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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:08 -0700 |
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diff --git a/17916-8.txt b/17916-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f914f3e --- /dev/null +++ b/17916-8.txt @@ -0,0 +1,2933 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les vaines tendresses, by Sully Prudhomme + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les vaines tendresses + Études et Portraits littéraires, premier série + +Author: Sully Prudhomme + +Release Date: March 4, 2006 [EBook #17916] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VAINES TENDRESSES *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + SULLY PRUDHOMME + + + + LES VAINES + TENDRESSES + + + + PARIS + ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR + 31, Passage Choiseul, 31 + M DCCC LXXV + + + + + AUX AMIS INCONNUS + + +Ces vers, je les dédie aux amis inconnus, +A vous, les étrangers en qui je sens des proches, +Rivaux de ceux que j'aime et qui m'aiment le plus, +Frères envers qui seuls mon coeur est sans reproches +Et dont les coeurs au mien sont librement venus. + +Comme on voit les ramiers sevrés de leurs volières +Rapporter sans faillir, par les cieux infinis, +Un cher message aux mains qui leur sont familières, +Nos poëmes parfois nous reviennent bénis, +Chauds d'un accueil lointain d'âmes hospitalières. + +Et quel triomphe alors! quelle félicité +Orgueilleuse, mais tendre et pure nous inonde, +Quand répond à nos voix leur écho suscité +Par delà le vulgaire en l'invisible monde +Où les fiers et les doux se sont fait leur cité! + +Et nous la méritons, cette ivresse suprême, +Car si l'humanité tolère encor nos chants, +C'est que notre élégie est son propre poëme, +Et que seuls nous savons, sur des rhythmes touchants, +En lui parlant de nous lui parler d'elle-même. + +Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir +Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise; +Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir, +Tombe comme une larme à la place précise +Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir; + +Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre +Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers, +Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre, +Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez, +Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre. + +Vous qui n'aurez cherché dans mon propre tourment +Que la sainte beauté de la douleur humaine, +Qui, pour la profondeur de mes soupirs m'aimant, +Sans avoir à descendre où j'ai conçu ma peine, +Les aurez entendus dans le ciel seulement; + +Vous qui m'aurez donné le pardon sans le blâme, +N'ayant connu mes torts que par mon repentir, +Mes terrestres amours que par leur pure flamme, +Pour qui je me fais juste et noble sans mentir, +Dans un rêve où la vie est plus conforme à l'âme! + +Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu, +Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble; +Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu: +Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble, +Le reste en est fragile, épargnons-nous l'adieu. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + PRIÈRE + +Ah! si vous saviez comme on pleure +De vivre seul et sans foyers, +Quelquefois devant ma demeure + Vous passeriez. + +Si vous saviez ce que fait naître +Dans l'âme triste un pur regard, +Vous regarderiez ma fenêtre + Comme au hasard. + +Si vous saviez quel baume apporte +Au coeur la présence d'un coeur, +Vous vous assoiriez sous ma porte + Comme une soeur. + +Si vous saviez que je vous aime, +Surtout si vous saviez comment, +Vous entreriez peut-être même + Tout simplement. + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + CONSEIL + +Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore, +Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant, + Au pas ferme, à la voix sonore, + Qui n'aille pas rêvant. + +Sois généreuse, épargne aux coeurs de se méprendre. +Au tien même, imprudente, épargne des regrets, + N'en captive pas un trop tendre, + Tu t'en repentirais. + +La nature t'a faite indocile et rieuse, +Crains une âme où la tienne apprendrait le souci, + La tendresse est trop sérieuse, + Trop exigeante aussi. + +Un compagnon rêveur attristerait ta vie, +Tu sentirais toujours son ombre à ton côté + Maudire la rumeur d'envie + Où marche ta beauté. + +Si, mauvais oiseleur, de ses caresses frêles +Il abaissait sur toi le délicat réseau, + Comme d'un seul petit coup d'ailes + S'affranchirait l'oiseau! + +Et tu ne peux savoir tout le bonheur que broie +D'un caprice enfantin le vol brusque et distrait + Quand il arrache au coeur la proie + Que la lèvre effleurait; + +Quand l'extase, pareille à ces bulles ténues +Qu'un souffle patient et peureux allégea, + S'évanouit si près des nues + Qui s'y miraient déjà. + +Sois généreuse, épargne à des songeurs crédules +Ta grâce, et de tes yeux les appels décevants: + Ils chercheraient des crépuscules + Dans ces soleils levants; + +Il leur faut une amie à s'attendrir facile, +Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau, + Dont le coeur leur soit un asile + Et les bras un berceau, + +Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères, +Inépuisable en soins calmants ou réchauffants, + Soins muets comme en ont les mères, + Car ce sont des enfants. + +Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude, +Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser, + Il leur faut une solitude + Où voltige un baiser. + +Jeune fille, crois-m'en, cherche qui te ressemble, +Ils sont graves ceux-là, ne choisis aucun d'eux, + Vous seriez malheureux ensemble + Bien qu'innocents tous deux. + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + AU BORD DE L'EAU + +S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe, + Le voir passer; +Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace, + Le voir glisser; +À l'horizon, s'il fume un toit de chaume, + Le voir fumer; +Aux alentours si quelque fleur embaume, + S'en embaumer; +Si quelque fruit, où les abeilles goûtent, + Tente, y goûter; +Si quelque oiseau, dans les bois qui l'écoutent, + Chante, écouter... +Entendre au pied du saule où l'eau murmure + L'eau murmurer; +Ne pas sentir, tant que ce rêve dure, + Le temps durer; +Mais n'apportant de passion profonde + Qu'à s'adorer, +Sans nul souci des querelles du monde, + Les ignorer; +Et seuls, heureux devant tout ce qui lasse, + Sans se lasser, +Sentir l'amour, devant tout ce qui passe, + Ne point passer! + + +[Illustration] + + +[Illustration: frise] + + + EN VOYAGE + +Je partais pour un long voyage. +En wagon, tapi dans mon coin, +J'écoutais fuir l'aigu sillage +Du sifflet dans la nuit au loin; + +Je goûtais la vague indolence, +L'état obscur et somnolent, +Où fait tomber sans qu'on y pense +Le train qui bourdonne en roulant; + +Et je ne m'apercevais guère, +Indifférent de bonne foi, +Qu'une jeune fille et sa mère +Faisaient route à côté de moi. + +Elles se parlaient à voix basse: +C'était comme un bruit de frisson, +Le bruit qu'on entend quand on passe +Près d'un nid le long d'un buisson; + +Et bientôt elles se blottirent, +Leurs fronts l'un vers l'autre penchés, +Comme deux gouttes d'eau s'attirent +Dès que les bords se sont touchés; + +Puis, joue à joue, avec tendresse +Elles se firent toutes deux +Un oreiller de leur caresse, +Sous la lampe aux rayons laiteux. + +L'enfant sur le bras de ma stalle +Avait laissé poser sa main, +Qui reflétait comme une opale +La moiteur d'un jour incertain; + +Une main de seize ans à peine: +La manchette l'ombrait un peu; +L'azur d'une petite veine +La nuançait comme un fil bleu; + +Elle pendait molle et dormante, +Et je ne sais si mon regard +Pressentit qu'elle était charmante +Ou la rencontra par hasard, + +Mais je m'étais tourné vers elle, +Sollicité sans le savoir: +On dirait que la grâce appelle +Avant même qu'on l'ait pu voir. + +«Heureux, me dis-je, le touriste +Que cette main-là guiderait!» +Et ce songe me rendait triste: +Un voeu n'éclôt que d'un regret. + +Cependant glissaient les campagnes +Sous les fougueux rouleaux de fer, +Et le profil noir des montagnes +Ondulait ainsi qu'une mer. + +Force étrange de la rencontre! +Le coeur le moins prime-sautier +D'un lambeau d'azur qui se montre +Improvise un ciel tout entier: + +Une enfant dort, une étrangère, +Dont la main paraît à demi, +Et ce peu d'elle me suggère +Un