mais qu'y +faire? Ayez patience: cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons +nos hôtes jusqu'au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar +n'oubliera pas vos services. C'est dur, j'en conviens, mais songez que +vous êtes chez vous, tandis qu'eux, et il indiqua les prisonniers... +voyez où ils en sont réduits: leur misère est pire que celle des +derniers mendiants. Quand ils étaient forts, nous ne les ménagions pas, +mais maintenant nous pouvons en avoir pitié.... Ce sont des hommes aussi +bien que nous, n'est-ce pas, mes enfants?»</p> + +<p>Dans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur +lui, se lisait la sympathie éveillée par son discours. Sa figure +s'éclaira de plus en plus d'un sourire bienveillant qui bridait les +coins de ses lèvres et de ses yeux. Il baissa la tête et ajouta:</p> + +<p>«À dire vrai, qui les a priés de venir? Ils n'ont que ce qu'ils +méritent, après tout!»</p> + +<p>Et, donnant à son cheval un coup de fouet accompagné d'un formidable +juron, il s'éloigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui +rompirent aussitôt leurs rangs.</p> + +<p>Sans doute, toutes les paroles du général en chef n'avaient pas été +comprises des troupes, et personne n'aurait pu les répéter +textuellement; mais, solennelles au début, et empreintes à la fin d'une +simplicité pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au cœur, car +chacun éprouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du +triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l'ennemi, si bien +exprimé par le juron caractéristique du vieillard; les cris joyeux des +soldats y répondirent, et ne s'arrêtèrent pas de longtemps. Un des +généraux s'étant approché ensuite du maréchal pour lui demander s'il ne +désirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui répondre que par un +sanglot.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Le crépuscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasnoé, +était déjà tombé lorsque les troupes arrivèrent à l'étape. Le temps +était toujours calme, il gelait, et, à travers les rares flocons de +neige qui voltigeaient en l'air, on apercevait le bleu sombre du ciel +étoilé.</p> + +<p>Le régiment d'infanterie de ligne qui avait quitté Taroutino au nombre +de 3 000 hommes arriva un des premiers, réduit à 900, au village où il +devait passer la nuit. Les fourriers déclarèrent que toutes les isbas +étaient occupées par les malades et les morts, les états-majors et les +soldats de cavalerie. Une seule était libre pour le commandant du +régiment, qui s'y rendit aussitôt, pendant que les soldats traversaient +le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des dernières +maisons.</p> + +<p>Semblable à un énorme polype à mille bras, le régiment s'occupa à +l'instant d'arranger sa tanière et de pourvoir à sa nourriture. Une +partie des soldats se dirigea, en s'enfonçant dans la neige jusqu'aux +genoux, vers un petit bois de bouleaux, adroite de la route, et l'on y +entendit aussitôt retentir les chansons et le bruit des haches qui +coupaient les branches. L'autre partie s'agitait autour des fourgons et +en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux, +déjà attachés au piquet; d'autres enfin s'étaient dispersés dans le +village pour nettoyer les logements des officiers de l'état-major, en +enlever les cadavres des Français, ainsi que les planches et la paille +des toits et les branches sèches des haies pour s'en faire des abris. +Une quinzaine de soldats étaient précisément occupés à démolir une de +ces clôtures, qui entourait une remise dont le toit avait déjà été +arraché.</p> + +<p>«Eh! eh! poussons tous à la fois,» criaient plusieurs d'entre eux, et la +haie couverte de neige se balançait en faisant entendre dans les +ténèbres de la nuit le craquement sec causé par la gelée.</p> + +<p>Les pieux gémissaient sous leur poussée, et enfin la haie céda à moitié, +en entraînant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires +accompagna leur chute.</p> + +<p>«À vous deux, tenez-la...</p> + +<p>—Ici le levier!</p> + +<p>—Où te fourres-tu donc!</p> + +<p>—Voyons, ensemble, enfants, en mesure!»</p> + +<p>Tous se turent! une voix, au timbre bas et velouté, entonna une chanson; +à la fin du troisième refrain, comme la dernière note s'éteignait, tous +les soldats lancèrent ensemble un cri modulé: «Ça marche! ensemble, +enfants!» Mais, malgré tous leurs efforts, la haie résistait encore, et +l'on entendit leurs respirations haletantes.</p> + +<p>«Eh! vous autres de la sixième compagnie, arrivez donc... aidez-nous, +nous vous le rendrons!»</p> + +<p>Quelques hommes de la sixième compagnie, qui retournaient au village, +accoururent à l'appel, et un moment après ils emportaient tous ensemble +la haute clôture, dont les branches tordues et à moitié disjointes +meurtrissaient sous leur poids les épaules des soldats essoufflés.</p> + +<p>«Eh! va donc.... Tu buttes, animal!</p> + +<p>—Que faites-vous là? s'écria tout à coup d'un ton impératif un +sous-officier qui s'élançait vers les porteurs; le général est dans +cette isba. Je vais vous arranger, imbéciles que vous êtes, +continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui +lui tomba sous la main.</p> + +<p>—Silence donc!... pas tant de tapage!»</p> + +<p>Les soldats, se turent, et celui qui avait reçu le coup de poing +grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s'éloigner:</p> + +<p>«Tudieu! quelle tape!... J'en ai la figure qui me saigne!</p> + +<p>—Cela te déplaît, dis donc?» dit une voix railleuse. Et les soldats, +marchant avec précaution, poursuivirent leur chemin, mais, à la sortie +du village, la gaieté leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs +joyeux propos, entremêlés de jurons inoffensifs.</p> + +<p>Les officiers supérieurs, réunis dans l'isba, devisaient vivement, en +prenant leur thé, sur la journée qui venait de s'écouler et sur les +manœuvres en projet pour le lendemain: il s'agissait d'une marche de +flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le +faire prisonnier.</p> + +<p>Pendant que les hommes traînaient la haie en trébuchant à chaque pas, le +feu s'allumait sous les marmites, le bois éclatait en crépitant, la +neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de +leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre +commandement eût été donné, briquets et haches travaillaient à +l'unisson: d'un côté on empilait la provision de bois pour la nuit, et +l'on dressait les tentes pour les officiers; de l'autre on faisait cuire +le souper, on nettoyait les fusils et l'on astiquait les effets +d'équipement. La haie, soutenue par des pieux, fut placée en demi-cercle +du côté du nord pour empêcher le feu de s'éteindre. On sonna la +retraite, on fit l'appel, on mangea, et l'on s'installa autour des +foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les +autres se mettant tout nus et grillant à plaisir leur vermine.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Les conditions exceptionnellement pénibles de la vie des soldats russes, +qui souffraient du manque de chaussure et de vêtements chauds, qui +couchaient à la belle étoile et marchaient dans la neige par dix-huit +degrés de froid, sans même recevoir la ration réglementaire, auraient pu +faire croire avec quelque raison qu'ils devaient présenter l'aspect le +plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l'armée, même dans +la situation la plus favorable, n'avait été aussi en train et aussi bien +disposée. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son +sein tout ce qu'elle avait d'hommes affaiblis et découragés. Il n'y +restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force +de l'âme et celle du corps.</p> + +<p>De nombreux soldats de la huitième compagnie s'étaient réunis derrière +l'abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient réclamé +une place autour du feu, qui y était plus vif que partout ailleurs, sous +prétexte qu'ils avaient aidé à y apporter des bûches.</p> + +<p>«Eh, dis donc, Makéew... où t'es-tu perdu? Est-ce que les loups +t'auraient mangé? Apporte-nous donc du bois, fainéant, cria un soldat +avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fumée +faisait cligner les yeux, mais qui ne s'éloignait pas du brasier.</p> + +<p>—Vas-y donc, «la corneille», répondit celui à qui il s'adressait, en se +retournant vers un autre de ses camarades.</p> + +<p>Le soldat roux n'était ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur +physique lui donnait le droit de commander à ceux qui étaient plus +faibles que lui. «La corneille», petit soldat malingre, au nez pointu, +se leva avec soumission, mais au même moment la lueur du bûcher éclaira +la silhouette d'un jeune troupier de bonne tournure qui s'avançait en +pliant sous le faix d'une brassée de branches sèches.</p> + +<p>«Voilà qui est bien, donne-les ici.»</p> + +<p>Les branches furent cassées, jetées sur les charbons, et, grâce au +souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme +jaillit et pétilla. Les soldats s'approchèrent, allumèrent leurs pipes, +pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, piétinait +sur place pour réchauffer ses pieds glacés.</p> + +<p>«Ah, petite mère, la rosée est froide mais belle... chantonnait-il à +demi-voix.</p> + +<p>—Eh! dis donc, tes semelles s'envolent, s'écria «le roux», en voyant +pendre une des semelles du jeune garçon.... C'est dangereux de danser, +sais-tu?»</p> + +<p>Le danseur s'arrêta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le +jeta au feu.</p> + +<p>«C'est vrai,» dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap +français gros-bleu, il en entoura son pied.</p> + +<p>«On nous en donnera bientôt d'autres, dit un des soldats, et même nous +en aurons une double paire!... Et Pétrow, ce fils de chienne, est donc +resté parmi les traînards?</p> + +<p>—Je l'ai cependant vu, répondit un autre.</p> + +<p>—Eh bien! quoi, c'est un de plus de...</p> + +<p>—À la troisième compagnie il a manqué hier neuf hommes à l'appel!</p> + +<p>—La belle nouvelle! Que faire, que diable, quand les pieds sont gelés?</p> + +<p>—À quoi bon y penser? murmura le sergent-major.</p> + +<p>—Tu as donc bien envie d'en avoir de pareils? dit un vieux soldat en +s'adressant d'un air de reproche à celui qui avait parlé des pieds +gelés.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu crois donc, toi? s'écria, de derrière le brasier, +d'une voix aiguë et tremblante, celui qu'on avait appelé «la corneille». +Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt... c'est comme moi, +je n'en puis plus!...» et il ajouta d'un air résolu en interpellant le +sergent-major: «Qu'on m'envoie à l'hôpital! Ça me fait mal partout, la +fièvre ne me lâche pas, et alors, moi aussi, je resterai en route!</p> + +<p>—Voyons, voyons!» répondit le sergent-major avec calme.</p> + +<p>«La corneille» se tut et la conversation recommença sur toute la ligne.</p> + +<p>«On en a pris pas mal de Français aujourd'hui, mais quant à leur +chaussure, ce n'est pas la peine d'en parler, dit un soldat en changeant +de sujet.</p> + +<p>—Ce sont les cosaques qui les ont déchaussés; on a nettoyé l'isba pour +le colonel et on les a tous emportés.... Eh bien, croiriez-vous, mes +enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en +avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa +langue.... Et comme il est propre ce peuple, mes enfants? reprit le +premier... et blanc, blanc comme ce bouleau qu'est là-bas..., et il y en +a de braves parmi eux, et de très nobles, que je vous dirai!</p> + +<p>—Qu'est-ce qui t'étonne? On en recrute chez eux de toutes les classes.</p> + +<p>—Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons, +objecta avec un air de surprise le jeune soldat.... Je lui demande à +quelle couronne il appartient, et lui me bégaye une réponse à sa façon. +C'est un peuple étonnant!</p> + +<p>—Il y a là-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui +s'étonnait de la blancheur de peau des Français: les paysans m'ont +raconté qu'à Mojaïsk, lorsqu'on a enlevé les morts un mois après la +bataille, ils étaient encore aussi blancs et aussi propres que du +papier, et pas la moindre odeur!</p> + +<p>—Cela tient-il au froid? demanda l'un.</p> + +<p>—En voilà un imbécile! Au froid, quand il faisait chaud? Si c'était le +froid, les nôtres aussi n'auraient pas senti mauvais; tandis qu'ils me +disaient que les nôtres étaient pleins de vers, et qu'on était obligé +de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait; mais +eux restaient toujours blancs comme du papier.</p> + +<p>—C'est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le +sergent-major, ils avaient un manger de maîtres.</p> + +<p>—Et les paysans m'ont raconté, reprit le narrateur, qu'on les a envoyés +de dix villages, et que pendant vingt jours ils n'ont fait qu'enlever +les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en +masse...</p> + +<p>—C'était là une vraie bataille, quoi! dit un vieux troupier, tandis que +toutes les autres, ce n'a été que pour tourmenter le soldat!»</p> + +<p>La conversation tomba, et chacun s'arrangea pour passer la nuit de son +mieux.</p> + +<p>«Ah! Dieu! quelle quantité d'étoiles; on dirait que ce sont les femmes +qui ont tendu leurs toiles là haut! dit le jeune soldat en tombant en +admiration devant la voie lactée.</p> + +<p>—C'est bon signe, mes enfants, la récolte sera belle.»</p> + +<p>Au milieu du silence général on entendit bientôt les ronflements de +quelques dormeurs; les autres se retournaient pour se chauffer, en +échangeant entre eux quelques paroles.... Tout à coup du brasier voisin, +à une centaine de pas de distance, s'élevèrent de bruyants éclats de +rire.</p> + +<p>«Oh! qu'est-ce qu'ils ont donc à la cinquième compagnie?... Et ce qu'il +y a de monde, regarde donc!»</p> + +<p>Un soldat se leva pour aller voir de plus près.</p> + +<p>«C'est qu'ils rient joliment bien là-bas, dit-il en revenant.... C'est +deux Français qui sont venus, un tout gelé, mais l'autre si en train +qu'il chante des chansons.</p> + +<p>—Oh! oh! Eh bien, allons-y, faut voir ça!»</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>La cinquième compagnie bivouaquait sur la lisière même de la forêt, et +un énorme feu éclairait vivement, au milieu de la neige, les branches +d'arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on +entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches sèches.</p> + +<p>«Mes enfants, ce sont les sorcières!» dit un soldat.</p> + +<p>Tous relevèrent la tête et écoutèrent. Deux figures humaines, d'une +tournure étrange, furent soudain éclairées par la flamme au moment où +elles sortirent du taillis: c'étaient deux Français qui se cachaient +dans la forêt. Prononçant des paroles inintelligibles pour les soldats, +ils se dirigèrent vers eux. L'un, coiffé d'un shako d'officier, +paraissait très affaibli, et, se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit +auprès du feu; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandées d'un +mouchoir, était évidemment plus robuste. Il releva son compagnon, et, +montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourèrent, on +étendit une capote sous le malade, et on leur apporta à tous deux de la +«cacha» et de l'eau-de-vie. L'officier était Ramballe avec son +domestique Morel. Lorsque ce dernier eut avalé l'eau-de-vie et une +grande écuelle de «cacha», une gaieté maladive s'empara de lui; il se +mit à parler sans s'arrêter, tandis que son maître, refusant de rien +prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de +ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gémissement s'échappait +parfois de ses lèvres. Morel, désignant les épaules du malade, cherchait +à faire comprendre que c'était un officier, et qu'il fallait le +réchauffer. Un officier russe, s'étant approché d'eux, envoya demander +au colonel s'il ne voudrait pas recueillir un officier français transi +de froid. Le colonel donna l'ordre de le lui amener. Ramballe fut engagé +à se lever; il essaya, mais, au premier mouvement qu'il fit, il vacilla, +et serait infailliblement tombé, sans le secours d'un soldat qui le +souleva et aida ses camarades à le transporter dans l'isba. Passant ses +bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tête comme un enfant +sur l'épaule de l'un d'eux, il ne cessait de répéter d'une voix +plaintive:</p> + +<p>«Oh! mes braves, mes bons, mes bons amis!... Voilà des hommes!»</p> + +<p>Morel, resté avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux +étaient rouges, enflammés et larmoyants; vêtu d'une pelisse de femme, il +avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir noué sous le menton. +L'eau-de-vie l'ayant un peu grisé, il chantait d'une voix rauque et mal +assurée une chanson française. Les soldats se tenaient les côtes de +rire.</p> + +<p>«Voyons, voyons, que je l'apprenne.... Comment est-ce? J'attraperai +l'air, bien sûr? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui +avec tendresse.</p> + +<p>—Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant! Ce diable à quatre..., chantait +Morel.</p> + +<p>—Vive harica, vive cerouvalla! sidiablaka... répétait à son tour le +soldat qui avait saisi le refrain.</p> + +<p>—Bravo! bravo!» s'écrièrent quelques voix, au milieu d'un franc éclat +de rire.</p> + +<p>Morel riait avec eux en continuant...: «eut le triple talent de boire, +de battre, et d'être un vert galant!</p> + +<p>—Cela sonne bien tout de même. Voyons, Zaletaiew, répète.</p> + +<p>—Kiou kiou... le tripetala déboi, déba et dettra vargala, chanta-t-il, +criant à pleins poumons et avançant ses lèvres avec effort.</p> + +<p>—C'est ça, c'est ça!... c'est du français, n'est-ce pas?... Donne-lui +de la «cacha», il lui en faudra pas mal pour en manger à sa faim.» Et +Morel engloutit sa troisième écuelle.</p> + +<p>De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats, +tandis que les vieux, trouvant au-dessous d'eux de s'occuper de ces +puérilités, restaient étendus de l'autre côté du feu, en se soulevant +parfois pour jeter un coup d'œil affectueux sur Morel.</p> + +<p>«C'est aussi des hommes pourtant, dit l'un d'eux en s'enveloppant de sa +capote, et l'absinthe aussi a ses racines.»</p> + +<p>—Oh! comme le ciel est étoilé, c'est signe de gelée, quel malheur!...»</p> + +<p>Les étoiles, assurées de n'être plus dérangées par personne, +scintillèrent plus vivement sur la sombre voûte; tantôt s'éteignant, +tantôt s'allumant et lançant dans l'espace une gerbe de lumière, elles +semblaient se communiquer mystérieusement une joyeuse nouvelle.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>L'armée française continuait à fondre dans une progression égale et +mathématique, et le passage de la Bérésina, sur lequel on a tant écrit, +n'a été qu'un incident de sa destruction, et nullement l'épisode décisif +de la campagne. Si l'on en a fait tant de bruit du côté des Français, +c'est que tous les malheurs, tous les désastres échelonnés le long de +leur route, se réunirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur +ce pont écroulé, et laisser ensuite dans l'esprit de chacun un +ineffaçable souvenir. Si, du côté des Russes, il a eu un égal +retentissement, c'est que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg, +Pfühl avait composé un plan, destiné à faire tomber Napoléon dans un +piège stratégique qu'il lui tendait <i>ex professo</i> sur les bords de la +Bérésina. Convaincu que tout se passerait conformément à la combinaison +adoptée, on soutenait que la Bérésina avait été la perte des Français, +quand au contraire les conséquences de ce passage furent moins fatales +aux Français que Krasnoé, comme le prouve le chiffre des prisonniers et +des canons qui leur furent enlevés dans cette rencontre.