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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:08 -0700 |
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This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +George SAND + + +LÉGENDES RUSTIQUES + + +A Maurice SAND + + +_Mon cher fils, + +Tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, que tu as +bien fait, selon moi, d'illustrer; car ces choses se perdent à mesure +que le paysan s'éclaire, et il est bon de sauver de l'oubli qui marche +vite, quelques versions de ce grand poème du _merveilleux_, dont +l'humanité s'est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont +aujourd'hui, à leur insu, les derniers bardes. + +Je veux donc t'aider à rassembler quelques fragments épars de ces +légendes rustiques, dont le fond se retrouve à peu près dans toute la +France, mais auxquelles chaque localité a donné sa couleur particulière +et le cachet de sa fantaisie._ + +George SAND. + + + + +Avant-propos + + +_Il faudrait trouver un nom à ce poème sans nom de la _fabulosité_ ou +_merveillosité_ universelle, dont les origines remontent à l'apparition +de l'homme sur la terre et dont les versions, multipliées à l'infini, +sont l'expression de l'imagination poétique de tous les temps et de tous +les peuples. + +Le chapitre des légendes rustiques sur les esprits et les visions de la +nuit serait, à lui seul, un ouvrage immense. En quel coin de la terre +pourrait-on se réfugier pour trouver l'imagination populaire (qui n'est +jamais qu'une forme effacée ou altérée de quelque souvenir collectif) à +l'abri de ces noires apparitions d'esprits malfaisants qui chassent +devant eux les larves éplorées d'innombrables victimes? Là où règne la +paix, la guerre, la peste ou le désespoir ont passé, terribles, à une +époque quelconque de l'histoire des hommes. Le blé qui pousse a le pied +dans la chair humaine dont la poussière a engraissé nos sillons. Tout +est ruine, sang et débris sous nos pas, et le monde fantastique qui +enflamme ou stupéfie la cervelle du paysan est une histoire inédite des +temps passés. Quand on veut remonter à la cause première des formes de +sa fiction, on la trouve dans quelque récit tronqué et défiguré, où +rarement on peut découvrir un fait avéré et consacré par l'histoire +officielle. Le paysan est donc, si l'on peut ainsi dire, le seul +historien qui nous reste des temps anté-historiques. Honneur et profit +intellectuel à qui se consacrerait à la recherche de ces traditions +merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées ou groupées, comparées +entre elles et minutieusement disséquées, jetteraient peut-être de +grandes lueurs sur la nuit profonde des âges primitifs. + +Mais ceci serait l'ouvrage et le voyage de toute une vie, rien que pour +explorer la France. Le paysan se souvient encore des récits de son +aïeule, mais le faire parler devient chaque jour plus difficile. Il sait +que celui qui l'interroge ne croit plus, et il commence à sentir une +sorte de fierté, à coup sûr estimable, qui se refuse à servir de jouet à +la curiosité. D'ailleurs, on ne saurait trop avertir les faiseurs de +recherches que les versions d'une même légende sont innombrables, et que +chaque clocher, chaque famille, chaque chaumière a la sienne. C'est le +propre de la littérature orale que cette diversité. La poésie rustique, +comme la musique rustique, compte autant d'arrangeurs que d'individus. + +J'aime trop le merveilleux pour être autre chose qu'un ignorant de +profession. D'ailleurs, je ne dois pas oublier que j'écris le texte d'un +album consacré à un choix de légendes recueillies sur place, et je +m'efforcerai de rassembler, parmi mes souvenirs du jeune âge, +quelques-uns des récits qui complètent la définition de certains types +fantastiques communs à toute la France. C'est dans un coin du Berry, où +j'ai passé ma vie, que je serai forcé de localiser mes légendes, puisque +c'est là , et non ailleurs, que je les ai trouvées. Elles n'ont pas la +grande poésie de chants bretons, où le génie et la foi de la vieille +Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que partout ailleurs. Chez +nous, ces réminiscences sont plus vagues plus voilées. Le merveilleux de +nos provinces centrales a plus d'analogie avec celui de la Normandie, +dont une femme érudite, patiente et consciencieuse a tracé un tableau +complet[1]. + +Cependant l'esprit gaulois a légué à toutes nos traditions rustiques de +grands traits et une couleur qui se rencontrent dans toute la France, un +mélange de terreur et d'ironie, une bizarrerie d'invention +extraordinaire jointe à un symbolisme naïf qui atteste le besoin du vrai +moral au sein de la fantaisie délirante. + +Le Berry, couvert d'antiques débris des âges mystérieux, de tombelles, +de dolmens, de menhirs, et de _mardelles[2]_, semble avoir conservé dans +ses légendes, des souvenirs antérieurs au culte des Druides: peut-être +celui des Dieux Kabyres que nos antiquaires placent avant l'apparition +des Kimris sur notre sol. Les sacrifices de victimes humaines semblent +planer, comme une horrible réminiscence, dans certaines visions. Les +cadavres ambulants, les fantômes mutilés, les hommes sans tête, les bras +ou les jambes sans corps, peuplent nos landes et nos vieux chemins +abandonnés. + +Puis viennent les superstitions plus arrangées du moyen-âge, encore +hideuses, mais tournant volontiers au burlesque; les animaux impossibles +dont les grimaçantes figures se tordent dans la sculpture romane ou +gothique des églises, ont continué d'errer vivantes et hurlantes autour +des cimetières ou le long des ruines. Les âmes des morts frappent à la +porte des maisons. Le sabbat des vices personnifiés, des diablotins +étranges, passe, en sifflant, dans la nuée d'orage. Tout le passé se +ranime, tous les êtres que la mort a dissous, les animaux mêmes, +retrouvent la voix, le mouvement et l'apparence; les meubles, façonnés +par l'homme et détruits violemment, se redressent et grincent sur leurs +pieds vermoulus. Les pierres mêmes se lèvent et parlent au passant +effrayé; les oiseaux de nuit lui chantent, d'une voix affreuse, l'heure +de la mort qui toujours fauche et toujours passe, mais qui ne semble +jamais définitive sur la face de la terre, grâce à cette croyance en +vertu de laquelle tout être et toute chose protestent contre le néant +et, réfugiés dans la région du merveilleux, illuminent la nuit de +sinistres clartés ou peuplent la solitude de figures flottantes et de +paroles mystérieuses._ + + +George SAND. + + +Quiconque voudra faire un travail sérieux et savant sur le centre de la +Gaule, devra consulter les excellents travaux de M. Raynal, l'historien +du Berry, le texte des _Esquisses pittoresques_ de MM. de La Tremblays +et de La Villegille, les recherches de M. Laisnel de La Salle sur +quelques locutions curieuses, etc. + +G.S. + + + + +Les Pierres-Sottes ou Pierres-Caillasses + +«Quand nous vînmes à passer au long des pierres, dit Germain, il était +environ la minuit. Tout d'un coup, voilà qu'elles nous regardent _avec +des yeux_. Jamais, de jour, nous n'avions vu ça, et pourtant, nous +avions passé là plus de cent fois. Nous en avons eu la fièvre de peur, +plus de trois mois encore après moisson.» + +Maurice SAND. + + +Au beau milieu des plaines calcaires de la vallée Noire, on voit se +creuser brusquement une zone jonchée de magnifiques blocs de granit. +Sont-ils de ceux que l'on doit appeler _erratiques_, à cause de leur +apparition fortuite dans des régions où ils n'ont pu être amenés que par +les eaux diluviennes des âges primitifs? Se sont-ils, au contraire, +formés dans les terrains où on les trouve accumulés? Cette dernière +hypothèse semble être démentie par leur forme; ils sont presque tous +arrondis, du moins sur une de leurs faces, et ils présentent l'aspect de +gigantesques galets roulés par les flots. + +Il n'y a pourtant là maintenant que de charmants petits ruisseaux, +pressés et tordus en méandres infinis par la masse de ces blocs; ces +riantes et fuyardes petites naïades murmurent, à demi-voix et par +bizarres intervalles, des phrases mystérieuses dans une langue inconnue. +Ailleurs, les eaux rugissent, chantent ou gazouillent. Là elles parlent, +mais si discrètement que l'oreille attentive des sylvains peut seule les +comprendre. Dans les creux où leurs minces filets s'amassent, il y a +quelquefois des silences; puis quand la petite cave est remplie, le trop +plein s'élance et révèle, en quelques paroles précipitées, je ne sais +quel secret que les fleurs et les herbes, agitées par l'air qu'elles +refoulent, semblent saisir et saluer au passage. + +Plus loin, ces eaux s'engouffrent et se perdent sous les blocs entassés: + +Et là , profonde, +Murmure une onde +Qu'on en voit pas. + +Sur ces roches humides, croissent les plantes également étrangères au +sol de la contrée. La ményanthe, cette blanche petite hyacinthe frisée +et dentelée, dont la feuille est celle du trèfle; la digitale pourprée, +tachetée de noir et de blanc, comme les granits où elle se plaît; la +_rosée du soleil_ (rosea solis); de charmants saxifrages, et une variété +de lierre à petites feuilles, qui trace sur les blocs gris, de +gracieuses arabesques où l'on croit lire des chiffres mystérieux. + +Autour de ce sanctuaire croissent des arbres magnifiques, des hêtres +élancés et des châtaigniers monstrueux. C'est dans un de ces bois +ondulés et semés de roches libres, comme celles de la forêt de +Fontainebleau, que je trouvai, une année, la végétation splendide et +l'ombre épaisse au point que le soleil, en plein midi, tamisé par le +feuillage, ne faisait plus pénétrer sur les tiges des arbres et sur les +terrains moussus que des tons froids semblables à la lumière verdâtre de +la lune. + +Il n'est pas un coin de la France où les grosses pierres ne frappent +vivement l'imagination du paysan, et quand de certaines légendes s'y +attachent, vous pouvez être certain, quelle que soit l'hésitation des +antiquaires, que le lieu a été consacré par le culte de l'ancienne +Gaule. + +Il y a aussi des noms qui, en dépit de la corruption amenée par le +temps, sont assez significatifs pour détruire les doutes. Dans une +certaine localité de la Brenne on trouve le nom très bien conservé des +_Druiders_. Ailleurs, on trouve les _durders_, à Crevant les +_Dorderins_. C'est un semis de ces énormes galets granitiques au sommet +d'un monticule conique. Le plus élevé est un champignon dressé sur de +petits supports. Ce pourrait être un jeu de la nature, mais ce ne serait +pas une raison pour que cette pierre n'eût pas été consacrée par les +sacrifices. D'ailleurs elle s'appelle le _grand Dorderin_. C'est comme +si l'on disait, le grand autel des Druides. + +Un peu plus loin, sur le revers d'un ravin inculte et envahi par les +eaux, s'élèvent les _parelles_. Cela signifie-t-il _pareilles, +jumelles_, ou le mot vient-il de _patres_, comme celui de _marses_ ou +_martes_ vient de _matres_ selon nos antiquaires[3]? Ces _parelles_ ou +_patrelles_ sont deux masses à peu près identiques de volume et de +hauteur, qui se dressent, comme deux tours, au bord d'une terrasse +naturelle d'un assez vaste développement. Leur base repose sur des +assises plus petites. J'y ai trouvé une scorie de mâche-fer, qui m'a +donné beaucoup à penser. Ce lieu est loin de toute habitation et n'a +jamais pu en voir asseoir aucune sur ses aspérités aux fonds inondés. +Qu'est-ce qu'une scorie de forge venait faire sous les herbes, dans ce +désert où ne vont pas même les troupeaux? Il y avait donc eu là un foyer +intense, peut-être une habitude de sacrifices? + +J'ai parlé de ce lieu parce qu'il est à peu près inconnu. Nos histoires +du Berry n'en font mention que pour le nommer et le ranger +hypothétiquement et d'une manière vague parmi les monuments celtiques. +Il est cependant d'un grand intérêt aux points de vue minéralogique, +historique, pittoresque et botanique. + +A une demi-lieue de là on voyait encore, il y a quelques années, le +_trou aux Fades_ (la _grotte aux Fées_), que le propriétaire d'un champ +voisin a jugé à propos d'ensevelir sous les terres, pour se préserver +apparemment des malignes influences de ces _martes_. C'était une +habitation visiblement taillée dans le roc et composée de deux chambres, +séparées par une sorte de cloison à jour. Les paysans croyaient voir, +dans un enfoncement arrondi, le four où ces anachorètes faisaient cuire +leur pain. Toutefois, cet ermitage n'avait pas été consacré par le +séjour de bonnes âmes chrétiennes. Autrement la dévotion s'en fut +emparée comme partout ailleurs, pour y établir des pèlerinages et y +poser, tout au moins, une image bénite. Loin de là ; c'était un _mauvais +endroit_, où l'on se gardait bien de passer. Aucun sentier n'était tracé +dans les ronces; les paysans vous disaient que les fades étaient des +_femmes sauvages_ de l'ancien temps, et qu'elles faisaient manger les +enfants par des louves blanches. + +Pourquoi l'antique renommée des prêtresses gauloises est-elle, selon les +localités, tantôt funeste, et tantôt bénigne? On sait qu'il y a eu +différents cultes successivement vainqueurs les uns des autres, avant et +l'on dit même l'occupation romaine. Là où les antiques prêtresses sont +restées des génies tutélaires, on peut être bien sûr que la croyance +était sublime; là où elles ne sont plus que des goules féroces, le culte +a dû être sanguinaire. Les _martes_, que nous avons nommées à propos des +_fades_, sont des esprits mâles et femelles. Dans les rochers où se +précipite le torrent de la _Porte-feuille_, près de +Saint-Benoît-de-Sault, elles apparaissent sous les deux formes et, à +quelque sexe qu'elles appartiennent, elles sont également redoutables. +Mâles, elles sont encore occupées à relever les dolmens et menhirs épars +sur les collines environnantes; femelles, elles courent, les cheveux +flottants jusqu'aux talons, les seins pendants jusqu'à terre, après les +laboureurs qui refusent d'aider à leurs travaux mystérieux. Elles les +frappent et les torturent jusqu'à leur faire abandonner en plein jour la +charrue et l'attelage. Une cascade très pittoresque au milieu de rochers +d'une forme bizarre, s'appelle l'_Aire aux Martes_[4]. Quand les eaux +sont basses, on voit les ustensiles de pierre qui servent à leur +cuisine. Leurs _hommes_ mettent la table, c'est-à -dire la pierre du +dolmen sur ses assises. Quant à elles, elles essaient follement, vains +et fantasques esprits qu'elles sont, d'allumer du feu dans la cascade de +Montgarnaud et d'y faire bouillir leur marmite de granit. Furieuses +d'échouer sans cesse, elles font retentir les échos de cris et +d'imprécations. N'est-ce pas là l'histoire figurée d'un culte renversé, +qui a fait de vains efforts pour se relever? + +Dans la plaine de notre _Fromental_, rien n'est resté de ces traditions +symboliques. Seulement quelques pierres isolées dans la région +intermédiaire du calcaire au granit, sont regardées de travers par les +passants attardés. Ces pierres prennent figure et font des grimaces plus +ou moins menaçantes, selon que les regards curieux des profanes leur +déplaisent plus ou moins. On dit qu'elles parleraient bien si elles +pouvaient, et que même les _sorciers fins_, c'est-à -dire très savants, +peuvent les forcer à dire _bonsoir_. Mais elles sont si têtues et si +bornées qu'on n'a jamais pu leur en apprendre davantage. Quelquefois on +passe auprès d'elles sans les voir; c'est qu'en réalité, dit-on, elles +n'y sont plus. Elles ont été faire un tour de promenade, et il faut vite +s'éloigner le plus possible du chemin qu'elles doivent prendre pour +revenir à leur place accoutumée. On ne dit pas si, comme les peulvans +bretons, elles vont boire à quelque eau du voisinage. Tant il y a +quelles sont aussi bêtes que méchantes, car elles se trompent +quelquefois de gîte, et des gens qui les ont vues un soir couchées sur +une lande aride les revoient le lendemain, à la même heure, debout dans +un champ ensemencé. Elles y font du dommage et crèvent brutalement les +clôtures. Mais le plus prudent est de ne pas avertir le propriétaire +car, outre qu'il lui serait bien impossible d'enlever ces masses +inertes, «quand même il y mettrait douze paires de bÅ“ufs», il se +pourrait bien qu'elles prissent fantaisie de l'écraser. D'ailleurs elles +sont condamnées à retourner dans leur endroit; si elles n'ont pas assez +de mémoire pour le retrouver tout de suite, c'est tant pis pour elles: +elles erreront un an, s'il le faut, en courant _sur leur tranche_, ce +qui les fatigue beaucoup, et il leur est défendu de se reposer autrement +que debout, tant qu'elles n'ont pas regagné le lieu où elles ont +permission de se coucher. + +Nous avons vu quelquefois de ces pierres appelées _pierres-caillasses_ +ou _pierres-sottes_. Ce sont de vraies pierres de calcaire caverneux, +dont les trous nombreux et irréguliers donnent facilement l'idée de +figures monstrueuses. Quand les inspecteurs des routes les rencontrent à +leur portée, ils les font briser et _elles n'ont que ce qu'elles +méritent_. + +Nous le voulons bien, quoique ces pauvres pierres ne nous aient jamais +fait de mal. Cependant on assure que si on ne se dépêche de les briser +et de les employer, elles quittent le bord du chemin où on les a rangées +et se mettent, de nuit, tout en travers du passage, pour faire abattre +les chevaux et verser les voitures. Moralité: le voiturier ne doit pas +se coucher et s'endormir sur sa charrette. + +Quant à vous, esprits forts, qui demandez pourquoi cette grosse pierre +se trouve dans telle haie ou sur le bord de tel fossé, si l'on vous +répond d'un air mystérieux: _Oh! elle n'est pas pour rester là !_ Sachez +ce que parler veut dire, et ne vous amusez pas à la regarder: vous +pourriez la mettre de mauvaise humeur contre vous et la retrouver, le +lendemain, dans votre jardin, tout au beau milieu de vos cloches à +melons ou de vos plates-bandes de fleurs. + + + + +Les Demoiselles + +J'en viyons[5] une, j'en viyons deux, +Que n'aviant ni bouches ni z'yeux; +J'en viyons trois, j'en viyons quatre, +Je les ârions bien voulu battre. +J'en viyons cinq, j'en viyons six +Qui n'aviant pas les reins bourdis[6] +Darrier s'en venait la septième, +J'avons jamais vu la huitième. + +Ancien couplet recueilli par Maurice SAND. + + +Les _Demoiselles_ du Berry nous paraissent cousines des _Milloraines_ de +Normandie, que l'auteur de la _Normandie merveilleuse_ décrit comme des +êtres d'une taille gigantesque. Elles se tiennent immobiles et leur +forme, trop peu distincte, ne laisse reconnaître ni leurs membres ni +leur visage. Lorsqu'on s'approche, elles prennent la fuite par une +succession de bonds irréguliers très rapides. + +Les _demoiselles_ ou _filles blanches_ sont de tous les pays. Je ne les +crois pas d'origine gauloise, mais plutôt française du moyen-âge. Quoi +qu'il en soit, je rapporterai une des légendes les plus complètes que +j'aie pu recueillir sur leur compte. + +Un gentilhomme du Berry, nommé Jean de La Selle, vivait, au siècle +dernier, dans un castel situé au fond des bois de Villemort. Le pays, +triste et sauvage, s'égaye un peu à la lisière des forêts, là où le +terrain sec, plat et planté de chênes, s'abaisse vers des prairies que +noient une suite de petits étangs assez mal entretenus aujourd'hui. + +Déjà , au temps dont nous parlons, les eaux séjournaient dans les prés de +M. de La Selle, le bon gentilhomme n'ayant pas grand bien pour faire +assainir ses terres. Il en avait une assez grande étendue, mais de +chétive qualité et de petit rapport. + +Néanmoins, il vivait content, grâce à des goûts modestes et à un +caractère sage et enjoué. Ses voisins le recherchaient pour sa bonne +humeur, son grand sens et sa patience à la chasse. Les paysans de son +domaine et des environs le tenaient pour un homme d'une bonté +extraordinaire et d'une rare délicatesse. On disait de lui que plutôt +que de faire tort d'un fétu à un voisin, quel qu'il fût, il se +laisserait prendre sa chemise sur le corps et son cheval entre les +jambes. + +Or, il advint qu'un soir, M. de La Selle ayant été à la foire de la +Berthenoux pour vendre une paire de bÅ“ufs, revenait par la lisière du +bois, escorté par son métayer, le grand Luneau, qui était un homme fin +et entendu, et portant, sur la croupe maigre de sa jument grise, la +somme de six cents livres en grands écus plats à l'effigie de Louis XIV. +C'était le prix des bestiaux vendus. + +En bon seigneur de campagne qu'il était, M. de La Selle avait dîné sous +la ramée, et comme il n'aimait point à boire seul, il avait fait asseoir +devant lui le grand Luneau et lui avait versé le vin de crû sans +s'épargner lui-même, afin de le mettre à l'aise en lui donnant +l'exemple. Si bien que le vin, la chaleur et la fatigue de la journée +et, par-dessus tout cela, le trot cadencé de la grise avaient endormi M. +de La Selle, et qu'il arriva chez lui sans trop savoir le temps qu'il +avait marché ni le chemin qu'il avait suivi. C'était l'affaire de Luneau +de le conduire, et Luneau l'avait bien conduit, car ils arrivaient sains +et saufs; leurs chevaux n'avaient pas un poil mouillé. Ivre, M. de La +Selle ne l'était point. De sa vie, on ne l'avait vu hors de sens. Aussi +dès qu'il se fut débotté, il dit à son valet de porter sa valise dans sa +chambre, puis il s'entretint fort raisonnablement avec le grand Luneau, +lui donna le bonsoir et s'alla coucher sans chercher son lit. Mais le +lendemain, lorsqu'il ouvrit sa valise pour y prendre son argent, il n'y +trouva que de gros cailloux et, après de vaines recherches, force lui +fut de constater qu'il avait été volé. + +Le grand Luneau, appelé et consulté, jura _sur son chrême et son +baptême_, qu'il avait vu l'argent bien compté dans la valise, laquelle +il avait chargée et attachée lui-même sur la croupe de la jument. Il +jura aussi sur _sa foi et sa loi_, qu'il n'avait pas quitté son maître +de _l'épaisseur d'un cheval_, tant qu'ils avaient suivi la grand'route. +Mais il confessa qu'une fois entré dans le bois, il s'était senti un peu +lourd, et qu'il avait pu dormir sur sa bête environ l'espace d'un quart +d'heure. Il s'était vu tout d'un coup auprès de la +_Gâgne-aux-Demoiselles_ et, depuis ce moment, il n'avait plus dormi et +n'avait pas rencontré figure de chrétien. + +--Allons, dit M. de La Selle, quelque voleur se sera moqué de nous. +C'est ma faute encore plus que la tienne, mon pauvre Luneau, et le plus +sage est de ne point se vanter. Le dommage n'est que pour moi, puisque +tu ne partages point dans la vente du bétail. J'en saurai prendre mon +parti, encore que la chose me gêne un peu. Cela m'apprendra à ne plus +m'endormir à cheval. + +Luneau voulut en vain porter ses soupçons sur quelques braconniers +besogneux de l'endroit.--Non pas, non pas, répondit le brave hobereau; +je ne veux accuser personne. Tous les gens du voisinage sont d'honnêtes +gens. N'en parlons plus. J'ai ce que je mérite. + +--Mais peut-être bien que vous m'en voulez un peu, notre maître... + +--Pour avoir dormi? Non, mon ami; si je t'eusse confié la valise, je +suis sur que tu te serais tenu éveillé. Je ne m'en prends qu'à moi, et +ma foi, je ne compte pas m'en punir par trop de chagrin. C'est assez +d'avoir perdu l'argent, sauvons la bonne humeur et l'appétit. + +--Si vous m'en croyez, pourtant, notre maître, vous feriez fouiller la +_Gâgne-aux-Demoiselles_. + +--La _Gâgne-aux-Demoiselles_ est une fosse herbue qui a bien un +demi-quart de lieue de long; ce ne serait pas une petite affaire de +remuer toute cette vase, et d'ailleurs qu'y trouverait-on? Mon voleur +n'aura pas été si sot que d'y semer mes écus! + +--Vous direz ce que vous voudrez, notre maître, mais le voleur n'est +peut-être pas fait comme vous penser! + +--Ah! Ah! mon grand Luneau, toi aussi tu crois que les _demoiselles_ +sont des esprits malins qui se plaisent à jouer de mauvais tours! + +--Je n'en sais rien, notre maître, mais je sais bien qu'étant là un +matin, _devant jour_, avec mon père, nous les vîmes comme je vous vois; +mêmement que, rentrant à la maison bien épeurés, nous n'avions plus ni +chapeaux, ni bonnets sur nos têtes, ni chaussures à nos pieds, ni +couteaux dans nos poches. Elles sont malignes, allez! Elles ont l'air de +se sauver, mais, sans vous toucher, elles vous font perdre tout ce +qu'elles peuvent et en profitent, car on ne le retrouve jamais. Si +j'étais de vous, je ferais assécher tout ce marécage. Votre pré en +vaudra mieux et les _demoiselles_ auraient bientôt délogé; car il est à +la connaissance de tout homme de bon sens qu'elles n'aiment point le sec +et qu'elles s'envolent de mare en mare et d'étang en étang, à mesure +qu'on leur ôte le brouillard dont elles se nourrissent. + +--Mon ami Luneau, répondit M. de La Selle, dessécher le marécage serait, +à coup sûr, une bonne affaire pour le pré. Mais, outre qu'il y faudrait +les six cents livres que j'ai perdues, j'y regarderais encore à deux +fois avant de déloger les _demoiselles_. Ce n'est pas que j'y croie +précisément, ne les ayant jamais vues, non plus qu'aucun autre farfadet +de même étoffe; mais mon père y croyait un peu, et ma grand-mère y +croyait tout à fait. Quand on en parlait, mon père disait: «Laissez les +_demoiselles_ tranquilles; elles n'ont jamais fait de mal à moi ni à +personne.» et ma grand-mère disait: «Ne tourmentez et ne conjurez jamais +les _demoiselles_; leur présence est un bien dans une terre, et leur +protection est un porte-bonheur pour une famille.» + +--Pas moins, reprit le grand Luneau en hochant la tête, elles ne vous +ont point garé des voleurs! + +Environ dix ans après cette aventure, M. de La Selle revenait de la même +foire de la Berthenoux, rapportant sur la même jument grise, devenue +bien vieille, mais trottant encore sans broncher, une somme équivalente +à celle qui lui avait été si singulièrement dérobée. Cette fois, il +était seul, le grand Luneau étant mort depuis quelques mois; et notre +gentilhomme ne dormait pas à cheval, ayant abjuré et définitivement +perdu cette fâcheuse habitude. + +Lorsqu'il fut à la lisière du bois, le long de la +_Gâgne-aux-Demoiselles_, qui est située au bas d'un talus assez élevé et +tout couvert de buissons, de vieux arbres et de grandes herbes sauvages, +M. de La Selle fut pris de tristesse en se rappelant son pauvre métayer, +qui lui faisait bien faute, quoique son fils Jacques, grand et mince +comme lui, comme lui fin et avisé, parût faire son possible pour le +remplacer. Mais on ne remplace pas les vieux amis, et M. de La Selle se +faisait vieux lui-même. + +Il eut des idées noires; mais sa bonne conscience les eut bientôt +dissipées, et il se mit à siffler un air de chasse, en se disant que, de +sa vie et de sa mort, il en serait ce que Dieu voudrait. + +Comme il était à peu près au milieu de la longueur du marécage, il fut +surpris de voir une forme blanche, que jusque-là il avait prise pour un +flocon de ces vapeurs dont se couvrent les eaux dormantes, changer de +place, puis bondir et s'envoler en se déchirant à travers les branches. +Une seconde forme plus solide sortit des joncs et suivit la première en +s'allongeant comme une toile flottante; puis une troisième, puis une +autre et encore une autre; et, à mesure qu'elles passaient devant +Monsieur de La Selle, elles devenaient si visiblement des personnages +énormes, vêtus de longues jupes, pâles, avec des cheveux blanchâtres +traînant plutôt que voltigeant derrière elles, qu'il ne put s'ôter de +l'esprit que c'étaient là les fantômes dont on lui avait parlé dans son +enfance. Alors, oubliant que sa grand-mère lui avait recommandé, s'il +les rencontrait jamais, de faire comme s'il ne les voyait pas, il se mit +à les saluer, en homme bien appris qu'il était. Il les salua toutes, et +quand ce vint à la septième, qui était la plus grande et la plus +apparente, il ne put s'empêcher de lui dire: _Demoiselle, je suis votre +serviteur_. + +Il n'eut pas plutôt lâché cette parole, que la grande demoiselle se +trouva en croupe derrière lui, l'enlaçant de deux bras froids comme +l'aube, et que la vieille grise, épouvantée, prit le galop, emportant M. +de La Selle à travers le marécage. + +Bien que fort surpris, le bon gentilhomme ne perdit point la tête. «Par +l'âme de mon père, pensa-t-il, je n'ai jamais fait de mal, et nul esprit +ne peut m'en faire,» Il soutint sa monture et la força de se dépêtrer de +la boue où elle se débattait, tandis que la _grand'demoiselle_ +paraissait essayer de la retenir et de l'envaser. + +M. de La Selle avait des pistolets dans ses fontes, et l'idée lui vint +de s'en servir; mais, jugeant qu'il avait affaire à un être surnaturel +et se rappelant d'ailleurs que ses parents lui avaient recommandé de ne +point offenser les _demoiselles de l'eau_, il se contenta de dire avec +douceur à celle-ci: «Vraiment, belle dame, vous devriez me laisser +passer mon chemin, car je n'ai point traversé le vôtre pour vous +contrarier, et si je vous ai saluée, c'est par politesse et non par +dérision. Si vous souhaitez des prières ou des messes, faites connaître +votre désir, et, foi de gentilhomme, vous en aurez!» + +Alors, M. de La Selle entendit au-dessus de sa tête une voix étrange qui +disait: «Fais dire trois messes pour l'âme du grand Luneau et va en +paix!» + +Aussitôt la figure du fantôme s'évanouit, la grise redevint docile et M. +de La Selle rentra chez lui sans obstacle. + +Il pensa alors qu'il avait eu une vision; il n'en commanda pas moins les +trois messes. Mais quelle fut sa surprise lorsqu'en ouvrant sa valise, +il y trouva, outre l'argent qu'il avait reçu à la foire, les six cents +livres tournois en écus plats, à l'effigie du feu roi. + +On voulut bien dire que le grand Luneau, repentant à l'heure de la mort, +avait chargé son fils Jacques de cette restitution, et que celui-ci, +pour ne pas entacher la mémoire de son père, en avait chargé les +demoiselles... M. de La Selle ne permit jamais un mot contre la probité +du défunt, et quand on parlait de ces choses sans respect en sa +présence, il avait coutume de dire: «L'homme ne peut pas tout expliquer. +Peut-être vaut-il mieux pour ici être sans reproche que sans croyance.» + + + + +Les Laveuses de nuit ou Lavandières + +A la pleine lune, on voit, dans le chemin de la _Font de Fonts_ +(Fontaine des Fontaines), d'étranges laveuses; ce sont les spectres des +mauvaises mères qui ont été condamnées à laver, jusqu'au jugement +dernier, les langes et les cadavres de leurs victimes. + +Maurice SAND. + + +Voici, selon nous, la plus sinistre des visions de la peur. C'est aussi +la plus répandue; je crois qu'on la retrouve en tous pays. + +Autour des mares stagnantes et des sources limpides, dans les bruyères +comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les +vieux saules comme dans la plaine brûlée du soleil, on entend, durant la +nuit, le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières +fantastiques. Dans certaines provinces, on croit qu'elles évoquent la +pluie et attirent l'orage en faisant voler jusqu'aux nues, avec leur +battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Il y a ici confusion. +L'évocation des tempêtes est le monopole des sorciers connus sous le nom +de _meneux de nuées_. Les véritables lavandières sont les âmes des mères +infanticides. Elles battent et tordent incessamment quelque objet qui +ressemble à du linge mouillé, mais qui, vu de près, n'est qu'un cadavre +d'enfant. Chacune a le sien ou les siens, si elle a été plusieurs fois +criminelle. Il faut se bien garder de les observer ou de les déranger +car, eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles +vous saisiraient, vous battraient dans l'eau et vous tordraient ni plus +ni moins qu'une paire de bas. + +Nous avons entendu souvent le battoir des laveuses de nuit résonner dans +le silence autour des mares désertes. C'est à s'y tromper. C'est une +espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c'est bien +triste d'avoir fait cette puérile découverte et de ne plus pouvoir +espérer l'apparition des terribles sorcières, tordant leurs haillons +immondes, dans la brume des nuits de novembre, à la pâle clarté d'un +croissant blafard reflété par les eaux. + +Cependant, j'ai eu l'émotion d'un récit sincère et assez effrayant sur +ce sujet. + +Un mien ami, homme de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, et +pourtant d'un esprit éclairé et cultivé, mais je dois encore l'avouer, +enclin à laisser sa raison _dans les pots_; très brave en face des +choses réelles, mais facile à impressionner et nourri, dès l'enfance, +des légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu'il ne +racontait qu'avec répugnance et avec une expression de visage qui +faisait passer un frisson dans son auditoire. + +Un soir, vers onze heures, dans une _traîne_ charmante qui court en +serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du +ravin d'Urmont, il vit, au bord d'une source, une vieille qui lavait et +tordait en silence. + +Quoique cette jolie fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de +surnaturel et dit à cette vieille: «Vous lavez bien tard, la mère!» + +Elle en répondit point. Il la crut sourde et approcha. La lune était +brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit alors +distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement +inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de +chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de +visage inconnu, à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta +lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement +attardée: + +«Je ne pensai à la légende que lorsque j'eus perdu cette femme de vue. +Je n'y pensais pas avant de la rencontrer. Je n'y croyais pas et je +n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès que je fus auprès +d'elle, son silence, son indifférence à l'approche d'un passant, lui +donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à notre espèce. Si la +vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, comment était-elle venue +de loin toute seule laver, à cette heure insolite, à cette source glacée +où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au +moins digne de remarque; mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que +j'éprouvai en moi-même. Je n'eus aucun sentiment de peur, mais une +répugnance, un dégoût invincibles. Je passai mon chemin sans qu'elle +détournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai aux +sorcières des lavoirs, et alors j'eus très peur, j'en conviens +franchement, et rien au monde ne m'eut décidé à revenir