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+The Project Gutenberg EBook of Fables de La Fontaine, by Jean de La Fontaine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Fables de La Fontaine
+ Tome Premier
+
+Author: Jean de La Fontaine
+
+Release Date: March 7, 2006 [EBook #17941]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE LA FONTAINE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif
+
+
+
+
+Jean de La Fontaine
+
+FABLES
+
+(1668 - 1694)
+
+Livre I
+
+Illustrations par Jean-Jacques Grandville
+
+Table des matières
+
+Préface
+
+A Monseigneur le Dauphin
+
+La Cigale et la Fourmi
+
+Le Corbeau et le Renard
+
+La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf
+
+Les deux mulets
+
+Le Loup et le Chien
+
+La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion
+
+La Besace
+
+L'hirondelle et les petits oiseaux
+
+Le Rat de ville et le Rat des champs
+
+Le loup et l'agneau
+
+L'homme et son image
+
+Le dragon à plusieurs têtes et le dragon à plusieurs queues
+
+Les voleurs et l'Âne
+
+Simonide préservé par les Dieux
+
+La mort et le malheureux
+
+La mort et le bûcheron
+
+L'homme entre deux âges et ses deux maîtresses
+
+Le Renard et la Cigogne
+
+L'enfant et le maître d'école
+
+Le coq et la perle
+
+Les frelons et les mouches à miel
+
+Le chêne et le roseau
+
+
+
+
+Préface
+
+L'indulgence que l'on a eue pour quelques-unes de mes fables me donne
+lieu d'espérer la même grâce pour ce recueil. Ce n'est pas qu'un des
+maîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le dessein de les mettre en
+vers. Il a cru que leur principal ornement est de n'en avoir aucun; que
+d'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité de notre
+langue, m'embarrasseraient en beaucoup d'endroits, et banniraient de la
+plupart de ces récits la breveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme du
+conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il languisse. Cette
+opinion ne saurait partir que d'un homme d'excellent goût; je
+demanderais seulement qu'il en relâchât quelque peu, et qu'il crût que
+les grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement ennemies des muses
+françaises que l'on ne puisse souvent les faire marcher de compagnie.
+
+Après tout, je n'ai entrepris la chose que sur l'exemple, je ne veux pas
+dire des anciens, qui ne tire point à conséquence pour moi, mais sur
+celui des modernes. C'est de tout temps, et chez tous les peuples qui
+font profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. A
+peine les fables qu'on attribue à Ésope virent le jour, que Socrate
+trouva à propos de les habiller des livrées des muses. Ce que Platon en
+rapporte est si agréable, que je ne puis m'empêcher d'en faire un des
+ornements de cette préface. Il dit que, Socrate étant condamné au
+dernier supplice, l'on remit l'exécution de l'arrêt, à cause de
+certaines fêtes. Cébès l'alla voir le jour de sa mort. Socrate lui dit
+que les dieux l'avaient averti plusieurs fois, pendant son sommeil,
+qu'il devait s'appliquer à la musique avant qu'il mourût. Il n'avait pas
+entendu d'abord ce que ce songe signifiait: car, comme la musique ne
+rend pas l'homme meilleur, à quoi bon s'y attacher? Il fallait qu'il y
+eût du mystère là-dessous, d'autant plus que les dieux ne se lassaient
+point de lui envoyer la même inspiration. Elle lui était encore venue
+une de ces fêtes. Si bien qu'en songeant aux choses que le Ciel pouvait
+exiger de lui, il s'était avisé que la musique et la poésie ont tant de
+rapport, que possible était-ce de la dernière qu'il s'agissait. Il n'y a
+point de bonne poésie sans harmonie; mais il n'y en a point non plus
+sans fiction, et Socrate ne savait que dire la vérité. Enfin il avait
+trouvé un tempérament: c'était de choisir des fables qui continssent
+quelque chose de véritable, telles que sont celles d'Ésope. Il employa
+donc à les mettre en vers les derniers moments de sa vie.
+
+Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme soeurs la poésie et
+nos fables. Phèdre a témoigné qu'il était de ce sentiment, et par
+l'excellence de son ouvrage nous pouvons juger de celui du prince des
+philosophes. Après Phèdre, Avienus a traité le même sujet. Enfin les
+modernes les ont suivis: nous en avons des exemples non seulement chez
+les étrangers, mais chez nous. Il est vrai que lorsque nos gens y ont
+travaillé, la langue était si différente de ce qu'elle est qu'on ne les
+doit considérer que comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de mon
+entreprise: au contraire, je me suis flatté de l'espérance que si je ne
+courais dans cette carrière avec succès, on me donnerait au moins la
+gloire de l'avoir ouverte.
+
+Il arrivera possible que mon travail fera naître à d'autres personnes
+l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que cette matière
+soit épuisée, qu'il reste encore plus de fables à mettre en vers que je
+n'en ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures, c'est-à-dire
+celles qui m'ont semblé telles; mais outre que je puis m'être trompé
+dans mon choix, il ne sera pas difficile de donner un autre tour à
+celles-là même que j'ai choisies; et si ce tour est moins long, il sera
+sans doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on m'aura toujours
+obligation: soit que ma témérité ait été heureuse et que je ne me sois
+point trop écarté du chemin qu'il fallait tenir, soit que j'aie
+seulement excité les autres à mieux faire.
