summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:04 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:04 -0700
commita96960717c772d9715efac1453ea87b5eac3dc76 (patch)
tree6bfd8e4463c0e8048168e5e220f2b634bbb81393
initial commit of ebook 17869HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--17869-8.txt22605
-rw-r--r--17869-8.zipbin0 -> 411586 bytes
-rw-r--r--17869-r.zipbin0 -> 438907 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
6 files changed, 22621 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/17869-8.txt b/17869-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..4c864f1
--- /dev/null
+++ b/17869-8.txt
@@ -0,0 +1,22605 @@
+Project Gutenberg's David Copperfield - Tome II, by Charles Dickens
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: David Copperfield - Tome II
+
+Author: Charles Dickens
+
+Translator: P. Lorain
+
+Release Date: February 26, 2006 [EBook #17869]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DAVID COPPERFIELD - TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also
+available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+Charles Dickens
+
+DAVID COPPERFIELD
+
+Tome II
+
+(1849 -- 1850)
+
+Traduction P. Lorain
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+CHAPITRE PREMIER. Une perte plus grave.
+CHAPITRE II. Commencement d'un long voyage.
+CHAPITRE III. Bonheur.
+CHAPITRE IV. Ma tante me cause un grand étonnement.
+CHAPITRE V. Abattement.
+CHAPITRE VI. Enthousiasme.
+CHAPITRE VII. Un peu d'eau froide jetée sur mon feu.
+CHAPITRE VIII. Dissolution de société.
+CHAPITRE IX. Wickfield-et-Heep.
+CHAPITRE X. Triste voyage à l'aventure.
+CHAPITRE XI. Les tantes de Dora.
+CHAPITRE XII. Une noirceur.
+CHAPITRE XIII. Encore un regard en arrière.
+CHAPITRE XIV. Notre ménage.
+CHAPITRE XV. M. Dick justifie la prédiction de ma tante.
+CHAPITRE XVI. Des nouvelles.
+CHAPITRE XVII. Marthe.
+CHAPITRE XVIII. Événement domestique.
+CHAPITRE XIX. Je suis enveloppé dans un mystère.
+CHAPITRE XX. Le rêve de M. Peggotty se réalise.
+CHAPITRE XXI. Préparatifs d'un plus long voyage.
+CHAPITRE XXII. J'assiste à une explosion.
+CHAPITRE XXIII. Encore un regard en arrière.
+CHAPITRE XXIV. Les opérations de M. Micawber.
+CHAPITRE XXV. La tempête.
+CHAPITRE XXVI. La nouvelle et l'ancienne blessure.
+CHAPITRE XXVII. Les émigrants.
+CHAPITRE XXVIII. Absence.
+CHAPITRE XXIX. Retour.
+CHAPITRE XXX. Agnès.
+CHAPITRE XXXI. On me montre deux intéressants pénitents.
+CHAPITRE XXXII. Une étoile brille sur mon chemin.
+CHAPITRE XXXIII. Un visiteur.
+CHAPITRE XXXIV. Un dernier regard en arrière.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Une perte plus grave.
+
+
+Je n'eus pas de peine à céder aux prières de Peggotty, qui me
+demanda de rester à Yarmouth jusqu'à ce que les restes du pauvre
+voiturier eussent fait, pour la dernière fois, le voyage de
+Blunderstone. Elle avait acheté depuis longtemps, sur ses
+économies, un petit coin de terre dans notre vieux cimetière, près
+du tombeau de «sa chérie,» comme elle appelait toujours ma mère,
+et c'était là que devait reposer le corps de son mari.
+
+Quand j'y pense à présent, je sens que je ne pouvais pas être plus
+heureux que je l'étais véritablement alors de tenir compagnie à
+Peggotty, et de faire pour elle le peu que je pouvais faire. Mais
+je crains bien d'avoir éprouvé une satisfaction plus grande
+encore, satisfaction personnelle et professionnelle, à examiner le
+testament de M. Barkis et à en apprécier le contenu.
+
+Je revendique l'honneur d'avoir suggéré l'idée que le testament
+devait se trouver dans le coffre. Après quelques recherches, on
+l'y découvrit, en effet, au fond d'un sac à picotin, en compagnie
+d'un peu de foin, d'une vieille montre d'or avec une chaîne et des
+breloques, que M. Barkis avait portée le jour de son mariage, et
+qu'on n'avait jamais vue ni avant ni après; puis d'un bourre-pipe
+en argent, figurant une jambe; plus d'un citron en carton, rempli
+de petites tasses et de petites soucoupes, que M. Barkis avait; je
+suppose, acheté quand j'étais enfant, pour m'en faire présent,
+sans avoir le courage de s'en défaire ensuite; enfin, nous
+trouvâmes quatre-vingt sept pièces d'or en guinées et en demi-
+guinées, cent dix livres sterling en billets de banque tout neufs,
+des actions sur la banque d'Angleterre, un vieux fer à cheval, un
+mauvais shilling, un morceau de camphre et une coquille d'huître.
+Comme ce dernier objet avait été évidemment frotté, et que la
+nacre de l'intérieur déployait les couleurs du prisme, je serais
+assez porté à croire que M. Barkis s'était fait une idée confuse
+qu'on pouvait y trouver des perles, mais sans avoir pu jamais en
+venir à ses fins.
+
+Depuis bien des années, M. Barkis avait toujours porté ce coffre
+avec lui dans tous ses voyages, et, pour mieux tromper l'espion,
+s'était imaginé d'écrire avec le plus grand soin sur le couvercle,
+en caractères devenus presque illisibles à la longue, l'adresse de
+«M. Blackboy, bureau restant, jusqu'à ce qu'il soit réclamé.»
+
+Je reconnus bientôt qu'il n'avait pas perdu ses peines en
+économisant depuis tant d'années. Sa fortune, en argent, n'allait
+pas loin de trois mille livres sterling. Il léguait là-dessus
+l'usufruit du tiers à M. Peggotty, sa vie durant; à sa mort, le
+capital devait être distribué par portions égales entre Peggotty,
+la petite Émilie et moi, à icelui, icelle ou iceux d'entre nous
+qui serait survivant. Il laissait à Peggotty tout ce qu'il
+possédait du reste, la nommant sa légataire universelle, seule et
+unique exécutrice de ses dernières volontés exprimées par
+testament.
+
+Je vous assure que j'étais déjà fier comme un procureur quand je
+lus tout ce testament avec la plus grande cérémonie, expliquant
+son contenu à toutes les parties intéressées; je commençai à
+croire que la Cour avait plus d'importance que je ne l'avais
+supposé. J'examinai le testament avec la plus profonde attention,
+je déclarai qu'il était parfaitement en règle sur tous les points,
+je fis une ou deux marques au crayon à la marge, tout étonné d'en
+savoir si long.
+
+Je passai la semaine qui précéda l'enterrement, à faire cet examen
+un peu abstrait, à dresser le compte de toute la fortune qui
+venait d'échoir à Peggotty, à mettre en ordre toutes ses affaires,
+en un mot, à devenir son conseil et son oracle en toutes choses, à
+notre commune satisfaction. Je ne revis pas Émilie dans
+l'intervalle, mais on me dit qu'elle devait se marier sans bruit
+quinze jours après.
+
+Je ne suivis pas le convoi en costume, s'il m'est permis de
+m'exprimer ainsi. Je veux dire que je n'avais pas revêtu un
+manteau noir et un long crêpe, fait pour servir d'épouvantail aux
+oiseaux, mais je me rendis, à pied, de bonne heure à Blunderstone,
+et je me trouvais dans le cimetière quand le cercueil arriva,
+suivi seulement de Peggotty et de son frère. Le monsieur fou
+regardait de ma petite fenêtre; l'enfant de M. Chillip remuait sa
+grosse tête et tournait ses yeux ronds pour contempler le pasteur
+par-dessus l'épaule de sa bonne; M. Omer soufflait sur le second
+plan; il n'y avait point d'autres assistants, et tout se passa
+tranquillement. Nous nous promenâmes dans le cimetière pendant une
+heure environ quand tout fut fini, et nous cueillîmes quelques
+bourgeons à peine épanouis sur l'arbre qui ombrageait le tombeau
+de ma mère.
+
+Ici la crainte me gagne; un nuage sombre plane au-dessus de la
+ville que j'aperçois dans le lointain, en dirigeant de ce côté ma
+course solitaire. J'ai peur d'en approcher, comment pourrai-je
+supporter le souvenir de ce qui nous arriva pendant cette nuit
+mémorable, de ce que je vais essayer de rappeler, si je puis
+surmonter mon trouble?
+
+Mais ce n'est pas de le raconter qui empirera le mal; que
+gagnerais-je à arrêter ici ma plume, qui tremble dans ma main? Ce
+qui est fait est fait, rien ne peut le défaire, rien ne peut y
+changer la moindre chose.
+
+Ma vieille bonne devait venir à Londres avec moi, le lendemain,
+pour les affaires du testament. La petite Émilie avait passé la
+journée chez M. Omer; nous devions nous retrouver tous le soir
+dans le vieux bateau; Ham devait ramener Émilie à l'heure
+ordinaire; je devais revenir à pied en me promenant. Le frère et
+la soeur devaient faire leur voyage de retour comme ils étaient
+venus, et nous attendre le soir au coin du feu.
+
+Je les quittai à la barrière, où un Straps imaginaire s'était
+reposé avec le havre-sac de Roderick Randorn, au temps jadis; et,
+au lieu de revenir tout droit, je fis quelques pas sur la route de
+Lowestoft; puis je revins en arrière, et je pris le chemin de
+Yarmouth. Je m'arrêtai pour dîner à un petit café décent, situé à
+une demi-heure à peu près du gué dont j'ai déjà parlé; le jour
+s'écoula, et j'atteignis le gué à la brune. Il pleuvait beaucoup,
+le vent était fort, mais la lune apparaissait de temps en temps à
+travers les nuages, et il ne faisait pas tout à fait noir.
+
+Je fus bientôt en vue de la maison de M. Peggotty, et je
+distinguai la lumière qui brillait à la fenêtre. Me voilà donc
+piétinant dans le sable humide, avant d'arriver à la porte; enfin
+j'y suis et j'entre.
+
+Tout présentait l'aspect le plus confortable. M. Peggotty fumait
+sa pipe du soir, et les préparatifs du souper allaient leur train:
+le feu brûlait gaiement: les cendres étaient relevées; la caisse
+sur laquelle s'asseyait la petite Émilie l'attendait dans le coin
+accoutumé. Peggotty était assise à la place qu'elle occupait
+jadis, et, sans son costume de veuve, on aurait pu croire qu'elle
+ne l'avait jamais quittée. Elle avait déjà repris l'usage de la
+boîte à ouvrage, sur le couvercle de laquelle on voyait
+représentée la cathédrale de Saint-Paul: le mètre roulé dans une
+chaumière, et le morceau de cire étaient là à leur poste comme au
+premier jour. Mistress Gummidge grognait un peu dans son coin
+comme à l'ordinaire, ce qui ajoutait à l'illusion.
+
+«Vous êtes le premier, monsieur David, dit M. Peggotty d'un air
+radieux. Ne gardez pas cet habit, s'il est mouillé, monsieur.
+
+-- Merci, monsieur Peggotty, lui dis-je, en lui donnant mon
+paletot pour le suspendre; l'habit est parfaitement sec.
+
+-- C'est vrai, dit M. Peggotty en tâtant mes épaules; sec comme un
+copeau. Asseyez-vous, monsieur; je n'ai pas besoin de vous dire
+que vous êtes le bienvenu, mais c'est égal, vous êtes le bienvenu
+tout de même, je le dis de tout mon coeur.
+
+-- Merci, monsieur Peggotty, je le sais bien. Et vous, Peggotty,
+comment allez-vous, ma vieille, lui dis-je en l'embrassant.
+
+-- Ah! ah! dit M. Peggotty en riant et en s'asseyant près de nous,
+pendant qu'il se frottait les mains, comme un homme qui n'est pas
+fâché de trouver une distraction honnête à ses chagrins récents,
+et avec toute la franche cordialité qui lui était habituelle;
+c'est ce que je lui dis toujours, il n'y a pas une femme au monde,
+monsieur, qui doive avoir l'esprit plus en repos qu'elle! Elle a
+accompli son devoir envers le défunt, et il le savait bien, le
+défunt, car il a fait aussi son devoir avec elle, comme elle a
+fait son devoir avec lui, et... et tout ça s'est bien passé.»
+
+Mistress Gummidge poussa un gémissement.
+
+«Allons, mère Gummidge, du courage! dit M. Peggotty. Mais il
+secoua la tête en nous regardant de côté, pour nous faire entendre
+que les derniers événements étaient bien de nature à lui rappeler
+le vieux. Ne vous laissez pas abattre! du courage! un petit
+effort, et vous verrez que ça ira tout naturellement beaucoup
+mieux après.
+
+-- Jamais pour moi, Daniel, repartit mistress Gummidge; la seule
+chose qui puisse me venir tout naturellement, c'est de rester
+isolée et désolée.
+
+-- Non, non, dit M. Peggotty d'un ton consolant.
+
+-- Si, si, Daniel, dit mistress Gummidge; je ne suis pas faite
+pour vivre avec des gens qui font des héritages. J'ai eu trop de
+malheurs, je ferai bien de vous débarrasser de moi.
+
+-- Et comment pourrais-je dépenser mon argent sans vous? dit
+M. Peggotty d'un ton de sérieuse remontrance. Qu'est-ce que vous
+dites donc? est-ce que je n'ai pas besoin de vous maintenant plus
+que jamais?
+
+-- C'est cela, je le savais bien qu'on n'avait pas besoin de moi
+auparavant, s'écria mistress Gummidge avec l'accent le plus
+lamentable; et maintenant on ne se gêne pas pour me le dire.
+Comment pouvais-je me flatter qu'on eût besoin de moi, une pauvre
+femme isolée et désolée, et qui ne fait que vous porter malheur!»
+
+M. Peggotty avait l'air de s'en vouloir beaucoup à lui-même
+d'avoir dit quelque chose qui pût prendre un sens si cruel, mais
+Peggotty l'empêcha de répondre, en le tirant par la manche et en
+hochant la tête. Après avoir regardé un moment mistress Gummidge
+avec une profonde anxiété, il reporta ses yeux sur la vieille
+horloge, se leva, moucha la chandelle, et la plaça sur la fenêtre.
+
+«Là! dit M. Peggotty d'un ton satisfait; voilà ce que c'est,
+mistress Gummidge!» Mistress Gummidge poussa un petit gémissement,
+«Nous voilà éclairés comme à l'ordinaire! Vous vous demandez ce
+que je fais là, monsieur. Eh bien! c'est pour notre petite Émilie.
+Voyez-vous, il ne fait pas clair sur le chemin, et ce n'est pas
+gai quand il fait noir; aussi, quand je suis à la maison vers
+l'heure de son retour; je mets la lumière à la fenêtre, et cela
+sert à deux choses. D'abord, dit M. Peggotty en se penchant vers
+moi tout joyeux; elle se dit: «Voilà la maison,» qu'elle se dit;
+et aussi: «Mon oncle est là,» qu'elle se dit, car si je n'y suis
+pas, il n'y a pas de lumière non plus.
+
+-- Que vous êtes enfant! dit Peggotty, qui lui en savait bien bon
+gré tout de même.
+
+-- Eh bien! dit M. Peggotty en se tenant les jambes un peu
+écartées, et en promenant dessus ses mains, de l'air de la plus
+profonde satisfaction, tout en regardant alternativement le feu et
+nous; je n'en sais trop rien. Pas au physique, vous voyez bien.
+
+-- Pas exactement, dit Peggotty.
+
+-- Non, dit M. Peggotty en riant, pas au physique; mais en y
+réfléchissant bien, voyez-vous... je m'en moque pas mal. Je vais
+vous dire: quand je regarde autour de moi dans cette jolie petite
+maison de notre Émilie... je veux bien que la crique me croque,
+dit M. Peggotty avec un élan d'enthousiasme (voilà! je ne peux pas
+en dire davantage), s'il ne me semble pas que les plus petits
+objets soient, pour ainsi dire, une partie d'elle-même; je les
+prends, puis je les pose, et je les touche aussi délicatement que
+si je touchais notre Émilie, c'est la même chose pour ses petits
+chapeaux et ses petites affaires. Je ne pourrais pas voir brusquer
+quelque chose qui lui appartiendrait pour tout au monde. Voilà
+comme je suis enfant, si vous voulez, sous la forme d'un gros
+hérisson de mer!» dit M. Peggotty en quittant son air sérieux,
+pour partir d'un éclat de rire retentissant.
+
+Peggotty rit avec moi, seulement un peu moins haut.
+
+«Je suppose que cela vient, voyez-vous, dit M. Peggotty d'un air
+radieux, en se frottant toujours les jambes, de ce que j'ai tant
+joué avec elle, en faisant semblant d'être des Turcs et des
+Français, et des requins, et toutes sortes d'étrangers, oui-da, et
+même des lions et des baleines et je ne sais quoi, quand elle
+n'était pas plus haute que mon genou. C'est comme ça que c'est
+venu, vous savez. Vous voyez bien cette chandelle, n'est-ce pas?
+dit M. Peggotty qui riait en la montrant, eh bien! je suis bien
+sûr que quand elle sera mariée et partie, je mettrai cette
+chandelle-là tout comme à présent. Je suis bien sûr que, quand je
+serai ici le soir (et où irais-je vivre, je vous le demande,
+quelque fortune qui m'arrive?), quand elle ne sera pas ici, ou que
+je ne serai pas là-bas, je mettrai la chandelle à la fenêtre, et
+que je resterai près du feu à faire semblant de l'attendre comme
+je l'attends maintenant. Voilà comme je suis un enfant, dit
+M. Peggotty avec un nouvel éclat de rire, sous la forme d'un
+hérisson de mer! Voyez-vous, dans ce moment-ci, quand je vois
+briller la chandelle, je me dis: «Elle la voit; voilà Émilie qui
+vient!» Voilà comme je suis un enfant, sous la forme d'un hérisson
+de mer! Je ne me trompe pas après tout, dit M. Peggotty, en
+s'arrêtant au milieu de son éclat de rire, et en frappant des
+mains, car la voilà!» Mais non; c'était Ham tout seul. Il fallait
+que la pluie eût bien augmenté depuis que j'étais rentré, car il
+portait un grand chapeau de toile cirée, abaissé sur ses yeux.
+
+«Où est Émilie?» dit M. Peggotty.
+
+Ham fit un signe de tête comme pour indiquer qu'elle était à la
+porte. M. Peggotty ôta la chandelle de la fenêtre, la moucha, la
+remit sur la table, et se mit à arranger le feu, pendant que Ham,
+qui n'avait pas bougé, me dit:
+
+«Monsieur David, voulez-vous venir dehors une minute, pour voir ce
+qu'Émilie et moi nous avons à vous montrer.»
+
+Nous sortîmes. Quand je passai près de lui auprès de la porte, je
+vis avec autant d'étonnement que d'effroi qu'il était d'une pâleur
+mortelle. Il me poussa précipitamment dehors, et referma la porte
+sur nous, sur nous deux seulement.
+
+«Ham, qu'y a-t-il donc!
+
+-- Monsieur David!...» Oh! pauvre coeur brisé, comme il pleurait
+amèrement!
+
+J'étais paralysé à la vue d'une telle douleur. Je ne savais plus
+que penser ou craindre: je ne savais que le regarder.
+
+«Ham, mon pauvre garçon, mon ami! Au nom du ciel, dites-moi ce qui
+est arrivé!
+
+-- Ma bien-aimée, monsieur David, mon orgueil et mon espérance,
+elle pour qui j'aurais voulu donner ma vie, pour qui je la
+donnerais encore, elle est partie!
+
+-- Partie?
+
+-- Émilie s'est enfuie: et comment? vous pouvez en juger, monsieur
+David, en me voyant demander à Dieu, Dieu de bonté et de
+miséricorde, de la faire mourir, elle que j'aime par-dessus tout,
+plutôt que de la laisser se déshonorer et se perdre!»
+
+Le souvenir du regard qu'il jeta vers le ciel chargé de nuages, du
+tremblement de ses mains jointes, de l'angoisse qu'exprimait toute
+sa personne, reste encore à l'heure qu'il est uni dans mon esprit
+avec celui de la plage déserte, théâtre de ce drame cruel dont il
+est le seul personnage, et qui n'a d'autre témoin que la nuit.
+
+«Vous êtes un savant, dit-il précipitamment. Vous savez ce qu'il y
+a de mieux à faire. Comment m'y prendre pour annoncer cela à son
+onde, monsieur David?»
+
+Je vis la porte s'ébranler, et je fis instinctivement un mouvement
+pour tenir le loquet à l'extérieur, afin de gagner un moment de
+répit. Il était trop tard. M. Peggotty sortit la tête, et je
+n'oublierai jamais le changement qui se fit dans ses traits en
+nous voyant, quand je vivrais cinq cents ans.
+
+Je me rappelle un gémissement et un grand cri; les femmes
+l'entourent, nous sommes tous debout dans la chambre, moi, tenant
+à la main un papier que Ham venait de me donner, M. Peggotty avec
+son gilet entr'ouvert, les cheveux en désordre, le visage et les
+lèvres très-pâles; le sang ruisselle sur sa poitrine, sans doute
+il avait jailli de sa bouche; lui, il me regarde fixement.
+
+«Lisez, monsieur, dit-il d'une voix basse et tremblante,
+lentement, s'il vous plaît, que je tâche de comprendre.»
+
+Au milieu d'un silence de mort, je lus une lettre effacée par les
+larmes; elle disait:
+
+«Quand vous recevrez ceci, vous qui m'aimez infiniment plus que je
+ne l'ai jamais mérité, même quand mon coeur était innocent, je
+serai bien loin.»
+
+«Je serai bien loin, répéta-t-il lentement. Arrêtez. Émilie sera
+bien loin: Après?
+
+«Quand je quitterai ma chère demeure, ... ma chère demeure... oh
+oui! ma chère demeure... demain matin.»
+
+La lettre était datée de la veille au soir.
+
+«Ce sera pour ne plus jamais revenir, à moins qu'il ne me ramène
+après avoir fait de moi une dame. Vous trouverez cette lettre le
+soir de mon départ, bien des heures après, au moment où vous
+deviez me revoir. Oh! si vous saviez combien mon coeur est
+déchiré! Si vous-même, vous surtout avec qui j'ai tant de torts,
+et qui ne pourrez jamais me pardonner, si vous saviez seulement ce
+que je souffre! Mais je suis trop coupable pour vous parler de
+moi! Oh! oui, consolez-vous par la pensée que je suis bien
+coupable. Oh! par pitié, dites à mon oncle, que je ne l'ai jamais
+aimé la moitié autant qu'à présent. Oh! ne vous souvenez pas de
+toutes les bontés et de l'affection que vous avez tous eues pour
+moi; ne vous rappelez pas que nous devions nous marier, tâchez
+plutôt de vous persuader que je suis morte quand j'étais toute
+petite, et qu'on m'a enterrée quelque part. Que le ciel dont je ne
+suis plus digne d'invoquer la pitié pour moi-même ait pitié de mon
+oncle! Dites-lui que je ne l'ai jamais aimé la moitié autant qu'à
+ce moment! Consolez-le. Aimez quelque honnête fille qui soit pour
+mon oncle ce que j'étais autrefois, qui soit digne de vous, qui
+vous soit fidèle; c'est bien assez de ma honte pour vous
+désespérer. Que Dieu vous bénisse tous! Je le prierai souvent pour
+vous tous, à genoux. Si l'on ne me ramène pas dame, et que je ne
+puisse plus prier pour moi-même, je prierai pour vous tous. Mes
+dernières tendresses pour mon oncle! Mes dernières larmes et mes
+derniers remercîments pour mon oncle!»
+
+C'était tout.
+
+Il resta longtemps à me regarder encore, quand j'eus fini. Enfin,
+je m'aventurai à lui prendre la main et à le conjurer, de mon
+mieux, d'essayer de recouvrer quelque empire sur lui-même. «Merci,
+monsieur, merci!» répondait-il, mais sans bouger.
+
+Ham lui parla: et M. Peggotty n'était pas insensible à sa douleur,
+car il lui serra la main de toutes ses forces, mais c'était tout:
+il restait dans la même attitude, et personne n'osait le déranger.
+
+Enfin, lentement, il détourna les yeux de dessus mon visage, comme
+s'il sortait d'une vision, et il les promena autour de la chambre,
+puis il dit à voix basse:
+
+«Qui est-ce? je veux savoir son nom.»
+
+Ham me regarda. Je me sentis aussitôt frappé d'un coup qui me fit
+reculer.
+
+«Vous soupçonnez quelqu'un, dit M. Peggotty, qui est-ce?
+
+-- Monsieur David! dit Ham d'un ton suppliant, sortez un moment,
+et laissez-moi lui dire ce que j'ai à lui dire. Vous, il ne faut
+pas que vous l'entendiez, monsieur.»
+
+Je sentis de nouveau le même coup; je me laissai tomber sur une
+chaise, j'essayai d'articuler une réponse, mais ma langue était
+glacée et mes yeux troubles.
+
+«Je veux savoir son nom! répéta-t-il.
+
+-- Depuis quelque temps, balbutia Ham, il y a un domestique qui
+est venu quelquefois rôder par ici. Il y a aussi un monsieur: ils
+s'entendaient ensemble.»
+
+M. Peggotty restait toujours immobile, mais il regardait Ham.
+
+«Le domestique, continua Ham, a été vu hier soir avec... avec
+notre pauvre fille. Il était caché dans le voisinage depuis huit
+jours au moins. On croyait qu'il était parti, mais il était caché
+seulement. Ne restez pas ici, monsieur David, ne restez pas!»
+
+Je sentis Peggotty passer son bras autour de mon cou pour
+m'entraîner, mais je n'aurais pu bouger quand la maison aurait dû
+me tomber sur les épaules.
+
+«On a vu une voiture inconnue avec des chevaux de poste, ce matin
+presque avant le jour, sur la route de Norwich, reprit Ham. Le
+domestique y alla, il revint, il retourna. Quand il y retourna,
+Émilie était avec lui. L'autre était dans la voiture. C'est lui!
+
+-- Au nom de Dieu, dit M. Peggotty en reculant et en étendant la
+main pour repousser une pensée qu'il craignait de s'avouer à lui-
+même, ne me dites pas que son nom est Steerforth!
+
+-- Monsieur David, s'écria Ham d'une voix brisée, ce n'est pas
+votre faute... et je suis bien loin de vous en accuser, mais...
+son nom est Steerforth, et c'est un grand misérable!»
+
+M. Peggotty ne poussa pas un cri, ne versa pas une larme, ne fit
+pas un mouvement, mais bientôt il eut l'air de se réveiller tout
+d'un coup, et se mit à décrocher son gros manteau qui était
+suspendu dans un coin.
+
+«Aidez-moi un peu. Je suis tout brisé, et je ne puis en venir à
+bout, dit-il avec impatience. Aidez-moi donc! Bien! ajouta-t-il,
+quand on lui eut donné un coup de main. Maintenant passez-moi mon
+chapeau!»
+
+Ham lui demanda où il allait.
+
+«Je vais chercher ma nièce. Je vais chercher mon Émilie. Je vais
+d'abord couler à fond ce bateau-là où je l'aurais noyé, _oui_,
+vrai comme je suis en vie, si j'avais pu me douter de ce qu'il
+méditait. Quand il était assis en face de moi, dit-il d'un air
+égaré en étendant le poing fermé, quand il était assis en face de
+moi, que la foudre m'écrase, si je ne l'aurais pas noyé, et si je
+n'aurais pas cru bien faire! Je vais chercher ma nièce.
+
+-- Où? s'écria Ham, en se plaçant devant la porte.
+
+-- N'importe où! Je vais chercher ma nièce à travers le monde. Je
+vais trouver ma pauvre nièce dans sa honte, et la ramener avec
+moi. Qu'on ne m'arrête pas! Je vous dis que je vais chercher ma
+nièce.
+
+-- Non, non, cria mistress Gummidge qui vint se placer entre eux,
+dans un accès de douleur! non, non, Daniel! pas dans l'état où
+vous êtes! Vous irez la chercher bientôt, mon pauvre Daniel, et ce
+sera trop juste, mais pas maintenant! Asseyez-vous et pardonnez-
+moi de vous avoir si souvent tourmenté, Daniel... (qu'est-ce que
+c'est que mes chagrins auprès de celui-ci?) et parlons du temps où
+elle est devenue orpheline et Ham orphelin, quand j'étais une
+pauvre veuve, et que vous m'aviez recueillie. Cela calmera votre
+pauvre coeur, Daniel, dit-elle, en appuyant sa tête sur l'épaule
+de M. Peggotty, et vous supporterez mieux votre douleur, car vous
+connaissez la promesse, Daniel: «Ce que vous aurez fait à l'un des
+plus petits de mes frères, vous me l'aurez fait à moi-même,» et
+cela ne peut manquer d'être accompli sous ce toit qui nous a servi
+d'abri depuis tant, tant d'années!»
+
+Il était devenu maintenant presque insensible en apparence, et
+quand je l'entendis pleurer, au lieu de me mettre à genoux comme
+j'en avais l'envie, pour lui demander pardon de la douleur que je
+leur avais causée, et pour maudire Steerforth, je fis mieux: je
+donnais à mon coeur oppressé le même soulagement et je pleurai
+avec eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Commencement d'un long voyage.
+
+
+Je suppose que ce qui m'est naturel est naturel à beaucoup
+d'autres, c'est pourquoi je ne crains pas de dire que je n'ai
+jamais plus aimé Steerforth qu'au moment même où les liens qui
+nous unissaient furent rompus. Dans l'amère angoisse que me causa
+la découverte de son crime, je me rappelai plus nettement toutes
+ses brillantes qualités, j'appréciai plus vivement tout ce qu'il
+avait de bon, je rendis plus complètement justice à toutes les
+facultés qui auraient pu faire de lui un homme d'une noble nature
+et d'une grande distinction, que je ne l'avais jamais fait dans
+toute l'ardeur de mon dévouement passé; il m'était impossible de
+ne pas sentir profondément la part involontaire que j'avais eue
+dans la souillure qu'il avait laissée dans une famille honnête, et
+cependant, je crois que, si je m'étais trouvé alors face à face
+avec lui, je n'aurais pas eu la force de lui adresser un seul
+reproche. Je l'aurais encore tant aimé, quoique mes yeux fussent
+dessillés; j'aurais conservé un souvenir si tendre de mon
+affection pour lui, que j'aurais été, je le crains, faible comme
+un enfant qui ne sait que pleurer et oublier; mais, par exemple,
+il n'y avait plus à penser désormais à une réconciliation entre
+nous. C'est une pensée que je n'eus jamais. Je sentais, comme il
+l'avait senti lui-même, que tout était fini de lui à moi. Je n'ai
+jamais su quel souvenir il avait conservé de moi; peut-être
+n'était-ce qu'un de ces souvenirs légers qu'il est facile
+d'écarter, mais moi, je me souvenais de lui comme d'un ami bien-
+aimé que j'avais perdu par la mort.
+
+Oui, Steerforth, depuis que vous avez disparu de la scène de ce
+pauvre récit, je ne dis pas que ma douleur ne portera pas
+involontairement témoignage contre vous devant le trône du
+jugement dernier, mais n'ayez pas peur que ma colère ou mes
+reproches accusateurs vous y poursuivent d'eux-mêmes.
+
+La nouvelle de ce qui venait d'arriver se répandit bientôt dans la
+ville, et en passant dans les rues, le lendemain matin,
+j'entendais les habitants en parler devant leurs portes. Il y
+avait beaucoup de gens qui se montraient sévères pour elle;
+d'autres l'étaient plutôt pour lui, mais il n'y avait qu'une voix
+sur le compte de son père adoptif et de son fiancé. Tout le monde,
+dans tous les rangs, témoignait pour leur douleur un respect plein
+d'égards et de délicatesse. Les marins se tinrent à l'écart quand
+ils les virent tous deux marcher lentement sur la plage de grand
+matin, et formèrent des groupes où l'on ne parlait d'eux que pour
+les plaindre.
+
+Je les trouvai sur la plage près de la mer. Il m'eût été facile de
+voir qu'ils n'avaient pas fermé l'oeil, quand même Peggotty ne
+m'aurait pas dit que le grand jour les avait surpris assis encore
+là où je les avais laissés la veille. Ils avaient l'air accablé,
+et il me sembla que cette seule nuit avait courbé la tête de
+M. Peggotty plus que toutes les années pendant lesquelles je
+l'avais connu. Mais ils étaient tous deux graves et calmes comme
+la mer elle-même, qui se déroulait à nos yeux sans une seule vague
+sous un ciel sombre, quoique des gonflements soudains montrassent
+bien qu'elle respirait dans son repos, et qu'une bande de lumière
+qui l'illuminait à l'horizon fît deviner par derrière la présence
+du soleil, invisible encore sous les nuages.
+
+«Nous avons longuement parlé, monsieur, me dit Peggotty après que
+nous eûmes fait, tous les trois, quelques tours sur le sable au
+milieu d'un silence général, de ce que nous devions et de ce que
+nous ne devions pas faire. Mais nous sommes fixés maintenant.»
+
+Je jetai, par hasard, un regard sur Ham. En ce moment il regardait
+la lueur qui éclairait la mer dans le lointain, et, quoique son
+visage ne fût pas animé par la colère et que je ne pusse y lire,
+autant qu'il m'en souvient, qu'une expression de résolution
+sombre, il me vint dans l'esprit la terrible pensée que s'il
+rencontrait jamais Steerforth, il le tuerait.
+
+«Mon devoir ici est accompli, monsieur, dit Peggotty. Je vais
+chercher ma...» Il s'arrêta, puis il reprit d'une voix plus ferme:
+«Je vais la chercher. C'est mon devoir à tout jamais.»
+
+Il secoua la tête quand je lui demandai où il la chercherait, et
+me demanda si je partais pour Londres le lendemain. Je lui dis
+que, si je n'étais pas parti le jour même, c'était de peur de
+manquer l'occasion de lui rendre quelque service, mais que j'étais
+prêt à partir quand il voudrait.
+
+«Je partirai avec vous demain, monsieur, dit-il, si cela vous
+convient.»
+
+Nous fîmes de nouveau quelques pas en silence.
+
+«Ham continuera à travailler ici, reprit-il au bout d'un moment,
+et il ira vivre chez ma soeur. Le vieux bateau...
+
+-- Est-ce que vous abandonnerez le vieux bateau, M. Peggotty?
+demandai-je doucement.
+
+-- Ma place n'est plus là, M. David, répondit-il, et si jamais un
+bateau a fait naufrage depuis le temps où les ténèbres étaient sur
+la surface de l'abîme, c'est celui-là. Mais, non, monsieur; non,
+je ne veux pas qu'il soit abandonné, bien loin de là.»
+
+Nous marchâmes encore en silence, puis il reprit:
+
+«Ce que je désire, monsieur, c'est qu'il soit toujours, nuit et
+jour, hiver comme été, tel qu'elle l'a toujours connu, depuis la
+première fois qu'elle l'a vu. Si jamais ses pas errants se
+dirigeaient de ce côté, je ne voudrais pas que son ancienne
+demeure semblât la repousser; je voudrais qu'elle l'invitât, au
+contraire, à s'approcher peut-être de la vieille fenêtre, comme un
+revenant, pour regarder, à travers le vent et la pluie, son petit
+coin près du feu. Alors, M. David, peut-être qu'en voyant là
+mistress Gummidge toute seule, elle prendrait courage et s'y
+glisserait en tremblant; peut-être se laisserait-elle coucher dans
+son ancien petit lit et reposerait-elle sa tête fatiguée, là où
+elle s'endormait jadis si gaiement.»
+
+Je ne pus lui répondre, malgré tous mes efforts.
+
+«Tous les soirs, continua M. Peggotty, à la tombée de la nuit, la
+chandelle sera placée comme à l'ordinaire à la fenêtre, afin que,
+s'il lui arrivait un jour de la voir, elle croie aussi l'entendre
+l'appeler doucement: «Reviens, mon enfant, reviens!» Si jamais on
+frappe à la porte de votre tante, le soir, Ham, surtout si on
+frappe doucement, n'allez pas ouvrir vous-même. Que ce soit elle,
+et non pas vous, qui voie d'abord ma pauvre enfant!»
+
+Il fit quelques pas et marcha devant nous un moment. Durant cet
+intervalle, je jetai encore les yeux sur Ham et voyant la même
+expression sur son visage, avec son regard toujours fixé sur la
+lueur lointaine, je lui touchai le bras.
+
+Je l'appelai deux fois par son nom, comme si j'eusse voulu
+réveiller un homme endormi, sans qu'il fît seulement attention à
+moi. Quand je lui demandai enfin à quoi il pensait, il me
+répondit:
+
+«À ce que j'ai devant moi, M. David, et par delà.
+
+-- À la vie qui s'ouvre devant vous, vous voulez dire?»
+
+Il m'avait vaguement montré la mer.
+
+«Oui, M. David. Je ne sais pas bien ce que c'est, mais il me
+semble... que c'est tout là-bas que viendra la fin.» Et il me
+regardait comme un homme qui se réveille, mais avec le même air
+résolu.
+
+«La fin de quoi? demandai-je en sentant renaître mes craintes.
+
+-- Je ne sais pas, dit-il d'un air pensif. Je me rappelais que
+c'est ici que tout a commencé et... naturellement je pensais que
+c'est ici que tout doit finir. Mais n'en parlons plus, M. David,
+ajouta-t-il en répondant, je pense, à mon regard, n'ayez pas peur:
+c'est que, voyez-vous, je suis si barbouillé, il me semble que je
+ne sais pas...» et, en effet, il ne savait pas où il en était et
+son esprit était dans la plus grande confusion.
+
+M. Peggotty s'arrêta pour nous laisser le temps de le rejoindre et
+nous en restâmes là; mais le souvenir de mes premières craintes me
+revint plus d'une fois, jusqu'au jour où l'inexorable fin arriva
+au temps marqué.
+
+Nous nous étions insensiblement rapprochés du vieux bateau. Nous
+entrâmes: mistress Gummidge, au lieu de se lamenter dans son coin
+accoutumé, était tout occupée de préparer le déjeuner. Elle prit
+le chapeau de M. Peggotty, et lui approcha une chaise en lui
+parlant avec tant de douceur et de bon sens que je ne la
+reconnaissais plus.
+
+«Allons, Daniel, mon brave homme, disait-elle, il faut manger et
+boire pour conserver vos forces, sans cela vous ne pourriez rien
+faire. Allons, un petit effort de courage, mon brave homme, et si
+je vous gêne avec mon caquet, vous n'avez qu'à le dire, Daniel, et
+ce sera fini.»
+
+Quand elle nous eut tous servis, elle se retira près de la
+fenêtre, pour s'occuper activement de réparer des chemises et
+d'autres hardes appartenant a M. Peggotty, qu'elle pliait ensuite
+avec soin pour les emballer dans un vieux sac de toile cirée,
+comme ceux que portent les matelots. Pendant ce temps, elle
+continuait à parler toujours aussi doucement.
+
+«En tout temps et en toutes saisons, vous savez, Daniel, disait
+mistress Gummidge, je serai toujours ici, et tout restera comme
+vous le désirez. Je ne suis pas bien savante, mais je vous écrirai
+de temps en temps quand vous serez parti, et j'enverrai mes
+lettres à M. David. Peut-être que vous m'écrirez aussi
+quelquefois, Daniel, pour me dire comment vous vous trouvez à
+voyager tout seul dans vos tristes recherches.
+
+-- J'ai peur que vous ne vous trouviez bien isolée, dit
+M. Peggotty.
+
+-- Non, non, Daniel, répliqua-t-elle; il n'y a pas de danger, ne
+vous inquiétez pas de moi, j'aurai bien assez à faire de tenir les
+êtres en ordres (mistress Gummidge voulait parler de la maison)
+pour votre retour, de tenir les êtres en ordre pour ceux qui
+pourraient revenir, Daniel. Quand il fera beau, je m'assoirai à la
+porte comme j'en avais l'habitude. Si quelqu'un venait, il
+pourrait voir de loin la vieille veuve, la fidèle gardienne du
+logis.»
+
+Quel changement chez mistress Gummidge, et en si peu de temps!
+C'était une autre personne. Elle était si dévouée, elle comprenait
+si vite ce qu'il était bon de dire et ce qu'il valait mieux taire,
+elle pensait si peu à elle-même et elle était si occupée du
+chagrin de ceux qui l'entouraient, que je la regardais faire avec
+une sorte de vénération. Que d'ouvrage elle fit ce jour-là! Il y
+avait sur la plage une quantité d'objets qu'il fallait renfermer
+sous le hangar, comme des voiles, des filets, des rames, des
+cordages, des vergues, des pots pour les homards, des sacs de
+sable pour le lest et bien d'autres choses, et quoique le secours
+ne manquât pas et qu'il n'y eût pas sur la plage une paire de
+mains qui ne fût disposée à travailler de toutes ses forces pour
+M. Peggotty, trop heureuse de se faire plaisir en lui rendant
+service, elle persista, pendant toute la journée, à traîner des
+fardeaux infiniment au-dessus de ses forces, et à courir de çà et
+de là pour faire une foule de choses inutiles. Point de ses
+lamentations ordinaires sur ses malheurs qu'elle semblait avoir
+complètement oubliés. Elle affecta tout le jour une sérénité
+tranquille, malgré sa vive et bonne sympathie, et ce n'était pas
+ce qu'il y avait de moins étonnant dans le changement qui s'était
+opéré en elle. De mauvaise humeur, il n'en était pas question. Je
+ne remarquai même pas que sa voix tremblât uns fois, ou qu'une
+larme tombât de ses yeux pondant tout le jour; seulement, le soir,
+à la tombée de la nuit, quand elle resta seule avec M. Peggotty,
+et qu'il s'était endormi définitivement, elle fondit en larmes et
+elle essaya en vain de réprimer ses sanglots. Alors, me menant
+près de la porte:
+
+«Que Dieu vous bénisse, M. David! me dit-elle, et soyez toujours
+un ami pour lui, le pauvre cher homme!»
+
+Puis elle courut hors de la maison pour se laver les yeux, avant
+d'aller se rasseoir près de lui, pour qu'il la trouvât
+tranquillement à l'ouvrage en se réveillant. En un mot, lorsque je
+les quittai, le soir, elle était l'appui et le soutien de
+M. Peggotty dans son affliction, et je ne pouvais me lasser de
+méditer sur la leçon que mistress Gummidge m'avait donnée et sur
+le nouveau côté du coeur humain qu'elle venait de me faire voir.
+
+Il était environ neuf heures et demie, lorsqu'en me promenant
+tristement par la ville, je m'arrêtai à la porte de M. Omer. Sa
+fille me dit que son père avait été si affligé de ce qui était
+arrivé, qu'il en avait été tout le jour morne et abattu, et qu'il
+s'était même couché sans fumer sa pipe.
+
+«C'est une fille perfide, un mauvais coeur, dit mistress Joram;
+elle n'a jamais valu rien de bon, non, jamais!
+
+-- Ne dites pas cela, répliquai-je, vous ne le pensez pas.
+
+-- Si, je le pense! dit mistress Joram avec colère.
+
+-- Non, non,» lui dis-je.
+
+Mistress Joram hocha la tête en essayant de prendre un air dur et
+sévère, mais elle ne put triompher de son émotion et se mit à
+pleurer. J'étais jeune, il est vrai, mais cette sympathie me donna
+très-bonne opinion d'elle, et il me sembla qu'en sa qualité de
+femme et de mère irréprochable, cela lui allait très-bien.
+
+«Que deviendra-t-elle? disait Minnie en sanglotant. Où ira-t-elle?
+que deviendra-t-elle? Oh! comment a-t-elle pu être si cruelle
+envers elle-même et envers lui?»
+
+Je me rappelais le temps où Minnie était une jeune et jolie fille,
+et j'étais bien aise de voir qu'elle s'en souvenait aussi avec
+tant d'émotion.
+
+«Ma petite Minnie vient seulement de s'endormir, dit mistress
+Joram. Même en dormant, elle appelle Émilie. Toute la journée, ma
+petite Minnie l'a demandée en pleurant, et elle voulait toujours
+savoir si Émilie était méchante. Que voulez-vous que je lui dise,
+quand le dernier soir qu'Émilie a passé ici, elle a détaché un
+ruban de son cou et qu'elle a mis sa tête sur l'oreiller, à côté
+de la petite, jusqu'à ce qu'elle dormit profondément. Le ruban est
+à l'heure qu'il est autour du cou de ma petite Minnie. Peut-être
+cela ne devrait-il pas être, mais que voulez-vous que je fasse?
+Émilie est bien mauvaise, mais elles s'aimaient tant! Et puis,
+cette enfant n'a pas de connaissance.»
+
+Mistress Joram était si triste que son mari sortit de sa chambre
+pour venir la consoler. Je les laissai ensemble, et je repris le
+chemin de la maison de Peggotty, plus mélancolique, s'il était
+possible, que je ne l'avais encore été.
+
+Cette bonne créature (je veux parler de Peggotty), sans songer à
+sa fatigue, à ses inquiétudes récentes, à tant de nuits sans
+sommeil, était restée chez son frère pour ne plus le quitter qu'au
+moment du départ. Il n'y avait dans la maison avec moi qu'une
+vieille femme, chargée du soin du ménage depuis quelques semaines,
+lorsque Peggotty ne pouvait pas s'en occuper. Comme je n'avais
+aucun besoin de ses services, je l'envoyai se coucher à sa grande
+satisfaction, et je m'assis devant le feu de la cuisine pour
+réfléchir un peu à tout ce qui venait de se passer.
+
+Je confondais les derniers événements avec la mort de M. Barkis,
+et je voyais la mer qui se retirait dans le lointain; je me
+rappelais le regard étrange que Ham avait jeté sur l'horizon,
+quand je fus tiré de mes rêveries par un coup frappé dehors. Il y
+avait un marteau à la porte, mais ce n'était pas un coup de
+marteau: c'était une main qui avait frappé, tout en bas, comme si
+c'était un enfant qui voulût se faire ouvrir.
+
+Je mis plus d'empressement à courir à la porte que si c'était le
+coup de marteau d'un valet de pied chez un personnage de
+distinction; j'ouvris, et je ne vis d'abord, à mon grand
+étonnement, qu'un immense parapluie qui semblait marcher tout
+seul. Mais je découvris bientôt sous son ombre miss Mowcher.
+
+Je n'aurais pas été disposé à recevoir avec beaucoup de
+bienveillance cette petite créature, si, au moment où elle
+détourna son parapluie qu'elle ne pouvait venir à bout de fermer
+malgré les plus grands efforts, j'avais retrouvé sur sa figure
+cette expression «folichonne» qui m'avait fait une si grande
+impression lors de notre première et dernière entrevue. Mais,
+lorsqu'elle tourna son visage vers le mien, elle avait un air si
+pénétré, et quand je la débarrassai de son parapluie (dont le
+volume eût été incommode, même pour le _Géant irlandais_), elle
+tendit ses petites mains avec une expression de douleur si vive,
+que je me sentis quelque sympathie pour elle.
+
+«Miss Mowcher! lui dis-je après avoir regardé à droite et à gauche
+dans la rue déserte sans savoir ce que j'y cherchais, comment vous
+trouvez-vous ici? Qu'est-ce que vous avez?»
+
+Elle me fit signe avec son petit bras de fermer son parapluie, et
+passant précipitamment à côté de moi, elle entra dans la cuisine.
+Je fermai la porte; je la suivis, le parapluie à la main, et je la
+trouvai assise sur un coin du garde-cendres, tout près des chenets
+et des deux barres de fer destinées à recevoir les assiettes, à
+l'ombre du coquemar, se balançant en avant et en arrière, et
+pressant ses genoux avec ses mains comme quelqu'un qui souffre.
+
+Un peu inquiet de recevoir cette visite inopportune, et de me
+trouver seul spectateur de ces étranges gesticulations, je
+m'écriai de nouveau: «Miss Mowcher, qu'est-ce que vous avez? Êtes-
+vous malade?
+
+-- Mon cher enfant, répliqua miss Mowcher en pressant ses deux
+mains sur son coeur, je suis malade là, très-malade; quand je
+pense à ce qui est arrivé, et que j'aurais pu le savoir,
+l'empêcher peut-être, si je n'avais pas été folle et étourdie
+comme je le suis!»
+
+Et son grand chapeau, si mal approprié à sa taille de naine, se
+balançait en avant et en arrière, suivant les mouvements de son
+petit corps, faisant danser à l'unisson derrière elle, sur la
+muraille, l'ombre d'un chapeau de géant.
+
+«Je suis étonné, commençai-je à dire, de vous voir si sérieusement
+troublée...» Mais elle m'interrompit.
+
+«Oui, dit-elle, c'est toujours comme ça. Tous les jeunes gens
+inconsidérés qui ont eu le bonheur d'arriver à leur pleine
+croissance, ça s'étonne toujours de trouver quelques sentiments
+chez une petite créature comme moi. Je ne suis pour eux qu'un
+jouet dont ils s'amusent, pour le jeter de côté quand ils en sont
+las; ça s'imagine que je n'ai pas plus de sensibilité qu'un cheval
+de bois ou un soldat de plomb. Oui, oui, c'est comme ça, et ce
+n'est pas d'aujourd'hui.
+
+-- Je ne peux parler que pour moi, lui dis-je, mais je vous assure
+que je ne suis pas comme cela. Peut-être n'aurais-je pas dû me
+montrer étonné de vous voir dans cet état, puisque je vous connais
+à peine. Excusez-moi: je vous ai dit cela sans intention.
+
+-- Que voulez-vous que je fasse? répliqua la petite femme en se
+tenant debout et en levant les bras pour se faire voir. Voyez: mon
+père était tout comme moi, mon frère est de même, ma soeur aussi.
+Je travaille pour mon frère et ma soeur depuis bien des années...
+sans relâche, monsieur Copperfield, tout le jour. Il faut vivre.
+Je ne fais de mal à personne. S'il y a des gens assez cruels pour
+me tourner légèrement en plaisanterie, que voulez-vous que je
+fasse? Il faut bien que je fasse comme eux; et voilà comme j'en
+suis venue à me moquer de moi-même, de mes rieurs et de toutes
+choses. Je vous le demande, à qui la faute? Ce n'est pas la
+mienne, toujours!»
+
+Non, non, je voyais bien que ce n'était pas la faute de miss
+Mowcher.
+
+«Si j'avais laissé voir à votre perfide ami que, pour être naine,
+je n'en avais pas moins un coeur comme une autre, continua-t-elle
+en secouant la tête d'un air de reproche, croyez-vous qu'il m'eût
+jamais montré le moindre intérêt? Si la petite Mowcher (qui ne
+s'est pourtant pas faite elle-même, monsieur) s'était adressée à
+lui ou à quelqu'un de ses semblables au nom de ses malheurs,
+croyez-vous que l'on eût seulement écouté sa petite voix? La
+petite Mowcher n'en avait pas moins besoin de vivre, quand elle
+eût été la plus sotte et la plus grognon des naines, mais elle n'y
+eût pas réussi, oh! non. Elle se serait essoufflée à demander une
+tartine de pain et de beurre, qu'on l'aurait bien laissée là
+mourir de faim, car enfin elle ne peut pourtant pas se nourrir de
+l'air du temps!»
+
+Miss Mowcher s'assit de nouveau sur le garde-cendres, tira son
+mouchoir et s'essuya les yeux.
+
+«Allez! vous devez plutôt me féliciter, si vous avez le coeur bon,
+comme je le crois, dit-elle, d'avoir eu le courage, dans ce que je
+suis, de supporter tout cela gaiement. Je me félicite moi-même, en
+tout cas, de pouvoir faire mon petit bonhomme de chemin dans le
+monde sans rien devoir à personne, sans avoir à rendre autre chose
+pour le pain qu'on me jette en passant, par sottise ou par vanité,
+que quelques folies en échange. Si je ne passe pas ma vie à me
+lamenter de tout ce qui me manque, c'est tant mieux pour moi, et
+cela ne fait de tort à personne. S'il faut que je serve de jouet à
+vous autres géants, au moins traitez votre jouet doucement.»
+
+Miss Mowcher remit son mouchoir dans sa poche, et poursuivit en me
+regardant fixement:
+
+«Je vous ai vu dans la rue tout à l'heure. Vous comprenez qu'il
+m'est impossible de marcher aussi vite que vous: j'ai les jambes
+trop petites et l'haleine trop courte, et je n'ai pas pu vous
+rejoindre; mais je devinais où vous alliez et je vous ai suivi. Je
+suis déjà venue ici aujourd'hui, mais la bonne femme n'était pas
+chez elle.
+
+-- Est-ce que vous la connaissez? demandai-je.
+
+-- J'ai entendu parler d'elle, répliqua-t-elle, chez Omer et
+Joram. J'étais chez eux ce matin à sept heures. Vous souvenez-vous
+de ce que Steerforth me dit de cette malheureuse fille le jour où
+je vous ai vus tous les deux à l'hôtel?»
+
+Le grand chapeau sur la tête de miss Mowcher, et le chapeau plus
+grand encore qui se dessinait sur la muraille, recommencèrent à se
+dandiner quand elle me fit cette question.
+
+Je lui répondis que je me rappelais très-bien ce qu'elle voulait
+dire, et que j'y avais pensé plusieurs fois dans la journée.
+
+«Que le père du mensonge le confonde! dit la petite personne en
+élevant le doigt entre ses yeux étincelants et moi, et qu'il
+confonde dix fois plus encore ce misérable domestique! Mais je
+croyais que c'était vous qui aviez pour elle une passion de
+vieille date.
+
+-- Moi? répétai-je.
+
+-- Enfant que vous êtes! Au nom de la mauvaise fortune la plus
+aveugle, s'écria miss Mowcher, en se tordant les mains avec
+impatience et en s'agitant de long en large sur le garde-cendres,
+pourquoi aussi faisiez-vous tant son éloge, en rougissant et d'un
+air si troublé?»
+
+Je ne pouvais me dissimuler qu'elle disait vrai, quoiqu'elle eût
+mal interprété mon émotion.
+
+«Comment pouvais-je le savoir? dit miss Mowcher en tirant de
+nouveau son mouchoir et en frappant du pied chaque fois qu'elle
+s'essuyait les yeux des deux mains. Je voyais bien qu'il vous
+tourmentait et vous cajolait tour à tour; et, pendant ce temps-là,
+vous étiez comme de la cire molle entre ses mains; je le voyais
+bien aussi. Il n'y avait pas une minute que j'avais quitté la
+chambre quand son domestique me dit que le jeune innocent (c'est
+ainsi qu'il vous appelait, et vous, vous pouvez bien l'appeler le
+vieux coquin tant que vous voudrez, sans lui faire tort) avait
+jeté son dévolu sur elle, et qu'elle avait aussi la tête perdue
+d'amour pour vous; mais que son maître était décidé à ce que cela
+n'eût pas de mauvaises suites, plus par affection pour vous que
+par pitié pour elle, et que c'était dans ce but qu'ils étaient à
+Yarmouth. Comment ne pas le croire? J'avais vu Steerforth vous
+câliner et vous flatter en faisant l'éloge de cette jeune fille.
+C'était vous qui aviez parlé d'elle le premier. Vous aviez avoué
+qu'il y avait longtemps que vous l'aviez appréciée. Vous aviez
+chaud et froid, vous rougissiez et vous pâlissiez quand je vous
+parlais d'elle. Que vouliez-vous que je pusse croire, si ce n'est
+que vous étiez un petit libertin en herbe, à qui il ne manquait
+plus que l'expérience, et qu'avec les mains dans lesquelles vous
+étiez tombé, l'expérience ne vous manquerait pas longtemps, s'ils
+ne se chargeaient pas de vous diriger pour votre bien, puisque
+telle était leur fantaisie? Oh! oh! oh! c'est qu'ils avaient peur
+que je ne découvrisse la vérité, s'écria miss Mowcher en
+descendant du garde-feu pour trotter en long et en large dans la
+cuisine, en levant au ciel ses deux petits bras d'un air de
+désespoir; ils savaient que je suis assez fine, car j'en ai bien
+besoin pour me tirer d'affaire dans le monde, et ils se sont
+réunis pour me tromper; ils m'ont fait remettre à cette
+malheureuse fille une lettre, l'origine, je le crains bien, de ses
+accointances avec Littimer qui était resté ici tout exprès pour
+elle.»
+
+Je restai confondu à la révélation de tant de perfidie, et je
+regardai miss Mowcher qui se promenait toujours dans la cuisine;
+quand elle fut hors d'haleine, elle se rassit sur le garde-feu et,
+s'essuyant le visage avec son mouchoir, elle secoua la tête sans
+faire d'autre mouvement et sans rompre le silence.
+
+«Mes tournées de province m'ont amenée avant-hier soir à Norwich,
+monsieur Copperfield, ajouta-t-elle enfin. Ce que j'ai su là par
+hasard du secret qui avait enveloppé leur arrivée et leur départ,
+car je fus bien étonnée d'apprendre que vous n'étiez pas de la
+partie, m'a fait soupçonner quelque chose. J'ai pris hier au soir
+la diligence de Londres au moment où elle traversait Norwich, et
+je suis arrivée ici ce matin, trop tard, hélas! trop tard!»
+
+La pauvre petite Mowcher avait un tel frisson, à force de pleurer
+et de se désespérer, qu'elle se retourna sur le garde-feu pour
+réchauffer ses pauvres petits pieds mouillés au milieu des
+cendres, et resta là comme une grande poupée, les yeux tournés
+vers l'âtre. J'étais assis sur une chaise de l'autre côté de la
+cheminée, plongé dans mes tristes réflexions et regardant tantôt
+le feu, tantôt mon étrange compagne.
+
+«Il faut que je m'en aille, dit-elle enfin en se levant. Il est
+tard; vous ne vous méfiez pas de moi, n'est-ce pas?»
+
+En rencontrant son regard perçant, plus perçant que jamais, quand
+elle me fit cette question, je ne pus répondre à ce brusque appel
+un «non» bien franc.
+
+«Allons, dit-elle, en acceptant la main que je lui offrais pour
+l'aider à passer par-dessus le garde-cendres et en me regardant
+d'un air suppliant, vous savez bien que vous ne vous méfieriez pas
+de moi, si j'étais une femme de taille ordinaire.»
+
+Je sentis qu'il y avait beaucoup de vérité là dedans, et j'étais
+un peu honteux de moi-même.
+
+«Vous êtes jeune, dit-elle. Écoutez un mot d'avis, même d'une
+petite créature de trois pieds de haut. Tâchez, mon bon ami, de ne
+pas confondre les infirmités physiques avec les infirmités
+morales, à moins que vous n'ayez quelque bonne raison pour cela.»
+
+Quand elle fut délivrée du garde-cendres, et moi de mes soupçons,
+je lui dis que je ne doutais pas qu'elle ne m'eût fidèlement
+expliqué ses sentiments, et que nous n'eussions été, l'un et
+l'autre, deux instruments aveugles dans des mains perfides. Elle
+me remercia en ajoutant que j'étais un bon garçon.
+
+«Maintenant, faites attention! dit-elle en se retournant, au
+moment d'arriver à la porte, et en me regardant, le doigt levé,
+d'un air malin. J'ai quelques raisons de supposer, d'après ce que
+j'ai entendu dire (car j'ai toujours l'oreille au guet, il faut
+bien que j'use des facultés que je possède) qu'ils sont partis
+pour le continent. Mais s'ils reviennent jamais, si l'un d'eux
+seulement revient de mon vivant, j'ai plus de chances qu'un autre,
+moi qui suis toujours par voie et par chemins, d'en être informée.
+Tout ce que je saurai, vous le saurez; si je puis jamais être
+utile, n'importe comment, à cette pauvre fille qu'ils viennent de
+séduire, je m'y emploierai fidèlement, s'il plaît à Dieu! Et quant
+à Littimer, mieux vaudrait pour lui avoir un dogue à ses trousses
+que la petite Mowcher!»
+
+Je ne pus m'empêcher d'ajouter foi intérieurement à cette
+promesse, quand je vis le regard qui l'accompagnait.
+
+«Je ne vous demande que d'avoir en moi la confiance que vous
+auriez en une femme d'une taille ordinaire, ni plus ni moins, dit
+la petite créature en prenant ma main d'un air suppliant. Si vous
+me revoyez jamais différente en apparence de ce que je suis
+maintenant avec vous; si je reprends l'humeur folâtre que vous
+m'avez vue la première fois, faites attention à la compagnie avec
+laquelle je me trouve. Rappelez-vous que je suis une pauvre petite
+créature sans secours et sans défense. Figurez-vous miss Mowcher
+rentrée chez elle le soir, avec son frère tout comme elle, et sa
+soeur, comme elle aussi, quand elle a fini sa journée; peut-être
+alors serez-vous plus indulgent pour moi, et ne vous étonnerez-
+vous plus de mon chagrin et de mon trouble. Bonsoir!»
+
+Je touchai la main de miss Mowcher avec des sentiments d'estime
+bien différents de ceux qu'elle m'avait inspirés jusqu'alors, et
+je lui tins la porte pour la laisser sortir. Ce n'était pas une
+petite affaire que d'ouvrir le grand parapluie et de le placer en
+équilibre dans sa main; j'y réussis pourtant, et je le vis
+descendre la rue à travers la pluie sans que rien indiquât qu'il y
+eût personne dessous, excepté quand une gouttière trop pleine se
+déchargeait sur lui au passage et le faisait pencher de côté, car
+alors on découvrait miss Mowcher en péril, qui faisait de violents
+efforts pour le redresser.
+
+Après avoir fait une ou deux sorties pour aller à sa rescousse,
+mais sans grands résultats, car, quelques pas plus loin, le
+parapluie recommençait toujours à sautiller devant moi comme un
+gros oiseau avant que je pusse le rejoindre, je rentrai me
+coucher, et je dormis jusqu'au matin.
+
+M. Peggotty et ma vieille bonne vinrent me trouver de bonne heure,
+et nous nous rendîmes au bureau de la diligence, où mistress
+Gummidge nous attendait avec Ham pour nous dire adieu.
+
+«Monsieur David, me dit Ham tout bas, en me prenant à part,
+pendant que Peggotty arrimait son sac au milieu du bagage: sa vie
+est complètement brisée, il ne sait pas où il va, il ne sait pas
+ce qui l'attend, il commence un voyage qui va le mener de çà et de
+là, jusqu'à la fin de sa vie, vous pouvez compter là-dessus, s'il
+ne trouve pas ce qu'il cherche. Je sais que vous serez un ami pour
+lui, monsieur David!
+
+-- Vous pouvez en être assuré, lui dis-je en pressant
+affectueusement sa main.
+
+-- Merci, monsieur, merci bien. Encore un mot. Je gagne bien ma
+vie, vous savez, monsieur David, et je ne saurais maintenant à
+quoi dépenser ce que je gagne, je n'ai plus besoin que de quoi
+vivre. Si vous pouviez le dépenser pour lui, monsieur, je
+travaillerais de meilleur coeur. Quoique, quant à ça, monsieur,
+continua-t-il d'un ton ferme et doux, soyez bien sûr que je n'en
+travaillerai pas moins comme un homme, et que je m'en acquitterai
+de mon mieux.»
+
+Je lui dis que j'en étais bien convaincu, et je ne lui cachai même
+pas mon espérance qu'un temps viendrait où il renoncerait à la vie
+solitaire à laquelle, en ce moment, il pouvait se croire
+naturellement condamné pour toujours.
+
+«Non, monsieur, dit-il en secouant la tête; tout cela est passé
+pour moi. Jamais personne ne remplira la place qui est vide. Mais
+n'oubliez pas qu'il y aura toujours ici de l'argent de côté,
+monsieur.»
+
+Je lui promis de m'en souvenir, tout en lui rappelant que
+M. Peggotty avait déjà un revenu modeste, il est vrai, mais
+assuré, grâce au legs de son beau-frère. Nous prîmes alors congé
+l'un de l'autre. Je ne peux pas le quitter, même ici, sans me
+rappeler son courage simple et touchant dans un si grand chagrin.
+
+Quant à mistress Gummidge, s'il me fallait décrire toutes les
+courses qu'elle fit le long de la rue à côté de la diligence, sans
+voir autre chose, à travers les larmes qu'elle essayait de
+contenir, que M. Peggotty assis sur l'impériale, ce qui faisait
+qu'elle se heurtait contre tous les gens qui marchaient dans une
+direction opposée, je serais obligé de me lancer dans une
+entreprise bien difficile. J'aime donc mieux la laisser assise sur
+les marches de la porte d'un boulanger, essoufflée et hors
+d'haleine, avec un chapeau qui n'avait plus du tout de forme, et
+l'un de ses souliers qui l'attendait sur le trottoir à une
+distance considérable.
+
+En arrivant au terme de notre voyage, notre première occupation
+fut de chercher pour Peggotty un petit logement où son frère pût
+avoir un lit; nous eûmes le bonheur d'en trouver un, très-propre
+et peu dispendieux, au-dessus d'une boutique de marchand de
+chandelles, et séparé par deux rues seulement de mon appartement.
+Quand nous eûmes retenu ce domicile, j'achetai de la viande froide
+chez un restaurateur et j'emmenai mes compagnons de voyage prendre
+le thé chez moi, au risque, je regrette de le dire, de ne pas
+obtenir l'approbation de mistress Crupp, bien au contraire.
+Cependant, je dois mentionner ici, pour bien faire connaître les
+qualités contradictoires de cette estimable dame, qu'elle fut
+très-choquée de voir Peggotty retrousser sa robe de veuve, dix
+minutes après son arrivée chez moi, pour se mettre à épousseter ma
+chambre à coucher. Mistress Crupp regardait cette usurpation de sa
+charge comme une liberté, et elle ne permettait jamais, dit-elle,
+qu'on prit des libertés avec elle.
+
+M. Peggotty m'avait communiqué en route un projet auquel je
+m'attendais bien. Il avait l'intention de voir d'abord mistress
+Steerforth. Comme je me sentais obligé de l'aider dans cette
+entreprise, et de servir de médiateur entre eux, dans le but de
+ménager le plus possible la sensibilité de la mère, je lui écrivis
+le soir même. Je lui expliquai le plus doucement que je pus le mal
+qu'on avait fait à M. Peggotty, le droit que j'avais pour ma part
+de me plaindre de ce malheureux événement. Je lui disais que
+c'était un homme d'une classe inférieure, mais du caractère le
+plus doux et le plus élevé, et que j'osais espérer qu'elle ne
+refuserait pas de le voir dans le malheur qui l'accablait. Je lui
+demandais de nous recevoir à deux heures de l'après-midi, et
+j'envoyai moi-même la lettre par la première diligence du matin.
+
+
+À l'heure dite, nous étions devant la porte... la porte de cette
+maison où j'avais été si heureux quelques jours auparavant, où
+j'avais donné si librement toute ma confiance et tout mon coeur,
+cette porte qui m'était désormais fermée maintenant, et que je ne
+regardais plus que comme une ruine désolée.
+
+Point de Littimer. C'était la jeune fille qui l'avait remplacé à
+ma grande satisfaction, lors de notre dernière visite, qui vint
+nous répondre et qui nous conduisit au salon. Mistress Steerforth
+s'y trouvait. Rosa Dartle, au moment où nous entrâmes, quitta le
+siège qu'elle occupait dans un autre coin de la chambre, et vint
+se placer debout derrière le fauteuil de mistress Steerforth.
+
+Je vis à l'instant sur le visage de la mère qu'elle avait appris
+de lui-même ce qu'il avait fait. Elle était très-pâle, et ses
+traits portaient la trace d'une émotion trop profonde pour être
+seulement attribuée à ma lettre, surtout avec les doutes que lui
+eût laissés sa tendresse. Je lui trouvai en ce moment plus de
+ressemblance que jamais avec son fils, et je vis, plutôt avec mon
+coeur qu'avec mes yeux, que mon compagnon n'en était pas frappé
+moins que moi.
+
+Elle se tenait droite sur son fauteuil, d'un air majestueux,
+imperturbable, impassible, qu'il semblait que rien au monde ne fut
+capable de troubler. Elle regarda fièrement M. Peggotty quand il
+vint se placer devant elle, et lui ne la regardait pas d'un oeil
+moins assuré. Les yeux pénétrants de Rosa Dartle nous embrassaient
+tous. Pendant un moment le silence fut complet.
+
+Elle fit signe à M. Peggotty de s'asseoir.
+
+«Il ne me semblerait pas naturel, madame, dit-il à voix basse, de
+m'asseoir dans cette maison; j'aime mieux me tenir debout.»
+Nouveau silence, qu'elle rompit encore en disant:
+
+«Je sais ce qui vous amène ici; je le regrette profondément. Que
+voulez-vous de moi? que me demandez-vous de faire?»
+
+Il mit son chapeau sous son bras, et cherchant dans son sein la
+lettre de sa nièce, la tira, la déplia et la lui donna.
+
+«Lisez ceci, s'il vous plaît, madame. C'est de la main de ma
+nièce!»
+
+Elle lut, du même air impassible et grave; je ne pus saisir sur
+ses traits aucune trace d'émotion, puis elle rendit la lettre.
+
+«À moins qu'il ne me ramène après avoir fait de moi une dame,» dit
+M. Peggotty, en suivant les mots du doigt: Je viens savoir,
+madame, s'il tiendra sa promesse?
+
+-- Non, répliqua-t-elle.
+
+-- Pourquoi non? dit M. Peggotty?
+
+-- C'est impossible. Il se déshonorerait. Vous ne pouvez pas
+ignorer qu'elle est trop au-dessous de lui.
+
+-- Élevez-la jusqu'à vous! dit M. Peggotty.
+
+-- Elle est ignorante et sans éducation.
+
+-- Peut-être oui, peut-être non, dit M. Peggotty. Je ne le crois
+pas, madame, mais je ne suis pas juge de ces choses-là. Enseignez-
+lui ce qu'elle ne sait pas!
+
+-- Puisque vous m'obligez à parler plus catégoriquement; ce que je
+ne fais qu'avec beaucoup de regret, sa famille est trop humble
+pour qu'une chose pareille soit possible, quand même il n'y aurait
+pas d'autres obstacles.
+
+-- Écoutez-moi, madame, dit-il lentement et avec calme: Vous savez
+ce que c'est que d'aimer son enfant; moi aussi. Elle serait cent
+fois mon enfant que je ne pourrais pas l'aimer davantage. Mais
+vous ne savez pas ce que c'est que de perdre son enfant; moi je le
+sais. Toutes les richesses du monde, si elles étaient à moi, ne me
+coûteraient rien pour la racheter. Arrachez-la à ce déshonneur, et
+je vous donne ma parole que vous n'aurez pas à craindre l'opprobre
+de notre alliance. Pas un de ceux qui l'ont élevée, pas un de ceux
+qui ont vécu avec elle, et qui l'ont regardée comme leur trésor
+depuis tant d'années, ne verra plus jamais son joli visage. Nous
+renoncerons à elle, nous nous contenterons d'y penser, comme si
+elle était bien loin, sous un autre ciel; nous nous contenterons
+de la confier à son mari, à ses petits enfants, peut-être, et
+d'attendre, pour la revoir, le temps où nous serons tous égaux
+devant Dieu!»
+
+La simple éloquence de son discours ne fut pas absolument sans
+effet. Mistress Steerforth conserva ses manières hautaines, mais
+son ton s'adoucit un peu en lui répondant:
+
+«Je ne justifie rien. Je n'accuse personne, mais je suis fâchée
+d'être obligée de répéter que c'est impraticable. Un mariage
+pareil détruirait sans retour tout l'avenir de mon fils. Cela ne
+se peut pas, et cela ne se fera pas: rien n'est plus certain. S'il
+y a quelque autre compensation...
+
+-- Je regarde un visage qui me rappelle par sa ressemblance celui
+que j'ai vu en face de moi, interrompit M. Peggotty, avec un
+regard ferme mais étincelant, dans ma maison, au coin de mon feu,
+dans mon bateau, partout, avec un sourire amical, au moment où il
+méditait une trahison si noire, que j'en deviens à moitié fou
+quand j'y pense. Si le visage qui ressemble à celui-là ne devient
+pas rouge comme le feu à l'idée de m'offrir de l'argent pour me
+payer la perte et la ruine de mon enfant, il ne vaut pas mieux que
+l'autre; peut-être vaut-il moins encore, puisque c'est celui d'une
+dame.»
+
+Elle changea alors en un instant: elle rougit de colère, et dit
+avec hauteur, en serrant les bras de son fauteuil:
+
+«Et vous, quelle compensation pouvez-vous m'offrir pour l'abîme
+que vous avez ouvert entre mon fils et moi? Qu'est-ce que votre
+affection en comparaison de la mienne? Qu'est-ce que votre
+séparation au prix de la nôtre?»
+
+Miss Dartle la toucha doucement et pencha la tête pour lui parler
+tout bas, mais elle ne voulut pas l'écouter.
+
+«Non, Rosa, pas un mot! Que cet homme m'entende jusqu'au bout! Mon
+fils, qui a été le but unique de ma vie, à qui toutes mes pensées
+ont été consacrées, à qui je n'ai pas refusé un désir depuis son
+enfance, avec lequel j'ai vécu d'une seule existence depuis sa
+naissance, s'amouracher en un instant d'une misérable fille, et
+m'abandonner! Me récompenser de ma confiance par une déception
+systématique pour l'amour d'elle, et me quitter pour elle!
+Sacrifier à cette odieuse fantaisie les droits de sa mère à son
+respect, son affection, son obéissance, sa gratitude, des droits
+que chaque jour et chaque heure de sa vie avaient dû lui rendre
+sacrés! N'est-ce pas là aussi un tort irréparable?»
+
+Rosa Dartle essaya de nouveau de la calmer, mais ce fut en vain.
+
+«Je vous le répète, Rosa, pas un mot! S'il est capable de risquer
+tout sur un coup de dé pour le caprice le plus frivole, je puis le
+faire aussi pour un motif plus digne de moi. Qu'il aille où il
+voudra avec les ressources que mon amour lui a fournies! Croit-il
+me réduire par une longue absence? Il connaît bien peu sa mère
+s'il compte là-dessus. Qu'il renonce à l'instant à cette
+fantaisie, et il sera le bienvenu. S'il n'y renonce pas à
+l'instant, il ne m'approchera jamais, vivante on mourante, tant
+que je pourrai lever la main pour m'y opposer, jusqu'à ce que,
+débarrassé d'elle pour toujours, il vienne humblement implorer mon
+pardon. Voilà mon droit! Voilà la séparation qu'il a mise entre
+nous! Et n'est-ce pas là un tort irréparable?» dit-elle en
+regardant son visiteur du même air hautain qu'elle avait pris tout
+d'abord.
+
+En entendant, en voyant la mère, pendant qu'elle prononçait ces
+paroles, il me semblait voir et entendre son fils y répondre par
+un défi. Je retrouvais en elle tout ce que j'avais vu en lui
+d'obstination et d'entêtement. Tout ce que je savais par moi-même
+de l'énergie mal dirigée de Steerforth me faisait mieux comprendre
+le caractère de sa mère; je voyais clairement que leur âme, dans
+sa violence sauvage, était à l'unisson.
+
+Elle me dit alors tout haut, en reprenant la froideur de ses
+manières, qu'il était inutile d'en entendre ou d'en dire
+davantage, et qu'elle désirait mettre un terme à cette entrevue.
+Elle se levait d'un air de dignité pour quitter la chambre, quand
+M. Peggotty déclara que c'était inutile.
+
+«Ne craignez pas que je sois pour vous un embarras, madame: je
+n'ai plus rien à vous dire, reprit-il en faisant un pas vers la
+porte. Je suis venu ici sans espérance et je n'emporte aucun
+espoir. J'ai fait ce que je croyais devoir faire, mais je
+n'attendais rien de ma visite. Cette maison maudite a fait trop de
+mal à moi et aux miens pour que je pusse raisonnablement en
+espérer quelque chose.»
+
+Là-dessus nous partîmes, en la laissant debout à côté de son
+fauteuil, comme si elle posait pour un portrait de noble attitude
+avec un beau visage.
+
+Nous avions à traverser, pour sortir, une galerie vitrée qui
+servait de vestibule; une vigne en treille la couvrait tout
+entière de ses feuilles; il faisait beau et les portes qui
+donnaient dans le jardin étaient ouvertes. Rosa Dartle entra par
+là, sans bruit, au moment où nous passions, et s'adressant à moi:
+
+«Vous avez eu une belle idée, dit-elle, d'amener cet homme!»
+
+Je n'aurais pas cru qu'on pût concentrer, même sur ce visage, une
+expression de rage et de mépris comme celle qui obscurcissait ses
+traits et qui jaillissait de ses yeux noirs. La cicatrice du
+marteau était, comme toujours dans de pareils accès de colère,
+fortement accusée. Le tremblement nerveux que j'y avais déjà
+remarqué l'agitait encore, et elle y porta la main pour le
+contenir, en voyant que je la regardais.
+
+«Vous avez bien choisi votre homme pour l'amener ici et lui servir
+de champion, n'est-ce pas? Quel ami fidèle!
+
+-- Miss Dartle, répliquai-je, vous n'êtes certainement pas assez
+injuste pour que ce soit moi que vous condamniez en ce moment?
+
+-- Pourquoi venez-vous jeter la division entre ces deux créatures
+insensées, répliqua-t-elle; ne voyez-vous pas qu'ils sont fous
+tous les deux d'entêtement et d'orgueil?
+
+-- Est-ce ma faute? repartis-je.
+
+-- C'est votre faute! répliqua-t-elle. Pourquoi amenez-vous cet
+homme ici?
+
+-- C'est un homme auquel on a fait bien du mal, miss Dartle,
+répondis-je; vous ne le savez peut-être pas.
+
+-- Je sais que James Steerforth, dit-elle en pressant la main sur
+son sein comme pour empêcher d'éclater l'orage qui y régnait, a un
+coeur perfide et corrompu; je sais que c'est un traître. Mais
+qu'ai-je besoin de m'inquiéter de savoir ce qui regarde cet homme
+et sa misérable nièce?
+
+-- Miss Dartle, répliquai-je, vous envenimez la plaie: elle n'est
+déjà que trop profonde. Je vous répète seulement, en vous
+quittant, que vous lui faites grand tort.
+
+-- Je ne lui fais aucun tort, répliqua-t-elle: ce sont autant de
+misérables sans honneur, et, pour elle, je voudrais qu'on lui
+donnât le fouet.»
+
+M. Peggotty passa sans dire un mot et sortit.
+
+«Oh! c'est honteux, miss Dartle, c'est honteux, lui dis-je avec
+indignation. Comment pouvez-vous avoir le coeur de fouler aux
+pieds un homme accablé par une affliction si peu méritée?
+
+-- Je voudrais les fouler tous aux pieds, répliqua-t-elle. Je
+voudrais voir sa maison détruite de fond en comble; je voudrais
+qu'on marquât la nièce au visage avec un fer rouge, qu'on la
+couvrît de haillons, et qu'on la jetât dans la rue pour y mourir
+de faim. Si j'avais le pouvoir de la juger, voilà ce que je lui
+ferais faire: non, non, voilà ce que je lui ferais moi-même! Je la
+déteste! Si je pouvais lui reprocher en face sa situation infâme,
+j'irais au bout du monde pour cela. Si je pouvais la poursuivre
+jusqu'au tombeau, je le ferais. S'il y avait à l'heure de sa mort
+un mot qui pût la consoler, et qu'il n'y eut que moi qui le sût,
+je mourrais plutôt que de le lui dire.»
+
+Toute la véhémence de ces paroles ne peut donner qu'une idée très-
+imparfaite de la passion qui la possédait tout entière et qui
+éclatait dans toute sa personne, quoiqu'elle eût baissé la voix au
+lieu de l'élever. Nulle description ne pourrait rendre le souvenir
+que j'ai conservé d'elle, dans cette ivresse de fureur. J'ai vu la
+colère sous bien des formes, je ne l'ai jamais vue sous celle-là.
+
+Quand je rejoignis M. Peggotty, il descendait la colline lentement
+et d'un air pensif. Il me dit, dès que je l'eus atteint, qu'ayant
+maintenant le coeur net de ce qu'il avait voulu faire à Londres,
+il avait l'intention de partir le soir même pour ses voyages. Je
+lui demandai où il comptait aller? Il me répondit seulement:
+
+«Je vais chercher ma nièce, monsieur.»
+
+Nous arrivâmes au petit logement au-dessus du magasin de
+chandelles, et là je trouvai l'occasion de répéter à Peggotty ce
+qu'il m'avait dit. Elle m'apprit à son tour qu'il lui avait tenu
+le même langage, le matin. Elle ne savait pas plus que moi où il
+allait, mais elle pensait qu'il avait quelque projet en tête.
+
+Je ne voulus pas le quitter en pareille circonstance, et nous
+dînâmes tous les trois avec un pâté de filet de boeuf, l'un des
+plats merveilleux qui faisaient honneur au talent de Peggotty, et
+dont le parfum incomparable était encore relevé, je me le rappelle
+à merveille, par une odeur composée de thé, de café, de beurre, de
+lard, de fromage, de pain frais, de bois à brûler, de chandelles
+et de sauce aux champignons qui montait sans cesse de la boutique.
+Après le dîner, nous nous assîmes pendant une heure à peu près, à
+côté de la fenêtre, sans dire grand'chose; puis M. Peggotty se
+leva, prit son sac de toile cirée et son gourdin, et les posa sur
+la table.
+
+Il accepta, en avance de son legs, une petite somme que sa soeur
+lui remit sur l'argent comptant qu'elle avait entre les mains, à
+peine de quoi vivre un mois, à ce qu'il me semblait. Il promit de
+m'écrire s'il venait à savoir quelque chose, puis il passa la
+courroie de son sac sur son épaule, prit son chapeau et son bâton,
+et nous dit à tous les deux: «Au revoir!»
+
+«Que Dieu vous bénisse, ma chère vieille, dit-il en embrassant
+Peggotty, et vous aussi, monsieur David, ajouta-t-il en me donnant
+une poignée de main. Je vais la chercher par le monde. Si elle
+revenait pendant que je serai parti (mais, hélas! ça n'est pas
+probable), ou si je la ramenais, mon intention serait d'aller
+vivre avec elle là où elle ne trouverait personne qui pût lui
+adresser un reproche; s'il m'arrivait malheur, rappelez-vous que
+les dernières paroles que j'ai dites pour elles sont: «Je laisse à
+ma chère fille mon affection inébranlable, et je lui pardonne!»
+
+Il dit cela d'un ton solennel, la tête nue; puis, remettant son
+chapeau, il descendit et s'éloigna. Nous le suivîmes jusqu'à la
+porte. La soirée était chaude, il faisait beaucoup de poussière,
+le soleil couchant jetait des flots de lumière sur la chaussée, et
+le bruit constant des pas s'était un moment assoupi dans la grande
+rue à laquelle aboutissait notre petite ruelle. Il tourna tout
+seul le coin de cette ruelle sombre, entra dans l'éclat du jour et
+disparut.
+
+Rarement je voyais revenir cette heure de la soirée, rarement il
+m'arrivait de me réveiller la nuit et de regarder la lune ou les
+étoiles, ou de voir tomber la pluie et d'entendre siffler le vent,
+sans penser au pauvre pèlerin qui s'en allait tout seul par les
+chemins, et sans me rappeler ces mots:
+
+«Je vais la chercher par le monde. S'il m'arrivait malheur,
+rappelez-vous que les dernières paroles que j'ai dites pour elle
+étaient: «Je laisse à ma chère fille mon affection inébranlable,
+et je lui pardonne.»
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Bonheur.
+
+
+Durant tout ce temps-là, j'avais continué d'aimer Dora plus que
+jamais. Son souvenir me servait de refuge dans mes contrariétés et
+mes chagrins, il me consolait même de la perte de mon ami. Plus
+j'avais compassion de moi-même et plus j'avais pitié des autres,
+plus je cherchais des consolations dans l'image de Dora. Plus le
+monde me semblait rempli de déceptions et de peines, plus l'étoile
+de Dora s'élevait pure et brillante au-dessus du monde. Je ne
+crois pas que j'eusse une idée bien nette de la patrie où Dora
+avait vu le jour, ni de la place élevée qu'elle occupait par sa
+nature dans l'échelle des archanges et des séraphins; mais je sais
+bien que j'aurais repoussé avec indignation et mépris la pensée
+qu'elle pût être simplement une créature humaine comme toutes les
+autres demoiselles.
+
+Si je puis m'exprimer ainsi, j'étais absorbé dans Dora. Non-
+seulement j'étais amoureux d'elle à en perdre la tête, mais
+c'était un amour qui pénétrait tout mon être. On aurait pu tirer
+de moi, ceci est une figure, assez d'amour pour y noyer un homme,
+et il en serait encore resté assez en moi et tout autour de moi
+pour inonder mon existence tout entière.
+
+La première chose que je fis pour mon propre compte en revenant,
+fut d'aller pendant la nuit me promener à Norwood, où, selon les
+termes d'une respectable énigme qu'on me donnait à deviner dans
+mon enfance, «je fis le tour de la maison, sans jamais toucher la
+maison»: Je crois que cet incompréhensible logogriphe s'appliquait
+à la lune. Quoi qu'il en soit, moi, l'esclave lunatique de Dora,
+je tournai autour de la maison et du jardin pendant deux heures,
+regardant à travers des fentes dans les palissades, arrivant par
+des effets surhumains à passer le menton au-dessus des clous
+rouillés qui en garnissaient le sommet, envoyant des baisers aux
+lumières qui paraissaient aux fenêtres, faisant à la nuit des
+supplications romantiques pour qu'elle prit en main la défense de
+ma Dora... je ne sais pas trop contre quoi, contre le feu, je
+suppose; peut-être contre les souris, dont elle avait grand'peur.
+
+Mon amour me préoccupait tellement, et il me semblait si naturel
+de tout confier à Peggotty, lorsque je la retrouvai près de moi
+dans la soirée avec tous ses anciens instruments de couture,
+occupée à passer en revue ma garde-robe, qu'après de nombreuses
+circonlocutions, je lui communiquai mon grand secret. Peggotty y
+prit un vif intérêt; mais je ne pouvais réussir à lui faire
+considérer la question du même point de vue que moi. Elle avait
+des préventions audacieuses en ma faveur, et ne pouvait comprendre
+d'où venaient mes doutes et mon abattement. «La jeune personne
+devait se trouver bien heureuse d'avoir un pareil adorateur,
+disait-elle, et quant à son papa, qu'est-ce que ce monsieur
+pouvait demander de plus, je vous prie?»
+
+Je remarquai pourtant que la robe de procureur et la cravate
+empesée de M. Spenlow imposaient un peu à Peggotty, et lui
+inspiraient quelque respect pour l'homme dans lequel je voyais
+tous les jours davantage une créature éthérée, et qui me semblait
+rayonner dans un reflet de lumière pendant qu'il siégeait à la
+Cour, au milieu de ses dossiers, comme un phare destiné à éclairer
+un océan de papiers. Je me souviens aussi que c'était une chose
+qui me passait, pendant que je siégeais parmi ces messieurs de la
+Cour, de penser que tous ces vieux juges et ces docteurs ne se
+soucieraient seulement pas de Dora s'ils la connaissaient, qu'ils
+ne deviendraient pas du tout fous de joie si on leur proposait
+d'épouser Dora: que Dora pourrait, en chantant, en jouant de cette
+guitare magique, me pousser jusqu'aux limites du la folie, sans
+détourner d'un pas de son chemin un seul de tous ces êtres glacés!
+
+Je les méprisais tous sans exception. Tous ces vieux jardiniers
+gelés des plates-bandes du coeur m'inspiraient une répulsion
+personnelle. Le tribunal n'était pour moi qu'un bredouilleur
+insensé. La haute Cour me semblait aussi dépourvue de poésie et de
+sentiment que la basse-cour d'un poulailler.
+
+J'avais pris en main, avec un certain orgueil, le maniement des
+affaires de Peggotty, j'avais prouvé l'identité du testament,
+j'avais tout réglé avec le bureau des legs, je l'avais même menée
+à la Banque; enfin, tout était en bon train. Nous apportions
+quelque variété dans nos affaires légales, en allant voir des
+figures de cire dans Fleet-Street (j'espère qu'elles sont fondues,
+depuis vingt ans que je ne les ai vues), en visitant l'exposition
+de miss Linwood, qui reste dans mes souvenirs comme un mausolée au
+crochet, favorable aux examens de conscience et au repentir;
+enfin, en parcourant la tour de Londres, et en montant jusqu'au
+haut du dôme de Saint-Paul. Ces curiosités procurèrent à Peggotty
+le peu de plaisir dont elle pût jouir dans les circonstances
+présentes; pourtant il faut dire que Saint-Paul, grâce à son
+attachement pour sa boîte à ouvrage, lui parut digne de rivaliser
+avec la peinture du couvercle, quoique la comparaison, sous
+quelques rapports, fût plutôt à l'avantage de ce petit chef-
+d'oeuvre: c'était du moins l'avis de Peggotty.
+
+Ses affaires, qui étaient ce que nous appelions à la Cour des
+affaires de formalités ordinaires, genre d'affaires, par
+parenthèse, très-facile et très-lucratif, étant finies, je la
+conduisis un matin à l'étude pour régler son compte. M. Spenlow
+était sorti un montent, à ce que m'apprit le vieux Tiffey, il
+était allé conduire un monsieur qui venait prêter serment pour une
+dispense de bans; mais comme je savais qu'il allait revenir tout
+de suite, attendu que notre bureau était tout près de celui du
+vicaire général, je dis à Peggotty d'attendre.
+
+Nous jouions un peu, à la Cour, le rôle d'entrepreneurs de pompes
+funèbres, lorsqu'il s'agissait d'examiner un testament, et nous
+avions habituellement pour règle de nous composer un air plus ou
+moins sentimental quand nous avions affaire à des clients en
+deuil. Par le même principe, autrement appliqué, nous étions
+toujours gais et joyeux quand il s'agissait de clients qui
+allaient se marier. Je prévins donc Peggotty qu'elle allait
+trouver M. Spenlow assez bien remis du coup que lui avait porté le
+décès de M. Barkis, et le fait est que lorsqu'il entra, on aurait
+cru voir entrer le fiancé.
+
+Mais ni Peggotty ni moi nous ne nous amusâmes à le regarder, quand
+nous le vîmes accompagné de M. Murdstone. Ce personnage était
+très-peu changé. Ses cheveux étaient aussi épais et aussi noirs
+qu'autrefois, et son regard n'inspirait pas plus de confiance que
+par le passé.
+
+«Ah! Copperfield, dit M. Spenlow, vous connaissez monsieur, je
+crois?»
+
+Je saluai froidement M. Murdstone. Peggotty se borna à faire voir
+qu'elle le reconnaissait. Il fut d'abord un peu déconcerté de nous
+trouver tous les deux ensemble, mais il prit promptement son parti
+et s'approcha de moi.
+
+«J'espère, dit-il, que vous allez bien?
+
+-- Cela ne peut guère vous intéresser, lui dis-je. Mais, si vous
+tenez à le savoir, oui.»
+
+Nous nous regardâmes un moment, puis il s'adressa à Peggotty.
+
+«Et vous, dit-il, je suis fâché de savoir que vous ayez perdu
+votre mari.
+
+-- Ce n'est pas le premier chagrin que j'aie eu dans ma vie,
+monsieur Murdstone, répliqua Peggotty en tremblant de la tête aux
+pieds. Seulement, j'ose espérer qu'il n'y a personne à en accuser
+cette fois, personne qui ait à se le reprocher.
+
+-- Ah! dit-il, c'est une grande consolation, vous avez accompli
+votre devoir?
+
+-- Je n'ai troublé la vie de personne, dit Peggotty. Grâce à Dieu!
+Non, monsieur Murdstone, je n'ai pas fait mourir de peur et de
+chagrin une pauvre petite créature pleine de bonté et de douceur.»
+
+Il la regarda d'un air sombre, d'un air de remords, je crois,
+pendant un moment, puis il dit en se retournant de mon côté, mais
+en regardant mes pieds au lieu de regarder mon visage.
+
+«Il n'est pas probable que nous nous rencontrions de longtemps, ce
+qui doit être un sujet de satisfaction pour tous deux, sans doute,
+car des rencontres comme celle-ci ne peuvent jamais être
+agréables. Je ne m'attends pas à ce que vous, qui vous êtes
+toujours révolté contre mon autorité légitime, quand je
+l'employais pour vous corriger et vous mener à bien, vous puissiez
+maintenant me témoigner quelque bonne volonté. Il y a entre nous
+une antipathie...
+
+-- Invétérée, lui dis-je en l'interrompant. Il sourit et me
+décocha le regard le plus méchant que pussent darder ses yeux
+noirs.
+
+-- Oui, vous étiez encore au berceau, qu'elle couvait déjà dans
+votre sein, dit-il: elle a assez empoisonné la vie de votre pauvre
+mère, vous avez raison. J'espère pourtant que vous vous conduirez
+mieux; j'espère que vous vous corrigerez.»
+
+Ainsi finit notre dialogue à voix basse, dans un coin de la
+première pièce. Il entra après cela dans le cabinet de M. Spenlow,
+en disant tout haut, de sa voix la plus douce:
+
+«Les hommes de votre profession, monsieur Spenlow, sont accoutumés
+aux discussions de famille, et ils savent combien elles sont
+toujours amères et compliquées.» Là-dessus il paya sa dispense, la
+reçut de M. Spenlow soigneusement pliée, et après une poignée de
+main et des voeux polis du procureur pour son bonheur et celui de
+sa future épouse, il quitta le bureau.
+
+J'aurais peut-être eu plus de peine à garder le silence après ses
+derniers mots, si je n'avais pas été uniquement occupé de tâcher
+de persuader à Peggotty (qui n'était en colère qu'à cause de moi,
+la brave femme!) que nous n'étions pas en un lieu propre aux
+récriminations et que je la conjurais de se contenir. Elle était
+dans un tel état d'exaspération, que je fus enchanté d'en être
+quitte pour un de ses tendres embrassements. Je le devais sans
+doute à cette scène qui venait de réveiller en elle le souvenir de
+nos anciennes injures, et je soutins de mon mieux l'accolade en
+présence de M. Spenlow et de tous les clercs.
+
+M. Spenlow n'avait pas l'air de savoir quel était le lien qui
+existait entre M. Murdstone et moi et j'en étais bien aise, car je
+ne pouvais supporter de le reconnaître moi-même, me souvenant
+comme je le faisais de l'histoire de ma pauvre mère. M. Spenlow
+semblait croire, s'il croyait quelque chose, qu'il s'agissait
+d'une différence d'opinion politique: que ma tante était à la tête
+du parti de l'État dans notre famille, et qu'il y avait un parti
+de l'opposition commandé par quelque autre personne: du moins ce
+fut la conclusion que je tirai de ce qu'il disait, pendant que
+nous attendions le compte de Peggotty que rédigeait M. Tiffey.
+
+«Miss Trotwood, me dit-il, est très-ferme, et n'est pas disposée à
+céder à l'opposition, je crois. J'admire beaucoup son caractère,
+et je vous félicite, Copperfield, d'être du bon côté. Les
+querelles de famille sont fort à regretter, mais elles sont très-
+communes, et la grande affaire est d'être du bon côté.»
+
+Voulant dire par là, je suppose, du côté de l'argent.
+
+«Il fait là, à ce que je puis croire, un assez bon mariage, dit
+M. Spenlow.»
+
+Je lui expliquai que je n'en savais rien du tout.
+
+«Vraiment? dit-il. D'après les quelques mots que M. Murdstone a
+laissé échapper, comme cela arrive ordinairement en pareil cas, et
+d'après ce que miss Murdstone m'a laissé entendre de son côté, il
+me semble que c'est un assez bon mariage.
+
+-- Voulez-vous dire qu'il y a de l'argent, monsieur, demandai-je.
+
+-- Oui, dit M. Spenlow, il parait qu'il y a de l'argent, et de la
+beauté aussi, dit-on.
+
+-- Vraiment? sa nouvelle femme est-elle jeune?
+
+-- Elle vient d'atteindre sa majorité, dit M. Spenlow. Il y a si
+peu de temps que je pense bien qu'ils n'attendaient que ça.
+
+-- Dieu ait pitié d'elle!» dit Peggotty si brusquement et d'un ton
+si pénétré que nous en fûmes tous un peu troublés, jusqu'au moment
+où Tiffey arriva avec le compte.
+
+Il apparut bientôt et tendit le papier à M. Spenlow pour qu'il le
+vérifiât. M. Spenlow rentra son menton dans sa cravate, puis le
+frottant doucement, il relut tous les articles d'un bout à
+l'autre, de l'air d'un homme qui voudrait bien en rabattre quelque
+chose, mais que voulez-vous, c'était la faute de ce diable de
+M. Jorkins: puis il la remit à Tiffey avec un petit soupir.
+
+«Oui, dit-il, c'est en règle, parfaitement en règle. J'aurais été
+très-heureux de réduire les dépenses à nos déboursés purs et
+simples, mais vous savez que c'est une des nécessités pénibles de
+ma vie d'affaires que de n'avoir pas la liberté de consulter mes
+propres désirs. J'ai un associé, M. Jorkins.»
+
+Comme il parlait ainsi avec une douce mélancolie qui équivalait
+presque à avoir fait nos affaires gratis, je le remerciai au nom
+de Peggotty et je remis les billets de banque à Tiffey. Peggotty
+retourna ensuite chez elle, et M. Spenlow et moi, nous nous
+rendîmes à la Cour, où se présentait une affaire de divorce au nom
+d'une petite loi très-ingénieuse, qu'on a abolie depuis, je crois,
+mais grâce à laquelle j'ai vu annuler plusieurs mariages; et dont
+voici quel était le mérite. Le mari, dont le nom était Thomas
+Benjamin, avait pris une autorisation pour la publication des bans
+sous le nom de Thomas seulement, supprimant le Benjamin pour le
+cas où il ne trouverait pas la situation aussi agréable qu'il
+l'espérait. Or, ne trouvant pas la situation très-agréable, ou
+peut-être un peu las de sa femme, le pauvre homme, il se
+présentait alors devant la Cour par l'entremise d'un ami, après un
+an ou deux de mariage, et déclarait que son nom était Thomas
+Benjamin, et que par conséquent il n'était pas marié du tout. Ce
+que la Cour confirma à sa grande satisfaction.
+
+Je dois dire que j'avais quelques doutes sur la justice absolue de
+cette procédure, et que le boisseau de froment qui raccommode
+toutes les anomalies, au dire de M. Spenlow, ne put les dissiper
+tout à fait. Mais M. Spenlow discuta la question avec moi: «Voyez
+le monde, disait-il, il y a du bien et du mal; voyez la
+législation ecclésiastique, il y a du bien et du mal; mais tout
+cela fait partie d'un système. Très-bien. Voilà!»
+
+Je n'eus pas le courage de suggérer au père de Dora que peut-être
+il ne nous serait pas impossible de faire quelques changements
+heureux même dans le monde, si on se levait de bonne heure, et si
+on se retroussait les manches pour se mettre vaillamment à la
+besogne, mais j'avouai qu'il me semblait qu'on pourrait apporter
+quelques changements heureux dans la Cour. M. Spenlow me répondit
+qu'il m'engageait fortement à bannir de mon esprit cette idée qui
+n'était pas digne de mon caractère élevé, mais qu'il serait bien
+aise d'apprendre de quelles améliorations je croyais le système de
+la Cour susceptible?
+
+Le mariage de notre homme était rompu; c'était une affaire finie,
+nous étions hors de Cour et nous passions près du bureau des
+Prérogatives; prenant donc la partie de l'institution qui se
+trouvait le plus près de nous, je lui soumis la question de savoir
+si le bureau des Prérogatives n'était pas une institution
+singulièrement administrée. M. Spenlow me demanda sous quel
+rapport. Je répliquai avec tout le respect que je devais à son
+expérience (mais j'en ai peur, surtout avec le respect que j'avais
+pour le père de Dora) qu'il était peut-être un peu absurde que les
+archives de cette Cour qui contenaient tous les testaments
+originaux de tous les gens qui avaient disposé depuis trois
+siècles de quelque propriété sise dans l'immense district de
+Canterbury se trouvassent placées dans un bâtiment qui n'avait pas
+été construit dans ce but, qui avait été loué par les archivistes
+sous leur responsabilité privée, qui n'était pas sûr, qui n'était
+même pas à l'abri du feu et qui regorgeait tellement des documents
+importants qu'il contenait, qu'il n'était du bas en haut qu'une
+preuve des sordides spéculations des archivistes qui recevaient
+des sommes énormes pour l'enregistrement de tous ces testaments,
+et qui se bornaient à les fourrer où ils pouvaient, sans autre but
+que de s'en débarrasser au meilleur marché possible. J'ajoutai
+qu'il était peut-être un peu déraisonnable que les archivistes qui
+percevaient des profits montant par an à huit ou neuf mille livres
+sterling sans parler des revenus des suppléants et des greffiers,
+ne fussent pas obligés de dépenser une partie de cet argent pour
+se procurer un endroit un peu sûr où l'on pût déposer ces
+documents précieux que tout le monde, dans toutes les classes de
+la société, était obligé bon gré mal gré de leur confier.
+
+Je dis qu'il était peut-être un peu injuste, que tous les grands
+emplois de cette administration fussent de magnifiques sinécures,
+pendant que les malheureux employés qui travaillaient sans relâche
+dans cette pièce sombre et froide là-haut, étaient les plus mal
+payés et les moins considérés des hommes dans la ville de Londres,
+pour prix des services importants qu'ils rendaient. N'était-il pas
+aussi un peu inconvenant que l'archiviste en chef, dont le devoir
+était de procurer au public, qui encombrait sans cesse les bureaux
+de l'administration, des locaux convenables, fût, en vertu de cet
+emploi en possession d'une énorme sinécure, ce qui ne l'empêchait
+pas d'occuper en même temps un poste dans l'église, d'y posséder
+plusieurs bénéfices, d'être chanoine d'une cathédrale et ainsi de
+suite, tandis que le public supportait des ennuis infinis, dont
+nous avions un échantillon tous les matins quand les affaires
+abondaient dans les bureaux. Enfin il me semblait que cette
+administration du bureau des Prérogatives du district de
+Canterbury était une machine tellement vermoulue, et une absurdité
+tellement dangereuse que, si on ne l'avait pas fourrée dans un
+coin du cimetière Saint-Paul, que peu de gens connaissent, toute
+cette organisation aurait été bouleversée de fond en comble depuis
+longtemps.
+
+M. Spenlow sourit, en voyant comme je prenais feu malgré ma
+réserve sur cette question, puis il discuta avec moi ce point
+comme tous les autres. Qu'était-ce après tout? me dit-il, une
+simple question d'opinion. Si le public trouvait que les
+testaments étaient en sûreté et admettait que l'administration ne
+pouvait mieux remplir ses devoirs, qui est-ce qui en souffrait?
+Personne. À qui cela profitait-il? À tous ceux qui possédaient les
+sinécures, très-bien. Les avantages l'emportaient donc sur les
+inconvénients; ce n'était peut-être pas une organisation parfaite;
+il n'y a rien de parfait dans ce monde; mais, par exemple, ce dont
+il ne pouvait pas entendre parler à aucun prix, c'était qu'on mit
+la hache quelque part. Sous l'administration des prérogatives, le
+pays s'était couvert de gloire. Portez la hache dans
+l'administration des prérogatives, et le pays cessera de se
+couvrir de gloire. Il regardait comme le trait distinctif d'un
+esprit sensé et élevé de prendre les choses comme il les trouvait,
+et il n'avait aucun doute sur la question de savoir si
+l'organisation actuelle des Prérogatives durerait aussi longtemps
+que nous. Je me rendis à son opinion, quoique j'eusse pour mon
+compte beaucoup de doutes encore là-dessus. Il s'est pourtant
+trouvé qu'il avait raison, car non-seulement le bureau des
+Prérogatives existe toujours, mais il a résisté à un grand rapport
+présenté d'assez mauvaise grâce au Parlement, il y a dix-huit ans,
+où toutes mes objections étaient développées en détail, et à une
+époque où l'on annonçait qu'il serait impossible d'entasser les
+testaments du district de Canterbury dans le local actuel pendant
+plus de deux ans et demi à partir de ce moment-là. Je ne sais ce
+qu'on en a fait depuis, je ne sais si on en a perdu beaucoup ou si
+l'on en vend de temps en temps à l'épicier. Je suis bien aise,
+dans tous les cas, que le mien n'y soit pas, et j'espère qu'il ne
+s'y trouvera pas de sitôt.
+
+Si j'ai rapporté tout au long notre conversation dans ce
+bienheureux chapitre, on ne me dira pas que ce n'était point là sa
+place naturelle. Nous causions en nous promenant en long et en
+large, M. Spenlow et moi, avant de passer à des sujets plus
+généraux. Enfin il me dit que le jour de naissance de Dora tombait
+dans huit jours, et qu'il serait bien aise que je vinsse me
+joindre à eux pour un pique-nique qui devait avoir lieu à cette
+occasion. Je perdis la raison à l'instant même, et le lendemain ma
+folie s'augmenta encore, lorsque je reçus un petit billet avec une
+bordure découpée, portant ces mots: «Recommandé aux bons soins de
+papa. Pour rappeler à M. Copperfield le pique-nique.» Je passai
+les jours qui me séparaient de ce grand événement dans un état
+voisin de l'idiotisme.
+
+Je crois que je commis toutes les absurdités possibles comme
+préparation à ce jour fortuné. Je rougis de penser à la cravate
+que j'achetai; quant à mes bottes, elles étaient dignes de figurer
+dans une collection d'instruments de torture. Je me procurai et
+j'expédiai, la veille au soir, par l'omnibus de Norwood, un petit
+panier de provisions qui équivalait presque, selon moi, à une
+déclaration. Il contenait entre autres choses des dragées à
+pétards, enveloppées dans les devises les plus tendres qu'on pût
+trouver chez le confiseur. À six heures du matin, j'étais au
+marché de Covent-Garden, pour acheter un bouquet à Dora. À dix
+heures je montai à cheval, ayant loué un joli coursier gris pour
+cette occasion, et je fis au trot le chemin de Norwood, avec le
+bouquet dans mon chapeau pour le tenir frais.
+
+Je suppose que, lorsque je vis Dora dans le jardin, et que je fis
+semblant de ne pas la voir, passant près de la maison en ayant
+l'air de la chercher avec soin, je fus coupable de deux petites
+folies que d'autres jeunes messieurs auraient pu commettre dans ma
+situation, tant elles me parurent naturelles. Mais lorsque j'eus
+trouvé la maison, lorsque je fus descendu à la porte, lorsque
+j'eus traversé la pelouse avec ces cruelles bottes pour rejoindre
+Dora qui était assise sur un banc à l'ombre d'un lilas, quel
+spectacle elle offrait par cette belle matinée, au milieu des
+papillons, avec son chapeau blanc et sa robe bleu de ciel!
+
+Elle avait auprès d'elle une jeune personne, comparativement d'un
+âge avancé; elle devait avoir vingt ans, je crois. Elle s'appelait
+miss Mills, et Dora lui donnait le nom de Julia. C'était l'amie
+intime de Dora; heureuse miss Mills!
+
+Jip était là, et Jip s'entêtait à aboyer après moi. Quand j'offris
+mon bouquet, Jip grinça les dents de jalousie. Il avait bien
+raison, oh oui! S'il avait la moindre idée de l'ardeur avec
+laquelle j'adorais sa maîtresse, il avait bien raison!
+
+«Oh! merci, monsieur Copperfield! Quelles belles fleurs! dit
+Dora.»
+
+J'avais eu l'intention de lui dire que je les avais trouvées
+charmantes aussi avant de les voir auprès d'elle, et j'étudiais
+depuis une lieue la meilleure tournure à donner à cette phrase,
+mais je ne pus en venir à bout: elle était trop séduisante. Je
+perdis toute présence d'esprit et toute faculté de parole, quand
+je la vis porter son bouquet aux jolies fossettes de son menton,
+et je tombai dans un état d'extase. Je suis encore étonné de ne
+lui avoir pas dit plutôt: «Tuez-moi, miss Mills, par pitié, tuez
+moi. Je veux mourir ici!»
+
+Alors Dora tendit mes fleurs à Jip pour les sentir. Alors Jip se
+mit à grogner et ne voulut pas sentir les fleurs. Alors Dora les
+rapprocha de son museau comme pour l'y obliger. Alors Jip prit un
+brin de géranium entre ses dents et le houspilla comme s'il y
+flairait une bande de chats imaginaires. Alors Dora le battit en
+faisant la moue et en disant: «Mes pauvres fleurs! mes belles
+fleurs!» d'un ton aussi sympathique, à ce qu'il me sembla, que si
+c'était moi que Jip avait mordu. Je l'aurais bien voulu!
+
+«Vous serez certainement enchanté d'apprendre, monsieur
+Copperfield, dit Dora, que cette ennuyeuse miss Murdstone n'est
+pas ici. Elle est allée au mariage de son frère, et elle restera
+absente trois semaines au moins. N'est-ce pas charmant?»
+
+Je lui dis qu'assurément elle devait en être charmée, et que tout
+ce qui la charmait me charmait. Mais miss Mills souriait en nous
+écoutant d'un air de raison supérieure et de bienveillance
+compatissante.
+
+«C'est la personne la plus désagréable que je connaisse, dit Dora:
+vous ne pouvez pas vous imaginer combien elle est grognon et de
+mauvaise humeur.
+
+-- Oh! que si, je le peux, ma chère! dit Julia.
+
+-- C'est vrai, vous, cela peut-être, chérie, répondit Dora en
+prenant la main de Julia dans la sienne. Pardonnez-moi de ne pas
+vous avoir exceptée tout de suite, ma chère.»
+
+Je conclus de là que miss Mills avait souffert des vicissitudes de
+la vie, et que c'était à cela qu'on pouvait peut-être attribuer
+ces manières pleines de gravité bénigne qui m'avaient déjà frappé.
+J'appris, dans le courant de la journée, que je ne m'étais pas
+trompé: miss Mills avait eu le malheur de mal placer ses
+affections, et l'on disait qu'elle s'était retirée du monde pour
+son compte après cette terrible expérience des choses humaines,
+mais qu'elle prenait toujours un intérêt modéré aux espérances et
+aux affections des jeunes gens qui n'avaient pas encore eu de
+mécomptes.
+
+Sur ce, M. Spenlow sortit de la maison, et Dora alla au-devant de
+lui, en disant:
+
+«Voyez, papa, les belles fleurs!»
+
+Et miss Mills sourit d'un air pensif comme pour dire:
+
+«Pauvres fleurs d'un jour, jouissez de votre existence passagère
+sous le brillant soleil du matin de la vie!»
+
+Et nous quittâmes tous la pelouse pour monter dans la voiture
+qu'on venait d'atteler.
+
+Je ne ferai jamais une promenade pareille; je n'en ai jamais fait
+depuis. Ils étaient tous les trois dans le phaéton. Leur panier de
+provisions, le mien et la boîte de la guitare y étaient aussi. Le
+phaéton était découvert, et je suivais la voiture: Dora était sur
+le devant, en face de moi. Elle avait mon bouquet près d'elle sur
+le coussin, et elle ne permettait pas à Jip de se coucher de ce
+côté-là, de peur qu'il n'écrasât les fleurs. Elle les prenait de
+temps en temps à la main pour en respirer le parfum; alors nos
+yeux se rencontraient souvent, et, je me demande comment je n'ai
+pas sauté par-dessus la tête de mon joli coursier gris pour aller
+tomber dans la voiture.
+
+Il y avait de la poussière, je crois, beaucoup de poussière même.
+J'ai un vague souvenir que M. Spenlow me conseilla de ne pas
+caracoler dans le tourbillon que faisait le phaéton, mais je ne la
+sentais pas. Je voyais Dora à travers un nuage d'amour et de
+beauté; mais je ne voyais pas autre chose. Il se levait parfois et
+me demandait ce que je pensais du paysage. Je répondais que
+c'était un pays charmant, et c'est probable, mais je ne voyais que
+Dora. Le soleil portait Dora dans ses rayons, les oiseaux
+gazouillaient les louanges de Dora. Le vent du midi soufflait le
+nom de Dora. Toutes les fleurs sauvages des haies jusqu'au dernier
+bouton, c'étaient autant de Dora. Ma consolation était que miss
+Mills me comprenait. Miss Mills seule pouvait entrer complètement
+dans tous mes sentiments.
+
+Je ne sais combien de temps dura la course, et je ne sais pas
+encore, à l'heure qu'il est, où nous allâmes. Peut-être était-ce
+près de Guilford. Peut-être quelque magicien des _Mille et une
+Nuits_ avait-il créé ce lieu pour un seul jour, et a-t-il tout
+détruit après notre départ. C'était toujours une pelouse de gazon
+vert et fin, sur une colline. Il y avait de grands arbres, de la
+bruyère, et aussi loin que pouvait s'étendre le regard, un riche
+paysage.
+
+Je fus contrarié de trouver là des gens qui nous attendaient et ma
+jalousie des femmes mêmes ne connut plus de bornes. Mais quant aux
+êtres de mon sexe, surtout quant à un imposteur plus âgé que moi
+de trois ou quatre ans, et porteur de favoris roux qui le
+rendaient d'une outrecuidance intolérable; c'étaient mes ennemis
+mortels.
+
+Tout le monde ouvrit les paniers, et on se mit à l'oeuvre pour
+préparer le dîner. Favoris-roux dit qu'il savait faire la salade
+(ce que je ne crois pas), et s'imposa ainsi à l'attention
+publique. Quelques-unes des jeunes personnes se mirent à laver les
+laitues et à les couper sous sa direction. Dora était du nombre.
+Je sentis que le destin m'avait donné cet homme pour rival, et que
+l'un de nous devait succomber.
+
+Favoris-roux fit sa salade, je me demande comment on put en
+manger; pour moi, rien au monde n'eût pu me décider à y toucher!
+Puis il se nomma de son chef, l'intrigant qu'il était, échanson
+universel, et construisit un cellier pour abriter le vin dans le
+creux d'un arbre. Voilà-t-il pas quelque chose de bien ingénieux!
+Au bout d'un moment, je le vis avec les trois quarts d'un homard
+sur son assiette, assis et mangeant aux pieds de Dora!
+
+Je n'ai plus qu'une idée indistincte de ce qui arriva, après que
+ce spectacle nouveau se fut présenté à ma vue. J'étais très-gai,
+je ne dis pas non, mais c'était une gaieté fausse. Je me consacrai
+à une jeune personne en rose, avec des petits yeux, et je lui fis
+une cour désespérée. Elle reçut mes attentions avec faveur, mais
+je ne puis dire si c'était complètement à cause de moi, ou parce
+qu'elle avait des vues ultérieures sur Favoris-roux. On but à la
+santé de Dora. J'affectai d'interrompre ma conversation pour boire
+aussi, puis je la repris aussitôt. Je rencontrai les yeux de Dora
+en la saluant, et il me sembla qu'elle me regardait d'un air
+suppliant. Mais ce regard m'arrivait par-dessus la tête de Favoris
+roux, et je fus inflexible.
+
+La jeune personne en rose avait une mère en vert qui nous sépara,
+je crois, dans un but politique. Du reste, il y eut un dérangement
+général pendant qu'on enlevait les restes du dîner, et j'en
+profitai pour m'enfoncer seul au milieu des arbres, animé par un
+mélange de colère et de remords. Je me demandais si je feindrais
+quelque indisposition pour m'enfuir... n'importe où... sur mon
+joli coursier gris, quand je rencontrai Dora et miss Mills.
+
+«Monsieur Copperfield, dit miss Mills, vous êtes triste!
+
+-- Je vous demande bien pardon, je ne suis pas triste du tout.
+
+-- Et vous, Dora, dit miss Mills, vous êtes triste?
+
+-- Oh! mon Dieu, non, pas le moins du monde.
+
+-- Monsieur Copperfield, et vous, Dora, dit miss Mills d'un air
+presque vénérable, en voilà assez. Ne permettez pas à un
+malentendu insignifiant de flétrir ces fleurs printanières qui,
+une fois fanées, ne peuvent plus refleurir. Je parle, continua
+miss Mills, par mon expérience du passé, d'un passé irrévocable.
+Les sources jaillissantes qui étincellent au soleil ne doivent pas
+être fermées par pur caprice; l'oasis du Sahara ne doit pas être
+supprimée à la légère.»
+
+Je ne savais pas ce que je faisais, car j'avais la tête tout en
+feu, mais je pris la petite main de Dora, je la baisai et elle me
+laissa faire. Je baisai la main de miss Mills, et il me sembla que
+nous montions ensemble tout droit au septième ciel.
+
+Nous n'en redescendîmes pas. Nous y restâmes toute la soirée,
+errant çà et là parmi les arbres, le petit bras tremblant de Dora
+reposant sur le mien, et Dieu sait que, quoique ce fût une folie,
+notre sort eût été bien heureux si nous avions pu devenir
+immortels tout d'un coup avec cette folie dans le coeur, pour
+errer éternellement ainsi au milieu des arbres de cet Eden.
+
+Trop tôt, hélas! nous entendîmes les autres qui riaient et qui
+causaient, puis on appela Dora. Alors nous reparûmes, et on pria
+Dora de chanter. Favoris-roux voulait prendre la boîte de la
+guitare dans la voiture, mais Dora lui dit que je savais seul où
+elle était. Favoris-roux fut donc défait en un instant, et c'est
+moi qui trouvai la boîte, moi qui l'ouvris, moi qui sortis la
+guitare, moi qui m'assis près d'elle, moi qui gardai son mouchoir
+et ses gants, et moi qui m'enivrai du son de sa douce voix pendant
+qu'elle chantait pour celui qui l'aimait, les autres pouvaient
+applaudir si cela leur convenait, mais ils n'avaient rien à faire
+avec sa romance.
+
+J'étais fou de joie. Je craignais d'être trop heureux pour que
+tout cela fût vrai; je craignais de me réveiller tout à l'heure à
+Buckingham-Street, d'entendre mistress Crupp heurter les tasses en
+préparant le déjeuner. Mais non, c'était bien Dora qui chantait,
+puis d'autres chantèrent ensuite; miss Mills chanta elle-même une
+complainte sur les échos assoupis des cavernes de la Mémoire,
+comme si elle avait cent ans, et le soir vint, et on prit le thé
+en faisant bouillir l'eau au bivouac de notre petite bohème, et
+j'étais aussi heureux que jamais.
+
+Je fus encore plus heureux que jamais quand on se sépara, et que
+tout le monde, le pauvre Favoris-roux y compris, reprit son
+chemin, dans chaque direction, pendant que je partais avec elle au
+milieu du calme de la soirée, des lueurs mourantes, et des doux
+parfums qui s'élevaient autour de nous. M. Spenlow était un peu
+assoupi, grâce au vin de Champagne; béni soit le sol qui en a
+porté le raisin! béni soit le raisin qui en a fait le vin! béni
+soit le soleil qui l'a mûri! béni soit le marchand qui l'a
+frelaté! Et comme il dormait profondément dans un coin de la
+voiture, je marchais à côté et je parlais à Dora. Elle admirait
+mon cheval et le caressait (oh! quelle jolie petite main à voir
+sur le poitrail d'un cheval!); et son châle qui ne voulait pas se
+tenir droit! j'étais obligé de l'arranger de temps en temps, et je
+crois que Jip lui-même commençait à s'apercevoir de ce qui se
+passait, et à comprendre qu'il fallait prendre son parti de faire
+sa paix avec moi.
+
+Cette pénétrante miss Mills, cette charmante recluse qui avait usé
+l'existence, ce petit patriarche de vingt ans à peine qui en avait
+fini avec le monde, et qui n'aurait pas voulu, pour tout au monde,
+réveiller les échos assoupis des cavernes de la Mémoire, comme
+elle fut bonne pour moi!
+
+«Monsieur Copperfield, me dit elle, venez de ce côté de la voiture
+pour un moment, si vous avez un moment à me donner. J'ai besoin de
+vous parler.»
+
+Me voilà, sur mon joli coursier gris, me penchant pour écouter mis
+Mills, la main sur la portière.
+
+«Dora va venir me voir. Elle revient avec moi chez mon père après-
+demain. S'il vous convenait de venir chez nous, je suis sûre que
+papa serait très-heureux de vous recevoir.»
+
+Que pouvais-je faire de mieux que d'appeler tout bas des
+bénédictions sans nombre sur la tête de miss Mills, et surtout de
+confier l'adresse de miss Mills, au recoin le plus sûr de ma
+mémoire! Que pouvais-je faire de mieux que de dire à miss Mills,
+avec des paroles brûlantes et des regards reconnaissants, combien
+je la remerciais de ses bons offices, et quel prix infini
+j'attachais à son amitié!
+
+Alors miss Mills me congédia avec bénignité: «Retournez vers
+Dora,» et j'y retournai; et Dora se pencha hors de la voiture pour
+causer avec moi, et nous causâmes tout le reste du chemin, et je
+fis serrer la roue de si près à mon coursier gris qu'il eut la
+jambe droite tout écorchée, même que son propriétaire me déclara
+le lendemain que je lui devais soixante-cinq shillings, pour cette
+avarie, ce que j'acquittai sans marchander, trouvant que je payais
+bien bon marché une si grande joie. Pendant ce temps, miss Mills
+regardait la lune en récitant tout bas des vers, et en se
+rappelant, je suppose, le temps éloigné où la terre et elle
+n'avaient pas encore fait un divorce complet.
+
+Norwood était beaucoup trop près, et nous y arrivâmes beaucoup
+trop tôt. M. Spenlow reprit ses sens, un moment avant d'atteindre
+sa maison et me dit: «Vous allez entrer pour vous reposer,
+Copperfield.» J'y consentis et on apporta des sandwiches, du vin
+et de l'eau. Dans cette chambre éclairée, Dora me paraissait si
+charmante en rougissant, que je ne pouvais m'arracher à sa
+présence, et que je restais là à la regarder fixement comme dans
+un rêve, quand les ronflements de M. Spenlow vinrent m'apprendre
+qu'il était temps de tirer ma révérence. Je partis donc, et tout
+le long du chemin je sentais encore la petite main de Dora posée
+sur la mienne; je me rappelais mille et mille fois chaque incident
+et chaque mot, puis je me trouvai enfin dans mon lit, aussi enivré
+de joie que le plus fou des jeunes écervelés à qui l'amour ait
+jamais tourné la tête.
+
+En me réveillant, le lendemain matin, j'étais décidé à déclarer ma
+passion à Dora, pour connaître mon sort. Mon bonheur ou mon
+malheur, voilà maintenant toute la question. Je n'en connaissais
+plus d'autre au monde, et Dora seule pouvait y répondre. Je passai
+trois jours à me désespérer, à me mettre à la torture, inventant
+les explications les moins encourageantes qu'on pouvait donner à
+tout ce qui s'était passé entre Dora et moi. Enfin, paré à grands
+frais pour la circonstance, je partis pour me rendre chez miss
+Mills, avec une déclaration sur les lèvres.
+
+Il est inutile de dire maintenant combien de fois je montai la rue
+pour la redescendre ensuite, combien de fois je fis le tour de la
+place, en sentant très-vivement que j'étais bien mieux que la lune
+le mot de la vieille énigme, avant de me décider à gravir les
+marches de la maison, et à frapper à la porte. Quand j'eus enfin
+frappé, en attendant qu'on m'ouvrît, j'eus un moment l'idée de
+demander, si ce n'était pas là que demeurait M. Blackboy (par
+imitation de ce pauvre Barkis), de faire mes excuses et de
+m'enfuir. Cependant je ne lâchai pas pied.
+
+M. Mills n'était pas chez lui. Je m'y attendais. Qu'est-ce qu'on
+avait besoin de lui? Miss Mills était chez elle, il ne m'en
+fallait pas davantage.
+
+On me fit entrer dans une pièce au premier, où je trouvai miss
+Mills et Dora; Jip y était aussi. Miss Mills copiait de la musique
+(je me souviens que c'était une romance nouvelle intitulée: _le De
+profundis de l'amour_), et Dora peignait des fleurs. Jugez de mes
+sentiments quand je reconnus mes fleurs, le bouquet du marché de
+Covent-Garden! Je ne puis pas dire que la ressemblance fût
+frappante, ni que j'eusse jamais vu des fleurs de cette nature.
+Mais je reconnus l'intention de la composition, au papier qui
+enveloppait le bouquet et qui était, lui, très-exactement copié.
+
+Miss Mills fut ravie de me voir; elle regrettait infiniment que
+son papa fut sorti, quoiqu'il me semblât que nous supportions tous
+son absence avec magnanimité. Miss Mills soutint la conversation
+pendant un moment, puis passant sa plume sur le _De profundis de
+l'amour_, elle se leva et quitta la chambre.
+
+Je commençais à croire que je remettrais la chose au lendemain.
+
+«J'espère que votre pauvre cheval n'était pas trop fatigué quand
+vous êtes rentré l'autre soir, me dit Dora en levant ses beaux
+yeux, c'était une longue course pour lui.»
+
+Je commençais à croire que ce serait pour le soir même.
+
+«C'était une longue course pour lui, sans doute, répondis-je, car
+le pauvre animal n'avait rien pour le soutenir pendant le voyage.
+
+-- Est-ce qu'on ne lui avait pas donné à manger? pauvre bête!»
+demanda Dora.
+
+Je commençais à croire que je remettrais la chose au lendemain.
+
+«Pardon, pardon, on avait pris soin de lui. Je veux dire qu'il ne
+jouissait pas autant que moi de l'ineffable bonheur d'être près de
+vous.»
+
+Dora baissa la tête sur son dossier, et dit au bout d'un moment
+(j'étais resté assis tout ce temps-là dans un état de fièvre
+brûlante, je sentais que mes jambes étaient roides comme des
+bâtons):
+
+«Vous n'aviez pas l'air de sentir ce bonheur bien vivement pendant
+une partie de la journée.»
+
+Je vis que le sort en était jeté, et qu'il fallait en finir sur
+l'heure même.
+
+«Vous n'aviez pas l'air de tenir le moins du monde à ce bonheur,
+dit Dora avec un petit mouvement de sourcils et en secouant la
+tête, pendant que vous étiez assis auprès de miss Kitt.»
+
+Je dois remarquer que miss Kitt était la jeune personne en rose,
+aux petits yeux.
+
+«Du reste, je ne sais pas pourquoi vous y auriez tenu, dit Dora,
+ou pourquoi vous dites que c'était un bonheur. Mais vous ne pensez
+probablement pas tout ce que vous dites. Et vous êtes certainement
+bien libre de faire ce qu'il vous convient. Jip, vilain garçon,
+venez ici!»
+
+Je ne sais pas ce que je fis. Mais tout fut dit en un moment. Je
+coupai le passage à Jip; je pris Dora dans mes bras. J'étais plein
+d'éloquence. Je ne cherchais pas mes mots. Je lui dis combien je
+l'aimais. Je lui dis que je mourrais sans elle. Je lui dis que je
+l'idolâtrais. Jip aboyait comme un furieux tout le temps.
+
+Quand Dora baissa la tête et se mit à pleurer en tremblant, mon
+éloquence ne connut plus de bornes. Je lui dis qu'elle n'avait
+qu'à dire un mot, et que j'étais prêt à mourir pour elle. Je ne
+voulais à aucun prix de la vie sans l'amour de Dora. Je ne pouvais
+ni ne voulais la supporter. Je l'aimais depuis le premier jour, et
+j'avais pensé à elle à chaque minute du jour et de la nuit. Dans
+le moment même où je parlais, je l'aimais à la folie. Je
+l'aimerais toujours à la folie. Il y avait eu avant moi des
+amants, il y en aurait encore après moi, mais jamais amant n'avait
+pu, ne pouvait, ne pourrait, ne voudrait, ne devrait aimer comme
+j'aimais Dora. Plus je déraisonnais, plus Jip aboyait. Lui et moi,
+chacun à notre manière, c'était à qui se montrerait le plus fou
+des deux. Puis, petit à petit, ne voilà-t-il pas que nous étions
+assis, Dora et moi, sur le canapé, tout tranquillement, et Jip
+était couché sur les genoux de sa maîtresse, et me regardait
+paisiblement. Mon esprit était délivré de son fardeau. J'étais
+parfaitement heureux; Dora et moi, nous étions engagés l'un à
+l'autre.
+
+Je suppose que nous avions quelque idée que cela devait finir par
+le mariage. Je le pense, parce que Dora déclara que nous ne nous
+marierions pas sans le consentement de son papa. Mais dans notre
+joie enfantine, je crois que nous ne regardions ni en avant ni en
+arrière; le présent, dans son ignorance innocente, nous suffisait.
+Nous devions garder notre engagement secret, mais l'idée ne me
+vint seulement pas alors qu'il y eût dans ce procédé quelque chose
+qui ne fût pas parfaitement honnête.
+
+Miss Mills était plus pensive que de coutume, quand Dora, qui
+était allée la chercher, la ramena; je suppose que c'était parce
+que ce qui venait de se passer réveilla les échos assoupis des
+cavernes de la Mémoire. Toutefois elle nous donna sa bénédiction,
+nous promit une amitié éternelle, et nous parla en général comme
+il convenait à une Voix sortant du Cloître prophétique.
+
+Que d'enfantillages! quel temps de folies, d'illusions et de
+bonheur!
+
+Quand je pris la mesure du doigt de Dora pour lui faire faire une
+bague composée de _ne m'oubliez pas_, et que le bijoutier auquel
+je donnai mes ordres, devinant de quoi il s'agissait, se mit à
+rire en inscrivant ma commande, et me demanda ce qui lui convint
+pour ce joli petit bijou orné de pierres bleues qui se lie
+tellement encore dans mon souvenir avec la main de Dora, qu'hier
+encore en voyant une bague pareille au doigt de ma fille, je
+sentis mon coeur tressaillir un moment d'une douleur passagère;
+
+Quand je me promenai, gonflé de mon secret, plein de ma propre
+importance, et qu'il me sembla que l'honneur d'aimer Dora et
+d'être aimé d'elle m'élevait autant au-dessus de ceux qui
+n'étaient pas admis à cette félicité et qui se traînaient sur la
+terre que si j'avais volé dans les airs;
+
+Quand nous nous donnâmes des rendez-vous dans le jardin de la
+place, et que nous causions dans le pavillon poudreux où nous
+étions si heureux que j'aime, à l'heure qu'il est, les moineaux de
+Londres pour cette seule raison, et que je vois les couleurs de
+l'arc-en-ciel sur leur plumage enfumé;
+
+Quand nous eûmes notre première grande querelle, huit jours après
+nos fiançailles, et que Dora me renvoya la bague renfermée dans un
+petit billet plié en triangle, en employant cette terrible
+expression: «Notre amour a commencé par la folie, il finit par le
+désespoir!» et qu'à la lecture de ces cruelles paroles, je
+m'arrachai les cheveux en disant que tout était fini;
+
+Quand, à l'ombre de la nuit, je volai chez miss Mills, et que je
+la vis en cachette dans une arrière-cuisine où il y avait une
+machine à lessive, et que je la suppliai de s'interposer entre
+nous et de nous sauver de notre folie;
+
+Quand miss Mills consentit à se charger de cette commission et
+revint avec Dora, en nous exhortant, du haut de la chaire de sa
+jeunesse brisée, à nous faire des concessions mutuelles et à
+éviter le désert du Sahara;
+
+Quand nous nous mîmes à pleurer, et que nous nous réconciliâmes
+pour jouir de nouveau d'un bonheur si vif dans cette arrière-
+cuisine avec la machine à lessive, qui ne nous en paraissait pas
+moins le temple même de l'amour, et que nous arrangeâmes un
+système de correspondance qui devait passer par les mains de miss
+Mills, et qui supposait une lettre par jour pour le moins de
+chaque côté:
+
+Que d'enfantillages! quel temps de bonheur, d'illusion et de
+folies! De toutes les époques de ma vie que le temps tient dans sa
+main, il n'y en a pas une seule dont le souvenir ramène sur mes
+lèvres autant de sourires et dans mon coeur autant de tendresse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Ma tante me cause un grand étonnement.
+
+
+J'écrivis à Agnès dès que nous fûmes engagés, Dora et moi. Je lui
+écrivis une longue lettre dans laquelle j'essayai de lui faire
+comprendre combien j'étais heureux, et combien Dora était
+charmante. Je conjurai Agnès de ne pas regarder ceci comme une
+passion frivole qui pourrait céder la place à une autre, ou qui
+eût la moindre ressemblance avec les fantaisies d'enfance sur
+lesquelles elle avait coutume de me plaisanter. Je l'assurai que
+mon attachement était un abîme d'une profondeur insondable, et
+j'exprimai ma conviction qu'on n'en avait jamais vu de pareil.
+
+Je ne sais comment cela se fit, mais en écrivant à Agnès par une
+belle soirée, près de ma fenêtre ouverte, avec le souvenir présent
+à ma pensée de ses yeux calmes et limpides et de sa douce figure,
+je sentis une influence si sereine calmer l'agitation fiévreuse
+dans laquelle je vivais depuis quelque temps et qui s'était mêlée
+à mon bonheur même, que je me pris à pleurer. Je me rappelle que
+j'appuyai ma tête sur ma main quand la lettre fut à moitié écrite,
+et que je me laissai aller à rêver et à penser qu'Agnès était
+naturellement l'un des éléments nécessaires de mon foyer
+domestique. Il me semblait que, dans la retraite de cette maison
+que sa présence me rendait presque sacrée, nous serions, Dora et
+moi, plus heureux que partout ailleurs. Il me semblait que dans
+l'amour, dans la joie, dans le chagrin, l'espérance ou le
+désappointement, dans toutes ses émotions, mon coeur se tournait
+naturellement vers elle comme vers son refuge et sa meilleure
+amie.
+
+Je ne lui parlai pas de Steerforth. Je lui dis seulement qu'il y
+avait eu de grands chagrins à Yarmouth, par suite de la perte
+d'Émilie, et que j'en avais doublement souffert à cause des
+circonstances qui l'avaient accompagnée. Je m'en rapportais à sa
+pénétration pour deviner la vérité, et je savais qu'elle ne me
+parlerait jamais de lui la première.
+
+Je reçus par le retour du courrier une réponse à cette lettre. En
+la lisant, il me semblait l'entendre parler elle-même, je croyais
+que sa douce voix retentissait à mes oreilles. Que puis-je dire de
+plus?
+
+Pendant mes fréquentes absences du logis, Traddles y était venu
+deux ou trois fois. Il avait trouvé Peggotty: elle n'avait pas
+manqué de lui apprendre (comme à tous ceux qui voulaient bien
+l'écouter) qu'elle était mon ancienne bonne, et il avait eu la
+bonté de rester un moment pour parler de moi avec elle. Du moins,
+c'est ce que m'avait dit Peggotty. Mais je crains bien que la
+conversation n'eût été tout entière de son côté et d'une longueur
+démesurée, car il était très-difficile d'arrêter cette brave
+femme, que Dieu bénisse! quand elle était une fois lancée sur mon
+sujet.
+
+Ceci me rappelle non-seulement que j'étais à attendre Traddles un
+certain jour fixé par lui, mais aussi que mistress Crupp avait
+renoncé à toutes les particularités dépendantes de son office (le
+salaire excepté), jusqu'à ce que Peggotty cessât de se présenter
+chez moi. Mistress Crupp, après s'être permis plusieurs
+conversations sur le compte de Peggotty, à haute et intelligible
+voix, au bas des marches de l'escalier, avec quelque esprit
+familier qui lui apparaissait sans doute (car à l'oeil nu, elle
+était parfaitement seule dans ces moments de monologue), prit le
+parti de m'adresser une lettre, dans laquelle elle me développait
+là-dessus ses idées. Elle commençait par une déclaration d'une
+application universelle, et qui se répétait dans tous les
+événements de sa vie, à savoir qu'elle aussi elle était mère: puis
+elle en venait à me dire qu'elle avait vu de meilleurs jours, mais
+qu'à toutes les époques de son existence, elle avait eu une
+antipathie instinctive pour les espions, les indiscrets et les
+rapporteurs. Elle ne citait pas de noms, disait-elle, c'était à
+moi à voir à qui s'adressaient ces titres, mais elle avait
+toujours conçu le plus profond mépris pour les espions, les
+indiscrets et les rapporteurs, particulièrement quand ces défauts
+se trouvaient chez une personne qui _portait le deuil de veuve_
+(ceci était souligné). S'il convenait à un monsieur d'être victime
+d'espions, d'indiscrets et de rapporteurs (toujours sans citer de
+noms), il en était bien le maître. Il avait le droit de faire ce
+qui lui convenait mais elle, mistress Crupp, tout ce qu'elle
+demandait, c'était de ne pas être mise en contact avec de
+semblables personnes. C'est pourquoi elle désirait être dispensée
+de tout service pour l'appartement du second, jusqu'à ce que les
+choses eussent repris leur ancien cours, ce qui était fort à
+souhaiter. Elle ajoutait qu'on trouverait son petit livre tous les
+samedis matins sur la table du déjeuner, et qu'elle en demandait
+le règlement immédiat, dans le but charitable d'épargner de
+l'embarras et des difficultés à toutes les parties intéressées.
+
+Après cela, mistress Crupp se borna à dresser des embûches sur
+l'escalier, particulièrement avec des cruches, pour essayer si
+Peggotty ne voudrait pas bien s'y casser le cou. Je trouvais cet
+état de siège un peu fatigant, mais j'avais trop grand'peur de
+mistress Crupp pour trouver moyen de sortir de là.
+
+«Mon cher Copperfield, s'écria Traddles en apparaissant
+ponctuellement à ma porte en dépit de tous ces obstacles, comment
+vous portez-vous?
+
+-- Mon cher Traddles, lui dis-je, je suis ravi de vous voir enfin,
+et je suis bien fâché de n'avoir pas été chez moi les autres fois;
+mais j'ai été si occupé...
+
+-- Oui; oui, je sais, dit Traddles, c'est tout naturel. La vôtre
+demeure à Londres, je pense?
+
+-- De qui parlez-vous?
+
+-- Elle... pardonnez-moi... miss D... vous savez bien, dit
+Traddles en rougissant par excès de délicatesse, elle demeure à
+Londres, n'est-ce pas?
+
+-- Oh! oui, près de Londres.
+
+-- La mienne... vous vous souvenez peut-être, dit Traddles d'un
+air grave, demeure en Devonshire... ils sont dix enfants..., aussi
+je ne suis pas si occupé que vous sous ce rapport.
+
+-- Je me demande, répondis-je, comment vous pouvez supporter de la
+voir si rarement.
+
+-- Ah! dit Traddles d'un air pensif, je me le demande aussi. Je
+suppose, Copperfield, que c'est parce qu'il n'y a pas moyen de
+faire autrement!
+
+-- Je devine bien que c'est là la raison, répliquai-je en souriant
+et en rougissant un peu, mais cela vient aussi de ce que vous avez
+beaucoup de courage et de patience, Traddles.
+
+-- Croyez-vous? dit Traddles en ayant l'air de réfléchir. Est-ce
+que je vous fais cet effet-là, Copperfield? Je ne croyais pas.
+Mais c'est une si excellente fille qu'il est bien possible qu'elle
+m'ait communiqué quelque chose de ces vertus qu'elle possède.
+Maintenant que vous me le faites remarquer, Copperfield, cela ne
+m'étonnerait pas du tout. Je vous assure qu'elle passe sa vie à
+s'oublier elle-même pour penser aux neuf autres.
+
+-- Est-elle l'aînée? demandai-je.
+
+-- Oh! non, certes, dit Traddles, l'aînée est une beauté.»
+
+Je suppose qu'il s'aperçut que je ne pouvais m'empêcher de sourire
+de la stupidité de sa réponse, et il reprit de son air naïf en
+souriant aussi:
+
+«Cela ne veut pas dire, bien entendu, que ma Sophie... C'est un
+joli nom, n'est-ce pas, Copperfield?
+
+-- Très-joli, dis-je.
+
+-- Cela ne veut pas dire que ma Sophie ne soit pas charmante aussi
+à mes yeux, et qu'elle ne fît pas à tout le monde l'effet d'être
+une des meilleures filles qu'on puisse voir; mais quand je dis que
+l'aînée est une beauté, je veux dire qu'elle est vraiment... Il
+fit le geste d'amasser des nuages autour de lui de ses deux
+mains..., magnifique, je vous assure, dit Traddles avec énergie.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Oh! je vous assure, dit Traddles, tout à fait hors ligne. Et,
+voyez-vous, comme elle est faite pour briller dans le monde et
+pour s'y faire admirer, quoiqu'elle n'en ait guère l'occasion à
+cause de leur peu de fortune, elle est quelquefois un peu
+irritable, un peu exigeante. Heureusement que Sophie la met de
+bonne humeur!
+
+-- Sophie est-elle la plus jeune? demandai-je.
+
+-- Oh! non certes, dit Traddles en se caressant le menton. Les
+deux plus jeunes ont neuf et dix ans. Sophie les élève.
+
+-- Est-elle la cadette, par hasard? me hasardai-je à demander.
+
+-- Non, dit Traddles, Sarah est la seconde; Sarah a quelque chose
+à l'épine dorsale; pauvre fille! les médecins disent que cela se
+passera, mais, en attendant, il faut qu'elle reste étendue pendant
+un an sur le dos. Sophie la soigne, Sophie est la quatrième.
+
+-- La mère vit-elle encore? demandai-je.
+
+-- Oh! oui, dit Traddles, elle est de ce monde. C'est vraiment une
+femme supérieure, mais l'humidité du pays ne lui convient pas,
+et... le fait est qu'elle a perdu l'usage de ses membres.
+
+-- Quel malheur!
+
+-- C'est bien triste, n'est-ce pas? repartit Traddles. Mais au
+point de vue des affaires du ménage, c'est moins incommode qu'on
+ne pourrait croire, parce que Sophie prend sa place. Elle sert de
+mère à sa mère tout autant qu'aux neuf autres.»
+
+J'éprouvais la plus vive admiration pour les vertus de cette jeune
+personne, et, dans le but honnête de faire de mon mieux pour
+empêcher qu'on n'abusât de la bonne volonté de Traddles au
+détriment de leur avenir commun, je demandai comment se portait
+M. Micawber.
+
+«Il va très-bien, merci, Copperfield, dit Traddles, je ne demeure
+pas chez lui pour le moment.
+
+-- Non?
+
+-- Non. À dire le vrai, répondit Traddles, en parlant tout bas, il
+a pris le nom de Mortimer, à cause de ses embarras temporaires; il
+ne sort plus que le soir avec des lunettes. Il y a une saisie chez
+nous pour le loyer. Mistress Micawber était dans un état si
+affreux que je n'ai vraiment pu m'empêcher de donner ma signature
+pour le second billet dont nous avions parlé ici. Vous pouvez vous
+imaginer quelle joie j'ai ressentie, Copperfield, quand j'ai vu
+que cela terminait tout et que mistress Micawber reprenait sa
+gaieté.
+
+-- Hum! fis-je.
+
+-- Du reste, son bonheur n'a pas été de longue durée, reprit
+Traddles, car malheureusement, au bout de huit jours, il y a eu
+une nouvelle saisie. Là-dessus, nous nous sommes dispersés. Je
+loge depuis ce temps-là dans un appartement meublé, et les
+Mortimer se tiennent dans la retraite la plus absolue. J'espère
+que vous ne me trouverez pas égoïste, Copperfield, si je ne puis
+m'empêcher de regretter que le marchand de meubles se soit emparé
+de ma petite table ronde à dessus de marbre, et du pot à fleur et
+de l'étagère de Sophie!
+
+-- Quelle cruauté! m'écriai-je avec indignation.
+
+-- Cela m'a paru... un peu dur, dit Traddles avec sa grimace
+ordinaire lorsqu'il employait cette expression. Du reste, je ne
+dis pas cela pour en faire le reproche à personne, mais voici
+pourquoi: le fait est, Copperfield, que je n'ai pu racheter ces
+objets au moment de la saisie, d'abord parce que le marchand de
+meubles, qui pensait que j'y tenais, en demandait un prix
+fabuleux, ensuite parce que... je n'avais plus d'argent. Mais
+depuis lors j'ai tenu l'oeil sur la boutique, dit Traddles
+paraissant jouir avec délices de ce mystère; c'est en haut de
+Tottenham-Court-Road, et enfin, aujourd'hui, je les ai vus à
+l'étalage. J'ai seulement regardé en passant de l'autre côté de la
+rue, parce que si le marchand m'aperçoit, voyez-vous, il en
+demandera un prix!... Mais j'ai pensé que, puisque j'avais
+l'argent, vous ne verriez pas avec déplaisir que votre brave bonne
+vînt avec moi à la boutique; je lui montrerais les objets du coin
+de la rue, et elle pourrait me les acheter au meilleur marché
+possible, comme si c'était pour elle.»
+
+La joie avec laquelle Traddles me développa son plan et le plaisir
+qu'il éprouvait à se trouver si rusé, restent dans mon esprit
+comme l'un de mes souvenirs les plus nets.
+
+Je lui dis que ma vieille bonne serait enchantée de lui rendre ce
+petit service, et que nous pourrions entrer tous les trois en
+campagne, mais à une seule condition. Cette condition était qu'il
+prendrait une résolution solennelle de ne plus rien prêter à
+M. Micawber, pas plus son nom qu'autre chose.
+
+«Mon cher Copperfield, me dit Traddles, c'est chose faite; non-
+seulement parce que je commence à sentir que j'ai été un peu vite,
+mais aussi parce que c'est une véritable injustice que je me
+reproche envers Sophie. Je me suis donné ma parole à cet effet, et
+il n'y a plus rien à craindre, mais je vous la donne aussi de tout
+mon coeur. J'ai payé ce malheureux billet. Je ne doute pas que
+M. Micawber ne l'eût payé lui-même s'il l'avait pu, mais il ne le
+pouvait pas. Je dois vous dire une chose qui me plaît beaucoup
+chez M. Micawber, Copperfield, c'est par rapport au second billet
+qui n'est pas encore échu. Il ne me dit plus qu'il y a pourvu,
+mais qu'il y pourvoira. Vraiment, je trouve que le procédé est
+très-honnête et très-délicat.»
+
+J'avais quelque répugnance à ébranler la confiance de mon brave
+ami, et je fis un signe d'assentiment. Après un moment de
+conversation, nous fîmes le chemin de la boutique du marchand de
+chandelles pour enrôler Peggotty dans notre conjuration, Traddles
+ayant refusé de passer la soirée avec moi, d'abord parce qu'il
+éprouvait la plus vive inquiétude que ses propriétés ne fussent
+achetées par quelque autre amateur avant qu'il eût le temps de
+faire des offres, et ensuite parce que c'était la soirée qu'il
+consacrait toujours à écrire à la plus excellente fille du monde.
+
+Je n'oublierai jamais les regards qu'il jetait du coin de la rue
+vers Tottenham-Court-Road, pendant que Peggotty marchandait ces
+objets si précieux, ni son agitation quand elle revint lentement
+vers nous, après avoir inutilement offert son prix, jusqu'à ce
+qu'elle fut rappelée par le marchand et qu'elle retourna sur ses
+pas. En fin de compte, elle racheta la propriété de Traddles pour
+un prix assez modéré; il était transporté de joie.
+
+«Je vous suis vraiment bien obligé, dit Traddles en apprenant
+qu'on devait envoyer le tout chez lui le soir même. Si j'osais, je
+vous demanderais encore une faveur: j'espère que vous ne trouverez
+pas mon désir trop absurde, Copperfield!
+
+-- Certainement non, répondis-je d'avance.
+
+-- Alors, dit Traddles en s'adressant à Peggotty, si vous aviez la
+bonté de vous procurer le pot à fleurs tout de suite, il me semble
+que j'aimerais à l'emporter moi-même, parce qu'il est à Sophie,
+Copperfield.»
+
+Peggotty alla chercher le pot à fleurs de très-bon coeur; il
+l'accabla de remercîments, et nous le vîmes remonter Tottenham-
+Court-Road avec le pot à fleurs serré tendrement dans ses bras,
+d'un air de jubilation que je n'ai jamais vu à personne.
+
+Nous reprîmes ensuite le chemin de chez moi. Comme les magasins
+possédaient pour Peggotty des charmes que je ne leur ai jamais vu
+exercer sur personne au même degré, je marchais lentement, en
+m'amusant à la voir regarder les étalages, et en l'attendant
+toutes les fois qu'il lui convenait de s'y arrêter. Nous fûmes
+donc assez longtemps avant d'arriver aux Adelphi.
+
+En montant l'escalier, je lui fis remarquer que les embûches de
+mistress Crupp avaient soudainement disparu, et qu'en outre on
+distinguait des traces récentes de pas. Nous fûmes tous deux fort
+surpris, en montant toujours, de voir ouverte la première porte
+que j'avais fermée en sortant, et d'entendre des voix chez moi.
+
+Nous nous regardâmes avec étonnement sans savoir que penser, et
+nous entrâmes dans le salon. Quelle fut ma surprise d'y trouver
+les gens du monde que j'attendais le moins, ma tante et M. Dick!
+Ma tante était assise sur une quantité de malles, la cage de ses
+oiseaux devant elle, et son chat sur ses genoux, comme un Robinson
+Crusoé féminin, buvant une tasse de thé! M. Dick s'appuyait d'un
+air pensif sur un grand cerf-volant pareil à ceux que nous avions
+souvent enlevés ensemble, et il était entouré d'une autre
+cargaison de caisses!
+
+«Ma chère tante! m'écriai-je; quel plaisir inattendu!»
+
+Nous nous embrassâmes tendrement; je donnai une cordiale poignée
+de main à M. Dick, et mistress Crupp, qui était occupée à faire le
+thé et à nous prodiguer ses attentions, dit vivement qu'elle
+savait bien d'avance quelle serait la joie de M. Copperfield en
+voyant ses chers parents.
+
+«Allons, allons! dit ma tante à Peggotty qui frémissait en sa
+terrible présence, comment vous portez-vous?
+
+-- Vous vous souvenez de ma tante, Peggotty? lui dis-je.
