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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:08 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Légendes rustiques, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Légendes rustiques
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 4, 2006 [EBook #17911]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LÉGENDES RUSTIQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP-EU. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+George SAND
+
+
+LÉGENDES RUSTIQUES
+
+
+A Maurice SAND
+
+
+_Mon cher fils,
+
+Tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, que tu as
+bien fait, selon moi, d'illustrer; car ces choses se perdent à mesure
+que le paysan s'éclaire, et il est bon de sauver de l'oubli qui marche
+vite, quelques versions de ce grand poème du _merveilleux_, dont
+l'humanité s'est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont
+aujourd'hui, à leur insu, les derniers bardes.
+
+Je veux donc t'aider à rassembler quelques fragments épars de ces
+légendes rustiques, dont le fond se retrouve à peu près dans toute la
+France, mais auxquelles chaque localité a donné sa couleur particulière
+et le cachet de sa fantaisie._
+
+George SAND.
+
+
+
+
+Avant-propos
+
+
+_Il faudrait trouver un nom à ce poème sans nom de la _fabulosité_ ou
+_merveillosité_ universelle, dont les origines remontent à l'apparition
+de l'homme sur la terre et dont les versions, multipliées à l'infini,
+sont l'expression de l'imagination poétique de tous les temps et de tous
+les peuples.
+
+Le chapitre des légendes rustiques sur les esprits et les visions de la
+nuit serait, à lui seul, un ouvrage immense. En quel coin de la terre
+pourrait-on se réfugier pour trouver l'imagination populaire (qui n'est
+jamais qu'une forme effacée ou altérée de quelque souvenir collectif) à
+l'abri de ces noires apparitions d'esprits malfaisants qui chassent
+devant eux les larves éplorées d'innombrables victimes? Là où règne la
+paix, la guerre, la peste ou le désespoir ont passé, terribles, à une
+époque quelconque de l'histoire des hommes. Le blé qui pousse a le pied
+dans la chair humaine dont la poussière a engraissé nos sillons. Tout
+est ruine, sang et débris sous nos pas, et le monde fantastique qui
+enflamme ou stupéfie la cervelle du paysan est une histoire inédite des
+temps passés. Quand on veut remonter à la cause première des formes de
+sa fiction, on la trouve dans quelque récit tronqué et défiguré, où
+rarement on peut découvrir un fait avéré et consacré par l'histoire
+officielle. Le paysan est donc, si l'on peut ainsi dire, le seul
+historien qui nous reste des temps anté-historiques. Honneur et profit
+intellectuel à qui se consacrerait à la recherche de ces traditions
+merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées ou groupées, comparées
+entre elles et minutieusement disséquées, jetteraient peut-être de
+grandes lueurs sur la nuit profonde des âges primitifs.
+
+Mais ceci serait l'ouvrage et le voyage de toute une vie, rien que pour
+explorer la France. Le paysan se souvient encore des récits de son
+aïeule, mais le faire parler devient chaque jour plus difficile. Il sait
+que celui qui l'interroge ne croit plus, et il commence à sentir une
+sorte de fierté, à coup sûr estimable, qui se refuse à servir de jouet à
+la curiosité. D'ailleurs, on ne saurait trop avertir les faiseurs de
+recherches que les versions d'une même légende sont innombrables, et que
+chaque clocher, chaque famille, chaque chaumière a la sienne. C'est le
+propre de la littérature orale que cette diversité. La poésie rustique,
+comme la musique rustique, compte autant d'arrangeurs que d'individus.
+
+J'aime trop le merveilleux pour être autre chose qu'un ignorant de
+profession. D'ailleurs, je ne dois pas oublier que j'écris le texte d'un
+album consacré à un choix de légendes recueillies sur place, et je
+m'efforcerai de rassembler, parmi mes souvenirs du jeune âge,
+quelques-uns des récits qui complètent la définition de certains types
+fantastiques communs à toute la France. C'est dans un coin du Berry, où
+j'ai passé ma vie, que je serai forcé de localiser mes légendes, puisque
+c'est là, et non ailleurs, que je les ai trouvées. Elles n'ont pas la
+grande poésie de chants bretons, où le génie et la foi de la vieille
+Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que partout ailleurs. Chez
+nous, ces réminiscences sont plus vagues plus voilées. Le merveilleux de
+nos provinces centrales a plus d'analogie avec celui de la Normandie,
+dont une femme érudite, patiente et consciencieuse a tracé un tableau
+complet[1].
+
+Cependant l'esprit gaulois a légué à toutes nos traditions rustiques de
+grands traits et une couleur qui se rencontrent dans toute la France, un
+mélange de terreur et d'ironie, une bizarrerie d'invention
+extraordinaire jointe à un symbolisme naïf qui atteste le besoin du vrai
+moral au sein de la fantaisie délirante.
+
+Le Berry, couvert d'antiques débris des âges mystérieux, de tombelles,
+de dolmens, de menhirs, et de _mardelles[2]_, semble avoir conservé dans
+ses légendes, des souvenirs antérieurs au culte des Druides: peut-être
+celui des Dieux Kabyres que nos antiquaires placent avant l'apparition
+des Kimris sur notre sol. Les sacrifices de victimes humaines semblent
+planer, comme une horrible réminiscence, dans certaines visions. Les
+cadavres ambulants, les fantômes mutilés, les hommes sans tête, les bras
+ou les jambes sans corps, peuplent nos landes et nos vieux chemins
+abandonnés.
+
+Puis viennent les superstitions plus arrangées du moyen-âge, encore
+hideuses, mais tournant volontiers au burlesque; les animaux impossibles
+dont les grimaçantes figures se tordent dans la sculpture romane ou
+gothique des églises, ont continué d'errer vivantes et hurlantes autour
+des cimetières ou le long des ruines. Les âmes des morts frappent à la
+porte des maisons. Le sabbat des vices personnifiés, des diablotins
+étranges, passe, en sifflant, dans la nuée d'orage. Tout le passé se
+ranime, tous les êtres que la mort a dissous, les animaux mêmes,
+retrouvent la voix, le mouvement et l'apparence; les meubles, façonnés
+par l'homme et détruits violemment, se redressent et grincent sur leurs
+pieds vermoulus. Les pierres mêmes se lèvent et parlent au passant
+effrayé; les oiseaux de nuit lui chantent, d'une voix affreuse, l'heure
+de la mort qui toujours fauche et toujours passe, mais qui ne semble
+jamais définitive sur la face de la terre, grâce à cette croyance en
+vertu de laquelle tout être et toute chose protestent contre le néant
+et, réfugiés dans la région du merveilleux, illuminent la nuit de
+sinistres clartés ou peuplent la solitude de figures flottantes et de
+paroles mystérieuses._
+
+
+George SAND.
+
+
+Quiconque voudra faire un travail sérieux et savant sur le centre de la
+Gaule, devra consulter les excellents travaux de M. Raynal, l'historien
+du Berry, le texte des _Esquisses pittoresques_ de MM. de La Tremblays
+et de La Villegille, les recherches de M. Laisnel de La Salle sur
+quelques locutions curieuses, etc.
+
+G.S.
+
+
+
+
+Les Pierres-Sottes ou Pierres-Caillasses
+
+«Quand nous vînmes à passer au long des pierres, dit Germain, il était
+environ la minuit. Tout d'un coup, voilà qu'elles nous regardent _avec
+des yeux_. Jamais, de jour, nous n'avions vu ça, et pourtant, nous
+avions passé là plus de cent fois. Nous en avons eu la fièvre de peur,
+plus de trois mois encore après moisson.»
+
+Maurice SAND.
+
+
+Au beau milieu des plaines calcaires de la vallée Noire, on voit se
+creuser brusquement une zone jonchée de magnifiques blocs de granit.
+Sont-ils de ceux que l'on doit appeler _erratiques_, à cause de leur
+apparition fortuite dans des régions où ils n'ont pu être amenés que par
+les eaux diluviennes des âges primitifs? Se sont-ils, au contraire,
+formés dans les terrains où on les trouve accumulés? Cette dernière
+hypothèse semble être démentie par leur forme; ils sont presque tous
+arrondis, du moins sur une de leurs faces, et ils présentent l'aspect de
+gigantesques galets roulés par les flots.
+
+Il n'y a pourtant là maintenant que de charmants petits ruisseaux,
+pressés et tordus en méandres infinis par la masse de ces blocs; ces
+riantes et fuyardes petites naïades murmurent, à demi-voix et par
+bizarres intervalles, des phrases mystérieuses dans une langue inconnue.
+Ailleurs, les eaux rugissent, chantent ou gazouillent. Là elles parlent,
+mais si discrètement que l'oreille attentive des sylvains peut seule les
+comprendre. Dans les creux où leurs minces filets s'amassent, il y a
+quelquefois des silences; puis quand la petite cave est remplie, le trop
+plein s'élance et révèle, en quelques paroles précipitées, je ne sais
+quel secret que les fleurs et les herbes, agitées par l'air qu'elles
+refoulent, semblent saisir et saluer au passage.
+
+Plus loin, ces eaux s'engouffrent et se perdent sous les blocs entassés:
+
+Et là, profonde,
+Murmure une onde
+Qu'on en voit pas.
+
+Sur ces roches humides, croissent les plantes également étrangères au
+sol de la contrée. La ményanthe, cette blanche petite hyacinthe frisée
+et dentelée, dont la feuille est celle du trèfle; la digitale pourprée,
+tachetée de noir et de blanc, comme les granits où elle se plaît; la
+_rosée du soleil_ (rosea solis); de charmants saxifrages, et une variété
+de lierre à petites feuilles, qui trace sur les blocs gris, de
+gracieuses arabesques où l'on croit lire des chiffres mystérieux.
+
+Autour de ce sanctuaire croissent des arbres magnifiques, des hêtres
+élancés et des châtaigniers monstrueux. C'est dans un de ces bois
+ondulés et semés de roches libres, comme celles de la forêt de
+Fontainebleau, que je trouvai, une année, la végétation splendide et
+l'ombre épaisse au point que le soleil, en plein midi, tamisé par le
+feuillage, ne faisait plus pénétrer sur les tiges des arbres et sur les
+terrains moussus que des tons froids semblables à la lumière verdâtre de
+la lune.
+
+Il n'est pas un coin de la France où les grosses pierres ne frappent
+vivement l'imagination du paysan, et quand de certaines légendes s'y
+attachent, vous pouvez être certain, quelle que soit l'hésitation des
+antiquaires, que le lieu a été consacré par le culte de l'ancienne
+Gaule.
+
+Il y a aussi des noms qui, en dépit de la corruption amenée par le
+temps, sont assez significatifs pour détruire les doutes. Dans une
+certaine localité de la Brenne on trouve le nom très bien conservé des
+_Druiders_. Ailleurs, on trouve les _durders_, à Crevant les
+_Dorderins_. C'est un semis de ces énormes galets granitiques au sommet
+d'un monticule conique. Le plus élevé est un champignon dressé sur de
+petits supports. Ce pourrait être un jeu de la nature, mais ce ne serait
+pas une raison pour que cette pierre n'eût pas été consacrée par les
+sacrifices. D'ailleurs elle s'appelle le _grand Dorderin_. C'est comme
+si l'on disait, le grand autel des Druides.
+
+Un peu plus loin, sur le revers d'un ravin inculte et envahi par les
+eaux, s'élèvent les _parelles_. Cela signifie-t-il _pareilles,
+jumelles_, ou le mot vient-il de _patres_, comme celui de _marses_ ou
+_martes_ vient de _matres_ selon nos antiquaires[3]? Ces _parelles_ ou
+_patrelles_ sont deux masses à peu près identiques de volume et de
+hauteur, qui se dressent, comme deux tours, au bord d'une terrasse
+naturelle d'un assez vaste développement. Leur base repose sur des
+assises plus petites. J'y ai trouvé une scorie de mâche-fer, qui m'a
+donné beaucoup à penser. Ce lieu est loin de toute habitation et n'a
+jamais pu en voir asseoir aucune sur ses aspérités aux fonds inondés.
+Qu'est-ce qu'une scorie de forge venait faire sous les herbes, dans ce
+désert où ne vont pas même les troupeaux? Il y avait donc eu là un foyer
+intense, peut-être une habitude de sacrifices?
+
+J'ai parlé de ce lieu parce qu'il est à peu près inconnu. Nos histoires
+du Berry n'en font mention que pour le nommer et le ranger
+hypothétiquement et d'une manière vague parmi les monuments celtiques.
+Il est cependant d'un grand intérêt aux points de vue minéralogique,
+historique, pittoresque et botanique.
+
+A une demi-lieue de là on voyait encore, il y a quelques années, le
+_trou aux Fades_ (la _grotte aux Fées_), que le propriétaire d'un champ
+voisin a jugé à propos d'ensevelir sous les terres, pour se préserver
+apparemment des malignes influences de ces _martes_. C'était une
+habitation visiblement taillée dans le roc et composée de deux chambres,
+séparées par une sorte de cloison à jour. Les paysans croyaient voir,
+dans un enfoncement arrondi, le four où ces anachorètes faisaient cuire
+leur pain. Toutefois, cet ermitage n'avait pas été consacré par le
+séjour de bonnes âmes chrétiennes. Autrement la dévotion s'en fut
+emparée comme partout ailleurs, pour y établir des pèlerinages et y
+poser, tout au moins, une image bénite. Loin de là; c'était un _mauvais
+endroit_, où l'on se gardait bien de passer. Aucun sentier n'était tracé
+dans les ronces; les paysans vous disaient que les fades étaient des
+_femmes sauvages_ de l'ancien temps, et qu'elles faisaient manger les
+enfants par des louves blanches.
+
+Pourquoi l'antique renommée des prêtresses gauloises est-elle, selon les
+localités, tantôt funeste, et tantôt bénigne? On sait qu'il y a eu
+différents cultes successivement vainqueurs les uns des autres, avant et
+l'on dit même l'occupation romaine. Là où les antiques prêtresses sont
+restées des génies tutélaires, on peut être bien sûr que la croyance
+était sublime; là où elles ne sont plus que des goules féroces, le culte
+a dû être sanguinaire. Les _martes_, que nous avons nommées à propos des
+_fades_, sont des esprits mâles et femelles. Dans les rochers où se
+précipite le torrent de la _Porte-feuille_, près de
+Saint-Benoît-de-Sault, elles apparaissent sous les deux formes et, à
+quelque sexe qu'elles appartiennent, elles sont également redoutables.
+Mâles, elles sont encore occupées à relever les dolmens et menhirs épars
+sur les collines environnantes; femelles, elles courent, les cheveux
+flottants jusqu'aux talons, les seins pendants jusqu'à terre, après les
+laboureurs qui refusent d'aider à leurs travaux mystérieux. Elles les
+frappent et les torturent jusqu'à leur faire abandonner en plein jour la
+charrue et l'attelage. Une cascade très pittoresque au milieu de rochers
+d'une forme bizarre, s'appelle l'_Aire aux Martes_[4]. Quand les eaux
+sont basses, on voit les ustensiles de pierre qui servent à leur
+cuisine. Leurs _hommes_ mettent la table, c'est-à-dire la pierre du
+dolmen sur ses assises. Quant à elles, elles essaient follement, vains
+et fantasques esprits qu'elles sont, d'allumer du feu dans la cascade de
+Montgarnaud et d'y faire bouillir leur marmite de granit. Furieuses
+d'échouer sans cesse, elles font retentir les échos de cris et
+d'imprécations. N'est-ce pas là l'histoire figurée d'un culte renversé,
+qui a fait de vains efforts pour se relever?
+
+Dans la plaine de notre _Fromental_, rien n'est resté de ces traditions
+symboliques. Seulement quelques pierres isolées dans la région
+intermédiaire du calcaire au granit, sont regardées de travers par les
+passants attardés. Ces pierres prennent figure et font des grimaces plus
+ou moins menaçantes, selon que les regards curieux des profanes leur
+déplaisent plus ou moins. On dit qu'elles parleraient bien si elles
+pouvaient, et que même les _sorciers fins_, c'est-à-dire très savants,
+peuvent les forcer à dire _bonsoir_. Mais elles sont si têtues et si
+bornées qu'on n'a jamais pu leur en apprendre davantage. Quelquefois on
+passe auprès d'elles sans les voir; c'est qu'en réalité, dit-on, elles
+n'y sont plus. Elles ont été faire un tour de promenade, et il faut vite
+s'éloigner le plus possible du chemin qu'elles doivent prendre pour
+revenir à leur place accoutumée. On ne dit pas si, comme les peulvans
+bretons, elles vont boire à quelque eau du voisinage. Tant il y a
+quelles sont aussi bêtes que méchantes, car elles se trompent
+quelquefois de gîte, et des gens qui les ont vues un soir couchées sur
+une lande aride les revoient le lendemain, à la même heure, debout dans
+un champ ensemencé. Elles y font du dommage et crèvent brutalement les
+clôtures. Mais le plus prudent est de ne pas avertir le propriétaire
+car, outre qu'il lui serait bien impossible d'enlever ces masses
+inertes, «quand même il y mettrait douze paires de bœufs», il se
+pourrait bien qu'elles prissent fantaisie de l'écraser. D'ailleurs elles
+sont condamnées à retourner dans leur endroit; si elles n'ont pas assez
+de mémoire pour le retrouver tout de suite, c'est tant pis pour elles:
+elles erreront un an, s'il le faut, en courant _sur leur tranche_, ce
+qui les fatigue beaucoup, et il leur est défendu de se reposer autrement
+que debout, tant qu'elles n'ont pas regagné le lieu où elles ont
+permission de se coucher.
+
+Nous avons vu quelquefois de ces pierres appelées _pierres-caillasses_
+ou _pierres-sottes_. Ce sont de vraies pierres de calcaire caverneux,
+dont les trous nombreux et irréguliers donnent facilement l'idée de
+figures monstrueuses. Quand les inspecteurs des routes les rencontrent à
+leur portée, ils les font briser et _elles n'ont que ce qu'elles
+méritent_.
+
+Nous le voulons bien, quoique ces pauvres pierres ne nous aient jamais
+fait de mal. Cependant on assure que si on ne se dépêche de les briser
+et de les employer, elles quittent le bord du chemin où on les a rangées
+et se mettent, de nuit, tout en travers du passage, pour faire abattre
+les chevaux et verser les voitures. Moralité: le voiturier ne doit pas
+se coucher et s'endormir sur sa charrette.
+
+Quant à vous, esprits forts, qui demandez pourquoi cette grosse pierre
+se trouve dans telle haie ou sur le bord de tel fossé, si l'on vous
+répond d'un air mystérieux: _Oh! elle n'est pas pour rester là!_ Sachez
+ce que parler veut dire, et ne vous amusez pas à la regarder: vous
+pourriez la mettre de mauvaise humeur contre vous et la retrouver, le
+lendemain, dans votre jardin, tout au beau milieu de vos cloches à
+melons ou de vos plates-bandes de fleurs.
+
+
+
+
+Les Demoiselles
+
+J'en viyons[5] une, j'en viyons deux,
+Que n'aviant ni bouches ni z'yeux;
+J'en viyons trois, j'en viyons quatre,
+Je les ârions bien voulu battre.
+J'en viyons cinq, j'en viyons six
+Qui n'aviant pas les reins bourdis[6]
+Darrier s'en venait la septième,
+J'avons jamais vu la huitième.
+
+Ancien couplet recueilli par Maurice SAND.
+
+
+Les _Demoiselles_ du Berry nous paraissent cousines des _Milloraines_ de
+Normandie, que l'auteur de la _Normandie merveilleuse_ décrit comme des
+êtres d'une taille gigantesque. Elles se tiennent immobiles et leur
+forme, trop peu distincte, ne laisse reconnaître ni leurs membres ni
+leur visage. Lorsqu'on s'approche, elles prennent la fuite par une
+succession de bonds irréguliers très rapides.
+
+Les _demoiselles_ ou _filles blanches_ sont de tous les pays. Je ne les
+crois pas d'origine gauloise, mais plutôt française du moyen-âge. Quoi
+qu'il en soit, je rapporterai une des légendes les plus complètes que
+j'aie pu recueillir sur leur compte.
+
+Un gentilhomme du Berry, nommé Jean de La Selle, vivait, au siècle
+dernier, dans un castel situé au fond des bois de Villemort. Le pays,
+triste et sauvage, s'égaye un peu à la lisière des forêts, là où le
+terrain sec, plat et planté de chênes, s'abaisse vers des prairies que
+noient une suite de petits étangs assez mal entretenus aujourd'hui.
+
+Déjà, au temps dont nous parlons, les eaux séjournaient dans les prés de
+M. de La Selle, le bon gentilhomme n'ayant pas grand bien pour faire
+assainir ses terres. Il en avait une assez grande étendue, mais de
+chétive qualité et de petit rapport.
+
+Néanmoins, il vivait content, grâce à des goûts modestes et à un
+caractère sage et enjoué. Ses voisins le recherchaient pour sa bonne
+humeur, son grand sens et sa patience à la chasse. Les paysans de son
+domaine et des environs le tenaient pour un homme d'une bonté
+extraordinaire et d'une rare délicatesse. On disait de lui que plutôt
+que de faire tort d'un fétu à un voisin, quel qu'il fût, il se
+laisserait prendre sa chemise sur le corps et son cheval entre les
+jambes.
+
+Or, il advint qu'un soir, M. de La Selle ayant été à la foire de la
+Berthenoux pour vendre une paire de bœufs, revenait par la lisière du
+bois, escorté par son métayer, le grand Luneau, qui était un homme fin
+et entendu, et portant, sur la croupe maigre de sa jument grise, la
+somme de six cents livres en grands écus plats à l'effigie de Louis XIV.
+C'était le prix des bestiaux vendus.
+
+En bon seigneur de campagne qu'il était, M. de La Selle avait dîné sous
+la ramée, et comme il n'aimait point à boire seul, il avait fait asseoir
+devant lui le grand Luneau et lui avait versé le vin de crû sans
+s'épargner lui-même, afin de le mettre à l'aise en lui donnant
+l'exemple. Si bien que le vin, la chaleur et la fatigue de la journée
+et, par-dessus tout cela, le trot cadencé de la grise avaient endormi M.
+de La Selle, et qu'il arriva chez lui sans trop savoir le temps qu'il
+avait marché ni le chemin qu'il avait suivi. C'était l'affaire de Luneau
+de le conduire, et Luneau l'avait bien conduit, car ils arrivaient sains
+et saufs; leurs chevaux n'avaient pas un poil mouillé. Ivre, M. de La
+Selle ne l'était point. De sa vie, on ne l'avait vu hors de sens. Aussi
+dès qu'il se fut débotté, il dit à son valet de porter sa valise dans sa
+chambre, puis il s'entretint fort raisonnablement avec le grand Luneau,
+lui donna le bonsoir et s'alla coucher sans chercher son lit. Mais le
+lendemain, lorsqu'il ouvrit sa valise pour y prendre son argent, il n'y
+trouva que de gros cailloux et, après de vaines recherches, force lui
+fut de constater qu'il avait été volé.
+
+Le grand Luneau, appelé et consulté, jura _sur son chrême et son
+baptême_, qu'il avait vu l'argent bien compté dans la valise, laquelle
+il avait chargée et attachée lui-même sur la croupe de la jument. Il
+jura aussi sur _sa foi et sa loi_, qu'il n'avait pas quitté son maître
+de _l'épaisseur d'un cheval_, tant qu'ils avaient suivi la grand'route.
+Mais il confessa qu'une fois entré dans le bois, il s'était senti un peu
+lourd, et qu'il avait pu dormir sur sa bête environ l'espace d'un quart
+d'heure. Il s'était vu tout d'un coup auprès de la
+_Gâgne-aux-Demoiselles_ et, depuis ce moment, il n'avait plus dormi et
+n'avait pas rencontré figure de chrétien.
+
+--Allons, dit M. de La Selle, quelque voleur se sera moqué de nous.
+C'est ma faute encore plus que la tienne, mon pauvre Luneau, et le plus
+sage est de ne point se vanter. Le dommage n'est que pour moi, puisque
+tu ne partages point dans la vente du bétail. J'en saurai prendre mon
+parti, encore que la chose me gêne un peu. Cela m'apprendra à ne plus
+m'endormir à cheval.
+
+Luneau voulut en vain porter ses soupçons sur quelques braconniers
+besogneux de l'endroit.--Non pas, non pas, répondit le brave hobereau;
+je ne veux accuser personne. Tous les gens du voisinage sont d'honnêtes
+gens. N'en parlons plus. J'ai ce que je mérite.
+
+--Mais peut-être bien que vous m'en voulez un peu, notre maître...
+
+--Pour avoir dormi? Non, mon ami; si je t'eusse confié la valise, je
+suis sur que tu te serais tenu éveillé. Je ne m'en prends qu'à moi, et
+ma foi, je ne compte pas m'en punir par trop de chagrin. C'est assez
+d'avoir perdu l'argent, sauvons la bonne humeur et l'appétit.
+
+--Si vous m'en croyez, pourtant, notre maître, vous feriez fouiller la
+_Gâgne-aux-Demoiselles_.
+
+--La _Gâgne-aux-Demoiselles_ est une fosse herbue qui a bien un
+demi-quart de lieue de long; ce ne serait pas une petite affaire de
+remuer toute cette vase, et d'ailleurs qu'y trouverait-on? Mon voleur
+n'aura pas été si sot que d'y semer mes écus!
+
+--Vous direz ce que vous voudrez, notre maître, mais le voleur n'est
+peut-être pas fait comme vous penser!
+
+--Ah! Ah! mon grand Luneau, toi aussi tu crois que les _demoiselles_
+sont des esprits malins qui se plaisent à jouer de mauvais tours!
+
+--Je n'en sais rien, notre maître, mais je sais bien qu'étant là un
+matin, _devant jour_, avec mon père, nous les vîmes comme je vous vois;
+mêmement que, rentrant à la maison bien épeurés, nous n'avions plus ni
+chapeaux, ni bonnets sur nos têtes, ni chaussures à nos pieds, ni
+couteaux dans nos poches. Elles sont malignes, allez! Elles ont l'air de
+se sauver, mais, sans vous toucher, elles vous font perdre tout ce
+qu'elles peuvent et en profitent, car on ne le retrouve jamais. Si
+j'étais de vous, je ferais assécher tout ce marécage. Votre pré en
+vaudra mieux et les _demoiselles_ auraient bientôt délogé; car il est à
+la connaissance de tout homme de bon sens qu'elles n'aiment point le sec
+et qu'elles s'envolent de mare en mare et d'étang en étang, à mesure
+qu'on leur ôte le brouillard dont elles se nourrissent.
+
+--Mon ami Luneau, répondit M. de La Selle, dessécher le marécage serait,
+à coup sûr, une bonne affaire pour le pré. Mais, outre qu'il y faudrait
+les six cents livres que j'ai perdues, j'y regarderais encore à deux
+fois avant de déloger les _demoiselles_. Ce n'est pas que j'y croie
+précisément, ne les ayant jamais vues, non plus qu'aucun autre farfadet
+de même étoffe; mais mon père y croyait un peu, et ma grand-mère y
+croyait tout à fait. Quand on en parlait, mon père disait: «Laissez les
+_demoiselles_ tranquilles; elles n'ont jamais fait de mal à moi ni à
+personne.» et ma grand-mère disait: «Ne tourmentez et ne conjurez jamais
+les _demoiselles_; leur présence est un bien dans une terre, et leur
+protection est un porte-bonheur pour une famille.»
+
+--Pas moins, reprit le grand Luneau en hochant la tête, elles ne vous
+ont point garé des voleurs!
+
+Environ dix ans après cette aventure, M. de La Selle revenait de la même
+foire de la Berthenoux, rapportant sur la même jument grise, devenue
+bien vieille, mais trottant encore sans broncher, une somme équivalente
+à celle qui lui avait été si singulièrement dérobée. Cette fois, il
+était seul, le grand Luneau étant mort depuis quelques mois; et notre
+gentilhomme ne dormait pas à cheval, ayant abjuré et définitivement
+perdu cette fâcheuse habitude.
+
+Lorsqu'il fut à la lisière du bois, le long de la
+_Gâgne-aux-Demoiselles_, qui est située au bas d'un talus assez élevé et
+tout couvert de buissons, de vieux arbres et de grandes herbes sauvages,
+M. de La Selle fut pris de tristesse en se rappelant son pauvre métayer,
+qui lui faisait bien faute, quoique son fils Jacques, grand et mince
+comme lui, comme lui fin et avisé, parût faire son possible pour le
+remplacer. Mais on ne remplace pas les vieux amis, et M. de La Selle se
+faisait vieux lui-même.
+
+Il eut des idées noires; mais sa bonne conscience les eut bientôt
+dissipées, et il se mit à siffler un air de chasse, en se disant que, de
+sa vie et de sa mort, il en serait ce que Dieu voudrait.
+
+Comme il était à peu près au milieu de la longueur du marécage, il fut
+surpris de voir une forme blanche, que jusque-là il avait prise pour un
+flocon de ces vapeurs dont se couvrent les eaux dormantes, changer de
+place, puis bondir et s'envoler en se déchirant à travers les branches.
+Une seconde forme plus solide sortit des joncs et suivit la première en
+s'allongeant comme une toile flottante; puis une troisième, puis une
+autre et encore une autre; et, à mesure qu'elles passaient devant
+Monsieur de La Selle, elles devenaient si visiblement des personnages
+énormes, vêtus de longues jupes, pâles, avec des cheveux blanchâtres
+traînant plutôt que voltigeant derrière elles, qu'il ne put s'ôter de
+l'esprit que c'étaient là les fantômes dont on lui avait parlé dans son
+enfance. Alors, oubliant que sa grand-mère lui avait recommandé, s'il
+les rencontrait jamais, de faire comme s'il ne les voyait pas, il se mit
+à les saluer, en homme bien appris qu'il était. Il les salua toutes, et
+quand ce vint à la septième, qui était la plus grande et la plus
+apparente, il ne put s'empêcher de lui dire: _Demoiselle, je suis votre
+serviteur_.
+
+Il n'eut pas plutôt lâché cette parole, que la grande demoiselle se
+trouva en croupe derrière lui, l'enlaçant de deux bras froids comme
+l'aube, et que la vieille grise, épouvantée, prit le galop, emportant M.
+de La Selle à travers le marécage.
+
+Bien que fort surpris, le bon gentilhomme ne perdit point la tête. «Par
+l'âme de mon père, pensa-t-il, je n'ai jamais fait de mal, et nul esprit
+ne peut m'en faire,» Il soutint sa monture et la força de se dépêtrer de
+la boue où elle se débattait, tandis que la _grand'demoiselle_
+paraissait essayer de la retenir et de l'envaser.
+
+M. de La Selle avait des pistolets dans ses fontes, et l'idée lui vint
+de s'en servir; mais, jugeant qu'il avait affaire à un être surnaturel
+et se rappelant d'ailleurs que ses parents lui avaient recommandé de ne
+point offenser les _demoiselles de l'eau_, il se contenta de dire avec
+douceur à celle-ci: «Vraiment, belle dame, vous devriez me laisser
+passer mon chemin, car je n'ai point traversé le vôtre pour vous
+contrarier, et si je vous ai saluée, c'est par politesse et non par
+dérision. Si vous souhaitez des prières ou des messes, faites connaître
+votre désir, et, foi de gentilhomme, vous en aurez!»
+
+Alors, M. de La Selle entendit au-dessus de sa tête une voix étrange qui
+disait: «Fais dire trois messes pour l'âme du grand Luneau et va en
+paix!»
+
+Aussitôt la figure du fantôme s'évanouit, la grise redevint docile et M.
+de La Selle rentra chez lui sans obstacle.
+
+Il pensa alors qu'il avait eu une vision; il n'en commanda pas moins les
+trois messes. Mais quelle fut sa surprise lorsqu'en ouvrant sa valise,
+il y trouva, outre l'argent qu'il avait reçu à la foire, les six cents
+livres tournois en écus plats, à l'effigie du feu roi.
+
+On voulut bien dire que le grand Luneau, repentant à l'heure de la mort,
+avait chargé son fils Jacques de cette restitution, et que celui-ci,
+pour ne pas entacher la mémoire de son père, en avait chargé les
+demoiselles... M. de La Selle ne permit jamais un mot contre la probité
+du défunt, et quand on parlait de ces choses sans respect en sa
+présence, il avait coutume de dire: «L'homme ne peut pas tout expliquer.
+Peut-être vaut-il mieux pour ici être sans reproche que sans croyance.»
+
+
+
+
+Les Laveuses de nuit ou Lavandières
+
+A la pleine lune, on voit, dans le chemin de la _Font de Fonts_
+(Fontaine des Fontaines), d'étranges laveuses; ce sont les spectres des
+mauvaises mères qui ont été condamnées à laver, jusqu'au jugement
+dernier, les langes et les cadavres de leurs victimes.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Voici, selon nous, la plus sinistre des visions de la peur. C'est aussi
+la plus répandue; je crois qu'on la retrouve en tous pays.
+
+Autour des mares stagnantes et des sources limpides, dans les bruyères
+comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les
+vieux saules comme dans la plaine brûlée du soleil, on entend, durant la
+nuit, le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières
+fantastiques. Dans certaines provinces, on croit qu'elles évoquent la
+pluie et attirent l'orage en faisant voler jusqu'aux nues, avec leur
+battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Il y a ici confusion.
+L'évocation des tempêtes est le monopole des sorciers connus sous le nom
+de _meneux de nuées_. Les véritables lavandières sont les âmes des mères
+infanticides. Elles battent et tordent incessamment quelque objet qui
+ressemble à du linge mouillé, mais qui, vu de près, n'est qu'un cadavre
+d'enfant. Chacune a le sien ou les siens, si elle a été plusieurs fois
+criminelle. Il faut se bien garder de les observer ou de les déranger
+car, eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles
+vous saisiraient, vous battraient dans l'eau et vous tordraient ni plus
+ni moins qu'une paire de bas.
+
+Nous avons entendu souvent le battoir des laveuses de nuit résonner dans
+le silence autour des mares désertes. C'est à s'y tromper. C'est une
+espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c'est bien
+triste d'avoir fait cette puérile découverte et de ne plus pouvoir
+espérer l'apparition des terribles sorcières, tordant leurs haillons
+immondes, dans la brume des nuits de novembre, à la pâle clarté d'un
+croissant blafard reflété par les eaux.
+
+Cependant, j'ai eu l'émotion d'un récit sincère et assez effrayant sur
+ce sujet.
+
+Un mien ami, homme de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, et
+pourtant d'un esprit éclairé et cultivé, mais je dois encore l'avouer,
+enclin à laisser sa raison _dans les pots_; très brave en face des
+choses réelles, mais facile à impressionner et nourri, dès l'enfance,
+des légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu'il ne
+racontait qu'avec répugnance et avec une expression de visage qui
+faisait passer un frisson dans son auditoire.
+
+Un soir, vers onze heures, dans une _traîne_ charmante qui court en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du
+ravin d'Urmont, il vit, au bord d'une source, une vieille qui lavait et
+tordait en silence.
+
+Quoique cette jolie fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de
+surnaturel et dit à cette vieille: «Vous lavez bien tard, la mère!»
+
+Elle en répondit point. Il la crut sourde et approcha. La lune était
+brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit alors
+distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement
+inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de
+chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de
+visage inconnu, à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta
+lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement
+attardée:
+
+«Je ne pensai à la légende que lorsque j'eus perdu cette femme de vue.
+Je n'y pensais pas avant de la rencontrer. Je n'y croyais pas et je
+n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès que je fus auprès
+d'elle, son silence, son indifférence à l'approche d'un passant, lui
+donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à notre espèce. Si la
+vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, comment était-elle venue
+de loin toute seule laver, à cette heure insolite, à cette source glacée
+où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au
+moins digne de remarque; mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que
+j'éprouvai en moi-même. Je n'eus aucun sentiment de peur, mais une
+répugnance, un dégoût invincibles. Je passai mon chemin sans qu'elle
+détournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai aux
+sorcières des lavoirs, et alors j'eus très peur, j'en conviens
+franchement, et rien au monde ne m'eut décidé à revenir sur mes pas.»
+
+Une autre fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers
+deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait
+ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir. Il était seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied
+à terre à une montée, et se trouva au bord de la route, près d'un fossé
+où trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande
+vigueur, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans
+aboyer. Il passa lui-même sans trop regarder. Mais à peine eut-il fait
+quelques pas, qu'il entendit marcher derrière lui, et que la lune
+dessina à ses pieds une ombre très allongée. Il se retourna et vit une
+des femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance
+comme pour appuyer la première.