</p> + +<p>Plus la fuite des Français s'accélérait, plus étaient misérables les +derniers débris de leur armée, surtout après la Bérésina, et plus +s'éveillaient d'un autre côté les passions des généraux russes, qui ne +se ménageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow. +Supposant que l'insuccès du plan de Pétersbourg lui serait attribué, on +ne lui épargnait ni le mécontentement, ni le dédain et les railleries, +déguisées, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient +dans l'impossibilité de relever l'accusation. Tout son entourage, +incapable de le comprendre, déclarait ouvertement qu'avec ce vieillard +entêté il n'y avait pas de discussion possible; que jamais il ne serait +à la hauteur de leurs vues, et qu'il se bornerait toujours à leur +répondre par son éternelle phrase: «Il faut faire un pont d'or aux +Français.» S'il leur disait qu'il fallait attendre les vivres, que les +soldats n'avaient pas de bottes, ces réponses si simples à leurs +savantes combinaisons étaient pour eux une nouvelle preuve que c'était +un vieil imbécile, tandis qu'eux, les généraux intelligents et habiles, +n'avaient aucun pouvoir.</p> + +<p>Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l'état-major +arrivèrent aux dernières limites après la jonction de l'armée de +Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le héros de +Pétersbourg. Une seule fois, après la Bérésina, Koutouzow prit de +l'humeur, et écrivit à Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers +à l'Empereur, les lignes suivantes:</p> + +<p>«Je prie Votre Haute Excellence, au reçu de cette lettre, de vous +retirer à Kalouga à cause de l'état précaire de votre santé, et d'y +attendre les ordres ultérieurs de Sa Majesté Impériale.»</p> + +<p>À la suite de l'éloignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui +avait fait le commencement de la campagne et qui avait été mis de côté +par Koutouzow, revint à l'armée, fit part au commandant en chef du +déplaisir que causaient à l'Empereur la faiblesse de nos succès et la +lenteur de nos mouvements, et lui annonça la prochaine arrivée de Sa +Majesté.</p> + +<p>Koutouzow, chez qui l'expérience du courtisan était au moins égale à +celle du militaire, comprit aussitôt que son rôle était fini, et que le +semblant de pouvoir dont on l'avait revêtu lui était retiré. C'était +facile à comprendre. D'un côté, la campagne dont on lui avait confié la +direction était terminée, et par conséquent il avait rempli son mandat; +et, de l'autre, il éprouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son +corps brisé par l'âge, un repos absolu.</p> + +<p>Le 29 novembre, il entra à Vilna, «Son cher Vilna», comme il +l'appelait. Il y était venu déjà deux fois comme gouverneur; il trouva +donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville, +heureusement préservée des horreurs de la guerre, de vieux amis et de +bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et +militaire, il se mit à vivre d'une existence régulière et tranquille, +autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui +s'ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer +d'événements importants lui était devenu complètement indifférent.</p> + +<p>Tchitchagow était le plus acharné projeteur de diversions militaires; +c'était lui qui avait proposé d'en faire une en Grèce et l'autre à +Varsovie; il refusait toujours de se rendre où on l'envoyait. +Tchitchagow regardait Koutouzow comme son obligé, parce qu'ayant reçu en +1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce +dernier, et ayant appris qu'elle était déjà signée, il avait dit à +l'Empereur que tout l'honneur en revenait à Koutouzow, fut le premier à +venir à sa rencontre, à l'entrée du château de Vilna, en petite tenue de +marin, l'épée au côté, la casquette sous le bras, et lui remit le +rapport de l'état des troupes et les clefs de la ville. La déférence +semi-méprisante que la jeunesse témoignait à ce vieillard, qu'elle +regardait comme tombé en enfance, perçait à tout propos avec une brutale +franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait déjà les +accusations portées contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les +fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient été +enlevés à Borissow lui seraient rendus intacts:</p> + +<p>«C'est sans doute pour me dire que je n'ai pas sur quoi manger.... J'ai +au contraire tout ce qu'il faut pour vous, même dans le cas où vous +voudriez donner des dîners<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>,» répliqua vivement Tchitchagow, qui +tenait à faire montre, dans chaque parole, de son importance +personnelle, et supposait à Koutouzow la même préoccupation.</p> + +<p>Celui-ci, avec un sourire fin et pénétrant, lui répondit simplement:</p> + +<p>«Ah! ce n'est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus.»</p> + +<p>Le commandant en chef arrêta la plus grande partie des troupes à Vilna, +contre la volonté de l'Empereur. Après quelque temps de séjour, son +entourage déclara qu'il avait complètement baissé. S'occupant fort peu +de l'administration militaire, il laissait ses généraux agir à leur +guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l'arrivée du +Souverain.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Le 11 décembre, Sa Majesté, accompagnée de sa suite, du comte Tolstoï, +du prince Volkonsky et d'Araktchéïew, arriva dans son traîneau de +voyage, droit au château de Vilna. Malgré un froid très vif, une +centaine de généraux et d'officiers des états-majors, ainsi qu'une garde +d'honneur du régiment de Séménovsky, l'attendaient au dehors.</p> + +<p>Le courrier qui précédait le Tsar, dans une troïka menée à fond de +train, s'écria:</p> + +<p>«Le voici!» Konovnitzine s'élança dans le vestibule pour annoncer le +Tsar à Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.</p> + +<p>Une minute plus tard, la poitrine couverte de décorations, le ventre +comprimé par son écharpe, il s'avança sur le perron en se balançant de +toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants à la +main, et, descendant avec peine les degrés, reçut le rapport qu'il +devait remettre à l'Empereur.</p> + +<p>Une seconde troïka passa ventre à terre, et tous les yeux se fixèrent +sur un traîneau qui s'avançait rapidement derrière elle, et au fond +duquel on apercevait déjà l'Empereur et Volkonsky.</p> + +<p>Accoutumé, depuis cinquante ans, à l'émotion que lui causait +invariablement une arrivée impériale, le général en chef la ressentit +cette fois comme toujours: il tâta, avec une hâte inquiète, ses +décorations, redressa son chapeau, et, au moment où l'Empereur mit pied +à terre, leva les yeux sur lui; puis, prenant courage, il s'avança, et +lui présenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voilée. +L'Empereur l'enveloppa des pieds à la tête d'un rapide coup d'œil, et +fronça imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitôt, il +lui ouvrit les bras et l'embrassa. De nouveau, l'impression que lui fit +cette accolade familière, en se rattachant peut-être à ses pensées +intimes, agit sur lui comme d'habitude et se traduisit par un sanglot.</p> + +<p>L'Empereur salua les officiers, la garde des Séménovsky, et, serrant +encore une fois la main au maréchal, entra au château.</p> + +<p>Resté seul avec lui, il ne lui cacha pas son mécontentement des fautes +qu'il avait commises à Krasnoé et à la Bérésina, ainsi que de la lenteur +apportée à la poursuite de l'ennemi, et termina en lui exposant le plan +d'une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni +remarques. Sa figure n'exprimait qu'une soumission complète et +impassible, la même qu'il avait témoignée, sept ans auparavant, en +recevant les ordres de l'Empereur sur le champ d'Austerlitz. Lorsqu'il +le quitta, la tête inclinée sur sa poitrine, et traversant la grande +salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l'arrêta en lui disant:</p> + +<p>«Votre Altesse!»</p> + +<p>Koutouzow releva la tête, et regarda longtemps le comte Tolstoï, qui +était debout devant lui et lui présentait sur un plateau d'argent un +petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui voulait. Tout à +coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s'inclinant +respectueusement, il prit l'objet qui était sur le plateau. C'était le +Saint-Georges de première classe.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d'un bal que +l'Empereur honora de sa présence. Du moment qu'il avait reçu le +Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le +mécontentement du Souverain n'était un secret pour personne. Les +convenances seules étaient observées, et l'Empereur en donnait l'exemple +tout le premier; mais tout bas on disait que ce vieillard était coupable +et tombé en enfance. Lorsque, à l'entrée de Sa Majesté dans la salle de +bal, Koutouzow, suivant les traditions de l'époque de Catherine, fit +incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fronça le sourcil et +murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci:</p> + +<p>«Vieux comédien!»</p> + +<p>Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce +dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la nécessité de la +nouvelle campagne projetée.</p> + +<p>Le lendemain de son arrivée à Vilna, le Tsar avait dit aux officiers +réunis:</p> + +<p>«Vous n'avez pas sauvé la Russie seule, vous avez sauvé l'Europe!»</p> + +<p>Tous comprirent alors que la guerre n'était pas finie. Mais Koutouzow +n'y voulait rien entendre, et disait tout haut qu'une autre guerre ne +pourrait ni améliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie, +que son prestige en serait au contraire diminué, et que sa situation à +l'intérieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver à l'Empereur la +difficulté de faire de nouvelles levées, et lui fit même entrevoir la +possibilité d'un insuccès.</p> + +<p>Il était dès lors évident qu'avec une telle disposition d'esprit le +maréchal n'était qu'un obstacle, dont il fallait se débarrasser.</p> + +<p>Pour éviter de le froisser trop vivement, on s'arrêta à une combinaison +toute naturelle: on lui ôta peu à peu le pouvoir, comme on avait fait à +Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de +l'Empereur. À cet effet, l'état-major fut peu à peu transformé, et la +puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et +Yermolow reçurent d'autres destinations, et l'on parla ouvertement de la +santé ébranlée du maréchal, car on savait que plus on le répétait, plus +il devenait facile de lui donner un successeur. De même que, dans le +temps, Koutouzow avait été retiré sans bruit de la Turquie pour +organiser les milices à Pétersbourg, et de là envoyé à l'armée où il +était indispensable, de même aujourd'hui, son rôle étant fini, un +nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se +borner à garder son caractère national, si cher à tout cœur russe, elle +allait prendre une importance européenne.</p> + +<p>Au mouvement des peuples de l'Occident vers l'Orient succédait un +mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur, +ayant d'autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier était cet +homme, aussi nécessaire pour rétablir les limites des territoires et des +peuples, que l'autre l'avait été pour le salut et la gloire de la +Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l'Europe, +son équilibre et Napoléon. Il lui semblait à lui, représentant du peuple +russe, et russe de cœur, que, du moment où l'ennemi était écrasé, la +patrie délivrée et parvenue au pinacle de la gloire, l'œuvre elle-même +était terminée. Il ne restait donc plus au représentant de la guerre +nationale qu'à mourir, et il mourut!</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des +privations physiques et de la tension morale qu'il avait éprouvées +pendant sa captivité, que lorsqu'elle arriva à son terme. À peine en +liberté, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre +en route pour Kiew, il tomba malade d'une fièvre bilieuse, comme le +déclarèrent les médecins; cette fièvre l'y retint pendant trois mois. +Malgré leurs soins, leurs saignées et leurs médicaments de toutes +sortes, la santé lui revint.</p> + +<p>Les jours qui s'écoulèrent entre sa libération et sa maladie ne lui +laissèrent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d'un temps +gris, sombre, pluvieux, d'un affaissement physique, de douleurs +intolérables dans les pieds et dans le côté, d'une suite ininterrompue +de malheurs et de souffrances, de la curiosité indiscrète des généraux +et des officiers qui le questionnaient, des difficultés qu'il avait eues +à trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de +l'engourdissement moral qui l'avait accablé. Le jour où il fut mis en +liberté, il vit passer le corps de Pétia, et apprit également que le +prince André venait de mourir à Yaroslaw, dans la maison des Rostow. +Denissow, qui lui avait annoncé cette nouvelle, fit, en causant avec +lui, allusion à la mort d'Hélène, croyant qu'il la savait déjà. Pierre +en fut étrangement surpris, mais rien de plus: il n'appréciait pas toute +l'importance que cet événement pouvait avoir pour lui, tant il était +poussé par le désir de quitter au plus vite cet enfer, où les hommes +s'entretuaient, pour se retirer n'importe où, s'y reposer, coordonner +ses idées, et réfléchir en paix à tout ce qu'il avait vu et appris. +Revenu complètement à lui après sa maladie, il aperçut à son chevet deux +de ses domestiques, venus tout exprès de Moscou pour le rejoindre, ainsi +que l'aînée de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs +d'Orel.</p> + +<p>Les impressions dont il avait pris l'habitude ne s'effacèrent +qu'insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence: il eut +même de la peine à se faire à la pensée que, le matin une fois venu, il +ne serait pas chassé en avant avec le troupeau dont il faisait partie, +que personne ne lui prendrait son lit, et qu'il aurait sûrement à dîner +et à souper; mais, quand il dormait, il revoyait en rêve tout le passé +et tous les détails de sa captivité.</p> + +<p>Ce joyeux sentiment de liberté, qui est inné dans le cœur de l'homme, +et qu'il avait si vivement éprouvé à la première étape, s'empara de +nouveau de son âme, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas +seulement que cette liberté morale, indépendante des circonstances +extérieures, pût ainsi doubler d'intensité, et lui causer de si +profondes jouissances, quand par le fait elle n'était que le résultat de +sa liberté physique. Seul dans une ville étrangère, personne n'exigeait +rien de lui, personne ne lui donnait d'ordres, il ne manquait de rien, +et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une +incessante humiliation. Par suite d'une ancienne habitude, il se +demandait parfois: «Que vais-je faire à présent?» et il se répondait: +«Rien, je vivrai.... Dieu! que c'est bon!» De but dans la vie, il n'en +avait pas, et cette indifférence, qui jadis faisait son tourment, lui +procurait maintenant la sensation d'une liberté sans limite. Pourquoi +aurait-il eu un but, aujourd'hui qu'il avait la foi, non pas la foi en +certaines règles et en certaines pensées de convention, mais la foi en +un Dieu vivant et toujours présent? Jadis il l'avait cherché dans les +missions qu'il s'imposait à lui-même, et tout à coup, étant prisonnier, +il avait découvert, non à force de raisonnement, mais par une sorte de +révélation intime, qu'il y avait un Dieu, un Dieu partout présent, et +que le Dieu de Karataïew était plus grand et bien plus inaccessible à +l'intelligence humaine que le «grand Architecte de l'Univers», reconnu +par les francs-maçons. N'avait-il pas été semblable à celui qui cherche +au loin l'objet qui est devant ses pieds? N'avait-il pas toujours passé +sa vie à regarder dans le vague, par-dessus la tête des autres, tandis +qu'il n'avait qu'à regarder devant lui? Jadis rien ne lui révélait +l'Infini: il sentait seulement qu'il devait exister quelque part et +marchait obstinément à sa découverte. Tout ce qui l'entourait n'était +pour lui qu'un mélange confus d'intérêts bornés, mesquins, sans aucun +sens, tels que la vie européenne, la politique, la franc-maçonnerie, la +philosophie. Maintenant il comprenait l'Infini, il le voyait en tout, et +admirait sans restriction le tableau éternellement changeant, +éternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible +question qu'il se posait autrefois à chaque instant, qui faisait +toujours crouler les échafaudages de sa pensée: «Pourquoi?» n'existait +plus pour lui, car son âme lui répondait simplement que Dieu existe, et +que pas un cheveu ne tombe de la tête de l'homme sans sa volonté!</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Pierre avait peu changé: distrait comme toujours, il semblait seulement +être sous l'influence d'une préoccupation constante. Malgré la bonté +peinte sur sa figure, ce qui éloignait autrefois de lui, c'était son air +malheureux; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait +sur ses lèvres, la sympathie qu'exprimait son regard, rendaient sa +présence agréable à tous. Jadis il discutait beaucoup, s'échauffait à +tout propos et écoutait peu volontiers: maintenant, se laissant rarement +entraîner par la discussion, il laissait parler les autres, et +connaissait ainsi souvent leurs pensées les plus secrètes.</p> + +<p>Sa cousine, qui ne l'avait jamais aimé, et qui l'avait même sincèrement +haï, lorsque après la mort du vieux comte elle fut devenue son obligée, +ne pouvait revenir de son étonnement et de son dépit, en découvrant, +après un court séjour à Orel, où elle était venue avec l'intention de le +soigner malgré l'ingratitude dont elle l'accusait, qu'elle éprouvait +pour lui un véritable penchant. Il n'avait cependant rien fait pour +s'attirer ses bonnes grâces, car il se bornait à l'étudier avec +curiosité. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l'indifférence et +de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-même et ne +lui présentait que ses piquants; aujourd'hui, au contraire, qu'elle +avait constaté, avec défiance d'abord, avec reconnaissance ensuite, +qu'il essayait de pénétrer jusqu'au fond de son cœur, elle en arriva, à +son insu, à ne plus lui montrer que les bons côtés de son caractère: +«Oui, c'est un bien excellent homme, lorsqu'il ne subit pas l'influence +de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi,» se disait la +vieille cousine.