voeu de bonheur infini! + +Je la rêve, inconnue encore, +Sur ce peu de réalité, +Belle de tout ce que j'ignore +Et du possible illimité... + +Je rêve qu'une main si blanche, +D'un si confiant abandon, +Ne peut être que sûre et franche +Et se donnerait tout de bon. + +Bienheureux l'homme qu'au passage +Cette main fine enchaînerait! +Calme à jamais, à jamais sage... +--Vitry! cinq minutes d'arrêt! + +A ces mots criés sur la voie +Le couple d'anges s'éveilla, +Battit des ailes avec joie, +Et disparut. Je restai là: + +Cette enfant qu'un autre eût suivie, +Je me la laissais enlever. +Un voyage! telle est la vie +Pour ceux qui n'osent que rêver. + + + + + SONNET + + A LA PETITE SUZANNE D... + +En ces temps où le coeur éclôt pour s'avilir, +Où des races le sang fatigué dégénère, +Tu nous épargneras, Suzanne, enfant prospère, +De voir en toi la fleur du genre humain pâlir. + +Deux artistes puissants sont jaloux d'embellir +En toi l'âme immortelle et l'argile éphémère: +Le dieu de la nature et celui de ta mère; +L'un travaille à t'orner, et l'autre à t'ennoblir. + +L'enfant de Bethléem façonne à sa caresse +Ta grâce, où cependant des enfants de la Grèce +Sourit encore aux yeux le modèle invaincu. + +Et par cette alliance ingénument profonde, +Dans une même femme auront un jour vécu +L'un et l'autre Idéal qui divisent le monde. + + + + + ENFANTILLAGE + +Madame, vous étiez petite, + J'avais douze ans; +Vous oubliez vos courtisans + Bien vite! + +Je ne voyais que vous au jeu + Parmi les autres; +Mes doigts frôlaient parfois les vôtres + Un peu... + +Comme à la première visite + Faite au rosier, +Le papillon sans appuyer + Palpite, + +Et de feuille en feuille, hésitant, + S'approche, et n'ose +Monter droit au miel que la rose + Lui tend, + +Tremblant de ses premières fièvres + Mon coeur n'osait +Voler droit des doigts qu'il baisait + Aux lèvres. + +Je sentais en moi tour à tour + Plaisir et peine, +Un mélange d'aise et de gêne: + L'amour. + +L'amour à douze ans! Oui, madame, + Et vous aussi, +N'aviez-vous pas quelque souci + De femme? + +Vous faisiez beaucoup d'embarras, + Très-occupée +De votre robe, une poupée + Au bras. + +Si j'adorais, trop tôt poëte, + Vos petits pieds, +Trop tôt belle, vous me courbiez + La tête. + +Nous menâmes si bien, un soir, + Le badinage, +Que nous nous mîmes en ménage, + Pour voir. + +Vous parliez des bijoux de noces, + Moi du serment, +Car nous étions différemment + Précoces. + +On fit la dînette, on dansa; + Vous prétendîtes +Qu'il n'est noces proprement dites + Sans ça. + +Vous goûtiez la plaisanterie + Tant que bientôt +J'osai vous appeler tout haut: + Chérie, + +Et je vous ai (car je rêvais) + Baisé la joue; +Depuis ce soir-là je ne joue + Jamais. + + +[Illustration] + + + AUX TUILERIES + +Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie, + Tous ces bambins, hommes futurs, +Qui plus tard suspendront leur jeune rêverie + Aux cils câlins de tes yeux purs. + +Ils aiment de ta voix la roulade sonore, + Mais plus tard ils sentiront mieux +Ce qu'ils peuvent à peine y discerner encore, + Le timbre au charme impérieux; + +Ils touchent, sans jamais en sentir de brûlure, + Tes boucles pleines de rayons, +Dont l'or fait ressembler ta fauve chevelure + À celle des petits lions. + +Ils ne devinent pas, aux jeux où tu te mêles, + Qu'en leur jetant au cou tes bras, +Rieuse, indifférente, et douce, tu décèles + Tout le mal que tu leur feras. + +Tu t'exerces déjà, quand tu crois que tu joues + En leur abandonnant ton front; +Tes lèvres ont déjà, plus faites que tes joues, + La grâce dont ils souffriront. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + L'AMOUR MATERNEL + +à MAURICE CHÉVRIER + +Fait d'héroïsme et de clémence, +Présent toujours au moindre appel, +Qui de nous peut dire où commence, +Où finit l'amour maternel! + +Il n'attend pas qu'on le mérite, +Il plane en deuil sur les ingrats; +Lorsque le père déshérite +La mère laisse ouverts ses bras; + +Son crédule dévoûment reste +Quand les plus vrais nous ont menti, +Si téméraire et si modeste +Qu'il s'ignore et n'est pas senti. + +Pour nous suivre il monte ou s'abîme, +À nos revers toujours égal, +Ou si profond ou si sublime +Que sans maître il est sans rival: + +Est-il de retraite plus douce +Qu'un sein de mère, et quel abri +Recueille avec moins de secousse +Un coeur fragile endolori? + +Quel est l'ami qui sans colère +Se voit pour d'autres négligé? +Qu'on méconnaît sans lui déplaire, +Si bon qu'il n'en soit qu'affligé? + +Quel ami dans un précipice +Nous joint sans espoir de retour, +Et ne sent quelque sacrifice +Où la mère ne sent qu'amour? + +Lequel n'espère un avantage +Des échanges de l'amitié? +Que de fois la mère partage +Et ne garde pas sa moitié! + +Ô mère, unique Danaïde +Dont le zèle soit sans déclin, +Et qui, sans maudire le vide, +Y penche un grand coeur toujours plein! + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + L'ÉPOUSÉE + +Elle est fragile à caresser, +L'Épousée au front diaphane, +Lis pur qu'un rien ternit et fane, +Lis tendre qu'un rien peut froisser, +Que nul homme ne peut presser, +Sans remords, sur son coeur profane. + +La main digne de l'approcher +N'est pas la main rude qui brise +L'innocence qu'elle a surprise +Et se fait jeu d'effaroucher, +Mais la main qui semble toucher +Au blanc voile comme une brise; + +La lèvre qui la doit baiser +N'est pas la lèvre véhémente, +Effroi d'une novice amante +Qui veut le respect pour oser, +Mais celle qui se vient poser +Comme une ombre d'abeille errante. + +Et les bras faits pour l'embrasser, +Ne sont pas les bras dont l'étreinte +Laisse une impérieuse empreinte +Au corps qu'ils aiment à lasser, +Mais ceux qui savent l'enlacer +Comme une onde où l'on dort sans crainte. + +L'hymen doit la discipliner +Sans lire sur son front un blâme, +Et les prémices qu'il réclame +Les faire à son coeur deviner: +Elle est fleur, il doit l'incliner, +La chérir sans lui troubler l'âme. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + DISTRACTION + +À mon insu j'ai dit: «ma chère» +Pour «madame», et, parti du coeur, +Ce nom m'a fait d'une étrangère + Une soeur. + +Quand la femme est tendre, pour elle +Le seul vrai gage de l'amour, +C'est la constance naturelle, + Non la cour; + +Ce n'est pas le mot qu'on hasarde, +Et qu'on sauve s'il s'est trompé, +C'est le mot simple, par mégarde + Échappé... + +Ce n'est pas le mot qui soupire, +Mendiant drapé d'un linceul, +C'est ce qu'on dit comme on respire, + Pour soi seul. + +Ce n'est pas non plus de se taire, +Taire est encor mentir un peu; +C'est la parole involontaire, + Non l'aveu. + +À mon insu j'ai dit: «ma chère» +Pour «madame», et, parti du coeur, +Ce nom m'a fait d'une étrangère + Une soeur. + + +[Illustration] + + + INVITATION À LA VALSE + + SONNET. + +C'était une amitié simple et pourtant secrète: +J'avais sur sa parure un fraternel pouvoir, +Et quand au seuil d'un bal nous nous trouvions le soir, +J'aimais à l'arrêter devant moi toute prête. + +Elle abattait sa jupe en renversant la tête, +Et consultait mes yeux comme un dernier miroir, +Puis elle me glissait un furtif: «Au revoir!» +Et belle, en souveraine, elle entrait dans la fête. + +Je l'y suivais bientôt. Sur un signe connu, +Parmi les mendiants que sa malice affame, +Je m'avançais vers elle, et modeste, ingénu: + +«Vous m'avez accordé cette valse, madame?» +J'avais l'air de prier n'importe quelle femme, +Elle me disait: «Oui» comme au premier venu. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + CE QUI DURE + +Le présent se fait vide et triste, +Ô mon amie, autour de nous; +Combien peu du passé subsiste! +Et ceux qui restent changent tous: + +Nous ne voyons plus sans envie +Les yeux de vingt ans resplendir, +Et combien sont déjà sans vie +Des yeux qui nous ont vus grandir! + +Que de jeunesse emporte l'heure, +Qui n'en rapporte jamais rien! +Pourtant quelque chose demeure: +Je t'aime avec mon coeur ancien, + +Mon vrai coeur, celui qui s'attache +Et souffre depuis qu'il est né, +Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache +Que ma mère m'avait donné; + +Ce coeur où plus rien ne pénètre, +D'où plus rien désormais ne sort; +Je t'aime avec ce que mon être +A de plus fort contre la mort; + +Et, s'il peut braver la mort même, +Si le meilleur de l'homme est tel +Que rien n'en périsse, je t'aime +Avec ce que j'ai d'immortel. + + +[Illustration] + + + UN RENDEZ-VOUS + +Dans ce nid furtif où nous sommes, +Ô ma chère âme, seuls tous deux, +Qu'il est bon d'oublier les hommes, + Si près d'eux. + +Pour ralentir l'heure fuyante, +Pour la goûter, il ne faut pas +Une félicité bruyante, + Parlons bas; + +Craignons de la hâter d'un geste, +D'un mot, d'un souffle seulement, +D'en perdre, tant elle est céleste, + Un moment. + +Afin de la sentir bien nôtre, +Afin de la bien ménager, +Serrons-nous tout près l'un de l'autre + Sans bouger; + +Sans même lever la paupière: +Imitons le chaste repos +De ces vieux châtelains de pierre + Aux yeux clos, + +Dont les corps sur les mausolées, +Immobiles et tout vêtus, +Loin de leurs âmes envolées + Se sont tus; + +Dans une alliance plus haute +Que les terrestres unions, +Gravement comme eux, côte à côte, + Sommeillons. + +Car nous n'en sommes plus aux fièvres +D'un jeune amour qui peut finir; +Nos coeurs n'ont plus besoin des lèvres + Pour s'unir, + +Ni des paroles solennelles +Pour changer leur culte en devoir, +Ni du mirage des prunelles + Pour se voir. + +Ne me fais plus jurer que j'aime, +Ne me fais plus dire comment; +Goûtons la félicité même + Sans serment. + +Savourons, dans ce que nous disent +Silencieusement nos pleurs, +Les tendresses qui divinisent + Les douleurs! + +Chère, en cette ineffable trêve +Le désir enchanté s'endort; +On rêve à l'amour comme on rêve + À la mort. + +On croit sentir la fin du monde; +L'univers semble chavirer +D'une chute douce et profonde, + Et sombrer... + +L'âme de ses fardeaux s'allége +Par la fuite immense de tout; +La mémoire comme une neige + Se dissout. + +Toute la vie ardente et triste, +Semble anéantie alentour, +Plus rien pour nous, plus rien n'existe + Que l'amour. + +Aimons en paix: il fait nuit noire, +La lueur blême du flambeau +Expire... Nous pouvons nous croire + Au tombeau. + +Laissons-nous dans les mers funèbres, +Comme après le dernier soupir, +Abîmer, et par leurs ténèbres + Assoupir... + +Nous sommes sous la terre ensemble +Depuis très-longtemps, n'est-ce pas? +Écoute en haut le sol qui tremble + Sous les pas. + +Regarde au loin comme un vol sombre +De corbeaux, vers le nord chassé, +Disparaître les nuits sans nombre + Du passé, + +Et comme une immense nuée +De cigognes (mais sans retours!) +Fuir la blancheur diminuée + Des vieux jours... + +Hors de la sphère ensoleillée +Dont nous subîmes les rigueurs, +Quelle étrange et douce veillée + Font nos coeurs? + +Je ne sais plus quelle aventure +Nous a jadis éteint les yeux, +Depuis quand notre extase dure, + En quels cieux. + +Les choses de la vie ancienne +Ont fui ma mémoire à jamais, +Mais du plus loin qu'il me souvienne + Je t'aimais... + +Par quel bienfaiteur fut dressée +Cette couche? et par quel hymen +Fut pour toujours ta main laissée + Dans ma main? + +Mais qu'importe! Ô mon amoureuse, +Dormons dans nos légers linceuls, +Pour l'éternité bienheureuse + Enfin seuls! + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + L'OBSTACLE + +Les lèvres qui veulent s'unir, +À force d'art et de constance, +Malgré le temps et la distance, +Y peuvent toujours parvenir. + +On se fraye toujours des routes; +Flots, monts, déserts n'arrêtent point, +De proche en proche on se rejoint, +Et les heures arrivent toutes. + +Mais ce qui fait durer l'exil +Mieux que l'eau, le roc ou le sable, +C'est un obstacle infranchissable +Qui n'a pas l'épaisseur d'un fil. + +C'est l'honneur; aucun stratagème, +Nul âpre effort n'en est vainqueur, +Car tout ce qu'il oppose au coeur +Il le puise dans le coeur même. + +Vous savez s'il est rigoureux, +Pauvres couples à l'âme haute +Qu'une noble horreur de la faute +Empêche seule d'être heureux. + +Penchés sur le bord de l'abîme, +Vous respectez au fond de vous, +Comme de cruels garde-fous +Les arrêts de ce juge intime; + +Purs amants sur terre égarés, +Quel martyre étrange est le vôtre! +Plus vos coeurs sont près l'un de l'autre, +Plus ils se sentent séparés. + +Oh! que de fois fermente et gronde +Sous un air de froid nonchaloir +Votre souriant désespoir +Dans la mascarade du monde! + +Que de cris toujours contenus! +Que de sanglots sans délivrance! +Sous l'apparente indifférence +Que d'héroïsmes méconnus! + +Aux ivresses, même impunies, +Vous préférez un deuil plus beau, +Et vos lèvres, même au tombeau, +Attendent le droit d'être unies. + + +[Illustration] + + + LA COUPE + +Dans les verres épais du cabaret brutal, +Le vin bleu coule à flots et sans trêve à la ronde; +Dans les calices fins plus rarement abonde +Un vin dont la clarté soit digne du cristal. + +Enfin la coupe d'or du haut d'un piédestal +Attend, vide toujours, bien que large et profonde, +Un cru dont la noblesse à la sienne réponde: +On tremble d'en souiller l'ouvrage et le métal. + +Plus le vase est grossier de forme et de matière, +Mieux il trouve à combler sa contenance entière, +Aux plus beaux seulement il n'est point de liqueur. + +C'est ainsi: plus on vaut, plus fièrement on aime, +Et qui rêve pour soi la pureté suprême +D'aucun terrestre amour ne daigne emplir son coeur. + + +[Illustration] + + + PARFUMS ANCIENS + +A FRANÇOIS COPPÉE + +O senteur suave et modeste +Qu'épanchait le front maternel, +Et dont le souvenir nous reste +Comme un lointain parfum d'autel, + +Pure émanation divine +Qui mêlais en moi ta douceur +A la petite senteur fine +Des longues tresses d'une soeur, + +Chère odeur, tu t'en es allée +Où sont les parfums de jadis, +Où remonte l'âme exhalée +Des violettes et des lis. + + * * * * * + +O fraîche senteur de la vie +Qu'au temps des premières amours +Un baiser candide a ravie +Au plus délicat des velours, + +Loin des lèvres décolorées +Tu t'es enfuie aussi là-bas, +Jusqu'où planent, évaporées, +Les jeunesses des vieux lilas, + +Et le coeur, cloué dans l'abîme, +Ne peut suivre, à ta trace uni, +Le voyage épars et sublime +Que tu poursuis dans l'infini. + + * * * * * + +Mais ô toi, l'homicide arome +Dont en pleurant nous nous grisons, +Où notre coeur cherchait un baume +Et n'aspira que des poisons, + +Ah! toi seule, odeur trop aimée +Des cheveux trop noirs et trop lourds, +Tu nous laisses, courte fumée, +Des vestiges brûlant toujours. + +Dans les replis où tu te glisses +Tu déposes un marc fatal, +Comme l'âcre odeur des épices +S'incruste aux coins d'un vieux cristal. + + * * * * * + +Et tel, dans une eau fraîche et claire, +Le flacon, vainement plongé, +Garde l'âcreté séculaire +De l'essence qui l'a rongé, + +Tel, dans la tendresse embaumante +Que verse au coeur, pour l'assainir, +Une fidèle et chaste amante, +Sévit encor ton souvenir. + +Ô parfum modeste et suave, +Épanché du front maternel, +Qui laves ce que rien ne lave, +Où donc es-tu, parfum d'autel! + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + L'ÉTOILE AU COEUR + +Par les nuits sublimes d'été, +Sous leur dôme d'or et d'opale, +Je demande à l'immensité +Où sourit la forme idéale. + +Plein d'une angoisse de banni, +À travers la flore innombrable +Des campagnes de l'Infini, +Je poursuis ce lis adorable... + +S'il brille au firmament profond, +Ce n'est pas pour moi qu'il y brille: +J'ai beau chercher, tout se confond +Dans l'océan clair qui fourmille. + +Ma vue implore de trop bas +Sa splendeur en chemin perdue, +Et j'abaisse enfin mes yeux las, +Découragés par l'étendue. + +Appauvri de l'espoir ôté, +Je m'en reviens plus solitaire, +Et cependant cette beauté, +Que je crois si loin de la terre, + +Un laboureur insoucieux, +Chaque soir à son foyer même, +Pour l'admirer, l'a sous les yeux +Dans la paysanne qu'il aime. + +Heureux qui, sans vaine langueur +Voyant les étoiles renaître, +Ferme sur elles sa fenêtre: +La plus belle luit dans son coeur. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + DOUCEUR D'AVRIL + +À ALBERT MÉRAT + +J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi +Qu'éveille sa douceur touchante; +Vous qu'elle a troublés comme moi, +C'est pour vous seuls que je la chante. + +En décembre, quand l'air est froid, +Le temps brumeux, le jour livide, +Le coeur, moins tendre et plus étroit, +Semble mieux supporter son vide. + +Rien de joyeux dans la saison +Ne lui fait sentir qu'il est triste; +Rien en haut, rien à l'horizon +Ne révèle qu'un ciel existe. + +Mais, dès que l'azur se fait voir, +Le coeur s'élargit et se creuse, +Et s'ouvre pour le recevoir +Dans sa profondeur douloureuse, + +Et ce bleu qui lui rit de loin, +L'attirant sans jamais descendre, +Lui donne l'infini besoin +D'un essor impossible à prendre. + +Le bonheur candide et serein, +Qui s'exhale de toutes choses, +L'oppresse, et son premier chagrin +Rajeunit à l'odeur des roses. + +Il sent, dans un réveil confus, +Les anciennes ardeurs revivre, +Et les mêmes anciens refus +Le repousser dès qu'il s'y livre. + +J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi +Qu'éveille sa douceur touchante; +Vous qu'elle a troublés comme moi, +C'est pour vous seuls que je la chante. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + PÈLERINAGES + +En souvenir je m'aventure +Vers les jours passés où j'aimais, +Pour visiter la sépulture +Des rêves que mon coeur a faits. + +Cependant qu'on vieillit sans cesse, +Les amours ont toujours vingt ans, +Jeunes de la fixe jeunesse +Des enfants qu'on pleure longtemps. + +Je soulève un peu les paupières +De ces chers et douloureux morts; +Leurs yeux sont froids comme des pierres +Avec des regards toujours forts. + +Leur grâce m'attire et m'oppresse, +En dépit des ans révolus +Je leur ai gardé ma tendresse; +Ils ne me reconnaîtraient plus. + +J'ai changé d'âme et de visage; +Ils redoutent l'adieu moqueur +Que font les hommes de mon âge +Aux premiers rêves de leur coeur; + +Et moi, plein de pitié, j'hésite, +J'ai peur qu'en se posant sur eux +Mon baiser ne les ressuscite: +Ils ont été trop malheureux. + + +[Illustration] + + + JUIN + + SONNET. + +Pendant avril et mai, qui sont les plus doux mois, +Les couples, enchantés par l'éther frais et rose, +Ont ressenti l'amour comme une apothéose; +Ils cherchent maintenant l'ombre et la paix des bois. + +Ils rêvent, étendus sans mouvement, sans voix; +Les coeurs désaltérés font ensemble une pause, +Se rappelant l'aveu dont un lilas fut cause +Et le bonheur tremblant qu'on ne sent pas deux fois. + +Lors le soleil riait sous une fine écharpe, +Et, comme un papillon dans les fils d'une harpe, +Dans ses rayons encore un peu de neige errait. + +Mais aujourd'hui ses feux tombent déjà torrides. +Un orageux silence emplit le ciel sans rides, +Et l'amour exaucé couve un premier regret. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + LA BEAUTÉ + +Splendeur excessive, implacable, +Ô Beauté, que tu me fais mal! +Ton essence incommunicable, +Au lieu de m'assouvir, m'accable: +On n'absorbe pas l'idéal. + +L'Éternel féminin m'attire, +Mais je ne sais comment l'aimer. +Beauté, te voir n'est qu'un martyre, +Te désirer n'est qu'un délire, +Tu n'offres que pour affamer! + +Je porte envie au statuaire +Qui t'admire sans âcre amour, +Comme sur le lit mortuaire +Un corps de vierge, où le suaire +Sanctifie un parfait contour. + +Il voit, comme de blanches ailes +S'abattant sur un colombier, +Les formes des vivants modèles, +À l'appel du ciseau fidèles, +Couvrir le marbre familier; + +Il les choisit, il les assemble, +Tel qu'un lutteur, toujours debout, +Et quand l'ébauche te ressemble, +D'aucun désir sa main ne tremble, +Car il est ton prêtre avant tout. + +Calme, la prunelle épurée +Au soleil austère de l'art, +Dans la pierre transfigurée +Il juge l'oeuvre et sa durée, +D'un incorruptible regard; + +Mais, quand malgré soi l'on regarde +Une femme en ce spectre blanc, +À lui parler l'on se hasarde, +Et bientôt, sans y prendre garde, +Dans la pierre on coule du sang! + +On appuie, en rêve, sur elle +Les lèvres pour les apaiser, +Mais, amante surnaturelle, +Tu dédaignes cet amant frêle, +Tu ne lui rends pas son baiser. + +Et vainement, pour fuir ta face, +On veut faire en ses yeux la nuit: +Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse, +Nulle obscurité n'en efface +L'éblouissement qui les suit. + +En vain le coeur frustré s'attache +À des visages plus cléments: +Comme une lumineuse tache, +Ta vive image les lui cache, +Dressée entre les deux amants. + +Tu règnes sur qui t'a comprise, +Seule et hors de comparaison; +Pour l'âme de ton joug éprise +Tout autre amour n'est que méprise +Qui dégénère en trahison. + +Celles qu'on aime, on les désole, +Car, mentant même à leurs genoux, +Sans le vouloir on les immole +À toi, la souveraine idole +Invisible à leurs yeux jaloux. + +Seul il sent, l'homme qui te crée, +Tes maléfices s'amortir; +Sa compagne au foyer t'agrée +Comme une étrangère sacrée +Qui ne l'en fera point sortir; + +L'artiste impose pour hôtesse, +Dans son coeur comme dans ses yeux, +L'humble mortelle à la déesse, +Vouant à l'une sa tendresse, +À l'autre un culte glorieux! + +Jamais ton éclat ne l'embrase: +T'enveloppant, pour te saisir, +D'une rigide et froide gaze, +Il n'a de l'amour que l'extase, +Amoureux sauvé du désir! + + +[Illustration] + + + LA VOLUPTÉ + + SONNET. + +Deux êtres asservis par le désir vainqueur, +Le sont jusqu'à la mort, la Volupté les lie. +Parfois, lasse un moment, la geôlière s'oublie, +Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur. + +Aussitôt, se dressant tout chargés de langueur, +Ces pâles malheureux sentent leur infamie; +Chacun secoue alors cette chaîne ennemie, +Pour la briser lui-même ou s'arracher le coeur. + +Ils vont rompre l'acier du noeud qui les torture, +Mais Elle, au bruit d'anneaux qu'éveille la rupture, +Entr'ouvre ses longs yeux où nage un deuil puissant, + +Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle: +En silence attiré, le couple y redescend, +Et l'éphémère essaim des repentirs s'envole... + + +[Illustration] + + + LES DEUX CHUTES + + SONNET. + +D'un seul mot, pénétrant comme un acier pointu, +Vous nous exaspérez pour nous dompter d'un signe, +Sachant que notre coeur s'emporte et se résigne, +Rebelle subjugué sitôt qu'il a battu. + +Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu, +De notre souple hommage à votre empire indigne! +Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne, +Tombés autant que vous, nous avons plus perdu: + +Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme, +Il laisse intacte en vous la gloire de la forme, +Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix! + +Vos yeux, beaux sans l'honneur, peuvent régner encore, +Mais le regard d'un homme, au souffle du mépris, +Perd toute la fierté qui l'arme et le décore. + + + + + L'INDIFFÉRENTE + + SONNET. + +Que n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir? +Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre; +Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindre +À me sentir ta chose ou bien à me haïr. + +J'aurais un jour connu l'insolite plaisir +D'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en éteindre, +De t'être nécessaire ou terrible, et d'atteindre, +Bon gré, mal gré, ce coeur jusque-là sans désir. + +Esclave ou maître, au moins j'entrerais dans ta vie; +Par mes soins captivée, à mon joug asservie, +Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir; + +Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton être intime, +Sans même oser crier, car ce droit du martyr, +Ta douceur impeccable en frustre ta victime. + + + + + L'ART TRAHI + +Fors l'amour, tout dans l'art semble à la femme vain: +Le génie auprès d'elle est toujours solitaire. +Orphée allait chantant, suivi d'une panthère, +Dont il croyait leurrer l'inexorable faim; + +Mais, dès que son pied nu rencontrait en chemin +Quelque épine de rose et rougissait la terre, +La bête, se ruant d'un bond involontaire, +Oublieuse des sons, lampait le sang humain. + +Crains la docilité félonne d'une amante, +Poëte: elle est moins souple à la lyre charmante +Qu'avide, par instinct, de voir le coeur saigner. + +Pendant que ta douleur plane et vibre en mesure, +Elle épie à tes pieds les pleurs de ta blessure, +Plaisir plus vif encor que de la dédaigner. + + + + + SOUHAIT + +Par moments je souhaite une esclave au beau corps, +Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée. +À son oreille close, aux rougeurs de camée, +Le feu de mon soupir dirait seul mes transports, + +Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bords +Distillent en silence une ivresse enflammée, +M'offrirait son ardeur sans me l'avoir nommée: +Nous nous embrasserions, muets comme deux morts. + +Du moins pourrais-je, exempt d'amères découvertes, +Goûter dans la splendeur de ces charmes inertes +L'idéal, sans qu'un mot l'eût jamais démenti; + +Lire, au contour sacré d'une lèvre pareille, +Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille, +À Dieu seul confier ce que j'aurais senti. + + + + + TROP TARD + +Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard, +Sans raisonnable loi, ni prévoyant génie? +Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironie +Des lèvres et des mains, l'ouïe et le regard? + +Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part, +Tant de fruits à cueillir que le sort me dénie! +Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie, +Tant de