+
+-- Au nom du ciel, mon garçon! s'écria ma tante, ne donnez plus à
+cette femme ce nom sauvage! Puisqu'en se mariant elle s'en est
+débarrassée, et c'est ce qu'elle avait de mieux à faire, pourquoi
+ne pas lui accorder au moins les avantages de ce changement?
+Comment vous appelez-vous maintenant, P.? dit ma tante en usant de
+ce compromis abréviatif pour éviter le nom qui lui déplaisait
+tant.
+
+-- Barkis, madame, dit Peggotty en faisant la révérence.
+
+-- Allons, voilà qui est plus humain, dit ma tante: ce nom-là n'a
+pas comme l'autre de ces airs païens qu'il faut réparer par le
+baptême d'un missionnaire; comment vous portez-vous, Barkis?
+J'espère que vous allez bien?»
+
+Encouragée par ces gracieuses paroles et par l'empressement de ma
+tante à lui tendre la main, Barkis s'avança pour la prendre avec
+une révérence de remercîment.
+
+«Nous avons vieilli depuis ce temps-là, voyez-vous, dit ma tante.
+Nous ne nous sommes jamais vues qu'une seule fois, vous savez. La
+belle besogne que nous avons faite ce jour-là! Trot, mon enfant,
+donnez-moi une seconde tasse de thé!»
+
+Je versai à ma tante le breuvage qu'elle me demandait, toujours
+aussi droite et aussi roide que de coutume, et je m'aventurai à
+lui faire remarquer qu'on était mal assis sur une malle.
+
+«Laissez-moi vous approcher le canapé ou le fauteuil, ma tante,
+lui dis-je; vous êtes bien mal là.
+
+-- Merci, Trot, répliqua-t-elle; j'aime mieux être assise sur ma
+propriété.» Là-dessus ma tante regarda mistress Crupp en face et
+lui dit: «Vous n'avez pas besoin de vous donner la peine
+d'attendre, madame.
+
+-- Voulez-vous que je remette un peu de thé dans la théière,
+madame? dit mistress Crupp.
+
+-- Non, merci, madame, répliqua ma tante.
+
+-- Voulez-vous me permettre d'aller chercher encore un peu de
+beurre, madame? ou bien puis-je vous offrir un oeuf frais, ou
+voulez-vous que je fasse griller un morceau de lard? Ne puis-je
+rien faire de plus pour votre chère tante, monsieur Copperfield?
+
+-- Rien du tout, madame, répliqua ma tante; je me tirerai très-
+bien d'affaire toute seule, je vous remercie.»
+
+Mistress Crupp, qui souriait sans cesse pour figurer une grande
+douceur de caractère, et qui tenait toujours sa tête de côté pour
+donner l'idée d'une grande faiblesse de constitution, et qui se
+frottait à tout moment les mains pour manifester son désir d'être
+utile à tous ceux qui le méritaient, finit par sortir de la
+chambre, la tête de côté en se frottant les mains et en souriant.
+
+«Dick, reprit ma tante, vous savez ce que je vous ai dit des
+courtisans et des adorateurs de la fortune?»
+
+M. Dick répondit affirmativement, mais d'un air un peu effaré, et
+comme s'il avait oublié ce qu'il devait se rappeler si bien.
+
+«Eh bien! mistress Crupp est du nombre, dit ma tante. Barkis,
+voulez-vous me faire le plaisir de vous occuper du thé, et de m'en
+donner une autre tasse; je ne me souciais pas de l'avoir de la
+main de cette intrigante.»
+
+Je connaissais assez ma tante pour savoir qu'elle avait quelque
+chose d'important à m'apprendre, et que son arrivée en disait plus
+long qu'un étranger n'eût pu le supposer. Je remarquai que ses
+regards étaient constamment attachés sur moi, lorsqu'elle me
+croyait occupé d'autre chose, et qu'elle était dans un état
+d'indécision et d'agitation intérieures mal dissimulées par le
+calme et la raideur qu'elle conservait extérieurement. Je
+commençai à me demander si j'avais fait quelque chose qui pût
+l'offenser, et ma conscience me dit tout bas que je ne lui avais
+pas encore parlé de Dora. Ne serait-ce pas cela, par hasard?
+
+Comme je savais bien qu'elle ne parlerait que lorsque cela lui
+conviendrait, je m'assis à côté d'elle, et je me mis à parler avec
+les oiseaux et à jouer avec le chat, comme si j'étais bien à mon
+aise; mais je n'étais pas à mon aise du tout, et mon inquiétude
+augmenta en voyant que M. Dick, appuyé sur le grand cerf-volant,
+derrière ma tante, saisissait toutes les occasions où l'on ne
+faisait pas attention à nous, pour me faire des signes de tête
+mystérieux, en me montrant ma tante.
+
+«Trot, me dit-elle enfin, quand elle eut fini son thé, et qu'après
+s'être essuyé les lèvres, elle eut soigneusement arrangé les plis
+de sa robe; ... vous n'avez pas besoin de vous en aller,
+Barkis!... Trot, avez-vous acquis plus de confiance en vous-même?
+
+-- Je l'espère, ma tante.
+
+-- Mais en êtes-vous bien sûr?
+
+-- Je le crois, ma tante.
+
+-- Alors, mon cher enfant, me dit-elle en me regardant fixement,
+savez-vous pourquoi je tiens tant à rester assise ce soir sur mes
+bagages?»
+
+Je secouai la tête comme un homme qui jette sa langue aux chiens.
+
+«Parce que c'est tout ce qui me reste, dit ma tante; parce que je
+suis ruinée, mon enfant!»
+
+Si la maison était tombée dans la rivière avec nous dedans, je
+crois que le coup n'eût pas été, pour moi, plus violent.
+
+«Dick le sait, dit ma tante en me posant tranquillement la main
+sur l'épaule; je suis ruinée, mon cher Trot. Tout ce qui me reste
+dans le monde est ici, excepté ma petite maison, que j'ai laissé à
+Jeannette le soin de louer. Barkis, il faudrait un lit à ce
+monsieur, pour la nuit. Afin d'éviter la dépense, peut-être
+pourriez-vous arranger ici quelque chose pour moi, n'importe quoi.
+C'est pour cette nuit seulement; nous parlerons de ceci plus au
+long.»
+
+Je fus tiré de mon étonnement et du chagrin que j'éprouvais pour
+elle... pour elle, j'en suis certain, en la voyant tomber dans mes
+bras, s'écriant qu'elle n'en était fâchée qu'à cause de moi; mais
+une minute lui suffit pour dompter son émotion, et elle me dit
+d'un air plutôt triomphant qu'abattu:
+
+«Il faut supporter bravement les revers, sans nous laisser
+effrayer, mon enfant; il faut soutenir son rôle jusqu'au bout, il
+faut braver le malheur jusqu'à la fin, Trot.»
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Abattement.
+
+
+Dès que j'eus retrouvé ma présence d'esprit, qui m'avait
+complètement abandonné au premier moment, sous le coup accablant
+que m'avaient porté les nouvelles de ma tante, je proposai à
+M. Dick de venir chez le marchand de chandelles, et de prendre
+possession du lit que M. Peggotty avait récemment laissé vacant.
+Le magasin de chandelles se trouvait dans le marché d'Hungerford,
+qui ne ressemblait guère alors à ce qu'il est maintenant, et il y
+avait devant la porte un portique bas, composé de colonnes de
+bois, qui ne ressemblait pas mal à celui qu'on voyait jadis sur le
+devant de la maison du petit bonhomme avec sa petite bonne femme,
+dans les anciens baromètres. Ce chef-d'oeuvre d'architecture plut
+infiniment à M. Dick, et l'honneur d'habiter au-dessus de la
+colonnade l'eût consolé, je crois, de beaucoup de désagréments;
+mais comme il n'y avait réellement d'autre objection au logement
+que je lui proposais, que la variété des parfums dont j'ai déjà
+parlé, et peut-être aussi le défaut d'espace dans la chambre, il
+fut charmé de son établissement. Mistress Crupp lui avait déclaré,
+d'un air indigné, qu'il n'y avait pas seulement la place de faire
+danser un chat, mais comme me disait très-justement M. Dick, en
+s'asseyant sur le pied du lit et en caressant une de ses jambes:
+«Vous savez bien, Trotwood, que je n'ai aucun besoin de faire
+danser un chat; je ne fais jamais danser de chat; par conséquent,
+qu'est-ce que cela me fait, à moi?»
+
+J'essayai de découvrir si M. Dick avait quelque connaissance des
+causes de ce grand et soudain changement dans l'état des affaires
+de ma tante; comme j'aurais pu m'y attendre, il n'en savait rien
+du tout. Tout ce qu'il pouvait dire, c'est que ma tante l'avait
+ainsi apostrophé l'avant-veille: «Voyons, Dick, êtes-vous vraiment
+aussi philosophe que je le crois?» Oui, avait-il répondu, je m'en
+flatte. Là-dessus, ma tante lui avait dit: «Dick, je suis ruinée.»
+Alors, il s'était écrié: «Oh! vraiment!» Puis ma tante lui avait
+donné de grands éloges, ce qui lui avait fait beaucoup de plaisir.
+Et ils étaient venus me retrouver, en mangeant des sandwiches et
+en buvant du porter en route.
+
+M. Dick avait l'air tellement radieux sur le pied de son lit, en
+caressant sa jambe, et en me disant tout cela, les yeux grands
+ouverts et avec un sourire de surprise, que je regrette de dire
+que je m'impatientai, et que je me laissai aller à lui expliquer
+qu'il ne savait peut-être pas que le mot de ruine entraînait à sa
+suite la détresse, le besoin, la faim; mais je fus bientôt
+cruellement puni de ma dureté, en voyant son teint devenir pâle,
+son visage s'allonger tout à coup, et des larmes couler sur ses
+joues, pendant qu'il jetait sur moi un regard empreint d'un tel
+désespoir, qu'il eût adouci un coeur infiniment plus dur que le
+mien. J'eus beaucoup plus de peine à le remonter que je n'en avais
+eu à l'abattre, et je compris bientôt ce que j'aurais dû deviner
+dès le premier moment, à savoir que, s'il avait montré d'abord
+tant de confiance, c'est qu'il avait une foi inébranlable dans la
+sagesse merveilleuse de ma tante, et dans les ressources infinies
+de mes facultés intellectuelles; car je crois qu'il me regardait
+comme capable de lutter victorieusement contre toutes les
+infortunes qui n'entraînaient pas la mort.
+
+«Que pouvons-nous faire, Trotwood? dit M. Dick. Il y a le
+mémoire...
+
+-- Certainement, il y a le mémoire, dis-je; mais pour le moment,
+la seule chose que nous ayons à faire, M. Dick, est d'avoir l'air
+serein, et de ne pas laisser voir à ma tante combien nous sommes
+préoccupés de ses affaires.»
+
+Il convint de cette vérité, de l'air le plus convaincu, et me
+supplia, dans le cas où je le verrais s'écarter d'un pas de la
+bonne voie, de l'y ramener par un de ces moyens ingénieux que
+j'avais toujours sous la main. Mais je regrette de dire que la
+peur que je lui avais faite était apparemment trop forte pour
+qu'il pût la cacher. Pendant toute la soirée, il regardait sans
+cesse ma tante avec une expression de la plus pénible inquiétude,
+comme s'il s'attendait à la voir maigrir du coup sur place. Quand
+il s'en apercevait, il faisait tous ses efforts pour ne pas bouger
+la tête, mais il avait beau la tenir immobile et rouler les yeux
+comme une pagode en plâtre, cela n'arrangeait pas du tout les
+choses. Je le vis regarder, pendant le souper, le petit pain qui
+était sur la table, comme s'il ne restait plus que cela, entre
+nous et la famine. Lorsque ma tante insista pour qu'il mangeât
+comme à l'ordinaire, je m'aperçus qu'il mettait dans sa poche des
+morceaux de pain et de fromage, sans doute pour se ménager, dans
+ces épargnes, le moyen de nous rendre à l'existence quand nous
+serions exténués par la faim.
+
+Ma tante, au contraire, était d'un calme qui pouvait nous servir
+de leçon à tous, à moi tout le premier. Elle était très-aimable
+pour Peggotty, excepté quand je lui donnais ce nom par mégarde, et
+elle avait l'air de se trouver parfaitement à son aise, malgré sa
+répugnance bien connue pour Londres. Elle devait prendre ma
+chambre, et moi coucher dans le salon pour lui servir de garde du
+corps. Elle insistait beaucoup sur l'avantage d'être si près de la
+rivière, en cas d'incendie, et je crois qu'elle trouvait
+véritablement quelque satisfaction dans cette circonstance
+rassurante.
+
+«Non, Trot, non, mon enfant, dit ma tante quand elle me vit faire
+quelques préparatifs pour composer son breuvage du soir.
+
+-- Vous ne voulez rien, ma tante?
+
+-- Pas de vin, mon enfant, de l'ale.
+
+-- Mais j'ai du vin, ma tante, et c'est toujours du vin que vous
+employez.
+
+-- Gardez votre vin pour le cas où il y aurait quelqu'un de
+malade, me dit-elle; il ne faut pas le gaspiller, Trot. Donnez-moi
+de l'ale, une demi-bouteille.»
+
+Je crus que M. Dick allait s'évanouir. Ma tante étant très-décidée
+dans son refus, je sortis pour aller chercher l'ale moi-même;
+comme il se faisait tard, Peggotty et M. Dick saisirent cette
+occasion pour prendre ensemble le chemin du magasin de chandelles.
+Je quittai le pauvre homme au coin de la rue, et il s'éloigna, son
+grand cerf-volant sur le dos, portant dans ses traits la véritable
+image de la misère humaine.
+
+À mon retour, je trouvai ma tante occupée à se promener de long en
+large dans la chambre, ou plissant avec ses doigts les garnitures
+de son bonnet de nuit. Je fis chauffer l'ale, et griller le pain
+d'après les principes adoptés. Quand le breuvage fut prêt, ma
+tante se trouva prête aussi, son bonnet de nuit sur la tête, et la
+jupe de sa robe relevée sur ses genoux.
+
+«Mon cher, me dit-elle, après avoir avalé une cuillerée de
+liquide; c'est infiniment meilleur que le vin, et beaucoup moins
+bilieux.»
+
+Je suppose que je n'avais pas l'air bien convaincu, car elle
+ajouta:
+
+«Ta... ta... ta... mon garçon, s'il ne nous arrive rien de pis que
+de boire de l'ale, nous n'aurons pas à nous plaindre.
+
+-- Je vous assure, ma tante, lui dis-je, que s'il ne s'agissait
+que de moi, je serais loin de dire le contraire.
+
+-- Eh bien! alors, pourquoi n'est-ce pas votre avis?
+
+-- Parce que vous et moi, ce n'est pas la même chose, repartis-je.
+
+-- Allons donc, Trot, quelle folie!» répliqua-t-elle.
+
+Ma tante continua avec une satisfaction tranquille, qui ne
+laissait percer aucune affectation, je vous assure, à boire son
+ale chaude, par petites cuillerées, en y trempant ses rôties.
+
+«Trot, dit-elle, je n'aime pas beaucoup les nouveaux visages, en
+général; mais votre Barkis ne me déplaît pas, savez-vous?
+
+-- On m'aurait donné deux mille francs, ma tante, qu'on ne
+m'aurait pas fait tant de plaisir; je suis heureux de vous voir
+l'apprécier.
+
+-- C'est un monde bien extraordinaire que celui où nous vivons,
+reprit ma tante en se frottant le nez; je ne puis m'expliquer où
+cette femme est allée chercher un nom pareil. Je vous demande un
+peu, s'il n'était pas cent fois plus facile de naître une Jakson,
+ou une Robertson, ou n'importe quoi du même genre.
+
+-- Peut-être est-elle de votre avis, ma tante; mais enfin ce n'est
+pas sa faute.
+
+-- Je pense que non, repartit ma tante, un peu contrariée d'être
+obligée d'en convenir; mais ce n'en est pas moins désespérant.
+Enfin, à présent elle s'appelle Barkis, c'est une consolation.
+Barkis vous aime de tout son coeur, Trot.
+
+-- Il n'y a rien au monde qu'elle ne fût prête à faire pour m'en
+donner la preuve.
+
+-- Rien, c'est vrai, je le crois, dit ma tante; croiriez-vous que
+la pauvre folle était là, tout à l'heure, à me demander, à mains
+jointes, d'accepter une partie de son argent, parce qu'elle en a
+trop? Voyez un peu l'idiote!»
+
+Des larmes de plaisir coulaient des yeux de ma tante presque dans
+son ale.
+
+-- Je n'ai jamais vu personne de si ridicule, ajouta-t-elle. J'ai
+deviné dès le premier moment, quand elle était auprès de votre
+pauvre petite mère, chère enfant! que ce devait être la plus
+ridicule créature qu'on puisse voir; mais il y a du bon chez
+elle.»
+
+Ma tante fit semblant de rire, et profita de cette occasion pour
+porter la main à ses yeux; puis elle reprit sa rôtie et son
+discours tout ensemble:
+
+«Ah! miséricorde! dit ma tante en soupirant; je sais tout ce qui
+s'est passé, Trot. J'ai eu une grande conversation avec Barkis
+pendant que vous étiez sorti avec Dick. Je sais tout ce qui s'est
+passé. Pour mon compte, je ne comprends pas ce que ces misérables
+filles ont dans la tête; je me demande comment elles ne vont pas
+plutôt se la casser contre... contre une cheminée! dit ma tante,
+en regardant la mienne, qui lui suggéra probablement cette idée.
+
+-- Pauvre Émilie! dis-je.
+
+-- Oh! ne l'appelez pas pauvre Émilie, dit ma tante; elle aurait
+dû penser à cela avant de causer tant de chagrins. Embrassez-moi,
+Trot; je suis fâchée de ce que vous faites, si jeune, la triste
+expérience de la vie.»
+
+Au moment où je me penchais vers elle, elle posa son verre sur mes
+genoux, pour me retenir, et me dit:
+
+«Oh! Trot! Trot! vous vous figurez donc que vous êtes amoureux,
+n'est-ce pas?
+
+-- Comment! je me figure, ma tante! m'écriai-je en rougissant. Je
+l'adore de toute mon âme.
+
+-- Dora? vraiment! répliqua ma tante. Et je suis sûre que vous
+trouvez cette petite créature très-séduisante?
+
+-- Ma chère tante, répliquai-je, personne ne peut se faire une
+idée de ce qu'elle est.
+
+-- Ah! et elle n'est pas trop niaise? dit ma tante.
+
+-- Niaise, ma tante!»
+
+Je crois sérieusement qu'il ne m'était jamais entré dans la tête
+de demander si elle l'était, ou non. Cette supposition m'offensa
+naturellement, mais j'en fus pourtant frappé comme d'une idée
+toute nouvelle.
+
+«Comme cela, ce n'est pas une petite étourdie, dit ma tante.
+
+-- Une petite étourdie, ma tante! Je me bornai à répéter cette
+question hardie avec le même sentiment que j'avais répété la
+précédente.
+
+-- C'est bien! c'est bien! dit ma tante. Je voulais seulement le
+savoir; je ne dis pas de mal d'elle. Pauvres enfants! ainsi vous
+vous croyez faits l'un pour l'autre, et vous vous voyez déjà
+traversant une vie pleine de douceurs et de confitures, comme les
+deux petites figures de sucre qui décorent le gâteau de la mariée,
+à un dîner de noces, n'est-ce pas, Trot.»
+
+Elle parlait avec tant de bonté, d'un air si doux, presque
+plaisant, que j'en fus tout à fait touché.
+
+«Je sais bien que nous sommes jeunes et sans expérience, ma tante,
+répondis-je; et je ne doute pas qu'il nous arrive de dire et de
+penser des choses qui ne sont peut-être pas très-raisonnables;
+mais je suis certain que nous nous aimons véritablement. Si je
+croyais que Dora pût en aimer un autre, ou cesser de m'aimer, ou
+que je pusse jamais aimer une autre femme, ou cesser de l'aimer
+moi-même, je ne sais ce que je deviendrais... je deviendrais fou,
+je crois.
+
+-- Ah! Trot! dit ma tante en secouant la tête, et en souriant
+tristement, aveugle, aveugle, aveugle! -- Il y a quelqu'un que je
+connais, Trot, reprit ma tante après un moment de silence, qui,
+malgré la douceur de son caractère, possède une vivacité
+d'affection qui me rappelle sa pauvre mère. Ce quelqu'un-là doit
+rechercher un appui fidèle et sûr qui puisse le soutenir et
+l'aider: un caractère sérieux, sincère, constant.
+
+-- Si vous connaissiez la constance et la sincérité de Dora, ma
+tante! m'écriai-je.
+
+-- Oh! Trot, dit-elle encore, aveugle, aveugle! et sans savoir
+pourquoi, il me sembla vaguement que je perdais à l'instant
+quelque chose, quelque promesse de bonheur qui se dérobait à mes
+yeux derrière un nuage.
+
+-- Pourtant, dit ma tante, je n'ai pas envie de désespérer ni de
+rendre malheureux ces deux enfants: ainsi, quoique ce soit une
+passion de petit garçon et de petite fille, et que ces passions-là
+très-souvent... faites-bien attention, je ne dis pas toujours,
+mais très-souvent n'aboutissent à rien, cependant nous n'en
+plaisanterons pas: nous en parlerons sérieusement, et nous
+espérons que cela finira bien, un de ces jours. Nous avons tout le
+temps devant nous.»
+
+Ce n'était pas là une perspective très-consolante pour un amant
+passionné, mais j'étais enchanté pourtant d'avoir ma tante dans ma
+confidence. Me rappelant en même temps qu'elle devait être
+fatiguée, je la remerciai tendrement de cette preuve de son
+affection et de toutes ses bontés pour moi, puis après un tendre
+bonsoir, ma tante et son bonnet de nuit allèrent prendre
+possession de ma chambre à coucher.
+
+Comme j'étais malheureux ce soir-là dans mon lit! Comme mes
+pensées en revenaient toujours à l'effet que produirait ma
+pauvreté sur M. Spenlow, car je n'étais plus ce que je croyais
+être quand j'avais demandé la main de Dora, et puis je me disais
+qu'en honneur je devais apprendre à Dora ma situation dans le
+monde, et lui rendre sa parole si elle voulait la reprendre; je me
+demandais comment j'allais faire pour vivre pendant tout le temps
+que je devais passer chez M. Spenlow, sans rien gagner; je me
+demandais comment je pourrais soutenir ma tante, et je me creusais
+la tête sans rien trouver de satisfaisant; puis je me disais que
+j'allais bientôt ne plus avoir d'argent dans ma poche, qu'il
+faudrait porter des habite râpés, renoncer aux jolis coursiers
+gris, aux petits présents que j'avais tant de plaisir à offrir à
+Dora, enfin à me montrer sous un jour agréable! Je savais que
+c'était de l'égoïsme, que c'était une chose indigne, de penser
+toujours à mes propres malheurs, et je me le reprochais amèrement;
+mais j'aimais trop Dora pour pouvoir faire autrement. Je savais
+bien que j'étais un misérable de ne pas penser infiniment plus à
+ma tante qu'à moi-même; mais pour le moment mon égoïsme et Dora
+étaient inséparables, et je ne pouvais mettre Dora de côté pour
+l'amour d'aucune autre créature humaine. Ah! que je fus
+malheureux, cette nuit-là!
+
+Quant à mon sommeil, il fut agité par mille rêves pénibles sur ma
+pauvreté, mais il me semblait que je rêvais sans avoir accompli la
+cérémonie préalable de m'endormir. Tantôt je me voyais en haillons
+voulant obliger Dora à aller vendre des allumettes chimiques, à un
+sou le paquet; tantôt je me trouvais dans l'étude, revêtu de ma
+chemise de nuit et d'une paire de bottes, et M. Spenlow me faisait
+des reproches sur la légèreté de costume dans lequel je me
+présentais à ses clients; puis je mangeais avidement les miettes
+qui tombaient du biscuit que le vieux Tiffey mangeait
+régulièrement tous les jours au moment où l'horloge de Saint-Paul
+sonnait une heure; ensuite je faisais une foule d'efforts inutiles
+pour l'autorisation officielle nécessaire à mon mariage avec Dora,
+sans avoir, pour la payer, autre chose à offrir en échange qu'un
+des gants d'Uriah Heep que la Cour tout entière refusait, d'un
+accord unanime; enfin, ne sachant trop où j'en étais, je me
+retournais sans cesse ballotté comme un vaisseau en détresse, dans
+un océan de draps et de couvertures.
+
+Ma tante ne dormait pas non plus: je l'entendais qui se promenait
+en long et en large. Deux ou trois fois pendant la nuit, elle
+apparut dans ma chambre comme une âme en peine, revêtue d'un long
+peignoir de flanelle qui lui donnait l'air d'avoir six pieds, et
+elle s'approcha du canapé sur lequel j'étais couché. La première
+fois, je bondis avec effroi, à la nouvelle qu'elle avait tout lieu
+de croire, d'après la lueur qui apparaissait dans le ciel, que
+l'abbaye de Westminster était en feu. Elle voulait savoir si les
+flammes ne pouvaient pas arriver jusqu'à Buckingham-Street dans le
+cas où le vent changerait. Lorsqu'elle reparut plus tard, je ne
+bougeai pas, mais elle s'assit près de moi en disant tout bas:
+«Pauvre garçon!» et je me sentis plus malheureux encore en voyant
+combien elle pensait peu à elle-même pour s'occuper de moi, tandis
+que moi, j'étais absorbé comme un égoïste, dans mes propres
+soucis.
+
+J'avais quelque peine à croire qu'une nuit qui me semblait si
+longue pût être courte pour personne. Aussi je me mis à penser à
+un bal imaginaire où les invités passaient la nuit à danser: puis
+tout cela devint un rêve, et j'entendais les musiciens qui
+jouaient toujours le même air, pendant que je voyais Dora danser
+toujours le même pas sans faire la moindre attention à moi.
+L'homme qui avait joué de la harpe toute la nuit essayait en vain
+de recouvrir son instrument avec un bonnet de coton d'une taille
+ordinaire, au moment où je me réveillai, ou plutôt au moment où je
+renonçai à essayer de m'endormir, en voyant le soleil briller
+enfin à ma fenêtre.
+
+Il y avait alors au bas d'une des rues attenant au Strand
+d'anciens bains romains (ils y sont peut-être encore) où j'avais
+l'habitude d'aller me plonger dans l'eau froide. Je m'habillai le
+plus doucement qu'il me fut possible, et, laissant à Peggotty le
+soin de s'occuper de ma tante, j'allai me précipiter dans l'eau la
+tête la première, puis je pris le chemin de Hampstead. J'espérais
+que ce traitement énergique me rafraîchirait un peu l'esprit, et
+je crois réellement que j'en éprouvai quelque bien, car je ne
+tardai pas à décider que la première chose à faire était de voir
+si je ne pouvais pu faire résilier mon traité avec M. Spenlow et
+recouvrer la somme convenue. Je déjeunai à Hampstead, puis je
+repris le chemin de la Cour, à travers les routes encore humides
+de rosée, au milieu du doux parfum des fleurs qui croissaient dans
+les jardins environnants ou qui passaient dans des paniers sur la
+tête des jardiniers, ne songeant à rien autre chose qu'à tenter ce
+premier effort, pour faire face au changement survenu dans notre
+position.
+
+J'arrivai pourtant de si bonne heure à l'étude que j'eus le temps
+de me promener une heure dans les cours, avant que le vieux
+Tiffey, qui était toujours le premier à son poste, apparût enfin
+avec sa clef. Alors je m'assis dans mon coin, à l'ombre, à
+regarder le reflet du soleil sur les tuyaux de cheminée d'en face,
+et à penser à Dora, quand M. Spenlow entra frais et dispos.
+
+«Comment allez-vous, Copperfield! me dit-il. Quelle belle matinée!
+
+-- Charmante matinée, monsieur! repartis-je. Pourrais-je vous dire
+un mot avant que vous vous rendiez à la Cour?
+
+-- Certainement, dit-il, venez dans mon cabinet.»
+
+Je le suivis dans son cabinet, où il commença par mettre sa robe,
+et se regarder dans un petit miroir accroché derrière la porte
+d'une armoire.
+
+«Je suis fâché d'avoir à vous apprendre, lui dis-je, que j'ai reçu
+de mauvaises nouvelles de ma tante!
+
+-- Vraiment! dit-il, j'en suis bien fâché; ce n'est pas une
+attaque de paralysie, j'espère?
+
+-- Il ne s'agit pas de sa santé, monsieur, répliquai-je. Elle a
+fait de grandes pertes, ou plutôt il ne lui reste presque plus
+rien.
+
+-- Vous m'é... ton... nez, Copperfield!» s'écria M. Spenlow.
+
+Je secouai la tête.
+
+«Sa situation est tellement changée, monsieur, que je voulais vous
+demander s'il ne serait pas possible... en sacrifiant une partie
+de la somme payée pour mon admission ici, bien entendu (je n'avais
+point médité cette offre généreuse, mais je l'improvisai en voyant
+l'expression d'effroi qui se peignait sur sa physionomie)... s'il
+ne serait pas possible d'annuler les arrangements que nous avions
+pris ensemble.»
+
+Personne ne peut s'imaginer tout ce qu'il m'en coûtait de faire
+cette proposition. C'était demander comme une grâce qu'on me
+déportât loin de Dora.
+
+«Annuler nos arrangements, Copperfield! annuler!»
+
+J'expliquai avec une certaine fermeté que j'étais aux expédients,
+que je ne savais comment subsister, si je n'y pourvoyais pas moi-
+même, que je ne craignais rien pour l'avenir, et j'appuyai là-
+dessus pour prouver que je serais un jour un gendre fort à
+rechercher, mais que, pour le moment, j'en étais réduit à me tirer
+d'affaire tout seul.
+
+«Je suis bien fâché de ce que vous me dites là, Copperfield,
+répondit M. Spenlow; extrêmement fâché. Ce n'est pas l'habitude
+d'annuler une convention pour des raisons semblables. Ce n'est pas
+ainsi qu'on procède en affaires. Ce serait un très-mauvais
+précédent... Pourtant.
+
+-- Vous êtes bien bon, monsieur, murmurai-je, dans l'attente d'une
+concession.
+
+-- Pas du tout, ne vous y trompez pas, continua M. Spenlow;
+j'allais vous dire que, si j'avais les mains libres, si je n'avais
+pas un associé, M. Jorkins!...»
+
+Mes espérances s'écroulèrent à l'instant: je fis pourtant encore
+un effort.
+
+«Croyez-vous, monsieur que si je m'adressais à M. Jorkins...?»
+
+M. Spenlow secoua la tête d'un air découragé, «Le ciel me
+préserve, Copperfield, dit-il, d'être injuste envers personne,
+surtout envers M. Jorkins. Mais je connais mon associé,
+Copperfield. M. Jorkins n'est pas homme à accueillir une
+proposition si insolite. M. Jorkins ne connaît que les traditions
+reçues: il ne déroge point aux usages. Vous le connaissez!»
+
+Je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement que
+M. Jorkins avait été autrefois l'unique patron de céans, et qu'à
+présent il vivait seul dans une maison tout près de Montagu-
+Square, qui avait terriblement besoin d'un coup de badigeon; qu'il
+arrivait au bureau très-tard, et partait de très-bonne heure;
+qu'on n'avait jamais l'air de le consulter sur quoi que ce fût;
+qu'il avait un petit cabinet sombre pour lui tout seul au premier;
+qu'on n'y faisait jamais d'affaires, et qu'il y avait sur son
+bureau un vieux cahier de papier buvard, jauni par l'âge, mais
+sans une tâche d'encre, et qui avait la réputation d'être là
+depuis vingt ans.
+
+«Auriez-vous quelque objection à ce que je parlasse de mon affaire
+à M. Jorkins? demandai-je.
+
+-- Pas le moins du monde, dit M. Spenlow. Mais j'ai quelque
+expérience de Jorkins, Copperfield. Je voudrais qu'il en fût
+autrement, car je serais heureux de faire ce que vous désirez. Je
+n'ai pas la moindre objection à ce que vous en parliez à
+M. Jorkins, Copperfield, si vous croyez que ce soit la peine.»
+
+Profitant de sa permission qu'il accompagna d'une bonne poignée de
+main, je restai dans mon coin, à penser à Dora, et à regarder le
+soleil qui quittait les tuyaux des cheminées pour éclairer le mur
+de la maison en face, jusqu'à l'arrivée de M. Jorkins. Je montai
+alors chez lui: et vous n'avez jamais vu un homme plus étonné de
+recevoir une visite.
+
+«Entrez, monsieur Copperfield, dit M. Jorkins, entrez donc.»
+
+J'entrai, je m'assis, et je lui exposai ma situation, à peu près
+comme je l'avais fait à M. Spenlow. M. Jorkins n'était pas, à
+beaucoup près, aussi terrible qu'on eût pu s'y attendre. C'était
+un gros homme de soixante ans, à l'air doux et bénin, qui prenait
+une telle quantité de tabac qu'on disait parmi nous que ce
+stimulant était sa principale nourriture, vu qu'il ne lui restait
+plus guère de place après, dans tout son corps, pour absorber
+d'autres articles de subsistance.
+
+«Vous en avez parlé à M. Spenlow, je suppose? dit M. Jorkins,
+après m'avoir écouté jusqu'au bout avec quelque impatience.
+
+-- Oui, monsieur, c'est lui qui m'a objecté votre nom.
+
+-- Il vous a dit que je ferais des objections?» demanda
+M. Jorkins.
+
+Je fus obligé d'admettre que M. Spenlow avait regardé la chose
+comme très-vraisemblable.
+
+«Je suis bien fâché, monsieur Copperfield, dit M. Jorkins, très-
+embarrassé, mais je ne puis rien faire pour vous. Le fait est...
+Mais j'ai un rendez-vous à la Banque, si vous voulez bien
+m'excuser.»
+
+Là-dessus il se leva précipitamment et allait quitter la chambre
+quand je m'enhardis jusqu'à lui dire que je craignais bien alors
+qu'il n'y eût pas moyen d'arranger l'affaire.
+
+«Non, dit Jorkins en s'arrêtant à la porte pour hocher la tête,
+non, non, j'ai des objections, vous savez bien, continua-t-il en
+parlant très-vite, puis il sortit, vous comprenez, monsieur
+Copperfield, dit-il, en rentrant d'un air agité, que si M. Spenlow
+a des objections...
+
+-- Personnellement, il n'en a pas, monsieur.
+
+-- Oh! personnellement, répète M. Jorkins d'un air d'impatience;
+je vous assure qu'il y a des objections, monsieur Copperfield,
+insurmontables: ce que vous désirez est impossible... j'ai
+vraiment un rendez-vous à la Banque.» Là-dessus il se sauva en
+courant, et, d'après ce que j'ai su, il se passa trois jours avant
+qu'il reparût à l'étude.
+
+J'étais décidé à remuer ciel et terre, s'il le fallait. J'attendis
+donc le retour de M. Spenlow, pour lui raconter mon entrevue avec
+son associé, en lui laissant entendre que je n'étais pas sans
+espérances qu'il fût possible d'adoucir l'inflexible Jorkins, s'il
+voulait bien entreprendre cette tâche.
+
+«Copperfield, repartit M. Spenlow avec un sourire fin, vous ne
+connaissez pas mon associé M. Jorkins depuis aussi longtemps que
+moi. Rien n'est plus loin de mon esprit que la pensée de supposer
+M. Jorkins capable d'aucun artifice, mais M. Jorkins a une manière
+de poser ses objections qui trompe souvent les gens. Non,
+Copperfield! ajouta-t-il en secouant la tête, il n'y a, croyez-
+moi, aucun moyen d'ébranler M. Jorkins.»
+
+Je commençai à ne pas trop savoir lequel des deux, de M. Spenlow
+ou de M. Jorkins, était réellement l'associé d'où venaient les
+difficultés, mais je voyais très-clairement qu'il y avait quelque
+part chez l'un ou l'autre un endurcissement invincible et qu'il ne
+fallait plus compter le moins du monde sur le remboursement des
+mille livres sterling de ma tante. Je quittai donc l'étude dans un
+état de découragement que je ne me rappelle pas sans remords, car
+je sais que c'était l'égoïsme (l'égoïsme à nous deux Dora) qui en
+faisait le fond, et je m'en retournai chez nous!
+
+Je travaillais à familiariser mon esprit avec ce qui pourrait
+arriver de pis, et je tâchais de me représenter les arrangements
+qu'il faudrait prendre, si l'avenir se présentait à nous sous les
+couleurs les plus sombres, quand un fiacre qui me suivait s'arrêta
+juste à côté de moi et me fit lever les yeux. On me tendait une
+main blanche par la portière, et j'aperçus le sourire de ce visage
+que je n'avais jamais vu sans éprouver un sentiment de repos et de
+bonheur, depuis le jour où je l'avais contemplé sur le vieil
+escalier de chêne à large rampe, et que j'avais associé dans mon
+esprit sa beauté sereine avec le doux coloris des vitraux
+d'église.
+
+«Agnès! m'écriai-je avec joie. Oh! ma chère Agnès, quel plaisir de
+vous voir; vous plutôt que toute autre créature humaine!
+
+-- Vraiment? dit-elle du ton le plus cordial.
+
+-- J'ai si grand besoin de causer avec vous! lui dis-je. J'ai le
+coeur soulagé, rien qu'en vous regardant! Si j'avais eu la
+baguette d'un magicien, vous êtes la première personne que
+j'aurais souhaité de voir!
+
+-- Allons donc! repartit Agnès.
+
+-- Ah! Dora d'abord, peut-être, avouai-je en rougissant.
+
+-- Dora d'abord, bien certainement, j'espère, dit Agnès en riant.
+
+-- Mais vous, la seconde, lui dis-je; où donc allez-vous?»
+
+Elle allait chez moi pour voir ma tante. Il faisait très-beau, et
+elle fut bien aise de sortir du fiacre, qui avait l'odeur d'une
+écurie conservée sous cloche; je ne le sentais que trop, ayant
+passé la tête par la portière pour causer tout ce temps-là avec
+Agnès. Je renvoyai le cocher, elle prit mon bras et nous partîmes
+ensemble. Elle me faisait l'effet de l'espérance en personne; en
+un moment je ne me sentis plus le même, ayant Agnès à mes côtés.
+
+Ma tante lui avait écrit un de ces étranges et comiques petits
+billets qui n'étaient pas beaucoup plus longs qu'un billet de
+banque: elle poussait rarement plus loin sa verve épistolaire.
+C'était pour lui annoncer qu'elle avait eu des malheurs, à la
+suite desquels elle quittait définitivement Douvres, mais qu'elle
+en avait très-bien pris son parti et qu'elle se portait trop bien
+pour que personne s'inquiétât d'elle. Là-dessus Agnès était venue
+à Londres pour voir ma tante, qu'elle aimait et qui l'aimait
+beaucoup depuis de longues années, c'est-à-dire depuis le moment
+où je m'étais établi chez M. Wickfield. Elle n'était pas seule, me
+dit-elle. Son papa était avec elle et... Uriah Heep.
+
+«Ils sont associés maintenant? lui dis-je: que le ciel le
+confonde!
+
+-- Oui, dit Agnès. Ils avaient quelques affaires ici, et j'ai
+saisi cette occasion pour venir aussi à Londres. Il ne faut pas
+que vous croyiez que c'est de ma part une visite tout à fait
+amicale et désintéressée, Trotwood, car... j'ai peur d'avoir des
+préjugés bien injustes..., mais je n'aime pas à laisser papa aller
+seul avec lui.
+
+-- Exerce-t-il toujours la même influence sur M. Wickfield,
+Agnès?»
+
+Agnès secoua tristement la tête.
+
+«Tout est tellement changé chez nous, dit-elle, que vous ne
+reconnaîtriez plus notre chère vieille maison. Ils demeurent avec
+nous, maintenant.
+
+-- Qui donc? demandai-je.
+
+-- M. Heep et sa mère. Il occupe votre ancienne chambre, dit Agnès
+en me regardant.
+
+-- Je voudrais être chargé de lui fournir ses rêves, répliquai-je,
+il n'y coucherait pas longtemps.
+
+-- J'ai gardé mon ancienne petite chambre, dit Agnès, celle où
+j'apprenais mes leçons. Comme le temps passe! vous souvenez-vous?
+La petite pièce lambrissée qui donne dans le salon.
+
+-- Si je me souviens, Agnès? C'est là que je vous ai vue pour la
+première fois; vous étiez debout à cette porte, votre petit panier
+de clefs au côté.
+
+-- Précisément, dit Agnès en souriant; je suis bien aise que vous
+en ayez gardé un si bon souvenir; comme nous étions heureux alors!
+
+-- Oh! oui! Je garde cette petite pièce pour moi, mais je ne puis
+pas toujours laisser là mistress Heep, vous savez? Ce qui fait,
+dit Agnès avec calme, que je me sens quelquefois obligée de lui
+tenir compagnie quand j'aimerais mieux être seule. Mais je n'ai
+pas d'autre sujet de plainte contre elle. Si elle me fatigue
+quelquefois par ses éloges de son fils, quoi de plus naturel chez
+une mère? C'est un très-bon fils!»
+
+Je regardai Agnès pendant qu'elle me parlait ainsi, sans découvrir
+dans ses traits aucun soupçon des intentions d'Uriah. Ses beaux
+yeux, si doux et si assurés en même temps, soutenaient mon regard
+avec leur franchise accoutumée, et sans aucune altération visible
+sur son visage.
+
+«Le plus grand inconvénient de leur présence chez nous, dit Agnès,
+c'est que je ne puis pas être aussi souvent avec papa que je le
+voudrais, car Uriah Heep est constamment entre nous. Je ne puis
+donc pas veiller sur lui, si ce n'est pas une expression un peu
+hardie, d'aussi près que je le désirerais. Mais, si on emploie
+envers lui la fraude ou la trahison, j'espère que mon affection
+fidèle finira toujours par en triompher. J'espère que la véritable
+affection d'une fille vigilante et dévouée est plus forte, au bout
+du compte, que tous les dangers du monde.»
+
+Ce sourire lumineux que je n'ai jamais vu sur aucun autre visage
+disparut alors du sien, au moment où j'en admirais la douceur et
+où je me rappelais le bonheur que j'avais autrefois à le voir, et
+elle me demanda avec un changement marqué de physionomie, quand
+nous approchâmes de la rue que j'habitais, si je savais comment
+les revers de fortune de ma tante lui étaient arrivés. Sur ma
+réponse négative, Agnès devint pensive, et il me sembla que je
+sentais trembler le bras qui reposait sur le mien.
+
+Nous trouvâmes ma tante toute seule et un peu agitée. Il s'était
+élevé entre elle et mistress Crupp une discussion sur une question
+abstraite (la convenance de la résidence du beau sexe dans un
+appartement de garçon), et ma tante, sans s'inquiéter des spasmes
+de mistress Crupp, avait coupé court à la dispute en déclarant à
+cette dame qu'elle sentait l'eau-de-vie, qu'elle me volait et
+qu'elle eût à sortir à l'instant. Mistress Crupp, regardant ces
+deux expressions comme injurieuses, avait annoncé son intention
+d'en appeler au «Jurique anglais,» voulant parler, à ce qu'on
+pouvait croire, du boulevard de nos libertés nationales.
+
+Cependant ma tante ayant eu le temps de se remettre, pendant que
+Peggotty était sortie pour montrer à M. Dick les gardes à cheval,
+et, de plus, enchantée de voir Agnès, ne pensait plus à sa
+querelle que pour tirer une certaine vanité de la manière dont
+elle en était sortie à son honneur; aussi nous reçut-elle de la
+meilleure humeur possible. Quand Agnès eut posé son chapeau sur la
+table et se fut assise près d'elle, je ne pus m'empêcher de me
+dire, en regardant son front radieux et ses yeux sereins, qu'elle
+me semblait là à sa place; qu'elle y devrait toujours être; que ma
+tante avait en elle, malgré sa jeunesse et son peu d'expérience,
+une confiance entière. Ah! elle avait bien raison de compter pour
+sa force sur sa simple affection, dévouée et fidèle.
+
+Nous nous mîmes à causer des affaires de ma tante, à laquelle je
+dis la démarche inutile que j'avais faite le matin même.
+
+«Ce n'était pas judicieux, Trot, mais l'intention était bonne.
+Vous êtes un brave enfant, je crois que je devrais dire plutôt à
+présent un brave jeune homme, et je suis fière de vous, mon ami.
+Il n'y a rien à dire, jusqu'à présent. Maintenant, Trot et Agnès,
+regardons en face la situation de Betsy Trotwood, et voyons où
+elle en est.»
+
+Je vis Agnès pâlir, en regardant attentivement ma tante. Ma tante
+ne regardait pas moins attentivement Agnès, tout en caressant son
+chat.
+
+«Betsy Trotwood, dit ma tante, qui avait toujours gardé pour elle
+ses affaires d'argent, je ne parle pas de votre soeur, Trot, mais
+de moi, avait une certaine fortune. Peu importe ce qu'elle avait,
+c'était assez pour vivre: un peu plus même, car elle avait fait
+quelques économies, qu'elle ajoutait au capital. Betsy plaça sa
+fortune en rentes pendant quelque temps, puis, sur l'avis de son
+homme d'affaires, elle le plaça sur hypothèque. Cela allait très-
+bien, le revenu était considérable, mais on purgea les hypothèques
+et on remboursa Betsy. Ne trouvez-vous pas, quand je parle de
+Betsy, qu'on croirait entendre raconter l'histoire d'un vaisseau
+de guerre? Si bien donc que Betsy, obligée de chercher un autre
+placement, se figura qu'elle était plus habile cette fois que son
+homme d'affaires, qui n'était plus si avisé que par le passé... Je
+parle de votre père, Agnès, et elle se mit dans la tête de gérer
+sa petite fortune toute seule. Elle mena donc, comme on dit, ses
+cochons bien loin au marché, dit ma tante, et elle n'en fut pas la
+bonne marchande. D'abord elle fit des pertes dans les mines, puis
+dans des pêcheries particulières où il s'agissait d'aller chercher
+dans la mer les trésors perdus ou quelque autre folie de ce genre,
+continua-t-elle, par manière d'explication, en se frottant le nez,
+puis elle perdit encore dans les mines, et, à la fin des fins,
+elle perdit dans une banque. Je ne sais ce que valaient les
+actions de cette banque, pendant un temps, dit ma tante, cent pour
+cent au moins, je crois; mais la banque était à l'autre bout du
+monde, et s'est évanouie dans l'espace, à ce que je crois; en tout
+cas, elle a fait faillite et ne payera jamais un sou; or tous les
+sous de Betsy étaient là, et les voilà finis. Ce qu'il y a de
+mieux à faire, c'est de n'en plus parler!»
+
+Ma tante termina ce récit sommaire et philosophique en regardant
+avec un certain air de triomphe Agnès, qui reprenait peu à peu ses
+couleurs.
+
+«Est-ce là toute l'histoire, chère miss Trotwood? dit Agnès.
+
+-- J'espère que c'est bien suffisant, ma chère, dit ma tante. S'il
+y avait eu plus d'argent à perdre, ce ne serait pas tout peut-
+être. Betsy aurait trouvé moyen d'envoyer cet argent-là rejoindre
+le reste, et de faire un nouveau chapitre à cette histoire, je
+n'en doute pas. Mais il n'y avait plus d'argent, et l'histoire
+finit là.»
+
+Agnès avait écouté d'abord sans respirer. Elle pâlissait et
+rougissait encore, mais elle avait le coeur plus léger. Je croyais
+savoir pourquoi. Elle avait craint, sans doute, que son malheureux
+père ne fût pour quelque chose dans ce revers de fortune. Ma tante
+prit sa main entre les siennes et se mit à rire.
+
+«Est-ce tout? répéta ma tante; mais oui, vraiment, c'est tout, à
+moins qu'on n'ajoute comme à la fin d'un conte: «Et depuis ce
+temps-là, elle vécut toujours heureuse.» Peut-être dira-t-on cela
+de Betsy un de ces jours. Maintenant, Agnès, vous avez une bonne
+tête: vous aussi, sous quelques rapports, Trot, quoique je ne
+puisse pas vous faire toujours ce compliment.» Là-dessus ma tante
+secoua la tête avec l'énergie qui lui était propre. «Que faut-il
+faire? Ma maison pourra rapporter l'un dans l'autre soixante-dix
+livres sterling par an. Je crois que nous pouvons compter là-
+dessus d'une manière positive. Eh bien! c'est tout ce que nous
+avons, a dit ma tante, qui était, révérence gardée, comme certains
+chevaux qu'on voit s'arrêter tout court, au moment où ils ont
+l'air de prendre le mors aux dents.
+
+«De plus, dit-elle, après un moment de silence, il y a Dick. Il a
+mille livres sterling par an, mais il va sans dire qu'il faut que
+ce soit réservé pour sa dépense personnelle. J'aimerais mieux le
+renvoyer, quoique je sache bien que je suis la seule personne qui
+l'apprécie, plutôt que de le garder, à la condition de ne pas
+dépenser son argent pour lui jusqu'au dernier sou. Comment ferons-
+nous, Trot et moi, pour nous tirer d'affaire avec nos ressources?
+Qu'en dites-vous, Agnès?
+
+-- Je dis, ma tante, devançant la réponse d'Agnès, qu'il faut que
+je fasse quelque chose.
+
+-- Vous enrôler comme soldat, n'est-ce pas? repartit ma tante
+alarmée, ou entrer dans la marine? Je ne veux pas entendre parler
+de cela. Vous serez procureur. Je ne veux pas de tête cassée dans
+la famille, avec votre permission, monsieur.»
+
+J'allais expliquer que je ne tenais pas à introduire le premier
+dans la famille ce procédé simplifié de se tirer d'affaire, quand
+Agnès me demanda si j'avais un long bail pour mon appartement.
+
+«Vous touchez au coeur de la question, ma chère, dit ma tante;
+nous avons l'appartement sur les bras pour six mois, à moins qu'on
+ne pût le sous-louer, ce que je ne crois pas. Le dernier occupant
+est mort ici, et il mourrait bien cinq locataires sur six, rien
+que de demeurer sous le même toit que cette femme en nankin, avec
+son jupon de flanelle. J'ai un peu d'argent comptant, et je crois,
+comme vous, que ce qu'il y a de mieux à faire est de finir le
+terme ici, en louant tout près une chambre à coucher pour Dick.»
+
+Je crus de mon devoir de dire un mot des ennuis que ma tante
+aurait à souffrir, en vivant dans un état constant de guerre et
+d'embuscades avec mistress Crupp; mais elle répondit à cette
+objection d'une manière sommaire et péremptoire, en déclarant
+qu'au premier signal d'hostilité elle était prête à faire à
+mistress Crupp une peur dont elle garderait un tremblement jusqu'à
+la fin de ses jours.
+
+«Je pensais, Trotwood, dit Agnès en hésitant, que si vous aviez du
+temps...
+
+-- J'ai beaucoup de temps à moi, Agnès. Je suis toujours libre
+après quatre ou cinq heures, et j'ai du loisir le matin de bonne
+heure. De manière ou d'autre, dis-je, en sentant que je rougissais
+un peu au souvenir des heures que j'avais passées à flâner dans la
+ville ou sur la route de Norwood, j'ai du temps plus qu'il ne m'en
+faut.
+
+-- Je pense que vous n'auriez pas de goût, dit Agnès en
+s'approchant de moi, et en me parlant à voix basse, d'un accent si
+doux et si consolant que je l'entends encore, pour un emploi de
+secrétaire?
+
+-- Pas de goût, ma chère Agnès, et pourquoi?
+
+-- C'est que, reprit Agnès, le docteur Strong a mis à exécution
+son projet de se retirer; il est venu s'établir à Londres, et je
+sais qu'il a demandé à papa s'il ne pourrait pas lui recommander
+un secrétaire. Ne pensez-vous pas qu'il lui serait plus agréable
+d'avoir auprès de lui son élève favori plutôt que tout autre?
+
+-- Ma chère Agnès, m'écriai-je, que serais-je sans vous? Vous êtes
+toujours mon bon ange. Je vous l'ai déjà dit. Je ne pense jamais à
+vous que comme à mon bon ange.»
+
+Agnès me répondit en riant gaiement qu'un bon ange (elle voulait
+parler de Dora) me suffisait bien, que je n'avais pas besoin d'en
+avoir davantage; et elle me rappela que le docteur avait coutume
+de travailler dans son cabinet de grand matin et pendant la
+soirée, et que probablement les heures dont je pouvais disposer
+lui conviendraient à merveille. Si j'étais heureux de penser que
+j'allais gagner moi-même mon pain, je ne l'étais pas moins de
+l'idée que je travaillerais avec mon ancien maître; et, suivant à
+l'instant l'avis d'Agnès, je m'assis pour écrire au docteur une
+lettre où je lui exprimais mon désir, en lui demandant la
+permission de me présenter chez lui le lendemain, à dix heures du
+matin. J'adressai mon épître à Highgate, car il demeurait dans ce
+lieu si plein de souvenirs pour moi, et j'allai la mettre moi-même
+à la poste sans perdre une minute.
+
+Partout où passait Agnès, on trouvait derrière elle quelque trace
+précieuse du bien qu'elle faisait sans bruit en passant. Quand je
+revins, la cage des oiseaux de ma tante était suspendue exactement
+comme elle l'avait été si longtemps à la fenêtre de son salon; mon
+fauteuil, placé comme l'était le fauteuil infiniment meilleur de
+ma tante, près de la croisée ouverte; et l'écran vert qu'elle
+avait apporté était déjà attaché au haut de la fenêtre. Je n'avais
+pas besoin de demander qui est-ce qui avait fait tout cela. Rien
+qu'à voir comme les choses avaient l'air de s'être faites toutes
+seules, il n'y avait qu'Agnès qui pût avoir pris ce soin. Quelle
+autre qu'elle aurait songé à prendre mes livres mal arrangés sur
+ma table, pour les disposer dans l'ordre où je les plaçais
+autrefois, du temps de mes études? Quand j'aurais cru Agnès à cent
+lieues, je l'aurais reconnue tout de suite: je n'avais pas besoin
+de la voir occupée à tout remettre en place, souriant du désordre
+qui s'était introduit chez moi.
+
+Ma tante mit beaucoup de bonne grâce à parler favorablement de la
+Tamise, qui faisait véritablement un bel effet aux rayons du
+soleil, quoique cela ne valût pas la mer qu'elle voyait à Douvres;
+mais elle gardait une rancune inexorable à la fumée de Londres qui
+poivrait tout, disait-elle. Heureusement il se fit une prompte
+révolution à cet égard, grâce au soin minutieux avec lequel
+Peggotty faisait la chasse à ce poivre malencontreux dans tous les
+coins de mon appartement. Seulement je ne pouvais m'empêcher, en
+la regardant, de me dire que Peggotty elle-même faisait beaucoup
+de bruit et peu de besogne, en comparaison d'Agnès, qui faisait
+tant de choses sans le moindre bruit. J'en étais là quand on
+frappa à la porte.
+
+«Je pense que c'est papa, dit Agnès en devenant pâle, il m'a
+promis de venir.»
+
+J'ouvris la porte, et je vis entrer non-seulement M. Wickfield
+mais Uriah Heep. Il y avait déjà quelque temps que je n'avais vu
+M. Wickfield. Je m'attendais déjà à le trouver très-changé,
+d'après ce qu'Agnès m'avait dit, mais je fus douloureusement
+surpris en le voyant.
+
+Ce n'était pas tant parce qu'il était bien vieilli, quoique
+toujours vêtu avec la même propreté scrupuleuse; ce n'était pas
+non plus parce qu'il avait un teint échauffé, qui donnait mauvaise
+idée de sa santé; ce n'était pas parce que ses mains étaient
+agitées d'un mouvement nerveux, j'en savais mieux la cause que
+personne, pour l'avoir vue opérer pendant plusieurs années; ce
+n'est pas qu'il eût perdu la grâce de ses manières ni la beauté de
+ses traits, toujours la même; mais ce qui me frappa, c'est qu'avec
+tous ces témoignages évidents de distinction naturelle, il pût
+subir la domination impudente de cette personnification de la
+bassesse, Uriah Heep. Le renversement des deux natures dans leurs
+relations respectives, de puissance de la part d'Uriah, et de
+dépendance du côté de M. Wickfield, offrait le spectacle le plus
+pénible qu'on pût imaginer. J'aurais vu un singe conduire un homme
+en laisse, que je n'aurais pas été plus humilié pour l'homme.
+
+Il n'en avait que trop conscience lui-même. Quand il entra, il
+s'arrêta la tête basse comme s'il le sentait bien. Ce fut
+l'affaire d'un moment, car Agnès lui dit très-doucement: «Papa,
+voilà miss Trotwood et Trotwood que vous n'avez pas vus depuis
+longtemps,» et alors il s'approcha, tendit la main à ma tante d'un
+air embarrassé, et serra les miennes plus cordialement. Pendant
+cet instant de trouble rapide, je vis un sourire de malignité sur
+les lèvres d'Uriah. Agnès le vit aussi, je crois, car elle fit un
+mouvement en arrière, comme pour s'éloigner de lui.
+
+Quant à ma tante, le vit-elle, ne le vit-elle pas? j'aurais défié
+toute la science des physionomistes de le deviner sans sa
+permission. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu personne doué
+d'une figure plus impénétrable qu'elle, lorsqu'elle voulait. Sa
+figure ne parlait pas plus qu'un mur de ses secrètes pensées,
+jusqu'au moment où elle rompit le silence avec le ton brusque qui
+lui était ordinaire:
+
+«Eh bien! Wickfield, dit ma tante, et il la regarda pour la
+première fois. J'ai raconté à votre fille le bel usage que j'ai
+fait de mon argent, parce que je ne pouvais plus vous le confier
+depuis que vous vous étiez un peu rouillé en affaires. Nous nous
+sommes donc consultées avec elle, et, tout considéré, nous nous
+tirerons de là. Agnès, à elle seule, vaut les deux associés, à mon
+avis.
+
+-- S'il m'est permis de faire une humble remarque, dit Uriah Heep
+en se tortillant, je suis parfaitement d'accord avec miss Betsy
+Trotwood, et je serais trop heureux d'avoir aussi miss Agnès pour
+associée.
+
+-- Contentez-vous d'être associé vous-même, repartit ma tante; il
+me semble que cela doit vous suffire. Comment vous portez-vous,
+monsieur?»
+
+En réponse à cette question, qui lui était adressée du ton le plus
+sec, M. Heep secouant d'un air embarrassé le sac de papiers qu'il
+portait, répliqua qu'il se portait bien, et remercia ma tante en
+lui disant qu'il espérait qu'elle se portait bien aussi.
+
+«Et vous, Copperfield... je devrais dire monsieur Copperfield,
+continua Uriah, j'espère que vous allez bien. Je suis heureux de
+vous voir, monsieur Copperfield, même dans les circonstances
+actuelles: et en effet les circonstances actuelles avaient l'air
+d'être assez de son goût. Elles ne sont pas tout ce que vos amis
+pourraient désirer pour vous, monsieur Copperfield; mais ce n'est
+pas l'argent qui fait l'homme, c'est... je ne suis vraiment pas en
+état de l'expliquer avec mes faibles moyens, dit Uriah faisant un
+geste de basse complaisance; mais ce n'est pas l'argent!...»
+
+Là-dessus il me donna une poignée de main, non pas d'après le
+système ordinaire, mais en se tenant à quelques pas, comme s'il en
+avait peur, et en soulevant ma main ou la baissant tour à tour
+comme la poignée d'une pompe.
+
+«Que dites-vous de notre santé, Copperfield... pardon, je devrais
+dire monsieur Copperfield? reprit Uriah; M. Wickfield n'a-t-il pas
+bonne mine, monsieur? Les années passent inaperçues chez nous,
+monsieur Copperfield; si ce n'est qu'elles élèvent les humbles,
+c'est-à-dire ma mère et moi, et qu'elles développent, ajouta-t-il
+en se ravisant, la beauté et les grâces, particulièrement chez
+miss Agnès.»
+
+Il se tortilla après ce compliment d'une façon si intolérable que
+ma tante qui le regardait en face perdit complètement patience.
+
+«Que le diable l'emporte! dit-elle brusquement. Qu'est-ce qu'il a
+donc? Pas de mouvements galvaniques, monsieur!
+
+-- Je vous demande pardon, miss Trotwood, dit Uriah; je sais bien
+que vous êtes nerveuse.
+
+-- Laissez-nous tranquilles, reprit ma tante qui n'était rien
+moins qu'apaisée par cette impertinence: je vous prie de vous
+taire. Sachez que je ne suis pas nerveuse du tout. Si vous êtes
+une anguille, monsieur, à la bonne heure! mais si vous êtes un
+homme, maîtrisez un peu vos mouvements, monsieur! Vive Dieu!
+continua-t-elle dans un élan d'indignation, je n'ai pas envie
+qu'on me fasse perdre la tête à se tortiller comme un serpent ou
+comme un tire-bouchon!»
+
+M. Heep, comme on peut le penser, fut un peu troublé par cette
+explosion, qui recevait une nouvelle force de l'air indigné dont
+ma tante recula sa chaise en secouant la tête, comme si elle
+allait se jeter sur lui pour le mordre. Mais il me dit à part
+d'une voix douce:
+
+«Je sais bien, monsieur Copperfield, que miss Trotwood, avec
+toutes ses excellentes qualités, est très-vive; j'ai eu le plaisir
+de la connaître avant vous, du temps que j'étais encore pauvre
+petit clerc, et il est naturel qu'elle ne soit pas adoucie par les
+circonstances actuelles. Je m'étonne au contraire que ce ne soit
+pas encore pis. J'étais venu ici vous dire que, si nous pouvions
+vous être bons à quelque chose, ma mère et moi, ou Wickfield-et-
+Heep, nous en serions ravis. Je ne m'avance pas trop, je suppose?
+dit-il avec un affreux sourire à son associé.
+
+-- Uriah Heep, dit M. Wickfield d'une voix forcée et monotone, est
+très-actif en affaires, Trotwood. Ce qu'il dit, je l'approuve
+pleinement. Vous savez que je vous porte intérêt de longue date;
+mais, indépendamment de cela, ce qu'il dit, je l'approuve
+pleinement.
+
+-- Oh! quelle récompense! dit Uriah en relevant l'une de ses
+jambes, au risque de s'attirer une nouvelle incartade de la part
+de ma tante, que je suis heureux de cette confiance absolue! Mais
+j'espère, il est vrai, que je réussis un peu à le soulager du
+poids des affaires, monsieur Copperfield.
+
+-- Uriah Heep est un grand soulagement pour moi, dit M. Wickfield
+de la même voix sourde et triste; c'est un grand poids de moins
+pour moi, Trotwood, que de l'avoir pour associé.»
+
+Je savais que c'était ce vilain renard rouge qui lui faisait dire
+tout cela, pour justifier ce qu'il m'avait dit lui-même, le soir
+où il avait empoisonné mon repos. Je vis le même sourire faux et
+sinistre errer sur ses traits, pendant qu'il me regardait avec
+attention.
+
+«Vous ne nous quittez pas, papa? dit Agnès d'un ton suppliant. Ne
+voulez-vous pas revenir à pied avec Trotwood et moi?»
+
+Je crois qu'il aurait regardé Uriah avant de répondre, si ce digne
+personnage ne l'avait pas prévenu.
+
+«J'ai un rendez-vous d'affaires, dit Uriah, sans quoi j'aurais été
+heureux de rester avec mes amis. Mais je laisse mon associé pour
+représenter la maison. Miss Agnès, votre très-humble serviteur! Je
+vous souhaite le bonsoir, monsieur Copperfield, et je présente mes
+humbles respects à miss Betsy Trotwood.»
+
+Il nous quitta là-dessus, en nous envoyant des baisers de sa
+grande main de squelette, avec un sourire de satyre.
+
+Nous restâmes encore une heure ou deux à causer du bon vieux temps
+et de Canterbury. M. Wickfield, laissé seul avec Agnès, reprit
+bientôt quelque gaieté, quoique toujours en proie à un abattement
+dont il ne pouvait s'affranchir. Il finit pourtant par s'animer et
+prit plaisir à nous entendre rappeler les petits événements de
+notre vie passée, dont il se souvenait très-bien. Il nous dit
+qu'il se croyait encore à ses bons jours, en se retrouvant seul
+avec Agnès et moi, et qu'il voudrait bien qu'il n'y eût rien de
+changé. Je suis sûr qu'en voyant le visage serein de sa fille et
+en sentant la main qu'elle posait sur son bras, il en éprouvait un
+bien infini.
+
+Ma tante, qui avait été presque tout le temps occupée avec
+Peggotty dans la chambre voisine, ne voulut pas nous accompagner à
+leur logement, mais elle insista pour que j'y allasse, et j'obéis.
+Nous dînâmes ensemble. Après le dîner, Agnès s'assit auprès de lui
+comme autrefois, et lui versa du vin. Il prit ce qu'elle lui
+donnait, pas davantage, comme un enfant; et nous restâmes tous les
+trois assis près de la fenêtre tant qu'il fit jour. Quand la nuit
+vint, il s'étendit sur un canapé; Agnès arrangea les coussins et
+resta penchée sur lui un moment. Quand elle revint près de la
+fenêtre, il ne faisait pas assez obscur encore pour que je ne
+visse pas briller des larmes dans ses yeux.
+
+Je demande au ciel de ne jamais oublier l'amour constant et fidèle
+de ma chère Agnès à cette époque de ma vie, car, si je l'oubliais,
+ce serait signe que je serais bien près de ma fin, et c'est le
+moment où je voudrais me souvenir d'elle plus que jamais. Elle
+remplit mon coeur de tant de bonnes résolutions, elle fortifia si
+bien ma faiblesse, elle sut diriger si bien par son exemple, je ne
+sais comment, car elle était trop douce et trop modeste pour me
+donner beaucoup de conseils, l'ardeur sans but de mes vagues
+projets, que si j'ai fait quelque chose de bien, si je n'ai pas
+fait quelque chose de mal, je crois en conscience que c'est à elle
+que je le dois.
+
+Et comme elle me parla de Dora, pendant que nous étions assis près
+de la fenêtre! comme elle écouta mes éloges, en y ajoutant les
+siens! comme elle jeta sur la petite fée qui m'avait ensorcelé des
+rayons de sa pure lumière, qui la faisaient paraître encore plus
+innocente et plus précieuse à mes yeux! Agnès, soeur de mon
+adolescence si j'avais su alors ce que j'ai su plus tard!
+
+Il y avait un mendiant dans la rue quand je descendis, et, au
+moment où je me retournais du côté de la fenêtre, en pensant au
+regard calme et pur de ma jeune amie, à ses yeux angéliques, il me
+fit tressaillir en murmurant, comme un écho du matin:
+
+«Aveugle! aveugle! aveugle!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Enthousiasme.
+
+
+Je commençai la journée du lendemain en allant me plonger encore
+dans l'eau des bains romains, puis je pris le chemin de Highgate.
+J'étais sorti de mon abattement; je n'avais plus peur des habits
+râpés, et je ne soupirais plus après les jolis coursiers gris.
+Toute ma manière de considérer nos malheurs était changée. Ce que
+j'avais à faire, c'était de prouver à ma tante que ses bontés
+passées n'avaient pas été prodiguées à un être ingrat et
+insensible. Ce que j'avais à faire, c'était de profiter maintenant
+de l'apprentissage pénible de mon enfance et de me mettre à
+l'oeuvre avec courage et résolution. Ce que j'avais à faire,
+c'était de prendre résolument la hache du bûcheron à la main pour
+m'ouvrir un chemin à travers la forêt des difficultés où je me
+trouvais égaré, en abattant devant moi les arbres enchantés qui me
+séparaient encore de Dora: et je marchais à grands pas somme si
+c'était un moyen d'arriver plus tôt à mon but.
+
+Quand je me retrouvai sur cette route de Highgate qui m'était si
+familière, et que je suivais aujourd'hui dans des dispositions si
+différentes de mes anciennes idées de plaisir, il me sembla qu'un
+changement complet venait de s'opérer dans ma vie; mais je n'étais
+pas découragé. De nouvelles espérances, un nouveau but, m'étaient
+apparus en même temps que ma vie nouvelle. Le travail était grand,
+mais la récompense était sans prix. C'était Dora qui était la
+récompense, et il fallait bien conquérir Dora.
+
+J'étais dans de tels transports de courage que je regrettais que
+mon habit ne fût pas déjà un peu râpé; il me tardait de commencer
+à abattre des arbres dans la forêt des difficultés, et cela avec
+assez de peine, pour prouver ma vigueur. J'avais bonne envie de
+demander à un vieux bonhomme qui cassait des pierres sur la route
+avec des lunettes de fil de fer, de me prêter un moment son
+marteau et de me permettre de commencer ainsi à m'ouvrir un chemin
+dans le granit pour arriver jusqu'à Dora. Je m'agitais si bien,
+j'étais si complètement hors d'haleine, et j'avais si chaud, qu'il
+me semblait que j'avais gagné je ne sais combien d'argent. J'étais
+dans cet état, quand j'entrai dans une petite maison qui était à
+louer, et je l'examinai scrupuleusement, sentant qu'il était
+nécessaire de devenir un homme pratique. C'était précisément tout
+ce qu'il nous fallait pour Dora et moi; il y avait un petit jardin
+devant la maison pour que Jip pût y courir à son aise et aboyer
+contre les marchands à travers les palissades. Je sortis de là
+plus échauffé que jamais, et je repris d'un pas si précipité la
+route de Highgate que j'y arrivai une heure trop tôt; au reste,
+quand je n'aurais pas été si fort en avance, j'aurais toujours été
+obligé de me promener un peu pour me rafraîchir, avant d'être tant
+soit peu présentable. Mon premier soin, après quelques préparatifs
+pour me calmer, fut de découvrir la demeure du docteur. Ce n'était
+pas du côté de Highgate où demeurait mistress Steerforth, mais
+tout à fait à l'autre bout de la petite ville. Quand je me fus
+assuré de ce fait, je revins, par un attrait auquel je ne pus
+résister, à une petite ruelle qui passait près de la maison de
+mistress Steerforth, et je regardai par-dessus le mur du jardin.
+Les fenêtres de la chambre de Steerforth étaient fermées. Les
+portes de la serre étaient ouvertes et Rosa Dartle, nu-tête,
+marchait en long et en large, d'un pas brusque et précipité, dans
+une allée sablée qui longeait la pelouse. Elle me fit l'effet
+d'une bête fauve qui fait toujours le même chemin, jusqu'au bout
+de la chaîne qu'elle traîne sur son sentier battu, en se rongeant
+le coeur.
+
+Je quittai doucement mon poste d'observation, fuyant ce voisinage
+et regrettant de l'avoir seulement approché, puis je me promenai
+jusqu'à dix heures loin de là. L'église, surmontée d'un clocher
+élancé qui se voit maintenant du sommet de la colline, n'était pas
+là, à cette époque, pour m'indiquer l'heure. Il y avait à la place
+une vieille maison en briques rouges qui servait d'école, une
+belle maison, ma foi! on devait avoir du plaisir à y aller à
+l'école, autant qu'il m'en souvient.
+
+En approchant de la demeure du docteur, joli cottage un peu
+ancien, et où il avait dû dépenser de l'argent, à en juger par les
+réparations et les embellissements qui semblaient encore tout
+frais, je l'aperçus qui se promenait dans le jardin avec ses
+guêtres et tout le reste, comme s'il n'avait jamais cessé de se
+promener depuis le temps où j'étais son écolier. Il était entouré
+aussi de ses anciens compagnons, car il ne manquait pas de grands
+arbres dans le voisinage, et je vis sur le gazon deux ou trois
+corbeaux qui le regardaient comme s'ils avaient reçu des lettres
+de leurs camarades de Canterbury sur son compte, et qu'ils le
+surveillassent de près en conséquence.
+
+Je savais bien que ce serait peine perdue de chercher à attirer
+son attention à cette distance; je pris donc la liberté d'ouvrir
+la barrière et d'aller à sa rencontre, afin de me trouver en face
+de lui, au moment où il viendrait à se retourner. Quand il se
+retourna en effet, et qu'il s'approcha de moi, il me regarda d'un
+air pensif pendant un moment, évidemment sans me voir, puis sa
+physionomie bienveillante exprima la plus grande satisfaction, et
+il me prit les deux mains:
+
+«Comment, mon cher Copperfield, mais vous voilà un homme! Vous
+vous portez bien? Je suis ravi de vous voir. Mais comme vous avez
+gagné, mon cher Copperfield! Vous voilà vraiment... Est-il
+possible?»
+
+Je lui demandai de ses nouvelles, et de celles de mistress Strong.
+
+«Très-bien! dit le docteur, Annie va très-bien; elle sera
+enchantée de vous voir. Vous avez toujours été son favori. Elle me
+le disait encore hier au soir, quand je lui ai montré votre
+lettre. Et... oui, certainement... vous vous rappelez M. Jack
+Maldon, Copperfield?
+
+-- Parfaitement, monsieur.
+
+-- Je me doutais bien, dit le docteur, que vous ne l'aviez pas
+oublié; lui aussi va assez bien.
+
+-- Est-il de retour, monsieur? demandai-je.
+
+-- Des Indes? dit le docteur, oui. M. Jack Maldon n'a pas pu
+supporter le climat, mon ami. Mistress Markleham... vous vous
+rappelez mistress Markleham?
+
+-- Si je me rappelle le Vieux-Troupier! tout comme si c'était
+hier.
+
+-- Eh bien! mistress Markleham était très-inquiéte de lui, la
+pauvre femme: aussi nous l'avons fait revenir, et nous lui avons
+acheté une petite place qui lui convient beaucoup mieux.»
+
+Je connaissais assez M. Jack Maldon pour soupçonner, d'après cela,
+que c'était une place où il ne devait pas y avoir beaucoup
+d'ouvrage, et qui était bien payée. Le docteur continua, en
+appuyant toujours la main sur mon épaule et en me regardant d'un
+air encourageant:
+
+«Maintenant, mon cher Copperfield, causons de votre proposition.
+Elle me fait grand plaisir et me convient parfaitement; mais
+croyez-vous que vous ne pourriez rien faire de mieux? Vous avez eu
+de grands succès chez nous, vous savez; vous avez des facultés qui
+peuvent vous mener loin. Les fondements sont bons: on y peut
+élever n'importe quel édifice; ne serait-ce pas grand dommage de
+consacrer le printemps de votre vie à une occupation comme celle
+que je puis vous offrir?»
+
+Je repris une nouvelle ardeur, et je pressai le docteur avec de
+nombreuses fleurs de rhétorique, je le crains, de céder à ma
+demande, en lui rappelant que j'avais déjà, d'ailleurs, une
+profession.
+
+«Oui, oui, dit le docteur, c'est vrai; certainement cela fait une
+différence, puisque vous avez une profession et que vous étudiez
+pour y réussir. Mais, mon cher ami, qu'est-ce que c'est que
+soixante-dix livres sterling par an?
+
+-- Cela double notre revenu, docteur Strong!
+
+-- Vraiment! dit le docteur. Qui aurait cru cela! Ce n'est pas que
+je veuille dire que le traitement sera strictement réduit à
+soixante-dix livres sterling, parce que j'ai toujours eu
+l'intention de faire, en outre, un présent à celui de mes jeunes
+amis que j'occuperais de cette manière. Certainement, dit le
+docteur en se promenant toujours de long en large, la main sur mon
+épaule, j'ai toujours fait entrer en ligne de compte un présent
+annuel.
+
+«Mon cher maître, lui dis-je simplement, et sans phrases cette
+fois, j'ai contracté envers vous des obligations que je ne pourrai
+jamais reconnaître.
+
+-- Non, non, dit le docteur, pardonnez-moi! vous vous trompez.
+
+-- Si vous voulez accepter mes services pendant le temps que j'ai
+de libre, c'est-à-dire le matin et le soir, et que vous croyiez
+que cela vaille soixante-dix livres sterling par an, vous me ferez
+un plaisir que je ne saurais exprimer.
+
+-- Vraiment! dit le docteur d'un air naïf. Que si peu de chose
+puisse faire tant de plaisir! vraiment! vraiment! Mais promettez-
+moi que le jour où vous trouverez quelque chose de mieux vous le
+prendrez, n'est-ce pas? Vous m'en donnez votre parole? dit le
+docteur du ton avec lequel il en appelait autrefois à notre
+honneur, en classe, quand nous étions petits garçons.
+
+-- Je vous en donne ma parole, monsieur, répliquai-je aussi comme
+nous répondions en classe autrefois.
+
+-- En ce cas, c'est une affaire faite, dit le docteur en me
+frappant sur l'épaule et en continuant de s'y appuyer pendant
+notre promenade.
+
+-- Et je serais encore vingt fois plus heureux de penser, lui dis-
+je avec une petite flatterie innocente, j'espère..., si vous
+m'occupez au Dictionnaire.»
+
+Le docteur s'arrêta, ma frappa de nouveau sur l'épaule en
+souriant, et s'écria d'un air de triomphe ravissant à voir, comme
+si j'étais un puits de sagacité humaine:
+
+«Vous l'avez deviné, mon cher ami. C'est le Dictionnaire.»
+
+Comment aurait-il pu être question d'autre chose? Ses poches en
+étaient pleines comme sa tête. Le Dictionnaire lui sortait par
+tous les pores. Il me dit que depuis qu'il avait renoncé à sa
+pension, son travail avançait de la manière la plus rapide, et que
+rien ne lui convenait mieux que les heures de travail que je lui
+proposais, attendu qu'il avait l'habitude de se promener dans le
+milieu du jour en méditant à son aise. Ses papiers étaient un peu
+en désordre pour le moment, grâce à M. Jack Maldon qui lui avait
+offert dernièrement ses services comme secrétaire, et qui n'avait
+pas l'habitude de cette occupation; mais nous aurions bientôt
+remis tout cela en état, et nous marcherions rondement. Je trouvai
+plus tard, quand nous fûmes tout de bon à l'oeuvre, que les
+efforts de M. Jack Maldon me donnaient plus de peine que je ne m'y
+étais attendu, vu qu'il ne s'était pas borné à faire de nombreuses
+méprises, mais qu'il avait dessiné tant de soldats et de têtes de
+femmes sur les manuscrits du docteur, que je me trouvais parfois
+plongé dans un dédale inextricable.
+
+Le docteur était enchanté de la perspective de m'avoir pour
+collaborateur de son fameux ouvrage, et il fut convenu que nous
+commencerions dès le lendemain à sept heures. Nous devions
+travailler deux heures tous les matins et deux ou trois heures
+tous les soirs, excepté le samedi qui serait un jour de congé pour
+moi. Je devais naturellement me reposer aussi le dimanche; la
+besogne n'était donc pas bien pénible.
+
+Nos arrangements faits ainsi, à notre mutuelle satisfaction, le
+docteur m'emmena dans la maison pour me présenter à mistress
+Strong que je trouvai dans le nouveau cabinet de son mari, occupée
+à épousseter ses livres, liberté qu'il ne permettait qu'à elle de
+prendre avec ces précieux favoris.
+
+Ils avaient retardé leur déjeuner pour moi, et nous nous mîmes à
+table ensemble. Nous venions à peine d'y prendre place quand je
+devinai, d'après la figure de mistress Strong, qu'il allait venir
+quelqu'un, avant même d'entendre aucun bruit qui annonçât
+l'approche d'un visiteur. Un monsieur à cheval arriva à la grille,
+fit entrer son cheval par la bride, dans la petite cour, comme
+s'il était chez lui, l'attacha à un anneau sous la remise vide, et
+entra dans la salle à manger, son fouet à la main. C'était M. Jack
+Maldon, et je trouvai que M. Jack Maldon n'avait rien gagné à son
+voyage aux Indes. Il est vrai de dire que j'étais d'une humeur
+vertueuse et farouche contre tous les jeunes gens qui n'abattaient
+pas des arbres dans la forêt des difficultés, de sorte qu'il faut
+faire la part de ces impressions peu bienveillantes.
+
+«Monsieur Jack, dit le docteur, je vous présente Copperfield!»
+
+M. Jack Maldon me donna une poignée de main, un peu froidement à
+ce qu'il me sembla, et d'un air de protection languissante qui me
+choqua fort en secret. Du reste, son air de langueur était curieux
+à voir, excepté pourtant quand il parlait à sa cousine Annie.
+
+«Avez-vous déjeuné, monsieur Jack? dit le docteur.
+
+-- Je ne déjeune presque jamais, monsieur, répliqua-t-il en
+laissant aller sa tête sur le dossier de son fauteuil. Cela
+m'ennuie.
+
+-- Y a-t-il des nouvelles aujourd'hui? demanda le docteur.
+
+-- Rien du tout, monsieur, repartit M. Maldon. Quelques histoires
+de gens qui meurent de faim en Écosse, et qui sont assez
+mécontents. Mais il y a toujours de ces gens qui meurent de faim
+et qui ne sont jamais contents.»
+
+Le docteur lui dit d'un air grave et pour changer de conversation:
+
+«Alors il n'y a pas de nouvelles du tout? Eh bien! pas de
+nouvelles, bonnes nouvelles, comme on dit.
+
+-- Il y a une grande histoire dans les journaux à propos d'un
+meurtre, monsieur, reprit M. Maldon, mais il y a tous les jours
+des gens assassinés, et je ne l'ai pas lu.»
+
+On ne regardait pas dans ce temps-là une indifférence affectée
+pour toutes les notions et les passions de l'humanité comme une
+aussi grande preuve d'élégance qu'on l'a fait plus tard. J'ai vu,
+depuis, ces maximes-là très à la mode. Je les ai vu pratiquer avec
+un tel succès que j'ai rencontré de beaux messieurs et de belles
+dames, qui, pour l'intérêt qu'ils prenaient au genre humain,
+auraient aussi bien fait de naître chenilles. Peut-être
+l'impression que me fit alors M. Maldon ne fut-elle si vive que
+parce qu'elle m'était nouvelle, mais je sais que cela ne contribua
+pas à le rehausser dans mon estime, ni dans ma confiance.
+
+«Je venais savoir si Annie voulait aller ce soir à l'Opéra, dit
+M. Maldon en se tournant vers elle. C'est la dernière
+représentation de la saison qui en vaille la peine, et il y a une
+cantatrice qu'elle ne peut pas se dispenser d'entendre. C'est une
+femme qui chante d'une manière ravissante, sans compter qu'elle
+est d'une laideur délicieuse.»
+
+Là-dessus il retomba dans sa langueur.
+
+Le docteur, toujours enchanté de ce qui pouvait être agréable à sa
+jeune femme, se tourna vers elle et lui dit:
+
+«Il faut y aller, Annie, il faut y aller.
+
+-- Non, je vous en prie, dit-elle au docteur. J'aime mieux rester
+à la maison. J'aime beaucoup mieux rester à la maison.»
+
+Et sans regarder son cousin, elle m'adressa la parole, me demanda
+des nouvelles d'Agnès, s'informa si elle ne viendrait pas la voir;
+s'il n'était pas probable qu'elle vint dans la journée; le tout
+d'un air si troublé que je me demandais comment il se faisait que
+le docteur lui-même, occupé pour le moment à étaler du beurre sur
+son pain grillé, ne voyait pas une chose qui sautait aux yeux.
+
+Mais il ne voyait rien. Il lui dit en riant qu'elle était jeune,
+et qu'il fallait qu'elle s'amusât, au lieu de s'ennuyer avec un
+vieux bonhomme comme lui. D'ailleurs, disait-il, il comptait sur
+elle pour lui chanter tous les airs de la nouvelle cantatrice, et
+comment s'en tirerait-elle si elle n'allait pas l'entendre? Le
+docteur persista donc à arranger la soirée pour elle. M. Jack
+Maldon devait revenir dîner à Highgate. Ceci conclu, il retourna à
+sa sinécure, je suppose, mais en tout cas il s'en alla à cheval,
+sans se presser.
+
+J'étais curieux, le lendemain matin, de savoir si elle était allée
+à l'Opéra. Elle n'y avait pas été, elle avait envoyé à Londres
+pour se dégager auprès de son cousin, et, dans la journée, elle
+avait fait visite à Agnès. Elle avait persuadé au docteur de
+l'accompagner, et ils étaient revenus à pied à travers champs, à
+ce qu'il me raconta lui-même, par une soirée magnifique. Je me dis
+à part moi qu'elle n'aurait peut-être pas manqué le spectacle, si
+Agnès n'avait pas été à Londres; Agnès était bien capable
+d'exercer aussi sur elle une heureuse influence!
+
+On ne pouvait pas dire qu'elle eût l'air très-enchanté, mais enfin
+elle paraissait satisfaite, ou sa physionomie était donc bien
+trompeuse. Je la regardais souvent, car elle était assise près de
+la fenêtre pendant que nous étions à l'ouvrage, et elle préparait
+notre déjeuner que nous mangions tous en travaillant. Quand je
+partis à neuf heures, elle était à genoux aux pieds du docteur,
+pour lui mettre ses souliers et ses guêtres. Les feuilles de
+quelques plantes grimpantes qui croissaient près de la fenêtre
+jetaient de l'ombre sur son visage, et je pensai tout le long du
+chemin, en me rendant à la Cour, à cette soirée où je l'avais vue
+regarder son mari pendant qu'il lisait.
+
+J'avais donc maintenant fort affaire: j'étais sur pied à cinq
+heures du matin, et je ne rentrais qu'à neuf ou dix heures du
+soir. Mais j'avais un plaisir infini à me trouver à la tête de
+tant de besogne, et je ne marchais jamais lentement; il me
+semblait que plus je me fatiguais, plus je faisais d'efforts pour
+mériter Dora. Elle ne m'avait pas encore vu dans cette nouvelle
+phase de mon caractère, parce qu'elle devait venir chez miss Mills
+prochainement; j'avais retardé jusqu'à ce moment tout ce que
+j'avais à lui apprendre, me bornant à lui dire dans mes lettres,
+qui passaient toutes secrètement par les mains de miss Mills, que
+j'avais beaucoup de choses à lui conter. En attendant, j'avais
+fort réduit ma consommation de graisse d'ours; j'avais absolument
+renoncé au savon parfumé et à l'eau de lavande, et j'avais vendu
+avec une perte énorme, trois gilets que je regardais comme trop
+élégants pour une vie aussi austère que la mienne.
+
+Je n'étais pas encore satisfait: je brûlais de faire plus encore,
+et j'allai voir Traddles qui demeurait pour le moment sur le
+derrière d'une maison de Castle-Street-Holborn. J'emmenai avec moi
+M. Dick, qui m'avait déjà accompagné deux fois à Highgate et qui
+avait repris ses habitudes d'intimité avec le docteur.
+
+J'emmenai M. Dick parce qu'il était si sensible aux revers de
+fortune de ma tante, et si profondément convaincu qu'il n'y avait
+pas d'esclave ou de forçat à la chaîne qui travaillât autant que
+moi, qu'il en perdait à la fois l'appétit et sa belle humeur, dans
+son désespoir de ne pouvoir rien y faire. Bien entendu qu'il se
+sentait plus incapable que jamais d'achever son mémoire, et plus
+il y travaillait, plus cette malheureuse tête du roi Charles
+venait l'importuner de ses fréquentes incursions. Craignant
+successivement que son état ne vint à s'aggraver si nous ne
+réussissions pas, par quelque tromperie innocente, à lui faire
+accroire qu'il nous était très-utile, ou si nous ne trouvions pas,
+ce qui aurait encore mieux valu, un moyen de l'occuper
+véritablement, je pris le parti de demander à Traddles s'il ne
+pourrait pas nous y aider. Avant d'aller le voir je lui avais
+écrit un long récit de tout ce qui était arrivé, et j'avais reçu
+de lui en réponse une excellente lettre où il m'exprimait toute sa
+sympathie et toute son amitié pour moi.
+
+Nous le trouvâmes plongé dans son travail, avec son encrier et ses
+papiers, devant le petit guéridon et le pot à fleurs qui étaient
+dans un coin de sa chambrette pour rafraîchir ses yeux et son
+courage. Il nous fit l'accueil le plus cordial, et, en moins de
+rien, Dick et lui furent une paire d'amis. M. Dick déclara même
+qu'il était sûr de l'avoir déjà vu, et nous répondîmes tous les
+deux que c'était bien possible.
+
+La première question que j'avais posée à Traddles était celle-ci:
+j'avais entendu dire que plusieurs hommes, distingués plus tard
+dans diverses carrières, avaient commencé par rendre compte des
+débats du parlement. Traddles m'avait parlé des journaux comme de
+l'une de ses espérances; partant de ces deux données, j'avais
+témoigné à Traddles dans ma lettre que je désirais savoir comment
+je pourrais arriver à rendre compte des discussions des chambres.
+Traddles me répondit alors, que, d'après ses informations, la
+condition mécanique, nécessaire pour cette occupation, excepté
+peut-être dans des cas fort rares, pour garantir l'exactitude du
+compte rendu, c'est-à-dire la connaissance complète de l'art
+mystérieux de la sténographie, offrait à elle seule, à peu près
+les mêmes difficultés que s'il s'agissait d'apprendre six langues,
+et qu'avec beaucoup de persévérance, on ne pouvait pas espérer d'y
+réussir en moins de plusieurs années. Traddles pensait
+naturellement que cela tranchait la question, mais je ne voyais là
+que quelques grands arbres de plus à abattre pour arriver jusqu'à
+Dora, et je pris à l'instant le parti de m'ouvrir un chemin à
+travers ce fourré, la hache à la main.
+
+«Je vous remercie beaucoup, mon cher Traddles, lui dis-je, je vais
+commencer demain.»
+
+Traddles me regarda d'un air étonné, ce qui était naturel, car il
+ne savait pas encore à quel degré d'enthousiasme j'étais arrivé.
+
+«J'achèterai un livre qui traite à fond de cet art, lui dis-je,
+j'y travaillerai à la Cour, où je n'ai pas moitié assez d'ouvrage
+et je sténographierai les plaidoyers pour m'exercer. Traddles, mon
+ami, j'en viendrai à bout.
+
+-- Maintenant, dit Traddles en ouvrant les yeux de toute sa force,
+je n'avais pas l'idée que vous fussiez doué de tant de décision,
+Copperfield!»
+
+Je ne sais comment il eût pu en avoir l'idée, car c'était encore
+un problème pour moi. Je changeai la conversation et je mis
+M. Dick sur le tapis.
+
+«Voyez-vous, dit M. Dick d'un air convaincu, je voudrais pouvoir
+être bon à quelque chose, monsieur Traddles: à battre du tambour,
+par exemple, ou à souffler dans quelque chose!»
+
+Pauvre homme! au fond du coeur, je crois bien qu'il eût préféré en
+effet une occupation de ce genre. Mais Traddles, qui n'eût pas
+souri pour tout au monde, répliqua gravement:
+
+«Mais vous avez une belle main, monsieur; c'est vous qui me l'avez
+dit, Copperfield.
+
+-- Très-belle,» répliquai-je. Et le fait est que la netteté de son
+écriture était admirable.
+
+«Ne pensez-vous pas, dit Traddles, que vous pourriez copier des
+actes, monsieur, si je vous en procurais?»
+
+M. Dick me regarda d'un air de doute. «Qu'en dites-vous,
+Trotwood?»
+
+Je secouai la tête. M. Dick secoua la sienne et soupira.
+
+«Expliquez-lui ce qui se passe pour le mémoire,» dit M. Dick.
+
+J'expliquai à Traddles qu'il était très-difficile d'empêcher le
+roi Charles Ier de faire des excursions dans les manuscrits de
+M. Dick, qui, pendant ce temps-là, suçait son pouce en regardant
+Traddles de l'air le plus respectueux et le plus sérieux.
+
+«Mais vous savez que les actes dont je parle sont rédigés et
+terminés, dit Traddles après un moment de réflexion. M. Dick
+n'aurait rien à y faire. Cela ne serait-il pas différent,
+Copperfield? En tout cas, il me semble qu'on pourrait en essayer.»
+
+Nous conçûmes là-dessus de nouvelles espérances, après un moment
+de conférence secrète entre Traddles et moi pendant lequel M. Dick
+nous regardait avec inquiétude de son siège. Bref, nous digérâmes
+un plan en vertu duquel il se mit à l'ouvrage le lendemain avec le
+plus grand succès.
+
+Nous plaçâmes sur une table près de la fenêtre, à Buckingham-
+Street, l'ouvrage que Traddles s'était procuré; il fallait faire
+je ne sais plus combien de copies d'un document quelconque relatif
+à un droit de passage. Sur une autre table on étendit le dernier
+projet en train du grand mémoire. Nous donnâmes pour instructions
+à M. Dick de copier exactement ce qu'il avait devant lui sans se
+détourner le moins du monde de l'original, et, s'il éprouvait le
+besoin de faire la plus légère allusion au roi Charles Ier, il
+devait voler à l'instant vers le mémoire. Nous l'exhortâmes à
+suivre avec résolution ce plan de conduite, et nous laissâmes ma
+tante pour le surveiller. Elle nous raconta plus tard, qu'au
+premier moment, il était comme un timbalier entre ses deux
+tambours, et qu'il partageait sans cesse son attention entre les
+deux tables, mais, qu'ayant trouvé ensuite que cela le troublait
+et le fatiguait, il avait fini par se mettre tout simplement à
+copier le papier qu'il avait sous les yeux, remettant le mémoire à
+une autre fois. En un mot, quoique nous eussions grand soin qu'il
+ne travaillât pas plus que de raison, et quoiqu'il ne se fût pas
+mis à l'oeuvre au commencement de la semaine, il avait gagné le
+samedi suivant dix shillings, neuf pence, et je n'oublierai de ma
+vie ses courses dans toutes les boutiques des environs pour
+changer ce trésor en pièces de six pence, qu'il apporta ensuite à
+ma tante sur un plateau où il les avait arrangées en coeur; ses
+yeux étaient remplis de larmes de joie et d'orgueil. Depuis le
+moment où il fut occupé d'une manière utile, il ressemblait à un
+homme qui se sent sous l'influence d'un charme propice, et s'il y
+eut au monde ce soir-là une heureuse créature, c'était l'être
+reconnaissant qui regardait ma tante comme la femme la plus
+remarquable, et moi comme le jeune homme le plus extraordinaire
+qu'il y eût sur la terre.
+
+«Il n'y a pas de danger qu'elle meure de faim maintenant,
+Trotwood, me dit M. Dick en me donnant une poignée de main dans un
+coin; je me charge de suffire à ses besoins, monsieur,» et il
+agitait en l'air ses dix doigts triomphants comme si c'eût été
+autant de banques à sa disposition.
+
+Je ne sais pas quel était le plus content de Traddles ou de moi.
+«Vraiment, me dit-il tout d'un coup, en sortant une lettre de sa
+poche, cela m'a complètement fait oublier M. Micawber.»
+
+La lettre m'était adressée (M. Micawber ne perdait jamais une
+occasion d'écrire une lettre), et portait: «Confiée aux bons soins
+de T. Traddles, esq., du Temple.»
+
+«Mon cher Copperfield,
+
+«Vous ne serez peut-être pas très-étonné d'apprendre que j'ai
+rencontré une bonne chance, car, si vous vous le rappelez, je vous
+avais prévenu, il y a quelque temps, que j'attendais incessamment
+quelque événement de ce genre.
+
+«Je vais m'établir dans une ville de province de notre île
+fortunée. La société de cette cité peut être décrite comme un
+heureux mélange des éléments agricoles et ecclésiastiques, et j'y
+aurai des rapports directs avec l'une des professions savantes.
+Mistress Micawber et notre progéniture m'accompagneront. Nos
+cendres se trouveront probablement déposées un jour dans le
+cimetière dépendant d'un vénérable sanctuaire, qui a porté la
+réputation du lieu dont je parle, de la Chine au Pérou, si je puis
+m'exprimer ainsi.
+
+«En disant adieu à la moderne Babylone où nous avons supporté bien
+des vicissitudes avec quelque courage, mistress Micawber et moi ne
+nous dissimulons pas que nous quittons peut-être pour bien des
+années, peut-être pour toujours, une personne qui se rattache par
+des souvenirs puissants à l'autel de nos dieux domestiques. Si, à
+la veille de notre départ, vous voulez bien accompagner notre ami
+commun, M. Thomas Traddles, à notre résidence présente, pour
+échanger les voeux ordinaires en pareil cas, vous ferez le plus
+grand honneur.
+
+«à
+ «un
+ «homme
+ «qui
+ «vous
+ «sera
+ «toujours fidèle,
+
+«Wilkins Micawber.»
+
+Je fus bien aise de voir que M. Micawber avait enfin secoué son
+cilice et véritablement rencontré une bonne chance. J'appris de
+Traddles que l'invitation était justement pour ce soir même, et,
+avant qu'elle fût plus avancée, j'exprimai mon intention d'y faire
+honneur: nous prîmes donc ensemble le chemin de l'appartement que
+M. Micawber occupait sous le nom de M. Mortimer, et qui était
+situé en haut de Gray's-Inn-Road.
+
+Les ressources du mobilier loué à M. Micawber étaient si limitées,
+que nous trouvâmes les jumeaux, qui avaient alors quelque chose
+comme huit ou neuf ans, endormis sur un lit-armoire dans le salon,
+où M. Micawber nous attendait avec un pot-à-l'eau rempli du fameux
+breuvage qu'il excellait à faire. J'eus le plaisir, dans cette
+occasion, de renouveler connaissance avec maître Micawber, jeune
+garçon de douze ou treize ans qui promettait beaucoup, s'il
+n'avait pas été sujet déjà à cette agitation convulsive dans tous
+les membres qui n'est pas un phénomène sans exemple chez les
+jeunes gens de son âge. Je revis aussi sa soeur, miss Micawber, en
+qui «sa mère ressuscitait sa jeunesse passée, comme le phénix,» à
+ce que nous apprit M. Micawber.
+
+«Mon cher Copperfield, me dit-il, M. Traddles et vous, vous nous
+trouvez sur le point d'émigrer; vous excuserez les petites
+incommodités qui résultent de la situation.»
+
+En jetant un coup d'oeil autour de moi, avant de faire une réponse
+convenable, je vis que les effets de la famille étaient déjà
+emballés, et que leur volume n'avait rien d'effrayant. Je fis mes
+compliments à mistress Micawber sur le changement qui allait avoir
+lieu dans sa position.
+
+«Mon cher monsieur Copperfield, me dit mistress Micawber, je sais
+tout l'intérêt que vous voulez bien prendre à nos affaires. Ma
+famille peut regarder cet éloignement comme un exil, si cela lui
+convient, mais je suis femme et mère, et je n'abandonnerai jamais
+M. Micawber.»
+
+Traddles, au coeur duquel les yeux de mistress Micawber faisaient
+appel, donna son assentiment d'un ton pénétré.
+
+«C'est au moins, continua-t-elle, ma manière de considérer
+l'engagement que j'ai contracté, mon cher monsieur Copperfield, et
+vous aussi, monsieur Traddles, le jour où j'ai prononcé ces mots
+irrévocables: «Moi, Emma, je prends pour mari Wilkins.» J'ai lu
+d'un bout à l'autre l'office du mariage, à la chandelle, la veille
+de ce grand acte, et j'en ai tiré la conclusion que je
+n'abandonnerais jamais M. Micawber. Aussi, poursuivit-elle, je
+peux me tromper dans ma manière d'interpréter le sens de cette
+pieuse cérémonie, mais je ne l'abandonnerai pas.
+
+-- Ma chère, dit M. Micawber avec un peu d'impatience, qui vous a
+jamais parlé de cela?
+
+-- Je sais, mon cher monsieur Copperfield, reprit mistress
+Micawber, que c'est maintenant au milieu des étrangers que je dois
+planter ma tente; je sais que les divers membres de ma famille,
+auxquels M. Micawber a écrit dans les termes les plus polis pour
+leur annoncer ce fait, n'ont pas seulement répondu à sa
+communication. À vrai dire, c'est peut-être superstition de ma
+part, mais je crois M. Micawber prédestiné à ne jamais recevoir de
+réponse à la grande majorité des lettres qu'il écrit. Je suppose,
+d'après le silence de ma famille, qu'elle a des objections à la
+résolution que j'ai prise, mais je ne me laisserais pas détourner
+de la voie du devoir, même par papa et maman, s'ils vivaient
+encore, monsieur Copperfield.»
+
+J'exprimai l'opinion que c'était là ce qui s'appelait marcher dans
+le droit chemin.
+
+«On me dira que c'est s'immoler, dit mistress Micawber, que
+d'aller m'enfermer dans une ville presque ecclésiastique. Mais
+certes, monsieur Copperfield, pourquoi ne m'immolerais-je pas,
+quand je vois un homme doué des facultés que possède M. Micawber
+consommer un sacrifice bien plus grand encore?
+
+-- Oh! vous allez vivre dans une ville ecclésiastique?» demandai-
+je.
+
+M. Micawber, qui venait de nous servir à la ronde avec son pot-à-
+l'eau, répliqua:
+
+«À Canterbury. Le fait est, mon cher Copperfield, que j'ai pris
+des arrangements en vertu desquels je suis lié par un contrat à
+notre ami Heep, pour l'aider et le servir en qualité de... clerc
+de confiance.»
+
+Je regardai avec étonnement M. Micawber, qui jouissait grandement
+de ma surprise.
+
+«Je dois vous dire, reprit-il d'un air officiel, que les habitudes
+pratiques et les prudents avis de mistress Micawber ont
+puissamment contribué à ce résultat. Le gant dont mistress
+Micawber vous avait parlé naguère a été jeté à la société sous la
+forme d'une annonce, et notre ami Heep l'a relevé, de là une
+reconnaissance mutuelle. Je veux parler avec tout le respect
+possible de mon ami Heep, qui est un homme d'une finesse
+remarquable. Mon ami Heep, continua M. Micawber, n'a pas fixé le
+salaire régulier à une somme très-considérable, mais il m'a rendu
+de grands services pour me délivrer des embarras pécuniaires qui
+pesaient sur moi, comptant d'avance sur mes services, et il a
+raison: je mets mon honneur à lui rendre des services sérieux.
+L'intelligence et l'adresse que je puis posséder, dit M. Micawber
+d'un air de modestie orgueilleuse et de son ancien ton d'élégance,
+seront consacrées tout entières au service de mon ami Heep. J'ai
+déjà quelque connaissance du droit, comme ayant eu à soutenir pour
+mon compte plusieurs procès civils, et je vais m'occuper
+immédiatement d'étudier les commentaires de l'un des plus éminents
+et des plus remarquables juristes anglais; il est inutile, je
+crois, d'ajouter que je parle de M. le juge de paix Blackstone.»
+
+Ces observations furent souvent interrompues par des
+représentations de mistress Micawber à maître Micawber, son fils,
+sur ce qu'il était assis sur ses talons, ou qu'il tenait sa tête à
+deux mains comme s'il avait peur de la perdre, ou bien qu'il
+donnait des coups de pieds à Traddles sous la table; d'autres fois
+il posait ses pieds l'un sur l'autre, ou étendait ses jambes à des
+distances contre nature; ou bien il se couchait de côté sur la
+table, trempant ses cheveux dans les verres; enfin il manifestait
+l'agitation qui régnait dans tous ses membres par une foule de
+mouvements incompatibles avec les intérêts généraux de la société,
+prenant d'ailleurs en mauvaise part les remarques que sa mère lui
+faisait à ce propos. Pendant tout ce temps, j'étais à me demander
+ce que signifiait la révélation de M. Micawber, dont je n'étais
+pas encore bien remis jusqu'à ce qu'enfin mistress Micawber reprit
+le fil de son discours et réclama toute mon attention.
+
+«Ce que je demande à M. Micawber d'éviter surtout, dit-elle, c'est
+en se sacrifiant à cette branche secondaire du droit, de
+s'interdire les moyens de s'élever un jour jusqu'au faite. Je suis
+convaincue que M. Micawber, en se livrant à une profession qui
+donnera libre carrière à la fertilité de ses ressources et à sa
+facilité d'élocution, ne peut manquer de se distinguer. Voyons,
+monsieur Traddles, s'il s'agissait, par exemple, de devenir un
+jour juge ou même chancelier, ajouta-t-elle d'un air profond, ne
+se placerait-on pas en dehors de ces postes importants en
+commençant par un emploi comme celui que M. Micawber vient
+d'accepter?
+
+-- Ma chère, dit M. Micawber tout en regardant aussi Traddles d'un
+air interrogateur, nous avons devant nous tout le temps de
+réfléchir à ces questions-là.
+
+-- Non, Micawber! répliqua-t-elle. Votre tort, dans la vie, est
+toujours de ne pas regarder assez loin devant vous. Vous êtes
+obligé, ne fût-ce que par sentiment de justice envers votre
+famille, si ce n'est envers vous-même, d'embrasser d'un regard les
+points les plus éloignés de l'horizon auxquels peuvent vous porter
+vos facultés.»
+
+M. Micawber toussa et but son punch de l'air le plus satisfait en
+regardant toujours Traddles, comme s'il attendait son opinion.
+
+«Voyez-vous, la vraie situation, mistress Micawber, dit Traddles
+en lui dévoilant doucement la vérité, je veux dire le fait dans
+toute sa nudité la plus prosaïque...
+
+-- Précisément, mon cher monsieur Traddles, dit mistress Micawber,
+je désire être aussi prosaïque et aussi littéraire que possible
+dans une affaire de cette importance.
+
+-- C'est que, dit Traddles, cette branche de la carrière, quand
+même M. Micawber serait avoué dans toutes les règles...
+
+-- Précisément, repartit mistress Micawber... Wilkins, vous
+louchez, et après cela vous ne pourrez plus regarder droit.
+
+-- Cette partie de la carrière n'a rien à faire avec la
+magistrature. Les avocats seuls peuvent prétendre à ces postes
+importants, et M. Micawber ne peut pas être avocat sans avoir fait
+cinq ans d'études dans l'une des écoles de droit.
+
+-- Vous ai-je bien compris? dit mistress Micawber de son air le
+plus capable et le plus affable. Vous dites, mon cher monsieur
+Traddles, qu'à l'expiration de ce terme, M. Micawber pourrait
+alors occuper la situation de juge ou de chancelier?
+
+-- À la rigueur, il le _pourrait_, repartit Traddles en appuyant
+sur le dernier mot.
+
+-- Merci, dit mistress Micawber, c'est tout ce que je voulais
+savoir. Si telle est la situation, et si M. Micawber ne renonce à
+aucun privilège en se chargeant de semblables devoirs, mes
+inquiétudes cessent. Vous me direz que je parle là comme une
+femme, dit mistress Micawber, mais j'ai toujours cru que
+M. Micawber possédait ce que papa appelait l'esprit judiciaire, et
+j'espère qu'il entre maintenant dans une carrière où ses facultés
+pourront se développer et l'élever à un poste important.»
+
+Je ne doute pas que M. Micawber ne se vit déjà, avec les yeux de
+son esprit judiciaire, assis sur le sac de laine. Il passa la main
+d'un air de complaisance sur sa tête chauve, et dit avec une
+résignation orgueilleuse:
+
+«N'anticipons pas sur les décrets de la fortune, ma chère. Si je
+suis destiné à porter perruque, je suis prêt, extérieurement du
+moins, ajouta-t-il en faisant allusion à sa calvitie, à recevoir
+cette distinction. Je ne regrette pas mes cheveux, et qui sait si
+je ne les ai pas perdus dans un but déterminé. Mon intention, mon
+cher Copperfield, est d'élever mon fils pour l'Église; j'avoue que
+c'est surtout pour lui que je serais bien aise d'arriver aux
+grandeurs.
+
+-- Pour l'Église? demandai-je machinalement, car je ne pensais
+toujours qu'à Uriah Heep.
+
+-- Oui, dit M. Micawber. Il a une belle voix de tête, et il
+commencera dans les choeurs. Notre résidence à Canterbury et les
+relations que nous y possédons déjà, nous permettront sans doute
+de profiter des vacances qui pourront se présenter parmi les
+chanteurs de la cathédrale.»
+
+En regardant de nouveau maître Micawber, je trouvai qu'il avait
+une certaine expression de figure qui semblait plutôt indiquer que
+sa voix partait de derrière ses sourcils, ce qui me fut bientôt
+démontré quand je lui entendis chanter (on lui avait donné le
+choix, de chanter ou d'aller se coucher) _le Pivert au bec
+perçant_. Après de nombreux compliments sur l'exécution de ce
+morceau, on retomba dans la conversation générale, et comme
+j'étais trop préoccupé de mes intentions désespérées pour taire le
+changement survenu dans ma situation, je racontai le tout à M. et
+mistress Micawber. Je ne puis dire combien ils furent enchantés
+tous les deux d'apprendre les embarras de ma tante, et comme cela
+redoubla leur cordialité et l'aisance de leurs manières.
+
+Quand nous fûmes presque arrivés au fond du pot à l'eau, je
+m'adressai à Traddles et je lui rappelai que nous ne pouvions nous
+séparer sans souhaiter à nos amis une bonne santé et beaucoup de
+bonheur et de succès dans leur nouvelle carrière. Je priai
+M. Micawber de remplir les verres, et je portai leur santé avec
+toutes les formes requises: je serrai la main de M. Micawber à
+travers la table, et j'embrassai mistress Micawber en
+commémoration de cette grande occasion. Traddles m'imita pour le
+premier point, mais ne se crut pas assez intime dans la maison
+pour me suivre plus loin.
+
+«Mon cher Copperfield, me dit M. Micawber en se levant, les pouces
+dans les poches de son gilet, compagnon de ma jeunesse, si cette
+expression m'est permise, et vous, mon estimable ami Traddles, si
+je puis vous appeler ainsi, permettez-moi, au nom de mistress
+Micawber, au mien et au nom de notre progéniture, de vous
+remercier de vos bons souhaits dans les termes les plus chaleureux
+et les plus spontanés. On peut s'attendre à ce qu'à la veille
+d'une émigration qui ouvre devant nous une existence toute
+nouvelle (M. Micawber parlait toujours comme s'il allait s'établir
+à deux cents lieues de Londres), je tienne à adresser quelques
+mots d'adieu à deux amis comme ceux que je vois devant moi. Mais
+j'ai dit là-dessus tout ce que j'avais à dire. Quelque situation
+dans la société que je puisse atteindre en suivant la profession
+savante dont je vais devenir un membre indigne, j'essayerai de ne
+point démériter et de faire honneur à mistress Micawber. Sous le
+poids d'embarras pécuniaires temporaires, qui venaient
+d'engagements contractés dans l'intention d'y répondre
+immédiatement, mais dont je n'ai pu me libérer par suite de
+circonstances diverses, je me suis vu dans la nécessité de revêtir
+un costume qui répugne à mes instincts naturels, je veux dire des
+lunettes, et de prendre possession d'un surnom sur lequel je ne
+pouvais établir aucune prétention légitime. Tout ce que j'ai à
+dire sur ce point, c'est que le nuage a disparu du sombre horizon,
+et que le Dieu du jour règne de nouveau sur le sommet des
+montagnes. Lundi, à quatre heures, à l'arrivée de la diligence à
+Canterbury, mon pied foulera ses bruyères natales, et mon nom
+sera... Micawber!»
+
+M. Micawber reprit son siège après ces observations et but de
+suite deux verres de punch de l'air le plus grave; puis il ajouta
+d'un ton solennel:
+
+«Il me reste encore quelque chose à faire avant de nous séparer,
+il me reste un acte de justice à accomplir. Mon ami, M. Thomas
+Traddles, a, dans deux occasions différentes, apposé sa signature,
+si je puis employer cette expression vulgaire, à des billets
+négociés pour mon usage. Dans la première occasion, M. Thomas
+Traddles a été... je dois dire qu'il a été pris au trébuchet.
+L'échéance du second billet n'est pas encore arrivée. Le premier
+effet montait (ici M. Micawber examina soigneusement des papiers),
+montait, je crois, à vingt-trois livres sterling, quatre
+shillings, neuf pence et demi; le second, d'après mes notes sur
+cet article, était de dix-huit livres, six shillings, deux pence.
+Ces deux sommes font ensemble un total de quarante une livres, dix
+shillings, onze pence et demi, si mes calculs sont exacts. Mon ami
+Copperfield veut-il me faire le plaisir de vérifier l'addition?»
+
+Je le fis et je trouvai le compte exact.
+
+«Ce serait un fardeau insupportable pour moi, dit M. Micawber, que
+de quitter cette métropole et mon ami M. Thomas Traddles, sans
+m'acquitter de la partie pécuniaire de mes obligations envers lui.
+J'ai donc préparé, et je tiens, en ce moment, à la main un
+document qui répondra à mes désirs sur ce point. Je demande à mon
+ami M. Thomas Traddles la permission de lui remettre mon billet
+pour la somme de quarante une livres, dix shillings onze pence et
+demi, et, cela fait, je rentre avec bonheur en possession de toute
+ma dignité morale, car je sens que je puis marcher la tête levée
+devant les hommes mes semblables!»
+
+Après avoir débité cette préface avec une vive émotion,
+M. Micawber remit son billet entre les mains de Traddles, et
+l'assura de ses bons souhaits pour toutes les circonstances de sa
+vie. Je suis persuadé que non-seulement cette transaction faisait
+à M. Micawber le même effet que s'il avait payé l'argent, mais que
+Traddles lui-même ne se rendit bien compte de la différence que
+lorsqu'il eut eu le temps d'y penser.
+
+Fortifié par cet acte de vertu, M. Micawber marchait la tête si
+haute devant les hommes ses semblables que sa poitrine semblait
+s'être élargie de moitié quand il nous éclaira pour descendre
+l'escalier. Nous nous séparâmes très-cordialement, et quand j'eus
+accompagné Traddles jusqu'à sa porte, en retournant tout seul chez
+moi, entre autres pensées étranges et contradictoires qui me
+vinrent à l'esprit, je me dis que probablement c'était à quelque
+souvenir de compassion pour mon enfance abandonnée que je devais
+que M. Micawber, avec toute ses excentricités, ne m'eût jamais
+demandé d'argent. Je n'aurais certainement pas eu assez de courage
+moral pour lui en refuser, et je ne doute pas, soit dit à sa
+louange, qu'il le sût aussi bien que moi.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Un peu d'eau froide jetée sur mon feu.
+
+
+Ma nouvelle vie durait depuis huit jours déjà, et j'étais plus que
+jamais pénétré de ces terribles absolutions pratiques que je
+regardais comme impérieusement exigées par la circonstance. Je
+continuais à marcher extrêmement vite, dans une vague idée que je
+faisais mon chemin. Je m'appliquais à dépenser ma force, tant que
+je pouvais, dans l'ardeur avec laquelle j'accomplissais tout ce
+que j'entreprenais. J'étais enfin une véritable victime de moi-
+même; j'en vins jusqu'à me demander si je ne ferais pas bien de me
+borner à manger des légumes, dans l'idée vague qu'en devenant un
+animal herbivore, ce serait un sacrifice que j'offrirais sur
+l'autel de Dora.
+
+Jusqu'alors ma petite Dora ignorait absolument mes efforts
+désespérés et ne savait que ce que mes lettres avaient pu
+confusément lui laisser entrevoir. Mais le samedi arriva, et c'est
+ce soir-là qu'elle devait rendre visite à miss Mills, chez
+laquelle je devais moi-même aller prendre le thé, quand M. Mills
+se serait rendu à son cercle pour jouer au whist, événement dont
+je devais être averti par l'apparition d'une cage d'oiseau à la
+fenêtre du milieu du salon.
+
+Nous étions alors complètement établis à Buckingham-Street, et
+M. Dick continuait ses copies avec une joie sans égale. Ma tante
+avait remporté une victoire signalée sur mistress Crupp en la
+soldant, en jetant par la fenêtre la première cruche qu'elle avait
+trouvée en embuscade sur l'escalier, et en protégeant de sa
+personne l'arrivée et le départ d'une femme de ménage qu'elle
+avait prise au dehors. Ces mesures de vigueur avaient fait une
+telle impression sur mistress Crupp, qu'elle s'était retirée dans
+sa cuisine, convaincue que ma tante était atteinte de la rage. Ma
+tante, à qui l'opinion de mistress Crupp comme celle du monde
+entier était parfaitement indifférente, n'était pas fâchée
+d'ailleurs d'encourager cette idée, et mistress Crupp, naguère si
+hardie, perdit bientôt si visiblement tout courage que, pour
+éviter de rencontrer ma tante sur l'escalier, elle tâchait
+d'éclipser sa volumineuse personne derrière les portes ou de se
+cacher dans des coins obscurs, laissant toutefois paraître, sans
+s'en douter, un ou deux lés de jupon de flanelle. Ma tante
+trouvait une telle satisfaction à l'effrayer que je crois qu'elle
+s'amusait à monter et à descendre tout exprès, son chapeau posé
+effrontément sur le sommet de sa tête, toutes les fois qu'elle
+pouvait espérer de trouver mistress Crupp sur son chemin.
+
+Ma tante, avec ses habitudes d'ordre et son esprit inventif,
+introduisit tant d'améliorations dans nos arrangements intérieurs
+qu'on aurait dit que nous avions fait un héritage au lieu d'avoir
+perdu notre argent. Entre autres choses, elle convertit l'office
+en un cabinet de toilette à mon usage, et m'acheta un bois de lit
+qui faisait l'effet d'une bibliothèque dans le jour, autant qu'un
+bois de lit peut ressembler à une bibliothèque. J'étais l'objet de
+toute sa sollicitude, et ma pauvre mère elle-même n'eût pu m'aimer
+davantage, ni se donner plus de peine pour me rendre heureux.
+
+Peggotty avait regardé comme une haute faveur le privilège de se
+faire accepter pour participer à tous ces travaux, et, quoiqu'elle
+conservât à l'égard de ma tante un peu de son ancienne terreur,
+elle avait reçu d'elle, dans les derniers temps, de si grandes
+preuves de confiance et d'estime, qu'elles étaient les meilleures
+amies du monde. Mais le temps était venu, pour Peggotty (je parle
+du samedi où je devais prendre le thé chez miss Mills), de
+retourner chez elle pour aller remplir auprès de Ham les devoirs
+de sa mission.
+
+«Ainsi donc, adieu, Barkis! dit ma tante; soignez-vous bien. Je
+n'aurais jamais cru que je dusse éprouver tant de regrets à vous
+voir partir!»
+
+Je conduisis Peggotty au bureau de la diligence et je la mis en
+voiture. Elle pleura en partant et confia son frère à mon amitié
+comme Ham l'avait déjà fait. Nous n'avions pas entendu parler de
+lui depuis qu'il était parti par cette belle soirée.
+
+«Et maintenant, mon cher David, dit Peggotty, si pendant votre
+stage vous aviez besoin d'argent pour vos dépenses, ou si, votre
+temps expiré, mon cher enfant, il vous fallait quelque chose pour
+vous établir, dans l'un ou l'autre cas, ou dans l'un et l'autre,
+qui est-ce qui aurait autant de droit à vous le prêter que la
+pauvre vieille bonne de ma pauvre chérie?»
+
+Je n'étais pas possédé d'une passion d'indépendance tellement
+sauvage que je ne voulusse pas au moins reconnaître ses offres
+généreuses, en l'assurant que, si j'empruntais jamais de l'argent
+à personne, ce serait à elle que je voudrais m'adresser et je
+crois, qu'à moins de lui faire à l'instant même l'emprunt d'une
+grosse somme, je ne pouvais pas lui faire plus de plaisir qu'en
+lui donnant cette assurance.
+
+«Et puis, mon cher, dit Peggotty tout bas, dites à votre joli
+petit ange que j'aurais bien voulu la voir, ne fût-ce qu'une
+minute; dites-lui aussi qu'avant son mariage avec mon garçon, je
+viendrai vous arranger votre maison comme il faut, si vous le
+permettez.»
+
+Je lui promis que personne autre n'y toucherait qu'elle, et elle
+en fut si charmée qu'elle était, en partant, à la joie de son
+coeur.
+
+Je me fatiguai le plus possible ce jour-là à la Cour par une
+multitude de moyens pour trouver le temps moins long, et le soir,
+à l'heure dite, je me rendis dans la rue qu'habitait M. Mills.
+C'était un homme terrible pour s'endormir toujours après son
+dîner; il n'était pas encore sorti, et la cage n'était pas à la
+fenêtre.
+
+Il me fit attendre si longtemps que je me mis à souhaiter, par
+forme de consolation, que les joueurs de whist, qui faisaient sa
+partie, le missent à l'amende pour lui apprendre à venir si tard.
+Enfin, il sortit, et je vis ma petite Dora suspendre elle-même la
+cage et faire un pas sur le balcon pour voir si j'étais là, puis,
+quand elle m'aperçut, elle rentra en courant pendant que Jip
+restait dehors pour aboyer de toutes ses forces contre un énorme
+chien de boucher qui était dans la rue et qui l'aurait avalé comme
+une pilule.
+
+Dora vint à la porte du salon pour me recevoir; Jip arriva aussi
+en se roulant et en grognant, dans l'idée que j'étais un brigand,
+et nous entrâmes tous les trois dans la chambre d'un air très-
+tendre et très-heureux. Mais je jetai bientôt le désespoir au
+milieu de notre joie (hélas! c'était sans le vouloir, mais j'étais
+si plein de mon sujet!) en demandant à Dora, sans la moindre
+préface, si elle pourrait se décider à aimer un mendiant.
+
+Ma chère petite Dora jugez de son épouvante! La seule idée que ce
+mot éveillât dans son esprit, c'était celle d'un visage ridé,
+surmonté d'un bonnet de coton, avec accompagnement de béquilles,
+d'une jambe de bois ou d'un chien tenant une sébile dans la
+gueule; aussi me regarda-t-elle tout effarée avec un air
+d'étonnement le plus drôle du monde.
+
+«Comment pouvez-vous me faire cette folle question? dit-elle en
+faisant la moue; aimer un mendiant!
+
+-- Dora, ma bien-aimée, lui dis-je, je suis un mendiant!
+
+-- Comment pouvez-vous être assez fou, me répliqua-t-elle en me
+donnant une tape sur la main, pour venir nous faire de pareils
+contes! Je vais vous faire mordre par Jip.»
+
+Ses manières enfantines me plaisaient plus que tout au monde, mais
+il fallait absolument m'expliquer, et je répétai d'un ton
+solennel:
+
+«Dora, ma vie, mon amour, votre David est ruiné!
+
+-- Je vous assure que je vais vous faire mordre par Jip si vous
+continuez vos folies,» reprit Dora en secouant ses boucles de
+cheveux.
+
+Mais j'avais l'air si grave que Dora cessa de secouer ses boucles,
+posa sa petite main tremblante sur mon épaule, me regarda d'abord
+d'un air de trouble et d'épouvante, puis se mit à pleurer. C'était
+terrible. Je tombai à genoux à côté du canapé, la caressant et la
+conjurant de ne pas me déchirer le coeur; mais pendant un moment
+ma pauvre petite Dora ne savait que répéter:
+
+«Ô mon Dieu! mon Dieu! J'ai peur, j'ai peur! Où est Julia Mills?
+Menez-moi à Julia Mills et allez-vous-en, je vous en prie!»
+
+Je ne savais pas plus moi-même où j'en étais.
+
+Enfin, à force de prières et de protestations, je décidai Dora à
+me regarder. Elle avait l'air terrifié, mais je la ramenai peu à
+peu par mes caresses à me regarder tendrement, et elle appuya sa
+bonne petite joue contre la mienne. Alors je lui dis, en la tenant
+dans mes bras, que je l'aimais de tout mon coeur, mais que je me
+croyais obligé en conscience de lui offrir de rompre notre
+engagement puisque j'étais devenu pauvre; que je ne pourrais
+jamais m'en consoler, ni supporter l'idée de la perdre; que je ne
+craignais pas la pauvreté si elle ne la craignait pas non plus;
+que mon coeur et mes bras puiseraient de la force dans mon amour
+pour elle; que je travaillais déjà avec un courage que les amants
+seuls peuvent connaître; que j'avais commencé à entrer dans la vie
+pratique et à songer à l'avenir; qu'une croûte de pain gagnée à la
+sueur de notre front était plus doux au coeur qu'un festin dû à un
+héritage; et beaucoup d'autres belles choses comme celles-là,
+débitées avec une éloquence passionnée qui m'étonna moi-même,
+quoique je me fusse préparé à ce moment-là nuit et jour depuis
+l'instant où ma tante m'avait surpris par son arrivée imprévue.
+
+«Votre coeur est-il toujours à moi, Dora, ma chère? lui dis-je
+avec transport, car je savais qu'il m'appartenait toujours en la
+sentant se presser contre moi.
+
+-- Oh oui, s'écria Dora, tout à vous, mais ne soyez pas si
+effrayant!»
+
+_Moi_ effrayant! Pauvre Dora!
+
+«Ne me parlez pas de devenir pauvre et de travailler comme un
+nègre, me dit-elle en se serrant contre moi, je vous en prie, je
+vous en prie!
+
+-- Mon amour, dis-je, une croûte de pain... gagnée à la sueur...
+
+-- Oui, oui, mais je ne veux plus entendre parler de croûtes de
+pain, et il faut à Jip tous les jours sa côtelette de mouton à
+midi, sans quoi il mourra!»
+
+J'étais sous le charme séduisant de ses manières enfantines. Je
+lui expliquai tendrement que Jip aurait sa côtelette de mouton
+avec toute la régularité accoutumée. Je lui dépeignis notre vie
+modeste, indépendante, grâce à mon travail; je lui parlai de la
+petite maison que j'avais vue à Highgate, avec la chambre au
+premier pour ma tante.
+
+«Suis-je encore bien effrayant, Dora? lui dis-je avec tendresse.
+
+-- Oh non, non! s'écria Dora. Mais j'espère que votre tante
+restera souvent dans sa chambre, et puis aussi que ce n'est pas
+une vieille grognon.»
+
+S'il m'eût été possible d'aimer Dora davantage, à coup sûr je
+l'eusse fait alors. Mais pourtant je sentais qu'elle n'était pas
+bonne à grand'chose dans le cas présent. Ma nouvelle ardeur se
+refroidissait en voyant qu'il était si difficile de la lui
+communiquer. Je fis un nouvel effort. Quand elle fut tout à fait
+remise et qu'elle eut pris Jip sur ses genoux pour rouler ses
+oreilles autour de ses doigts, je repris ma gravité:
+
+«Ma bien-aimée, puis-je vous dire un mot?
+
+-- Oh! je vous en prie, ne parlons pas de la vie pratique, me dit-
+elle d'un ton caressant; si vous saviez comme cela me fait peur!
+
+-- Mais, ma chérie, il n'y a pas de quoi vous effrayer dans tout
+ceci. Je voudrais vous faire envisager la chose autrement. Je
+voudrais, au contraire, que cela vous inspirât du nerf et du
+courage.
+
+-- Oh! mais c'est précisément ce qui me fait peur, cria Dora.
+
+-- Non, ma chérie. Avec de la persévérance et de la force de
+caractère, on supporte des choses bien plus pénibles.
+
+-- Mais je n'ai pas de force du tout, dit Dora en secouant ses
+boucles. N'est-ce pas Jip? Oh! voyons! embrassez Jip et soyez
+aimable!»
+
+Il était impossible de refuser d'embrasser Jip quand elle me le
+tendait exprès, en arrondissant elle-même, pour l'embrasser aussi,
+sa jolie petite bouche rose, tout en dirigeant l'opération qui
+devait s'accomplir avec une précision mathématique sur le milieu
+du nez de son bichon. Je fis exactement ce qu'elle voulait, puis
+je réclamai la récompense de mon obéissance; et Dora réussit
+pendant assez longtemps à tenir ma gravité en échec.
+
+«Mais, Dora, ma chérie, lui dis-je en reprenant mon air solennel,
+j'ai encore quelque chose à vous dire!»
+
+Le juge de la Cour des prérogatives lui-même en serait tombé
+amoureux rien que de la voir joindre ses petites mains qu'elle
+tendait vers moi en me suppliant de ne plus lui faire peur.
+
+«Mais je ne veux pas vous faire peur, mon amour, répétais-je;
+seulement, Dora, ma bien-aimée, si vous vouliez quelquefois
+penser, sans découragement, bien loin de là; mais si vous vouliez
+quelquefois penser, pour vous encourager au contraire, que vous
+êtes fiancée à un homme pauvre...
+
+-- Non, non, je vous en prie! criait Dora. C'est trop effrayant!
+
+-- Mais pas du tout, ma chère petite, lui dis-je gaiement; si vous
+vouliez seulement y penser quelquefois, et vous occuper de temps
+en temps des affaires du ménage de votre papa, pour tâcher de
+prendre quelque habitude... des comptes, par exemple...»
+
+Ma pauvre Dora accueillit cette idée par un petit cri qui
+ressemblait à un sanglot.
+
+«... Cela vous serait bien utile un jour, continuai-je. Et si vous
+vouliez me promettre de lire... un petit livre de cuisine que je
+vous enverrai, comme ce serait excellent pour vous et pour moi!
+Car notre chemin dans la vie est rude et raboteux pour le moment,
+ma Dora, lui dis-je en m'échauffant, et c'est à nous à l'aplanir.
+Nous avons à lutter pour arriver. Il nous faut du courage. Nous
+avons bien des obstacles à affronter: et il faut les affronter
+sans crainte, les écraser sous nos pieds.»
+
+J'allais toujours, le poing fermé et l'air résolu, mais il était
+bien inutile d'aller plus loin, j'en avais dit bien assez. J'avais
+réussi... à lui faire peur une fois de plus! Oh! où était Julia
+Mills! «Oh! menez-moi à Julia Mills, et allez-vous-en, s'il vous
+plaît!» En un mot, j'étais à moitié fou et je parcourais le salon
+dans tous les sens.
+
+Je croyais l'avoir tuée cette fois. Je lui jetai de l'eau à la
+figure. Je tombai à genoux. Je m'arrachai les cheveux. Je
+m'accusai d'être une bête brute sans remords et sans pitié. Je lui
+demandai pardon. Je la suppliai d'ouvrir les yeux. Je ravageai la
+boite à ouvrage de miss Mills pour y trouver un flacon, et dans
+mon désespoir je pris un étui d'ivoire à la place et je versai
+toutes les aiguilles sur Dora. Je montrai le poing à Jip qui était
+aussi éperdu que moi. Je me livrai à toutes les extravagances
+imaginables, et il y avait longtemps que j'avais perdu la tête
+quand miss Mills entra dans la chambre.
+
+«Qu'y a-t-il! que vous a-t-on fait? s'écria miss Mills en venant
+au secours de son amie.»
+
+Je répondis: «C'est moi, miss Mills, c'est moi qui suis le
+coupable! Oui, vous voyez le criminel!» et un tas de choses dans
+le même genre; puis, détournant ma tête, pour la dérober à la
+lumière, je la cachai contre le coussin du canapé.
+
+Miss Mills crut d'abord que c'était une querelle, et que nous
+étions égarés dans le désert du Sahara, mais elle ne fut pas
+longtemps dans cette incertitude, car ma chère petite Dora s'écria
+en l'embrassant que j'étais un pauvre manoeuvre; puis elle se mit
+à pleurer pour mon compte en me demandant si je voulais lui
+permettre de me donner tout son argent à garder, et finit par se
+jeter dans les bras de miss Mills en sanglotant comme si son
+pauvre petit coeur allait se briser.
+
+Heureusement miss Mills semblait née pour être notre bénédiction.
+Elle s'assura par quelques mots de la situation, consola Dora, lui
+persuada peu à peu que je n'étais pas un manoeuvre. D'après ma
+manière de raconter les choses, je crois que Dora avait supposé
+que j'étais devenu terrassier, et que je passais et repassais
+toute la journée sur une planche avec une brouette. Miss Mills,
+mieux informée, finit par rétablir la paix entre nous. Quand tout
+fut rentré dans l'ordre, Dora monta pour baigner ses yeux dans de
+l'eau de rose, et miss Mills demanda le thé. Dans l'intervalle, je
+déclarai à cette demoiselle qu'elle serait toujours mon amie, et
+que mon coeur cesserait de battre avant d'oublier sa sympathie.
+
+Je lui développai alors le plan que j'avais essayé avec si peu de
+succès de faire comprendre à Dora. Miss Mills me répliqua d'après
+des principes généraux que la chaumière du contentement valait
+mieux que le palais de la froide splendeur, et que l'amour
+suffisait à tout.
+
+Je dis à miss Mills que c'était bien vrai, et que personne ne
+pouvait le savoir mieux que moi, qui aimais Dora comme jamais
+mortel n'avait aimé avant moi. Mais sur la mélancolique
+observation de miss Mills qu'il serait heureux pour certains
+coeurs qu'ils n'eussent pas aimé autant que moi, je lui demandai
+par amendement la permission de restreindre ma remarque au sexe
+masculin seulement.
+
+Je posai ensuite à miss Mills la question de savoir s'il n'y avait
+pas en effet quelque avantage pratique dans la proposition que
+j'avais voulu faire touchant les comptes, la tenue du ménage et
+les livres de cuisine?
+
+Après un moment de réflexion, voici ce que miss Mills me répondit:
+
+«Monsieur Copperfield, je veux être franche avec vous. Les
+souffrances et les épreuves morales suppléent aux années chez de
+certaines natures, et je vais vous parler aussi franchement que si
+nous étions à confesse. Non, votre proposition ne convient pas à
+notre Dora. Notre chère Dora est l'enfant gâté de la nature. C'est
+une créature de lumière, de gaieté et de joie. Je ne puis pas vous
+dissimuler que, si cela se pouvait, ce serait très-bien sans
+doute, mais...» Et miss Mills secoua la tête.
+
+Cette demi-concession de miss Mills m'encouragea à lui demander
+si, dans le cas où il se présenterait une occasion d'attirer
+l'attention de Dora sur les conditions de ce genre nécessaires à
+la vie pratique, elle serait assez bonne pour en profiter? Miss
+Mills y consentit si volontiers que je lui demandai encore si elle
+ne voudrait pas bien se charger du livre de cuisine, et me rendre
+le service éminent de le faire accepter à Dora sans lui causer
+trop d'effroi. Miss Mills voulut bien se charger de la commission,
+mais on voyait bien qu'elle n'en attendait pas grand'chose.
+
+Dora reparut, et elle était si séduisante que je me demandai si
+véritablement il était permis de l'occuper de détails si
+vulgaires. Et puis elle m'aimait tant, elle était si séduisante,
+surtout quand elle faisait tenir Jip debout pour demander sa
+rôtie, et qu'elle faisait semblant de lui brûler le nez avec la
+théière parce qu'il refusait de lui obéir, que je me regardais
+comme un monstre qui serait venu épouvanter de sa vue subite la
+fée dans son bosquet quand je songeais à l'effroi que je lui avais
+causé et aux pleurs que je lui avais fait répandre.
+
+Après le thé, Dora prit sa guitare et chanta ses vieilles chansons
+françaises sur l'impossibilité absolue de cesser de danser sous
+aucun prétexte, tra la la, tra la la, et je sentis plus que jamais
+que j'étais un monstre.
+
+Il n'y eut qu'un nuage sur notre joie; un moment avant de me
+retirer, miss Mills fit par hasard une allusion au lendemain
+matin, et j'eus le malheur de dire que j'étais obligé de
+travailler et que je me levais maintenant à cinq heures du matin.
+Je ne sais si Dora en conçut l'idée que j'étais veilleur dans
+quelque établissement particulier, mais cette nouvelle fit une
+grande impression sur son esprit, et elle cessa de jouer du piano
+et de chanter.
+
+Elle y pensait encore quand je lui dis adieu, et elle me dit, de
+son petit air câlin, comme si elle parlait à sa poupée, à ce qu'il
+me semblait:
+
+«Voyons, méchant, ne vous levez pas à cinq heures! Cela n'a pas de
+bon sens!
+
+-- J'ai à travailler, ma chérie.
+
+-- Eh bien! ne travaillez pas, dit Dora. Pourquoi faire?»
+
+Il était impossible de dire autrement qu'en riant à ce joli petit
+visage étonné qu'il faut bien travailler pour vivre.
+
+«Oh! que c'est ridicule! s'écria Dora.
+
+-- Et comment vivrions-nous sans cela, Dora?
+
+-- Comment? n'importe comment!» dit Dora.
+
+Elle avait l'air convaincu qu'elle venait de trancher la question,
+et elle me donna un baiser triomphant qui venait si naturellement
+de son coeur innocent que je n'aurais pas voulu pour tout l'or du
+monde discuter avec elle sa réponse.
+
+Car je l'aimais, et je continuai de l'aimer de toute mon âme, de
+toute ma force. Mais tout en travaillant beaucoup, tout en battant
+le fer pendant qu'il était chaud, cela n'empêchait pas que parfois
+le soir, quand je me trouvais en face de ma tante, je
+réfléchissais à l'effroi que j'avais causé à Dora ce jour-là, et
+je me demandais comment je ferais pour percer au travers de la
+forêt des difficultés, une guitare à la main, et à force d'y rêver
+il me semblait que mes cheveux en devenaient tout blancs.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Dissolution de société.
+
+
+Je m'empressai de mettre immédiatement à exécution le plan que
+j'avais formé relativement aux débats du Parlement. C'était un des
+fers de ma forge qu'il fallait battre tandis qu'il était chaud, et
+je me mis à l'oeuvre avec une persévérance, qu'il doit m'être
+permis d'admirer. J'achetai un traité célèbre sur l'art de la
+sténographie (il me coûta bien dix bons shillings), et je me
+plongeai dans un océan de difficultés, qui, au bout de quelques
+semaines, m'avaient rendu presque fou. Tous les changements que
+pouvait apporter un de ces petits accents, qui, placés d'une façon
+signifiaient telle chose, et telle autre dans une autre position;
+tous ces caprices merveilleux figurés par des cercles
+indéchiffrables; les conséquences énormes d'une figure grosse
+comme une patte de mouche, les terribles effets d'une courbe mal
+placée ne me troublaient pas seulement pendant mes heures d'étude,
+elles me poursuivaient même pendant mes heures de sommeil. Quand
+je fus enfin venu à bout de m'orienter tant bien que mal, à
+tâtons, au milieu de ce labyrinthe, et de posséder à peu près
+l'alphabet qui, à lui seul, était tout un temple d'hiéroglyphes
+égyptiens, je fus assailli après cela par une procession
+d'horreurs nouvelles, appelées des caractères arbitraires. Jamais
+je n'ai vu de caractères aussi despotiques: par exemple ils
+voulaient absolument qu'une ligne plus fine qu'une toile
+d'araignée signifiât _attente_, et qu'une espèce de chandelle
+romaine se traduisit par _désavantageux_. À mesure que je
+parvenais à me fourrer dans la tête ce misérable grimoire, je
+m'apercevais que je ne savais plus du tout mon commencement. Je le
+rapprenais donc, et alors j'oubliais le reste; si je cherchais à
+le retrouver, c'était aux dépens de quelque autre bribe du système
+qui m'échappait. En un mot c'était navrant, c'est-à-dire, cela
+m'aurait paru navrant, si Dora n'avait été là pour me rendre du
+courage: Dora, ancre fidèle de ma barque agitée par la tempête!
+Chaque progrès dans le système me semblait un chêne noueux à jeter
+à bas dans la forêt des difficultés, et je me mettais à les
+abattre l'un après l'autre avec un tel redoublement d'énergie,
+qu'au bout de trois ou quatre mois je me crus en état de tenter
+une épreuve sur un de nos braillards de la Chambre des communes.
+Jamais je n'oublierai comment, pour mon début, mon braillard
+s'était déjà rassis avant que j'eusse seulement commencé, et
+laissa mon crayon imbécile se trémousser sur le papier, comme s'il
+avait des convulsions!
+
+Cela ne pouvait pas aller: c'était bien évident, j'avais visé trop
+haut, il fallait en rabattre. Je recourus à Traddles pour quelques
+conseils; il me proposa de me dicter des discours, tout doucement,
+en s'arrêtant de temps en temps pour me faciliter la chose.
+J'acceptai son offre avec la plus vive reconnaissance, et, tous
+les soirs, pendant bien longtemps, nous eûmes dans Buckingham-
+Street, une sorte de parlement privé, lorsque j'étais revenu de
+chez le docteur.
+
+Je voudrais bien voir quelque part un parlement de cette espèce.
+Ma tante et M. Dick représentaient le gouvernement ou l'opposition
+(suivant les circonstances), et Traddles, à l'aide de l'_Orateur_
+d'Enfield ou d'un volume des _Débats parlementaires_, les
+accablait des plus foudroyantes invectives. Debout, à côté de la
+table, une main sur le volume pour ne pas perdre sa page, et le
+bras droit levé au devant de sa tête, Traddles représentant
+alternativement M. Pitt, M. Fox, M. Sheridan, M. Burke, lord
+Castlereagh, le vicomte Sidmouth, ou M. Canning, se livrait à la
+plus violente colère; il accusait ma tante et M. Dick d'immoralité
+et de corruption; et moi, assis non loin de lui, mon cahier de
+notes à la main, j'essoufflais ma plume à le suivre dans ses
+déclamations. L'inconstance et la légèreté de Traddles ne
+sauraient être surpassées par aucune politique au monde. En huit
+jours il avait embrassé toutes les opinions les plus différentes,
+il avait arboré vingt drapeaux. Ma tante, immobile comme un
+chancelier de l'Échiquier, lançait parfois une interruption:
+«très-bien,» ou «Non!» ou: «Oh!» quand le texte semblait l'exiger,
+et M. Dick (véritable type du gentilhomme campagnard) lui servait
+immédiatement d'écho. Mais M. Dick fut accusé durant sa carrière
+parlementaire de choses si odieuses, et on lui en montra dans
+l'avenir de si redoutables conséquences qu'il finit par en être
+effrayé. Je crois même qu'il finit par se persuader qu'il fallait
+qu'il eût décidément commis quelque chose qui devait amener la
+ruine de la constitution de la Grande-Bretagne et la décadence
+inévitable du pays.
+
+Bien souvent nous continuions nos débats jusqu'à ce que la pendule
+sonnât minuit et que les bougies fussent brûlées jusqu'au bout. Le
+résultat de tant de travaux fut que je finis par suivre assez bien
+Traddles; il ne manquait plus qu'une chose à mon triomphe, c'était
+de reconnaître après ce que signifiaient mes notes. Mais je n'en
+avais pas la moindre idée. Une fois qu'elles étaient écrites, loin
+de pouvoir en rétablir le sens, c'était comme si j'avais copié les
+inscriptions chinoises qu'on trouve sur les caisses de thé, ou les
+lettres d'or qu'on peut lire sur toutes les grandes fioles rouges
+et vertes qui ornent la boutique des apothicaires.
+
+Je n'avais autre chose à faire que de me remettre courageusement à
+l'oeuvre. C'était bien dur, mais je recommençai, en dépit de mon
+ennui, à parcourir de nouveau laborieusement et méthodiquement
+tout le chemin que j'avais déjà fait, marchant à pas de tortue,
+m'arrêtant pour examiner minutieusement la plus petite marque, et
+faisant des efforts désespérés pour déchiffrer ces caractères
+perfides, partout où je les rencontrais. J'étais très-exact à mon
+bureau, très-exact aussi chez le docteur, enfin je travaillais
+comme un vrai cheval de fiacre.
+
+Un jour que je me rendais à la Chambre des communes comme à
+l'ordinaire, je trouvai sur le seuil de la porte M. Spenlow, l'air
+très-grave et se parlant à lui-même. Comme il se plaignait souvent
+de maux de tête, et qu'il avait le cou très-court avec des cols de
+chemise trop empesés, j'eus d'abord l'idée qu'il avait le cerveau
+un peu pris, mais je fus bientôt rassuré sur ce point.
+
+Au lieu de me rendre mon «Bonjour, monsieur,» avec son affabilité
+accoutumée, il me regarda d'un air hautain et cérémonieux, et
+m'engagea froidement à le suivre dans un certain café, qui, dans
+ce temps-là, donnait sur les _Doctors'-Commons_, dans la petite
+arcade près du cimetière de Saint-Paul. Je lui obéis, l'esprit
+tout troublé; je me sentais couvert d'une sueur éruptive, comme si
+toutes mes appréhensions allaient aboutir à la peau. Il marchait
+devant moi, le passage étant fort étroit, et la façon dont il
+portait la tête ne me présageait rien de bon: je me doutai qu'il
+avait découvert mes sentiments pour ma chère petite Dora.
+
+Si je ne l'avais pas deviné en le suivant pour nous rendre au café
+dont j'ai parlé, je n'aurais pu me méprendre longtemps sur le fait
+dont il s'agissait, lorsqu'après être monté dans une pièce au
+premier étage, j'y trouvai miss Murdstone appuyée sur une sorte de
+buffet où étaient rangés divers carafons contenant des citrons et
+deux de ces boîtes extraordinaires toutes pleines de coins et de
+recoins, où jadis on piquait les couteaux et les fourchettes, mais
+qui, heureusement pour l'humanité, sont à présent entièrement
+passées de mode.
+
+Miss Murdstone me tendit ses ongles glacés, et se rassit de l'air
+le plus austère. M. Spenlow ferma la porte, me fit signe de
+prendre une chaise, et se plaça debout sur le tapis devant la
+cheminée.
+
+«Ayez la bonté, miss Murdstone, dit M. Spenlow, de montrer à
+M. Copperfield ce que contient votre sac.»
+
+Je crois vraiment que c'était identiquement le même ridicule à
+fermoir d'acier que je lui avais vu dans mon enfance. Les lèvres
+aussi serrées que le fermoir pouvait l'être, miss Murdstone poussa
+le ressort, entrouvrit un peu la bouche du même coup, tira de son
+sac ma dernière lettre à Dora, toute pleine des expressions de la
+plus tendre affection.
+
+«Je crois que c'est votre écriture, monsieur Copperfield? dit
+M. Spenlow.»
+
+J'avais le front brûlant, et la voix qui résonna à mes oreilles ne
+ressemblait guère à la mienne lorsque je répondis:
+
+«Oui, monsieur.
+
+-- Si je ne me trompe, dit M. Spenlow, tandis que miss Murdstone
+tirait de son sac un paquet de lettres, attaché avec un charmant
+petit ruban bleu, ces lettres sont aussi de votre écriture,
+monsieur Copperfield?»
+
+Je pris le paquet avec un sentiment de désolation; et, en voyant
+d'un coup d'oeil au haut des pages: «Ma bien-aimée Dora, mon ange
+chéri, ma chère petite,» je rougis profondément et j'inclinai la
+tête.
+
+«Non, merci, me dit froidement M. Spenlow, comme je lui tendais
+machinalement le paquet de lettres, je ne veux pas vous en priver.
+Miss Murdstone, soyez assez bonne pour continuer.»
+
+Cette aimable créature, après avoir un moment réfléchi, les yeux
+baissés sur le papier, raconta ce qui suit, avec l'onction la plus
+glaciale:
+
+«Je dois avouer que, depuis quelque temps déjà, j'avais mes
+soupçons sur miss Spenlow en ce qui concerne David Copperfield.
+J'avais l'oeil sur miss Spenlow et sur David Copperfield la
+première fois qu'ils se virent, et l'impression que j'en conçus
+alors ne fut pas agréable. La dépravation du coeur humain est
+telle...
+
+-- Vous me rendrez service, madame, fit remarquer M. Spenlow, en
+vous bornant à raconter les faits.»
+
+Miss Murdstone baissa les yeux, hocha la tête comme pour protester
+contre cette interruption inconvenante, puis reprit d'un air de
+dignité offensée:
+
+«Alors, si je dois me borner à raconter les faits, je les dirai
+aussi brièvement que possible, puisque c'est là tout ce qu'on
+demande. Je disais donc, monsieur, que, depuis quelque temps déjà,
+j'avais mes soupçons sur miss Spenlow et sur David Copperfield.
+J'ai souvent essayé, mais en vain, d'en trouver des preuves
+décisives. C'est ce qui m'a empêché d'en faire confidence au père
+de miss Spenlow (et elle le regarda d'un air sévère): je savais
+combien, en pareil cas, on est peu disposé à croire avec
+bienveillance ceux qui remplissent en cela fidèlement leur
+devoir.»
+
+M. Spenlow semblait anéanti par la noble sévérité du ton de miss
+Murdstone; il fit de la main un geste de conciliation.
+
+«Lors de mon retour à Norwood, après m'être absentée à l'occasion
+du mariage de mon frère, poursuivit miss Murdstone d'un ton
+dédaigneux, je crus m'apercevoir que la conduite de miss Spenlow,
+également de retour d'une visite chez son amie miss Mills, que sa
+conduite, dis-je, donnait plus de fondement à mes soupçons; je la
+surveillai donc de plus près.»
+
+Ma pauvre, ma chère petite Dora, qu'elle était loin de se douter
+que ces yeux de dragon étaient fixés sur elle!
+
+«Cependant, reprit miss Murdstone, c'est hier au soir seulement
+que j'en ai acquis la preuve positive. J'étais d'avis que miss
+Spenlow recevait trop de lettres de son amie miss Mills, mais miss
+Mills était son amie, du plein consentement de son père (encore un
+coup d'oeil bien amer à M. Spenlow), je n'avais donc rien à dire.
+Puisqu'il ne m'est pas permis de faire allusion à la dépravation
+naturelle du coeur humain, il faut du moins qu'on me permette de
+parler d'une confiance mal placée.
+
+-- À la bonne heure, murmura M. Spenlow, en forme d'apologie.
+
+-- Hier au soir, reprit miss Murdstone, nous venions de prendre le
+thé, lorsque je remarquai que le petit chien courait, bondissait,
+grognait dans le salon, en mordillant quelque chose. Je dis à miss
+Spenlow: «Dora, qu'est-ce que c'est que ce papier que votre chien
+tient dans sa gueule?» Miss Spenlow tâta immédiatement sa
+ceinture, poussa un cri et courut vers le chien. Je l'arrêtai en
+lui disant: «Dora, mon amour, permettez!...»
+
+-- Oh! Jip, misérable épagneul, c'est donc toi qui es l'auteur de
+tant d'infortunes!