+
+«Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières maudites, mais j'eus
+une autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille
+si élevée, et celle qui me suivait de près avait tellement les
+proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas
+un instant d'avoir affaire à de mauvais plaisants de village, mal
+intentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main, je me
+retournai en disant: Que voulez-vous?
+
+Je ne reçus point de réponse, et ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas
+de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon
+cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable
+sur les talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
+plaisir de me tenir sous le coup d'une provocation. Je tenais toujours
+mon bâton, prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement, et
+j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait
+mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors et, quoique j'eusse
+entendu, jusque-là, des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté
+de la mienne, je ne vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas
+environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, les trois
+grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
+le bord du fossé. Leur silence, contrastant avec ces bonds échevelés,
+les rendait encore plus singulières et pénibles à voir.
+
+Si l'on essayait, après ce récit, d'adresser au narrateur quelque
+question de détail, ou de lui faire entendre qu'il avait été le jouet
+d'une hallucination, il secouait la tête et disait: «Parlons d'autre
+chose. J'aime autant croire que je ne suis pas fou.» Et ces mots, jetés
+d'un air triste, imposaient silence à tout le monde.
+
+Il n'est point de mare ou de fontaine qui ne soit hantée, soit par les
+lavandières de nuit, soit par d'autres esprits plus ou moins fâcheux.
+Quelques-uns de ces hôtes sont seulement bizarres. Dans mon enfance, je
+craignais beaucoup de passer devant un certain fossé où l'on voyait les
+_pieds blancs_. Les histoires fantastiques qui ne s'expliquent pas sur
+la nature des êtres qu'elles mettent en scène, et qui restent vagues et
+incomplètes, sont celles qui frappent le plus l'imagination. Ces pieds
+blancs marchaient, dit-on, le long du fossé à certaines heures de la
+nuit; c'était des pieds de femme, maigres et nus, avec un bout de robe
+blanche ou de chemise longue qui flottait et s'agitait sans cesse. Cela
+marchait vite et en zigzag, et si l'on disait: «Je te vois! veux-tu te
+sauver!» _cela_ courait si vite _qu'on ne savait plus où ça avait
+passé_. Quand on ne disait rien, _cela_ marchait devant vous; mais
+quelque effort que l'on fit pour voir plus haut que la cheville, c'était
+chose impossible. Ça n'avait ni jambes, ni corps, ni tête, rien que des
+pieds. Je ne saurais dire ce que ces pieds avaient de terrifiants; mais,
+pour rien au monde, je n'eusse voulu les voir.
+
+Il y a, en d'autres lieux, des fileuses de nuit dont on entend le rouet
+dans la chambre que l'on habite et dont on aperçoit quelquefois les
+mains. Chez nous, j'ai ouï parler d'une _brayeuse_ de nuit, qui broyait
+le chanvre devant la porte de certaines maisons et faisait entendre le
+bruit régulier de la _braye_ d'une manière qui _n'était pas naturelle_.
+Il fallait la laisser tranquille, et si elle s'obstinait à revenir
+plusieurs nuits de suite, mettre une vieille lame de faux en travers de
+l'instrument dont elle avait coutume de s'emparer pour faire son
+vacarme, elle s'amusait un moment à vouloir broyer cette lame, puis elle
+s'en dégoûtait, la jetait en travers de la porte et ne revenait plus.
+
+Il y avait encore la _peillerouse_ de nuit qui se tenait sous la
+_guenillière_ de l'église. _Peille_ est un vieux mot français qui
+signifie haillon; c'est pourquoi le porche de l'église, où se tiennent,
+pendant les offices les mendiants porteurs de peilles, s'appelle d'un
+nom analogue.
+
+Cette _peillerouse_ accostait les passants et leur demandait l'aumône.
+Il fallait se bien garder de lui rien donner; autrement elle devenait
+grande et forte, de cacochyme qu'elle vous avez semblé, et elle vous
+rouait de coups. Un nommé Simon Richard, qui demeurant dans l'ancienne
+cure et qui soupçonnait quelque espièglerie des filles du bourg à son
+intention particulière, voulut batifoler avec elle. Il fut laissé pour
+mort. Je le vis sur le flanc, le lendemain, très rossé et très
+égratigné, en effet. Il jurait n'avoir eu affaire qu'à une petite
+vieille «qui paraissait cent ans, mais qui avait la poigne comme trois
+hommes et demi.»
+
+On voulut en vain lui faire supposer qu'il avait eu affaire à un _gâ_
+plus fort que lui, qui, sous un déguisement, s'est vengé de quelque
+mauvais tour de sa façon. Il était fort et hardi, même querelleur et
+vindicatif. Pourtant, il quitta la paroisse aussitôt qu'il fut debout et
+n'y revint jamais, disant qu'il ne craignait ni homme ni femme. Mais
+bien les gens qui ne sont pas de ce monde et qui n'ont pas le corps fait
+_en chrétiens_.
+
+
+
+
+La Grand'bête
+
+Les enfants du père Germain revenaient chargés de fagots qu'ils avaient
+dérobés. Au sortir des tailles de Champeaux, ils entendirent tous les
+oiseaux du bois crier à la fois, et virent une bête _qui était faite
+comme un veau, tout comme un lièvre aussi_. C'était la grand'bête.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Sous les noms de _bigorne, de chien blanc, de bête navette, de vache au
+diable, de piterne, de taranne_, etc., etc., un animal fabuleux se
+promène, de temps immémorial, dans les campagnes et pénètre même dans
+les habitations, on ne sait plus dans quel dessein, tant on lui fait
+bonne guerre pour le repousser, dès que sa présence est signalée dans
+une localité.
+
+Dans nos provinces du centre, ce que l'on raconte de la _Grand'bête_
+s'accorde particulièrement avec ce qui est dit de la _Taranne_ dans les
+provinces du nord. C'est le plus souvent une chienne de la taille d'une
+génisse. Les enfants et les femmes, qui ont l'imagination vive, lui ont
+bien vu des cornes, des yeux de feu, et l'assemblage hétérogène des
+formes de divers animaux; mais les gens calmes et clairvoyants ont
+décidé, en dernier ressort, que c'est une _levrette_, et tant de ces
+personnes sages l'on vue, qu'il faut bien adopter cette version la plus
+accréditée.
+
+De toutes les antiques superstitions, celle-ci est la moins effacée. La
+_Grand'bête_ a fait sa dernière apparition dans nos environs, il n'y a
+pas plus de cinq ou six ans, et il n'est pas prouvé qu'elle soit décidée
+à ne plus reparaître.
+
+Dans mon enfance, j'allais souvent me promener, les soirs d'été, à une
+métairie appartenant à ma grand'mère et située dans les terres, à une
+demi-lieue de chez nous. Cette métairie a été longtemps le théâtre des
+grands _sorcelages_ et des apparitions les mieux conditionnés. Je
+n'oublierai jamais une soirée où l'orage nous avait retenus, mon frère
+et moi, jusqu'à la _grand'nuit_, c'est-à-dire entre neuf et dix heures
+du soir. J'avais une dizaine d'années, mon frère avait quinze ans et
+faisait le brave. Quant à moi, je le confesse, j'avais grand'peur: la
+bête avait paru la veille, disait-on, autour de la ferme, et
+_manquablement_, c'est-à-dire infailliblement, elle allait reparaître
+dès que je jour aurait pris fin.
+
+Je crois toujours voir les apprêts du combat. Les hommes s'armant de
+fourches de fer et de bâtons; le métayer prenant, au manteau de la
+cheminée, et chargeant de balles bénites son long fusil à un seul canon;
+sa vieille mère faisant ranger les enfants au fond de la chambre, entre
+les deux lits de serge jaune, et se mettant elle-même en prières avec
+ses brus et ses servantes, devant une image coloriée qui représentait je
+ne sais plus quel général de l'Empire que l'on prenait là pour un _bon
+saint_, les colporteurs de cette époque vendant n'importe quoi, comme
+figures de dévotion aux paysans.
+
+Et puis, on ferma les portes et fenêtres, et _on accota les battants_;
+et, comme les petits enfants criaient, on les gourmanda et on les menaça
+de les mettre dehors s'ils ne se taisaient. Il fallait écouter
+l'approche de la bête. Les chiens qu'on laissait dehors ne manqueraient
+pas de hurler et les bœufs de _bremer_ (de mugir) dans l'étable. En
+fait, les chiens aboyaient et se démenaient déjà à la vue de tous ces
+préparatifs. Les animaux comprennent très bien les sentiments intérieurs
+qui agitent une famille; les voix effrayées, les physionomies troublées,
+semblent leur révéler la cause du mouvement insolite qui se fait dans la
+maison.
+
+Les gens de la ferme prétendaient que les animaux se rappelaient très
+bien, d'une année à l'autre, l'apparition des années précédentes et
+qu'ils avaient la révélation instinctive du mal que la bête pouvait leur
+faire. Aussi ne se jetaient-ils jamais sur elle et refusaient-ils de la
+poursuivre. De son côté, il était sans exemple qu'elle les eût mordus.
+Mais son souffle ou son influence les faisait périr, et jamais elle
+n'avait visité la métairie sans qu'il ne se déclarât, à la suite, une
+mortalité de bestiaux[7].
+
+Il semblait donc que les personnes fussent à l'abri de tout danger, car
+la bête n'attaque pas et fuit à la moindre hostilité. Mais tout ce qui
+se présente avec un caractère surnaturel, ébranle l'imagination des
+paysans et des enfants, plus que le danger palpable. Certes, l'attaque
+d'une bande de loups affamés nous eût moins épouvantés que l'éventualité
+de la visite de ce fantôme.
+
+Pourtant j'eus comme un regret et une déception quand, au lieu de la
+bête, arriva notre précepteur qui, s'inquiétant pour mon frère et moi,
+de la nuit et de l'orage, venait nous chercher, sans autre arme qu'un
+parapluie. Il se moqua beaucoup de la bête blanche et des préparatifs du
+combat. Il nous emmena en riant, et nous n'eûmes plus, hélas, ni peur ni
+espoir de voir cette fameuse bête, à laquelle nous avions cru pendant
+une heure.
+
+J'ai à mon service un bon et honnête paysan, de trente-cinq ans environ,
+c'est-à-dire né sur le déclin de ces croyances dans le pays. Sincère,
+robuste et courageux, il a été laboureur dans cette métairie de
+l'Aunière, hantée, de temps immémorial, par tous les diables des
+légendes rustiques. Je lui demande s'il y a jamais vu quelque chose
+d'extraordinaire. Il commence par dire que non. Mais, comme il ne sait
+pas mentir, je vois bien qu'il craint d'être rallié et qu'il lui en
+coûte de répondre. J'insiste sans affectation et, peu à peu, il me
+raconte ce qui va suivre.
+
+«J'ai vu, dit-il, bien des choses dont je n'ai pas été _épeuré_, mais
+que personne ne peut m'ôter de la mémoire. J'avais une vingtaine d'année
+quand je fus en moisson pour la première fois à l'Aunière. Nous étions
+dix-huit à moissonner et nous soupions dehors devant la porte, du logis
+à cause de la _grand'chaud_. Après souper, nous nous en allions coucher
+à la paille, quand un de nous s'en retourne _au devant de la maison_,
+pour chercher son couteau qu'il avait perdu. Il s'en revint, _toujours
+criant_, et étant tous sortis de la grange, tous les dix-huit, et moi
+comme les autres, avons vu la _levrette_ couchée tout au long sur la
+table où nous avions soupé. Sitôt qu'elle nous vit, elle fit un saut de
+plus de vingt pieds en l'air et se sauva à travers champs. Et nous de la
+galoper et de la voir courir et sauter tout le long des buissons, où
+elle disparut tout d'un coup, et où personne ne trouva ni elle ni marque
+de son corps. Les chiens ne voulurent jamais nous suivre ni seulement
+_flairer du côté_. Ils ne firent que trembler et hurler dans la cour. A
+présent, ajoute-t-il, si vous me demandez comment la bête était faite,
+je vous dirai que je ne l'ai vue qu'à la brune et qu'elle m'a paru toute
+blanche. Vous dire que c'était une levrette, je ne saurais; mais ça
+ressemblait à une levrette plus qu'à toute autre bête que j'aie jamais
+vue et, pour la grandeur, ça paraissait long, long, avec des jambes
+fines qui sautaient comme jamais je n'aurais cru qu'une bête pût
+sauter.»
+
+Ce qu'il y a de sûr, c'est que le fermier de l'Aunière, le gros
+Martinet, perdit tant de _bestiau_, cette année-là, qu'il se mit dans
+l'idée de devenir _médecin_, afin de les guérir lui-même et de conjurer
+les sorts qu'on lui faisait, par d'autres sorts plus savants, et il s'en
+fut consulter le _grand médecin_ qu'on appelle le sabotier du
+Bourg-Dieu, à plus de huit lieues d'ici. Quand il parla au sabotier pour
+la première fois, celui-ci lui dit: "Vous me venez quérir pour un bœuf
+malade qui s'appelle _Chauvet_, et vous avez en votre étable quatre
+paires de bœufs dont je vas vous dire tous les noms, tous les âges,
+toutes les couleurs."
+
+Qui fut bien étonné? Ce fut Martinet qui s'entendit raconter et nommer
+tout ce qu'il avait de bestiaux, encore que jamais le grand sabotier ne
+fut venu au pays de chez nous.
+
+--Allez-vous en à votre logis, _qu'il lui dit_, vous trouverez le bœuf
+Chauvet debout et sauvé. Mais, par malheur, son camarade _Racinieux_,
+que vous avez laissé en bonne santé, sera crevé quand vous rentrerez à
+la maison.
+
+--Et ne pouvez-vous l'empêcher? dit Martinet.
+
+--Non, il est trop tard. La mauvaise bête aura passé chez vous?
+
+--C'est la vérité: ne pouvez-vous m'enseigner le moyen de purger mon
+_bestiau_ de sa _mauvaise air_?
+
+--Voire! fit le sorcier; mais il faudra que j'aille chez vous.
+
+Ils vinrent à cheval, tous les deux et comme, dans ce temps-là, j'étais
+valet à la maison, j'entendis Martinet dire en arrivant:
+
+--Vous avez donc _encavé_ Racinieux à ce matin?
+
+--Par malheur, oui, notre maître, que je lui dis: comment donc que vous
+savez ça?
+
+--Et Chauvet mange de bon appétit, à cette heure?
+
+C'était la vérité, tout comme le sabotier l'avait _connaissu_. Le bœuf
+malade était guéri; son camarade qui, au départ du maître, ne se sentait
+de rien, était crevé et encavé.
+
+Alors Martinet voyant le grand talent du sabotier, le retint à la maison
+huit jours durant, et apprit de lui le _sorcelage_. Ils ne se couchaient
+point de toute la nuit, et s'en allaient dans les champs et sur les
+chemins, et on entendait des voix qu'on ne connaissait point et un sabat
+abominable.
+
+Et le sabotier nous mena tous de jour dans le patural des bœufs et nous
+fit voir la chose qui leur donnait des maladies. C'était un crapaud que
+_celui_ que l'on avait vu en levrette blanche avait arrangé avec des
+charmes et des empoisonnements sous une motte de gazon. Et quand les
+bœufs passaient à côté, ils commençaient de souffler et de maigrir.
+
+Alors Martinet devint grand savant, comme chacun sait. Il eut les plus
+beaux élèves du pays et fut appelé comme _médecin_ dans tout le canton.
+C'est comme ça et non autrement qu'il a pu vous payer sa ferme et se
+retirer du grand dommage où les _mauvaises choses l'avaient mis_.
+
+Seulement, Martinet eut des ennuis de sa femme qui ne voulait point
+qu'il se donnât au sorcelage et qui faisait mauvaise mine au grand
+sabotier. Un jour, il quitta la maison en disant à Martinet: "Si
+l'affaire que nous avons ensemble tourne bien, je vous le ferai assavoir
+demain matin, d'une manière que vous comprendrez, vous tout seul." Et,
+de vrai, le lendemain matin, comme nous étions à manger la soupe, il se
+fit un _grand air de vent_ qui donna une bouffée dont la maison trembla,
+et un coq noir entra dans la chambre et se jeta dans le feu où il fut
+tout brûlé en un instant. La femme du logis voulait sauver le coq, mais
+Martinet la retint par le bras en lui disant: "_N'y touché pas!_" et
+elle en resta toute apeurée. De même qu'une autrefois, comme le sabotier
+était là, et qu'elle venait de tirer ses vaches, son lait devint tout
+noir et on fut obligé de le jeter. _Dont elle pleura_, maudissant le
+sabotier. Mais son mari lui dit: "Rends-toi à lui, et une autre fois,
+offre-lui de ton lait, de ton fromage et de tout ce qui est ici." Ce
+qu'elle fit par la suite avec grande crainte et honnêteté.
+
+Voilà comment la _grand'bête_ a été chassée de la métairie et aussi
+l'_homme sans tête_, qui se promenait à côté sur le vieux chemin de
+Verneuil, et la _chasse à baudet_ qui passait si souvent au-dessus de la
+maison. Seulement, Martinet a eu bien des peines dans son corps pour
+soumettre toutes ces mauvaises choses. Il a été souvent battu par les
+follets et ils lui ont enlevé de la tête et fait perdre plus de dix
+chapeaux et bonnets. Et, enfin, il a eu le mal d'yeux bien souvent, à
+cause de la boule de feu qui se mettait devant lui en voyage sur le cou
+de sa jument[8].»
+
+
+
+
+Les trois hommes de pierre
+
+
+On prétend que certains individus de cette race stupide, crient aux
+passants attardés: _Veux-tu des bras? veux-tu des bras?_ Si on a
+l'imprudence de leur répondre: _Oui_, ils reprennent: _Donne-nous tes
+jambes!_ Et comme ils sont charmeurs, on reste là tant qu'il leur plaît.
+Un malin que la frayeur avait jeté à la renverse, eut l'esprit de leur
+dire: _Prenez mes jambes, si vous voulez; elles sont mortes._--Ils ne
+surent point répliquer, et l'homme put se sauver de leur charme.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Dans la région de l'Indre qui touche à la Creuse, la nature change
+d'aspect, les vallons s'enfouissent, les plateaux s'élèvent, la
+végétation prend de l'essor, les eaux se précipitent, les talus profonds
+se hérissent de rochers. Les traditions et les légendes sont pourtant
+plus rares dans cette région pittoresque que dans nos plaines; mais
+elles sont généralement tristes, et, sauf ce qui se rapporte à
+Gargantua, je n'ai pas trouvé par là ce fonds d'_humour_ berrichonne qui
+mêle souvent l'ironie aux terreurs du monde fantastique.
+
+J'ai nommé Gargantua, et, à ce propos, je demanderai aux érudits si,
+avant la publication _du livre_ (c'est ainsi, je crois, qu'on disait du
+temps de Rabelais pour désigner le grand, le seul, le délirant succès
+littéraire de l'époque), il n'y avait pas, dans les provinces, une
+légende populaire de Gargantua, dont le grand satirique se serait
+emparé, comme Goethe de la légende de Faust, et comme Molière de la
+légende de la Statue du Commandeur. Cette locution des enthousiastes
+contemporains de Rabelais, _le livre_, était-elle uniquement une formule
+d'admiration exclusive? Ne signifiait-elle pas aussi une distinction à
+établir entre le poème éclatant et la légende obscure? Les ogres remis à
+la mode par Perrault sont bien les mêmes géants que la chevalerie
+pourfendait au moyen-âge. Gargantua ne serait-il pas de la même famille,
+et son nom n'aurait-il pas été ramassé par l'auteur de _Pantagruel_
+parmi d'autres types populaires aujourd'hui oubliés pour n'avoir existé
+que dans les contes de la veillée, de nos ancêtres?
+
+En Berry, où aucune tradition historique n'est restée dans la mémoire
+des paysans, sinon à l'état de mythe, on est très surpris de retrouver
+une sorte d'histoire locale très précise de Gargantua tout à fait en
+dehors du poème de Rabelais, bien que dans la même couleur. A Montlevic,
+une petite éminence isolée dans la plaine a été formée par le pied de
+Gargantua. Fourvoyé dans nos terres argileuses, le géant secoua _son
+sabot_ en ce lieu, et y laissa une colline.
+
+Sur la Creuse, aux limites du Berry, on retrouve Gargantua[9] enjambant
+le vaste et magnifique ravin où la rivière s'engouffre, entre le clocher
+du Pin et celui de Ceaulmont, planté sur les bords escarpés de l'abîme.
+Un bac rempli de moines vint à passer entre les jambes du géant. Il crut
+voir filer une truite, se baissa, prit l'embarcation entre deux doigts,
+avala le tout, trouva les moines gros et gras, mais rejeta le bateau en
+se plaignant de l'arête du poisson.
+
+Ceux qui vous racontent ces choses n'ont certes jamais lu _le livre_, et
+pas plus qu'eux leurs aïeux n'ont su son existence. Le nom de Rabelais
+leur est aussi inconnu que ceux de Pantagruel et de Panurge. Le frère
+Jean des Entomeures, ce type si populaire par sa nature et son langage,
+n'est pas arrivé davantage à la popularité de fait. Ces personnages sont
+l'œuvre du poète; mais je croirais que Gargantua est l'œuvre du peuple
+et que, comme tous les grands créateurs, Rabelais a pris son bien où il
+l'a trouvé.
+
+Les superstitions des villages et des chaumières de la Creuse, dans le
+bas Berry, admettent donc les géants, qui, par opposition, tiennent peu
+de place dans les chroniques du haut pays. Le haut pays est découvert et
+ondulé; le bas pays, raviné et encaissé, est assis sur la roche qui sert
+de contre-forts aux escarpements du terrain. Ces roches micaschisteuses,
+de formes bizarres, prennent volontiers l'aspect de figures
+gigantesques; mais il s'en faut de beaucoup qu'elles paraissent risibles
+au pêcheur de mauvaise foi qui va, durant la nuit, lever les nasses de
+ses confrères. Ce n'est pas le joyeux Gargantua qui lui apparaît: ce
+sont _les trois hommes de pierre_, que dans le jour, il appelait les
+rochers du moine, et qu'il voyait sans frayeur se mirer debout et
+immobiles sur le bord de l'eau transparente.
+
+Une nuit, Chauvat, du moulin _d'en bas_, les vit remuer, descendre de
+leur immense piédestal et se promener sur le rivage en gesticulant; mais
+quels horribles gestes, et quelle marche terrifiante! Ils ne
+paraissaient avoir ni pieds ni jambes, et pourtant ils allaient plus
+vite que les eaux de la Creuse, et les cailloux broyés criaient sous
+leur poids. Il s'enfuit jusqu'à sa maison et s'y barricada de son mieux;
+mais les hommes de pierre l'avaient suivi, et comme c'était un mécréant
+qui ne songea point à se recommander à Dieu, le plus petit de ces
+colosses appuya son coude sur le pignon de la maison qui s'écrasa comme
+une motte de beurre.
+
+Chauvat épouvanté, se sauva dans sa grange; mais le second des hommes de
+pierre y posa la main et la fendit en quatre comme si c'eût été une
+vieille _huguenote_ en terre de Bazaiges.
+
+Chauvat eut le temps de se sauver et il se réfugia sur la grande écluse
+qui coupe la rivière en biais d'un bord à l'autre. Là il se crut sauvé;
+mais les trois hommes de pierre prirent ce chemin pour s'en retourner à
+leur place ordinaire sur l'autre rive, et il se vit forcé de rester là,
+ou de se jeter dans la rivière qui est très profonde de chaque côté de
+l'écluse; car de courir plus vite que les géants n'avançaient, il n'y
+fallait point songer.
+
+Il se rangea et se fit tout petit, n'osant souffler, couché de son long
+au ras de la chaussée, espérant que ces méchants blocs ne
+l'apercevraient point. Le premier passa; puis vint le second qui passa
+aussi. Chauvat commençait à respirer. Enfin vint le troisième, qui
+était, de beaucoup, le plus grand et le plus lourd, et qui fit mine de
+passer de même que les autres. Mais la chaussée était glissante et
+l'homme de pierre glissa.
+
+Par bonheur, Chauvat _se ressouvint enfin de son baptême_, et fit le
+signe de la croix en demandant l'assistance du ciel. L'homme de pierre
+trébucha et ne tomba point, sans quoi le pauvre pêcheur eût été écrasé
+comme une coquille d'œuf.
+
+Les _retournants_ sont, dans cette même partie du Berry, des hôtes très
+nombreux. Il est peu de maison qui ne soit hantée de quelque âme en
+peine. La Creuse, noire et rapide en certains endroits profonds, où elle
+coule sans obstacle, entraîne et charrie les esprits plaintifs des gens
+qui ont trouvé la mort dans ses flots. La nuit, on entend des cris
+déchirants; ce sont les noyés qui se lamentent et demandent des prières.
+Ailleurs, elle écume et gronde dans les rochers; on entend là les
+imprécations de ceux qui sont damnés sans rémission.
+
+Le mot de _retournant_ est bien l'équivalent de celui de _revenant_.
+Cependant quelques vieilles femmes vous diront que les âmes des suicidés
+(les noyés volontaires) sont condamnées à l'éternel travail de
+_retourner_ les grosses pierres qui encombrent le lit des torrents. Au
+milieu d'une cascade de la Creuse, une de ces roches noires offre
+tellement la figure d'une barque échouée, que de loin, on s'y trompe.
+C'est une pierre _retournée_: on vous assure qu'elle est blanche
+en-dessous, et qu'elle a été amenée là de bien loin, _par ceux qui
+retournent_.
+
+Ces légendes se rattachent, sans doute, au lugubre souvenir des
+désastres causés par les crues subites et terribles de la rivière. En
+1845, une trombe de pluie gonfla si subitement les affluents torrentueux
+de la Creuse qui est, elle-même, en cet endroit, un torrent redoutable,
+que l'eau monta, dit-on, de plus de cent pieds, apportant toute une
+forêt récemment abattue sur ses rives. Aux approches de l'unique pont de
+la contrée, la forêt voyageuse s'arrêta deux heures, prise et serrée
+entre les deux rives à pic, et, à cette masse, vinrent se joindre
+d'autres masses de toits, de bateaux, de barrières et de débris de toute
+sorte, si bien que les enfants, qui ne doutent de rien, passaient d'une
+rive à l'autre, à pied sec sur cette montagne flottante, au-dessus des
+vagues en fureur. Tout-à-coup la montagne se précipita, emportant le
+pont qui l'avait retenue et balayant tout sur son passage, maisons,
+troupeaux, cultures et passants.
+
+Pourtant le souvenir de ce désastre n'a pas suffi à peupler d'âmes en
+peine les bords et les îlots de la terrible rivière. Il s'y joint la
+tradition vague d'un combat de faux-saulniers contre les gens de la
+gabelle, au temps où les seigneurs et les bourgeois conduisaient, dans
+les sentiers escarpés, leurs mulets chargés de sel de contrebande.
+L'histoire du Berry ne dit rien de cette bataille. Les vieux paysans
+l'ont entendue raconter à leurs pères, qui la tenaient de leurs
+grands-pères. Beaucoup de gens, disent-ils, y périrent, et furent
+précipités des rochers dans la Creuse. C'est pourquoi l'on entend, dans
+les _mauvaises nuits_, des voix que personne ne connaît et qui crient
+sans relâche: _Au sel! au sel!_ A ce cri, tous les mulets des pâturages
+voisins s'enfuient, les oreilles couchées et la queue entre les jambes,
+comme si le diable était après eux.
+
+Dans cette même région, la croyance au _grand serpent_ se réveille de
+temps à autre. On se soucie peu des milliers de vipères qui vivent dans
+les rochers et qui, dit-on, n'ont jamais fait de mal à personne; mais le
+serpent de quarante pieds de longueur et qui a la tête faite comme un
+homme, est celui dont on se préoccupe. C'est probablement le même qui,
+_dans les temps anciens, mangea_ trois prisonniers dans le cachot de la
+grosse tour de Châteaubrun. Depuis, il s'est montré plusieurs fois, et
+l'année dernière, 1857, tout le pays était en émoi, parce qu'une bergère
+l'avait vu dans un buisson. Plus de cinquante chasseurs étaient sur pied
+pour le chercher; mais, comme de coutume, on ne le trouva point.
+
+
+
+
+Le follet d'Ep-nell
+
+
+Sous la pierre d'Ep-nell, un follet de mauvaise race se tient blotti.
+C'est un follet à queue: ce sont les pires. Au lieu de soigner et de
+promener les chevaux, ils les effraient, les maltraitent et les rendent
+poussifs.
+
+Maurice SAND.
+
+
+_Georgeon_ était le diable de la partie du Berry que l'on appelle la
+vallée Noire. Je dis _était_, parce qu'il est fort oublié aujourd'hui et
+qu'il faut remonter au souvenir des vieillards morts depuis une
+trentaine d'années, pour repêcher dans le fleuve d'oubli qui passe si
+vite aujourd'hui, le nom mystérieux qui ne devait jamais être écrit, «ni
+sur papier, ni sur bois, ni sur ardoise, ni sur pierre quelconque, ni
+sur étoffe, ni sur terre, ni sur poussière ou sable, ni même sur neige
+tombée du ciel.» Ce nom terrible, qui présidait aux formules les plus
+efficaces et les plus secrètes, ne devait être confié aux adeptes de la
+sorcellerie que dans le _pertuis de l'oreille_, et il n'était pas permis
+de le leur dire plus de trois fois. S'ils l'oubliaient, c'était tant pis
+pour eux. Il fallait financer de nouveau pour obtenir de l'entendre
+encore.
+
+Ce nom devait, en aucune circonstance, être révélé aux profanes et
+jamais prononcé tout haut, sinon dans la nuit noire et l'entière
+solitude. Celui qui me les confia l'avait surpris et _n'y croyait
+point_. Pourtant il se repentit de me l'avoir dit et revint me prier de
+ne pas le répéter. «J'ai mal rêvé cette nuit, disait-il; par trois fois
+ma fenêtre s'est ouverte toute grande, sans que personne autre que moi
+fût entré dans ma chambre.»
+
+Quel était le rang et le titre de _Georgeon_ dans la hiérarchie des
+esprits de malice? C'est ce que je n'ai pu savoir. C'est lui qu'il
+fallait appeler aux _carrois_ ou carrefours des chemins, ou sous
+certains vieux arbres mal famés, pour faire apparaître l'esprit
+mystérieux. Avait-il pouvoir par lui-même sur certaines choses de la
+nature, ou n'était-il qu'un messager intermédiaire entre l'enfer et
+l'adepte? Je le croirais: un homme du nom de Georgeon avait été jadis
+emporté à Montgivray par le diable. C'est peut-être cette mauvaise âme
+qui faisait dès lors le métier de conduire les autres âmes à la
+perdition.
+
+Georgeon était à moitié invisible, en ce sens qu'il n'apparaissait que
+dans les nuits sans lune ou à travers d'épais brouillards. On voyait
+alors une forme humaine plus grande que nature; mais l'habit, les
+traits, les détails de cette forme restaient toujours insaisissables, ou
+tellement vagues qu'il était impossible d'en conserver la mémoire aussi
+bien que de le reconnaître, même à la voix, quand on avait plusieurs
+entrevues avec lui. Il fallait chaque fois l'appeler par son nom, et lui
+dire: «Est-ce toi avec qui j'ai parlé telle nuit et en tel lieu?» S'il
+ne répondait pas _c'est moi_, il fallait se défier et ne rien lui
+raconter de ce qui s'était passé dans les précédents entretiens avec le
+diable, soit que Georgeon cachât son identité pour éprouver la
+discrétion et la prudence de son adepte, soit que le paysan pousse la
+prudence jusqu'à se méfier du diable, même après s'être donné à lui.
+
+Il est certain, tout au moins, que le paysan a la prétention d'être
+aussi rusé que Satan et qu'en tout pays ses légendes merveilleuses sont
+pleines de malices attribuées à de bons gars qui ont su berner le démon
+et le prendre dans ses propres pièges. Parmi les plus jolies, il faut
+citer celle du fé _amoureux_ que rapporte l'auteur de la _Normandie
+merveilleuse_ et qui a toute la grâce du langage rustique. Le _fé_
+s'était épris d'une belle femme de campagne; chaque soir, pendant
+qu'elle filait auprès de son feu, il venait s'asseoir sur un escabeau, à
+l'autre coin de la cheminée. La femme s'étant aperçue de sa présence et
+de ses regards de convoitise, avertit son mari, qui prit ses vêtements,
+sa place et sa quenouille, et faisant mine de filer, attendit le lutin.
+Celui-ci arrive, regarde de travers l'étrange filandière et lui dit: «Où
+donc est la belle, belle, d'hier au soir, qui file, file, et _atourole_
+toujours, car toi, tu tournes, tournes, et tu n'_atourole_ pas?» Le mari
+ne répond rien et attend que le _fé_ se soit assis sur l'escabeau d'où
+il avait coutume de dévorer des yeux la femme du logis, et où l'on avait
+traîteusement placé la galetière[10] rougie au feu. Le _fé_ s'assied, en
+effet, brûle outrageusement sa queue et fait un grand cri, en disant:
+«Qui m'a fait cette mauvaise mauvaiseté? Est-ce la belle, belle, qui
+atourole toujours?--Non, répond le mari; c'est _moi, moi-même_, qui
+n'atourole jamais!» Le _fé_ exaspéré s'envole par la cheminée pour
+appeler ses compagnons qui prenaient leurs ébats sur le toit. «Qu'as-tu
+donc à crier, crier? lui disent-ils.--Je me brûle, brûle!--Et qui t'a
+ainsi brûlé, brûlé?--C'est _moi, moi-même_, qui n'atourole jamais[11].»
+
+Cette réponse parut si stupide aux autres fés, qui sont des esprits très
+railleurs, que le mari de la belle fileuse les entendit rire comme des
+fous, huer, berner et chasser le pauvre amoureux, de quoi il fut fort
+aise, car il avait eu bien peur d'attirer contre lui toute la bande des
+lutins, et jamais plus l'amoureux de sa femme n'osa se présenter
+derechef en sa maison.
+
+Cette légende normande a une sorte de pendant en Berry, ou plutôt c'est
+la même légende, avec des variantes qui caractérisent l'esprit local.
+
+Ici le follet, ou fadet, l'histoire ne dit pas précisément à quel type
+d'esprits malins il appartenait, n'avait nullement l'amour en tête.
+Positif comme un diable berrichon, il ne songeait qu'à faire enrager la
+filandière, laquelle n'_atourolait_ pas le lin sur son fuseau, mais
+filait en faisant _virer_ de la laine sur un rouet, et, au lieu de la
+contempler avec des yeux tendres, il embrouillait et cassait méchamment
+son brin, afin de pouvoir, pendant qu'elle le raccommodait, se glisser
+dans l'_arche_ (la huche au pain) et d'y voler les galettes que la
+ménagère avait mises en réserve pour ses enfants.
+
+S'étant aperçue de ce manège la bonne femme ne fit semblant de rien et
+feignant de se baisser, elle ramassa subtilement le fin bout de la
+longue queue du personnage, l'attacha avec son brin de laine et se mit à
+la _vironner_, _vironner_ sur son rouet, comme si ce fût un écheveau.
+
+Le fadet ne s'en aperçut pas tout de suite, occupé qu'il était à se
+vautrer dans la galette au fromage. Mais quand le rouet eut roulé cinq
+ou six brassés de queue, il le sentit fort bien et se prit à crier: _Ma
+queue, ma queue_. La dévideuse n'en tint pas compte, et, toujours
+_vironnant_, se mit à chanter: _Pelotte, pelotte, ma roulotte_! d'une si
+bonne voix et menant si grand bruit avec sa roue, que les autres
+diables, embusqués sur le toit, n'entendirent pas les gémissements et
+les imprécations de leur camarade, lequel fut bien forcé de se rendre,
+et de jurer par le nom du grand diable d'enfer qu'il ne remettrait
+jamais les pieds dans la maison.
+
+D'après certaines versions, le lutin qui s'amuse à _jouiller_
+(embrouiller et mêler) les fils des dévideuses est un esprit femelle,
+une mauvaise _fade_. J'ai entendu, dans mon enfance, une vieille qui
+avait coutume de dire en pareille occasion, la _jouillarde s'y est
+mise_! et elle faisait une croix dans la main pour conjurer et chasser
+la diablesse.