sur mes pas.» + +Une autre fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers +deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait +ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir. Il était seul, +en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied +à terre à une montée, et se trouva au bord de la route, près d'un fossé +où trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande +vigueur, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans +aboyer. Il passa lui-même sans trop regarder. Mais à peine eut-il fait +quelques pas, qu'il entendit marcher derrière lui, et que la lune +dessina à ses pieds une ombre très allongée. Il se retourna et vit une +des femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance +comme pour appuyer la première. + +«Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières maudites, mais j'eus +une autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille +si élevée, et celle qui me suivait de près avait tellement les +proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas +un instant d'avoir affaire à de mauvais plaisants de village, mal +intentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main, je me +retournai en disant: Que voulez-vous? + +Je ne reçus point de réponse, et ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas +de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon +cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable +sur les talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin +plaisir de me tenir sous le coup d'une provocation. Je tenais toujours +mon bâton, prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement, et +j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait +mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors et, quoique j'eusse +entendu, jusque-là , des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté +de la mienne, je ne vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas +environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, les trois +grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur +le bord du fossé. Leur silence, contrastant avec ces bonds échevelés, +les rendait encore plus singulières et pénibles à voir. + +Si l'on essayait, après ce récit, d'adresser au narrateur quelque +question de détail, ou de lui faire entendre qu'il avait été le jouet +d'une hallucination, il secouait la tête et disait: «Parlons d'autre +chose. J'aime autant croire que je ne suis pas fou.» Et ces mots, jetés +d'un air triste, imposaient silence à tout le monde. + +Il n'est point de mare ou de fontaine qui ne soit hantée, soit par les +lavandières de nuit, soit par d'autres esprits plus ou moins fâcheux. +Quelques-uns de ces hôtes sont seulement bizarres. Dans mon enfance, je +craignais beaucoup de passer devant un certain fossé où l'on voyait les +_pieds blancs_. Les histoires fantastiques qui ne s'expliquent pas sur +la nature des êtres qu'elles mettent en scène, et qui restent vagues et +incomplètes, sont celles qui frappent le plus l'imagination. Ces pieds +blancs marchaient, dit-on, le long du fossé à certaines heures de la +nuit; c'était des pieds de femme, maigres et nus, avec un bout de robe +blanche ou de chemise longue qui flottait et s'agitait sans cesse. Cela +marchait vite et en zigzag, et si l'on disait: «Je te vois! veux-tu te +sauver!» _cela_ courait si vite _qu'on ne savait plus où ça avait +passé_. Quand on ne disait rien, _cela_ marchait devant vous; mais +quelque effort que l'on fit pour voir plus haut que la cheville, c'était +chose impossible. Ça n'avait ni jambes, ni corps, ni tête, rien que des +pieds. Je ne saurais dire ce que ces pieds avaient de terrifiants; mais, +pour rien au monde, je n'eusse voulu les voir. + +Il y a, en d'autres lieux, des fileuses de nuit dont on entend le rouet +dans la chambre que l'on habite et dont on aperçoit quelquefois les +mains. Chez nous, j'ai ouï parler d'une _brayeuse_ de nuit, qui broyait +le chanvre devant la porte de certaines maisons et faisait entendre le +bruit régulier de la _braye_ d'une manière qui _n'était pas naturelle_. +Il fallait la laisser tranquille, et si elle s'obstinait à revenir +plusieurs nuits de suite, mettre une vieille lame de faux en travers de +l'instrument dont elle avait coutume de s'emparer pour faire son +vacarme, elle s'amusait un moment à vouloir broyer cette lame, puis elle +s'en dégoûtait, la jetait en travers de la porte et ne revenait plus. + +Il y avait encore la _peillerouse_ de nuit qui se tenait sous la +_guenillière_ de l'église. _Peille_ est un vieux mot français qui +signifie haillon; c'est pourquoi le porche de l'église, où se tiennent, +pendant les offices les mendiants porteurs de peilles, s'appelle d'un +nom analogue. + +Cette _peillerouse_ accostait les passants et leur demandait l'aumône. +Il fallait se bien garder de lui rien donner; autrement elle devenait +grande et forte, de cacochyme qu'elle vous avez semblé, et elle vous +rouait de coups. Un nommé Simon Richard, qui demeurant dans l'ancienne +cure et qui soupçonnait quelque espièglerie des filles du bourg à son +intention particulière, voulut batifoler avec elle. Il fut laissé pour +mort. Je le vis sur le flanc, le lendemain, très rossé et très +égratigné, en effet. Il jurait n'avoir eu affaire qu'à une petite +vieille «qui paraissait cent ans, mais qui avait la poigne comme trois +hommes et demi.» + +On voulut en vain lui faire supposer qu'il avait eu affaire à un _gâ_ +plus fort que lui, qui, sous un déguisement, s'est vengé de quelque +mauvais tour de sa façon. Il était fort et hardi, même querelleur et +vindicatif. Pourtant, il quitta la paroisse aussitôt qu'il fut debout et +n'y revint jamais, disant qu'il ne craignait ni homme ni femme. Mais +bien les gens qui ne sont pas de ce monde et qui n'ont pas le corps fait +_en chrétiens_. + + + + +La Grand'bête + +Les enfants du père Germain revenaient chargés de fagots qu'ils avaient +dérobés. Au sortir des tailles de Champeaux, ils entendirent tous les +oiseaux du bois crier à la fois, et virent une bête _qui était faite +comme un veau, tout comme un lièvre aussi_. C'était la grand'bête. + +Maurice SAND. + + +Sous les noms de _bigorne, de chien blanc, de bête navette, de vache au +diable, de piterne, de taranne_, etc., etc., un animal fabuleux se +promène, de temps immémorial, dans les campagnes et pénètre même dans +les habitations, on ne sait plus dans quel dessein, tant on lui fait +bonne guerre pour le repousser, dès que sa présence est signalée dans +une localité. + +Dans nos provinces du centre, ce que l'on raconte de la _Grand'bête_ +s'accorde particulièrement avec ce qui est dit de la _Taranne_ dans les +provinces du nord. C'est le plus souvent une chienne de la taille d'une +génisse. Les enfants et les femmes, qui ont l'imagination vive, lui ont +bien vu des cornes, des yeux de feu, et l'assemblage hétérogène des +formes de divers animaux; mais les gens calmes et clairvoyants ont +décidé, en dernier ressort, que c'est une _levrette_, et tant de ces +personnes sages l'on vue, qu'il faut bien adopter cette version la plus +accréditée. + +De toutes les antiques superstitions, celle-ci est la moins effacée. La +_Grand'bête_ a fait sa dernière apparition dans nos environs, il n'y a +pas plus de cinq ou six ans, et il n'est pas prouvé qu'elle soit décidée +à ne plus reparaître. + +Dans mon enfance, j'allais souvent me promener, les soirs d'été, à une +métairie appartenant à ma grand'mère et située dans les terres, à une +demi-lieue de chez nous. Cette métairie a été longtemps le théâtre des +grands _sorcelages_ et des apparitions les mieux conditionnés. Je +n'oublierai jamais une soirée où l'orage nous avait retenus, mon frère +et moi, jusqu'à la _grand'nuit_, c'est-à -dire entre neuf et dix heures +du soir. J'avais une dizaine d'années, mon frère avait quinze ans et +faisait le brave. Quant à moi, je le confesse, j'avais grand'peur: la +bête avait paru la veille, disait-on, autour de la ferme, et +_manquablement_, c'est-à -dire infailliblement, elle allait reparaître +dès que je jour aurait pris fin. + +Je crois toujours voir les apprêts du combat. Les hommes s'armant de +fourches de fer et de bâtons; le métayer prenant, au manteau de la +cheminée, et chargeant de balles bénites son long fusil à un seul canon; +sa vieille mère faisant ranger les enfants au fond de la chambre, entre +les deux lits de serge jaune, et se mettant elle-même en prières avec +ses brus et ses servantes, devant une image coloriée qui représentait je +ne sais plus quel général de l'Empire que l'on prenait là pour un _bon +saint_, les colporteurs de cette époque vendant n'importe quoi, comme +figures de dévotion aux paysans. + +Et puis, on ferma les portes et fenêtres, et _on accota les battants_; +et, comme les petits enfants criaient, on les gourmanda et on les menaça +de les mettre dehors s'ils ne se taisaient. Il fallait écouter +l'approche de la bête. Les chiens qu'on laissait dehors ne manqueraient +pas de hurler et les bÅ“ufs de _bremer_ (de mugir) dans l'étable. En +fait, les chiens aboyaient et se démenaient déjà à la vue de tous ces +préparatifs. Les animaux comprennent très bien les sentiments intérieurs +qui agitent une famille; les voix effrayées, les physionomies troublées, +semblent leur révéler la cause du mouvement insolite qui se fait dans la +maison. + +Les gens de la ferme prétendaient que les animaux se rappelaient très +bien, d'une année à l'autre, l'apparition des années précédentes et +qu'ils avaient la révélation instinctive du mal que la bête pouvait leur +faire. Aussi ne se jetaient-ils jamais sur elle et refusaient-ils de la +poursuivre. De son côté, il était sans exemple qu'elle les eût mordus. +Mais son souffle ou son influence les faisait périr, et jamais elle +n'avait visité la métairie sans qu'il ne se déclarât, à la suite, une +mortalité de bestiaux[7]. + +Il semblait donc que les personnes fussent à l'abri de tout danger, car +la bête n'attaque pas et fuit à la moindre hostilité. Mais tout ce qui +se présente avec un caractère surnaturel, ébranle l'imagination des +paysans et des enfants, plus que le danger palpable. Certes, l'attaque +d'une bande de loups affamés nous eût moins épouvantés que l'éventualité +de la visite de ce fantôme. + +Pourtant j'eus comme un regret et une déception quand, au lieu de la +bête, arriva notre précepteur qui, s'inquiétant pour mon frère et moi, +de la nuit et de l'orage, venait nous chercher, sans autre arme qu'un +parapluie. Il se moqua beaucoup de la bête blanche et des préparatifs du +combat. Il nous emmena en riant, et nous n'eûmes plus, hélas, ni peur ni +espoir de voir cette fameuse bête, à laquelle nous avions cru pendant +une heure. + +J'ai à mon service un bon et honnête paysan, de trente-cinq ans environ, +c'est-à -dire né sur le déclin de ces croyances dans le pays. Sincère, +robuste et courageux, il a été laboureur dans cette métairie de +l'Aunière, hantée, de temps immémorial, par tous les diables des +légendes rustiques. Je lui demande s'il y a jamais vu quelque chose +d'extraordinaire. Il commence par dire que non. Mais, comme il ne sait +pas mentir, je vois bien qu'il craint d'être rallié et qu'il lui en +coûte de répondre. J'insiste sans affectation et, peu à peu, il me +raconte ce qui va suivre. + +«J'ai vu, dit-il, bien des choses dont je n'ai pas été _épeuré_, mais +que personne ne peut m'ôter de la mémoire. J'avais une vingtaine d'année +quand je fus en moisson pour la première fois à l'Aunière. Nous étions +dix-huit à moissonner et nous soupions dehors devant la porte, du logis +à cause de la _grand'chaud_. Après souper, nous nous en allions coucher +à la paille, quand un de nous s'en retourne _au devant de la maison_, +pour chercher son couteau qu'il avait perdu. Il s'en revint, _toujours +criant_, et étant tous sortis de la grange, tous les dix-huit, et moi +comme les autres, avons vu la _levrette_ couchée tout au long sur la +table où nous avions soupé. Sitôt qu'elle nous vit, elle fit un saut de +plus de vingt pieds en l'air et se sauva à travers champs. Et nous de la +galoper et de la voir courir et sauter tout le long des buissons, où +elle disparut tout d'un coup, et où personne ne trouva ni elle ni marque +de son corps. Les chiens ne voulurent jamais nous suivre ni seulement +_flairer du côté_. Ils ne firent que trembler et hurler dans la cour. A +présent, ajoute-t-il, si vous me demandez comment la bête était faite, +je vous dirai que je ne l'ai vue qu'à la brune et qu'elle m'a paru toute +blanche. Vous dire que c'était une levrette, je ne saurais; mais ça +ressemblait à une levrette plus qu'à toute autre bête que j'aie jamais +vue et, pour la grandeur, ça paraissait long, long, avec des jambes +fines qui sautaient comme jamais je n'aurais cru qu'une bête pût +sauter.» + +Ce qu'il y a de sûr, c'est que le fermier de l'Aunière, le gros +Martinet, perdit tant de _bestiau_, cette année-là , qu'il se mit dans +l'idée de devenir _médecin_, afin de les guérir lui-même et de conjurer +les sorts qu'on lui faisait, par d'autres sorts plus savants, et il s'en +fut consulter le _grand médecin_ qu'on appelle le sabotier du +Bourg-Dieu, à plus de huit lieues d'ici. Quand il parla au sabotier pour +la première fois, celui-ci lui dit: "Vous me venez quérir pour un bÅ“uf +malade qui s'appelle _Chauvet_, et vous avez en votre étable quatre +paires de bÅ“ufs dont je vas vous dire tous les noms, tous les âges, +toutes les couleurs." + +Qui fut bien étonné? Ce fut Martinet qui s'entendit raconter et nommer +tout ce qu'il avait de bestiaux, encore que jamais le grand sabotier ne +fut venu au pays de chez nous. + +--Allez-vous en à votre logis, _qu'il lui dit_, vous trouverez le bÅ“uf +Chauvet debout et sauvé. Mais, par malheur, son camarade _Racinieux_, +que vous avez laissé en bonne santé, sera crevé quand vous rentrerez à +la maison. + +--Et ne pouvez-vous l'empêcher? dit Martinet. + +--Non, il est trop tard. La mauvaise bête aura passé chez vous? + +--C'est la vérité: ne pouvez-vous m'enseigner le moyen de purger mon +_bestiau_ de sa _mauvaise air_? + +--Voire! fit le sorcier; mais il faudra que j'aille chez vous. + +Ils vinrent à cheval, tous les deux et comme, dans ce temps-là , j'étais +valet à la maison, j'entendis Martinet dire en arrivant: + +--Vous avez donc _encavé_ Racinieux à ce matin? + +--Par malheur, oui, notre maître, que je lui dis: comment donc que vous +savez ça? + +--Et Chauvet mange de bon appétit, à cette heure? + +C'était la vérité, tout comme le sabotier l'avait _connaissu_. Le bÅ“uf +malade était guéri; son camarade qui, au départ du maître, ne se sentait +de rien, était crevé et encavé. + +Alors Martinet voyant le grand talent du sabotier, le retint à la maison +huit jours durant, et apprit de lui le _sorcelage_. Ils ne se couchaient +point de toute la nuit, et s'en allaient dans les champs et sur les +chemins, et on entendait des voix qu'on ne connaissait point et un sabat +abominable. + +Et le sabotier nous mena tous de jour dans le patural des bÅ“ufs et nous +fit voir la chose qui leur donnait des maladies. C'était un crapaud que +_celui_ que l'on avait vu en levrette blanche avait arrangé avec des +charmes et des empoisonnements sous une motte de gazon. Et quand les +bÅ“ufs passaient à côté, ils commençaient de souffler et de maigrir. + +Alors Martinet devint grand savant, comme chacun sait. Il eut les plus +beaux élèves du pays et fut appelé comme _médecin_ dans tout le canton. +C'est comme ça et non autrement qu'il a pu vous payer sa ferme et se +retirer du grand dommage où les _mauvaises choses l'avaient mis_. + +Seulement, Martinet eut des ennuis de sa femme qui ne voulait point +qu'il se donnât au sorcelage et qui faisait mauvaise mine au grand +sabotier. Un jour, il quitta la maison en disant à Martinet: "Si +l'affaire que nous avons ensemble tourne bien, je vous le ferai assavoir +demain matin, d'une manière que vous comprendrez, vous tout seul." Et, +de vrai, le lendemain matin, comme nous étions à manger la soupe, il se +fit un _grand air de vent_ qui donna une bouffée dont la maison trembla, +et un coq noir entra dans la chambre et se jeta dans le feu où il fut +tout brûlé en un instant. La femme du logis voulait sauver le coq, mais +Martinet la retint par le bras en lui disant: "_N'y touché pas!_" et +elle en resta toute apeurée. De même qu'une autrefois, comme le sabotier +était là , et qu'elle venait de tirer ses vaches, son lait devint tout +noir et on fut obligé de le jeter. _Dont elle pleura_, maudissant le +sabotier. Mais son mari lui dit: "Rends-toi à lui, et une autre fois, +offre-lui de ton lait, de ton fromage et de tout ce qui est ici." Ce +qu'elle fit par la suite avec grande crainte et honnêteté. + +Voilà comment la _grand'bête_ a été chassée de la métairie et aussi +l'_homme sans tête_, qui se promenait à côté sur le vieux chemin de +Verneuil, et la _chasse à baudet_ qui passait si souvent au-dessus de la +maison. Seulement, Martinet a eu bien des peines dans son corps pour +soumettre toutes ces mauvaises choses. Il a été souvent battu par les +follets et ils lui ont enlevé de la tête et fait perdre plus de dix +chapeaux et bonnets. Et, enfin, il a eu le mal d'yeux bien souvent, à +cause de la boule de feu qui se mettait devant lui en voyage sur le cou +de sa jument[8].» + + + + +Les trois hommes de pierre + + +On prétend que certains individus de cette race stupide, crient aux +passants attardés: _Veux-tu des bras? veux-tu des bras?_ Si on a +l'imprudence de leur répondre: _Oui_, ils reprennent: _Donne-nous tes +jambes!_ Et comme ils sont charmeurs, on reste là tant qu'il leur plaît. +Un malin que la frayeur avait jeté à la renverse, eut l'esprit de leur +dire: _Prenez mes jambes, si vous voulez; elles sont mortes._--Ils ne +surent point répliquer, et l'homme put se sauver de leur charme. + +Maurice SAND. + + +Dans la région de l'Indre qui touche à la Creuse, la nature change +d'aspect, les vallons s'enfouissent, les plateaux s'élèvent, la +végétation prend de l'essor, les eaux se précipitent, les talus profonds +se hérissent de rochers. Les traditions et les légendes sont pourtant +plus rares dans cette région pittoresque que dans nos plaines; mais +elles sont généralement tristes, et, sauf ce qui se rapporte à +Gargantua, je n'ai pas trouvé par là ce fonds d'_humour_ berrichonne qui +mêle souvent l'ironie aux terreurs du monde fantastique. + +J'ai nommé Gargantua, et, à ce propos, je demanderai aux érudits si, +avant la publication _du livre_ (c'est ainsi, je crois, qu'on disait du +temps de Rabelais pour désigner le grand, le seul, le délirant succès +littéraire de l'époque), il n'y avait pas, dans les provinces, une +légende populaire de Gargantua, dont le grand satirique se serait +emparé, comme Goethe de la légende de Faust, et comme Molière de la +légende de la Statue du Commandeur. Cette locution des enthousiastes +contemporains de Rabelais, _le livre_, était-elle uniquement une formule +d'admiration exclusive? Ne signifiait-elle pas aussi une distinction à +établir entre le poème éclatant et la légende obscure? Les ogres remis à +la mode par Perrault sont bien les mêmes géants que la chevalerie +pourfendait au moyen-âge. Gargantua ne serait-il pas de la même famille, +et son nom n'aurait-il pas été ramassé par l'auteur de _Pantagruel_ +parmi d'autres types populaires aujourd'hui oubliés pour n'avoir existé +que dans les contes de la veillée, de nos ancêtres? + +En Berry, où aucune tradition historique n'est restée dans la mémoire +des paysans, sinon à l'état de mythe, on est très surpris de retrouver +une sorte d'histoire locale très précise de Gargantua tout à fait en +dehors du poème de Rabelais, bien que dans la même couleur. A Montlevic, +une petite éminence isolée dans la plaine a été formée par le pied de +Gargantua. Fourvoyé dans nos terres argileuses, le géant secoua _son +sabot_ en ce lieu, et y laissa une colline. + +Sur la Creuse, aux limites du Berry, on retrouve Gargantua[9] enjambant +le vaste et magnifique ravin où la rivière s'engouffre, entre le clocher +du Pin et celui de Ceaulmont, planté sur les bords escarpés de l'abîme. +Un bac rempli de moines vint à passer entre les jambes du géant. Il crut +voir filer une truite, se baissa, prit l'embarcation entre deux doigts, +avala le tout, trouva les moines gros et gras, mais rejeta le bateau en +se plaignant de l'arête du poisson. + +Ceux qui vous racontent ces choses n'ont certes jamais lu _le livre_, et +pas plus qu'eux leurs aïeux n'ont su son existence. Le nom de Rabelais +leur est aussi inconnu que ceux de Pantagruel et de Panurge. Le frère +Jean des Entomeures, ce type si populaire par sa nature et son langage, +n'est pas arrivé davantage à la popularité de fait. Ces personnages sont +l'Å“uvre du poète; mais je croirais que Gargantua est l'Å“uvre du peuple +et que, comme tous les grands créateurs, Rabelais a pris son bien où il +l'a trouvé. + +Les superstitions des villages et des chaumières de la Creuse, dans le +bas Berry, admettent donc les géants, qui, par opposition, tiennent peu +de place dans les chroniques du haut pays. Le haut pays est découvert et +ondulé; le bas pays, raviné et encaissé, est assis sur la roche qui sert +de contre-forts aux escarpements du terrain. Ces roches micaschisteuses, +de formes bizarres, prennent volontiers l'aspect de figures +gigantesques; mais il s'en faut de beaucoup qu'elles paraissent risibles +au pêcheur de mauvaise foi qui va, durant la nuit, lever les nasses de +ses confrères. Ce n'est pas le joyeux Gargantua qui lui apparaît: ce +sont _les trois hommes de pierre_, que dans le jour, il appelait les +rochers du moine, et qu'il voyait sans frayeur se mirer debout et +immobiles sur le bord de l'eau transparente. + +Une nuit, Chauvat, du moulin _d'en bas_, les vit remuer, descendre de +leur immense piédestal et se promener sur le rivage en gesticulant; mais +quels horribles gestes, et quelle marche terrifiante! Ils ne +paraissaient avoir ni pieds ni jambes, et pourtant ils allaient plus +vite que les eaux de la Creuse, et les cailloux broyés criaient sous +leur poids. Il s'enfuit jusqu'à sa maison et s'y barricada de son mieux; +mais les hommes de pierre l'avaient suivi, et comme c'était un mécréant +qui ne songea point à se recommander à Dieu, le plus petit de ces +colosses appuya son coude sur le pignon de la maison qui s'écrasa comme +une motte de beurre. + +Chauvat épouvanté, se sauva dans sa grange; mais le second des hommes de +pierre y posa la main et la fendit en quatre comme si c'eût été une +vieille _huguenote_ en terre de Bazaiges. + +Chauvat eut le temps de se sauver et il se réfugia sur la grande écluse +qui coupe la rivière en biais d'un bord à l'autre. Là il se crut sauvé; +mais les trois hommes de pierre prirent ce chemin pour s'en retourner à +leur place ordinaire sur l'autre rive, et il se vit forcé de rester là , +ou de se jeter dans la rivière qui est très profonde de chaque côté de +l'écluse; car de courir plus vite que les géants n'avançaient, il n'y +fallait point songer. + +Il se rangea et se fit tout petit, n'osant souffler, couché de son long +au ras de la chaussée, espérant que ces méchants blocs ne +l'apercevraient point. Le premier passa; puis vint le second qui passa +aussi. Chauvat commençait à respirer. Enfin vint le troisième, qui +était, de beaucoup, le plus grand et le plus lourd, et qui fit mine de +passer de même que les autres. Mais la chaussée était glissante et +l'homme de pierre glissa. + +Par bonheur, Chauvat _se ressouvint enfin de son baptême_, et fit le +signe de la croix en demandant l'assistance du ciel. L'homme de pierre +trébucha et ne tomba point, sans quoi le pauvre pêcheur eût été écrasé +comme une coquille d'Å“uf. + +Les _retournants_ sont, dans cette même partie du Berry, des hôtes très +nombreux. Il est peu de maison qui ne soit hantée de quelque âme en +peine. La Creuse, noire et rapide en certains endroits profonds, où elle +coule sans obstacle, entraîne et charrie les esprits plaintifs des gens +qui ont trouvé la mort dans ses flots. La nuit, on entend des cris +déchirants; ce sont les noyés qui se lamentent et demandent des prières. +Ailleurs, elle écume et gronde dans les rochers; on entend là les +imprécations de ceux qui sont damnés sans rémission. + +Le mot de _retournant_ est bien l'équivalent de celui de _revenant_. +Cependant quelques vieilles femmes vous diront que les âmes des suicidés +(les noyés volontaires) sont condamnées à l'éternel travail de +_retourner_ les grosses pierres qui encombrent le lit des torrents. Au +milieu d'une cascade de la Creuse, une de ces roches noires offre +tellement la figure d'une barque échouée, que de loin, on s'y trompe. +C'est une pierre _retournée_: on vous assure qu'elle est blanche +en-dessous, et qu'elle a été amenée là de bien loin, _par ceux qui +retournent_. + +Ces légendes se rattachent, sans doute, au lugubre souvenir des +désastres causés par les crues subites et terribles de la rivière. En +1845, une trombe de pluie gonfla si subitement les affluents torrentueux +de la Creuse qui est, elle-même, en cet endroit, un torrent redoutable, +que l'eau monta, dit-on, de plus de cent pieds, apportant toute une +forêt récemment abattue sur ses rives. Aux approches de l'unique pont de +la contrée, la forêt voyageuse s'arrêta deux heures, prise et serrée +entre les deux rives à pic, et, à cette masse, vinrent se joindre +d'autres masses de toits, de bateaux, de barrières et de débris de toute +sorte, si bien que les enfants, qui ne doutent de rien, passaient d'une +rive à l'autre, à pied sec sur cette montagne flottante, au-dessus des +vagues en fureur. Tout-à -coup la montagne se précipita, emportant le +pont qui l'avait retenue et balayant tout sur son passage, maisons, +troupeaux, cultures et passants. + +Pourtant le souvenir de ce désastre n'a pas suffi à peupler d'âmes en +peine les bords et les îlots de la terrible rivière. Il s'y joint la +tradition vague d'un combat de faux-saulniers contre les gens de la +gabelle, au temps où les seigneurs et les bourgeois conduisaient, dans +les sentiers escarpés, leurs mulets chargés de sel de contrebande. +L'histoire du Berry ne dit rien de cette bataille. Les vieux paysans +l'ont entendue raconter à leurs pères, qui la tenaient de leurs +grands-pères. Beaucoup de gens, disent-ils, y périrent, et furent +précipités des rochers dans la Creuse. C'est pourquoi l'on entend, dans +les _mauvaises nuits_, des voix que personne ne connaît et qui crient +sans relâche: _Au sel! au sel!_ A ce cri, tous les mulets des pâturages +voisins s'enfuient, les oreilles couchées et la queue entre les jambes, +comme si le diable était après eux. + +Dans cette même région, la croyance au _grand serpent_ se réveille de +temps à autre. On se soucie peu des milliers de vipères qui vivent dans +les rochers et qui, dit-on, n'ont jamais fait de mal à personne; mais le +serpent de quarante pieds de longueur et qui a la tête faite comme un +homme, est celui dont on se préoccupe. C'est probablement le même qui, +_dans les temps anciens, mangea_ trois prisonniers dans le cachot de la +grosse tour de Châteaubrun. Depuis, il s'est montré plusieurs fois, et +l'année dernière, 1857, tout le pays était en émoi, parce qu'une bergère +l'avait vu dans un buisson. Plus de cinquante chasseurs étaient sur pied +pour le chercher; mais, comme de coutume, on ne le trouva point. + + + + +Le follet d'Ep-nell + + +Sous la pierre d'Ep-nell, un follet de mauvaise race se tient blotti. +C'est un follet à queue: ce sont les pires. Au lieu de soigner et de +promener les chevaux, ils les effraient, les maltraitent et les rendent +poussifs. + +Maurice SAND. + + +_Georgeon_ était le diable de la partie du Berry que l'on appelle la +vallée Noire. Je dis _était_, parce qu'il est fort oublié aujourd'hui et +qu'il faut remonter au souvenir des vieillards morts depuis une +trentaine d'années, pour repêcher dans le fleuve d'oubli qui passe si +vite aujourd'hui, le nom mystérieux qui ne devait jamais être écrit, «ni +sur papier, ni sur bois, ni sur ardoise, ni sur pierre quelconque, ni +sur étoffe, ni sur terre, ni sur poussière ou sable, ni même sur neige +tombée du ciel.» Ce nom terrible, qui présidait aux formules les plus +efficaces et les plus secrètes, ne devait être confié aux adeptes de la +sorcellerie que dans le _pertuis de l'oreille_, et il n'était pas permis +de le leur dire plus de trois fois. S'ils l'oubliaient, c'était tant pis +pour eux. Il fallait financer de nouveau pour obtenir de l'entendre +encore. + +Ce nom devait, en aucune circonstance, être révélé aux profanes et +jamais prononcé tout haut, sinon dans la nuit noire et l'entière +solitude. Celui qui me les confia l'avait surpris et _n'y croyait +point_. Pourtant il se repentit de me l'avoir dit et revint me prier de +ne pas le répéter. «J'ai mal rêvé cette nuit, disait-il; par trois fois +ma fenêtre s'est ouverte toute grande, sans que personne autre que moi +fût entré dans ma chambre.» + +Quel était le rang et le titre de _Georgeon_ dans la hiérarchie des +esprits de malice? C'est ce que je n'ai pu savoir. C'est lui qu'il +fallait appeler aux _carrois_ ou carrefours des chemins, ou sous +certains vieux arbres mal famés, pour faire apparaître l'esprit +mystérieux. Avait-il pouvoir par lui-même sur certaines choses de la +nature, ou n'était-il qu'un messager intermédiaire entre l'enfer et +l'adepte? Je le croirais: un homme du nom de Georgeon avait été jadis +emporté à Montgivray par le diable. C'est peut-être cette mauvaise âme +qui faisait dès lors le métier de conduire les autres âmes à la +perdition. + +Georgeon était à moitié invisible, en ce sens qu'il n'apparaissait que +dans les nuits sans lune ou à travers d'épais brouillards. On voyait +alors une forme humaine plus grande que nature; mais l'habit, les +traits, les détails de cette forme restaient toujours insaisissables, ou +tellement vagues qu'il était impossible d'en conserver la mémoire aussi +bien que de le reconnaître, même à la voix, quand on avait plusieurs +entrevues avec lui. Il fallait chaque fois l'appeler par son nom, et lui +dire: «Est-ce toi avec qui j'ai parlé telle nuit et en tel lieu?» S'il +ne répondait pas _c'est moi_, il fallait se défier et ne rien lui +raconter de ce qui s'était passé dans les précédents entretiens avec le +diable, soit que Georgeon cachât son identité pour éprouver la +discrétion et la prudence de son adepte, soit que le paysan pousse la +prudence jusqu'à se méfier du diable, même après s'être donné à lui. + +Il est certain, tout au moins, que le paysan a la prétention d'être +aussi rusé que Satan et qu'en tout pays ses légendes merveilleuses sont +pleines de malices attribuées à de bons gars qui ont su berner le démon +et le prendre dans ses propres pièges. Parmi les plus jolies, il faut +citer celle du fé _amoureux_ que rapporte l'auteur de la _Normandie +merveilleuse_ et qui a toute la grâce du langage rustique. Le _fé_ +s'était épris d'une belle femme de campagne; chaque soir, pendant +qu'elle filait auprès de son feu, il venait s'asseoir sur un escabeau, à +l'autre coin de la cheminée. La femme s'étant aperçue de sa présence et +de ses regards de convoitise, avertit son mari, qui prit ses vêtements, +sa place et sa quenouille, et faisant mine de filer, attendit le lutin. +Celui-ci arrive, regarde de travers l'étrange filandière et lui dit: «Où +donc est la belle, belle, d'hier au soir, qui file, file, et _atourole_ +toujours, car toi, tu tournes, tournes, et tu n'_atourole_ pas?» Le mari +ne répond rien et attend que le _fé_ se soit assis sur l'escabeau d'où +il avait coutume de dévorer des yeux la femme du logis, et où l'on avait +traîteusement placé la galetière[10] rougie au feu. Le _fé_ s'assied, en +effet, brûle outrageusement sa queue et fait un grand cri, en disant: +«Qui m'a fait cette mauvaise mauvaiseté? Est-ce la belle, belle, qui +atourole toujours?--Non, répond le mari; c'est _moi, moi-même_, qui +n'atourole jamais!» Le _fé_ exaspéré s'envole par la cheminée pour +appeler ses compagnons qui prenaient leurs ébats sur le toit. «Qu'as-tu +donc à crier, crier? lui disent-ils.--Je me brûle, brûle!--Et qui t'a +ainsi brûlé, brûlé?