+
+Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein quant à l'exécution, le
+public en sera juge. On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême
+brièveté qui rendent Phèdre recommandable; ce sont qualités au-dessus de
+ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru
+qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non
+que je le blâme d'en être demeuré dans ces termes: la langue latine n'en
+demandait pas davantage; et si l'on y veut prendre garde, on reconnaîtra
+dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de Térence. La
+simplicité est magnifique chez ces grands hommes; moi qui n'ai pas les
+perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un
+si haut point. Il a donc fallu se récompenser d'ailleurs: c'est ce que
+j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse que Quintilien dit qu'on ne
+saurait trop égayer les narrations. Il ne s'agit pas ici d'en apporter
+une raison: c'est assez que Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant
+considéré que, ces fables étant sues de tout le monde, je ne ferais rien
+si je ne les rendais nouvelles par quelques traits qui en relevassent le
+goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui: on veut de la nouveauté et de
+la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire, mais un
+certain charme, un air agréable, qu'on peut donner à toutes sortes de
+sujets, même les plus sérieux.
+
+Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai donnée à cet ouvrage qu'on
+en doit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière. Car qu'y
+a-t-il de recommandable dans les productions de l'esprit, qui ne se
+rencontre dans l'apologue? C'est quelque chose de si divin, que
+plusieurs personnages de l'antiquité ont attribué la plus grande partie
+de ces fables à Socrate, choisissant pour leur servir de père celui des
+mortels qui avait le plus de communication avec les dieux. Je ne sais
+comme ils n'ont point fait descendre du ciel ces mêmes fables, et comme
+ils ne leur ont point assigné un dieu qui en eût la direction, ainsi
+qu'à la poésie et à l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à fait
+sans fondement, puisque, s'il m'est permis de mêler ce que nous avons de
+plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vérité a
+parlé aux hommes par paraboles, et la parabole est-elle autre chose que
+l'apologue, c'est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s'insinue avec
+d'autant plus de facilité et d'effet qu'il est plus commun et plus
+familier? Qui ne nous proposerait à imiter que les maîtres de la sagesse
+nous fournirait un sujet d'excuse; il n'y en a point quand des abeilles
+et des fourmis sont capables de cela même qu'on nous demande.
+
+C'est pour ces raisons que Platon, ayant banni Homère de sa république,
+y a donné à Ésope une place très honorable. Il souhaite que les enfants
+sucent ces fables avec le lait, il recommande aux nourrices de les leur
+apprendre; car on ne saurait s'accoutumer de trop bonne heure à la
+sagesse et à la vertu. Plutôt que d'être réduits à corriger nos
+habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu'elles sont
+encore indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut
+contribuer plus utilement que ces fables? Dites à un enfant que Crassus,
+allant contre les Parthes, s'engagea dans leur pays sans considérer
+comment il en sortirait; que cela le fit périr, lui et son armée,
+quelque effort qu'il fit pour se retirer. Dites au même enfant que le
+renard et le bouc descendirent au fond d'un puits pour y éteindre leur
+soif; que le renard en sortit s'étant servi des épaules et des cornes de
+son camarade comme d'une échelle; au contraire, le bouc y demeura pour
+n'avoir pas eu tant de prévoyance; et par conséquent il faut considérer
+en toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le
+plus d'impression sur cet enfant: ne s'arrêtera-t-il pas au dernier,
+comme plus conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse
+de son esprit? Il ne faut pas m'alléguer que les pensées de l'enfance
+sont d'elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles
+badineries. Ces badineries ne sont telles qu'en apparence, car dans le
+fond elles portent un sens très solide. Et comme, par la définition du
+point, de la ligne, de la surface, et par d'autres principes très
+familiers, nous parvenons à des connaissances qui mesurent enfin le ciel
+et la terre, de même aussi, par les raisonnements et conséquences que
+l'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les moeurs, on
+se rend capable des grandes choses.
+
+Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d'autres
+connaissances. Les propriétés des animaux et leurs divers caractères y
+sont exprimés; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes
+l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures
+irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l'homme, il prit la
+qualité dominante de chaque bête: de ces pièces si différentes il
+composa notre espèce; il fit cet ouvrage qu'on appelle «le petit monde».
+Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce
+qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé dans les
+connaissances que l'usage leur a données, et apprend aux enfants ce
+qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont nouveaux venus dans
+le monde, ils n'en connaissent pas encore les habitants, ils ne se
+connaissent pas eux-mêmes. On ne les doit laisser dans cette ignorance
+que le moins qu'on peut; il leur faut apprendre ce que C'est qu'un lion,
+un renard, ainsi du reste; et pourquoi l'on compare quelquefois un homme
+à ce renard ou à ce lion. C'est à quoi les fables travaillent; les
+premières notions de ces choses proviennent d'elles.