+
+Ce qu'ailleurs on appelle le _gobelin_, le _fé_, le _lutin_, le
+_farfadet_, le _kobbold_, l'_orco_, l'_elfe_, le _troll_, etc., etc., en
+Berry, on l'appelle le plus souvent le follet. Il en est de bons et de
+mauvais. Ceux qui pansent les chevaux à l'écurie et dont tous les valets
+de ferme entendent le fouet et l'appel de langue, de même que ceux qui,
+la nuit, font galoper la chevaline au pâturage, et qui leur _jouillent_
+le crin pour s'en faire des étriers (vu qu'ils sont trop petits pour se
+tenir sur la croupe de l'animal et qu'ils chevauchent toujours sur
+l'encolure), sont d'assez bons enfants et fuient à l'approche de
+l'homme. Toute leur malice consiste à faire mourir ou avorter les
+juments dont on se permet de couper la crinière quand il leur a plu de
+la tresser et de la nouer pour leur usage. On appelle les montures
+favorites du follet _chevaux bouclés_, et autrefois on les estimait
+comme les meilleurs et les plus ardents. Les juments _pansées du follet_
+étaient recherchées en foire comme bonnes poulinières.
+
+
+Ce follet des écuries existe encore chez nous dans la croyance de
+beaucoup de gens. Tous les paysans de quarante ans, qui se sont adonnés
+à l'élevage des chevaux, l'ont vu et en font serment avec une candeur
+impossible à révoquer en doute. Ils n'en ont jamais eu peur, sachant
+qu'il n'est pas méchant. Ils le décrivent tous de la même manière. Il
+est gros comme un petit coq et il en a la crête d'un rouge vif. Ses yeux
+sont de feu, son corps est celui d'un petit homme assez bien fait, sauf
+qu'il a des griffes au lieu d'ongles. On varie quant à la queue; selon
+les uns elle est en plumes, selon les autres, c'est une queue de rat
+d'une longueur démesurée, et dont il se sert, comme d'un fouet, pour
+faire courir sa monture.
+
+Dans le nord de la France, certains de ces nains sont forts méchants et
+se plaisent à égarer les voyageurs. Dans la Marche, autour des dolmens,
+tout esprit est dangereux et hostile à l'homme parce qu'il est préposé à
+la garde des trésors cachés sous les grosses pierres. Malheur aux
+curieux et surtout aux ambitieux qui vont rôder la nuit autour de ces
+monuments où règne l'éternel mystère de la tradition. Ils sautent sur le
+cou du cheval, font tomber le cavalier et le rouent de coups. Pourtant
+on peut s'en préserver de plusieurs manières, quand on a été assez hardi
+pour étudier, à tout risque, leurs habitudes et leurs fantaisies. En
+général, ils ne sont pas intelligents et parlent avec difficulté la
+langue de l'homme. Comme ceux de la Normandie et comme les Korigans de
+la Bretagne, ils ont la manie ou plutôt l'infirmité de répéter deux fois
+le même mot, sans pouvoir arriver jusqu'à trois, ou s'ils dépassent ce
+nombre en le doublant, ils ne peuvent pas le dire une septième fois.
+
+Un chercheur de trésors, qui voyait le nain sauter devant lui en
+l'entraînant dans une ronde magnétique et en lui disant sans cesse d'une
+petite voix aigre: _Tourne, tourne_, l'arrêta court en lui répondant: Je
+tourne, je retourne et je détourne. Le lutin ne comprit pas, et, pensant
+que c'était là une formule au-dessus de son savoir, il lâcha l'homme,
+sauta sur la pierre et la fit danser si fort et tourner si vite qu'il en
+sortait du feu. L'homme n'osa pas en approcher, mais il put se retirer
+sans être suivi. Seulement, le nain lui avait imprimé un tel mouvement
+de rotation, en le faisant valser avec lui autour de la pierre
+endiablée, qu'il rentra chez lui toujours tournant sur lui-même comme
+une toupie lancée, et alla tomber de fatigue à la porte de sa maison.
+
+
+
+
+Le casseu' de bois
+
+Malheur à la ramasseuse de bois qui rencontre sur son chemin l'homme de
+fer rouge! Ravageant les arbres de la forêt, il ne permet pas que les
+humains profitent de ses dégâts.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Le pauvre paysan est quelquefois un charmant poète, témoin cette fable
+où il plaisante sa propre misère avec une si douce mélancolie:
+
+
+«Au mois d'avril, la _ruiche_ (le rouge-gorge) et le _roi-Berthault_ (le
+roitelet) se rencontrèrent aux bois et se demandèrent _leurs
+portements_.--Ça va très bien, Dieu merci, dit la ruiche; j'ai passé un
+bon hiver.--Et moi de même, dit le roi-Berthault; j'ai passé l'hiver
+chez le bûcheron et je me suis diantrement chauffé! Ces gens-là font des
+feux, si vous saviez, ma chère! Ils vous font brûler des bûches aussi
+grosses que ma jambe!--Vrai? dit la ruiche émerveillée. Eh bien! moi,
+j'ai mangé mon saoul chez le laboureur! Il avait du blé dans son
+grenier, oh! mais du blé! Debout sur le plancher, j'en avais jusqu'au
+ventre!»
+
+Les hallucinations du paysan qui, aussi bien que ses traditions, donnent
+souvent lieu à des croyances et à des légendes, prouvent que s'il est
+généralement privé du sens d'une clairvoyante observation, il a la
+faculté extraordinairement poétique de personnifier l'apparence des
+choses et d'en saisir le côté merveilleux. Les reflets embrasés du
+soleil couchant sous les grands ombrages ont donné naissance à l'homme
+de feu ou de fer rouge, ou tout simplement de _bois de vergne_[12], qui
+court de tige en tige, brisant ou embrasant. C'est lui qui, dans la
+nuit, allume ces terribles incendies où sont dévorées des forêts
+entières et dont la cause, trop souvent attribuée à la malveillance,
+reste toujours très mystérieuse. Disons, en passant, que la chute des
+aérolites peut expliquer bien des choses et que le paysan de nos jours
+commence à s'en rendre compte. L'an dernier, une femme de la Berthenoux
+tricotait devant sa porte, quand elle vit une lumière à rendre aveugle
+et entendit un bruit à rendre sourd. En une minute, sa maison fut en
+feu; elle n'eut que le temps de sortir son enfant qui dormait, et vit
+brûler sa pauvre demeure avec une rapidité qui tenait du prodige. «Ce
+n'était pas, dit-elle, un feu comme un autre; j'ai bien vu quelque chose
+tomber du ciel; mais ce n'était pas le feu ordinaire du ciel; l'air
+était tranquille et il n'y avait pas d'orage du tout.» Le fait fut
+constaté par de nombreux témoins et personne ne songea à accuser la
+pauvre femme de s'être vouée au diable ou d'avoir encouru la colère du
+ciel. Il y a cent ans, les choses se fussent passées autrement. La
+malheureuse eût été maudite et repoussée de tous, ou bien ses voisins
+eussent été accusés de sortilège. Il y a deux cents ans, quelqu'un, à
+coup sûr, eût été brûlé pour ce fait, soit la victime de l'incendie,
+soit le premier passant qui eût éternué de travers au moment du
+sinistre.
+
+L'homme de feu est aussi nommé _casseu' de bois_. Il prend diverses
+apparences et joue divers rôles, selon les localités. Il n'est pas
+toujours flamboyant et incendiaire et se fait entendre plus souvent
+qu'il ne se montre. Dans les nuits brumeuses, il frappe à coups
+redoublés sur les arbres, et les gardes-forestiers, convaincus qu'ils
+ont affaire à d'audacieux voleurs de bois, courent au bruit et
+aperçoivent quelquefois le pâle éclair de sa puissante cognée. Mais,
+chose étrange, ces grands arbres que l'on entendait crier sous ses coups
+et qu'on s'attendait à trouver profondément entaillés, n'en portaient
+pas la moindre trace. Le _casseu'_, ou le _coupeu'_, ou le _batteu'_,
+car le fantôme porte tous ces noms, est quelquefois le génie protecteur
+de la forêt qu'il a prise en affection. Il faut se garder de toucher aux
+arbres sur lesquels il a frappé pour avertir de sa prédilection.
+
+On sait que des troncs pourris émane quelquefois une lueur
+phosphorescente. Cette lueur, bien réelle et bien visible, a donné lieu
+à une foule de prétendues apparitions. J'en ai vu une du plus bel
+aspect, et le paysan qui m'accompagnait me raconta l'histoire suivante:
+
+«Un bon curé, qui n'avait crainte d'aucune chose, passait souvent, le
+soir, dans les bois, en revenant d'une paroisse voisine où il allait
+souper et faire la partie de cartes avec un confrère.
+
+Il voyait toujours, au même endroit, une lueur blanche à laquelle il ne
+donnait pas grande attention, bien que son cheval fit, chaque fois, un
+petit écart et dressât les oreilles comme s'il eût vu ou senti quelque
+chose d'extraordinaire.
+
+Un soir que la lueur lui parut plus vive que de coutume et que son
+cheval se montra plus inquiet, le curé résolut d'en avoir le cœur net et
+voulut entrer sous bois du côté où la clarté paraissait; mais son cheval
+s'en défendit si bien, qu'il y renonça et résolut d'aller voir, au jour,
+s'il y avait par là quelque charbonnière mal couverte qui menaçât de
+mettre le feu à la futaie.
+
+Il y alla donc le lendemain matin, et ne trouva, à plus d'un quart de
+lieue à la ronde, aucune charbonnière allumée ou éteinte, aucune hutte,
+aucune trace de feu ni cause de lumière. Il n'y songea plus.
+
+Mais une semaine plus tard, repassant là sur le minuit, il vit un grand
+rond de feu blanc qui flambait en travers de son chemin, et son cheval
+se cabra et refusa tout-à-fait d'avancer.
+
+Le curé mit pied à terre, prit sa bête par la bride et avança résolument
+jusqu'au milieu du feu qui, non-seulement ne le brûla pas, mais ne lui
+fit sentir aucune chaleur.
+
+Il en fut si étonné que, parvenu au milieu du cercle, il ne put
+s'empêcher d'en rire et de s'écrier: «Ah! par tous les diables, voici la
+première fois de ma vie que je rencontre du feu froid.»
+
+Ce bon curé, ayant autrefois servi dans les armées, avait la mauvaise
+habitude de mêler quelques jurons à ses paroles, mais sans aucunement
+penser à mal.
+
+Il n'eut pas plutôt lâché cette imprudente réflexion, qu'il entendit une
+voix _sifflante comme la graisse qui grésille dans une poêle_, et cette
+voix, qui semblait venir de dessous terre, disait: «_Si tu veux du feu
+chaud, on t'en donnera_.»
+
+A ce coup, le curé sentit la peur lui courir dans les cheveux; mais il
+ne perdit pas la tête et répondit fort à propos: «Merci, mon camarade
+d'en bas, je n'ai besoin de rien.»
+
+Le feu cessa tout-à-coup et la voix parut se renfoncer sous terre en
+murmurant: «_Poltron de curé, va te coucher, va, poltron de curé!_»
+
+Ce défi irrita l'ancien aumônier de régiment. «Poltron de curé! fit-il
+avec sa plus grosse voix, poltron de curé! Eh bien! viens donc un peut
+t'y frotter, toi, le beau flambeur qui te caches sous la terre?» Et du
+bout de son bâton, il fit un grand cercle autour de lui à l'endroit où
+il avait vu le cercle de feu blanc, riant toujours en disant: «Tu vois,
+je ne veux pas sortir de là, c'est là que je t'attends de pied ferme,
+homme ou diable!»
+
+Et comme rien ne paraissait ni ne bougeait, il s'escrima de son bâton,
+frappant devant lui, à droite, à gauche, derrière, partout, et, chaque
+fois qu'il frappait, il entendait gémir et crier comme si trente diables
+invisibles eussent reçu la bonne _trempée_ qu'il leur administrait.
+
+Or, comme ce jeu plaisait à son humeur courageuse, il y _prit goût et
+rage_ et battit ainsi le diable une heure durant, jusqu'à ce que les
+cris et les plaintes, qui allaient toujours s'amoindrissant, fissent
+place à de faibles soupirs et enfin au plus profond silence. Alors le
+curé, qui s'était mis tout en sueur, sortit du cercle et alla reprendre
+son cheval qui s'était sauvé non loin de là.
+
+Quand il se fut essuyé le front et remis en selle, il reprit le chemin
+de son presbytère et jamais plus ne revit la lueur dans le bois.
+
+Mais la veille de la fête des trépassés de la même année, il entendit,
+sur le minuit, frapper à sa porte. Il appela son sacristain, qui lui
+servait de domestique, et lui dit: On frappe en bas mon garçon. Va donc
+voir ce que c'est!
+
+Le sacristain alla ouvrir et revint, disant: Foi d'homme, monsieur le
+curé, vous avez rêvé ça, il n'y a personne à la porte.
+
+Le curé se rendormit; mais, entendant frapper pour la seconde fois, il
+se réveilla de nouveau. Il appela encore son valet, qui ne faisait que
+de se remettre au lit et qui lui jura qu'il se trompait. Pour son
+compte, il n'avait rien entendu.
+
+Le curé retournait à son lit, lorsqu'on frappa encore. Jean, dit-il,
+es-tu devenus sourd ou si c'est un bruit que j'ai dans les oreilles?
+
+--Vous l'avez au moins dans la tête, monsieur le curé, répondit Jean; je
+n'entends rien que l'horloge de l'église qui dit _tic-toc_, et la
+chouette qui dit _hou hou_ dans le clocher.
+
+Le curé se figura que c'était peut-être un avertissement du ciel pour
+qu'il eût à se mettre en état de grâce avant de mourir. Mais, comme
+c'était un homme à vouloir être sûr de son fait, il alluma une lanterne
+et descendit ouvrir lui-même.--_Bonne nuit, monsieur le curé_, lui dit
+une voix qu'il connaissait, sans qu'il pût voir aucune figure.
+
+--Bonne nuit, père Cadet, répondit le curé sans se déconcerter, et il
+referma sa porte, _s'imaginant_ beaucoup en lui-même, car il avait porté
+en terre le père Cadet il y avait environ une année.
+
+Il allait remonter l'escalier de sa chambre, quand on frappa encore.
+Bon, dit-il, ce pauvre défunt aura oublier de me demander des prières;
+il ne faut pas lui en refuser; et il rouvrit la porte, disant: Est-ce
+encore vous, père Cadet?
+
+--Non, monsieur le curé, c'est moi, fit une voix de femme; je viens vous
+souhaiter une bonne nuit.
+
+--Et à vous pareillement, mère Guite, répondit-il, refermant sa porte;
+or, la mère Guite avait été enterrée chrétiennement environ six mois
+auparavant.
+
+Mais on frappa encore, et, cette fois, le curé entendit une jeune voix
+douce qui lui disait: C'est moi, le petit enfant à la Jeanne Bonnine,
+que vous avez baptisé et enterré le même jour de l'été dernier. Je viens
+vous souhaiter la bonne nuit, monsieur le curé.
+
+--Par ma foi, dit le curé, vous me la souhaiterez tant, qu'elle sera
+nuit blanche. Si vous avez des honnêtetés à me faire, ne pouvez-vous
+venir tous ensemble? ce sera plus tôt fini!
+
+Aussitôt le curé vit clairement, devant sa porte, une douzaine de gens
+qu'il avait enterrés dans l'année, hommes, femmes, vieux et jeunes: le
+père Chaudy, qui était mort en moisson et qui tenait encore sa faucille;
+la Jeanne Bonnine, qui était morte en couches et qui tenait son pauvre
+nourrisson sur son bras; et ainsi des autres, voir la vieille Guite, qui
+était morte de la _grand'peur_ pour avoir vu _l'homme de feu rouge_ lui
+faire reproche et menace, un soir qu'elle ramassait du bois mort dans la
+taille.
+
+--Ça, mes chers paroissiens, dit le hardi curé, je suis aise de vous
+voir debout; êtes-vous toutes en paradis, mes bonnes âmes?
+
+--Nous nous mettons en route sur l'heure, monsieur le curé, répondit la
+Jeanne; nous étions en peine et en souffrance pour nos péchés, sous la
+garde d'un esprit méchant qui nous faisait danser toutes les nuits sous
+les arbres; mais vous nous avez si bien battus dans le bois du Chassin,
+que notre compte a été acquitté. Ah! que vous frappez rude, monsieur le
+curé! Dieu vous le rende, pour le bien que vous avez fait à nos âmes!
+
+--C'est bien, mes enfants, répondit le curé, Bon voyage et priez pour
+moi!
+
+Il s'en alla dormir et jamais n'avait si bien dormi,» dit le narrateur
+en finissant.
+
+
+
+
+Le meuneu' de loups
+
+«Cent agneaux vous aurez,
+Courant dedans la brande[13];
+Belle, avec moi venez,
+Cent agneaux vous aurez.
+
+--Les agneaux qu'ous avez
+Ont la gueule trop grande;
+Sans moi vous garderez
+Les agneaux qu'ous avez.»
+
+_Recueilli_ par Maurice SAND.
+
+
+«Paunay, Saunay, Rosnay, Villiers
+Quatre paroisses de sorciers.»
+
+C'est là un dicton du pays de Brenne, et les historiens du Berry
+désignent cette région marécageuse comme le pays privilégié des _meneux
+de loups et jeteux de sorts_.
+
+La croyance aux meneux de loups est répandue dans toute la France. C'est
+le dernier vestige de la légende si longtemps accréditée des
+lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits
+enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que
+nous faisaient nos grand'mères, je ne me souviens pas que l'on m'ait
+jamais parlé des hommes-loups de l'antiquité et du moyen-âge. Cependant
+on s'y sert encore du mot de _garou_ qui signifie bien, à lui tout seul,
+homme-loup; mais on en a perdu le vrai sens. Le loup-garou est un loup
+ensorcelé, et les _meneux de loups_ ne sont plus les capitaines de ces
+bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants;
+ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons ou de
+malins gardes-chasse, qui possèdent le _secret_ pour charmer, soumettre,
+apprivoiser et conduire les loups véritables.
+
+Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés
+de la lune, au carroi de la Croix-Blanche, le père Soupison, surnommé
+_Démonnet_, s'en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de
+trente loups.
+
+Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux hommes, qui me l'ont
+raconté, virent passer sous bois, une grande bande de loups. Ils en
+furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d'où ils virent ces
+animaux s'arrêter à la porte de la hutte d'un bûcheron. Ils
+l'entourèrent en poussant des hurlements effroyables. Le bûcheron
+sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d'eux,
+après quoi ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal.
+
+Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu
+de l'éducation, gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les
+affaires, vivant dans le voisinage d'une forêt où elles chassaient fort
+souvent, m'ont juré, _sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux
+garde-forestier, de leur connaissance, s'arrêter à un carrefour écarté
+et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour
+l'observer et virent treize loups, dont un énorme alla droit au
+_charmeur_ et lui fit des caresses; celui-ci siffla les autres, comme on
+siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans l'épaisseur du bois. Les
+deux témoins de cette scène étrange n'osèrent l'y suivre et se
+retirèrent aussi surpris qu'effrayés.
+
+Ceci me fut raconté si sérieusement que je déclare n'avoir pas d'opinion
+sur le fait. J'ai été élevé aux champs et j'ai cru si longtemps à
+certaines visions que je n'ai pas eues, mais que j'ai vu subir autour de
+moi, que, même aujourd'hui, je ne saurais trop dire où la réalité finit
+et où l'hallucination commence. Je sais qu'il y a des dompteurs
+d'animaux féroces. Y a-t-il des charmeurs d'animaux sauvages en liberté?
+Les deux personnes qui m'ont raconté le fait ci-dessus l'ont-elles rêvé
+simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups
+pour son plaisir? Ce que je crois fermement, c'est que les deux
+narrateurs avaient vu identiquement la même chose et qu'ils
+l'affirmaient avec sincérité.
+
+Dans le Morvan, les ménétriers sont meneux de loups. Ils ne peuvent
+apprendre la musique qu'en se vouant au diable, et souvent _leur maître_
+les bat et leur casse leurs instruments sur le dos, quand ils lui
+désobéissent. Les loups de ce pays-là sont aussi les sujets de Satan; ce
+ne sont pas de vrais loups. La tradition de la lycanthropie se serait
+mieux conservée là que dans le Berry.
+
+Il y a une cinquantaine d'années, les _sonneurs_ de musette et de vielle
+étaient encore sorciers dans la vallée Noire. Ils ont perdu cette
+mauvaise réputation; mais on raconte encore l'histoire d'un maître
+sonneur qui avait tant de talent et menait une conduite si chrétienne,
+que le curé de sa paroisse le faisait jouer à la grand'messe durant
+l'élévation. Il jouait des airs d'église, ce qui entrait bien dans
+l'éducation musicale des ménétriers de ce temps-là, mais ce qui leur
+était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques
+secrètes, qui n'étaient pas, disait-on les plus catholiques du monde.
+
+Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce privilège d'exception, et
+«quand il _sonnait_ à la messe, c'était merveille de l'ouïe.», et la
+paroisse se faisait honneur de lui.
+
+«Une nuit, comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de
+campagne, il rencontra, dans la brande, _une musette qui jouait toute
+seule_; d'autres disent que _c'était le vent qui en jouait_.
+
+Etonné de voir cette musette toute reluisante d'argent, qui venait à lui
+sans qu'aucune personne la fit aller, il s'arrêta et eut peur. La
+musette passa à côté de lui, _comme si elle ne le voyait pas_, et
+continua de sonner d'une si belle manière que jamais Julien n'avait rien
+entendu de pareil, et qu'il se sentit, du coup, tout affolé de jalousie.
+
+Voilà donc qu'au lieu de passer, comme un homme raisonnable, il se
+retourne et suit cette cornemuse pour l'écouter et pour tâcher de
+retenir l'air qu'elle disait et qu'il était dépité de ne pas savoir.
+
+Il la suivit d'abord d'un peu loin, et puis d'un peu plus près, et puis,
+enfin, il s'enhardit jusqu'à sauter dessus et la vouloir prendre; car de
+voir un si beau et si bon instrument sans maître, il y avait de quoi
+tenter un homme qui faisait son métier de _musiquer_.
+
+Mais la cornemuse _monta en l'air_ et continua de jouer, sans qu'il pût
+l'_aveindre_, et il s'en retourna chez lui en grand souci et même en
+grand chagrin. Et quand on lui demanda, les jours d'après, pourquoi il
+paraissait en peine et malade, il répondait: L'air de la nuit sonne
+mieux que moi; ce n'était pas la peine d'apprendre!
+
+On ne sut point ce qu'il voulait dire, mais on l'entendit étudier une
+musique nouvelle qui ne ressemblait en rien à celle des autres ni à
+celle qu'il avait jouée jusque-là; et, la nuit, il s'en allait tout
+seul, _emmy_ la brande, et revenait au petit jour, bien fatigué, mais
+jouant de mieux en mieux un air qui paraissait très étrange et que
+personne ne pouvait comprendre.
+
+Ceci fut rapporté au curé, qui le fit venir et lui dit: Julien, je sais
+que le diable est enragé de poursuivre et de tenter les gens de ton
+état; on me dit que tu vas seul, la nuit, dans des endroits _où tu n'as
+pas besoin_, et que tu parais tourmenté. Fais attention à toi, Julien;
+si tu commences mal, tu finiras mal!
+
+C'était un samedi. Le lendemain était grande fête, il y avait
+grand'messe carillonnée, et Julien promit de jouer comme il avait
+coutume.
+
+Cependant, le matin, le sacristain vint dire au curé qu'il avait
+rencontré Julien dans la brande, jouant d'une manière qui n'était pas
+chrétienne, et menant derrière lui plus de trois cents loups qui
+s'étaient sauvés à son approche.
+
+Le curé fit encore venir Julien et le questionna. Julien leva les
+épaules en disant que le sacristain avait bu.
+
+Et comme, de vrai, le sacristain était _porté sur la boisson_, son dire
+ne donna pas grand'crainte à M. le Curé, qui commença de dire et chanter
+la messe.
+
+Quand ce fut à l'élévation, Julien commença aussi de jouer sa chanson
+d'église; mais, encore qu'il eût peut-être bonne intention de la dire
+comme il faut, il ne put jamais _tomber dans l'air_, et ce qu'il joua ne
+fut autre que la propre chanson du diable que le vent lui avait apprise.
+
+La chose dérangea M. le Curé, qui, par trois fois, avant de consacrer
+l'hostie, s'agita et frappa du pied pour faire taire cette mauvaise
+complainte; mais enfin, songeant que Dieu se ferait bien respecter
+lui-même, il éleva l'hostie et dit les paroles de la consécration.
+
+Au même moment, la musette à Julien se creva dans ses mains, avec un
+bruit comme si l'âme du diable en fût sortie, et il en reçut un si bon
+coup dans l'estomac qu'il tomba tout _apiâni_ (tout pâmé) sur le pavé de
+l'église.
+
+On l'emporta à son logis, où il fit une grosse maladie. Mais il s'en
+retira par la grâce de Dieu et la parole de M. le Curé, qui le fit
+renoncer à ses mauvaises pratiques, et à qui il confessa avoir joué pour
+les loups de la brande. Depuis lors, il joua chrétiennement et laissa
+les loups se promener tout seuls ou en la compagnie des autres sonneurs
+damnés.
+
+On dit que ceux-ci lui _firent des peines_ pour avoir _vendu le secret_,
+et qu'ils le battirent souvent pour se revenger. Mais il supporta leurs
+mauvais traitements par esprit de pénitence et fit une bonne fin,
+enseignant la musique de cornemuse à ses enfants, et les détournant d'en
+chercher plus long _qu'on n'en doit savoir_.
+
+
+
+
+Le lupeux
+
+Charli l'entendait souvent quand il revenait de casser les pierres sur
+la route.--Oui-dà, disait-il à sa femme en rentrant, il me suivait
+encore, à ce soir, tout le long du buisson, _lupant_ à la lune; mais
+moi, je lui disais en moi-même: _Lupe_ donc tant que tu voudras, tu ne
+me feras pas seulement tourner la tête pour te voir.
+
+Maurice SAND.
+
+
+L'auteur de la _Normandie merveilleuse_, que nous aimons à citer, parle
+des _bêtes revenantes_ (c'est ainsi qu'on les appelle en Berry) à propos
+du _chien de Monthulé_, qui apparaissait aux habitants de la commune de
+Sainte-Croix-sur-Aizier, ne faisant aucun mal aux hommes, mais ne se
+laissant jamais approcher ni toucher, et bornant sa malice à tourmenter
+si fort les jeunes chiens qu'on n'en pouvait élever aucun dans la
+localité. La légende normande dit que ce chien avait appartenu à un
+voyageur mystérieux, et qu'il avait été tué par le propriétaire de la
+ferme de Monthulé. Son maître le cherchant partout, vint à la ferme, où
+on lui jura que l'animal était venu mourir de sa belle mort.--_Si vous
+ne dites vrai_, répondit le voyageur, _on le saura bien_! Et il
+disparut.
+
+A partir de ce moment, le chien devint fantôme pour tourmenter ses
+meurtriers. L'auteur ajoute: «Observez que dans ce conte, une croyance
+nouvelle se manifeste; une âme est attribuée à l'animal, puisqu'il
+partage avec l'homme la faculté d'apparaître après sa mort.»
+
+Nous avons constaté la même croyance dans notre province. Une vieille
+femme de notre village perdit une _ouaille_, une brebis noire, qu'elle
+soupçonna un méchant voisin d'avoir fait périr par poison ou maléfice.
+La pauvre bête écorchée et mise en terre, la bonne femme dormait,
+lorsqu'elle entendit sa chèvre bêler et se démener dans l'étable, comme
+si elle était aux prises avec quelque chose d'extraordinaire. Elle se
+leva et, ouvrant sa porte, elle vit son ouaille noire qui essayait
+d'entrer dans l'étable où elle avait coutume d'être avec la chèvre. La
+bonne femme effrayée, rentre chez elle et se barricade; mais la chèvre
+continue à se tourmenter. La femme prend courage et retourne voir. Cela
+eut lieu par trois fois. Par trois fois elle vit son ouaille essayant
+d'entrer, et la chèvre venant jusqu'à la barrière de l'étable pour
+l'appeler et la caresser. Mais ce n'était qu'une ombre; la vieille femme
+ne put la saisir, et quand la porte de l'étable fut ouverte, la chèvre
+sortit, chercha, bêla et rentra, comme si, elle aussi, eût constaté
+l'illusion qu'elle venait de subir.
+
+J'ai ouï raconter l'histoire d'une pie qui avait appartenu à la
+Grand'Gothe, une des plus fines sorcières de l'endroit. Cette pie avait
+appris à parler, et toutes les médisances qu'elle entendait débiter à sa
+maîtresse, elle les répétait aux passants en manière d'insulte. Si bien
+que des jeunes gens, lassés d'entendre divulguer leurs petits secrets
+par cette mauvaise bête, lui tordirent le cou. La Grand'Gothe prédit
+qu'on s'en repentirait un jour ou l'autre, et mourut elle-même peu de
+temps après.
+
+Personne ne la regretta, non plus que son vieux frère, le père
+Grand-Jean, qui n'était pas un mauvais homme, mais qui était si souvent
+alité qu'on le voyait et ne le connaissait _quasiment_ plus. Les deux
+vieillards et la pie partirent dans la même quinzaine.
+
+Or, le père Grand-Jean avait rempli jusqu'à sa fin, tant bien que mal,
+les fonctions de sacristain, qui se bornaient, dans la paroisse
+supprimée depuis la Révolution, à tenir chez lui les clefs de l'église
+et à sonner l'_Angelus_ trois fois par jour. Cette pratique n'était
+nullement obligatoire; mais les habitants ayant l'habitude d'entendre le
+son de leur cloche, qui était pour eux une sorte d'horloge, eussent
+trouvé mauvais que le sacristain s'en dispensât. Et, comme il était trop
+cassé et trop souvent malade pour n'y pas manquer, sa sœur, la
+Grand'Gothe, qui se conserva ingambe et verte jusqu'à son dernier jour,
+sonnait l'_Angelus_ à sa place quand il ne pouvait sortir du lit. On
+prétend qu'elle était si impie que tout en secouant la vieille cloche,
+elle débitait et faisait même mille ordures dans l'église, où personne
+n'osait la suivre.
+
+Tant il y a que, dans l'intervalle de quelques semaines qui s'écoula
+entre la mort du vieux sacristain et la nomination de son successeur, la
+cloche sonna d'elle-même non plus trois fois par jour, mais tous les
+soirs après le coucher du soleil, sans qu'on vît personne entrer dans
+l'église. Seulement, on vit la vieille pie voler dans le clocher, et
+comme on doutait que ce fût la même qui avait été tuée et jetée sur le
+fumier par les gars du village, on entendit sa petite voix rauque qui
+recommençait à raconter tout les secrets d'un chacun et à insulter
+hommes et femmes, jeunes et vieux, sans respect ni ménagement. Et l'on
+sut par elle bien des choses qui divertissaient les uns et fâchaient les
+autres. Le pire, c'est que l'on ne savait comment se débarrasser de
+cette mauvaise âme de pie, car de faire dire des messes pour elle, il
+n'y fallait point songer. La chose dura jusqu'à ce que le nouveau
+sacristain prît possession de l'église, et comme c'était un bon
+chrétien, _priant ferme et sonnant dur_, le méchant esprit disparut et
+la cloche n'obéit plus qu'à celui qui avait le droit de la faire
+chanter.
+
+Naturellement, le souvenir de cette pie fantastique et médisante
+réveille en nous celui du _lupeux_, qu'il ne faudra confondre ni avec le
+_lupin_, ni avec le _lubin_, ni avec les autres variétés du loup-garou.
+Le lupeux est un démon dont la nature n'a jamais été bien définie et
+dont _l'apparaissance_ varie suivant les localités. C'est encore au pays
+de Brenne qu'il fait sa résidence, dans ces interminables plaines semées
+d'étangs immenses qui ont tous leur légende et où vivent les grands
+serpents donneurs de fièvres, cousins-germains des _cocadrilles_ que
+l'on aperçoit quand les eaux sont basses, mais que l'on ne peut détruire
+qu'en desséchant les marécages où ils résident depuis que le monde est
+monde.
+
+Un de nos amis, qui parcourait le pays avec un guide, entendit, un soir,
+dans le crépuscule, une voix presque humaine et très douce qui, d'un ton
+enjoué ou plutôt goguenard, répétait de place en place, autour de lui:
+_Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien et dit à son compagnon
+de route:--Voilà quelqu'un de bien étonné; est-ce à cause de nous?
+
+Le guide ne répondit rien. Ils continuèrent à marcher dans la plaine
+déserte où les arbres _têteaux_, c'est-à-dire étêtés et mutilés par
+l'ébranchage, prenaient sur l'horizon, blanchi à l'approche de la lune,
+les formes les plus monstrueuses et les plus bizarres. La petite voix
+claire et douce suivait nos voyageurs, et, à chaque mouvement de
+surprise que faisait notre ami, répétait _ah! ah!_ d'une manière si
+moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de rire en lui
+répondant:--_Hé bien, quoi donc?_
+
+--Taisez-vous, pour l'amour de Dieu, lui dit son guide en lui serrant le
+bras et en se signant avec dévotion; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air
+de l'entendre. Si vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus!
+
+Notre ami, qui connaît bien les idées du paysan, ne s'obstina pas, et
+quand ils eurent lassés par leur silence l'invisible persiffleur:--Ah
+ça, dit-il à son guide, c'est un oiseau de nuit, une espèce de
+chouette?--Ah bien, oui! répondit l'autre, un bel oiseau! c'est le
+lupeux! Ça commence par plaisanter avec vous, ça rit, ça vous tire de
+votre chemin, ça vous emmène et puis ça ce fâche, et _ça vous périt_
+dans quelque fondière.
+
+Telle est, en effet, la spécialité du lupeux, démon aussi spirituel que
+méchant, que l'on a vu quelquefois perché sur un arbre tortu, vu qu'il
+est lui-même de _travers_, c'est-à-dire _traversieux_, c'est-à-dire
+enfin pervers et amoureux _de naissance_.
+
+Les gens qui ont eu l'imprudence de le suivre et de l'écouter s'en sont
+mal trouvés. Il n'est sorte de plaisants contes, de méchants propos, de
+commérages sanglants ou comiques dont il ne vous régale dès que vous
+avez été assez curieux pour lui dire jusqu'à trois fois: _Quoi donc?_ ou
+_qu'est-ce qu'il y a?_ Il commence alors à babiller comme une _ageasse_
+(une pie), il vous régale d'aventures étranges et scandaleuses, il
+promet de vous faire surprendre des rendez-vous galants qui intéressent
+votre malice naturelle ou votre jalousie conjugale. Une fois dans ses
+griffes, on ne se lasse pas de l'écouter et de le questionner. Il vous
+conduit au bord d'une eau trompeuse et vous dit: _Regarde!_ Vous vous
+penchez vers ce fantastique miroir où vous apparaissent en effet les
+images qui troublent votre imagination; mais le perfide vous pousse, et
+quand la mort vous enlace de ses bras glacés, vous entendez le lupeux,
+perché sur une branche au-dessus de l'eau, dire, de sa jolie scélérate
+de voix:--_Ah! ah! Hé bien, voilà ce que c'est!_
+
+Dans le canton de La Châtre, ce ne sont pas seulement les animaux qui
+_reviennent_, ce sont encore les meubles. Du temps que le château de
+Briantes était encore habité, il s'y passait des scènes de l'autre
+monde. Un certain paysan régisseur qui voulut approfondir ces mystères
+et qui s'y porta en esprit fort, dut y renoncer. Il y avait, dans la
+plus haute chambre, une oubliette d'où sortaient, la nuit, des clameurs
+effroyables, des cris d'animaux, des plaintes humaines et de grandes
+bouffées de vent qui éteignaient les lumières. C'étaient les âmes des
+gens et des bêtes qui avaient été massacrés en ce domaine par les
+huguenots pillards et les reîtres sans merci. Mais il y a plus, les
+meubles ayant été brisés, jetés par les fenêtres et toutes choses _mises
+à sac_, en ce temps de calamités, on entendait aussi des craquements et
+des _fracassements_ d'objets invisibles qui semblaient rouler sur vous
+le long des escaliers et menacer de vous écraser.
