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diff --git a/17941-8.txt b/17941-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0b2feef --- /dev/null +++ b/17941-8.txt @@ -0,0 +1,1460 @@ +The Project Gutenberg EBook of Fables de La Fontaine, by Jean de La Fontaine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Fables de La Fontaine + Tome Premier + +Author: Jean de La Fontaine + +Release Date: March 7, 2006 [EBook #17941] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE LA FONTAINE *** + + + + +Produced by Chuck Greif + + + + +Jean de La Fontaine + +FABLES + +(1668 - 1694) + +Livre I + +Illustrations par Jean-Jacques Grandville + +Table des matières + +Préface + +A Monseigneur le Dauphin + +La Cigale et la Fourmi + +Le Corbeau et le Renard + +La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf + +Les deux mulets + +Le Loup et le Chien + +La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion + +La Besace + +L'hirondelle et les petits oiseaux + +Le Rat de ville et le Rat des champs + +Le loup et l'agneau + +L'homme et son image + +Le dragon à plusieurs têtes et le dragon à plusieurs queues + +Les voleurs et l'Âne + +Simonide préservé par les Dieux + +La mort et le malheureux + +La mort et le bûcheron + +L'homme entre deux âges et ses deux maîtresses + +Le Renard et la Cigogne + +L'enfant et le maître d'école + +Le coq et la perle + +Les frelons et les mouches à miel + +Le chêne et le roseau + + + + +Préface + +L'indulgence que l'on a eue pour quelques-unes de mes fables me donne +lieu d'espérer la même grâce pour ce recueil. Ce n'est pas qu'un des +maîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le dessein de les mettre en +vers. Il a cru que leur principal ornement est de n'en avoir aucun; que +d'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité de notre +langue, m'embarrasseraient en beaucoup d'endroits, et banniraient de la +plupart de ces récits la breveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme du +conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il languisse. Cette +opinion ne saurait partir que d'un homme d'excellent goût; je +demanderais seulement qu'il en relâchât quelque peu, et qu'il crût que +les grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement ennemies des muses +françaises que l'on ne puisse souvent les faire marcher de compagnie. + +Après tout, je n'ai entrepris la chose que sur l'exemple, je ne veux pas +dire des anciens, qui ne tire point à conséquence pour moi, mais sur +celui des modernes. C'est de tout temps, et chez tous les peuples qui +font profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. A +peine les fables qu'on attribue à Ésope virent le jour, que Socrate +trouva à propos de les habiller des livrées des muses. Ce que Platon en +rapporte est si agréable, que je ne puis m'empêcher d'en faire un des +ornements de cette préface. Il dit que, Socrate étant condamné au +dernier supplice, l'on remit l'exécution de l'arrêt, à cause de +certaines fêtes. Cébès l'alla voir le jour de sa mort. Socrate lui dit +que les dieux l'avaient averti plusieurs fois, pendant son sommeil, +qu'il devait s'appliquer à la musique avant qu'il mourût. Il n'avait pas +entendu d'abord ce que ce songe signifiait: car, comme la musique ne +rend pas l'homme meilleur, à quoi bon s'y attacher? Il fallait qu'il y +eût du mystère là-dessous, d'autant plus que les dieux ne se lassaient +point de lui envoyer la même inspiration. Elle lui était encore venue +une de ces fêtes. Si bien qu'en songeant aux choses que le Ciel pouvait +exiger de lui, il s'était avisé que la musique et la poésie ont tant de +rapport, que possible était-ce de la dernière qu'il s'agissait. Il n'y a +point de bonne poésie sans harmonie; mais il n'y en a point non plus +sans fiction, et Socrate ne savait que dire la vérité. Enfin il avait +trouvé un tempérament: c'était de choisir des fables qui continssent +quelque chose de véritable, telles que sont celles d'Ésope. Il employa +donc à les mettre en vers les derniers moments de sa vie. + +Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme soeurs la poésie et +nos fables. Phèdre a témoigné qu'il était de ce sentiment, et par +l'excellence de son ouvrage nous pouvons juger de celui du prince des +philosophes. Après Phèdre, Avienus a traité le même sujet. Enfin les +modernes les ont suivis: nous en avons des exemples non seulement chez +les étrangers, mais chez nous. Il est vrai que lorsque nos gens y ont +travaillé, la langue était si différente de ce qu'elle est qu'on ne les +doit considérer que comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de mon +entreprise: au contraire, je me suis flatté de l'espérance que si je ne +courais dans cette carrière avec succès, on me donnerait au moins la +gloire de l'avoir ouverte. + +Il arrivera possible que mon travail fera naître à d'autres personnes +l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que cette matière +soit épuisée, qu'il reste encore plus de fables à mettre en vers que je +n'en ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures, c'est-à-dire +celles qui m'ont semblé telles; mais outre que je puis m'être trompé +dans mon choix, il ne sera pas difficile de donner un autre tour à +celles-là même que j'ai choisies; et si ce tour est moins long, il sera +sans doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on m'aura toujours +obligation: soit que ma témérité ait été heureuse et que je ne me sois +point trop écarté du chemin qu'il fallait tenir, soit que j'aie +seulement excité les autres à mieux faire. + +Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein quant à l'exécution, le +public en sera juge. On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême +brièveté qui rendent Phèdre recommandable; ce sont qualités au-dessus de +ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru +qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non +que je le blâme d'en être demeuré dans ces termes: la langue latine n'en +demandait pas davantage; et si l'on y veut prendre garde, on reconnaîtra +dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de Térence. La +simplicité est magnifique chez ces grands hommes; moi qui n'ai pas les +perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un +si haut point. Il a donc fallu se récompenser d'ailleurs: c'est ce que +j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse que Quintilien dit qu'on ne +saurait trop égayer les narrations. Il ne s'agit pas ici d'en apporter +une raison: c'est assez que Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant +considéré que, ces fables étant sues de tout le monde, je ne ferais rien +si je ne les rendais nouvelles par quelques traits qui en relevassent le +goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui: on veut de la nouveauté et de +la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire, mais un +certain charme, un air agréable, qu'on peut donner à toutes sortes de +sujets, même les plus sérieux. + +Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai donnée à cet ouvrage qu'on +en doit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière. Car qu'y +a-t-il de recommandable dans les productions de l'esprit, qui ne se +rencontre dans l'apologue? C'est quelque chose de si divin, que +plusieurs personnages de l'antiquité ont attribué la plus grande partie +de ces fables à Socrate, choisissant pour leur servir de père celui des +mortels qui avait le plus de communication avec les dieux. Je ne sais +comme ils n'ont point fait descendre du ciel ces mêmes fables, et comme +ils ne leur ont point assigné un dieu qui en eût la direction, ainsi +qu'à la poésie et à l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à fait +sans fondement, puisque, s'il m'est permis de mêler ce que nous avons de +plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vérité a +parlé aux hommes par paraboles, et la parabole est-elle autre chose que +l'apologue, c'est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s'insinue avec +d'autant plus de facilité et d'effet qu'il est plus commun et plus +familier? Qui ne nous proposerait à imiter que les maîtres de la sagesse +nous fournirait un sujet d'excuse; il n'y en a point quand des abeilles +et des fourmis sont capables de cela même qu'on nous demande. + +C'est pour ces raisons que Platon, ayant banni Homère de sa république, +y a donné à Ésope une place très honorable. Il souhaite que les enfants +sucent ces fables avec le lait, il recommande aux nourrices de les leur +apprendre; car on ne saurait s'accoutumer de trop bonne heure à la +sagesse et à la vertu. Plutôt que d'être réduits à corriger nos +habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu'elles sont +encore indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut +contribuer plus utilement que ces fables? Dites à un enfant que Crassus, +allant contre les Parthes, s'engagea dans leur pays sans considérer +comment il en sortirait; que cela le fit périr, lui et son armée, +quelque effort qu'il fit pour se retirer. Dites au même enfant que le +renard et le bouc descendirent au fond d'un puits pour y éteindre leur +soif; que le renard en sortit s'étant servi des épaules et des cornes de +son camarade comme d'une échelle; au contraire, le bouc y demeura pour +n'avoir pas eu tant de prévoyance; et par conséquent il faut considérer +en toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le +plus d'impression sur cet enfant: ne s'arrêtera-t-il pas au dernier, +comme plus conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse +de son esprit? Il ne faut pas m'alléguer que les pensées de l'enfance +sont d'elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles +badineries. Ces badineries ne sont telles qu'en apparence, car dans le +fond elles portent un sens très solide. Et comme, par la définition du +point, de la ligne, de la surface, et par d'autres principes très +familiers, nous parvenons à des connaissances qui mesurent enfin le ciel +et la terre, de même aussi, par les raisonnements et conséquences que +l'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les moeurs, on +se rend capable des grandes choses. + +Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d'autres +connaissances. Les propriétés des animaux et leurs divers caractères y +sont exprimés; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes +l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures +irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l'homme, il prit la +qualité dominante de chaque bête: de ces pièces si différentes il +composa notre espèce; il fit cet ouvrage qu'on appelle «le petit monde». +Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce +qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé dans les +connaissances que l'usage leur a données, et apprend aux enfants ce +qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont nouveaux venus dans +le monde, ils n'en connaissent pas encore les habitants, ils ne se +connaissent pas eux-mêmes. On ne les doit laisser dans cette ignorance +que le moins qu'on peut; il leur faut apprendre ce que C'est qu'un lion, +un renard, ainsi du reste; et pourquoi l'on compare quelquefois un homme +à ce renard ou à ce lion. C'est à quoi les fables travaillent; les +premières notions de ces choses proviennent d'elles. + +J'ai déjà passé la longueur ordinaire des préfaces, cependant je n'ai +pas encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage. L'apologue est +composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre +l'âme. Le corps est la fable; l'âme, la moralité. Aristote n'admet dans +la fable que les animaux; il en exclut les hommes et les plantes. Cette +règle est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Ésope, ni +Phèdre, ni aucun des fabulistes, ne l'a gardée: tout au contraire de la +moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire, +ce n'a été que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où +il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce +qui plaît; c'est la grande règle, et pour ainsi dire la seule. Je n'ai +donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes +coutumes lorsque je ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort. +Du temps d'Ésope, la fable était contée simplement, la moralité séparée, +et toujours en suite. Phèdre est venu, qui ne s'est pas assujetti à cet +ordre: il embellit la narration, et transporte quelquefois la moralité +de la fin au commencement. Quand il serait nécessaire de lui trouver +place, je ne manque à ce précepte que pour en observer un qui n'est pas +moins important. C'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas +qu'un écrivain s'opiniâtre contre l'incapacité de son esprit, ni contre +celle de sa matière. Jamais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut +réussir n'en vient jusque-là; il abandonne les choses dont il voit bien +qu'il ne saurait rien faire de bon: + +_Et quoe Desperat tractata nitescere posse, relinquit._ + +C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités, du succès +desquelles je n'ai pas bien espéré. + +Il ne reste plus qu'à parler de la vie d'Ésope. Je ne vois presque +personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que Planude nous a laissée. +On s'imagine que cet auteur a voulu donner à son héros un caractère et +des aventures qui répondissent à ses fables. Cela m'a paru d'abord +spécieux; mais j'ai trouvé à la fin peu de certitude en cette critique. +Elle est en partie fondée sur ce qui se passe entre Xantus et Ésope; on +y trouve trop de niaiseries, et qui est le sage à qui de pareilles +choses n'arrivent point? Toute la vie de Socrate n'a pas été sérieuse. +Ce qui me confirme en mon sentiment, c'est que le caractère que Planude +donne à Ésope est semblable à celui que Plutarque lui a donné dans son +Banquet des sept Sages, c'est-à-dire d'un homme subtil, et qui ne laisse +rien passer. On me dira que le Banquet des sept Sages est aussi une +invention. Il est aisé de douter de tout: quant à moi, je ne vois pas +bien pourquoi Plutarque aurait voulu imposer à la postérité dans ce +traité-là, lui qui fait profession d'être véritable partout ailleurs, et +de conserver à chacun son caractère. Quand cela serait, je ne saurais +que mentir sur la foi d'autrui: me croira-t-on moins que si je m'arrête +à la mienne? Car ce que je puis est de composer un tissu de mes +conjectures, lequel j'intitulerai: Vie d'Ésope. Quelque vraisemblable +que je le rende, on ne s'y assurera pas, et, fable pour fable, le +lecteur préférera toujours celle de Planude à la mienne. + + + + +A Monseigneur le Dauphin + + Je chante les héros dont Ésope est le père, + Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère, + Contient des vérités qui servent de leçons. + Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons: + Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes; + Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. + Illustre rejeton d'un prince aimé des cieux, + Sur qui le monde entier a maintenant les yeux, + Et qui faisant fléchir les plus superbes têtes, + Comptera désormais ses jours par ses conquêtes, + Quelque autre te dira d'une plus forte voix + Les faits de tes aïeux et les vertus des rois. + Je vais t'entretenir de moindres aventures, + Te tracer en ces vers de légères peintures; + Et si de t'agréer je n'emporte le prix, + J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris. + + + + + La Cigale et la Fourmi + + La cigale, ayant chanté + Tout l'été, + Se trouva fort dépourvue + Quand la bise fut venue. + Pas un seul petit morceau + De mouche ou de vermisseau + Elle alla crier famine + Chez la fourmi sa voisine, + La priant de lui prêter + Quelque grain pour subsister + Jusqu'à la saison nouvelle + «Je vous paierai, lui dit-elle, + Avant l'oût, foi d'animal, + Intérêt et principal.» + La fourmi n'est pas prêteuse; + C'est là son moindre défaut. + «Que faisiez-vous au temps chaud? + Dit-elle à cette emprunteuse. + --Nuit et jour à tout venant + Je chantais, ne vous déplaise. + --Vous chantiez? j'en suis fort aise. + Eh bien: dansez maintenant.» + + + + +Le Corbeau et le Renard + + Maître corbeau, sur un arbre perché + Tenait en son bec un fromage. + Maître renard par l'odeur alléché + Lui tint à peu près ce langage: + «Hé! bonjour Monsieur du Corbeau + Que vous êtes joli! que vous me semblez beau! + Sans mentir, si votre ramage + Se rapporte à votre plumage + Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois» + A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie + Et pour montrer sa belle voix + Il ouvre un large bec laisse tomber sa proie. + Le renard s'en saisit et dit: «Mon bon Monsieur + Apprenez que tout flatteur + Vit aux dépens de celui qui l'écoute: + Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.» + Le corbeau honteux et confus + Jura mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. + + + + +La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf + + Une grenouille vit un boeuf + Qui lui sembla de belle taille. + Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf, + Envieuse, s'étend, et s'enfle et se travaille, + Pour égaler l'animal en grosseur, + Disant: «Regardez bien, ma soeur; + Est-ce assez? dites-moi: n'y suis-je point encore? + Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voilà? + --Vous n'en approchez point.» La chétive pécore + S'enfla si bien qu'elle creva. + + Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages. + Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, + Tout prince a des ambassadeurs, + Tout marquis veut avoir des pages. + + + + +Les deux mulets + + Deux mulets cheminaient, l'un d'avoine chargé, + L'autre portant l'argent de la gabelle. + Celui-ci, glorieux d'une charge si belle, + N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé. + Il marchait d'un pas relevé, + Et faisait sonner sa sonnette: + Quand, l'ennemi se présentant, + Comme il en voulait à l'argent, + Sur le mulet du fisc une troupe se jette, + Le saisit au frein et l'arrête. + Le mulet, en se défendant, + Se sent percé de coups; il gémit, il soupire. + «Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avait promis? + Ce mulet qui me suit du danger se retire; + Et moi j'y tombe et je péris! + --Ami, lui dit son camarade, + Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi: + Si tu n'avais servi qu'un meunier, comme moi, + Tu ne serais pas si malade.» + + + + +Le Loup et le Chien + + Un loup n'avait que les os et la peau, + Tant les chiens faisaient bonne garde. + Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau, + Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde. + L'attaquer, le mettre en quartiers, + Sire loup l'eût fait volontiers; + Mais il fallait livrer bataille, + Et le mâtin était de taille + A se défendre hardiment. + Le loup donc, l'aborde humblement, + Entre en propos, et lui fait compliment + Sur son embonpoint, qu'il admire. + «Il ne tiendra qu'à vous, beau sire, + D'être aussi gras que moi, lui répartit le chien. + Quittez les bois, vous ferez bien: + Vos pareils y sont misérables, + Cancres, hères, et pauvres diables, + Dont la condition est de mourir de faim. + Car quoi? rien d'assuré; point de franche lippée; + Tout à la pointe de l'épée. + Suivez moi, vous aurez un bien meilleur destin.» + Le loup reprit: «Que me faudra-t-il faire? + --Presque rien, dit le chien: donner la chasse aux gens + Portant bâtons et mendiants; + Flatter ceux du logis, à son maître complaire: + Moyennant quoi votre salaire + Sera force reliefs de toutes les façons: + Os de poulets, os de pigeons, + Sans parler de mainte caresse.» + Le loup déjà se forge une félicité + Qui le fait pleurer de tendresse + Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé. + «Qu'est-ce là? lui dit-il.--Rien.--Quoi? rien?--Peu de chose. + --Mais encor?--Le collier dont je suis attaché + De ce que vous voyez est peut-être la cause. + --Attaché? dit le loup: vous ne courez donc pas + Où vous voulez?--Pas toujours; mais qu'importe? + --Il importe si bien, que de tous vos repas + Je ne veux en aucune sorte, + Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.» + Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor. + + + + +La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion + + La génisse, la chèvre et leur soeur la brebis, + Avec un fier lion, seigneur du voisinage, + Firent société, dit-on, au temps jadis, + Et mirent en commun le gain et le dommage. + Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris. + Vers ses associés aussitôt elle envoie. + Eux venus, le lion par ses ongles compta, + Et dit: «Nous sommes quatre à partager la proie». + Puis, en autant de parts le cerf il dépeça; + Prit pour lui la première en qualité de sire: + «Elle doit être à moi, dit-il, et la raison, + C'est que je m'appelle lion: + A cela l'on n'a rien à dire. + La seconde, par droit, me doit échoir encor: + Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort. + Comme le plus vaillant, je prétends la troisième. + Si quelqu'une de vous touche à la quatrième, + Je l'étranglerai tout d'abord.» + + + + +La Besace + + Jupiter dit un jour: «Que tout ce qui respire + S'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur: + Si dans son composé quelqu'un trouve à redire, + Il peut le déclarer sans peur; + Je mettrai remède à la chose. + Venez, singe; parlez le premier, et pour cause. + Voyez ces animaux, faites comparaison + De leurs beautés avec les vôtres. + Êtes-vous satisfait?