--C'est _moi, moi-même_, qui n'atourole jamais[11].» + +Cette réponse parut si stupide aux autres fés, qui sont des esprits très +railleurs, que le mari de la belle fileuse les entendit rire comme des +fous, huer, berner et chasser le pauvre amoureux, de quoi il fut fort +aise, car il avait eu bien peur d'attirer contre lui toute la bande des +lutins, et jamais plus l'amoureux de sa femme n'osa se présenter +derechef en sa maison. + +Cette légende normande a une sorte de pendant en Berry, ou plutôt c'est +la même légende, avec des variantes qui caractérisent l'esprit local. + +Ici le follet, ou fadet, l'histoire ne dit pas précisément à quel type +d'esprits malins il appartenait, n'avait nullement l'amour en tête. +Positif comme un diable berrichon, il ne songeait qu'à faire enrager la +filandière, laquelle n'_atourolait_ pas le lin sur son fuseau, mais +filait en faisant _virer_ de la laine sur un rouet, et, au lieu de la +contempler avec des yeux tendres, il embrouillait et cassait méchamment +son brin, afin de pouvoir, pendant qu'elle le raccommodait, se glisser +dans l'_arche_ (la huche au pain) et d'y voler les galettes que la +ménagère avait mises en réserve pour ses enfants. + +S'étant aperçue de ce manège la bonne femme ne fit semblant de rien et +feignant de se baisser, elle ramassa subtilement le fin bout de la +longue queue du personnage, l'attacha avec son brin de laine et se mit à +la _vironner_, _vironner_ sur son rouet, comme si ce fût un écheveau. + +Le fadet ne s'en aperçut pas tout de suite, occupé qu'il était à se +vautrer dans la galette au fromage. Mais quand le rouet eut roulé cinq +ou six brassés de queue, il le sentit fort bien et se prit à crier: _Ma +queue, ma queue_. La dévideuse n'en tint pas compte, et, toujours +_vironnant_, se mit à chanter: _Pelotte, pelotte, ma roulotte_! d'une si +bonne voix et menant si grand bruit avec sa roue, que les autres +diables, embusqués sur le toit, n'entendirent pas les gémissements et +les imprécations de leur camarade, lequel fut bien forcé de se rendre, +et de jurer par le nom du grand diable d'enfer qu'il ne remettrait +jamais les pieds dans la maison. + +D'après certaines versions, le lutin qui s'amuse à _jouiller_ +(embrouiller et mêler) les fils des dévideuses est un esprit femelle, +une mauvaise _fade_. J'ai entendu, dans mon enfance, une vieille qui +avait coutume de dire en pareille occasion, la _jouillarde s'y est +mise_! et elle faisait une croix dans la main pour conjurer et chasser +la diablesse. + +Ce qu'ailleurs on appelle le _gobelin_, le _fé_, le _lutin_, le +_farfadet_, le _kobbold_, l'_orco_, l'_elfe_, le _troll_, etc., etc., en +Berry, on l'appelle le plus souvent le follet. Il en est de bons et de +mauvais. Ceux qui pansent les chevaux à l'écurie et dont tous les valets +de ferme entendent le fouet et l'appel de langue, de même que ceux qui, +la nuit, font galoper la chevaline au pâturage, et qui leur _jouillent_ +le crin pour s'en faire des étriers (vu qu'ils sont trop petits pour se +tenir sur la croupe de l'animal et qu'ils chevauchent toujours sur +l'encolure), sont d'assez bons enfants et fuient à l'approche de +l'homme. Toute leur malice consiste à faire mourir ou avorter les +juments dont on se permet de couper la crinière quand il leur a plu de +la tresser et de la nouer pour leur usage. On appelle les montures +favorites du follet _chevaux bouclés_, et autrefois on les estimait +comme les meilleurs et les plus ardents. Les juments _pansées du follet_ +étaient recherchées en foire comme bonnes poulinières. + + +Ce follet des écuries existe encore chez nous dans la croyance de +beaucoup de gens. Tous les paysans de quarante ans, qui se sont adonnés +à l'élevage des chevaux, l'ont vu et en font serment avec une candeur +impossible à révoquer en doute. Ils n'en ont jamais eu peur, sachant +qu'il n'est pas méchant. Ils le décrivent tous de la même manière. Il +est gros comme un petit coq et il en a la crête d'un rouge vif. Ses yeux +sont de feu, son corps est celui d'un petit homme assez bien fait, sauf +qu'il a des griffes au lieu d'ongles. On varie quant à la queue; selon +les uns elle est en plumes, selon les autres, c'est une queue de rat +d'une longueur démesurée, et dont il se sert, comme d'un fouet, pour +faire courir sa monture. + +Dans le nord de la France, certains de ces nains sont forts méchants et +se plaisent à égarer les voyageurs. Dans la Marche, autour des dolmens, +tout esprit est dangereux et hostile à l'homme parce qu'il est préposé à +la garde des trésors cachés sous les grosses pierres. Malheur aux +curieux et surtout aux ambitieux qui vont rôder la nuit autour de ces +monuments où règne l'éternel mystère de la tradition. Ils sautent sur le +cou du cheval, font tomber le cavalier et le rouent de coups. Pourtant +on peut s'en préserver de plusieurs manières, quand on a été assez hardi +pour étudier, à tout risque, leurs habitudes et leurs fantaisies. En +général, ils ne sont pas intelligents et parlent avec difficulté la +langue de l'homme. Comme ceux de la Normandie et comme les Korigans de +la Bretagne, ils ont la manie ou plutôt l'infirmité de répéter deux fois +le même mot, sans pouvoir arriver jusqu'à trois, ou s'ils dépassent ce +nombre en le doublant, ils ne peuvent pas le dire une septième fois. + +Un chercheur de trésors, qui voyait le nain sauter devant lui en +l'entraînant dans une ronde magnétique et en lui disant sans cesse d'une +petite voix aigre: _Tourne, tourne_, l'arrêta court en lui répondant: Je +tourne, je retourne et je détourne. Le lutin ne comprit pas, et, pensant +que c'était là une formule au-dessus de son savoir, il lâcha l'homme, +sauta sur la pierre et la fit danser si fort et tourner si vite qu'il en +sortait du feu. L'homme n'osa pas en approcher, mais il put se retirer +sans être suivi. Seulement, le nain lui avait imprimé un tel mouvement +de rotation, en le faisant valser avec lui autour de la pierre +endiablée, qu'il rentra chez lui toujours tournant sur lui-même comme +une toupie lancée, et alla tomber de fatigue à la porte de sa maison. + + + + +Le casseu' de bois + +Malheur à la ramasseuse de bois qui rencontre sur son chemin l'homme de +fer rouge! Ravageant les arbres de la forêt, il ne permet pas que les +humains profitent de ses dégâts. + +Maurice SAND. + + +Le pauvre paysan est quelquefois un charmant poète, témoin cette fable +où il plaisante sa propre misère avec une si douce mélancolie: + + +«Au mois d'avril, la _ruiche_ (le rouge-gorge) et le _roi-Berthault_ (le +roitelet) se rencontrèrent aux bois et se demandèrent _leurs +portements_.--Ça va très bien, Dieu merci, dit la ruiche; j'ai passé un +bon hiver.--Et moi de même, dit le roi-Berthault; j'ai passé l'hiver +chez le bûcheron et je me suis diantrement chauffé! Ces gens-là font des +feux, si vous saviez, ma chère! Ils vous font brûler des bûches aussi +grosses que ma jambe!--Vrai? dit la ruiche émerveillée. Eh bien! moi, +j'ai mangé mon saoul chez le laboureur! Il avait du blé dans son +grenier, oh! mais du blé! Debout sur le plancher, j'en avais jusqu'au +ventre!» + +Les hallucinations du paysan qui, aussi bien que ses traditions, donnent +souvent lieu à des croyances et à des légendes, prouvent que s'il est +généralement privé du sens d'une clairvoyante observation, il a la +faculté extraordinairement poétique de personnifier l'apparence des +choses et d'en saisir le côté merveilleux. Les reflets embrasés du +soleil couchant sous les grands ombrages ont donné naissance à l'homme +de feu ou de fer rouge, ou tout simplement de _bois de vergne_[12], qui +court de tige en tige, brisant ou embrasant. C'est lui qui, dans la +nuit, allume ces terribles incendies où sont dévorées des forêts +entières et dont la cause, trop souvent attribuée à la malveillance, +reste toujours très mystérieuse. Disons, en passant, que la chute des +aérolites peut expliquer bien des choses et que le paysan de nos jours +commence à s'en rendre compte. L'an dernier, une femme de la Berthenoux +tricotait devant sa porte, quand elle vit une lumière à rendre aveugle +et entendit un bruit à rendre sourd. En une minute, sa maison fut en +feu; elle n'eut que le temps de sortir son enfant qui dormait, et vit +brûler sa pauvre demeure avec une rapidité qui tenait du prodige. «Ce +n'était pas, dit-elle, un feu comme un autre; j'ai bien vu quelque chose +tomber du ciel; mais ce n'était pas le feu ordinaire du ciel; l'air +était tranquille et il n'y avait pas d'orage du tout.» Le fait fut +constaté par de nombreux témoins et personne ne songea à accuser la +pauvre femme de s'être vouée au diable ou d'avoir encouru la colère du +ciel. Il y a cent ans, les choses se fussent passées autrement. La +malheureuse eût été maudite et repoussée de tous, ou bien ses voisins +eussent été accusés de sortilège. Il y a deux cents ans, quelqu'un, à +coup sûr, eût été brûlé pour ce fait, soit la victime de l'incendie, +soit le premier passant qui eût éternué de travers au moment du +sinistre. + +L'homme de feu est aussi nommé _casseu' de bois_. Il prend diverses +apparences et joue divers rôles, selon les localités. Il n'est pas +toujours flamboyant et incendiaire et se fait entendre plus souvent +qu'il ne se montre. Dans les nuits brumeuses, il frappe à coups +redoublés sur les arbres, et les gardes-forestiers, convaincus qu'ils +ont affaire à d'audacieux voleurs de bois, courent au bruit et +aperçoivent quelquefois le pâle éclair de sa puissante cognée. Mais, +chose étrange, ces grands arbres que l'on entendait crier sous ses coups +et qu'on s'attendait à trouver profondément entaillés, n'en portaient +pas la moindre trace. Le _casseu'_, ou le _coupeu'_, ou le _batteu'_, +car le fantôme porte tous ces noms, est quelquefois le génie protecteur +de la forêt qu'il a prise en affection. Il faut se garder de toucher aux +arbres sur lesquels il a frappé pour avertir de sa prédilection. + +On sait que des troncs pourris émane quelquefois une lueur +phosphorescente. Cette lueur, bien réelle et bien visible, a donné lieu +à une foule de prétendues apparitions. J'en ai vu une du plus bel +aspect, et le paysan qui m'accompagnait me raconta l'histoire suivante: + +«Un bon curé, qui n'avait crainte d'aucune chose, passait souvent, le +soir, dans les bois, en revenant d'une paroisse voisine où il allait +souper et faire la partie de cartes avec un confrère. + +Il voyait toujours, au même endroit, une lueur blanche à laquelle il ne +donnait pas grande attention, bien que son cheval fit, chaque fois, un +petit écart et dressât les oreilles comme s'il eût vu ou senti quelque +chose d'extraordinaire. + +Un soir que la lueur lui parut plus vive que de coutume et que son +cheval se montra plus inquiet, le curé résolut d'en avoir le cÅ“ur net et +voulut entrer sous bois du côté où la clarté paraissait; mais son cheval +s'en défendit si bien, qu'il y renonça et résolut d'aller voir, au jour, +s'il y avait par là quelque charbonnière mal couverte qui menaçât de +mettre le feu à la futaie. + +Il y alla donc le lendemain matin, et ne trouva, à plus d'un quart de +lieue à la ronde, aucune charbonnière allumée ou éteinte, aucune hutte, +aucune trace de feu ni cause de lumière. Il n'y songea plus. + +Mais une semaine plus tard, repassant là sur le minuit, il vit un grand +rond de feu blanc qui flambait en travers de son chemin, et son cheval +se cabra et refusa tout-à -fait d'avancer. + +Le curé mit pied à terre, prit sa bête par la bride et avança résolument +jusqu'au milieu du feu qui, non-seulement ne le brûla pas, mais ne lui +fit sentir aucune chaleur. + +Il en fut si étonné que, parvenu au milieu du cercle, il ne put +s'empêcher d'en rire et de s'écrier: «Ah! par tous les diables, voici la +première fois de ma vie que je rencontre du feu froid.» + +Ce bon curé, ayant autrefois servi dans les armées, avait la mauvaise +habitude de mêler quelques jurons à ses paroles, mais sans aucunement +penser à mal. + +Il n'eut pas plutôt lâché cette imprudente réflexion, qu'il entendit une +voix _sifflante comme la graisse qui grésille dans une poêle_, et cette +voix, qui semblait venir de dessous terre, disait: «_Si tu veux du feu +chaud, on t'en donnera_.» + +A ce coup, le curé sentit la peur lui courir dans les cheveux; mais il +ne perdit pas la tête et répondit fort à propos: «Merci, mon camarade +d'en bas, je n'ai besoin de rien.» + +Le feu cessa tout-à -coup et la voix parut se renfoncer sous terre en +murmurant: «_Poltron de curé, va te coucher, va, poltron de curé!_» + +Ce défi irrita l'ancien aumônier de régiment. «Poltron de curé! fit-il +avec sa plus grosse voix, poltron de curé! Eh bien! viens donc un peut +t'y frotter, toi, le beau flambeur qui te caches sous la terre?» Et du +bout de son bâton, il fit un grand cercle autour de lui à l'endroit où +il avait vu le cercle de feu blanc, riant toujours en disant: «Tu vois, +je ne veux pas sortir de là , c'est là que je t'attends de pied ferme, +homme ou diable!» + +Et comme rien ne paraissait ni ne bougeait, il s'escrima de son bâton, +frappant devant lui, à droite, à gauche, derrière, partout, et, chaque +fois qu'il frappait, il entendait gémir et crier comme si trente diables +invisibles eussent reçu la bonne _trempée_ qu'il leur administrait. + +Or, comme ce jeu plaisait à son humeur courageuse, il y _prit goût et +rage_ et battit ainsi le diable une heure durant, jusqu'à ce que les +cris et les plaintes, qui allaient toujours s'amoindrissant, fissent +place à de faibles soupirs et enfin au plus profond silence. Alors le +curé, qui s'était mis tout en sueur, sortit du cercle et alla reprendre +son cheval qui s'était sauvé non loin de là . + +Quand il se fut essuyé le front et remis en selle, il reprit le chemin +de son presbytère et jamais plus ne revit la lueur dans le bois. + +Mais la veille de la fête des trépassés de la même année, il entendit, +sur le minuit, frapper à sa porte. Il appela son sacristain, qui lui +servait de domestique, et lui dit: On frappe en bas mon garçon. Va donc +voir ce que c'est! + +Le sacristain alla ouvrir et revint, disant: Foi d'homme, monsieur le +curé, vous avez rêvé ça, il n'y a personne à la porte. + +Le curé se rendormit; mais, entendant frapper pour la seconde fois, il +se réveilla de nouveau. Il appela encore son valet, qui ne faisait que +de se remettre au lit et qui lui jura qu'il se trompait. Pour son +compte, il n'avait rien entendu. + +Le curé retournait à son lit, lorsqu'on frappa encore. Jean, dit-il, +es-tu devenus sourd ou si c'est un bruit que j'ai dans les oreilles? + +--Vous l'avez au moins dans la tête, monsieur le curé, répondit Jean; je +n'entends rien que l'horloge de l'église qui dit _tic-toc_, et la +chouette qui dit _hou hou_ dans le clocher. + +Le curé se figura que c'était peut-être un avertissement du ciel pour +qu'il eût à se mettre en état de grâce avant de mourir. Mais, comme +c'était un homme à vouloir être sûr de son fait, il alluma une lanterne +et descendit ouvrir lui-même.--_Bonne nuit, monsieur le curé_, lui dit +une voix qu'il connaissait, sans qu'il pût voir aucune figure. + +--Bonne nuit, père Cadet, répondit le curé sans se déconcerter, et il +referma sa porte, _s'imaginant_ beaucoup en lui-même, car il avait porté +en terre le père Cadet il y avait environ une année. + +Il allait remonter l'escalier de sa chambre, quand on frappa encore. +Bon, dit-il, ce pauvre défunt aura oublier de me demander des prières; +il ne faut pas lui en refuser; et il rouvrit la porte, disant: Est-ce +encore vous, père Cadet? + +--Non, monsieur le curé, c'est moi, fit une voix de femme; je viens vous +souhaiter une bonne nuit. + +--Et à vous pareillement, mère Guite, répondit-il, refermant sa porte; +or, la mère Guite avait été enterrée chrétiennement environ six mois +auparavant. + +Mais on frappa encore, et, cette fois, le curé entendit une jeune voix +douce qui lui disait: C'est moi, le petit enfant à la Jeanne Bonnine, +que vous avez baptisé et enterré le même jour de l'été dernier. Je viens +vous souhaiter la bonne nuit, monsieur le curé. + +--Par ma foi, dit le curé, vous me la souhaiterez tant, qu'elle sera +nuit blanche. Si vous avez des honnêtetés à me faire, ne pouvez-vous +venir tous ensemble? ce sera plus tôt fini! + +Aussitôt le curé vit clairement, devant sa porte, une douzaine de gens +qu'il avait enterrés dans l'année, hommes, femmes, vieux et jeunes: le +père Chaudy, qui était mort en moisson et qui tenait encore sa faucille; +la Jeanne Bonnine, qui était morte en couches et qui tenait son pauvre +nourrisson sur son bras; et ainsi des autres, voir la vieille Guite, qui +était morte de la _grand'peur_ pour avoir vu _l'homme de feu rouge_ lui +faire reproche et menace, un soir qu'elle ramassait du bois mort dans la +taille. + +--Ça, mes chers paroissiens, dit le hardi curé, je suis aise de vous +voir debout; êtes-vous toutes en paradis, mes bonnes âmes? + +--Nous nous mettons en route sur l'heure, monsieur le curé, répondit la +Jeanne; nous étions en peine et en souffrance pour nos péchés, sous la +garde d'un esprit méchant qui nous faisait danser toutes les nuits sous +les arbres; mais vous nous avez si bien battus dans le bois du Chassin, +que notre compte a été acquitté. Ah! que vous frappez rude, monsieur le +curé! Dieu vous le rende, pour le bien que vous avez fait à nos âmes! + +--C'est bien, mes enfants, répondit le curé, Bon voyage et priez pour +moi! + +Il s'en alla dormir et jamais n'avait si bien dormi,» dit le narrateur +en finissant. + + + + +Le meuneu' de loups + +«Cent agneaux vous aurez, +Courant dedans la brande[13]; +Belle, avec moi venez, +Cent agneaux vous aurez. + +--Les agneaux qu'ous avez +Ont la gueule trop grande; +Sans moi vous garderez +Les agneaux qu'ous avez.» + +_Recueilli_ par Maurice SAND. + + +«Paunay, Saunay, Rosnay, Villiers +Quatre paroisses de sorciers.» + +C'est là un dicton du pays de Brenne, et les historiens du Berry +désignent cette région marécageuse comme le pays privilégié des _meneux +de loups et jeteux de sorts_. + +La croyance aux meneux de loups est répandue dans toute la France. C'est +le dernier vestige de la légende si longtemps accréditée des +lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits +enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que +nous faisaient nos grand'mères, je ne me souviens pas que l'on m'ait +jamais parlé des hommes-loups de l'antiquité et du moyen-âge. Cependant +on s'y sert encore du mot de _garou_ qui signifie bien, à lui tout seul, +homme-loup; mais on en a perdu le vrai sens. Le loup-garou est un loup +ensorcelé, et les _meneux de loups_ ne sont plus les capitaines de ces +bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants; +ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons ou de +malins gardes-chasse, qui possèdent le _secret_ pour charmer, soumettre, +apprivoiser et conduire les loups véritables. + +Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés +de la lune, au carroi de la Croix-Blanche, le père Soupison, surnommé +_Démonnet_, s'en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de +trente loups. + +Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux hommes, qui me l'ont +raconté, virent passer sous bois, une grande bande de loups. Ils en +furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d'où ils virent ces +animaux s'arrêter à la porte de la hutte d'un bûcheron. Ils +l'entourèrent en poussant des hurlements effroyables. Le bûcheron +sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d'eux, +après quoi ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal. + +Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu +de l'éducation, gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les +affaires, vivant dans le voisinage d'une forêt où elles chassaient fort +souvent, m'ont juré, _sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux +garde-forestier, de leur connaissance, s'arrêter à un carrefour écarté +et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour +l'observer et virent treize loups, dont un énorme alla droit au +_charmeur_ et lui fit des caresses; celui-ci siffla les autres, comme on +siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans l'épaisseur du bois. Les +deux témoins de cette scène étrange n'osèrent l'y suivre et se +retirèrent aussi surpris qu'effrayés. + +Ceci me fut raconté si sérieusement que je déclare n'avoir pas d'opinion +sur le fait. J'ai été élevé aux champs et j'ai cru si longtemps à +certaines visions que je n'ai pas eues, mais que j'ai vu subir autour de +moi, que, même aujourd'hui, je ne saurais trop dire où la réalité finit +et où l'hallucination commence. Je sais qu'il y a des dompteurs +d'animaux féroces. Y a-t-il des charmeurs d'animaux sauvages en liberté? +Les deux personnes qui m'ont raconté le fait ci-dessus l'ont-elles rêvé +simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups +pour son plaisir? Ce que je crois fermement, c'est que les deux +narrateurs avaient vu identiquement la même chose et qu'ils +l'affirmaient avec sincérité. + +Dans le Morvan, les ménétriers sont meneux de loups. Ils ne peuvent +apprendre la musique qu'en se vouant au diable, et souvent _leur maître_ +les bat et leur casse leurs instruments sur le dos, quand ils lui +désobéissent. Les loups de ce pays-là sont aussi les sujets de Satan; ce +ne sont pas de vrais loups. La tradition de la lycanthropie se serait +mieux conservée là que dans le Berry. + +Il y a une cinquantaine d'années, les _sonneurs_ de musette et de vielle +étaient encore sorciers dans la vallée Noire. Ils ont perdu cette +mauvaise réputation; mais on raconte encore l'histoire d'un maître +sonneur qui avait tant de talent et menait une conduite si chrétienne, +que le curé de sa paroisse le faisait jouer à la grand'messe durant +l'élévation. Il jouait des airs d'église, ce qui entrait bien dans +l'éducation musicale des ménétriers de ce temps-là , mais ce qui leur +était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques +secrètes, qui n'étaient pas, disait-on les plus catholiques du monde. + +Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce privilège d'exception, et +«quand il _sonnait_ à la messe, c'était merveille de l'ouïe.», et la +paroisse se faisait honneur de lui. + +«Une nuit, comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de +campagne, il rencontra, dans la brande, _une musette qui jouait toute +seule_; d'autres disent que _c'était le vent qui en jouait_. + +Etonné de voir cette musette toute reluisante d'argent, qui venait à lui +sans qu'aucune personne la fit aller, il s'arrêta et eut peur. La +musette passa à côté de lui, _comme si elle ne le voyait pas_, et +continua de sonner d'une si belle manière que jamais Julien n'avait rien +entendu de pareil, et qu'il se sentit, du coup, tout affolé de jalousie. + +Voilà donc qu'au lieu de passer, comme un homme raisonnable, il se +retourne et suit cette cornemuse pour l'écouter et pour tâcher de +retenir l'air qu'elle disait et qu'il était dépité de ne pas savoir. + +Il la suivit d'abord d'un peu loin, et puis d'un peu plus près, et puis, +enfin, il s'enhardit jusqu'à sauter dessus et la vouloir prendre; car de +voir un si beau et si bon instrument sans maître, il y avait de quoi +tenter un homme qui faisait son métier de _musiquer_. + +Mais la cornemuse _monta en l'air_ et continua de jouer, sans qu'il pût +l'_aveindre_, et il s'en retourna chez lui en grand souci et même en +grand chagrin. Et quand on lui demanda, les jours d'après, pourquoi il +paraissait en peine et malade, il répondait: L'air de la nuit sonne +mieux que moi; ce n'était pas la peine d'apprendre! + +On ne sut point ce qu'il voulait dire, mais on l'entendit étudier une +musique nouvelle qui ne ressemblait en rien à celle des autres ni à +celle qu'il avait jouée jusque-là ; et, la nuit, il s'en allait tout +seul, _emmy_ la brande, et revenait au petit jour, bien fatigué, mais +jouant de mieux en mieux un air qui paraissait très étrange et que +personne ne pouvait comprendre. + +Ceci fut rapporté au curé, qui le fit venir et lui dit: Julien, je sais +que le diable est enragé de poursuivre et de tenter les gens de ton +état; on me dit que tu vas seul, la nuit, dans des endroits _où tu n'as +pas besoin_, et que tu parais tourmenté. Fais attention à toi, Julien; +si tu commences mal, tu finiras mal! + +C'était un samedi. Le lendemain était grande fête, il y avait +grand'messe carillonnée, et Julien promit de jouer comme il avait +coutume. + +Cependant, le matin, le sacristain vint dire au curé qu'il avait +rencontré Julien dans la brande, jouant d'une manière qui n'était pas +chrétienne, et menant derrière lui plus de trois cents loups qui +s'étaient sauvés à son approche. + +Le curé fit encore venir Julien et le questionna. Julien leva les +épaules en disant que le sacristain avait bu. + +Et comme, de vrai, le sacristain était _porté sur la boisson_, son dire +ne donna pas grand'crainte à M. le Curé, qui commença de dire et chanter +la messe. + +Quand ce fut à l'élévation, Julien commença aussi de jouer sa chanson +d'église; mais, encore qu'il eût peut-être bonne intention de la dire +comme il faut, il ne put jamais _tomber dans l'air_, et ce qu'il joua ne +fut autre que la propre chanson du diable que le vent lui avait apprise. + +La chose dérangea M. le Curé, qui, par trois fois, avant de consacrer +l'hostie, s'agita et frappa du pied pour faire taire cette mauvaise +complainte; mais enfin, songeant que Dieu se ferait bien respecter +lui-même, il éleva l'hostie et dit les paroles de la consécration. + +Au même moment, la musette à Julien se creva dans ses mains, avec un +bruit comme si l'âme du diable en fût sortie, et il en reçut un si bon +coup dans l'estomac qu'il tomba tout _apiâni_ (tout pâmé) sur le pavé de +l'église. + +On l'emporta à son logis, où il fit une grosse maladie. Mais il s'en +retira par la grâce de Dieu et la parole de M. le Curé, qui le fit +renoncer à ses mauvaises pratiques, et à qui il confessa avoir joué pour +les loups de la brande. Depuis lors, il joua chrétiennement et laissa +les loups se promener tout seuls ou en la compagnie des autres sonneurs +damnés. + +On dit que ceux-ci lui _firent des peines_ pour avoir _vendu le secret_, +et qu'ils le battirent souvent pour se revenger. Mais il supporta leurs +mauvais traitements par esprit de pénitence et fit une bonne fin, +enseignant la musique de cornemuse à ses enfants, et les détournant d'en +chercher plus long _qu'on n'en doit savoir_. + + + + +Le lupeux + +Charli l'entendait souvent quand il revenait de casser les pierres sur +la route.--Oui-dà , disait-il à sa femme en rentrant, il me suivait +encore, à ce soir, tout le long du buisson, _lupant_ à la lune; mais +moi, je lui disais en moi-même: _Lupe_ donc tant que tu voudras, tu ne +me feras pas seulement tourner la tête pour te voir. + +Maurice SAND. + + +L'auteur de la _Normandie merveilleuse_, que nous aimons à citer, parle +des _bêtes revenantes_ (c'est ainsi qu'on les appelle en Berry) à propos +du _chien de Monthulé_, qui apparaissait aux habitants de la commune de +Sainte-Croix-sur-Aizier, ne faisant aucun mal aux hommes, mais ne se +laissant jamais approcher ni toucher, et bornant sa malice à tourmenter +si fort les jeunes chiens qu'on n'en pouvait élever aucun dans la +localité. La légende normande dit que ce chien avait appartenu à un +voyageur mystérieux, et qu'il avait été tué par le propriétaire de la +ferme de Monthulé. Son maître le cherchant partout, vint à la ferme, où +on lui jura que l'animal était venu mourir de sa belle mort.--_Si vous +ne dites vrai_, répondit le voyageur, _on le saura bien_! Et il +disparut. + +A partir de ce moment, le chien devint fantôme pour tourmenter ses +meurtriers. L'auteur ajoute: «Observez que dans ce conte, une croyance +nouvelle se manifeste; une âme est attribuée à l'animal, puisqu'il +partage avec l'homme la faculté d'apparaître après sa mort.» + +Nous avons constaté la même croyance dans notre province. Une vieille +femme de notre village perdit une _ouaille_, une brebis noire, qu'elle +soupçonna un méchant voisin d'avoir fait périr par poison ou maléfice. +La pauvre bête écorchée et mise en terre, la bonne femme dormait, +lorsqu'elle entendit sa chèvre bêler et se démener dans l'étable, comme +si elle était aux prises avec quelque chose d'extraordinaire. Elle se +leva et, ouvrant sa porte, elle vit son ouaille noire qui essayait +d'entrer dans l'étable où elle avait coutume d'être avec la chèvre. La +bonne femme effrayée, rentre chez elle et se barricade; mais la chèvre +continue à se tourmenter. La femme prend courage et retourne voir. Cela +eut lieu par trois fois. Par trois fois elle vit son ouaille essayant +d'entrer, et la chèvre venant jusqu'à la barrière de l'étable pour +l'appeler et la caresser. Mais ce n'était qu'une ombre; la vieille femme +ne put la saisir, et quand la porte de l'étable fut ouverte, la chèvre +sortit, chercha, bêla et rentra, comme si, elle aussi, eût constaté +l'illusion qu'elle venait de subir. + +J'ai ouï raconter l'histoire d'une pie qui avait appartenu à la +Grand'Gothe, une des plus fines sorcières de l'endroit. Cette pie avait +appris à parler, et toutes les médisances qu'elle entendait débiter à sa +maîtresse, elle les répétait aux passants en manière d'insulte. Si bien +que des jeunes gens, lassés d'entendre divulguer leurs petits secrets +par cette mauvaise bête, lui tordirent le cou. La Grand'Gothe prédit +qu'on s'en repentirait un jour ou l'autre, et mourut elle-même peu de +temps après. + +Personne ne la regretta, non plus que son vieux frère, le père +Grand-Jean, qui n'était pas un mauvais homme, mais qui était si souvent +alité qu'on le voyait et ne le connaissait _quasiment_ plus. Les deux +vieillards et la pie partirent dans la même quinzaine. + +Or, le père Grand-Jean avait rempli jusqu'à sa fin, tant bien que mal, +les fonctions de sacristain, qui se bornaient, dans la paroisse +supprimée depuis la Révolution, à tenir chez lui les clefs de l'église +et à sonner l'_Angelus_ trois fois par jour. Cette pratique n'était +nullement obligatoire; mais les habitants ayant l'habitude d'entendre le +son de leur cloche, qui était pour eux une sorte d'horloge, eussent +trouvé mauvais que le sacristain s'en dispensât. Et, comme il était trop +cassé et trop souvent malade pour n'y pas manquer, sa sÅ“ur, la +Grand'Gothe, qui se conserva ingambe et verte jusqu'à son dernier jour, +sonnait l'_Angelus_ à sa place quand il ne pouvait sortir du lit. On +prétend qu'elle était si impie que tout en secouant la vieille cloche, +elle débitait et faisait même mille ordures dans l'église, où personne +n'osait la suivre. + +Tant il y a que, dans l'intervalle de quelques semaines qui s'écoula +entre la mort du vieux sacristain et la nomination de son successeur, la +cloche sonna d'elle-même non plus trois fois par jour, mais tous les +soirs après le coucher du soleil, sans qu'on vît personne entrer dans +l'église. Seulement, on vit la vieille pie voler dans le clocher, et +comme on doutait que ce fût la même qui avait été tuée et jetée sur le +fumier par les gars du village, on entendit sa petite voix rauque qui +recommençait à raconter tout les secrets d'un chacun et à insulter +hommes et femmes, jeunes et vieux, sans respect ni ménagement. Et l'on +sut par elle bien des choses qui divertissaient les uns et fâchaient les +autres. Le pire, c'est que l'on ne savait comment se débarrasser de +cette mauvaise âme de pie, car de faire dire des messes pour elle, il +n'y fallait point songer. La chose dura jusqu'à ce que le nouveau +sacristain prît possession de l'église, et comme c'était un bon +chrétien, _priant ferme et sonnant dur_, le méchant esprit disparut et +la cloche n'obéit plus qu'à celui qui avait le droit de la faire +chanter. + +Naturellement, le souvenir de cette pie fantastique et médisante +réveille en nous celui du _lupeux_, qu'il ne faudra confondre ni avec le +_lupin_, ni avec le _lubin_, ni avec les autres variétés du loup-garou. +Le lupeux est un démon dont la nature n'a jamais été bien définie et +dont _l'apparaissance_ varie suivant les localités. C'est encore au pays +de Brenne qu'il fait sa résidence, dans ces interminables plaines semées +d'étangs immenses qui ont tous leur légende et où vivent les grands +serpents donneurs de fièvres, cousins-germains des _cocadrilles_ que +l'on aperçoit quand les eaux sont basses, mais que l'on ne peut détruire +qu'en desséchant les marécages où ils résident depuis que le monde est +monde. + +Un de nos amis, qui parcourait le pays avec un guide, entendit, un soir, +dans le crépuscule, une voix presque humaine et très douce qui, d'un ton +enjoué ou plutôt goguenard, répétait de place en place, autour de lui: +_Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien et dit à son compagnon +de route:--Voilà quelqu'un de bien étonné; est-ce à cause de nous? + +Le guide ne répondit rien. Ils continuèrent à marcher dans la plaine +déserte où les arbres _têteaux_, c'est-à -dire étêtés et mutilés par +l'ébranchage, prenaient sur l'horizon, blanchi à l'approche de la lune, +les formes les plus monstrueuses et les plus bizarres. La petite voix +claire et douce suivait nos voyageurs, et, à chaque mouvement de +surprise que faisait notre ami, répétait _ah! ah!_ d'une manière si +moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de rire en lui +répondant:--_Hé bien, quoi donc?_ + +--Taisez-vous, pour l'amour de Dieu, lui dit son guide en lui serrant le +bras et en se signant avec dévotion; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air +de l'entendre. Si vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus! + +Notre ami, qui connaît bien les idées du paysan, ne s'obstina pas, et +quand ils eurent lassés par leur silence l'invisible persiffleur:--Ah +ça, dit-il à son guide, c'est un oiseau de nuit, une espèce de +chouette?--Ah bien, oui! répondit l'autre, un bel oiseau! c'est le +lupeux! Ça commence par plaisanter avec vous, ça rit, ça vous tire de +votre chemin, ça vous emmène et puis ça ce fâche, et _ça vous périt_ +dans quelque fondière. + +Telle est, en effet, la spécialité du lupeux, démon aussi spirituel que +méchant, que l'on a vu quelquefois perché sur un arbre tortu, vu qu'il +est lui-même de _travers_, c'est-à -dire _traversieux_, c'est-à -dire +enfin pervers et amoureux _de naissance_. + +Les gens qui ont eu l'imprudence de le suivre et de l'écouter s'en sont +mal trouvés. Il n'est sorte de plaisants contes, de méchants propos, de +commérages sanglants ou comiques dont il ne vous régale dès que vous +avez été assez curieux pour lui dire jusqu'à trois fois: _Quoi donc?_ ou +_qu'est-ce qu'il y a?_ Il commence alors à babiller comme une _ageasse_ +(une pie), il vous régale d'aventures étranges et scandaleuses, il +promet de vous faire surprendre des rendez-vous galants qui intéressent +votre malice naturelle ou votre jalousie conjugale. Une fois dans ses +griffes, on ne se lasse pas de l'écouter et de le questionner. Il vous +conduit au bord d'une eau trompeuse et vous dit: _Regarde!_ Vous vous +penchez vers ce fantastique miroir où vous apparaissent en effet les +images qui troublent votre imagination; mais le perfide vous pousse, et +quand la mort vous enlace de ses bras glacés, vous entendez le lupeux, +perché sur une branche au-dessus de l'eau, dire, de sa jolie scélérate +de voix:--_Ah! ah! Hé bien, voilà ce que c'est!