+
+Le susdit régisseur ayant bravé quelque temps ces prodiges sans en
+recevoir aucun dommage, s'en croyait quitte; mais un soir qu'il revenait
+de la foire et entrait en la cuisine du castel pour se reposer et se
+chauffer, la chaise sur laquelle il voulut s'asseoir se tourna contre
+lui, les pieds en l'air, et tandis qu'il en cherchait une de meilleure
+volonté, toutes les chaises et tous les bancs de ladite cuisine, se
+ruèrent sur lui et lui donnèrent tant de coups qu'il lui fallut céder et
+fuir; d'autant plus que les broches et couperets se mettaient de la
+partie et lui donnèrent la chasse jusqu'au milieu de la cour.
+
+D'où l'on dut logiquement conclure que les choses inanimées avaient le
+droit de se plaindre et de crier à leur manière, comme des âmes en
+peine, et qu'il ne fallait pas plus se moquer d'elles que des autres
+revenants.
+
+
+
+
+Le moine des Étangs-Brisses
+
+Passants qui, aux derniers rayons du soleil, longez les marécages,
+prenez garde au moine gigantesque qui se lève tout-à-coup du milieu des
+roseaux. Fuyez et n'écoutez pas ses discours maudits!
+
+Maurice SAND.
+
+
+Jeanne et Pierre s'étaient attardés, un dimanche, le long des
+Étangs-Brisses. C'est un endroit qui n'est pas gai, surtout le soir.
+Quand on a passé les bois, on arrive sur un grand plateau tout nu, où il
+n'y a que joncs et sable et de grandes flaques d'eau qui se rejoignent à
+la saison des pluies et font comme un lac dont le fond paraît tout noir.
+
+Au temps passé, un méchant moine, pris de vin, y fut noyé avec son âne,
+pour avoir voulu suivre une petite chaussée bien étroite que l'eau
+couvrait. L'âne n'avait point fait de mal, jamais on ne l'entendit
+braire; mais le moine libertin fut condamné à sentir les affres de la
+mort et les angoisses de sa dernière heure tant qu'il y aurait une
+goutte d'eau dans les Étangs-Brisses. Or, bien que la culture empiète
+chaque année sur les bords de ces petits lacs, ils ne font point mine de
+tarir; donc le supplice du moine dure encore et durera Dieu sait
+combien!
+
+Jeanne connaissait bien la mauvaise renommée des étangs; mais Pierre n'y
+voulait pas croire et s'en moquait. Il l'empêchait d'ailleurs d'y
+songer, lui disant toutes sortes de choses que Jeanne trouvait belles et
+agréables à entendre. Ils étaient fiancés et revenaient de la ville, où
+ils avaient choisi leurs _livrées_ de noce, c'est-à-dire habits neufs,
+rubans et dentelles pour le grand jour. Ils marchaient ensemble, se
+tenant par le petit doigt, comme c'est la coutume des accordés,
+lorsqu'ils se trouvèrent sur la chaussée, les pieds pris dans la vase.
+La veille, un gros orage avait enflé l'étang qui débordait un peu.
+
+--Tu me mènes mal, dit Jeanne à son amoureux; m'est avis que ce n'est
+point là le bon passage.
+
+--Attends que je m'y reconnaisse, lui répondit Pierre. De vrai, le
+soleil est couché, et les roseaux sont tout noirs, tous pareils les uns
+aux autres. Reste un peu là, je m'en irai voir si on peut en sortir.
+
+Jeanne était lasse; elle s'assit dans les roseaux et regarda le ciel
+rouge tout _pigelé_, c'est-à-dire tout marbré de jaune et de brun, et
+son esprit se tourna à la tristesse, sans qu'elle eût pu dire pourquoi.
+«Si c'était tout-à-fait de nuit, pensa-t-elle, je ne voudrais point me
+trouver seule en ce mauvais endroit, où, _dans le temps_, le moine
+_s'est péri_. Pourvu que Pierre ne marche pas à faux dans ces herbes
+folles!» Elle le suivit des yeux tant qu'elle put le voir, et puis elle
+ne le vit plus du tout et commença de trembler de tout son pauvre corps.
+
+Tout d'un coup, elle vit voler une grande bande de canards sauvages qui
+venait de son côté en menant du bruit; et, se levant sur la pointe de
+ses pieds, elle vit Pierre qui revenait, s'amusant à jeter des cailloux
+dans l'eau pour faire lever d'autres bandes d'oiseaux dont l'étang se
+remplissait, à mesure que la nuit descendait du haut du ciel.
+
+Quand Pierre fut à côté d'elle, il lui dit:--Nous sommes dans le vrai
+chemin, et sauf un peu de bourbe, nous passerons bien. Laisse-moi
+souffler une minute, car j'ai marché vite et, d'ailleurs, l'endroit
+n'est pas trop vilain pour se reposer.
+
+--Si tu le trouves joli, c'est une drôle d'idée, mon Pierre; moi je m'y
+déplais et le temps m'y a duré. Repose-toi vite, car j'en veux sortir
+avant la grand'nuit.
+
+Quand Pierre se fut assis dans les roseaux à côté de Jeanne, il lui
+dit:--Mon Dieu! Jeanne le temps m'a bien duré aussi en marchant, car il
+me semble que je ne t'ai point embrassée depuis deux ans.
+
+--_Diseu' de riens!_ reprit-elle, tu m'as embrassée il n'y a pas deux
+quarts d'heure.
+
+--Eh bien! ma mie, où est le mal?
+
+--Je ne dis point qu'il y en ait, puisque nous nous marions!
+
+--Or donc, laisse-moi t'embrasser encore une petite fois, ou sept.
+
+Jeanne se laissa embrasser une fois, disant que c'était assez. Elle n'y
+entendait point malice, mais elle savait que s'il est permis aux
+accordés de campagne de s'embrasser en marchant, devant les passants, il
+n'est point convenable ni honnête de se dire ses amitiés en cachette du
+monde, et de s'arrêter dans les endroits où personne ne passe.
+
+Pierre, qui était un garçon _bien comme il faut_, c'est-à-dire sachant
+se comporter en tout de la vraie manière, était content de voir Jeanne
+le tenir à distance, et il ne faisait le jeu d'outrepasser un peu son
+droit que pour avoir le plaisir de recevoir d'elle une bonne tape de
+temps en temps, ce qui est, comme chacun sait, une grande marque de
+confiance et d'amitié.
+
+Et quand ils se furent ainsi honnêtement chamaillés un petit moment, ils
+se mirent à causer de l'avenir, ce qui est encore une grande
+réjouissance entre gens qui doivent passer leur vie ensemble. Et les
+voilà comptant et recomptant leurs petits apports, se bâtissant une
+maison neuve et se plantant un joli petit jardin, comme qui dirait dans
+la tête, car les pauvres enfants ne possédaient pas gros, et il leur
+fallait travailler seulement pour entretenir ce qu'ils avaient.
+
+Mais voilà qu'une voix que Pierre n'entendait pas, se mit à parler à
+Jeanne comme si c'était celle de Pierre, tandis qu'une voix se mettait à
+parler avec Pierre comme si c'était celle de Jeanne, et pourtant ce ne
+l'était point et Jeanne ne l'entendait mie. Et ainsi ils crurent se dire
+des choses qu'ils ne se disaient point et se trouvèrent en mauvais
+accord sans savoir d'où cela leur venait. Jeanne reprochait à Pierre
+d'être un paresseux et d'aimer le cabaret; Pierre reprochait à Jeanne
+d'être coquette et d'aimer trop la braverie. Si bien que tous deux se
+mirent à pleurer et à bouder, ne se voulant plus rien dire.
+
+Mais une chose étonnante, c'est qu'en ne se disant plus rien, et en ne
+se voyant point remuer les lèvres, ils entendirent, tous deux à la fois,
+une voix très sourde qui parlait en manière de grenouille ou de canne
+sauvage, et qui disait les plus méchantes paroles du monde.
+
+--Que faites-vous là, enfants, à vous bouder, au lieu de mettre à profit
+la nuit et la solitude? Vous attendez sottement la fin de la semaine
+pour vous aimer librement? Voilà une belle fadaise que le mariage! Ne
+savez-vous point que le mariage c'est la peine, la misère, les
+querelles, le souci des enfants et les jours sans pain? Allons, allons,
+innocents que vous êtes! Dès le lendemain du mariage, vous pleurerez, si
+vous ne vous battez point! Vous voyez bien que déjà en voulant parler
+d'avenir et d'économie vous n'avez pu vous entendre!
+
+La vie est sotte et misérable, ne vous y trompez pas; il n'y a de bon
+que l'oubli du devoir et le plaisir sans contrainte. Aimez-vous à
+présent, car si vous ne profitez de l'heure qui se présente, vous ne la
+retrouverez plus, et ne connaîtrez de votre union que les coups et les
+injures, des fleurs de la jeunesse que les piquerons et la folle graine.
+
+Jeanne et Pierre avaient bien peur. Ils se tenaient la main et se
+serraient l'un contre l'autre sans oser respirer. Jeanne n'entendait
+rien de ce que lui disait la méchante voix. Les paroles passaient dans
+son oreille comme une messe du diable dite au rebours du bon sens; mais
+Pierre qui en savait plus long, écoutait, malgré sa peur, et comprenait
+quasiment tout.
+
+--La voix est laide, dit-il, j'en tombe d'accord; mais les mots ne sont
+points bêtes, et si tu m'en croyais, Jeanne, tu l'écouterais aussi.
+
+--Que les paroles soient bêtes ou belles, je ne m'en soucie pas,
+répondit-elle. Elles me font peur, encore que je n'y comprend goutte;
+c'est quelqu'un qui se moque de nous parce que nous voilà tout seuls
+arrêtés en un lieu qui ne convient pas. Allons-nous-en vitement, mon
+Pierre. Cette personne là, vivante ou morte, ne nous veut que du mal.
+
+--Non, Jeanne, elle nous veut du bien, car elle plaint le sort qui nous
+attend et si tu voulais bien comprendre ce qu'elle dit...
+
+Là-dessus Pierre, se sentant poussé du diable, voulut retenir Jeanne qui
+voulait s'en aller, et le mauvais esprit se crut pour un moment le plus
+fort.
+
+Mais il n'est pas donné à ces mauvaises engeances de faire aux bons
+chrétiens tout le mal qu'elles souhaitent. Le moine libertin, voyant que
+Pierre trébuchait dans sa conscience, fut trop pressé de lui prendre son
+âme. Il se mit à chanter dans sa voix de marais, disant: «Venez, venez,
+mes beaux enfants, il n'est pas besoin ici de cierges ni de témoins.
+S'il vous faut quelqu'un pour vous marier, je sais dire les vraies
+paroles qu'il faut. Mettez-vous à genoux devant moi et vous aurez la
+bénédiction de Belzébuth!
+
+Disant cela, voilà le moine qui fait sortir de l'eau sa grosse tête
+couverte d'un capuchon vaseux.--Sauvons-nous, dit Jeanne, voilà une
+grosse loutre qui veut sauter après nous.--Non pas, dit Pierre, je la
+virerai bien de mon bâton. Mais comme il se penchait sur l'eau pour
+regarder, il vit les yeux de feu du moine et puis sa barbe toute remplie
+de sangsues et de grenouilles, et puis son corps tout pourri, et puis
+ses jambes desséchées, et puis ses deux grands bras tout ruisselants de
+mousse et de fange qu'il déploya comme deux ailes sur la tête des deux
+amoureux, pour les consacrer à Satan.
+
+Mais Pierre, encore qu'il ne fût pas des plus poltrons, eut une si fière
+peur de voir le moine grandir, grandir, comme s'il eût voulu toucher les
+nuées, qu'il se sauva, criant comme un essieu, courant comme un lièvre
+et tirant après lui la pauvre Jeanne, plus morte que vive, mais qui
+pourtant ne se fit point prier pour passer la chaussée, les pieds
+mouillés et les cheveux au vent.
+
+Et si bien coururent qu'ils arrivèrent au logis de leurs parents sans
+avoir une seule fois tourné la tête et sans avoir pris le temps de se
+dire un pauvre mot. Ils se marièrent dévotement huit jours après, sans
+avoir écouté les conseils du méchant moine qui fut, dit-on, si penaud
+d'avoir manqué son coup de filet, qu'il resta longtemps sans oser
+reparaître et tenter de nouveau la pêche aux âmes chrétiennes.
+
+La croyance au moine bourru, qui s'en va, menaçant et plaintif, frapper
+aux portes des maisons durant la nuit, et qui ne se retire, aux
+approches du jour, qu'en poussant des hurlements horribles, était
+proverbiale autrefois.
+
+Elle s'est maintenue longtemps dans presque toutes les provinces de
+France. On a beaucoup de légendes sur les moines débauchés, et même sur
+les curés qui ont manqué à leur vœu. Il est peu de presbytères qui ne
+fussent encore hantés par ces âmes en peine, il y a une vingtaine
+d'années, et peu d'églises de campagne où n'ait été surprise cette
+fameuse messe expiatoire que le prêtre défunt vient essayer de dire à
+l'aube du jour et qu'il ne peut jamais achever, s'il ne trouve un vivant
+de bonne volonté qui ait le courage de lui répondre _amen_.
+
+
+
+
+Les Flambettes
+
+Ce sont des esprits taquins et pernicieux. Dès qu'elles aperçoivent un
+voyageur, elles l'entourent, le lutinent et parviennent à l'exaspérer.
+Elles fuient alors, l'entraînant au fond des bois et disparaissent quand
+elles l'ont tout-à-fait égaré.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Les flambeaux, ou _flambettes_, ou _flamboires_, que l'on appelle aussi
+les feux fous, sont ces météores bleuâtres que tout le monde a
+rencontrés la nuit ou vu danser sur la surface immobile des eaux
+dormantes. On dit que ces météores sont inertes par eux-mêmes, mais que
+la moindre brise les agite, et ils prennent une apparence de mouvement
+qui amuse ou inquiète l'imagination, selon qu'elle est dépose à la
+tristesse ou à la poésie.
+
+Pour les paysans, ce sont des âmes en peine qui leur demandent des
+prières ou de méchantes âmes qui les entraînent dans une course
+désespérée et les mènent, après mille détours insidieux, au plus profond
+de l'étang ou de la rivière. Comme le _lupeux_ et le follet, on les
+entend rire toujours plus distinctement à mesure qu'elles s'emparent de
+leur proie et la voient s'approcher du dénouement funeste et inévitable.
+
+Les croyances varient beaucoup sur la nature et l'intention plus ou
+moins mauvaises des _flambettes_. Il en est qui se contentent de vous
+égarer et qui, pour en venir à leurs fins, ne se gênent nullement pour
+prendre diverses apparences.
+
+On raconte qu'un berger, qui avait appris à se les rendre favorables,
+les faisait venir et partir à son gré. Tout allait pour lui, sous leur
+protection. Ses bêtes profitaient, et quant à lui, il n'était jamais
+malade, dormait et mangeait bien, été comme hiver. Cependant, on le vit
+tout à coup devenir maigre, jaune et mélancolique. Consulté sur la cause
+de son ennui, il raconta ce qui suit.
+
+Une nuit qu'il était couché dans sa cabane roulante, auprès de son parc,
+il fut éveillé par une grande clarté et par de grands coups frappés sur
+le toit de son habitacle. Qu'est-ce que c'est donc, fit-il, tout surpris
+que ses chiens ne l'eussent pas averti. Mais, avant qu'il fut venu à
+bout de se lever, car il se sentait lourd et comme étouffé, il vit
+devant lui une femme si petite, si petite, et si menue, et si vieille
+qu'il en eut peur, car aucune femme ne pouvait avoir une pareille taille
+et un pareil âge. Elle n'était habillée que de ses longs cheveux blancs
+qui la cachaient _tout entièrement_ et ne laissaient passer que sa
+petite tête ridée et ses petits pieds desséchés.
+
+--Ça, mon garçon, fit-elle, viens avec moi, l'heure est venue.
+
+--Quelle heure donc est venue? dit le berger tout déconfit.
+
+--L'heure de nous marier, reprit-elle; ne m'as-tu pas promis le mariage?
+
+--Oh! Oh; je ne crois pas! d'autant plus que je ne vous connais point et
+vous vois pour la première fois de ma vie.
+
+--Tu en as menti, beau berger! Tu m'as vue sous ma forme lumineuse. Ne
+reconnais-tu pas la mère des flambettes de la prairie? Et ne m'as-tu pas
+juré, en échange des grands services que je t'ai rendus, de faire la
+première chose dont je te viendrais requérir?
+
+--Oui, c'est vrai, mère Flambette; je ne suis pas un homme à reprendre
+ma parole, mais j'ai juré cela à condition que ce ne serait aucune chose
+contraire à ma foi de chrétien et aux intérêts de mon âme.
+
+--Eh bien, donc! est-ce que je te viens enjôler comme une coureuse de
+nuit? Est-ce que je ne viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle
+chevelure d'argent fin, et parée comme une fiancée? C'est à la messe de
+la nuit que je te veux conduire, et rien n'est si salutaire pour l'âme
+d'un vivant que le mariage avec une belle morte comme je suis. Allons,
+viens-tu? Je n'ai pas de temps à perdre en paroles. Et elle fit mine
+d'emmener le berger hors de son parc. Mais il recula tout effrayé,
+disant:--Nenni, ma bonne dame, c'est trop d'honneur pour un pauvre homme
+comme moi, et d'ailleurs j'ai fait vœu à saint Ludre, mon patron, d'être
+garçon le restant de mes jours.
+
+Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit la vieille en fureur. Elle
+se prit à sauter en grondant comme une tempête et à faire tourbillonner
+sa chevelure qui, en s'écartant, laissa voir son corps noir et velu. Le
+pauvre Ludre (c'était le nom du berger) recula d'horreur en voyant que
+c'était le corps d'une chèvre, avec la tête, les pieds et les mains
+d'une femme caduque.
+
+--Retourne au diable, la laide sorcière! s'écria-t-il; je te renie et te
+conjure au nom du...
+
+Il allait faire le signe de la croix, mais il s'arrêta jugeant que
+c'était inutile, car au seul geste de sa main la diablesse avait
+disparu, et il ne restait d'elle qu'une petite flammette bleue qui
+voltigeait en dehors du parc.
+
+--C'est bien, dit le berger, faites le flambeau tant qu'il vous plaira,
+cela m'est fort égal, et je me moque de vos clartés et de vos singeries.
+
+Là-dessus, il se voulut recoucher; mais voilà que ses chiens qui,
+jusque-là, étaient restés comme charmés, se prirent à venir sur lui en
+grondant et montrant les dents comme s'ils le voulaient dévorer, ce qui
+le mit fort en colère contre eux et, prenant son bâton ferré, il les
+battit comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde et leur méchante
+humeur.
+
+Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût
+dit qu'ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés
+de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se
+rendormir, lorsqu'il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se
+jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent
+de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture
+du parc et s'enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent
+été changées en biches, tandis que les chiens tournés à la rage comme
+des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et en leur
+arrachant la laine qui s'envolait en nuées blanches sur les buissons.
+
+Le berger bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers
+et sa veste, qu'il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à
+courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l'écoutaient
+point et couraient de plus belle, hurlant comme chiens courants qui ont
+levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché.
+
+Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit
+au moins douze lieues autour de la _mare aux flambettes_, sans pouvoir
+rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu'il eût tués de bon cœur
+s'il eût pu les atteindre.
+
+Enfin le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les
+ouailles qu'il croyait poursuivre n'étaient autre chose que des petites
+femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne
+semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même.
+Quant à ses chiens, il les vit _muées en deux grosses coares_ (corbeaux)
+qui volaient de branche en branche en croassant.
+
+Assuré alors qu'il était tombé dans un sabbat, il s'en retourna tout
+éreinté et tout triste à son parc, où il fut bien étonné de retrouver
+son troupeau dormant sous la garde de ses chiens, lesquels vinrent au
+devant de lui pour le caresser.
+
+Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une pierre. Mais le
+lendemain, au soleil levé, il compta ses bêtes à laine et en trouva une
+de moins qu'il eut beau chercher.
+
+Le soir, un bûcheron qui travaillait autour de la mare aux flambettes,
+lui rapporta sur son âne la pauvre brebis noyée, en lui demandant
+comment il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas dormir si
+dur s'il voulait garder sa bonne renommée de berger et la confiance de
+ses maîtres.
+
+Le pauvre Ludre eut bien du souci d'une affaire à quoi il ne comprenait
+rien, et qui, par malheur pour lui, recommença d'une autre manière la
+nuit suivante.
+
+Cette fois, il rêva qu'une vieille chèvre, à grandes cornes d'argent,
+parlait à ses ouailles et qu'elles la suivaient, en galopant et sautant
+comme des cabris autour de la grand'mare. Il s'imagina que ses chiens
+étaient _mués_ en bergers, et lui-même en un bouc que ces bergers
+battaient et forçaient à courir.
+
+Comme la veille, il s'arrêta à la _piquée_ du jour, reconnut les
+flambettes blanches qui l'avaient déjà abusé, revint, trouva tout
+tranquille dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se leva tard,
+compta ses bêtes et en trouva encore une de moins.
+
+Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête en train de se noyer.
+Il la retira de l'eau, mais elle n'était plus bonne qu'à écorcher. Ce
+méchant métier durait depuis huit jours. Il manquait huit bêtes au
+troupeau et Ludre, soit qu'il courut en rêve comme un somnambule, soit
+qu'il rêvât dans la fièvre qu'il avait les jambes en mouvement et
+l'esprit en peine, se sentait si las et si malade qu'il en pensait
+mourir.
+
+--Mon pauvre camarade, lui dit un vieux berger très savant, à qui il
+contait ses peines, il te faut épouser la vieille, ou renoncer à ton
+état.
+
+Je connais cette bique aux cheveux d'argent pour l'avoir vue lutiner un
+de nos anciens, qu'elle a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà
+pourquoi je n'ai jamais voulu frayer avec les flambettes, encore
+qu'elles m'aient fait bien des avances, et que je les aie vu danser en
+belles jeunes filles autour de mon parc.
+
+--Et sauriez-vous me donner un charme pour m'en débarrasser? dit Ludre
+tout accablé.
+
+--J'ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui pourrait couper la
+barbe à cette maudite chèvre la gouvernerait à son gré; mais on y risque
+gros, à ce qu'il paraît, car si on lui en laisse seulement un poil, elle
+reprend sa force et vous tord le cou.
+
+--Ma foi, j'y tenterai tout de même, reprit Ludre, car autant vaut y
+périr que de m'en aller en _languition_ comme j'y suis.
+
+La nuit suivante, il vit la vieille en figure de flambette approcher de
+sa cabane, et il lui dit:
+
+--Viens çà, la belle des belles, et marions-nous vitement. Quelle fut la
+noce, on ne l'a jamais su; mais sur minuit, la sorcière étant bien
+endormie, Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et, d'un seul
+coup, lui trancha si bien la barbe, qu'elle avait le menton tout à nu et
+il fut content de voir que ce menton était rose et blanc comme celui
+d'une jeune fille. Alors l'idée lui vint de tondre ainsi toute sa
+_chèvre épousée_, pensant qu'elle perdrait peut-être toute sa laideur et
+sa malice avec sa toison.
+
+Comme elle dormait toujours ou faisait semblant, il n'eut pas
+grand'peine à faire cette tondaille. Mais quand ce fut fini, il
+s'aperçut qu'il avait tondu sa houlette et qu'il se trouvait seul,
+couché avec ce bâton de cormier.
+
+Il se leva bien inquiet de ce que pouvait signifier cette nouvelle
+diablerie, et son premier soin fût de compter ses bêtes qui se
+trouvèrent au nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût jamais
+noyée.
+
+Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la chèvre et de remercier
+le bon saint Ludre, qui ne permit plus aux flambettes de le
+tourmenter[14].
+
+
+
+
+Lubins ou Lupins
+
+Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se
+tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très
+peureux, et si quelqu'un vient à passer, ils s'enfuient en criant:
+_Robert est mort, Robert est mort!_
+
+Maurice SAND.
+
+
+Il ne faut pas trop regarder les grands murs blancs au crépuscule,
+encore moins au clair de la lune. On pourrait y voir _la hure_. En
+Normandie et dans plusieurs autres provinces, _la hure_ se promène le
+long des treilles, on ne sait guère à quelle intention, si ce n'est pour
+empêcher les enfants d'aller voler le raisin. Elle serait donc au nombre
+de ces esprits gardiens qui descendent en droite ligne, ainsi que les
+autres fadets domestiques, des lares vénérés de l'antiquité.
+
+Quoi qu'il en soit, _la hure_ est fort vilaine et il y aurait de quoi
+mourir de peur si on s'obstinait à étudier son profil reflété sur les
+murailles. Les Grecs et les Romains avaient l'imagination riante; ils
+peuplaient de charmantes divinités les arbres, les eaux et les prairies.
+Le moyen-âge a assombri toutes ces bénignes apparitions. Le
+catholicisme, ne pouvant extirper la croyance, s'est hâté de les
+enlaidir et d'en faire des démons et des bêtes, pour détourner les
+hommes du culte des représentants de la matière.
+
+Cependant, il n'a pas réussi à les rendre tous haïssables et pernicieux,
+et bon nombre des esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C'est
+bien assez qu'ils aient consenti à revêtir des formes bizarres et
+repoussantes qui les empêchent de séduire les humains.
+
+Les lubins sont de cette famille. Esprits chagrins, rêveurs et stupides,
+ils passent leur vie à causer dans une langue inconnue, le long des murs
+des cimetières. En certains endroits on les accuse de s'introduire dans
+le champ du repos et d'y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils
+appartiennent à la race des lycanthropes et des garous, et doivent être
+appelés _lupins_. Mais chez les _lubins_, les mœurs s'adoucissent avec
+le nom. Ils ne font aucun mal et prennent la fuite au moindre bruit.[15]
+
+Cependant, il ne vaudrait rien de s'aboucher avec eux. Ils ont un
+certain mystère à l'endroit de Robert-le-Diable ou de tout autre Robert
+dont on n'a pu saisir la légende, et ce mystère a peut-être pour
+châtiment l'humiliation d'une figure horrible et l'angoisse du perpétuel
+tourment de la peur.
+
+Sont-ils les descendants des _fameux frères lubins et loups-garous_ de
+Rabelais? Qui sera assez épris de ces recherches étymologiques pour
+aller de leur demander?
+
+Je ne sais si c'est aux lupins que le petit tailleur bossu de
+Saint-Bault eut affaire. On le croirait, d'après les circonstances de
+son histoire. La voici telle que j'ai pu la recueillir.
+
+Un soir que notre bossu passait le long du cimetière, il y vit une bande
+d'esprits en forme de laides bêtes qui ressemblaient à des chiens noirs
+ou à des loups et que, pour faciliter notre récit, nous appellerons
+lupins bien qu'ils ne nous aient été désignés sous aucun nom
+particulier. Soit que ces esprits-bêtes fussent d'une race plus hardie
+que les lubins et lupins ordinaires, soit que le tailleur fût si laid,
+si laid, qu'il ne leur fit pas l'effet d'un chrétien, ils ne bougèrent
+tout le temps qu'il passa devant eux. Ils se contentèrent de le regarder
+avec leurs yeux qui brillaient comme du _sang de feu_, et à ouvrir leurs
+vilaines gueules qui avaient si mauvaise haleine que le tailleur en fut
+empesté.
+
+Pourtant, comme il avait grand'peur, ne les ayant aperçus que lorsqu'il
+était au milieu de la file, et qu'il avait autant de chemin à faire pour
+reculer que pour avancer, il n'osa point risquer de les offenser en se
+bouchant le nez; il passa en faisant le gros dos, encore plus qu'il n'en
+avait l'habitude.
+
+Ce dos courbé plut aux lupins, qui s'imaginèrent que c'était une manière
+de les saluer, et comme ils n'ont pas l'habitude de voir des gens si
+honnêtes avec eux, ils en furent fiers et se mirent à tirer tous la
+langue et à remuer la queue comme des chiens, ce qui est apparemment
+aussi pour eux un signe de contentement et de fierté.
+
+Le tailleur essaya de raconter son aventure; mais tous ses voisins se
+moquèrent de lui, disant qu'il pouvait bien rencontrer le diable en
+personne et le faire fuir, vu qu'il était encore le plus vilain des
+deux.
+
+Comme notre bossu allait en journée à une métairie qui était à trois
+bonnes portées de fusil du village, et qu'il avait à revenir par le
+chemin qui longe le cimetière, il se sentit envie de coucher où il
+était. Mais le métayer lui dit en ricanant: «Non pas, non pas, tu es un
+compère trop à craindre pour les femmes d'une maison, je ne dormirais
+pas tranquille, te sachant si près de mes filles. Si tu as peur pour
+t'en aller, un de mes gars te fera la conduite. Bois un coup en
+attendant, car quand ton aiguille s'arrête, ta langue trotte d'une façon
+divertissante et l'on a du plaisir à écouter ta _babille_.»
+
+En effet, le bossu était beau diseur et plaisant. Le vin du métayer
+était bon, et notre homme s'oublia jusqu'à dix heures du soir en si
+bonne compagnie. Quand il fallut s'en aller, il ne se trouva personne
+pour le conduire, tous les gars dormaient debout et, quant à lui, il se
+sentait si bien réconforté par la boisson, qu'il ne craignit plus de se
+mettre seul en route.
+
+Il arriva sans peur jusqu'au grand mur, se persuadant qu'il avait rêvé
+ce qu'il avait vu la veille et regardant de tous ses yeux, avec la
+confiance qu'éclaircis par le vin, ils ne verraient plus rien que
+l'ombre des arbres, jetée sur le mur blanc par la lune et agitée par
+l'air de la nuit.
+
+Mais il vit les lupins dressés debout devant le mur, absolument comme la
+veille. Allons! se dit le pauvre bossu, ils y sont encore! Tant pis et
+courage! S'ils ne me font pas plus de mal qu'hier, je n'en mourrai pas.
+Et il se mit à siffler une chanson, pensant que ces bêtes, ravies de
+l'entendre, se mettraient en frais de politesse avec lui, en tirant la
+langue et remuant la queue.
+
+Mais ce sifflement, loin de les charmer, paru les inquiéter beaucoup,
+car l'un d'eux se détacha de la muraille, se mit à quatre pattes et, le
+suivant, encore qu'il marchât vite, le flaira à l'endroit où les chiens
+ont coutume de se flairer les uns les autres, pour savoir s'ils doivent
+être ennemis ou compagnons.
+
+Puis vint un second qui en fit autant, et un troisième, et un autre, et
+tous l'un après l'autre; si bien qu'avant d'avoir dépasser le mur, le
+tailleur avait toutes ces bêtes à ses braies et ne sachant point si
+elles le voulaient manger ou fêter, il sentait ses jambes _devenir
+molles comme des pattes de cousin_. On pense bien qu'il n'avait plus
+envie de siffler ni chanter. Cependant il avançait toujours, ayant ouï
+dire que ces bêtes ne quittaient pas la longueur du mur où elles avaient
+coutume de faire la veillée, et il n'avait plus qu'environ cinq ou six
+pas à franchir, quand elles se mirent toutes devant lui, debout,
+grondant, puant la rage, et montrant des crocs jaunes à faire lever le
+cœur.
+
+--Messieurs, Messieurs, laissez-moi passer, dit le pauvre tailleur en
+détresse. Je ne vous veux point de mal, ne m'en faites donc point.
+
+Mais les lupins grognaient de plus belle et même rugissaient comme des
+lions. Il semblait que la voix humaine les eût mis en grand émoi et en
+mauvaise colère.
+
+Tout à coup, le tailleur eut une idée:--Messieurs, fit-il, ne me mangez
+point! Je suis maigre et vilain comme vous voyez! Si vous m'épargnez, je
+jure de vous apporter ici, demain, un mouton gras dont vous vous
+lécherez les babines.
+
+Aussitôt les lupins se remirent sur leurs quatre pattes sans mot dire,
+et le tailleur passa, toujours courant, sans regarder derrière lui.
+
+Il se jeta au lit, tout transi de peur, et eut la fièvre huit jours
+durant sans pouvoir sortir du lit, battant la campagne, et toujours
+s'imaginant de voir des loups ou des chiens enragés après lui, si bien
+qu'on fit venir Monsieur le Curé, pour tâcher de le tranquilliser.
+
+Mais quand le curé l'eut confessé de sa peine et bien grondé d'avoir été
+si lâche que de promettre un bon mouton à ces sales diables, on entendit
+autour de la maison du tailleur des hurlements abominables, et tout le
+village put voir sur les murs de cette maison, non pas le corps des
+lupins, ils n'eussent osé venir si près d'un lieu où était le curé de la
+paroisse, mais leur ombre si bien dessinée que les cheveux en dressaient
+sur la tête et que le sang était glacé dans le cœur. On eût dit que cela
+passait en nuages sur la lune, et on les voyait remuer, sauter, gratter
+la terre et se mordiller les uns les autres, en figures aussi nettes
+qu'une image peinte, sur le pignon du tailleur, voire sur les maisons
+voisines.
+
+Et cela revint tous les soirs durant toute la semaine, de quoi tout le
+monde, et mêmement M. le Curé, fut très effrayé.
+
+Pourtant le bossu, qui n'était pas bête, voyant qu'il y avait là de la
+diablerie et que les exorcismes de Monsieur le Curé ne pouvaient rien
+contre des apparences qui n'avaient point de corps, résolut d'attirer
+les lupins en personne au moyen d'un piège, et dès qu'il fut en état de
+se lever, il se fit prêter un beau mouton gras qu'il attacha le soir,
+devant sa porte. Puis ayant prévenu le Curé de se tenir là tout prêt
+avec son goupillon et tous les voisins de se cacher sous le buisson de
+son jardin, avec leurs fusils bien chargés de balles bénites, il
+commença de faire bêler le mouton en lui montrant de la feuille verte,
+placée trop loin de lui pour qu'il pût y toucher.
+
+Alors les lupins entendant cela, ne purent se tenir de quitter leur mur
+et de venir, à petits pas de loups, jusqu'en vue de la maison, où ils
+furent si bien reçus qu'ils se sauvèrent tous, sauf une vieille femelle
+qui reçut une balle dans le cœur et tomba par terre en criant d'une voix
+humaine: _La lune est morte, la lune est morte!_
+
+On ne sut jamais ce qu'elle avait voulu dire, sinon qu'elle avait une
+lune blanche au front et que, dans la bande, elle portait peut-être le
+nom de la _lune_. On lui coupa la tête et les pattes qui ont été vues
+longtemps clouées sur la porte du cimetière de Saint-Bault, et où jamais
+les lupins n'ont osé reparaître depuis[16].
+
+
+
+
+[1: _La Normandie romanesque et merveilleuse_, par Mlle Amélie Bosquet.]
+
+[2: Voyez pour ces mystérieux vestiques l'_Histoire du Berry_, par M.
+Raynal, etc.]
+
+[3: On ne s'accorde pas sur l'étymologie des fameuses pierres jomatres,
+de Boussac: les uns disent _jo-math_, celte, les autres _jovismatri_,
+latin.]
+
+[4: Près d'Aigurande, une pierre-levée s'appelle la pierre à la marte.
+Elle est très redoutée.]
+
+[5: Nous en vîmes.]
+
+[6: Fatigués à force de sauter.]
+
+[7: On verra, plus tard, une certaine analogie entre cette croyance et
+celle du _Chien de Monthulé_.]
+
+[8: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, 1858).]
+
+[9: En Normandie, Mlle Amélie Bosquet nous apprend qu'on le retrouve à
+chaque pas et même sous le nom peut-être celtique de _Gerguintua_.]
+
+[10: Espèce de gril en tôle pour faire cuire les galettes.]
+
+[11: Le paysan bas-normand, auteur de cette légende, dit l'auteur qui la
+rapporte, ne se doutait guère qu'il imitait Homère.]
+
+[12: Le vergne est l'aune des prairies. Quand on le coupe, son bois est
+d'un rouge de sang.]
+
+[13: La lande.]
+
+[14: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]
+
+[15: En certaines localités le _lubin_ est un très bon diable qui
+protège les laboureurs.]