+
+-- Miss Spenlow essaya, dit miss Murdstone, de me corrompre à
+force de baisers, de nécessaires à ouvrage, de petits bijoux, de
+présents de toutes sortes: je passe rapidement là-dessus. Le petit
+chien courut se réfugier sous le canapé, et j'eus beaucoup de
+peine à l'en faire sortir avec l'aide des pincettes. Une fois tiré
+de là-dessous, la lettre était toujours dans sa gueule; et quand
+j'essayai de la lui arracher, au risque de me faire mordre, il
+tenait le papier si bien serré entre ses dents que tout ce que je
+pouvais faire c'était d'enlever le chien en l'air à la suite de ce
+précieux document. J'ai pourtant fini par m'en emparer. Après
+l'avoir lu, j'ai dit à miss Spenlow qu'elle devait avoir en sa
+possession d'autres lettres de même nature, et j'ai enfin obtenu
+d'elle le paquet qui est maintenant entre les mains de David
+Copperfield.»
+
+Elle se tut, et, après avoir fermé son sac, elle ferma la bouche,
+de l'air d'une personne résolue à se laisser briser plutôt que de
+ployer.
+
+«Vous venez d'entendre miss Murdstone, dit M. Spenlow, en se
+tournant vers moi. Je désire savoir, monsieur Copperfield, si vous
+avez quelque chose à répondre.»
+
+Le peu de dignité dont j'aurais pu essayer de me parer était
+malheureusement fort compromis par le tableau qui venait sans
+cesse se présenter à mon esprit; je voyais celle que j'adorais, ma
+charmante petite Dora, pleurant et sanglotant toute la nuit; je me
+la représentais seule, effrayée, malheureuse, ou bien je songeais
+qu'elle avait supplié, mais en vain, cette mégère au coeur de
+rocher de lui pardonner; qu'elle lui avait offert des baisers, des
+nécessaires à ouvrage, des bijoux, le tout en pure perte; enfin,
+qu'elle était au désespoir, et tout cela pour moi; je tremblais
+donc d'émotion et de chagrin, bien que je fisse tout mon possible
+pour le cacher.
+
+«Je n'ai rien à dire, monsieur, repris-je, si ce n'est que je suis
+le seul à blâmer... Dora...
+
+-- Miss Spenlow, je vous prie, repartit son père avec majesté...
+
+-- A été entraînée par moi, continuai-je, sans répéter après
+M. Spenlow ce nom froid et cérémonieux, à me promettre de vous
+cacher notre affection, et je le regrette amèrement.
+
+-- Vous avez eu le plus grand tort, monsieur, me dit M. Spenlow,
+en se promenant de long en large sur le tapis et en gesticulant
+avec tout son corps, au lieu de remuer seulement la tête, à cause
+de la raideur combinée de sa cravate et de son épine dorsale. Vous
+avez commis une action frauduleuse et immorale, monsieur
+Copperfield. Quand je reçois chez moi un gentleman, qu'il ait dix-
+neuf, ou vingt neuf, ou quatre-vingt-dix ans, je le reçois avec
+pleine confiance. S'il abuse de ma confiance, il commet une action
+malhonnête, monsieur Copperfield!
+
+-- Je ne le vois que trop maintenant, monsieur, vous pouvez en
+être sûr, repris-je, mais je ne le croyais pas auparavant. En
+vérité, monsieur Spenlow, dans toute la sincérité de mon coeur, je
+ne le croyais pas auparavant, j'aime tellement miss Spenlow...
+
+-- Allons donc! quelle sottise! dit M. Spenlow en rougissant. Ne
+venez pas me dire en face que vous aimez ma fille, monsieur
+Copperfield!
+
+-- Mais, monsieur, comment pourrais-je défendre ma conduite si
+cela n'était pas? répondis-je du ton le plus humble.
+
+-- Et comment pouvez-vous défendre votre conduite, si cela est,
+monsieur? dit M. Spenlow en s'arrêtant tout court sur le tapis.
+Avez-vous réfléchi à votre âge et à l'âge de ma fille, monsieur
+Copperfield? Savez-vous ce que vous avez fait en venant détruire
+la confiance qui devait exister entre ma fille et moi? Avez-vous
+songé au rang que ma fille occupe dans le monde, aux projets que
+j'ai pu former pour son avenir, aux intentions que je puis
+exprimer en sa faveur dans mon testament? Avez-vous songé à tout
+cela, monsieur Copperfield?
+
+-- Bien peu, monsieur, j'en ai peur, répondis-je d'un ton humble
+et triste, mais je vous prie de croire que je n'ai point méconnu
+ma propre position dans le monde. Quand je vous en ai parlé, nous
+étions déjà engagés l'un à l'autre.
+
+-- Je vous prie de ne pas prononcer ce mot devant moi, monsieur
+Copperfield!» et, au milieu de mon désespoir, je ne pus m'empêcher
+de remarquer qu'il ressemblait tout à fait à Polichinelle par la
+manière dont il frappait tour à tour ses mains l'une contre
+l'autre avec la plus grande énergie.
+
+L'immobile miss Murdstone fit entendre un rire sec et dédaigneux.
+
+«Lorsque je vous ai expliqué le changement qui était survenu dans
+ma situation, monsieur, repris-je voulant changer le mot qui
+l'avait choqué, il y avait déjà, par ma faute, un secret entre
+miss Spenlow et moi. Depuis que ma position a changé, j'ai lutté,
+j'ai fait tout mon possible pour l'améliorer: je suis sûr d'y
+parvenir un jour. Voulez-vous me donner du temps? Nous sommes si
+jeunes, elle et moi, monsieur...
+
+-- Vous avez raison, dit M. Spenlow en hochant plusieurs fois la
+tête et en fronçant le sourcil, vous êtes tous deux très-jeunes.
+Tout cela c'est des bêtises; il faut que ça finisse! Prenez ces
+lettres et jetez-les au feu. Rendez-moi les lettres de miss
+Spenlow, que je les jette au feu de mon côté. Et bien que nous
+devions, à l'avenir, nous borner à nous rencontrer ici ou à la
+Cour, il sera convenu que nous ne parlerons pas du passé. Voyons,
+monsieur Copperfield, vous ne manquez pas de raison, et vous voyez
+bien que c'est là la seule chose raisonnable à faire.»
+
+Non, je ne pouvais pas être de cet avis. Je le regrettais
+beaucoup, mais il y avait une considération qui l'emportait sur la
+raison. L'amour passe avant tout, et j'aimais Dora à la folie, et
+Dora m'aimait. Je ne le dis pas tout à fait dans ces termes; mais
+je le fis comprendre, et j'y étais bien résolu. Je ne m'inquiétais
+guère de savoir si je jouais en cela un rôle ridicule, mais je
+sais que j'étais bien résolu.
+
+«Très-bien, monsieur Copperfield, dit M. Spenlow, j'userai de mon
+influence auprès de ma fille.»
+
+Miss Murdstone fit entendre un son expressif, une longue
+aspiration qui n'était ni un soupir ni un gémissement, mais qui
+tenait des deux, comme pour faire sentir à M. Spenlow que c'était
+par là qu'il aurait du commencer.
+
+«J'userai de mon influence auprès de ma fille, dit M. Spenlow,
+enhardi par cette approbation. Refusez-vous de prendre ces
+lettres, monsieur Copperfield?»
+
+J'avais posé le paquet sur la table.
+
+Oui, je le refusai. J'espérais qu'il voudrait bien m'excuser, mais
+il m'était impossible de recevoir ces lettres de la main de miss
+Murdstone.
+
+«Ni des miennes? dit M. Spenlow.
+
+-- Pas davantage, répondis-je avec le plus profond respect.
+
+-- À merveille!» dit M. Spenlow.
+
+Il y eut un moment de silence. Je ne savais si je devais rester ou
+m'en aller. À la fin, je me dirigeai tranquillement vers la porte,
+avec l'intention de lui dire que je croyais répondre à ses
+sentiments en me retirant. Il m'arrêta pour me dire d'un air
+sérieux et presque dévot, en enfonçant ses mains dans les poches
+de son paletot, et c'était bien tout au plus s'il pouvait les y
+faire entrer:
+
+«Vous savez probablement, monsieur Copperfield, que je ne suis pas
+absolument dépourvu des biens de ce monde, et que ma fille est ma
+plus chère et ma plus proche parente?»
+
+Je lui répondis avec précipitation que j'espérais que, si un amour
+passionné m'avait fait commettre une erreur, il ne me supposait
+pas pour cela une âme avide et mercenaire.
+
+«Ce n'est pas de cela que je parle, dit M. Spenlow. Il vaudrait
+mieux pour vous et pour nous tous, monsieur Copperfield, que vous
+fussiez un peu plus mercenaire, je veux dire que vous fussiez plus
+prudent, et moins facile à entraîner à ces folies de jeunesse;
+mais, je vous le répète, à un tout autre point de vue, vous savez
+probablement que j'ai quelque fortune à laisser à ma fille?»
+
+Je répondis que je le supposais bien.
+
+«Et vous ne pouvez pas croire qu'en présence des exemples qu'on
+voit ici tous les jours, dans cette Cour, de l'étrange négligence
+des hommes pour les arrangements testamentaires, car c'est peut-
+être le cas où l'on rencontre les plus étranges révélations de la
+légèreté humaine, vous ne pouvez pas croire que moi je n'aie pas
+fait mes dispositions?»
+
+J'inclinai la tête en signe d'assentiment.
+
+«Je ne souffrirai pas, dit M. Spenlow en se balançant
+alternativement sur la pointe des pieds ou sur les talons, tandis
+qu'il hochait lentement la tête comme pour donner plus de poids à
+ses pieuses observations, je ne souffrirai pas que les
+dispositions que j'ai cru devoir prendre pour mon enfant soient en
+rien modifiées par une folie de jeunesse; car c'est une vraie
+folie; tranchons le mot, une sottise. Dans quelque temps, tout
+cela ne pèsera pas plus qu'une plume. Mais il serait possible, il
+se pourrait... que, si cette sottise n'était pas complètement
+abandonnée, je me visse obligé, dans un moment d'anxiété, à
+prendre mes précautions pour annuler les conséquences de quelque
+mariage imprudent. J'espère, monsieur Copperfield, que vous ne me
+forcerez pas à rouvrir, même pour un quart d'heure, cette page
+close dans le livre de la vie, et à déranger, même pour un quart
+d'heure, de graves affaires réglées depuis longtemps déjà.»
+
+Il y avait dans toute sa manière une sérénité, une tranquillité,
+un calme qui me touchaient profondément Il était si paisible et si
+résigné, après avoir mis ordre à ses affaires, et réglé ses
+dispositions dernières comme un papier de musique, qu'on voyait
+bien qu'il ne pouvait y penser lui-même sans attendrissement. Je
+crois même en vérité avoir vu monter du fond de sa sensibilité, à
+cette pensée, quelques larmes involontaires dans ses yeux.
+
+Mais qu'y faire? je ne pouvais pas manquer à Dora et à mon propre
+coeur. Il me dit qu'il me donnait huit jours pour réfléchir.
+Pouvais-je répondre que je ne voulais pas y réfléchir pendant huit
+jours? Mais aussi ne devais-je pas croire que toutes les semaines
+du monde ne changeraient rien à la violence de mon amour?
+
+«Vous ferez bien d'en causer avec miss Trotwood, ou avec quelque
+autre personne qui connaisse la vie, me dit M. Spenlow en
+redressant sa cravate. Prenez une semaine, monsieur Copperfield.»
+
+Je me soumis et je me retirai, tout en donnant à ma physionomie
+l'expression d'un abattement désespéré qui ne pouvait changer en
+rien mon inébranlable constance. Les sourcils de miss Murdstone
+m'accompagnèrent jusqu'à la porte; je dis ses sourcils plutôt que
+ses yeux, parce qu'ils tenaient beaucoup plus de place dans son
+visage. Elle avait exactement la même figure que jadis, lorsque,
+dans notre petit salon, à Blunderstone, je récitais mes leçons en
+sa présence. Avec un peu de bonne volonté, j'aurais pu croire par
+souvenir que le poids qui oppressait mon coeur, c'était encore cet
+abominable alphabet d'autrefois avec ses vignettes ovales, que je
+comparais dans mon enfance à des verres de lunettes.
+
+Quand j'arrivai à mon bureau, je me cachai le visage dans mes
+mains, et là, devant mon pupitre, assis dans mon coin, sans
+apercevoir ni le vieux Tiffey ni mes autres camarades; je me mis à
+réfléchir au tremblement de terre qui venait d'avoir lieu sous mes
+pieds; et, dans l'amertume de mon âme, je maudissais Jip, et
+j'étais si inquiet de Dora que je me demande encore comment je ne
+pris pas mon chapeau pour me diriger comme un fou vers Norwood.
+L'idée qu'on la tourmentait, qu'on la faisait pleurer, et que je
+n'étais pas là pour la consoler, m'était devenue tellement odieuse
+que je me mis à écrire une lettre insensée à M. Spenlow, où je le
+conjurais de ne pas faire peser sur elle les conséquences de ma
+cruelle destinée. Je le suppliais d'épargner cette douce nature,
+de ne pas briser une fleur si fragile. Bref, si j'ai bonne
+mémoire, je lui parlais comme si, au lieu d'être le père de Dora,
+il avait été un ogre ou un croque-mitaine. Je la cachetai et je la
+posai sur son pupitre avant son retour. Quand il rentra, je le
+vis, par la porte de son cabinet, qui était entrebâillée, prendre
+ma lettre et l'ouvrir.
+
+Il ne m'en parla pas dans la matinée; mais le soir, avant de
+partir, il m'appela et me dit que je n'avais pas besoin de
+m'inquiéter du bonheur de sa fille. Il lui avait dit simplement
+que c'était une bêtise, et il ne comptait plus lui en reparler. Il
+se croyait un père indulgent (et il avait raison): je n'avais donc
+nul besoin de m'inquiéter à ce sujet.
+
+«Vous pourriez m'obliger, par votre folie ou votre obstination,
+monsieur Copperfield, ajouta-t-il, à éloigner pendant quelque
+temps ma fille de moi; mais j'ai de vous une meilleure opinion.
+J'espère que dans quelques jours vous serez plus raisonnable.
+Quant à miss Murdstone, car j'avais parlé d'elle dans ma lettre,
+je respecte la vigilance de cette dame, et je lui en suis
+reconnaissant; mais je lui ai expressément recommandé d'éviter ce
+sujet. La seule chose que je désire, monsieur Copperfield, c'est
+qu'il n'en soit plus question. Tout ce que vous avez à faire,
+c'est de l'oublier.»
+
+Tout ce que j'avais à faire! tout! Dans un billet que j'écrivis à
+miss Mills, je relevai ce mot avec amertume. Tout ce que j'avais à
+faire, disais-je avec une sombre dérision, c'était d'oublier Dora!
+C'était là tout! ne semblait-il pas que ce ne fût rien! Je
+suppliai miss Mills de me permettre de la voir ce soir-là même. Si
+miss Mills ne pouvait y consentir, je lui demandais de me recevoir
+en cachette dans la pièce de derrière, où on faisait la lessive.
+Je lui déclarai que ma raison chancelait sur sa base et qu'elle
+seule pouvait la remettre dans son assiette. Je finissais, dans
+mon égarement, par me dire à elle pour la vie, avec ma signature
+au bout; et en relisant ma lettre avant de la confier à un
+commissionnaire, je ne pus pas m'empêcher moi-même de lui trouver
+beaucoup de rapport avec le style de M. Micawber.
+
+Je l'envoyai pourtant. Le soir, je me dirigeai vers la rue de miss
+Mills, et je l'arpentai dans tous les sens jusqu'à ce que sa
+servante vint m'avertir, à la dérobée, de la suivre par un chemin
+détourné. J'ai eu depuis des raisons de croire qu'il n'y avait
+aucun motif de m'empêcher d'entrer par la grande porte, ni même
+d'être reçu dans le salon, si ce n'est que miss Mills aimait tout
+ce qui avait un air de mystère.
+
+Une fois dans l'arrière-cuisine, je m'abandonnai à tout mon
+désespoir. Si j'étais venu là dans l'intention de me rendre
+ridicule, je suis bien sûr d'y avoir réussi. Miss Mills avait reçu
+de Dora un billet écrit à la hâte, où elle lui disait que tout
+était découvert. Elle ajoutait: «Oh! venez me trouver, Julie, je
+vous en supplie!» Mais miss Mills n'avait pas encore été la voir,
+dans la crainte que sa visite ne fût pas du goût des autorités
+supérieures; nous étions tous comme des voyageurs égarés dans le
+désert du Sahara.
+
+Miss Mills avait une prodigieuse volubilité, et elle s'y
+complaisait. Je ne pouvais m'empêcher de sentir, tandis qu'elle
+mêlait ses larmes aux miennes, que nos afflictions étaient pour
+elle une bonne occasion. Elle les choyait, je peux le dire, pour
+s'en faire du bien. Elle me faisait remarquer «qu'un abîme immense
+venait de s'ouvrir entre Dora et moi, et que l'amour pouvait seul
+le combler avec son arc-en-ciel. L'amour était fait pour souffrir
+dans ce bas monde: cela avait toujours été, et cela serait
+toujours. N'importe, reprenait-elle. Les coeurs ne se laissent pas
+enchaîner longtemps par ces toiles d'araignée: ils sauront bien
+les rompre, et l'amour sera vengé.»
+
+Tout cela n'était pas très-consolant, mais miss Mills ne voulait
+pas encourager des espérances mensongères. Elle me renvoya bien
+plus malheureux que je n'étais en arrivant, ce qui ne m'empêcha
+pas de lui dire (et ce qu'il y a de plus fort, c'est que je le
+pensais) que je lui avais une profonde reconnaissance et que je
+voyais bien qu'elle était véritablement notre amie. Il fut résolu
+que le lendemain matin elle irait trouver Dora, et qu'elle
+inventerait quelque moyen de l'assurer, soit par un mot, soit par
+un regard, de toute mon affection et de mon désespoir. Nous nous
+séparâmes accablés de douleur; comme miss Mills devait être
+satisfaite!
+
+En arrivant chez ma tante, je lui confiai tout; et, en dépit de ce
+qu'elle put me dire, je me couchai au désespoir. Je me levai au
+désespoir, et je sortis au désespoir. C'était le samedi matin, je
+me rendis immédiatement à mon bureau. Je fus surpris, en y
+arrivant, de voir les garçons de caisse devant la porte et causant
+entre eux; quelques passants regardaient les fenêtres qui étaient
+toutes fermées. Je pressai le pas, et, surpris de ce que je
+voyais, j'entrai en toute hâte.
+
+Les employés étaient à leur poste, mais personne ne travaillait.
+Le vieux Tiffey était assis, peut-être pour la première fois de sa
+vie, sur la chaise d'un de ses collègues, et il n'avait pas même
+accroché son chapeau.
+
+«Quel affreux malheur, monsieur Copperfield! me dit-il, au moment
+où j'entrais.
+
+-- Quoi donc? m'écriai-je. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+-- Vous ne savez donc pas? cria Tiffey, et tout le monde
+m'entoura.
+
+-- Non! dis-je en les regardant tous l'un après l'autre.
+
+-- M. Spenlow, dit Tiffey.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Il est mort!»
+
+Je crus que la terre me croulait sous les pieds; je chancelai, un
+des commis me soutint dans ses bras. On me fit asseoir, on dénoua
+ma cravate, on me donna un verre d'eau. Je n'ai aucune idée du
+temps que tout cela dura.
+
+«Mort? répétai-je.
+
+-- Il a dîné en ville hier, et il conduisait lui-même son phaéton,
+dit Tiffey. Il avait renvoyé son groom par la diligence, comme il
+faisait quelquefois, vous savez...
+
+-- Eh bien!
+
+-- Le phaéton est arrivé vide. Les chevaux se sont arrêtés à la
+porte de l'écurie. Le palfrenier est accouru avec une lanterne. Il
+n'y avait personne dans la voiture.
+
+-- Est-ce que les chevaux s'étaient emportés?
+
+-- Ils n'avaient pas chaud, dit Tiffey en mettant ses lunettes,
+pas plus chaud, dit-on, qu'à l'ordinaire quand ils rentrent. Les
+guides étaient brisées, mais elles avaient évidemment traîné par
+terre. Toute la maison a été aussitôt sur pied; trois domestiques
+ont parcouru la route qu'ils avaient suivie. On l'a retrouvé à un
+mille de la maison.
+
+-- À plus d'un mille, monsieur Tiffey, insinua un jeune employé.
+
+-- Croyez-vous? Vous avez peut-être raison dit Tiffey, à plus d'un
+mille, pas loin de l'église: il était étendu, le visage contre
+terre; une partie de son corps reposait sur la grande route, une
+autre sur la contre-allée. Personne ne sait s'il a eu une attaque
+qui l'a fait tomber de voiture, ou s'il en est descendu, parce
+qu'il se sentait indisposé; on ne sait même pas s'il était tout à
+fait mort quand on l'a retrouvé: ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il
+était parfaitement insensible. Peut-être respirait-il encore, mais
+il n'a pas prononcé une seule parole. On s'est procuré des
+médecins aussitôt qu'on a pu, mais tout a été inutile.»
+
+Comment dépeindre ma situation d'esprit à cette nouvelle! Tout le
+monde comprend assez mon trouble, en apprenant un tel événement,
+et si subit, dont la victime était précisément l'homme avec lequel
+je venais d'avoir une discussion. Ce vide soudain qu'il laissait
+dans sa chambre encore occupée la veille, où sa chaise et sa table
+avaient l'air de l'attendre: ces lignes tracées par lui de sa main
+et laissées sur son bureau comme les dernières traces du spectre
+disparu: l'impossibilité de le séparer dans notre pensée du lieu
+où nous étions, au point que, quand la porte s'ouvrait, on
+s'attendait à le voir entrer; le silence morne et le désoeuvrement
+de ses bureaux, l'insatiable avidité de nos gens à en parler et
+celle des gens du dehors qui ne faisaient qu'entrer et sortir
+toute la journée pour se gorger de quelques détails nouveaux: quel
+spectacle navrant! Mais ce que je ne saurais décrire, c'est
+comment, dans les replis cachés de mon coeur, je ressentais une
+secrète jalousie de la mort même; comment je lui reprochais de me
+refouler au second plan dans les pensées de Dora; comment l'humeur
+injuste et tyrannique qui me possédait me rendait envieux même de
+son chagrin; comment je souffrais de la pensée que d'autres
+pourraient la consoler, qu'elle pleurerait loin de moi; enfin
+comment j'étais dominé par un désir avare et égoïste de la séparer
+du monde entier, à mon profit, pour être, moi seul, tout pour
+elle, dans ce moment si mal choisi pour ne songer qu'à moi.
+
+Dans le trouble de cette situation d'esprit (j'espère que je ne
+suis pas le seul à l'avoir ressentie, et que d'autres pourront le
+comprendre), je me rendis le soir même à Norwood: j'appris par un
+domestique que miss Mills était arrivée; je lui écrivis une lettre
+dont je fis mettre l'adresse par ma tante. Je déplorais de tout
+mon coeur la mort si inattendue de M. Spenlow, et en écrivant je
+versai des larmes. Je la suppliais de dire à Dora, si elle était
+en état de l'entendre, qu'il m'avait traité avec une bonté et une
+bienveillance infinies, et n'avait prononcé le nom de sa fille
+qu'avec la plus grande tendresse, sans l'ombre d'un reproche. Je
+sais bien que c'était encore pur égoïsme de ma part. C'était un
+moyen de faire parvenir mon nom jusqu'à elle; mais je cherchais à
+me faire accroire que c'était un acte de justice envers sa
+mémoire. Et peut-être l'ai-je cru.
+
+Ma tante reçut le lendemain quelques lignes en réponse; l'adresse
+était pour elle; mais la lettre était pour moi. Dora était
+accablée de douleur, et quand son amie lui avait demandé s'il
+fallait m'envoyer ses tendresses, elle s'était écriée en pleurant,
+car elle pleurait sans interruption: «Oh! mon cher papa, mon
+pauvre papa!» Mais elle n'avait pas dit non, ce qui me fit le plus
+grand plaisir.
+
+M. Jorkins vint au bureau quelques jours après: il était resté à
+Norwood depuis l'événement. Tiffey et lui restèrent enfermés
+ensemble quelque temps, puis Tiffey ouvrit la porte, et me fit
+signe d'entrer.
+
+«Oh! dit M. Jorkins, monsieur Copperfield, nous allons, monsieur
+Tiffey et moi, examiner le pupitre, les tiroirs et tous les
+papiers du défunt, pour mettre les scellés sur ses papiers
+personnels, et chercher son testament. Nous n'en trouvons de trace
+nulle part. Soyez assez bon pour nous aider.»
+
+J'étais, depuis l'événement, dans des transes mortelles pour
+savoir dans quelle situation se trouverait ma Dora, quel serait
+son tuteur, etc., etc., et la proposition de M. Jorkins me donnait
+l'occasion de dissiper mes doutes. Nous nous mîmes tout de suite à
+l'oeuvre; M. Jorkins ouvrait les pupitres et les tiroirs, et nous
+en sortions tous les papiers. Nous placions d'un côté tous ceux du
+bureau, de l'autre tous ceux qui étaient personnels au défunt, et
+ils n'étaient pas nombreux. Tout se passait avec la plus grande
+gravité; et quand nous trouvions un cachet ou un porte-crayon, ou
+une bague, ou les autres menus objets à son usage personnel, nous
+baissions instinctivement la voix.
+
+Nous avions déjà scellé plusieurs paquets, et nous continuions au
+milieu du silence et de la poussière, quand M. Jorkins me dit en
+se servant exactement des termes dans lesquels son associé,
+M. Spenlow, nous avait jadis parlé de lui:
+
+«M. Spenlow n'était pas homme à se laisser facilement détourner
+des traditions et des sentiers battus. Vous le connaissiez. Eh
+bien! je suis porté à croire qu'il n'avait pas fait de testament.
+
+-- Oh, je suis sûr du contraire!» dis-je.
+
+Tous deux s'arrêtèrent pour me regarder.
+
+«Le jour où je l'ai vu pour la dernière fois, repris-je, il m'a
+dit qu'il avait fait un testament, et qu'il avait depuis longtemps
+mis ordre à ses affaires.»
+
+M. Jorkins et le vieux Tiffey secouèrent la tête d'un commun
+accord.
+
+«Cela ne promet rien de bon, dit Tiffey.
+
+-- Rien de bon du tout, dit M. Jorkins.
+
+-- Vous ne doutez pourtant pas? repartis-je.
+
+-- Mon bon monsieur Copperfield, me dit Tiffey, et il posa la main
+sur mon bras, tout en fermant les yeux et en secouant la tête; si
+vous aviez été aussi longtemps que moi dans cette étude, vous
+sauriez qu'il n'y a point de sujet sur lequel les hommes soient
+aussi imprévoyants, et pour lequel on doive moins les croire sur
+parole.
+
+-- Mais, en vérité, ce sont ses propres expressions! répliquai-je
+avec instance.
+
+-- Voilà qui est décisif, reprit Tiffey. Mon opinion alors,
+c'est... qu'il n'y a pas de testament.»
+
+Cela me parut d'abord la chose du monde la plus bizarre, mais le
+fait est qu'il n'y avait pas de testament. Les papiers ne
+fournissaient pas le moindre indice qu'il eût voulu jamais en
+faire un; on ne trouva ni le moindre projet, ni le moindre
+mémorandum qui annonçât qu'il en eût jamais eu l'intention. Ce qui
+m'étonna presque autant, c'est que ses affaires étaient dans le
+plus grand désordre. On ne pouvait se rendre compte ni de ce qu'il
+devait, ni de ce qu'il avait payé, ni de ce qu'il possédait. Il
+était très-probable que, depuis des années, il ne s'en faisait pas
+lui-même la moindre idée. Peu à peu on découvrit que, poussé par
+le désir de briller parmi les procureurs des _Doctors'-Commons_,
+il avait dépensé plus que le revenu de son étude qui ne s'élevait
+pas bien haut, et qu'il avait fait une brèche importante à ses
+ressources personnelles qui probablement n'avaient jamais été bien
+considérables. On fit une vente de tout le mobilier de Norwood: on
+sous-loua la maison, et Tiffey me dit, sans savoir tout l'intérêt
+que je prenais à la chose, qu'une fois les dettes du défunt
+payées, et déduction faite de la part de ses associés dans
+l'étude, il ne donnerait pas de tout le reste mille livres
+sterling. Je n'appris tout cela qu'au bout de six semaines.
+J'avais été à la torture pendant tout ce temps-là, et j'étais sur
+le point de mettre un terme à mes jours, chaque fois que miss
+Mills m'apprenait que ma pauvre petite Dora ne répondait,
+lorsqu'on parlait de moi, qu'en s'écriant: «Oh, mon pauvre papa!
+Oh, mon cher papa!» Elle me dit aussi que Dora n'avait d'autres
+parents que deux tantes, soeurs de M. Spenlow, qui n'étaient pas
+mariées, et qui vivaient à Putney. Depuis longues années elles
+n'avaient que de rares communications avec leur frère. Ils
+n'avaient pourtant jamais eu rien ensemble; mais M. Spenlow les
+ayant invitées seulement à prendre le thé, le jour du baptême de
+Dora, au lieu de les inviter au dîner, comme elles avaient la
+prétention d'en être, elles lui avaient répondu par écrit, que,
+«dans l'intérêt des deux parties, elles croyaient devoir rester
+chez elles.» Depuis ce jour leur frère et elles avaient vécu
+chacun de leur côté.
+
+Ces deux dames sortirent pourtant de leur retraite, pour venir
+proposer à Dora d'aller demeurer avec elles à Putney. Dora se
+suspendit à leur cou, en pleurant et en souriant. «Oh oui, mes
+bonnes tantes; je vous en prie, emmenez-moi à Putney, avec Julia
+Mills et Jip!» Elles s'en retournèrent donc ensemble, peu de temps
+après l'enterrement.
+
+Je ne sais comment je trouvai le temps d'aller rôder du côté de
+Putney, mais le fait est que, d'une manière ou de l'autre, je me
+faufilai très-souvent dans le voisinage. Miss Mills, pour mieux
+remplir tous les devoirs de l'amitié, tenait un journal de ce qui
+se passait chaque jour; souvent elle venait me trouver, dans la
+campagne, pour me le lire, ou me le prêter, quand elle n'avait pas
+le temps de me le lire. Avec quel bonheur je parcourais les divers
+articles de ce registre consciencieux, dont voici un échantillon!
+
+«Lundi. -- Ma chère Dora est toujours très-abattue. -- Violent mal
+de tête. -- J'appelle son attention sur la beauté du poil de Jip.
+D. caresse J. -- Associations d'idées qui ouvrent les écluses de
+la douleur. -- Torrent de larmes. (Les larmes ne sont-elles pas la
+rosée du coeur? J. M.)
+
+«Mardi. -- Dora faible et agitée. -- Belle dans sa pâleur. (Même
+remarque à faire pour la lune. J. M.) D. J. M. et J. sortent en
+voiture. J. met le nez hors de la portière, il aboie violemment
+contre un balayeur. -- Un léger sourire paraît sur les lèvres de
+D. -- (Voilà bien les faibles anneaux dont se compose la chaîne de
+la vie! J. M.)
+
+«Mercredi. -- D. gaie en comparaison des jours précédents. -- Je
+lui ai chanté une mélodie touchante, _Les cloches du soir_, qui ne
+l'ont point calmée, bien au contraire. -- D. émue au dernier
+point. -- Je l'ai trouvée plus tard qui pleurait dans sa chambre;
+je lui ai cité des vers où je la comparais à une jeune gazelle. --
+Résultat médiocre. -- Fait allusion à l'image de la patience sur
+un tombeau. (Question. Pourquoi sur un tombeau? J. M.)
+
+«Jeudi. -- D. mieux certainement. -- Meilleure nuit. -- Légère
+teinte rosée sur les joues. -- Je me suis décidée à prononcer le
+nom de D. C. -- Ce nom est encore insinué avec précaution, pendant
+la promenade. -- D. immédiatement bouleversée. «Oh! chère, chère
+Julia! Oh! j'ai été un enfant désobéissant!» -- Je l'apaise par
+mes caresses. -- Je fais un tableau idéal de D. C. aux portes du
+tombeau. -- D. de nouveau bouleversée. «Oh! que faire? que faire?
+Emmenez-moi quelque part!» -- Grande alarme! -- Évanouissement de
+D. -- Verre d'eau apporté d'un café. (Ressemblance poétique. Une
+enseigne bigarrée sur la porte du café. La vie humaine aussi est
+bigarrée. Hélas! J. M.)
+
+«Vendredi. -- Jour plein d'événements. -- Un homme se présente à
+la cuisine, porteur d'un sac bleu: il demande les brodequins
+qu'une dame a laissés pour qu'on les raccommode. La cuisinière
+répond qu'elle n'a pas reçu d'ordres. L'homme insiste. La
+cuisinière se retire pour demander ce qu'il en est; elle laisse
+l'homme seul avec Jip. Au retour de la cuisinière, l'homme insiste
+encore, puis il se retire. J. a disparu; D. est au désespoir. On
+fait avertir la police. L'homme a un gros nez, et les jambes en
+cerceau, comme les arches d'un pont. On cherche dans toutes les
+directions. Pas de J. -- D. pleure amèrement; elle est
+inconsolable. -- Nouvelle allusion à une jeune gazelle, à propos,
+mais sans effet. -- Vers le soir, un jeune garçon inconnu se
+présente. On le fait entrer au salon. Il a un gros nez, mais pas
+les jambes en cerceau. Il demande une guinée, pour un chien qu'il
+a trouvé. Il refuse de s'expliquer plus clairement. D. lui donne
+la guinée; il emmène la cuisinière dans une petite maison, où elle
+trouva J. attaché au pied de la table. -- Joie de D. qui danse
+tout autour de J. pendant qu'il mange son souper. -- Enhardie par
+cet heureux changement, je parle de D. C. quand nous sommes au
+premier étage. D. se remet à sangloter. «Oh, non, non. C'est si
+mal de penser à autre chose qu'à mon papa!» Elle embrasse J. et
+s'endort en pleurant. (D. C. ne doit-il pas se confier aux vastes
+ailes du temps? J. M.)»
+
+Miss Mills et son journal étaient alors ma seule consolation. Je
+n'avais d'autre ressource dans mon chagrin, que de la voir, elle
+qui venait de quitter Dora, de retrouver la lettre initiale du nom
+de Dora, à chaque ligne de ces pages pleines de sympathies, et
+d'augmenter encore par là ma douleur. Il me semblait que
+jusqu'alors j'avais vécu dans un château de cartes qui venait de
+s'écrouler, nous laissant miss Mills et moi au milieu des ruines!
+Il me semblait qu'un affreux magicien avait entouré la divinité de
+mon coeur d'un cercle magique, que les ailes du temps, ces ailes
+qui transportent si loin tant de créatures humaines, pourraient
+seules m'aider à franchir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Wickfield-et-Heep.
+
+
+Ma tante commençant, je suppose, à s'inquiéter sérieusement de mon
+abattement prolongé, imagina de m'envoyer à Douvres, sous prétexte
+de voir si tout se passait bien dans son cottage qu'elle avait
+loué, et dans le but de renouveler le bail avec le locataire
+actuel. Jeannette était entrée au service de mistress Strong, où
+je la voyais tous les jours. Elle avait été indécise en quittant
+Douvres, si elle confirmerait ou renierait une bonne fois ce
+renoncement dédaigneux au sexe masculin, qui faisait le fond de
+son éducation. Il s'agissait pour elle d'épouser un pilote. Mais,
+ma foi! elle ne voulut pas s'y risquer, moins, pour l'honneur du
+principe en lui-même, je suppose, que parce que le pilote n'était
+pas de son goût.
+
+Bien qu'il m'en coûtât de quitter miss Mills, j'entrai assez
+volontiers dans les intentions de ma tante; cela me permettait de
+passer quelques heures paisibles auprès d'Agnès. Je consultai le
+bon docteur pour savoir si je pouvais faire une absence de trois
+jours; il me conseilla de la prolonger un peu, mais j'avais le
+coeur trop à l'ouvrage pour prendre un si long congé. Enfin je me
+décidai à partir.
+
+Quant à mon bureau des Doctors'-Commons, je n'avais pas grande
+raison de m'inquiéter de ce que je pouvais y avoir à faire. À vrai
+dire, nous n'étions pas en odeur de sainteté parmi les procureurs
+de première volée, et nous étions même tombés dans une position
+équivoque. Les affaires n'avaient pas été brillantes du temps de
+M. Jorkins, avant M. Spenlow, et bien qu'elles eussent été plus
+animées depuis que cet associé avait renouvelé, par une infusion
+de jeune sang, la vieille routine de l'étude, et qu'il lui eût
+donné quelque éclat par le train qu'il menait, cependant elle ne
+reposait pas sur des bases assez solides, pour que la mort
+soudaine de son principal directeur ne vint pas l'ébranler. Les
+affaires diminuèrent sensiblement. M. Jorkins, en dépit de la
+réputation qu'on lui faisait chez nous, était un homme faible et
+incapable, et sa réputation au dehors n'était pas de nature à
+relever son crédit. J'étais placé auprès de lui, depuis la mort de
+M. Spenlow, et chaque fois que je lui voyais prendre sa prise de
+tabac, et laisser là son travail, je regrettais plus que jamais
+les mille livres sterling de ma tante.
+
+Ce n'était pas encore là le plus grand mal. Il y avait dans les
+_Doctors'-Commons_ une quantité d'oisifs et de coulissiers qui,
+sans être procureurs eux-mêmes, s'emparaient d'une partie des
+affaires, pour les faire exécuter ensuite par de véritables
+procureurs disposés à prêter leurs noms en échange d'une part dans
+la curée. Comme il nous fallait des affaires à tout prix, nous
+nous associâmes à cette noble corporation de procureurs marrons,
+et nous cherchâmes à attirer chez nous les oisifs et les
+coulissiers. Ce que nous demandions surtout, parce que cela nous
+rapportait plus que le reste, c'étaient les autorisations de
+mariage ou les actes probatoires pour valider un testament; mais
+chacun voulait les avoir, et la concurrence était si grande, qu'on
+mettait en planton, à l'entrée de toutes les avenues qui
+conduisaient aux _Commons_, des forbans et des corsaires chargés
+d'amener à leurs bureaux respectifs toutes les personnes en deuil
+ou tous les jeunes gens qui avaient l'air embarrassés de leur
+personne. Ces instructions étaient si fidèlement exécutées, qu'il
+m'arriva par deux fois, avant que je fusse bien connu, d'être
+enlevé moi-même pour l'étude de notre rival le plus redoutable.
+Les intérêts contraires de ces recruteurs d'un nouveau genre étant
+de nature à mettre en jeu leur sensibilité, cela finissait souvent
+par des combats corps à corps, et notre principal agent, qui avait
+commencé par le commerce des vins en détail, avant de passer au
+brocantage judiciaire, donna même à la Cour le scandaleux
+spectacle, pendant quelques jours, d'un oeil au beurre noir. Ces
+vertueux personnages ne se faisaient pas le moindre scrupule quand
+ils offraient la main, pour descendre de sa voiture, à quelque
+vieille dame en noir, de tuer sur le coup le procureur qu'elle
+demandait, représentant leur patron comme le légitime successeur
+du défunt, et de lui amener en triomphe la vieille dame, souvent
+encore très-émue de la triste nouvelle qu'elle venait d'apprendre.
+C'est ainsi qu'on m'amena à moi-même bien des prisonniers. Quant
+aux autorisations de mariage, la concurrence était si formidable,
+qu'un pauvre monsieur timide, qui venait dans ce but de notre
+côté, n'avait rien de mieux à faire que de s'abandonner au premier
+agent qui venait à le happer, s'il ne voulait pas devenir le
+théâtre de la guerre et la proie du vainqueur. Un de nos commis,
+employé à cette spécialité, ne quittait jamais son chapeau quand
+il était assis, afin d'être toujours prêt à s'élancer sur les
+victimes qui se montraient à l'horizon. Ce système de persécution
+est encore en vigueur, à ce que je crois. La dernière fois que je
+me rendis aux _Commons_, un homme très-poli, revêtu d'un tablier
+blanc, me sauta dessus tout à coup, murmurant à mon oreille les
+mots sacramentels: «Une autorisation de mariage?» et ce fut à
+grand'peine que je l'empêchai de m'emporter à bras jusque dans une
+étude de procureur.
+
+Mais après cette digression passons à Douvres.
+
+Je trouvai tout dans un état très-satisfaisant, et je pus flatter
+les passions de ma tante en lui racontant que son locataire avait
+hérité de ses antipathies et faisait aux ânes une guerre acharnée.
+Je passai une nuit à Douvres pour terminer quelques petites
+affaires, puis je me rendis le lendemain matin de bonne heure à
+Canterbury. Nous étions en hiver; le temps frais et le vent
+piquant ranimèrent un peu mes esprits.
+
+J'errai lentement au milieu des rues antiques de Canterbury avec
+un plaisir tranquille, qui me soulagea le coeur. J'y revoyais les
+enseignes, les noms, les figures que j'avais connus jadis. Il me
+semblait qu'il y avait si longtemps que j'avais été en pension
+dans cette ville, que je n'aurais pu comprendre qu'elle eût subi
+si peu de changements, si je n'avais songé que j'avais bien peu
+changé moi-même. Ce qui est étrange, c'est que l'influence douce
+et paisible qu'exerçait sur moi la pensée d'Agnès, semblait se
+répandre sur le lieu même qu'elle habitait. Je trouvais à toutes
+choses un air de sérénité, une apparence calme et pensive aux
+tours de la vénérable cathédrale comme aux vieux corbeaux dont les
+cris lugubres semblaient donner à ces bâtiments antiques quelque
+chose de plus solitaire que n'aurait pu le faire un silence
+absolu; aux portes en ruines, jadis décorées de statues,
+aujourd'hui renversées et réduites en poussière avec les pèlerins
+respectueux qui leur rendaient hommage, comme aux niches
+silencieuses où le lierre centenaire rampait jusqu'au toit le long
+des murailles pendantes aux vieilles maisons, comme au paysage
+champêtre; au verger comme au jardin: tout semblait porter en soi,
+comme Agnès, l'esprit de calme innocent, baume souverain d'une âme
+agitée.
+
+Arrivé à la porte de M. Wickfield, je trouvai M. Micawber qui
+faisait courir sa plume avec la plus grande activité dans la
+petite pièce du rez-de-chaussée, où se tenait autrefois Uriah
+Heep. Il était tout de noir habillé, et sa massive personne
+remplissait complètement le petit bureau où il travaillait.
+
+M. Micawber parut à la fois charmé et un peu embarrassé de me
+voir. Il voulait me mener immédiatement chez Uriah, mais je m'y
+refusai.
+
+«Je connais cette maison de vieille date, lui dis-je, je saurai
+bien trouver mon chemin. Eh bien! qu'est-ce que vous dites du
+droit, M. Micawber?
+
+-- Mon cher Copperfield, me répondit-il, pour un homme doué d'une
+imagination transcendante, les études de droit ont un très-mauvais
+côté: elles le noient dans les détails. Même dans notre
+correspondance d'affaires, dit M. Micawber en jetant les yeux sur
+des lettres qu'il écrivait, l'esprit n'est pas libre de prendre un
+essor d'expression sublime qui puisse le satisfaire. Malgré ça,
+c'est un grand travail! un grand travail!»
+
+Il me dit ensuite qu'il était devenu locataire de la vieille
+maison d'Uriah Heep, et que mistress Micawber serait ravie de me
+recevoir encore une fois sous son toit.
+
+«C'est une humble demeure, dit M. Micawber, pour me servir d'une
+expression favorite de mon ami Heep; mais, peut être nous servira-
+t-elle de marchepied pour nous élever à des agencements
+domiciliaires plus ambitieux.»
+
+Je lui demandai s'il était satisfait de la façon dont le traitait
+son ami Heep. Il commenta par s'assurer si la porte était bien
+fermée, puis il me répondit à voix basse:
+
+«Mon cher Copperfield, quand on est sous le coup d'embarras
+pécuniaires, on est, vis-à-vis de la plupart des gens, dans une
+position très-fâcheuse, et ce qui n'améliore pas cette situation,
+c'est lorsque ces embarras pécuniaires vous obligent à demander
+vos émoluments avant leur échéance légale. Tout ce que je puis
+vous dire, c'est que mon ami Heep a répondu à des appels auxquels
+je ne veux pas faire plus ample allusion, d'une façon qui fait
+également honneur et à sa tête et à son coeur.
+
+-- Je ne le supposais pas si prodigue de son argent! remarquai-je.
+
+-- Pardonnez-moi! dit M. Micawber d'un air contraint, j'en parle
+par expérience.
+
+-- Je suis charmé que l'expérience vous ait si bien réussi,
+répondis-je.
+
+-- Vous êtes bien bon, mon cher Copperfield, dit M. Micawber, et
+il se mit à fredonner un air.
+
+-- Voyez-vous souvent M. Wickfield? demandai-je pour changer de
+sujet.
+
+-- Pas très-souvent, dit M. Micawber d'un air méprisant;
+M. Wickfield est à coup sûr rempli des meilleures intentions,
+mais... mais... Bref, il n'est plus bon à rien.
+
+-- J'ai peur que son associé ne fasse tout ce qu'il faut pour
+cela.
+
+-- Mon cher Copperfield! reprit M. Micawber après plusieurs
+évolutions qu'il exécutait sur son escabeau d'un air embarrassé.
+Permettez-moi de vous faire une observation. Je suis ici sur un
+pied d'intimité: j'occupe un poste de confiance; mes fonctions ne
+sauraient me permettre de discuter certains sujets, pas même avec
+mistress Micawber (elle qui a été si longtemps la compagne des
+vicissitudes de ma vie, et qui est une femme d'une lucidité
+d'intelligence remarquable). Je prendrai donc la liberté de vous
+faire observer que, dans nos rapports amicaux qui ne seront jamais
+troublés, j'espère, je désire faire deux parts. D'un côté, dit
+M. Micawber en traçant une ligne sur son pupitre, nous placerons
+tout ce que peut atteindre l'intelligence humaine, avec une seule
+petite exception; de l'autre, se trouvera cette seule exception,
+c'est-à-dire les affaires de MM. Wickfield-et-Heep et tout ce qui
+y a trait. J'ai la confiance que je n'offense pas le compagnon de
+ma jeunesse, en faisant à son jugement éclairé et discret une
+semblable proposition.»
+
+Je voyais bien que M. Micawber avait changé d'allures; il semblait
+que ses nouveaux devoirs lui imposassent une gêne pénible, mais
+cependant je n'avais pas le droit de me sentir offensé. Il en
+parut soulagé et me tendit la main.
+
+«Je suis enchanté de miss Wickfield, Copperfield, je vous le jure,
+dit M. Micawber. C'est une charmante jeune personne, pleine de
+charmes, de grâce et de vertu. Sur mon honneur, dit M. Micawber en
+faisant le salut le plus galant, comme pour envoyer un baiser, je
+rends hommage à miss Wickfield! Hum!
+
+-- J'en suis charmé, lui dis-je.
+
+-- Si vous ne nous aviez pas assuré, mon cher Copperfield, le jour
+où nous avons eu le plaisir de passer la matinée avec vous, que le
+_D_ était votre lettre de prédilection, j'aurais été convaincu que
+c'était l'_A_ que vous préfériez.»
+
+Il y a des moments, tout le monde a passé par là, où ce que nous
+disons, ce que nous faisons, nous croyons l'avoir déjà dit,
+l'avoir déjà fait à une époque éloignée, il y a bien, bien
+longtemps; où nous nous rappelons que nous ayons été, il y a des
+siècles, entourés des mêmes personnes, des mêmes objets, des mêmes
+incidents; où nous savons parfaitement d'avance ce qu'on va nous
+dire après, comme si nous nous en souvenions tout à coup! Jamais
+je n'avais éprouvé plus vivement ce sentiment mystérieux, qu'avant
+d'entendre ces paroles de la bouche de M. Micawber.
+
+Je le quittai bientôt en le priant de transmettre tous mes
+souvenirs à sa famille. Il reprit sa place et sa plume, se frotta
+le front comme pour se remettre à son travail; je voyais bien
+qu'il y avait dans ses nouvelles fonctions quelque chose qui nous
+empêcherait d'être désormais aussi intimes que par le passé.
+
+Il n'y avait personne dans le vieux salon, mais mistress Heep y
+avait laissé des traces de son passage. J'ouvris la porte de la
+chambre d'Agnès: elle était assise près du feu et écrivait devant
+son vieux pupitre en bois sculpté.
+
+Elle leva la tête pour voir qui venait d'entrer. Quel plaisir pour
+moi d'observer l'air joyeux que prit à ma vue ce visage réfléchi,
+et d'être reçu avec tant de bonté et d'affection!
+
+«Ah! lui dis-je, Agnès, quand nous fumes assis à côté l'un de
+l'autre, vous m'avez bien manqué depuis quelque temps!
+
+-- Vraiment? répondit-elle. Il n'y a pourtant pas longtemps que
+vous nous avez quittés!»
+
+Je secouai la tête.
+
+«Je ne sais pas comment cela se fait, Agnès; mais il me manque
+évidemment quelque faculté que je voudrais avoir. Vous m'aviez si
+bien habitué à vous laisser penser pour moi dans le bon vieux
+temps; je venais si naturellement m'inspirer de vos conseils et
+chercher votre aide, que je crains vraiment d'avoir perdu l'usage
+d'une faculté dont je n'avais pas besoin près de vous.
+
+-- Mais qu'est-ce donc? dit gaiement Agnès.
+
+-- Je ne sais pas quel nom lui donner, répondis-je, je crois que
+je suis sérieux et persévérant!
+
+-- J'en suis sûre, dit Agnès.
+
+-- Et patient, Agnès? repris-je avec un peu d'hésitation.
+
+-- Oui, dit Agnès en riant, assez patient!
+
+-- Et cependant, dis-je, je suis quelquefois si malheureux et si
+agité, je suis si irrésolu et si incapable de prendre un parti,
+qu'évidemment il me manque, comment donc dire?... qu'il me manque
+un point d'appui!
+
+-- Soit, dit Agnès.
+
+-- Tenez! repris-je, vous n'avez qu'à voir vous-même. Vous venez à
+Londres, je me laisse guider par vous; aussitôt je trouve un but
+et une direction. Ce but m'échappe, je viens ici, et en un instant
+je suis un autre homme. Les circonstances qui m'affligeaient n'ont
+pas changé, depuis que je suis entré dans cette chambre: mais,
+dans ce court espace de temps, j'ai subi une influence qui me
+transforme, qui me rend meilleur! Qu'est-ce donc, Agnès, quel est
+votre secret?»
+
+Elle avait la tête penchée, les yeux fixés vers le feu.
+
+«C'est toujours ma vieille histoire,» lui dis-je. Ne riez pas si
+je vous dis que c'est maintenant pour les grandes choses, comme
+c'était jadis pour les petites. Mes chagrins d'autrefois étaient
+des enfantillages, aujourd'hui ils sont sérieux; mais toutes les
+fois que j'ai quitté ma soeur adoptive...
+
+Agnès leva la tête: quel céleste visage! et me tendit sa main, que
+je baisai.
+
+«Toutes les fois, Agnès, que vous n'avez pas été près de moi pour
+me conseiller et me donner, au début, votre approbation, je me
+suis égaré, je me suis engagé dans une foule de difficultés. Quand
+je suis venu vous retrouver, à la fin (comme je fais toujours),
+j'ai retrouvé en même temps la paix et le bonheur. Aujourd'hui
+encore, me voilà revenu au logis, pauvre voyageur fatigué, et vous
+ne vous figurez pas la douceur du repos que je goûte déjà près de
+vous.»
+
+Je sentais si profondément ce que je disais, et j'étais si
+véritablement ému, que la voix me manqua; je cachai ma tête dans
+mes mains, et je me mis à pleurer. Je n'écris ici que l'exacte
+vérité! Je ne songeais ni aux contradictions ni aux inconséquences
+qui se trouvaient dans mon coeur, comme dans celui de la plupart
+des hommes; je ne me disais pas que j'aurais pu faire tout
+autrement et mieux que je n'avais fait jusque-là, ni que j'avais
+eu grand tort de fermer volontairement l'oreille au cri de ma
+conscience: non, tout ce que je savais, c'est que j'étais de bonne
+foi, quand je lui disais avec tant de ferveur que près d'elle je
+retrouvais le repos et la paix.
+
+Elle calma bientôt cet élan de sensibilité, par l'expression de sa
+douce et fraternelle affection, par ses yeux rayonnants, par sa
+voix pleine de tendresse; et, avec ce calme charmant qui m'avait
+toujours fait regarder sa demeure comme un lieu béni, elle releva
+mon courage et m'amena naturellement à lui raconter tout ce qui
+s'était passé depuis notre dernière entrevue.
+
+«Et je n'ai rien de plus à vous dire, Agnès, ajoutai-je, quand ma
+confidence fut terminée, si ce n'est que, maintenant, je compte
+entièrement sur vous.
+
+-- Mais ce n'est pas sur moi qu'il faut compter, Trotwood, reprit
+Agnès, avec un doux sourire; c'est sur une autre.
+
+-- Sur Dora? dis-je.
+
+-- Assurément.
+
+-- Mais, Agnès, je ne vous ai pas dit, répondis-je avec un peu
+d'embarras, qu'il est difficile, je ne dirai pas de compter sur
+Dora, car elle est la droiture et la fermeté mêmes; mais enfin
+qu'il est difficile, je ne sais comment m'exprimer, Agnès... Elle
+est timide, elle se trouble et s'effarouche aisément. Quelque
+temps avant la mort de son père, j'ai cru devoir lui parler...
+Mais si vous avez la patience de m'écouter, je vous raconterai
+tout.»
+
+En conséquence, je racontai à Agnès ce que j'avais dit à Dora de
+ma pauvreté, du livre de cuisine, du livre des comptes, etc.,
+etc., etc...
+
+«Oh! Trotwood! reprit-elle avec un sourire, vous êtes bien
+toujours le même. Vous aviez raison de vouloir chercher à vous
+tirer d'affaire en ce monde: mais fallait-il y aller si
+brusquement avec une jeune fille timide, aimante et sans
+expérience! Pauvre Dora!»
+
+Jamais voix humaine ne put parler avec plus de bonté et de douceur
+que la sienne, en me faisant cette réponse. Il me semblait que je
+la voyais prendre avec amour Dora dans ses bras, pour l'embrasser
+tendrement; il me semblait qu'elle me reprochait tacitement, par
+sa généreuse protection, de m'être trop hâté de troubler ce petit
+coeur; il me semblait que je voyais Dora, avec toute sa grâce
+naïve, caresser Agnès, la remercier, et en appeler doucement à sa
+justice pour s'en faire une auxiliaire contre moi, sans cesser de
+m'aimer de toute la force de son innocence enfantine.
+
+Comme j'étais reconnaissant envers Agnès, comme je l'admirais! Je
+les voyais toutes deux, dans une ravissante perspective,
+intimement unies, plus charmantes encore, par cette union, l'une
+et l'autre.
+
+«Que dois-je faire maintenant, Agnès? lui demandai-je, après avoir
+contemplé le feu. Que me conseillez-vous de faire.
+
+-- Je crois, dit Agnès, que la marche honorable à suivre, c'est
+d'écrire à ces deux dames. Ne croyez-vous pas qu'il serait indigne
+de vous de faire des cachotteries?
+
+-- Certainement, puisque vous le croyez, lui dis-je.
+
+-- Je suis mauvais juge en ces matières, répondit Agnès avec une
+modeste hésitation; mais il me semble... en un mot je trouve que
+ce ne serait pas vous montrer digne de vous-même, que de recourir
+à des moyens clandestins.
+
+-- Vous avez trop bonne opinion de moi, Agnès, j'en ai peur!
+
+-- Ce ne serait pas digne de votre franchise habituelle, répliqua-
+t-elle. J'écrirais à ces deux dames; je leur raconterais aussi
+simplement et aussi ouvertement que possible, tout ce qui s'est
+passé, et je leur demanderais la permission de venir quelquefois
+chez elles. Comme vous êtes jeune, et que vous n'avez pas encore
+de position dans le monde, je crois que vous feriez bien de dire
+que vous vous soumettez volontiers à toutes les conditions
+qu'elles voudront vous imposer. Je les conjurerais de ne pas
+repousser ma demande, sans en avoir fait part à Dora, et de la
+discuter avec elle, quand cela leur paraîtrait convenable. Je ne
+serais pas trop ardent, dit Agnès doucement, ni trop exigeant;
+j'aurais foi en ma fidélité, en ma persévérance, et en Dora!
+
+-- Mais si Dora allait s'effaroucher, Agnès, quand on lui parlera
+de cela; si elle allait se mettre encore à pleurer, sans vouloir
+rien dire de moi!
+
+-- Est-ce vraisemblable? demanda Agnès, avec le plus affectueux
+intérêt.
+
+-- Ma foi, je n'en jurerais pas! elle prend peur et s'effarouche
+comme un petit oiseau. Et si les miss Spenlow ne trouvent pas
+convenable qu'on s'adresse à elles (les vieilles filles sont
+parfois si bizarres)...
+
+-- Je ne crois pas, Trotwood, dit Agnès, en levant doucement les
+yeux vers moi; qu'il faille se préoccuper beaucoup de cela. Il
+vaut mieux, selon moi, se demander simplement s'il est bien de le
+faire, et, si c'est bien, ne pas hésiter.»
+
+Je n'hésitai pas plus longtemps. Je me sentais le coeur plus
+léger, quoique très-pénétré de l'immense importance de ma tâche,
+et je me promis d'employer toute mon après-midi à composer ma
+lettre. Agnès m'abandonna son pupitre, pour composer mon
+brouillon: Mais je commençai d'abord par descendre voir
+M. Wickfield et Uriah Heep.
+
+Je trouvai Uriah installé dans un nouveau cabinet, qui exhalait
+une odeur de plâtre encore frais, et qu'on avait construit dans le
+jardin. Jamais mine plus basse ne figura au milieu d'une masse
+pareille de livres et de papiers. Il me reçut avec sa servilité
+accoutumée, faisant semblant de ne pas avoir su, de M. Micawber,
+mon arrivée, ce dont je me permis de douter. Il me conduisit dans
+le cabinet de M. Wickfield, ou plutôt dans l'ombre de son ancien
+cabinet, car on l'avait dépouillé d'une foule de commodités au
+profit du nouvel associé. M. Wickfield et moi nous échangeâmes nos
+salutations mutuelles tandis qu'Uriah se tenait debout devant le
+feu, se frottant le menton de sa main osseuse.
+
+«Vous allez demeurer chez nous, Trotwood, tout le temps que vous
+comptez passer à Canterbury? dit M. Wickfield, non sans jeter à
+Uriah un regard qui semblait demander son approbation.
+
+-- Avez-vous de la place pour moi? lui dis-je.
+
+-- Je suis prêt, maître Copperfield, je devrais dire monsieur,
+mais c'est un mot de camaraderie qui me vient naturellement à la
+bouche, dit Uriah; je suis prêt à vous rendre votre ancienne
+chambre, si cela peut vous être agréable.
+
+-- Non, non, dit M. Wickfield, pourquoi vous déranger? il y a une
+autre chambre; il y a une autre chambre.
+
+-- Oh! mais, reprit Uriah, en faisant une assez laide grimace, je
+serais véritablement enchanté!»
+
+Pour en finir, je déclarai que j'accepterais l'autre chambre, ou
+que j'irais loger ailleurs; on se décida donc pour l'autre
+chambre, puis je pris congé des associés, et je remontai.
+
+J'espérais ne trouver en haut d'autre compagnie qu'Agnès, mais
+mistress Heep avait demandé la permission de venir s'établir près
+du feu, elle et son tricot, sous prétexte que la chambre d'Agnès
+était mieux exposée. Dans le salon, ou dans la salle à manger,
+elle souffrait cruellement de ses rhumatismes. Je l'aurais bien
+volontiers, et sans le moindre remords, exposée à toute la furie
+du vent sur le clocher de la cathédrale, mais il fallait faire de
+nécessité vertu, et je lui dis bonjour d'un ton amical.
+
+«Je vous remercie bien humblement, monsieur, dit mistress Heep,
+quand je lui eus demandé des nouvelles de sa santé; je vais tout
+doucement. Il n'y a pas de quoi se vanter. Si je pouvais voir mon
+Uriah bien casé, je ne demanderais plus rien, je vous assure!
+Comment avez-vous trouvé mon petit Uriah, monsieur?»
+
+Je l'avais trouvé tout aussi affreux qu'à l'ordinaire; je répondis
+qu'il ne m'avait pas paru changé.
+
+«Ah! vous ne le trouvez pas changé? dit mistress Heep; je vous
+demande humblement la permission de ne pas être de votre avis.
+Vous ne le trouvez pas maigre?
+
+-- Pas plus qu'à l'ordinaire, répondis-je.
+
+-- Vraiment! dit mistress Heep; c'est que vous ne le voyez pas
+avec l'oeil d'une mère.»
+
+L'oeil d'une mère me parut être un mauvais oeil pour le reste de
+l'espèce humaine, quand elle le dirigea sur moi, quelque tendre
+qu'il pût être pour lui, et je crois qu'elle et son fils
+s'appartenaient exclusivement l'un à l'autre. L'oeil de mistress
+Heep passa de moi à Agnès.
+
+«Et vous, miss Wickfield, ne trouvez-vous pas qu'il est bien
+changé? demanda mistress Heep.
+
+-- Non, dit Agnès, tout en continuant tranquillement à travailler.
+Vous vous inquiétez trop; il est très-bien!»
+
+Mistress Heep renifla de toute sa force, et se remit à tricoter.
+
+Elle ne quitta un seul instant ni nous, ni son tricot. J'étais
+arrivé vers midi, et nous avions encore bien des heures devant
+nous avant celle du dîner; mais elle ne bougeait pas, ses
+aiguilles se remuaient avec la monotonie d'un sablier qui se vide.
+Elle était assise à un coin de la cheminée: j'étais établi au
+pupitre en face du foyer: Agnès était de l'autre côté, pas loin de
+moi. Toutes les fois que je levais les yeux, tandis que je
+composais lentement mon épître, je voyais devant moi le pensif
+visage d'Agnès, qui m'inspirait du courage, par sa douce et
+angélique expression; mais je sentais en même temps le mauvais
+oeil qui me regardait, pour se diriger de là sur Agnès, et revenir
+ensuite à moi, pour retomber furtivement sur son tricot. Je ne
+suis pas assez versé dans l'art du tricot, pour pouvoir dire ce
+qu'elle fabriquait, mais, assise là, près du feu, faisant mouvoir
+ses longues aiguilles, mistress Heep ressemblait à une mauvaise
+fée, momentanément retenue dans ses mauvais desseins par l'ange
+assis en face d'elle, mais toute prête à profiter d'un bon moment
+pour enlacer sa proie dans ses odieux filets.
+
+Pendant le dîner, elle continua à nous surveiller avec le même
+regard. Après le dîner, son fils prit sa place, et une fois que
+nous fûmes seuls, au dessert, M. Wickfield, lui et moi, il se mit
+à m'observer, du coin de l'oeil, tout en se livrant aux plus
+odieuses contorsions. Dans le salon, nous retrouvâmes la mère,
+fidèle à son tricot et à sa surveillance. Tant qu'Agnès chanta et
+fit de la musique, la mère était installée à côté du piano. Une
+fois, elle demanda à Agnès de chanter une ballade, que son Ury
+aimait à la folie (pendant ce temps-là, ledit Ury bâillait dans
+son fauteuil); puis elle le regardait, et racontait à Agnès qu'il
+était dans l'enthousiasme. Elle n'ouvrait presque jamais la bouche
+sans prononcer le nom de son fils. Il devint évident pour moi, que
+c'était une consigne qu'on lui avait donnée.
+
+Cela dura jusqu'à l'heure de se coucher. Je me sentais si mal à
+l'aise, à force d'avoir vu la mère et le fils obscurcir cette
+demeure de leur atroce présence, comme deux grandes chauves-souris
+planant sur la maison, que j'aurais encore mieux aimé rester
+debout toute la nuit, avec le tricot et le reste, que d'aller me
+coucher. Je fermai à peine les yeux. Le lendemain, nouvelle
+répétition du tricot et de la surveillance, qui dura tout le jour.
+
+Je ne pus trouver dix minutes pour parler à Agnès: c'est à peine
+si j'eus le temps de lui montrer ma lettre. Je lui proposai de
+sortir avec moi, mais mistress Heep répéta tant de fois qu'elle
+était très-souffrante, qu'Agnès eut la charité de rester pour lui
+tenir compagnie. Vers le soir, je sortis seul, pour réfléchir à ce
+que je devais faire, embarrassé de savoir s'il m'était permis de
+taire plus longtemps à Agnès ce qu'Uriah Heep m'avait dit à
+Londres; car cela commençait à m'inquiéter extrêmement.
+
+Je n'étais pas encore sorti de la ville, du côté de la route de
+Ramsgate, où il faisait bon se promener, quand je m'entendis
+appeler, dans l'obscurité, par quelqu'un qui venait derrière moi.
+Il était impossible de se méprendre à cette redingote râpée, à
+cette démarche dégingandée; je m'arrêtai pour attendre Uriah Heep.
+
+«Eh bien? dis-je.
+
+-- Comme vous marchez vite! dit-il; j'ai les jambes assez longues,
+mais vous les avez joliment exercées!
+
+-- Où allez-vous?
+
+-- Je viens avec vous, maître Copperfield, si vous voulez
+permettre à un ancien camarade de vous accompagner.» Et en disant
+cela, avec un mouvement saccadé, qui pouvait être pris pour une
+courbette ou pour une moquerie, il se mit à marcher à côté de moi.
+
+«Uriah! lui dis-je aussi poliment que je pus, après un moment de
+silence.
+
+-- Maître Copperfield! me répondit Uriah.
+
+-- À vous dire vrai (n'en soyez pas choqué), je suis sorti seul,
+parce que j'étais un peu fatigué d'avoir été si longtemps en
+compagnie.»
+
+Il me regarda de travers, et me dit avec une horrible grimace:
+
+«C'est de ma mère que vous voulez parler?
+
+-- Mais oui.
+
+-- Ah! dame! vous savez, nous sommes si humbles, reprit-il; et
+connaissant, comme nous le faisons, notre humble condition, nous
+sommes obligés de veiller à ce que ceux qui ne sont pas humbles
+comme nous, ne nous marchent pas sur le pied. En amour, tous les
+stratagèmes sont de bonne guerre, monsieur.»
+
+Et se frottant doucement le menton de ses deux grandes mains, il
+fit entendre un petit grognement. Je n'avais jamais vu une
+créature humaine qui ressemblât autant à un mauvais babouin.
+
+«C'est que, voyez-vous, dit-il, tout en continuant de se caresser
+ainsi le visage et en hochant la tête, vous êtes un bien dangereux
+rival, maître Copperfield, et vous l'avez toujours été, convenez-
+en!
+
+-- Quoi! c'est à cause de moi que vous montez la garde autour de
+miss Wickfield, et que vous lui ôtez toute liberté dans sa propre
+maison? lui dis-je.
+
+-- Oh! maître Copperfield! voilà des paroles bien dures, répliqua-
+t-il.
+
+-- Vous pouvez prendre mes paroles comme bon vous semble; mais
+vous savez aussi bien que moi ce que je veux vous dire, Uriah.
+
+-- Oh non! il faut que vous me l'expliquiez, dit-il; je ne vous
+comprends pas.
+
+-- Supposez-vous, lui dis-je, en m'efforçant, à cause d'Agnès, de
+rester calme; supposez-vous que miss Wickfield soit pour moi autre
+chose qu'une soeur tendrement aimée?
+
+-- Ma foi! Copperfield, je ne suis pas forcé de répondre à cette
+question. Peut-être que oui, peut-être que non.»
+
+Je n'ai jamais rien vu de comparable à l'ignoble expression de ce
+visage, à ces yeux chauves, sans l'ombre d'un cil.
+
+«Alors venez! lui dis-je; pour l'amour de miss Wickfield...
+
+-- Mon Agnès! s'écria-t-il, avec un tortillement anguleux plus que
+dégoûtant. Soyez assez bon pour l'appeler Agnès, maître
+Copperfield!
+
+-- Pour l'amour d'Agnès Wickfield... que Dieu bénisse!
+
+-- Je vous remercie de ce souhait, maître Copperfield!
+
+-- Je vais vous dire ce que, dans toute autre circonstance,
+j'aurais autant songé à dire à... Jacques Retch.
+
+-- À qui, monsieur? dit Uriah, tendant le cou, et abritant son
+oreille de sa main, pour mieux entendre.
+
+-- Au bourreau, repris-je; c'est-à-dire à la dernière personne à
+qui l'on dût penser... Et pourtant il faut être franc, c'était le
+visage d'Uriah qui m'avait suggéré naturellement cette allusion.
+Je suis fiancé à une autre personne. J'espère que cela vous
+satisfait?
+
+-- Parole d'honneur?» dit Uriah.
+
+J'allais répéter ma déclaration avec une certaine indignation,
+quand il s'empara de ma main, et la pressa fortement.
+
+«Oh, maître Copperfield! dit-il; si vous aviez seulement daigné me
+témoigner cette confiance, quand je vous ai révélé l'état de mon
+âme, le jour où je vous ai tant dérangé en venant coucher dans
+votre salon, jamais je n'aurais songé à douter de vous. Puisqu'il
+en est ainsi, je m'en vais renvoyer immédiatement ma mère; trop
+heureux de vous donner cette marque de confiance. Vous excuserez,
+j'espère, des précautions inspirées par l'affection. Quel dommage,
+maître Copperfield, que vous n'ayez pas daigné me rendre
+confidence pour confidence! je vous en ai pourtant offert bien des
+occasions; mais vous n'avez jamais eu pour moi toute la
+bienveillance que j'aurais souhaitée. Oh non! bien sûr, vous ne
+m'avez jamais aimé, comme je vous aimais!»
+
+Et, tout en disant cela, il me serrait la main entre ses doigts
+humides et visqueux. En vain, je m'efforçai de me dégager. Il
+passa mon bras sous la manche de son paletot chocolat, et je fus
+ainsi forcé de l'accompagner.
+
+«Revenons-nous à la maison? dit Uriah, en reprenant le chemin de
+la ville.» La lune commençait à éclairer les fenêtres de ses
+rayons argentés.
+
+«Avant de quitter ce sujet, lui dis-je après un assez long
+silence, il faut que vous sachiez bien, qu'à mes yeux, Agnès
+Wickfield est aussi élevée au-dessus de vous et aussi loin de
+toutes vos prétentions, que la lune qui nous éclaire!
+
+-- Elle est si paisible, n'est-ce pas? dit Uriah; mais avouez,
+maître Copperfield, que vous ne m'avez jamais aimé comme je vous
+aimais. Vous me trouviez trop humble, j'en suis sûr.
+
+-- Je n'aime pas qu'on fasse tant profession d'humilité, pas plus
+que d'autre chose, répondis-je.
+
+-- Là! dit Uriah, le visage plus pâle et plus terne encore que de
+coutume; j'en étais sûr. Mais vous ne savez pas, maître
+Copperfield, à quel point l'humilité convient à une personne dans
+ma situation. Mon père et moi nous avons été élevés dans une école
+de charité; ma mère a été aussi élevée dans un établissement de
+même nature. Du matin au soir, on nous enseignait à être humbles,
+et pas grand'chose avec. Nous devions être humbles envers celui-
+ci, et humbles envers celui-là; ici, il fallait ôter notre
+casquette; là, il fallait faire la révérence, ne jamais oublier
+notre situation, et toujours nous abaisser devant nos supérieurs;
+Dieu sait combien nous en avions de supérieurs! Si mon père a
+gagné la médaille de moniteur, c'est à force d'humilité; et moi de
+même. Si mon père est devenu sacristain, c'est à force d'humilité.
+Il avait la réputation, parmi les gens bien élevés, de savoir si
+bien se tenir à sa place, qu'on était décidé à le pousser. «Soyez
+humble, Uriah, disait mon père, et vous ferez votre chemin.» C'est
+ce qu'on nous a rabâché, à vous comme à moi, à l'école; et c'est
+ce qui réussit le mieux. «Soyez humble, disait-il, et vous
+parviendrez.» Et réellement, ça n'a pas trop mal tourné.
+
+Pour la première fois, j'apprenais que ce détestable semblant
+d'humilité était héréditaire dans la famille Heep; j'avais vu la
+récolte, mais je n'avais jamais pensé aux semailles.
+
+«Je n'étais pas plus grand que ça, dit Uriah, que j'appris à
+apprécier l'humilité et à en faire mon profit. Je mangeais mon
+humble chausson de pommes de bon appétit. Je n'ai pas voulu
+pousser trop loin mes humbles études, et je me suis dit: «Tiens
+bon!» Vous m'avez offert de m'enseigner le latin, mais pas si
+bête! Mon père me disait toujours: «Les gens aiment à vous
+dominer, courbez la tête et laissez faire.» En ce moment, par
+exemple, je suis bien humble, maître Copperfield, mais ça
+n'empêche pas que j'ai déjà acquis quelque pouvoir!»
+
+Tout ce qu'il me disait là, je lisais bien sur son visage, au
+clair de la lune, que c'était tout bonnement pour me faire
+comprendre qu'il était décidé à se servir de ce pouvoir-là. Je
+n'avais jamais mis en doute sa bassesse, sa ruse et sa malice;
+mais je commençais seulement alors à comprendre tout ce que la
+longue contrainte de sa jeunesse avait amassé dans cette âme vile
+et basse de vengeance impitoyable.
+
+Ce qu'il y eut de plus satisfaisant dans ce récit dégoûtant qu'il
+venait de me faire, c'est qu'il me lâcha le bras pour pouvoir
+encore se prendre le menton à deux mains. Une fois séparé de lui,
+j'étais décidé à garder cette position. Nous marchâmes à une
+certaine distance l'un de l'autre, n'échangeant que quelques mots.
+
+Je ne sais ce qui l'avait mis en gaieté, si c'était la
+communication que je lui avais faite, ou le récit qu'il m'avait
+prodigué de son passé; mais il était beaucoup plus en train que de
+coutume. À dîner, il parla beaucoup; il demanda à sa mère (qu'il
+avait relevée de faction à notre retour de la promenade) s'il
+n'était pas bien temps qu'il se mariât, et une fois il jeta sur
+Agnès un tel regard que j'aurais donné tout au monde pour qu'il me
+fût permis de l'assommer.
+
+Lorsque nous restâmes seuls après le dîner, M. Wickfield, lui et
+moi, Uriah se lança plus encore. Il n'avait bu que très-peu de
+vin; ce n'était donc pas là ce qui pouvait l'exciter; il fallait
+que ce fût l'ivresse de son triomphe insolent, et le désir d'en
+faire parade en ma présence.
+
+La veille, j'avais remarqué qu'il cherchait à faire boire
+M. Wickfield; et, sur un regard que m'avait lancé Agnès en
+quittant la chambre, j'avais proposé, au bout de cinq minutes, que
+nous allassions rejoindre miss Wickfield au salon. J'étais sur le
+point d'en faire autant, mais Uriah me devança.
+
+«Nous voyons rarement notre visiteur d'aujourd'hui, dit-il en
+s'adressant à M. Wickfield assis à l'autre bout de la table (quel
+contraste dans les deux pendants!), et si vous n'y aviez pas
+d'objection, nous pourrions vider un ou deux verres de vin à sa
+santé. Monsieur Copperfield, je bois à votre santé et à votre
+prospérité!»
+
+Je fus obligé de toucher, pour la forme, la main qu'il me tendait
+à travers la table, puis je pris, avec une émotion bien
+différente, la main de sa pauvre victime.
+
+«Allons, mon brave associé, dit Uriah, permettez-moi de vous
+donner l'exemple, en buvant encore à la santé de quelque ami de
+Copperfield!»
+
+Je passe rapidement sur les divers toasts proposés par
+M. Wickfield, à ma tante, à M. Dick, à la Cour des Doctors'-
+Commons, à Uriah. À chaque santé il vidait deux fois son verre,
+tout en sentant sa faiblesse et en luttant vainement contre cette
+misérable passion: pauvre homme! comme il souffrait de la conduite
+d'Uriah, et pourtant comme il cherchait à se le concilier. Heep
+triomphait et se tordait de plaisir, il faisait trophée du vaincu,
+dont il étalait la honte à mes yeux. J'en avais le coeur serré;
+maintenant encore, ma main répugne à l'écrire.
+
+«Allons, mon brave associé, dit enfin Uriah; à mon tour à vous en
+proposer une; mais je demande humblement qu'on nous donne de
+grands verres: buvons à la plus divine de son sexe.»
+
+Le père d'Agnès avait à la main son verre vide. Il le posa, fixa
+les yeux sur le portrait de sa fille, porta la main à son front,
+puis retomba dans son fauteuil.
+
+«Je ne suis qu'un bien humble personnage pour vous proposer sa
+santé, reprit Uriah; mais je l'admire, ou plutôt je l'adore!»
+
+Quelle angoisse que celle de ce père qui pressait convulsivement
+sa tête grise dans ses deux mains pour y comprimer une souffrance
+intérieure plus cruelle à voir mille fois que toutes les douleurs
+physiques qu'il put jamais endurer!
+
+«Agnès, dit Uriah sans faire attention à l'état de M. Wickfield ou
+sans vouloir paraître le comprendre, Agnès Wickfield est, je puis
+le dire, la plus divine des femmes. Tenez, on peut parler
+librement, entre amis, eh bien! on peut être fier d'être son père,
+mais être son mari...»
+
+Dieu m'épargne d'entendre jamais un cri comme celui que poussa
+M. Wickfield en se relevant tout à coup.
+
+«Qu'est-ce qu'il a donc? dit Uriah qui devint pâle comme la mort.
+Ah çà! ce n'est pas un accès de folie, j'espère, monsieur
+Wickfield? J'ai tout autant de droit qu'un autre à dire, ce me
+semble, qu'un jour votre Agnès sera mon Agnès! J'y ai même plus de
+droit que personne.»
+
+Je jetai mes bras autour de M. Wickfield, je le conjurai, au nom
+de tout ce que je pus imaginer, de se calmer, mais surtout au nom
+de son affection pour Agnès. Il était hors de lui, il s'arrachait
+les cheveux, il se frappait le front, il essayait de me repousser
+loin de lui, sans répondre un seul mot, sans voir qui que ce fût,
+sans savoir, hélas! dans son désespoir aveugle, ce qu'il voulait,
+le visage fixe et bouleversé. Quel spectacle effrayant!
+
+Je le conjurai, dans ma douleur, de ne pas s'abandonner à cette
+angoisse et de vouloir bien m'écouter. Je le suppliai de songer à
+Agnès; à Agnès et à moi; de se rappeler comment Agnès et moi nous
+avions grandi ensemble, elle que j'aimais et que je respectais,
+elle qui était son orgueil et sa joie. Je m'efforçai de remettre
+sa fille devant ses yeux; je lui reprochai même de ne pas avoir
+assez de fermeté pour lui épargner la connaissance d'une pareille
+scène. Je ne sais si mes paroles eurent quelque effet, ou si la
+violence de sa passion finit par s'user d'elle-même; mais peu à
+peu il se calma, il commença à me regarder, d'abord avec
+égarement, puis avec une lueur de raison. Enfin il me dit: «Je le
+sais, Trotwood! ma fille chérie et vous... je le sais! Mais lui,
+regardez-le!»
+
+Il me montrait Uriah, pâle et tremblant dans un coin. Évidemment
+le drôle avait fait une école: il s'était attendu à toute autre
+chose.
+
+«Regardez mon bourreau, reprit M. Wickfield. Voilà l'homme qui m'a
+fait perdre, petit à petit, mon nom, ma réputation, ma paix, le
+bonheur de mon foyer domestique.
+
+-- Dites plutôt que c'est moi qui vous ai conservé votre nom,
+votre réputation, votre paix et le bonheur de votre foyer, dit
+Uriah en cherchant d'un air maussade, boudeur et déconfit, à
+raccommoder les choses. Ne vous fâchez pas, monsieur Wickfield: si
+j'ai été un peu plus loin que vous ne vous y attendiez, je peux
+bien reculer un peu, je pense! Après tout, où est donc le mal?
+
+-- Je savais que chacun avait son but dans la vie, dit
+M. Wickfield, et je croyais me l'être attaché par des motifs
+d'intérêt. Mais, voyez!... oh! voyez ce que c'est que cet homme-
+là!
+
+-- Vous ferez bien de le faire taire, Copperfield, si vous pouvez,
+s'écria Uriah en tournant vers moi ses mains osseuses. Il va dire,
+faites-y bien attention, il va dire des choses qu'il sera fâché
+d'avoir dites après, et que vous serez fâché vous-même d'avoir
+entendues!
+
+-- Je dirai tout! s'écria M. Wickfield d'un air désespéré. Puisque
+je suis à votre merci, pourquoi ne me mettrais-je pas à la merci
+du monde entier?
+
+-- Prenez garde, vous dis-je, reprit Uriah en continuant de
+s'adresser à moi; si vous ne le faites pas taire, c'est que vous
+n'êtes pas son ami. Vous demandez pourquoi vous ne vous mettriez
+pas à la merci du monde entier, monsieur Wickfield? parce que vous
+avez une fille. Vous et moi nous savons ce que nous savons, n'est-
+ce pas? Ne réveillons pas le chat qui dort! Ce n'est pas moi qui
+en aurais l'imprudence; vous voyez bien que je suis aussi humble
+que faire se peut. Je vous dis que, si j'ai été trop loin, j'en
+suis fâché. Que voulez-vous de plus, monsieur?
+
+-- Oh! Trotwood, Trotwood! s'écria M. Wickfield en se tordant les
+mains. Je suis tombé bien bas depuis que je vous ai vu pour la
+première fois dans cette maison! J'étais déjà sur cette fatale
+pente, mais, hélas! que de chemin, quel triste chemin j'ai
+parcouru depuis! C'est ma faiblesse qui m'a perdu. Ah! si j'avais
+eu la force de moins me rappeler ou de moins oublier! Le souvenir
+douloureux de la perte que j'avais faite en perdant la mère de mon
+enfant est devenu une maladie; mon amour pour mon enfant, poussé
+jusqu'à l'oubli de tout le reste, m'a porté le dernier coup. Une
+fois atteint de ce mal incurable, j'ai infecté à mon tour tout ce
+que j'ai touché. J'ai causé le malheur de tout ce que j'aime si
+tendrement: vous savez si je l'aime! J'ai cru possible d'aimer une
+créature au monde à l'exclusion de toutes les autres; j'ai cru
+possible d'en pleurer une qui avait quitté le monde, sans pleurer
+avec ceux qui pleurent. Voilà comme j'ai gâté ma vie. Je me suis
+dévoré le coeur dans une lâche tristesse, et il se venge en me
+dévorant à son tour. J'ai été égoïste dans ma douleur! égoïste
+dans mon amour, égoïste dans le soin avec lequel je me suis fait
+ma part de la douleur et de l'affection communes. Et maintenant,
+je ne suis plus qu'une ruine; voyez, oh! voyez ma misère! Fuyez-
+moi! haïssez-moi!
+
+Il tomba sur une chaise et se mit à sangloter. Il n'était plus
+soutenu par l'exaltation de son chagrin. Uriah sortit de son coin.
+
+«Je ne sais pas tout ce que j'ai pu faire dans ma folie, dit
+M. Wickfield en étendant les mains comme pour me conjurer de ne
+pas le condamner encore; mais il le sait, lui qui s'est toujours
+tenu à mon côté pour me souffler ce que je devais faire. Vous
+voyez le boulet qu'il m'a mis au pied; vous le trouvez installé
+dans ma maison, vous le trouvez fourré dans toutes mes affaires.
+Vous l'avez entendu, il n'y a qu'un moment! Que pourrais-je vous
+dire de plus?
+
+-- Vous n'avez pas besoin de rien dire de plus, vous auriez même
+mieux fait de ne rien dire du tout, repartit Uriah d'un air à la
+fois arrogant et servile. Vous ne vous seriez pas mis dans ce bel
+état si vous n'aviez pas tant bu; vous vous en repentirez demain,
+monsieur. Si j'en ai dit moi-même un peu plus que je ne voulais
+peut-être, le beau malheur! Vous voyez bien que je n'y ai pas mis
+d'obstination.»
+
+La porte s'ouvrit, Agnès entra doucement, pâle comme une morte;
+elle passa son bras autour du cou de son père, et lui dit avec
+fermeté:
+
+«Papa, vous n'êtes pas bien, venez avec moi!»
+
+Il laissa tomber sa tête sur l'épaule de sa fille, comme accablé
+de honte, et ils sortirent ensemble. Les yeux d'Agnès
+rencontrèrent les miens: je vis qu'elle savait ce qui s'était
+passé.
+
+«Je ne croyais pas qu'il prît la chose de travers comme cela,
+maître Copperfield, dit Uriah, mais ce n'est rien. Demain nous
+serons raccommodés. C'est pour son bien. Je désire humblement son
+bien.»
+
+Je ne lui répondis pas un mot, et je montai dans la tranquille
+petite chambre où Agnès était venue si souvent s'asseoir près de
+moi pendant que je travaillais: J'y restai assez tard, sans que
+personne vint m'y tenir compagnie. Je pris un livre et j'essayai
+de lire; j'entendis les horloges sonner minuit, et je lisais
+encore sans savoir ce que je lisais, quand Agnès me toucha
+doucement l'épaule.
+
+«Vous partez de bonne heure demain, Trotwood, je viens vous dire
+adieu.»
+
+Elle avait pleuré, mais son visage était redevenu beau et calme.
+
+«Que Dieu vous bénisse! dit-elle en me tendant la main.
+
+-- Ma chère Agnès, répondis-je, je vois que vous ne voulez pas que
+je vous en parle ce soir; mais n'y a-t-il rien à faire?
+
+-- Se confier en Dieu! reprit-elle.
+
+-- Ne puis-je rien faire... moi qui viens vous ennuyer de mes
+pauvres chagrins?
+
+-- Vous en rendez les miens moins amers, répondit-elle, mon cher
+Trotwood!
+
+-- Ma chère Agnès, c'est une grande présomption de ma part que de
+prétendre à vous donner un conseil, moi qui ai si peu de ce que
+vous possédez à un si haut degré, de bonté, de courage, de
+noblesse; mais vous savez combien je vous aime et tout ce que je
+vous dois. Agnès, vous ne vous sacrifierez jamais à un devoir mal
+compris?»
+
+Elle recula d'un pas et quitta ma main. Jamais je ne l'avais vue
+si agitée.
+
+«Dites-moi que vous n'avez pas une telle pensée, chère Agnès. Vous
+qui êtes pour moi plus qu'une soeur, pensez à ce que valent un
+coeur comme le vôtre, un amour comme le vôtre.»
+
+Ah! que de fois depuis j'ai revu en pensée cette douce figure et
+ce regard d'un instant, ce regard où il n'y avait ni étonnement,
+ni reproche, ni regret! Que de fois depuis j'ai revu le charmant
+sourire avec lequel elle me dit qu'elle était tranquille sur elle-
+même, qu'il ne fallait donc pas craindre pour elle; puis elle
+m'appela son frère et disparut!
+
+Il faisait encore nuit le lendemain matin quand je montai sur la
+diligence à la porte de l'auberge. Nous allions partir et le jour
+commençait à poindre, lorsqu'au moment où ma pensée se reportait
+vers Agnès, j'aperçus la tête d'Uriah qui grimpait à côté de moi.
+
+«Copperfield, me dit-il à voix basse tout en s'accrochant à la
+voiture, j'ai pensé que vous seriez bien aise d'apprendre, avant
+votre départ, que tout était arrangé. J'ai déjà été dans sa
+chambre, et je vous l'ai rendu doux comme un agneau. Voyez-vous,
+j'ai beau être humble, je lui suis utile; et quand il n'est pas en
+ribote, il comprend ses intérêts! Quel homme aimable, après tout,
+n'est-ce pas, maître Copperfield?»
+
+Je pris sur moi de lui dire que j'étais bien aise qu'il eût fait
+ses excuses.
+
+«Oh! certainement, dit Uriah; quand on est humble, vous savez,
+qu'est-ce que ça fait de demander excuse? C'est si facile. À
+propos, je suppose, maître Copperfield, ajouta-t-il avec une
+légère contorsion, qu'il vous est arrivé quelquefois de cueillir
+une poire avant qu'elle fut mûre?
+
+-- C'est assez probable, répondis-je.
+
+-- C'est ce que j'ai fait hier soir, dit Uriah; mais la poire
+mûrira! Il n'y a qu'à y veiller. Je puis attendre.»
+
+Et tout en m'accablant d'adieux, il descendit au moment où le
+conducteur montait sur son siège. Autant que je puis croire, il
+mangeait sans doute quelque chose pour éviter de humer le froid du
+matin; du moins, à voir le mouvement de sa bouche, on aurait dit
+que la poire était déjà mûre et qu'il la savourait en faisant
+claquer ses lèvres.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Triste voyage à l'aventure.
+
+
+Nous eûmes ce soir-là à Buckingham-Street une conversation très-
+sérieuse sur les événements domestiques que j'ai racontés en
+détail, dans le dernier chapitre. Ma tante y prenait le plus grand
+intérêt, et, pendant plus de deux heures, elle arpenta la chambre,
+les bras croisés. Toutes les fois qu'elle avait quelque sujet
+particulier de déconvenue, elle accomplissait une prouesse
+pédestre de ce genre, et l'on pouvait toujours mesurer l'étendue
+de cette déconvenue à la durée de sa promenade. Ce jour-là, elle
+était tellement émue qu'elle jugea à propos d'ouvrir la porte de
+sa chambre à coucher, pour se donner du champ, parcourant les deux
+pièces d'un bout à l'autre, et tandis qu'avec M. Dick, nous étions
+paisiblement assis près du feu, elle passait et repassait à côté
+de nous, toujours en ligne droite, avec la régularité d'un
+balancier de pendule.
+
+M. Dick nous quitta bientôt pour aller se coucher; je me mis à
+écrire une lettre aux deux vieilles tantes de Dora. Ma tante, à
+moi, fatiguée de tant d'exercice, finit par venir s'asseoir près
+du feu, sa robe relevée comme de coutume. Mais au lieu de poser
+son verre sur son genou, comme elle faisait souvent, elle le plaça
+négligemment sur la cheminée, et le coude gauche appuyé sur le
+bras droit, tandis que son menton reposait sur sa main gauche,
+elle me regardait d'un air pensif. Toutes les fois que je levais
+les yeux, j'étais sûr de rencontrer les siens.
+
+«Je vous aime de tout mon coeur, Trotwood, me répétait-elle, mais
+je suis agacée et triste.»
+
+J'étais trop occupé de ce que j'écrivais, pour avoir remarqué,
+avant qu'elle se fût retirée pour se coucher, qu'elle avait laissé
+ce soir-là sur la cheminée, sans y toucher, ce qu'elle appelait sa
+potion pour la nuit. Quand elle fut rentrée dans sa chambre,
+j'allai frapper à sa porte pour lui faire part de cette
+découverte; elle vint m'ouvrir et me dit avec plus de tendresse
+encore que de coutume:
+
+«Merci, Trot, mais je n'ai pas le courage de la boire ce soir.»
+Puis elle secoua la tête et rentra chez elle.
+
+Le lendemain matin, elle lut ma lettre aux deux vieilles dames, et
+l'approuva. Je la mis à la poste; il ne me restait plus rien à
+faire que d'attendre la réponse, aussi patiemment que je pourrais.
+Il y avait déjà près d'une semaine que j'attendais, quand je
+quittai un soir la maison du docteur pour revenir chez moi.
+
+Il avait fait très-froid dans la journée, avec un vent de nord-est
+qui vous coupait la figure. Mais le vent avait molli dans la
+soirée, et la neige avait commencé à tomber par gros flocons; elle
+couvrait déjà partout le sol: on n'entendait ni le bruit des
+roues, ni le pas des piétons; on eût dit que les rues étaient
+rembourrées de plume.
+
+Le chemin le plus court pour rentrer chez moi (ce fut
+naturellement celui que je pris ce soir-là) me menait par la
+ruelle Saint-Martin. Dans ce temps-là, l'église qui a donné son
+nom à cette ruelle étroite n'était pas dégagée comme aujourd'hui;
+il n'y avait seulement pas d'espace ouvert devant le porche, et la
+ruelle faisait un coude pour aboutir au Strand. En passant devant
+les marches de l'église, je rencontrai au coin une femme. Elle me
+regarda, traversa la rue, et disparut. Je reconnus ce visage-là,
+je l'avais vu quelque part, sans pouvoir dire où. Il se liait dans
+ma pensée avec quelque chose qui m'allait droit au coeur. Mais,
+comme au moment où je la rencontrai, je pensais à autre chose, ce
+ne fut pour moi qu'une idée confuse.
+
+Sur les marches de l'église, un homme venait de déposer un paquet
+au milieu de la neige; il se baissa pour arranger quelque chose:
+je le vis en même temps que cette femme. J'étais à peine remis de
+ma surprise, quand il se releva et se dirigea vers moi. Je me
+trouvai vis-à-vis de M. Peggotty.
+
+Alors je me rappelai qui était cette femme. C'était Marthe, celle
+à qui Émilie avait remis de l'argent un soir dans la cuisine,
+Marthe Endell, à côté de laquelle M. Peggotty n'aurait jamais
+voulu voir sa nièce chérie, pour tous les trésors que l'océan
+recelait dans son sein. Ham me l'avait dit bien des fois.
+
+Nous nous serrâmes affectueusement la main. Nous ne pouvions
+parler ni l'un ni l'autre.
+
+«Monsieur Davy! dit-il en pressant ma main entre les siennes, cela
+me fait du bien de vous revoir. Bonne rencontre, monsieur, bonne
+rencontre!
+
+-- Oui, certainement, mon vieil ami, lui dis-je.
+
+-- J'avais eu l'idée de vous aller trouver ce soir, monsieur, dit-
+il; mais sachant que votre tante vivait avec vous, car j'ai été de
+ce côté-là, sur la route de Yarmouth, j'ai craint qu'il ne fût
+trop tard. Je comptais vous voir demain matin, monsieur, avant de
+repartir. Oui, monsieur, répétait-il, en secouant patiemment la
+tête, je repars demain.
+
+-- Et où allez-vous? lui demandai-je.
+
+-- Ah! répliqua-t-il en faisant tomber la neige qui couvrait ses
+longs cheveux, je m'en vais faire encore un voyage.»
+
+Dans ce temps-là il y avait une allée qui conduisait de l'église
+Saint-Martin à la cour de la Croix-d'Or, cette auberge qui était
+si étroitement liée dans mon esprit au malheur de mon pauvre ami.
+Je lui montrai la grille; je pris son bras et nous entrâmes. Deux
+ou trois des salles de l'auberge donnaient sur la cour; nous vîmes
+du feu dans l'une de ces pièces, et je l'y menai.
+
+Quand on nous eut apporté de la lumière, je remarquai que ses
+cheveux étaient longs et en désordre. Son visage était brûlé par
+le soleil. Les rides de son front étaient plus profondes, comme
+s'il avait péniblement erré sous les climats les plus divers; mais
+il avait toujours l'air très-robuste, et si décidé à accomplir son
+dessein qu'il comptait pour rien la fatigue. Il secoua la neige de
+ses vêtements et de son chapeau, s'essuya le visage qui en était
+couvert, puis s'asseyant en face de moi près d'une table, le dos
+tourné à la porte d'entrée, il me tendit sa main ridée et serra
+cordialement la mienne.
+
+«Je vais vous dire, maître Davy, où j'ai été, et ce que j'ai
+appris. J'ai été loin, et je n'ai pas appris grand'chose, mais je
+vais vous le dire!»
+
+Je sonnai pour demander à boire. Il ne voulut rien prendre que de
+l'ale, et, tandis qu'on la faisait chauffer, il paraissait
+réfléchir. Il y avait dans toute sa personne une gravité profonde
+et imposante que je n'osais pas troubler.
+
+«Quand elle était enfant, me dit-il en relevant la tête lorsque
+nous fûmes seuls, elle me parlait souvent de la mer; du pays où la
+mer était couleur d'azur, et où elle étincelait au soleil. Je
+pensais, dans ce temps-là, que c'était parce que son père était
+noyé, qu'elle y songeait tant. Peut-être croyait-elle ou espérait-
+elle, me disais-je, qu'il avait été entraîné vers ces rives, où
+les fleurs sont toujours épanouies, et le soleil toujours
+brillant.
+
+-- Je crois bien que c'était plutôt une fantaisie d'enfant,
+répondis-je.
+
+-- Quand elle a été... perdue, dit M. Peggotty, j'étais sûr qu'il
+l'emmènerait dans ces pays-là. Je me doutais qu'il lui en aurait
+conté merveille pour se faire écouter d'elle, surtout en lui
+disant qu'il en ferait une dame par là-bas. Quand nous sommes
+allés voir sa mère, j'ai bien vu tout de suite que j'avais raison.
+J'ai donc été en France, et j'ai débarqué là comme si je tombais
+des nues.»
+
+En ce moment, je vis la porte s'entr'ouvrir, et la neige tomber
+dans la chambre. La porte s'ouvrit un peu plus; il y avait une
+main qui la tenait doucement entrouverte.
+
+«Là, reprit M. Peggotty, j'ai trouvé un monsieur, un Anglais qui
+avait de l'autorité, et je lui ai dit que j'allais chercher ma
+nièce. Il m'a procuré les papiers dont j'avais besoin pour
+circuler, je ne sais pas bien comment on les appelle: il voulait
+même me donner de l'argent, mais heureusement je n'en avais pas
+besoin. Je le remerciai de tout mon coeur pour son obligeance.
+«J'ai déjà écrit des lettres pour vous recommander à votre
+arrivée, me dit-il, et je parlerai de vous à des personnes qui
+prennent le même chemin. Cela fait que, quand vous voyagerez tout
+seul, loin d'ici, vous vous trouverez en pays de connaissance.» Je
+lui exprimai de mon mieux ma gratitude, et je me remis en route à
+travers la France.
+
+-- Tout seul, et à pied? lui dis-je.
+
+-- En grande partie à pied, répondit-il, et quelquefois dans des
+charrettes qui se rendaient au marché, quelquefois dans des
+voitures qui s'en retournaient à vide. Je faisais bien des milles
+à pied dans une journée, souvent avec des soldats ou d'autres
+pauvres diables qui allaient revoir leurs amis. Nous ne pouvions
+pas nous parler; mais, c'est égal, nous nous tenions toujours
+compagnie tout le long de la route, dans la poussière du chemin.»
+
+Comment, en effet, cette voix si bonne et si affectueuse ne lui
+aurait-elle pas fait trouver des amis partout?
+
+-- Quand j'arrivais dans une ville, continua-t-il, je me rendais à
+l'auberge, et j'attendais dans la cour qu'il passât quelqu'un qui
+sût l'anglais (ce n'était pas rare). Alors je leur racontais que
+je voyageais pour chercher ma nièce, et je me faisais dire quelle
+espèce de voyageurs il y avait dans la maison puis j'attendais
+pour voir si elle ne serait pas parmi ceux qui entraient ou qui
+sortaient. Quand je voyais qu'Émilie n'y était pas, je repartais.
+Petit à petit, en arrivant dans de nouveaux villages, je
+m'apercevais qu'on leur avait parlé de moi. Les paysans me
+priaient d'entrer chez eux, ils me faisaient manger et boire, et
+me donnaient la couchée. J'ai vu plus d'une femme, maître David,
+qui avait une fille de l'âge d'Émilie, venir m'attendre à la
+sortie du village, au pied de la croix de notre Sauveur, pour me
+faire toute sorte d'amitiés. Il y en avait dont les filles étaient
+mortes. Dieu seul sait comme ces mères-là étaient bonnes pour
+moi.»
+
+C'était Marthe qui était à la porte. Je voyais distinctement à
+présent son visage hagard, avide de nous entendre. Tout ce que je
+craignais, c'était qu'il ne tournât la tête, et qu'il ne
+l'aperçût.
+
+«Et bien souvent, dit M. Peggotty, elles mettaient leurs enfants,
+surtout leurs petites filles, sur mes genoux; et bien souvent vous
+auriez pu me voir assis devant leurs portes, le soir, presque
+comme si c'étaient les enfants de mon Émilie. Oh! ma chère petite
+Émilie!»
+
+Il se mit à sangloter dans un soudain accès de désespoir. Je
+passai en tremblant ma main sur la sienne, dont il cherchait à se
+couvrir le visage.
+
+«Merci, monsieur, me dit-il, ne faites pas attention.»
+
+Au bout d'un moment, il se découvrit les yeux, et continua son
+récit.
+
+«Souvent, le matin, elles m'accompagnaient un petit bout de
+chemin, et quand nous nous séparions, et que je leur disais dans
+ma langue: «Je vous remercie bien! Dieu vous bénisse!» elles
+avaient toujours l'air de me comprendre, et me répondaient d'un
+air affable. À la fin, je suis arrivé au bord de la mer. Ce
+n'était pas difficile, pour un marin comme moi, de gagner son
+passage jusqu'en Italie. Quand j'ai été arrivé là, j'ai erré comme
+j'avais fait auparavant. Tout le monde était bon pour moi, et
+j'aurais peut-être voyagé de ville en ville, ou traversé la
+campagne, si je n'avais pas entendu dire qu'on l'avait vue dans
+les montagnes de la Suisse. Quelqu'un qui connaissait son
+domestique, à lui, les avait vus là tous les trois; on me dit même
+comment ils voyageaient, et où ils étaient. J'ai marché jour et
+nuit, maître David, pour aller trouver ces montagnes. Plus
+j'avançais, plus les montagnes semblaient s'éloigner de moi. Mais
+je les ai atteintes et je les ai franchies. Quand je suis arrivé
+près du lieu dont on m'avait parlé, j'ai commencé à me dire dans
+mon coeur: «Qu'est-ce que je vais faire quand je la reverrai?»
+
+Le visage qui était resté à nous écouter, insensible à la rigueur
+de la nuit, se baissa, et je vis cette femme, à genoux devant la
+porte et les mains jointes, comme pour me prier, me supplier de ne
+pas la renvoyer.
+
+«Je n'ai jamais douté d'elle, dit M. Peggotty, non, pas une
+minute. Si j'avais seulement pu lui faire voir ma figure, lui
+faire entendre ma voix, représenter à sa pensée la maison d'où
+elle avait fui, lui rappeler son enfance, je savais bien que, lors
+même qu'elle serait devenue une princesse du sang royal, elle
+tomberait à mes genoux. Je le savais bien. Que de fois, dans mon
+sommeil, je l'ai entendue crier: «Mon oncle!» et l'ai vue tomber
+comme morte à mes pieds! Que de fois, dans mon sommeil, je l'ai
+relevée en lui disant tout doucement: «Émilie, ma chère, je viens
+pour vous pardonner et vous emmener avec moi!»
+
+Il s'arrêta, secoua la tête, puis reprit avec un soupir:
+
+«_Lui_, il n'était plus rien pour moi, Émilie était tout.
+J'achetai une robe de paysanne pour elle; je savais bien qu'une
+fois que je l'aurais retrouvée, elle viendrait avec moi le long de
+ces routes rocailleuses; qu'elle irait où je voudrais, et qu'elle
+ne me quitterait plus jamais, non jamais. Tout ce que je voulais
+maintenant, c'était de lui faire passer cette robe, et fouler aux
+pieds celle qu'elle portait; c'était de la prendre comme autrefois
+dans mes bras, et puis de retourner vers notre demeure, en nous
+arrêtant parfois sur la route, pour laisser reposer ses pieds
+malades, et son coeur, plus malade encore! Mais lui, je crois que
+je ne l'aurais seulement pas regardé. À quoi bon? Mais tout cela
+ne devait pas être, maître David, non pas encore! J'arrivai trop
+tard, ils étaient partis. Je ne pus pas même savoir où ils
+allaient. Les uns disaient par ici, les autres par là. J'ai voyagé
+par ici et par là, mais je n'ai pas trouvé Émilie, et alors je
+suis revenu.
+
+-- Y a-t-il longtemps? demandai-je.
+
+-- Peu de jours seulement. J'aperçus dans le lointain mon vieux
+bateau, et la lumière qui brillait dans la cabine, et en
+m'approchant je vis la fidèle mistress Gummidge, assise toute
+seule au coin du feu. Je lui criai: «N'ayez pas peur, c'est
+Daniel!» et j'entrai. Je n'aurais jamais cru qu'il pût m'arriver
+d'être si étonné de me retrouver dans ce vieux bateau!»
+
+Il tira soigneusement d'une poche de son gilet un petit paquet de
+papiers qui contenait deux ou trois lettres et les posa sur la
+table.
+
+«Cette première lettre est venue, dit-il, en la triant parmi les
+autres, quand il n'y avait pas huit jours que j'étais parti. Il y
+avait dedans, à mon nom, un billet de banque de cinquante livres
+sterling; on l'avait déposée une nuit sous la porte. Elle avait
+cherché à déguiser son écriture, mais c'était bien impossible avec
+moi.»
+
+Il replia lentement et avec soin le billet de banque, et le plaça
+sur la table.
+
+«Cette autre lettre, adressée à mistress Gummidge, est arrivée il
+y a deux ou trois mois.» Après l'avoir contemplée un moment, il me
+la passa, ajoutant à voix basse: «Soyez assez bon pour la lire,
+monsieur.»
+
+Je lus ce qui suit:
+
+«Oh! que penserez-vous quand vous verrez cette écriture, et que
+vous saurez que c'est ma main coupable qui trace ces lignes. Mais
+essayez, essayez, non par amour pour moi, mais par amour pour mon
+oncle, essayez d'adoucir un moment votre coeur envers moi!
+Essayez, je vous en prie, d'avoir pitié d'une pauvre infortunée;
+écrivez-moi sur un petit morceau de papier pour me dire s'il se
+porte bien, et ce qu'il a dit de moi avant que vous ayez renoncé à
+prononcer mon nom entre vous. Dites-moi, si le soir, vers l'heure
+où je rentrais autrefois, il a encore l'air de penser à celle
+qu'il aimait tant. Oh! mon coeur se brise quand je pense à tout
+cela! Je tombe à vos genoux, je vous supplie de ne pas être aussi
+sévère pour moi que je le mérite... je sais bien que je le mérite,
+mais soyez bonne et compatissante, écrivez-moi un mot, et envoyez-
+le moi. Ne m'appelez plus «ma petite,» ne me donnez plus le nom
+que j'ai déshonoré; mais ayez pitié de mon angoisse, et soyez
+assez miséricordieuse pour me parler un peu de mon oncle, puisque
+jamais, jamais dans ce monde, je ne le reverrai de mes yeux.
+
+«Chère mistress Gummidge, si vous n'avez pas pitié de moi, vous en
+avez le droit, je le sais, oh! alors, demandez à celui avec lequel
+je suis le plus coupable, à celui dont je devais être la femme,
+s'il faut repousser ma prière. S'il est assez généreux pour vous
+conseiller le contraire (et je crois qu'il le fera, il est si bon
+et si indulgent!), alors, mais alors seulement, dites-lui que,
+quand j'entends la nuit souffler la brise, il me semble qu'elle
+vient de passer près de lui et de mon oncle, et qu'elle remonte à
+Dieu pour lui reporter le mal qu'ils ont dit de moi. Dites-lui que
+si je mourais demain (oh! comme je voudrais mourir, si je me
+sentais préparée!) mes dernières paroles seraient pour le bénir
+lui et mon oncle, et ma dernière prière pour son bonheur!»
+
+Il y avait aussi de l'argent dans cette lettre: cinq livres
+sterling. M. Peggotty l'avait laissée intacte comme l'autre, et il
+replia de même le billet. Il y avait aussi des instructions
+détaillées sur la manière de lui faire parvenir une réponse; on
+voyait bien que plusieurs personnes s'en étaient mêlées pour mieux
+dissimuler l'endroit où elle était cachée; cependant il paraissait
+assez probable qu'elle avait écrit du lieu même où on avait dit à
+M. Peggotty qu'on l'avait vue.
+
+«Et quelle réponse a-t-on faite?
+
+-- Mistress Gummidge n'est pas forte sur l'écriture, reprit-il, et
+Ham a bien voulu se charger de répondre pour elle. On lui a écrit
+que j'étais parti pour la chercher, et ce que j'avais dit en m'en
+allant.
+
+-- Est-ce encore une lettre que vous tenez là?
+
+-- Non, c'est de l'argent, monsieur, dit M. Peggotty en le
+dépliant à demi: dix livres sterling, comme vous voyez; et il y a
+écrit en dedans de l'enveloppe «de la part d'une amie véritable.»
+Mais la première lettre avait été mise sous la porte, et celle-ci
+est venue par la poste, avant-hier. Je vais aller chercher Émilie
+dans la ville dont cette lettre porte le timbre.»
+
+Il me le montra. C'était une ville sur les bords du Rhin. Il avait
+trouvé à Yarmouth quelques marchands étrangers qui connaissaient
+ce pays-là; on lui en avait dessiné une espèce de carte, pour
+mieux lui faire comprendre la chose. Il la posa entre nous sur la
+table, et me montra son chemin d'une main, tout en appuyant son
+menton sur l'autre.
+
+Je lui demandai comment allait Ham? Il secoua la tête:
+
+«Il travaille d'arrache-pied, me dit-il: son nom est dans toute la
+contrée connu et respecté autant qu'un nom peut l'être en ce
+monde. Chacun est prêt à lui venir en aide, vous comprenez, il est
+si bon avec tout le monde! On ne l'a jamais entendu se plaindre.
+Mais ma soeur croit, entre nous, qu'il a reçu là un rude coup.
+
+-- Pauvre garçon; je le crois facilement.
+
+-- Maître David, reprit M. Peggotty à voix basse, et d'un ton
+solennel, Ham ne tient plus à la vie. Toutes les fois qu'il faut
+un homme pour affronter quelque péril en mer, il est là; toutes
+les fois qu'il y a un poste dangereux à remplir, le voilà parti de
+l'avant. Et pourtant, il est doux comme un enfant; il n'y a pas un
+enfant dans tout Yarmouth qui ne le connaisse.»
+
+Il réunit ses lettres d'un air pensif, les replia doucement, et
+replaça le petit paquet dans sa poche. On ne voyait plus personne
+à la porte. La neige continuait de tomber; mais voilà tout.
+
+«Eh bien! me dit-il, en regardant son sac, puisque je vous ai vu
+ce soir, maître David, et cela m'a fait du bien, je partirai de
+bonne heure demain matin. Vous avez vu ce que j'ai là, et il
+mettait sa main sur le petit paquet; tout ce qui m'inquiète, c'est
+la pensée qu'il pourrait m'arriver quelque malheur avant d'avoir
+rendu cet argent. Si je venais à mourir, et que cet argent fut
+perdu ou volé, et qu'il pût croire que je l'ai gardé, je crois
+vraiment que l'autre monde ne pourrait pas me retenir; oui,
+vraiment, je crois que je reviendrais!»
+
+Il se leva, je me levai aussi, et nous nous serrâmes de nouveau la
+main.
+
+«Je ferais dix mille milles, dit-il, je marcherais jusqu'au jour
+où je tomberais mort de fatigue, pour pouvoir lui jeter cet argent
+à la figure. Que je puisse seulement faire cela et retrouver mon
+Émilie, et je serai content. Si je ne la retrouve pas, peut-être
+un jour apprendra-t-elle que son oncle, qui l'aimait tant, n'a
+cessé de la chercher que quand il a cessé de vivre; et, si je la
+connais bien, il n'en faudra pas davantage pour la ramener alors
+au bercail!»
+
+Quand nous sortîmes, la nuit était froide et sombre, et je vis
+fuir devant nous cette apparition mystérieuse. Je retins
+M. Peggotty encore un moment, jusqu'à ce qu'elle eut disparu.
+
+Il me dit qu'il allait passer la nuit dans une auberge, sur la
+route de Douvres, où il trouverait une bonne chambre. Je
+l'accompagnai jusqu'au pont de Westminster, puis nous nous
+séparâmes. Il me semblait que tout dans la nature gardait un
+silence religieux, par respect pour ce pieux pèlerin qui reprenait
+lentement sa course solitaire à travers la neige.
+
+Je retournai dans la cour de l'auberge, je cherchai des yeux celle
+dont le visage m'avait fait une si profonde impression; elle n'y
+était plus. La neige avait effacé la trace de nos pas, on ne
+voyait plus que ceux que je venais d'y imprimer; encore la neige
+était si forte qu'ils commençaient à disparaître, le temps
+seulement de tourner la tête pour les regarder par derrière.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Les tantes de Dora.
+
+
+À la fin, je reçus une réponse des deux vieilles dames. Elles
+présentaient leurs compliments à M. Copperfield et l'informaient
+qu'elles avaient lu sa lettre avec la plus sérieuse attention,
+«dans l'intérêt des deux parties.» Cette expression me parut assez
+alarmante, non-seulement parce qu'elles s'en étaient déjà servies
+autrefois dans leur discussion avec leur frère, mais aussi parce
+que j'avais remarqué que les phrases de convention sont comme ces
+bouquets de feu d'artifice dont on ne peut prévoir, au départ, la
+variété de formes et de couleurs qui les diversifient, sans le
+moindre égard pour leur forme originelle. Ces demoiselles
+ajoutaient qu'elles ne croyaient pas convenable d'exprimer, «par
+lettre,» leur opinion sur le sujet dont les avait entretenues
+M. Copperfield; mais que si M. Copperfield voulait leur faire
+l'honneur d'une visite, à un jour désigné, elles seraient
+heureuses d'en converser avec lui; M. Copperfield pouvait, s'il le
+jugeait à propos, se faire accompagner d'une personne de
+confiance.
+
+M. Copperfield répondit immédiatement à cette lettre qu'il
+présentait à mesdemoiselles Spenlow ses compliments respectueux,
+qu'il aurait l'honneur de leur rendre visite au jour désigné, et
+qu'il serait accompagné, comme elles avaient bien voulu le lui
+permettre, de son ami M. Thomas Traddles, du Temple. Une fois
+cette lettre expédiée, M. Copperfield tomba dans un état
+d'agitation nerveuse qui dura jusqu'au jour fixé.
+
+Ce qui augmentait beaucoup mon inquiétude, c'était de ne pouvoir,
+dans une crise aussi importante, avoir recours aux inestimables
+services de miss Mills. Mais M. Mills qui semblait prendre à tâche
+de me contrarier (du moins je le croyais, ce qui revenait au
+même). M. Mills, dis-je, venait de prendre un parti extrême, en se
+mettant dans la tête de partir pour les Indes. Je vous demande un
+peu ce qu'il voulait aller faire aux Indes, si ce n'était pour me
+vexer? Vous me direz à cela qu'il n'avait rien à faire dans aucune
+autre partie du monde, et que celle-là l'intéressait
+particulièrement, puisque tout son commerce se faisait avec
+l'Inde. Je ne sais trop quel pouvait être ce commerce (j'avais,
+sur ce sujet, des notions assez vagues de châles lamés d'or et de
+dents d'éléphants); il avait été à Calcutta dans sa jeunesse, et
+il voulait retourner s'y établir, en qualité d'associé résident.
+Mais tout cela m'était bien égal: il n'en était pas moins vrai
+qu'il allait partir, qu'il emmenait Julia, et que Julia était en
+voyage pour dire adieu à sa famille; leur maison était affichée à
+vendre ou à louer; leur mobilier (la machine à lessive comme le
+reste) devait se vendre sur estimation. Voilà donc encore un
+tremblement de terre sous mes pieds, avant que je fusse encore
+bien remis du premier.
+
+J'hésitais fort sur la question de savoir comment je devais
+m'habiller pour le jour solennel: j'étais partagé entre le désir
+de paraître à mon avantage, et la crainte que quelque apprêt dans
+ma toilette ne vînt altérer ma réputation d'homme sérieux aux yeux
+des demoiselles Spenlow. J'essayai un heureux _mezzo termine_ dont
+ma tante approuva l'idée, et, pour assurer le succès de notre
+entreprise, M. Dick, selon les usages matrimoniaux du pays, jeta
+son soulier en l'air derrière Traddles et moi, comme nous
+descendions l'escalier.
+
+Malgré toute mon estime pour les bonnes qualités de Traddles, et
+malgré toute l'affection que je lui portais, je ne pouvais
+m'empêcher, dans une occasion aussi délicate, de souhaiter qu'il
+n'eût pas pris l'habitude de se coiffer en brosse, comme il
+faisait toujours: ses cheveux, dressés en l'air sur sa tête, lui
+donnaient un air effaré, je pourrais même dire une mine de balai
+de crin dont mes appréhensions superstitieuses ne me faisaient
+augurer rien de bon.
+
+Je pris la liberté de le lui dire en chemin et de lui insinuer
+que, s'il pouvait seulement les aplatir un peu...
+
+«Mon cher Copperfield, dit Traddles en ôtant son chapeau, et en
+lissant ses cheveux dans tous les sens, rien ne saurait m'être
+plus agréable, mais ils ne veulent pas.
+
+-- Ils ne veulent pas se tenir lisses?
+
+-- Non, dit Traddles. Rien ne peut les y décider. J'aurais beau
+porter sur ma tête un poids de cinquante livres d'ici à Putney,
+que mes cheveux se redresseraient aussitôt derechef, dès que le
+poids aurait disparu. Vous ne pouvez vous faire une idée de leur
+entêtement, Copperfield. Je suis comme un porc-épic en colère.»
+
+J'avoue que je fus un peu désappointé, tout en lui sachant gré de
+sa bonhomie. Je lui dis que j'adorais son bon caractère, et que
+certainement il fallait que tout l'entêtement qu'on peut avoir
+dans sa personne eût passé dans ses cheveux, car pour lui, il ne
+lui en restait pas trace.
+
+«Oh! reprit Traddles, en riant, ce n'est pas d'aujourd'hui que
+j'ai à me plaindre de ces malheureux cheveux. La femme de mon
+oncle ne pouvait pas les souffrir. Elle disait que ça
+l'exaspérait. Et cela m'a beaucoup nui, aussi, dans les
+commencements, quand je suis devenu amoureux de Sophie. Oh! mais
+beaucoup!
+
+-- Vos cheveux lui déplaisaient?
+
+-- Pas à elle, reprit Traddles, mais, sa soeur aînée, la beauté de
+la famille, ne pouvait se lasser d'en rire, à ce qu'il paraît. Le
+fait est que toutes ses soeurs en font des gorges chaudes.
+
+-- C'est agréable!
+
+-- Oh! oui, reprit Traddles avec une innocence adorable, cela nous
+amuse tous. Elles prétendent que Sophie a une mèche de mes cheveux
+dans son pupitre, et que, pour les tenir aplatis, elle est obligée
+de les enfermer dans un livre à fermoir. Nous en rions bien,
+allez!
+
+-- À propos, mon cher Traddles, votre expérience pourra m'être
+utile. Quand vous avez été fiancé à la jeune personne dont vous
+venez de me parler, avez-vous eu à faire à la famille une
+proposition en forme? Par exemple, avez-vous eu à accomplir la
+cérémonie par laquelle nous allons passer aujourd'hui? ajoutai-je
+d'une voix émue.
+
+-- Voyez-vous, Copperfield, dit Traddles, et son visage devint
+plus sérieux, c'est une affaire qui m'a donné bien du tourment.
+Vous comprenez, Sophie est si utile dans sa famille qu'on ne
+pouvait pas supporter l'idée qu'elle pût jamais se marier. Ils
+avaient même décidé, entre eux, qu'elle ne se marierait jamais, et
+on l'appelait d'avance la vieille fille. Aussi, quand j'en ai dit
+un mot à mistress Crewler, avec toutes les précautions
+imaginables...
+
+-- C'est la mère?
+
+-- Oui; son père est le révérend Horace Crewler. Quand j'ai dit un
+mot à mistress Crewler, en dépit de toutes mes précautions
+oratoires, elle a poussé un grand cri, et s'est évanouie. Il m'a
+fallu attendre des mois entiers avant de pouvoir aborder le même
+sujet.
+
+-- Mais à la fin, pourtant, vous y êtes revenu?
+
+-- C'est le révérend Horace, dit Traddles; l'excellent homme!
+exemplaire dans tous ses rapports; il lui a représenté que, comme
+chrétienne, elle devait se soumettre à ce sacrifice, d'autant plus
+que ce n'en était peut-être pas un, et se garder de tout sentiment
+contraire à la charité à mon égard. Quant à moi, Copperfield, je
+vous en donne ma parole d'honneur, je me faisais horreur: je me
+regardais comme un vautour qui venait de fondre sur cette
+estimable famille.
+
+-- Les soeurs ont pris votre parti, Traddles, j'espère?
+
+-- Mais je ne peux pas dire ça. Quand mistress Crewler fut un peu
+réconciliée avec cette idée, nous eûmes à l'annoncer à Sarah. Vous
+vous rappelez ce que je vous ai dit de Sarah? c'est celle qui a
+quelque chose dans l'épine dorsale!
+
+-- Oh! parfaitement.
+
+-- Elle s'est mise à croiser les mains avec angoisse, en me
+regardant d'un air désolé; puis elle a fermé les yeux, elle est
+devenue toute verte; son corps était roide comme un bâton, et
+pendant deux jours elle n'a pu prendre que de l'eau panée, par
+cuillerées à café.
+
+-- C'est donc une fille insupportable, Traddles?
+
+-- Je vous demande pardon, Copperfield. C'est une personne
+charmante, mais elle a tant de sensibilité! Le fait est qu'elles
+sont toutes comme ça. Sophie m'a dit ensuite que rien ne pourrait
+jamais me donner une idée des reproches qu'elle s'était adressés à
+elle-même, tandis qu'elle soignait Sarah. Je suis sûr qu'elle en a
+dû bien souffrir, Copperfield; j'en juge par moi, car j'étais là
+comme un vrai criminel. Quand Sarah a été guérie, il a fallu
+l'annoncer aux huit autres, et sur chacune d'elles l'effet a été
+des plus attendrissants. Les deux petites que Sophie élève
+commencent seulement maintenant à ne pas me détester.
+
+-- Mais enfin, ils sont tous maintenant réconciliés avec cette
+idée, j'espère?
+
+-- Oui... oui, à tout prendre, je crois qu'ils se sont résignés,
+dit Traddles d'un ton de doute. À vrai dire, nous évitons d'en
+parler: ce qui les console beaucoup, c'est l'incertitude de mon
+avenir et la médiocrité de ma situation. Mais, si jamais nous nous
+marions, il y aura une scène déplorable. Cela ressemblera bien
+plus à un enterrement qu'à une noce, et ils m'en voudront tous à
+la mort de la leur ravir.»
+
+Son visage avait une expression de candeur à la fois sérieuse et
+comique, dont le souvenir me frappe peut-être plus encore à
+présent que sur le moment, car j'étais alors dans un tel état
+d'anxiété et de tremblement pour moi-même, que j'étais tout à fait
+incapable de fixer mon attention sur quoi que ce fût. À mesure que
+nous approchions de la maison des demoiselles Spenlow, je me
+sentais si peu rassuré sur mes dehors personnels et sur ma
+présence d'esprit, que Traddles me proposa, pour me remettre, de
+boire quelque chose de légèrement excitant, comme un verre d'ale.
+Il me conduisit à un café voisin, puis, au sortir de là, je me
+dirigeai d'un pas tremblant vers la porte de ces demoiselles.
+
+J'eus comme une vague sensation que nous étions arrivés, quand je
+vis une servante nous ouvrir la porte. Il me sembla que j'entrais
+en chancelant dans un vestibule où il y avait un baromètre, et qui
+donnait sur un tout petit salon au rez-de-chaussée. Le salon
+ouvrait sur un joli petit jardin. Puis, je crois que je m'assis
+sur un canapé, que Traddles ôta son chapeau, et que ses cheveux,
+en se redressant, lui donnèrent l'air d'une de ces petites figures
+d'épouvantail à ressort qui sortent d'une boîte quand on lève le
+couvercle. Je crois avoir entendu une vieille pendule rococo qui
+ornait la cheminée faire tic tac, et que j'essayai de mettre celui
+de mon coeur à l'unisson; mais bah! il battait trop fort. Je crois
+que je cherchai des yeux quelque chose qui me rappelât Dora, et
+que je ne vis rien. Je crois aussi que j'entendis Jip aboyer dans
+le lointain et que quelqu'un étouffa aussitôt ses cris. Enfin, je
+manquai de pousser du coup Traddles dans la cheminée, en faisant
+la révérence, avec une extrême confusion, à deux vieilles petites
+dames habillées en noir, qui ressemblaient à deux diminutifs
+ratatinés de feu M. Spenlow.
+
+«Asseyez-vous, je vous prie, dit l'une des deux petites dames.»
+
+Quand j'eus cessé de faire tomber Traddles et que j'eus trouvé un
+autre siège qu'un chat sur lequel je m'étais premièrement
+installé, je recouvrai suffisamment mes sens pour m'apercevoir que
+M. Spenlow devait évidemment être le plus jeune de la famille; il
+devait y avoir six ou huit ans de différence entre les deux
+soeurs. La plus jeune paraissait chargée de diriger la conférence,
+d'autant qu'elle tenait ma lettre à la main (ma pauvre lettre! je
+la reconnaissais bien, et pourtant je tremblais de la
+reconnaître), et qu'elle la consultait de temps en temps avec son
+lorgnon. Les deux soeurs étaient habillées de même, mais la plus
+jeune avait pourtant dans sa personne je ne sais quoi d'un peu
+plus juvénile; et aussi dans sa toilette quelque dentelle de plus
+à son col ou à sa chemisette, peut-être une broche ou un bracelet,
+ou quelque chose comme cela qui lui donnait un air plus lutin.
+Toutes deux étaient roides, calmes et compassées. La soeur qui ne
+tenait pas ma lettre avait les bras croisés sur la poitrine, comme
+une idole.
+
+«M. Copperfield, je pense? dit la soeur qui tenait ma lettre, en
+s'adressant à Traddles.»
+
+Quel effroyable début! Traddles, obligé d'expliquer que c'était
+moi qui étais M. Copperfield, et moi réduit à réclamer ma
+personnalité! et elles forcées à leur tour de se défaire d'une
+opinion préconçue que Traddles était M. Copperfield. Jugez comme
+c'était agréable! et par-dessus le marché nous entendions très-
+distinctement deux petits aboiements de Jip, puis sa voix fut
+encore étouffée.
+
+«Monsieur Copperfield!» dit la soeur qui tenait la lettre.
+
+Je fis je ne sais quoi, je saluai probablement, puis je prêtai
+l'oreille la plus attentive à ce que me dit l'autre soeur.
+
+«Ma soeur Savinia étant plus versée que moi dans de pareilles
+matières va vous dire ce que nous croyons qu'il y ait de mieux à
+faire dans l'intérêt des deux parties.»
+
+Je découvris plus tard que miss Savinia faisait autorité pour les
+affaires de coeur, parce qu'il avait existé jadis un certain
+M. Pidger, qui jouait au whist, et qui avait été, à ce qu'on
+croyait, amoureux d'elle. Mon opinion personnelle, c'est que la
+supposition était entièrement gratuite et que Pidger était
+parfaitement innocent d'un tel sentiment; ce qu'il y a de sûr,
+c'est que je n'ai jamais entendu dire qu'il en eût donné la
+moindre atteinte. Mais enfin, miss Savinia et miss Clarissa
+croyaient comme un article de foi qu'il aurait déclaré sa passion
+s'il n'avait été emporté, à la fleur de l'âge (il avait environ
+soixante ans), par l'abus des liqueurs fortes, corrigé ensuite mal
+à propos par l'abus des eaux de Bath, comme antidote. Elles
+avaient même un secret soupçon qu'il était mort d'un amour rentré,
+celui qu'il portait à Savinia. Je dois dire que le portrait
+qu'elles avaient conservé de lui présentait un nez cramoisi qui ne
+paraissait pas avoir autrement souffert de cet amour dissimulé.
+
+«Nous ne voulons pas, dit miss Savinia, remonter dans le passé
+jusqu'à l'origine de la chose. La mort de notre pauvre frère
+Francis a effacé tout cela.
+
+-- Nous n'avions pas, dit miss Clarissa, de fréquents rapports
+avec notre frère Francis; mais il n'y avait point de division ni
+de désunion positive entre nous. Francis est resté de son côté,
+nous du nôtre. Nous avons trouvé que c'était ce qu'il y avait de
+mieux à faire dans l'intérêt des deux parties, et c'était vrai.»
+
+Les deux soeurs se penchaient également en avant pour parler, puis
+elles secouaient la tête et se redressaient quand elles avaient
+fini. Miss Clarissa ne remuait jamais les bras. Elle jouait
+quelquefois du piano dessus avec ses doigts, des menuets et des
+marches, je suppose, mais ses bras n'en restaient pas moins
+immobiles.
+
+«La position de notre nièce, du moins sa position supposée, est
+bien changée depuis la mort de notre frère Francis. Nous devons
+donc croire, dit miss Savinia, que l'avis de notre frère sur la
+position de sa fille n'a plus la même importance. Nous n'avons pas
+de raison de douter, M. Copperfield, que vous ne possédiez une
+excellente réputation et un caractère honorable, ni que vous ayez
+de l'attachement pour notre nièce, ou du moins que vous ne croyiez
+fermement avoir de l'attachement pour elle.»
+
+Je répondis, comme je n'avais garde en aucun cas d'en laisser
+échapper l'occasion, que jamais personne n'avait aimé quelqu'un
+comme j'aimais Dora. Traddles me prêta main-forte par un murmure
+confirmatif.
+
+Miss Savinia allait faire quelque remarque quand miss Clarissa,
+qui semblait poursuivie sans cesse du besoin de faire allusion à
+son frère Francis, reprit la parole.
+
+«Si la mère de Dora, dit-elle, nous avait dit, le jour où elle
+épousa notre frère Francis, qu'il n'y avait pas de place pour nous
+à sa table, cela aurait mieux valu dans l'intérêt des deux
+parties.
+
+-- Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, peut-être vaudrait-il
+mieux laisser cela de côté.
+
+-- Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, cela a rapport au sujet.
+Je ne me permettrai pas de me mêler de la branche du sujet qui
+vous regarde. Vous seule êtes compétente pour en parler. Mais,
+quant à cette autre branche du sujet, je me réserve ma voix et mon
+opinion. Il aurait mieux valu, dans l'intérêt des deux parties,
+que la mère de Dora nous exprimât clairement ses intentions le
+jour où elle a épousé notre frère Francis. Nous aurions su à quoi
+nous en tenir. Nous lui aurions dit: «Ne prenez pas la peine de
+nous inviter jamais,» et tout malentendu aurait été évité.»
+
+Quand miss Clarissa eut fini de secouer la tête, miss Savinia
+reprit la parole, tout en consultant ma lettre à travers son
+lorgnon. Les deux soeurs avaient de petits yeux ronds et brillants
+qui ressemblaient à des yeux d'oiseau. En général, elles avaient
+beaucoup de rapport avec de petits oiseaux, et il y avait dans
+leur ton bref, prompt et brusque, comme aussi dans le soin propret
+avec lequel elles rajustaient leur toilette, quelque chose qui
+rappelait la nature et les moeurs des canaris.
+
+Miss Savinia reprit donc la parole.
+
+«Vous nous demandez, monsieur Copperfield, à ma soeur Clarissa et
+à moi, l'autorisation de venir nous visiter, comme fiancé de notre
+nièce?
+
+-- S'il a convenu à notre frère Francis, dit miss Clarissa qui
+éclata de nouveau (si tant est qu'on puisse dire éclater en
+parlant d'une interruption faite d'un air si calme), s'il lui a
+plu de s'entourer de l'atmosphère des _Doctors'-Commons_, avions-
+nous le droit ou le désir de nous y opposer? Non, certainement.
+Nous n'avons jamais cherché à nous imposer à personne. Mais
+pourquoi ne pas le dire? mon frère Francis et sa femme étaient
+bien maîtres de choisir leur société, comme ma soeur Clarissa et
+moi de choisir la nôtre. Nous sommes assez grandes pour ne pas
+nous en laisser manquer, je suppose!»
+
+Comme cette apostrophe semblait s'adresser à Traddles et à moi,
+nous nous crûmes obligés d'y faire quelque réponse. Traddles parla
+trop bas, on ne put l'entendre; moi, je dis, à ce que je crois,
+que cela faisait le plus grand honneur à tout le monde. Je ne sais
+pas du tout ce que je voulais dire par là.
+
+«Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa maintenant qu'elle venait de
+se soulager le coeur, continuez.»
+
+Miss Savinia continua:
+
+«Monsieur Copperfield, ma soeur Clarissa et moi nous avons
+mûrement réfléchi au sujet de votre lettre; et, avant d'y
+réfléchir, nous avons commencé par la montrer à notre nièce et par
+la discuter avec elle. Nous ne doutons pas que vous ne croyiez
+l'aimer beaucoup.
+
+-- Si je crois l'aimer, madame! oh!...»
+
+J'allais entrer en extase; mais miss Clarissa me lança un tel
+regard (exactement celui d'un petit serin), comme pour me prier de
+ne pas interrompre l'oracle, que je me tus en demandant pardon.
+
+«L'affection, dit miss Savinia en regardant sa soeur comme pour
+lui demander de l'appuyer de son assentiment, et miss Clarissa n'y
+manquait pas à la fin de chaque phrase par un petit hochement de
+tête _ad hoc_, l'affection solide, le respect, le dévouement ont
+de la peine à s'exprimer. Leur voix est faible. Modeste et
+réservé, l'amour se cache, il attend, il attend toujours. C'est
+comme un fruit qui attend sa maturité. Souvent la vie se passe, et
+il reste encore à mûrir à l'ombre.»
+
+Naturellement, je ne compris pas alors que c'était une allusion
+aux souffrances présumées du malheureux Pidger; je vis seulement,
+à la gravité avec laquelle miss Clarissa remuait la tête, qu'il y
+avait un grand sens dans ces paroles.
+
+«Les inclinations légères (car je ne saurais les comparer avec les
+sentiments solides dont je parle), continua miss Savinia, les
+inclinations légères des petits jeunes gens ne sont auprès de cela
+que ce que la poussière est au roc. Il est si difficile de savoir
+si elles ont un fondement solide, que ma soeur Clarissa et moi
+nous ne savions que faire, en vérité, monsieur Copperfield, et
+vous monsieur...
+
+-- Traddles, dit mon ami en voyant qu'on le regardait.
+
+-- Je vous demande pardon, monsieur Traddles du Temple, je crois?
+dit miss Clarissa en lorgnant encore la lettre.
+
+-- Précisément,» dit Traddles, et il devint rouge comme un coq.
+
+«Je n'avais encore reçu aucun encouragement positif, mais il me
+semblait remarquer que les deux petites soeurs, et surtout miss
+Savinia, se complaisaient dans cette nouvelle question d'intérêt
+domestique; qu'elles cherchaient à en tirer tout le parti
+possible, à la faire durer le plus possible, et cela me donnait
+bon espoir. Je croyais voir que miss Savinia serait ravie d'avoir
+à gouverner deux jeunes amants, comme Dora et moi, et que miss
+Clarissa serait presque aussi contente de la voir nous gouverner,
+en se donnant de temps à autre le plaisir de disserter sur la
+branche de la question qu'elle s'était réservée pour sa part. Cela
+me donna le courage de déclarer avec la plus grande chaleur que
+j'aimais Dora plus que je ne pouvais le dire, ou qu'on ne pouvait
+le croire; que tous mes amis savaient combien je l'aimais; que ma
+tante, Agnès, Traddles, tous ceux qui me connaissaient, savaient
+combien mon amour pour elle m'avait rendu sérieux. J'appelai
+Traddles en témoignage. Traddles prit feu comme s'il se plongeait
+à corps perdu dans un débat parlementaire, et vint noblement à mon
+aide; évidemment, ses paroles simples, sensées et pratiques
+produisirent une impression favorable.
+
+«J'ai, s'il m'est permis de le dire, une certaine expérience en
+cette matière, dit Traddles; je suis fiancé à une jeune personne
+qui est l'aînée de dix enfants, en Devonshire, et même pour le
+moment je ne vois aucune probabilité que nous puissions nous
+marier.
+
+-- Vous pourrez donc confirmer ce que j'ai dit, M. Traddles,
+repartit miss Savinia, à laquelle il inspirait évidemment un
+intérêt tout nouveau, sur l'affection modeste et réservée qui sait
+attendre, et toujours attendre.
+
+-- Entièrement,» madame, dit Traddles.
+
+Miss Clarissa regarda miss Savinia en lui faisant un signe de tête
+plein de gravité. Miss Savinia regarda miss Clarissa d'un air
+sentimental et poussa un léger soupir.
+
+«Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, prenez mon flacon.»
+
+Miss Savinia se réconforta au moyen des sels de sa soeur, puis
+elle continua d'une voix plus faible, tandis que Traddles et moi
+nous la regardions avec sollicitude.
+
+«Nous avons eu de grands doutes, ma soeur et moi, monsieur
+Traddles, sur la marche qu'il convenait de suivre quant à
+l'attachement, ou du moins quant à l'attachement supposé de deux
+petite jeunes gens comme votre ami M. Copperfield et notre nièce.
+
+-- L'enfant de notre frère Francis, fit remarquer miss Clarissa.
+Si la femme de notre frère Francis avait, de son vivant, jugé
+convenable (bien qu'elle eût certainement le droit d'agir
+différemment) d'inviter la famille à dîner chez elle, nous
+connaîtrions mieux aujourd'hui l'enfant de notre frère Francis. Ma
+soeur Savinia, continuez.»
+
+Miss Savinia retourna ma lettre, pour en remettre l'adresse sous
+ses yeux, puis elle parcourut avec son lorgnon quelques notes bien
+alignées qu'elle y avait inscrites.
+
+«Il nous semble prudent, monsieur Traddles, dit-elle, de juger par
+nous-mêmes de la profondeur de tels sentiments. Pour le moment
+nous n'en savons rien, et nous ne pouvons savoir ce qu'il en est
+réellement; tout ce que nous croyons donc pouvoir faire, c'est
+d'autoriser M. Copperfield à nous venir voir.
+
+-- Je n'oublierai jamais votre bonté, mademoiselle, m'écriai-je,
+le coeur soulagé d'un grand poids.
+
+-- Mais, pour le moment, reprit miss Savinia, nous désirons,
+monsieur Traddles, que ces visites s'adressent à nous. Nous ne
+voulons sanctionner aucun engagement positif entre M. Copperfield
+et notre nièce, avant que nous ayons eu l'occasion...
+
+-- Avant que vous ayez eu l'occasion, ma soeur Savinia, dit miss
+Clarissa.
+
+-- Je le veux bien, répondit miss Savinia, avec un soupir, avant
+que j'aie eu l'occasion d'en juger.
+
+-- Copperfield, dit Traddles en se tournant vers moi, vous sentez,
+j'en suis sûr, qu'on ne saurait rien dire de plus raisonnable ni
+de plus sensé.
+
+-- Non, certainement, m'écriai-je, et j'y suis on ne peut plus
+sensible.
+
+-- Dans l'état actuel des choses, dit miss Savinia, qui eut de
+nouveau recours à ses notes, et une fois qu'il est établi sur quel
+pied nous autorisons les visites de M. Copperfield, nous lui
+demandons de nous donner sa parole d'honneur qu'il n'aura avec
+notre nièce aucune communication, de quelque espèce que ce soit,
+sans que nous en soyons prévenues; et qu'il ne formera, par
+rapport à notre nièce, aucun projet, sans nous le soumettre
+préalablement...
+
+-- Sans vous le soumettre, ma soeur Savinia, interrompit miss
+Clarissa.
+
+-- Je le veux bien, Clarissa, répondit miss Savinia d'un ton
+résigné, à moi personnellement... et sans qu'il ait obtenu notre
+approbation. Nous en faisons une condition expresse et absolue qui
+ne devra être enfreinte sous aucun prétexte. Nous avions prié
+M. Copperfield de se faire accompagner aujourd'hui d'une personne
+de confiance (et elle se tourna vers Traddles qui salua), afin
+qu'il ne pût y avoir ni doute ni malentendu sur ce point.
+M. Copperfield, si vous ou M. Traddles vous avez le moindre
+scrupule à nous faire cette promesse, je vous prie de prendre du
+temps pour y réfléchir.»
+
+Je m'écriai, dans mon enthousiasme, que je n'avais pas besoin d'y
+réfléchir un seul instant de plus. Je jurai solennellement, et, du
+ton le plus passionné, j'appelai Traddles à me servir de témoin;
+je me déclarai d'avance le plus atroce et le plus pervers des
+hommes si jamais je manquais le moins du monde à cette promesse.
+
+«Attendez, dit miss Savinia en levant la main: avant d'avoir le
+plaisir de vous recevoir, messieurs, nous avions résolu de vous
+laisser seuls un quart d'heure, pour vous donner le temps de
+réfléchir à ce sujet. Permettez-nous de nous retirer.»
+
+En vain je répétai que je n'avais pas besoin d'y réfléchir; elles
+persistèrent à se retirer pour un quart d'heure. Les deux petits
+oiseaux s'en allèrent en sautillant avec dignité, et nous restâmes
+seuls: moi, transporté dans des régions délicieuses, et Traddles
+occupé à m'accabler de ses félicitations. Au bout du quart
+d'heure, ni plus ni moins, elles reparurent, toujours avec la même
+dignité! À leur sortie le froissement de leurs robes avait fait un
+léger bruissement comme si elles étaient composées de feuilles
+d'automne; quand elles revinrent, le même frémissement se fit
+encore entendre.
+
+Je promis de nouveau d'observer fidèlement la prescription.
+
+«Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, le reste vous regarde.»
+
+Miss Clarissa cessa, pour la première fois, de laisser ses bras
+croisés, prit ses notes et les regarda.
+
+«Nous serons heureux, dit miss Clarissa, de recevoir
+M. Copperfield à dîner tous les dimanches, si cela lui convient.
+Nous dînons à trois heures.»
+
+Je saluai.
+
+«Dans le courant de la semaine, dit miss Clarissa, nous serons
+charmées que M. Copperfield vienne prendre le thé avec nous. Nous
+prenons le thé à six heures et demie.»
+
+Je saluai de nouveau.
+
+«Deux fois par semaine, dit miss Clarissa, mais pas plus souvent.»
+
+Je saluai de nouveau.
+
+«Miss Trotwood, dont M. Copperfield fait mention dans sa lettre,
+dit miss Clarissa, viendra peut-être nous voir. Quand les visites
+sont utiles, dans l'intérêt des deux parties, nous sommes charmées
+de recevoir des visites et de les rendre. Mais quand il vaut
+mieux, dans l'intérêt des deux parties, qu'on ne se fasse point de
+visites (comme cela nous est arrivé avec mon frère Francis et sa
+famille) alors c'est tout à fait différent.»
+
+J'assurai que ma tante serait heureuse et fière de faire leur
+connaissance, et pourtant je dois dire que je n'étais pas bien
+certain qu'elles dussent toujours s'entendre parfaitement. Toutes
+les conditions étant donc arrêtées, j'exprimai mes remercîments
+avec chaleur, et prenant la main, d'abord de miss Clarissa, puis
+de miss Savinia, je les portai successivement à mes lèvres.
+
+Miss Savinia se leva alors, et priant M. Traddles de nous attendre
+un instant, elle me demanda de la suivre. J'obéis en tremblant;
+elle me conduisit dans une antichambre. Là je trouvai ma bien-
+aimée Dora, la tête appuyée contre le mur, et Jip enfermé dans le
+réchaud pour les assiettes, la tête enveloppée d'une serviette.
+
+Oh! qu'elle était belle dans sa robe de deuil! Comme elle pleura
+d'abord, et comme j'eus de la peine à la faire sortir de son coin!
+Et comme nous fûmes heureux tous deux quand elle finit par s'y
+décider! Quelle joie de tirer Jip du réchaud, de lui rendre la
+lumière du jour, et de nous trouver tous trois réunis!
+
+«Ma chère Dora! À moi maintenant pour toujours.
+
+-- Oh laissez-moi, dit-elle d'un ton suppliant, je vous en prie!
+
+-- N'êtes-vous pas à moi pour toujours, Dora?
+
+-- Oui, certainement, cria Dora, mais j'ai si peur!
+
+-- Peur, ma chérie!
+
+-- Oh oui, je ne l'aime pas, dit Dora. Que ne s'en va-t-il?
+
+-- Mais qui, mon trésor?
+
+-- Votre ami, dit Dora. Est-ce que ça le regarde? Il faut être
+bien stupide.
+
+-- Mon amour! (Jamais je n'ai rien vu de plus séduisant que ses
+manières enfantines.) C'est le meilleur garçon!
+
+-- Mais qu'avons-nous besoin de bon garçon? dit-elle avec une
+petite moue.
+
+-- Ma chérie, repris-je, vous le connaîtrez bientôt et vous
+l'aimerez beaucoup. Ma tante aussi va venir vous voir, et je suis
+sûr que vous l'aimerez aussi de tout votre coeur.
+
+-- Oh non, ne l'amenez pas, dit Dora en m'embrassant d'un petit
+air épouvanté, et en joignant les mains. Non. Je sais bien que
+c'est une mauvaise petite vieille. Ne l'amenez pas ici, mon bon
+petit Dody.» (C'était une corruption de David qu'elle employait
+par amitié.)
+
+Les remontrances n'auraient servi à rien; je me mis à rire, à la
+contempler avec amour, avec bonheur: elle me montra comme Jip
+savait bien se tenir dans un coin sur ses jambes de derrière, et
+il est vrai de dire qu'en effet il y restait bien le temps que
+dure un éclair et retombait aussitôt. Enfin, je ne sais combien de
+temps j'aurais pu rester ainsi, sans penser le moins du monde à
+Traddles, si miss Savinia n'était pas venue me chercher. Miss
+Savinia aimait beaucoup Dora (elle me dit que Dora était tout son
+portrait du temps qu'elle était jeune. Dieu! comme elle avait dû
+changer!) et elle la traitait comme un joujou. Je voulus persuader
+à Dora de venir voir Traddles; mais, sur cette proposition, elle
+courut s'enfermer dans sa chambre; j'allai donc sans elle
+retrouver Traddles, et nous sortîmes ensemble.
+
+«Rien ne saurait être plus satisfaisant, dit Traddles, et ces deux
+vieilles dames sont très-aimables. Je ne serais pas du tout
+surpris que vous fussiez marié plusieurs années avant moi,
+Copperfield.
+
+-- Votre Sophie joue-t-elle de quelque instrument, Traddles?
+demandai-je, dans l'orgueil de mon coeur.
+
+-- Elle sait assez bien jouer du piano pour l'enseigner à ses
+petites soeurs, dit Traddles.
+
+-- Est-ce qu'elle chante?
+
+-- Elle chante quelquefois des ballades pour amuser les autres,
+quand elles ne sont pas en train, dit Traddles, mais elle
+n'exécute rien de bien savant.
+
+-- Elle ne chante pas en s'accompagnant de la guitare?
+
+-- Oh ciel! non!»
+
+-- Est-ce qu'elle peint?
+
+-- Non, pas du tout,» dit Traddles.
+
+Je promis à Traddles qu'il entendrait chanter Sophie et que je lui
+montrerais de ses peintures de fleurs.
+
+Il dit qu'il en serait enchanté, et nous rentrâmes bras dessus
+bras dessous, le plus gaiement du monde. Je l'encourageai à me
+parler de Sophie; il le fit avec une tendre confiance en elle qui
+me toucha fort. Je la comparais à Dora dans mon coeur, avec une
+grande satisfaction d'amour-propre; mais, c'est égal, je
+reconnaissais bien volontiers en moi-même que ça ferait évidemment
+une excellente femme pour Traddles.
+
+Naturellement ma tante fut immédiatement instruite de l'heureux
+résultat de notre conférence, et je la mis au courant de tous les
+détails. Elle était heureuse de me voir si heureux, et elle me
+promit d'aller très-prochainement voir les tantes de Dora. Mais,
+ce soir-là, elle arpenta si longtemps le salon, pendant que
+j'écrivais à Agnès, que je commençais à croire qu'elle avait
+l'intention de continuer jusqu'au lendemain matin.
+
+Ma lettre à Agnès était pleine d'affection et de reconnaissance,
+elle lui détaillait tous les bons effets des conseils qu'elle
+m'avait donnés. Elle m'écrivit par le retour du courrier. Sa
+lettre à elle était pleine de confiance, de raison et de bonne
+humeur, et à dater de ce jour, elle montra toujours la même
+gaieté.
+
+J'avais plus de besogne que jamais. Putney était loin de Highgate
+où je me rendais tous les jours, et pourtant je voulais y aller le
+plus souvent possible. Comme il n'y avait pas moyen que je pusse
+me rendre chez Dora à l'heure du thé, j'obtins, par capitulation,
+de miss Savinia, la permission de venir tous les samedis dans
+l'après-midi, sans que cela fit tort au dimanche. J'avais donc
+deux beaux jours à la fin de chaque semaine, et les autres se
+passaient tout doucement dans l'attente de ceux-là.
+
+Je fus extrêmement soulagé de voir que ma tante et les tantes de
+Dora s'accommodèrent les unes des autres, à tout prendre, beaucoup
+mieux que je ne l'avais espéré. Ma tante fit sa visite quatre ou
+cinq jours après la conférence, et deux ou trois jours après, les
+tantes de Dora lui rendirent sa visite, dans toutes les règles, en
+grande cérémonie. Ces visites se renouvelèrent, mais d'une manière
+plus amicale, de trois en trois semaines. Je sais bien que ma
+tante troublait toutes les idées des tantes de Dora, par son
+dédain pour les fiacres, dont elle n'usait guère, préférant de
+beaucoup venir à pied jusqu'à Putney, et qu'on trouvait qu'elle
+avait bien peu d'égards pour les préjugés de la civilisation, en
+arrivant à des heures indues, tout de suite après le déjeuner, ou
+un quart d'heure avant le thé, ou bien en mettant son chapeau de
+la façon la plus bizarre, sous prétexte que cela lui était
+commode. Mais les tantes de Dora s'habituèrent bientôt à regarder
+ma tante comme une personne excentrique et tant soit peu
+masculine, mais d'une grande intelligence; et, quoique ma tante
+exprimât parfois, sur certaines convenances sociales, des opinions
+hérétiques qui étourdissaient les tantes de Dora, cependant elle
+m'aimait trop pour ne pas sacrifier à l'harmonie générale
+quelques-unes de ses singularités.