rayons, qui tous m'arriveront trop tard! + +Et si je meurs sans voir mon idole inconnue, +Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue, +À quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux? + +À quoi m'aura servi ma main hors de la sienne? +Mes lèvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne? +Pourquoi vivre à demi quand le néant vaut mieux? + + + + + LES AMOURS TERRESTRES + +Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu. +Née au siècle où je vis et passant où je passe, +Dans le double infini du temps et de l'espace +Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu; + +Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu, +Dans le monde éternel je n'avais point ta trace, +J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race: +Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu. + +Les terrestres amours ne sont qu'une aventure: +Ton époux à venir et ma femme future +Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux; + +C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble, +Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux +Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble. + + +[Illustration] + + + L'ÉTRANGER + + SONNET. + +Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu? +Ton coeur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse, +Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse: +Il semble qu'un bonheur infini te soit dû. + +Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu? +À quelle auguste cause as-tu rendu service? +Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice, +Quelle est la beauté propre et la propre vertu? + +À mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine, +À mes dégoûts divins, il faut une origine: +Vainement je la cherche en mon coeur de limon, + +Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime, +J'écoute en moi pleurer un étranger sublime +Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom. + + +[Illustration] + + + LA VERTU + +J'honore en secret la duègne +Que raillent tant de gens d'esprit, +La Vertu; j'y crois, et dédaigne +De sourire quand on en rit. + +Ah! souvent l'homme qui se moque +Est celui que point l'aiguillon, +Et tout bas l'incrédule invoque +L'objet de sa dérision. + +Je suis trop fier pour me contraindre +À la grimace des railleurs, +Et pas assez heureux pour plaindre +Ceux qui rêvent d'être meilleurs. + +Je sens que toujours m'importune +Une loi que rien n'ébranla; +Le monde (car il en faut une) +Parodie en vain celle-là; + +Qu'il observe la règle inscrite +Dans les moeurs ou les parchemins, +Je hais sa rapine hypocrite, +Comme celle des grands chemins, + +Je hais son droit, aveugle aux larmes, +Son honneur, qui lave un affront +En mesurant bien les deux armes, +Non les deux bras qui les tiendront, + +Sa politesse meurtrière +Qui vous trahit en vous servant, +Et, pour vous frapper par derrière, +Vous invite à passer devant. + +Qu'un plaisant nargue la morale, +Qu'un fourbe la plie à son voeu, +Qu'un géomètre la ravale +À n'être que prudence au jeu, + +Qu'un dogme leurre à sa manière +L'égoïsme du genre humain, +Ajournant à l'heure dernière +L'avide embrassement du gain, + +Qu'un cynisme, agréable au crime, +Devant le muet Infini, +Voue au néant ceux qu'on opprime, +Avec l'oppresseur impuni! + +Toujours en nous parle sans phrase +Un devin du juste et du beau, +C'est le coeur, et dès qu'il s'embrase +Il devient de foyer flambeau: + +Il n'est plus alors de problème, +D'arguments subtils à trouver, +On palpe avec la torche même +Ce que les mots n'ont pu prouver. + +Quand un homme insulte une femme, +Quand un père bat ses enfants, +La raison neutre assiste au drame +Mais le coeur crie au bras: défends! + +Aux lueurs du cerveau s'ajoute +L'éclair jailli du sein: l'amour! +Devant qui s'efface le doute +Comme un rôdeur louche au grand jour: + +Alors la loi, la loi sans table, +Conforme à nos réelles fins, +S'impose égale et charitable, +On forme des souhaits divins: + +On voudrait être un Marc-Aurèle, +Accomplir le bien pour le bien, +Pratiquer la Vertu pour elle, +Sans jamais lui demander rien, + +Hors la seule paix qui demeure +Et dont l'avénement soit sûr, +L'apothéose intérieure +Dont la conscience est l'azur! + +Mais pourquoi, saluant ta tâche, +Inerte amant de la vertu, +Ô lâche, lâche, triple lâche, +Ce que tu veux, ne le fais-tu? + + + + + LE TEMPS PERDU + + SONNET. + +Si peu d'oeuvres pour tant de fatigue et d'ennui! +De stériles soucis notre journée est pleine: +Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine, +Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui... + +«Demain! j'irai demain voir ce pauvre chez lui, +«Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine, +«Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène, +«Demain je serai juste et fort... Pas aujourd'hui.» + +Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites! +Oh! l'implacable essaim des devoirs parasites +Qui pullulent autour de nos tasses de thé! + +Ainsi chôment le coeur, la pensée et le livre, +Et pendant qu'on se tue à différer de vivre, +Le vrai devoir dans l'ombre attend la volonté. + + +[Illustration] + + + LES FILS + + SONNET. + +Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil, +Accablent sous le poids d'une illustre mémoire, +Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire +Éclore, et comme une aube y faire un point vermeil! + +Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil, +Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire: +Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire, +Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil. + +Ah! l'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue, +Peut du moins arracher au séculaire oubli +Le nom qu'il y ramasse encore enseveli; + +Dans la durée immense et l'immense étendue +Son étoile, qui perce où d'autres ont pâli, +Peut luire par soi-même et n'est point confondue! + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + LE CONSCRIT. + +A la barrière de l'Étoile, +Un saltimbanque malfaisant +Dressait, dans sa baraque en toile, +Un chien de six mois fort plaisant. + +Ce caniche, qui faisait rire +Le public au seuil rassemblé, +Était en conscrit de l'Empire +Misérablement affublé. + +Coiffé d'un bonnet de police, +Il restait là, fusil au flanc, +Debout, les jambes au supplice +Dans un piteux pantalon blanc; + +Le dos sous sa guenille bleue, +Il tentait un regard vainqueur, +Mais l'anxiété de sa queue +Trahissait l'état de son coeur. + +Quand las de sa fausse posture +Le pauvre petit chien savant +Retombait, selon la nature, +Sur ses deux pattes de devant, + +Il recevait une âpre insulte +Avec un lâche coup de fouet, +Mais, digne sous son poil inculte, +Sans crier il se secouait; + +Tandis qu'il étreignait son arme +Sous les horions sans broncher, +S'il se sentait poindre une larme, +Il s'efforçait de la lécher. + +Ce qu'on trouvait surtout risible, +Et ce que j'admirais beaucoup, +C'est qu'il avait l'air plus sensible +Au reproche qu'au mauvais coup. + +Son maître, pour sa part de lucre, +Lui posait sur le bout du nez +De vacillants morceaux de sucre, +Plus souvent promis que donnés. + +Touché de voir dans ce novice +Tant de vrai zèle à si bas prix, +Quand à la fin de son service +Il rompit les rangs, je le pris. + +Or, comme je tenais la bête +Par les oreilles, des deux mains, +L'élevant à hauteur de tête +Pour lire en ses yeux presque humains, + +L'expression m'en parut double, +J'y sentais deux soucis jumeaux, +Comme dans l'histrion que trouble +L'obsession de ses vrais maux. + +Un génie excédant sa taille +Me semblait étouffer en lui, +Et du vieil habit de bataille +Forcer le dérisoire étui. + +Et j'eus l'illusion fantasque +Que par les yeux de ce roquet +Comme à travers les trous d'un masque, +Un regard d'homme m'invoquait... + +Cet étrange regard fut cause, +J'en fais aux esprits forts l'aveu, +Qu'ami de la métempsycose +En ce moment j'y crus un peu. + +Mais bientôt, raillant le prodige: +«Ce bonnet, ce frac suranné, +Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je, +Une géhenne de damné?» + +Lors j'ouïs une voix pareille +A quelque soupir m'effleurant, +Qui semblait me dire à l'oreille: +«Oui, plains-moi, j'étais conquérant.» + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + ABDICATION + +Je voudrais être, sur la terre, +L'unique héritier des grands rois +Dont la force et l'éclat font taire +Tous les revendiqueurs des droits, + +De ces rois d'Asie et