+
+[16: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]
+
+
+
+
+
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+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+The Project Gutenberg EBook of Légendes rustiques, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Légendes rustiques
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 4, 2006 [EBook #17911]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LÉGENDES RUSTIQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP-EU. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+George SAND
+
+
+LÉGENDES RUSTIQUES
+
+
+A Maurice SAND
+
+
+_Mon cher fils,
+
+Tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, que tu as
+bien fait, selon moi, d'illustrer; car ces choses se perdent à mesure
+que le paysan s'éclaire, et il est bon de sauver de l'oubli qui marche
+vite, quelques versions de ce grand poème du _merveilleux_, dont
+l'humanité s'est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont
+aujourd'hui, à leur insu, les derniers bardes.
+
+Je veux donc t'aider à rassembler quelques fragments épars de ces
+légendes rustiques, dont le fond se retrouve à peu près dans toute la
+France, mais auxquelles chaque localité a donné sa couleur particulière
+et le cachet de sa fantaisie._
+
+George SAND.
+
+
+
+
+Avant-propos
+
+
+_Il faudrait trouver un nom à ce poème sans nom de la _fabulosité_ ou
+_merveillosité_ universelle, dont les origines remontent à l'apparition
+de l'homme sur la terre et dont les versions, multipliées à l'infini,
+sont l'expression de l'imagination poétique de tous les temps et de tous
+les peuples.
+
+Le chapitre des légendes rustiques sur les esprits et les visions de la
+nuit serait, à lui seul, un ouvrage immense. En quel coin de la terre
+pourrait-on se réfugier pour trouver l'imagination populaire (qui n'est
+jamais qu'une forme effacée ou altérée de quelque souvenir collectif) à
+l'abri de ces noires apparitions d'esprits malfaisants qui chassent
+devant eux les larves éplorées d'innombrables victimes? Là où règne la
+paix, la guerre, la peste ou le désespoir ont passé, terribles, à une
+époque quelconque de l'histoire des hommes. Le blé qui pousse a le pied
+dans la chair humaine dont la poussière a engraissé nos sillons. Tout
+est ruine, sang et débris sous nos pas, et le monde fantastique qui
+enflamme ou stupéfie la cervelle du paysan est une histoire inédite des
+temps passés. Quand on veut remonter à la cause première des formes de
+sa fiction, on la trouve dans quelque récit tronqué et défiguré, où
+rarement on peut découvrir un fait avéré et consacré par l'histoire
+officielle. Le paysan est donc, si l'on peut ainsi dire, le seul
+historien qui nous reste des temps anté-historiques. Honneur et profit
+intellectuel à qui se consacrerait à la recherche de ces traditions
+merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées ou groupées, comparées
+entre elles et minutieusement disséquées, jetteraient peut-être de
+grandes lueurs sur la nuit profonde des âges primitifs.
+
+Mais ceci serait l'ouvrage et le voyage de toute une vie, rien que pour
+explorer la France. Le paysan se souvient encore des récits de son
+aïeule, mais le faire parler devient chaque jour plus difficile. Il sait
+que celui qui l'interroge ne croit plus, et il commence à sentir une
+sorte de fierté, à coup sûr estimable, qui se refuse à servir de jouet à
+la curiosité. D'ailleurs, on ne saurait trop avertir les faiseurs de
+recherches que les versions d'une même légende sont innombrables, et que
+chaque clocher, chaque famille, chaque chaumière a la sienne. C'est le
+propre de la littérature orale que cette diversité. La poésie rustique,
+comme la musique rustique, compte autant d'arrangeurs que d'individus.
+
+J'aime trop le merveilleux pour être autre chose qu'un ignorant de
+profession. D'ailleurs, je ne dois pas oublier que j'écris le texte d'un
+album consacré à un choix de légendes recueillies sur place, et je
+m'efforcerai de rassembler, parmi mes souvenirs du jeune âge,
+quelques-uns des récits qui complètent la définition de certains types
+fantastiques communs à toute la France. C'est dans un coin du Berry, où
+j'ai passé ma vie, que je serai forcé de localiser mes légendes, puisque
+c'est là, et non ailleurs, que je les ai trouvées. Elles n'ont pas la
+grande poésie de chants bretons, où le génie et la foi de la vieille
+Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que partout ailleurs. Chez
+nous, ces réminiscences sont plus vagues plus voilées. Le merveilleux de
+nos provinces centrales a plus d'analogie avec celui de la Normandie,
+dont une femme érudite, patiente et consciencieuse a tracé un tableau
+complet[1].
+
+Cependant l'esprit gaulois a légué à toutes nos traditions rustiques de
+grands traits et une couleur qui se rencontrent dans toute la France, un
+mélange de terreur et d'ironie, une bizarrerie d'invention
+extraordinaire jointe à un symbolisme naïf qui atteste le besoin du vrai
+moral au sein de la fantaisie délirante.
+
+Le Berry, couvert d'antiques débris des âges mystérieux, de tombelles,
+de dolmens, de menhirs, et de _mardelles[2]_, semble avoir conservé dans
+ses légendes, des souvenirs antérieurs au culte des Druides: peut-être
+celui des Dieux Kabyres que nos antiquaires placent avant l'apparition
+des Kimris sur notre sol. Les sacrifices de victimes humaines semblent
+planer, comme une horrible réminiscence, dans certaines visions. Les
+cadavres ambulants, les fantômes mutilés, les hommes sans tête, les bras
+ou les jambes sans corps, peuplent nos landes et nos vieux chemins
+abandonnés.
+
+Puis viennent les superstitions plus arrangées du moyen-âge, encore
+hideuses, mais tournant volontiers au burlesque; les animaux impossibles
+dont les grimaçantes figures se tordent dans la sculpture romane ou
+gothique des églises, ont continué d'errer vivantes et hurlantes autour
+des cimetières ou le long des ruines. Les âmes des morts frappent à la
+porte des maisons. Le sabbat des vices personnifiés, des diablotins
+étranges, passe, en sifflant, dans la nuée d'orage. Tout le passé se
+ranime, tous les êtres que la mort a dissous, les animaux mêmes,
+retrouvent la voix, le mouvement et l'apparence; les meubles, façonnés
+par l'homme et détruits violemment, se redressent et grincent sur leurs
+pieds vermoulus. Les pierres mêmes se lèvent et parlent au passant
+effrayé; les oiseaux de nuit lui chantent, d'une voix affreuse, l'heure
+de la mort qui toujours fauche et toujours passe, mais qui ne semble
+jamais définitive sur la face de la terre, grâce à cette croyance en
+vertu de laquelle tout être et toute chose protestent contre le néant
+et, réfugiés dans la région du merveilleux, illuminent la nuit de
+sinistres clartés ou peuplent la solitude de figures flottantes et de
+paroles mystérieuses._
+
+
+George SAND.
+
+
+Quiconque voudra faire un travail sérieux et savant sur le centre de la
+Gaule, devra consulter les excellents travaux de M. Raynal, l'historien
+du Berry, le texte des _Esquisses pittoresques_ de MM. de La Tremblays
+et de La Villegille, les recherches de M. Laisnel de La Salle sur
+quelques locutions curieuses, etc.
+
+G.S.
+
+
+
+
+Les Pierres-Sottes ou Pierres-Caillasses
+
+«Quand nous vînmes à passer au long des pierres, dit Germain, il était
+environ la minuit. Tout d'un coup, voilà qu'elles nous regardent _avec
+des yeux_. Jamais, de jour, nous n'avions vu ça, et pourtant, nous
+avions passé là plus de cent fois. Nous en avons eu la fièvre de peur,
+plus de trois mois encore après moisson.»
+
+Maurice SAND.
+
+
+Au beau milieu des plaines calcaires de la vallée Noire, on voit se
+creuser brusquement une zone jonchée de magnifiques blocs de granit.
+Sont-ils de ceux que l'on doit appeler _erratiques_, à cause de leur
+apparition fortuite dans des régions où ils n'ont pu être amenés que par
+les eaux diluviennes des âges primitifs? Se sont-ils, au contraire,
+formés dans les terrains où on les trouve accumulés? Cette dernière
+hypothèse semble être démentie par leur forme; ils sont presque tous
+arrondis, du moins sur une de leurs faces, et ils présentent l'aspect de
+gigantesques galets roulés par les flots.
+
+Il n'y a pourtant là maintenant que de charmants petits ruisseaux,
+pressés et tordus en méandres infinis par la masse de ces blocs; ces
+riantes et fuyardes petites naïades murmurent, à demi-voix et par
+bizarres intervalles, des phrases mystérieuses dans une langue inconnue.
+Ailleurs, les eaux rugissent, chantent ou gazouillent. Là elles parlent,
+mais si discrètement que l'oreille attentive des sylvains peut seule les
+comprendre. Dans les creux où leurs minces filets s'amassent, il y a
+quelquefois des silences; puis quand la petite cave est remplie, le trop
+plein s'élance et révèle, en quelques paroles précipitées, je ne sais
+quel secret que les fleurs et les herbes, agitées par l'air qu'elles
+refoulent, semblent saisir et saluer au passage.
+
+Plus loin, ces eaux s'engouffrent et se perdent sous les blocs entassés:
+
+Et là, profonde,
+Murmure une onde
+Qu'on en voit pas.
+
+Sur ces roches humides, croissent les plantes également étrangères au
+sol de la contrée. La ményanthe, cette blanche petite hyacinthe frisée
+et dentelée, dont la feuille est celle du trèfle; la digitale pourprée,
+tachetée de noir et de blanc, comme les granits où elle se plaît; la
+_rosée du soleil_ (rosea solis); de charmants saxifrages, et une variété
+de lierre à petites feuilles, qui trace sur les blocs gris, de
+gracieuses arabesques où l'on croit lire des chiffres mystérieux.
+
+Autour de ce sanctuaire croissent des arbres magnifiques, des hêtres
+élancés et des châtaigniers monstrueux. C'est dans un de ces bois
+ondulés et semés de roches libres, comme celles de la forêt de
+Fontainebleau, que je trouvai, une année, la végétation splendide et
+l'ombre épaisse au point que le soleil, en plein midi, tamisé par le
+feuillage, ne faisait plus pénétrer sur les tiges des arbres et sur les
+terrains moussus que des tons froids semblables à la lumière verdâtre de
+la lune.
+
+Il n'est pas un coin de la France où les grosses pierres ne frappent
+vivement l'imagination du paysan, et quand de certaines légendes s'y
+attachent, vous pouvez être certain, quelle que soit l'hésitation des
+antiquaires, que le lieu a été consacré par le culte de l'ancienne
+Gaule.
+
+Il y a aussi des noms qui, en dépit de la corruption amenée par le
+temps, sont assez significatifs pour détruire les doutes. Dans une
+certaine localité de la Brenne on trouve le nom très bien conservé des
+_Druiders_. Ailleurs, on trouve les _durders_, à Crevant les
+_Dorderins_. C'est un semis de ces énormes galets granitiques au sommet
+d'un monticule conique. Le plus élevé est un champignon dressé sur de
+petits supports. Ce pourrait être un jeu de la nature, mais ce ne serait
+pas une raison pour que cette pierre n'eût pas été consacrée par les
+sacrifices. D'ailleurs elle s'appelle le _grand Dorderin_. C'est comme
+si l'on disait, le grand autel des Druides.
+
+Un peu plus loin, sur le revers d'un ravin inculte et envahi par les
+eaux, s'élèvent les _parelles_. Cela signifie-t-il _pareilles,
+jumelles_, ou le mot vient-il de _patres_, comme celui de _marses_ ou
+_martes_ vient de _matres_ selon nos antiquaires[3]? Ces _parelles_ ou
+_patrelles_ sont deux masses à peu près identiques de volume et de
+hauteur, qui se dressent, comme deux tours, au bord d'une terrasse
+naturelle d'un assez vaste développement. Leur base repose sur des
+assises plus petites. J'y ai trouvé une scorie de mâche-fer, qui m'a
+donné beaucoup à penser. Ce lieu est loin de toute habitation et n'a
+jamais pu en voir asseoir aucune sur ses aspérités aux fonds inondés.
+Qu'est-ce qu'une scorie de forge venait faire sous les herbes, dans ce
+désert où ne vont pas même les troupeaux? Il y avait donc eu là un foyer
+intense, peut-être une habitude de sacrifices?
+
+J'ai parlé de ce lieu parce qu'il est à peu près inconnu. Nos histoires
+du Berry n'en font mention que pour le nommer et le ranger
+hypothétiquement et d'une manière vague parmi les monuments celtiques.
+Il est cependant d'un grand intérêt aux points de vue minéralogique,
+historique, pittoresque et botanique.
+
+A une demi-lieue de là on voyait encore, il y a quelques années, le
+_trou aux Fades_ (la _grotte aux Fées_), que le propriétaire d'un champ
+voisin a jugé à propos d'ensevelir sous les terres, pour se préserver
+apparemment des malignes influences de ces _martes_. C'était une
+habitation visiblement taillée dans le roc et composée de deux chambres,
+séparées par une sorte de cloison à jour. Les paysans croyaient voir,
+dans un enfoncement arrondi, le four où ces anachorètes faisaient cuire
+leur pain. Toutefois, cet ermitage n'avait pas été consacré par le
+séjour de bonnes âmes chrétiennes. Autrement la dévotion s'en fut
+emparée comme partout ailleurs, pour y établir des pèlerinages et y
+poser, tout au moins, une image bénite. Loin de là; c'était un _mauvais
+endroit_, où l'on se gardait bien de passer. Aucun sentier n'était tracé
+dans les ronces; les paysans vous disaient que les fades étaient des
+_femmes sauvages_ de l'ancien temps, et qu'elles faisaient manger les
+enfants par des louves blanches.
+
+Pourquoi l'antique renommée des prêtresses gauloises est-elle, selon les
+localités, tantôt funeste, et tantôt bénigne? On sait qu'il y a eu
+différents cultes successivement vainqueurs les uns des autres, avant et
+l'on dit même l'occupation romaine. Là où les antiques prêtresses sont
+restées des génies tutélaires, on peut être bien sûr que la croyance
+était sublime; là où elles ne sont plus que des goules féroces, le culte
+a dû être sanguinaire. Les _martes_, que nous avons nommées à propos des
+_fades_, sont des esprits mâles et femelles. Dans les rochers où se
+précipite le torrent de la _Porte-feuille_, près de
+Saint-Benoît-de-Sault, elles apparaissent sous les deux formes et, à
+quelque sexe qu'elles appartiennent, elles sont également redoutables.
+Mâles, elles sont encore occupées à relever les dolmens et menhirs épars
+sur les collines environnantes; femelles, elles courent, les cheveux
+flottants jusqu'aux talons, les seins pendants jusqu'à terre, après les
+laboureurs qui refusent d'aider à leurs travaux mystérieux. Elles les
+frappent et les torturent jusqu'à leur faire abandonner en plein jour la
+charrue et l'attelage. Une cascade très pittoresque au milieu de rochers
+d'une forme bizarre, s'appelle l'_Aire aux Martes_[4]. Quand les eaux
+sont basses, on voit les ustensiles de pierre qui servent à leur
+cuisine. Leurs _hommes_ mettent la table, c'est-à-dire la pierre du
+dolmen sur ses assises. Quant à elles, elles essaient follement, vains
+et fantasques esprits qu'elles sont, d'allumer du feu dans la cascade de
+Montgarnaud et d'y faire bouillir leur marmite de granit. Furieuses
+d'échouer sans cesse, elles font retentir les échos de cris et
+d'imprécations. N'est-ce pas là l'histoire figurée d'un culte renversé,
+qui a fait de vains efforts pour se relever?
+
+Dans la plaine de notre _Fromental_, rien n'est resté de ces traditions
+symboliques. Seulement quelques pierres isolées dans la région
+intermédiaire du calcaire au granit, sont regardées de travers par les
+passants attardés. Ces pierres prennent figure et font des grimaces plus
+ou moins menaçantes, selon que les regards curieux des profanes leur
+déplaisent plus ou moins. On dit qu'elles parleraient bien si elles
+pouvaient, et que même les _sorciers fins_, c'est-à-dire très savants,
+peuvent les forcer à dire _bonsoir_. Mais elles sont si têtues et si
+bornées qu'on n'a jamais pu leur en apprendre davantage. Quelquefois on
+passe auprès d'elles sans les voir; c'est qu'en réalité, dit-on, elles
+n'y sont plus. Elles ont été faire un tour de promenade, et il faut vite
+s'éloigner le plus possible du chemin qu'elles doivent prendre pour
+revenir à leur place accoutumée. On ne dit pas si, comme les peulvans
+bretons, elles vont boire à quelque eau du voisinage. Tant il y a
+quelles sont aussi bêtes que méchantes, car elles se trompent
+quelquefois de gîte, et des gens qui les ont vues un soir couchées sur
+une lande aride les revoient le lendemain, à la même heure, debout dans
+un champ ensemencé. Elles y font du dommage et crèvent brutalement les
+clôtures. Mais le plus prudent est de ne pas avertir le propriétaire
+car, outre qu'il lui serait bien impossible d'enlever ces masses
+inertes, «quand même il y mettrait douze paires de boeufs», il se
+pourrait bien qu'elles prissent fantaisie de l'écraser. D'ailleurs elles
+sont condamnées à retourner dans leur endroit; si elles n'ont pas assez
+de mémoire pour le retrouver tout de suite, c'est tant pis pour elles:
+elles erreront un an, s'il le faut, en courant _sur leur tranche_, ce
+qui les fatigue beaucoup, et il leur est défendu de se reposer autrement
+que debout, tant qu'elles n'ont pas regagné le lieu où elles ont
+permission de se coucher.
+
+Nous avons vu quelquefois de ces pierres appelées _pierres-caillasses_
+ou _pierres-sottes_. Ce sont de vraies pierres de calcaire caverneux,
+dont les trous nombreux et irréguliers donnent facilement l'idée de
+figures monstrueuses. Quand les inspecteurs des routes les rencontrent à
+leur portée, ils les font briser et _elles n'ont que ce qu'elles
+méritent_.
+
+Nous le voulons bien, quoique ces pauvres pierres ne nous aient jamais
+fait de mal. Cependant on assure que si on ne se dépêche de les briser
+et de les employer, elles quittent le bord du chemin où on les a rangées
+et se mettent, de nuit, tout en travers du passage, pour faire abattre
+les chevaux et verser les voitures. Moralité: le voiturier ne doit pas
+se coucher et s'endormir sur sa charrette.
+
+Quant à vous, esprits forts, qui demandez pourquoi cette grosse pierre
+se trouve dans telle haie ou sur le bord de tel fossé, si l'on vous
+répond d'un air mystérieux: _Oh! elle n'est pas pour rester là!_ Sachez
+ce que parler veut dire, et ne vous amusez pas à la regarder: vous
+pourriez la mettre de mauvaise humeur contre vous et la retrouver, le
+lendemain, dans votre jardin, tout au beau milieu de vos cloches à
+melons ou de vos plates-bandes de fleurs.
+
+
+
+
+Les Demoiselles
+
+J'en viyons[5] une, j'en viyons deux,
+Que n'aviant ni bouches ni z'yeux;
+J'en viyons trois, j'en viyons quatre,
+Je les ârions bien voulu battre.
+J'en viyons cinq, j'en viyons six
+Qui n'aviant pas les reins bourdis[6]
+Darrier s'en venait la septième,
+J'avons jamais vu la huitième.
+
+Ancien couplet recueilli par Maurice SAND.
+
+
+Les _Demoiselles_ du Berry nous paraissent cousines des _Milloraines_ de
+Normandie, que l'auteur de la _Normandie merveilleuse_ décrit comme des
+êtres d'une taille gigantesque. Elles se tiennent immobiles et leur
+forme, trop peu distincte, ne laisse reconnaître ni leurs membres ni
+leur visage. Lorsqu'on s'approche, elles prennent la fuite par une
+succession de bonds irréguliers très rapides.
+
+Les _demoiselles_ ou _filles blanches_ sont de tous les pays. Je ne les
+crois pas d'origine gauloise, mais plutôt française du moyen-âge. Quoi
+qu'il en soit, je rapporterai une des légendes les plus complètes que
+j'aie pu recueillir sur leur compte.
+
+Un gentilhomme du Berry, nommé Jean de La Selle, vivait, au siècle
+dernier, dans un castel situé au fond des bois de Villemort. Le pays,
+triste et sauvage, s'égaye un peu à la lisière des forêts, là où le
+terrain sec, plat et planté de chênes, s'abaisse vers des prairies que
+noient une suite de petits étangs assez mal entretenus aujourd'hui.
+
+Déjà, au temps dont nous parlons, les eaux séjournaient dans les prés de
+M. de La Selle, le bon gentilhomme n'ayant pas grand bien pour faire
+assainir ses terres. Il en avait une assez grande étendue, mais de
+chétive qualité et de petit rapport.
+
+Néanmoins, il vivait content, grâce à des goûts modestes et à un
+caractère sage et enjoué. Ses voisins le recherchaient pour sa bonne
+humeur, son grand sens et sa patience à la chasse. Les paysans de son
+domaine et des environs le tenaient pour un homme d'une bonté
+extraordinaire et d'une rare délicatesse. On disait de lui que plutôt
+que de faire tort d'un fétu à un voisin, quel qu'il fût, il se
+laisserait prendre sa chemise sur le corps et son cheval entre les
+jambes.
+
+Or, il advint qu'un soir, M. de La Selle ayant été à la foire de la
+Berthenoux pour vendre une paire de boeufs, revenait par la lisière du
+bois, escorté par son métayer, le grand Luneau, qui était un homme fin
+et entendu, et portant, sur la croupe maigre de sa jument grise, la
+somme de six cents livres en grands écus plats à l'effigie de Louis XIV.
+C'était le prix des bestiaux vendus.
+
+En bon seigneur de campagne qu'il était, M. de La Selle avait dîné sous
+la ramée, et comme il n'aimait point à boire seul, il avait fait asseoir
+devant lui le grand Luneau et lui avait versé le vin de crû sans
+s'épargner lui-même, afin de le mettre à l'aise en lui donnant
+l'exemple. Si bien que le vin, la chaleur et la fatigue de la journée
+et, par-dessus tout cela, le trot cadencé de la grise avaient endormi M.
+de La Selle, et qu'il arriva chez lui sans trop savoir le temps qu'il
+avait marché ni le chemin qu'il avait suivi. C'était l'affaire de Luneau
+de le conduire, et Luneau l'avait bien conduit, car ils arrivaient sains
+et saufs; leurs chevaux n'avaient pas un poil mouillé. Ivre, M. de La
+Selle ne l'était point. De sa vie, on ne l'avait vu hors de sens. Aussi
+dès qu'il se fut débotté, il dit à son valet de porter sa valise dans sa
+chambre, puis il s'entretint fort raisonnablement avec le grand Luneau,
+lui donna le bonsoir et s'alla coucher sans chercher son lit. Mais le
+lendemain, lorsqu'il ouvrit sa valise pour y prendre son argent, il n'y
+trouva que de gros cailloux et, après de vaines recherches, force lui
+fut de constater qu'il avait été volé.
+
+Le grand Luneau, appelé et consulté, jura _sur son chrême et son
+baptême_, qu'il avait vu l'argent bien compté dans la valise, laquelle
+il avait chargée et attachée lui-même sur la croupe de la jument. Il
+jura aussi sur _sa foi et sa loi_, qu'il n'avait pas quitté son maître
+de _l'épaisseur d'un cheval_, tant qu'ils avaient suivi la grand'route.
+Mais il confessa qu'une fois entré dans le bois, il s'était senti un peu
+lourd, et qu'il avait pu dormir sur sa bête environ l'espace d'un quart
+d'heure. Il s'était vu tout d'un coup auprès de la
+_Gâgne-aux-Demoiselles_ et, depuis ce moment, il n'avait plus dormi et
+n'avait pas rencontré figure de chrétien.
+
+--Allons, dit M. de La Selle, quelque voleur se sera moqué de nous.
+C'est ma faute encore plus que la tienne, mon pauvre Luneau, et le plus
+sage est de ne point se vanter. Le dommage n'est que pour moi, puisque
+tu ne partages point dans la vente du bétail. J'en saurai prendre mon
+parti, encore que la chose me gêne un peu. Cela m'apprendra à ne plus
+m'endormir à cheval.
+
+Luneau voulut en vain porter ses soupçons sur quelques braconniers
+besogneux de l'endroit.--Non pas, non pas, répondit le brave hobereau;
+je ne veux accuser personne. Tous les gens du voisinage sont d'honnêtes
+gens. N'en parlons plus. J'ai ce que je mérite.
+
+--Mais peut-être bien que vous m'en voulez un peu, notre maître...
+
+--Pour avoir dormi? Non, mon ami; si je t'eusse confié la valise, je
+suis sur que tu te serais tenu éveillé. Je ne m'en prends qu'à moi, et
+ma foi, je ne compte pas m'en punir par trop de chagrin. C'est assez
+d'avoir perdu l'argent, sauvons la bonne humeur et l'appétit.
+
+--Si vous m'en croyez, pourtant, notre maître, vous feriez fouiller la
+_Gâgne-aux-Demoiselles_.
+
+--La _Gâgne-aux-Demoiselles_ est une fosse herbue qui a bien un
+demi-quart de lieue de long; ce ne serait pas une petite affaire de
+remuer toute cette vase, et d'ailleurs qu'y trouverait-on? Mon voleur
+n'aura pas été si sot que d'y semer mes écus!
+
+--Vous direz ce que vous voudrez, notre maître, mais le voleur n'est
+peut-être pas fait comme vous penser!
+
+--Ah! Ah! mon grand Luneau, toi aussi tu crois que les _demoiselles_
+sont des esprits malins qui se plaisent à jouer de mauvais tours!
+
+--Je n'en sais rien, notre maître, mais je sais bien qu'étant là un
+matin, _devant jour_, avec mon père, nous les vîmes comme je vous vois;
+mêmement que, rentrant à la maison bien épeurés, nous n'avions plus ni
+chapeaux, ni bonnets sur nos têtes, ni chaussures à nos pieds, ni
+couteaux dans nos poches. Elles sont malignes, allez! Elles ont l'air de
+se sauver, mais, sans vous toucher, elles vous font perdre tout ce
+qu'elles peuvent et en profitent, car on ne le retrouve jamais. Si
+j'étais de vous, je ferais assécher tout ce marécage. Votre pré en
+vaudra mieux et les _demoiselles_ auraient bientôt délogé; car il est à
+la connaissance de tout homme de bon sens qu'elles n'aiment point le sec
+et qu'elles s'envolent de mare en mare et d'étang en étang, à mesure
+qu'on leur ôte le brouillard dont elles se nourrissent.
+
+--Mon ami Luneau, répondit M. de La Selle, dessécher le marécage serait,
+à coup sûr, une bonne affaire pour le pré. Mais, outre qu'il y faudrait
+les six cents livres que j'ai perdues, j'y regarderais encore à deux
+fois avant de déloger les _demoiselles_. Ce n'est pas que j'y croie
+précisément, ne les ayant jamais vues, non plus qu'aucun autre farfadet
+de même étoffe; mais mon père y croyait un peu, et ma grand-mère y
+croyait tout à fait. Quand on en parlait, mon père disait: «Laissez les
+_demoiselles_ tranquilles; elles n'ont jamais fait de mal à moi ni à
+personne.» et ma grand-mère disait: «Ne tourmentez et ne conjurez jamais
+les _demoiselles_; leur présence est un bien dans une terre, et leur
+protection est un porte-bonheur pour une famille.»
+
+--Pas moins, reprit le grand Luneau en hochant la tête, elles ne vous
+ont point garé des voleurs!
+
+Environ dix ans après cette aventure, M. de La Selle revenait de la même
+foire de la Berthenoux, rapportant sur la même jument grise, devenue
+bien vieille, mais trottant encore sans broncher, une somme équivalente
+à celle qui lui avait été si singulièrement dérobée. Cette fois, il
+était seul, le grand Luneau étant mort depuis quelques mois; et notre
+gentilhomme ne dormait pas à cheval, ayant abjuré et définitivement
+perdu cette fâcheuse habitude.
+
+Lorsqu'il fut à la lisière du bois, le long de la
+_Gâgne-aux-Demoiselles_, qui est située au bas d'un talus assez élevé et
+tout couvert de buissons, de vieux arbres et de grandes herbes sauvages,
+M. de La Selle fut pris de tristesse en se rappelant son pauvre métayer,
+qui lui faisait bien faute, quoique son fils Jacques, grand et mince
+comme lui, comme lui fin et avisé, parût faire son possible pour le
+remplacer. Mais on ne remplace pas les vieux amis, et M. de La Selle se
+faisait vieux lui-même.
+
+Il eut des idées noires; mais sa bonne conscience les eut bientôt
+dissipées, et il se mit à siffler un air de chasse, en se disant que, de
+sa vie et de sa mort, il en serait ce que Dieu voudrait.
+
+Comme il était à peu près au milieu de la longueur du marécage, il fut
+surpris de voir une forme blanche, que jusque-là il avait prise pour un
+flocon de ces vapeurs dont se couvrent les eaux dormantes, changer de
+place, puis bondir et s'envoler en se déchirant à travers les branches.
+Une seconde forme plus solide sortit des joncs et suivit la première en
+s'allongeant comme une toile flottante; puis une troisième, puis une
+autre et encore une autre; et, à mesure qu'elles passaient devant
+Monsieur de La Selle, elles devenaient si visiblement des personnages
+énormes, vêtus de longues jupes, pâles, avec des cheveux blanchâtres
+traînant plutôt que voltigeant derrière elles, qu'il ne put s'ôter de
+l'esprit que c'étaient là les fantômes dont on lui avait parlé dans son
+enfance. Alors, oubliant que sa grand-mère lui avait recommandé, s'il
+les rencontrait jamais, de faire comme s'il ne les voyait pas, il se mit
+à les saluer, en homme bien appris qu'il était. Il les salua toutes, et
+quand ce vint à la septième, qui était la plus grande et la plus
+apparente, il ne put s'empêcher de lui dire: _Demoiselle, je suis votre
+serviteur_.
+
+Il n'eut pas plutôt lâché cette parole, que la grande demoiselle se
+trouva en croupe derrière lui, l'enlaçant de deux bras froids comme
+l'aube, et que la vieille grise, épouvantée, prit le galop, emportant M.
+de La Selle à travers le marécage.
+
+Bien que fort surpris, le bon gentilhomme ne perdit point la tête. «Par
+l'âme de mon père, pensa-t-il, je n'ai jamais fait de mal, et nul esprit
+ne peut m'en faire,» Il soutint sa monture et la força de se dépêtrer de
+la boue où elle se débattait, tandis que la _grand'demoiselle_
+paraissait essayer de la retenir et de l'envaser.
+
+M. de La Selle avait des pistolets dans ses fontes, et l'idée lui vint
+de s'en servir; mais, jugeant qu'il avait affaire à un être surnaturel
+et se rappelant d'ailleurs que ses parents lui avaient recommandé de ne
+point offenser les _demoiselles de l'eau_, il se contenta de dire avec
+douceur à celle-ci: «Vraiment, belle dame, vous devriez me laisser
+passer mon chemin, car je n'ai point traversé le vôtre pour vous
+contrarier, et si je vous ai saluée, c'est par politesse et non par
+dérision. Si vous souhaitez des prières ou des messes, faites connaître
+votre désir, et, foi de gentilhomme, vous en aurez!»
+
+Alors, M. de La Selle entendit au-dessus de sa tête une voix étrange qui
+disait: «Fais dire trois messes pour l'âme du grand Luneau et va en
+paix!»
+
+Aussitôt la figure du fantôme s'évanouit, la grise redevint docile et M.
+de La Selle rentra chez lui sans obstacle.
+
+Il pensa alors qu'il avait eu une vision; il n'en commanda pas moins les
+trois messes. Mais quelle fut sa surprise lorsqu'en ouvrant sa valise,
+il y trouva, outre l'argent qu'il avait reçu à la foire, les six cents
+livres tournois en écus plats, à l'effigie du feu roi.
+
+On voulut bien dire que le grand Luneau, repentant à l'heure de la mort,
+avait chargé son fils Jacques de cette restitution, et que celui-ci,
+pour ne pas entacher la mémoire de son père, en avait chargé les
+demoiselles... M. de La Selle ne permit jamais un mot contre la probité
+du défunt, et quand on parlait de ces choses sans respect en sa
+présence, il avait coutume de dire: «L'homme ne peut pas tout expliquer.
+Peut-être vaut-il mieux pour ici être sans reproche que sans croyance.»
+
+
+
+
+Les Laveuses de nuit ou Lavandières
+
+A la pleine lune, on voit, dans le chemin de la _Font de Fonts_
+(Fontaine des Fontaines), d'étranges laveuses; ce sont les spectres des
+mauvaises mères qui ont été condamnées à laver, jusqu'au jugement
+dernier, les langes et les cadavres de leurs victimes.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Voici, selon nous, la plus sinistre des visions de la peur. C'est aussi
+la plus répandue; je crois qu'on la retrouve en tous pays.
+
+Autour des mares stagnantes et des sources limpides, dans les bruyères
+comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les
+vieux saules comme dans la plaine brûlée du soleil, on entend, durant la
+nuit, le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières
+fantastiques. Dans certaines provinces, on croit qu'elles évoquent la
+pluie et attirent l'orage en faisant voler jusqu'aux nues, avec leur
+battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Il y a ici confusion.
+L'évocation des tempêtes est le monopole des sorciers connus sous le nom
+de _meneux de nuées_. Les véritables lavandières sont les âmes des mères
+infanticides. Elles battent et tordent incessamment quelque objet qui
+ressemble à du linge mouillé, mais qui, vu de près, n'est qu'un cadavre
+d'enfant. Chacune a le sien ou les siens, si elle a été plusieurs fois
+criminelle. Il faut se bien garder de les observer ou de les déranger
+car, eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles
+vous saisiraient, vous battraient dans l'eau et vous tordraient ni plus
+ni moins qu'une paire de bas.
+
+Nous avons entendu souvent le battoir des laveuses de nuit résonner dans
+le silence autour des mares désertes. C'est à s'y tromper. C'est une
+espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c'est bien
+triste d'avoir fait cette puérile découverte et de ne plus pouvoir
+espérer l'apparition des terribles sorcières, tordant leurs haillons
+immondes, dans la brume des nuits de novembre, à la pâle clarté d'un
+croissant blafard reflété par les eaux.
+
+Cependant, j'ai eu l'émotion d'un récit sincère et assez effrayant sur
+ce sujet.
+
+Un mien ami, homme de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, et
+pourtant d'un esprit éclairé et cultivé, mais je dois encore l'avouer,
+enclin à laisser sa raison _dans les pots_; très brave en face des
+choses réelles, mais facile à impressionner et nourri, dès l'enfance,
+des légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu'il ne
+racontait qu'avec répugnance et avec une expression de visage qui
+faisait passer un frisson dans son auditoire.
+
+Un soir, vers onze heures, dans une _traîne_ charmante qui court en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du
+ravin d'Urmont, il vit, au bord d'une source, une vieille qui lavait et
+tordait en silence.
+
+Quoique cette jolie fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de
+surnaturel et dit à cette vieille: «Vous lavez bien tard, la mère!»
+
+Elle en répondit point. Il la crut sourde et approcha. La lune était
+brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit alors
+distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement
+inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de
+chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de
+visage inconnu, à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta
+lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement
+attardée:
+
+«Je ne pensai à la légende que lorsque j'eus perdu cette femme de vue.
+Je n'y pensais pas avant de la rencontrer. Je n'y croyais pas et je
+n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès que je fus auprès
+d'elle, son silence, son indifférence à l'approche d'un passant, lui
+donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à notre espèce. Si la
+vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, comment était-elle venue
+de loin toute seule laver, à cette heure insolite, à cette source glacée
+où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au
+moins digne de remarque; mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que
+j'éprouvai en moi-même. Je n'eus aucun sentiment de peur, mais une
+répugnance, un dégoût invincibles. Je passai mon chemin sans qu'elle
+détournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai aux
+sorcières des lavoirs, et alors j'eus très peur, j'en conviens
+franchement, et rien au monde ne m'eut décidé à revenir sur mes pas.»
+
+Une autre fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers
+deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait
+ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir. Il était seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied
+à terre à une montée, et se trouva au bord de la route, près d'un fossé
+où trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande
+vigueur, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans
+aboyer. Il passa lui-même sans trop regarder. Mais à peine eut-il fait
+quelques pas, qu'il entendit marcher derrière lui, et que la lune
+dessina à ses pieds une ombre très allongée. Il se retourna et vit une
+des femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance
+comme pour appuyer la première.