+
+Le seul membre de notre petit cercle qui refusât positivement de
+s'adapter aux circonstances, ce fut Jip. Il ne voyait jamais ma
+tante sans aller se fourrer sous une chaise en grinçant des dents,
+et en grognant constamment; de temps à autre il faisait entendre
+un hurlement lamentable, comme si elle lui portait sur les nerfs.
+On essaya de tout, on le caressa, on le gronda, on le battit, on
+l'amena à Buckingham-Street (où il s'élança immédiatement sur les
+deux chats, à la grande terreur des spectateurs); mais jamais on
+ne put l'amener à supporter la société de ma tante. Parfois il
+semblait croire qu'il avait fini par se raisonner et vaincre son
+antipathie; il faisait même l'aimable un moment, mais bientôt il
+retroussait son petit nez, et hurlait si fort qu'il fallait bien
+vite le fourrer dans le réchaud aux assiettes pour qu'il ne pût
+rien voir. À la fin, Dora prit le parti de l'envelopper tout prêt
+dans une serviette, pour le mettre dans le réchaud dès qu'on
+annonçait l'arrivée de ma tante.
+
+Il y avait une chose qui m'inquiétait beaucoup, même au milieu de
+cette douce vie, c'était que Dora semblait passer, aux yeux de
+tout le monde, pour un charmant joujou. Ma tante, avec laquelle
+elle s'était peu à peu familiarisée, l'appelait sa petite fleur;
+et miss Savinia passait son temps à la soigner, à refaire ses
+boucles, à lui préparer de jolies toilettes: on la traitait comme
+un enfant gâté. Ce que miss Savinia faisait, sa soeur
+naturellement le faisait aussi de son côté. Cela me paraissait
+singulier; mais tout le monde avait, jusqu'à un certain point,
+l'air de traiter Dora, à peu près comme Dora traitait Jip.
+
+Je me décidai à lui en parler, et un jour que nous étions seuls
+ensemble (car miss Savinia nous avait, au bout de peu de temps,
+permis de sortir seuls), je lui dis que je voudrais bien qu'elle
+pût leur persuader de la traiter autrement.
+
+«Parce que, voyez-vous, ma chérie! vous n'êtes pas un enfant.
+
+-- Allons! dit Dora; est-ce que vous allez devenir grognon, à
+présent?
+
+-- Grognon? mon amour!
+
+-- Je trouve qu'ils sont tous très-bons pour moi, dit Dora, et je
+suis très-heureuse.
+
+-- À la bonne heure; mais, ma chère petite, vous n'en sériez pas
+moins heureuse, quand on vous traiterait en personne raisonnable.»
+
+Dora me lança un regard de reproche. Quel charmant petit regard!
+et elle se mit à sangloter, en disant que, «puisque je ne l'aimais
+pas, elle ne savait pas pourquoi j'avais tant désiré d'être son
+fiancé? et que, puisque je ne pouvais pas la souffrir, je ferais
+mieux de m'en aller.»
+
+Que pouvais-je faire, que d'embrasser ces beaux yeux pleins de
+larmes, et de lui répéter que je l'adorais?
+
+«Et moi qui vous aime tant, dit Dora; vous ne devriez pas être si
+cruel pour moi, David!
+
+-- Cruel? mon amour! comme si je pouvais être cruel pour vous!
+
+-- Alors ne me grondez pas, dit Dora avec cette petite moue qui
+faisait de sa bouche un bouton de rose, et je serai très-sage.»
+
+Je fus ravi un instant après de l'entendre me demander d'elle-
+même, si je voulais lui donner le livre de cuisine dont je lui
+avais parlé une fois, et lui montrer à tenir des comptes comme je
+le lui avais promis. À la visite suivante, je lui apportai le
+volume, bien relié, pour qu'il eût l'air moins sec et plus
+engageant; et tout en nous promenant dans les champs, je lui
+montrai un vieux livre de comptes à ma tante, et je lui donnai un
+petit carnet, un joli porte-crayon et une boîte de mine de plomb
+pour qu'elle pût s'exercer au ménage.
+
+Mais le livre de cuisine fit mal à la tête à Dora, et les chiffres
+la firent pleurer. Ils ne voulaient pas s'additionner, disait-
+elle; aussi se mit-elle à les effacer tous, et à dessiner à la
+place sur son carnet des petits bouquets, ou bien le portait de
+Jip et le mien.
+
+J'essayai ensuite de lui donner verbalement quelques conseils sur
+les affaires du ménage, dans nos promenades du samedi.
+Quelquefois, par exemple, quand nous passions devant la boutique
+d'un boucher, je lui disais:
+
+«Voyons, ma petite, si nous étions mariés, et que vous eussiez à
+acheter une épaule de mouton pour notre dîner, sauriez-vous
+l'acheter?»
+
+Le joli petit visage de Dora s'allongeait, et elle avançait ses
+lèvres, comme si elle voulait fermer les miennes par un de ses
+baisers.
+
+«Sauriez-vous l'acheter, ma petite?» répétais-je alors d'un air
+inflexible.
+
+Dora réfléchissait un moment, puis elle répondait d'un air de
+triomphe:
+
+«Mais le boucher saurait bien me la vendre; est-ce que ça ne
+suffit pas? Oh! David que vous êtes niais!»
+
+Une autre fois, je demandai à Dora, en regardant le livre de
+cuisine, ce qu'elle ferait si nous étions mariés, et que je lui
+demandasse de me faire manger une bonne étuvée à l'irlandaise.
+Elle me répondit qu'elle dirait à sa cuisinière: «Faites-moi une
+étuvée.» Puis elle battit des mains en riant si gaiement qu'elle
+me parut plus charmante que jamais.
+
+En conséquence, le livre de cuisine ne servit guère qu'à mettre
+dans le coin, pour faire tenir dessus tout droit maître Jip. Mais
+Dora fut tellement contente le jour où elle parvint à l'y faire
+rester, avec le porte crayon entre les dents, que je ne regrettai
+pas de l'avoir acheté.
+
+Nous en revînmes à la guitare, aux bouquets de fleurs, aux
+chansons sur le plaisir de danser toujours, tra la la! et toute la
+semaine se passait en réjouissances. De temps en temps j'aurais
+voulu pouvoir insinuer à miss Savinia qu'elle traitait un peu trop
+ma chère Dora comme un jouet, et puis je finissais par m'avouer
+quelquefois, que moi aussi je cédais à l'entraînement général, et
+que je la traitais comme un jouet aussi bien que les autres;
+quelquefois, mais pas souvent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Une noirceur.
+
+
+Je sais qu'il ne m'appartient pas de raconter, bien que ce
+manuscrit ne soit destiné qu'à moi seul, avec quelle ardeur je
+m'appliquai à faire des progrès dans tous les menus détails de
+cette malheureuse sténographie, pour répondre à l'attente de Dora
+et à la confiance de ses tantes. J'ajouterai seulement, à ce que
+j'ai dit déjà de ma persévérance à cette époque et de la patiente
+énergie qui commençait alors à devenir le fond de mon caractère,
+que c'est à ces qualités surtout que j'ai dû plus tard le bonheur
+de réussir. J'ai eu beaucoup de bonheur dans les affaires de cette
+vie; bien des gens ont travaillé plus que moi, sans avoir autant
+de succès; mais je n'aurais jamais pu faire ce que j'ai fait sans
+les habitudes de ponctualité, d'ordre et de diligence que je
+commençai à contracter, et surtout sans la faculté que j'acquis
+alors de concentrer toutes mes attentions sur un seul objet à la
+fois, sans m'inquiéter de celui qui allait lui succéder peut-être
+à l'instant même. Dieu sait que je n'écris pas cela pour me
+vanter! Il faudrait être véritablement un saint pour n'avoir pas à
+regretter, en repassant toute sa vie comme je le fais ici, page
+par page, bien des talents négligés, bien des occasions favorables
+perdues, bien des erreurs et bien des fautes. Il est probable que
+j'ai mal usé, comme un autre, de tous les dons que j'avais reçus.
+Ce que je veux dire simplement, c'est que, depuis ce temps-là,
+tout ce que j'ai eu à faire dans ce monde, j'ai essayé de le bien
+faire; que je me suis dévoué entièrement à ce que j'ai entrepris,
+et que dans les petites comme dans les grandes choses, j'ai
+toujours sérieusement marché à mon but. Je ne crois pas qu'il soit
+possible, même à ceux qui ont de grandes familles, de réussir
+s'ils n'unissent pas à leur talent naturel des qualités simples,
+solides, laborieuses, et surtout une légitime confiance dans le
+succès: il n'y a rien de tel en ce monde que de vouloir. Des
+talents rares, ou des occasions favorables, forment pour ainsi
+dire les deux montants de l'échelle où il faut grimper, mais,
+avant tout, que les barreaux soient d'un bois dur et résistant;
+rien ne saurait remplacer, pour réussir, une volonté sérieuse et
+sincère. Au lieu de toucher à quelque chose du bout du doigt, je
+m'y donnais corps et âme, et, quelle que fût mon oeuvre, je n'ai
+jamais affecté de la déprécier. Voilà des règles dont je me suis
+trouvé bien.
+
+Je ne veux pas répéter ici combien je dois à Agnès de
+reconnaissance dans la pratique de ces préceptes. Mon récit
+m'entraîne vers elle comme ma reconnaissance et mon amour.
+
+Elle vint faire chez le docteur une visite de quinze jours.
+M. Wickfield était un vieil ami de cet excellent homme qui
+désirait le voir pour tâcher de lui faire du bien. Agnès lui avait
+parlé de son père à sa dernière visite à Londres, et ce voyage
+était le résultat de leur conversation. Elle accompagna
+M. Wickfield. Je ne fus pas surpris d'apprendre qu'elle avait
+promis à mistress Heep de lui trouver un logement dans le
+voisinage; ses rhumatismes exigeaient, disait-elle, un changement
+d'air, et elle serait charmée de se trouver en si bonne compagnie.
+Je ne fus pas surpris non plus de voir le lendemain Uriah arriver,
+comme un bon fils qu'il était, pour installer sa respectable mère.
+
+«Voyez-vous, maître Copperfield, dit-il en m'imposant sa société
+tandis que je me promenais dans le jardin du docteur, quand on
+aime, on est jaloux, ou tout au moins on désire pouvoir veiller
+sur l'objet aimé.
+
+-- De qui donc êtes-vous jaloux, maintenant? lui dis-je.
+
+-- Grâce à vous, maître Copperfield, reprit-il, de personne en
+particulier pour le moment, pas d'un homme, au moins!
+
+-- Seriez-vous par hasard jaloux d'une femme?»
+
+Il me lança un regard de côté avec ses sinistres yeux rouges et se
+mit à rire.
+
+«Réellement, maître Copperfield, dit-il... je devrais dire
+monsieur Copperfield, mais vous me pardonnerez cette habitude
+invétérée; vous êtes si adroit, vrai, vous me débouchez comme avec
+un tire-bouchon! Eh bien! je n'hésite pas à vous le dire, et il
+posa sur moi sa main gluante et poissée, je n'ai jamais été
+l'enfant chéri des dames, je n'ai jamais beaucoup plu à mistress
+Strong.»
+
+Ses yeux devenaient verts, tandis qu'il me regardait avec une ruse
+infernale.
+
+«Que voulez-vous dire? lui demandai-je.
+
+-- Mais bien que je sois procureur, maître Copperfield, reprit-il
+avec un petit rire sec, je veux dire, pour le moment, exactement
+ce que je dis.
+
+-- Et que veut dire votre regard? continuai-je avec calme.
+
+-- Mon regard? Mais Copperfield, vous devenez bien exigeant. Que
+veut dire mon regard?
+
+-- Oui, dis-je, votre regard?»
+
+Il parut enchanté, et rit d'aussi bon coeur qu'il savait rire.
+Après s'être gratté le menton, il reprit lentement et les yeux
+baissés:
+
+«Quand je n'étais qu'un humble commis, elle m'a toujours méprisé.
+Elle voulait toujours attirer mon Agnès chez elle, et elle avait
+bien de l'amitié pour vous, maître Copperfield. Mais moi, j'étais
+trop au-dessous d'elle pour qu'elle me remarquât.
+
+-- Eh bien! dis-je, quand cela serait?
+
+-- Et au-dessous de _lui_ aussi, poursuivit Uriah très-
+distinctement et d'un ton de réflexion, tout en continuant à se
+gratter le menton.
+
+-- Vous devriez connaître assez le docteur, dis-je, pour savoir
+qu'avec son esprit distrait il ne songeait pas à vous quand vous
+n'étiez pas sous ses yeux.»
+
+Il me regarda de nouveau de côté, allongea son maigre visage pour
+pouvoir se gratter plus commodément, et me répondit:
+
+«Oh! je ne parle pas du docteur; oh! certes non; pauvre homme! Je
+parle de M. Maldon.»
+
+Mon coeur se serra; tous mes doutes, toutes mes appréhensions sur
+ce sujet, toute la paix et tout le bonheur du docteur, tout ce
+mélange d'innocence et d'imprudence dont je n'avais pu pénétrer le
+mystère, tout cela, je vis en un moment que c'était à la merci de
+ce misérable grimacier.
+
+«Jamais il n'entrait dans le bureau sans me dire de m'en aller et
+me pousser dehors, dit Uriah; ne voilà-t-il pas un beau monsieur!
+Moi j'étais doux et humble comme je le suis toujours. Mais, c'est
+égal, je n'aimais pas ça dans ce temps-là, pas plus que je ne
+l'aime aujourd'hui.»
+
+Il cessa de se gratter le menton et se mit à sucer ses joues de
+manière qu'elles devaient se toucher à l'intérieur, toujours en me
+jetant le même regard oblique et faux.
+
+«C'est ce que vous appelez une jolie femme, continua-t-il quand sa
+figure eut repris peu à peu sa forme naturelle; et je comprends
+qu'elle ne voie pas d'un très-bon oeil un homme comme moi. Elle
+aurait bientôt, j'en suis sûr, donné à mon Agnès le désir de viser
+plus haut; mais si je ne suis pas un godelureau à plaire aux
+dames, maître Copperfield, cela n'empêche pas qu'on ait des yeux
+pour voir. Nous autres, avec notre humilité, en général, nous
+avons des yeux, et nous nous en servons!»
+
+J'essayai de prendre un air libre et dégagé, mais je voyais bien,
+à sa figure, que je ne lui donnais pas le change sur mes
+inquiétudes.
+
+«Je ne veux pas me laisser battre, Copperfield, continua-t-il tout
+en fronçant, avec un air diabolique, l'endroit où auraient dû se
+trouver ses sourcils roux, s'il avait eu des sourcils, et je ferai
+ce que je pourrai pour mettre un terme à cette liaison. Je ne
+l'approuve pas. Je ne crains pas de vous avouer que je ne suis
+pas, de ma nature, un mari commode, et que je veux éloigner les
+intrus. Je n'ai pas envie de m'exposer à ce qu'on vienne comploter
+contre moi.
+
+-- C'est vous qui complotez toujours, et vous vous figurez que
+tout le monde fait comme vous, lui dis-je.
+
+-- C'est possible, maître Copperfield, répondit-il; mais j'ai un
+but, comme disait toujours mon associé, et je ferai des pieds et
+des mains pour y parvenir. J'ai beau être humble, je ne veux pas
+me laisser faire. Je n'ai pas envie qu'on vienne en mon chemin.
+Tenez, réellement, il faudra que je leur fasse tourner les talons,
+maître Copperfield.
+
+-- Je ne vous comprends pas, dis-je.
+
+-- Vraiment! répondit-il avec un de ses soubresauts habituels.
+Cela m'étonne, maître Copperfield, vous qui avez tant d'esprit. Je
+tâcherai d'être plus clair une autre fois. Tiens! n'est-ce pas
+M. Maldon que je vois là-bas à cheval? Il va sonner à la grille,
+je crois!
+
+-- Il en a l'air,» répondis-je aussi négligemment que je pus.
+
+Uriah s'arrêta tout court, mit ses mains entre ses genoux, et se
+courba en deux, à force de rire; c'était un rire parfaitement
+silencieux: on n'entendait rien. J'étais tellement indigné de son
+odieuse conduite, et surtout de ses derniers propos, que je lui
+tournai le dos sans plus de cérémonie, le laissant là, courbé en
+deux, rire à son aise dans le jardin, où il avait l'air d'un
+épouvantail pour les moineaux.
+
+Ce ne fut pas ce soir-là, mais deux jours après, un samedi, je me
+le rappelle bien, que je menai Agnès voir Dora. J'avais arrangé
+d'avance la visite avec miss Savinia, et on avait invité Agnès à
+prendre le thé.
+
+J'étais également fier et inquiet, fier de ma chère petite
+fiancée, inquiet de savoir si elle plairait à Agnès. Tout le long
+de la route de Putney (Agnès était dans l'omnibus et moi sur
+l'impériale) je cherchais à me représenter Dora sous un de ces
+charmants aspects que je lui connaissais si bien; tantôt je me
+disais que je voudrais la trouver exactement comme elle était tel
+jour; puis je me disais que j'aimerais peut-être mieux la voir
+comme tel autre; je m'en donnais la fièvre.
+
+En tout cas, j'étais sûr qu'elle serait très-jolie; mais il arriva
+que jamais elle ne m'avait paru si charmante. Elle n'était pas
+dans le salon quand je présentai Agnès à ses deux petites tantes;
+elle s'était sauvée par timidité. Mais maintenant, je savais où il
+fallait aller la chercher, et je la retrouvai qui se bouchait les
+oreilles, la tête appuyée contre le même mur que le premier jour.
+
+D'abord elle me dit qu'elle ne voulait pas venir, puis elle me
+demanda de lui accorder cinq minutes à ma montre. Puis enfin elle
+passa son bras dans le mien; son gentil petit minois était couvert
+d'une modeste rougeur; jamais elle n'avait été si jolie; mais,
+quand nous entrâmes dans le salon, elle devint toute pâle, ce qui
+la rendait dix fois plus jolie encore.
+
+Dora avait peur d'Agnès. Elle m'avait dit qu'elle savait bien
+qu'Agnès «avait trop d'esprit.» Mais quand elle la vit qui la
+regardait de ses yeux à la fois si sérieux et si gais, si pensifs
+et si bons, elle poussa un petit cri de joyeuse surprise, se jeta
+dans les bras d'Agnès, et posa doucement sa joue innocente contre
+la sienne.
+
+Jamais je n'avais été si heureux, jamais je n'avais été si content
+que quand je les vis s'asseoir tout près l'une de l'autre. Quel
+plaisir de voir ma petite chérie regarder si simplement les yeux
+si affectueux d'Agnès! Quelle joie de voir la tendresse avec
+laquelle Agnès la couvait de son regard incomparable.
+
+Miss Savinia et miss Clarissa partageaient ma joie à leur manière;
+jamais vous n'avez vu un thé si gai. C'était miss Clarissa qui y
+présidait; moi je coupais et je faisais circuler le pudding glacé
+au raisin de Corinthe: les deux petites soeurs aimaient, comme les
+oiseaux, à en becqueter les grains et le sucre; miss Savinia nous
+regardait d'un air de bienveillante protection, comme si notre
+amour et notre bonheur étaient son ouvrage; nous étions tous
+parfaitement contents de nous et des autres.
+
+La douce sérénité d'Agnès leur avait gagné le coeur à toutes. Elle
+semblait être venue compléter notre heureux petit cercle. Avec
+quel tranquille intérêt elle s'occupait de tout ce qui intéressait
+Dora! avec quelle gaieté elle avait su se faire bien venir tout de
+suite de Jip! avec quel aimable enjouement elle plaisantait Dora,
+qui n'osait pas venir s'asseoir à côté de moi! avec quelle grâce
+modeste et simple elle arrachait à Dora enchantée une foule de
+petites confidences qui la faisaient rougir jusque dans le blanc
+des yeux!
+
+«Je suis si contente que vous m'aimiez, dit Dora quand nous eûmes
+fini de prendre le thé! Je n'en étais pas sûre, et maintenant que
+Julia Mills est partie, j'ai encore plus besoin qu'on m'aime.»
+
+Je me rappelle que j'ai oublié d'annoncer ce fait important. Miss
+Mills s'était embarquée, et nous avions été, Dora et moi, lui
+rendre visite à bord du bâtiment en rade à Gravesend; on nous
+avait donné, pour le goûter, du gingembre confit, du guava, et
+toute sorte d'autres friandises de ce genre; nous avions laissé
+miss Mills en larmes, assise sur un pliant à bord. Elle avait sous
+le bras un gros registre où elle se proposait de consigner jour
+par jour, et de soigneusement renfermer sous clef, les réflexions
+que lui inspirerait le spectacle de l'océan.
+
+Agnès dit qu'elle avait bien peur que je n'eusse fait d'elle un
+portrait peu agréable, mais Dora l'assura aussitôt du contraire.
+
+«Oh! non, dit-elle en secouant ses jolies petites boucles, au
+contraire, il ne tarissait pas en louanges sur votre compte. Il
+fait même tant de cas de votre opinion, que je la redoutais
+presque pour moi.
+
+-- Ma bonne opinion ne peut rien ajouter à son affection pour
+certaines personnes, dit Agnès en souriant: il n'en a que faire.
+
+-- Oh! mais, dites-le-moi tout de même, reprit Dora de sa voix la
+plus caressante, si cela se peut.»
+
+Nous nous divertîmes fort de ce que Dora tenait tant à ce qu'on
+l'aimât.
+
+Là-dessus, pour se venger, elle me dit des sottises, déclarant
+qu'elle ne m'aimait pas du tout; et, dans tous ces heureux
+enfantillages, la soirée nous sembla bien courte. L'omnibus allait
+passer, il fallait partir. J'étais tout seul devant le feu. Dora
+entra tout doucement pour m'embrasser avant mon départ, selon sa
+coutume.
+
+«N'est-ce pas, Dody, que si j'avais eu une pareille amie depuis
+bien longtemps, me dit-elle avec ses yeux pétillants et sa petite
+main occupée après les boutons de mon habit, n'est-ce pas que
+j'aurais peut-être plus d'esprit que je n'en ai?
+
+-- Mon amour! lui dis-je; quelle folie!
+
+-- Croyez-vous que ce soit une folie? reprit Dora sans me
+regarder. En êtes-vous bien sûr?
+
+-- Mais parfaitement sûr!
+
+-- J'ai oublié, dit Dora tout en continuant à tourner et retourner
+mon bouton, quel est votre degré de parenté avec Agnès, méchant?
+
+-- Elle n'est pas ma parente, répondis-je, mais nous avons été
+élevés ensemble, comme frère et soeur.
+
+-- Je me demande comment vous avez jamais pu devenir amoureux de
+moi, dit Dora, en s'attaquant à un autre bouton de mon habit.
+
+-- Peut-être parce qu'il n'était pas possible de vous voir sans
+vous aimer, Dora.
+
+-- Mais si vous ne m'aviez jamais vue? dit Dora, en passant à un
+autre bouton.
+
+-- Mais si nous n'étions nés ni l'un ni l'autre, lui répondis-je
+gaiement.»
+
+Je me demandais à quoi elle pensait, tandis que j'admirais en
+silence la douce petite main qui passait en revue successivement
+tous les boutons de mon habit, les boucles ondoyantes qui
+tombaient sur mon épaule, ou les longs cils qui abritaient ses
+yeux baissés. À la fin elle les leva vers moi, se dressa sur la
+pointe des pieds pour me donner, d'un air plus pensif que de
+coutume, son précieux petit baiser une fois, deux fois, trois
+fois; puis elle sortit de la chambre.
+
+Tout le monde rentra cinq minutes après: Dora avait repris sa
+gaieté habituelle. Elle était décidée à faire exécuter à Jip tous
+ses exercices avant l'arrivée de l'omnibus. Cela fut si long (non
+pas par la variété des évolutions, mais par la mauvaise volonté de
+Jip) que la voiture était devant la porte avant qu'on en eût vu
+seulement la moitié. Agnès et Dora se séparèrent à la hâte, mais
+fort tendrement; il fut convenu que Dora écrirait à Agnès (à
+condition qu'elle ne trouverait pas ses lettres trop niaises) et
+qu'Agnès lui répondrait. Il y eut de nouveaux adieux à la porte de
+l'omnibus, qui se répétèrent quand Dora, en dépit des remontrances
+de miss Savinia, courut encore une fois à la portière de la
+voiture, pour rappeler à Agnès sa promesse, et pour faire voltiger
+devant moi ses charmantes petites boucles.
+
+L'omnibus devait nous déposer près de Covent-Garden, et là nous
+avions à prendre une autre voiture pour arriver à Highgate.
+J'attendais impatiemment le moment où je me trouverais seul avec
+Agnès, pour savoir ce qu'elle me dirait de Dora. Ah! quel éloge
+elle m'en fit! avec quelle tendresse et quelle bonté elle me
+félicita d'avoir gagné le coeur de cette charmante petite
+créature, qui avait déployé devant elle toute sa grâce innocente!
+avec quel sérieux elle me rappela, sans en avoir l'air, la
+responsabilité qui pesait sur moi!
+
+Jamais, non jamais, je n'avais aimé Dora si profondément ni si
+efficacement que ce jour-là. Lorsque nous fûmes descendus de
+voiture, et que nous fûmes entrés dans le tranquille sentier qui
+conduisait à la maison du docteur, je dis à Agnès que c'était à
+elle que je devais ce bonheur.
+
+«Quand vous étiez assise près d'elle, lui dis-je, vous aviez l'air
+d'être son ange gardien, comme vous êtes le mien, Agnès.
+
+-- Un pauvre ange, reprit-elle, mais fidèle.»
+
+La douceur de sa voix m'alla au coeur; je repris tout
+naturellement:
+
+«Vous semblez avoir retrouvé toute cette sérénité qui n'appartient
+qu'à vous, Agnès; cela me fait espérer que vous êtes plus heureuse
+dans votre intérieur.
+
+-- Je suis plus heureuse dans mon propre coeur, dit-elle; il est
+tranquille et joyeux.»
+
+Je regardai ce beau visage à la lueur des étoiles: il me parut
+plus noble encore.
+
+«Il n'y a rien de changé chez nous, dit Agnès, après un moment de
+silence.
+
+-- Je ne voudrais pas faire une nouvelle allusion... je ne
+voudrais pas vous tourmenter, Agnès, mais je ne puis m'empêcher de
+vous demander... vous savez bien ce dont nous avons parlé la
+dernière fois que je vous ai vue?
+
+-- Non, il n'y a rien de nouveau, répondit-elle.
+
+-- J'ai tant pensé à tout cela!
+
+-- Pensez-y moins. Rappelez-vous que j'ai confiance dans
+l'affection simple et fidèle: ne craignez rien pour moi, Trotwood,
+ajouta-t-elle au bout d'un moment; je ne ferai jamais ce que vous
+craignez de me voir faire.»
+
+Je ne l'avais jamais craint dans les moments de tranquille
+réflexion, et pourtant ce fut pour moi un soulagement inexprimable
+que d'en recevoir l'assurance de cette bouche candide et sincère.
+Je le lui dis avec vivacité.
+
+«Et quand cette visite sera finie, lui dis-je, car nous ne sommes
+pas sûrs de nous retrouver seuls une autre fois; serez-vous bien
+longtemps sans revenir à Londres, ma chère Agnès?
+
+-- Probablement, répondit-elle. Je crois qu'il vaut mieux, pour
+mon père que nous restions chez nous. Nous ne nous verrons donc
+pas souvent d'ici à quelque temps, mais j'écrirai à Dora, et
+j'aurai par elle de vos nouvelles.»
+
+Nous arrivions dans la cour de la petite maison du docteur. Il
+commentait à être tard. On voyait briller une lumière à la fenêtre
+de la chambre de mistress Strong, Agnès me la montra et me dit
+bonsoir.
+
+«Ne soyez pas troublé, me dit-elle en me donnant la main; par la
+pensée de nos chagrins et de nos soucis. Rien ne peut me rendre
+plus heureuse que votre bonheur. Si jamais vous pouvez me venir en
+aide, soyez sûr que je vous le demanderai. Que Dieu continue de
+vous bénir!»
+
+Son sourire était si tendre, sa voix était si gaie qu'il me
+semblait encore voir et entendre auprès d'elle ma petite Dora. Je
+restai un moment sous le portique, les yeux fixés sur les étoiles,
+le coeur plein d'amour et de reconnaissance, puis je rentrai
+lentement. J'avais loué une chambre tout près, et j'allais passer
+la grille, lorsque, en tournant par hasard la tête, je vis de la
+lumière dans le cabinet du docteur. Il me vint à l'esprit que
+peut-être il avait travaillé au Dictionnaire sans mon aide. Je
+voulus m'en assurer, et, en tout cas, lui dire bonsoir, pendant
+qu'il était encore au milieu de ses livres; traversant donc
+doucement le vestibule, j'entrai dans son cabinet.
+
+La première personne que je vis à la faible lueur de la lampe, ce
+fut Uriah. J'en fus surpris. Il était debout près de la table du
+docteur, avec une de ses mains de squelette étendue sur sa bouche.
+Le docteur était assis dans son fauteuil, et tenait sa tête cachée
+dans ses mains. M. Wickfield, l'air cruellement troublé et
+affligé, se penchait en avant, osant à peine toucher le bras de
+son ami.
+
+Un instant, je crus que le docteur était malade. Je fis un pas
+vers lui avec empressement, mais je rencontrai le regard d'Uriah;
+alors je compris de quoi il s'agissait. Je voulais me retirer,
+mais le docteur fit un geste pour me retenir: je restai.
+
+«En tout cas, dit Uriah, se tordant d'une façon horrible, nous
+ferons aussi bien de fermer la porte: il n'y a pas besoin d'aller
+crier ça par-dessus les toits.»
+
+En même temps, il s'avança vers la porte sur la pointe du pied, et
+la ferma soigneusement. Il revint ensuite reprendre la même
+position. Il y avait dans sa voix et dans toutes ses manières un
+zèle et une compassion hypocrites qui m'étaient plus intolérables
+que l'impudence la plus hardie.
+
+«J'ai cru de mon devoir, maître Copperfield, dit Uriah, de faire
+connaître au docteur Strong ce dont nous avons déjà causé, vous et
+moi, vous savez, le jour où vous ne m'avez pas parfaitement
+compris?»
+
+Je lui lançai un regard sans dire un seul mot, et je m'approchai
+de mon bon vieux maître pour lui murmurer quelques paroles de
+consolation et d'encouragement. Il posa sa main sur mon épaule,
+comme il avait coutume de le faire quand je n'étais qu'un tout
+petit garçon, mais il ne releva pas sa tête blanchie.
+
+«Comme vous ne m'avez pas compris, maître Copperfield, reprit
+Uriah du même ton officieux, je prendrai la liberté de dire
+humblement ici, où nous sommes entre amis, que j'ai appelé
+l'attention du docteur Strong sur la conduite de mistress Strong.
+C'est bien malgré moi, je vous assure, Copperfield, que je me
+trouve mêlé à quelque chose de si désagréable; mais le fait est
+qu'on se trouve toujours mêlé à ce qu'on voudrait éviter. Voilà ce
+que je voulais dire, monsieur, le jour où vous ne m'avez pas
+compris.»
+
+Je ne sais comment je résistai au désir de le prendre au collet et
+de l'étrangler.
+
+«Je ne me suis probablement pas bien expliqué, ni vous non plus,
+continua-t-il. Naturellement, nous n'avions pas grande envie de
+nous étendre sur un pareil sujet. Cependant, j'ai enfin pris mon
+parti de parler clairement, et j'ai dit au docteur Strong que...
+Ne parliez-vous pas, monsieur?»
+
+Ceci s'adressait au docteur, qui avait fait entendre un
+gémissement. Nul coeur n'aurait pu s'empêcher d'en être touché!
+excepté pourtant celui d'Uriah.
+
+«Je disais au docteur Strong, reprit-il, que tout le monde pouvait
+s'apercevoir qu'il y avait trop d'intimité entre M. Meldon et sa
+charmante cousine. Réellement le temps est venu (puisque nous nous
+trouvons mêlés à des choses qui ne devraient pas être) où le
+docteur Strong doit apprendre que cela était clair comme le jour
+pour tout le monde, dès avant le départ de M. Meldon pour les
+Indes; que M. Meldon n'est pas revenu pour autre chose, et que ce
+n'est pas pour autre chose qu'il est toujours ici. Quand vous êtes
+entré, monsieur, je priais mon associé, et il se tourna vers
+M. Wickfield, de bien vouloir dire en son âme et conscience, au
+docteur Strong, s'il n'avait pas été depuis longtemps du même
+avis. M. Wickfield, voulez-vous être assez bon pour nous le dire?
+Oui, ou non, monsieur? Allons, mon associé!
+
+-- Pour l'amour de Dieu, mon cher ami, dit M. Wickfield en posant
+de nouveau sa main d'un air indécis sur le bras du docteur,
+n'attachez pas trop d'importance à des soupçons que j'ai pu
+former.
+
+-- Ah! cria Uriah, en secouant la tête, quelle triste confirmation
+de mes paroles, n'est-ce pas? lui! un si ancien ami! Mais,
+Copperfield, je n'étais encore qu'un petit commis dans ses
+bureaux, que je le voyais déjà, non pas une fois, mais vingt fois,
+tout troublé (et il avait bien raison en sa qualité de père, ce
+n'est pas moi qui l'en blâmerai) à la pensée que miss Agnès se
+trouvait mêlée avec des choses qui ne doivent pas être.
+
+-- Mon cher Strong, dit M. Wickfield d'une voix tremblante, mon
+bon ami, je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai toujours eu le
+défaut de chercher chez tout le monde un mobile dominant, et de
+juger toutes les actions des hommes par ce principe étroit. C'est
+peut-être bien ce qui m'a trompé encore dans cette circonstance,
+en me donnant des doutes téméraires.
+
+-- Vous avez eu des doutes, Wickfield, dit le docteur, sans
+relever la tête, vous avez eu des doutes?
+
+-- Parlez, mon associé, dit Uriah.
+
+-- J'en ai eu certainement quelquefois, dit M. Wickfield, mais,
+... que Dieu me pardonne, je croyais que vous en aviez aussi.
+
+-- Non, non, non! répondit le docteur du ton le plus pathétique.
+
+-- J'avais cru, dit M. Wickfield, que, lorsque vous aviez désiré
+envoyer Meldon à l'étranger, c'était dans le but d'amener une
+séparation désirable.
+
+-- Non, non, non! répondit le docteur, c'était pour faire plaisir
+à Annie, que j'ai cherché à caser le compagnon de son enfance.
+Rien de plus.
+
+-- Je l'ai bien vu après, dit M. Wickfield, et je n'en pouvais
+douter, mais je croyais... rappelez-vous, je vous prie, que j'ai
+toujours eu le malheur de tout juger à un point de vue trop
+étroit... je croyais que, dans un cas où il y avait une telle
+différence d'âge...
+
+-- C'est comme cela qu'il faut envisager la chose, n'est-ce pas,
+maître Copperfield? fit observer Uriah, avec une hypocrite et
+insolente pitié.
+
+-- Il ne me semblait pas impossible qu'une personne si jeune et si
+charmante, pût, malgré tout son respect pour vous, avoir cédé, en
+vous épousant, à des considérations purement mondaines. Je ne
+songeais pas à une foule d'autres raisons et de sentiments qui
+pouvaient l'avoir décidée. Pour l'amour du ciel, n'oubliez pas
+cela!
+
+-- Quelle charité d'interprétation! dit Uriah, en secouant ta
+tête.
+
+-- Comme je ne la considérais qu'à mon point de vue, dit
+M. Wickfield, au nom de tout ce qui vous est cher, mon vieil ami,
+je vous supplie de bien y réfléchir par vous-même; je suis forcé
+de vous avouer, car je ne puis m'en empêcher...
+
+-- Non, c'est impossible, monsieur Wickfield, dit Uriah, une fois
+que vous en êtes venu là.
+
+-- Je suis forcé d'avouer, dit M. Wickfield, en regardant son
+associé d'un air piteux et désolé, que j'ai eu des doutes sur
+elle, que j'ai cru qu'elle manquait à ses devoirs envers vous; et
+que, s'il faut tout vous dire, j'ai été parfois inquiet de la
+pensée qu'Agnès était assez liée avec elle pour voir ce que je
+voyais, ou du moins ce que croyait voir mon esprit prévenu. Je ne
+l'ai jamais dit à personne. Je me serais bien gardé d'en donner
+l'idée à personne. Et, quelque terrible que cela puisse être pour
+vous à entendre, dit M. Wickfield, vaincu par son émotion, si vous
+saviez quel mal cela me fait de vous le dire, vous auriez pitié de
+moi!»
+
+Le docteur, avec sa parfaite bonté, lui tendit la main.
+M. Wickfield la tint un moment dans les siennes, et resta la tête
+baissée tristement.
+
+«Ce qu'il y a de bien sûr, dit Uriah qui, pendant tout ce temps-
+là, se tortillait en silence comme une anguille, c'est que c'est
+pour tout le monde un sujet fort pénible. Mais, puisque nous avons
+été aussi loin, je prendrai la liberté de faire observer que
+Copperfield s'en était également aperçu.»
+
+Je me tournai vers lui, et je lui demandai comment il osait me
+mettre en jeu.
+
+«Oh! c'est très-bien à vous, Copperfield, reprit Uriah, et nous
+savons tous combien vous êtes bon et aimable; mais vous savez que
+l'autre soir, quand je vous en ai parlé, vous avez compris tout de
+suite ce que je voulais dire. Vous le savez, Copperfield, ne le
+niez pas! Je sais bien que, si vous le niez, c'est dans
+d'excellentes intentions; mais ne le niez pas, Copperfield!»
+
+Je vis s'arrêter un moment sur moi le doux regard du bon vieux
+docteur, et je sentis qu'il ne pourrait lire que trop clairement
+sur mon visage l'aveu de mes soupçons et de mes doutes. Il était
+inutile de dire le contraire; je n'y pouvais rien; je ne pouvais
+pas me contredire moi-même.
+
+Tout le monde s'était tu: le docteur se leva et traversa deux ou
+trois fois la chambre, puis il se rapprocha de l'endroit où était
+son fauteuil, et s'appuya sur le dossier, enfin, essuyant de temps
+en temps ses larmes, il nous dit avec une droiture simple qui lui
+faisait, selon moi, beaucoup plus d'honneur que s'il avait cherché
+à cacher son émotion:
+
+«J'ai eu de grands torts. Je crois sincèrement que j'ai eu de
+grands torts. J'ai exposé une personne qui tient la première place
+dans mon coeur, à des difficultés et à des soupçons dont, sans
+moi, elle n'aurait jamais été l'objet.»
+
+Uriah Heep fit entendre une sorte de reniflement: Je suppose que
+c'était pour exprimer sa sympathie.
+
+«Jamais, sans moi, dit le docteur, mon Annie n'aurait été exposés
+à de tels soupçons. Je suis vieux, messieurs, vous le savez; je
+sens, ce soir, que je n'ai plus guère de liens qui me rattachent à
+la vie. Mais, je réponds sur ma vie, oui, sur ma vie, de la
+fidélité et de l'honneur de la chère femme qui a été le sujet de
+cette conversation!»
+
+Je ne crois pas qu'on eut pu trouver ni parmi les plus nobles
+chevaliers, ni parmi les plus beaux types inventés jamais par
+l'imagination des peintres, un vieillard capable de parler avec
+une dignité plus émouvante que ce bon vieux docteur.
+
+«Mais, continua-t-il, si j'ai pu me faire illusion auparavant là-
+dessus, je ne puis me dissimuler maintenant, en y réfléchissant,
+que c'est moi qui ai eu le tort de faire tomber cette jeune femme
+dans les dangers d'un mariage imprudent et funeste. Je n'ai pas
+l'habitude de remarquer ce qui se passe, et je suis forcé de
+croire que les observations de diverses personnes, d'âge et de
+position différentes, qui, toutes, ont cru voir la même chose,
+valent naturellement mieux que mon aveugle confiance.»
+
+J'avais souvent admiré, je l'ai déjà dit, la bienveillance de ses
+manières envers sa jeune femme, mais, à mes yeux, rien ne pouvait
+être plus touchant que la tendresse respectueuse avec laquelle il
+parlait d'elle dans cette occasion, et la noble assurance avec
+laquelle il rejetait loin de lui le plus léger doute sur sa
+fidélité.
+
+«J'ai épousé cette jeune femme, dit le docteur, quand elle était
+encore presque enfant. Je l'ai prise avant que son caractère fût
+seulement formé. Les progrès qu'elle avait pu faire, j'avais eu le
+bonheur d'y contribuer. Je connaissais beaucoup son père; je la
+connaissais beaucoup elle-même. Je lui avais enseigné tout ce que
+j'avais pu, par amour pour ses belles et grandes qualités. Si je
+lui ai fait du mal, comme je le crains, en abusant, sans le
+vouloir, de sa reconnaissance et de son affection, je lui en
+demande pardon du fond du coeur!»
+
+Il traversa la chambre, puis revint à la même place; sa main
+serrait son fauteuil en tremblant: sa voix vibrait d'une émotion
+contenue.
+
+«Je me considérais comme propre à lui servir de refuge contre les
+dangers et les vicissitudes de la vie; je me figurais que, malgré
+l'inégalité de nos âges, elle pourrait vivre tranquille et
+heureuse auprès de moi. Mais, ne croyez pas que j'aie jamais perdu
+de vue qu'un jour viendrait où je la laisserais libre, encore
+belle et jeune; j'espérais seulement qu'alors je la laisserais
+aussi avec un jugement plus mûr pour la diriger dans son choix.
+Oui, messieurs, voilà la vérité, sur mon honneur!»
+
+Son honnête visage s'animait et rajeunissait sous l'inspiration de
+tant de noblesse et de générosité. Il y avait dans chacune de ses
+paroles, une force et une grandeur que la hauteur de ces
+sentiments pouvait seule leur donner.
+
+«Ma vie avec elle a été bien heureuse. Jusqu'à ce soir, j'ai
+constamment béni le jour où j'ai commis envers elle, à mon insu,
+une si grande injustice.»
+
+Sa voix tremblait toujours de plus en plus; il s'arrêta un moment,
+puis reprit:
+
+«Une fois sorti de ce beau rêve (de manière ou d'autre j'ai
+beaucoup rêvé dans ma vie), je comprends qu'il est naturel qu'elle
+songe avec un peu de regret à son ancien ami, à son camarade
+d'enfance. Il n'est que trop vrai, j'en ai peur, qu'elle pense à
+lui avec un peu d'innocent regret, qu'elle songe parfois à ce qui
+aurait pu être, si je ne m'étais pas trouvé là. Durant cette heure
+si douloureuse que je viens de passer avec vous, je me suis
+rappelé et j'ai compris bien des choses auxquelles je n'avais pas
+fait attention auparavant. Mais, messieurs, souvenez-vous que pas
+un mot, pas un souffle de doute ne doit souiller le nom de cette
+jeune femme.»
+
+Un instant son regard s'enflamma, sa voix s'affermit, puis il se
+tut de nouveau. Ensuite, il reprit:
+
+«Il ne me reste plus qu'à supporter avec autant de soumission que
+je pourrai, le sentiment du malheur dont je suis cause. C'est à
+elle de m'adresser des reproches; ce n'est pas à moi à lui en
+faire. Mon devoir, à cette heure, ce sera de la protéger contre
+tout jugement téméraire, jugement cruel dont mes amis eux-mêmes
+n'ont pas été à l'abri. Plus nous vivrons loin du monde, et plus
+ce devoir me sera facile. Et quand viendra le jour (que le
+Seigneur ne tarde pas trop, dans sa grande miséricorde!), où ma
+mort la délivrera de toute contrainte, je fermerai mes yeux après
+avoir encore contemplé son cher visage, avec une confiance et un
+amour sans bornes, et je la laisserai, sans tristesse alors, libre
+de vivre plus heureuse et plus satisfaite!»
+
+Mes larmes m'empêchaient de le voir; tant de bonté, de simplicité
+et de force m'avaient ému jusqu'au fond du coeur. Il se dirigeait
+vers la porte, quand il ajouta:
+
+«Messieurs, je vous ai montré tout mon coeur. Je suis sûr que vous
+le respecterez. Ce que nous avons dit ce soir ne doit jamais se
+répéter. Wickfield, mon vieil ami, donnez-moi le bras pour
+remonter.»
+
+M. Wickfield s'empressa d'accourir vers lui. Ils sortirent
+lentement sans échanger une seule parole, Uriah les suivait des
+yeux.
+
+«Eh bien! maître Copperfield! dit-il en se tournant vers moi d'un
+air bénin. La chose n'a pas tourné tout à fait comme on aurait pu
+s'y attendre, car ce vieux savant, quel excellent homme! il est
+aveugle comme une chauve-souris; mais, c'est égal, voilà une
+famille à laquelle j'ai fait tourner les talons.»
+
+Je n'avais besoin que d'entendre le son de sa voix pour entrer
+dans un tel accès de rage que je n'en ai jamais eu de pareil ni
+avant, ni après.
+
+«Misérable! lui dis-je, pourquoi prétendez-vous me mêler à vos
+perfides intrigues? Comment avez-vous osé, tout à l'heure, en
+appeler à mon témoignage, vil menteur, comme si nous avions
+discuté ensemble la question?»
+
+Nous étions en face l'un de l'autre. Je lisais clairement sur son
+visage son secret triomphe: je ne savais que trop qu'il m'avait
+forcé à l'entendre uniquement pour me désespérer, et qu'il m'avait
+exprès attiré dans un piège. C'en était trop: sa joue flasque
+était à ma portée; je lui donnai un tel soufflet que mes doigts en
+frissonnèrent, comme si je venais de les mettre dans le feu.
+
+Il saisit la main qui l'avait frappé, et nous restâmes longtemps à
+nous regarder en silence, assez longtemps pour que les traces
+blanches que mes doigts avaient imprimées sur sa joue fussent
+remplacées par des marques d'un rouge violet.
+
+«Copperfield, dit-il enfin, d'une voix étouffée, avez-vous perdu
+l'esprit?
+
+-- Laissez-moi, lui dis-je, en arrachant ma main de la sienne,
+laissez-moi, chien que vous êtes, je ne vous connais plus.
+
+-- Vraiment! dit-il, en posant sa main sur sa joue endolorie, vous
+aurez beau faire; vous ne pourrez peut-être pas vous empêcher de
+me connaître. Savez-vous que vous êtes un ingrat?
+
+-- Je vous ai assez souvent laissé voir, dis-je, que je vous
+méprise. Je viens de vous le prouver plus clairement que jamais.
+Pourquoi craindrais-je encore, en vous traitant comme vous le
+méritez, de vous pousser à nuire à tous ceux qui vous entourent?
+ne leur faites-vous pas déjà tout le mal que vous pouvez leur
+faire?»
+
+Il comprit parfaitement cette allusion aux motifs qui jusque-là
+m'avaient forcé à une certaine modération dans mes rapports avec
+lui. Je crois que je ne me serais laissé aller ni à lui parler
+ainsi, ni à le châtier de ma propre main, si je n'avais reçu, ce
+soir-là, d'Agnès, l'assurance qu'elle ne serait jamais à lui. Mais
+peu importe!
+
+Il y eut encore un long silence. Tandis qu'il me regardait, ses
+yeux semblaient prendre les nuances les plus hideuses qui paissent
+enlaidir des yeux.
+
+«Copperfield, dit-il en cessant d'appuyer la main sur sa joue,
+vous m'avez toujours été opposé. Je sais que chez M. Wickfield,
+vous étiez toujours contre moi.
+
+-- Vous pouvez croire ce que bon vous semble, lui dis-je avec
+colère. Si ce n'est pas vrai, vous n'en êtes encore que plus
+coupable.
+
+-- Et pourtant, je vous ai toujours aimé, Copperfield, reprit-il.»
+
+Je ne daignai pas lui répondre, et je prenais mon chapeau pour
+sortir de la chambre, quand il vint se planter entre moi et la
+porte.
+
+«Copperfield, dit-il, pour se disputer, il faut être deux. Je ne
+veux pas être un de ces deux-là.
+
+-- Allez au diable!
+
+-- Ne dites pas ça! répondit-il, vous en seriez fâché plus tard.
+Comment pouvez-vous me donner sur vous tout l'avantage, en
+montrant à mon égard un si mauvais caractère? Mais je vous
+pardonne!
+
+-- Vous me pardonnez! répétai-je avec dédain.
+
+-- Oui, et vous ne pouvez pas m'en empêcher, répondit Uriah. Quand
+on pense que vous venez m'attaquer, moi qui ai toujours été pour
+vous un ami véritable! Mais, pour se disputer, il faut être deux,
+et je ne veux pas être un de ces deux-là. Je veux être votre ami,
+en dépit de vous. Maintenant, vous connaissez mes sentiments, et
+ce que vous avez à en attendre.»
+
+Nous étions forcés de baisser la voix pour ne pas troubler la
+maison à cette heure avancée, et jusque-là, plus sa voix était
+humble, plus la mienne était ardente, et cette nécessité de me
+contenir n'était guère propre à me rendre de meilleure humeur;
+pourtant ma passion commençait à se calmer. Je lui dis tout
+simplement que j'attendrais de lui ce que j'en avais toujours
+attendu, et que jamais il ne m'avait trompé. Puis j'ouvris la
+porte par-dessus lui, comme s'il eût été une grosse noix que je
+voulusse écraser contre le mur, et je quittai la maison. Mais il
+allait aussi coucher dehors dans l'appartement de sa mère, et je
+n'avais pas fait cent pas, que je l'entendis marcher derrière moi.
+
+«Vous savez bien, Copperfield, me dit-il, en se penchant vers moi,
+car je ne retournais pas même la tête, vous savez bien que vous
+vous mettez dans une mauvaise situation.»
+
+Je sentais que c'était vrai, et cela ne faisait que m'irriter
+davantage.
+
+«Vous ne pouvez pas faire que ce soit là une action qui vous fasse
+honneur, et vous ne pouvez pas m'empêcher de vous pardonner. Je ne
+compte pas en parler à ma mère, ni à personne au monde. Je suis
+décidé à vous pardonner, mais je m'étonne que vous ayez levé la
+main contre quelqu'un que vous connaissiez si humble.»
+
+Je me sentais presque aussi méprisable que lui. Il me connaissait
+mieux que je ne me connaissais moi-même. S'il s'était plaint
+amèrement, ou qu'il eût cherché à m'exaspérer, cela m'aurait un
+peu soulagé et justifié à mes propres yeux; mais il me faisait
+brûler à petit feu, et je fus sur le gril plus de la moitié de la
+nuit.
+
+Le lendemain quand je sortis, la cloche sonnait pour appeler à
+l'église; il se promenait en long et en large avec sa mère. Il me
+parla comme s'il ne s'était rien passé, et je fus bien obligé de
+lui répondre. Je l'avais frappé assez fort, je crois, pour lui
+donner une rage de dents. En tout cas, il avait le visage
+enveloppé d'un mouchoir de soie noire, avec son chapeau perché sur
+le tout: ce n'était pas fait pour l'embellir. J'appris, le lundi
+matin, qu'il était allé à Londres se faire arracher une dent.
+J'espère bien que c'était une grosse dent.
+
+Le docteur nous avait fait dire qu'il n'était pas bien, et resta
+seul, pendant une grande partie du temps que dura encore notre
+séjour. Agnès et son père étaient partis depuis une huitaine,
+quand nous reprîmes notre travail accoutumé. La veille du jour où
+nous nous remîmes à l'oeuvre, le docteur me donna lui-même un
+billet qui n'était pas cacheté, et qui m'était adressé. Il m'y
+suppliait, dans les termes les plus affectueux, de ne jamais faire
+allusion au sujet de la conversation qui avait eu lieu entre nous
+quelques jours auparavant. Je l'avais confié à ma tante, mais je
+n'en avais rien dit à personne autre. C'était une question que je
+ne pouvais pas discuter avec Agnès; et elle n'avait certainement
+pas le plus léger soupçon de ce qui s'était passé.
+
+Mistress Strong ne s'en doutait pas non plus, j'en suis convaincu.
+Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que je visse en elle le
+moindre changement. Cela vint lentement, comme un nuage, quand il
+n'y a pas de vent. D'abord, elle sembla s'étonner de la tendre
+compassion avec laquelle le docteur lui parlait, et du désir qu'il
+lui exprimait qu'elle fit venir sa mère auprès d'elle, pour rompre
+un peu la monotonie de sa vie. Souvent, quand nous étions au
+travail et qu'elle était assise près de nous, je la voyais
+s'arrêter pour regarder son mari, avec une expression d'étonnement
+et d'inquiétude. Puis, je la voyais quelquefois se lever et sortir
+de la chambre, les yeux pleins de larmes. Peu à peu, une ombre de
+tristesse vint planer sur son beau visage, et cette tristesse
+augmentait chaque jour. Mistress Markleham était installée chez le
+docteur, mais elle parlait tant qu'elle n'avait le temps de rien
+voir.
+
+À mesure qu'Annie changeait ainsi, elle qui jadis était comme un
+rayon de soleil dans la maison du docteur, le docteur devenait
+plus vieux d'apparence, et plus grave; mais la douceur de son
+caractère, la tranquille bonté de ses manières, et sa
+bienveillante sollicitude pour elle, avaient encore augmenté, si
+c'était possible. Je le vis encore une fois, le matin de
+l'anniversaire de sa femme, s'approcher de la fenêtre où elle
+était assise pendant que nous travaillions (c'était jadis son
+habitude, mais maintenant elle ne prenait cette place que d'un air
+timide et incertain qui me fendait le coeur); il prit la tête
+d'Annie entre ses mains, l'embrassa, et s'éloigna rapidement, pour
+lui cacher son émotion. Je la vis rester immobile, comme une
+statue, à l'endroit où il l'avait laissée; puis elle baissa la
+tête, joignit les mains, et se mit à pleurer avec angoisse.
+
+Quelques jours après, il me sembla qu'elle désirait me parler,
+dans les moments où nous nous trouvions seuls, mais elle ne me dit
+jamais un mot. Le docteur inventait toujours quelque nouveau
+divertissement pour l'éloigner de chez elle, et sa mère qui aimait
+beaucoup à s'amuser, ou plutôt qui n'aimait que cela, s'y
+associait de grand coeur, et ne tarissait pas en éloges de son
+gendre. Quant à Annie, elle se laissait conduire où on voulait la
+mener, d'un air triste et abattu; mais elle semblait ne prendre
+plaisir à rien.
+
+Je ne savais que penser. Ma tante n'était pas plus habile, et je
+suis sûr que cette incertitude lui a fait faire plus de trente
+lieues dans sa chambre. Ce qu'il y avait de plus bizarre, c'est
+que la seule personne qui semblât apporter un peu de véritable
+soulagement au milieu de tout ce chagrin intérieur et mystérieux,
+c'était M. Dick.
+
+Il m'aurait été tout à fait impossible, et peut-être à lui-même,
+d'expliquer ce qu'il pensait de tout cela, ou les observations
+qu'il avait pu faire. Mais, comme je l'ai déjà rapporté en
+racontant ma vie de pension, sa vénération pour le docteur était
+sans bornes; et il y a, dans une véritable affection, même de la
+part de quelque pauvre petit animal, un instinct sublime et
+délicat, qui laisse bien loin derrière elle l'intelligence la plus
+élevée. M. Dick avait ce qu'on pourrait appeler l'esprit du coeur,
+et c'est avec cela qu'il entrevoyait quelque rayon de la vérité.
+
+Il avait repris l'habitude, dans ses heures de loisir, d'arpenter
+le petit jardin avec le docteur, comme jadis il arpentait avec lui
+la grande allée du jardin de Canterbury. Mais les choses ne furent
+pas plutôt dans cet état, qu'il consacra toutes ses heures de
+loisir (qu'il allongeait exprès en se levant de meilleure heure) à
+ces excursions. Autrefois il n'était jamais aussi heureux que
+quand le docteur lui lisait son merveilleux ouvrage, le
+Dictionnaire; maintenant il était positivement malheureux tant que
+le docteur n'avait pas tiré le Dictionnaire de sa poche pour
+reprendre sa lecture. Lorsque nous étions occupés, le docteur et
+moi, il avait pris l'habitude de se promener avec mistress Strong,
+de l'aider à soigner ses fleurs de prédilection ou à nettoyer ses
+plates-bandes. Ils ne se disaient pas, j'en suis sûr, plus de
+douze paroles par heure, mais son paisible intérêt et son
+affectueux regard trouvaient toujours un écho tout prêt dans leurs
+deux coeurs; chacun d'eux savait que l'autre aimait M. Dick, et
+que lui, il les aimait aussi tous deux; c'est comme cela qu'il
+devint ce que nul autre ne pouvait être..., un lien entre eux.
+
+Quand je pense à lui et que je le vois, avec sa figure
+intelligente, mais impénétrable, marchant en long et en large à
+côté du docteur, ravi de tous les mots incompréhensibles du
+Dictionnaire, portant pour Annie d'immenses arrosoirs, ou bien, à
+quatre pattes avec des gants fabuleux, pour nettoyer avec une
+patience d'ange de petites plantes microscopiques; faisant
+comprendre délicatement à mistress Strong, dans chacune de ses
+actions, le désir de lui être agréable, avec une sagesse que nul
+philosophe n'aurait su égaler; faisant jaillir de chaque petit
+trou de son arrosoir, sa sympathie, sa fidélité et son affection;
+quand je me dis que, dans ces moments-là, son âme, tout entière au
+muet chagrin de ses amis, ne s'égara plus dans ses anciennes
+folies, et qu'il n'introduisit pas une fois dans la jardin
+l'infortuné roi Charles; qu'il ne broncha pas un moment dans sa
+bonne volonté reconnaissante; que jamais il n'oublia qu'il y avait
+là quelque malentendu qu'il fallait réparer, je me sens presque
+confus d'avoir pu croire qu'il n'avait pas toujours son bon sens,
+surtout en songeant au bel usage que j'ai fait de ma raison, moi
+qui me flatte de ne pas l'avoir perdue.
+
+«Personne que moi ne sait ce que vaut cet homme, Trot! me disait
+fièrement ma tante, quand nous en causions. Dick se distinguera
+quelque jour!»
+
+Il faut qu'avant de finir ce chapitre je passe à un autre sujet.
+Tandis que le docteur avait encore ses hôtes chez lui, je
+remarquai que le facteur apportait tous les matins deux ou trois
+lettres à Uriah Heep, qui était resté à Highgate aussi longtemps
+que les autres, vu que c'était le moment des vacances, l'adresse
+était toujours de l'écriture officielle de M. Micawber, il avait
+adopté la ronde pour les affaires. J'avais conclu avec plaisir, de
+ces légers indices, que M. Micawber allait bien; je fus donc très-
+surpris de recevoir un jour la lettre suivante de son aimable
+femme:
+
+«Canterbury, lundi soir.
+
+«Vous serez certainement bien étonné, mon cher M. Copperfield, de
+recevoir cette lettre. Peut-être le serez-vous encore plus du
+contenu, et peut-être plus encore de la demande de secret absolu
+que je vous adresse. Mais, en ma double qualité d'épouse et de
+mère, j'ai besoin d'épancher mon coeur, et comme je ne veux pas
+consulter ma famille (déjà peu favorable à M. Micawber), je ne
+connais personne à qui je puisse m'adresser avec plus de confiance
+qu'à mon ami et ancien locataire.
+
+«Vous savez peut-être, mon cher monsieur Copperfield, qu'il y a
+toujours eu une parfaite confiance entre moi et M. Micawber (que
+je n'abandonnerai jamais). Je ne dis pas que M. Micawber n'a pas
+parfois signé un billet sans me consulter, ou ne m'a pas induit en
+erreur sur l'époque de l'échéance. C'est possible, mais en général
+M. Micawber n'a rien eu de caché pour le giron de son affection
+(c'est sa femme dont je parle), il a toujours, à l'heure de notre
+repos, récapitulé devant elle les événements de sa journée.
+
+«Vous pouvez vous représenter, mon cher monsieur Copperfield,
+toute l'amertume de mon coeur, quand je vous apprendrai que
+M. Micawber est entièrement changé. Il fait le réservé. Il fait le
+discret. Sa vie est un mystère pour la compagne de ses joies et de
+ses chagrins (c'est encore de sa femme que je parle), et je puis
+vous dire que je ne sais pas plus ce qu'il fait tout le jour dans
+son bureau, que je ne suis au courant de l'existence de cet homme
+miraculeux, dont on raconte aux petits enfants qu'il vivait de
+lécher les murs. Encore sait-on bien que ceci n'est qu'une fable
+populaire, tandis que ce que je vous raconte de M. Micawber n'est
+malheureusement que trop vrai.
+
+«Mais ce n'est pas tout: M. Micawber est morose; il est sévère; il
+vit éloigné de notre fils aîné, de notre fille; il ne parle plus
+avec orgueil de ses jumeaux; il jette même un regard glacial sur
+l'innocent étranger qui est venu dernièrement s'ajouter à notre
+cercle de famille. Je n'obtiens de lui qu'avec la plus grande
+difficulté les ressources pécuniaires qui me sont indispensables
+pour subvenir à des dépenses bien réduites, je vous assure; il me
+menace sans cesse d'aller se faire planteur (c'est son
+expression), et il refuse avec barbarie de me donner la moindre
+raison d'une conduite qui me navre.
+
+«C'est bien dur à supporter; mon coeur se brise. Si vous voulez me
+donner quelques avis, vous ajouterez une obligation de plus à
+toutes celles que je vous ai déjà. Vous connaissez mes faibles
+ressources: dites-moi comment je puis les employer dans une
+situation si équivoque. Mes enfants me chargent de mille
+tendresses; le petit étranger qui a le bonheur, hélas! d'ignorer
+encore toutes choses, vous sourit, et moi, mon cher
+M. Copperfield, je suis
+
+«Votre amie bien affligée,
+«EMMA MICAWBER.»
+
+Je ne me sentais pas le droit de donner à une femme aussi pleine
+d'expérience que mistress Micawber d'autre conseil que celui de
+chercher à regagner la confiance de M. Micawber à force de
+patience et de bonté (et j'étais bien sûr qu'elle n'y manquerait
+pas), mais cette lettre ne m'en donnait pas moins à penser.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Encore un regard en arrière.
+
+
+Permettez-moi, encore une fois, de m'arrêter sur un moment si
+mémorable de ma vie. Laissez-moi me ranger pour voir défiler
+devant moi dans une procession fantastique l'ombre de ce que je
+fus, escorté par les fantômes des jours qui ne sont plus.
+
+Les semaines, les mois, les saisons s'écoulent. Elles ne
+m'apparaissent guère que comme un jour d'été et une soirée
+d'hiver. Tantôt la prairie que je foule aux pieds avec Dora est
+tout en fleurs, c'est un tapis parsemé d'or; et tantôt nous sommes
+sur une bruyère aride ensevelie sous des monticules de neige.
+Tantôt la rivière qui coule le long de notre promenade du dimanche
+étincelle aux rayons du soleil d'été, tantôt elle s'agite sous le
+souffle du vent d'hiver et s'épaissit au contact des blocs de
+glace qui viennent envahir son cours. Elle bondit, elle se
+précipite, elle s'élance vers la mer plus vite que ne saurait le
+faire aucune autre rivière au monde.
+
+Il n'y a rien de changé dans la maison des deux vieilles petites
+dames. La pendule fait tic tac sur la cheminée, le baromètre est
+suspendu dans le vestibule. La pendule ni le baromètre ne vont
+jamais bien, mais la foi nous sauve.
+
+J'ai atteint ma majorité! J'ai vingt et un ans. Mais c'est là une
+sorte de dignité qui peut être le partage de tout le monde; voyons
+plutôt ce que j'ai fait par moi-même.
+
+J'ai apprivoisé cet art sauvage qu'on appelle la sténographie:
+j'en tire un revenu très-respectable. J'ai acquis une grande
+réputation dans cette spécialité, et je suis au nombre des douze
+sténographes qui recueillent les débats du parlement pour un
+journal de matin. Tous les soirs je prends note de prédictions qui
+ne s'accompliront jamais; de professions de foi auxquelles on
+n'est jamais fidèle; d'explications qui n'ont pas d'autre but que
+de mystifier le bon public. Je n'y vois plus que du feu. La
+Grande-Bretagne, cette malheureuse vierge qu'on met à toute sauce,
+je la vois toujours devant moi comme une volaille à la broche,
+bien plumée et bien troussée, traversée de part en part avec des
+plumes de fer et ficelée bel et bien avec une faveur rouge. Je
+suis assez au courant des mystères de la coulisse pour apprécier à
+sa valeur la vie politique: aussi je suis à cet égard un incrédule
+fini; jamais on ne me convertira là-dessus.
+
+Mon cher ami Traddles s'est essayé au même travail, mais ce n'est
+pas son affaire. Il prend son échec de la meilleure humeur du
+monde, et me rappelle qu'il a toujours eu la tête dure. Les
+éditeurs de mon journal l'emploient parfois à recueillir des
+faits, qu'ils donnent ensuite à des metteurs en oeuvre plus
+habiles. Il entre au barreau, et, à force de patience et de
+travail, il parvient à réunir cent livres sterling, pour offrir à
+un procureur dont il fréquente l'étude. On a consommé bien du vin
+de Porto pour son jour de bienvenue, et je crois que les étudiants
+du Temple ont dû bien se régaler à ses dépens, ce jour-là.
+
+J'ai fait une autre tentative: j'ai tâté avec crainte et
+tremblement du métier d'auteur. J'ai envoyé mon premier essai à
+une revue, qui l'a publié. Depuis lors, j'ai pris courage, et j'ai
+publié quelques autres petits travaux; ils commencent à me
+rapporter quelque chose. En tout, mes affaires marchent bien, et
+quand je compte mon revenu sur les doigts de ma main gauche, je
+passe le troisième doigt et je m'arrête à la seconde jointure du
+quatrième; trois cent cinquante livres sterling, ce n'est, ma foi,
+pas une plaisanterie.
+
+Nous avons quitté Buckingham-Street pour nous établir dans une
+jolie petite maison, tout près de celle que j'admirais tant jadis.
+Ma tante a bien vendu sa maison de Douvres, mais elle ne compte
+pourtant pas rester avec nous, elle veut aller s'installer dans un
+cottage du voisinage, plus modeste que le nôtre. Qu'est-ce que
+tout cela veut dire? s'agirait-il de mon mariage? Oui-da!
+
+Oui! Je vais épouser Dora! miss Savinia et miss Clarissa ont donné
+leur consentement, et si jamais vous avez vu des petits serins se
+trémousser, ce sont elles. Miss Savinia s'est chargée de la
+surintendance du trousseau de ma chère petite; elle passe son
+temps à couper la ficelle d'une foule de paquets enveloppés de
+papier gris, et à se disputer avec quelque jeune Calicot de l'air
+le plus respectable, qui porte un gros paquet avec son mètre sous
+le bras. Il y a dans la maison une couturière dont le sein est
+toujours transpercé d'une aiguille enfilée, piquée à sa robe; elle
+mange et couche dans la maison, et je crois, en vérité, qu'elle
+garde son dé pour dîner, pour boire, pour dormir. Elles font de ma
+petite Dora un vrai mannequin. On est toujours à l'appeler pour
+venir essayer quelque chose. Nous ne pouvons pas être ensemble
+cinq minutes, le soir, sans que quelque femme importune vienne
+taper à la porte.
+
+«Miss Dora, pourriez-vous monter un moment?»
+
+Miss Clarissa et ma tante parcourent tous les magasins de Londres
+pour nous mener ensuite voir quelques articles mobiliers après
+elles. Elles feraient bien mieux de les choisir elles-mêmes, sans
+nous obliger, Dora et moi, à aller les inspecter en cérémonie, car
+en allant examiner des casseroles ou un garde-feu, Dora aperçoit
+un petit pavillon chinois pour Jip, avec des petites clochettes en
+haut, et l'achète de préférence. Jip est très-long à s'habituer à
+sa nouvelle résidence, il ne peut pas entrer dans sa niche ou en
+sortir sans que les petites clochettes se mettent en branle, ce
+qui lui fait une peur horrible.
+
+Peggotty arrive pour se rendre utile, et elle se met aussitôt à
+l'oeuvre. Son département, c'est le nettoyage à perpétuité; elle
+frotte tout ce qu'on peut frotter, jusqu'à ce qu'elle le voie
+reluire, bon gré, mal gré, comme son front luisant. Et de temps à
+autre, je vois son frère errer seul le soir à travers les rues
+sombres, où il s'arrête pour regarder toutes les femmes qui
+passent. Je ne lui parle jamais à cette heure-là: je ne sais que
+trop, quand je le rencontre grave et solitaire, ce qu'il cherche
+et ce qu'il redoute de trouver.
+
+Pourquoi Traddles a-t-il l'air si important ce matin en venant me
+trouver aux _Doctors' Commons_, où je vais encore parfois, quand
+j'ai le temps? C'est que mes rêves d'autrefois vont se réaliser,
+je vais prendre une licence de mariage.
+
+Jamais si petit document n'a représenté tant de choses; et
+Traddles le contemple sur mon pupitre avec une admiration mêlée
+d'épouvante. Voilà bien ces noms enlacés selon l'usage des vieux
+temps, comme leurs deux coeurs, David Copperfield et Dora Spenlow
+avec un trait d'union; voilà, dans le coin l'institution
+paternelle du timbre qui ne dédaigne pas de jeter un regard sur
+notre hymen, elle s'intéresse avec tant de bonté à toutes les
+cérémonies de la vie humaine! voilà l'archevêque de Canterbury qui
+nous donne sa bénédiction imprimée, à aussi bas prix que possible.
+
+Et cependant, c'est un rêve pour moi, un rêve agité, heureux,
+rapide. Je ne puis croire que ce soit vrai: pourtant il me semble
+que tous ceux que je rencontre dans la rue doivent s'apercevoir
+que je vais me marier après-demain. Le délégué de l'archevêque me
+reconnaît quand je vais pour prêter serment, et me traite avec
+autant de familiarité que s'il y avait entre nous quelque lien de
+franc-maçonnerie. Traddles n'est nullement nécessaire, mais il
+m'accompagne partout, comme mon ombre.
+
+«J'espère, mon cher ami, dis-je à Traddles, que la prochaine fois
+vous viendrez ici pour votre compte, et que ce sera bientôt.
+
+-- Merci de vos bons souhaits, mon cher Copperfield, répond-il, je
+l'espère aussi. C'est toujours une satisfaction de savoir qu'elle
+m'attendra tant que cela sera nécessaire et que c'est bien la
+meilleure fille du monde.
+
+-- À quelle heure allez-vous l'attendre à la voiture ce soir?
+
+-- À sept heures, dit Traddles, en regardant à sa vieille montre
+d'argent, cette montre dont jadis, à la pension, il avait enlevé
+une roue pour en faire un petit moulin. Miss Wickfield arrive à
+peu près à la même heure, n'est-ce pas?
+
+-- Un peu plus tard, à huit heures et demie.
+
+-- Je vous assure, mon cher ami, me dit Traddles, que je suis
+presque aussi content que si j'allais me marier moi-même. Et puis,
+je ne sais comment vous remercier de la bonté que vous avez mise à
+associer personnellement Sophie à ce joyeux événement, en
+l'invitant à venir servir de demoiselle d'honneur avec miss
+Wickfield. J'en suis bien touché.»
+
+Je l'écoute et je lui serre la main; nous causons, nous nous
+promenons, et nous dînons. Mais je ne crois pas un mot de tout
+cela; je sais bien que c'est un rêve.
+
+Sophie arrive chez les tantes de Dora, à l'heure convenue. Elle a
+une figure charmante; elle n'est pas positivement belle, mais
+extrêmement agréable; je n'ai jamais vu personne de plus naturel,
+de plus franc, de plus attachant. Traddles nous la présente avec
+orgueil; et, pendant dix minutes, il se frotte les mains devant la
+pendule, tous ses cheveux hérissés en brosse sur sa tête de loup,
+tandis que je le félicite de son choix.
+
+Agnès est aussi arrivée de Canterbury, et nous revoyons parmi nous
+ce beau et doux visage. Agnès a un grand goût pour Traddles; c'est
+un plaisir de les voir se retrouver et d'observer comme Traddles
+est fier de faire faire sa connaissance à la meilleure fille du
+monde.
+
+C'est égal, je ne crois pas un mot de tout cela. Toujours ce rêve!
+Nous passons une soirée charmante, nous sommes heureux, ravis; il
+ne me manque que d'y croire. Je ne sais plus où j'en suis. Je ne
+peux contenir ma joie. Je me sens dans une sorte de rêvasserie
+nébuleuse, comme si je m'étais levé de très-grand matin il y a
+quinze jours, et que je ne me fusse pas recouché depuis. Je ne
+puis pas me rappeler s'il y a bien longtemps que c'était hier. Il
+me semble que voilà des mois que je suis à faire le tour du monde,
+avec une licence de mariage dans ma poche.
+
+Le lendemain, quand nous allons, tous en corps, voir la maison,
+notre maison, la maison de Dora et la mienne, je ne m'en considère
+nullement comme le propriétaire. Il me semble que j'y suis par la
+permission de quelqu'un. Je m'attends à voir le maître, le
+véritable possesseur, paraître tout à l'heure, pour me dire qu'il
+est bien aise de me voir chez lui. Une si belle petite maison!
+Tout y est si gai et si neuf! Les fleurs du tapis ont l'air de
+s'épanouir et le feuillage du papier est comme s'il venait de
+pousser sur les branches. Voilà des rideaux de mousseline blanche
+et des meubles de perse rose! Voilà le chapeau de jardin de Dora,
+déjà accroché le long du mur! Elle en avait un tout pareil quand
+je l'ai vue pour la première fois! La guitare se carre déjà à sa
+place dans son coin, et tout le monde va se cogner, au risque de
+se jeter par terre, contre la pagode de Jip, qui est beaucoup trop
+grande pour notre établissement.
+
+Encore une heureuse soirée, un rêve de plus, comme tout le reste;
+je me glisse comme de coutume dans la salle à manger avant de
+partir. Dora n'y est pas. Je suppose qu'elle est encore à essayer
+quelque chose. Miss Savinia met la tête à la porte et m'annonce
+d'un air de mystère que ce ne sera pas long. C'est pourtant très-
+long; mais j'entends enfin le frôlement d'une robe à la porte; on
+tape.
+
+Je dis: «Entrez!» On tape encore. Je vais ouvrir la porte, étonné
+qu'on n'entre pas, et là j'aperçois deux yeux très-brillants et
+une petite figure rougissante: c'est Dora. Miss Savinia lui a mis
+sa robe de noce, son chapeau, etc., etc., pour me la faire voir en
+toilette de mariée. Je serre ma petite femme sur mon coeur, et
+miss Savinia pousse un cri parce que je la chiffonne, et Dora rit
+et pleure tout à la fois de me voir si content; mais je crois à
+tout cela moins que jamais.
+
+«Trouvez-vous cela joli, mon cher Dody? me dit Dora.
+
+-- Joli! je le crois bien que je le trouve joli!
+
+-- Et êtes-vous bien sûr de m'aimer beaucoup?» dit Dora.
+
+Cette question fait courir de tels dangers au chapeau que miss
+Savinia pousse un autre petit cri, et m'avertit que Dora est là
+seulement pour que je la regarde, mais que, sous aucun prétexte,
+il ne faut y toucher. Dora reste donc devant moi, charmante et
+confuse, tandis que je l'admire; puis elle ôte son chapeau (comme
+elle a l'air gentil sans ce chapeau) et elle se sauve en
+l'emportant; puis elle revient dans sa robe de tous les jours, et
+elle demande à Jip si j'ai une belle petite femme, et s'il
+pardonne à sa maîtresse de se marier; et, pour la dernière fois de
+sa vie de jeune fille, elle se met à genoux pour le faire tenir
+debout sur le livre de cuisine.
+
+Je vais me coucher, plus incrédule que jamais, dans une petite
+chambre que j'ai là tout près; et le lendemain matin je me lève de
+très-bonne heure pour aller à Highgate, chercher ma tante.
+
+Jamais je n'avais vu ma tante dans une pareille tenue. Elle a une
+robe de soie gris perle, avec un chapeau bleu; elle est superbe.
+C'est Jeannette qui l'a habillée, et elle reste là à me regarder.
+Peggotty est prête à partir pour l'église, et compte voir la
+cérémonie du haut des tribunes. M. Dick, qui doit servir de père à
+Dora, et me la «donner pour femme» au pied de l'autel, s'est fait
+friser. Traddles, qui est venu me trouver à la barrière, m'éblouit
+par le plus éclatant mélange de couleur de chair et de bleu de
+ciel; M. Dick et lui me font l'effet d'avoir des gants de la tête
+aux pieds.
+
+Sans doute je vois ainsi les choses, parce que je sais que c'est
+toujours comme cela; mais ce n'en est pas moins un rêve, et tout
+ce que je vois n'a rien de réel. Et pourtant, pendant que nous
+nous dirigeons vers l'église en calèche découverte, ce mariage
+féerique est assez réel pour me remplir d'une sorte de compassion
+pour les infortunés qui ne se marient pas comme moi et qui sont là
+à balayer le devant de leurs boutiques, ou qui se rendent à leurs
+travaux accoutumés.
+
+Ma tante tient, tout le long du chemin, ma main dans la sienne.
+Quand nous nous arrêtons à une petite distance de l'église, pour
+faire descendre Peggotty qui est venue sur le siège, elle
+m'embrasse bien fort.
+
+«Que Dieu vous bénisse, Trot! Je n'aimerais pas davantage mon
+propre fils. Je pense bien à votre mère, la pauvre petite, ce
+matin.
+
+-- Et moi aussi: et à tout ce que je vous dois, ma chère tante.
+
+-- Bah, bah!» dit ma tante; et, dans son excès d'affection, elle
+tend la main à Traddles, qui la tend à M. Dick, qui me la tend, et
+je la tends à Traddles; enfin nous voilà à la porte de l'église.
+
+L'église est bien calme certainement, mais il faudrait, pour me
+calmer, une machine à forte pression; je suis trop ému pour cela.
+
+Tout le reste me semble un rêve plus ou moins incohérent.
+
+Je rêve bien sûr que les voilà qui entrent avec Dora; que
+l'ouvreuse des bancs nous aligne devant l'autel comme un vieux
+sergent; je rêve que je me demande pourquoi ce genre de femme-là
+est toujours si maussade. La bonne humeur serait elle donc d'une
+si dangereuse contagion pour le sentiment religieux qu'il soit
+nécessaire de placer ces vases de fiel et de vinaigre sur la route
+du paradis.
+
+Je rêve que le pasteur et son clerc font leur entrée, que quelques
+bateliers et quelques autres personnes viennent flâner par là, que
+j'ai derrière moi un vieux marin qui parfume toute l'église d'une
+forte odeur de rhum; que l'on commence d'une voix grave à lire le
+service, et que nous sommes tous recueillis.
+
+Que miss Savinia, qui joue le rôle de demoiselle d'honneur
+supplémentaire, est la première qui se mette à pleurer, rendant
+hommage par ses sanglots, autant que je puis croire, à la mémoire
+de Pidger; que miss Clarissa lui met sous le nez son flacon;
+qu'Agnès prend soin de Dora; que ma tante fait tout ce qu'elle
+peut pour se donner un air inflexible, tandis que des larmes
+coulent le long de ses joues; que ma petite Dora tremble de toutes
+ses forces, et qu'on l'entend murmurer faiblement ses réponses.
+
+Que nous nous agenouillons à côté l'un de l'autre: que Dora
+tremble un peu moins, mais qu'elle ne lâche pas la main d'Agnès;
+que le service continue sérieux et tranquille; que lorsqu'il est
+fini, nous nous regardons à travers nos larmes et nos sourires;
+que, dans la sacristie, ma chère petite femme sanglote, en
+appelant son papa, son pauvre papa!
+
+Que bientôt elle se remet, et que nous signons sur le grand livre
+chacun notre tour; que je vais chercher Peggotty dans les tribunes
+pour qu'elle vienne signer aussi, et qu'elle m'embrasse dans un
+coin, en me disant qu'elle a vu marier ma pauvre mère; que tout
+est fini et que nous nous en allons.
+
+Que je sors de l'église joyeux et fier, en donnant le bras à ma
+charmante petite femme; que j'entrevois, à travers un nuage, des
+visages amis, et la chaire, et les tombeaux, et les bancs, et
+l'orgue, et les vitraux de l'église, et qu'à tout cela vient se
+mêler le souvenir de l'église où j'allais avec ma mère, quand
+j'étais enfant; ah! qu'il y a longtemps!
+
+Que j'entends dire tout bas aux curieux, en nous voyant passer:
+«Ah! le jeune et beau petit couple! quelle jolie petite mariée!»
+Que nous sommes tous gais et expansifs, tandis que nous retournons
+à Putney; que Sophie nous raconte comme quoi elle a manqué de se
+trouver mal, quand on a demandé à Traddles la licence que je lui
+avais confiée; elle était convaincue qu'il se la serait laissé
+voler dans sa poche s'il ne l'avait pas perdue avant; qu'Agnès rit
+de tout son coeur, et que Dora l'aime tant qu'elle ne veut pas se
+séparer d'elle, et lui tient toujours la main.
+
+Qu'il y a un grand déjeuner avec une foule de bonnes et de jolies
+choses, dont je mange, sans me douter le moins du monde du goût
+qu'elles peuvent avoir (c'est naturel, quand on rêve); que je ne
+mange et ne bois, pour ainsi dire, qu'amour et mariage; car je ne
+crois pas plus à la solidité des comestibles qu'à la réalité du
+reste.
+
+Que je fais un discours dans le genre des rêves, sans avoir la
+moindre idée de ce que je veux dire: je suis même convaincu que je
+n'ai rien dit du tout, que nous sommes tout simplement et tout
+naturellement aussi heureux qu'on peut l'être, en rêve, bien
+entendu; que Jip mange de notre gâteau de noces, ce qui plus tard
+ne lui réussit pas merveilleusement.
+
+Que les chevaux de poste sont prêts; que Dora va changer de robe;
+que ma tante et miss Clarissa restent avec nous; que nous nous
+promenons dans le jardin; que ma tante a fait, à déjeuner, un vrai
+petit discours sur les tantes de Dora; qu'elle est ravie, et même
+un peu fière de ce tour de force.
+
+Que Dora est toute prête, que miss Savinia voltige partout autour
+d'elle, regrettant de perdre le charmant jouet qui lui a donné,
+depuis quelque temps, une occupation si agréable; qu'à sa grande
+surprise, Dora découvre à chaque instant qu'elle a oublié une
+quantité de petites choses, et que tout le monde court de tout
+côté pour aller les lui chercher.
+
+Qu'on entoure Dora, qu'elle commence à dire adieu; qu'elles ont
+toutes l'air d'une corbeille de fleurs, avec leurs rubans si frais
+et leurs couleurs si gaies; qu'on étouffe à moitié ma chère petite
+femme, au milieu de toutes ces fleurs embrassantes et qu'elle
+vient se jeter dans mes bras jaloux, riant et pleurant tout à la
+fois.
+
+Que je veux emporter Jip (qui doit nous accompagner) et que Dora
+dit que non: parce que c'est elle qui le portera; sans cela, il
+croira qu'elle ne l'aime plus, à présent qu'elle est mariée, ce
+qui lui brisera le coeur; que nous sortons, bras dessus bras
+dessous; que Dora s'arrête et se retourne pour dire: «Si j'ai
+jamais été maussade ou ingrate pour vous, ne vous le rappelez pas,
+je vous en prie!» et qu'elle fond en larmes.
+
+Qu'elle agite sa petite main, et que, pour la vingtième fois, nous
+allons partir; qu'elle s'arrête encore, se retourne encore, court
+encore vers Agnès, car c'est à elle qu'elle veut donner ses
+derniers baisers, adresser ses derniers adieux.
+
+Enfin nous voilà en voiture, à côté l'un de l'autre. Nous voilà
+partis. Je sors de mon rêve; j'y crois maintenant. Oui, c'est bien
+là ma chère, chère petite femme qui est à côté de moi, elle que
+j'aime tant!
+
+«Êtes-vous heureux, maintenant, méchant garçon? me dit Dora. Et
+êtes-vous bien sûr de ne pas vous repentir?»
+
+Je me suis rangé pour voir défiler devant moi les fantômes de ces
+jours qui ne sont plus. Maintenant qu'ils sont disparus je
+reprends le voyage de ma vie!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Notre ménage.
+
+
+Ce ne fut pas sans étonnement qu'une fois la lune de miel écoulée,
+et les demoiselles d'honneur rentrées au logis, nous nous
+retrouvâmes seuls dans notre petite maison, Dora et moi; désormais
+destitués pour ainsi dire du charmant et délicieux emploi qui
+consiste à faire ce qu'on appelle sa cour.
+
+Je trouvais si extraordinaire d'avoir toujours Dora près de moi;
+il me semblait si étrange de ne pas avoir à sortir pour aller la
+voir; de ne plus avoir à me tourmenter l'esprit à son sujet; de ne
+plus avoir à lui écrire, de ne plus me creuser la tête pour
+chercher quelque occasion d'être seul avec elle! Parfois le soir,
+quand je quittais un moment mon travail, et que je la voyais
+assise en face de moi, je m'appuyais sur le dossier de ma chaise
+et je me mettais à penser que c'était pourtant bien drôle que nous
+fussions là, seuls ensemble, comme si c'était la chose du monde la
+plus naturelle que personne n'eût plus à se mêler de nos affaires;
+que tout le roman de nos fiançailles fut bien loin derrière nous,
+que nous n'eussions plus qu'à nous plaire mutuellement, qu'à nous
+plaire toute la vie.
+
+Quand il y avait à la Chambre des communes un débat qui me
+retenait tard, il me semblait si étrange, en reprenant le chemin
+du logis, de songer que Dora m'y attendait! Je trouvais si
+merveilleux de la voir s'asseoir doucement près de moi pour me
+tenir compagnie, tandis que je prenais mon souper! Et de savoir
+qu'elle mettait des papillottes! Bien mieux que ça, de les lui
+voir mettre tous les soirs. N'était-ce pas bien extraordinaire?
+
+Je crois que deux tout petits oiseaux en auraient su autant sur la
+tenue d'un ménage, que nous en savions, ma chère petite Dora et
+moi. Nous avions une servante, et, comme de raison, c'était elle
+qui tenait notre ménage. Je suis encore intérieurement convaincu
+que ce devait être une fille de mistress Crupp déguisée. Comme
+elle nous rendait la vie dure. Marie-Jeanne!
+
+Son nom était Parangon. Lorsque nous la prîmes à notre service, on
+nous assura que ce nom n'exprimait que bien faiblement ses
+qualités: c'était le parangon de toutes les vertus. Elle avait un
+certificat écrit, grand comme une affiche; à en croire ce
+document, elle savait faire tout au monde, et bien d'autres choses
+encore. C'était une femme dans la force de l'âge, d'une
+physionomie rébarbative, et sujette à une sorte de rougeole
+perpétuelle, surtout sur les bras, qui la mettait en combustion.
+Elle avait un cousin dans les gardes, avec de si longues jambes
+qu'il avait l'air d'être l'ombre de quelque autre personne, vue au
+soleil, après midi. Sa veste était beaucoup trop petite pour lui,
+comme il était beaucoup trop grand pour notre maison; il la
+faisait paraître dix fois plus petite qu'elle n'était réellement.
+En outre, les murs n'étaient pas épais, et toutes les fois qu'il
+passait la soirée chez nous, nous en étions avertis par une sorte
+de grognement continu que nous entendions dans la cuisine.
+
+On nous avait garanti que notre trésor était sobre et honnête. Je
+suis donc disposé à croire qu'elle avait une attaque de nerfs, le
+jour où je la trouvai couchée sous la marmite, et que c'était le
+boueur qui avait mis de la négligence à ne pas nous rendre les
+cuillers à thé qui nous manquaient.
+
+Mais elle nous faisait une peur terrible. Nous sentions notre
+inexpérience, et nous étions hors d'état de nous tirer d'affaire:
+je dirais que nous étions à sa merci, si le mot merci ne rappelait
+pas l'indulgence, et c'était une femme sans pitié. C'est elle qui
+fut la cause de la première castille que j'eus avec Dora.
+
+«Ma chère amie, lui dis-je un jour, croyez-vous que Marie-Jeanne
+connaisse l'heure?
+
+-- Pourquoi, David? demanda Dora, en levant innocemment la tête.
+
+-- Mon amour, parce qu'il est cinq heures, et que nous devions
+dîner à quatre.»
+
+Dora regarda la pendule d'un petit air inquiet, et insinua qu'elle
+croyait bien que la pendule avançait.
+
+«Au contraire, mon amour, lui dis-je en regardant à ma montre,
+elle retarde de quelques minutes.»
+
+Ma petite femme vint s'asseoir sur mes genoux, pour essayer de me
+câliner, et me fit une ligne au crayon sur le milieu du nez,
+c'était charmant, mais cela ne me donnait pas à dîner.
+
+«Ne croyez-vous pas, ma chère, que vous feriez bien d'en parler à
+Marie-Jeanne?
+
+-- Oh, non, je vous en prie, David! Je ne pourrais jamais, dit
+Dora.
+
+-- Pourquoi donc, mon amour? lui demandai-je doucement.
+
+-- Oh, parce que je ne suis qu'une petite sotte, dit Dora, et
+qu'elle le sait bien!»
+
+Cette opinion de Marie-Jeanne me paraissait si incompatible avec
+la nécessité, selon moi, de la gronder que je fronçai le sourcil.
+
+«Oh! la vilaine ride sur le front! méchant que vous êtes!» dit
+Dora, et toujours assise sur mon genou, elle marqua ces odieuses
+rides avec son crayon, qu'elle portait à ses lèvres roses pour le
+faire mieux marquer; puis elle faisait semblant de travailler
+sérieusement sur mon front, d'un air si comique, que j'en riais en
+dépit de tous mes efforts.
+
+«À la bonne heure, voilà un bon garçon! dit Dora; vous êtes bien
+plus joli quand vous riez.
+
+-- Mais, mon amour...
+
+-- Oh non, non! je vous en prie! cria Dora en m'embrassant. Ne
+faites pas la Barbe-Bleue, ne prenez pas cet air sérieux!
+
+-- Mais, ma chère petite femme, lui dis-je, il faut pourtant être
+sérieux quelquefois. Venez-vous asseoir sur cette chaise tout près
+de moi! Donnez-moi ce crayon! Là! Et parlons un peu raison. Vous
+savez, ma chérie (quelle bonne petite main à tenir dans là mienne!
+et quel précieux anneau à voir au doigt de ma nouvelle mariée!),
+vous savez, ma chérie, qu'il n'est pas très-agréable d'être obligé
+de s'en aller sans avoir dîné. Voyons, qu'en pensez-vous?
+
+-- Non, répondit faiblement Dora.
+
+-- Mon amour, comme vous tremblez!
+
+-- Parce que je sais que vous allez me gronder, s'écria Dora, d'un
+ton lamentable.
+
+-- Mon amour, je vais seulement tâcher de vous parler raison.
+
+-- Oh! mais c'est bien pis que de gronder! s'écria Dora, au
+désespoir. Je ne me suis pas mariée pour qu'on me parle raison. Si
+vous voulez raisonner avec une pauvre petite chose comme moi, vous
+auriez dû m'en prévenir, méchant que vous êtes!»
+
+J'essayai de calmer Dora, mais elle se cachait le visage et elle
+secouait de temps en temps ses boucles, en disant: «Oh! méchant!
+méchant que vous êtes!» Je ne savais plus que faire: je me mis à
+marcher dans la chambre, puis je me rapprochai d'elle.
+
+«Dora, ma chérie!
+
+-- Non, je ne suis pas votre chérie. Vous êtes certainement fâché
+de m'avoir épousée, sans cela vous ne voudriez pas me parler
+raison!»
+
+Ce reproche me parut d'une telle inconséquence, que cela me donna
+le courage de lui dire:
+
+«Allons, ma Dora, ne soyez pas si enfant, vous dites là des choses
+qui n'ont pas de bon sens. Vous vous rappelez certainement qu'hier
+j'ai été obligé de sortir avant la fin du dîner et que la veille,
+le veau m'a fait mal, parce qu'il n'était pas cuit et que j'ai été
+obligé de l'avaler en courant; aujourd'hui je ne dîne pas du tout,
+et je n'ose pas dire combien de temps nous avons attendu le
+déjeuner; et encore l'eau ne bouillait seulement pas pour le thé.
+Je ne veux pas vous faire de reproches, ma chère petite! mais tout
+ça n'est pas très-agréable.
+
+-- Oh, méchant, méchant que vous êtes, comment pouvez-vous me dire
+que je suis une femme désagréable!
+
+-- Ma chère Dora, vous savez bien que je n'ai jamais dit ça!
+
+-- Vous avez dit que tout ça n'était pas très-agréable.
+
+-- J'ai dit que la manière dont on tenait notre ménage n'était pas
+agréable.
+
+-- C'est exactement la même chose!» cria Dora. Et évidemment elle
+le croyait, car elle pleurait amèrement.
+
+Je fis de nouveau quelques pas dans la chambre, plein d'amour pour
+ma jolie petite femme, et tout prêt à me casser la tête contre les
+murs, tant je sentais de remords. Je me rassis, et je lui dis:
+
+«Je ne vous accuse pas, Dora. Nous avons tous deux beaucoup à
+apprendre. Je voudrais seulement vous prouver qu'il faut
+véritablement, il le faut (j'étais décidé à ne point céder sur ce
+point), vous habituer à surveiller Marie-Jeanne, et aussi un peu à
+agir par vous-même dans votre intérêt comme dans le mien.
+
+-- Je suis vraiment étonnée de votre ingratitude, dit Dora, en
+sanglotant. Vous savez bien que l'autre jour vous aviez dit que
+vous voudriez bien avoir un petit morceau de poisson et que j'ai
+été moi-même, bien loin, en commander pour vous faire une
+surprise.
+
+-- C'était très-gentil à vous, ma chérie, et j'en ai été si
+reconnaissant que je me suis bien gardé de vous dire que vous
+aviez eu tort d'acheter un saumon, parce que c'est beaucoup trop
+gros pour deux personnes: et qu'il avait coûté une livre six
+shillings, ce qui était trop cher pour nous.
+
+-- Vous l'avez trouvé très-bon, dit Dora, en pleurant toujours, et
+vous étiez si content que vous m'avez appelée votre petite chatte.
+
+-- Et je vous appellerai encore de même, bien des fois, mon
+amour.» répondis-je.
+
+Mais j'avais blessé ce tendre petit coeur, et il n'y avait pas
+moyen de la consoler. Elle pleurait si fort, elle avait le coeur
+si gros, qu'il me semblait que je lui avais dit je ne sais pas
+quoi d'horrible qui avait dû lui faire de la peine. J'étais obligé
+de partir bien vite: je ne revins que très-tard, et pendant toute
+la nuit, je me sentis accablé de remords. J'avais la conscience
+bourrelée comme un assassin; j'étais poursuivi par le sentiment
+vague d'un crime énorme dont j'étais coupable.
+
+Il était plus de deux heures du matin. Quand je rentrai, je
+trouvai chez moi ma tante qui m'attendait.
+
+«Est-ce qu'il y a quelque chose, ma tante, lui dis-je, avec
+inquiétude.
+
+-- Non, Trot, répondit-elle. Asseyez-vous, asseyez-vous. Seulement
+petite Fleur était un peu triste, et je suis restée pour lui tenir
+compagnie, voilà tout.»
+
+J'appuyai ma tête sur ma main, et demeurai les yeux fixés sur le
+feu; je me sentais plus triste et plus abattu que je ne l'aurais
+cru possible, sitôt, presque au moment où venaient de s'accomplir
+mes plus doux rêves. Je rencontrai enfin les yeux de ma tante
+fixés sur moi. Elle avait l'air inquiet, mais son visage devint
+bientôt serein.
+
+«Je vous assure, ma tante, lui dis-je, que j'ai été malheureux
+toute la nuit, de penser que Dora avait du chagrin. Mais je
+n'avais d'autre intention que de lui parler doucement et
+tendrement de nos petites affaires.»
+
+Ma tante fit un signe de tête encourageant.
+
+«Il faut y mettre de la patience, Trot, dit-elle.
+
+-- Certainement. Dieu sait que je ne veux pas être déraisonnable,
+ma chère tante.
+
+-- Non, non, dit ma tante, mais petite Fleur est très-délicate, il
+faut que le vent souffle doucement sur elle.»
+
+Je remerciai, au fond du coeur, ma bonne tante de sa tendresse
+pour ma femme, et je suis sûr qu'elle s'en aperçut bien.
+
+«Ne croyez-vous pas, ma tante, lui dis-je après avoir de nouveau
+contemplé le feu, que vous puissiez de temps en temps donner
+quelques conseils à Dora. Cela nous serait bien utile.
+
+-- Trot, reprit ma tante, avec émotion. Non! Ne me demandez jamais
+cela!»
+
+Elle parlait d'un ton si sérieux que je levai les yeux avec
+surprise.
+
+«Voyez-vous, mon enfant, me dit ma tante, quand je regarde en
+arrière dans ma vie passée, je me dis qu'il y a maintenant dans
+leur tombe des personnes avec lesquelles j'aurais mieux fait de
+vivre en bons termes. Si j'ai jugé sévèrement les erreurs d'autrui
+en fait de mariage, c'est peut-être parce que j'avais de tristes
+raisons d'en juger sévèrement pour mon propre compte. N'en parlons
+plus. J'ai été pendant bien des années une vieille femme grognon
+et insupportable. Je le suis encore. Je le serai toujours. Mais
+nous nous sommes fait mutuellement du bien, Trot; du moins vous
+m'en avez fait, mon ami, et il ne faut pas que maintenant la
+division vienne se mettre entre nous.
+
+-- La division entre nous! m'écriai-je.
+
+-- Mon enfant, mon enfant, dit ma tante, en lissant sa robe avec
+sa main, il n'y a pas besoin d'être prophète pour prévoir combien
+cela serait facile, ou combien je pourrais rendre notre petite
+Fleur malheureuse, si je me mêlais de votre ménage; je veux que ce
+cher bijou m'aime et qu'elle soit gaie comme un papillon.
+Rappelez-vous votre mère et son second mariage; et ne me faites
+jamais une proposition qui me rappelle pour elle et pour moi de
+trop cruels souvenirs.»
+
+Je compris tout de suite que ma tante avait raison, et je ne
+compris pas moins toute l'étendue de ses scrupules généreux pour
+ma chère petite femme.
+
+«Vous en êtes au début, Trot, continua-t-elle, et Paris ne s'est
+pas fait en un jour, ni même en un an. Vous avez fait votre choix
+en toute liberté vous-même (et ici je crus voir un nuage se
+répandre un moment sur sa figure). Vous avez même choisi une
+charmante petite créature qui vous aime beaucoup. Ce sera votre
+devoir, et ce sera aussi votre bonheur, je n'en doute pas, car je
+ne veux pas avoir l'air de vous faire un sermon, ce sera votre
+devoir, comme aussi votre bonheur, de l'apprécier, telle que vous
+l'avez choisie, pour les qualités qu'elle a, et non pour les
+qualités qu'elle n'a pas. Tâchez de développer celles qui lui
+manquent. Et si vous ne réussissez pas, mon enfant (ici ma tante
+se frotta le nez), il faudra vous accoutumer à vous en passer.
+Mais rappelez-vous, mon ami, que votre avenir est une affaire à
+régler entre vous deux. Personne ne peut vous aider; c'est à vous
+à faire comme pour vous. C'est là le mariage, Trot, et que Dieu
+vous bénisse l'un et l'autre, car vous êtes un peu comme deux
+babies perdus au milieu des bois!»
+
+Ma tante me dit tout cela d'un ton enjoué, et finit par un baiser
+pour ratifier la bénédiction.
+
+«Maintenant, dit-elle, allumez-moi une petite lanterne, et
+conduisez-moi jusqu'à ma petite niche par le sentier du jardin:
+car nos deux maisons communiquaient par là. Présentez à petite
+Fleur toutes les tendresses de Betsy Trotwood, et, quoiqu'il
+arrive, Trot, ne vous mettez plus dans la tête de faire de Betsy
+un épouvantail, car je l'ai vue assez souvent dans la glace, pour
+pouvoir vous dire qu'elle est déjà naturellement bien assez
+maussade et assez rechignée comme cela.»
+
+Là-dessus ma tante noua un mouchoir autour de sa tête selon sa
+coutume, et je l'escortai jusque chez elle. Quand elle s'arrêta
+dans son jardin, pour éclairer mes pas au retour avec sa petite
+lanterne, je vis bien qu'elle me regardait de nouveau d'un air
+soucieux, mais je n'y fis pas grande attention, j'étais trop
+occupé à réfléchir sur ce qu'elle m'avait dit, trop pénétré, pour
+la première fois, de la pensée que nous avions à faire nous-mêmes
+notre avenir à nous deux, Dora et moi, et que personne ne pourrait
+nous venir en aide.
+
+Dora descendit tout doucement en pantoufles, pour me retrouver
+maintenant que j'étais seul; elle se mit à pleurer sur mon épaule,
+et me dit que j'avais été bien dur, et qu'elle avait été aussi
+bien méchante; je lui en dis, je crois, à peu près autant de mon
+côté, et cela fut fini; nous décidâmes que cette petite dispute
+serait la dernière, et que nous n'en aurions plus jamais, quand
+nous devrions vivre cent ans.
+
+Quelle épreuve que les domestiques! C'est encore là l'origine de
+la première querelle que nous eûmes après. Le cousin de Marie-
+Jeanne déserta, et vint se cacher chez nous dans le trou au
+charbon; il en fut retiré, à notre grand étonnement, par un piquet
+de ses camarades qui l'emmenèrent les fers aux mains; notre jardin
+en fut couvert de honte. Cela me donna le courage de me
+débarrasser de Marie-Jeanne, qui prit si doucement, si doucement
+son renvoi que j'en fus surpris: mais bientôt je découvris où
+avaient passé nos cuillers; et de plus on me révéla qu'elle avait
+l'habitude d'emprunter, sous mon nom, de petites sommes à nos
+fournisseurs. Elle fut remplacée momentanément par mistress
+Kidgerbury, vieille bonne femme de Kentishtown qui allait faire
+des ménages au dehors, mais qui était trop faible pour en venir à
+bout; puis nous trouvâmes un autre trésor, d'un caractère
+charmant; mais malheureusement ce trésor-là ne faisait pas autre
+chose que de dégringoler du haut en bas de l'escalier avec le
+plateau dans les mains, ou de faire le plongeon par terre dans le
+salon avec le service à thé, comme on pique une tête dans un bain.
+Les ravages commis par cette infortunée nous obligèrent à la
+renvoyer; elle fut suivie, avec de nombreux intermèdes de mistress
+Kidgerbury, d'une série d'êtres incapables. À la fin nous tombâmes
+sur une jeune fille de très-bonne mine qui se rendit à la foire de
+Greenwich, avec le chapeau de Dora. Ensuite je ne me rappelle plus
+qu'une foule d'échecs successifs.
+
+Nous semblions destinés à être attrapés par tout le monde. Dès que
+nous paraissions dans une boutique, on nous offrait des
+marchandises avariées. Si nous achetions un homard, il était plein
+d'eau. Notre viande était coriace, et nos pains n'avaient que de
+la mie. Dans le but d'étudier le principe de la cuisson d'un
+rosbif pour qu'il soit rôti à point, j'eus moi-même recours au
+livre de cuisine, et j'y appris qu'il fallait accorder un quart
+d'heure de broche par livre de viande, plus un quart d'heure en
+sus pour le tout. Mais il fallait que nous fussions victimes d'une
+bizarre fatalité, car jamais nous ne pouvions attraper le juste
+milieu entre de la viande saignante ou de la viande calcinée.
+
+J'étais bien convaincu que tous ces désastres nous coûtaient
+beaucoup plus cher que si nous avions accompli une série de
+triomphes. En étudiant nos comptes, je m'apercevais que nous
+avions dépensé du beurre de quoi bitumer le rez-de-chaussée de
+notre maison. Quelle consommation! Je ne sais si c'est que les
+contributions indirectes de cette année-là avaient fait renchérir
+le poivre, mais, au train dont nous y allions, il fallut, pour
+entretenir nos poivrières, que bien des familles fussent obligées
+de s'en passer, pour nous céder leur part. Et ce qu'il y avait de
+plus merveilleux dans tout cela, c'est que nous n'avions jamais
+rien dans la maison.
+
+Il nous arriva aussi plusieurs fois que la blanchisseuse mît notre
+linge en gage, et vint dans un état d'ivresse pénitente implorer
+notre pardon; mais je suppose que cela a dû arriver à tout le
+monde. Nous eûmes encore à subir un feu de cheminée, la pompe de
+la paroisse et le faux serment du bedeau qui nous mit en frais;
+mais ce sont encore là des malheurs ordinaires. Ce qui nous était
+personnel, c'était notre guignon en fait de domestiques; l'une
+d'entre elles avait une passion pour les liqueurs fortes, qui
+augmentait singulièrement notre compte de _porter_ et de
+spiritueux au café qui nous les fournissait. Nous trouvions sur
+les mémoires des articles inexplicables, comme «un quart de litre
+de rhum (Mistress C.),» et «un demi-quart de genièvre (Mistress
+C.),» et «un verre de rhum et d'eau-de-vie de lavande (Mistress
+C.);» la parenthèse s'appliquait toujours à Dora, qui passait, à
+ce que nous apprîmes ensuite, pour avoir absorbé tous ces
+liquides.
+
+L'un de nos premiers exploits, ce fut de donner à dîner à
+Traddles. Je le rencontrai un matin, et je l'engageai à venir nous
+trouver dans la soirée. Il y consentit volontiers, et j'écrivis un
+mot à Dora, pour lui dire que j'amènerais notre ami. Il faisait
+beau, et en chemin nous causâmes tout le temps de mon bonheur.
+Traddles en était plein, et il me disait que, le jour où il
+saurait que Sophie l'attendait le soir dans une petite maison
+comme la nôtre, rien ne manquerait à son bonheur.
+
+Je ne pouvais souhaiter d'avoir une plus charmante petite femme
+que celle qui s'assit ce soir-là en face de moi; mais ce que
+j'aurais bien pu désirer, c'est que la chambre fût un peu moins
+petite. Je ne sais pas comment cela se faisait, mais nous avions
+beau n'être que deux, nous n'avions jamais de place, et pourtant
+la chambre était assez grande pour que notre mobilier pût s'y
+perdre: Je soupçonne que c'était parce que rien n'avait de place
+marquée, excepté la pagode de Jip qui encombrait toujours la voie
+publique. Ce soir-là, Traddles était si bien enfermé entre la
+pagode, la boîte à guitare, le chevalet de Dora et mon bureau, que
+je craignais toujours qu'il n'eût pas assez de place pour se
+servir de son couteau et de sa fourchette; mais il protestait avec
+sa bonne humeur habituelle, et me répétait: «J'ai beaucoup de
+place, Copperfield! beaucoup de place, je vous assure!»
+
+Il y avait une autre chose que j'aurais voulu empêcher; j'aurais
+voulu qu'on n'encourageât pas la présence de Jip sur la nappe
+pendant le dîner. Je commençais à trouver peu convenable qu'il y
+vînt jamais, quand même il n'aurait pas eu la mauvaise habitude de
+fourrer la patte dans le sel ou dans le beurre. Cette fois-là, je
+ne sais pas si c'est qu'il se croyait spécialement chargé de
+donner la chasse à Traddles, mais il ne cessait d'aboyer après lui
+et de sauter sur son assiette mettant à ces diverses manoeuvres
+une telle obstination, qu'il accaparait à lui seul toute la
+conversation.
+
+Mais je savais combien ma chère Dora avait la coeur tendre à
+l'endroit de son favori; aussi je ne fis aucune objection: je ne
+me permis même pas une allusion aux assiettes dont Jip faisait
+carnage sur le parquet, ni au défaut de symétrie dans
+l'arrangement des salières qui étaient toutes groupées par trois
+ou quatre, va comme je te pousse; je ne voulus pas non plus faire
+observer que Traddles était absolument bloqué par des plats de
+légumes égarés et par les carafes. Seulement je ne pouvais
+m'empêcher de me demander en moi-même, tout en contemplant le
+gigot à l'eau que j'allais découper, comment il se faisait que nos
+gigots avaient toujours des formes si extraordinaires, comme si
+notre boucher n'achetait que des moutons contrefaits; mais je
+gardai pour moi mes réflexions.
+
+«Mon amour, dis-je à Dora, qu'avez-vous dans ce plat?»
+
+Je ne pouvais comprendre pourquoi Dora me faisait depuis un moment
+de gentilles petites grimaces, comme si elle voulait m'embrasser.
+
+«Des huîtres, mon ami, dit-elle timidement.
+
+-- Est-ce de votre invention? dis-je d'un ton ravi.
+
+-- Oui, David, dit Dora.
+
+-- Quelle bonne idée! m'écriai-je en posant le grand couteau et la
+fourchette pour découper notre gigot. Il n'y a rien que Traddles
+aime autant.
+
+-- Oui, oui, David, dit Dora; j'en ai acheté un beau petit baril
+tout entier, et l'homme m'a dit qu'elles étaient très-bonnes. Mais
+j'ai... j'ai peur qu'elles n'aient quelque chose
+d'extraordinaire.» Ici Dora secoua la tête et des larmes
+brillèrent dans ses yeux.
+
+«Elles ne sont ouvertes qu'à moitié, lui dis-je; ôtez l'écaille du
+dessus, ma chérie.
+
+-- Mais elle ne veut pas s'en aller, dit Dora qui essayait de
+toutes ses forces, de l'air le plus infortuné.
+
+-- Savez-vous, Copperfield? dit Traddles en examinant gaiement le
+plat, je crois que c'est parce que... ces huîtres sont
+parfaites... mais je crois que c'est parce que... parce qu'on ne
+les a jamais ouvertes.»
+
+En effet, on ne les avait jamais ouvertes; et nous n'avions pas de
+couteaux pour les huîtres; d'ailleurs nous n'aurions pas su nous
+en servir; nous regardâmes donc les huîtres, et nous mangeâmes le
+mouton: du moins nous mangeâmes tout ce qui était cuit, en
+l'assaisonnant avec des câpres. Si je le lui avais permis, je
+crois que Traddles, passant à l'état sauvage, se serait volontiers
+fait cannibale, et nourri de viande presque crue, pour exprimer
+combien il était satisfait du repas; mais j'étais décidé à ne pas
+lui permettre de s'immoler ainsi sur l'autel de l'amitié, et nous
+eûmes au lieu de cela un morceau de lard; fort heureusement il y
+avait du lard froid dans le garde-manger.
+
+Ma pauvre petite femme était tellement désolée à la pensée que je
+serais contrarié, et sa joie fut si vive quand elle vit qu'il n'en
+était rien, que j'oubliai bien vite mon ennui d'un moment. La
+soirée se passa à merveille; Dora était assise près de moi, son
+bras appuyé sur mon fauteuil, tandis que Traddles et moi nous
+discutions sur la qualité de mon vin, et à chaque instant elle se
+penchait vers mon oreille pour me remercier de n'avoir pas été
+grognon et méchant. Ensuite elle nous fit du thé, et j'étais si
+ravi de la voir à l'oeuvre, comme si elle faisait la dînette de sa
+poupée, que je ne fis pas le difficile sur la qualité douteuse du
+breuvage. Ensuite, Traddles et moi, nous jouâmes un moment aux
+cartes, tandis que Dora chantait en s'accompagnant sur la guitare,
+et il me semblait que notre mariage n'était qu'un beau rêve et que
+j'en étais encore à la première soirée où j'avais prêté l'oreille
+à sa douce voix.
+
+Quand Traddles fut parti, je l'accompagnai jusqu'à la porte puis
+je rentrai dans le salon; ma femme vint mettre sa chaise tout près
+de la mienne.
+
+«Je suis si fâchée! dit-elle. Voulez-vous m'enseigner un peu à
+faire quelque chose, David?
+
+-- Mais d'abord il faudrait que j'apprisse moi-même, Dora, lui
+dis-je. Je n'en sais pas plus long que vous, ma petite.
+
+-- Oh! mais vous, vous pouvez apprendre, reprit-elle, vous avez
+tant d'esprit!
+
+-- Quelle folie, ma petite chatte!
+
+-- J'aurais dû, reprit-elle après un long silence, j'aurais dû
+aller m'établir à la campagne, et passer un an avec Agnès!»
+
+Ses mains jointes étaient placées sur mon épaule, elle y reposait
+sa tête, et me regardait doucement de ses grands yeux bleus.
+
+«Pourquoi donc? demandai-je.
+
+-- Je crois qu'elle m'aurait fait du bien, et qu'avec elle
+j'aurais pu apprendre bien des choses.
+
+-- Tout vient en son temps, mon amour. Depuis de longues années,
+vous savez, Agnès a eu à prendre soin de son père: même dans le
+temps où ce n'était encore qu'une toute petite fille, c'était déjà
+l'Agnès que vous connaissez.
+
+-- Voulez-vous m'appeler comme je vais vous le demander? demanda
+Dora sans bouger.
+
+-- Comment donc? lui dis-je en souriant.
+
+-- C'est un nom stupide, dit-elle en secouant ses boucles, mais
+c'est égal, appelez-moi votre _femme-enfant_.»
+
+Je demandai en riant à ma femme-enfant pourquoi elle voulait que
+je l'appelasse ainsi. Elle me répondit sans bouger, seulement mon
+bras passé autour de sa taille rapprochait encore de moi ses beaux
+yeux bleus:
+
+«Mais, êtes-vous nigaud! Je ne vous demande pas de me donner ce
+nom-là, au lieu de m'appeler Dora. Je vous prie seulement, quand
+vous songez à moi, de vous dire que je suis votre femme-enfant.
+Quand vous avez envie de vous fâcher contre moi, vous n'avez qu'à
+vous dire: «Bah! c'est ma femme-enfant.» Quand je vous mettrai la
+tête à l'envers, dites-vous encore: «Ne savais-je pas bien depuis
+longtemps que ça ne ferait jamais qu'une petite femme-enfant!»
+Quand je ne serai pas pour vous tout ce que je voudrais être, et
+ce que je ne serai peut-être jamais, dites-vous toujours: «Cela
+n'empêche pas que cette petite sotte de femme-enfant m'aime tout
+de même,» car c'est la vérité, David, je vous aime bien.»
+
+Je ne lui avais pas répondu sérieusement; l'idée ne m'était pas
+venue jusque-là qu'elle parlât sérieusement elle-même. Mais elle
+fut si heureuse de ce que je lui répondis, que ses yeux n'étaient
+pas encore secs qu'elle riait déjà. Et bientôt je vis ma femme-
+enfant assise par terre, à côté de la pagode chinoise, faisant
+sonner toutes les petites cloches les unes après les autres, pour
+punir Jip de sa mauvaise conduite, et Jip restait nonchalamment
+étendu sur le seuil de sa niche, la regardant du coin de l'oeil
+comme pour lui dire: «Faites, faites, vous ne parviendrez pas à me
+faire bouger de là avec toutes vos taquineries: je suis trop
+paresseux, je ne me dérange pas pour si peu.»
+
+Cet appel de Dora fit sur moi une profonde impression. Je me
+reporte à ce temps lointain; je me représente cette douce créature
+que j'aimais tant; je la conjure de sortir encore une fois des
+ombres du passé, et de tourner vers moi son charmant visage, et je
+puis assurer que son petit discours résonnait sans cesse dans mon
+coeur. Je n'en ai peut-être pas tiré le meilleur parti possible,
+j'étais jeune et sans expérience; mais jamais son innocente prière
+n'est venue frapper en vain mon oreille.
+
+Dora me dit, quelques jours après, qu'elle allait devenir une
+excellente femme de ménage. En conséquence, elle sortit du tiroir
+son ardoise, tailla son crayon, acheta un immense livre de
+comptes, rattacha soigneusement toutes les feuilles du livre de
+cuisine que Jip avait déchirées, et fit un effort désespéré «pour
+être sage,» comme elle disait. Mais les chiffres avaient toujours
+le même défaut: ils ne voulaient pas se laisser additionner. Quand
+elle avait accompli deux ou trois colonnes de son livre de
+comptes, et ce n'était pas sans peine, Jip venait se promener sur
+la page et barbouiller tout avec sa queue; et puis, elle imbibait
+d'encre son joli doigt jusqu'à l'os: c'est ce qu'il y avait de
+plus clair dans l'affaire.
+
+Quelquefois le soir, quand j'étais rentré et à l'ouvrage (car
+j'écrivais beaucoup et je commençais à me faire un nom comme
+auteur), je posais ma plume et j'observais ma femme-enfant qui
+tâchait «d'être sage.» D'abord elle posait sur la table son
+immense livre de comptes, et poussait un profond soupir; puis elle
+l'ouvrait à l'endroit effacé par Jip la veille au soir, et
+appelait Jip pour lui montrer les traces de son crime: c'était le
+signal d'une diversion en faveur de Jip, et on lui mettait de
+l'encre sur le bout du nez, comme châtiment. Ensuite elle disait à
+Jip de se coucher sur la table, «tout de suite, comme un lion,»
+c'était un de ses tours de force, bien qu'à mes yeux l'analogie ne
+fût pas frappante. S'il était de bonne humeur, Jip obéissait.
+Alors elle prenait une plume et commençait à écrire, mais il y
+avait un cheveu dans sa plume; elle en prenait donc une autre et
+commençait à écrire; mais celle-là faisait des pâtés; alors elle
+en prenait une troisième et recommençait à écrire, en se disant à
+voix basse: «Oh! mais, celle-là grince, elle va déranger David!»
+Bref, elle finissait par y renoncer et par reporter le livre de
+comptes à sa place, après avoir fait mine de le jeter à la tête du
+lion.
+
+Une autre fois, quand elle se sentait d'humeur plus grave, elle
+prenait son ardoise et un petit panier plein de notes et d'autres
+documents qui ressemblaient plus à des papillotes qu'à toute autre
+chose, et elle essayait d'en tirer un résultat quelconque. Elle
+les comparait très-sérieusement, elle posait sur l'ardoise des
+chiffres qu'elle effaçait, elle comptait dans tous les sens les
+doigts de sa main gauche, après quoi elle avait l'air si vexé, si
+découragé et si malheureux, que j'avais du chagrin de voir
+s'assombrir, pour me satisfaire, ce charmant petit visage; alors
+je m'approchais d'elle tout doucement, et je lui disais:
+
+«Qu'est-ce que vous avez, Dora?»
+
+Elle me regardait d'un air désolé et répondait: «Ce sont ces
+vilains comptes qui ne veulent pas aller comme il faut; j'en ai la
+migraine: ils s'obstinent à ne pas faire ce que je veux!»
+
+Alors je lui disais: «Essayons un peu ensemble; je vais vous
+montrer, ma Dora.»
+
+Puis je commençais une démonstration pratique; Dora m'écoutait
+pendant cinq minutes avec la plus profonde attention, auprès quoi
+elle commençait à se sentir horriblement fatiguée, et cherchait à
+s'égayer en roulant mes cheveux autour de ses doigts, ou en
+rabattant le col de ma chemise pour voir si cela m'allait bien.
+Quand je voulais un peu réprimer son enjouement et que je
+continuais mes raisonnements, elle avait l'air si désolé et si
+effarouché, que je me rappelais tout à coup comme un reproche, en
+la voyant si triste, sa gaieté naturelle le jour où je l'avais vue
+pour la première fois: je laissais tomber le crayon en me répétant
+que c'était une femme-enfant, et je la priais de prendre sa
+guitare.
+
+J'avais beaucoup à travailler et de nombreux soucis, mais je
+gardais tout cela pour moi. Je suis loin de croire maintenant que
+j'aie eu raison d'agir ainsi, mais je le faisais par tendresse
+pour ma femme-enfant. J'examine mon coeur, et c'est sans la
+moindre réserve que je confie à ces pages mes plus secrètes
+pensées. Je sentais bien qu'il me manquait quelque chose, mais
+cela n'allait pas jusqu'à altérer le bonheur de ma vie. Quand je
+me promenais seul par un beau soleil, et que je songeais aux jours
+d'été où la terre entière semblait remplie de ma jeune passion, je
+sentais que mes rêves ne s'étaient pas parfaitement réalisés, mais
+je croyais que ce n'était qu'une ombre adoucie de la douce gloire
+du passé. Parfois, je me disais bien que j'aurais préféré trouver
+chez ma femme un conseiller plus sûr, plus de raison, de fermeté
+et de caractère; j'aurais désiré qu'elle pût me soutenir et
+m'aider, qu'elle possédât le pouvoir de combler les lacunes que je
+sentais en moi, mais je me disais aussi qu'un tel bonheur n'était
+pas de ce monde, et qu'il ne devait pas, ne pouvait pas exister.
+
+J'étais encore, pour l'âge, un jeune garçon plutôt qu'un mari. Je
+n'avais connu, pour me former par leur salutaire influence,
+d'autres chagrins que ceux qu'on a pu lire dans ce récit. Si je me
+trompais, et cela m'arrivait peut-être bien souvent, c'étaient mon
+amour et mon peu d'expérience qui m'égaraient. Je dis l'exacte
+vérité. À quoi me servirait maintenant la dissimulation?
+
+C'était donc sur moi que retombaient toutes les difficultés et les
+soucis de notre vie; elle n'en prenait pas sa part. Notre ménage
+était à peu près dans le même gâchis qu'au début; seulement je m'y
+étais habitué, et j'avais au moins le plaisir de voir que Dora
+n'avait presque jamais de chagrin. Elle avait retrouvé toute sa
+gaieté folâtre; elle m'aimait de tout son coeur et s'amusait comme
+autrefois c'est-à-dire comme un enfant.
+
+Quand les débats des Chambres avaient été assommants (je ne parle
+que de leur longueur, et non de leur qualité, car, sous ce dernier
+rapport, ils n'étaient jamais autrement), et que je rentrais tard,
+Dora ne voulait jamais s'endormir avant que je fusse rentré, et
+descendait toujours pour me recevoir. Quand je n'avais pas à
+m'occuper du travail qui m'avait coûté tant de labeur
+sténographique, et que je pouvais écrire pour mon propre compte,
+elle venait s'asseoir tranquillement près de moi, si tard que ce
+pût être, et elle était tellement silencieuse que souvent je la
+croyais endormie. Mais en général, quand je levais la tête, je
+voyais ses yeux bleus fixés sur moi avec l'attention tranquille
+dont j'ai déjà parlé.
+
+«Ce pauvre garçon! doit-il être fatigué! dit-elle un soir, au
+moment où je fermais mon pupitre.
+
+-- Cette pauvre petite fille! doit-elle être fatiguée! répondis-
+je. Ce serait à moi à vous dire cela, Dora. Une autre fois, vous
+irez vous coucher, mon amour; il est beaucoup trop tard pour vous.
+
+-- Oh! non! ne m'envoyez pas coucher, dit Dora d'un ton suppliant.
+Je vous en prie, ne faites pas ça!
+
+-- Dora!»
+
+À mon grand étonnement, elle pleurait sur mon épaule.
+
+«Vous n'êtes donc pas bien, ma petite; vous n'êtes pas heureuse?
+
+-- Si, je suis très-bien, et très-heureuse, dit Dora. Mais
+promettez-moi que vous me laisserez rester près de vous pour vous
+voir écrire.
+
+-- Voyez un peu la belle vue pour ces jolis yeux, et à minuit
+encore! répondis-je.
+
+-- Vrai? est-ce que vous les trouvez jolis? reprit Dora en riant;
+je suis si contente qu'ils soient jolis!
+
+-- Petite glorieuse!» lui dis-je.
+
+Mais non, ce n'était pas de la vanité, c'était une joie naïve de
+se sentir admirée par moi. Je le savais bien avant qu'elle me le
+dit:
+
+«Si vous les trouvez jolis, dites-moi que vous me permettrez
+toujours de vous regarder écrire! dit Dora; les trouvez-vous
+jolis?
+
+-- Très-jolis!
+
+-- Alors laissez-moi vous regarder écrire.
+
+-- J'ai peur que cela ne les embellisse pas, Dora.
+
+-- Mais si certainement! parce que voyez-vous, monsieur le savant,
+cela vous empêchera de m'oublier, pendant que vous êtes plongé
+dans vos méditations silencieuses. Est-ce que vous serez fâché si
+je vous dis quelque chose de bien niais, plus niais encore qu'à
+l'ordinaire?
+
+-- Voyons donc cette merveille?
+
+-- Laissez-moi vous donner vos plumes à mesure que vous en aurez
+besoin, me dit Dora. J'ai envie d'avoir quelque chose à faire pour
+vous pendant ces longues heures où vous êtes si occupé. Voulez-
+vous que je les prenne pour vous les donner?»
+
+Le souvenir de sa joie charmante quand je lui dis oui me fait
+venir les larmes aux yeux. Lorsque je me remis à écrire le
+lendemain, elle était établie près de moi avec un gros paquet de
+plumes; cela se renouvela régulièrement chaque fois. Le plaisir
+qu'elle avait à s'associer ainsi à mon travail, et son ravissement
+chaque fois que j'avais besoin d'une plume, ce qui m'arrivait sans
+cesse, me donnèrent l'idée de lui donner une satisfaction plus
+grande encore. Je faisais semblant, de temps à autre, d'avoir
+besoin d'elle pour me copier une ou deux pages de mon manuscrit.
+Alors elle était dans toute sa gloire. Il fallait la voir se
+préparer pour cette grande entreprise, mettre son tablier,
+emprunter des chiffons à la cuisine pour essuyer sa plume, et le
+temps qu'elle y mettait, et le nombre de fois qu'elle en lisait
+des passages à Jip, comme s'il pouvait comprendre; puis enfin elle
+signait sa page comme si l'oeuvre fût restée incomplète sans le
+nom du copiste, et me l'apportait, toute joyeuse d'avoir achevé
+son devoir, en me jetant les bras autour du cou. Souvenir charmant
+pour moi, quand les autres n'y verraient que des enfantillages!
+
+Peu de temps après, elle prit possession des clefs, qu'elle
+promenait par toute la maison dans un petit panier attaché à sa
+ceinture. En général, les armoires auxquelles elles appartenaient
+n'étaient pas fermées, et les clefs finirent par ne plus servir
+qu'à amuser Jip, mais Dora était contente, et cela me suffisait.
+Elle était convaincue que cette mesure devait produire le meilleur
+effet, et nous étions joyeux comme deux enfants qui font tenir
+ménage à leur poupée pour de rire.
+
+C'est ainsi que se passait notre vie; Dora témoignait presque
+autant de tendresse à ma tante qu'à moi, et lui parlait souvent du
+temps où elle la regardait comme «une vieille grognon.» Jamais ma
+tante n'avait pris autant de peine pour personne. Elle faisait la
+cour à Jip, qui n'y répondait nullement; elle écoutait tous les
+jours Dora jouer de la guitare, elle qui n'aimait pas la musique;
+elle ne parlait jamais mal de notre série d'_Incapables_, et
+pourtant la tentation devait être bien grande pour elle; elle
+faisait à pied des courses énormes pour rapporter à Dora toutes
+sortes de petites choses dont elle avait envie, et chaque fois
+qu'elle nous arrivait par le jardin et que Dora n'était pas en
+bas, on l'entendait dire, au bas de l'escalier, d'une voix qui
+retentissait joyeusement par toute la maison:
+
+«Mais où est donc Petite-Fleur?»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+M. Dick justifie la prédiction de ma tante.
+
+
+Il y avait déjà quelque temps que j'avais quitté le docteur. Nous
+vivions dans son voisinage, je le voyais souvent, et deux ou trois
+fois nous avions été dîner ou prendre le thé chez lui. Le Vieux-
+Troupier était établi à demeure chez lui. Elle était toujours la
+même, avec les mêmes papillons immortels voltigeant toujours au-
+dessus de son bonnet.
+
+Semblable à bien d'autres mères que j'ai connues durant ma vie,
+mistress Markleham tenait beaucoup plus à s'amuser que sa fille.
+Elle avait besoin de se divertir, et comme un rusé vieux troupier
+qu'elle était, elle voulait faire croire, en consultant ses
+propres inspirations, qu'elle s'immolait à son enfant. Cette
+excellente mère était donc toute disposée à favoriser le désir du
+docteur, qui voulait qu'Annie s'amusât, et elle exprimait tout
+haut son approbation de la sagacité de son gendre.
+
+Je se doute pas qu'elle ne fit saigner la plaie du coeur du
+docteur sans le savoir, sans y mettre autre chose qu'un certain
+degré d'égoïsme et de frivolité qu'on rencontre parfois chez des
+personnes d'un âge mûr; elle le confirmait, je crois, dans la
+pensée qu'il en imposait à la jeunesse de sa femme, et qu'il n'y
+avait point entre eux de sympathie naturelle, à force de le
+féliciter de chercher à adoucir à Annie le fardeau de la vie.
+
+«Mon cher ami, lui disait-elle un jour en ma présence, vous savez
+bien, sans doute, que c'est un peu triste pour Annie d'être
+toujours enfermée ici.»
+
+Le docteur fit un bienveillant signe de tête.
+
+«Quand elle aura l'âge de sa mère, dit mistress Markleham en
+agitant son éventail, ce sera une autre affaire. Vous pourriez me
+mettre dans un cachot, pourvu que j'eusse bonne compagnie et que
+je pusse faire mon rubber, jamais je ne demanderais à sortir. Mais
+je ne suis pas Annie, vous savez, et Annie n'est pas sa mère.
+
+-- Certainement, certainement, dit le docteur.
+
+-- Vous êtes le meilleur homme du monde. Non, je vous demande bien
+pardon, continua-t-elle en voyant le docteur faire un geste
+négatif, il faut que je le dise devant vous, comme je le dis
+toujours derrière votre dos, vous êtes le meilleur homme du monde;
+mais naturellement, vous ne pouvez pas, n'est-il pas vrai, avoir
+les mêmes goûts et les mêmes soins qu'Annie?
+
+-- Non! dit le docteur d'une voix attristée.
+
+-- Non, c'est tout naturel, reprit le Vieux-Troupier. Voyez, par
+exemple, votre Dictionnaire! Quelle chose utile qu'un
+dictionnaire! quelle chose indispensable! le sens des mots! Sans
+le docteur Johnson, ou des gens comme ça, qui sait si, à l'heure
+qu'il est, nous ne donnerions pas à un fer à repasser le nom d'un
+manche à balai. Mais nous ne pouvons demander à Annie de
+s'intéresser à un dictionnaire, quand il n'est pas même fini,
+n'est-il pas vrai?»
+
+Le docteur secoua la tête.
+
+«Et voilà pourquoi j'approuve tant vos attentions délicates, dit
+mistress Markleham, en lui donnant sur l'épaule un petit coup
+d'éventail. Cela prouve que vous n'êtes pas comme tant de
+vieillards qui voudraient trouver de vieilles têtes sur de jeunes
+épaules. Vous avez étudié le caractère d'Annie et vous le
+comprenez. C'est ce que je trouve en vous de charmant.»
+
+Le docteur Strong semblait, en dépit de son calme et de sa
+patience habituelle, ne supposer qu'avec peine tous ces
+compliments.
+
+«Aussi, mon cher docteur, continua le Vieux-Troupier en lui
+donnant plusieurs petites tapes d'amitié, vous pouvez disposer de
+moi en tout temps. Sachez que je suis entièrement à votre service.
+Je suis prête à aller avec Annie au spectacle, aux concerts, à
+l'exposition, partout enfin; et vous verrez que je ne me plaindrai
+seulement pas de la fatigue, le devoir, mon cher docteur, le
+devoir avant tout!»
+
+Elle tenait parole. Elle était de ces gens qui peuvent supporter
+une quantité de plaisirs, sans que jamais leur persévérance soit à
+bout. Jamais elle ne lisait le journal (et elle le lisait tous les
+jours pendant deux heures dans un bon fauteuil, à travers son
+lorgnon), sans y découvrir quelque chose à voir qui amuserait
+certainement Annie. En vain Annie protestait qu'elle était lasse
+de tout cela, sa mère lui répondait invariablement:
+
+«Ma chère Annie, je vous croyais plus raisonnable, et je dois vous
+dire, mon amour, que c'est bien mal reconnaître la bonté du
+docteur Strong.»
+
+Ce reproche lui était généralement adressé en présence du docteur,
+et il me semblait que c'était là principalement ce qui décidait
+Annie à céder. Elle se résignait presque toujours à aller partout
+où l'emmenait le Vieux-Troupier.
+
+Il arrivait bien rarement que M. Maldon les accompagnât.
+Quelquefois elles engageaient ma tante et Dora à se joindre à
+elles; d'autres fois c'était Dora toute seule. Jadis j'aurais
+hésité à la laisser aller, mais, en réfléchissant à ce qui s'était
+passé le soir dans le cabinet du docteur, je n'avais plus la même
+défiance. Je croyais que le docteur avait raison, et je n'avais
+pas plus de soupçons que lui.
+
+Quelquefois ma tante se grattait le nez, quand nous étions seuls,
+en me disant qu'elle n'y comprenait rien, qu'elle voudrait les
+voir plus heureux, et qu'elle ne croyait pas du tout que notre
+militaire amie (c'est ainsi qu'elle appelait toujours le Vieux-
+Troupier) contribuât à raccommoder les choses. Elle me disait
+encore que le premier acte du retour au bon sens de notre
+militaire amie, ce devrait être d'arracher tous ses papillons et
+d'en faire cadeau à quelque ramoneur pour se déguiser un jour de
+mascarade.
+
+Mais c'était surtout sur M. Dick qu'elle comptait. Évidemment, cet
+homme avait une idée, disait-elle, et s'il pouvait seulement la
+serrer de près quelque jour, dans un coin de son cerveau, ce qui
+était pour lui la grande difficulté, il se distinguerait de
+quelque façon extraordinaire.
+
+Ignorant qu'il était de cette prédiction, M. Dick restait toujours
+dans la même position vis-à-vis du docteur et de mistress Strong.
+Il semblait n'avancer ni reculer d'une semelle, immobile sur sa
+base comme un édifice solide, et j'avoue qu'en effet j'aurais été
+aussi étonné de lui voir faire un pas que de voir marcher une
+maison.
+
+Mais un soir, quelques mois après notre mariage, M. Dick
+entr'ouvrit la porte de notre salon; j'étais seul à travailler
+(Dora et ma tante étant allées prendre le thé chez les deux petits
+serins), et il me dit avec une toux significative:
+
+«Cela vous dérangerait, j'en ai peur, de causer un moment avec
+moi, Trotwood?
+
+-- Mais non, certainement, monsieur Dick; donnez-vous la peine
+d'entrer.
+
+-- Trotwood, me dit-il en appuyant son doigt sur son nez, après
+m'avoir donné une poignée de main, avant de m'asseoir je voudrais
+vous faire une observation. Vous connaissez votre tante?
+
+-- Un peu, répondis-je.
+
+-- C'est la femme du monde la plus remarquable, monsieur!»
+
+Et après m'avoir fait cette communication qu'il lança comme un
+boulet de canon, M. Dick s'assit d'un air plus grave que de
+coutume et me regarda.
+
+«Maintenant, mon enfant, ajouta-t-il, je vais vous faire une
+question.
+
+-- Vous pouvez m'en faire autant qu'il vous plaira.
+
+-- Que pensez-vous de moi, monsieur? me demanda-t-il en se
+croisant les bras.
+
+-- Que vous êtes mon bon et vieil ami.
+
+-- Merci, Trotwood, répondit M. Dick en riant et en me serrant la
+main avec une gaieté expansive. Mais ce n'est pas là ce que je
+veux dire, mon enfant, continua-t-il d'un ton plus grave: que
+pensez-vous de moi sous ce point de vue?» Et il se touchait le
+front.
+
+Je ne savais comment répondre, mais il vint à mon aide.
+
+«Que j'ai l'esprit faible, n'est-ce pas?
+
+-- Mais... lui dis-je d'un ton indécis, peut-être un peu.
+
+-- Précisément! cria M. Dick, qui semblait enchanté de ma réponse.
+C'est que, voyez-vous, monsieur Trotwood, quand ils ont retiré un
+peu du désordre qui était dans la tête de... vous savez bien
+qui... pour le mettre vous savez bien où, il y a eu...» Ici
+M. Dick fit faire à ses mains le moulinet plusieurs fois en les
+tournant autour l'une de l'autre, puis il les frappa l'une contre
+l'autre et recommença l'exercice du moulinet, pour exprimer une
+grande confusion. «Voilà ce qu'on m'a fait! Voilà!»
+
+Je lui fis un signe d'approbation qu'il me rendit.
+
+«En un mot, mon enfant, dit M. Dick, baissant tout d'un coup la
+voix, je suis un peu simple.»
+
+J'allais nier le fait, mais il m'arrêta.
+
+«Si, si! Elle prétend que non. Elle ne veut pas en entendre
+parler, mais cela est. Je le sais. Si je ne l'avais pas eue pour
+amie, monsieur, il y a bien des années qu'on m'aurait enfermé et
+que je mènerais la plus triste vie. Mais je le lui rendrai bien,
+n'ayez pas peur! Jamais je ne dépense ce que je gagne à faire des
+copies. Je le mets dans une tirelire. J'ai fait mon testament; je
+lui laisse tout! Elle sera riche, elle aura une noble existence.»
+
+M. Dick tira son mouchoir et s'essuya les yeux. Mais il le replia
+soigneusement, le lissa entre ses deux mains, le mit dans sa
+poche, et parut du même coup faire disparaître ma tante.
+
+«Vous êtes instruit, Trotwood, dit M. Dick. Vous êtes très-
+instruit. Vous savez combien le docteur est savant; vous savez
+l'honneur qu'il m'a toujours fait. La science ne l'a pas rendu
+fier. Il est humble, humble, plein de condescendance même pour le
+pauvre Dick, qui a l'esprit borné et qui ne sait rien. J'ai fait
+monter son nom sur un petit bout de papier le long de la corde du
+cerf-volant, il est arrivé jusqu'au ciel, parmi les alouettes. Le
+cerf-volant a été charmé de le recevoir, monsieur, et le ciel en
+est devenu plus brillant.»
+
+Je l'enchantai en lui disant avec effusion que le docteur méritait
+tout notre respect et toute notre estime.
+
+«Et sa belle femme est une étoile, dit M. Dick, une brillante
+étoile; je l'ai vue dans tout son éclat, monsieur. Mais (il
+rapprocha sa chaise et posa sa main sur mon genou) il y a des
+nuages, monsieur, il y a des nuages.»
+
+Je répondis à la sollicitude qu'exprimait sa physionomie en
+donnant à la mienne la même expression et en secouant la tête.
+
+«Quels nuages?» dit monsieur Dick.
+
+Il me regardait d'un air si inquiet et il paraissait si désireux
+de savoir ce que c'était que ces nuages, que je pris la peine de
+lui répondre lentement et distinctement, comme si j'avais voulu
+expliquer quelque chose à un enfant:
+
+«Il y a entre eux quelque malheureux sujet de division, répondis-
+je, quelque triste cause de désunion. C'est un secret. Peut-être
+est-ce une suite inévitable de la différence d'âge qui existe
+entre eux. Peut-être cela tient à la chose du monde la plus
+insignifiante.»
+
+M. Dick accompagnait chacune de mes phrases d'un signe
+d'attention; il s'arrêta quand j'eus fini, et resta à réfléchir,
+les yeux fixés sur moi et la main sur mon genou.
+
+«Le docteur n'est pas fâché contre elle, Trotwood? dit-il au bout
+d'un moment.
+
+-- Non. Il l'aime tendrement.
+
+-- Alors, je sais ce que c'est, mon enfant, dit M. Dick.»
+
+Dans un accès de joie soudaine, il me tapa sur le genou et se
+renversa dans sa chaise, les sourcils relevés tout en haut de son
+front; je le crus tout à fait fou. Mais il reprit bientôt sa
+gravité, et, se penchant en avant, il me dit, après avoir tiré son
+mouchoir d'un air respectueux, comme s'il lui représentait
+réellement ma tante:
+
+«C'est la femme du monde la plus extraordinaire, Trotwood.
+Pourquoi n'a-t-elle rien fait pour remettre l'ordre dans cette
+maison?
+
+-- C'est un sujet trop délicat et trop difficile pour qu'elle
+puisse s'en mêler, répondis-je.
+
+-- Et vous qui êtes si instruit, dit M. Dick en me touchant du
+bout du doigt, pourquoi n'avez-vous rien fait?
+
+-- Par la même raison, répondis-je encore.
+
+-- Alors j'y suis, mon enfant» repartit M. Dick. Et il se redressa
+devant moi d'un air encore plus triomphant, en hochant la tête et
+en se frappant la poitrine à coups redoublés; on aurait dit qu'il
+avait juré de s'arracher l'âme du corps.
+
+«Un pauvre homme légèrement timbré, dit M. Dick, un idiot, un
+esprit faible, c'est de moi que je parle, vous savez, peut faire
+ce que ne peuvent tenter les gens les plus distingués du monde. Je
+les raccommoderai, mon enfant: j'essayerai, moi; ils ne m'en
+voudront pas. Ils ne me trouveront pas indiscret. Ils se moquent
+bien de ce que je puis dire, moi; quand j'aurais tort, je ne suis
+que Dick. Qui est-ce qui fait attention à Dick? Dick, ce n'est
+personne. Peuh!» Et il souffla, par mépris de son chétif individu,
+comme s'il jetait une paille au vent.
+
+Heureusement il avançait dans ses explications, car nous
+entendions la voiture s'arrêter à la porte du jardin. Dora et ma
+tante allaient rentrer.
+
+«Pas un mot, mon enfant! continua-t-il à voix basse; laissez
+retomber tout cela sur Dick, sur ce benêt de Dick... ce fou de
+Dick! Voilà déjà quelque temps, monsieur, que j'y pensais; j'y
+suis maintenant. Après ce que vous m'avez dit, je le tiens, j'en
+suis sûr. Tout va bien!»
+
+M. Dick ne prononça plus un mot sur ce sujet; mais pendant une
+demi-heure il me fit des signes télégraphiques, dont ma tante ne
+savait que penser, pour m'enjoindre de garder le plus profond
+secret.
+
+À ma grande surprise, je n'entendis plus parler de rien pendant
+trois semaines, et pourtant je prenais un véritable intérêt au
+résultat de ses efforts; j'entrevoyais une lueur étrange de bon
+sens dans la conclusion à laquelle il était arrivé: quant à son
+bon coeur, je n'en avais jamais douté. Mais je finis par croire
+que, mobile et changeant comme il était, il avait oublié ou laissé
+là son projet.
+
+Un soir que Dora n'avait pas envie de sortir, nous nous
+dirigeâmes, ma tante et moi, jusqu'à la petite maison du docteur.
+C'était en automne, il n'y avait pas de débats du Parlement pour
+me gâter la fraîche brise du soir, et l'odeur des feuilles sèches
+me rappelait celles que je foulais jadis aux pieds dans notre
+petit jardin de Blunderstone; le vent, en gémissant, semblait
+m'apporter encore une vague tristesse, comme autrefois.
+
+Il commençait à faire nuit quand nous arrivâmes chez le docteur.
+Mistress Strong sortait du jardin, où M. Dick errait encore, tout
+en aidant le jardinier à planter quelques piquets. Le docteur
+avait une visite dans son cabinet, mais mistress Strong nous dit
+qu'il serait bientôt libre, et nous pria de l'attendre. Nous la
+suivîmes dans le salon, et nous nous assîmes dans l'obscurité,
+près de la fenêtre. Nous ne faisions point de cérémonie entre
+nous; nous vivions librement ensemble, comme de vieux amis et de
+bons voisins.
+
+Nous n'étions là que depuis un moment, quand mistress Markleham,
+qui était toujours à faire des embarras à propos de tout, entra
+brusquement, son journal à la main, en disant d'une voix
+entrecoupée: «Bon Dieu, Annie, que ne me disiez-vous qu'il y avait
+quelqu'un dans le cabinet?
+
+-- Mais, ma chère maman, reprit-elle tranquillement, je ne pouvais
+pas deviner que vous eussiez envie de le savoir.
+
+-- Envie de le savoir! dit mistress Markleham en se laissant
+tomber sur le canapé. Jamais je n'ai été aussi émue.
+
+-- Vous êtes donc entrée dans le cabinet, maman? demanda Annie.
+
+-- Si je suis entrée dans le cabinet! ma chère, reprit-elle avec
+une nouvelle énergie. Oui, certainement! Et je suis tombée sur cet
+excellent homme: jugez de mon émotion, mademoiselle Trotwood, et
+vous aussi, monsieur David, juste au moment où il faisait son
+testament.»
+
+Sa fille tourna vivement la tête.
+
+«Juste au moment, ma chère Annie, où il faisait son testament,
+l'acte de ses volontés dernières, répéta mistress Markleham, en
+étendant le journal sur ses genoux comme une nappe. Quelle
+prévoyance et quelle affection! Il faut que je vous raconte
+comment ça se passait! Vraiment oui, il le faut, quand ce ne
+serait que pour rendre justice à ce mignon, car c'est un vrai
+mignon que le docteur! Peut-être savez-vous, miss Trotwood, que
+dans cette maison on a l'habitude de n'allumer les bougies que
+lorsqu'on s'est littéralement crevé les yeux à lire son journal;
+et aussi que ce n'est que dans le cabinet qu'on trouve un siège où
+l'on puisse lire, ce que j'appelle à son aise. C'est donc pour
+cela que je me rendais dans le cabinet, où j'avais aperçu de la
+lumière. J'ouvre la porte. Auprès de ce cher docteur je vois deux
+messieurs, vêtus de noir, évidemment des jurisconsultes; tous
+trois debout devant la table; le cher docteur avait la plume à la
+main, «C'est simplement pour exprimer, dit le docteur... Annie,
+mon amour, écoutez bien... C'est simplement pour exprimer toute la
+confiance que j'ai en mistress Strong que je lui laisse toute ma
+fortune, sans condition.» Un des messieurs répète: «Toute votre
+fortune, sans condition». Sur quoi, émue comme vous pensez que
+peut l'être une mère en pareille circonstance, je m'écrie: «Grands
+dieux! je vous demande bien pardon!» je trébuche sur le seuil de
+la porte et j'accours par le petit corridor sur lequel donne
+l'office.»
+
+Mistress Strong ouvrit la fenêtre et sortit sur le balcon, où elle
+se tint appuyée contre la balustrade.
+
+«Mais n'est-ce pas un spectacle qui fait du bien, miss Trotwood,
+et vous, monsieur David, dit mistress Markleham, de voir un homme
+de l'âge du docteur Strong avoir la force d'âme nécessaire pour
+faire pareille chose? Cela prouve combien j'avais raison. Lorsque
+le docteur Strong me fit une visite des plus flatteuses et me
+demanda la main d'Annie, je dis à ma fille: «Je ne doute pas, mon
+enfant, que le docteur Strong ne vous assure dans l'avenir bien
+plus encore qu'il ne promet de faire aujourd'hui.»
+
+Ici on entendit sonner, et les visiteurs sortirent du cabinet du
+docteur.
+
+«Voilà qui est fini probablement, dit le Vieux-Troupier après
+avoir prêté l'oreille; le cher homme a signé, cacheté, remis le
+testament, et il a l'esprit en repos; il en a bien le droit. Quel
+homme! Annie, mon amour, je vais lire mon journal dans le cabinet,
+car je ne sais pas me passer des nouvelles du jour. Miss Trotwood,
+et vous, monsieur David, venez voir le docteur, je vous prie.»
+
+J'aperçus M. Dick debout dans l'ombre, fermant son canif lorsque
+nous suivîmes mistress Markleham dans le cabinet et ma tante qui
+se grattait violemment le nez, comme pour faire un peu diversion à
+sa fureur contre notre militaire amie; mais ce que je ne saurais
+dire, je l'ai oublié sans doute, c'est qui est-ce qui entra le
+premier dans le cabinet, ou comment mistress Markleham se trouva
+en un moment installée dans son fauteuil. Je ne saurais dire non
+plus comment il se fit que nous nous trouvâmes, ma tante et moi,
+près de la porte; peut-être ses yeux furent-ils plus prompts que
+les miens et me retint-elle exprès, je n'en sais rien. Mais ce que
+je sais bien c'est que nous vîmes le docteur avant qu'il nous eut
+aperçus; il était au milieu des gros livres qu'il aimait tant, la
+tête tranquillement appuyée sur sa main. Au même instant, nous
+vîmes entrer mistress Strong, pâle et tremblante. M. Dick la
+soutenait. Il posa la main sur le bras du docteur qui releva la
+tête d'un air distrait. Alors Annie tomba à genoux à ses pieds, et
+les mains jointes, d'un air suppliant, elle fixa sur lui un regard
+que je n'ai jamais oublié. À ce spectacle, mistress Markleham
+laissa tomber son journal, avec une expression d'étonnement tel
+qu'on aurait pu prendre sa figure pour la mettre à la proue, en
+tête de quelque navire nommé _la Surprise_.
+
+Mais quant à la douceur que montra le docteur dans son étonnement,
+quant à la dignité de sa femme dans son attitude suppliante, à
+l'émotion touchante de M. Dick, au sérieux dont ma tante se
+répétait à elle-même: «Cet homme-là, fou!» car elle triomphait en
+ce moment de la position misérable dont elle l'avait tiré, je
+vois, j'entends tout cela bien plus que je ne me le rappelle au
+moment même où je le raconte.
+
+«Docteur! dit M. Dick, qu'est-ce que c'est donc que ça? Regardez à
+vos pieds!»
+
+-- Annie! cria le docteur, relevez-vous, ma femme chérie.
+
+-- Non! dit-elle. Je vous supplie tous de ne pas quitter la
+chambre. Ô mon mari, mon père, rompons enfin ce long silence.