+
+J'ai déjà passé la longueur ordinaire des préfaces, cependant je n'ai
+pas encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage. L'apologue est
+composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre
+l'âme. Le corps est la fable; l'âme, la moralité. Aristote n'admet dans
+la fable que les animaux; il en exclut les hommes et les plantes. Cette
+règle est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Ésope, ni
+Phèdre, ni aucun des fabulistes, ne l'a gardée: tout au contraire de la
+moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire,
+ce n'a été que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où
+il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce
+qui plaît; c'est la grande règle, et pour ainsi dire la seule. Je n'ai
+donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes
+coutumes lorsque je ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort.
+Du temps d'Ésope, la fable était contée simplement, la moralité séparée,
+et toujours en suite. Phèdre est venu, qui ne s'est pas assujetti à cet
+ordre: il embellit la narration, et transporte quelquefois la moralité
+de la fin au commencement. Quand il serait nécessaire de lui trouver
+place, je ne manque à ce précepte que pour en observer un qui n'est pas
+moins important. C'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas
+qu'un écrivain s'opiniâtre contre l'incapacité de son esprit, ni contre
+celle de sa matière. Jamais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut
+réussir n'en vient jusque-là; il abandonne les choses dont il voit bien
+qu'il ne saurait rien faire de bon:
+
+_Et quoe Desperat tractata nitescere posse, relinquit._
+
+C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités, du succès
+desquelles je n'ai pas bien espéré.
+
+Il ne reste plus qu'à parler de la vie d'Ésope. Je ne vois presque
+personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que Planude nous a laissée.
+On s'imagine que cet auteur a voulu donner à son héros un caractère et
+des aventures qui répondissent à ses fables. Cela m'a paru d'abord
+spécieux; mais j'ai trouvé à la fin peu de certitude en cette critique.
+Elle est en partie fondée sur ce qui se passe entre Xantus et Ésope; on
+y trouve trop de niaiseries, et qui est le sage à qui de pareilles
+choses n'arrivent point? Toute la vie de Socrate n'a pas été sérieuse.
+Ce qui me confirme en mon sentiment, c'est que le caractère que Planude
+donne à Ésope est semblable à celui que Plutarque lui a donné dans son
+Banquet des sept Sages, c'est-à-dire d'un homme subtil, et qui ne laisse
+rien passer. On me dira que le Banquet des sept Sages est aussi une
+invention. Il est aisé de douter de tout: quant à moi, je ne vois pas
+bien pourquoi Plutarque aurait voulu imposer à la postérité dans ce
+traité-là, lui qui fait profession d'être véritable partout ailleurs, et
+de conserver à chacun son caractère. Quand cela serait, je ne saurais
+que mentir sur la foi d'autrui: me croira-t-on moins que si je m'arrête
+à la mienne? Car ce que je puis est de composer un tissu de mes
+conjectures, lequel j'intitulerai: Vie d'Ésope. Quelque vraisemblable
+que je le rende, on ne s'y assurera pas, et, fable pour fable, le
+lecteur préférera toujours celle de Planude à la mienne.
+
+
+
+
+A Monseigneur le Dauphin
+
+ Je chante les héros dont Ésope est le père,
+ Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère,
+ Contient des vérités qui servent de leçons.
+ Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons:
+ Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes;
+ Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.
+ Illustre rejeton d'un prince aimé des cieux,
+ Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,
+ Et qui faisant fléchir les plus superbes têtes,
+ Comptera désormais ses jours par ses conquêtes,
+ Quelque autre te dira d'une plus forte voix
+ Les faits de tes aïeux et les vertus des rois.
+ Je vais t'entretenir de moindres aventures,
+ Te tracer en ces vers de légères peintures;
+ Et si de t'agréer je n'emporte le prix,
+ J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
+
+
+
+
+ La Cigale et la Fourmi
+
+ La cigale, ayant chanté
+ Tout l'été,
+ Se trouva fort dépourvue
+ Quand la bise fut venue.
+ Pas un seul petit morceau
+ De mouche ou de vermisseau
+ Elle alla crier famine
+ Chez la fourmi sa voisine,
+ La priant de lui prêter
+ Quelque grain pour subsister
+ Jusqu'à la saison nouvelle
+ «Je vous paierai, lui dit-elle,
+ Avant l'oût, foi d'animal,
+ Intérêt et principal.»
+ La fourmi n'est pas prêteuse;
+ C'est là son moindre défaut.
+ «Que faisiez-vous au temps chaud?
+ Dit-elle à cette emprunteuse.
+ --Nuit et jour à tout venant
+ Je chantais, ne vous déplaise.
+ --Vous chantiez? j'en suis fort aise.
+ Eh bien: dansez maintenant.»
+
+
+
+
+Le Corbeau et le Renard
+
+ Maître corbeau, sur un arbre perché
+ Tenait en son bec un fromage.
+ Maître renard par l'odeur alléché
+ Lui tint à peu près ce langage:
+ «Hé! bonjour Monsieur du Corbeau
+ Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
+ Sans mentir, si votre ramage
+ Se rapporte à votre plumage
+ Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois»
+ A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie
+ Et pour montrer sa belle voix
+ Il ouvre un large bec laisse tomber sa proie.