+
+«Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières maudites, mais j'eus
+une autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille
+si élevée, et celle qui me suivait de près avait tellement les
+proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas
+un instant d'avoir affaire à de mauvais plaisants de village, mal
+intentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main, je me
+retournai en disant: Que voulez-vous?
+
+Je ne reçus point de réponse, et ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas
+de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon
+cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable
+sur les talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
+plaisir de me tenir sous le coup d'une provocation. Je tenais toujours
+mon bâton, prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement, et
+j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait
+mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors et, quoique j'eusse
+entendu, jusque-là, des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté
+de la mienne, je ne vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas
+environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, les trois
+grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
+le bord du fossé. Leur silence, contrastant avec ces bonds échevelés,
+les rendait encore plus singulières et pénibles à voir.
+
+Si l'on essayait, après ce récit, d'adresser au narrateur quelque
+question de détail, ou de lui faire entendre qu'il avait été le jouet
+d'une hallucination, il secouait la tête et disait: «Parlons d'autre
+chose. J'aime autant croire que je ne suis pas fou.» Et ces mots, jetés
+d'un air triste, imposaient silence à tout le monde.
+
+Il n'est point de mare ou de fontaine qui ne soit hantée, soit par les
+lavandières de nuit, soit par d'autres esprits plus ou moins fâcheux.
+Quelques-uns de ces hôtes sont seulement bizarres. Dans mon enfance, je
+craignais beaucoup de passer devant un certain fossé où l'on voyait les
+_pieds blancs_. Les histoires fantastiques qui ne s'expliquent pas sur
+la nature des êtres qu'elles mettent en scène, et qui restent vagues et
+incomplètes, sont celles qui frappent le plus l'imagination. Ces pieds
+blancs marchaient, dit-on, le long du fossé à certaines heures de la
+nuit; c'était des pieds de femme, maigres et nus, avec un bout de robe
+blanche ou de chemise longue qui flottait et s'agitait sans cesse. Cela
+marchait vite et en zigzag, et si l'on disait: «Je te vois! veux-tu te
+sauver!» _cela_ courait si vite _qu'on ne savait plus où ça avait
+passé_. Quand on ne disait rien, _cela_ marchait devant vous; mais
+quelque effort que l'on fit pour voir plus haut que la cheville, c'était
+chose impossible. Ça n'avait ni jambes, ni corps, ni tête, rien que des
+pieds. Je ne saurais dire ce que ces pieds avaient de terrifiants; mais,
+pour rien au monde, je n'eusse voulu les voir.
+
+Il y a, en d'autres lieux, des fileuses de nuit dont on entend le rouet
+dans la chambre que l'on habite et dont on aperçoit quelquefois les
+mains. Chez nous, j'ai ouï parler d'une _brayeuse_ de nuit, qui broyait
+le chanvre devant la porte de certaines maisons et faisait entendre le
+bruit régulier de la _braye_ d'une manière qui _n'était pas naturelle_.
+Il fallait la laisser tranquille, et si elle s'obstinait à revenir
+plusieurs nuits de suite, mettre une vieille lame de faux en travers de
+l'instrument dont elle avait coutume de s'emparer pour faire son
+vacarme, elle s'amusait un moment à vouloir broyer cette lame, puis elle
+s'en dégoûtait, la jetait en travers de la porte et ne revenait plus.
+
+Il y avait encore la _peillerouse_ de nuit qui se tenait sous la
+_guenillière_ de l'église. _Peille_ est un vieux mot français qui
+signifie haillon; c'est pourquoi le porche de l'église, où se tiennent,
+pendant les offices les mendiants porteurs de peilles, s'appelle d'un
+nom analogue.
+
+Cette _peillerouse_ accostait les passants et leur demandait l'aumône.
+Il fallait se bien garder de lui rien donner; autrement elle devenait
+grande et forte, de cacochyme qu'elle vous avez semblé, et elle vous
+rouait de coups. Un nommé Simon Richard, qui demeurant dans l'ancienne
+cure et qui soupçonnait quelque espièglerie des filles du bourg à son
+intention particulière, voulut batifoler avec elle. Il fut laissé pour
+mort. Je le vis sur le flanc, le lendemain, très rossé et très
+égratigné, en effet. Il jurait n'avoir eu affaire qu'à une petite
+vieille «qui paraissait cent ans, mais qui avait la poigne comme trois
+hommes et demi.»
+
+On voulut en vain lui faire supposer qu'il avait eu affaire à un _gâ_
+plus fort que lui, qui, sous un déguisement, s'est vengé de quelque
+mauvais tour de sa façon. Il était fort et hardi, même querelleur et
+vindicatif. Pourtant, il quitta la paroisse aussitôt qu'il fut debout et
+n'y revint jamais, disant qu'il ne craignait ni homme ni femme. Mais
+bien les gens qui ne sont pas de ce monde et qui n'ont pas le corps fait
+_en chrétiens_.
+
+
+
+
+La Grand'bête
+
+Les enfants du père Germain revenaient chargés de fagots qu'ils avaient
+dérobés. Au sortir des tailles de Champeaux, ils entendirent tous les
+oiseaux du bois crier à la fois, et virent une bête _qui était faite
+comme un veau, tout comme un lièvre aussi_. C'était la grand'bête.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Sous les noms de _bigorne, de chien blanc, de bête navette, de vache au
+diable, de piterne, de taranne_, etc., etc., un animal fabuleux se
+promène, de temps immémorial, dans les campagnes et pénètre même dans
+les habitations, on ne sait plus dans quel dessein, tant on lui fait
+bonne guerre pour le repousser, dès que sa présence est signalée dans
+une localité.
+
+Dans nos provinces du centre, ce que l'on raconte de la _Grand'bête_
+s'accorde particulièrement avec ce qui est dit de la _Taranne_ dans les
+provinces du nord. C'est le plus souvent une chienne de la taille d'une
+génisse. Les enfants et les femmes, qui ont l'imagination vive, lui ont
+bien vu des cornes, des yeux de feu, et l'assemblage hétérogène des
+formes de divers animaux; mais les gens calmes et clairvoyants ont
+décidé, en dernier ressort, que c'est une _levrette_, et tant de ces
+personnes sages l'on vue, qu'il faut bien adopter cette version la plus
+accréditée.
+
+De toutes les antiques superstitions, celle-ci est la moins effacée. La
+_Grand'bête_ a fait sa dernière apparition dans nos environs, il n'y a
+pas plus de cinq ou six ans, et il n'est pas prouvé qu'elle soit décidée
+à ne plus reparaître.
+
+Dans mon enfance, j'allais souvent me promener, les soirs d'été, à une
+métairie appartenant à ma grand'mère et située dans les terres, à une
+demi-lieue de chez nous. Cette métairie a été longtemps le théâtre des
+grands _sorcelages_ et des apparitions les mieux conditionnés. Je
+n'oublierai jamais une soirée où l'orage nous avait retenus, mon frère
+et moi, jusqu'à la _grand'nuit_, c'est-à-dire entre neuf et dix heures
+du soir. J'avais une dizaine d'années, mon frère avait quinze ans et
+faisait le brave. Quant à moi, je le confesse, j'avais grand'peur: la
+bête avait paru la veille, disait-on, autour de la ferme, et
+_manquablement_, c'est-à-dire infailliblement, elle allait reparaître
+dès que je jour aurait pris fin.
+
+Je crois toujours voir les apprêts du combat. Les hommes s'armant de
+fourches de fer et de bâtons; le métayer prenant, au manteau de la
+cheminée, et chargeant de balles bénites son long fusil à un seul canon;
+sa vieille mère faisant ranger les enfants au fond de la chambre, entre
+les deux lits de serge jaune, et se mettant elle-même en prières avec
+ses brus et ses servantes, devant une image coloriée qui représentait je
+ne sais plus quel général de l'Empire que l'on prenait là pour un _bon
+saint_, les colporteurs de cette époque vendant n'importe quoi, comme
+figures de dévotion aux paysans.
+
+Et puis, on ferma les portes et fenêtres, et _on accota les battants_;
+et, comme les petits enfants criaient, on les gourmanda et on les menaça
+de les mettre dehors s'ils ne se taisaient. Il fallait écouter
+l'approche de la bête. Les chiens qu'on laissait dehors ne manqueraient
+pas de hurler et les boeufs de _bremer_ (de mugir) dans l'étable. En
+fait, les chiens aboyaient et se démenaient déjà à la vue de tous ces
+préparatifs. Les animaux comprennent très bien les sentiments intérieurs
+qui agitent une famille; les voix effrayées, les physionomies troublées,
+semblent leur révéler la cause du mouvement insolite qui se fait dans la
+maison.
+
+Les gens de la ferme prétendaient que les animaux se rappelaient très
+bien, d'une année à l'autre, l'apparition des années précédentes et
+qu'ils avaient la révélation instinctive du mal que la bête pouvait leur
+faire. Aussi ne se jetaient-ils jamais sur elle et refusaient-ils de la
+poursuivre. De son côté, il était sans exemple qu'elle les eût mordus.
+Mais son souffle ou son influence les faisait périr, et jamais elle
+n'avait visité la métairie sans qu'il ne se déclarât, à la suite, une
+mortalité de bestiaux[7].
+
+Il semblait donc que les personnes fussent à l'abri de tout danger, car
+la bête n'attaque pas et fuit à la moindre hostilité. Mais tout ce qui
+se présente avec un caractère surnaturel, ébranle l'imagination des
+paysans et des enfants, plus que le danger palpable. Certes, l'attaque
+d'une bande de loups affamés nous eût moins épouvantés que l'éventualité
+de la visite de ce fantôme.
+
+Pourtant j'eus comme un regret et une déception quand, au lieu de la
+bête, arriva notre précepteur qui, s'inquiétant pour mon frère et moi,
+de la nuit et de l'orage, venait nous chercher, sans autre arme qu'un
+parapluie. Il se moqua beaucoup de la bête blanche et des préparatifs du
+combat. Il nous emmena en riant, et nous n'eûmes plus, hélas, ni peur ni
+espoir de voir cette fameuse bête, à laquelle nous avions cru pendant
+une heure.
+
+J'ai à mon service un bon et honnête paysan, de trente-cinq ans environ,
+c'est-à-dire né sur le déclin de ces croyances dans le pays. Sincère,
+robuste et courageux, il a été laboureur dans cette métairie de
+l'Aunière, hantée, de temps immémorial, par tous les diables des
+légendes rustiques. Je lui demande s'il y a jamais vu quelque chose
+d'extraordinaire. Il commence par dire que non. Mais, comme il ne sait
+pas mentir, je vois bien qu'il craint d'être rallié et qu'il lui en
+coûte de répondre. J'insiste sans affectation et, peu à peu, il me
+raconte ce qui va suivre.
+
+«J'ai vu, dit-il, bien des choses dont je n'ai pas été _épeuré_, mais
+que personne ne peut m'ôter de la mémoire. J'avais une vingtaine d'année
+quand je fus en moisson pour la première fois à l'Aunière. Nous étions
+dix-huit à moissonner et nous soupions dehors devant la porte, du logis
+à cause de la _grand'chaud_. Après souper, nous nous en allions coucher
+à la paille, quand un de nous s'en retourne _au devant de la maison_,
+pour chercher son couteau qu'il avait perdu. Il s'en revint, _toujours
+criant_, et étant tous sortis de la grange, tous les dix-huit, et moi
+comme les autres, avons vu la _levrette_ couchée tout au long sur la
+table où nous avions soupé. Sitôt qu'elle nous vit, elle fit un saut de
+plus de vingt pieds en l'air et se sauva à travers champs. Et nous de la
+galoper et de la voir courir et sauter tout le long des buissons, où
+elle disparut tout d'un coup, et où personne ne trouva ni elle ni marque
+de son corps. Les chiens ne voulurent jamais nous suivre ni seulement
+_flairer du côté_. Ils ne firent que trembler et hurler dans la cour. A
+présent, ajoute-t-il, si vous me demandez comment la bête était faite,
+je vous dirai que je ne l'ai vue qu'à la brune et qu'elle m'a paru toute
+blanche. Vous dire que c'était une levrette, je ne saurais; mais ça
+ressemblait à une levrette plus qu'à toute autre bête que j'aie jamais
+vue et, pour la grandeur, ça paraissait long, long, avec des jambes
+fines qui sautaient comme jamais je n'aurais cru qu'une bête pût
+sauter.»
+
+Ce qu'il y a de sûr, c'est que le fermier de l'Aunière, le gros
+Martinet, perdit tant de _bestiau_, cette année-là, qu'il se mit dans
+l'idée de devenir _médecin_, afin de les guérir lui-même et de conjurer
+les sorts qu'on lui faisait, par d'autres sorts plus savants, et il s'en
+fut consulter le _grand médecin_ qu'on appelle le sabotier du
+Bourg-Dieu, à plus de huit lieues d'ici. Quand il parla au sabotier pour
+la première fois, celui-ci lui dit: "Vous me venez quérir pour un boeuf
+malade qui s'appelle _Chauvet_, et vous avez en votre étable quatre
+paires de boeufs dont je vas vous dire tous les noms, tous les âges,
+toutes les couleurs."
+
+Qui fut bien étonné? Ce fut Martinet qui s'entendit raconter et nommer
+tout ce qu'il avait de bestiaux, encore que jamais le grand sabotier ne
+fut venu au pays de chez nous.
+
+--Allez-vous en à votre logis, _qu'il lui dit_, vous trouverez le boeuf
+Chauvet debout et sauvé. Mais, par malheur, son camarade _Racinieux_,
+que vous avez laissé en bonne santé, sera crevé quand vous rentrerez à
+la maison.
+
+--Et ne pouvez-vous l'empêcher? dit Martinet.
+
+--Non, il est trop tard. La mauvaise bête aura passé chez vous?
+
+--C'est la vérité: ne pouvez-vous m'enseigner le moyen de purger mon
+_bestiau_ de sa _mauvaise air_?
+
+--Voire! fit le sorcier; mais il faudra que j'aille chez vous.
+
+Ils vinrent à cheval, tous les deux et comme, dans ce temps-là, j'étais
+valet à la maison, j'entendis Martinet dire en arrivant:
+
+--Vous avez donc _encavé_ Racinieux à ce matin?
+
+--Par malheur, oui, notre maître, que je lui dis: comment donc que vous
+savez ça?
+
+--Et Chauvet mange de bon appétit, à cette heure?
+
+C'était la vérité, tout comme le sabotier l'avait _connaissu_. Le boeuf
+malade était guéri; son camarade qui, au départ du maître, ne se sentait
+de rien, était crevé et encavé.
+
+Alors Martinet voyant le grand talent du sabotier, le retint à la maison
+huit jours durant, et apprit de lui le _sorcelage_. Ils ne se couchaient
+point de toute la nuit, et s'en allaient dans les champs et sur les
+chemins, et on entendait des voix qu'on ne connaissait point et un sabat
+abominable.
+
+Et le sabotier nous mena tous de jour dans le patural des boeufs et nous
+fit voir la chose qui leur donnait des maladies. C'était un crapaud que
+_celui_ que l'on avait vu en levrette blanche avait arrangé avec des
+charmes et des empoisonnements sous une motte de gazon. Et quand les
+boeufs passaient à côté, ils commençaient de souffler et de maigrir.
+
+Alors Martinet devint grand savant, comme chacun sait. Il eut les plus
+beaux élèves du pays et fut appelé comme _médecin_ dans tout le canton.
+C'est comme ça et non autrement qu'il a pu vous payer sa ferme et se
+retirer du grand dommage où les _mauvaises choses l'avaient mis_.
+
+Seulement, Martinet eut des ennuis de sa femme qui ne voulait point
+qu'il se donnât au sorcelage et qui faisait mauvaise mine au grand
+sabotier. Un jour, il quitta la maison en disant à Martinet: "Si
+l'affaire que nous avons ensemble tourne bien, je vous le ferai assavoir
+demain matin, d'une manière que vous comprendrez, vous tout seul." Et,
+de vrai, le lendemain matin, comme nous étions à manger la soupe, il se
+fit un _grand air de vent_ qui donna une bouffée dont la maison trembla,
+et un coq noir entra dans la chambre et se jeta dans le feu où il fut
+tout brûlé en un instant. La femme du logis voulait sauver le coq, mais
+Martinet la retint par le bras en lui disant: "_N'y touché pas!_" et
+elle en resta toute apeurée. De même qu'une autrefois, comme le sabotier
+était là, et qu'elle venait de tirer ses vaches, son lait devint tout
+noir et on fut obligé de le jeter. _Dont elle pleura_, maudissant le
+sabotier. Mais son mari lui dit: "Rends-toi à lui, et une autre fois,
+offre-lui de ton lait, de ton fromage et de tout ce qui est ici." Ce
+qu'elle fit par la suite avec grande crainte et honnêteté.
+
+Voilà comment la _grand'bête_ a été chassée de la métairie et aussi
+l'_homme sans tête_, qui se promenait à côté sur le vieux chemin de
+Verneuil, et la _chasse à baudet_ qui passait si souvent au-dessus de la
+maison. Seulement, Martinet a eu bien des peines dans son corps pour
+soumettre toutes ces mauvaises choses. Il a été souvent battu par les
+follets et ils lui ont enlevé de la tête et fait perdre plus de dix
+chapeaux et bonnets. Et, enfin, il a eu le mal d'yeux bien souvent, à
+cause de la boule de feu qui se mettait devant lui en voyage sur le cou
+de sa jument[8].»
+
+
+
+
+Les trois hommes de pierre
+
+
+On prétend que certains individus de cette race stupide, crient aux
+passants attardés: _Veux-tu des bras? veux-tu des bras?_ Si on a
+l'imprudence de leur répondre: _Oui_, ils reprennent: _Donne-nous tes
+jambes!_ Et comme ils sont charmeurs, on reste là tant qu'il leur plaît.
+Un malin que la frayeur avait jeté à la renverse, eut l'esprit de leur
+dire: _Prenez mes jambes, si vous voulez; elles sont mortes._--Ils ne
+surent point répliquer, et l'homme put se sauver de leur charme.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Dans la région de l'Indre qui touche à la Creuse, la nature change
+d'aspect, les vallons s'enfouissent, les plateaux s'élèvent, la
+végétation prend de l'essor, les eaux se précipitent, les talus profonds
+se hérissent de rochers. Les traditions et les légendes sont pourtant
+plus rares dans cette région pittoresque que dans nos plaines; mais
+elles sont généralement tristes, et, sauf ce qui se rapporte à
+Gargantua, je n'ai pas trouvé par là ce fonds d'_humour_ berrichonne qui
+mêle souvent l'ironie aux terreurs du monde fantastique.
+
+J'ai nommé Gargantua, et, à ce propos, je demanderai aux érudits si,
+avant la publication _du livre_ (c'est ainsi, je crois, qu'on disait du
+temps de Rabelais pour désigner le grand, le seul, le délirant succès
+littéraire de l'époque), il n'y avait pas, dans les provinces, une
+légende populaire de Gargantua, dont le grand satirique se serait
+emparé, comme Goethe de la légende de Faust, et comme Molière de la
+légende de la Statue du Commandeur. Cette locution des enthousiastes
+contemporains de Rabelais, _le livre_, était-elle uniquement une formule
+d'admiration exclusive? Ne signifiait-elle pas aussi une distinction à
+établir entre le poème éclatant et la légende obscure? Les ogres remis à
+la mode par Perrault sont bien les mêmes géants que la chevalerie
+pourfendait au moyen-âge. Gargantua ne serait-il pas de la même famille,
+et son nom n'aurait-il pas été ramassé par l'auteur de _Pantagruel_
+parmi d'autres types populaires aujourd'hui oubliés pour n'avoir existé
+que dans les contes de la veillée, de nos ancêtres?
+
+En Berry, où aucune tradition historique n'est restée dans la mémoire
+des paysans, sinon à l'état de mythe, on est très surpris de retrouver
+une sorte d'histoire locale très précise de Gargantua tout à fait en
+dehors du poème de Rabelais, bien que dans la même couleur. A Montlevic,
+une petite éminence isolée dans la plaine a été formée par le pied de
+Gargantua. Fourvoyé dans nos terres argileuses, le géant secoua _son
+sabot_ en ce lieu, et y laissa une colline.
+
+Sur la Creuse, aux limites du Berry, on retrouve Gargantua[9] enjambant
+le vaste et magnifique ravin où la rivière s'engouffre, entre le clocher
+du Pin et celui de Ceaulmont, planté sur les bords escarpés de l'abîme.
+Un bac rempli de moines vint à passer entre les jambes du géant. Il crut
+voir filer une truite, se baissa, prit l'embarcation entre deux doigts,
+avala le tout, trouva les moines gros et gras, mais rejeta le bateau en
+se plaignant de l'arête du poisson.
+
+Ceux qui vous racontent ces choses n'ont certes jamais lu _le livre_, et
+pas plus qu'eux leurs aïeux n'ont su son existence. Le nom de Rabelais
+leur est aussi inconnu que ceux de Pantagruel et de Panurge. Le frère
+Jean des Entomeures, ce type si populaire par sa nature et son langage,
+n'est pas arrivé davantage à la popularité de fait. Ces personnages sont
+l'oeuvre du poète; mais je croirais que Gargantua est l'oeuvre du peuple
+et que, comme tous les grands créateurs, Rabelais a pris son bien où il
+l'a trouvé.
+
+Les superstitions des villages et des chaumières de la Creuse, dans le
+bas Berry, admettent donc les géants, qui, par opposition, tiennent peu
+de place dans les chroniques du haut pays. Le haut pays est découvert et
+ondulé; le bas pays, raviné et encaissé, est assis sur la roche qui sert
+de contre-forts aux escarpements du terrain. Ces roches micaschisteuses,
+de formes bizarres, prennent volontiers l'aspect de figures
+gigantesques; mais il s'en faut de beaucoup qu'elles paraissent risibles
+au pêcheur de mauvaise foi qui va, durant la nuit, lever les nasses de
+ses confrères. Ce n'est pas le joyeux Gargantua qui lui apparaît: ce
+sont _les trois hommes de pierre_, que dans le jour, il appelait les
+rochers du moine, et qu'il voyait sans frayeur se mirer debout et
+immobiles sur le bord de l'eau transparente.
+
+Une nuit, Chauvat, du moulin _d'en bas_, les vit remuer, descendre de
+leur immense piédestal et se promener sur le rivage en gesticulant; mais
+quels horribles gestes, et quelle marche terrifiante! Ils ne
+paraissaient avoir ni pieds ni jambes, et pourtant ils allaient plus
+vite que les eaux de la Creuse, et les cailloux broyés criaient sous
+leur poids. Il s'enfuit jusqu'à sa maison et s'y barricada de son mieux;
+mais les hommes de pierre l'avaient suivi, et comme c'était un mécréant
+qui ne songea point à se recommander à Dieu, le plus petit de ces
+colosses appuya son coude sur le pignon de la maison qui s'écrasa comme
+une motte de beurre.
+
+Chauvat épouvanté, se sauva dans sa grange; mais le second des hommes de
+pierre y posa la main et la fendit en quatre comme si c'eût été une
+vieille _huguenote_ en terre de Bazaiges.
+
+Chauvat eut le temps de se sauver et il se réfugia sur la grande écluse
+qui coupe la rivière en biais d'un bord à l'autre. Là il se crut sauvé;
+mais les trois hommes de pierre prirent ce chemin pour s'en retourner à
+leur place ordinaire sur l'autre rive, et il se vit forcé de rester là,
+ou de se jeter dans la rivière qui est très profonde de chaque côté de
+l'écluse; car de courir plus vite que les géants n'avançaient, il n'y
+fallait point songer.
+
+Il se rangea et se fit tout petit, n'osant souffler, couché de son long
+au ras de la chaussée, espérant que ces méchants blocs ne
+l'apercevraient point. Le premier passa; puis vint le second qui passa
+aussi. Chauvat commençait à respirer. Enfin vint le troisième, qui
+était, de beaucoup, le plus grand et le plus lourd, et qui fit mine de
+passer de même que les autres. Mais la chaussée était glissante et
+l'homme de pierre glissa.
+
+Par bonheur, Chauvat _se ressouvint enfin de son baptême_, et fit le
+signe de la croix en demandant l'assistance du ciel. L'homme de pierre
+trébucha et ne tomba point, sans quoi le pauvre pêcheur eût été écrasé
+comme une coquille d'oeuf.
+
+Les _retournants_ sont, dans cette même partie du Berry, des hôtes très
+nombreux. Il est peu de maison qui ne soit hantée de quelque âme en
+peine. La Creuse, noire et rapide en certains endroits profonds, où elle
+coule sans obstacle, entraîne et charrie les esprits plaintifs des gens
+qui ont trouvé la mort dans ses flots. La nuit, on entend des cris
+déchirants; ce sont les noyés qui se lamentent et demandent des prières.
+Ailleurs, elle écume et gronde dans les rochers; on entend là les
+imprécations de ceux qui sont damnés sans rémission.
+
+Le mot de _retournant_ est bien l'équivalent de celui de _revenant_.
+Cependant quelques vieilles femmes vous diront que les âmes des suicidés
+(les noyés volontaires) sont condamnées à l'éternel travail de
+_retourner_ les grosses pierres qui encombrent le lit des torrents. Au
+milieu d'une cascade de la Creuse, une de ces roches noires offre
+tellement la figure d'une barque échouée, que de loin, on s'y trompe.
+C'est une pierre _retournée_: on vous assure qu'elle est blanche
+en-dessous, et qu'elle a été amenée là de bien loin, _par ceux qui
+retournent_.
+
+Ces légendes se rattachent, sans doute, au lugubre souvenir des
+désastres causés par les crues subites et terribles de la rivière. En
+1845, une trombe de pluie gonfla si subitement les affluents torrentueux
+de la Creuse qui est, elle-même, en cet endroit, un torrent redoutable,
+que l'eau monta, dit-on, de plus de cent pieds, apportant toute une
+forêt récemment abattue sur ses rives. Aux approches de l'unique pont de
+la contrée, la forêt voyageuse s'arrêta deux heures, prise et serrée
+entre les deux rives à pic, et, à cette masse, vinrent se joindre
+d'autres masses de toits, de bateaux, de barrières et de débris de toute
+sorte, si bien que les enfants, qui ne doutent de rien, passaient d'une
+rive à l'autre, à pied sec sur cette montagne flottante, au-dessus des
+vagues en fureur. Tout-à-coup la montagne se précipita, emportant le
+pont qui l'avait retenue et balayant tout sur son passage, maisons,
+troupeaux, cultures et passants.
+
+Pourtant le souvenir de ce désastre n'a pas suffi à peupler d'âmes en
+peine les bords et les îlots de la terrible rivière. Il s'y joint la
+tradition vague d'un combat de faux-saulniers contre les gens de la
+gabelle, au temps où les seigneurs et les bourgeois conduisaient, dans
+les sentiers escarpés, leurs mulets chargés de sel de contrebande.
+L'histoire du Berry ne dit rien de cette bataille. Les vieux paysans
+l'ont entendue raconter à leurs pères, qui la tenaient de leurs
+grands-pères. Beaucoup de gens, disent-ils, y périrent, et furent
+précipités des rochers dans la Creuse. C'est pourquoi l'on entend, dans
+les _mauvaises nuits_, des voix que personne ne connaît et qui crient
+sans relâche: _Au sel! au sel!_ A ce cri, tous les mulets des pâturages
+voisins s'enfuient, les oreilles couchées et la queue entre les jambes,
+comme si le diable était après eux.
+
+Dans cette même région, la croyance au _grand serpent_ se réveille de
+temps à autre. On se soucie peu des milliers de vipères qui vivent dans
+les rochers et qui, dit-on, n'ont jamais fait de mal à personne; mais le
+serpent de quarante pieds de longueur et qui a la tête faite comme un
+homme, est celui dont on se préoccupe. C'est probablement le même qui,
+_dans les temps anciens, mangea_ trois prisonniers dans le cachot de la
+grosse tour de Châteaubrun. Depuis, il s'est montré plusieurs fois, et
+l'année dernière, 1857, tout le pays était en émoi, parce qu'une bergère
+l'avait vu dans un buisson. Plus de cinquante chasseurs étaient sur pied
+pour le chercher; mais, comme de coutume, on ne le trouva point.
+
+
+
+
+Le follet d'Ep-nell
+
+
+Sous la pierre d'Ep-nell, un follet de mauvaise race se tient blotti.
+C'est un follet à queue: ce sont les pires. Au lieu de soigner et de
+promener les chevaux, ils les effraient, les maltraitent et les rendent
+poussifs.
+
+Maurice SAND.
+
+
+_Georgeon_ était le diable de la partie du Berry que l'on appelle la
+vallée Noire. Je dis _était_, parce qu'il est fort oublié aujourd'hui et
+qu'il faut remonter au souvenir des vieillards morts depuis une
+trentaine d'années, pour repêcher dans le fleuve d'oubli qui passe si
+vite aujourd'hui, le nom mystérieux qui ne devait jamais être écrit, «ni
+sur papier, ni sur bois, ni sur ardoise, ni sur pierre quelconque, ni
+sur étoffe, ni sur terre, ni sur poussière ou sable, ni même sur neige
+tombée du ciel.» Ce nom terrible, qui présidait aux formules les plus
+efficaces et les plus secrètes, ne devait être confié aux adeptes de la
+sorcellerie que dans le _pertuis de l'oreille_, et il n'était pas permis
+de le leur dire plus de trois fois. S'ils l'oubliaient, c'était tant pis
+pour eux. Il fallait financer de nouveau pour obtenir de l'entendre
+encore.
+
+Ce nom devait, en aucune circonstance, être révélé aux profanes et
+jamais prononcé tout haut, sinon dans la nuit noire et l'entière
+solitude. Celui qui me les confia l'avait surpris et _n'y croyait
+point_. Pourtant il se repentit de me l'avoir dit et revint me prier de
+ne pas le répéter. «J'ai mal rêvé cette nuit, disait-il; par trois fois
+ma fenêtre s'est ouverte toute grande, sans que personne autre que moi
+fût entré dans ma chambre.»
+
+Quel était le rang et le titre de _Georgeon_ dans la hiérarchie des
+esprits de malice? C'est ce que je n'ai pu savoir. C'est lui qu'il
+fallait appeler aux _carrois_ ou carrefours des chemins, ou sous
+certains vieux arbres mal famés, pour faire apparaître l'esprit
+mystérieux. Avait-il pouvoir par lui-même sur certaines choses de la
+nature, ou n'était-il qu'un messager intermédiaire entre l'enfer et
+l'adepte? Je le croirais: un homme du nom de Georgeon avait été jadis
+emporté à Montgivray par le diable. C'est peut-être cette mauvaise âme
+qui faisait dès lors le métier de conduire les autres âmes à la
+perdition.
+
+Georgeon était à moitié invisible, en ce sens qu'il n'apparaissait que
+dans les nuits sans lune ou à travers d'épais brouillards. On voyait
+alors une forme humaine plus grande que nature; mais l'habit, les
+traits, les détails de cette forme restaient toujours insaisissables, ou
+tellement vagues qu'il était impossible d'en conserver la mémoire aussi
+bien que de le reconnaître, même à la voix, quand on avait plusieurs
+entrevues avec lui. Il fallait chaque fois l'appeler par son nom, et lui
+dire: «Est-ce toi avec qui j'ai parlé telle nuit et en tel lieu?» S'il
+ne répondait pas _c'est moi_, il fallait se défier et ne rien lui
+raconter de ce qui s'était passé dans les précédents entretiens avec le
+diable, soit que Georgeon cachât son identité pour éprouver la
+discrétion et la prudence de son adepte, soit que le paysan pousse la
+prudence jusqu'à se méfier du diable, même après s'être donné à lui.
+
+Il est certain, tout au moins, que le paysan a la prétention d'être
+aussi rusé que Satan et qu'en tout pays ses légendes merveilleuses sont
+pleines de malices attribuées à de bons gars qui ont su berner le démon
+et le prendre dans ses propres pièges. Parmi les plus jolies, il faut
+citer celle du fé _amoureux_ que rapporte l'auteur de la _Normandie
+merveilleuse_ et qui a toute la grâce du langage rustique. Le _fé_
+s'était épris d'une belle femme de campagne; chaque soir, pendant
+qu'elle filait auprès de son feu, il venait s'asseoir sur un escabeau, à
+l'autre coin de la cheminée. La femme s'étant aperçue de sa présence et
+de ses regards de convoitise, avertit son mari, qui prit ses vêtements,
+sa place et sa quenouille, et faisant mine de filer, attendit le lutin.
+Celui-ci arrive, regarde de travers l'étrange filandière et lui dit: «Où
+donc est la belle, belle, d'hier au soir, qui file, file, et _atourole_
+toujours, car toi, tu tournes, tournes, et tu n'_atourole_ pas?» Le mari
+ne répond rien et attend que le _fé_ se soit assis sur l'escabeau d'où
+il avait coutume de dévorer des yeux la femme du logis, et où l'on avait
+traîteusement placé la galetière[10] rougie au feu. Le _fé_ s'assied, en
+effet, brûle outrageusement sa queue et fait un grand cri, en disant:
+«Qui m'a fait cette mauvaise mauvaiseté? Est-ce la belle, belle, qui
+atourole toujours?--Non, répond le mari; c'est _moi, moi-même_, qui
+n'atourole jamais!» Le _fé_ exaspéré s'envole par la cheminée pour
+appeler ses compagnons qui prenaient leurs ébats sur le toit. «Qu'as-tu
+donc à crier, crier? lui disent-ils.--Je me brûle, brûle!--Et qui t'a
+ainsi brûlé, brûlé?--C'est _moi, moi-même_, qui n'atourole jamais[11].»
+
+Cette réponse parut si stupide aux autres fés, qui sont des esprits très
+railleurs, que le mari de la belle fileuse les entendit rire comme des
+fous, huer, berner et chasser le pauvre amoureux, de quoi il fut fort
+aise, car il avait eu bien peur d'attirer contre lui toute la bande des
+lutins, et jamais plus l'amoureux de sa femme n'osa se présenter
+derechef en sa maison.
+
+Cette légende normande a une sorte de pendant en Berry, ou plutôt c'est
+la même légende, avec des variantes qui caractérisent l'esprit local.
+
+Ici le follet, ou fadet, l'histoire ne dit pas précisément à quel type
+d'esprits malins il appartenait, n'avait nullement l'amour en tête.
+Positif comme un diable berrichon, il ne songeait qu'à faire enrager la
+filandière, laquelle n'_atourolait_ pas le lin sur son fuseau, mais
+filait en faisant _virer_ de la laine sur un rouet, et, au lieu de la
+contempler avec des yeux tendres, il embrouillait et cassait méchamment
+son brin, afin de pouvoir, pendant qu'elle le raccommodait, se glisser
+dans l'_arche_ (la huche au pain) et d'y voler les galettes que la
+ménagère avait mises en réserve pour ses enfants.
+
+S'étant aperçue de ce manège la bonne femme ne fit semblant de rien et
+feignant de se baisser, elle ramassa subtilement le fin bout de la
+longue queue du personnage, l'attacha avec son brin de laine et se mit à
+la _vironner_, _vironner_ sur son rouet, comme si ce fût un écheveau.
+
+Le fadet ne s'en aperçut pas tout de suite, occupé qu'il était à se
+vautrer dans la galette au fromage. Mais quand le rouet eut roulé cinq
+ou six brassés de queue, il le sentit fort bien et se prit à crier: _Ma
+queue, ma queue_. La dévideuse n'en tint pas compte, et, toujours
+_vironnant_, se mit à chanter: _Pelotte, pelotte, ma roulotte_! d'une si
+bonne voix et menant si grand bruit avec sa roue, que les autres
+diables, embusqués sur le toit, n'entendirent pas les gémissements et
+les imprécations de leur camarade, lequel fut bien forcé de se rendre,
+et de jurer par le nom du grand diable d'enfer qu'il ne remettrait
+jamais les pieds dans la maison.
+
+D'après certaines versions, le lutin qui s'amuse à _jouiller_
+(embrouiller et mêler) les fils des dévideuses est un esprit femelle,
+une mauvaise _fade_. J'ai entendu, dans mon enfance, une vieille qui
+avait coutume de dire en pareille occasion, la _jouillarde s'y est
+mise_! et elle faisait une croix dans la main pour conjurer et chasser
+la diablesse.
