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+Project Gutenberg's Le songe d'une nuit d'été, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le songe d'une nuit d'été
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: March 5, 2006 [EBook #17930]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 3
+ Timon d'Athènes
+ Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.
+ Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.
+ Tout est bien qui finit bien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+ ======================================================================
+
+ LE SONGE
+ D'UNE NUIT D'ÉTÉ
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+
+ NOTICE
+ SUR LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ
+
+
+Le _Songe d'une nuit d'été_ peut être regardé comme le pendant de la
+_Tempête_. C'est encore ici une pièce de féerie, où l'imagination semble
+avoir été le seul guide de Shakspeare. Aussi, pour la juger, faut-il ne
+pas oublier son titre et se livrer au caprice du poëte, qui a dû sentir
+lui-même tout ce qu'aurait de choquant pour un esprit méthodique et
+froid le mélange bizarre de la mythologie ancienne et de la mythologie
+moderne, le transport rapide du spectateur d'un monde réel dans un
+monde fantastique, et de celui-ci dans l'autre. La _Vie de Thésée_, dans
+Plutarque, et deux contes de Chaucer, ont peut-être fourni à Shakspeare
+quelques traits de son ouvrage, mais l'imitation y est très-difficile à
+reconnaître.
+
+On préfère généralement la _Tempête_ au _Songe d'une nuit d'été_. Le
+seul Schlegel semble pencher pour cette dernière pièce; Hazzlitt n'est
+point de son avis, mais il ajoute que si la _Tempête_ est une meilleure
+pièce, le _Songe_ est un poëme supérieur à la _Tempête_. On trouve,
+en effet, dans le _Songe_, une foule de détails et de descriptions
+remarquables par le charme des vers, la richesse et la fraîcheur des
+images: «La lecture de cette pièce, dit Hazzlitt, ressemble à une
+promenade dans un bosquet, à la clarté de la lune.»
+
+Mais est-il rien de plus poétique que le caractère de Miranda et la
+pureté de ses amours avec Ferdinand? Ariel aussi l'emporte de beaucoup
+sur Puck, qui est l'Ariel du _Songe d'une nuit d'été_, mais qui en
+diffère essentiellement par son caractère, quoique ces deux personnages
+aériens aient entre eux tant de ressemblance par leurs fonctions et les
+situations où ils se trouvent. Ariel, dit encore le critique que nous
+avons cité tout à l'heure, Ariel est un ministre de vengeance qui est
+touché de pitié pour ceux qu'il punit; Puck est un esprit étourdi, plein
+de légèreté et de malice, qui rit de ceux qu'il égare: «Que ces mortels
+sont fous!» Ariel fend l'air et exécute sa mission avec le zèle d'un
+messager ailé; Puck est porté par la brise comme le duvet brillant des
+plantes.
+
+Prospéro et tous ses esprits sont des moralistes; mais avec Obéron et
+ses fées nous sommes lancés dans le royaume des papillons.
+
+Il est étonnant que Shakspeare soit considéré non-seulement par les
+étrangers, mais par plusieurs des critiques de sa nation, comme un
+écrivain sombre et terrible qui ne peignit que des gorgones, des hydres
+et d'effrayantes chimères. Il surpasse tous les écrivains dramatiques
+par la finesse et la subtilité de son esprit; tellement qu'un célèbre
+personnage de nos jours disait qu'il le regardait plutôt comme un
+métaphysicien que comme un poëte.
+
+Il paraît que, dans cette pièce, Shakspeare avait pour but de faire la
+caricature d'une troupe de comédiens rivale de la sienne, et peut-être
+de tous ces artistes amateurs chez qui le goût du théâtre est une
+passion souvent ridicule.
+
+Le caractère de Bottom est un des plus comiques de Shakspeare; Hazzlitt
+l'appelle le plus romanesque des artisans, et observe à son sujet ce
+qu'on a dit plusieurs fois, c'est que les caractères de Shakspeare sont
+toujours fondés sur les principes d'une physiologie profonde. Bottom,
+qui exerce un état sédentaire, est représenté comme suffisant, sérieux
+et fantasque. Il est prêt à tout entreprendre, comme si tout lui était
+aussi facile que le maniement de sa navette. Il jouera, si on veut, le
+tyran, l'amant, la dame, le lion, etc., etc.
+
+Snug, le menuisier, est le philosophe de la pièce; il procède en toute
+chose avec mesure et prudence. Vous croyez le voir, son équerre et son
+compas à la main: «Avez-vous par écrit le rôle du lion? si vous l'avez,
+donnez-le moi, je vous prie, car j'ai la mémoire paresseuse.--Vous
+pouvez l'improviser, dit Quince, car il ne s'agit que de rugir.»
+
+Starveling, le tailleur, est pour la paix, et ne veut pas de lion ni de
+glaive hors du fourreau: «Je crois que nous ferons bien de laisser la
+tuerie quand tout sera fini.»
+
+Starveling cependant ne propose pas ses objections lui-même, mais il
+appuie celles des autres, comme s'il n'avait pas le courage d'exprimer
+ses craintes sans être soutenu et excité à le faire. Ce serait aller
+trop loin que de supposer que toutes ces différences caractéristiques
+sont faites avec intention, mais heureusement elles existent dans les
+créations de Shakspeare comme dans la nature.
+
+Les caractères dramatiques et les caractères grotesques sont placés
+par lui dans le même tableau avec d'autant plus d'art que l'art
+ne s'aperçoit nullement. Oberon, Titania, Puck, et tous les êtres
+impalpables de Shakspeare, sont aussi vrais dans leur nature fantastique
+que les personnages dont la vie réelle a fourni le modèle au poëte.
+
+Suivant Malone, le _Songe d'une nuit d'été_ aurait été composé en 1592:
+c'est une des pièces de la jeunesse de Shakspeare; aussi a-t-elle toute
+la fraîcheur et le coloris d'un tableau de cet âge des rêves poétiques.
+
+
+
+ LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ
+
+ COMÉDIE
+
+PERSONNAGES
+
+
+ THÉSEE, duc d'Athènes.
+ ÉGÉE, père d'Hermia.
+ LYSANDRE, }
+ DEMETRIUS,} amoureux d'Hermia.
+ PHILOSTRATE, ordonnateur des fêtes de Thésée.
+ QUINCE, charpentier.
+ BOTTOM, tisserand.
+ FLUTE, marchand de soufflets.
+ SNOUT, chaudronnier.
+ STARVELING, tailleur.
+ HIPPOLYTE, reine des Amazones, fiancée à Thésée.
+ HERMIA, fille d'Égée, amoureuse de Lysandre.
+ HÉLÈNE, amoureuse de Démétrius.
+ OBERON, roi des fées, }
+ TITANIA, reine des fées,} [1]
+ PUCK, ou ROBIN BON DIABLE, lutin.
+ FLEUR-DE-POIS (Pea's-Blossom),}
+ TOILE D'ARAIGNÉE (Cobweb), } fées.
+ PAPILLON (Moth), }
+ GRAIN DE MOUTARDE (Mustard-Seed),}
+ PYRAME, }
+ THISBE, }
+ LA MURAILLE, }
+ LE CLAIR DE LUNE, } personnages de l'intermède.
+ LE LION, }
+ FÉES DE LA SUITE DU ROI ET DE LA REINE.
+ SUITE DE THÉSÉE ET D'HIPPOLYTE.
+
+La scène est dans Athènes et dans un bois voisin.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+La scène représente un appartement du palais de Thésée, dans Athènes.
+
+THÉSÉE, HIPPOLYTE, PHILOSTRATE, _suite_.
+
+
+THÉSÉE.--Belle Hippolyte, l'heure de notre hymen s'avance à grands pas:
+quatre jours fortunés amèneront une lune nouvelle; mais que l'ancienne
+me semble lente à décroître! Elle retarde l'objet de mes désirs, comme
+une marâtre, ou une douairière, qui puise longtemps dans les revenus du
+jeune héritier.
+
+[Note 1: Les personnages d'Oberon et de Titania étaient connus
+avant Shakspeare, mais ils sont devenus, dans la pièce, des personnages
+originaux. Shakspeare est pour la mythologie des fées, en Angleterre, ce
+qu'était Homère pour celle de l'Olympe.
+
+Peut-être Chaucer aurait-il droit de partager cette gloire avec lui,
+mais ce poëte est oublié même de ses compatriotes, à cause de la vétusté
+de son langage.
+
+Titania était aussi appelée la reine _Mab_; et _Puck_ ou _Hobgoblin_,
+connu encore de nos jours dans les trois royaumes sous le nom de _Robin
+good fellow_ était le serviteur spécialement attaché à Oberon, et chargé
+de découvrir les intrigues de la reine. On prétend que _Puck_ est un
+vieux mot gothique qui veut dire Satan. Cet esprit est regardé comme
+très-malicieux et enclin à troubler les ménages. Si l'on n'avait pas
+soin de laisser une tasse de crème ou de lait caillé pour Robin, le
+lendemain le potage était brûlé, le beurre ne pouvait pas prendre, etc.,
+etc. C'était sa récompense pour la peine qu'il prenait de balayer la
+maison à minuit et de moudre la moutarde.]
+
+HIPPOLYTE.--Quatre jours seront bientôt engloutis dans la nuit, et
+quatre nuits auront bientôt fait couler le temps comme un songe; et
+alors la lune, comme un arc d'argent nouvellement tendu dans les cieux,
+éclairera la nuit de nos noces.
+
+THÉSÉE.--Allez, Philostrate; excitez la jeunesse athénienne à se
+divertir; réveillez les esprits vifs et légers de la joie; renvoyez
+aux funérailles la mélancolie: cette pâle compagne n'est pas faite pour
+notre fête. (_Philostrate sort_.) Hippolyte[2], je t'ai fait la cour
+l'épée à la main, j'ai conquis ton coeur par les rigueurs de la guerre;
+mais je veux t'épouser sous d'autres auspices, au milieu de la pompe,
+des triomphes et des fêtes.
+
+[Note 2: Allusion à la victoire de Thésée sur les Amazones.
+Hippolyte, que d'autres appellent Antiope, avait été emmenée captive par
+le vainqueur.]
+
+(Entrent Égée, Hermia, Lysandre et Démétrius.)
+
+ÉGÉE.--Soyez heureux, Thésée, notre illustre duc!
+
+THÉSÉE.--Je vous rends grâces, bon Égée: quelles nouvelles nous
+annoncez-vous?
+
+ÉGÉE.--Je viens, le coeur plein d'angoisses, me plaindre de mon enfant,
+de ma fille Hermia.--Avancez, Démétrius.--Mon noble prince, ce jeune
+homme a mon consentement pour l'épouser.--Avancez, Lysandre. Et
+celui-ci, mon gracieux duc, a ensorcelé le coeur de mon enfant. C'est
+toi, c'est toi, Lysandre, qui lui as donné des vers et qui as échangé
+avec ma fille des gages d'amour. Tu as, à la clarté de la lune, chanté
+sous sa fenêtre, avec une voix trompeuse, des vers d'un amour trompeur:
+tu as surpris son imagination avec des bracelets de tes cheveux, avec
+des bagues, des bijoux, des hochets, des colifichets, des bouquets, des
+friandises, messagers d'un ascendant puissant sur la tendre jeunesse!
+Tu as dérobé avec adresse le coeur de ma fille, et changé l'obéissance
+qu'elle doit à son père en un âpre entêtement. Ainsi, gracieux duc, dans
+le cas où elle oserait refuser ici devant Votre Altesse de consentir à
+épouser Démétrius, je réclame l'ancien privilége d'Athènes. Comme elle
+est à moi, je puis disposer d'elle; et ce sera pour la livrer à ce jeune
+homme ou à la mort, en vertu de notre loi[3], qui a prévu expressément
+ce cas.
+
+[Note 3: Par une loi de Solon, les pères exerçaient sur leurs enfants un
+droit de vie et de mort.]
+
+THÉSÉE.--Que répondez-vous, Hermia? Charmante fille, pensez-y bien.
+Votre père devrait être un dieu pour vous: c'est lui qui a formé vos
+attraits: vous n'êtes à son égard qu'une image de cire, qui a reçu de
+lui son empreinte; et il est en sa puissance de laisser subsister la
+figure, ou de la briser.--Démétrius est un digne jeune homme.
+
+HERMIA.--Lysandre aussi.
+
+THÉSÉE.--Il est par lui-même plein de mérite; mais, dans cette occasion,
+faute d'avoir l'agrément de votre père, c'est l'autre qui doit avoir la
+préférence.
+
+HERMIA.--Je voudrais que mon père pût seulement voir avec mes yeux.
+
+THÉSÉE.--C'est plutôt à vos yeux de voir avec le jugement de votre père.
+
+HERMIA.--Je supplie Votre Altesse de me pardonner. Je ne sais pas par
+quelle force secrète je suis enhardie, ni à quel point ma pudeur peut
+être compromise, en ici mes sentiments en votre présence. Mais je
+conjure Votre Altesse de me faire connaître ce qui peut m'arriver de
+plus funeste, dans le cas où je refuserais d'épouser Démétrius.
+
+THÉSÉE.--C'est, ou de subir la mort, ou de renoncer pour jamais à la
+société des hommes. Ainsi, belle Hermia, interrogez vos inclinations,
+considérez votre jeunesse, consultez votre coeur; voyez si, n'adoptant
+pas le choix de votre père, vous pourrez supporter le costume d'une
+religieuse, être à jamais enfermée dans l'ombre d'un cloître pour y
+vivre en soeur stérile toute votre vie, chantant des hymnes languissants
+à la froide et stérile lune. Trois fois heureuses, celles qui peuvent
+maîtriser assez leur sang, pour supporter ce pèlerinage des vierges:
+mais plus heureuse est sur la terre la rose distillée que celle qui,
+se flétrissant sur son épine virginale, croît, vit, et meurt dans un
+bonheur solitaire.
+
+HERMIA.--Je veux croître, vivre et mourir comme elle, mon prince, plutôt
+que de céder ma virginité à l'empire d'un homme dont il me répugne de
+porter le joug, et dont mon coeur ne consent point à reconnaître la
+souveraineté.
+
+THÉSÉE.--Prenez du temps pour réfléchir; et à la prochaine nouvelle
+lune, jour qui scellera le noeud d'une éternelle union entre ma
+bien-aimée et moi, ce jour-là même, préparez-vous à mourir, pour votre
+désobéissance à la volonté de votre père; ou bien à épouser Démétrius,
+comme il le désire; ou enfin à prononcer, sur l'autel de Diane, le voeu
+qui consacre à une vie austère et à la virginité.
+
+DÉMÉTRIUS.--Fléchissez, chère Hermia.--Et vous, Lysandre, cédez votre
+titre imaginaire à mes droits certains.
+
+LYSANDRE.--Vous avez l'amour de son père, Démétrius, épousez-le; mais
+laissez-moi l'amour d'Hermia.
+
+ÉGÉE.--Dédaigneux Lysandre! C'est vrai, il a mon amour; et mon amour lui
+fera don de tout ce qui m'appartient: elle est mon bien, et je transmets
+tous mes droits à Démétrius.
+
+LYSANDRE.--Mon prince, je suis aussi bien né que lui; aussi riche que
+lui, et mon amour est plus grand que le sien: mes avantages peuvent être
+égalés sur tous les points à ceux de Démétrius, s'ils n'ont pas même la
+supériorité; et, ce qui est au-dessus de toutes ces vanteries, je
+suis aimé de la belle Hermia. Pourquoi donc ne poursuivrais-je pas mes
+droits? Démétrius, je le lui soutiendrai en face, a fait l'amour à la
+fille de Nédar, à Hélène, et il a séduit son coeur; elle, pauvre femme,
+adore passionnément, adore jusqu'à l'idolâtrie cet homme inconstant et
+coupable.
+
+THÉSÉE.--Je dois convenir que ce bruit est venu jusqu'à moi, et que
+j'avais l'intention d'en parler à Démétrius; mais surchargé de mes
+affaires personnelles, cette idée s'était échappée de mon esprit.--Mais
+venez, Démétrius; et vous aussi, Égée, vous allez me suivre. J'ai
+quelques instructions particulières à vous donner.--Quant à vous,
+belle Hermia, voyez à faire un effort sur vous-même pour soumettre vos
+penchants à la volonté de votre père; autrement, la loi d'Athènes, que
+nous ne pouvons adoucir par aucun moyen, vous oblige à choisir entre
+la mort et la consécration à une vie solitaire.--Venez, mon Hippolyte.
+Comment vous trouvez-vous, ma bien-aimée?--Démétrius, et vous, Égée,
+suivez-nous. J'ai besoin de vous pour quelques affaires relatives à
+notre mariage; et je veux conférer avec vous sur un sujet qui vous
+intéresse vous-mêmes personnellement.
+
+ÉGÉE.--Nous vous suivons, prince, avec respect et plaisir.
+
+(Thésée et Hippolyte sortent avec leur suite; Démétrius et Égée les
+accompagnent.)
+
+LYSANDRE.--Qu'avez-vous donc, ma chère? Pourquoi cette pâleur sur vos
+joues? quelle cause a donc si vite flétri les roses?
+
+HERMIA.--Apparemment le défaut de rosée, qu'il me serait aisé de leur
+prodiguer de mes yeux gonflés de larmes.
+
+LYSANDRE.--Hélas! j'en juge par tout ce que j'ai lu dans l'histoire, par
+tout ce que j'ai entendu raconter, jamais le cours d'un amour sincère
+ne fut paisible. Mais tantôt les obstacles viennent de la différence des
+conditions....
+
+HERMIA.--Oh! quel malheur, quand on est enchaîné à quelqu'un de plus bas
+que soi!
+
+LYSANDRE.--Tantôt les coeurs sont mal assortis à cause de la différence
+des années....
+
+HERMIA.--O douleur! quand la vieillesse est unie à la jeunesse.
+
+LYSANDRE.--Tantôt c'est le choix de nos amis qui contrarie l'amour....
+
+HERMIA.--Oh! c'est un enfer, de choisir l'objet de son amour par les
+yeux d'autrui.
+
+LYSANDRE.--Ou, s'il se trouvait de la sympathie dans le choix, la
+guerre, la mort ou la maladie, sont venues l'assaillir et le rendre
+momentané comme un son, rapide comme une ombre, court comme un songe,
+passager comme l'éclair qui, au milieu d'une nuit sombre, découvre,
+dans un clin d'oeil, le ciel et la terre; et avant que l'homme ait eu le
+temps de dire: Voyez! le gouffre de ténèbres l'a englouti. C'est ainsi
+que tout ce qui brille est prompt à disparaître.
+
+HERMIA.--Si les vrais amants ont toujours été traversés, c'est un arrêt
+du destin; apprenons donc à le subir avec patience, puisque c'est un
+revers commun, et aussi inséparable de l'amour que les pensées, les
+songes, les désirs et les larmes, accompagnement indispensable de nos
+pauvres penchants.
+
+LYSANDRE.--Sage conseil! Écoute-moi donc, Hermia: j'ai une tante qui
+est veuve, douairière, possédant une immense fortune, et qui n'a point
+d'enfants. Sa maison est éloignée d'Athènes de sept lieues; elle me
+regarde comme son fils unique. Là, chère Hermia, je peux t'épouser, et
+la dure loi d'Athènes ne peut nous y poursuivre. Ainsi, si tu m'aimes,
+dérobe-toi de la maison de ton père demain dans la nuit, et dans le
+bois, à une lieue hors de la ville, au même endroit où je te rencontrai
+une fois avec Hélène, allant rendre votre culte à l'aurore de mai: là,
+je te promets de t'attendre.
+
+HERMIA.--Mon cher Lysandre, je te jure, par l'arc le plus fort de
+l'Amour, par la plus sûre de ses flèches dorées, par la douce candeur
+des colombes de Vénus, par les noeuds secrets qui enchaînent les âmes et
+font prospérer les amours; par les feux dont brûla la reine de Carthage,
+lorqu'elle vit le perfide Troyen mettre à la voile[4]; par tous les
+serments que les hommes ont violé, plus nombreux que n'ont jamais été
+ceux des femmes, au lieu même que tu viens de m'assigner, demain, sans
+faute, j'irai te rejoindre.