+ Le renard s'en saisit et dit: «Mon bon Monsieur
+ Apprenez que tout flatteur
+ Vit aux dépens de celui qui l'écoute:
+ Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.»
+ Le corbeau honteux et confus
+ Jura mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
+
+
+
+
+La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf
+
+ Une grenouille vit un boeuf
+ Qui lui sembla de belle taille.
+ Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
+ Envieuse, s'étend, et s'enfle et se travaille,
+ Pour égaler l'animal en grosseur,
+ Disant: «Regardez bien, ma soeur;
+ Est-ce assez? dites-moi: n'y suis-je point encore?
+ Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voilà?
+ --Vous n'en approchez point.» La chétive pécore
+ S'enfla si bien qu'elle creva.
+
+ Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages.
+ Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
+ Tout prince a des ambassadeurs,
+ Tout marquis veut avoir des pages.
+
+
+
+
+Les deux mulets
+
+ Deux mulets cheminaient, l'un d'avoine chargé,
+ L'autre portant l'argent de la gabelle.
+ Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,
+ N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
+ Il marchait d'un pas relevé,
+ Et faisait sonner sa sonnette:
+ Quand, l'ennemi se présentant,
+ Comme il en voulait à l'argent,
+ Sur le mulet du fisc une troupe se jette,
+ Le saisit au frein et l'arrête.
+ Le mulet, en se défendant,
+ Se sent percé de coups; il gémit, il soupire.
+ «Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avait promis?
+ Ce mulet qui me suit du danger se retire;
+ Et moi j'y tombe et je péris!
+ --Ami, lui dit son camarade,
+ Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi:
+ Si tu n'avais servi qu'un meunier, comme moi,
+ Tu ne serais pas si malade.»
+
+
+
+
+Le Loup et le Chien
+
+ Un loup n'avait que les os et la peau,
+ Tant les chiens faisaient bonne garde.
+ Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
+ Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
+ L'attaquer, le mettre en quartiers,
+ Sire loup l'eût fait volontiers;
+ Mais il fallait livrer bataille,
+ Et le mâtin était de taille
+ A se défendre hardiment.
+ Le loup donc, l'aborde humblement,
+ Entre en propos, et lui fait compliment
+ Sur son embonpoint, qu'il admire.
+ «Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
+ D'être aussi gras que moi, lui répartit le chien.
+ Quittez les bois, vous ferez bien:
+ Vos pareils y sont misérables,
+ Cancres, hères, et pauvres diables,
+ Dont la condition est de mourir de faim.
+ Car quoi? rien d'assuré; point de franche lippée;
+ Tout à la pointe de l'épée.
+ Suivez moi, vous aurez un bien meilleur destin.»
+ Le loup reprit: «Que me faudra-t-il faire?
+ --Presque rien, dit le chien: donner la chasse aux gens
+ Portant bâtons et mendiants;
+ Flatter ceux du logis, à son maître complaire:
+ Moyennant quoi votre salaire
+ Sera force reliefs de toutes les façons:
+ Os de poulets, os de pigeons,
+ Sans parler de mainte caresse.»
+ Le loup déjà se forge une félicité
+ Qui le fait pleurer de tendresse
+ Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé.
+ «Qu'est-ce là? lui dit-il.--Rien.--Quoi? rien?--Peu de chose.
+ --Mais encor?--Le collier dont je suis attaché
+ De ce que vous voyez est peut-être la cause.
+ --Attaché? dit le loup: vous ne courez donc pas
+ Où vous voulez?--Pas toujours; mais qu'importe?
+ --Il importe si bien, que de tous vos repas
+ Je ne veux en aucune sorte,
+ Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.»
+ Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.
+
+
+
+
+La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion
+
+ La génisse, la chèvre et leur soeur la brebis,
+ Avec un fier lion, seigneur du voisinage,
+ Firent société, dit-on, au temps jadis,
+ Et mirent en commun le gain et le dommage.
+ Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris.
+ Vers ses associés aussitôt elle envoie.
+ Eux venus, le lion par ses ongles compta,
+ Et dit: «Nous sommes quatre à partager la proie».
+ Puis, en autant de parts le cerf il dépeça;
+ Prit pour lui la première en qualité de sire:
+ «Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
+ C'est que je m'appelle lion:
+ A cela l'on n'a rien à dire.
+ La seconde, par droit, me doit échoir encor:
+ Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.
+ Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
+ Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,
+ Je l'étranglerai tout d'abord.»
+
+
+
+
+La Besace
+
+ Jupiter dit un jour: «Que tout ce qui respire
+ S'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur:
+ Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,
+ Il peut le déclarer sans peur;
+ Je mettrai remède à la chose.
+ Venez, singe; parlez le premier, et pour cause.
+ Voyez ces animaux, faites comparaison
+ De leurs beautés avec les vôtres.
+ Êtes-vous satisfait?--Moi? dit-il; pourquoi non?
+ N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres?
+ Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché;
+ Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché:
+ Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre.»
+ L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre.
+ Tant s'en faut: de sa forme il se loua très fort;
+ Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourrait encor
+ Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles;
+ Que c'était une masse informe et sans beauté.