--Moi? dit-il; pourquoi non? + N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres? + Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché; + Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché: + Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre.» + L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre. + Tant s'en faut: de sa forme il se loua très fort; + Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourrait encor + Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles; + Que c'était une masse informe et sans beauté. + L'éléphant étant écouté, + Tout sage qu'il était, dit des choses pareilles: + Il jugea qu'à son appétit + Dame baleine était trop grosse. + Dame fourmi trouva le ciron trop petit, + Se croyant, pour elle, un colosse. + Jupin les renvoya s'étant censurés tous, + Du reste contents d'eux. + Mais parmi les plus fous + Notre espèce excella; car tout ce que nous sommes, + Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous, + Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes: + On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain. + Le fabricateur souverain + Nous créa besaciers tous de même manière, + Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui: + Il fit pour nos défauts la poche de derrière, + Et celle de devant pour les défauts d'autrui. + + + + +L'hirondelle et les petits oiseaux + + Une hirondelle en ses voyages + Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu + Peut avoir beaucoup retenu. + Celle-ci prévoyait jusqu'aux moindres orages, + Et devant qu'ils ne fussent éclos, + Les annonçait aux matelots. + Il arriva qu'au temps que le chanvre se sème, + Elle vit un manant en couvrir maints sillons. + «Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons: + Je vous plains, car pour moi, dans ce péril extrême, + Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin. + Voyez-vous cette main qui, par les airs chemine? + Un jour viendra, qui n'est pas loin, + Que ce qu'elle répand sera votre ruine. + De là naîtront engins à vous envelopper, + Et lacets pour vous attraper, + Enfin, mainte et mainte machine + Qui causera dans la saison + Votre mort ou votre prison: + Gare la cage ou le chaudron! + C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle, + Mangez ce grain et croyez-moi.» + Les oiseaux se moquèrent d'elle: + Ils trouvaient aux champs trop de quoi. + Quand la chènevière fut verte, + L'hirondelle leur dit: «Arrachez brin à brin + Ce qu'a produit ce mauvais grain, + Ou soyez sûrs de votre perte. + --Prophète de malheur, babillarde, dit-on, + Le bel emploi que tu nous donnes! + Il nous faudrait mille personnes + Pour éplucher tout ce canton.» + La chanvre étant tout à fait crue, + L'hirondelle ajouta: «Ceci ne va pas bien; + Mauvaise graine est tôt venue. + Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien, + Dès que vous verrez que la terre + Sera couverte, et qu'à leurs blés + Les gens n'étant plus occupés + Feront aux oisillons la guerre; + Quand reglingettes et réseaux + Attraperont petits oiseaux, + Ne volez plus de place en place, + Demeurez au logis ou changez de climat: + Imitez le canard, la grue ou la bécasse. + Mais vous n'êtes pas en état + De passer, comme nous, les déserts et les ondes, + Ni d'aller chercher d'autres mondes; + C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr, + C'est de vous enfermer aux trous de quelque mur.» + Les oisillons, las de l'entendre, + Se mirent à jaser aussi confusément + Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre + Ouvrait la bouche seulement. + Il en prit aux uns comme aux autres: + Maint oisillon se vit esclave retenu. + + Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres + Et ne croyons le mal que quand il est venu. + + + + +Le Rat de ville et le Rat des champs + + Autrefois le rat des villes + Invita le rat des champs + D'une façon fort civile, + A des reliefs d'ortolans + + Sur un tapis de Turquie + Le couvert se trouva mis. + Je laisse à penser la vie + Que firent ces deux amis. + + Le régal fut fort honnête: + Rien ne manquait au festin; + Mais quelqu'un troubla la fête + Pendant qu'ils étaient en train. + + A la porte de la salle + Ils entendirent du bruit: + Le rat de ville détale, + Son camarade le suit. + + Le bruit cesse, on se retire: + Rats en campagne aussitôt; + Et le citadin de dire: + «Achevons tout notre rôt. + + --C'est assez, dit le rustique; + Demain vous viendrez chez moi. + Ce n'est pas que je me pique + De tous vos festins de roi; + + Mais rien ne vient m'interrompre: + Je mange tout à loisir. + Adieu donc. Fi du plaisir + Que la crainte peut corrompre!» + + + + +Le loup et l'agneau + + La raison du plus fort est toujours la meilleure: + Nous l'allons montrer tout à l'heure. + + Un Agneau se désaltérait + Dans le courant d'une onde pure. + Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure, + Et que la faim en ces lieux attirait. + «Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage? + Dit cet animal plein de rage: + Tu seras châtié de ta témérité. + --Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté + Ne se mette pas en colère; + Mais plutôt qu'elle considère + Que je me vas désaltérant + Dans le courant, + Plus de vingt pas au-dessous d'Elle; + Et que par conséquent, en aucune façon + Je ne puis troubler sa boisson. + --Tu la troubles, reprit cette bête cruelle; + Et je sais que de moi tu médis l'an passé. + --Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né? + Reprit l'agneau; je tette encor ma mère + --Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. + --Je n'en ai point.