d'Afrique, +Monarques des derniers pays +Où les maîtres sont, sans réplique, +Sans réserve, encore obéis. + +Je verrais, à mon tour idole, +Les trois quarts du monde vivant +Se prosterner sous ma parole +Comme un champ de blés sous le vent. + +Les tributs des races voisines +Feraient affluer par milliers +Les venaisons dans mes cuisines, +Les vins rares dans mes celliers, + +Des chevaux plein mes écuries, +Des meutes traînant leurs valets, +Des marbres, des tapisseries, +Des vases d'or, plein mes palais! + +Sous mes mains j'aurais des captives +Belles de pleurs, et sous mes pieds +Les têtes fières ou craintives +De leurs pères humiliés. + +Je posséderais sans conquête +Mon vaste empire, et sans rival! +Dans la sécurité complète +D'un pouvoir salué légal. + +Alors, alors, ô joie intense! +Convoquant mon peuple et ma cour, +Devant la servile assistance +Moi-même, en plein règne, au grand jour, + +Avec un cynisme suprême, +Je briserais sur mon genou +Le sceptre avec le diadème, +Comme un enfant casse un joujou; + +De mes épaules accablées +Arrachant le royal manteau, +Aux multitudes assemblées +Je jetterais l'affreux fardeau; + +Pour les déshérités prodigue +Je laisserais tous mes trésors, +Comme un torrent qui rompt sa digue, +Se précipiter au dehors; + +Cessant d'appuyer ma sandale +Sur la nuque des prisonniers, +Je rendrais la terre natale +Aux plus fameux comme aux derniers; + +J'abandonnerais à mes troupes +Tout l'or glorieux des rançons; +Puis je laisserais dans mes coupes +Boire mes propres échansons; + +Sur mes parcs, mes greniers, mes caves, +Par-dessus fossé, grille et mur, +Je lâcherais tous mes esclaves +Comme des ramiers dans l'azur! + +Tout mon harem, filles et veuves, +S'en retournerait au foyer, +Pour enfanter des races neuves +Que nul tyran ne pût broyer, + +Qui ne fussent plus la curée +D'un vainqueur, suppôt de la mort, +Mais serves d'une loi jurée +Dans un libre et paisible accord, + +Fondant la cité juste et bonne +Où chaque homme en levant la main +Sent qu'il atteste en sa personne +La dignité du genre humain! + +Et moi qui fuis même la gêne +Des pactes librement conclus, +Moi qui ne suis roseau ni chêne, +Ni souple, ni viril non plus, + +Je m'en irais finir ma vie +Au milieu des mers, sous l'azur, +Dans une île, une île assoupie +Dont le sol serait vierge et sûr, + +Ile qui n'aurait pas encore +Senti l'ancre des noirs vaisseaux, +Dont n'approcheraient que l'aurore, +Le nuage et le pli des eaux. + +Dans cette oasis embaumée, +Loin des froides lois en vigueur, +Viens, dirais-je à la bien-aimée, +Appuyer ton coeur sur mon coeur; + +Des lianes feront guirlandes +Entre les palmiers sur nos fronts, +Et tu verras des fleurs si grandes +Qu'ensemble nous y dormirons. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + LE RIRE. + +Les bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis, +Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils, +Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure, +Signe mystérieux de sagesse, y demeure: +Les énormes lions qui rôdent à grands pas, +Libres et tout-puissants, ne se dérident pas; + +Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves; +Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves, +Enchaînés au plaisir, enchaînés au devoir, +Sous la loi de chercher et ne jamais savoir, +De ne rien posséder sans acheter et vendre, +De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre, +D'appréhender la mort et de gratter leur champ, +Les hommes ont un rire imbécile et méchant! + +Certes le rire est beau comme la joie est belle, +Quand il est innocent et radieux comme elle! +Vous, les petits enfants, pleins de naïf désir, +Qui des mains écartez vos langes pour saisir +Les brillantes couleurs, ces mensonges des choses, +Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses, +Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor, +Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor! +Vous, pouviez rire aussi, même en un siècle pire, +Vous, nos rudes aïeux qui ne saviez pas lire, +Et ne pouviez connaître, au bout de l'univers, + +Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts; +Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes, +C'était pour vous la fin de l'horreur et des larmes, +Et peut-être, oublieux de ces fléaux lointains, +Vous aviez des soirs gais et d'allègres matins. +Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle: +Nous souffrons chaque jour la peine universelle, +Car sur toute la terre un messager subtil +Relie à tous les maux tous les coeurs par un fil: +Ah! l'oubli maintenant ne nous est plus possible! +Se peut-on faire une âme à ce point insensible +D'apprendre, sans frémir, de partout à la fois, +Tous les coups du malheur et tous les viols des lois: + +Les maîtres plus hardis, les âmes plus serviles. +L'atrocité sans nom des tourmentes civiles, +Et les pactes sans foi, la guerre, les blessés +Râlant cette nuit même au revers des fossés, +L'honneur, le droit trahis par la volonté molle, +Et Christ, épouvanté des fruits de sa parole, +Un diadème en tête et le glaive à la main, +Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain! +N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore! + +Mais nous sommes ainsi; tel un vase sonore +Au moindre choc du doigt se réveille et frémit, +Tandis qu'il tremble à peine et vaguement gémit +Du tonnerre éloigné qui roule dans la nue, +Telle, au moindre soupir dont l'oreille est émue +Nous sentons la pitié dans nos coeurs tressaillir, +Et pour les cris lointains lâchement défaillir; +Trop pauvres pour donner des pleurs à tous les hommes, +Nous ne plaignons que ceux qui souffrent où nous sommes. + +Quand nos foyers sont doux et sûrs, nous oublions +Malgré nous, près du feu, les grelottants haillons, +Et le bruit des canons, le fauve éclair des lames, +Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes; +Ou, nous-mêmes sujets au sort des malheureux, +Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux. + +Ah! si nos coeurs bornés que distrait ou resserre +Leur félicité même ou leur propre misère, +A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir, +Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir! + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + LE VASE ET L'OISEAU + +Tout seul au plus profond d'un bois, +Dans un fouillis de ronce et d'herbe, +Se dresse, oublié, mais superbe, +Un grand vase du temps des rois. + +Beau de matière et pur de ligne, +Il a pour anse deux béliers +Qu'un troupeau d'amours familiers +Enlace d'une souple vigne. + +A ses bords autrefois tout blancs +La mousse noire append son givre; +Une lèpre aux couleurs de cuivre +Étoile et dévore ses flancs. + +Son poids a fait pencher sa base +Où gît un amas de débris, +Car il a ses angles meurtris, +Mais il tient bon l'orgueilleux vase. + +Il songe: «Autour de moi tout dort, +Que fait le monde? Je m'ennuie, +Mon cratère est plein d'eau de pluie, +D'ombre, de rouille, et de bois mort. + +Où donc aujourd'hui se promène +Le flot soyeux des courtisans? +Je n'ai pas vu figure humaine +A mon pied depuis bien des ans.» + +Pendant qu'il regrette sa gloire, +Perdu dans cet exil obscur, +Un oiseau par un trou d'azur +S'abat sur ses lèvres pour boire. + +«Holà! manant du ciel, dis-moi, +Toi devant qui l'horizon s'ouvre, +Sais-tu ce qui se passe au Louvre? +Je n'entends plus parler du roi. + +--Ah! tu prends à l'heure où nous sommes, +Dit l'autre, un bien tardif souci! +Rien n'est donc venu jusqu'ici +Des branle-bas qu'ont faits les hommes? + +--Parfois un soubresaut brutal, +Des rumeurs extraordinaires, +Comme de souterrains tonnerres +Font tressaillir mon piédestal. + +--C'est l'écho de leurs grands vacarmes: +Plus une tour, plus un clocher +Où l'oiseau puisse en paix nicher. +Partout l'incendie et les armes! + +J'ai naguère, à Paris, en vain +Heurté du bec les vitres closes, +Nulle part, même aux lèvres roses, +La moindre miette de vrai pain. + +Aux mansardes des Tuileries +Je logeais, le printemps passé, +Mais les flammes m'en ont chassé. +Ce n'était que feux et tueries. + +Sur le front du génie ailé +Qui plane où sombra la Bastille, +J'ai voulu poser ma famille, +Mais cet asile a chancelé. + +Des murs de granit qu'on restaure +Nous sommes l'un et l'autre exclus, +Là le temps des palais n'est plus, +Et celui des nids, pas encore.» + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + L'ALPHABET + +Il gît au fond de quelque armoire +Ce vieil alphabet tout jauni, +Ma première leçon d'histoire, +Mon