+
+[Note 4: Shakspeare oublie que Thésée a fait ses exploits avant la
+guerre de Troie, et par conséquent longtemps avant la mort de Didon.
+STEEVENS.
+
+Mais le duc Thésée de Shakspeare est-il bien le Thésée de la mythologie?
+Je crois que Shakspeare ne s'est pas trop inquiété du temps où avait
+pu vivre celui-ci. Le sien est un duc d'Athènes qui aurait aussi bien
+figuré comme duc de Bourgogne; pourtant il y a dans cette pièce
+tant d'autres allusions mythologiques qu'il faut bien croire à
+l'anachronisme.]
+
+LYSANDRE.--Tiens ta promesse, ma bien-aimée.--Regarde, voici Hélène qui
+vient.
+
+(Hélène entre.)
+
+HERMIA.--Dieu vous accompagne, belle Hélène! Où allez-vous ainsi?
+
+HÉLÈNE.--Vous m'appelez belle? Ah! rétractez ce mot de belle. Démétrius
+aime votre beauté; ô heureuse beauté! vos yeux sont des étoiles
+polaires; et la douce mélodie de votre voix est plus harmonieuse que le
+chant de l'alouette à l'oreille du berger, lorsque les blés sont verts,
+et que l'aubépine commence à montrer les boutons de ses fleurs. La
+maladie est contagieuse. Oh! que n'en est-il ainsi des charmes! je
+m'emparerais des vôtres, belle Hermia, avant de vous quitter. Mon
+oreille saisirait votre voix; mes yeux vos regards, et ma langue
+ravirait le doux accent de la vôtre. Si l'univers était à moi, je le
+donnerais tout entier, excepté Démétrius, pour changer de formes avec
+vous. Oh! enseignez-moi la magie de vos yeux, et par quel art vous
+gouvernez les mouvements du coeur de Démétrius.
+
+HERMIA.--Je le regarde d'un air fâché, et cependant il m'aime toujours.
+
+HÉLÈNE.--Oh! si vos regards courroucés pouvaient apprendre leur secret à
+mes sourires!
+
+HERMIA.--Je le maudis, et cependant il me rend en retour son amour.
+
+HÉLÈNE.--Oh! si mes prières pouvaient éveiller en lui pareille
+tendresse!
+
+HERMIA.--Plus je le hais, plus il s'obstine à me suivre.
+
+HÉLÈNE.--Plus je l'aime, plus il me hait.
+
+HERMIA.--Sa folle passion, chère Hélène, n'est point ma faute.
+
+HÉLÈNE.--Non: ce n'est que la faute de votre beauté. Ah! plût au ciel
+que cette faute fût la mienne!
+
+HERMIA.--Consolez-vous, il ne verra plus mon visage. Lysandre et moi,
+nous voulons fuir de cette ville.--Avant le jour où je vis Lysandre,
+Athènes me semblait un paradis. Oh! quel charme émane donc de mon amant,
+pour avoir ainsi changé un ciel en enfer?
+
+LYSANDRE.--Hélène, nous allons vous ouvrir nos âmes. Demain dans la
+nuit, quand Phébé contemplera son front d'argent dans l'humide cristal,
+et parera de perles liquides le gazon touffu, heure qui cache toujours
+la fuite des amants, nous avons résolu de franchir furtivement les
+portes d'Athènes.
+
+HERMIA.--Et dans les bois, où souvent vous et moi nous avions coutume de
+reposer sur un lit de molles primevères, épanchant dans le sein l'une de
+l'autre les doux secrets de nos coeurs: c'est là, que nous devons nous
+trouver, mon Lysandre et moi, afin de partir, en détournant pour
+jamais nos yeux d'Athènes pour chercher de nouveaux amis et une société
+étrangère. Adieu! chère compagne de mes jeux, prie pour nous, et que
+le sort favorable t'accorde enfin ton Démétrius.--Lysandre, tiens ta
+parole; il faut priver nos yeux de l'aliment des amants, jusqu'à demain
+dans la nuit profonde. (Hermia sort.)
+
+LYSANDRE.--Oui, mon Hermia.--Hélène, adieu! Puisse Démétrius vous adorer
+autant que vous l'adorez! (Lysandre sort.)
+
+HÉLÈNE.--Combien certains mortels sont plus heureux que d'autres! Je
+passe dans Athènes pour être aussi belle qu'elle. Mais que m'importe?
+Démétrius n'en pense pas de même: il ne saura jamais ce que tout
+le monde sait, excepté lui. Comme il se trompe en adorant les yeux
+d'Hermia, je me trompe moi-même en admirant son mérite. L'amour peut
+transformer les objets les plus vils, le néant même, et leur donner de
+la grâce et du prix. L'amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l'âme;
+et voilà pourquoi l'ailé Cupidon est peint aveugle; l'âme de l'amour
+n'a aucune idée de jugement: des ailes, et point d'yeux, voilà l'emblème
+d'une précipitation inconsidérée; et c'est parce qu'il est si souvent
+trompé dans son choix, qu'on dit que l'Amour est un enfant. Comme les
+folâtres enfants se parjurent dans leurs jeux, l'enfant amour se parjure
+en tous lieux. Avant que Démétrius eût vu les yeux d'Hermia, il pleuvait
+de sa bouche une grêle de serments, pour attester qu'il n'était qu'à moi
+seule; mais à peine cette grêle a-t-elle reçu la chaleur d'Hermia que
+ses serments se sont dissous et fondus en pluie. Je vais aller lui
+annoncer la fuite de la belle: il ira demain dans la nuit la poursuivre
+au bois; et si j'obtiens quelques remerciements pour cet avis, il lui en
+coûtera beaucoup; mais je veux du moins consoler ma peine par sa vue en
+ce lieu, et m'en retourner ensuite. (Elle sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une chambre dans une chaumière
+
+QUINCE, SNUG, BOTTOM, FLUTE, SNOUT, et STARVELING.
+
+
+QUINCE.--Toute notre troupe est-elle ici?
+
+BOTTOM.--Vous feriez mieux de les appeler tous l'un après l'autre,
+suivant la liste.
+
+QUINCE.--Voici le rouleau où sont écrits les noms de tous les acteurs
+d'Athènes qui ont été jugés dignes de jouer dans notre intermède devant
+le duc et la duchesse, le soir de leurs noces.
+
+BOTTOM.--Avant tout, bon Pierre Quince, dites-nous le sujet de la
+pièce; ensuite, lisez les noms des acteurs, et arrivons ainsi au point
+principal.
+
+QUINCE.--Eh bien, notre pièce, c'est _la très-lamentable comédie, et la
+tragique mort de Pyrame et Thisbé_[5].
+
+[Note 5: «Trait de ridicule contre le titre courant de la tragédie
+de _Cambyse_, par Preston, ou de la _Campaspe_ de Lilles.» STEEVENS.]
+
+BOTTOM.--Une bonne pièce, vraiment, je vous assure, et bien
+gaie.--Allons, cher Pierre Quince, appelez vos acteurs suivant la
+liste.--Messieurs, rangez-vous.
+
+QUINCE.--Que chacun réponde à son nom. _Nick Bottom, tisserand_.
+
+BOTTOM.--Présent: nommez le rôle qui m'est destiné, et poursuivez.
+
+QUINCE.--Vous, Nick Bottom, vous êtes inscrit pour le rôle de Pyrame.
+
+BOTTOM.--Qu'est-ce qu'il est, ce Pyrame? un amant, ou un tyran?
+
+QUINCE.--Un amant qui se tue par amour le plus bravement du monde.
+
+BOTTOM.--Ce rôle demandera quelques larmes dans l'exécution. Si c'est
+moi qui le fais, que l'auditoire tienne bien ses yeux: je ferai rage,
+et je saurai gémir comme il faut. (_Aux autres_.) Cependant mon goût
+principal est pour les rôles de tyran: je pourrais jouer Hercule à
+ravir, et le rôle de Déchire-Chat[6], à tout rompre:
+
+ Les rocs en furie,
+ Avec un choc frémissant,
+ Briseront les verrous
+ Des portes des cachots;
+ Et le char de Phébus
+ Brillera de loin,
+ Et fera et défera
+ Les destins insensés[7].
+
+[Note 6: «Dans une vieille comédie, _la Fille rugissante_, il y a un
+personnage nommé Déchire-Chat.» STEEVENS.]
+
+[Note 7: «Fragment ampoulé tiré de quelque pièce du temps.»
+THÉOBALD.]
+
+Cela était sublime!--Allons, nommez les autres acteurs.--Ceci est le ton
+d'Hercule, le ton d'un tyran; l'accent d'un amant est plus plaintif.
+
+QUINCE.--_François Flute, raccommodeur de soufflets_.
+
+FLUTE.--Ici, Pierre Quince.
+
+QUINCE.--Il faut que vous vous chargiez du rôle de Thisbé.
+
+FLUTE.--Qu'est-ce que c'est que Thisbé? un chevalier errant?
+
+QUINCE.--C'est la beauté que Pyrame doit aimer.
+
+FLUTE.--Non vraiment, ne me faites pas jouer le rôle d'une femme; j'ai
+de la barbe qui me vient.
+
+QUINCE.--Cela est égal; vous le jouerez sous le masque, et vous pourrez
+faire la petite voix tant que vous voudrez[8].
+
+[Note 8: Du temps de Shakspeare, les hommes remplissaient encore les
+rôles de femme.]
+
+BOTTOM.--Si je peux cacher mon visage sous le masque, laissez-moi jouer
+aussi le rôle de Thisbé; vous verrez que je saurai extraordinairement
+bien faire la petite voix: Thisbé! Thisbé!--Ah! Pyrame, mon cher amant!
+ta chère Thisbé, ta chère bien-aimée!
+
+QUINCE.--Non, non; il faut que vous fassiez Pyrame, et vous, Flute,
+Thisbé.
+
+BOTTOM.--Allons, continuez.
+
+QUINCE.--_Robin Starveling, le tailleur_.
+
+STARVELING.--Ici, Pierre Quince.
+
+QUINCE.--Robin Starveling, vous jouerez le rôle de la mère de
+Thisbé.--_Thomas Snout, le chaudronnier_.
+
+SNOUT.--Me voici, Pierre Quince.
+
+QUINCE.--Vous, le rôle du père de Pyrame; et moi, celui du père de
+Thisbé.--_Snug, le menuisier_, vous ferez le lion.--Et voilà, j'espère,
+une pièce bien distribuée.
+
+SNUG.--Avez-vous là le rôle du lion par écrit? Si vous l'avez,
+donnez-le-moi, je vous prie, car j'ai la mémoire lente.
+
+QUINCE.--Oh! vous pourrez le faire impromptu; car il ne s'agit que de
+rugir.
+
+BOTTOM.--Oh! laissez-moi jouer le lion aussi; je rugirai si bien que ce
+sera plaisir de m'entendre; je rugirai si bien que je ferai dire au duc:
+Qu'il rugisse encore! qu'il rugisse encore!
+
+QUINCE.--Si vous alliez faire votre rôle d'une manière trop terrible,
+vous épouvanteriez la duchesse et les dames, au point de les faire crier
+de frayeur; et c'en serait assez pour nous faire tous pendre.
+
+TOUS ENSEMBLE.--Cela ferait pendre tous les fils de nos mères?
+
+BOTTOM.--Je vous accorde, mes amis, que si vous épouvantiez les dames
+au point de leur faire perdre l'esprit, elles ne se feraient pas un
+scrupule de nous pendre. Mais je vous promets de grossir ma voix, de
+façon à rugir avec le doux murmure d'une jeune colombe; oui, je rugirai
+de façon à ce que vous croyiez entendre un rossignol.
+
+QUINCE.--Vous ne pouvez absolument faire d'autre rôle que Pyrame; car
+Pyrame est un homme d'une aimable figure, un homme bien fait comme on
+en peut voir dans un jour d'été, un très-aimable et charmant cavalier:
+ainsi, vous voyez bien qu'il est nécessaire que vous fassiez Pyrame.
+
+BOTTOM.--Allons! je m'en chargerai. Quelle est la barbe qui siéra le
+mieux pour le jouer?
+
+QUINCE.--Eh! celle que vous voudrez.
+
+BOTTOM.--Je l'exécuterai avec votre barbe paille, ou avec la barbe
+orange, avec la rouge, ou avec votre barbe couleur de tête française,
+celle d'un jaune parfait.
+
+QUINCE.--Il y a pas mal de vos têtes françaises qui n'ont pas un cheveu;
+vous feriez donc votre rôle sans barbe[9]?--Mais, allons, messieurs,
+voilà vos rôles; et je dois vous prier, vous recommander, vous supplier
+de les bien apprendre. Demain soir, venez me trouver dans le bois voisin
+du palais, à un mille de la ville, au clair de la lune: là, nous ferons
+notre répétition; car si nous nous assemblons dans la ville, nous aurons
+à nos trousses une foule de curieux, et tout notre plan sera connu. En
+attendant, je vais dresser la liste des préparatifs dont notre pièce a
+besoin. Je vous prie, n'allez pas manquer au rendez-vous.
+
+[Note 9: «Sans barbe, comme une tête attaquée du mal français reste
+sans cheveux (_corona Veneris_). C'était la mode de porter des barbes
+peintes.» JOHNSON.]
+
+BOTTOM.--Nous nous y rendrons; et là, nous pourrons faire répétition
+avec plus de liberté[10] et de hardiesse. Donnez-vous de la peine, soyez
+parfaits. Adieu.
+
+[Note 10: «Avec plus de liberté, _obscenely_; en plein air. _Obscenum
+est, quod intra scenam agi non oportuit_.» GRAY.]
+
+QUINCE.--Au chêne du duc; c'est là notre rendez-vous.
+
+BOTTOM.--C'est assez; nous y serons, soit que les cordes de l'arc
+tiennent ou se rompent[11]. (Ils sortent.)
+
+[Note 11: «Quand on assignait un rendez-vous, les soldats de milice
+s'excusaient souvent en disant que les cordes de leurs arcs étaient
+rompues, d'où le proverbe: «Tenez votre parole, que les cordes de votre
+arc soient rompues ou non.» WARBURTON.]
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Un bois près d'Athènes.
+
+UNE FÉE _entre par une porte et_ PUCK _par une autre_.
+
+
+PUCK.--Eh bien! esprit, où errez-vous ainsi?
+
+LA FÉE.
+
+ Sur les coteaux, dans les vallons,
+ À travers buissons et ronces,
+ Au-dessus des parcs et des enceintes,
+ Au travers des feux et des eaux,
+ J'erre au hasard, en tous lieux,
+ Plus rapidement que la sphère de la lune.
+ Je sers la reine des fées,
+ J'arrose ses cercles magiques sur la verdure[12];
+ Les plus hautes primevères[13] sont ses favorites:
+ Vous voyez des taches sur leurs robes d'or.
+ Ces taches sont les rubis, les bijoux des fées,
+ C'est dans ces taches que vivent leurs sucs odorants.
+ Il faut que j'aille recueillir ici quelques gouttes de rosée,
+ Et que je suspende là une perle aux pétales de chaque primevère.
+ Adieu, esprit lourd, je te laisse.
+ Notre reine et toutes nos fées viendront dans un moment.
+
+[Note 12: Ce sont les cercles que les fées, disait-on, traçaient sur
+le gazon, dont la brillante verdure provenait du soin qu'elles prenaient
+de l'arroser.]
+
+[Note 13: Fleur favorite des fées.]
+
+PUCK.--Le roi donne ici sa fête cette nuit: prends garde que la reine ne
+vienne s'offrir à sa vue; car Oberon est outré de fureur de ce qu'elle
+compte dans sa suite un charmant petit garçon dérobé à un roi de l'Inde.
+Jamais elle n'eut un aussi joli enfant; et le jaloux Oberon voudrait
+l'avoir pour en faire son page, et parcourir avec lui les vastes forêts;
+mais elle retient malgré lui l'enfant chéri, le couronne de fleurs et
+fait de lui toute sa joie. Depuis ce moment, ils ne se rencontrent plus
+dans les bosquets, sur le gazon, près de la limpide fontaine, et à la
+clarté des étoiles brillantes, qu'ils ne se querellent avec tant de
+fureur, que toutes les fées effrayées se glissent dans les coupes des
+glands pour s'y cacher.
+
+LA FÉE.--Ou je me trompe bien sur votre tournure et vos façons, ou vous
+êtes un esprit fripon, malin, qu'on appelle Robin Bon-Diable. N'est-ce
+pas vous qui effrayez les jeunes filles de village, qui écrémez le
+lait, et quelquefois tournez le moulin à bras? N'est-ce pas vous qui
+tourmentez la ménagère fatiguée de battre le beurre en vain, et qui
+empêchez le levain de la boisson de fermenter? N'est-ce pas vous qui
+égarez les voyageurs dans la nuit, et riez de leur peine? Mais ceux
+qui vous appellent Hobgoblin, aimable Puck, vous faites à ceux-là leur
+ouvrage, et leur portez bonne chance. Dites, n'est-ce pas vous?
+
+PUCK.--Vous devinez juste: je suis ce joyeux esprit errant de là-haut;
+je fais rire Oberon par mes tours, lorsque, en imitant les hennissements
+d'une jeune cavale, je trompe un cheval gras et nourri de fèves.
+Quelquefois je me tapis dans la tasse d'une commère, sous la forme d'une
+pomme cuite; et lorsqu'elle vient à boire, je saute contre ses lèvres,
+et répand sa bière sur son sein flétri; la plus vénérable tante, en
+contant la plus triste histoire, me prend quelquefois pour un tabouret
+à trois pieds: soudain, je me glisse sous elle; elle tombe à
+terre, elle crie: _tailleur_[14], et la voilà prise d'une toux
+convulsive; alors toute l'assemblée se tient les côtés, éclate de rire,
+redouble de joie, éternue et jure que jamais on n'a passé là d'heure
+plus joyeuse. Mais, place, belle fée; voici Oberon.
+
+[Note 14: La coutume de crier _tailleur_ à la vue d'une chute sur le
+dos, vient de ce qu'un homme qui glisse en arrière de sa chaise tombe
+comme un tailleur, les jambes croisées sur son établi.]
+
+LA FÉE.--Ah! voici ma maîtresse, que n'est-il parti!
+
+
+
+SCÈNE II
+
+OBERON _entre avec sa suite par une porte, et_ TITANIA _avec la sienne
+entre par l'autre._
+
+
+OBERON.--Malheureuse rencontre, de te trouver au clair de la lune, fière
+Titania.
+
+TITANIA.--Comment, jaloux Oberon?--Fées, sortons d'ici: j'ai renoncé à
+sa couche et à sa compagnie.
+
+OBERON.--Arrête, téméraire infidèle! Ne suis-je pas ton époux?
+
+TITANIA.--Alors je dois être ton épouse. Mais je sais le jour que tu
+t'es dérobé du pays des fées, et que, sous la figure du berger Corin, tu
+es resté assis tout le jour, soupirant sur des chalumeaux, et parlant en
+vers de ton amour à la tendre Phillida. Pourquoi es-tu revenu des monts
+les plus reculés de l'Inde? Ce n'est, certainement, que parce que la
+robuste amazone, ta maîtresse en brodequins, ton amante guerrière, doit
+être mariée à Thésée; tu viens pour donner le bonheur et la joie à leur
+couche nuptiale?
+
+OBERON.--Comment n'as-tu pas honte, Titania, de parler malicieusement
+de mon amitié pour Hippolyte, sachant que je suis instruit de ton amour
+pour Thésée? Ne l'as-tu pas conduit dans la nuit à la lueur des étoiles,
+loin des bras de Périgyne qu'il avait enlevée? Et ne lui as-tu pas fait
+violer sa foi donnée à la belle Églé, à Ariadne, à Antiope[15]?
+
+[Note 15: On sait que Thésée fut un des plus braves chevaliers
+errants de la mythologie grecque, mais qu'il ne se piquait pas de
+fidélité envers les dames.]