+ L'éléphant étant écouté,
+ Tout sage qu'il était, dit des choses pareilles:
+ Il jugea qu'à son appétit
+ Dame baleine était trop grosse.
+ Dame fourmi trouva le ciron trop petit,
+ Se croyant, pour elle, un colosse.
+ Jupin les renvoya s'étant censurés tous,
+ Du reste contents d'eux.
+ Mais parmi les plus fous
+ Notre espèce excella; car tout ce que nous sommes,
+ Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,
+ Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes:
+ On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.
+ Le fabricateur souverain
+ Nous créa besaciers tous de même manière,
+ Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui:
+ Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
+ Et celle de devant pour les défauts d'autrui.
+
+
+
+
+L'hirondelle et les petits oiseaux
+
+ Une hirondelle en ses voyages
+ Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
+ Peut avoir beaucoup retenu.
+ Celle-ci prévoyait jusqu'aux moindres orages,
+ Et devant qu'ils ne fussent éclos,
+ Les annonçait aux matelots.
+ Il arriva qu'au temps que le chanvre se sème,
+ Elle vit un manant en couvrir maints sillons.
+ «Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons:
+ Je vous plains, car pour moi, dans ce péril extrême,
+ Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin.
+ Voyez-vous cette main qui, par les airs chemine?
+ Un jour viendra, qui n'est pas loin,
+ Que ce qu'elle répand sera votre ruine.
+ De là naîtront engins à vous envelopper,
+ Et lacets pour vous attraper,
+ Enfin, mainte et mainte machine
+ Qui causera dans la saison
+ Votre mort ou votre prison:
+ Gare la cage ou le chaudron!
+ C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle,
+ Mangez ce grain et croyez-moi.»
+ Les oiseaux se moquèrent d'elle:
+ Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
+ Quand la chènevière fut verte,
+ L'hirondelle leur dit: «Arrachez brin à brin
+ Ce qu'a produit ce mauvais grain,
+ Ou soyez sûrs de votre perte.
+ --Prophète de malheur, babillarde, dit-on,
+ Le bel emploi que tu nous donnes!
+ Il nous faudrait mille personnes
+ Pour éplucher tout ce canton.»
+ La chanvre étant tout à fait crue,
+ L'hirondelle ajouta: «Ceci ne va pas bien;
+ Mauvaise graine est tôt venue.
+ Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,
+ Dès que vous verrez que la terre
+ Sera couverte, et qu'à leurs blés
+ Les gens n'étant plus occupés
+ Feront aux oisillons la guerre;
+ Quand reglingettes et réseaux
+ Attraperont petits oiseaux,
+ Ne volez plus de place en place,
+ Demeurez au logis ou changez de climat:
+ Imitez le canard, la grue ou la bécasse.
+ Mais vous n'êtes pas en état
+ De passer, comme nous, les déserts et les ondes,
+ Ni d'aller chercher d'autres mondes;
+ C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr,
+ C'est de vous enfermer aux trous de quelque mur.»
+ Les oisillons, las de l'entendre,
+ Se mirent à jaser aussi confusément
+ Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
+ Ouvrait la bouche seulement.
+ Il en prit aux uns comme aux autres:
+ Maint oisillon se vit esclave retenu.
+
+ Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres
+ Et ne croyons le mal que quand il est venu.
+
+
+
+
+Le Rat de ville et le Rat des champs
+
+ Autrefois le rat des villes
+ Invita le rat des champs
+ D'une façon fort civile,
+ A des reliefs d'ortolans
+
+ Sur un tapis de Turquie
+ Le couvert se trouva mis.
+ Je laisse à penser la vie
+ Que firent ces deux amis.
+
+ Le régal fut fort honnête:
+ Rien ne manquait au festin;
+ Mais quelqu'un troubla la fête
+ Pendant qu'ils étaient en train.
+
+ A la porte de la salle
+ Ils entendirent du bruit:
+ Le rat de ville détale,
+ Son camarade le suit.
+
+ Le bruit cesse, on se retire:
+ Rats en campagne aussitôt;
+ Et le citadin de dire:
+ «Achevons tout notre rôt.
+
+ --C'est assez, dit le rustique;
+ Demain vous viendrez chez moi.
+ Ce n'est pas que je me pique
+ De tous vos festins de roi;
+
+ Mais rien ne vient m'interrompre:
+ Je mange tout à loisir.
+ Adieu donc. Fi du plaisir
+ Que la crainte peut corrompre!»
+
+
+
+
+Le loup et l'agneau
+
+ La raison du plus fort est toujours la meilleure:
+ Nous l'allons montrer tout à l'heure.
+
+ Un Agneau se désaltérait
+ Dans le courant d'une onde pure.
+ Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
+ Et que la faim en ces lieux attirait.
+ «Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
+ Dit cet animal plein de rage:
+ Tu seras châtié de ta témérité.
+ --Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté
+ Ne se mette pas en colère;
+ Mais plutôt qu'elle considère
+ Que je me vas désaltérant
+ Dans le courant,
+ Plus de vingt pas au-dessous d'Elle;
+ Et que par conséquent, en aucune façon
+ Je ne puis troubler sa boisson.