+
+Ce qu'ailleurs on appelle le _gobelin_, le _fé_, le _lutin_, le
+_farfadet_, le _kobbold_, l'_orco_, l'_elfe_, le _troll_, etc., etc., en
+Berry, on l'appelle le plus souvent le follet. Il en est de bons et de
+mauvais. Ceux qui pansent les chevaux à l'écurie et dont tous les valets
+de ferme entendent le fouet et l'appel de langue, de même que ceux qui,
+la nuit, font galoper la chevaline au pâturage, et qui leur _jouillent_
+le crin pour s'en faire des étriers (vu qu'ils sont trop petits pour se
+tenir sur la croupe de l'animal et qu'ils chevauchent toujours sur
+l'encolure), sont d'assez bons enfants et fuient à l'approche de
+l'homme. Toute leur malice consiste à faire mourir ou avorter les
+juments dont on se permet de couper la crinière quand il leur a plu de
+la tresser et de la nouer pour leur usage. On appelle les montures
+favorites du follet _chevaux bouclés_, et autrefois on les estimait
+comme les meilleurs et les plus ardents. Les juments _pansées du follet_
+étaient recherchées en foire comme bonnes poulinières.
+
+
+Ce follet des écuries existe encore chez nous dans la croyance de
+beaucoup de gens. Tous les paysans de quarante ans, qui se sont adonnés
+à l'élevage des chevaux, l'ont vu et en font serment avec une candeur
+impossible à révoquer en doute. Ils n'en ont jamais eu peur, sachant
+qu'il n'est pas méchant. Ils le décrivent tous de la même manière. Il
+est gros comme un petit coq et il en a la crête d'un rouge vif. Ses yeux
+sont de feu, son corps est celui d'un petit homme assez bien fait, sauf
+qu'il a des griffes au lieu d'ongles. On varie quant à la queue; selon
+les uns elle est en plumes, selon les autres, c'est une queue de rat
+d'une longueur démesurée, et dont il se sert, comme d'un fouet, pour
+faire courir sa monture.
+
+Dans le nord de la France, certains de ces nains sont forts méchants et
+se plaisent à égarer les voyageurs. Dans la Marche, autour des dolmens,
+tout esprit est dangereux et hostile à l'homme parce qu'il est préposé à
+la garde des trésors cachés sous les grosses pierres. Malheur aux
+curieux et surtout aux ambitieux qui vont rôder la nuit autour de ces
+monuments où règne l'éternel mystère de la tradition. Ils sautent sur le
+cou du cheval, font tomber le cavalier et le rouent de coups. Pourtant
+on peut s'en préserver de plusieurs manières, quand on a été assez hardi
+pour étudier, à tout risque, leurs habitudes et leurs fantaisies. En
+général, ils ne sont pas intelligents et parlent avec difficulté la
+langue de l'homme. Comme ceux de la Normandie et comme les Korigans de
+la Bretagne, ils ont la manie ou plutôt l'infirmité de répéter deux fois
+le même mot, sans pouvoir arriver jusqu'à trois, ou s'ils dépassent ce
+nombre en le doublant, ils ne peuvent pas le dire une septième fois.
+
+Un chercheur de trésors, qui voyait le nain sauter devant lui en
+l'entraînant dans une ronde magnétique et en lui disant sans cesse d'une
+petite voix aigre: _Tourne, tourne_, l'arrêta court en lui répondant: Je
+tourne, je retourne et je détourne. Le lutin ne comprit pas, et, pensant
+que c'était là une formule au-dessus de son savoir, il lâcha l'homme,
+sauta sur la pierre et la fit danser si fort et tourner si vite qu'il en
+sortait du feu. L'homme n'osa pas en approcher, mais il put se retirer
+sans être suivi. Seulement, le nain lui avait imprimé un tel mouvement
+de rotation, en le faisant valser avec lui autour de la pierre
+endiablée, qu'il rentra chez lui toujours tournant sur lui-même comme
+une toupie lancée, et alla tomber de fatigue à la porte de sa maison.
+
+
+
+
+Le casseu' de bois
+
+Malheur à la ramasseuse de bois qui rencontre sur son chemin l'homme de
+fer rouge! Ravageant les arbres de la forêt, il ne permet pas que les
+humains profitent de ses dégâts.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Le pauvre paysan est quelquefois un charmant poète, témoin cette fable
+où il plaisante sa propre misère avec une si douce mélancolie:
+
+
+«Au mois d'avril, la _ruiche_ (le rouge-gorge) et le _roi-Berthault_ (le
+roitelet) se rencontrèrent aux bois et se demandèrent _leurs
+portements_.--Ça va très bien, Dieu merci, dit la ruiche; j'ai passé un
+bon hiver.--Et moi de même, dit le roi-Berthault; j'ai passé l'hiver
+chez le bûcheron et je me suis diantrement chauffé! Ces gens-là font des
+feux, si vous saviez, ma chère! Ils vous font brûler des bûches aussi
+grosses que ma jambe!--Vrai? dit la ruiche émerveillée. Eh bien! moi,
+j'ai mangé mon saoul chez le laboureur! Il avait du blé dans son
+grenier, oh! mais du blé! Debout sur le plancher, j'en avais jusqu'au
+ventre!»
+
+Les hallucinations du paysan qui, aussi bien que ses traditions, donnent
+souvent lieu à des croyances et à des légendes, prouvent que s'il est
+généralement privé du sens d'une clairvoyante observation, il a la
+faculté extraordinairement poétique de personnifier l'apparence des
+choses et d'en saisir le côté merveilleux. Les reflets embrasés du
+soleil couchant sous les grands ombrages ont donné naissance à l'homme
+de feu ou de fer rouge, ou tout simplement de _bois de vergne_[12], qui
+court de tige en tige, brisant ou embrasant. C'est lui qui, dans la
+nuit, allume ces terribles incendies où sont dévorées des forêts
+entières et dont la cause, trop souvent attribuée à la malveillance,
+reste toujours très mystérieuse. Disons, en passant, que la chute des
+aérolites peut expliquer bien des choses et que le paysan de nos jours
+commence à s'en rendre compte. L'an dernier, une femme de la Berthenoux
+tricotait devant sa porte, quand elle vit une lumière à rendre aveugle
+et entendit un bruit à rendre sourd. En une minute, sa maison fut en
+feu; elle n'eut que le temps de sortir son enfant qui dormait, et vit
+brûler sa pauvre demeure avec une rapidité qui tenait du prodige. «Ce
+n'était pas, dit-elle, un feu comme un autre; j'ai bien vu quelque chose
+tomber du ciel; mais ce n'était pas le feu ordinaire du ciel; l'air
+était tranquille et il n'y avait pas d'orage du tout.» Le fait fut
+constaté par de nombreux témoins et personne ne songea à accuser la
+pauvre femme de s'être vouée au diable ou d'avoir encouru la colère du
+ciel. Il y a cent ans, les choses se fussent passées autrement. La
+malheureuse eût été maudite et repoussée de tous, ou bien ses voisins
+eussent été accusés de sortilège. Il y a deux cents ans, quelqu'un, à
+coup sûr, eût été brûlé pour ce fait, soit la victime de l'incendie,
+soit le premier passant qui eût éternué de travers au moment du
+sinistre.
+
+L'homme de feu est aussi nommé _casseu' de bois_. Il prend diverses
+apparences et joue divers rôles, selon les localités. Il n'est pas
+toujours flamboyant et incendiaire et se fait entendre plus souvent
+qu'il ne se montre. Dans les nuits brumeuses, il frappe à coups
+redoublés sur les arbres, et les gardes-forestiers, convaincus qu'ils
+ont affaire à d'audacieux voleurs de bois, courent au bruit et
+aperçoivent quelquefois le pâle éclair de sa puissante cognée. Mais,
+chose étrange, ces grands arbres que l'on entendait crier sous ses coups
+et qu'on s'attendait à trouver profondément entaillés, n'en portaient
+pas la moindre trace. Le _casseu'_, ou le _coupeu'_, ou le _batteu'_,
+car le fantôme porte tous ces noms, est quelquefois le génie protecteur
+de la forêt qu'il a prise en affection. Il faut se garder de toucher aux
+arbres sur lesquels il a frappé pour avertir de sa prédilection.
+
+On sait que des troncs pourris émane quelquefois une lueur
+phosphorescente. Cette lueur, bien réelle et bien visible, a donné lieu
+à une foule de prétendues apparitions. J'en ai vu une du plus bel
+aspect, et le paysan qui m'accompagnait me raconta l'histoire suivante:
+
+«Un bon curé, qui n'avait crainte d'aucune chose, passait souvent, le
+soir, dans les bois, en revenant d'une paroisse voisine où il allait
+souper et faire la partie de cartes avec un confrère.
+
+Il voyait toujours, au même endroit, une lueur blanche à laquelle il ne
+donnait pas grande attention, bien que son cheval fit, chaque fois, un
+petit écart et dressât les oreilles comme s'il eût vu ou senti quelque
+chose d'extraordinaire.
+
+Un soir que la lueur lui parut plus vive que de coutume et que son
+cheval se montra plus inquiet, le curé résolut d'en avoir le coeur net et
+voulut entrer sous bois du côté où la clarté paraissait; mais son cheval
+s'en défendit si bien, qu'il y renonça et résolut d'aller voir, au jour,
+s'il y avait par là quelque charbonnière mal couverte qui menaçât de
+mettre le feu à la futaie.
+
+Il y alla donc le lendemain matin, et ne trouva, à plus d'un quart de
+lieue à la ronde, aucune charbonnière allumée ou éteinte, aucune hutte,
+aucune trace de feu ni cause de lumière. Il n'y songea plus.
+
+Mais une semaine plus tard, repassant là sur le minuit, il vit un grand
+rond de feu blanc qui flambait en travers de son chemin, et son cheval
+se cabra et refusa tout-à-fait d'avancer.
+
+Le curé mit pied à terre, prit sa bête par la bride et avança résolument
+jusqu'au milieu du feu qui, non-seulement ne le brûla pas, mais ne lui
+fit sentir aucune chaleur.
+
+Il en fut si étonné que, parvenu au milieu du cercle, il ne put
+s'empêcher d'en rire et de s'écrier: «Ah! par tous les diables, voici la
+première fois de ma vie que je rencontre du feu froid.»
+
+Ce bon curé, ayant autrefois servi dans les armées, avait la mauvaise
+habitude de mêler quelques jurons à ses paroles, mais sans aucunement
+penser à mal.
+
+Il n'eut pas plutôt lâché cette imprudente réflexion, qu'il entendit une
+voix _sifflante comme la graisse qui grésille dans une poêle_, et cette
+voix, qui semblait venir de dessous terre, disait: «_Si tu veux du feu
+chaud, on t'en donnera_.»
+
+A ce coup, le curé sentit la peur lui courir dans les cheveux; mais il
+ne perdit pas la tête et répondit fort à propos: «Merci, mon camarade
+d'en bas, je n'ai besoin de rien.»
+
+Le feu cessa tout-à-coup et la voix parut se renfoncer sous terre en
+murmurant: «_Poltron de curé, va te coucher, va, poltron de curé!_»
+
+Ce défi irrita l'ancien aumônier de régiment. «Poltron de curé! fit-il
+avec sa plus grosse voix, poltron de curé! Eh bien! viens donc un peut
+t'y frotter, toi, le beau flambeur qui te caches sous la terre?» Et du
+bout de son bâton, il fit un grand cercle autour de lui à l'endroit où
+il avait vu le cercle de feu blanc, riant toujours en disant: «Tu vois,
+je ne veux pas sortir de là, c'est là que je t'attends de pied ferme,
+homme ou diable!»
+
+Et comme rien ne paraissait ni ne bougeait, il s'escrima de son bâton,
+frappant devant lui, à droite, à gauche, derrière, partout, et, chaque
+fois qu'il frappait, il entendait gémir et crier comme si trente diables
+invisibles eussent reçu la bonne _trempée_ qu'il leur administrait.
+
+Or, comme ce jeu plaisait à son humeur courageuse, il y _prit goût et
+rage_ et battit ainsi le diable une heure durant, jusqu'à ce que les
+cris et les plaintes, qui allaient toujours s'amoindrissant, fissent
+place à de faibles soupirs et enfin au plus profond silence. Alors le
+curé, qui s'était mis tout en sueur, sortit du cercle et alla reprendre
+son cheval qui s'était sauvé non loin de là.
+
+Quand il se fut essuyé le front et remis en selle, il reprit le chemin
+de son presbytère et jamais plus ne revit la lueur dans le bois.
+
+Mais la veille de la fête des trépassés de la même année, il entendit,
+sur le minuit, frapper à sa porte. Il appela son sacristain, qui lui
+servait de domestique, et lui dit: On frappe en bas mon garçon. Va donc
+voir ce que c'est!
+
+Le sacristain alla ouvrir et revint, disant: Foi d'homme, monsieur le
+curé, vous avez rêvé ça, il n'y a personne à la porte.
+
+Le curé se rendormit; mais, entendant frapper pour la seconde fois, il
+se réveilla de nouveau. Il appela encore son valet, qui ne faisait que
+de se remettre au lit et qui lui jura qu'il se trompait. Pour son
+compte, il n'avait rien entendu.
+
+Le curé retournait à son lit, lorsqu'on frappa encore. Jean, dit-il,
+es-tu devenus sourd ou si c'est un bruit que j'ai dans les oreilles?
+
+--Vous l'avez au moins dans la tête, monsieur le curé, répondit Jean; je
+n'entends rien que l'horloge de l'église qui dit _tic-toc_, et la
+chouette qui dit _hou hou_ dans le clocher.
+
+Le curé se figura que c'était peut-être un avertissement du ciel pour
+qu'il eût à se mettre en état de grâce avant de mourir. Mais, comme
+c'était un homme à vouloir être sûr de son fait, il alluma une lanterne
+et descendit ouvrir lui-même.--_Bonne nuit, monsieur le curé_, lui dit
+une voix qu'il connaissait, sans qu'il pût voir aucune figure.
+
+--Bonne nuit, père Cadet, répondit le curé sans se déconcerter, et il
+referma sa porte, _s'imaginant_ beaucoup en lui-même, car il avait porté
+en terre le père Cadet il y avait environ une année.
+
+Il allait remonter l'escalier de sa chambre, quand on frappa encore.
+Bon, dit-il, ce pauvre défunt aura oublier de me demander des prières;
+il ne faut pas lui en refuser; et il rouvrit la porte, disant: Est-ce
+encore vous, père Cadet?
+
+--Non, monsieur le curé, c'est moi, fit une voix de femme; je viens vous
+souhaiter une bonne nuit.
+
+--Et à vous pareillement, mère Guite, répondit-il, refermant sa porte;
+or, la mère Guite avait été enterrée chrétiennement environ six mois
+auparavant.
+
+Mais on frappa encore, et, cette fois, le curé entendit une jeune voix
+douce qui lui disait: C'est moi, le petit enfant à la Jeanne Bonnine,
+que vous avez baptisé et enterré le même jour de l'été dernier. Je viens
+vous souhaiter la bonne nuit, monsieur le curé.
+
+--Par ma foi, dit le curé, vous me la souhaiterez tant, qu'elle sera
+nuit blanche. Si vous avez des honnêtetés à me faire, ne pouvez-vous
+venir tous ensemble? ce sera plus tôt fini!
+
+Aussitôt le curé vit clairement, devant sa porte, une douzaine de gens
+qu'il avait enterrés dans l'année, hommes, femmes, vieux et jeunes: le
+père Chaudy, qui était mort en moisson et qui tenait encore sa faucille;
+la Jeanne Bonnine, qui était morte en couches et qui tenait son pauvre
+nourrisson sur son bras; et ainsi des autres, voir la vieille Guite, qui
+était morte de la _grand'peur_ pour avoir vu _l'homme de feu rouge_ lui
+faire reproche et menace, un soir qu'elle ramassait du bois mort dans la
+taille.
+
+--Ça, mes chers paroissiens, dit le hardi curé, je suis aise de vous
+voir debout; êtes-vous toutes en paradis, mes bonnes âmes?
+
+--Nous nous mettons en route sur l'heure, monsieur le curé, répondit la
+Jeanne; nous étions en peine et en souffrance pour nos péchés, sous la
+garde d'un esprit méchant qui nous faisait danser toutes les nuits sous
+les arbres; mais vous nous avez si bien battus dans le bois du Chassin,
+que notre compte a été acquitté. Ah! que vous frappez rude, monsieur le
+curé! Dieu vous le rende, pour le bien que vous avez fait à nos âmes!
+
+--C'est bien, mes enfants, répondit le curé, Bon voyage et priez pour
+moi!
+
+Il s'en alla dormir et jamais n'avait si bien dormi,» dit le narrateur
+en finissant.
+
+
+
+
+Le meuneu' de loups
+
+«Cent agneaux vous aurez,
+Courant dedans la brande[13];
+Belle, avec moi venez,
+Cent agneaux vous aurez.
+
+--Les agneaux qu'ous avez
+Ont la gueule trop grande;
+Sans moi vous garderez
+Les agneaux qu'ous avez.»
+
+_Recueilli_ par Maurice SAND.
+
+
+«Paunay, Saunay, Rosnay, Villiers
+Quatre paroisses de sorciers.»
+
+C'est là un dicton du pays de Brenne, et les historiens du Berry
+désignent cette région marécageuse comme le pays privilégié des _meneux
+de loups et jeteux de sorts_.
+
+La croyance aux meneux de loups est répandue dans toute la France. C'est
+le dernier vestige de la légende si longtemps accréditée des
+lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits
+enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que
+nous faisaient nos grand'mères, je ne me souviens pas que l'on m'ait
+jamais parlé des hommes-loups de l'antiquité et du moyen-âge. Cependant
+on s'y sert encore du mot de _garou_ qui signifie bien, à lui tout seul,
+homme-loup; mais on en a perdu le vrai sens. Le loup-garou est un loup
+ensorcelé, et les _meneux de loups_ ne sont plus les capitaines de ces
+bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants;
+ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons ou de
+malins gardes-chasse, qui possèdent le _secret_ pour charmer, soumettre,
+apprivoiser et conduire les loups véritables.
+
+Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés
+de la lune, au carroi de la Croix-Blanche, le père Soupison, surnommé
+_Démonnet_, s'en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de
+trente loups.
+
+Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux hommes, qui me l'ont
+raconté, virent passer sous bois, une grande bande de loups. Ils en
+furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d'où ils virent ces
+animaux s'arrêter à la porte de la hutte d'un bûcheron. Ils
+l'entourèrent en poussant des hurlements effroyables. Le bûcheron
+sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d'eux,
+après quoi ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal.
+
+Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu
+de l'éducation, gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les
+affaires, vivant dans le voisinage d'une forêt où elles chassaient fort
+souvent, m'ont juré, _sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux
+garde-forestier, de leur connaissance, s'arrêter à un carrefour écarté
+et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour
+l'observer et virent treize loups, dont un énorme alla droit au
+_charmeur_ et lui fit des caresses; celui-ci siffla les autres, comme on
+siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans l'épaisseur du bois. Les
+deux témoins de cette scène étrange n'osèrent l'y suivre et se
+retirèrent aussi surpris qu'effrayés.
+
+Ceci me fut raconté si sérieusement que je déclare n'avoir pas d'opinion
+sur le fait. J'ai été élevé aux champs et j'ai cru si longtemps à
+certaines visions que je n'ai pas eues, mais que j'ai vu subir autour de
+moi, que, même aujourd'hui, je ne saurais trop dire où la réalité finit
+et où l'hallucination commence. Je sais qu'il y a des dompteurs
+d'animaux féroces. Y a-t-il des charmeurs d'animaux sauvages en liberté?
+Les deux personnes qui m'ont raconté le fait ci-dessus l'ont-elles rêvé
+simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups
+pour son plaisir? Ce que je crois fermement, c'est que les deux
+narrateurs avaient vu identiquement la même chose et qu'ils
+l'affirmaient avec sincérité.
+
+Dans le Morvan, les ménétriers sont meneux de loups. Ils ne peuvent
+apprendre la musique qu'en se vouant au diable, et souvent _leur maître_
+les bat et leur casse leurs instruments sur le dos, quand ils lui
+désobéissent. Les loups de ce pays-là sont aussi les sujets de Satan; ce
+ne sont pas de vrais loups. La tradition de la lycanthropie se serait
+mieux conservée là que dans le Berry.
+
+Il y a une cinquantaine d'années, les _sonneurs_ de musette et de vielle
+étaient encore sorciers dans la vallée Noire. Ils ont perdu cette
+mauvaise réputation; mais on raconte encore l'histoire d'un maître
+sonneur qui avait tant de talent et menait une conduite si chrétienne,
+que le curé de sa paroisse le faisait jouer à la grand'messe durant
+l'élévation. Il jouait des airs d'église, ce qui entrait bien dans
+l'éducation musicale des ménétriers de ce temps-là, mais ce qui leur
+était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques
+secrètes, qui n'étaient pas, disait-on les plus catholiques du monde.
+
+Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce privilège d'exception, et
+«quand il _sonnait_ à la messe, c'était merveille de l'ouïe.», et la
+paroisse se faisait honneur de lui.
+
+«Une nuit, comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de
+campagne, il rencontra, dans la brande, _une musette qui jouait toute
+seule_; d'autres disent que _c'était le vent qui en jouait_.
+
+Etonné de voir cette musette toute reluisante d'argent, qui venait à lui
+sans qu'aucune personne la fit aller, il s'arrêta et eut peur. La
+musette passa à côté de lui, _comme si elle ne le voyait pas_, et
+continua de sonner d'une si belle manière que jamais Julien n'avait rien
+entendu de pareil, et qu'il se sentit, du coup, tout affolé de jalousie.
+
+Voilà donc qu'au lieu de passer, comme un homme raisonnable, il se
+retourne et suit cette cornemuse pour l'écouter et pour tâcher de
+retenir l'air qu'elle disait et qu'il était dépité de ne pas savoir.
+
+Il la suivit d'abord d'un peu loin, et puis d'un peu plus près, et puis,
+enfin, il s'enhardit jusqu'à sauter dessus et la vouloir prendre; car de
+voir un si beau et si bon instrument sans maître, il y avait de quoi
+tenter un homme qui faisait son métier de _musiquer_.
+
+Mais la cornemuse _monta en l'air_ et continua de jouer, sans qu'il pût
+l'_aveindre_, et il s'en retourna chez lui en grand souci et même en
+grand chagrin. Et quand on lui demanda, les jours d'après, pourquoi il
+paraissait en peine et malade, il répondait: L'air de la nuit sonne
+mieux que moi; ce n'était pas la peine d'apprendre!
+
+On ne sut point ce qu'il voulait dire, mais on l'entendit étudier une
+musique nouvelle qui ne ressemblait en rien à celle des autres ni à
+celle qu'il avait jouée jusque-là; et, la nuit, il s'en allait tout
+seul, _emmy_ la brande, et revenait au petit jour, bien fatigué, mais
+jouant de mieux en mieux un air qui paraissait très étrange et que
+personne ne pouvait comprendre.
+
+Ceci fut rapporté au curé, qui le fit venir et lui dit: Julien, je sais
+que le diable est enragé de poursuivre et de tenter les gens de ton
+état; on me dit que tu vas seul, la nuit, dans des endroits _où tu n'as
+pas besoin_, et que tu parais tourmenté. Fais attention à toi, Julien;
+si tu commences mal, tu finiras mal!
+
+C'était un samedi. Le lendemain était grande fête, il y avait
+grand'messe carillonnée, et Julien promit de jouer comme il avait
+coutume.
+
+Cependant, le matin, le sacristain vint dire au curé qu'il avait
+rencontré Julien dans la brande, jouant d'une manière qui n'était pas
+chrétienne, et menant derrière lui plus de trois cents loups qui
+s'étaient sauvés à son approche.
+
+Le curé fit encore venir Julien et le questionna. Julien leva les
+épaules en disant que le sacristain avait bu.
+
+Et comme, de vrai, le sacristain était _porté sur la boisson_, son dire
+ne donna pas grand'crainte à M. le Curé, qui commença de dire et chanter
+la messe.
+
+Quand ce fut à l'élévation, Julien commença aussi de jouer sa chanson
+d'église; mais, encore qu'il eût peut-être bonne intention de la dire
+comme il faut, il ne put jamais _tomber dans l'air_, et ce qu'il joua ne
+fut autre que la propre chanson du diable que le vent lui avait apprise.
+
+La chose dérangea M. le Curé, qui, par trois fois, avant de consacrer
+l'hostie, s'agita et frappa du pied pour faire taire cette mauvaise
+complainte; mais enfin, songeant que Dieu se ferait bien respecter
+lui-même, il éleva l'hostie et dit les paroles de la consécration.
+
+Au même moment, la musette à Julien se creva dans ses mains, avec un
+bruit comme si l'âme du diable en fût sortie, et il en reçut un si bon
+coup dans l'estomac qu'il tomba tout _apiâni_ (tout pâmé) sur le pavé de
+l'église.
+
+On l'emporta à son logis, où il fit une grosse maladie. Mais il s'en
+retira par la grâce de Dieu et la parole de M. le Curé, qui le fit
+renoncer à ses mauvaises pratiques, et à qui il confessa avoir joué pour
+les loups de la brande. Depuis lors, il joua chrétiennement et laissa
+les loups se promener tout seuls ou en la compagnie des autres sonneurs
+damnés.
+
+On dit que ceux-ci lui _firent des peines_ pour avoir _vendu le secret_,
+et qu'ils le battirent souvent pour se revenger. Mais il supporta leurs
+mauvais traitements par esprit de pénitence et fit une bonne fin,
+enseignant la musique de cornemuse à ses enfants, et les détournant d'en
+chercher plus long _qu'on n'en doit savoir_.
+
+
+
+
+Le lupeux
+
+Charli l'entendait souvent quand il revenait de casser les pierres sur
+la route.--Oui-dà, disait-il à sa femme en rentrant, il me suivait
+encore, à ce soir, tout le long du buisson, _lupant_ à la lune; mais
+moi, je lui disais en moi-même: _Lupe_ donc tant que tu voudras, tu ne
+me feras pas seulement tourner la tête pour te voir.
+
+Maurice SAND.
+
+
+L'auteur de la _Normandie merveilleuse_, que nous aimons à citer, parle
+des _bêtes revenantes_ (c'est ainsi qu'on les appelle en Berry) à propos
+du _chien de Monthulé_, qui apparaissait aux habitants de la commune de
+Sainte-Croix-sur-Aizier, ne faisant aucun mal aux hommes, mais ne se
+laissant jamais approcher ni toucher, et bornant sa malice à tourmenter
+si fort les jeunes chiens qu'on n'en pouvait élever aucun dans la
+localité. La légende normande dit que ce chien avait appartenu à un
+voyageur mystérieux, et qu'il avait été tué par le propriétaire de la
+ferme de Monthulé. Son maître le cherchant partout, vint à la ferme, où
+on lui jura que l'animal était venu mourir de sa belle mort.--_Si vous
+ne dites vrai_, répondit le voyageur, _on le saura bien_! Et il
+disparut.
+
+A partir de ce moment, le chien devint fantôme pour tourmenter ses
+meurtriers. L'auteur ajoute: «Observez que dans ce conte, une croyance
+nouvelle se manifeste; une âme est attribuée à l'animal, puisqu'il
+partage avec l'homme la faculté d'apparaître après sa mort.»
+
+Nous avons constaté la même croyance dans notre province. Une vieille
+femme de notre village perdit une _ouaille_, une brebis noire, qu'elle
+soupçonna un méchant voisin d'avoir fait périr par poison ou maléfice.
+La pauvre bête écorchée et mise en terre, la bonne femme dormait,
+lorsqu'elle entendit sa chèvre bêler et se démener dans l'étable, comme
+si elle était aux prises avec quelque chose d'extraordinaire. Elle se
+leva et, ouvrant sa porte, elle vit son ouaille noire qui essayait
+d'entrer dans l'étable où elle avait coutume d'être avec la chèvre. La
+bonne femme effrayée, rentre chez elle et se barricade; mais la chèvre
+continue à se tourmenter. La femme prend courage et retourne voir. Cela
+eut lieu par trois fois. Par trois fois elle vit son ouaille essayant
+d'entrer, et la chèvre venant jusqu'à la barrière de l'étable pour
+l'appeler et la caresser. Mais ce n'était qu'une ombre; la vieille femme
+ne put la saisir, et quand la porte de l'étable fut ouverte, la chèvre
+sortit, chercha, bêla et rentra, comme si, elle aussi, eût constaté
+l'illusion qu'elle venait de subir.
+
+J'ai ouï raconter l'histoire d'une pie qui avait appartenu à la
+Grand'Gothe, une des plus fines sorcières de l'endroit. Cette pie avait
+appris à parler, et toutes les médisances qu'elle entendait débiter à sa
+maîtresse, elle les répétait aux passants en manière d'insulte. Si bien
+que des jeunes gens, lassés d'entendre divulguer leurs petits secrets
+par cette mauvaise bête, lui tordirent le cou. La Grand'Gothe prédit
+qu'on s'en repentirait un jour ou l'autre, et mourut elle-même peu de
+temps après.
+
+Personne ne la regretta, non plus que son vieux frère, le père
+Grand-Jean, qui n'était pas un mauvais homme, mais qui était si souvent
+alité qu'on le voyait et ne le connaissait _quasiment_ plus. Les deux
+vieillards et la pie partirent dans la même quinzaine.
+
+Or, le père Grand-Jean avait rempli jusqu'à sa fin, tant bien que mal,
+les fonctions de sacristain, qui se bornaient, dans la paroisse
+supprimée depuis la Révolution, à tenir chez lui les clefs de l'église
+et à sonner l'_Angelus_ trois fois par jour. Cette pratique n'était
+nullement obligatoire; mais les habitants ayant l'habitude d'entendre le
+son de leur cloche, qui était pour eux une sorte d'horloge, eussent
+trouvé mauvais que le sacristain s'en dispensât. Et, comme il était trop
+cassé et trop souvent malade pour n'y pas manquer, sa soeur, la
+Grand'Gothe, qui se conserva ingambe et verte jusqu'à son dernier jour,
+sonnait l'_Angelus_ à sa place quand il ne pouvait sortir du lit. On
+prétend qu'elle était si impie que tout en secouant la vieille cloche,
+elle débitait et faisait même mille ordures dans l'église, où personne
+n'osait la suivre.
+
+Tant il y a que, dans l'intervalle de quelques semaines qui s'écoula
+entre la mort du vieux sacristain et la nomination de son successeur, la
+cloche sonna d'elle-même non plus trois fois par jour, mais tous les
+soirs après le coucher du soleil, sans qu'on vît personne entrer dans
+l'église. Seulement, on vit la vieille pie voler dans le clocher, et
+comme on doutait que ce fût la même qui avait été tuée et jetée sur le
+fumier par les gars du village, on entendit sa petite voix rauque qui
+recommençait à raconter tout les secrets d'un chacun et à insulter
+hommes et femmes, jeunes et vieux, sans respect ni ménagement. Et l'on
+sut par elle bien des choses qui divertissaient les uns et fâchaient les
+autres. Le pire, c'est que l'on ne savait comment se débarrasser de
+cette mauvaise âme de pie, car de faire dire des messes pour elle, il
+n'y fallait point songer. La chose dura jusqu'à ce que le nouveau
+sacristain prît possession de l'église, et comme c'était un bon
+chrétien, _priant ferme et sonnant dur_, le méchant esprit disparut et
+la cloche n'obéit plus qu'à celui qui avait le droit de la faire
+chanter.
+
+Naturellement, le souvenir de cette pie fantastique et médisante
+réveille en nous celui du _lupeux_, qu'il ne faudra confondre ni avec le
+_lupin_, ni avec le _lubin_, ni avec les autres variétés du loup-garou.
+Le lupeux est un démon dont la nature n'a jamais été bien définie et
+dont _l'apparaissance_ varie suivant les localités. C'est encore au pays
+de Brenne qu'il fait sa résidence, dans ces interminables plaines semées
+d'étangs immenses qui ont tous leur légende et où vivent les grands
+serpents donneurs de fièvres, cousins-germains des _cocadrilles_ que
+l'on aperçoit quand les eaux sont basses, mais que l'on ne peut détruire
+qu'en desséchant les marécages où ils résident depuis que le monde est
+monde.
+
+Un de nos amis, qui parcourait le pays avec un guide, entendit, un soir,
+dans le crépuscule, une voix presque humaine et très douce qui, d'un ton
+enjoué ou plutôt goguenard, répétait de place en place, autour de lui:
+_Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien et dit à son compagnon
+de route:--Voilà quelqu'un de bien étonné; est-ce à cause de nous?
+
+Le guide ne répondit rien. Ils continuèrent à marcher dans la plaine
+déserte où les arbres _têteaux_, c'est-à-dire étêtés et mutilés par
+l'ébranchage, prenaient sur l'horizon, blanchi à l'approche de la lune,
+les formes les plus monstrueuses et les plus bizarres. La petite voix
+claire et douce suivait nos voyageurs, et, à chaque mouvement de
+surprise que faisait notre ami, répétait _ah! ah!_ d'une manière si
+moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de rire en lui
+répondant:--_Hé bien, quoi donc?_
+
+--Taisez-vous, pour l'amour de Dieu, lui dit son guide en lui serrant le
+bras et en se signant avec dévotion; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air
+de l'entendre. Si vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus!
+
+Notre ami, qui connaît bien les idées du paysan, ne s'obstina pas, et
+quand ils eurent lassés par leur silence l'invisible persiffleur:--Ah
+ça, dit-il à son guide, c'est un oiseau de nuit, une espèce de
+chouette?--Ah bien, oui! répondit l'autre, un bel oiseau! c'est le
+lupeux! Ça commence par plaisanter avec vous, ça rit, ça vous tire de
+votre chemin, ça vous emmène et puis ça ce fâche, et _ça vous périt_
+dans quelque fondière.
+
+Telle est, en effet, la spécialité du lupeux, démon aussi spirituel que
+méchant, que l'on a vu quelquefois perché sur un arbre tortu, vu qu'il
+est lui-même de _travers_, c'est-à-dire _traversieux_, c'est-à-dire
+enfin pervers et amoureux _de naissance_.
+
+Les gens qui ont eu l'imprudence de le suivre et de l'écouter s'en sont
+mal trouvés. Il n'est sorte de plaisants contes, de méchants propos, de
+commérages sanglants ou comiques dont il ne vous régale dès que vous
+avez été assez curieux pour lui dire jusqu'à trois fois: _Quoi donc?_ ou
+_qu'est-ce qu'il y a?_ Il commence alors à babiller comme une _ageasse_
+(une pie), il vous régale d'aventures étranges et scandaleuses, il
+promet de vous faire surprendre des rendez-vous galants qui intéressent
+votre malice naturelle ou votre jalousie conjugale. Une fois dans ses
+griffes, on ne se lasse pas de l'écouter et de le questionner. Il vous
+conduit au bord d'une eau trompeuse et vous dit: _Regarde!_ Vous vous
+penchez vers ce fantastique miroir où vous apparaissent en effet les
+images qui troublent votre imagination; mais le perfide vous pousse, et
+quand la mort vous enlace de ses bras glacés, vous entendez le lupeux,
+perché sur une branche au-dessus de l'eau, dire, de sa jolie scélérate
+de voix:--_Ah! ah! Hé bien, voilà ce que c'est!_
+
+Dans le canton de La Châtre, ce ne sont pas seulement les animaux qui
+_reviennent_, ce sont encore les meubles. Du temps que le château de
+Briantes était encore habité, il s'y passait des scènes de l'autre
+monde. Un certain paysan régisseur qui voulut approfondir ces mystères
+et qui s'y porta en esprit fort, dut y renoncer. Il y avait, dans la
+plus haute chambre, une oubliette d'où sortaient, la nuit, des clameurs
+effroyables, des cris d'animaux, des plaintes humaines et de grandes
+bouffées de vent qui éteignaient les lumières. C'étaient les âmes des
+gens et des bêtes qui avaient été massacrés en ce domaine par les
+huguenots pillards et les reîtres sans merci. Mais il y a plus, les
+meubles ayant été brisés, jetés par les fenêtres et toutes choses _mises
+à sac_, en ce temps de calamités, on entendait aussi des craquements et
+des _fracassements_ d'objets invisibles qui semblaient rouler sur vous
+le long des escaliers et menacer de vous écraser.