+Sachons enfin l'un et l'autre ce qu'il peut y avoir entre nous!»
+
+Mistress Markleham avait retrouvé la parole, et, pleine d'orgueil
+pour sa famille et d'indignation maternelle, elle s'écriait:
+
+«Annie, levez-vous à l'instant, et ne faites pas honte à tous vos
+amis en vous humiliant ainsi, si vous ne voulez pas que je
+devienne folle à l'instant.
+
+-- Maman, répondit Annie, veuillez ne pas m'interrompez, c'est à
+mon mari que je m'adresse; je ne vois que lui ici: il est tout
+pour moi.
+
+-- C'est-à-dire, s'écria mistress Markleham, que je ne suis rien!
+Il faut que cette enfant ait perdu la tête! Soyez assez bons pour
+me procurer un verre d'eau!»
+
+J'étais trop occupé du docteur et de sa femme pour obéir à cette
+prière, et comme personne n'y fit la moindre attention, mistress
+Markleham fut forcée de continuer à soupirer, à s'éventer et à
+ouvrir de grands yeux.
+
+«Annie! dit le docteur en la prenant doucement dans ses bras, ma
+bien-aimée! S'il est survenu dans notre vie un changement
+inévitable, vous n'en êtes pas coupable. C'est ma faute, à moi
+seul. Mon affection, mon admiration, mon respect pour vous n'ont
+pas changé. Je désire vous rendre heureuse. Je vous aime et je
+vous estime. Levez-vous, Annie, je vous en prie!»
+
+Mais elle ne se releva pas. Elle le regarda un moment, puis, se
+serrant encore plus contre lui, elle posa son bras sur les genoux
+de son mari, et y appuyant sa tête, elle dit:
+
+«Si j'ai ici un ami qui puisse dire un mot à ce sujet, pour mon
+mari ou pour moi; si j'ai ici un ami qui puisse faire entendre un
+soupçon que mon coeur m'a parfois murmuré; si j'ai ici un ami qui
+respecte mon mari ou qui m'aime; si cet ami sait quelque chose qui
+puisse nous venir en aide, je le conjure de parler.»
+
+Il y eut un profond silence. Après quelques instants d'une pénible
+hésitation, je me décidai enfin:
+
+«Mistress Strong, dis-je, je sais quelque chose que le docteur
+Strong m'avait ordonné de taire; j'ai gardé le silence jusqu'à ce
+jour. Mais je crois que le moment est venu où ce serait une fausse
+délicatesse que de continuer à le cacher; votre appel me relève de
+ma promesse.»
+
+Elle tourna les yeux vers moi, et je vis que j'avais raison. Je
+n'aurais pu résister à ce regard suppliant, lors même que ma
+confiance n'aurait pas été si inébranlable.
+
+«Notre paix à venir, dit-elle, est peut-être entre vos mains. J'ai
+la certitude que vous ne tairez rien; je sais d'avance que ni
+vous, ni personne au monde ne pourrez jamais rien dire qui nuise
+au noble coeur de mon mari. Quoi que vous ayez à dire qui me
+touche, parlez hardiment. Je parlerai tout à l'heure à mon tour
+devant lui, comme plus tard devant Dieu?»
+
+Je ne demandai pas au docteur son autorisation, et je me mis à
+raconter ce qui s'était passé un soir dans cette même chambre, en
+me permettant seulement d'adoucir un peu les grossières
+expressions d'Uriah Heep. Impossible de peindre les yeux effarés
+de mistress Markleham durant tout mon récit, ni les interjections
+aiguës qu'elle faisait entendre.
+
+Quand j'eus fini, Annie resta encore un moment silencieuse, la
+tête baissée comme je l'ai dépeinte, puis elle prit la main du
+docteur, qui n'avait pas changé d'attitude depuis que nous étions
+entrés dans la chambre, la pressa contre son coeur et la baisa.
+M. Dick la releva doucement, et elle resta immobile appuyée sur
+lui, les yeux fixés sur son mari.
+
+«Je vais mettre à nu devant vous, dit-elle d'une voix modeste,
+soumise et tendre, tout ce qui a rempli mon coeur depuis mon
+mariage. Je ne saurais vivre en paix, maintenant que je sais tout,
+s'il restait la moindre obscurité sur ce point.
+
+-- Non, Annie, dit le docteur doucement, je n'ai jamais douté de
+vous, mon enfant. Ce n'est pas nécessaire, ma chérie, ce n'est
+vraiment pas nécessaire.
+
+-- Il est nécessaire, répondit-elle, que j'ouvre mon coeur devant
+vous qui êtes la vérité et la générosité mêmes, devant vous que
+j'ai aimé et respecté toujours davantage depuis que je vous ai
+connu, Dieu m'en est témoin!
+
+-- Réellement, dit mistress Markleham, si j'ai le moindre bon
+sens...
+
+-- (Mais vous n'en avez pas l'ombre, vieille folle! murmura ma
+tante avec indignation.)
+
+-- ... Il doit m'être permis de dire qu'il est inutile d'entrer
+dans tous ces détails.
+
+-- Mon mari peut seul en être juge, dit Annie, sans cesser un
+instant de regarder le docteur, et il veut bien m'entendre. Maman,
+si je dis quelque chose qui vous fasse de la peine, pardonnez-le-
+moi. J'ai bien souffert moi-même, souvent et longtemps.
+
+-- Sur ma parole! marmotta mistress Markleham.
+
+-- Quand j'étais très-jeune, dit Annie, une petite, petite fille,
+mes premières notions sur toute chose m'ont été données par un ami
+et un maître bien patient. L'ami de mon père qui était mort, m'a
+toujours été cher. Je ne me souviens pas d'avoir rien appris que
+son souvenir n'y soit mêlé. C'est lui qui a mis dans mon âme ses
+premiers trésors, il les avait gravés de son sceau; enseignés par
+d'autres, j'en aurais reçu, je crois, une moins salutaire
+influence.
+
+-- Elle compte sa mère absolument pour rien! s'écria mistress
+Markleham.
+
+-- Non, maman, dit Annie; mais lui, je le mets à sa place. Il le
+faut. À mesure que je grandissais, il restait toujours le même
+pour moi. J'étais fière de son intérêt, je lui étais profondément,
+sincèrement attachée. Je le regardais comme un père, comme un
+guide dont les éloges m'étaient plus précieux que tout autre éloge
+au monde, comme quelqu'un auquel je me serais fiée, lors même que
+j'aurais douté du monde entier. Vous savez, maman, combien j'étais
+jeune et inexpérimentée, quand tout d'un coup vous me l'avez
+présenté comme mon mari.
+
+-- J'ai déjà dit ça plus de cinquante fois à tous ceux qui sont
+ici, dit mistress Markleham.
+
+-- (Alors, pour l'amour de Dieu, taisez-vous, et qu'il n'en soit
+plus question, murmura ma tante.)
+
+-- C'était pour moi un si grand changement, une si grande perte, à
+ce qu'il me semblait, dit Annie toujours du même ton, que d'abord
+je fus agitée et malheureuse. Je n'étais encore qu'une petite
+fille, et je crois que je fus un peu attristée de songer au
+changement subit qu'allait faire mon mariage dans la nature des
+sentiments que je lui avais portés jusqu'alors. Mais puisque rien
+ne pouvait plus désormais le laisser tel à mes yeux que je l'avais
+toujours connu, quand je n'étais que son écolière, je me sentis
+fière de ce qu'il me jugeait digne de lui: je l'épousai.
+
+-- Dans l'église Saint-Alphage, à Canterbury, fit remarquer
+mistress Markleham.
+
+-- (Que le diable emporte cette femme! dit ma tante; elle ne veut
+donc pas rester tranquille?)
+
+-- Je ne songeai pas un moment, continua Annie en rougissant, aux
+biens de ce monde que mon mari possédait. Mon jeune coeur ne
+s'occupait pas d'un pareil souci. Maman, pardonnez-moi si je dis
+que c'est vous qui me fîtes la première entrevoir la pensée qu'il
+y avait des gens dans le monde qui pourraient être assez injustes
+envers lui et envers moi pour se permettre ce cruel soupçon.
+
+-- Moi? cria mistress Markleham.
+
+-- (Ah! certainement, que c'est vous, remarqua ma tante; et cette
+fois, vous aurez beau jouer de l'éventail, vous ne pouvez pas le
+nier, ma militaire amie!)
+
+-- Ce fut le premier malheur de ma nouvelle vie, dit Annie. Ce fut
+la première source de tous mes chagrins. Ils ont été si nombreux
+depuis quelque temps, que je ne saurais les compter, mais non pas,
+ô mon généreux ami, non pas pour la raison que vous supposez; car
+il n'y a pas dans mon coeur une pensée, un souvenir, une espérance
+qui ne se rattachent à vous!»
+
+Elle leva les yeux au ciel, et, les mains jointes, elle
+ressemblait, dans sa noble beauté, à un esprit bienheureux. Le
+docteur, à partir de ce moment, la contempla fixement en silence,
+et les yeux d'Annie soutinrent fixement ses regards.
+
+«Je ne reproche pas à maman de vous avoir jamais rien demandé pour
+elle-même. Ses intentions ont toujours été irréprochables, je le
+sais, mais je ne puis dire tout ce que j'ai souffert lorsque j'ai
+vu les appels indirects qu'on vous faisait en mon nom, le trafic
+qu'on a fait de mon nom près de vous, lorsque j'ai été témoin de
+votre générosité, et du chagrin qu'en ressentait M. Wickfield, qui
+avait tant de sollicitude pour vos légitimes intérêts. Comment
+vous dire ce que j'éprouvai la première fois que je me suis vue
+exposée à l'odieux soupçon de vous avoir vendu mon amour, à vous,
+l'homme du monde que j'estimais le plus! Tout cela m'a accablée
+sous le poids d'une honte imméritée dont je vous infligeais votre
+part. Oh! non, personne ne peut savoir tout ce que j'ai souffert:
+maman pas plus qu'une autre. Songez à ce que c'est que d'avoir
+toujours sur le coeur cette crainte et cette angoisse, et de
+savoir pourtant, dans mon âme et conscience, que le jour de mon
+mariage n'avait fait que couronner l'amour et l'honneur de ma vie.
+
+-- Et voilà ce qu'on gagne, cria mistress Markleham en pleurs, à
+se dévouer pour ses enfants! Je voudrais être turque!
+
+-- (Ah! plût à Dieu, et que vous fussiez restée dans votre pays
+natal! dit ma tante.)
+
+-- C'est à ce moment que maman s'est tant occupée de mon cousin
+Maldon. J'avais eu, dit-elle à voix basse, mais sans la moindre
+hésitation, de l'amitié pour lui. Nous étions, dans notre enfance,
+des petits amoureux. Si les circonstances n'en avaient pas ordonné
+autrement, j'aurais peut-être fini par me persuader que je
+l'aimais réellement; je l'aurais peut-être épousé pour mon
+malheur. Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui où il
+y a si peu de rapports d'idées et de caractère.»
+
+Je réfléchissais sur ces paroles, tout en continuant d'écouter
+attentivement, comme si elles avaient un intérêt particulier, ou
+quelque application secrète que je ne pouvais deviner encore: «Il
+n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui où il y a si peu
+de rapports d'idées et de caractère.»
+
+«Nous n'avons rien de commun, dit Annie; il y a longtemps que je
+m'en suis aperçue. Quand même je n'aurais pas d'autres raisons
+d'aimer avec reconnaissance mon mari, moi qui en ai tant, je le
+remercierais de toute mon âme pour m'avoir sauvé du premier
+mouvement d'un coeur indiscipliné qui allait s'égarer.»
+
+Elle se tenait immobile devant le docteur, sa voix vibrait d'une
+émotion qui me fit tressaillir, tout en restant parfaitement calme
+et ferme comme auparavant.
+
+«Lorsqu'il sollicitait des marques de votre munificence, que vous
+lui dispensiez si généreusement, à cause de moi, je souffrais de
+l'apparence mercenaire qu'on donnait à ma tendresse; je trouvais
+qu'il eût été, pour lui, plus honorable de faire tout seul son
+chemin; je me disais que, si j'avais été à sa place, rien ne
+m'aurait coûté pour essayer d'y réussir. Mais enfin je lui
+pardonnais encore, jusqu'au soir où il nous dit adieu avant de
+partir pour l'Inde. C'est ce soir-là que j'eus la preuve que
+c'était un ingrat et un perfide; je m'aperçus aussi que
+M. Wickfield m'observait avec méfiance, et, pour la première fois,
+j'entrevis le cruel soupçon qui était venu assombrir ma vie.
+
+-- Un soupçon, Agnès! dit le docteur; non, non, non!
+
+-- Il n'existait pas dans votre coeur, mon mari, je le sais!
+répondit-elle. Et quand je vins, ce soir-là, vous trouver, pour
+verser à vos pieds cette coupe de tristesse et de honte, pour vous
+dire qu'il s'était trouvé sous votre toit, un homme de mon sang,
+que vous aviez comblé pour l'amour de moi, et que cet homme avait
+osé me dire des choses qu'il n'aurait jamais dû me faire entendre,
+lors même que j'aurais été ce qu'il croyait, une faible et
+mercenaire créature, mon coeur s'est soulevé à la pensée de
+souiller vos oreilles d'une telle infamie; mes lèvres se sont
+refusées à vous la faire entendre alors, comme depuis.»
+
+Mistress Markleham se renversa dans son fauteuil avec un sourd
+gémissement, et se cacha derrière son éventail.
+
+«Je n'ai jamais échangé un mot avec lui, depuis ce jour, qu'en
+votre présence, et seulement quand cela était nécessaire pour
+éviter une explication. Des années se sont passées depuis qu'il a
+su de moi quelle était ici sa situation. Le soin que vous mettiez
+à le faire avancer, la joie avec laquelle vous m'annonciez que
+vous aviez réussi, toute votre bonté à son égard, n'étaient pour
+moi qu'un redoublement de douleur, mon secret n'en devenait que
+plus pesant.»
+
+Elle se laissa tomber doucement aux pieds du docteur, bien qu'il
+s'efforçât de l'en empêcher; et les yeux pleins de larmes, elle
+lui dit encore:
+
+«Ne me parlez pas! laissez-moi encore vous dire quelque chose! Que
+j'aie eu tort ou raison, si j'avais à recommencer, je crois que je
+le ferais. Vous ne pouvez pas comprendre ce que c'était que de
+vous aimer, et de savoir que d'anciens souvenirs pouvaient faire
+croire le contraire; de savoir qu'on avait pu me supposer perfide,
+et d'être entourée d'apparences qui confirmaient un pareil
+soupçon. J'étais très-jeune, et je n'avais personne pour me
+conseiller; entre maman et moi, il y a toujours eu un abîme pour
+ce qui avait rapport à vous. Si je me suis repliée sur moi-même,
+si j'ai caché l'outrage que j'avais subi, c'est parce que je vous
+honorais de toute mon âme, parce que je souhaitais ardemment que
+vous pussiez m'honorer aussi.
+
+-- Annie, mon noble coeur! dit le docteur; mon enfant chérie!
+
+-- Un mot! encore un mot! Je me disais souvent que vous auriez pu
+épouser une femme qui ne vous aurait pas causé tant de peine et de
+soucis, une femme qui aurait mieux tenu sa place à votre foyer; je
+me disais que j'aurais mieux fait de rester votre élève, presque
+votre enfant; je me disais que je n'étais pas à la hauteur de
+votre sagesse, de votre science: c'était tout cela qui me faisait
+garder le silence; mais c'était parce que je vous honorais de
+toute mon âme, parce que j'espérais qu'un jour vous pourriez
+m'honorer aussi.
+
+-- Ce jour est venu depuis longtemps, Annie, dit le docteur; et il
+ne finira jamais.
+
+-- Encore un mot! J'avais résolu de porter seule mon fardeau, de
+ne jamais révéler à personne l'indignité de celui pour qui vous
+étiez si bon. Plus qu'un mot, ô le meilleur des amis! J'ai appris
+aujourd'hui la cause du changement que j'avais remarqué en vous,
+et dont j'ai tant souffert; tantôt, je l'attribuais à mes
+anciennes craintes, tantôt, j'étais sur le point de comprendre la
+vérité; enfin, un hasard m'a révélé, ce soir, toute l'étendue de
+votre confiance en moi, lors même que vous étiez dans l'erreur sur
+mon compte. Je n'espère pas que tout mon amour, ni tout mon
+respect puissent jamais me rendre digne de cette confiance
+inestimable; mais je puis au moins lever les yeux sur le noble
+visage de celui que j'ai vénéré comme un père, aimé comme un mari,
+respecté depuis les jours de mon enfance comme un ami; et déclarer
+solennellement que, jamais dans mes pensées les plus passagères,
+je ne vous ai fait tort, que je n'ai jamais varié dans l'amour et
+la fidélité que je vous dois!»
+
+Elle avait jeté ses bras autour du cou du docteur: la tête du
+vieillard reposait sur celle de sa femme, ses cheveux gris se
+mêlaient aux tresses brunes d'Annie.
+
+«Gardez-moi, pressée contre votre coeur, mon mari! ne me repoussez
+jamais loin de vous! ne songez pas, ne dites pas qu'il y a trop de
+distance entre nous; mes imperfections seules nous séparent, je le
+sais mieux tous les jours et je vous en aine toujours davantage.
+Oh! recueillez-moi sur votre coeur, mon mari, car mon amour est
+bâti sur le roc, et il durera éternellement.»
+
+Il y eut un long silence. Ma tante se leva gravement, s'approcha
+lentement de M. Dick, et l'embrassa sur les deux joues. Cela fut
+fort heureux pour lui, car il allait se compromettre; je voyais le
+moment où, dans l'excès de sa joie, en face de cette scène, il
+allait certainement se tenir sur une jambe et sauter à cloche-
+pied.
+
+«Vous êtes un homme très-remarquable, Dick, lui dit ma tante d'un
+ton d'approbation très-décidé; et n'ayez pas l'air de me dire
+jamais le contraire, je le sais mieux que vous!»
+
+Puis, ma tante le saisit par sa manche, me fit un signe, et nous
+nous glissâmes doucement, tous trois, hors de la chambre.
+
+«Voilà qui calmera notre militaire amie, dit ma tante; cela va me
+procurer une bonne nuit, quand je n'aurais pas, d'ailleurs,
+d'autres sujets de satisfaction.
+
+-- Elle était bouleversée, j'en ai peur, dit M. Dick, d'un ton de
+grande commisération.
+
+-- Comment! avez-vous jamais vu un crocodile bouleversé? demanda
+ma tante.
+
+-- Je ne crois pas avoir jamais vu de crocodile du tout, reprit
+doucement M. Dick.
+
+-- Il n'y aurait jamais eu la moindre chose sans cette vieille
+folle, dit ma tante d'un ton pénétré. Si les mères pouvaient
+seulement laisser leurs filles tranquilles, quand elles sont une
+fois mariées, au lieu de faire tant de tapage de leur tendresse
+prétendue! Il semble que le seul secours qu'elles puissent rendre
+aux malheureuses jeunes femmes qu'elles ont mises au monde (Dieu
+sait si les infortunées avaient jamais témoigné le désir d'y
+venir!), ce soit de les en faire repartir le plus vite possible, à
+force de tourments! Mais à quoi pensez-vous donc, Trot?»
+
+Je pensais à tout ce que je venais d'entendre. Quelques-unes des
+phrases dont on s'était servi me revenaient sans cesse à l'esprit:
+«Il n'y a pas de mariage plus mal assorti, que celui où il y a si
+peu de rapports d'idées et de caractère... Le premier mouvement
+d'un coeur indiscipliné!... Mon amour est bâti sur le roc.» Mais
+j'arrivais chez moi; les feuilles séchées craquaient sous mes
+pieds, et le vent d'automne sifflait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Des nouvelles.
+
+
+J'étais marié depuis un an environ, si j'en crois ma mémoire,
+assez mal sûre pour les dates, lorsqu'un soir que je revenais seul
+au logis, en songeant au livre que j'écrivais (car mon succès
+avait suivi le progrès de mon application, et je travaillais alors
+à mon premier roman), je passai devant la maison de mistress
+Steerforth. Cela m'était arrivé déjà plusieurs fois durant ma
+résidence dans le voisinage, quoique en général je préférasse de
+beaucoup prendre un autre chemin. Mais, comme cela m'obligeait à
+faire un long détour, je finissais par passer assez souvent par
+là.
+
+Je n'avais jamais fait autre chose que de jeter sur cette maison
+un rapide coup d'oeil: elle avait l'air sombre et triste; les
+grands appartements ne donnaient pas sur la route, et les fenêtres
+étroites, vieilles et massives, qui n'étaient jamais bien gaies à
+voir, semblaient surtout lugubres lorsqu'elles étaient fermées,
+avec tous les stores baissés. Il y avait une allée couverte à
+travers une petite cour pavée, aboutissant à une porte d'entrée
+qui ne servait jamais, avec une fenêtre cintrée, celle de
+l'escalier, en harmonie avec le reste, et, quoique ce fût la seule
+qui ne fût pas ombragée au dedans par un store, elle ne laissait
+pas d'avoir l'air aussi triste et aussi abandonné que les autres.
+Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu une lumière dans la
+maison. Si j'avais passé par là, comme tant d'autres, avec un
+coeur indifférent, j'aurais probablement supposé que le
+propriétaire de cette résidence y était mort sans laisser
+d'enfants. Si j'avais eu le bonheur de ne rien savoir qui
+m'intéressât à cet endroit, et que je l'eusse vu toujours le même
+dans son immobilité, mon imagination aurait probablement bâti à ce
+sujet les plus ingénieuses suppositions.
+
+Malgré tout, je cherchais à y penser le moins possible. Mais mon
+esprit ne pouvait passer devant comme mon corps sans s'y arrêter,
+et je ne pouvais me soustraire aux pensées qui venaient
+m'assaillir en foule. Ce soir là, en particulier, tout en
+poursuivant mon chemin, j'évoquais sans le vouloir les ombres de
+mes souvenirs d'enfance, des rêves plus récents, des espérances
+vagues, des chagrins trop réels et trop profonds; il y avait dans
+mon âme un mélange de réalité et d'imagination qui, se confondant
+avec le plan du sujet dont je venais d'occuper mon esprit, donnait
+à mes idées un tour singulièrement romanesque. Je méditais donc
+tristement en marchant, quand une voix tout près de moi me fit
+soudainement tressaillir.
+
+De plus, c'était une voix de femme, et je reconnus bientôt la
+petite servante de mistress Steerforth, celle qui jadis portait un
+bonnet à rubans bleus. Elle les avait ôtés, probablement pour
+mieux s'accommoder à l'apparence lamentable de la maison, et
+n'avait plus qu'un ou deux noeuds désolés d'un brun modeste.
+
+«Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de venir parler à miss
+Dartle?
+
+-- Miss Dartle me fait-elle demander?
+
+-- Non, monsieur, pas ce soir, mais c'est tout de même. Miss
+Dartle vous a vu passer il y a un jour ou deux, et elle m'a dit de
+m'asseoir sur l'escalier pour travailler, et de vous prier de
+venir lui parler, la première fois que je vous verrais passer.»
+
+Je la suivis, et je lui demandai, en chemin, comment allait
+mistress Steerforth; elle me répondit qu'elle était toujours
+souffrante, et sortait peu de sa chambre.
+
+Lorsque nous arrivâmes à la maison, on me conduisit dans le
+jardin, où se trouvait miss Dartle. Je m'avançai seul vers elle.
+Elle était assise sur un banc, au bout d'une espèce de terrasse,
+d'où l'on apercevait Londres. La soirée était sombre, une lueur
+rougeâtre éclairait seule l'horizon, et la grande ville qu'on
+entrevoyait dans le lointain, à l'aide de cette clarté sinistre,
+me semblait une compagnie appropriée au souvenir de cette femme
+ardente et fière.
+
+Elle me vit approcher, et se leva pour me recevoir. Je la trouvai
+plus pâle et plus maigre encore qu'à notre dernière entrevue; ses
+yeux étaient plus étincelants, sa cicatrice plus visible.
+
+Nous nous saluâmes froidement. La dernière fois que je l'avais
+vue, nous nous étions quittés après une scène assez violente, et
+il y avait, dans toute sa personne, un air de dédain qu'elle ne se
+donnait pas la peine de dissimuler.
+
+«On me dit que vous désirez me parler, miss Dartle, lui dis-je, en
+me tenant d'abord près d'elle, la main appuyée sur le dossier du
+banc.
+
+-- Oui, dit-elle. Faites-moi le plaisir de me dire si on a
+retrouvé cette fille?
+
+-- Non.
+
+-- Et pourtant elle s'est sauvée?»
+
+Je voyais ses lèvres minces se contracter en me parlant, comme si
+elle mourait d'envie d'accabler Émilie de reproches.
+
+«Sauvée? répétai-je.
+
+-- Oui! elle l'a laissé! dit-elle en riant; si on ne l'a pas
+retrouvée maintenant, peut-être qu'on ne la retrouvera jamais.
+Elle est peut-être morte!»
+
+Jamais je n'ai vu, sur aucun autre visage, une pareille expression
+de cruauté triomphante.
+
+«La mort serait peut-être le plus grand bonheur que pût lui
+souhaiter une femme, lui dis-je; je suis bien aise de voir que le
+temps vous ait rendue si indulgente, miss Dartle.»
+
+Elle ne daigna pas me répondre, et se tourna vers moi avec un
+sourire méprisant.
+
+«Les amis de cette excellente et vertueuse personne sont vos amis;
+vous êtes leur champion, et vous défendez leurs droits. Voulez-
+vous que je vous dise tout ce qu'on sait d'elle?
+
+-- Oui,» répondis-je.
+
+Elle se leva avec un sourire méchant, et s'avança vers une haie de
+houx qui était tout près, et qui séparait la pelouse du potager,
+puis elle se mit à crier: «Venez ici!» comme si elle appelait
+quelque animal immonde.
+
+«J'espère que vous ne vous permettrez aucun acte de vengeance ou
+de représailles en ce lieu, monsieur Copperfield?» dit-elle en me
+regardant toujours avec la même expression.
+
+Je m'inclinai sans comprendre ce qu'elle voulait dire, et elle
+répéta une seconde fois: «Venez ici!» Alors je vis apparaître le
+respectable M. Littimer, qui, toujours aussi respectable, me fit
+un profond salut, et se plaça derrière elle. Miss Dartle s'étendit
+sur le banc, et me regarda d'un air de triomphe et de malice, dans
+lequel il y avait pourtant, chose bizarre, quelque grâce féminine,
+quelque attrait singulier; elle avait l'air de ces cruelles
+princesses qu'on ne trouve que dans les contes de fées.
+
+«Et maintenant, lui dit-elle d'un ton impérieux, sans même le
+regarder, et en passant sa main sur sa cicatrice, peut-être, en
+cet instant, avec plus de plaisir que de peine; dites à
+M. Copperfield tout ce que vous savez sur la fuite.
+
+-- M. James et moi, madame...
+
+-- Ne vous adressez pas à moi, dit-elle en fronçant le sourcil.
+
+-- M. James et moi, monsieur...
+
+-- Ni à moi, je vous prie, dis-je.»
+
+M. Littimer, sans paraître le moins du monde déconcerté s'inclina
+légèrement, comme pour faire entendre que tout ce qui nous
+plairait lui était également agréable, et il reprit:
+
+«M. James et moi, nous avons voyagé avec cette jeune femme depuis
+le jour où elle a quitté Yarmouth, sous la protection de M. James.
+Nous avons été dans une multitude d'endroits, et nous avons vu
+beaucoup de pays; nous avons été en France, en Suisse, en Italie,
+enfin presque partout.»
+
+Il fixait ses yeux sur le dossier du banc, comme si c'était à lui
+qu'il fût réduit à s'adresser, et y promenait doucement ses
+doigts, comme s'il jouait sur un piano muet.
+
+«M. James s'était beaucoup attaché à cette jeune personne, et
+pendant longtemps il a mené une vie plus régulière que depuis que
+j'étais à son service. La jeune femme avait fait de grands
+progrès, elle parlait les langues des pays où nous nous étions
+établis. Ce n'était plus du tout la petite paysanne d'autrefois.
+J'ai remarqué qu'on l'admirait beaucoup partout où nous allions.»
+
+Miss Dartle porta la main à son côté. Je le vis jeter un regard
+sur elle, et sourire à demi.
+
+«On l'admirait vraiment beaucoup; peut-être son costume, peut-être
+l'effet du soleil et du grand air sur son teint, peut-être les
+soins dont elle était l'objet; que ce fût ceci ou cela, le fait
+est que sa personne avait un charme qui attirait l'attention
+générale.»
+
+Il s'arrêta un moment. Les yeux de miss Dartle erraient, sans
+repos, d'un point de l'horizon à l'autre; elle se mordait
+convulsivement les lèvres.
+
+M. Littimer joignit les mains, se plaça en équilibre sur une seule
+jambe, et les yeux baissés, il avança sa respectable tête puis il
+continua:
+
+«La jeune femme vécut ainsi pendant quelque temps, avec un peu
+d'abattement par intervalles, jusqu'à ce qu'enfin, elle commença à
+fatiguer M. James de ses gémissements et de ses scènes répétées.
+Cela n'allait plus si bien; M. James commençait à se déranger
+comme autrefois. Plus il se dérangeait, plus elle devenait triste,
+et je peux bien dire que je n'étais pas à mon aise entre eux deux.
+Cependant ils se raccommodèrent bien des fois, et cela,
+véritablement, a duré plus longtemps qu'on n'aurait pu s'y
+attendre.»
+
+Miss Dartle ramena sur moi ses regards avec la même expression
+victorieuse. M. Littimer toussa une ou deux fois pour s'éclaircir
+la voix, changea de jambe, et reprit:
+
+«À la fin, après beaucoup de reproches et de larmes de la jeune
+femme, M. James partit un matin (nous occupions une villa dans le
+voisinage de Naples, parce qu'elle aimait beaucoup la mer), et
+sous prétexte de faire une longue absence, il me chargea de lui
+annoncer que, dans l'intérêt de tout le monde, il était... Ici
+M. Littimer toussa de nouveau, ... il était parti. Mais M. James,
+je dois le dire, s'était conduit de la façon la plus honorable;
+car il proposait à la jeune femme de lui faire épouser un homme
+très-respectable, qui était tout prêt à passer l'éponge sur le
+passé, et qui valait bien tous ceux auxquels elle aurait pu
+prétendre par une voie régulière, car elle était d'une famille
+très-vulgaire.»
+
+Il changea de nouveau de jambe, et passa sa langue sur ses lèvres.
+J'étais convaincu que c'était de lui que ce scélérat voulait
+parler, et je voyais que miss Dartle partageait mon opinion.
+
+«J'étais également chargé de cette communication; je ne demandais
+pas mieux que de faire tout au monde pour tirer M. James
+d'embarras, et pour rétablir la bonne entente entre lui et une
+excellente mère, qu'il a fait tant souffrir; voilà pourquoi je me
+suis chargé de cette commission. La violence de la jeune femme,
+lorsqu'elle apprit son départ, dépassa tout ce qu'on pouvait
+attendre; elle était folle, et si on n'avait pas employé la force,
+elle se serait poignardée ou jetée dans la mer, ou bien elle se
+serait cassé la tête contre les murs.»
+
+Miss Dartle se renversait sur son banc, avec une expression de
+joie, comme si elle eût voulu mieux savourer les termes dont se
+servait ce misérable.
+
+«Mais c'est, lorsque j'en vins au second point, dit M. Littimer
+avec une certaine gêne, que la jeune femme se montra sous son
+véritable jour. On devait croire qu'elle aurait au moins senti
+toute la généreuse bonté de l'intention; mais jamais je n'ai vu
+une pareille fureur. Sa conduite dépassa tout ce qu'on peut en
+dire. Une bûche, un caillou, auraient montré plus de
+reconnaissance, plus de coeur, plus de patience, plus de raison.
+Si je n'avais pas été sur mes gardes, je suis convaincu qu'elle
+aurait attenté à ma vie.
+
+-- Je l'en estime davantage,» dis-je avec indignation.
+
+M. Littimer pencha la tête comme pour dire: «Vraiment, monsieur!
+vous êtes si jeune!» Puis il reprit son récit.
+
+«En un mot, on fut obligé pendant quelque temps de ne pas lui
+laisser sous la main tous les objets avec lesquels elle aurait pu
+se faire mal, ou faire mal aux autres, et de la tenir enfermée.
+Mais, malgré tout, elle sortit une nuit, brisa les volets d'une
+croisée que j'avais moi-même fermée avec des clous, se laissa
+glisser le long d'une vigne, et jamais, que je sache, on n'a plus
+entendu reparler d'elle.
+
+-- Elle est peut-être morte! dit miss Dartle avec un sourire,
+comme si elle eût voulu pousser du pied le cadavre de la
+malheureuse fille.
+
+-- Elle s'est peut-être noyée, mademoiselle, reprit M. Littimer,
+trop heureux de pouvoir s'adresser à quelqu'un. C'est très-
+possible. Ou bien, elle a peut-être reçu quelque assistance des
+bateliers ou de leurs femmes. Elle aimait beaucoup la mauvaise
+compagnie, miss Dartle, et elle allait s'asseoir près de leurs
+bateaux, sur la plage, pour causer avec eux. Je l'ai vue faire ça
+des jours entiers, quand M. James était absent. Et un jour
+M. James a été très-mécontent d'apprendre qu'elle avait dit aux
+enfants, qu'elle aussi était la fille d'un batelier, et que jadis,
+dans son pays, elle courait comme eux sur la plage.»
+
+Oh, Émilie! pauvre fille! Quel tableau se présenta à mon
+imagination! Je la voyais assise sur le lointain rivage, au milieu
+d'enfants qui lui rappelaient les jours de son innocence, écoutant
+ces petites voix qui lui parlaient d'amour maternel, des pures et
+douces joies qu'elle aurait connues, si elle était devenue la
+femme d'un honnête matelot; ou bien prêtant l'oreille à la voix
+solennelle de l'Océan, qui murmure éternellement: «Plus jamais!»
+
+«Quand il a été évident qu'il n'y avait plus rien à faire, miss
+Dartle...
+
+-- Ne vous ai-je pas dit de ne pas me parler? répondit-elle avec
+une dureté méprisante.
+
+-- C'est que vous m'aviez parlé, mademoiselle, répondit-il! Je
+vous demande pardon; je sais bien que mon devoir est d'obéir.
+
+-- En ce cas, faites votre devoir, répondit-elle. Finissez votre
+histoire, et allez-vous-en.
+
+-- Quand il a été évident, dit-il du ton le plus respectable et en
+faisant un profond salut, qu'on ne la retrouvait nulle part,
+j'allai rejoindre M. James à l'endroit où il avait été convenu que
+je devais lui écrire, et je l'informai de ce qui s'était passé. Il
+y eut une discussion entre nous, et je crus me devoir à moi-même
+de le quitter. Je pouvais supporter, et j'avais supporté bien des
+choses; mais M. James avait poussé l'insulte jusqu'à me frapper:
+c'était trop fort. Sachant donc le malheureux dissentiment qui
+existait entre sa mère et lui, et l'angoisse où elle devait être,
+je pris la liberté de revenir en Angleterre, pour lui conter...
+
+-- Ne l'écoutez pas; je l'ai payé pour cela, me dit miss Dartle.
+
+-- Précisément, madame... pour lui conter ce que je savais. Je ne
+crois pas, dit M. Littimer, après un moment de réflexion, avoir
+autre chose à dire. Je suis maintenant sans emploi, et je serais
+heureux de trouver quelque part une situation respectable.»
+
+Miss Dartle me regarda, comme pour me demander si je n'avais pas
+quelque question à faire. Il m'en était venu une à l'esprit, et je
+répondis:
+
+«Je voudrais demander à... cet individu (il me fut impossible de
+prononcer un mot plus poli), si on n'a pas intercepté une lettre
+écrite à cette malheureuse fille par ses parents, ou s'il suppose
+qu'elle l'ait reçue.»
+
+Il resta calme et silencieux, les yeux fixés sur le sol, et le
+bout des doigts de sa main gauche délicatement arc-boutés sur le
+bout des doigts de sa main droite.
+
+Miss Dartle tourna vers lui la tête d'un air de dédain.
+
+«Je vous demande pardon, mademoiselle; mais, malgré toute ma
+soumission pour vous, je connais ma position, bien que je ne sois
+qu'un domestique. M. Copperfield et vous, mademoiselle, ce n'est
+pas la même chose. Si M. Copperfield désire savoir quelque chose
+de moi, je prends la liberté de lui rappeler que, s'il veut une
+réponse, il peut m'adresser à moi-même ses questions. J'ai ma
+position à garder.»
+
+Je fis un violent effort sur mon mépris, et, me tournant vers lui,
+je lui dis:
+
+«Vous avez entendu ma question. Mettez, si vous voulez, que c'est
+à vous qu'elle s'adresse. Que me répondrez-vous?
+
+-- Monsieur, reprit-il en joignant et en écartant alternativement
+le bout de ses doigts, je ne peux pas répondre à la légère. Trahir
+la confiance de M. James vis-à-vis de sa mère, ou vis-à-vis de
+vous, c'est bien différent. Il n'était pas probable, je crois, que
+M. James voulût encourager une correspondance propre à redoubler
+l'abattement ou les reproches de mademoiselle; mais, monsieur, je
+désire ne pas aller plus loin.
+
+-- Est-ce tout?» me demanda miss Dartle.
+
+Je répondis que je n'avais rien de plus à ajouter.
+
+«Seulement, repris-je en le voyant s'éloigner, je comprends le
+rôle qu'a joué ce misérable dans toute cette coupable affaire, et
+je vais le faire savoir à celui qui a servi de père à Émilie
+depuis son enfance. Si j'ai un conseil à donner à ce drôle, c'est
+de ne pas trop se montrer en public.»
+
+Il s'était arrêté en m'entendant parler, pour m'écouter avec son
+calme habituel.
+
+«Merci, monsieur, mais permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'il
+n'y a dans ce pays ni esclaves ni maîtres d'esclaves, et que
+personne ici n'a le droit de se faire justice lui-même; quand on
+s'avise de le faire, je crois qu'on n'en est pas le bon marchand.
+C'est pour vous dire, monsieur, que j'irai où bon me semblera.»
+
+Il me salua poliment, en fit autant à miss Dartle, et sortit par
+le sentier qu'il avait pris en venant. Miss Dartle et moi nous
+nous regardâmes un moment sans mot dire; elle paraissait dans la
+même disposition d'esprit que lorsqu'elle avait fait paraître cet
+homme devant moi.
+
+«Il dit de plus, remarqua-t-elle en serrant lentement les lèvres,
+que son maître voyage sur les côtes d'Espagne, et qu'il continuera
+probablement longtemps ses excursions maritimes. Mais cela ne vous
+intéresse pas. Il y a entre ces deux natures orgueilleuses, entre
+cette mère et ce fils, un abîme plus profond que jamais, et qui ne
+saurait se combler, car ils sont de la même race; le temps ne fait
+que les rendre plus obstinés et plus impérieux. Mais cela ne vous
+intéresse pas davantage. Voici ce que je voulais vous dire. Ce
+démon, dont vous faites un ange; cette basse créature qu'il a
+tirée de la boue, et elle tournait vers moi ses yeux noirs pleins
+de passion, elle vit peut-être encore. Ces viles créatures-là, ça
+a la vie dure. Si elle n'est pas morte, vous tiendrez certainement
+à retrouver cette perle précieuse pour l'enchâsser dans un écrin.
+Nous le désirons aussi, pour qu'il ne puisse jamais redevenir sa
+proie. Ainsi donc nous avons le même intérêt, et voilà pourquoi,
+moi qui voudrais lui faire tout le mal auquel peut être sensible
+une si méprisable créature, je vous ai prié de venir entendre ce
+que vous avez entendu.»
+
+Je vis, au changement de son expression, que quelqu'un s'avançait
+derrière moi. C'était mistress Steerforth qui me tendit la main
+plus froidement que de coutume, et d'un air plus solennel encore
+qu'autrefois; mais pourtant je m'aperçus, non sans émotion,
+qu'elle ne pouvait oublier ma vieille amitié pour son fils. Elle
+était très-changée. Sa noble taille s'était courbée, de profondes
+rides sillonnaient son beau visage, et ses cheveux étaient presque
+blancs, mais elle était encore belle, et je retrouvais en elle les
+yeux étincelants et l'air imposant qui jadis faisaient
+l'admiration de mes rêves enfantins, à la pension.
+
+«Monsieur Copperfield sait-il tout, Rosa?
+
+-- Oui.
+
+-- Il a vu Littimer?
+
+-- Oui; et je lui ai dit pourquoi vous en aviez exprimé le désir.
+
+-- Vous êtes une bonne fille. J'ai eu, depuis que je ne vous ai
+vu, quelques rapports avec votre ancien ami, monsieur, dit-elle en
+s'adressant à moi; mais il n'est pas encore revenu au sentiment de
+son devoir envers moi. Je n'ai d'autre objet en ceci que celui que
+Rosa vous a fait connaître. Si l'on peut en même temps consoler
+les peines du brave homme que vous m'avez amené, car je ne lui en
+veux pas, et c'est déjà beau de ma part, et sauver mon fils du
+danger de retomber dans les pièges de cette intrigante, à la bonne
+heure!»
+
+Elle se redressa et s'assit en regardant droit devant elle, bien
+loin, bien loin.
+
+«Madame, lui dis-je d'un ton respectueux, je comprends. Je vous
+assure que je n'ai nulle envie de vous attribuer d'autres motifs;
+mais je dois vous dire, moi qui ai connu depuis mon enfance cette
+malheureuse famille, que vous vous méprenez. Si vous vous imaginez
+que cette pauvre fille, indignement traitée, n'a pas été
+cruellement trompée, et qu'elle n'aimerait pas mille fois mieux
+mourir que d'accepter aujourd'hui un verre d'eau de la main de
+votre fils, vous faites là une terrible méprise.
+
+-- Chut, Rosa! chut! dit mistress Steerforth, qui vit que sa
+compagne allait répliquer: c'est inutile, n'en parlons plus. On me
+dit, monsieur, que vous êtes marié?»
+
+Je répondis qu'en effet je m'étais marié l'année précédente.
+
+«Et que vous réussissez? je vis si loin du monde que je ne sais
+que peu de chose; mais j'entends dire que vous commencez à devenir
+célèbre.
+
+-- J'ai eu beaucoup de bonheur, dis-je, et mon nom a déjà quelque
+réputation.
+
+-- Vous n'avez pas de mère? dit-elle d'une voix plus douce.
+
+-- Non.
+
+-- C'est dommage, reprit-elle, elle aurait été fière de vous.
+Adieu.»
+
+Je pris la main qu'elle me tendit avec une dignité mêlée de
+raideur; elle était aussi calme de visage que si son âme avait été
+en repos. Son orgueil était assez fort pour imposer silence aux
+battements mêmes de son coeur, et pour abaisser sur sa face le
+voile d'insensibilité menteuse à travers lequel elle regardait, du
+siège où elle était assise, tout droit devant elle, bien loin,
+bien loin.
+
+En m'éloignant d'elles, le long de la terrasse, je ne pus
+m'empêcher de me retourner pour voir ces deux femmes dont les yeux
+restaient fixés sur l'horizon toujours plus sombre autour d'elles.
+Çà et là, on voyait scintiller quelques lueurs dans la lointaine
+cité, une clarté rougeâtre éclairait encore l'orient de ses
+reflets; mais il s'élevait dans la vallée un brouillard qui se
+répandait comme la mer au milieu des ténèbres, pour envelopper
+dans ses replis ces deux statues vivantes que je venais de
+quitter. Je ne pus y songer sans épouvante, car lorsque je les
+revis, une mer en furie s'était véritablement soulevée sous leurs
+pieds.
+
+En réfléchissant à ce que je venais d'entendre, je crus devoir en
+faire part à M. Peggotty. Le lendemain soir j'allai à Londres pour
+le voir. Il errait sans cesse d'une ville à l'autre, toujours
+uniquement préoccupé de la même idée; mais il restait à Londres
+plus qu'ailleurs. Que de fois je l'ai vu au milieu des ombres de
+la nuit traverser les rues, pour découvrir parmi les rares ombres
+qui avaient l'air de chercher fortune à ces heures indues, ce
+qu'il redoutait de trouver!
+
+Il avait loué une chambre au-dessus de la petite boutique du
+marchand de chandelles de Hungerford Market, dont j'ai déjà eu
+occasion de parler. C'était de là qu'il était parti la première
+fois, lorsqu'il entreprit son pieux pèlerinage. J'allai l'y
+chercher. On me dit qu'il n'était pas encore sorti, et que je le
+trouverais dans sa chambre.
+
+Il était assis près d'une fenêtre où il cultivait quelques fleurs.
+La chambre était propre et bien rangée. Je vis en un clin d'oeil
+que tout était prêt pour la recevoir, et qu'il ne sortait jamais
+sans se dire que peut-être il la ramènerait là le soir. Il ne
+m'avait pas entendu frapper à la porte, et il ne leva les yeux que
+quand je posai la main sur son épaule.
+
+«Maître Davy! merci, monsieur; merci mille fois de votre visite!
+Asseyez-vous. Soyez le bienvenu, monsieur.
+
+-- Monsieur Peggotty, lui dis-je en prenant la chaise qu'il
+m'offrait, je ne voudrais pas vous donner trop d'espoir, mais j'ai
+appris quelque chose.
+
+-- Sur Émilie?»
+
+Il posa sa main sur sa bouche avec une agitation fiévreuse, et,
+les yeux fixés sur moi, il devint d'une pâleur mortelle.
+
+«Cela ne vous donne aucun indice sur l'endroit où elle se trouve,
+mais enfin elle n'est plus avec lui.»
+
+Il s'assit, sans cesser de me regarder, et entendit dans le plus
+profond silence tout ce que j'avais à lui dire. Je n'oublierai
+jamais la dignité de ce grave et patient visage; il m'écoutait,
+puis, les yeux baissés, il appuyait sa tête sur sa main; il resta
+tout ce temps immobile sans m'interrompre une seule fois. Il
+semblait qu'il n'y eût dans tout cela qu'une figure qu'il
+poursuivait à travers mon récit; il laissait passer à mesure
+toutes les autres comme des ombres vulgaires dont il ne se
+souciait point.
+
+Quand j'eus fini, il se cacha la tête un moment entre ses deux
+mains et garda le silence. Je me tournai du côté de la fenêtre
+comme pour examiner les pots de fleurs.
+
+«Qu'en pensez-vous, maître Davy? me demanda-t-il enfin.
+
+-- Je crois qu'elle vit, répondis-je.
+
+-- Je ne sais pas. Peut-être le premier choc a-t-il été trop rude,
+et dans l'angoisse de son âme!... cette mer bleue dont elle
+parlait tant, peut-être n'y pensait-elle depuis si longtemps que
+parce que ce devait être son tombeau!»
+
+Il parlait d'une voix basse et émue en marchant dans la chambre.
+
+«Et pourtant, maître Davy, ajouta-t-il, j'étais bien sûr qu'elle
+vivait: jour et nuit, en y pensant, je savais que je la
+retrouverais; cela m'a donné tant de force, tant de confiance, que
+je ne crois pas m'être trompé. Non, non, Émilie est vivante!»
+
+Il appuya fermement sa main sur la table, et son visage hâlé prit
+une expression de résolution indicible.
+
+«Ma nièce Émilie est vivante, monsieur, dit-il d'un ton énergique.
+Je ne sais ni d'où cela me vient ni comment cela se fait, mais
+j'entends quelque chose qui me dit qu'elle est vivante!»
+
+Il avait presque l'air inspiré en disant cela. J'attendis un
+moment qu'il fût en état de m'écouter; puis je cherchai à lui
+suggérer une idée qui m'était venue la veille au soir.
+
+«Mon cher ami, lui dis-je.
+
+-- Merci, merci, monsieur, et il serrait mes mains dans les
+siennes.
+
+-- Si elle venait à Londres, ce qui est probable, car elle ne peut
+espérer de se cacher nulle part aussi facilement que dans cette
+grande ville; et que peut-elle faire de mieux que de se cacher aux
+yeux de tous, si elle ne retourne pas chez vous...
+
+-- Elle ne retournera pas chez moi, répondit-il en secouant
+tristement la tête. Si elle était partie de son plein gré, peut-
+être y reviendrait-elle, mais pas comme ça, monsieur.
+
+-- Si elle venait à Londres, dis-je, il y a, je crois, une
+personne qui aurait plus de chance de la découvrir que toute autre
+au monde. Vous rappelez-vous... écoutez-moi avec fermeté, songez à
+votre grand but: vous rappelez-vous Marthe?
+
+-- Notre payse?»
+
+Je n'avais pas besoin de réponse, il suffisait de le regarder.
+
+«Savez-vous qu'elle est à Londres?
+
+-- Je l'ai vue dans les rues, me répondit-il en frissonnant.
+
+-- Mais vous ne savez pas, dis-je, qu'Émilie a été pleine de bonté
+pour elle, avec le concours de Ham, longtemps avant qu'elle ait
+abandonné votre demeure. Vous ne savez pas, non plus, que le soir
+où je vous ai rencontré et où nous avons causé dans cette chambre,
+là-bas, de l'autre côté de la rue, elle écoutait à la porte.
+
+-- Maître Davy? répondit-il avec étonnement. Le soir où il
+neigeait si fort?
+
+-- Précisément. Je ne l'ai pas revue depuis. Après vous avoir
+quitté, je l'ai cherchée, mais elle était partie. Je ne voulais
+pas vous parler d'elle: aujourd'hui même, je ne le fais qu'avec
+répugnance, mais c'est elle que je voulais vous dire, c'est à elle
+qu'il faut, je crois, vous adresser. Comprenez-vous?»
+
+-- Je ne comprends que trop, monsieur,» répondit-il. Nous parlions
+à voix basse l'un et l'autre.
+
+«Vous dites que vous l'avez vue? Croyez-vous pouvoir la retrouver?
+car, pour moi, je ne pourrais la rencontrer que par hasard.
+
+-- Je crois, maître Davy, que je sais où il faut la chercher.
+
+-- Il fait nuit. Puisque nous voilà, voulez-vous que nous
+essayions ce soir de la trouver?»
+
+Il y consentit et se prépara à m'accompagner. Sans avoir l'air de
+remarquer ce qu'il faisait, je vis avec quel soin il rangeait la
+petite chambre; il prépara une bougie et mit des allumettes sur la
+table, tint le lit tout prêt, sortit d'un tiroir une robe que je
+me souvenais d'avoir vu jadis porter à Émilie, la plia
+soigneusement avec quelques autres vêtements de femme, mit à côté
+un chapeau et déposa le tout sur une chaise. Du reste, il ne fit
+pas la moindre allusion à ces préparatifs, et je me tus comme lui.
+Sans doute il y avait bien longtemps que cette robe attendait,
+chaque soir, Émilie!
+
+«Autrefois, maître Davy, me dit-il en descendant l'escalier, je
+regardais cette fille, cette Marthe, comme la boue des souliers de
+mon Émilie. Que Dieu me pardonne, nous n'en sommes plus là,
+aujourd'hui!»
+
+Tout en marchant, je lui parlai de Ham: c'était un moyen de le
+forcer à causer, et en même temps je désirais savoir des nouvelles
+de ce pauvre garçon. Il me répéta, presque dans les mêmes termes
+qu'auparavant, que Ham était toujours de même, «qu'il usait sa vie
+sans en avoir nul souci, mais qu'il ne se plaignait jamais et
+qu'il se faisait aimer de tout le monde.»
+
+Je lui demandai s'il savait les dispositions de Ham à l'égard de
+l'auteur de tant d'infortunes? N'avait-on pas à craindre quelque
+chose de ce côté?
+
+«Qu'arriverait-il, par exemple, si Ham se rencontrait, par hasard,
+avec Steerforth?
+
+-- Je n'en sais rien, monsieur, répondit-il. J'y ai pensé souvent,
+et je ne sais qu'en dire. Mais qu'est-ce que ça fait?»
+
+Je lui rappelai le jour où nous avions parcouru tous trois la
+grève, le lendemain du départ d'Émilie.
+
+«Vous souvenez-vous, lui dis-je, de la façon dont il regardait la
+mer et comme il murmurait entre ses dents: «On verra comment tout
+ça finira!»
+
+-- Certainement, je m'en souviens!
+
+-- Que croyez-vous qu'il voulût dire?
+
+-- Maître Davy, répondit-il, je me le suis demandé bien souvent et
+jamais je n'ai trouvé de réponse satisfaisante. Ce qu'il y a de
+curieux, c'est qu'en dépit de toute sa douceur, je crois que
+jamais je n'oserais le lui demander; jamais il ne m'a dit le plus
+petit mot qui s'écartât du respect le plus profond, et il n'est
+guère probable qu'il voulût commencer aujourd'hui; mais ce n'est
+pas une eau tranquille que celle où dorment de telles pensées.
+C'est une eau bien profonde, allez! je ne peux pas voir ce qu'il y
+a au fond.
+
+-- Vous avez raison, lui dis-je, et c'est ce qui m'inquiète
+quelquefois.
+
+-- Et moi aussi, monsieur Davy, répliqua-t-il. Cela me tourmente
+encore plus, je vous assure, que ses goûts aventureux, et pourtant
+tout cela vient de la même source. Je ne puis dire à quelles
+extrémités il se porterait en pareil cas, mais j'espère que ces
+deux hommes ne se rencontreront jamais.»
+
+Nous étions arrivés dans la Cité. Nous ne causions plus; il
+marchait à côté de moi, absorbé dans une seule pensée, dans une
+préoccupation constante qui lui aurait fait trouver la solitude au
+milieu de la foule la plus bruyante. Nous n'étions pas loin du
+pont de Black-Friars, quand il tourna la tête pour me montrer du
+regard une femme qui marchait seule de l'autre côté de la rue. Je
+reconnus aussitôt celle que nous cherchions.
+
+Nous traversâmes la rue, et nous allions l'aborder, quand il me
+vint à l'esprit qu'elle serait peut-être plus disposée à nous
+laisser voir sa sympathie pour la malheureuse jeune fille, si nous
+lui parlions dans un endroit plus paisible, et loin de la foule.
+Je conseillai donc à mon compagnon de la suivre sans lui parler;
+d'ailleurs, sans m'en rendre bien compte, je désirais savoir où
+elle allait.
+
+Il y consentit, et nous la suivîmes de loin, sans jamais la perdre
+de vue, mais sans non plus l'approcher de très-près; à chaque
+instant elle regardait de côté et d'autre. Une fois, elle s'arrêta
+pour écouter une troupe de musiciens. Nous nous arrêtâmes aussi.
+
+Elle marchait toujours: nous la suivions. Il était évident qu'elle
+se rendait en un lieu déterminé; cette circonstance, jointe au
+soin que je lui voyais prendre de continuer à suivre les rues
+populeuses, et peut-être une espèce de fascination étrange que
+m'inspirait cette mystérieuse poursuite, me confirmèrent de plus
+en plus dans ma résolution de ne point l'aborder. Enfin elle entra
+dans une rue sombre et triste; là il n'y avait plus ni monde ni
+bruit; je dis à M. Peggotty: «Maintenant, nous pouvons lui
+parler,» et pressant le pas, nous la suivîmes de plus près.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Marthe.
+
+
+Nous étions entrés dans le quartier de Westminster. Comme nous
+avions rencontré Marthe venant dans un sens opposé, nous étions
+retournés sur nos pas pour la suivre, et c'était près de l'abbaye
+de Westminster qu'elle avait quitté les rues bruyantes et
+passagères. Elle marchait si vite, qu'une fois hors de la foule
+qui traversait le pont en tout sens, nous ne parvînmes à la
+rejoindre que dans l'étroite ruelle qui longe la rivière près de
+Millbank. À ce même moment, elle traversa la chaussée, comme pour
+éviter ceux qui s'attachaient à ses pas, et, sans prendre
+seulement le temps de regarder derrière elle, elle accéléra encore
+sa marche.
+
+La rivière m'apparut à travers un sombre passage où étaient
+remisés quelques chariots, et cette vue me fit changer de dessein.
+Je touchai le bras de mon compagnon sans dire un mot, et, au lieu
+de traverser le chemin comme venait de le faire Marthe, nous
+continuâmes à suivre le même côté de la route, nous cachant le
+plus possible à l'ombre des maisons, mais toujours tout près
+d'elle.
+
+Il existait alors, et il existe encore aujourd'hui, au bout de
+cette ruelle, un petit hangar en ruines, jadis, sans doute,
+destiné à abriter les mariniers du bac. Il est placé tout juste à
+l'endroit où la rue cesse, et où la route commence à s'étendre
+entre la rivière et une rangée de maisons. Aussitôt qu'elle arriva
+là et qu'elle aperçut le fleuve, elle s'arrêta comme si elle avait
+atteint sa destination, et puis elle se mit à descendre lentement
+le long de la rivière, sans la perdre de vue un seul instant.
+
+J'avais cru d'abord qu'elle se rendait dans quelque maison;
+j'avais même vaguement espéré que nous y trouverions quelque chose
+qui nous mettrait sur la trace de celle que nous cherchions. Mais
+en apercevant l'eau verdâtre, à travers la ruelle, j'eus un secret
+instinct qu'elle n'irait pas plus loin.
+
+Tout ce qui nous entourait était triste, solitaire et sombre ce
+soir-là. Il n'y avait ni quai ni maisons sur la route monotone qui
+avoisinait la vaste étendue de la prison. Un étang d'eau saumâtre
+déposait sa vase aux pieds de cet immense bâtiment. De mauvaises
+herbes à demi pourries couvraient le terrain marécageux. D'un
+côté, des maisons en ruines, mal commencées et qui n'avaient
+jamais été achevées; de l'autre, un amas de pièces de fer
+informes, de roues, de crampons, de tuyaux, de fourneaux,
+d'ancres, de cloches à plongeur, de cabestans et je ne sais
+combien d'autres objets honteux d'eux-mêmes, qui semblaient
+vainement chercher à se cacher sous la poussière et la boue dont
+ils étaient recouverts. Sur la rive opposée, la lueur éclatante et
+le fracas des usines semblaient prendre à tâche de troubler le
+repos de la nuit, mais l'épaisse fumée que vomissaient leurs
+cheminées massives ne s'en émouvait pas et continuait de s'élever
+en une colonne incessante. Des trouées et des jetées limoneuses
+serpentaient entre des blocs de bois tout recouverts d'une mousse
+verdâtre, semblable à une perruque de chiendent, et sur lesquels
+on pouvait encore lire des fragments d'affiches de l'année
+dernière offrant une récompense à ceux qui recueilleraient des
+noyés apportés là par la marée, à travers la vase et la bourbe. On
+disait que jadis, dans le temps de la grande peste, on avait
+creusé là une fosse pour y jeter les morts, et cette croyance
+semblait avoir répandu sur tout le voisinage une fatale influence;
+il semblait que la peste eût fini graduellement par se décomposer
+en cette forme nouvelle, et qu'elle se fût combinée là avec
+l'écume du fleuve souillée par son contact pour former ce bourbier
+immonde et gluant.
+
+C'est là que, se croyant sans doute pétrie du même limon et se
+regardant comme le rebut de la nature réclamé par ce cloaque de
+pourriture et de corruption, la jeune fille que nous avions suivie
+dans sa course égarée se tenait au milieu de cette scène nocturne,
+seule et triste, regardant l'eau.
+
+Quelques barques étaient jetées çà et là sur la vase du rivage;
+nous pûmes, en les longeant, nous glisser près d'elle sans être
+vus. Je fis signe à M. Peggotty de rester où il était, et je
+m'approchai d'elle. Je ne m'avançais pas sans trembler, car, en la
+voyant terminer si brusquement sa course rapide, en l'observant
+là, debout, sous l'ombre du pont caverneux, toujours absorbée dans
+le spectacle de ces ondes mugissantes, je ne pouvais réprimer en
+moi une secrète épouvante.
+
+Je crois qu'elle se parlait à elle-même. Je la vis ôter son châle
+et s'envelopper les mains dedans avec l'agitation nerveuse d'une
+somnambule. Jamais je n'oublierai que, dans toute sa personne, il
+y avait un trouble sauvage qui me tint dans une transe mortelle de
+la voir s'engloutir à mes yeux, jusqu'au moment où enfin je sentis
+que je tenais son bras serré dans ma main.
+
+Au même instant, je criai: «Marthe!» Elle poussa un cri d'effroi,
+et chercha à m'échapper; seul, je n'aurais pas eu la force de la
+retenir, mais un bras plus vigoureux que le mien la saisit; et
+quand elle leva les yeux, et qu'elle vit qui c'était, elle ne fit
+plus qu'un seul effort pour se dégager, avant de tomber à nos
+pieds. Nous la transportâmes hors de l'eau, dans un endroit où il
+y avait quelques grosses pierres, et nous la fîmes asseoir; elle
+ne cessait de pleurer et de gémir, la tête cachée dans ses mains.
+
+«Oh! la rivière! répétait-elle avec angoisse. Oh! la rivière!
+
+-- Chut! chut! lui dis-je. Calmez-vous.»
+
+Mais elle répétait toujours les mêmes paroles, et s'écriait avec
+rage: «Oh! la rivière!»
+
+«Elle me ressemble! disait-elle; je lui appartiens. C'est la seule
+compagnie digne de moi maintenant. Comme moi, elle descend d'un
+lieu champêtre et paisible, où ses eaux coulaient innocentes; à
+présent, elle coule, informe et troublée, au milieu des rues
+sombres, elle s'en va, comme ma vie, vers un immense océan sans
+cesse agité, et je sens bien qu'il faut que j'aille avec elle!»
+
+Jamais je n'ai entendu une voix ni des paroles aussi pleines de
+désespoir.
+
+«Je ne peux pas y résister. Je ne peux pas m'empêcher d'y penser
+sans cesse. Elle me hante nuit et jour. C'est la seule chose au
+monde à laquelle je convienne, ou qui me convienne. Oh! l'horrible
+rivière!»
+
+En regardant le visage de mon compagnon, je me dis alors que
+j'aurais deviné dans ses traits toute l'histoire de sa nièce si je
+ne l'avais pas sue d'avance. En voyant l'air dont il observait
+Marthe, sans dire un mot et sans bouger, jamais je n'ai vu, ni en
+réalité ni en peinture, l'horreur et la compassion mêlées d'une
+façon plus frappante. Il tremblait comme la feuille et sa main
+était froide comme le marbre. Son regard m'alarma. «Elle est dans
+un accès d'égarement, murmurai-je à l'oreille de M. Peggotty. Dans
+un moment elle parlera différemment.»
+
+Je ne sais ce qu'il voulut me répondre; il remua les lèvres, et
+crut sans doute m'avoir parlé, mais il n'avait fait autre chose
+que de me la montrer en étendant la main.
+
+Elle éclatait de nouveau en sanglots, la tête cachée au milieu des
+pierres, image lamentable de honte et de ruine. Convaincu qu'il
+fallait lui laisser le temps de se calmer avant de lui adresser la
+parole, j'arrêtai M. Peggotty qui voulait la relever, et nous
+attendîmes en silence qu'elle fût devenue plus tranquille.
+
+«Marthe, lui dis-je alors en me penchant pour la relever, car elle
+semblait vouloir s'éloigner, mais dans sa faiblesse elle allait
+retomber à terre; Marthe, savez-vous qui est là avec moi?»
+
+Elle me dit faiblement: «Oui.»
+
+«Savez-vous que nous vous avons suivie bien longtemps, ce soir?»
+
+Elle secoua la tête; elle ne regardait ni lui ni moi, mais elle se
+tenait humblement penchée, son chapeau et son châle à la main,
+tandis que de l'autre elle se pressait convulsivement le front.
+
+«Êtes-vous assez calme, lui dis-je, pour causer avec moi d'un
+sujet qui vous intéressait si vivement (Dieu veuille vous en
+garder le souvenir!), un soir, par la neige?»
+
+Elle recommença à sangloter, et murmura d'une voix entrecoupée
+qu'elle me remerciait de ne pas l'avoir alors chassée de la porte.
+
+«Je ne veux rien dire pour me justifier, reprit-elle au bout d'un
+moment; je suis coupable, je suis perdue. Je n'ai point d'espoir.
+Mais dites-lui, monsieur, et elle s'éloignait de M. Peggotty, si
+vous avez quelque pitié de moi, dites-lui que ce n'est pas moi qui
+ai causé son malheur.
+
+-- Jamais personne n'en a eu la pensée, repris-je avec émotion.
+
+-- C'est vous, si je ne me trompe, dit-elle d'une voix tremblante,
+qui êtes venu dans la cuisine, le soir où elle a eu pitié de moi,
+où elle a été si bonne pour moi; car elle ne me repoussait pas
+comme les autres, elle venait à mon secours. Était-ce vous,
+monsieur?
+
+-- Oui, répondis-je.
+
+-- Il y a longtemps que je serais dans la rivière, reprit-elle en
+jetant sur l'eau un terrible regard, si j'avais eu à me reprocher
+de lui avoir jamais fait le moindre tort. Dès la première nuit de
+cet hiver je me serais rendu justice, si je ne m'étais pas sentie
+innocente de ce qu'elle a fait.
+
+-- On ne sait que trop bien la cause de sa fuite, lui dis-je. Nous
+croyons, nous sommes sûrs que vous en êtes, en effet, entièrement
+innocente.
+
+-- Oh! si je n'avais pas eu un si mauvais coeur, reprit la pauvre
+fille avec un regret navrant, j'aurais dû changer par ses
+conseils: elle était si bonne pour moi! Jamais elle ne m'a parlé
+qu'avec sagesse et douceur. Comment est-il possible de croire que
+j'eusse envie de la rendre semblable à moi, me connaissant comme
+je me connais? Moi qui ai perdu tout ce qui pouvait m'attacher à
+la vie, moi dont le plus grand chagrin a été de penser que, par ma
+conduite, j'étais séparée d'elle pour toujours!»
+
+M. Peggotty se tenait les yeux baissés, et, la main droite appuyée
+sur le rebord d'une barque, il porte l'autre devant son visage.
+
+«Et quand j'ai appris de quelqu'un du pays ce qui était arrivé,
+s'écria Marthe, ma plus grande angoisse a été de me dire qu'on se
+souviendrait que jadis elle avait été bonne pour moi, et qu'on
+dirait que je l'avais pervertie. Oh! Dieu sait, bien au contraire,
+que j'aurais donné ma vie pour lui rendre plutôt son honneur et sa
+bonne renommée!»
+
+Et la pauvre fille, peu habituée à se contraindre, s'abandonnait à
+toute l'agonie de sa douleur et de ses remords.
+
+«J'aurais donné ma vie! non, j'aurais fait plus encore, s'écria-t-
+elle, j'aurais vécu! j'aurais vécu vieille et abandonnée, dans ces
+rues si misérables! j'aurais erré dans les ténèbres! j'aurais vu
+le jour se lever sur ces murailles blanchies, je me serais
+souvenue que jadis se même soleil brillait dans ma chambre et me
+réveillait jeune et... Oui, j'aurais fait cela, pour la sauver!»
+
+Elle se laissa retomber au milieu des pierres, et, les saisissant
+à deux mains dans son angoisse, elle semblait vouloir les broyer.
+À chaque instant elle changeait de posture: tantôt elle raidissait
+ses bras amaigris; tantôt elle les tordait devant sa tête pour
+échapper au peu de jour dont elle avait honte; tantôt elle
+penchait son front vers la terre comme s'il était trop lourd pour
+elle, sous le poids de tant de douloureux souvenirs.
+
+«Que voulez-vous que je devienne? dit-elle enfin, luttant avec son
+désespoir. Comment pourrai-je continuer à vivre ainsi, moi qui
+porte avec moi la malédiction de moi-même, moi qui ne suis qu'une
+honte vivante pour tout ce qui m'approche?» Tout à coup elle se
+tourna vers mon compagnon. «Foulez-moi aux pieds, tuez-moi! Quand
+elle était encore votre orgueil, vous auriez cru que je lui
+faisais du mal en la coudoyant dans la rue. Mais à quoi bon! vous
+ne me croirez pas... et pourquoi croiriez-vous une seule des
+paroles qui sortent de la bouche d'une misérable comme moi? Vous
+rougiriez de honte, même en ce moment, si elle échangeait une
+parole avec moi. Je ne me plains pas. Je ne dis pas que nous
+soyons semblables, elle et moi, je sais qu'il y a une grande...
+grande distance entre nous. Je dis seulement, en sentant tout le
+poids de mon crime et de ma misère, que je lui suis reconnaissante
+du fond du coeur, et que je l'aime. Oh! ne croyez pas que je sois
+devenue incapable d'aimer! Rejetez-moi comme le monde me rejette!
+Tuez-moi, pour me punir de l'avoir recherchée et connue,
+criminelle comme je suis, mais ne pensez pas cela de moi!»
+
+Pendant qu'elle lui adressait ses supplications, il la regardait
+l'âme navrée. Quand elle se tut, il la releva doucement.
+
+«Marthe, dit-il, Dieu me préserve de vous juger! Dieu m'en
+préserve, moi plus que tout autre homme au monde! Vous ne savez
+pas combien je suis changé. Enfin!» Il s'arrêta un moment, puis il
+reprit: «Vous ne comprenez pas pourquoi M. Copperfield et moi nous
+désirons vous parler. Vous ne savez pas ce que nous voulons.
+Écoutez-moi!»
+
+Son influence sur elle fut complète. Elle resta devant lui, sans
+bouger, comme si elle craignait de rencontrer son regard, mais sa
+douleur exaltée devint muette.
+
+Puisque vous avez entendu ce qui s'est passé entre maître Davy et
+moi, le soir où il neigeait si fort, vous savez que j'ai été
+(hélas! où n'ai-je pas été?...) chercher bien loin ma chère nièce.
+Ma chère nièce, répéta-t-il d'un ton ferme, car elle m'est plus
+chère aujourd'hui, Marthe, qu'elle ne l'a jamais été.»
+
+Elle mit ses mains sur ses yeux, mais elle resta tranquille.
+
+«J'ai entendu dire à Émilie, continua M. Peggotty, que vous étiez
+restée orpheline toute petite, et que pas un ami n'était venu
+remplacer vos parents. Peut-être si vous aviez eu un ami, tout
+rude et tout bourru qu'il pût être, vous auriez fini par l'aimer,
+peut-être seriez-vous devenue pour lui ce que ma nièce était pour
+moi.»
+
+Elle tremblait en silence; il l'enveloppa soigneusement de son
+châle, qu'elle avait laissé tomber.
+
+«Je sais, dit-il, que si elle me revoyait une fois, elle me
+suivrait au bout du monde, mais aussi qu'elle fuirait au bout du
+monde pour éviter de me revoir. Elle n'a pas le droit de douter de
+mon amour, elle n'en doute pas; non, elle n'en doute pas, répéta-
+t-il avec une calme certitude de la vérité de ses paroles, mais il
+y a de la honte entre nous, et c'est là ce qui nous sépare!»
+
+Il était évident, à la façon ferme et claire dont il parlait,
+qu'il avait étudié à fond chaque détail de cette question qui
+était tout pour lui.
+
+«Nous croyons probable, reprit-il, maître Davy que voici et moi,
+qu'un jour elle dirigera vers Londres sa pauvre course égarée et
+solitaire. Nous croyons, maître Davy et moi, et nous tous, que
+vous êtes aussi innocente que l'enfant qui vient de naître de tout
+le mal qui lui est arrivé. Vous disiez qu'elle avait été bonne et
+douce pour vous. Que Dieu la bénisse, je le sais bien! Je sais
+qu'elle a toujours été bonne pour tout le monde. Vous lui avez de
+la reconnaissance, et vous l'aimez. Aidez-nous à la retrouver, et
+que le ciel vous récompense!»
+
+Pour la première fois elle leva rapidement les yeux sur lui, comme
+si elle n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+«Vous voulez vous fier à moi? demanda-t-elle avec étonnement et à
+voix basse.
+
+-- De tout notre coeur, dit M. Peggotty.
+
+-- Vous me permettez de lui parler si je la retrouve; de lui
+donner un abri, si j'ai un abri à partager avec elle, et puis de
+venir, sans le lui dire, vous chercher pour vous amener auprès
+d'elle?» demanda-t-elle vivement.
+
+Nous répondîmes au même instant: «Oui!»
+
+Elle leva les yeux au ciel et déclara solennellement qu'elle se
+vouait à cette tâche, ardemment et fidèlement; qu'elle ne
+l'abandonnerait pas, qu'elle ne s'en laisserait jamais distraire,
+tant qu'il y aurait une lueur d'espoir. Elle prit le ciel à témoin
+que, si elle chancelait dans son oeuvre, elle consentait à être
+plus misérable et plus désespérée, si c'était possible, qu'elle ne
+l'avait été ce soir-là, au bord de cette rivière, et qu'elle
+renonçait à tout jamais à implorer le secours de Dieu ou des
+hommes!
+
+Elle parlait à voix basse, sans se tourner de notre côté, comme si
+elle s'adressait au ciel qui était au-dessus de nous; puis elle
+fixait de nouveau les yeux sur l'eau sombre.
+
+Nous crûmes nécessaire de lui dire tout ce que nous savions, et je
+le lui racontai tout au long. Elle écoutait avec une grande
+attention, en changeant souvent de visage, mais dans toutes ses
+diverses expressions on lisait le même dessein. Parfois ses yeux
+se remplissaient de larmes, mais elle les réprimait à l'instant.
+Il semblait que son exaltation passée eût fait place à un calme
+profond.
+
+Quand j'eus cessé de parler, elle demanda où elle pourrait venir
+nous chercher, si l'occasion s'en présentait. Un faible réverbère
+éclairait la route, j'écrivis nos deux adresses sur une feuille de
+mon agenda, je la lui remis, elle la cacha dans son sein. Je lui
+demandai où elle demeurait. Après un moment de silence, elle me
+dit qu'elle n'habitait pas longtemps le même endroit; mieux valait
+peut-être ne pas le savoir.
+
+M. Peggotty me suggéra, à voix basse, une pensée qui déjà m'était
+venue; je tirai ma bourse, mais il me fut impossible de lui
+persuader d'accepter de l'argent, ni d'obtenir d'elle la promesse
+qu'elle y consentirait plus tard. Je lui représentai que, pour un
+homme de sa condition, M. Peggotty n'était pas pauvre, et que nous
+ne pouvions nous résoudre à la voir entreprendre une pareille
+tâche à l'aide de ses seules ressources. Elle fut inébranlable.
+M. Peggotty n'eut pas, auprès d'elle, plus de succès que moi; elle
+le remercia avec reconnaissance, mais sans changer de résolution.
+
+«Je trouverai de l'ouvrage, dit-elle, j'essayerai.
+
+-- Acceptez au moins, en attendant, notre assistance, lui disais-
+je.
+
+-- Je ne peux pas faire pour de l'argent ce que je vous ai promis,
+répondit-elle; lors même que je mourrais de faim, je ne pourrais
+l'accepter. Me donner de l'argent, ce serait me retirer votre
+confiance, m'enlever le but auquel je veux tendre, me priver de la
+seule chose au monde qui puisse m'empêcher de me jeter dans cette
+rivière.
+
+-- Au nom du grand Juge, devant lequel nous paraîtrons tous un
+jour, bannissez cette terrible idée. Nous pouvons tous faire du
+bien en ce monde, si nous le voulons seulement.»
+
+Elle tremblait, son visage était plus pâle, lorsqu'elle répondit:
+
+«Peut-être avez-vous reçu d'en haut la mission de sauver une
+misérable créature. Je n'ose le croire, je ne mérite pas cette
+grâce. Si je parvenais à faire un peu de bien, je pourrais
+commencer à espérer; mais jusqu'ici ma conduite n'a été que
+mauvaise. Pour la première fois, depuis bien longtemps, je désire
+de vivre pour me dévouer à l'oeuvre que vous m'avez donnée à
+faire. Je n'en sais pas davantage, et je n'en peux rien dire de
+plus.»
+
+Elle retint ses larmes qui recommençaient à couler, et, avançant
+vers M. Peggotty sa main tremblante, elle le toucha comme s'il
+possédait quelque vertu bienfaisante, puis elle s'éloigna sur la
+route solitaire. Elle avait été malade; on le voyait à son maigre
+et pâle visage, à ses yeux enfoncés qui révélaient de longues
+souffrances et de cruelles privations.
+
+Nous la suivîmes de loin, jusqu'à ce que nous fussions de retour
+au milieu des quartiers populeux. J'avais une confiance si absolue
+dans ses promesses, que j'insinuai à M. Peggotty qu'il vaudrait
+peut-être mieux ne pas aller plus loin; elle croirait que nous
+voulions la surveiller. Il fut de mon avis, et laissant Marthe
+suivre sa route, nous nous dirigeâmes vers Highgate. Il
+m'accompagna quelque temps encore, et lorsque nous nous séparâmes,
+en priant Dieu de bénir ce nouvel effort, il y avait dans sa voix
+une tendre compassion bien facile à comprendre.
+
+Il était minuit quand j'arrivai chez moi. J'allais rentrer, et
+j'écoutais le son des cloches de Saint-Paul qui venait jusqu'à moi
+au milieu du bruit des horloges de la ville, lorsque je remarquai
+avec surprise que la porte du cottage de ma tante était ouverte et
+qu'on apercevait une faible lueur devant la maison.
+
+Je m'imaginai que ma tante avait repris quelqu'une de ses terreurs
+d'autrefois, et qu'elle observait au loin les progrès d'un
+incendie imaginaire; je m'avançai donc pour lui parler. Quel ne
+fut pas mon étonnement quand je vis un homme debout dans son petit
+jardin!
+
+Il tenait à la main une bouteille et un verre et était occupé à
+boire. Je m'arrêtai au milieu des arbres, et, à la lueur de la
+lune qui paraissait à travers les nuages, je reconnus l'homme que
+j'avais rencontré une fois avec ma tante dans les rues de la cité,
+après avoir cru longtemps auparavant que cet être fantastique
+n'était qu'une hallucination de plus du pauvre cerveau de M. Dick.
+
+Il mangeait et buvait de bon appétit, et en même temps il
+observait curieusement le cottage, comme si c'était la première
+fois qu'il l'eût vu. Il se baissa pour poser la bouteille sur le
+gazon, puis regarda autour de lui d'un oeil inquiet, comme un
+homme pressé de s'éloigner.
+
+La lumière du corridor s'obscurcit un moment, quand ma tante passa
+devant. Elle paraissait agitée, et j'entendis qu'elle lui mettait
+de l'argent dans la main.
+
+«Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela? demanda-t-il?
+
+-- Je ne peux pas vous en donner plus, répondit ma tante.
+
+-- Alors je ne m'en vais pas, dit-il; tenez! reprenez ça.
+
+-- Méchant homme, reprit ma tante avec une vive émotion, comment
+pouvez-vous me traiter ainsi? Mais je suis bien bonne de vous le
+demander. C'est parce que vous connaissez ma faiblesse! Si je
+voulais me débarrasser à tout jamais de vos visites, je n'aurais
+qu'à vous abandonner au sort que vous méritez!
+
+-- Eh bien! pourquoi ne pas m'abandonner au sort que je mérite?
+
+-- Et c'est vous qui me faites cette question! reprit ma tante. Il
+faut que vous ayez bien peu de coeur.»
+
+Il restait là à faire sonner en rechignant l'argent dans sa main,
+et à secouer la tête d'un air mécontent; enfin:
+
+«C'est tout ce que vous voulez me donner? dit-il.
+
+-- C'est tout ce que je peux vous donner, dit ma tante. Vous savez
+que j'ai fait des pertes, je suis plus pauvre que je n'étais. Je
+vous l'ai dit. Maintenant que vous avez ce que vous vouliez,
+pourquoi me faites-vous le chagrin de rester près de moi un
+instant de plus et de me montrer ce que vous êtes devenu?
+
+-- Je suis devenu bien misérable, répondit-il. Je vis comme un
+hibou.
+
+-- Vous m'avez dépouillée de tout ce que je possédais, dit ma
+tante, vous m'avez, pendant de longues années, endurci le coeur.
+Vous m'avez traitée de la manière la plus perfide, la plus
+ingrate, la plus cruelle. Allez, et repentez-vous; n'ajoutez pas
+de nouveaux torts à tous les torts que vous vous êtes déjà donnés
+avec moi.
+
+-- Voyez-vous! reprit-il. Tout cela est très-joli, ma foi! Enfin!
+puisqu'il faut que je m'en accommode pour le quart d'heure!...»
+
+En dépit de lui-même, il parut honteux des larmes de ma tante et
+sortit en tapinois du jardin. Je m'avançai rapidement, comme si je
+venais d'arriver, et je le rencontrai qui s'éloignait. Nous nous
+jetâmes un coup d'oeil peu amical.
+
+«Ma tante, dis-je vivement, voilà donc encore cet homme qui vient
+vous faire peur? Laissez-moi lui parler. Qui est-ce?
+
+-- Mon enfant! répondit-elle en me prenant le bras, entrez et ne
+me parlez pas, de dix minutes d'ici.»
+
+Nous nous assîmes dans son petit salon. Elle s'abrita derrière son
+vieil écran vert, qui était vissé au dos d'une chaise, et, pendant
+un quart d'heure environ, je la vis s'essuyer souvent les yeux.
+Puis elle se leva et vint s'asseoir à côté de moi.
+
+«Trot, me dit-elle avec calme, c'est mon mari.
+
+-- Votre mari, ma tante? je croyais qu'il était mort!
+
+-- Il est mort pour moi, répondit ma tante, mais il vit.»
+
+J'étais muet d'étonnement.
+
+«Betsy Trotwood n'a pas l'air très-propre à se laisser séduire par
+une tendre passion, dit-elle avec tranquillité; mais il y a eu un
+temps, Trot, où elle avait mis en cet homme sa confiance tout
+entière; un temps, Trot, où elle l'aimait sincèrement, et où elle
+n'aurait reculé devant aucune preuve d'attachement et d'affection.
+Il l'en a récompensée en mangeant sa fortune et en lui brisant le
+coeur. Alors elle a pour toujours enterré toute espèce de
+sensibilité, une bonne fois et à tout jamais, dans un tombeau dont
+elle a creusé, comblé et aplani la fosse.
+
+-- Ma chère, ma bonne tante!
+
+-- J'ai été généreuse envers lui, continua-t-elle, en posant sa
+main sur les miennes. Je puis le dire maintenant, Trot, j'ai été
+généreuse envers lui. Il avait été si cruel pour moi que j'aurais
+pu obtenir une séparation très-profitable à mes intérêts: je ne
+l'ai pas voulu. Il a dissipé en un clin d'oeil tout ce que je lui
+avais donné, il est tombé plus bas de jour en jour: je ne sais pas
+s'il n'a pas épousé une autre femme, c'est devenu un aventurier,
+un joueur, un fripon. Vous venez de le voir tel qu'il est
+aujourd'hui, mais c'était un bien bel homme lorsque je l'ai
+épousé, dit ma tante, dont la voix contenait encore quelque trace
+de son admiration passée, et, pauvre folle que j'étais, je le
+croyais l'honneur incarné.»
+
+Elle me serra la main et secoua la tête.
+
+«Il n'est plus rien pour moi maintenant, Trot, il est moins que
+rien. Mais, plutôt que de le voir punir pour ses fautes (ce qui
+lui arriverait infailliblement s'il séjournait dans ce pays), je
+lui donne de temps à autre plus que je ne puis, à condition qu'il
+s'éloigne. J'étais folle quand je l'ai épousé, et je suis encore
+si incorrigible que je ne voudrais pas voir maltraiter l'homme sur
+lequel j'ai pu me faire une fois de si bizarres illusions, car je
+croyais en lui, Trot, de toute mon âme.»
+
+Ma tante poussa un profond soupir, puis elle lissa soigneusement
+avec sa main les plis de sa robe.
+
+«Voilà! mon ami, dit-elle. Maintenant vous savez tout, le
+commencement, le milieu et la fin. Nous n'en parlerons plus; et,
+bien entendu, vous n'en ouvrirez la bouche à personne. C'est
+l'histoire de mes sottises, Trot, gardons-la pour nous!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Événement domestique.
+
+
+Je travaillais activement à mon livre, sans interrompre mes
+occupations de sténographe, et, quand il parut, il obtint un grand
+succès. Je ne me laissai point étourdir par les louanges qui
+retentirent à mes oreilles, et pourtant j'en jouis vivement et je
+pensai plus de bien encore de mon oeuvre, sans nul doute, que tout
+le monde. J'ai souvent remarqué que ceux qui ont des raisons
+légitimes d'estimer leur propre talent n'en font pas parade aux
+yeux des autres pour se recommander à l'estime publique. C'est
+pour cela que je restais modeste, par respect pour moi-même. Plus
+on me donnait d'éloges, plus je m'efforçais de les mériter.
+
+Mon intention n'est pas de raconter, dans ce récit complet
+d'ailleurs de ma vie, l'histoire aussi des romans que j'ai mis au
+jour. Ils peuvent parler pour eux et je leur en laisserai le soin;
+je n'y fais allusion ici en passant que parce qu'ils servent à
+faire connaître en partie le développement de ma carrière.
+
+J'avais alors quelque raison de croire que la nature, aidée par
+les circonstances, m'avait destiné à être auteur; je me livrais
+avec assurance à ma vocation. Sans cette confiance, j'y aurais
+certainement renoncé pour donner quelque autre but à mon énergie.
+J'aurais cherché à découvrir ce que la nature et les circonstances
+pouvaient réellement faire de moi pour m'y vouer exclusivement.
+
+J'avais si bien réussi depuis quelque temps dans mes essais
+littéraires, que je crus pouvoir raisonnablement, après un nouveau
+succès, échapper enfin à l'ennui de ces terribles débats. Un soir
+donc (quel heureux soir!) j'enterrai bel et bien cette
+transcription musicale des trombones parlementaires. Depuis ce
+jour, je n'ai même plus jamais voulu les entendre; c'est bien
+assez d'être encore poursuivi, quand je lis le journal, par ce
+bourdonnement éternel et monotone tout le long de la session, sans
+autre variation appréciable qu'un peu plus de bavardage, je crois,
+et partant plus d'ennui.
+
+Au moment dont je parle, il y avait à peu près un an que nous
+étions mariés. Après diverses expériences, nous avions fini par
+trouver que ce n'était pas la peine de diriger notre maison. Elle
+se dirigeait toute seule, pourtant avec l'aide d'un page, dont la
+principale fonction était de se disputer avec la cuisinière, et,
+sous ce rapport, c'était un parfait Wittington; toute la
+différence, c'est qu'il n'avait pas de chat ni la moindre chance
+de devenir jamais lord-maire comme lui.
+
+Il vivait, au milieu d'une averse continuelle de casseroles. Sa
+vie était un combat. On l'entendait crier au secours dans les
+occasions les plus incommodes, par exemple quand nous avions du
+monde à dîner ou quelques amis le soir, ou bien il sortait en
+hurlant de la cuisine, et tombait sous le poids d'une partie de
+nos ustensiles de ménage, que son ennemie jetait après lui. Nous
+désirions nous en débarrasser, mais il nous était si attaché qu'il
+ne voulait pas nous quitter. Il larmoyait sans cesse, et quand il
+était question de nous séparer de lui, il poussait de telles
+lamentations que nous étions contraints de le garder. Il n'avait
+pas de mère, et pour tous parents, il ne possédait qu'une soeur
+qui s'était embarquée pour l'Amérique le jour où il était entré à
+notre service; il nous restait donc sur les bras, comme un petit
+idiot que sa famille est bien obligée d'entretenir. Il sentait
+très-vivement son infortune et s'essuyait constamment les yeux
+avec la manche de sa veste, quand il n'était pas occupé à se
+moucher dans un coin de son petit mouchoir, qu'il n'aurait pas
+voulu pour tout au monde tirer tout entier de sa poche, par
+économie et par discrétion.
+
+Ce diable de page, que nous avions eu le malheur, dans une heure
+néfaste, d'engager à notre service, moyennant six livres sterling
+par an, était pour moi une source continuelle d'anxiété. Je
+l'observais, je le regardais grandir, car, vous savez, la mauvaise
+herbe... et je songeais avec angoisse au temps où il aurait de la
+barbe, puis au temps où il serait chauve. Je ne voyais pas la
+moindre perspective de me défaire de lui, et, rêvant à l'avenir,
+je pensais combien il nous gênerait quand il serait vieux.
+
+Je ne m'attendais guère au procédé qu'employa l'infortuné pour me
+tirer d'embarras. Il vola la montre de Dora, qui naturellement
+n'était jamais à sa place, comme tout ce qui nous appartenait. Il
+en fit de l'argent et dépensa le produit (pauvre idiot!) à se
+promener toujours et sans cesse sur l'impériale de l'omnibus de
+Londres à Cambridge. Il allait accomplir son quinzième voyage
+quand un _policeman_ l'arrêta; on ne trouva plus sur lui que
+quatre shillings, avec un flageolet d'occasion dont il ne savait
+pas jouer.
+
+Cette découverte et toutes ses conséquences ne m'auraient pas
+aussi désagréablement surpris, s'il n'avait pas été repentant.
+Mais c'est qu'il l'était, au contraire, d'une façon toute
+particulière... pas en gros, si vous voulez, c'était plutôt en
+détail. Par exemple, le lendemain du jour où je fus obligé de
+déposer contre lui, il fit certains aveux concernant un panier de
+vin, que nous supposions plein, et qui ne contenait plus que des
+bouteilles vides. Nous espérions que c'était fini cette fois,
+qu'il s'était déchargé la conscience, et qu'il n'avait plus rien à
+nous apprendre sur le compte de la cuisinière; mais, deux ou trois
+jours après, ne voilà-t-il pas un nouveau remords de conscience
+qui le prend et le pousse à nous confesser qu'elle avait une
+petite fille qui venait tous les jours, de grand matin, dérober
+notre pain, et qu'on l'avait suborné lui-même pour fournir de
+charbon le laitier. Deux ou trois jours après, les magistrats
+m'informèrent qu'il avait fait découvrir des aloyaux entiers au
+milieu des restes de rebut, et des draps dans le panier aux
+chiffons. Puis, au bout de quelque temps, le voilà reparti dans
+une direction pénitente toute différente, et il se met à nous
+dénoncer le garçon du café voisin comme ayant l'intention de faire
+une descente chez nous. On arrête le garçon. J'étais tellement
+confus du rôle de victime qu'il me faisait par ces tortures
+répétées, que je lui aurais donné tout l'argent qu'il m'aurait
+demandé pour se taire; ou que j'aurais offert volontiers une somme
+ronde pour qu'on lui permît de se sauver. Ce qu'il y avait de pis,
+c'est qu'il n'avait pas la moindre idée du désagrément qu'il me
+causait, et qu'il croyait, au contraire, me faire une réparation
+de plus à chaque découverte nouvelle. Dieu me pardonne! je ne
+serais pas étonné qu'il s'imaginât multiplier ainsi ses droits à
+ma reconnaissance.
+
+À la fin je pris le parti de me sauver moi-même, toutes les fois
+que j'apercevais un émissaire de la police chargé de me
+transmettre quelque révélation nouvelle, et je vécus, pour ainsi
+dire, en cachette, jusqu'à ce que ce malheureux garçon fût jugé et
+condamné à la déportation. Même alors il ne pouvait pas se tenir
+en repos, et nous écrivait constamment. Il voulut absolument voir
+Dora avant de s'en aller; Dora se laissa faire; elle y alla, et
+s'évanouit en voyant la grille de fer de la prison se refermer sur
+elle. En un mot, je fus malheureux comme les pierres jusqu'au
+moment de son départ; enfin il partit, et j'appris depuis qu'il
+était devenu berger «là-bas, dans la campagne» quelque part, je ne
+sais où. Mes connaissances géographiques sont en défaut.
+
+Tout cela me fit faire de sérieuses réflexions, et me présenta nos
+erreurs sous un nouvel aspect; je ne pus m'empêcher de le dire à
+Dora un soir, en dépit de ma tendresse pour elle.
+
+«Mon amour, lui dis-je, il m'est très-pénible de penser que la
+mauvaise administration de nos affaires ne nuit pas à nous
+seulement (nous en avons pris notre parti), mais qu'elle fait tort
+à d'autres.
+
+-- Voilà bien longtemps que vous n'aviez rien dit, n'allez-vous
+pas maintenant redevenir grognon! dit Dora.
+
+-- Non, vraiment, ma chérie! Laissez-moi vous expliquer ce que je
+veux dire.
+
+-- Je n'ai pas envie de le savoir.
+
+-- Mais il faut que vous le sachiez, mon amour. Mettez Jip par
+terre.»
+
+Dora posa le nez de Jip sur le mien, en disant: «Boh! boh!» pour
+tâcher de me faire rire; mais voyant qu'elle n'y réussissait pas,
+elle renvoya le chien dans sa pagode, et s'assit devant moi, les
+mains jointes, de l'air le plus résigné.
+
+«Le fait est, repris-je, mon enfant, que voilà notre mal qui se
+gagne; nous le donnons à tout le monde autour de nous!»
+
+J'allais continuer dans ce style figuré, si le visage de Dora ne
+m'avait pas averti qu'elle s'attendait à me voir lui proposer
+quelque nouveau mode de vaccine, ou quelque autre remède médical,
+pour guérir ce mal contagieux dont nous étions atteints. Je me
+décidai donc à lui dire tout bonnement:
+
+«Non-seulement, ma chérie, nous perdons de l'argent et du bien-
+être, par notre négligence; non seulement notre caractère en
+souffre parfois, mais encore nous avons le tort grave de gâter
+tous ceux qui entrent à notre service, ou qui ont affaire à nous.
+Je commence à craindre que tout le tort ne soit pas d'un seul
+côté, et que, si tous ces individus tournent mal, ce ne soit parce
+que nous ne tournons pas bien non plus nous-mêmes.
+
+-- Oh! quelle accusation! s'écria Dora en écarquillant les yeux,
+comment! voulez-vous dire que vous m'ayez jamais vue voler des
+montres en or? Oh!
+
+-- Ma chérie, répondis-je, ne disons pas de bêtises! Qui est-ce
+qui vous parle de montres le moins du monde?
+
+-- C'est vous! reprit Dora, vous le savez bien. Vous avez dit que
+je n'avais pas bien tourné non plus, et vous m'avez comparée à
+lui.
+
+-- À qui? demandai-je.
+
+-- À notre page! dit-elle en sanglotant. Oh! quel méchant homme
+vous faites, de comparer une femme qui vous aime tendrement à un
+page qu'on vient de déporter! Pourquoi ne pas m'avoir dit ce que
+vous pensiez de moi avant de m'épouser? Pourquoi ne pas m'avoir
+prévenue que vous me trouviez plus mauvaise qu'un page qu'on vient
+de déporter? Oh! quelle horrible opinion vous avez de moi, Dieu du
+ciel!
+
+-- Voyons, Dora, mon amour, repris-je en essayant tout doucement
+de lui ôter le mouchoir qui cachait ses yeux, non-seulement ce que
+vous dites là est ridicule, mais c'est mal. D'abord, ce n'est pas
+vrai.
+
+-- C'est cela. Vous l'avez toujours accusé en effet de dire des
+mensonges; et elle pleurait de plus belle, et voilà que vous dites
+la même chose de moi. Oh! que vais-je devenir? Que vais-je
+devenir?
+
+-- Ma chère enfant, repris-je, je vous supplie très-sérieusement
+d'être un peu raisonnable, et d'écouter ce que j'ai à vous dire.
+Ma chère Dora, si nous ne remplissons pas nos devoirs vis-à-vis de
+ceux qui nous servent, ils n'apprendront jamais à faire leur
+devoir envers nous. J'ai peur que nous ne donnions aux autres des
+occasions de mal faire. Lors même que ce serait par goût que nous
+serions aussi négligents (et cela n'est pas); lors même que cela
+nous paraîtrait agréable (et ce n'est pas du tout le cas), je suis
+convaincu que nous n'avons pas le droit d'agir ainsi. Nous
+corrompons véritablement les autres. Nous sommes obligés, en
+conscience, d'y faire attention. Je ne puis m'empêcher d'y songer,
+Dora. C'est une pensée que je ne saurais bannir, et qui me
+tourmente beaucoup. Voilà tout, ma chérie. Venez ici, et ne faites
+pas l'enfant!»
+
+Mais Dora m'empêcha longtemps de lui enlever son mouchoir. Elle
+continuait à sangloter, en murmurant que, puisque j'étais si
+tourmenté, j'aurais bien mieux fait de ne pas me marier. Que ne
+lui avais-je dit, même la veille de notre mariage, que je serais
+trop tourmenté et que j'aimais mieux y renoncer? Puisque je ne
+pouvais pas la souffrir, pourquoi ne pas la renvoyer auprès de ses
+tantes, à Putney, ou auprès de Julia Mills, dans l'Inde? Julia
+serait enchantée de la voir, et elle ne la comparerait pas à un
+page déporté; jamais elle ne lui avait fait pareille injure. En un
+mot, Dora était si affligée, et son chagrin me faisait tant de
+peine, que je sentis qu'il était inutile de répéter mes
+exhortations, quelque douceur que je pusse y mettre, et qu'il
+fallait essayer d'autre chose.
+
+Mais que pouvais-je faire? tâcher de «former son esprit?» Voilà de
+ces phrases usuelles qui promettent; je résolus de former l'esprit
+de Dora.
+
+Je me mis immédiatement à l'oeuvre. Quand je voyais Dora faire
+l'enfant, et que j'aurais eu grande envie de partager son humeur,
+j'essayais d'être grave... et je ne faisais que la déconcerter et
+moi aussi. Je lui parlais des sujets qui m'occupaient dans ce
+temps-là; je lui lisais Shakespeare, et alors je la fatiguais au
+dernier point. Je tâchais de lui insinuer, comme par hasard,
+quelques notions utiles, ou quelques opinions sensées, et, dès que
+j'avais fini, vite elle se dépêchait de m'échapper, comme si je
+l'avais tenue dans un étau. J'avais beau prendre l'air le plus
+naturel quand je voulais former l'esprit de ma petite femme, je
+voyais qu'elle devinait toujours où je voulais en arriver, et
+qu'elle en tremblait par avance. En particulier, il m'était
+évident qu'elle regardait Shakespeare comme un terrible fâcheux.
+Décidément elle ne se formait pas vite.
+
+J'employai Traddles à cette grande entreprise, sans l'en prévenir,
+et, toutes les fois qu'il venait nous voir, j'essayais sur lui mes
+machines de guerre, pour l'édification de Dora, par voie
+indirecte. J'accablais Traddles d'une foule d'excellentes maximes;
+mais toute ma sagesse n'avait d'autre effet que d'attrister Dora;
+elle avait toujours peur que ce ne fût bientôt son tour. Je jouais
+le rôle d'un maître d'école, ou d'une souricière, ou d'une trappe
+obstinée; j'étais devenu l'araignée de cette pauvre petite mouche
+de Dora, toujours prêt à fondre sur elle du fond de ma toile: je
+le voyais bien à son trouble.
+
+Cependant je persévérai pendant des mois, espérant toujours qu'il
+viendrait un temps où il s'établirait entre nous une sympathie
+parfaite, et où j'aurais enfin «formé son esprit» à mon entier
+contentement. À la fin je crus m'apercevoir qu'en dépit de toute
+ma résolution, et quoique je fusse devenu un hérisson, un
+véritable porc-épic, je n'y avais rien gagné, et je me dis que
+peut-être «l'esprit de Dora était déjà tout formé.»
+
+En y réfléchissant plus mûrement, cela me parut si vraisemblable
+que j'abandonnai mon projet, qui était loin d'avoir répondu à mes
+espérances, et je résolus de me contenter à l'avenir d'avoir une
+femme-enfant, au lieu de chercher à la changer sans succès.
+J'étais moi-même las de ma sagesse et de ma raison solitaires; je
+souffrais de voir la contrainte habituelle à laquelle j'avais
+réduit ma chère petite femme. Un beau jour, je lui achetai une
+jolie paire de boucles d'oreilles avec un collier pour Jip, et je
+retournai chez moi décidé à rentrer dans ses bonnes grâces.
+
+Dora fut enchantée des petits présents et m'embrassa tendrement,
+mais il y avait entre nous un nuage, et, quelque léger qu'il fut,
+je ne voulais absolument pas le laisser subsister: j'avais pris le
+parti de porter à moi seul tous les petits ennuis de la vie.
+
+Je m'assis sur le canapé, près de ma femme, et je lui mis ses
+boucles d'oreilles, puis je lui dis que, depuis quelque temps,
+nous n'étions pas tout à fait aussi bons amis que par le passé, et
+que c'était ma faute, que je le reconnaissais sincèrement; et
+c'était vrai.
+
+«Le fait est, repris-je, ma Dora, que j'ai essayé de devenir
+raisonnable.
+
+-- Et aussi de me rendre raisonnable, dit timidement Dora, n'est-
+ce pas, David?»
+
+Je lui fis un signe d'assentiment, tandis qu'elle levait doucement
+sur moi ses jolis yeux, et je baisai ses lèvres entrouvertes.
+
+«C'est bien inutile, dit Dora en secouant la tête et en agitant
+ses boucles d'oreilles; vous savez que je suis une pauvre petite
+femme, et vous avez oublié le nom que je vous avais prié de me
+donner dès le commencement. Si vous ne pouvez pas vous y résigner,
+je crois que vous ne m'aimerez jamais. Êtes-vous bien sûr de ne
+pas penser quelquefois que... peut-être... il aurait mieux valu...
+
+-- Mieux valu quoi, ma chérie?» car elle s'était tue.
+
+-- Rien! dit Dora.
+
+-- Rien? répétai-je.»
+
+Elle jeta ses bras autour de mon cou, en riant, se traitant elle-
+même comme toujours de petite niaise, et cacha sa tête sur mon
+épaule, au milieu d'une belle forêt de boucles que j'eus toutes
+les peines du monde à écarter de son visage pour la regarder en
+face.
+
+«Vous voulez me demander si je ne crois pas qu'il aurait mieux
+valu ne rien faire que d'essayer de former l'esprit de ma petite
+femme? dis-je en riant moi-même de mon heureuse invention. N'est-
+ce pas là votre question? Eh bien! oui, vraiment, je le crois.
+
+-- Comment, c'était donc là ce que vous essayiez? cria Dora. Oh!
+le méchant garçon!
+
+-- Mais je n'essayerai plus jamais, dis-je, car je l'aime
+tendrement telle qu'elle est.
+
+-- Vrai? bien vrai? demanda-t-elle en se serrant contre moi.
+
+-- Pourquoi voudrais-je essayer de changer ce qui m'est si cher
+depuis longtemps? Vous ne pouvez jamais vous montrer plus à votre
+avantage que lorsque vous restez vous-même, ma bonne petite Dora;
+nous ne ferons donc plus d'essais téméraires; reprenons nos
+anciennes habitudes pour être heureux.
+
+-- Pour être heureux! repartit Dora... Oh oui! toute la journée.
+Et vous me promettez de ne pas être fâché si les choses vont
+quelquefois un peu de travers?
+
+-- Non, non! dis-je. Nous tâcherons de faire de notre mieux.
+
+-- Et vous ne me direz plus que nous gâtons ceux qui nous
+approchent, dit-elle d'un petit air câlin, n'est-ce pas? c'est si
+méchant!
+
+-- Non, non, dis-je.
+
+-- Mieux vaut encore que je sois stupide que désagréable, n'est-ce
+pas? dit Dora.
+
+-- Mieux vaut être tout simplement Dora, que si vous étiez
+n'importe qui en ce monde.
+
+-- En ce monde! Ah! mon David, c'est un grand pays!»
+
+Et, secouant gaiement la tête, elle tourna vers moi des yeux
+ravis, se mit à rire, m'embrassa, et sauta pour attraper Jip, afin
+de lui essayer son nouveau collier.
+
+Ainsi finit mon dernier essai. J'avais eu tort de tenter de
+changer Dora; je ne pouvais supporter ma sagesse solitaire; je ne
+pouvais oublier comment jadis elle m'avait demandé de l'appeler ma
+petite femme-enfant. J'essayerais à l'avenir, me disais-je,
+d'améliorer le plus possible les choses, mais sans bruit. Cela
+même n'était guère facile; je risquais toujours de reprendre mon
+rôle d'araignée et de me mettre aux aguets au fond de ma toile.
+
+Et l'ombre d'autrefois ne devait plus descendre entre nous; ce
+n'était plus que sur mon coeur qu'elle devait peser désormais.
+Vous allez voir comment:
+
+Le sentiment pénible que j'avais conçu jadis se répandit dès lors
+sur ma vie tout entière, plus profond peut-être que par le passé,
+mais aussi vague que jamais, comme l'accent plaintif d'une musique
+triste que j'entendais vibrer au milieu de la nuit. J'aimais
+tendrement ma femme, et j'étais heureux, mais le bonheur dont je
+jouissais n'était pas celui que j'avais rêvé autrefois: il me
+manquait toujours quelque chose.
+
+Décidé à tenir la promesse que je me suis faite à moi-même, de
+faire de ce papier le récit fidèle de ma vie, je m'examine
+soigneusement, sincèrement, pour mettre à nu tous les secrets de
+mon coeur. Ce qui me manquait, je le regardais encore, je l'avais
+toujours regardé comme un rêve de ma jeune imagination; un rêve
+qui ne pouvait se réaliser. Je souffrais, comme le font plus ou
+moins tous les hommes, de sentir que c'était une chimère
+impossible. Mais, après tout, je ne pouvais m'empêcher de me dire
+qu'il aurait mieux valu que ma femme me vînt plus souvent en aide,
+qu'elle partageât toutes mes pensées, au lieu de m'en laisser seul
+le poids. Elle aurait pu le faire: elle ne le faisait pas. Voilà
+ce que j'étais bien obligé de reconnaître.
+
+J'hésitais donc entre deux conclusions qui ne pouvaient se
+concilier. Ou bien ce que j'éprouvais était général, inévitable;
+ou bien c'était un fait qui m'était particulier, et dont on aurait
+pu m'épargner le chagrin. Quand je revoyais en esprit ces châteaux
+en l'air, ces rêves de ma jeunesse, qui ne pouvaient se réaliser,
+je reprochais à l'âge mûr d'être moins riche en bonheur que
+l'adolescence; et alors ces jours de bonheur auprès d'Agnès, dans
+sa bonne vieille maison, se dressaient devant moi comme des
+spectres du temps passé qui pourraient ressusciter peut-être dans
+un autre monde, mais que je ne pouvais espérer de voir revivre
+ici-bas.
+
+Parfois une autre pensée me traversait l'esprit: que serait-il
+arrivé si Dora et moi nous ne nous étions jamais connus? Mais elle
+était tellement mêlée à toute ma vie que c'était une idée fugitive
+qui bientôt s'envolait loin de moi, comme le fil de la bonne
+Vierge qui flotte et disparaît dans les airs.
+
+Je l'aimais toujours. Les sentiments que je dépeins ici
+sommeillaient au fond de mon coeur; j'en avais à peine conscience.
+Je ne crois pas qu'ils eussent aucune influence sur mes paroles ou
+sur mes actions. Je portais le poids de tous nos petits soucis, de
+tous nos projets: Dora me tenait mes plumes, et nous sentions tous
+deux que les choses étaient aussi bien partagées qu'elles
+pouvaient l'être. Elle m'aimait et elle était fière de moi; et
+quand Agnès lui écrivait que mes anciens amis se réjouissaient de
+mes succès, quand elle disait qu'en me lisant on croyait entendre
+ma voix, Dora avait des larmes de joie dans les yeux, et
+m'appelait son cher, son illustre, son bon vieux petit mari.
+
+«Le premier mouvement d'un coeur indiscipliné!» Ces paroles de
+mistress Strong me revenaient sans cesse à l'esprit; elles
+m'étaient toujours présentes. La nuit, je les retrouvais à mon
+réveil; dans mes rêves, je les lisais inscrites sur les murs des
+maisons. Car maintenant je savais que mon propre coeur n'avait
+point connu de discipline lorsqu'il s'était attaché jadis à Dora;
+et que, si aujourd'hui même il était mieux discipliné, je n'aurais
+pas éprouvé, après notre mariage, les sentiments dont il faisait
+la secrète expérience.
+
+«Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui où il n'y a
+pas de rapports d'idées et de caractère.» Je n'avais pas oublié
+non plus ces paroles. J'avais essayé de façonner Dora à mon
+caractère, et je n'avais pas réussi. Il ne me restait plus qu'à me
+façonner au caractère de Dora, à partager avec elle ce que je
+pourrais et à m'en contenter; à porter le reste sur mes épaules, à
+moi tout seul, et de m'en contenter encore. C'était là la
+discipline à laquelle il fallait soumettre mon coeur. Grâce à
+cette résolution, ma seconde année de mariage fut beaucoup plus
+heureuse que la première, et, ce qui valait mieux encore, la vie
+de Dora n'était qu'un rayon de soleil.
+
+Mais, en s'écoulant, cette année avait diminué la force de Dora.
+J'avais espéré que des mains plus délicates que les miennes
+viendraient m'aider à modeler son âme, et que le sourire d'un baby
+ferait de «ma femme-enfant» une femme. Vaine espérance! Le petit
+esprit qui devait bénir notre ménage tressaillit un moment sur le
+seuil de sa prison, puis s'envola vers les cieux, sans connaître
+seulement sa captivité.
+
+«Quand je pourrai recommencer à courir comme autrefois, ma tante,
+disait Dora, je ferai sortir Jip; il devient trop lourd et trop
+paresseux.
+
+-- Je soupçonne, ma chère, dit ma tante, qui travaillait
+tranquillement à côté de ma femme, qu'il a une maladie plus grave
+que la paresse: c'est son âge, Dora.
+
+-- Vous croyez qu'il est vieux? dit Dora avec surprise. Oh! comme
+c'est drôle que Jip soit vieux!
+
+-- C'est une maladie à laquelle nous sommes tous exposés, petite,
+à mesure que nous avançons dans la vie. Je m'en ressens plus
+qu'autrefois, je vous assure.
+
+-- Mais Jip, dit Dora en le regardant d'un air de compassion,
+quoi! le petit Jip aussi! Pauvre ami!
+
+-- Je crois qu'il vivra encore longtemps, Petite-Fleur,» dit ma
+tante en embrassant Dora, qui s'était penchée sur le bord du
+canapé pour regarder Jip. Le pauvre animal répondait à ses
+caresses en se tenant sur les pattes de derrière, et en
+s'efforçant, malgré son asthme, de grimper sur sa maîtresse, «Je
+ferai doubler sa niche de flanelle cet hiver, et je suis sûre
+qu'au printemps prochain il sera plus frais que jamais, comme les
+fleurs. Vilain petit animal! s'écria ma tante, il serait doué
+d'autant de vies qu'un chat, et sur le point de les perdre toutes,
+que je crois vraiment qu'il userait son dernier souffle à aboyer
+contre moi!»
+
+Dora l'avait aidé à grimper sur le canapé, d'où il avait l'air de
+défier ma tante avec tant de furie qu'il ne voulait pas se tenir
+en place et ne cessait d'aboyer de côté. Plus ma tante le
+regardait, et plus il la provoquait, sans doute parce qu'elle
+avait récemment adopté des lunettes, et que Jip, pour des raisons
+à lui connues, considérait ce procédé comme une insulte
+personnelle.
+
+À force de persuasion, Dora était parvenue à le faire coucher près
+d'elle, et quand il était tranquille, elle caressait doucement ses
+longues oreilles, en répétant, d'un air pensif: «Toi aussi, mon
+petit Jip, pauvre chien!
+
+-- Il a encore un bon coeur, dit gaiement ma tante, et la vivacité
+de ses antipathies montre bien qu'il n'a rien perdu de sa force.
+Il a bien des années devant lui, je vous assure. Mais si vous
+voulez un chien qui coure aussi bien que vous, Petite-Fleur, Jip a
+trop vécu pour faire ce métier: je vous en donnerai un autre.
+
+-- Merci, ma tante, dit faiblement Dora, mais n'en faites rien, je
+vous prie.
+
+-- Non? dit ma tante en ôtant ses lunettes.
+
+-- Je ne veux pas d'autre chien que Jip, dit Dora. Ce serait trop
+de cruauté. D'ailleurs, je n'aimerai jamais un autre chien comme
+j'aime Jip; il ne me connaîtrait pas depuis mon mariage, ce ne
+serait pas lui qui aboyait jadis quand David arrivait chez nous.
+J'ai bien peur, ma tante, de ne pas pouvoir aimer un autre chien
+comme Jip!
+
+-- Vous avez bien raison, dit ma tante en caressant la joue de
+Dora; vous avez bien raison.
+
+-- Vous ne m'en voulez pas? dit Dora, n'est-ce pas?
+
+-- Mais quelle petite sensitive! s'écria ma tante en la regardant
+tendrement. Comment pouvez-vous supposer que je vous en veuille?
+
+-- Oh! non, je ne le crois pas, répondit Dora; seulement, je suis
+un peu fatiguée, c'est ce qui me rend si sotte; je suis toujours
+une petite sotte, vous savez, mais cela m'a rendu plus sotte
+encore de parler de Jip. Il m'a connue pendant toute ma vie, il
+sait tout ce qui m'est arrivé, n'est-ce pas, Jip? Et je ne veux
+pas le mettre de côté, parce qu'il est un peu changé, n'est-il pas
+vrai, Jip?»
+
+Jip se tenait contre sa maîtresse et lui léchait languissamment la
+main.
+
+«Vous n'êtes pas encore assez vieux pour abandonner votre
+maîtresse, n'est-ce pas, Jip? dit Dora. Nous nous tiendrons
+compagnie encore quelque temps.»
+
+Ma jolie petite Dora! Quand elle descendit à table, le dimanche
+d'après, et qu'elle se montra ravie de revoir Traddles, qui dînait
+toujours avec nous le dimanche, nous croyions que dans quelques
+jours elle se remettrait à courir partout, comme par le passé. On
+nous disait: Attendez encore quelques jours, et puis, quelques
+jours encore; mais elle ne se mettait ni à courir, ni à marcher.
+Elle était bien jolie et bien gaie; mais ces petits pieds qui
+dansaient jadis si joyeusement autour de Jip, restaient faibles et
+sans mouvement.
+
+Je pris l'habitude de la descendre dans mes bras tous les matins
+et de la remonter tons les soirs. Elle passait ses bras autour de
+mon cou et riait tout le long du chemin, comme si c'était une
+gageure. Jip nous précédait en aboyant et s'arrêtait tout
+essoufflé sur le palier pour voir si nous arrivions. Ma tante, la
+meilleure et la plus gaie des gardes-malades, nous suivait, en
+portant un chargement de châles et d'oreillers. M. Dick n'aurait
+cédé à personne le droit d'ouvrir la marche, un flambeau à la
+main. Traddles se tenait souvent au pied de l'escalier, à recevoir
+tous les messages folâtres dont le chargeait Dora pour la
+meilleure fille du monde. Nous avions l'air d'une joyeuse
+procession, et ma femme-enfant était plus joyeuse que personne.
+
+Mais parfois, quand je l'enlevais dans mes bras, et que je la
+sentais devenir chaque jour moins lourde, un vague sentiment de
+peine s'emparait de moi; il me semblait que je marchais vers une
+contrée glaciale qui m'était inconnue, et dont l'idée
+assombrissait ma vie. Je cherchais à étouffer cette pensée, je me
+la cachais à moi-même; mais un soir, après avoir entendu ma tante
+lui crier: «Bonne nuit, Petite-Fleur,» je restai seul assis devant
+mon bureau, et je pleurai en me disant: «Nom fatal! si la fleur
+allait se flétrir sur sa tige, comme font les fleurs!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Je suis enveloppé dans un mystère.
+
+
+Je reçus un matin par la poste la lettre suivante, datée de
+Canterbury, et qui m'était adressée aux _Doctors'-Commons_; j'y
+lus, non sans surprise, ce qui suit:
+
+«Mon cher monsieur,
+
+«Des circonstances qui n'ont pas dépendu de ma volonté ont depuis
+longtemps refroidi une intimité qui m'a toujours causé les plus
+douces émotions. Aujourd'hui encore, lorsqu'il m'est possible,
+dans les rares instants de loisir que me laisse ma profession, de
+contempler les scènes du passé, embellies des couleurs brillantes
+qui décorent le prisme de la mémoire, je les retrouve avec
+bonheur. Je ne saurais me permettre, mon cher monsieur, maintenant
+que vos talents vous ont élevé à une si haute distinction, de
+donner au compagnon de ma jeunesse le nom familier de Copperfield!
+Il me suffit de savoir que ce nom auquel j'ai l'honneur de faire
+allusion restera éternellement entouré d'estime et d'affection
+dans les archives de notre maison (je veux parler des archives
+relatives à nos anciens locataires, conservées soigneusement par
+mistress Micawber).
+
+«Il ne m'appartient pas, à moi qui, par une suite d'erreurs
+personnelles et une combinaison fortuite d'événements néfastes, me
+trouve dans la situation d'une barque échouée (s'il m'est permis
+d'employer cette comparaison nautique), il ne m'appartient pas,
+dis-je, de vous adresser des compliments ou des félicitations. Je
+laisse ce plaisir à des mains plus pures et plus capables.
+
+«Si vos importantes occupations (je n'ose l'espérer) vous
+permettent de parcourir ces caractères imparfaits, vous vous
+demanderez certainement dans quel but je trace la présente épître.
+Permettez-moi de vous dire que je comprends toute la justesse de
+cette demande, et que je vais y faire droit, en vous déclarant
+d'abord qu'elle n'a pas trait à des affaires pécuniaires.
+
+«Sans faire d'allusion directe au talent que je puis avoir pour
+lancer la foudre ou pour diriger la flamme vengeresse, n'importe
+contre qui, je puis me permettre de remarquer en passant que mes
+plus brillantes visions sont détruites, que ma paix est anéantie
+et que toutes mes joies sont taries, que mon coeur n'est plus à sa
+place, et que je ne marche plus la tête levée devant mes
+concitoyens. La chenille est dans la fleur, la coupe d'amertume
+déborde, le ver est à l'oeuvre, et bientôt il aura rongé sa
+victime. Le plus tôt sera le mieux. Mais je ne veux pas m'écarter
+de mon sujet.
+
+«Placé, comme je le suis, dans la plus pénible situation d'esprit,
+trop malheureux pour que l'influence de mistress Micawber puisse
+adoucir ma souffrance, bien qu'elle l'exerce en sa triple qualité
+de femme, d'épouse et de mère, j'ai l'intention de me fuir moi-
+même pendant quelques instants, et d'employer quarante-huit heures
+à visiter dans la capitale les lieux qui ont été jadis le théâtre
+de mon contentement. Parmi ces ports tranquilles où j'ai connu la
+paix de l'âme, je me dirigerai naturellement vers la prison du
+Banc du Roi. J'aurai atteint mon but dans cette communication
+épistolaire en vous annonçant que je serai (D. V.) près du mur
+extérieur de ce lieu d'emprisonnement pour affaires civiles,
+après-demain! à sept heures du soir.
+
+«Je n'ose demander à mon ancien ami monsieur Copperfield, ou à mon
+ancien ami M. Thomas Traddles, du Temple, si ce dernier vit
+encore, de daigner venir m'y trouver, pour renouer (autant que
+cela sera possible) nos relations du bon vieux temps. Je me borne
+à jeter aux vents cette indication: à l'heure et au lieu précités,
+on pourra trouver les vestiges ruinés de ce qui
+
+«reste
+ «d'une
+ «tour écroulée,
+
+«Wilkins Micawber.
+
+«P. S. Il est peut-être sage d'ajouter que je n'ai pas mis
+mistress Micawber dans ma confidence.»
+
+Je relus plusieurs fois cette lettre. J'avais beau me rappeler le
+style pompeux des compositions de M. Micawber et le goût
+extraordinaire qu'il avait toujours eu pour écrire des lettres
+interminables dans toutes les occasions possibles ou impossibles,
+il me semblait qu'il devait y avoir au fond de ce pathos quelque
+chose d'important. Je posai la lettre pour y réfléchir, puis je la
+repris pour la lire encore une fois, et j'étais plongé dans cette
+nouvelle lecture quand Traddles entra chez moi.
+
+«Mon cher ami, lui dis-je, je n'ai jamais été plus charmé de vous
+voir. Vous venez m'aider de votre jugement réfléchi dans un moment
+fort opportun. J'ai reçu, mon cher Traddles, la lettre la plus
+singulière de M. Micawber.
+
+-- Vraiment? s'écria Traddles. Allons donc! Et moi j'en ai reçu
+une de mistress Micawber!»
+
+Là-dessus, Traddles, animé par la marche, et les cheveux hérissés
+comme s'il venait de voir apparaître un revenant sous la double
+influence d'un exercice précipité et d'une émotion vive, me tendit
+sa lettre et prit la mienne. Je le regardais lire, et je vis son
+sourire quand il arriva à «lancer la foudre, ou diriger la flamme
+vengeresse.» -- «Bon Dieu! Copperfield,» s'écria-t-il. Puis je
+m'adonnai à la lecture de la lettre de mistress Micawber.
+
+La voici:
+
+«Je présente tous mes compliments à monsieur Thomas Traddles et,
+s'il garde quelque souvenir d'une personne qui a jadis eu le
+bonheur d'être liée avec lui, j'ose lui demander de vouloir bien
+me consacrer quelques instants. J'assure monsieur Thomas Traddles
+que je n'abuserais pas de sa bonté, si je n'étais sur le point de
+perdre la raison.
+
+«Il m'est bien douloureux de dire que c'est la froideur de
+M. Micawber envers sa femme et ses enfants (lui jadis si tendre!)
+qui me force à m'adresser aujourd'hui à monsieur Traddles, et à
+solliciter son appui. Monsieur Traddles ne peut se faire une juste
+idée du changement qui s'est opéré dans la conduite de
+M. Micawber, de sa bizarrerie, de sa violence. Cela a toujours été
+croissant, et c'est devenu maintenant une véritable aberration. Je
+puis assurer Monsieur Traddles qu'il ne se passe pas un jour sans
+que j'aie à supporter quelque paroxysme de ce genre. Monsieur
+Traddles n'aura pas besoin que je m'étende sur ma douleur, quand
+je lui dirai que j'entends sans cesse M. Micawber affirmer qu'il
+s'est vendu au diable. Le mystère et le secret sont devenus depuis
+longtemps son caractère habituel, et remplacent une confiance
+illimitée. Sur la plus frivole provocation, si, par exemple, je
+lui fais seulement cette question: «Qu'est-ce que vous voulez pour
+votre dîner?» il me déclare qu'il va demander une séparation de
+corps et de biens. Hier soir, ses enfants lui ayant demandé deux
+sous pour acheter des pralines au citron, friandise locale, il a
+tendu un grand couteau aux petits jumeaux.
+
+«Je supplie monsieur Traddles de me pardonner ces détails, qui
+seuls peuvent lui donner une faible idée de mon horrible
+situation.
+
+«Puis-je maintenant confier à monsieur Traddles le but de ma
+lettre? Me permet-il de m'abandonner à son amitié? Oh! oui, je
+connais son coeur!
+
+«L'oeil de l'affection voit clair, surtout chez nous autres
+femmes. M. Micawber va à Londres. Quoiqu'il ait cherché ce matin à
+se cacher de moi, tandis qu'il écrivait une adresse pour la petite
+malle brune qui a connu nos jours de bonheur, le regard d'aigle de
+l'anxiété conjugale a su lire la dernière syllabe _dres_. Sa
+voiture descend à la Croix d'Or. Puis-je conjurer M. Traddles de
+voir mon époux qui s'égare, et de chercher à le ramener? Puis-je
+demander à M. Traddles de venir en aide à une famille désespérée?
+Oh! non, ce serait trop d'importunité!
+
+«Si M. Copperfield, dans sa gloire, se souvient encore d'une
+personne aussi inconnue que moi, M. Traddles voudra-t-il bien lui
+transmettre mes compliments et mes prières? En tout cas, je le
+prie de bien vouloir _regarder cette lettre comme expressément
+particulière_, _et de n'y faire aucune allusion, sous aucun
+prétexte, en présence de M. Micawber_. Si M. Traddles daignait
+jamais me répondre (ce qui me semble extrêmement improbable), une
+lettre adressée à M. E., poste restante, Canterbury, aura, sous
+cette adresse, moins de douloureuses conséquences que sous toute
+autre, pour celle qui a l'honneur d'être, avec le plus profond
+désespoir,
+
+«Très-respectueusement votre amie suppliante,
+«Emma Micawber.»
+
+«Que pensez-vous de cette lettre? me dit Traddles en levant les
+yeux sur moi.
+
+-- Et vous, que pensez-vous de l'autre? car il la lisait d'un air
+d'anxiété.
+
+-- Je crois, Copperfield, que ces deux lettres ensemble sont plus
+significatives que ne le sont en général les épîtres de M. et de
+mistress Micawber, mais je ne sais pas trop ce qu'elles veulent
+dire. Je ne doute pas qu'ils ne les aient écrites de la meilleure
+foi du monde. Pauvre femme! dit-il en regardant la lettre de
+mistress Micawber, tandis que nous comparions les deux missives;
+en tout cas, il faut avoir la charité de lui écrire, et de lui
+dire que nous ne manquerons pas de voir M. Micawber.»
+
+J'y consentis d'autant plus volontiers que je me reprochais
+d'avoir traité un peu trop légèrement la première lettre de cette
+pauvre femme. J'y avais réfléchi dans le temps, comme je l'ai déjà
+dit, mais j'étais préoccupé de mes propres affaires, je
+connaissais bien les individus, et peu à peu j'avais fini par n'y
+plus songer. Le souvenir des Micawber me tracassait souvent
+l'esprit, mais c'était surtout pour me demander quels «engagements
+pécuniaires» ils étaient en train de contracter à Canterbury, et
+pour me rappeler avec quel embarras M. Micawber m'avait reçu
+jadis, quand il était devenu le commis d'Uriah Heep.
+
+J'écrivis une lettre consolante à mistress Micawber, en notre nom
+collectif, et nous la signâmes tous les deux. Nous sortîmes pour
+la mettre à la poste, et chemin faisant nous nous livrâmes,
+Traddles et moi, à une foule de suppositions qu'il est inutile de
+répéter ici. Nous appelâmes ma tante en conseil, mais le seul
+résultat positif de notre conférence fut que nous ne manquerions
+pas de nous trouver au rendez-vous fixé par M. Micawber.
+
+En effet, nous arrivâmes au lieu convenu, un quart d'heure
+d'avance; M. Micawber y était déjà. Il se tenait debout, les bras
+croisés, appuyé contre le mur, et il regardait d'un oeil
+sentimental les pointes en fer qui le surmontent, comme si
+c'étaient les branches entrelacées des arbres qui l'avaient abrité
+durant les jours de sa jeunesse.
+
+Quand nous fûmes près de lui, nous lui trouvâmes l'air plus
+embarrassé et moins élégant qu'autrefois. Il avait mis de côté ce
+jour-là son costume noir; il portait son vieux surtout et son
+pantalon collant, mais non plus avec la même grâce que par le
+passé. À mesure que nous causions, il retrouvait un peu ses
+anciennes manières; mais son lorgnon ne pendait plus avec la même
+aisance, et son col de chemise retombait plus négligemment.
+
+«Messieurs, dit M. Micawber, quand nous eûmes échangé les premiers
+saluts, vous êtes vraiment des amis, les amis de l'adversité.
+Permettez-moi de vous demander quelques détails sur la santé
+physique de mistress Copperfield _in esse_, et de mistress
+Traddles _in posse_, en supposant toutefois que M. Traddles ne
+soit pas encore uni à l'objet de son affection pour partager le
+bien et le mal du ménage.»
+
+Nous répondîmes, comme il convenait, à sa politesse. Puis il nous
+montra du doigt la muraille, et il avait déjà commencé son
+discours par: «Je vous assure, messieurs...» Quand je me permis de
+m'opposer à ce qu'il nous traitât avec tant de cérémonie, et à lui
+demander de nous regarder comme de vieux amis, «mon cher
+Copperfield, reprit-il en me serrant la main, votre cordialité
+m'accable. En recevant avec tant de bonté ce fragment détruit d'un
+temple auquel on donnait jadis le nom d'homme, s'il m'est permis
+de m'exprimer ainsi, vous faites preuve de sentiments qui honorent
+notre commune nature. J'étais sur le point de remarquer que je
+revoyais aujourd'hui le lieu paisible où se sont écoulées
+quelques-unes des plus belles années de mon existence.
+
+-- Grâce à mistress Micawber, j'en suis convaincu, répondis-je;
+j'espère qu'elle se porte bien?
+
+-- Merci, reprit M. Micawber, dont le visage s'était assombri,
+elle va comme ci comme ça. Voilà donc, dit M. Micawber en
+inclinant tristement la tête, voilà donc le Banc! voilà ce lieu où
+pour la première fois, pendant de longues années, le douloureux
+fardeau d'engagements pécuniaires n'a pas été proclamé chaque jour
+par des voix importunes qui refusaient de me laisser sortir; où il
+n'y avait pas à la porte de marteau qui permît aux créanciers de
+frapper, où on n'exigeait aucun service personnel, et où ceux qui
+vous détenaient en prison attendaient à la grille. Messieurs, dit
+M. Micawber, lorsque l'ombre de ces piques de fer qui ornent le
+sommet des briques venait se réfléchir sur le sable de la Parade,
+j'ai vu mes enfants s'amuser à suivre avec leurs pieds le
+labyrinthe compliqué du parquet en évitant les points noirs. Il
+n'y a pas une pierre de ce bâtiment qui ne me soit familière. Si
+je ne puis vous dissimuler ma faiblesse, veuillez m'excuser.
+
+-- Nous avons tous fait du chemin en ce monde depuis ce temps-là,
+monsieur Micawber, lui dis-je.
+
+-- Monsieur Copperfield, me répondit-il avec amertume, lorsque
+j'habitais cette retraite, je pouvais regarder en face mon
+prochain, je pouvais l'assommer s'il venait à m'offenser. Mon
+prochain et moi, nous ne sommes plus sur ce glorieux pied
+d'égalité!»
+
+M. Micawber s'éloigna d'un air abattu, et prenant le bras de
+Traddles d'un côté, tandis que, de l'autre, il s'appuyait sur le
+mien, il continua ainsi:
+
+«Il y a sur la voie qui mène à la tombe des bornes qu'on voudrait
+n'avoir jamais franchies, si l'on ne sentait qu'un pareil voeu
+serait impie. Tel est le Banc du Roi dans ma vie bigarrée!
+
+-- Vous êtes bien triste, monsieur Micawber, dit Traddles.
+
+-- Oui, monsieur, repartit M. Micawber.
+
+-- J'espère, dit Traddles, que ce n'est pas parce que vous avez
+pris du dégoût pour le droit, car je suis avocat, comme vous
+savez.»
+
+M. Micawber ne répondit pas un mot.
+
+«Comment va notre ami Heep, monsieur Micawber? lui dis-je après un
+moment de silence.
+
+-- Mon cher Copperfield, répondit M. Micawber, qui parut d'abord
+en proie à une violente émotion, puis devint tout pâle, si vous
+appelez _votre_ ami celui qui m'emploie, j'en suis fâché, si vous
+l'appelez _mon_ ami, je vous réponds par un rire sardonique.
+Quelque nom que vous donniez à ce monsieur, je vous demande la
+permission de vous répondre simplement que, quel que puisse être
+son état de santé, il a l'air d'un renard, pour ne pas dire d'un
+diable. Vous me permettrez de ne pas m'étendre davantage, comme
+individu, sur un sujet qui, comme homme public, m'a entraîné
+presque au bord de l'abîme.»
+
+Je lui exprimai mon regret d'avoir bien innocemment abordé un
+thème de conversation qui semblait l'émouvoir si vivement.
+
+«Puis-je vous demander, sans courir le risque de commettre la même
+faute, comment vont mes vieux amis, M. et miss Wickfield?
+
+-- Miss Wickfield, dit M. Micawber, et son visage se colora d'une
+vive rougeur, miss Wickfield est, ce qu'elle a toujours été, un
+modèle, un exemple radieux. Mon cher Copperfield, c'est la seule
+étoile qui brille au milieu d'une profonde nuit. Mon respect pour
+cette jeune fille, mon admiration de sa vertu, mon dévouement à sa
+personne... tant de bonté, de tendresse, de fidélité... Emmenez-
+moi dans un endroit écarté, dit-il enfin, sur mon âme, je ne suis
+plus maître de moi!»
+
+Nous le conduisîmes dans une étroite ruelle: il s'appuya contre le
+mur et tira son mouchoir. Si je le regardais d'un air aussi grave
+que le faisait Traddles, notre compagnie ne devait pas être propre
+à lui rendre beaucoup de courage.
+
+«Je suis condamné, dit M. Micawber en sanglotant, mais sans
+oublier de sangloter avec quelque reste de son élégance passée, je
+suis condamné, messieurs, à souffrir de tous les bons sentiments
+que renferme la nature humaine. L'hommage que je viens de rendre à
+miss Wickfield m'a percé le coeur. Tenez! laissez-moi, plutôt,
+errer sur la terre, triste vagabond que je suis. Je vous réponds
+que les vers ne mettront pas longtemps à régler mon compte.»
+
+Sans répondre à cette invocation, nous attendîmes qu'il eut remis
+son mouchoir dans sa poche, tiré le col de sa chemise, et sifflé
+de l'air le plus dégagé pour tromper les passants qui auraient pu
+remarquer ses larmes. Je lui dis alors, bien décidé à ne pas le
+perdre de vue, pour ne pas perdre non plus ce que nous voulions
+savoir, que je serais charmé de le présenter à ma tante, s'il
+voulait bien nous accompagner jusqu'à Highgate, où nous avions un
+lit à son service.
+
+«Vous nous ferez un verre de votre excellent punch d'autrefois,
+monsieur Micawber, lui dis-je, et de plus agréables souvenirs vous
+feront oublier vos soucis du moment.
+
+-- Ou si vous trouvez quelque soulagement à confier à des amis la
+cause de votre anxiété, monsieur Micawber, nous serons tout prêts
+à vous écouter, ajouta prudemment Traddles.
+
+-- Messieurs, répondit M. Micawber, faites de moi tout ce que vous
+voudrez! Je suis une paille emportée par l'Océan en furie; je suis
+ballotté en tout sens par les éléphants, je vous demande pardon,
+c'est par les éléments que j'aurais dû dire.»
+
+Nous nous remîmes en marche, bras dessus bras dessous; nous prîmes
+bientôt l'omnibus et nous arrivâmes sans encombre à Highgate.
+J'étais fort embarrassé, je ne savais que faire ni que dire.
+Traddles ne valait pas mieux. M. Micawber était sombre. De temps à
+autre il faisait un effort pour se remettre en sifflant quelques
+fragments de chansonnettes; mais il retombait bientôt dans une
+profonde mélancolie, et plus il semblait abattu, plus il mettait
+son chapeau sur l'oreille, plus il tirait son col de chemise
+jusqu'à ses yeux.
+
+Nous nous rendîmes chez ma tante plutôt que chez moi, parce que
+Dora était souffrante. Ma tante accueillit M. Micawber avec une
+gracieuse cordialité. M. Micawber lui baisa la main, se retira
+dans un coin de la fenêtre, et, sortant son mouchoir de sa poche,
+se livra une lutte intérieure contre lui-même.
+
+M. Dick était à la maison. Il avait naturellement pitié de tous
+ceux qui paraissaient mal à leur aise, et il les découvrait si
+vite qu'il donna bien dix poignées de main à M. Micawber en cinq
+minutes. Cette affection, à laquelle il ne pouvait s'attendre de
+la part d'un étranger, toucha tellement M. Micawber, qu'il
+répétait à chaque instant: «Mon cher monsieur, c'en est trop!» Et
+M. Dick, encouragé par ses succès, revenait à la charge avec une
+nouvelle ardeur.
+
+«La bonté de ce monsieur, madame, dit M. Micawber à l'oreille de
+ma tante, si vous voulez bien me permettre d'emprunter une figure
+fleurie au vocabulaire de nos jeux nationaux un peu vulgaires, me
+passe la jambe; une pareille réception est une épreuve bien
+sensible pour un homme qui lutte, comme je le fais, contre un tas
+de troubles et de difficultés.
+
+-- Mon ami M. Dick, reprit fièrement ma tante, n'est pas un homme
+ordinaire.
+
+-- J'en suis convaincu, madame, dit M. Micawber. Mon cher
+monsieur, continua-t-il, car M. Dick lui serrait de nouveau les
+mains, je sens vivement votre bonté!
+
+-- Comment allez-vous? dit M. Dick d'un air affectueux.
+
+-- Comme ça, monsieur, répondit en soupirant M. Micawber.
+
+-- Il ne faut pas se laisser abattre, dit M. Dick, bien au
+contraire; tâchez de vous égayer comme vous pourrez.»
+
+Ces paroles amicales émurent vivement M. Micawber, et il serra la
+main de M. Dick entre les siennes.
+
+«J'ai eu l'avantage de rencontrer quelquefois dans le panorama si
+varié de l'existence humaine une oasis sur mon chemin, mais jamais
+je n'en ai vu de si verdoyante ni de si rafraîchissante que celle
+qui s'offre à ma vue!»
+
+À un autre moment j'aurais ri de cette image; mais nous nous
+sentions tous gênés et inquiets, et je suivais avec tant d'anxiété
+les incertitudes de M. Micawber, partagé entre le désir manifeste
+de nous faire une révélation et le contre-désir de ne rien révéler
+du tout, que j'en avais véritablement la fièvre. Traddles, assis
+sur le bord de sa chaise, les yeux écarquillés et les cheveux plus
+droits que jamais, regardait alternativement le plancher et
+M. Micawber, sans dire un seul mot. Ma tante, tout en cherchant
+avec beaucoup d'adresse à comprendre son nouvel hôte, gardait plus
+de présence d'esprit qu'aucun de nous, car elle causait avec lui
+et le forçait à causer, bon gré mal gré.
+
+«Vous êtes un ancien ami de mon neveu, monsieur Micawber, dit ma
+tante; je regrette de ne pas avoir eu le plaisir de vous connaître
+plus tôt.
+
+-- Madame, dit M. Micawber, j'aurais été heureux de faire plus tôt
+votre connaissance. Je n'ai pas toujours été le misérable naufragé
+que vous pouvez contempler en ce moment.
+
+-- J'espère que mistress Micawber et toute votre famille se
+portent bien, monsieur?» dit ma tante.
+
+M. Micawber salua. «Ils sont aussi bien, madame, reprit-il d'un
+ton désespéré, que peuvent l'être de malheureux proscrits.
+
+-- Eh bon Dieu! monsieur, s'écria ma tante, avec sa brusquerie
+habituelle, qu'est-ce que vous nous dites là?
+
+-- L'existence de ma famille, répondit M. Micawber, ne tient plus
+qu'à un fil. Celui qui m'emploie...»
+
+Ici M. Micawber s'arrêta, à mon grand déplaisir, et commença à
+peler les citrons que j'avais fait placer sur la table devant lui,
+avec tous les autres ingrédients dont il avait besoin pour faire
+le punch.
+
+«Celui qui vous emploie, disiez-vous... reprit M. Dick en le
+poussant doucement du coude.
+
+-- Je vous remercie, mon cher monsieur, répondit M. Micawber, de
+me rappeler ce que je voulais dire. Eh bien! donc, madame, celui
+qui m'emploie, M. Heep, m'a fait un jour l'honneur de me dire que,
+si je ne touchais pas le traitement attaché aux fonctions que je
+remplis auprès de lui, je ne serais probablement qu'un malheureux
+saltimbanque, et que je parcourrais les campagnes, faisant métier
+d'avaler des lames de sabre ou de dévorer des flammes. Et il n'est
+que trop probable, en effet, que mes enfants seront réduits à
+gagner leur vie, à faire des contorsions et des tours de force,
+tandis que mistress Micawber jouera de l'orgue de Barbarie pour
+accompagner ces malheureuses créatures dans leurs atroces
+exercices.»
+
+M. Micawber brandit alors son couteau d'un air distrait, mais
+expressif, comme s'il voulait dire que, heureusement, il ne serait
+plus là pour voir ça; puis il se remit à peler ses citrons d'un
+air navré.
+
+Ma tante le regardait attentivement, le coude appuyé sur son petit
+guéridon. Malgré ma répugnance à obtenir de lui par surprise les
+confidences qu'il ne paraissait pas disposé à nous faire, j'allais
+profiter de l'occasion pour le faire parler; mais il n'y avait pas
+moyen: il était trop occupé à mettre l'écorce de citron dans la
+bouilloire, le sucre dans les mouchettes, l'esprit-de-vin dans la
+carafe vide, à prendre le chandelier pour en verser de l'eau
+bouillante, enfin à une foule de procédés les plus étranges. Je
+voyais que nous touchions à une crise: cela ne tarda pas. Il
+repoussa loin de lui tous ses matériaux et ses ustensiles, se leva
+brusquement, tira son mouchoir et fondit en larmes.
+
+«Mon cher Copperfield, me dit-il, tout en s'essuyant les yeux,
+cette occupation demande plus que toute autre du calme et le
+respect de soi-même. Je ne suis pas capable de m'en charger. C'est
+une chose indubitable.
+
+-- Monsieur Micawber, lui dis-je, qu'est-ce que vous avez donc?
+Parlez, je vous en prie, il n'y a ici que des amis.
+
+-- Des amis! monsieur, répéta M. Micawber; et le secret qu'il
+avait contenu jusque-là à grand'peine lui échappa tout à coup!
+Grand Dieu, c'est précisément parce que je suis entouré d'amis que
+vous me voyez dans cet état. Ce que j'ai, et ce qu'il y a,
+messieurs? Demandez-moi plutôt ce que je n'ai pas. Il y a de la
+méchanceté, il y a de la bassesse, il y a de la déception, de la
+fraude, des complots; et le nom de cette masse d'atrocités,
+c'est... HEEP!»
+
+Ma tante frappa des mains, et nous tressaillîmes tous comme des
+possédés.
+
+«Non, non, plus de combat, plus de lutte avec moi-même, dit
+M. Micawber en gesticulant violemment avec son mouchoir et en
+étendant ses deux bras devant lui de temps en temps, en mesure,
+comme s'il nageait dans un océan de difficultés surhumaines; je ne
+saurais mener plus longtemps cette vie, je suis trop misérable; on
+m'a enlevé tout ce qui rend l'existence supportable. J'ai été
+condamné à l'excommunication du _Tabou_ tout le temps que je suis
+resté au service de ce scélérat. Rendez-moi ma femme, rendez-moi
+mes enfants; remettez Micawber à la place du malheureux qui marche
+aujourd'hui dans mes bottes, et puis dites-moi d'avaler demain un
+sabre, et je le ferai; vous verrez avec quel appétit!»
+
+Je n'avais jamais vu un homme aussi exalté. Je m'efforçai de le
+calmer pour tâcher de tirer de lui quelques paroles plus sensées,
+mais il montait comme une soupe au lait sans vouloir seulement
+écouter un mot.
+
+«Je ne donnerai une poignée de main à personne, continua-t-il en
+étouffant un sanglot, et en soufflant comme un homme qui se noie,
+jusqu'à ce que j'aie mis en morceaux ce détestable... serpent de
+_Heep!_ Je n'accepterai de personne l'hospitalité, jusqu'à ce que
+j'aie décidé le mont Vésuve à faire jaillir ses flammes... sur ce
+misérable bandit de _Heep!_ Je ne pourrai avaler le... moindre
+rafraîchissement... sous ce toit... surtout du punch... avant
+d'avoir arraché les yeux... à ce voleur, à ce menteur de _Heep!_
+Je ne veux voir personne... je ne veux rien dire... je... ne veux
+loger nulle part... jusqu'à ce que j'aie réduit... en une
+impalpable poussière cet hypocrite transcendant, cet immortel
+parjure de _Heep!_»
+
+Je commençais à craindre de voir M. Micawber mourir sur place. Il
+prononçait toutes ces phrases courtes et saccadées d'une voix
+suffoquée; puis, quand il approchait du nom de Heep, il redoublait
+de vitesse et d'ardeur, son accent passionné avait quelque chose
+d'effrayant; mais quand il se laissa retomber sur sa chaise, tout
+en nage, hors de lui, nous regardant d'un air égaré, les joues
+violettes, la respiration gênée, le front couvert de sueur, il
+avait tout l'air d'être à la dernière extrémité. Je m'approchai de
+lui pour venir à son aide, mais il m'écarta d'un signe de sa main
+et reprit:
+
+«Non, Copperfield!... Point de communication entre nous... jusqu'à
+ce que miss Wickfield... ait obtenu réparation... du tort que lui
+a causé cet adroit coquin de _Heep_!» Je suis sûr qu'il n'aurait
+pas eu la force de prononcer trois mots s'il n'avait pas senti au
+bout ce nom odieux qui lui rendait courage... «Qu'un secret
+inviolable soit gardé!... Pas d'exceptions!... D'aujourd'hui en
+huit, à l'heure du déjeuner... que tous ceux qui sont ici
+présents... y compris la tante... et cet excellent monsieur... se
+trouvent réunis à l'hôtel de Canterbury... Ils y rencontreront
+mistress Micawber et moi... Nous chanterons en choeur le souvenir
+des beaux jours enfuis, et... je démasquerai cet épouvantable
+scélérat de _Heep!_ Je n'ai rien de plus à dire... rien de plus à
+entendre... Je m'élance immédiatement... car la société me pèse...
+sur les traces de ce traître, de ce scélérat, de ce brigand de
+HEEP!»
+
+Et après cette dernière répétition du mot magique qui l'avait
+soutenu jusqu'au bout, après y avoir épuisé tout ce qui lui
+restait de force, M. Micawber se précipita hors de la maison, nous
+laissant tous dans un tel état d'excitation, d'attente et
+d'étonnement, que nous n'étions guère moins haletants, moins
+essoufflés que lui. Mais, même alors, il ne put résister à sa
+passion épistolaire, car, tandis que nous étions encore dans le
+paroxysme de notre excitation, de notre attente et de notre
+étonnement, on m'apporta le billet suivant, qu'il venait de
+m'écrire dans un café du voisinage:
+
+«très-secret et confidentiel,
+
+«Mon cher Monsieur,
+
+«Je vous prie de vouloir bien transmettre à votre excellente tante
+toutes mes excuses pour l'agitation que j'ai laissé paraître
+devant elle. L'explosion d'un volcan longtemps comprimé a suivi
+une lutte intérieure que je ne saurais décrire. Vous la devinerez.
+
+«J'espère vous avoir fait comprendre, cependant, que d'aujourd'hui
+en huit je compte sur vous, au café de Canterbury, là où jadis
+nous eûmes l'honneur, mistress Micawber et moi, d'unir nos voix à
+la vôtre pour répéter les fameux accents du douanier immortel
+nourri et élevé sur l'autre rive de la Tweed.
+
+«Une fois ce devoir rempli et cet acte de réparation accompli, le
+seul qui puisse me rendre le courage d'envisager mon prochain en
+face, je disparaîtrai pour toujours, et je ne demanderai plus qu'à
+être déposé dans ce lieu d'asile universel
+
+_Où dorment pour toujours dans leur étroit caveau
+Les ancêtres obscurs de cet humble hameau_
+
+avec cette simple inscription:
+
+«WILKINS MICAWBER.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Le rêve de M. Peggotty se réalise.
+
+
+Cependant, quelques mois s'étaient écoulés depuis qu'avait eu lieu
+notre entrevue avec Marthe, au bord de la Tamise. Je ne l'avais
+jamais revue depuis, mais elle avait eu diverses communications
+avec M. Peggotty. Son zèle avait été en pure perte, et je ne
+voyais dans ce qu'il me disait rien qui nous mît sur la voie du
+destin d'Émilie. J'avoue que je commençais à désespérer de la
+retrouver, et que je croyais chaque jour plus fermement qu'elle
+était morte.
+
+Pour lui, sa conviction restait la même, autant que je pouvais
+croire, et son coeur ouvert n'avait rien de caché pour moi. Jamais
+il ne chancela un moment, jamais il ne fut ébranlé dans sa
+certitude solennelle de finir par la découvrir. Sa patience était
+infatigable, et quand parfois je tremblais à l'idée de son
+désespoir si un jour cette assurance positive recevait un coup
+funeste, je ne pouvais cependant m'empêcher d'estimer et de
+respecter tous les jours davantage cette foi si solide, si
+religieuse, qui prenait sa source dans un coeur pur et élevé.
+
+Il n'était pas de ceux qui s'endorment dans une espérance et dans
+une confiance oisives. Toute sa vie avait été une vie d'action et
+d'énergie. Il savait qu'en toutes choses il fallait remplir
+fidèlement son rôle et ne pas se reposer sur autrui. Je l'ai vu
+partir la nuit, à pied, pour Yarmouth, dans la crainte qu'on
+n'oubliât d'allumer le flambeau qui éclairait son bateau. Je l'ai
+vu, si par hasard il lisait dans un journal quelque crise qui pût
+se rapporter à Émilie, prendre son bâton de voyage et entreprendre
+une nouvelle course de trente ou quarante lieues. Lorsque je lui
+eus raconté ce que j'avais appris par l'entremise de miss Dartle,
+il se rendit à Naples par mer. Tous ces voyages étaient très-
+pénibles, car il économisait tant qu'il pouvait pour l'amour
+d'Émilie. Mais jamais je ne l'entendis se plaindre, jamais je ne
+l'entendis avouer qu'il fût fatigué ou découragé.
+
+Dora l'avait vu souvent depuis notre mariage et l'aimait beaucoup.
+Je le vois encore debout près du canapé où elle repose; il tient
+son bonnet à la main; ma femme-enfant lève sur lui ses grands yeux
+bleus avec une sorte d'étonnement timide. Souvent, le soir, quand
+il avait à me parler, je l'emmenais fumer sa pipe dans le jardin:
+nous causions en marchant, et alors je me rappelais sa demeure
+abandonnée et tout ce que j'avais aimé là dans ce vieux bateau qui
+présentait à mes yeux d'enfant un spectacle si étonnant le soir,
+quand le feu brûlait gaiement, et que le vent gémissait tout
+autour de nous.