+
+TITANIA.--Ce sont là des inventions de la jalousie. Jamais, depuis le
+solstice de l'été, nous ne nous sommes rencontrés sur les collines,
+dans les vallées, dans les forêts, dans les prairies, auprès des claires
+fontaines, ou des ruisseaux bordés de joncs, ou sur les plages de la
+mer, pour danser nos rondes au sifflement des vents, que tu n'aies
+troublé nos jeux de tes clameurs. Aussi les vents, qui nous faisaient
+entendre en vain leur murmure, comme pour se venger, ont pompé de la mer
+des vapeurs contagieuses, qui, venant à tomber sur les campagnes, ont
+tellement enflé d'orgueil de misérables rivières qu'elles ont surmonté
+leurs bords. Le boeuf a donc porté le joug en vain: le laboureur a perdu
+ses sueurs, et le blé vert s'est gâté avant que le duvet eût revêtu le
+jeune épi. Les parcs sont restés vides au milieu de la plaine submergée,
+et les corbeaux s'engraissent de la mortalité des troupeaux: les jeux de
+merelles[16] sont comblés de fange, et les jolis labyrinthes serpentant
+sur la folâtre verdure ne peuvent plus se distinguer parce qu'on ne les
+fréquente plus. Les mortels de l'espèce humaine[17] sont sevrés de leurs
+fêtes d'hiver; il n'y a plus de chants, plus d'hymnes, plus de noëls qui
+égayent les longues nuits.--Aussi la lune, cette souveraine des flots,
+pâle de courroux, inonde l'air d'humides vapeurs, qui font pleuvoir les
+maladies catarrhales[18]: et, au milieu de ce trouble des éléments, nous
+voyons les saisons changer; les frimas, à la blanche chevelure, tomber
+sur le tendre sein de la rose vermeille; le vieux hiver étale, comme par
+dérision, autour de son menton et de sa tête glacée, une guirlande de
+tendres boutons de fleurs. Le printemps, l'été, le fertile automne,
+l'hiver chagrin, échangent leur livrée ordinaire; et le monde étonné
+ne peut plus les distinguer par leurs productions. Toute cette série
+de maux provient de nos débats et de nos dissensions; c'est nous qui en
+sommes les auteurs et la source.
+
+[Note 16: Jeu de merelles, figure composée de plusieurs carrés que
+les bergers ou les enfants tracent sur le gazon.]
+
+[Note 17: Il y a dans le texte _human mortals_: cette épithète, qui
+semble redondante, sert à marquer la différence entre les hommes et les
+fées. Celles-ci ne font pas partie de l'humanité, quoique soumises à la
+mort comme les hommes.]
+
+[Note 18: Observation juste sur la constitution médicale de
+l'atmosphère.]
+
+OBERON.--Eh bien! réformez ces désordres; cela dépend de vous. Pourquoi
+Titania contrarierait-elle son Oberon? Je ne lui demande qu'un petit
+garçon, pour en faire mon page d'honneur[19].
+
+[Note 19: Page d'honneur, place de cour abolie par Élisabeth; le
+henchman des _highlanders_ était leur échanson.]
+
+TITANIA.--Mettez votre coeur en repos. Tout le royaume des fées
+n'achèterait pas de moi cet enfant: sa mère était initiée à mes
+mystères; et maintes fois la nuit, dans l'air parfumé de l'Inde, elle a
+bavardé auprès de moi; maintes fois, assise à mes côtés sur les sables
+dorés de Neptune, elle observait les commerçants embarqués sur les
+flots. Après que nous avions ri de voir les voiles s'enfler, et
+s'arrondir sous les caresses du vent, elle se mettait à vouloir les
+imiter, et d'une démarche gracieuse et balancée, poussant en avant son
+ventre, riche alors de mon jeune écuyer, comme un vaisseau voguant sur
+la plaine, elle m'allait chercher des bagatelles, pour revenir ensuite
+à moi, comme d'un long voyage, chargée d'une précieuse cargaison. Mais
+l'infortunée étant mortelle, est morte en donnant la vie à ce jeune
+enfant, que j'élève pour l'amour d'elle; c'est pour l'amour de sa mère
+que je ne veux pas me séparer de lui.
+
+OBERON.--Combien de temps vous proposez-vous de rester dans le bois?
+
+TITANIA.--Peut-être jusqu'après le jour des noces de Thésée. Si vous
+voulez vous mêler patiemment à nos rondes, et assister à nos ébats
+au clair de la lune, venez avec nous; sinon, évitez-moi, et je ne
+troublerai pas vos retraites.
+
+OBERON.--Donnez-moi cet enfant, et je suis prêt à vous suivre.
+
+TITANIA.--Pas pour votre royaume.--Allons, fées, partons. Nous passerons
+toute la nuit à quereller, si je reste plus longtemps. (Titania sort
+avec sa suite.)
+
+OBERON.--Eh bien! va, poursuis; mais tu ne sortiras pas de ce bosquet
+que je ne t'aie tourmentée, pour me venger de cet outrage.--Mon gentil
+Puck, approche ici. Tu te souviens d'un jour où j'étais assis sur
+un promontoire, et que j'entendis une sirène, portée sur le dos
+d'un dauphin, proférer des sons si doux et si harmonieux, que la
+mer courroucée s'apaisa aux accents de sa voix, et maintes étoiles
+transportées s'élancèrent de leur sphère pour entendre la musique de
+cette fille de l'Océan?
+
+PUCK.--Oui, je m'en souviens.
+
+OBERON.--Eh bien! dans le temps, je vis (mais tu ne pus le voir, toi)
+Cupidon tout armé[20] voler entre la froide lune et la terre: il visa
+au coeur d'une charmante Vestale, assise sur un trône d'Occident; il
+décocha de son arc un trait d'amour bien acéré, comme s'il eût voulu
+percer d'un seul coup cent mille coeurs. Mais je vis la flèche enflammée
+du jeune Cupidon s'éteindre dans les humides rayons de la chaste lune,
+et la prêtresse couronnée, le coeur libre, continua sa marche, plongée
+dans ses pensées virginales[21]. Je remarquai où vint tomber le trait
+de Cupidon; il tomba sur une petite fleur d'Occident.--Auparavant elle
+était blanche comme le lait, depuis elle est pourpre par la blessure de
+l'amour; et les jeunes filles l'appellent _pensée_[22]: va me chercher
+cette fleur. Je te l'ai montrée une fois. Son suc, exprimé sur les
+paupières endormies d'un homme ou d'une femme, les rend amoureux fous
+de la première créature vivante qui s'offre à leurs regards. Apporte-moi
+cette fleur, et sois revenu ici avant que le Léviathan ait pu nager une
+lieue.
+
+[Note 20: _O Maraviglia! Amor ch'a pena è nato_
+ _Gia grande vola, gia triunfa armato_.]
+
+[Note 21: Compliment à Élisabeth; ce sont les vers que dans le roman
+de _Kenilworth_ la reine se fait répéter par W. Raleigh.]
+
+[Note 22: On l'appelle aussi _Love in idleness_, l'amour oisif,
+ou l'oeil du coeur, herbe de la trinité. C'est la _Viola tricolor_ de
+Linnée, syngénésie monogame.]
+
+PUCK.--J'entourerai d'une ceinture le globe de la terre en quarante
+minutes. (Il sort.)
+
+OBERON.--Lorsqu'une fois j'aurai le suc de cette plante, j'épierai
+l'instant où Titania sera endormie, et j'en laisserai tomber une goutte
+sur ses yeux. Le premier objet qu'ils verront à son réveil, fût-ce un
+lion, un ours, un loup, un taureau, une guenon curieuse ou un singe
+affairé, elle le poursuivra avec un coeur plein d'amour; et avant que
+j'ôte ce charme de sa vue, ce que je peux faire avec une autre plante,
+je l'obligerai à me céder son page. Mais qui vient en ces lieux? Je suis
+invisible[23], et je veux entendre leur entretien.
+
+[Note 23: On remarquera peut-être que Puck et Oberon parlent souvent
+sur la scène sans qu'on ait fait mention de leur entrée. Invisibles ou
+visibles à leur gré, ils semblent s'affranchir eux-mêmes des lois de la
+scène.]
+
+
+
+SCÈNE III
+
+OBERON _invisible_; DÉMÉTRIUS, et HÉLÈNE _qui le suit_. TITANIA _arrive
+avec sa cour_.
+
+
+DÉMÉTRIUS.--Je ne vous aime point; ainsi, cessez de me poursuivre. Où
+est Lysandre, et la belle Hermia? Je tuerai l'un; l'autre me tue. Vous
+m'avez dit qu'ils s'étaient sauvés dans le bois; m'y voilà, dans le
+bois, et je suis furieux de n'y pouvoir trouver Hermia. Laissez-moi;
+éloignez-vous, et ne me suivez plus.
+
+HÉLÈNE.--Vous m'attirez à vous, coeur dur comme le diamant, mais ce
+n'est point un coeur de fer que vous attirez, car le mien est fidèle
+comme l'acier: perdez la force d'attirer, je n'aurai plus celle de vous
+suivre.
+
+DÉMÉTRIUS.--Est-ce que je vous sollicite? est-ce que je vous abuse par
+de douces paroles, ou plutôt ne vous ai-je pas dit la vérité nue, je ne
+vous aime point, je ne puis vous aimer?
+
+HÉLÈNE.--Et je ne vous en aime que davantage. Je suis votre épagneul:
+plus vous me maltraiterez, Démétrius, et plus je vous caresserai.
+Traitez-moi seulement comme votre épagneul: rebutez-moi, frappez-moi,
+négligez-moi, égarez-moi; mais du moins, accordez-moi, quelque indigne
+que je sois, la permission de vous suivre. Quelle place plus humble dans
+votre amour puis-je implorer? Et ce serait encore pour moi une faveur
+d'un prix inestimable, que le privilége d'être traitée comme vous
+traitez votre chien.
+
+DÉMÉTRIUS.--Ne provoquez pas trop la haine de mon âme; je suis malade
+quand je vous vois.
+
+HÉLÈNE.--Et moi, je le suis quand je ne vous vois pas.
+
+DÉMÉTRIUS.--Vous compromettez trop votre pudeur, en quittant ainsi la
+ville, vous livrant seule à la merci d'un homme qui ne vous aime point,
+exposé aux dangers de la nuit et aux mauvais conseils d'un lieu désert,
+avec le riche trésor de votre virginité.
+
+HÉLÈNE.--Votre vertu est ma sauvegarde; il n'est plus nuit quand je vois
+votre visage; je ne crois donc plus être alors dans les ténèbres: ce
+bois n'est point une solitude pour moi; avec vous, j'y trouve tout
+l'univers: comment donc pouvez-vous dire que je suis seule, quand le
+monde entier est ici pour me regarder?
+
+DÉMÉTRIUS.--Je vais m'enfuir loin de vous, et me cacher dans les
+fougères, vous laissant à la merci des bêtes féroces.
+
+HÉLÈNE.--La plus féroce n'a pas un coeur aussi cruel que le vôtre. Fuyez
+où vous voudrez; l'histoire changera seulement: c'est Apollon qui fuit,
+et c'est Daphné qui poursuit Apollon! la colombe poursuit le milan; la
+douce biche hâte sa course pour atteindre le tigre: hâte inutile quand
+c'est la timidité qui poursuit et le courage qui s'enfuit.
+
+DÉMÉTRIUS.--Je ne m'arrêterai plus à écouter vos discours. Laissez-moi
+m'en aller; ou, si vous me suivez, craignez de moi quelque outrage dans
+l'épaisseur du bois.
+
+HÉLÈNE.--Hélas! dans le temple, dans la ville, dans les champs, partout
+vous m'outragez. Fi! Démétrius, vos affronts jettent un opprobre sur mon
+sexe; nous ne pouvons, comme les hommes, combattre pour l'amour. Nous
+devrions être courtisées, et nous n'avons pas été faites pour faire la
+cour. Je veux vous suivre, et faire de mon enfer un ciel, en mourant de
+la main que j'aime si tendrement. (Ils sortent.)
+
+OBERON.--Nymphe, console-toi. Avant qu'il quitte ces bosquets, tu le
+fuiras, et il recherchera ton amour.
+
+(Puck revient.)
+
+OBERON.--As-tu la fleur? Sois le bienvenu, vagabond.
+
+PUCK.--Oui, la voilà.
+
+OBERON.--Donne-la-moi, je te prie. Je connais une rive où croît le
+thym sauvage, où la violette se balance auprès de la primevère, et
+qu'ombragent le suave chèvrefeuille, de douces roses musquées, et le bel
+églantier. C'est là que, pendant quelques heures de la nuit, Titania,
+fatiguée des plaisirs de la danse, s'endort au milieu des fleurs; c'est
+là que le serpent se dépouille de sa peau émaillée, vêtement assez large
+pour envelopper une fée. Je veux frotter légèrement les yeux de Titania,
+et lui remplir le cerveau d'odieuses fantaisies. Prends-en aussi un peu,
+et cherche dans ce bocage. Une belle Athénienne est éprise d'un jeune
+homme qui la repousse; mets-en sur les yeux de ce beau dédaigneux;
+mais aie bien soin de le faire au moment où son amante s'offrira à
+ses regards. Tu reconnaîtras l'homme aux habits athéniens qu'il porte.
+Accomplis ce message avec quelques précautions, afin qu'il puisse
+devenir plus idolâtre d'elle qu'elle ne l'est de lui; et songe à venir
+me rejoindre avant le premier chant du coq.
+
+PUCK.--N'ayez aucune inquiétude, mon souverain: votre humble serviteur
+exécutera vos ordres. (Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+(Une autre partie du bois.)
+
+TITANIA _arrive avec sa cour_.
+
+
+TITANIA.--Allons, un rondeau[24], et une chanson de fées; et ensuite,
+partez pour le tiers d'une minute, que les unes aillent tuer le
+ver caché dans le bouton de rose; les autres faire la guerre aux
+chauves-souris, pour avoir leurs ailes de peau, afin d'en habiller mes
+petits génies; que d'autres écartent le hibou qui ne cesse toute la
+nuit de faire entendre ses cris lugubres, surpris de voir nos esprits
+légers.--Chantez maintenant pour m'endormir; et après, laissez-moi
+reposer, et allez à vos fonctions.
+
+[Note 24: _Roundel_, couplet de chanson qui commence et finit par
+la même sentence, _qui redit in orbem_. _Roundel_ signifie aussi une
+ronde.]
+
+CHANSON.
+
+ PREMIÈRE FÉE.
+
+ Vous, serpents tachetés au double dard,
+ Épineux porcs-épics, ne vous montrez pas.
+ Lézards, aveugles reptiles, gardez-vous d'être malfaisants,
+ N'approchez pas de notre reine.
+
+ CHOEUR DE FÉES.
+
+ Philomèle, avec mélodie
+ Chante-nous une douce chanson de berceuse,
+ Lulla, Lulla, Lullaby; Lulla, Lulla, Lullaby.
+ Que nul trouble, nul charme, nul maléfice
+ N'approche de notre aimable reine.
+ Et bonne nuit dormez bien.
+
+ II
+
+ SECONDE FÉE.
+
+ Araignées filandières, n'approchez pas:
+ Loin d'ici fileuses aux longues jambes, loin d'ici.
+ Éloignez-vous, noirs escarbots.
+ Ver, ou limaçon, n'offensez pas notre reine.
+
+ LE CHOEUR.
+
+ Philomèle, avec mélodie, etc.
+
+ PREMIÈRE FÉE.
+
+ Allons, partons: tout va bien.
+ Qu'une de nous se tienne à part comme sentinelle.
+
+(Titania s'endort; les fées sortent.)
+
+(Oberon survient, et dit en exprimant le suc de la fleur sur les
+paupières de Titania:)
+
+OBERON.
+
+ Que l'objet que tu verras, en t'éveillant,
+ Devienne l'objet de ton amour:
+ Aime-le et languis pour lui:
+ Que ce soit un ours, un tigre ou un chat,
+ Un léopard ou un sanglier à la crinière hérissée.
+ Qui apparaisse à tes yeux, à ton réveil,
+ Il sera ton amant chéri.
+ Réveille-toi à l'approche d'un objet hideux.
+
+(Oberon sort.)
+
+(Entrent Lysandre et Hermia.)
+
+LYSANDRE.--Ma belle amie, vous êtes fatiguée d'errer dans ce bois; et à
+vous dire vrai, j'ai oublié le chemin: nous nous reposerons, Hermia, si
+vous le voulez, et nous attendrons ici la lumière consolante du jour.
+
+HERMIA.--Je le veux bien, Lysandre. Allez, cherchez un lit pour vous:
+moi je vais reposer ma tête sur ce gazon.
+
+LYSANDRE.--La même touffe de verdure nous servira d'oreiller à tous les
+deux: un seul coeur, un même lit, deux âmes, et une seule foi.
+
+HERMIA.--Non, cher Lysandre: pour l'amour de moi, mon ami, placez-vous
+plus loin encore; ne vous mettez pas si près de moi.
+
+LYSANDRE.--Ô ma douce amie! prenez mes paroles dans le sens que
+leur donne mon innocence. Dans l'entretien des amants, l'amour est
+l'interprète; j'entends que mon coeur est uni au vôtre, en sorte que
+nous pouvons des deux coeurs n'en faire qu'un; que nos deux âmes se sont
+enchaînées par un serment, en sorte que ce n'est qu'une foi dans deux
+âmes. Ne me refusez donc pas une place à vos côtés, pour me reposer; car
+en me couchant ainsi je ne ments point[25].
+
+[Note 25: Équivoque sur le verbe _to lie_, se coucher et mentir.]
+
+HERMIA.--Lysandre excelle à faire des énigmes: malheur à mes manières
+et à ma fierté, si Hermia a voulu dire que Lysandre mentait. Mais, mon
+aimable ami, au nom de la tendresse et de la courtoisie, éloigne-toi un
+peu: cette séparation, prescrite par la décence humaine convient à un
+amant vertueux, et à une jeune vierge: oui, tiens-toi à cette distance;
+et bonsoir, mon bien-aimé; que ton amour ne finisse qu'avec ta précieuse
+vie!
+
+LYSANDRE.--Je réponds à cette tendre prière: Ainsi soit-il, ainsi
+soit-il; et que ma vie finisse quand finira ma fidélité! Voici mon lit:
+que le sommeil t'accorde tout son repos!
+
+HERMIA.--Que la moitié de ses faveurs ferme les yeux de celui qui
+m'adresse ce souhait. (Ils s'endorment tous deux.)
+
+(Entre Puck.)
+
+PUCK.
+
+ J'ai couru tout le bois;
+ Je n'ai trouvé aucun Athénien
+ Sur les yeux de qui je pusse essayer
+ La force de cette fleur pour inspirer l'amour.
+ Nuit et silence! Qui est ici?
+ Il porte les habits d'Athènes.
+ C'est l'homme que m'a désigné mon maître,
+ Et qui dédaigne la jeune Athénienne.
+ Et la voici elle-même profondément endormie
+ Sur la terre humide et fangeuse.
+ Oh! la jolie enfant: elle n'a pas osé se coucher
+ Près de ce cruel, de cet ennemi de la tendresse.
+ Rustre, je répands sur tes yeux
+ Tout le pouvoir que ce charme possède:
+ Qu'à ton réveil l'amour défende au sommeil
+ De jamais descendre sur ta paupière.
+ Réveille-toi dès que je serai parti:
+ Il faut que j'aille retrouver Oberon.
+
+(Entrent Démétrius et Hélène courant.)
+
+HÉLÈNE.--Arrête, cher Démétrius, dusses-tu me donner la mort!
+
+DÉMÉTRIUS.--Je t'ordonne de t'en aller, ne me poursuis pas ainsi.
+
+HÉLÈNE.--Oh! veux-tu donc m'abandonner ici dans les ténèbres? Ne fais
+pas cela.
+
+DÉMÉTRIUS.--Arrête, sous peine de ta vie: je veux m'en aller seul.
+(Démétrius s'enfuit.)