+
+Le susdit régisseur ayant bravé quelque temps ces prodiges sans en
+recevoir aucun dommage, s'en croyait quitte; mais un soir qu'il revenait
+de la foire et entrait en la cuisine du castel pour se reposer et se
+chauffer, la chaise sur laquelle il voulut s'asseoir se tourna contre
+lui, les pieds en l'air, et tandis qu'il en cherchait une de meilleure
+volonté, toutes les chaises et tous les bancs de ladite cuisine, se
+ruèrent sur lui et lui donnèrent tant de coups qu'il lui fallut céder et
+fuir; d'autant plus que les broches et couperets se mettaient de la
+partie et lui donnèrent la chasse jusqu'au milieu de la cour.
+
+D'où l'on dut logiquement conclure que les choses inanimées avaient le
+droit de se plaindre et de crier à leur manière, comme des âmes en
+peine, et qu'il ne fallait pas plus se moquer d'elles que des autres
+revenants.
+
+
+
+
+Le moine des Étangs-Brisses
+
+Passants qui, aux derniers rayons du soleil, longez les marécages,
+prenez garde au moine gigantesque qui se lève tout-à-coup du milieu des
+roseaux. Fuyez et n'écoutez pas ses discours maudits!
+
+Maurice SAND.
+
+
+Jeanne et Pierre s'étaient attardés, un dimanche, le long des
+Étangs-Brisses. C'est un endroit qui n'est pas gai, surtout le soir.
+Quand on a passé les bois, on arrive sur un grand plateau tout nu, où il
+n'y a que joncs et sable et de grandes flaques d'eau qui se rejoignent à
+la saison des pluies et font comme un lac dont le fond paraît tout noir.
+
+Au temps passé, un méchant moine, pris de vin, y fut noyé avec son âne,
+pour avoir voulu suivre une petite chaussée bien étroite que l'eau
+couvrait. L'âne n'avait point fait de mal, jamais on ne l'entendit
+braire; mais le moine libertin fut condamné à sentir les affres de la
+mort et les angoisses de sa dernière heure tant qu'il y aurait une
+goutte d'eau dans les Étangs-Brisses. Or, bien que la culture empiète
+chaque année sur les bords de ces petits lacs, ils ne font point mine de
+tarir; donc le supplice du moine dure encore et durera Dieu sait
+combien!
+
+Jeanne connaissait bien la mauvaise renommée des étangs; mais Pierre n'y
+voulait pas croire et s'en moquait. Il l'empêchait d'ailleurs d'y
+songer, lui disant toutes sortes de choses que Jeanne trouvait belles et
+agréables à entendre. Ils étaient fiancés et revenaient de la ville, où
+ils avaient choisi leurs _livrées_ de noce, c'est-à-dire habits neufs,
+rubans et dentelles pour le grand jour. Ils marchaient ensemble, se
+tenant par le petit doigt, comme c'est la coutume des accordés,
+lorsqu'ils se trouvèrent sur la chaussée, les pieds pris dans la vase.
+La veille, un gros orage avait enflé l'étang qui débordait un peu.
+
+--Tu me mènes mal, dit Jeanne à son amoureux; m'est avis que ce n'est
+point là le bon passage.
+
+--Attends que je m'y reconnaisse, lui répondit Pierre. De vrai, le
+soleil est couché, et les roseaux sont tout noirs, tous pareils les uns
+aux autres. Reste un peu là, je m'en irai voir si on peut en sortir.
+
+Jeanne était lasse; elle s'assit dans les roseaux et regarda le ciel
+rouge tout _pigelé_, c'est-à-dire tout marbré de jaune et de brun, et
+son esprit se tourna à la tristesse, sans qu'elle eût pu dire pourquoi.
+«Si c'était tout-à-fait de nuit, pensa-t-elle, je ne voudrais point me
+trouver seule en ce mauvais endroit, où, _dans le temps_, le moine
+_s'est péri_. Pourvu que Pierre ne marche pas à faux dans ces herbes
+folles!» Elle le suivit des yeux tant qu'elle put le voir, et puis elle
+ne le vit plus du tout et commença de trembler de tout son pauvre corps.
+
+Tout d'un coup, elle vit voler une grande bande de canards sauvages qui
+venait de son côté en menant du bruit; et, se levant sur la pointe de
+ses pieds, elle vit Pierre qui revenait, s'amusant à jeter des cailloux
+dans l'eau pour faire lever d'autres bandes d'oiseaux dont l'étang se
+remplissait, à mesure que la nuit descendait du haut du ciel.
+
+Quand Pierre fut à côté d'elle, il lui dit:--Nous sommes dans le vrai
+chemin, et sauf un peu de bourbe, nous passerons bien. Laisse-moi
+souffler une minute, car j'ai marché vite et, d'ailleurs, l'endroit
+n'est pas trop vilain pour se reposer.
+
+--Si tu le trouves joli, c'est une drôle d'idée, mon Pierre; moi je m'y
+déplais et le temps m'y a duré. Repose-toi vite, car j'en veux sortir
+avant la grand'nuit.
+
+Quand Pierre se fut assis dans les roseaux à côté de Jeanne, il lui
+dit:--Mon Dieu! Jeanne le temps m'a bien duré aussi en marchant, car il
+me semble que je ne t'ai point embrassée depuis deux ans.
+
+--_Diseu' de riens!_ reprit-elle, tu m'as embrassée il n'y a pas deux
+quarts d'heure.
+
+--Eh bien! ma mie, où est le mal?
+
+--Je ne dis point qu'il y en ait, puisque nous nous marions!
+
+--Or donc, laisse-moi t'embrasser encore une petite fois, ou sept.
+
+Jeanne se laissa embrasser une fois, disant que c'était assez. Elle n'y
+entendait point malice, mais elle savait que s'il est permis aux
+accordés de campagne de s'embrasser en marchant, devant les passants, il
+n'est point convenable ni honnête de se dire ses amitiés en cachette du
+monde, et de s'arrêter dans les endroits où personne ne passe.
+
+Pierre, qui était un garçon _bien comme il faut_, c'est-à-dire sachant
+se comporter en tout de la vraie manière, était content de voir Jeanne
+le tenir à distance, et il ne faisait le jeu d'outrepasser un peu son
+droit que pour avoir le plaisir de recevoir d'elle une bonne tape de
+temps en temps, ce qui est, comme chacun sait, une grande marque de
+confiance et d'amitié.
+
+Et quand ils se furent ainsi honnêtement chamaillés un petit moment, ils
+se mirent à causer de l'avenir, ce qui est encore une grande
+réjouissance entre gens qui doivent passer leur vie ensemble. Et les
+voilà comptant et recomptant leurs petits apports, se bâtissant une
+maison neuve et se plantant un joli petit jardin, comme qui dirait dans
+la tête, car les pauvres enfants ne possédaient pas gros, et il leur
+fallait travailler seulement pour entretenir ce qu'ils avaient.
+
+Mais voilà qu'une voix que Pierre n'entendait pas, se mit à parler à
+Jeanne comme si c'était celle de Pierre, tandis qu'une voix se mettait à
+parler avec Pierre comme si c'était celle de Jeanne, et pourtant ce ne
+l'était point et Jeanne ne l'entendait mie. Et ainsi ils crurent se dire
+des choses qu'ils ne se disaient point et se trouvèrent en mauvais
+accord sans savoir d'où cela leur venait. Jeanne reprochait à Pierre
+d'être un paresseux et d'aimer le cabaret; Pierre reprochait à Jeanne
+d'être coquette et d'aimer trop la braverie. Si bien que tous deux se
+mirent à pleurer et à bouder, ne se voulant plus rien dire.
+
+Mais une chose étonnante, c'est qu'en ne se disant plus rien, et en ne
+se voyant point remuer les lèvres, ils entendirent, tous deux à la fois,
+une voix très sourde qui parlait en manière de grenouille ou de canne
+sauvage, et qui disait les plus méchantes paroles du monde.
+
+--Que faites-vous là, enfants, à vous bouder, au lieu de mettre à profit
+la nuit et la solitude? Vous attendez sottement la fin de la semaine
+pour vous aimer librement? Voilà une belle fadaise que le mariage! Ne
+savez-vous point que le mariage c'est la peine, la misère, les
+querelles, le souci des enfants et les jours sans pain? Allons, allons,
+innocents que vous êtes! Dès le lendemain du mariage, vous pleurerez, si
+vous ne vous battez point! Vous voyez bien que déjà en voulant parler
+d'avenir et d'économie vous n'avez pu vous entendre!
+
+La vie est sotte et misérable, ne vous y trompez pas; il n'y a de bon
+que l'oubli du devoir et le plaisir sans contrainte. Aimez-vous à
+présent, car si vous ne profitez de l'heure qui se présente, vous ne la
+retrouverez plus, et ne connaîtrez de votre union que les coups et les
+injures, des fleurs de la jeunesse que les piquerons et la folle graine.
+
+Jeanne et Pierre avaient bien peur. Ils se tenaient la main et se
+serraient l'un contre l'autre sans oser respirer. Jeanne n'entendait
+rien de ce que lui disait la méchante voix. Les paroles passaient dans
+son oreille comme une messe du diable dite au rebours du bon sens; mais
+Pierre qui en savait plus long, écoutait, malgré sa peur, et comprenait
+quasiment tout.
+
+--La voix est laide, dit-il, j'en tombe d'accord; mais les mots ne sont
+points bêtes, et si tu m'en croyais, Jeanne, tu l'écouterais aussi.
+
+--Que les paroles soient bêtes ou belles, je ne m'en soucie pas,
+répondit-elle. Elles me font peur, encore que je n'y comprend goutte;
+c'est quelqu'un qui se moque de nous parce que nous voilà tout seuls
+arrêtés en un lieu qui ne convient pas. Allons-nous-en vitement, mon
+Pierre. Cette personne là, vivante ou morte, ne nous veut que du mal.
+
+--Non, Jeanne, elle nous veut du bien, car elle plaint le sort qui nous
+attend et si tu voulais bien comprendre ce qu'elle dit...
+
+Là-dessus Pierre, se sentant poussé du diable, voulut retenir Jeanne qui
+voulait s'en aller, et le mauvais esprit se crut pour un moment le plus
+fort.
+
+Mais il n'est pas donné à ces mauvaises engeances de faire aux bons
+chrétiens tout le mal qu'elles souhaitent. Le moine libertin, voyant que
+Pierre trébuchait dans sa conscience, fut trop pressé de lui prendre son
+âme. Il se mit à chanter dans sa voix de marais, disant: «Venez, venez,
+mes beaux enfants, il n'est pas besoin ici de cierges ni de témoins.
+S'il vous faut quelqu'un pour vous marier, je sais dire les vraies
+paroles qu'il faut. Mettez-vous à genoux devant moi et vous aurez la
+bénédiction de Belzébuth!
+
+Disant cela, voilà le moine qui fait sortir de l'eau sa grosse tête
+couverte d'un capuchon vaseux.--Sauvons-nous, dit Jeanne, voilà une
+grosse loutre qui veut sauter après nous.--Non pas, dit Pierre, je la
+virerai bien de mon bâton. Mais comme il se penchait sur l'eau pour
+regarder, il vit les yeux de feu du moine et puis sa barbe toute remplie
+de sangsues et de grenouilles, et puis son corps tout pourri, et puis
+ses jambes desséchées, et puis ses deux grands bras tout ruisselants de
+mousse et de fange qu'il déploya comme deux ailes sur la tête des deux
+amoureux, pour les consacrer à Satan.
+
+Mais Pierre, encore qu'il ne fût pas des plus poltrons, eut une si fière
+peur de voir le moine grandir, grandir, comme s'il eût voulu toucher les
+nuées, qu'il se sauva, criant comme un essieu, courant comme un lièvre
+et tirant après lui la pauvre Jeanne, plus morte que vive, mais qui
+pourtant ne se fit point prier pour passer la chaussée, les pieds
+mouillés et les cheveux au vent.
+
+Et si bien coururent qu'ils arrivèrent au logis de leurs parents sans
+avoir une seule fois tourné la tête et sans avoir pris le temps de se
+dire un pauvre mot. Ils se marièrent dévotement huit jours après, sans
+avoir écouté les conseils du méchant moine qui fut, dit-on, si penaud
+d'avoir manqué son coup de filet, qu'il resta longtemps sans oser
+reparaître et tenter de nouveau la pêche aux âmes chrétiennes.
+
+La croyance au moine bourru, qui s'en va, menaçant et plaintif, frapper
+aux portes des maisons durant la nuit, et qui ne se retire, aux
+approches du jour, qu'en poussant des hurlements horribles, était
+proverbiale autrefois.
+
+Elle s'est maintenue longtemps dans presque toutes les provinces de
+France. On a beaucoup de légendes sur les moines débauchés, et même sur
+les curés qui ont manqué à leur voeu. Il est peu de presbytères qui ne
+fussent encore hantés par ces âmes en peine, il y a une vingtaine
+d'années, et peu d'églises de campagne où n'ait été surprise cette
+fameuse messe expiatoire que le prêtre défunt vient essayer de dire à
+l'aube du jour et qu'il ne peut jamais achever, s'il ne trouve un vivant
+de bonne volonté qui ait le courage de lui répondre _amen_.
+
+
+
+
+Les Flambettes
+
+Ce sont des esprits taquins et pernicieux. Dès qu'elles aperçoivent un
+voyageur, elles l'entourent, le lutinent et parviennent à l'exaspérer.
+Elles fuient alors, l'entraînant au fond des bois et disparaissent quand
+elles l'ont tout-à-fait égaré.
+
+Maurice SAND.
+
+
+Les flambeaux, ou _flambettes_, ou _flamboires_, que l'on appelle aussi
+les feux fous, sont ces météores bleuâtres que tout le monde a
+rencontrés la nuit ou vu danser sur la surface immobile des eaux
+dormantes. On dit que ces météores sont inertes par eux-mêmes, mais que
+la moindre brise les agite, et ils prennent une apparence de mouvement
+qui amuse ou inquiète l'imagination, selon qu'elle est dépose à la
+tristesse ou à la poésie.
+
+Pour les paysans, ce sont des âmes en peine qui leur demandent des
+prières ou de méchantes âmes qui les entraînent dans une course
+désespérée et les mènent, après mille détours insidieux, au plus profond
+de l'étang ou de la rivière. Comme le _lupeux_ et le follet, on les
+entend rire toujours plus distinctement à mesure qu'elles s'emparent de
+leur proie et la voient s'approcher du dénouement funeste et inévitable.
+
+Les croyances varient beaucoup sur la nature et l'intention plus ou
+moins mauvaises des _flambettes_. Il en est qui se contentent de vous
+égarer et qui, pour en venir à leurs fins, ne se gênent nullement pour
+prendre diverses apparences.
+
+On raconte qu'un berger, qui avait appris à se les rendre favorables,
+les faisait venir et partir à son gré. Tout allait pour lui, sous leur
+protection. Ses bêtes profitaient, et quant à lui, il n'était jamais
+malade, dormait et mangeait bien, été comme hiver. Cependant, on le vit
+tout à coup devenir maigre, jaune et mélancolique. Consulté sur la cause
+de son ennui, il raconta ce qui suit.
+
+Une nuit qu'il était couché dans sa cabane roulante, auprès de son parc,
+il fut éveillé par une grande clarté et par de grands coups frappés sur
+le toit de son habitacle. Qu'est-ce que c'est donc, fit-il, tout surpris
+que ses chiens ne l'eussent pas averti. Mais, avant qu'il fut venu à
+bout de se lever, car il se sentait lourd et comme étouffé, il vit
+devant lui une femme si petite, si petite, et si menue, et si vieille
+qu'il en eut peur, car aucune femme ne pouvait avoir une pareille taille
+et un pareil âge. Elle n'était habillée que de ses longs cheveux blancs
+qui la cachaient _tout entièrement_ et ne laissaient passer que sa
+petite tête ridée et ses petits pieds desséchés.
+
+--Ça, mon garçon, fit-elle, viens avec moi, l'heure est venue.
+
+--Quelle heure donc est venue? dit le berger tout déconfit.
+
+--L'heure de nous marier, reprit-elle; ne m'as-tu pas promis le mariage?
+
+--Oh! Oh; je ne crois pas! d'autant plus que je ne vous connais point et
+vous vois pour la première fois de ma vie.
+
+--Tu en as menti, beau berger! Tu m'as vue sous ma forme lumineuse. Ne
+reconnais-tu pas la mère des flambettes de la prairie? Et ne m'as-tu pas
+juré, en échange des grands services que je t'ai rendus, de faire la
+première chose dont je te viendrais requérir?
+
+--Oui, c'est vrai, mère Flambette; je ne suis pas un homme à reprendre
+ma parole, mais j'ai juré cela à condition que ce ne serait aucune chose
+contraire à ma foi de chrétien et aux intérêts de mon âme.
+
+--Eh bien, donc! est-ce que je te viens enjôler comme une coureuse de
+nuit? Est-ce que je ne viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle
+chevelure d'argent fin, et parée comme une fiancée? C'est à la messe de
+la nuit que je te veux conduire, et rien n'est si salutaire pour l'âme
+d'un vivant que le mariage avec une belle morte comme je suis. Allons,
+viens-tu? Je n'ai pas de temps à perdre en paroles. Et elle fit mine
+d'emmener le berger hors de son parc. Mais il recula tout effrayé,
+disant:--Nenni, ma bonne dame, c'est trop d'honneur pour un pauvre homme
+comme moi, et d'ailleurs j'ai fait voeu à saint Ludre, mon patron, d'être
+garçon le restant de mes jours.
+
+Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit la vieille en fureur. Elle
+se prit à sauter en grondant comme une tempête et à faire tourbillonner
+sa chevelure qui, en s'écartant, laissa voir son corps noir et velu. Le
+pauvre Ludre (c'était le nom du berger) recula d'horreur en voyant que
+c'était le corps d'une chèvre, avec la tête, les pieds et les mains
+d'une femme caduque.
+
+--Retourne au diable, la laide sorcière! s'écria-t-il; je te renie et te
+conjure au nom du...
+
+Il allait faire le signe de la croix, mais il s'arrêta jugeant que
+c'était inutile, car au seul geste de sa main la diablesse avait
+disparu, et il ne restait d'elle qu'une petite flammette bleue qui
+voltigeait en dehors du parc.
+
+--C'est bien, dit le berger, faites le flambeau tant qu'il vous plaira,
+cela m'est fort égal, et je me moque de vos clartés et de vos singeries.
+
+Là-dessus, il se voulut recoucher; mais voilà que ses chiens qui,
+jusque-là, étaient restés comme charmés, se prirent à venir sur lui en
+grondant et montrant les dents comme s'ils le voulaient dévorer, ce qui
+le mit fort en colère contre eux et, prenant son bâton ferré, il les
+battit comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde et leur méchante
+humeur.
+
+Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût
+dit qu'ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés
+de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se
+rendormir, lorsqu'il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se
+jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent
+de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture
+du parc et s'enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent
+été changées en biches, tandis que les chiens tournés à la rage comme
+des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et en leur
+arrachant la laine qui s'envolait en nuées blanches sur les buissons.
+
+Le berger bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers
+et sa veste, qu'il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à
+courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l'écoutaient
+point et couraient de plus belle, hurlant comme chiens courants qui ont
+levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché.
+
+Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit
+au moins douze lieues autour de la _mare aux flambettes_, sans pouvoir
+rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu'il eût tués de bon coeur
+s'il eût pu les atteindre.
+
+Enfin le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les
+ouailles qu'il croyait poursuivre n'étaient autre chose que des petites
+femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne
+semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même.
+Quant à ses chiens, il les vit _muées en deux grosses coares_ (corbeaux)
+qui volaient de branche en branche en croassant.
+
+Assuré alors qu'il était tombé dans un sabbat, il s'en retourna tout
+éreinté et tout triste à son parc, où il fut bien étonné de retrouver
+son troupeau dormant sous la garde de ses chiens, lesquels vinrent au
+devant de lui pour le caresser.
+
+Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une pierre. Mais le
+lendemain, au soleil levé, il compta ses bêtes à laine et en trouva une
+de moins qu'il eut beau chercher.
+
+Le soir, un bûcheron qui travaillait autour de la mare aux flambettes,
+lui rapporta sur son âne la pauvre brebis noyée, en lui demandant
+comment il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas dormir si
+dur s'il voulait garder sa bonne renommée de berger et la confiance de
+ses maîtres.
+
+Le pauvre Ludre eut bien du souci d'une affaire à quoi il ne comprenait
+rien, et qui, par malheur pour lui, recommença d'une autre manière la
+nuit suivante.
+
+Cette fois, il rêva qu'une vieille chèvre, à grandes cornes d'argent,
+parlait à ses ouailles et qu'elles la suivaient, en galopant et sautant
+comme des cabris autour de la grand'mare. Il s'imagina que ses chiens
+étaient _mués_ en bergers, et lui-même en un bouc que ces bergers
+battaient et forçaient à courir.
+
+Comme la veille, il s'arrêta à la _piquée_ du jour, reconnut les
+flambettes blanches qui l'avaient déjà abusé, revint, trouva tout
+tranquille dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se leva tard,
+compta ses bêtes et en trouva encore une de moins.
+
+Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête en train de se noyer.
+Il la retira de l'eau, mais elle n'était plus bonne qu'à écorcher. Ce
+méchant métier durait depuis huit jours. Il manquait huit bêtes au
+troupeau et Ludre, soit qu'il courut en rêve comme un somnambule, soit
+qu'il rêvât dans la fièvre qu'il avait les jambes en mouvement et
+l'esprit en peine, se sentait si las et si malade qu'il en pensait
+mourir.
+
+--Mon pauvre camarade, lui dit un vieux berger très savant, à qui il
+contait ses peines, il te faut épouser la vieille, ou renoncer à ton
+état.
+
+Je connais cette bique aux cheveux d'argent pour l'avoir vue lutiner un
+de nos anciens, qu'elle a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà
+pourquoi je n'ai jamais voulu frayer avec les flambettes, encore
+qu'elles m'aient fait bien des avances, et que je les aie vu danser en
+belles jeunes filles autour de mon parc.
+
+--Et sauriez-vous me donner un charme pour m'en débarrasser? dit Ludre
+tout accablé.
+
+--J'ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui pourrait couper la
+barbe à cette maudite chèvre la gouvernerait à son gré; mais on y risque
+gros, à ce qu'il paraît, car si on lui en laisse seulement un poil, elle
+reprend sa force et vous tord le cou.
+
+--Ma foi, j'y tenterai tout de même, reprit Ludre, car autant vaut y
+périr que de m'en aller en _languition_ comme j'y suis.
+
+La nuit suivante, il vit la vieille en figure de flambette approcher de
+sa cabane, et il lui dit:
+
+--Viens çà, la belle des belles, et marions-nous vitement. Quelle fut la
+noce, on ne l'a jamais su; mais sur minuit, la sorcière étant bien
+endormie, Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et, d'un seul
+coup, lui trancha si bien la barbe, qu'elle avait le menton tout à nu et
+il fut content de voir que ce menton était rose et blanc comme celui
+d'une jeune fille. Alors l'idée lui vint de tondre ainsi toute sa
+_chèvre épousée_, pensant qu'elle perdrait peut-être toute sa laideur et
+sa malice avec sa toison.
+
+Comme elle dormait toujours ou faisait semblant, il n'eut pas
+grand'peine à faire cette tondaille. Mais quand ce fut fini, il
+s'aperçut qu'il avait tondu sa houlette et qu'il se trouvait seul,
+couché avec ce bâton de cormier.
+
+Il se leva bien inquiet de ce que pouvait signifier cette nouvelle
+diablerie, et son premier soin fût de compter ses bêtes qui se
+trouvèrent au nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût jamais
+noyée.
+
+Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la chèvre et de remercier
+le bon saint Ludre, qui ne permit plus aux flambettes de le
+tourmenter[14].
+
+
+
+
+Lubins ou Lupins
+
+Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se
+tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très
+peureux, et si quelqu'un vient à passer, ils s'enfuient en criant:
+_Robert est mort, Robert est mort!_
+
+Maurice SAND.
+
+
+Il ne faut pas trop regarder les grands murs blancs au crépuscule,
+encore moins au clair de la lune. On pourrait y voir _la hure_. En
+Normandie et dans plusieurs autres provinces, _la hure_ se promène le
+long des treilles, on ne sait guère à quelle intention, si ce n'est pour
+empêcher les enfants d'aller voler le raisin. Elle serait donc au nombre
+de ces esprits gardiens qui descendent en droite ligne, ainsi que les
+autres fadets domestiques, des lares vénérés de l'antiquité.
+
+Quoi qu'il en soit, _la hure_ est fort vilaine et il y aurait de quoi
+mourir de peur si on s'obstinait à étudier son profil reflété sur les
+murailles. Les Grecs et les Romains avaient l'imagination riante; ils
+peuplaient de charmantes divinités les arbres, les eaux et les prairies.
+Le moyen-âge a assombri toutes ces bénignes apparitions. Le
+catholicisme, ne pouvant extirper la croyance, s'est hâté de les
+enlaidir et d'en faire des démons et des bêtes, pour détourner les
+hommes du culte des représentants de la matière.
+
+Cependant, il n'a pas réussi à les rendre tous haïssables et pernicieux,
+et bon nombre des esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C'est
+bien assez qu'ils aient consenti à revêtir des formes bizarres et
+repoussantes qui les empêchent de séduire les humains.
+
+Les lubins sont de cette famille. Esprits chagrins, rêveurs et stupides,
+ils passent leur vie à causer dans une langue inconnue, le long des murs
+des cimetières. En certains endroits on les accuse de s'introduire dans
+le champ du repos et d'y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils
+appartiennent à la race des lycanthropes et des garous, et doivent être
+appelés _lupins_. Mais chez les _lubins_, les moeurs s'adoucissent avec
+le nom. Ils ne font aucun mal et prennent la fuite au moindre bruit.[15]
+
+Cependant, il ne vaudrait rien de s'aboucher avec eux. Ils ont un
+certain mystère à l'endroit de Robert-le-Diable ou de tout autre Robert
+dont on n'a pu saisir la légende, et ce mystère a peut-être pour
+châtiment l'humiliation d'une figure horrible et l'angoisse du perpétuel
+tourment de la peur.
+
+Sont-ils les descendants des _fameux frères lubins et loups-garous_ de
+Rabelais? Qui sera assez épris de ces recherches étymologiques pour
+aller de leur demander?
+
+Je ne sais si c'est aux lupins que le petit tailleur bossu de
+Saint-Bault eut affaire. On le croirait, d'après les circonstances de
+son histoire. La voici telle que j'ai pu la recueillir.
+
+Un soir que notre bossu passait le long du cimetière, il y vit une bande
+d'esprits en forme de laides bêtes qui ressemblaient à des chiens noirs
+ou à des loups et que, pour faciliter notre récit, nous appellerons
+lupins bien qu'ils ne nous aient été désignés sous aucun nom
+particulier. Soit que ces esprits-bêtes fussent d'une race plus hardie
+que les lubins et lupins ordinaires, soit que le tailleur fût si laid,
+si laid, qu'il ne leur fit pas l'effet d'un chrétien, ils ne bougèrent
+tout le temps qu'il passa devant eux. Ils se contentèrent de le regarder
+avec leurs yeux qui brillaient comme du _sang de feu_, et à ouvrir leurs
+vilaines gueules qui avaient si mauvaise haleine que le tailleur en fut
+empesté.
+
+Pourtant, comme il avait grand'peur, ne les ayant aperçus que lorsqu'il
+était au milieu de la file, et qu'il avait autant de chemin à faire pour
+reculer que pour avancer, il n'osa point risquer de les offenser en se
+bouchant le nez; il passa en faisant le gros dos, encore plus qu'il n'en
+avait l'habitude.
+
+Ce dos courbé plut aux lupins, qui s'imaginèrent que c'était une manière
+de les saluer, et comme ils n'ont pas l'habitude de voir des gens si
+honnêtes avec eux, ils en furent fiers et se mirent à tirer tous la
+langue et à remuer la queue comme des chiens, ce qui est apparemment
+aussi pour eux un signe de contentement et de fierté.
+
+Le tailleur essaya de raconter son aventure; mais tous ses voisins se
+moquèrent de lui, disant qu'il pouvait bien rencontrer le diable en
+personne et le faire fuir, vu qu'il était encore le plus vilain des
+deux.
+
+Comme notre bossu allait en journée à une métairie qui était à trois
+bonnes portées de fusil du village, et qu'il avait à revenir par le
+chemin qui longe le cimetière, il se sentit envie de coucher où il
+était. Mais le métayer lui dit en ricanant: «Non pas, non pas, tu es un
+compère trop à craindre pour les femmes d'une maison, je ne dormirais
+pas tranquille, te sachant si près de mes filles. Si tu as peur pour
+t'en aller, un de mes gars te fera la conduite. Bois un coup en
+attendant, car quand ton aiguille s'arrête, ta langue trotte d'une façon
+divertissante et l'on a du plaisir à écouter ta _babille_.»
+
+En effet, le bossu était beau diseur et plaisant. Le vin du métayer
+était bon, et notre homme s'oublia jusqu'à dix heures du soir en si
+bonne compagnie. Quand il fallut s'en aller, il ne se trouva personne
+pour le conduire, tous les gars dormaient debout et, quant à lui, il se
+sentait si bien réconforté par la boisson, qu'il ne craignit plus de se
+mettre seul en route.
+
+Il arriva sans peur jusqu'au grand mur, se persuadant qu'il avait rêvé
+ce qu'il avait vu la veille et regardant de tous ses yeux, avec la
+confiance qu'éclaircis par le vin, ils ne verraient plus rien que
+l'ombre des arbres, jetée sur le mur blanc par la lune et agitée par
+l'air de la nuit.
+
+Mais il vit les lupins dressés debout devant le mur, absolument comme la
+veille. Allons! se dit le pauvre bossu, ils y sont encore! Tant pis et
+courage! S'ils ne me font pas plus de mal qu'hier, je n'en mourrai pas.
+Et il se mit à siffler une chanson, pensant que ces bêtes, ravies de
+l'entendre, se mettraient en frais de politesse avec lui, en tirant la
+langue et remuant la queue.
+
+Mais ce sifflement, loin de les charmer, paru les inquiéter beaucoup,
+car l'un d'eux se détacha de la muraille, se mit à quatre pattes et, le
+suivant, encore qu'il marchât vite, le flaira à l'endroit où les chiens
+ont coutume de se flairer les uns les autres, pour savoir s'ils doivent
+être ennemis ou compagnons.
+
+Puis vint un second qui en fit autant, et un troisième, et un autre, et
+tous l'un après l'autre; si bien qu'avant d'avoir dépasser le mur, le
+tailleur avait toutes ces bêtes à ses braies et ne sachant point si
+elles le voulaient manger ou fêter, il sentait ses jambes _devenir
+molles comme des pattes de cousin_. On pense bien qu'il n'avait plus
+envie de siffler ni chanter. Cependant il avançait toujours, ayant ouï
+dire que ces bêtes ne quittaient pas la longueur du mur où elles avaient
+coutume de faire la veillée, et il n'avait plus qu'environ cinq ou six
+pas à franchir, quand elles se mirent toutes devant lui, debout,
+grondant, puant la rage, et montrant des crocs jaunes à faire lever le
+coeur.
+
+--Messieurs, Messieurs, laissez-moi passer, dit le pauvre tailleur en
+détresse. Je ne vous veux point de mal, ne m'en faites donc point.
+
+Mais les lupins grognaient de plus belle et même rugissaient comme des
+lions. Il semblait que la voix humaine les eût mis en grand émoi et en
+mauvaise colère.
+
+Tout à coup, le tailleur eut une idée:--Messieurs, fit-il, ne me mangez
+point! Je suis maigre et vilain comme vous voyez! Si vous m'épargnez, je
+jure de vous apporter ici, demain, un mouton gras dont vous vous
+lécherez les babines.
+
+Aussitôt les lupins se remirent sur leurs quatre pattes sans mot dire,
+et le tailleur passa, toujours courant, sans regarder derrière lui.
+
+Il se jeta au lit, tout transi de peur, et eut la fièvre huit jours
+durant sans pouvoir sortir du lit, battant la campagne, et toujours
+s'imaginant de voir des loups ou des chiens enragés après lui, si bien
+qu'on fit venir Monsieur le Curé, pour tâcher de le tranquilliser.
+
+Mais quand le curé l'eut confessé de sa peine et bien grondé d'avoir été
+si lâche que de promettre un bon mouton à ces sales diables, on entendit
+autour de la maison du tailleur des hurlements abominables, et tout le
+village put voir sur les murs de cette maison, non pas le corps des
+lupins, ils n'eussent osé venir si près d'un lieu où était le curé de la
+paroisse, mais leur ombre si bien dessinée que les cheveux en dressaient
+sur la tête et que le sang était glacé dans le coeur. On eût dit que cela
+passait en nuages sur la lune, et on les voyait remuer, sauter, gratter
+la terre et se mordiller les uns les autres, en figures aussi nettes
+qu'une image peinte, sur le pignon du tailleur, voire sur les maisons
+voisines.
+
+Et cela revint tous les soirs durant toute la semaine, de quoi tout le
+monde, et mêmement M. le Curé, fut très effrayé.
+
+Pourtant le bossu, qui n'était pas bête, voyant qu'il y avait là de la
+diablerie et que les exorcismes de Monsieur le Curé ne pouvaient rien
+contre des apparences qui n'avaient point de corps, résolut d'attirer
+les lupins en personne au moyen d'un piège, et dès qu'il fut en état de
+se lever, il se fit prêter un beau mouton gras qu'il attacha le soir,
+devant sa porte. Puis ayant prévenu le Curé de se tenir là tout prêt
+avec son goupillon et tous les voisins de se cacher sous le buisson de
+son jardin, avec leurs fusils bien chargés de balles bénites, il
+commença de faire bêler le mouton en lui montrant de la feuille verte,
+placée trop loin de lui pour qu'il pût y toucher.
+
+Alors les lupins entendant cela, ne purent se tenir de quitter leur mur
+et de venir, à petits pas de loups, jusqu'en vue de la maison, où ils
+furent si bien reçus qu'ils se sauvèrent tous, sauf une vieille femelle
+qui reçut une balle dans le coeur et tomba par terre en criant d'une voix
+humaine: _La lune est morte, la lune est morte!_
+
+On ne sut jamais ce qu'elle avait voulu dire, sinon qu'elle avait une
+lune blanche au front et que, dans la bande, elle portait peut-être le
+nom de la _lune_. On lui coupa la tête et les pattes qui ont été vues
+longtemps clouées sur la porte du cimetière de Saint-Bault, et où jamais
+les lupins n'ont osé reparaître depuis[16].
+
+
+
+
+[1: _La Normandie romanesque et merveilleuse_, par Mlle Amélie Bosquet.]
+
+[2: Voyez pour ces mystérieux vestiques l'_Histoire du Berry_, par M.
+Raynal, etc.]
+
+[3: On ne s'accorde pas sur l'étymologie des fameuses pierres jomatres,
+de Boussac: les uns disent _jo-math_, celte, les autres _jovismatri_,
+latin.]
+
+[4: Près d'Aigurande, une pierre-levée s'appelle la pierre à la marte.
+Elle est très redoutée.]
+
+[5: Nous en vîmes.]
+
+[6: Fatigués à force de sauter.]
+
+[7: On verra, plus tard, une certaine analogie entre cette croyance et
+celle du _Chien de Monthulé_.]
+
+[8: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, 1858).]
+
+[9: En Normandie, Mlle Amélie Bosquet nous apprend qu'on le retrouve à
+chaque pas et même sous le nom peut-être celtique de _Gerguintua_.]
+
+[10: Espèce de gril en tôle pour faire cuire les galettes.]
+
+[11: Le paysan bas-normand, auteur de cette légende, dit l'auteur qui la
+rapporte, ne se doutait guère qu'il imitait Homère.]
+
+[12: Le vergne est l'aune des prairies. Quand on le coupe, son bois est
+d'un rouge de sang.]
+
+[13: La lande.]
+
+[14: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]
+
+[15: En certaines localités le _lubin_ est un très bon diable qui
+protège les laboureurs.]
+
+[16: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]
+
+
+
+
+
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+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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