+
+Un soir, il me dit qu'il avait trouvé Marthe près de sa maison, la
+veille, et qu'elle lui avait demandé de ne quitter Londres en
+aucun cas jusqu'à ce qu'elle l'eût revu.
+
+«Elle ne vous a pas dit pourquoi?
+
+-- Je le lui ai demandé, maître Davy, me répondit-il, mais elle
+parle très-peu, et dès que je le lui ai eu promis, elle est
+repartie.
+
+-- Vous a-t-elle dit quand elle reviendrait?
+
+-- Non, maître Davy, reprit-il en se passant la main sur le front
+d'un air grave. Je le lui ai demandé, mais elle m'a répondu
+qu'elle ne pouvait pas me le dire.»
+
+J'avais résolu depuis longtemps de ne pas encourager des
+espérances qui ne tenaient qu'à un fil; je ne fis donc aucune
+réflexion; j'ajoutai seulement que, sans doute, il la reverrait
+bientôt. Je gardai pour moi toutes mes suppositions, sans attacher
+du reste aux paroles de Marthe une bien grande importance.
+
+Quinze jours après, je me promenais seul un soir dans le jardin.
+Je me rappelle parfaitement cette soirée. C'était le lendemain de
+la visite de M. Micawber. Il avait plu toute la journée, l'air
+était humide, les feuilles semblaient pesantes sur les branches
+chargées de pluie, le ciel était encore sombre, mais les oiseaux
+recommençaient à chanter gaiement. À mesure que le crépuscule
+augmentait, ils se turent les uns après les autres; tout était
+silencieux autour de moi: pas un souffle de vent n'agitait les
+arbres: je n'entendais que le bruit des gouttes d'eau qui
+découlaient lentement des rameaux verts pendant que je me
+promenais de long en large dans le jardin.
+
+Il y avait là, contre notre cottage, un petit abri construit avec
+du lierre, le long d'un treillage d'où l'on apercevait la route.
+Je jetais les yeux de ce côté, tout en pensant à une foule de
+choses, quand je vis quelqu'un qui semblait m'appeler.
+
+«Marthe! dis-je en m'avançant vers elle.
+
+-- Pouvez-vous venir avec moi? me demanda-t-elle d'une voix émue.
+J'ai été chez lui, je ne l'ai pas trouvé. J'ai écrit sur un
+morceau de papier l'endroit où il devait venir nous retrouver,
+j'ai posé l'adresse sur sa table. On m'a dit qu'il ne tarderait
+pas à rentrer. J'ai des nouvelles à lui donner. Pouvez-vous venir
+tout de suite?»
+
+Je ne lui répondis qu'en ouvrant la grille pour la suivre. Elle me
+fit un signe de la main, comme pour m'enjoindre la patience et le
+silence, et se dirigea vers Londres; à la poussière qui couvrait
+ses habits, on voyait qu'elle était venue à pied en toute hâte.
+
+Je lui demandai si nous allions à Londres. Elle me fit signe que
+oui. J'arrêtai une voiture qui passait, et nous y montâmes tous
+deux. Quand je lui demandai où il fallait aller, elle me répondit:
+«Du côté de Golden-Square! et vite! vite!» Puis elle s'enfonça
+dans un coin, en se cachant la figure d'une main tremblante, et en
+me conjurant de nouveau de garder le silence, comme si elle ne
+pouvait pas supporter le son d'une voix.
+
+J'étais troublé, je me sentais partagé entre l'espérance et la
+crainte; je la regardais pour obtenir quelque explication; mais
+évidemment elle voulait rester tranquille, et je n'étais pas
+disposé non plus à rompre le silence. Nous avancions sans nous
+dire un mot. Parfois elle regardait à la portière, comme si elle
+trouvait que nous allions trop lentement, quoique en vérité la
+voiture eût pris un bon pas, mais elle continuait à se taire.
+
+Nous descendîmes au coin du square qu'elle avait indiqué; je dis
+au cocher d'attendre, pensant que peut-être nous aurions encore
+besoin de lui. Elle me prit le bras et m'entraîna rapidement vers
+une de ces rues sombres qui jadis servaient de demeure à de nobles
+familles, mais où maintenant on loue séparément des chambres à un
+prix peu élevé. Elle entra dans l'une de ces grandes maisons, et,
+quittant mon bras, elle me fit signe de la suivre sur l'escalier
+qui servait de nombreux locataires, et versait toute une
+population d'habitants dans la rue.
+
+La maison était remplie de monde. Tandis que nous montions
+l'escalier, les portes s'ouvraient sur notre passage; d'autres
+personnes nous croisaient à chaque instant. Avant d'entrer,
+j'avais aperçu des femmes et des enfants qui passaient leur tête à
+la fenêtre, entre des pots de fleurs; nous avions probablement
+excité leur curiosité, car c'étaient eux qui venaient ouvrir leurs
+portes pour nous voir passer. L'escalier était large et élevé,
+avec une rampe massive de bois sculpté; au-dessus des portes on
+voyait des corniches ornées de fleurs et de fruits; les fenêtres
+avaient de grandes embrasures. Mais tous ces restes d'une grandeur
+déchue étaient en ruines; le temps, l'humidité et la pourriture
+avaient attaqué le parquet qui tremblait sous nos pas. On avait
+essayé de faire couler un peu de jeune sang dans ce corps usé par
+l'âge: en divers endroits les belles sculptures avaient été
+réparées avec des matériaux plus grossiers, mais c'était comme le
+mariage d'un vieux noble ruiné avec une pauvre fille du peuple:
+les deux parties semblaient ne pouvoir se résoudre à cette union
+mal assortie. On avait bouché plusieurs des fenêtres de
+l'escalier. Il n'y avait presque plus de vitres à celles qui
+restaient ouvertes, et, au travers des boiseries vermoulues qui
+semblaient aspirer le mauvais air sans le renvoyer jamais, je
+voyais d'autres maisons dans le même état, et je plongeais sur une
+cour resserrée et obscure qui semblait le tas d'ordures du vieux
+manoir.
+
+Nous montâmes presque tout en haut de la maison. Deux ou trois
+fois je crus apercevoir dans l'ombre les plis d'une robe de femme;
+quelqu'un nous précédait. Nous gravissions le dernier étage quand
+je vis cette personne s'arrêter devant une porte, puis elle tourna
+la clef et entra.
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Marthe. Elle entre dans ma
+chambre et je ne la connais pas!»
+
+_Moi_, je la connaissais. À ma grande surprise j'avais vu les
+traits de miss Dartle.
+
+Je fis comprendre en peu de mots à Marthe que c'était une dame que
+j'avais vue jadis, et à peine avais-je cessé de parler que nous
+entendîmes sa voix dans la chambre, mais, placés comme nous
+l'étions, nous ne pouvions comprendre ce qu'elle disait. Marthe me
+regarda d'un air étonné, puis elle me fit monter jusqu'au palier
+de l'étage où elle habitait, et là, poussant une petite porte sans
+serrure, elle me conduisit dans un galetas vide, à peu près de la
+grandeur d'une armoire. Il y avait entre ce recoin et sa chambre
+une porte de communication à demi ouverte. Nous nous plaçâmes tout
+près. Nous avions marché si vite que je respirais à peine; elle
+posa doucement sa main sur mes lèvres. Je pouvais voir un coin
+d'une pièce assez grande où se trouvait un lit: sur les murs
+quelques mauvaises lithographies de vaisseaux. Je ne voyais pas
+miss Dartle, ni la personne à laquelle elle s'adressait. Ma
+compagne devait les voir encore moins que moi.
+
+Pendant un instant il régna un profond silence. Marthe continuait
+de tenir une main sur mes lèvres et levait l'autre en se penchant
+pour écouter.
+
+«Peu m'importe qu'elle ne soit pas ici, dit Rosa Dartle avec
+hauteur. Je ne la connais pas. C'est vous que je viens voir.
+
+-- Moi? répondit une douce voix.»
+
+Au son de cette voix, mon coeur tressaillit. C'était la voix
+d'Émilie.
+
+«Oui, répondit miss Dartle, je suis venue pour vous regarder.
+Comment, vous n'avez pas honte de ce visage qui a fait tant de
+mal?»
+
+La haine impitoyable et résolue qui animait sa voix, la froide
+amertume et la rage contenue de son ton me la rendaient aussi
+présente que si elle avait été vis-à-vis de moi. Je voyais, sans
+les voir, ces yeux noirs qui lançaient des éclairs, ce visage
+défiguré par la colère; je voyais la cicatrice blanchâtre au
+travers de ses lèvres trembler et frémir, tandis qu'elle parlait.
+
+«Je suis venue voir, dit-elle, celle qui a tourné la tête à James
+Steerforth; la fille qui s'est sauvée avec lui et qui fait jaser
+tout le monde dans sa ville natale; l'audacieuse, la rusée, la
+perfide maîtresse d'un individu comme James Steerforth. Je veux
+savoir à quoi ressemble une pareille créature!»
+
+On entendit du bruit, comme si la malheureuse femme qu'elle
+accablait de ses insultes eût tenté de s'échapper. Miss Dartle lui
+barra le passage. Puis elle reprit, les dents serrées et en
+frappant du pied:
+
+«Restez là! ou je vous démasque devant tous les habitants de cette
+maison et de cette rue! Si vous cherchez à me fuir, je vous
+arrête, dussé-je vous prendre par les cheveux et soulever contre
+vous les pierres mêmes de la muraille.»
+
+Un murmure d'effroi fut la seule réponse qui arriva jusqu'à moi;
+puis il y eut un moment de silence. Je ne savais que faire. Je
+désirais ardemment mettre un terme à cette entrevue, mais je
+n'avais pas le droit de me présenter; c'était à M. Peggotty seul
+qu'il appartenait de la voir et de la réclamer. Quand donc
+arriverait-il?
+
+«Ainsi, dit Rosa Dartle avec un rire de mépris, je la vois enfin!
+Je n'aurais jamais cru qu'il se laissât prendre à cette fausse
+modestie et à ces airs penchés!
+
+-- Oh, pour l'amour du ciel, épargnez-moi! s'écriait Émilie. Qui
+que vous soyez, vous savez ma triste histoire; pour l'amour de
+Dieu, épargnez-moi, si vous voulez qu'on ait pitié de vous!
+
+-- Si je veux qu'on ait pitié de moi! répondit miss Dartle d'un
+ton féroce, et qu'y a-t-il de commun entre nous, je vous prie?
+
+-- Il n'y a que notre sexe, dit Émilie fondant en larmes.
+
+-- Et c'est un lien si fort quand il est invoqué par une créature
+aussi infâme que vous, que, si je pouvais avoir dans le coeur
+autre chose que du mépris et de la haine pour vous, la colère me
+ferait oublier que vous êtes une femme. Notre sexe! Le bel honneur
+pour notre sexe!
+
+-- Je n'ai que trop mérité ce reproche, cria Émilie, mais c'est
+affreux! Oh! madame, chère madame, pensez à tout ce que j'ai
+souffert et aux circonstances de ma chute! Oh! Marthe, revenez!
+Oh! quand retrouverai-je l'abri du foyer domestique!»
+
+Miss Dartle se plaça sur une chaise en vue de la porte; elle
+tenait ses yeux fixés sur le plancher, comme si Émilie rampait à
+ses pieds. Je pouvais voir maintenant ses lèvres pincées et ses
+yeux cruellement attachés sur un seul point, dans l'ivresse de son
+triomphe.
+
+«Écoutez ce que je vais vous dire, continua-t-elle, et gardez pour
+vos dupes toute votre ruse. Vous ne me toucherez pas plus par vos
+larmes que vous ne sauriez me séduire par vos sourires, beauté
+vénale.
+
+-- Oh! ayez pitié de moi! répétait Émilie. Montrez-moi quelque
+compassion, ou je vais mourir folle!
+
+-- Ce ne serait qu'un faible châtiment de vos crimes! dit Rosa
+Dartle. Savez-vous ce que vous avez fait? Osez-vous invoquer
+encore ce foyer domestique que vous avez désolé?
+
+-- Oh! s'écria Émilie, il ne s'est pas passé un jour ni une nuit
+sans que j'y aie pensé: et je la vis tomber à genoux, la tête en
+arrière, son pâle visage levé vers le ciel, les mains jointes avec
+angoisse, ses longs cheveux flottant sur ses épaules, il ne s'est
+pas écoulé un seul instant où je ne l'aie revue, cette chère
+maison, présente devant moi, comme dans les jours qui ne sont
+plus, quand je l'ai quittée pour toujours! Oh! mon oncle, mon cher
+oncle, si vous aviez pu savoir quelle douleur me causerait le
+souvenir poignant de votre tendresse, quand je me suis éloignée de
+la bonne voie, vous ne m'auriez pas témoigné tant d'amour; vous
+auriez, une fois au moins, parlé durement à Émilie, cela lui
+aurait servi de consolation. Mais non, je n'ai pas de consolation
+en ce monde, ils ont tous été trop bons pour moi!»
+
+Elle tomba le visage contre terre, en s'efforçant de toucher le
+bas de la robe du tyran femelle qui se tenait immobile devant
+elle.
+
+Rosa Dartle la regardait froidement; une statue d'airain n'eût pas
+été plus inflexible. Elle serrait fortement les lèvres comme si
+elle était forcée de se retenir pour ne pas fouler aux pieds la
+charmante créature qui était si humblement étendue devant elle; je
+la voyais distinctement, elle semblait avoir besoin de toute son
+énergie pour se contenir. Quand donc arriverait-il?
+
+«Voyez un peu la ridicule vanité qu'ont ces vers de terre! dit-
+elle quand elle eut un peu calmé sa fureur qui l'empêchait de
+parler. _Votre_ maison, _votre_ foyer domestique! Et vous vous
+imaginez que je fais à ces gens-là l'honneur d'y songer ou de
+croire que vous ayez pu faire à un pareil gîte quelque tort qu'on
+ne puisse payer largement avec de l'argent? Votre famille! mais
+vous n'étiez pour elle qu'un objet de négoce, comme tout le reste,
+quelque chose à vendre et à acheter.
+
+-- Oh non! s'écria Émilie. Dites de moi tout ce que vous voudrez;
+mais ne faites pas retomber ma honte (hélas! elle ne pèse que trop
+sur eux déjà!) sur des gens qui sont aussi respectables que vous.
+Si vous êtes vraiment une dame, honorez-les du moins, quand vous
+n'auriez point pitié de moi.
+
+-- Je parle, dit miss Dartle, sans daigner entendre cet appel, et
+elle retirait sa robe comme si Émilie l'eût souillée en y
+touchant, je parle de sa demeure à _lui_, celle où j'habite.
+Voilà, dit-elle avec un rire de dédain, et en regardant la pauvre
+victime d'un air sarcastique, voilà une belle cause de division
+entre une mère et un fils! voilà celle qui a mis le désespoir dans
+une maison où on n'aurait pas voulu d'elle pour laveuse de
+vaisselle! celle qui y a apporté la colère, les reproches, les
+récriminations. Vile créature, qu'on a ramassée au bord de l'eau
+pour s'en amuser pendant une heure, et la repousser après du pied
+dans la fange où elle est née.
+
+-- Non! non! s'écria Émilie, en joignant les mains: la première
+fois qu'il s'est trouvé sur mon chemin (ah! si Dieu avait permis
+qu'il ne m'eût rencontrée que le jour où on allait me déposer dans
+mon tombeau!), j'avais été élevée dans des idées aussi sévères et
+aussi vertueuses que vous, ou que toute autre femme; j'allais
+épouser le meilleur des hommes. Si vous vivez près de lui, si vous
+le connaissez, vous savez peut-être quelle influence il pouvait
+exercer sur une pauvre fille, faible et vaine comme moi. Je ne me
+défends pas, mais ce que je sais, et ce qu'il sait bien aussi, au
+moins ce qu'il saura, à l'heure de sa mort, quand son âme en sera
+troublée, c'est qu'il a usé de tout son pouvoir pour me tromper,
+et que moi, je croyais en lui, je me confiais en lui, je
+l'aimais!»
+
+Rosa Dartle bondit sur sa chaise, recula d'un pas pour la frapper,
+avec une telle expression de méchanceté et de rage, que j'étais
+sur le point de me jeter entre elles deux. Le coup, mal dirigé, se
+perdit dans le vide. Elle resta debout, tremblante de fureur,
+toute pantelante des pieds à la tête comme une vraie furie; non,
+je n'avais jamais vu, je ne pourrai jamais revoir de rage
+pareille.
+
+«_Vous_ l'aimez? _vous?_» criait-elle, en serrant le poing, comme
+si elle eût voulu y tenir une arme pour en frapper l'objet de sa
+haine.
+
+Je ne pouvais plus voir Émilie. Il n'y eut pas de réponse.
+
+«Et vous me dites cela, à _moi_, ajouta-t-elle, avec cette bouche
+dépravée? Ah! que je voudrais qu'on fouettât ces gueuses-là! Oui,
+si cela ne dépendait que de moi, je les ferais fouetter à mort.»
+
+Et elle l'aurait fait, j'en suis sûr. Tant que dura ce regard de
+Némésis, je n'aurais pas voulu lui confier un instrument de
+torture. Puis, petit à petit, elle se mit à rire, mais d'un rire
+saccadé, en montrant du doigt Émilie comme un objet de honte et
+d'ignominie devant Dieu et devant les hommes.
+
+«Elle l'aime! dit-elle, l'infâme! Et elle voudrait me faire croire
+qu'il s'est jamais soucié d'elle! Ah! ah! comme c'est menteur ces
+femmes vénales!»
+
+Sa moquerie dépassait encore sa rage en cruauté; c'était plus
+atroce que tout: elle ne se déchaînait plus que par moment, et au
+risque de faire éclater sa poitrine, elle y refoulait sa rage pour
+mieux torturer sa victime.
+
+«Je suis venue ici, comme je vous disais tout à l'heure, ô pure
+source d'amour, pour voir à quoi vous pouviez ressembler. J'en
+étais curieuse. Je suis satisfaite. Je voulais aussi vous
+conseiller de retourner bien vite chez vous, d'aller vous cacher
+au milieu de ces excellents parents qui vous attendent et que
+votre argent consolera du reste. Quand vous aurez tout dépensé, eh
+bien, vous n'aurez qu'à chercher quelque remplaçant pour croire en
+lui, vous confier en lui et l'aimer! Je croyais trouver ici un
+jouet brisé qui avait fait son temps; un bijou de clinquant terni
+par l'usage et jeté au coin de la borne. Mais puisque, au lieu de
+cela, je trouve une perle fine, une dame, ma foi! une pauvre
+innocente qu'on a trompée, avec un coeur encore tout frais, plein
+d'amour et de vertu, car vraiment vous en avez l'air, et vous
+jouez bien la comédie, j'ai encore quelque chose à vous dire.
+Écoutez-moi, et sachez que ce que je vais vous dire je le ferai;
+vous m'entendez, belle fée? Ce que je dis, je veux le faire.»
+
+Elle ne put réprimer alors sa fureur; mais ce fut l'affaire d'un
+moment, un simple spasme qui fit place tout de suite à un sourire.
+
+«Allez vous cacher: si se n'est pas dans votre ancienne demeure,
+que ce soit ailleurs: cachez-vous bien loin. Allez vivre dans
+l'obscurité, ou mieux encore, allez mourir dans quelque coin. Je
+m'étonne que vous n'ayez pas encore trouvé un moyen de calmer ce
+tendre coeur qui ne veut pas se briser. Il y a pourtant de ces
+moyens-là: ce n'est pas difficile à trouver, ce me semble.»
+
+Elle s'interrompit un moment, pendant qu'Émilie sanglotait: elle
+l'écoutait pleurer, comme si c'eût été pour elle une ravissante
+mélodie.
+
+«Je suis peut-être singulièrement faite, reprit Rosa Dartle; mais
+je ne peux pas respirer librement dans le même air que vous, je le
+trouve corrompu. Il faut donc que je le purifie, que je le purge
+de votre présence. Si vous êtes encore ici demain, votre histoire
+et votre conduite seront connues de tous ceux qui habitent cette
+maison. On me dit qu'il y a ici des femmes honnêtes; ce serait
+dommage qu'elles ne fussent pas mises à même d'apprécier un trésor
+tel que vous. Si, une fois partie d'ici, vous revenez chercher un
+refuge dans cette ville, en toute autre qualité que celle de femme
+perdue (soyez tranquille, pour celle-là, je ne vous empêcherai pas
+de la prendre), je viendrai vous rendre le même service, partout
+où vous irez. Et je suis sûre de réussir, avec l'aide d'un certain
+monsieur qui a prétendu à votre belle main, il n'y a pas bien
+longtemps.»
+
+Il n'arriverait donc jamais, jamais! Combien de temps fallait-il
+encore supporter cela? Combien de temps pouvais-je être sûr de me
+contenir encore?
+
+«Ô mon Dieu!» s'écriait la malheureuse Émilie, d'un ton qui aurait
+dû toucher le coeur le plus endurci.
+
+Rosa Dartle souriait toujours.
+
+«Que voulez-vous donc que je fasse!
+
+-- Ce que je veux que vous fassiez! reprit Rosa, mais vous pouvez
+vivre heureuse, avec vos souvenirs. Vous pouvez passer votre vie à
+vous rappeler la tendresse de James Steerforth; il voulait vous
+faire épouser son domestique, n'est-ce pas? Ou bien vous pouvez
+songer avec reconnaissance à l'honnête homme qui voulait bien
+accepter l'offre de son maître. Vous pouvez encore, si toutes ces
+douces pensées, si le souvenir de vos vertus et de la position
+honorable qu'elles vous ont acquise, ne suffisent pas à remplir
+votre coeur, vous pouvez épouser cet excellent homme, et mettre à
+profit sa condescendance. Si cela n'est pas assez pour vous
+satisfaire, alors mourez! Il ne manque pas d'allées ou de tas
+d'ordures qui sont bons pour aller y mourir quand on a de ces
+chagrins-là. Allez en chercher un, pour vous envoler de là vers le
+ciel!»
+
+J'entendis marcher. J'en étais bien sûr, c'était lui. Que Dieu
+soit loué!
+
+Elle s'approcha lentement de la porte, et disparut à mes yeux.
+
+«Mais rappelez-vous! ajouta-t-elle d'une voix lente et dure, que
+je suis bien décidée, par des raisons à moi connues, et des haines
+qui me sont personnelles, à vous poursuivre partout, à moins que
+vous ne vous enfuyiez loin de moi, ou que vous jetiez ce beau
+petit masque d'innocence que vous voulez prendre. Voilà ce que
+j'avais à vous dire, et ce que je dis, je veux le faire.»
+
+Les pas se rapprochaient, on venait; on entra, on se précipita
+dans la chambre.
+
+«Mon oncle!»
+
+Un cri terrible suivit ces paroles. J'attendis un moment, avant
+d'entrer, et je le vis tenant dans ses bras sa nièce évanouie. Un
+instant il contempla son visage; puis il se baissa pour
+l'embrasser, oh! avec quelle tendresse! et posa doucement un
+mouchoir sur la tête d'Émilie.
+
+«Maître Davy, dit-il d'une voix basse et tremblante, quand il eut
+couvert le visage de la jeune femme, je bénis notre Père céleste,
+mon rêve s'est réalisé. Je lui rends grâces de tout mon coeur pour
+m'avoir, selon son bon plaisir, ramené mon enfant!»
+
+Puis il l'enleva dans ses bras, pendant qu'elle restait la face
+voilée, la tête penchée sur sa poitrine, et serrant contre la
+sienne les joues pâles et froides de sa nièce chérie, il l'emporta
+lentement au bas de l'escalier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Préparatifs d'un plus long voyage.
+
+
+Le lendemain matin, de bonne heure, je me promenais dans le jardin
+avec ma tante (qui ne se promenait plus guère ailleurs, parce
+qu'elle tenait presque toujours compagnie à ma chère Dora), quand
+on vint me dire que M. Peggotty désirait me parler. Il entra dans
+le jardin au moment où j'allais à sa rencontre, et s'avança vers
+nous tête nue, comme il faisait toujours quand il voyait ma tante,
+pour laquelle il avait un profond respect. Elle savait tout ce qui
+s'était passé la veille. Sans dire un mot, elle l'aborda d'un air
+cordial, lui donna une poignée de main, et lui frappa
+affectueusement sur le bras. Elle y mit tant d'expression, que
+toute parole eût été superflue. M. Peggotty l'avait parfaitement
+comprise.
+
+«Maintenant, Trot, dit ma tante, je vais rentrer, pour voir ce que
+devient Petite-Fleur, qui va se lever bientôt.
+
+-- Ce n'est pas à cause de moi, madame, j'espère? dit M. Peggotty.
+Et pourtant, si mon esprit n'a pas pris ce matin la clef du chant,
+... il voulait dire la clef des champs, ... j'ai bien peur que ce
+ne soit à cause de moi que vous allez nous quitter?
+
+-- Vous avez quelque chose à vous dire, mon bon ami, reprit ma
+tante; vous serez plus à votre aise sans moi.
+
+-- Mais, madame, répondit M. Peggotty, si vous étiez assez bonne
+pour rester... à moins que mon bavardage ne vous ennuie...
+
+-- Vraiment? dit ma tante, d'un ton affectueux et bref à la fois.
+Alors, je reste.»
+
+Elle prit le bras de M. Peggotty et le conduisit jusqu'à une
+petite salle de verdure qui se trouvait au fond du jardin; elle
+s'assit sur un banc, et je me plaçai à côté d'elle. M. Peggotty
+resta debout, la main appuyée sur la table de bois rustique, il
+était immobile, les yeux fixés sur son bonnet, et je ne pouvais
+m'empêcher d'observer la vigueur de caractère et de résolution que
+trahissait la contraction de ses mains nerveuses, si bien en
+harmonie avec son front honnête et loyal, et ses cheveux gris de
+fer.
+
+«J'ai emporté hier soir ma chère enfant, dit-il en levant les yeux
+sur nous, dans le logement que j'avais préparé depuis bien
+longtemps pour la recevoir. Des heures se sont passées avant
+qu'elle m'ait bien reconnu, et puis elle est venue s'agenouiller à
+mes pieds, comme pour dire sa prière, après quoi elle m'a raconté
+tout ce qui lui était arrivé. Vous pouvez croire que mon coeur
+s'est serré en entendant sa voix larmoyante, cette voix que
+j'avais entendue si folâtre à la maison, en la voyant humiliée
+dans la poussière où Notre Sauveur écrivait autrefois, de sa main
+bénie, des paroles de miséricorde. J'avais le coeur bien navré au
+milieu de tous ces témoignages de reconnaissance.»
+
+Il passa sa manche sur ses yeux, sans chercher à dissimuler son
+émotion; puis il reprit d'une voix plus ferme: «Mais cela n'a pas
+duré longtemps, car je l'avais retrouvée. Je ne pensai plus qu'à
+elle, et j'eus bientôt oublié le reste. Je ne sais même pas
+pourquoi je vous parle maintenant de ce moment de tristesse. Je ne
+comptais pas vous en dire un mot, il n'y a qu'une minute, mais
+cela m'est venu si naturellement, que je n'ai pas pu m'en
+empêcher.
+
+-- Vous êtes un noble coeur, lui dit ma tante, et un jour vous en
+recevrez la récompense.»
+
+Les branches des arbres ombrageaient la figure de M. Peggotty; il
+s'inclina d'un air surpris, comme pour la remercier de ce qu'elle
+avait si bonne opinion de lui pour si peu de chose, puis il
+continua avec un mouvement de colère passagère:
+
+«Quand mon Émilie s'enfuit de la maison où elle était retenue
+prisonnière par un serpent à sonnettes que maître Davy connaît
+bien (ce qu'il m'a raconté était bien vrai: que Dieu punisse le
+traître!); il faisait tout à fait nuit; les étoiles brillaient
+dans le ciel. Elle était comme folle. Elle courait le long de la
+plage, croyant retrouver notre vieux bateau, et nous criait, dans
+son égarement, de nous cacher le visage, parce qu'elle allait
+passer. Elle croyait, dans ses cris de douleur, entendre pleurer
+une autre personne, et elle se coupait les pieds en courant sur
+les pierres et sur les rochers, mais elle ne s'en apercevait pas
+plus que si elle avait été elle-même un bloc de pierre. Plus elle
+courait, plus elle sentait sa tête devenir brûlante, et plus elle
+entendait de bourdonnements dans ses oreilles. Tout d'un coup, ou
+du moins elle le crut ainsi, le jour parut, humide et orageux, et
+elle se trouva couchée sur un tas de pierres; une femme lui
+parlait dans la langue du pays, et lui demandait ce qui lui était
+arrivé.»
+
+Il voyait tout ce qu'il racontait. Cette scène lui était tellement
+présente, que, dans son émotion, il décrivait chaque particularité
+avec une netteté que je ne saurais rendre. Aujourd'hui, il me
+semble avoir assisté moi-même à tous ces événements, tant les
+récits de M. Peggotty avaient l'apparence fidèle de la réalité.
+
+«Peu à peu, continua-t-il, Émilie reconnut cette femme pour lui
+avoir parlé quelque fois sur la plage. Elle avait fait souvent de
+longues excursions, à pied, ou en bateau, ou en voiture, et elle
+connaissait tout le pays, le long de la côte. Cette femme venait
+de se marier et n'avait pas encore d'enfant, mais elle en
+attendait bientôt un. Dieu veuille permettre que cet enfant soit
+pour elle un appui, une consolation, un honneur toute sa vie!
+Qu'il l'aime et qu'il la respecte dans sa vieillesse, qu'il la
+serve fidèlement jusqu'à la fin; qu'il soit pour elle un ange, sur
+la terre et dans le ciel!
+
+-- Ainsi soit-il, dit ma tante.
+
+-- Les premières fois, elle avait été un peu intimidée, et quand
+Émilie parlait aux enfants sur la grève, elle restait à filer,
+sans s'approcher. Mais Émilie, qui l'avait remarquée, était allée
+lui parler d'elle-même, et comme la jeune femme aimait beaucoup
+aussi les enfants, elles furent bientôt bonnes amies ensemble; si
+bien que, quand Émilie allait de ce côté, la jeune femme lui
+donnait toujours des fleurs. C'était elle qui demandait en ce
+moment à Émilie ce qui lui était arrivé. Émilie le lui dit, et
+elle... elle l'emmena chez elle. Oui, vraiment, elle l'emmena chez
+elle, dit M. Peggotty en se couvrant le visage de ses deux mains.»
+
+Il était plus ému de cet acte de bonté, que je ne l'avais jamais
+vu se laisser émouvoir depuis le jour où sa nièce l'avait quitté.
+Ma tante et moi, nous ne cherchâmes pas à le distraire.
+
+«C'était une toute petite chaumière, vous comprenez, dit-il
+bientôt; mais elle trouva moyen d'y loger Émilie; son mari était
+en mer. Elle garda le secret et obtint des voisins (qui n'étaient
+pas nombreux) la promesse de n'être pas moins discrets. Émilie
+tomba malade, et ce qui m'étonne bien, peut-être des gens plus
+savants le comprendraient-ils mieux que moi, c'est qu'elle perdit
+tout souvenir de la langue du pays; elle ne se rappelait plus que
+sa propre langue, et personne ne l'entendait. Elle se souvient,
+comme d'un rêve, qu'elle était couchée dans cette petite cabane,
+parlant toujours sa propre langue, et toujours convaincue que le
+vieux bateau était là tout près, dans la baie; elle suppliait
+qu'on vint nous dire qu'elle allait mourir, et qu'elle nous
+conjurait de lui envoyer un mot, un seul mot de pardon. Elle se
+figurait à chaque instant que l'individu dont j'ai déjà parlé
+l'attendait sous la fenêtre pour l'enlever, ou bien que son
+séducteur était dans la chambre, et elle criait à la bonne jeune
+femme de ne pas la laisser prendre; mais, en même temps, elle
+savait qu'on ne la comprenait pas, et elle craignait toujours de
+voir entrer quelqu'un pour l'emmener. Sa tête brûlait comme du
+feu, des sons étranges remplissaient ses oreilles, elle ne
+connaissait ni aujourd'hui, ni hier, ni demain, et pourtant tout
+ce qui s'était passé, ou qui aurait pu se passer dans sa vie, tout
+ce qui n'avait jamais eu lieu et ne pouvait jamais avoir lieu, lui
+venait en foule à l'esprit: et au milieu de ce trouble pénible,
+elle riait et elle chantait! Je ne sais combien de temps cela
+dura; mais au jour elle s'endormit. Au lieu de se retrouver après
+dix fois plus forte qu'elle n'était, comme pendant sa fièvre, elle
+se réveilla faible comme un tout petit enfant.»
+
+Ici il s'arrêta: il se sentait soulagé de n'avoir plus à raconter
+cette terrible maladie. Après un moment de silence, il poursuivit:
+
+«Quand elle se réveilla, il faisait beau, et la mer était si
+tranquille qu'on n'entendait que le bruit des lames bleues, qui se
+brisaient tout doucement sur la grève. D'abord elle crut que
+c'était dimanche et qu'elle était chez nous; mais les feuilles de
+vigne qui passaient par la fenêtre, et les collines qu'on voyait à
+l'horizon lui firent bien voir qu'elle n'était pas chez nous, et
+qu'elle se trompait. Alors son amie s'approcha de son lit; et elle
+comprit que le vieux bateau n'était pas là tout près, à la pointe
+de la baie, mais qu'il était bien loin: et elle se rappela où elle
+était, et pourquoi. Alors elle se mit à pleurer sur le sein de
+cette bonne jeune femme, là où son enfant repose maintenant,
+j'espère, réjouissant sa vue avec ses jolis petits yeux.»
+
+Il avait beau faire, il ne pouvait parler de l'amie de son Émilie
+sans fondre en larmes, il se mit à pleurer de nouveau en
+murmurant: «Dieu la bénisse!
+
+-- Cela fit du bien à Émilie, dit-il avec une émotion que je ne
+pouvais m'empêcher de partager; quant à ma tante, elle pleurait de
+tout son coeur. Cela fit du bien à mon Émilie, et elle commença à
+se remettre. Mais elle avait oublié le langage du pays et elle en
+était réduite à parler par signes. Peu à peu, cependant, elle se
+mit à rapprendre le nom des choses usuelles, comme si elle ne
+l'avait jamais su: mais un soir qu'elle était à sa fenêtre, à voir
+jouer une petite fille sur la grève, l'enfant lui tendit la main
+en disant: «Fille de pêcheur, voilà une coquille!» Il faut que
+vous sachiez que dans les commencements on l'appelait: «ma jolie
+dame,» comme c'est la coutume du pays, et qu'elle leur avait
+appris à l'appeler: «Fille de pêcheur.» Tout à coup, l'enfant
+s'écria: «Fille de pêcheur, voilà une coquille!» Émilie l'avait
+comprise, elle lui répond en fondant en larmes; depuis ce jour,
+elle a retrouvé la langue du pays!
+
+«Quand Émilie a eu un peu repris ses forces, dit M. Peggotty après
+un court moment de silence, elle s'est décidée à quitter cette
+excellente jeune créature et à retourner dans son pays. Le mari
+était revenu au logis, et ils la menèrent tous deux à Livourne, où
+elle s'embarqua sur un petit bâtiment de commerce, qui devait la
+ramener en France. Elle avait un peu d'argent, mais ils ne
+voulurent rien accepter en retour de tout ce qu'ils avaient fait
+pour elle. Je crois que j'en suis bien aise, quoiqu'ils fussent si
+pauvres! Ce qu'ils ont fait est en dépôt là où les vers ni la
+rouille ne peuvent rien ronger, et où les larrons n'ont rien à
+prendre. Maître Davy, ce trésor-là vaut mieux que tous les trésors
+du monde.
+
+«Émilie arriva en France, et elle se plaça dans un hôtel, pour
+servir les dames en voyage. Mais voilà qu'un jour arrive ce
+serpent. Qu'il ne m'approche jamais; je ne sais pas ce que je lui
+ferais! Dès qu'elle l'aperçut (il ne l'avait pas vue), son
+ancienne terreur lui revint, et elle fuit loin de cet homme. Elle
+vint en Angleterre, et débarqua à Douvres.
+
+«Je ne sais pas bien, dit M. Peggotty, quand est-ce que le courage
+commença à lui manquer; mais tout le long du chemin, elle avait
+pensé à venir nous retrouver. Dès qu'elle fut en Angleterre, elle
+tourna ses pas vers son ancienne demeure. Mais soit qu'elle
+craignit qu'on ne lui pardonnât pas, et qu'on ne la montrât
+partout au doigt; soit qu'elle eût peur que quelqu'un de nous ne
+fût mort, elle ne put pas aller plus loin. «Mon oncle, mon oncle,
+m'a-t-elle dit, ce que je redoutais le plus au monde, c'était de
+ne pas me sentir digne d'accomplir ce que mon pauvre coeur
+désirait si passionnément! Je changeai de route, et pourtant je ne
+cessais de prier Dieu, pour qu'il me permît de me traîner jusqu'à
+votre seuil, pendant le nuit, de le baiser, d'y reposer ma tête
+coupable, pour qu'on m'y retrouvât morte le lendemain matin.
+
+«Elle vint à Londres, dit M. Peggotty d'une voix murmurante,
+troublée par l'émotion. Elle qui n'avait jamais vu Londres, elle y
+vint, toute seule, sans un sou, jeune et charmante, comme elle
+est, vous jugez! Elle était à peine arrivée que, dans son
+isolement, elle crut avoir trouvé une amie; une femme à l'air
+respectable vint lui offrir de l'ouvrage à l'aiguille, comme elle
+en faisait jadis, lui proposa un logement pour la nuit, en lui
+promettant de s'enquérir le lendemain de moi et de tout ce qui
+l'intéressait. Mon enfant, dit-il avec une reconnaissance si
+profonde qu'il tremblait de tout son corps, mon enfant était sur
+le bord de l'abîme, je n'ose ni en parler, ni y songer, quand
+Marthe, fidèle à sa promesse, est venue la sauver.»
+
+Je ne pus retenir un cri de joie.
+
+«Maître Davy! dit-il en serrant mon bras dans sa robuste main,
+c'est vous qui m'avez parlé d'elle; je vous remercie, monsieur!
+Elle a été jusqu'au bout. Elle savait par une amère expérience où
+il fallait veiller et ce qu'il y avait à faire. Elle l'a fait,
+qu'elle soit bénie, et le Seigneur au-dessus de tout! Elle vint,
+pâle et tremblante, appeler Émilie pendant son sommeil. Elle lui
+dit: «Levez-vous, fuyez un danger pire que la mort, et venez avec
+moi!» Ceux à qui appartenait la maison voulaient l'empêcher; mais
+ils auraient aussi bien pu tenter d'arrêter les flots de la mer.
+«Retirez-vous, leur dit-elle, je suis un fantôme qui vient
+l'arracher au sépulcre ouvert devant elle!» Elle dit à Émilie
+qu'elle m'avait vu et qu'elle savait que je lui pardonnais et que
+je l'aimais. Elle l'aida précipitamment à s'habiller, puis elle
+lui prit le bras et l'emmena toute faible et chancelante. Elle
+n'écoutait pas plus ce qu'on lui disait que si elle n'avait pas eu
+d'oreilles. Elle passa au travers de tous ces gens-là en tenant
+mon enfant, ne songeant qu'à elle, et elle l'enleva saine et
+sauve, au milieu de la nuit, du fond de l'abîme de perdition!
+
+«Elle soigna mon Émilie, continua-t-il, la main appuyée sur son
+coeur qui battait trop vite; elle s'épuisa à la soigner et à
+courir pour elle de côté et d'autre, jusqu'au lendemain soir. Puis
+elle vint me chercher, et vous aussi, maître Davy. Elle ne dit pas
+à Émilie où elle allait, de peur que le courage ne vînt à lui
+manquer et qu'elle n'eût l'idée de se dérober à nos yeux. Je ne
+sais comment la méchante dame apprit qu'elle était là. Peut-être
+l'individu dont je n'ai que trop parlé les avait-il vues entrer;
+ou plutôt, peut-être l'avait-il su de cette femme qui avait voulu
+la perdre. Mais, qu'importe! ma nièce est retrouvée.
+
+«Toute la nuit, dit M. Peggotty, nous sommes restés ensemble,
+Émilie et moi. Elle ne m'a pas dit grand'chose, au milieu de ses
+larmes; j'ai à peine vu le cher visage de celle qui a grandi sous
+mon toit. Mais, toute la nuit j'ai senti ses bras autour de mon
+cou; sa tête a reposé sur mon épaule, et nous savons maintenant
+que nous pouvons avoir confiance l'un dans l'autre, et pour
+toujours.»
+
+Il cessa de parler et posa sa main sur la table avec une énergie
+capable de dompter un lion.
+
+«Quand j'ai pris autrefois la résolution d'être marraine de votre
+soeur, Trot, dit ma tante, de Betsy Trotwood, qui, par parenthèse,
+m'a fait faux bond, je ne peux pas vous dire quel bonheur je m'en
+étais promis. Mais, après cela, rien au monde n'aurait pu me faire
+plus de plaisir que d'être marraine de l'enfant de cette bonne
+jeune femme!»
+
+M. Peggotty fit un signe d'assentiment, mais il n'osa pas
+prononcer de nouveau le nom de celle dont ma tante faisait
+l'éloge. Nous gardions tous le silence, absorbés dans nos
+réflexions (ma tante s'essuyait les yeux, elle pleurait, elle
+riait, elle se moquait de sa propre faiblesse). Enfin je me
+hasardai à dire:
+
+«Vous avez pris un parti pour l'avenir, mon bon ami? J'ai à peine
+besoin de vous le demander?
+
+-- Oui, maître Davy, répondit-il, et je l'ai dit à Émilie. Il y a
+de grands pays, loin d'ici. Notre vie future se passera au delà
+des mers!
+
+-- Ils vont émigrer ensemble, ma tante; vous l'entendez!
+
+-- Oui! dit M. Peggotty avec un sourire plein d'espoir; en
+Australie, personne n'aura rien à reprocher à mon enfant. Nous
+recommencerons là une nouvelle vie.»
+
+Je lui demandai s'il savait déjà à quelle époque ils partiraient.
+
+«J'ai été à la douane ce matin, monsieur, me répondit-il, pour
+prendre des renseignements sur les vaisseaux en partance. Dans six
+semaines ou deux mois il y en aura un qui mettra à la voile, j'ai
+été à bord de ce bâtiment: c'est sur celui-là que nous nous
+embarquerons.
+
+-- Tout seuls? demandai-je.
+
+-- Oui, maître Davy! répondit-il; ma soeur, voyez-vous, vous aime
+trop vous et les vôtres; elle ne voit rien de si beau que son pays
+natal; il ne serait pas juste de la laisser partir. D'ailleurs,
+maître Davy, elle a à prendre soin de quelqu'un qu'il ne faut pas
+oublier.
+
+-- Pauvre Ham!» m'écriai-je.
+
+-- Ma bonne soeur prend soin de son ménage, voyez-vous, madame, et
+lui, il a beaucoup d'amitié pour elle, ajouta-t-il pour mettre ma
+tante bien au courant. Il lui parlera peut-être tout
+tranquillement, quand il ne pourrait pas ouvrir la bouche à
+d'autres. Pauvre garçon! dit M. Peggotty en hochant la tête, il
+lui reste si peu de chose! on peut bien au moins lui laisser ce
+qu'il a.
+
+-- Et mistress Gummidge? demandai-je.
+
+-- Ah! répondit M. Peggotty, d'un air embarrassé, qui ne tarda pas
+à se dissiper, à mesure qu'il parlait, mistress Gummidge m'a donné
+bien à penser. Voyez-vous, quand mistress Gummidge se met à broyer
+du noir, en songeant à l'ancien, elle n'est pas ce qu'on appelle
+d'une compagnie bien agréable. Entre nous, maître Davy, et vous,
+madame, quand mistress Gummidge se met à pleurnicher, ceux qui
+n'ont pas connu l'ancien la trouvent grognon. Moi qui ai connu
+l'ancien, ajouta-t-il, et qui sais tout ce qu'il valait, je puis
+la comprendre; mais ce n'est pas la même chose pour les autres,
+voyez-vous, c'est tout naturel!»
+
+Nous fîmes un signe d'approbation.
+
+«Ma soeur, reprit M. Peggotty, pourrait bien, ce n'est pas sûr,
+mais c'est possible, pourrait bien trouver parfois mistress
+Gummidge un peu ennuyeuse. Je n'ai donc pas l'intention de laisser
+mistress Gummidge demeurer chez eux; je lui trouverai un endroit
+où elle pourra se tirer d'affaire. Et pour cela, dit M. Peggotty,
+je compte lui faire une petite pension qui puisse la mettre à son
+aise. C'est la meilleure des femmes! Mais, à son âge, on ne peut
+s'attendre à ce que cette bonne vieille mère, qui est déjà si
+seule et si triste, aille s'embarquer pour venir vivre dans le
+désert, au milieu des forêts d'un pays quasi sauvage. Voilà donc
+ce que je compte faire d'elle.»
+
+Il n'oubliait personne. Il pensait aux besoins et au bonheur de
+tous, excepté au sien.
+
+«Émilie restera avec moi, continua-t-il, pauvre enfant! elle a si
+grand besoin de repos et de calme jusqu'au moment de notre départ!
+Elle préparera son petit trousseau de voyage, et j'espère qu'une
+fois près de son vieil oncle qui l'aime tant, malgré la rudesse de
+ses façons, elle finira par oublier le temps où elle était
+malheureuse.»
+
+Ma tante confirma cette espérance par un signe de tête, ce qui
+causa à M. Peggotty une vive satisfaction.
+
+«Il y a encore une chose, maître Davy, dit-il, en remettant la
+main dans la poche de son gilet, pour en tirer gravement le petit
+paquet de papiers que j'avais déjà vu, et qu'il déroula sur la
+table. Voilà ces billets de banque! l'un de cinquante livres
+sterling, l'autre de dix. Je veux y ajouter l'argent qu'elle a
+dépensé pour son voyage, je lui ai demandé combien c'était, sans
+lui dire pourquoi, et j'ai fait l'addition; mais je ne suis pas
+fort en arithmétique. Voulez-vous être assez bon pour voir si
+c'est juste?»
+
+Il me tendit un morceau de papier, et ne me quitta pas des yeux,
+tandis que j'examinais son addition. Elle était parfaitement
+exacte.
+
+«Merci, monsieur, me dit-il, en resserrant le papier. Si vous n'y
+voyez pas d'inconvénient, maître Davy, je mettrai cette somme sous
+enveloppe, avant de m'en aller, à son adresse à lui, et le tout
+dans une autre enveloppe adressée à sa mère; à qui je dirai
+seulement ce qu'il en est, et, comme je serai parti, il n'y aura
+pas moyen de me le renvoyer.»
+
+Je trouvai qu'il avait raison, parfaitement raison.
+
+«J'ai dit qu'il y avait encore une chose, continua-t-il avec un
+grave sourire, en remettant le petit paquet dans sa poche, mais il
+y en avait deux. Je ne savais pas bien ce matin si je ne devais
+pas aller moi-même annoncer à Ham notre grand bonheur. J'ai fini
+par écrire une lettre que j'ai mise à la poste, pour leur dire à
+tous ce qui s'était passé; et demain j'irai décharger mon coeur de
+ce qui n'a que faire d'y rester, et, probablement, faire mes
+adieux à Yarmouth!
+
+-- Voulez-vous que j'aille avec vous? lui dis-je, voyant qu'il
+avait encore quelque chose à me demander...
+
+-- Si vous étiez assez bon pour cela, maître Davy, répondit-il, je
+sais que ça leur ferait du bien de vous voir.»
+
+Ma petite Dora se sentait mieux et montrait un vif désir que
+j'allasse avec M. Peggotty; je lui promis donc de l'accompagner.
+Et le lendemain matin nous étions dans la diligence de Yarmouth,
+pour parcourir une fois encore ce pays que je connaissais si bien.
+
+Tandis que nous traversions la rue qui m'était familière
+(M. Peggotty avait voulu, à toute force se charger de porter mon
+sac de nuit), je jetai un coup d'oeil dans la boutique d'Omer et
+Joram, et j'y aperçus mon vieil ami M. Omer, qui fumait sa pipe.
+J'aimais mieux ne pas assister à la première entrevue de
+M. Peggotty avec sa soeur et avec Ham; M. Omer me servit de
+prétexte pour rester en arrière.
+
+«Comment va M. Omer? il y a bien longtemps que je ne l'ai vu,»
+dis-je en entrant.
+
+Il détourna sa pipe pour mieux me voir, et me reconnut bientôt à
+sa grande joie.
+
+«Je devrais me lever, monsieur, pour vous remercier de l'honneur
+que vous me faites, dit-il, mais mes jambes ne sont plus très-
+alertes, et on me roule dans un fauteuil. Du reste, sauf mes
+jambes, et ma respiration qui est un peu courte, je me porte,
+grâce à Dieu, aussi bien que possible.»
+
+Je le félicitai de son air de contentement et de ses bonnes
+dispositions. Je vis alors qu'il avait un fauteuil à roulettes.
+
+«C'est très-ingénieux, n'est-ce pas? me demanda-t-il, en suivant
+la direction de mes yeux, et en passant son bras sur l'acajou pour
+le polir. C'est léger comme une plume, et sûr comme une diligence.
+Ma petite Minnie, ma petite fille, vous savez, l'enfant de Minnie,
+n'a qu'à s'appuyer contre le dossier, et me voilà parti le plus
+joyeusement du monde! Et puis, savez-vous, c'est une excellente
+chaise pour y fumer sa pipe.»
+
+Jamais je n'ai vu un aussi bon vieillard que M. Omer, toujours
+prêt à voir le beau côté des choses, ou à s'en trouver satisfait.
+Il avait l'air radieux, comme si son fauteuil, son asthme et ses
+mauvaises jambes avaient été les diverses branches d'une grande
+invention destinée à ajouter aux agréments d'une pipe.
+
+«Je vous assure que je reçois beaucoup de monde dans ce fauteuil:
+beaucoup plus qu'auparavant, reprit M. Omer; vous seriez surpris
+de la quantité de gens qui entrent pour faire une petite causette.
+Vraiment oui! Et puis, depuis que je me sers de ce fauteuil, le
+journal contient dix fois plus de nouvelles qu'auparavant. Je lis
+énormément. Voilà ce qui me réconforte, voyez-vous. Si j'avais
+perdu les yeux, que serais-je devenu? Mais mes jambes, qu'est-ce
+que cela fait? Elles ne servaient qu'à rendre ma respiration
+encore plus courte. Et maintenant, si j'ai envie de sortir dans la
+rue ou sur la plage, je n'ai qu'à appeler Dick, le plus jeune des
+apprentis de Joram, et me voilà parti, dans mon équipage, comme le
+lord-maire de Londres.»
+
+Il se pâmait de rire.
+
+«Que le bon Dieu vous bénisse! dit M. Omer, en reprenant sa pipe;
+il faut bien savoir prendre le gras et le maigre dont ce monde est
+entrelardé. Joram réussit à merveille dans ses affaires.
+
+-- Je suis enchanté de cette bonne nouvelle.
+
+-- J'en étais bien sûr, dit M. Omer. Et Joram et Minnie sont comme
+deux tourtereaux! Qu'est-ce qu'on peut demander de plus? Qu'est-ce
+que c'est que des _jambes_ au prix de ça?»
+
+Son souverain mépris pour ses jambes me paraissait une des choses
+les plus comiques que j'eusse jamais vues.
+
+«Et depuis que je me suis mis à lire, vous vous êtes mis à écrire,
+vous, monsieur? dit M. Omer, en m'examinant d'un air d'admiration.
+Quel charmant ouvrage vous avez fait! Quels récits intéressants!
+Je n'en ai pas sauté une ligne. Et quand à avoir sommeil, oh! pas
+le moins du monde!»
+
+J'exprimai ma satisfaction en riant, mais j'avoue que cette
+association d'idées me parut significative.
+
+«Je vous donne ma parole d'honneur, monsieur, dit M. Omer, que
+quand je pose ce livre sur la table et que j'en regarde le dos,
+trois jolis petits volumes compactes, un, deux, trois, je suis
+tout fier de penser que j'ai eu jadis l'honneur de connaître votre
+famille. Il y a bien longtemps de ça, voyons! C'était à
+Blunderstone. Il y avait là un joli petit individu couché près de
+l'autre. Vous-même, vous n'étiez pas bien gros non plus. Ce que
+c'est! ce que c'est!»
+
+Je changeai de sujet de conversation, en parlant d'Émilie. Après
+avoir assuré M. Omer que je n'avais pas oublié avec quelle bonté
+et quel intérêt il l'avait toujours traitée, je lui racontai en
+gros comment son oncle l'avait retrouvée, avec l'aide de Marthe;
+j'étais sûr que cela ferait plaisir au vieillard. Il m'écouta avec
+la plus grande attention, puis il me dit d'un ton ému:
+
+«J'en suis enchanté, monsieur! Il y a longtemps que je n'avais
+appris de si bonnes nouvelles. Ah! mon Dieu, mon Dieu! Et que va-
+t-on faire pour cette pauvre Marthe?
+
+-- Vous touchez là une question qui me préoccupe depuis hier,
+M. Omer, mais sur laquelle je ne puis encore vous donner aucun
+renseignement. M. Peggotty ne m'en a pas parlé, et je n'ose le
+questionner. Mais je suis sûr qu'il ne l'a pas oubliée. Il
+n'oublie jamais les gens qui montrent, comme elle, une bonté
+désintéressée.
+
+-- Parce que, voyez-vous, dit M. Omer, en reprenant sa phrase là
+où il l'avait laissée, quand on fera quelque chose pour elle, je
+désire m'y associer. Inscrivez mon nom pour telle somme que vous
+jugerez convenable, et faites-le moi savoir, je n'ai jamais pu
+croire que cette fille fut aussi odieuse qu'on le disait, et je
+suis bien aise de voir que j'avais raison. Ma fille Minnie en sera
+contente aussi, les jeunes femmes vous disent souvent des choses
+qu'elles ne pensent pas, pour vous contrarier. Sa mère était tout
+comme elle: mais avec tout ça leurs coeurs sont bons et tendres;
+si Minnie fait la grosse voix quand elle parle de Marthe, ce n'est
+que pour le monde. Pourquoi cela? je n'en sais rien; mais au fond
+croyez bien que ce n'est sas sérieux. Elle ferait tout, au
+contraire, pour lui rendre service en cachette. Ainsi inscrivez
+mon nom, je vous prie, pour ce que vous croirez convenable, et
+écrivez-moi une ligne pour me dire où je dois vous adresser mon
+offrande. Ah! dit M. Omer, quand on arrive à cette époque de la
+vie, où les deux extrêmes se touchent, quand on se voit forcé,
+quelque robuste qu'on soit, de se faire rouler pour la seconde
+fois dans une espèce de chariot, on est trop heureux de rendre
+service à quelqu'un. On a soi-même tant besoin des autres! Je ne
+parle pas de moi; seulement, dit M. Omer, parce que, monsieur, je
+dis que nous descendons tous la colline, quelque âge que nous
+ayons; le temps ne reste jamais immobile. Faisons donc du bien aux
+autres, ne fût-ce que pour nous rendre heureux nous-mêmes. Voilà
+mon opinion.»
+
+Il secoua la cendre de sa pipe, qu'il posa dans un petit coin du
+dossier de son fauteuil, adapté à cet usage.
+
+«Voyez le cousin d'Émilie, celui qu'elle devait épouser, dit
+M. Omer, en se frottant lentement les mains; un brave garçon comme
+il n'y en a pas dans tout Yarmouth! Il vient souvent le soir
+causer avec moi, ou me faire la lecture une heure de suite. Voilà
+de la bonté, j'espère! mais toute sa vie n'est que bonté parfaite.
+
+-- Je vais le voir de ce pas, lui dis-je.
+
+-- Ah! vraiment, dit M. Omer; dites-lui que je me porte bien, et
+que je lui présente mes respects. Minnie et Joram sont à un bal;
+ils seraient aussi heureux que moi de vous voir, s'ils étaient au
+logis. Minnie ne sort presque jamais, à cause de son père, comme
+elle dit; aussi ce soir, je lui avais juré que si elle n'allait
+pas au bal, je me coucherais à six heures; et elle est allée au
+bal avec Joram!» M. Omer secouait son fauteuil, tout joyeux
+d'avoir si bien réussi dans sa ruse innocente.
+
+Je lui serrai la main en lui disant bonsoir.
+
+«Encore une demi-minute, monsieur, dit M. Omer; si vous vous en
+alliez sans voir mon petit éléphant, vous perdriez le plus
+charmant de tous les spectacles. Vous n'avez jamais vu rien de
+pareil!... Minnie!»
+
+On entendit une petite voix mélodieuse, qui répondait de l'étage
+supérieur: «Me voilà, grand-père!» Et une jolie petite fille, aux
+longues boucles blondes, arriva bientôt en courant.
+
+«Voilà mon petit éléphant, monsieur, me dit M. Omer, en embrassant
+l'enfant! pur sang de Siam, monsieur. Allons, petit éléphant!»
+
+Le petit éléphant ouvrit la porte du salon, qu'on avait transformé
+en une chambre à coucher pour M. Omer, parce qu'il avait de la
+peine à monter; puis il appuya son joli front, et laissa tomber
+ses longs cheveux contre le dossier du fauteuil de M. Omer.
+
+«Les éléphants vont tête baissée quand ils se dirigent vers un
+objet, vous savez, monsieur, me dit M. Omer en me guignant de
+l'oeil. Petit éléphant! un, deux, trois!»
+
+À ce signal, le petit éléphant fit tourner le fauteuil de M. Omer,
+avec une dextérité merveilleuse chez un si petit animal, et le fit
+entrer dans le salon, sans l'accrocher à la porte, tandis que
+M. Omer me regardait avec une joie indicible, à la vue de cette
+évolution, comme s'il était tout glorieux de finir par ce tour de
+force les succès de sa vie passée.
+
+Après avoir erré dans la ville, je me rendis à la maison de Ham.
+Peggotty y habitait avec lui; elle avait loué sa propre chaumière
+au successeur de M. Barkis, qui lui avait acheté le fond de
+clientèle, la charrette et le cheval. Je crois que c'était
+toujours le même coursier pacifique que du temps de M. Barkis.
+
+Je les trouvai dans une petite cuisine très-bien tenue, en
+compagnie de mistress Gummidge, que M. Peggotty avait amenée du
+vieux bateau. Je doute qu'un autre eût pu la décider à abandonner
+son poste. Il leur avait évidemment tout dit. Peggotty et mistress
+Gummidge s'essuyaient les yeux avec leurs tabliers. Ham était
+sorti pour faire un tour sur la grève. Il rentra bientôt, et parut
+charmé de me voir; j'espère que ma visite leur fit du bien. Nous
+parlâmes, le plus gaiement qu'il nous fut possible, de la fortune
+qu'allait faire M. Peggotty dans son nouveau pays, et des
+merveilles qu'il nous décrirait dans ses lettres, nous ne nommâmes
+pas Émilie, mais plus d'une fois on fit allusion à elle. Ham avait
+l'air plus serein que personne.
+
+Mais Peggotty me dit, quand elle m'eut fait monter dans une petite
+chambre, où le livre aux crocodiles m'attendait sur la table, que
+Ham était toujours le même; elle était sûre qu'il avait le coeur
+brisé (me dit-elle en pleurant); mais il était plein de courage et
+de douceur, et il travaillait avec plus d'activité et d'adresse
+que tous les constructeurs de barques du port. Parfois, le soir,
+il rappelait leur vie passée à bord du vieux bateau; et alors il
+parlait d'Émilie, quand elle était toute petite; mais jamais il ne
+parlait d'elle, devenue femme.
+
+Je crus lire sur le visage du jeune homme qu'il avait envie de
+causer seul avec moi. Je résolus donc de me trouver sur son chemin
+le lendemain soir, quand il reviendrait de son travail; puis je
+m'endormis. Cette nuit-là, pour la première fois depuis bien
+longtemps, on éteignit la lumière qui brillait toujours à la
+fenêtre du vieux bateau, et M. Peggotty se coucha dans son vieux
+hamac, au son du vent qui gémissait, comme autrefois, autour de
+lui.
+
+Le lendemain, il s'occupa à disposer sa barque de pêche et tous
+ses filets; à emballer et à diriger sur Londres, par le roulage,
+les effets mobiliers qui pouvaient lui servir dans son ménage; à
+donner à mistress Gummidge ce dont il croyait ne pas avoir besoin.
+Elle ne le quitta pas de tout le jour. J'avais un triste désir de
+revoir ce lieu où j'avais vécu jadis, avant qu'on l'abandonnât. Je
+convins donc avec eux, de venir les y retrouver le soir; mais je
+m'arrangeai pour voir Ham auparavant.
+
+Comme je savais où il travaillait, il m'était facile de le trouver
+en chemin. J'allai l'attendre dans un coin retiré de la grève, que
+je savais qu'il devait traverser, et je m'en revins avec lui, pour
+qu'il eût le temps de me parler, s'il en avait vraiment envie. Je
+ne m'étais pas mépris sur l'expression de son visage; nous
+n'avions pas fait vingt pas qu'il me dit, sans lever les yeux sur
+moi:
+
+«Maître David, vous l'avez vue?
+
+-- Seulement un instant, pendant qu'elle était évanouie, répondis-
+je doucement.»
+
+Nous marchâmes un instant en silence, puis il me dit:
+
+«Est-ce que vous la reverrez, monsieur David?
+
+-- Cela lui serait peut-être trop pénible.
+
+-- J'y ai pensé, répondit-il; c'est probable, monsieur, c'est
+probable.
+
+-- Mais, Ham, lui dis-je doucement, si vous vouliez que je lui
+écrivisse quelque chose de votre part, dans le cas où je ne
+pourrais pas le lui dire; si vous aviez quelque chose à lui
+communiquer par mon entremise, je regarderais cette confidence
+comme un dépôt sacré.
+
+-- J'en suis sûr. Vous êtes bien bon, monsieur, je vous remercie!
+je crois qu'il y a quelque chose que je voudrais lui faire dire ou
+lui faire écrire.
+
+-- Qu'est-ce donc?
+
+Nous allâmes encore quelques pas, puis il reprit:
+
+«Il ne s'agit pas de dire que je lui pardonne, cela n'en vaudrait
+pas la peine; mais c'est que je la prie de me pardonner de lui
+avoir presque imposé mon affection. Souvent je me dis, monsieur,
+que, si elle ne m'avait pas promis de m'épouser, elle aurait eu
+assez de confiance en moi, en raison de notre amitié, pour venir
+me dire la lutte qu'elle souffrait dans son coeur, et s'adresser à
+mes conseils; je l'aurais peut-être sauvée.»
+
+Je lui serrai la main.
+
+«Est-ce tout?
+
+-- Il y a encore quelque chose, dit-il; si je peux seulement vous
+le dire, maître David.»
+
+Nous marchâmes longtemps sans qu'il ouvrît la bouche; enfin, il
+parla. Il ne pleurait pas; quand il s'arrêtait aux endroits où le
+lecteur verra des points, il se recueillait seulement pour
+s'expliquer plus clairement:
+
+«Je l'aimais trop... et sa mémoire... m'est, trop chère... pour
+que je puisse chercher à lui faire croire que je suis heureux. Je
+ne pourrais être heureux... qu'en l'oubliant, et je crains bien de
+ne pouvoir supporter qu'on lui promette pour moi pareille chose;
+mais, si vous, maître David, qui êtes si savant, si vous pouviez
+trouver quelque chose à lui dire pour lui faire croire que je n'ai
+pas trop souffert, que je l'aime toujours, et que je la plains; si
+vous pouviez lui faire croire que je ne suis pas las de la vie,
+qu'au contraire, j'espère la voir un jour, sans reproches, là où
+les méchante cessent de troubler les bons, et où on trouve le
+repos de ses peines... Si vous pouviez lui dire quelque chose qui
+soulagerait son chagrin, sans pourtant lui faire croire que je me
+marierai jamais, ou que jamais une autre me sera de rien, je vous
+demanderais de bien vouloir le dire... et encore que je prie pour
+elle... elle qui m'était si chère.»
+
+Je serrai encore vivement la main de Ham entre les miennes, et je
+lui promis de m'acquitter de mon mieux de sa commission.
+
+«Je vous remercie, monsieur, répondit-il; vous avez été bien bon
+de venir me trouver; vous avez été bien bon aussi d'accompagner
+mon oncle jusqu'ici, maître Davy; je comprends bien que je ne le
+reverrai plus, quoique ma tante doive aller les revoir encore à
+Londres, et leur dire adieu avant leur départ. J'y suis bien
+décidé; nous ne nous le disons pas, mais c'est sûr, et cela vaut
+mieux. La dernière fois que vous le verrez, au dernier moment,
+voulez-vous lui dire tous les remercîments, toute la respectueuse
+affection de l'orphelin pour lequel il a été plus qu'un père?»
+
+Je le lui promis.
+
+«Merci encore, monsieur, dit-il, en me pressant cordialement la
+main; je sais où vous allez. Adieu.»
+
+Il fit un petit signe de la main, comme pour m'expliquer qu'il ne
+pouvait pas retourner dans ce lieu qu'il avait aimé autrefois,
+puis s'éloigna. Je le vis tourner les yeux vers une bande de
+lumière argentée, sur les flots, et passer son chemin en la
+regardant, jusqu'au moment où il ne fut plus qu'une ombre dans le
+lointain.
+
+La porte du vieux bateau était ouverte lorsque j'en approchai; je
+vis qu'il n'y avait plus de meubles, sauf un vieux coffre, sur
+lequel était assise mistress Gummidge, avec un panier sur les
+genoux. Elle regardait M. Peggotty, qui avait le coude appuyé sur
+la cheminée, et semblait examiner les cendres rougeâtres d'un feu
+à demi éteint; mais il leva la tête d'un air serein, et me dit:
+
+«Ah! vous voilà, maître Davy; vous venez dire adieu à notre
+vieille maison, comme vous l'aviez promis. C'est un peu nu, n'est-
+ce pas?
+
+-- Vous n'avez pas perdu votre temps, lui dis-je.
+
+-- Oh non, monsieur, nous avons bien travaillé; mistress Gummidge
+a travaillé comme un... je ne sais vraiment pas comme quoi
+mistress Gummidge n'a pas travaillé, dit M. Peggotty en la
+regardant, sans avoir pu trouver de comparaison assez flatteuse.»
+
+Mistress Gummidge, toujours appuyée sur son panier, ne fit aucune
+réflexion.
+
+«Voilà le coffre sur lequel vous vous asseyiez jadis à côté
+d'Émilie, dit M. Peggotty à voix basse; je vais l'emporter avec
+moi. Et voilà votre ancienne chambre, maître David, elle est aussi
+nue qu'on peut le désirer.»
+
+Le vent soufflait doucement, avec un gémissement solennel, qui
+enveloppait cette demeure à demi déserte d'une atmosphère pleine
+de tristesse. Tout était parti, jusqu'au petit miroir avec son
+cadre de nacre. Je pensai au temps où, pour la première fois,
+j'avais couché là, tandis qu'un si grand changement
+s'accomplissait dans la maison de ma mère. Je pensai à l'enfant
+aux yeux bleus qui m'avait charmé. Je pensai à Steerforth, et,
+tout d'un coup, je me sentis saisi d'une folle crainte qu'il ne
+fût près de là et qu'on ne pût le rencontrer au premier moment.
+
+«Il se passera du temps avant que le bateau soit habité de
+nouveau, dit tout bas Peggotty. On le regarde ici à présent comme
+un lieu de malédiction.
+
+-- Appartient-il à quelqu'un du pays? demandai-je.
+
+-- À un constructeur de mâts de Yarmouth, dit M. Peggotty. Je
+compte lui remettre la clef ce soir.»
+
+Nous entrâmes dans l'autre petite chambre, puis nous vînmes
+retrouver mistress Gummidge, qui était toujours assise sur le
+coffre. M. Peggotty posa la bougie sur la cheminée, et pria la
+bonne femme de se lever pour qu'il pût transporter le coffre
+dehors avant d'éteindre la bougie.
+
+«Daniel, dit mistress Gummidge en quittant tout à coup son panier
+pour s'attacher au bras de M. Peggotty, mon cher Daniel, voici mes
+dernières paroles en m'éloignant de cette maison: c'est que je ne
+veux pas me séparer de vous. Ne pensez pas à me laisser là,
+Daniel! Oh! non, n'en faites rien.»
+
+M. Peggotty, surpris, regarda mistress Gummidge et puis moi, comme
+s'il sortait d'un songe.
+
+«N'en faites rien, mon bon Daniel, je vous en conjure, cria
+mistress Gummidge du ton le plus ému. Emmenez-moi avec vous,
+Daniel, emmenez-moi avec vous, avec Émilie! Je serai votre
+servante, votre constante et fidèle servante. S'il y a des
+esclaves dans le pays où vous allez, je serai votre esclave, et
+j'en serai bien contente, mais ne m'abandonnez pas, Daniel, je
+vous en conjure!
+
+-- Ma chère amie, dit M. Peggotty en secouant la tête, vous ne
+savez pas comme le voyage est long et comme la vie sera rude!
+
+-- Si, Daniel, je le sais bien! Je le devine! s'écria mistress
+Gummidge. Mais, je vous le répète, voici mes dernières paroles
+avant notre séparation: c'est que, si vous me laissez là, je veux
+rentrer dans cette maison pour y mourir. Je sais bêcher, Daniel;
+je sais travailler; je sais ce que c'est que la peine. Je serai
+bonne et patiente, Daniel, plus que vous ne croyez. Voulez-vous
+seulement essayer? Je ne toucherai jamais un sou de cette pension,
+Daniel Peggotty, non; pas même quand je mourrais de faim; mais si
+vous voulez m'emmener, j'irai avec vous et Émilie jusqu'au bout du
+monde. Je sais bien ce que c'est; je sais que vous croyez que je
+suis maussade et grognon; mais, mon cher ami, ce n'est déjà plus
+comme autrefois, je ne suis pas restée toute seule ici sans gagner
+quelque chose à penser à tous vos chagrins. Maître David, parlez-
+lui pour moi! Je connais ses habitudes et celles d'Émilie; je
+connais aussi leurs chagrins, je pourrai les consoler quelquefois,
+et je travaillerai toujours pour eux. Daniel, mon cher Daniel,
+laissez-moi aller avec vous!»
+
+Mistress Gummidge prit sa main et la baisa avec une émotion et une
+tendresse reconnaissante qu'il méritait bien.
+
+Nous transportâmes le coffre hors de la maison, on éteignit les
+lumières, on ferma la porte, et on quitta le vieux bateau, qui
+resta comme un point noir au milieu d'un ciel chargé d'orages. Le
+lendemain, nous retournions à Londres sur l'impériale de la
+diligence; mistress Gummidge était installée avec son panier dans
+la rotonde, et elle était bien heureuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+J'assiste à une explosion.
+
+
+Quand nous fûmes arrivés à la veille du jour pour lequel
+M. Micawber nous avait donné un si mystérieux rendez-vous, nous
+nous consultâmes, ma tante et moi, pour savoir ce que nous
+ferions, car ma tante n'avait nulle envie de quitter Dora. Hélas!
+qu'il m'était facile de monter Dora dans mes bras, maintenant!
+
+Nous étions disposés, en dépit du désir exprimé par M. Micawber, à
+décider que ma tante resterait à la maison; M. Dick et moi, nous
+nous chargerions de représenter la famille. C'était même une chose
+convenue, quand Dora vint tout déranger en déclarant que jamais
+elle se pardonnerait à elle-même, et qu'elle ne pardonnerait pas
+non plus à son méchant petit mari, si ma tante n'allait pas avec
+nous à Canterbury.
+
+«Je ne vous adresserai pas la parole, dit-elle à ma tante en
+secouant ses boucles; je serai désagréable, je ferai aboyer Jip
+toute la journée contre vous. Si vous n'y allez pas, je dirai que
+vous êtes une vieille grognon.
+
+-- Bah! bah! Petite-Fleur, dit ma tante en riant, vous savez bien
+que vous ne pouvez pas vous passer de moi!
+
+-- Mais si, certainement! dit Dora, vous ne me servez à rien du
+tout. Vous ne montez jamais me voir dans ma chambre, toute la
+sainte journée; vous ne venez jamais vous asseoir près de moi pour
+me raconter comme quoi mon Dody avait des souliers tout percés, et
+comment il était couvert de poussière, le pauvre petit homme! Vous
+ne faites jamais rien pour me faire plaisir, convenez-en.»
+
+Et Dora s'empressa d'embrasser ma tante en disant: «Non, non,
+c'est pour rire,» comme si elle avait peur que ma tante ne pût
+croire qu'elle parlait sérieusement.
+
+«Mais, ma tante, reprit-elle d'un ton câlin, écoutez-moi bien: il
+faut y aller, je vous tourmenterai jusqu'à ce que vous m'ayez dit
+oui, et je rendrai ce méchant garçon horriblement malheureux s'il
+ne vous y emmène pas. Je serai insupportable, et Jip aussi! Je ne
+veux pas vous laisser un moment de répit, pour vous faire
+regretter, tout le temps, de n'y être pas allée. Mais d'ailleurs,
+dit-elle, rejetant en arrière ses longs cheveux et nous regardant,
+ma tante et moi, d'un air interrogateur, pourquoi n'iriez-vous pas
+tous deux? Je ne suis pas si malade, n'est-ce pas?
+
+-- Là! quelle question! s'écria ma tante.
+
+-- Quelle idée! lui dis-je.
+
+-- Oui! je sais bien que je suis une petite sotte! dit Dora en
+nous regardant l'un après l'autre, puis elle tendit sa jolie
+bouche pour nous embrasser. Eh bien, alors, il faut que vous y
+alliez tous les deux, ou bien je ne vous croirai pas, et ça me
+fera pleurer.»
+
+Je vis sur le visage de ma tante qu'elle commençait à céder, et
+Dora s'épanouit en le voyant aussi.
+
+«Vous aurez tant de choses à me raconter, qu'il me faudra au moins
+huit jours pour l'entendre et le comprendre, dit Dora; car je ne
+comprendrai pas tout de suite, si ce sont des affaires, comme
+c'est bien probable. Et puis, s'il y a des additions à faire, je
+n'en viendrai pas à bout, et ce méchant garçon aura l'air
+contrarié tout le temps. Allons, vous irez, n'est-ce pas? Vous ne
+serez absents qu'une nuit, et Jip prendra soin de moi pendant ce
+temps-là. David me portera dans ma chambre avant que vous partiez,
+et je ne redescendrai que quand vous serez de retour; vous
+porterez aussi à Agnès une lettre de reproches; je veux la gronder
+de n'être jamais venue nous voir!»
+
+Nous décidâmes, sans plus de contestations, que nous partirions
+tous les deux, et que Dora était une petite rusée qui s'amusait à
+faire la malade pour se faire soigner. Elle était enchantée et de
+très-bonne humeur; nous prîmes ce soir-là la malle-poste de
+Canterbury, ma tante, M. Dick, Traddles et moi.
+
+Je trouvai une lettre de M. Micawber à l'hôtel où il nous avait
+priés de l'attendre et où nous eûmes assez de peine à nous faire
+ouvrir au milieu de la nuit; il m'écrivait qu'il nous viendrait
+voir le lendemain matin à neuf heures et demie précises. Après
+quoi, nous allâmes tout frissonnants nous coucher, à cette heure
+incommode, passant, pour gagner nos lits respectifs, à travers
+d'étroits corridors qu'on aurait dits, d'après l'odeur, confits
+dans une solution de soupe et de fumier.
+
+Le lendemain matin, de bonne heure, j'errai dans les rues
+paisibles de cette antique cité: je me promenai à l'ombre des
+vénérables cloîtres et des églises. Les corbeaux planaient
+toujours sur les tours de la cathédrale, et les tours elles-mêmes,
+qui dominent tout le riche pays d'alentour avec ses rivières
+gracieuses, semblaient fendre l'air du matin, sereines et
+paisibles, comme si rien ne changeait sur la terre. Et pourtant
+les cloches, en résonnant à mes oreilles, ne me rappelaient que
+trop que tout change ici-bas; elles me rappelaient leur propre
+vieillesse et la jeunesse de ma charmante Dora; elles me
+racontaient la vie de tous ceux qui avaient passé près d'elles
+pour aimer, puis pour mourir, tandis que leur son plaintif venait
+frapper l'armure rouillée du prince Noir dans la cathédrale, pour
+aller se perdre après dans l'espace, comme un cercle qui se forme,
+et disparaît sur la surface des eaux.
+
+Je jetai un coup d'oeil sur la vieille maison qui faisait le coin
+de la rue, mais j'en restai éloigné: peut-être, si on m'avait
+aperçu, aurais-je pu nuire involontairement à la cause que je
+venais servir. Le soleil du matin dorait de ses rayons le toit et
+les fenêtres de cette demeure, et mon coeur ressentait quelque
+chose de la paix qu'il avait connue autrefois.
+
+Je fis un tour aux environs pendant une heure ou deux, puis je
+revins par la grande rue, qui commençait à reprendre de
+l'activité. Dans une boutique qui s'ouvrait, je vis mon ancien
+ennemi, le boucher, qui berçait un petit enfant et semblait devenu
+un membre très-paisible de la société.
+
+Nous nous mîmes à déjeuner; l'impatience commençait à nous gagner.
+Il était près de neuf heures et demie, nous attendions M. Micawber
+avec une extrême agitation. À la fin, nous laissâmes là le
+déjeuner; M. Dick seul y avait fait quelque honneur. Ma tante se
+mit à arpenter la chambre, Traddles s'assit sur le canapé, sous
+prétexte de lire un journal qu'il étudiait, les yeux au plafond;
+je me mis à la fenêtre pour avertir les autres, dès que
+j'apercevrais M. Micawber. Je n'eus pas longtemps à attendre: neuf
+heures et demie sonnaient lorsque je le vis paraître dans la rue.
+
+«Le voilà! m'écriai-je, et il n'a pas son habit noir!»
+
+Ma tante renoua son chapeau (qu'elle avait gardé pendant tout le
+temps de son déjeuner) et mit son châle, comme si elle s'apprêtait
+à quelque événement qui demandât toute son énergie. Traddles
+boutonna sa redingote d'un air déterminé, M. Dick, ne comprenant
+rien à ces préparatifs redoutables, mais jugeant nécessaire de les
+imiter, enfonça son chapeau sur sa tête, de toutes ses forces,
+puis l'ôta immédiatement pour dire bonjour à M. Micawber.
+
+«Messieurs et madame, dit M. Micawber, bonjour! Mon cher monsieur,
+dit-il à M. Dick, qui lui avait donné une vigoureuse poignée de
+main, vous êtes bien bon.
+
+-- Avez-vous déjeuné? dit M. Dick. Voulez-vous une côtelette?
+
+-- Pour rien au monde, mon cher monsieur! s'écria M. Micawber en
+l'empêchant de sonner; depuis longtemps, monsieur Dixon, l'appétit
+et moi, nous sommes étrangers l'un à l'autre.»
+
+M. Dixon fut si charmé de son nouveau nom, qu'il donna à
+M. Micawber une nouvelle poignée de main en riant comme un enfant.
+
+«Dick, lui dit ma tante, attention!»
+
+M. Dick rougit et se redressa.
+
+«Maintenant, monsieur, dit ma tante à M. Micawber tout en mettant
+ses gants, nous sommes prêts à partir pour le mont Vésuve ou
+ailleurs, aussitôt qu'il vous plaira.
+
+-- Madame, répondit M. Micawber, j'ai l'espérance, en effet, de
+vous faire assister bientôt à une éruption. Monsieur Traddles,
+vous me permettez, n'est-ce pas, de dire que nous avons eu
+quelques communications, vous et moi?
+
+-- C'est un fait, Copperfield, dit Traddles, que je regardais d'un
+air surpris. M. Micawber m'a consulté sur ce qu'il comptait faire,
+et je lui ai donné mon avis aussi bien que j'ai pu.
+
+-- À moins que je ne me fasse illusion, monsieur Traddles,
+continua M. Micawber, ce que j'ai l'intention de découvrir ici est
+très-important?
+
+-- Extrêmement important, dit Traddles.
+
+-- Peut-être, dans de telles circonstances, madame et messieurs,
+dit M. Micawber, me ferez-vous l'honneur de vous laisser diriger
+par un homme qui, tout indigne qu'il est d'être considéré comme
+autre chose qu'un frêle esquif échoué sur la grève de la vie
+humaine, est cependant un homme comme vous; des erreurs
+individuelles et une fatale combinaison d'événements l'ont seules
+fait déchoir de sa position naturelle.
+
+-- Nous avons pleine confiance en vous, monsieur Micawber, lui
+dis-je; nous ferons tout ce qu'il vous plaira.
+
+-- Monsieur Copperfield, repartit M. Micawber, votre confiance
+n'est pas mal placée pour le moment, je vous demande de vouloir
+bien me laisser vous devancer de cinq minutes; puis soyez assez
+bons pour venir rendre visite à miss Wickfield, au bureau de
+MM. Wickfield-et-Heep, où je suis commis salarié.»
+
+Ma tante et moi, nous regardâmes Traddles qui faisait un signe
+d'approbation.
+
+«Je n'ai plus rien à ajouter,» continua M. Micawber.
+
+Puis, à mon grand étonnement, il nous fit un profond salut d'un
+air très-cérémonieux, et disparut. J'avais remarqué qu'il était
+extrêmement pâle.
+
+Traddles se borna à sourire en hochant la tête, quand je le
+regardai pour lui demander ce que tout cela signifiait: ses
+cheveux étaient plus indisciplinés que jamais. Je tirai ma montre
+pour attendre que le délai de cinq minutes fût expiré. Ma tante,
+sa montre à la main, faisait de même. Enfin, Traddles lui offrit
+le bras, et nous sortîmes tous ensemble pour nous rendre à la
+maison des Wickfield, sans dire un mot tout le long du chemin.
+
+Nous trouvâmes M. Micawber à son bureau du rez-de-chaussée, dans
+la petite tourelle; il avait l'air de travailler activement. Sa
+grande règle était cachée dans son gilet, mais elle passait, à une
+des extrémités, comme un jabot de nouvelle espèce.
+
+Voyant que c'était à moi de prendre la parole, je dis tout haut:
+
+«Comment allez-vous, monsieur Micawber?
+
+-- Monsieur Copperfield, dit gravement M. Micawber, j'espère que
+vous vous portez bien?
+
+-- Miss Wickfield est-elle chez elle?
+
+-- M. Wickfield est souffrant et au lit, monsieur, dit-il, il a
+une fièvre rhumatismale; mais miss Wickfield sera charmée, j'en
+suis sûre, de revoir d'anciens amis. Voulez-vous entrer,
+monsieur?»
+
+Il nous précéda dans la salle à manger; c'était là que, pour la
+première fois, on m'avait reçu dans cette maison; puis, ouvrant la
+porte de la pièce qui servait jadis de bureau à M. Wickfield, il
+annonça d'une voix retentissante:
+
+«Miss Trotwood, monsieur David Copperfield, monsieur Thomas
+Traddles et monsieur Dick.»
+
+Je n'avais pas revu Uriah Heep depuis le jour où je l'avais
+frappé. Évidemment notre visite l'étonnait presque autant qu'elle
+nous étonnait nous-mêmes. Il ne fronça pas les sourcils, parce
+qu'il n'en avait pas à froncer, mais il plissa son front de
+manière à fermer presque complètement ses petits yeux, tandis
+qu'il portait sa main hideuse à son menton, d'un air de surprise
+et d'anxiété. Ce ne fut que l'affaire d'un moment: je l'entrevis
+en le regardant par-dessus l'épaule de ma tante. La minute
+d'après, il était aussi humble et aussi rampant que jamais.
+
+«Ah vraiment! dit-il, voilà un plaisir bien inattendu! C'est une
+fête sur laquelle je ne comptais guère, tant d'amis à la fois!
+Monsieur Copperfield, vous allez bien, j'espère? et si je peux
+humblement m'exprimer ainsi, vous êtes toujours bienveillant
+envers vos anciens amis? Mistress Copperfield va mieux, j'espère,
+monsieur? Nous avons été bien inquiets de sa santé depuis quelque
+temps, je vous assure.»
+
+Je me souciais fort peu de lui laisser prendre ma main, mais
+comment faire?
+
+«Les choses ont bien changé ici, miss Trotwood, depuis le temps où
+je n'étais qu'un humble commis, et où je tenais votre poney;
+n'est-ce pas? dit Uriah de son sourire le plus piteux. Mais, moi,
+je n'ai pas changé, miss Trotwood.
+
+-- À vous parler franchement, monsieur, dit ma tante, si cela peut
+vous être agréable, je vous dirai bien que vous avez tenu tout ce
+que vous promettiez dans votre jeunesse.
+
+-- Merci de votre bonne opinion, miss Trotwood, dit Uriah, avec
+ses contorsions accoutumées.
+
+-- Micawber, voulez-vous avertir miss Agnès et ma mère! Ma mère va
+être dans tous ses états, en voyant si brillante compagnie! dit
+Uriah en nous offrant des chaises.
+
+-- Vous n'êtes pas occupé, monsieur Heep? dit Traddles, dont les
+yeux venaient de rencontrer l'oeil fauve du renard qui le
+regardait à la dérobée d'un air interrogateur.
+
+-- Non, monsieur Traddles, répondit Uriah en reprenant sa place
+officielle et en serrant l'une contre l'autre deux mains osseuses,
+entre deux genoux également osseux, pas autant que je le voudrais.
+Mais les jurisconsultes sont comme les requins ou comme les
+sangsues, vous savez: ils ne sont pas aisés à satisfaire! Ce n'est
+pas que M. Micawber et moi nous n'ayons assez à faire, monsieur,
+grâce à ce que M. Wickfield ne peut se livrer à aucun travail,
+pour ainsi dire. Mais c'est pour nous un plaisir aussi bien qu'un
+devoir, de travailler pour lui. Vous n'êtes pas lié avec
+M. Wickfield, je crois, monsieur Traddles? il me semble que je
+n'ai eu moi-même l'honneur de vous voir qu'une seule fois?
+
+-- Non, je ne suis pas lié avec M. Wickfield, répondit Traddles;
+sans cela j'aurais peut-être eu l'occasion de vous rendre visite
+plus tôt.»
+
+Il y avait dans le ton dont Traddles prononça ces mots quelque
+chose qui inquiéta de nouveau Uriah; il jeta les yeux sur lui d'un
+air sinistre et soupçonneux. Mais il se remit en voyant le visage
+ouvert de Traddles, ses manières simples et ses cheveux hérissés,
+et il continua en sautant sur sa chaise:
+
+«J'en suis fâché, monsieur Traddles, vous l'auriez apprécié comme
+moi, ses petits défauts n'auraient fait que vous le rendre plus
+cher. Mais si vous voulez entendre l'éloge de mon maître,
+adressez-vous à Copperfield! D'ailleurs, toute la famille de
+M. Wickfield est un sujet sur lequel son éloquence ne tarit pas.»
+
+Je n'eus pas le temps de décliner le compliment, quand j'aurais
+été disposé à le faire. Agnès venait d'entrer, suivie de mistress
+Heep. Elle n'avait pas l'air aussi calme qu'à l'ordinaire;
+évidemment elle avait eu à supporter beaucoup d'anxiété et de
+fatigue. Mais sa cordialité empressée et sa sereine beauté n'en
+étaient que plus frappantes.
+
+Je vis Uriah l'observer tandis qu'elle nous disait bonjour, il me
+rappela la laideur des mauvais génies épiant une bonne fée. Puis
+je vis M. Micawber faire un signe à Traddles, qui sortit aussitôt.
+
+«Vous n'avez pas besoin de rester ici, Micawber, dit Uriah.»
+
+Mais M. Micawber restait debout devant la porte, une main appuyée
+sur la règle qu'il avait placée dans son gilet. On voyait bien, à
+ne pas s'y méprendre, qu'il avait l'oeil fixé sur un individu, et
+que cet individu, c'était son abominable patron.
+
+«Qu'est-ce que vous attendez? dit Uriah. Micawber, n'avez-vous pas
+entendu que je vous ai dit de ne pas rester ici?
+
+-- Si, dit M. Micawber, toujours immobile.
+
+-- Alors, pourquoi restez-vous? dit Uriah.
+
+-- Parce que... parce que cela me convient, répondit M. Micawber,
+qui ne pouvait plus se contenir.»
+
+Les joues d'Uriah perdirent toute leur couleur et se couvrirent
+d'une pâleur mortelle, faiblement illuminée par le rouge de ses
+paupières. Il regarda attentivement M. Micawber avec une figure
+toute haletante.
+
+«Vous n'êtes qu'un pauvre sujet, tout le monde le sait bien, dit-
+il en s'efforçant de sourire, et j'ai peur que vous ne m'obligiez
+à me débarrasser de vous. Sortez! je vous parlerai tout à l'heure.
+
+-- S'il y a en ce monde un scélérat, dit M. Micawber, en éclatant
+tout à coup avec une véhémence inouïe, un coquin auquel je n'ai
+que trop parlé en ma vie, ce gredin-là se nomme... Heep!»
+
+Uriah recula, comme s'il avait été piqué par un reptile venimeux.
+Il promena lentement ses regards sur nous, de l'air le plus sombre
+et le plus méchant; puis il dit à voix basse:
+
+«Ah! ah! c'est un complot! Vous vous êtes donné rendez-vous ici;
+vous voulez vous entendre avec mon commis, Copperfield, à ce qu'il
+paraît! Mais prenez garde. Vous ne réussirez pas; nous nous
+connaissons, vous et moi: nous ne nous aimons guère. Depuis votre
+première visite ici, vous avez toujours fait le chien hargneux,
+vous êtes jaloux de mon élévation, n'est-ce pas! mais je vous en
+avertis, pas de complots contre moi, ou les miens vaudront bien
+les vôtres. Micawber, sortez, j'ai deux mots à vous dire.
+
+-- Monsieur Micawber, dis-je, il s'est fait un étrange changement
+dans ce drôle, il en est venu à dire la vérité sur un point, c'est
+qu'il se sent menacé. Traitez-le comme il le mérite!
+
+-- Vous êtes d'aimables gens, dit Uriah, toujours du même ton, en
+essuyant, de sa longue main, les gouttes de sueur gluante qui
+coulaient sur son front, de venir acheter mon commis, l'écume de
+la société; un homme tel que vous étiez jadis, Copperfield, avant
+qu'on vous eût fait la charité; et de le payer pour me diffamer
+par des mensonges! Mistress Trotwood, vous ferez bien d'arrêter
+tout ça, ou je me charge de faire arrêter votre mari, plutôt qu'il
+ne vous conviendra. Ce n'est pas pour des prunes que j'ai étudié à
+fond votre histoire, en homme du métier, ma brave dame! Miss
+Wickfield, au nom de l'affection que vous avez pour votre père, ne
+vous joignez pas à cette bande, si vous ne voulez pas que je le
+ruine... Et maintenant, Micawber, venez-y! je vous tiens entre mes
+griffes. Regardez-y à deux fois, si vous ne voulez pas être
+écrasé. Je vous recommande de vous éloigner, tandis qu'il en est
+encore temps. Mais où est ma mère? dit-il, en ayant l'air de
+remarquer avec une certaine alarme l'absence de Traddles, et en
+tirant brusquement la sonnette. La jolie scène à venir faire chez
+les gens!
+
+-- Mistress Heep est ici, monsieur, dit Traddles, qui reparut
+suivi de la digne mère de ce digne fils. J'ai pris la liberté de
+me faire connaître d'elle.
+
+-- Et qui êtes-vous, pour vous faire connaître? répondit Uriah;
+que venez-vous demander ici?
+
+-- Je suis l'ami et l'agent de M. Wickfield, monsieur, dit
+Traddles d'un air grave et calme. Et j'ai dans ma poche ses pleins
+pouvoirs, pour agir comme procureur en son nom, quoi qu'il arrive.
+
+-- Le vieux baudet aura bu jusqu'à en perdre l'esprit, dit Uriah,
+qui devenait toujours de plus en plus affreux à voir, et on lui
+aura soutiré cet acte par des moyens frauduleux!
+
+-- Je sais qu'on lui a soutiré quelque chose par des moyens
+frauduleux, reprit doucement Traddles; et vous le savez aussi bien
+que moi, monsieur Heep. Nous laisserons cette question à traiter à
+M. Micawber, si vous le voulez bien.
+
+-- Uriah! dit mistress Heep d'un ton inquiet.
+
+-- Taisez-vous, ma mère, répondit-il, moins on parle, moins on se
+trompe.
+
+-- Mais, mon ami...
+
+-- Voulez-vous me faire le plaisir de vous taire, ma mère, et de
+me laisser parler?»
+
+Je savais bien depuis longtemps que sa servilité n'était qu'une
+feinte, et qu'il n'y avait en lui que fourberie et fausseté; mais,
+jusqu'au jour où il laissa tomber son masque, je ne m'étais fait
+aucune idée de l'étendue de son hypocrisie. J'avais beau le
+connaître depuis de longues années, et le détester cordialement,
+je fus surpris de la rapidité avec laquelle il cessa de mentir,
+quand il reconnut que tout mensonge lui serait inutile; de la
+malice, de l'insolence et de la haine qu'il laissa éclater, de sa
+joie en songeant, même alors, à tout le mal qu'il avait fait. Je
+croyais savoir à quoi m'en tenir sur son compte, et pourtant ce
+fut toute une révélation pour moi, car en même temps qu'il
+affectait de triompher, il était au désespoir, et ne savait
+comment se tirer de ce mauvais pas.
+
+Je ne dis rien du regard qu'il me lança, pendant qu'il se tenait
+là debout, à nous lorgner les uns après les autres, car je
+n'ignorais pas qu'il me haïssait, et je me rappelais les marques
+que ma main avait laissées sur sa joue. Mais, quand ses yeux se
+fixèrent sur Agnès, ils avaient une expression de rage qui me fit
+frémir: on voyait qu'il sentait qu'elle lui échappait; il ne
+pourrait satisfaire l'odieuse passion qui lui avait fait espérer
+de posséder une femme dont il était incapable d'apprécier toutes
+les vertus. Était-il possible qu'Agnès eût été condamnée à vivre,
+seulement une heure, dans la compagnie d'un pareil homme!
+
+Il se grattait le menton, puis nous regardait avec colère, enfin
+il se tourna de nouveau vers moi et me dit d'un ton demi-patelin,
+demi-insolent:
+
+«Et vous, Copperfield, qui faites tant de fracas de votre honneur
+et de tout ce qui s'ensuit; comment m'expliquerez-vous, monsieur
+l'honnête homme, que vous veniez espionner ce qui se passe chez
+moi, et suborner mon commis pour qu'il vous contât mes affaires?
+Si c'était _moi_, je n'en serais pas surpris, car je n'ai pas la
+prétention d'être un _gentleman_ (bien que je n'aie jamais erré
+dans les rues, comme vous le faisiez jadis, à ce que raconte
+Micawber), mais _vous!_ cela ne vous fait pas peur? Vous ne songez
+pas à tout ce que je pourrai faire, en retour, jusqu'à vous faire
+poursuivre pour complot, etc., etc.? très-bien. Nous verrons!
+monsieur... Comment vous appelez-vous? Vous qui vouliez faire une
+question à Micawber, tenez! le voilà. Pourquoi donc ne lui dites-
+vous pas de parler? Il sait sa leçon par coeur, à ce que je puis
+croire.»
+
+Il s'aperçut que tout ce qu'il disait ne faisait aucun effet sur
+nous, et, s'asseyant sur le bord de la table, il mit ses mains
+dans ses poches, et, les jambes entrelacées, il attendit d'un air
+résolu la suite des événements.
+
+M. Micawber, que j'avais eu beaucoup de peine à contenir, et qui
+avait plusieurs fois articulé la première syllabe du mot scélérat!
+sans que je lui permisse de prononcer le reste, éclata enfin, tira
+de son sein la grande règle (probablement destinée à lui servir
+d'arme défensive), et sortit de sa poche un volumineux document
+sur papier ministre, plié en forme de grandes lettres. Il ouvrit
+ce paquet d'un air dramatique et le contempla avec admiration,
+comme s'il était ravi à l'avance de ses talents d'auteur, puis il
+commença à lire ce qui suit:
+
+«Chère miss Trotwood, Messieurs...
+
+-- Que le bon Dieu le bénisse! s'écria ma tante, il s'agirait d'un
+recours en grâces pour crime capital, qu'il dépenserait une rame
+de papier pour écrire sa pétition.»
+
+M. Micawber ne l'avait pas entendue, et continuait:
+
+«En paraissant devant vous pour vous dénoncer le plus abominable
+coquin qui, selon moi, ait jamais existé, dit-il sans lever les
+yeux de dessus la lettre, mais en brandissant sa règle, comme si
+c'était un monstrueux gourdin, dans la direction d'Uriah Heep, je
+ne viens pas vous demander de songer à moi. Victime, depuis mon
+enfance, d'embarras pécuniaires dont il m'a été impossible de
+sortir, j'ai été le jouet des plus tristes circonstances.
+L'ignominie, la misère, l'affliction et la folie, ont été,
+collectivement ou successivement, mes compagnes assidues pendant
+ma douloureuse carrière.»
+
+La satisfaction avec laquelle M. Micawber décrivait tous les
+malheurs de sa vie ne saurait être égalée que par l'emphase avec
+laquelle il lisait sa lettre, et l'hommage qu'il rendait lui-même
+à ce petit chef-d'oeuvre, en roulant la tête chaque fois qu'il
+croyait avoir rencontré une expression suffisamment énergique.
+
+«Un jour, sous le coup de l'ignominie, de la misère, de
+l'affliction et de la folie combinées, j'entrai dans le bureau de
+l'association connue sous le nom de Wickfield-et-_Heep_, mais en
+réalité dirigée par _Heep_ tout seul. HEEP, le seul HEEP est le
+grand ressort de cette machine. HEEP, le seul HEEP est un
+faussaire et un fripon.»
+
+Uriah devint bleu, de pâle qu'il était; il bondit pour s'emparer
+de la lettre, et la mettre en morceaux. M. Micawber, avec une
+dextérité couronnée de succès, lui attrapa les doigts à la volée,
+avec la règle, et mit sa main droite hors de combat. Uriah laissa
+tomber son poignet comme si on le lui avait cassé. Le bruit que
+fit le coup était aussi sec que s'il avait frappé sur un morceau
+de bois.
+
+«Que le diable vous emporte! dit Uriah en se tordant de douleur,
+je vous revaudrai ça.
+
+-- Approchez seulement, vous, vous Heep, tas d'infamie, s'écria
+M. Micawber, et si votre tête est une tête d'homme et non de
+diable, je la mets en pièces. Approchez, approchez!»
+
+Je n'ai jamais rien vu, je crois, de plus risible que cette scène.
+M. Micawber faisait le moulinet avec sa règle, en criant:
+«Approchez! approchez!» tandis que Traddles et moi, nous le
+poussions dans un coin, d'où il faisait des efforts inimaginables
+pour sortir.
+
+Son ennemi grommelait entre ses dents en frottant sa main
+meurtrie; il prit son mouchoir pour l'envelopper, puis il se
+rassit sur sa table, les yeux baissés, d'un air sombre.
+
+Quand M. Micawber se fut un peu calmé, il reprit sa lecture.
+
+«Le traitement qui me décida à entrer au service de... _Heep_ (il
+s'arrêtait toujours avant de prononcer ce nom, pour y mettre plus
+de vigueur) n'avait été provisoirement fixé qu'à vingt-deux
+shillings six pences par semaine. Le reste devait être réglé
+d'après mon travail au bureau, ou plutôt, pour dire la vérité,
+d'après la bassesse de ma nature, d'après la cupidité de mes
+désirs, d'après la pauvreté de ma famille, d'après la ressemblance
+morale, ou plutôt immorale, qui pourrait exister entre moi et...
+_Heep_! Ai-je besoin de dire que bientôt je me vis contraint de
+solliciter de... _Heep_ des secours pécuniaires pour venir en aide
+à mistress Micawber et à notre famille infortunée, qui ne faisait
+que s'accroître au milieu de nos malheurs! Ai-je besoin de dire
+que cette nécessité avait été prévue par... _Heep_ et que les
+avances qu'il me faisait étaient garanties par des reconnaissances
+conformes aux lois de ce pays? Ai-je besoin d'ajouter que ce fut
+ainsi que cette araignée perfide m'attira dans la toile qu'elle
+avait tissée pour ma perte?»
+
+M. Micawber était tellement fier de ses talents épistolaires, tout
+en décrivant un si douloureux état de choses, qu'il semblait avoir
+oublié le chagrin ou l'anxiété que lui avait jadis causé la
+réalité. Il continuait:
+
+«Ce fut alors que... _Heep_ commença à me favoriser d'une certaine
+dose de confiance qui lui était nécessaire pour que je vinsse en
+aide à ses plans infernaux. Ce fut alors que, pour me servir du
+langage de Shakespeare, je commençai à languir, à dépérir, à
+m'étioler. On me demandait constamment ma coopération pour
+falsifier des documents et pour tromper un individu que je
+désignerai sous le nom de M. W... M. W... ignorait tout; on
+l'abusait de toutes les manières, sans que ce scélérat de...
+_Heep_ cessât de témoigner au pauvre malheureux une reconnaissance
+et une amitié sans bornes. C'était déjà assez vilain, mais, comme
+l'observe le prince de Danemark avec cette hauteur de philosophie
+qui distingue l'illustre ornement de l'ère d'Élisabeth, «c'est le
+reste qui est le pis.»
+
+M. Micawber fut si charmé de cette heureuse citation que, sous
+prétexte de ne plus savoir où il en était de sa lecture, il nous
+relut ce passage deux fois de suite.
+
+«Je n'ai pas l'intention, reprit-il, de vous donner le détail de
+toutes les petites fraudes qu'on a pratiquées contre l'individu
+désigné sous le nom de M. W..., et auxquelles j'ai prêté un
+concours tacite; cette lettre ne saurait les contenir, mais je les
+ai recueillies ailleurs. Lorsque je cessai de discuter en moi-même
+la douloureuse alternative où je me trouvais de toucher ou non mon
+traitement, de manger ou de mourir de faim, de vivre ou de ne pas
+vivre, je résolus de m'appliquer à découvrir et à exposer tous les
+crimes commis par... _Heep_ au détriment de ce malheureux
+monsieur. Stimulé par le conseiller silencieux qui veillait au
+dedans de ma conscience et par un conseiller non moins touchant,
+que je nommerai brièvement miss W..., je cherchai à établir, non
+sans peine, une série d'investigations secrètes, remontant, si je
+ne me trompe, à une période de plus de douze mois.»
+
+Il lut ce passage comme si c'était un acte du parlement, et parût
+singulièrement étonné de la majesté des expressions.
+
+«Voici ce dont j'accuse... _Heep_,» dit-il en regardant Uriah, et
+en plaçant sa règle sous son bras gauche, de façon à pouvoir la
+retrouver en cas de besoin.
+
+Nous retenions tous notre respiration, _Heep_, je crois, plus que
+personne.
+
+«D'abord, dit M. Micawber, quand les facultés de M. W...
+devinrent, par des causes qu'il est inutile de rappeler, troubles
+et faibles, _Heep_ s'étudia à compliquer toutes les transactions
+officielles. Plus M. W... était impropre à s'occuper d'affaires,
+plus _Heep_ voulait le contraindre à s'en occuper. Dans de tels
+moments, il fit signer à M. W... des documents d'une grande
+importance, pour d'autres qui n'en avaient aucune. Il amena
+M. W... à lui donner l'autorisation d'employer une somme
+considérable qui lui avait été confiée, prétendant qu'on avait à
+payer des charges très-onéreuses déjà liquidées ou qui même
+n'avaient jamais existé. Et, en même temps, il mettait au compte
+de M. W... l'invention d'une indélicatesse si criante; dont il
+s'est servi depuis pour torturer et contraindre M. W... à lui
+céder sur tous les points.
+
+-- Vous aurez à prouver tout cela, Copperfield! dit Uriah en
+secouant la tête d'un air menaçant. Patience!
+
+-- Monsieur Traddles, demandez à... _Heep_ qui est-ce qui a
+demeuré dans cette maison après lui, dit M. Micawber en
+s'interrompant dans sa lecture; voulez-vous?
+
+-- Un imbécile qui y demeure encore, dit Uriah d'un air
+dédaigneux.
+
+-- Demandez à... _Heep_ s'il n'a pas, par hasard, possédé certain
+livre de mémorandum dans cette maison, dit M. Micawber; voulez-
+vous?»
+
+Je vis Uriah cesser tout à coup de se gratter le menton.
+
+«Ou bien, demandez-lui, dit M. Micawber, s'il n'en a pas brûlé un
+dans cette maison. S'il vous dit oui, et qu'il vous demande où
+sont les cendres de cet agenda, adressez-le à Wilkins Micawber, et
+il apprendra des choses qui lui seront peu agréables.»
+
+M. Micawber prononça ces paroles d'un ton si triomphant qu'il
+parvint à alarmer sérieusement la mère, qui s'écria avec la plus
+vive agitation:
+
+«Uriah! Uriah! Soyez humble et tentez d'arranger l'affaire, mon
+enfant!
+
+-- Mère, répliqua-t-il, voulez-vous vous taire? Vous avez peur, et
+vous ne savez ce que vous dites. Humble! répéta-t-il, en me
+regardant d'un air méchant. Je les ai humiliés il y a déjà
+longtemps, tout humble que je suis!»
+
+M. Micawber rentra tout doucement son menton dans sa cravate, puis
+il reprit:
+
+«Secundo. _Heep_ a plusieurs fois, à ce que je puis croire et
+savoir...
+
+-- Les belles preuves! murmura Uriah d'un ton de soulagement. Ma
+mère, restez donc tranquille.
+
+-- Nous tâcherons d'en trouver de meilleures pour vous achever,
+monsieur,» répondit M. Micawber.
+
+«Secundo. _Heep_ a plusieurs fois, à ce que je puis croire et
+savoir, fait des faux, en imitant dans divers papiers, livres et
+documents, la signature de M. W..., particulièrement dans une
+circonstance dont je pourrai donner la preuve, par exemple, de la
+manière suivante, à savoir...»
+
+M. Micawber aimait singulièrement à entasser ainsi des formules
+officielles, mais cela ne lui était pas particulier, je dois le
+dire. C'est plutôt la règle générale. Bien souvent j'ai pu
+remarquer que les individus appelés à prêter serment, par exemple,
+semblent être dans l'enchantement quand ils peuvent enfiler des
+mots identiques à la suite les uns des autres pour exprimer une
+seule idée; ils disent qu'ils détestent, qu'ils haïssent et qu'ils
+exècrent, etc., etc. Les anathèmes étaient jadis conçus d'après le
+même principe. Nous parlons de la tyrannie des mots, mais nous
+aimons bien aussi à les tyranniser; nous aimons à nous en faire
+une riche provision qui puisse nous servir de cortège dans les
+grandes occasions; il nous semble que cela nous donne de
+l'importance, que cela a bonne façon. De même que dans les jours
+d'apparat nous ne sommes pas très-difficiles sur la qualité des
+valets qui endossent notre livrée, pourvu qu'ils la portent bien
+et qu'ils fassent nombre; de même nous n'attachons qu'une
+importance secondaire au sens ou à l'utilité des mots que nous
+employons pourvu qu'ils défilent à la parade. Et, de même qu'on
+s'attire des ennemis en affichant trop la magnificence de ses
+livrées, ou du moins que des esclaves trop nombreux se révoltent
+contre leurs maîtres, de même aussi je pourrais citer un peuple
+qui s'est attiré de grands embarras et s'en attirera bien d'autres
+pour avoir voulu conserver un répertoire trop riche de synonymes
+dans son vocabulaire national.
+
+M. Micawber continua sa lecture en se léchant les barbes.
+
+«... Par exemple, de la manière suivante, à savoir: M. W... était
+malade, il était fort probable que sa mort amènerait des
+découvertes propres à détruire l'influence de... _Heep_ sur la
+famille W... ce que je puis affirmer, moi, soussigné, Wilkins
+Micawber... à moins qu'on ne pût obtenir de sa fille de renoncer
+par affection filiale à toute investigation du passé; dans cette
+prévision, le susdit... _Heep_ jugea prudent d'avoir un acte tout
+prêt, comme lui venant de M. W..., établissant que les sommes ci-
+dessus mentionnées avaient été avancées par... _Heep_ à M. W...,
+pour le sauver du déshonneur. La vérité est que cette somme n'a
+jamais été avancée par lui. C'est... _Heep_ qui a forgé les
+signatures de ce document; il y a mis le nom de M. W... et, en
+dessous, une attestation de Wilkins Micawber. J'ai en ma
+possession, dans son agenda, plusieurs imitations de la signature
+de M. W... un peu endommagées par les flammes, mais encore
+lisibles. Jamais de ma vie je n'ai soussigné un pareil acte. J'ai
+en ma possession le document original.»
+
+Uriah Heep tressaillit, puis il tira de sa poche un trousseau de
+clefs et ouvrit un tiroir; mais, changeant soudainement de
+résolution, il se tourna de nouveau vers nous sans y regarder.
+
+«Et j'ai le document... reprit M. Micawber en jetant les yeux tout
+autour de lui, comme s'il relisait le texte d'un sermon... en ma
+possession, c'est-à-dire, je l'avais ce matin quand j'ai écrit
+ceci! mais, depuis, je l'ai remis à M. Traddles.
+
+-- C'est parfaitement vrai, dit Traddles.
+
+-- Uriah! Uriah! cria sa mère, soyez humble et arrangez-vous avec
+ces messieurs. Je sais que mon fils sera humble, si vous lui
+donnez le temps de la réflexion. Monsieur Copperfield, vous savez
+comme il a toujours été humble!»
+
+Il était curieux de voir la mère rester fidèle à ses vieilles
+habitudes de ruse, pendant que le fils les repoussait à présent
+comme inutiles.
+
+«Ma mère, dit-il en mordant avec impatience le mouchoir qui
+enveloppait sa main, vous feriez mieux de prendre tout de suite un
+fusil chargé et de tirer sur moi.
+
+-- Mais je vous aime, Uriah! s'écria mistress Heep.» Et
+certainement elle l'aimait et il avait de l'affection pour elle:
+quelque étrange que cela puisse paraître, c'était un couple bien
+assorti. «Je ne peux pas souffrir de vous entendre insulter ces
+messieurs, vous n'y gagnerez rien. Je l'ai dit tout de suite à
+monsieur, quand il m'a affirmé, en descendant l'escalier, qu'on
+savait tout; j'ai promis que vous seriez humble, et que vous
+répareriez vos torts. Oh! voyez comme je suis humble, moi,
+messieurs, et ne l'écoutez pas.
+
+-- Mais, ma mère, dit-il d'un air de fureur en tournant vers moi
+son doigt long et maigre, voilà Copperfield qui vous aurait
+volontiers donné cent livres sterling pour en savoir moitié moins
+que vous n'en avez dit depuis un quart d'heure. C'était à moi
+qu'il en voulait par-dessus tout, convaincu que j'avais été le
+principal moteur de cette affaire: je ne cherchai pas à le
+détromper.
+
+-- C'est plus fort que moi, Uriah, cria sa mère. Je ne peux pas
+vous voir ainsi vous exposer au danger par fierté. Mieux vaut être
+humble comme vous l'avez toujours été.»
+
+Il resta un moment silencieux à dévorer son mouchoir, puis il me
+dit avec un grognement sourd:
+
+«Avez-vous encore quelque chose à avancer? S'il y a autre chose,
+dites-le. Qu'est-ce que vous attendez?»
+
+M. Micawber reprit sa lettre; il était trop heureux de pouvoir
+reprendre un rôle dont il était tellement satisfait.
+
+«Tertio. Enfin je suis en état de prouver, d'après les livres
+falsifiés de... _Heep_, et d'après l'agenda authentique de...
+_Heep_, que pendant nombre d'années... _Heep_ s'est servi des
+faiblesses et des défauts de M. W... pour arriver à ses infâmes
+desseins. Dans ce but, il a su même employer les vertus, le
+sentiment d'honneur, l'affection paternelle de l'infortuné M. W...
+Tout cela sera démontré par moi, grâce au petit carnet, en partie
+calciné (que je n'ai pas pu comprendre tout d'abord, lorsque
+mistress Micawber le découvrit accidentellement dans notre
+domicile, au fond du coffre destiné à contenir les cendres
+consumées sur notre foyer domestique). Pendant des années, M. W...
+a été trompé et volé de toutes les façons imaginables par l'avare,
+le faux, le perfide... _Heep_. Le but suprême de... _Heep_, après
+sa passion pour le gain, c'était de prendre un empire absolu sur
+M. et miss W... (Je ne dis rien de ses vues ultérieures sur
+icelle.) Son dernier acte fut, il y a quelques mois, d'amener
+M. W... à abandonner sa part de l'association et même à vendre le
+mobilier de sa maison, à condition qu'il recevrait exactement et
+fidèlement de... _Heep_ une rente viagère payable tous les trois
+mois. Peu à peu, on a si bien embrouillé toutes les affaires, que
+l'infortuné M. W... n'a plus été capable de s'y retrouver. On a
+établi de faux états du domaine dont M. W... répond, à une époque
+où M. W... s'était lancé dans des spéculations hasardeuses, et
+n'avait pas entre les mains la somme dont il était moralement et
+légalement responsable. On a déclaré qu'il avait emprunté de
+l'argent à un intérêt fabuleux, tandis que... _Heep_ avait
+frauduleusement soustrait cet argent à M. W... On a dressé un
+catalogue inouï de chicanes inconcevables. Enfin le malheureux
+M. W... crut à la banqueroute de sa fortune, de ses espérances
+terrestres, de son honneur, et ne vit plus de salut que dans le
+monstre à forme humaine qui, en se rendant indispensable, avait su
+perpétrer la ruine de cette famille infortunée. (M. Micawber
+aimait beaucoup l'expression de monstre à figure humaine, qui lui
+semblait neuve et originale.) Tout ceci, je puis le prouver, et
+probablement bien d'autres choses encore!»
+
+Je murmurai quelques mots à l'oreille d'Agnès qui pleurait de joie
+et de tristesse à côté de moi; il se fit un mouvement dans la
+chambre, comme si M. Micawber avait fini. Mais il reprit du ton le
+plus grave! «Je vous demande pardon,» et continua avec un mélange
+d'extrême abattement et d'éclatante joie, la lecture de sa
+péroraison:
+
+«J'ai fini. Il me reste seulement à établir la vérité de ces
+accusations; puis à disparaître, avec une famille prédestinée au
+malheur, d'un lieu où nous semblons être à charge à tout le monde.
+Ce sera bientôt un fait accompli. On peut supposer avec quelque
+raison que notre plus jeune enfant expirera le premier
+d'inanition, lui qui est le plus frêle de tous; les jumeaux le
+suivront. Qu'il en soit ainsi! Quant à moi, mon séjour à
+Canterbury a déjà bien avancé les choses; la prison pour dettes et
+la misère feront le reste. J'ai la confiance que le résultat
+heureux d'une enquête longuement et péniblement exécutée, au
+milieu de travaux incessants et de craintes douloureuses, au lever
+du soleil comme à son coucher, et pendant l'ombre de la nuit, sous
+le regard vigilant d'un individu qu'il est superflu d'appeler un
+démon, et dans l'angoisse que me causait la situation de mes
+infortunés héritiers, répandra sur mon bûcher funèbre quelques
+gouttes de miséricorde. Je n'en demande pas davantage. Qu'on me
+rende seulement justice, et qu'on dise de moi comme de ce noble
+héros maritime, auquel je n'ai pas la prétention de me comparer,
+que ce que j'ai fait, je l'ai fait, en dépit d'intérêts égoïstes
+ou mercenaires,
+
+_Par amour pour la vérité,
+Pour l'Angleterre et la beauté._
+
+«Je suis pour la vie, etc., etc.
+
+«Wilkins Micawber.»
+
+M. Micawber plia sa lettre avec une vive émotion, mais avec une
+satisfaction non moins vive, et la tendit à ma tante comme un
+document qu'elle aurait sans doute du plaisir à garder.
+
+Il y avait dans la chambre un coffre-fort en fer: je l'avais déjà
+remarqué lors de ma première visite. La clef était sur la serrure.
+Un soupçon soudain sembla s'emparer d'Uriah; il jeta un regard sur
+M. Micawber, s'élança vers le coffre-fort, et l'ouvrit avec
+fracas. Il était vide.
+
+«Où sont les livres? s'écria-t-il, avec une effroyable expression
+de rage. Un voleur a dérobé mes livres!»
+
+M. Micawber se donna un petit coup de règle sur les doigts:
+
+«C'est moi: vous m'avez remis la clef comme à l'ordinaire, un peu
+plus tôt même que de coutume, et j'ai ouvert le coffre.
+
+-- Soyez sans inquiétude, dit Traddles. Ils sont en ma possession.
+J'en prendrai soin, d'après les pouvoirs que j'ai reçus.
+
+-- Vous êtes donc un recéleur? cria Uriah.
+
+-- Dans des circonstances comme celles-ci, certainement oui,»
+répondit Traddles.
+
+Quel fut mon étonnement quand je vis ma tante, qui jusque-là avait
+écouté avec un calme parfait, ne faire qu'un bond vers Uriah Heep
+et le saisir au collet!
+
+«Vous savez ce qu'il me faut? dit ma tante.
+
+-- Une camisole de force, dit-il.
+
+-- Non. Ma fortune! répondit ma tante. Agnès, ma chère, tant que
+j'ai cru que c'était votre père qui l'avait laissé perdre, je n'ai
+pas soufflé mot: Trot lui-même n'a pas su que c'était entre les
+mains de M. Wickfield que je l'avais déposée. Mais, maintenant que
+je sais que c'est à cet individu de m'en répondre, je veux
+l'avoir! Trot, venez la lui reprendre!»
+
+Je suppose que ma tante croyait sur le moment retrouver sa fortune
+dans la cravate d'Uriah Heep, car elle la secouait de toutes ses
+forces. Je m'empressai de les séparer, en assurant ma tante qu'il
+rendrait jusqu'au dernier sou tout ce qu'il avait acquis indûment.
+Au bout d'un moment de réflexion, elle se calma et alla se
+rasseoir, sans paraître le moins du monde déconcertée de ce
+qu'elle venait de faire (je ne saurais en dire autant de son
+chapeau).
+
+Pendant le quart d'heure qui venait de s'écouler, mistress Heep
+s'était épuisée à crier à son fils d'être «humble;» elle s'était
+mise à genoux devant chacun de nous successivement, en faisant les
+promesses les plus extravagantes. Son fils la fit rasseoir, puis
+se tenant près d'elle d'un air sombre, le bras appuyé sur la main
+de sa mère, mais sans rudesse, il me dit avec un regard féroce:
+
+«Que voulez-vous que je fasse?
+
+-- Je m'en vais vous dire ce qu'il faut faire, dit Traddles.
+
+-- Copperfield n'a donc pas de langue? murmura Uriah. Je vous
+donnerais quelque chose de bon coeur, si vous pouviez m'affirmer,
+sans mentir, qu'on la lui a coupée.
+
+-- Mon Uriah va se faire humble, s'écria sa mère. Ne l'écoutez
+pas, mes bons messieurs!
+
+-- Voilà ce qu'il faut faire, dit Traddles. D'abord, vous allez me
+remettre, ici même, l'acte par lequel M. Wickfield vous faisait
+l'abandon de ses biens.
+
+-- Et si je ne l'ai pas?
+
+-- Vous l'avez, dit Traddles, ainsi nous n'avons pas à faire cette
+supposition.»
+
+Je ne puis m'empêcher d'avouer que je rendis pour la première fois
+justice, en cette occasion, à la sagacité et au bon sens simple et
+pratique de mon ancien camarade.
+
+«Ainsi donc, dit Traddles, il faut vous préparer à rendre gorge, à
+restituer jusqu'au dernier sou tout ce que votre rapacité a fait
+passer entre vos mains. Nous garderons en notre possession tous
+les livres et tous les papiers de l'association; tous vos livres
+et tous vos papiers; tous les comptes et reçus; en un mot, tout ce
+qui est ici.
+
+-- Vraiment? Je ne suis pas décidé à cela, dit Uriah. Il faut me
+donner le temps d'y penser.
+
+-- Certainement, répondit Traddles, mais en attendant, et jusqu'à
+ce que tout soit réglé à notre satisfaction, nous prendrons
+possession de toutes ces garanties, et nous vous prierons, ou s'il
+le faut, nous vous contraindrons de rester dans votre chambre,
+sans communiquer avec qui que ce soit.
+
+-- Je ne le ferai pas, dit Uriah en jurant comme un diable.
+
+-- La prison de Maidstone est un lieu de détention plus sûr,
+reprit Traddles, et bien que la loi puisse tarder à nous faire
+justice, et nous la fasse peut-être moins complète que vous ne le
+pourriez, cependant il n'y a pas de doute qu'elle ne vous punisse.
+Vous le savez aussi bien que moi. Copperfield, voulez-vous aller à
+Guildhall chercher deux policemen?»
+
+Ici mistress Heep tomba de nouveau à genoux, elle conjura Agnès
+d'intercéder en leur faveur, elle s'écria qu'il était très-humble,
+qu'elle en était bien sûre, et que s'il ne faisait pas ce que nous
+voulions, elle le ferait à sa place. Et en effet, elle aurait fait
+tout ce qu'on aurait voulu, car elle avait presque perdu la tête,
+tant elle tremblait pour son fils chéri; quant à lui, à quoi bon
+se demander ce qu'il aurait pu faire, s'il avait eu un peu plus de
+hardiesse; autant vaudrait demander ce que ferait un vil roquet
+animé de l'audace d'un tigre. C'était un lâche, de la tête aux
+pieds; et, en ce moment plus que jamais, il montrait bien la
+bassesse de sa nature par son air mortifié et son désespoir
+sombre.
+
+«Attendez! cria-t-il d'une voix sourde, en essuyant ses joues
+couvertes de sueur. Ma mère, pas tant de bruit! Qu'on leur donne
+ce papier! Allez le chercher.
+
+-- Voulez-vous avoir la bonté de lui prêter votre concours,
+monsieur Dick? dit Traddles.
+
+Tout fier de cette commission dont il comprenait la portée,
+M. Dick accompagna mistress Heep, comme un chien de berger
+accompagne un mouton. Mais mistress Heep lui donna peu de peine;
+car elle rapporta, non-seulement le document demandé, mais même la
+boîte qui le contenait, où nous trouvâmes un livre de banque, et
+d'autres papiers qui furent utiles plus tard.
+
+«Bien, dit Traddles en les recevant. Maintenant, monsieur Heep,
+vous pouvez vous retirer pour réfléchir; mais dites-vous bien, je
+vous prie, que vous n'avez qu'une chose à faire, comme je vous
+l'ai déjà expliqué, et qu'il faut la faire sans délai.»
+
+Uriah traversa la chambre sans lever les yeux, en se passant la
+main sur le menton, puis s'arrêtant à la porte, il me dit:
+
+«Copperfield, je vous ai toujours détesté. Vous n'avez jamais été
+qu'un parvenu, et vous avez toujours été contre moi.
+
+-- Je vous ai déjà dit, répondis-je, que c'est vous qui avez
+toujours été contre le monde entier par votre fourberie et votre
+avidité. Songez désormais que jamais la fourberie et l'avidité ne
+savent s'arrêter à temps, même dans leur propre intérêt. C'est un
+fait aussi certain que nous mourrons un jour.
+
+-- C'est peut-être un fait aussi incertain que ce qu'on nous
+enseignait à l'école, dit-il avec un ricanement expressif, à cette
+même école où j'ai appris à être si humble, de neuf heures à onze
+heures, on nous disait que le travail était une malédiction; de
+onze heures à une heure, que c'était un bien, une bénédiction, et
+que sais-je encore? Vous nous prêchez là des doctrines à peu près
+aussi conséquentes que ces gens-là. L'humilité vaut mieux que tout
+cela, c'est un excellent système. Je n'aurais pas sans elle si
+bien enlacé mon noble associé, je vous en réponds... Micawber,
+vieil animal, vous me payerez ça!»
+
+M. Micawber le regarda d'un air de souverain mépris jusqu'à ce
+qu'il eut quitté la chambre, puis il se tourna vers moi, et me
+proposa de me donner le plaisir de venir voir la confiance se
+rétablir entre lui et mistress Micawber. Après quoi, il invita
+toute la compagnie à contempler une si touchante cérémonie.
+
+«Le voile qui nous a longtemps séparés, mistress Micawber et moi,
+s'est enfin déchiré, dit M. Micawber; mes enfants et l'auteur de
+leur existence peuvent maintenant se rapprocher sans rougir les
+uns des autres.»
+
+Nous lui avions tous beaucoup de reconnaissance, et nous désirions
+lui en donner un témoignage, autant du moins que nous le
+permettait le désordre de nos esprits: aussi, aurions-nous tous
+volontiers accepté son offre, si Agnès n'avait été forcée d'aller
+retrouver son père, auquel on n'avait encore osé que faire
+entrevoir une lueur d'espérance; il fallait d'ailleurs que
+quelqu'un montât la garde auprès d'Uriah. Traddles se consacra à
+cet emploi où M. Dick devait bientôt venir le relayer; ma tante,
+M. Dick et moi, nous accompagnâmes M. Micawber. En me séparant si
+précipitamment de ma chère Agnès, à qui je devais tant, et en
+songeant au danger dont nous l'avions sauvée peut-être ce jour-là,
+car qui aurait su si son courage n'aurait pas succombé dans cette
+lutte? je me sentais le coeur plein de reconnaissance pour les
+malheurs de ma jeunesse qui m'avaient amené à connaître
+M. Micawber.
+
+Sa maison n'était pas loin; la porte du salon donnait sur la rue,
+il s'y précipita avec sa vivacité habituelle, et nous nous
+trouvâmes au milieu de sa famille. Il s'élança dans les bras de
+mistress Micawber en s'écriant: «Emma, mon bonheur et ma vie!»
+Mistress Micawber poussa un cri perçant et serra M. Micawber sur
+son coeur. Miss Micawber, qui était occupée à bercer l'innocent
+étranger dont me parlait mistress Micawber dans sa lettre, fut
+extrêmement émue. L'étranger sauta de joie. Les jumeaux
+témoignèrent leur satisfaction par diverses démonstrations
+incommodes, mais naïves. Maître Micawber, dont l'humeur paraissait
+aigrie par les déceptions précoces de sa jeunesse, et dont la mine
+avait conservé quelque chose de morose, céda à de meilleurs
+sentiments et pleurnicha.
+
+«Emma! dit M. Micawber, le nuage qui voilait mon âme s'est
+dissipé. La confiance qui a si longtemps existé entre nous revit à
+jamais! Salut, pauvreté! s'écria-t-il en versant des larmes.
+Salut, misère bénie! que la faim, les haillons, la tempête, la
+mendicité soient les bienvenus! Salut! La confiance réciproque
+nous soutiendra jusqu'à la fin!»
+
+En parlant ainsi, M. Micawber embrassait tous ses enfants les uns
+après les autres, et faisait asseoir sa femme, poursuivant de ses
+saluts, avec enthousiasme, la perspective d'une série d'infortunes
+qui ne me paraissaient pas trop désirables pour sa famille; et les
+invitant tous à venir chanter en choeur dans les rues de
+Canterbury, puisque c'était la seule ressource qui leur restât
+pour vivre.
+
+Mais mistress Micawber venait de s'évanouir, vaincue par tant
+d'émotions; la première chose à faire, même avant de songer à
+compléter le choeur en question, c'était de la faire revenir à
+elle. Ma tante et M. Micawber s'en chargèrent; puis on lui
+présenta ma tante, et mistress Micawber me reconnut.
+
+«Pardonnez-moi, cher monsieur Copperfield, dit la pauvre femme en
+me tendant la main, mais je ne suis pas forte, et je n'ai pu
+résister au bonheur de voir disparaître tant de désaccord entre
+M. Micawber et moi.
+
+-- Sont-ce là tous vos enfants, madame? dit ma tante.
+
+-- C'est tout ce que nous en avons pour le moment, répondit
+mistress Micawber...
+
+-- Grand Dieu! ce n'est pas là ce que je veux dire, madame, reprit
+ma tante. Ce que je vous demande, c'est si tous ces enfants-là
+sont à vous?
+
+-- Madame, répartit M. Micawber, c'est bien le compte exact.
+
+-- Et ce grand jeune homme-là, dit ma tante d'un air pensif,
+qu'est-ce que vous en faites?
+
+-- Lorsque je suis venu ici, dit M. Micawber, j'espérais placer
+Wilkins dans l'Église, ou, pour parler plus correctement, dans le
+choeur. Mais il n'y a pas de place de ténor vacante dans le
+vénérable édifice, qui fait à juste titre la gloire de cette cité;
+et il a... en un mot, il a pris l'habitude de chanter dans des
+cafés, au lieu de s'exercer dans une enceinte consacrée.
+
+-- Mais c'est à bonne intention, dit mistress Micawber avec
+tendresse.
+
+-- Je suis sûr, mon amour, reprit M. Micawber, qu'il a les
+meilleures intentions du monde; seulement, jusqu'ici, je ne vois
+pas trop à quoi cela lui sert.»
+
+Ici maître Micawber reprit son air morose et demanda avec quelque
+aigreur ce qu'on voulait qu'il fît. Croyait-on qu'il pût se faire
+charpentier de naissance, ou forgeron sans apprentissage? autant
+lui demander de voler dans les airs comme un oiseau! Voulait-on
+qu'il allât s'établir comme pharmacien dans la rue voisine? Ou
+bien pouvait-il se précipiter devant la Cour, aux prochaines
+assises, pour y prendre la parole comme avocat? Ou se faire
+entendre de force à l'Opéra, et emporter les bravos de haute
+lutte? Ne voulait-on pas qu'il fût prêt à tout faire, sans qu'on
+lui eût rien appris?
+
+Ma tante réfléchit un instant, puis:
+
+«Monsieur Micawber, dit-elle, je suis surprise que vous n'ayez
+jamais songé à émigrer.
+
+-- Madame, répondit M. Micawber, c'était le rêve de ma jeunesse;
+c'est encore le trompeur espoir de mon âge mûr;» et à propos de
+cela, je suis pleinement convaincu qu'il n'y avait jamais pensé.
+
+«Eh! dit ma tante, en jetant un regard sur moi, quelle excellente
+chose ce serait pour vous et pour votre famille, monsieur et
+mistress Micawber!
+
+-- Et des fonds? madame, des fonds? s'écria M. Micawber, d'un air
+sombre.
+
+-- C'est là la principale, pour ne pas dire la seule difficulté,
+mon cher monsieur Copperfield, ajouta sa femme.
+
+-- Des fonds! dit ma tante, mais vous nous rendez, vous nous avez
+rendu un grand service. Je puis bien le dire, car on sauvera
+certainement bien des choses de ce désastre; et que pourrions-nous
+faire de mieux pour vous, que de vous procurer des fonds pour cet
+usage?
+
+«-- Je ne saurais l'accepter en pur don, dit M. Micawber avec foi,
+mais si on pouvait m'avancer une somme suffisante, à un intérêt de
+cinq pour cent, sous ma responsabilité personnelle, je pourrais
+rembourser petit à petit, à douze, dix-huit, vingt-quatre mois de
+date, par exemple» pour me laisser le temps d'amasser...
+
+-- Si on pouvait? répondit ma tante. On le peut, et on le fera,
+pour peu que cela vous convienne. Pensez-y bien tous deux, David a
+des amis qui vont partir pour l'Australie: si vous vous décidez à
+partir aussi, pourquoi ne profiteriez-vous pas du même bâtiment?
+Vous pourriez vous rendre service mutuellement. Pensez-y bien,
+monsieur et mistress Micawber. Prenez du temps et pesez mûrement
+la chose.
+
+-- Je n'ai qu'une question à vous adresser, dit mistress Micawber:
+le climat est sain, je crois?
+
+-- Le plus beau climat du monde, dit ma tante.
+
+-- Parfaitement, reprit mistress Micawber. Alors, voici ce que je
+vous demande: l'état du pays est-il tel qu'un homme distingué
+comme M. Micawber, puisse espérer de s'élever dans l'échelle
+sociale? Je ne veux pas dire, pour l'instant, qu'il pourrait
+prétendre à être gouverneur ou à quelque fonction de cette nature,
+mais trouverait-il un champ assez vaste pour le développement
+expansif de ses grandes facultés?
+
+-- Il ne saurait y avoir nulle part un plus bel avenir, pour un
+homme qui a de la conduite et de l'activité, dit ma tante.
+
+-- Pour un homme qui a de la conduite et de l'activité, répéta
+lentement mistress Micawber. Précisément il est évident pour moi
+que l'Australie est le lieu où M. Micawber trouvera la sphère
+d'action légitime pour donner carrière à ses grandes qualités.
+
+-- Je suis convaincu, ma chère madame, dit M. Micawber, que c'est
+dans les circonstances actuelles, le pays, le seul pays où je
+puisse établir ma famille; quelque chose d'extraordinaire nous est
+réservé sur ce rivage inconnu. La distance n'est rien, à
+proprement parler; et bien qu'il soit convenable de réfléchir à
+votre généreuse proposition, je vous assure que c'est purement une
+affaire de forme.»
+
+Jamais je n'oublierai comment, en un instant, il devint l'homme
+des espérances les plus folles, et se vit emporté déjà sur la roue
+de la fortune, ni comment mistress Micawber se mit à discourir à
+l'instant sur les moeurs du kangourou? Jamais je ne pourrai penser
+à cette rue de Canterbury, un jour de marché, sans me rappeler en
+même temps de quel air délibéré il marchait à nos côtés; il avait
+déjà pris les manières rudes, insouciantes et voyageuses d'un
+colon lointain; il fallait la voir examiner en passant les bêtes a
+cornes, de l'oeil exercé d'un fermier d'Australie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Encore un regard en arrière.
+
+
+Il faut que je fasse encore ici une pause. Ô! ma femme-enfant, je
+revois devant moi, sereine et calme, au milieu de la foule mobile
+qui agite ma mémoire, une figure qui me dit, avec son innocente
+tendresse et sa naïve beauté: «Arrêtez-vous pour songer à moi;
+retournez-vous pour jeter un regard sur la petite fleur qui va
+tomber et se flétrir!»
+
+Je m'arrête. Tout le reste pâlit et s'efface à mes yeux. Je me
+retrouve avec Dora, dans notre petite maison. Je ne sais pas
+depuis combien de temps elle est malade, j'ai une si longue
+habitude de la plaindre, que je ne compte plus le temps. Il n'est
+pas bien long peut-être à le détailler par mois et par jours, mais
+pour moi qui en souffre comme elle à tous les moments de la
+journée, Dieu! qu'il parait long et pénible!
+
+On ne me dit plus: «Il faut encore quelques jours.» Je commence à
+craindre en secret de ne plus voir le jour où ma femme-enfant
+reprendra sa course au soleil avec Jip, son vieux camarade.
+
+Chose singulière! il a vieilli presque subitement; peut-être ne
+trouve-t-il plus, auprès de sa maîtresse, cette gaieté qui le
+rendait plus jeune et plus gaillard; il se traîne lentement, il
+voit à peine, il n'a plus de force, et ma tante regrette le temps
+où il aboyait à son approche, au lieu de ramper comme il le fait à
+présent, jusqu'à elle, sans quitter le lit de Dora et de lécher
+doucement la main de son ancienne ennemie, qui est toujours au
+chevet du lit de ma femme.
+
+Dora est couchée: elle nous sourit avec son charmant visage;
+jamais elle ne se plaint; jamais elle ne prononce un mot
+d'impatience. Elle dit que nous sommes tous très-bons pour elle,
+que son cher mari se fatigue à la soigner, que ma tante ne dort
+plus, qu'elle est toujours, au contraire, près d'elle, bonne,
+active et vigilante. Quelquefois les deux petites dames qui
+ressemblent à des oiseaux viennent la voir, et alors nous causons
+de notre jour de noces et de tout cet heureux temps.
+
+Quel étrange repos dans toute mon existence d'alors, au dedans
+comme au dehors! Assis dans cette paisible petite chambre, je vois
+ma femme-enfant tourner vers moi ses yeux bleus: ses petits doigts
+s'entrelacent dans les miens. Bien des heures s'écoulent ainsi;
+mais, dans toutes ces heures uniformes, il y a trois épisodes qui
+me sont plus présents encore à l'esprit que les autres.
+
+Nous sommes au matin; Dora est toute belle, grâce aux soins de ma
+tante: elle me montre comme ses cheveux frisent encore sur
+l'oreiller, comme ils sont longs et brillants, et comme elle aime
+à les laisser flotter à l'aise dans son filet.
+
+«Ce n'est pas que j'en sois fière,» dit-elle en me voyant sourire,
+vilain moqueur, mais c'est parce que vous les trouviez beaux; et
+parce que, quand j'ai commencé à penser à vous, je me regardais
+souvent dans la glace, en me demandant si vous ne seriez pas bien
+aise d'en avoir une mèche. Oh! comme vous faisiez des folies, mon
+Dody, le jour où je vous en ai donné une!
+
+-- C'est le jour où vous étiez en train de copier des fleurs que
+je vous avais offertes, Dora, et où je vous ai dit combien je vous
+aimais.
+
+-- Ah! mais, moi, je ne vous ai pas dit alors, reprit Dora, comme
+j'ai pleuré sur ces fleurs, en pensant que vous aviez vraiment
+l'air de m'aimer! Quand je pourrai courir comme autrefois, David,
+nous irons revoir les endroits où nous avons fait tant
+d'enfantillages, n'est-ce pas? Nous reprendrons nos vieilles
+promenades? et nous n'oublierons pas mon pauvre papa.
+
+-- Oui certainement, et nous serons encore bien heureux; mais il
+faut vous dépêcher de vous guérir, ma chérie!
+
+-- Oh! ce ne sera pas long! je vais déjà beaucoup mieux, sans que
+ça paraisse.»
+
+Maintenant nous sommes au soir; je suis assis dans le même
+fauteuil, auprès du même lit, le même doux visage tourné vers moi.
+Nous avons gardé un moment le silence; elle me sourit. J'ai cessé
+de transporter chaque jour dans le salon mon léger fardeau. Elle
+ne quitte plus son lit.
+
+«Dody!
+
+-- Ma chère Dora!
+
+-- Ne me trouvez pas trop déraisonnable, après ce que vous m'avez
+appris l'autre jour de l'état de M. Wickfield, si je vous dis que
+je voudrais voir Agnès? J'ai bien envie de la voir!
+
+-- Je vais lui écrire, ma chérie.
+
+-- Vraiment?
+
+-- À l'instant même.
+
+-- Comme vous êtes bon, David! soutenez-moi sur votre bras. En
+vérité, mon ami, ce n'est pas une fantaisie, un vain caprice, j'ai
+vraiment besoin de la voir!
+
+-- Je conçois cela, et je n'ai qu'à le lui dire; elle viendra tout
+de suite.
+
+-- Vous êtes bien seul quand vous descendez au salon maintenant,
+murmura-t-elle en jetant ses bras autour de mon cou.
+
+-- C'est bien naturel, mon enfant chérie, quand je vois votre
+place vide!
+
+-- Ma place vide! Elle me serre contre son coeur, sans rien dire.
+Vraiment, je vous manque donc, David? reprend-elle avec un joyeux
+sourire. Moi qui suis si sotte, si étourdie, si enfant?
+
+-- Mon trésor, qui donc me manquerait sur la terre comme vous?
+
+-- Oh, mon mari! je suis si contente et si fâchée, pourtant! Elle
+se serre encore plus contre moi, et m'entoure de ses deux bras.
+Elle rit, puis elle pleure; enfin elle se calme, elle est
+heureuse.
+
+«Oui, bien heureuse! dit-elle. Vous enverrez à Agnès toutes mes
+tendresses, et vous lui direz que j'ai grande envie de la voir, je
+n'ai plus d'autre envie.
+
+-- Excepté de vous guérir, Dora.
+
+-- Oh! David! quelquefois, je me dis... vous savez que j'ai
+toujours été une petite sotte!... que ce jour là n'arrivera
+jamais!
+
+-- Ne dites pas cela, Dora! Mon amour, ne vous mettez pas de ces
+idées-là dans la tête.
+
+-- Je ne peux pas, David, et je ne le voudrais pas d'ailleurs.
+Mais cela ne m'empêche pas d'être très-heureuse, quoique j'éprouve
+de la peine à penser que mon cher mari se trouve bien seul, devant
+la place vide de sa femme-enfant.»
+
+Cette fois, il fait nuit; je suis toujours auprès d'elle. Agnès
+est arrivée; elle a passé avec nous un jour entier. Nous sommes
+restés la matinée avec Dora: ma tante, elle et moi. Nous n'avons
+pas beaucoup causé, mais Dora a eu l'air parfaitement heureux et
+paisible. Maintenant nous sommes seuls.
+
+Est-il bien vrai que ma femme-enfant va bientôt me quitter! On me
+l'a dit; hélas! ce n'était pas nouveau pour mes craintes; mais je
+veux en douter encore. Mon coeur se révolte contre cette pensée.
+Bien des fois, aujourd'hui, je l'ai quittée pour aller pleurer à
+l'écart. Je me suis rappelé que Jésus pleura sur cette dernière
+séparation des vivants et des morts. J'ai repassé dans mon coeur
+cette histoire pleine de grâce et de miséricorde. J'ai cherché à
+me soumettre, à prendre courage; mais, je le crains, sans y
+réussir tout à fait. Non, je ne peux admettre qu'elle touche à sa
+fin. Je tiens sa main dans les miennes; son coeur repose sur le
+mien; je vois son amour pour moi tout vivant encore. Je ne puis
+m'empêcher, me défendre d'une pâle et faible espérance qu'elle me
+sera conservée.
+
+«Je veux vous parler, David. Je veux vous dire une chose que j'ai
+souvent pensé à vous dire, depuis quelque temps. Vous voulez bien?
+ajouta-t-elle avec un doux regard.
+
+-- Oui, certainement, mon enfant. Pourquoi ne le voudrais-je pas?
+
+-- Ah! c'est que je ne sais pas ce que vous en penserez; peut-être
+vous l'êtes-vous déjà dit vous-même? peut-être l'avez-vous déjà
+pensé? David, mon ami, je crois que j'étais trop jeune.»
+
+Je pose ma tête près de la sienne sur l'oreiller; elle plonge ses
+yeux dans les miens et me parle tout doucement. Petit à petit, à
+mesure qu'elle avance, je sens, le coeur brisé, qu'elle me parle
+d'elle-même comme au passé.
+
+«Je crois, mon ami, que j'étais trop jeune. Je ne parle pas
+seulement de mon âge, j'étais trop jeune d'expérience, de pensées,
+trop jeune en tout. J'étais une pauvre petite créature. Peut-être
+eût-il mieux valu que nous ne nous fussions aimés que comme des
+enfants, pour l'oublier ensuite? Je commence à craindre que je ne
+fusse pas en état de faire une femme.»
+
+J'essaye d'arrêter mes larmes, et de lui répondre: «Oh! Dora, mon
+amour, vous ne l'étiez pas moins que moi de faire un mari!
+
+-- Je n'en sais rien. Et elle secouait comme jadis ses longues
+boucles. Peut-être. Mais si j'avais été plus en état de me marier,
+cela vous aurait peut-être fait du bien aussi. D'ailleurs, vous
+avez beaucoup d'esprit et moi je n'en ai pas.
+
+-- Est-ce que nous n'avons pas été très-heureux, ma petite Dora?»
+
+-- Oh! moi, j'ai été bien heureuse, bien heureuse. Mais, avec le
+temps, mon cher mari se serait lassé de sa femme-enfant. Elle
+aurait été de moins en moins sa compagne. Il aurait senti tous les
+jours davantage ce qui manquait à son bonheur. Elle n'aurait pas
+fait de progrès. Cela vaut mieux ainsi.
+
+-- Ô Dora, ma bien-aimée, ne me dites pas cela. Chacune de vos
+paroles a l'air d'un reproche!
+
+-- Vous savez bien que non, répond-elle en m'embrassant. Ô mon
+ami, vous n'avez jamais mérité cela de moi, et je vous aimais bien
+trop pour vous faire, sérieusement, le plus petit reproche;
+c'était mon seul mérite, sauf celui d'être jolie, du moins vous le
+trouviez... Êtes-vous bien seul en bas David?
+
+-- Oh! oui, bien seul!
+
+-- Ne pleurez pas... Mon fauteuil est-il toujours là!
+
+-- À son ancienne place.
+
+-- Oh! comme mon pauvre ami pleure! Chut! Chut! Maintenant
+promettez-moi une chose. Je veux parler à Agnès. Quand vous
+descendrez, priez Agnès de monter chez moi, et pendant que je
+causerai avec elle, que personne ne vienne, pas même ma tante. Je
+veux lui parler à elle seule. Je veux parler à Agnès toute seule!»
+
+Je lui promets de lui envoyer tout de suite Agnès; mais je ne peux
+pas la quitter; j'ai trop de chagrin.
+
+«Je vous disais que cela valait mieux ainsi! murmure-t-elle en me
+serrant dans ses bras. Oh! David, plus tard vous n'auriez pas pu
+aimer votre femme-enfant plus que vous ne le faites; plus tard,
+elle vous aurait causé tant d'ennuis et de désagréments, que peut-
+être vous l'auriez moins aimée. J'étais trop jeune et trop enfant,
+je le sais. Cela vaut bien mieux ainsi!»
+
+Je vais dans le salon et j'y trouve Agnès; je la prie de monter.
+Elle disparaît, et je reste seul avec Jip.
+
+Sa petite niche chinoise est près du feu; il est couché sur son
+lit de flanelle; il cherche à s'endormir en gémissant. La lune
+brille de sa plus douce clarté. Et mes larmes tombent à flots, et
+mon triste coeur est plein d'une angoisse rebelle, il lutte
+douloureusement contre le coup qui le châtie, oh! oui bien
+douloureusement.
+
+Je suis assis au coin du feu, je songe, avec un vague remords, à
+tous les sentiments que j'ai nourris en secret depuis mon mariage.
+Je pense à toutes les petites misères qui se sont passées entre
+Dora et moi, et je sens combien on a raison de dire que ce sont
+toutes ces petites misères qui composent la vie. Et je revois
+toujours devant moi la charmante enfant, telle que je l'ai d'abord
+connue, embellie par mon jeune amour, comme par le sien, de tous
+les charmes d'un tel amour. Aurait-il mieux valu, comme elle me le
+disait, que nous nous fussions aimés comme des enfants, pour nous
+oublier ensuite? Coeur rebelle, répondez.
+
+Je ne sais comment le temps se passe; enfin je suis rappelé à moi
+par le vieux compagnon de ma petite femme, il est plus agité, il
+se traîne hors de sa niche, il me regarde, il regarde la porte, il
+pleure parce qu'il veut monter.
+
+«Pas ce soir, Jip! pas ce soir!» Il se rapproche lentement de moi,
+il lèche ma main, et lève vers moi ses yeux qui ne voient plus
+qu'à peine.
+
+«Oh, Jip! peut-être plus jamais!» Il se couche à mes pieds,
+s'étend comme pour dormir, pousse un gémissement plaintif: il est
+mort.
+
+«Oh! Agnès! venez, venez voir!»
+
+Car Agnès vient de descendre en effet. Son visage est plein de
+compassion et de douleur, un torrent de larmes s'échappe de ses
+yeux, elle me regarde sans me dire un mot, sa main me montre le
+ciel!
+
+«Agnès?»
+
+C'est fini. Je ne vois plus rien; mon esprit se trouble, et au
+même instant, tout s'efface de mon souvenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Les opérations de M. Micawber.
+
+
+Ce n'est pas le moment de dépeindre l'état de mon âme sous
+l'influence de cet horrible événement. J'en vins à croire que
+l'avenir était fermé pour moi, que j'avais perdu à jamais toute
+activité et toute énergie, qu'il n'y avait plus pour moi qu'un
+refuge: le tombeau, je n'arrivai que par degrés à ce marasme
+languissant, qui m'aurait peut-être dominé dès les premiers
+moments, si mon affliction n'avait été troublée d'abord, et
+augmentée plus tard par des événements que je vais raconter dans
+la suite de cette histoire. Quoiqu'il en soit, ce qu'il y a de
+certain, c'est qu'il se passa un certain temps avant que je
+comprisse toute l'étendue de mon malheur; je croyais presque que
+j'avais déjà traversé mes plus douloureuses angoisses, et je
+trouvais une consolation à méditer sur tout ce qu'il y avait de
+beau et de pur dans cette histoire touchante qui venait de finir
+pour toujours.
+
+À présent même, je ne me rappelle pas distinctement l'époque où on
+me parla de faire un voyage, ni comment nous fûmes amenés à penser
+que je ne trouverais que dans le changement de lieu et de
+distractions, la consolation et le repos dont j'avais besoin.
+Agnès exerçait tant d'influence sur tout ce que nous pensions, sur
+tout ce que nous disions, sur tout ce que nous faisions, pendant
+ces jours de deuil, que je crois pouvoir lui attribuer ce projet.
+Mais cette influence s'exerçait si paisiblement, que je n'en sais
+pas davantage.
+
+Je commençais à croire que, lorsque j'associais jadis la pensée
+d'Agnès au vieux vitrail de l'église, c'était par un instinct
+prophétique de ce qu'elle serait pour moi, à l'heure du grand
+chagrin qui devait fondre un jour sur ma vie. En effet, à partir
+du moment que je n'oublierai jamais, où elle m'apparut debout, la
+main levée vers le ciel, elle fut, pendant ces heures si
+douloureuses, comme une sainte dans ma demeure solitaire; lorsque
+l'ange de la mort descendit près de Dora, ce fut sur le sein
+d'Agnès qu'elle s'endormit, le sourire sur les lèvres; je ne le
+sus qu'après, lorsque je fus en état d'entendre ces tristes
+détails. Quand je revins à moi, je la vis à mes côtés, versant des
+larmes de compassion, et ses paroles pleines d'espérance et de
+paix, son doux visage qui semblait descendre d'une région plus
+pure et plus voisine du ciel, pour se pencher sur moi, vinrent
+calmer mon coeur indocile, et adoucir mon désespoir.