</p> + +<p>Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu'il se crût obligé de +donner à entendre que chaque minute lui était précieuse pour le bien de +l'humanité souffrante, passait également chez Pierre des heures entières +à lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les +caractères de ses malades et surtout de sa clientèle féminine.</p> + +<p>Plusieurs officiers de l'armée française étaient internés à Orel comme +prisonniers, et le docteur lui en amena un qui était Italien. Il prit +l'habitude d'aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait +dans son for intérieur de l'amitié passionnée que l'officier témoignait +à son cousin. Il était heureux de causer avec lui, de lui raconter son +passé, de lui faire la confidence de ses amours, et d'épancher devant +lui le fiel dont son cœur était rempli contre les Français, et surtout +contre Napoléon.</p> + +<p>«Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour à Pierre, c'est +un vrai sacrilège que de faire la guerre à un peuple comme le vôtre. +Vous, que les Français ont tant fait souffrir, vous n'avez même pas de +haine contre eux.»</p> + +<p>Pierre retrouva à Orel une de ses anciennes connaissances, le +franc-maçon comte Villarsky, celui-là même que nous avons déjà rencontré +en 1807. Il avait épousé une Russe fort riche, dont les terres, étaient +situées dans le gouvernement d'Orel, et occupait en ce moment un poste +provisoire dans l'administration de l'intendance. Quoiqu'il n'eût jamais +été avec Besoukhow sur le pied d'une grande intimité, il fut heureux de +le revoir; s'ennuyant à mourir à Orel, il était charmé de rencontrer un +homme de son monde, qu'il supposait naturellement rempli des mêmes +préoccupations que lui. Mais, à sa grande surprise, il remarqua bientôt, +à part lui, que Pierre était singulièrement arriéré dans ses idées, et +qu'il était tombé dans ce qu'il croyait être de l'apathie et de +l'égoïsme.</p> + +<p>«Vous vous encroûtez, mon cher,» lui disait-il souvent, et cependant il +revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l'écoutant, s'étonnait +d'avoir pu penser autrefois comme lui.</p> + +<p>Villarsky, occupé de ses affaires, de son service et de sa famille, +regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle à la véritable +existence. Les intérêts militaires, administratifs et maçonniques +absorbaient complètement son attention. Pierre ne l'en blâmait pas, et +ne cherchait en aucune façon à le faire changer d'opinion; mais il +étudiait, avec son sourire doux et railleur, cet étrange phénomène.</p> + +<p>Un trait tout nouveau du caractère de Pierre, et qui lui attirait la +sympathie générale, c'était la reconnaissance du droit que chacun avait, +d'après lui, de penser et de juger à sa guise, et de l'impossibilité de +convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis +l'irritait profondément, était aujourd'hui la principale cause de +l'intérêt qu'il portait aux hommes. Cette nouvelle manière de voir +exerçait une égale influence sur les côtés pratiques de son existence. +Jadis toute demande d'argent l'embarrassait: «Celui-ci en a besoin +assurément, se disait-il, mais cet autre en a peut-être encore plus +besoin que lui. Et qui sait s'ils ne me trompent pas tous les deux?» Ne +sachant en définitive à quoi se résoudre, il donnait de l'argent à tort +et à travers, tant qu'il en avait. Mais maintenant, à son grand +étonnement, il n'éprouvait plus la moindre perplexité. Un sentiment +instinctif de justice, dont lui-même ne se rendait pas compte, lui +indiquait nettement la meilleure décision à prendre. Ainsi, un jour, un +colonel français prisonnier, après s'être longuement vanté auprès de lui +de ses exploits, finit par demander presque impérativement un prêt de 4 +000 francs, pour envoyer, disait-il, à sa femme et à ses enfants. Pierre +le lui refusa sans la moindre hésitation, tout en s'étonnant de la +facilité avec laquelle il lui avait négativement répondu, et, au lieu de +donner la somme au colonel, il obligea adroitement l'Italien, qui en +avait grand besoin, à l'accepter. Il en agit de même à propos des dettes +de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de +campagne. Son intendant général, lui ayant présenté le tableau des +pertes que lui avait causées l'incendie de Moscou, et qui étaient +évaluées à près de deux millions, l'engagea, pour rétablir la balance, à +refuser de payer les dettes de la comtesse et à ne pas reconstruire ses +immeubles, dont l'entretien annuel revenait à 80 000 roubles. Dans le +premier moment, Pierre lui donna raison, mais, à la fin de janvier, +l'architecte lui ayant envoyé de Moscou le devis des travaux à faire au +sujet des immeubles incendiés, Pierre, après avoir lu attentivement des +lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui écrivirent à la +même époque, et dans lesquelles il était question du passif laissé par +sa femme, n'hésita pas une minute à revenir sur son premier sentiment, +et, résolut de faire rebâtir ses maisons et de se rendre à Pétersbourg +pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette décision diminuait, il +est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu'il en comprit +la justice et la nécessité, il la mit immédiatement à exécution.</p> + +<p>Villarsky étant obligé de se rendre à Moscou, il s'arrangea de manière à +faire le voyage avec lui, et continua à éprouver, le long de la route, +toute la joie d'un écolier en vacances. Tout ce qu'il rencontrait sur +son chemin prenait à ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que +son compagnon ne cessait d'exprimer sur l'état pauvre et arriéré de la +Russie, comparativement à l'Europe occidentale, ne diminuaient en rien +son enthousiasme, car, là où Villarsky ne voyait qu'un déplorable +engourdissement, Pierre découvrait au contraire une source de puissance +et de force et cette vivifiante énergie qui avait soutenu dans la lutte, +sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncièrement pur et +unique dans son genre.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engagé +les Russes, après le départ des Français, à se grouper de nouveau dans +ce lieu qui avait nom Moscou, que de s'expliquer pourquoi et où courent +avec tant de hâte les fourmis d'une fourmilière bouleversée par un +accident quelconque. Les unes s'enfuient en emportant les œufs, avec de +menues brindilles; d'autres reviennent vers la fourmilière; d'autres se +choquent, se heurtent, et se battent; mais, de même qu'en examinant de +près cette fourmilière dévastée, on devine, à l'énergie, à la ténacité +des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui +faisait sa force a survécu à sa ruine complète, de même, au mois +d'octobre, malgré l'absence de toute autorité, d'églises, de richesses, +d'habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d'août. Tout y +avait été détruit, sauf son indestructible et puissante vitalité.</p> + +<p>Les mobiles qui poussèrent ceux qui furent les premiers à l'envahir +étaient d'une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou +comptait déjà 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en +croissant avec une telle rapidité, que, dès l'automne de 1813, le +chiffre de sa population avait déjà dépassé celui de l'année précédente.</p> + +<p>Les cosaques du détachement de Wintzingerode, les paysans des villages +voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les +premiers à y rentrer et s'y livrèrent au pillage, en continuant ainsi +l'œuvre des Français. Les paysans revenaient chez eux avec +d'interminables files de charrettes pleines d'objets ramassés dans les +maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de même, tandis que les +propriétaires s'enlevaient mutuellement tout ce qu'ils pouvaient, sous +prétexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent +suivis d'une foule d'autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur +besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus +définie. Bien que les Français eussent trouvé Moscou vide, il avait +pourtant conservé tous les dehors d'une organisation administrative +régulière; mais plus le séjour des Français se prolongea, plus cette +apparence de vie s'éteignit, pour se transformer bientôt en un état de +pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d'abord la rentrée +des Russes dans la capitale, eut le résultat contraire, car les gens de +toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosité, les +autres par calcul ou par intérêt de service, y affluant comme le sang +afflue au cœur, y ramenèrent la richesse et la vie habituelle. Les +paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l'espoir de les +remplir de butin, furent arrêtés par les autorités et forcés d'emporter +les cadavres; d'autres, avertis à temps du mécompte de leurs camarades, +apportèrent du blé, du foin, de l'avoine, et, par suite de la +concurrence qu'ils se faisaient entre eux, ramenèrent le prix des +denrées au même taux où elles étaient avant le désastre; les +charpentiers, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage, y vinrent en foule, +et les édifices incendiés furent réparés et sortirent de leurs ruines; +les marchands recommencèrent leur commerce; les cabarets, les auberges +utilisèrent les maisons abandonnées; le clergé rouvrit quelques églises +que le feu avait épargnées; les fonctionnaires mirent en ordre leurs +tables et leurs armoires dans de petites chambres; les autorités +supérieures et la police s'occupèrent de la distribution des bagages +laissés par les Français, ce dont on profita comme d'habitude pour s'en +prendre à la police et pour l'acheter; les demandes de secours +affluèrent de tous côtés, en même temps que les devis monstrueux des +soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et +le comte Rostoptchine répandit de nouveau ses affiches.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s'établit dans une aile +de sa maison, qui était restée intacte. Comptant repartir le +surlendemain pour Pétersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et +quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la +jubilation de la victoire définitivement remportée, le reçurent avec +joie, et le questionnèrent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui +témoignât beaucoup de sympathie, il se tenait sur la réserve, et se +bornait à répondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses +projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow étaient à +Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'était plus pour lui qu'une +agréable réminiscence d'un passé déjà bien éloigné. Heureux de se sentir +indépendant de toutes les obligations de la vie, il l'était aussi de se +sentir dégagé de cette influence à laquelle il s'était cependant soumis +de son plein gré.</p> + +<p>Les Droubetzkoï lui ayant annoncé l'arrivée de la princesse Marie à +Moscou, il s'y rendit le même soir. Chemin faisant, il ne cessa de +penser au prince André, à ses souffrances, à sa mort, à leur amitié, et +surtout à leur dernière rencontre, la veille de Borodino.</p> + +<p>«Est-il mort irrité, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien +l'énigme de la vie ne s'est-elle pas dévoilée à lui au moment de sa +mort?»</p> + +<p>Il pensa à Karataïew, et établit une comparaison involontaire entre ces +deux hommes si différents l'un de l'autre, et pourtant si rapprochés par +l'affection qu'il avait eue pour tous les deux.</p> + +<p>Pierre était grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky, +laquelle, tout en conservant son caractère habituel, portait encore +quelques traces de délabrement. Un vieux valet de chambre, au visage +sévère, comme pour donner à comprendre que la mort du prince n'avait +rien changé aux règles établies, lui dit que la princesse venait de se +retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche.</p> + +<p>«Annonce-moi, elle me recevra peut-être.</p> + +<p>—En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits.»</p> + +<p>Quelques instants après, le valet de chambre revint, accompagné de +Dessalles, chargé par la princesse de dire à Pierre qu'elle serait très +heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle.</p> + +<p>Il la trouva, à l'étage supérieur, dans une petite chambre basse +éclairée d'une seule bougie, et habillée de noir. Une autre personne, +également en deuil, était auprès d'elle. Pierre supposa au premier abord +que c'était une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la +princesse aimait à s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait +attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. «Oui, +lui dit-elle quand il la lui eut baisée, et en remarquant le changement +de sa figure, voilà comme on se rencontre. «Il» a beaucoup parlé de vous +les derniers temps, —et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec +une hésitation qui n'échappa pas à Pierre.</p> + +<p>—La nouvelle de votre délivrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule +joie que nous ayons eue depuis longtemps.—Et de nouveau elle jeta un +regard inquiet à sa compagne.</p> + +<p>—Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre... je le croyais +tué, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je +sais qu'il a rencontré les Rostow.... Quelle étrange coïncidence!»</p> + +<p>Pierre parlait avec vivacité. Il jeta à son tour les yeux sur +l'étrangère, et, voyant son regard de curiosité affectueuse, il comprit +instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un +être bon et charmant, qui ne gênerait en rien ses épanchements avec la +princesse Marie. Celle-ci ne put s'empêcher de laisser percer un grand +embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de +nouveau de Pierre à la dame en noir.</p> + +<p>«Vous ne la connaissez donc pas?» dit-elle.</p> + +<p>Pierre examina plus attentivement le pâle et fin visage, la bouche +étrangement contractée et les grands yeux noirs de l'inconnue, où tout +à coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux à son cœur, dont il +était depuis si longtemps privé. «Non, c'est impossible, se dit-il. +Serait-ce elle, cette figure pâle, maigre, vieillie, avec cette +expression austère... c'est sans doute une hallucination!» À ce moment +la princesse Marie prononça le nom de Natacha, et le pâle et fin visage +aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte +rouillée qui cède à une pression du dehors. La bouche sourit, et il +s'échappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le +pénétra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'était +Natacha, et il l'aimait plus que jamais!</p> + +<p>La violence de son impression fut telle, qu'elle révéla à Natacha, à la +princesse Marie, et surtout à lui-même, l'existence d'un amour qu'il +avait encore de la peine à s'avouer. Son émotion était mêlée de joie et +de douleur, et plus il cherchait à la dissimuler, plus elle +s'accentuait, sans le secours de paroles précises, par une rougeur +indiscrète: «C'est seulement de la surprise,» se dit Pierre; mais, quand +il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha, +et son cœur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans +sa réponse, et s'arrêta court. Ce n'était pas seulement parce qu'elle +était pâlie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que +dans ses yeux, où brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que +sympathie, bonté et inquiète tristesse.</p> + +<p>La confusion de Pierre n'eut pas d'écho chez Natacha, et une douce +satisfaction éclaira seule son visage.</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>«Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse +Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci.... La +pauvre comtesse fait mal à voir.... Natacha elle-même a besoin de +consulter un médecin; aussi l'ai-je enlevée de force.</p> + +<p>—Hélas! Qui de nous n'a pas éprouvé, répondit Pierre.... Vous savez +sans doute que «c'est arrivé» le jour de notre délivrance.... Je l'ai +vu, quel charmant garçon c'était!»</p> + +<p>Natacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient +de pleurs contenus.</p> + +<p>«Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi, +on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de +jeunesse et de vie?</p> + +<p>—Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement nécessaire de nos jours, +dit la princesse Marie.</p> + +<p>—C'est bien vrai, répondit Pierre.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Natacha en le regardant.</p> + +<p>—Comment, pourquoi? dit la princesse Marie.... La seule pensée de ce +qui attend ceux...</p> + +<p>—Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous +dirige peut seul supporter une perte semblable à celles que vous avez +éprouvées.»</p> + +<p>Natacha fit un mouvement pour répondre, mais s'arrêta, pendant que +Pierre s'adressait avec empressement à la princesse Marie pour avoir des +détails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu, +mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entière +liberté; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de +ses actions avait un juge dont l'opinion était pour lui ce qu'il y +avait de plus précieux au monde. Tout en causant, il s'inquiétait, dans +son for intérieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se +jugeait à son point de vue à elle. La princesse Marie se décida, à +contre-cœur, à donner à Pierre les détails qu'il lui demandait, mais +ses questions, l'intérêt dont elles étaient empreintes, sa voix +tremblante d'émotion, l'obligèrent à retracer peu à peu ces tableaux +qu'elle avait peur d'évoquer pour elle-même.</p> + +<p>«Ainsi donc, il s'est calmé, adouci.... Il n'avait jamais eu qu'un but, +et il y tendait de toutes les forces de son âme, celui d'être +parfaitement bon.... Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses +défauts, s'il en a eu, ne peuvent lui être attribués.... Quel bonheur +pour lui de vous avoir revue!» continua-t-il en s'adressant à Natacha, +les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>Elle eut un tressaillement et inclina la tête, en se demandant indécise +si elle parlerait ou non de lui.</p> + +<p>«Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voilée, ça été un grand +bonheur, pour moi du moins, et lui,—elle essaya de dominer son +émotion,—lui, le désirait aussi, lorsque je suis allée vers lui!»</p> + +<p>Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout à +coup, relevant la tête avec un visible effort, elle reprit d'une voix +émue:</p> + +<p>«En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander après +lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni +manger, ni me figurer dans quel état il était; je ne désirais qu'une +chose, le voir!»</p> + +<p>Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce +qu'elle n'avait encore raconté à personne, tout ce qu'elle avait +souffert pendant ces trois semaines de voyage et de séjour à Yaroslaw. +Pierre, en l'écoutant, ne pensait ni au prince André ni à la mort, ni à +ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine +qu'elle devait éprouver à évoquer ainsi ce triste passé; mais, en +faisant ce récit douloureux, Natacha semblait obéir à une impulsion +irrésistible. Elle mêlait les détails les plus puérils aux pensées les +plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mêmes scènes, et semblait +ne pouvoir plus s'arrêter. À ce moment, Dessalles demanda, de l'autre +chambre, si son élève pouvait entrer.