+
+HÉLÈNE, _seule_.--Oh! cette vaine poursuite m'a mise hors d'haleine.
+Plus je le prie, et moins j'obtiens. Hermia est heureuse, en quelque
+lieu qu'elle se trouve; car elle a des yeux célestes, et qui attirent
+vers elle. Comment ses yeux sont-ils devenus si brillants? Ce n'est
+pas à force de larmes amères: si cela était, mes yeux en ont été plus
+souvent arrosés que les siens. Non, non; je suis laide comme un ours,
+car les bêtes de ce bois qui me rencontrent s'enfuient de peur. Il n'est
+donc pas étonnant que Démétrius, qui est un monstre sauvage, fuie
+aussi ma présence. Que mon miroir est perfide et imposteur, de m'avoir
+persuadé de comparer mon visage aux doux yeux d'Hermia! Mais, qui est
+ici? Lysandre, étendu sur la terre! Est-il mort, ou endormi? Je ne
+vois point de sang, nulle blessure.--Lysandre, si vous êtes vivant, bon
+Lysandre, éveillez-vous.
+
+LYSANDRE (_Il s'éveille._)... Et je traverserais les flammes pour
+l'amour de toi. Transparente Hélène! la nature montre son art, en me
+faisant voir ton coeur à travers ton sein. Où est Démétrius? Oh! que ce
+nom odieux est bien celui d'un homme destiné à mourir de mon épée!
+
+HÉLÈNE.--Ne parlez ainsi, Lysandre; ne parlez pas ainsi: qu'importe
+qu'il aime votre Hermia? Lysandre, que vous importe? Hermia n'aime que
+vous; ainsi soyez content.
+
+LYSANDRE.--Content avec Hermia? Non! je me repens des instants ennuyeux
+que j'ai perdus avec elle. Ce n'est point Hermia, c'est Hélène que
+j'aime. Qui ne voudrait changer un corbeau contre une colombe? La
+volonté de l'homme est gouvernée par la raison; et ma raison me dit que
+vous êtes la plus digne d'être aimée. Les plantes qui croissent encore
+ne sont pas mûres avant leur saison; et moi-même, trop jeune jusqu'ici,
+je n'étais point mûr pour la raison; mais maintenant que je touche au
+plus haut point de la perfection humaine, la raison devient le guide de
+ma volonté et me conduit à vos yeux, où je vois des histoires d'amour
+écrites dans le livre le plus précieux de l'amour.
+
+HÉLÈNE.--Pourquoi suis-je née pour être en butte à cette ironie? Quand
+ai-je mérité d'essuyer de votre part ces mépris? N'est-ce donc pas
+assez, n'est-ce donc pas assez, jeune homme, que je n'aie jamais pu,
+non, et que je ne puisse jamais mériter un doux regard des yeux de
+Démétrius, sans qu'il faille encore que vous insultiez à ma disgrâce? De
+bonne foi, vous me faites une injure; oui, oui, vous m'insultez, en me
+faisant la cour d'une manière si méprisante! Mais adieu; je suis forcée
+d'avouer que je vous avais cru doué d'une générosité plus vraie. Oh! se
+peut-il qu'une femme rebutée d'un homme soit à cause de cela cruellement
+raillée par un autre? (Elle sort.)
+
+LYSANDRE.--Elle ne voit point Hermia.--Hermia, continue de dormir ici,
+et puisses-tu ne jamais t'approcher de Lysandre! Car, comme l'excès des
+mets les plus délicieux porte à l'estomac le dégoût le plus invincible;
+comme les hérésies que les hommes abjurent sont détestées surtout par
+ceux qu'elles avaient trompé; de même, toi, objet de ma satiété et de
+mon hérésie, sois haïe de tous, et surtout de moi! Et vous, puissances
+de mon âme, consacrez votre amour et votre force à honorer Hélène, et à
+me rendre son chevalier. (Il sort.)
+
+HERMIA, _se réveillant en sursaut_.--À mon secours, Lysandre! à mon
+secours! Oh! fais ton possible pour arracher ce serpent qui rampe sur
+mon sein: hélas! par pitié!--Quel était ce songe! Lysandre, vois comme
+je tremble de frayeur! il m'a semblé qu'un serpent me dévorait le coeur,
+et que toi, tu étais assis, souriant à mon cruel tourment.--Lysandre!
+quoi, s'est-il éloigné! Lysandre! Seigneur! Quoi! il ne m'entend pas!
+Il est parti! Pas un son, pas une parole! Hélas! où êtes-vous?
+Répondez-moi, si vous pouvez m'entendre: parlez-moi, au nom de tous les
+amours! Je suis prête à m'évanouir de terreur!--Personne!--Ah! je vois
+enfin que tu n'es plus près de moi; il faut que je trouve à l'instant,
+ou la mort, ou toi. (Elle sort).
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+La scène est toujours dans le bois. La reine des fées est endormie.
+
+_Entrent_ QUINCE, SNUG, BOTTOM, FLUTE, SNOUT, STARVELING.
+
+
+BOTTOM.--Sommes-nous tous rassemblés?
+
+QUINCE.--Oui, oui; et voici une place admirable pour notre répétition.
+Ce gazon vert sera notre théâtre, ce buisson d'épines nos coulisses; et
+nous allons jouer la pièce tout comme nous la jouerons devant le duc.
+
+BOTTOM.--Pierre Quince!
+
+QUINCE.--Que dis-tu, terrible Bottom?
+
+BOTTOM.--Il y a dans cette comédie de _Pyrame et Thisbé_ des choses qui
+ne plairont jamais. D'abord, Pyrame doit tirer son épée et se tuer. Les
+dames ne supporteront jamais cela. Qu'avez-vous à répondre?
+
+SNOUT.--Par Notre-Dame, cela leur fera une peur affreuse.
+
+STARVELING.--Je crois que nous ferons bien de laisser la tuerie de côté
+quand tout sera fini.
+
+BOTTOM.--Pas du tout. J'ai un expédient pour tout concilier. Écrivez-moi
+un prologue, et que ce prologue ait l'air de dire que nous ne ferons
+aucun mal avec nos épées, et que Pyrame n'est pas tué tout de bon; pour
+plus grande assurance, dites-leur que moi, qui fais Pyrame, je ne suis
+pas Pyrame, mais Bottom le tisserand: cela les rassurera tout à fait
+contre la peur.
+
+QUINCE.--Allons, nous ferons ce prologue; et il sera écrit en vers de
+huit et de six[26].
+
+[Note 26: On sait qu'un sonnet ne peut avoir que quatorze vers.]
+
+BOTTOM.--Non, ajoutez-en encore deux: qu'on le fasse en vers de huit.
+
+SNOUT.--Et les dames ne seront-elles point effrayées du lion?
+
+STARVELING.--Je le crains bien, je vous assure.
+
+BOTTOM.--Camarades, vous devriez y bien réfléchir. Amener sur la
+scène, Dieu nous protége! un lion parmi des dames, c'est une chose bien
+terrible; car il n'y a pas de plus redoutable bête sauvage que votre
+lion, au moins; nous devons bien faire attention à cela.
+
+SNOUT.--Il faudra donc un autre prologue pour dire que le lion n'est pas
+un lion.
+
+BOTTOM.--Oh! il faut que vous nommiez celui qui joue le lion, et que
+l'on voie la moitié de son visage au travers du cou du lion; il
+faut qu'il parle lui-même, et qu'il dise ceci, ou quelque chose
+d'équivalent:--«Mesdames, ou belles dames, je vous souhaiterais, ou je
+vous demanderais, ou je vous prierais de ne pas avoir peur, de ne pas
+trembler; je réponds de votre vie sur la mienne. Si vous croyiez que je
+viens ici comme un lion, ce serait exposer ma vie. Non, je ne suis rien
+de pareil; je suis un homme tout comme les autres hommes.....» Et alors
+qu'il dise son nom, et qu'il leur déclare tout net qu'il est Snug le
+menuisier.
+
+QUINCE.--Allons, cela sera ainsi. Mais il y a encore deux choses bien
+difficiles: c'est, d'abord, d'introduire le clair de lune dans une
+chambre; car vous savez que Pyrame et Thisbé se rencontrent au clair de
+la lune.
+
+SNUG.--La lune brillera-t-elle le soir que nous jouerons notre pièce?
+
+BOTTOM.--Un calendrier! un calendrier! voyez dans l'almanach, cherchez
+le clair de lune, cherchez le clair de lune!
+
+QUINCE.--Oui: il y aura de la lune ce soir-là.
+
+BOTTOM.--Alors, vous pouvez laisser ouverte une fenêtre de la grande
+chambre où nous jouerons, et la lune pourra y briller par la fenêtre.
+
+QUINCE.--Oui: ou un homme peut venir avec un fagot d'épines et une
+lanterne, et dire qu'il vient pour représenter ou figurer le personnage
+du clair de lune.--Mais il y a encore une autre difficulté. Il nous
+faut une muraille dans la grande chambre; car Pyrame et Thisbé, dit
+l'histoire, se parlaient au travers de la fente d'un mur.
+
+SNUG.--Vous ne pourrez jamais amener une muraille sur la scène. Qu'en
+dites-vous, Bottom?
+
+BOTTOM.--Le premier venu peut représenter une muraille: il n'a qu'à
+avoir quelque enduit de plâtre, ou d'argile, ou de crépi sur lui, pour
+figurer la muraille; ou bien encore, qu'il tienne ses doigts ainsi
+ouverts; et, à travers ces fentes, Pyrame et Thisbé pourront se parler
+tout bas.
+
+QUINCE.--Si cela peut s'arranger, tout est en règle.--Allons,
+asseyez-vous tous, fils de vos mères, et récitez vos rôles. Vous,
+Pyrame, commencez; et quand vous aurez débité vos discours, vous
+entrerez dans ce buisson, et ainsi des autres, chacun selon son rôle.
+
+(Puck survient sans être vu.)
+
+PUCK.--Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons,
+si près du lit de la reine des fées? Quoi! une pièce en jeu? Je veux
+être de l'auditoire, et peut-être aussi y serai-je acteur, si j'en
+trouve l'occasion.
+
+QUINCE.--Parlez, Pyrame.--Thisbé, avancez.
+
+PYRAME.--«Thisbé, les fleurs exhalent de douces _odieuses_.
+
+QUINCE.--Odeurs, odeurs.
+
+PYRAME.--... Exhalent de douces odeurs: telle est celle de votre
+haleine, ma chère, très-chère Thisbé.--Mais, écoutez; une voix!--Restez
+ici un moment et dans l'instant je vais venir vous retrouver.» (Il
+sort.)
+
+PUCK, _à part_.--Voilà le plus étrange Pyrame qui ait jamais joué ici.
+(Il sort.)
+
+THISBÉ.--Est-ce à mon tour de parler?
+
+QUINCE.--Oui, vraiment, c'est à vous; car vous devez concevoir qu'il ne
+vous quitte que pour voir d'où vient un bruit qu'il a entendu, et qu'il
+va revenir sur-le-champ.
+
+THISBÉ.--Très-radieux Pyrame, dont le teint a la blancheur des lis,
+et dont les couleurs brillent comme la rose vermeille sur un églantier
+triomphant: sémillant jouvenceau, et même très-aimable juif[27], aussi
+fidèle que le plus fidèle coursier que rien ne peut fatiguer.--J'irai te
+trouver, Pyrame, à la tombe de _Ninny_[28].
+
+[Note 27: _Most brisky Juvenal, and Eke most lovely Jew_. Le mot
+_Jew_ semble être ici une abréviation de _Juvénal_, et forme une
+espèce d'équivoque avec la première syllabe de _Juvénal_, à cause de la
+prononciation. Au reste, tout ceci n'est que parodie.]
+
+[Note 28: _Ninny_, lourdaud, jeu de mots.]
+
+QUINCE.--À la tombe de Ninus, l'ami!--Mais vous ne devez pas dire cela
+encore; c'est une réponse que vous avez à faire à Pyrame. Vous débitez
+tout votre rôle à la fois; les _répliques_, et tout.--Pyrame, entrez,
+votre tour est venu. _Rien ne peut fatiguer_, sont les derniers mots de
+la tirade.
+
+(Puck rentre avec Bottom affublé d'une tête d'âne.)
+
+THISBÉ.--Aussi fidèle que le plus fidèle coursier que rien ne peut
+fatiguer.
+
+PYRAME.--Si j'étais beau, Thisbé, je ne serais jamais qu'à toi.
+
+QUINCE.--O prodige monstrueux! prodige étrange! ce lieu est
+hanté.--Vite, camarades, fuyons! Camarades, au secours! (Toute la troupe
+s'enfuit.)
+
+PUCK.--Je vais vous suivre; je vais vous faire tourner à travers les
+marécages, les buissons, les ronces et les épines. Tantôt je serai
+cheval, et tantôt chien, pourceau, ours sans tête, et tantôt une flamme;
+hennissant, aboyant, grondant, rugissant, brûlant; cheval, chien,
+pourceau, ours, et feu tour à tour. (Il sort.)
+
+BOTTOM.--Pourquoi donc s'enfuient-ils ainsi? C'est un tour qu'ils me
+jouent pour me faire peur.
+
+(Snout rentre.)
+
+SNOUT.--Ô Bottom, comme te voilà changé! Que vois-je donc là sur tes
+épaules?
+
+BOTTOM.--Qu'est-ce que tu vois? Tu vois une tête d'âne, qui est la
+tienne; n'est-ce pas? (Snout sort.)
+
+(Quince rentre.)
+
+QUINCE.--Dieu te bénisse, Bottom! Dieu te bénisse! Te voilà
+métamorphosé. (Il sort.)
+
+BOTTOM, _seul_.--Je vois leur malice: ils veulent faire un âne de moi,
+pour m'effrayer, s'ils le peuvent. Mais, moi, je ne veux pas bouger de
+cette place, quoi qu'ils puissent faire. Je vais me promener ici en long
+et en large, et je vais chanter, afin qu'ils comprennent que je n'ai pas
+la moindre peur. (Il chante.)
+
+ Le merle au noir plumage,
+ Au bec jaune comme l'orange,
+ La grive avec son chant si gai,
+ Le roitelet avec sa petite plume.
+
+TITANIA, _s'éveillant._--Quel ange me réveille sur mon lit de fleurs?
+
+BOTTOM _chantant_.
+
+ Le pinson, le moineau et l'alouette,
+ Le gris coucou avec son plain-chant,
+ Dont maint homme remarque la note,
+ Sans oser lui répondre _non_.
+
+Car en effet, qui voudrait compromettre son esprit avec un si fol
+oiseau? Qui voudrait donner un démenti à un oiseau, quand il crierait,
+_coucou_, à perte d'haleine?
+
+TITANIA.--Ah! je te prie, aimable mortel, chante encore. Mon oreille est
+amoureuse de tes chants, mes yeux sont épris de ta personne; et la
+force de ton brillant mérite me contraint, malgré moi, de déclarer, à la
+première vue, de jurer que je t'aime.
+
+BOTTOM.--Il me semble, madame, que vous n'auriez guère de raison pour
+m'aimer; et cependant, à dire la vérité, la raison et l'amour ne vont
+guère aujourd'hui de compagnie: c'est grand dommage que quelques braves
+voisins ne veuillent pas les réconcilier. Oui, je pourrais ruser comme
+un autre, dans l'occasion.
+
+TITANIA.--Tu es aussi sensé que tu es beau.
+
+BOTTOM.--Oh! ni l'un ni l'autre. Mais si j'avais seulement assez
+d'esprit pour sortir de ce bois, j'en aurais assez pour l'usage que j'en
+veux faire.
+
+TITANIA.--Ah! ne désire pas de sortir de ce bois. Tu resteras ici, que
+tu le veuilles ou non. Je suis un esprit d'un rang élevé; l'été règne
+toujours sur mon empire; et moi, je t'adore. Viens donc avec moi, je te
+donnerai des fées pour te servir; elles iront te chercher mille joyaux
+dans l'abîme; elles chanteront tandis que tu dormiras sur un lit de
+fleurs; et je saurai si bien épurer les éléments grossiers de ton
+corps mortel, que tu voleras comme un esprit aérien. Fleur-des-Pois,
+Toile-d'Araignée, Papillon, Graine-de-Moutarde!
+
+(Quatre fées se présentent.)
+
+PREMIÈRE FÉE.--Me voilà à vos ordres.
+
+SECONDE FÉE.--Et moi aussi.
+
+TROISIÈME FÉE.--Et moi aussi.
+
+QUATRIÈME FÉE.--Où faut-il aller?
+
+TITANIA.--Soyez prévenantes et polies pour ce seigneur: dansez dans
+ses promenades, gambadez à ses yeux; nourrissez-le d'abricots et de
+framboises, de raisins vermeils, de figues vertes et de mûres; dérobez
+aux bourdons leurs charges de miel, et ravissez la cire de leurs
+cuisses pour en faire des flambeaux de nuit que vous allumerez aux yeux
+brillants du ver luisant[29], pour éclairer le coucher et le lever de mon
+bien-aimé; arrachez les ailes bigarrées des papillons, pour écarter les
+rayons de la lune de ses yeux endormis. Inclinez-vous devant lui, et
+faites-lui la révérence.
+
+[Note 29: «C'est la queue du ver luisant (_lampyris_), qui est
+phosphorique, et non ses yeux.» JOHNSON.]
+
+PREMIÈRE FÉE.--Salut, mortel!
+
+SECONDE FÉE.--Salut!
+
+TROISIÈME FÉE.--Salut!
+
+QUATRIÈME FÉE.--Salut!
+
+BOTTOM.--Je rends mille grâces à Vos Seigneuries, de tout mon coeur.--Je
+vous prie, quel est le nom de Votre Seigneurie?
+
+UNE FÉE.--Toile-d'Araignée.
+
+BOTTOM.--Je serai charmé de lier avec vous une plus étroite
+connaissance. Cher monsieur Toile-d'Araignée, si je me coupe le doigt,
+j'aurai recours à vous.--(_À une autre fée_.) Votre nom, mon bon
+monsieur?
+
+SECONDE FÉE.--Fleur-des-Pois.
+
+BOTTOM.--Je vous prie, recommandez-moi à madame Cosse, votre mère, et
+à M. Cosse, votre père. Cher monsieur Fleur-des-Pois, je veux que nous
+fassions plus ample connaissance.--(_À une autre fée_.) Votre nom, je
+vous en conjure, monsieur?
+
+TROISIÈME FÉE.--Graine-de-Moutarde.
+
+BOTTOM.--Bon monsieur Graine-de-Moutarde, je connais à merveille votre
+rare patience, ce lâche géant _Roastbeef_ a dévoré plusieurs membres
+de votre maison. Je vous promets que vos parents m'ont fait venir les
+larmes aux yeux plus d'une fois; nous nous lierons ensemble, mon cher
+Graine-de-Moutarde.
+
+TITANIA.--Allons, accompagnez-le: conduisez-le sous mon berceau. La
+lune paraît nous regarder d'un oeil humide; et lorsqu'elle pleure, les
+petites fleurs pleurent aussi et regrettent quelque virginité violée...
+Enchaînez la langue de mon bien-aimé: conduisez-le en silence. (Ils
+sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une autre partie du bois.
+
+OBERON _entre_.
+
+
+OBERON.--Je voudrais bien savoir si Titania s'est réveillée; et puis,
+quel a été le premier objet qui s'est présenté à sa vue, et dont il
+faut qu'elle se passionne jusqu'à la fureur. (_Entre Puck_.) Voici
+mon courrier.--Eh bien! folâtre esprit, quelle fête nocturne a lieu
+maintenant dans ce bois enchanté?
+
+PUCK.--Ma maîtresse est éprise d'un monstre. Près de la retraite de son
+berceau sacré, à l'heure où elle était plongée dans le sommeil le plus
+profond, une bande de rustres, artisans grossiers, qui gagnent leur pain
+dans les échoppes d'Athènes, se sont rassemblés pour répéter une comédie
+destinée à être jouée le jour des noces du grand Thésée. Le plus stupide
+malotru de cette troupe d'ignorants, qui représentait Pyrame, dans leur
+pièce, a abandonné le lieu de la scène, et est entré dans un hallier:
+là, je l'ai surpris et je lui ai planté une tête d'âne sur la sienne.