+ --Tu la troubles, reprit cette bête cruelle;
+ Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
+ --Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
+ Reprit l'agneau; je tette encor ma mère
+ --Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
+ --Je n'en ai point.--C'est donc l'un des tiens;
+ Car vous ne m'épargnez guère,
+ Vous, vos bergers et vos chiens.
+ On me l'a dit: il faut que je me venge.»
+ Là-dessus, au fond des forêts
+ Le loup l'emporte et puis le mange,
+ Sans autre forme de procès.
+
+
+
+
+L'homme et son image
+
+_Pour M. le Duc de La Rochefoucauld_
+
+ Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux
+ Passait dans son esprit pour le plus beau du monde:
+ Il accusait toujours les miroirs d'être faux,
+ Vivant plus que content dans une erreur profonde.
+ Afin de le guérir, le sort officieux
+ Présentait partout à ses yeux
+ Les conseillers muets dont se servent nos dames:
+ Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
+ Miroirs aux poches des galands,
+ Miroirs aux ceintures des femmes.
+ Que fait notre Narcisse? Il se va confiner
+ Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer,
+ N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure.
+ Mais un canal, formé par une source pure,
+ Se trouve en ces lieux écartés:
+ Il s'y voit, il se fâche, et ses yeux irrités
+ Pensent apercevoir une chimère vaine.
+ Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau;
+ Mais quoi? Le canal est si beau
+ Qu'il ne le quitte qu'avec peine.
+
+ On voit bien où je veux venir.
+ Je parle à tous; et cette erreur extrême
+ Est un mal que chacun se plaît d'entretenir.
+ Notre âme, c'est cet homme amoureux de lui-même;
+ Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui,
+ Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes;
+ Et quant au canal, c'est celui
+ Que chacun sait, le livre des Maximes.
+
+
+
+
+Le dragon à plusieurs têtes et le dragon à plusieurs queues
+
+ Un envoyé du Grand Seigneur
+ Préférait, dit l'histoire, un jour chez l'empereur
+ Les forces de son maître à celles de l'Empire.
+ Un allemand se mit à dire:
+ «Notre prince a des dépendants
+ Qui, de leur chef, sont si puissants
+ Que chacun d'eux pourrait soudoyer une armée.»
+ Le chiaoux, homme de sens,
+ Lui dit: «Je sais par renommée
+ Ce que chaque Électeur peut de monde fournir;
+ Et cela me fait souvenir
+ D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
+ J'étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer
+ Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie.
+ Mon sang commence à se glacer;
+ Et je crois qu'à moins on s'effraie.
+ Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal:
+ Jamais le corps de l'animal
+ Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.
+ Je rêvais à cette aventure,
+ Quand un autre dragon, qui n'avait qu'un seul chef
+ Et bien plus qu'une queue, à passer se présente.
+ Me voilà saisi derechef
+ D'étonnement et d'épouvante.
+ Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi:
+ Rien ne les empêcha; l'un fit chemin à l'autre.
+ Je soutiens qu'il en est ainsi
+ De votre empereur et du nôtre.»
+
+
+
+
+Les voleurs et l'Âne
+
+ Pour un âne enlevé deux voleurs se battaient:
+ L'un voulait le garder, l'autre le voulait vendre.
+ Tandis que coups de poing trottaient,
+ Et que nos champions songeaient à se défendre,
+ Arrive un troisième larron
+ Qui saisit maître Aliboron.
+
+ L'âne, c'est quelquefois une pauvre province:
+ Les voleurs sont tel ou tel prince,
+ Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois.
+ Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois:
+ Il est assez de cette marchandise.
+ De nul d'eux n'est souvent la province conquise:
+ Un quart voleur survient, qui les accorde net
+ En se saisissant du baudet.
+
+
+
+
+Simonide préservé par les Dieux
+
+ On ne peut trop louer trois sortes de personnes:
+ Les dieux, sa maîtresse et son roi.
+ Malherbe le disait, j'y souscris, quant à moi:
+ Ce sont maximes toujours bonnes.
+ La louange chatouille et gagne les esprits.
+ Voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée.
+
+ Simonide avait entrepris
+ L'éloge d'un athlète; et la chose essayée,
+ Il trouva son sujet plein de récits tout nus.
+ Les parents de l'athlète étaient gens inconnus;
+ Son père, un bon bourgeois; lui, sans autre mérite;
+ Matière infertile et petite.
+ Le poète d'abord, parla de son héros.
+ Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire,
+ Il se jette à côté, se met sur le propos
+ De Castor et Pollux; ne manque pas d'écrire
+ Que leur exemple était aux lutteurs glorieux;
+ Élève leurs combats, spécifiant les lieux
+ Où ces frères s'étaient signalés davantage;
+ Enfin l'éloge de ces dieux
+ Faisait les deux tiers de l'ouvrage.
+ L'athlète avait promis d'en payer un talent;
+ Mais quand il le vit, le galand
+ N'en donna que le tiers; et dit fort franchement
+ Que Castor et Pollux acquittassent le reste.
+ «Faites vous contenter par ce couple céleste.