+
+Il faut poursuivre mon récit.
+
+Je devais voyager. C'était, à ce qu'il parait, une résolution
+arrêtée entre nous dès les premiers moments. La terre ayant reçu
+tout ce qui pouvait périr de celle qui m'avait quitté, il ne me
+restait plus qu'à attendre ce que M. Micawber appelait le dernier
+acte de la pulvérisation de Heeps, et le départ des émigrants.
+
+Sur la demande de Traddles, qui fut pour moi, pendant mon
+affliction, le plus tendre et le plus dévoué des amis, nous
+retournâmes à Canterbury, ma tante, Agnès et moi. Nous nous
+rendîmes tout droit chez M. Micawber qui nous attendait. Depuis
+l'explosion de notre dernière réunion, Traddles n'avait cessé de
+partager ses soins entre la demeure de M. Micawber et celle de
+M. Wickfield. Quand la pauvre mistress Micawber me vit entrer,
+dans mes vêtements de deuil, elle fut extrêmement émue, il y avait
+encore dans ce coeur-là beaucoup de bon, malgré les tracas et les
+souffrances prolongées qu'elle avait subis depuis tant d'années.
+
+«Eh bien! monsieur et mistress Micawber, dit ma tante, dès que
+nous fûmes assis, avez-vous songé à la proposition d'émigrer que
+je vous ai faite?
+
+-- Ma chère madame, reprit M. Micawber, je ne saurais mieux
+exprimer la conclusion à laquelle nous sommes arrivés. Mistress
+Micawber, votre humble serviteur, et je puis ajouter nos enfants,
+qu'en empruntant le langage d'un poète illustre, et en vous disant
+avec lui:
+
+_Notre barque aborda au rivage,
+Et de loin je vois sur les flots
+Le navire et ses matelots,
+Préparer tout pour le voyage._
+
+-- À la bonne heure! dit ma tante. J'augure bien pour vous de
+cette décision qui fait honneur à votre bon sens.
+
+-- C'est vous, madame, qui nous faites beaucoup d'honneur,
+répondit-il; puis, consultant son carnet: Quant à l'assistance
+pécuniaire qui doit nous mettre à même de lancer notre frêle canot
+sur l'océan des entreprises, j'ai pesé de nouveau ce point
+capital, et je vous propose l'arrangement suivant, que j'ai
+libellé, je n'ai pas besoin de le dire, sur papier timbré, d'après
+les prescriptions des divers actes du Parlement relatifs à cette
+sorte de garanties: j'offre le remboursement aux échéances ci-
+dessous indiquées, dix-huit mois, deux ans, et deux ans et demi.
+J'avais d'abord proposé un an, dix-huit mois, et deux ans; mais je
+craindrais que le temps ne fût un peu court pour amasser quelque
+chose. Nous pourrions, à la première échéance, ne pas avoir été
+favorisés dans nos récoltes,» et M. Micawber regardait par toute
+la chambre comme s'il y voyait quelques centaines d'ares d'une
+terre bien cultivée, «ou bien il se pourrait que nous n'eussions
+pas encore serré nos grains. On ne trouve pas toujours des bras
+comme on veut, je le crains, dans cette partie de nos colonies où
+nous devrons désormais lutter contre la fécondité luxuriante d'un
+sol vierge encore.
+
+-- Arrangez cela comme il vous plaira, monsieur, dit ma tante.
+
+-- Madame, répliqua-t-il, mistress Micawber et moi, nous sentons
+vivement l'extrême bonté de nos amis et de nos parents. Ce que je
+désire, c'est d'être parfaitement en règle, et parfaitement exact.
+Nous allons tourner un nouveau feuillet du livre de la vie, nous
+allons essayer d'un ressort inconnu et prendre en main un levier
+puissant: je tiens, pour moi, comme pour mon fils, à ce que ces
+arrangements soient conclus, comme cela se doit, d'homme à homme.»
+
+Je ne sais si M. Micawber attachait à cette dernière phrase un
+sens particulier. Je ne sais si jamais ceux qui l'emploient sont
+bien sûrs que cela veuille dire quelque chose, mais ce qu'il y a
+de certain, c'est qu'il aimait beaucoup cette locution, car il
+répéta, avec une toux expressive: «Comme cela se doit, d'homme à
+homme.»
+
+«Je propose, dit M. Micawber, des lettres de change; elles sont en
+usage dans tout le monde commerçant (c'est aux juifs, je crois,
+que nous devons en attribuer l'origine, et ils n'ont su que trop y
+conserver encore une bonne part, depuis ce jour); je les propose
+parce que ce sont des effets négociables. Mais si on préférait
+toute autre garantie, je serais heureux de me conformer aux voeux
+énoncés à ce sujet: Comme cela se doit d'homme à homme.»
+
+Ma tante déclara que, quand on était décidé des deux côtés à
+consentir à tout, il lui semblait qu'il ne pouvait s'élever aucune
+difficulté. M. Micawber fut de son avis.
+
+«Quant à nos préparatifs intérieurs, madame, reprit M. Micawber
+avec un sentiment d'orgueil, permettez-moi de vous dire comment
+nous cherchons à nous rendre propres au sort qui nous sera
+désormais dévolu. Ma fille aînée se rend tous les matins à cinq
+heures, dans un établissement voisin, pour y acquérir le talent,
+si l'on peut ainsi parler, de traire les vaches. Mes plus jeunes
+enfants étudient, d'aussi près que les circonstances le leur
+permettent, les moeurs des porcs et des volailles qu'on élève dans
+les quartiers moins élégants de cette cité: deux fois déjà, on les
+a rapportés à la maison, pour ainsi dire, écrasés par des
+charrettes. J'ai moi-même, la semaine passée, donné toute mon
+attention à l'art de la boulangerie, et mon fils Wilkins s'est
+consacré à conduire des bestiaux, lorsque les grossiers
+conducteurs payés pour cet emploi lui ont permis de leur rendre
+gratis quelques services en ce genre. Je regrette, pour l'honneur
+de notre espèce, d'être obligé d'ajouter que de telles occasions
+ne se présentent que rarement; en général, on lui ordonne, avec
+des jurements effroyables, de s'éloigner au plus vite.
+
+-- Tout cela est à merveille, dit ma tante du ton le plus
+encourageant. Mistress Micawber n'est pas non plus restée oisive,
+J'en suis persuadée?
+
+-- Chère madame, répondit mistress Micawber, de son air affairé,
+je dois avouer que je n'ai pas jusqu'ici pris une grande part à
+des occupations qui aient un rapport direct avec la culture ou
+l'élevage des bestiaux, bien que je me propose d'y donner toute
+mon attention lorsque nous serons là-bas. Le temps que j'ai pu
+dérober à mes devoirs domestiques, je l'ai consacré à une
+correspondance étendue avec ma famille. Car j'avoue, mon cher
+monsieur Copperfield, ajouta mistress Micawber, qui s'adressait
+souvent à moi, probablement parce que jadis elle avait l'habitude
+de prononcer mon nom au début de ses discours, j'avoue que, selon
+moi, le temps est venu d'ensevelir le passé dans un éternel oubli;
+ma famille doit aujourd'hui donner la main à M. Micawber,
+M. Micawber doit donner la main à ma famille: il est temps que le
+lion repose à côté de l'agneau, et que ma famille se réconcilie
+avec M. Micawber.
+
+Je déclarai que c'était aussi mon avis.
+
+«C'est du moins sous cet aspect, mon cher monsieur Copperfield,
+que j'envisage les choses. Quand je demeurais chez nous avec papa
+et maman, papa avait l'habitude de me demander, toutes les fois
+qu'on discutait une question dans notre petit cercle: «Que pense
+mon Emma de cette affaire?» Peut-être papa me montrait-il plus de
+déférence que je n'en méritais, mais cependant, il m'est permis
+naturellement d'avoir mon opinion sur la froideur glaciale qui a
+toujours régné dans les relations de M. Micawber avec ma famille;
+je puis me tromper, mais enfin j'ai mon opinion.
+
+-- Certainement. C'est tout naturel, madame, dit ma tante.
+
+-- Précisément, continua mistress Micawber. Certainement, je puis
+me tromper, c'est même très-probable, mais mon impression
+individuelle, c'est que le gouffre qui sépare M. Micawber et ma
+famille, est venu de ce que ma famille a craint que M. Micawber
+n'eût besoin d'assistance pécuniaire. Je ne puis m'empêcher de
+croire qu'il y a des membres de ma famille, ajouta-t-elle avec un
+air de grande pénétration, qui ont craint de voir M. Micawber leur
+demander de s'engager personnellement pour lui, en lui prêtant
+leur nom. Je ne parle pas ici de donner leurs noms pour le baptême
+de nos enfants; mais ce qu'ils redoutaient, c'était qu'on ne s'en
+servît pour des lettres de change, qui auraient ensuite couru le
+risque d'être négociées à la Banque.»
+
+Le regard sagace avec lequel mistress Micawber nous annonçait
+cette découverte, comme si personne n'y avait jamais songé, sembla
+étonner ma tante qui répondit un peu brusquement:
+
+«Eh bien! madame, à tout prendre, je ne serais pas étonnée que
+vous eussiez raison.
+
+-- M. Micawber est maintenant sur le point de se débarrasser des
+entraves pécuniaires qui ont si longtemps entravé sa marche; il va
+prendre un nouvel essor dans un pays où il trouvera une ample
+carrière pour déployer ses facultés; point extrêmement important à
+mes yeux; les facultés de M. Micawber ont besoin d'espace. Il me
+semble donc que ma famille devrait profiter de cette occasion pour
+se mettre en avant. Je voudrais que M. Micawber et ma famille se
+réunissent dans une fête donnée... aux frais de ma famille; un
+membre important de ma famille y porterait un toast à la santé et
+à la prospérité de M. Micawber, et M. Micawber y trouverait
+l'occasion de leur développer ses vues.
+
+-- Ma chère, dit M. Micawber, avec quelque vivacité, je crois
+devoir déclarer tout de suite que, si j'avais à développer mes
+vues devant une telle assemblée, elle en serait probablement
+choquée: mon avis étant qu'en masse votre famille se compose de
+faquins impertinents, et, en détail, de coquins fieffés.
+
+-- Micawber, dit mistress Micawber, en secouant la tête, non! Vous
+ne les avez jamais compris, et ils ne vous ont jamais compris,
+voilà tout.»
+
+M. Micawber toussa légèrement.
+
+«Ils ne vous ont jamais compris, Micawber, dit sa femme. Peut-être
+en sont-ils incapables. Si cela est, il faut les plaindre, et j'ai
+compassion de leur infortune.
+
+-- Je suis extrêmement fâché, ma chère Emma, dit M. Micawber, d'un
+ton radouci, de m'être laissé aller à des expressions qu'on peut
+trouver un peu vives. Tout ce que je veux dire, c'est que je peux
+quitter cette contrée sans que votre famille se mette en avant
+pour me favoriser... d'un adieu, en me poussant de l'épaule pour
+précipiter mon départ; enfin, j'aime autant m'éloigner
+d'Angleterre, de mon propre mouvement, que de m'y faire encourager
+par ces gens-là. Cependant, ma chère, s'ils daignaient répondre à
+votre communication, ce qui d'après notre expérience à tous deux,
+me semble on ne peut plus improbable, je serais bien loin d'être
+un obstacle à vos désirs.»
+
+La chose étant ainsi décidée à l'amiable, M. Micawber offrit le
+bras à mistress Micawber, et jetant un coup d'oeil sur le tas de
+livres et de papiers placés sur la table, devant Traddles, il
+déclara qu'ils allaient se retirer pour nous laisser libres; ce
+qu'ils firent de l'air le plus cérémonieux.
+
+«Mon cher Copperfield, dit Traddles en s'enfonçant dans son
+fauteuil, lorsqu'ils furent partis, et en me regardant avec un
+attendrissement qui rendait ses yeux plus rouges encore qu'à
+l'ordinaire, et donnait à ses cheveux les attitudes les plus
+bizarres, je ne vous demande pas pardon de venir vous parler
+d'affaires: je sais tout l'intérêt que vous prenez à celles-ci, et
+cela pourra d'ailleurs apporter quelque diversion à votre douleur.
+Mon cher ami, j'espère que vous n'êtes pas trop fatigué?
+
+-- Je suis tout prêt, lui dis-je après un moment de silence. C'est
+à ma tante qu'il faut penser d'abord. Vous savez tout le mal
+qu'elle s'est donné?
+
+-- Sûrement, sûrement, répondit Traddles: qui pourrait l'oublier!
+
+-- Mais ce n'est pas tout, repris-je. Depuis quinze jours, elle a
+de nouveaux chagrins; elle n'a fait que courir dans Londres tous
+les jours. Plusieurs fois elle est sortie le matin de bonne heure,
+pour ne revenir que le soir. Hier encore, Traddles, avec ce voyage
+en perspective, il était près de minuit quand elle est rentrée.
+Vous savez combien elle pense aux autres. Elle ne veut pas me dire
+le sujet de ses peines.»
+
+Ma tante, le front pâle et sillonné de rides profondes, resta
+immobile à m'écouter. Quelques larmes coulèrent lentement sur ses
+joues, elle mit sa main dans la mienne.
+
+«Ce n'est rien, Trot, ce n'est rien. C'est fini. Vous le saurez un
+jour. Maintenant, Agnès, ma chère, occupons-nous de nos affaires.
+
+-- Je dois rendre à M. Micawber la justice de dire, reprit
+Traddles, que bien qu'il n'ait pas su travailler utilement pour
+son propre compte, il est infatigable quand il s'agit des affaires
+d'autrui. Je n'ai jamais rien vu de pareil. S'il a toujours eu
+cette activité dévorante, il doit avoir à mon compte au moins deux
+cents ans, à l'heure qu'il est. C'est quelque chose
+d'extraordinaire que l'état dans lequel il se met, que la passion
+avec laquelle il se plonge, jour et nuit, dans l'examen des
+papiers et des livres de compte: je ne parle pas de l'immense
+quantité de lettres qu'il m'a écrites, quoique nous soyons porte à
+porte: souvent même il m'en passe à travers la table, quand il
+serait infiniment plus court de nous expliquer de vive voix.
+
+-- Des lettres! s'écrie ma tante. Mais je suis sûre qu'il ne rêve
+que par lettres!
+
+-- Et M. Dick, dit Traddles, lui aussi il a fait merveille!
+Aussitôt qu'il a été délivré du soin de veiller sur Uriah Heep, ce
+qu'il a fait avec un soin inouï, il s'est dévoué aux intérêts de
+M. Wickfield, et il nous a véritablement rendu les plus grands
+services, en nous aidant dans nos recherches, en faisant mille
+petites commissions pour nous, en nous copiant tout ce dont nous
+avions besoin.
+
+-- Dick est un homme très-remarquable, s'écria ma tante, je l'ai
+toujours dit. Trot, vous le savez!
+
+-- Je suis heureux de dire, miss Wickfield, poursuivit Traddles,
+avec une délicatesse et un sérieux vraiment touchants, que pendant
+votre absence l'état de M. Wickfield s'est grandement amélioré.
+Délivré du poids qui l'accablait depuis si longtemps, et des
+craintes terribles qui l'éprouvaient, ce n'est plus le même homme.
+Il retrouve même souvent la faculté de concentrer sa mémoire et
+son attention sur des questions d'affaires, et il nous a aidés à
+éclaircir plusieurs points épineux sur lesquels nous n'aurions
+peut-être jamais pu nous former un avis sans son aide. Mais je me
+hâte d'en venir aux résultats, qui ne seront pas longs à vous
+faire connaître; je n'en finirais jamais si je me mettais à vous
+conter en détail tout ce qui me donne bon espoir pour l'avenir.»
+
+Il était aisé de voir que cet excellent Traddles disait cela pour
+nous faire prendre courage, et pour permettre à Agnès d'entendre
+prononcer le nom de son père sans inquiétude; mais nous n'en fûmes
+pas moins charmés tous.
+
+«Voyons! dit Traddles, en classant les papiers qui étaient sur la
+table. Nous avons examiné l'état de nos fonds, et, après avoir mis
+en ordre des comptes dont les uns étaient fort embrouillés sans
+mauvaise intention, et dont les autres étaient embrouillés et
+falsifiés à dessein, il nous parait évident que M. Wickfield
+pourrait aujourd'hui se retirer des affaires, sans rester le moins
+du monde en déficit.
+
+-- Que Dieu soit béni! dit Agnès, avec une fervente
+reconnaissance.
+
+-- Mais, dit Traddles, il lui resterait si peu de chose pour vivre
+(car même à supposer qu'il vendit la maison, il ne posséderait
+plus que quelques centaines de livres sterling), que je crois
+devoir vous engager à réfléchir, miss Wickfield, s'il ne ferait
+pas mieux de continuer à gérer les propriétés dont il a été si
+longtemps chargé. Ses amis pourraient, vous sentez, l'aider de
+leurs conseils, maintenant qu'il serait affranchi de tout
+embarras. Vous-même, miss Wickfield, Copperfield et moi...
+
+-- J'y ai pensé, Trotwood, dit Agnès en me regardant, et je crois
+que cela ne peut pas, que cela ne doit pas être; même sur les
+instances d'un ami auquel nous devons tant, et auquel nous sommes
+si reconnaissants.
+
+-- J'aurais tort de faire des instances, reprit Traddles. J'ai cru
+seulement devoir vous en donner l'idée. N'en parlons plus.
+
+-- Je suis heureuse de vous entendre, répondit Agnès avec fermeté,
+car cela me donne l'espoir, et presque la certitude que nous
+pensons de même, cher monsieur Traddles, et vous aussi, cher
+Trotwood. Une fois mon père délivré d'un tel fardeau, que
+pourrais-je souhaiter? Rien autre chose que de le voir soulagé
+d'un travail si pénible, et de pouvoir lui consacrer ma vie, pour
+lui rendre un peu de l'amour et des soins dont il m'a comblée.
+Depuis des années, c'est ce que je désire le plus au monde. Rien
+ne pourrait me rendre plus heureuse que la pensée d'être chargée
+de notre avenir, si ce n'est le sentiment que mon père ne sera
+plus accablé par une trop pesante responsabilité.
+
+-- Avez-vous songé à ce que vous pourriez faire, Agnès?
+
+-- Souvent, cher Trotwood. Je ne suis pas inquiète. Je suis
+certaine de réussir. Tout le monde me connaît ici, et l'on me veut
+du bien, j'en suis sûre. Ne craignez pas pour moi. Nos besoins ne
+sont pas grands. Si je peux mettre en location notre chère vieille
+maison, et tenir une école, je serai heureuse de me sentir utile.»
+
+En entendant cette voix ardente, émue, mais paisible, j'avais si
+présent le souvenir de la vieille et chère maison, autrefois ma
+demeure solitaire, que je ne pus répondre un seul mot: j'avais le
+coeur trop plein. Traddles fit semblant de chercher une note parmi
+ses papiers.
+
+«À présent, miss Trotwood, dit Traddles, nous avons à nous occuper
+de votre fortune.
+
+-- Eh bien! monsieur, répondit ma tante en soupirant; tout ce que
+je peux vous en dire, c'est que si elle n'existe plus, je saurai
+en prendre mon parti; et que si elle existe encore, je serai bien
+aise de la retrouver.
+
+-- C'était je crois, originairement, huit mille livres sterling,
+dans les consolidés? dit Traddles.
+
+-- Précisément! répondit ma tante.
+
+-- Je ne puis en retrouver que cinq, dit Traddles d'un air
+perplexe.
+
+-- Est-ce cinq mille livres ou cinq livres? dit ma tante avec le
+plus grand sang-froid.
+
+-- Cinq mille livres, repartit Traddles.
+
+-- C'était tout ce qu'il y avait, répondit ma tante. J'en avais
+vendu moi-même trois mille, dont mille pour votre installation,
+mon cher Trot; j'ai gardé le reste. Quand j'ai perdu ce que je
+possédais, j'ai cru plus sage de ne pas vous parler de cette
+dernière somme, et de la tenir en réserve pour parer aux
+événements. Je voulais voir comment vous supporteriez cette
+épreuve, Trot; vous l'avez noblement supportée, avec persévérance,
+avec dignité, avec résignation. Dick a fait de même. Ne me parlez
+pas, car je me sens les nerfs un peu ébranlés.»
+
+Personne n'aurait pu le deviner à la voir si droite sur sa chaise,
+les bras croisés; elle était au contraire merveilleusement
+maîtresse d'elle-même.
+
+«Alors je suis heureux de pouvoir vous dire, s'écrie Traddles d'un
+air radieux, que nous avons retrouvé tout votre argent.
+
+-- Surtout que personne ne m'en félicite, je vous prie, dit ma
+tante... Et comment cela, monsieur?
+
+-- Vous croyiez que M. Wickfield avait mal à propos disposé de
+cette somme? dit Traddles.
+
+-- Certainement, dit ma tante. Aussi je n'ai pas eu de peine à
+garder le silence. Agnès, ne me dites pas un mot!
+
+-- Et le fait est, dit Traddles, que vos fonds avaient été vendus
+en vertu des pouvoirs que vous lui aviez confiés; je n'ai pas
+besoin de vous dire par qui, ni sur quelle signature. Ce misérable
+osa plus tard affirmer et même prouver, par des chiffres, à
+M. Wickfield, qu'il avait employé la somme (d'après des
+instructions générales, disait-il) pour pallier d'autres déficits
+et d'autres embarras d'affaires. M. Wickfield n'a pris d'autre
+participation à cette fraude, que d'avoir la malheureuse faiblesse
+de vous payer plusieurs fois les intérêts d'un capital qu'il
+savait ne plus exister.
+
+-- Et à la fin, il s'en attribua tout le blâme, ajouta ma tante;
+il m'écrivit alors une lettre insensée où il s'accusait de vol, et
+des crimes les plus odieux. Sur quoi je lui fis une visite un
+matin, je demandai une bougie, je brûlai sa lettre, et je lui dis
+de me payer un jour, si cela lui était possible, mais en
+attendant, s'il ne le pouvait pas, de veiller sur ses propres
+affaires pour l'amour de sa fille... Si on me parle, je sors de la
+chambre!»
+
+Nous restâmes silencieux; Agnès se cachait la tête dans ses mains.
+
+«Eh bien, mon cher ami, dit ma tante après un moment, vous lui
+avez donc arraché cet argent?
+
+-- Ma foi! dit Traddles, M. Micawber l'avait si bien traqué et
+s'était muni de tant de preuves irrésistibles que l'autre n'a pas
+pu nous échapper. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que je
+crois en vérité que c'est encore plus par haine pour Copperfield
+que pour satisfaire son extrême avarice, qu'il avait dérobé cet
+argent. Il me l'a dit tout franchement. Il n'avait qu'un regret,
+c'était de n'avoir pas dissipé cette somme, pour vexer Copperfield
+et pour lui faire tort.
+
+-- Voyez-vous! dit ma tante en fronçant les sourcils d'un air
+pensif, et en jetant un regard sur Agnès. Et qu'est-il devenu?
+
+-- Je n'en sais rien. Il est parti, dit Traddles, avec sa mère,
+qui ne faisait que crier, supplier, confesser tout. Ils sont
+partis pour Londres, par la diligence de soir, et je ne sais rien
+de plus sur son compte, si ce n'est qu'il a montré pour moi en
+partant la malveillance la plus audacieuse. Il ne m'en voulait pas
+moins qu'à M. Micawber; j'ai pris cette déclaration pour un
+compliment, et je me suis fait un plaisir de le lui dire.
+
+-- Croyez-vous qu'il ait quelque argent, Traddles? lui demandai-
+je.
+
+-- Oh! oui, j'en suis bien convaincu, répondit-il en secouant la
+tête d'un air sérieux. Je suis sûr que, d'une façon ou d'une
+autre, il doit avoir empoché un joli petit magot. Mais je crois,
+Copperfield, que si vous aviez l'occasion de l'observer plus tard
+dans le cours de sa destinée, vous verriez que l'argent ne
+l'empêchera pas de mal tourner. C'est un hypocrite fini; quoi
+qu'il fasse, soyez sûr qu'il ne marchera jamais que par des voies
+tortueuses. C'est le seul plaisir qui le dédommage de la
+contrainte extérieure qu'il s'impose. Comme il rampe sans cesse à
+plat ventre pour arriver à quelque petit but particulier, il se
+fera toujours un monstre de chaque obstacle qu'il rencontrera sur
+son chemin; par conséquent il poursuivra de sa haine et de ses
+soupçons chacun de ceux qui le gêneront dans ses vues, fût-ce le
+plus innocemment du monde. Alors ses voies deviendront de plus en
+plus tortueuses, au moindre ombrage qu'il pourra prendre. Il n'y a
+qu'à voir sa conduite ici pour s'en convaincre.
+
+-- C'est un monstre de bassesse comme on n'en voit pas, dit ma
+tante.
+
+-- Je n'en sais trop rien, répliqua Traddles d'un air pensif. Il
+n'est pas difficile de devenir un monstre de bassesse, quand on
+veut s'en donner la peine.
+
+-- Et M. Micawber? dit ma tante.
+
+-- Ah! réellement, dit Traddles d'un air réjoui, je ne peux pas
+m'empêcher de donner encore les plus grands éloges à M. Micawber.
+Sans sa patience et sa longue persévérance, nous n'aurions fait
+rien qui vaille. Et il ne faut pas oublier que M. Micawber a bien
+agi, par pur dévouement: quand on songe à tout ce qu'il aurait pu
+obtenir d'Uriah Heep, en se faisant payer son silence!
+
+-- Vous avez bien raison, lui dis-je.
+
+-- Et maintenant que faut-il lui donner? demanda ma tante.
+
+-- Oh! avant d'en venir là dit Traddles d'un air un peu
+déconcerté, j'ai cru devoir, par discrétion, omettre deux points
+dans l'arrangement fort peu légal (car il ne faut pas se
+dissimuler qu'il est fort peu légal d'un bout à l'autre) de cette
+difficile question. Les billets souscrits par M. Micawber au
+profit d'Uriah, pour les avances qu'il lui faisait...
+
+-- Eh bien! il faut les lui rembourser, dit ma tante.
+
+-- Oui, mais je ne sais pas quand on voudra s'en servir contre
+lui, ni où ils sont, reprit Traddles en écarquillant les yeux; et
+je crains fort que d'ici à son départ, M. Micawber ne soit
+constamment arrêté ou saisi pour dettes.
+
+-- Alors il faudra le mettre constamment en liberté, et faire
+lever chaque saisie, dit ma tante. À quoi cela monte-t-il en tout?
+
+-- Mais, M. Micawber a porté avec beaucoup d'exactitude ces
+transactions (il appelle ça des transactions) sur son grand-livre,
+reprit Traddles en souriant, et cela monte à cent trois livres
+sterling et cinq shillings.
+
+-- Voyons, que lui donnerons-nous, cette somme-là comprise? dit ma
+tante. Agnès, ma chère, nous reparlerons plus tard ensemble de
+votre part proportionnelle dans ce petit sacrifice... Eh bien!
+combien dirons-nous? Cinq cents livres?»
+
+Nous prîmes la parole en même temps, sur cette offre, Traddles et
+moi. Nous insistâmes tous deux pour qu'on ne remît à M. Micawber
+qu'une petite somme à la fois, et que, sans le lui promettre
+d'avance, on soldât à mesure ce qu'il devait à Uriah Heep. Nous
+fûmes d'avis qu'on payât le passage et les frais d'installation de
+la famille, qu'on leur donnât en outre cent livres sterling, et
+qu'on eût l'air de prendre au sérieux l'arrangement proposé par
+M. Micawber pour payer ces avances: il lui serait salutaire de se
+sentir sous le coup de cette responsabilité. À cela j'ajoutai que
+je donnerais sur son caractère quelques détails à M. Peggotty, sur
+qui je savais qu'on pouvait compter. On pourrait aussi confier à
+M. Peggotty le soin de lui avancer plus tard cent livres sterling
+en sus de ce qu'il aurait déjà reçu au départ. Je me proposais
+encore d'intéresser M. Micawber à M. Peggotty, en lui confiant, de
+l'histoire de ce dernier, ce qu'il me semblerait utile ou
+convenable de ne lui point cacher, afin de les amener à
+s'entr'aider mutuellement, dans leur intérêt commun. Nous entrâmes
+tous chaudement dans ces plans; et je puis dire par avance qu'en
+effet la plus parfaite bonne volonté et la meilleure harmonie ne
+tardèrent pas à régner entre les deux parties intéressées.
+
+Voyant que Traddles regardait ma tante d'un air soucieux, je lui
+rappelai qu'il avait fait allusion à deux questions dont il devait
+nous parler.
+
+«Votre tante m'excusera et vous aussi, Copperfield, si j'aborde un
+sujet aussi pénible, dit Traddles en hésitant, mais je crois
+nécessaire de le rappeler à votre souvenir. Le jour où M. Micawber
+nous a fait cette mémorable dénonciation, Uriah Heep a proféré des
+menaces contre le mari de votre tante.»
+
+Ma tante inclina la tête, sans changer de position, avec le même
+calme apparent.
+
+«Peut-être, continua Traddles, n'était-ce qu'une impertinence en
+l'air.
+
+-- Non, répondit ma tante.
+
+-- Il y avait donc... je vous demande bien pardon... une personne
+portant ce titre...? dit Traddles, et elle était sous sa coupe?
+
+-- Oui, mon ami,» dit ma tante.
+
+Traddles expliqua, et d'une mine allongée, qu'il n'avait pas pu
+aborder ce sujet, et que dans l'arrangement qu'il avait fait, il
+n'en était pas question, non plus que des lettres de créance
+contre M. Micawber; que nous n'avions plus aucun pouvoir sur Uriah
+Heep, et que s'il était à même de nous faire du tort, ou de nous
+jouer un mauvais tour, aux uns ou aux autres, il n'y manquerait
+certainement pas.
+
+Ma tante gardait le silence; quelques larmes coulaient sur ses
+joues.
+
+«Vous avez raison, dit-elle. Vous avez bien fait d'en parler.
+
+-- Pouvons-nous faire quelque chose, Copperfield ou moi? demanda
+doucement Traddles.
+
+-- Rien, dit ma tante. Je vous remercie mille fois. Trot, mon
+cher, ce n'est qu'une vaine menace. Faites rentrer M. et mistress
+Micawber. Et surtout ne me dites rien ni les uns ni les autres.»
+En même temps, elle arrangea les plis de sa robe, et se rassit,
+toujours droite comme à l'ordinaire, les yeux fixés sur la porte.
+
+«Eh bien, M. et mistress Micawber, dit ma tante en les voyant
+entrer, nous avons discuté la question de votre émigration, je
+vous demande bien pardon de vous avoir laissés si longtemps seuls;
+voici ce que nous vous proposons.»
+
+Puis elle expliqua ce qui avait été convenu, à l'extrême
+satisfaction de la famille, petits et grands, là présents.
+M. Micawber en particulier fut tellement enchanté de trouver une
+si belle occasion de pratiquer ses habitudes de transactions
+commerciales, en souscrivant des billets, qu'on ne put l'empêcher
+de courir immédiatement chez le marchand de papier timbré. Mais sa
+joie reçut tout à coup un rude choc; cinq minutes après, il revint
+escorté d'un agent du shériff, nous informer en sanglotant que
+tout était perdu. Comme nous étions préparés à cet événement, et
+que nous avions prévu la vengeance d'Uriah Heep, nous payâmes
+aussitôt la somme, et, cinq minutes après, M. Micawber avait
+repris sa place devant la table, et remplissait les blancs de ses
+feuilles de papier timbré avec une expression de ravissement, que
+nulle autre occupation ne pouvait lui donner, si ce n'est celle de
+faire du punch. Rien que de le voir retoucher ses billets avec un
+ravissement artistique, et les placer à distance pour mieux en
+voir l'effet, les regarder du coin de l'oeil, et inscrire sur son
+carnet les dates et les totaux, enfin contempler son oeuvre
+terminée, avec la profonde conviction que c'était de l'or en
+barre, il ne pouvait y avoir de spectacle plus amusant.
+
+«Et maintenant, monsieur, si vous me permettez de vous le dire, ce
+que vous avez de mieux à faire, dit ma tante après l'avoir observé
+un moment en silence, c'est de renoncer pour toujours à cette
+occupation.
+
+-- Madame, répondit M. Micawber, j'ai l'intention d'inscrire ce
+voeu sur la page vierge de notre nouvel avenir. Mistress Micawber
+peut vous le dire. J'ai la confiance, ajouta-t-il, d'un ton
+solennel, que mon fils Wilkins n'oubliera jamais qu'il vaudrait
+mieux pour lui plonger son poing dans les flammes que de manier
+les serpents qui ont répandu leur venin dans les veines glacées de
+son malheureux père!» Profondément ému, et transformé en une image
+du désespoir, M. Micawber contemplait ces serpents invisibles avec
+un regard rempli d'une sombre haine (quoi qu'à vrai dire, on y
+retrouvât encore quelques traces de son ancien goût pour ces
+serpents figurés), puis il plia les feuilles et les mit dans sa
+poche.
+
+La soirée avait été bien remplie. Nous étions épuisés de chagrin
+et de fatigue; sans compter que ma tante et moi nous devions
+retourner à Londres le lendemain. Il fut convenu que les Micawber
+nous y suivraient, après avoir vendu leur mobilier; que les
+affaires de M. Wickfield seraient réglées le plus promptement
+possible, sous la direction de Traddles, et qu'Agnès viendrait
+ensuite à Londres. Nous passâmes la nuit dans la vieille maison
+qui, délivrée maintenant de la présence des Heep, semblait purgée
+d'une pestilence, et je couchai dans mon ancienne chambre, comme
+un pauvre naufragé qui est revenu au gîte.
+
+Le lendemain nous retournâmes chez ma tante, pour ne pas aller
+chez moi, et nous étions assis tous deux à côté l'un de l'autre,
+comme par le passé, avant d'aller nous coucher, quand elle me dit:
+
+«Trot, avez-vous vraiment envie de savoir ce qui me préoccupait
+dernièrement?
+
+-- Oui certainement, ma tante, aujourd'hui, moins que jamais, je
+ne voudrais vous voir un chagrin ou une inquiétude dont je n'eusse
+ma part.
+
+-- Vous avez déjà eu assez de chagrins vous-même, mon enfant, dit
+ma tante avec affection, sans que j'y ajoute encore mes petites
+misères. Je n'ai pas eu d'autre motif, mon cher Trot, de vous
+cacher quelque chose.
+
+-- Je le sais bien. Mais dites-le-moi maintenant.
+
+-- Voulez-vous sortir en voiture avec moi demain matin? me demanda
+ma tante.
+
+-- Certainement.
+
+-- À neuf heures, reprit-elle, je vous dirai tout, mon ami.»
+
+Le lendemain matin, nous montâmes en voiture pour nous rendre à
+Londres. Nous fîmes un long trajet à travers les rues, avant
+d'arriver devant un des grands hôpitaux de la capitale. Près du
+bâtiment, je vis un corbillard très-simple. Le cocher reconnut ma
+tante, elle lui fit signe de la main de se mettre en marche, il
+obéit, nous le suivîmes.
+
+«Vous comprenez maintenant, Trot, dit ma tante. Il est mort.
+
+-- Est-il mort à l'hôpital?
+
+-- Oui.»
+
+Elle était assise, immobile, à côté de moi, mais je voyais de
+nouveau de grosses larmes couler sur ses joues.
+
+«Il y était déjà venu une fois, reprit ma tante. Il était malade
+depuis longtemps, c'était une santé détruite. Quand il a su son
+état, pendant sa dernière maladie, il m'a fait demander. Il était
+repentant; très-repentant.
+
+-- Et je suis sûr que vous y êtes allée! ma tante.
+
+-- Oui. Et j'ai passé depuis bien des heures près de lui.
+
+-- Il est mort la veille de notre voyage à Canterbury?»
+
+Ma tante me fit signe que oui. «Personne ne peut plus lui faire de
+tort à présent, dit-elle. Vous voyez que c'était une vaine
+menace.»
+
+Nous arrivâmes au cimetière d'Hornsey. «J'aime mieux qu'il repose
+ici que dans la ville, dit ma tante. Il était né ici.»
+
+Nous descendîmes de voiture, et nous suivîmes à pied le cercueil
+jusqu'au coin de terre dont j'ai gardé le souvenir, et où on lut
+le service des morts. _Tu es poussière et_...
+
+«Il y a trente-six ans, mon ami, que je l'avais épousé, me dit ma
+tante, lorsque nous remontâmes en voiture. Que Dieu nous pardonne
+à tous.»
+
+Nous nous rassîmes en silence, et elle resta longtemps sans
+parler, tenant toujours ma main serrée dans les siennes. Enfin
+elle fondit tout à coup en larmes, et me dit:
+
+«C'était un très-bel homme quand je l'épousai, Trot... Mais grand
+Dieu, comme il avait changé!»
+
+Cela ne dura pas longtemps. Ses pleurs la soulagèrent, elle se
+calma bientôt, et reprit sa sérénité, «C'est que j'ai les nerfs un
+peu ébranlés, me disait-elle, sans cela je ne me serais pas ainsi
+laissée aller à mon émotion. Que Dieu nous pardonne à tous!»
+
+Nous retournâmes chez elle à Highgate, et là nous trouvâmes un
+petit billet qui était arrivé par le courrier du matin, de la part
+de M. Micawber.
+
+«Canterbury, vendredi.
+
+«Chère madame, et vous aussi, mon cher Copperfield, le beau pays
+de promesse qui commençait à poindre à l'horizon est de nouveau
+enveloppé d'un brouillard impénétrable, et disparaît pour toujours
+des yeux d'un malheureux naufragé, dont l'arrêt est porté!
+
+«Un autre mandat d'arrêt vient en effet d'être lancé par Heep
+contre Micawber (dans la haute cour du Banc du roi à Westminster),
+et le défendeur est la proie du shériff revêtu de l'autorité
+légale dans ce bailliage.
+
+_Voici le jour, voici l'heure cruelle.
+Le front de bataille chancelle;
+D'un air superbe Édouard, victorieux,
+M'apporte l'esclavage et des fers odieux._
+
+«Une fois retombé dans les fers, mon existence sera de courte
+durée (les angoisses de l'âme ne sauraient se supporter quand une
+fois elles ont atteint un certain point; je sens que j'ai dépassé
+ces limites). Que Dieu vous bénisse! Qu'il vous bénisse! Un jour
+peut-être, quelque voyageur, visitant par des motifs de curiosité,
+et aussi, je l'espère, de sympathie, le lieu où l'on renferme les
+débiteurs dans cette ville, réfléchira longtemps, en lisant
+gravées sur le mur, avec l'aide d'un clou rouillé,
+«Ces obscures initiales:
+«W.M.
+
+«P. S. Je rouvre cette lettre pour vous dire que notre commun ami,
+M. Thomas Traddles qui ne nous a pas encore quittés, et qui paraît
+jouir de la meilleure santé, vient de payer mes dettes et
+d'acquitter tous les frais, au nom de cette noble et honorable
+miss Trotwood; ma famille et moi nous sommes au comble du
+bonheur.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+La tempête.
+
+
+J'arrive maintenant à un événement qui a laissé dans mon âme des
+traces terribles et ineffaçables, à un événement tellement uni à
+tout ce qui précède cette partie de ma vie que, depuis les
+premières pages de mon récit, il a toujours grandi à mes yeux,
+comme une tour gigantesque isolée dans la plaine, projetant son
+ombre sur les incidents qui ont marqué même les jours de mon
+enfance.
+
+Pendant les années qui suivirent cet événement, j'en rêvais sans
+cesse. L'impression en avait été si profonde que, durant le calme
+des nuits, dans ma chambre paisible, j'entendais encore mugir le
+tonnerre de sa furie redoutable. Aujourd'hui même il m'arrive de
+revoir cette scène dans mes rêves, bien qu'à de plus rares
+intervalles. Elle s'associe dans mon esprit au bruit du vent
+pendant l'orage, au nom seul du rivage de l'Océan. Je vais essayer
+de la raconter, telle que je la vois de mes yeux, car ce n'est pas
+un souvenir, c'est une réalité présente.
+
+Le moment approchait où le navire des émigrants allait mettre à la
+voile: ma chère vieille bonne vint à Londres; son coeur se brisa
+de douleur à notre première entrevue. J'étais constamment avec
+elle, son frère et les Micawber, qui ne les quittaient guère; mais
+je ne revis plus Émilie.
+
+Un soir, j'étais seul avec Peggotty et son frère. Nous en vînmes à
+parler de Ham. Elle nous raconta avec quelle tendresse il l'avait
+quittée, toujours calme et courageux. Il ne l'était jamais plus,
+disait-elle, que quand elle le croyait le plus abattu par le
+chagrin. L'excellente femme ne se lassait jamais de parler de lui,
+et nous mettions à entendre ses récits le même intérêt qu'elle
+mettait à nous les faire.
+
+Nous avions renoncé, ma tante et moi, à nos deux petites maisons
+de Highgate: moi, pour voyager, et elle pour retourner habiter sa
+maison de Douvres. Nous avions pris, en attendant, un appartement
+dans Covent-Garden. Je rentrais chez moi ce soir-là, réfléchissant
+à ce qui s'était passé entre Ham et moi, lors de ma dernière
+visite à Yarmouth, et je me demandais si je ne ferais pas mieux
+d'écrire tout de suite à Émilie, au lieu de remettre une lettre
+pour elle à son oncle, au moment où je dirais adieu à ce pauvre
+homme sur le tillac, comme j'en avais d'abord formé le projet.
+Peut-être voudrait-elle, après avoir lu ma lettre, envoyer par moi
+quelque message d'adieu à celui qui l'aimait tant. Mieux valait
+lui en faciliter l'occasion.
+
+Avant de me coucher, je lui écrivis. Je lui dis que j'avais vu
+Ham, et qu'il m'avait prié de lui dire ce que j'ai déjà raconté
+plus haut. Je le répétai fidèlement, sans rien ajouter. Lors même
+que j'en aurais eu le droit, je n'avais nul besoin de rien dire de
+plus. Ni moi, ni personne, nous n'aurions pu rendre plus
+touchantes ses paroles simples et vraies. Je donnai l'ordre de
+porter cette lettre le lendemain matin, en y ajoutant seulement
+pour M. Peggotty la prière de la remettre à Émilie. Je ne me
+couchai qu'à la pointe du jour.
+
+J'étais alors plus épuisé que je ne le croyais; je ne m'endormis
+que lorsque le ciel paraissait déjà à l'horizon, et la fatigue me
+tint au lit assez tard le lendemain. Je fus réveillé par la
+présence de ma tante à mon chevet, quoiqu'elle eût gardé le
+silence. Je sentis dans mon sommeil qu'elle était là, comme cela
+nous arrive quelquefois.
+
+«Trot, mon ami, dit-elle en me voyant ouvrir les yeux, je ne
+pouvais pas me décider à vous réveiller. M. Peggotty est ici;
+faut-il le faire monter?»
+
+Je répondis que oui; il parut bientôt.
+
+«Maître Davy, dit-il quand il m'eut donné une poignée de main,
+j'ai remis à Émilie votre lettre, et voici le billet qu'elle a
+écrit après l'avoir lu. Elle vous prie d'en prendre connaissance
+et, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, d'être assez bon pour
+vous en charger.
+
+-- L'avez-vous lu?» lui dis-je.
+
+Il hocha tristement la tête; je l'ouvris et je lus ce qui suit:
+
+«J'ai reçu votre message. Oh! que pourrais-je vous dire pour vous
+remercier de tant de bonté et d'intérêt?
+
+«J'ai serré votre lettre contre mon coeur. Elle y restera jusqu'au
+jour de ma mort. Ce sont des épines bien aiguës, mais elles me
+font du bien. J'ai prié par là-dessus. Oh! oui, j'ai bien prié.
+Quand je songe à ce que vous êtes, et à ce qu'est mon oncle, je
+comprends ce que Dieu doit être, et je me sens le courage de crier
+vers lui.
+
+«Adieu pour toujours, mon ami; adieu pour toujours dans ce monde.
+Dans un autre monde, si j'obtiens mon pardon, peut-être me
+retrouverai-je enfant et pourrai-je venir alors vous retrouver?
+Merci, et que Dieu vous bénisse! Adieu, adieu pour toujours!»
+
+Voilà tout ce qu'il y avait dans sa lettre, avec la trace de ses
+larmes.
+
+«Puis-je lui dire que vous n'y voyez pas d'inconvénient, maître
+Davy, et que vous serez assez bon pour vous en charger? me demanda
+M. Peggotty quand j'eus fini ma lecture.
+
+-- Certainement, lui dis-je, mais je réfléchissais...
+
+-- Oui, maître Davy?
+
+-- J'ai envie de me rendre à Yarmouth. J'ai plus de temps qu'il ne
+m'en faut pour aller et venir avant le départ du bâtiment. _Il_ ne
+me sort pas de l'esprit, lui et sa solitude; si je puis lui
+remettre la lettre d'Émilie et vous charger de dire à votre nièce,
+à l'heure du départ, qu'il l'a reçue, cela leur fera du bien à
+tous deux. J'ai accepté solennellement la commission dont il me
+chargeait, l'excellent homme, je ne saurais m'en acquitter trop
+complètement. Le voyage n'est rien pour moi. J'ai besoin de
+mouvement, cela me calmera. Je partirai ce soir.»
+
+Il essaya de me dissuader, mais je vis qu'il était au fond de mon
+avis, et cela m'aurait confirmé dans mon intention si j'en avais
+eu besoin. Il alla au bureau de la diligence, sur ma demande, et
+prit pour moi une place d'impériale. Je partis le soir par cette
+même route que j'avais traversée jadis, au milieu de tant de
+vicissitudes diverses.
+
+«Le ciel ne vous paraît-il pas bien étrange ce soir? dis-je au
+cocher à notre premier relais. Je ne me souviens pas d'en avoir
+jamais vu un pareil.
+
+-- Ni moi non plus; je n'ai même jamais rien vu d'approchant,
+répondit-il. C'est du vent, monsieur. Il y aura des malheurs en
+mer, j'en ai peur, avant longtemps.»
+
+C'était une confusion de nuages sombres et rapides, traversés ça
+et là par des bandes d'une couleur comme celle de la fumée qui
+s'échappe du bois mouillé: ces nuages s'entassaient en masses
+énormes, à des profondeurs telles que les plus profonds abîmes de
+la terre n'en auraient pu donner l'idée, et la lune semblait s'y
+plonger tête baissée, comme si, dans son épouvante de voir un si
+grand désordre dans les lois de la nature, elle eût perdu sa route
+à travers le ciel. Le vent, qui avait soufflé avec violence tout
+le jour, recommençait avec un bruit formidable. Le ciel se
+chargeait toujours de plus en plus.
+
+Mais à mesure que la nuit avançait et que les nuages précipitaient
+leur course, noirs et serrés, sur toute la surface du ciel, le
+vent redoublait de fureur. Il était tellement violent que les
+chevaux pouvaient à peine faire un pas. Plusieurs fois, au milieu
+de l'obscurité de la nuit (nous étions à la fin de septembre, et
+les nuits étaient déjà longues), le conducteur s'arrêta,
+sérieusement inquiet pour la sûreté de ses passagers. Des ondées
+rapides se succédaient, tombant comme des lames d'acier, et nous
+étions bien aises de nous arrêter chaque fois que nous trouvions
+quelque mur ou quelque arbre pour nous abriter, car il devenait
+impossible de continuer à lutter contre l'orage.
+
+Au point du jour, le vent redoubla encore de fureur. J'avais vu à
+Yarmouth des coups de vent que les marins appelaient des
+canonnades, mais jamais je n'avais rien vu de pareil, rien même
+qui y ressemblât. Nous arrivâmes très-tard à Norwich, disputant à
+la tempête chaque pouce de terrain, à partir de quatre lieues de
+Londres, et nous trouvâmes sur la place du marché une quantité de
+personnes qui s'étaient levées au milieu de la nuit, et au bruit
+de la chute des cheminées. On nous dit, pendant que nous changions
+de chevaux, que de grandes feuilles de tôle avaient été enlevées
+de la tour de l'église et lancées par le vent dans une rue
+voisine, qu'elles barraient absolument; d'autres racontaient que
+des paysans, venus des villages d'alentour, avaient vu de grands
+arbres déracinés dont les branches éparses jonchaient les routes
+et les champs. Et cependant, loin de s'apaiser, l'orage redoublait
+toujours de violence.
+
+Nous avançâmes péniblement: nous approchions de la mer, qui nous
+envoyait ce vent redoutable. Nous n'étions pas encore en vue de
+l'Océan, que déjà des flots d'écume venaient nous inonder d'une
+pluie salée. L'eau montait toujours, couvrant jusqu'à plusieurs
+milles de distance le pays plat qui avoisine Yarmouth. Tous les
+petits ruisseaux, devenus des torrents, se répandaient au loin.
+Lorsque nous aperçûmes la mer, les vagues se dressaient à
+l'horizon de l'abîme en furie, comme des tours et des édifices,
+sur un rivage éloigné. Quand enfin nous entrâmes dans la ville,
+tous les habitants, sur le seuil de la porte, venaient d'un air
+inquiet, les cheveux au vent, voir passer la malle-poste qui avait
+eu le courage de voyager pendant cette terrible nuit.
+
+Je descendis à la vieille auberge, puis je me dirigeai vers la
+mer, en trébuchant le long de la rue, couverte de sable et
+d'herbes marines encore tout inondées d'écume blanchâtre; à chaque
+pas j'avais à éviter de recevoir une tuile sur la tête ou à
+m'accrocher à quelque passant, au détour des rues, pour n'être pas
+entraîné par le vent. En approchant du rivage, je vis, non-
+seulement les marins, mais la moitié de la population de la ville,
+réfugiée derrière des maisons; on bravait parfois la furie de
+l'orage pour contempler la mer, mais on se dépêchait de revenir à
+l'abri, comme on pouvait, en faisant mille zigzags pour couper le
+vent.
+
+J'allai me joindre à ces groupes: on y voyait des femmes en
+pleurs; leurs maris étaient à la pêche du hareng ou des huîtres;
+il n'y avait que trop de raisons de craindre que leurs barques
+n'eussent été coulées à fond avant qu'ils pussent chercher quelque
+part un refuge. De vieux marins secouaient la tête et se parlaient
+à l'oreille, en regardant la mer, d'abord, puis le ciel; des
+propriétaires de navires se montraient parmi eux, agités et
+inquiets; des enfants, pêle-mêle, dans les groupes, cherchaient à
+lire dans les traits des vieux loups de mer; de rigoureux
+matelots, troublés et soucieux, se réfugiaient derrière un mur
+pour diriger vers l'Océan leurs lunettes d'approche, comme s'ils
+étaient en vedette devant l'ennemi.
+
+Lorsque je pus contempler la mer, en dépit du vent qui
+m'aveuglait, des pierres et du sable qui volaient de toute part,
+et des formidables mugissements des flots, je fus tout confondu de
+ce spectacle. On voyait des murailles d'eau qui s'avançaient en
+roulant, puis s'écroulaient subitement de toute leur hauteur; on
+aurait dit qu'elles allaient engloutir la ville. Les vagues, en se
+retirant avec un bruit sourd, semblaient creuser sur la grève des
+caves profondes, comme pour miner le sol. Lorsqu'une lame blanche
+se brisait avec fracas, avant d'atteindre le rivage, chaque
+fragment de ce tout redoutable, animé de la même furie, courait,
+dans sa colère, former un autre monstre pour un assaut nouveau.
+Les collines se transformaient en vallées, les vallées
+redevenaient des collines, sur lesquelles s'abattait tout à coup
+quelque oiseau solitaire; l'eau bouillonnante venait bondir sur la
+grève, masse tumultueuse qui changeait sans cesse de forme et de
+place, pour céder bientôt l'espace à des formes nouvelles; le
+rivage idéal qui semblait se dresser à l'horizon montrait et
+cachait tour à tour ses clochers et ses édifices; les nuages
+s'enfuyaient épais et rapides; on eût cru assister à un
+soulèvement, à un déchirement suprême de la nature entière.
+
+Je n'avais pas aperçu Ham parmi les marins que ce vent mémorable
+(car on se le rappelle encore aujourd'hui, comme le plus terrible
+sinistre qui ait jamais désolé la côte) avait rassemblés sur le
+rivage; je me rendis à sa chaumière; elle était fermée, je frappai
+en vain. Alors je gagnai par de petits chemins le chantier où il
+travaillait. J'appris là qu'il était parti pour Lowestoft où on
+l'avait demandé pour un radoub pressé que lui seul pouvait faire,
+mais qu'il reviendrait le lendemain matin de bonne heure.
+
+Je retournai à l'hôtel, et, après avoir fait ma toilette de nuit,
+j'essayai de dormir, mais en vain; il était cinq heures de
+l'après-midi. Je n'étais pas depuis cinq minutes au coin du feu,
+dans la salle à manger, quand le garçon entra sous prétexte de
+mettre tout en ordre, ce qui lui servait d'excuse pour causer. Il
+me dit que deux bateaux de charbon venaient de sombrer, avec leur
+équipage, à quelques milles de Yarmouth, et qu'on avait vu
+d'autres navires bien en peine à la dérive, qui s'efforçaient de
+s'éloigner du rivage: le danger était imminent.
+
+«Que Dieu ait pitié d'eux, et de tous les pauvres matelots! dit-
+il; que vont-ils devenir, si nous avons encore une nuit comme la
+dernière!»
+
+J'étais bien abattu; mon isolement et l'absence de Ham me
+causaient un malaise insurmontable. J'étais sérieusement affecté,
+sans bien m'en rendre compte, par les derniers événements, et le
+vent violent auquel je venais de rester longtemps exposé avait
+troublé mes idées. Tout me semblait si confus que j'avais perdu le
+souvenir du temps et de la distance. Je n'aurais pas été surpris,
+je crois, de rencontrer dans les rues de Yarmouth quelqu'un que je
+savais devoir être à Londres. Il y avait, sous ce rapport, un vide
+bizarre dans mon esprit. Et pourtant il ne restait pas oisif, mais
+il était absorbé dans les pensées tumultueuses que me suggérait
+naturellement ce lieu, si plein pour moi de souvenirs distincts et
+vivants.
+
+Dans cet état, les tristes nouvelles que me donnait le garçon sur
+les navires en détresse s'associèrent, sans aucun effort de ma
+volonté, à mon anxiété au sujet de Ham. J'étais convaincu qu'il
+aurait voulu revenir de Lowestoft par mer, et qu'il était perdu.
+Cette appréhension devint si forte que je résolus de retourner au
+chantier avant de me mettre à dîner, et de demander au
+constructeur s'il croyait probable que Ham pût songer à revenir
+par mer. S'il me donnait la moindre raison de le croire, je
+partirais pour Lowestoft, et je l'en empêcherais en le ramenant
+avec moi.
+
+Je commandai mon dîner, et je me rendis au chantier. Il était
+temps; le constructeur, une lanterne à la main, en fermait la
+porte. Il se mit à rire, quand je lui posai cette question, et me
+dit qu'il n'y avait rien à craindre: jamais un homme dans son bon
+sens, ni même un fou, ne songerait à s'embarquer par un pareil
+coup de vent; Ham Peggotty moins que tout autre, lui qui était né
+dans le métier.
+
+Je m'en doutais d'avance, et pourtant je n'avais pu résister au
+besoin de faire cette question, quoique je fusse tout honteux en
+moi-même de la faire. J'avais repris le chemin de l'hôtel. Le vent
+semblait encore augmenter de violence, s'il est possible. Ses
+hurlements, et le fracas des vagues, le claquement des portes et
+des fenêtres, le gémissement étouffé des cheminées, le balancement
+apparent de la maison qui m'abritait, et le tumulte de la mer en
+furie, tout cela était plus effrayant encore que le matin, la
+profonde obscurité venait ajouter à l'ouragan ses terreurs réelles
+et imaginaires.
+
+Je ne pouvais pas manger, je ne pouvais pas me tenir tranquille,
+je ne pouvais me fixer à rien: il y avait en moi quelque chose qui
+répondait à l'orage extérieur, et bouleversait vaguement mes
+pensées orageuses. Mais au milieu de cette tempête de mon âme, qui
+s'élevait comme les vagues rougissantes, je retrouvais constamment
+en première ligne mon inquiétude sur le sort de Ham.
+
+On emporta mon dîner sans que j'y eusse pour ainsi dire touché, et
+j'essayai de me remonter avec un ou deux verres de vin. Tout était
+inutile. Je m'assoupis devant le feu sans perdre le sentiment ni
+du bruit extérieur, ni de l'endroit où j'étais. C'était une
+horreur indéfinissable qui me poursuivait dans mon sommeil, et
+lorsque je me réveillai, ou plutôt lorsque je sortis de la
+léthargie qui me clouait sur ma chaise, je tremblais de tout mon
+corps, saisi d'une crainte inexplicable.
+
+Je marchai dans la chambre, j'essayai de lire un vieux journal, je
+prêtai l'oreille au bruit du vent, je regardai les formes bizarres
+que figurait la flamme du foyer. À la fin, le tic-tac monotone de
+la pendule contre la muraille m'agaça tellement les nerfs, que je
+résolus d'aller me coucher.
+
+Je fus bien aise de savoir, par une nuit pareille, que quelques-
+uns des domestiques de l'hôtel étaient décidés à rester sur pied
+jusqu'au lendemain matin. Je me couchai horriblement las et la
+tête lourde; mais, à peine dans mon lit, ces sensations
+disparurent comme par enchantement, et je restai parfaitement
+réveillé, avec la plénitude de mes sens.
+
+Pendant des heures j'écoutai le bruit du vent et de la mer; tantôt
+je croyais entendre des cris dans le lointain, tantôt c'était le
+canon d'alarme qu'on tirait, tantôt des maisons qui s'écroulaient
+dans la ville. Plusieurs fois je me levai, et je m'approchai de la
+fenêtre, mais je n'apercevais à travers les vitres que la faible
+lueur de ma bougie, et ma figure pâle et bouleversée qui s'y
+réfléchissait au milieu des ténèbres.
+
+À la fin, mon agitation devint telle que je me rhabillai en toute
+hâte, et je redescendis. Dans la vaste cuisine, où pendaient aux
+solives de longues rangées d'oignons et de tranches de lard, je
+vis les gens qui veillaient, groupés ensemble autour d'une table
+qu'on avait exprès enlevée de devant la grande cheminée pour la
+placer près de la porte. Une jolie servante qui se bouchait les
+oreilles avec son tablier, tout en tenant les yeux fixés sur la
+porte, se mit à crier quand elle m'aperçut, me prenant pour un
+esprit; mais les autres eurent plus de courage, et furent charmés
+que je vinsse leur tenir compagnie. L'un d'eux me demanda si je
+croyais que les âmes des pauvres matelots qui venaient de périr
+avec les bateaux de charbon, n'auraient pas, en s'envolant, été
+éteintes par l'orage.
+
+Je restai là, je crois, deux heures. Une fois, j'ouvris la porte
+de la cour et je regardai dans la rue solitaire. Le sable, les
+herbes marines et les flaques d'écume encombrèrent le passage en
+un moment; je fus obligé de me faire aider pour parvenir à
+refermer la porte et la barricader contre le vent.
+
+Il y avait une sombre obscurité dans ma chambre solitaire, quand
+je finis par y rentrer; mais j'étais fatigué, et je me recouchai;
+bientôt je tombai dans un profond sommeil, comme on tombe, en
+songe, du haut d'une tour au fond d'un précipice. J'ai le souvenir
+que pendant longtemps j'entendais le vent dans mon sommeil; bien
+que mes rêves me transportassent en d'autres lieux et au milieu de
+scènes bien différentes. À la fin, cependant, tout sentiment de la
+réalité disparut, et je me vis, avec deux de mes meilleurs amis
+dont je ne sais pas le nom, au siège d'une ville qu'on canonnait à
+outrance.
+
+Le bruit du canon était si fort et si continu, que je ne pouvais
+parvenir à entendre quelque chose que j'avais le plus grand désir
+de savoir; enfin, je fis un dernier effort et je me réveillai. Il
+était grand jour, huit ou neuf heures environ: c'était l'orage que
+j'entendais et non plus les batteries; on frappait à ma porte et
+on m'appelait.
+
+«Qu'y a-t-il? m'écriai-je.
+
+-- Un navire qui s'échoue tout près d'ici.»
+
+Je sautai à bas de mon lit et je demandai quel navire c'était?
+
+«Un schooner qui vient d'Espagne ou de Portugal avec un chargement
+de fruits et de vin. Dépêchez-vous, monsieur, si vous voulez le
+voir! On dit qu'il va se briser à la côte, au premier moment.»
+
+Le garçon redescendit l'escalier quatre à quatre; je m'habillai
+aussi vite que je pus, et je m'élançai dans la rue.
+
+Le monde me précédait en foule; tous couraient dans la même
+direction, vers la plage. J'en dépassai bientôt un grand nombre,
+et j'arrivai en présence de la mer en furie.
+
+Le vent s'était plutôt un peu calmé, mais quel calme! C'était
+comme si une demi-douzaine de canons se fussent tus, parmi les
+centaines de bouches à feu qui résonnaient à mon oreille pendant
+mon rêve. Quant à la mer, toujours plus agitée, elle avait une
+apparence bien plus formidable encore que la veille au soir. Elle
+semblait s'être gonflée de toutes parts; c'était quelque chose
+d'effrayant que de voir à quelle hauteur s'élevaient ses vagues
+immenses qui grimpaient les unes sur les autres pour rouler au
+rivage et s'y briser avec bruit.
+
+Au premier moment, le rugissement du vent et des flots, la foule
+et la confusion universelle, joints à la difficulté que
+j'éprouvais à résister à la tempête, troublèrent tellement mes
+sens que je ne vis nulle part le navire en danger: je n'apercevais
+que le sommet des grandes vagues. Un matelot à demi nu, debout à
+côté de moi, me montra, de son bras tatoué, où l'on voyait l'image
+d'une flèche, la pointe vers la main, le côté gauche de la plage.
+Mais alors, grand Dieu! je ne le vis que trop, ce malheureux
+navire, et tout près de nous.
+
+Un des mâts était brisé à six ou huit pieds du pont, et gisait,
+étendu de côté, au milieu d'une masse de voiles et de cordages. À
+mesure que le bateau était ballotté par le roulis et le tangage
+qui ne lui laissaient pas un moment de repos, ces ruines
+embarrassantes battaient le flanc du bâtiment comme pour en crever
+la carcasse; on faisait même quelques efforts pour les couper tout
+à fait et les jeter à la mer, car, lorsque le roulis nous ramenait
+en vue le tillac, je voyais clairement l'équipage à l'oeuvre, la
+hache à la main. Il y en avait un surtout, avec de longs cheveux
+bouclés, qui se distinguait des autres par son activité
+infatigable. Mais en ce moment, un grand cri s'éleva du rivage,
+dominant le vent et la mer: les vagues avaient balayé le pont,
+emportant avec elles, dans l'abîme bouillonnant, les hommes, les
+planches, les cordages, faibles jouets pour sa fureur!
+
+Le second mât restait encore debout, enveloppé de quelques débris
+de voiles et de cordes à demi détachées qui venaient le frapper en
+tous sens. Le vaisseau avait déjà touché, à ce que me dit à
+l'oreille la voix rauque du marin; il se releva, puis il toucha de
+nouveau. J'entendis bientôt la même voix m'annoncer que le
+bâtiment craquait par le travers, et ce n'était pas difficile à
+comprendre, on voyait bien que l'assaut livré au navire était trop
+violent pour que l'oeuvre de la main des hommes pût y résister
+longtemps. Au moment où il me parlait, un autre cri, un long cri
+de pitié partit du rivage, en voyant quatre hommes sortir de
+l'abîme avec le vaisseau naufragé, s'accrocher au tronçon du mât
+encore debout, et, au milieu d'eux, ce personnage aux cheveux
+frisés dont on avait admiré tout à l'heure l'énergie.
+
+Il y avait une cloche à bord, et, tandis que le vaisseau se
+démenait comme une créature réduite à la folie par le désespoir,
+nous montrant tantôt toute l'étendue du pont dévasté qui regardait
+la grève, tantôt sa quille qui se retournait vers nous pour se
+replonger dans la mer, la cloche sonnait sans repos le glas
+funèbre de ces infortunés que le vent portait jusqu'à nous. Le
+navire s'abîma de nouveau dans les eaux, puis il reparut: deux des
+hommes avaient été engloutis. L'angoisse des témoins de cette
+scène déchirante augmentait toujours. Les hommes gémissaient en
+joignant les mains; les femmes criaient et détournaient la tête.
+On courait çà et là sur la plage en appelant du secours, là où
+tout secours était impossible. Moi-même, je conjurais un groupe de
+matelots que je connaissais, de ne pas laisser ces deux victimes
+périr ainsi sous nos yeux.
+
+Ils me répondirent, dans leur agitation (je ne sais comment, dans
+un pareil moment, je pus seulement les comprendre), qu'une heure
+auparavant on avait essayé, mais sans succès, de mettre à la mer
+le canot de sauvetage, et que, comme personne n'aurait l'audace de
+se jeter à l'eau avec une corde dont l'extrémité resterait sur le
+rivage, il n'y avait absolument rien à tenter. Tout à coup je vis
+le peuple s'agiter sur la grève, il s'entr'ouvrait pour laisser
+passer quelqu'un. C'était Ham qui arrivait en courant de toutes
+ses forces.
+
+J'allai à lui; je crois en vérité que c'était pour le conjurer
+d'aller au secours de ces infortunés. Mais, quelque ému que je
+fusse d'un spectacle si nouveau et si terrible, l'expression de
+son visage, et son regard dirigé vers la mer, ce regard que je ne
+lui avais vu qu'une fois, le jour de la fuite d'Émilie,
+réveillèrent en moi le sentiment de son danger. Je jetai mes bras
+autour de lui; je criai à ceux qui m'entouraient de ne pas
+l'écouter, que ce serait un meurtre, qu'il fallait l'empêcher de
+quitter le rivage.
+
+Un nouveau cri retentit autour de nous; nous vîmes la voile
+cruelle envelopper à coups répétés celui des deux qu'elle put
+atteindre et s'élancer triomphant vers l'homme au courage
+indomptable qui restait seul au mât.
+
+En présence d'un tel spectacle, et devant la résolution calme et
+désespérée du brave marin accoutumé à exercer tant d'empire sur la
+plupart des gens qui se pressaient autour de lui, je compris que
+je ne pouvais rien contre sa volonté; autant aurait valu implorer
+les vents et les vagues.
+
+«Maître David, me dit-il en me serrant affectueusement les mains,
+si mon heure est venue, qu'elle vienne; si elle n'est pas venue,
+vous me reverrez. Que le Dieu du ciel vous bénisse! qu'il vous
+bénisse tous, camarades! Apprêtez tout: je pars!»
+
+On me repoussa doucement, on me pria de m'écarter; puisqu'il
+voulait y aller, à tort ou à raison; je ne ferais, par ma
+présence, que compromettre les mesures de sûreté qu'il y avait à
+prendre, en troublant ceux qui en étaient chargés. Dans la
+confusion de mes sentiments et de mes idées, je ne sais ce que je
+répondis ou ce qu'on me répondit, mais je vis qu'on courait sur la
+grève; on détacha les cordes d'un cabestan, plusieurs groupes
+s'interposèrent entre lui et moi. Bientôt seulement je le revis
+debout, seul, en costume de matelot, une corde à la main, enroulée
+autour du poignet, une autre à la ceinture, pendant que les plus
+vigoureux se saisissaient de celle qu'il venait de leur jeter à
+ses pieds.
+
+Le navire allait se briser; il n'y avait pas besoin d'être du
+métier pour s'en apercevoir. Je vis qu'il allait se fendre par le
+milieu, et que la vie de cet homme, abandonné au haut du mât, ne
+tenait plus qu'à un fil; pourtant il y restait fermement attaché.
+Il avait un béret de forme singulière, d'un rouge plus éclatant
+que celui des marins; et, tandis que les faibles planches qui le
+séparaient de la mort roulaient et craquaient sous ses pieds,
+tandis que la cloche sonnait d'avance son chant de mort, il nous
+saluait en agitant son bonnet. Je le vis, en ce moment, et je crus
+que j'allais devenir fou, en retrouvant dans ce geste le vieux
+souvenir d'un ami jadis bien cher.
+
+Ham regardait la mer, debout et immobile, avec le silence d'une
+foule sans haleine derrière lui, et devant lui la tempête,
+attendant qu'une vague énorme se retirât pour l'emporter. Alors il
+fit un signe à ceux qui tenaient la corde attachée à sa ceinture,
+puis s'élança au milieu des flots, et en un moment, il commençait
+contre eux la lutte, s'élevant avec leurs collines, retombant au
+fond de leurs vallées, perdu sous des monceaux d'écume, puis
+rejeté sur la grève. On se dépêcha de le retirer.
+
+Il était blessé. Je vis d'où j'étais du sang sur son visage, mais
+lui, il ne sembla pas s'en apercevoir. Il eut l'air de leur donner
+à la hâte quelques instructions pour qu'on le laissât plus libre,
+autant que je pus en juger par un mouvement de son bras, puis il
+s'élança de nouveau.
+
+Il s'avança vers le navire naufragé, luttant contre les flots,
+s'élevant avec leurs collines, retombant au fond de leurs vallées,
+perdu sous les monceaux d'écume, repoussé vers le rivage, puis
+ramené vers le vaisseau, hardiment et vaillamment. La distance
+n'était rien, mais la force du vent et de la mer rendait la lutte
+mortelle. Enfin, il approchait du navire, il en était si près,
+qu'encore un effort et il allait s'y accrocher, lorsque, voyant
+une montagne immense, verte, impitoyable, rouler de derrière le
+vaisseau vers le rivage, il s'y précipita d'un bond puissant; le
+vaisseau avait disparu!
+
+Je vis sur la mer quelques fragments épars; en courant à l'endroit
+où on l'attirait sur le rivage, je n'aperçus plus que de faibles
+débris, comme si c'étaient seulement les fragments de quelque
+misérable futaille. La consternation était peinte sur tous les
+visages. On tira Ham à mes pieds... insensible... mort. On le
+porta dans la maison la plus voisine, et maintenant, personne ne
+m'empêcha plus de rester près de lui, occupé avec tous les autres
+à tenter tout au monde pour le ramener à la vie; mais la grande
+vague l'avait frappé à mort; son noble coeur avait pour toujours
+cessé de battre.
+
+J'étais assis près du lit, longtemps après que tout espoir avait
+cessé; un pêcheur qui m'avait connu jadis, lorsque Émilie et moi
+nous étions des enfants, et qui m'avait revu depuis, vint
+m'appeler à voix basse.
+
+«Monsieur, me dit-il avec de grosses larmes qui coulaient sur ses
+joues bronzées, sur ses lèvres tremblantes, pâles comme la mort;
+monsieur, pouvez-vous sortir un moment?»
+
+Dans son regard, je retrouvai le souvenir qui m'avait frappé tout
+à l'heure. Frappé de terreur, je m'appuyai sur le bras qu'il
+m'offrait pour me soutenir.
+
+«Est-ce qu'il y a, lui dis-je, un autre corps sur le rivage?
+
+-- Oui, me répondit-il.
+
+-- Est-ce quelqu'un que je connais?»
+
+Il ne répondit rien.
+
+Mais il me conduisit sur la grève, et là, où jadis, enfants tous
+deux, elle et moi nous cherchions des coquilles, là où quelques
+débris du vieux bateau détruit par l'ouragan de la nuit
+précédente, étaient épars au milieu des galets; parmi les ruines
+de la demeure qu'il avait désolée, je le vis couché, la tête
+appuyée sur son bras, comme tant de fois jadis je l'avais vu
+s'endormir dans le dortoir de Salem-House.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+La nouvelle et l'ancienne blessure.
+
+
+Vous n'aviez pas besoin, ô Steerforth, de me dire le jour où je
+vous vis pour la dernière fois, ce jour que je ne croyais guère
+celui de nos derniers adieux; non, vous n'aviez plus besoin de me
+dire «quand vous penserez à moi, que ce soit avec indulgence!» Je
+l'avais toujours fait; et ce n'est pas à la vue d'un tel spectacle
+que je pouvais changer.
+
+On apporta une civière, on l'étendit dessus, on le couvrit d'un
+pavillon, on le porta dans la ville. Tous les hommes qui lui
+rendaient ce triste devoir l'avaient connu, ils avaient navigué
+avec lui, ils l'avaient vu joyeux et hardi. Ils le transportèrent,
+au bruit des vagues, au bruit des cris tumultueux qu'on entendait
+sur leur passage, jusqu'à la chaumière où l'autre corps était
+déjà.
+
+Mais, quand ils eurent déposé la civière sur le seuil, ils se
+regardèrent, puis se tournèrent vers moi, en parlant à voix basse.
+Je compris pourquoi ils sentaient qu'on ne pouvait les placer côte
+à côte dans le même lieu de repos.
+
+Nous entrâmes dans la ville, pour le porter à l'hôtel. Aussitôt
+que je pus recueillir mes pensées, j'envoyai chercher Joram, pour
+le prier de me procurer une voiture funèbre, qui pût l'emporter à
+Londres cette nuit même. Je savais que moi seul je pouvais
+m'acquitter de ce soin et remplir le douloureux devoir d'annoncer
+à sa mère l'affreuse nouvelle, et je voulais remplir avec fidélité
+ce devoir pénible.
+
+Je choisis la nuit pour mon voyage, afin d'échapper à la curiosité
+de toute la ville au moment du départ. Mais, bien qu'il fût près
+de minuit quand je partis de l'hôtel, dans ma chaise de poste,
+suivi par derrière de mon précieux dépôt, il y avait beaucoup de
+monde qui attendait. Tout le long des rues, et même à une certaine
+distance sur la route, je vis des groupes nombreux; mais enfin je
+n'aperçus plus que la nuit sombre, la campagne paisible, et les
+cendres d'une amitié qui avait fait les délices de mon enfance.
+
+Par un beau jour d'automne, à peu près vers midi, lorsque le sol
+était déjà parfumé de feuilles tombées, tandis que les autres,
+nombreuses encore, avec leurs teintes nuancées de jaune, de rouge
+et de violet, toujours suspendues à leurs rameaux, laissaient
+briller le soleil au travers, j'arrivai à Highgate. J'achevai le
+dernier mille à pied, songeant en chemin à ce que je devais faire,
+et laissant derrière moi la voiture qui m'avait suivi toute la
+nuit, en attendant que je lui fisse donner l'ordre d'avancer.
+
+Lorsque j'arrivai devant la maison, je la revis telle que je
+l'avais quittée. Tous les stores étaient baissés, pas un signe de
+vie dans la petite cour pavée, avec sa galerie couverte qui
+conduisait à une porte depuis longtemps inutile. Le vent s'était
+apaisé, tout était silencieux et immobile.
+
+Je n'eus pas d'abord le courage de sonner à la porte; et lorsque
+je m'y décidai, il me sembla que la sonnette même, par son bruit
+lamentable, devait annoncer le triste message dont j'étais
+porteur. La petite servante vint m'ouvrir, et me regardant d'un
+air inquiet, tandis qu'elle me faisait passer devant elle, elle me
+dit:
+
+«Pardon, monsieur, seriez-vous malade?
+
+-- Non, c'est que j'ai été très-agité, et je suis fatigué.
+
+-- Est-ce qu'il y a quelque chose, monsieur? Monsieur James?
+
+-- Chut! lui dis-je. Oui, il est arrivé quelque chose, que j'ai à
+annoncer à mistress Steerforth. Est-elle chez elle?»
+
+La jeune fille répondit d'un air inquiet que sa maîtresse sortait
+très-rarement à présent, même en voiture; qu'elle gardait la
+chambre, et ne voyait personne, mais qu'elle me recevrait. Sa
+maîtresse était dans sa chambre, ajouta-t-elle, et miss Dartle
+était près d'elle. «Que voulez-vous que je monte leur dire de
+votre part?»
+
+Je lui recommandai de s'observer pour ne pas les effrayer, de
+remettre seulement ma carte et de dire que j'attendais en bas.
+Puis je m'arrêtai dans le salon, je pris un fauteuil. Le salon
+n'avait plus cet air animé qu'il avait autrefois, et les volets
+étaient à demi fermés. La harpe n'avait pas servi depuis bien
+longtemps. Le portrait de Steerforth, enfant, était là. À côté, le
+secrétaire où sa mère serrait les lettres de son fils. Les
+relisait-elle jamais? les relirait-elle encore?
+
+La maison était si calme, que j'entendis dans l'escalier le pas
+léger de la petite servante. Elle venait me dire que mistress
+Steerforth était trop malade pour descendre; mais, que si je
+voulais l'excuser et prendre la peine de monter, elle serait
+charmée de me voir. En un instant, je fus près d'elle.
+
+Elle était dans la chambre de Steerforth; et non pas dans la
+sienne: je sentais qu'elle l'occupait, un souvenir de lui, et que
+c'était aussi pour la même raison qu'elle avait laissé là, à leur
+place accoutumée, une foule d'objets dont elle était entourée,
+souvenirs vivants des goûts et des talents de son fils. Elle
+murmura, en me disant bonjour, qu'elle avait quitté sa chambre,
+parce que, dans son état de santé, elle ne lui était pas commode,
+et prit un air imposant qui semblait repousser tout soupçon de la
+vérité.
+
+Rosa Dartle se tenait, comme toujours, auprès de son fauteuil. Du
+moment où elle fixa sur moi ses yeux noirs, je vis qu'elle
+comprenait que j'apportais de mauvaises nouvelles. La cicatrice
+parut au même instant. Elle recula d'un pas, comme pour échapper à
+l'observation de mistress Steerforth, et m'épia d'un regard
+perçant et obstiné qui ne me quitta plus.
+
+«Je regrette de voir que vous êtes en deuil, monsieur, me dit
+mistress Steerforth.
+
+-- J'ai eu le malheur de perdre ma femme, lui dis-je.
+
+-- Vous êtes bien jeune pour avoir éprouvé un si grand chagrin,
+répondit-elle. Je suis fâchée, très-fâchée de cette nouvelle.
+J'espère que le temps vous apportera quelque soulagement.
+
+-- J'espère, dis-je en la regardant, que le temps nous apportera à
+tous quelque soulagement. Chère mistress Steerforth, c'est une
+espérance qu'il faut toujours nourrir, même au milieu de nos plus
+douloureuses épreuves.»
+
+La gravité de mes paroles et les larmes qui remplissaient mes yeux
+l'alarmèrent. Ses idées parurent tout à coup s'arrêter, pour
+prendre un autre cours.
+
+J'essayai de maîtriser mon émotion, quand je prononçai doucement
+le nom de son fils, mais ma voix tremblait. Elle se le répéta deux
+ou trois fois à elle-même à voix basse. Puis, se tournant vers
+moi, elle me dit, avec un calme affecté:
+
+«Mon fils est malade?
+
+-- Très-malade.
+
+-- Vous l'avez vu?
+
+-- Je l'ai vu.
+
+-- Vous êtes réconciliés?»
+
+Je ne pouvais pas dire oui, je ne pouvais pas dire non. Elle
+tourna légèrement la tête vers l'endroit où elle croyait retrouver
+à ses côtés Rosa Dartle, et je profitai de ce moment pour murmurer
+à Rosa, du bout des lèvres: «Il est mort.»
+
+Pour que mistress Steerforth n'eût pas l'idée de regarder derrière
+elle et de lire sur le visage ému de Rosa la vérité qu'elle
+n'était pas encore préparée à savoir, je me hâtai de rencontrer
+son regard, car j'avais vu Rosa Dartle lever les mains au ciel
+avec une expression violente d'horreur et de désespoir, puis elle
+s'en était voilé la figure avec angoisse.
+
+La belle et noble figure que celle de la mère... Ah! quelle
+ressemblance! quelle ressemblance!... était tournée vers moi avec
+un regard fixe. Sa main se porta à son front. Je la suppliai
+d'être calme et de se préparer à entendre ce que j'avais à lui
+dire; j'aurais mieux fait de la conjurer de pleurer, car elle
+était là comme une statue.
+
+«La dernière fois que je suis venu ici, repris-je d'une voix
+défaillante, miss Dartle m'a dit qu'il naviguait de côté et
+d'autre. L'avant-dernière nuit a été terrible sur mer. S'il était
+en mer cette nuit-là, et près d'une côte dangereuse, comme on le
+dit, et si le vaisseau qu'on a vu était bien celui qui...
+
+-- Rosa! dit mistress Steerforth, venez ici.»
+
+Elle y vint, mais de mauvaise grâce, avec peu de sympathie. Ses
+yeux étincelaient et lançaient des flammes, elle fit éclater un
+rire effrayant.
+
+«Enfin, dit-elle, votre orgueil est-il apaisé, femme insensée?
+maintenant qu'il vous a donné satisfaction... par sa mort! Vous
+m'entendez? par sa mort!»
+
+Mistress Steerforth était retombée roide sur son fauteuil: elle
+n'avait fait entendre qu'un long gémissement en fixant sur elle
+ses yeux tout grands ouverts.
+
+«Oui! cria Rosa en se frappant violemment la poitrine, regardez-
+moi, pleurez et gémissez, et regardez-moi! Regardez! dit-elle en
+touchant du doigt sa cicatrice, regardez le beau chef-d'oeuvre de
+votre fils mort!»
+
+Le gémissement que poussait de temps en temps la pauvre mère
+m'allait au coeur. Toujours le même, toujours inarticulé et
+étouffé, toujours accompagné d'un faible mouvement de tête, mais
+sans aucune altération dans les traits; toujours sortant d'une
+bouche pincée et de dents serrées comme si les mâchoires étaient
+fermées à clef et la figure gelée par la douleur.
+
+«Vous rappelez-vous le jour où il a fait cela? continua Rosa. Vous
+rappelez-vous le jour où, trop fidèle au sang que vous lui avez
+mis dans les veines, dans un transport d'orgueil, trop caressé par
+sa mère, il m'a fait cela, il m'a défigurée pour la vie? Regardez-
+moi, je mourrai avec l'empreinte de son cruel déplaisir; et puis
+pleurez et gémissez sur votre oeuvre!
+
+-- Miss Dartle, dis-je d'un ton suppliant, au nom du ciel!
+
+-- Je veux parler! dit-elle en me regardant de ses yeux de flamme.
+Taisez-vous! Regardez-moi, vous dis-je; orgueilleuse mère d'un
+fils perfide et orgueilleux! Pleurez, car vous l'avez nourri;
+pleurez, car vous l'avez corrompu! pleurez sur lui pour vous et
+pour moi.»
+
+Elle serrait convulsivement les mains; la passion semblait
+consumer à petit feu cette frêle et chétive créature.
+
+«Quoi! c'est vous qui n'avez pu lui pardonner son esprit
+volontaire! s'écria-t-elle, c'est vous qui vous êtes offensée de
+son caractère hautain; c'est vous qui les avez combattus, en
+cheveux blancs, avec les mêmes armes que vous lui aviez données le
+jour de sa naissance! C'est vous, qui, après l'avoir dressé dès le
+berceau pour en faire ce qu'il est devenu, avez voulu étouffer le
+germe que vous aviez fait croître. Vous voilà bien payée
+maintenant de la peine que vous vous êtes donnée pendant tant
+d'années!
+
+-- Oh! miss Dartle, n'êtes-vous pas honteuse! quelle cruauté!
+
+-- Je vous dis, répondit-elle, que je _veux_ lui parler. Rien au
+monde ne saurait m'en empêcher, tant que je resterai ici. Ai-je
+gardé le silence pondant des années, pour ne rien dire maintenant?
+Je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aimé! dit-elle en la
+regardant d'un air féroce. J'aurais pu l'aimer, moi, sans lui
+demander de retour. Si j'avais été sa femme, j'aurais pu me faire
+l'esclave de ses caprices, pour un seul mot d'amour, une fois par
+an. Oui, vraiment, qui le sait mieux que moi? Mais vous, vous
+étiez exigeante, orgueilleuse, insensible, égoïste. Mon amour à
+moi aurait été dévoué... il aurait foulé aux pieds vos misérables
+rancunes.»
+
+Les yeux ardents de colère, elle en simulait le geste en écrasant
+du pied le parquet.
+
+«Regardez! dit-elle, en frappant encore sur sa cicatrice. Quand il
+fut d'âge à mieux comprendre ce qu'il avait fait, il l'a vu et il
+s'en est repenti. J'ai pu chanter pour lui faire plaisir, causer
+avec lui, lui montrer avec quelle ardeur je m'intéressais à tout
+ce qu'il faisait; j'ai pu, par ma persévérance, arriver à être
+assez instruite pour lui plaire, car j'ai cherché à lui plaire et
+j'y ai réussi. Quand son coeur était encore jeune et fidèle, il
+m'a aimée; oui, il m'a aimée. Bien des fois, quand il venait de
+vous humilier par un mot de mépris, il m'a serrée, moi, contre son
+coeur!»
+
+Elle parlait avec une fierté insultante qui tenait de la frénésie,
+mais aussi avec un souvenir ardent et passionné, d'un amour dont
+les cendres assoupies laissaient jaillir quelque étincelle d'un
+feu plus doux.
+
+«J'ai eu l'humiliation après... j'aurais dû m'y attendre, s'il ne
+m'avait pas fascinée par ses ardeurs d'enfant... j'ai eu
+l'humiliation de devenir pour lui un jouet, une poupée, bonne à
+servir de passe-temps à son oisiveté, à prendre et à quitter, pour
+s'en amuser, suivant l'inconstante humeur du moment. Quand il
+s'est lassé de moi, je me suis lassée aussi. Quand il n'a plus
+songé à moi, je n'ai pas cherché à regagner mon pouvoir sur lui;
+j'aurais autant pensé à l'épouser, si on l'avait forcé à me
+prendre pour femme. Nous nous sommes séparés l'un de l'autre sans
+un mot. Vous l'avez peut-être vu, et vous n'en avez pas été
+fâchée. Depuis ce jour, je n'ai plus été pour vous deux qu'un
+meuble insensible, qui n'avait ni yeux, ni oreilles, ni sentiment,
+ni souvenirs. Ah! vous pleurez? Pleurez sur ce que vous avez fait
+de lui. Ne pleurez pas sur votre amour. Je vous dis qu'il y a eu
+un temps où je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aimé!»
+
+Elle jetait un regard de colère sur cette figure immobile, dont
+les yeux ne bougeaient pas, et elle ne s'attendrissait pas plus
+sur les gémissements répétés de la mère, que s'ils sortaient de la
+bouche d'une statue.
+
+«Miss Dartle, lui dis-je, s'il est possible que vous ayez le coeur
+assez dur pour ne pas plaindre cette malheureuse mère...
+
+-- Et moi, qui me plaindra? reprit-elle avec amertume. C'est elle
+qui a semé. Le vent récolte la tempête.
+
+-- Et si les défauts de son fils... continuai-je.
+
+-- Les défauts! s'écria-t-elle en fondant en larmes passionnées.
+Qui ose dire du mal de lui? Il valait dix mille fois mieux que les
+amis auxquels il avait fait l'honneur de les élever jusqu'à lui!
+
+-- Personne ne peut l'avoir aimé plus que moi, personne ne lui
+conserve un plus cher souvenir, répondis-je. Ce que je voulais
+dire, c'est que, lors même que vous n'auriez pas compassion de sa
+mère, lors même que les défauts du fils, car vous ne les avez pas
+ménagés vous-même...
+
+-- C'est faux, s'écria-t-elle en arrachant ses cheveux noirs, je
+l'aimais!
+
+-- Lors même, repris-je, que ses défauts ne pourraient, dans un
+pareil moment, être bannis de votre souvenir, vous devriez du
+moins regarder cette pauvre femme comme si vous ne l'aviez jamais
+vue auparavant, et lui porter secours.»
+
+Mistress Steerforth n'avait pas bougé, pas fait un geste. Elle
+restait immobile, froide, le regard fixe; continuant à gémir de
+temps en temps, avec un faible mouvement de la tête, mais sans
+donner autrement signe de vie. Tout d'un coup, miss Dartle
+s'agenouilla devant elle, et commença à lui desserrer sa robe.
+
+«Soyez maudit! dit-elle, en me regardant avec une expression de
+rage et de douleur réunies. Maudite soit l'heure où vous êtes
+jamais venu ici! Malédiction sur vous! sortez.»
+
+Je quittai la chambre, mais je rentrai pour sonner, afin de
+prévenir les domestiques. Elle tenait dans ses bras, la forme
+impassible de mistress Steerforth, elle l'embrassait en pleurant,
+elle l'appelait, elle la pressait sur son sein comme si c'eût été
+son enfant. Elle redoublait de tendresse pour rappeler la vie dans
+cet être inanimé. Je ne redoutais plus de les laisser seules; je
+redescendis sans bruit, et je donnai l'alarme dans la maison, en
+sortant.
+
+Je revins à une heure plus avancée de l'après-midi; nous couchâmes
+le fils sur un lit, dans la chambre de sa mère. On me dit qu'elle
+était toujours de même; miss Dartle ne la quittait pas; les
+médecins étaient auprès d'elle; on avait essayé de bien des
+remèdes, mais elle restait dans le même état, toujours comme une
+statue, faisant entendre seulement, de temps en temps, un
+gémissement plaintif.
+
+Je parcourus cette maison funeste; je fermai tous les volets. Je
+finis par ceux de la chambre où il reposait. Je soulevai sa main
+glacée et je la plaçai sur mon coeur; le monde entier n'était pour
+moi que mort et silence. Seulement, par intervalles, j'entendais
+éclater le douloureux gémissement de la mère.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+Les émigrants.
+
+
+J'avais encore une chose à faire avant de céder au choc de tant
+d'émotions. C'était de cacher à ceux qui allaient partir ce qui
+venait d'arriver, et de les laisser entreprendre leur voyage dans
+une heureuse ignorance. Pour cela, il n'y avait pas de temps à
+perdre.
+
+Je pris M. Micawber à part ce soir-là, et je lui confiai le soin
+d'empêcher cette terrible nouvelle d'arriver jusqu'à M. Peggotty.
+Il s'en chargea volontiers et me promit d'intercepter tous les
+journaux, qui, sans cette précaution, pourraient la lui révéler.
+
+«Avant d'arriver jusqu'à lui, monsieur, dit M. Micawber en se
+frappant la poitrine, il faudra plutôt que cette triste histoire
+me passe à travers le corps!»
+
+M. Micawber avait pris, depuis qu'il était question pour lui de
+s'adapter à un nouvel état de société, des airs de boucanier
+aventureux, pas encore précisément en révolte avec la loi, mais
+sur le qui-vive, et le chapeau sur le coin de l'oreille. On aurait
+pu le prendre pour un enfant du désert, habitué depuis longtemps à
+vivre loin des confins de la civilisation, et sur le point de
+retourner dans ses solitudes natales.
+
+Il s'était pourvu, entre autres choses, d'un habillement complet
+de toile cirée et d'un chapeau de paille, très-bas de forme,
+enduit à l'extérieur de poix ou de goudron. Dans ce costume
+grossier, un télescope commun de simple matelot sous le bras,
+tournant à chaque instant vers le ciel un oeil de connaisseur,
+comme s'il s'attendait à du mauvais temps, il avait un air bien
+plus nautique que M. Peggotty. Il avait, pour ainsi dire, donné le
+branle-bas dans toute sa famille. Je trouvai mistress Micawber
+coiffée du chapeau le plus hermétiquement fermé et le plus
+discret, solidement attaché sous le menton, et revêtue d'un châle
+qui l'entortillait, comme on m'avait entortillé chez ma tante, le
+jour où j'allai la voir pour la première fois, c'est-à-dire comme
+un paquet, avant de se consolider à la taille par un noeud
+robuste. Miss Micawber, à ce que je pus voir, ne s'était pas non
+plus oubliée pour parer au mauvais temps, quoiqu'elle n'eût rien
+de superflu dans sa toilette. Maître Micawber était à peine
+visible à l'oeil nu, dans sa vaste chemise bleue, et sous
+l'habillement de matelot le plus velu que j'aie jamais vu de ma
+vie. Quant aux enfants, on les avait emballés, comme des
+conserves, dans des étuis imperméables. M. Micawber et son fils
+aîné avaient retroussé leurs manches, pour montrer qu'ils étaient
+prêts à donner un coup de main n'importe où, à monter sur le pont
+et à chanter en choeur avec les autres pour lever l'ancre: «yeo, -
+- démarre, -- yeo,» au premier commandement.
+
+C'est dans cet appareil que nous les trouvâmes tous, le soir,
+réunis sous l'escalier de bois qu'on appelait alors les _marches
+de Hungerford_; ils surveillaient le départ d'une barque qui
+emmenait une partie de leurs bagages. J'avais annoncé à Traddles
+le cruel événement qui l'avait douloureusement ému; mais il
+sentait comme moi qu'il fallait le tenir secret, et il venait
+m'aider à leur rendre ce dernier service. Ce fut là que j'emmenai
+M. Micawber à l'écart, et que j'obtins de lui la promesse en
+question.
+
+La famille Micawber logeait dans un sale petit cabaret borgne,
+tout à fait au pied des Marches de Hungerford, et dont les
+chambres à pans de bois s'avançaient en saillie sur la rivière. La
+famille des émigrants excitant assez de curiosité dans le
+quartier, nous fûmes charmés de pouvoir nous réfugier dans leur
+chambre. C'était justement une de ces chambres en bois sous
+lesquelles montait la marée. Ma tante et Agnès étaient là, fort
+occupées à confectionner quelques vêtements supplémentaires pour
+les enfants. Peggotty les aidait; sa vieille boîte à ouvrage était
+devant elle, avec son mètre, et ce petit morceau de cire qui avait
+traversé, sain et sauf, tant d'événements.
+
+J'eus bien du mal à éluder ses questions; bien plus encore à
+insinuer tout bas, sans être remarqué, à M. Peggotty, qui venait
+d'arriver, que j'avais remis la lettre et que tout allait bien.
+Mais enfin, j'en vins à bout, et les pauvres gens étaient bien
+heureux. Je ne devais pas avoir l'air très-gai, mais j'avais assez
+souffert personnellement pour que personne ne pût s'en étonner.
+
+«Et quand le vaisseau met-il à la voile, monsieur Micawber?»
+demanda ma tante.
+
+M. Micawber jugea nécessaire de préparer par degrés ma tante, ou
+sa femme, à ce qu'il avait à leur apprendre, et dit que ce serait
+plus tôt qu'il ne s'y attendait la veille.
+
+«Le bateau vous a prévenus, je suppose? dit ma tante.
+
+-- Oui, madame, répondit-il.
+
+-- Eh bien! dit ma tante, on met à la voile...
+
+-- Madame, répondit-il, je suis informé qu'il faut que nous soyons
+à bord, demain matin, avant sept heures.
+
+-- Eh! dit ma tante, c'est bien prompt. Est-ce un fait certain,
+monsieur Peggotty?
+
+-- Oui, madame. Le navire descendra la rivière avec la prochaine
+marée. Si maître Davy et ma soeur viennent à Gravesend avec nous,
+demain dans l'après-midi, ils nous feront leurs adieux.
+
+-- Vous pouvez en être sûr, lui dis-je.
+
+-- Jusque là, et jusqu'au moment où nous serons en mer, reprit
+M. Micawber en me lançant un regard d'intelligence, M. Peggotty et
+moi, nous surveillerons ensemble nos malles et nos effets. Emma,
+mon amour, dit M. Micawber en toussant avec sa majesté ordinaire,
+pour s'éclaircir la voix, mon ami M. Thomas Traddles a la bonté de
+me proposer tout bas de vouloir bien lui permettre de commander
+tous les ingrédients nécessaires à la composition d'une certaine
+boisson, qui s'associe naturellement dans nos coeurs, au rosbif de
+la vieille Angleterre; je veux dire... du punch. Dans d'autres
+circonstances, je n'oserais demander à miss Trotwood et à miss
+Wickfield... mais...
+
+-- Tout ce que je peux vous dire, répondit ma tante, c'est que,
+pour moi, je boirai à votre santé et à votre succès avec le plus
+grand plaisir, monsieur Micawber.
+
+-- Et moi aussi! dit Agnès, en souriant.»
+
+M. Micawber descendit immédiatement au comptoir, et revint chargé
+d'une cruche fumante. Je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il
+pelait les citrons avec son couteau poignard, qui avait, comme il
+convenait au couteau d'un planteur consommé, au moins un pied de
+long, et qu'il l'essuyait avec quelque ostentation sanguinaire,
+sur la manche de son habit. Mistress Micawber et les deux aînés de
+leurs enfants étaient munis aussi de ces formidables instruments;
+quant aux plus jeunes, on leur avait attaché à chacun, le long du
+corps, une cuiller de bois pendue à une bonne ficelle. De même
+aussi, pour prendre un avant-goût de la vie à bord, ou de leur
+existence future au milieu des forêts, M. Micawber se complut à
+offrir du punch à mistress Micawber et à sa fille, dans
+d'horribles petits pots d'étain, au lieu d'employer les verres
+dont il y avait une pleine tablette sur le buffet; quant à lui, il
+n'avait jamais été si ravi que de boire dans sa propre pinte
+d'étain, et de la remettre ensuite bien soigneusement dans sa
+poche, à la fin de la soirée.
+
+«Nous abandonnons, dit M. Micawber, le luxe de notre ancienne
+patrie.» Et il semblait y renoncer avec la plus vive satisfaction.
+«Les citoyens des forêts ne peuvent naturellement pas s'attendre à
+retrouver là les raffinements de cette terre de liberté.»
+
+Ici, un petit garçon vint dire qu'on demandait en bas M. Micawber.
+
+«J'ai un pressentiment, dit mistress Micawber, en posant sur la
+table son pot d'étain, que c'est un membre de ma famille!
+
+-- S'il en est ainsi, ma chère, fit observer M. Micawber avec la
+vivacité qui lui était habituelle lorsqu'il abordait ce sujet,
+comme le membre de votre famille, quel qu'il puisse être, mâle ou
+femelle, nous a fait attendre fort longtemps, peut-être ce membre
+voudra-t-il bien attendre aussi que je sois prêt à le recevoir.
+
+-- Micawber, dit sa femme à voix basse, dans un moment comme
+celui-ci...
+
+-- Il n'y aurait pas de générosité, dit M. Micawber en se levant,
+à vouloir se venger de tant d'offenses! Emma, je sens mes torts.
+
+-- Et d'ailleurs, ce n'est pas vous qui en avez souffert,
+Micawber, c'est ma famille. Si ma famille sent enfin de quel bien
+elle s'est volontairement privée, si elle veut nous tendre
+maintenant la main de l'amitié, ne la repoussons pas.
+
+-- Ma chère, reprit-il, qu'il en soit ainsi!
+
+-- Si ce n'est pas pour eux, Micawber, que ce soit pour moi.
+
+-- Emma, répondit-il, je ne saurais résister à un pareil appel. Je
+ne peux pas, même en ce moment, vous promettre de sauter au cou de
+votre famille; mais le membre de votre famille, qui m'attend en
+bas, ne verra point son ardeur refroidie par un accueil glacial.»
+
+M. Micawber disparut et resta quelque temps absent; mistress
+Micawber n'était pas sans quelque appréhension qu'il ne se fût
+élevé quelque discussion entre lui et le membre de sa famille.
+Enfin, le même petit garçon reparut, et me présenta un billet
+écrit au crayon avec l'en-tête officielle: «Heep contre Micawber.»
+
+J'appris par ce document que M. Micawber, se voyant encore arrêté,
+était tombé dans le plus violent paroxysme de désespoir; il me
+conjurait de lui envoyer par le garçon son couteau poignard et sa
+pinte d'étain, qui pourraient lui être utiles dans sa prison,
+pendant les courts moments qu'il avait encore à vivre. Il me
+demandait aussi, comme dernière preuve d'amitié, de conduire sa
+famille à l'hospice de charité de la paroisse, et d'oublier qu'il
+eût jamais existé une créature de son nom.
+
+Comme de raison, je lui répondis, en m'empressant de descendre
+pour payer sa dette; je le trouvai assis dans un coin, regardant
+d'un air sinistre l'agent de police qui s'était saisi de sa
+personne. Une fois relâché, il m'embrassa avec la plus vive
+tendresse, et se dépêcha d'inscrire cet item sur son carnet, avec
+quelques notes, où il eut bien soin, je me le rappelle, de porter
+un demi-penny que j'avais omis, par inadvertance, dans le total.
+
+Cet important petit carnet lui remémora justement une autre
+transaction, comme il l'appelait. Quand nous fûmes remontés, il me
+dit que son absence avait été causée par des circonstances
+indépendantes de sa volonté; puis il tira de sa poche une grande
+feuille de papier, soigneusement pliée, et couverte d'une longue
+addition. Au premier coup-d'oeil que je jetai dessus, je me dis
+que je n'en avais jamais vu d'aussi monstrueuse sur un cahier
+d'arithmétique. C'était, à ce qu'il paraît, un calcul d'intérêt
+composé sur ce qu'il appelait «le total principal de quarante et
+une livres dix shillings onze pence et demi,» à des échéances
+diverses. Après avoir soigneusement examiné ses ressources et
+comparé les chiffres, il en était venu à établir la somme qui
+représentait le tout, intérêt et principal, pour deux années
+quinze mois et quatorze jours, à dater du moment présent. Il en
+avait souscrit, de sa plus belle main, un billet à ordre qu'il
+remit à Traddles, avec mille remercîments, pour acquit de sa dette
+intégrale (comme cela se doit d'homme à homme).
+
+«C'est égal, j'ai toujours le pressentiment, dit mistress Micawber
+en secouant la tête d'un air pensif, que nous retrouverons ma
+famille à bord avant notre départ définitif.»
+
+M. Micawber avait évidemment un autre pressentiment sur le même
+sujet, mais il le renfonça dans son pot d'étain, et avala le tout.
+
+«Si vous avez, durant votre passage, quelque occasion d'écrire en
+Angleterre, mistress Micawber, dit ma tante; ne manquez pas de
+nous donner de vos nouvelles.
+
+-- Ma chère miss Trotwood, répondit-elle; je serai trop heureuse
+de penser qu'il y a quelqu'un qui tienne à entendre parler de
+nous; je ne manquerai pas de vous écrire. M. Copperfield, qui est
+depuis si longtemps notre ami, n'aura pas, j'espère, d'objection à
+recevoir, de temps à autre, quelque souvenir d'une personne qui
+l'a connu avant que les jumeaux eussent conscience de leur propre
+existence.»
+
+Je répondis que je serais heureux d'avoir de ses nouvelles, toutes
+les fois qu'elle aurait l'occasion d'écrire.
+
+«Les facilités ne nous manqueront pas, grâce à Dieu, dit
+M. Micawber; l'Océan n'est à présent qu'une grande flotte, et nous
+rencontrerons sûrement plus d'un vaisseau pendant la traversée.
+C'est une plaisanterie que ce voyage, dit M. Micawber, en prenant
+son lorgnon; une vraie plaisanterie. La distance est imaginaire.»
+
+Quand j'y pense, je ne puis m'empêcher de sourire. C'était bien là
+M. Micawber... Autrefois, lorsqu'il allait de Londres à
+Canterbury, il en parlait comme d'un voyage au bout du monde; et
+maintenant qu'il quittait l'Angleterre pour l'Australie, il
+semblait qu'il partît pour traverser la Manche.
+
+«Pendant le voyage, j'essayerai, dit M. Micawber, de leur faire
+prendre patience en leur défilant mon chapelet, et j'ai la
+confiance que, durant nos longues soirées, on ne sera pas fâché
+d'entendre les mélodies de mon fils Wilkins, autour du feu. Quand
+mistress Micawber aura le pied marin, et qu'elle ne se sentira
+plus mal au coeur (pardon de l'expression), elle leur chantera
+aussi sa petite chansonnette. Nous verrons, à chaque instant,
+passer près de nous, des marsouins et des dauphins; sur le bâbord
+comme sur le tribord, nous découvrirons à tout moment des objets
+pleins d'intérêt. En un mot, dit M. Micawber, avec son antique
+élégance, il est probable que nous aurons autour de nous tant de
+sujets de distraction, que, lorsque nous entendrons crier:
+«Terre,» en haut du grand mât, nous serons on ne peut pas plus
+étonnés!»
+
+Là-dessus, il brandit victorieusement son petit pot d'étain, comme
+s'il avait déjà accompli le voyage, et qu'il vînt de passer un
+examen de première classe devant les autorités maritimes les plus
+compétentes.
+
+«Pour moi, ce que j'espère surtout, mon cher monsieur Copperfield,
+dit mistress Micawber; c'est qu'un jour nous revivrons dans notre
+ancienne patrie, en la personne de quelques membres de notre
+famille. Ne froncez pas le sourcil, Micawber! ce n'est pas à ma
+propre famille que je veux faire allusion, c'est aux enfants de
+nos enfants. Quelque vigoureux que puisse être le rejeton
+transplanté, dit mistress Micawber en secouant la tête, je ne
+saurais oublier l'arbre d'où il sera sorti; et lorsque notre race
+sera parvenue à la grandeur et à la fortune, j'avoue que je serai
+bien aise de penser que cette fortune viendra refluer dans les
+coffres de la Grande-Bretagne.
+
+«Ma chère, dit M. Micawber, que la Grande-Bretagne se tire de là
+comme elle pourra; je suis forcé de dire qu'elle n'a jamais fait
+grand'chose pour moi, et que je ne m'inquiète pas beaucoup de ce
+qu'elle deviendra.
+
+-- Micawber, continua mistress Micawber; vous avez tort. Quand
+vous partez, Micawber, pour un pays lointain, ce n'est pas pour
+affaiblir, c'est pour fortifier le lien qui nous unit à Albion.
+
+-- Le lien en question, ma chère amie, reprit M. Micawber, ne m'a
+pas, je le répète, chargé d'assez d'obligations personnelles, pour
+que je redoute le moins du monde d'en former d'autres.
+
+-- Micawber, repartit mistress Micawber, je vous le répète, vous
+avez tort; vous ne savez pas vous-même de quoi vous êtes capable,
+Micawber; c'est là-dessus que je compte pour fortifier, même en
+vous éloignant de votre patrie, le lien qui vous unit à Albion.»
+
+M. Micawber s'assit dans son fauteuil, les sourcils légèrement
+froncés; il avait l'air de n'admettre qu'à demi les idées de
+mistress Micawber, à mesure qu'elle les énonçait, bien qu'il fût
+profondément pénétré de la perspective qu'elle ouvrait devant lui.
+
+«Mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, je désire
+que M. Micawber comprenne sa position. Il me paraît extrêmement
+important, qu'à dater du jour de son embarquement, M. Micawber
+comprenne sa position. Vous me connaissez assez, mon cher monsieur
+Copperfield, pour savoir que je n'ai pas la vivacité d'humeur de
+M. Micawber. Moi, je suis, qu'il me soit permis de le dire, une
+femme éminemment pratique. Je sais que nous allons entreprendre un
+long voyage; je sais que nous aurons à supporter bien des
+difficultés et bien des privations, c'est une vérité trop claire;
+mais je sais aussi ce qu'est M. Micawber, je sais mieux que lui ce
+dont il est capable. Voilà pourquoi je regarde comme extrêmement
+important que M. Micawber comprenne sa position.
+
+-- Mon amour, répondit-il; permettez-moi de vous faire observer
+qu'il m'est impossible de comprendre ma position dans le moment
+présent.
+
+-- Je ne suis pas de cet avis, Micawber, reprit-elle; pas
+complètement du moins. Mon cher monsieur Copperfield, la situation
+de M. Micawber n'est pas comme celle de tout le monde; M. Micawber
+se rend dans un pays éloigné, précisément pour se faire enfin
+connaître et apprécier pour la première fois de sa vie. Je désire
+que M. Micawber se place sur la proue de ce vaisseau, et qu'il
+dise d'une voix assurée: «Je viens conquérir ce pays! Avez-vous
+des honneurs? avez-vous des richesses? avez-vous des fonctions
+largement rétribuées? qu'on me les apporte; elles sont à moi!»
+
+M. Micawber nous lança un regard qui voulait dire: Il y a ma foi!
+beaucoup de bon dans ce qu'elle dit là.
+
+«En un mot, dit mistress Micawber, du ton le plus décisif, je veux
+que M. Micawber soit le César de sa fortune. Voilà comment
+j'envisage la véritable position de M. Micawber, mon cher monsieur
+Copperfield. Je désire qu'à partir du premier jour de ce voyage,
+M. Micawber se place sur la proue du vaisseau, pour dire: «Assez
+de retard comme cela, assez de désappointement, assez de gêne;
+c'était bon dans notre ancienne patrie, mais voici la patrie
+nouvelle; vous me devez une réparation! apportez-la-moi.»
+
+M. Micawber se croisa les bras d'un air résolu, comme s'il était
+déjà debout, dominant la figure qui décorait la proue du navire.
+
+«Et s'il comprend sa position, dit mistress Micawber, n'ai-je pas
+raison de dire que M. Micawber fortifiera le lien qui l'unit à la
+Grande-Bretagne, bien loin de l'affaiblir? Prétendra-t-on qu'on ne
+ressentira pas jusques dans la mère patrie, l'influence de l'homme
+important, dont l'astre se lèvera sur un autre hémisphère? Aurais-
+je la faiblesse de croire qu'une fois en possession du sceptre de
+la fortune et du génie en Australie, M. Micawber ne sera rien en
+Angleterre? Je ne suis qu'une femme, mais je serais indigne de
+moi-même et de papa, si j'avais à me reprocher cette absurde
+faiblesse!»
+
+Dans sa profonde conviction qu'il n'y avait rien à répondre à ces
+arguments, mistress Micawber avait donné à son ton une élévation
+morale que je ne lui avais jamais connue auparavant.
+
+«C'est pourquoi, dit-elle; je souhaite d'autant plus que nous
+puissions revenir habiter un jour le sol natal; M. Micawber sera
+peut-être, je ne saurais me dissimuler que cela est très-probable,
+M. Micawber sera un grand nom dans le Livre de l'histoire, et ce
+sera le moment, pour lui, de reparaître glorieux dans le pays qui
+lui avait donné naissance, et qui n'avait pas su employer ses
+grandes facultés.
+
+-- Mon amour, repartit M. Micawber, il m'est impossible de ne pas
+être touché de votre affection; je suis toujours prêt à m'en
+rapporter à votre bon jugement. Ce qui sera, sera! Le ciel me
+préserve de jamais vouloir dérober à ma terre natale la moindre
+part des richesses qui pourront, un jour, s'accumuler sur nos
+descendants!
+
+-- C'est bien, dit ma tante, en se tournant vers M. Peggotty; et
+je bois à votre santé à tous; que toute sorte de bénédictions et
+de succès vous accompagnent!»
+
+M. Peggotty mit par terre les deux enfants qu'il tenait sur ses
+genoux, et se joignit à M. et à mistress Micawber pour boire, en
+retour, à notre santé; puis les Micawber et lui se serrèrent
+cordialement la main, et en voyant un sourire venir illuminer son
+visage bronzé, je sentis qu'il saurait bien se tirer d'affaire,
+établir sa bonne renommée, et se faire aimer partout où il irait.
+
+Les enfants eurent eux-mêmes la permission de tremper leur cuiller
+de bois dans le pot de M. Micawber, pour s'associer au voeu
+général; après quoi ma tante et Agnès se levèrent et prirent congé
+des émigrants. Ce fut un douloureux moment. Tout le monde
+pleurait; les enfants s'accrochaient à la robe d'Agnès, et nous
+laissâmes le pauvre M. Micawber dans un violent désespoir,
+pleurant et sanglotant à la lueur d'une seule bougie, dont la
+simple clarté, vue de la Tamise, devait donner à sa chambre
+l'apparence d'un pauvre fanal.
+
+Le lendemain matin, j'allai m'assurer qu'ils étaient partis. Ils
+étaient montés dans la chaloupe à cinq heures du matin. Je compris
+quel vide laissent de tels adieux, en trouvant à la misérable
+petite auberge, où je ne les avais vus qu'une seule fois, un air
+triste et désert, maintenant qu'ils en étaient partis.
+
+Le surlendemain, dans l'après-midi, nous nous rendîmes à
+Gravesend, ma vieille bonne et moi; nous trouvâmes le vaisseau
+environné d'une foule de barques, au milieu de la rivière. Le vent
+était bon, le signal du départ flottait au haut du mât. Je louai
+immédiatement une barque, et nous pénétrâmes à bord, à travers la
+confusion étourdissante à laquelle le navire était en proie.
+
+M. Peggotty nous attendait sur le pont. Il me dit que M. Micawber
+venait d'être arrêté de nouveau (et pour la dernière fois), à la
+requête de M. Heep, et que, d'après mes instructions, il avait
+payé le montant de la dette, que je lui rendis aussitôt. Puis il
+nous fit descendre dans l'entre-pont, et là, se dissipèrent les
+craintes que j'avais pu concevoir, qu'il ne vint à savoir ce qui
+s'était passé à Yarmouth. M. Micawber s'approcha de lui, lui prit
+le bras d'un air d'amitié et de protection, et me dit à voix basse
+que, depuis l'avant-veille, il ne l'avait pas quitté.
+
+C'était pour moi un spectacle si étrange, l'obscurité me semblait
+si grande, et l'espace si resserré, qu'au premier abord, je ne pus
+me rendre compte de rien; mais peu à peu mes yeux s'habituèrent à
+ces ténèbres, et je me crus au centre d'un tableau de Van Ostade.
+On apercevait au milieu des poutres, des agrès, des ralingues du
+navire, les hamacs, les malles, les caisses, les barils composant
+le bagage des émigrants; quelques lanternes éclairaient la scène;
+plus loin, la pâle lueur du jour pénétrait par une écoutille ou
+une manche à vent. Des groupes divers se pressaient en foule; on
+faisait de nouveaux amis, on prenait congé des anciens, on
+parlait, on riait, on pleurait, on mangeait et on buvait; les uns,
+déjà installés dans les quelques pieds de parquet qui leur étaient
+assignés, s'occupaient à disposer leurs effets, et plaçaient de
+petits enfants sur des tabourets ou dans leurs petites chaises;
+d'autres, ne sachant où se caser, erraient d'un air désolé. Il y
+avait des enfants qui ne connaissaient encore la vie que depuis
+huit jours, et des vieillards voûtés qui semblaient ne plus avoir
+que huit jours à la connaître; des laboureurs qui emportaient avec
+leurs bottes quelque motte du sol natal, et des forgerons, dont la
+peau allait donner au nouveau-monde un échantillon de la suie et
+de la fumée de l'Angleterre; dans l'espace étroit de l'entre-pont,
+on avait trouvé moyen d'entasser des spécimens de tous les âges et
+de tous les états.
+
+En jetant autour de moi un coup d'oeil, je crus voir, assise à
+côté d'un des petits Micawber, une femme dont la tournure me
+rappelait Émilie. Une autre femme se pencha vers elle pour
+l'embrasser, puis s'éloigna rapidement à travers la foule, me
+laissant un vague souvenir d'Agnès. Mais au milieu de la confusion
+universelle, et du désordre de mes pensées, je la perdis bientôt
+de vue; je ne vis plus qu'une chose, c'est qu'on donnait le signal
+de quitter le pont à tous ceux qui ne partaient pas; que ma
+vieille bonne pleurait à côté de moi, et que mistress Gummidge
+s'occupait activement d'arranger les effets de M. Peggotty, avec
+l'assistance d'une jeune femme, vêtue de noir, qui me tournait le
+dos.
+
+«Avez-vous encore quelque chose à me dire, maître Davy? me demanda
+M. Peggotty; n'auriez-vous pas quelque question à me faire pendant
+que nous sommes encore là?
+
+«Une seule, lui dis-je. Marthe...»
+
+Il toucha le bras de la jeune femme que j'avais vue près de lui,
+elle se retourna, c'était Marthe.
+
+«Que Dieu vous bénisse, excellent homme que vous êtes! m'écriai-
+je; vous l'emmenez avec vous?»
+
+Elle me répondit pour lui, en fondant en larmes. Il me fut
+impossible de dire un mot, mais je serrai la main de M. Peggotty;
+et si jamais j'ai estimé et aimé un homme au monde, c'est bien
+celui-là.
+
+Les étrangers évacuaient le navire. Mon plus pénible devoir
+restait encore à accomplir. Je lui dis ce que j'avais été chargé
+de lui répéter, au moment de son départ, par le noble coeur qui
+avait cessé de battre. Il en fut profondément ému. Mais, lorsqu'à
+son tour, il me chargea de ses compliments d'affection et de
+regret pour celui qui ne pouvait plus les entendre, je fus bien
+plus ému encore que lui.
+
+Le moment était venu. Je l'embrassai. Je pris le bras de ma
+vieille bonne tante en pleurs, nous remontâmes sur le pont. Je
+pris congé de la pauvre mistress Micawber. Elle attendait toujours
+sa famille d'un air inquiet; et ses dernières paroles furent pour
+me dire qu'elle n'abandonnerait jamais M. Micawber.
+
+Nous redescendîmes dans notre barque; à une petite distance, nous
+nous arrêtâmes pour voir le vaisseau prendre son élan. Le soleil
+se couchait. Le navire flottait entre nous et le ciel rougeâtre:
+on distinguait le plus mince de ses espars et de ses cordages sur
+ce fond éclatant. C'était si beau, si triste, et en même temps si
+encourageant, de voir ce glorieux vaisseau immobile encore sur
+l'onde doucement agitée, avec tout son équipage, tous ses
+passagers, rassemblés en foule sur le pont, silencieux et tête
+nue, que je n'avais jamais rien vu de pareil.
+
+Le silence ne dura qu'un moment. Le vent souleva les voiles, le
+vaisseau s'ébranla; trois hourrahs retentissants, partis de toutes
+les barques, et répétés à bord vinrent d'écho en écho mourir sur
+le rivage. Le coeur me faillit à ce bruit, à la vue des mouchoirs
+et des chapeaux qu'on agitait en signe d'adieu, et c'est alors que
+je la vis.
+
+Oui, je la vis à côté de son oncle, toute tremblante contre son
+épaule. Il nous montrait à sa nièce, elle nous vit à son tour, et
+m'envoya de la main un dernier adieu. Allez, pauvre Émilie! belle
+et frêle plante battue par l'orage! Attachez-vous à lui comme le
+lierre, avec toute la confiance que vous laisse votre coeur brisé,
+car il s'est attaché à vous avec toute la force de son puissant
+amour.
+
+Au milieu des teintes roses du ciel, elle, appuyée sur lui, et lui
+la soutenant dans ses bras, ils passèrent majestueusement et
+disparurent. Quand nous tournâmes nos rames vers le rivage, la
+nuit était tombée sur les collines du Kent... Elle était aussi
+tombée sur moi, bien ténébreuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+Absence.
+
+
+Oh! oui, une nuit bien longue et bien ténébreuse, troublée par
+tant d'espérances déçues, tant de chers souvenirs, tant d'erreurs
+passées, tant de chagrins stériles, tant de regrets amers qui
+venaient la hanter comme des spectres nocturnes.
+
+Je quittai l'Angleterre, sans bien comprendre encore toute la
+force du coup que j'avais à supporter. Je quittai tous ceux qui
+m'étaient chers et je m'en allai; je croyais que j'en étais
+quitte, et que tout était fini comme cela. De même que, sur un
+champ de bataille, un soldat vient de recevoir une balle mortelle
+sans savoir seulement qu'il est blessé; de même, laissé seul avec
+mon coeur indiscipliné, je ne me doutais pas non plus de la
+profonde blessure contre laquelle il allait avoir à lutter.
+
+Je le compris enfin, mais non point tout d'un coup; ce ne fut que
+petit à petit et comme brin à brin. Le sentiment de désolation que
+j'emportais en m'éloignant ne fit que devenir plus vif et plus
+profond d'heure en heure. Ce n'était d'abord qu'un sentiment vague
+et pénible de chagrin et d'isolement. Mais il se transforma, par
+degrés imperceptibles, en un regret sans espoir de tout ce que
+j'avais perdu, amour, amitié, intérêt: de tout ce que l'amour
+avait brisé dans mes mains; une première foi, une première
+affection, le rêve entier de ma vie. Que me restait-il désormais?
+un vaste désert qui s'étendait autour de moi sans interruption,
+presque sans horizon.
+
+Si ma douleur était égoïste, je ne m'en rendais pas compte. Je
+pleurais sur ma femme-enfant, enlevée si jeune, à la fleur de son
+avenir. Je pleurais sur celui qui aurait pu gagner l'amitié et
+l'admiration de tous, comme jadis il avait su gagner la mienne. Je
+pleurais sur le coeur brisé qui avait trouvé le repos dans la mer
+orageuse; je pleurais sur les débris épars de cette vieille
+demeure, où j'avais entendu souffler le vent du soir, quand je
+n'étais encore qu'un enfant.
+
+Je ne voyais aucune issue à cet abîme de tristesse où j'étais
+tombé. J'errais de lieu en lieu, portant partout mon fardeau avec
+moi. J'en sentais tout le poids, je pliais sous le faix, et je me
+disais dans mon coeur que jamais il ne pourrait être allégé.
+
+Dans ces moments de crise et de découragement, je croyais que
+j'allais mourir. Parfois je me disais que je voulais mourir au
+moins près des miens, et je revenais sur mes pas, pour être plutôt
+avec eux. D'autrefois, je continuais mon chemin, j'allais de ville
+en ville, poursuivant je ne sais quoi devant moi, et voulant
+laisser derrière moi je ne sais quoi non plus.
+
+Il me serait impossible de retracer une à une toutes les phases
+douloureuses que j'eus à traverser dans ma détresse. Il y a de ces
+rêves qu'on ne saurait décrire que d'une manière vague et
+imparfaite; et quand je prends sur moi de me rappeler cette époque
+de ma vie, il me semble que c'est un de ces rêves-là qui me
+reviennent à l'esprit. Je revois, en passant, des villes
+inconnues, des palais, des cathédrales, des temples, des tableaux,
+des châteaux et des tombes, des rues fantastiques, tous les vieux
+monuments de l'histoire et de l'imagination. Mais non, je ne les
+revois pas, je les rêve, portant toujours partout mon fardeau
+pénible, et ne reconnaissant qu'à peine les objets qui passent et
+disparaissent dans cette fantasmagorie de mon esprit. Ne rien
+voir, ne rien entendre, uniquement absorbé dans le sentiment de ma
+douleur, voilà la nuit qui tomba sur mon coeur indiscipliné, mais
+sortons-en... comme je finis par en sortir, Dieu merci!... Il est
+temps de secouer ce long et triste rêve, et de quitter les
+ténèbres pour une nouvelle aurore.
+
+Pendant plusieurs mois je voyageai ainsi, avec ce nuage obscur sur
+l'esprit. Des raisons mystérieuses semblaient m'empêcher de
+reprendre le chemin de mon pays natal, et m'engager à poursuivre
+mon pèlerinage. Tantôt je prenais ma course de pays en pays, sans
+me reposer, sans m'arrêter nulle part. Tantôt je restais longtemps
+au même endroit, sans savoir pourquoi. Je n'avais ni but, ni
+mobile.
+
+J'étais en Suisse. Je revenais d'Italie, par un des grands
+passages à travers les Alpes, où j'errais, avec un guide, dans les
+sentiers écartés des montagnes. Si ces solitudes majestueuses
+parlaient à mon coeur, je n'en savais en vérité rien. J'avais
+trouvé quelque chose de merveilleux et de sublime dans ces
+hauteurs prodigieuses, dans ces précipices horribles, dans ces
+torrents mugissants, dans ces chaos de neige et de glace, mais
+c'était tout ce que j'y avais vu.
+
+Un soir, je descendais, avant le coucher du soleil, au fond d'une
+vallée où je devais passer la nuit. À mesure que je suivais le
+sentier autour de la montagne d'où je venais de voir l'astre du
+jour bien au-dessus de moi, je crus sentir le goût du beau et
+l'instinct d'un bonheur tranquille s'éveiller chez moi, sous la
+douce influence de ce spectacle paisible, et ranimer dans mon
+coeur une faible lueur de ces émotions depuis longtemps inconnues.
+Je me souviens que je m'arrêtai dans ma marche avec une espèce de
+chagrin dans l'âme qui ne ressemblait plus à l'accablement et au
+désespoir. Je me souviens que je fus tenté d'espérer qu'il n'était
+pas impossible qu'il vînt à s'opérer en moi quelque bienheureux
+changement.
+
+Je descendis dans la vallée au moment où le soleil du soir dorait
+les cimes couvertes de neige qui allaient le masquer comme d'un
+nuage éternel. La base de la montagne qui formait la gorge où se
+trouvait situé le petit village, était d'une riche verdure; au-
+dessus de cette joyeuse végétation croissaient de sombres forêts
+de sapins, qui fendaient ces masses de neige comme un coin, et
+soutenaient l'avalanche. Plus haut, on voyait des rochers
+grisâtres, des sentiers raboteux, des glaçons et de petites oasis
+de pâturage qui allaient se perdre dans la neige dont la cime des
+monts était couronnée. Ça et là, sur le revers de la montagne,
+quelques points sur la neige, et chaque point était une maison.
+Tous ces chalets solitaires, écrasés par la grandeur sublime des
+cimes gigantesques qui les dominaient, paraissaient trop petits,
+en comparaison, pour des jouets d'enfant. Il en était de même du
+village, groupé dans la vallée, avec son pont de bois jeté sur le
+ruisseau qui tombait en cascade sur les rochers brisés, et courait
+à grand bruit au milieu des arbres. On entendait au loin, dans le
+calme du soir, une espèce de chant; c'étaient les voix des
+bergers, et en voyant un nuage, éclatant des feux du soleil
+couchant, flotter à mi-côte sur le flanc de la montagne, je
+croyais presque entendre sortir de son sein les accents de cette
+musique sereine qui n'appartenait pas à la terre. Tout d'un coup,
+au milieu de cette grandeur imposante, la voix, la grande voix de
+la nature me parla; docile à son influence secrète, je posai sur
+le gazon ma tête fatiguée, je pleurai comme je n'avais pas pleuré
+encore depuis la mort de Dora.
+
+J'avais trouvé quelques instants auparavant un paquet de lettres
+qui m'attendait, et j'étais sorti du village pour les lire pendant
+qu'on préparait mon souper. D'autres paquets s'étaient égarés, et
+je n'en avais pas reçu depuis longtemps. Sauf une ligne ou deux,
+pour dire que j'étais bien et que j'étais arrivé à cet endroit, je
+n'avais eu ni le courage ni la force d'écrire une seule lettre
+depuis mon départ.
+
+Le paquet était entre mes mains. Je l'ouvris, et je reconnus
+l'écriture d'Agnès.
+
+Elle était heureuse, comme elle nous l'avait dit, de se sentir
+utile. Elle réussissait dans ses efforts, comme elle l'avait
+espéré. C'était tout ce qu'elle me disait sur son propre compte.
+Le reste avait rapport à moi.
+
+Elle ne me donnait pas de conseils; elle ne me parlait pas de mes
+devoirs; elle me disait seulement, avec sa ferveur accoutumée,
+qu'elle avait confiance en moi. Elle savait, disait-elle, qu'avec
+mon caractère je ne manquerais pas de tirer une leçon salutaire du
+chagrin même qui m'avait frappé. Elle savait que les épreuves et
+la douleur ne feraient qu'élever et fortifier mon âme. Elle était
+sûre que je donnerais à tous mes travaux un but plus noble et plus
+ferme, après le malheur que j'avais eu à souffrir. Elle qui se
+réjouissait tant du nom que je m'étais déjà fait, et qui attendait
+avec tant d'impatience les succès qui devaient l'illustrer encore,
+elle savait bien que je continuerais à travailler. Elle savait que
+dans mon coeur, comme dans tous les coeurs vraiment bons et
+élevés, l'affliction donne de la force et non de la faiblesse...
+De même que les souffrances de mon enfance avaient contribué à
+faire de moi ce que j'étais devenu; de même des malheurs plus
+grands, en aiguisant mon courage, me rendraient meilleur encore,
+pour que je pusse transmettre aux autres, dans mes écrits,
+l'enseignement que j'en avais reçu moi-même. Elle me remettait
+entre les mains de Dieu, de celui qui avait recueilli dans son
+repos mon innocent trésor; elle me répétait qu'elle m'aimait
+toujours comme une soeur, et que sa pensée me suivait partout,
+fière de ce que j'avais fait, mais infiniment plus fière encore de
+ce que j'étais destiné à faire un jour.
+
+Je serrai sa lettre sur mon coeur, je pensai à ce que j'étais une
+heure auparavant, lorsque j'écoutais les voix qui expiraient dans
+le lointain: et en voyant les nuages vaporeux du soir prendre une
+teinte plus sombre, toutes les couleurs nuancées de la vallée
+s'effacer; la neige dorée sur la cime des montagnes se confondre
+avec le ciel pâle de la nuit, je sentis la nuit de mon âme passer
+et s'évanouir avec ces ombres et ces ténèbres. Il n'y avait pas de
+nom pour l'amour que j'éprouvais pour elle, plus chère désormais à
+mon coeur qu'elle ne l'avait jamais été.
+
+Je relus bien des fois sa lettre, je lui écrivis avant de me
+coucher. Je lui dis que j'avais eu grand besoin de son aide, que
+sans elle je ne serais pas, je n'aurais jamais été ce qu'elle
+croyait, mais qu'elle me donnait l'ambition de l'être, et le
+courage de l'essayer.
+
+Je l'essayai en effet. Encore trois mois, et il y aurait un an que
+j'avais été si douloureusement frappé. Je résolus de ne prendre
+aucune résolution avant l'expiration de ce terme, mais d'essayer
+seulement de répondre à l'estime d'Agnès. Je passai tout ce temps-
+là dans la petite vallée où j'étais et dans les environs.
+
+Les trois mois écoulés, je résolus de rester encore quelque temps
+loin de mon pays; de m'établir pour le moment dans la Suisse, qui
+m'était devenue chère par le souvenir de cette soirée; de
+reprendre une plume, de me remettre au travail.
+
+Je me conformai humblement aux conseils d'Agnès; j'interrogeai la
+nature, qu'on n'interroge jamais en vain; je ne repoussai plus
+loin de moi les affections humaines. Bientôt j'eus presque autant
+d'amis dans la vallée, que j'en avais jadis à Yarmouth, et quand
+je les quittai à l'automne pour aller à Genève, ou que je vins les
+retrouver au printemps, leurs regrets et leur accueil affectueux
+m'allaient au coeur, comme s'ils me les adressaient dans la langue
+de mon pays.
+
+Je travaillais ferme et dur; je commençais de bonne heure et je
+finissais tard. J'écrivais une nouvelle dont je choisis le sujet
+en rapport avec mes peines récentes; je l'envoyai à Traddles, qui
+s'entremit pour la publication, d'une façon très-avantageuse à mes
+intérêts; et le bruit de ma réputation croissante fut porté
+jusqu'à moi par le flot de voyageurs que je rencontrais sur mon
+chemin. Après avoir pris un peu de repos et de distraction, je me
+remis à l'oeuvre avec mon ardeur d'autrefois, sur un nouveau sujet
+d'imagination, qui me plaisait infiniment. À mesure que j'avançais
+dans l'accomplissement de cette tâche, je m'y attachais de plus en
+plus, et je mettais toute mon énergie à y réussir. C'était mon
+troisième essai en ce genre. J'en avais écrit à peu près la
+moitié, quand je songeai, dans un intervalle de repos, à retourner
+en Angleterre.
+
+Depuis longtemps, sans nuire à mon travail patient et à mes études
+incessantes, je m'étais habitué à des exercices robustes. Ma
+santé, gravement altérée lorsque j'avais quitté l'Angleterre,
+s'était entièrement rétablie. J'avais beaucoup vu; j'avais
+beaucoup voyagé, et j'espère que j'avais appris quelque chose dans
+mes voyages.
+
+J'ai raconté maintenant tout ce qu'il me paraissait utile de dire
+sur cette longue absence... Cependant, j'ai fait une réserve. Si
+je l'ai faite, ce n'est pas que j'eusse l'intention de taire une
+seule de mes pensées, car, je l'ai déjà dit, ce récit est ma
+mémoire écrite. J'ai voulu garder pour la fin ce secret enseveli
+au fond de mon âme. J'y arrive à présent.
+
+Je ne puis sonder assez avant ce secret de mon propre coeur pour
+pouvoir dire à quel moment je commençai à penser que j'aurais pu
+jadis faire d'Agnès l'objet de mes premières et de mes plus chères
+espérances. Je ne puis dire à quelle époque de mon chagrin j'en
+vins à songer que, dans mon insouciante jeunesse, j'avais rejeté
+loin de moi le trésor de son amour. Peut-être avais-je recueilli
+quelque murmure de cette lointaine pensée chaque fois que j'avais
+eu le malheur de sentir la perte ou le besoin de ce quelque chose
+qui ne devait jamais se réaliser et qui manquait à mon bonheur.
+Mais c'est une pensée que je n'avais voulu accueillir, quand elle
+s'était présentée, que comme un regret mêlé de reproche pour moi-
+même lorsque la mort de Dora me laissa triste et seul dans le
+monde.
+
+Si, à cette époque, je m'étais trouvé souvent près d'Agnès peut-
+être, dans ma faiblesse, eussé-je trahi ce sentiment intime. Ce
+fut là la crainte vague qui me poussa d'abord à rester loin de mon
+pays. Je n'aurais pu me résigner à perdre la plus petite part de
+son affection de soeur, et, mon secret une fois échappé, j'aurais
+mis entre nous deux une barrière jusque-là inconnue.
+
+Je ne pouvais pas oublier que le genre d'affection qu'elle avait
+maintenant pour moi était mon oeuvre; que, si jamais elle m'avait
+aimé d'un autre amour, et parfois je me disais que cela avait
+peut-être existé dans son coeur, je l'avais repoussé. Quand nous
+n'étions que des enfants, je m'étais habitué à le regarder comme
+une chimère. J'avais donné tout mon amour à une autre femme; je
+n'avais pas fait ce que j'aurais pu faire; et si Agnès était
+aujourd'hui pour moi ce qu'elle était, une soeur, et non pas une
+amante, c'était moi qui l'avais voulu: son noble coeur avait fait
+le reste.
+
+Lorsque je commençai à me remettre, à me reconnaître et à
+m'observer, je songeai qu'un jour peut-être, après une longue
+attente, je pourrais réparer les fautes du passé; que je pourrais
+avoir le bonheur indicible de l'épouser. Mais en s'écoulant, le
+temps emporta cette lointaine espérance. Si elle m'avait jamais
+aimé, elle ne devait m'en être que plus sacrée; n'avait-elle pas
+toutes mes confidences? Ne l'avais-je pas mise au courant de
+toutes mes faiblesses? Ne s'était-elle pas immolée jusqu'à devenir
+ma soeur et mon amie? Cruel triomphe sur elle-même! Si au
+contraire elle ne m'avait jamais aimé, pouvais-je croire qu'elle
+m'aimerait à présent?
+
+Je m'étais toujours senti si faible en comparaison de sa
+persévérance et de son courage! maintenant je le sentais encore
+davantage. Quoique j'eusse pu être pour elle, ou elle pour moi, si
+j'avais été autrefois plus digne d'elle, ce temps était passé. Je
+l'avais laissé fuir loin de moi. J'avais mérité de la perdre.
+
+Je souffris beaucoup dans cette lutte; mon coeur était plein de
+tristesse et de remous, et pourtant je sentais que l'honneur et le
+devoir m'obligeaient à ne pas venir faire offrande à cette
+personne si chère, de mes espérances évanouies, moi qui, par un
+caprice frivole, étais allé en porter l'hommage ailleurs, quand
+elles étaient dans toute leur fraîcheur de jeunesse. Je ne
+cherchais pas à me cacher que je l'aimais, que je lui étais dévoué
+pour la vie, mais je me répétais qu'il était trop tard, à présent,
+pour rien changer à la nature de nos relations convenues.
+
+J'avais souvent réfléchi à ce que me disait ma Dora quand elle me
+parlait, à ses derniers moments, de ce qui nous serait arrivé dans
+notre ménage, si nous avions eu de plus longs jours à passer
+ensemble; j'avais compris que bien souvent les choses qui ne nous
+arrivent pas ont sur nous autant d'effet en réalité que celles qui
+s'accomplissent. Cet avenir dont elle s'effrayait pour moi,
+c'était maintenant une réalité que le destin m'avait envoyée pour
+me punir, comme elle l'aurait fait tôt ou tard, même auprès
+d'elle, si la mort ne nous avait pas séparés auparavant. J'essayai
+de songer à tous les heureux effets qu'aurait pu exercer sur moi
+l'influence d'Agnès, pour devenir plus courageux, moins égoïste,
+plus attentif à veiller sur mes défauts et à corriger mes erreurs.
+Et c'est ainsi qu'à force de penser à ce qui aurait pu être,
+j'arrivai à la conviction sincère que cela ne serait jamais.
+
+Voilà quel était le sable mouvant de mes pensées; voilà dans quel
+accès de perplexités et de doutes je passai les trois ans qui
+s'écoulèrent depuis mon départ, jusqu'au jour où je repris le
+chemin de ma patrie. Oui, il y avait trois ans que le vaisseau,
+chargé d'émigrants, avait mis à la voile; et c'était trois ans
+après qu'au même endroit, à la même heure, au toucher du soleil,
+j'étais debout sur le pont du paquebot qui me ramenait en
+Angleterre, les yeux fixés sur l'onde aux teintes roses, où
+j'avais vu réfléchir l'image de ce vaisseau.
+
+Trois ans! c'est bien long dans son ensemble, quoique ce soit bien
+court en détail! Et mon pays m'était bien cher, et Agnès aussi!...
+Mais elle n'était pas à moi... jamais elle ne serait à moi... Cela
+aurait pu être autrefois, mais c'était passé!...
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+Retour.
+
+
+Je débarquai à Londres par une froide soirée d'automne. Il faisait
+sombre et il pleuvait; en une minute, je vis plus de brouillard et
+de boue que je n'en avais vu pendant toute une année. J'allai à
+pied de la douane à Charing-Cross sans trouver de voiture.
+Quoiqu'on aime toujours à revoir d'anciennes connaissances, en
+retrouvant sur mon chemin les toits en saillie et les gouttières
+engorgées comme autrefois, je ne pouvais pas m'empêcher de
+regretter que mes vieilles connaissances ne fussent pas un peu
+plus propres.
+
+J'ai souvent remarqué, et je suppose que tout le monde en a fait
+autant, qu'au moment où l'on quitte un lieu qui vous est familier,
+il semble que votre départ y donne le signal d'une foule de
+changements à vue. En regardant par la portière de la voiture, et
+en remarquant qu'une vieille maison de Fish-Street, qui depuis
+plus d'un siècle n'avait certainement jamais vu ni maçon, ni
+peintre, ni menuisier, avait été jetée par terre en mon absence,
+qu'une rue voisine, célèbre pour son insalubrité et ses
+incommodités de tout genre que leur antiquité avait rendues
+respectables, se trouvait assainie et élargie, je m'attendais
+presque à trouver que la cathédrale de Saint-Paul allait me
+paraître plus vieille encore qu'autrefois.
+
+Je savais qu'il s'était opéré des changements dans la situation de
+plusieurs de mes amis. Ma tante était depuis longtemps retournée à
+Douvres, et Traddles avait commencé à se faire une petite
+clientèle peu de temps après mon départ. Il occupait à présent un
+petit appartement dans Grays'inn, et dans une de ses dernières
+lettres, il me disait qu'il n'était pas sans quelque espoir d'être
+prochainement uni à la meilleure fille de monde.
+
+On m'attendait chez moi pour Noël, mais on ne se doutait pas que
+je dusse venir sitôt. J'avais pressé à dessein mon arrivée, afin
+d'avoir le plaisir de leur faire une surprise. Et pourtant j'avais
+l'injustice de sentir un frisson glacé, comme si j'étais
+désappointé de ne voir personne venir au-devant de moi et de
+rouler tout seul en silence à travers les rues assombries par le
+brouillard.
+
+Cependant, les boutiques et leurs gais étalages me remirent un
+peu; et lorsque j'arrivai à la porte du café de Grays'inn, j'avais
+repris de l'entrain. Au premier moment, cela me rappela cette
+époque de ma vie, bien différente pourtant, où j'étais descendu à
+la Croix d'Or, et les changements survenus depuis ce temps-là.
+C'était bien naturel.
+
+«Savez-vous où demeure M. Traddles?» demandai-je au garçon en me
+chauffant à la cheminée du café.
+
+«Holborn-Court, monsieur, n° 2.
+
+-- M. Traddles commence à être connu parmi les avocats n'est-il
+pas vrai?
+
+-- C'est probable, monsieur, mais je n'en sais rien.
+
+Le garçon, qui était entre deux âges et assez maigre, se tourna
+vers un garçon d'un ordre supérieur, presque une autorité, un
+vieux serviteur robuste, puissant, avec un double menton, une
+culotte courte et des bas noirs; il se leva de la place qu'il
+occupait au bout de la salle dans une espèce de banc de
+sacristain, où il était en compagnie d'une boîte de menue monnaie,
+d'un almanach des adresses, d'une liste des gens de loi et de
+quelques autres livres ou papiers.
+
+«M. Traddles? dit le garçon maigre, n° 2, dans la cour.»
+
+Le vieillard majestueux lui fit signe de la main qu'il pouvait
+s'en aller et se tourna gravement vers moi.
+
+«Je demandais, lui dis-je, si M. Traddles, qui demeure au n° 2,
+dans la cour, ne commence pas à se faire un nom parmi les avocats?
+
+-- Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit le garçon,
+d'une riche voix de basse-taille.»
+
+Je me sentis tout humilié pour Traddles.
+
+«C'est sans doute un tout jeune homme? dit l'imposant vieillard en
+fixant sur moi un regard sévère. Combien y a-t-il qu'il plaide à
+la cour?
+
+-- Pas plus de trois ans,» répondis-je.
+
+On ne devait pas s'attendre qu'un garçon qui m'avait tout l'air de
+résider dans le même coin du même café depuis quarante ans,
+s'arrêtât plus longtemps à un sujet aussi insignifiant. Il me
+demanda ce que je voulais pour mon dîner.
+
+Je sentis que j'étais revenu en Angleterre, et réellement Traddles
+me fit de la peine. Il n'avait pas de chance. Je demandai
+timidement un peu de poisson et un biftek, et je me tins debout
+devant le feu, à méditer sur l'obscurité de mon pauvre ami.
+
+Tout en suivant des yeux le garçon en chef, qui allait et venait,
+je ne pouvais m'empêcher de me dire que le jardin où s'était
+épanouie une fleur si prospère était pourtant d'une nature bien
+ingrate pour la produire. Tout y avait un air si roide, si
+antique, si cérémonieux, si solennel! Je regardai, autour de la
+chambre, le parquet couvert de sable, probablement comme au temps
+où le garçon en chef était encore un petit garçon, si jamais il
+l'avait été, ce qui me paraissait très-invraisemblable: les tables
+luisantes, où je voyais mon image réfléchie jusqu'au fin fond de
+l'antique acajou; les lampes bien frottées, qui n'avaient pas une
+seule tache; les bons rideaux verts, avec leurs bâtons de cuivre
+poli, fermant bien soigneusement chaque compartiment séparé; les
+deux grands feux de charbon bien allumés; les carafes rangées dans
+le plus bel ordre, et remplies jusqu'au goulot, pour montrer qu'à
+la cave elles n'étaient pas embarrassées de trouver des tonneaux
+entiers de vieux vin de _Porto_ première qualité. Et je me disais,
+en voyant tout cela, qu'en Angleterre la renommée, aussi bien
+qu'une place honorable au barreau, n'étaient pas faciles à prendre
+d'assaut. Je montai dans ma chambre pour changer, car mes
+vêtements étaient trempés; et cette vaste pièce toute boisée (elle
+donnait sur l'arcade qui conduisait à Grays'inn), et ce lit
+paisible dans son immensité, flanqué de ses quatre piliers, à côté
+duquel se pavanait, dans sa gravité indomptable, une commode
+massive, semblaient de concert prophétiser un pauvre avenir à
+Traddles, comme à tous les jeunes audacieux qui voulaient aller
+trop vite. Je descendis me mettre à table, et tout, dans cet
+établissement, depuis l'ordre solennel du service jusqu'au silence
+qui y régnait... faute de convives, car la cour était encore en
+vacances, tout semblait condamner avec éloquence la folle
+présomption de Traddles, et lui prédire qu'il en avait encore pour
+une vingtaine d'années avant de gagner sa vie dans son état.
+
+Je n'avais rien vu de semblable à l'étranger, depuis mon départ,
+et toutes mes espérances pour mon ami s'évanouirent. Le garçon en
+chef m'avait abandonné, pour se vouer au service d'un vieux
+monsieur revêtu de longues guêtres, auquel on servit un flacon
+particulier, de Porto qui sembla sortir de lui-même du fond de la
+cave, car il n'en avait même pas demandé. Le second garçon me dit
+à l'oreille que ce vieux gentleman était un homme d'affaires
+retiré qui demeurait dans le square; qu'il avait une grande
+fortune qui passerait probablement après lui à la fille de sa
+blanchisseuse; on disait aussi qu'il avait dans son bureau un
+service complet d'argenterie tout terni faute d'usage, quoique de
+mémoire d'homme on n'eût jamais vu chez lui qu'une cuiller et une
+fourchette dépareillées. Pour le coup, je regardai décidément
+Traddles comme perdu, et ne conservai plus pour lui la moindre
+espérance. Comme cela ne m'empêchait pas de désirer avec
+impatience de voir ce brave garçon, je dépêchai mon dîner, de
+manière à ne pas me faire honneur dans l'estime du chef de la
+valetaille, et je me dépêchai de sortir par la porte de derrière.
+J'arrivai bientôt au n° 2 dans la cour, et je lus une inscription
+destinée à informer qui de droit, que M. Traddles occupait un
+appartement au dernier étage. Je montai l'escalier, un vieil
+escalier délabré, faiblement éclairé, à chaque palier, par un
+quinquet fumeux dont la mèche, couronnée de champignons, se
+mourait tout doucement dans sa petite cage de verre crasseux.
+
+Tout en trébuchant contre les marches, je crus entendre des éclats
+de rire: ce n'était pas un rire de procureur ou d'avocat, ni même
+celui d'un clerc d'avocat ou de procureur, mais de deux ou trois
+jeunes filles en gaieté. Mais en m'arrêtant pour prêter l'oreille,
+j'eus le malheur de mettre le pied dans un trou où l'honorable
+société de Gray's-inn avait oublié de faire remettre une planche;
+je fis du bruit en tombant, et quand je me relevai, les rires
+avaient cessé.
+
+Je grimpai lentement, et avec plus de précaution, le reste de
+l'escalier; mon coeur battait bien fort quand j'arrivai à la porte
+extérieure où on lisait le nom de M. Traddles: elle était ouverte.
+Je frappai, on entendit un grand tumulte à l'intérieur, mais ce
+fut tout. Je frappai encore.
+
+Un petit bonhomme à l'air éveillé, moitié commis et moitié
+domestique, se présenta, tout hors d'haleine, mais en me regardant
+effrontément, comme pour me défier d'en apporter la preuve légale.
+
+«M. Traddles est-il chez lui?
+
+-- Oui, monsieur, mais il est occupé.
+
+-- Je désire le voir.»
+
+Après m'avoir examiné encore un moment, le petit espiègle se
+décida à me laisser entrer, et, ouvrant la porte toute grande, il
+me conduisit d'abord dans un vestibule en miniature, puis dans un
+petit salon où je me trouvai en présence de mon vieil ami
+(également hors d'haleine) assis devant une table, le nez sur des
+papiers.
+
+«Bon Dieu! s'écria Traddles en levant les yeux vers moi: s'est
+Copperfield! Et il se jeta dans mes bras, où je le tins longtemps
+enlacé.
+
+-- Tout va bien, mon cher Traddles?
+
+-- Tout va bien, mon cher, mon bon Copperfield, et je n'ai que de
+bonnes nouvelles à vous donner.»
+
+Nous pleurions de joie tous les deux.
+
+«Mon cher ami, dit Traddles qui, dans sa satisfaction,
+s'ébouriffait les cheveux, quoique ce fût bien peu nécessaire, mon
+cher Copperfield, mon excellent ami, que j'avais perdu depuis si
+longtemps et que je retrouve enfin, comme je suis content de vous
+voir! Comme vous êtes bruni! Comme je suis content! Ma parole
+d'honneur, mon bien-aimé Copperfield, je n'ai jamais été si
+joyeux! non, jamais.»
+
+De mon côté, je ne pouvais pas non plus exprimer mon émotion.
+J'étais hors d'état de dire un mot.
+
+«Mon cher ami! dit Traddles. Et vous êtes devenu si fameux! Mon
+illustre Copperfield! Bon Dieu! mais d'où venez-vous, quand êtes-
+vous arrivé? Qu'est-ce que vous étiez devenu?»
+
+Sans attendre une réponse à toutes ses questions, Traddles qui
+m'avait installé dans un grand fauteuil, près du feu, s'occupait
+d'une main à remuer vigoureusement les charbons, tandis que de
+l'autre il me tirait par ma cravate, la prenant sans doute pour ma
+redingote. Puis, sans prendre le temps de déposer les pincettes,
+il me serrait à grands bras, et je le serrais à grands bras, et
+nous riions tous deux, et nous nous essuyions les yeux: puis nous
+rasseyant, nous nous donnions des masses de poignées de main
+éternelles par-devant la cheminée.
+
+«Quand on pense, dit Traddles, que vous étiez si près de votre
+retour, et que vous n'avez pas assisté à la cérémonie!
+
+-- Quelle cérémonie? mon cher Traddles.
+
+-- Comment! s'écria Traddles, en ouvrant les yeux comme autrefois.
+Vous n'avez donc pas reçu ma dernière lettre?
+
+-- Certainement non, s'il y était question d'une cérémonie.