+Cependant, son tour est venu de répondre à sa Thisbé: alors, mon acteur
+revient sur la scène. Aussitôt que ses camarades l'aperçoivent, comme
+une troupe d'oies sauvages, qui ont aperçu l'oiseleur s'approcher en
+rampant, ou comme une compagnie de corneilles à tête brune, qui se
+lèvent et croassent au bruit d'un fusil, se séparent, et traversent en
+désordre les airs, de même, à sa vue, tous se mettent à fuir. Alors, au
+bruit de nos pieds, par-ci, par-là, l'un d'eux tombe à terre, crie au
+meurtre et appelle des secours d'Athènes. Leur faible raison, égarée
+par une grande frayeur, voit s'armer contre eux les objets inanimés.
+Les ronces et les épines déchirent leurs habits, emportent à l'un
+ses manches, à l'autre son chapeau: toutes choses ravissent quelque
+dépouille à ceux qui cèdent tout. Je les ai conduits ainsi dans le
+délire de la peur, et j'ai laissé ici le beau Pyrame métamorphosé; le
+hasard a voulu que, dans ce moment même, Titania se soit réveillée, elle
+a pris aussitôt de l'amour pour un âne.
+
+OBERON.--L'événement surpasse mes espérances.--Mais as-tu oint les yeux
+de l'Athénien avec ce philtre d'amour, comme je te l'avais ordonné?
+
+PUCK.--Je l'ai surpris dormant.--C'est une chose faite aussi; et la
+jeune Athénienne est auprès de lui; de façon qu'il faut nécessairement
+qu'à son réveil, ses yeux l'aperçoivent.
+
+(Entrent Démétrius et Hermia.)
+
+OBERON.--Reste à mon côté: voici justement l'Athénien.
+
+PUCK.--C'est bien la femme: mais ce n'est pas l'homme.
+
+DÉMÉTRIUS.--Ah! pourquoi rebutez-vous celui qui vous aime tant? Gardez
+ces rigueurs pour votre plus cruel ennemi.
+
+HERMIA.--Tu n'essuies de moi que des reproches; mais je voudrais pouvoir
+te maltraiter davantage; car tu m'as donné, j'en ai peur, sujet de te
+maudire. Si tu as assassiné Lysandre pendant son sommeil, déjà enfoncé
+à moitié dans le sang achève de t'y plonger, et tue-moi aussi. Le soleil
+n'est pas aussi fidèle au jour que Lysandre l'était pour moi.--Aurait-il
+jamais abandonné son Hermia endormie? Je croirai plutôt qu'on peut
+percer d'outre en outre le globe entier de la terre, et que la lune peut
+descendre à travers son centre, et aller à midi aux antipodes déranger
+son frère. Il faut que tu l'aies assassiné: tu as le regard d'un
+meurtrier, un visage cadavéreux, farouche.
+
+DÉMÉTRIUS.--Plutôt l'air d'un homme assassiné, le coeur percé par votre
+cruelle sévérité; et cependant, vous qui me tuez, restez aussi radieuse
+et aussi pure que Vénus dans sa sphère étincelante.
+
+HERMIA.--Qu'importe à mon cher Lysandre?--Où est-il? Ah! bon Démétrius!
+veux-tu me le rendre?
+
+DÉMÉTRIUS.--J'aimerais mieux donner son cadavre à mes lévriers.
+
+HERMIA.--Loin de moi, loin de moi, chien! Tu me fais passer les bornes
+de la patience d'une jeune fille. Tu l'as donc tué?--Sois pour jamais
+rayé du nombre des humains! Oh! dis-moi, dis-moi une fois, une seule
+fois la vérité, par pitié pour moi. Aurais-tu osé le regarder éveillé,
+et l'as-tu tué pendant qu'il dormait? Ô le brave exploit! Un reptile,
+une vipère en pouvait faire autant; oui, c'est une vipère qu'on peut
+accuser, car jamais, serpent que tu es, une vipère n'a blessé avec un
+dard plus perfide que ta langue.
+
+DÉMÉTRIUS.--Vous épuisez les emportements de votre colère sur une
+méprise. Je ne suis point coupable du sang de Lysandre; et, autant que
+je puisse savoir, il n'est point mort.
+
+HERMIA.--Je vous en conjure, dites-moi alors qu'il se porte bien.
+
+DÉMÉTRIUS.--Si je pouvais vous l'assurer, que gagnerais-je à vous le
+dire?
+
+HERMIA.--Le privilége de ne plus me revoir jamais.--Et je fuis à
+l'instant ta présence abhorrée: ne me recherche plus qu'il soit mort, ou
+vivant. (Elle s'en va.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Il est inutile de vouloir la suivre dans cet accès de
+courroux. Je vais donc me reposer ici quelques moments. Ainsi, le poids
+du chagrin devient plus accablant encore, lorsque le sommeil insolvable
+refuse de lui payer sa dette; peut-être en ce moment s'acquittera-t-il
+quelque peu envers moi, si je fais ici quelque séjour pour attendre sa
+complaisance. (Il se couche.)
+
+OBERON.--Qu'as-tu fait? Tu t'es complétement mépris, et tu as placé
+le philtre d'amour sur les yeux d'un amant fidèle. Ainsi, l'effet
+nécessaire de ta méprise est de changer un amour sincère en amour
+perfide, et non pas un amour perfide en un amour sincère.
+
+PUCK.--C'est le destin qui gouverne les événements, et qui fait que,
+pour un amant qui garde sa foi, un million d'autres la violent, et
+entassent parjures sur parjures.
+
+OBERON.--Va, parcours le bois plus vite que le vent, et vois à découvrir
+Hélène d'Athènes: elle est toute malade d'amour, et pâle, épuisée de
+soupirs brûlants, qui ont nui à la fraîcheur de son sang. Tâche de
+l'amener ici par quelque enchantement; je charmerai les yeux du jeune
+homme qu'elle aime, avant qu'elle reparaisse à sa vue.
+
+PUCK.--J'y vais, j'y vais: vois, comme je vole, plus rapidement que la
+flèche décochée de l'arc d'un Tartare. (Il sort.)
+
+OBERON.
+
+(Il verse un suc de fleur sur les yeux de Démétrius.)
+
+ Fleur de couleur de pourpre,
+ Blessée par l'arc de Cupidon,
+ Pénètre dans la prunelle de son oeil!
+ Quand il cherchera son amante,
+ Qu'elle brille à ses regards du même éclat
+ Dont Vénus brille dans les cieux.--
+ Si, à ton réveil, elle est auprès de
+ Implore d'elle ton remède.
+
+(Puck revient.)
+
+PUCK.--Chef de notre bande féerique, Hélène est ici à deux pas; et le
+jeune homme, victime de ma méprise, demande le salaire de son amour.
+Verrons-nous cette tendre scène? Seigneur, que ces mortels sont fous!
+
+OBERON.--Range-toi: le bruit qu'ils font va réveiller Démétrius.
+
+PUCK.--Eh bien! ils seront deux alors à courtiser une femme. Cela doit
+faire un spectacle amusant; et rien ne me plaît tant que ces accidents
+bizarres et imprévus.
+
+(Entrent Lysandre et Hélène.)
+
+LYSANDRE.--Pourquoi croiriez-vous que je vous recherche par dérision?
+jamais le dédain et le mépris ne se manifestent par des larmes: voyez,
+quand je vous jure mon amour, je pleure: des serments nés dans les
+pleurs annoncent la sincérité; et comment pouvez-vous voir des signes de
+mépris dans ce qui porte le gage évident de la bonne foi?
+
+HÉLÈNE.--Vous redoublez de plus en plus votre perfidie. Quand la
+vérité tue la vérité, quel combat infernal et céleste! Ces voeux sont
+pour Hermia: voulez-vous donc l'abandonner? Pesez serments contre
+serments, et vous pèserez le néant. Vos serments, pour elle et pour moi,
+mis dans une balance, seront d'un poids égal; et tout aussi légers que
+de vaines paroles.
+
+LYSANDRE.--Je n'avais pas de discernement, lorsque je lui ai juré ma
+foi.
+
+HÉLÈNE.--Et vous n'en avez pas plus, à mon avis, maintenant que vous la
+délaissez.
+
+LYSANDRE--Démétrius l'aime, et ne vous aime point.
+
+DÉMÉTRIUS, _se réveillant_.--Ô Hélène! déesse, nymphe accomplie et
+divine! À quoi, ma bien-aimée, pourrais-je comparer tes yeux? Le cristal
+même est trouble. Ô quel charme sur tes lèvres vermeilles comme deux
+cerises mûres! Comme elles appellent les baisers! Quand tu lèves la
+main, la neige pure et glacée des sommets de Taurus, caressée par le
+vent d'orient, paraît noire comme le corbeau. Oh! permets que je baise
+cette merveille de blancheur éblouissante, ce sceau de la félicité.
+
+HÉLÈNE.--Ô malice infernale! Je vois bien que vous êtes tous ligués
+contre moi, pour vous amuser. Si vous étiez honnêtes, et connaissant la
+courtoisie, vous ne m'accableriez pas de vos outrages. Ne vous suffit-il
+pas de me haïr, comme je sais que vous me haïssez, sans vous unir
+étroitement pour vous moquer de moi? Si vous étiez des hommes, comme
+vous en avez la figure, vous ne traiteriez pas ainsi une femme bien née.
+Venir me jurer de l'amour, et exagérer ma beauté, lorsque je suis sûre
+que vous me haïssez de tout votre coeur! Vous êtes tous deux rivaux,
+vous aimez Hermia; et tous deux, en ce moment, vous rivalisez à qui
+insultera le plus Hélène. Voilà un grand exploit, une mâle entreprise,
+de faire couler les larmes d'une fille infortunée, par votre dérision!
+Jamais des hommes de noble naissance n'auraient ainsi offensé une
+jeune fille; jamais ils n'auraient poussé à bout la patience d'une âme
+désolée, comme vous faites, uniquement pour vous en faire un jeu!
+
+LYSANDRE.--Vous êtes dur, Démétrius; n'en agissez pas ainsi. Car vous
+aimez Hermia; vous savez que je ne l'ignore pas; et ici même, bien
+volontiers et de tout mon coeur, je vous cède ma part de l'amour
+d'Hermia: léguez-moi en retour la vôtre dans l'amour d'Hélène, que
+j'adore et que j'aimerai jusqu'au trépas.
+
+HÉLÈNE.--Jamais des moqueurs ne prodiguèrent plus de vaines paroles.
+
+DÉMÉTRIUS.--Lysandre, garde ton Hermia; je n'en veux point: si je
+l'aimai jamais, cet amour est tout à fait anéanti. Mon coeur n'a
+fait que séjourner avec elle en passant, comme un hôte étranger; et
+maintenant il est retourné à Hélène, comme sous son toit natal, pour s'y
+fixer à jamais.
+
+LYSANDRE.--Hélène, cela n'est point!
+
+DÉMÉTRIUS.--Ne calomnie pas la foi que tu ne connais pas, de crainte
+qu'à tes risques et périls tu ne le payes cher.--Vois venir de ce côté
+l'objet de ton amour; voilà celle qui t'est chère.
+
+(Survient Hermia.)
+
+HERMIA.--La nuit sombre, qui suspend l'usage des yeux, rend l'oreille
+plus sensible aux sons; ce qu'elle ravit au sens de la vue, elle en
+dédommage en doublant le sens de l'ouïe.--Ce ne sont pas mes yeux,
+Lysandre, qui t'ont découvert; c'est mon oreille, et je lui en rends
+grâces, qui m'a guidé vers toi au son de ta voix. Mais pourquoi m'as-tu
+si cruellement abandonnée?
+
+LYSANDRE.--Pourquoi resterait-il, celui que l'amour presse de
+s'éloigner?
+
+HERMIA.--Et quel amour pouvait attirer Lysandre loin de moi?
+
+LYSANDRE.--L'amour de Lysandre, qui ne lui permettait pas de rester,
+la belle Hélène; Hélène, qui rend la nuit plus brillante que tous ces
+cercles de feu et tous ces yeux de lumière. Pourquoi me cherches-tu?
+Cette démarche ne pouvait-elle pas te faire comprendre que c'était la
+haine que je te portais qui m'obligeait à te quitter ainsi?
+
+HERMIA.--Vous ne pensez pas ce que vous dites; cela est impossible.
+
+HÉLÈNE.--Voyez, elle aussi est du complot! Je le vois bien à présent,
+qu'ils se sont concertés tous les trois, pour arranger cette scène de
+dérision à mes dépens. Injurieuse Hermia! fille ingrate! as-tu donc
+conspiré, as-tu comploté avec ces cruels de me faire subir ces odieuses
+railleries? Toute cette confiance mutuelle, ces serments de soeurs, ces
+heures passées ensemble, quand nous reprochions au temps de trop hâter
+sa marche et de nous séparer; oh! tout cela est-il oublié, et toute
+notre amitié de l'école, et l'innocence de notre enfance? Hermia, nous
+avons, avec l'adresse des dieux, créé toutes les deux avec nos aiguilles
+une même fleur sur un seul modèle, assises sur un seul coussin, et
+chantant une même chanson sur un même air, comme si nos mains, nos
+personnes, nos voix et nos âmes n'eussent appartenu qu'à un seul et même
+corps: c'est ainsi que nous avons grandi ensemble, comme deux cerises
+jumelles, en apparence séparées, mais unies dans leur séparation, comme
+deux jolis fruits attachés sur la même tige: on voyait deux corps, mais
+qui n'avaient qu'un coeur, tels que deux côtés d'armoiries de la même
+maison qui n'appartiennent qu'à un seul écu, et sont surmontés d'un
+seul cimier. Et tu veux rompre violemment le noeud de notre ancienne
+tendresse, et te joindre à des hommes pour bafouer ta pauvre amie? Oh!
+ce n'est pas la conduite d'une amie, d'une jeune fille: tout notre sexe
+a droit, aussi bien que moi, de te reprocher ce traitement, quoique je
+sois la seule qui en ressente l'outrage.
+
+HERMIA.--Je suis confondue de vos amers reproches: je ne vous insulte
+point; il me semble plutôt que c'est vous qui m'insultez.
+
+HÉLÈNE.--N'avez-vous pas excité Lysandre à me suivre, comme par ironie,
+et à vanter mes yeux et mon visage? Et n'avez-vous pas engagé votre
+autre amant, Démétrius (qui tout à l'heure me repoussait du pied), à
+m'appeler déesse, nymphe, divine et rare merveille, beauté céleste
+et sans prix? Pourquoi adresse-t-il ce langage à celle qu'il hait? Et
+pourquoi Lysandre rejette-t-il votre amour, si puissant dans son coeur,
+pour me l'offrir à moi, si ce n'est sur votre instigation et de votre
+consentement? Si je ne suis pas autant en faveur que vous, aussi
+entourée d'amour, aussi heureuse, mais si je suis assez malheureuse pour
+aimer sans être aimée, vous devriez me plaindre au lieu de me mépriser!
+
+HERMIA.--Je ne puis comprendre ce que vous voulez dire.
+
+HÉLÈNE.--Oui, oui; continuez; affectez un air triste, faites la moue
+en me regardant quand je tourne le dos; faites-vous des signes
+d'intelligence, soutenez cette agréable plaisanterie; il en sera parlé
+dans le monde, de ce jeu si bien joué.--Si vous aviez quelque pitié,
+quelque générosité, quelque idée des bons procédés, vous ne me prendriez
+pas pour le sujet de vos railleries. Mais, adieu, je vous laisse: c'est
+en partie ma faute; et la mort, ou l'absence y porteront bientôt remède.
+
+LYSANDRE.--Arrêtez, aimable Hélène: écoutez mon excuse, ma bien-aimée,
+ma vie, mon âme, belle Hélène!
+
+HÉLÈNE.--Oh! admirable!
+
+HERMIA, _à Lysandre_.--Cher amant, ne l'insulte pas ainsi.
+
+DÉMÉTRIUS.--Si elle ne l'obtient pas de bon gré, je puis l'y forcer,
+moi.
+
+LYSANDRE.--Tu ne peux pas plus m'y forcer, qu'Hermia ne peut l'obtenir
+par ses instances. Tes menaces n'ont pas plus de force que ses
+impuissantes prières.--Hélène, je t'aime; sur ma vie, je t'aime; je jure
+sur ma vie, que je veux perdre pour toi, de convaincre de mensonge celui
+qui osera dire que je ne t'aime pas.
+
+DÉMÉTRIUS, _à Hélène_.--Je te proteste que je t'aime plus qu'il ne peut
+t'aimer.
+
+LYSANDRE.--Si tu parles ainsi, retirons-nous, et prouve-le-moi.
+
+DÉMÉTRIUS.--Allons, sur-le-champ, viens.
+
+HERMIA.--Lysandre, où peut tendre tout ceci?
+
+LYSANDRE.--Loin de moi, noire Éthiopienne.
+
+DÉMÉTRIUS.--Non: ne craignez pas; il fait semblant de vouloir s'arracher
+de vos mains.--Allons, faites comme si vous vouliez me suivre: mais
+cependant, ne venez pas.--Vous êtes un homme bien doux, allez!
+
+LYSANDRE.--Lâche-moi, chat, glouteron, vile créature, laisse-moi libre,
+ou je vais te secouer loin de moi comme un serpent.
+
+HERMIA.--Pourquoi donc êtes-vous devenu si dur pour moi? Que veut dire
+ce changement, mon cher amant?
+
+LYSANDRE.--Ton amant? Loin de moi, noire Tartare; loin de moi: loin,
+médecine nauséabonde, potion odieuse, loin de moi!
+
+HERMIA.--Ne plaisantes-tu pas?
+
+HÉLÈNE.--Oh! sûrement, il plaisante, et vous aussi.
+
+LYSANDRE.--Démétrius, je te tiendrai ma parole.
+
+DÉMÉTRIUS.--Je voudrais en avoir votre obligation bien en forme; car
+je m'aperçois qu'un faible lien vous retient: je ne me fie pas à votre
+parole.
+
+LYSANDRE.--Quoi! voulez-vous que je la blesse, que je la frappe, que je
+la tue? Quoique je la haïsse, je ne veux pas la maltraiter.
+
+HERMIA.--Et quel mal plus grand peux-tu me faire, que de me haïr?...
+Me haïr! et pourquoi? Ô malheureuse! Quel changement étrange, mon
+bien-aimé! Ne suis-je pas Hermia? N'es-tu pas Lysandre? Je suis
+aussi belle maintenant que par le passé: cette nuit, tu m'aimais; et
+cependant, c'est cette nuit que tu m'as quittée. Quoi! tu m'as donc
+quittée? Que les dieux m'en gardent! Bien sérieusement, est-il possible?
+
+LYSANDRE.--Oui, sur ma vie; et je n'ai jamais désiré de te revoir:
+ainsi, laisse de côté les espérances, les questions et les doutes.
+Sois-en bien assurée; rien n'est plus vrai: ce n'est point un jeu; je te
+hais, et j'aime Hélène.
+
+HERMIA.--Ah! malheureuse que je suis!--(_À Hélène_.) Toi, fourbe, poison
+de ma vie, voleuse d'amour; quoi! tu es venue la nuit, et tu m'as volé
+le coeur de mon amant?
+
+HÉLÈNE.--Charmant, ma foi! N'avez-vous aucune modestie, aucune pudeur de
+jeune fille, aucune nuance de décence? Quoi! voulez-vous arracher à
+ma langue patiente des réponses de colère? Fi donc! fi! actrice,
+marionnette!
+
+HERMIA.--Une marionnette? Pourquoi?--Oui! voilà le secret: je reconnais
+maintenant qu'elle a fait des comparaisons entre nos tailles, qu'elle a
+vanté la hauteur de la sienne; et qu'avec l'avantage de sa tournure,
+de sa belle tournure, oh! sûrement, elle l'a emporté près de lui. Et
+êtes-vous donc montée si haut dans son estime, parce que je suis petite
+comme une naine?--Suis-je donc si petite, grand mât de cocagne? Parle;
+suis-je donc si petite? Je ne suis pas encore si petite, que mes ongles
+ne puissent atteindre à tes yeux.