_ + +Dans le canton de La Châtre, ce ne sont pas seulement les animaux qui +_reviennent_, ce sont encore les meubles. Du temps que le château de +Briantes était encore habité, il s'y passait des scènes de l'autre +monde. Un certain paysan régisseur qui voulut approfondir ces mystères +et qui s'y porta en esprit fort, dut y renoncer. Il y avait, dans la +plus haute chambre, une oubliette d'où sortaient, la nuit, des clameurs +effroyables, des cris d'animaux, des plaintes humaines et de grandes +bouffées de vent qui éteignaient les lumières. C'étaient les âmes des +gens et des bêtes qui avaient été massacrés en ce domaine par les +huguenots pillards et les reîtres sans merci. Mais il y a plus, les +meubles ayant été brisés, jetés par les fenêtres et toutes choses _mises +à sac_, en ce temps de calamités, on entendait aussi des craquements et +des _fracassements_ d'objets invisibles qui semblaient rouler sur vous +le long des escaliers et menacer de vous écraser. + +Le susdit régisseur ayant bravé quelque temps ces prodiges sans en +recevoir aucun dommage, s'en croyait quitte; mais un soir qu'il revenait +de la foire et entrait en la cuisine du castel pour se reposer et se +chauffer, la chaise sur laquelle il voulut s'asseoir se tourna contre +lui, les pieds en l'air, et tandis qu'il en cherchait une de meilleure +volonté, toutes les chaises et tous les bancs de ladite cuisine, se +ruèrent sur lui et lui donnèrent tant de coups qu'il lui fallut céder et +fuir; d'autant plus que les broches et couperets se mettaient de la +partie et lui donnèrent la chasse jusqu'au milieu de la cour. + +D'où l'on dut logiquement conclure que les choses inanimées avaient le +droit de se plaindre et de crier à leur manière, comme des âmes en +peine, et qu'il ne fallait pas plus se moquer d'elles que des autres +revenants. + + + + +Le moine des Étangs-Brisses + +Passants qui, aux derniers rayons du soleil, longez les marécages, +prenez garde au moine gigantesque qui se lève tout-à -coup du milieu des +roseaux. Fuyez et n'écoutez pas ses discours maudits! + +Maurice SAND. + + +Jeanne et Pierre s'étaient attardés, un dimanche, le long des +Étangs-Brisses. C'est un endroit qui n'est pas gai, surtout le soir. +Quand on a passé les bois, on arrive sur un grand plateau tout nu, où il +n'y a que joncs et sable et de grandes flaques d'eau qui se rejoignent à +la saison des pluies et font comme un lac dont le fond paraît tout noir. + +Au temps passé, un méchant moine, pris de vin, y fut noyé avec son âne, +pour avoir voulu suivre une petite chaussée bien étroite que l'eau +couvrait. L'âne n'avait point fait de mal, jamais on ne l'entendit +braire; mais le moine libertin fut condamné à sentir les affres de la +mort et les angoisses de sa dernière heure tant qu'il y aurait une +goutte d'eau dans les Étangs-Brisses. Or, bien que la culture empiète +chaque année sur les bords de ces petits lacs, ils ne font point mine de +tarir; donc le supplice du moine dure encore et durera Dieu sait +combien! + +Jeanne connaissait bien la mauvaise renommée des étangs; mais Pierre n'y +voulait pas croire et s'en moquait. Il l'empêchait d'ailleurs d'y +songer, lui disant toutes sortes de choses que Jeanne trouvait belles et +agréables à entendre. Ils étaient fiancés et revenaient de la ville, où +ils avaient choisi leurs _livrées_ de noce, c'est-à -dire habits neufs, +rubans et dentelles pour le grand jour. Ils marchaient ensemble, se +tenant par le petit doigt, comme c'est la coutume des accordés, +lorsqu'ils se trouvèrent sur la chaussée, les pieds pris dans la vase. +La veille, un gros orage avait enflé l'étang qui débordait un peu. + +--Tu me mènes mal, dit Jeanne à son amoureux; m'est avis que ce n'est +point là le bon passage. + +--Attends que je m'y reconnaisse, lui répondit Pierre. De vrai, le +soleil est couché, et les roseaux sont tout noirs, tous pareils les uns +aux autres. Reste un peu là , je m'en irai voir si on peut en sortir. + +Jeanne était lasse; elle s'assit dans les roseaux et regarda le ciel +rouge tout _pigelé_, c'est-à -dire tout marbré de jaune et de brun, et +son esprit se tourna à la tristesse, sans qu'elle eût pu dire pourquoi. +«Si c'était tout-à -fait de nuit, pensa-t-elle, je ne voudrais point me +trouver seule en ce mauvais endroit, où, _dans le temps_, le moine +_s'est péri_. Pourvu que Pierre ne marche pas à faux dans ces herbes +folles!» Elle le suivit des yeux tant qu'elle put le voir, et puis elle +ne le vit plus du tout et commença de trembler de tout son pauvre corps. + +Tout d'un coup, elle vit voler une grande bande de canards sauvages qui +venait de son côté en menant du bruit; et, se levant sur la pointe de +ses pieds, elle vit Pierre qui revenait, s'amusant à jeter des cailloux +dans l'eau pour faire lever d'autres bandes d'oiseaux dont l'étang se +remplissait, à mesure que la nuit descendait du haut du ciel. + +Quand Pierre fut à côté d'elle, il lui dit:--Nous sommes dans le vrai +chemin, et sauf un peu de bourbe, nous passerons bien. Laisse-moi +souffler une minute, car j'ai marché vite et, d'ailleurs, l'endroit +n'est pas trop vilain pour se reposer. + +--Si tu le trouves joli, c'est une drôle d'idée, mon Pierre; moi je m'y +déplais et le temps m'y a duré. Repose-toi vite, car j'en veux sortir +avant la grand'nuit. + +Quand Pierre se fut assis dans les roseaux à côté de Jeanne, il lui +dit:--Mon Dieu! Jeanne le temps m'a bien duré aussi en marchant, car il +me semble que je ne t'ai point embrassée depuis deux ans. + +--_Diseu' de riens!_ reprit-elle, tu m'as embrassée il n'y a pas deux +quarts d'heure. + +--Eh bien! ma mie, où est le mal? + +--Je ne dis point qu'il y en ait, puisque nous nous marions! + +--Or donc, laisse-moi t'embrasser encore une petite fois, ou sept. + +Jeanne se laissa embrasser une fois, disant que c'était assez. Elle n'y +entendait point malice, mais elle savait que s'il est permis aux +accordés de campagne de s'embrasser en marchant, devant les passants, il +n'est point convenable ni honnête de se dire ses amitiés en cachette du +monde, et de s'arrêter dans les endroits où personne ne passe. + +Pierre, qui était un garçon _bien comme il faut_, c'est-à -dire sachant +se comporter en tout de la vraie manière, était content de voir Jeanne +le tenir à distance, et il ne faisait le jeu d'outrepasser un peu son +droit que pour avoir le plaisir de recevoir d'elle une bonne tape de +temps en temps, ce qui est, comme chacun sait, une grande marque de +confiance et d'amitié. + +Et quand ils se furent ainsi honnêtement chamaillés un petit moment, ils +se mirent à causer de l'avenir, ce qui est encore une grande +réjouissance entre gens qui doivent passer leur vie ensemble. Et les +voilà comptant et recomptant leurs petits apports, se bâtissant une +maison neuve et se plantant un joli petit jardin, comme qui dirait dans +la tête, car les pauvres enfants ne possédaient pas gros, et il leur +fallait travailler seulement pour entretenir ce qu'ils avaient. + +Mais voilà qu'une voix que Pierre n'entendait pas, se mit à parler à +Jeanne comme si c'était celle de Pierre, tandis qu'une voix se mettait à +parler avec Pierre comme si c'était celle de Jeanne, et pourtant ce ne +l'était point et Jeanne ne l'entendait mie. Et ainsi ils crurent se dire +des choses qu'ils ne se disaient point et se trouvèrent en mauvais +accord sans savoir d'où cela leur venait. Jeanne reprochait à Pierre +d'être un paresseux et d'aimer le cabaret; Pierre reprochait à Jeanne +d'être coquette et d'aimer trop la braverie. Si bien que tous deux se +mirent à pleurer et à bouder, ne se voulant plus rien dire. + +Mais une chose étonnante, c'est qu'en ne se disant plus rien, et en ne +se voyant point remuer les lèvres, ils entendirent, tous deux à la fois, +une voix très sourde qui parlait en manière de grenouille ou de canne +sauvage, et qui disait les plus méchantes paroles du monde. + +--Que faites-vous là , enfants, à vous bouder, au lieu de mettre à profit +la nuit et la solitude? Vous attendez sottement la fin de la semaine +pour vous aimer librement? Voilà une belle fadaise que le mariage! Ne +savez-vous point que le mariage c'est la peine, la misère, les +querelles, le souci des enfants et les jours sans pain? Allons, allons, +innocents que vous êtes! Dès le lendemain du mariage, vous pleurerez, si +vous ne vous battez point! Vous voyez bien que déjà en voulant parler +d'avenir et d'économie vous n'avez pu vous entendre! + +La vie est sotte et misérable, ne vous y trompez pas; il n'y a de bon +que l'oubli du devoir et le plaisir sans contrainte. Aimez-vous à +présent, car si vous ne profitez de l'heure qui se présente, vous ne la +retrouverez plus, et ne connaîtrez de votre union que les coups et les +injures, des fleurs de la jeunesse que les piquerons et la folle graine. + +Jeanne et Pierre avaient bien peur. Ils se tenaient la main et se +serraient l'un contre l'autre sans oser respirer. Jeanne n'entendait +rien de ce que lui disait la méchante voix. Les paroles passaient dans +son oreille comme une messe du diable dite au rebours du bon sens; mais +Pierre qui en savait plus long, écoutait, malgré sa peur, et comprenait +quasiment tout. + +--La voix est laide, dit-il, j'en tombe d'accord; mais les mots ne sont +points bêtes, et si tu m'en croyais, Jeanne, tu l'écouterais aussi. + +--Que les paroles soient bêtes ou belles, je ne m'en soucie pas, +répondit-elle. Elles me font peur, encore que je n'y comprend goutte; +c'est quelqu'un qui se moque de nous parce que nous voilà tout seuls +arrêtés en un lieu qui ne convient pas. Allons-nous-en vitement, mon +Pierre. Cette personne là , vivante ou morte, ne nous veut que du mal. + +--Non, Jeanne, elle nous veut du bien, car elle plaint le sort qui nous +attend et si tu voulais bien comprendre ce qu'elle dit... + +Là -dessus Pierre, se sentant poussé du diable, voulut retenir Jeanne qui +voulait s'en aller, et le mauvais esprit se crut pour un moment le plus +fort. + +Mais il n'est pas donné à ces mauvaises engeances de faire aux bons +chrétiens tout le mal qu'elles souhaitent. Le moine libertin, voyant que +Pierre trébuchait dans sa conscience, fut trop pressé de lui prendre son +âme. Il se mit à chanter dans sa voix de marais, disant: «Venez, venez, +mes beaux enfants, il n'est pas besoin ici de cierges ni de témoins. +S'il vous faut quelqu'un pour vous marier, je sais dire les vraies +paroles qu'il faut. Mettez-vous à genoux devant moi et vous aurez la +bénédiction de Belzébuth! + +Disant cela, voilà le moine qui fait sortir de l'eau sa grosse tête +couverte d'un capuchon vaseux.--Sauvons-nous, dit Jeanne, voilà une +grosse loutre qui veut sauter après nous.--Non pas, dit Pierre, je la +virerai bien de mon bâton. Mais comme il se penchait sur l'eau pour +regarder, il vit les yeux de feu du moine et puis sa barbe toute remplie +de sangsues et de grenouilles, et puis son corps tout pourri, et puis +ses jambes desséchées, et puis ses deux grands bras tout ruisselants de +mousse et de fange qu'il déploya comme deux ailes sur la tête des deux +amoureux, pour les consacrer à Satan. + +Mais Pierre, encore qu'il ne fût pas des plus poltrons, eut une si fière +peur de voir le moine grandir, grandir, comme s'il eût voulu toucher les +nuées, qu'il se sauva, criant comme un essieu, courant comme un lièvre +et tirant après lui la pauvre Jeanne, plus morte que vive, mais qui +pourtant ne se fit point prier pour passer la chaussée, les pieds +mouillés et les cheveux au vent. + +Et si bien coururent qu'ils arrivèrent au logis de leurs parents sans +avoir une seule fois tourné la tête et sans avoir pris le temps de se +dire un pauvre mot. Ils se marièrent dévotement huit jours après, sans +avoir écouté les conseils du méchant moine qui fut, dit-on, si penaud +d'avoir manqué son coup de filet, qu'il resta longtemps sans oser +reparaître et tenter de nouveau la pêche aux âmes chrétiennes. + +La croyance au moine bourru, qui s'en va, menaçant et plaintif, frapper +aux portes des maisons durant la nuit, et qui ne se retire, aux +approches du jour, qu'en poussant des hurlements horribles, était +proverbiale autrefois. + +Elle s'est maintenue longtemps dans presque toutes les provinces de +France. On a beaucoup de légendes sur les moines débauchés, et même sur +les curés qui ont manqué à leur vÅ“u. Il est peu de presbytères qui ne +fussent encore hantés par ces âmes en peine, il y a une vingtaine +d'années, et peu d'églises de campagne où n'ait été surprise cette +fameuse messe expiatoire que le prêtre défunt vient essayer de dire à +l'aube du jour et qu'il ne peut jamais achever, s'il ne trouve un vivant +de bonne volonté qui ait le courage de lui répondre _amen_. + + + + +Les Flambettes + +Ce sont des esprits taquins et pernicieux. Dès qu'elles aperçoivent un +voyageur, elles l'entourent, le lutinent et parviennent à l'exaspérer. +Elles fuient alors, l'entraînant au fond des bois et disparaissent quand +elles l'ont tout-à -fait égaré. + +Maurice SAND. + + +Les flambeaux, ou _flambettes_, ou _flamboires_, que l'on appelle aussi +les feux fous, sont ces météores bleuâtres que tout le monde a +rencontrés la nuit ou vu danser sur la surface immobile des eaux +dormantes. On dit que ces météores sont inertes par eux-mêmes, mais que +la moindre brise les agite, et ils prennent une apparence de mouvement +qui amuse ou inquiète l'imagination, selon qu'elle est dépose à la +tristesse ou à la poésie. + +Pour les paysans, ce sont des âmes en peine qui leur demandent des +prières ou de méchantes âmes qui les entraînent dans une course +désespérée et les mènent, après mille détours insidieux, au plus profond +de l'étang ou de la rivière. Comme le _lupeux_ et le follet, on les +entend rire toujours plus distinctement à mesure qu'elles s'emparent de +leur proie et la voient s'approcher du dénouement funeste et inévitable. + +Les croyances varient beaucoup sur la nature et l'intention plus ou +moins mauvaises des _flambettes_. Il en est qui se contentent de vous +égarer et qui, pour en venir à leurs fins, ne se gênent nullement pour +prendre diverses apparences. + +On raconte qu'un berger, qui avait appris à se les rendre favorables, +les faisait venir et partir à son gré. Tout allait pour lui, sous leur +protection. Ses bêtes profitaient, et quant à lui, il n'était jamais +malade, dormait et mangeait bien, été comme hiver. Cependant, on le vit +tout à coup devenir maigre, jaune et mélancolique. Consulté sur la cause +de son ennui, il raconta ce qui suit. + +Une nuit qu'il était couché dans sa cabane roulante, auprès de son parc, +il fut éveillé par une grande clarté et par de grands coups frappés sur +le toit de son habitacle. Qu'est-ce que c'est donc, fit-il, tout surpris +que ses chiens ne l'eussent pas averti. Mais, avant qu'il fut venu à +bout de se lever, car il se sentait lourd et comme étouffé, il vit +devant lui une femme si petite, si petite, et si menue, et si vieille +qu'il en eut peur, car aucune femme ne pouvait avoir une pareille taille +et un pareil âge. Elle n'était habillée que de ses longs cheveux blancs +qui la cachaient _tout entièrement_ et ne laissaient passer que sa +petite tête ridée et ses petits pieds desséchés. + +--Ça, mon garçon, fit-elle, viens avec moi, l'heure est venue. + +--Quelle heure donc est venue? dit le berger tout déconfit. + +--L'heure de nous marier, reprit-elle; ne m'as-tu pas promis le mariage? + +--Oh! Oh; je ne crois pas! d'autant plus que je ne vous connais point et +vous vois pour la première fois de ma vie. + +--Tu en as menti, beau berger! Tu m'as vue sous ma forme lumineuse. Ne +reconnais-tu pas la mère des flambettes de la prairie? Et ne m'as-tu pas +juré, en échange des grands services que je t'ai rendus, de faire la +première chose dont je te viendrais requérir? + +--Oui, c'est vrai, mère Flambette; je ne suis pas un homme à reprendre +ma parole, mais j'ai juré cela à condition que ce ne serait aucune chose +contraire à ma foi de chrétien et aux intérêts de mon âme. + +--Eh bien, donc! est-ce que je te viens enjôler comme une coureuse de +nuit? Est-ce que je ne viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle +chevelure d'argent fin, et parée comme une fiancée? C'est à la messe de +la nuit que je te veux conduire, et rien n'est si salutaire pour l'âme +d'un vivant que le mariage avec une belle morte comme je suis. Allons, +viens-tu? Je n'ai pas de temps à perdre en paroles. Et elle fit mine +d'emmener le berger hors de son parc. Mais il recula tout effrayé, +disant:--Nenni, ma bonne dame, c'est trop d'honneur pour un pauvre homme +comme moi, et d'ailleurs j'ai fait vÅ“u à saint Ludre, mon patron, d'être +garçon le restant de mes jours. + +Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit la vieille en fureur. Elle +se prit à sauter en grondant comme une tempête et à faire tourbillonner +sa chevelure qui, en s'écartant, laissa voir son corps noir et velu. Le +pauvre Ludre (c'était le nom du berger) recula d'horreur en voyant que +c'était le corps d'une chèvre, avec la tête, les pieds et les mains +d'une femme caduque. + +--Retourne au diable, la laide sorcière! s'écria-t-il; je te renie et te +conjure au nom du... + +Il allait faire le signe de la croix, mais il s'arrêta jugeant que +c'était inutile, car au seul geste de sa main la diablesse avait +disparu, et il ne restait d'elle qu'une petite flammette bleue qui +voltigeait en dehors du parc. + +--C'est bien, dit le berger, faites le flambeau tant qu'il vous plaira, +cela m'est fort égal, et je me moque de vos clartés et de vos singeries. + +Là -dessus, il se voulut recoucher; mais voilà que ses chiens qui, +jusque-là , étaient restés comme charmés, se prirent à venir sur lui en +grondant et montrant les dents comme s'ils le voulaient dévorer, ce qui +le mit fort en colère contre eux et, prenant son bâton ferré, il les +battit comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde et leur méchante +humeur. + +Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût +dit qu'ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés +de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se +rendormir, lorsqu'il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se +jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent +de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture +du parc et s'enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent +été changées en biches, tandis que les chiens tournés à la rage comme +des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et en leur +arrachant la laine qui s'envolait en nuées blanches sur les buissons. + +Le berger bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers +et sa veste, qu'il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à +courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l'écoutaient +point et couraient de plus belle, hurlant comme chiens courants qui ont +levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché. + +Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit +au moins douze lieues autour de la _mare aux flambettes_, sans pouvoir +rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu'il eût tués de bon cÅ“ur +s'il eût pu les atteindre. + +Enfin le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les +ouailles qu'il croyait poursuivre n'étaient autre chose que des petites +femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne +semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même. +Quant à ses chiens, il les vit _muées en deux grosses coares_ (corbeaux) +qui volaient de branche en branche en croassant. + +Assuré alors qu'il était tombé dans un sabbat, il s'en retourna tout +éreinté et tout triste à son parc, où il fut bien étonné de retrouver +son troupeau dormant sous la garde de ses chiens, lesquels vinrent au +devant de lui pour le caresser. + +Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une pierre. Mais le +lendemain, au soleil levé, il compta ses bêtes à laine et en trouva une +de moins qu'il eut beau chercher. + +Le soir, un bûcheron qui travaillait autour de la mare aux flambettes, +lui rapporta sur son âne la pauvre brebis noyée, en lui demandant +comment il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas dormir si +dur s'il voulait garder sa bonne renommée de berger et la confiance de +ses maîtres. + +Le pauvre Ludre eut bien du souci d'une affaire à quoi il ne comprenait +rien, et qui, par malheur pour lui, recommença d'une autre manière la +nuit suivante. + +Cette fois, il rêva qu'une vieille chèvre, à grandes cornes d'argent, +parlait à ses ouailles et qu'elles la suivaient, en galopant et sautant +comme des cabris autour de la grand'mare. Il s'imagina que ses chiens +étaient _mués_ en bergers, et lui-même en un bouc que ces bergers +battaient et forçaient à courir. + +Comme la veille, il s'arrêta à la _piquée_ du jour, reconnut les +flambettes blanches qui l'avaient déjà abusé, revint, trouva tout +tranquille dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se leva tard, +compta ses bêtes et en trouva encore une de moins. + +Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête en train de se noyer. +Il la retira de l'eau, mais elle n'était plus bonne qu'à écorcher. Ce +méchant métier durait depuis huit jours. Il manquait huit bêtes au +troupeau et Ludre, soit qu'il courut en rêve comme un somnambule, soit +qu'il rêvât dans la fièvre qu'il avait les jambes en mouvement et +l'esprit en peine, se sentait si las et si malade qu'il en pensait +mourir. + +--Mon pauvre camarade, lui dit un vieux berger très savant, à qui il +contait ses peines, il te faut épouser la vieille, ou renoncer à ton +état. + +Je connais cette bique aux cheveux d'argent pour l'avoir vue lutiner un +de nos anciens, qu'elle a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà +pourquoi je n'ai jamais voulu frayer avec les flambettes, encore +qu'elles m'aient fait bien des avances, et que je les aie vu danser en +belles jeunes filles autour de mon parc. + +--Et sauriez-vous me donner un charme pour m'en débarrasser? dit Ludre +tout accablé. + +--J'ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui pourrait couper la +barbe à cette maudite chèvre la gouvernerait à son gré; mais on y risque +gros, à ce qu'il paraît, car si on lui en laisse seulement un poil, elle +reprend sa force et vous tord le cou. + +--Ma foi, j'y tenterai tout de même, reprit Ludre, car autant vaut y +périr que de m'en aller en _languition_ comme j'y suis. + +La nuit suivante, il vit la vieille en figure de flambette approcher de +sa cabane, et il lui dit: + +--Viens çà , la belle des belles, et marions-nous vitement. Quelle fut la +noce, on ne l'a jamais su; mais sur minuit, la sorcière étant bien +endormie, Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et, d'un seul +coup, lui trancha si bien la barbe, qu'elle avait le menton tout à nu et +il fut content de voir que ce menton était rose et blanc comme celui +d'une jeune fille. Alors l'idée lui vint de tondre ainsi toute sa +_chèvre épousée_, pensant qu'elle perdrait peut-être toute sa laideur et +sa malice avec sa toison. + +Comme elle dormait toujours ou faisait semblant, il n'eut pas +grand'peine à faire cette tondaille. Mais quand ce fut fini, il +s'aperçut qu'il avait tondu sa houlette et qu'il se trouvait seul, +couché avec ce bâton de cormier. + +Il se leva bien inquiet de ce que pouvait signifier cette nouvelle +diablerie, et son premier soin fût de compter ses bêtes qui se +trouvèrent au nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût jamais +noyée. + +Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la chèvre et de remercier +le bon saint Ludre, qui ne permit plus aux flambettes de le +tourmenter[14]. + + + + +Lubins ou Lupins + +Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se +tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très +peureux, et si quelqu'un vient à passer, ils s'enfuient en criant: +_Robert est mort, Robert est mort!_ + +Maurice SAND. + + +Il ne faut pas trop regarder les grands murs blancs au crépuscule, +encore moins au clair de la lune. On pourrait y voir _la hure_. En +Normandie et dans plusieurs autres provinces, _la hure_ se promène le +long des treilles, on ne sait guère à quelle intention, si ce n'est pour +empêcher les enfants d'aller voler le raisin. Elle serait donc au nombre +de ces esprits gardiens qui descendent en droite ligne, ainsi que les +autres fadets domestiques, des lares vénérés de l'antiquité. + +Quoi qu'il en soit, _la hure_ est fort vilaine et il y aurait de quoi +mourir de peur si on s'obstinait à étudier son profil reflété sur les +murailles. Les Grecs et les Romains avaient l'imagination riante; ils +peuplaient de charmantes divinités les arbres, les eaux et les prairies. +Le moyen-âge a assombri toutes ces bénignes apparitions. Le +catholicisme, ne pouvant extirper la croyance, s'est hâté de les +enlaidir et d'en faire des démons et des bêtes, pour détourner les +hommes du culte des représentants de la matière. + +Cependant, il n'a pas réussi à les rendre tous haïssables et pernicieux, +et bon nombre des esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C'est +bien assez qu'ils aient consenti à revêtir des formes bizarres et +repoussantes qui les empêchent de séduire les humains. + +Les lubins sont de cette famille. Esprits chagrins, rêveurs et stupides, +ils passent leur vie à causer dans une langue inconnue, le long des murs +des cimetières. En certains endroits on les accuse de s'introduire dans +le champ du repos et d'y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils +appartiennent à la race des lycanthropes et des garous, et doivent être +appelés _lupins_. Mais chez les _lubins_, les mÅ“urs s'adoucissent avec +le nom. Ils ne font aucun mal et prennent la fuite au moindre bruit.[15] + +Cependant, il ne vaudrait rien de s'aboucher avec eux. Ils ont un +certain mystère à l'endroit de Robert-le-Diable ou de tout autre Robert +dont on n'a pu saisir la légende, et ce mystère a peut-être pour +châtiment l'humiliation d'une figure horrible et l'angoisse du perpétuel +tourment de la peur. + +Sont-ils les descendants des _fameux frères lubins et loups-garous_ de +Rabelais? Qui sera assez épris de ces recherches étymologiques pour +aller de leur demander? + +Je ne sais si c'est aux lupins que le petit tailleur bossu de +Saint-Bault eut affaire. On le croirait, d'après les circonstances de +son histoire. La voici telle que j'ai pu la recueillir. + +Un soir que notre bossu passait le long du cimetière, il y vit une bande +d'esprits en forme de laides bêtes qui ressemblaient à des chiens noirs +ou à des loups et que, pour faciliter notre récit, nous appellerons +lupins bien qu'ils ne nous aient été désignés sous aucun nom +particulier. Soit que ces esprits-bêtes fussent d'une race plus hardie +que les lubins et lupins ordinaires, soit que le tailleur fût si laid, +si laid, qu'il ne leur fit pas l'effet d'un chrétien, ils ne bougèrent +tout le temps qu'il passa devant eux. Ils se contentèrent de le regarder +avec leurs yeux qui brillaient comme du _sang de feu_, et à ouvrir leurs +vilaines gueules qui avaient si mauvaise haleine que le tailleur en fut +empesté. + +Pourtant, comme il avait grand'peur, ne les ayant aperçus que lorsqu'il +était au milieu de la file, et qu'il avait autant de chemin à faire pour +reculer que pour avancer, il n'osa point risquer de les offenser en se +bouchant le nez; il passa en faisant le gros dos, encore plus qu'il n'en +avait l'habitude. + +Ce dos courbé plut aux lupins, qui s'imaginèrent que c'était une manière +de les saluer, et comme ils n'ont pas l'habitude de voir des gens si +honnêtes avec eux, ils en furent fiers et se mirent à tirer tous la +langue et à remuer la queue comme des chiens, ce qui est apparemment +aussi pour eux un signe de contentement et de fierté. + +Le tailleur essaya de raconter son aventure; mais tous ses voisins se +moquèrent de lui, disant qu'il pouvait bien rencontrer le diable en +personne et le faire fuir, vu qu'il était encore le plus vilain des +deux. + +Comme notre bossu allait en journée à une métairie qui était à trois +bonnes portées de fusil du village, et qu'il avait à revenir par le +chemin qui longe le cimetière, il se sentit envie de coucher où il +était. Mais le métayer lui dit en ricanant: «Non pas, non pas, tu es un +compère trop à craindre pour les femmes d'une maison, je ne dormirais +pas tranquille, te sachant si près de mes filles. Si tu as peur pour +t'en aller, un de mes gars te fera la conduite. Bois un coup en +attendant, car quand ton aiguille s'arrête, ta langue trotte d'une façon +divertissante et l'on a du plaisir à écouter ta _babille_.» + +En effet, le bossu était beau diseur et plaisant. Le vin du métayer +était bon, et notre homme s'oublia jusqu'à dix heures du soir en si +bonne compagnie. Quand il fallut s'en aller, il ne se trouva personne +pour le conduire, tous les gars dormaient debout et, quant à lui, il se +sentait si bien réconforté par la boisson, qu'il ne craignit plus de se +mettre seul en route. + +Il arriva sans peur jusqu'au grand mur, se persuadant qu'il avait rêvé +ce qu'il avait vu la veille et regardant de tous ses yeux, avec la +confiance qu'éclaircis par le vin, ils ne verraient plus rien que +l'ombre des arbres, jetée sur le mur blanc par la lune et agitée par +l'air de la nuit. + +Mais il vit les lupins dressés debout devant le mur, absolument comme la +veille. Allons! se dit le pauvre bossu, ils y sont encore! Tant pis et +courage! S'ils ne me font pas plus de mal qu'hier, je n'en mourrai pas. +Et il se mit à siffler une chanson, pensant que ces bêtes, ravies de +l'entendre, se mettraient en frais de politesse avec lui, en tirant la +langue et remuant la queue. + +Mais ce sifflement, loin de les charmer, paru les inquiéter beaucoup, +car l'un d'eux se détacha de la muraille, se mit à quatre pattes et, le +suivant, encore qu'il marchât vite, le flaira à l'endroit où les chiens +ont coutume de se flairer les uns les autres, pour savoir s'ils doivent +être ennemis ou compagnons. + +Puis vint un second qui en fit autant, et un troisième, et un autre, et +tous l'un après l'autre; si bien qu'avant d'avoir dépasser le mur, le +tailleur avait toutes ces bêtes à ses braies et ne sachant point si +elles le voulaient manger ou fêter, il sentait ses jambes _devenir +molles comme des pattes de cousin_. On pense bien qu'il n'avait plus +envie de siffler ni chanter. Cependant il avançait toujours, ayant ouï +dire que ces bêtes ne quittaient pas la longueur du mur où elles avaient +coutume de faire la veillée, et il n'avait plus qu'environ cinq ou six +pas à franchir, quand elles se mirent toutes devant lui, debout, +grondant, puant la rage, et montrant des crocs jaunes à faire lever le +cÅ“ur. + +--Messieurs, Messieurs, laissez-moi passer, dit le pauvre tailleur en +détresse. Je ne vous veux point de mal, ne m'en faites donc point. + +Mais les lupins grognaient de plus belle et même rugissaient comme des +lions. Il semblait que la voix humaine les eût mis en grand émoi et en +mauvaise colère. + +Tout à coup, le tailleur eut une idée:--Messieurs, fit-il, ne me mangez +point! Je suis maigre et vilain comme vous voyez! Si vous m'épargnez, je +jure de vous apporter ici, demain, un mouton gras dont vous vous +lécherez les babines. + +Aussitôt les lupins se remirent sur leurs quatre pattes sans mot dire, +et le tailleur passa, toujours courant, sans regarder derrière lui. + +Il se jeta au lit, tout transi de peur, et eut la fièvre huit jours +durant sans pouvoir sortir du lit, battant la campagne, et toujours +s'imaginant de voir des loups ou des chiens enragés après lui, si bien +qu'on fit venir Monsieur le Curé, pour tâcher de le tranquilliser. + +Mais quand le curé l'eut confessé de sa peine et bien grondé d'avoir été +si lâche que de promettre un bon mouton à ces sales diables, on entendit +autour de la maison du tailleur des hurlements abominables, et tout le +village put voir sur les murs de cette maison, non pas le corps des +lupins, ils n'eussent osé venir si près d'un lieu où était le curé de la +paroisse, mais leur ombre si bien dessinée que les cheveux en dressaient +sur la tête et que le sang était glacé dans le cÅ“ur. On eût dit que cela +passait en nuages sur la lune, et on les voyait remuer, sauter, gratter +la terre et se mordiller les uns les autres, en figures aussi nettes +qu'une image peinte, sur le pignon du tailleur, voire sur les maisons +voisines. + +Et cela revint tous les soirs durant toute la semaine, de quoi tout le +monde, et mêmement M. le Curé, fut très effrayé. + +Pourtant le bossu, qui n'était pas bête, voyant qu'il y avait là de la +diablerie et que les exorcismes de Monsieur le Curé ne pouvaient rien +contre des apparences qui n'avaient point de corps, résolut d'attirer +les lupins en personne au moyen d'un piège, et dès qu'il fut en état de +se lever, il se fit prêter un beau mouton gras qu'il attacha le soir, +devant sa porte. Puis ayant prévenu le Curé de se tenir là tout prêt +avec son goupillon et tous les voisins de se cacher sous le buisson de +son jardin, avec leurs fusils bien chargés de balles bénites, il +commença de faire bêler le mouton en lui montrant de la feuille verte, +placée trop loin de lui pour qu'il pût y toucher. + +Alors les lupins entendant cela, ne purent se tenir de quitter leur mur +et de venir, à petits pas de loups, jusqu'en vue de la maison, où ils +furent si bien reçus qu'ils se sauvèrent tous, sauf une vieille femelle +qui reçut une balle dans le cÅ“ur et tomba par terre en criant d'une voix +humaine: _La lune est morte, la lune est morte!_ + +On ne sut jamais ce qu'elle avait voulu dire, sinon qu'elle avait une +lune blanche au front et que, dans la bande, elle portait peut-être le +nom de la _lune_. On lui coupa la tête et les pattes qui ont été vues +longtemps clouées sur la porte du cimetière de Saint-Bault, et où jamais +les lupins n'ont osé reparaître depuis[16]. + + + + +[1: _La Normandie romanesque et merveilleuse_, par Mlle Amélie Bosquet.] + +[2: Voyez pour ces mystérieux vestiques l'_Histoire du Berry_, par M. +Raynal, etc.] + +[3: On ne s'accorde pas sur l'étymologie des fameuses pierres jomatres, +de Boussac: les uns disent _jo-math_, celte, les autres _jovismatri_, +latin.] + +[4: Près d'Aigurande, une pierre-levée s'appelle la pierre à la marte. +Elle est très redoutée.] + +[5: Nous en vîmes.] + +[6: Fatigués à force de sauter.] + +[7: On verra, plus tard, une certaine analogie entre cette croyance et +celle du _Chien de Monthulé_.] + +[8: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, 1858).] + +[9: En Normandie, Mlle Amélie Bosquet nous apprend qu'on le retrouve à +chaque pas et même sous le nom peut-être celtique de _Gerguintua_.] + +[10: Espèce de gril en tôle pour faire cuire les galettes.] + +[11: Le paysan bas-normand, auteur de cette légende, dit l'auteur qui la +rapporte, ne se doutait guère qu'il imitait Homère.] + +[12: Le vergne est l'aune des prairies. Quand on le coupe, son bois est +d'un rouge de sang.] + +[13: La lande.] + +[14: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).] + +[15: En certaines localités le _lubin_ est un très bon diable qui +protège les laboureurs.] + +[16: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Légendes rustiques, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LÉGENDES RUSTIQUES *** + +***** This file should be named 17911-0.txt or 17911-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/1/17911/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team at DP-EU. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17911-0.zip b/17911-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9bc7c6d --- /dev/null +++ b/17911-0.zip diff --git a/17911-8.txt b/17911-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d9978b7 --- /dev/null +++ b/17911-8.txt @@ -0,0 +1,2944 @@ +The Project Gutenberg EBook of Légendes rustiques, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Légendes rustiques + +Author: George Sand + +Release Date: March 4, 2006 [EBook #17911] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LÉGENDES RUSTIQUES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team at DP-EU. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +George SAND + + +LÉGENDES RUSTIQUES + + +A Maurice SAND + + +_Mon cher fils, + +Tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, que tu as +bien fait, selon moi, d'illustrer; car ces choses se perdent à mesure +que le paysan s'éclaire, et il est bon de sauver de l'oubli qui marche +vite, quelques versions de ce grand poème du _merveilleux_, dont +l'humanité s'est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont +aujourd'hui, à leur insu, les derniers bardes. + +Je veux donc t'aider à rassembler quelques fragments épars de ces +légendes rustiques, dont le fond se retrouve à peu près dans toute la +France, mais auxquelles chaque localité a donné sa couleur particulière +et le cachet de sa fantaisie._ + +George SAND. + + + + +Avant-propos + + +_Il faudrait trouver un nom à ce poème sans nom de la _fabulosité_ ou +_merveillosité_ universelle, dont les origines remontent à l'apparition +de l'homme sur la terre et dont les versions, multipliées à l'infini, +sont l'expression de l'imagination poétique de tous les temps et de tous +les peuples. + +Le chapitre des légendes rustiques sur les esprits et les visions de la +nuit serait, à lui seul, un ouvrage immense. En quel coin de la terre +pourrait-on se réfugier pour trouver l'imagination populaire (qui n'est +jamais qu'une forme effacée ou altérée de quelque souvenir collectif) à +l'abri de ces noires apparitions d'esprits malfaisants qui chassent +devant eux les larves éplorées d'innombrables victimes? Là où règne la +paix, la guerre, la peste ou le désespoir ont passé, terribles, à une +époque quelconque de l'histoire des hommes. Le blé qui pousse a le pied +dans la chair humaine dont la poussière a engraissé nos sillons. Tout +est ruine, sang et débris sous nos pas, et le monde fantastique qui +enflamme ou stupéfie la cervelle du paysan est une histoire inédite des +temps passés. Quand on veut remonter à la cause première des formes de +sa fiction, on la trouve dans quelque récit tronqué et défiguré, où +rarement on peut découvrir un fait avéré et consacré par l'histoire +officielle. Le paysan est donc, si l'on peut ainsi dire, le seul +historien qui nous reste des temps anté-historiques. Honneur et profit +intellectuel à qui se consacrerait à la recherche de ces traditions +merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées ou groupées, comparées +entre elles et minutieusement disséquées, jetteraient peut-être de +grandes lueurs sur la nuit profonde des âges primitifs. + +Mais ceci serait l'ouvrage et le voyage de toute une vie, rien que pour +explorer la France. Le paysan se souvient encore des récits de son +aïeule, mais le faire parler devient chaque jour plus difficile. Il sait +que celui qui l'interroge ne croit plus, et il commence à sentir une +sorte de fierté, à coup sûr estimable, qui se refuse à servir de jouet à +la curiosité. D'ailleurs, on ne saurait trop avertir les faiseurs de +recherches que les versions d'une même légende sont innombrables, et que +chaque clocher, chaque famille, chaque chaumière a la sienne. C'est le +propre de la littérature orale que cette diversité. La poésie rustique, +comme la musique rustique, compte autant d'arrangeurs que d'individus. + +J'aime trop le merveilleux pour être autre chose qu'un ignorant de +profession. D'ailleurs, je ne dois pas oublier que j'écris le texte d'un +album consacré à un choix de légendes recueillies sur place, et je +m'efforcerai de rassembler, parmi mes souvenirs du jeune âge, +quelques-uns des récits qui complètent la définition de certains types +fantastiques communs à toute la France. C'est dans un coin du Berry, où +j'ai passé ma vie, que je serai forcé de localiser mes légendes, puisque +c'est là, et non ailleurs, que je les ai trouvées. Elles n'ont pas la +grande poésie de chants bretons, où le génie et la foi de la vieille +Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que partout ailleurs. Chez +nous, ces réminiscences sont plus vagues plus voilées. Le merveilleux de +nos provinces centrales a plus d'analogie avec celui de la Normandie, +dont une femme érudite, patiente et consciencieuse a tracé un tableau +complet[1]. + +Cependant l'esprit gaulois a légué à toutes nos traditions rustiques de +grands traits et une couleur qui se rencontrent dans toute la France, un +mélange de terreur et d'ironie, une bizarrerie d'invention +extraordinaire jointe à un symbolisme naïf qui atteste le besoin du vrai +moral au sein de la fantaisie délirante. + +Le Berry, couvert d'antiques débris des âges mystérieux, de tombelles, +de dolmens, de menhirs, et de _mardelles[2]_, semble avoir conservé dans +ses légendes, des souvenirs antérieurs au culte des Druides: peut-être +celui des Dieux Kabyres que nos antiquaires placent avant l'apparition +des Kimris sur notre sol. Les sacrifices de victimes humaines semblent +planer, comme une horrible réminiscence, dans certaines visions. Les +cadavres ambulants, les fantômes mutilés, les hommes sans tête, les bras +ou les jambes sans corps, peuplent nos landes et nos vieux chemins +abandonnés. + +Puis viennent les superstitions plus arrangées du moyen-âge, encore +hideuses, mais tournant volontiers au burlesque; les animaux impossibles +dont les grimaçantes figures se tordent dans la sculpture romane ou +gothique des églises, ont continué d'errer vivantes et hurlantes autour +des cimetières ou le long des ruines. Les âmes des morts frappent à la +porte des maisons. Le sabbat des vices personnifiés, des diablotins +étranges, passe, en sifflant, dans la nuée d'orage. Tout le passé se +ranime, tous les êtres que la mort a dissous, les animaux mêmes, +retrouvent la voix, le mouvement et l'apparence; les meubles, façonnés +par l'homme et détruits violemment, se redressent et grincent sur leurs +pieds vermoulus. Les pierres mêmes se lèvent et parlent au passant +effrayé; les oiseaux de nuit lui chantent, d'une voix affreuse, l'heure +de la mort qui toujours fauche et toujours passe, mais qui ne semble +jamais définitive sur la face de la terre, grâce à cette croyance en +vertu de laquelle tout être et toute chose protestent contre le néant +et, réfugiés dans la région du merveilleux, illuminent la nuit de +sinistres clartés ou peuplent la solitude de figures flottantes et de +paroles mystérieuses._ + + +George SAND. + + +Quiconque voudra faire un travail sérieux et savant sur le centre de la +Gaule, devra consulter les excellents travaux de M. Raynal, l'historien +du Berry, le texte des _Esquisses pittoresques_ de MM. de La Tremblays +et de La Villegille, les recherches de M. Laisnel de La Salle sur +quelques locutions curieuses, etc. + +G.S. + + + + +Les Pierres-Sottes ou Pierres-Caillasses + +«Quand nous vînmes à passer au long des pierres, dit Germain, il était +environ la minuit. Tout d'un coup, voilà qu'elles nous regardent _avec +des yeux_. Jamais, de jour, nous n'avions vu ça, et pourtant, nous +avions passé là plus de cent fois. Nous en avons eu la fièvre de peur, +plus de trois mois encore après moisson.» + +Maurice SAND. + + +Au beau milieu des plaines calcaires de la vallée Noire, on voit se +creuser brusquement une zone jonchée de magnifiques blocs de granit. +Sont-ils de ceux que l'on doit appeler _erratiques_, à cause de leur +apparition fortuite dans des régions où ils n'ont pu être amenés que par +les eaux diluviennes des âges primitifs? Se sont-ils, au contraire, +formés dans les terrains où on les trouve accumulés? Cette dernière +hypothèse semble être démentie par leur forme; ils sont presque tous +arrondis, du moins sur une de leurs faces, et ils présentent l'aspect de +gigantesques galets roulés par les flots. + +Il n'y a pourtant là maintenant que de charmants petits ruisseaux, +pressés et tordus en méandres infinis par la masse de ces blocs; ces +riantes et fuyardes petites naïades murmurent, à demi-voix et par +bizarres intervalles, des phrases mystérieuses dans une langue inconnue. +Ailleurs, les eaux rugissent, chantent ou gazouillent. Là elles parlent, +mais si discrètement que l'oreille attentive des sylvains peut seule les +comprendre. Dans les creux où leurs minces filets s'amassent, il y a +quelquefois des silences; puis quand la petite cave est remplie, le trop +plein s'élance et révèle, en quelques paroles précipitées, je ne sais +quel secret que les fleurs et les herbes, agitées par l'air qu'elles +refoulent, semblent saisir et saluer au passage. + +Plus loin, ces eaux s'engouffrent et se perdent sous les blocs entassés: + +Et là, profonde, +Murmure une onde +Qu'on en voit pas. + +Sur ces roches humides, croissent les plantes également étrangères au +sol de la contrée. La ményanthe, cette blanche petite hyacinthe frisée +et dentelée, dont la feuille est celle du trèfle; la digitale pourprée, +tachetée de noir et de blanc, comme les granits où elle se plaît; la +_rosée du soleil_ (rosea solis); de charmants saxifrages, et une variété +de lierre à petites feuilles, qui trace sur les blocs gris, de +gracieuses arabesques où l'on croit lire des chiffres mystérieux. + +Autour de ce sanctuaire croissent des arbres magnifiques, des hêtres +élancés et des châtaigniers monstrueux. C'est dans un de ces bois +ondulés et semés de roches libres, comme celles de la forêt de +Fontainebleau, que je trouvai, une année, la végétation splendide et +l'ombre épaisse au point que le soleil, en plein midi, tamisé par le +feuillage, ne faisait plus pénétrer sur les tiges des arbres et sur les +terrains moussus que des tons froids semblables à la lumière verdâtre de +la lune. + +Il n'est pas un coin de la France où les grosses pierres ne frappent +vivement l'imagination du paysan, et quand de certaines légendes s'y +attachent, vous pouvez être certain, quelle que soit l'hésitation des +antiquaires, que le lieu a été consacré par le culte de l'ancienne +Gaule. + +Il y a aussi des noms qui, en dépit de la corruption amenée par le +temps, sont assez significatifs pour détruire les doutes. Dans une +certaine localité de la Brenne on trouve le nom très bien conservé des +_Druiders_. Ailleurs, on trouve les _durders_, à Crevant les +_Dorderins_. C'est un semis de ces énormes galets granitiques au sommet +d'un monticule conique. Le plus élevé est un champignon dressé sur de +petits supports. Ce pourrait être un jeu de la nature, mais ce ne serait +pas une raison pour que cette pierre n'eût pas été consacrée par les +sacrifices. D'ailleurs elle s'appelle le _grand Dorderin_. C'est comme +si l'on disait, le grand autel des Druides. + +Un peu plus loin, sur le revers d'un ravin inculte et envahi par les +eaux, s'élèvent les _parelles_. Cela signifie-t-il _pareilles, +jumelles_, ou le mot vient-il de _patres_, comme celui de _marses_ ou +_martes_ vient de _matres_ selon nos antiquaires[3]? Ces _parelles_ ou +_patrelles_ sont deux masses à peu près identiques de volume et de +hauteur, qui se dressent, comme deux tours, au bord d'une terrasse +naturelle d'un assez vaste développement. Leur base repose sur des +assises plus petites. J'y ai trouvé une scorie de mâche-fer, qui m'a +donné beaucoup à penser. Ce lieu est loin de toute habitation et n'a +jamais pu en voir asseoir aucune sur ses aspérités aux fonds inondés. +Qu'est-ce qu'une scorie de forge venait faire sous les herbes, dans ce +désert où ne vont pas même les troupeaux? Il y avait donc eu là un foyer +intense, peut-être une habitude de sacrifices? + +J'ai parlé de ce lieu parce qu'il est à peu près inconnu. Nos histoires +du Berry n'en font mention que pour le nommer et le ranger +hypothétiquement et d'une manière vague parmi les monuments celtiques. +Il est cependant d'un grand intérêt aux points de vue minéralogique, +historique, pittoresque et botanique. + +A une demi-lieue de là on voyait encore, il y a quelques années, le +_trou aux Fades_ (la _grotte aux Fées_), que le propriétaire d'un champ +voisin a jugé à propos d'ensevelir sous les terres, pour se préserver +apparemment des malignes influences de ces _martes_. C'était une +habitation visiblement taillée dans le roc et composée de deux chambres, +séparées par une sorte de cloison à jour. Les paysans croyaient voir, +dans un enfoncement arrondi, le four où ces anachorètes faisaient cuire +leur pain. Toutefois, cet ermitage n'avait pas été consacré par le +séjour de bonnes âmes chrétiennes. Autrement la dévotion s'en fut +emparée comme partout ailleurs, pour y établir des pèlerinages et y +poser, tout au moins, une image bénite. Loin de là; c'était un _mauvais +endroit_, où l'on se gardait bien de passer. Aucun sentier n'était tracé +dans les ronces; les paysans vous disaient que les fades étaient des +_femmes sauvages_ de l'ancien temps, et qu'elles faisaient manger les +enfants par des louves blanches. + +Pourquoi l'antique renommée des prêtresses gauloises est-elle, selon les +localités, tantôt funeste, et tantôt bénigne? On sait qu'il y a eu +différents cultes successivement vainqueurs les uns des autres, avant et +l'on dit même l'occupation romaine. Là où les antiques prêtresses sont +restées des génies tutélaires, on peut être bien sûr que la croyance +était sublime; là où elles ne sont plus que des goules féroces, le culte +a dû être sanguinaire. Les _martes_, que nous avons nommées à propos des +_fades_, sont des esprits mâles et femelles. Dans les rochers où se +précipite le torrent de la _Porte-feuille_, près de +Saint-Benoît-de-Sault, elles apparaissent sous les deux formes et, à +quelque sexe qu'elles appartiennent, elles sont également redoutables. +Mâles, elles sont encore occupées à relever les dolmens et menhirs épars +sur les collines environnantes; femelles, elles courent, les cheveux +flottants jusqu'aux talons, les seins pendants jusqu'à terre, après les +laboureurs qui refusent d'aider à leurs travaux mystérieux. Elles les +frappent et les torturent jusqu'à leur faire abandonner en plein jour la +charrue et l'attelage. Une cascade très pittoresque au milieu de rochers +d'une forme bizarre, s'appelle l'_Aire aux Martes_[4]. Quand les eaux +sont basses, on voit les ustensiles de pierre qui servent à leur +cuisine. Leurs _hommes_ mettent la table, c'est-à-dire la pierre du +dolmen sur ses assises. Quant à elles, elles essaient follement, vains +et fantasques esprits qu'elles sont, d'allumer du feu dans la cascade de +Montgarnaud et d'y faire bouillir leur marmite de granit. Furieuses +d'échouer sans cesse, elles font retentir les échos de cris et +d'imprécations. N'est-ce pas là l'histoire figurée d'un culte renversé, +qui a fait de vains efforts pour se relever? + +Dans la plaine de notre _Fromental_, rien n'est resté de ces traditions +symboliques. Seulement quelques pierres isolées dans la région +intermédiaire du calcaire au granit, sont regardées de travers par les +passants attardés. Ces pierres prennent figure et font des grimaces plus +ou moins menaçantes, selon que les regards curieux des profanes leur +déplaisent plus ou moins. On dit qu'elles parleraient bien si elles +pouvaient, et que même les _sorciers fins_, c'est-à-dire très savants, +peuvent les forcer à dire _bonsoir_. Mais elles sont si têtues et si +bornées qu'on n'a jamais pu leur en apprendre davantage. Quelquefois on +passe auprès d'elles sans les voir; c'est qu'en réalité, dit-on, elles +n'y sont plus. Elles ont été faire un tour de promenade, et il faut vite +s'éloigner le plus possible du chemin qu'elles doivent prendre pour +revenir à leur place accoutumée. On ne dit pas si, comme les peulvans +bretons, elles vont boire à quelque eau du voisinage. Tant il y a +quelles sont aussi bêtes que méchantes, car elles se trompent +quelquefois de gîte, et des gens qui les ont vues un soir couchées sur +une lande aride les revoient le lendemain, à la même heure, debout dans +un champ ensemencé. Elles y font du dommage et crèvent brutalement les +clôtures. Mais le plus prudent est de ne pas avertir le propriétaire +car, outre qu'il lui serait bien impossible d'enlever ces masses +inertes, «quand même il y mettrait douze paires de boeufs», il se +pourrait bien qu'elles prissent fantaisie de l'écraser. D'ailleurs elles +sont condamnées à retourner dans leur endroit; si elles n'ont pas assez +de mémoire pour le retrouver tout de suite, c'est tant pis pour elles: +elles erreront un an, s'il le faut, en courant _sur leur tranche_, ce +qui les fatigue beaucoup, et il leur est défendu de se reposer autrement +que debout, tant qu'elles n'ont pas regagné le lieu où elles ont +permission de se coucher. + +Nous avons vu quelquefois de ces pierres appelées _pierres-caillasses_ +ou _pierres-sottes_. Ce sont de vraies pierres de calcaire caverneux, +dont les trous nombreux et irréguliers donnent facilement l'idée de +figures monstrueuses. Quand les inspecteurs des routes les rencontrent à +leur portée, ils les font briser et _elles n'ont que ce qu'elles +méritent_. + +Nous le voulons bien, quoique ces pauvres pierres ne nous aient jamais +fait de mal. Cependant on assure que si on ne se dépêche de les briser +et de les employer, elles quittent le bord du chemin où on les a rangées +et se mettent, de nuit, tout en travers du passage, pour faire abattre +les chevaux et verser les voitures. Moralité: le voiturier ne doit pas +se coucher et s'endormir sur sa charrette. + +Quant à vous, esprits forts, qui demandez pourquoi cette grosse pierre +se trouve dans telle haie ou sur le bord de tel fossé, si l'on vous +répond d'un air mystérieux: _Oh! elle n'est pas pour rester là!_ Sachez +ce que parler veut dire, et ne vous amusez pas à la regarder: vous +pourriez la mettre de mauvaise humeur contre vous et la retrouver, le +lendemain, dans votre jardin, tout au beau milieu de vos cloches à +melons ou de vos plates-bandes de fleurs. + + + + +Les Demoiselles + +J'en viyons[5] une, j'en viyons deux, +Que n'aviant ni bouches ni z'yeux; +J'en viyons trois, j'en viyons quatre, +Je les ârions bien voulu battre. +J'en viyons cinq, j'en viyons six +Qui n'aviant pas les reins bourdis[6] +Darrier s'en venait la septième, +J'avons jamais vu la huitième. + +Ancien couplet recueilli par Maurice SAND. + + +Les _Demoiselles_ du Berry nous paraissent cousines des _Milloraines_ de +Normandie, que l'auteur de la _Normandie merveilleuse_ décrit comme des +êtres d'une taille gigantesque. Elles se tiennent immobiles et leur +forme, trop peu distincte, ne laisse reconnaître ni leurs membres ni +leur visage. Lorsqu'on s'approche, elles prennent la fuite par une +succession de bonds irréguliers très rapides. + +Les _demoiselles_ ou _filles blanches_ sont de tous les pays. Je ne les +crois pas d'origine gauloise, mais plutôt française du moyen-âge. Quoi +qu'il en soit, je rapporterai une des légendes les plus complètes que +j'aie pu recueillir sur leur compte. + +Un gentilhomme du Berry, nommé Jean de La Selle, vivait, au siècle +dernier, dans un castel situé au fond des bois de Villemort. Le pays, +triste et sauvage, s'égaye un peu à la lisière des forêts, là où le +terrain sec, plat et planté de chênes, s'abaisse vers des prairies que +noient une suite de petits étangs assez mal entretenus aujourd'hui. + +Déjà, au temps dont nous parlons, les eaux séjournaient dans les prés de +M. de La Selle, le bon gentilhomme n'ayant pas grand bien pour faire +assainir ses terres. Il en avait une assez grande étendue, mais de +chétive qualité et de petit rapport. + +Néanmoins, il vivait content, grâce à des goûts modestes et à un +caractère sage et enjoué. Ses voisins le recherchaient pour sa bonne +humeur, son grand sens et sa patience à la chasse. Les paysans de son +domaine et des environs le tenaient pour un homme d'une bonté +extraordinaire et d'une rare délicatesse. On disait de lui que plutôt +que de faire tort d'un fétu à un voisin, quel qu'il fût, il se +laisserait prendre sa chemise sur le corps et son cheval entre les +jambes. + +Or, il advint qu'un soir, M. de La Selle ayant été à la foire de la +Berthenoux pour vendre une paire de boeufs, revenait par la lisière du +bois, escorté par son métayer, le grand Luneau, qui était un homme fin +et entendu, et portant, sur la croupe maigre de sa jument grise, la +somme de six cents livres en grands écus plats à l'effigie de Louis XIV. +C'était le prix des bestiaux vendus. + +En bon seigneur de campagne qu'il était, M. de La Selle avait dîné sous +la ramée, et comme il n'aimait point à boire seul, il avait fait asseoir +devant lui le grand Luneau et lui avait versé le vin de crû sans +s'épargner lui-même, afin de le mettre à l'aise en lui donnant +l'exemple. Si bien que le vin, la chaleur et la fatigue de la journée +et, par-dessus tout cela, le trot cadencé de la grise avaient endormi M. +de La Selle, et qu'il arriva chez lui sans trop savoir le temps qu'il +avait marché ni le chemin qu'il avait suivi. C'était l'affaire de Luneau +de le conduire, et Luneau l'avait bien conduit, car ils arrivaient sains +et saufs; leurs chevaux n'avaient pas un poil mouillé. Ivre, M. de La +Selle ne l'était point. De sa vie, on ne l'avait vu hors de sens. Aussi +dès qu'il se fut débotté, il dit à son valet de porter sa valise dans sa +chambre, puis il s'entretint fort raisonnablement avec le grand Luneau, +lui donna le bonsoir et s'alla coucher sans chercher son lit. Mais le +lendemain, lorsqu'il ouvrit sa valise pour y prendre son argent, il n'y +trouva que de gros cailloux et, après de vaines recherches, force lui +fut de constater qu'il avait été volé. + +Le grand Luneau, appelé et consulté, jura _sur son chrême et son +baptême_, qu'il avait vu l'argent bien compté dans la valise, laquelle +il avait chargée et attachée lui-même sur la croupe de la jument. Il +jura aussi sur _sa foi et sa loi_, qu'il n'avait pas quitté son maître +de _l'épaisseur d'un cheval_, tant qu'ils avaient suivi la grand'route. +Mais il confessa qu'une fois entré dans le bois, il s'était senti un peu +lourd, et qu'il avait pu dormir sur sa bête environ l'espace d'un quart +d'heure. Il s'était vu tout d'un coup auprès de la +_Gâgne-aux-Demoiselles_ et, depuis ce moment, il n'avait plus dormi et +n'avait pas rencontré figure de chrétien. + +--Allons, dit M. de La Selle, quelque voleur se sera moqué de nous. +C'est ma faute encore plus que la tienne, mon pauvre Luneau, et le plus +sage est de ne point se vanter. Le dommage n'est que pour moi, puisque +tu ne partages point dans la vente du bétail. J'en saurai prendre mon +parti, encore que la chose me gêne un peu. Cela m'apprendra à ne plus +m'endormir à cheval. + +Luneau voulut en vain porter ses soupçons sur quelques braconniers +besogneux de l'endroit.--Non pas, non pas, répondit le brave hobereau; +je ne veux accuser personne. Tous les gens du voisinage sont d'honnêtes +gens. N'en parlons plus. J'ai ce que je mérite. + +--Mais peut-être bien que vous m'en voulez un peu, notre maître... + +--Pour avoir dormi? Non, mon ami; si je t'eusse confié la valise, je +suis sur que tu te serais tenu éveillé. Je ne m'en prends qu'à moi, et +ma foi, je ne compte pas m'en punir par trop de chagrin. C'est assez +d'avoir perdu l'argent, sauvons la bonne humeur et l'appétit. + +--Si vous m'en croyez, pourtant, notre maître, vous feriez fouiller la +_Gâgne-aux-Demoiselles_. + +--La _Gâgne-aux-Demoiselles_ est une fosse herbue qui a bien un +demi-quart de lieue de long; ce ne serait pas une petite affaire de +remuer toute cette vase, et d'ailleurs qu'y trouverait-on? Mon voleur +n'aura pas été si sot que d'y semer mes écus! + +--Vous direz ce que vous voudrez, notre maître, mais le voleur n'est +peut-être pas fait comme vous penser! + +--Ah! Ah! mon grand Luneau, toi aussi tu crois que les _demoiselles_ +sont des esprits malins qui se plaisent à jouer de mauvais tours! + +--Je n'en sais rien, notre maître, mais je sais bien qu'étant là un +matin, _devant jour_, avec mon père, nous les vîmes comme je vous vois; +mêmement que, rentrant à la maison bien épeurés, nous n'avions plus ni +chapeaux, ni bonnets sur nos têtes, ni chaussures à nos pieds, ni +couteaux dans nos poches. Elles sont malignes, allez! Elles ont l'air de +se sauver, mais, sans vous toucher, elles vous font perdre tout ce +qu'elles peuvent et en profitent, car on ne le retrouve jamais. Si +j'étais de vous, je ferais assécher tout ce marécage. Votre pré en +vaudra mieux et les _demoiselles_ auraient bientôt délogé; car il est à +la connaissance de tout homme de bon sens qu'elles n'aiment point le sec +et qu'elles s'envolent de mare en mare et d'étang en étang, à mesure +qu'on leur ôte le brouillard dont elles se nourrissent. + +--Mon ami Luneau, répondit M. de La Selle, dessécher le marécage serait, +à coup sûr, une bonne affaire pour le pré. Mais, outre qu'il y faudrait +les six cents livres que j'ai perdues, j'y regarderais encore à deux +fois avant de déloger les _demoiselles_. Ce n'est pas que j'y croie +précisément, ne les ayant jamais vues, non plus qu'aucun autre farfadet +de même étoffe; mais mon père y croyait un peu, et ma grand-mère y +croyait tout à fait. Quand on en parlait, mon père disait: «Laissez les +_demoiselles_ tranquilles; elles n'ont jamais fait de mal à moi ni à +personne.» et ma grand-mère disait: «Ne tourmentez et ne conjurez jamais +les _demoiselles_; leur présence est un bien dans une terre, et leur +protection est un porte-bonheur pour une famille.» + +--Pas moins, reprit le grand Luneau en hochant la tête, elles ne vous +ont point garé des voleurs! + +Environ dix ans après cette aventure, M. de La Selle revenait de la même +foire de la Berthenoux, rapportant sur la même jument grise, devenue +bien vieille, mais trottant encore sans broncher, une somme équivalente +à celle qui lui avait été si singulièrement dérobée. Cette fois, il +était seul, le grand Luneau étant mort depuis quelques mois; et notre +gentilhomme ne dormait pas à cheval, ayant abjuré et définitivement +perdu cette fâcheuse habitude. + +Lorsqu'il fut à la lisière du bois, le long de la +_Gâgne-aux-Demoiselles_, qui est située au bas d'un talus assez élevé et +tout couvert de buissons, de vieux arbres et de grandes herbes sauvages, +M. de La Selle fut pris de tristesse en se rappelant son pauvre métayer, +qui lui faisait bien faute, quoique son fils Jacques, grand et mince +comme lui, comme lui fin et avisé, parût faire son possible pour le +remplacer. Mais on ne remplace pas les vieux amis, et M. de La Selle se +faisait vieux lui-même. + +Il eut des idées noires; mais sa bonne conscience les eut bientôt +dissipées, et il se mit à siffler un air de chasse, en se disant que, de +sa vie et de sa mort, il en serait ce que Dieu voudrait. + +Comme il était à peu près au milieu de la longueur du marécage, il fut +surpris de voir une forme blanche, que jusque-là il avait prise pour un +flocon de ces vapeurs dont se couvrent les eaux dormantes, changer de +place, puis bondir et s'envoler en se déchirant à travers les branches. +Une seconde forme plus solide sortit des joncs et suivit la première en +s'allongeant comme une toile flottante; puis une troisième, puis une +autre et encore une autre; et, à mesure qu'elles passaient devant +Monsieur de La Selle, elles devenaient si visiblement des personnages +énormes, vêtus de longues jupes, pâles, avec des cheveux blanchâtres +traînant plutôt que voltigeant derrière elles, qu'il ne put s'ôter de +l'esprit que c'étaient là les fantômes dont on lui avait parlé dans son +enfance. Alors, oubliant que sa grand-mère lui avait recommandé, s'il +les rencontrait jamais, de faire comme s'il ne les voyait pas, il se mit +à les saluer, en homme bien appris qu'il était. Il les salua toutes, et +quand ce vint à la septième, qui était la plus grande et la plus +apparente, il ne put s'empêcher de lui dire: _Demoiselle, je suis votre +serviteur_. + +Il n'eut pas plutôt lâché cette parole, que la grande demoiselle se +trouva en croupe derrière lui, l'enlaçant de deux bras froids comme +l'aube, et que la vieille grise, épouvantée, prit le galop, emportant M. +de La Selle à travers le marécage. + +Bien que fort surpris, le bon gentilhomme ne perdit point la tête. «Par +l'âme de mon père, pensa-t-il, je n'ai jamais fait de mal, et nul esprit +ne peut m'en faire,» Il soutint sa monture et la força de se dépêtrer de +la boue où elle se débattait, tandis que la _grand'demoiselle_ +paraissait essayer de la retenir et de l'envaser. + +M. de La Selle avait des pistolets dans ses fontes, et l'idée lui vint +de s'en servir; mais, jugeant qu'il avait affaire à un être surnaturel +et se rappelant d'ailleurs que ses parents lui avaient recommandé de ne +point offenser les _demoiselles de l'eau_, il se contenta de dire avec +douceur à celle-ci: «Vraiment, belle dame, vous devriez me laisser +passer mon chemin, car je n'ai point traversé le vôtre pour vous +contrarier, et si je vous ai saluée, c'est par politesse et non par +dérision. Si vous souhaitez des prières ou des messes, faites connaître +votre désir, et, foi de gentilhomme, vous en aurez!» + +Alors, M. de La Selle entendit au-dessus de sa tête une voix étrange qui +disait: «Fais dire trois messes pour l'âme du grand Luneau et va en +paix!» + +Aussitôt la figure du fantôme s'évanouit, la grise redevint docile et M. +de La Selle rentra chez lui sans obstacle. + +Il pensa alors qu'il avait eu une vision; il n'en commanda pas moins les +trois messes. Mais quelle fut sa surprise lorsqu'en ouvrant sa valise, +il y trouva, outre l'argent qu'il avait reçu à la foire, les six cents +livres tournois en écus plats, à l'effigie du feu roi. + +On voulut bien dire que le grand Luneau, repentant à l'heure de la mort, +avait chargé son fils Jacques de cette restitution, et que celui-ci, +pour ne pas entacher la mémoire de son père, en avait chargé les +demoiselles... M. de La Selle ne permit jamais un mot contre la probité +du défunt, et quand on parlait de ces choses sans respect en sa +présence, il avait coutume de dire: «L'homme ne peut pas tout expliquer. +Peut-être vaut-il mieux pour ici être sans reproche que sans croyance.» + + + + +Les Laveuses de nuit ou Lavandières + +A la pleine lune, on voit, dans le chemin de la _Font de Fonts_ +(Fontaine des Fontaines), d'étranges laveuses; ce sont les spectres des +mauvaises mères qui ont été condamnées à laver, jusqu'au jugement +dernier, les langes et les cadavres de leurs victimes. + +Maurice SAND. + + +Voici, selon nous, la plus sinistre des visions de la peur. C'est aussi +la plus répandue; je crois qu'on la retrouve en tous pays. + +Autour des mares stagnantes et des sources limpides, dans les bruyères +comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les +vieux saules comme dans la plaine brûlée du soleil, on entend, durant la +nuit, le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières +fantastiques. Dans certaines provinces, on croit qu'elles évoquent la +pluie et attirent l'orage en faisant voler jusqu'aux nues, avec leur +battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Il y a ici confusion. +L'évocation des tempêtes est le monopole des sorciers connus sous le nom +de _meneux de nuées_. Les véritables lavandières sont les âmes des mères +infanticides. Elles battent et tordent incessamment quelque objet qui +ressemble à du linge mouillé, mais qui, vu de près, n'est qu'un cadavre +d'enfant. Chacune a le sien ou les siens, si elle a été plusieurs fois +criminelle. Il faut se bien garder de les observer ou de les déranger +car, eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles +vous saisiraient, vous battraient dans l'eau et vous tordraient ni plus +ni moins qu'une paire de bas. + +Nous avons entendu souvent le battoir des laveuses de nuit résonner dans +le silence autour des mares désertes. C'est à s'y tromper. C'est une +espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c'est bien +triste d'avoir fait cette puérile découverte et de ne plus pouvoir +espérer l'apparition des terribles sorcières, tordant leurs haillons +immondes, dans la brume des nuits de novembre, à la pâle clarté d'un +croissant blafard reflété par les eaux. + +Cependant, j'ai eu l'émotion d'un récit sincère et assez effrayant sur +ce sujet. + +Un mien ami, homme de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, et +pourtant d'un esprit éclairé et cultivé, mais je dois encore l'avouer, +enclin à laisser sa raison _dans les pots_; très brave en face des +choses réelles, mais facile à impressionner et nourri, dès l'enfance, +des légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu'il ne +racontait qu'avec répugnance et avec une expression de visage qui +faisait passer un frisson dans son auditoire. + +Un soir, vers onze heures, dans une _traîne_ charmante qui court en +serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du +ravin d'Urmont, il vit, au bord d'une source, une vieille qui lavait et +tordait en silence. + +Quoique cette jolie fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de +surnaturel et dit à cette vieille: «Vous lavez bien tard, la mère!» + +Elle en répondit point. Il la crut sourde et approcha. La lune était +brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit alors +distinctement les traits de la vieille: elle lui était complètement +inconnue, et il en fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de +chasseur et de flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de +visage inconnu, à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta +lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement +attardée: + +«Je ne pensai à la légende que lorsque j'eus perdu cette femme de vue. +Je n'y pensais pas avant de la rencontrer. Je n'y croyais pas et je +n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès que je fus auprès +d'elle, son silence, son indifférence à l'approche d'un passant, lui +donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à notre espèce. Si la +vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, comment était-elle venue +de loin toute seule laver, à cette heure insolite, à cette source glacée +où elle travaillait avec tant de force et d'activité? Cela était au +moins digne de remarque; mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que +j'éprouvai en moi-même. Je n'eus aucun sentiment de peur, mais une +répugnance, un dégoût invincibles. Je passai mon chemin sans qu'elle +détournât la tête. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai aux +sorcières des lavoirs, et alors j'eus très peur, j'en conviens +franchement, et rien au monde ne m'eut décidé à revenir sur mes pas.» + +Une autre fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers +deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait +ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir. Il était seul, +en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied +à terre à une montée, et se trouva au bord de la route, près d'un fossé +où trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande +vigueur, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans +aboyer. Il passa lui-même sans trop regarder. Mais à peine eut-il fait +quelques pas, qu'il entendit marcher derrière lui, et que la lune +dessina à ses pieds une ombre très allongée. Il se retourna et vit une +des femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance +comme pour appuyer la première. + +«Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières maudites, mais j'eus +une autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille +si élevée, et celle qui me suivait de près avait tellement les +proportions, la figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas +un instant d'avoir affaire à de mauvais plaisants de village, mal +intentionnés peut-être. J'avais une bonne trique à la main, je me +retournai en disant: Que voulez-vous? + +Je ne reçus point de réponse, et ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas +de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon +cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable +sur les talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin +plaisir de me tenir sous le coup d'une provocation. Je tenais toujours +mon bâton, prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement, et +j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait +mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors et, quoique j'eusse +entendu, jusque-là, des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté +de la mienne, je ne vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas +environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, les trois +grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur +le bord du fossé. Leur silence, contrastant avec ces bonds échevelés, +les rendait encore plus singulières et pénibles à voir. + +Si l'on essayait, après ce récit, d'adresser au narrateur quelque +question de détail, ou de lui faire entendre qu'il avait été le jouet +d'une hallucination, il secouait la tête et disait: «Parlons d'autre +chose. J'aime autant croire que je ne suis pas fou.» Et ces mots, jetés +d'un air triste, imposaient silence à tout le monde. + +Il n'est point de mare ou de fontaine qui ne soit hantée, soit par les +lavandières de nuit, soit par d'autres esprits plus ou moins fâcheux. +Quelques-uns de ces hôtes sont seulement bizarres. Dans mon enfance, je +craignais beaucoup de passer devant un certain fossé où l'on voyait les +_pieds blancs_. Les histoires fantastiques qui ne s'expliquent pas sur +la nature des êtres qu'elles mettent en scène, et qui restent vagues et +incomplètes, sont celles qui frappent le plus l'imagination. Ces pieds +blancs marchaient, dit-on, le long du fossé à certaines heures de la +nuit; c'était des pieds de femme, maigres et nus, avec un bout de robe +blanche ou de chemise longue qui flottait et s'agitait sans cesse. Cela +marchait vite et en zigzag, et si l'on disait: «Je te vois! veux-tu te +sauver!» _cela_ courait si vite _qu'on ne savait plus où ça avait +passé_. Quand on ne disait rien, _cela_ marchait devant vous; mais +quelque effort que l'on fit pour voir plus haut que la cheville, c'était +chose impossible. Ça n'avait ni jambes, ni corps, ni tête, rien que des +pieds. Je ne saurais dire ce que ces pieds avaient de terrifiants; mais, +pour rien au monde, je n'eusse voulu les voir. + +Il y a, en d'autres lieux, des fileuses de nuit dont on entend le rouet +dans la chambre que l'on habite et dont on aperçoit quelquefois les +mains. Chez nous, j'ai ouï parler d'une _brayeuse_ de nuit, qui broyait +le chanvre devant la porte de certaines maisons et faisait entendre le +bruit régulier de la _braye_ d'une manière qui _n'était pas naturelle_. +Il fallait la laisser tranquille, et si elle s'obstinait à revenir +plusieurs nuits de suite, mettre une vieille lame de faux en travers de +l'instrument dont elle avait coutume de s'emparer pour faire son +vacarme, elle s'amusait un moment à vouloir broyer cette lame, puis elle +s'en dégoûtait, la jetait en travers de la porte et ne revenait plus. + +Il y avait encore la _peillerouse_ de nuit qui se tenait sous la +_guenillière_ de l'église. _Peille_ est un vieux mot français qui +signifie haillon; c'est pourquoi le porche de l'église, où se tiennent, +pendant les offices les mendiants porteurs de peilles, s'appelle d'un +nom analogue. + +Cette _peillerouse_ accostait les passants et leur demandait l'aumône. +Il fallait se bien garder de lui rien donner; autrement elle devenait +grande et forte, de cacochyme qu'elle vous avez semblé, et elle vous +rouait de coups. Un nommé Simon Richard, qui demeurant dans l'ancienne +cure et qui soupçonnait quelque espièglerie des filles du bourg à son +intention particulière, voulut batifoler avec elle. Il fut laissé pour +mort. Je le vis sur le flanc, le lendemain, très rossé et très +égratigné, en effet. Il jurait n'avoir eu affaire qu'à une petite +vieille «qui paraissait cent ans, mais qui avait la poigne comme trois +hommes et demi.» + +On voulut en vain lui faire supposer qu'il avait eu affaire à un _gâ_ +plus fort que lui, qui, sous un déguisement, s'est vengé de quelque +mauvais tour de sa façon. Il était fort et hardi, même querelleur et +vindicatif. Pourtant, il quitta la paroisse aussitôt qu'il fut debout et +n'y revint jamais, disant qu'il ne craignait ni homme ni femme. Mais +bien les gens qui ne sont pas de ce monde et qui n'ont pas le corps fait +_en chrétiens_. + + + + +La Grand'bête + +Les enfants du père Germain revenaient chargés de fagots qu'ils avaient +dérobés. Au sortir des tailles de Champeaux, ils entendirent tous les +oiseaux du bois crier à la fois, et virent une bête _qui était faite +comme un veau, tout comme un lièvre aussi_. C'était la grand'bête. + +Maurice SAND. + + +Sous les noms de _bigorne, de chien blanc, de bête navette, de vache au +diable, de piterne, de taranne_, etc., etc., un animal fabuleux se +promène, de temps immémorial, dans les campagnes et pénètre même dans +les habitations, on ne sait plus dans quel dessein, tant on lui fait +bonne guerre pour le repousser, dès que sa présence est signalée dans +une localité. + +Dans nos provinces du centre, ce que l'on raconte de la _Grand'bête_ +s'accorde particulièrement avec ce qui est dit de la _Taranne_ dans les +provinces du nord. C'est le plus souvent une chienne de la taille d'une +génisse. Les enfants et les femmes, qui ont l'imagination vive, lui ont +bien vu des cornes, des yeux de feu, et l'assemblage hétérogène des +formes de divers animaux; mais les gens calmes et clairvoyants ont +décidé, en dernier ressort, que c'est une _levrette_, et tant de ces +personnes sages l'on vue, qu'il faut bien adopter cette version la plus +accréditée. + +De toutes les antiques superstitions, celle-ci est la moins effacée. La +_Grand'bête_ a fait sa dernière apparition dans nos environs, il n'y a +pas plus de cinq ou six ans, et il n'est pas prouvé qu'elle soit décidée +à ne plus reparaître. + +Dans mon enfance, j'allais souvent me promener, les soirs d'été, à une +métairie appartenant à ma grand'mère et située dans les terres, à une +demi-lieue de chez nous. Cette métairie a été longtemps le théâtre des +grands _sorcelages_ et des apparitions les mieux conditionnés. Je +n'oublierai jamais une soirée où l'orage nous avait retenus, mon frère +et moi, jusqu'à la _grand'nuit_, c'est-à-dire entre neuf et dix heures +du soir. J'avais une dizaine d'années, mon frère avait quinze ans et +faisait le brave. Quant à moi, je le confesse, j'avais grand'peur: la +bête avait paru la veille, disait-on, autour de la ferme, et +_manquablement_, c'est-à-dire infailliblement, elle allait reparaître +dès que je jour aurait pris fin. + +Je crois toujours voir les apprêts du combat. Les hommes s'armant de +fourches de fer et de bâtons; le métayer prenant, au manteau de la +cheminée, et chargeant de balles bénites son long fusil à un seul canon; +sa vieille mère faisant ranger les enfants au fond de la chambre, entre +les deux lits de serge jaune, et se mettant elle-même en prières avec +ses brus et ses servantes, devant une image coloriée qui représentait je +ne sais plus quel général de l'Empire que l'on prenait là pour un _bon +saint_, les colporteurs de cette époque vendant n'importe quoi, comme +figures de dévotion aux paysans. + +Et puis, on ferma les portes et fenêtres, et _on accota les battants_; +et, comme les petits enfants criaient, on les gourmanda et on les menaça +de les mettre dehors s'ils ne se taisaient. Il fallait écouter +l'approche de la bête. Les chiens qu'on laissait dehors ne manqueraient +pas de hurler et les boeufs de _bremer_ (de mugir) dans l'étable. En +fait, les chiens aboyaient et se démenaient déjà à la vue de tous ces +préparatifs. Les animaux comprennent très bien les sentiments intérieurs +qui agitent une famille; les voix effrayées, les physionomies troublées, +semblent leur révéler la cause du mouvement insolite qui se fait dans la +maison. + +Les gens de la ferme prétendaient que les animaux se rappelaient très +bien, d'une année à l'autre, l'apparition des années précédentes et +qu'ils avaient la révélation instinctive du mal que la bête pouvait leur +faire. Aussi ne se jetaient-ils jamais sur elle et refusaient-ils de la +poursuivre. De son côté, il était sans exemple qu'elle les eût mordus. +Mais son souffle ou son influence les faisait périr, et jamais elle +n'avait visité la métairie sans qu'il ne se déclarât, à la suite, une +mortalité de bestiaux[7]. + +Il semblait donc que les personnes fussent à l'abri de tout danger, car +la bête n'attaque pas et fuit à la moindre hostilité. Mais tout ce qui +se présente avec un caractère surnaturel, ébranle l'imagination des +paysans et des enfants, plus que le danger palpable. Certes, l'attaque +d'une bande de loups affamés nous eût moins épouvantés que l'éventualité +de la visite de ce fantôme. + +Pourtant j'eus comme un regret et une déception quand, au lieu de la +bête, arriva notre précepteur qui, s'inquiétant pour mon frère et moi, +de la nuit et de l'orage, venait nous chercher, sans autre arme qu'un +parapluie. Il se moqua beaucoup de la bête blanche et des préparatifs du +combat. Il nous emmena en riant, et nous n'eûmes plus, hélas, ni peur ni +espoir de voir cette fameuse bête, à laquelle nous avions cru pendant +une heure. + +J'ai à mon service un bon et honnête paysan, de trente-cinq ans environ, +c'est-à-dire né sur le déclin de ces croyances dans le pays. Sincère, +robuste et courageux, il a été laboureur dans cette métairie de +l'Aunière, hantée, de temps immémorial, par tous les diables des +légendes rustiques. Je lui demande s'il y a jamais vu quelque chose +d'extraordinaire. Il commence par dire que non. Mais, comme il ne sait +pas mentir, je vois bien qu'il craint d'être rallié et qu'il lui en +coûte de répondre. J'insiste sans affectation et, peu à peu, il me +raconte ce qui va suivre. + +«J'ai vu, dit-il, bien des choses dont je n'ai pas été _épeuré_, mais +que personne ne peut m'ôter de la mémoire. J'avais une vingtaine d'année +quand je fus en moisson pour la première fois à l'Aunière. Nous étions +dix-huit à moissonner et nous soupions dehors devant la porte, du logis +à cause de la _grand'chaud_. Après souper, nous nous en allions coucher +à la paille, quand un de nous s'en retourne _au devant de la maison_, +pour chercher son couteau qu'il avait perdu. Il s'en revint, _toujours +criant_, et étant tous sortis de la grange, tous les dix-huit, et moi +comme les autres, avons vu la _levrette_ couchée tout au long sur la +table où nous avions soupé. Sitôt qu'elle nous vit, elle fit un saut de +plus de vingt pieds en l'air et se sauva à travers champs. Et nous de la +galoper et de la voir courir et sauter tout le long des buissons, où +elle disparut tout d'un coup, et où personne ne trouva ni elle ni marque +de son corps. Les chiens ne voulurent jamais nous suivre ni seulement +_flairer du côté_. Ils ne firent que trembler et hurler dans la cour. A +présent, ajoute-t-il, si vous me demandez comment la bête était faite, +je vous dirai que je ne l'ai vue qu'à la brune et qu'elle m'a paru toute +blanche. Vous dire que c'était une levrette, je ne saurais; mais ça +ressemblait à une levrette plus qu'à toute autre bête que j'aie jamais +vue et, pour la grandeur, ça paraissait long, long, avec des jambes +fines qui sautaient comme jamais je n'aurais cru qu'une bête pût +sauter.» + +Ce qu'il y a de sûr, c'est que le fermier de l'Aunière, le gros +Martinet, perdit tant de _bestiau_, cette année-là, qu'il se mit dans +l'idée de devenir _médecin_, afin de les guérir lui-même et de conjurer +les sorts qu'on lui faisait, par d'autres sorts plus savants, et il s'en +fut consulter le _grand médecin_ qu'on appelle le sabotier du +Bourg-Dieu, à plus de huit lieues d'ici. Quand il parla au sabotier pour +la première fois, celui-ci lui dit: "Vous me venez quérir pour un boeuf +malade qui s'appelle _Chauvet_, et vous avez en votre étable quatre +paires de boeufs dont je vas vous dire tous les noms, tous les âges, +toutes les couleurs." + +Qui fut bien étonné? Ce fut Martinet qui s'entendit raconter et nommer +tout ce qu'il avait de bestiaux, encore que jamais le grand sabotier ne +fut venu au pays de chez nous. + +--Allez-vous en à votre logis, _qu'il lui dit_, vous trouverez le boeuf +Chauvet debout et sauvé. Mais, par malheur, son camarade _Racinieux_, +que vous avez laissé en bonne santé, sera crevé quand vous rentrerez à +la maison. + +--Et ne pouvez-vous l'empêcher? dit Martinet. + +--Non, il est trop tard. La mauvaise bête aura passé chez vous? + +--C'est la vérité: ne pouvez-vous m'enseigner le moyen de purger mon +_bestiau_ de sa _mauvaise air_? + +--Voire! fit le sorcier; mais il faudra que j'aille chez vous. + +Ils vinrent à cheval, tous les deux et comme, dans ce temps-là, j'étais +valet à la maison, j'entendis Martinet dire en arrivant: + +--Vous avez donc _encavé_ Racinieux à ce matin? + +--Par malheur, oui, notre maître, que je lui dis: comment donc que vous +savez ça? + +--Et Chauvet mange de bon appétit, à cette heure? + +C'était la vérité, tout comme le sabotier l'avait _connaissu_. Le boeuf +malade était guéri; son camarade qui, au départ du maître, ne se sentait +de rien, était crevé et encavé. + +Alors Martinet voyant le grand talent du sabotier, le retint à la maison +huit jours durant, et apprit de lui le _sorcelage_. Ils ne se couchaient +point de toute la nuit, et s'en allaient dans les champs et sur les +chemins, et on entendait des voix qu'on ne connaissait point et un sabat +abominable. + +Et le sabotier nous mena tous de jour dans le patural des boeufs et nous +fit voir la chose qui leur donnait des maladies. C'était un crapaud que +_celui_ que l'on avait vu en levrette blanche avait arrangé avec des +charmes et des empoisonnements sous une motte de gazon. Et quand les +boeufs passaient à côté, ils commençaient de souffler et de maigrir. + +Alors Martinet devint grand savant, comme chacun sait. Il eut les plus +beaux élèves du pays et fut appelé comme _médecin_ dans tout le canton. +C'est comme ça et non autrement qu'il a pu vous payer sa ferme et se +retirer du grand dommage où les _mauvaises choses l'avaient mis_. + +Seulement, Martinet eut des ennuis de sa femme qui ne voulait point +qu'il se donnât au sorcelage et qui faisait mauvaise mine au grand +sabotier. Un jour, il quitta la maison en disant à Martinet: "Si +l'affaire que nous avons ensemble tourne bien, je vous le ferai assavoir +demain matin, d'une manière que vous comprendrez, vous tout seul." Et, +de vrai, le lendemain matin, comme nous étions à manger la soupe, il se +fit un _grand air de vent_ qui donna une bouffée dont la maison trembla, +et un coq noir entra dans la chambre et se jeta dans le feu où il fut +tout brûlé en un instant. La femme du logis voulait sauver le coq, mais +Martinet la retint par le bras en lui disant: "_N'y touché pas!_" et +elle en resta toute apeurée. De même qu'une autrefois, comme le sabotier +était là, et qu'elle venait de tirer ses vaches, son lait devint tout +noir et on fut obligé de le jeter. _Dont elle pleura_, maudissant le +sabotier. Mais son mari lui dit: "Rends-toi à lui, et une autre fois, +offre-lui de ton lait, de ton fromage et de tout ce qui est ici." Ce +qu'elle fit par la suite avec grande crainte et honnêteté. + +Voilà comment la _grand'bête_ a été chassée de la métairie et aussi +l'_homme sans tête_, qui se promenait à côté sur le vieux chemin de +Verneuil, et la _chasse à baudet_ qui passait si souvent au-dessus de la +maison. Seulement, Martinet a eu bien des peines dans son corps pour +soumettre toutes ces mauvaises choses. Il a été souvent battu par les +follets et ils lui ont enlevé de la tête et fait perdre plus de dix +chapeaux et bonnets. Et, enfin, il a eu le mal d'yeux bien souvent, à +cause de la boule de feu qui se mettait devant lui en voyage sur le cou +de sa jument[8].» + + + + +Les trois hommes de pierre + + +On prétend que certains individus de cette race stupide, crient aux +passants attardés: _Veux-tu des bras? veux-tu des bras?_ Si on a +l'imprudence de leur répondre: _Oui_, ils reprennent: _Donne-nous tes +jambes!_ Et comme ils sont charmeurs, on reste là tant qu'il leur plaît. +Un malin que la frayeur avait jeté à la renverse, eut l'esprit de leur +dire: _Prenez mes jambes, si vous voulez; elles sont mortes._--Ils ne +surent point répliquer, et l'homme put se sauver de leur charme. + +Maurice SAND. + + +Dans la région de l'Indre qui touche à la Creuse, la nature change +d'aspect, les vallons s'enfouissent, les plateaux s'élèvent, la +végétation prend de l'essor, les eaux se précipitent, les talus profonds +se hérissent de rochers. Les traditions et les légendes sont pourtant +plus rares dans cette région pittoresque que dans nos plaines; mais +elles sont généralement tristes, et, sauf ce qui se rapporte à +Gargantua, je n'ai pas trouvé par là ce fonds d'_humour_ berrichonne qui +mêle souvent l'ironie aux terreurs du monde fantastique. + +J'ai nommé Gargantua, et, à ce propos, je demanderai aux érudits si, +avant la publication _du livre_ (c'est ainsi, je crois, qu'on disait du +temps de Rabelais pour désigner le grand, le seul, le délirant succès +littéraire de l'époque), il n'y avait pas, dans les provinces, une +légende populaire de Gargantua, dont le grand satirique se serait +emparé, comme Goethe de la légende de Faust, et comme Molière de la +légende de la Statue du Commandeur. Cette locution des enthousiastes +contemporains de Rabelais, _le livre_, était-elle uniquement une formule +d'admiration exclusive? Ne signifiait-elle pas aussi une distinction à +établir entre le poème éclatant et la légende obscure? Les ogres remis à +la mode par Perrault sont bien les mêmes géants que la chevalerie +pourfendait au moyen-âge. Gargantua ne serait-il pas de la même famille, +et son nom n'aurait-il pas été ramassé par l'auteur de _Pantagruel_ +parmi d'autres types populaires aujourd'hui oubliés pour n'avoir existé +que dans les contes de la veillée, de nos ancêtres? + +En Berry, où aucune tradition historique n'est restée dans la mémoire +des paysans, sinon à l'état de mythe, on est très surpris de retrouver +une sorte d'histoire locale très précise de Gargantua tout à fait en +dehors du poème de Rabelais, bien que dans la même couleur. A Montlevic, +une petite éminence isolée dans la plaine a été formée par le pied de +Gargantua. Fourvoyé dans nos terres argileuses, le géant secoua _son +sabot_ en ce lieu, et y laissa une colline. + +Sur la Creuse, aux limites du Berry, on retrouve Gargantua[9] enjambant +le vaste et magnifique ravin où la rivière s'engouffre, entre le clocher +du Pin et celui de Ceaulmont, planté sur les bords escarpés de l'abîme. +Un bac rempli de moines vint à passer entre les jambes du géant. Il crut +voir filer une truite, se baissa, prit l'embarcation entre deux doigts, +avala le tout, trouva les moines gros et gras, mais rejeta le bateau en +se plaignant de l'arête du poisson. + +Ceux qui vous racontent ces choses n'ont certes jamais lu _le livre_, et +pas plus qu'eux leurs aïeux n'ont su son existence. Le nom de Rabelais +leur est aussi inconnu que ceux de Pantagruel et de Panurge. Le frère +Jean des Entomeures, ce type si populaire par sa nature et son langage, +n'est pas arrivé davantage à la popularité de fait. Ces personnages sont +l'oeuvre du poète; mais je croirais que Gargantua est l'oeuvre du peuple +et que, comme tous les grands créateurs, Rabelais a pris son bien où il +l'a trouvé. + +Les superstitions des villages et des chaumières de la Creuse, dans le +bas Berry, admettent donc les géants, qui, par opposition, tiennent peu +de place dans les chroniques du haut pays. Le haut pays est découvert et +ondulé; le bas pays, raviné et encaissé, est assis sur la roche qui sert +de contre-forts aux escarpements du terrain. Ces roches micaschisteuses, +de formes bizarres, prennent volontiers l'aspect de figures +gigantesques; mais il s'en faut de beaucoup qu'elles paraissent risibles +au pêcheur de mauvaise foi qui va, durant la nuit, lever les nasses de +ses confrères. Ce n'est pas le joyeux Gargantua qui lui apparaît: ce +sont _les trois hommes de pierre_, que dans le jour, il appelait les +rochers du moine, et qu'il voyait sans frayeur se mirer debout et +immobiles sur le bord de l'eau transparente. + +Une nuit, Chauvat, du moulin _d'en bas_, les vit remuer, descendre de +leur immense piédestal et se promener sur le rivage en gesticulant; mais +quels horribles gestes, et quelle marche terrifiante! Ils ne +paraissaient avoir ni pieds ni jambes, et pourtant ils allaient plus +vite que les eaux de la Creuse, et les cailloux broyés criaient sous +leur poids. Il s'enfuit jusqu'à sa maison et s'y barricada de son mieux; +mais les hommes de pierre l'avaient suivi, et comme c'était un mécréant +qui ne songea point à se recommander à Dieu, le plus petit de ces +colosses appuya son coude sur le pignon de la maison qui s'écrasa comme +une motte de beurre. + +Chauvat épouvanté, se sauva dans sa grange; mais le second des hommes de +pierre y posa la main et la fendit en quatre comme si c'eût été une +vieille _huguenote_ en terre de Bazaiges. + +Chauvat eut le temps de se sauver et il se réfugia sur la grande écluse +qui coupe la rivière en biais d'un bord à l'autre. Là il se crut sauvé; +mais les trois hommes de pierre prirent ce chemin pour s'en retourner à +leur place ordinaire sur l'autre rive, et il se vit forcé de rester là, +ou de se jeter dans la rivière qui est très profonde de chaque côté de +l'écluse; car de courir plus vite que les géants n'avançaient, il n'y +fallait point songer. + +Il se rangea et se fit tout petit, n'osant souffler, couché de son long +au ras de la chaussée, espérant que ces méchants blocs ne +l'apercevraient point. Le premier passa; puis vint le second qui passa +aussi. Chauvat commençait à respirer. Enfin vint le troisième, qui +était, de beaucoup, le plus grand et le plus lourd, et qui fit mine de +passer de même que les autres. Mais la chaussée était glissante et +l'homme de pierre glissa. + +Par bonheur, Chauvat _se ressouvint enfin de son baptême_, et fit le +signe de la croix en demandant l'assistance du ciel. L'homme de pierre +trébucha et ne tomba point, sans quoi le pauvre pêcheur eût été écrasé +comme une coquille d'oeuf. + +Les _retournants_ sont, dans cette même partie du Berry, des hôtes très +nombreux. Il est peu de maison qui ne soit hantée de quelque âme en +peine. La Creuse, noire et rapide en certains endroits profonds, où elle +coule sans obstacle, entraîne et charrie les esprits plaintifs des gens +qui ont trouvé la mort dans ses flots. La nuit, on entend des cris +déchirants; ce sont les noyés qui se lamentent et demandent des prières. +Ailleurs, elle écume et gronde dans les rochers; on entend là les +imprécations de ceux qui sont damnés sans rémission. + +Le mot de _retournant_ est bien l'équivalent de celui de _revenant_. +Cependant quelques vieilles femmes vous diront que les âmes des suicidés +(les noyés volontaires) sont condamnées à l'éternel travail de +_retourner_ les grosses pierres qui encombrent le lit des torrents. Au +milieu d'une cascade de la Creuse, une de ces roches noires offre +tellement la figure d'une barque échouée, que de loin, on s'y trompe. +C'est une pierre _retournée_: on vous assure qu'elle est blanche +en-dessous, et qu'elle a été amenée là de bien loin, _par ceux qui +retournent_. + +Ces légendes se rattachent, sans doute, au lugubre souvenir des +désastres causés par les crues subites et terribles de la rivière. En +1845, une trombe de pluie gonfla si subitement les affluents torrentueux +de la Creuse qui est, elle-même, en cet endroit, un torrent redoutable, +que l'eau monta, dit-on, de plus de cent pieds, apportant toute une +forêt récemment abattue sur ses rives. Aux approches de l'unique pont de +la contrée, la forêt voyageuse s'arrêta deux heures, prise et serrée +entre les deux rives à pic, et, à cette masse, vinrent se joindre +d'autres masses de toits, de bateaux, de barrières et de débris de toute +sorte, si bien que les enfants, qui ne doutent de rien, passaient d'une +rive à l'autre, à pied sec sur cette montagne flottante, au-dessus des +vagues en fureur. Tout-à-coup la montagne se précipita, emportant le +pont qui l'avait retenue et balayant tout sur son passage, maisons, +troupeaux, cultures et passants. + +Pourtant le souvenir de ce désastre n'a pas suffi à peupler d'âmes en +peine les bords et les îlots de la terrible rivière. Il s'y joint la +tradition vague d'un combat de faux-saulniers contre les gens de la +gabelle, au temps où les seigneurs et les bourgeois conduisaient, dans +les sentiers escarpés, leurs mulets chargés de sel de contrebande. +L'histoire du Berry ne dit rien de cette bataille. Les vieux paysans +l'ont entendue raconter à leurs pères, qui la tenaient de leurs +grands-pères. Beaucoup de gens, disent-ils, y périrent, et furent +précipités des rochers dans la Creuse. C'est pourquoi l'on entend, dans +les _mauvaises nuits_, des voix que personne ne connaît et qui crient +sans relâche: _Au sel! au sel!_ A ce cri, tous les mulets des pâturages +voisins s'enfuient, les oreilles couchées et la queue entre les jambes, +comme si le diable était après eux. + +Dans cette même région, la croyance au _grand serpent_ se réveille de +temps à autre. On se soucie peu des milliers de vipères qui vivent dans +les rochers et qui, dit-on, n'ont jamais fait de mal à personne; mais le +serpent de quarante pieds de longueur et qui a la tête faite comme un +homme, est celui dont on se préoccupe. C'est probablement le même qui, +_dans les temps anciens, mangea_ trois prisonniers dans le cachot de la +grosse tour de Châteaubrun. Depuis, il s'est montré plusieurs fois, et +l'année dernière, 1857, tout le pays était en émoi, parce qu'une bergère +l'avait vu dans un buisson. Plus de cinquante chasseurs étaient sur pied +pour le chercher; mais, comme de coutume, on ne le trouva point. + + + + +Le follet d'Ep-nell + + +Sous la pierre d'Ep-nell, un follet de mauvaise race se tient blotti. +C'est un follet à queue: ce sont les pires. Au lieu de soigner et de +promener les chevaux, ils les effraient, les maltraitent et les rendent +poussifs. + +Maurice SAND. + + +_Georgeon_ était le diable de la partie du Berry que l'on appelle la +vallée Noire. Je dis _était_, parce qu'il est fort oublié aujourd'hui et +qu'il faut remonter au souvenir des vieillards morts depuis une +trentaine d'années, pour repêcher dans le fleuve d'oubli qui passe si +vite aujourd'hui, le nom mystérieux qui ne devait jamais être écrit, «ni +sur papier, ni sur bois, ni sur ardoise, ni sur pierre quelconque, ni +sur étoffe, ni sur terre, ni sur poussière ou sable, ni même sur neige +tombée du ciel.» Ce nom terrible, qui présidait aux formules les plus +efficaces et les plus secrètes, ne devait être confié aux adeptes de la +sorcellerie que dans le _pertuis de l'oreille_, et il n'était pas permis +de le leur dire plus de trois fois. S'ils l'oubliaient, c'était tant pis +pour eux. Il fallait financer de nouveau pour obtenir de l'entendre +encore. + +Ce nom devait, en aucune circonstance, être révélé aux profanes et +jamais prononcé tout haut, sinon dans la nuit noire et l'entière +solitude. Celui qui me les confia l'avait surpris et _n'y croyait +point_. Pourtant il se repentit de me l'avoir dit et revint me prier de +ne pas le répéter. «J'ai mal rêvé cette nuit, disait-il; par trois fois +ma fenêtre s'est ouverte toute grande, sans que personne autre que moi +fût entré dans ma chambre.» + +Quel était le rang et le titre de _Georgeon_ dans la hiérarchie des +esprits de malice? C'est ce que je n'ai pu savoir. C'est lui qu'il +fallait appeler aux _carrois_ ou carrefours des chemins, ou sous +certains vieux arbres mal famés, pour faire apparaître l'esprit +mystérieux. Avait-il pouvoir par lui-même sur certaines choses de la +nature, ou n'était-il qu'un messager intermédiaire entre l'enfer et +l'adepte? Je le croirais: un homme du nom de Georgeon avait été jadis +emporté à Montgivray par le diable. C'est peut-être cette mauvaise âme +qui faisait dès lors le métier de conduire les autres âmes à la +perdition. + +Georgeon était à moitié invisible, en ce sens qu'il n'apparaissait que +dans les nuits sans lune ou à travers d'épais brouillards. On voyait +alors une forme humaine plus grande que nature; mais l'habit, les +traits, les détails de cette forme restaient toujours insaisissables, ou +tellement vagues qu'il était impossible d'en conserver la mémoire aussi +bien que de le reconnaître, même à la voix, quand on avait plusieurs +entrevues avec lui. Il fallait chaque fois l'appeler par son nom, et lui +dire: «Est-ce toi avec qui j'ai parlé telle nuit et en tel lieu?» S'il +ne répondait pas _c'est moi_, il fallait se défier et ne rien lui +raconter de ce qui s'était passé dans les précédents entretiens avec le +diable, soit que Georgeon cachât son identité pour éprouver la +discrétion et la prudence de son adepte, soit que le paysan pousse la +prudence jusqu'à se méfier du diable, même après s'être donné à lui. + +Il est certain, tout au moins, que le paysan a la prétention d'être +aussi rusé que Satan et qu'en tout pays ses légendes merveilleuses sont +pleines de malices attribuées à de bons gars qui ont su berner le démon +et le prendre dans ses propres pièges. Parmi les plus jolies, il faut +citer celle du fé _amoureux_ que rapporte l'auteur de la _Normandie +merveilleuse_ et qui a toute la grâce du langage rustique. Le _fé_ +s'était épris d'une belle femme de campagne; chaque soir, pendant +qu'elle filait auprès de son feu, il venait s'asseoir sur un escabeau, à +l'autre coin de la cheminée. La femme s'étant aperçue de sa présence et +de ses regards de convoitise, avertit son mari, qui prit ses vêtements, +sa place et sa quenouille, et faisant mine de filer, attendit le lutin. +Celui-ci arrive, regarde de travers l'étrange filandière et lui dit: «Où +donc est la belle, belle, d'hier au soir, qui file, file, et _atourole_ +toujours, car toi, tu tournes, tournes, et tu n'_atourole_ pas?» Le mari +ne répond rien et attend que le _fé_ se soit assis sur l'escabeau d'où +il avait coutume de dévorer des yeux la femme du logis, et où l'on avait +traîteusement placé la galetière[10] rougie au feu. Le _fé_ s'assied, en +effet, brûle outrageusement sa queue et fait un grand cri, en disant: +«Qui m'a fait cette mauvaise mauvaiseté? Est-ce la belle, belle, qui +atourole toujours?--Non, répond le mari; c'est _moi, moi-même_, qui +n'atourole jamais!» Le _fé_ exaspéré s'envole par la cheminée pour +appeler ses compagnons qui prenaient leurs ébats sur le toit. «Qu'as-tu +donc à crier, crier? lui disent-ils.--Je me brûle, brûle!--Et qui t'a +ainsi brûlé, brûlé?