--C'est donc l'un des tiens; + Car vous ne m'épargnez guère, + Vous, vos bergers et vos chiens. + On me l'a dit: il faut que je me venge.» + Là-dessus, au fond des forêts + Le loup l'emporte et puis le mange, + Sans autre forme de procès. + + + + +L'homme et son image + +_Pour M. le Duc de La Rochefoucauld_ + + Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux + Passait dans son esprit pour le plus beau du monde: + Il accusait toujours les miroirs d'être faux, + Vivant plus que content dans une erreur profonde. + Afin de le guérir, le sort officieux + Présentait partout à ses yeux + Les conseillers muets dont se servent nos dames: + Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands, + Miroirs aux poches des galands, + Miroirs aux ceintures des femmes. + Que fait notre Narcisse? Il se va confiner + Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer, + N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. + Mais un canal, formé par une source pure, + Se trouve en ces lieux écartés: + Il s'y voit, il se fâche, et ses yeux irrités + Pensent apercevoir une chimère vaine. + Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau; + Mais quoi? Le canal est si beau + Qu'il ne le quitte qu'avec peine. + + On voit bien où je veux venir. + Je parle à tous; et cette erreur extrême + Est un mal que chacun se plaît d'entretenir. + Notre âme, c'est cet homme amoureux de lui-même; + Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui, + Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes; + Et quant au canal, c'est celui + Que chacun sait, le livre des Maximes. + + + + +Le dragon à plusieurs têtes et le dragon à plusieurs queues + + Un envoyé du Grand Seigneur + Préférait, dit l'histoire, un jour chez l'empereur + Les forces de son maître à celles de l'Empire. + Un allemand se mit à dire: + «Notre prince a des dépendants + Qui, de leur chef, sont si puissants + Que chacun d'eux pourrait soudoyer une armée.» + Le chiaoux, homme de sens, + Lui dit: «Je sais par renommée + Ce que chaque Électeur peut de monde fournir; + Et cela me fait souvenir + D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie. + J'étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer + Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie. + Mon sang commence à se glacer; + Et je crois qu'à moins on s'effraie. + Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal: + Jamais le corps de l'animal + Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture. + Je rêvais à cette aventure, + Quand un autre dragon, qui n'avait qu'un seul chef + Et bien plus qu'une queue, à passer se présente. + Me voilà saisi derechef + D'étonnement et d'épouvante. + Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi: + Rien ne les empêcha; l'un fit chemin à l'autre. + Je soutiens qu'il en est ainsi + De votre empereur et du nôtre.» + + + + +Les voleurs et l'Âne + + Pour un âne enlevé deux voleurs se battaient: + L'un voulait le garder, l'autre le voulait vendre. + Tandis que coups de poing trottaient, + Et que nos champions songeaient à se défendre, + Arrive un troisième larron + Qui saisit maître Aliboron. + + L'âne, c'est quelquefois une pauvre province: + Les voleurs sont tel ou tel prince, + Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois. + Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois: + Il est assez de cette marchandise. + De nul d'eux n'est souvent la province conquise: + Un quart voleur survient, qui les accorde net + En se saisissant du baudet. + + + + +Simonide préservé par les Dieux + + On ne peut trop louer trois sortes de personnes: + Les dieux, sa maîtresse et son roi. + Malherbe le disait, j'y souscris, quant à moi: + Ce sont maximes toujours bonnes. + La louange chatouille et gagne les esprits. + Voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée. + + Simonide avait entrepris + L'éloge d'un athlète; et la chose essayée, + Il trouva son sujet plein de récits tout nus. + Les parents de l'athlète étaient gens inconnus; + Son père, un bon bourgeois; lui, sans autre mérite; + Matière infertile et petite. + Le poète d'abord, parla de son héros. + Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire, + Il se jette à côté, se met sur le propos + De Castor et Pollux; ne manque pas d'écrire + Que leur exemple était aux lutteurs glorieux; + Élève leurs combats, spécifiant les lieux + Où ces frères s'étaient signalés davantage; + Enfin l'éloge de ces dieux + Faisait les deux tiers de l'ouvrage. + L'athlète avait promis d'en payer un talent; + Mais quand il le vit, le galand + N'en donna que le tiers; et dit fort franchement + Que Castor et Pollux acquittassent le reste. + «Faites vous contenter par ce couple céleste. + Je veux vous traiter cependant: + Venez souper chez moi; nous ferons bonne vie: + Les conviés sont gens choisis, + Mes parents, mes meilleurs amis, + Soyez donc de la compagnie.» + Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur + De perdre, outre son dû, le gré de sa