+ Je veux vous traiter cependant:
+ Venez souper chez moi; nous ferons bonne vie:
+ Les conviés sont gens choisis,
+ Mes parents, mes meilleurs amis,
+ Soyez donc de la compagnie.»
+ Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur
+ De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
+ Il vient: l'on festine, l'on mange.
+ Chacun étant en belle humeur,
+ Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte
+ Deux hommes demandaient à le voir promptement.
+ Il sort de table; et la cohorte
+ N'en perd pas un seul coup de dent.
+ Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge.
+ Tous deux lui rendent grâce, et, pour prix de ses vers,
+ Ils l'avertissent qu'il déloge,
+ Et que cette maison va tomber à l'envers.
+ La prédiction en fut vraie.
+ Un pilier manque; et le plafond
+ Ne trouvant plus rien qui l'étaie,
+ Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
+ N'en fait pas moins aux échansons.
+ Ce ne fut pas le pis, car pour rendre complète
+ La vengeance due au poète,
+ Une poutre cassa les jambes à l'athlète,
+ Et renvoya les convies
+ Pour la plupart estropiés.
+ La renommée eut soin de publier l'affaire:
+ Chacun cria miracle.
+ On doubla le salaire
+ Que méritaient les vers d'un homme aimé des dieux.
+ Il n'était fils de bonne mère
+ Qui, les payant à qui mieux mieux,
+ Pour ses ancêtres n'en fit faire.
+
+ Je reviens à mon texte, et dis premièrement
+ Qu'on ne saurait manquer de louer largement
+ Les dieux et leurs pareils, de plus que Melpomène
+ Souvent, sans déroger, trafique de sa peine;
+ Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix.
+ Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce:
+ Jadis l'Olympe et le Parnasse
+ Étaient frères et bons amis.
+
+
+
+
+La mort et le malheureux
+
+ Un malheureux appelait tous les jours
+ La mort à son secours
+ «O Mort, lui disait-il, que tu me sembles belle!
+ Viens vite, viens finir ma fortune cruelle!»
+ La mort crut, en venant, l'obliger en effet.
+ Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
+ «Que vois-je? cria-t-il: ôtez-moi cet objet;
+ Qu'il est hideux! que sa rencontre
+ Me cause d'horreur et d'effroi
+ N'approche pas, ô Mort! ô Mort, retire-toi!»
+
+ Mécénas fut un galant homme;
+ Il a dit quelque part: «Qu'on me rende impotent.
+ Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme
+ Je vive, c'est assez, je suis plus que content.»
+ Ne viens jamais, ô Mort; on t'en dit tout autant.
+
+
+
+
+La mort et le bûcheron
+
+ Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
+ Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
+ Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
+ Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
+ Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
+ Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
+ Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde?
+ En est-il un plus pauvre en la machine ronde?
+ Point de pain quelquefois et jamais de repos.
+ Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
+ Le créancier et la corvée
+ Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
+ Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
+ Lui demande ce qu'il faut faire.
+ «C'est, dit-il, afin de m'aider
+ A recharger ce bois, tu ne tarderas guère.»
+
+ Le trépas vient tout guérir;
+ Mais ne bougeons d'où nous sommes:
+ Plutôt souffrir que mourir,
+ C'est la devise des hommes.
+
+
+
+
+L'homme entre deux âges et ses deux maîtresses
+
+ Un homme de moyen âge,
+ Et tirant sur le grison
+ Jugea qu'il était saison
+ De songer au mariage.
+ Il avait du comptant,
+ Et partant
+ De quoi choisir; toutes voulaient lui plaire:
+ En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant;
+ Bien adresser n'est pas petite affaire.
+ Deux veuves sur son coeur eurent le plus de part:
+ L'une encor verte, et l'autre un peu bien mûre,
+ Mais qui réparait par son art
+ Ce qu'avait détruit la nature.
+ Ces deux veuves, en badinant,
+ En riant, en lui faisant fête,
+ L'allaient quelquefois testonnant,
+ C'est à dire ajustant sa tête.
+ La vieille, à tous moments, de sa part emportait
+ Un peu du poil noir qui restait
+ Afin que son amant en fût plus à sa guise.
+ La jeune saccageait les poils blancs à son tour.
+ Toutes deux firent tant, que notre tête grise
+ Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
+ «Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles,
+ Qui m'avez si bien tondu:
+ J'ai plus gagné que perdu;
+ Car d'hymen point de nouvelles.
+ Celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon
+ Je vécusse, et non à la mienne.
+ Il n'est tête chauve qui tienne.
+ Je vous suis obligé, belles, de la leçon.»
+
+
+
+
+Le Renard et la Cigogne
+
+ Compère le renard se mit un jour en frais,
+ Et retint à dîner commère la cigogne.
+ Le régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts:
+ Le galand, pour toute besogne,
+ Avait un brouet clair: il vivait chichement.
+ Ce brouet fut par lui servi sur une assiette:
+ La cigogne au long bec n'en put attraper miette,
+ Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
+ Pour se venger de cette tromperie,
+ A quelque temps de là, la cigogne le prie.
+ «Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis,
+ Je ne fais point cérémonie.»