</p> + +<p>«Et c'est tout, c'est tout!...» s'écria Natacha en se levant vivement, +et, en s'élançant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever +la lourde portière, elle se heurta la tête contre un des battants, et +disparut en poussant un gémissement de douleur: était-ce un gémissement +de douleur physique ou de douleur morale?</p> + +<p>Pierre, qui ne l'avait pas quittée des yeux, sentit, quand elle ne fut +plus là, qu'il était de nouveau seul en ce monde.</p> + +<p>La princesse Marie le tira de sa rêverie en appelant son attention sur +l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son +père le troubla si vivement, dans la disposition attendrie où il se +trouvait, que, l'ayant embrassé, il se leva et se détourna en passant +son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre congé de la princesse +Marie, quand elle le retint.</p> + +<p>«Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu'à trois +heures, le souper doit être prêt, descendez: nous viendrons vous +rejoindre à l'instant.... C'est la première fois, savez-vous, +ajouta-t-elle, qu'elle a parlé ainsi à cœur ouvert!»</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne +rejoignirent Pierre dans la grande salle à manger. Les traits de +Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravité qu'il ne lui +avait jamais connue. Tous les trois éprouvaient le malaise qui suit +ordinairement un épanchement sérieux et intime. Ils s'assirent sans rien +dire autour de la table; Pierre déplia sa serviette, et, décidé à rompre +un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir +pénible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en +faire autant de leur côté. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de +vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas éternelle et laisse +encore de la place à la joie.</p> + +<p>«Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et +ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passé.</p> + +<p>—Racontez-nous comment vous avez vécu, c'est toute une légende, à ce +qu'on nous a dit?</p> + +<p>—Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur +moi des choses que je n'ai pas vues même en rêve. J'en suis encore tout +ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun +mal.... C'est à qui m'engagera et me racontera en détail ma captivité +fantastique.</p> + +<p>—On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait coûté deux millions: +est-ce vrai?</p> + +<p>—Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant, +répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l'entendre, +malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de +payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j'ai +infailliblement recouvré, c'est ma liberté,—mais il s'arrêta, ne +voulant pas s'appesantir sur un ordre d'idées qui lui était tout +personnel.</p> + +<p>—Est-il vrai que vous comptiez rebâtir?</p> + +<p>—Oui, c'est le désir de Savélitch.</p> + +<p>—Où avez-vous appris la mort de la comtesse? Étiez-vous encore à +Moscou?»</p> + +<p>La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une +fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit +de sa liberté recouvrée.</p> + +<p>«Non, j'en ai reçu la nouvelle à Orel; vous pouvez vous figurer combien +j'en ai été surpris. Nous n'étions pas des époux modèles, dit-il en +regardant Natacha et en devinant qu'elle était curieuse d'entendre de +quelle façon il s'exprimerait à ce sujet; mais sa mort m'a frappé de +stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont +tort généralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui +n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi +ai-je ressenti une grande pitié pour elle,—et il cessa de parler, +heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.</p> + +<p>—Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti?» dit la princesse +Marie.</p> + +<p>Pierre devint écarlate et baissa les yeux. Les relevant, après un long +silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage était +froide, réservée, presque dédaigneuse.</p> + +<p>«Avez-vous réellement vu Napoléon, comme on le raconte? lui demanda la +princesse Marié.</p> + +<p>—Jamais, dit Pierre en éclatant de rire.... Il leur semble en vérité à +tous que prisonnier et hôte de Napoléon sont synonymes. Je n'en ai même +pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais était trop obscur +pour cela.</p> + +<p>—Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous étiez resté à Moscou pour +le tuer? Je l'avais bien deviné lorsque nous vous avons rencontré.»</p> + +<p>Pierre répondit que c'était en effet son intention, et, se laissant +entraîner par leurs nombreuses questions, il leur fit un récit détaillé +de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente +ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-même, +mais peu à peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il +avait endurées et des horreurs auxquelles il avait assisté, donna à ses +paroles cette émotion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa +mémoire les scènes poignantes auxquelles il a été mêlé.</p> + +<p>La princesse Marie examinait tour à tour Natacha et Pierre, dont cette +narration faisait surtout ressortir l'inaltérable bonté. Natacha, +accoudée et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie +mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions +brèves, prouvaient qu'elle saisissait le sens réel de ce qu'il voulait +leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne +pouvait exprimer en paroles. L'épisode de l'enfant et de la femme dont +il avait pris la défense et qui avaient été la cause son arrestation, +fut raconté par lui en ces termes:</p> + +<p>«Le spectacle était horrible, des enfants abandonnés, d'autres oubliés +dans les flammes.... On en retira un devant mes yeux... puis des femmes, +dont on arrachait les vêtements et les boucles d'oreilles...» Pierre +rougit et s'arrêta en hésitant.</p> + +<p>«Une patrouille survint à ce moment et arrêta les paysans et tous ceux +qui ne pillaient pas, moi avec.</p> + +<p>—Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez +sûrement fait... une bonne action?»</p> + +<p>Pierre continua; arrivé à la scène de l'exécution de ses compagnons, il +voulut lui épargner ces effroyables détails, mais elle exigea qu'il ne +passât rien. Puis vint l'épisode de Karataïew. Ils se levèrent de table +et il se mit à marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait +des yeux.</p> + +<p>«Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet +innocent, qui ne savait ni lire ni écrire...</p> + +<p>—Qu'est-il devenu? demanda Natacha.</p> + +<p>—On l'a tué presque sous mes yeux!» Et sa voix tremblait d'émotion +pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa +mort.</p> + +<p>Jamais il ne s'était représenté ses aventures comme elles lui +apparaissaient aujourd'hui. Il y découvrait une nouvelle signification, +et éprouvait, en les racontant à Natacha, la rare jouissance que vous +procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler +ce qu'elle entend, pour enrichir son répertoire et faire parade à +l'occasion des trésors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle +qui a la faculté de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de +meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, était tout attention. Pas un +mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui +échappaient; elle attrapait au vol la parole à peine prononcée, la +recueillait dans son cœur, et devinait le mystérieux travail qui +s'était accompli dans l'âme de Pierre.</p> + +<p>La princesse Marie s'intéressait à tout ce qu'il racontait, mais elle +était absorbée par une autre pensée: elle venait de comprendre que +Natacha et lui pouvaient s'aimer et être heureux, et elle en ressentit +une profonde joie.</p> + +<p>Il était trois heures du matin: les domestiques, la figure allongée, +entrèrent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention. +Pierre termina son récit. Sa sincère émotion, empreinte d'un certain +embarras, répondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pénétrer +même son silence, et, sans songer que l'heure était aussi avancée, il +cherchait un autre thème de conversation.</p> + +<p>«On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on +venait me demander: «Veux-tu revenir à ce que tu étais avant ta +captivité, ou repasser par tout ce que tu as souffert?» je répondrais: +«Plutôt cent fois la captivité et la viande de cheval?» On s'imagine +presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jeté hors du chemin +battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que +dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en espérer beaucoup, +et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant à +Natacha.</p> + +<p>—C'est vrai! dit-elle en répondant à une autre pensée qui venait de lui +traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demandé mieux que de +recommencer ma vie!»</p> + +<p>Pierre la regarda avec attention.</p> + +<p>«Oui, je n'aurais rien désiré de plus!</p> + +<p>—Est-ce bien possible? s'écria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre +et de vouloir vivre, et vous aussi?»</p> + +<p>Natacha inclina sa tête dans ses mains et fondit en larmes.</p> + +<p>«Qu'as-tu, Natacha?</p> + +<p>—Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit à Pierre à travers ses +pleurs.</p> + +<p>—Adieu! Il est temps de dormir...»</p> + +<p>Pierre se leva et prit congé d'elles.</p> + +<p>La princesse Marie et Natacha causèrent encore dans leur chambre, mais +ni l'une ni l'autre ne prononça le nom de Pierre.</p> + +<p>«Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de «lui», +dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par +l'oublier?»</p> + +<p>Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette +observation qu'elle n'aurait jamais osé faire de vive voix.</p> + +<p>«Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de +tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'était à la fois doux et +pénible! Je sentais qu'il l'avait aimé sincèrement, c'est pourquoi.... +Ai-je eu tort? dit elle en rougissant.</p> + +<p>—De parler de «lui» à Pierre? Oh non! Il est si bon!</p> + +<p>—As-tu remarqué, Marie, dit tout à coup Natacha avec un sourire +espiègle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqué comme +il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait +qu'il sort d'un bain moral, je veux dire... tu me comprends, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, il a beaucoup changé à son avantage. C'est pour cela que «lui» +l'a tant aimé, répondit la princesse Marie.</p> + +<p>—Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guère. On assure du reste +que les amitiés des hommes naissent des contrastes; ce doit être sans +doute ainsi...! Adieu! Adieu!» dit Natacha, et le sourire espiègle qui +avait accompagné ses premières paroles sembla s'effacer à regret de son +visage redevenu joyeux.</p> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>Pierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant à grands pas dans sa +chambre d'un air soucieux, tantôt il haussait les épaules, tantôt il +tressaillait, et ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un +aveu. Lorsque six heures du matin sonnèrent, il pensait toujours au +prince André, à Natacha, à leur amour, qui le rendait jaloux encore +aujourd'hui. Il se coucha heureux et ému, et décidé à faire tout ce qui +lui serait humainement possible pour l'épouser.</p> + +<p>Il avait fixé son départ pour Pétersbourg au vendredi suivant, et le +lendemain Savélitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.</p> + +<p>«Comment? Je vais à Pétersbourg? Pourquoi à Pétersbourg? se demanda-t-il +tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais décidé il y a longtemps +déjà, avant que «cela» fût arrivé; au fait, j'irai peut-être.... Quelle +bonne figure que celle du vieux Savélitch! se dit-il en le regardant.... +Eh bien, Savélitch, tu ne veux donc pas de ta liberté?</p> + +<p>—Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons vécu du temps du vieux comte, +le bon Dieu ait son âme!... et maintenant nous vivons auprès de vous, +sans avoir à nous plaindre.</p> + +<p>—Et tes enfants?</p> + +<p>—Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des maîtres comme +vous, on n'a rien à craindre.</p> + +<p>—Eh bien, et mes héritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par +exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire +involontaire.</p> + +<p>—Ce serait très bien, si j'ose le dire à Votre Excellence.</p> + +<p>—Comme il traite cela légèrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien +c'est grave et effrayant.... C'est ou trop tôt ou trop tard!</p> + +<p>—Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain?</p> + +<p>—Non, dans quelques jours, je t'en préviendrai. Pardonne-moi tout +l'embarras que je te donne. C'est étrange, se dit-il, qu'il n'ait pas +deviné que je n'ai rien à faire à Pétersbourg, et qu'avant tout il faut +que «cela» se décide. Je suis sûr, du reste, qu'il le sait et qu'il fait +semblant de l'ignorer.... Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une +autre fois.»</p> + +<p>À déjeuner, Pierre raconta à sa cousine qu'il avait été la veille chez +la princesse Marie, et qu'à sa grande surprise il y avait vu Natacha +Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.</p> + +<p>«La connaissez-vous? lui demanda Pierre.</p> + +<p>—Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune +Rostow; c'eût été très bien pour eux, puisqu'ils sont ruinés.</p> + +<p>—Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.</p> + +<p>—Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.</p> + +<p>—Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut +pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.»</p> + +<p>Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se +voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s'empêcher +de les admirer. Les hautes cheminées qui s'élançaient du milieu des +décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du +Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui +équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux +qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants +et se dire:</p> + +<p>«Ah! le voilà revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!»</p> + +<p>En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait été le +jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en rêve; mais, à peine fut-il +entré, qu'il sentit, à la vibration de tout son être, l'influence de sa +présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa +physionomie était pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement +reconnue la première fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa +figure d'enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d'un éclat +interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se +jouait sur ses lèvres.</p> + +<p>Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces +dames n'étaient allées aux vêpres, où il les accompagna.</p> + +<p>Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le +plaisir qu'elles éprouvaient à le voir et malgré l'intérêt absorbant qui +l'attachait à leurs côtés, la conversation s'épuisa et finit par tomber +sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le +courage de s'en aller, bien qu'il sentît qu'elles attendaient son départ +avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette +situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte +d'une migraine.</p> + +<p>«Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg?</p> + +<p>—Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement.... Du reste oui, +peut-être.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos +commissions.» Et il se tenait debout, très embarrassé.</p> + +<p>Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu +de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son +regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont +elle s'était plainte s'était subitement évanouie, et l'on voyait qu'elle +se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête.</p> + +<p>L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à +la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s'assit à +côté de la princesse Marie.</p> + +<p>«J'ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue, +venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer? Je +sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal +choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère?... Non, +non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore, +reprit-il après un moment de silence et en s'efforçant de parler avec +suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aimé +qu'elle, et je ne puis me représenter l'existence sans elle. Sans doute, +il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée +qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais échapper +l'occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je +espérer?</p> + +<p>—Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l'heure +serait mal choisie de lui parler de votre...» Elle s'arrêta en +réfléchissant que la métamorphose qui s'était opérée chez Natacha +rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait +pas offensée de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son cœur +elle le désirait; mais, n'obéissant pas à ce premier mouvement, elle +répéta:</p> + +<p>«Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais...</p> + +<p>—Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.</p> + +<p>—Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera!» Elle avait à peine +prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra +avec force.</p> + +<p>«Vous le croyez, dites, vous le croyez?</p> + +<p>—Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en +parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le désire, et mon cœur me dit que +cela sera.</p> + +<p>—Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! répondit Pierre en baisant +les mains de la princesse Marie.</p> + +<p>—Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous +promets de vous écrire.</p> + +<p>—Aller à Pétersbourg maintenant? Soit, je vous obéirai. Mais demain, +puis-je encore venir vous voir?»</p> + +<p>Et Pierre revint le lendemain pour prendre congé.</p> + +<p>Natacha était moins animée que les jours précédents, mais lui, en la +regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il était +pénétré et qui augmentait d'intensité à chacune de ses paroles, au +moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de +Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda +involontairement quelques secondes. «Cette main, ce visage, ce trésor de +séductions, sera-t-il véritablement à moi, toujours à moi?»</p> + +<p>«Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut.... Je vous attendrai avec +impatience,» ajouta-t-elle tout bas.