louange. + Il vient: l'on festine, l'on mange. + Chacun étant en belle humeur, + Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte + Deux hommes demandaient à le voir promptement. + Il sort de table; et la cohorte + N'en perd pas un seul coup de dent. + Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge. + Tous deux lui rendent grâce, et, pour prix de ses vers, + Ils l'avertissent qu'il déloge, + Et que cette maison va tomber à l'envers. + La prédiction en fut vraie. + Un pilier manque; et le plafond + Ne trouvant plus rien qui l'étaie, + Tombe sur le festin, brise plats et flacons, + N'en fait pas moins aux échansons. + Ce ne fut pas le pis, car pour rendre complète + La vengeance due au poète, + Une poutre cassa les jambes à l'athlète, + Et renvoya les convies + Pour la plupart estropiés. + La renommée eut soin de publier l'affaire: + Chacun cria miracle. + On doubla le salaire + Que méritaient les vers d'un homme aimé des dieux. + Il n'était fils de bonne mère + Qui, les payant à qui mieux mieux, + Pour ses ancêtres n'en fit faire. + + Je reviens à mon texte, et dis premièrement + Qu'on ne saurait manquer de louer largement + Les dieux et leurs pareils, de plus que Melpomène + Souvent, sans déroger, trafique de sa peine; + Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix. + Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce: + Jadis l'Olympe et le Parnasse + Étaient frères et bons amis. + + + + +La mort et le malheureux + + Un malheureux appelait tous les jours + La mort à son secours + «O Mort, lui disait-il, que tu me sembles belle! + Viens vite, viens finir ma fortune cruelle!» + La mort crut, en venant, l'obliger en effet. + Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre. + «Que vois-je? cria-t-il: ôtez-moi cet objet; + Qu'il est hideux! que sa rencontre + Me cause d'horreur et d'effroi + N'approche pas, ô Mort! ô Mort, retire-toi!» + + Mécénas fut un galant homme; + Il a dit quelque part: «Qu'on me rende impotent. + Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme + Je vive, c'est assez, je suis plus que content.» + Ne viens jamais, ô Mort; on t'en dit tout autant. + + + + +La mort et le bûcheron + + Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée, + Sous le faix du fagot aussi bien que des ans + Gémissant et courbé, marchait à pas pesants, + Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée. + Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur, + Il met bas son fagot, il songe à son malheur. + Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? + En est-il un plus pauvre en la machine ronde? + Point de pain quelquefois et jamais de repos. + Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, + Le créancier et la corvée + Lui font d'un malheureux la peinture achevée. + Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder, + Lui demande ce qu'il faut faire. + «C'est, dit-il, afin de m'aider + A recharger ce bois, tu ne tarderas guère.» + + Le trépas vient tout guérir; + Mais ne bougeons d'où nous sommes: + Plutôt souffrir que mourir, + C'est la devise des hommes. + + + + +L'homme entre deux âges et ses deux maîtresses + + Un homme de moyen âge, + Et tirant sur le grison + Jugea qu'il était saison + De songer au mariage. + Il avait du comptant, + Et partant + De quoi choisir; toutes voulaient lui plaire: + En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant; + Bien adresser n'est pas petite affaire. + Deux veuves sur son coeur eurent le plus de part: + L'une encor verte, et l'autre un peu bien mûre, + Mais qui réparait par son art + Ce qu'avait détruit la nature. + Ces deux veuves, en badinant, + En riant, en lui faisant fête, + L'allaient quelquefois testonnant, + C'est à dire ajustant sa tête. + La vieille, à tous moments, de sa part emportait + Un peu du poil noir qui restait + Afin que son amant en fût plus à sa guise. + La jeune saccageait les poils blancs à son tour. + Toutes deux firent tant, que notre tête grise + Demeura sans cheveux, et se douta du tour. + «Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles, + Qui m'avez si bien tondu: + J'ai plus gagné que perdu; + Car d'hymen point de nouvelles. + Celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon + Je vécusse, et non à la mienne. + Il n'est tête chauve qui tienne. + Je vous suis obligé, belles, de la leçon.» + + + + +Le Renard et la Cigogne + + Compère le renard se mit un jour en frais, + Et retint à dîner commère la cigogne. + Le régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts: + Le galand, pour toute besogne, + Avait un brouet clair: il vivait chichement. + Ce brouet fut par lui servi sur une assiette: + La cigogne au long bec n'en put attraper miette, + Et le drôle eut lapé le tout en un moment. + Pour se venger de cette tromperie, + A quelque temps de là, la cigogne le prie. + «Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis, + Je ne fais point cérémonie.» + A l'heure dite, il courut au logis + De la cigogne son hôtesse; + Loua très fort sa politesse; + Trouva le dîner cuit à point: + Bon appétit surtout, renards n'en manquent point. + Il se réjouissait à l'odeur de la viande + Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande. + On servit, pour l'embarrasser, + En un vase à long col et d'étroite embouchure. + Le bec de la cigogne y pouvait bien passer; + Mais le museau du sire était