+
+HÉLÈNE.--Je vous prie, messieurs, contentez-vous de me faire votre
+jouet; empêchez du moins qu'elle ne me blesse: jamais je ne fus une
+femme méchante, jamais je n'eus de talent pour les rixes; je suis bien
+de mon sexe par ma timidité: empêchez-la de me frapper. Vous pourriez
+croire peut-être, parce qu'elle est un peu plus petite que moi, que je
+suis en état de lui tenir tête.
+
+HERMIA.--Plus petite! Vous voyez, elle le répète encore.
+
+HÉLÈNE.--Bonne Hermia, ne sois pas si amère pour moi; je t'ai toujours
+aimée, Hermia; j'ai toujours gardé fidèlement tes secrets; jamais je ne
+t'ai fait le moindre tort, excepté, lorsque par amour pour Démétrius je
+lui ai dit que tu t'étais sauvée dans ce bois: il t'a suivie, je
+l'ai suivi par amour; mais lui m'a chassée, et il m'a menacée de me
+maltraiter, de me fouler aux pieds, et même de me tuer; et maintenant,
+si vous voulez me laisser aller en paix, je vais reporter ma folle
+passion dans Athènes, et je ne vous suivrai plus. Laissez-moi m'en
+aller; vous voyez combien je suis simple, et combien je suis folle.
+
+HERMIA.--Eh bien! partez: qui vous retient?
+
+HÉLÈNE.--Un coeur insensé, que je laisse ici derrière moi!
+
+HERMIA.--Avec qui? avec Lysandre?
+
+HÉLÈNE--Avec Démétrius.
+
+LYSANDRE.--Ne crains rien, chère Hélène; elle ne te fera pas de mal.
+
+DÉMÉTRIUS.--Non, certes; elle ne lui en fera aucun, quand vous prendriez
+son parti.
+
+HÉLÈNE.--Oh! quand elle est en colère, elle est méchante et rusée;
+c'était un petit renard quand elle allait à l'école; et quoiqu'elle soit
+petite, elle est violente.
+
+HERMIA.--Petite encore? Toujours petite? naine? Quoi! souffrirez-vous
+qu'elle m'insulte ainsi? Laissez-moi approcher d'elle.
+
+LYSANDRE.--Va-t'en naine, diminutif de femme, créature nouée par l'herbe
+sanguinaire[30], grain de verre, gland de chêne.
+
+[Note 30: La sanguinaire est une papavéracée (polyandrie monogyne) à
+laquelle on attribuait autrefois la vertu de _nouer_ les enfants et les
+animaux, d'empêcher leur croissance.]
+
+DÉMÉTRIUS.--Vous êtes trop officieux à obliger celle qui dédaigne vos
+services. Laissez-la à elle-même, ne parlez point d'Hélène: ne prenez
+point son parti; car si jamais vous prétendez lui donner le moindre
+signe d'amour, vous le payerez cher.
+
+LYSANDRE.--Eh bien, à présent, elle ne me retient plus: voyons,
+suivez-moi, si vous l'osez, et allons décider qui de nous deux a le plus
+de droit au coeur d'Hélène.
+
+DÉMÉTRIUS.--Te suivre? Je vais marcher à côté de toi. (Lysandre et
+Démétrius sortent.)
+
+HERMIA.--C'est vous, madame, qui êtes la cause de cette querelle! Non,
+ne vous en allez pas.
+
+HÉLÈNE.--Je ne me fie point à vous, et je ne resterai pas plus longtemps
+dans votre compagnie maudite; vos mains sont plus promptes aux coups que
+les miennes, mais mes jambes sont plus longues pour les éviter. (Elle
+sort.)
+
+HERMIA.--Je suis confondue et ne sais que dire. (Hermia poursuit
+Hélène.)
+
+OBERON.--Voilà l'ouvrage de ta négligence; tu fais toujours des bévues,
+ou c'est à dessein que tu joues de ces tours.
+
+PUCK.--Croyez-moi, roi des fantômes, c'est une méprise. Ne m'aviez-vous
+pas dit que je reconnaîtrais l'homme à son costume athénien? Et je
+suis innocent de l'erreur que j'ai commise, puisque c'est en effet un
+Athénien dont j'ai oint les yeux; mais je suis loin d'être fâché de
+ce qui est arrivé, puisque je regarde cette querelle comme un
+divertissement.
+
+OBERON.--Tu vois que ces amants cherchent un lieu pour se battre:
+hâte-toi donc, Robin, pars; redouble l'obscurité de la nuit, couvre
+à l'instant la voûte étoilée d'un épais brouillard, aussi noir que
+l'Achéron; et puis, égare si bien ces rivaux acharnés, que l'un ne
+puisse jamais se rencontrer dans le chemin de l'autre: tantôt forme ta
+langue à parler comme la voix de Lysandre, et alors provoque Démétrius
+par des défis amers; tantôt raille Lysandre comme si tu étais Démétrius,
+et éloigne-les sans cesse l'un de l'autre, jusqu'à ce que le sommeil,
+image de la mort, se glisse sur leurs paupières avec ses jambes de plomb
+et ses ailes de chauve-souris; alors exprime sur l'oeil de Lysandre
+cette herbe dont la liqueur a la salutaire vertu d'en enlever toute
+illusion, et de rendre aux prunelles leur vue accoutumée: lorsqu'ils
+viendront à se réveiller, toute cette scène de dérision leur paraîtra
+un rêve, une vision imaginaire, et ces amants reprendront le chemin
+d'Athènes, unis par une amitié qui ne finira qu'avec leur vie. Tandis
+que je te charge de cette affaire, moi, je vais rejoindre ma reine, et
+lui demander son petit Indien; après cela, je désenchanterai ses yeux de
+leur admiration pour le monstre, et la paix sera rétablie partout.
+
+PUCK.--Souverain des fées, il faut nous hâter d'exécuter cette
+tâche; car les dragons de la nuit fendent à plein vol les nuages, et
+l'avant-coureur de l'aurore brille déjà là-bas! À son approche, vous le
+savez, les spectres qui erraient çà et là s'enfuient par troupes vers
+les cimetières; toutes ces ombres damnées qui ont leur sépulture dans
+les carrefours et les flots[31] sont déjà retournées à leur couche
+peuplée de vers; de peur que le jour ne contemple leur honte, elles
+s'exilent volontairement de la lumière, et se résignent à être à jamais
+les compagnes de la nuit au front noir.
+
+[Note 31: «Les fantômes suicidés enterrés dans les carrefours, et
+ceux des noyés, étaient condamnés à errer l'espace de cent ans, parce
+que les rites de la sépulture n'avaient pas été accomplis.» STEEVENS.]
+
+OBERON.--Mais nous, nous sommes des esprits d'une autre nature. Moi,
+j'ai souvent joué avec la lumière du matin; et je puis, comme un garde
+des forêts, fouler le tapis des bois, même jusqu'à l'instant où la porte
+de l'orient, toute rouge de feux, venant à s'ouvrir, verse sur Neptune
+de célestes rayons, et change en or ses ondes vertes et salées. Mais
+cependant hâte-toi; ne perds pas un instant: nous pouvons encore achever
+cette affaire avant le jour. (Oberon sort.)
+
+PUCK.
+
+ Par monts et par vaux, par monts et par vaux,
+ Je vais les mener par monts et par vaux;
+ Je suis craint dans les campagnes et les villes.
+ Esprit, mène-les par monts et par vaux.
+
+En voici un.
+
+(Entre Lysandre.)
+
+LYSANDRE.--Où es-tu donc, orgueilleux Démétrius? Réponds-moi.
+
+PUCK.--Me voici, lâche, tout prêt et en garde. Où es-tu?
+
+LYSANDRE.--Je vais te joindre tout à l'heure.
+
+PUCK.--Suis-moi donc sur un terrain plus uni. (Lysandre sort et suit la
+voix.)
+
+(Entre Démétrius.)
+
+DÉMÉTRIUS--Lysandre!--Réponds-moi encore: lâche fuyard, où t'es-tu donc
+sauvé? Parle. Es-tu dans un buisson? Où caches-tu donc ta tête?
+
+PUCK.--Et toi, poltron, te vantes-tu donc aux étoiles? Tu dis aux
+buissons que tu veux te battre, et tu n'oses pas approcher? Viens donc,
+perfide; viens, timide enfant, je vais te châtier avec une verge: c'est
+se déshonorer que de tirer l'épée contre toi.
+
+DÉMÉTRIUS.--Ha! es-tu là?
+
+PUCK.--Suis ma voix: ce n'est pas ici une place propre à essayer notre
+courage. (Ils sortent tous deux.)
+
+LYSANDRE _reparaît seul_.--Il fuit toujours devant moi, et toujours
+en me défiant: lorsque j'arrive au lieu d'où il me provoque, il est
+toujours parti. Le lâche a le pied bien plus léger que moi; je l'ai
+suivi de toute ma vitesse; mais il fuyait plus vite encore, et je me
+suis à la fin engagé dans un sentier sombre et raboteux: je veux me
+reposer ici.--Hâte-toi, jour bienfaisant. (_Il se couche sur la terre_.)
+Pour peu que tu me montres ta lumière naissante, je trouverai Démétrius,
+et je satisferai ma vengeance. (Il dort.)
+
+(Démétrius reparaît et Puck aussi.)
+
+PUCK.--Oh! oh! oh, oh! poltron; pourquoi n'avances-tu pas?
+
+DÉMÉTRIUS.--Attends-moi, si tu l'oses; car je sais bien que tu cours
+devant moi, que tu changes toujours de place, et que tu n'oses ni
+m'attendre de pied ferme, ni me regarder en face. Où es-tu?
+
+PUCK.--Viens ici: me voilà.
+
+DÉMÉTRIUS, _courant du côté de la voix_.--Tu te moques de moi; mais,
+va, tu me le payeras cher, si j'aperçois jamais ton visage à la lueur du
+jour: maintenant va ton chemin.--La faiblesse me contraint de m'étendre
+ici de ma longueur sur ce lit froid.--À l'approche du jour, attends-toi
+à me revoir. (Il se couche sur la bruyère et dort.)
+
+(Hélène entre.)
+
+HÉLÈNE.--Ô pénible nuit! ô longue et ennuyeuse nuit! abrége tes heures.
+Brille à l'orient, consolante lumière, que je puisse au lever du jour
+retourner à Athènes, et m'éloigner de ceux qui détestent ma présence
+importune.--Et toi, sommeil, qui daignes quelquefois fermer les yeux du
+chagrin, dérobe-moi pour quelques instants à moi-même. (Elle se couche
+et s'endort.)
+
+PUCK.--Rien que trois encore d'endormis? Qu'il en vienne encore
+une, deux couples font quatre.--La voici qui arrive courroucée et
+triste.--Cupidon est un fripon d'enfant, de rendre ainsi folles les
+pauvres femmes.
+
+(Entre Hermia.)
+
+HERMIA.--Jamais je ne fus si lasse, jamais je ne fus si désespérée:
+trempée de rosée, déchirée par les ronces, je ne peux ni aller, ni me
+traîner plus loin: mes jambes ne peuvent suivre le pas de mes désirs:
+il faut que je me repose ici jusqu'au point du jour. Que le ciel couvre
+Lysandre d'un bouclier, si leur intention est de se battre! (Elle se
+couche.)
+
+PUCK.
+
+ Sur la terre
+ Dormez profondément;
+ Sur votre oeil
+ J'appliquerai
+ Mon remède. Tendre amoureux
+
+(Il exprime le jus de son herbe sur l'oeil de Lysandre.)
+
+ À ton réveil
+ Tu prendras
+ Un vrai plaisir
+ En revoyant
+ Les yeux de ta première amante,
+ Et le proverbe rustique bien connu,
+
+ Qu'il faut que chacun prenne ce qui lui appartient,
+ S'accomplira à votre réveil:
+ Jacquot aura Gilette,
+ Rien n'ira mal.
+ L'homme recouvrera sa jument, et tout ira bien.
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Toujours dans le bois.
+
+TITANIA, BOTTOM, LES FÉES _qui sont à sa suite_; OBERON _qui les suit
+sans en être aperçu_.
+
+
+TITANIA, _à Bottom_.--Viens, assieds-toi sur ce lit de fleurs; pendant
+que je caresse tes charmantes joues; je veux attacher des roses musquées
+sur ta tête douce et lisse, et baiser tes belles et longues oreilles,
+toi la joie de mon coeur.
+
+BOTTOM.--Où est Fleur-des-Pois?
+
+FLEUR-DES-POIS.--Me voici.
+
+BOTTOM.--Grattez-moi la tête, Fleur-des-Pois.--Où est monsieur
+Toile-d'Araignée?
+
+TOILE-D'ARAIGNÉE.--Me voici.
+
+BOTTOM.--Monsieur Toile-d'Araignée, mon cher monsieur, prenez vos armes,
+et tuez-moi ce bourdon aux cuisses rouges, qui est sur la fleur de ce
+chardon; puis, mon cher monsieur, apportez-moi son sac de miel. Ne vous
+échauffez pas trop dans l'opération, monsieur, et ayez soin, mon bon
+monsieur, de ne pas crever le sac au miel: je n'aimerais pas à vous voir
+tout inondé de miel, seigneur.--Où est M. Grain-de-Moutarde?
+
+GRAIN-DE-MOUTARDE.--Me voici.
+
+BOTTOM.--Donnez-moi votre poing, monsieur Grain-de-Moutarde!--Je vous
+prie, cessez vos compliments, monsieur Grain-de-Moutarde!
+
+GRAIN-DE-MOUTARDE.--Que désirez-vous?
+
+BOTTOM.--Rien, monsieur, rien de plus que d'aider au cavalier
+Fleur-des-Pois à me gratter la tête: il faudra que j'aille trouver le
+barbier, monsieur; car il me semble que j'ai furieusement de poil à
+la figure; et je suis un âne si délicat que, pour peu que mon poil me
+démange, il faut que je me gratte.
+
+TITANIA.--Mon doux ami, voulez-vous entendre un peu de musique?
+
+BOTTOM.--J'ai une assez bonne oreille en musique. Allons, faites venir
+les pincettes et la clef.
+
+TITANIA.--Ou dites, cher amour, ce qui vous ferait plaisir à manger.
+
+BOTTOM.--À dire vrai, un picotin d'avoine: je pourrais mâcher votre
+bonne avoine sèche; il me semble que j'aurais grande envie d'une botte
+de foin; du bon foin, du foin parfumé, il n'y a rien d'égal à cela.
+
+TITANIA.--J'ai une fée déterminée qui ira fouiller dans le magasin de
+l'écureuil, et qui vous apportera des noix nouvelles.
+
+BOTTOM.--Je préférerais une poignée ou deux de pois secs; mais, je
+vous prie, que personne de vos gens ne me dérange; je sens une certaine
+_exposition_ au sommeil qui me vient.
+
+TITANIA.--Dors, et je vais t'enlacer dans mes bras.--Fées, partez,
+et dispersez-vous dans toutes les directions. Ainsi le chèvre-feuille
+parfumé s'entrelace amoureusement: ainsi le lierre femelle entoure de
+ses anneaux les bras d'écorce de l'ormeau[32]. Oh! comme je t'aime! oh!
+comme je t'adore! (Ils dorment.)
+
+[Note 32: _Ulmo conjuncta marito_.]
+
+(Oberon s'avance. Puck revient.)
+
+OBERON.--Sois le bienvenu, bon Robin, vois-tu ce charmant spectacle? Je
+commence à avoir pitié de sa folie. Tout à l'heure, l'ayant rencontrée
+derrière le bois, cherchant de douces fleurs pour cet odieux imbécile,
+je lui en ai fait des reproches et me suis querellé avec elle. Elle
+avait ceint ses tempes velues d'une couronne de fleurs odorantes et
+fraîches; et cette rosée qui s'enflait naguère en gouttes sur les
+boutons, telle que de rondes perles d'orient, semblait au coeur de ces
+jolies petites fleurs autant de larmes qui pleuraient leur disgrâce.
+Quand je l'eus grondée à mon gré, et qu'elle eut imploré mon pardon en
+termes soumis, je lui demandai alors son petit nain: elle me le donna
+aussitôt, et envoya ses fées le porter dans mon royaume; maintenant que
+je tiens l'enfant, je veux dissiper l'odieuse erreur de ses yeux. Ainsi,
+aimable Puck, ôte ce crâne enchanté de la tête de cet artisan athénien,
+afin qu'en se réveillant avec les autres il puisse regagner Athènes,
+et ne plus songer aux accidents de cette nuit que comme aux tourments
+chimériques d'un rêve. Mais je veux commencer par délivrer la reine des
+fées.
+
+(Il s'approche d'elle, et dit en lui touchant les yeux avec une herbe.)
+
+ Sois comme tu avais coutume d'être.
+ Vois comme tu avais coutume de voir:
+ C'est le bouton de Diane sur la fleur de Cupidon[33]
+ Qui est doué de cette vertu céleste.
+
+Allons, ma chère Titania; éveillez-vous, ma douce reine.
+
+[Note 33: Le bouton de Diane, c'est le bouton de l'_agnus castus_, et
+la fleur de Cupidon, la _viola tricolor_.]
+
+TITANIA.--Mon Oberon! quelles visions j'ai eues! Il m'a semblé que
+j'étais amoureuse d'un âne.
+
+OBERON, _montrant Bottom_.--Voilà votre amant.
+
+TITANIA.--Comment ces choses sont-elles arrivées? Oh! comme mes yeux
+abhorrent maintenant son visage!
+
+OBERON.--Silence, un instant.--Robin, enlève cette tête.--Titania,
+appelez votre musique, et accablez les sens de ces cinq personnages d'un
+sommeil plus profond qu'à l'ordinaire.
+
+TITANIA.--De la musique! holà! de la musique! celle qui procure le
+sommeil.
+
+PUCK.--Maintenant quand tu te réveilleras, vois avec tes propres yeux,
+ceux d'un sot.
+
+OBERON.--Musique, commencez. (_On entend une musique assoupissante_.)
+Venez, ma reine; donnez-moi la main, ébranlons la terre où sont couchés
+ces dormeurs. Maintenant nous sommes amis de nouveau, vous et moi; et
+demain, à minuit, nous danserons des danses solennelles et triomphantes
+dans la maison du duc Thésée, et nous la bénirons pour toute sa belle
+postérité. Là aussi seront unis joyeusement, en même temps que Thésée,
+tous ces couples d'amants fidèles.
+
+PUCK.
+
+ Roi des fées, écoute, fais attention,
+ J'entends l'alouette matinale.
+
+OBERON.
+
+ Allons, ma reine, dans un grave silence,
+ Suivons en dansant l'ombre de la nuit.
+ Nous pouvons faire le tour du globe
+ D'un pas plus rapide que la lune errante.
+
+TITANIA.
+
+ Venez, mon époux; et, dans notre vol
+ Dites-moi comment il s'est fait cette nuit
+ Que vous m'avez trouvée dormant ici
+ Par terre avec ces mortels.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Paraissent Thésée, Égée, Hippolyte et leur suite.)
+
+THÉSÉE.--Allez, l'un de vous, et trouvez-moi le garde forestier,
+car notre cérémonie est finie; et puisque voici le point du jour, ma
+bien-aimée entendra le concert de mes chiens.--Découplez-les dans
+le vallon de l'ouest: allez.--Dépêchez, vous dis-je, et trouvez le
+garde.--Nous allons, ma belle reine, gravir le sommet de la montagne,
+pour écouter la confusion harmonieuse des voix des chiens et de l'écho
+réunis.
+
+HIPPOLYTE.--J'étais un jour avec Hercule et Cadmus, lorsqu'ils
+chassaient l'ours dans une forêt de Crète avec des chiens de Sparte:
+jamais je n'entendis plus vigoureuse battue. Les bois, les cieux, les
+fontaines, les environs entiers semblaient retentir d'un seul cri.