+ A l'heure dite, il courut au logis
+ De la cigogne son hôtesse;
+ Loua très fort sa politesse;
+ Trouva le dîner cuit à point:
+ Bon appétit surtout, renards n'en manquent point.
+ Il se réjouissait à l'odeur de la viande
+ Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.
+ On servit, pour l'embarrasser,
+ En un vase à long col et d'étroite embouchure.
+ Le bec de la cigogne y pouvait bien passer;
+ Mais le museau du sire était d'autre mesure.
+ Il lui fallut à jeun retourner au logis,
+ Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,
+ Serrant la queue, et portant bas l'oreille.
+
+ Trompeurs, c'est pour vous que j'écris:
+ Attendez-vous à la pareille.
+
+
+
+
+L'enfant et le maître d'école
+
+ Dans ce récit je prétends faire voir
+ D'un certain sot la remontrance vaine.
+
+ Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir
+ En badinant sur les bords de la Seine.
+ Le ciel permit qu'un saule se trouva,
+ Dont le branchage, après Dieu, le sauva.
+ S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,
+ Par cet endroit passe un maître d'école;
+ L'enfant lui crie: «Au secours, je péris.»
+ Le magister, se tournant à ses cris,
+ D'un ton fort grave à contretemps s'avise
+ De le tancer: «Ah! le petit babouin!
+ Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise!
+ Et puis, prenez de tels fripons le soin.
+ Que les parents sont malheureux qu'il faille
+ Toujours veiller à semblable canaille!
+ Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort.»
+ Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord.
+
+ Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense.
+ Tout babillard, tout censeur, tout pédant
+ Se peut connaître au discours que j'avance.
+ Chacun des trois fait un peuple fort grand:
+ Le créateur en a béni l'engeance.
+ En toute affaire ils ne font que songer
+ Aux moyens d'exercer leur langue.
+ Eh! mon ami, tire-moi du danger,
+ Tu feras après ta harangue.
+
+
+
+
+Le coq et la perle
+
+ Un jour un coq détourna
+ Une perle qu'il donna
+ Au beau premier lapidaire.
+ «Je la crois fine, dit-il;
+ Mais le moindre grain de mil
+ Serait bien mieux mon affaire.»
+
+ Un ignorant hérita
+ D'un manuscrit qu'il porta
+ Chez son voisin le libraire.
+ «Je crois, dit-il qu'il est bon;
+ Mais le moindre ducaton
+ Serait bien mieux mon affaire.»
+
+
+
+
+Les frelons et les mouches à miel
+
+ A l'oeuvre on connaît l'artisan.
+
+ Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent:
+ Des frelons les réclamèrent;
+ Des abeilles s'opposant,
+ Devant certaine guêpe on traduisit la cause.
+ Il était malaisé de décider la chose:
+ Les témoins déposaient qu'autour de ces rayons
+ Des animaux ailés, bourdonnant, un peu longs,
+ De couleur fort tannée, et tels que les abeilles,
+ Avaient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons
+ Ces enseignes étaient pareilles.
+ La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,
+ Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière,
+ Entendit une fourmilière.
+ Le point n'en put être éclairci.
+ «De grâce, à quoi bon tout ceci?
+ Dit une abeille fort prudente.
+ Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,
+ Nous voici comme aux premiers jours.
+ Pendant cela le miel se gâte.
+ Il est temps désormais que le juge se hâte:
+ N'a-t-il point assez léché l'ours?
+ Sans tant de contredits, et d'interlocutoires,
+ Et de fatras et de grimoires,
+ Travaillons, les frelons et nous:
+ On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
+ Des cellules si bien bâties»
+ Le refus des frelons fit voir
+ Que cet art passait leur savoir;
+ Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties.
+
+ Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès:
+ Que des turcs en cela l'on suivît la méthode!
+ Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code:
+ Il ne faudrait point tant de frais;
+ Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge,
+ On nous mine par des longueurs;
+ On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge,
+ Les écailles pour les plaideurs.
+
+
+
+
+Le chêne et le roseau
+
+ Le chêne un jour dit au roseau:
+ «Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
+ Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;
+ Le moindre vent qui d'aventure
+ Fait rider la face de l'eau,
+ Vous oblige à baisser la tête.
+ Cependant que mon front, au Caucase pareil,
+ Non content d'arrêter les rayons du soleil,
+ Brave l'effort de la tempête.
+ Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.
+ Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
+ Dont je couvre le voisinage,
+ Vous n'auriez pas tant à souffrir:
+ Je vous défendrai de l'orage;
+ Mais vous naissez le plus souvent
+ Sur les humides bords des royaumes du vent.
+ La nature envers vous me semble bien injuste.
+ --Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
+ Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci:
+ Les vents me sont moins qu'à vous redoutables;
+ Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
+ Contre leurs coups épouvantables
+ Résisté sans courber le dos;
+ Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots,
+ Du bout de l'horizon accourt avec furie
+ Le plus terrible des enfants
+ Que le nord eût porté jusque là dans ses flancs.
+ L'arbre tient bon; le roseau plie.
+ Le vent redouble ses efforts,
+ Et fait si bien qu'il déracine
+ Celui de qui la tête au ciel était voisine,
+ Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
+
+
+
+
+
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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