premier pas vers l'infini. + +Toute la Genèse y figure; +Le lion, l'ours et l'éléphant; +Du monde la grandeur obscure +Y troublait mon âme d'enfant. + +Sur chaque bête un mot énorme +Et d'un sens toujours inconnu, +Posait l'énigme de sa forme +A mon désespoir ingénu. + +Ah! dans ce lent apprentissage +La cause de mes pleurs, c'était +La lettre noire, et non l'image +Où la Nature me tentait. + +Maintenant j'ai vu la Nature +Et ses splendeurs, j'en ai regret: +Je ressens toujours la torture +De la merveille et du secret, + +Car il est un mot que j'ignore +Au beau front de ce sphinx écrit, +J'en épelle la lettre encore +Et n'en saurai jamais l'esprit. + + +[Illustration] + + + SUR LA MORT + + I + +On ne songe à la Mort que dans son voisinage: +Au sépulcre éloquent d'un être qui m'est cher, +J'ai pour m'en pénétrer fait un pèlerinage, +Et je pèse aujourd'hui ma tristesse d'hier. + +Je veux, à mon retour de cette sombre place +Où semblait m'envahir la funèbre torpeur, +Je veux me recueillir, et contempler en face +La Mort, la grande Mort, sans défi mais sans peur. + +Assiste ma pensée, austère Poésie +Qui sacres de beauté ce qu'on a bien senti; +Ta sévère caresse aux pleurs vrais s'associe, +Et tu sais que mon coeur ne t'a jamais menti. + +Si ton charme n'est point un misérable leurre, +Ton art un jeu servile, un vain culte sans foi, +Ne m'abandonne pas précisément à l'heure +Où pour ne pas sombrer j'ai tant besoin de toi. + +Devant l'atroce énigme où la raison succombe, +Si la mienne fléchit tu la relèveras; +Fais-moi donc explorer l'infini d'outre-tombe +Sur ta grande poitrine entre tes puissants bras; + +Fais taire l'envieux qui t'appelle frivole, +Toi qui dans l'inconnu fais crier des échos, +Et prêtes par l'accent, plus sûr que la parole, +Un sens révélateur au seul frisson des mots. + +Ne crains pas qu'au tombeau la morte s'en offense, +O Poésie, ô toi, mon naturel secours, +Ma seconde berceuse au sortir de l'enfance, +Qui seras la dernière au dernier de mes jours. + + II + +Hélas! j'ai trop songé sous les blêmes ténèbres +Où les astres ne sont que des bûchers lointains, +Pour croire qu'échappé de ses voiles funèbres +L'homme s'envole et monte à de plus beaux matins; + +J'ai trop vu sans raison pâtir les créatures, +Pour croire qu'il existe au delà d'ici-bas +Quelque plaisir sans pleurs, quelque amour sans tortures, +Quelque être ayant pris forme et qui ne souffre pas. + +Toute forme est sur terre un vase de souffrances, +Qui, s'usant à s'emplir, se brise au moindre heurt; +Apparence mobile entre mille apparences +Toute vie est sur terre un flot qui roule et meurt. + +N'es-tu plus qu'une chose au vague aspect de femme, +N'es-tu plus rien? Je cherche à croire sans effroi +Que, ta vie et ta chair ayant rompu leur trame, +Aujourd'hui, morte aimée, il n'est plus rien de toi. + +Je ne puis, je subis des preuves que j'ignore. +S'il ne restait plus rien pour m'entendre en ce lieu, +Même après mainte année y reviendrais-je encore +Répéter au néant un inutile adieu. + +Serais-je épouvanté de te laisser sous terre? +Et navré de partir, sans pouvoir t'assister +Dans la nuit formidable où tu gis solitaire, +Penserais-je à fleurir l'ombre où tu dois rester? + + III + +Pourtant je ne sais rien, rien, pas même ton âge: +Mes jours font suite au jour de ton dernier soupir, +Les tiens n'ont-ils pas fait quelque immense passage +Du temps qui court au temps qui n'a plus à courir? + +Ont-ils joint leur durée à l'ancienne durée? +Pour toi s'enchaînent-ils aux ans chez nous vécus? +Ou dois-tu quelque part, immuable et sacrée, +Dans l'absolu survivre à ta chair qui n'est plus? + +Certes, dans ma pensée, aux autres invisible, +Ton image demeure impossible à ternir, +Où t'évoque mon coeur tu luis incorruptible, +Mais serais-tu sans moi, hors de mon souvenir? + +Servant de sanctuaire à l'ombre de ta vie, +Je la préserve encor de périr en entier. +Mais que suis-je? Et demain quand je t'aurai suivie, +Quel ami me promet de ne pas t'oublier? + +Depuis longtemps ta forme est en proie à la terre, +Et jusque dans les coeurs elle meurt par lambeaux, +J'en voudrais découvrir le vrai dépositaire, +Plus sûr que tous les coeurs et que tous les tombeaux. + + IV + +Les mains, dans l'agonie, écartent quelque chose. +Est-ce aux maux d'ici-bas l'impatient adieu +Du mourant qui pressent sa lente apothéose? +Ou l'horreur d'un calice imposé par un dieu? + +Est-ce l'élan qu'imprime au corps l'âme envolée? +Ou contre le néant un héroïque effort? +Ou le jeu machinal de l'aiguille affolée, +Quand le balancier tombe, oublié du ressort? + +Naguère ce problème où mon doute s'enfonce, +Ne semblait pas m'atteindre assez pour m'offenser; +J'interrogeais de loin, sans craindre la réponse, +Maintenant je tiens plus à savoir qu'à penser. + +Ah! doctrines sans nombre où l'été de mon âge +Au vent froid du discours s'est flétri sans mûrir, +De mes veilles sans fruit réparez le dommage, +Prouvez-moi que la morte ailleurs doit refleurir, + +Ou bien qu'anéantie, à l'abri de l'épreuve, +Elle n'a plus jamais de calvaire à gravir, +Ou que, la même encor sous une forme neuve, +Vers la plus haute étoile elle se sent ravir! + +Faites-moi croire enfin dans le néant ou l'être, +Pour elle et tous les morts que d'autres ont aimés. +Ayez pitié de moi, car j'ai faim de connaître, +Mais vous n'enseignez rien, verbes inanimés! + +Ni vous, dogmes cruels, insensés que vous êtes, +Qui du Juif magnanime avez couvert la voix; +Ni toi, qui n'es qu'un bruit pour les cerveaux honnêtes, +Vaine philosophie où tout sombre à la fois; + +Toi non plus, qui sur Dieu résignée à te taire +Changes la vision pour le tâtonnement, +Science, qui partout te heurtant au mystère +Et n'osant l'affronter, l'ajournes seulement. + +Des mots! des mots! Pour l'un la vie est un prodige, +Pour l'autre un phénomène. Eh! que m'importe à moi! +Nécessaire ou créé je réclame, vous dis-je, +Et vous les ignorez, ma cause et mon pourquoi. + + V + +Puisque je n'ai pas pu, disciple de tant d'autres, +Apprendre ton vrai sort, ô morte que j'aimais, +Arrière les savants, les docteurs, les apôtres. +Je n'interroge plus, je subis désormais. + +Quand la nature en nous mit ce qu'on nomme l'âme, +Elle a contre elle-même armé son propre enfant; +L'esprit qu'elle a fait juste au nom du droit la blâme, +Le coeur qu'elle a fait haut la méprise en rêvant. + +Avec elle longtemps, de toute ma pensée +Et de tout mon amour, j'ai lutté corps à corps, +Mais sur son oeuvre inique, et pour l'homme insensée, +Mon front et ma poitrine ont brisé leurs efforts. + +Sa loi qui par le meurtre a fait le choix des races, +Abominable excuse au carnage que font +Des peuples malheureux les nations voraces, +De tout aveugle espoir m'a vidé l'âme à fond, + +Je succombe épuisé, comme en pleine bataille, +Un soldat, par la veille et la marche affaibli, +Sans vaincre, ni mourir d'une héroïque entaille, +Laisse en lui les clairons s'éteindre dans l'oubli; + +Pourtant sa cause est belle, et si doux est d'y croire +Qu'il cherche en sommeillant la vigueur qui l'a fui, +Mais trop las pour frapper il lègue la victoire +Aux fermes compagnons qu'il sent passer sur lui. + +Ah! qui que vous soyez, vous qui m'avez fait naître, +Qu'on vous nomme hasard, force, matière ou dieux, +Accomplissez en moi, qui n'en suis pas le maître, +Les destins sans refuge, aussi vains qu'odieux. + +Faites, faites de moi tout ce que bon vous semble, +Ouvriers inconnus de l'infini malheur, +Je viens de vous maudire, et voyez si je tremble, +Prenez ou me laissez mon souffle et ma chaleur! + +Et si je dois fournir aux avides racines +De quoi changer mon être en mille êtres divers, +Dans l'éternel retour des fins aux origines +Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + DÉFAILLANCE ET SCRUPULE + + I + +Mon besoin de songe et de fable, +La soif malheureuse que j'ai +De quelque autre vie ineffable, +Me laisse tout découragé. + +Quand d'un beau vouloir je m'avise, +Je me répète en vain: «Je veux. +--A quoi bon?» répond la devise +Qui rend stériles tous les voeux. + +A quoi bon nos miettes d'aumône? +Si la plèbe veut s'assouvir; +Ou nos rêves d'État sans trône? +S'il plaît au peuple de servir. + +A quoi bon rapprendre la guerre? +S'il faut toujours qu'elle ait pour but +Le gain menteur, cher au vulgaire, +D'une auréole et d'un tribut. + +A quoi bon la lente science? +Si l'homme ne peut entrevoir, +Après tant d'âpre patience, +Que les bornes de son savoir. + +A quoi bon l'amour? si l'on aime +Pour propager un coeur souffrant, +Le