d'autre mesure. + Il lui fallut à jeun retourner au logis, + Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris, + Serrant la queue, et portant bas l'oreille. + + Trompeurs, c'est pour vous que j'écris: + Attendez-vous à la pareille. + + + + +L'enfant et le maître d'école + + Dans ce récit je prétends faire voir + D'un certain sot la remontrance vaine. + + Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir + En badinant sur les bords de la Seine. + Le ciel permit qu'un saule se trouva, + Dont le branchage, après Dieu, le sauva. + S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule, + Par cet endroit passe un maître d'école; + L'enfant lui crie: «Au secours, je péris.» + Le magister, se tournant à ses cris, + D'un ton fort grave à contretemps s'avise + De le tancer: «Ah! le petit babouin! + Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise! + Et puis, prenez de tels fripons le soin. + Que les parents sont malheureux qu'il faille + Toujours veiller à semblable canaille! + Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort.» + Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord. + + Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense. + Tout babillard, tout censeur, tout pédant + Se peut connaître au discours que j'avance. + Chacun des trois fait un peuple fort grand: + Le créateur en a béni l'engeance. + En toute affaire ils ne font que songer + Aux moyens d'exercer leur langue. + Eh! mon ami, tire-moi du danger, + Tu feras après ta harangue. + + + + +Le coq et la perle + + Un jour un coq détourna + Une perle qu'il donna + Au beau premier lapidaire. + «Je la crois fine, dit-il; + Mais le moindre grain de mil + Serait bien mieux mon affaire.» + + Un ignorant hérita + D'un manuscrit qu'il porta + Chez son voisin le libraire. + «Je crois, dit-il qu'il est bon; + Mais le moindre ducaton + Serait bien mieux mon affaire.» + + + + +Les frelons et les mouches à miel + + A l'oeuvre on connaît l'artisan. + + Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent: + Des frelons les réclamèrent; + Des abeilles s'opposant, + Devant certaine guêpe on traduisit la cause. + Il était malaisé de décider la chose: + Les témoins déposaient qu'autour de ces rayons + Des animaux ailés, bourdonnant, un peu longs, + De couleur fort tannée, et tels que les abeilles, + Avaient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons + Ces enseignes étaient pareilles. + La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons, + Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière, + Entendit une fourmilière. + Le point n'en put être éclairci. + «De grâce, à quoi bon tout ceci? + Dit une abeille fort prudente. + Depuis tantôt six mois que la cause est pendante, + Nous voici comme aux premiers jours. + Pendant cela le miel se gâte. + Il est temps désormais que le juge se hâte: + N'a-t-il point assez léché l'ours? + Sans tant de contredits, et d'interlocutoires, + Et de fatras et de grimoires, + Travaillons, les frelons et nous: + On verra qui sait faire, avec un suc si doux, + Des cellules si bien bâties» + Le refus des frelons fit voir + Que cet art passait leur savoir; + Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties. + + Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès: + Que des turcs en cela l'on suivît la méthode! + Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code: + Il ne faudrait point tant de frais; + Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge, + On nous mine par des longueurs; + On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge, + Les écailles pour les plaideurs. + + + + +Le chêne et le roseau + + Le chêne un jour dit au roseau: + «Vous avez bien sujet d'accuser la nature; + Un roitelet pour vous est un pesant fardeau; + Le moindre vent qui d'aventure + Fait rider la face de l'eau, + Vous oblige à baisser la tête. + Cependant que mon front, au Caucase pareil, + Non content d'arrêter les rayons du soleil, + Brave l'effort de la tempête. + Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. + Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage + Dont je couvre le voisinage, + Vous n'auriez pas tant à souffrir: + Je vous défendrai de l'orage; + Mais vous naissez le plus souvent + Sur les humides bords des royaumes du vent. + La nature envers vous me semble bien injuste. + --Votre compassion, lui répondit l'arbuste, + Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci: + Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; + Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici + Contre leurs coups épouvantables + Résisté sans courber le dos; + Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots, + Du bout de l'horizon accourt avec furie + Le plus terrible des enfants + Que le nord eût porté jusque là dans ses flancs. + L'arbre tient bon; le roseau plie. + Le vent redouble ses efforts, + Et fait si bien qu'il déracine + Celui de qui la tête au ciel était voisine, + Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Fables de La Fontaine, by Jean de La Fontaine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FABLES DE LA FONTAINE *** + +***** This file should be named 17941-8.txt or 17941-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/4/17941/ + +Produced by Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. 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