+Jamais je n'ai entendu de dissonance aussi harmonieuse, et un vacarme
+aussi agréable.
+
+THÉSÉE.--Mes chiens sont de race lacédémonienne, à large gueule,
+tachetés de roux, leurs têtes sont ornées de longues oreilles pendantes
+qui balayent la rosée du matin; les jambes sont arquées comme celle des
+taureaux de Thessalie; ils sont lents à la poursuite, mais assortis en
+voix comme des cloches accordées à l'octave. Jamais cri plus harmonieux
+ne fit retentir les tayauts, et ne fut égayé par les cors, dans la
+Crète, à Sparte ou dans la Thessalie. Vous allez les entendre et en
+juger.--Mais, chut! quelles sont ces nymphes?
+
+ÉGÉE.--Mon prince, c'est ma fille qui est endormie ici: celui-ci, c'est
+Lysandre; voilà Démétrius; et voici Hélène, la fille du vieux Nédar. Je
+suis bien étonné de les trouver ici tous ensemble.
+
+THÉSÉE.--Sans doute ils se seront levés de grand matin pour célébrer la
+fête de mai; et, instruits de nos intentions, ils sont venus ici orner
+la pompe de notre hymen. Mais, parlez, Égée; n'est-ce pas aujourd'hui le
+jour où Hermia doit donner sa réponse sur son choix?
+
+ÉGÉE.--Oui, mon prince.
+
+THÉSÉE.--Allez, ordonnez aux chasseurs de les réveiller au bruit du cor.
+
+(On entend des cors et des cris de joie.)
+
+(Démétrius, Lysandre, Hermia et Hélène se réveillent en sursaut et se
+relèvent.)
+
+THÉSÉE.--Bonjour, mes amis: la Saint-Valentin[34] est passée.--Ces
+oiseaux des bois ne commencent-ils à s'accoupler qu'à présent?
+
+(Tous se prosternent devant Thésée.)
+
+[Note 34: Allusion au proverbe que les oiseaux commencent à
+s'accoupler à la Saint-Valentin.]
+
+LYSANDRE.--Pardon, mon prince.
+
+THÉSÉE.--Je vous prie, levez-vous tous: je sais que vous êtes deux
+rivaux ennemis. Comment s'est opérée cette paisible réunion entre vous?
+Comment votre haine est-elle devenue si peu jalouse, que je vous trouve
+dormant près de la haine, sans craindre l'un de l'autre aucune inimitié?
+
+LYSANDRE.--Mon prince, je vous répondrai avec étonnement, à demi
+endormi, à demi éveillé: mais en vérité, il m'est encore impossible de
+dire comment je suis venu en ce lieu. Je présume, car je voudrais vous
+dire la vérité... et en ce moment, je me rappelle... oui, je me le
+rappelle, je suis venu ici avec Hermia; notre dessein était de sortir
+d'Athènes, afin d'échapper aux dangers de la loi athénienne.
+
+ÉGÉE.--C'est assez, c'est assez, mon prince; vous en avez assez entendu:
+je réclame la loi contre lui.--Ils voulaient s'évader; et par cette
+fuite, Démétrius, ils voulaient nous frustrer, vous de votre épouse, moi
+de mon consentement à ce qu'elle devînt votre femme.
+
+DÉMÉTRIUS.--Noble duc, c'est la belle Hélène qui m'a informé de leur
+évasion dans ce bois, et du dessein qui les y conduisait; et moi, dans
+ma fureur, je les ai suivis jusqu'ici; et la belle Hélène, poussée par
+sa tendresse, m'a suivie. Mais, mon bon prince, je ne sais par quelle
+puissance (sans doute par quelque puissance supérieure) mon amour pour
+Hermia, fondu comme la neige, me semble en ce moment le souvenir confus
+des vains hochets dont je raffolais dans mon enfance; et maintenant
+l'unique objet de ma foi, de toutes les affections de mon coeur, l'objet
+et le plaisir de mes yeux, c'est Hélène seule; j'étais fiancé avec elle,
+mon prince, avant que j'eusse vu Hermia: comme un malade, je me dégoûtai
+de cette beauté; mais aujourd'hui bien portant, je reviens à mon goût
+naturel; maintenant, je la veux, je l'aime, je la désire, et je lui
+serai à jamais fidèle[35].
+
+[Note 35: Ces méprises d'amour ont sans doute donné l'idée du
+dix-septième chant de la _Pucelle_.]
+
+THÉSÉE.--Beaux amants, la rencontre est heureuse. Nous entendrons plus
+tard les détails de cette aventure.--Égée, je triompherai de votre
+volonté, tout à l'heure, dans le même temple, avec nous, ces deux
+couples seront éternellement unis; et nous laisserons là notre projet de
+chasse, car la matinée est déjà un peu avancée.--Allons, retournons tous
+à Athènes; nous allons célébrer à nous six une fête solennelle.--Venez,
+Hippolyte.
+
+(Thésée et Hippolyte sortent avec leur suite.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Toutes ces aventures paraissent comme des objets
+imperceptibles, comme des montagnes éloignées et confondues avec les
+nuages.
+
+HERMIA.--Il me semble que je vois ces objets d'un oeil troublé; tout me
+paraît double.
+
+HÉLÈNE.--C'est la même chose pour moi; et j'ai trouvé Démétrius comme un
+joyau qui est à moi, et qui n'est pas à moi.
+
+DÉMÉTRIUS.--Il me semble à moi, que nous dormons, que nous rêvons
+encore.--Ne croyez-vous pas que le duc était tout à l'heure ici, et
+qu'il nous a dit de le suivre?
+
+HERMIA.--Oui, et mon père y était aussi.
+
+HÉLÈNE.--Et Hippolyte.
+
+LYSANDRE.--Et il nous a invités à le suivre au temple.
+
+DÉMÉTRIUS.--Alors, nous sommes éveillés.--Suivons ses pas; et en chemin,
+racontons-nous nos songes.
+
+(Ils sortent; au moment où ils s'en vont, Bottom se réveille.)
+
+BOTTOM.--Quand mon tour viendra, appelez-moi, et je répondrai.--Ma
+première réplique est: _Très-beau Pyrame_.--Hé, holà!--Pierre
+Quince; Flute, le raccommodeur de soufflets; Snout, le chaudronnier;
+Starveling... Mort de ma vie! ils se sont évadés d'ici et m'ont laissé
+endormi.--J'ai eu une bien étrange vision! j'ai fait un songe... il est
+au-dessus des facultés de l'homme de dire ce qu'était ce songe. L'homme
+n'est qu'un âne, s'il veut se mêler d'expliquer ce rêve. Il me semblait
+que j'étais....--Il n'y a pas d'homme qui puisse dire ce que j'étais.
+Il me semblait que j'étais... et il me semblait que j'avais...--Mais
+l'homme n'est qu'un fou en habit d'arlequin, s'il entreprend de dire
+ce qu'il me semblait que j'étais. L'oeil de l'homme n'a jamais ouï,
+l'oreille de l'homme n'a jamais vu; la main de l'homme ne peut goûter,
+ni sa langue concevoir ni son coeur exprimer en paroles ce qu'était mon
+rêve. Je veux aller trouver Pierre Quince pour qu'il compose une ballade
+sur mon songe: on l'appellera _le rêve de Bottom_[36], parce que c'est un
+rêve sans fond; et je le chanterai à la fin de la pièce, devant le duc:
+et peut-être même, pour rendre la pièce plus agréable, le chanterai-je à
+la mort de Thisbé. (Il sort.)
+
+[Note 36: _Bottom_ signifie le _fond_.]
+
+
+SCÈNE II
+
+La scène est à Athènes, dans la maison de Quince.
+
+QUINCE, FLUTE, SNOUT ET STARVELING.
+
+
+QUINCE.--Avez-vous envoyé chez Bottom? Est-il rentré chez lui?
+
+STARVELING.--On ne peut avoir de ses nouvelles: sans doute, les esprits
+l'ont transporté loin d'ici.
+
+FLUTE.--S'il ne vient pas, la pièce est perdue. Elle ne peut plus aller,
+n'est-ce pas?
+
+QUINCE.--Ce n'est pas possible: vous n'avez pas dans tout Athènes,
+d'autre homme que lui en état de jouer _Pyrame_.
+
+FLUTE.--Non; il a tout simplement le plus grand talent de tous les
+artisans d'Athènes.
+
+QUINCE.--Oui, et la plus belle tournure aussi, un beau galant, avec une
+douce voix.
+
+FLUTE.--Vous devriez dire une merveille incomparable. Un galant est,
+Dieu nous bénisse, une chose qui n'est bonne à rien!
+
+(Entre Snug.)
+
+SNUG.--Messieurs, le duc revient du temple; et il y a deux ou trois
+seigneurs et dames de plus, qui se sont mariés en même temps que lui. Si
+notre divertissement eût été en train, notre fortune à tous était faite.
+
+FLUTE.--Oh! mon brave Bottom! voilà comme il a perdu six sous par jour
+de revenu sa vie durant: il ne pouvait manquer d'avoir six sous par
+jour. Si le duc ne lui avait pas fait six sous par jour pour jouer
+Pyrame, je veux être pendu! Et il les aurait bien mérités; oui, six
+sous[37] par jour, ou rien pour le rôle de Pyrame.
+
+[Note 37: «Trait de satire contre Preston, auteur de la pièce de
+_Cambyse_. Il joua un rôle dans la _Didon_ de Nash, devant Elisabeth,
+qui le gratifia d'une pension de vingt livres sterling par an (ce qui ne
+fait guère qu'un shilling par jour).» STEEVENS.]
+
+(Survient Bottom.)
+
+BOTTOM.--Où sont ces camarades? où sont ces braves coeurs?
+
+QUINCE.--Bottom!--Ô le superbe jour! ô l'heure fortunée!
+
+BOTTOM.--Messieurs, je vais vous raconter des merveilles.... Mais ne me
+demandez pas ce que c'est; car si je vous le dis, je ne suis pas un
+vrai Athénien: je vous dirai tout, exactement comme les choses se sont
+passées.
+
+QUINCE.--Voyons, cher Bottom.
+
+BOTTOM.--Vous n'aurez pas un mot de moi. Tout ce que je vous dirai,
+c'est que le duc a dîné. Revêtez-vous de vos habits; de bonnes attaches
+à vos barbes, des rubans neufs à vos escarpins: rendez-vous tous au
+palais; que chacun jette un coup d'oeil sur son rôle; car la fin de
+l'histoire est que notre pièce est le divertissement préféré. À tout
+événement que Thisbé ait soin d'avoir du linge propre; et que celui qui
+joue le lion n'aille pas rogner ses ongles, car ils passeront pour les
+griffes du lion; et, mes très-chers acteurs, ne mangez point d'ognons,
+ni d'ail, car il faut que nous ayons une haleine douce; et, moyennant
+tout cela, je ne doute pas que nous ne les entendions dire: _Voilà une
+charmante comédie!_ Plus de paroles; allons, partons. (Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Athènes.--Appartement dans le palais de Thésée
+
+THÉSÉE, HIPPOLYTE, PHILOSTRATE, SEIGNEURS, _Suite_.
+
+
+HIPPOLYTE.--Cela est étrange, mon cher Thésée, ce que racontent ces
+amants!
+
+THÉSÉE.--Plus étrange que vrai. Jamais je ne pourrai ajouter foi à ces
+vieilles fables, ni à ces jeux de féerie. Les amants et les fous ont des
+cerveaux bouillants, une imagination féconde en fantômes, et qui conçoit
+au delà de ce que la froide raison peut jamais comprendre. Le fou,
+l'amoureux et le poëte sont tout imagination. L'un voit plus de démons
+que l'enfer ne peut en contenir; c'est le fou; l'amoureux, non moins
+extravagant, voit la beauté d'Hélène sur un front égyptien. L'oeil du
+poëte, roulant dans un beau délire, lance son regard du ciel à la terre,
+et de la terre aux cieux; et comme l'imagination donne un corps aux
+objets inconnus, la plume du poëte leur imprime de même des formes, et
+assigne à un fantôme aérien une demeure et un nom particulier; tels sont
+les jeux d'une imagination puissante; si elle conçoit un sentiment de
+joie, elle crée aussitôt un être, messager de cette joie: ou si, dans
+la nuit, elle se forge quelque terreur, avec quelle facilité un buisson
+devient un ours!
+
+HIPPOLYTE.--Mais toute l'histoire qu'ils ont racontée de ce qui s'est
+passé cette nuit, leurs idées ainsi transformées, tout cela annonce plus
+que les illusions de l'imagination, et présente quelque chose de réel,
+mais de toute façon, d'admirable et d'étrange.
+
+(Entrent Lysandre, Démétrius, Hermia et Hélène.)
+
+THÉSÉE.--Voici nos amants qui viennent pleins de joie et
+d'allégresse.--Que le bonheur et de longs jours d'amour accompagnent vos
+coeurs, aimables amis!
+
+LYSANDRE.--Que des jours plus beaux encore suivent les pas de Votre
+Altesse, et éclairent votre table et votre couche!
+
+THÉSÉE.--Allons, quelles mascarades, quelles danses aurons-nous pour
+consumer sans ennui ce siècle de trois heures, qui doit s'écouler entre
+le souper et l'heure du lit? Où est l'ordonnateur habituel de nos fêtes?
+Quels divertissements sont préparés? N'y a-t-il point de comédie, pour
+soulager les angoisses de cette heure éternelle? Appelez Philostrate.
+
+PHILOSTRATE.--Me voici, puissant Thésée.
+
+THÉSÉE.--Dites; quel passe-temps avez-vous pour cette soirée? Quelle
+mascarade? Quelle musique? Comment tromperons-nous l'ennui du temps
+paresseux, si nous n'avons pas quelque plaisir pour nous distraire?
+
+PHILOSTRATE.--Voilà la liste des divertissements qui sont préparés.
+Choisissez celui que Votre Altesse préfère voir le premier. (Il lui
+remet un écrit.)
+
+THÉSÉE _lit_.--_Le combat des centaures pour être chanté par un eunuque
+athénien, sur la harpe_.--Nous ne voulons pas de cela; j'en ai fait tout
+le récit à ma bien-aimée, à la gloire de mon parent Hercule.--_La fureur
+des bacchantes enivrées, déchirant le chantre de la Thrace dans leur
+rage_.--C'est un vieux sujet; et je l'ai vu jouer la dernière fois que
+je revins vainqueur de Thèbes.--_Les neuf muses pleurant la mort de
+la Science, récemment décédée dans l'indigence[38]_.--C'est quelque
+critique, quelque satire mordante, et cela ne va pas à une fête
+de noces.--_Une ennuyeuse et courte scène du jeune Pyrame, avec sa
+maîtresse Thisbé; farce vraiment tragique_.--Tragique et comique à la
+fois! courte et ennuyeuse! C'est comme qui dirait de la glace chaude, et
+de la neige d'une espèce aussi rare. Comment accorder ces contraires?
+
+[Note 38: Allusion à un poëme de Spencer. Ce poëte mourut de misère
+en 1598.]
+
+PHILOSTRATE.--C'est, mon prince, une pièce longue de quelque dizaine de
+mots, ce qui est aussi court qu'aucune pièce de ma connaissance; mais
+avec ces dix mots, mon prince, elle est encore trop longue, ce qui
+la rend ennuyeuse; car, dans toute la pièce, il n'y a pas un mot à sa
+place, ni un seul acteur propre à son rôle; et c'est une pièce tragique,
+mon prince; car Pyrame se tue lui-même à la fin: ce qui, je vous
+l'avoue, quand je l'ai vu répéter, a rendu mes yeux humides; mais de
+larmes plus gaies, que n'en ont jamais fait jaillir les plus bruyants
+éclats de rires.
+
+THÉSÉE.--Quels sont les acteurs?
+
+PHILOSTRATE.--Des artisans, aux mains calleuses, qui travaillent ici
+dans Athènes, mais qui n'ont jamais travaillé d'esprit jusqu'à ce
+moment; ils se sont avisés aujourd'hui de charger de cette pièce leur
+mémoire inexercée, pour la cérémonie de vos noces.
+
+THÉSÉE.--Nous voulons la voir jouer.
+
+PHILOSTRATE.--Non, mon noble duc; elle n'est pas digne de vous: je l'ai
+entendue d'un bout à l'autre, et cela ne vaut rien, rien au monde; à
+moins que vous ne trouviez quelque amusement dans leur intention, en les
+voyant se tourmenter, et réciter avec tant de peine, pour plaire à Votre
+Altesse.
+
+THÉSÉE.--Je veux entendre cette pièce: tout ce qui est offert par la
+simplicité et le zèle est toujours bien. Allez, faites-les venir.--Et
+vous, mesdames, prenez vos places. (Philostrate sort.)
+
+HIPPOLYTE.--Je n'ai pas de plaisir à voir des malheureux échouer, et le
+zèle succomber dans ses efforts pour plaire.
+
+THÉSÉE.--Hé! ma chère, vous ne verrez pas cela non plus.
+
+HIPPOLYTE.--Il dit qu'ils ne peuvent rien faire de supportable en ce
+genre.
+
+THÉSÉE.--Nous n'en paraîtrons que plus généreux, en les remerciant, sans
+qu'ils nous aient rien donné. Notre plaisir sera de comprendre ce qui
+fait le sujet de leurs erreurs. Là où la bonne volonté échoue, un
+noble coeur considère l'intention, non le mérite de l'action. Dans mes
+voyages, souvent de grands clercs formaient le projet de me complimenter
+par des harangues longtemps étudiées; et, lorsque je les voyais
+frissonner et pâlir, rester court au milieu de leurs périodes, étouffer
+dans leur peur leur voix exercée, et pour conclusion rester muets et
+sans harangue, croyez-moi, ma chère, je cueillais un compliment dans le
+silence, et j'en lisais autant dans la modestie de leur zèle timide,
+que dans la bruyante voix d'une éloquence audacieuse et arrogante;
+l'affection et la simplicité muette m'en disent donc beaucoup plus que
+tout ce que je pourrais entendre.
+
+(Philostrate revient.)
+
+PHILOSTRATE.--S'il plaît à Votre Altesse, le Prologue est
+tout prêt.
+
+THÉSÉE.--Qu'il s'avance.
+
+(On joue une fanfare.)[39].
+
+[Note 39: Il paraît que le prologue était anciennement introduit au
+son des trompettes.]
+
+(Le Prologue entre.)
+
+LE PROLOGUE.--«Si nous déplaisons, c'est avec notre bonne volonté; il
+faut que vous pensiez que nous ne venons pas pour offenser, mais par
+notre bonne volonté, vous montrer notre simple savoir-faire, voilà le
+véritable commencement de notre fin. Considérez donc que nous ne venons
+qu'avec dépit. Nous ne venons point comme pour vous contenter; mais
+c'est notre véritable intention. Nous ne sommes pas ici pour votre
+plaisir; que si vous avez regret, les acteurs sont tout prêts et par
+leur jeu vous saurez tout ce qu'il y a apparence que vous sachiez.»
+
+THÉSÉE.--Ce garçon ne s'arrête pas sur les points.
+
+LYSANDRE.--Il a galopé son prologue, comme un jeune cheval; il ne
+connaît point d'arrêt. Voilà une bonne leçon, mon prince: il ne suffit
+pas de parler; il faut parler sensément.
+
+HIPPOLYTE.--En vérité, il a joué sur son prologue comme un enfant sur
+une flûte: des sons, mais sans mesure.
+
+THÉSÉE.--Son discours ressemblait à une chaîne embrouillée; il n'y avait
+aucun anneau de moins, mais tous étaient en désordre. Qui vient après
+lui?
+
+(Entrent Pyrame, Thisbé, la Muraille, le Clair-de-Lune et le Lion, comme
+dans une pantomime.)