+
+-- Mais, mon cher Copperfield, dit Traddles, en passant ses doigts
+dans ses cheveux, pour les redresser sur sa tête avant de rabattre
+ses mains sur mes genoux, je suis marié!
+
+-- Marié! lui dis-je, en poussant un cri de joie.
+
+-- Eh! oui, Dieu merci! dit Traddles, par la révérend Horace, avec
+Sophie, en Devonshire. Mais, mon cher ami, elle est là, derrière
+le rideau de la fenêtre. Regardez!»
+
+Et, à ma grande surprise, la meilleure fille du monde sortit,
+riant et rougissant à la fois, de sa cachette. Jamais vous n'avez
+vu mariée plus gaie, plus aimable, plus honnête, plus heureuse,
+plus charmante, et je ne pus m'empêcher de le lui dire sur-le-
+champ. Je l'embrassai, en ma qualité de vieille connaissance, et
+je leur souhaitai du fond du coeur toute sorte de prospérités.
+
+«Mais, quelle délicieuse réunion! dit Traddles. Comme vous êtes
+bruni, mon cher Copperfield! mon Dieu! mon Dieu! que je suis donc
+heureux!
+
+-- Et moi! lui dis-je.
+
+-- Et moi donc! dit Sophie, riant et rougissant de plus belle.
+
+-- Nous sommes tous aussi heureux que possible, dit Traddles.
+Jusqu'à ces demoiselles qui sont heureuses! Mais, à propos, je les
+oubliais!
+
+-- Vous les oubliiez? dis-je.
+
+-- Oui, ces demoiselles, dit Traddles, les soeurs de Sophie. Elles
+demeurent avec nous. Elles sont venues voir Londres. Le fait est
+que... est-ce vous qui êtes tombé dans l'escalier, Copperfield?
+
+-- Oui, vraiment, lui répondis-je en riant.
+
+-- Eh bien, quand vous êtes tombé dans l'escalier, j'étais à
+batifoler avec elles. Le fait est que nous jouions à cache-cache.
+Mais comme cela ne paraîtrait pas convenable à Westminster-Hall,
+et qu'il faut respecter le décorum de sa profession, devant les
+clients, elles ont bien vite décampé. Et maintenant, je suis sûr
+qu'elles nous écoutent, dit Traddles, en jetant un coup d'oeil du
+côté de la porte de l'autre chambre.
+
+-- Je suis fâché, lui dis-je, en riant de nouveau, d'avoir été la
+cause d'une pareille débandade.
+
+-- Sur ma parole, reprit Traddles d'un ton ravi, vous ne diriez
+pas ça si vous les aviez vues se sauver, quand elles vous ont
+entendu frapper, et revenir au galop ramasser leurs peignes
+qu'elles avaient laissé tomber, et disparaître de nouveau, comme
+de petites folles. Mon amour, voulez-vous les appeler?»
+
+Sophie sortit en courant, et nous entendîmes rire aux éclats dans
+la pièce voisine.
+
+«Quelle agréable musique, n'est-ce pas, mon cher Copperfield? dit
+Traddles. C'est charmant à entendre; il faut ça pour égayer ce
+vieil appartement. Pour un malheureux garçon qui a vécu seul toute
+sa vie, c'est délicieux, c'est charmant. Pauvres filles! elles ont
+tant perdu en perdant Sophie!... car c'est bien, je vous assure,
+Copperfield, la meilleure fille! Aussi, je suis charmé de les voir
+s'amuser. La société des jeunes filles est quelque chose de
+délicieux, Copperfield. Ce n'est pas précisément conforme au
+décorum de ma profession; mais c'est égal, c'est délicieux.»
+
+Je remarquai qu'il me disait tout cela avec un peu d'embarras: je
+compris que par bonté de coeur, il craignait de me faire de la
+peine, en me dépeignant trop vivement les joies du mariage, et je
+me hâtai de le rassurer en disant comme lui, avec une vivacité
+d'expression qui parut le charmer.
+
+«Mais à dire vrai, reprit-il, nos arrangements domestiques, d'un
+bout à l'autre, ne sont pas trop d'accord avec ma profession, mon
+cher Copperfield. Même, le séjour de Sophie ici, ce n'est pas trop
+conforme au décorum de la profession, mais nous n'avons pas
+d'autre logement. Nous nous sommes embarqués sur un radeau, et
+nous sommes décidés à ne pas faire les difficiles. D'ailleurs
+Sophie est une si bonne ménagère! Vous serez surpris de voir comme
+elle a casé ces demoiselles. C'est à peine si je le comprends moi-
+même.
+
+-- Combien donc en avez-vous ici? demandai-je.
+
+-- L'aînée, la Beauté, est ici, me dit Traddles, à voix basse;
+Caroline et Sarah aussi, vous savez, celle que je vous disais qui
+a quelque chose à l'épine dorsale: elle va infiniment mieux. Et
+puis après cela, les deux plus jeunes, que Sophie a élevées, sont
+aussi avec nous. Et Louisa donc, elle est ici!
+
+-- En vérité! m'écriai-je.
+
+-- Oui, dit Traddles. Eh bien! l'appartement n'a que trois
+chambres, mais Sophie a arrangé tout cela d'une façon vraiment
+merveilleuse, et elles sont toutes casées aussi commodément que
+possible. Trois dans cette chambre, dit Traddles, en m'indiquant
+une porte, et deux dans celle-là.»
+
+Je ne pus m'empêcher de regarder autour de moi, pour chercher où
+pouvaient se loger M. et mistress Traddles. Traddles me comprit.
+
+«Ma foi! dit-il, comme je vous disais tout à l'heure, nous ne
+sommes pas difficiles; la semaine dernière, nous avons improvisé
+un lit ici, sur le plancher. Mais il y a une petite chambre au-
+dessous du toit... une jolie petite chambre... quand une fois on y
+est arrivé. Sophie y a collé elle-même du papier pour me faire une
+surprise; et c'est notre chambre à présent. C'est un charmant
+petit trou. On a de là une si belle vue!
+
+«Et enfin, vous voilà marié, mon cher Traddles. Que je suis
+content!
+
+-- Merci, mon cher Copperfield, dit Traddles, en me donnant encore
+une poignée de main. Oui, je suis aussi heureux qu'on peut l'être.
+Voyez-vous votre vieille connaissance! me dit-il en me montrant
+d'un air de triomphe le vase à fleurs, et voilà le guéridon à
+dessus de marbre. Tout notre mobilier est simple et commode. Quant
+à l'argenterie, mon Dieu! nous n'avons pas même une petite
+cuiller!
+
+-- Eh bien! vous en gagnerez, dis-je gaiement.
+
+-- C'est cela, répondit Traddles, on les gagnera. Nous avons comme
+de raison des espèces de petites cuillers pour remuer notre thé:
+mais c'est du métal anglais.
+
+-- L'argenterie n'en sera que plus brillante le jour où vous en
+aurez, lui dis-je.
+
+-- C'est justement ce que nous disons, s'écria Traddles. Voyez-
+vous, mon cher Copperfield, et il reprit de nouveau son ton
+confidentiel, quand j'ai eu plaidé dans le procès de _Doe dem
+Gipes contre Wigzell_, où j'ai bien réussi, je suis allé en
+Devonshire, pour avoir une conversation sérieuse avec le révérend
+Horace. J'ai appuyé sur ce fait que Sophie qui est, je vous
+assure, Copperfield, la meilleure fille du monde...
+
+-- J'en suis certain, dis-je.
+
+-- Ah! vous avez bien raison, reprit Traddles. Mais je m'éloigne,
+ce me semble, de mon sujet. Je crois que je vous parlais du
+révérend Horace?
+
+-- Vous me disiez que vous aviez appuyé sur le fait...
+
+-- Ah! oui... sur le fait que nous étions fiancés depuis
+longtemps, Sophie et moi, et que Sophie, avec la permission de ses
+parents ne demandait pas mieux que de m'épouser... continua
+Traddles avec son franc et honnête sourire d'autrefois... sur le
+pied actuel, c'est-à-dire avec le métal anglais. J'ai donc proposé
+au révérend Horace de consentir à notre union. C'est un excellent
+pasteur, Copperfield, on devrait en faire un évêque, ou au moins
+lui donner de quoi vivre à son aise; je lui demandai de consentir
+à nous unir si je pouvais seulement me voir à la tête de deux cent
+cinquante livres sterling dans l'année, avec l'espérance, pour
+l'année prochaine, de me faire encore quelque chose de plus, et de
+me meubler en sus un petit appartement. Comme vous voyez, je pris
+la liberté de lui représenter que nous avions attendu bien
+longtemps, et que d'aussi bons parents ne pouvaient pas s'opposer
+à l'établissement de leur fille, uniquement parce qu'elle leur
+était extrêmement utile, à la maison... Vous comprenez?
+
+-- Certainement, ce ne serait pas juste.
+
+-- Je suis bien aise que vous soyez de mon avis, Copperfield,
+reprit Traddles, parce que, sans faire le moindre reproche au
+révérend Horace, je crois que les pères, les frères, etc., sont
+souvent égoïstes en pareil cas. Je lui ai fait aussi remarquer que
+je ne désirais rien tant au monde que d'être utile aussi à la
+famille, et que si je faisais mon chemin, et que, par malheur, il
+lui arrivât quelque chose... je parle du révérend Horace...
+
+-- Je vous comprends.
+
+-- Ou à mistress Crewler, je serais trop heureux de servir de père
+à leurs filles. Il m'a répondu d'une façon admirable et très-
+flatteuse pour moi, en me promettant d'obtenir le consentement de
+mistress Crewler. On a eu bien de la peine avec elle. Ça lui
+montait des jambes à la poitrine, et puis à la tête...
+
+-- Qu'est-ce qui lui montait comme ça? demandai-je.
+
+-- Son chagrin, reprit Traddles d'un air sérieux. Tous ses
+sentiments font de même. Comme je vous l'ai déjà dit une fois,
+c'est une femme supérieure, mais elle a perdu l'usage de ses
+membres. Quand quelque chose la tracasse, ça la prend tout de
+suite par les jambes; mais dans cette occasion, c'est monté à la
+poitrine, et puis à la tête, enfin cela lui est monté partout, de
+manière à compromettre le système entier de la manière la plus
+alarmante. Cependant, on est parvenu à la remettre à force de
+soins et d'attentions, et il y a eu hier six semaines que nous
+nous sommes mariés. Vous ne sauriez vous faire une idée,
+Copperfield, de tous les reproches que je me suis adressés en
+voyant la famille entière pleurer et se trouver mal dans tous les
+coins de la maison! Mistress Crewler n'a pas pu se résoudre à me
+voir avant notre départ; elle ne pouvait pas me pardonner de lui
+enlever son enfant, mais au fond c'est une si bonne femme! elle
+s'y résigne maintenant. J'ai reçu d'elle, ce matin même, une
+charmante lettre.
+
+-- En un mot, mon cher ami, lui dis-je, vous êtes aussi heureux
+que vous méritez de l'être.
+
+-- Oh! comme vous me flattez! dit Traddles en riant. Mais le fait
+est que mon sort est digne d'envie. Je travaille beaucoup, et je
+lis du droit toute la journée. Je suis sur pied tous les jours dès
+cinq heures du matin, et je n'y pense seulement pas. Pendant la
+journée, je cache ces demoiselles à tous les yeux, et le soir,
+nous nous amusons tant et plus. Je vous assure que je suis désolé
+de les voir partir mardi, la veille de la Saint-Michel... Mais les
+voilà! dit Traddles, coupant court à ses confidences pour me dire
+d'un ton de voix plus élevé: Monsieur Copperfield, miss Crewler,
+miss Sarah, miss Louisa, Margaret et Lucy!»
+
+C'était un vrai bouquet de roses: elles étaient si fraîches et si
+bien portantes, et toutes jolies; miss Caroline était très-belle,
+mais il y avait dans le brillant regard de Sophie une expression
+si tendre, si gaie, si sereine, que j'étais sûr que mon ami ne
+s'était pas trompé dans son choix. Nous nous établîmes tous près
+du feu, tandis que le petit espiègle qui s'était probablement
+essoufflé à tirer des cartons les papiers pour les étaler sur la
+table, s'empressait maintenant de les enlever pour les remplacer
+par le thé; puis il se retira en fermant la porte de toutes ses
+forces. Mistress Traddles, toujours tranquille et gaie, se mit à
+faire le thé et à surveiller les rôties qui grillaient dans un
+coin devant le feu.
+
+Tout en se livrant à cette occupation, elle me dit qu'elle avait
+vu Agnès. «Tom l'avait menée dans le Kent pour leur voyage de
+noce, elle avait vu ma tante, qui se portait très-bien, ainsi
+qu'Agnès, et on n'avait parlé que de moi. Tom n'avait pas cessé de
+penser à moi, disait-elle, tout le temps de mon absence.» Tom
+était son autorité en toutes matières; Tom était évidemment
+l'idole de sa vie, et il n'y avait pas de danger qu'il y eût une
+secousse capable d'ébranler cette idole-là sur son piédestal; elle
+y avait trop de confiance; elle lui avait de tout son coeur, prêté
+foi et hommage quand même.
+
+La déférence que Traddles et elle témoignaient à la Beauté, me
+plaisait beaucoup. Je ne sais pas si je trouvais cela bien
+raisonnable, mais c'était encore un trait délicieux de leur
+caractère, en harmonie avec le reste. Je suis sûr que si Traddles
+se prenait parfois à regretter de n'avoir pu encore se procurer
+les petites cuillers d'argent, c'était seulement quand il passait
+une tasse de thé à la Beauté. Si sa douce petite femme était
+capable de se glorifier de quelque chose au monde, je suis
+convaincu que c'était uniquement d'être la soeur de la Beauté.
+
+Je remarquai que les caprices de cette jeune personne étaient
+envisagés par Traddles et sa femme comme un titre légitime qu'elle
+tenait naturellement de ses avantages physiques. Si elle était née
+la reine de la ruche, et qu'ils fussent nés les abeilles
+ouvrières, je suis sûr qu'ils n'auraient pas reconnu avec plus de
+plaisir la supériorité de son rang.
+
+Mais c'était surtout leur abnégation qui me charmait. Rien ne
+pouvait mieux faire leur éloge que l'orgueil avec lequel tous deux
+parlaient de leurs soeurs, et leur parfaite soumission à toutes
+les fantaisies de ces demoiselles. À chaque instant, on appelait
+Traddles pour le prier d'apporter ceci ou d'emporter cela: de
+monter une chose ou d'en descendre une autre, ou d'en aller
+chercher une troisième. Quant à Sophie, les autres ne pouvaient
+rien faire sans elle. Une des soeurs était décoiffée, et Sophie
+était la seule qui pût remettre ses cheveux en ordre. Quelqu'une
+avait oublié un air, et il n'y avait que Sophie qui pût la
+remettre sur la voie. On cherchait le nom d'un village du
+Devonshire, et il n'y avait que Sophie qui pût le savoir. S'il
+fallait écrire aux parents, on comptait sur Sophie pour trouver le
+temps d'écrire le matin avant le déjeuner. Quand l'une d'elles
+lâchait une maille dans son tricot, Sophie était en réquisition
+pour réparer l'erreur. C'étaient elles qui étaient maîtresses du
+logis; Sophie et Traddles n'étaient-là que pour les servir. Je ne
+sais combien d'enfants Sophie avait pu soigner dans son temps,
+mais je crois qu'il n'y a jamais eu chanson d'enfant, en anglais,
+qu'elle ne sût sur le bout du doigt, et elle en chantait à la
+douzaine, l'une après l'autre, de la petite voix la plus claire du
+monde, au commandement de ses soeurs, qui voulaient avoir chacune
+la leur, sans oublier la Beauté, qui ne restait pas en arrière;
+j'étais vraiment enchanté. Avec tout cela, au milieu de toutes
+leurs exigences, les soeurs avaient toutes le plus grand respect
+et la plus grande tendresse pour Sophie et son mari. Quand je me
+retirai, Traddles voulut m'accompagner jusqu'à l'hôtel, et je
+crois que jamais je n'avais vu une tête, surtout une tête
+surmontée d'une chevelure si obstinée, rouler entre tant de mains
+pour recevoir pareille averse de baisers. Bref, c'était une scène
+à laquelle je ne pus m'empêcher de penser avec plaisir longtemps
+après avoir dit bonsoir à Traddles. Je ne crois pas que la vue
+d'un millier de roses épanouies dans une mansarde du vieux
+bâtiment de Gray's-inn eût jamais pu l'égayer autant. L'idée seule
+de toutes ces jeunes filles du Devonshire cachées au milieu de
+tous ces vieux jurisconsultes et dans ces graves études de
+procureurs, occupées à faire griller des rôties et à chanter tout
+le jour parmi les parchemins poudreux, la ficelle rouge, les vieux
+pains à cacheter, les bouteilles d'encre, le papier timbré, les
+baux et procès-verbaux, les assignations et les comptes de frais
+et fournitures; c'était pour moi un rêve aussi amusant et aussi
+fantastique que si j'avais vu la fabuleuse famille du Sultan
+inscrite sur le tableau des avocats, avec l'oiseau qui parle,
+l'arbre qui chante et le fleuve qui roule des paillettes d'or,
+installés dans Gray's-inn-Hall. Ce qu'il y a de sûr, c'est que
+lorsque j'eus quitté Traddles, et que je me retrouvai dans mon
+café, je ne songeais plus le moins du monde à plaindre mon vieux
+camarade. Je commençai à croire à ses succès futurs, en dépit de
+tous les garçons en chef du Royaume-Uni.
+
+Assis au coin du feu, pour penser à lui à loisir, je tombai
+bientôt de ces réflexions consolantes et de ces douces images dans
+la contemplation vague du charbon flamboyant, dont les
+transformations capricieuses me représentaient fidèlement les
+vicissitudes qui avaient troublé ma vie. Depuis que j'avais quitté
+l'Angleterre, trois ans auparavant, je n'avais pas revu un feu de
+charbon, mais, que de fois, en observant les bûches qui tombaient
+en cendre blanchâtre, pour se mêler à la légère poussière du
+foyer, j'avais cru voir avec leur braise consumée s'évanouir mes
+espérances éteintes à tout jamais!
+
+Maintenant, je me sentais capable de songer au passé gravement,
+mais sans amertume; je pouvais contempler l'avenir avec courage.
+Je n'avais plus, à vrai dire, de foyer domestique. Je m'étais fait
+une soeur de celle à laquelle, peut-être, j'aurais pu inspirer un
+sentiment plus tendre. Un jour elle se marierait, d'autres
+auraient des droits sur son coeur, sans qu'elle sût jamais, en
+prenant de nouveaux liens, l'amour qui avait grandi dans mon âme.
+Il était juste que je payasse la peine de ma passion étourdie. Je
+récoltais ce que j'avais semé.
+
+Je pensais à tout cela, et je me demandais si mon coeur était
+vraiment capable de supporter cette épreuve, si je pourrais me
+contenter auprès d'elle d'occuper la place qu'elle avait su se
+contenter d'occuper auprès de moi, quand tout à coup, j'aperçus
+sous mes yeux une figure qui semblait sortir tout exprès du feu
+que je contemplais, pour raviver mes plus anciens souvenirs.
+
+Le petit docteur Chillip, dont les bons offices m'avaient rendu le
+service que l'on a vu dans le premier chapitre de ce récit, était
+assis à l'autre coin de la salle, lisant son journal. Il avait
+bien un peu souffert du progrès des ans, mais c'était un petit
+homme si doux, si calme, si paisible, qu'il n'y paraissait guère;
+je me figurai qu'il n'avait pas dû changer depuis le jour où il
+était établi dans notre petit salon à attendre ma naissance.
+
+M. Chillip avait quitté Blunderstone depuis cinq ou six ans, et je
+ne l'avais jamais revu depuis. Il était là à lire tout
+tranquillement son journal, la tête penchée d'un côté et un verre
+de vin chaud près de lui. Il y avait dans toute sa personne
+quelque chose de si conciliant, qu'il avait l'air de faire ses
+excuses au journal de prendre la liberté de le lire.
+
+Je m'approchai de l'endroit où il était assis en lui disant:
+
+«Comment cela va-t-il, monsieur Chillip?»
+
+Il parut fort troublé de cette interpellation inattendue de la
+part d'un étranger, et répondit lentement, selon son habitude:
+
+«Je vous remercie, monsieur; vous êtes bien bon. Merci, monsieur;
+et vous, j'espère que vous allez bien?
+
+-- Vous ne vous souvenez pas de moi?
+
+-- Mais, monsieur, reprit M. Chillip en souriant de l'air le plus
+doux et en secouant la tête, j'ai quelque idée que j'ai vu votre
+figure quelque part, monsieur, mais je ne peux pas mettre la main
+sur votre nom, en vérité.
+
+-- Et cependant, vous m'avez connu longtemps avant que je me
+connusse moi-même, répondis-je.
+
+-- Vraiment, monsieur? dit M. Chillip. Est-ce qu'il se pourrait
+que j'eusse eu l'honneur de présider à...
+
+-- Justement.
+
+-- Vraiment? s'écria M. Chillip. Vous avez probablement pas mal
+changé depuis lors, monsieur?
+
+-- Probablement.
+
+-- Alors, monsieur, continua M. Chillip, j'espère que vous
+m'excuserez si je suis forcé de vous prier de me dire votre nom?»
+
+En entendant mon nom, il fut très-ému. Il me serra la main, ce qui
+était pour lui un procédé violent, vu qu'en général il vous
+glissait timidement, à deux pouces environ de sa hanche, un doigt
+ou deux, et paraissait tout décontenancé lorsque quelqu'un lui
+faisait l'amitié de les serrer un peu fort. Même en ce moment, il
+fourra, bien vite, après, sa main dans la poche de sa redingote et
+parut tout rassuré de l'avoir mise en lieu de sûreté.
+
+«En vérité! monsieur, dit M. Chillip après m'avoir examiné, la
+tête toujours penchée du même côté. Quoi! c'est monsieur
+Copperfield? Eh bien, monsieur, je crois que je vous aurais
+reconnu, si j'avais pris la liberté de vous regarder de plus près.
+Vous ressemblez beaucoup à votre pauvre père, monsieur.
+
+-- Je n'ai jamais eu le bonheur de voir mon père, lui répondis-je.
+
+-- C'est vrai, monsieur, dit M. Chillip du ton le plus doux. Et
+c'est un grand malheur sous tous les rapports. Nous n'ignorons pas
+votre renommée dans ce petit coin du monde, monsieur, ajouta
+M. Chillip en secouant de nouveau tout doucement sa petite tête.
+Vous devez avoir là, monsieur (en se tapant sur le front), une
+grande excitation en jeu; je suis sûr que vous trouvez ce genre
+d'occupation bien fatigant, n'est-ce pas?
+
+-- Où demeurez-vous, maintenant? lui dis-je en m'asseyant près de
+lui.
+
+-- Je me suis établi à quelques milles de Bury-Saint-Edmunds, dit
+M. Chillip. Mistress Chillip a hérité d'une petite terre dans les
+environs, d'après le testament de son père; je m'y suis installé,
+et j'y fais assez bien mes affaires, comme vous serez bien aise de
+l'apprendre. Ma fille est une grande personne, monsieur, dit
+M. Chillip en secouant de nouveau sa petite tête; sa mère a été
+obligée de défaire deux plis de sa robe la semaine dernière. Ce
+que c'est! comme le temps passe!»
+
+Comme le petit homme portait à ses lèvres son verre vide, en
+faisant cette réflexion, je lui proposai de le faire remplir et
+d'en demander un pour moi, afin de lui tenir compagnie.
+
+«C'est plus que je n'ai l'habitude d'en prendre, monsieur, reprit-
+il avec sa lenteur accoutumée, mais je ne puis me refuser le
+plaisir de votre conversation. Il me semble que ce n'est qu'hier
+que j'ai eu l'honneur de vous soigner pendant votre rougeole. Vous
+vous en êtes parfaitement tiré, monsieur.»
+
+Je le remerciai de ce compliment, et je demandai deux verres de
+bichof, qu'on nous apporta bientôt.
+
+«Quel excès! dit M. Chillip; mais comment résister à une fortune
+si extraordinaire? Vous n'avez pas d'enfant, monsieur?»
+
+Je secouai la tête.
+
+«Je savais que vous aviez fait une perte, il y a quelque temps,
+monsieur, dit M. Chillip. Je l'ai appris de la soeur de votre
+beau-père; un caractère bien décidé, monsieur!
+
+-- Mais oui, fièrement décidé, répondis-je. Où l'avez-vous vue,
+monsieur Chillip?
+
+-- Ne savez-vous pas, monsieur, reprit M. Chillip avec son plus
+affable sourire, que votre beau-père est redevenu mon proche
+voisin?
+
+-- Je n'en savais rien.
+
+-- Mais oui vraiment, monsieur. Il a épousé une jeune personne de
+ce pays, qui avait une jolie petite fortune, la pauvre femme! Mais
+votre tête? monsieur. Ne trouvez-vous pas que votre genre de
+travail doit vous fatiguer beaucoup le cerveau? reprit-il en me
+regardant d'un air d'admiration.»
+
+Je ne répondis pas à cette question, et j'en revins aux Murdstone.
+
+«Je savais qu'il s'était remarié. Est-ce que vous êtes le médecin
+de la maison?
+
+-- Pas régulièrement. Mais ils m'ont fait appeler quelquefois,
+répondit-il. La bosse de la fermeté est terriblement développée
+chez M. Murdstone et chez sa soeur, monsieur!»
+
+Je répondis par un regard si expressif que M. Chillip, grâce à cet
+encouragement et au bichof tout ensemble, imprima à sa tête deux
+ou trois mouvements saccadés et répéta d'un air pensif:
+
+«Ah! mon Dieu! ce temps-là est déjà bien loin de nous, monsieur
+Copperfield!
+
+-- Le frère et la soeur continuent leur manière de vivre? lui dis-
+je.
+
+-- Ah! monsieur, répondit M. Chillip, un médecin va beaucoup dans
+l'intérieur des familles, il ne doit, par conséquent, avoir des
+yeux ou des oreilles que pour ce qui concerne sa profession; mais
+pourtant, je dois le dire, monsieur, ils sont très-sévères pour
+cette vie, comme pour l'autre.
+
+-- Oh! l'autre saura bien se passer de leur concours, j'aime à le
+croire, répondis-je; mais que font-ils de celle-ci?»
+
+M. Chillip secoua la tête, remua son bichof, et en but une petite
+gorgée.
+
+«C'était une charmante femme, monsieur! dit-il d'un ton de
+compassion.
+
+-- La nouvelle mistress Murdstone?
+
+-- Charmante, monsieur, dit M. Chillip, aussi aimable que
+possible! L'opinion de mistress Chillip, c'est qu'on lui a changé
+le caractère depuis son mariage, et qu'elle est à peu près folle
+de chagrin. Les dames, continua-t-il d'un rire craintif, les dames
+ont l'esprit d'observation, monsieur.
+
+-- Je suppose qu'ils ont voulu la soumettre et la rompre à leur
+détestable humeur. Que Dieu lui vienne en aide! Et elle s'est donc
+laissé faire?
+
+-- Mais, monsieur, il y a eu d'abord de violentes querelles, je
+puis vous l'assurer, dit M. Chillip, mais maintenant ce n'est plus
+que l'ombre d'elle-même. Oserais-je, monsieur, vous dire en
+confidence que, depuis que la soeur s'en est mêlée, ils ont réduit
+à eux deux la pauvre femme à un état voisin de l'imbécillité?»
+
+Je lui dis que je n'avais pas de peine à le croire.
+
+«Je n'hésite pas à dire, continua M. Chillip, prenant une nouvelle
+gorgée de bichof pour se donner du courage, de vous à moi,
+monsieur, que sa mère en est morte. Leur tyrannie, leur humeur
+sombre, leurs persécutions ont rendu mistress Murdstone presque
+imbécile. Avant son mariage, monsieur, c'était une jeune femme qui
+avait beaucoup d'entrain; ils l'ont abrutie avec leur austérité
+sinistre. Ils la suivent partout, plutôt comme des gardiens
+d'aliénés, que comme mari et belle-soeur. C'est ce que me disait
+mistress Chillip, pas plus tard que la semaine dernière. Et je
+vous assure, monsieur, que les dames ont l'esprit d'observation:
+mistress Chillip surtout.
+
+-- Et a-t-il toujours la prétention de donner à cette humeur
+lugubre, le nom... cela me coûte à dire... le nom de religion?
+
+-- Patience, monsieur; n'anticipons pas, dit M. Chillip, dont les
+paupières enluminées attestaient l'effet du stimulant inaccoutumé
+où il puisait tant de hardiesse. Une des remarques les plus
+frappantes de mistress Chillip, une remarque qui m'a électrisé,
+continua-t-il de son ton le plus lent, c'est que M. Murdstone met
+sa propre image sur un piédestal, et qu'il appelle ça la nature
+divine. Quand mistress Chillip m'a fait cette remarque, monsieur,
+j'ai manqué d'en tomber à la renverse: il ne s'en fallait pas de
+cela! Oh! oui! les dames ont l'esprit d'observation, monsieur.
+
+-- D'observation intuitive! lui dis-je, à sa grande satisfaction.
+
+-- Je sois bien heureux, monsieur, de vous voir corroborer mon
+opinion, reprit-il. Il ne m'arrive pas souvent, je vous assure, de
+me hasarder à en exprimer une en ce qui ne touche point à ma
+profession. M. Murdstone fait parfois des discours en public, et
+on dit... en un mot, monsieur, j'ai entendu dire à mistress
+Chillip, que plus il vient de tyranniser sa femme avec méchanceté,
+plus il se montre féroce dans sa doctrine religieuse.
+
+-- Je crois que mistress Chillip a parfaitement raison.
+
+-- Mistress Chillip va jusqu'à dire, continua le plus doux des
+hommes, encouragé par mon assentiment, que ce qu'ils appellent
+faussement leur religion n'est qu'un prétexte pour se livrer
+hardiment à toute leur mauvaise humeur et à leur arrogance. Et
+savez-vous, monsieur, continua-t-il en penchant doucement sa tête
+d'un côté, que je ne trouve dans le Nouveau Testament rien qui
+puisse autoriser M. et miss Murdstone à une pareille rigueur?
+
+-- Ni moi non plus.
+
+-- En attendant, monsieur, dit M. Chillip, ils se font détester,
+et comme ils ne se gênent pas pour condamner au feu éternel, de
+leur autorité privée, quiconque les déteste, nous avons
+horriblement de damnés dans notre voisinage! Cependant, comme le
+dit mistress Chillip, monsieur, ils en sont bien punis eux-mêmes
+et à toute heure: ils subissent le supplice de Prométhée,
+monsieur; ils se dévorent le coeur, et, comme il ne vaut rien, ça
+ne doit pas être régalant. Mais maintenant, monsieur, parlons un
+peu de votre cerveau, si vous voulez bien me permettre d'y
+revenir. Ne l'exposez-vous pas souvent à un peu trop d'excitation,
+monsieur?»
+
+Dans l'état d'excitation où M. Chillip avait mis son propre
+cerveau par ses libations répétées, je n'eus pas beaucoup de peine
+à ramener son attention de ce sujet à ses propres affaires, dont
+il me parla, pendant une demi-heure, avec loquacité, me donnant à
+entendre, entre autres détails intimes, que, s'il était en ce
+moment même au café de Gray's-inn, c'était pour déposer, devant
+une commission d'enquête, sur l'état d'un malade dont le cerveau
+s'était dérangé par suite de l'abus des liquides.
+
+«Et je vous assure, monsieur, que dans ces occasions-là, je suis
+extrêmement agité. Je ne pourrais pas supporter d'être tracassé.
+Il n'en faudrait pas davantage pour me mettre hors des gonds.
+Savez-vous qu'il m'a fallu du temps pour me remettre des manières
+de cette dame si farouche, la nuit où vous êtes né, monsieur
+Copperfield?»
+
+Je lui dis que je partais justement le lendemain matin pour aller
+voir ma tante, ce terrible dragon dont il avait eu si grand'peur;
+que, s'il la connaissait mieux, il saurait que c'était la plus
+affectueuse et la meilleure des femmes. La seule supposition qu'il
+put jamais la revoir parut le terrifier. Il répondit, avec un pâle
+sourire:» Vraiment, monsieur? vraiment?» et demanda presque
+immédiatement un bougeoir pour aller se coucher, comme s'il ne se
+sentait pas en sûreté partout ailleurs, il ne chancelait pas
+précisément en montant l'escalier, mais je crois que son pouls,
+généralement si calme, devait avoir ce soir-là deux ou trois
+pulsations de plus encore à la minute que le jour où ma tante,
+dans le paroxysme de son désappointement, lui avait jeté son
+chapeau à la tête.
+
+À minuit, j'allai aussi me coucher, extrêmement fatigué; le
+lendemain je pris la diligence de Douvres.
+
+J'arrivai sain et sauf dans le vieux salon de ma tante où je
+tombai comme la foudre pendant qu'elle prenait le thé (à propos
+elle s'était mise à porter des lunettes), et je fus reçu à bras
+ouverts, avec des larmes de joie par elle, par M. Dick, et par ma
+chère vieille Peggotty, maintenant femme de charge dans la maison.
+Lorsque nous pûmes causer un peu tranquillement, je racontai à ma
+tante mon entrevue avec M. Chillip, et la terreur qu'elle lui
+inspirait encore aujourd'hui, ce qui la divertit extrêmement.
+Peggotty et elle se mirent à en dire long sur le second mari de ma
+mère, et «cet assassin femelle qu'il appelle sa soeur,» car je
+crois qu'il n'y a au monde ni arrêt de parlement, ni pénalité
+judiciaire qui eût pu décider ma tante à donner à cette femme un
+nom de baptême, ou de famille, ou de n'importe quoi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Agnès.
+
+
+Nous causâmes en tête-à-tête, ma tante et moi, fort avant dans la
+nuit. Elle me raconta que les émigrants n'envoyaient pas en
+Angleterre une seule lettre qui ne respirât l'espérance et le
+contentement, que M. Micawber avait déjà fait passer plusieurs
+fois de petites sommes d'argent pour faire honneur à ses échéances
+pécuniaires, comme cela se devait d'homme à homme; que Jeannette,
+qui était rentrée au service de ma tante lors de son retour à
+Douvres, avait fini par renoncer à son antipathie contre le sexe
+masculin en épousant un riche tavernier, et que ma tante avait
+apposé son sceau à ce grand principe en aidant et assistant la
+mariée; qu'elle avait même honoré la cérémonie de sa présence.
+Voilà quelques-uns des points sur lesquels roula notre
+conversation; au reste, elle m'en avait déjà entretenu dans ses
+lettres avec plus ou moins de détails. M. Dick ne fut pas non plus
+oublié. Ma tante me dit qu'il s'occupait à copier tout ce qui lui
+tombait sous la main, et que, par ce semblant de travail, il était
+parvenu à maintenir le roi Charles Ier à une distance
+respectueuse; qu'elle était bien heureuse de le voir libre et
+satisfait, au lieu de languir dans un état de contrainte monotone,
+et qu'enfin (conclusion qui n'était pas nouvelle!) il n'y avait
+qu'elle qui eût jamais su tout ce qu'il valait.
+
+«Et maintenant, Trot, me dit-elle en me caressant la main, tandis
+que nous étions assis près du feu, suivant notre ancienne
+habitude, quand est-ce que vous allez à Canterbury?
+
+-- Je vais me procurer un cheval, et j'irai demain matin, ma
+tante, à moins que vous ne vouliez venir avec moi?
+
+-- Non! me dit ma tante de son ton bref, je compte rester où je
+suis.
+
+-- En ce cas, lui répondis-je, j'irai à cheval. Je n'aurais pas
+traversé aujourd'hui Canterbury sans m'arrêter, si c'eût été pour
+aller voir toute autre personne que vous.»
+
+Elle en était charmée au fond, mais elle me répondit: «Bah, Trot,
+mes vieux os auraient bien pu attendre encore jusqu'à demain.» Et
+elle passa encore sa main sur la mienne, tandis que je regardais
+le feu en rêvant.
+
+Oui, en rêvant! car je ne pouvais me sentir si près d'Agnès sans
+éprouver, dans toute leur vivacité, les regrets qui m'avaient si
+longtemps préoccupé. Peut-être étaient-ils adoucis par la pensée
+que cette leçon m'était bien due pour ne pas l'avoir prévenue dans
+le temps où j'avais tout l'avenir devant moi; mais ce n'en étaient
+pas moins des regrets. J'entendais encore la voix de ma tante me
+répéter ce qu'aujourd'hui je pouvais mieux comprendre: «Oh! Trot,
+aveugle, aveugle, aveugle!»
+
+Nous gardâmes le silence pendant quelques minutes. Quand je levai
+les yeux, je vis qu'elle m'observait attentivement. Peut-être
+avait-elle suivi le fil de mes pensées, moins difficile à suivre à
+présent que lorsque mon esprit s'obstinait dans son aveuglement.
+
+«Vous trouverez son père avec des cheveux blancs, dit ma tante,
+mais il est bien mieux sous tout autre rapport: c'est un homme
+renouvelé. Il n'applique plus aujourd'hui sa pauvre petite mesure,
+étroite et bornée, à toutes les joies, à tous les chagrins de la
+vie humaine. Croyez-moi, mon enfant, il faut que tous les
+sentiments se soient bien rapetissés chez un homme pour qu'on
+puisse les mesurer à cette aune.
+
+-- Oui vraiment, lui répondis-je.
+
+-- Quant à elle, vous la trouverez, continua ma tante, aussi
+belle, aussi bonne, aussi tendre, aussi désintéressée que par le
+passé. Si je connaissais un plus bel éloge, Trot, je ne craindrais
+pas de le lui donner.»
+
+Il n'y avait point en effet de plus bel éloge pour elle, ni de
+plus amer reproche pour moi! Oh! par quelle fatalité m'étais-je
+ainsi égaré!
+
+«Si elle instruit les jeunes filles qui l'entourent à lui
+ressembler, dit ma tante, et ses yeux se remplirent de larmes,
+Dieu sait que ce sera une vie bien employée! Heureuse d'être
+utile, comme elle le disait un jour! Comment pourrait-elle être
+autrement?
+
+-- Agnès a-t-elle rencontré un... Je pensais tout haut, plutôt que
+je ne parlais.
+
+-- Un... qui? quoi? dit vivement ma tante.
+
+-- Un homme qui l'aime?
+
+-- À la douzaine! s'écria ma tante avec une sorte d'orgueil
+indigné. Elle aurait pu se marier vingt fois, mon cher ami, depuis
+que vous êtes parti.
+
+-- Certainement! dis-je, certainement. Mais a-t-elle trouvé un
+homme digne d'elle? car Agnès ne saurait en aimer un autre.»
+
+Ma tante resta silencieuse un instant, le menton appuyé sur sa
+main. Puis levant lentement les yeux:
+
+«Je soupçonne, dit-elle, qu'elle a de l'attachement pour
+quelqu'un, Trot.
+
+-- Et elle est payée de retour? lui dis-je.
+
+-- Trot, reprit gravement ma tante, je ne puis vous le dire. Je
+n'ai même pas le droit de vous affirmer ce que je viens de vous
+dire-là. Elle ne me l'a jamais confié, je ne fais que le
+soupçonner.»
+
+Elle me regardait d'un air si inquiet (je la voyais même trembler)
+que je sentis alors, plus que jamais, qu'elle avait pénétré au
+fond de ma pensée. Je fis un appel à toutes les résolutions que
+j'avais formées, pendant tant de jours et tant de nuits de lutte
+contre mon propre coeur.
+
+«Si cela était, dis-je, et j'espère que cela est...
+
+-- Je ne dis pas que cela soit, dit brusquement ma tante. Il ne
+faut pas vous en fier à mes soupçons. Il faut au contraire les
+tenir secrets. Ce n'est peut-être qu'une idée. Je n'ai pas le
+droit d'en rien dire.
+
+-- Si cela était, répétai-je, Agnès me le dirait un jour. Une
+soeur à laquelle j'ai montré tant de confiance, ma tante, ne me
+refusera pas la sienne.»
+
+Ma tante détourna les yeux aussi lentement qu'elle les avait
+portés sur moi, et les cacha dans ses mains d'un air pensif. Peu à
+peu elle mit son autre main sur mon épaule, et nous restâmes ainsi
+près l'un de l'autre, songeant au passé, sans échanger une seule
+parole, jusqu'au moment de nous retirer.
+
+Je partis le lendemain matin de bonne heure pour le lieu où
+j'avais passé le temps bien reculé de mes études. Je ne puis dire
+que je fusse heureux de penser que c'était une victoire que je
+remportais sur moi-même, ni même de la perspective de revoir
+bientôt son visage bien-aimé.
+
+J'eus bientôt en effet parcouru cette route que je connaissais si
+bien, et traversé ces rues paisibles où chaque pierre m'était
+aussi familière qu'un livre de classe à un écolier. Je me rendis à
+pied jusqu'à la vieille maison, puis je m'éloignai: j'avais le
+coeur trop plein pour me décider à entrer. Je revins, et je vis en
+passant la fenêtre basse de la petite tourelle où Uriah Heep, puis
+M. Micawber, travaillaient naguère: c'était maintenant un petit
+salon; il n'y avait plus de bureau. Du reste, la vieille maison
+avait le même aspect propre et soigné que lorsque je l'avais vue
+pour la première fois. Je priai la petite servante qui vint
+m'ouvrir de dire à miss Wickfield qu'un monsieur demandait à la
+voir, de la part d'un ami qui était en voyage sur le continent:
+elle me fit monter par le vieil escalier (m'avertissant de prendre
+garde aux marches que je connaissais mieux qu'elle): j'entrai dans
+le salon; rien n'y était changé. Les livres que nous lisions
+ensemble, Agnès et moi, étaient à la même place; je revis, sur le
+même coin de la table, le pupitre où tant de fois j'avais
+travaillé. Tous les petits changements que les Heep avaient
+introduits de nouveau dans la maison, avaient été changés à leur
+tour. Chaque chose était dans le même état que dans ce temps de
+bonheur qui n'était plus.
+
+Je me mis contre une fenêtre, je regardai les maisons de l'autre
+côté de la rue, me rappelant combien de fois je les avais
+examinées les jours de pluie, quand j'étais venu m'établir à
+Canterbury; toutes les suppositions que je m'amusais à faire sur
+les gens qui se montraient aux fenêtres, la curiosité que je
+mettais à les suivre montant et descendant les escaliers, tandis
+que les femmes faisaient retentir les clic-clac de leurs patins
+sur le trottoir, et que la pluie maussade fouettait le pavé, ou
+débordait là-bas des égouts voisins sur la chaussée. Je me
+souvenais que je plaignais de tout mon coeur les piétons que je
+voyais arriver le soir à la brune tout trempés, et traînant la
+jambe avec leurs paquets sur le dos au bout d'un bâton. Tous ces
+souvenirs étaient encore si frais dans ma mémoire, que je sentais
+une odeur de terre humide, de feuilles et de ronces mouillées,
+jusqu'au souffle du vent qui m'avait dépité moi-même pendant mon
+pénible voyage.
+
+Le bruit de la petite porte qui s'ouvrait dans la boiserie me fit
+tressaillir, je me retournai. Son beau et calme regard rencontra
+le mien. Elle s'arrêta et mit sa main sur son coeur; je la saisis
+dans mes bras.
+
+«Agnès! mon amie! j'ai eu tort d'arriver ainsi à l'improviste.
+
+-- Non, non! Je suis si contente de vous voir, Trotwood!
+
+-- Chère Agnès, c'est moi qui suis heureux de vous retrouver
+encore!»
+
+Je la pressai sur mon coeur, et pendant un moment nous gardâmes
+tous deux le silence. Puis nous nous assîmes à côté l'un de
+l'autre, et je vis sur ce visage angélique l'expression de joie et
+d'affection dont je rêvais, le jour et la nuit, depuis des années.
+
+Elle était si naïve, elle était si belle, elle était si bonne, je
+lui devais tant, je l'aimais tant, que je ne pouvais exprimer ce
+que je sentais. J'essayai de la bénir, j'essayai de la remercier,
+j'essayai de lui dire (comme je l'avais souvent fait dans mes
+lettres) toute l'influence qu'elle avait sur moi, mais non: mes
+efforts étaient vains. Ma joie et mon amour restaient muets.
+
+Avec sa douce tranquillité, elle calma mon agitation; elle me
+ramena au souvenir du moment de notre séparation; elle me parla
+d'Émilie, qu'elle avait été voir en secret plusieurs fois; elle me
+parla d'une manière touchante du tombeau de Dora. Avec l'instinct
+toujours juste que lui donnait son noble coeur, elle toucha si
+doucement et si délicatement les cordes douloureuses de ma mémoire
+que pas une d'elles ne manqua de répondre à son appel harmonieux,
+et moi, je prêtais l'oreille à cette triste et lointaine mélodie,
+sans souffrir des souvenirs qu'elle éveillait dans mon âme. Et
+comment en aurais-je pu souffrir, lorsque le sien les dominait
+tous et planait comme les ailes de mon bon ange sur ma vie!
+
+«Et vous, Agnès, dis-je enfin. Parlez-moi de vous. Vous ne m'avez
+encore presque rien dit de ce que vous faites.
+
+-- Et qu'aurais-je à vous dire? reprit-elle avec son radieux
+sourire. Mon père est bien. Vous nous retrouvez ici tranquilles
+dans notre vieille maison qui nous a été rendue; nos inquiétudes
+sont dissipées; vous savez cela, cher Trotwood, et alors vous
+savez tout.
+
+-- Tout, Agnès?»
+
+Elle me regarda, non sans un peu d'étonnement et d'émotion.
+
+«Il n'y a rien de plus, ma soeur? lui dis-je.»
+
+Elle pâlit, puis rougit, et pâlit de nouveau. Elle sourit avec une
+calme tristesse, à ce que je crus voir, et secoua la tête.
+
+J'avais cherché à la mettre sur le sujet dont m'avait parlé ma
+tante; car quelque douloureuse que dût être pour moi cette
+confidence, je voulais y soumettre mon coeur et remplir mon devoir
+vis-à-vis d'Agnès. Mais je vis qu'elle se troublait, et je
+n'insistai pas.
+
+«Vous avez beaucoup à faire, chère Agnès?
+
+-- Avec mes élèves?» dit-elle en relevant la tête; elle avait
+repris sa sérénité habituelle.
+
+«Oui. C'est bien pénible, n'est-ce pas?
+
+-- La peine en est si douce, reprit-elle, que je serais presque
+ingrate de lui donner ce nom.
+
+-- Rien de ce qui est bien ne vous semble difficile, répliquai-
+je.»
+
+Elle pâlit de nouveau, et, de nouveau, comme elle baissait la
+tête, je revis ce triste sourire.
+
+«Vous allez attendre pour voir mon père, dit-elle gaiement, et
+vous passerez la journée avec nous. Peut-être même voudrez-vous
+bien coucher dans votre ancienne chambre? Elle porte toujours
+votre nom.»
+
+Cela m'était impossible, j'avais promis à ma tante de revenir le
+soir, mais je serais heureux, lui dis-je, de passer la journée
+avec eux.
+
+«J'ai quelque chose à faire pour le moment, dit Agnès, mais voilà
+vos anciens livres, Trotwood, et notre ancienne musique.
+
+-- Je revois même les anciennes fleurs, dis-je en regardant autour
+de moi; ou du moins les espèces que vous aimiez autrefois.
+
+-- J'ai trouvé du plaisir, reprit Agnès en souriant, à conserver
+tout ici pendant votre absence, dans le même état que lorsque nous
+étions des enfants. Nous étions si heureux alors!
+
+-- Oh! oui, Dieu m'en est témoin!
+
+-- Et tout ce qui me rappelait mon frère, dit Agnès en tournant
+vers moi ses yeux affectueux, m'a tenu douce compagnie. Jusqu'à
+cette miniature de panier, dit-elle en me montrant celui qui
+pendait à sa ceinture, tout plein de clefs, il me semble, quand je
+l'entends résonner, qu'il me chante un air de notre jeunesse.»
+
+Elle sourit et sortit par la porte qu'elle avait ouverte en
+entrant.
+
+C'était à moi à conserver avec un soin religieux cette affection
+de soeur. C'était tout ce qui me restait, et c'était un trésor. Si
+une fois j'ébranlais cette sainte confiance en voulant la
+dénaturer, elle était perdue à tout jamais et ne saurait renaître.
+Je pris la ferme résolution de n'en point courir le risque. Plus
+je l'aimais, plus j'étais intéressé à ne point m'oublier un
+moment.
+
+Je me promenai dans les rues, je revis mon ancien ennemi le
+boucher, aujourd'hui devenu constable, avec le bâton, signe
+honorable de son autorité, pendu dans sa boutique: j'allai voir
+l'endroit où je l'avais combattu; et là je méditai sur miss
+Shepherd, et sur l'aînée des miss Jorkins, et sur toutes mes
+frivoles passions, amours ou haines de cette époque. Rien ne
+semblait avoir survécu qu'Agnès, mon étoile toujours plus
+brillante et plus élevée dans le ciel.
+
+Quand je revins, M. Wickfield était rentré; il avait loué à deux
+milles environ de la ville un jardin où il allait travailler
+presque tous les jours. Je le trouvai tel que ma tante me l'avait
+décrit. Nous dînâmes en compagnie de cinq ou six petites filles;
+il avait l'air de n'être plus que l'ombre du beau portrait qu'on
+voyait sur la muraille.
+
+La tranquillité et la paix qui régnaient jadis dans cette paisible
+demeure, et dont j'avais gardé un si profond souvenir, y étaient
+revenues. Quand le dîner fut terminé, M. Wickfield ne prenant plus
+le vin du dessert, et moi refusant d'en prendre comme lui, nous
+remontâmes tous. Agnès et ses petites élèves se mirent à chanter,
+à jouer et à travailler ensemble. Après le thé les enfants nous
+quittèrent, et nous restâmes tous trois ensemble, à causer du
+passé.
+
+«J'y trouve bien des sources de regret, de profond regret et de
+remords, Trotwood, dit M. Wickfield, en secouant sa tête blanchie;
+vous ne le savez que trop. Mais avec tout cela je serais bien
+fâché d'en effacer le souvenir, lors même que ce serait en mon
+pouvoir.»
+
+Je pouvais aisément le croire: Agnès était à côté de lui!
+
+«J'anéantirais en même temps, continua-t-il, celui de la patience,
+du dévouement, de la fidélité, de l'amour de mon enfant, et cela,
+je ne veux pas l'oublier, non, pas même pour parvenir à m'oublier
+moi-même.
+
+-- Je vous comprends, monsieur, lui dis-je doucement. Je la
+vénère. J'y ai toujours pensé... toujours, avec vénération.
+
+-- Mais personne ne sait, pas même vous, reprit-il, tout ce
+qu'elle a fait, tout ce qu'elle a supporté, tout ce qu'elle a
+souffert. Mon Agnès!»
+
+Elle avait mis sa main sur le bras de son père comme pour
+l'arrêter, et elle était pâle, bien pâle.
+
+«Allons! allons!» dit-il, avec un soupir, en repoussant évidemment
+le souvenir d'un chagrin que sa fille avait eu à supporter,
+qu'elle supportait peut-être même encore (je pensai à ce que
+m'avait dit ma tante), Trotwood, je ne vous ai jamais parlé de sa
+mère. Quelqu'un vous en a-t-il parlé?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Il n'y a pas beaucoup à en dire... bien qu'elle ait eu beaucoup
+à souffrir. Elle m'a épousé contre la volonté de son père, qui l'a
+reniée. Elle l'a supplié de lui pardonner, avant la naissance de
+mon Agnès. C'était un homme très-dur, et la mère était morte
+depuis longtemps. Il a rejeté sa prière. Il lui a brisé le coeur.»
+
+Agnès s'appuya sur l'épaule de son père et lui passa doucement les
+bras autour du cou.
+
+«C'était un coeur doux et tendre, dit-il, il l'a brisé, je savais
+combien c'était une nature frêle et délicate. Nul ne le pouvait
+savoir aussi bien que moi. Elle m'aimait beaucoup, mais elle n'a
+jamais été heureuse. Elle a toujours souffert en secret de ce coup
+douloureux, et quand son père la repoussa pour la dernière fois,
+elle était faible et malade... elle languit, puis elle mourut.
+Elle me laissa Agnès qui n'avait que quinze jours encore, et les
+cheveux gris que vous vous rappelez m'avoir vus déjà la première
+fois que vous êtes venu ici.»
+
+Il embrassa sa fille.
+
+«Mon amour pour mon enfant était un amour plein de tristesse, car
+mon âme tout entière était malade. Mais à quoi bon vous parler de
+moi? C'est de sa mère et d'elle que je voulais vous parler,
+Trotwood. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'ai été ni ce
+que je suis encore, vous le devinerez bien; je le sais. Quant à
+Agnès, je n'ai que faire aussi de vous dire ce qu'elle est; mais
+j'ai toujours retrouvé en elle quelque chose de l'histoire de sa
+pauvre mère; et c'est pour cela que je vous en parle ce soir, à
+présent que nous sommes de nouveau réunis, après de si grands
+changements. J'ai fini.»
+
+Il baissa la tête, elle pencha vers lui son visage d'ange, qui
+prit, avec ses caresses filiales, un caractère plus pathétique
+encore après ce récit. Une scène si touchante était bien faite
+pour fixer d'une façon toute particulière dans ma mémoire le
+souvenir de cette soirée, la première de notre réunion.
+
+Agnès se leva, et, s'approchant doucement de son piano, elle se
+mit à jouer quelques-uns des anciens airs que nous avions si
+souvent écoutés au même endroit.
+
+«Avez-vous le projet de voyager encore?» me demanda Agnès, tandis
+que j'étais debout à côté d'elle.
+
+-- Qu'en pense ma soeur?
+
+-- J'espère que non.
+
+-- Alors, je n'en ai plus le projet, Agnès.
+
+-- Puisque vous me consultez, Trotwood, je vous dirai que mon avis
+est que vous n'en devez rien faire, reprit-elle doucement. «Votre
+réputation croissante et vos succès vous encouragent à continuer;
+et lors même que je pourrais me passer de mon frère, continua-t-
+elle en fixant ses yeux sur moi, peut-être le temps, plus
+exigeant, réclame-t-il de vous une vie plus active.»
+
+-- Ce que je suis? c'est votre oeuvre, Agnès; c'est à vous d'en
+juger.
+
+-- Mon oeuvre, Trotwood?
+
+-- Oui, Agnès, mon amie! lui dis-je en me penchant vers elle, j'ai
+voulu vous dire, aujourd'hui, en vous revoyant, quelque chose qui
+n'a pas cessé d'être dans mon coeur depuis la mort de Dora. Vous
+rappelez-vous que vous êtes venue me trouver dans notre petit
+salon, et que vous m'avez montré le ciel, Agnès?
+
+-- Oh, Trotwood! reprit-elle, les yeux pleins de larmes. Elle
+était si aimante, si naïve, si jeune! Pourrais-je jamais
+l'oublier?
+
+-- Telle que vous m'êtes apparue alors, ma soeur, telle vous avez
+toujours été pour moi. Je me le suis dit bien des fois depuis ce
+jour. Vous m'avez toujours montré le ciel, Agnès; vous m'avez
+toujours conduit vers un but meilleur; vous m'avez toujours guidé
+vers un monde plus élevé.»
+
+Elle secoua la tête en silence; à travers ses larmes, je revis
+encore le doux et triste sourire.
+
+«Et je vous en suis si reconnaissant, Agnès, si obligé
+éternellement, que je n'ai pas de nom pour l'affection que je vous
+porte. Je veux que vous sachiez, et pourtant je ne sais comment
+vous le dire, que toute ma vie je croirai en vous, et me laisserai
+guider par vous, comme je l'ai fait au milieu des ténèbres qui ont
+fui loin de moi. Quoi qu'il arrive, quelques nouveaux liens que
+vous puissiez former, quelques changements qui puissent survenir
+entre nous, je vous suivrai toujours des yeux, je croirai en vous
+et je vous aimerai comme je le fais aujourd'hui, et comme je l'ai
+toujours fait. Vous serez, comme vous l'avez toujours été, ma
+consolation et mon appui. Jusqu'au jour de ma mort, ma soeur
+chérie, je vous verrai toujours devant moi, me montrant le ciel!»
+
+Elle mit sa main sur la mienne et me dit qu'elle était fière de
+moi, et de ce que je lui disais, mais que je la louais beaucoup
+plus qu'elle ne le méritait. Puis elle continua à jouer doucement,
+mais sans me quitter des yeux.
+
+«Savez-vous, Agnès, que ce que j'ai appris ce soir de votre père
+répond merveilleusement au sentiment que vous m'avez inspiré quand
+je vous ai d'abord connue, quand je n'étais encore qu'un petit
+écolier assis à vos côtés.
+
+-- Vous saviez que je n'avais pas de mère, répondit-elle avec un
+sourire, et cela vous disposait à m'aimer un peu.
+
+-- Plus que cela, Agnès. Je sentais, presque autant que si j'avais
+su cette histoire, qu'il y avait, dans l'atmosphère qui nous
+environnait quelque chose de doux et de tendre, que je ne pouvais
+m'expliquer; quelque chose qui, chez une autre, aurait pu tenir de
+la tristesse (et maintenant je sais que j'avais raison), mais qui
+n'en avait pas chez vous le caractère.»
+
+Elle jouait doucement quelques notes, et elle me regardait
+toujours.
+
+«Vous ne riez pas de l'idée que je caressais alors; ces folles
+idées, Agnès?
+
+-- Non!
+
+-- Et si je vous disais que, même alors, je comprenais que vous
+pourriez aimer fidèlement, en dépit de tout découragement, aimer
+jusqu'à votre dernière heure, ne ririez-vous pas au moins de ce
+rêve?
+
+-- Oh non! oh non!»
+
+Un instant son visage prit une expression de tristesse qui me fit
+tressaillir, mais, l'instant d'après, elle se remettait à jouer
+doucement, en me regardant avec son beau et calme sourire.
+
+Tandis que je retournais le soir à Londres, poursuivi par le vent
+comme par un souvenir inflexible, je pensais à elle, je craignais
+qu'elle ne fût pas heureuse. Moi, je n'étais pas heureux, mais
+j'avais réussi jusqu'alors à mettre fidèlement un sceau sur le
+passé; et, en songeant à elle, tandis qu'elle me montrait le ciel,
+je songeais à cette demeure éternelle où je pourrais un jour
+l'aimer, d'un amour inconnu à la terre, et lui dire la lutte que
+je m'étais livrée dans mon coeur, lorsque je l'aimais ici-bas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+On me montre deux intéressants pénitents.
+
+
+Provisoirement... dans tous les cas, jusqu'à ce que mon livre fût
+achevé, c'est à dire pendant quelques mois encore... j'élus
+domicile à Douvres, chez ma tante; et là, assis à la fenêtre d'où
+j'avais contemplé la lune réfléchie dans les eaux de la mer, la
+première fois que j'étais venu chercher un abri sous ce toit, je
+poursuivis tranquillement ma tâche.
+
+Fidèle à mon projet de ne faire allusion à mes travaux que
+lorsqu'ils viennent par hasard se mêler à l'histoire de ma vie, je
+ne dirai point les espérances, les joies, les anxiétés et les
+triomphes de ma vie d'écrivain. J'ai déjà dit que je me vouais à
+mon travail avec toute l'ardeur de mon âme, que j'y mettais tout
+ce que j'avais d'énergie. Si mes livres ont quelque valeur, qu'ai-
+je besoin de rien ajouter? Sinon, mon travail ne valant pas
+grand'chose, le reste n'a d'intérêt pour personne.
+
+Parfois, j'allais à Londres, pour me perdre dans ce vivant
+tourbillon du monde, ou pour consulter Traddles sur quelque
+affaire. Pendant mon absence, il avait gouverné ma fortune avec un
+jugement des plus solides; et, grâce à lui, elle était dans l'état
+le plus prospère, Comme ma renommée croissante commençait à
+m'attirer une foule de lettres de gens que je ne connaissais pas,
+lettres souvent fort insignifiantes, auxquelles je ne savais que
+répondre, je convins avec Traddles de faire peindre mon nom sur sa
+porte; là, les facteurs infatigables venaient apporter des
+monceaux de lettres à mon adresse, et, de temps à autre, je m'y
+plongeais à corps perdu, comme un ministre de l'intérieur, sauf
+les appointements.
+
+Dans ma correspondance, je trouvais parfois égarée une offre
+obligeante de quelqu'un des nombreux individus qui erraient dans
+la cour des _Doctors'-Commons_: on me proposait de pratiquer sous
+mon nom (si je voulais seulement me charger d'acheter la charge de
+procureur), et de me donner tant pour cent sur les bénéfices. Mais
+je déclinai toutes ces offres, sachant bien qu'il n'y avait que
+déjà trop de ces courtiers marrons en exercice, et persuadé que la
+cour des Commons était déjà bien assez mauvaise comme cela, sans
+que j'allasse contribuer à la rendre pire encore.
+
+Les soeurs de Sophie étaient retournées en Devonshire, lorsque mon
+nom vint éclore sur la porte de Traddles, et c'était le petit
+espiègle qui répondait tout le jour, sans seulement avoir l'air de
+connaître Sophie, confinée dans une chambre de derrière, d'où elle
+avait l'agrément de pouvoir, en levant les yeux de dessus son
+ouvrage, avoir une échappée de vue sur un petit bout de jardin
+enfumé, y compris une pompe.
+
+Mais je la retrouvais toujours là, charmante et douce ménagère,
+fredonnant ses chansons du Devonshire quand elle n'entendait pas
+monter quelques pas inconnus, et fixant par ses chants mélodieux
+le petit page sur son siège, dans son antichambre officielle.
+
+Je ne comprenais pas, au premier abord, pourquoi je trouvais si
+souvent Sophie occupée à écrire sur un grand livre, ni pourquoi,
+dès qu'elle m'apercevait, elle s'empressait de le fourrer dans le
+tiroir de sa table. Mais le secret me fut bientôt dévoilé. Un
+jour, Traddles (qui venait de rentrer par une pluie battante)
+sortit un papier de son pupitre et me demanda ce que je pensais de
+cette écriture.
+
+-- Oh, non, Tom! s'écria Sophie, qui faisait chauffer les
+pantoufles de son mari.
+
+-- Pourquoi pas, ma chère, reprit Tom d'un air ravi. Que dites-
+vous de cette écriture, Copperfield?
+
+-- Elle est magnifique; c'est tout à fait l'écriture légale des
+affaires. Je n'ai jamais vu, je crois, une main plus ferme.
+
+-- Ça n'a pas l'air d'une écriture de femme, n'est-ce pas? dit
+Traddles.
+
+-- De femme! répétai-je. Pourquoi pas d'un moulin à vent?»
+
+Traddles, ravi de ma méprise, éclata de rire, et m'apprit que
+c'était l'écriture de Sophie; que Sophie avait déclaré qu'il lui
+fallait bientôt un copiste, et qu'elle voulait remplir cet office;
+qu'elle avait attrapé ce genre d'écriture à force d'étudier un
+modèle; et qu'elle transcrivait maintenant je ne sais combien de
+pages in-folio à l'heure. Sophie était toute confuse de ce qu'on
+me disait là. «Quand Tom sera juge, disait-elle, il n'ira pas le
+crier comme cela sur les toits. Mais Tom n'était pas de cet avis;
+il déclarait au contraire qu'il en serait toujours également fier,
+quelles que fussent les circonstances.
+
+«Quelle excellente et charmante femme vous avez, mon cher
+Traddles! lui dis-je, lorsqu'elle fut sortie en riant.
+
+-- Mon cher Copperfield, reprit Traddles, c'est sans exception la
+meilleure fille du monde. Si vous saviez comme elle gouverne tout
+ici, avec quelle exactitude, quelle habileté, quelle économie,
+quel ordre, quelle bonne humeur elle vous mène tout cela!
+
+-- En vérité, vous avez bien raison de faire son éloge, repris-je.
+Vous êtes un heureux mortel. Je vous crois faits tous deux pour
+vous communiquer l'un à l'autre le bonheur que chacun de vous
+porte en soi-même.
+
+-- Il est certain que nous sommes les plus heureux du monde,
+reprit Traddles; c'est une chose que je ne peux pas nier. Tenez!
+Copperfield, quand je la vois se lever à la lumière pour mettre
+tout en ordre, aller faire son marché sans jamais s'inquiéter du
+temps, avant même que les clercs soient arrivés dans le bureau; me
+composer je ne sais comment les meilleurs petits dîners, avec les
+éléments les plus ordinaires; me faire des puddings et des pâtés,
+remettre chaque chose à sa place, toujours propre et soignée sur
+sa personne; m'attendre le soir si tard que je puisse rentrer,
+toujours de bonne humeur, toujours prête à m'encourager, et tout
+cela pour me faire plaisir: non vraiment, là, il m'arrive
+quelquefois de ne pas y croire, Copperfield!»
+
+Il contemplait avec tendresse jusqu'aux pantoufles qu'elle lui
+avait fait chauffer, tout en mettant ses pieds dedans et les
+étendant sur les chenets d'un air de satisfaction.
+
+«Je ne peux pas le croire, répétait-il. Et si vous saviez que de
+plaisirs nous avons! Ils ne sont pas chers, mais ils sont
+admirables. Quand nous sommes chez nous le soir, et que nous
+fermons notre porte, après avoir tiré ces rideaux..., qu'elle a
+faits... où pourrions-nous être mieux? Quand il fait beau, et que
+nous allons nous promener le soir, les rues nous fournissent mille
+jouissances. Nous nous mettons à regarder les étalages des
+bijoutiers, et je montre à Sophie lequel de ces serpents aux yeux
+de diamants, couchés sur du satin blanc, je lui donnerais si j'en
+avais le moyen; et Sophie me montre laquelle de ces belles montres
+d'or à cylindre, avec mouvement à échappement horizontal, elle
+m'achèterait si elle en avait le moyen: puis nous choisissons les
+cuillers et les fourchettes, les couteaux à beurre, les truelles à
+poisson ou les pinces à sucre qui nous plairaient le plus, si nous
+avions le moyen: et vraiment, nous nous en allons aussi contents
+que si nous les avions achetés! Une autre fois, nous allons flâner
+dans les squares ou dans les belles rues; nous voyons une maison à
+louer, alors nous la considérons en nous demandant si cela nous
+conviendra quand je serai fait juge. Puis nous prenons tous nos
+arrangements: cette chambre-là sera pour nous, telle autre pour
+l'une de nos soeurs, etc., etc., jusqu'à ce que nous ayons décidé
+si véritablement l'hôtel peut ou non nous convenir. Quelquefois
+aussi nous allons, en payant moitié place, au parterre de quelque
+théâtre, dont le fumet seul, à mon avis, n'est pas cher pour le
+prix, et nous nous amusons comme des rois. Sophie d'abord croit
+tout ce qu'elle entend sur la scène, et moi aussi. En rentrant,
+nous achetons de temps en temps un petit morceau de quelque chose
+chez le charcutier, ou un petit homard chez le marchand de
+poisson, et nous revenons chez nous faire un magnifique souper,
+tout en causant de ce que nous venons de voir. Eh bien!
+Copperfield, n'est-il pas vrai que si j'étais lord chancelier,
+nous ne pourrions jamais faire ça?
+
+-- Quoi que vous deveniez, mon cher Traddles, pensai-je en moi-
+même, vous ne ferez jamais rien que de bon et d'aimable. À propos,
+lui dis-je tout haut, je suppose que vous ne dessinez plus jamais
+de squelettes?
+
+-- Mais réellement, répondit Traddles en riant et en rougissant,
+je n'oserais jamais l'affirmer, mon cher Copperfield. Car l'autre
+jour j'étais au banc du roi, une plume à la main; il m'a pris
+fantaisie de voir si j'avais conservé mon talent d'autrefois. Et
+j'ai bien peur qu'il n'y ait un squelette... en perruque... sur le
+rebord du pupitre.»
+
+Quand nous eûmes bien ri de tout notre coeur, Traddles se mit à
+dire, de son ton d'indulgence: «Ce vieux Creakle!
+
+-- J'ai reçu une lettre de ce vieux... scélérat, lui dis-je.» car
+jamais je ne m'étais senti moins disposé à lui pardonner
+l'habitude qu'il avait prise de battre Traddles comme plâtre,
+qu'en voyant Traddles si disposé à lui pardonner pour lui-même.
+
+-- De Creakle le maître de pension? s'écria Traddles. Oh! non, ce
+n'est pas possible.
+
+-- Parmi les personnes qu'attire vers moi ma renommée naissante,
+lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur mes lettres, et qui font
+la découverte qu'elles m'ont toujours été très-attachées, se
+trouve le susdit Creakle. Il n'est plus maître de pension à
+présent, Traddles. Il est retiré. C'est un magistrat du comté de
+Middlesex.»
+
+Je jouissais d'avance de la surprise de Traddles, mais point du
+tout, il n'en montra aucune.
+
+«Et comment peut-il se faire, à votre avis, qu'il soit devenu
+magistrat du Middlesex? continuai-je.
+
+-- Oh! mon cher ami, répondit Traddles, c'est une question à
+laquelle il serait bien difficile de répondre. Peut-être a-t-il
+voté pour quelqu'un ou prêté de l'argent à quelqu'un, ou acheté
+quelque chose à quelqu'un, ou rendu service à quelqu'un, qui
+connaissait quelqu'un, qui a obtenu du lieutenant du comté qu'on
+le mît dans la commission?
+
+-- En tout cas, il en est, de la commission, lui dis-je. Et il
+m'écrit qu'il sera heureux de me faire voir, en pleine vigueur, le
+seul vrai système de discipline pour les prisons; le seul moyen
+infaillible d'obtenir des repentirs solides et durables, c'est-à-
+dire, comme vous savez, le système cellulaire. Qu'en pensez-vous?
+
+-- Du système? me demanda Traddles, d'un air grave.
+
+-- Non. Mais croyez-vous que je doive accepter son offre, et lui
+annoncer que vous y viendrez avec moi?
+
+-- Je n'y ai pas d'objection, dit Traddles.
+
+-- Alors, je vais lui écrire pour le prévenir. Vous rappelez-vous
+(pour ne rien dire de la façon dont on nous traitait) que ce même
+Creakle avait mis son fils à la porte de chez lui, et vous
+souvenez-vous de la vie qu'il faisait mener à sa femme et à sa
+fille?
+
+-- Parfaitement, dit Traddles.
+
+-- Eh bien, si vous lisez sa lettre, vous verrez que c'est le plus
+tendre des hommes pour les condamnés chargés de tous les crimes.
+Seulement je ne suis pas bien sûr que cette tendresse de coeur
+s'étende aussi à quelque autre classe de créatures humaines.»
+
+Traddles haussa les épaules, mais sans paraître le moins du monde
+surpris. Je ne l'étais pas moi-même, j'avais déjà vu trop souvent
+de semblables parodies en action. Nous fixâmes le jour de notre
+visite, et j'écrivis le soir même à M. Creakle.
+
+Au jour marqué, je crois que c'était le lendemain, mais peu
+importe, nous nous rendîmes, Traddles et moi, à la prison où
+M. Creakle exerçait son autorité. C'était un immense bâtiment qui
+avait dû coûter fort cher à construire. Comme nous approchions de
+la porte, je ne pus m'empêcher de songer au tollé général
+qu'aurait excité dans le pays le pauvre innocent qui aurait
+proposé de dépenser la moitié de la somme pour construire une
+école industrielle en faveur des jeunes gens, ou un asile en
+faveur des vieillards dignes d'intérêt.
+
+On nous fit entrer dans un bureau qui aurait pu servir de rez-de-
+chaussée à la tour de Babel, tant il était solidement construit.
+Là nous fûmes présentés à notre ancien maître de pension, au
+milieu d'un groupe qui se composait de deux ou trois de ces
+infatigables magistrats, ses collègues, et de quelques visiteurs
+venus à leur suite. Il me reçut comme un homme qui m'avait formé
+l'esprit et le coeur, et qui m'avait toujours aimé tendrement.
+Quand je lui présentai Traddles, M. Creakle déclara, mais avec
+moins d'emphase, qu'il avait également été le guide, le maître et
+l'ami de Traddles. Notre vénérable pédagogue avait beaucoup
+vieilli; mais ce n'était pas à son avantage. Son visage était
+toujours aussi méchant; ses yeux aussi petits et un peu plus
+enfoncés encore. Ses rares cheveux gras et gris, avec lesquels je
+me le représentais toujours, avaient presque absolument disparu,
+et les grosses veines qui se dessinaient sur son crâne chauve
+n'étaient pas faites pour le rendre plus agréable à voir.
+
+Après avoir causé un moment avec ces messieurs, dont la
+conversation aurait pu faire croire qu'il n'y avait dans ce monde
+rien d'aussi important que le suprême bien-être des prisonniers,
+ni rien à faire sur la terre en dehors des grilles d'une prison,
+nous commençâmes notre inspection. C'était justement l'heure du
+dîner: nous allâmes d'abord dans la grande cuisine, où l'on
+préparait le dîner de chaque prisonnier (qu'on allait lui passer
+par sa cellule), avec la régularité et la précision d'une horloge.
+Je dis tout bas à Traddles que je trouvais un contraste bien
+frappant entre ces repas si abondants et si soignés et les dîners,
+je ne dis pas des pauvres, mais des soldats, des marins, des
+paysans, de la masse honnête et laborieuse de la nation, dont il
+n'y avait pas un sur cinq cents qui dînât aussi bien de moitié.
+J'appris que le _Système_ exigeait une forte nourriture, et, en un
+mot, pour en finir avec le _Système_, je découvris que, sur ce
+point comme sur tous les autres, le _Système_ levait tous les
+doutes, et tranchait toutes les difficultés. Personne ne
+paraissait avoir la moindre idée qu'il y eût un autre système que
+le _Système_, qui valût la peine d'en parler.
+
+Tandis que nous traversions un magnifique corridor, je demandai à
+M. Creakle et à ses amis quels étaient les avantages principaux de
+ce tout-puissant, de cet incomparable système. J'appris que
+c'était l'isolement complet des prisonniers, grâce auquel un homme
+ne pouvait savoir quoi que ce fût de celui qui était enfermé à
+côté de lui, et se trouvait là réduit à un état d'âme salutaire
+qui l'amenait enfin à la repentance et à une contrition sincère.
+
+Lorsque nous eûmes visité quelques individus dans leurs cellules
+et traversé les couloirs sur lesquels donnaient ces cellules;
+quand on nous eut expliqué la manière de se rendre à la chapelle,
+et ainsi de suite, je fus frappé de l'idée qu'il était extrêmement
+probable que les prisonniers en savaient plus long qu'on ne
+croyait sur le compte les uns des autres, et qu'ils avaient
+évidemment trouvé quelque bon petit moyen de correspondre
+ensemble. Ceci a été prouvé depuis, je crois, mais, sachant bien
+qu'un tel soupçon serait repoussé comme un abominable blasphème
+contre le Système, j'attendis, pour examiner de plus près les
+traces de cette pénitence tant vantée.
+
+Mais ici, je fus encore assailli par de grands doutes. Je trouvai
+que la pénitence était à peu près taillée sur un patron uniforme,
+comme les habits et les gilets de confection qu'on voit aux
+étalages des tailleurs. Je trouvai qu'on faisait de grandes
+professions de foi, fort semblables quant au fond et même quant à
+la forme, ce qui me parut très-louche. Je trouvai une quantité de
+renards occupés à dire beaucoup de mal des raisins suspendus à des
+treilles inaccessibles; mais, de tous ces renards, il n'y en avait
+pas un seul à qui j'eusse confié une grappe à la portée de ses
+griffes. Surtout je trouvai que ceux qui parlaient le plus étaient
+ceux qui excitaient le plus d'intérêt, et que leur amour-propre,
+leur vanité, le besoin qu'ils avaient de faire de l'effet et de
+tromper les gens, tous sentiments suffisamment démontrés par leurs
+antécédents, les portaient à faire de longues professions de foi
+dans lesquelles ils se complaisaient fort.
+
+Cependant j'entendis si souvent parler, durant le cours de notre
+visite, d'un certain numéro Vingt-sept qui était en odeur de
+sainteté, que je résolus de suspendre mon jugement jusqu'à ce que
+j'eusse vu Vingt-sept. Vingt-huit faisait le pendant, c'était
+aussi, me dit-on, un astre fort éclatant, mais, par malheur pour
+lui, son mérite était légèrement éclipsé par le lustre
+extraordinaire de Vingt-sept. À force d'entendre parler de Vingt-
+sept, des pieuses exhortations qu'il adressait à tous ceux qui
+l'entouraient, des belles lettres qu'il écrivait constamment à sa
+mère, qu'il s'inquiétait de voir dans la mauvaise voie, je devins
+très-impatient de me trouver en face de ce phénomène.
+
+J'eus à maîtriser quelque temps mon impatience, parce qu'on
+réservait Vingt-sept pour le bouquet. À la fin, pourtant, nous
+arrivâmes à la porte de sa cellule, et, là, M. Creakle, appliquant
+son oeil à un petit trou dans le mur, nous apprit avec la plus
+vive admiration, qu'il était en train de lire un livre de
+cantiques.
+
+Immédiatement il se précipita tant de têtes à la fois pour voir
+numéro Vingt-sept lire son livre de cantiques, que le petit trou
+se trouva bloqué en moins de rien par une profondeur de six ou
+sept têtes. Pour remédier à cet inconvénient, et pour nous donner
+l'occasion de causer avec Vingt-sept dans toute sa pureté,
+M. Creakle donna l'ordre d'ouvrir la porte de la cellule et
+d'inviter Vingt-sept à venir dans le corridor. On exécuta ses
+instructions, et quel ne fut pas l'étonnement de Traddles et le
+mien! Cet illustre converti, ce fameux numéro Vingt-sept, c'était
+Uriah Heep!
+
+Il nous reconnut immédiatement et nous dit, en sortant de sa
+cellule avec ses contorsions d'autrefois:
+
+«Comment vous portez-vous, monsieur Copperfield? Comment vous
+portez-vous, monsieur Traddles?»
+
+Cette reconnaissance causa parmi l'assistance une admiration
+générale que je ne pus m'expliquer qu'en supposant que chacun
+était émerveillé de voir qu'il ne fût pas fier le moins du monde
+et qu'il nous fit l'honneur de vouloir bien nous reconnaître.
+
+«Eh bien, Vingt-sept, dit M. Creakle en l'admirant d'un air
+sentimental, comment vous trouvez-vous aujourd'hui?
+
+-- Je suis bien humble, monsieur, répondit Uriah Heep.
+
+-- Vous l'êtes toujours, Vingt-sept,» dit M. Creakle.
+
+Ici un autre monsieur lui demanda, de l'air d'un profond intérêt:
+
+«Vous sentez-vous vraiment tout à fait bien?
+
+-- Oui, monsieur, merci, dit Uriah Heep en regardant du côté de
+son interlocuteur, beaucoup mieux ici que je n'ai jamais été nulle
+part. Je reconnais maintenant mes folies, monsieur. C'est là ce
+qui fait que je me sens si bien de mon nouvel état.»
+
+Plusieurs des assistants étaient profondément touchés. L'un
+d'entre eux, s'avançant vers lui, lui demanda, avec une extrême
+sensibilité, comment il trouvait le boeuf?
+
+«Merci, monsieur, répondit Uriah Heep en regardant du côté d'où
+venait cette nouvelle question; il était plus dur hier que je ne
+l'aurais souhaité, mais mon devoir est de m'y résigner. J'ai fait
+des sottises, messieurs, dit Uriah en regardant autour de lui avec
+un sourire bénin, et je dois en supporter les conséquences sans me
+plaindre.»
+
+Il s'éleva un murmure combiné où venaient se mêler, d'une part la
+satisfaction de voir à Vingt-sept un état d'âme si céleste, et de
+l'autre un sentiment d'indignation contre le fournisseur pour lui
+avoir donné quelque sujet de plainte (M. Creakle en prit note
+immédiatement). Cependant, Vingt-sept restait debout au milieu de
+nous, comme s'il sentait bien qu'il représentait là la pièce
+curieuse d'un muséum des plus intéressants. Pour nous porter, à
+nous autres néophytes, le coup de grâce et nous éblouir, séance
+tenante, en redoublant à nos yeux ces éclatantes merveilles, on
+donna l'ordre de nous amener aussi Vingt-huit.
+
+J'avais déjà été tellement étonné, que je n'éprouvai qu'une sorte
+de surprise résignée quand je vis s'avancer M. Littimer lisant un
+bon livre.
+
+«Vingt-huit, dit un monsieur à lunettes qui n'avait pas encore
+parlé, la semaine passée, vous vous êtes plaint du chocolat, mon
+ami. A-t-il été meilleur cette semaine?
+
+-- Merci, monsieur, dit M. Littimer, il était mieux fait. Si
+j'osais faire une observation, monsieur, je crois que le lait
+qu'on y mêle n'est pas parfaitement pur; mais je sais, monsieur,
+qu'on falsifie beaucoup le lait à Londres, et que c'est un article
+qu'il est difficile de se procurer naturel.»
+
+Je crus remarquer que le monsieur en lunettes faisait concurrence
+avec son Vingt-huit au Vingt-sept de M. Creakle, car chacun d'eux
+se chargeait de faire valoir son protégé tour à tour.
+
+«Dans quel état d'âme êtes-vous, Vingt-huit? dit l'interrogateur
+en lunettes.
+
+-- Je vous remercie, monsieur, répondit M. Littimer; je reconnais
+mes folies, monsieur; je suis bien peiné quand je songe aux péchés
+de mes anciens compagnons, monsieur, mais j'espère qu'ils
+obtiendront leur pardon.
+
+-- Vous vous trouvez heureux? continua le même monsieur d'un ton
+d'encouragement.
+
+-- Je vous suis bien obligé, monsieur, reprit M. Littimer;
+parfaitement.
+
+-- Y a-t-il quelque chose qui vous préoccupe? Dites-le
+franchement, Vingt-huit.
+
+-- Monsieur, dit M. Littimer sans lever la tête, si mes yeux ne
+m'ont pas trompé, il y a ici un monsieur qui m'a connu autrefois.
+Il peut être utile à ce monsieur de savoir que j'attribue toutes
+mes folies passées à ce que j'ai mené une vie frivole au service
+des jeunes gens, et que je me suis laissé entraîner par eux à des
+faiblesses auxquelles je n'ai pas eu la force de résister.
+J'espère que ce monsieur, qui est jeune, voudra bien profiter de
+cet avertissement, monsieur, et ne pas s'offenser de la liberté
+que je prends; c'est pour son bien. Je reconnais toutes mes folies
+passées; j'espère qu'il se repentira de même de toutes les fautes
+et des péchés dont il a pris sa part.»
+
+J'observai que plusieurs messieurs se couvraient les yeux de la
+main comme s'ils venaient d'entrer dans une église.
+
+«Cela vous fait honneur, Vingt-huit: je n'attendais pas moins de
+vous... Avez-vous encore quelques mots à dire?
+
+-- Monsieur, reprit M. Littimer en levant légèrement, non pas les
+yeux, mais les sourcils seulement, il y avait une jeune femme
+d'une mauvaise conduite que j'ai essayé, mais en vain, de sauver.
+Je prie ce monsieur, si cela lui est possible, d'informer cette
+jeune femme, de ma part, que je lui pardonne ses torts envers moi,
+et que je l'invite à la repentance. J'espère qu'il aura cette
+bonté.
+
+-- Je ne doute pas, Vingt-huit, continua son interlocuteur, que le
+monsieur auquel vous faites allusion ne sente très-vivement, comme
+nous le faisons tous, ce que vous venez de dire d'une façon si
+touchante. Nous ne voulons pas vous retenir plus longtemps.
+
+-- Je vous remercie, monsieur, dit M. Littimer. Messieurs, je vous
+souhaite le bonjour; j'espère que vous en viendrez aussi, vous et
+vos familles, à reconnaître vos péchés et à vous amender.»
+
+Là-dessus Vingt-huit se retira après avoir lancé un regard
+d'intelligence à Uriah. On voyait bien qu'ils n'étaient pas
+inconnus l'un à l'autre et qu'ils avaient trouvé moyen de
+s'entendre. Quand on ferma sur lui la porte de sa cellule, on
+entendait chuchoter de tout côté dans le groupe que c'était là un
+prisonnier bien respectable, un cas magnifique.
+
+«Maintenant, Vingt-sept, dit M. Creakle rentrant en scène avec son
+champion, y a-t-il quelque chose qu'on puisse faire pour vous?
+Vous n'avez qu'à dire.
+
+-- Je vous demande humblement, monsieur, reprit Uriah en secouant
+sa tête haineuse, l'autorisation d'écrire encore à ma mère.
+
+-- Elle vous sera certainement accordée, dit M. Creakle.
+
+-- Merci, monsieur! Je suis bien inquiet de ma mère. Je crains
+qu'elle ne soit pas en sûreté.»
+
+Quelqu'un eut l'imprudence de demander quel danger elle courait;
+mais un «Chut!» scandalisé fut la réponse générale.
+
+«Je crains qu'elle ne soit pas en sûreté pour l'éternité,
+monsieur, répondit Uriah en se tordant vers la voix; je voudrais
+savoir ma mère dans l'état où je suis. Jamais je ne serais arrivé
+à cet état d'âme si je n'étais pas venu ici. Je voudrais que ma
+mère fût ici. Quel bonheur ce serait pour chacun qu'on pût amener
+ici tout le monde.»
+
+Ce sentiment fut reçu avec une satisfaction sans limites, une
+satisfaction telle que ces messieurs n'avaient, je crois, encore
+rien vu de pareil.
+
+«Avant de venir ici, dit Uriah en nous jetant un regard de côté,
+comme s'il eût souhaité de pouvoir empoisonner d'un coup d'oeil le
+monde extérieur auquel nous appartenions; avant de venir ici, je
+commettais des fautes; mais, je puis maintenant le reconnaître, il
+y a bien du péché dans le monde; il y a bien du péché chez ma
+mère. D'ailleurs, il n'y a que péché partout, excepté ici.
+
+-- Vous êtes tout à fait changé, dit M. Creakle.
+
+-- Oh ciel! certainement, monsieur, cria ce converti de la plus
+belle espérance.
+
+-- Vous ne retomberiez pas, si on vous mettait en liberté? demanda
+une autre personne.
+
+-- Oh ciel! non, monsieur.
+
+-- Bien! dit M. Creakle, tout ceci est très-satisfaisant. Vous
+vous êtes adressé à M. Copperfield, Vingt-sept, avez-vous quelque
+chose de plus à lui dire?
+
+-- Vous m'avez connu longtemps avant mon entrée ici, et mon grand
+changement, monsieur Copperfield, dit Uriah en me regardant de
+telle manière que jamais je n'avais vu, même sur son visage, un
+plus atroce regard... Vous m'avez connu dans le temps où, malgré
+toutes mes fautes, j'étais humble avec les orgueilleux, et doux
+avec les violents; vous avez été violent envers moi une fois,
+monsieur Copperfield; vous m'avez donné un soufflet, vous savez!»
+
+Tableau de commisération générale. On me lance des regards
+indignés.
+
+«Mais je vous pardonne, monsieur Copperfield, dit Uriah faisant de
+sa clémence le sujet d'un parallèle odieux, impie, que je croirais
+blasphémer de répéter. Je pardonne à tout le monde. Ce n'est pas à
+moi de conserver la moindre rancune contre qui que ce soit. Je
+vous pardonne de bon coeur, et j'espère qu'à l'avenir vous
+dompterez mieux vos passions. J'espère que M. Wickfield et miss
+Wickfield se repentiront, ainsi que toute cette clique de
+pécheurs. Vous avez été visité par l'affliction, et j'espère que
+cela vous profitera, mais il vous aurait été encore plus
+profitable de venir ici. M. Wickfield aurait mieux fait de venir
+ici, et miss Wickfield aussi. Ce que je puis vous souhaiter de
+mieux, monsieur Copperfield, ainsi qu'à vous tous, messieurs,
+c'est d'être arrêtés et conduits ici. Quand je songe à mes folies
+passées et à mon état présent, je sens combien cela vous serait
+avantageux. Je plains tous ceux qui ne sont pas amenés ici.»
+
+Il se glissa dans sa cellule au milieu d'un choeur d'approbation;
+Traddles et moi, nous nous sentîmes tout soulagés quand il fut
+sous les verrous.
+
+Une conséquence remarquable de tout ce beau repentir, c'est qu'il
+me donna l'envie de demander ce qu'avaient fait ces deux hommes
+pour être mis en prison. C'était évidemment le dernier aveu sur
+lequel ils fussent disposés à s'étendre. Je m'adressai à un des
+deux gardiens qui, d'après l'expression de leur visage, avaient
+bien l'air de savoir à quoi s'en tenir sur toute cette comédie.
+
+«Savez-vous, leur dis-je, tandis que nous suivions le corridor,
+quelle a été la dernière erreur du numéro vingt-sept.»
+
+On me répondit que c'était un cas de banque.
+
+«Une fraude sur la banque d'Angleterre? demandai-je.
+
+-- Oui, monsieur. Un cas de fraude, de faux et de complot, car il
+n'était pas seul; c'était lui qui menait la bande. Il s'agissait
+d'une grosse somme. On les a condamnés à la déportation
+perpétuelle. Vingt-sept était le plus rusé de la troupe, il avait
+su se tenir presque complètement dans l'ombre. Pourtant il n'a pu
+y réussir tout à fait. La banque n'a pu que lui mettre un grain de
+sel sur la queue... et ce n'était pas facile.
+
+-- Savez-vous le crime de Vingt-huit?
+
+-- Vingt-huit, reprit le gardien, en parlant à voix basse, et par-
+dessus l'épaule, sans retourner la tête, comme s'il craignait que
+Creakle et consorts ne l'entendissent parler avec cette coupable
+irrévérence sur le compte de ces créatures immaculées, Vingt-huit
+(également condamné à la déportation) est entré au service d'un
+jeune maître à qui, la veille de son départ pour l'étranger, il a
+volé deux cent cinquante livres sterling tant en argent qu'en
+valeurs. Ce qui me rappelle tout particulièrement son affaire,
+c'est qu'il a été arrêté par une naine.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par une toute petite femme dont j'ai oublié le nom.
+
+-- Ce n'est pas Mowcher?
+
+-- Précisément. Il avait échappé à toutes les poursuites, il
+partait pour l'Amérique avec une perruque et des favoris blonds,
+jamais vous n'avez vu pareil déguisement, quand cette petite
+femme, qui se trouvait à Southampton, le rencontra dans la rue, le
+reconnut de son oeil perçant, courut se jeter entre ses jambes
+pour le faire tomber et le tint ferme, comme la mort.
+
+-- Excellente miss Mowcher! m'écriai-je.
+
+-- C'était bien le cas de le dire, si vous l'aviez vue comme moi,
+debout sur une chaise, au banc des témoins, le jour du jugement.
+Quand elle l'avait arrêté, il lui avait fait une grande balafre à
+la figure, et l'avait maltraitée de la façon la plus brutale, mais
+elle ne l'a lâché que quand elle l'a vu sous les verrous. Et même
+elle le tenait si obstinément, que les agents de police ont été
+obligés de les emmener ensemble. Il n'y avait rien de plus drôle
+que sa déposition; elle a reçu des compliments de toute la Cour,
+et on l'a ramenée chez elle en triomphe. Elle a dit devant le
+tribunal que, le connaissant comme elle le connaissait, elle
+l'aurait arrêté tout de même, quand elle aurait été manchotte, et
+qu'il eût été fort comme Samson. Et, en conscience, je crois
+qu'elle l'aurait fait comme elle le disait.»
+
+C'était aussi mon opinion, et j'en estimais davantage miss
+Mowcher.
+
+Nous avions vu tout ce qu'il y avait à voir. En vain nous aurions
+essayé de faire comprendre à un homme comme le vénérable
+M. Creakle, que Vingt-sept et Vingt-huit étaient des gens de
+caractère qui n'avaient nullement changé, qu'ils étaient ce qu'ils
+avaient toujours été: de vils hypocrites faits tout exprès pour
+cette espèce de confession publique: qu'ils savaient aussi bien
+que nous, que tout cela était coté à la bourse de la philanthropie
+et qu'on leur en tiendrait compte aussitôt qu'ils allaient être
+loin de leur patrie; en un mot, que ce n'était d'un bout à l'autre
+qu'un calcul infâme, une imposture exécrable. Nous laissâmes là le
+_Système_ et ses adhérents, et nous reprîmes le chemin de la
+maison, encore tout abasourdis de ce que nous venions de voir.
+
+«Traddles, dis-je à mon ami, quand on a enfourché un mauvais dada,
+il vaut peut-être mieux en effet le surmener comme cela, pour le
+crever plus vite.
+
+-- Dieu vous entende!» me répondit-il.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+Une étoile brille sur mon chemin.
+
+
+Nous étions arrivés à Noël; il y avait plus de deux mois que
+j'étais de retour. J'avais vu souvent Agnès. Quelque plaisir que
+j'éprouvasse à m'entendre louer par la grande voix du public, voix
+puissante pour m'encourager à redoubler d'efforts, le plus petit
+mot d'éloge sorti de la bouche d'Agnès valait pour moi mille fois
+plus que tout le reste.
+
+J'allais à Canterbury au moins une fois par semaine, souvent
+davantage, passer la soirée avec elle. Je revenais la nuit, à
+cheval, car j'étais alors retombé dans mon humeur mélancolique...
+surtout quand je la quittais... et j'étais bien aise de prendre un
+exercice forcé pour échapper aux souvenirs du passé qui me
+poursuivaient dans de pénibles veilles, ou dans des rêves plus
+pénibles encore. Je passais donc à cheval la plus grande partie de
+mes longues et tristes nuits, évoquant, le long du chemin, les
+douloureux regrets qui m'avaient occupé pendant ma longue absence.
+
+Ou plutôt j'écoutais l'écho de ces regrets, que j'entendais dans
+le lointain. C'était moi qui les avais, de moi-même, exilés si
+loin de moi; je n'avais plus qu'à accepter le rôle inévitable que
+je m'étais fait à moi-même. Quand je lisais à Agnès les pages que
+je venais d'écrire, quand je la voyais m'écouter si attentivement,
+se mettre à rire ou fondre en larmes; quand sa voix affectueuse se
+mêlait avec tant d'intérêt au monde idéal où je vivais, je
+songeais à ce qu'aurait pu être ma vie; mais j'y songeais, comme
+jadis, après avoir épousé Dora, j'avais songé trop tard à ce que
+j'aurais voulu que fût ma femme.
+
+Mes devoirs envers Agnès, qui m'aimait d'une tendresse que je ne
+devais point songer à troubler; sans me rendre coupable envers
+elle d'un égoïsme misérable, impuissant d'ailleurs à réparer le
+mal; l'assurance où j'étais, après mûre réflexion, qu'ayant
+volontairement gâté moi-même ma destinée, et obtenu le genre
+d'attachement que mon coeur impétueux lui avait demandé, je
+n'avais pas le droit de murmurer, et que je n'avais plus qu'à
+souffrir: voilà tout ce qui occupait mon âme et ma pensée; mais je
+l'aimais, et je trouvais quelque consolation à me dire qu'un jour
+viendrait peut-être où je pourrais l'avouer sans remords, un jour
+bien éloigné où je pourrais lui dire: «Agnès, voilà où j'en étais
+quand je suis revenu près de vous; et maintenant je suis vieux, et
+je n'ai jamais aimé depuis!» Pour elle, elle ne montrait aucun
+changement dans ses sentiments ni dans ses manières: ce qu'elle
+avait toujours été pour moi, elle l'était encore; rien de moins,
+rien de plus.
+
+Entre ma tante et moi, ce sujet semblait être banni de nos
+conversations, non que nous eussions un parti pris de l'éviter;
+mais, par une espèce d'engagement tacite, nous y songions chacun
+de notre côté, sans formuler en commun nos pensées. Quand, suivant
+notre ancienne habitude, nous étions assis le soir au coin du feu,
+nous restions absorbés dans ces rêveries, mais tout naturellement,
+comme si nous en eussions parlé sans réserve. Et cependant nous
+gardions le silence. Je crois qu'elle avait lu dans mon coeur, et
+qu'elle comprenait à merveille pourquoi je me condamnais à me
+taire.
+
+Noël était proche, et Agnès ne m'avait rien dit: je commençai à
+craindre qu'elle n'eût compris l'état de mon âme, et qu'elle ne
+gardât son secret, de peur de me faire de la peine. Si cela était,
+mon sacrifice était inutile, je n'avais pas rempli le plus simple
+de mes devoirs envers elle; je faisais chaque jour ce que j'avais
+résolu d'éviter. Je me décidai à trancher la difficulté; s'il
+existait entre nous une telle barrière, il fallait la briser d'une
+main énergique.
+
+C'était par un jour d'hiver, froid et sombre! que de raisons j'ai
+de me le rappeler! Il était tombé, quelques heures auparavant, une
+neige qui, sans être épaisse, s'était gelée sur le sol qu'elle
+recouvrait. Sur la mer, je voyais à travers les vitres de ma
+fenêtre le vent du nord souffler avec violence. Je venais de
+penser aux rafales qui devaient balayer en ce moment les solitudes
+neigeuses de la Suisse, et ses montagnes inaccessibles aux humains
+dans cette saison, et je me demandais ce qu'il y avait de plus
+solitaire, de ces régions isolées, ou de cet océan désert.
+
+«Vous sortez à cheval aujourd'hui, Trot? dit ma tante en
+entr'ouvrant ma porte.
+
+-- Oui, lui dis-je, je pars pour Canterbury. C'est un beau jour
+pour monter à cheval.
+
+-- Je souhaite que votre cheval soit de cet avis, dit ma tante,
+mais pour le moment il est là devant la porte, l'oreille basse et
+la tête penchée comme s'il aimait mieux son écurie.»
+
+Ma tante, par parenthèse, permettait à mon cheval de traverser la
+pelouse réservée, mais sans se relâcher de sa sévérité pour les
+ânes.
+
+«Il va bientôt se ragaillardir, n'ayez pas peur.
+
+-- En tout cas, la promenade fera du bien à son maître, dit ma
+tante, en regardant les papiers entassés sur ma table. Ah! mon
+enfant, vous passez à cela bien des heures. Jamais je ne me serais
+doutée, quand je lisais un livre autrefois, qu'il eût coûté tant
+de peine, tant de peine à l'auteur.
+
+Il n'en coûte guère moins au lecteur, quelquefois, répondis-je.
+Quant à l'auteur, son travail n'est pas pour lui sans charme, ma
+tante.
+
+-- Ah! oui, dit ma tante, l'ambition, l'amour de la gloire, la
+sympathie, et bien d'autres choses encore, je suppose? Eh bien!
+bon voyage!
+
+-- Savez-vous quelque chose de plus, lui dis-je d'un air calme,
+tandis qu'elle s'asseyait dans mon fauteuil, après m'avoir donné
+une petite tape sur l'épaule, ... savez-vous quelque chose de plus
+sur cet attachement d'Agnès dont vous m'aviez parlé?»
+
+Elle me regarda fixement, avant de me répondre:
+
+«Je crois que oui, Trot.
+
+-- Et votre première impression se confirme-t-elle?
+
+-- Je crois que oui, Trot.»
+
+Elle me regardait en face, avec une sorte de doute, de compassion,
+et de défiance d'elle-même, en voyant que je m'étudiais de mon
+mieux à lui montrer un visage d'une gaieté parfaite.
+
+«Et ce qui est bien plus fort, Trot, ... dit ma tante.
+
+-- Eh bien!
+
+-- C'est que je crois qu'Agnès va se marier.
+
+-- Que Dieu la bénisse! lui dis-je gaiement.
+
+-- Oui, que Dieu la bénisse! dit ma tante, et son mari aussi!»
+
+Je me joignis à ce voeu, en lui disant adieu, et, descendant
+rapidement l'escalier, je me mis en selle et je partis. «Raison de
+plus, me dis-je en moi-même, pour hâter l'explication.»
+
+Comme je me rappelle ce voyage triste et froid! Les parcelles de
+glace, balayées par le vent, à la surface des prés, venaient
+frapper mon visage, les sabots de mon cheval battaient la mesure
+sur le sol durci; la neige, emportée par la brise, tourbillonnait
+sur les carrières blanchâtres; les chevaux fumants s'arrêtaient au
+haut des collines pour souffler, avec leurs chariots chargés de
+foin, et secouaient leurs grelots harmonieux; les coteaux et les
+plaines qu'on voyait au bas de la montagne se dessinaient sur
+l'horizon noirâtre, comme des lignes immenses tracées à la craie
+sur une ardoise gigantesque.
+
+Je trouvai Agnès seule. Ses petites élèves étaient retournées dans
+leurs familles; elle lisait au coin du feu. Elle posa son livre en
+me voyant entrer, et m'accueillant avec sa cordialité accoutumée,
+elle prit son ouvrage, et s'établit dans une des fenêtres cintrées
+de sa vieille maison.
+
+Je m'assis près d'elle et nous nous mîmes à parler de ce que je
+faisais, du temps qu'il me fallait encore pour finir mon ouvrage,
+du travail que j'avais fait depuis ma dernière visite. Agnès était
+très-gaie; et elle me prédit en riant que bientôt je deviendrais
+trop fameux pour qu'on osât me parler sur de pareils sujets.
+
+«Aussi vous voyez que je me dépêche d'user du présent, me dit-
+elle, et que je ne vous épargne pas les questions, tandis que cela
+m'est encore permis.»
+
+Je regardais ce beau visage, penché sur son ouvrage; elle leva les
+yeux, et vit que je la regardais.
+
+«Vous avez l'air préoccupé aujourd'hui, Trotwood!
+
+-- Agnès, vous dirai-je pourquoi? Je suis venu pour vous le dire.»
+
+Elle posa son ouvrage, comme elle avait coutume de le faire quand
+nous discutions sérieusement quelque point, et me donna toute son
+attention.
+
+«Ma chère Agnès, doutez-vous de ma sincérité avec vous?
+
+-- Non! répondit-elle avec un regard étonné.
+
+-- Doutez-vous que je sois dans l'avenir ce que j'ai toujours été
+pour vous?
+
+-- Non, répondit-elle comme la première fois.
+
+-- Vous rappelez-vous ce que j'ai essayé de vous dire, lors de mon
+retour, chère Agnès, de la dette de reconnaissance que j'ai
+contractée envers vous, et de l'ardeur d'affection que je vous
+porte?
+
+-- Je me le rappelle très-bien, dit-elle doucement.
+
+-- Vous avez un secret, dis-je. Agnès, permettez-moi de le
+partager.»
+
+Elle baissa les yeux: elle tremblait.
+
+«Je ne pouvais toujours pas ignorer, Agnès, quand je ne l'aurais
+pas appris déjà par d'autres que par vous (n'est-ce pas étrange?)
+qu'il y a quelqu'un à qui vous avez donné le trésor de votre
+amour. Ne me cachez pas ce qui touche de si près à votre bonheur.
+Si vous avez confiance en moi (et vous me le dites, et je vous
+crois), traitez-moi en ami, en frère, dans cette occasion
+surtout!»
+
+Elle me jeta un regard suppliant et presque de reproche; puis, se
+levant, elle traversa rapidement la chambre comme si elle ne
+savait où aller, et, cachant sa tête dans ses mains, elle fondit
+en larmes.
+
+Ses larmes m'émurent jusqu'au fond de l'âme, et cependant elles
+éveillèrent en moi quelque chose qui ranimait mon courage. Sans
+que je susse pourquoi, elles s'alliaient dans mon esprit au doux
+et triste sourire qui était resté gravé dans ma mémoire, et me
+causaient une émotion d'espérance plutôt que de tristesse.
+
+«Agnès! ma soeur! mon amie! qu'ai-je fait?
+
+-- Laissez-moi sortir, Trotwood. Je ne suis pas bien. Je suis hors
+de moi; je vous parlerai... une autre fois. Je vous écrirai. Pas
+maintenant, je vous en prie, je vous en supplie!»
+
+Je cherchai à me rappeler ce qu'elle m'avait dit le soir où nous
+avions causé, sur la nature de son affection qui n'avait pas
+besoin de retour. Il me sembla que je venais de traverser tout un
+monde en un moment.
+
+«Agnès, je ne puis supporter de vous voir ainsi, et surtout par ma
+faute. Ma chère enfant, vous que j'aime plus que tout au monde, si
+vous êtes malheureuse, laissez-moi partager votre chagrin. Si vous
+avez besoin d'aide ou de conseil, laissez-moi essayer de vous
+venir en aide. Si vous avez un poids sur le coeur, laissez-moi
+essayer de vous en adoucir la peine. Pour qui donc est-ce que je
+supporte la vie, Agnès, si ce n'est pour vous!
+
+-- Oh! épargnez-moi!... Je suis hors de moi!... Une autre fois!»
+Je ne pus distinguer que ces paroles entrecoupées.
+
+Était-ce une erreur? mon amour-propre m'entraînait-il malgré moi?
+Ou bien, était-il vrai que j'avais droit d'espérer, de rêver que
+j'entrevoyais un bonheur auquel je n'avais pas seulement osé
+penser?
+
+«Il faut que je vous parle. Je ne puis vous laisser ainsi. Pour
+l'amour de Dieu, Agnès, ne nous abusons pas l'un l'autre après
+tant d'années, après tout ce qui s'est passé! Je veux vous parler
+ouvertement. Si vous avez l'idée que je doive être jaloux de ce
+bonheur que vous pouvez donner; que je ne saurai me résigner à
+vous voir aux mains d'un plus cher protecteur, choisi par vous;
+que je ne pourrai pas, dans mon isolement, voir d'un oeil
+satisfait votre bonheur, bannissez cette pensée: vous ne me rendez
+pas justice. Je n'ai pas tant souffert pour rien. Vous n'avez pas
+perdu vos leçons. Il n'y a pas le moindre alliage d'égoïsme dans
+la pureté de mes sentiments pour vous.»
+
+Elle était redevenue calme. Au bout d'un moment, elle tourna vers
+moi son visage pâle encore, et me dit d'une voix basse,
+entrecoupée par l'émotion, mais très-distincte.
+
+«Je dois à votre amitié pour moi, Trotwood, de vous déclarer que
+vous vous trompez. Je ne puis vous en dire davantage. Si j'ai
+parfois eu besoin d'appui et de conseil, ils ne m'ont pas fait
+défaut. Si quelquefois j'ai été malheureuse, mon chagrin s'est
+dissipé. Si j'ai eu à porter un fardeau, il a été rendu plus
+léger. Si j'ai un secret, il n'est pas nouveau... et ce n'est pas
+ce que vous supposez. Je ne puis ni le révéler, ni le faire
+partager à personne. Voilà longtemps qu'il est à moi seule, et
+c'est moi seule qui dois le garder.
+
+-- Agnès! attendez! Encore un moment!»
+
+Elle s'éloignait, mais je la retins. Je passai mon bras autour de
+sa taille. «Si quelquefois j'ai été malheureuse!... Mon secret
+n'est pas nouveau!» Des pensées et des espérances inconnues
+venaient d'assaillir mon âme: un nouveau jour venait d'illuminer
+ma vie.
+
+«Mon Agnès! vous que je respecte et que j'honore, vous que j'aime
+si tendrement! Quand je suis venu ici aujourd'hui, je croyais que
+rien ne pourrait m'arracher un pareil aveu. Je croyais qu'il
+demeurerait enseveli au fond de mon coeur, jusqu'aux jours de
+notre vieillesse. Mais, Agnès, si j'entrevois en ce moment
+l'espoir qu'un jour peut-être il me sera permis de vous donner un
+autre nom, un nom mille fois plus doux que celui de soeur!...»
+
+Elle pleurait, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes: j'y voyais
+briller mon espoir.
+
+«Agnès! vous qui avez toujours été mon guide et mon plus cher
+appui! Si vous aviez pensé un peu plus à vous-même, et un peu
+moins à moi, lorsque nous grandissions ici ensemble, je crois que
+mon imagination vagabonde ne se serait jamais laissé entraîner
+loin de vous. Mais vous étiez tellement au-dessus de moi, vous
+m'étiez si nécessaire dans mes chagrins ou dans mes joies
+d'enfant, que j'ai pris l'habitude de me confier en vous, de
+m'appuyer sur vous en toute chose, et cette habitude est devenue
+chez moi une seconde nature qui a usurpé la place de mes premiers
+sentiments, du bonheur de vous aimer comme je vous aime.»
+
+Elle pleurait toujours, mais ce n'étaient plus des larmes de
+tristesse; c'étaient des larmes de joie! Et je la tenais dans mes
+bras comme je ne l'avais jamais fait, comme je n'avais jamais rêvé
+de le faire!
+
+«Quand j'aimais Dora, Agnès, vous savez si je l'ai tendrement
+aimée.
+
+-- Oui! s'écria-t-elle vivement. Et je suis heureuse de le savoir!
+
+-- Quand je l'aimais, même alors mon amour aurait été incomplet
+sans votre sympathie. Je l'avais, et alors il ne me manquait plus
+rien. Quand je l'ai perdue, Agnès, qu'aurais-je été sans vous?»
+
+Et je la serrais encore dans mes bras, plus près de mon coeur: sa
+tête tremblante reposait sur mon épaule; ses yeux si doux
+cherchaient les miens, brillant de joie à travers ses larmes!
+
+«Quand je suis parti, mon Agnès, je vous aimais. Absent, je n'ai
+cessé de vous aimer toujours... De retour ici, je vous aime!»
+
+Alors j'essayai de lui raconter la lutte que j'avais eu à soutenir
+en moi-même et la conclusion à laquelle j'étais arrivé. J'essayai
+de lui révéler toute mon âme. J'essayai de lui faire comprendre
+comment j'avais cherché à la mieux connaître et à mieux me
+connaître moi-même; comment je m'étais résigné à ce que j'avais
+cru découvrir, et comment ce jour-là même j'étais venu la trouver,
+fidèle à ma résolution. Si elle m'aimait assez (lui disais-je)
+pour m'épouser, je savais bien que ce n'était pas à cause de mes
+mérites personnels: je n'en avais d'autre que de l'avoir
+fidèlement aimée, et d'avoir beaucoup souffert; c'était là ce qui
+m'avait décidé à lui tout avouer. «Et en ce moment, ô mon Agnès!
+je vis briller dans tes yeux l'âme de ma femme-enfant; elle me
+disait: «C'est bien!» et je retrouvai, en toi, le plus précieux
+souvenir de la fleur qui s'était flétrie dans tout son éclat!
+
+-- Je suis si heureuse, Trotwood! j'ai le coeur si plein! mais il
+faut que je vous dise une chose.
+
+-- Quoi donc, ma bien-aimée?»
+
+Elle posa doucement ses mains sur mes épaules, et me regarda
+longtemps.
+
+«Savez-vous ce que c'est?
+
+-- Je n'ose pas y songer. Dites-le-moi, mon Agnès.
+
+-- Je vous ai aimé toute ma vie!»
+
+Oh! que nous étions heureux, mon Dieu! que nous étions heureux!
+Nous ne pleurions pas sur nos épreuves passées! (les siennes
+dépassaient bien les miennes!) Non, ce n'était pas sur ces
+épreuves d'autrefois, la source de notre joie d'aujourd'hui, que
+nous versions des pleurs: nous pleurions du bonheur de nous voir
+ainsi l'un à l'autre... pour ne jamais nous séparer.
+
+Nous allâmes nous promener ensemble dans les champs, par cette
+soirée d'hiver: la nature semblait partager la joie paisible qui
+remplissait notre âme. Les étoiles brillaient au-dessus de nous,
+et, les yeux fixés sur le ciel, nous bénissions Dieu de nous avoir
+dirigés vers le port tranquille.
+
+Debout ensemble à la fenêtre ouverte, nous contemplâmes la lune
+qui paraissait au milieu des étoiles: Agnès levait vers elle ses
+yeux si calmes, et moi je suivais son regard. Un long espace
+semblait s'entr'ouvrir devant moi, et j'apercevais dans le
+lointain, sur cette route laborieuse, un pauvre petit garçon
+déguenillé, seul et abandonné, qui ne se doutait guère qu'un jour
+il sentirait battre un autre coeur, surtout celui-là, contre le
+sien, et pourrait dire: «Il est à moi.»
+
+L'heure du dîner approchait quand nous parûmes chez ma tante le
+lendemain. Peggotty me dit qu'elle était dans mon cabinet: elle
+mettait son orgueil à le tenir en ordre, tout prêt à me recevoir.
+Nous la trouvâmes lisant avec ses lunettes, au coin du feu.
+
+«Bon Dieu! me dit ma tante en nous voyant entrer, qu'est-ce que
+vous m'amenez là à la maison?
+
+-- C'est Agnès,» lui dis-je.
+
+Nous étions convenus de commencer par être très-discrets. Ma tante
+fut extrêmement désappointée. Quand j'avais dit: «C'est Agnès,»
+elle m'avait lancé un regard plein d'espoir; mais, voyant que
+j'étais aussi calme que de coutume, elle ôta ses lunettes de
+désespoir, et s'en frotta vigoureusement le bout du nez.
+
+Néanmoins, elle accueillit Agnès de grand coeur, et bientôt nous
+descendîmes pour dîner. Deux ou trois fois, ma tante mit ses
+lunettes pour me regarder, mais elle les ôtait aussitôt, d'un air
+désappointé, et s'en frottait le nez. Le tout au grand déplaisir
+de M. Dick, qui savait que c'était mauvais signe.
+
+«À propos, ma tante, lui dis-je après dîner, j'ai parlé à Agnès de
+ce que vous m'aviez dit.
+
+-- Alors, Trot, dit ma tante en devenant très-rouge, vous avez eu
+grand tort, et vous auriez dû tenir mieux votre promesse.
+
+-- Vous ne m'en voudrez pas, ma tante, j'espère, quand vous saurez
+qu'Agnès n'a pas d'attachement qui la rende malheureuse.
+
+-- Quelle absurdité!» dit ma tante.
+
+En la voyant très-vexée, je crus qu'il valait mieux en finir. Je
+pris la main d'Agnès, et nous vînmes tous deux nous agenouiller
+auprès de son fauteuil. Elle nous regarda, joignit les mains, et,
+pour la première et la dernière fois de sa vie, elle eut une
+attaque de nerfs.
+
+Peggotty accourut. Dès que ma tante fut remise, elle se jeta à son
+cou, l'appela une vieille folle et l'embrassa à grands bras. Après
+quoi elle embrassa M. Dick (qui s'en trouva très-honoré, mais
+encore plus surpris); puis elle leur expliqua tout. Et nous nous
+livrâmes tous à la joie.
+
+Je n'ai jamais pu découvrir si, dans sa dernière conversation avec
+moi, ma tante s'était permis une fraude pieuse, ou si elle s'était
+trompée sur l'état de mon âme. Tout ce qu'elle avait dit, me
+répéta-t-elle, c'est qu'Agnès allait se marier, et maintenant je
+savais mieux que personne si ce n'était pas vrai.
+
+Notre mariage eut lieu quinze jours après. Traddles et Sophie, le
+docteur et mistress Strong furent seuls invités à notre paisible
+union. Nous les quittâmes le coeur plein de joie, pour monter tous
+deux en voiture. Je tenais dans mes bras celle qui avait été pour
+moi la source de toutes les nobles émotions que j'avais pu
+ressentir, le centre de mon âme, le cercle de ma vie, ma... ma
+femme! et mon amour pour elle était bâti sur le roc!
+
+«Mon mari bien-aimé, dit Agnès, maintenant que je puis vous donner
+ce nom, j'ai encore quelque chose à vous dire.
+
+-- Dites-le-moi, mon amour.
+
+-- C'est un souvenir de la nuit où Dora est morte. Vous savez,
+elle vous avait prié d'aller me chercher?
+
+-- Oui.
+
+-- Elle m'a dit qu'elle me laissait quelque chose. Savez-vous ce
+que c'était?»
+
+Je croyais le deviner. Je serrai plus près de mon coeur la femme
+qui m'aimait depuis si longtemps.
+
+«Elle me dit qu'elle me faisait une dernière prière et qu'elle me
+laissait un dernier devoir à remplir.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Elle m'a demandé de venir un jour prendre la place qu'elle
+laissait vide.»
+
+Et Agnès mit sa tête sur mon sein: elle pleura et je pleurai avec
+elle, quoique nous fussions bien heureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+Un visiteur.
+
+
+Je touche au terme du récit que j'ai voulu faire; mais il y a
+encore un incident sur lequel mon souvenir s'arrête souvent avec
+plaisir, et sans lequel un des fils de ma toile resterait emmêlé.
+
+Ma renommée et ma fortune avaient grandi, mon bonheur domestique
+était parfait, j'étais marié depuis dix ans. Par une soirée de
+printemps, nous étions assis au coin du feu, dans notre maison de
+Londres, Agnès et moi. Trois de nos enfants jouaient dans la
+chambre, quand on vint me dire qu'un étranger voulait me parler.
+
+On lui avait demandé s'il venait pour affaire, et il avait répondu
+que non: il venait pour avoir le plaisir de me voir, et il
+arrivait d'un long voyage. Mon domestique disait que c'était un
+homme d'âge qui avait l'air d'un fermier.
+
+Cette nouvelle produisit une certaine émotion; elle avait quelque
+chose de mystérieux qui rappelait aux enfants le commencement
+d'une histoire favorite que leur mère se plaisait à leur raconter,
+et où l'on voyait arriver ainsi déguisée sous son manteau, une
+méchante vieille fée qui détestait tout le monde. L'un de nos
+petits garçons cacha sa tête dans les genoux de sa maman pour être
+à l'abri de tout danger, et la petite Agnès (l'aînée de nos
+enfants), assit sa poupée sur une chaise, pour figurer à sa place,
+et courut derrière les rideaux de la fenêtre d'où elle laissait
+passer la forêt de boucles dorées de sa petite tête blonde,
+curieuse de voir ce qui allait se passer.
+
+«Faites entrer!» dis-je.
+
+Nous vîmes bientôt apparaître et s'arrêter dans l'ombre, sur le
+seuil de la porte, un vieillard vert et robuste, avec des cheveux
+gris. La petite Agnès, attirée par son air avenant, avait couru à
+sa rencontre pour le faire entrer, et je n'avais pas encore bien
+reconnu ses traits, quand ma femme, se levant tout à coup, s'écria
+d'une voix émue que c'était M. Peggotty.
+
+C'était M. Peggotty! Il était vieux à présent, mais de ces
+vieillesses vermeilles, vives et vigoureuses. Quand notre première
+émotion fut calmée et qu'il fut établi, avec les enfants sur ses
+genoux, devant le feu, dont la flamme illuminait sa face, il me
+parut aussi fort et aussi robuste, je dirai même aussi beau, pour
+son âge, que jamais.
+
+«Maître Davy!» dit-il. Et comme ce nom d'autrefois, prononcé du
+même temps qu'autrefois, réjouissait mon oreille! «Maître Davy,
+c'est un beau jour que celui où je vous revois, avec votre
+excellente femme!
+
+-- Oui, mon vieil ami, c'est vraiment un beau jour! m'écriai-je.
+
+-- Et ces jolis enfants! dit M. Peggotty. Les belles petites
+fleurs que cela fait! Maître Davy, vous n'étiez pas plus grand que
+le plus petit de ces trois enfants-là, quand je vous ai vu pour la
+première fois. Émilie était de la même taille, et notre pauvre
+garçon n'était qu'un petit garçon!
+
+-- J'ai changé plus que vous depuis ce temps-là, lui dis-je. Mais
+laissons tous ces bambins aller se coucher, et comme il ne peut
+pas y avoir en Angleterre d'autre gîte pour vous ce soir que
+celui-ci, dites-moi où je puis envoyer chercher vos bagages? est-
+ce toujours le vieux sac noir qui a tant voyagé? Et puis, tout en
+buvant un verre de grog de Yarmouth, nous causerons de tout ce qui
+s'est passé depuis dix ans.
+
+-- Êtes-vous seul? dit Agnès.
+
+-- Oui, madame, dit-il en lui baisant la main, je suis tout seul.»
+
+Il s'assit entre nous: nous ne savions comment lui témoigner notre
+joie, et en écoutant cette voix qui m'était si familière, j'étais
+tenté de croire qu'il en était encore au temps où il poursuivait
+son long voyage à la recherche de sa nièce chérie.
+
+«Il y a une fameuse pièce d'eau à traverser, dit-il, pour rester
+seulement quelques semaines. Mais l'eau me connaît (surtout quand
+elle est salée) et les amis sont les amis; aussi, nous voilà
+réunis. Tiens! ça rime, dit M. Peggotty surpris de cette
+découverte; mais, ma parole! c'est sans le vouloir.
+
+-- Est-ce que vous comptez refaire bientôt tous ces milliers de
+lieues-là? demanda Agnès.
+
+-- Oui, madame, répondit-il, je l'ai promis à Émilie avant de
+partir. Voyez-vous, je ne rajeunis pas à mesure que je prends des
+années, et si je n'étais pas venu ce coup-ci, il est probable que
+je ne l'aurais jamais fait. Mais j'avais trop grande envie de vous
+voir, maître Davy et vous, dans votre heureux ménage, avant de
+devenir trop vieux.»
+
+Il nous regardait comme s'il ne pouvait pas rassasier ses yeux.
+Agnès écarta gaiement les longues mèches de ses cheveux gris sur
+son front, pour qu'il pût nous voir mieux à son aise.
+
+«Et maintenant, racontez-nous, lui dis-je, tout ce qui vous est
+arrivé.
+
+-- Ça ne sera pas long, maître Davy. Nous n'avons pas fait
+fortune, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons bien
+travaillé pour y arriver: nous avons mené d'abord une vie un peu
+dure, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons fait de
+l'élève de moutons, nous avons fait de la culture, nous avons fait
+un peu de tout, et nous avons, ma foi! fini par être aussi bien
+que nous pouvions espérer de l'être. Dieu nous a toujours
+protégés, dit-il en inclinant respectueusement la tête, et nous
+n'avons fait que réussir: c'est-à-dire, à la longue, pas du
+premier coup: si ce n'était hier, c'était aujourd'hui; si ce
+n'était pas aujourd'hui, c'était demain.
+
+-- Et Émilie? dîmes-nous à la fois, Agnès et moi.
+
+-- Émilie, madame, n'a jamais, depuis notre départ, fait sa prière
+du soir en allant se coucher, là-bas, dans les bois où nous étions
+établis, de l'autre côté du soleil, sans que je l'aie entendue
+murmurer votre nom. Quand vous l'avez eu quittée et que nous avons
+eu perdu de vue maître Davy, ce fameux soir qui nous a vus partir,
+elle a été d'abord très-abattue, et je suis sûr et certain que, si
+elle avait su alors ce que maître Davy avait eu la prudence et la
+bonté de nous cacher, elle n'aurait pas pu résister à ce coup-là.
+Mais il y avait à bord des pauvres gens qui étaient malades, et
+elle s'est occupée à les soigner; il y avait des enfants, et elle
+les a soignés aussi: ça l'a distraite; en faisant du bien autour
+d'elle, elle s'en est fait à elle-même.
+
+-- Quand est-ce qu'elle a appris le malheur? lui demandai-je.
+
+-- Je le lui ai caché, après que je l'ai su moi-même, dit
+M. Peggotty. Nous vivions dans un lieu solitaire, mais au milieu
+des plus beaux arbres et des roses qui montaient jusque sur notre
+toit. Un jour, tandis que je travaillais aux champs, il est venu
+un voyageur anglais de notre Norfolk ou de notre Suffolk (je ne
+sais plus trop lequel des deux); et comme de raison, nous l'avons
+fait entrer, pour lui donner à boire et à manger; nous l'avons
+reçu de notre mieux. C'est ce que nous faisons tous dans la
+colonie. Il avait sur lui un vieux journal, où se trouvait le
+récit de la tempête. C'est comme ça qu'elle l'a appris. Quand je
+suis rentré le soir, j'ai vu qu'elle le savait.»
+
+Il baissa la voix à ces mots, et sa figure reprit cette expression
+de gravité que je ne lui avais que trop connue.
+
+«Cela l'a-t-il beaucoup changée?
+
+-- Oui, pendant longtemps, dit-il, peut-être même jusqu'à ce jour.
+Mais je crois que la solitude lui a fait du bien. Elle a eu
+beaucoup à faire à la ferme; il lui a fallu soigner la volaille et
+le reste; elle a eu du mal, ça lui a fait du bien. Je ne sais,
+dit-il d'un air pensif, si vous reconnaîtriez à présent notre
+Émilie, maître Davy!
+
+-- Elle est donc bien changée?
+
+-- Je n'en sais rien. Je la vois tous les jours, je ne peux pas
+savoir; mais il y a des moments où je trouve qu'elle est bien
+mince, dit M. Peggotty en regardant le feu, un peu vieillie, un
+peu languissante, triste, avec ses yeux bleus; l'air délicat, une
+jolie petite tête un peu penchée, une voix tranquille... presque
+timide. Voilà mon Émilie!»
+
+Nous l'observions en silence, tandis qu'il regardait toujours le
+feu d'un air pensif.
+
+«Les uns croient, dit-il, qu'elle a mal placé son affection,
+d'autres, que son mariage a été rompu par la mort. Personne ne
+sait ce qu'il en est. Elle aurait pu se marier, ce ne sont pas les
+occasions qui ont manqué; mais elle m'a dit: «Non, mon oncle,
+c'est fini pour toujours.» Avec moi, elle est toujours gaie; mais
+elle est réservée quand il y a des étrangers; elle aime à aller au
+loin pour donner une leçon à un enfant, ou pour soigner un malade,
+ou pour faire quelque cadeau à une jeune fille qui va se marier,
+car elle a fait bien des mariages, mais sans vouloir jamais
+assister à une noce. Elle aime tendrement son oncle, elle est
+patiente; tout le monde l'aime, jeunes et vieux. Tous ceux qui
+souffrent viennent la trouver. Voilà mon Émilie!»
+
+Il passa sa main sur les yeux, et avec un soupir à demi réprimé,
+il releva la tête.
+
+«Marthe est-elle encore avec vous? demandai-je.
+
+-- Marthe s'est mariée dès la seconde année, maître Davy. Un jeune
+homme, un jeune laboureur, qui passait devant notre maison en se
+rendant au marché avec les denrées de son maître... le voyage est
+de cinq cents milles pour aller et revenir... lui a offert de
+l'épouser (les femmes sont très-rares de ce côté-là), pour aller
+ensuite s'établir à leur compte dans les grands bois. Elle m'a
+demandé de raconter à cet homme son histoire, sans rien cacher. Je
+l'ai fait; ils se sont mariés, et ils vivent à quatre cents milles
+de toute voix humaine. Ils n'en entendent pas d'autre que la leur,
+et celle des petits oiseaux.
+
+-- Et mistress Gummidge?» demandai-je.
+
+Il faut croire que nous avions touché là une corde sensible, car
+M. Peggotty éclata de rire, et se frotta les mains tout le long
+des jambes, de haut en bas, comme il faisait jadis quand il était
+de joyeuse humeur, sur le vieux bateau.
+
+«Vous me croirez si vous voulez, dit-il; mais figurez-vous qu'elle
+a trouvé un épouseur. Si le cuisinier d'un navire, qui s'est fait
+colon là-bas, M. Davy, n'a pas demandé mistress Gummidge en
+mariage, je veux être pendu! Je ne peux pas dire mieux!»
+
+Jamais je n'avais vu Agnès rire de si bon coeur. L'enthousiasme
+subit de Peggotty l'amusait tellement, qu'elle ne pouvait se
+tenir; plus elle riait et plus elle me faisait rire, plus
+l'enthousiasme de M. Peggotty allait croissant et plus il se
+frottait les jambes.
+
+«Et qu'est-ce que mistress Gummidge a dit de ça? demandai-je,
+quand j'eus repris un peu de sang-froid.
+
+-- Eh bien! dit M. Peggotty, au lieu de lui répondre: «Merci bien,
+je vous suis très-obligée; mais je ne veux pas changer de
+condition à l'âge que j'ai,» mistress Gummidge a saisi un baquet
+plein d'eau qui était à côté d'elle, et elle le lui a vidé sur la
+tête. Le malheureux cuisinier en était submergé. Il s'est mis à
+crier au secours de toutes ses forces; si bien que j'ai été obligé
+d'aller à la rescousse.»
+
+Là-dessus, M. Peggotty d'éclater de rire, et nous de lui faire
+compagnie.
+
+«Mais je dois vous dire une chose, pour rendre justice à cette
+excellente créature, reprit-il en s'essuyant les yeux, qu'il avait
+pleins de larmes à force de rire. Elle nous a tenu tout ce qu'elle
+nous avait promis, et elle a fait mieux. C'est bien maintenant la
+plus obligeante, la plus fidèle, la plus honnête femme qui ait
+jamais existé, maître Davy. Elle ne s'est pas plainte une seule
+minute d'être seule et abandonnée, pas même lorsque nous nous
+sommes trouvés bien en peine, en face de la colonie, comme de
+nouveaux débarqués. Et quant à l'ancien, elle n'y a plus pensé, je
+vous assure, depuis son départ d'Angleterre.
+
+-- À présent, lui dis-je, parlons de M. Micawber. Vous savez qu'il
+a payé tout ce qu'il devait ici, jusqu'au billet de Traddles? Vous
+vous le rappelez, ma chère Agnès? par conséquent nous devons
+supposer qu'il réussit dans ses entreprises. Mais donnez-nous de
+ses dernières nouvelles.»
+
+M. Peggotty mit en souriant la main à la poche de son gilet, et en
+tira un paquet de papier bien plié d'où il sortit, avec le plus
+grand soin, un petit journal qui avait une drôle de mine.
+
+«Il faut vous dire, maître Davy, ajouta-t-il, que nous avons
+quitté les grands bois, et que nous vivons maintenant près du port
+de Middlebay, où il y a ce que nous appelons une ville.
+
+-- Est-ce que M. Micawber était avec vous dans les grands bois?
+
+-- Je crois bien, dit M. Peggotty; et il s'y est mis de bon coeur.
+Jamais vous n'avez rien vu de pareil. Je le vois encore, avec sa
+tête chauve, maître Davy, tellement inondée de sueur sous un
+soleil ardent, que j'ai cru qu'elle allait se fondre en eau. Et
+maintenant il est magistrat.
+
+-- Magistrat?» dis-je.
+
+M. Peggotty mit le doigt sur un paragraphe du journal, où je lus
+l'extrait suivant du _Times_ de Middlebay:
+
+«Le dîner solennel offert à notre éminent colon et concitoyen
+_Wilkins Micawber_, magistrat du district de Middlebay, a eu lieu
+hier dans la grande salle de l'hôtel, où il y avait une foule à
+étouffer. On estima qu'il n'y avait pas moins de quarante-sept
+personnes à table, sans compter tous ceux qui encombraient le
+corridor et l'escalier. La société la plus charmante, la plus
+élégante et la plus exclusive de Middlebay s'y était donné rendez-
+vous, pour venir rendre hommage à cet homme si remarquable, si
+estimé et si populaire. Le docteur Mell (de l'école normale de
+Salem-House, port Middlebay), présidait le banquet; à sa droite
+était assis notre hôte illustre. Lorsqu'on a eu enlevé la nappe,
+et exécuté d'une manière admirable notre chant national de _Non
+Nobis_, dans lequel nous avons particulièrement distingué la voix
+métallique du célèbre amateur _Wilkins Micawber junior_, on a
+porté, selon l'usage, les toasts patriotiques de tout fidèle
+Américain, aux acclamations de l'assemblée. Dans un discours plein
+de sentiment, le docteur Mell a proposé la santé de notre hôte
+illustre, l'ornement de notre ville. «Puisse-t-il ne jamais nous
+quitter, que pour grandir encore, et puisse son succès parmi nous
+être tel, qu'il lui soit impossible de s'élever plus haut!» Rien
+ne saurait décrire l'enthousiasme avec lequel ce toast a été
+accueilli. Les applaudissements montaient, montaient toujours,
+roulant avec impétuosité comme les vagues de l'Océan. À la fin on
+fit silence, et _Wilkins Micawber_ se leva pour faire entendre ses
+remercîments. Nous n'essayerons pas, vu l'état encore relativement
+imparfait des ressources intellectuelles de notre établissement,
+de suivre notre éloquent concitoyen dans la volubilité des
+périodes de sa réponse, ornée des fleurs les plus élégantes. Qu'il
+nous suffise de dire que c'était un chef-d'oeuvre d'éloquence, et
+que les larmes ont rempli les yeux de tous les assistants,
+lorsque, remontant au début de son heureuse carrière, il a conjuré
+les jeunes gens qui se trouvaient dans son auditoire de ne jamais
+se laisser entraîner à contracter des engagements pécuniaires
+qu'il leur serait impossible de remplir. On a encore porté des
+toasts au _docteur Mell_; à _mistress Micawber_, qui a remercié
+par un gracieux salut de la grande porte, où une voie lactée de
+jeunes beautés étaient montées sur des chaises, pour admirer et
+pour embellir à la fois cet émouvant spectacle; à _mistress Ridger
+Begs_ (ci-devant miss Micawber); à _mistress Mell_; à _Wilkins
+Micawber junior_ (qui a fait pâmer de rire toute l'assemblée en
+demandant la permission d'exprimer sa reconnaissance par une
+chanson, plutôt que par un discours); à la _famille de
+M. Micawber_ (bien connue, il est inutile de le faire remarquer,
+dans la mère patrie), etc., etc. À la fin de la séance, les tables
+ont disparu, comme par enchantement, pour faire place aux
+danseurs. Parmi les disciples de Terpsichore, qui n'ont cessé
+leurs ébats que lorsque le soleil est venu leur rappeler le moment
+du départ, on remarquait en particulier Wilkins Micawber junior et
+la charmante miss Héléna, quatrième fille du docteur Mell.»
+
+Je retrouvai là avec plaisir le nom du docteur Mell; j'étais
+charmé de découvrir dans cette brillante situation M. Mell, mon
+ancien maître d'études, le pauvre souffre-douleur de notre
+magistrat du Middlesex, quand M. Peggotty m'indiqua une autre page
+du même journal, où je lus:
+
+À DAVID COPPERFIELD, L'ÉMINENT AUTEUR.
+
+«Mon cher monsieur,
+
+«Des années se sont écoulées depuis qu'il m'a été donné de
+contempler chaque jour, de visu, des traits maintenant familiers à
+l'imagination d'une portion considérable du monde civilisé.
+
+«Mais, mon cher monsieur, bien que je sois privé (par un concours
+de circonstances qui ne dépendent pas de moi) de la société de
+l'ami et du compagnon de ma jeunesse, je n'ai pas cessé de le
+suivre de la pensée dans l'essor rapide qu'il a pris au haut des
+airs. Rien n'a pu m'empêcher, non, pas même l'Océan
+
+_Qui nous sépare en mugissant,_ (Burns.)
+
+de prendre ma part des régals intellectuels qu'il nous a
+prodigués.
+
+«Je ne puis donc laisser partir d'ici un homme que nous estimons
+et que nous respectons tous deux, mon cher monsieur, sans saisir
+cette occasion publique de vous remercier en mon nom et, je ne
+crains pas de le dire, au nom de tous les habitants de Port-
+Middlebay, au plaisir desquels vous contribuez si puissamment.
+
+«Courage, mon cher monsieur! vous n'êtes pas inconnu ici, votre
+talent y est apprécié. Quoique relégués dans une contrée
+lointaine, il ne faut pas croire pour cela que nous soyons, comme
+le disent nos détracteurs, ni _indifférents_, ni _mélancoliques_,
+ni (je puis le dire) des _lourdauds_. Courage, mon cher monsieur!
+continuez ce vol d'aigle! Les habitants du Port-Middlebay vous
+suivront à travers la nue avec délices, avec plaisir, avec
+instruction!
+
+«Et parmi les yeux qui s'élèveront vers vous de cette région du
+globe, vous trouverez toujours, tant qu'il jouira de la vie et de
+la lumière,
+
+«L'oeil qui appartient à
+
+«WILKINS MICAWBER, _magistrat_.»
+
+En parcourant les autres colonnes du journal, je découvris que
+M. Micawber était un de ses correspondants les plus actifs et les
+plus estimés. Il y avait de lui une autre lettre relative à la
+construction d'un pont. Il y avait aussi l'annonce d'une nouvelle
+édition de la collection de ses chefs-d'oeuvre épistolaires en un
+joli volume, _considérablement augmentée_, et je crus reconnaître
+que l'article en tête des colonnes du journal, en premier Paris,
+était également de sa main.
+
+Nous parlâmes souvent de M. Micawber, le soir, avec M. Peggotty,
+tant qu'il resta à Londres. Il demeura chez nous tout le temps de
+son séjour, qui ne dura pas plus d'un mois. Sa soeur et ma tante
+vinrent à Londres, pour le voir. Agnès et moi, nous allâmes lui
+dire adieu à bord du navire, quand il s'embarqua; nous ne lui
+dirons plus adieu sur la terre.
+
+Mais, avant de quitter l'Angleterre, il alla avec moi à Yarmouth,
+pour voir une pierre que j'avais fait placer dans le cimetière, en
+souvenir de Ham. Tandis que, sur sa demande, je copiais pour lui
+la courte inscription qui y était gravée, je le vis se baisser et
+prendre sur la tombe un peu de terre avec une touffe de gazon.
+
+«C'est pour Émilie, me dit-il en le mettant contre son coeur. Je
+le lui ai promis, maître Davy.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+Un dernier regard en arrière.
+
+
+Et maintenant, voilà mon histoire finie. Pour la dernière fois, je
+reporte mes regards en arrière avant de clore ces pages.
+
+Je me vois, avec Agnès à mes côtés, continuant notre voyage sur la
+route de la vie. Je vois autour de nous nos enfants et nos amis,
+et j'entends, parfois, le long du chemin, le bruit de bien des
+voix qui me sont chères.
+
+Quels sont les visages qui appellent plus particulièrement mon
+intérêt dans cette foule dont je recueille les voix? Tenez! les
+voici qui viennent au devant de moi pour répondre à ma question!
+
+Voici d'abord ma tante avec des lunettes d'un numéro plus fort;
+elle a plus de quatre-vingts ans, la bonne vieille; mais elle est
+toujours droite comme un jonc, et, par un beau froid, elle fait
+encore ses deux lieues à pied tout d'une traite.
+
+Près d'elle, toujours près d'elle, voici Peggotty ma chère vieille
+bonne: elle aussi porte des lunettes; le soir elle se met tout
+près de la lampe, l'aiguille en main, mais elle ne prend jamais
+son ouvrage sans poser sur la table son petit bout de cire, son
+mètre domicilié dans la petite maisonnette, et sa boîte à ouvrage,
+dont le couvercle représente la cathédrale de Saint-Paul.
+
+Les joues et les bras de Peggotty, jadis si durs et si rouges que
+je ne comprenais pas, dans mon enfance, comment les oiseaux ne
+venaient pas le becqueter plutôt que des pommes sont maintenant
+tout ratatinés; et ses yeux, qui obscurcissaient de leur éclat
+tous les traits de son visage dans leur voisinage, se sont un peu
+ternis (bien qu'ils brillent encore); mais son index raboteux, que
+je comparais jadis dans mon esprit à une râpe à muscade, est
+toujours le même, et quand je vois mon dernier enfant s'y
+accrocher en chancelant pour arriver de ma tante jusqu'à elle, je
+me rappelle notre petit salon de Blunderstone et le temps où je
+pouvais à peine marcher moi-même. Ma tante est enfin consolée de
+son désappointement passé: elle est marraine d'une véritable Betsy
+Trotwood en chair et en os, et Dora (celle qui vient après)
+prétend que grand'tante la gâte.
+
+Il y a quelque chose de bien gros dans la poche de Peggotty, ce ne
+peut être que le livre des crocodiles; il est dans un assez triste
+état, plusieurs feuilles ont été déchirées et rattachées avec une
+épingle, mais Peggotty le montre encore aux enfants comme une
+précieuse relique. Rien ne m'amuse comme de revoir, à la seconde
+génération, mon visage d'enfant, relevant vers moi ses yeux
+émerveillés par les histoires de crocodiles. Cela me rappelle ma
+vieille connaissance Brooks de Sheffield.
+
+Au milieu de mes garçons, par ce beau jour d'été, je vois un
+vieillard qui fait des cerfs-volants, et qui les suit du regard
+dans les airs avec une joie qu'on ne saurait exprimer. Il
+m'accueille d'un air ravi, et commence, avec une foule de petits
+signes d'intelligence:
+
+«Trotwood, vous serez bien aise d'apprendre que, quand je n'aurai
+rien de mieux à faire, j'achèverai le Mémoire, et que votre tante
+est la femme la plus remarquable du monde, monsieur!»
+
+Quelle est cette femme qui marche, courbée, en s'appuyant sur une
+canne? Je reconnais sur son visage les traces d'une beauté fière
+qui n'est plus, quoiqu'elle cherche à lutter encore contre
+l'affaiblissement de son intelligence grondeuse, imbécile, égarée?
+Elle est dans un jardin; près d'elle se tient une femme rude,
+sombre, flétrie, avec une cicatrice à la lèvre. Écoutons ce
+qu'elles se disent.
+
+«Rose, j'ai oublié le nom de ce monsieur.»
+
+Rose se penche vers elle et lui annonce M. Copperfield.
+
+«Je suis bien aise de vous voir, monsieur. Je suis fâchée de
+remarquer que vous êtes en deuil. J'espère que le temps vous
+apportera quelque soulagement!»
+
+La personne qui l'accompagne la gronde de ses distractions:
+
+«Il n'est pas du tout en deuil; regardez plutôt,» et elle essaye
+de la tirer de ses rêveries.
+
+«Vous avez vu mon fils, monsieur, dit la vieille dame. Êtes-vous
+réconciliés?»
+
+Puis, me regardant fixement, elle porte, en gémissant, la main à
+son front. Tout à coup elle s'écrie, d'une voix terrible: «Rosa,
+venez ici. Il est mort!» Et Rosa, à genoux devant elle, lui
+prodigue tour à tour ses caresses et ses reproches; ou bien elle
+s'écrie dans son amertume: «Je l'aimais plus que vous ne l'avez
+jamais aimé;» ou bien elle s'efforce de l'endormir sur son sein,
+comme un enfant malade. C'est ainsi que je les quitte; c'est ainsi
+que je les retrouve toujours; c'est ainsi que, d'année en année,
+leur vie s'écoule.
+
+Mais voici un vaisseau qui revient des Indes. Quelle est cette
+dame anglaise, mariée à un vieux Crésus écossais, à l'air rechigné
+et aux oreilles pendantes? Serait-ce par hasard Julia Mills?
+
+Oui, vraiment, c'est Julia Mills, toujours pimpante et pie-
+grièche, et voilà son nègre qui lui apporte des lettres et des
+cartes sur un plateau de vermeil; voilà une mulâtresse vêtue de
+blanc, avec un mouchoir rouge noué autour de la tête, pour lui
+servir son _tiffin_[1] dans son cabinet de toilette. Mais Julie
+n'écrit plus son journal, elle ne chante plus le Glas funèbre de
+l'Affection; elle ne fait que se quereller sans cesse avec le
+vieux Crésus écossais, une espèce d'ours jaune, au cuir tanné.
+Julia est plongée dans l'or jusqu'au cou: jamais elle ne parle,
+jamais elle ne rêve d'autre chose. Je l'aimais mieux dans le
+désert de Sahara.
+
+Ou plutôt le voici, le désert de Sahara! Car Julia a beau avoir
+une belle maison, une société choisie, et donner tous les jours de
+magnifiques dîners, je ne vois pas près d'elle de rejeton
+verdoyant, pas la plus petite pousse qui promette un jour des
+fleurs ou des fruits. Je ne vois que ce qu'elle appelle _sa
+société_: M. Jack Maldon, du haut de sa grandeur, tournant en
+ridicule la main qui l'y a élevé, et me parlant du docteur comme
+d'une antiquaille bien amusante. Ah! Julia, si la société ne se
+compose pour vous que de messieurs et de dames aussi futiles, si
+le principe sur lequel elle repose est, avant tout, une
+indifférence avouée pour tout ce qui peut avancer ou retarder le
+progrès de l'humanité, nous aurions aussi bien fait, je crois, de
+nous perdre dans le désert de Sahara; au moins nous aurions pu
+trouver moyen d'en sortir.
+
+Mais le voilà, ce bon docteur, notre excellent ami; il travaille à
+son Dictionnaire (il en est à la lettre D); qu'il est heureux
+entre sa femme et ses livres! Et voilà aussi le vieux troupier:
+mais il en a bien rabattu et il est loin d'avoir conservé son
+influence d'autrefois.
+
+Voici aussi un homme bien affairé, qui travaille au Temple dans
+son cabinet, ses cheveux (du moins ce qui lui en reste) sont plus
+récalcitrants que jamais, grâce à la friction constante qu'exerce
+sur sa tête sa perruque d'avocat: c'est mon bon vieil ami
+Traddles. Il a sa table couverte de piles de papiers, et je lui
+dis en regardant autour de moi:
+
+«Si Sophie était encore votre copiste, Traddles, elle aurait
+terriblement de besogne!
+
+-- Oui, certainement, mon cher Copperfield! Mais quel bon temps
+que celui que nous avons passé à Holborn-Court! N'est-il pas vrai?
+
+-- Quand elle vous disait qu'un jour vous deviendriez juge,
+quoique ce ne fût pas tout à fait là le bruit public en ville!
+
+-- En tout cas, dit Traddles, si jamais cela m'arrive...
+
+-- Vous savez bien que cela ne tardera pas.
+
+-- Eh bien, mon cher Copperfield, quand je serai juge, je trahirai
+le secret de Sophie, comme je le lui ai promis alors.»
+
+Nous sortons bras dessus bras dessous. Je vais dîner chez Traddles
+en famille. C'est l'anniversaire de Sophie, et chemin faisant,
+Traddles ne me parle que de son bonheur présent et passé.
+
+«Je suis venu à bout, mon cher Copperfield, d'accomplir tout ce
+que j'avais le plus à coeur. D'abord le révérend Horace est
+maintenant recteur d'une cure qui lui vaut par an quatre cent
+cinquante livres sterling. Après cela, nos deux fils reçoivent une
+excellente éducation et se distinguent dans leurs études par leur
+travail et leurs succès. Et puis nous avons marié avantageusement
+trois des soeurs de Sophie; il y en a encore trois qui vivent avec
+nous; quant aux trois autres, elles tiennent la maison du révérend
+Horace, depuis la mort de miss Crewler; et elles sont toutes
+heureuses comme des reines.
+
+-- Excepté... dis-je.
+
+-- Excepté la Beauté, dit Traddles, oui. C'est bien malheureux
+qu'elle ait épousé un si mauvais sujet. Il avait un certain éclat
+qui l'a séduite. Mais après tout, maintenant qu'elle est chez
+nous, et que nous nous sommes débarrassés de lui, j'espère bien
+que nous allons lui faire reprendre courage.»
+
+Traddles habite une de ces maisons peut-être dont Sophie et lui
+examinaient jadis la place, et distribuaient en espérance le
+logement intérieur, dans leurs promenades du soir. C'est une
+grande maison, mais Traddles serre ses papiers dans son cabinet de
+toilette, avec ses bottes; Sophie et lui logent dans les
+mansardes, pour laisser les plus jolies chambres à la Beauté et
+aux autres soeurs. Il n'y a pas une chambre de réserve dans la
+maison, car je ne sais comment cela se fait, mais il a toujours,
+pour une raison ou pour une autre, une infinité de «petites
+soeurs» à loger. Nous ne mettons pas le pied dans une pièce
+qu'elles ne se précipitent en foule vers la porte, et ne viennent
+étouffer, pour ainsi dire, Traddles dans leurs embrassements. La
+pauvre Beauté est ici à perpétuité: elle reste veuve avec une
+petite fille. En l'honneur de l'anniversaire de Sophie, nous avons
+à dîner les trois soeurs mariées, avec leurs trois maris, plus le
+frère d'un des maris, le cousin d'un autre mari, et la soeur d'un
+troisième mari, qui me paraît sur le point d'épouser le cousin. Au
+haut bout de la grande table est assis Traddles, le patriarche,
+toujours bon et simple comme autrefois. En face de lui, Sophie le
+regarde d'un air radieux, à travers la table, chargée d'un service
+qui brille assez pour qu'on ne s'y trompe pas: ce n'est pas du
+métal anglais.
+
+Et maintenant! au moment de finir ma tâche, j'ai peine à
+m'arracher à mes souvenirs, mais il le faut; toutes ces figures
+s'effacent et disparaissent. Pourtant il y en a une, une seule,
+qui brille au-dessus de moi comme une lueur céleste, qui illumine
+tous les autres objets à mes yeux, et les domine tous. Celle-là,
+elle me reste.
+
+Je tourne la tête et je la vois à côté de moi, dans sa beauté
+sereine. Ma lampe va s'éteindre, j'ai travaillé si tard cette
+nuit; mais la chère image, sans laquelle je ne serais rien, me
+tient fidèlement compagnie.
+
+Ô Agnès, ô mon âme, puisse cette image, toujours présente, être
+ainsi près de moi quand je serai arrivé, à mon tour, au terme de
+ma vie! Puissé-je, quand la réalité s'évanouira à mes yeux, comme
+ses ombres vaporeuses dont mon imagination se sépare
+volontairement en ce moment, te retrouver encore près de moi, le
+doigt levé pour me montrer le ciel!
+
+FIN.
+
+
+
+
+[1] Nom que l'on donne dans l'Inde aux seconds déjeuners.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's David Copperfield - Tome II, by Charles Dickens
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DAVID COPPERFIELD - TOME II ***
+
+***** This file should be named 17869-8.txt or 17869-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/8/6/17869/
+
+Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also
+available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
diff --git a/17869-8.zip b/17869-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..30f9823
--- /dev/null
+++ b/17869-8.zip
Binary files differ
diff --git a/17869-r.zip b/17869-r.zip
new file mode 100644
index 0000000..cf86087
--- /dev/null
+++ b/17869-r.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..2b53232
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17869 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17869)