--C'est _moi, moi-même_, qui n'atourole jamais[11].» + +Cette réponse parut si stupide aux autres fés, qui sont des esprits très +railleurs, que le mari de la belle fileuse les entendit rire comme des +fous, huer, berner et chasser le pauvre amoureux, de quoi il fut fort +aise, car il avait eu bien peur d'attirer contre lui toute la bande des +lutins, et jamais plus l'amoureux de sa femme n'osa se présenter +derechef en sa maison. + +Cette légende normande a une sorte de pendant en Berry, ou plutôt c'est +la même légende, avec des variantes qui caractérisent l'esprit local. + +Ici le follet, ou fadet, l'histoire ne dit pas précisément à quel type +d'esprits malins il appartenait, n'avait nullement l'amour en tête. +Positif comme un diable berrichon, il ne songeait qu'à faire enrager la +filandière, laquelle n'_atourolait_ pas le lin sur son fuseau, mais +filait en faisant _virer_ de la laine sur un rouet, et, au lieu de la +contempler avec des yeux tendres, il embrouillait et cassait méchamment +son brin, afin de pouvoir, pendant qu'elle le raccommodait, se glisser +dans l'_arche_ (la huche au pain) et d'y voler les galettes que la +ménagère avait mises en réserve pour ses enfants. + +S'étant aperçue de ce manège la bonne femme ne fit semblant de rien et +feignant de se baisser, elle ramassa subtilement le fin bout de la +longue queue du personnage, l'attacha avec son brin de laine et se mit à +la _vironner_, _vironner_ sur son rouet, comme si ce fût un écheveau. + +Le fadet ne s'en aperçut pas tout de suite, occupé qu'il était à se +vautrer dans la galette au fromage. Mais quand le rouet eut roulé cinq +ou six brassés de queue, il le sentit fort bien et se prit à crier: _Ma +queue, ma queue_. La dévideuse n'en tint pas compte, et, toujours +_vironnant_, se mit à chanter: _Pelotte, pelotte, ma roulotte_! d'une si +bonne voix et menant si grand bruit avec sa roue, que les autres +diables, embusqués sur le toit, n'entendirent pas les gémissements et +les imprécations de leur camarade, lequel fut bien forcé de se rendre, +et de jurer par le nom du grand diable d'enfer qu'il ne remettrait +jamais les pieds dans la maison. + +D'après certaines versions, le lutin qui s'amuse à _jouiller_ +(embrouiller et mêler) les fils des dévideuses est un esprit femelle, +une mauvaise _fade_. J'ai entendu, dans mon enfance, une vieille qui +avait coutume de dire en pareille occasion, la _jouillarde s'y est +mise_! et elle faisait une croix dans la main pour conjurer et chasser +la diablesse. + +Ce qu'ailleurs on appelle le _gobelin_, le _fé_, le _lutin_, le +_farfadet_, le _kobbold_, l'_orco_, l'_elfe_, le _troll_, etc., etc., en +Berry, on l'appelle le plus souvent le follet. Il en est de bons et de +mauvais. Ceux qui pansent les chevaux à l'écurie et dont tous les valets +de ferme entendent le fouet et l'appel de langue, de même que ceux qui, +la nuit, font galoper la chevaline au pâturage, et qui leur _jouillent_ +le crin pour s'en faire des étriers (vu qu'ils sont trop petits pour se +tenir sur la croupe de l'animal et qu'ils chevauchent toujours sur +l'encolure), sont d'assez bons enfants et fuient à l'approche de +l'homme. Toute leur malice consiste à faire mourir ou avorter les +juments dont on se permet de couper la crinière quand il leur a plu de +la tresser et de la nouer pour leur usage. On appelle les montures +favorites du follet _chevaux bouclés_, et autrefois on les estimait +comme les meilleurs et les plus ardents. Les juments _pansées du follet_ +étaient recherchées en foire comme bonnes poulinières. + + +Ce follet des écuries existe encore chez nous dans la croyance de +beaucoup de gens. Tous les paysans de quarante ans, qui se sont adonnés +à l'élevage des chevaux, l'ont vu et en font serment avec une candeur +impossible à révoquer en doute. Ils n'en ont jamais eu peur, sachant +qu'il n'est pas méchant. Ils le décrivent tous de la même manière. Il +est gros comme un petit coq et il en a la crête d'un rouge vif. Ses yeux +sont de feu, son corps est celui d'un petit homme assez bien fait, sauf +qu'il a des griffes au lieu d'ongles. On varie quant à la queue; selon +les uns elle est en plumes, selon les autres, c'est une queue de rat +d'une longueur démesurée, et dont il se sert, comme d'un fouet, pour +faire courir sa monture. + +Dans le nord de la France, certains de ces nains sont forts méchants et +se plaisent à égarer les voyageurs. Dans la Marche, autour des dolmens, +tout esprit est dangereux et hostile à l'homme parce qu'il est préposé à +la garde des trésors cachés sous les grosses pierres. Malheur aux +curieux et surtout aux ambitieux qui vont rôder la nuit autour de ces +monuments où règne l'éternel mystère de la tradition. Ils sautent sur le +cou du cheval, font tomber le cavalier et le rouent de coups. Pourtant +on peut s'en préserver de plusieurs manières, quand on a été assez hardi +pour étudier, à tout risque, leurs habitudes et leurs fantaisies. En +général, ils ne sont pas intelligents et parlent avec difficulté la +langue de l'homme. Comme ceux de la Normandie et comme les Korigans de +la Bretagne, ils ont la manie ou plutôt l'infirmité de répéter deux fois +le même mot, sans pouvoir arriver jusqu'à trois, ou s'ils dépassent ce +nombre en le doublant, ils ne peuvent pas le dire une septième fois. + +Un chercheur de trésors, qui voyait le nain sauter devant lui en +l'entraînant dans une ronde magnétique et en lui disant sans cesse d'une +petite voix aigre: _Tourne, tourne_, l'arrêta court en lui répondant: Je +tourne, je retourne et je détourne. Le lutin ne comprit pas, et, pensant +que c'était là une formule au-dessus de son savoir, il lâcha l'homme, +sauta sur la pierre et la fit danser si fort et tourner si vite qu'il en +sortait du feu. L'homme n'osa pas en approcher, mais il put se retirer +sans être suivi. Seulement, le nain lui avait imprimé un tel mouvement +de rotation, en le faisant valser avec lui autour de la pierre +endiablée, qu'il rentra chez lui toujours tournant sur lui-même comme +une toupie lancée, et alla tomber de fatigue à la porte de sa maison. + + + + +Le casseu' de bois + +Malheur à la ramasseuse de bois qui rencontre sur son chemin l'homme de +fer rouge! Ravageant les arbres de la forêt, il ne permet pas que les +humains profitent de ses dégâts. + +Maurice SAND. + + +Le pauvre paysan est quelquefois un charmant poète, témoin cette fable +où il plaisante sa propre misère avec une si douce mélancolie: + + +«Au mois d'avril, la _ruiche_ (le rouge-gorge) et le _roi-Berthault_ (le +roitelet) se rencontrèrent aux bois et se demandèrent _leurs +portements_.--Ça va très bien, Dieu merci, dit la ruiche; j'ai passé un +bon hiver.--Et moi de même, dit le roi-Berthault; j'ai passé l'hiver +chez le bûcheron et je me suis diantrement chauffé! Ces gens-là font des +feux, si vous saviez, ma chère! Ils vous font brûler des bûches aussi +grosses que ma jambe!--Vrai? dit la ruiche émerveillée. Eh bien! moi, +j'ai mangé mon saoul chez le laboureur! Il avait du blé dans son +grenier, oh! mais du blé! Debout sur le plancher, j'en avais jusqu'au +ventre!» + +Les hallucinations du paysan qui, aussi bien que ses traditions, donnent +souvent lieu à des croyances et à des légendes, prouvent que s'il est +généralement privé du sens d'une clairvoyante observation, il a la +faculté extraordinairement poétique de personnifier l'apparence des +choses et d'en saisir le côté merveilleux. Les reflets embrasés du +soleil couchant sous les grands ombrages ont donné naissance à l'homme +de feu ou de fer rouge, ou tout simplement de _bois de vergne_[12], qui +court de tige en tige, brisant ou embrasant. C'est lui qui, dans la +nuit, allume ces terribles incendies où sont dévorées des forêts +entières et dont la cause, trop souvent attribuée à la malveillance, +reste toujours très mystérieuse. Disons, en passant, que la chute des +aérolites peut expliquer bien des choses et que le paysan de nos jours +commence à s'en rendre compte. L'an dernier, une femme de la Berthenoux +tricotait devant sa porte, quand elle vit une lumière à rendre aveugle +et entendit un bruit à rendre sourd. En une minute, sa maison fut en +feu; elle n'eut que le temps de sortir son enfant qui dormait, et vit +brûler sa pauvre demeure avec une rapidité qui tenait du prodige. «Ce +n'était pas, dit-elle, un feu comme un autre; j'ai bien vu quelque chose +tomber du ciel; mais ce n'était pas le feu ordinaire du ciel; l'air +était tranquille et il n'y avait pas d'orage du tout.» Le fait fut +constaté par de nombreux témoins et personne ne songea à accuser la +pauvre femme de s'être vouée au diable ou d'avoir encouru la colère du +ciel. Il y a cent ans, les choses se fussent passées autrement. La +malheureuse eût été maudite et repoussée de tous, ou bien ses voisins +eussent été accusés de sortilège. Il y a deux cents ans, quelqu'un, à +coup sûr, eût été brûlé pour ce fait, soit la victime de l'incendie, +soit le premier passant qui eût éternué de travers au moment du +sinistre. + +L'homme de feu est aussi nommé _casseu' de bois_. Il prend diverses +apparences et joue divers rôles, selon les localités. Il n'est pas +toujours flamboyant et incendiaire et se fait entendre plus souvent +qu'il ne se montre. Dans les nuits brumeuses, il frappe à coups +redoublés sur les arbres, et les gardes-forestiers, convaincus qu'ils +ont affaire à d'audacieux voleurs de bois, courent au bruit et +aperçoivent quelquefois le pâle éclair de sa puissante cognée. Mais, +chose étrange, ces grands arbres que l'on entendait crier sous ses coups +et qu'on s'attendait à trouver profondément entaillés, n'en portaient +pas la moindre trace. Le _casseu'_, ou le _coupeu'_, ou le _batteu'_, +car le fantôme porte tous ces noms, est quelquefois le génie protecteur +de la forêt qu'il a prise en affection. Il faut se garder de toucher aux +arbres sur lesquels il a frappé pour avertir de sa prédilection. + +On sait que des troncs pourris émane quelquefois une lueur +phosphorescente. Cette lueur, bien réelle et bien visible, a donné lieu +à une foule de prétendues apparitions. J'en ai vu une du plus bel +aspect, et le paysan qui m'accompagnait me raconta l'histoire suivante: + +«Un bon curé, qui n'avait crainte d'aucune chose, passait souvent, le +soir, dans les bois, en revenant d'une paroisse voisine où il allait +souper et faire la partie de cartes avec un confrère. + +Il voyait toujours, au même endroit, une lueur blanche à laquelle il ne +donnait pas grande attention, bien que son cheval fit, chaque fois, un +petit écart et dressât les oreilles comme s'il eût vu ou senti quelque +chose d'extraordinaire. + +Un soir que la lueur lui parut plus vive que de coutume et que son +cheval se montra plus inquiet, le curé résolut d'en avoir le coeur net et +voulut entrer sous bois du côté où la clarté paraissait; mais son cheval +s'en défendit si bien, qu'il y renonça et résolut d'aller voir, au jour, +s'il y avait par là quelque charbonnière mal couverte qui menaçât de +mettre le feu à la futaie. + +Il y alla donc le lendemain matin, et ne trouva, à plus d'un quart de +lieue à la ronde, aucune charbonnière allumée ou éteinte, aucune hutte, +aucune trace de feu ni cause de lumière. Il n'y songea plus. + +Mais une semaine plus tard, repassant là sur le minuit, il vit un grand +rond de feu blanc qui flambait en travers de son chemin, et son cheval +se cabra et refusa tout-à-fait d'avancer. + +Le curé mit pied à terre, prit sa bête par la bride et avança résolument +jusqu'au milieu du feu qui, non-seulement ne le brûla pas, mais ne lui +fit sentir aucune chaleur. + +Il en fut si étonné que, parvenu au milieu du cercle, il ne put +s'empêcher d'en rire et de s'écrier: «Ah! par tous les diables, voici la +première fois de ma vie que je rencontre du feu froid.» + +Ce bon curé, ayant autrefois servi dans les armées, avait la mauvaise +habitude de mêler quelques jurons à ses paroles, mais sans aucunement +penser à mal. + +Il n'eut pas plutôt lâché cette imprudente réflexion, qu'il entendit une +voix _sifflante comme la graisse qui grésille dans une poêle_, et cette +voix, qui semblait venir de dessous terre, disait: «_Si tu veux du feu +chaud, on t'en donnera_.» + +A ce coup, le curé sentit la peur lui courir dans les cheveux; mais il +ne perdit pas la tête et répondit fort à propos: «Merci, mon camarade +d'en bas, je n'ai besoin de rien.» + +Le feu cessa tout-à-coup et la voix parut se renfoncer sous terre en +murmurant: «_Poltron de curé, va te coucher, va, poltron de curé!_» + +Ce défi irrita l'ancien aumônier de régiment. «Poltron de curé! fit-il +avec sa plus grosse voix, poltron de curé! Eh bien! viens donc un peut +t'y frotter, toi, le beau flambeur qui te caches sous la terre?» Et du +bout de son bâton, il fit un grand cercle autour de lui à l'endroit où +il avait vu le cercle de feu blanc, riant toujours en disant: «Tu vois, +je ne veux pas sortir de là, c'est là que je t'attends de pied ferme, +homme ou diable!» + +Et comme rien ne paraissait ni ne bougeait, il s'escrima de son bâton, +frappant devant lui, à droite, à gauche, derrière, partout, et, chaque +fois qu'il frappait, il entendait gémir et crier comme si trente diables +invisibles eussent reçu la bonne _trempée_ qu'il leur administrait. + +Or, comme ce jeu plaisait à son humeur courageuse, il y _prit goût et +rage_ et battit ainsi le diable une heure durant, jusqu'à ce que les +cris et les plaintes, qui allaient toujours s'amoindrissant, fissent +place à de faibles soupirs et enfin au plus profond silence. Alors le +curé, qui s'était mis tout en sueur, sortit du cercle et alla reprendre +son cheval qui s'était sauvé non loin de là. + +Quand il se fut essuyé le front et remis en selle, il reprit le chemin +de son presbytère et jamais plus ne revit la lueur dans le bois. + +Mais la veille de la fête des trépassés de la même année, il entendit, +sur le minuit, frapper à sa porte. Il appela son sacristain, qui lui +servait de domestique, et lui dit: On frappe en bas mon garçon. Va donc +voir ce que c'est! + +Le sacristain alla ouvrir et revint, disant: Foi d'homme, monsieur le +curé, vous avez rêvé ça, il n'y a personne à la porte. + +Le curé se rendormit; mais, entendant frapper pour la seconde fois, il +se réveilla de nouveau. Il appela encore son valet, qui ne faisait que +de se remettre au lit et qui lui jura qu'il se trompait. Pour son +compte, il n'avait rien entendu. + +Le curé retournait à son lit, lorsqu'on frappa encore. Jean, dit-il, +es-tu devenus sourd ou si c'est un bruit que j'ai dans les oreilles? + +--Vous l'avez au moins dans la tête, monsieur le curé, répondit Jean; je +n'entends rien que l'horloge de l'église qui dit _tic-toc_, et la +chouette qui dit _hou hou_ dans le clocher. + +Le curé se figura que c'était peut-être un avertissement du ciel pour +qu'il eût à se mettre en état de grâce avant de mourir. Mais, comme +c'était un homme à vouloir être sûr de son fait, il alluma une lanterne +et descendit ouvrir lui-même.--_Bonne nuit, monsieur le curé_, lui dit +une voix qu'il connaissait, sans qu'il pût voir aucune figure. + +--Bonne nuit, père Cadet, répondit le curé sans se déconcerter, et il +referma sa porte, _s'imaginant_ beaucoup en lui-même, car il avait porté +en terre le père Cadet il y avait environ une année. + +Il allait remonter l'escalier de sa chambre, quand on frappa encore. +Bon, dit-il, ce pauvre défunt aura oublier de me demander des prières; +il ne faut pas lui en refuser; et il rouvrit la porte, disant: Est-ce +encore vous, père Cadet? + +--Non, monsieur le curé, c'est moi, fit une voix de femme; je viens vous +souhaiter une bonne nuit. + +--Et à vous pareillement, mère Guite, répondit-il, refermant sa porte; +or, la mère Guite avait été enterrée chrétiennement environ six mois +auparavant. + +Mais on frappa encore, et, cette fois, le curé entendit une jeune voix +douce qui lui disait: C'est moi, le petit enfant à la Jeanne Bonnine, +que vous avez baptisé et enterré le même jour de l'été dernier. Je viens +vous souhaiter la bonne nuit, monsieur le curé. + +--Par ma foi, dit le curé, vous me la souhaiterez tant, qu'elle sera +nuit blanche. Si vous avez des honnêtetés à me faire, ne pouvez-vous +venir tous ensemble? ce sera plus tôt fini! + +Aussitôt le curé vit clairement, devant sa porte, une douzaine de gens +qu'il avait enterrés dans l'année, hommes, femmes, vieux et jeunes: le +père Chaudy, qui était mort en moisson et qui tenait encore sa faucille; +la Jeanne Bonnine, qui était morte en couches et qui tenait son pauvre +nourrisson sur son bras; et ainsi des autres, voir la vieille Guite, qui +était morte de la _grand'peur_ pour avoir vu _l'homme de feu rouge_ lui +faire reproche et menace, un soir qu'elle ramassait du bois mort dans la +taille. + +--Ça, mes chers paroissiens, dit le hardi curé, je suis aise de vous +voir debout; êtes-vous toutes en paradis, mes bonnes âmes? + +--Nous nous mettons en route sur l'heure, monsieur le curé, répondit la +Jeanne; nous étions en peine et en souffrance pour nos péchés, sous la +garde d'un esprit méchant qui nous faisait danser toutes les nuits sous +les arbres; mais vous nous avez si bien battus dans le bois du Chassin, +que notre compte a été acquitté. Ah! que vous frappez rude, monsieur le +curé! Dieu vous le rende, pour le bien que vous avez fait à nos âmes! + +--C'est bien, mes enfants, répondit le curé, Bon voyage et priez pour +moi! + +Il s'en alla dormir et jamais n'avait si bien dormi,» dit le narrateur +en finissant. + + + + +Le meuneu' de loups + +«Cent agneaux vous aurez, +Courant dedans la brande[13]; +Belle, avec moi venez, +Cent agneaux vous aurez. + +--Les agneaux qu'ous avez +Ont la gueule trop grande; +Sans moi vous garderez +Les agneaux qu'ous avez.» + +_Recueilli_ par Maurice SAND. + + +«Paunay, Saunay, Rosnay, Villiers +Quatre paroisses de sorciers.» + +C'est là un dicton du pays de Brenne, et les historiens du Berry +désignent cette région marécageuse comme le pays privilégié des _meneux +de loups et jeteux de sorts_. + +La croyance aux meneux de loups est répandue dans toute la France. C'est +le dernier vestige de la légende si longtemps accréditée des +lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits +enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que +nous faisaient nos grand'mères, je ne me souviens pas que l'on m'ait +jamais parlé des hommes-loups de l'antiquité et du moyen-âge. Cependant +on s'y sert encore du mot de _garou_ qui signifie bien, à lui tout seul, +homme-loup; mais on en a perdu le vrai sens. Le loup-garou est un loup +ensorcelé, et les _meneux de loups_ ne sont plus les capitaines de ces +bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants; +ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons ou de +malins gardes-chasse, qui possèdent le _secret_ pour charmer, soumettre, +apprivoiser et conduire les loups véritables. + +Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés +de la lune, au carroi de la Croix-Blanche, le père Soupison, surnommé +_Démonnet_, s'en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de +trente loups. + +Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux hommes, qui me l'ont +raconté, virent passer sous bois, une grande bande de loups. Ils en +furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d'où ils virent ces +animaux s'arrêter à la porte de la hutte d'un bûcheron. Ils +l'entourèrent en poussant des hurlements effroyables. Le bûcheron +sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d'eux, +après quoi ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal. + +Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu +de l'éducation, gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les +affaires, vivant dans le voisinage d'une forêt où elles chassaient fort +souvent, m'ont juré, _sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux +garde-forestier, de leur connaissance, s'arrêter à un carrefour écarté +et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour +l'observer et virent treize loups, dont un énorme alla droit au +_charmeur_ et lui fit des caresses; celui-ci siffla les autres, comme on +siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans l'épaisseur du bois. Les +deux témoins de cette scène étrange n'osèrent l'y suivre et se +retirèrent aussi surpris qu'effrayés. + +Ceci me fut raconté si sérieusement que je déclare n'avoir pas d'opinion +sur le fait. J'ai été élevé aux champs et j'ai cru si longtemps à +certaines visions que je n'ai pas eues, mais que j'ai vu subir autour de +moi, que, même aujourd'hui, je ne saurais trop dire où la réalité finit +et où l'hallucination commence. Je sais qu'il y a des dompteurs +d'animaux féroces. Y a-t-il des charmeurs d'animaux sauvages en liberté? +Les deux personnes qui m'ont raconté le fait ci-dessus l'ont-elles rêvé +simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups +pour son plaisir? Ce que je crois fermement, c'est que les deux +narrateurs avaient vu identiquement la même chose et qu'ils +l'affirmaient avec sincérité. + +Dans le Morvan, les ménétriers sont meneux de loups. Ils ne peuvent +apprendre la musique qu'en se vouant au diable, et souvent _leur maître_ +les bat et leur casse leurs instruments sur le dos, quand ils lui +désobéissent. Les loups de ce pays-là sont aussi les sujets de Satan; ce +ne sont pas de vrais loups. La tradition de la lycanthropie se serait +mieux conservée là que dans le Berry. + +Il y a une cinquantaine d'années, les _sonneurs_ de musette et de vielle +étaient encore sorciers dans la vallée Noire. Ils ont perdu cette +mauvaise réputation; mais on raconte encore l'histoire d'un maître +sonneur qui avait tant de talent et menait une conduite si chrétienne, +que le curé de sa paroisse le faisait jouer à la grand'messe durant +l'élévation. Il jouait des airs d'église, ce qui entrait bien dans +l'éducation musicale des ménétriers de ce temps-là, mais ce qui leur +était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques +secrètes, qui n'étaient pas, disait-on les plus catholiques du monde. + +Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce privilège d'exception, et +«quand il _sonnait_ à la messe, c'était merveille de l'ouïe.», et la +paroisse se faisait honneur de lui. + +«Une nuit, comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de +campagne, il rencontra, dans la brande, _une musette qui jouait toute +seule_; d'autres disent que _c'était le vent qui en jouait_. + +Etonné de voir cette musette toute reluisante d'argent, qui venait à lui +sans qu'aucune personne la fit aller, il s'arrêta et eut peur. La +musette passa à côté de lui, _comme si elle ne le voyait pas_, et +continua de sonner d'une si belle manière que jamais Julien n'avait rien +entendu de pareil, et qu'il se sentit, du coup, tout affolé de jalousie. + +Voilà donc qu'au lieu de passer, comme un homme raisonnable, il se +retourne et suit cette cornemuse pour l'écouter et pour tâcher de +retenir l'air qu'elle disait et qu'il était dépité de ne pas savoir. + +Il la suivit d'abord d'un peu loin, et puis d'un peu plus près, et puis, +enfin, il s'enhardit jusqu'à sauter dessus et la vouloir prendre; car de +voir un si beau et si bon instrument sans maître, il y avait de quoi +tenter un homme qui faisait son métier de _musiquer_. + +Mais la cornemuse _monta en l'air_ et continua de jouer, sans qu'il pût +l'_aveindre_, et il s'en retourna chez lui en grand souci et même en +grand chagrin. Et quand on lui demanda, les jours d'après, pourquoi il +paraissait en peine et malade, il répondait: L'air de la nuit sonne +mieux que moi; ce n'était pas la peine d'apprendre! + +On ne sut point ce qu'il voulait dire, mais on l'entendit étudier une +musique nouvelle qui ne ressemblait en rien à celle des autres ni à +celle qu'il avait jouée jusque-là; et, la nuit, il s'en allait tout +seul, _emmy_ la brande, et revenait au petit jour, bien fatigué, mais +jouant de mieux en mieux un air qui paraissait très étrange et que +personne ne pouvait comprendre. + +Ceci fut rapporté au curé, qui le fit venir et lui dit: Julien, je sais +que le diable est enragé de poursuivre et de tenter les gens de ton +état; on me dit que tu vas seul, la nuit, dans des endroits _où tu n'as +pas besoin_, et que tu parais tourmenté. Fais attention à toi, Julien; +si tu commences mal, tu finiras mal! + +C'était un samedi. Le lendemain était grande fête, il y avait +grand'messe carillonnée, et Julien promit de jouer comme il avait +coutume. + +Cependant, le matin, le sacristain vint dire au curé qu'il avait +rencontré Julien dans la brande, jouant d'une manière qui n'était pas +chrétienne, et menant derrière lui plus de trois cents loups qui +s'étaient sauvés à son approche. + +Le curé fit encore venir Julien et le questionna. Julien leva les +épaules en disant que le sacristain avait bu. + +Et comme, de vrai, le sacristain était _porté sur la boisson_, son dire +ne donna pas grand'crainte à M. le Curé, qui commença de dire et chanter +la messe. + +Quand ce fut à l'élévation, Julien commença aussi de jouer sa chanson +d'église; mais, encore qu'il eût peut-être bonne intention de la dire +comme il faut, il ne put jamais _tomber dans l'air_, et ce qu'il joua ne +fut autre que la propre chanson du diable que le vent lui avait apprise. + +La chose dérangea M. le Curé, qui, par trois fois, avant de consacrer +l'hostie, s'agita et frappa du pied pour faire taire cette mauvaise +complainte; mais enfin, songeant que Dieu se ferait bien respecter +lui-même, il éleva l'hostie et dit les paroles de la consécration. + +Au même moment, la musette à Julien se creva dans ses mains, avec un +bruit comme si l'âme du diable en fût sortie, et il en reçut un si bon +coup dans l'estomac qu'il tomba tout _apiâni_ (tout pâmé) sur le pavé de +l'église. + +On l'emporta à son logis, où il fit une grosse maladie. Mais il s'en +retira par la grâce de Dieu et la parole de M. le Curé, qui le fit +renoncer à ses mauvaises pratiques, et à qui il confessa avoir joué pour +les loups de la brande. Depuis lors, il joua chrétiennement et laissa +les loups se promener tout seuls ou en la compagnie des autres sonneurs +damnés. + +On dit que ceux-ci lui _firent des peines_ pour avoir _vendu le secret_, +et qu'ils le battirent souvent pour se revenger. Mais il supporta leurs +mauvais traitements par esprit de pénitence et fit une bonne fin, +enseignant la musique de cornemuse à ses enfants, et les détournant d'en +chercher plus long _qu'on n'en doit savoir_. + + + + +Le lupeux + +Charli l'entendait souvent quand il revenait de casser les pierres sur +la route.--Oui-dà, disait-il à sa femme en rentrant, il me suivait +encore, à ce soir, tout le long du buisson, _lupant_ à la lune; mais +moi, je lui disais en moi-même: _Lupe_ donc tant que tu voudras, tu ne +me feras pas seulement tourner la tête pour te voir. + +Maurice SAND. + + +L'auteur de la _Normandie merveilleuse_, que nous aimons à citer, parle +des _bêtes revenantes_ (c'est ainsi qu'on les appelle en Berry) à propos +du _chien de Monthulé_, qui apparaissait aux habitants de la commune de +Sainte-Croix-sur-Aizier, ne faisant aucun mal aux hommes, mais ne se +laissant jamais approcher ni toucher, et bornant sa malice à tourmenter +si fort les jeunes chiens qu'on n'en pouvait élever aucun dans la +localité. La légende normande dit que ce chien avait appartenu à un +voyageur mystérieux, et qu'il avait été tué par le propriétaire de la +ferme de Monthulé. Son maître le cherchant partout, vint à la ferme, où +on lui jura que l'animal était venu mourir de sa belle mort.--_Si vous +ne dites vrai_, répondit le voyageur, _on le saura bien_! Et il +disparut. + +A partir de ce moment, le chien devint fantôme pour tourmenter ses +meurtriers. L'auteur ajoute: «Observez que dans ce conte, une croyance +nouvelle se manifeste; une âme est attribuée à l'animal, puisqu'il +partage avec l'homme la faculté d'apparaître après sa mort.» + +Nous avons constaté la même croyance dans notre province. Une vieille +femme de notre village perdit une _ouaille_, une brebis noire, qu'elle +soupçonna un méchant voisin d'avoir fait périr par poison ou maléfice. +La pauvre bête écorchée et mise en terre, la bonne femme dormait, +lorsqu'elle entendit sa chèvre bêler et se démener dans l'étable, comme +si elle était aux prises avec quelque chose d'extraordinaire. Elle se +leva et, ouvrant sa porte, elle vit son ouaille noire qui essayait +d'entrer dans l'étable où elle avait coutume d'être avec la chèvre. La +bonne femme effrayée, rentre chez elle et se barricade; mais la chèvre +continue à se tourmenter. La femme prend courage et retourne voir. Cela +eut lieu par trois fois. Par trois fois elle vit son ouaille essayant +d'entrer, et la chèvre venant jusqu'à la barrière de l'étable pour +l'appeler et la caresser. Mais ce n'était qu'une ombre; la vieille femme +ne put la saisir, et quand la porte de l'étable fut ouverte, la chèvre +sortit, chercha, bêla et rentra, comme si, elle aussi, eût constaté +l'illusion qu'elle venait de subir. + +J'ai ouï raconter l'histoire d'une pie qui avait appartenu à la +Grand'Gothe, une des plus fines sorcières de l'endroit. Cette pie avait +appris à parler, et toutes les médisances qu'elle entendait débiter à sa +maîtresse, elle les répétait aux passants en manière d'insulte. Si bien +que des jeunes gens, lassés d'entendre divulguer leurs petits secrets +par cette mauvaise bête, lui tordirent le cou. La Grand'Gothe prédit +qu'on s'en repentirait un jour ou l'autre, et mourut elle-même peu de +temps après. + +Personne ne la regretta, non plus que son vieux frère, le père +Grand-Jean, qui n'était pas un mauvais homme, mais qui était si souvent +alité qu'on le voyait et ne le connaissait _quasiment_ plus. Les deux +vieillards et la pie partirent dans la même quinzaine. + +Or, le père Grand-Jean avait rempli jusqu'à sa fin, tant bien que mal, +les fonctions de sacristain, qui se bornaient, dans la paroisse +supprimée depuis la Révolution, à tenir chez lui les clefs de l'église +et à sonner l'_Angelus_ trois fois par jour. Cette pratique n'était +nullement obligatoire; mais les habitants ayant l'habitude d'entendre le +son de leur cloche, qui était pour eux une sorte d'horloge, eussent +trouvé mauvais que le sacristain s'en dispensât. Et, comme il était trop +cassé et trop souvent malade pour n'y pas manquer, sa soeur, la +Grand'Gothe, qui se conserva ingambe et verte jusqu'à son dernier jour, +sonnait l'_Angelus_ à sa place quand il ne pouvait sortir du lit. On +prétend qu'elle était si impie que tout en secouant la vieille cloche, +elle débitait et faisait même mille ordures dans l'église, où personne +n'osait la suivre. + +Tant il y a que, dans l'intervalle de quelques semaines qui s'écoula +entre la mort du vieux sacristain et la nomination de son successeur, la +cloche sonna d'elle-même non plus trois fois par jour, mais tous les +soirs après le coucher du soleil, sans qu'on vît personne entrer dans +l'église. Seulement, on vit la vieille pie voler dans le clocher, et +comme on doutait que ce fût la même qui avait été tuée et jetée sur le +fumier par les gars du village, on entendit sa petite voix rauque qui +recommençait à raconter tout les secrets d'un chacun et à insulter +hommes et femmes, jeunes et vieux, sans respect ni ménagement. Et l'on +sut par elle bien des choses qui divertissaient les uns et fâchaient les +autres. Le pire, c'est que l'on ne savait comment se débarrasser de +cette mauvaise âme de pie, car de faire dire des messes pour elle, il +n'y fallait point songer. La chose dura jusqu'à ce que le nouveau +sacristain prît possession de l'église, et comme c'était un bon +chrétien, _priant ferme et sonnant dur_, le méchant esprit disparut et +la cloche n'obéit plus qu'à celui qui avait le droit de la faire +chanter. + +Naturellement, le souvenir de cette pie fantastique et médisante +réveille en nous celui du _lupeux_, qu'il ne faudra confondre ni avec le +_lupin_, ni avec le _lubin_, ni avec les autres variétés du loup-garou. +Le lupeux est un démon dont la nature n'a jamais été bien définie et +dont _l'apparaissance_ varie suivant les localités. C'est encore au pays +de Brenne qu'il fait sa résidence, dans ces interminables plaines semées +d'étangs immenses qui ont tous leur légende et où vivent les grands +serpents donneurs de fièvres, cousins-germains des _cocadrilles_ que +l'on aperçoit quand les eaux sont basses, mais que l'on ne peut détruire +qu'en desséchant les marécages où ils résident depuis que le monde est +monde. + +Un de nos amis, qui parcourait le pays avec un guide, entendit, un soir, +dans le crépuscule, une voix presque humaine et très douce qui, d'un ton +enjoué ou plutôt goguenard, répétait de place en place, autour de lui: +_Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien et dit à son compagnon +de route:--Voilà quelqu'un de bien étonné; est-ce à cause de nous? + +Le guide ne répondit rien. Ils continuèrent à marcher dans la plaine +déserte où les arbres _têteaux_, c'est-à-dire étêtés et mutilés par +l'ébranchage, prenaient sur l'horizon, blanchi à l'approche de la lune, +les formes les plus monstrueuses et les plus bizarres. La petite voix +claire et douce suivait nos voyageurs, et, à chaque mouvement de +surprise que faisait notre ami, répétait _ah! ah!_ d'une manière si +moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de rire en lui +répondant:--_Hé bien, quoi donc?_ + +--Taisez-vous, pour l'amour de Dieu, lui dit son guide en lui serrant le +bras et en se signant avec dévotion; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air +de l'entendre. Si vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus! + +Notre ami, qui connaît bien les idées du paysan, ne s'obstina pas, et +quand ils eurent lassés par leur silence l'invisible persiffleur:--Ah +ça, dit-il à son guide, c'est un oiseau de nuit, une espèce de +chouette?--Ah bien, oui! répondit l'autre, un bel oiseau! c'est le +lupeux! Ça commence par plaisanter avec vous, ça rit, ça vous tire de +votre chemin, ça vous emmène et puis ça ce fâche, et _ça vous périt_ +dans quelque fondière. + +Telle est, en effet, la spécialité du lupeux, démon aussi spirituel que +méchant, que l'on a vu quelquefois perché sur un arbre tortu, vu qu'il +est lui-même de _travers_, c'est-à-dire _traversieux_, c'est-à-dire +enfin pervers et amoureux _de naissance_. + +Les gens qui ont eu l'imprudence de le suivre et de l'écouter s'en sont +mal trouvés. Il n'est sorte de plaisants contes, de méchants propos, de +commérages sanglants ou comiques dont il ne vous régale dès que vous +avez été assez curieux pour lui dire jusqu'à trois fois: _Quoi donc?_ ou +_qu'est-ce qu'il y a?_ Il commence alors à babiller comme une _ageasse_ +(une pie), il vous régale d'aventures étranges et scandaleuses, il +promet de vous faire surprendre des rendez-vous galants qui intéressent +votre malice naturelle ou votre jalousie conjugale. Une fois dans ses +griffes, on ne se lasse pas de l'écouter et de le questionner. Il vous +conduit au bord d'une eau trompeuse et vous dit: _Regarde!_ Vous vous +penchez vers ce fantastique miroir où vous apparaissent en effet les +images qui troublent votre imagination; mais le perfide vous pousse, et +quand la mort vous enlace de ses bras glacés, vous entendez le lupeux, +perché sur une branche au-dessus de l'eau, dire, de sa jolie scélérate +de voix:--_Ah! ah! Hé bien, voilà ce que c'est!_ + +Dans le canton de La Châtre, ce ne sont pas seulement les animaux qui +_reviennent_, ce sont encore les meubles. Du temps que le château de +Briantes était encore habité, il s'y passait des scènes de l'autre +monde. Un certain paysan régisseur qui voulut approfondir ces mystères +et qui s'y porta en esprit fort, dut y renoncer. Il y avait, dans la +plus haute chambre, une oubliette d'où sortaient, la nuit, des clameurs +effroyables, des cris d'animaux, des plaintes humaines et de grandes +bouffées de vent qui éteignaient les lumières. C'étaient les âmes des +gens et des bêtes qui avaient été massacrés en ce domaine par les +huguenots pillards et les reîtres sans merci. Mais il y a plus, les +meubles ayant été brisés, jetés par les fenêtres et toutes choses _mises +à sac_, en ce temps de calamités, on entendait aussi des craquements et +des _fracassements_ d'objets invisibles qui semblaient rouler sur vous +le long des escaliers et menacer de vous écraser. + +Le susdit régisseur ayant bravé quelque temps ces prodiges sans en +recevoir aucun dommage, s'en croyait quitte; mais un soir qu'il revenait +de la foire et entrait en la cuisine du castel pour se reposer et se +chauffer, la chaise sur laquelle il voulut s'asseoir se tourna contre +lui, les pieds en l'air, et tandis qu'il en cherchait une de meilleure +volonté, toutes les chaises et tous les bancs de ladite cuisine, se +ruèrent sur lui et lui donnèrent tant de coups qu'il lui fallut céder et +fuir; d'autant plus que les broches et couperets se mettaient de la +partie et lui donnèrent la chasse jusqu'au milieu de la cour. + +D'où l'on dut logiquement conclure que les choses inanimées avaient le +droit de se plaindre et de crier à leur manière, comme des âmes en +peine, et qu'il ne fallait pas plus se moquer d'elles que des autres +revenants. + + + + +Le moine des Étangs-Brisses + +Passants qui, aux derniers rayons du soleil, longez les marécages, +prenez garde au moine gigantesque qui se lève tout-à-coup du milieu des +roseaux. Fuyez et n'écoutez pas ses discours maudits! + +Maurice SAND. + + +Jeanne et Pierre s'étaient attardés, un dimanche, le long des +Étangs-Brisses. C'est un endroit qui n'est pas gai, surtout le soir. +Quand on a passé les bois, on arrive sur un grand plateau tout nu, où il +n'y a que joncs et sable et de grandes flaques d'eau qui se rejoignent à +la saison des pluies et font comme un lac dont le fond paraît tout noir. + +Au temps passé, un méchant moine, pris de vin, y fut noyé avec son âne, +pour avoir voulu suivre une petite chaussée bien étroite que l'eau +couvrait. L'âne n'avait point fait de mal, jamais on ne l'entendit +braire; mais le moine libertin fut condamné à sentir les affres de la +mort et les angoisses de sa dernière heure tant qu'il y aurait une +goutte d'eau dans les Étangs-Brisses. Or, bien que la culture empiète +chaque année sur les bords de ces petits lacs, ils ne font point mine de +tarir; donc le supplice du moine dure encore et durera Dieu sait +combien! + +Jeanne connaissait bien la mauvaise renommée des étangs; mais Pierre n'y +voulait pas croire et s'en moquait. Il l'empêchait d'ailleurs d'y +songer, lui disant toutes sortes de choses que Jeanne trouvait belles et +agréables à entendre. Ils étaient fiancés et revenaient de la ville, où +ils avaient choisi leurs _livrées_ de noce, c'est-à-dire habits neufs, +rubans et dentelles pour le grand jour. Ils marchaient ensemble, se +tenant par le petit doigt, comme c'est la coutume des accordés, +lorsqu'ils se trouvèrent sur la chaussée, les pieds pris dans la vase. +La veille, un gros orage avait enflé l'étang qui débordait un peu. + +--Tu me mènes mal, dit Jeanne à son amoureux; m'est avis que ce n'est +point là le bon passage. + +--Attends que je m'y reconnaisse, lui répondit Pierre. De vrai, le +soleil est couché, et les roseaux sont tout noirs, tous pareils les uns +aux autres. Reste un peu là, je m'en irai voir si on peut en sortir. + +Jeanne était lasse; elle s'assit dans les roseaux et regarda le ciel +rouge tout _pigelé_, c'est-à-dire tout marbré de jaune et de brun, et +son esprit se tourna à la tristesse, sans qu'elle eût pu dire pourquoi. +«Si c'était tout-à-fait de nuit, pensa-t-elle, je ne voudrais point me +trouver seule en ce mauvais endroit, où, _dans le temps_, le moine +_s'est péri_. Pourvu que Pierre ne marche pas à faux dans ces herbes +folles!» Elle le suivit des yeux tant qu'elle put le voir, et puis elle +ne le vit plus du tout et commença de trembler de tout son pauvre corps. + +Tout d'un coup, elle vit voler une grande bande de canards sauvages qui +venait de son côté en menant du bruit; et, se levant sur la pointe de +ses pieds, elle vit Pierre qui revenait, s'amusant à jeter des cailloux +dans l'eau pour faire lever d'autres bandes d'oiseaux dont l'étang se +remplissait, à mesure que la nuit descendait du haut du ciel. + +Quand Pierre fut à côté d'elle, il lui dit:--Nous sommes dans le vrai +chemin, et sauf un peu de bourbe, nous passerons bien. Laisse-moi +souffler une minute, car j'ai marché vite et, d'ailleurs, l'endroit +n'est pas trop vilain pour se reposer. + +--Si tu le trouves joli, c'est une drôle d'idée, mon Pierre; moi je m'y +déplais et le temps m'y a duré. Repose-toi vite, car j'en veux sortir +avant la grand'nuit. + +Quand Pierre se fut assis dans les roseaux à côté de Jeanne, il lui +dit:--Mon Dieu! Jeanne le temps m'a bien duré aussi en marchant, car il +me semble que je ne t'ai point embrassée depuis deux ans. + +--_Diseu' de riens!_ reprit-elle, tu m'as embrassée il n'y a pas deux +quarts d'heure. + +--Eh bien! ma mie, où est le mal? + +--Je ne dis point qu'il y en ait, puisque nous nous marions! + +--Or donc, laisse-moi t'embrasser encore une petite fois, ou sept. + +Jeanne se laissa embrasser une fois, disant que c'était assez. Elle n'y +entendait point malice, mais elle savait que s'il est permis aux +accordés de campagne de s'embrasser en marchant, devant les passants, il +n'est point convenable ni honnête de se dire ses amitiés en cachette du +monde, et de s'arrêter dans les endroits où personne ne passe. + +Pierre, qui était un garçon _bien comme il faut_, c'est-à-dire sachant +se comporter en tout de la vraie manière, était content de voir Jeanne +le tenir à distance, et il ne faisait le jeu d'outrepasser un peu son +droit que pour avoir le plaisir de recevoir d'elle une bonne tape de +temps en temps, ce qui est, comme chacun sait, une grande marque de +confiance et d'amitié. + +Et quand ils se furent ainsi honnêtement chamaillés un petit moment, ils +se mirent à causer de l'avenir, ce qui est encore une grande +réjouissance entre gens qui doivent passer leur vie ensemble. Et les +voilà comptant et recomptant leurs petits apports, se bâtissant une +maison neuve et se plantant un joli petit jardin, comme qui dirait dans +la tête, car les pauvres enfants ne possédaient pas gros, et il leur +fallait travailler seulement pour entretenir ce qu'ils avaient. + +Mais voilà qu'une voix que Pierre n'entendait pas, se mit à parler à +Jeanne comme si c'était celle de Pierre, tandis qu'une voix se mettait à +parler avec Pierre comme si c'était celle de Jeanne, et pourtant ce ne +l'était point et Jeanne ne l'entendait mie. Et ainsi ils crurent se dire +des choses qu'ils ne se disaient point et se trouvèrent en mauvais +accord sans savoir d'où cela leur venait. Jeanne reprochait à Pierre +d'être un paresseux et d'aimer le cabaret; Pierre reprochait à Jeanne +d'être coquette et d'aimer trop la braverie. Si bien que tous deux se +mirent à pleurer et à bouder, ne se voulant plus rien dire. + +Mais une chose étonnante, c'est qu'en ne se disant plus rien, et en ne +se voyant point remuer les lèvres, ils entendirent, tous deux à la fois, +une voix très sourde qui parlait en manière de grenouille ou de canne +sauvage, et qui disait les plus méchantes paroles du monde. + +--Que faites-vous là, enfants, à vous bouder, au lieu de mettre à profit +la nuit et la solitude? Vous attendez sottement la fin de la semaine +pour vous aimer librement? Voilà une belle fadaise que le mariage! Ne +savez-vous point que le mariage c'est la peine, la misère, les +querelles, le souci des enfants et les jours sans pain? Allons, allons, +innocents que vous êtes! Dès le lendemain du mariage, vous pleurerez, si +vous ne vous battez point! Vous voyez bien que déjà en voulant parler +d'avenir et d'économie vous n'avez pu vous entendre! + +La vie est sotte et misérable, ne vous y trompez pas; il n'y a de bon +que l'oubli du devoir et le plaisir sans contrainte. Aimez-vous à +présent, car si vous ne profitez de l'heure qui se présente, vous ne la +retrouverez plus, et ne connaîtrez de votre union que les coups et les +injures, des fleurs de la jeunesse que les piquerons et la folle graine. + +Jeanne et Pierre avaient bien peur. Ils se tenaient la main et se +serraient l'un contre l'autre sans oser respirer. Jeanne n'entendait +rien de ce que lui disait la méchante voix. Les paroles passaient dans +son oreille comme une messe du diable dite au rebours du bon sens; mais +Pierre qui en savait plus long, écoutait, malgré sa peur, et comprenait +quasiment tout. + +--La voix est laide, dit-il, j'en tombe d'accord; mais les mots ne sont +points bêtes, et si tu m'en croyais, Jeanne, tu l'écouterais aussi. + +--Que les paroles soient bêtes ou belles, je ne m'en soucie pas, +répondit-elle. Elles me font peur, encore que je n'y comprend goutte; +c'est quelqu'un qui se moque de nous parce que nous voilà tout seuls +arrêtés en un lieu qui ne convient pas. Allons-nous-en vitement, mon +Pierre. Cette personne là, vivante ou morte, ne nous veut que du mal. + +--Non, Jeanne, elle nous veut du bien, car elle plaint le sort qui nous +attend et si tu voulais bien comprendre ce qu'elle dit... + +Là-dessus Pierre, se sentant poussé du diable, voulut retenir Jeanne qui +voulait s'en aller, et le mauvais esprit se crut pour un moment le plus +fort. + +Mais il n'est pas donné à ces mauvaises engeances de faire aux bons +chrétiens tout le mal qu'elles souhaitent. Le moine libertin, voyant que +Pierre trébuchait dans sa conscience, fut trop pressé de lui prendre son +âme. Il se mit à chanter dans sa voix de marais, disant: «Venez, venez, +mes beaux enfants, il n'est pas besoin ici de cierges ni de témoins. +S'il vous faut quelqu'un pour vous marier, je sais dire les vraies +paroles qu'il faut. Mettez-vous à genoux devant moi et vous aurez la +bénédiction de Belzébuth! + +Disant cela, voilà le moine qui fait sortir de l'eau sa grosse tête +couverte d'un capuchon vaseux.--Sauvons-nous, dit Jeanne, voilà une +grosse loutre qui veut sauter après nous.--Non pas, dit Pierre, je la +virerai bien de mon bâton. Mais comme il se penchait sur l'eau pour +regarder, il vit les yeux de feu du moine et puis sa barbe toute remplie +de sangsues et de grenouilles, et puis son corps tout pourri, et puis +ses jambes desséchées, et puis ses deux grands bras tout ruisselants de +mousse et de fange qu'il déploya comme deux ailes sur la tête des deux +amoureux, pour les consacrer à Satan. + +Mais Pierre, encore qu'il ne fût pas des plus poltrons, eut une si fière +peur de voir le moine grandir, grandir, comme s'il eût voulu toucher les +nuées, qu'il se sauva, criant comme un essieu, courant comme un lièvre +et tirant après lui la pauvre Jeanne, plus morte que vive, mais qui +pourtant ne se fit point prier pour passer la chaussée, les pieds +mouillés et les cheveux au vent. + +Et si bien coururent qu'ils arrivèrent au logis de leurs parents sans +avoir une seule fois tourné la tête et sans avoir pris le temps de se +dire un pauvre mot. Ils se marièrent dévotement huit jours après, sans +avoir écouté les conseils du méchant moine qui fut, dit-on, si penaud +d'avoir manqué son coup de filet, qu'il resta longtemps sans oser +reparaître et tenter de nouveau la pêche aux âmes chrétiennes. + +La croyance au moine bourru, qui s'en va, menaçant et plaintif, frapper +aux portes des maisons durant la nuit, et qui ne se retire, aux +approches du jour, qu'en poussant des hurlements horribles, était +proverbiale autrefois. + +Elle s'est maintenue longtemps dans presque toutes les provinces de +France. On a beaucoup de légendes sur les moines débauchés, et même sur +les curés qui ont manqué à leur voeu. Il est peu de presbytères qui ne +fussent encore hantés par ces âmes en peine, il y a une vingtaine +d'années, et peu d'églises de campagne où n'ait été surprise cette +fameuse messe expiatoire que le prêtre défunt vient essayer de dire à +l'aube du jour et qu'il ne peut jamais achever, s'il ne trouve un vivant +de bonne volonté qui ait le courage de lui répondre _amen_. + + + + +Les Flambettes + +Ce sont des esprits taquins et pernicieux. Dès qu'elles aperçoivent un +voyageur, elles l'entourent, le lutinent et parviennent à l'exaspérer. +Elles fuient alors, l'entraînant au fond des bois et disparaissent quand +elles l'ont tout-à-fait égaré. + +Maurice SAND. + + +Les flambeaux, ou _flambettes_, ou _flamboires_, que l'on appelle aussi +les feux fous, sont ces météores bleuâtres que tout le monde a +rencontrés la nuit ou vu danser sur la surface immobile des eaux +dormantes. On dit que ces météores sont inertes par eux-mêmes, mais que +la moindre brise les agite, et ils prennent une apparence de mouvement +qui amuse ou inquiète l'imagination, selon qu'elle est dépose à la +tristesse ou à la poésie. + +Pour les paysans, ce sont des âmes en peine qui leur demandent des +prières ou de méchantes âmes qui les entraînent dans une course +désespérée et les mènent, après mille détours insidieux, au plus profond +de l'étang ou de la rivière. Comme le _lupeux_ et le follet, on les +entend rire toujours plus distinctement à mesure qu'elles s'emparent de +leur proie et la voient s'approcher du dénouement funeste et inévitable. + +Les croyances varient beaucoup sur la nature et l'intention plus ou +moins mauvaises des _flambettes_. Il en est qui se contentent de vous +égarer et qui, pour en venir à leurs fins, ne se gênent nullement pour +prendre diverses apparences. + +On raconte qu'un berger, qui avait appris à se les rendre favorables, +les faisait venir et partir à son gré. Tout allait pour lui, sous leur +protection. Ses bêtes profitaient, et quant à lui, il n'était jamais +malade, dormait et mangeait bien, été comme hiver. Cependant, on le vit +tout à coup devenir maigre, jaune et mélancolique. Consulté sur la cause +de son ennui, il raconta ce qui suit. + +Une nuit qu'il était couché dans sa cabane roulante, auprès de son parc, +il fut éveillé par une grande clarté et par de grands coups frappés sur +le toit de son habitacle. Qu'est-ce que c'est donc, fit-il, tout surpris +que ses chiens ne l'eussent pas averti. Mais, avant qu'il fut venu à +bout de se lever, car il se sentait lourd et comme étouffé, il vit +devant lui une femme si petite, si petite, et si menue, et si vieille +qu'il en eut peur, car aucune femme ne pouvait avoir une pareille taille +et un pareil âge. Elle n'était habillée que de ses longs cheveux blancs +qui la cachaient _tout entièrement_ et ne laissaient passer que sa +petite tête ridée et ses petits pieds desséchés. + +--Ça, mon garçon, fit-elle, viens avec moi, l'heure est venue. + +--Quelle heure donc est venue? dit le berger tout déconfit. + +--L'heure de nous marier, reprit-elle; ne m'as-tu pas promis le mariage? + +--Oh! Oh; je ne crois pas! d'autant plus que je ne vous connais point et +vous vois pour la première fois de ma vie. + +--Tu en as menti, beau berger! Tu m'as vue sous ma forme lumineuse. Ne +reconnais-tu pas la mère des flambettes de la prairie? Et ne m'as-tu pas +juré, en échange des grands services que je t'ai rendus, de faire la +première chose dont je te viendrais requérir? + +--Oui, c'est vrai, mère Flambette; je ne suis pas un homme à reprendre +ma parole, mais j'ai juré cela à condition que ce ne serait aucune chose +contraire à ma foi de chrétien et aux intérêts de mon âme. + +--Eh bien, donc! est-ce que je te viens enjôler comme une coureuse de +nuit? Est-ce que je ne viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle +chevelure d'argent fin, et parée comme une fiancée? C'est à la messe de +la nuit que je te veux conduire, et rien n'est si salutaire pour l'âme +d'un vivant que le mariage avec une belle morte comme je suis. Allons, +viens-tu? Je n'ai pas de temps à perdre en paroles. Et elle fit mine +d'emmener le berger hors de son parc. Mais il recula tout effrayé, +disant:--Nenni, ma bonne dame, c'est trop d'honneur pour un pauvre homme +comme moi, et d'ailleurs j'ai fait voeu à saint Ludre, mon patron, d'être +garçon le restant de mes jours. + +Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit la vieille en fureur. Elle +se prit à sauter en grondant comme une tempête et à faire tourbillonner +sa chevelure qui, en s'écartant, laissa voir son corps noir et velu. Le +pauvre Ludre (c'était le nom du berger) recula d'horreur en voyant que +c'était le corps d'une chèvre, avec la tête, les pieds et les mains +d'une femme caduque. + +--Retourne au diable, la laide sorcière! s'écria-t-il; je te renie et te +conjure au nom du... + +Il allait faire le signe de la croix, mais il s'arrêta jugeant que +c'était inutile, car au seul geste de sa main la diablesse avait +disparu, et il ne restait d'elle qu'une petite flammette bleue qui +voltigeait en dehors du parc. + +--C'est bien, dit le berger, faites le flambeau tant qu'il vous plaira, +cela m'est fort égal, et je me moque de vos clartés et de vos singeries. + +Là-dessus, il se voulut recoucher; mais voilà que ses chiens qui, +jusque-là, étaient restés comme charmés, se prirent à venir sur lui en +grondant et montrant les dents comme s'ils le voulaient dévorer, ce qui +le mit fort en colère contre eux et, prenant son bâton ferré, il les +battit comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde et leur méchante +humeur. + +Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût +dit qu'ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés +de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se +rendormir, lorsqu'il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se +jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent +de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture +du parc et s'enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent +été changées en biches, tandis que les chiens tournés à la rage comme +des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et en leur +arrachant la laine qui s'envolait en nuées blanches sur les buissons. + +Le berger bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers +et sa veste, qu'il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à +courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l'écoutaient +point et couraient de plus belle, hurlant comme chiens courants qui ont +levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché. + +Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit +au moins douze lieues autour de la _mare aux flambettes_, sans pouvoir +rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu'il eût tués de bon coeur +s'il eût pu les atteindre. + +Enfin le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les +ouailles qu'il croyait poursuivre n'étaient autre chose que des petites +femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne +semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même. +Quant à ses chiens, il les vit _muées en deux grosses coares_ (corbeaux) +qui volaient de branche en branche en croassant. + +Assuré alors qu'il était tombé dans un sabbat, il s'en retourna tout +éreinté et tout triste à son parc, où il fut bien étonné de retrouver +son troupeau dormant sous la garde de ses chiens, lesquels vinrent au +devant de lui pour le caresser. + +Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une pierre. Mais le +lendemain, au soleil levé, il compta ses bêtes à laine et en trouva une +de moins qu'il eut beau chercher. + +Le soir, un bûcheron qui travaillait autour de la mare aux flambettes, +lui rapporta sur son âne la pauvre brebis noyée, en lui demandant +comment il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas dormir si +dur s'il voulait garder sa bonne renommée de berger et la confiance de +ses maîtres. + +Le pauvre Ludre eut bien du souci d'une affaire à quoi il ne comprenait +rien, et qui, par malheur pour lui, recommença d'une autre manière la +nuit suivante. + +Cette fois, il rêva qu'une vieille chèvre, à grandes cornes d'argent, +parlait à ses ouailles et qu'elles la suivaient, en galopant et sautant +comme des cabris autour de la grand'mare. Il s'imagina que ses chiens +étaient _mués_ en bergers, et lui-même en un bouc que ces bergers +battaient et forçaient à courir. + +Comme la veille, il s'arrêta à la _piquée_ du jour, reconnut les +flambettes blanches qui l'avaient déjà abusé, revint, trouva tout +tranquille dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se leva tard, +compta ses bêtes et en trouva encore une de moins. + +Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête en train de se noyer. +Il la retira de l'eau, mais elle n'était plus bonne qu'à écorcher. Ce +méchant métier durait depuis huit jours. Il manquait huit bêtes au +troupeau et Ludre, soit qu'il courut en rêve comme un somnambule, soit +qu'il rêvât dans la fièvre qu'il avait les jambes en mouvement et +l'esprit en peine, se sentait si las et si malade qu'il en pensait +mourir. + +--Mon pauvre camarade, lui dit un vieux berger très savant, à qui il +contait ses peines, il te faut épouser la vieille, ou renoncer à ton +état. + +Je connais cette bique aux cheveux d'argent pour l'avoir vue lutiner un +de nos anciens, qu'elle a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà +pourquoi je n'ai jamais voulu frayer avec les flambettes, encore +qu'elles m'aient fait bien des avances, et que je les aie vu danser en +belles jeunes filles autour de mon parc. + +--Et sauriez-vous me donner un charme pour m'en débarrasser? dit Ludre +tout accablé. + +--J'ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui pourrait couper la +barbe à cette maudite chèvre la gouvernerait à son gré; mais on y risque +gros, à ce qu'il paraît, car si on lui en laisse seulement un poil, elle +reprend sa force et vous tord le cou. + +--Ma foi, j'y tenterai tout de même, reprit Ludre, car autant vaut y +périr que de m'en aller en _languition_ comme j'y suis. + +La nuit suivante, il vit la vieille en figure de flambette approcher de +sa cabane, et il lui dit: + +--Viens çà, la belle des belles, et marions-nous vitement. Quelle fut la +noce, on ne l'a jamais su; mais sur minuit, la sorcière étant bien +endormie, Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et, d'un seul +coup, lui trancha si bien la barbe, qu'elle avait le menton tout à nu et +il fut content de voir que ce menton était rose et blanc comme celui +d'une jeune fille. Alors l'idée lui vint de tondre ainsi toute sa +_chèvre épousée_, pensant qu'elle perdrait peut-être toute sa laideur et +sa malice avec sa toison. + +Comme elle dormait toujours ou faisait semblant, il n'eut pas +grand'peine à faire cette tondaille. Mais quand ce fut fini, il +s'aperçut qu'il avait tondu sa houlette et qu'il se trouvait seul, +couché avec ce bâton de cormier. + +Il se leva bien inquiet de ce que pouvait signifier cette nouvelle +diablerie, et son premier soin fût de compter ses bêtes qui se +trouvèrent au nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût jamais +noyée. + +Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la chèvre et de remercier +le bon saint Ludre, qui ne permit plus aux flambettes de le +tourmenter[14]. + + + + +Lubins ou Lupins + +Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se +tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très +peureux, et si quelqu'un vient à passer, ils s'enfuient en criant: +_Robert est mort, Robert est mort!_ + +Maurice SAND. + + +Il ne faut pas trop regarder les grands murs blancs au crépuscule, +encore moins au clair de la lune. On pourrait y voir _la hure_. En +Normandie et dans plusieurs autres provinces, _la hure_ se promène le +long des treilles, on ne sait guère à quelle intention, si ce n'est pour +empêcher les enfants d'aller voler le raisin. Elle serait donc au nombre +de ces esprits gardiens qui descendent en droite ligne, ainsi que les +autres fadets domestiques, des lares vénérés de l'antiquité. + +Quoi qu'il en soit, _la hure_ est fort vilaine et il y aurait de quoi +mourir de peur si on s'obstinait à étudier son profil reflété sur les +murailles. Les Grecs et les Romains avaient l'imagination riante; ils +peuplaient de charmantes divinités les arbres, les eaux et les prairies. +Le moyen-âge a assombri toutes ces bénignes apparitions. Le +catholicisme, ne pouvant extirper la croyance, s'est hâté de les +enlaidir et d'en faire des démons et des bêtes, pour détourner les +hommes du culte des représentants de la matière. + +Cependant, il n'a pas réussi à les rendre tous haïssables et pernicieux, +et bon nombre des esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C'est +bien assez qu'ils aient consenti à revêtir des formes bizarres et +repoussantes qui les empêchent de séduire les humains. + +Les lubins sont de cette famille. Esprits chagrins, rêveurs et stupides, +ils passent leur vie à causer dans une langue inconnue, le long des murs +des cimetières. En certains endroits on les accuse de s'introduire dans +le champ du repos et d'y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils +appartiennent à la race des lycanthropes et des garous, et doivent être +appelés _lupins_. Mais chez les _lubins_, les moeurs s'adoucissent avec +le nom. Ils ne font aucun mal et prennent la fuite au moindre bruit.[15] + +Cependant, il ne vaudrait rien de s'aboucher avec eux. Ils ont un +certain mystère à l'endroit de Robert-le-Diable ou de tout autre Robert +dont on n'a pu saisir la légende, et ce mystère a peut-être pour +châtiment l'humiliation d'une figure horrible et l'angoisse du perpétuel +tourment de la peur. + +Sont-ils les descendants des _fameux frères lubins et loups-garous_ de +Rabelais? Qui sera assez épris de ces recherches étymologiques pour +aller de leur demander? + +Je ne sais si c'est aux lupins que le petit tailleur bossu de +Saint-Bault eut affaire. On le croirait, d'après les circonstances de +son histoire. La voici telle que j'ai pu la recueillir. + +Un soir que notre bossu passait le long du cimetière, il y vit une bande +d'esprits en forme de laides bêtes qui ressemblaient à des chiens noirs +ou à des loups et que, pour faciliter notre récit, nous appellerons +lupins bien qu'ils ne nous aient été désignés sous aucun nom +particulier. Soit que ces esprits-bêtes fussent d'une race plus hardie +que les lubins et lupins ordinaires, soit que le tailleur fût si laid, +si laid, qu'il ne leur fit pas l'effet d'un chrétien, ils ne bougèrent +tout le temps qu'il passa devant eux. Ils se contentèrent de le regarder +avec leurs yeux qui brillaient comme du _sang de feu_, et à ouvrir leurs +vilaines gueules qui avaient si mauvaise haleine que le tailleur en fut +empesté. + +Pourtant, comme il avait grand'peur, ne les ayant aperçus que lorsqu'il +était au milieu de la file, et qu'il avait autant de chemin à faire pour +reculer que pour avancer, il n'osa point risquer de les offenser en se +bouchant le nez; il passa en faisant le gros dos, encore plus qu'il n'en +avait l'habitude. + +Ce dos courbé plut aux lupins, qui s'imaginèrent que c'était une manière +de les saluer, et comme ils n'ont pas l'habitude de voir des gens si +honnêtes avec eux, ils en furent fiers et se mirent à tirer tous la +langue et à remuer la queue comme des chiens, ce qui est apparemment +aussi pour eux un signe de contentement et de fierté. + +Le tailleur essaya de raconter son aventure; mais tous ses voisins se +moquèrent de lui, disant qu'il pouvait bien rencontrer le diable en +personne et le faire fuir, vu qu'il était encore le plus vilain des +deux. + +Comme notre bossu allait en journée à une métairie qui était à trois +bonnes portées de fusil du village, et qu'il avait à revenir par le +chemin qui longe le cimetière, il se sentit envie de coucher où il +était. Mais le métayer lui dit en ricanant: «Non pas, non pas, tu es un +compère trop à craindre pour les femmes d'une maison, je ne dormirais +pas tranquille, te sachant si près de mes filles. Si tu as peur pour +t'en aller, un de mes gars te fera la conduite. Bois un coup en +attendant, car quand ton aiguille s'arrête, ta langue trotte d'une façon +divertissante et l'on a du plaisir à écouter ta _babille_.» + +En effet, le bossu était beau diseur et plaisant. Le vin du métayer +était bon, et notre homme s'oublia jusqu'à dix heures du soir en si +bonne compagnie. Quand il fallut s'en aller, il ne se trouva personne +pour le conduire, tous les gars dormaient debout et, quant à lui, il se +sentait si bien réconforté par la boisson, qu'il ne craignit plus de se +mettre seul en route. + +Il arriva sans peur jusqu'au grand mur, se persuadant qu'il avait rêvé +ce qu'il avait vu la veille et regardant de tous ses yeux, avec la +confiance qu'éclaircis par le vin, ils ne verraient plus rien que +l'ombre des arbres, jetée sur le mur blanc par la lune et agitée par +l'air de la nuit. + +Mais il vit les lupins dressés debout devant le mur, absolument comme la +veille. Allons! se dit le pauvre bossu, ils y sont encore! Tant pis et +courage! S'ils ne me font pas plus de mal qu'hier, je n'en mourrai pas. +Et il se mit à siffler une chanson, pensant que ces bêtes, ravies de +l'entendre, se mettraient en frais de politesse avec lui, en tirant la +langue et remuant la queue. + +Mais ce sifflement, loin de les charmer, paru les inquiéter beaucoup, +car l'un d'eux se détacha de la muraille, se mit à quatre pattes et, le +suivant, encore qu'il marchât vite, le flaira à l'endroit où les chiens +ont coutume de se flairer les uns les autres, pour savoir s'ils doivent +être ennemis ou compagnons. + +Puis vint un second qui en fit autant, et un troisième, et un autre, et +tous l'un après l'autre; si bien qu'avant d'avoir dépasser le mur, le +tailleur avait toutes ces bêtes à ses braies et ne sachant point si +elles le voulaient manger ou fêter, il sentait ses jambes _devenir +molles comme des pattes de cousin_. On pense bien qu'il n'avait plus +envie de siffler ni chanter. Cependant il avançait toujours, ayant ouï +dire que ces bêtes ne quittaient pas la longueur du mur où elles avaient +coutume de faire la veillée, et il n'avait plus qu'environ cinq ou six +pas à franchir, quand elles se mirent toutes devant lui, debout, +grondant, puant la rage, et montrant des crocs jaunes à faire lever le +coeur. + +--Messieurs, Messieurs, laissez-moi passer, dit le pauvre tailleur en +détresse. Je ne vous veux point de mal, ne m'en faites donc point. + +Mais les lupins grognaient de plus belle et même rugissaient comme des +lions. Il semblait que la voix humaine les eût mis en grand émoi et en +mauvaise colère. + +Tout à coup, le tailleur eut une idée:--Messieurs, fit-il, ne me mangez +point! Je suis maigre et vilain comme vous voyez! Si vous m'épargnez, je +jure de vous apporter ici, demain, un mouton gras dont vous vous +lécherez les babines. + +Aussitôt les lupins se remirent sur leurs quatre pattes sans mot dire, +et le tailleur passa, toujours courant, sans regarder derrière lui. + +Il se jeta au lit, tout transi de peur, et eut la fièvre huit jours +durant sans pouvoir sortir du lit, battant la campagne, et toujours +s'imaginant de voir des loups ou des chiens enragés après lui, si bien +qu'on fit venir Monsieur le Curé, pour tâcher de le tranquilliser. + +Mais quand le curé l'eut confessé de sa peine et bien grondé d'avoir été +si lâche que de promettre un bon mouton à ces sales diables, on entendit +autour de la maison du tailleur des hurlements abominables, et tout le +village put voir sur les murs de cette maison, non pas le corps des +lupins, ils n'eussent osé venir si près d'un lieu où était le curé de la +paroisse, mais leur ombre si bien dessinée que les cheveux en dressaient +sur la tête et que le sang était glacé dans le coeur. On eût dit que cela +passait en nuages sur la lune, et on les voyait remuer, sauter, gratter +la terre et se mordiller les uns les autres, en figures aussi nettes +qu'une image peinte, sur le pignon du tailleur, voire sur les maisons +voisines. + +Et cela revint tous les soirs durant toute la semaine, de quoi tout le +monde, et mêmement M. le Curé, fut très effrayé. + +Pourtant le bossu, qui n'était pas bête, voyant qu'il y avait là de la +diablerie et que les exorcismes de Monsieur le Curé ne pouvaient rien +contre des apparences qui n'avaient point de corps, résolut d'attirer +les lupins en personne au moyen d'un piège, et dès qu'il fut en état de +se lever, il se fit prêter un beau mouton gras qu'il attacha le soir, +devant sa porte. Puis ayant prévenu le Curé de se tenir là tout prêt +avec son goupillon et tous les voisins de se cacher sous le buisson de +son jardin, avec leurs fusils bien chargés de balles bénites, il +commença de faire bêler le mouton en lui montrant de la feuille verte, +placée trop loin de lui pour qu'il pût y toucher. + +Alors les lupins entendant cela, ne purent se tenir de quitter leur mur +et de venir, à petits pas de loups, jusqu'en vue de la maison, où ils +furent si bien reçus qu'ils se sauvèrent tous, sauf une vieille femelle +qui reçut une balle dans le coeur et tomba par terre en criant d'une voix +humaine: _La lune est morte, la lune est morte!_ + +On ne sut jamais ce qu'elle avait voulu dire, sinon qu'elle avait une +lune blanche au front et que, dans la bande, elle portait peut-être le +nom de la _lune_. On lui coupa la tête et les pattes qui ont été vues +longtemps clouées sur la porte du cimetière de Saint-Bault, et où jamais +les lupins n'ont osé reparaître depuis[16]. + + + + +[1: _La Normandie romanesque et merveilleuse_, par Mlle Amélie Bosquet.] + +[2: Voyez pour ces mystérieux vestiques l'_Histoire du Berry_, par M. +Raynal, etc.] + +[3: On ne s'accorde pas sur l'étymologie des fameuses pierres jomatres, +de Boussac: les uns disent _jo-math_, celte, les autres _jovismatri_, +latin.] + +[4: Près d'Aigurande, une pierre-levée s'appelle la pierre à la marte. +Elle est très redoutée.] + +[5: Nous en vîmes.] + +[6: Fatigués à force de sauter.] + +[7: On verra, plus tard, une certaine analogie entre cette croyance et +celle du _Chien de Monthulé_.] + +[8: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, 1858).] + +[9: En Normandie, Mlle Amélie Bosquet nous apprend qu'on le retrouve à +chaque pas et même sous le nom peut-être celtique de _Gerguintua_.] + +[10: Espèce de gril en tôle pour faire cuire les galettes.] + +[11: Le paysan bas-normand, auteur de cette légende, dit l'auteur qui la +rapporte, ne se doutait guère qu'il imitait Homère.] + +[12: Le vergne est l'aune des prairies. Quand on le coupe, son bois est +d'un rouge de sang.] + +[13: La lande.] + +[14: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).] + +[15: En certaines localités le _lubin_ est un très bon diable qui +protège les laboureurs.] + +[16: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Légendes rustiques, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LÉGENDES RUSTIQUES *** + +***** This file should be named 17911-8.txt or 17911-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/1/17911/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team at DP-EU. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17911-8.zip b/17911-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4a0e1ab --- /dev/null +++ b/17911-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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