</p> + +<p>Ces simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait +accompagnées, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence, +une source inépuisable de souvenirs et d'ineffables rêveries. «Elle m'a +dit qu'elle m'attendrait avec impatience.» Et il se répétait à toute +heure du jour: «Quel bonheur! quel bonheur!»</p> + + +<h3>XX</h3> + + +<p>Rien de semblable à ce qu'il éprouvait lorsqu'il était fiancé avec +Hélène ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec +honte les: «Je vous aime» qu'il lui adressait; maintenant, au +contraire, c'était avec une jouissance infinie et sans mélange qu'il se +retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu'il s'en répétait +les dernières paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal, +car l'ombre même d'un doute n'était plus possible. Il ne redoutait +qu'une chose: d'avoir été le jouet d'une illusion.... Et puis, +n'était-il pas trop présomptueux, n'était-il pas trop sûr de son fait? +La princesse Marie ne s'était-elle pas trompée? Natacha ne lui +répondrait-elle pas en souriant: «C'est bien étrange.... Comment ne +comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis +que moi je suis si au-dessus de lui?»</p> + +<p>La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir désormais, +s'empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient +pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer. +Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres +intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux +qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de +bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait +parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps à de +banales futilités. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service, +lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en +leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain, +il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l'étrangeté +de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant +sa clarté sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait +instantanément découvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun +d'eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre +sentiment que celui d'une profonde pitié ne s'éleva dans son cœur, de +même que le prince Basile, très fier d'une nouvelle nomination et d'une +nouvelle croix, n'était plus, à ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il +plaignait sincèrement. Néanmoins, les jugements qu'il porta sur les +hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent +toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aidèrent souvent +dans la suite à résoudre ses incertitudes: «J'étais peut-être ridicule +et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que +j'en avais l'air. Mon intelligence était plus ouverte et plus +pénétrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'être compris +dans la vie, parce que... parce que j'étais heureux!»</p> + + +<h3>XXI</h3> + + +<p>À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement +s'était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s'était +réveillée dans son cœur, et s'était répandue sans lutte dans tout son +être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'était +métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et +demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir +oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s'échappa plus +de ses lèvres, aucune parole n'effleura plus les ombres évanouies du +passé, et parfois même elle souriait à des projets d'avenir. Quoiqu'elle +ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis +longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui +par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un +frémissement involontaire.</p> + +<p>La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement +la cause, en éprouvait du chagrin. «Aimait-elle donc assez peu mon frère +pour l'avoir si vite oublié?» Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne +pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était +si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la +princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser même au +fond de son cœur, et Natacha s'abandonnait si complètement, si +sincèrement à ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait même pas à +cacher que la douleur s'était effacée pour faire place à la joie.</p> + +<p>Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son +explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.</p> + +<p>«Il a parlé, n'est-ce pas, il a parlé? répétait-elle avec une expression +attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'écouter à +la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.»</p> + +<p>Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne +laissèrent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa à son frère. +«Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut être autrement...» Et, d'un ton +doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec +Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une +exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l'impression pénible +qu'elle venait de produire chez son amie:</p> + +<p>«Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si +grand'peur d'être mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.</p> + +<p>—Tu l'aimes?</p> + +<p>—Oui, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, répondit la princesse +Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.</p> + +<p>—Ce ne sera pas de sitôt, Marie.... Pense donc quel bonheur, je +deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas.</p> + +<p>—Natacha, je t'avais priée de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de +toi!»</p> + +<p>Elles se turent.</p> + +<p>«Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg?» demanda tout à coup Natacha, et, +répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta: «Cela doit être +ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?»</p> + +<p>ÉPILOGUE<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en +1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow. +Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive +toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue. +L'incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la +fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups +successifs finirent par accabler le pauvre comte.</p> + +<p>Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'étendue de tous ses +malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence, +il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantôt effaré, +éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans +transition d'un extrême à l'autre.</p> + +<p>Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du côté matériel des +arrangements: il commandait les dîners, les soupers, et faisait son +possible pour paraître gai: mais sa gaieté n'était plus communicative +comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de +compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux +mariés une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible +ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgré les +assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure +était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans +se déshabiller: chaque fois qu'elle lui présentait une potion, il +sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.</p> + +<p>Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et +mentalement à son fils, d'avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut +tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs +derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et +dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient +à l'envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de +remords et d'attendrissement: «C'était tout de même un bien excellent +homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas +ses faiblesses?» Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient +tellement embrouillées, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre +à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les +armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en +congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur +situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et +chacun fut étonné de l'énormité du chiffre des dettes de toutes sortes, +dont on ignorait même l'existence: le passif dévorait l'actif. Amis et +parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant +dans cette façon d'agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il +ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la +succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la +large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps +silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et +plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent +les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux +qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié +pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux +engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui +réussit: les terres furent vendues à l'encan à vil prix, et il resta +encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère +trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes +d'honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient +les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l'armée, où, à +la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment, +était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier +sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu'il éprouvait à +rester à Moscou dans le même milieu, malgré l'antipathie que lui +inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans +l'administration, dit adieu à l'uniforme qu'il aimait tant, et +s'établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et +Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés +de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et +ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire à leur +entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse +ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe +auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout +instant qu'on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne +qu'ils causaient à son fils. C'était tantôt une voiture dont elle avait +besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour +elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux à +Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait +sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète +inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers. +Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne +pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son +dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de +n'avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les +perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait +infailliblement forcé à lui donner son cœur; et plus il l'appréciait, +moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accepté avec +empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait +maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne +pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmentèrent. Non seulement +il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements, +mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint +de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse? +Il l'ignorait, car la pensée d'épouser une, riche héritière, comme le +lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une +répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une +satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids +accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait +s'astreindre, dans son intérieur, à d'autre occupation qu'à celle +d'aider sa mère à étaler des «patiences» sur la table et à se promener +dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il +semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre +disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une +pareille vie de privations.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva à Moscou: les +bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow. +Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. «Je m'y attendais!» se dit +la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle +et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de +parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre +visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège +lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines +avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne +pouvait entrer chez sa mère qu'en traversant sa chambre. À sa vue, le +visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait à y +lire, une froideur sèche et hautaine. Il s'informa de sa santé, la +conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques +secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée +jusqu'à l'antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé +de sa mère. «Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en +paix.»</p> + +<p>«Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia, +lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu'ont-elles besoin +de venir?</p> + +<p>—C'est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant +avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!» Nicolas +garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse +y revenait à tout propos; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la +princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa +politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que +le silence de Nicolas à ce sujet l'irritait.</p> + +<p>—Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au +moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.</p> + +<p>—Je n'y tiens pas, maman.</p> + +<p>—Je ne te comprends pas, mon ami: tantôt tu veux voir du monde, tantôt +tu t'y refuses.</p> + +<p>—Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.</p> + +<p>—Comment! N'as-tu pas dit tout à l'heure que tu ne voulais pas la voir? +C'est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie +pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache +toujours tout.</p> + +<p>—Mais pas le moins du monde, maman.</p> + +<p>—Je t'aurais compris si je te demandais de faire une démarche +désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la +politesse exige.... Je ne m'en mêlerai plus, puisque tu as des secrets +pour moi.</p> + +<p>—J'irai si vous le voulez.</p> + +<p>—Cela m'est parfaitement égal, c'est pour toi seul que je le désire.»</p> + +<p>Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et +s'efforçait de distraire l'attention de sa mère, mais, le lendemain et +les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception +de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et +elle se disait: «J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite.... +Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Après tout, je suis allée +voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi.» +Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu'elle +éprouvait en songeant à l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa +ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce +qui s'était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse +position, et lorsqu'elle cherchait à s'en rendre compte, elle était +forcée de s'avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient +pour beaucoup. Son ton sec et poli n'était pas la véritable expression +de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu +à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein +hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait à une leçon de son neveu, on +vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à +ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de +l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle +comprit qu'il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et +elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au +bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux +questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières +nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'apprêta à prendre congé. Grâce +à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu +la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui +l'intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d'idées à +son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se +laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés +devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas. +Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et échangea +quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à +rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se +méprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits délicats.</p> + +<p>Il lui sembla entrevoir confusément qu'il en était la cause, et ne sut +comment s'y prendre pour lui témoigner un peu d'intérêt.</p> + +<p>«Adieu, princesse,» lui dit-il.</p> + +<p>Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant.</p> + +<p>«Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà? Eh bien, adieu!</p> + +<p>—Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous +l'apporter,» dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.</p> + +<p>Un silence embarrassant s'établit entre eux deux.</p> + +<p>«Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on +pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu +hier, et cependant que d'événements se sont passés depuis!... Nous nous +imaginions être bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup +pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus.»</p> + +<p>La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en +cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles.</p> + +<p>«C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien à regretter dans le +passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi +un bon souvenir de dévouement et d'abnégation...</p> + +<p>—Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse +constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous +intéresser,» continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme +comme à son entrée.</p> + +<p>Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait +connu et aimé, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.</p> + +<p>«J'avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle +avec hésitation: mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues +telles, qu'il me semblait qu'un témoignage de sympathie de ma part ne +pouvait vous offenser: il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle +d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre +auparavant, et je...</p> + +<p>—Ah! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce +dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est +parfois bien lourd à porter!</p> + +<p>—C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la +princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnête et loyal +regard, cet extérieur charmant que j'ai aimé en lui, j'avais deviné +toute la noblesse de son âme.... C'est donc parce qu'il est pauvre et +que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...»</p> + +<p>Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laissé +entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à +n'en plus douter la raison de son apparente froideur.</p> + +<p>«Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'écria-t-elle tout à coup en se +rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.»</p> + +<p>Il garda le silence.</p> + +<p>«Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que, +moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de +votre bonne amitié?»</p> + +<p>Et des pleurs brillèrent dans ses yeux.</p> + +<p>«J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible.... +Pardonnez-moi, adieu!»</p> + +<p>Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.</p> + +<p>«Princesse! Au nom du ciel, un instant!» Il l'arrêta. Elle se retourna, +leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce +qui leur semblait tout à l'heure encore impossible devint pour eux une +réalité prochaine et inévitable.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Nicolas épousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813, +et alla s'établir avec elle, sa mère et Sonia, à Lissy-Gory. Pendant les +quatre années qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre +parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris +celle qu'il avait contractée envers Pierre, et en 1820 il avait si bien +arrangé ses affaires, qu'il avait ajouté à Lissy-Gory une petite terre, +et qu'il était en négociations pour racheter Otradnoë: c'était son rêve +favori. Nicolas, forcé de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour +l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les +innovations, surtout les innovations anglaises, qui commençaient alors à +être de mode. Il se moquait des ouvrages de pure théorie, ne songeait ni +à construire des fabriques, ni à ensemencer des blés chers et d'une +espèce étrangère au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins à +une branche de son administration au détriment des autres, il avait +toujours devant les yeux sa propriété tout entière, et non pas seulement +une de ses parties. Pour lui, l'important était, non pas l'oxygène et +l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et +l'engrais, mais le travailleur qui mettait en œuvre toutes ces forces. +Le paysan attira tout d'abord son attention: c'était mieux qu'un +instrument pour lui, c'était un juge. Il l'étudia avec soin, chercha à +comprendre ses besoins, à se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon +ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une +source de renseignements précieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi +leurs goûts, leurs désirs, et qu'il eut appris à parler leur langue, +qu'il lut dans leur pensée, qu'il se sentit rapproché d'eux, et qu'il +put les gouverner d'une main sûre et ferme, c'est-à-dire leur rendre les +services qu'ils étaient en droit d'attendre de lui. Son administration +ne tarda pas à avoir les résultats les plus brillants. Nicolas, avec une +clairvoyance remarquable, nommait dès le début de sa gestion, aux +fonctions de bourgmestre, de staroste et de délégué, ceux mêmes que les +paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu +d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer +dans le «doit et avoir», comme il le disait en plaisantant, il se +renseignait sur la quantité de bétail que possédaient les paysans, et +s'efforçait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas +aux familles de se séparer et tenait à les conserver groupées ensemble. +Il était sans pitié pour les paresseux et les dépravés, et les chassait +au besoin de la communauté. Pendant les travaux des champs, pendant les +semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le même soin +ses champs et ceux des paysans, et peu de propriétaires pouvaient se +vanter d'en avoir en aussi bon état et d'un aussi bon rendement que les +siens. Il n'aimait pas à avoir affaire avec les dvorovy<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, qu'il +regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les +tenir assez sévèrement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son +indécision était si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en +venir là, et il était enchanté de trouver l'occasion de le faire partir +comme recrue, à la place d'un paysan. Quant à ces derniers, il était +d'avance tellement sûr d'avoir la majorité pour lui, qu'il n'hésitait +jamais dans les mesures à prendre en ce qui les concernait. Il ne se +permettait pas de les accabler de travail, ou de les châtier, ou de les +récompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-être n'aurait-il pas +su dire en vertu de quelle règle il agissait ainsi, mais il la sentait +dans son âme, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de +s'écrier avec dépit, à propos d'un désordre ou d'un insuccès: «Que +peut-on faire avec notre peuple russe?» et il s'imaginait détester le +paysan, mais il aimait de tout son cœur «notre peuple russe» et son +génie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'était engagé +dans la seule voie au bout de laquelle il était sûr de trouver de bons +résultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient à sa femme une +sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne +pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si étranger pour +elle: pourquoi cet air de gaieté et de bonheur lorsque, s'étant levé à +l'aube, et ayant passé toute la matinée dans les champs ou sur l'aire, +il ne rentrait qu'à l'heure du thé? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il +parlait de l'activité d'un riche paysan qui avait passé toute la nuit, +avec sa famille, à transporter ses gerbes et à faire ses meules? +Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et +serrée sur les pousses altérées de l'avoine, ou emporter par le vent un +nuage menaçant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hâlé, +les cheveux parfumés de menthe et d'absinthe sauvages, il s'écriait en +se frottant joyeusement les mains: «Encore un jour comme celui-ci, et +notre récolte et celle des paysans seront rentrées»? Elle s'étonnait +aussi de ce qu'avec son bon cœur, son empressement à prévenir tous ses +désirs, il se désespérait de recevoir, par son entremise, des pétitions +de paysans qui demandaient à être affranchis de certains travaux. Il les +refusait constamment, et se fâchait tout rouge, en l'engageant à ne pas +se mêler dorénavant de ses affaires.</p> + +<p>Lorsque, pour essayer de pénétrer sa pensée, elle lui parlait du bien +qu'il faisait à ses serfs, il s'emportait. «C'est bien le dernier de mes +soucis, répondait-il, et ce n'est pas à leur bonheur que je travaille; +le bonheur du prochain n'est que poésie, et conte de femmelette. Je +tiens à ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et à ce que +notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et +pour l'atteindre il faut l'ordre, la sévérité et la justice, +ajoutait-il, car si le paysan est nu et affamé, s'il n'a qu'un cheval, +il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi.»</p> + +<p>Était-ce vraiment d'une manière aussi inconsciente que Nicolas faisait +du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le +fait est que sa fortune augmentait à vue d'œil; les paysans du +voisinage venaient à tout moment lui demander de les acheter, et +longtemps après sa mort la population conserva le souvenir de sa +gestion: «Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord à l'avoir du +paysan et puis au sien: il ne nous gâtait pas, en un mot c'était un bon +administrateur!»</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c'était son +emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les +premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de répréhensible, +mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de +manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du +défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de +malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du +prévenu, lui répondit par une grêle d'injures et de coups. Rentrant un +moment après pour déjeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait, +la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout +ce qu'il avait fait dans la matinée, et entre autres l'affaire du +staroste.</p> + +<p>La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la +tête et garda le silence.</p> + +<p>«Quel impudent coquin! s'écria-t-il en s'échauffant à ce souvenir, s'il +avait au moins avoué qu'il était ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?»</p> + +<p>Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa +de nouveau la tête.... «Qu'as-tu, mon amie?» Les pleurs embellissaient +toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de +pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et +profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son +mari, elle fondit en larmes.</p> + +<p>«Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi +l'as-tu...?» Et elle se voila la figure de ses mains.</p> + +<p>Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s'éloigna d'elle en +faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses +larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui +remontait pour lui à tant d'années, il lui donna tort, et se dit: «Ce +sont des petites faiblesses de femme... ou plutôt n'aurait-elle pas +vraiment raison?» Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage +aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et +qu'il était coupable envers lui-même.</p> + +<p>«Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le +jure.... Jamais!» reprit-il d'une voix émue, comme un enfant qui demande +pardon.</p> + +<p>Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle +saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres.</p> + +<p>«Quand as-tu brisé ton camée? lui dit-elle pour changer de sujet de +conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et +qui représentait la tête de Laocoon.</p> + +<p>—Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l'avenir la +parole que je viens de te donner!»</p> + +<p>Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se +fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant +celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à +autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant à sa femme, il lui +renouvelait sa promesse.</p> + +<p>«Tu dois sûrement me mépriser, Marie? disait-il.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler, +lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser?»</p> + +<p>Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas était estimé, mais pas aimé; +les intérêts de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier +aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que +durait l'été, il consacrait tout son temps à l'administration de ses +biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait +régulièrement l'hiver à inspecter les villages éloignés et surtout à +lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque année une certaine +quantité. Il se composait de la sorte une bibliothèque sérieuse, et se +posait comme règle de lire d'un bout à l'autre tout ce qu'il achetait. +Ce fut d'abord une tâche ennuyeuse à remplir, mais qui devint peu à peu +pour lui une occupation habituelle, à laquelle il finit par prendre un +vif intérêt. Comme il restait l'hiver presque toujours à la maison, il +entrait dans les moindres détails de la vie de famille, et, son union +avec sa femme devenant de plus en plus intime, il découvrait tous les +jours en elle, de nouveaux trésors de tendresse et d'intelligence. Avant +leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-même et rendant justice à la +conduite de Sonia, avait tout raconté à la princesse Marie, en la priant +d'être bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute +de son mari, s'imagina que sa fortune avait influencé son choix, se +sentit mal à l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit +tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois +elle se sentait animée de mauvais sentiments à son égard. Elle en fit un +jour la confession à Natacha, en se reprochant son injustice.</p> + +<p>«Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'Évangile +qui se rapporte si complètement à la position de Sonia?</p> + +<p>—Lequel? demanda la comtesse Marie, étonnée.</p> + +<p>—Celui-ci: «On donnera à celui qui est riche, mais pour celui qui est +pauvre, on lui ôtera même ce qu'il a.» Elle est celle qui est pauvre, et +à laquelle on a tout ôté. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-être parce +qu'elle n'a pas l'ombre d'égoïsme.... Mais le fait est qu'on lui a tout +pris.... Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai +vivement désiré jadis lui voir épouser Nicolas, et cependant je +pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la «fleur stérile» +de l'Écriture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous +deux nous aurions senti.»</p> + +<p>Bien que la comtesse Marie objectât à Natacha que ces paroles de +l'Évangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'empêcher, +en regardant Sonia, de donner raison à sa belle-sœur. Sonia semblait +effectivement se résigner à son sort de «fleur stérile», et ne pas se +rendre compte de tout ce qu'il y avait de pénible dans sa situation. On +aurait dit qu'elle s'était attachée au groupe de la famille plus qu'aux +individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis.</p> + +<p>Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait +toujours prête à rendre tous les services imaginables, ce qu'on +acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et +sans grande reconnaissance. La propriété de Lissy-Gory avait été +réparée, mais n'était plus tenue sur le même pied que du vivant du vieux +prince. Les nouvelles constructions, faites du temps où l'argent +manquait encore, étaient des plus simples: bâtie en bois sur les anciens +fondements de pierre, la maison d'habitation était d'ailleurs vaste et +spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses +divans mal rembourrés, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois +de bouleau, étaient l'ouvrage des menuisiers indigènes. Les chambres +d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parenté des Rostow et des +Bolkonsky s'y réunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers +avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de +naissance et de nom des propriétaires, une centaine d'invités y +faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'année, la +vie calme et régulière de tous les jours s'écoulait doucement au milieu +des occupations habituelles, entrecoupées de déjeuners, de dîners et de +soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Natacha s'était mariée au printemps de l'année 1813; en 1820, elle avait +trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-né. Elle +avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine à reconnaître +dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte. +Ses traits s'étaient formés, avaient pris des contours moelleux et +arrondis, mais cette exubérance de vie, dont elle débordait autrefois et +qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu'à de +rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour +de son mari par exemple, à la convalescence d'un enfant, ou en causant +du prince André avec sa belle-sœur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais +avec Pierre, dans la crainte de réveiller une jalousie rétrospective. +Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien +rare aujourd'hui, elle se laissait aller à chanter. L'ancienne flamme se +ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la séduction du +passé, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de +son mariage elle avait habité successivement Moscou, Pétersbourg et la +campagne. La société la voyait peu et ne la goûtait guère; elle n'était +ni aimable ni prévenante. Natacha ne savait pas, à vrai dire, si elle +aimait la solitude; il lui semblait même qu'elle ne l'aimait pas, mais, +absorbée par ses grossesses, ses devoirs de maternité et sa +participation aux moindres détails de l'existence de son mari, elle ne +pouvait suffire à toutes ces obligations qu'en s'éloignant du monde. +Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'étonnèrent de ce changement +comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son +instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se +calmerait dès qu'elle aurait un mari et des enfants à aimer, comme elle +l'avait laissé entrevoir, sans en avoir conscience, à Otradnoë. +N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mère +exemplaires? «Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour +jusqu'à l'absurde.» Natacha ne suivait pas cette règle d'or que les +gens à vues supérieures, les Français surtout, recommandent aux jeunes +filles, et qui consiste à ne pas se négliger lorsqu'elles se marient, à +cultiver leurs talents, à soigner leur personne, afin de charmer le mari +après le mariage comme avant. Elle avait au contraire complètement +renoncé à toutes ses séductions, à son chant, qui était la plus grande. +Songer à sa toilette, à ses manières, à parler avec élégance, à prendre +devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages +physiques, l'ennuyer en un mot par ses prétentions et ses exigences, lui +aurait paru tout aussi ridicule qu'à lui, à qui elle s'était livrée tout +entière, sans rien lui cacher de ses pensées les plus intimes. Elle +sentait que leur union ne tenait pas à ce charme poétique qui l'avait +attiré à elle, mais à quelque chose d'indéfinissable et de ferme, comme +le lien qui unissait son âme à son corps. Peut-être aurait-elle eu du +plaisir à plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'expérience, +car c'était tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps, +qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa +toilette. Les soins à donner à sa famille, son mari qu'il fallait +entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appartînt +exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et +élever, l'absorbaient complètement. Plus elle s'adonnait à ce genre de +vie, plus elle y trouvait d'intérêt, et plus elle y appliquait toutes +ses forces et toute son énergie. Quoiqu'elle n'aimât pas la société, +elle tenait à celle des siens, de sa mère, de son frère et de Sonia, de +ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de +chambre, les cheveux ébouriffés, pour leur montrer, toute joyeuse, les +langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier bébé allait +beaucoup mieux. Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de +s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse +de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient +devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils +disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme. +C'était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait +déclaré comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son +existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. Pierre, très +surpris à cette déclaration inattendue, en fut néanmoins si flatté qu'il +s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en conséquence +interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une +autre femme, mais même de causer trop vivement avec elle, d'aller au +cercle pour y tuer le temps et y dîner, de dépenser de l'argent pour ses +fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et +ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande +importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre +avait également le droit de disposer chez lui non seulement de sa +personne, mais encore de toute sa famille. Natacha était l'esclave de +son mari, et lorsque Pierre écrivait ou lisait, chacun était tenu dans +la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la première, épiait +ses prédilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses +désirs. Leur genre de vie, leurs relations de société, leurs occupations +journalières, l'éducation des enfants, tout se faisait d'après la +volonté de Pierre, qu'elle tâchait de découvrir dans ses moindres +paroles. Dès qu'elle l'avait devinée, elle s'y conformait sans broncher, +et luttait même avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui +prenait fantaisie de revenir sur une première résolution.</p> + +<p>C'est ce qui eut lieu après la naissance de son premier enfant, faible +et maladif, et pour lequel on fut obligé de changer trois fois de +nourrice. Natacha en fut si désolée, qu'elle tomba malade. Pierre lui +ayant exposé à cette occasion le système de Rousseau, et lui ayant +démontré, avec le philosophe de Genève, dont il approuvait d'ailleurs la +doctrine, que l'allaitement par une nourrice étrangère était contre +nature et nuisible, il en résulta qu'à la naissance du second, malgré +l'opposition de sa mère, des médecins, de son mari lui-même, elle voulut +absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois +que le mari et la femme n'étaient pas de la même opinion et se +querellaient vivement, mais, à la grande surprise de Pierre, longtemps +après la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis +qu'elle avait primitivement combattu, tout en le dégageant de l'alliage +qu'il y avait apporté dans l'entraînement de la discussion. Après sept +ans de mariage, il constatait avec joie que du mélange de bien et de mal +qu'il sentait en lui, le bien seul se reflétait purifié dans sa femme, +et cette réflexion n'était pas le résultat d'une déduction logique de sa +pensée, mais d'un sentiment immédiat et mystérieux.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Pierre était l'hôte des Rostow depuis deux mois, lorsqu'il reçut une +lettre d'un de ses amis de Pétersbourg qui l'engageait, comme membre +d'une société dont il avait été le fondateur, à y venir au plus tôt +discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les +lisait toutes), fut la première à l'engager à faire ce voyage, malgré le +chagrin qu'elle en ressentait, car elle craignait toujours de gêner son +mari dans ses occupations abstraites. À son regard timidement +interrogateur, elle répondit par un acquiescement sans réserve, en le +priant seulement de lui fixer la durée de son absence, et lui accorda un +congé de quatre semaines. Il y avait déjà un mois et demi que Pierre +était parti, et Natacha passait de l'irritation à la mélancolie et même +à l'inquiétude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, général en +retraite, mécontent de la marche générale des affaires, arrivé à +Lissy-Gory depuis quelques jours, l'examinait avec surprise et +tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance +rappelle imparfaitement l'être qu'on a aimé. Un regard abattu, ennuyé, +des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses +enfants, voilà tout ce qui restait de la magicienne d'autrefois.</p> + +<p>C'était la veille de la Saint-Nicolas, le 5 décembre 1820, et l'on +attendait Pierre à tout instant. Nicolas savait que la solennité du +lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l'obligerait +à quitter son commode costume oriental pour endosser un habit, à mettre +des bottes étroites, à se rendre à l'église nouvellement bâtie, à +recevoir les félicitations, à offrir ensuite la «zakouska» aux invités, +à causer des élections, de la noblesse et de la récolte, etc. Aussi +jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie +habituelle. Il s'occupa à réviser les comptes de son bourgmestre, qui +venait d'arriver de la terre de Riazan, propriété de son neveu, écrivit +deux lettres d'affaires, alla inspecter la grange, les étables, les +écuries, et fit toutes les dispositions nécessaires en prévision de +l'ivresse générale, que devait infailliblement amener la fête du +lendemain. Tout cela le mit en retard, et l'empêcha de voir sa femme en +particulier avant de s'asseoir à la grande table de vingt couverts qui +réunissait la famille. Elle se composait de sa mère, qui avait auprès +d'elle la vieille Bélow, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants, +leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M. Dessalles, de +Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur +gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait +tranquillement ses jours à Lissy-Gory. La comtesse Marie était assise en +face de son mari. En le voyant déplier brusquement sa serviette et +reculer vivement les verres placés devant son assiette, elle comprit +qu'il était de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps à autre +lorsqu'il venait tout droit pour dîner. Elle connaissait cette +disposition d'esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement +qu'il eût mangé son potage pour lui adresser une question, et l'amener +peu à peu à reconnaître que sa maussaderie était sans cause; mais cette +fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute préoccupée de le +voir fâché contre elle, elle lui demanda où il avait été et s'il avait +trouvé tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui répondit +sèchement en deux mots: «Je ne me suis donc pas trompée... mais en quoi +donc puis-je l'avoir contrarié?» se dit la princesse Marie; elle avait +tout de suite compris qu'il désirait laisser tomber la conversation, +mais la conversation, grâce à Denissow, reprit bientôt de plus belle.</p> + +<p>Lorsqu'ils sortirent de table et qu'ils eurent remercié la vieille +comtesse, sa belle-fille s'approcha de Nicolas et lui demanda, en +l'embrassant, pourquoi il lui en voulait.</p> + +<p>«Tu as toujours d'étranges idées, je n'y ai pas même songé...»</p> + +<p>Mais le mot «toujours» contredisait ses dernières paroles et disait +clairement à la comtesse Marie: «Oui, je suis fâché, mais je ne veux pas +en dire la raison.» Les rapports entre les deux époux étaient si bons, +que la vieille comtesse, et même Sonia, qui, chacune à son point de vue, +auraient eu peut-être le désir jaloux de voir s'élever entre eux +quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se mêler de +leurs affaires. Le ménage avait pourtant ses périodes de brouille: elles +survenaient presque invariablement après les jours où ils avaient été le +plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans +ce moment était justement le cas.</p> + +<p>«Eh bien, messieurs et mesdames, s'écria tout à coup Nicolas (et il +sembla à sa femme qu'il y avait dans son intonation joyeuse une +intention blessante à son égard), je suis sur pied depuis six heures du +matin, demain il faudra être en l'air toute la journée: aujourd'hui je +vais me reposer.»</p> + +<p>Puis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, où +il s'étendit sur un canapé. «C'est toujours ainsi, se dit sa femme: il +parle à tous, excepté à moi: je lui déplais, c'est certain, surtout +quand je suis dans cet état.» Et elle jeta un coup d'œil mélancolique +sur la glace, qui lui renvoya l'image de sa taille déformée et de sa +figure maigre et pâle, sur laquelle ses yeux se détachaient plus grands +que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de +Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jeté à la dérobée, +tout l'agaçait. Cette dernière se trouvait toujours à point nommé pour +recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle +alla retrouver ses enfants dans leur chambre: ils étaient assis sur des +chaises: ils jouaient au «voyage à Moscou», et l'engagèrent à être de la +partie. Elle leur fit ce plaisir; mais, la pensée de la mauvaise humeur +de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant +lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du côté du petit salon: +«Il ne dort peut-être pas et je pourrai m'expliquer avec lui,» +pensait-elle. André, l'aîné des petits garçons, l'avait suivie, sans +qu'elle s'en fût aperçue.</p> + +<p>«Chère Marie, il dort, je crois, il est si fatigué! lui dit tout à coup +Sonia, qu'il lui semblait devoir rencontrer à chaque pas, et André +pourrait le réveiller.»</p> + +<p>La comtesse Marie se retourna, aperçut son fils, et, sentant que Sonia +avait raison, retint avec peine la réponse sèche et brève qui était déjà +sur ses lèvres. Sans paraître l'avoir entendue, elle fit signe à +l'enfant de ne pas faire de bruit et s'approcha du petit salon, pendant +que Sonia sortait par une porte opposée. S'arrêtant sur le seuil et +écoutant la respiration égale du dormeur, dont les moindres variations +lui étaient si familières, son imagination lui représenta ce front uni, +cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les détails enfin +qu'elle avait si souvent contemplés pendant le calme de la nuit. Nicolas +fit un mouvement, et le petit André, qui s'était glissé dans la chambre, +lui cria:</p> + +<p>«Papa, maman est derrière la porte.»</p> + +<p>La comtesse Marie blêmit de terreur, fit geste sur geste à son fils, qui +se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros +d'orage. Elle savait qu'il n'aimait pas à être réveillé, et l'accent +grondeur de sa voix ne tarda pas à lui en donner une nouvelle preuve.</p> + +<p>«Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos?... Marie, est-ce toi? +Pourquoi l'as-tu laissé entrer?</p> + +<p>—Je ne suis venue que pour voir si.... Je ne savais pas qu'il était là, +pardonne-moi...»</p> + +<p>Nicolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit +garçon. Cinq minutes à peine s'étaient passées depuis cet incident, la +petite Natacha, qui venait d'avoir trois ans et qui était la favorite de +son père, ayant su par André qu'il dormait, s'enfuit à l'insu de la +comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s'approcha +à petits pas résolus du canapé où Nicolas était couché en lui tournant +le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main passée +sous sa tête. Son père se retourna et lui adressa un doux sourire.</p> + +<p>«Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa mère en l'appelant par la porte +entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa!</p> + +<p>—Mais non, maman, papa n'a pas envie de dormir, il rit,» reprit avec +conviction la fillette.</p> + +<p>Nicolas posa ses pieds à terre et souleva l'enfant dans ses bras.</p> + +<p>«Approche donc, Marie,» dit-il à sa femme.</p> + +<p>Elle entra et s'assit à côté de lui.</p> + +<p>«Je ne l'avais pas vue,» dit-elle timidement.</p> + +<p>Nicolas, tenant d'une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et, +remarquant son air suppliant, lui passa l'autre bras autour de la +taille, et lui baisa les cheveux.</p> + +<p>«Est-ce permis d'embrasser maman? demanda-t-il à la petite, qui sourit +d'un air espiègle, en indiquant d'un geste de commandement qu'il fallait +recommencer.</p> + +<p>—Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur? lui dit Nicolas, +qui devinait la secrète pensée de sa femme.</p> + +<p>—Tu ne peux t'imaginer combien je me sens isolée lorsque je te vois +ainsi: il me semble toujours...</p> + +<p>—Voyons, Marie, quelle folie! Comment n'as-tu pas honte...?</p> + +<p>—Il me semble alors que tu ne peux m'aimer, tant je suis laide, surtout +dans ce moment.</p> + +<p>—Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis: il n'y a pas de laides amours: +c'est Malvina et compagnie qu'on peut aimer parce qu'elles sont +jolies.... Est-ce qu'on aime sa femme? Je ne t'aime pas.... Et cependant +comment te dire?... Qu'un chat noir passe entre nous... ou que je me +trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon à rien.... +Est-ce que j'aime mon doigt?... Allons donc! je ne l'aime pas, mais +qu'on essaye de me le couper...</p> + +<p>—Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de même.... +Tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Bien au contraire,» répondit-il en souriant, et, la paix étant faite, +il se mit à marcher de long en large, et à penser tout haut devant sa +femme comme il en avait l'habitude.</p> + +<p>Il ne lui venait même pas à l'esprit de lui demander si elle était +disposée à l'entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontanément +la même pensée. Il lui fit donc part de son intention d'engager Pierre +et sa famille à rester chez eux jusqu'au printemps. La comtesse Marie +l'écouta, fit ses observations et lui parla à son tour de ses enfants.</p> + +<p>«Comme la femme perce déjà en elle! dit-elle en français en lui +désignant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs. +Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique.... Eh +bien, voilà notre logique; je lui dis: «Papa a envie de dormir...—Pas +du tout, me répond-elle, il rit»... et elle a raison! ajouta la comtesse +Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu +l'aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en français.</p> + +<p>—Que veux-tu? Je fais tout mon possible pour le cacher.»</p> + +<p>À ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui +s'ouvraient et se fermaient, «Voici quelqu'un qui arrive! s'écria +Nicolas.</p> + +<p>—C'est Pierre, j'en suis sûre. Je vais voir,» dit la comtesse Marie en +quittant la chambre.</p> + +<p>Pendant qu'elle n'était pas là, Nicolas se donna le plaisir de faire +faire à sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigué et essoufflé, il +enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa tête et la serra contre +sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutumée lui avait rappelé ses danses +dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure +enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et +faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son père exécutait +jadis avec sa fille les pas du fameux «Daniel Cowper».</p> + +<p>«C'est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir +comme notre Natacha est tout autre maintenant.... Mais il a reçu tout de +même son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproché son +retard!... Va donc vite le voir!»</p> + +<p>Nicolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse +Marie, restée seule, se dit à demi-voix: «Oh! jamais, jamais, je +n'aurais cru qu'on pût être aussi heureuse!» Un bonheur ineffable se +lisait sur son visage, mais en même temps elle soupira, et son regard +devint profondément mélancolique. On aurait dit que la pensée d'un autre +bonheur, d'un bonheur qu'on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un +voile sur celui qu'elle éprouvait en ce moment.</p> + +<p>Autour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un +certain nombre de groupes qui, tout en différant essentiellement les uns +des autres, gravitent côte à côte vers le centre commun, se font des +concessions mutuelles, parviennent à se fondre en un harmonieux +ensemble, sans perdre leur caractère individuel. Le moindre incident est +triste, joyeux ou grave également pour tous, mais les motifs qui les +poussent à se réjouir ou à s'attrister sont particuliers à chacun d'eux. +Le retour de Pierre à Lissy-Gory fut un de ces événements heureux et +importants, et réagit immédiatement sur toute la maison.</p> + +<p>Les serviteurs se réjouirent, parce qu'ils pressentaient que leur maître +s'occuperait moins d'eux dorénavant, qu'il serait moins strict dans ses +inspections journalières, plus indulgent et plus gai, et qu'ils +recevraient de riches cadeaux aux fêtes de Noël.</p> + +<p>Les enfants et les gouvernantes se réjouirent, parce que personne mieux +que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait +«l'écossaise», et sur cet unique morceau de son répertoire ils dansaient +toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu'ils ne +seraient pas oubliés à la fin de l'année.</p> + +<p>Le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, intelligent et vif, +quoique d'une constitution maladive et délicate, avait toujours ses +grands et beaux yeux, sa chevelure bouclée d'un blond doré, et, comme +les autres, ne se possédait pas de joie, car l'oncle Pierre, comme il +l'appelait, était l'objet de son adoration enthousiaste. La comtesse +Marie, qui veillait à son éducation, n'avait pas réussi à lui inspirer +le même attachement pour son mari: il semblait même que l'enfant +laissait percer à son égard une indifférence légèrement dédaigneuse. Ni +l'uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow, +n'excitaient son envie. Pierre était son Dieu, et il ne souhaitait rien +de plus que d'être aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le +voyait, sa figure s'illuminait, et s'il lui adressait la parole, son +cœur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu'il +lui entendait dire, se le redisait ensuite à lui-même ou le discutait +avec Dessalles.</p> + +<p>Le passé de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivité, le +poétique roman qu'il avait bâti là-dessus sur des mots saisis au vol, +son amour pour Natacha, qu'il aimait avec une exaltation enfantine, et, +par-dessus tout, l'amitié de Pierre pour son père, en faisaient à ses +yeux un héros et un être sacré. La tendresse émue avec laquelle Pierre +et Natacha parlaient du défunt, avait fait deviner à l'enfant, chez qui +l'amour commençait à s'éveiller vaguement, que son père avait aimé +Natacha, et, qu'il l'avait léguée en mourant à son ami, et il avait un +véritable culte pour ce père dont il ne pouvait parvenir à se rappeler +les traits, mais auquel il rêvait constamment avec des larmes de +tendresse.</p> + +<p>Le soir, lorsque l'heure fut venue pour les enfants d'embrasser leurs +parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux, +le petit Nicolas murmura à l'oreille de Dessalles qu'il avait grande +envie de demander à sa tante la permission de rester.</p> + +<p>«Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous?—lui dit-il. +La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage ému, où la supplication +était empreinte:</p> + +<p>—Lorsque vous êtes là, il ne peut pas se détacher de vous.»</p> + +<p>Pierre auquel elle s'adressait, sourit.</p> + +<p>«Je vous le ramènerai tout à l'heure, monsieur Dessalles, laissez-le +moi, je l'ai à peine entrevu.... Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main +au gouverneur.... Il commence à ressembler à son père, n'est-ce pas, +Marie?</p> + +<p>—Mon père!» s'écria le jeune garçon en rougissant jusqu'au blanc des +yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.</p> + +<p>Celui-ci baissa la tête en guise de réponse, et renoua la conversation +interrompue par la sortie des enfants.</p> + +<p>La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant à Natacha, les yeux fixés +sur son mari, elle écoutait attentivement les questions que Rostow et +Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant à fumer +leurs pipes et à savourer le thé que leur versait Sonia, +mélancoliquement assise auprès du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans +un coin, le visage tourné du côté de Pierre, tressaillait de temps à +autre, et se parlait à lui-même, sous l'irrésistible pression d'un +sentiment nouveau.</p> + +<p>On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sphères +administratives. Denissow, mécontent du gouvernement à cause de ses +mécomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises +que l'on commettait, selon lui, à Pétersbourg, et exprimait son opinion +en termes vifs et tranchants.</p> + +<p>«Autrefois il fallait être Allemand pour parvenir; aujourd'hui il faut +être de la coterie Tatarinow et Krüdner!</p> + +<p>—Oh! si j'avais pu lâcher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les +aurait guéris de leur folie! Cela a-t-il le sens commun, je vous le +demande, de donner à ce soldat de Schwarz le régiment Séménovsky?»</p> + +<p>Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignité et de son +importance de prendre part à leurs critiques, de paraître s'intéresser +aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, à son tour, sur ces +graves affaires, si bien que la causerie ne s'étendit pas au delà des +on-dit et des commérages du jour sur les gros bonnets de +l'administration.</p> + +<p>Natacha, toujours au courant des pensées de son mari, devinant qu'il ne +parvenait pas, malgré son désir, à donner un autre tour à la +conversation et à aborder le sujet de sa préoccupation intime, celle +précisément qui l'avait forcé à se rendre à Pétersbourg et à y réclamer +le conseil de son nouvel ami, le prince Théodore, lui vint en aide en +lui demandant où en était son affaire.</p> + +<p>«Laquelle? demanda Rostow.</p> + +<p>—Toujours la même, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de +travers, et qu'il est du devoir des honnêtes gens de réagir.</p> + +<p>—Les honnêtes gens! s'écria Rostow en fronçant les sourcils.... Que +peuvent-ils y faire?</p> + +<p>—Ils peuvent...</p> + +<p>—Passons dans mon cabinet,» dit brusquement Rostow.</p> + +<p>Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-sœur la +suivit, pendant qu'ils se dirigeaient vers le cabinet, où le petit +Nicolas se glissa après eux et s'assit auprès du bureau de son oncle, +dans le coin le plus obscur.</p> + +<p>«Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire? dit Denissow sans +lâcher sa pipe.</p> + +<p>—Des chimères, toujours des chimères! murmura Rostow.</p> + +<p>—Voici ce qui en est, voici la situation telle qu'elle est à +Pétersbourg, reprit Pierre avec vivacité et en accompagnant son entrée +en matière de gestes énergiques... l'Empereur ne se mêle plus de rien: +il s'est adonné au mysticisme, il cherche le repos à tout prix, et il ne +saurait se procurer ce repos que par l'activité d'hommes sans foi ni +loi, qui persécutent et qui oppriment à l'envi. Le vol est à l'ordre du +jour dans les tribunaux, le bâton seul mène l'armée, le peuple est +tyrannisé, la civilisation étouffée, la jeunesse honnête persécutée! La +corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre! C'est +inévitable, et chacun le sent!»</p> + +<p>Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont +toujours parlé ceux qui examinent de près les actes de n'importe quel +gouvernement.</p> + +<p>«Je leur ai dit tout cela à Pétersbourg...</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—Mais vous le savez bien, au prince Théodore et aux autres. Que la +civilisation et la charité rivalisent entre elles, rien de mieux, mais +c'est insuffisant; les circonstances actuelles exigent autre chose!»</p> + +<p>Une vive irritation s'empara de Rostow, et il allait répliquer, lorsque +son regard tomba sur son neveu, dont il avait oublié la présence.</p> + +<p>«Que fais-tu ici? lui demanda-t-il avec colère.</p> + +<p>—Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garçon dans la sienne et +en poursuivant son thème: Oui, je leur ai même dit plus.... Lorsqu'on +s'attend à la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu'on sent +que la catastrophe est imminente, on s'unit, on se groupe, et l'on agit +ensemble pour résister au bouleversement général. Tout ce qui est jeune +et vigoureux est attiré là-bas sous mille prétextes et ne tarde pas à +s'y dépraver: l'un se perd par les femmes, l'autre par les faveurs, le +troisième par la vanité, le quatrième se laisse corrompre par l'argent, +et tous passent dans «l'autre camp». Il ne restera plus bientôt de gens +indépendants comme vous et moi... Élargissez le cercle, leur ai-je +dit.... Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais +aussi l'indépendance et l'activité!</p> + +<p>—Et quel sera donc le but de cette activité? s'écria Rostow, qui, +enfoncé dans un fauteuil, écoutait Pierre avec une mauvaise humeur +croissante.... Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au +gouvernement?</p> + +<p>—Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la société qui +se formerait sur ces bases n'aurait, à la rigueur, nul besoin d'être +secrète. Si le gouvernement consentait à la reconnaître, les +conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais +de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l'acception du mot. Nous +serions là pour empêcher les Pougatchew de nous couper le cou, et les +Araktchéïew de nous exiler aux colonies militaires; nous nous liguerions +dans l'unique intention de veiller au bien général et à la sécurité de +chacun.</p> + +<p>—À merveille, mais, du moment que la société est secrète, elle est +nuisible et ne peut dès lors qu'engendrer le mal.</p> + +<p>—Pourquoi donc? On dirait en vérité que le «Tugendbund» qui a sauvé +l'Europe (on n'osait pas encore, à cette époque, en faire honneur à la +Russie) a fait naître le mal? N'est-il pas au contraire l'alliance de la +vertu, de l'amour, de l'assistance mutuelle, la mise en action, en un +mot, des paroles de Jésus-Christ sur la croix?»</p> + +<p>Natacha, qui était entrée dans le cabinet pendant la discussion, +rayonnait de joie en contemplant le visage ému de son mari, sans écouter +ses paroles qu'elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de +l'âme de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet émergeait de son +col rabattu, et à qui personne ne faisait plus attention, était aussi +heureux qu'elle. Chaque parole de Pierre enflammait son cœur, et, sans +s'en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire à cacheter +rangées sur le bureau de son oncle.</p> + +<p>«Allons donc, mon cher, le «Tugendbund» est bon pour les mangeurs de +saucisses; quant à moi, je ne le comprends pas, s'écria Denissow d'une +voix haute et ferme. Tout va à la diable, c'est vrai! mais le +«Tugendbund» n'est pas de ma compétence! Vous êtes mécontent? Eh bien, +va alors pour une révolte<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, c'est autre chose, et là je suis votre +homme!!!»</p> + +<p>Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, sérieusement fâché, essaya de +prouver qu'il n'y avait aucun danger à prévoir, et que l'imagination de +Pierre était seule coupable. Pierre défendit sa thèse avec chaleur, et +son intelligence, plus développée, et plus fertile en arguments que +celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur; sa mauvaise +humeur s'en accrut d'autant plus qu'il entendait dans le fond de son âme +une voix secrète qui lui disait que, malgré tous les raisonnements +imaginables, son opinion seule était juste et vraie.</p> + +<p>«Voici ce que je te dirai, s'écria-t-il en se levant et en jetant avec +brusquerie sa pipe dans un coin: selon toi, tout va à la diable, et tu +nous prédis une catastrophe; je ne crois ni à l'un ni à l'autre, quoique +je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le +serment est une chose de convention, ma réponse est toute prête.... Tu +es mon meilleur ami, n'est-ce pas? Eh bien, si tu formais une société +secrète, si tu te mettais à agir contre le gouvernement, et +qu'Araktchéïew m'ordonnât de faire marcher contre vous un escadron et de +frapper, je n'hésiterais pas une seconde, je marcherais et je +frapperais.... Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira!»</p> + +<p>Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la première à +le rompre, en se mettant à défendre son mari, et en prenant son frère à +partie: tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit +cependant son but, en rétablissant la discussion sur un ton amical.</p> + +<p>Au moment où l'on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s'approcha +de Pierre.</p> + +<p>«Oncle Pierre, balbutia-t-il, pâle d'émotion et les yeux brillants, +Vous... vous ne.... Si papa eût été vivant, aurait-il partagé votre +opinion?»</p> + +<p>Pierre le regarda, et comprit à quel travail compliqué, pénible et +étrange avait dû se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce +garçon, et, se souvenant de ce qui s'était dit, il regretta de l'avoir +eu pour auditeur.</p> + +<p>«Je le crois,» lui répondit-il à contre-cœur, et il sortit.</p> + +<p>Le petit Nicolas s'approcha tout pensif du bureau et devint pourpre +d'émotion: il venait d'apercevoir les dégâts dont il s'était rendu +coupable.</p> + +<p>«Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l'ai pas fait exprès, s'écria-t-il en +s'adressant à Rostow et en lui indiquant les débris des plumes et des +bâtons de cire à cacheter.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon! dit Rostow en maîtrisant à grand'peine sa +colère. Tu n'aurais pas dû rester là, ce n'était pas ta place!» Et, +jetant vivement les débris sous la table, il suivit Pierre.</p> + +<p>Pendant le souper, il ne fut plus question de politique et de sociétés +secrètes; les souvenirs de l'année 1812, ce sujet favori de Rostow, +firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y +prirent une part si cordiale et si animée que, lorsqu'ils se séparèrent, +ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde.</p> + +<p>«J'aurais voulu, dit Rostow à sa femme, lorsqu'ils se trouvèrent seuls +dans leur chambre, que tu eusses assisté à notre discussion de tantôt +avec Pierre; ils ont organisé quelque chose là-bas à Pétersbourg, et il +tient à toute force à me persuader que le devoir de tout honnête homme +consiste à agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le +devoir.... Ils sont tombés sur moi, Denissow aussi bien que Natacha. +Celle-là est, ma foi, très amusante, elle mène son mari tambour battant, +mais, aussitôt qu'il y a discussion, elle n'a plus ni idées ni +expressions à elle, et c'est toujours Pierre qui parle par sa bouche. +Lorsque je lui ai dit que je plaçais le serment et le devoir au-dessus +de tout, elle a essayé de me prouver que j'avais tort. Que lui aurais-tu +répondu?</p> + +<p>—Tu as complètement raison, à mon avis, et je le lui ai déjà dit. +Pierre soutient que tous souffrent et se dépravent, et que notre devoir +est de porter secours au prochain.... C'est vrai, sans doute, mais il +oublie que nous avons d'autres devoirs qui nous sont imposés par Dieu +lui-même, et qui nous touchent de plus près. Nous pouvons sacrifier nos +personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants.</p> + +<p>—C'est précisément ce que je lui ai dit, s'écria Rostow, persuadé que +cela s'était passé ainsi.... Mais Pierre revenait toujours à l'amour +pour le prochain et au christianisme... et le petit Nicolas l'écoutait +avec transport...</p> + +<p>—Cet enfant me cause de vives inquiétudes, dit la comtesse Marie: il +n'est pas comme les autres, et je crains toujours de l'oublier en ne +m'occupant que des miens; il est seul, lui, et trop seul avec ses +pensées!</p> + +<p>—Tu n'as, je crois, rien à te reprocher à ce sujet; tu es pour lui +comme la plus tendre des mères, et j'en suis heureux, car c'est un +charmant enfant.... Quelle franchise! Jamais un mensonge! Charmant +enfant! répéta Rostow, qui n'avait pas pour le petit Nicolas une +affection des plus vives, mais qui, justement à cause de cela, ne +manquait jamais d'en faire l'éloge toutes les fois que l'occasion s'en +présentait.</p> + +<p>—Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une mère pour lui, et cela +me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui +vaut rien, la société lui serait nécessaire.</p> + +<p>—Eh bien, il en verra bientôt, puisque je dois le mener l'été prochain +à Pétersbourg,» répondit Rostow.</p> + +<p>En attendant, à l'étage inférieur de la maison, le jeune Nicolas dormait +d'un sommeil agité. Une veilleuse, car jamais on n'était parvenu à +l'habituer à l'obscurité, répandait sa faible lueur dans la chambre. +Réveillé tout à coup en sursaut, mouillé d'une sueur froide, il se +dressa sur son lit, et ses yeux démesurément ouverts regardèrent droit +devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait: il se voyait avec +l'oncle Pierre, coiffés tous deux de casques semblables à ceux des +grands hommes de Plutarque; une nombreuse armée les suivait, et cette +armée se composait d'une multitude de fils blancs et ténus, comme ces +toiles d'araignées qui voltigent et se balancent dans les airs en +automne, et que Dessalles appelait les «fils de la Vierge». La Gloire, +dont le corps était également formé de ce tissu aérien, mais un peu plus +serré marchait en avant. L'oncle Pierre et lui, se laissant glisser, +heureux et légers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout +à coup les fils qui les entraînaient se détendent et s'enchevêtrent.... +Ils se sentent horriblement oppressés... et l'oncle Nicolas Rostow +apparaît à leurs yeux, menaçant et terrible.... «C'est vous qui avez +fait cela leur dit-il en leur montrant les débris des plumes et de la +cire à cacheter. Je vous aimais, mais Araktchéïew m'a donné un ordre, et +je tuerai le premier qui s'avancera! Oui, je le ferai!» Le petit Nicolas +se tourne du côté de Pierre, mais Pierre n'y est plus.... C'est son +père, le prince André! Il n'a, il est vrai, aucune forme précise, mais +c'est bien lui, il le sent à la violence de son amour, qui lui enlève +toute sa force.... Son père le caresse et le plaint, mais l'oncle Rostow +avance toujours.... Une folle terreur le saisit et il se réveille glacé +d'épouvante.... «Mon père,» se dit-il, «mon père m'a caressé...! C'est +bien Lui qui est venu, et il m'a approuvé, ainsi que l'oncle Pierre!... +Quoi qu'ils disent, je «le» ferai. Mucius Scévola s'est bien brûlé la +main? Pourquoi ne ferais-je pas de même un jour?... Ils tiennent à ce +que je m'instruise?... Soit. Je m'instruirai, mais un jour viendra où je +cesserai d'apprendre, et c'est alors que je «le» ferai!... Je ne demande +qu'une chose au bon Dieu, c'est qu'il y ait en moi ce qu'il y avait dans +les grands hommes de Plutarque! Je ferai mieux encore; on le saura, on +m'aimera, on parlera avec éloges de moi, et...» Des sanglots lui +serrèrent la poitrine, et il fondit en larmes.</p> + +<p>«Êtes-vous souffrant? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient +subitement réveillé.</p> + +<p>—Non, répondit vivement l'enfant en reposant sa tête sur l'oreiller.... +Comme il est bon, lui aussi, et comme je l'aime! murmura-t-il... et +l'oncle Pierre, quelle perfection!... Et mon père! Oui, je le ferai!... +Lui-même m'aurait approuvé!...»</p> + + +<h3>FIN</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>NOTES:</h3> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Borodino.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Mot à mot: «Notre Monsieur». <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Une verste vaut 1 kilomètre 066. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Je suis par naissance Tartare, Je voulus devenir Romain: Les +Français m'appellent barbare, Et les Russes, George Dandin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du Trad</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Nom donné en Russie au quartier des boutiques. <i>(Note du +traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> En français dans le texte. M. Thiers applique ce terme de +«misérables» aux forçats. Voir, pour le complément de sa phrase, t. XIV +page 373. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Espèce de pain. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Danse populaire. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Voir, pour compléter la phrase de M. Thiers, t. XIV, p. 392. <i>(Note +du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Voir la note de M. Thiers, t. XIV, p. 415. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Mot à mot: «L'accord est cousin germain de l'affaire.» <i>(Note du +traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Bonnet fourré en peau de mouton.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Capitaine de cosaques. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Tireur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Cent coups de bâton.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Vêtement tatare.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> En français dans le texte. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Malgré le talent hors ligne déployé par l'auteur dans l'exposé +philosophique de la première partie de cet épilogue, nous avons cru +pouvoir l'omettre dans notre traduction, sans inconvénient pour la +marche et la clarté du récit (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Domestiques serfs attachés à la maison d'un seigneur. <i>(Note du +traducteur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> En employant le mot russe: «bount» (révolte) en opposition au +«Tugendbund» allemand, Denissow fait un jeu de mots complètement +intraduisible. <i>(Note du traducteur.)</i></p></div> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome III, by Léon Tolstoï + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME III *** + +***** This file should be named 17951-h.htm or 17951-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/5/17951/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/17951-h/images/plan.jpg b/17951-h/images/plan.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7aa44e6 --- /dev/null +++ b/17951-h/images/plan.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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