+
+LE PROLOGUE.--«Seigneurs, peut-être êtes-vous étonnés de ce spectacle;
+mais étonnez-vous jusqu'à ce que la vérité vienne tout éclaircir. Ce
+personnage, c'est Pyrame, si vous voulez le savoir. Cette belle dame,
+c'est bien certainement Thisbé. Cet homme, enduit de chaux et de crépi,
+représente une muraille, cette odieuse muraille qui séparait ces deux
+amants; et les pauvres enfants, il faut qu'ils se contentent de murmurer
+tout bas au travers d'une fente de la muraille, que personne ne s'en
+étonne. Cet autre, avec sa lanterne, un chien et un buisson d'épines,
+représente le clair de lune; car, si vous voulez le savoir, ces deux
+amants ne se firent pas scrupule de se donner rendez-vous au clair de
+lune, à la tombe de Ninus, pour s'y faire la cour. Cette terrible bête,
+qui, de son nom, s'appelle un lion, fit reculer, ou plutôt épouvanta la
+fidèle Thisbé venant dans l'ombre de la nuit; et en fuyant, elle laissa
+tomber son manteau, que l'infâme lion teignit de sa gueule ensanglantée.
+Aussitôt arrive Pyrame, ce beau et grand jeune homme, et il trouve le
+manteau sanglant de sa fidèle Thisbé. À cette vue, avec son épée, sa
+coupable et sanguinaire épée, il perce bravement son sein bouillant;
+et Thisbé, qui s'était arrêtée sous l'ombrage d'un mûrier, retira son
+poignard, et mourut. Quant au reste, que le Lion, le Clair-de-Lune, la
+Muraille et les deux amants l'expliquent dans leurs grands discours tant
+qu'ils seront en scène.»
+
+(Sortent le Prologue, Thisbé, le Lion et le Clair-de-Lune.)
+
+THÉSÉE.--Je me demande si le lion doit parler.
+
+DÉMÉTRIUS.--Il n'y a rien d'étonnant à cela, mon prince: un lion peut
+parler, si tant d'ânes le peuvent[40].
+
+[Note 40: Allusion à une fable de l'Estrange: _les Ânes juges de
+paix_.]
+
+LA MURAILLE.--«Dans le même intermède, il se trouve que moi, qui de mon
+nom m'appelle _Snout_, je représente une muraille, et une muraille qui,
+veuillez m'en croire, a un trou ou une crevasse, par laquelle les deux
+amants, Pyrame et Thisbé, murmuraient souvent en secret. Cette chaux,
+ce crépi et cette pierre vous montrent que je suis précisément cette
+muraille: voilà la vérité. Et voici à droite et à gauche l'ouverture, la
+lézarde par laquelle ces timides amants doivent se parler tout bas.»
+
+THÉSÉE.--Peut-on demander à la chaux et à la bourre de mieux parler?
+
+DÉMÉTRIUS.--C'est, mon prince, le mur le plus spirituel que j'aie jamais
+entendu.
+
+THÉSÉE.--Voilà Pyrame qui s'approche de la muraille: silence.
+
+PYRAME.--«Ô nuit au lugubre visage, ô sombre nuit! ô nuit, qui es
+toujours, quand le jour n'est plus! ô nuit! ô nuit! hélas! hélas! je
+crains bien que ma Thisbé n'ait oublié sa promesse!--Et toi, ô muraille!
+ô douce et aimable muraille! qui est élevée entre le terrain de son père
+et le mien! toi, muraille! ô muraille! ô muraille! ô aimable et douce
+muraille, montre-moi ta lézarde, que je puisse regarder au travers
+avec mes yeux! (_La muraille écarte ses doigts_.) Je te rends grâces,
+courtoise muraille; que Jupiter te protége en récompense! Mais, que
+vois-je? Je ne vois point de Thisbé! Ô maudite muraille, au travers de
+laquelle je ne vois point mon bonheur; maudites soient tes pierres, pour
+me tromper ainsi!»
+
+THÉSÉE.--La muraille, étant sensible, devrait, ce me semble, le maudire
+à son tour.
+
+PYRAME.--«Non, monsieur; en vérité, elle ne le doit pas.--_Me tromper
+ainsi_, est la réclame du rôle de Thisbé: c'est à elle à paraître
+maintenant, et je vais la chercher des yeux à travers la muraille. Vous
+verrez que tout cela va arriver juste comme je vous l'ai dit. Tenez, la
+voilà qui vient.»
+
+THISBÉ.--«Ô muraille! tu as souvent entendu mes plaintes de ce que tu
+séparais mon beau Pyrame et moi: mes lèvres vermeilles ont souvent baisé
+tes pierres cimentées avec de la chaux et de la bourre!»
+
+PYRAME.--«Je vois une voix; je veux m'approcher de la fente, pour voir
+si je peux entendre le visage de ma Thisbé.--Thisbé!»
+
+THISBÉ.--«Mon amant! Tu es mon amant, je crois.»
+
+PYRAME.--«Crois ce que tu voudras; je suis ton cher amant, et je suis
+toujours fidèle comme Liandre[41].»
+
+[Note 41: Il y a, dans ce texte, Limandre. Liandre est le mot
+consacré dans nos parades; le beau Liandre pour Léandre.]
+
+THISBÉ.--«Et moi, comme Hélène, jusqu'à ce que les destins me tuent.»
+
+PYRAME.--«Jamais Saphale[42] ne fut si fidèle à Procrus.»
+
+[Note 42: Saphale pour Céphale, Procrus pour Procris.]
+
+THISBÉ.--«Comme Saphale fut fidèle à Procrus, je le suis pour toi.»
+
+PYRAME.--«Oh! donne-moi un baiser par le trou de cette odieuse
+muraille.»
+
+THISBÉ.--«Je baise le trou de la muraille, et point tes lèvres.»
+
+PYRAME.--«Veux-tu venir tout à l'heure me rejoindre à la tombe de
+Ninny?»
+
+THISBÉ.--«À la vie ou à la mort, j'y vais sans délai.»
+
+LA MURAILLE.--«Moi, muraille, me voilà à la fin de mon rôle; et, mon
+rôle étant fini, c'est ainsi que la muraille s'en va.» (La Muraille,
+Pyrame, Thisbé, sortent.)
+
+THÉSÉE.--Maintenant la voilà donc à bas la muraille qui séparait les
+deux voisins.
+
+DÉMÉTRIUS.--Il n'y a pas de remède, mon prince, quand les murailles sont
+si prestes à entendre sans en prévenir.
+
+HIPPOLYTE.--Ceci est la plus sotte absurdité que j'aie jamais entendue.
+
+THÉSÉE.--La meilleure de ces représentations n'est qu'une illusion, et
+la pire de toutes ne sera pas pire, si l'imagination veut l'embellir.
+
+HIPPOLYTE.--Il faut que ce soit votre imagination qui s'en charge alors
+et non pas la leur.
+
+THÉSÉE.--Si nous ne pensons pas plus d'eux qu'ils n'en pensent
+eux-mêmes, ils peuvent passer pour d'excellents acteurs.--Voici deux
+fameuses bêtes qui s'avancent, une lune et un lion.
+
+(Entrent le Lion et le Clair-de-Lune.)
+
+LE LION.--«Belles dames, vous dont le coeur timide frémit à la vue de
+la plus petite souris qui court sur le plancher, vous pourriez ici
+frissonner et trembler d'effroi lorsqu'un lion féroce vient à rugir dans
+sa rage. Sachez donc que moi, Snug le menuisier, je ne suis ni un lion
+féroce ni la femelle d'un lion; car si j'étais venu comme un lion irrité
+dans ce lieu, ma vie courrait de grands dangers.»
+
+THÉSÉE.--Une fort bonne bête, et d'une honnête conscience.
+
+DÉMÉTRIUS.--La meilleure bête, pour une bête bête, que j'ai jamais vue,
+mon prince.
+
+LYSANDRE.--Ce lion est un vrai renard par la valeur.
+
+THÉSÉE.--Cela est vrai; et un véritable oison par la prudence.
+
+DÉMÉTRIUS.--Non pas, mon prince, car sa valeur ne peut emporter sa
+prudence, et le renard emporte l'oison.
+
+THÉSÉE.--Sa prudence, j'en suis sûr, ne peut emporter sa valeur; car
+l'oison n'emporte pas le renard. C'est à merveille; laissez-le à sa
+prudence, et écoutons la Lune.
+
+LE CLAIR-DE-LUNE.--«Cette lanterne vous représente la lune et ses
+cornes.»
+
+DÉMÉTRIUS.--Il aurait dû porter les cornes sur sa tête.
+
+THÉSÉE.--Ce n'est pas un croissant; et ses cornes sont invisibles dans
+la circonférence.
+
+LE CLAIR-DE-LUNE.--«Cette lanterne représente la lune et ses cornes; et
+moi j'ai l'air d'être l'homme dans la lune[43].»
+
+[Note 43: Ce personnage n'était pas nouveau. Shakspeare le tourne ici
+en ridicule.]
+
+THÉSÉE.--Cette erreur est la plus grande de toutes: l'homme devrait être
+mis dans la lanterne; autrement, comment serait-il l'homme dans la lune?
+
+DÉMÉTRIUS.--Il n'ose pas se fourrer là, à cause de la chandelle; car
+vous voyez qu'elle flambe déjà.
+
+HIPPOLYTE.--Je suis lasse de cette lune: je voudrais que la scène
+changeât.
+
+THÉSÉE.--Il paraît, à sa petite lueur de prudence, qu'il est dans le
+décours. Mais cependant, par politesse et par raison, il faut attendre
+le temps voulu.
+
+LYSANDRE.--Poursuis, lune.
+
+LE CLAIR-DE-LUNE.--«Tout ce qui me reste à vous dire, c'est de vous
+déclarer que la lanterne est la lune; moi l'homme dans la lune; ce
+buisson d'épines, mon buisson d'épines; et ce chien, mon chien.»
+
+DÉMÉTRIUS.--Eh! mais, tout cela devrait être dans la lanterne; car ils
+sont dans la lune. Mais, silence; voici Thisbé.
+
+THISBÉ.--«Voici la tombe du vieux Ninny. Où est mon amant?»
+
+LE LION.--«Hoh!» (Le Lion rugit, Thisbé s'enfuit.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Bien rugi, lion!
+
+THÉSÉE.--Bien couru, Thisbé!
+
+HIPPOLYTE.--Bien brillé, lune!--Vraiment, la lune luit de fort bonne
+grâce.
+
+(Le Lion déchire le manteau de Thisbé, et sort.)
+
+THÉSÉE.--Bien mâché, lion!
+
+DÉMÉTRIUS.--Et voilà Pyrame qui vient.
+
+LYSANDRE.--Et la lune qui disparaît.
+
+PYRAME.--«Douce lune, je te remercie de tes rayons solaires! Je te rends
+grâces, lune, de ta clarté si brillante; car à la lumière de tes rayons
+gracieux, dorés et brillants, je me promets de goûter la vue de la
+très-fidèle Thisbé!»
+
+ Mais, arrêtons, ô horreur!
+ Mais, voyons: pauvre chevalier,
+ Quel affreux objet s'offre ici?
+ Mes yeux, voyez-vous?
+ Comment cela peut-il être?
+ Ô ma petite poule, ô ma chère!
+ Ton beau manteau,
+ Quoi donc, est-il teint de sang?
+ Approchez, cruelles furies;
+ Ô destin: venez, venez,
+ Coupez fil et filasse:
+ Écrasez, détruisez, égorgez, et finissez tout!
+
+THÉSÉE.--Cette fureur et la mort d'un tendre amant seraient capables de
+rendre un homme triste.
+
+HIPPOLYTE.--J'en veux à mon coeur; mais j'ai pitié de lui.
+
+PYRAME.--«Ô nature! pourquoi formas-tu des lions? Puisque cet infâme
+lion a défloré ici ma chère maîtresse, qui est... non, non, qui était la
+plus belle personne qui ait vécu, qui ait aimé, qui ait caressé, qui ait
+regardé de ses beaux yeux.»
+
+ Venez, larmes, confondez-vous,--
+ À moi, mon épée, et blesse
+ Le sein de Pyrame:
+ Oui, le sein gauche
+ Où palpite le coeur.
+ Ainsi je meurs, je meurs, je meurs,
+ Maintenant je suis mort,
+ Maintenant je suis parti de ce monde;
+ Mon âme est dans les cieux.
+ Langue, perds ta lumière;
+ Lune, prends la fuite;
+ Et maintenant, meurs, meurs, meurs.
+ Meurs, meurs.
+
+(Il meurt. Le Clair-de-Lune sort.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Plus de dé pour lui si ce n'est l'as, car il n'est plus
+qu'_un_[44].
+
+[Note 44: «_Die_, mourir, et _die_, équivoque.» FARMER.]
+
+LYSANDRE.--Il est moins qu'un as, ami, car il est mort; il n'est rien.
+
+THÉSÉE.--Avec le secours d'un chirurgien, il pourrait en revenir encore
+et se trouver un âne.
+
+HIPPOLYTE.--Par quel hasard le Clair-de-Lune s'en est-il allé, avant que
+Thisbé revienne et trouve son amant?
+
+THÉSÉE.--Elle le trouvera à la clarté des étoiles.--La voici qui
+s'avance, et sa douleur va finir la pièce.
+
+(Thisbé paraît.)
+
+HIPPOLYTE.--Il me semble qu'elle ne doit pas être fort longue, pour un
+pareil Pyrame; j'espère qu'elle sera courte.
+
+DÉMÉTRIUS.--Lequel de Pyrame ou de Thisbé vaut le mieux? Un atome ferait
+pencher la balance.
+
+LYSANDRE.--Elle l'a déjà aperçu avec ses beaux yeux.
+
+DÉMÉTRIUS.--Et la voilà qui va gémir: vous allez entendre.
+
+THISBÉ.
+
+ Dors-tu, mon amant?
+ Quoi! serais-tu mort, mon beau tourtereau?
+ Ô Pyrame! lève-toi:
+ Parle, parle-moi: tout à fait muet?
+ Donc, mort, mort? Une tombe
+ Doit donc couvrir tes yeux.
+ Ce front de lis,
+ Ce nez vermeil,
+ Ces joues jaunes comme la primevère,
+ Sont évanouis, sont évanouis.
+ Amants, gémissez;
+ Ses yeux étaient verts comme porreau.
+ Ô vous, trio de soeurs,
+ Venez, venez à moi.
+ Avec vos mains pâles comme le lait,
+ Teignez-les dans le sang,
+ Puisque vous avez coupé
+ De vos ciseaux son fil de soie.
+ Langue, n'ajoute pas un mot;
+ Viens, fidèle épée,
+ Viens, lame tranchante, plonge-toi dans mon sein,
+ Et adieu, mes amis.
+ Ainsi finit Thisbé.
+ Adieu, adieu, adieu.
+
+(Elle meurt.)
+
+THÉSÉE.--Le clair de lune et le lion sont restés pour enterrer les
+morts.
+
+DÉMÉTRIUS.--Oui, et la muraille aussi.
+
+BOTTOM.--Non, je puis vous l'assurer. La muraille qui séparait leurs
+pères est à bas.--Vous plaît-il de voir l'épilogue, ou d'entendre une
+danse bergamasque[45], entre deux acteurs de notre troupe?
+
+[Note 45: On sait que les danses bergamasques ont eu longtemps de la
+réputation.]
+
+THÉSÉE.--Point d'épilogue, je vous prie; car votre pièce n'a pas besoin
+d'apologie: ne vous excusez-pas; car lorsque tous les acteurs sont
+morts, il n'est pas besoin d'en blâmer aucun. Vraiment, si celui qui a
+composé cette pièce avait joué le rôle de Pyrame, et qu'il se fût pendu
+avec la jarretière de Thisbé, cela aurait fait une bien belle tragédie;
+et c'en est une en vérité, et jouée avec distinction. Mais, voyons
+notre bergamasque: laissez là votre épilogue. (_Une danse de paysans
+bouffons._) La langue de fer de minuit a prononcé douze: amants, au lit;
+c'est presque l'heure des fées. Je crains bien que nous ne dormions trop
+tard le matin, comme nous avons veillé trop longtemps cette nuit.
+Cette farce grossière nous a bien trompés sur la marche pesante de la
+nuit.--Chers amis, allons à notre lit: en l'honneur de cette solennité,
+nous passerons quinze jours entiers dans les fêtes nocturnes et des
+divertissements nouveaux, et chaque jour amènera de nouveaux plaisirs,
+pour célébrer cette fête. (Tous sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+_Entre_ PUCK.
+
+
+ Voici l'heure où le lion affamé rugit,
+ Où le loup hurle à la lune,
+ Tandis que le lourd laboureur ronfle
+ Épuisé de sa pénible tâche.
+ Maintenant les tisons consumés brillent dans le foyer;
+ La chouette, poussant son cri sinistre,
+ Rappelle aux malheureux, couchés dans les douleurs,
+ Le souvenir d'un drap funèbre.
+ Voici le temps de la nuit,
+ Où les tombeaux, tous entr'ouverts,
+ Laissent échapper chacun son spectre,
+ Qui va errer dans les sentiers des cimetières.
+ Et nous, fées, qui voltigeons
+ Près du char de la triple Hécate,
+ Fuyant la présence du soleil,
+ Et suivant l'ombre comme un songe,
+ Nous gambadons maintenant. Pas une souris
+ Ne troublera cette maison sacrée.
+ Je suis envoyé devant, avec un balai,
+ Pour balayer la poussière derrière la porte[46].
+
+[Note 46: La propreté est nécessaire pour attirer chez soi des fées
+propices.]
+
+(Entrent Oberon et Titania avec leur cour.)
+
+OBERON.
+
+ Qu'une faible lumière éclaire cette maison
+ Par le moyen de ce feu mourant;
+ Que tous les esprits et toutes les fées
+ Sautent d'un pied léger, comme l'oiseau sur la branche.
+ Répétez après moi ce couplet:
+ Chantez et dansez rapidement à sa mesure.
+
+TITANIA.
+
+ D'abord, répétez ce couplet par coeur;
+ Et à chaque mot une cadence;
+ Les mains enlacées, avec la grâce des fées,
+ Nous chanterons et nous bénirons cette demeure.
+
+(Chant et danse[47].)
+
+[Note 47: On prétend qu'il y a ici deux couplets perdus.]
+
+OBERON.
+
+ À présent, jusqu'à la pointe du jour,
+ Que chaque fée erre dans ce palais.
+ Nous irons au beau lit nuptial,
+ Et il sera béni parmi nous;
+ Et la lignée qui y sera engendrée
+ Sera toujours heureuse.
+ Ces trois couples d'amants
+ Seront toujours sincères et fidèles,
+ Et les taches de la main de la nature
+ Ne se verront point sur leurs enfants.
+
+ Jamais signe, bec de lièvre, cicatrice,
+ Ou marque de sinistre augure, qui sont
+ Si pénibles à voir au jour de la nativité,
+ N'existeront pour leurs enfants.
+ Fées, dispersez-vous;
+ Qu'avec la rosée des champs
+ Chacune voue chaque appartement
+ De ce palais à la douce paix,
+ Il subsistera toujours en sûreté,
+ Et le maître en sera toujours béni.
+ Allons, vite,
+ Ne tardons plus
+ Venez me rejoindre au point du jour.
+
+(Oberon et Titania sortent avec leur cour.)
+
+PUCK.
+
+ Si nous, légers fantômes, nous avons déplu,
+ Figurez-vous seulement (et tout sera réparé),
+ Que vous avez fait ici un court sommeil,
+ Tandis que ces visions erraient autour de vous.
+ Seigneurs, ne blâmez point
+ Ce faible et vain sujet,
+ Et ne le prenez que pour un songe:
+ Si vous faites grâce, nous corrigerons.
+ Et comme je suis un honnête Puck,
+ Si nous avons le bonheur immérité
+ D'échapper cette fois à la langue du serpent[48],
+ Nous ferons mieux avant peu,
+ Ou tenez Puck pour un menteur.
+ Ainsi; bonne nuit à tous.
+ Prêtez-moi le secours de vos mains si nous sommes amis
+ Et Robin vous dédommagera quelque jour.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 48: Les sifflets.]
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le songe d'une nuit d'été, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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