coeur humain, toujours le même +Sous le costume différent. + +A quoi bon, si la terre est ronde, +Notre infinie avidité? +On est si vite au bout d'un monde, +Quand il n'est pas illimité! + +Or ma soif est celle de l'homme, +Je n'ai pas de désir moyen, +Il me faut l'élite et la somme, +Il me faut le souverain bien! + + II + +Ainsi mon orgueil dissimule +Les défaillances de ma foi, +Mais je sens bientôt un scrupule +Qui s'élève et murmure en moi: + +Mon fier désespoir n'est peut-être +Qu'une excuse à ne point agir, +Et comme au fond je me sens traître, +Un prétexte à n'en point rougir, + +Un dédain paresseux qui ruse +Avec la rigueur du devoir, +Et de l'idéal même abuse +Pour me dispenser de vouloir. + +Parce que la terre est bornée, +N'y faut-il voir qu'une prison, +Et faillir à la destinée +Qu'embrasse et clôt son horizon? + +Parce que l'amour perpétue +La vie et ses âpres combats, +Vaudra-t-il mieux qu'Adam se tue +Et qu'Athènes n'existe pas? + +Parce que la science est brève +Et le mystère illimité, +Faut-il lui préférer le rêve +Ou la complète cécité? + +Parce que la guerre nous lasse, +Faut-il par mépris des plus forts, +Tendant la gorge au coup de grâce, +Leur fumer nos champs de nos corps? + +Parce que la force nombreuse +Appelle droit son bon plaisir, +Songe creux le savoir qui creuse, +Et l'art qui plane: vain loisir, + +Faut-il laisser cette sauvage +Brûler les oeuvres des neuf Soeurs +Pour venger l'antique esclavage +Nourricier des premiers penseurs! + +Ah! faut-il que de la justice, +Et de l'amour, désespérant, +Le coeur déçu se rapetisse +Dans un exil indifférent? + +Non, toute la phalange auguste +Des créateurs, doit pour ses dieux, +Qui sont le vrai, le beau, le juste, +Combattre en dessillant les yeux, + +Et du temple où chaque âge apporte +Le fruit sacré de ses efforts, +Ouvrir à deux battants la porte, +En défendre à mort les trésors! + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + SURSUM CORDA + +Si tous les astres, ô Nature, +Trompant la main qui les conduit, +S'entre-choquaient par aventure +Pour se dissoudre dans la nuit; + +Ou comme une flotte qui sombre, +Si ces foyers, grands et petits, +Lentement dévorés par l'ombre, +Y disparaissaient engloutis, + +Tu pourrais repeupler l'abîme, +Et rallumer un firmament +Plus somptueux et plus sublime, +Avec la terre seulement! + +Car il te suffirait, pour rendre +À l'infini tous ses flambeaux, +D'y secouer l'humaine cendre +Qui sommeille au fond des tombeaux, + +La cendre des coeurs innombrables, +Enfouis, mais brûlants toujours, +Où demeurent inaltérables +Dans la mort d'immortels amours. + +Sous la terre, dont les entrailles +Absorbent les coeurs trépassés, +En six mille ans de funérailles +Quels trésors de flamme amassés! + +Combien dans l'ombre sépulcrale +Dorment d'invisibles rayons! +Quelle semence sidérale +Dans la poudre des passions! + +Ah! que sous la voûte infinie +Périssent les anciens soleils, +Avec les éclairs du génie +Tu feras des midis pareils; + +Tu feras des nuits populeuses, +Des nuits pleines de diamants, +En leur donnant pour nébuleuses +Tous les rêves des coeurs aimants; + +Les étoiles plus solitaires, +Éparses dans le sombre azur, +Tu les feras des coeurs austères +Où veille un feu profond et sûr; + +Et tu feras la blanche voie +Qui nous semble un ruisseau lacté, +De la pure et sereine joie +Des coeurs morts avant leur été; + +Tu feras jaillir tout entière +L'antique étoile de Vénus +D'un atome de la poussière +Des coeurs qu'elle embrasa le plus; + +Et les fermes coeurs, pour l'attaque +Et la résistance doués, +Reformeront le zodiaque +Où les Titans furent cloués! + +Pour moi-même enfin, grain de sable +Dans la multitude des morts, +Si ce que j'ai d'impérissable +Doit scintiller au ciel d'alors, + +Qu'un astre généreux renaisse +De mes cendres à leur réveil! +Rallume au feu de ma jeunesse +Le plus clair, le plus chaud soleil! + +Rendant sa flamme primitive +À Sirius, des nuits vainqueur, +Fais-en la pourpre encor plus vive +Avec tout le sang de mon coeur! + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + À L'OCÉAN + + SONNET. + +Océan, que vaux-tu dans l'infini du Monde? +Toi, si large à nos yeux enchaînés sur tes bords, +Mais étroit pour notre âme aux rebelles essors, +Qui du haut des soleils te mesure et te sonde; + +Presque éternel pour nous plus instables que l'onde, +Mais pourtant, comme nous, oeuvre et jouet des sorts, +Car tu nous vois mourir, mais des astres sont morts, +Et nulle éternité dans les jours ne se fonde. + +Comme une vaste armée où l'héroïsme bout +Marche à l'assaut d'un mur, tu viens heurter la roche, +Mais la roche est solide et reparaît debout. + +Va, tu n'es cru géant que du nain qui t'approche: +Ah! je t'admirais trop, le ciel me le reproche, +Il me dit: «Rien n'est grand ni puissant que le Tout!» + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + À RONSARD + +Ô maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard, +J'admire tes vieux vers, et comment ton génie +Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie +Sait dans le jeu des mots asservir le hasard. + +Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art, +J'aime ta passion d'antique poésie, +Et cette téméraire et sainte fantaisie +D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard. + +Ah! depuis que les cieux, les champs, les bois, et l'onde, +N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde, +Car le monde sans lyre est comme inhabité! + +Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes, +Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes, +Et tu refais aux dieux une immortalité. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + À THÉOPHILE GAUTIER + +Maître, qui du grand art levant le pur flambeau, +Pour consoler la chair besoigneuse et fragile, +Rendis sa gloire antique à cette exquise argile, +Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau! + +Ton âme a donc rejoint le somnolent troupeau +Des ombres sans désirs, où l'attendait Virgile, +Toi qui né pour le jour d'où le trépas t'exile, +Faisais des Voluptés les prêtresses du Beau! + +Ah! les dieux (si les dieux y peuvent quelque chose) +Devaient ravir ce corps dans une apothéose, +D'incorruptible chair l'embaumer pour toujours, + +Et l'âme! l'envoyer dans la Nature entière, +Savourer librement, éparse en la matière, +L'ivresse des couleurs et la paix des contours! + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + AUX POËTES FUTURS + +Poëtes à venir, qui saurez tant de choses, +Et les direz sans doute en un verbe plus beau, +Portant plus loin que nous un plus large flambeau +Sur les suprêmes fins et les premières causes; + +Quand vos vers sacreront des pensers grandioses, +Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau; +Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau +De notre oeuvre enfouie avec nos lèvres closes. + +Songez que nous chantions les fleurs et les amours +Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes, +Pour des coeurs anxieux que ce bruit rendait sourds; + +Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes, +Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours +Sur de plus hauts objets des poëmes sans larmes. + + +[Illustration] + + +[Illustration] + + + + +TABLE + +AUX AMIS INCONNUS. +PRIÈRE. +CONSEIL. +AU BORD DE L'EAU. +EN VOYAGE. +SONNET À LA PETITE SUZANNE D. +ENFANTILLAGE. +AUX TUILERIES. +L'AMOUR MATERNEL, À Maurice Chevrier. +L'ÉPOUSÉE. +DISTRACTION. +INVITATION À LA VALSE. +CE QUI DURE. +UN RENDEZ-VOUS. +L'OBSTACLE. +LA COUPE. +PARFUMS ANCIENS, À François Coppée. +L'ÉTOILE AU COEUR. +DOUCEUR D'AVRIL, À Albert Mérat. +PÈLERINAGE. +JUIN. +LA BEAUTÉ. +LA VOLUPTÉ, SONNET. +LES DEUX CHUTES, SONNET. +L'INDIFFÉRENTE, SONNET. +L'ART TRAHI. +SOUHAIT. +TROP TARD. +LES AMOURS TERRESTRES. +L'ÉTRANGER, SONNET. +LA VERTU. +LE TEMPS PERDU, SONNET. +LES FILS, SONNET. +LE CONSCRIT, +ABDICATION. +LE RIRE. +LE VASE ET L'OISEAU. +L'ALPHABET. +SUR LA MORT. +DÉFAILLANCE ET SCRUPULE. +SURSUM CORDA. +À L'OCÉAN, SONNET. +À RONSARD. +À THÉOPHILE GAUTIER. +AUX POËTES FUTURS. + + +[Illustration] + + +_Imprimé_ +PAR J. CLAYE +POUR +A. LEMERRE, LIBRAIRE +_À PARIS._ + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les vaines tendresses, by Sully Prudhomme + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VAINES TENDRESSES *** + +***** This file should be named 17916-8.txt or 17916-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/1/17916/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + |
