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Lorain + +Release Date: February 26, 2006 [EBook #17868] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DAVID COPPERFIELD - TOME I *** + + + + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + + + + +Charles Dickens + +DAVID COPPERFIELD + +Tome I + +(1849 - 1850) + +Traduction P. Lorain + + + + +Table des matières + + +CHAPITRE PREMIER. Je viens au monde. +CHAPITRE II. J'observe. +CHAPITRE III. Un changement. +CHAPITRE IV. Je tombe en disgrâce. +CHAPITRE V. Je suis exilé de la maison paternelle. +CHAPITRE VI. J'agrandis le cercle de mes connaissances. +CHAPITRE VII. Mon premier semestre à Salem-House. +CHAPITRE VIII. Mes vacances, et en particulier certaine après- +midi où je fus bien heureux. +CHAPITRE IX. Je n'oublierai jamais cet anniversaire de ma +naissance. +CHAPITRE X. On me néglige d'abord, et puis me voilà pourvu. +CHAPITRE XI. Je commence à vivre à mon compte, ce qui ne m'amuse +guère. +CHAPITRE XII. Comme cela ne m'amuse pas du tout de vivre à mon +compte, je prends une grande résolution. +CHAPITRE XIII. J'exécute ma résolution. +CHAPITRE XIV. Ce que ma tante fait de moi. +CHAPITRE XV. Je recommence. +CHAPITRE XVI. Je change sous bien des rapports. +CHAPITRE XVII. Quelqu'un qui rencontre une bonne chance. +CHAPITRE XVIII. Un regard jeté en arrière. +CHAPITRE XIX. Je regarde autour de moi et je fais une découverte. +CHAPITRE XX. Chez Steerforth. +CHAPITRE XXI. La petite Émilie. +CHAPITRE XXII. Nouveaux personnages sur un ancien théâtre. +CHAPITRE XXIII. Je corrobore l'avis de M. Dick et je fais choix +d'une profession. +CHAPITRE XXIV. Mes premiers excès. +CHAPITRE XXV. Le bon et le mauvais ange. +CHAPITRE XXVI. Me voilà tombé en captivité. +CHAPITRE XXVII. Tommy Traddles. +CHAPITRE XXVIII. Il faut que M. Micawber jette le gant à la +société. +CHAPITRE XXIX. Je vais revoir Steerforth chez lui. +CHAPITRE XXX. Une perte. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Je viens au monde. + + +Serai-je le héros de ma propre histoire ou quelque autre y +prendra-t-il cette place? C'est ce que ces pages vont apprendre au +lecteur. Pour commencer par le commencement, je dirai donc que je +suis né un vendredi, à minuit (du moins on me l'a dit, et je le +crois). Et chose digne de remarque, l'horloge commença à sonner, +et moi, je commençai à crier, au même instant. + +Vu le jour et l'heure de ma naissance, la garde de ma mère et +quelques commères du voisinage qui me portaient le plus vif +intérêt longtemps avant que nous pussions faire mutuellement +connaissance, déclarèrent: 1° que j'étais destiné à être +malheureux dans cette vie; 2° que j'aurais le privilège de voir +des fantômes et des esprits. Tout enfant de l'un ou de l'autre +sexe assez malheureux pour naître un vendredi soir vers minuit +possédait invariablement, disaient-elles, ce double don. + +Je ne m'occupe pas ici de leur première prédiction. La suite de +cette histoire en prouvera la justesse ou la fausseté. Quant au +second point, je me bornerai à remarquer que j'attends toujours, à +moins que les revenants ne m'aient fait leur visite quand j'étais +encore à la mamelle. Ce n'est pas que je me plaigne de ce retard, +bien au contraire: et même si quelqu'un possède en ce moment cette +portion de mon héritage, je l'autorise de tout mon coeur à la +garder pour lui. + +Je suis né _coiffé_: on mit ma coiffe en vente par la voie des +annonces de journaux, au très-modique prix de quinze guinées. Je +ne sais si c'est que les marins étaient alors à court d'argent, ou +s'ils n'avaient pas la foi et préféraient se confier à des +ceintures de liège, mais ce qu'il y a de positif, c'est qu'on ne +reçut qu'une seule proposition; elle vint d'un courtier de +commerce qui offrait cinquante francs en argent, et le reste de la +somme en vin de Xérès: il ne voulait pas payer davantage +l'assurance de ne jamais se noyer. On renonça donc aux annonces +qu'il fallut payer, bien entendu. Quant au xérès, ma pauvre mère +venait de vendre le sien, ce n'était pas pour en acheter d'autre. +Dix ans après on mit ma coiffe en loterie, à une demi-couronne le +billet, il y en avait cinquante, et le gagnant devait ajouter cinq +shillings en sus. J'assistai au tirage de la loterie, et je me +rappelle que j'étais fort ennuyé et fort humilié de voir ainsi +disposer d'une portion de mon individu. La coiffe fut gagnée par +une vieille dame qui tira, bien à contre-coeur, de son sac les +cinq shillings en gros sols, encore y manquait-il un penny; mais +ce fut en vain qu'on perdit son temps et son arithmétique à en +convaincre la vieille dame. Le fait est que tout le monde vous +dira dans le pays qu'elle ne s'est pas noyée, et qu'elle a eu le +bonheur de mourir victorieusement dans son lit à quatre-vingt- +douze ans. On m'a raconté que, jusqu'à son dernier soupir, elle +s'est vantée de n'avoir jamais traversé l'eau, que sur un pont: +souvent en buvant son thé (occupation qui lui plaisait fort), elle +s'emportait contre l'impiété de ces marins et de ces voyageurs qui +ont la présomption d'aller «vagabonder» au loin. En vain on lui +représentait que sans cette coupable pratique, on manquerait de +bien de petites douceurs, peut-être même de thé. Elle répliquait +d'un ton toujours plus énergique et avec une confiance toujours +plus entière dans la force de son raisonnement: + +«Non, non, pas de vagabondage.» + +Mais pour ne pas nous exposer à _vagabonder_ nous-même, revenons à +ma naissance. + +Je suis né à Blunderstone, dans le comté de Suffolk ou dans ces +environs-là, comme on dit. J'étais un enfant posthume. Lorsque mes +yeux s'ouvrirent à la lumière de ce monde, mon père avait fermé +les siens depuis plus de six mois. Il y a pour moi, même à +présent, quelque chose d'étrange dans la pensée qu'il ne m'a +jamais vu; quelque chose de plus étrange encore dans le lointain +souvenir qui me reste des jours de mon enfance passée non loin de +la pierre blanche qui recouvrait son tombeau. Que de fois je me +suis senti saisi alors d'une compassion indéfinissable pour ce +pauvre tombeau couché tout seul au milieu du cimetière, par une +nuit obscure, tandis qu'il faisait si chaud et si clair dans notre +petit salon! il me semblait qu'il y avait presque de la cruauté à +le laisser là dehors, et à lui fermer si soigneusement notre +porte. + +Le grand personnage de notre famille, c'était une tante de mon +père, par conséquent ma grand'tante à moi, dont j'aurai à +m'occuper plus loin, miss Trotwood ou miss Betsy, comme l'appelait +ma pauvre mère, quand elle parvenait à prendre sur elle de nommer +cette terrible personne (ce qui arrivait très-rarement). Miss +Betsy donc avait épousé un homme plus jeune qu'elle, très-beau, +mais non pas dans le sens du proverbe: «pour être beau, il faut +être bon.» On le soupçonnait fortement d'avoir battu miss Betsy, +et même d'avoir un jour, à propos d'une discussion de budget +domestique, pris quelques dispositions subites, mais violentes, +pour la jeter par la fenêtre d'un second étage. Ces preuves +évidentes d'incompatibilité d'humeur décidèrent miss Betsy à le +payer pour qu'il s'en allât et pour qu'il acceptât une séparation +à l'amiable. Il partit pour les Indes avec son capital, et là, +disaient les légendes de famille, on l'avait rencontré monté sur +un éléphant, en compagnie d'un babouin; je crois en cela qu'on se +trompe: ce n'était pas un babouin, on aura sans doute confondu +avec une de ces princesses indiennes qu'on appelle _Begum_. Dans +tous les cas, dix ans après on reçut chez lui la nouvelle de sa +mort. Personne n'a jamais su quel effet cette nouvelle fit sur ma +tante: immédiatement après leur séparation, elle avait repris son +nom de fille, et acheté dans un hameau, bien loin, une petite +maison au bord de la mer où elle était allée s'établir. Elle +passait là pour une vieille demoiselle qui vivait seule, en +compagnie de sa servante, sans voir âme qui vive. + +Mon père avait été, je crois, le favori de miss Betsy, mais elle +ne lui avait jamais pardonné son mariage, sous prétexte que ma +mère n'était «qu'une poupée de cire.» Elle n'avait jamais vu ma +mère, mais elle savait qu'elle n'avait pas encore vingt ans. Mon +père ne revit jamais miss Betsy. Il avait le double de l'âge de ma +mère quand il l'épousa, et sa santé était loin d'être robuste. Il +mourut un an après, six mois avant ma naissance, comme je l'ai +déjà dit. + +Tel était l'état des choses dans la matinée de ce mémorable et +important vendredi (qu'il me soit permis de le qualifier ainsi). +Je ne puis donc pas me vanter d'avoir su alors tout ce que je +viens de raconter, ni d'avoir conservé aucun souvenir personnel de +ce qui va suivre. + +Mal portante, profondément abattue, ma mère s'était assise au coin +du feu qu'elle contemplait à travers ses larmes; elle songeait +avec tristesse à sa propre vie et à celle du pauvre petit orphelin +qui allait être accueilli à son arrivée dans un monde peu charmé +de le recevoir, par quelques paquets d'épingles de mauvais augure +prophétiques, déjà préparées dans un tiroir de sa chambre; ma +mère, dis-je, était assise devant son feu par une matinée claire +et froide du mois de mars. Triste et timide, elle se disait +qu'elle succomberait probablement à l'épreuve qui l'attendait, +lorsqu'en levant les yeux pour essuyer ses larmes, elle vit +arriver par le jardin une femme qu'elle ne connaissait pas. + +Au second coup d'oeil, ma mère eut un pressentiment certain que +c'était miss Betsy. Les rayons du soleil couchant éclairaient à la +porte du jardin toute la personne de cette étrangère, elle +marchait d'un pas trop ferme et d'un air trop déterminé pour que +ce pût être une autre que Betsy Trotwood. + +En arrivant devant la maison, elle donna une autre preuve de son +identité. Mon père avait souvent fait entendre à ma mère que sa +tante ne se conduisait presque jamais comme le reste des humains; +et voilà en effet qu'au lieu de sonner à la porte, elle vint se +planter devant la fenêtre, et appuya si fort son nez contre la +vitre qu'il en devint tout blanc et parfaitement plat au même +instant, à ce que m'a souvent raconté ma pauvre mère. + +Cette apparition porta un tel coup à ma mère que c'est à miss +Betsy, j'en suis convaincu, que je dois d'être né un vendredi. + +Ma mère se leva brusquement et alla se cacher dans un coin +derrière sa chaise. Miss Betsy après avoir lentement parcouru +toute la pièce du regard, en roulant les yeux comme le font +certaines têtes de Sarrasin dans les horloges flamandes, aperçut +enfin ma mère. Elle lui fit signe d'un air refrogné de venir lui +ouvrir la porte, comme quelqu'un qui a l'habitude du commandement. +Ma mère obéit. + +«Mistress David Copperfield, je suppose, dit miss Betsy en +appuyant sur le dernier mot, sans doute pour faire comprendre que +sa _supposition_ venait de ce qu'elle voyait ma mère en grand +deuil, et sur le point d'accoucher. + +-- Oui, répondit faiblement ma mère. + +-- Miss Trotwood, lui répliqua-t-on; vous avez entendu parler +d'elle, je suppose?» + +Ma mère dit qu'elle avait eu ce plaisir. Mais elle sentait que +malgré elle, elle laissait assez voir que le plaisir n'avait pas +été immense. + +«Eh bien! maintenant vous la voyez,» dit miss Betsy. Ma mère +baissa la tête et la pria d'entrer. + +Elles s'acheminèrent vers la pièce que ma mère venait de quitter; +depuis la mort de mon père, on n'avait pas fait de feu dans le +salon de l'autre côté du corridor; elles s'assirent, miss Betsy +gardait le silence; après de vains efforts pour se contenir, ma +mère fondit en larmes. + +«Allons, allons! dit miss Betsy vivement, pas de tout cela! venez +ici.» + +Ma mère ne pouvait que sangloter sans répondre. + +«Ôtez votre bonnet, enfant, dit miss Betsy, il faut que je vous +voie.» + +Trop effrayée pour résister à cette étrange requête, ma mère fit +ce qu'on lui disait; mais ses mains tremblaient tellement qu'elle +détacha ses longs cheveux en même temps que son bonnet. + +«Ah! bon Dieu! s'écria miss Betsy, vous n'êtes qu'un enfant!» + +Ma mère avait certainement l'air très-jeune pour son âge; elle +baissa la tête, pauvre femme! comme si c'était sa faute, et +murmura, au milieu de ses larmes, qu'elle avait peur d'être bien +enfant pour être déjà veuve et mère. Il y eut un moment de +silence, pendant lequel ma mère s'imagina que miss Betsy passait +doucement la main sur ses cheveux; elle leva timidement les yeux: +mais non, la tante était assise d'un air rechigné devant le feu, +sa robe relevée, les mains croisées sur ses genoux, les pieds +posés sur les chenets. + +«Au nom du ciel, s'écria tout d'un coup miss Betsy, pourquoi +l'appeler _rookery_[1]? + +-- Vous parlez de cette maison, madame? demanda ma mère. + +-- Oui, pourquoi l'appeler Rookery? Vous l'auriez appelé _cookery_[2], +pour peu que vous eussiez eu de bon sens, l'un ou l'autre. + +-- M. Copperfield aimait ce nom, répondit ma mère. Quand il acheta +cette maison, il se plaisait à penser qu'il y avait des nids de +corbeaux dans les alentours.» + +Le vent du soir s'élevait, et les vieux ormes du jardin +s'agitaient avec tant de bruit, que ma mère et miss Betsy jetèrent +toutes deux les yeux de ce côté. Les grands arbres se penchaient +l'un vers l'autre, comme des géants qui vont se confier un secret, +et qui, après quelques secondes de confidence, se relèvent +brusquement, secouant au loin leurs bras énormes, comme si ce +qu'ils viennent d'entendre ne leur laissait aucun repos: quelques +vieux nids de corbeaux, à moitié détruits par les vents, +ballottaient sur les branches supérieures, comme un débris de +navire bondit sur une mer orageuse. + +«Où sont les oiseaux? demanda miss Betsy. + +-- Les...?» Ma mère pensait à toute autre chose. + +«Les corbeaux?... où sont-ils passés? redemanda miss Betsy. + +-- Je n'en ai jamais vu ici, dit ma mère. Nous croyions, +M. Copperfield avait cru... qu'il y avait une belle _rookery_, +mais les nids étaient très-anciens et depuis longtemps abandonnés. + +-- Voilà bien David Copperfield! dit miss Betsy. C'est bien là +lui, d'appeler sa maison la _rookery_, quand il n'y a pas dans les +environs un seul corbeau, et de croire aux oiseaux parce qu'il +voit des nids! + +-- M. Copperfield est mort, repartit ma mère, et si vous osez me +dire du mal de lui...» + +Ma pauvre mère eut un moment, je le soupçonne, l'intention de se +jeter sur ma tante pour l'étrangler. Même en santé, ma mère +n'aurait été qu'un triste champion dans un combat corps à corps +avec miss Betsy; mais à peine avait-elle quitté sa chaise qu'elle +y renonça, et se rasseyant humblement, elle s'évanouit. + +Lorsqu'elle revint à elle, peut-être par les soins de miss Betsy, +ma mère vit sa tante debout devant la fenêtre; l'obscurité avait +succédé au crépuscule, et la lueur du feu les aidait seule à se +distinguer l'une l'autre. + +«Eh bien! dit miss Betsy, en revenant s'asseoir, comme si elle +avait contemplé un instant le paysage, eh bien, quand comptez- +vous?... + +-- Je suis toute tremblante, balbutia ma mère. Je ne sais ce qui +m'arrive. Je vais mourir, c'est sûr. + +-- Non, non, non, dit miss Betsy, prenez un peu de thé. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! croyez-vous que cela me fasse un peu de +bien? répondit ma mère d'un ton désolé. + +-- Bien certainement, dit miss Betsy. Pure imagination! Quel nom +donnez-vous à votre fille? + +-- Je ne sais pas encore si ce sera une fille, madame, dit ma mère +dans son innocence. + +-- Que le bon Dieu bénisse cette enfant!» s'écria miss Betsy en +citant, sans s'en douter, la seconde sentence inscrite en épingles +sur la pelote, dans la commode d'en haut, mais en l'appliquant à +ma mère elle-même, au lieu qu'elle s'appliquait à moi, «ce n'est +pas de cela que je parle. Je parle de votre servante. + +-- Peggotty! dit ma mère. + +-- Peggotty! répéta miss Betsy avec une nuance d'indignation, +voulez-vous me faire croire qu'une femme a reçu, dans une église +chrétienne, le nom de Peggotty? + +-- C'est son nom de famille, reprit timidement ma mère. +M. Copperfield le lui donnait habituellement pour éviter toute +confusion, parce qu'elle portait le même nom de baptême que moi. + +-- Ici, Peggotty! s'écria miss Betsy en ouvrant la porte de la +salle à manger. Du thé. Votre maîtresse est un peu souffrante. Et +ne lambinons pas.» + +Après avoir donné cet ordre avec autant d'énergie que si elle +avait exercé de toute éternité une autorité incontestée dans la +maison, miss Betsy alla s'assurer de la venue de Peggotty qui +arrivait stupéfaite, sa chandelle à la main, au son de cette voix +inconnue; puis elle revint s'asseoir comme auparavant, les pieds +sur les chenets, sa robe retroussée, et ses mains croisées sur ses +genoux. + +«Vous disiez que ce serait peut-être une fille, dit miss Betsy. +Cela ne fait pas un doute. J'ai un pressentiment que ce sera une +fille. Eh bien, mon enfant, à dater du jour de sa naissance, cette +fille... + +-- Ou ce garçon, se permit d'insinuer ma mère. + +-- Je vous dis que j'ai un pressentiment que ce sera une fille, +répliqua miss Betsy. Ne me contredisez pas. À dater du jour de la +naissance de cette fille, je veux être son amie. Je compte être sa +marraine, et je vous prie de l'appeler Betsy Trotwood Copperfield. +Il ne faut pas qu'il y ait d'erreurs dans la vie de _cette_ Betsy- +là. Il ne faut pas qu'on se joue de ses affections, pauvre enfant. +Elle sera très-bien élevée, et soigneusement prémunie contre le +danger de mettre sa sotte confiance en quelqu'un qui ne la mérite +pas. Pour ce qui est de ça, je m'en charge.» + +Miss Betsy hochait la tête, à la fin de chaque phrase, comme si le +souvenir de ses anciens griefs la poursuivait et qu'elle eût de la +peine à ne pas y faire des allusions plus explicites. Du moins ma +mère crut s'en apercevoir, à la faible lueur du feu, mais elle +avait trop peur de miss Betsy, elle était trop mal à son aise, +trop intimidée et trop effarouchée pour observer clairement les +choses ou pour savoir que dire. + +«David était-il bon pour vous, enfant? demanda miss Betsy après un +moment de silence, durant lequel sa tête avait fini par se tenir +tranquille. Viviez-vous bien ensemble? + +-- Nous étions très-heureux, dit ma mère. M. Copperfield n'était +que trop bon pour moi. + +-- Il vous gâtait, probablement? repartit miss Betsy. + +-- J'en ai peur, maintenant que je me trouve de nouveau seule et +abandonnée dans ce triste monde, dit ma mère en pleurant. + +-- Allons! ne pleurez donc pas, dit miss Betsy, vous n'étiez pas +bien assortis, petite... si jamais deux individus peuvent être +bien assortis... Voilà pourquoi je vous ai fait cette question... +Vous étiez orpheline, n'est-ce pas? + +-- Oui. + +-- Et gouvernante? + +-- J'étais sous-gouvernante dans une maison où M. Copperfield +venait souvent. M. Copperfield était très-bon pour moi, il +s'occupait beaucoup de moi: il me témoignait beaucoup d'intérêt, +enfin il m'a demandé de l'épouser. Je lui ai dit oui, et nous nous +sommes mariés, dit ma mère avec simplicité. + +-- Pauvre enfant! dit miss Betsy, les yeux toujours fixés sur le +feu, savez-vous faire quelque chose? + +-- Madame, je vous demande pardon... balbutia ma mère. + +-- Savez-vous tenir une maison, par exemple? dit miss Betsy. + +-- Bien peu, je crains, répondit ma mère. Bien moins que je ne +devrais. Mais M. Copperfield me donnait des leçons... + +-- Avec cela qu'il en savait long lui-même! murmura miss Betsy. + +-- Et j'espère que j'en aurais profité, car j'avais grande envie +d'apprendre, et c'était un maître si patient, mais le malheur +affreux qui m'a frappée...» Ici ma mère fut de nouveau interrompue +par ses sanglots. + +«Bien, bien! dit miss Betsy. + +-- Je tenais très-régulièrement mon livre de comptes, et je +faisais la balance tous les soirs avec M. Copperfield, dit ma mère +avec une nouvelle explosion de sanglots. + +-- Bien, bien! dit miss Betsy, ne pleurez plus. + +-- Et jamais nous n'avons eu la plus petite discussion là-dessus, +excepté quand M. Copperfield trouvait que mes trois et mes cinq se +ressemblaient trop, ou que je faisais de trop longues queues à mes +sept et à mes neuf: et ma mère recommença à pleurer de plus belle. + +-- Vous vous rendrez malade, dit miss Betsy, et cela ne vaudra +rien ni pour vous, ni pour ma filleule. Allons! ne recommencez +pas.» + +Cet argument contribua peut-être à calmer ma mère, mais je +soupçonne que son malaise, toujours croissant, y fit plus encore. +Il y eut un assez long silence, interrompu seulement par quelques +interjections que murmurait par-ci par-là miss Betsy, tout en se +chauffant les pieds. + +«David avait placé sa fortune en rente viagère, dit-elle enfin. +Qu'a-t-il fait pour vous? + +-- M. Copperfield, répondit ma mère avec un peu d'hésitation, +avait eu la grande bonté de placer sur ma tête une portion de +cette rente. + +-- Combien? demanda miss Betsy. + +-- Cent cinq livres sterling, répondit ma mère. + +-- Il aurait pu faire plus mal, dit ma tante.» + +Plus mal! c'était tout justement le mot qui convenait à la +circonstance; car ma mère se trouvait plus mal, et Peggotty, qui +venait d'entrer en apportant le thé, vit en un clin d'oeil qu'elle +était plus souffrante, comme miss Betsy aurait pu s'en apercevoir +auparavant elle-même sans l'obscurité, et la conduisit +immédiatement dans sa chambre; puis elle dépêcha à la recherche de +la garde et du médecin son neveu Ham Peggotty, qu'elle avait tenu +caché dans la maison, depuis plusieurs jours, à l'insu de ma mère, +afin d'avoir un messager toujours disponible en un cas pressant. + +La garde et l'accoucheur, ces pouvoirs alliés, furent extrêmement +étonnés, lorsqu'à leur arrivée presque simultanée, ils trouvèrent +assise devant le feu une dame inconnue d'un aspect imposant; son +chapeau était accroché à son bras gauche, et elle était occupée à +se boucher les oreilles avec de la ouate. Peggotty ignorait +absolument qui elle était; ma mère se taisait sur son compte, +c'était un étrange mystère. La provision de ouate qu'elle tirait +de sa poche pour la fourrer dans ses oreilles, n'ôtait rien à la +solennité de son maintien. + +Le médecin monta chez ma mère, puis il redescendit, décidé à être +poli et aimable pour la femme inconnue, avec laquelle il allait +probablement se trouver en tête-à-tête pendant quelques heures. +C'était le petit homme le plus doux et le plus affable qu'on pût +voir. Il se glissait de côté dans une chambre pour entrer et pour +sortir, afin de prendre le moins de place possible. Il marchait +aussi doucement, plus doucement peut-être que le fantôme dans +_Hamlet_. Il s'avançait la tête penchée sur l'épaule. Par un +sentiment modeste de son humble importance, et par le désir +modeste de ne gêner personne, il ne suffirait pas de dire qu'il +était incapable d'adresser un mot désobligeant à un chien: il ne +l'aurait pas même dit à un chien enragé. Peut-être lui aurait-il +glissé doucement un demi-mot, rien qu'une syllabe, et tout bas, +car il parlait aussi humblement qu'il marchait, mais quant à le +rudoyer ou à lui faire de la peine, cela n'aurait jamais pu lui +entrer dans la tête. + +M. Chillip regarda affectueusement ma tante, la salua doucement, +la tête toujours inclinée de côté, puis il dit, en portant la main +à son oreille gauche: + +«Est-ce une irritation locale, madame? + +-- Moi!» répliqua ma tante en se débouchant brusquement une +oreille. + +M. Chillip l'a souvent répété depuis à ma mère, l'impétuosité de +ma tante lui causa alors une telle alarme, qu'il ne comprend pas +comment il put conserver son sang-froid. Mais il répéta doucement: + +«C'est une irritation locale, madame? + +«Quelle bêtise!» répondit ma tante, et elle se reboucha rapidement +l'oreille. + +Que faire après cela? M. Chillip s'assit et regarda timidement ma +tante jusqu'à ce qu'on le rappelât auprès de ma mère. Après un +quart d'heure d'absence, il redescendit. + +«Eh bien! dit ma tante en enlevant le coton d'une oreille. + +-- Eh bien, madame, répondit M. Chillip, nous avançons, nous +avançons tout doucement, madame. + +-- Bah! bah!» dit ma tante en l'arrêtant brusquement sur cette +interjection méprisante. Puis, comme auparavant, elle se reboucha +l'oreille. + +En vérité (M. Chillip l'a souvent dit à ma mère depuis); en +vérité, il se sentait presque indigné. À ne parler qu'au point de +vue de sa profession, il se sentait presque indigné. Cependant il +se rassit et la regarda pendant près de deux heures, toujours +assise devant le feu, jusqu'à ce qu'il remontât chez ma mère. +Après cette autre absence, il vint retrouver ma tante. + +«Eh bien? dit-elle en ôtant la ouate de la même oreille. + +-- Eh bien, madame, répondit M. Chillip, nous avançons, nous +avançons tout doucement, madame. + +-- Ah! ah! ah!» dit ma tante, et cela avec un tel dédain, que +M. Chillip se sentit incapable de supporter plus longtemps miss +Betsy. Il y avait de quoi lui faire perdre la tête, il l'a dit +depuis. Il aima mieux aller s'asseoir sur l'escalier, dans +l'obscurité, en dépit d'un violent courant l'air, et c'est là +qu'il attendit qu'on vînt le chercher. + +Ham Peggotty (témoin digne de foi, puisqu'il allait à l'école du +gouvernement et qu'il était fort comme un Turc sur le catéchisme), +raconta le lendemain qu'il avait eu le malheur d'entr'ouvrir la +porte de la salle à manger une heure après le départ de +M. Chillip. Miss Betsy parcourait la chambre dans une grande +agitation; elle l'avait aperçu et s'était jetée sur lui. +Évidemment, le coton ne bouchait pas assez hermétiquement les +oreilles de ma tante, car de temps à autre, quand le bruit des +voix ou des pas devenait plus fort dans la chambre de ma mère, +miss Betsy faisait sentir à sa malheureuse victime l'excès de son +agitation. Elle lui faisait arpenter la chambre en tous sens, le +secouant vivement par sa cravate (comme s'il avait pris trop de +laudanum), elle lui ébouriffait les cheveux, elle lui chiffonnait +son col de chemise, elle fourrait du coton dans les oreilles du +pauvre enfant, les confondant sans doute avec les siennes, enfin +elle lui faisait subir toute sorte de mauvais traitements. Ce +récit fut en partie confirmé par sa tante, qui le rencontra à +minuit et demi, un instant après sa délivrance; elle affirmait +qu'il était aussi rouge que moi à ce même moment. + +L'excellent M. Chillip ne pouvait en vouloir longtemps à +quelqu'un, surtout en un pareil moment. Il se glissa dans la salle +à manger dès qu'il eut une minute de libre et dit à ma tante d'un +ton affable: + +«Eh bien, madame, je suis heureux de pouvoir vous féliciter! + +-- De quoi?» dit brusquement ma tante. + +M. Chillip se sentit de nouveau troublé par la grande sévérité des +manières de ma tante: il lui fit un petit salut, et tenta un léger +sourire dans le but de l'apaiser. + +«Miséricorde! qu'a donc cet homme? s'écria ma tante de plus en +plus impatientée. Est-il muet? + +-- Calmez-vous, ma chère madame, dit M. Chillip de sa plus douce +voix. Il n'y a plus le moindre motif d'inquiétude, madame. Soyez +calme, je vous en prie.» + +Je ne comprends pas comment ma tante put résister au désir de +secouer M. Chillip jusqu'à ce qu'il fût venu à bout d'articuler ce +qu'il avait à dire. Elle se borna à hocher la tête, mais avec un +regard qui le fit frissonner. + +«Eh bien, madame, reprit M. Chillip dès qu'il eut retrouvé un peu +de courage, je suis heureux de pouvoir vous féliciter. Tout est +fini, madame, et bien fini.» + +Pendant les cinq ou six minutes qu'employa M. Chillip à prononcer +cette harangue, ma tante l'observa curieusement. + +«Comment va-t-elle? dit ma tante en croisant les bras, son chapeau +toujours pendu à son poignet gauche. + +-- Eh bien, madame, elle sera bientôt tout à fait bien, j'espère, +répondit M. Chillip. Elle est aussi bien que possible, pour une +jeune mère qui se trouve dans une si triste situation. Je n'ai +aucune objection à ce que vous la voyiez, madame. Cela lui fera +peut-être du bien. + +-- Et _elle_, comment va-t-_elle_?» demanda vivement ma tante. + +M. Chillip pencha encore un peu plus la tête et regarda ma tante +d'un air câlin. + +«L'enfant, dit ma tante, comment va-t-elle? + +-- Madame, répondit M. Chillip, je me figurais que vous le saviez. +C'est un garçon.» + +Ma tante ne dit pas un mot; elle saisit son chapeau par les +brides, le lança comme une fronde à la tête de M. Chillip, le +remit tout bosselé sur sa propre tête, sortit de la chambre et n'y +rentra pas. Elle disparut comme une fée de mauvaise humeur ou +comme un de ces êtres surnaturels, que j'étais, disait-on, appelé +à voir par le privilège de ma naissance; elle disparut et ne +revint plus. + +Mon Dieu, non. J'étais couché dans mon berceau, ma mère était dans +son lit et Betsy Trotwood Copperfield était pour toujours dans la +région des rêves et des ombres, dans cette région mystérieuse d'où +je venais d'arriver; la lune, qui éclairait les fenêtres de ma +chambre, se reflétait au loin sur la demeure terrestre de tant de +nouveaux venus comme moi, aussi bien que sur le monticule sous +lequel reposaient les restes mortels de celui sans lequel je +n'aurais jamais existé. + + + + +CHAPITRE II. + +J'observe. + + +Les premiers objets que je retrouve sous une forme distincte quand +je cherche à me rappeler les jours de ma petite enfance, c'est +d'abord ma mère, avec ses beaux cheveux et son air jeune. Ensuite +c'est Peggotty; elle n'a pas d'âge, ses yeux sont si noirs qu'ils +jettent une nuance sombre sur tout son visage; ses joues et ses +bras sont si durs et si rouges que jadis, il m'en souvient, je ne +comprenais pas comment les oiseaux ne venaient pas la becqueter +plutôt que les pommes. + +Il me semble que je vois ma mère et Peggotty placées l'une en face +de l'autre; pour se faire petites, elles se penchent ou +s'agenouillent par terre, et je vais en chancelant de l'une à +l'autre. Il me reste un souvenir qui me semble encore tout récent +du doigt que Peggotty me tendait pour m'aider à marcher, un doigt +usé par son aiguille et plus rude qu'une râpe à muscade. + +C'est peut-être une illusion, mais pourtant je crois que la +mémoire de beaucoup d'entre nous garde plus d'empreinte des jours +d'enfance qu'on ne le croit généralement, de même que je crois la +faculté de l'observation souvent très-développée et très-exacte +chez les enfants. La plupart des hommes faits qui sont +remarquables à ce point de vue ont, selon moi, conservé cette +faculté plutôt qu'ils ne l'ont acquise; et, ce qui semblerait le +prouver, c'est qu'ils ont en général une vivacité d'impression et +une sérénité de caractère qui sont bien certainement chez eux un +héritage de l'enfance. + +Peut-être m'accusera-t-on de divagation si je m'arrête sur cette +réflexion, mais cela m'amène à dire que je tire mes conclusions de +mon expérience personnelle, et si, dans la suite de ce récit, on +trouve la preuve que dans mon enfance j'avais une grande +disposition à observer, ou que dans mon âge mûr j'ai conservé un +vif souvenir de mon enfance, on sera moins étonné que je me croie +en effet des droits incontestables à ces traits caractéristiques. + +En cherchant, comme je l'ai déjà dit, à débrouiller le chaos de +mon enfance, les premiers objets qui se présentent à moi, ce sont +ma mère et Peggotty. Qu'est-ce que je me rappelle encore? Voyons. + +Ce qui sort d'abord du nuage, c'est notre maison, souvenir +familier et distinct. Au rez-de-chaussée, voilà la cuisine de +Peggotty qui donne sur une cour; dans cette cour il y a, au bout +d'une perche, un pigeonnier sans le moindre pigeon; une grande +niche à chien, dans un coin, sans un seul petit chien; plus, une +quantité de poulets qui me paraissent gigantesques, et qui +arpentent la cour de l'air le plus menaçant et le plus féroce. Il +y a un coq qui saute sur son perchoir pour m'examiner tandis que +je passe ma tête à la fenêtre de la cuisine: cela me fait +trembler, il a l'air si cruel! La nuit, dans mes rêves, je vois +les oies au long cou qui s'avancent vers moi, près de la grille; +je les revois sans cesse en songe, comme un homme entouré de bêtes +féroces s'endort en rêvant lions. + +Voilà un long corridor, je n'en vois pas la fin: il mène de la +cuisine de Peggotty à la porte d'entrée. La chambre aux provisions +donne dans ce corridor, il y fait tout noir, et il faut la +traverser bien vite le soir, car qui sait ce qu'on peut rencontrer +au milieu de ces cruches, de ces pots, de ces vieilles boites à +thé? Un vieux quinquet l'éclaire faiblement, et par la porte +entrebâillée, il arrive une odeur bizarre de savon, de câpres, de +poivre, de chandelles et de café, le tout combiné. Ensuite il y a +les deux salons: le salon où nous nous tenons le soir, ma mère, +moi et Peggotty, car Peggotty est toujours avec nous quand nous +sommes seuls et qu'elle a fini son ouvrage; et le grand salon où +nous nous tenons le dimanche: il est plus beau, mais on n'y est +pas aussi à son aise. Cette chambre a un aspect lamentable à mes +yeux, car Peggotty m'a narré (je ne sais pas quand, il y a +probablement un siècle) l'enterrement de mon père tout du long: +elle m'a raconté que c'est dans ce salon que les amis de la +famille s'étaient réunis en manteaux de deuil. C'est encore là +qu'un dimanche soir ma mère nous a lu, à Peggotty et à moi, +l'histoire de Lazare ressuscité des morts: et j'ai eu si peur +qu'on a été obligé de me faire sortir de mon lit, et de me montrer +par la fenêtre le cimetière parfaitement tranquille, le lieu où +les morts dormaient en repos, à la pâle clarté de la lune. + +Je ne connais nulle part de gazon aussi vert que le gazon de ce +cimetière; il n'y a rien de si touffu que ces arbres, rien de si +calme que ces tombeaux. Chaque matin, quand je m'agenouille sur +mon petit lit près de la chambre de ma mère, je vois les moutons +qui paissent sur cette herbe verte; je vois le soleil brillant qui +se reflète sur le cadran solaire, et je m'étonne qu'avec cet +entourage funèbre il puisse encore marquer l'heure. + +Voilà notre banc dans l'église, notre banc avec son grand dossier. +Tout près il y a une fenêtre par laquelle on peut voir notre +maison; pendant l'office du matin, Peggotty la regarde à chaque +instant pour s'assurer qu'elle n'est ni brûlée ni dévalisée en son +absence. Mais Peggotty ne veut pas que je fasse comme elle, et +quand cela m'arrive, elle me fait signe que je dois regarder le +pasteur. Cependant je ne peux pas toujours le regarder; je le +connais bien quand il n'a pas cette grande chose blanche sur lui, +et j'ai peur qu'il ne s'étonne de ce que je le regarde fixement: +il va peut-être s'interrompre pour me demander ce que cela +signifie. Mais qu'est-ce que je vais donc faire? C'est bien vilain +de bâiller, et pourtant il faut bien faire quelque chose. Je +regarde ma mère, mais elle fait semblant de ne pas me voir. Je +regarde un petit garçon qui est là près de moi, et il me fait des +grimaces. Je regarde le rayon de soleil qui pénètre sous le +portique, et je vois une brebis égarée, ce n'est pas un pécheur +que je veux dire, c'est un mouton qui est sur le point d'entrer +dans l'église. Je sens que si je le regardais plus longtemps, je +finirais par lui crier de s'en aller, et alors ce serait une belle +affaire! Je regarde les inscriptions gravées sur les tombeaux le +long du mur, et je tâche de penser à feu M. Bodgers, natif de +cette paroisse, et à ce qu'a dû être la douleur de Mme Bodgers, +quand M. Bodgers a succombé après une longue maladie où la science +des médecins est restée absolument inefficace. Je me demande si on +a consulté pour ce monsieur le docteur Chillip; et si c'est lui +qui a été inefficace, je voudrais savoir s'il trouve agréable de +relire chaque dimanche l'épitaphe de M. Bodgers. Je regarde +M. Chillip dans sa cravate du dimanche, puis je passe à la chaire. +Comme on y jouerait bien! Cela ferait une fameuse forteresse, +l'ennemi se précipiterait par l'escalier pour nous attaquer; et +nous, nous l'écraserions avec le coussin de velours et tous ses +glands. Peu à peu mes yeux se ferment: j'entends encore le pasteur +répéter un psaume; il fait une chaleur étouffante, puis je +n'entends plus rien, jusqu'au moment où je glisse du banc avec un +fracas épouvantable, et où Peggotty m'entraîne hors de l'église +plus mort que vif. + +Maintenant je vois la façade de notre maison: la fenêtre de nos +chambres est ouverte, et il y pénètre un air embaumé; les vieux +nids de corbeaux se balancent encore au sommet des ormes, dans le +jardin. À présent me voilà derrière la maison, derrière la cour où +se tiennent la niche et le pigeonnier vide: c'est un endroit tout +rempli de papillons, fermé par une grande barrière, avec une porte +qui a un cadenas; les arbres sont chargés de fruits, de fruits +plus mûrs et plus abondants que dans aucun autre jardin; ma mère +en cueille quelques-uns, et moi je me tiens derrière elle et je +grappille quelques groseilles en tapinois, d'un air aussi +indifférent que je peux. Un grand vent s'élève, l'été s'est enfui. +Nous jouons dans le salon, par un soir d'hiver. Quand ma mère est +fatiguée, elle va s'asseoir dans un fauteuil, elle roule autour de +ses doigts les longues boucles de ses cheveux, elle regarde sa +taille élancée, et personne ne sait mieux que moi qu'elle est +contente d'être si jolie. + +Voilà mes plus anciens souvenirs. Ajoutez-y l'opinion, si j'avais +déjà une opinion, que nous avions, ma mère et moi, un peu peur de +Peggotty, et que nous suivions presque toujours ses conseils. + +Un soir, Peggotty et moi nous étions seuls dans le salon, assis au +coin du feu. J'avais lu à Peggotty une histoire de crocodiles. Il +fallait que j'eusse lu avec bien peu d'intelligence ou que la +pauvre fille eût été bien distraite, car je me rappelle qu'il ne +lui resta de ma lecture qu'une sorte d'impression vague, que les +crocodiles étaient une espèce de légumes. J'étais fatigué de lire, +et je tombais de sommeil, mais on m'avait fait ce soir-là la +grande faveur de me laisser attendre le retour de ma mère qui +dînait chez une voisine, et je serais plutôt mort sur ma chaise +que d'aller me coucher. Plus j'avais envie de dormir, plus +Peggotty me semblait devenir immense et prendre des proportions +démesurées. J'écarquillais les yeux tant que je pouvais: je +tâchais de les fixer constamment sur Peggotty qui causait +assidûment; j'examinais le petit bout de cire sur lequel elle +passait son fil, et qui était rayé dans tous les sens; et la +petite chaumière figurée qui contenait son mètre, et sa boîte à +ouvrage dont le couvercle représentait la cathédrale de Saint-Paul +avec un dôme rose. Puis c'était le tour du dé d'acier, enfin de +Peggotty elle-même: je la trouvais charmante. J'avais tellement +sommeil, que si j'avais cessé un seul instant de tenir mes yeux +ouverts, c'était fini. + +«Peggotty, dis-je tout à coup, avez-vous jamais été mariée? + +-- Seigneur! monsieur Davy, répondit Peggotty, d'où vous vient +cette idée de parler mariage? + +Elle me répondit si vivement que cela me réveilla parfaitement. +Elle quitta son ouvrage et me regarda fixement, tout en tirant son +aiguillée de fil dans toute sa longueur. + +«Voyons! Peggotty, avez-vous été mariée? repris-je, vous êtes une +très-belle femme, n'est-ce pas?» + +Je trouvais la beauté de Peggotty d'un tout autre style que celle +de ma mère, mais dans son genre, elle me semblait parfaite. Nous +avions dans le grand salon un tabouret de velours rouge, sur +lequel ma mère avait peint un bouquet. Le fond de ce tabouret et +le teint de Peggotty me paraissaient absolument semblables. Le +velours était doux à toucher, et la figure de Peggotty était rude, +mais cela n'y faisait rien. + +«Moi, belle, Davy! dit Peggotty. Ah! certes non, mon garçon. Mais +qui vous a donc mis le mariage en tête? + +-- Je n'en sais rien. On ne peut pas épouser plus d'une personne à +la fois, n'est-ce pas, Peggotty? + +-- Certainement non, dit Peggotty du ton le plus positif. + +-- Mais si la personne qu'on a épousée vient à mourir, on peut en +épouser une autre, n'est-ce pas, Peggotty? + +-- On le peut, me dit Peggotty, si on en a envie. C'est une +affaire d'opinion. + +-- Mais vous, Peggotty, lui dis-je, quelle est la vôtre?» + +En lui faisant cette question, je la regardais comme elle m'avait +regardé elle-même un instant auparavant en entendant ma question. + +«Mon opinion à moi, dit Peggotty en se remettant à coudre après un +moment d'indécision, mon opinion c'est que je ne me suis jamais +mariée moi-même, monsieur Davy, et que je ne pense pas me marier +jamais. Voilà tout ce que j'en sais. + +-- Vous n'êtes pas fâchée contre moi, n'est-ce pas, Peggotty?» +dis-je après m'être tu un instant. + +J'avais peur qu'elle ne fût fâchée, elle m'avait parlé si +brusquement; mais je me trompais: elle posa le bas qu'elle +raccommodait, et prenant dans ses bras ma petite tête frisée, elle +la serra de toutes ses forces. Je dis de toutes ses forces, parce +que comme elle était très-grasse, une ou deux des agrafes de sa +robe sautaient chaque fois qu'elle se livrait à un exercice un peu +violent. Or, je me rappelle qu'au moment où elle me serra dans ses +bras, j'entendis deux agrafes craquer et s'élancer à l'autre bout +de la chambre. + +«Maintenant lisez-moi encore un peu des cocodrilles, dit Peggotty +qui n'était pas encore bien forte sur ce nom-là, j'ai tant d'envie +d'en savoir plus long sur leur compte.» + +Je ne comprenais pas parfaitement pourquoi Peggotty avait l'air si +drôle, ni pourquoi elle était si pressée de reprendre la lecture +des crocodiles. Nous nous remîmes à l'histoire de ces monstres +avec un nouvel intérêt: tantôt nous mettions couver leurs oeufs au +grand soleil dans le sable; tantôt nous les faisions enrager en +tournant constamment autour d'eux d'un mouvement rapide que leur +forme singulière les empêchait de pouvoir suivre avec la même +rapidité; tantôt nous imitions les indigènes, et nous nous jetions +à l'eau pour enfoncer de longues pointes dans la gueule de ces +horribles bêtes; enfin nous en étions venus à savoir nos +crocodiles par coeur, moi du moins, car Peggotty avait des moments +de distraction où elle s'enfonçait assidûment dans les mains et +dans les bras sa longue aiguille à repriser. + +Nous allions nous mettre aux alligators quand on sonna à la porte +du jardin. Nous courûmes pour l'ouvrir; c'était ma mère, plus +jolie que jamais, à ce qu'il me sembla: elle était escortée d'un +monsieur qui avait des cheveux et des favoris noirs superbes: il +était déjà revenu de l'église avec nous le dimanche précédent. + +Ma mère s'arrêta sur le seuil de la porte pour m'embrasser, ce qui +fit dire au monsieur que j'étais plus heureux qu'un prince, ou +quelque chose de ce genre, car il est possible qu'ici mes +réflexions d'un autre âge aident légèrement à ma mémoire. + +«Qu'est-ce que cela veut dire?» demandai-je à ce monsieur par- +dessus l'épaule de ma mère. + +Il me caressa la joue; mais je ne sais pourquoi, sa voix et sa +personne ne me plaisaient nullement, et j'étais très-fâché de voir +que sa main touchait celle de ma mère tandis qu'il me caressait. +Je le repoussai de toutes mes forces. + +«Oh! Davy, s'écria ma mère. + +-- Cher enfant! dit le monsieur, je comprends bien sa jalousie.» + +Jamais je n'avais vu d'aussi belles couleurs sur le visage de ma +mère. Elle me gronda doucement de mon impolitesse, et, me serrant +dans ses bras, elle remercia le monsieur de ce qu'il avait bien +voulu prendre la peine de l'accompagner jusque chez elle. En +parlant ainsi elle lui tendait la main, et en lui tendant la main, +elle me regardait. + +«Dites-moi bonsoir, mon bel enfant, dit le monsieur après s'être +penché pour baiser la petite main de ma mère, je le vis bien. + +-- Bonsoir, dis-je. + +-- Venez ici, voyons, soyons bons amis, dit-il en riant. Donnez- +moi la main. + +Ma mère tenait ma main droite dans la sienne, je tendis l'autre. + +«Mais c'est la main gauche, Davy!» dit le monsieur en riant. + +Ma mère voulut me faire tendre la main droite, mais j'étais décidé +à ne pas le faire, on sait pourquoi. Je donnai la main gauche à +l'étranger qui la serra cordialement en disant que j'étais un +fameux garçon, puis il s'en alla. + +Je le vis se retourner à la porte du jardin, et nous jeter un +regard d'adieu avec ses yeux noirs et son expression de mauvais +augure. + +Peggotty n'avait pas dit une parole ni bougé le petit doigt, elle +ferma les volets et nous rentrâmes dans le petit salon. Au lieu de +venir s'asseoir près du feu, suivant sa coutume, ma mère restait à +l'autre bout de la chambre, chantonnant à mi-voix. + +«J'espère que vous avez passé agréablement la soirée, madame? dit +Peggotty, debout au milieu du salon, un flambeau à la main, et +roide comme un bâton. + +-- Très-agréablement, Peggotty, reprit gaiement ma mère. Je vous +remercie bien. + +-- Une figure nouvelle, cela fait un changement agréable, murmura +Peggotty. + +-- Très-agréable,» répondit ma mère. + +Peggotty restait immobile au milieu du salon, ma mère se remit à +chanter, je m'endormis. Mais je ne dormais pas assez profondément +pour ne pas entendre le bruit des voix, sans comprendre pourtant +ce qu'on disait. Quand je me réveillai de ce demi-sommeil, ma mère +et Peggotty étaient en larmes. + +«Ce n'est toujours pas un individu comme ça qui aurait été du goût +de M. Copperfield, disait Peggotty, je le jure sur mon honneur. + +-- Mais, grand Dieu! s'écriait ma mère, voulez-vous me faire +perdre la tête? Il n'y a jamais eu de pauvre fille plus maltraitée +par ses domestiques que moi. Mais je ne sais pas pourquoi je +m'appelle une pauvre fille! N'ai-je pas été mariée, Peggotty? + +-- Dieu m'est témoin que si, madame, répondit Peggotty. + +-- Alors comment osez-vous, dit ma mère, c'est-à-dire, non, +Peggotty, comment avez-vous le courage de me rendre si +malheureuse, et de me dire des choses si désagréables, quand vous +savez que, hors d'ici, je n'ai pas un seul ami à qui m'adresser? + +-- Raison de plus, repartit Peggotty, pour que je vous dise que +cela ne vous convient pas. Non, cela ne vous convient pas. Rien au +monde ne me fera dire que cela vous convient. Non.» + +Dans son enthousiasme, Peggotty gesticulait si vivement avec son +flambeau, que je vis le moment où elle allait le jeter par terre. + +«Comment avez-vous le courage, dit encore ma mère, en pleurant +toujours plus fort, de parler si injustement? Comment pouvez-vous +vous entêter à parler comme si c'était une chose faite, quand je +vous répète pour la centième fois, que tout s'est borné à la +politesse la plus banale. Vous parlez d'admiration; mais qu'y +puis-je faire? Si on a la sottise de m'admirer, est-ce ma faute? +Qu'y puis-je faire, je vous le demande? Vous voudriez peut-être me +voir raser tous mes cheveux, ou me noircir le visage, ou bien +encore m'échauder une joue. En vérité, Peggotty, je crois que vous +le voudriez. Je crois que cela vous ferait plaisir.» + +Ce reproche sembla faire beaucoup de peine à Peggotty. + +«Et mon pauvre enfant! s'écria ma mère en s'approchant du fauteuil +où j'étais étendu, pour me caresser, mon cher petit David! Ose-t- +on prétendre que je n'aime pas ce petit trésor, mon bon petit +garçon! + +-- Personne n'a jamais fait une semblable supposition, dit +Peggotty. + +-- Si fait, Peggotty, répondit ma mère, vous le savez bien. C'est +là ce que vous vouliez dire, et pourtant, mauvaise fille, vous +savez aussi bien que moi que le mois dernier, si je n'ai pas +acheté une ombrelle neuve, bien que ma vieille ombrelle verte soit +tout en loques, ce n'est que pour lui. Vous le savez bien, +Peggotty. Vous ne pouvez pas dire le contraire.» Puis se tournant +tendrement vers moi, elle appuya sa joue contre la mienne. «Suis- +je une mauvaise maman pour toi, mon David? Suis-je une maman +égoïste ou cruelle, ou méchante? Dis que oui, mon garçon, et +Peggotty t'aimera: l'amour de Peggotty vaut bien mieux que le +mien, David. Je ne t'aime pas, du tout moi, n'est-ce pas?» + +Ici nous nous mîmes tous à pleurer. Je criais plus fort que les +autres, mais nous pleurions tous les trois à plein coeur. J'étais +tout à fait désespéré, et dans le premier transport de ma +tendresse indignée, je crains d'avoir appelé Peggotty «une +méchante bête.» Cette honnête créature était profondément +affligée, je m'en souviens bien; et certainement sa robe n'a pas +dû conserver alors une seule agrafe, car il y eut une explosion +terrible de ces petits ornements, au moment où, après s'être +réconciliée avec ma mère, elle vint s'agenouiller à côté du grand +fauteuil pour se réconcilier avec moi. + +Nous allâmes tous nous coucher, prodigieusement abattus. Longtemps +mes sanglots me réveillèrent, et une fois, en ouvrant mes yeux en +sursaut, je vis ma mère assise sur mon lit. Elle se pencha vers +moi, je mis ma tête sur son épaule, et je m'endormis profondément. + +Je ne saurais affirmer si je revis le monsieur inconnu le dimanche +d'après, ou s'il se passa plus de temps avant qu'il reparût. Je ne +prétends pas me souvenir exactement des dates. Mais il était à +l'église et il revint avec nous jusqu'à la maison. Il entra sous +prétexte de voir un beau géranium qui s'épanouissait à la fenêtre +du salon. Non qu'il me parût y faire grande attention, mais avant +de s'en aller, il demanda à ma mère de lui donner une fleur de son +géranium. Elle le pria de la choisir lui-même, mais il refusa je +ne sais pourquoi, et ma mère cueillit une branche qu'elle lui +donna. Il dit que jamais il ne s'en séparerait, et moi, je le +trouvais bien bête de ne pas savoir que dans deux jours ce brin de +fleur serait tout flétri. + +Peu à peu Peggotty resta moins le soir avec nous. Ma mère la +traitait toujours avec déférence, peut-être même plus que par le +passé, et nous faisions un trio d'amis, mais pourtant ce n'était +pas tout à fait comme autrefois, et nous n'étions pas si heureux. +Parfois je me figurais que Peggotty était fâchée de voir porter +successivement à ma mère toutes les jolies robes qu'elle avait +dans ses tiroirs, ou bien qu'elle lui en voulait d'aller si +souvent chez la même voisine, mais je ne pouvais pas venir à bout +de bien comprendre d'où cela venait. + +Je finissais par m'accoutumer au monsieur aux grands favoris +noirs. Je ne l'aimais pas plus qu'au commencement, et j'en étais +tout aussi jaloux, mais pas par la raison que j'aurais pu donner +quelques années plus tard. C'était une aversion d'enfant, purement +instinctive, et basée sur une idée générale que Peggotty et moi +nous n'avions besoin de personne pour aimer ma mère. Je n'avais +pas d'autre arrière-pensée. Je savais faire, à part moi, mes +petites réflexions, mais quant à les réunir, pour en faire un +tout, c'était au-dessus de mes forces. + +J'étais dans le jardin avec ma mère, par une belle matinée +d'automne, quand M. Murdstone arriva à cheval (j'avais fini par +savoir son nom). Il s'arrêta pour dire bonjour à ma mère, et lui +dit qu'il allait à Lowestoft voir des amis qui y faisaient une +partie avec leur yacht, puis il ajouta gaiement qu'il était tout +prêt à me prendre en croupe si cela m'amusait. + +Le temps était si pur et si doux, et le cheval avait l'air si +disposé à partir, il caracolait si gaiement devant la grille, que +j'avais grande envie d'être de la partie. Ma mère me dit de monter +chez Peggotty pour m'habiller, tandis que M. Murdstone allait +m'attendre. Il descendit de cheval, passa son bras dans les rênes, +et se mit à longer doucement la baie d'aubépine qui le séparait +seule de ma mère. Peggotty et moi nous les regardions par la +petite fenêtre de ma chambre; ils se penchèrent tous deux pour +examiner de plus près l'aubépine, et Peggotty passa tout d'un +coup, à cette vue, de l'humeur la plus douce à une étrange +brusquerie, si bien qu'elle me brossait les cheveux à rebours, de +toute sa force. + +Nous partîmes enfin, M. Murdstone et moi, et nous suivîmes le +sentier verdoyant, au petit trot. Il avait un bras passé autour de +moi, et je ne sais pourquoi, moi qui en général n'étais pas d'une +nature inquiète, j'avais sans cesse envie de me retourner pour le +voir en face. Il avait de ces yeux noirs ternes et creux (je ne +trouve pas d'autre expression pour peindre des yeux qui n'ont pas +de profondeur où l'on puisse plonger son regard), de ces yeux qui +semblent parfois se perdre dans l'espace et vous regarder en +louchant. Souvent quand je l'observais, je rencontrais ce regard +avec terreur, et je me demandais à quoi il pouvait penser d'un air +si grave. Ses cheveux étaient encore plus noirs et plus épais que +je ne me l'étais figuré. Le bas de son visage était parfaitement +carré, et son menton tout couvert de petits points noirs après +qu'il s'était rasé chaque matin lui donnait une ressemblance +frappante avec les figures de cire qu'on avait montrées dans notre +voisinage quelques mois auparavant. Tout cela joint à des sourcils +très-réguliers, à un beau teint brun (au diable son souvenir et +son teint!), me disposait, malgré mes pressentiments, à le trouver +un très-bel homme. Je ne doute pas que ma pauvre mère ne fût du +même avis. + +Nous arrivâmes à un hôtel sur la plage: dans le salon se +trouvaient deux messieurs qui fumaient; ils étaient vêtus de +jaquettes peu élégantes, et s'étaient étendus tout de leur long +sur quatre ou cinq chaises. Dans un coin, il y avait un gros +paquet de manteaux et une banderole pour un bateau. + +Ils se dressèrent à notre arrivée sur leurs pieds, avec un sans- +façon qui me frappa, en s'écriant: + +«Allons donc, Murdstone! nous vous croyions mort et enterré. + +-- Pas encore! dit M. Murdstone. + +-- Et qui est ce jeune homme? dit un des messieurs en s'emparant +de moi. + +-- C'est Davy, répondit M. Murdstone. + +-- Davy qui? demanda le monsieur, David Jones? + +-- Davy Copperfield, dit M. Murdstone. + +-- Comment! C'est le boulet de la séduisante mistress Copperfield, +de la jolie petite veuve? + +-- Quinion, dit M. Murdstone, prenez garde à ce que vous dites: on +est malin. + +-- Et où est cet _on_?» demanda le monsieur en riant. + +Je levai vivement la tête; j'avais envie de savoir de qui il était +question. + +«Rien, c'est Brooks de Sheffield,» dit M. Murdstone. + +Je fus charmé d'apprendre que ce n'était que Brooks de Sheffield; +j'avais cru d'abord que c'était de moi qu'il s'agissait. + +Évidemment c'était un drôle d'individu que ce M. Brooks de +Sheffield, car, à ce nom, les deux messieurs se mirent à rire de +tout leur coeur, et M. Murdstone en fit autant. Au bout d'un +moment, celui qu'il avait appelé Quinion se mit à dire: + +«Et que pense Brooks de Sheffield de l'affaire en question? + +-- Je ne crois pas qu'il soit encore bien au courant, dit +M. Murdstone, mais je doute qu'il approuve.» + +Ici de nouveaux éclats de rire; M. Quinion annonça qu'il allait +demander une bouteille de sherry pour boire à la santé de Brooks. +On apporta le vin demandé, M. Quinion en versa un peu dans mon +verre, et m'ayant donné un biscuit, il me fit lever et proposer un +toast «À la confusion de Brooks de Sheffield!» Le toast fut reçu +avec de grands applaudissements, et de tels rires que je me mis à +rire aussi, ce qui fit encore plus rire les autres. Enfin +l'amusement fut grand pour tous. + +Après nous être promenés sur les falaises, nous allâmes nous +asseoir sur l'herbe; on s'amusa à regarder à travers une lunette +d'approche: je ne voyais absolument rien quand on l'approchait de +mon oeil, tout en disant que je voyais bien, puis on revint à +l'hôtel pour dîner. Pendant tout le temps de la promenade, les +deux amis de M. Murdstone fumèrent sans interruption. Du reste, à +en juger par l'odeur de leurs habits, il est évident qu'ils +n'avaient pas fait autre chose depuis que ces habits étaient +sortis des mains du tailleur. Il ne faut pas oublier de dire que +nous allâmes rendre visite au yacht. Ces trois messieurs +descendirent dans la cabine et se mirent à examiner des papiers; +je les voyais parfaitement du pont où j'étais. J'avais pour me +tenir compagnie un homme charmant, qui avait une masse de cheveux +roux, avec un tout petit chapeau verni; sur sa jaquette rayée, il +y avait écrit «l'Alouette» en grosses lettres. Je me figurais que +c'était son nom, et qu'il le portait inscrit sur sa poitrine, +parce que, demeurant à bord d'un vaisseau, il n'avait pas de porte +cochère à son hôtel, où il pût le mettre, mais quand je l'appelai +M. l'Alouette, il me dit que c'était le nom de son bâtiment. + +J'avais remarqué pendant tout le jour que M. Murdstone était plus +grave et plus silencieux que ses deux amis, qui paraissaient gais +et insouciants et plaisantaient librement ensemble, mais rarement +avec lui. Je crus voir qu'il était plus spirituel et plus réservé +qu'eux, et qu'il leur inspirait comme à moi une espèce de terreur. +Une ou deux fois je m'aperçus que M. Quinion, tout en causant, le +regardait du coin de l'oeil, comme pour s'assurer que ce qu'il +disait ne lui avait pas déplu; à un autre moment il poussa le pied +de M. Passnidge, qui était fort animé, et lui fit signe de jeter +un regard sur M. Murdstone, assis dans un coin et gardant le plus +profond silence. Je crois me rappeler que M. Murdstone ne rit pas +une seule fois ce jour-là, excepté à l'occasion du toast porté à +Brooks de Sheffield. Il est vrai que c'était une plaisanterie de +son invention. + +Nous revînmes de bonne heure à la maison. La soirée était +magnifique; ma mère se promena avec M. Murdstone le long de la +haie d'épines, pendant que j'allais prendre mon thé. Quand il fut +parti, ma mère me fit raconter toute notre journée, et me demanda +tout ce qu'on avait dit ou fait. Je lui rapportai ce qu'on avait +dit sur son compte; elle se mit à rire, en répétant que ces +messieurs étaient des impertinents qui se moquaient d'elle, mais +je vis bien que cela lui faisait plaisir. Je le devinais alors +aussi bien que je le sais maintenant. Je saisis cette occasion de +lui demander si elle connaissait M. Brooks de Sheffield; elle me +répondit que non, mais que probablement c'était quelque fabricant +de coutellerie. + +Est-il possible, au moment où le visage de ma mère paraît devant +moi, aussi distinctement que celui d'une personne que je +reconnaîtrais dans une rue pleine de monde, que ce visage n'existe +plus? Je sais qu'il a changé, je sais qu'il n'est plus; mais en +parlant de sa beauté innocente et enfantine, puis-je croire +qu'elle a disparu et qu'elle n'est plus, tandis que je sens près +de moi sa douce respiration, comme je la sentais ce soir-là? Est- +il possible que ma mère ait changé, lorsque mon souvenir me la +rappelle toujours ainsi; lorsque mon coeur fidèle aux affections +de sa jeunesse, retient encore présent dans sa mémoire ce qu'il +chérissait alors. + +Pendant que je parle de ma mère, je la vois belle comme elle était +le soir où nous eûmes cette conversation, lorsqu'elle vint me dire +bonsoir. Elle se mit gaiement à genoux près de mon lit, et me dit, +en appuyant son menton sur ses mains: + +«Qu'est-ce qu'ils ont donc dit, Davy? répète-le moi, je ne peux +pas le croire. + +-- La séduisante... commençai-je à dire.» + +Ma mère mit sa main sur mes lèvres pour m'arrêter. + +«Mais non, ce n'était pas séduisante, dit-elle en riant, ce ne +pouvait pas être séduisante, Davy. Je sais bien que non. + +-- Mais si! la séduisante Mme Copperfield, répétai-je avec +vigueur, et aussi «la jolie.» + +-- Non, non, ce n'était pas la jolie, pas la jolie, repartit ma +mère en plaçant de nouveau les doigts sur mes lèvres. + +-- Oui, oui, la jolie petite veuve. + +-- Quels fous! quels impertinents! cria ma mère en riant et en se +cachant le visage. Quels hommes absurdes! N'est-ce pas? mon petit +Davy? + +-- Mais, maman. + +-- Ne le dis pas à Peggotty; elle se fâcherait contre eux. Moi, je +suis extrêmement fâchée contre eux, mais j'aime mieux que Peggotty +ne le sache pas.» + +Je promis, bien entendu. Ma mère m'embrassa encore je ne sais +combien de fois; et je dormis bientôt profondément. + +Il me semble, à la distance qui m'en sépare, que ce fut le +lendemain que Peggotty me fit l'étrange et aventureuse proposition +que je vais rapporter; mais il est probable que ce fût deux mois +après. + +Nous étions un soir ensemble comme par le passé (ma mère était +sortie selon sa coutume), nous étions ensemble, Peggotty et moi, +en compagnie du bas, du petit mètre, du morceau de cire, de la +boîte avec saint Paul sur le couvercle, et du livre des +crocodiles, quand Peggotty après m'avoir regardé plusieurs fois, +et après avoir ouvert la bouche comme si elle allait parler, sans +toutefois prononcer un seul mot, ce qui m'aurait fort effrayé, si +je n'avais cru qu'elle bâillait tout simplement, me dit enfin d'un +ton câlin: + +«Monsieur Davy, aimeriez-vous à venir avec moi passer quinze jours +chez mon frère, à Portsmouth? Cela ne vous amuserait-il pas? + +-- Votre frère est-il agréable, Peggotty? demandai-je par +précaution. + +-- Ah! je crois bien qu'il est agréable! s'écria Peggotty en +levant les bras au ciel. Et puis il y a la mer, et les barques, et +les vaisseaux, et les pêcheurs, et la plage, et Am, qui jouera +avec vous.» + +Peggotty voulait parler de son neveu Ham, que nous avons déjà vu +dans le premier chapitre, mais en supprimant l'H de son nom, elle +en faisait une conjugaison de la grammaire anglaise[3]. + +Ce programme de divertissement m'enchanta, et je répondis que cela +m'amuserait parfaitement: mais qu'en dirait ma mère? + +-- Eh bien! je parierais une guinée, dit Peggotty en me regardant +attentivement, qu'elle nous laissera aller. Je le lui demanderai +dès qu'elle rentrera, si vous voulez. Qu'en dites-vous? + +-- Mais, qu'est-ce qu'elle fera pendant que nous serons partis? +dis-je en appuyant mes petits coudes sur la table, comme pour +donner plus de force à ma question. Elle ne peut pas rester toute +seule.» + +Le trou que Peggotty se mit tout d'un coup à chercher dans le +talon du bas qu'elle raccommodait devait être si petit, que je +crois bien qu'il ne valait pas la peine d'être raccommodé. + +«Mais, Peggotty, je vous dis qu'elle ne peut pas rester toute +seule. + +-- Que le bon Dieu vous bénisse! dit enfin Peggotty en levant les +yeux sur moi: ne le savez-vous pas? Elle va passer quinze jours +chez mistress Grayper, et mistress Grayper va avoir beaucoup de +monde.» + +Puisqu'il en était ainsi, j'étais tout prêt à partir. J'attendais +avec la plus vive impatience que ma mère revint de chez mistress +Grayper (car elle était chez elle ce soir-là) pour voir si on nous +permettrait de mettre à exécution ce beau projet. Ma mère fut +beaucoup moins surprise que je ne m'y attendais, et donna +immédiatement son consentement; tout fut arrangé le soir même, et +on convint de ce qu'on payerait pendant ma visite pour mon +logement et ma nourriture. + +Le jour de notre départ arriva bientôt. On l'avait choisi si +rapproché qu'il arriva bientôt, même pour moi qui attendais ce +moment avec une impatience fébrile, et qui redoutais presque de +voir un tremblement de terre, une éruption de volcan, ou quelque +autre grande convulsion de la nature, venir à la traverse de notre +excursion. Nous devions faire le voyage dans la carriole d'un +voiturier qui partait le matin après déjeuner. J'aurais donné je +ne sais quoi pour qu'on me permît de m'habiller la veille au soir +et de me coucher tout botté. + +Je ne songe pas sans une profonde émotion, bien que j'en parle +d'un ton léger, à la joie que j'éprouvais en quittant la maison où +j'avais été si heureux: je ne soupçonnais guère tout ce que +j'allais quitter pour toujours. + +J'aime à me rappeler que lorsque la carriole était devant la +porte, et que ma mère m'embrassait, je me mis à pleurer en +songeant, avec une tendresse reconnaissante, à elle et à ce lieu +que je n'avais encore jamais quitté. J'aime à me rappeler que ma +mère pleurait aussi, et que je sentais son coeur battre contre le +mien. + +J'aime à me rappeler qu'au moment où le voiturier se mettait en +marche, ma mère courut à la grille et lui cria de s'arrêter, parce +qu'elle voulait m'embrasser encore une fois. J'aime à songer à la +profonde tendresse avec laquelle elle me serra de nouveau dans ses +bras. + +Elle restait debout, seule sur la route, M. Murdstone s'approcha +d'elle, et il me sembla qu'il lui reprochait d'être trop émue. Je +le regardais à travers les barreaux de la carriole, tout en me +demandant de quoi il se mêlait. Peggotty qui se retournait aussi +de l'autre côté, avait l'air fort peu satisfait, ce que je vis +bien quand elle regarda de mon côté. + +Pour moi, je restai longtemps occupé à contempler Peggotty, tout +en rêvant à une supposition que je venais de faire: si Peggotty +avait l'intention de me perdre comme le petit Poucet dans les +contes de fées, ne pourrais-je pas toujours retrouver mon chemin à +l'aide des boutons et des agrafes qu'elle laisserait tomber en +route? + + + + +CHAPITRE III. + +Un changement. + + +Le cheval du voiturier était bien la plus paresseuse bête qu'on +puisse imaginer (du moins je l'espère); il cheminait lentement, la +tête pendante, comme s'il se plaisait à faire attendre les +pratiques pour lesquelles il transportait des paquets. Je +m'imaginais même parfois qu'il éclatait de rire à cette pensée, +mais le voiturier m'assura que c'était un accès de toux, parce +qu'il était enrhumé. + +Le voiturier avait, lui aussi, l'habitude de se tenir la tête +pendante, le corps penché en avant tandis qu'il conduisait, en +dormant à moitié, les bras étendus sur ses genoux. Je dis tandis +qu'il conduisait, mais je crois que la carriole aurait aussi bien +pu aller à Yarmouth sans lui, car le cheval se conduisait tout +seul; et quant à la conversation, l'homme n'en avait pas d'autre +que de siffler. + +Peggotty avait sur ses genoux un panier de provisions, qui aurait +bien pu durer jusqu'à Londres, si nous y avions été par le même +moyen de transport. Nous mangions et nous dormions +alternativement. Peggotty s'endormait régulièrement le menton +appuyé sur l'anse de son panier, et jamais, si je ne l'avais pas +entendu de mes deux oreilles, on ne m'aurait fait croire qu'une +faible femme pût ronfler avec tant d'énergie. + +Nous fîmes tant de détours par une foule de petits chemins, et +nous passâmes tant de temps à une auberge où il fallait déposer un +bois de lit, et dans bien d'autres endroits encore, que j'étais +très-fatigué et bien content d'arriver enfin à Yarmouth, que je +trouvai bien spongieux et bien imbibé en jetant les yeux sur la +grande étendue d'eau qu'on voyait le long de la rivière; je ne +pouvais pas non plus m'empêcher d'être surpris qu'il y eût une +partie du monde si plate, quand mon livre de géographie disait que +la terre était ronde. Mais je réfléchis que Yarmouth était +probablement situé à un des pôles, ce qui expliquait tout. + +À mesure que nous approchions, je voyais l'horizon s'étendre comme +une ligne droite sous le ciel: je dis à Peggotty qu'une petite +colline par-ci par-là ferait beaucoup mieux, et que, si la terre +était un peu plus séparée de la mer, et que la ville ne fût pas +ainsi trempée dans la marée montante, comme une rôtie dans de +l'eau panée, ce serait bien plus joli. Mais Peggotty me répondit, +avec plus d'autorité qu'à l'ordinaire, qu'il fallait prendre les +choses comme elles sont, et que, pour sa part, elle était fière +d'appartenir à ce qu'on appelle les _Harengs de Yarmouth_. + +Quand nous fûmes au milieu de la rue (qui me parut fort étrange) +et que je sentis l'odeur du poisson, de la poix, de l'étoupe et du +goudron; quand je vis les matelots qui se promenaient, et les +charrettes qui dansaient sur les pavés, je compris que j'avais été +injuste envers une ville si commerçante; je l'avouai à Peggotty +qui écoutait avec une grande complaisance mes expressions de +ravissement et qui me dit qu'il était bien reconnu (je suppose que +c'était une chose reconnue par ceux qui ont la bonne fortune +d'être des harengs de naissance) qu'à tout prendre, Yarmouth était +la plus belle ville de l'univers. + +«Voilà mon Am, s'écria Peggotty; comme il est grandi! c'est à ne +pas le reconnaître.» + +En effet, il nous attendait à la porte de l'auberge; il me demanda +comment je me portais, comme à une vieille connaissance. Au +premier abord; il me semblait que je ne le connaissais pas aussi +bien qu'il paraissait me connaître, attendu qu'il n'était jamais +venu à la maison depuis la nuit de ma naissance, ce qui +naturellement lui donnait de l'avantage sur moi. Mais notre +intimité fit de rapides progrès quand il me prit sur son dos pour +m'emporter chez lui. C'était un grand garçon de six pieds de haut, +fort et gros en proportion, aux épaules rondes et robustes; mais +son visage avait une expression enfantine, et ses cheveux blonds +tout frisés lui donnaient l'air d'un mouton. Il avait une jaquette +de toile à voiles, et un pantalon si roide qu'il se serait tenu +tout aussi droit quand même il n'y aurait pas eu de jambes dedans. +Quant à sa coiffure, on ne peut pas dire qu'il portât un chapeau, +c'était plutôt un toit de goudron sur un vieux bâtiment. + +Ham me portait sur son dos et tenait sous son bras une petite +caisse à nous: Peggotty en portait une autre. Nous traversions des +sentiers couverts de tas de copeaux et de petites montagnes de +sable; nous passions à côté de fabriques de gaz, de corderies, de +chantiers de construction, de chantiers de démolition, de +chantiers de calfatage, d'ateliers de gréement, de forges en +mouvement, et d'une foule d'établissements pareils; enfin nous +arrivâmes en face de la grande étendue grise que j'avais déjà vue +de loin; Ham me dit: + +«Voilà notre maison, monsieur Davy.» + +Je regardai de tous côtés, aussi loin que mes yeux pouvaient voir +dans ce désert, sur la mer, sur la rivière, mais sans découvrir la +moindre maison. Il y avait une barque noire, ou quelque autre +espèce de vieux bateau près de là, échoué sur le sable; un tuyau +de tôle, qui remplaçait la cheminée, fumait tout tranquillement, +mais je n'apercevais rien autre chose qui eût l'air d'une +habitation. + +«Ce n'est pas ça? dis-je, cette chose qui ressemble à un bateau? + +-- C'est ça, monsieur Davy,» répliqua Ham. + +Si c'eût été le palais d'Aladin, l'oeuf de roc et tout ça, je +crois que je n'aurais pas été plus charmé de l'idée romanesque d'y +demeurer. Il y avait dans le flanc du bateau une charmante petite +porte; il y avait un plafond et des petites fenêtres; mais ce qui +en faisait le mérite, c'est que c'était un vrai bateau qui avait +certainement vogué sur la mer des centaines de fois; un bateau qui +n'avait jamais été destiné à servir de maison sur la terre ferme. +C'est là ce qui en faisait le charme à mes yeux. S'il avait jamais +été destiné à servir de maison, je l'aurais peut-être trouvé petit +pour une maison, ou incommode, ou trop isolé; mais du moment que +cela n'avait pas été construit dans ce but, c'était une ravissante +demeure. + +À l'intérieur elle était parfaitement propre, et aussi bien +arrangée que possible. Il y avait une table, une horloge de +Hollande, une commode, et sur la commode il y avait un plateau où +l'on voyait une dame armée d'un parasol, se promenant avec un +enfant à l'air martial qui jouait au cerceau. Une Bible retenait +le plateau et l'empêchait de glisser: s'il était tombé, le plateau +aurait écrasé dans sa chute une quantité de tasses, de soucoupes +et une théière qui étaient rangées autour du livre. Sur les murs, +il y avait quelques gravures coloriées, encadrées et sous verre, +qui représentaient des sujets de l'Écriture. Toutes les fois qu'il +m'est arrivé depuis d'en voir de semblables entre les mains de +marchands ambulants, j'ai revu immédiatement apparaître devant moi +tout l'intérieur de la maison du frère de Peggotty. Les plus +remarquables de ces tableaux, c'étaient Abraham en rouge qui +allait sacrifier Isaac en bleu, et Daniel en jaune, au milieu +d'une fosse remplie de lions verts. Sur le manteau de la cheminée +on voyait une peinture du lougre _la Sarah-Jane_, construit à +Sunderland, avec une vraie petite poupe en bois qui y était +adaptée; c'était une oeuvre d'art, un chef-d'oeuvre de menuiserie +que je considérais comme l'un des biens les plus précieux que ce +monde pût offrir. Aux poutres du plafond, il y avait de grands +crochets dont je ne comprenais pas bien encore l'usage, des +coffres et autres ustensiles aussi commodes pour servir de +chaises. + +Dès que j'eus franchi le sol, je vis tout cela d'un clin-d'oeil +(on n'a pas oublié que j'étais un enfant observateur). Puis +Peggotty ouvrit une petite porte et me montra une chambre à +coucher. C'était la chambre la plus complète et la plus charmante +qu'on pût inventer, dans la poupe du vaisseau, avec une petite +fenêtre par laquelle passait autrefois le gouvernail; un petit +miroir placé juste à ma hauteur, avec un cadre en coquilles +d'huîtres; un petit lit, juste assez grand pour s'y fourrer, et +sur la table un bouquet d'herbes marines dans une cruche bleue. +Les murs étaient d'une blancheur éclatante, et le couvre-pieds +avait des nuances si vives que cela me faisait mal aux yeux. Ce +que je remarquai surtout dans cette délicieuse maison, c'est +l'odeur du poisson; elle était si pénétrante, que quand je tirai +mon mouchoir de poche, on aurait dit, à l'odeur, qu'il avait servi +à envelopper un homard. Lorsque je confiai cette découverte à +Peggotty, elle m'apprit que son frère faisait le commerce des +homards, des crabes et des écrevisses; je trouvai ensuite un tas +de ces animaux, étrangement entortillés les uns dans les autres et +toujours occupés à pincer tout ce qu'ils trouvaient au fond d'un +petit réservoir en bois, où on mettait aussi les pots et les +bouilloires. + +Nous fûmes reçus par une femme très-polie qui portait un tablier +blanc, et que j'avais vue nous faire la révérence à une demi-lieue +de distance, quand j'arrivais sur le dos de Ham. Elle avait près +d'elle une ravissante petite fille (du moins c'était mon avis), +avec un collier de perles bleues; elle ne voulut jamais me laisser +l'embrasser, et alla se cacher quand je lui en fis la proposition. +Nous finissions de dîner de la façon la plus somptueuse, avec des +poules d'eau bouillies, du beurre fondu, des pommes de terre, et +une côtelette à mon usage, lorsque nous vîmes arriver un homme aux +longs cheveux qui avait l'air très-bon enfant. Comme il appelait +Peggotty «ma mignonne,» et qu'il lui donna un gros baiser sur la +joue, je n'eus aucun doute (vu la retenue habituelle de Peggotty) +que ce ne fût son frère; en effet, c'était lui, et on me le +présenta bientôt comme M. Peggotty, le maître de céans. + +«Je suis bien aise de vous voir, monsieur? dit M. Peggotty. Nous +sommes de braves gens, monsieur, un peu rudes, mais tout à votre +service.» + +Je le remerciai, et je lui répondis que j'étais bien sûr d'être +heureux dans un aussi charmant endroit. + +«Comment va votre maman, monsieur? dit M. Peggotty. L'avez-vous +laissée en bonne santé?» + +Je répondis à M. Peggotty qu'elle était en aussi bonne santé que +je pouvais le souhaiter, et qu'elle lui envoyait ses compliments, +ce qui était de ma part une fiction polie. + +«Je lui suis bien obligé,» dit M. Peggotty. «Eh bien, monsieur, si +vous pouvez vous accommoder de nous, pendant quinze jours, dit-il, +en se tournant vers sa soeur, et Ham, et la petite Émilie, nous +serons fiers de votre compagnie.» + +Après m'avoir fait les honneurs de sa maison de la façon la plus +hospitalière, M. Peggotty alla se débarbouiller avec de l'eau +chaude, tout en observant que «l'eau froide ne suffisait pas pour +lui nettoyer la figure.» Il revint bientôt, ayant beaucoup gagné à +cette toilette, mais si rouge que je ne pus m'empêcher de penser +que sa figure avait cela de commun avec les homards, les crabes et +les écrevisses, qu'elle entrait dans l'eau chaude toute noire, et +qu'elle en ressortait toute rouge. + +Quand nous eûmes pris le thé, on ferma la porte et on s'établit +bien confortablement (les nuits étaient déjà froides et +brumeuses), cela me parut la plus délicieuse retraite que pût +concevoir l'imagination des hommes. Entendre le vent souffler sur +la mer, savoir que le brouillard envahissait toute cette plaine +désolée qui nous entourait, et se sentir près du feu, dans une +maison absolument isolée, qui était un bateau, cela avait quelque +chose de féerique. La petite Émilie avait surmonté sa timidité, +elle était assise à côté de moi sur le coffre le moins élevé; il y +avait là tout juste de la place pour nous deux au coin de la +cheminée; mistress Peggotty avec son tablier blanc, tricotait au +coin opposé; Peggotty tirait l'aiguille, avec sa boîte au +couvercle de saint Paul et le petit bout de cire qui semblaient +n'avoir jamais connu d'autre domicile. Ham qui m'avait donné ma +première leçon du jeu de bataille, cherchait à se rappeler comment +on disait la bonne aventure, et laissait sur chaque carte qu'il +retournait la marque de son pouce. M. Peggotty fumait sa pipe. Je +sentis que c'était un moment propre à la conversation et à +l'intimité. + +«M. Peggotty! lui dis-je. + +-- Monsieur, dit-il. + +-- Est-ce que vous avez donné à votre fils le nom de Ham, parce +que vous vivez dans une espèce d'arche?» + +M. Peggotty sembla trouver que c'était une idée très-profonde, +mais il répondit: + +«Non, monsieur, je ne lui ai jamais donné de nom. + +-- Qui lui a donc donné ce nom? dis-je en posant à M. Peggotty la +seconde question du catéchisme. + +-- Mais, monsieur, c'est son père qui le lui a donné, dit +M. Peggotty. + +-- Je croyais que vous étiez son père. + +-- C'était mon frère Joe qui était son père, dit M. Peggotty. + +-- Il est mort, M. Peggotty? demandai-je après un moment de +silence respectueux. + +-- Noyé, dit M. Peggotty.» + +J'étais très-étonné que M. Peggotty ne fût pas le père de Ham, et +je me demandais si je ne me trompais pas aussi sur sa parenté avec +les autres personnes présentes. J'avais si grande envie de le +savoir, que je me déterminai à le demander à M. Peggotty. + +«Et la petite Émilie, dis-je, en la regardant. C'est votre fille, +n'est-ce pas, monsieur Peggotty? + +-- Non, monsieur. C'était mon beau-frère, Tom, qui était son +père.» + +Je ne pus m'empêcher de lui dire après un autre silence plein de +respect: «Il est mort, M. Peggotty? + +-- Noyé,» dit M. Peggotty. + +Je sentais combien il était difficile de continuer sur ce sujet, +mais je ne savais pas encore tout, et je voulais tout savoir. +J'ajoutai donc: + +«Vous avez des enfants, monsieur Peggotty. + +-- Non, monsieur, répondit-il en riant. Je suis célibataire. + +-- Célibataire! dis-je avec étonnement. Mais alors, qu'est-ce que +c'est que ça, monsieur Peggotty?» Et je lui montrai la personne au +tablier blanc qui tricotait. + +«C'est mistress Gummidge, dit M. Peggotty. + +-- Gummidge, monsieur Peggotty?» + +Mais ici Peggotty, je veux dire ma Peggotty à moi, me fit des +signes tellement expressifs pour me dire de ne plus faire de +questions qu'il ne me resta plus qu'à m'asseoir et à regarder +toute la compagnie qui garda le silence, jusqu'au moment où on +alla se coucher. Alors, dans le secret de ma petite cabine, +Peggotty m'informa que Ham et Émilie étaient un neveu et une nièce +de mon hôte qu'il avait adoptés dans leur enfance à différentes +époques, lorsque la mort de leurs parents les avait laissés sans +ressources, et que mistress Gummidge était la veuve d'un marin, +son associé dans l'exploitation d'une barque, qui était mort très- +pauvre. Mon frère n'est lui-même qu'un pauvre homme, disait +Peggotty, mais c'est de l'or en barre, franc comme l'acier, (je +cite ses comparaisons). Le seul sujet, à ce qu'elle m'apprit, qui +fit sortir son frère de son caractère ou qui le portât à jurer, +c'était lorsqu'on parlait de sa générosité. Pour peu qu'on y fit +allusion, il donnait sur la table un violent coup de poing de sa +main droite (si bien qu'un jour il en fendit la table en deux) et +il jura qu'il ficherait le camp et s'en irait au diable, si jamais +on lui parlait de ça. J'eus beau faire des questions, personne +n'avait la moindre explication grammaticale à me donner de +l'étymologie de cette terrible locution: «ficher un camp.» Mais +tous s'accordaient à la regarder comme une imprécation des plus +solennelles. + +Je sentais profondément toute la bonté de mon hôte, et j'avais +l'âme très-satisfaite sans compter que je tombais de sommeil, tout +en prêtant l'oreille au bruit que faisaient les femmes en allant +se coucher dans un petit lit comme le mien, placé à l'autre +extrémité du bateau, tandis que M. Peggotty et Ham suspendaient +deux hamacs aux crochets que j'avais remarqués au plafond. Le +sommeil s'emparait de moi, mais je me sentais pourtant saisi d'une +crainte vague, en songeant à la grande profondeur sombre qui +m'entourait, en entendant le vent gémir sur les vagues, et les +soulever tout à coup. Mais je me dis qu'après tout j'étais dans un +bateau, et que s'il arrivait quelque chose, M. Peggotty était là +pour venir à notre aide. + +Cependant il ne m'arriva pas d'autre mal, que de m'éveiller +tranquillement, le lendemain. Dès que le soleil brilla sur le +cadre en coquilles d'huîtres qui entourait mon miroir, je sautai +hors de mon lit, et je courus sur la plage avec la petite Émilie +pour ramasser des coquillages. + +«Vous êtes un vrai petit marin, je pense? dis-je à Émilie. Non que +j'eusse jamais rien pensé de pareil, mais je trouvai qu'il était +du devoir de la galanterie de lui dire quelque chose, et je voyais +en ce moment dans les yeux brillants d'Émilie, se réfléchir une +petite voile si étincelante, que cela m'inspira cette réflexion. + +-- Non, dit Émilie, en hochant la tête, j'ai peur de la mer. + +-- Peur! répétai-je avec un petit air fanfaron, tout en regardant +en face le grand Océan. Moi je n'ai pas peur! + +-- Ah! la mer est si cruelle; dit Émilie. Je l'ai vue bien cruelle +pour quelques-uns de nos hommes. Je l'ai vue mettre en pièces un +bateau aussi grand que notre maison. + +-- J'espère que ce n'était pas la barque où... + +-- Où mon père a été noyé? dit Émilie. Non ce n'était pas celle- +là: je ne l'ai jamais vue, celle-là. + +-- Et lui, l'avez-vous connu? demandai-je.» + +La petite Émilie secoua la tête. «Pas que je me souvienne?» + +Quelle coïncidence! Je lui expliquai immédiatement comment je +n'avais jamais vu mon père; et comment ma mère et moi nous vivions +toujours ensemble parfaitement heureux, ce que nous comptions +faire éternellement; et comment le tombeau de mon père était dans +le cimetière près de notre maison, à l'ombre d'un arbre sous +lequel j'avais souvent été me promener le matin pour entendre +chanter les petits oiseaux. Mais il y avait quelques différences +entre Émilie et moi, bien que nous fussions tous deux orphelins. +Elle avait perdu sa mère avant son père, et personne ne savait où +était le tombeau de son père; on savait seulement qu'il reposait +quelque part dans la mer profonde. + +«Et puis, dit Émilie, tout en cherchant des coquillages et des +cailloux, votre père était un monsieur, et votre mère est une +dame; et moi, mon père était un pêcheur, ma mère était fille de +pêcheur, et mon oncle Dan est un pêcheur. + +-- Dan est monsieur Peggotty, n'est-ce pas? dis-je. + +-- Mon oncle Dan là-bas, répondit Émilie, tout en m'indiquant le +bateau. + +-- Oui c'est de lui que je parle. Il doit être très-bon, n'est-ce +pas? + +-- Bon? dit Émilie. Si j'étais une dame, je lui donnerais un habit +bleu de ciel avec des boutons de diamant, un pantalon de nankin, +un gilet de velours rouge, un chapeau à trois cornes, une grosse +montre d'or, une pipe en argent, et un coffre tout plein +d'argent.» + +Je dis que je ne doutais pas que M. Peggotty ne méritât tous ces +trésors. Je dois avouer que j'avais quelque peine à me le +représenter parfaitement à son aise dans l'accoutrement que rêvait +pour lui sa petite nièce, exaltée par sa reconnaissance, et que +j'avais en particulier des doutes sur l'utilité du chapeau à trois +cornes; mais je gardai ces réflexions pour moi. + +La petite Émilie levait les yeux tout en énumérant ces divers +articles, comme si elle contemplait une glorieuse vision. Nous +nous remîmes à chercher des pierres et des coquillages. + +«Vous aimeriez à être une dame?» lui dis-je. + +Émilie me regarda, et se mit à rire en me disant oui. + +«Je l'aimerais beaucoup. Alors nous serions tous des messieurs et +des dames. Moi, et mon oncle, et Ham, et mistress Gummidge. Alors +nous ne nous inquiéterions pas du mauvais temps. Pas pour nous, du +moins. Cela nous ferait seulement de la peine pour les pauvres +pêcheurs, et nous leur donnerions de l'argent quand il leur +arriverait quelque malheur.» + +Cela me parut un tableau très-satisfaisant et par conséquent +extrêmement naturel. J'exprimai le plaisir que j'avais à y songer, +et la petite Émilie se sentit le courage de me dire, bien +timidement: + +«N'avez-vous pas peur de la mer, maintenant?» + +La mer était assez calme pour me rassurer, mais je suis bien sûr +que si une vague d'une dimension suffisante s'était avancée vers +moi, j'aurais immédiatement pris la fuite, poursuivi par le +souvenir de tous ses parents noyés. Cependant je répondis: «Non,» +et j'ajoutai: «Mais ni vous non plus, bien que vous prétendiez +avoir peur,» car elle marchait beaucoup trop près du bord d'une +vieille jetée en bois sur laquelle nous nous étions aventurés, et +j'avais vraiment peur qu'elle ne tombât. + +«Oh! ce n'est pas de cela que j'ai peur, dit la petite Émilie, +mais c'est quand la mer gronde, que ça me réveille, et que je +tremble en pensant à l'oncle Dan et à Ham; il me semble que je les +entends crier au secours. Voilà pourquoi j'aimerais tant à être +une dame. Mais ici je n'ai pas peur. Pas du tout. Regardez-moi!» + +Elle s'élança, et se mit à courir le long d'une grosse poutre qui +partait de l'endroit où nous étions et dominait la mer d'assez +haut, sans la moindre barrière. Cet incident se grava tellement +dans ma mémoire, que, si j'étais peintre, je pourrais encore +aujourd'hui le reproduire exactement: je pourrais montrer la +petite Émilie s'avançant à la mort (je le croyais alors), les yeux +fixés au loin sur la mer, avec une expression que je n'ai jamais +oubliée. + +Elle revint bientôt près de moi, agile, hardie et voltigeante, et +je ris de mes craintes, aussi bien que du cri que j'avais poussé, +cri inutile en tout cas, puisqu'il n'y avait personne près de là. +Mais depuis, je me suis souvent demandé s'il n'était pas possible +(il y a tant de choses que nous ne savons pas), que, dans cette +témérité subite de l'enfant, et dans son regard de défi jeté aux +vagues lointaines, il y eût comme un instinct de pitié filiale qui +lui faisait trouver du plaisir à se sentir aussi en danger, à +revendiquer sa part du trépas subi par son père, un souhait vague +et rapide d'aller ce jour-là le rejoindre dans la mort. Depuis ce +temps-là il m'est arrivé de me demander à moi-même: «Je suppose +que ce fût là une révélation soudaine de la vie qu'elle allait +avoir à traverser, et que, dans mon âme d'enfant, j'eusse été +capable de la comprendre; je suppose que sa vie eût dépendu de +moi, d'un mouvement de ma main, aurais-je bien fait de la lui +tendre pour la sauver de sa chute? Il m'est arrivé, (je ne dis pas +que cette réflexion ait duré longtemps), de me demander s'il +n'aurait pas alors mieux valu pour la petite Émilie que les eaux +se refermassent sur elle, ce matin-là, devant moi, et de me +répondre oui, cela aurait mieux valu.» Mais n'anticipons pas: il +sera toujours temps d'en parler. N'importe, puisque c'est dit, je +le laisse. + +Nous errâmes longtemps ensemble, tout en nous remplissant les +poches d'un tas de choses que nous trouvions très-curieuses; +ensuite nous remîmes soigneusement dans l'eau des étoiles de mer. +Je ne connais pas assez les habitudes de cette race d'êtres pour +être bien sûr qu'ils nous aient été reconnaissants de cette +attention. Puis enfin nous reprîmes le chemin de la demeure de +M. Peggotty. Nous nous arrêtâmes près du réservoir aux homards +pour échanger un innocent baiser, et nous rentrâmes pour déjeuner, +tout rouges de santé et de plaisir. + +«Comme deux jeunes grives,» dit M. Peggotty. Ce que je pris pour +un compliment. + +Il va sans dire que j'étais amoureux de la petite Émilie. +Certainement j'aimais cette enfant, avec toute la sincérité et +toute la tendresse qu'on peut éprouver plus tard dans la vie; je +l'aimais avec plus de pureté et de désintéressement qu'il n'y en a +dans l'amour de la jeunesse, quelque grand et quelque élevé qu'il +soit. Mon imagination créait autour de cette petite créature aux +yeux bleus quelque chose d'idéal qui faisait d'elle un vrai petit +ange. Si par une matinée au ciel d'azur, je l'avais vue déployer +ses ailes et s'envoler en ma présence, je crois que j'aurais +regardé cela comme un événement auquel je devais m'attendre. + +Nous nous promenions pendant des heures entières en nous donnant +la main près de cette plaine monotone de Yarmouth. Les jours +s'écoulaient gaiement pour nous, comme si le temps n'avait pas +lui-même grandi, et qu'il fût encore un enfant, toujours prêt à +jouer comme nous. Je disais à Émilie que je l'adorais, et que si +elle ne m'aimait pas, il ne me restait plus qu'à me passer une +épée à travers le corps. Elle me répondait qu'elle m'adorait, elle +aussi, et je suis sûr que c'était vrai. + +Quant à songer à l'inégalité de nos conditions, à notre jeunesse, +ou à tout autre obstacle, la petite Émilie et moi nous ne prenions +pas cette peine, nous ne songions pas à l'avenir. Nous ne nous +inquiétions pas plus de ce que nous ferions plus tard que de ce +que nous avions fait autrefois. En attendant nous faisions +l'admiration de mistress Gummidge et de Peggotty, qui murmuraient +souvent le soir, lorsque nous étions tendrement assis à côté l'un +de l'autre, sur notre petit coffre. «Seigneur Dieu, n'est-ce pas +charmant?» M. Peggotty nous souriait tout en fumant sa pipe, et +Ham faisait pendant des heures entières des grimaces de +satisfaction. Je suppose que nous les amusions à peu près comme +aurait pu le faire un joli joujou, ou un modèle en miniature du +Colysée. + +Je découvris bientôt que mistress Gummidge n'était pas toujours +aussi aimable qu'on aurait pu s'y attendre, vu les termes dans +lesquels elle se trouvait vis-à-vis de M. Peggotty. Mistress +Gummidge était naturellement assez grognon, et elle se plaignait +plus qu'il ne fallait pour que cela fût agréable dans une si +petite colonie. J'en étais très-fâché pour elle, mais souvent je +me disais qu'on serait bien mieux à son aise si mistress Gummidge +avait une chambre commode, où elle pût se retirer jusqu'à ce +qu'elle eût repris un peu sa bonne humeur. + +M. Peggotty allait parfois à un cabaret appelé _Le bon Vivant_. Je +découvris cela un soir, deux ou trois jours après notre arrivée, +en voyant mistress Gummidge lever sans cesse les yeux sur +l'horloge hollandaise, entre huit et neuf heures, tout en répétant +qu'il était au cabaret, et que, bien mieux, elle s'était doutée +dès le matin qu'il ne manquerait pas d'y aller. + +Pendant toute la matinée, mistress Gummidge avait été extrêmement +abattue, et dans l'après-midi elle avait fondu en larmes, parce +que le feu s'était mis à fumer. «Je suis une pauvre créature +perdue sans ressource,» s'écria mistress Gummidge, en voyant ce +désagrément, tout me contrarie. + +«Oh! ce sera bientôt passé,» dit Peggotty (c'est de notre Peggotty +que je parle), et puis, voyez-vous, c'est aussi désagréable pour +nous que pour vous. + +-- Oui, mais moi, je le sens davantage,» dit mistress Gummidge. + +C'était par un jour très-froid, le vent était perçant. Mistress +Gummidge était, à ce qu'il me semblait, très-bien établie dans le +coin le plus chaud de la chambre, elle avait la meilleure chaise, +mais ce jour-là rien ne lui convenait. Elle se plaignait +constamment du froid, qui lui causait une douleur dans le dos: +elle appelait cela des _fourmillements_. Enfin elle se mit à +pleurer et à répéter qu'elle n'était qu'une pauvre créature +abandonnée, et que tout tournait contre elle. + +«Il fait certainement très-froid, dit Peggotty. Nous le sentons +bien tous, comme vous. + +-- Oui, mais moi, je le sens plus que d'autres,» dit Mistress +Gummidge. + +Et de même à dîner, mistress Gummidge était toujours servie +immédiatement après moi, à qui on donnait la préférence comme à un +personnage de distinction. Le poisson était mince et maigre, et +les pommes de terre étaient légèrement brûlées. Nous avouâmes tous +que c'était pour nous un petit désappointement, mais mistress +Gummidge fondit en larmes et déclara avec une grande amertume +qu'elle le sentait plus qu'aucun de nous. + +Quand M. Peggotty rentra, vers neuf heures, l'infortunée mistress +Gummidge tricotait dans son coin de l'air le plus misérable. +Peggotty travaillait gaiement. Ham raccommodait une paire de +grandes bottes. Moi, je lisais tout haut, la petite Émilie à côté +de moi. Mistress Gummidge avait poussé un soupir de désolation, et +n'avait pas, depuis le thé, levé une seule fois les yeux sur nous. + +«Eh bien, les amis, dit M. Peggotty en prenant une chaise, comment +ça va-t-il?» + +Nous lui adressâmes tous un mot de bienvenue, excepté mistress +Gummidge qui hocha tristement la tête sur son tricot. + +«Qu'est-ce qui ne va pas? dit M. Peggotty tout en frappant des +mains. Courage, vieille mère» (M. Peggotty voulait dire, vieille +fille). + +Mistress Gummidge n'avait pas la force de reprendre courage. Elle +tira un vieux mouchoir de soie noire et s'essuya les yeux, mais au +lieu de le remettre dans sa poche, elle le garda à la main, +s'essuya de nouveau les yeux et le garda encore, tout prêt pour +une autre occasion. + +«Qu'est-ce qui cloche, ma bonne femme? dit M. Peggotty. + +-- Rien, répondit mistress Gummidge. Vous revenez du _Bon vivant_, +Dan? + +-- Mais oui, j'ai fait ce soir une petite visite au _Bon vivant_, +dit M. Peggotty. + +-- Je suis fâchée que ce soit moi qui vous force à aller là, dit +mistress Gummidge. + +-- Me forcer! mais je n'ai pas besoin qu'on m'y force, repartit +M. Peggotty avec le rire le plus franc; je n'y suis que trop +disposé. + +-- Très-disposé, dit mistress Gummidge en secouant la tête et en +s'essuyant les yeux. Oui, oui, très-disposé; je suis fâchée que ce +soit à cause de moi que vous y soyez si disposé. + +-- À cause de vous? Ce n'est pas à cause de vous! dit M. Peggotty. +N'allez pas croire ça. + +-- Si, si, s'écria mistress Gummidge, je sais que je suis... je +sais que je suis une pauvre créature perdue sans ressources, que +non-seulement tout me contrarie, mais que je contrarie tout le +monde. Oui, oui, je sens plus que d'autres et je le montre +davantage. C'est mon malheur.» + +Je ne pouvais m'empêcher, tout en écoutant ce discours, de me dire +que son malheur se faisait bien sentir aussi à quelques autres +membres de la famille. Mais M. Peggotty se garda bien de faire +cette réflexion, et se borna à prier mistress Gummidge de +reprendre courage. + +«J'aimerais mieux être je ne sais pas quoi, dit mistress Gummidge. +Certainement je me connais bien: ce sont mes peines qui m'ont +aigrie. Je les sens toujours, et alors elles me contrarient. Je +voudrais ne pas les sentir, mais je les sens. Je voudrais avoir le +coeur plus dur, mais je ne l'ai pas. Je rends cette maison +misérable, je ne m'en étonne pas. Je n'ai fait que tourmenter +votre soeur tout le jour et M. Davy aussi.» + +Ici l'attendrissement me gagna et je m'écriai dans mon trouble: + +«Non, mistress Gummidge, vous ne m'avez pas tourmenté. + +-- Je sais bien que c'est mal à moi, dit mistress Gummidge. C'est +mal reconnaître tout ce qu'on a fait pour moi. Je ferais mieux +d'aller mourir à l'hospice. Je suis une pauvre créature perdue +sans ressources, et il vaut mieux que je ne reste pas ici à faire +aller tout de travers. Si les choses vont tout de travers avec moi +et que j'aille moi-même tout de travers, il vaut mieux que j'aille +tout de travers dans l'hospice de la paroisse. Dan, laissez-moi y +aller mourir, pour vous débarrasser de moi!» + +À ces mots mistress Gummidge se retira, et alla se coucher. Quand +elle fut partie, M. Peggotty, qui jusque-là lui avait manifesté la +plus profonde sympathie, se tourna vers nous, le visage encore +tout empreint de ce sentiment, et nous dit à voix basse: + +«Elle a pensé à l'ancien.» + +Je ne comprenais pas bien sur quel ancien on supposait qu'avait pu +méditer mistress Gummidge, mais Peggotty m'expliqua, tout en +m'aidant à me coucher, que c'était feu M. Gummidge, et que son +frère avait toujours cette explication toute prête dans de telles +occasions, explication qui lui causait alors une grande émotion. +Je l'entendis répéter à Ham, plusieurs fois, du hamac où il était +couché: + +«Pauvre femme! c'est qu'elle pensait à l'ancien!» + +Et toutes les fois que, durant mon séjour, mistress Gummidge se +laissa aller à sa mélancolie (ce qui arriva assez fréquemment) il +répéta la même chose pour excuser son abattement, et toujours avec +la plus tendre commisération. + +Quinze jours se passèrent ainsi, sans autre variété que le +changement des marées qui faisait sortir ou rentrer M. Peggotty à +d'autres heures, et qui apportait aussi quelque variété dans les +occupations de Ham. Quand ce dernier n'avait rien à faire, il se +promenait quelquefois avec nous pour nous montrer les vaisseaux et +les barques. Une ou deux fois, il nous fit faire une excursion en +bateau. Je ne sais pourquoi il y a des impressions qui s'associent +plus particulièrement à un lieu qu'à un autre, mais je crois que +c'est comme cela pour beaucoup de personnes, surtout pour les +souvenirs de leur enfance; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne +puis jamais lire ou entendre prononcer le nom de Yarmouth sans me +rappeler un certain dimanche matin où nous étions sur la plage: +les cloches appelaient les fidèles à l'église: La tête de la +petite Émilie reposait sur mon épaule: Ham jetait nonchalamment +des cailloux dans la mer, et le soleil, dissipant au loin un épais +brouillard, nous faisait entrevoir les vaisseaux à l'horizon. + +Enfin le jour de la séparation arriva. Je me sentais le courage de +quitter M. Peggotty et mistress Gummidge, mais mon coeur se +brisait à la pensée de dire adieu à la petite Émilie. Nous +allâmes, en nous donnant le bras, jusqu'à l'auberge où le +voiturier descendait, et en chemin je promis de lui écrire (je +tins plus tard ma promesse, en lui envoyant une page de caractères +plus gros que ceux des affiches ou des annonces des appartements à +louer). Au moment de nous quitter, notre émotion fut terrible, et +s'il m'est jamais arrivé dans ma vie de sentir se faire dans mon +coeur un vide immense, c'est ce jour-là. + +Pendant tout le temps de ma visite, j'avais été assez ingrat pour +la maison paternelle; je n'y avais que peu ou point pensé; mais à +peine eus-je repris le chemin de ma demeure, que ma conscience +enfantine m'en montra le chemin d'un air de reproche, et plus je +me sentis désolé, plus je compris que c'était là mon refuge, et +que ma mère était mon amie et ma consolation. + +À mesure que nous avancions, ce sentiment s'emparait de moi +davantage. Aussi, en reconnaissant sur la route tout ce qui +m'était familier et cher, je me sentais transporté du désir +d'arriver près de ma mère et de me jeter dans ses bras. Mais +Peggotty, au lieu de partager mes transports, cherchait à les +calmer (bien que très-tendrement) et elle avait l'air tout +embarrassé et mal à son aise. + +Blunderstone la Rookery devait cependant, en dépit des efforts de +Peggotty, apparaître devant moi, lorsque cela plairait au cheval +du voiturier. Je le vis enfin, comme je me le rappelle bien +encore, par cette froide matinée, sous un ciel gris qui annonçait +la pluie! + +La porte s'ouvrit; moitié riant, moitié pleurant, dans une douce +agitation, je levai les yeux pour voir ma mère. Ce n'était pas +elle, mais une servante inconnue. + +«Comment, Peggotty! dis-je d'un ton lamentable, elle n'est pas +encore revenue? + +-- Si, si, monsieur Davy, dit Peggotty, elle est revenue. Attendez +un moment, monsieur Davy, et... et je vous dirai quelque chose.» + +Au milieu de son agitation, Peggotty, naturellement fort +maladroite, mettait sa robe en lambeaux dans ses efforts pour +descendre de la carriole, mais j'étais trop étonné et trop +désappointé pour le lui dire. Quand elle fut descendue, elle me +prit par la main, me conduisit dans la cuisine, à ma grande +stupéfaction, puis ferma la porte. + +«Peggotty, dis-je tout effrayé, qu'est-ce qu'il y a donc? + +-- Il n'y a rien, mon cher monsieur Davy; que le bon Dieu vous +bénisse! répondit-elle, en affectant de prendre un air joyeux. + +-- Si, je suis sûr qu'il y a quelque chose. Où est maman? + +-- Où est maman, monsieur Davy? répéta Peggotty. + +-- Oui. Pourquoi n'est-elle pas à la grille, et pourquoi sommes- +nous entrés ici? Oh! Peggotty!» Mes yeux se remplissaient de +larmes et il me semblait que j'allais tomber. + +«Que Dieu le bénisse, ce cher enfant! cria Peggotty en me +saisissant par le bras. Qu'est-ce que vous avez? Mon chéri, +parlez-moi! + +-- Elle n'est pas morte, elle aussi? Oh! Peggotty, elle n'est pas +morte? + +-- Non!» s'écria Peggotty avec une énergie incroyable; puis elle +se rassit toute haletante, en disant que je lui avais porté un +coup. + +Je me mis à l'embrasser de toutes mes forces pour effacer le coup +ou pour lui en donner un autre qui rectifiât le premier, puis je +restai debout devant elle, silencieux et étonné. + +«Voyez-vous, mon chéri, j'aurais dû vous le dire plus tôt, reprit +Peggotty, mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. J'aurais dû le +faire peut-être, mais voilà... c'est que... je n'ai pas pu m'y +décider tout à fait. + +-- Continuez, Peggotty, dis-je plus effrayé que jamais. + +-- Monsieur Davy, dit Peggotty en dénouant son chapeau d'une main +tremblante et d'une voix entrecoupée, c'est que, voyez-vous, vous +avez un papa!» + +Je tremblai, puis je pâlis. Quelque chose, je ne saurais dire +quoi, quelque chose qui semblait venir du tombeau dans le +cimetière, comme si les morts s'étaient réveillés, avait passé +auprès de moi, répandant un souffle mortel. + +«Un autre, dit Peggotty. + +-- Un autre?» répétai-je. + +Peggotty toussa légèrement, comme si elle avait avalé quelque +chose qui lui raclât le gosier, puis me prenant la main, elle me +dit: + +«Venez le voir. + +-- Je ne veux pas le voir. + +-- Et votre maman,» dit Peggotty. + +Je ne reculai plus, et nous allâmes droit au grand salon, où elle +me laissa. Ma mère était assise à un coin de la cheminée; je vis +M. Murdstone assis à l'autre. Ma mère laissa tomber son ouvrage et +se leva précipitamment, mais timidement, à ce que je crus voir. + +«Maintenant, Clara, ma chère, dit M. Murdstone, souvenez-vous! Il +faut vous contenir, il faut toujours vous contenir! Davy, mon +garçon, comment vous portez-vous?» + +Je lui tendis la main. Après un moment de suspens, j'allai +embrasser ma mère: elle m'embrassa aussi, posa doucement la main +sur mon épaule, puis se remit à travailler. Je ne pouvais regarder +ni elle ni lui, mais je savais bien qu'il nous regardait tous +deux; je m'approchai de la fenêtre et je contemplai longtemps +quelques arbustes que les frimas faisaient ployer sous leur poids. + +Dès que je pus m'échapper, je montai l'escalier. Mon ancienne +chambre que j'aimais tant était toute changée, et je devais +habiter bien loin de là. Je redescendis pour voir si je trouverais +quelque chose qui n'eût pas changé: tout me paraissait si +différent! j'errai dans la cour, mais bientôt je fus forcé de +m'enfuir, car la niche, jadis vide, était maintenant occupée par +un grand chien, à la gueule profonde et à la crinière noire, un +vrai diable: à ma vue il s'était élancé vers moi comme pour me +happer. + + + + +CHAPITRE IV. + +Je tombe en disgrâce. + + +Si la chambre où on avait transporté mon lit pouvait rendre +témoignage de ce qui se passait dans ses murs, je pourrais, +aujourd'hui encore (qui est-ce qui demeure là? j'aimerais le +savoir), l'appeler en témoignage pour déclarer combien mon coeur +était désolé lorsque j'y rentrai ce soir-là. En remontant, +j'entendis le gros chien qui continuait d'aboyer après moi; la +chambre me paraissait triste et inconnue, j'étais aussi triste +qu'elle: je m'assis; mes petites mains se croisèrent +machinalement, et je me mis à penser. + +Je pensai aux choses les plus bizarres: À la forme de la chambre, +aux fentes du plafond, au papier qui recouvrait les murs, aux +défauts des carreaux qui faisaient des bosses ou des creux dans le +paysage, à ma table de toilette dont les trois pieds boiteux +avaient quelque chose de rechigné qui me rappela mistress Gummidge +lorsqu'elle songeait à l'Ancien. Et alors je pleurais, mais, sauf +que je me sentais tout gelé et misérable, je crois que je ne +savais pas bien pourquoi je pleurais. Enfin, dans mon désespoir, +il me vint à l'esprit que j'aimais passionnément la petite Émilie, +qu'on m'avait enlevé à elle pour m'amener dans un lieu où personne +ne m'aimait autant qu'elle. À force de me désoler de cette pensée, +je finis par me rouler dans un coin de mon couvre-pied et par +m'endormir en pleurant. + +Je me réveillai en entendant quelqu'un dire: «Le voilà!» Une main +découvrait doucement ma tête brûlante. Ma mère et Peggotty étaient +venues me chercher, et c'était la voix de l'une d'elles que +j'avais entendue. + +«Davy, dit ma mère, qu'est-ce que vous avez donc?» + +Comment pouvait-elle se demander cela? Je répondis: «Je n'ai +rien.» Mais je détournai la tête pour cacher le tremblement de ma +lèvre qui lui en aurait pu dire davantage. + +«Davy! dit ma mère, Davy, mon enfant!» + +Rien de ce qu'elle aurait pu dire ne m'aurait autant troublé que +ces simples mots: «Mon enfant!» Je cachai mes larmes dans mon +oreiller, et je repoussai la main de ma mère qui voulait m'attirer +vers elle. + +«C'est votre faute, Peggotty, méchante que vous êtes! dit ma mère. +Je le sais bien. Comment pouvez-vous, je vous le demande, avoir le +courage d'indisposer mon cher enfant contre moi ou contre ceux que +j'aime. Qu'est-ce que cela veut dire, Peggotty?» + +La pauvre Peggotty leva les yeux au ciel et répondit, en +commentant la prière d'actions de grâces que je répétais +habituellement après le dîner: + +«Que le Seigneur vous pardonne, mistress Copperfield, et puissiez- +vous ne jamais avoir à vous repentir de ce que vous venez de dire +là! + +-- Il y a de quoi me faire perdre la tête, s'écria ma mère, et +cela pendant une lune de miel, quand on devrait croire que mon +plus cruel ennemi ne voudrait pas m'enlever un peu de paix et de +bonheur. Davy, méchant enfant! Peggotty, atroce femme que vous +êtes! Oh! mon Dieu, s'écria ma mère en se tournant de l'un à +l'autre avec une irritation capricieuse, quel triste séjour que ce +monde, et dans un moment où on devrait s'attendre à n'avoir que +des choses agréables!» + +Je sentis tout d'un coup se poser sur moi une main qui n'était ni +celle de ma mère ni celle de Peggotty; je me glissai au pied de +mon lit. C'était la main de M. Murdstone qui tenait mon bras. + +«Qu'est-ce que cela signifie, Clara, mon amour? Avez-vous oublié? +Un peu de fermeté, ma chère! + +-- Je suis bien fâchée, Édouard, dit ma mère, je voulais être +raisonnable, mais je me sens si triste! + +-- Vraiment, dit-il, je suis fâché de vous entendre dire cela; +c'est commencer bien tôt, Clara. + +-- Je dis qu'il est bien dur qu'on me rende malheureuse en ce +moment, dit ma mère en faisant une petite moue; et c'est... c'est +bien dur... n'est-ce pas?» + +Il l'attira à lui, lui murmura quelques mots à l'oreille, et +l'embrassa. La tête de ma mère reposait sur son épaule, elle avait +passé son bras autour du cou de son mari; je compris dès lors +qu'il pourrait toujours, comme il le faisait alors, faire plier à +son gré une nature si flexible. + +-- Descendez, mon amour, dit M. Murdstone, David et moi nous +allons revenir tout à l'heure. Ma brave femme, dit-il en se +tournant vers Peggotty, lorsqu'il eut vu sortir ma mère de la +chambre, en l'accompagnant d'un gracieux sourire, ma brave femme, +et il la regardait d'un air menaçant, vous savez le nom de votre +maîtresse? + +-- Il y a longtemps qu'elle est ma maîtresse, monsieur, répondit +Peggotty, je dois le savoir. + +-- C'est vrai, répondit-il, mais tout à l'heure, en montant, j'ai +cru vous entendre l'appeler par un nom qui n'est pas le sien. Elle +a pris le mien, vous le savez. Ne l'oubliez pas, je vous prie.» + +Peggotty sortit sans répondre autrement que par une révérence, +tout en me lançant des regards inquiets; elle avait probablement +compris qu'on voulait qu'elle s'en allât, et elle n'avait point +d'excuse à donner pour rester. + +Lorsque nous fûmes tous deux seuls, il ferma la porte, et +s'asseyant sur une chaise devant laquelle il se tenait debout, il +fixa sur moi un regard perçant; mes yeux à moi s'attachaient aux +siens. Il me semble encore entendre battre mon petit coeur. + +«David, dit-il, et ses lèvres minces se serraient l'une contre +l'autre, quand j'ai à réduire un cheval ou un chien entêté, +qu'est-ce que je fais, selon vous? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Je le bats.» + +Je lui avais répondu d'une voix presque éteinte, mais je sentais +maintenant que la respiration me manquait tout à fait. + +«Je le fais céder et demander grâce. Je me dis, voilà un drôle que +je veux dompter, et quand même cela devrait lui coûter tout le +sang qu'il a dans les veines, j'en viendrai à bout. Qu'est-ce que +je vois-là sur votre joue? + +-- C'est de la boue, répondis-je.» + +Il savait aussi bien que moi que c'était la trace de mes larmes; +mais quand même il m'aurait adressé vingt fois la même question, +en m'assommant de coups chaque fois, je crois que mon petit coeur +se serait brisé avant que je lui répondisse autrement. + +«Pour un enfant, vous avez beaucoup d'intelligence, dit-il avec le +sourire grave qui lui était familier, et vous m'avez compris, je +le vois. Lavez-vous la figure, monsieur, et descendez avec moi.» + +Il me montra la toilette, celle que je comparais dans mon esprit à +mistress Gummidge, et me fit signe de la tête de lui obéir +immédiatement. Je ne doutais pas alors, et je doute encore moins +maintenant, qu'il ne fût tout prêt à me rouer de coups, sans le +moindre scrupule, si j'avais hésité. + +«Clara, ma chère, dit-il, lorsque je lui eus obéi et que nous +fûmes descendus au salon, sa main toujours appuyée sur mon bras, +on ne vous tourmentera plus, j'espère. Nous corrigerons notre +petit caractère.» + +Dieu m'est témoin qu'en ce moment un mot de tendresse aurait pu me +rendre meilleur pour toute ma vie, peut-être faire de moi une +autre créature. En m'encourageant et en m'expliquant ce qui +s'était passé, en m'assurant que j'étais le bienvenu et que ce +serait toujours là mon chez moi, M. Murdstone aurait pu attirer à +lui mon coeur, au lieu de s'assurer une obéissance hypocrite; au +lieu de le haïr, j'aurais pu le respecter. Il me sembla que ma +mère était fâchée de me voir là debout au milieu de la chambre, +l'air malheureux et effaré, et que, lorsqu'elle me vit aller +timidement m'asseoir, ses yeux me suivirent plus tristement +encore, comme si elle eût souhaité me voir plutôt courir gaiement; +mais alors elle ne me dit pas un mot, et plus tard, il n'était +plus temps. + +Nous dînâmes seuls, tous les trois. Il avait l'air d'aimer +beaucoup ma mère, ce qui ne me réconciliait pas avec lui, j'en ai +bien peur, et elle, elle l'aimait beaucoup. Je compris à leur +conversation qu'ils attendaient ce même soir une soeur aînée de +M. Murdstone qui venait demeurer avec eux. Je ne me rappelle pas +bien si c'est alors ou plus tard que j'appris, que, sans être +positivement dans le commerce, il avait une part annuelle dans les +bénéfices d'un négociant en vins de Londres, et que sa soeur avait +le même intérêt que lui dans cette maison qui était liée avec sa +famille depuis le temps de son arrière grand-père; en tout cas, +j'en parle ici par occasion. + +Après le dîner, nous étions assis au coin du feu, et je méditais +d'aller retrouver Peggotty, mais la crainte que j'avais de mon +nouveau maître m'ôtait la hardiesse de m'échapper, lorsqu'on +entendit une voiture s'arrêter à la grille du jardin; M. Murdstone +sortit pour aller voir qui c'était; ma mère se leva aussi. Je la +suivais timidement, quand à la porte du salon elle s'arrêta, et +profitant de l'obscurité, elle me prit dans ses bras comme elle +faisait jadis, en me disant tout bas qu'il fallait aimer mon +nouveau père et lui obéir. Elle me parlait rapidement et en +cachette comme si elle faisait mal, mais très-tendrement, et elle +me tint une main dans la sienne jusqu'à ce que nous fûmes près de +l'endroit du jardin où était son mari, alors elle lâcha ma main et +passa la sienne dans le bras de M. Murdstone. + +C'était miss Murdstone qui venait d'arriver; elle avait l'air +sinistre, les cheveux noirs comme son frère, auquel elle +ressemblait beaucoup de figure et de manières; ses sourcils épais +se croisaient presque sur son grand nez, comme si elle eût reporté +là les favoris que son sexe ne lui permettait pas de garder à leur +place naturelle. Elle était suivie de deux caisses noires, dures +et farouches comme elle; sur le couvercle on lisait ses initiales +en clous de cuivre. Quand elle voulut payer le cocher, elle tira +son argent d'une bourse d'acier, elle la renferma ensuite dans un +sac qui avait plutôt l'air d'une prison portative suspendue à son +bras au moyen d'une lourde chaîne, et qui claquait en se fermant +comme une trappe. Je n'avais jamais vu de dame aussi métallique +que miss Murdstone. + +On la fit entrer dans le salon avec une foule de souhaits de +bienvenue, et là elle salua solennellement ma mère comme sa +nouvelle et proche parente; puis, levant les yeux sur moi, elle +dit: + +«Est-ce votre fils, ma belle-soeur?» + +Ma mère dit que oui. + +«En général, dit miss Murdstone, je n'aime pas les garçons. +Comment vous portez-vous, petit garçon?» + +Je répondis à ce discours obligeant que je me portais très-bien et +que j'espérais qu'il en était de même pour elle, mais j'y mis si +peu de grâce que miss Murdstone me jugea immédiatement en deux +mots: + +«Mauvaises manières!» + +Après avoir prononcé cette sentence d'une voix très-sèche, elle +demanda à voir sa chambre, qui devint dès lors pour moi un lieu de +terreur et d'épouvante. Jamais on n'y vit les deux malles noires +s'ouvrir ni rester entr'ouvertes. Une ou deux fois, en passant +timidement ma tête à la porte entrebâillée, je vis, en l'absence +de miss Murdstone, une série de petits bijoux et de chaînes +d'acier pendus autour de la glace dans un appareil formidable; +c'était, dans les jours de grande toilette, la parure de miss +Murdstone. + +Je crus comprendre qu'elle venait s'installer chez nous pour tout +de bon, et qu'elle n'avait nulle intention de jamais repartir. Le +lendemain matin elle commença à aider ma mère et elle passa toute +la journée à mettre tout en ordre, sans respecter en rien les +anciens arrangements. Une des premières choses remarquables que +j'observai en miss Murdstone, c'est qu'elle était constamment +poursuivie par le soupçon que les domestiques tenaient un homme +caché quelque part dans la maison. Sous l'influence de cette +conviction, elle se plongeait dans la cave au charbon aux heures +les plus étranges, et il ne lui arrivait presque jamais d'ouvrir +la porte d'un petit recoin obscur sans la refermer brusquement, +dans la persuasion, sans doute, qu'elle le tenait. + +Bien que miss Murdstone n'eût rien de très-aérien, elle se levait +aussitôt que les alouettes. Avant que personne eût bougé dans la +maison, elle était toujours, à ce que je crois encore aujourd'hui, +à la recherche de son homme. Peggotty assurait qu'elle dormait un +oeil ouvert, mais je n'étais pas de son avis, car, lorsqu'elle eut +avancé cette opinion, je voulus en faire sur moi l'expérience, et +je la trouvai tout à fait impraticable. + +Le matin qui suivit son arrivée elle avait sonné avant le premier +chant du coq. Quand ma mère descendit pour le déjeuner, miss +Murdstone s'approcha d'elle, au moment où elle allait faire le +thé, posa une seconde sa joue contre la sienne, c'était sa manière +d'embrasser, et lui dit: + +«Vous savez, ma chère Clara, que je suis venue ici pour vous +épargner toute espèce d'embarras. Vous êtes beaucoup trop jolie et +trop enfant (ma mère rougit et sourit, ce rôle semblait ne pas lui +trop déplaire) pour vous charger de devoirs que je pourrai remplir +à votre place. Ainsi, ma chère, si vous voulez bien me donner vos +clefs, à l'avenir je m'occuperai de tout cela.» + +À partir de ce jour, miss Murdstone garda les clefs dans son sac +d'acier durant la journée, sous son oreiller pendant la nuit, et +ma mère n'eut pas à s'en occuper plus que moi. + +Ma mère n'abandonna pourtant pas son autorité à une autre sans +essayer de protester. Un soir que miss Murdstone développait à son +frère certains plans intérieurs auxquels il donnait son +approbation, ma mère se mit tout d'un coup à pleurer en disant +qu'il lui semblait qu'au moins on aurait pu la consulter. + +«Clara! dit sévèrement M. Murdstone, Clara! vous m'étonnez. + +-- Oh, vous pouvez bien dire que je vous étonne, Édouard, s'écria +ma mère, et répéter qu'il faut de la fermeté, mais je suis bien +sûre que cela ne vous plairait pas plus qu'à moi.» + +Ici je ferai remarquer que la fermeté était la qualité dominante +dont se piquaient M. et miss Murdstone. Je ne sais pas quel nom +j'eusse donné alors à cette fermeté, mais je sentais très- +clairement que c'était, sous un autre nom, une véritable tyrannie, +une humeur opiniâtre, arrogante et diabolique qui leur était +commune à tous deux. Leur doctrine, la voici. M. Murdstone était +ferme; personne autour de lui ne devait être aussi ferme que +M. Murdstone; personne autour de lui ne devait être le moins du +monde ferme, car tous devaient plier devant lui. Miss Murdstone +faisait exception. Il lui était permis d'être ferme, mais +seulement par alliance, et à un degré inférieur et tributaire. Ma +mère était une autre exception. Il lui était permis d'être ferme; +cela lui était même recommandé; mais seulement à condition d'obéir +à leur fermeté, et de croire fermement qu'il n'y avait qu'eux sur +la terre qui eussent de la fermeté. + +«Il est bien dur, disait ma mère, que dans ma maison... + +-- Dans _ma_ maison? répéta M. Murdstone. Clara! + +-- Dans _notre_ maison, je veux dire, balbutia ma mère, évidemment +très-effrayée, j'espère que vous savez ce que je veux dire, +Édouard, il est bien dur que dans notre maison je n'aie pas la +permission de dire un mot sur les affaires du ménage. Je m'en +tirais certainement très-bien avant notre mariage. Il y a des +témoins, dit ma mère en sanglotant, demandez à Peggotty si je ne +m'en tirais pas très-bien quand on ne se mêlait pas de mes +affaires. + +-- Édouard, dit miss Murdstone, mettons fin à tout ceci. Je pars +demain. + +-- Jane Murdstone, dit son frère, taisez-vous! On croirait à vous +entendre que vous ne me connaissez pas? + +-- Je puis bien dire, reprit ma pauvre mère, qui perdait du +terrain et qui pleurait à chaudes larmes, je puis bien dire que je +ne désire pas que personne s'en aille. Je serais très-malheureuse +et très-misérable si quelqu'un s'en allait. Je ne demande pas +grand'chose. Je ne suis pas déraisonnable. Je demande seulement +qu'on me consulte quelquefois. Je suis très-reconnaissante à tous +ceux qui veulent bien m'aider, et je demande seulement qu'on me +consulte quelquefois pour la forme. Je croyais autrefois que vous +m'aimiez parce que j'étais jeune et sans expérience. Édouard, je +me rappelle bien que vous me le disiez alors, mais maintenant vous +avez l'air de me haïr à cause de cela même, vous êtes si sévère! + +-- Édouard, dit miss Murdstone une seconde fois, mettons fin à +tout ceci. Je pars demain. + +-- Jane Murdstone, répondit M. Murdstone d'une voix de tonnerre. +Voulez-vous vous taire? Comment osez-vous?...» + +Miss Murdstone tira de prison son mouchoir de poche, et le mit +devant ses yeux. + +«Clara, continua-t-il en se tournant vers ma mère, vous me +surprenez! Vous m'étonnez! Oui, j'avais eu quelque plaisir à +épouser une personne simple et sans expérience; je voulais former +son caractère et lui donner un peu de cette fermeté et de cette +décision dont elle avait besoin. Mais quand Jane Murdstone a la +bonté de venir m'aider dans cette entreprise, quand elle consent à +remplir, par affection pour moi, une condition qui est presque +celle d'une femme de charge, et quand je vois que, pour la +récompenser, on la traite grossièrement... + +-- Oh, je vous en prie, Édouard, je vous en prie, cria ma mère, ne +m'accusez pas d'ingratitude. Je ne suis pas ingrate, assurément. +Personne ne me l'a jamais reproché. J'ai bien des défauts, mais je +n'ai pas celui-là. Oh non, mon ami! + +-- Quand je vois, reprit-il, sitôt que ma mère eut fini de parler, +quand je vois qu'on traite grossièrement Jane Murdstone, mes +sentiments s'altèrent et se refroidissent. + +-- Oh ne dites pas cela, mon ami, reprit ma mère d'un ton +suppliant. Oh non, Édouard, je ne peux pas le supporter. Quelques +défauts que je puisse avoir, je suis affectueuse. Je sais que je +suis affectueuse. Je ne le dirais pas si je n'en étais pas bien +sûre. Demandez à Peggotty. Elle vous dira, j'en suis sûre, que je +suis affectueuse. + +-- Il n'y a point de faiblesse, quelle qu'elle soit, qui puisse +avoir le moindre poids à mes yeux, Clara, répondit M. Murdstone, +remettez-vous. + +-- Je vous en prie, soyons toujours bien ensemble, dit ma mère. Je +ne pourrais supporter la froideur ou la dureté. Je suis si fâchée! +J'ai bien des défauts, je le sais, et c'est très-bon à vous, +Édouard, qui avez tant de force d'âme, de chercher à me corriger. +Jane, je ne fais d'objection à rien. Je serais au désespoir si +vous aviez l'idée de nous quitter... Ma mère ne put aller plus +loin. + +-- Jane Murdstone, dit M. Murdstone à sa soeur, des paroles +amères, sont, je l'espère, peu ordinaires entre nous. Ce n'est pas +ma faute s'il s'est passé ce soir une scène si étrange: j'y ai été +entraîné par d'autres. Ce n'est pas non plus votre faute, vous y +avez été entraînée par d'autres. Cherchons tous deux à l'oublier. +Et comme, ajouta-t-il, après ces paroles magnanimes, cette scène +est peu convenable devant l'enfant, David, allez vous coucher!» + +Mes larmes m'empêchaient de trouver la porte. J'étais si désolé du +chagrin de ma mère! Je sortis à tâtons, et je montai à +l'aveuglette jusqu'à ma chambre, sans avoir seulement le courage +de dire bonsoir à Peggotty, ni de lui demander une lumière. Quand +elle vint une heure après voir ce que je faisais, elle me réveilla +en entrant et me dit que ma mère s'était couchée assez souffrante, +et que M. et miss Murdstone étaient restés seuls au salon. + +Le lendemain matin je descendais plus tôt que de coutume, lorsque, +en passant près de la porte de la salle à manger, j'entendis la +voix de ma mère. Elle demandait très-humblement à miss Murdstone +de lui pardonner, ce que miss Murdstone lui accordait, et une +réconciliation complète avait lieu. Depuis je n'ai jamais vu ma +mère dire son avis sur la moindre chose, sans avoir d'abord +consulté miss Murdstone, ou sans s'être assurée, par quelques +moyens positifs, de l'opinion de miss Murdstone, et je n'ai jamais +vu miss Murdstone, les jours où elle était en colère (toute ferme +qu'elle était, elle avait cette faiblesse) avancer la main vers +son sac comme pour en tirer les clefs et les rendre, sans voir en +même temps ma mère pâmée de frayeur. + +La teinte sombre qui dominait dans le sang des Murdstone +assombrissait aussi la religion des Murdstone qui était austère et +farouche. J'ai pensé depuis que c'était la conséquence nécessaire +de la fermeté de M. Murdstone qui ne pouvait souffrir que personne +échappât aux châtiments les plus sévères qu'il pût inventer. Quoi +qu'il en soit, je me rappelle bien les visages menaçants qui +m'entouraient quand j'allais à l'église, et comme tout était +changé autour de moi. Ce dimanche tant redouté paraît de nouveau, +et j'entre le premier dans notre ancien banc, comme un captif +qu'on amène sous bonne escorte, pour assister au service des +condamnés. Voilà miss Murdstone, avec sa robe de velours noir qui +a l'air d'avoir été taillée dans un drap mortuaire: elle me suit +de très-près; puis ma mère, puis son mari. Il n'y a plus, comme +jadis, de Peggotty. J'entends miss Murdstone qui marmotte les +réponses, en appuyant avec une énergie cruelle sur tous les mots +terribles. Je la vois rouler tout autour de l'église ses grands +yeux noirs quand elle dit «misérables pécheurs» comme si elle +appelait par leurs noms tous les membres de la congrégation. Je +vois parfois, ma mère, remuant timidement les lèvres, entre sa +belle-soeur et son mari, qui font résonner les prières à ses +oreilles comme le grondement d'un tonnerre éloigné. Je me demande, +saisi d'une crainte soudaine, s'il est probable que notre bon +vieux pasteur soit dans l'erreur, que M. et miss Murdstone aient +raison, et que tous les anges du ciel soient des anges +destructeurs. Et si, par malheur, je remue le petit doigt ou que +je bouge la tête, miss Murdstone me donne dans les côtes avec son +livre de prières de bonnes bourrades qui me font grand mal. + +Je vois encore, en revenant à la maison, quelques-uns de nos +voisins, qui regardent ma mère, puis moi, et qui se parlent à +l'oreille. Plus loin, quand le trio marche devant, et que je reste +un peu en arrière, je me demande s'il est vrai que ma mère marche +d'un pas moins joyeux, et que sa beauté ait déjà presque +entièrement disparu. Enfin je me demande si nos voisins se +rappellent comme moi le temps où nous revenions de l'église moi et +ma mère, et je passe toute cette triste journée à me creuser la +tête à ce sujet. + +Il avait plusieurs fois été question de me mettre en pension. +M. et miss Murdstone l'avaient proposé, et ma mère avait, bien +entendu, été de leur avis. Cependant, il n'y avait encore rien de +décidé. En attendant je prenais mes leçons à la maison. + +Comment pourrais-je oublier ces leçons? Ma mère y présidait +nominalement, mais en réalité je les recevais de M. Murdstone et +de sa soeur qui étaient toujours présents, et qui trouvaient +l'occasion favorable pour donner à ma mère quelques notions de +cette fermeté, si mal nommée, qui était le fléau de nos deux +existences. Je crois qu'ils me gardaient à la maison dans ce seul +but. J'avais assez de facilité et de plaisir à apprendre, quand +nous vivions seuls ensemble, moi et ma mère. Je me souviens du +temps où j'apprenais l'alphabet sur ses genoux. Aujourd'hui encore +quand je regarde les grosses lettres noires du livre d'office, la +nouveauté alors embarrassante pour moi de leur forme, et les +contours alors faciles à retenir de l'O, de l'L et de l'S, me +reviennent à l'esprit comme aux jours de mon enfance; mais ils ne +me rappellent nul souvenir de dégoût ou de regret. Au contraire, +il me semble que j'ai été conduit à travers un sentier de fleurs +jusqu'au livre des crocodiles, encouragé le long du chemin par la +douce voix de ma mère. Mais les leçons solennelles qui suivirent +celles-là furent un coup mortel porté à mon repos, un labeur +pénible, un chagrin de tous les jours. Elles étaient très-longues, +très-nombreuses, très-difficiles. La plupart étaient parfaitement +inintelligibles pour moi; et j'en avais bien peur, autant, je +crois, que ma pauvre mère. + +Voici comment les choses se passaient presque tous les matins. + +Je descends après le déjeuner dans le petit salon avec mes livres, +mon cahier et une ardoise. Ma mère m'attend près de son pupitre, +mais elle n'est pas si disposée à m'entendre que M. Murdstone, qui +fait semblant de lire dans son fauteuil près de la fenêtre, ou de +miss Murdstone, qui enfile des perles d'acier à côté de ma mère. +La vue de ces deux personnages exerce sur moi une telle influence, +que je commence à sentir m'échapper, pour courir la prétentaine, +les mots que j'ai eu tant de peine à me fourrer dans la tête. Par +parenthèse, j'aimerais bien qu'on pût me dire où vont ces mots? + +Je tends mon premier livre à ma mère. C'est un livre de grammaire, +ou d'histoire, ou de géographie. Avant de le lui donner, je jette +un dernier regard de désespoir sur la page, et je pars au grand +galop pour la réciter tandis que je la sais encore un peu. Je +saute un mot. M. Murdstone lève les yeux. Je saute un autre mot. +Miss Murdstone lève les yeux. Je rougis, je passe une demi- +douzaine de mots, et je m'arrête. Je crois que ma mère me +montrerait bien le livre, si elle l'osait, mais elle n'ose pas, et +me dit doucement: + +«Oh! Davy! Davy! + +-- Voyons, Clara, dit M. Murdstone, soyez ferme avec cet enfant. +Ne dites pas: «Oh! Davy! Davy!» C'est un enfantillage, il sait, ou +il ne sait pas sa leçon. + +-- Il ne la sait pas, reprit miss Murdstone d'une voix terrible. + +-- J'en ai peur, dit ma mère. + +-- Vous voyez bien, Clara, ajouta miss Murdstone, qu'il faut lui +rendre le livre et qu'il aille rapprendre sa leçon. + +-- Oui, certainement, dit ma mère, c'est ce que je vais faire, ma +chère Jane. Voyons Davy, recommence, et ne sois pas si stupide.» + +J'obéis à la première de ces injonctions, et je me remets à +apprendre, mais je ne réussis pas en ce qui concerne la seconde, +car je suis plus stupide que jamais. Je m'arrête avant d'arriver à +l'endroit fatal, à un passage que je savais parfaitement tout à +l'heure, et je me mets à réfléchir, mais ce n'est pas à ma leçon +que je réfléchis. Je pense au nombre de mètres de tulle qu'on peut +avoir employés au bonnet de miss Murdstone, ou bien au prix qu'a +dû coûter la robe de chambre de M. Murdstone, ou à quelque autre +problème absurde qui ne me regarde pas, et dont je n'aurai jamais +que faire. M. Murdstone fait un geste d'impatience que j'attends +depuis longtemps. Miss Murdstone en fait autant. Ma mère les +regarde d'un air résigné, ferme le livre et le met de côté comme +un arriéré que j'aurai à acquitter quand mes autres devoirs seront +finis. + +Bientôt le nombre des arriérés va grossissant comme une boule de +neige. Plus il augmente, et plus je deviens bête. Le cas est +tellement désespéré, et je sens qu'on me farcit la tête d'une +telle quantité de sottises, que je renonce à l'idée de pouvoir +jamais m'en tirer et que je m'abandonne à mon sort. Il y a quelque +chose de profondément mélancolique dans les regards désespérés que +nous nous jetons ma mère et moi, à chaque nouvelle erreur. Mais le +plus terrible moment de ces malheureuses leçons, c'est quand ma +mère, croyant que personne ne la regarde, essaye de me souffler le +mot fatal. À cet instant miss Murdstone, qui depuis longtemps est +aux aguets, dit d'une voix grave: + +«Clara!» + +Ma mère tressaille, rougit et sourit faiblement; M. Murdstone se +lève, prend le livre, me le jette à la tête, ou me donne un +soufflet, et me fait sortir brusquement de la chambre. + +Quand j'ai fini d'apprendre mes leçons, il me reste encore à faire +ce qu'il y a de plus terrible, une effrayante multiplication. +C'est une torture inventée à mon usage, et M. Murdstone me dicte +lui-même cet énoncé: + +«Je vais chez un marchand de fromages, j'achète cinq mille +fromages de Glocester à six pence pièce, ce qui fait en tout...» + +Je vois la joie secrète de miss Murdstone. Je médite sur ces +fromages sans le moindre résultat, jusqu'à l'heure du dîner; je me +noircis les doigts à force de tripoter mon ardoise. On me donne un +morceau de pain sec pour m'aider à compter mes fromages, et je +passe en pénitence le reste de la soirée. + +Il me semble, autant que je puis me le rappeler, que c'était ainsi +que finissaient presque toujours mes malheureuses leçons. Je m'en +serais très-bien tiré sans les Murdstone; mais les Murdstone +exerçaient sur moi une sorte de fascination, comme celle d'un +serpent à sonnette vis-à-vis d'un petit oiseau. Même lorsqu'il +m'arrivait de passer assez bien la matinée, je n'y gagnais autre +chose que mon dîner; car miss Murdstone ne pouvait souffrir de me +voir loin de mes cahiers, et si j'avais la folie de laisser +apercevoir que je n'étais pas occupé, elle appelait sur moi +l'attention de son frère, en disant: + +«Clara, ma chère, il n'y a rien de tel que le travail; donnez un +devoir à ce garçon,» et on me remettait à l'ouvrage. Quant à jouer +avec d'autres enfants de mon âge, cela m'arrivait rarement, car la +sombre théologie des Murdstone leur faisait envisager tous les +enfants comme une race de petites vipères; (et pourtant il y eut +jadis un Enfant placé au milieu des Disciples!); et à les croire, +ils n'étaient bons qu'à se corrompre mutuellement. + +Le résultat de ce traitement qui dura pendant six mois au moins, +fut, comme on pouvait bien le croire, de me rendre grognon, triste +et maussade. Ce qui y contribuait aussi infiniment, c'était qu'on +m'éloignait toujours davantage de ma mère. Une seule chose +m'empêchait de m'abrutir absolument. Mon père avait laissé dans un +cabinet, au second, une petite collection de livres; ma chambre +était à côté, et personne ne songeait à cette bibliothèque. Peu à +peu _Roderick Random, Peregrine Pickle, Humphrey Clinker, Tom +Jones, le Vicaire de Wakefield, don Quichotte, Gil Blas et +Robinson Crusoé_, sortirent, glorieux bataillon, de cette +précieuse petite chambre pour me tenir compagnie. Ils tenaient mon +imagination en éveil; ils me donnaient l'espoir d'échapper un jour +à ce lieu. Ni ces livres, ni les _Mille et une Nuits_, ni les +histoires des génies, ne me faisaient de mal, car le mal qui +pouvait s'y trouver ne m'atteignait pas; je n'y comprenais rien. +Je m'étonne aujourd'hui du temps que je trouvais pour lire ces +livres, au milieu de mes méditations et de mes chagrins sur des +sujets plus pénibles. Je m'étonne encore de la consolation que je +trouvais au milieu de mes petites épreuves, qui étaient grandes +pour moi, à m'identifier avec tous ceux que j'aimais dans ces +histoires où, naturellement, tous les méchants étaient pour moi +M. et miss Murdstone. J'ai été pendant plus de huit jours Tom +Jones (un Tom Jones d'enfant, la plus innocente des créatures). +Pendant un grand mois, je me suis cru un Roderick Random. J'avais +la passion des récits de voyages; il y en avait quelques-uns sur +les planches de la bibliothèque, et je me rappelle que pendant des +jours entiers, je parcourais l'étage que j'habitais, armé d'une +traverse d'embouchoir de bottes, pour représenter le capitaine un +tel, de la marine royale, en grand danger d'être attaqué par les +sauvages, et résolu à vendre chèrement sa vie. Le capitaine avait +beau recevoir des soufflets tout en conjuguant ses verbes latins, +jamais il n'abandonnait sa dignité. Moi, je perdais la mienne, +mais le capitaine était un capitaine, un héros, en dépit de toutes +les grammaires, et de toutes les langues vivantes ou mortes qui +pouvaient exister sur la terre. + +C'était ma seule et ma fidèle consolation. Quand j'y pense, je +revois toujours devant moi une belle soirée d'été; les enfants du +village jouaient dans le cimetière, et moi, je lisais dans mon +lit, comme si ma vie en eût dépendu. Toutes les granges du +voisinage, toutes les pierres de l'église, tous les coins du +cimetière, avaient, dans mon esprit, quelque association avec ces +fameux livres et représentaient quelque endroit célèbre de mes +lectures. J'ai vu Tom Pipes gravir le clocher de l'église; j'ai +remarqué Strass, son sac sur le dos, assis sur la barrière pour +s'y reposer, et je sais que le _commodore_ Trunnion présidait le +club avec M. Pickle dans la salle du petit cabaret de notre +village. + +Le lecteur sait maintenant aussi bien que moi où j'en étais à +cette époque de mon enfance que je vais reprendre. + +Un matin, en descendant dans le salon avec mes livres, je vis que +ma mère avait l'air soucieux, que miss Murdstone avait l'air +ferme, et que M. Murdstone ficelait quelque chose au bas de sa +canne, petit jonc élastique qu'il se mit à faire tournoyer en +l'air à mon arrivée. + +«Puisque je vous dis, Clara, disait M. Murdstone, que j'ai souvent +été fouetté moi-même. + +-- Bien certainement, dit miss Murdstone. + +-- Certainement, ma chère Jane, balbutia timidement ma mère; mais +croyez-vous que cela ait fait du bien à Édouard? + +-- Croyez-vous que cela ait fait du mal à Édouard, Clara? reprit +gravement M. Murdstone. + +-- C'est là toute la question,» dit sa soeur. + +À cela ma mère répondit: «Certainement, ma chère Jane,» et ne dit +plus un mot. + +Je sentais que j'étais personnellement intéressé à ce dialogue, et +je cherchais les yeux de M. Murdstone qui se fixèrent sur les +miens. + +«Maintenant, Davy, dit-il, et ses yeux étincelaient, il faut que +vous soyez plus attentif aujourd'hui que de coutume.» Il fit de +nouveau cingler sa canne, puis, ayant fini ces préparatifs, il la +posa à côté de lui avec un regard expressif, et prit son livre. + +C'était, pour le début, un bon moyen de me donner de la présence +d'esprit! Je sentais les mots de mes leçons m'échapper, non pas un +à un, mais par lignes et pages entières. J'essayai de les +rattraper, mais il me semblait, si je puis ainsi dire, qu'ils +s'étaient mis des patins ou des ailes pour glisser loin de moi +avec une rapidité que rien ne pouvait arrêter. + +Le commencement fut mauvais, la suite encore plus déplorable: +j'étais justement arrivé résolu, ce jour-là, à me distinguer; je +me croyais très-bien préparé, mais il se trouva que c'était une +erreur grossière. Chaque volume qu'on posa sur la table, après la +récitation, ajouta son contingent à la masse des arriérés: miss +Murdstone ne nous quittait pas des yeux. Enfin, quand nous +arrivâmes au problème des cinq mille fromages (ce jour-là ce fut +des coups de bâton qu'on me fit multiplier, je m'en souviens très- +bien), ma mère fondit en larmes. + +«Clara! dit miss Murdstone de sa voix d'avertissement. + +-- Je suis un peu souffrante, je crois, ma chère Jane,» dit ma +mère. + +Je le vis regarder sa soeur d'un air solennel, puis il se leva et +dit, en prenant sa canne: + +«Vraiment, Jane, nous ne pouvons nous attendre à ce que Clara +supporte avec une fermeté parfaite la peine et le tourment que +David lui a causés aujourd'hui. Ce serait trop héroïque. Clara a +fait de grands progrès, mais ce serait trop lui demander. David, +nous allons monter ensemble, mon garçon.» + +Comme il m'emmenait, ma mère courut vers nous. Miss Murdstone dit: +«Clara, est-ce que vous êtes folle?» et l'arrêta. Je vis ma mère +se boucher les oreilles, puis je l'entendis pleurer. + +Il monta dans ma chambre, lentement et gravement. Je suis sûr +qu'il était ravi de cet appareil solennel de justice exécutive. +Quand nous fûmes entrés, il passa tout d'un coup ma tête sous son +bras. + +«Monsieur Murdstone! monsieur! m'écriai-je. Non, je vous en prie, +ne me battez pas! J'ai essayé d'apprendre, monsieur, mais je ne +peux pas réciter, quand miss Murdstone et vous vous êtes là. +Vraiment, je ne peux pas! + +-- Vous ne pouvez pas, David? Nous verrons ça.» + +Il tenait ma tête sous son bras, comme dans un étau, mais je +m'entortillais si bien autour de lui, en le suppliant de ne pas me +battre, que je l'arrêtai un instant. Ce ne fut que pour un +instant, hélas! car il me battit cruellement la minute d'après. Je +saisis entre mes dents la main qui me retenait, et je la mordis de +toutes mes forces. Je grince encore des dents rien que d'y penser. + +Alors il me battit comme s'il voulait me tuer. Au milieu du bruit +que nous faisions, j'entendais courir sur l'escalier, puis +pleurer; j'entendais pleurer ma mère et Peggotty. Il s'en alla, +ferma la porte à clef, et je restai seul, couché par terre, tout +en nage, écorché, brûlant, furieux comme un petit diable. + +Je me rappelle la tranquillité morne qui régnait dans la maison +lorsque je revins un peu à moi-même! Je me rappelle à quel point +je me sentis devenu méchant, quand ma douleur et ma colère +commencèrent à s'apaiser! + +J'écoutai longtemps: on n'entendait rien. Je me relevai +péniblement et j'allai me mettre devant la glace; je fus effrayé +de me voir, le visage rouge, enflé, affreux. Les coups de +M. Murdstone m'avaient déchiré la peau, je me sentais tout +endolori; à chaque mouvement que je faisais, je me remettais à +pleurer; mais ce n'était rien en comparaison du sentiment de ma +faute. Je crois que je me trouvais plus coupable que si j'avais +été le plus atroce criminel. + +Il commençait à faire nuit, je fermai la fenêtre (longtemps +j'étais resté étendu, la tête appuyée contre l'embrasure, +pleurant, dormant, écoutant tour à tour), quand j'entendis tourner +la clef, et que miss Murdstone entra avec un peu de pain et de +viande et un bol de lait. Elle les posa sur la table sans dire un +mot, me regarda un instant avec une fermeté exemplaire, puis se +retira en fermant la porte après elle. + +Il faisait nuit depuis longtemps que j'étais toujours assis près +de la fenêtre, me demandant s'il ne viendrait plus personne. Quand +j'en eus perdu l'espérance, je me déshabillai et me couchai, puis +je commençai à songer avec terreur à ce que j'allais devenir. +L'acte que j'avais commis ne constituait-il pas un crime légal? Ne +serais-je pas emmené en prison? N'y avait-il pas pour moi quelque +danger d'être pendu? + +Je n'oublierai jamais mon réveil le lendemain matin; comment je me +sentis d'abord gai et reposé, puis bientôt accablé par mes cruels +souvenirs. Miss Murdstone parut avant que je fusse levé; elle me +dit, en peu de mots, que je pouvais aller au jardin et m'y +promener une demi-heure, pas plus longtemps; puis elle se retira +en laissant la porte ouverte, pour que je pusse profiter de la +permission. + +C'est ce que je fis ce jour-là, et tout le temps que dura mon +emprisonnement, qui se prolongea cinq jours. Si j'avais pu voir ma +mère seule, je me serais jeté à ses genoux et je l'aurais suppliée +de me pardonner; mais je ne voyais absolument que miss Murdstone, +excepté le soir, au moment de la prière: miss Murdstone venait +alors me chercher quand tout le monde était déjà à sa place; elle +me mettait, comme un jeune bandit, tout seul près de la porte; +puis ma geôlière m'emmenait solennellement, avant que personne eût +pu se relever. Je voyais seulement que ma mère était aussi loin de +moi que faire se pouvait, et tournait la tête d'un autre côté, en +sorte que jamais je ne pus voir son visage; M. Murdstone avait la +main enveloppée dans un grand mouchoir de batiste. + +Il me serait impossible de donner une idée de la longueur de ces +cinq jours. Dans mon souvenir, ce sont des années. Je me vois +encore écoutant le plus petit bruit dans la maison; le tintement +des sonnettes, le bruit des portes qu'on ouvrait ou qu'on fermait, +le murmure des voix, le son des pas sur l'escalier, je prêtais +l'oreille aux rires, aux joyeux sifflements, aux chants du dehors, +qui me paraissaient bien tristes dans ma solitude et dans mon +chagrin; j'observais le pas inégal des heures, surtout le soir +quand je me réveillais croyant que c'était le matin et que je +découvrais qu'on n'était pas encore couché et que j'avais encore +la nuit devant moi. Les rêves et les cauchemars les plus +lamentables venaient troubler mon sommeil; le matin, à midi, le +soir, je regardais d'un coin de la chambre, les enfants qui +jouaient dans le cimetière, sans oser m'approcher de la fenêtre, +de peur qu'ils ne vissent que j'étais en prison; je m'étonnais de +ne plus jamais entendre ma propre voix; parfois, à l'heure de mes +repas, je reprenais un peu de gaieté, qui disparaissait aussitôt; +puis je voyais la pluie commencer à tomber, la terre paraissait +rafraîchie, mais les nuages s'obscurcissaient au-dessus de +l'église, et il me semblait que la nuit venait m'envelopper de son +ombre, moi et mes remords. Tout cela est encore si vivant dans mon +souvenir, qu'au lieu de quelques jours, il me semble que cette +cruelle existence a duré pendant des années. + +Le dernier soir de mon châtiment, je fus réveillé par quelqu'un +qui prononçait mon nom à voix basse. Je tressaillis dans mon lit, +puis, étendant mes bras dans l'obscurité, je dis: + +«Est-ce vous, Peggotty?» + +Il n'y eut pas de réponse immédiate, mais bientôt j'entendis +prononcer de nouveau mon nom d'une voix si mystérieuse et si +effrayante, que si l'idée ne m'était pas venue qu'on me parlait +par le trou de la serrure, je crois que la peur m'aurait donné une +attaque de nerfs. + +Je me dirigeai à tâtons vers la porte, et appuyant mes lèvres +contre le trou de la serrure, je murmurai: + +«Est-ce vous, ma bonne Peggotty? + +-- Oui, mon cher Davy, répondit-elle. Mais ne faites pas plus de +bruit qu'une petite souris, ou le chat vous entendra.» + +Je compris qu'elle voulait parler de miss Murdstone, et je sentis +combien la prudence était indispensable, sa chambre étant à côté +de la mienne. + +«Comment va maman? ma chère Peggotty. Est-elle bien fâchée contre +moi?» + +J'entendis Peggotty pleurer tout doucement de l'autre côté de la +porte, comme je faisais du mien, enfin elle répondit: «Non, pas +très-fâchée!» + +«Qu'est-ce qu'on va faire de moi, ma bonne Peggotty? le savez- +vous? + +-- Pension près de Londres,» répondit Peggotty. Je fus obligé de +le lui faire répéter, car elle avait parlé dans ma gorge la +première fois, vu qu'au lieu d'appliquer mon oreille sur le trou +de la serrure j'y avais laissé ma bouche, et quoique ses paroles +m'eussent singulièrement chatouillé le gosier, je ne les avais pas +entendues. + +«Quand, Peggotty? + +-- Demain. + +-- Est-ce pour cela que miss Murdstone a sorti toutes mes affaires +de mes tiroirs? car je le lui avais vu faire, bien que j'aie +oublié de le dire. + +-- Oui, dit Peggotty, une malle! + +-- Est-ce que je ne verrai pas maman? + +-- Si, dit Peggotty; le matin. Puis elle appuya ses lèvres sur le +trou de la serrure et prononça les phrases suivantes avec une +gravité et une expression auxquelles les trous de serrure doivent +être peu habitués, je crois, et chaque fragment de phrase séparé +lui échappait comme un boulet de canon. + +«Davy, mon chéri, si je n'ai pas été tout à fait aussi intime avec +vous, dernièrement, que j'avais coutume de l'être, ce n'est pas +que je vous aime moins. Tout autant et plus, mon joli garçon; +c'est parce que je croyais que cela valait mieux pour vous: et +pour une autre personne aussi. Davy, mon chéri, m'écoutez-vous? +voulez-vous m'entendre? + +-- Oui, oui, Peggotty! dis-je en sanglotant. + +-- Mon trésor! dit Peggotty avec une compassion infinie, ce que je +veux vous dire, c'est qu'il ne faut jamais m'oublier. Car je ne +vous oublierai jamais. Et je soignerai tout autant votre maman, +Davy, que je vous ai jamais soigné. Et je ne la quitterai pas. Le +jour viendra peut-être où elle sera bien aise d'appuyer sa pauvre +tête sur le bras de sa vieille, de sa stupide Peggotty, et je vous +écrirai, mon chéri. Bien que je sois très-ignorante. Et je... +je...» + +Ici Peggotty, voyant qu'elle ne pouvait m'embrasser, se mit à +embrasser le trou de la serrure. + +«Merci, chère Peggotty, dis-je. Oh, merci! merci! Voulez-vous me +promettre une chose, Peggotty? Voulez-vous écrire à M. Peggotty, +et lui dire, à lui, et à la petite Émilie et à mistress Gummidge +et à Ham, que je ne suis pas aussi mauvais qu'ils pourraient le +croire, et que je leur envoie toutes mes tendresses, surtout à la +petite Émilie? Le voulez-vous, Peggotty, je vous en prie?» + +La brave femme me le promit, nous embrassâmes tous deux le trou de +la serrure avec la plus grande affection, je caressai le fer avec +ma main comme si c'eût été l'honnête visage de Peggotty, et nous +nous séparâmes. Depuis ce soir-là, j'ai toujours éprouvé pour elle +un sentiment que je ne saurais définir. Elle ne remplaçait pas ma +mère; personne au monde n'aurait pu le faire, mais elle +remplissait un vide dans mon coeur, et ce que je sentais à son +égard, je ne l'ai jamais senti pour aucune autre créature humaine. +On se moquera, si l'on veut, de ce genre d'affection qui avait son +côté comique; mais il n'en est pas moins vrai que, si elle était +morte, je ne sais pas ce que je serais devenu ou comment j'aurais +joué mon rôle dans cette circonstance, qui serait devenue pour moi +une véritable tragédie. + +Le lendemain matin, miss Murdstone parut comme à l'ordinaire, et +me dit que j'allais partir pour la pension, ce qui ne me surprit +pas tout à fait autant qu'elle aurait pu le croire. Elle m'avertit +aussi que, quand je serais habillé, je n'avais qu'à descendre dans +la salle à manger pour déjeuner. J'y trouvai ma mère très-pâle et +les yeux rouges; je courus me jeter dans ses bras, et je la +suppliai du fond du coeur de me pardonner. + +«Oh Davy! dit-elle, comment as-tu pu faire mal à quelqu'un que +j'aime? Tâche de devenir meilleur, prie Dieu de te rendre +meilleur! Je te pardonne, mais je suis bien malheureuse, Davy, de +penser que tu aies de si mauvaises passions.» + +On lui avait persuadé que j'étais un méchant enfant, et elle en +souffrait plus que de me voir partir. Je le sentais vivement. +J'essayai de manger quelques bouchées, mais mes larmes tombaient +sur ma tartine de beurre, ou ruisselaient dans mon thé. Je voyais +que ma mère me regardait, puis jetait un coup d'oeil sur miss +Murdstone, toujours de planton près de nous, ou bien elle baissait +tristement les yeux. + +«Descendez la malle de M. Copperfield!» dit miss Murdstone, +lorsqu'on entendit le bruit des roues devant la grille. + +Je cherchai des yeux Peggotty, mais ce n'était pas elle, elle ne +parut pas non plus que M. Murdstone. Mon ancienne connaissance, le +voiturier, était devant sa carriole. + +«Clara! dit miss Murdstone, de son ton d'admonition. + +-- Soyez tranquille, ma chère Jane, répondit ma mère. Adieu, Davy. +C'est pour ton bien que tu nous quittes. Tu reviendras chez nous +aux vacances. Conduis-toi bien. + +-- Clara! répéta miss Murdstone. + +-- Certainement, ma chère Jane, répondit ma mère, qui me tenait +dans ses bras. Je te pardonne, mon cher enfant. Que Dieu te +bénisse! + +-- Clara!» répéta miss Murdstone. + +Miss Murdstone eut la bonté de m'accompagner jusqu'à la carriole, +et de me dire en chemin qu'elle espérait que je me repentirais, et +que je ne ferais pas une mauvaise fin; puis, je montai dans la +carriole: le cheval leva languissamment le pied, nous étions +partis. + + + + +CHAPITRE V. + +Je suis exilé de la maison paternelle. + + +Nous n'avions pas fait plus d'un demi mille, et mon mouchoir de +poche était tout trempé, quand le voiturier s'arrêta brusquement. + +Je levai les yeux pour voir ce qu'il y avait, et je vis, à mon +grand étonnement, Peggotty sortir de derrière une haie et grimper +dans la carriole. Elle me prit dans ses bras, et me serra si fort +contre son corset que mon pauvre nez en fut presque aplati, ce qui +me fit grand mal, mais je n'y pensai seulement pas sur le moment; +ce ne fut qu'après que je m'en aperçus, en le trouvant très- +sensible. Peggotty ne dit pas un mot. Elle plongea son bras +jusqu'au coude dans sa poche, en tira quelques sacs remplis de +gâteaux qu'elle fourra dans les miennes avec une bourse qu'elle +mit dans ma main, mais tout cela sans dire un mot. Après m'avoir +de nouveau serré dans ses deux bras, elle redescendit de la +carriole: j'ai toujours été persuadé, comme je le suis encore, +qu'en se sauvant, elle n'emporta pas un seul bouton à sa robe. Moi +j'en ramassai un, j'avais de quoi choisir, et je l'ai longtemps +gardé précieusement comme un souvenir. + +Le voiturier me regarda comme pour me demander si elle n'allait +pas revenir. Je secouai la tête, et lui dis que je ne le croyais +pas. «Alors, en marche,» dit-il à son indolente bête, qui se mit +effectivement en marche. + +Après avoir pleuré toutes les larmes de mes yeux, je commençai à +réfléchir que cela ne servait à rien de pleurer plus longtemps, +d'autant plus que ni Roderick Random, ni le capitaine de la marine +royale, n'avaient jamais, à ma connaissance, pleuré dans leurs +situations les plus critiques. Le voiturier voyant ma résolution, +me proposa de faire sécher mon mouchoir sur le dos de son cheval. +Je le remerciai et j'y consentis. Mon mouchoir ne faisait pas +grande figure, en manière de couverture de cheval. + +Je passai ensuite à l'examen de la bourse. Elle était en cuir +épais, avec un fermoir, et contenait trois shillings bien luisants +que Peggotty avait évidemment polis et repolis avec soin pour ma +plus grande satisfaction. Mais ce qu'elle contenait de plus +précieux, c'étaient deux demi-couronnes enveloppées dans un +morceau de papier, sur lequel ma mère avait écrit: «Pour Davy avec +toutes mes tendresses.» Cela m'émut tellement, que je demandai au +voiturier d'avoir la bonté de me rendre mon mouchoir de poche; +mais il me répondit que selon lui, je ferais mieux de m'en passer, +et je trouvai qu'il avait raison; j'essuyai donc tout bonnement +mes yeux sur ma manche et ce fut fini pour de bon. + +Cependant il me restait encore de mes émotions passées, un profond +sanglot de temps à autre. Après avoir ainsi voyagé pendant quelque +temps, je demandai au voiturier s'il devait me conduire tout le +long du chemin. + +«Jusqu'où? demanda le voiturier. + +-- Eh bien! jusque-là, dis-je. + +-- Où ça, là? demanda le voiturier. + +-- Près de Londres, dis-je. + +-- Mais ce cheval-là, dit le voiturier en secouant les rênes pour +me le montrer, serait plus mort qu'un cochon rôti, avant d'avoir +fait la moitié du chemin. + +-- Vous n'allez donc que jusqu'à Yarmouth? demandai-je. + +-- Justement, dit le voiturier. Et là je vous mettrai dans la +diligence, et la diligence vous mènera... où c'que vous allez.» + +C'était beaucoup parler pour le voiturier (qui s'appelait +M. Barkis), homme d'un tempérament flegmatique, comme je l'ai dit +dans un chapitre précédent, et point du tout conversatif. Je lui +offris un gâteau, comme marque d'attention; il l'avala d'une +bouchée, ainsi qu'aurait pu faire un éléphant, et sa large face ne +bougea pas plus que n'aurait pu faire celle d'un éléphant. + +«Est-ce que c'est elle qui les a faits? dit M. Barkis, toujours +penché, avec son air lourdaud, sur le devant de sa carriole, un +bras placé sur chacun de ses genoux. + +-- C'est de Peggotty que vous voulez parler, monsieur? + +-- Ah! dit M. Barkis. Elle-même. + +-- Oui, c'est elle qui fait tous les gâteaux chez nous, d'ailleurs +elle fait toute la cuisine. + +-- Vraiment?» dit M. Barkis. + +Il arrondit ses lèvres comme pour siffler, mais il ne siffla pas. +Il se pencha pour contempler les oreilles de son cheval, comme +s'il y découvrait quelque chose de nouveau, et resta dans la même +position pas mal de temps, enfin il me dit: + +«Pas d'amourettes, je suppose? + +-- Des amourettes de veau, voulez-vous dire, monsieur Barkis? Je +vous demande pardon, elle les accommode aussi à merveille, car je +croyais qu'il avait envie de prendre quelque chose, et qu'il +désirait particulièrement se régaler d'un plat d'amourettes. + +-- Non, des amourettes... d'amour. Il n'y a personne qui aille se +promener avec elle? + +-- Avec Peggotty? + +-- Ah! dit-il, elle-même! + +-- Oh! non, jamais, jamais elle n'a eu d'amour ni d'amourettes. + +-- Non, vraiment?» dit M. Barkis. + +Il arrondit de nouveau ses lèvres comme pour siffler, mais il ne +siffla pas plus que la première fois, et se mit à considérer +encore les oreilles de son cheval. + +«Et ainsi, dit M. Barkis, après un long silence, elle fait toutes +les tartes aux pommes, et toute la cuisine, n'est-ce pas?» + +Je répondis que oui. + +«Eh bien! dit M. Barkis, je vais vous dire. Peut-être que vous lui +écrirez? + +-- Je lui écrirai certainement, repris-je. + +-- Ah! dit-il en tournant lentement les yeux vers moi. Eh bien! si +vous lui écrivez, peut-être vous souviendrez-vous de lui dire que +Barkis veut bien, voulez-vous? + +-- Que Barkis veut bien, répétai-je innocemment. Est-ce là tout? + +-- Oui, dit-il lentement, oui, Barkis veut bien. + +-- Mais vous serez demain de retour à Blunderstone, monsieur +Barkis, lui dis-je (et mon coeur se serrait à la pensée que moi +j'en serais bien loin), il vous serait plus facile de faire votre +commission vous-même.» + +Mais il me fit signe de la tête que non, et répéta de nouveau du +ton le plus grave: «Barkis veut bien. Voilà tout.» Je promis de +transmettre exactement la chose. Et ce jour-là même en attendant à +Yarmouth la diligence, je me procurai un encrier et une feuille de +papier, et j'écrivis à Peggotty un billet ainsi conçu: + +«Ma chère Peggotty, je suis arrivé ici à bon port. Barkis veut +bien. Mes tendresses à maman. Votre bien affectionné, + +«Davy.» + +«P. S. Il tient beaucoup à ce que vous sachiez que _Barkis veut +bien_.» + +Lorsque j'eus fait cette promesse, M. Barkis retomba dans un +silence absolu; quant à moi, je me sentais épuisé par tout ce qui +m'était arrivé récemment, et me laissant tomber sur une +couverture, je m'endormis. Mon sommeil dura jusqu'à Yarmouth, qui +me parut si nouveau et si inconnu dans l'hôtel où nous nous +arrêtâmes, que j'abandonnai aussitôt le secret espoir que j'avais +eu jusqu'alors d'y rencontrer quelque membre de la famille de +M. Peggotty, peut-être même la petite Émilie. + +La diligence était dans la cour, parfaitement propre et +reluisante, mais on n'avait pas encore attelé les chevaux, et dans +cet état il me semblait impossible qu'elle allât jamais jusqu'à +Londres. Je réfléchissais sur ce fait, et je me demandais ce que +deviendrait définitivement ma malle, que M. Barkis avait déposée +dans la cour, après avoir fait tourner sa carriole, et ce que je +deviendrais moi-même, lorsqu'une dame mit la tête à une fenêtre où +étaient suspendus quelques gigots et quelques volailles, et me +dit: + +«Êtes-vous le petit monsieur qui vient de Blunderstone? + +-- Oui, madame, dis-je. + +-- Votre nom? demanda la dame. + +-- Copperfield, madame, dis-je. + +-- Ce n'est pas ça, reprit la dame. On n'a pas commandé à dîner +pour une personne de ce nom? + +-- Est-ce Murdstone, madame? dis-je. + +-- Si vous êtes le jeune Murdstone, dit la dame, pourquoi +commencez-vous par me dire un autre nom?» + +Je lui expliquai ce qu'il en était, elle sonna et cria: «William, +montrez à monsieur la salle à manger» sur quoi un garçon arriva en +courant, de la cuisine qui était de l'autre côté de la cour, et +parut très-surpris de voir que c'était pour moi seul qu'on le +dérangeait. + +C'était une grande chambre, garnie de grandes cartes de +géographie. Je crois que, quand les cartes auraient été de vrais +pays étrangers, au milieu desquels on m'aurait lancé comme une +bombe, je ne me serais pas senti plus dépaysé. Il me semblait que +je prenais une étrange liberté d'oser m'asseoir, ma casquette à la +main, sur un coin de la chaise la plus rapprochée de la porte, et +lorsque je vis le garçon mettre une nappe sur la table, tout +exprès pour moi, et y placer une salière, je suis sûr que je +devins tout rouge de modestie. + +Il m'apporta des côtelettes et des légumes, et enleva les +couvercles des plats avec tant de brusquerie que j'avais la plus +grande peur de l'avoir apparemment offensé. Mais je me sentis +rassuré en le voyant mettre une chaise pour moi devant la table, +et me dire du ton le plus affable: «Maintenant, mon petit géant, +asseyez-vous.» + +Je le remerciai et je m'établis devant la table; mais il me +semblait extraordinairement difficile de manier un peu adroitement +mon couteau ou ma fourchette, ou d'éviter de jeter de la sauce sur +moi, tant que le garçon serait là debout en face de moi, ne me +quittant pas des yeux, et me faisant rougir jusqu'aux oreilles +chaque fois que je le regardais. Lorsqu'il me vit entamer la +seconde côtelette: + +«Voilà, dit-il, une demi-pinte d'ale pour vous. La voulez-vous à +présent. + +-- Merci, lui dis-je, je veux bien.» + +Alors il versa la bière dans un grand verre, et la mit devant la +fenêtre pour m'en faire admirer la belle couleur. + +«Ma foi! dit-il, il y en a beaucoup, n'est-ce pas? + +-- Il y en a beaucoup, répondis-je en souriant.» + +Car j'étais charmé de le trouver si aimable. C'était un petit +homme, aux yeux brillants, avec un visage rougeaud et des cheveux +tout hérissés; il avait l'air très-avenant, le poing sur la +hanche, et de l'autre main il tenait en l'air le verre plein +d'ale. + +«Il y avait bien ici un monsieur, dit-il, un gros monsieur qu'on +nommait Topsawyer, peut-être le connaissez-vous? + +-- Non, dis-je, je ne crois pas. + +-- En culotte courte et en guêtres, un chapeau à larges bords, un +habit gris, un cache-nez à pois, dit le garçon. + +-- Non, dis-je avec embarras, je n'ai pas ce plaisir. + +-- Il est venu ici hier, dit le garçon en regardant la bière au +jour, il a demandé un verre de cette ale, il l'a voulu absolument, +je lui ai dit qu'il avait tort, il l'a bue et il est tombé mort. +Elle était trop forte pour lui. On ne devrait plus en donner, +voilà le fait.» + +J'étais épouvanté de ce terrible accident, et je lui dis que je +ferais peut-être mieux de ne boire qu'un verre d'eau. + +«C'est que, voyez-vous, dit le garçon tout en regardant toujours +la bière à la fenêtre, et en clignant de l'oeil, on n'aime pas +beaucoup ici qu'on laisse ce qu'on a commandé. Ça blesse mes +maîtres. Mais moi, je peux la boire si vous voulez. J'y suis +habitué, et l'habitude fait tout. Je ne crois pas que cela me +fasse mal, pourvu que je renverse ma tête en arrière, et que +j'avale lestement. Voulez-vous?» + +Je lui répondis qu'il me rendrait un grand service en la buvant, +pourvu que cela ne pût pas lui faire de mal, sans cela je ne +voulais pas en entendre parler. Quand il rejeta sa tête en arrière +pour avaler lestement, je fus saisi, je l'avoue, d'une terrible +frayeur; je croyais que j'allais le voir tomber sans vie sur le +parquet, comme le malheureux M. Topsawyer. Mais cela ne lui fit +aucun mal. Au contraire, il ne m'en parut que plus frais et plus +gaillard. + +«Qu'avons-nous donc là? dit-il en mettant sa fourchette dans mon +plat. N'est-ce pas des côtelettes? + +-- Des côtelettes, dis-je. + +-- Que Dieu me bénisse! je ne savais pas que ce fussent des +côtelettes, s'écria-t-il. C'est justement ce qu'il faut pour +neutraliser les mauvais effets de cette bière. Quelle chance!» + +D'une main il saisit une côtelette, de l'autre il prit une pomme +de terre, et mangea le tout du meilleur appétit à mon extrême +satisfaction. Puis il prit une autre côtelette et une autre pomme +de terre, et encore une autre pomme de terre et une autre +côtelette. Quand nous eûmes fini, il m'apporta un pudding, et +l'ayant placé devant moi, il se mit à ruminer en lui-même, et +resta quelques instants absorbé dans ses réflexions. + +«Comment trouvez-vous le pâté? dit-il tout d'un coup. + +-- C'est un pudding, répondis-je. + +-- Un pudding! s'écria-t-il. Oui, vraiment! mais, dit-il en le +contemplant de plus près, ne serait-ce pas un pudding aux fruits? + +-- Oui, certainement. + +-- Et mais, dit-il en s'armant d'une grande cuiller, le pudding +aux fruits est mon pudding favori, n'est-ce pas heureux? Allons, +mon petit homme, voyons qui de nous deux ira le plus vite.» + +Le garçon fut certainement celui qui alla le plus vite. Il me +supplia plus d'une fois de me dépêcher de gagner la gageure, mais +il y avait une telle différence entre sa cuiller à ragoût et ma +cuiller à café, entre son agilité et mon agilité, entre son +appétit et mon appétit que je restai promptement en arrière. Je +crois que je n'ai jamais vu personne aussi charmé d'un pudding; il +avait déjà fini qu'il riait encore de plaisir, comme s'il le +savourait toujours. + +Je le trouvai si complaisant et de si bonne humeur, que je la +priai de me procurer une plume, du papier et de l'encre pour +écrire à Peggotty. Non-seulement il me l'apporta immédiatement, +mais encore il eut la bonté de regarder par-dessus mon épaule +pendant que j'écrivais ma lettre. Quand j'eus fini, il me demanda +où j'allais en pension. + +«Près de Londres, lui dis-je. C'était tout ce que je savais. + +-- Oh! mon Dieu, dit-il de l'air le plus triste, j'en suis désolé. + +-- Pourquoi donc? lui demandai-je. + +-- Oh! mon Dieu, dit-il en hochant la tête, c'est justement la +pension où on a brisé les côtes d'un petit garçon, les deux côtes; +il était encore tout jeune. Il avait à peu près: voyons, quel âge +avez-vous?» + +Je lui dis que j'avais huit ans et demi. + +«Tout juste son âge, dit-il. Il avait huit ans et demi quand on +lui a brisé sa première côte; huit ans et huit mois quand on lui a +brisé la seconde, et ma foi! c'était fini.» + +Je n'eus pas la force de me dissimuler, non plus qu'au garçon, que +c'était une malheureuse coïncidence, et je lui demandai comment +cela était arrivé. Sa réponse n'eut rien de consolant, car il ne +me répondit que cette phrase épouvantable: «En le fouettant.» + +Heureusement le son du cor qui rappelait tous les voyageurs vint +faire diversion à mes inquiétudes. Je me levai et je demandai d'un +ton moitié défiant, moitié orgueilleux, tout en tirant ma bourse, +s'il y avait quelque chose à payer. + +-- Une feuille de papier à lettres, répondit-il. Avez-vous jamais +acheté du papier à lettres?» + +Je n'en avais aucun souvenir. + +«Il est cher, dit-il, à cause des droits: trois pence. Et voilà +comment on nous taxe dans ce pays-ci. Il ne reste plus que le +pourboire du garçon. Quant à l'encre, ce n'est pas la peine d'en +parler, ce sont mes profits. + +-- Combien croyez-vous... Combien faut-il que... combien dois- +je... combien serait-il convenable de donner pour le garçon, je +vous prie? balbutiai-je en rougissant. + +-- Si je n'avais pas une petite famille, et si cette petite +famille n'avait pas la petite-vérole volante, je n'accepterais pas +six pence, dit le garçon. Si je n'avais pas à soutenir une vieille +mère et une charmante jeune soeur (ici le garçon parut vivement +ému), je n'accepterais pas un farthing. Si j'avais une bonne +place, et que je fusse bien traité ici, j'offrirais volontiers une +bagatelle plutôt que de l'accepter. Mais je vis des restes... et +je couche sur les sacs à charbon.» Ici le garçon fondit en larmes. + +J'éprouvais la plus profonde pitié pour ses infortunes, et je +sentais qu'il fallait avoir le coeur bien dur et bien brutal pour +lui offrir moins de neuf pence. Je finis par lui donner un de mes +trois beaux shillings; il le reçut avec beaucoup d'humilité et de +vénération, et la minute d'après il le fit sonner sur son ongle, +pour voir si la pièce était bonne. + +Je fus un peu déconcerté au moment de monter dans la voiture, +lorsque je découvris qu'on me supposait capable d'avoir mangé le +dîner tout entier à moi seul. Je m'en aperçus en entendant la dame +qui était à la fenêtre, dire au conducteur: «Prenez garde, George, +ou cet enfant va éclater en route!» Les servantes de l'hôtel qui +étaient dans la cour venaient me contempler comme un jeune +phénomène et me rire au nez. Mon malheureux ami, le garçon de +l'hôtel, qui avait tout à fait repris sa bonne humeur, ne +paraissait nullement embarrassé, et prenait, sans la moindre +confusion, part à l'admiration générale. Je ne sais pas si cela ne +me donna pas quelques soupçons sur son compte, mais j'incline +pourtant à penser que, plein comme je l'étais de cette confiance +naturelle aux enfants et du respect qu'ils ont en général pour +ceux qui sont plus âgés qu'eux (qualités que je suis toujours +fâché de voir perdre trop tôt aux enfants pour prendre les +habitudes du monde), je n'eus pas, même alors, de doutes sérieux +sur son compte. + +Je trouvais pourtant un peu dur, il faut que je l'avoue, de servir +de point de mire aux plaisanteries continuelles du cocher et du +conducteur, sur ce que mon poids faisait pencher la diligence d'un +côté, ou que je ferais bien de voyager à l'avenir dans un fourgon. +L'histoire de mon appétit supposé se répandit bientôt parmi les +voyageurs de l'impériale qui s'en divertirent aussi infiniment; +ils me demandèrent si, à la pension où j'allais, on devait payer +pour moi comme pour deux seulement ou pour trois; si on avait fait +des conditions particulières, ou bien si on me prenait au même +prix que les autres enfants; avec une foule d'autres questions du +même genre. Mais ce qu'il y avait de pis, c'est que je savais que, +lorsque l'occasion se présenterait, je n'aurais pas le courage de +manger la moindre chose, et qu'après avoir fait un assez pauvre +dîner, j'allais me laisser affamer toute la nuit, car dans ma +précipitation j'avais oublié mes gâteaux à l'hôtel. Mes craintes +furent bientôt réalisées. Lorsqu'on s'arrêta pour souper, je ne +pus jamais trouver la force de m'asseoir à la table d'hôte, et +j'allai, fort à contre-coeur, me mettre dans un coin près de la +cheminée, en disant que je n'avais besoin de rien. Cela ne me mit +pourtant pas à l'abri de nouvelles plaisanteries, car un monsieur +à la voix enrouée et au visage enluminé, qui n'avait cessé de +manger des sandwiches que pour boire d'une bouteille qu'il ne +quittait guère, fit observer que j'étais comme le boa constrictor, +qui mangeait assez à un repas pour pouvoir rester ensuite +plusieurs jours à jeun; après quoi, il se servit une énorme +portion de boeuf bouilli. + +Nous avions quitté Yarmouth à trois heures de l'après-midi, et +nous devions arriver à Londres le lendemain matin à huit heures. + +L'automne commençait, et la soirée était belle. Quand nous +traversions un village, je cherchais à me représenter ce qui se +passait dans l'intérieur des maisons, et ce que faisaient les +habitants; puis quand les petits garçons se mettaient à courir +pour grimper derrière la diligence, je me demandais s'ils avaient +encore leurs pères, et s'ils étaient heureux chez eux. J'avais +donc beaucoup de sujets de réflexion, sans compter que je songeais +sans cesse à l'endroit de ma destination, triste sujet de +méditation. Quelquefois aussi, je me le rappelle, je me laissais +aller à penser à la maison de ma mère et à Peggotty; ou j'essayais +confusément de me rappeler comment j'étais avant d'avoir mordu +M. Murdstone, mais je ne pouvais jamais réussir, tant il me +semblait que tout cela datait de l'antiquité la plus reculée. + +La nuit ne fut pas aussi agréable que la soirée; il faisait froid. +Comme on m'avait casé entre deux messieurs (celui qui avait la +figure enluminée et un autre) de peur que je ne glissasse des +banquettes, ils manquaient à chaque instant de m'étouffer en +dormant et me tenaient comme dans un étau. J'étais parfois +tellement écrasé que je ne pouvais m'empêcher de crier: «Oh! je +vous en prie!» ce qui leur déplaisait fort, parce que cela les +réveillait. En face de moi était assise une vieille dame avec un +grand manteau de fourrure, qui avait l'air, dans l'obscurité, +plutôt d'une meule de foin que d'une femme, tant elle était +empaquetée. Cette dame avait un panier, et pendant longtemps elle +n'avait su où le fourrer; elle découvrit enfin qu'elle pourrait le +glisser sous mes jambes qui étaient très-courtes. Ce panier me +mettait à la torture; il me cognait et me meurtrissait les +jarrets; mais au moindre mouvement que je faisais, le verre +contenu dans le panier allait se choquer contre un autre objet, et +la vieille dame me donnait un terrible coup de pied, tout en +disant: + +«Allez-vous vous tenir tranquille! vous êtes bien peu endurant +pour votre âge.» + +Enfin, le soleil se leva, et mes compagnons de route eurent un +sommeil moins agité. On ne saurait dépeindre toutes les angoisses +qui les avaient oppressés durant la nuit, et qui se manifestaient +par des ronflements épouvantables. À mesure que le soleil +s'élevait à l'horizon, leur sommeil devenait moins profond, et peu +à peu ils se réveillèrent tous l'un après l'autre. Je me souviens +que je fus bien surpris de les voir tous soutenir qu'ils n'avaient +pas dormi une minute, et repousser cette insinuation avec la plus +vive indignation. J'en suis encore étonné à l'heure qu'il est, et +je n'ai jamais pu m'expliquer comment, de toutes les faiblesses +humaines, celle que nous sommes tous le moins disposés à confesser +(je vous demande un peu pourquoi), c'est la faiblesse d'avoir pu +dormir en voiture. + +Je n'ai pas besoin de raconter ici quelle étrange ville me parut +Londres lorsque je l'aperçus dans le lointain, ni comment je me +figurais que les aventures de mes héros favoris se renouvelaient à +chaque instant dans cette grande cité, pleine à mes yeux de plus +de merveilles et de plus de crimes que toutes les villes de la +terre. Nous arrivâmes enfin à un hôtel situé sur la paroisse de +White-Chapel, où nous devions nous arrêter. J'ai oublié si c'était +le _Taureau-Bleu_ ou le _Sanglier-Bleu_, mais ce que je sais, +c'est que c'était un animal bleu, et que cet animal était aussi +représenté sur le derrière de la diligence. + +Le conducteur fixa les yeux sur moi en descendant, et dit à la +porte du bureau: + +«Y a-t-il ici quelqu'un qui demande un jeune garçon inscrit au +registre sous le nom de Murdstone, venant de Blunderstone, +Suffolk, et qui était attendu? Qu'on le vienne réclamer.» + +Personne ne répondit. + +«Essayez de Copperfield, monsieur, je vous prie, dis-je en +baissant piteusement les yeux. + +-- Y a-t-il ici quelqu'un qui demande un jeune garçon inscrit au +registre sous le nom de Murdstone, venant de Blunderstone, +Suffolk, mais qui répond au nom de Copperfield, et qui doit +attendre qu'on le vienne réclamer? dit le conducteur. Parlez! y a- +t-il quelqu'un?» + +Non, il n'y avait personne. Je regardai avec inquiétude tout +autour de moi, mais cette question répétée n'avait pas fait la +moindre impression sur ceux qui étaient présents, sauf sur un +homme à longues guêtres, qui n'avait qu'un oeil, et qui suggéra +qu'on ferait bien de me mettre un collier de cuivre et de +m'attacher à un poteau dans l'étable, comme aux chiens perdus. On +plaça une échelle, et je descendis après la dame qui ressemblait à +une meule de foin: je ne me permis de bouger que lorsqu'elle eut +enlevé son panier. Tous les voyageurs eurent promptement quitté +leurs places; on descendit tous les bagages, et les garçons +d'écurie firent rentrer la diligence sous la remise. Et cependant +personne ne paraissait pour réclamer l'enfant tout poudreux qui +venait de Blunderstone, Suffolk. + +Plus solitaire que Robinson Crusoé, qui du moins n'avait près de +lui personne pour venir l'observer et remarquer qu'il était +solitaire, j'entrai dans le bureau de la diligence, et sur +l'invitation du commis, je passai derrière le comptoir, et je +m'assis sur la balance où on pesait les bagages. Là, tandis que +j'étais assis au milieu des paquets, des livres et des ballots, +respirant le parfum des écuries (qui s'associera éternellement +dans ma mémoire avec cette matinée), je fus assailli par une foule +de réflexions toutes plus lugubres les unes que les autres. À +supposer qu'on ne vint jamais me chercher, combien de temps +consentirait-on à me garder là où j'étais? Me garderait-on assez +longtemps pour qu'il ne me restât plus rien de mes sept shillings? +Est-ce que je passerais la nuit dans un de ces compartimente en +bois avec le reste des bagages? Faudrait-il me laver tous les +matins à la pompe de la cour? Ou bien me renverrait-on tous les +soirs et serais-je obligé de revenir tous les matins jusqu'à ce +qu'on vînt me chercher? Et si ce n'était pas une erreur; si +M. Murdstone avait inventé ce plan pour se débarrasser de moi, que +deviendrais-je? Si on me permettait de rester là jusqu'à ce que +j'eusse dépensé mes sept shillings, je ne pouvais toujours pas +espérer d'y rester lorsque je commencerais à mourir de faim. Cela +serait évidemment gênant et désagréable pour les pratiques, et de +plus cela exposerait le je ne sais quoi bleu à avoir à payer les +frais de mon enterrement. Si je me mettais immédiatement en route +et que je tentasse de retourner chez ma mère, comment pourrais-je +marcher jusque-là? Et d'ailleurs étais-je sûr d'être bien +accueilli par d'autres que par Peggotty, lors même que je +réussirais à arriver? Si j'allais m'offrir aux autorités voisines +comme soldat ou comme marin, j'étais un si petit bonhomme qu'il +était bien probable qu'on ne voudrait pas de moi. Ces pensées, +jointes à un millier d'autres, me faisaient monter le rouge au +visage, et je me sentais tout étourdi de crainte et d'émotion. +J'étais dans cet état violent lorsqu'entra un homme qui murmura +quelques mots à l'oreille du commis; celui-ci me tira vivement de +la balance et me poussa vers le nouveau venu comme un colis pesé, +acheté, payé, enlevé. + +En sortant du bureau, la main dans celle de ma nouvelle +connaissance, je me hasardai à jeter les yeux sur mon conducteur. +C'était un jeune homme au teint jaune, à l'air dégingandé, aux +joues creuses, avec un menton presque aussi noir que celui de +M. Murdstone; mais là cessait la ressemblance, car ses favoris +étaient rasés, et ses cheveux, au lieu d'être luisants, étaient +rudes et secs. Il portait un habit et un pantalon noirs, un peu +secs et râpés aussi; l'habit ne descendait pas jusqu'au poignet ni +le pantalon jusqu'à la cheville de leur propriétaire; sa cravate +blanche n'était pas d'une propreté exagérée. Je n'ai jamais cru, +et je ne veux pas croire encore, que cette cravate fût tout le +linge qu'il avait sur lui, mais c'était au moins tout ce qu'il en +laissait entrevoir. + +«Vous êtes le nouvel élève? me dit-il. + +-- Oui, monsieur,» lui dis-je. Je le supposais. Je n'en savais +rien. + +«Je suis l'un des maîtres d'études de la pension Salem,» me dit- +il. + +Je le saluai, j'étais terrifié. Je n'osais faire la moindre +allusion à une chose aussi vulgaire que ma malle en présence du +savant maître de Salem-House; ce ne fut que lorsque nous fûmes +sortis de la cour que j'eus la hardiesse d'en faire mention. Nous +revînmes sur nos pas, d'après mon observation très-humble qu'elle +pourrait plus tard m'être utile, et il dit au commis que le +voiturier devait venir la prendre à midi. + +«Monsieur, lui dis-je, lorsque nous eûmes fait à peu près le même +trajet, auriez-vous la bonté de me dire si c'est bien loin? + +-- C'est du côté de Blackheath, me dit-il. + +-- Est-ce loin, monsieur? demandai-je timidement. + +-- Il y a un bon bout de chemin, dit-il; nous irons par la +diligence; on compte environ six milles.» + +Je me sentais si las et si épuisé, que l'idée de faire encore six +milles sans me restaurer était au-dessus de mes forces. Je +m'enhardis jusqu'à lui dire que je n'avais pris absolument rien +pendant toute la nuit, et que je lui serais très-reconnaissant +s'il voulait bien me permettre d'acheter quelque chose pour +manger. Il parut surpris (je le vois encore s'arrêter et me +regarder); après avoir réfléchi un instant, il me dit qu'il avait +besoin de s'arrêter chez une vieille femme qui habitait près de +là, et que ce que j'aurais de mieux à faire, ce serait d'acheter +un peu de pain, ou toute autre nourriture à mon choix, pourvu +qu'elle fût saine, et de déjeuner chez cette personne qui me +procurerait du lait. + +Nous nous rendîmes chez un boulanger, où, après avoir jeté mon +dévolu sur une foule de petits gâteaux succulents qu'il refusa de +me laisser prendre les uns après les autres, nous finîmes par nous +décider pour un bon petit pain de seigle qui me coûta trois pence. +Plus loin, nous achetâmes un oeuf et une tranche de lard fumé; +tout cela me laissa encore possesseur de pas mal de petite monnaie +sur mon second shilling que j'avais changé, ce qui me fit penser +que Londres était un endroit où l'on vivait à très-bon marché. +Lorsque nous eûmes fait nos provisions, nous traversâmes, au +milieu d'un tapage et d'un mouvement qui troublaient +singulièrement ma pauvre tête, un pont, _London-Bridge_ sans doute +(je crois même qu'il me le dit, mais j'étais à moitié endormi), et +enfin nous arrivâmes chez la vieille femme qui logeait dans un +hospice, comme je pus le voir à l'apparence du bâtiment et aussi à +l'inscription placée au-dessus de la grille, qui disait que cette +maison avait été fondée pour vingt-cinq femmes pauvres. + +Le maître d'études de Salem-House leva le loquet d'une de ces +portes noires qui se ressemblaient toutes: d'un côté il y avait +une fenêtre à petits carreaux, et au-dessus de la porte une autre +fenêtre à petits carreaux; nous entrâmes dans la maison d'une de +ces pauvres vieilles femmes, qui soufflait son feu sur lequel +était placée une petite casserole. En voyant entrer mon +conducteur, la vieille femme cessa de souffler, et dit quelque +chose comme: «Mon Charles!» Mais en me voyant entrer après lui, +elle se leva, et fit en se frottant les mains une espèce de +révérence embarrassée. + +«Pouvez-vous faire cuire le déjeuner de ce jeune monsieur, je vous +prie, dit le maître d'études de Salem-House. + +-- Si je le peux? dit la vieille femme; mais oui, certainement. + +-- Comment va mistress Fibbitson aujourd'hui?» dit le maître +d'études en regardant une autre vieille femme assise sur une +grande chaise près du feu; elle avait si bien l'air d'un paquet de +vieux chiffons, qu'à l'heure qu'il est je me félicite encore de ce +que je n'ai pas commis l'erreur de m'asseoir dessus. + +«Ah! elle ne va pas trop bien, dit la première vieille femme; elle +est dans un de ses mauvais jours. Je crois vraiment que, si par +malheur le feu s'éteignait, elle s'éteindrait avec lui pour ne +plus jamais revenir à la vie.» + +Ils la regardaient tous deux, je fis de même. Bien qu'il fît très- +chaud dehors, elle semblait ne songer à rien au monde qu'au feu. +Je crois même qu'elle était jalouse de la casserole, et j'ai +quelque soupçon qu'elle lui en voulait de lui cacher le feu pour +faire cuire mon oeuf et frire mon lard, car je la vis me montrer +le poing quand tout le monde avait le dos tourné, pendant ces +opérations culinaires. Le soleil entrait par la petite fenêtre, +mais elle lui tournait le dos, et, assise dans sa grande chaise +qui tournait aussi le dos au soleil, elle semblait couver le feu +comme pour lui tenir chaud, au lieu de s'y chauffer elle-même, et +elle le surveillait d'un oeil méfiant. Lorsqu'elle vit que les +préparatifs de mon déjeuner touchaient à leur terme et que le feu +allait enfin être délivré, elle éclata de rire dans sa joie, et je +dois dire que son rire était loin d'être mélodieux. + +Je m'assis en face de mon pain de seigle, de mon oeuf, de ma +tranche de lard, auxquels s'était ajoutée une jatte de lait, et je +fis un repas délicieux. J'étais encore à l'oeuvre, lorsque la +vieille femme qui habitait la maison, dit au maître d'études: + +«Avez-vous votre flûte sur vous? + +-- Oui, répondit-il. + +-- Jouez-en donc un petit air, dit la vieille femme; d'un ton +suppliant. Je vous en prie.» + +Le maître d'études mit la main sous les pans de son habit, et +sortit les trois morceaux d'une flûte qu'il remonta, puis il se +mit immédiatement à jouer. Mon opinion, après bien des années de +réflexions, c'est que personne au monde n'a jamais pu jouer aussi +mal. Il en tirait les sons les plus épouvantables que j'aie +entendus, naturels ou artificiels. Je ne sais quel air il jouait, +si tant est que ce fussent des airs, ce dont je doute, mais le +résultat de cette mélodie fut primo, de me faire songer à toutes +mes peines, au point de me faire venir les larmes aux yeux; +secondo, de m'ôter complètement l'appétit, et tertio, de me donner +une telle envie de dormir que je ne pouvais tenir mes yeux +ouverts. Le seul souvenir de cette musique m'assoupit encore. Je +revois la petite chambre avec l'armoire du coin entr'ouverte, les +chaises au dossier perpendiculaire, et le petit escalier à pic qui +conduisait à une autre petite chambre au premier, enfin les trois +plumes de paon qui ornaient le manteau de la cheminée; je me +souviens, qu'en entrant, je me demandais si le paon serait bien +flatté de voir ses belles plumes condamnées à cet emploi, mais +tout cela disparaît peu à peu devant moi, ma tête se penche, je +dors. La flûte ne se fait plus entendre, c'est le son des roues +qui retentit à mon oreille; je suis en voyage; la diligence +s'arrête, je me réveille en sursaut, et voilà de nouveau la flûte; +le maître d'études de Salem-House en joue d'un air lamentable, et +la vieille femme l'écoute avec ravissement. Mais elle disparaît à +son tour, puis il disparaît aussi, enfin tout disparaît, il n'y a +plus ni de flûte, ni de maître d'études, ni de Salem-House, ni de +David Copperfield, il n'y a qu'un profond sommeil. + +Je rêvais probablement, lorsque je crus voir, tandis qu'il +soufflait dans cette épouvantable flûte, la vieille maîtresse du +logis qui s'était approchée de lui dans son enthousiasme, se +pencher tout d'un coup sur le dossier de sa chaise, et prendre sa +tête dans ses bras pour l'embrasser; un instant la flûte s'arrêta. +J'étais apparemment entre la veille et le sommeil, alors et +quelque temps après, car, lorsqu'il recommença à jouer, (ce qu'il +y a de sûr c'est qu'il s'était interrompu un instant), je vis et +j'entendis la susdite vieille femme demander à mistress Fibbitson +si ce n'était pas délicieux (en parlant de la flûte), à quoi +mistress Fibbitson répondit, «oui, oh oui!» et se pencha vers le +feu, auquel elle rapportait, j'en suis sûr tout l'honneur de cette +jolie musique. + +Il y avait déjà longtemps que j'étais endormi, je crois, lorsque +le maître d'études de Salem-House démonta sa flûte, mit dans sa +poche les trois pièces qui la composaient, et m'emmena. Nous +trouvâmes la diligence tout près de là, et nous montâmes sur +l'impériale, mais j'avais tellement envie de dormir que, lorsqu'on +s'arrêta sur la route pour prendre d'autres voyageurs, on me mit +dans l'intérieur où il n'y avait personne, et là je dormis +profondément, jusqu'à une longue montée que les chevaux gravirent +au pas entre de grands arbres. Bientôt la diligence s'arrêta; elle +avait atteint sa destination. + +Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes, le maître +d'études et moi, à Salem-House; un grand mur de briques formait +l'enceinte, et le tout avait l'air fort triste. Sur une porte +pratiquée dans le mur était placé un écriteau où on lisait: +_Salem-House_. Nous vîmes bientôt paraître, à une petite ouverture +près de la porte, un visage maussade, qui appartenait à ce que je +vis, lorsque la porte nous fut ouverte, à un gros homme, avec un +cou énorme comme celui d'un taureau, une jambe de bois, un front +bombé, et des cheveux coupés ras tout autour de la tête. + +«C'est le nouvel élève,» dit le maître d'études. + +L'homme à la jambe de bois m'examina de la tête aux pieds, ce qui +ne fut pas long, car je n'étais pas bien grand, puis il referma la +porte derrière nous, et prit la clef. Nous nous dirigions vers la +maison, au milieu de grands arbres au feuillage sombre, quand il +appela mon conducteur. + +«Holà!» + +Nous nous retournâmes; il était debout à la porte de la petite +loge, où il demeurait, une paire de bottes à la main. + +«Dites donc! le savetier est venu depuis que vous êtes sorti, +monsieur Mell, et il dit qu'il ne peut plus du tout les +raccommoder. Il prétend qu'il ne reste pas un seul morceau de la +botte primitive, et qu'il ne comprend pas que vous puissiez lui +demander de les réparer.» + +En parlant ainsi il jeta les bottes devant M. Mell, qui retourna +quelques pas en arrière pour les ramasser, et qui les regarda de +l'air le plus lamentable, en venant me retrouver. J'observai +alors, pour la première fois, que les bottes qu'il portait étaient +fort usées, et qu'il y avait même un endroit par où son bas +sortait, comme un bourgeon qui veut percer l'écorce? + +Salem-House était un bâtiment carré bâti en briques avec deux +pavillons sur les ailes, le tout d'une apparence nue et désolée. +Tout ce qui l'entourait était si tranquille que je dis à M. Mell +que probablement les élèves étaient en promenade, mais il parut +surpris de ce que je ne savais pas qu'on était en vacances, et que +tous les élèves étaient chez leurs parents, M. Creakle, le maître +de pension, était au bord de la mer avec Mme et miss Creakle, et +quant à moi, on m'envoyait en pension durant les vacances pour me +punir de ma mauvaise conduite, comme il me l'expliqua tout du long +en chemin. + +Il me mena dans la salle d'études; jamais je n'avais vu un lieu si +déplorable ni si désolé. Je la revois encore à l'heure qu'il est. +Une longue chambre, avec trois longues rangées de bancs et des +champignons pour accrocher les chapeaux et les ardoises. Des +fragments de vieux cahiers et de thèmes déchirés jonchent le +plancher. Il y en a d'autres sur les pupitres qui ont servi à +loger des vers à soie. Deux malheureuses petites souris blanches, +abandonnées par leur propriétaire, parcourent du haut en bas une +fétide petite forteresse construite en carton et en fil de fer, et +leurs petits yeux rouges cherchent dans tous les coins quelque +chose à manger. Un oiseau, enfermé dans une cage à peine plus +grande que lui, fait de temps à autre un bruit monotone, en +sautant sur son perchoir, de deux pouces de haut, ou en +redescendant, sur son plancher, mais il ne chante ni ne siffle. +Par toute la chambre, il règne une odeur malsaine, composé +étrange, à ce qu'il me semble, de cuir pourri, de pommes +renfermées et de livres moisis. Il ne saurait y avoir plus d'encre +répandue dans toute cette pièce, lors même que les architectes +auraient oublié d'y mettre une toiture, et que, pendant toute +l'année, le ciel y aurait fait pleuvoir, neiger, ou grêler de +l'encre. + +M. Mell me quitta un moment, pour remonter ses bottes +irréparables; je m'avançai timidement vers l'autre bout de la +chambre, tout en observant ce que je viens de décrire. Tout à coup +j'arrivai devant un écriteau en carton, posé sur un pupitre; on y +lisait ces mots écrits en grosses lettres: «_Prenez garde. Il +mord._» + +Je grimpai immédiatement sur le pupitre, persuadé que dessous il y +avait au moins un gros chien. Mais j'avais beau regarder tout +autour de moi avec inquiétude, je ne l'apercevais pas. J'étais +encore absorbé dans cette recherche, lorsque M. Mell revint, et me +demanda ce que je faisais là-haut. + +«Je vous demande bien pardon, monsieur, mais je regarde où est le +chien. + +-- Le chien! dit-il, quel chien? + +-- N'est-ce pas un chien, monsieur? + +-- Quoi? qu'est-ce qui n'est pas un chien? + +-- Cet animal auquel il faut prendre garde, monsieur, parce qu'il +mord. + +-- Non, Copperfield, dit-il gravement, ce n'est pas un chien. +C'est un petit garçon. J'ai pour instruction, Copperfield, de vous +attacher cet écriteau derrière le dos. Je suis fâché d'avoir à +commencer par là avec vous, mais il le faut.» + +Il me fit descendre et m'attacha derrière le dos, comme une +giberne, l'écriteau bien adapté pour ce but, et partout où +j'allais ensuite j'eus la consolation de le transporter avec moi. + +Ce que j'eus à souffrir de cet écriteau, personne ne peut le +deviner. Qu'il fût possible de me voir ou non, je me figurais +toujours que quelqu'un était là à le lire; ce n'était pas un +soulagement pour moi que de me retourner et de ne voir personne, +car je me figurais toujours qu'il y avait quelqu'un derrière mon +dos. La cruauté de l'homme à la jambe de bois aggravait encore mes +souffrances; c'était lui qui était le mandataire de l'autorité, et +toutes les fois qu'il me voyait m'appuyer le dos contre un arbre +ou contre le mur, ou contre la maison, il criait de sa loge d'une +voix formidable: «Hé! Copperfield! faites voir la pancarte, ou je +vous donne une mauvaise note.» L'endroit où l'on jouait était une +cour sablée, placée derrière la maison, en vue de toutes les +dépendances, et je savais que les domestiques lisaient ma +pancarte, que le boucher la lisait, que le boulanger la lisait, en +un mot que tous ceux qui entraient ou qui sortaient le matin, +tandis que je faisais ma promenade obligée, lisaient sur mon dos +qu'il fallait prendre garde à moi parce que je mordais. Je me +rappelle que j'avais fini positivement par avoir peur de moi comme +d'une espèce d'enfant sauvage qui mordait. + +Il y avait dans cette cour de récréation une vieille porte sur +laquelle les élèves s'étaient amusés à sculpter leurs noms; elle +était complètement couverte de ce genre d'inscriptions. Dans ma +terreur de voir arriver la fin des vacances qui ramènerait tous +les élèves, je ne pouvais lire un seul de ces noms sans me +demander de quel ton et avec quelle expression il lirait: «Prenez +garde, il mord.» Il y en avait un, un certain Steerforth qui avait +gravé son nom très-souvent et très-profondément. «Celui-là, me +disais-je, va lire cela de toutes ses forces et puis il me tirera +les cheveux.» Il y en avait un autre nommé Tommy Traddles; je me +figurais qu'il se ferait un amusement de m'approcher par mégarde, +et de se reculer avec l'air d'avoir grand'peur. Quant au +troisième, George Demple, je l'entendais chanter mon inscription. +Enfin, dans ma frayeur, je contemplais en tremblant cette porte, +jusqu'à ce qu'il me semblât entendre tous les propriétaires de ces +noms (il y en avait quarante-cinq, à ce que me dit M. Mell) crier +en choeur qu'il fallait m'envoyer à Coventry, et répéter, chacun à +sa manière: «Prenez garde, il mord.» + +Et de même pour les pupitres et les bancs, de même pour les lits +solitaires que j'examinais le soir quand j'étais couché. Toutes +les nuits j'avais des rêves où je voyais tantôt ma mère telle +qu'elle était jadis, tantôt l'intérieur de M. Peggotty; ou bien je +voyageais sur l'impériale de la diligence, ou je dînais avec mon +malheureux ami le garçon d'hôtel; et partout je voyais tout le +monde me regarder d'un air effaré; on venait de s'apercevoir que +je n'avais pour tout vêtement que ma chemise de nuit et mon +écriteau. + +Cette vie monotone et la frayeur que me causait la fin prochaine +des vacances, me causaient une affliction intolérable. J'avais +chaque jour de longs devoirs à faire pour M. Mell, mais je les +faisais (M. Murdstone et sa soeur n'étaient plus là), et je ne +m'en tirais pas mal. Avant et après mes heures d'étude je me +promenais, sous la surveillance, comme je l'ai déjà dit, de +l'homme à la jambe de bois. Je me rappelle encore, comme si j'y +étais, tout ce que je voyais dans ces promenades, la terre humide +autour de la maison, les pierres couvertes de mousse dans la cour, +la vieille fontaine toute fendue et les troncs décolorés de +quelques arbres ratatinés qui avaient l'air d'avoir reçu plus de +pluie et moins de rayons de soleil que tous les arbres du monde +ancien et moderne. Nous dînions à une heure, M. Mell et moi, au +bout d'une longue salle à manger parfaitement nue, où on ne voyait +que des tables de sapin qui sentaient le graillon, et puis nous +nous remettions à travailler jusqu'à l'heure du thé; M. Mell +buvait son thé dans une petite tasse bleue, et moi dans un petit +pot d'étain. Pendant toute la journée et jusqu'à sept ou huit +heures du soir, M. Mell était établi à son pupitre dans la salle +d'études; il s'occupait sans relâche à faire les comptes du +dernier semestre, sans quitter sa plume, son encrier, sa règle et +ses livres. Quand il avait tout rangé le soir, il tirait sa flûte +et soufflait dedans avec une telle énergie que je m'attendais à +tout moment à le voir passer par le grand trou de son instrument, +jusqu'à son dernier souffle, et à le voir fuir par les clefs. + +Je me vois encore, pauvre petit enfant que j'étais alors, la tête +dans mes mains au milieu de la pièce à peine éclairée, écoutant la +douloureuse harmonie de M. Mell tout en méditant sur mes leçons du +lendemain; je me vois également, mes livres fermés à côté de moi, +prêtant toujours l'oreille à la douloureuse harmonie de M. Mell, +et croyant entendre à travers ces sons lamentables le bruit +lointain de la maison paternelle et le sifflement du vent sur les +dunes de Yarmouth. Ah! combien je me sens isolé et triste! je me +vois montant me coucher dans des chambres presque désertes, et +pleurant dans mon petit lit au souvenir de ma chère Peggotty; je +me vois descendant l'escalier le lendemain matin et regardant, par +un carreau cassé de la lucarne qui l'éclaire, la cloche de la +pension suspendue tout en haut d'un hangar, avec une girouette par +dessus; je la contemple et je songe avec effroi au temps où elle +appellera à l'étude Steerforth et ses camarades, et pourtant j'ai +encore bien plus peur du moment fatal où l'homme à la jambe de +bois ouvrira la grille aux gonds rouillés pour laisser passer le +redoutable M. Creakle. Je ne crois pas avec tout cela que je sois +un très-mauvais sujet, mais je n'en porte pas moins le placard +toujours sur mon dos. + +M. Mell ne me disait pas grand'chose, mais il n'était pas méchant +avec moi; je suppose que nous nous tenions mutuellement compagnie +sans nous parler. J'ai oublié de dire qu'il se parlait quelquefois +à lui-même, et qu'alors il grinçait des dents, il serrait les +poings et il se tirait les cheveux de la façon la plus étrange; +mais c'était une habitude qu'il avait comme ça. Dans les +commencements cela me faisait peur, mais je ne tardai pas à m'y +faire. + + + + +CHAPITRE VI. + +J'agrandis le cercle de mes connaissances. + + +Je menais cette vie depuis un mois environ, lorsque l'homme à la +jambe de bois se mit à parcourir la maison avec un balai et un +seau d'eau; j'en conclus qu'on préparait tout pour recevoir +M. Creakle et ses élèves. Je ne me trompais pas, car bientôt le +balai envahit la salle d'étude et nous en chassa M. Mell et moi. +Nous allâmes vivre je ne sais où et je ne sais comment; ce que je +sais bien, c'est que, pendant plusieurs jours, nous rencontrions +partout deux ou trois femmes, que je n'avais qu'à peine entrevues +jusqu'alors, et que j'avalai une telle quantité de poussière que +j'éternuais aussi souvent que si Salem-House avait été une vaste +tabatière. + +Un jour M. Mell m'annonça que M. Creakle arriverait le soir. Après +le thé, j'appris qu'il était arrivé; avant l'heure de me coucher, +l'homme à la jambe de bois vint me chercher pour comparaître +devant lui. + +M. Creakle habitait une portion de la maison beaucoup plus +confortable que la nôtre; il avait un petit jardin qui paraissait +charmant à côté de la récréation, sorte de désert en miniature, où +un chameau et un dromadaire se seraient trouvés comme chez eux. Je +me trouvai bien hardi d'oser remarquer qu'il n'y avait pas +jusqu'au corridor qui n'eût l'air confortable, tandis que je me +rendais tout tremblant chez M. Creakle. J'étais tellement +abasourdi en entrant, que je vis à peine mistress Creakle ou miss +Creakle qui étaient toutes deux dans le salon. Je ne voyais que +M. Creakle, ce bon et gros monsieur qui portait un paquet de +breloques à sa montre: il était assis dans un fauteuil, avec une +bouteille et un verre à côté de lui. + +«Ah! dit M. Creakle, voilà le jeune homme dont il faut limer les +dents. Faites-le retourner.» + +L'homme à la jambe de bois me retourna de façon à montrer le +placard, puis lorsque M. Creakle eut eu tout le temps de le lire, +il me replaça en face du maître de pension, et se mit à côté de +lui. M. Creakle avait l'air féroce, ses yeux étaient petits et +très-enfoncés; il avait de grosses veines sur le front, un petit +nez et un menton très-large. Il était chauve, et n'avait que +quelques petits cheveux gras et gris, qu'il lissait sur ses +tempes, de façon à leur donner rendez-vous au milieu du front. +Mais ce qui chez lui me fit le plus d'impression, c'est qu'il +n'avait presque pas de voix et parlait toujours tout bas. Je ne +sais si c'est qu'il avait de la peine à parler même ainsi, ou si +le sentiment de son infirmité l'irritait, mais, toutes les fois +qu'il disait un mot, son visage prenait une expression encore plus +méchante, ses veines se gonflaient, et quand j'y réfléchis, je +comprends que ce soit là ce qui me frappa d'abord, comme ce qu'il +y avait chez lui de plus remarquable. + +«Voyons, dit M. Creakle. Qu'avez-vous à m'apprendre sur cet +enfant? + +-- Rien encore, répartit l'homme à la jambe de bois. Il n'y a pas +eu d'occasion.» + +Il me sembla que M. Creakle était désappointé. Il me sembla que +mistress Creakle et sa fille (que je venais de regarder pour la +première fois, et qui étaient maigres et silencieuses à l'envi +l'une de l'autre), n'étaient pas désappointées. + +«Venez ici, monsieur! dit M. Creakle en me faisant signe de la +main. + +-- Venez ici! dit l'homme à la jambe de bois en répétant le geste +de M. Creakle. + +-- J'ai l'honneur de connaître votre beau-père, murmura M. Creakle +en m'empoignant par l'oreille. C'est un digne homme, un homme +énergique. Il me connaît, et moi je le connais. Me connaissez- +vous, _vous_? hein! dit M. Creakle en me pinçant l'oreille avec un +enjouement féroce. + +-- Pas encore, monsieur! dis-je tout en gémissant. + +-- Pas encore? hein? répéta M. Creakle. Cela viendra, hein? + +-- Cela viendra! hein?» répéta l'homme à la jambe de bois. + +Je découvris plus tard que son timbre retentissant lui procurait +l'honneur de servir d'interprète à M. Creakle auprès de ses +élèves. + +J'étais horriblement effrayé et je me contentai de dire que je +l'espérais bien. Mais tout en parlant, je me sentais l'oreille +tout en feu, il la pinçait si fort! + +«Je vais vous dire ce que je suis, murmura M. Creakle en lâchant +enfin mon oreille, mais après l'avoir tordue de façon à me faire +venir les larmes aux yeux. Je suis un Tartare. + +-- Un Tartare, dit l'homme à la jambe de bois. + +-- Quand je dis que je ferai une chose, je la fais, dit +M. Creakle, et quand je dis qu'il faut faire une chose, je veux +qu'on la fasse. + +-- Qu'il faut faire une chose, je veux qu'on la fasse, répéta +l'homme à la jambe de bois. + +-- Je suis un caractère décidé, dit M. Creakle. Voilà ce que je +suis. Je fais mon devoir, voilà ce que je fais. Quand ma chair et +mon sang (il se tourna vers mistress Creakle), quand ma chair et +mon sang se révoltent contre moi, ce n'est plus ma chair et mon +sang; je les renie. Cet individu a-t-il reparu? demanda-t-il à +l'homme à la jambe de bois. + +-- Non, répondit-il. + +-- Non? dit M. Creakle. Il a bien fait. Il me connaît, qu'il se +tienne à l'écart. Je dis qu'il se tienne à l'écart, dit M. Creakle +en tapant sur la table et en regardant mistress Creakle, car il me +connaît. Vous devez commencer aussi à me connaître, mon petit ami. +Vous pouvez vous en aller. Emmenez-le. + +J'étais bien content qu'il me renvoyât, car mistress Creakle et +miss Creakle s'essuyaient les yeux, et je souffrais autant pour +elles que pour moi. Mais j'avais à lui adresser une pétition qui +avait pour moi tant d'intérêt que je ne pus m'empêcher de lui +dire, tout en admirant mon courage: + +«Si vous vouliez bien, monsieur.» + +M. Creakle murmura: «Hein? Qu'est-ce que ceci veut dire? et baissa +les yeux sur moi, comme s'il avait envie de me foudroyer d'un +regard. + +-- Si vous vouliez bien, monsieur, balbutiai-je, si je pouvais (je +suis bien fâché de ce que j'ai fait, monsieur) ôter cet écriteau +avant le retour des élèves. + +Je ne sais si M. Creakle eut vraiment envie de sauter sur moi, ou +s'il avait seulement l'intention de m'effrayer, mais il s'élança +hors de son fauteuil et je m'enfuis comme un trait, sans attendre +l'homme à la jambe de bois; je ne m'arrêtai que dans le dortoir, +où je me fourrai bien vite dans mon lit, où je restai à trembler, +pendant plus de deux heures. + +Le lendemain matin M. Sharp revint. M. Sharp était le second de +M. Creakle, le supérieur de M. Mell. M. Mell prenait ses repas +avec les élèves, mais M. Sharp dînait et soupait à la table de +M. Creakle. C'était un petit monsieur à l'air délicat, avec un +très-grand nez; il portait sa tête de côté, comme si elle était +trop lourde pour lui. Ses cheveux étaient longs et ondulés, mais +j'appris par le premier élève qui revint, que c'était une perruque +(une perruque d'occasion, me dit-il), et que M. Sharp sortait tous +les samedis pour la faire boucler. + +Ce fut Tommy Traddles qui me donna ce renseignement, il revint le +premier. Il se présenta à moi en m'informant que je trouverais son +nom au coin de la grille à droite, au devant du grand verrou; je +lui dis: «Traddles,» à quoi il me répondit «lui-même,» puis il me +demanda une foule de détails sur moi et sur ma famille. + +Ce fut très-heureux pour moi que Traddles revint le premier. Mon +écriteau l'amusa tellement, qu'il m'épargna l'embarras de le +montrer ou de le dissimuler, en me présentant à tous les élèves +immédiatement après leur arrivée. Qu'ils fussent grands ou petits, +il leur criait: «Venez vite! voilà une bonne farce!» Heureusement +aussi, la plupart des enfants revenaient tristes et abattus, et +moins disposés à rire à mes dépens, que je ne l'avais craint. Il y +en avait bien quelques-uns qui sautaient autour de moi comme des +sauvages, et il n'y en avait à peu près aucun qui sût résister à +la tentation de faire comme si j'étais un chien dangereux: ils +venaient me caresser et me cajoler comme si j'étais sur le point +de les mordre, puis ils disaient: «À bas, monsieur!» et ils +m'appelaient «Castor.» C'était naturellement fort ennuyeux pour +moi, au milieu de tant d'étrangers, et cela me coûta bien des +larmes, mais à tout prendre, j'avais redouté pis. + +On ne me regarda comme positivement admis dans la pension, +qu'après l'arrivée de F. Steerforth. On m'amena devant lui comme +devant mon juge: il avait la réputation d'être très-instruit, et +il était très-beau garçon: il avait au moins six ans plus que moi. +Il s'enquit, sous un petit hangar dans la cour, des détails de mon +châtiment, et voulut bien déclarer que selon lui, «c'était une +fameuse infamie,» ce dont je lui sus éternellement gré. + +«Combien d'argent avez-vous, Copperfield? me dit-il tout en se +promenant avec moi, une fois mon jugement prononcé. + +Je lui dis que j'avais sept shillings. + +«Vous feriez mieux de me les donner, dit-il. Je vous les +garderais; si cela vous plaît, toutefois: autrement, n'en faites +rien.» + +Je me hâtai d'obéir à cette amicale proposition, et je versai dans +la main de Steerforth tout le contenu de la bourse de Peggotty. + +-- Voulez-vous en dépenser quelque chose maintenant? dit +Steerforth. Qu'en pensez-vous? + +-- Non, merci, répondis-je. + +-- Mais c'est très-facile, si vous en avez envie? dit Steerforth, +vous n'avez qu'à parler. + +-- Non, merci, monsieur, répétai-je. + +-- Peut-être auriez-vous eu envie d'acheter une bouteille de +cassis, pour un ou deux shillings. Nous la boirions peu à peu, là- +haut dans le dortoir, reprit Steerforth. Vous êtes de mon dortoir, +à ce qu'il paraît.» + +L'idée ne m'en était pas venue, mais je n'en dis pas moins: «oui, +cela me convient tout à fait. + +-- Parfaitement dit Steerforth. Je parie que vous seriez enchanté +d'acheter pour un shilling de biscuits aux amandes?» + +Je répondis que cela me plaisait aussi. + +«Et puis pour un ou deux shillings de gâteaux et de fruits? dit +Steerforth, n'est-ce pas, petit Copperfield!» + +Je souris parce qu'il souriait, mais malgré ça je ne savais trop +qu'en penser. + +«Bon! dit Steerforth, cela durera ce que ça pourra, après tout. +Vous pouvez compter sur moi. Je sors quand cela me plaît, je +passerai le tout en contrebande.» Et en même temps il mit l'argent +dans sa poche, en me recommandant de ne pas m'inquiéter: il +veillerait à ce que tout se passât bien. + +Il tint parole, si on pouvait dire que tout se passât bien, +lorsqu'au fond du coeur je sentais que c'était mal, que c'était +faire un mauvais usage des deux demi-couronnes de ma mère; je +conservai pourtant le morceau de papier qui les enveloppait: +précieuse économie! Quand nous montâmes nous coucher, il me montra +le produit de mes sept shillings, et posant le tout sur mon lit, à +la lueur de la lune, il me dit: + +«Voilà tout, jeune Copperfield, vous avez là un fameux gala!» + +Je ne pouvais songer, vu mon âge, à faire les honneurs du festin, +quand j'avais là Steerforth pour les faire: ma main tremblait à +cette seule pensée. Je le priai de vouloir bien y présider, et ma +requête fut appuyée par tous les élèves du dortoir. Il accepta, +s'assit sur mon oreiller, fit circuler les mets avec une parfaite +équité, je dois en convenir, et nous distribua le cassis dans un +petit verre sans pied, qui lui appartenait. Quant à moi, j'étais +assis à sa gauche, les autres étaient groupés autour de nous, +assis par terre sur les lits les plus rapprochés du mien. + +Comme je me rappelle cette soirée! Nous parlions à voix basse, ou +plutôt ils parlaient et je les écoutais respectueusement; les +rayons de la lune tombaient dans la chambre à peu de distance et +dessinaient de leur pâle clarté une fenêtre sur le parquet. Nous +restions presque tous dans l'ombre, excepté quand Steerforth +plongeait une allumette dans sa petite boîte de phosphore, pour +aller chercher quelque chose sur la table, lumière bleuâtre qui +disparaissait aussitôt. Je me sens de nouveau saisi d'une certaine +terreur mystérieuse; il fait sombre, notre festin doit être caché, +tout le monde chuchote autour de moi, et j'écoute avec une crainte +vague et solennelle, heureux de sentir mes camarades autour de +moi, et très-effrayé (bien que je fasse semblant de rire) quand +Traddles prétend apercevoir un revenant dans un coin. + +On raconta toutes sortes de choses sur la pension, et sur ceux qui +y vivaient. J'appris que M. Creakle avait raison de se baptiser +lui-même un Tartare; que c'était le plus dur et le plus sévère des +maîtres; que pas un jour ne s'écoulait sans qu'il vînt punir de sa +propre main les élèves en faute. Il ne savait absolument rien +autre chose que de punir, disait Steerforth; il était plus +ignorant que le plus mauvais élève: il ne s'était fait maître de +pension, ajoutait-il, qu'après avoir fait banqueroute dans un +faubourg de Londres, comme marchand de houblon; il n'avait pu se +tirer d'affaire que grâce à la fortune de mistress Creakle; sans +compter bien d'autres choses encore que je m'étonnais qu'ils +pussent savoir. + +J'appris que l'homme à la jambe de bois, qui s'appelait Tungby, +était un barbare impitoyable qui, après avoir servi d'abord dans +le commerce du houblon, avait suivi M. Creakle dans la carrière de +l'enseignement; on supposait que c'était parce qu'il s'était cassé +la jambe au service de M. Creakle, et qu'il savait tous ses +secrets, l'ayant assisté dans beaucoup d'opérations peu +honorables. J'appris qu'à la seule exception de M. Creakle, Tungby +considérait toute la pension, maîtres ou élèves, comme ses ennemis +naturels, et qu'il mettait son plaisir à se montrer grognon et +méchant. J'appris que M. Creakle avait un fils, que Tungby +n'aimait pas; et qu'un jour, ce fils qui aidait son père dans la +pension, ayant osé lui adresser quelques observations sur la façon +dont il traitait les enfants, peut-être même protester contre les +mauvais traitements que sa mère avait à souffrir, M. Creakle +l'avait chassé de chez lui, et que, depuis ce jour, mistress +Creakle et miss Creakle menaient la vie la plus triste du monde. + +Mais ce qui m'étonna le plus, ce fut d'entendre dire qu'il y avait +un de ses élèves sur lequel M. Creakle n'avait jamais osé lever la +main, et que cet élève était Steerforth. Steerforth confirma cette +assertion, en disant qu'il voudrait bien voir qu'il le touchât du +bout du doigt. Un élève pacifique (ce ne fut pas moi), lui ayant +demandé comment il s'y prendrait si M. Creakle en venait là, il +trempa une allumette dans le phosphore, comme pour donner plus +d'éclat à sa réponse, et dit qu'il commencerait par lui donner un +bon coup sur la tête avec la bouteille d'encre qui était toujours +sur la cheminée. Après quoi, pendant quelques minutes, nous +restâmes dans l'obscurité, n'osant pas seulement souffler de peur. + +J'appris que M. Sharp et M. Mell ne recevaient qu'un misérable +salaire; que, lorsqu'il y avait à dîner sur la table de M. Creakle +de la viande chaude et de la viande froide, il était convenu que +M. Sharp devait toujours préférer la froide. Ce fait nous fut de +nouveau confirmé par Steerforth, le seul admis aux honneurs de la +table de M. Creakle. J'appris que la perruque de M. Sharp n'allait +pas à sa tête, et qu'il ferait mieux de ne pas tant faire son fier +avec sa perruque, parce qu'on voyait ses cheveux roux passer par- +dessous. + +J'appris qu'un des élèves était le fils d'un marchand de charbon, +et qu'on le recevait dans la pension en payement du compte de +charbon; ce qui lui avait valu le surnom de M. Troc, sobriquet +emprunté au chapitre du livre d'arithmétique, qui traitait de ces +matières. Quant à la bière, disait-on, c'est un vol fait aux +parents, aussi bien que le pudding. On croyait, en général, que +miss Creakle était amoureuse de Steerforth. Quoi de plus probable, +me disais-je, tandis qu'assis dans les ténèbres, je songeais à la +voix si douce, au beau visage, aux manières élégantes, aux cheveux +bouclés de mon nouvel ami? J'appris aussi que M. Mell était un +assez bon garçon, mais qu'il n'avait pas six pence à lui +appartenant, et qu'à coup sûr la vieille Mme Mell, sa mère, était +pauvre comme Job. Cela me rappela mon déjeuner où j'avais cru +entendre «Mon Charles!» Mais, grâce à Dieu, je me rappelle aussi +que je n'en soufflai mot à personne. + +Toute cette conversation se prolongea un peu de temps après le +banquet. La plus grande partie des convives étaient allés se +coucher dès que le repas avait été terminé, et nous finîmes par +les imiter après être restés encore à chuchoter et à écouter tout +en nous déshabillant. + +«Bonsoir, petit Copperfield, dit Steerforth, je prendrai soin de +vous. + +-- Vous êtes bien bon, dis-je, le coeur plein de gratitude. Je +vous remercie beaucoup. + +-- Avez-vous une soeur? dit Steerforth, tout en bâillant. + +-- Non, répondis-je. + +-- C'est dommage, dit Steerforth. Si vous en aviez eu une, je +crois que ce serait une gentille petite personne, timide, jolie, +avec des yeux très-brillants. J'aurais aimé à faire sa +connaissance. Bonsoir, petit Copperfield. + +-- Bonsoir, monsieur,» répondis-je. Je ne pensai qu'à lui au fond +de mon lit, je me soulevai pour le regarder; couché au clair de la +lune, sa jolie figure tournée vers moi, la tête négligemment +appuyée sur son bras, c'était, à mes yeux, un grand personnage, il +n'est pas étonnant que j'en eusse l'esprit tout occupé; les +sombres mystères de son avenir inconnu ne se révélaient pas sur sa +face à la clarté de la lune. Il n'y avait pas une ombre attachée à +ses pas, pendant la promenade que je fis, en rêve avec lui, dans +le jardin. + + + + +CHAPITRE VII. + +Mon premier semestre à Salem-House. + + +Les classes recommencèrent sérieusement le lendemain. Je me +rappelle avec quelle profonde impression j'entendis tout à coup +tomber le bruit des voix qui fut remplacé par un silence absolu, +lorsque M. Creakle entra après le déjeuner. Il se tint debout sur +le seuil de la porte, les yeux fixés sur nous, comme dans les +contes des fées, quand le géant vient passer en revue ses +malheureux prisonniers. + +Tungby était à côté de M. Creakle. Je me demandai dans quel but il +criait «silence!» d'une voix si féroce; nous étions tous +pétrifiés, muets et immobiles. + +On vit parler M. Creakle, et on entendit Tungby dans les termes +suivants: + +«Jeunes élèves, voici un nouveau semestre. Veillez à ce que vous +allez faire dans ce nouveau semestre. De l'ardeur dans vos études, +je vous le conseille, car moi, je reviens plein d'ardeur pour vous +punir. Je ne faiblirai pas. Vous aurez beau frotter la place, vous +n'effacerez pas la marque de mes coups. Et maintenant, tous, à +l'ouvrage!» + +Ce terrible exorde prononcé, Tungby disparut, et M. Creakle +s'approcha de moi; il me dit que, si je savais bien mordre, lui +aussi il était célèbre en ce genre. Il me montra sa canne, et me +demanda ce que je pensais de cette dent-là? Était-ce une dent +canine, hein? Était-ce une grosse dent, hein? Avait-elle de bonnes +pointes, hein? Mordait-elle bien, hein? Mordait-elle bien? Et à +chaque question il me cinglait un coup de jonc qui me faisait +tordre en deux; j'eus donc bientôt payé, comme disait Steerforth, +mon droit de bourgeoisie à Salem-House. Il me coûta bien des +larmes. + +Au reste, j'aurais tort de me vanter que ces marques de +distinction spéciales fussent réservées pour moi: j'étais loin +d'en avoir le privilège. La grande majorité des élèves (surtout +les plus jeunes) n'étaient pas moins favorisés, toutes les fois +que M. Creakle faisait le tour de la salle d'études. La moitié des +enfants pleuraient et se tordaient déjà, dès avant l'entrée à +l'étude et je n'ose pas dire combien d'autres élèves se tordaient +et pleuraient avant la fin de l'étude; on m'accuserait +d'exagération. + +Je ne crois pas que personne au monde puisse aimer sa profession +plus que ne le faisait M. Creakle. Le plaisir qu'il éprouvait à +détacher un coup de canne aux élèves ressemblait à celui que donne +la satisfaction d'un appétit impérieux. Je suis convaincu qu'il +était incapable de résister au désir de frapper, surtout de bonnes +petites joues bien potelées; c'était une sorte de fascination qui +ne lui laissait pas de repos, jusqu'à ce qu'il eût marqué et +tailladé le pauvre enfant pour toute la journée. J'étais très- +joufflu dans ce temps-là, et j'en sais quelque chose. Quand je +pense à cet être-là, maintenant, je sens que j'éprouve contre lui +une indignation aussi désintéressée que si j'avais été témoin de +tout cela sans être en son pouvoir; tout mon sang bout dans mes +veines, à la pensée de cette brute imbécile, qui n'était pas plus +qualifiée pour le genre de confiance importante dont il avait reçu +le dépôt, que pour être grand amiral, ou pour commander en chef +l'armée de terre de Sa Majesté. Peut-être même, dans l'une ou +l'autre de ces fonctions, aurait-il fait infiniment moins de mal! + +Et nous, malheureuses petites victimes d'une idole sans pitié, +avec quelle servilité nous nous abaissions devant lui! Quel début +dans la vie, quand j'y pense, que d'apprendre à ramper à plat +ventre devant un pareil individu! + +Je me vois encore assis devant mon pupitre; j'observe son oeil, je +l'observe humblement; lui, il est occupé à rayer un cahier +d'arithmétique pour une autre de ses victimes; cette même règle +vient de cingler les doigts du pauvre petit garçon, qui cherche à +guérir ses blessures en les enveloppant dans son mouchoir. J'ai +beaucoup à faire. Ce n'est pas par paresse que j'observe l'oeil de +M. Creakle, mais parce que je ne peux m'en empêcher; j'ai un désir +invincible de savoir ce qu'il va faire tout à l'heure, si ce sera +mon tour, ou celui d'un autre, d'être martyrisé. Une rangée de +petits garçons placés après moi, observent son oeil, dans le même +sentiment d'angoisse. Je sens qu'il le voit, bien qu'il ait l'air +de ne pas s'en apercevoir. Il fait d'épouvantables grimaces tout +en rayant son cahier, puis il jette sur nous un regard de côté; +nous nous penchons en tremblant sur nos livres. Un moment après, +nos yeux sont de nouveau attachés sur lui. Un malheureux coupable, +qui a mal fait un de ses devoirs, s'avance sur l'injonction de +M. Creakle. Il balbutie des excuses et promet de mieux faire le +lendemain. M. Creakle fait quelque plaisanterie avant de le +battre, et nous rions, pauvres petits chiens couchants que nous +sommes; nous rions, pâles comme la mort, et le corps refoulé +jusqu'au bas de nos talons. + +Me voilà de nouveau devant mon pupitre, par une étouffante journée +d'été. J'entends tout autour de moi un bourdonnement confus, comme +si mes camarades étaient autant de grosses mouches. J'ai encore +sur l'estomac le gras de bouilli tiède que nous avons eu à dîner +il y a une heure ou deux. J'ai la tête lourde comme du plomb, je +donnerais tout au monde pour pouvoir dormir. J'ai l'oeil sur +M. Creakle, je cherche à le tenir bien ouvert; quand le sommeil me +gagne par trop, je le vois à travers un nuage, réglant +éternellement son cahier; puis, tout d'un coup, il vient derrière +moi et me donne un sentiment plus réel de sa présence, en +m'allongeant un bon coup de canne sur le dos. + +Maintenant je suis dans la cour, toujours fasciné par lui, bien +que je ne puisse pas le voir. Je sais qu'il est occupé à dîner +dans une pièce dont je vois la fenêtre; c'est la fenêtre que +j'examine. S'il passe devant, ma figure prend immédiatement une +expression de résignation soumise. S'il met la tête à la fenêtre, +l'élève le plus audacieux (Steerforth seul excepté) s'arrête au +milieu du cri le plus perçant, pour prendre l'air d'un petit +saint. Un jour Traddles (je n'ai jamais vu garçon plus +malencontreux) casse par malheur un carreau de la fenêtre avec sa +balle. À l'heure qu'il est, je frissonne encore en songeant à ce +moment fatal; la balle a dû rebondir jusque sur la tête sacrée de +M. Creakle. + +Pauvre Traddles! Avec sa veste et son pantalon bleu de ciel +devenus trop étroits, qui donnaient à ses bras et à ses jambes +l'air de saucissons bien ficelés, c'était bien le plus gai, mais +aussi le plus malheureux de nous tous. Il était battu +régulièrement tous les jours: je crois vraiment que pendant ce +semestre entier, il n'y échappa pas une seule fois, sauf un lundi, +jour de congé, où il ne reçut que quelques coups de règle sur les +doigts. Il nous annonçait tous les jours qu'il allait écrire à son +oncle pour se plaindre, et jamais il ne le faisait. Après un +moment de réflexion, la tête couchée sur son pupitre, il se +relevait, se remettait à rire, et dessinait partout des squelettes +sur son ardoise, jusqu'à ce que ses yeux fussent tout à fait secs. +Je me suis longtemps demandé quelle consolation Traddles pouvait +trouver à dessiner des squelettes; je le prenais au premier abord +pour une espèce d'ermite, qui cherchait à se rappeler, au moyen de +ces symboles de la brièveté de la vie, que l'exercice de la canne +n'aurait qu'un temps. Mais je crois qu'en réalité il avait adopté +ce genre de sujets, parce que c'était le plus facile, et qu'il n'y +avait pas de traits à faire sur les lignes. + +Traddles était un garçon plein de coeur; il considérait comme un +devoir sacré pour tous les élèves de se soutenir les uns les +autres. Plusieurs fois il eut à en porter la peine. Un jour +surtout où Steerforth avait ri pendant l'office, le bedeau crut +que c'était Traddles, et le fit sortir. Je le vois encore, +quittant l'église, suivi des regards de toute la congrégation. Il +ne voulut jamais dire quel était le vrai coupable, et pourtant le +lendemain il fut cruellement châtié, et il passa tant d'heures en +prison, qu'il en sortit avec un plein cimetière de squelettes +entassés sur toutes les pages de son dictionnaire latin. Mais +aussi il fut bien récompensé. Steerforth dit que Traddles n'était +pas un capon, et quelle louange à nos yeux aurait pu valoir celle- +là? Quant à moi, j'aurais supporté bien des choses pour obtenir +une pareille indemnité (et pourtant j'étais bien plus jeune que +Traddles, et beaucoup moins brave). + +Un des grands bonheurs de ma vie, c'était de voir Steerforth se +rendre à l'église en donnant le bras à miss Creakle. Je ne +trouvais pas miss Creakle aussi belle que la petite Émilie; je ne +l'aimais pas, jamais je n'aurais eu cette audace, mais je la +trouvais remarquablement séduisante, et d'une distinction sans +égale. Quand Steerforth, en pantalon blanc, tenait l'ombrelle de +miss Creakle, je me sentais fier de le connaître, et il me +semblait qu'elle ne pouvait s'empêcher de l'adorer de tout son +coeur. M. Sharp et M. Mell étaient certainement à mes yeux de +grands personnages, mais Steerforth les éclipsait comme le soleil +éclipse les étoiles. + +Steerforth continuait à me protéger, et son amitié m'était des +plus utiles, car personne n'osait s'attaquer à ceux qu'il daignait +honorer de sa bienveillance. Il ne pouvait me défendre vis-à-vis +de M. Creakle, qui était très-sévère pour moi: il n'essayait même +pas; mais quand j'avais eu à souffrir encore plus que de coutume, +il me disait que je n'avais pas de toupet; que, pour son compte, +jamais il ne supporterait un pareil traitement; cela me redonnait +un peu de courage, et je lui en savais gré. La sévérité de +M. Creakle eut pour moi un avantage, le seul que j'aie jamais pu +découvrir. Il s'aperçut un jour que mon écriteau le gênait quand +il passait derrière le banc, et qu'il voulait me donner, en +circulant, un coup de sa canne, en conséquence l'écriteau fut +enlevé, et je ne le revis plus. + +Une circonstance fortuite vint encore augmenter mon intimité avec +Steerforth, et cela d'une manière qui me causa beaucoup d'orgueil +et de satisfaction. Un jour qu'il me faisait l'honneur de causer +avec moi pendant la récréation, je me hasardai à lui faire +observer que quelqu'un ou quelque chose (j'ai oublié les détails), +ressemblait à quelqu'un ou à quelque chose dans l'histoire de +Peregrine Pickle. Steerforth ne répondit rien; mais le soir, +pendant que je me déshabillais, il me demanda si j'avais cet +ouvrage. + +Je lui dis que non, et je lui racontai comment je l'avais lu, de +même que tous les autres livres dont j'ai parlé au commencement de +ce récit. + +«Est-ce que vous vous en souvenez? dit Steerforth. + +-- Oh! oui, répondis-je: j'avais beaucoup de mémoire, et il me +semblait que je me les rappelais à merveille. + +-- Écoutez-moi, Copperfield, dit Steerforth, vous me les +raconterez. Je ne peux pas m'endormir de bonne heure le soir, et +je me réveille généralement de grand matin. Nous les prendrons les +uns après les autres. Ce sera juste comme dans les _Mille et une +Nuits_.» + +Cet arrangement flatta singulièrement ma vanité, et le soir même, +nous commençâmes à le mettre à exécution. Je ne saurais dire, et +je n'ai nulle envie de le savoir, comment j'interprétai les +oeuvres de mes auteurs favoris; mais j'avais en eux une foi +profonde, et je racontais, autant que je puis croire, avec +simplicité et avec gravité ce que j'avais à raconter: ces +qualités-là faisaient passer par-dessus bien des choses. + +Il y avait pourtant un revers à la médaille; bien souvent le soir +je tombais de sommeil, ou bien j'étais ennuyé et peu disposé à +reprendre mon récit, et alors c'était bien pénible; mais il +fallait pourtant le faire, car de désappointer Steerforth au +risque de lui déplaire, il n'en pouvait pas être question. Le +matin aussi, quand j'étais fatigué et que j'avais grande envie de +dormir encore une heure, je trouvais très-peu divertissant d'être +réveillé en sursaut comme la sultane Schéhérazade, et contraint à +raconter une longue histoire avant que la cloche se mît à sonner; +mais Steerforth tenait bon; et comme, en revanche, il m'expliquait +mes problèmes et mes versions, et qu'il m'aidait à faire ce qui me +donnait trop de peine, je ne perdais pas sur ce marché. Qu'il me +soit permis cependant de me rendre justice. Ce n'était ni +l'intérêt personnel, ni l'égoïsme, ni la crainte qui me faisaient +agir ainsi; je l'aimais et je l'admirais, son approbation me +payait de tout. J'y attachais un tel prix que j'ai le coeur serré +aujourd'hui en me rappelant ces enfantillages. + +Steerforth ne manquait pas non plus de prudence et, une fois entre +autres, il la déploya avec une persistance qui dut, je crois, +faire venir un peu l'eau à la bouche au pauvre Traddles et à mes +autres camarades. La lettre que m'avait annoncée Peggotty, et +quelle lettre! m'arriva au bout de quelques semaines, et elle +était accompagnée d'un gâteau enfoui au milieu d'une provision +d'oranges, et de deux bouteilles de vin de primevère. Je +m'empressai, comme de raison, d'aller mettre ces trésors aux pieds +de Steerforth, en le priant de se charger de la distribution. + +«Écoutez-moi bien, Copperfield, dit-il, nous garderons le vin pour +vous humecter le gosier quand vous me raconterez des histoires.» + +Je rougis à cette idée, et dans ma modestie, je le conjurai de n'y +pas songer. Mais il me dit qu'il avait remarqué que j'étais +souvent un peu enroué, ou, comme il disait, que j'avais des chats +dans la gorge et que ma liqueur serait employée jusqu'à la +dernière goutte à me rafraîchir le gosier. En conséquence, il +l'enferma dans une caisse qui lui appartenait; il en mit une +portion dans une fiole, et de temps à autre, lorsqu'il jugeait que +j'avais besoin de me restaurer, il m'en administrait quelques +gouttes au moyen d'un chalumeau de plume. Parfois, dans le but de +rendre le remède encore plus efficace, il avait la bonté d'y +ajouter un peu de jus d'orange ou de gingembre, ou d'y faire +fondre de la muscade; je ne puis pas dire que la saveur en devint +plus agréable, ni que cette boisson fût précisément stomachique à +prendre le soir en se couchant ou le matin en se réveillant, mais +ce que je puis dire c'est que je l'avalais avec la plus vive +reconnaissance pour les soins dont me comblait Steerforth. + +Peregrine nous prit, à ce qu'il me semble, des mois à raconter; +les autres contes plus longtemps encore. Si l'institution +s'ennuyait, ce n'était toujours pas faute d'histoires, et la +liqueur dura presque aussi longtemps que mes récits. Le pauvre +Traddles (je ne puis jamais songer à lui sans avoir à la fois une +étrange envie de rire et de pleurer), remplissait le rôle des +choeurs dans les tragédies antiques; tantôt il affectait de se +tordre de rire dans les endroits comiques; tantôt, lorsqu'il +arrivait quelque événement effrayant, il semblait saisi d'une +mortelle épouvante. Cela me troublait même très-souvent au milieu +de mes narrations. Je me souviens qu'une de ses plaisanteries +favorites, c'était de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher de +claquer des dents lorsque je parlais d'un alguazil en racontant +les aventures de Gil Blas; et le jour où Gil Blas rencontra dans +les rues de Madrid le capitaine des voleurs, ce malheureux +Traddles poussa de tels cris de terreur que M. Creakle l'entendit, +en rôdant dans notre corridor, et le fouetta d'importance pour lui +apprendre à se mieux conduire au dortoir. + +Rien n'était plus propre à développer en moi une imagination +naturellement rêveuse et romanesque, que ces histoires racontées +dans une profonde obscurité, et sous ce rapport je doute que cette +habitude m'ait été fort salutaire. Mais, en me voyant choyé dans +notre dortoir comme un joujou récréatif, et en songeant au renom +que m'avait fait et au relief que me donnait mon talent de +narrateur parmi mes camarades, bien que je fusse le plus jeune, le +sentiment de mon importance me stimulait infiniment. + +Dans une pension où règne une cruauté barbare, quelque soit le +mérite de son directeur, il n'y a pas de danger qu'on apprenne +grand'chose. En masse, les élèves de Salem-House ne savaient +absolument rien; ils étaient trop tourmentés et trop battus pour +pouvoir apprendre quelque chose; peut-on jamais rien faire au +milieu d'une vie perpétuellement agitée et malheureuse? Mais ma +petite vanité, aidée des conseils de Steerforth, me poussait à +m'instruire, et si elle ne m'épargnait pas grand'chose en fait de +punition, du moins elle me faisait un peu sortir de la paresse +universelle, et je finissais par attraper au vol par-ci par-là +quelques bribes d'instruction. + +En cela j'étais soutenu par M. Mell, qui avait pour moi une +affection dont je me souviens avec reconnaissance. J'étais fâché +de voir que Steerforth le traitait avec un dédain systématique, et +ne perdait jamais une occasion de blesser ses sentiments, ou de +pousser les autres à le faire. Cela m'était d'autant plus pénible +que j'avais confié à Steerforth que M. Mell m'avait mené voir deux +vieilles femmes; il m'aurait été aussi impossible de lui cacher un +pareil secret que de ne pas partager avec lui un gâteau ou toute +autre douceur; mais j'avais toujours peur que Steerforth ne se +servit de cette révélation pour tourmenter M. Mell. + +Pauvre M. Mell! Nous ne nous doutions guère, ni l'un ni l'autre, +le jour ou j'allai déjeuner dans cette maison, et faire un somme à +l'ombre des plumes de paon, au son de la flûte, du mal que +causerait plus tard cette visite insignifiante à l'hospice de sa +mère. Mais on en verra plus tard les résultats imprévus; et, dans +leur genre, ils ne manquèrent pas de gravité. + +Un jour, M. Creakle garda la chambre pour indisposition: la joie +fut grande parmi nous, et l'étude du matin singulièrement agitée. +Dans notre satisfaction, nous étions difficiles à mener, et le +terrible Tungby eut beau paraître deux ou trois fois, il eut beau +noter les noms des principaux coupables, personne n'y prit garde; +on était bien sûr d'être puni le lendemain, quoi qu'on pût faire, +et mieux valait se divertir en attendant. + +C'était un jour de demi-congé, un samedi. Mais comme nous aurions +dérangé M. Creakle en jouant dans la cour, et qu'il ne faisait pas +assez beau pour qu'on pût aller en promenade, on nous fit rester à +l'étude pendant l'après-midi; on nous donna seulement des devoirs +plus courts que de coutume. C'était le samedi que M. Sharp allait +faire friser sa perruque. M. Mell avait alors le privilège d'être +chargé des corvées, c'est lui qui nous faisait travailler ce jour- +là. + +S'il m'était possible de comparer un être aussi paisible que +M. Mell à un ours ou à un taureau, je dirais que ce jour-là, au +milieu du tapage inexprimable de la classe, il ressemblait à un de +ces quadrupèdes assailli par un millier de chiens. Je le vois +encore, appuyant sur ses mains osseuses sa tête à moitié brisée; +s'efforçant en vain de poursuivre son aride labeur, au milieu d'un +vacarme qui aurait rendu fou jusqu'au président de la chambre des +Communes. Une partie des élèves jouaient à colin-maillard dans un +coin; il y en avait qui chantaient, qui parlaient, qui dansaient, +qui hurlaient: les uns faisaient des glissades, les autres +sautaient en rond autour de lui; on faisait cinquante grimaces; on +se moquait de lui devant ses yeux et derrière son dos; on +parodiait sa pauvreté, ses bottes, son habit, sa mère, toute sa +personne enfin, même ce qu'on aurait dû le plus respecter. + +«Silence! cria M. Mell en se levant tout à coup, et en frappant +sur son pupitre avec le livre qu'il tenait à la main. Qu'est-ce +que cela veut dire? Ça n'est pas tolérable. Il y a de quoi devenir +fou. Pourquoi vous conduisez-vous ainsi envers moi, messieurs?» + +C'était mon livre qu'il tenait en ce moment; j'étais debout à côté +de lui; lorsqu'il promena ses yeux autour de la chambre, je vis +tous les élèves s'arrêter subitement, les uns un peu effrayés, les +autres peut-être repentants. + +La place de Steerforth était au bout de la longue salle. Il était +appuyé contre le mur, l'air indifférent, les mains dans les +poches; toutes les fois que M. Mell jetait les yeux sur lui, il +faisait mine de siffler. + +«Silence, monsieur Steerforth! dit M. Mell. + +-- Silence vous-même, dit Steerforth en devenant très-rouge, à qui +parlez-vous? + +-- Asseyez-vous, dit M. Mell. + +-- Asseyez-vous vous-même, dit Steerforth, et mêlez-vous de vos +affaires!» + +Il y eut quelques chuchotements, même quelques applaudissements; +mais M. Mell était d'une telle pâleur que le silence se rétablit +immédiatement, et, un élève qui s'était précipité derrière la +chaise de notre maître d'études dans le but de contrefaire encore +sa mère, changea d'idée et fit semblant d'être venu lui demander +de tailler sa plume. + +«Si vous croyez, Steerforth, dit M. Mell, que j'ignore l'influence +que vous exercez sur tous vos camarades, et ici il posa la main +sur ma tête (sans savoir probablement ce qu'il faisait), ou que je +ne vous ai pas vu, depuis un moment, exciter les enfants à +m'insulter de toutes les façons imaginables, vous vous trompez. + +-- Je ne me donne seulement pas la peine de penser à vous, dit +froidement Steerforth; ainsi vous voyez que je ne cours pas le +risque de me tromper sur votre compte. + +-- Et quand vous abusez de votre position de favori, monsieur, +continua M. Mell, les lèvres tremblantes d'émotion, pour insulter +un _gentleman_. + +-- Un quoi? Qu'est-ce qu'il a dit? cria Steerforth.» + +Ici quelqu'un, c'était Traddles, s'écria: + +«Fi donc! Steerforth! C'est mal!» + +Mais M. Mell lui ordonna immédiatement de se taire. + +«En insultant quelqu'un qui n'est pas heureux en ce monde, +monsieur, et qui ne vous a jamais fait le moindre tort; quelqu'un +dont vous n'avez ni assez d'âge ni assez de raison pour pouvoir +apprécier la situation, dit M. Mell d'une voix toujours plus +tremblante, vous commettez une bassesse et une lâcheté. +Maintenant, monsieur, vous pouvez vous asseoir ou rester debout, +comme bon vous semble. Copperfield, continuez. + +-- Copperfield, dit Steerforth en s'avançant au milieu de la +chambre, attendez un instant. Monsieur Mell, une fois pour toutes, +entendez-moi bien. Quand vous avez l'audace de m'appeler un lâche, +ou de me donner quelque autre nom de ce genre, vous n'êtes qu'un +impudent mendiant. Vous êtes toujours un mendiant en tout temps, +vous le savez bien, mais dans le cas présent, vous êtes un +impudent mendiant.» + +Je ne sais ce qui se préparait. Steerforth allait peut-être sauter +au collet de M. Mell, ou peut-être M. Mell allait-il commencer les +coups. Mais en une seconde tous les élèves semblèrent changés en +blocs de pierre; M. Creakle était au milieu de nous, Tungby debout +à côté de lui; mistress Creakle et sa fille passaient la tête à la +porte d'un air effrayé. M. Mell s'accouda sur son pupitre, la tête +cachée dans ses mains, sans prononcer une seule parole. + +«Monsieur Mell, dit M. Creakle, en le secouant par le bras; et sa +voix généralement si faible avait pris assez de vigueur pour que +Tungby jugeât inutile de répéter ses paroles; vous ne vous êtes +pas oublié, j'espère? + +-- Non, monsieur, non, répondit le répétiteur en relevant la tête +et en se frottant les mains avec une sorte d'agitation convulsive. +Non, monsieur, non. Je me suis souvenu... je... Non, monsieur +Creakle... je ne me suis pas oublié... je... je me suis souvenu, +monsieur... je... j'aurais seulement voulu que vous vous +souvinssiez un peu plus tôt de moi, monsieur Creakle. Cela aurait +été plus généreux, monsieur, plus juste, monsieur. Cela m'aurait +épargné quelque chose, monsieur.» + +M. Creakle, les yeux toujours fixés sur M. Mell, s'appuya sur +l'épaule de Tungby, et, montant sur l'estrade, il s'assit devant +son pupitre. Après avoir, du haut de ce trône, contemplé quelques +instants encore M. Mell qui continuait à branler la tête et à se +frotter les mains, dans son agitation, M. Creakle se tourna vers +Steerforth: + +«Puisqu'il ne daigne pas s'expliquer, voulez-vous me dire, +monsieur, ce que tout ceci signifie?» + +Steerforth éluda un moment la question; il se taisait et regardait +son antagoniste d'un air de colère et de dédain. Je ne pouvais en +ce moment, il m'en souvient, m'empêcher d'admirer la noblesse de +sa tournure, et de le comparer à M. Mell, qui avait l'air si +commun et si ordinaire. + +«Eh bien! alors, dit enfin Steerforth, qu'est-ce qu'il a voulu +dire en parlant de favori? + +-- De favori? répéta M. Creakle, et les veines de son front se +gonflaient de colère. Qui a parlé de favori? + +-- C'est lui, dit Steerforth. + +-- Et qu'entendiez-vous par là, monsieur, je vous prie? demanda +M. Creakle en se tournant d'un air irrité vers M. Mell. + +-- J'entendais, monsieur Creakle, répondit-il à voix basse, ce que +j'ai dit, c'est qu'aucun de vos élèves n'avait le droit de +profiter de sa position de favori pour me dégrader. + +-- Vous dégrader? dit M. Creakle. Bon Dieu! Mais permettez-moi de +vous demander, monsieur je ne sais qui (et ici M. Creakle croisant +ses bras et sa canne sur sa poitrine, fronça tellement les +sourcils que ses petits yeux disparurent presque absolument), +permettez-moi de vous demander si, en osant prononcer le mot de +favori, vous montrez pour moi le respect que vous me devez? Que +vous me devez, monsieur, dit M. Creakle en avançant tout à coup la +tête, puis la retirant aussitôt: à moi, qui suis le chef de cet +établissement, et dont vous n'êtes que l'employé. + +-- C'était peu judicieux de ma part, monsieur, je suis tout prêt à +le reconnaître, dit M. Mell; je ne l'aurais pas fait, si je +n'avais pas été poussé à bout.» + +Ici Steerforth intervint. + +«Il a dit que j'étais lâche et bas; alors je l'ai appelé un +mendiant. Peut-être ne l'aurais-je pas appelé mendiant, si je +n'avais pas été en colère; mais je l'ai fait, et je suis tout prêt +à en supporter les conséquences.» + +Je me sentis tout glorieux de ces nobles paroles, sans +probablement me rendre compte que Steerforth n'avait pas +grand'chose à redouter. Tous les élèves eurent la même impression +que moi, car il y eut un murmure d'approbation, quoique personne +n'ouvrît la bouche. + +«Je suis surpris, Steerforth, bien que votre franchise vous fasse +honneur, dit M. Creakle, certainement, elle vous fait honneur; +mais cependant je dois le dire, Steerforth, je suis surpris que +vous ayez prononcé une semblable épithète en parlant d'une +personne employée et salariée dans Salem-House, monsieur.» + +Steerforth fit entendre un petit rire. + +«Ce n'est pas une réponse, monsieur, dit M. Creakle, j'attends de +vous quelque chose de plus, Steerforth.» + +Si un moment auparavant M. Mell m'avait paru bien vulgaire auprès +de la noble figure de mon ami, je ne saurais dire combien +M. Creakle me semblait plus vulgaire encore. + +«Qu'il le nie! dit Steerforth. + +-- Comment! qu'il nie être un mendiant, Steerforth? s'écria +M. Creakle. Est-ce qu'il mendie par les chemins? + +-- S'il ne mendie pas lui-même, alors c'est sa plus proche +parente, dit Steerforth, n'est-ce pas la même chose?» + +Il jeta les yeux sur moi, et je sentis la main de M. Mell se poser +doucement sur mon épaule. Je le regardai le coeur plein de regrets +et de remords, mais les yeux de M. Mell étaient fixés sur +Steerforth. Il continuait à me caresser affectueusement l'épaule, +mais c'était Steerforth qu'il regardait. + +«Puisque vous m'ordonnez de me justifier, M. Creakle, dit +Steerforth, et de m'expliquer plus clairement, je n'ai qu'une +seule chose à dire: sa mère vit par charité dans un hospice +d'indigents.» + +M. Mell le regardait toujours, sa main toujours aussi posée +doucement sur mon épaule; il murmura à voix basse, à ce que je +crus entendre: + +«C'est bien ce que je pensais.» + +M. Creakle se tourna vers son répétiteur, les sourcils froncés, et +d'un air de politesse contrainte: + +«Monsieur Mell, vous entendez ce qu'avance M. Steerforth. Soyez +assez bon, je vous prie, pour rectifier son assertion devant mes +élèves réunis. + +-- Il a raison, monsieur; je n'ai rien à rectifier, répondit +M. Mell au milieu du plus profond silence; ce qu'il a dit est +vrai. + +-- Soyez assez bon alors pour déclarer publiquement, je vous prie, +dit M. Creakle en promenant les yeux tout autour de la chambre, si +jusqu'à l'instant présent ce fait était jamais parvenu à ma +connaissance. + +-- Je ne crois pas que vous l'ayez su positivement, reprit +M. Mell. + +-- Comment! vous ne croyez pas, dit M. Creakle. Que voulez-vous +dire, malheureux? + +-- Je ne suppose pas que vous m'ayez jamais cru dans une brillante +position de fortune, repartit notre maître d'études. Vous savez ce +qu'est et ce qu'a toujours été ma situation dans cette maison. + +-- Je crains, dit M. Creakle, et les veines de son front +devenaient formidables, que vous n'ayez été en effet ici dans une +fausse position, et que vous n'ayez pris ma maison pour une école +de charité. Monsieur Mell, il ne nous reste plus qu'à nous +séparer, et le plus tôt sera le mieux. + +-- En ce cas, ce sera tout de suite, dit M. Mell en se levant. + +-- Monsieur! dit M. Creakle. + +-- Je vous dis adieu, monsieur Creakle, et à vous tous, messieurs, +dit M. Mell en promenant ses regards tout autour de la chambre, et +en me caressant de nouveau doucement l'épaule. James Steerforth, +tout ce que je peux vous souhaiter de mieux, c'est qu'un jour vous +veniez à vous repentir de ce que vous avez fait aujourd'hui. Pour +le moment, je serais désolé de vous avoir pour ami ou de vous voir +l'ami de quelqu'un auquel je m'intéresserais.» + +Il me passa doucement la main sur le bras, prit dans son pupitre +quelques livres et sa flûte, remit la clef au pupitre pour l'usage +de son successeur, puis sortit de la chambre avec ce léger bagage +sous le bras. M. Creakle fit alors une allocution par +l'intermédiaire de Tungby; il remercia Steerforth d'avoir défendu +(quoiqu'un peu trop chaleureusement peut-être) l'indépendance et +la bonne renommée de Salem-House, puis il finit en lui donnant une +poignée de main pendant que nous poussions trois hurras, je ne +savais pas trop pourquoi, mais je supposai que c'était en +l'honneur de Steerforth, et je m'y joignis de toute mon âme, bien +que j'eusse le coeur très-gros. M. Creakle donna des coups de +canne à Tommy Traddles, parce qu'il le surprit à pleurer, au lieu +d'applaudir au départ de M. Mell; puis il alla retrouver son +canapé, son lit ou n'importe quoi. + +Nous nous retrouvâmes tout seuls, et nous ne savions trop que nous +dire. Pour ma part, j'étais tellement désolé et repentant du rôle +que j'avais joué dans l'affaire, que je n'aurais pu retenir mes +larmes si je n'avais craint que Steerforth, qui me regardait très- +souvent, n'en fût mécontent, ou plutôt qu'il ne le trouvât peu +respectueux envers lui, tant était grande ma déférence pour son +âge et sa supériorité! En effet, il était très en colère contre +Traddles, et se plaisait à dire qu'il était enchanté qu'on l'eût +puni d'importance. + +Le pauvre Traddles avait déjà passé sa période de désespoir sur +son pupitre, et se soulageait comme à l'ordinaire en dessinant une +armée de squelettes; il répondit que ça lui était bien égal: qu'il +n'en était pas moins vrai qu'on avait très-mal agi envers M. Mell. + +«Et qui donc a mal agi envers lui, mademoiselle? dit Steerforth. + +-- Mais c'est vous, repartit Traddles. + +-- Qu'est-ce que j'ai donc fait? dit Steerforth. + +-- Comment, ce que vous avez fait? reprit Traddles, vous l'avez +profondément blessé, et vous lui avez fait perdre sa place. + +-- Je l'ai blessé! répéta dédaigneusement Steerforth. Il s'en +consolera un de ces quatre matins, allez. Il n'a pas le coeur +aussi sensible que vous, mademoiselle Traddles. Quant à sa place, +qui était fameuse, n'est-ce pas? croyez-vous que je ne vais pas +écrire à ma mère pour lui envoyer de l'argent?» + +Nous admirâmes tous la noblesse des sentiments de Steerforth: sa +mère était veuve et riche, et prête, disait-il, à faire tout ce +qu'il lui demanderait. Nous fûmes tous ravis de voir Traddles +ainsi remis à sa place, et on éleva jusqu'aux nues la magnanimité +de Steerforth, surtout quand il nous eut informés, comme il daigna +le faire, qu'il n'avait agi que dans notre intérêt, et pour nous +rendre service, mais qu'il n'avait pas eu pour lui la moindre +pensée d'égoïsme. + +Mais je suis forcé d'avouer que ce soir-là, tandis que je +racontais une de mes histoires, le son de la flûte de M. Mell +semblait retentir tristement à mon oreille, et lorsque Steerforth +fut enfin endormi, je me sentis tout à fait malheureux à la pensée +de notre pauvre maître d'études qui peut-être, en cet instant, +faisait douloureusement vibrer son instrument mélancolique. + +Je l'oubliai bientôt pour contempler uniquement Steerforth qui +travaillait tout seul, en amateur, sans l'aide d'aucun livre (il +les savait tous par coeur, me disait-il), jusqu'à ce qu'on eût +trouvé un nouveau répétiteur. Cet important personnage nous vint +d'une école secondaire, et avant d'entrer en fonctions, il dîna un +jour chez M. Creakle, pour être présenté à Steerforth. Steerforth +voulut bien lui donner son approbation, et nous dit qu'il avait du +chic. Sans savoir exactement quel degré de science ou de mérite ce +mot impliquait, je respectai infiniment notre nouveau maître, sans +me permettre le moindre doute sur son savoir éminent; et pourtant +il ne se donna jamais pour ma chétive personne le quart de la +peine que s'était donnée M. Mell. + +Il y eut, pendant ce second semestre de ma vie scolaire, un autre +événement, qui fit sur moi une impression qui dure encore; et cela +pour bien des raisons. + +Un soir que nous étions tous dans un terrible état d'agitation, +M. Creakle, frappant à droite et à gauche dans sa mauvaise humeur, +Tungby entra et cria de sa plus grosse voix: + +«Des visiteurs pour Copperfield!» + +Il échangea quelques mots avec M. Creakle, lui demanda dans quelle +pièce il fallait faire entrer les nouveaux venus; puis on me dit +de monter par l'escalier de derrière pour mettre un col propre, et +de me rendre ensuite dans le réfectoire. J'étais debout, suivant +la coutume, pendant ce colloque, prêt à me trouver mal +d'étonnement. J'obéis, dans un état d'émotion difficile à décrire; +et avant d'entrer dans le réfectoire, à la pensée que peut-être +c'était ma mère, je retirai ma main qui soulevait déjà le loquet, +et je versai d'abondantes larmes. Jusque-là je n'avais songé qu'à +la possibilité de voir apparaître M. ou Mlle Murdstone. + +J'entrai enfin; et d'abord je ne vis personne; mais je sentis +quelqu'un derrière la porte, et là, à mon grand étonnement, je +découvris M. Peggotty et Ham, qui me tiraient leurs chapeaux avec +la plus grande politesse. Je ne pus m'empêcher de rire, mais +c'était plutôt du plaisir que j'avais à les voir que de la drôle +de mine qu'ils faisaient avec leurs plongeons et leurs révérences. +Nous nous donnâmes les plus cordiales poignées de main, et je +riais si fort, mais si fort, qu'à la fin je fus obligé de tirer +mon mouchoir pour m'essuyer les yeux. + +M. Peggotty, la bouche ouverte pendant tout le temps de sa visite, +parut très-ému lorsqu'il me vit pleurer, et il fit signe à Ham de +me dire quelque chose. + +«Allons, bon courage, monsieur Davy! dit Ham de sa voix la plus +affectueuse. Mais, comme vous voilà grandi! + +-- Je suis grandi? demandai-je en m'essuyant de nouveau les yeux. +Je ne sais pas bien pourquoi je pleurais; ce ne pouvait être que +de joie en revoyant mes anciens amis. + +-- Grandi! monsieur Davy? Je crois bien qu'il a grandi! dit Ham. + +-- Je crois bien qu'il a grandi! dit M. Peggotty.» + +Et ils se mirent à rire de si bon coeur que je recommençai à rire +de mon côté, et à nous trois nous rîmes, ma foi, si longtemps, que +je voyais le moment où j'allais me remettre à pleurer. + +«Savez-vous comment va maman, monsieur Peggotty? lui dis-je. Et +comment va ma chère, chère vieille Peggotty? + +-- Admirablement, dit M. Peggotty. + +-- Et la petite Émilie, et mistress Gummidge? + +-- Ad...mirablement, dit M. Peggotty.» + +Il y eut un moment de silence. Pour le rompre, M. Peggotty tira de +ses poches deux énormes homards, un immense crabe et un grand sac +de crevettes, entassant le tout sur les bras de Ham. + +«Nous avons pris cette liberté, dit M. Peggotty, sachant que vous +aimiez assez nos coquillages quand vous étiez avec nous. C'est la +vieille mère qui les a fait bouillir. Vous savez, mistress +Gummidge, c'est elle qui les a fait bouillir. Oui, dit lentement +M. Peggotty en s'accrochant à son sujet comme s'il ne s'avait où +en prendre un autre, c'est mistress Gummidge qui les a fait +bouillir; je vous assure.» + +Je leur exprimai tous mes remercîments; et M. Peggotty, après +avoir jeté les yeux sur Ham qui regardait les crustacés d'un air +embarrassé, sans faire le moindre effort pour venir à son secours, +il ajouta: «Nous sommes venus, voyez-vous, avec l'aide du vent et +de la marée, sur un de nos radeaux de Yarmouth à Gravesend. Ma +soeur m'avait envoyé le nom de ce pays-ci, et elle m'avait dit de +venir voir M. Davy, si jamais j'allais du côté de Gravesend, de +lui présenter ses respects, et de lui dire que toute la famille se +portait admirablement bien. Et, voyez-vous, la petite Émilie +écrira à ma soeur, quand nous serons revenus, que je vous ai vu, +et que vous aussi vous alliez admirablement bien; ça fait que tout +le monde sera content: ça fera la navette.» + +Il me fallut quelques moments de réflexion pour comprendre ce que +signifiait la métaphore employée par M. Peggotty pour figurer les +nouvelles respectives qu'il se chargeait de faire circuler à la +ronde. Je le remerciai de nouveau, et je lui demandai, non sans +rougir, ce qu'était devenue la petite Émilie, depuis le temps où +nous ramassions des cailloux et des coquillages sur la plage. + +«Mais elle devient une femme, voilà ce qu'elle devient, dit +M. Peggotty. Demandez-lui.» + +Il me montrait Ham qui faisait un signe de joyeuse affirmation +tout en contemplant le sac de crevettes. + +«Quelle jolie figure! dit M. Peggotty, et ses yeux rayonnaient de +plaisir. + +-- Et si savante! dit Ham. + +-- Elle écrit si bien! dit M. Peggotty. C'est noir comme de +l'encre, et si gros qu'on pourrait le voir de dix lieues à la +ronde.» + +Avec quel enthousiasme M. Peggotty parlait de sa petite favorite! +Il est là devant moi; son visage s'épanouit avec une expression +d'amour et de joyeux orgueil, que je ne saurais peindre; ses yeux +honnêtes brillent et s'animent comme s'ils lançaient des +étincelles. Sa large poitrine se soulève de plaisir; ses grandes +mains se pressent l'une contre l'autre dans son émotion, et il +gesticule d'un bras si vigoureux, qu'avec mes yeux de pygmée je +crois voir un marteau de forge. + +Ham était tout aussi ému que lui. Je crois qu'ils m'auraient parlé +beaucoup plus longuement de la petite Émilie, s'ils n'avaient été +intimidés par l'entrée inattendue de Steerforth, qui, me voyant +causer dans un coin avec deux inconnus, cessa aussitôt de chanter +et me dit: «Je ne savais pas que vous fussiez ici, Copperfield» +(car ce n'était pas le parloir des visites), puis il passa son +chemin. + +Je ne sais si c'est que j'étais fier de montrer que j'avais un ami +comme Steerforth, ou si je voulais lui expliquer comment il se +faisait que j'avais un ami tel que M. Peggotty, mais je le +rappelai et je lui dis modestement (grand Dieu! comme tous ces +souvenirs sont encore présents à mon esprit): «Ne vous en allez +pas, Steerforth, je vous en prie. Ce sont deux marins de Yarmouth, +d'excellentes gens, des parents de mon ancienne bonne; ils sont +venus de Gravesend pour me voir. + +-- Ah! ah! dit Steerforth en revenant sur ses pas. Je suis charmé +de les voir. Comment allez-vous?» + +Il y avait une aisance dans toutes ses manières, une grâce facile +et naturelle qui semblait d'une séduction irrésistible. + +Dans sa tournure, dans sa gaieté, dans sa voix si douce, dans sa +noble figure, il y avait je ne sais quel attrait mystérieux auquel +on cédait sans le vouloir. Je vis tout de suite qu'il les charmait +l'un et l'autre, et qu'ils étaient tout disposés à lui ouvrir +leurs coeurs. + +«Quand vous enverrez la lettre à Peggotty, dis-je à ces braves +gens, vous leur ferez savoir, je vous prie, que M. Steerforth est +très-bon pour moi, et que je ne sais pas ce que je deviendrais ici +sans lui. + +-- Quelle bêtise! dit Steerforth en riant. N'allez pas leur dire +ça. + +-- Et si M. Steerforth vient jamais en Norfolk ou en Suffolk, +monsieur Peggotty, continuai-je, vous pouvez être bien sûr que je +l'amènerai à Yarmouth pour voir votre maison. Vous n'avez jamais +vu une si drôle de maison, Steerforth: elle est faite d'un bateau! + +-- Faite d'un bateau! dit Steerforth. Eh bien, c'est la maison qui +convient à un marin pur-sang. + +-- C'est bien vrai, monsieur; c'est bien vrai, dit Ham en riant. +Vous avez raison. Monsieur Davy, ce jeune monsieur a raison. Un +marin pur-sang! Ah, ah! C'est bien ça.» + +M. Peggotty était tout aussi ravi que son neveu, mais sa modestie +ne lui permettait pas de s'approprier aussi bruyamment un +compliment tout personnel. + +«Mais oui, monsieur, dit-il en saluant et en rentrant les bouts de +sa cravate dans son gilet; je vous suis obligé, monsieur, je vous +remercie. Je fais de mon mieux, dans ma profession, monsieur. + +-- On ne peut rien demander de plus, monsieur Peggotty, dit +Steerforth. Il savait déjà son nom. + +-- C'est ce que vous faites vous-même, j'en suis sûr, monsieur, +dit M. Peggotty eu secouant la tête, et vous y réussissez, j'en +suis certain, monsieur. Je vous remercie, monsieur, de m'avoir si +bien accueilli. Je suis un peu rude, monsieur, mais je suis franc; +je l'espère, du moins, vous comprenez. Ma maison n'est pas belle, +monsieur, mais elle est toute à votre service, si jamais vous +voulez venir la voir avec M. Davy. Mais je reste là comme un +colimaçon, dit M. Peggotty, ce qui signifiait qu'il restait +attaché là, sans pouvoir s'en aller. Il avait essayé, après chaque +phrase, de se retirer, mais sans jamais en venir à bout. «Allons, +je vous souhaite une bonne santé et bien du bonheur.» + +Ham s'associa à ce voeu, et nous nous quittâmes le plus +affectueusement du monde. J'avais un peu envie, ce soir-là, de +parler à Steerforth de la jolie petite Émilie, mais la timidité me +retint, j'avais trop peur qu'il ne se moquât de moi. Je réfléchis +longuement, et non sans anxiété, à ce qu'avait dit M. Peggotty, +qu'elle devenait une femme; mais je décidai en moi-même que +c'était une bêtise. + +Nous transportâmes nos crustacés dons notre dortoir avec un +profond mystère, et nous fîmes un grand souper. Mais Traddles n'en +sortit pas à son honneur. Il n'avait pas de chance: il ne pouvait +pas même se tirer d'un souper comme un autre. Il fut malade toute +la nuit, mais malade comme il n'est pas possible, grâce au crabe; +et après avoir été forcé d'avaler des médecines noires et des +pilules, à une dose suffisante pour tuer un cheval, du moins s'il +faut en croire Demple (dont le père était docteur), il eut encore +des coups de canne par-dessus le marché avec six chapitres grecs +du Nouveau Testament à traduire, pour le punir de n'avoir voulu +faire aucun aveu. + +Le reste du semestre se confond dans mon esprit avec la routine +journalière de notre triste vie: l'été a fini et l'automne est +venu; il fait froid le matin, à l'heure où on se lève; quand on se +couche, la nuit est plus froide encore; le soir, notre salle +d'études est mal éclairée et mal chauffée, le matin c'est une +vraie glacière; nous passons du boeuf bouilli au boeuf rôti, et du +mouton rôti au mouton bouilli; nous mangeons du pain avec du +beurre rance; puis c'est un horrible mélange de livres déchirés, +d'ardoises fêlées, de cahiers salis par nos larmes, de coups de +canne, de coups de règle, de cheveux coupés, de dimanches pluvieux +et de puddings aigres: le tout enveloppé d'une épaisse atmosphère +d'encre. + +Je me rappelle cependant que la lointaine perspective des +vacances, après être restée longtemps immobile, semble enfin se +rapprocher de nous; que nous en vînmes bientôt à ne plus compter +par mois, ni par semaines, mais bien par jours; que j'avais peur +qu'on ne me rappelât pas chez ma mère, et que, lorsque j'appris de +Steerforth que ma mère me réclamait, je fus saisi d'une vague +terreur à l'idée que je me casserais peut-être la jambe avant le +jour fixé pour mon départ. Je me rappelle que je sentais ce jour +béni se rapprocher d'heure en heure. C'est la semaine prochaine, +c'est cette semaine, c'est après-demain, c'est demain, c'est +aujourd'hui, c'est ce soir; je monte dans la malle-poste de +Yarmouth, je vais revoir ma mère. + +Je fis bien des sommes à bâtons rompus dans la malle-poste, et +bien des rêves incohérents où se retrouvaient toutes ces pensées +et ces souvenirs. Mais quand je me réveillais de temps à autre, +j'avais le bonheur de reconnaître, par la portière de la voiture, +que le gazon que je voyais n'était pas celui de la récréation de +Salem-House, et que le bruit que j'entendais n'était plus celui +des coups que Creakle administrait à Traddles, mais celui du fouet +dont le cocher touchait ses chevaux. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Mes vacances, et en particulier certaine après-midi où je fus bien +heureux. + + +À la pointe du jour, en arrivant à l'auberge où s'arrêtait la +malle poste (ce n'était pas celle dont je connaissais trop bien le +garçon), on me mena dans une petite chambre très-propre sur +laquelle était inscrit le nom de DAUPHIN. J'étais gelé en dépit de +la tasse de thé chaud qu'on m'avait donnée, et du grand feu près +duquel je m'étais installé pour la boire, et je me couchai avec +délices dans le lit du Dauphin, en m'enveloppant dans les +couvertures du Dauphin jusqu'au col, puis je m'endormis. + +M. Barkis, le messager, devait venir me chercher à neuf heures. Je +me levai à huit heures, un peu fatigué par une nuit si courte, et +j'étais prêt avant le temps marqué. Il me reçut exactement comme +si nous venions de nous quitter quelques minutes auparavant, et +que je ne fusse entré dans l'hôtel que pour changer une pièce de +six pence. + +Dès que je fus monté dans la voiture avec ma malle, le conducteur +reprit son siège et le cheval partit à son petit trot accoutumé. + +«Vous avez très-bonne mine, monsieur Barkis, lui dis-je, dans +l'idée qu'il serait bien aise de l'apprendre.» + +M. Barkis s'essuya la joue avec sa manche, puis regarda sa manche +comme s'il s'attendait à y trouver quelque trace de la fraîcheur +de son teint mais ce fut tout ce qu'obtint mon compliment. + +«J'ai fait votre commission, monsieur Barkis, repris-je, j'ai +écrit à Peggotty. + +«Ah! dit M. Barkis qui semblait de mauvaise humeur et répondait +d'un ton sec. + +-- Est-ce que je n'ai pas bien fait, monsieur Barkis? demandai-je +avec un peu d'hésitation. + +-- Mais non, dit M. Barkis. + +-- N'était-ce pas là votre commission? + +-- La commission a peut-être été bien faite, dit M. Barkis, mais +tout en est resté là.» + +Ne comprenant pas ce qu'il voulait dire, je répétai d'un air +interrogateur: + +«Tout en est resté là, monsieur Barkis? + +-- Oui, répondit-il en me jetant un regard de côté. Il n'y a pas +eu de réponse. + +-- On attendait donc une réponse, monsieur Barkis? dis-je en +ouvrant les yeux, car l'idée était toute nouvelle pour moi. + +-- Quand un homme dit qu'il veut bien, dit M. Barkis en tournant +lentement vers moi ses regards, c'est comme si on disait que cet +homme attend une réponse. + +-- Eh bien! monsieur Barkis? + +-- Eh bien, dit M. Barkis en reportant son attention sur les +oreilles de son cheval, on est encore à attendre une réponse +depuis ce moment-là. + +-- En avez-vous parlé, monsieur Barkis? + +-- Non... non... grommela M. Barkis d'un air pensif, je n'ai pas +de raison d'aller lui parler. Je ne lui ai jamais adressé dix +paroles. Je n'ai pas envie d'aller lui conter ça. + +-- Voulez-vous que je m'en charge, monsieur Barkis? demandai-je +d'un ton timide. + +-- Vous pouvez lui dire si vous voulez, dit M. Barkis en me +regardant de nouveau, que Barkis attend une réponse. Vous dites +que le nom est?... + +-- Son nom? + +-- Oui, dit M. Barkis avec un signe de tête. + +-- Peggotty. + +-- Nom de baptême ou nom propre? dit M. Barkis. + +-- Oh! ce n'est pas son nom de baptême. Elle s'appelle Clara. + +-- Est-il possible! dit M. Barkis.» + +Il semblait trouver ample matière à réflexions dans cette +circonstance, car il resta plongé dans ses méditations pendant +quelque temps. + +«Eh bien, reprit-il enfin. Dites: «Peggotty, Barkis attend une +réponse. «Une réponse, à quoi? dira-t-elle peut-être. Alors vous +direz «à ce dont je vous ai parlé. «De quoi m'avez vous parlé?» +dira-t-elle. Vous répondrez, «Barkis veut bien.» + +À cette suggestion pleine d'artifice, M. Barkis ajouta un coup de +coude qui me donna un point de côté. Après quoi il concentra toute +son attention sur son cheval comme d'habitude, et ne fit plus +d'allusion au même sujet. Seulement au bout d'une demi-heure, il +tira un morceau de craie de sa poche et écrivit dans l'intérieur +de sa carriole: «Clara Peggotty» probablement pour se souvenir du +nom. + +Quel étrange sentiment j'éprouvais: revenir chez moi, en sentant +que je n'y étais pas chez moi, et me voir rappeler par tous les +objets qui frappaient mes regards le bonheur du temps passé qui +n'était plus à mes yeux qu'un rêve évanoui! Le souvenir du temps +où ma mère et moi et Peggotty nous ne faisions qu'un, où personne +ne venait se placer entre nous, m'assaillit si vivement sur la +route, que je n'étais pas bien sûr de ne pas regretter d'être venu +si loin au lieu de rester là-bas à oublier tout cela dans la +compagnie de Steerforth. Mais j'arrivais à la maison, et les +branches dépouillées des vieux ormes se tordaient sous les coups +du vent d'hiver qui emportait sur ses ailes les débris des nids +des vieux corbeaux. + +Le conducteur déposa ma malle à la porte du jardin et me quitta. +Je pris le sentier qui menait à la maison, en regardant toutes les +fenêtres, craignant, à chaque pas, d'apercevoir à l'une d'elles le +visage rébarbatif de M. Murdstone ou de sa soeur. Je ne vis +personne, et arrivé à la maison, j'ouvris la porte sans frapper. +Il ne faisait pas nuit encore, et j'entrai d'un pas léger et +timide. + +Dieu sait comme ma mémoire enfantine se réveilla dans mon esprit +au moment où j'entrai dans le vestibule, en entendant la voix de +ma mère quand je mis le pied dans le petit salon. Elle chantait à +voix basse, tout comme je l'avais entendue chanter quand j'étais +un tout petit enfant reposant dans ses bras. L'air était nouveau +pour moi, et pourtant il me remplit le coeur à pleins bords, et je +l'accueillis comme un vieil ami après une longue absence. + +Je crus, à la manière pensive et solitaire dont ma mère murmurait +sa chanson, qu'elle était seule, et j'entrai doucement dans sa +chambre. Elle était assise près du feu, allaitant un petit enfant +dont elle serrait la main contre son cou. Elle le regardait +gaiement et l'endormait en chantant. Elle n'avait point d'autre +compagnie. + +Je parlai, elle tressaillit et poussa un cri, puis m'apercevant, +elle m'appela son David, son cher enfant, et venant au devant de +moi, elle s'agenouilla au milieu de la chambre et m'embrassa en +attirant ma tête sur son sein près de la petite créature qui y +reposait, et elle approcha la main de l'enfant de mes lèvres. Je +regrette de ne pas être mort alors. Il aurait mieux valu pour moi +mourir dans les sentiments dont mon coeur débordait en ce moment. +J'étais plus près du ciel que cela ne m'est jamais arrivé depuis. + +«C'est ton frère, dit ma mère en me caressant, David, mon bon +garçon! Mon pauvre enfant!» et elle m'embrassait toujours en me +serrant dans ses bras. Elle me tenait encore quand Peggotty entra +en courant et se jeta à terre à côté de nous, faisant toute sorte +de folies pendant un quart d'heure. + +On ne m'attendait pas sitôt, le conducteur avait devancé l'heure +ordinaire. J'appris bientôt que M. et miss Murdstone étaient allés +faire une visite dans les environs et qu'ils ne reviendraient que +dans la soirée. Je n'avais pas rêvé tant de bonheur. Je n'avais +jamais cru possible de retrouver ma mère et Peggotty seules encore +une fois; et je me crus un moment revenu au temps jadis. + +Nous dînâmes ensemble au coin du feu. Peggotty voulait nous +servir, mais ma mère la fit asseoir et manger avec nous. J'avais +ma vieille assiette avec son fond brun représentant un vaisseau de +guerre voguant à pleines voiles. Peggotty l'avait cachée depuis +mon départ, elle n'aurait pas voulu pour cent livres sterling, +dit-elle, qu'elle fût cassée. Je retrouvai aussi ma vieille +timbale avec mon nom gravé dessus, et ma petite fourchette, et mon +couteau qui ne coupait pas. + +À dîner, je crus l'occasion favorable pour parler de M. Barkis à +Peggotty, mais avant la fin de mon récit, elle se mit à rire et se +couvrit la figure de son tablier. + +«Peggotty, dit ma mère, de quoi s'agit-il? Peggotty riait encore +plus fort, et serrait contre sa figure le tablier que ma mère +essayait de tirer; elle avait l'air de s'être mis la tête dans un +sac. + +«Que faites-vous donc, folle que vous êtes? dit ma mère en riant. + +-- Oh! le drôle d'homme, s'écria Peggotty. Il veut m'épouser. + +-- Ce serait un très-bon parti pour vous, n'est-ce pas? dit ma +mère. + +-- Oh! je n'en sais rien, dit Peggotty. Ne m'en parlez pas. Je ne +voudrais pas de lui quand il aurait son pesant d'or. D'ailleurs je +ne veux de personne. + +-- Alors, pourquoi ne le lui dites-vous pas? + +-- Le lui dire, dit Peggotty en écartant un peu son tablier. Mais +il ne m'en a jamais dit un mot lui-même. Il s'en garde bien. S'il +avait l'audace de m'en parler je lui donnerais un bon soufflet.» + +Elle était rouge, rouge comme le feu, mais elle se cacha de +nouveau dans son tablier, et après deux ou trois violents accès +d'hilarité, elle reprit son dîner. + +Je remarquai que ma mère souriait quand Peggotty la regardait mais +que sans cela elle avait pris un air sérieux et pensif. J'avais vu +dès le premier moment qu'elle était changée. Son visage était +toujours charmant, mais délicat et soucieux, et ses mains étaient +si maigres et si blanches qu'elles me semblaient presque +transparentes. Mais un nouveau changement venait de se faire dans +ses manières, elle semblait inquiète et agitée. Enfin elle avança +la main et la posa sur celle de sa vieille servante en lui disant +d'un ton affectueux. + +«Peggotty, ma chère, vous n'allez pas vous marier? + +-- Moi, madame, répondit Peggotty en ouvrant de grands yeux, bien +certainement non! + +-- Pas tout de suite? insista tendrement ma mère. + +-- Jamais, dit Peggotty.» + +Ma mère lui prit la main et lui dit: + +«Ne me quittez pas, Peggotty, restez avec moi. Ce ne sera peut- +être pas bien long. Qu'est-ce que je deviendrais sans vous? + +-- Moi, vous quitter, ma chérie! s'écria Peggotty. Pas pour tout +l'or du monde. Mais qui est-ce qui a pu mettre une semblable idée +dans votre petite tête?» Car Peggotty avait depuis longtemps +l'habitude de parler quelquefois à ma mère comme à un enfant. + +Ma mère ne répondit que pour remercier Peggotty, qui continua à sa +façon. + +«Moi, vous quitter! il me semble que je n'en ai pas envie. +Peggotty, vous quitter! Je voudrais bien voir cela! Non, non, non, +dit Peggotty en secouant la tête et en se croisant les bras, il +n'y a pas de danger ma chérie. Ce n'est pas qu'il n'y ait de +bonnes âmes qui en seraient fort aises, mais on ne s'inquiète +guère de ce qui leur plaît. Tant pis pour eux s'ils sont +mécontents; je resterai avec vous jusqu'à ce que je sois une +vieille femme impotente. Et quand je serai trop sourde, trop +infirme, trop aveugle, que je ne pourrai plus parler faute de +dents, et que je ne serai plus bonne à rien, même à me faire +gronder, j'irai trouver mon David et je le prierai de me +recueillir. + +-- Et je serai bien content de vous voir, Peggotty, et je vous +recevrai comme une reine. + +-- Dieu bénisse votre bon coeur! dit Peggotty, j'en étais bien +sûre;» et elle m'embrassa d'avance en reconnaissance de mon +hospitalité. Après cela elle se couvrit de nouveau la tête de son +tablier, et se mit à rire encore de M. Barkis; après cela elle +prit mon petit frère dans son berceau et donna quelques soins à sa +toilette; après cela elle desservit le dîner; après cela elle +reparut avec un autre bonnet, sa boîte à ouvrage, son mètre, le +morceau de cire pour lisser son fil, tout enfin comme par le +passé. + +Nous étions assis auprès du feu, et nous causions avec délices. Je +leur racontai comme M. Creakle était un maître sévère, et elles me +témoignèrent une grande compassion. Je leur dis aussi quel bon et +aimable garçon c'était que Steerforth et comme il me protégeait, +et Peggotty déclara qu'elle ferait bien six lieues à pied pour +aller le voir. Mon petit frère se réveillait et je le pris dans +mes bras tout doucement pour l'endormir, puis je me glissai près +de ma mère comme j'en avais l'habitude autrefois, et je mis mes +bras autour de sa taille, en appuyant ma tête sur son épaule, et +ses cheveux tombaient sur moi comme les ailes d'un ange. Dieu! que +j'étais heureux! + +Assis ainsi devant le feu, à voir des figures innombrables dans +les charbons ardents, il me semblait presque que celles de M. et +miss Murdstone n'existaient que dans mon imagination et qu'elles +disparaîtraient comme les autres quand le feu s'éteindrait, mais +qu'au fond il n'y avait de réel, dans tous mes souvenirs, que ma +mère, Peggotty et moi. + +Peggotty ravaudait un bas, elle y travailla tant qu'il fit jour, +et resta ensuite la main gauche dans son bas comme dans un gant, +et son aiguille dans la main droite prête à faire un point quand +le feu jetterait un éclat de lumière. Je ne puis imaginer à qui +appartenaient les bas que Peggotty ravaudait toujours, ni d'où +pouvait venir une provision si inépuisable de bas à raccommoder. +Depuis ma plus tendre enfance je l'ai toujours vue occupée de ce +genre de travaux à l'aiguille et de celui-là seulement. + +«Je me demande, dit Peggotty qui était saisie parfois d'accès de +curiosité dans lesquels elle s'adressait des questions sur les +sujets les plus inattendus, je me demande ce qu'est devenue la +grand'tante de Davy? + +-- Bon Dieu! Peggotty! dit ma mère sortant de sa rêverie, quelles +folies vous dites! + +-- Mais, madame, je vous assure vraiment que cela m'étonne, dit +Peggotty. + +-- Comment se fait-il que cette grand'tante vous trotte dans la +tête? demanda ma mère. N'y a-t-il pas d'autres gens à qui on +puisse penser? + +-- Je ne sais pas, dit Peggotty, à quoi cela tient, c'est peut- +être à ma sottise, mais je ne puis pas choisir mes pensées; elles +vont et viennent dans ma tête comme il leur convient. Je me +demande ce qu'elle peut être devenue? + +-- Que vous êtes absurde, Peggotty! reprit ma mère; on dirait que +vous espérez d'elle une seconde visite. + +-- À Dieu ne plaise! s'écria Peggotty. + +-- Eh bien! je vous en prie, ne parlez pas de choses si +désagréables, dit ma mère. Miss Betsy s'est probablement enfermée +dans sa petite maison au bord de la mer, et elle y restera. En +tout cas, il n'est guère probable qu'elle vienne jamais nous +déranger. + +-- Non, répéta Peggotty d'un air pensif, ce n'est pas probable du +tout. Je me demande si, dans le cas où elle viendrait à mourir, +elle ne laisserait pas quelque chose à Davy? + +-- Vraiment, Peggotty, vous êtes folle! répondit ma mère, vous +savez bien qu'elle a été blessée de ce que le pauvre garçon est +venu au monde! + +-- Je suppose qu'elle ne serait pas disposée à lui pardonner +maintenant, suggéra Peggotty. + +-- Et pourquoi maintenant, je vous prie, dit ma mère un peu +vivement. + +-- Maintenant qu'il a un frère, je veux dire,» répondit Peggotty. + +Ma mère se mit à pleurer en disant qu'elle ne comprenait pas +comment Peggotty osait lui dire des choses semblables. + +«Comme si le pauvre petit innocent dans son berceau vous avait +fait du mal, jalouse que vous êtes! dit-elle. Vous feriez bien +mieux d'épouser M. Barkis le voiturier. Pourquoi pas? + +-- Cela ferait trop grand plaisir à miss Murdstone, répondit +Peggotty. + +-- Quel mauvais caractère vous avez, Peggotty! reprit ma mère. +Vous êtes vraiment jalouse de miss Murdstone d'une façon ridicule. +Vous voudriez garder les clefs, n'est-ce pas, et sortir les +provisions vous-même? Cela ne m'étonnerait pas. Quand vous savez +si bien qu'elle ne fait tout cela que par bonté et dans les +meilleures intentions du monde! Vous le savez bien, Peggotty, vous +le savez!» + +Peggotty murmura quelque chose comme: «Ils m'embêtent avec leurs +bonnes intentions,» et rappela tout bas le proverbe que l'enfer +est pavé de bonnes intentions. + +«Je sais ce que vous voulez dire, reprit ma mère. Je vous +comprends parfaitement, Peggotty, vous le savez bien, et vous +n'avez pas besoin de rougir comme le feu; mais ne parlons que +d'une chose à la fois: il s'agit pour le moment de miss Murdstone, +et vous ne m'échapperez pas, Peggotty. Ne lui avez-vous pas +entendu dire cent fois qu'elle me trouve trop étourdie et trop... +trop... + +-- Jolie, suggéra Peggotty. + +-- Eh bien! dit ma mère en riant un peu, si elle est assez folle +pour être de cet avis-là, est-ce ma faute? + +-- Personne ne dit que ce soit votre faute, dit Peggotty. + +-- J'espère bien que non, reprit ma mère. Ne lui avez-vous pas +entendu dire cent fois que c'est pour cette raison qu'elle veut +m'épargner les tracas du ménage; que je ne suis pas faite pour ces +choses-là? et je ne sais vraiment pas moi-même si j'y suis propre. +N'est-elle pas sur pied du matin jusqu'au soir, ne regarde-t-elle +pas à tout, dans le charbonnier, dans l'office, dans le garde- +manger et dans toutes sortes d'endroits assez désagréables! +Voudriez-vous par hasard insinuer qu'il n'y a pas là une espèce de +dévouement? + +-- Je ne veux rien insinuer du tout, dit Peggotty. + +-- Si, Peggotty, reprit ma mère, vous ne faites pas autre chose, +sauf votre besogne; vous insinuez toujours, c'est votre bonheur, +et quand vous parlez des bonnes intentions de M. Murdstone...» + +-- Pour ce qui est de ça, je n'en ai jamais parlé, dit Peggotty. + +-- Non, dit ma mère. Vous ne parlez jamais, mais vous insinuez +toujours, c'est ce que je vous disais tout à l'heure, c'est votre +mauvais côté. Je vous disais à l'instant que je vous comprenais, +et vous voyez que c'était vrai. Quand vous parlez des bonnes +intentions de M. Murdstone et que vous avez l'air de les mépriser +(ce que vous ne faites pas au fond du coeur, j'en suis sûre, +Peggotty), vous devriez être aussi convaincue que moi que ses +intentions sont bonnes en toutes choses. S'il semble un peu sévère +avec quelqu'un (vous comprenez bien, Peggotty, et Davy aussi, j'en +suis sûre, que je ne parle pas de quelqu'un de présent), c'est +seulement parce qu'il est convaincu que c'est pour le bien de +cette personne. Il aime naturellement cette personne à cause de +moi, et il n'agit que pour son bien. Il est plus en état d'en +juger que moi, car je sais bien que je suis une pauvre créature +jeune, faible et légère, tandis que lui, c'est un homme ferme, +grave et sérieux, et qu'il prend beaucoup de peine pour l'amour de +moi, dit ma mère le visage inondé de larmes qui prenaient leur +source dans un coeur affectueux; je lui en dois beaucoup de +reconnaissance, et je ne saurais assez le lui prouver par ma +soumission, même dans mes pensées; et quand j'y manque, Peggotty, +je me le reproche, et je doute de mon propre coeur, et je ne sais +que devenir.» + +Peggotty, le menton appuyé sur le pied du bas qu'elle +raccommodait, regardait le feu en silence. + +«Allons! Peggotty, dit ma mère en changeant de ton, ne nous +fâchons pas, je ne pourrais pas m'y résoudre. Vous êtes une amie +fidèle, si j'en ai une au monde, je le sais bien. Quand je vous +dis que vous êtes ridicule, ou insupportable, ou quelque chose de +ce genre, Peggotty, cela veut seulement dire que vous êtes ma +bonne et fidèle amie depuis le jour où M. Copperfield m'a amenée +ici, et où vous êtes venue à la grille pour me recevoir.» + +Peggotty ne se fit pas prier pour ratifier le traité d'amitié en +m'embrassant de tout son coeur. Je crois que je comprenais un peu, +au moment même, le vrai sens de la conversation, mais je suis sûr +maintenant que la bonne Peggotty l'avait provoquée et soutenue +pour donner à ma mère l'occasion de se consoler, en la +contredisant un peu. Le but était atteint, car je me rappelle que +ma mère parut plus à l'aise le reste de la soirée, et que Peggotty +l'observa de moins près. + +Après le thé, Peggotty attisa le feu et moucha les chandelles, et +je fis la lecture d'un chapitre du livre sur les crocodiles. Elle +avait tiré le volume de sa poche: je ne sais si elle ne l'avait +pas gardé là depuis mon départ. Nous en revînmes ensuite à parler +de ma pension, et je repris mes éloges de Steerforth, sujet +inépuisable. Nous étions très-heureux, et cette soirée, la +dernière de son espèce, celle qui a terminé une page de ma vie, ne +s'effacera jamais de ma mémoire. + +Il était près de dix heures quand nous entendîmes le bruit des +roues. Ma mère me dit, en se levant précipitamment, qu'il était +bien tard, et que M. et miss Murdstone tenaient à ce que les +enfants se couchassent de bonne heure, que par conséquent je +ferais bien de monter dans ma chambre; j'embrassai ma mère et je +pris le chemin de mon gîte, mon bougeoir à la main, avant l'entrée +de M. et de miss Murdstone. Il me semblait, en entrant dans la +chambre où j'avais jadis été tenu emprisonné, qu'il venait +d'entrer avec eux dans la maison un souffle de vent froid qui +avait emporté comme une plume la douce intimité du foyer. + +J'étais très-mal à mon aise le lendemain matin, à l'idée de +descendre pour le déjeuner, n'ayant jamais revu M. Murdstone +depuis le jour mémorable de mon crime. Il fallait pourtant prendre +mon parti, et après être descendu deux ou trois fois jusqu'au +milieu de l'escalier pour remonter ensuite précipitamment dans ma +chambre, j'entrai enfin dans la salle à manger. + +Il était debout près du feu, miss Murdstone faisait le thé. Il me +regarda fixement, mais sans faire mine de me reconnaître. + +Je m'avançai vers lui après un moment d'hésitation en disant: + +«Je vous demande pardon, monsieur, je suis bien fâché de ce que +j'ai fait, et j'espère que vous voudrez bien me pardonner. + +-- Je suis bien aise d'apprendre que vous soyez fâché, Davy.» + +Il me donna la main, c'était celle que j'avais mordue. Je ne pus +m'empêcher de jeter un regard sur une marque rouge qu'elle portait +encore; mais je devins plus rouge que la cicatrice en voyant +l'expression sinistre qui se peignait sur son visage. + +«Comment vous portez-vous, mademoiselle? dis-je à miss Murdstone. + +-- Ah! dit miss Murdstone en soupirant et en me tendant la pince à +sucre au lieu de ses doigts, combien de temps durent les congés? + +-- Un mois, mademoiselle. + +-- À partir de quel jour? + +-- À partir d'aujourd'hui, mademoiselle. + +-- Oh! dit miss Murdstone, alors voilà déjà un jour de passé.» + +Elle marquait ainsi tous les matins le jour écoulé sur le +calendrier. Cette opération s'accomplissait tristement tant +qu'elle ne fut pas arrivée à dix; elle reprit courage en voyant +deux chiffres, et vers la fin des vacances elle était gaie comme +un pinson. + +Dès le premier jour j'eus le malheur de la jeter, elle qui n'était +pas sujette à de semblables faiblesses, dans un état de profonde +consternation. J'entrai dans la chambre où elle travaillait avec +ma mère; mon petit frère, qui n'avait encore que quelques +semaines, était couché sur les genoux de ma mère, je le pris tout +doucement dans mes bras. Tout d'un coup miss Murdstone poussa un +tel cri que je laissai presque tomber mon fardeau. + +«Ma chère Jeanne! s'écria ma mère. + +-- Grand Dieu, Clara, voyez-vous? cria miss Murdstone. + +-- Quoi, ma chère Jeanne? où voyez-vous quelque chose? + +-- Il l'a pris, criait miss Murdstone; ce garçon tient l'enfant!» + +Elle était pétrifiée d'horreur, mais elle se ranima pour se +précipiter sur moi et me reprendre mon frère. Après quoi, elle se +trouva mal, et on fut obligé de lui apporter des cerises à l'eau- +de-vie. Il me fut formellement défendu de toucher désormais à mon +petit frère sous aucun prétexte, et ma pauvre mère, qui pourtant +n'était pas de cet avis, confirma doucement l'interdiction en +disant: + +«Sans doute, vous avez raison, ma chère Jeanne.» + +Un autre jour, nous étions tous trois ensemble; mon cher petit +frère, que j'aimais beaucoup à cause de ma mère, fut encore +l'innocente occasion d'une grande colère de miss Murdstone. Ma +mère, qui le tenait sur ses genoux et qui regardait ses yeux, me +dit: + +«David, venez ici!» et se mit à regarder les miens. + +Je vis miss Murdstone déposer les perles qu'elle était en train +d'enfiler. + +«En vérité, dit doucement ma mère, ils se ressemblent beaucoup. Je +crois que leurs yeux sont comme les miens. Ils sont de la couleur +des miens, mais ils se ressemblent d'une manière étonnante. + +-- De quoi parlez-vous, Clara? dit miss Murdstone. + +-- Ma chère Jeanne, dit en hésitant ma mère, un peu troublée par +cette brusque question, je trouve que les yeux de David et ceux de +son frère sont exactement semblables. + +-- Clara, dit miss Murdstone en se levant avec colère, vous êtes +vraiment folle parfois! + +-- Ma chère Jeanne! reprit ma mère. + +-- Positivement folle, dit miss Murdstone; autrement, comment +pourriez-vous comparer l'enfant de mon frère à votre fils? Il n'y +a pas la moindre ressemblance. Ils diffèrent absolument sur tous +les points: j'espère qu'il en sera toujours ainsi. Je ne resterai +pas ici pour entendre faire de pareilles comparaisons.» Sur ce, +elle sortit majestueusement, en lançant la porte derrière elle. + +En un mot, je n'étais pas en faveur auprès de miss Murdstone. Je +n'étais d'ailleurs en faveur auprès de personne, car ceux qui +m'aimaient ne pouvaient pas me le témoigner, et ceux qui ne +m'aimaient pas le montraient si clairement que je me sentais +toujours embarrassé, gauche et stupide. + +Mais je sentais aussi que je rendais le malaise qu'on me faisait +éprouver. Si j'entrais dans la chambre pendant que l'on causait, +ma mère qui semblait gaie, le moment d'auparavant, devenait triste +et silencieuse. Si M. Murdstone était de belle humeur, je le +gênais. Si miss Murdstone était de mauvaise humeur, ma présence y +ajoutait. J'avais l'instinct que ma mère en était la victime, je +voyais qu'elle n'osait pas me parler ou me témoigner son affection +de peur de les blesser, et de recevoir ensuite une réprimande; je +voyais qu'elle vivait dans une inquiétude constante: elle +craignait de les fâcher, elle craignait que je ne vinsse à les +fâcher moi-même; au moindre mouvement de ma part, elle +interrogeait leurs regards. Aussi pris-je le parti de me tenir le +plus possible à l'écart, et bien des heures d'hiver se passèrent +dans ma triste chambre où je lisais sans relâche, enveloppé dans +mon petit manteau. + +Quelquefois, le soir, je descendais dans la cuisine pour voir +Peggotty. Je me trouvais bien là, et je n'y éprouvais plus aucun +embarras. Mais ni l'un ni l'autre de mes expédients ne convenait +aux habitants du salon. L'humeur tracassière qui gouvernait la +maison ne s'en accommodait pas. On me regardait encore comme +nécessaire pour l'éducation de ma pauvre mère, et en conséquence +on ne pouvait me permettre de m'absenter. + +«David, dit M. Murdstone après le dîner, au moment où j'allais me +retirer comme à l'ordinaire, je suis fâché de voir que vous soyez +d'un caractère boudeur. + +-- Grognon comme un ours!» dit miss Murdstone. + +Je ne bougeais pas et je baissais la tête. + +«Il faut que vous sachiez, David, qu'un caractère boudeur et +obstiné est ce qu'il y a de pis au monde. + +-- Et ce garçon-là est bien, de tous les caractères de ce genre +que j'ai connus, le plus entêté et le plus endurci. Je pense, ma +chère Clara, que vous devez vous en apercevoir vous-même. + +-- Je vous demande pardon, ma chère Jeanne, dit ma mère. Mais +êtes-vous bien sûre, ... je suis certaine que vous m'excuserez, ma +chère Jeanne, ... mais êtes-vous bien sûre que vous compreniez +David. + +-- Je serais un peu honteuse, Clara, repartit miss Murdstone, si +je ne comprenais pas cet enfant ou tout autre enfant. Je n'ai +point de prétention à la profondeur, mais je réclame le droit +d'avoir un peu de bon sens. + +-- Sans doute, ma chère Jeanne, répondit ma mère, vous avez une +intelligence très-remarquable... + +-- Oh! mon Dieu, non! Je vous prie de ne pas dire cela, Clara! +reprit miss Murdstone avec colère. + +-- Je sais bien que votre intelligence est très-remarquable, tout +le monde le sait. J'en profite tant moi-même, de tant de manières, +du moins je le devrais, que personne ne peut en être plus +convaincu que moi. Aussi je ne hasarde devant vous mes opinions +qu'avec défiance, ma chère Jeanne, je vous assure. + +-- Mettons que je ne comprenne pas cet enfant, Clara, répondit +miss Murdstone, en arrangeant les chaînes qui ornaient ses +poignets. Je ne le comprends pas du tout, il est trop savant pour +moi. Mais peut-être la pénétration de mon frère lui permettra-t- +elle d'avoir quelque idée de son caractère. Je crois que mon frère +entamait ce sujet quand nous l'avons interrompu assez impoliment. + +-- Je pense, Clara, dit M. Murdstone à demi-voix et d'un air +grave, qu'il peut y avoir sur cette question des juges plus +équitables et moins prévenus que vous. + +-- Édouard, dit ma mère timidement, vous êtes un meilleur juge de +toutes sortes de questions que je n'ai la prétention de l'être, et +Jeanne aussi; je voulais dire seulement... + +-- Vous vouliez dire seulement quelque chose qui prouvait votre +faiblesse et votre défaut de réflexion, répliqua-t-il. Tâchez de +ne pas recommencer, ma chère Clara, et de mieux vous observer.» + +Les lèvres de ma mère remuèrent comme si elle répondait: «Oui, mon +cher Édouard.» Mais elle ne dit rien qui pût s'entendre. + +«Je disais, David, que j'étais fâché, reprit Murdstone en se +tournant vers moi, de voir que vous étiez d'un caractère boudeur. +C'est une disposition que je ne puis laisser développer sous mes +yeux, sans faire un effort pour y remédier. Il faut que vous +tachiez de changer cela, sinon il faudra que nous tâchions de vous +en corriger. + +-- Je vous demande pardon, monsieur, murmurai-je, je n'ai pas eu +l'intention de bouder depuis mon retour. + +-- N'ayez pas recours au mensonge, dit-il d'un air si irrité que +je vis ma mère avancer involontairement une main tremblante pour +nous séparer. Vous vous êtes retiré dans votre chambre par humeur. +Vous êtes resté dans votre chambre quand vous auriez dû être ici. +Vous savez maintenant, une fois pour toutes, que je veux que vous +vous teniez ici et non là-haut. J'exige en outre que vous soyez +obéissant en tous points. Vous me connaissez, David. Je veux ce +que je veux.» + +Miss Murdstone poussa un soupir de satisfaction. + +«J'exige des manières respectueuses et soumises envers moi, envers +ma soeur, et envers votre mère. Je n'entends pas qu'un enfant ait +l'air d'éviter cette chambre comme si la peste y était, asseyez- +vous.» + +Il me parlait comme à un chien. J'obéis comme un chien. + +«Une chose encore, dit-il. Je remarque que vous avez du goût pour +les compagnies vulgaires. Je vous défends de rechercher les +domestiques. La cuisine n'apportera aucune amélioration aux points +nombreux de votre caractère qui méritent attention. Quant à la +personne qui vous soutient, je n'en parlerai pas, puisque vous- +même, Clara, continua-t-il en baissant la voix et en s'adressant à +ma mère, avez à son égard une certaine faiblesse provenant +d'anciennes habitudes, et d'idées que vous n'avez pas encore +abandonnées. + +-- C'est bien la plus étrange aberration! s'écria miss Murdstone. + +-- Je dis seulement, reprit-il en s'adressant à moi, que je +désapprouve votre goût pour la compagnie de mistress Peggotty, et +que j'entends que vous y renonciez. Maintenant, David, vous me +comprenez, et vous savez quelles seraient les conséquences de +votre désobéissance.» + +Je le savais bien, mieux peut-être qu'il ne s'en doutait, pour ce +qui regardait ma pauvre mère, et je lui obéis à la lettre. Je ne +me retirais plus dans ma chambre. Je ne cherchais plus un refuge +auprès de Peggotty, mais je restais tristement dans le salon tout +le jour, en soupirant après la nuit, pour aller me coucher. + +Quelle cruelle contrainte n'ai-je pas éprouvée à rester dans la +même attitude durant de longues heures, sans oser bouger le bras +ou la jambe, de peur d'entendre miss Murdstone se plaindre de mon +agitation, comme cela lui arrivait au moindre prétexte; sans oser +lever les yeux de peur de rencontrer un regard critique ou +malveillant qui cherchait à découvrir de nouveaux sujets de +plainte dans le mien. Quel intolérable ennui que d'écouter +toujours le tic-tac de la pendule et de regarder les perles de +miss Murdstone pendant qu'elle les enfilait, en me demandant si +elle ne se marierait jamais, et quel pouvait être l'infortuné qui +encourrait un pareil sort; enfin quelle triste ressource que de +compter les moulures de la cheminée, et de promener mes regards +sur les dessins du papier de tenture tout le long de la muraille! + +Quelles promenades n'ai-je pas faites tout seul par le mauvais +temps d'hiver, par des sentiers boueux, portant en tous lieux sur +mes épaules le salon, et M. et miss Murdstone avec, pesant fardeau +que je ne pouvais secouer, cauchemar insupportable dont je ne +pouvais m'affranchir, poids affreux qui écrasait mon intelligence +et m'abrutissait tout à fait! + +Que de repas passés dans le silence et dans l'embarras, en sentant +toujours qu'il y avait une fourchette de trop et que c'était la +mienne, un appétit de trop et que c'était le mien, une chaise de +trop et que c'était la mienne, quelqu'un de trop et que c'était +moi! + +Quelles soirées... quand les lumières étaient venues et qu'on +m'obligeait à m'occuper tout seul! Je n'osais pas lire un livre +amusant, et je méditais sur quelque traité indigeste +d'arithmétique; les tables des poids et des mesures se +transformaient en chansons dans ma tête, sur l'air de _Marlborough +s'en va-t-en guerre_ ou de _Cadet Roussel_; mes leçons refusaient +de se laisser apprendre par coeur; tout m'entrait par une oreille +pour sortir par l'autre. + +Quels bâillements je poussais en dépit de tous mes soins pour les +vaincre! Comme je tressaillais en me sentant gagner par un petit +somme irrésistible! comme on répondait peu aux observations que je +faisais parfois! comme je semblais être un zéro auquel personne ne +faisait attention et qui gênait pourtant tout le monde, et avec +quel soulagement j'entendais miss Murdstone me donner l'ordre +d'aller me coucher, au premier coup de neuf heures! + +Les vacances se traînèrent ainsi péniblement jusqu'au matin où +miss Murdstone s'écria: «Voilà le dernier jour!» en me donnant la +dernière tasse de thé pour la clôture. + +Je n'étais pas fâché de partir. J'étais tombé dans un état +d'abrutissement, dont je ne sortais un peu qu'à l'idée de revoir +Steerforth, quoique M. Creakle apparût au second plan dans le +paysage. M. Barkis se trouva de nouveau devant la grille, et miss +Murdstone répéta: «Clara!» de sa voix la plus sévère, au moment où +ma mère se pencha vers moi pour me dire adieu. + +Je l'embrassai ainsi que mon petit frère, et je me sentais bien +triste, non de les quitter pourtant, car le gouffre qui existait +entre ma mère et moi était toujours présent, et la séparation +avait eu lieu tous les jours, et quelque tendre que fût son +baiser, il n'est pas aussi présent à ma mémoire que ce qui suivit +nos adieux. + +J'étais déjà dans la carriole du conducteur quand je l'entendis +m'appeler. Je regardai: ma mère était seule à la porte du jardin, +soulevant dans ses bras son petit enfant pour que je pusse le +voir. Il faisait froid, mais le temps était calme; pas un de ses +cheveux, pas un pli de sa robe ne bougeait, pendant qu'elle me +regardait fixement en me montrant son enfant. + +C'est ainsi que je la perdis. C'est ainsi que je l'ai revue plus +tard en rêve, à ma pension, silencieuse et présente auprès de mon +lit, me regardant toujours fixement en tenant son enfant dans ses +bras. + + + + +CHAPITRE IX. + +Je n'oublierai jamais cet anniversaire de ma naissance. + + +Je passe sur les événements qui eurent lieu à ma pension, jusqu'à +l'anniversaire de ma naissance, qui tombait au mois de mars. Je me +souviens seulement que Steerforth était plus digne d'admiration +que jamais. Il devait sortir de pension au semestre, sinon plus +tôt, et il était plus aimé et plus indépendant que jamais, par +conséquent plus aimable encore à mes yeux, mais je ne me souviens +pas d'autres incidents. Le grand souvenir qui marque pour moi +cette époque semble avoir absorbé tous les autres pour subsister +seul dans ma mémoire. + +J'ai même quelque peine à croire qu'il y eût un intervalle de deux +mois entre le moment de mon retour en pension et le jour de mon +anniversaire. Je suis bien obligé de le comprendre, parce que je +sais que c'est vrai, mais sans cela je serais convaincu que mes +vacances et mon anniversaire se sont suivis sans interruption. + +Je me rappelle si bien le temps qu'il faisait ce jour-là! Je sens +le brouillard qui enveloppait tous les objets; j'aperçois au +travers le givre qui couvre les arbres; je sens mes cheveux +humides se coller à mes joues; je vois la longue suite de pupitres +dans la salle d'étude, et les chandelles fongueuses qui éclairent +de distance en distance cette matinée brumeuse; je vois les petits +nuages de vapeur produits par notre haleine serpenter et fumer +dans l'air froid pendant que nous soufflons sur nos doigts, et que +nous tapons du pied sur le plancher pour nous réchauffer. + +C'était après le déjeuner, nous venions de rentrer de la +récréation, quand M. Sharp arriva et dit: + +«Que David Copperfield descende au parloir!» Je m'attendais à un +panier de provisions de la part de Peggotty, et mon visage +s'illumina en recevant cet ordre. Quelques-uns de mes camarades me +recommandèrent de ne pas les oublier dans la distribution des +bonnes choses dont l'eau nous venait à la bouche, au moment où je +me levai vivement de ma place. + +«Ne vous pressez pas tant, David, dit M. Sharp, vous avez le +temps, mon garçon, ne vous pressez pas.» + +J'aurais dû être surpris du ton compatissant dont il me parlait, +si j'avais pris le loisir de réfléchir, mais je n'y pensai que +plus tard. Je descendis précipitamment au parloir. M. Creakle +était assis à table et déjeunait, sa canne et son journal devant +lui; mistress Creakle tenait à la main une lettre ouverte. Mais de +panier, point. + +«David Copperfield, dit mistress Creakle en me conduisant à un +canapé et en s'asseyant près de moi, j'ai besoin de vous parler, +j'ai quelque chose à vous dire, mon enfant.» + +M. Creakle, que je regardais naturellement, hocha la tête sans me +regarder, et étouffa un soupir en avalant un gros morceau de pain +et de beurre. + +«Vous êtes trop jeune pour savoir comment le monde change tous les +jours, dit mistress Creakle, et comment les gens qui l'habitent +disparaissent. Mais c'est une chose que nous devons apprendre +tous, David, les uns pendant leur jeunesse, les autres quand ils +sont vieux, d'autres, toute leur vie.» + +Je la regardai avec attention. + +«Quand vous êtes revenu ici après les vacances, dit mistress +Creakle après un moment de silence, tout le monde se portait-il +bien chez vous?» Après un nouveau silence, elle reprit: «Votre +maman était-elle bien?» + +Je tremblais sans savoir pourquoi, et je la regardais fixement +sans avoir la force de répondre. + +«Parce que, dit-elle, je regrette de vous dire que j'ai appris ce +matin que votre maman était très-malade.» + +Un brouillard s'éleva entre mistress Creakle et moi, et pendant un +moment elle disparut à mes yeux. Puis je sentis des larmes +brûlantes couler le long de mon visage, et je la revis devant moi. + +«Elle est en grand danger,» ajouta-t-elle. + +Je savais déjà tout. + +«Elle est morte.» + +Il n'était pas nécessaire de me le dire. J'avais déjà poussé le +cri de désespoir de l'orphelin, et je me sentais seul au monde. + +Mistress Creakle fut pleine de bonté pour moi. Elle me garda près +d'elle tout le jour, et me laissa seul quelques instants; je +pleurais, puis je m'endormais de fatigue, pour me réveiller et +pleurer encore. Quand je ne pouvais plus pleurer, je commençais à +penser, et le poids qui m'étouffait pesait plus lourdement encore +sur mon âme, et mon chagrin devenait une douleur sourde que rien +ne pouvait soulager. + +Cependant mes pensées étaient vagues encore, elles ne portaient +pas sur le malheur qui accablait mon coeur, elles erraient à +l'entour. Je pensais à notre maison fermée et silencieuse. Je +pensais à mon petit frère qui languissait depuis quelque temps, +m'avait dit mistress Creakle, et qu'on supposait près de mourir +aussi. Je pensais au tombeau de mon père dans le cimetière près de +notre maison, et je voyais ma mère couchée sous cet arbre que je +connaissais si bien. Je montai sur une chaise quand je fus seul, +pour regarder à la glace comme mes yeux étaient rouges et comme +j'avais l'air triste. Je me demandai, au bout de quelques heures +si mes larmes, qui s'étaient arrêtées, ne recommenceraient pas, +quand j'approcherais de la maison, car on me faisait venir pour +l'enterrement, et c'était un nouveau chagrin, en pensant à la +perte que je venais de faire; car je sentais, je me le rappelle, +que j'avais une dignité à garder parmi mes petits camarades, et +que mon affliction même m'imposait un décorum en rapport avec +l'importance de ma position. + +Si jamais un enfant fut atteint d'une douleur sincère, c'était +bien moi. Et pourtant je me souviens que cette importance me +donnait une certaine satisfaction, quand je me promenais dans le +jardin pendant que mes camarades étaient en classe. Quand je les +voyais me regarder furtivement par la fenêtre, je sentais comme de +l'orgueil, et je marchais plus lentement, d'un air plus +mélancolique. Quand l'heure de la classe fut passée, et qu'ils +vinrent tous me parler, je me félicitai en moi-même de ne pas être +fier avec eux, et de les accueillir tous absolument avec la même +bienveillance qu'autrefois. + +Je devais partir le lendemain soir, non par la diligence, mais par +une voiture de nuit, appelée la _Fermière_, et destinée en général +aux gens de la campagne, qui n'avaient à faire qu'un petit trajet +sur la route. Je ne racontai pas d'histoires ce soir-là, et +Traddles voulut absolument me prêter son oreiller. Je ne sais pas +quel bien il pensait que cela pouvait me faire, puisque j'avais un +oreiller à moi; mais c'était tout ce que le pauvre garçon avait à +me prêter, sauf une feuille de papier couverte de squelettes, +qu'il me remit au moment de mon départ pour me consoler de mes +chagrins, et contribuer un peu à rétablir la paix de mon âme. + +Je quittai la pension le lendemain dans l'après-midi, ne me +doutant guère que je n'y reviendrais jamais. Nous voyagions très- +lentement et ce ne fut qu'à neuf ou dix heures du matin que +j'arrivai à Yarmouth. Je cherchais des yeux M. Barkis, mais il ne +parut pas, et je vis à sa place un gros petit homme, un peu +poussif, à l'air jovial, déjà avancé en âge, vêtu de noir, avec +des petits noeuds de ruban au bas de sa culotte courte, des bas +noirs et un chapeau à larges bords; il s'avança vers la portière +de la voiture en appelant: + +«Monsieur Copperfield? + +-- Me voici, monsieur. + +-- Voulez-vous venir avec moi, mon jeune monsieur, s'il vous +plaît? dit-il en ouvrant la portière, et j'aurai le plaisir de +vous mener chez vous.» + +Je pris sa main, me demandant qui ce pouvait être, et nous +arrivâmes à la porte d'une boutique dans une rue étroite. +L'enseigne portait: + +OMER, +_Drapier, tailleur, marchand de nouveautés, fournit les articles +de deuil, etc._ + +C'était une petite boutique très-étroite, on y étouffait; la pièce +était remplie de vêtements de toutes sortes, confectionnés ou en +pièces. Une des fenêtres était garnie de chapeaux d'hommes et de +femmes. Nous entrâmes dans une petite chambre située derrière la +boutique; il y avait là trois jeunes filles qui travaillaient à +des vêtements noirs; il y en avait un paquet sur la table, et le +plancher était couvert de petits chiffons noirs. Il y avait un bon +feu dans la chambre, et une odeur étouffante de crêpe roussi. +C'est une odeur que je ne connaissais pas encore; je la connais +maintenant. + +Les trois jeunes filles, qui avaient l'air très-gai et très-actif, +levèrent la tête pour me regarder, puis reprirent leur ouvrage. +Elles cousaient, cousaient, cousaient. En même temps on entendait +sortir d'un atelier situé de l'autre côté de la cour un bruit +régulier de marteaux en cadence: Rat-ta-tat. Rat-ta-tat. Rat-ta- +tat, sans aucune variation. + +«Eh bien! dit mon guide à l'une des jeunes filles, où en êtes- +vous, Marie? + +-- Oh! nous serons prêtes à temps, dit-elle gaiement sans lever +les yeux. Ne vous inquiétez pas, mon père.» + +M. Omer ôta son chapeau à larges bords, s'assit et soupira. Il +était si gros qu'il fut obligé de pousser encore plus d'un soupir +avant de pouvoir dire: + +«C'est bon. + +-- Mon père, dit Marie en riant, vous serez bientôt gros comme un +muid. + +-- C'est vrai, ma chère! je ne sais pas ce que ça veut dire, +répliqua-t-il en y réfléchissant. Le fait est que j'en prends le +chemin. + +-- C'est qu'aussi vous vivez bien, dit Marie, et vous ne vous +faites pas de mauvais sang. + +-- Et pourquoi m'en ferais-je? cela ne me servirait à rien, ma +chère, dit M. Omer. + +-- Non, sans doute, répondit sa fille. Nous sommes tous assez +gais, ici, grâce à Dieu, n'est-ce pas, mon père? + +-- Je l'espère, ma chère, dit M. Omer. Maintenant que j'ai repris +haleine, je vais prendre la mesure de ce jeune écolier. Voulez- +vous venir dans la boutique, monsieur Copperfield?» + +Je passai devant M. Omer, qui m'en fit la politesse, et après +m'avoir montré un ballot de drap: «Extra-superfin, me dit-il, et +trop beau pour faire des habits de deuil en toute autre occasion +que pour la perte d'un père ou d'une mère,» il prit ma mesure et +écrivit dans un livre mes dimensions en tous sens. Tout en notant +ces renseignements, il appela mon attention sur les objets qui +remplissaient son magasin, et me montra des modes qui venaient de +paraître et d'autres qui venaient de passer. + +«C'est comme cela que nous perdons beaucoup d'argent, dit M. Omer; +mais les modes sont comme les humains, elles vous arrivent +personne ne sait quand, ni comment, ni pourquoi; et elles passent +sans que personne sache davantage ni quand, ni pourquoi, ni +comment; sous ce rapport, c'est comme la vie, tout à fait la même +chose.» + +J'étais trop triste pour discuter la question, qui, d'ailleurs, +aurait peut-être été au-dessus de moi, et M. Omer me ramena dans +la chambre où travaillait sa fille, en respirant avec quelque +peine en chemin. + +Il ouvrit ensuite une porte qui donnait sur un petit escalier qui +m'avait l'air d'un vrai casse-cou, et cria: + +«Montez le thé, le pain et le beurre.» + +Les rafraîchissements firent leur apparition sur un plateau, au +bout d'un moment que j'avais passé à réfléchir, en écoutant le +bruit des aiguilles dans la chambre et l'air qui résonnait sous +les marteaux de l'autre côté de la cour. Ce déjeuner m'était +destiné. + +«Je vous connais depuis bien longtemps, mon petit ami, dit M. Omer +après m'avoir examiné un moment sans que je fisse, pendant ce +temps, grand tort au déjeuner; ces vêtements de deuil m'ôtaient +l'appétit; je vous connais depuis longtemps. + +-- Vraiment, monsieur? + +-- Depuis que vous êtes né, dit M. Omer. Je puis même dire avant +cette époque. J'ai connu votre père avant vous. Il avait cinq +pieds six pouces, et son tombeau a vingt-cinq pieds de long. + +-- Rat-ta-tat, rat-ta-tat, rat-ta-tat, de l'autre côté de la cour. + +-- Son tombeau a vingt-cinq pieds de long, sans rabattre un pouce, +dit M. Omer toujours plaisant. J'oublie si c'est lui ou elle qui +l'avait ordonné. + +-- Savez-vous comment va mon petit frère, monsieur, demandai-je.» + +M. Omer secoua la tête. + +«Rat-ta-tat, rat-ta-tat, rat-ta-tat. + +-- Il est dans les bras de sa mère, dit-il. + +-- Oh! le pauvre petit est-il mort? + +-- Ne vous chagrinez pas plus que de raison, dit M. Omer; oui, +l'enfant est mort.» + +Toutes mes blessures se rouvrirent à cette nouvelle. Je quittai +mon déjeuner presque sans y avoir touché, et j'allai reposer ma +tête sur une autre table dans un coin de la petite chambre. Marie +enleva bien vite les habits de deuil qui la couvraient, de peur +que mes larmes n'y fissent des taches. C'était une jolie fille, +qui avait un air de bonté; elle écarta doucement les cheveux qui +me tombaient sur les yeux, mais elle était très-gaie de voir +qu'elle avait presque fini son ouvrage, et d'être prête à temps; +et moi, c'était si différent! + +L'air que chantaient les marteaux s'arrêta, et un jeune homme de +bonne mine traversa la cour pour entrer dans la chambre où nous +étions. Il avait un marteau à la main et sa bouche était pleine de +petits clous, qu'il fut obligé d'ôter avant de pouvoir parler. + +«Eh bien, Joram! dit M. Omer, où en êtes-vous? + +-- Tout est prêt, dit Joram; j'ai fini, monsieur.» + +Marie rougit un peu, et les deux autres jeunes filles se +regardèrent en souriant. + +«Comment, vous avez donc travaillé hier au soir, à la chandelle, +pendant que j'étais au club? Il le faut bien, ajouta M. Omer en +fermant malicieusement un oeil. + +-- Oui, dit Joram; comme vous nous aviez dit que nous pourrions +faire cette petite course si l'ouvrage était fini, Marie et moi... +avec vous... + +-- Oh! j'ai cru que vous alliez me laisser tout à fait de côté dit +M. Omer, en riant si fort qu'il se mit à tousser. + +-- Comme vous aviez dit cela, continua le jeune homme, j'y ai mis +toute ma bonne volonté. Voulez-vous voir si vous êtes content? + +-- Oui, dit M. Omer en se levant. Mon cher enfant, dit-il en se +tournant vers moi, aimeriez-vous à voir le... + +-- Non, mon père, interrompit Marie. + +-- Je pensais que cela pourrait lui être agréable, ma chère, dit +M. Omer; mais peut-être avez-vous raison.» + +Je ne puis dire comment je savais qu'ils allaient regarder le +cercueil de ma chère, chère maman. Je n'avais jamais entendu faire +un cercueil, je ne crois pas que j'en eusse jamais vu, mais cette +idée était entrée dans mon esprit en entendant le bruit qui +retentissait dans l'atelier, et quand le jeune homme entra, je +savais bien la besogne qu'il venait de faire. + +L'ouvrage était fini, les deux jeunes filles, dont je n'avais pas +entendu prononcer le nom, brossèrent les bouts de fil et le duvet +qui étaient attachés à leurs robes, et entrèrent dans la boutique +pour la mettre en ordre et attendre les pratiques. Marie resta en +arrière pour plier leur ouvrage et emballer le tout dans deux +grands paniers. Elle était plongée dans cette occupation, à genoux +et en chantant un petit air guilleret. Joram, son amoureux, cela +était clair, entra sur la pointe du pied et lui déroba un baiser +pendant qu'elle était ainsi occupée, sans s'inquiéter le moins du +monde de ma présence; il lui dit que son père était allé chercher +la voiture, et qu'il allait se préparer en toute hâte. Il sortit; +alors elle mit son dé et ses ciseaux dans sa poche, piqua +soigneusement une aiguille enfilée de fil noir sur le corsage de +sa robe, ajusta son manteau et son chapeau avec le plus grand +soin, en se regardant à une petite glace placée derrière la porte +et dans laquelle je voyais se réfléchir son visage satisfait. + +J'observai tout cela du coin de la table près de laquelle je +m'étais assis, la tête posée sur ma main, en pensant à des choses +très-diverses. La voiture arriva bientôt à la porte: on y plaça +d'abord les paniers, moi ensuite, mes compagnons suivirent. +C'était, autant qu'il m'en souvient, une espèce de carriole, +ressemblant un peu aux voitures dans lesquelles on transporte les +pianos, peinte de couleur sombre, et traînée par un cheval noir +avec une longue queue. Il y avait amplement de la place pour nous +tous. + +Je ne sais pas si j'ai jamais éprouvé de ma vie (peut-être parce +que j'ai plus d'expérience maintenant) un sentiment plus étrange +que celui que j'éprouvais alors, en les voyant si heureux d'aller +en voiture au sortir d'une pareille besogne. Je n'étais pas fâché, +j'avais plutôt un peu peur, il me semblait que j'étais avec des +créatures d'une autre nature que la mienne. Ils étaient très-gais. +Le vieillard était assis sur la banquette de devant et conduisait; +les deux jeunes gens étaient assis derrière lui, et quand il leur +parlait, ils se penchaient tous deux en avant, chacun d'un côté de +son joyeux visage, en ayant l'air d'être tout à lui, les +hypocrites! Ils auraient voulu me parler, mais je restais dans mon +coin, ennuyé de les voir se faire la cour, et troublé par leur +gaieté qui n'était pourtant pas bruyante, m'étonnant presque de ce +que Dieu ne les punissait pas de la dureté de leur coeur. + +Quand ils s'arrêtèrent pour donner de l'avoine au cheval, ils +burent, mangèrent et se divertirent, mais je ne pus toucher à +rien, et je restai à jeun. En approchant de la maison, je +descendis de la carriole par derrière aussi vite que je le pus, +afin de ne pas me trouver en semblable compagnie devant ces +fenêtres solennelles, fermées du haut en bas, qui avaient l'air de +me regarder sans me voir comme des yeux d'aveugle jadis brillants +et maintenant éteints. Oh! j'aurais bien pu me dispenser de me +demander à Salem-House si je retrouverais mes larmes en rentrant à +la maison, je n'avais qu'à voir la fenêtre de ma mère devant moi, +et à côté celle qui, dans des temps meilleurs, avait été la +mienne. + +Je me trouvai dans les bras de Peggotty avant d'arriver à la +porte, et elle m'emmena dans la maison. Son chagrin éclata d'abord +à ma vue, mais elle le dompta bientôt, et se mit à parler tout bas +et à marcher doucement, comme si elle avait craint de réveiller +les morts. J'appris qu'elle ne s'était pas couchée depuis bien +longtemps. Elle veillait encore toutes les nuits. Tant que sa +pauvre chérie n'était pas en terre, disait-elle, elle ne pouvait +pas se résoudre à la quitter. + +M. Murdstone ne fit pas attention à moi quand j'entrai dans le +salon où il était assis auprès du feu, pleurant en silence et +réfléchissant à l'aise dans son fauteuil. Miss Murdstone écrivait +sur son pupitre, qui était couvert de lettres et de papiers; elle +me donna le bout de ses doigts, et me demanda d'un ton glacial si +on avait pris ma mesure pour mes habits de deuil. + +«Oui. + +-- Et vos chemises, dit miss Murdstone, les avez-vous rapportées? + +-- Oui, mademoiselle, j'ai toutes mes affaires avec moi.» Ce fut +toute la consolation que m'offrit sa fermeté. Je suis sûr qu'elle +avait un grand plaisir à déployer dans une pareille occasion ce +qu'elle appelait sa présence d'esprit, son courage, sa force +d'âme, son bon sens, et tout le diabolique catalogue de ses +qualités désagréables. Elle était très-fière de son talent pour +les affaires, et le prouvait pour le moment en réduisant toutes +choses à une question de plumes et d'encre. Elle passa tout le +reste de cette journée et les jours suivants devant ce même +pupitre sans manifester aucune émotion, écrivant toujours avec une +plume très-dure, parlant à tout le monde du même ton +imperturbable, sans qu'un muscle de son visage se relâchât, sans +que le son de sa voix s'adoucît un instant, sans qu'un atome de sa +toilette se permit le moindre dérangement. + +Son frère prenait parfois un livre, mais je ne le voyais jamais +lire. Il ouvrait le volume et regardait devant lui comme s'il +lisait, mais il restait une heure entière sans tourner la page, +puis posait son livre et marchait de long en large dans la +chambre. Je restais des heures entières assis, les mains croisées +à le regarder et à compter ses pas. Il parlait très-rarement à sa +soeur et ne m'adressait jamais la parole. Il n'y avait que lui... +et les pendules qui fussent en mouvement dans le repos solennel de +la maison. + +Je vis à peine Peggotty pendant les jours qui précédèrent +l'enterrement; seulement, en montant et en descendant l'escalier, +je la trouvais toujours tout près de la chambre où reposaient ma +mère et son enfant, et le soir elle venait dans la mienne, où elle +restait auprès de mon lit jusqu'à ce que je fusse endormi. Un jour +ou deux avant les funérailles, à ce que je peux croire, car je +sens que je dois confondre les temps dans cette triste époque où +rien ne rompait la monotonie de mon chagrin, Peggotty me mena dans +la chambre de ma mère. Je me souviens seulement que, sous un +linceul blanc dont le lit était couvert avec une grande propreté +et une grande fraîcheur tout autour, je crus voir reposer en +personne le silence solennel qui régnait dans la maison, et quand +elle voulut relever doucement le drap, je criai: «Oh! non! oh! +non!» et je retins sa main. + +L'enterrement aurait eu lieu hier qu'il ne serait pas plus présent +à mon esprit. L'apparence du salon, au moment de mon entrée, +l'éclat du feu, le vin qui brillait dans les carafes, la forme des +verres et des assiettes, le parfum des gâteaux, l'odeur de la robe +de miss Murdstone, et nos vêtements de deuil, rien n'y manque. +M. Chillip est là et vient me parler. + +«Et comment va monsieur David?» me dit-il avec bonté. + +Je ne pouvais pas lui répondre: «très-bien.» Je lui donne la main, +et il la retient dans les siennes. + +«Allons! dit M. Chillip avec un doux sourire et les larmes aux +yeux, voilà nos petits amis qui vont grandir autour de nous. Nous +ne les reconnaîtrons bientôt plus. De grands progrès, il me +semble, mademoiselle,» continue-t-il en s'adressant à miss +Murdstone. + +Miss Murdstone ne répond que par un froid salut, elle fronce les +sourcils; M. Chillip, un peu décontenancé, va s'asseoir dans un +coin sans mot dire et m'emmène avec lui. + +Je remarque ce fait, parce que je remarque tout, mais sans prendre +le moindre intérêt à ce qui m'arrive, depuis que je suis de retour +à la maison. Les cloches commencent à sonner, et M. Omer vient +avec un autre homme faire les derniers apprêts. Peggotty m'avait +raconté autrefois que les invités pour le convoi de mon père +s'étaient réunis jadis dans la même chambre pour le conduire au +même tombeau. + +Il y a M. Murdstone, notre voisin M. Gayper, M. Chillip et moi. +Quand nous sortons de la maison, les porteurs sont dans le jardin +avec leur fardeau, et ils marchent devant nous le long du sentier, +sous les ormes; ils passent par la grille et entrent dans le +cimetière où j'ai si souvent entendu chanter les oiseaux pendant +l'été. + +Nous entourons le tombeau. Le jour me paraît différent des jours +ordinaires, il me semble que le ciel n'a plus la même teinte, il +est plus sombre. Il y a un silence solennel que nous avons apporté +de la maison avec ce qu'il y a dans la bière, et pendant que nous +sommes debout, la tête nue, j'entends résonner la voix du pasteur +qui dit distinctement: «Je suis la résurrection et la vie, a dit +le Seigneur.» Puis j'entends des sanglots et je vois un peu à +part, dans la foule des curieux, cette bonne et fidèle servante, +qui est ce que j'aime le mieux sur la terre, et à qui je suis +convaincu, dans ma joie d'enfant, que le Seigneur dira un jour: +«Je suis content.» + +Il y a beaucoup de visages de ma connaissance, des visages que je +reconnais pour les avoir vus à l'église pendant que je regardais +de tous les côtés, des visages de gens qui avaient connu ma mère +quand elle était arrivée au village dans tout l'éclat de sa +jeunesse. Je ne fais pas attention à eux, je ne pense qu'à mon +chagrin, et pourtant je vois et je reconnais tout le monde, même +Marie qui est dans le fond, occupée à lancer des oeillades à son +fiancé qui est tout près de moi. + +C'est fini, la terre est rejetée dans la fosse, et nous reprenons +le chemin de la maison qui se dresse devant nous; elle est +toujours jolie, elle n'a pas changé, mais elle est tellement unie +dans mon esprit aux souvenirs de mon enfance, de tout ce qui n'est +plus, que mon chagrin de tout à l'heure n'est plus rien en +comparaison de celui que j'éprouve à sa vue. On m'emmène pourtant +toujours; M. Chillip me parle, et quand nous arrivons à la maison, +il me fait boire un verre d'eau, puis je lui demande la permission +de monter dans ma chambre, et il me dit adieu avec une douceur de +femme. + +Je répète que tout cela est pour moi un événement d'hier. Des +faits plus récents m'ont échappé pour flotter vers ce rivage où +s'accumule, pour reparaître un jour, tout ce qui a été oublié, +mais ce jour de ma vie est devant moi comme un grand rocher debout +dans l'Océan. + +Je savais bien que Peggotty viendrait me rejoindre dans ma +chambre. Le repos de ce jour ressemblait à celui du dimanche, +c'est ce qu'il nous fallait à tous. Elle s'assit à côté de moi sur +mon petit lit, en tenant ma main dans les siennes: tantôt elle la +baisait tendrement, tantôt elle me caressait comme elle aurait pu +consoler mon petit frère, et elle me raconta à sa manière tout ce +qu'elle avait à me dire sur ce qui venait de se passer. + +«Il y avait longtemps qu'elle n'était pas bien, dit Peggotty. Son +esprit était tourmenté, elle n'était pas heureuse. Quand son +enfant fut né, je pensais d'abord qu'elle allait se remettre, mais +elle devenait au contraire plus délicate tous les jours. Avant la +naissance de son enfant, elle aimait à rester seule, et alors elle +pleurait; quand elle eut son enfant, elle lui chantait si +doucement qu'il me semblait une fois, en l'écoutant, que c'était +une voix dans les airs, qui montait toujours vers le ciel. + +«Elle était devenue plus timide et s'effrayait aisément; une +parole dure lui donnait un coup terrible, mais je dois dire +qu'elle a toujours été la même avec moi. Ma pauvre chérie, elle +n'a jamais changé pour sa vieille Peggotty!» + +Ici Peggotty s'arrêta et caressa doucement ma main pendant un +petit moment. + +«La dernière fois que je l'ai vue comme dans l'ancien temps, c'est +le soir de votre arrivée, mon cher enfant. Le jour de votre départ +elle me dit: «Je ne reverrai plus mon pauvre petit, je sens là +quelque chose qui me le dit, et je sais que c'est la vérité.» + +«Elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour se soutenir, et bien +des fois, quand ils lui reprochaient son étourderie et son +caractère insouciant, elle faisait semblant de croire que c'était +vrai, mais il y avait longtemps que tout cela était passé. Elle +n'avait jamais dit à son mari ce qu'elle m'avait dit, elle avait +peur d'en parler à personne; un soir pourtant, un peu plus de huit +jours avant sa mort, elle lui dit: «Mon ami, je crois que je vais +mourir. J'ai l'esprit en repos, maintenant, Peggotty, me dit-elle +ce soir-là pendant que je la couchais. Il se fera tout doucement, +pendant quelques jours, à cette idée-là, le pauvre homme, et puis, +ce sera bientôt passé. Je suis bien fatiguée. Si c'est du sommeil, +restez près de moi pendant que je vais dormir, ne me quittez pas! +Dieu bénisse mes deux enfants! Dieu protège et garde mon pauvre +garçon sans père!» + +«Je ne l'ai pas quittée depuis, dit Peggotty. Elle parlait souvent +à ces gens d'en bas, le frère et la soeur, car elle les aimait, +elle ne pouvait vivre sans aimer ceux qui l'entouraient, mais +quand ils la quittaient, elle se retournait de mon côté comme si +elle ne trouvait le repos qu'auprès de Peggotty, et ne s'endormait +jamais autrement. + +«La dernière nuit, dans la soirée, elle m'embrassa et me dit: «Si +mon petit enfant meurt aussi, Peggotty, je vous prie de le mettre +dans mes bras, et qu'on nous enterre ensemble (c'est ce qu'on a +fait, car le pauvre enfant n'a vécu qu'un jour de plus qu'elle). +Que mon David nous accompagne à notre lieu de repos, dit-elle, et +répétez lui que sa mère, à son lit de mort, l'a béni mille fois.» + +Un autre silence suivit ces paroles, Peggotty me caressait +toujours. + +«La nuit était assez avancée, dit Peggotty, quand elle me demanda +à boire, et, après avoir bu, elle me sourit d'un sourire si doux, +ma pauvre chérie! + +«Le jour commençait et le soleil se levait; elle me dit alors que +M. Copperfield avait toujours été bon et indulgent pour elle, +qu'il était doux et patient, et qu'il lui avait dit souvent, quand +elle doutait d'elle-même, qu'un coeur aimant valait mieux que +toute la sagesse du monde, et qu'elle le rendait bien heureux! +«Peggotty, ma chère, ajouta-t-elle, approchez-moi de vous (elle +était très-faible), mettez votre bras sous mon cou, dit-elle, et +tournez-moi de votre côté: votre visage s'éloigne de moi, et je +veux le voir.» Je fis ce qu'elle me demandait, et le temps était +venu, David, où ce que je vous avais dit une fois est arrivé: elle +a posé sa pauvre tête sur le bras de sa vieille et triste +Peggotty, et elle est morte comme un enfant qui s'endort.» + +Ainsi finit le récit de Peggotty. Depuis le moment où j'avais +appris la mort de ma mère, le souvenir de ce qu'elle avait été +récemment avait disparu de mon esprit. Je me la rappelai depuis ce +moment comme la jeune mère de ma petite enfance, qui roulait ses +belles boucles autour de ses doigts et qui dansait avec moi le +soir dans le salon. Le récit de Peggotty, au lieu de me rappeler +les derniers temps de sa vie, confirma dans mon esprit la première +image. C'est peut-être étrange, mais c'est vrai. Dans sa mort elle +avait, à mes yeux, repris son vol vers sa paisible jeunesse; tout +le reste s'était effacé. + +La mère qui dormait dans son tombeau était la mère de mon enfance; +la petite créature qui reposait dans ses bras pour toujours, +c'était moi qu'elle avait jadis pressé ainsi contre son sein. + + + + +CHAPITRE X. + +On me néglige d'abord, et puis me voilà pourvu. + + +Le premier acte d'autorité par lequel débuta miss Murdstone, quand +le jour solennel fut passé et que la lumière eut recouvré son +libre accès au travers des fenêtres, fut de prévenir Peggotty +qu'elle eût à quitter la maison dans un mois. Quelque répugnance +que Peggotty eût pu sentir à servir M. Murdstone, je crois qu'elle +l'aurait fait par amour pour moi, plutôt que d'entrer dans la +meilleure maison qu'il y eût au monde. Mais enfin, se voyant +remerciée, elle me dit qu'il fallait nous quitter et pourquoi, et +nous nous lamentâmes de concert, en toute sincérité. + +Quant à moi et à l'avenir qui m'était réservé, je n'en entendais +pas dire un mot, je ne voyais pas faire une seule démarche. Ils +auraient bien voulu, je pense, pouvoir se débarrasser de moi comme +de Peggotty avec un mois de gages. Je rassemblai un soir tout mon +courage pour demander à miss Murdstone quand je devais partir pour +la pension, mais elle me dit sèchement qu'elle croyait que je n'y +retournerais pas. Ce fut tout. J'étais très-inquiet de savoir ce +qu'on allait faire de moi; Peggotty s'en préoccupait aussi, mais +ni elle ni moi ne pouvions obtenir aucun renseignement sur ce +sujet. + +Il s'était opéré dans ma situation un changement qui, tout en me +délivrant de grands ennuis pour le moment présent, aurait pu, si +j'avais su y réfléchir sérieusement, me donner fort à penser sur +l'avenir. Voici le fait: La contrainte qu'on m'imposait avait +complètement disparu. On tenait si peu à me voir rester à mon +triste poste dans le salon, que plusieurs fois miss Murdstone me +fit signe, en fronçant les sourcils, de m'éloigner au moment où je +venais de m'asseoir; on me défendait si peu de rechercher la +société de Peggotty, que, pourvu que je ne fusse pas en la +présence de M. Murdstone, on ne s'occupait pas de me chercher ni +de demander jamais où je pouvais être. J'étais d'abord effrayé de +l'idée qu'il allait se charger de continuer mon éducation, peut- +être même que ce serait miss Murdstone qui se dévouerait à cette +tâche ingrate, mais j'en vins bientôt à penser que mes craintes +étaient sans fondement et que j'en serais quitte pour être +abandonné. + +Je ne vois pas que cette découverte m'ait causé beaucoup de +chagrin alors: j'étais encore étourdi du coup que m'avait porté la +mort de ma mère, et par suite indifférent pour les choses de ce +monde. Je me rappelle bien avoir réfléchi de temps en temps qu'il +était possible que je n'apprisse plus rien, que je ne reçusse plus +de soins de personne; que je devinsse un triste sire, destiné à +passer son inutile vie à flâner dans le village; je me souviens +aussi de m'être demandé si ce ne serait pas une chose faisable +d'éviter les malheurs que je prévoyais en m'en allant, comme un +héros de roman, chercher fortune ailleurs, mais ce n'étaient que +des visions passagères des rêves que je faisais tout éveillé, des +ombres chinoises qui dessinaient un moment leur forme légère sur +les murs de ma chambre pour s'évanouir bientôt et ne plus laisser +que la nudité de la muraille. + +«Peggotty, dis-je un soir d'un ton pensif, en me chauffant les +mains devant le feu de la cuisine, M. Murdstone m'aime encore +moins qu'autrefois. Il ne m'aimait déjà pas beaucoup, Peggotty, +mais maintenant, il voudrait bien ne plus me voir jamais, s'il +pouvait. + +-- Peut-être cela vient-il de son chagrin, dit Peggotty, en +passant la main sur mes cheveux. + +-- J'ai pourtant aussi du chagrin, Peggotty. Si je croyais que +cela vînt de son chagrin, je n'y penserais pas. Mais non, ce n'est +pas cela, ce n'est pas cela. + +-- Comment le savez-vous? reprit Peggotty après un moment de +silence. + +-- Oh! son chagrin n'est pas du tout comme le mien; il est triste +dans ce moment-ci, assis auprès du feu avec miss Murdstone, mais +si j'entrais, Peggotty, il serait... + +-- Quoi donc? dit Peggotty. + +-- En colère, répondis-je, et j'imitai involontairement le +froncement de ses sourcils. S'il n'était que triste, il ne me +regarderait pas comme il fait. Moi, je suis triste aussi, mais il +me semble que ma tristesse me dispose plutôt à la bienveillance.» + +Peggotty garda le silence un moment, et je me chauffai les mains +sans rien dire non plus. + +«David! dit-elle enfin. + +-- Eh bien! Peggotty? + +-- J'ai essayé, mon cher enfant, j'ai essayé de toutes les +manières, de tous les moyens connus et inconnus, pour trouver du +service ici, à Blunderstone, mais il n'y a rien du tout qui puisse +me convenir, mon chéri! + +-- Et que comptez-vous faire, Peggotty? dis-je tristement; où +comptez-vous aller chercher fortune? + +-- Je crois que je serai obligée d'aller vivre à Yarmouth, dit +Peggotty. + +-- Encore un peu plus loin, dis-je en m'égayant un peu, et vous +auriez été tout à fait perdue, mais là je pourrai vous voir encore +quelquefois, ma bonne vieille Peggotty. Ce n'est pas tout à fait à +l'autre bout du monde, n'est-ce pas? + +-- Au contraire; s'il plaît à Dieu, s'écria Peggotty avec une +grande animation, tant que vous serez ici, mon chéri, je viendrai +vous voir toutes les semaines: une fois par semaine tant que je +vivrai.» + +Cette promesse m'ôta une grande inquiétude; mais ce n'était pas +tout, Peggotty continua: + +«Je vais d'abord chez mon frère, voyez-vous, David, passer une +quinzaine de jours, à me reconnaître et à me remettre un peu. +Maintenant je pensais que peut-être, comme on n'a pas grand besoin +de vous ici pour le moment, on pourrait aussi vous laisser venir +avec moi.» + +Si quelque chose pouvait me faire éprouver un sentiment de plaisir +dans ce moment où j'avais si peu à me louer de tous ceux qui +m'entouraient, à l'exception de Peggotty, c'était bien ce projet. +L'idée de revoir tous ces honnêtes visages éclairés par un sourire +de bienvenue, de retrouver le calme de la matinée du dimanche, le +son des cloches, le bruit des pierres tombant dans l'eau, de voir +les vaisseaux se dessiner à demi dans la brouillard, d'errer sur +la plage avec la petite Émilie, en lui racontant mes chagrins, et +de me consoler en cherchant avec elle des cailloux et des +coquillages sur le rivage, tout cela ramenait le calme dans mon +coeur. Mon repos fut troublé un instant après par un doute sur la +question de savoir si miss Murdstone donnerait son consentement. +Mais cette inquiétude même fut bientôt dissipée; car au moment où +elle apparut pour faire sa tournée du soir à tâtons dans l'office, +pendant que nous causions encore, Peggotty entama la question avec +une hardiesse qui m'étonna. + +«Il perdra son temps là-bas, dit miss Murdstone en regardant dans +un bocal de cornichons, et l'oisiveté est la mère de tous les +vices; mais il n'en ferait pas davantage ici ni ailleurs, c'est +mon avis.» + +Peggotty était sur le point de répondre vivement, mais elle se +contint par affection pour moi et garda le silence. + +«Hem! fit miss Murdstone en regardant toujours les cornichons, il +y a une chose plus importante que tout le reste, de la plus haute +importance, c'est que mon frère ne soit ni dérangé ni contrarié. +Ainsi je suppose que je ferai aussi bien de dire oui.» + +Je la remerciai, mais sans laisser percer ma joie, de peur qu'elle +ne retirât son consentement. Je ne pus m'empêcher de penser que +j'avais agi prudemment, quand je rencontrai le regard qu'elle me +lança par-dessus le bocal aux cornichons; il semblait que toute +leur aigreur eût passé dans ses yeux noirs. Pourtant la permission +était accordée et ne fut pas retirée, et à la fin du mois accordé +à Peggotty, nous étions tous deux prêts à partir. + +M. Barkis entra dans la maison pour chercher les malles de +Peggotty. Je ne lui avais jamais vu auparavant franchir la grille +du jardin, mais cette fois il entra dans la maison; et en +chargeant sur son épaule la plus grande caisse pour l'emporter, il +me jeta un regard qui voulait dire quelque chose, si tant est que +le visage de M. Barkis voulût jamais rien dire. + +Naturellement Peggotty était un peu triste de quitter une maison +qu'elle habitait depuis tant d'années, et où elle s'était attachée +aux deux êtres qu'elle aimait le plus au monde, ma mère et moi. De +grand matin elle était allée faire un tour au cimetière, et elle +monta dans la carriole en tenant son mouchoir sur ses yeux. + +Tant qu'elle conserva cette position, M. Barkis ne donna pas le +plus léger signe de vie. Il restait à sa place ordinaire, dans son +attitude accoutumée, comme un grand mannequin. Mais lorsqu'elle +commença à regarder autour d'elle et à me parler, il hocha la tête +et se mit à rire plusieurs fois de suite, je ne sais ni de quoi ni +pourquoi. + +«Belle journée, monsieur Barkis! dis-je alors par politesse. + +-- Pas trop mauvais temps, dit M. Barkis, qui était généralement +très-réservé dans ses expressions et qui n'aimait pas à se +compromettre. + +-- Peggotty est tout à fait remise maintenant, monsieur Barkis, +remarquai-je pour lui faire plaisir. + +-- Vraiment?» dit M. Barkis. + +Après avoir réfléchi, il lui jeta un regard astucieux et lui dit: + +«Êtes-vous tout à fait bien?» + +Peggotty se mit à rire et répondit affirmativement. + +«Mais tout à fait bien, vous êtes sûre? grommela M. Barkis en +s'approchant d'elle peu à peu et en lui donnant un léger coup de +coude. Vous êtes sûre? vraiment tout à fait bien? Vous en êtes +bien sûre?» Et à chacune de ces questions que M. Barkis +accompagnait d'un nouveau coup de coude, il se rapprochait d'elle, +si bien qu'à la fin nous étions tous entassés dans le coin gauche +de la carriole et que je fus bientôt serré à ne pouvoir presque +plus respirer. + +Peggotty appela l'attention de M. Barkis sur mes souffrances, et +il me rendit un peu de place tout de suite et s'éloigna encore peu +à peu. Mais je ne pus m'empêcher de remarquer que ces +rapprochements incommodes étaient à ses yeux un merveilleux moyen +d'exprimer sa bonne volonté d'une manière claire, agréable et +facile, sans être obligé de se mettre en frais de conversation. Il +en fut tout réjoui longtemps encore après. Au bout d'un moment, il +se tourna de nouveau vers Peggotty, et, renouvelant sa question: +«Êtes-vous bien, mais tout à fait bien?» il se serra de nouveau +contre nous, au point de m'étouffer à demi. Il réitéra peu après +sa demande et ses manoeuvres. Je pris donc le parti de me lever +dès que je le voyais approcher et de me tenir debout sur le +devant, sous prétexte de regarder le paysage; ce procédé me +réussit. + +Il eut la politesse de s'arrêter devant une auberge, dans le but +exprès de nous régaler de bière et de mouton à la casserole. +Pendant que Peggotty buvait, il fut pris de nouveau d'un de ses +accès de galanterie; je vis le moment où elle allait étouffer de +rire. Mais, en approchant de la fin du voyage, il était trop +occupé pour penser à nous, et une fois sur le pavé de Yarmouth, +nous étions tous trop cahotés, je crois, pour avoir le loisir de +songer à autre chose. + +M. Peggotty et Ham nous attendaient. Ils reçurent Peggotty et moi +de la manière la plus affectueuse, et donnèrent une poignée de +main à M. Barkis, qui avait son chapeau sur le derrière de la +tête, souriant d'un air embarrassé qui semblait presque se +communiquer à ses jambes, un peu tremblantes à ce qu'il me sembla. +M. Peggotty prit une des malles de sa soeur, Ham s'était chargé de +l'autre, et j'allais les suivre, quand M. Barkis me fit +mystérieusement signe de venir lui parler. + +«Tout va bien,» grommela M. Barkis. + +Je le regardai en face en disant: «Ah!» d'un air que je voulais +rendre très-profond. + +«Tout n'en est pas resté là, dit M. Barkis avec un hochement de +tête confidentiel; tout va bien.» + +Je répondis de nouveau: + +«Ah! + +-- Vous savez qui est-ce qui voulait bien? dit mon ami. C'était +Barkis, Barkis, tout seul.» + +Je fis un signe d'assentiment. + +«Eh bien! tout va bien maintenant, grâce à vous; je suis votre +ami; tout va bien,» et M. Barkis me donna une poignée de main. + +Dans ses efforts pour s'expliquer avec une grande lucidité, +M. Barkis était devenu si extraordinairement mystérieux, que +j'aurais pu rester à le regarder pendant une heure, sans +recueillir plus de renseignements sur son visage que sur le cadran +d'une pendule arrêtée, quand Peggotty m'appela. Chemin faisant +elle me demanda ce qu'il m'avait dit. Je répondis qu'il m'avait +dit que tout allait bien. + +«Il est bien assez hardi pour cela, dit Peggotty, mais peu +m'importe. David, mon cher enfant, que diriez-vous si je pensais à +me marier? + +-- Mais... je suppose que vous m'aimeriez autant qu'à présent, +Peggotty,» répondis-je après un moment de réflexion. + +Au grand étonnement des passants et de son frère qui marchait +devant nous, la brave femme ne put s'empêcher de s'arrêter pour +m'embrasser à l'instant même, en protestant de son inaltérable +attachement pour moi. + +«Eh bien! qu'est-ce que vous diriez de ça, mon chéri? reprit-elle, +cet épisode achevé, après que nous nous étions déjà remis en +route. + +-- Si vous aviez l'idée de vous marier... à M. Barkis, Peggotty? + +-- Oui, dit Peggotty. + +-- Il me semble que ce serait une très-bonne chose, parce que, +voyez-vous, Peggotty, vous auriez la carriole et le cheval pour +venir me voir, et vous pourriez venir à coup sûr, et encore pour +rien! + +-- A-t-il de l'esprit cet enfant! s'écria Peggotty. C'est +précisément là ce que je me disais depuis un mois. Oui, mon chéri, +et je pense que je serais plus indépendante, et que je +travaillerais de meilleur coeur chez moi que je ne pourrais le +faire chez les autres maintenant. Je ne sais pas si je pourrais me +remettre à servir chez des étrangers. Et puis, je resterais près +du tombeau de ma pauvre chérie, dit Peggotty à demi-voix, et je +pourrais aller le voir quand je voudrais; et, quand je mourrais, +on pourrait m'enterrer pas trop loin d'elle. + +Nous gardâmes tous deux le silence un peu de temps après ces +paroles. Elle reprit gaiement: + +«Mais je n'y penserais plus, si cela faisait de la peine à mon +petit David, quand les bans auraient été publiés vingt fois, et +que j'aurais ma bague d'alliance dans ma poche! + +-- Regardez-moi, Peggotty, répondis-je, et vous verrez comme je +suis content. Et en effet, je désirais de tout mon coeur le +mariage de Peggotty. + +-- Eh bien! mon chéri, dit Peggotty en me serrant un peu dans ses +bras, j'y ai pensé nuit et jour de toutes les manières, et +j'espère ne pas m'en repentir. Mais j'y réfléchirai encore; je +veux en parler à mon frère, et en attendant nous le garderons pour +nous, David. Barkis est un brave homme, tout rond, dit Peggotty, +et si j'essaye de remplir mes devoirs envers lui, je crois que ce +sera ma faute si je ne suis pas... si je ne suis pas _tout à fait +bien_,» dit Peggotty en riant de tout son coeur. + +Cette citation, empruntée à la question même de M. Barkis, était +si bien placée et nous amusa tant que nos éclats de rire durèrent +jusqu'au moment où nous nous trouvâmes en vue de la maison de +M. Peggotty. + +Elle n'avait pas changé, sauf que je la trouvai peut-être un peu +plus petite: et mistress Gummidge était debout à la porte, comme +si elle n'avait pas bougé de là depuis ma dernière visite. +L'intérieur n'avait pas subi plus de changements que l'extérieur. +Le petit vase bleu de ma chambre était toujours rempli de plantes +marines. Je fis un tour sous le hangar, et j'y retrouvai dans leur +coin accoutumé les homards, les crabes, les langoustes, formant, +comme par le passé, une masse compacte, et toujours possédés du +même désir de pincer les doigts à tout l'univers. Mais je +n'apercevais pas Émilie, je demandai à M. Peggotty où je pourrais +la trouver. + +«Elle est à l'école, monsieur, dit M. Peggotty en s'essuyant le +front, après avoir déposé la malle de sa soeur; elle va revenir, +ajouta-t-il en regardant la vieille horloge, d'ici à vingt +minutes, une demi-heure au plus; nous nous apercevons tous de son +absence, je vous en réponds.» + +Mistress Gummidge soupira. + +«Allons, allons, mère Gummidge! cria M. Peggotty. + +-- Je le sens plus que tout autre, dit mistress Gummidge; je suis +une pauvre femme perdue, sans ressource, et c'était la seule +personne avec laquelle je n'eusse pas de contrariété.» + +Mistress Gummidge, toujours gémissant et secouant la tête, se mit +à souffler le feu. M. Peggotty se tourna de notre côté, pendant +qu'elle était ainsi occupée, et me dit à voix basse en mettant sa +main devant sa bouche: «C'est le vieux!» Ce qui me fit supposer +avec raison que l'humeur de mistress Gummidge n'avait fait aucun +progrès depuis ma dernière visite. + +La maison était, ou du moins elle devait être aussi charmante que +par le passé, et pourtant elle ne me produisait pas la même +impression. J'étais un peu désappointé. Peut-être cela venait-il +de ce que la petite Émilie n'y était pas. Je savais le chemin +qu'elle devait prendre, et je me trouvai bientôt en route pour +aller au devant d'elle. + +Au bout d'un moment, j'aperçus de loin quelqu'un que je reconnus +bientôt, c'était Émilie. Elle avait grandi, mais elle était petite +encore. Quand elle approcha, et que je vis ses yeux plus bleus que +jamais, son visage plus radieux que par le passé, et toute sa +personne plus jolie et plus attrayante, j'éprouvai une étrange +sensation, qui me donna l'idée de faire semblant de ne pas la +reconnaître, et de passer tout droit comme si je regardais quelque +chose dans le lointain. J'en ai fait autant plus d'une fois depuis +dans ma vie, si je ne me trompe. La petite Émilie ne s'en +inquiétait guère. Elle me voyait bien, mais au lieu de se +retourner et de m'appeler, elle se mit à courir en riant. Cela +m'obligea de courir après elle; mais elle allait si vite, que nous +étions tout près de la chaumière quand je vins à bout de la +rattraper. + +«Ah! c'est vous? dit-elle. + +-- Mais vous le saviez bien que c'était moi, Émilie. + +-- Et vous, vous ne saviez peut-être pas qui j'étais?» dit Émilie. + +J'allais l'embrasser, mais elle mit ses mains sur ses lèvres, en +me disant qu'elle n'était plus un petit enfant, et elle s'enfuit +dans la maison en riant plus fort que jamais. + +Elle semblait s'amuser à me taquiner, et ce changement dans ses +manières m'étonnait beaucoup. La table était mise, la vieille +petite caisse était à sa place accoutumée, mais au lieu de venir +s'asseoir à côté de moi, elle alla se placer auprès de mistress +Gummidge qui gémissait toujours, et quand M. Peggotty lui demanda +pourquoi, elle secoua ses cheveux sur sa figure, et ne répondit +qu'en riant. + +«C'est un petit chat, dit M. Peggotty en la caressant doucement. + +-- Oui, c'est un petit chat! s'écria Ham, oui M. David, oui!» et +il la regardait en éclatant de rire avec un mélange d'admiration +et de ravissement, qui lui rendait la figure rouge comme une +fraise. + +Le fait est que tout le monde gâtait la petite Émilie, et +M. Peggotty plus que personne; elle lui faisait faire tout ce +qu'elle voulait, rien qu'en approchant sa joue de ses gros +favoris. Du moins c'était mon opinion quand je la voyais le +caresser, et je trouvais que M. Peggotty avait bien raison; elle +était si affectueuse et si douce, elle avait des regards à la fois +si fins et si timides, qu'elle me gagna le coeur plus que jamais. + +Elle était aussi très-compatissante, et quand M. Peggotty, tout en +fumant sa pipe le soir auprès du feu, fit une allusion à la perte +que je venais de faire, les yeux d'Émilie se remplirent de larmes, +et elle me regarda avec tant de bonté de l'autre côté de la table, +que j'en fus très-reconnaissant. + +«Ah! dit M. Peggotty en prenant dans sa main les boucles de sa +petite Émilie et en les laissant retomber une à une; voilà une +orpheline, voyez-vous, monsieur! et voilà un orphelin! continua +M. Peggotty en donnant à Ham du revers de son poing un coup +vigoureux dans la poitrine, quoiqu'il n'en ait guère l'air. + +-- Si je vous avais pour tuteur, monsieur Peggotty, dis-je en +secouant la tête, je crois que je ne me sentirais guère orphelin +non plus. + +-- Bien dit, monsieur David! s'écria Ham avec enthousiasme. +Hourra! Bien dit! Vous avez bien raison!» et il rendit à +M. Peggotty son coup de poing, pendant que la petite Émilie se +leva pour embrasser M. Peggotty. + +«Et comment va votre ami, monsieur? me demanda M. Peggotty. + +-- M. Steerforth? dis-je. + +-- Ah! voilà le nom, cria M. Peggotty se tournant vers Ham; je +savais bien que c'était quelque chose comme ça. + +-- Mais vous disiez que c'était Rudderford, s'écria Ham en riant. + +-- Eh bien! riposta M. Peggotty, je n'en étais déjà pas si loin. +S'il n'y a pas du _rude_, il y a du _fort_ tout de même. Comment +va-t-il? + +-- Il était en très-bon état quand je l'ai quitté, monsieur +Peggotty. + +-- Voilà un ami! dit M. Peggotty en secouant sa pipe. Parlez-moi +d'un ami comme celui-là! Ma foi, ça fait plaisir à voir. + +-- Il a une belle figure, n'est-ce pas? car mon coeur s'échauffait +en entendant faire son éloge. + +-- Une belle figure? dit M. Peggotty, je crois bien; il se tient +là, devant vous, comme... je ne sais pas quoi. Il a l'air si +décidé! + +-- Oui, c'est précisément son caractère, repris-je à mon tour; +brave comme un lion, et la franchise même, monsieur Peggotty. + +-- Et je suppose, continua M. Peggotty, en me regardant à travers +la fumée de sa pipe, que lorsqu'il s'agit d'apprendre dans les +livres, il passe devant tout le monde? + +-- Oui! dis-je avec ravissement, il sait tout; on ne se figure pas +combien il a d'esprit. + +-- Voilà un ami! murmurait M. Peggotty en branlant gravement la +tête. + +-- Rien ne lui donne de peine, continuai-je. Il n'a qu'à regarder +une leçon pour la savoir; il joue aux barres mieux que personne; +il vous rendra autant de pions que vous voudrez aux dames, et +encore il vous battra aisément.» + +M. Peggotty secoua de nouveau la tête, comme pour dire: +«Certainement qu'il vous battra.» + +-- Et il parle si bien! il n'a pas son pareil. Je voudrais +seulement que vous pussiez l'entendre chanter, monsieur Peggotty.» + +M. Peggotty fit un nouveau mouvement de tête, comme pour dire: «Je +n'en doute pas.» + +-- Et puis, il est si généreux, si bon, continuai-je, entraîné par +mon sujet favori, qu'on ne peut pas dire de lui tout le bien qu'il +mérite. Pour moi, je ne pourrai jamais être assez reconnaissant de +la protection qu'il m'a accordée, quand j'étais si loin de lui par +mon âge et par mes études.» + +Je parlais ainsi très-vivement quand mon regard tomba sur la +petite Émilie qui se penchait en avant sur la table pour m'écouter +avec la plus profonde attention, sans respirer, ses yeux bleus +brillant comme des étoiles, et ses joues couvertes de rougeur. +Elle était si jolie et elle avait l'air si étonnamment sérieuse, +que je m'arrêtai tout étonné, ce qui fit que tout le monde la +regarda en même temps, et se mit à rire. + +«Émilie est comme moi, dit Peggotty, elle voudrait le voir.» + +Émilie se troubla quand elle vit qu'on la regardait; elle baissa +la tête et rougit très-fort. Puis jetant un coup d'oeil à travers +ses boucles éparpillées, elle s'aperçut que nos yeux étaient +encore attachés sur elle (pour mon compte, je l'aurais volontiers +regardée pendant une heure); elle s'enfuit et ne revint que +lorsqu'il fut temps de se coucher. + +J'occupais mon ancien petit lit à la poupe du bateau, où le vent +sifflait comme autrefois. Mais je ne pouvais m'empêcher de penser +qu'il gémissait sur ceux qui n'étaient plus, et au lieu de +m'imaginer, comme par le passé, que la mer monterait pendant la +nuit et mettrait le bateau à flot, je me disais que la mer était +venue depuis le temps où j'avais entendu le bruit du vent sur les +vagues, et qu'elle avait emporté le bonheur de ma vie. Je me +rappelle que lorsque le vent et la mer se calmèrent un peu, je +demandai à Dieu dans ma prière de me faire la grâce de grandir +pour épouser la petite Émilie; sur quoi je m'endormis +tranquillement. + +Les jours s'écoulaient à peu près comme par le passé; seulement, +et c'était une grande différence, la petite Émilie se promenait +rarement avec moi sur la plage. Elle avait des leçons à apprendre, +de l'ouvrage à faire, et elle était absente la plus grande partie +de la journée. Mais je sentais que, même sans ces obstacles, nous +n'aurions pu jouir de la promenade comme autrefois. Émilie avait +beau être capricieuse et pleine de fantaisies comme un enfant, ce +n'était plus une petite fille, c'était plutôt une petite femme. Il +me semblait que cette seule année avait établi une grande +différence entre nous. Elle avait de l'amitié pour moi, mais elle +me plaisantait et me faisait endêver; quand j'allais au-devant +d'elle, elle prenait un autre chemin et je la trouvais sur le +seuil de la porte, riant de toutes ses forces, au moment où +j'arrivais très-désappointé. Le meilleur moment de la journée +était celui où elle travaillait à l'aiguille; je m'asseyais à ses +pieds et je lui faisais la lecture. Il me semble encore que je +n'ai jamais vu le soleil aussi brillant que pendant ces beaux +jours d'avril, que je n'ai jamais rencontré une petite créature +aussi ravissante que celle qui travaillait assise sur le seuil de +la porte du vieux bateau, et que je n'ai jamais trouvé depuis le +ciel aussi pur, la mer aussi bleue, ni les vaisseaux voguant au +loin aussi dorés par le soleil. + +Le premier soir après notre arrivée, M. Barkis apparut, l'air +très-gauche et très-embarrassé; il portait un mouchoir noué par +les coins et rempli d'oranges. Comme il n'avait fait aucune +allusion à cette partie de sa propriété, on supposa, après son +départ, qu'il avait oublié son paquet, et Ham courut après lui +pour le lui rendre, mais il revint avec une déclaration que les +oranges étaient pour Peggotty. Depuis lors, il apparut +régulièrement tous les soirs, exactement à la même heure, toujours +avec un petit paquet dont il ne parlait jamais et qu'il déposait +derrière la porte en l'ouvrant. Les offrandes étaient de l'espèce +la plus variée et la plus extraordinaire. Je me souviens, entre +autres, d'une énorme pelote, d'un boisseau de pommes, d'une paire +de boucles d'oreilles en jais, d'une provision d'oignons +d'Espagne, d'une boîte de dominos, enfin d'un serin avec sa cage, +et d'un jambon mariné. + +M. Barkis faisait sa cour, il me semble, d'une manière très- +particulière. Il parlait à peine, et restait assis près du feu +dans la même attitude que dans sa carriole, en regardant fixement +Peggotty qui travaillait en face de lui. Un soir, inspiré, je +suppose, par l'amour, il s'empara d'un bout de bougie qu'elle +employait à cirer son fil, et le mit précieusement dans la poche +de son gilet. Depuis lors, sa grande joie consistait à produire le +morceau de cire quand Peggotty en avait besoin, et quoiqu'à moitié +fondu et généralement collé au fond de sa poche, il en reprenait +soigneusement possession dès que Peggotty avait fini son +opération. Il avait l'air très-heureux, et ne se croyait +évidemment pas obligé de parler. Même quand il allait se promener +avec Peggotty sur la plage, il ne se donnait pas beaucoup de mal +pour entretenir la conversation; il se contentait de lui demander +de temps en temps si elle était tout à fait bien; je me rappelle +que parfois, après son départ, Peggotty jetait son tablier sur sa +tête et riait pendant une demi-heure. Le fait est que nous nous en +amusions tous plus ou moins, à l'exception de cette malheureuse +mistress Gummidge, à qui son mari avait probablement fait la cour +dans le temps exactement de la même façon, car les manières de +M. Barkis rappelaient constamment «le vieux» à son souvenir. + +La fin de ma visite approchait quand nous fûmes prévenus que +Peggotty et M. Barkis allaient prendre ensemble un jour de congé, +et que je devais les accompagner avec Émilie. Je dormis à peine la +nuit précédente, dans l'attente d'une journée entière à passer +avec elle. Nous étions tous sur pied de bonne heure, et nous +n'avions pas fini de déjeuner quand M. Barkis apparut au loin, +conduisant sa carriole pour emmener l'objet de ses affections. + +Peggotty était vêtue de deuil comme à l'ordinaire, mais M. Barkis +était resplendissant; il portait un habit bleu tout battant neuf; +le tailleur lui avait fait si bonne mesure que les parements des +manches rendaient des gants inutiles, même par un temps très- +froid; quant au collet, il était si haut qu'il relevait ses +cheveux par derrière et les faisait tenir tout droits. Ses boutons +de métal étaient de la plus grande dimension. Un pantalon gris et +un gilet jaune complétaient la toilette de M. Barkis, que je +regardais comme un modèle d'élégance. + +Quand nous fûmes hors de la maison, j'aperçus M. Peggotty tenant à +la main un vieux soulier qu'il voulait faire lancer après nous +pour nous porter bonheur, et il l'offrait dans ce but à mistress +Gummidge. + +«Non, il vaut mieux que ce soit une autre personne, Daniel, dit +mistress Gummidge. Je suis une pauvre créature perdue sans +ressource, et tout ce qui me rappelle qu'il y a des créatures qui +ne sont pas perdues sans ressource et seules au monde comme moi, +me contrarie trop. + +-- Allons, ma vieille dit M. Peggotty, prenez le soulier et jetez- +le. + +-- Non, Daniel, répondit mistress Gummidge en gémissant et en +secouant la tête; si je sentais les choses moins vivement, à la +bonne heure! Vous n'êtes pas comme moi, Daniel; rien ne vous +contrarie et vous ne contrariez personne, il vaut mieux que ce +soit vous.» + +Ici Peggotty, qui avait embrassé tout le monde d'un air un peu +troublé, cria de la carriole où nous étions tous (Émilie et moi +sur deux petites chaises), que c'était à mistress Gummidge de +jeter le soulier. Elle s'y décida enfin, mais je suis fâché de +dire qu'elle gâta légèrement l'air de fête de notre départ en +fondant immédiatement en larmes, après quoi elle se laissa tomber +dans les bras de Ham en déclarant qu'elle savait bien qu'elle +était un grand embarras, et qu'il vaudrait mieux la porter tout de +suite à l'hôpital. Je trouvais ça très-raisonnable et j'aurais +approuvé Ham de lui rendre ce petit service. Mais nous voilà en +route pour notre partie de plaisir. M. Barkis s'arrêta bientôt à +la porte d'une église, il attacha le cheval aux barreaux de la +grille, puis entra avec Peggotty, me laissant seul avec Émilie +dans la carriole. Je saisis cette occasion pour passer mon bras +autour de sa taille, et pour lui proposer, puisque je devais sitôt +la quitter, de prendre le parti d'être très-tendres l'un pour +l'autre et très-heureux tout le jour. Elle y consentit, et me +permit même de l'embrasser; à la suite de cette faveur, je +m'enhardis jusqu'à lui dire (je m'en souviens encore) que je +n'aimerais jamais une autre femme, et que j'étais décidé à verser +le sang de quiconque prétendrait à son affection. + +C'est pour le coup que la petite Émilie s'amusa à mes dépens. Il +fallait voir ses prétentions d'être infiniment plus âgée et plus +raisonnable que moi, ce qui faisait dire à la charmante petite fée +que j'étais «un petit nigaud!» Puis elle se mit à rire si gaiement +que j'oubliai le chagrin de m'entendre donner un nom si méprisant, +tout entier au plaisir de la voir. + +M. Barkis et Peggotty restèrent bien longtemps dans l'église, mais +ils revinrent enfin, et on prit le chemin de la campagne. En +route, M. Barkis se retourna vers moi, et me dit avec un regard +malin dont je ne l'aurais pas cru capable: + +«Quel nom avais-je donc écrit dans la carriole? + +-- Clara Peggotty, répondis-je. + +-- Et quel nom faudrait-il écrire maintenant, si j'avais un canif? + +-- Est-ce toujours Clara Peggotty? + +-- Clara Peggotty Barkis!» et il partit d'un éclat de rire qui +ébranlait les parois de la carriole. + +En un mot, ils étaient mariés; voilà pourquoi ils étaient entrés +dans l'église. Peggotty était décidée à ce que tout se passât sans +bruit, et le bedeau avait été le seul témoin de la cérémonie. Elle +fut un peu confuse d'entendre M. Barkis annoncer si brusquement +leur union, et elle ne pouvait se lasser de m'embrasser pour me +prouver que son affection pour moi n'avait rien perdu. Mais elle +se remit bientôt et me dit qu'elle était enchantée que ce fût une +affaire finie. + +Nous nous arrêtâmes à une petite auberge sur une route de +traverse; on nous y attendait; le dîner fut très-gai et la journée +se passa de la manière la plus satisfaisante. Peggotty se serait +mariée tous les jours depuis dix ans qu'elle n'aurait pu avoir +l'air plus à son aise, elle était tout à fait comme à l'ordinaire; +elle sortit avec Émilie et moi pour se promener avant le thé, +tandis que M. Barkis fumait philosophiquement, heureux et content, +je suppose, du plaisir de contempler son bonheur en perspective. +En tous cas, ses réflexions contribuèrent à réveiller son appétit, +car je me rappelle que, bien qu'il eût mangé beaucoup de porc +frais et de légumes, qu'il eût dépêché un poulet ou deux à dîner, +il fut obligé de demander une tranche de lard avec son thé, et +qu'il en fit disparaître un bon morceau sans aucune émotion. + +J'ai souvent pensé depuis que c'était un jour de noces bien +innocent et peu conforme aux habitudes reçues. Nous reprîmes nos +places dans la carriole, quand il fit nuit, et pendant la route +nous regardions les étoiles; c'était moi qui étais le +démonstrateur en titre et qui ouvrais à M. Barkis des horizons +inconnus. Je lui dis tout ce que je savais; il aurait cru +volontiers tout ce qui aurait pu me passer par la tête, tant il +était convaincu de l'étendue de mon intelligence: il alla même +jusqu'à déclarer à sa femme, moi présent, que j'étais un petit +Roschius; je compris qu'il voulait dire par là que j'étais un +petit prodige. + +Le sujet des étoiles épuisé, on plutôt les facultés de +compréhension de M. Barkis arrivées à leur terme, la petite Émilie +s'enveloppa avec moi dans un vieux manteau qui nous abrita pendant +le reste du voyage. Ah! je l'aimais bien! Quel bonheur me disais- +je, si nous étions mariés, et si nous allions vivre dans les +champs, au milieu des arbres, sans jamais vieillir, sans jamais en +savoir davantage, toujours enfants, toujours vaguant, en nous +donnant la main, dans les prairies pleines de fleurs, par un beau +soleil, posant notre tête la nuit tout près l'un de l'autre sur un +lit de mousse, pour dormir d'un sommeil pur et paisible, en +attendant que nous fussions enterrés par les petits oiseaux après +notre mort! Ce tableau fantastique, bien éloigné du monde réel, +brillant de l'éclat de notre innocence, et aussi vague que les +étoiles au-dessus de nos têtes, me trotta dans la tête tout le +long du chemin. Je suis bien aise de penser que Peggotty avait +pour compagnons le jour de son mariage deux coeurs aussi candides +que celui de la petite Émilie et le mien. Les Amours et les +Grâces, cortège indispensable et classique du dieu d'Hymen, +n'auraient pas mieux fait. + +Nous arrivâmes donc heureusement à la porte du vieux bateau; là +M. et mistress Barkis nous dirent adieu, pour prendre le chemin de +leur demeure. Je sentis alors pour la première fois que j'avais +perdu Peggotty. J'aurais eu le coeur bien gros ce soir-là si +j'avais reposé ma tête sous un autre toit que celui qui abritait +la petite Émilie. + +M. Peggotty et Ham savaient aussi bien que moi ce que j'éprouvais, +et m'attendaient à souper avec leurs visages honnêtes et +affectueux pour chasser mes tristes pensées. La petite Émilie, de +son côté, vint s'asseoir sur la caisse qui nous servait de siège. +Ce fut la seule fois pendant tout mon séjour, et ce fut aussi la +charmante clôture de cette charmante journée. + +Ce soir-là, c'était marée montante, et peu de temps après notre +coucher, M. Peggotty et Ham sortirent pour pêcher. Je me sentais +tout fier de rester dans cette maison solitaire pour protéger +mistress Gummidge et la petite Émilie; je ne demandais qu'à voir +un lion ou un serpent, ou tout autre animal farouche venir nous +attaquer, pour avoir l'honneur de le détruire et me couvrir ainsi +de gloire. Mais les monstres n'ayant pas choisi ce soir-là la +plage de Yarmouth pour lieu de leur promenade, j'y suppléai de mon +mieux en rêvant dragons toute la nuit. + +Le matin vint et Peggotty aussi: elle m'appela par la fenêtre +comme de coutume, comme si M. Barkis le conducteur, n'était lui- +même qu'un rêve tout du long. Après le déjeuner, elle m'emmena +chez elle; c'était une belle petite habitation. Parmi toutes les +propriétés mobilières qu'elle contenait, je suppose que ce qui me +fit le plus d'impression fut un vieux bureau de bois foncé dans la +salle à manger (la cuisine tenait ordinairement lieu de salon), +avec un couvercle ingénieux, qui en se rabattant devenait un +pupitre surmonté d'un gros volume in-quarto, le livre des +_Martyrs_ de Fox. Je découvris immédiatement ce précieux bouquin, +et je m'en emparai; je ne me rappelle pas un mot de ce qu'il +contenait, je sais seulement que je ne venais jamais dans la +maison sans m'agenouiller sur une chaise pour ouvrir la cassette +qui contenait ce trésor, puis je m'appuyais sur le pupitre et je +recommençais ma lecture. J'étais surtout édifié, j'en ai peur, par +les nombreuses gravures qui représentaient toutes sortes d'atroces +tortures, mais l'histoire des _Martyrs_ et la maison de Peggotty +étaient et sont encore inséparables dans mon esprit. + +Je dis adieu ce jour-là à M. Peggotty, à Ham, à mistress Gummidge +et à la petite Émilie, et je couchai chez Peggotty dans une petite +chambre en mansarde, qui était pour moi, disait Peggotty, et qui +me serait toujours gardée dans le même état; bien entendu que le +livre sur les crocodiles n'y manquait pas: il était posé sur une +planche à côté du lit. + +«Jeune ou vieille, tant que je vivrai, et que ce toit-ci sera sur +ma tête, mon cher David, dit Peggotty, je vous garderai votre +chambre comme si vous deviez arriver à l'instant même. J'en +prendrai soin tous les jours, mon chéri, comme je faisais +autrefois, et vous iriez en Chine, que vous pourriez être sûr que +votre chambre resterait dans le même état, tout le temps de votre +absence.» + +Je ressentais profondément la fidèle tendresse de ma chère bonne, +et je la remerciai du mieux que je pus, ce qui ne me fut pas très- +facile, car le temps me manquait. C'était le matin qu'elle me +parlait ainsi, en me tenant le cou serré dans ses bras, et je +devais retourner à la maison le matin même dans la carriole avec +elle et M. Barkis. Ils me déposèrent à la grille du jardin avec +beaucoup de peine, et je ne vis pas sans regret la carriole +s'éloigner emmenant Peggotty, me laissant là tout seul sous les +vieux ormes, en face de cette maison où il n'y avait plus personne +pour m'aimer. + +Je tombai alors dans un état d'abandon auquel je ne puis penser +sans compassion. Je vivais à part, tout seul, sans que personne +fît attention à moi, éloigné de la société des enfants de mon âge, +et n'ayant pour toute compagnie que mes tristes pensées, qui +semblent jeter encore leur ombre sur ce papier pendant que +j'écris. + +Que n'aurais-je pas donné pour qu'on m'envoyât dans une pension, +quelque sévèrement tenue qu'elle pût être, apprendre quelque +chose, n'importe quoi, n'importe comment! Mais je n'avais pas +cette espérance, on ne m'aimait pas, et on me négligeait +volontairement, avec persévérance et cruauté. Je crois que la +fortune de M. Murdstone était alors embarrassée, mais d'ailleurs +il ne pouvait me souffrir, et il essayait, en m'abandonnant à moi- +même, de se débarrasser de l'idée que j'avais quelques droits sur +lui; ... il y réussit. + +Je n'étais pas précisément mal traité. On ne me battait pas, on ne +me refusait pas ma nourriture, mais il n'y avait pas de cesse dans +les mauvais procédés qu'on avait pour moi systématiquement et sans +colère. Les jours suivaient les jours, les semaines, les mois se +passaient et on me négligeait toujours froidement. Je me suis +demandé quelquefois en me rappelant ce temps-là ce qu'ils auraient +fait si j'étais tombé malade, et si on ne m'aurait pas laissé +couché dans ma chambre solitaire, me tirer d'affaire tout seul, ou +si quelqu'un m'aurait tendu une main secourable. + +Quand M. et miss Murdstone étaient à la maison, je prenais mes +repas avec eux; en leur absence, je mangeais seul. Je passais mon +temps à errer dans la maison et dans les environs sans qu'on prît +garde à moi. Seulement il ne m'était pas permis d'entrer en +relation avec qui que ce fût; on craignait probablement mes +plaintes. M. Chillip me pressait souvent d'aller le voir; il était +veuf, ayant perdu depuis quelques années une petite femme avec des +cheveux d'un blond pâle que je confonds encore dans mon souvenir +avec une chatte grise à poil d'angora. Mais on me permettait très- +rarement d'aller passer la journée dans son cabinet, où il était +occupé à lire quelque livre nouveau, à l'odeur de toute une +pharmacie qui parfumait l'atmosphère; mon plus grand plaisir était +d'y piler les drogues dans un mortier sous la direction +bienveillante de M. Chillip. + +Pour la même raison, renforcée sans doute par l'ancienne aversion +qu'on gardait à ma bonne, on ne me permettait que bien rarement +d'aller la voir. Fidèle à sa promesse, elle me faisait une visite +ou me donnait un rendez-vous dans les environs toutes les +semaines, et m'apportait toujours quelque petit présent, mais +j'éprouvai de nombreux et d'amers désappointements en recevant un +refus, chaque fois que je témoignais le désir d'aller chez elle. +Quelquefois pourtant, à de longs intervalles, on me permit d'y +passer la journée, et alors je découvris que M. Barkis était un +peu avare, «un peu serré» disait poliment Peggotty, et qu'il +cachait son argent dans une boite déposée sous son lit, tout en +disant qu'elle ne contenait que des habits et des pantalons. C'est +dans ce coffre que ses richesses se cachaient avec une modestie si +persévérante qu'on n'en pouvait obtenir la plus légère parcelle +que par artifice, si bien que Peggotty était obligée d'avoir +recours aux ruses les plus compliquées, à une vraie conspiration +des poudres pour se faire donner l'argent nécessaire à la dépense +de la semaine. + +Pendant ce temps-là, je sentais si profondément que les espérances +que j'aurais pu donner s'en allaient en fumée, grâce à mon +délaissement, que j'aurais été bien malheureux sans mes vieux +livres. C'était ma seule consolation: nous nous tenions fidèle +compagnie, et je ne me lassais jamais de les relire d'un bout à +l'autre. + +J'approche d'une époque de ma vie, dont je ne pourrai jamais +perdre la mémoire tant que je me rappellerai quelque chose, et +dont le souvenir est venu souvent malgré moi hanter comme un +revenant des temps plus heureux. + +J'étais sorti un matin et j'errais, comme j'en avais pris +l'habitude dans ma vie oisive et solitaire, lorsqu'en tournant le +coin d'un sentier près de la maison, je me trouvai en face de +M. Murdstone qui se promenait avec un monsieur. Dans ce moment de +surprise, j'allais passer sans rien dire quand le nouveau venu +s'écria: + +«Ah! Brooks! + +-- Non, monsieur, David Copperfield, répondis-je. + +-- Allons donc; vous êtes Brooks, reprit mon interlocuteur, vous +êtes Brooks de Sheffield. C'est votre nom.» + +À ces mots, je le regardai plus attentivement. Son sourire acheva +de me convaincre que c'était M. Quinion, que M. Murdstone m'avait +mené voir à Lowestoft, avant... mais peu importe, je n'ai pas +besoin de rappeler l'époque. + +«Comment allez-vous, et où se fait votre éducation, Brooks?» dit +M. Quinion. + +Il appuya sa main sur mon épaule et me fit retourner pour les +accompagner. Je ne savais que répondre et je regardais +M. Murdstone d'un air assez embarrassé. + +«Il est à la maison pour le moment, dit ce dernier; son éducation +est suspendue. Je ne sais que faire de lui. Il est difficile à +manier.» + +Son ancien regard, ce regard perfide que je connaissais trop bien, +tomba sur moi un instant, puis il fronça le sourcil et se détourna +avec un mouvement d'aversion. + +«Ah! dit M. Quinion en nous regardant tous les deux, à ce qu'il me +sembla... Voilà un beau temps!» + +Il y eut un moment de silence, et je me demandais comment je +pourrais m'échapper, quand il reprit: + +«Je suppose que vous êtes toujours aussi éveillé, Brooks? + +-- Oui, ce n'est pas là ce qui lui manque, dit M. Murdstone avec +impatience. Laissez-le aller, je vous assure qu'il aimerait autant +partir.» + +Sur cet avis, M. Quinion me lâcha, et je repris le chemin de la +maison. En me retournant, au moment d'entrer dans le jardin, je +vis M. Murdstone, appuyé contre la barrière du cimetière, en +conversation avec M. Quinion. Leurs regards étaient dirigés de mon +côté, et je sentis qu'ils parlaient de moi. + +M. Quinion coucha chez nous ce soir-là. Après le déjeuner, le +lendemain matin, j'avais remis ma chaise à sa place, et je +quittais la chambre, quand M. Murdstone me rappela. Il s'assit +gravement devant une autre table, et sa soeur s'établit près de +son bureau; M. Quinion, les mains dans ses poches, regardait par +la fenêtre, moi, j'étais debout à les regarder tous. + +«David, dit M. Murdstone, quand on est jeune il faut travailler +dans ce monde, au lieu de rêver ou de bouder. + +-- Comme vous faites, ajouta sa soeur. + +-- Jane Murdstone, laissez-moi parler, s'il vous plaît. Je vous +répète, David, que, lorsqu'on est jeune, il faut travailler dans +ce monde, au lieu de rêver ou de bouder. Cela est vrai, surtout +pour un enfant de votre âge, d'un caractère difficile, et à qui on +ne peut rendre un plus grand service qu'en l'obligeant de se faire +aux habitudes de la vie active, qui peuvent seules le plier et le +rompre. + +-- Et là, dit la soeur, il n'y a pas d'entêtement qui tienne: on +vous le brise bel et bien, et comme il faut.» + +Il lui jeta un regard, moitié de reproche et moitié d'approbation, +puis il continua: + +«Je suppose que vous savez, David, que je ne suis pas riche. En +tous cas, je vous l'apprends maintenant. Vous avez déjà reçu une +éducation dispendieuse. Les pensions sont chères, et lors même +qu'il n'en serait pas ainsi, et que je serais en état de subvenir +à cette dépense, je suis d'avis qu'il ne serait pas avantageux +pour vous de rester en pension. Vous aurez à lutter avec la vie, +et plus tôt vous commencerez, mieux cela vaudra!» + +Il me semble que je me dis alors que j'avais déjà commencé à payer +mon triste tribut de souffrances. En tous cas, je me le dis +maintenant. + +«Vous avez quelquefois entendu parler de la maison de commerce, +dit M. Murdstone. + +-- La maison de commerce, monsieur? répétai-je. + +-- Oui, la maison Murdstone et Grinby, dans le négoce des vins, +répondit-il.» + +Je suppose que j'avais l'air d'hésiter, car il continua +précipitamment: + +«Vous avez entendu parler de la maison, ou des affaires, ou des +caves, ou de l'entrepôt, ou de quelque chose d'analogue? + +-- Il me semble que j'ai entendu parler des affaires, monsieur, +dis-je, me rappelant ce que j'avais vaguement appris sur les +ressources de sa soeur et les siennes, mais je ne sais quand. + +-- Peu importe, répondit-il, c'est M. Quinion qui dirige ces +affaires.» + +Je jetai un coup d'oeil respectueux sur M. Quinion, qui regardait +toujours par la fenêtre. + +«Il dit qu'il y a plusieurs jeunes garçons qui sont employés dans +la maison, et qu'il ne voit pas pourquoi vous n'y trouveriez pas +aussi de l'occupation aux mêmes conditions. + +-- S'il n'a point d'autre ressource, Murdstone,» fit observer +M. Quinion à demi-voix et en se retournant. + +M. Murdstone, avec un geste d'impatience, continua sans faire +attention à cette interrogation: + +«Ces conditions, c'est que vous gagnerez votre nourriture, avec un +peu d'argent de poche. Quant à votre logement je m'en suis déjà +occupé: c'est moi qui le payerai. Je me chargerai aussi de votre +blanchissage... + +-- Jusqu'à concurrence d'une somme que je déterminerai, dit sa +soeur. + +-- Je vous fournirai aussi l'habillement, dit M. Murdstone, +puisque vous ne serez pas encore en état d'y pourvoir. Vous allez +donc à Londres avec M. Quinion, David, pour commencer à vous tirer +d'affaire vous-même. + +-- En un mot, vous voilà pourvu, fit observer sa soeur; à présent +tâchez de remplir vos devoirs.» + +Je comprenais très-bien que le but de tout ceci c'était de se +débarrasser de moi, mais je ne me souviens pas si j'en étais +satisfait ou effrayé. Il me semble que je flottais entre ces deux +sentiments, sans être décidément fixé sur l'un ou l'autre point. +Je n'avais pas d'ailleurs grand temps devant moi pour débrouiller +mes idées, M. Quinion partait le lendemain. + +Figurez-vous mon départ le jour suivant; je portais un vieux petit +chapeau gris avec un crêpe, une veste noire et un pantalon de cuir +que miss Murdstone regardait sans doute comme une armure +excellente pour protéger mes jambes dans cette lutte avec le monde +que j'allais commencer. Vous n'avez qu'à me voir ainsi vêtu, avec +toutes mes possessions enfermées dans une petite malle, assis, +pauvre enfant abandonné (comme aurait pu le dire mistress +Gummidge) dans la chaise de poste qui menait M. Quinion à Yarmouth +pour prendre la diligence de Londres! Voilà notre maison et +l'église qui disparaissent dans le lointain, je ne vois plus le +tombeau sous l'arbre, je ne distingue même plus le clocher; le +ciel est vide! + + + + +CHAPITRE XI. + +Je commence à vivre à mon compte, ce qui ne m'amuse guère. + + +Je connais trop le monde maintenant pour m'étonner beaucoup de ce +qui se passe, mais je suis surpris même à présent de la facilité +avec laquelle j'ai été abandonné à un âge si tendre. Il me semble +extraordinaire que personne ne soit intervenu en faveur d'un +enfant très-intelligent, doué de grandes facultés d'observation, +ardent, affectueux, délicat de corps et d'âme; mais personne +n'intervint, et je me trouvai à dix ans un petit manoeuvre au +service de MM. Murdstone et Grinby. + +Le magasin de Murdstone et Grinby était situé à Blackfriars, au +bord de la rivière. Les améliorations récentes ont changé les +lieux, mais c'était dans ce temps-là la dernière maison d'une rue +étroite qui descendait en serpentant jusqu'à la Tamise, et que +terminaient quelques marches d'où on montait sur les bateaux. +C'était une vieille maison avec une petite cour qui aboutissait à +la rivière quand la marée était haute, et à la vase de la rivière +quand la mer se retirait; les rats y pullulaient. Les chambres, +revêtues de boiseries décolorées par la fumée et la poussière +depuis plus d'un siècle, les planchers et l'escalier à moitié +détruits, les cris aigus et les luttes des vieux rats gris dans +les caves, la moisissure et la saleté générale du lieu, tout cela +est présent à mon esprit comme si je l'avais vu hier. Je le vois +encore devant moi comme à l'heure fatale où j'y arrivai pour la +première fois, ma petite main tremblante dans celle de M. Quinion. + +Les affaires de Murdstone et Grinby embrassaient des branches de +négoce très-diverses, mais le commerce des vins et des liqueurs +avec certaines compagnies de bateaux à vapeur en était une partie +importante. J'oublie quels voyages faisaient ces vaisseaux, mais +il me semble qu'il y avait des paquebots qui allaient aux Indes +orientales et aux Indes occidentales. Je sais qu'une des +conséquences de ce commerce était une quantité de bouteilles +vides, et qu'on employait un certain nombre d'hommes et d'enfants +à les examiner, à mettre de côté celles qui étaient fêlées, et à +rincer et laver les autres. Quand les bouteilles vides manquaient, +il y avait des étiquettes à mettre aux bouteilles pleines, des +bouchons à couper, à cacheter, des caisses à remplir de +bouteilles. C'était l'ouvrage qui m'était destiné; je devais faire +partie des enfants employés à cet office. + +Nous étions trois, ou quatre en me comptant. On m'avait établi +dans un coin du magasin, et M. Quinion pouvait me voir par la +fenêtre située au-dessus de son bureau, en se tenant sur un des +barreaux de son tabouret. C'est là que le premier jour où je +devais commencer la vie pour mon propre compte sous de si +favorables auspices, on fit venir l'aîné de mes compagnons pour me +montrer ce que j'aurais à faire. Il s'appelait Mick Walker; il +portait un tablier déchiré et un bonnet de papier. Il m'apprit que +son père était batelier et qu'il faisait tous les ans partie de la +procession du lord maire avec un chapeau de velours noir sur la +tête. Il m'annonça aussi que nous avions pour camarade un jeune +garçon qu'il appelait du nom extraordinaire de «Fécule de pommes +de terre.» Je découvris bientôt que ce n'était pas le vrai nom de +cet être intéressant, mais qu'il lui avait été donné dans le +magasin à cause de la ressemblance de son teint avec celui d'une +pomme de terre. Son père était porteur d'eau; il joignait à cette +profession la distinction d'être pompier de l'un des grands +théâtres, où la petite soeur de Fécule représentait les nains dans +les pantomimes. + +Les paroles ne peuvent rendre la secrète angoisse de mon âme en +voyant la société dans laquelle je venais de tomber, quand je +comparais les compagnons de ma vie journalière avec ceux de mon +heureuse enfance, sans parler de Steerforth, de Traddles et de mes +autres camarades de pension. Rien ne peut exprimer ce que +j'éprouvai en voyant étouffées dans leur germe toutes mes +espérances de devenir un jour un homme instruit et distingué. Le +sentiment de mon abandon, la honte de ma situation, le désespoir +de penser que tout ce que j'avais appris et retenu, tout ce qui +avait excité mon ambition et mon intelligence s'effacerait peu à +peu de ma mémoire, toutes ces souffrances ne peuvent se décrire. +Chaque fois que je me trouvai seul ce jour-là, je mêlai mes larmes +avec l'eau dans laquelle je lavais mes bouteilles, et je sanglotai +comme s'il y avait aussi un défaut dans ma poitrine, et que je +fusse en danger d'éclater comme une bouteille fêlée. + +La grande horloge du magasin marquait midi et demi, et tout le +monde se préparait à aller dîner, quand M. Quinion frappa à la +fenêtre de son bureau, et me fit signe de venir lui parler. +J'entrai, et je me trouvai en face d'un homme d'un âge mûr, un peu +gros, en redingote brune et en pantalon noir, sans plus de cheveux +sur sa tête (qui était énorme et présentait une surface polie) +qu'il n'y en a sur un oeuf. Il tourna vers moi un visage rebondi; +ses habits étaient râpés, mais le col de sa chemise était +imposant. Il portait une canne ornée de deux glands fanés, et un +lorgnon pendait en dehors de son paletot, mais je découvris plus +tard que c'était un ornement, car il s'en servait très-rarement, +et ne voyait plus rien quand il l'avait devant les yeux. + +«Le voilà, dit M. Quinion en me montrant. C'est là, dit l'étranger +avec un certain ton de condescendance, et un certain air +impossible à décrire, mais qui voulait être très-distingué et qui +me fit une grande impression, c'est là M. Copperfield? J'espère +que vous êtes en bonne santé, monsieur?» + +Je répondis que je me portais très-bien, et que j'espérais qu'il +était de même. Dieu sait que j'étais mal à mon aise, mais il +n'était pas dans ma nature de me plaindre beaucoup dans ce temps- +là, je me bornai donc à dire que j'étais très-bien et que +j'espérais qu'il était de même. + +«Je suis, grâce au ciel, on ne peut mieux, dit l'étranger. J'ai +reçu une lettre de M. Murdstone dans laquelle il me dit qu'il +désirerait que je pusse vous recevoir dans un appartement situé +sur le derrière de ma maison, et qui est pour le moment +inoccupé... qui est à louer, en un mot, comme... en un mot, dit +l'étranger avec un sourire de confiance amicale, comme chambre à +coucher... le jeune commençant auquel j'ai le plaisir de...» + +Ici l'étranger fit un geste de la main et rentra son menton dans +le col de sa chemise. + +«C'est M. Micawber, me dit M. Quinion. + +-- Oui, dit l'étranger, c'est mon nom. + +-- M. Murdstone, dit M. Quinion, connaît M. Micawber. Il nous +transmet des commandes quand il en reçoit. M. Murdstone lui a +écrit à propos d'un logement pour vous, et il vous recevra chez +lui. + +-- Mon adresse, dit M. Micawber, est Windsor-Terrace, route de la +Cité. Je... en un mot, dit M. Micawber avec le même air élégant et +un nouvel élan de confiance, c'est là que je demeure.» + +Je le saluai. + +«Dans la crainte, dit M. Micawber, que vos pérégrinations dans +cette métropole n'eussent pas encore été bien étendues, et que +vous pussiez avoir quelque difficulté à pénétrer les dédales de la +moderne Babylone dans la direction de la route de la Cité; en un +mot, dit Micawber avec un élan de confiance, de peur que vous ne +vinssiez à vous perdre, je serai très-heureux de venir vous +chercher ce soir pour vous montrer le chemin le plus court.» + +Je le remerciai de tout mon coeur de la peine qu'il voulait bien +prendre pour moi. + +«À quelle heure, dit M. Micawber, pourrai-je...? + +-- Vers huit heures, dit M. Quinion. + +-- Je serai ici vers huit heures, dit M. Micawber; monsieur +Quinion, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonjour. Je ne yeux +pas vous déranger plus longtemps.» + +Il mit son chapeau et sortit, sa canne sous le bras, d'un pas +majestueux, en fredonnant un air dès qu'il fut hors du magasin. + +M. Quinion m'engagea alors solennellement au service de Murdstone +et Grinby pour tout faire dans le magasin, avec un salaire de six +shillings par semaine, je crois. Je ne suis pas sûr si c'était six +ou sept shillings. Je suis porté à croire, d'après mon incertitude +sur le sujet, que ce fut six shillings d'abord et sept ensuite. Il +me paya une semaine d'avance (de sa poche, je crois), sur quoi je +donnai six pence à Fécule pour porter ma malle le soir à Windsor- +Terrace; quelque petite qu'elle fût, je n'avais pas la force de la +soulever. Je dépensai encore six pence pour mon dîner, qui +consista en un pâté de veau et une gorgée d'eau bue à la pompe +voisine, puis j'employai l'heure accordée pour le repas à me +promener dans les rues. + +Le soir, à l'heure fixée, M. Micawber reparut. Je me lavai les +mains et la figure pour faire honneur à l'élégance de ses +manières, et nous prîmes ensemble le chemin de notre demeure, +puisque c'est ainsi que je dois l'appeler maintenant, je suppose. +M. Micawber prit soin en route de me faire remarquer le nom des +rues et la façade des bâtiments, afin que je pusse retrouver mon +chemin le lendemain matin. + +Arrivés à Windsor-Terrace, dans une maison d'apparence mesquine, +comme son maître, mais qui avait comme lui des prétentions à +l'élégance, il me présenta à mistress Micawber, qui était pâle et +maigre; elle n'était plus jeune depuis longtemps. Je la trouvai +assise dans la salle à manger (le premier étage n'était pas +meublé, et on tenait les stores baissés pour faire illusion aux +voisins), en train d'allaiter un enfant. Cette petite créature +avait un frère jumeau: je puis dire que, pendant tous mes rapports +avec la famille, il ne m'est presque jamais arrivé de voir les +deux jumeaux hors des bras de mistress Micawber en même temps. +L'un des deux avait toujours quelque prétention au lait de sa +mère. + +Il y avait deux autres enfants, M. Micawber fils, âgé de quatre +ans à peu près, et miss Micawber, qui avait environ trois ans. Une +jeune personne très-brune, qui avait l'habitude de renifler, et +qui servait la famille, complétait l'établissement; elle +m'informa, au bout d'une demi-heure, qu'elle était orpheline, et +qu'elle avait été élevée à l'hôpital de Saint-Luc, dans les +environs. Ma chambre était située sur le derrière, à l'étage +supérieur de la maison; elle était petite, tapissée d'un papier +qui représentait une série de pains à cacheter bleus et aussi peu +meublée que possible. + +«Je n'aurais jamais cru, dit mistress Micawber en s'asseyant pour +reprendre haleine, après être montée, son enfant dans les bras, +pour me montrer ma chambre, je n'aurais jamais cru, avant mon +mariage, quand je vivais avec papa et maman, que je serais obligée +un jour de louer des appartements chez moi. Mais M. Micawber se +trouve dans des circonstances difficiles, et toute autre +considération doit céder à celle-là. + +«Oui, madame, répondis-je. + +«Les embarras de M. Micawber l'accablent pour le moment, dit +mistress Micawber, et je ne sais pas s'il lui sera possible de +s'en tirer. Quand je vivais chez papa et maman, je ne savais +seulement pas ce que veut dire ce mot d'embarras, dans le sens que +j'y attache maintenant; mais _experientia_ nous éclaire, comme +disait souvent papa.» + +Je ne puis savoir au juste si elle me dit que M. Micawber avait +été officier dans les troupes de marine, ou si je l'ai inventé, je +sais seulement que je suis convaincu, à l'heure qu'il est, sans en +être bien sûr, qu'il avait servi jadis dans la marine. Il était, +pour le moment, courtier au service de diverses maisons, mais il y +gagnait peu de chose, peut-être rien, j'en ai peur. + +«Si les créanciers de M. Micawber ne veulent pas lui donner du +temps, continua mistress Micawber, ils en subiront les +conséquences, et plus tôt les choses finiront, mieux cela vaudra. +On ne peut tirer du sang d'une pierre, et je les défie de trouver +de l'argent chez M. Micawber pour le moment, sans parler des frais +que leur coûteront les poursuites judiciaires.» + +Je n'ai jamais pu comprendre si mon indépendance prématurée +faisait illusion à mistress Micawber sur la maturité de mon âge, +ou si elle n'était pas plutôt si remplie de son sujet qu'elle en +eût parlé aux jumeaux, faute de trouver personne autre sous la +main, mais le sujet de cette première conversation continua d'être +le sujet de toutes nos conversations pendant tout le temps que je +la vis. + +Pauvre mistress Micawber! Elle disait qu'elle avait essayé de tout +pour se créer des ressources, et je n'en doute pas. Il y avait sur +la porte de la rue une grande plaque de métal sur laquelle étaient +gravés ces mots: «Pension de jeunes personnes, tenue par mistress +Micawber.» Mais je n'ai jamais découvert qu'aucune jeune personne +eût reçu aucune instruction dans la maison, ni qu'aucune jeune +personne y fût jamais venue, ou en eût jamais eu l'envie; je n'ai +pas appris non plus qu'on eût jamais fait les moindres préparatifs +pour recevoir celles qui auraient pu se présenter. Les seuls +visiteurs que j'aie jamais vus, ou dont j'aie entendu parler, +étaient des créanciers. Ceux-là venaient à toute heure du jour, et +quelques-uns d'entre eux étaient féroces. Il y avait un bottier, +avec une figure crasseuse, qui s'introduisait dans le corridor, +dès sept heures du matin, et qui criait du bas de l'escalier: +«Allons! vous n'êtes pas sortis encore! Payez-nous, dites donc! Ne +vous cachez pas, voyez-vous, c'est une lâcheté! Ce n'est pas moi +qui voudrais faire une lâcheté pareille! Payez-nous, dites donc! +Payez-nous tout de suite, allons!» Puis, ne recevant pas de +réponse à ces insultes, sa colère s'échauffait, et il lançait les +mots de «filous et de voleurs,» ce qui restait également sans +effet. Quand il voyait cela, il allait jusqu'à traverser la rue et +à pousser des cris sous les fenêtres du second étage où il savait +bien que M. Micawber couchait. En pareille occasion, M. Micawber +était plongé dans le chagrin et le désespoir: il alla même un +jour, à ce que j'appris par un cri de sa femme, jusqu'à faire le +simulacre de se frapper avec un rasoir; mais une demi-heure après +il cirait ses souliers avec le soin le plus minutieux, et sortait +en fredonnant quelque ariette, d'un air plus élégant que jamais. +Mistress Micawber était douée de la même élasticité de caractère. +Je l'ai vue se trouver mal à trois heures parce qu'on était venu +toucher les impositions, et puis manger à quatre heures des +côtelettes d'agneau panées, avec un bon pot d'ale, le tout payé en +mettant en gage deux cuillers à thé. Un jour, je m'en souviens, on +avait fait une saisie dans la maison, et en revenant par +extraordinaire à six heures, je l'avais trouvée évanouie, couchée +dans la cheminée (avec un des jumeaux dans ses bras +naturellement), et ses cheveux à moitié arrachés, ce qui n'empêche +pas que je ne l'aie jamais vue plus gaie que ce soir-là devant le +feu de la cuisine, avec sa côtelette de veau, en me contant toutes +sortes de belles choses de son papa et de sa maman, et de la +société qu'ils recevaient. + +Je passais tous mes loisirs avec cette famille. Je me procurais +mon déjeuner, qui se composait d'un petit pain d'un sou et d'un +sou de lait. J'avais un autre petit pain et un morceau de fromage +qui m'attendaient dans le buffet, sur une planche consacrée à mon +usage, pour mon souper quand je rentrais. C'était une fière brèche +dans mes six ou huit shillings; je passais la journée au magasin, +et mon salaire devait suffire aux besoins de toute la semaine. Du +lundi matin au samedi soir, je ne recevais ni avis, ni conseil, ni +encouragement, ni consolation, ni secours d'aucune sorte, de qui +que ce soit, aussi vrai que j'espère aller au ciel. + +J'étais si jeune, si inexpérimenté, si peu en état (et comment +eût-il pu en être autrement?) de veiller moi-même à mes affaires, +qu'il m'arrivait souvent, en allant le matin au magasin, de ne +pouvoir résister à la tentation d'acheter des gâteaux de la +veille, vendus à moitié prix chez le restaurateur, et je dépensais +ainsi l'argent de mon dîner. Ces jours-là, je me passais de dîner, +ou bien j'achetais un petit pain ou un morceau de pudding. Je me +rappelle deux boutiques où on vendait du pudding, et que je +fréquentais alternativement suivant l'état de mes finances. L'une +était située dans une petite cour derrière l'église de Saint- +Martin, qui a disparu maintenant. Le pudding était fait avec des +raisins de Corinthe de première qualité, mais il était cher, on en +avait pour deux sous une tranche qui n'aurait valu qu'un sou si la +pâte en avait été moins exquise. Il y avait dans le Strand, dans +un endroit qu'on a reconstruit depuis, une autre boutique où l'on +trouvait de bon pudding ordinaire. C'était un peu lourd, avec des +raisins tout entiers situés à de grandes distances les unes des +autres, mais c'était nourrissant, et tout chaud à l'heure de mon +dîner qui se composait souvent de cet unique plat. Quand je dînais +d'une façon régulière, j'achetais un pain d'un sou et un cervelas, +ou je prenais une assiette de boeuf de huit sous chez un +restaurateur, ou bien encore j'entrais dans un misérable petit +café situé en face du magasin, et qui portait l'enseigne du _Lion_ +avec quelque autre accessoire que j'ai oublié, et je me faisais +servir du pain, du fromage et un verre de bière. Je me rappelle +avoir emporté un matin du pain de la maison, et l'avoir enveloppé +dans un morceau de papier comme un livre, pour le porter ensuite +sous mon bras chez un restaurateur de Drury-Lane, célèbre pour le +boeuf à la mode; là je demandai une petite assiette de cette +nourriture recherchée. Je ne sais pas ce que le garçon pensa de +cette petite créature qui arrivait ainsi toute seule; mais je le +vois encore me regardant manger mon dîner, et appelant l'autre +garçon pour jouir du même spectacle; et je sais bien que je lui +donnai un sou pour lui, et que j'aurais bien voulu qu'il le +refusât. + +Nous avions une demi-heure, il me semble, pour prendre notre thé. +Quand j'avais assez d'argent, je prenais une tasse de café et une +petite tartine de pain et de beurre. Quand je n'avais rien, je +contemplais une boutique de gibier dans Fleet-Street; j'allais +quelquefois jusqu'au marché de Covent-Garden pour y regarder les +ananas. J'aimais aussi à errer sous les arcades mystérieuses des +Adelphi. Je me vois encore un soir, au sortir de là, transporté +dans un petit cabaret, tout à fait sur le bord de la rivière, avec +un petit terrain devant, sur lequel des charbonniers étaient en +train de danser. Je me demande ce qu'ils pensaient de moi. + +J'étais si jeune, et si petit pour mon âge, que parfois, quand +j'entrais dans un café où je n'étais pas connu, pour demander un +verre de bière ou de porter pour me désaltérer après dîner, on +hésitait à me servir. Je me rappelle qu'un soir d'été, j'entrai +dans un café, et que je dis au maître: + +«Qu'est-ce que vaut un verre de votre meilleure ale, tout ce que +vous avez de meilleur?» C'était une occasion extraordinaire, je ne +sais plus laquelle, peut-être mon jour de naissance. + +-- Cinq sous, dit le maître de café, c'est le prix de la véritable +ale de première qualité. + +-- Eh bien! dis-je en tirant mon argent, donnez-moi un verre de la +véritable ale de première qualité, et qu'elle mousse bien, je vous +prie.» + +Il me regarda de la tête aux pieds par dessus son comptoir en +souriant, et au lieu de tirer la bière, il appela sa femme. Elle +vint, son ouvrage à la main, et se mit aussi à m'examiner. Je vois +encore le tableau que nous figurions alors. Le maître du café, en +manches de chemise, s'appuyant contre le comptoir, sa femme se +penchant pour mieux voir, et moi, un peu confus, les regardant de +l'autre côté. Ils me firent beaucoup de questions sur mon nom, mon +âge, ma manière de vivre, ce que je faisais, et comment j'étais +arrivé là. À quoi je suis obligé de dire que, pour ne compromettre +personne, je fis des réponses assez peu véridiques. On me servit +un verre d'ale qui n'était pas de première qualité, je soupçonne, +mais la maîtresse du café se pencha sur le comptoir et me rendit +mon argent en m'embrassant d'un air de pitié et d'admiration. + +Je n'exagère pas, même involontairement, l'exiguïté de mes +ressources ni les difficultés de ma vie. Je sais que si M. Quinion +me donnait par hasard un shilling, je l'employais à payer mon +dîner. Je sais que je travaillais du matin au soir, dans le +costume le plus mesquin, avec des hommes et des enfants de la +classe inférieure. Je sais que j'errais dans les rues, mal nourri +et mal vêtu. Je sais que, sans la miséricorde de Dieu, l'abandon +dans lequel on me laissait aurait pu me conduire à devenir un +voleur ou un vagabond. + +Avec tout cela, j'étais pourtant sur un certain pied, chez +Murdstone et Grinby. + +Non-seulement M. Quinion faisait, pour me traiter avec plus +d'égard que tous mes camarades, tout ce qu'on pouvait attendre +d'un indifférent, très-occupé d'ailleurs, et qui avait affaire à +une créature si abandonnée; mais comme je n'avais jamais dit à +personne le secret de ma situation, et que je n'en témoignais pas +le moindre regret, mon amour-propre en souffrait moins. Personne +ne savait mes peines, quelque cruelles qu'elles fussent. Je me +tenais sur la réserve et je faisais mon ouvrage. J'avais compris +dès le commencement que le seul moyen d'échapper aux moqueries et +au mépris des autres, c'était de faire ma besogne aussi bien +qu'eux! Je devins bientôt aussi habile et aussi actif pour le +moins que mes compagnons. Quoique je vécusse avec eux dans les +rapports les plus familiers, ma conduite et mes manières +différaient assez des leurs pour les tenir à distance. On +m'appelait en général «le petit Monsieur». Un homme qui se nommait +Grégory et qui était contre-maître des emballeurs, et un autre +nommé Pipp, qui était charretier et qui portait une veste rouge, +m'appelaient parfois David, mais c'était dans les occasions de +grande confiance, quand j'avais essayé de les dérider en leur +racontant, sans me déranger de mon travail, quelque histoire tirée +de mes anciennes lectures qui s'effaçaient peu à peu de mon +souvenir. Fécule-de-Pommes-de-terre se révolta un jour de la +distinction qu'on m'accordait, mais Mick Walker le fit bientôt +rentrer dans l'ordre. + +Je n'avais aucune espérance d'être arraché à cette horrible +existence, et j'avais renoncé à y penser. Je suis pourtant +profondément convaincu que je n'en avais pas pris mon parti un +seul jour, et que je me sentais toujours profondément malheureux, +mais je supportais mes chagrins en silence, et je ne révélais +jamais la vérité dans mes nombreuses lettres à Peggotty, moitié +par honte, et moitié par affection pour elle. + +Les embarras de M. Micawber ajoutaient à mes tourments d'esprit. +Dans l'abandon où j'étais, je m'étais attaché à eux, et je roulais +dans ma tête, tout le long du chemin, les calculs de mistress +Micawber sur leurs chances et leurs ressources: je me sentais +accablé par les dettes de M. Micawber. Le samedi soir, jour de +grande fête pour moi, d'abord parce que j'étais au moment d'avoir +six ou sept shillings dans ma poche, et de pouvoir regarder les +boutiques en imaginant tout ce que je pouvais acheter avec cette +somme, ensuite parce que je rentrais plus tôt à la maison. +Mistress Micawber me faisait en général les confidences les plus +déchirantes, qu'elle renouvelait souvent le dimanche matin, +pendant que je déjeunais lentement en avalant le thé ou le café +que j'avais acheté la veille au soir, et que je versais dans un +vieux pot à confitures. Il n'était pas rare que M. Micawber fondît +en larmes au commencement de ces conversations du samedi soir pour +finir ensuite par chanter une romance sentimentale. Je l'ai vu +rentrer pour souper, en sanglotant et en déclarant qu'il ne lui +restait plus qu'à aller en prison, puis se coucher en calculant ce +que coûterait un balcon pour les fenêtres du premier étage, dans +le cas «où il lui arriverait une bonne chance,» suivant son +expression favorite. Mistress Micawber était douée de la même +facilité d'humeur. + +Une égalité étrange dans notre amitié, née, je suppose, de notre +situation respective, s'établit entre cette famille et moi, malgré +l'immense différence de nos âges respectifs. Mais je ne consentis +jamais à accepter aucune invitation à manger ou à boire à leurs +frais, (sachant qu'ils avaient bien du mal à satisfaire le boucher +et le boulanger, et qu'ils avaient à peine le nécessaire) tant que +mistress Micawber ne m'eut pas admis à sa confiance la plus +entière. Un soir, elle finit par là. + +«Monsieur Copperfield, dit-elle, je ne veux pas vous traiter en +étranger, et je n'hésite pas à vous dire que la crise approche +pour les affaires de M. Micawber». + +J'éprouvai un vrai chagrin en apprenant cette nouvelle, et je +regardai les yeux rouges de mistress Micawber avec la plus +profonde sympathie. + +«À l'exception d'un morceau de fromage de Hollande, ressource +insuffisante pour les besoins de ma jeune famille, dit Mistress +Micawber, il n'y a pas une miette de nourriture dans le garde- +manger. J'ai pris l'habitude de parler de garde-manger quand je +demeurais chez papa et maman, et j'emploie cette expression sans y +penser. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a rien à manger dans +la maison. + +-- Grand Dieu! dis-je, avec une vive émotion». J'avais deux ou +trois shillings dans ma poche, de l'argent de ma semaine, ce qui +me fait supposer que cette conversation devait avoir lieu un mardi +soir; je tirai aussitôt mon argent en priant mistress Micawber de +tout mon coeur de vouloir bien accepter ce petit prêt. Elle +m'embrassa et me fit remettre ma fortune dans ma poche en me +disant qu'elle ne pouvait y consentir. + +«Non, mon cher monsieur Copperfield, une telle idée est bien loin +de ma pensée, mais vous êtes plein d'une discrétion au-dessus de +votre âge, et vous pourriez me rendre un service que j'accepterais +avec reconnaissance.» + +Je priai mistress Micawber de me dire comment je pourrais lui être +utile. + +«J'ai mis moi-même l'argenterie en gage, dit mistress Micawber: +six cuillers à thé, deux pelles à sel et une pince à sucre. Mais +les jumeaux me gênent beaucoup pour y aller, et ces courses là me +sont très-pénibles quand je me rappelle le temps où j'étais avec +papa et maman. Il y a encore quelques petites choses dont nous +pourrions disposer. Les idées de M. Micawber ne lui permettaient +jamais d'agir dans cette affaire, et Clickett (c'était le nom de +la servante) ayant un esprit vulgaire, prendrait peut-être des +libertés pénibles à supporter si on lui témoignait une si grande +confiance. Monsieur Copperfield, si je pouvais vous prier...» + +Je comprenais enfin mistress Micawber, et je me mis entièrement à +sa disposition. Je commençai, dès le soir même, à déménager les +objets les plus faciles à transporter, et j'accomplissais presque +tous les matins une expédition de cette nature avant d'aller chez +Murdstone et Grinby. + +M. Micawber avait quelques livres sur un petit bureau, qu'il +appelait la bibliothèque, on commença par là. Je les portai l'un +après l'autre chez un étalagiste, sur la route de la Cité, dont +une partie était habitée presque exclusivement, dans ce temps là, +par des bouquinistes et des marchands d'oiseaux, et je vendais les +livres le plus cher que je pouvais. Mon acheteur vivait dans une +petite maison derrière son échoppe; il s'enivrait tous les soirs, +et sa femme le grondait tous les matins. Plus d'une fois, quand je +me présentais de bonne heure, je l'ai trouvé dans un lit à +armoire, le front ensanglanté ou l'oeil poché, suite de ses excès +de la veille, (je suis porté à croire qu'il était violent quand il +avait bu,) et il cherchait en vain de sa main tremblante à réunir, +dans les poches de ses habits jetés par terre, l'argent qu'il me +fallait, tandis que sa femme, ses souliers en pantoufles et un +enfant sur les bras, lui reprochait tout le temps sa conduite. +Quelquefois il perdait son argent, et me disait de revenir plus +tard; mais sa femme avait toujours quelques pièces de monnaie +qu'elle lui avait prises dans sa poche quand il était ivre, je +suppose, et elle soldait le marché secrètement dans l'échoppe, +quand nous étions descendus ensemble. + +On commençait à me bien connaître aussi dans la boutique du +prêteur sur gages. Le premier commis qui fonctionnait derrière le +comptoir, me montrait beaucoup de considération et me faisait +souvent décliner un substantif ou un adjectif latin, ou bien +conjuguer un verbe, pendant qu'il s'occupait de mon affaire. Dans +ces occasions, mistress Micawber préparait d'ordinaire un petit +souper recherché, et je me rappelle bien le charme tout +particulier de ces repas. + +Enfin la crise arriva. M. Micawber fut arrêté un jour, de grand +matin, et emmené à la prison du Banc-du-Roi. Il me dit en quittant +la maison que le Dieu du jour s'était couché pour lui à jamais, et +je croyais réellement que son coeur était brisé, le mien aussi. +J'appris pourtant plus tard qu'il avait joué aux quilles très- +gaiement dans l'après-midi. + +Le premier dimanche après son emprisonnement, je devais aller le +voir et dîner avec lui. Je devais demander mon chemin à tel +endroit, et avant d'arriver là, je devais rencontrer tel autre +endroit, et un peu avant je verrais une cour que je devais +traverser, puis aller tout droit jusqu'à ce que je trouvasse un +geôlier. Je fis tout ce qui m'était indiqué, et quand j'aperçus +enfin le geôlier (pauvre enfant que j'étais), je me rappelai que, +lorsque Roderick Random était en prison pour dettes, il y avait vu +un homme qui n'avait pour tout vêtement qu'un vieux morceau de +tapis, et le coeur me battit si fort d'inquiétude que je ne voyais +plus le geôlier. + +M. Micawber m'attendait près de la porte, et une fois arrivé dans +sa chambre, qui était située à l'avant dernier étage de la maison, +il se mit à pleurer. Il me conjura solennellement de me souvenir +de sa destinée et de ne jamais oublier que si un homme avec vingt +livres sterling de rente, dépensait dix-neuf livres, dix-neuf +shillings et six pence, il pouvait être heureux, mais que s'il +dépensait vingt et une livres sterling, il ne pouvait pas manquer +de tomber dans la misère. Après quoi, il m'emprunta un shilling +pour acheter du porter, me donna un ordre écrit de sa main à +mistress Micawber de me rendre cette somme, puis remit son +mouchoir dans sa poche, et reprit sa gaieté. + +Nous étions assis devant un petit feu; deux briques placées en +travers dans la vieille grille empêchaient qu'on ne brûlât trop de +charbon, quand un autre débiteur, qui partageait la chambre de +M. Micawber, entra portant le morceau de mouton qui devait +composer notre repas à frais communs. Alors on m'envoya dans une +chambre située à l'étage supérieur, chez le capitaine Hopkins, +avec les compliments de M. Micawber, pour lui dire que j'étais son +jeune ami, et demander si le capitaine Hopkins voulait bien me +prêter un couteau et une fourchette. + +Le capitaine Hopkins me prêta le couteau et la fourchette en me +chargeant de faire ses compliments à M. Micawber. Je vis dans sa +petite chambre une dame très-sale et deux jeunes filles pâles, +avec des cheveux en désordre. Je ne pus m'empêcher de faire en +moi-même la réflexion qu'il valait mieux emprunter au capitaine +Hopkins sa fourchette et son couteau que son peigne. Le capitaine +était réduit à l'état le plus déplorable, il portait un vieux, +vieux pardessus sans par-dessous, et des favoris énormes. Le +matelas était roulé dans un coin, et je devinai (Dieu sait +comment), que les jeunes filles mal peignées étaient bien les +enfants du capitaine Hopkins, mais que la dame malpropre n'était +pas sa femme. Je ne quittai pas le seuil de la porte, je n'y fis +qu'une station de deux minutes au plus, mais je redescendis aussi +sûr de tout ce que je viens de dire que je l'étais d'avoir un +couteau et une fourchette à la main. + +Il y avait dans ce dîner de bohémiens quelque chose qui n'était +pas désagréable après tout. Je rendis la fourchette et le couteau +à leur légitime possesseur, et je retournai à la maison pour +rendre compte de ma visite à mistress Micawber. Elle s'évanouit +d'abord en me voyant, après quoi elle fit deux verres de grog pour +nous consoler pendant que je lui racontais ma journée. + +Je ne sais comment on en vint à vendre les meubles pour soutenir +la famille, je ne sais qui se chargea de cette opération, en tous +cas, je ne m'en mêlai pas. Tout fut vendu, et emporté dans une +charrette, à l'exception des lits, de quelques chaises et de la +table de cuisine. Nous campions avec ces meubles dans les deux +pièces du rez-de-chaussée, au milieu de cette maison dépouillée, +et nous y vivions la nuit et le jour, mistress Micawber, les +enfants, l'orpheline et moi. Je ne sais pas combien de temps cela +dura; il me semble que ce fut long. Enfin mistress Micawber prit +le parti d'aller s'établir dans la prison, où M. Micawber avait +une chambre particulière. Je fus chargé de porter la clef de la +maison au propriétaire qui fut enchanté de rentrer en possession +de son appartement, et on envoya tous les lits à la prison, à +l'exception du mien. On loua pour moi une petite chambre dans les +environs, avec une mansarde pour l'orpheline, à ma grande +satisfaction; nous avions pris, les Micawber et moi, l'habitude de +vivre ensemble, à travers tous nos embarras, et nous aurions eu +beaucoup de peine à nous séparer. Ma chambre était un peu +mansardée, et elle donnait sur un grand chantier; je me crus en +paradis quand j'en pris possession en réfléchissant que la crise +des affaires de M. Micawber était enfin terminée. + +Je travaillais toujours chez Murdstone et Grinby; je me livrais +toujours à la même occupation matérielle avec les mêmes +compagnons, et j'éprouvais toujours le même sentiment d'une +dégradation non méritée. Mais je n'avais, heureusement pour moi, +fait aucune connaissance, je ne parlais à aucun des enfants que je +voyais tous les jours en allant au magasin, en revenant, ou en +errant dans les rues à l'heure des repas. Je menais la même vie +triste et solitaire, mais mon chagrin restait toujours renfermé en +moi-même. Le seul changement dont j'eusse conscience, c'est que +mes habits devenaient plus râpés tous les jours et que j'étais en +grande partie délivré de mes soucis sur le compte de M. et de +mistress Micawber, qui vivaient dans la prison infiniment plus à +l'aise que cela ne leur était arrivé depuis longtemps, et qui +avaient été secourus dans leur détresse par des parents ou des +amis. Je déjeunais avec eux, d'après un arrangement dont j'ai +oublié les détails. J'ai oublié aussi à quelle heure les grilles +de la prison s'ouvraient pour me permettre d'entrer; je sais +seulement que je me levais souvent à six heures, et qu'en +attendant l'ouverture des portes, j'allais m'asseoir sur l'un des +bancs du vieux pont de Londres, d'où je m'amusais à regarder les +passants, ou à contempler par-dessus le parapet le soleil qui se +réfléchissait dans l'eau, et qui éclairait les flammes dorées en +haut du Monument. L'orpheline venait me retrouver là parfois, pour +écouter des histoires de ma composition sur la Tour de Londres; +tout ce que j'en puis dire, c'est que j'espère que je croyais moi- +même ce que je racontais. Le soir, je retournais à la prison, et +je me promenais dans la boue avec M. Micawber ou je jouais aux +cartes avec mistress Micawber, écoutant ses récits sur papa et +maman. J'ignore si M. Murdstone savait comment je vivais alors. Je +n'en ai jamais parlé chez Murdstone et Grinby. + +Les affaires de M. Micawber étaient toujours, malgré la trêve, +très-embarrassées par le fait d'un certain «acte» dont j'entendais +toujours parler, et que je suppose maintenant avoir été quelque +arrangement antérieur avec ses créanciers, quoique je comprisse si +peu alors de quoi il s'agissait, que, si je ne me trompe, je +confondais cet acte légal avec les parchemins infernaux, contrats +passés avec le diable, qui existaient, dit-on, jadis en Allemagne. +Enfin ce document parut s'être évanoui, je ne sais comment; au +moins avait-il cessé d'être une pierre d'achoppement comme par le +passé, et mistress Micawber m'apprit que sa famille avait décidé +que M. Micawber ferait un petit appel pour être mis en liberté +d'après la loi des débiteurs insolvables, et qu'il pourrait être +libre au bout de six semaines. + +«Et alors, dit M. Micawber qui était présent, je ne fais aucun +doute que je pourrai, s'il plaît à Dieu, commencer à me tirer +d'affaire et à vivre d'une manière toute différente, si... si... +en un mot, si je puis rencontrer une bonne chance.» + +Pour se mettre en mesure de profiter de l'avenir, je me rappelle +que M. Micawber, dans ce temps-là, composait une pétition à la +chambre des communes pour demander qu'on apportât des changements +à la loi qui réglait les emprisonnements pour dettes. Je recueille +ici ce souvenir parce que cela me fait voir comment j'accommodais +les histoires de mes anciens livres à l'histoire de ma vie +présente, prenant à droite et à gauche mes personnages parmi les +hommes et les femmes que je rencontrais dans les rues. Plusieurs +traits principaux du caractère que je tracerai involontairement, +je suppose, en écrivant ma vie, se formaient dès lors dans mon +âme. + +Il y avait un club dans la prison, et M. Micawber, en sa qualité +d'homme bien élevé, y était en grande autorité. M. Micawber avait +développé devant le club l'idée de sa pétition, et elle avait été +fortement appuyée. En conséquence, M. Micawber, qui était doué +d'un excellent coeur et d'une activité infatigable quand il ne +s'agissait pas de ses propres affaires, trop heureux de s'occuper +d'une entreprise qui ne pouvait lui être d'aucune utilité, se mit +à l'oeuvre, composa la pétition, la copia sur une immense feuille +de papier, qu'il étendit sur une table, puis convoqua le club tout +entier et tous les habitants de la prison, si cela leur convenait, +à venir apposer leur signature à ce document dans sa chambre. + +Quand j'entendis annoncer l'approche de cette cérémonie, je fus +saisi d'un tel désir de les voir tous entrer les uns après les +autres, quoique je les connusse déjà presque tous, que j'obtins un +congé d'une heure chez Murdstone et Grinby, puis je m'établis dans +un coin pour assister à ce spectacle. Les principaux membres du +club, tous ceux qui avaient pu entrer dans la petite chambre sans +la remplir absolument, étaient devant la table avec M. Micawber; +mon vieil ami le capitaine Hopkins, qui s'était lavé la figure en +l'honneur de cette occasion solennelle, s'était installé à côté de +la pétition pour en donner lecture à ceux qui n'en connaissaient +pas le contenu. La porte s'ouvrit enfin et le commun peuple +commença à entrer, les autres attendant à la porte pendant que +l'un d'entre eux apposait sa signature à la pétition pour sortir +ensuite. Le capitaine Hopkins demandait à chaque personne qui se +présentait: + +«L'avez-vous lue? + +-- Non. + +-- Avez-vous envie de l'entendre lire?» + +Si l'infortuné donnait le moindre signe d'assentiment, le +capitaine Hopkins lui lisait le tout, sans sauter un mot, de la +voix la plus sonore. Le capitaine l'aurait lue vingt mille fois de +suite, si vingt mille personnes avaient voulu l'écouter l'une +après l'autre. Je me rappelle l'emphase avec laquelle il +prononçait des phrases comme celle-ci: + +«Les représentants du peuple assemblés en parlement... les auteurs +de la pétition représentent humblement à l'honorable chambre... +les malheureux sujets de sa gracieuse Majesté;» il semblait que +ces mots fussent dans sa bouche un breuvage délicieux, et +M. Micawber, pendant ce temps là, contemplait, avec un air de +vanité satisfaite, les barreaux des fenêtres d'en face. + +Pendant que je faisais mon trajet journalier de la prison à +Blackfriars, en errant à l'heure des repas dans des rues obscures, +dont les pavés portent peut-être encore les traces de mes pas +d'enfant, je me demande si j'oubliais quelqu'un de ces personnages +qui me revenaient sans cesse à l'esprit, formant une longue +procession au son de la voix du capitaine Hopkins! Quand mes +pensées retournent à cette lente agonie de ma jeunesse, je +m'étonne de voir les romans que j'inventais alors pour ces gens-là +flotter encore comme un brouillard fantastique sur des faits réels +toujours présents à ma mémoire! Mais, quand je passe par ce chemin +si souvent marqué de mes pas, je ne m'étonne pas de voir marcher +devant moi un enfant innocent, d'un esprit romanesque qui crée un +monde imaginaire de son étrange vie et de la misère dont il fait +l'expérience; je le plains seulement. + + + + +CHAPITRE XII. + +Comme cela ne m'amuse pas du tout de vivre à mon compte, je prends +une grande résolution. + + +Enfin, l'affaire de M. Micawber ayant été appelée, et sa +réclamation entendue, sa mise en liberté fut ordonnée en vertu de +la loi sur les débiteurs insolvables. Ses créanciers ne furent pas +trop implacables, et M. Micawber m'informa que le terrible bottier +lui-même avait déclaré en plein tribunal qu'il ne lui en voulait +pas; que seulement, quand on lui devait de l'argent, il aimait à +être payé; «il me semble, disait-il, que c'est dans la nature +humaine.» + +M. Micawber retourna en prison après l'arrêt, parce qu'il y avait +des frais de justice à régler, et des formalités à remplir avant +son élargissement. Le club le reçut avec transport, et tint une +réunion ce soir-là en son honneur, tandis que mistress Micawber et +moi mangions une fricassée d'agneau en particulier, entourés des +enfants endormis. + +«En cette occasion, je vous propose, monsieur Copperfield, dit +mistress Micawber, de boire encore un petit verre de grog à la +bière;» il y avait déjà un bout de temps que nous n'en avions +pris, «À la mémoire de papa et maman. + +-- Sont-ils morts, madame? demandai-je après lui avoir fait raison +avec un verre à vin de Bordeaux. + +-- Maman a quitté la terre, dit mistress Micawber, avant le +commencement des embarras de M. Micawber, ou du moins avant qu'ils +devinssent sérieux. Mon papa a vécu assez pour servir plusieurs +fois de caution à M. Micawber, après quoi il est mort, regretté de +ses nombreux amis.» + +Mistress Micawber secoua la tête et versa une larme de piété +filiale sur celui des jumeaux qu'elle tenait pour le moment. + +Je ne pouvais espérer une occasion plus favorable de lui poser une +question du plus haut intérêt pour moi; je dis donc à mistress +Micawber: + +«Puis-je vous demander, madame, ce que vous comptez faire, +maintenant que M. Micawber s'est tiré de ses embarras, et qu'il +est en liberté? Avez-vous pris un parti? + +-- Ma famille, dit mistress Micawber, qui prononçait toujours ces +deux mots d'un air majestueux, sans que j'aie jamais pu découvrir +à qui elle les appliquait: «Ma famille est d'avis que M. Micawber +ferait bien de quitter Londres, et de chercher à employer ses +facultés en province. M. Micawber a de grandes facultés, monsieur +Copperfield.» + +Je dis que je n'en doutais pas. + +«De grandes facultés, répéta mistress Micawber. Ma famille est +d'avis qu'avec un peu de protection on pourrait tirer parti d'un +homme comme lui dans l'administration des douanes. L'influence de +ma famille étant surtout locale, on désire que M. Micawber se +rende à Plymouth. On regarde comme indispensable qu'il se trouve +sur les lieux. + +-- Pour être tout prêt? suggérai-je. + +-- Précisément, répondit mistress Micawber, pour être tout prêt... +dans le cas où une bonne chance se présenterait. + +-- Irez-vous aussi à Plymouth, madame?» + +Les événements de la journée, combinés avec les jumeaux et peut- +être avec le grog, avaient porté sur les nerfs à mistress +Micawber, et elle se mit à pleurer en me répondant: + +«Je n'abandonnerai jamais M. Micawber. Il a eu tort de me cacher +ses embarras au premier abord. Mais il faut dire que son caractère +optimiste le portait sans doute à croire qu'il pourrait s'en tirer +à mon insu. Le collier de perles et les bracelets que j'avais +hérités de maman ont été vendus pour la moitié de leur valeur; la +parure de corail que papa m'avait donnée à mon mariage a été cédée +pour rien, mais je n'abandonnerai jamais M. Micawber. Non! cria +mistress Micawber, de plus en plus émue, je n'y consentirai +jamais; il est inutile de me le demander!» + +J'étais très-mal à mon aise; car mistress Micawber avait l'air de +croire que c'était moi qui lui demandais chose pareille, et je la +regardais d'un air épouvanté. + +«M. Micawber a ses défauts. Je ne nie pas qu'il soit très- +imprévoyant. Je ne nie pas qu'il m'ait trompée sur ses ressources +et sur ses dettes, continua-t-elle en regardant fixement la +muraille, mais je n'abandonnerai jamais M. Micawber!» + +Mistress Micawber avait élevé la voix peu à peu, et elle cria si +haut ces dernières paroles, que je fus tout à fait effrayé, et que +je courus à la salle où se tenait le club; M. Micawber y présidait +au bout d'une longue table et chantait à tue-tête avec ses +collègues en choeur: + +_Gai, gai, marions-nous, +Mettons-nous dans la misère; +Gai, gai, marions-nous, +Mettons-nous la corde au cou._ + +Je l'interrompis pour l'avertir que mistress Micawber était dans +un état très-alarmant, sur quoi il fondit en larmes à l'instant, +et me suivit en toute hâte, son gilet tout couvert encore des +têtes et des queues des crevettes qu'il venait d'écosser au +banquet. + +«Emma, mon ange! s'écria M. Micawber en se précipitant dans la +chambre, qu'est-ce que vous avez? + +-- Je ne vous abandonnerai jamais, monsieur Micawber, cria-t-elle! + +-- Ma chère âme! dit M. Micawber en la prenant dans ses bras, j'en +suis parfaitement sûr. + +-- C'est le père de mes enfants, c'est le père de mes jumeaux! +l'époux de ma jeunesse! s'écria mistress Micawber, en se +débattant; jamais je n'abandonnerai M. Micawber!» + +M. Micawber fut si profondément ému de cette preuve de son +dévouement (quant à moi, j'étais baigné de larmes), qu'il la serra +avec passion contre son coeur, en la priant de lever les yeux et +de se calmer. Mais plus il priait mistress Micawber de lever les +yeux, plus son regard était vague, et plus il lui demandait de se +calmer, moins elle se calmait. En conséquence, M. Micawber céda à +la contagion et mêla ses larmes à celles de sa femme et aux +miennes, puis il finit par me prier de lui faire le plaisir +d'emporter une chaise sur le palier, et d'attendre là qu'il l'eût +mise au lit. J'aurais voulu leur souhaiter le bonsoir et m'en +aller, mais il ne le permit pas, la cloche n'ayant pas encore +sonné pour le départ des étrangers. Je restai donc à la fenêtre de +l'escalier jusqu'à ce qu'il reparût avec une seconde chaise. + +«Comment va mistress Micawber maintenant, monsieur? lui dis-je. + +-- Elle est très-abattue, dit M. Micawber, en secouant la tête, +c'est la réaction. Ah! quelle terrible journée! Nous sommes seuls +au monde maintenant et sans ressources!» + +M. Micawber me serra la main, gémit et se mit à pleurer. J'étais +très-touché, mais non moins désappointé, car j'avais espéré que +nous allions être très-gais, une fois arrivés à ce dénouement si +longtemps désiré. Mais M. et mistress Micawber avaient tellement +pris l'habitude de leurs anciens embarras que je crois qu'ils se +trouvaient tout désorientés en voyant qu'ils en étaient quittes! +Toute l'élasticité de leur caractère avait disparu, et je ne les +avais jamais vus si tristes que ce soir-là; si bien que, lorsqu'en +entendant la cloche, M. Micawber m'accompagna jusqu'à la grille et +me donna sa bénédiction en me quittant, j'étais vraiment inquiet +de le laisser tout seul, tant je le voyais malheureux. + +Mais, à travers toute la confusion et l'abattement qui nous +avaient atteints d'une manière si inattendue pour moi, je voyais +clairement que M. et mistress Micawber et leur famille allaient +quitter Londres, et qu'une séparation entre nous était imminente. +Ce fut en retournant chez moi ce soir-là et pendant la nuit sans +sommeil que je passai ensuite, que je conçus pour la première +fois, je ne sais comment, une pensée qui devint bientôt une +détermination arrêtée. + +Je m'étais lié si intimement avec les Micawber, j'avais pris tant +de part à leurs malheurs et j'étais si absolument dépourvu d'amis, +que la perspective d'être de nouveau obligé de chercher un logis +pour vivre parmi des étrangers semblait me rejeter encore une fois +à la dérive dans cette vie trop connue maintenant pour que je +pusse ignorer ce qui m'attendait. Tous les sentiments délicats que +cette existence blessait, toute la honte et la souffrance qu'elle +éveillait en moi, me devinrent si douloureux qu'en y +réfléchissant, je décidai que cette vie était intolérable. + +Je savais qu'il n'y avait d'autre moyen d'y échapper que d'en +chercher en moi le moyen et la force. J'entendais rarement parler +de miss Murdstone, jamais de M. Murdstone; deux ou trois paquets +de vêtements neufs ou raccommodés avaient été envoyés pour moi à +M. Quinion, accompagnés d'un chiffon de papier, portant que J. +M. espérait que D. C. s'appliquait à bien remplir ses devoirs, +sans laisser percer aucune espérance que je pusse devenir autre +chose qu'un grossier manoeuvre. + +Le jour suivant me prouva que mistress Micawber n'avait pas parlé +à la légère de la probabilité de leur départ. J'étais encore dans +la première fermentation de mes idées nouvelles, quand ils prirent +un petit appartement pour la semaine dans la maison que +j'habitais, ils devaient partir ensuite pour Plymouth. M. Micawber +se rendit lui-même au bureau dans l'après-midi pour annoncer à +M. Quinion que son départ l'obligeait de renoncer à ma société, +et, pour lui dire de moi tout le bien que je méritais, je crois. +Sur quoi M. Quinion appela Fipp le charretier qui était marié, et +qui avait une chambre à louer. M. Quinion la retint pour moi, à la +satisfaction mutuelle des deux parties, dut-il croire, puisque je +ne dis pas un mot; mais mon parti était bien pris. + +Je passai mes soirées avec M. et mistress Micawber, pendant le +temps qui nous restait encore à loger sous le même toit, et je +crois que notre amitié augmentait à mesure que le moment de la +séparation approchait. Le dernier dimanche, ils m'invitèrent à +dîner; on nous servit un morceau de porc frais à la sauce piquante +et un pudding. J'avais acheté la veille au soir un cheval de bois +pommelé pour l'offrir au petit Wilkins Micawber et une poupée pour +la petite Emma. Je donnai aussi un shilling à l'orpheline qui +perdait sa place. + +La journée se passa très-agréablement, quoique nous fussions tous +un peu émus d'avance de notre séparation si prochaine. + +«Je ne pourrai jamais penser aux embarras de M. Micawber, monsieur +Copperfield, me dit mistress Micawber, sans penser aussi à vous. +Vous vous êtes toujours conduit avec nous de la manière la plus +obligeante et la plus délicate; vous n'étiez pas pour nous un +locataire, vous étiez un ami. + +-- Ma chère, dit M. Micawber, Copperfield (car il avait pris +l'habitude de m'appeler par mon nom tout court), a un coeur +sensible aux malheurs des autres, quand ils sont sous le nuage; il +a une tête capable de raisonner, et des mains... en un mot, une +faculté remarquable pour disposer de tous les objets dont on peut +se passer.» + +J'exprimai ma reconnaissance de ce compliment, et je leur répétai +que j'étais bien fâché de me séparer d'eux. + +«Mon cher ami, dit M. Micawber, je suis plus âgé que vous et j'ai +quelque expérience de la vie, et de... En un mot, des embarras de +toute espèce, pour parler d'une manière générale. Pour le moment, +et jusqu'à ce qu'il m'arrive une bonne chance que j'attends tous +les jours, je n'ai pas autre chose à vous offrir que mes conseils. +Cependant, mes avis valent la peine d'être écoutés, surtout... en +un mot, parce que je ne les ai jamais suivis moi-même, et que...» +Ici M. Micawber, qui souriait et me regardait d'un air rayonnant, +s'arrêta, fronça les sourcils, puis reprit: «Vous voyez comme je +suis devenu misérable. + +-- Mon cher Micawber, s'écria sa femme. + +-- Je dis, reprit M. Micawber en s'oubliant et en souriant de +nouveau: devenu misérable. Mon avis est ceci: «Ne remettez jamais +au lendemain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.» La +temporisation est un vol fait à la vie. Prenez l'occasion aux +cheveux. + +-- C'était la maxime de mon pauvre papa, dit mistress Micawber. + +-- Ma chère, dit M. Micawber, votre papa était un très-brave +homme, et Dieu me garde de dire un mot qui pût le rabaisser dans +l'esprit de Copperfield. En tout cas, il n'est pas probable que... +en un mot, nous ne ferons jamais la connaissance d'un homme de son +âge ayant des jambes aussi bien tournées dans ses guêtres, ni en +état de lire un livre aussi fin sans lunettes. Mais il a appliqué +cette maxime à notre mariage, ma chère, avec tant de vivacité, que +je ne suis pas encore remis de cette dépense précipitée. + +M. Micawber jeta un coup d'oeil sur mistress Micawber, puis +ajouta: «Non pas que je le regrette, ma chère; tout au contraire.» +Et il garda le silence un moment. + +«Vous connaissez mon second conseil, Copperfield, dit M. Micawber: + +Revenu annuel, vingt livres sterling; dépense annuelle, dix-neuf +livres, dix-neuf shillings, six pence; résultat: bonheur. + +Revenu annuel, vingt livres sterling; dépense annuelle, vingt +livres six pence; résultat: misère. La fleur est flétrie, la +feuille tombe, le Dieu du jour disparaît, et... en un mot, vous +êtes à jamais enfoncé comme moi!» + +Et pour rendre son exemple plus frappant, M. Micawber but un verre +de punch d'un air de grande satisfaction, et se mit à siffler un +petit air de chasse. + +Je ne manquai pas de l'assurer que je ne perdrais jamais ces +préceptes de vue, ce qui était assez inutile, car il était évident +que les résultats vivants que j'avais eus sous les yeux avaient +fait une grande impression sur moi. Le lendemain de bonne heure, +je rejoignis toute la famille au bureau de la diligence, et je les +vis avec tristesse prendre leurs places sur l'impériale. + +«Monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que Dieu vous +bénisse! Je ne pourrai jamais oublier ce que vous avez été pour +nous, et je ne le voudrais pas quand je le pourrais. + +-- Copperfield, dit M. Micawber, adieu! que le bonheur et la +prospérité vous accompagnent! Si dans la suite des années qui +s'écouleront je pouvais croire que mon sort infortuné vous a servi +de leçon, je sentirais que je n'ai pas occupé inutilement la place +d'un autre homme ici-bas. En cas qu'une bonne chance se rencontre +(et j'y compte un peu), je serai extrêmement heureux s'il est +jamais en mon pouvoir de vous venir en aide dans vos perspectives +d'avenir.» + +Je pense que mistress Micawber qui était assise sur l'impériale +avec les enfants, et qui me vit debout sur le chemin, les +regardant tristement, s'avisa tout d'un coup que j'étais +réellement bien petit et bien faible. Je le crois parce qu'elle me +fit signe de monter près d'elle avec une expression d'affection +maternelle, et qu'elle me prit dans ses bras et m'embrassa comme +elle aurait pu embrasser son fils. Je n'eus que le temps de +redescendre avant le départ de la diligence, et je pouvais à peine +distinguer mes amis au milieu des mouchoirs qu'ils agitaient. En +une minute tout disparut. Nous restions au milieu de la route, +l'orpheline et moi, nous regardant tristement, puis après une +poignée de mains, elle prit le chemin de l'hôpital de Saint-Luc; +et moi, j'allai commencer ma journée chez Murdstone et Grinby. + +Mais je n'avais pas l'intention de continuer à mener une vie si +pénible. J'étais décidé à m'enfuir, à aller, d'une manière ou +d'une autre, trouver à la campagne la seule parente que j'eusse au +monde, et à raconter mon histoire à miss Betsy. + +J'ai déjà fait observer que je ne savais pas comment ce projet +désespéré avait pris naissance dans mon esprit, mais une fois là, +ce fut fini, et ma détermination resta aussi inébranlable que tous +les partis que j'ai pu contracter depuis dans ma vie. Je ne suis +pas sûr que mes espérances fussent très-vives, mais j'étais décidé +à mettre mon projet à exécution. + +Cent fois depuis la nuit où j'avais conçu cette idée, j'avais +roulé dans mon esprit l'histoire de ma naissance que j'aimais tant +autrefois à me faire raconter par ma pauvre mère, et que je savais +si bien par coeur. Ma tante y faisait une apparition rapide, elle +ne faisait qu'entrer et sortir d'un air terrible et impitoyable, +mais il y avait dans ses manières une petite particularité que +j'aimais à me rappeler et qui me donnait quelque lueur +d'espérance. Je ne pouvais oublier que ma mère avait cru lui +sentir caresser doucement ses beaux cheveux, et quoique ce fût +peut-être une idée sans aucun fondement, je me faisais un joli +petit tableau du moment où ma farouche tante avait été un peu +attendrie en face de cette beauté enfantine que je me rappelais si +bien et qui m'était si chère; et ce petit épisode éclairait +doucement tout le tableau. Peut-être était-ce là le germe qui, +après avoir couvé longtemps dans mon esprit, y avait graduellement +engendré ma résolution. + +Je ne savais pas même où demeurait miss Betsy. J'écrivis une +longue lettre à Peggotty, où je lui demandais d'une manière +incidente si elle se souvenait du lieu de sa résidence, supposant +que j'avais entendu parler d'une dame qui habitait un endroit que +je nommai au hasard, et que j'étais curieux de savoir si ce +n'était pas elle. Dans le courant de la lettre, je disais à +Peggotty que j'avais particulièrement besoin d'une demi-guinée, et +que, si elle pouvait me la prêter, je lui serais très-obligé, me +réservant de lui dire plus tard, en la lui rendant, ce qui m'avait +forcé de lui emprunter cette petite somme. + +La réponse de Peggotty arriva bientôt, pleine comme à l'ordinaire +du dévouement le plus tendre; elle m'envoyait une demi-guinée +(j'ai peur qu'elle n'ait eu bien de la peine à la faire sortir du +coffre de Barkis); elle me disait que Miss Betsy demeurait près de +Douvres, mais qu'elle ne savait pas si c'était à Douvres même, ou +à Sandgate, Hythe ou Folkstone. Un des ouvriers du magasin me dit +en réponse à mes questions que toutes ces petites villes étaient +près les unes des autres; et sur ce renseignement qui me parut +suffisant, je pris le parti de m'en aller à la fin de la semaine. + +J'étais une très-honnête petite créature, et je ne voulus pas +souiller la réputation que je laissais chez Murdstone et Grinby: +je me croyais donc obligé de rester jusqu'au samedi soir, et comme +j'avais reçu d'avance les gages d'une semaine en entrant, j'avais +décidé de ne pas me présenter au bureau à l'heure de la paye pour +toucher mon salaire; c'était dans ce dessein que j'avais emprunté +ma demi-guinée, afin de pouvoir faire face aux dépenses du voyage. +En conséquence, le samedi soir, quand nous fûmes tous réunis dans +le magasin pour attendre notre solde, Fipp, le charretier, qui +passait toujours le premier, entra dans le bureau; je donnai alors +une poignée de main à Mick Walter en le priant, quand ce serait +mon tour, de passer à la caisse, de dire à M. Quinion que j'étais +allé porter ma malle chez Fipp; je dis adieu à Fécule-de-pommes- +de-terre, et je partis. + +Mon bagage était resté à mon ancien logement de l'autre côté de +l'eau; j'avais préparé pour ma malle une adresse écrite sur le dos +d'une des cartes d'expédition que nous clouions sur nos caisses: +«M. David, bureau restant, aux Messageries; Douvres.» J'avais +cette carte dans ma poche, et je comptais la fixer sur ma malle +dès que je l'aurais retirée de la maison; chemin faisant, je +regardais autour de moi pour voir si je ne trouverais pas +quelqu'un qui pût m'aider à porter mon bagage au bureau de la +diligence. + +J'aperçus un jeune homme avec de longues jambes, et une très- +petite charrette attelée d'un âne, qui se tenait près de +l'obélisque sur la route de Blackfriars; je rencontrai son regard +en passant, et il me demanda si je le reconnaîtrais bien une autre +fois, faisant probablement allusion à la manière dont je l'avais +examiné; je me hâtai de l'assurer que ce n'était pas une +impolitesse, mais que je me demandais s'il ne voudrait pas se +charger d'une commission. + +«Quelle commission? demanda le jeune homme. + +-- De porter une malle, répondis-je. + +-- Quelle malle? + +-- La mienne. J'expliquai qu'elle était dans une maison au bout de +la rue, et que je serais enchanté qu'il voulût bien la porter pour +six pence au bureau de la diligence de Douvres. + +-- Va pour six pence!» dit mon compagnon aux longues jambes, et il +monta à l'instant même dans sa charrette qui se composait de trois +planches posées sur des roues, et partit si vite dans la direction +indiquée que c'était tout ce que je pouvais faire que de suivre +l'âne. + +Le jeune homme avait un air insolent qui me déplaisait; je +n'aimais pas non plus la manière dont il mâchait un brin de paille +tout en parlant, mais le marché était fait; je le fis donc monter +dans la chambre que je quittais, il prit la malle, la descendit et +la mit dans sa charrette. Je ne me souciais pas de mettre encore +l'adresse, de peur que quelque membre de la famille de mon +propriétaire ne devinât mes desseins; je priai donc le jeune homme +de s'arrêter quand il serait arrivé devant le grand mur de la +prison du Banc-du-Roi. À peine avais-je prononcé ces paroles qu'il +partit comme si lui, ma malle, la charrette et l'âne étaient tous +également piqués de la tarentule, et j'étais hors d'haleine à +force de courir et de l'appeler quand je le rejoignis à l'endroit +indiqué. + +J'étais rouge et agité, et je fis tomber ma demi-guinée de ma +poche en prenant la carte: je la mis dans ma bouche pour plus de +sûreté, et, en dépit de mes mains tremblantes, j'avais réussi à +attacher la carte, à ma satisfaction, quand je reçus un coup sous +le menton, du jeune homme aux longues jambes, et je vis ma demi- +guinée passer de ma bouche dans sa main. + +«Allons! dit le jeune homme en me saisissant par le collet de ma +veste, avec une affreuse grimace, affaire de police n'est-ce pas? +vous allez vous sauver, n'est-ce pas? Venez à la police, petit +misérable, venez à la police. + +-- Rendez-moi mon argent, dis-je très-effrayé, et laissez-moi +tranquille. + +-- Venez à la police, répéta le jeune homme, vous prouverez à la +police que c'est à vous. + +-- Rendez-moi ma malle et mon argent! m'écriai-je en fondant en +larmes.» + +Le jeune homme répétait toujours: «Venez à la police,» et il me +traînait avec violence près de l'âne comme s'il y avait eu quelque +rapport entre cet animal et un magistrat, puis il changea tout à +coup d'avis, sauta dans sa charrette, s'assit sur ma malle, et +déclarant qu'il allait droit à la police, partit plus vite que +jamais. + +Je courais après lui de toutes mes forces, mais j'étais hors +d'haleine, et je n'aurais pas osé l'appeler quand même je ne +l'aurais pas perdu de vue. Je fus vingt fois sur le point d'être +écrasé en un quart d'heure. Tantôt j'apercevais mon voleur, tantôt +il disparaissait à mes yeux; puis je le revoyais, puis je recevais +un coup de fouet de quelque charretier, puis on m'injuriait, je +tombais dans la boue, je me relevais pour courir me heurter contre +un passant ou pour me précipiter contre un poteau. Enfin, troublé +par la chaleur et l'effroi, craignant de voir Londres tout entier +se mettre bientôt à ma poursuite, je laissai le jeune homme +emporter ma malle et mon argent où il voudrait, et tout essoufflé +et pleurant encore, je pris sans m'arrêter le chemin de Greenwich, +qui était sur la route de Douvres, à ce que j'avais entendu dire, +emportant chez ma tante, miss Betsy, une portion des biens de ce +monde presque aussi petite que celle que j'avais apportée, dix ans +auparavant, la nuit où ma naissance l'avait si fort courroucée. + + + + +CHAPITRE XIII. + +J'exécute ma résolution. + + +Je crois que j'avais quelque vague idée de courir tout le long du +chemin jusqu'à Douvres, quand je renonçai à la poursuite du jeune +homme, de la charrette et de l'âne pour prendre le chemin de +Greenwich. En tous cas, mes illusions s'évanouirent bientôt, et je +fus obligé de m'arrêter sur la route de Kent, près d'une terrasse +qui était ornée d'une pièce d'eau avec une grande statue assise au +milieu et soufflant dans une conque desséchée. Là, je m'assis sur +le pas d'une porte, tout épuisé par les efforts que je venais de +faire, et si essoufflé que j'avais à peine la force de pleurer ma +malle et ma demi-guinée. + +Il faisait nuit; pendant que j'étais là à me reposer, j'entendis +les horloges sonner dix heures. Mais on était en été et il faisait +chaud. Quand j'eus repris haleine, et que je fus débarrassé de la +suffocation que j'éprouvais un moment auparavant, je me levai et +je repris le chemin de Greenwich. Je n'eus pas un moment l'idée de +retourner sur mes pas. Je ne sais si la pensée m'en serait venue, +quand il y aurait eu une avalanche au milieu de la route. + +Mais l'exiguïté de mes ressources (j'avais trois sous dans ma +poche, et je me demande comment ils s'y trouvaient un samedi +soir), ne laissait pas que de me préoccuper en dépit de ma +persévérance. Je commençais à me figurer un petit article de +journal qui annoncerait qu'on m'avait trouvé mort sous une haie, +et je marchais tristement, quoique de toute la vitesse de mes +jambes, quand je passai près d'une échoppe qui portait un écriteau +pour annoncer qu'on achetait les habits d'hommes et de femmes, et +qu'on donnait un bon prix des os et des vieux chiffons. La maître +de cette boutique était assis sur le seuil de sa porte en manches +de chemise, la pipe à la bouche; il y avait une quantité d'habits +et de pantalons suspendus au plafond, tout cela n'était éclairé +que par deux chandelles, en sorte qu'il avait l'air d'un homme +altéré de vengeance, qui avait pendu là ses ennemis, et se +repaissait de la vue de leurs cadavres. + +L'expérience que j'avais acquise chez mistress Micawber me suggéra +à cette vue un moyen d'éloigner un peu le coup fatal. J'entrai +dans une petite ruelle, j'ôtai mon gilet, puis le roulant +soigneusement sous mon bras, je me présentai à la porte de la +boutique: + +«Monsieur, lui dis-je, j'ai à vendre au plus juste prix ce gilet; +vous conviendrait-il?» + +M. Dolloby (au moins, c'était bien le nom inscrit sur son bazar), +prit le gilet, posa sa pipe contre le montant de la porte, et +entra dans la boutique où je le suivis; là, il moucha les deux +chandelles avec ses doigts, puis étendit le gilet sur le comptoir +et l'examina, ensuite il l'approcha de la lumière pour l'examiner +encore et finit par me dire: + +«Quel prix comptez-vous vendre ce petit gilet? + +-- Oh! vous savez cela mieux que moi, monsieur, répliquai-je +modestement. + +-- Je ne peux pas vendre et acheter, dit M. Dolloby, mettez votre +prix à ce petit gilet. + +-- Quarante sous, serait-ce...?» dis-je timidement après quelque +hésitation. + +M. Dolloby roula l'objet en question et me le rendit: + +«Ce serait faire tort à ma famille, dit-il, que d'en offrir vingt +sous.» + +Cette manière d'envisager la question m'était désagréable; quel +droit avais-je de demander à M. Dolloby de faire tort à sa famille +en faveur d'un étranger? Mes besoins étaient si pressants pourtant +que je dis que j'accepterais vingt sous si cela lui convenait. +M. Dolloby y consentit en grommelant. Je lui souhaitai le bonsoir, +et je sortis de la boutique avec vingt sous de plus et mon gilet +de moins. Mais, bah! en boutonnant ma veste, cela ne se voyait +pas. + +À la vérité, je prévoyais bien que la veste devrait suivre le +gilet, et que je serais bien heureux d'aller jusqu'à Douvres avec +mon pantalon et ma chemise. Mais je n'étais pas aussi préoccupé de +cette perspective qu'on aurait pu le croire. Sauf une impression +générale que la route était longue et que le propriétaire de l'âne +avait eu des torts envers moi, je crois que je n'avais pas un +sentiment bien vif de la difficulté de mon entreprise quand je me +fus une fois remis en route avec mes vingt sous en poche. + +J'avais formé un projet pour passer la nuit, et j'allai le mettre +à exécution. Mon plan était de me coucher près du mur de mon +ancienne pension, dans un coin où il y avait jadis une meule de +foin. Je me figurais que le voisinage de mes anciens camarades me +ferait une sorte de société, et qu'il y aurait quelque plaisir à +me sentir si près du dortoir où je racontais autrefois des +histoires, lors même que les écoliers ne pouvaient pas savoir que +j'étais là, et que le dortoir ne me prêterait pas son abri. + +La journée avait été rude, et j'étais bien fatigué quand j'arrivai +enfin à la hauteur de Blackheath. J'eus un peu de peine à +retrouver la maison, mais je découvris bientôt la meule de foin et +je me couchai à côté après avoir fait le tour des murs, après +avoir regardé à toutes les fenêtres et m'être assuré que +l'obscurité et le silence régnaient partout. Je n'oublierai jamais +le sentiment d'isolement que j'éprouvai en m'étendant par terre, +sans un toit au-dessus de ma tête. + +Le sommeil m'atteignit, descendit sur mes yeux, comme il descendit +ce soir-là sur tant d'autres créatures abandonnées comme moi, sur +tous ceux à qui les portes des maisons étaient fermées et que les +chiens poursuivaient de leurs aboiements; je rêvai que j'étais +couché dans mon lit à la pension, et que je causais avec mes +camarades; puis je me réveillai, et me trouvai assis, le nom de +Steerforth sur les lèvres, et regardant avec égarement les étoiles +qui brillaient au-dessus de ma tête. Quand je me souvins où +j'étais à cette heure indue, je me sentis effrayé sans savoir +pourquoi, je me levai et je me mis à marcher. Mais les étoiles +pâlissaient déjà, et une faible lueur dans le ciel annonçait la +venue du jour; je repris courage, et comme j'étais très-fatigué, +je me couchai et je m'endormis de nouveau, tout en sentant pendant +mon sommeil un froid perçant; enfin les rayons du soleil et la +cloche matinale de la pension qui appelait les écoliers à leurs +études ordinaires me réveillèrent. Si j'avais espéré que +Steerforth fût encore là, j'aurais erré dans les environs jusqu'à +ce qu'il fût sorti tout seul, mais je savais qu'il avait quitté la +pension depuis longtemps. Traddles pouvait bien y être encore, +mais je n'en étais pas sûr, et je n'avais pas assez de confiance +dans sa discrétion ou son adresse pour lui faire part de ma +situation, quelque bonne opinion que j'eusse de son coeur. Je +m'éloignai donc pendant que mes anciens camarades se levaient, je +pris la longue route poudreuse que l'on m'avait indiquée comme la +route de Douvres, du temps que je faisais partie des élèves de +M. Creakle, quoi que je ne pusse guère deviner alors qu'on +pourrait me voir un jour voyager ainsi par ce chemin. + +Comme cette matinée du dimanche différait de celles que j'avais +passées jadis à Yarmouth! L'heure venue, j'entendis en marchant +sonner les cloches des églises, je rencontrai les gens qui s'y +rendaient, puis je passai devant la porte de quelques églises +pendant le culte; les chants retentissaient sous ce beau soleil, +et le bedeau qui se tenait à l'ombre du porche, ou qui était assis +sous les funèbres, s'essuyant le front, me regardait de travers en +me voyant passer, sans m'arrêter. La paix et le repos des +dimanches du temps passé régnaient partout, excepté dans mon +coeur. Je me sentais accuser et dénoncer aux fidèles observateurs +de la loi du dimanche par la poussière qui me couvrait, et par mes +cheveux en désordre. Sans le tableau toujours présent à mes yeux +de ma mère dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, +assise auprès du feu et pleurant, et de ma tante s'attendrissant +un moment sur elle, je ne sais si j'aurais eu le courage de +marcher jusqu'au lendemain. Mais cette création de mon imagination +marchait devant moi et je la suivais. + +J'avais franchi ce jour-là un espace de neuf lieues sur la grande +route, et j'étais épuisé, n'ayant pas l'habitude de ce genre de +fatigue. Je me vois encore, à la tombée de la nuit, traversant le +pont de Rochester et mangeant le pain que j'avais réservé pour mon +souper. Une ou deux petites maisons ayant pour enseigne: «On loge +à pied et à cheval,» m'offraient de grandes tentations, mais je +n'osais pas dépenser les quelques sous qui me restaient encore, et +d'ailleurs j'avais peur des figures suspectes des gens errants que +j'avais rencontrés et dépassés. Je ne demandai donc d'abri qu'au +ciel, comme la nuit précédente, et j'arrivai à grand'peine à +Chatham, qui, la nuit, présente une fantasmagorie de chaux, de +ponts-levis et de vaisseaux démâtés à l'ancre dans une rivière +boueuse; je me glissai le long d'un rempart couvert de gazon qui +donnait sur une ruelle, et je me couchai près d'un canon. La +sentinelle qui était de garde marchait de long en large, et, +rassuré par sa présence, quoiqu'elle ne se doutât pas plus de mon +existence que mes camarades ne la soupçonnaient la veille au soir, +je dormis profondément jusqu'au matin. + +En me réveillant, mes membres étaient si raides et mes pieds si +endoloris, j'étais tellement étourdi par le roulement des tambours +et le bruit des pas des soldats qui semblaient m'entourer de +toutes parts, que je sentis que je ne pourrais pas aller loin ce +jour-là, si je voulais avoir la force d'arriver au bout de mon +voyage. En conséquence, je descendis une longue rue étroite, +décidé à faire de la vente de ma veste la grande affaire de ma +journée. Je l'ôtai pour apprendre à m'en passer, et la mettant +sous mon bras, je commençai ma tournée d'inspection de toutes les +boutiques de revendeurs. + +L'endroit était bien choisi pour vendre une veste: les marchands +de vieux habits étaient nombreux et se tenaient presque tous sur +le seuil de leur porte pour attendre les pratiques. Mais la +plupart d'entre eux avaient dans leurs étalages un ou deux habits +d'officier avec les épaulettes, et intimidé par la splendeur de +leurs marchandises, je me promenai longtemps avant d'offrir ma +veste à personne. + +Cette modestie reporta mon attention sur les boutiques de hardes à +l'usage des matelots, et sur les magasins du genre de celui de +M. Dolloby; il y aurait eu trop d'ambition à m'adresser aux +négociants d'un ordre plus relevé. Enfin je découvris une petite +boutique dont l'aspect me parut favorable, au coin d'une petite +ruelle qui se terminait par un champ d'orties entouré d'une +barrière chargée d'habits de matelots que la boutique ne pouvait +contenir, le tout entremêlé de vieux fusils, de berceaux +d'enfants, de chapeaux de toile cirée et de paniers remplis d'une +telle quantité de clefs rouillées, qu'il semblait que la +collection en fut assez riche pour ouvrir toutes les portes du +monde. + +Je descendis quelques marches avec un peu d'émotion pour entrer +dans cette boutique qui était petite et basse, et à peine éclairée +par une fenêtre étroite qu'obscurcissaient des habits suspendus +tout le long. Le coeur me battait, et mon trouble augmenta quand +un vieillard affreux, avec une barbe grise, sortit précipitamment +de son antre, derrière la boutique, et me saisit par les cheveux. +Il était horrible à voir, et vêtu d'un gilet de flanelle très- +sale, qui sentait terriblement le rhum. Son lit, couvert d'un +lambeau d'étoffe déchirée, était placé dans le trou qu'il venait +de quitter, et qu'éclairait une autre petite fenêtre par laquelle +on apercevait encore un champ d'orties où broutait un âne boiteux. + +«Qu'est-ce que vous voulez? cria le vieillard d'un ton féroce Oh! +mes yeux, mes membres! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes poumons, +mon estomac! qu'est-ce que vous voulez? Oh! Gocoo! Gocoo!» + +Je fus si épouvanté par ces paroles, et surtout par cette dernière +manifestation de son émotion, qui ressemblait à une sorte de râle +inconnu, que je ne pus rien répondre, sur quoi le vieillard, qui +me tenait toujours par les cheveux, reprit: + +«Oh! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes yeux, mes membres! qu'est- +ce que vous voulez? Oh! mes poumons, mon estomac! que voulez-vous? +Oh! Gocoo,» et il poussa ce dernier cri avec une telle énergie que +les yeux lui sortaient de la tête. + +-- C'était pour savoir, dis-je en tremblant, si vous ne voudriez +pas acheter une veste. + +-- Oh! voyons la veste, cria le vieillard. Oh! j'ai le coeur en +feu! voyons la veste. Oh! mes yeux, mes membres! montrez-moi cette +veste.» + +Là dessus il lâcha mes cheveux, et de ses mains tremblantes, qui +ressemblaient aux serres d'un oiseau monstre, il ajusta sur son +nez une paire de lunettes qui faisaient paraître ses yeux plus +rouges encore. + +«Oh! combien demandez-vous de cette veste? cria le vieillard après +l'avoir examinée. Oh! Gocoo! combien en demandez-vous? + +-- Trois shillings, répondis-je en me remettant un peu. + +-- Oh! mes poumons, mon estomac! non, cria le vieillard. Oh! mes +yeux; non! Oh! mes membres; non! deux shillings Gocoo!» + +Toutes les fois qu'il poussait cette exclamation, les yeux +semblaient prêts à lui sortir de la tête, et il prononçait toutes +ses phrases sur une espèce d'air toujours le même, assez semblable +à un coup de vent qui commence doucement, grossit, grossit, et +finit par s'apaiser en grondant. + +«Eh bien! dis-je, enchanté d'avoir fini le marché, j'accepte deux +shillings. + +-- Oh! mon estomac! cria le vieillard en jetant la veste sur une +planche. Allez-vous-en. Oh! mes poumons! sortez de la boutique. +Oh! mes yeux, mes membres! Gocoo! Ne demandez pas d'argent; +faisons plutôt un troc.» + +Je n'ai jamais été si effrayé de ma vie; mais je lui dis +humblement que j'avais besoin d'argent, et que tout autre objet me +serait inutile; seulement que je l'attendrais à la porte puisqu'il +le désirait, et que je n'avais aucune envie de le presser. Je +sortis donc de la boutique, et je m'assis à l'ombre dans un coin. +Le temps s'écoula, le soleil m'atteignit dans ma retraite, puis +disparut de nouveau, et j'attendais toujours mon argent. + +J'espère, pour l'honneur de la corporation, qu'il n'y a jamais eu +de fou, ni d'ivrogne pareil dans le négoce des vieux habits. Il +était connu dans les environs comme jouissant de la réputation +d'avoir vendu son âme au diable, à ce que j'appris bientôt par les +visites qu'il recevait de tous les petits garçons du voisinage, +qui faisaient à chaque instant irruption dans sa boutique, en lui +criant, au nom de Satan, d'apporter son or. + +«Tu n'es pas pauvre, Charlot, tu le sais bien; tu as beau dire. +Montre-nous ton or. Montre-nous l'or que le diable t'a donné en +échange de ton âme. Allons! va chercher dans ta paillasse, +Charlot. Tu n'as qu'à la découdre, et nous donner ton or.» + +Ces cris, accompagnés de l'offre d'un couteau pour accomplir +l'opération, l'exaspéraient à un tel degré qu'il passait toute sa +journée à se précipiter sur les petits garçons, qui se débattaient +contre lui, puis s'échappaient de ses mains. Parfois, dans sa +rage, il me prenait pour l'un d'entre eux, et se jetait sur moi en +me faisant des grimaces comme s'il allait me mettre en pièces; +puis, me reconnaissant à temps, il rentrait dans la boutique et +s'étendait sur son lit, à ce qu'il me semblait d'après la +direction de la voix; là il hurlait sur son ton ordinaire la _Mort +de Nelson_, en plaçant un oh! avant chaque vers de la complainte, +et en parsemant le tout d'innombrables Gocoos. Pour mettre le +comble à mes malheurs, les petits garçons des environs, me croyant +attaché à l'établissement, vu la persévérance avec laquelle je +restais, à moitié vêtu, assis devant la porte, me jetaient des +pierres en me disant des injures tout le long du jour. + +Il fit encore plusieurs efforts pour me persuader de consentir à +un échange; une fois il apparut avec une ligne à pécher, une autre +fois avec un violon; un chapeau à trois cornes et une flûte me +furent successivement offerts. Mais je résistai à toutes ces +ouvertures, et je restai devant sa porte, désespéré, le conjurant, +les larmes aux yeux, de me donner mon argent ou ma veste. Enfin il +commença à me payer sou par sou, et il se passa deux heures avant +que nous fussions arrivés à un shilling. + +«Oh! mes yeux, mes membres! se mit-il alors à crier en avançant +son hideux visage hors de la boutique. Voulez-vous vous arranger +de deux pence de plus? + +-- Je ne peux pas, répondis-je, je mourrais de faim. + +-- Oh! mes poumons, mon estomac; trois pence. + +-- Je ne marchanderais pas plus longtemps pour quelques sous, si +je pouvais, lui dis-je; mais j'ai besoin de cet argent. + +-- Oh! Go...coo! (Il est impossible de rendre l'expression qu'il +mit à cette exclamation, caché comme il était derrière le montant +de la porte, et ne laissant voir que son rusé visage); voulez-vous +partir pour quatre pence?» + +J'étais si épuisé et si fatigué que j'acceptai de guerre lasse, et +prenant l'argent dans ses serres en tremblant un peu, je +m'éloignai un moment avant le coucher du soleil, ayant plus grand +faim et plus grand soif que jamais. Mais je me remis bientôt +complètement, grâce à une dépense de six sous; et reprenant +courageusement mon voyage, je fis trois lieues dans la soirée. + +Je trouvai un abri pour la nuit sous une nouvelle meule de foin, +et j'y dormis profondément, après avoir lavé mes pieds endoloris +dans un ruisseau voisin, et les avoir enveloppés de feuilles +fraîches. Quand je me remis en route le lendemain matin, je vis se +déployer de toutes parts des vergers et des champs de houblon, la +saison était assez avancée pour que les arbres fussent déjà +couverts de pommes mûres, et la récolte du houblon commençait dans +quelques endroits. La beauté des champs me séduisit infiniment, et +je décidai dans mon esprit que je coucherais ce soir-là au milieu +des houblons, m'imaginant sans doute que je trouverais une +agréable compagnie dans cette longue perspective d'échalas +entourée de gracieuses guirlandes de feuilles. + +Je fis ce jour-là plusieurs rencontres qui m'inspirèrent une +terreur dont le souvenir est encore vivant dans mon esprit. Parmi +les gens errant par les chemins, je vis plusieurs misérables qui +me regardèrent d'un air féroce, et me rappelèrent quand je les eus +dépassés, en me disant de venir leur parler et quand je commençai +à courir pour me sauver, ils me jetèrent des pierres. Je me +souviens surtout d'un jeune homme, chaudronnier ambulant, je +suppose, d'après son soufflet et son réchaud; une femme +l'accompagnait, et il me regarda d'un air si farouche, et me cria +d'une voix si terrible de revenir sur mes pas que je m'arrêtai et +me retournai. + +«Venez ici, quand on vous appelle, dit le chaudronnier, ou je vous +tue sur place.» + +Je pris le parti de m'approcher. En les examinant de plus près, et +en regardant le chaudronnier pour essayer de l'attendrir, je +m'aperçus que la femme avait un coup à la tête. + +«Où allez-vous? dit le chaudronnier en empoignant le devant de ma +chemise de sa main noircie. + +-- Je vais à Douvres, dis-je. + +-- D'où venez-vous? me dit-il, en donnant un tour de main dans ma +chemise, pour être plus sûr de ne pas me laisser échapper. + +-- Je viens de Londres. + +-- Pourquoi faire? dit le chaudronnier? N'êtes vous pas un petit +filou? + +-- Non. + +-- Ah! vous ne voulez pas en convenir. Encore un non et je vous +casse la tête!» + +Il fit avec la main qui était libre le geste de me frapper, puis +il me regarda des pieds à la tête. + +«Avez-vous sur vous le prix d'un pot de bière, dit le +chaudronnier; en ce cas, donnez-le vite, avant que je vous le +prenne.» + +J'aurais certainement cédé, si je n'avais pas rencontré le regard +de la femme, qui me fit un signe de tête imperceptible, et je vis +ses lèvres s'agiter comme pour me dire: + +«Non.» + +«Je suis très-pauvre, lui dis-je en essayant de sourire: je n'ai +point d'argent. + +-- Allons! qu'est-ce que cela signifie? dit le chaudronnier en me +regardant d'un air si farouche que je crus un moment qu'il voyait +mon argent à travers ma poche. + +-- Monsieur... balbutiai-je. + +-- Qu'est-ce que cela veut dire? reprit le chaudronnier, vous +portez la cravate de soie de mon père. Ôtez cela, un peu vite,» et +il m'enleva la mienne en un tour de main, puis la jeta à la femme. + +Elle se mit à rire, comme si elle prenait cela pour une +plaisanterie, et me rejetant la cravate, elle me fit un nouveau +petit signe de tête, et ses lèvres formèrent le mot: «Allez!» +Avant que je pusse obéir, le chaudronnier arracha la cravate de +mes mains avec tant de brutalité qu'il me repoussa en arrière +comme une feuille, la noua autour de son cou, puis se retournant +en jurant vers la femme, la renversa par terre. Je n'oublierai +jamais ce que j'éprouvai en la voyant tomber sur le pavé de la +route, où elle resta étendue. Son bonnet était tombé de la +violence du choc, et ses cheveux étaient souillés de poussière. +Quand je fus un peu plus loin je me retournai encore, et je la vis +assise sur le bord du chemin, essuyant avec un coin de son châle +le sang qui coulait de son visage, pendant qu'il la précédait sur +la route. + +Cette aventure m'effraya tellement, que depuis lors, dès que +j'apercevais de loin quelques rôdeurs de cette espèce, je +retournais sur mes pas pour chercher une cachette, et j'y restais +jusqu'à ce qu'ils fussent hors de vue; cela se répéta assez +souvent pour que mon voyage en fût sérieusement ralenti. Mais, +dans cette difficulté comme dans toutes les autres difficultés de +mon entreprise, je me sentais soutenu et entraîné par le portrait +que je m'étais tracé de ma mère dans sa jeunesse avant mon arrivée +dans ce monde. C'était ma société au milieu du champ de houblon, +quand je m'étendis pour dormir; je la retrouvai à mon réveil et +elle marcha devant moi tout le jour; elle s'associe encore depuis +ce temps dans mon esprit avec le souvenir de la grande rue de +Cantorbéry, qui semblait sommeiller sous les rayons du soleil, et +avec le spectacle des vieilles maisons, de la vieille cathédrale +et des corbeaux qui volaient sur les tours. Quand j'arrivai enfin +sur les sables arides qui entourent Douvres, cette image chérie me +rendit l'espérance au milieu de ma solitude, et elle ne +m'abandonna que lorsque j'eus atteint le premier but de mon voyage +et que j'eus mis le pied dans la ville, le sixième jour depuis mon +évasion. Mais alors, chose étrange à dire! quand je me trouvai, +mes souliers déchirés, mes habits en désordre, les cheveux +poudreux et le teint brûlé par le soleil, dans le lieu vers lequel +tendaient tous mes désirs, la vision s'évanouit tout à coup, et je +restai seul, découragé et abattu. + +Je demandai d'abord aux bateliers si quelqu'un d'entre eux ne +connaissait pas ma tante, et je reçus plusieurs réponses +contradictoires. L'un me disait qu'elle demeurait près du grand +phare, et qu'elle y avait roussi ses moustaches; un autre qu'elle +était attachée à la grande bouée hors du port, et qu'on ne pouvait +aller la voir qu'à la marée basse; un troisième qu'elle était en +prison à Maidstone pour avoir volé des enfants; un quatrième +enfin, que, dans le dernier coup de vent, on l'avait vue monter +sur un balai et prendre la route de Calais. Les cochers de fiacre +auxquels je m'adressai ensuite ne furent pas moins plaisants ni +plus respectueux; quant aux marchands, peu satisfaits de ma +tournure, ils me répondaient généralement, sans écouter ce que je +disais, qu'ils n'avaient rien à me donner. Je me sentais plus +misérable et plus abandonné que pendant tout mon voyage. Je +n'avais plus d'argent, ni rien à vendre; j'avais faim et soif; +j'étais épuisé, et je me croyais aussi loin de mon but que si +j'étais encore à Londres. + +La matinée s'était écoulée pendant mes recherches, et j'étais +assis sur les marches d'une boutique à louer au coin d'une rue, +près de la place du Marché, réfléchissant sur la question de +savoir si je prendrais le chemin des petites villes des environs, +dont Peggotty m'avait parlé, quand un cocher de place qui passait +par là avec sa voiture laissa tomber une couverture de cheval. Je +la ramassai, et la bonne figure du propriétaire m'encouragea à lui +demander, en la rendant, s'il savait l'adresse de miss Trotwood, +quoique j'eusse fait déjà cette question si souvent sans succès +qu'elle expirait presque sur mes lèvres. + +«Trotwood? dit-il, voyons donc. Je connais ce nom là. Une vieille +dame? + +-- Oui, un peu, répondis-je. + +-- Un peu roide d'encolure, dit-il en se redressant. + +-- Oui, dis-je, cela me parait très-probable. + +-- Qui porte un sac, dit-il, un sac où il y a beaucoup de +place...; un peu brusque, et mal commode avec le monde?» + +Le coeur me manquait en reconnaissant l'exactitude évidente du +signalement. + +«Eh bien! je vous dirai que si vous montez par là, et il montrait +avec son fouet les falaises, et que vous marchiez tout droit +devant vous jusqu'à ce que vous arriviez à des maisons qui donnent +sur la mer, je crois que vous aurez de ses nouvelles. Mon avis est +qu'elle ne vous donnera pas grand'chose; tenez, voilà toujours un +penny pour vous.» + +J'acceptai le don avec reconnaissance, et j'en achetai un morceau +de pain que je mangeai en prenant le chemin indiqué par mon nouvel +ami. Je marchai assez longtemps avant d'arriver aux maisons qu'il +m'avait désignées, mais enfin je les aperçus, et j'entrai dans une +petite boutique où l'on vendait toutes sortes de choses, pour +demander si on ne pourrait pas avoir la bonté de me dire où +demeurait miss Trotwood. Je m'adressai à un homme debout derrière +le comptoir, qui pesait du riz pour une jeune personne; ce fut +elle qui répondit à ma question en se retournant vivement: «Ma +maîtresse, dit-elle, que lui voulez-vous? + +-- J'ai besoin de lui parler, s'il vous plaît, répondis-je. + +-- Vous voulez dire de lui demander l'aumône, répliqua-t'elle. + +-- Non certes, dis-je. Puis, me rappelant tout d'un coup qu'en +réalité je n'avais pas d'autre but, je rougis jusqu'aux oreilles +et gardai le silence.» + +La servante de ma tante (du moins je supposais que telle était sa +situation d'après ce qu'elle venait de dire) mit son riz dans un +petit panier et sortit de la boutique en me disant que je pouvais +la suivre, si je voulais voir où demeurait miss Trotwood. Je ne me +le fis pas répéter, quoique je fusse arrivé à un tel degré de +terreur et de consternation que mes jambes se dérobaient sous moi. +Je suivis la jeune fille, et nous arrivâmes bientôt à une jolie +petite maison ornée d'un balcon, avec un petit parterre, rempli de +fleurs très-bien soignées, qui exhalaient un parfum délicieux. + +«Voici la maison de miss Trotwood, me dit la servante. Maintenant +que vous le savez, c'est tout ce que j'ai à vous dire.» À ces +paroles elle rentra précipitamment dans la maison comme pour +renier toute responsabilité de ma visite, et elle me laissa debout +près de la grille du jardin, regardant tristement par-dessus, du +côté de la fenêtre du salon; on n'apercevait qu'un rideau de +mousseline entr'ouvert, un grand écran vert fixé à la croisée, une +petite table et un vaste fauteuil qui me suggéra l'idée que ma +tante y trônait peut-être, en ce moment même, dans toute sa +majesté. + +Mes souliers étaient arrivés à un état lamentable. La semelle +était partie par petits morceaux, et l'empeigne crevée et trouée +sur toute la ligne n'avait plus figure humaine. Mon chapeau (qui, +par parenthèse, m'avait servi de bonnet de nuit) était si bosselé +et si aplati qu'une vieille marmite sans anses jetée sur un tas de +fumier ne se serait pas trouvée flattée de la comparaison. Ma +chemise et mon pantalon maculés par la sueur, la rosée, l'herbe et +la terre qui m'avait servi de lit, étaient déchirés en lambeaux, +et pouvaient servir d'épouvantail aux oiseaux, pendant que j'étais +là debout à la porte du jardin de ma tante. Mes cheveux n'avaient +pas renouvelé connaissance avec un peigne depuis mon départ de +Londres. Mon visage, mon cou et mes mains, peu habitués à l'air, +étaient absolument brûlés par le soleil. J'étais couvert de +poussière de la tête aux pieds, et presque aussi blanc que si je +sortais d'un four à chaux. C'était dans cet état et dans le +trouble que j'en ressentais que j'attendais pour me présenter à ma +terrible tante et pour faire sur elle ma première impression. + +Rien ne bougeait à la fenêtre du salon; j'en conclus au bout d'un +moment qu'elle n'y était pas, je levai les yeux pour regarder la +croisée au-dessus, et je vis un monsieur d'une figure agréable, au +teint fleuri, aux cheveux gris, qui fermait un oeil d'un air +grotesque en me faisant de la tête, à deux ou trois reprises +différentes, des signes contradictoires, disant oui, disant non, +et qui finalement se mit à rire et s'en alla. + +J'étais déjà bien assez embarrassé, mais cette conduite inattendue +acheva de me déconcerter, et j'étais sur le point de m'évader sans +rien dire pour réfléchir à ce que j'avais à faire, quand une dame +sortit de la maison, un mouchoir noué par-dessus son bonnet; elle +portait des gants de jardinage, un tablier avec une grande poche +et un grand couteau. Je la reconnus à l'instant même pour miss +Betsy, car elle sortit de la maison d'un pas majestueux, comme ma +pauvre mère m'avait souvent raconté qu'elle l'avait vue marcher +dans notre jardin à Blunderstone. + +«Allez, dit miss Betsy en secouant la tête et en gesticulant de +loin avec son couteau. Allez-vous-en! Point de garçons ici!» + +Je la regardais en tremblant, le coeur sur les lèvres, pendant +qu'elle s'en allait au pas militaire vers un coin de son jardin, +où elle se baissa pour déraciner une petite plante. Alors sans +ombre d'espérance, mais avec le courage du désespoir, j'allai tout +doucement auprès d'elle et la touchai du bout du doigt: + +«Madame, s'il vous plaît, commençai-je.» + +Elle tressaillit et releva les yeux. + +«Ma tante, s'il vous plaît... + +-- Hein? dit miss Betsy, d'un ton d'étonnement tel que je n'ai +jamais rien vu de pareil. + +-- Ma tante, s'il vous plaît, je suis votre neveu. + +-- Oh! mon Dieu! dit ma tante, et elle s'assit par terre dans +l'allée. + +-- Je suis David Copperfield, de Blunderstone, dans le comté de +Suffolk, où vous êtes venue la nuit de ma naissance voir ma chère +maman. J'ai été bien malheureux depuis sa mort. On m'a négligé, on +ne m'a rien fait apprendre, on m'a abandonné à moi-même et on m'a +donné une besogne pour laquelle je ne suis pas fait. Je me suis +sauvé pour venir vous trouver; on m'a volé au moment de mon +évasion, et j'ai marché tout le long du chemin sans avoir couché +dans un lit depuis mon départ.» Ici mon courage m'abandonna tout à +coup, et levant les mains pour lui montrer mes haillons et tout ce +que j'avais souffert, je versai, je crois, tout ce que j'avais de +larmes sur le coeur depuis huit jours. + +Jusque-là, la physionomie de ma tante n'avait exprimé que +l'étonnement; assise sur le sable, elle me regardait en face, mais +quand je me mis à pleurer, elle se leva précipitamment, me prit +par le collet et m'emmena dans le salon. Son premier soin fut +d'ouvrir une grande armoire, d'y prendre plusieurs bouteilles et +de verser une partie de leur contenu dans ma bouche. Je suppose +qu'elle les avait prises au hasard et sans choix, car je suis bien +sûr d'avoir goûté d'enfilade de l'anisette, de la sauce d'anchois +et une préparation pour la salade. Quand elle m'eut administré ces +remèdes, comme j'étais dans un état nerveux qui ne me permettait +pas d'étouffer mes sanglots, elle m'étendit sur le sofa, avec un +châle sous ma tête, et le mouchoir qui ornait la sienne sous mes +pieds, de peur que je ne salisse la housse, puis s'asseyant +derrière l'écran vert dont j'ai déjà parlé et qui m'empêchait de +voir son visage, elle déchargeait par intervalles l'exclamation +de: «Miséricorde!» comme des coups de canon de détresse. + +Au bout d'un moment elle sonna. «Jeannette!» dit ma tante. Quand +la servante fut entrée, «montez faire mes compliments à M. Dick, +et dites-lui que je voudrais lui parler.» + +Jeannette eut l'air un peu étonnée de me voir étendu comme une +statue sur le canapé (je n'osais pas bouger de peur de déplaire à +ma tante), mais elle alla exécuter la commission. Ma tante se +promena de long en large dans la chambre, ses mains derrière le +dos, jusqu'à ce que le monsieur qui m'avait fait des grimaces de +la fenêtre du premier étage entrât en riant. + +«Monsieur Dick, lui dit ma tante, surtout pas de bêtises, parce +que personne ne peut être plus sensé que vous quand cela vous +convient. Nous le savons tous; ainsi, pas de bêtises, je vous +prie.» + +Il prit à l'instant un air grave et me regarda d'un air que +j'interprétai comme une prière de ne pas parler de l'incident de +la fenêtre. + +«Monsieur Dick, reprit ma tante, vous m'avez entendue parler de +David Copperfield? N'allez pas faire semblant de manquer de +mémoire, parce que je sais aussi bien que vous ce qu'il en est. + +-- David Copperfield? dit M. Dick, qui me faisait l'effet de +n'avoir pas des souvenirs très-nets sur la question. David +Copperfield? oh! oui! sans doute. David, c'est vrai! + +-- Eh bien! dit ma tante; voilà son fils: il ressemblerait +parfaitement à son père s'il ne ressemblait pas tant aussi à sa +mère. + +-- Son fils? dit M. Dick, le fils de David? est-il possible? + +-- Oui, dit ma tante, et il a fait un joli coup! il s'est enfui. +Ah! ce n'est pas sa soeur, Betsy Trotwood, qui se serait sauvée, +elle!» Ma tante secoua la tête d'un air positif, pleine de +confiance dans le caractère et la conduite discrète de cette fille +accomplie, à laquelle il ne manquait que d'avoir jamais vu le +jour. + +«Oh! vous croyez qu'elle ne se serait pas sauvée? dit M. Dick. + +-- Est-il Dieu possible! dit ma tante. À quoi pensez-vous? Je ne +sais peut-être pas ce que je dis? Elle aurait demeuré chez sa +marraine, et nous aurions vécu très-heureuses ensemble. Où donc +voulez-vous, je vous le demande, que sa soeur Betsy Trotwood se +fût sauvée, et pourquoi! + +-- Je n'en sais rien, dit M. Dick. + +-- Eh bien! reprit ma tante, adoucie par la réponse, pourquoi +faites-vous le niais, Dick, quand vous êtes fin comme l'ambre? +Maintenant, vous voyez le petit David Copperfield, et la question +que je voulais vous adresser, la voici: que faut-il que j'en +fasse? + +-- Ce qu'il faut que vous en fassiez? dit M. Dick d'une voix +éteinte et en se grattant le front; que faut-il en faire? + +-- Oui, dit ma tante, en le regardant sérieusement et en levant le +doigt. Attention! il me faut un avis solide. + +-- Eh bien! si j'étais à votre place... dit M. Dick, en +réfléchissant et en jetant sur moi un vague regard, je... ce coup +d'oeil me sembla lui fournir une inspiration soudaine, et il +ajouta vivement: je le ferais laver! + +-- Jeannette, dit ma tante en se retournant avec un sourire de +triomphe que je ne comprenais pas encore; M. Dick a toujours +raison; faites chauffer un bain!» + +Quelque intérêt que je prisse à la conversation, je ne pus +m'empêcher, pendant ce temps-là, d'examiner ma tante, M. Dick et +Jeannette, et d'achever cet examen par la chambre où je me +trouvais. + +Ma tante était grande; ses traits étaient prononcés sans être +désagréables, son visage, sa voix, sa tournure, sa démarche, tout +indiquait une inflexibilité de caractère qui suffisait amplement +pour expliquer l'effet qu'elle avait produit sur une créature +aussi douce que ma mère, mais elle avait dû être assez belle dans +sa jeunesse, malgré une expression de raideur et d'austérité. Je +remarquai bientôt que ses yeux étaient vifs et brillants; ses +cheveux gris formaient deux bandeaux contenus par une espèce de +bonnet simple, plus communément porté dans ce temps-là qu'à +présent, avec des pattes qui se nouaient sous la menton; sa robe +était gris-lavande et très-propre, mais son peu d'ampleur +indiquait que ma tante n'aimait pas à être gênée dans ses +mouvements. Je me rappelle que cette robe me faisait l'effet d'une +amazone dont on aurait écourté la jupe; elle portait une montre +d'homme, à en juger par la forme et le volume, avec une chaîne et +des cachets à l'avenant; le linge qu'elle portait autour du cou et +des poignets ressemblait beaucoup aux cols et aux manchettes des +chemises d'hommes. + +J'ai déjà dit que M. Dick avait les cheveux gris et le teint +frais; sa tête était de plus singulièrement courbée, et ce n'était +pas par l'âge; sa vue me rappelait l'attitude des élèves de +M. Creakle, quand il venait de les battre. Les grands yeux gris de +M. Dick étaient à fleur de tête, et brillaient d'un éclat humide +et étrange, ce qui, joint à ses manières distraites, à sa +soumission envers ma tante, et à sa joie d'enfant quand elle lui +faisait un compliment, me donna l'idée qu'il était un peu timbré, +quoique j'eusse peine à m'expliquer comment, dans ce cas, il +habitait chez ma tante. Il était vêtu comme tout le monde, en +paletot gris et en pantalon blanc; une montre au gousset et de +l'argent dans ses poches; il le faisait même sonner volontiers, +comme s'il en était fier. + +Jeannette était une jolie fille de dix-neuf à vingt ans, +parfaitement propre et bien tenue. Quoique mes observations ne +s'étendissent pas plus loin alors, je puis dire tout de suite ce +que je ne découvris que par la suite, c'est qu'elle faisait partie +d'une série de protégées que ma tante avait prises à son service +tout exprès pour les élever dans l'horreur du mariage, ce qui +faisait que généralement elles finissaient par épouser le garçon +boulanger. + +La chambre était aussi bien tenue que ma tante et Jeannette. En +posant ma plume, il y a un moment, pour y réfléchir, j'ai senti de +nouveau l'air de la mer mêlé au parfum des fleurs. J'ai revu les +vieux meubles si soigneusement entretenus, la chaise, la table et +l'écran vert qui appartenaient exclusivement à ma tante, la toile +qui couvrait le tapis, le chat, les deux serins, la vieille +porcelaine, la grande jatte pleine de feuilles de roses sèches, +l'armoire remplie de bouteilles, et enfin, ce qui ne s'accordait +guère avec le reste, je me suis revu couvert de poussière, étendu +sur le canapé et observant curieusement tout ce qui m'entourait. + +Jeannette nous avait quittés pour préparer le bain, quand ma +tante, à ma grande terreur, changea tout à coup de visage et se +mit à crier d'un air indigné et d'une voix étouffée: + +«Jeannette, des ânes!» + +Sur quoi Jeannette remonta l'escalier de la cuisine, comme si le +feu était à la maison, se précipita sur une petite pelouse en +dehors du jardin, et détourna deux ânes qui avaient eu l'audace +d'y poser le pied, avec des dames sur leur dos, tandis que ma +tante sortant aussi en toute hâte, saisissait la bride d'un +troisième animal que montait un enfant, l'éloignait de ce lieu +respectable et donnait une paire de soufflets à l'infortuné gamin +chargé de conduire les ânes, qui avait osé profaner cet endroit +consacré. + +Je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ma tante avait des +droits bien positifs sur cette petite pelouse, mais elle avait +décidé dans son esprit qu'elle lui appartenait, et cela lui +suffisait. On ne pouvait pas lui faire de plus sensible outrage +que de faire passer un âne sur ce gazon immaculé. Quelque +occupation qui pût l'absorber, quelque intéressante que fût la +conversation à laquelle elle prenait part, un âne suffisait à +l'instant pour détourner le cours de ses idées; elle se +précipitait sur lui incontinent. Des seaux d'eau et des arrosoirs +étaient toujours prêts dans un coin pour qu'elle pût déverser leur +contenu sur les assaillants; il y avait des bâtons en embuscade +derrière la porte pour faire des sorties d'heure en heure; c'était +un état de guerre permanent. Je soupçonne même que c'était aussi +une distraction agréable pour les âniers, ou peut-être encore que +les baudets les plus intelligents, sachant ce qui en était, +prenaient plaisir, par l'entêtement qui fait le fond de leur +caractère, à passer toujours par ce chemin. Je sais seulement +qu'il y eut trois assauts pendant qu'on préparait le bain, et que +dans le dernier, le plus terrible de tous, je vis ma tante engager +la lutte avec un âne roux, âgé d'une quinzaine d'années, et +qu'elle lui cogna la tête deux ou trois fois contre la barrière du +jardin, avant qu'il eût eu le temps de comprendre de quoi il +s'agissait. Ces interruptions me paraissaient d'autant plus +absurdes, qu'elle était justement occupée à me donner du bouillon +avec une cuiller, convaincue que je mourais véritablement de faim, +et que je ne pouvais recevoir de nourriture qu'à très-petites +doses. C'est alors que, de temps en temps, au moment où j'avais la +bouche ouverte, elle remettait la cuiller dans l'assiette en +criant: «Jeannette, des ânes!» et repartait pour résister à +l'assaut. + +Le bain me fit grand bien. J'avais commencé à sentir des douleurs +aiguës dans tous les membres, à la suite des nuits que j'avais +passées à la belle étoile, et j'étais si fatigué, si abattu, que +j'avais bien de la peine à rester éveillé cinq minutes de suite. +Après le bain, ma tante et Jeannette me revêtirent d'une chemise, +d'un pantalon appartenant à M. Dick, et m'enveloppèrent dans deux +ou trois grands châles. Je devais avoir l'air d'un drôle de +paquet, mais, dans tous les cas, c'était un paquet terriblement +chaud. Je me sentais très-faible et très-assoupi, et je m'étendis +de nouveau sur le canapé, où je m'endormis bientôt. + +C'était peut-être un rêve, suite naturelle de l'image qui avait +occupé si longtemps mon esprit, mais je me réveillai avec +l'impression que ma tante s'était penchée vers moi, qu'elle avait +écarté mes cheveux et arrangé l'oreiller qui soutenait ma tête, +puis qu'elle m'avait regardé longtemps. Les mots: «Pauvre enfant!» +semblaient aussi retentir à mes oreilles, mais je n'oserais +assurer que ma tante les eût prononcés, car à mon réveil elle +était assise près de la fenêtre, à regarder la mer, cachée +derrière son écran mécanique qui tournait à volonté sur son pivot. + +Le dîner arriva tout de suite après mon réveil: il se composait +d'un pudding et d'un poulet rôti; j'étais assis à table, les +jambes un peu retroussées sous moi-même, comme un pigeon à la +crapaudine et ne les remuant qu'avec la plus grande difficulté. +Mais, comme c'était ma tante qui m'avait ainsi emballé de ses +propres mains, je n'osais pas me plaindre. Cependant j'étais +extrêmement préoccupé de savoir ce qu'elle allait faire de moi, +mais elle mangeait dans le plus profond silence, se bornant à me +regarder fixement de temps en temps, et à dire «Miséricorde!» ce +qui ne contribuait pas à calmer mes inquiétudes. + +La nappe enlevée, on apporta du vin de Xérès, et ma tante m'en +donna un verre, puis elle envoya chercher M. Dick, qui arriva +aussitôt et prit son air le plus grave quand elle le pria de faire +attention à mon histoire, qu'elle me fit raconter graduellement en +réponse à une série de questions. Durant mon récit, elle tint les +yeux fixés sur M. Dick, qui sans cela se serait endormi, je crois, +et quand il essayait de sourire, ma tante le rappelait à l'ordre +en fronçant les sourcils. + +«Je ne puis concevoir de quelle fantaisie cette pauvre enfant a +été prise d'aller se remarier, dit ma tante quand j'eus fini. + +-- Peut-être avait-elle de l'amour pour son second mari, suggéra +M. Dick. + +-- De l'amour! répéta ma tante. Que voulez-vous dire? qu'est-ce +qu'elle avait besoin de çà? + +-- Peut-être, dit M. Dick d'un air malin, après un moment de +réflexion, peut-être que ça lui faisait plaisir. + +-- Plaisir, en vérité! répliqua ma tante; un beau plaisir, +vraiment, pour cette pauvre enfant, d'aller donner son petit coeur +au premier mauvais sujet venu qui ne pouvait manquer de la +maltraiter d'une façon ou d'une autre. Que voulait-elle de plus, +je vous le demande? Elle avait eu un mari. Elle avait trouvé David +Copperfield, qui avait eu la rage des poupées de cire depuis son +berceau. Elle avait un enfant (oh! à eux deux ils faisaient bien +la paire) quand elle mit au monde celui que voici, ce fameux +vendredi soir! Et que voulait-elle de plus, je vous le demande?» + +M. Dick secoua la tête mystérieusement comme s'il pensait qu'il +n'y avait rien à répondre à ça. + +«Elle n'a même pas pu avoir un enfant comme tout le monde, +continua ma tante. Qu'a-t-elle fait de la soeur de ce garçon, +Betsy Trotwood? il n'en a seulement pas été question! Tenez, ne +m'en parlez pas! + +M. Dick avait l'air très-effrayé. + +«Le petit médecin avec la tête de côté, dit ma tante, Chillip, je +crois, un nom comme ça, qu'est-ce qu'il faisait là? il ne savait +dire avec sa voix de rouge-gorge que son éternel: «C'est un +garçon!» Un garçon! Ah! quels imbéciles que tous ces gens-là!» + +La vivacité de l'expression troubla extrêmement M. Dick et moi +aussi, à dire le vrai. + +«Et puis, comme si cela ne suffisait pas, comme si elle n'avait +pas fait assez de tort à la soeur de cet enfant, Betsy Trotwood, +reprit ma tante, elle se remarie, elle épouse un meurtrier[4] +ou quelque nom comme ça, pour faire tort à son fils. Il fallait +qu'elle fût bien enfant de ne pas prévoir ce qui est arrivé, +et que son garçon irait un jour errer par le monde comme un +vagabond, comme un petit Caïn en herbe; qui sait?» + +M. Dick me regarda fixement comme pour reconnaître si je répondais +à ce signalement. + +«Et puis voilà cette femme avec un nom sauvage, dit ma tante, +cette Peggotty qui se marie à son tour, comme si elle n'avait pas +assez vu les inconvénients du mariage; il faut qu'elle se marie +aussi, à ce que raconte cet enfant. J'espère bien, au moins, dit +ma tante en branlant la tête, que son mari est de l'espèce qu'on +voit si souvent figurer dans les journaux, et qu'il la battra en +conscience.» + +Je ne pouvais supporter d'entendre ainsi attaquer ma chère bonne, +ni qu'on fit des voeux de cette nature sur son compte. Je dis à ma +tante qu'elle se trompait, que Peggotty était la meilleure amie du +monde, la servante la plus fidèle, la plus dévouée, la plus +constante qu'on pût rencontrer; qu'elle m'avait toujours aimé +tendrement et ma mère aussi, quelle avait soutenu la tête de ma +mère à ses derniers moments, et qu'elle avait reçu son dernier +baiser. Le souvenir des deux personnes qui m'avaient le plus aimé +au monde me coupait la voix; je fondis en larmes en essayant de +dire que la maison de Peggotty m'était ouverte, que tout ce +qu'elle avait était à ma disposition; et que j'aurais été chercher +un refuge chez elle, si je n'avais craint de lui attirer des +difficultés insurmontables dans sa situation. Je ne pus aller plus +loin et je cachai mon visage dans mes mains. + +«Bien, bien! dit ma tante, cet enfant a raison de défendre ceux +qui l'ont protégé. Jeannette, des ânes!» + +Je crois que, sans ces malheureux ânes, nous en serions venus +alors à nous comprendre: ma tante avait posé la main sur mon +épaule, et, me sentant encouragé par cette marque d'approbation, +j'étais sur le point de l'embrasser et d'implorer sa protection. +Mais l'interruption et le désordre que jeta dans son esprit la +lutte subséquente, mit un terme pour le moment à toute pensée plus +douce; ma tante déclara avec indignation à M. Dick que son parti +était pris et qu'elle était décidée à en appeler aux lois de son +pays et à amener devant les tribunaux les propriétaires de tous +les ânes de Douvres; cet accès d'ânophobie lui dura jusqu'à +l'heure du thé. + +Après le repas, nous restâmes près de la fenêtre dans le but, je +suppose, d'après l'expression résolue du visage de ma tante, +d'apercevoir de loin de nouveaux délinquants. Quand il fit nuit, +Jeannette apporta des bougies, ferma les rideaux et plaça un +damier sur la table. + +«Maintenant, M. Dick, dit ma tante en le regardant sérieusement et +en levant le doigt comme l'autre fois, j'ai encore une question à +vous faire. Regardez cet enfant. + +-- Le fils de David? dit M. Dick d'un air d'attention et +d'embarras. + +-- Précisément, dit ma tante. Qu'en feriez-vous, maintenant? + +-- Ce que je ferais du fils de David? dit M. Dick. + +-- Oui, répliqua ma tante, du fils de David. + +-- Oh! dit M. Dick, oui, j'en ferais... je le mettrais au lit! + +-- Jeannette, s'écria ma tante avec l'expression de satisfaction +triomphante que j'avais déjà remarquée. M. Dick a toujours raison. +Si le lit est prêt, nous allons le coucher.» + +Jeannette déclara que le lit était prêt, et on me fit monter comme +un prisonnier entre quatre gendarmes, ma tante en tête et +Jeannette à l'arrière-garde. La seule circonstance qui me donnât +encore de l'espoir, c'est que, sur la question de ma tante à +propos d'une odeur de roussi qui régnait dans l'escalier, +Jeannette répliqua qu'elle venait de brûler ma vieille chemise +dans la cheminée de la cuisine. Mais il n'y avait pas d'autres +vêtements dans ma chambre que le triste trousseau que j'avais sur +le corps, et quand ma tante m'eut laissé là en me prévenant que ma +bougie ne devait pas rester allumée plus de cinq minutes, je +l'entendis fermer la porte à clef en dehors. En y réfléchissant, +je me dis que peut-être ma tante, ne me connaissant pas, pouvait +croire que j'avais l'habitude de m'enfuir, et qu'elle prenait ses +précautions en conséquence. + +Ma chambre était jolie, située au haut de la maison et donnait sur +la mer, que la lune éclairait alors. Après avoir fait ma prière, +mon bout de bougie s'étant éteint, je me rappelle que je restai +près de la fenêtre à regarder les rayons de la lune sur l'eau, +comme si c'était un livre magique où je pusse espérer de lire ma +destinée, ou bien encore comme si j'allais voir descendre du ciel, +le long de ses rayons lumineux, ma mère avec son petit enfant pour +me regarder comme le dernier jour où j'avais vu son doux visage. +Je me rappelle encore que le sentiment solennel qui remplissait +mon coeur, quand je détournai enfin les yeux de ce spectacle, céda +bientôt à la sensation de reconnaissance et de repos que +m'inspirait la vue de ce lit entouré de rideaux blancs; je me +souviens encore du plaisir avec lequel je m'étendis entre ces +draps blancs comme la neige. Je pensais à tous les lieux +solitaires où j'avais couché à la belle étoile et je demandai à +Dieu de me faire la grâce de ne plus me trouver sans asile et de +ne jamais oublier ceux qui n'avaient pas un toit où reposer leur +tête. Je me souviens qu'ensuite je crus, petit à petit, descendre +dans le monde des rêves par ce sentier de lumière qui jetait sur +la mer un éclat mélancolique. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Ce que ma tante fait de moi. + + +En descendant le matin, je trouvai ma tante plongée dans de si +profondes méditations devant la table du déjeuner, que l'eau +contenue dans la bouilloire débordait de la théière et menaçait +d'inonder la nappe, quand mon entrée la fit sortir de sa rêverie. +J'étais sûr d'avoir été le sujet de ses réflexions; et je désirais +plus ardemment que jamais de savoir ses intentions à mon égard; +cependant je n'osais pas exprimer mon inquiétude, de peur de +l'offenser. + +Mes yeux, pourtant, n'étant pas gardés aussi soigneusement que ma +langue, se dirigeaient sans cesse vers ma tante pendant le +déjeuner. Je ne pouvais la regarder un moment sans que ses regards +vinssent aussi rencontrer les miens; elle me contemplait d'un air +pensif, et comme si j'étais à une très-grande distance, au lieu +d'être, comme je l'étais, assis en face d'elle, devant un petit +guéridon. Quand elle eut fini de manger, elle s'appuya d'un air +décidé sur le dossier de sa chaise, fronça les sourcils, croisa +les bras, et me contempla tout à son aise, avec une fixité et une +attention qui m'embarrassaient extrêmement. Je n'avais pas encore +fini de déjeuner, et j'essayais de cacher ma confusion en +continuant mon repas, mais mon couteau se prenait dans les dents +de ma fourchette, qui à son tour se heurtait contre le couteau; je +coupais mon jambon d'une manière si énergique, qu'il volait en +l'air au lieu de prendre le chemin de mon gosier, je m'étranglais +en buvant mon thé qui s'entêtait à passer de travers; enfin j'y +renonçai tout de bon, et je me sentis rougir sous l'examen +scrutateur de ma tante. + +«Or çà! dit-elle après un long silence.» Je levai les yeux et je +soutins avec respect ses regards vifs et pénétrants. + +«Je lui ai écrit, dit ma tante. + +-- À...? + +-- À votre beau-père, dit ma tante; je lui ai envoyé une lettre à +laquelle il sera bien obligé de faire attention, sans quoi nous +aurons maille à partir ensemble; je l'en préviens. + +-- Sait-il où je suis, ma tante? demandai-je avec effroi. + +-- Je le lui ai dit, fit ma tante avec un signe de tête. + +-- Est-ce que vous... vous me remettriez entre ses mains? +demandai-je en balbutiant. + +-- Je ne sais pas, dit ma tante: nous verrons. + +-- Oh! mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir, m'écriai je, s'il +faut que je retourne chez M. Murdstone! + +-- Je n'en sais rien, dit ma tante, en secouant la tête, je n'en +sais rien du tout; nous verrons.» + +J'étais profondément abattu, mon coeur était bien gros et mon +courage m'abandonnait. Ma tante, sans prendre garde à moi, tira de +l'armoire un grand tablier à bavette, s'en revêtit, lava elle-même +les tasses, puis, quand tout fut en ordre, et remis sur le +plateau, elle plia la nappe, qu'elle posa sur les tasses, et sonna +Jeannette pour emporter le tout: elle mit ensuite des gants pour +enlever les miettes, avec un petit balai, jusqu'à ce qu'on +n'aperçût plus sur le tapis un grain de poussière, après quoi elle +épousseta et rangea la chambre, qui me paraissait déjà dans un +ordre parfait. Quand tous ces devoirs furent accomplis à sa +satisfaction, elle ôta ses gants et son tablier, les plia, les +enferma dans le coin de l'armoire d'où elle les avait tirés, puis +vint s'établir avec sa boîte à ouvrage près de la table, à côté de +la fenêtre ouverte, et se mit à travailler derrière l'écran vert +en face du jour. + +«Voulez-vous monter, me dit ma tante, en enfilant son aiguille, +vous ferez mes compliments à M. Dick, et vous lui direz que je +serais bien aise de savoir si son mémoire avance.» + +Je me levai vivement pour m'acquitter de cette commission. + +«Je suppose, dit ma tante en me regardant aussi attentivement que +l'aiguille qu'elle venait d'enfiler, je suppose que vous trouvez +le nom de M. Dick un peu court. + +-- C'est ce que je me disais hier, je le trouvais... un peu court, +répondis-je. + +-- N'allez pas croire qu'il n'en a pas d'autre qu'il pût porter si +cela lui convenait, dit ma tante d'un air de dignité. Babley, +M. Richard Babley, voilà son véritable nom.» + +J'allais dire, par un sentiment modeste de ma jeunesse et de la +familiarité dont je m'étais déjà rendu coupable, qu'il vaudrait +peut-être mieux que je lui donnasse son nom tout entier, mais ma +tante reprit: + +«Mais ne l'appelez jamais ainsi dans aucun cas. Il ne peut +souffrir son nom, c'est une petite manie. Je ne sais pas, si on +peut appeler cela une manie, car il a assez souffert de gens qui +portent le même nom pour qu'il en ait conçu un dégoût mortel, Dieu +le sait! M. Dick est son nom ici, et partout ailleurs maintenant; +c'est-à-dire s'il allait jamais ailleurs, ce qu'il ne fait pas. +Ainsi ayez bien soin, mon enfant, de ne jamais l'appeler autrement +que M. Dick.» + +Je promis d'obéir et je montai pour m'acquitter de mon message, en +pensant en chemin que, si M. Dick travaillait depuis longtemps à +son mémoire avec l'assiduité qu'il y mettait quand je l'avais +aperçu par la porte ouverte en descendant déjeuner, le mémoire +devait toucher à sa fin. Je le trouvai toujours absorbé dans la +même occupation, une longue plume à la main et sa tête presque +collée contre le papier. Il était si occupé que j'eus tout le +temps de remarquer un grand cerf-volant dans un coin, de nombreux +paquets de manuscrits en désordre, des plumes innombrables, et +par-dessus tout une énorme provision d'encre (il y avait une +douzaine, au moins, de bouteilles d'un litre rangées en bataille), +avant qu'il s'aperçût de ma présence. + +«Ah! Phébus! dit M. Dick en posant sa plume, je ne sais comment le +monde va! Mais je vous dirai une chose, ajouta-t-il en baissant la +voix, je ne voudrais pas que cela fût répété, mais...» Ici il me +fit signe de m'approcher et, me parlant à l'oreille: «le monde est +fou, fou à lier, mon garçon,» dit M. Dick en prenant du tabac dans +une boîte ronde placée sur la table et en riant de tout son coeur. + +Je m'acquittai de mon message sans m'aventurer à donner mon avis +sur cette grave question. + +«Eh bien! dit M. Dick en réponse, faites-lui mes compliments et +dites que je... je crois être en bon train. Je crois vraiment être +en bon train, dit M. Dick en passant la main dans ses cheveux gris +et en jetant un regard un peu inquiet sur son manuscrit. Vous avez +été en pension? + +-- Oui, monsieur, répondis-je, pendant quelque temps. + +-- Vous rappelez-vous la date, dit M. Dick en me regardant +attentivement et en prenant sa plume, de la mort du roi Charles +Ier?» + +Je dis que je croyais que c'était en 1649. + +«Eh bien! dit M. Dick en se grattant l'oreille avec sa plume et en +me regardant d'un air de doute, c'est ce que disent les livres, +mais je ne comprends pas comment cela s'est fait. S'il y a si +longtemps, comment les gens qui l'entouraient ont-ils pu avoir la +maladresse de faire passer dans ma tête un peu de la confusion qui +était dans la sienne quand ils l'eurent coupée?» + +Je fus très-étonné de la question, mais je ne pus lui donner aucun +renseignement sur ce sujet. + +«C'est très-étrange, dit M. Dick en jetant un regard découragé sur +ses papiers et en passant de nouveau la main dans ses cheveux, +mais je ne puis pas venir à bout de débrouiller cette question. Je +n'ai pas l'esprit parfaitement net là-dessus. Mais peu importe, +peu importe, dit-il gaiement et d'un air plus animé, nous avons le +temps. Faites mes compliments à miss Trotwood, je suis en très-bon +chemin!» + +Je m'en allais, lorsqu'il attira mon attention sur le cerf-volant. + +«Que pensez-vous de ce cerf-volant?» me dit-il. + +Je répondis que je le trouvais très-beau. Il devait avoir au moins +six pieds de haut. + +«C'est moi qui l'ai fait. Nous le ferons partir un de ces jours, +vous et moi, dit M. Dick. Voyez-vous?» + +Il me montrait qu'il était fait de papier couvert d'une écriture +fine et serrée, mais si nette, qu'en jetant mes regards sur les +lignes, il me sembla voir deux ou trois allusions à la tête du roi +Charles Ier. + +«Il y a beaucoup de ficelle, dit M. Dick, et quand il monte bien +haut, il porte naturellement les faits plus loin: c'est ma manière +de les répandre. Je ne sais pas où il peut aller tomber, cela +dépend des circonstances du vent et ainsi de suite, mais au petit +bonheur!» + +Il avait l'air si bon, si doux et si respectable, malgré son +apparence de force et de vivacité, que je n'étais pas bien sûr que +ce ne fût pas de sa part une plaisanterie pour m'égayer. Je me mis +donc à rire, il en fit autant, et nous nous séparâmes les +meilleurs amis du monde. + +«Eh bien! petit, dit ma tante quand je fus redescendu, comment va +M. Dick ce matin?» + +Je répondis qu'il lui faisait ses compliments, et qu'il était en +très-bon chemin. + +«Que pensez-vous de M. Dick?» demanda ma tante. + +J'avais quelque envie d'essayer de détourner la question en +répliquant que je le trouvais très-aimable, mais ma tante ne se +laissait pas ainsi dérouter, elle posa son ouvrage sur ses genoux +et me dit en croisant ses mains. + +«Allons! votre soeur Betsy Trotwood m'aurait dit à l'instant ce +qu'elle pensait de n'importe qui. Faites comme votre soeur tant +que vous pourrez, et parlez! + +-- N'est-il pas... M. Dick n'est-il pas... Je vous fais cette +question, parce que je ne sais pas, ma tante, s'il n'a pas la... +la tête un peu dérangée, balbutiai-je, car je sentais bien que je +marchais sur un terrain dangereux. + +-- Pas un brin, dit ma tante. + +-- Oh! vraiment! repris-je d'une voix faible. + +-- S'il y a quelqu'un au monde qui n'ait pas la tête dérangée, +c'est M. Dick!» dit ma tante avec beaucoup de décision et +d'énergie. + +Je n'avais rien de mieux à faire que de répéter timidement: + +«Oh! vraiment! + +-- On a dit qu'il était fou, reprit ma tante; j'ai un plaisir +égoïste à rappeler qu'on a dit qu'il était fou, car sans cela je +n'aurais jamais eu le bonheur de jouir de sa société et de ses +conseils depuis dix ans et plus, à vrai dire depuis que votre +soeur Betsy Trotwood m'a fait faux bond. + +-- Il y a si longtemps? + +-- Et c'étaient des gens bien sensés encore qui avaient l'audace +de dire qu'il était fou, continua ma tante. M. Dick est un peu mon +allié, n'importe comment, il n'est pas nécessaire que je vous +explique cela. Sans moi, son propre frère l'aurait enfermé sa vie +durant. Voilà tout! + +Je me reproche ici un peu d'hypocrisie, lorsqu'en voyant +l'indignation de ma tante sur ce point, je tâchai de prendre un +air indigné comme elle. + +«Un imbécile orgueilleux!» dit ma tante, parce que son frère était +un peu original, quoiqu'il ne le soit pas à moitié autant que +beaucoup de gens; il n'aimait pas qu'on le vit chez lui, et il +allait l'envoyer dans une maison de santé, quoiqu'il eût été +confié à ses soins par feu leur père, qui le regardait presque +comme un idiot. Encore une belle autorité! C'était plutôt lui qui +était fou, sans doute!» + +Ma tante avait l'air si convaincu, que je fis de nouveaux efforts +pour avoir l'air d'être convaincu comme elle. + +«Là-dessus, je m'en mêlai, dit ma tante, et je lui fis une +proposition. Je lui dis: «Votre frère a toute sa raison, il est +infiniment plus sensé que vous ne l'êtes et ne le serez jamais, je +l'espère, du moins. Faites-lui une petite pension, et qu'il vienne +vivre chez moi. Je n'ai pas peur de lui; je ne suis pas vaniteuse, +moi, je suis prête à le soigner et je ne le maltraiterai pas comme +d'autres pourraient le faire, surtout dans un hospice.» Après de +nombreuses difficultés, dit ma tante, j'ai eu le dessus, et il est +ici depuis ce temps-là. C'est bien l'homme le plus aimable et le +plus facile à vivre qu'il y ait au monde; et quant aux +conseils!... Mais personne ne sait, ne connaît et n'apprécie +l'esprit de cet homme-là, excepté moi.» + +Ma tante secoua sa robe et branla la tête comme si par ces deux +mouvements elle portait un défi au monde entier. + +«Il avait une soeur qu'il aimait beaucoup, c'était une bonne +personne qui le soignait bien; mais elle fit comme toutes les +femmes, elle prit un mari. Et le mari fit ce qu'ils font tous, il +la rendit malheureuse. L'effet de son malheur fut tel sur M. Dick +(ce n'est pas de la folie, j'espère!) que ce chagrin combiné avec +la crainte que lui inspirait son frère et le sentiment qu'il avait +de la dureté dont on usait à son égard, lui donnèrent une fièvre +cérébrale. Ce fut avant le temps de son installation chez moi, +mais ce souvenir lui est pénible encore. «Vous a-t-il parlé du roi +Charles Ier, petit? + +-- Oui, ma tante. + +-- Ah! dit-elle en se frottant le nez d'un air un peu contrarié, +c'est une allégorie à son usage pour parler de sa maladie. Il la +rattache dans son esprit avec une grande agitation et beaucoup de +trouble, ce qui est assez naturel, et c'est une figure dont il +use, une comparaison, enfin tout ce que vous voudrez. Et pourquoi +pas, si cela lui convient? + +-- Certainement, ma tante. + +-- Ce n'est pas comme cela qu'on s'exprime d'habitude, et ce n'est +pas le langage qu'on emploie en affaires: je le sais bien, et +c'est pour cela que j'insiste pour qu'il n'en soit pas question +dans son mémoire.» + +-- Est-ce que c'est un mémoire sur sa propre histoire qu'il écrit, +ma tante? + +-- Oui, petit, répondit-elle en se frottant de nouveau le nez. Il +fait un mémoire sur ses affaires, adressé au lord chancelier, ou à +lord Quelquechose, enfin à un de ces gens qui sont payés pour +recevoir des mémoires. Je suppose qu'il l'enverra un de ces jours. +Il n'a pas encore pu le rédiger sans y introduire cette allégorie, +mais peu importe, cela l'occupe.» + +Le fait est que je découvris plus tard que M. Dick essayait depuis +plus de dix ans d'empêcher le roi Charles Ier d'apparaître dans +son mémoire, mais sans pouvoir jamais l'empêcher de revenir sur +l'eau. + +«Je répète, dit ma tante, que personne que moi ne connaît l'esprit +de cet homme-là, le plus aimable des hommes et le plus facile à +vivre. S'il aime à enlever un cerf-volant de temps en temps, +qu'est-ce que cela dit? Franklin enlevait des cerfs-volants. Il +était quaker ou quelque chose de cette espèce, si je ne me trompe. +Et un quaker enlevant un cerf-volant est beaucoup plus ridicule +qu'un homme ordinaire.» + +Si j'avais pu supposer que ma tante m'avait raconté ces détails +pour mon édification personnelle, ou pour me donner une preuve de +confiance, j'aurais été très-flatté, et j'aurais tiré des +pronostics favorables d'une telle marque de faveur. Mais je ne +pouvais pas me faire d'illusion à cet égard: il était évident pour +moi que, si elle se lançait dans ces explications, c'est que la +question se soulevait malgré elle dans son esprit: c'est à elle +qu'elle répondait et non à moi, quoique ce fût à moi qu'elle +adressât son discours en l'absence de tout autre auditeur. + +En même temps je dois dire que la générosité avec laquelle elle +défendait le pauvre M. Dick ne m'inspira pas seulement quelques +espérances égoïstes pour mon compte, mais éveilla aussi dans mon +coeur une certaine affection pour elle. Je crois que je commençais +à m'apercevoir que, malgré toutes les excentricités et les +étranges fantaisies de ma tante, c'était une personne qui méritait +respect et confiance. Quoiqu'elle fût aussi animée que la veille +contre les ânes, et qu'elle se précipitât aussi souvent hors au +jardin pour défendre la pelouse; quelque violente indignation +qu'elle éprouvât en voyant un jeune homme en passant faire les +yeux doux à Jeannette assise à la fenêtre, ce qui était une des +offenses les plus graves qu'on pût porter à la dignité de ma +tante, cependant il m'était impossible de ne pas me sentir plus de +respect pour elle et peut-être moins de frayeur. + +J'attendais avec une extrême anxiété la réponse de M. Murdstone, +mais je faisais de grands efforts pour le dissimuler, et pour me +rendre aussi agréable que possible à ma tante et à M. Dick. Je +devais sortir avec ce dernier pour enlever le grand cerf-volant, +mais je n'avais pas d'autres habits que les vêtements un peu +extraordinaires dont on m'avait affublé le premier jour, ce qui me +retenait à la maison, à l'exception d'une promenade hygiénique +d'une heure que ma tante me faisait faire sur la falaise devant la +maison, à la tombée de la nuit, avant de me coucher. Enfin la +réponse de M. Murdstone arriva, et ma tante m'informa, à mon grand +effroi, qu'il viendrait lui parler le lendemain. Le lendemain +donc, toujours revêtu de mon étrange costume, je comptais les +heures, tremblant d'avance de terreur à l'idée de ce sombre +visage, m'étonnant sans cesse de ne pas le voir arriver, et agité +à tout moment par la lutte de mes espérances que je sentais +faiblir, et de mes craintes qui reprenaient le dessus. + +Ma tante était un peu plus impérieuse et plus sévère qu'à +l'ordinaire; je n'aperçus pas, à d'autres traces, qu'elle se +préparât à recevoir ce visiteur qui m'inspirait tant de terreur. +Elle travaillait près de la fenêtre, et moi, assis auprès d'elle, +je réfléchissais à tous les résultats possibles et impossibles de +la visite de M. Murdstone. L'après-midi s'avançait, le dîner avait +été retardé indéfiniment, mais ma tante impatientée venait de dire +qu'on servit, quand elle jeta un cri d'alarme à la vue d'un âne; +quelle fut ma consternation quand j'aperçus alors miss Murdstone +montée sur le baudet, traverser d'un pas délibéré la pelouse +sacrée, et s'arrêter en face de la maison, regardant tout autour +d'elle, pendant que ma tante criait en secouant la tête, et en lui +montrant le poing par la fenêtre: + +«Passez votre chemin! vous n'avez rien à faire ici! vous êtes en +contravention! allez-vous-en! A-t-on jamais vu pareille +impudence!» + +Ma tante était tellement courroucée par le sang-froid de miss +Murdstone, qu'en vérité je crois qu'elle en perdit le mouvement et +devint à l'instant incapable de se précipiter à l'attaque comme de +coutume. Je saisis cette occasion pour lui dire que c'était miss +Murdstone, et que le monsieur qui venait de la rejoindre (car le +sentier étant très-roide, il était resté quelques pas en arrière) +était M. Murdstone lui-même. + +«Peu m'importe! cria ma tante, secouant toujours la tête et +faisant par la fenêtre du salon des gestes qui ne pouvaient pas +être interprétés comme un compliment de bienvenue, je ne veux pas +de contravention! Je ne le souffrirai pas! Allez-vous-en! +Jeannette, chassez-le! emmenez-le!» Et caché derrière ma tante, je +vis une espèce de combat; l'âne, les quatre pattes plantées en +terre, résistait à tout le monde, Jeannette le tirait par la bride +pour le faire tourner, M. Murdstone essayait de le faire avancer, +miss Murdstone donnait à Jeannette des coups d'ombrelle, et +plusieurs petits garçons, accourus au bruit, criaient de toutes +leurs forces. Mais ma tante reconnaissant tout à coup parmi eux le +jeune malfaiteur chargé de la conduite de l'âne et qui était l'un +de ses ennemis les plus acharnés, quoiqu'il eût à peine treize +ans, se précipita sur le théâtre du combat, se jeta sur lui, le +saisit, le traîna dans le jardin, sa veste par-dessus sa tête, et +ses talons raclant le sol; puis appelant Jeannette pour aller +chercher la police et la justice, afin qu'il fût pris, jugé et +exécuté sur les lieux, elle le gardait à vue. Mais cette scène +termina la comédie. Le gamin, qui avait bien des tours dans son +sac, dont ma tante n'avait aucune idée, trouva bientôt moyen de +s'échapper, avec un cri de victoire, laissant les traces de ses +souliers ferrés dans les plates-bandes, et emmenant son âne en +triomphe, l'un portant l'autre. + +Miss Murdstone, en effet, avait quitté sa monture à la fin du +combat, et elle attendait avec son frère, au bas des marches, que +ma tante eût le loisir de les recevoir. Un peu agitée encore par +la lutte, ma tante passa à côté d'eux avec une grande dignité, +rentra chez elle et ne s'inquiéta plus de leur présence jusqu'au +moment où Jeannette vint les annoncer. + +«Faut-il m'en aller, ma tante, demandai-je en tremblant. + +-- Non, monsieur? dit ma tante, non, certes!» Sur quoi elle me +poussa dans un coin près d'elle, et fit une barrière avec une +chaise comme si c'était une geôle ou la barre du tribunal. Je +continuai à occuper cette position pendant l'entrevue tout- +entière, et je vis de là M. et miss Murdstone entrer dans le +salon. + +«Oh! dit ma tante, je ne savais pas d'abord à qui j'avais le +plaisir de faire des reproches il y a un moment. Mais, voyez-vous, +je ne permets à personne de passer avec un âne sur cette pelouse. +Je ne fais pas d'exception. Je ne le permets à personne. + +-- Vous avez là une règle qui n'est pas commode pour les +étrangers, dit miss Murdstone. + +-- En vérité?» dit ma tante. + +M. Murdstone parut craindre de voir se renouveler les hostilités, +et il intervint en disant: + +«Miss Trotwood? + +-- Pardon, monsieur, dit ma tante en lui jetant un regard +pénétrant, vous êtes le monsieur Murdstone qui a épousé la veuve +de feu mon neveu David Copperfield de Blunderstone la Rookery? +Pourquoi la Rookery? c'est ce que je ne sais pas. + +-- Oui, madame, dit M. Murdstone. + +-- Vous me pardonnerez de vous dire, monsieur, reprit ma tante, +que je crois qu'il aurait infiniment mieux valu que vous eussiez +laissé cette pauvre enfant tranquille. + +-- Je suis de l'avis de miss Trotwood en ce sens, dit miss +Murdstone en se redressant, que je regarde en effet notre pauvre +Clara comme une enfant sous tous les rapports essentiels. + +-- Il est heureux, mademoiselle, pour vous et pour moi, qui +avançons dans la vie et qui n'avons pas dans nos agréments +personnels de grands sujets de craindre qu'ils nous soient fatals, +que personne ne puisse en dire autant de nous, reprit ma tante. + +-- Sans doute, repartit miss Murdstone, quoiqu'elle eût du mal à +se décider à convenir de la chose: elle le fit du moins d'assez +mauvaise grâce; et comme vous le dites, il aurait infiniment mieux +valu pour mon frère qu'il n'eût jamais contracté ce mariage. J'ai +toujours été de cet avis-là. + +-- Je n'en doute pas, dit ma tante. Jeannette, dit-elle après +avoir sonné, faites mes compliments à M. Dick, et priez-le de +descendre.» + +En l'attendant, ma tante regarda le mur en silence, fronçant les +sourcils, et se tenant plus droite que jamais. Quand il fut +arrivé, elle procéda à la cérémonie de la présentation: + +«Monsieur Dick, un de mes anciens et ultimes amis, sur le jugement +duquel je compte,» ajouta ma tante avec une intention marquée pour +prévenir M. Dick qui mordait ses ongles d'un air hébété. + +M. Dick abandonna ses ongles et resta debout au milieu du groupe +avec beaucoup de gravité et prêt à montrer la plus profonde +attention. Ma tante fit un signe de tête à M. Murdstone qui +reprit: + +«Miss Trotwood, en recevant votre lettre, j'ai regardé comme un +devoir pour moi et comme une marque de respect pour vous... + +-- Merci, dit ma tante, en le regardant toujours en face, ne vous +inquiétez pas de moi. + +-- De venir y répondre en personne, quelque dérangement que le +voyage pût m'occasionner, plutôt que de vous écrire: le malheureux +enfant qui s'est enfui loin de ses amis et de ses occupations... + +-- Et dont toute l'apparence, dit sa soeur en attirant l'attention +générale sur mon étrange costume, est si choquante et si +scandaleuse... + +-- Jeanne Murdstone, dit son frère, ayez la bonté de ne pas +m'interrompre. Ce malheureux enfant, miss Trotwood, a été, dans +notre intérieur, la cause de beaucoup de difficultés et de +troubles domestiques pendant la vie de feu ma chère Jeanne, et +depuis. Il a un caractère sombre et mutin, il se révolte contre +toute autorité; en un mot, il est intraitable. Nous avons essayé, +ma soeur et moi, de le corriger de ses vices, mais sans y réussir, +et nous avons senti tous les deux, car ma soeur est pleinement +dans ma confidence, qu'il était juste que vous reçussiez de nos +lèvres cette déclaration sincère, faite sans rancune et sans +colère. + +-- Mon frère n'a pas besoin de mon témoignage pour confirmer le +sien, dit miss Murdstone, je demande seulement la permission +d'ajouter que de tous les garçons du monde, je ne crois pas qu'il +y en ait un plus mauvais. + +-- C'est fort, dit ma tante d'un ton sec. + +-- Ce n'est pas trop fort en comparaison des faits, repartit miss +Murdstone. + +-- Ah! dit ma tante; eh bien! monsieur? + +-- J'ai mon opinion particulière sur la manière de l'élever, +reprit M. Murdstone, dont le front s'obscurcissait de plus en plus +à mesure que ma tante et lui se regardaient de plus près. Mes +idées sont fondées en partie sur ce que je sais de son caractère, +et en partie sur la connaissance que j'ai de mes moyens et de mes +ressources. Je n'ai à en répondre qu'à moi-même; j'ai donc agi +d'après mes idées, et je n'ai rien de plus à en dire. Il me +suffira d'ajouter que j'ai placé cet enfant sous la surveillance +d'un de mes amis, dans un commerce honorable: que cette condition +ne lui convient pas; qu'il s'enfuit, erre comme un vagabond sur la +route, et vient ici eu haillons, s'adresser à vous, miss Trotwood. +Je désire mettre sous vos yeux, en tout honneur, les conséquences +inévitables, selon moi, du secours que vous pourriez lui accorder +dans ces circonstances. + +-- Commençons par traiter la question de cette occupation +honorable, dit ma tante. S'il avait été votre propre fils, vous +l'auriez placé de la même manière, je suppose? + +-- S'il avait été le fils de mon frère, dit miss Murdstone +intervenant dans la discussion, son caractère aurait été, +j'espère, tout à fait différent. + +-- Si cette pauvre enfant, sa défunte mère, avait été en vie, il +aurait été chargé de même de ces honorables occupations, n'est-ce +pas? dit ma tante. + +-- Je crois, dit M. Murdstone avec un signe de tête, que Clara +n'aurait jamais résisté à ce que nous aurions regardé, ma soeur +Jeanne Murdstone et moi, comme le meilleur parti à prendre.» + +Miss Murdstone confirma en grommelant ce que son frère venait de +dire. + +«Hem! dit ma tante, malheureux enfant!» + +M. Dick, qui faisait sonner son argent dans ses poches depuis +quelque temps, se livra à cette occupation avec un tel zèle que ma +tante crut nécessaire de lui imposer silence par un regard, avant +de dire: + +«La pension de cette pauvre enfant s'est éteinte avec elle? + +-- Elle s'est éteinte avec elle, répliqua M. Murdstone. + +-- Et sa petite propriété, la maison et le jardin, ce je ne sais +quoi la Rookery, sans Rooks, n'a pas été assurée à son fils? + +-- Son premier mari lui avait laissé son bien sans conditions, +commençait à dire M. Murdstone, quand ma tante l'interrompit avec +une impatience et une colère visibles. + +-- Mon Dieu, je le sais bien! laissé sans conditions! Je +connaissais bien David Copperfield: je sais bien qu'il n'était pas +homme à prévoir les moindres difficultés, quand elles lui auraient +crevé les yeux. Il va sans dire que tout lui a été laissé sans +conditions, mais quand elle s'est remariée, quand elle a eu le +malheur de vous épouser; en un mot, dit ma tante, pour parler +franchement, personne n'a-t-il dit alors un mot en faveur de cet +enfant? + +-- Ma pauvre femme aimait son second mari, madame, dit +M. Murdstone: elle avait pleine confiance en lui. + +-- Votre femme, monsieur, était une pauvre enfant très- +malheureuse, qui ne connaissait pas le monde, répondit ma tante en +secouant la tête. Voilà ce qu'elle était; et maintenant, voyons! +qu'avez-vous à dire de plus? + +-- Seulement ceci, miss Trotwood, répliqua-t-il; je suis prêt à +reprendre David, sans conditions, pour faire de lui ce qui me +conviendra, et pour agir à son égard comme il me plaira. Je ne +suis pas venu pour faire des promesses, ni pour prendre des +engagements envers qui que ce soit. Vous avez peut-être quelque +intention, miss Trotwood, de l'encourager dans sa fuite et +d'écouter ses plaintes. Vos manières qui, je dois le dire, ne me +semblent pas conciliantes, me portent à le supposer. Je vous +préviens donc que, si vous l'encouragez cette fois, c'est une +affaire finie: si vous intervenez entre lui et moi, votre +intervention, miss Trotwood, doit être définitive. Je ne plaisante +pas, et il ne faut pas plaisanter avec moi. Je suis prêt à +l'emmener pour la première et la dernière fois: est-il prêt à me +suivre? S'il ne l'est pas, si vous me dites qu'il ne l'est pas, +sous quelque prétexte que ce soit, peu m'importe, ma porte lui est +fermée pour toujours, et je tiens pour convenu que la vôtre lui +est ouverte.» + +Ma tante avait écouté ce discours avec l'attention la plus +soutenue, en se tenant plus droite que jamais, ses mains croisées +sur ses genoux et l'oeil fixé sur son interlocuteur. Quand il eut +fini, elle tourna les yeux du côté de miss Murdstone sans changer +d'attitude, et lui dit: + +«Et vous, mademoiselle, avez-vous quelque chose à ajouter? + +-- Vraiment, miss Trotwood, dit miss Murdstone, tout ce que je +pourrais dire a été si bien exprimé par mon frère, et tous les +faits que je pourrais rapporter ont été exposés par lui si +clairement, que je n'ai qu'à vous remercier de votre politesse; ou +plutôt de votre excessive politesse, ajouta miss Murdstone, avec +une ironie qui ne troubla pas plus ma tante qu'elle n'eût +déconcerté le canon près duquel j'avais dormi à Chatham. + +-- Et l'enfant, qu'est-ce qu'il en dit? reprit ma tante; David, +êtes-vous prêt à partir?» + +Je répondis que non, et je la conjurai de ne pas me laisser +emmener. Je dis que M. et miss Murdstone ne m'avaient jamais aimé, +qu'ils n'avaient jamais été bons pour moi; que je savais qu'ils +avaient rendu ma mère, qui m'aimait tant, très-malheureuse à cause +de moi, et que Peggotty le savait bien aussi. Je dis que j'avais +plus souffert qu'on ne pouvait le croire, en pensant combien +j'étais jeune encore. Je priai et je conjurai ma tante (je ne me +rappelle plus en quels termes, mais je me souviens que j'en étais +alors très-ému) de me protéger et de me défendre, pour l'amour de +mon père. + +«M. Dick, dit ma tante, que faut-il que je fasse de cet enfant?» + +M Dick réfléchit, hésita, puis prenant un air radieux répondit: + +«Faites-lui tout de suite prendre mesure pour un habillement +complet. + +-- M. Dick, dit ma tante d'un air de triomphe, donnez-moi une +poignée de main, votre bon sens est d'une valeur inappréciable.» +Puis, ayant vivement secoué la main de M. Dick, elle m'attira près +d'elle en disant à M. Murdstone: + +«Vous pouvez partir si cela vous convient, je garde cet enfant, +j'en courrai la chance. S'il est tel que vous dites, il me sera +toujours facile de faire pour lui ce que vous avez fait, mais je +n'en crois pas un mot. + +-- Miss Trotwood, répondit M. Murdstone, en haussant les épaules +et en se levant, si vous étiez un homme... + +-- Billevesées! dit ma tante, ne me parlez pas de ces sornettes! + +-- Quelle politesse exquise, s'écria miss Murdstone en se levant, +c'est trop fort, vraiment! + +-- Croyez-vous, dit ma tante en faisant la sourde oreille au +discours de la soeur et en continuant à s'adresser au frère, et à +secouer la tête d'un air de suprême dédain, croyez-vous que je ne +sache pas la vie que vous avez fait mener à cette pauvre enfant si +mal inspirée? Croyez-vous que je ne sache pas quel jour néfaste ce +fut pour cette douce petite créature que celui où elle vous vit +pour la première fois, souriant et faisant les yeux doux, je +parie, comme si vous n'étiez pas capable de dire une sottise à un +enfant? + +-- Je n'ai jamais entendu de langage plus élégant, dit miss +Murdstone. + +-- Croyez-vous que je ne comprenne pas votre jeu comme si j'y +avais été? continua ma tante, maintenant que je vous vois et que +je vous entends, ce qui, à vous dire le vrai, n'est rien moins +qu'un plaisir pour moi. Ah! certes, il n'y avait personne au monde +d'aussi doux et d'aussi soumis que M. Murdstone dans ce temps-là. +La pauvre petite innocente n'avait jamais vu mouton pareil. Il +était si plein de bonté! il adorait la mère: il avait une passion +pour le fils, une véritable passion! il serait pour lui un second +père, et il n'y avait plus qu'à vivre tous ensemble dans un +paradis plein de roses, n'est-ce pas? Allons donc, laissez-moi +tranquille! dit ma tante. + +-- Je n'ai de ma vie vu une femme semblable, s'écria miss +Murdstone. + +-- Et quand vous avez été sûr de cette pauvre petite insensée, dit +ma tante (Dieu me pardonne d'appeler ainsi une créature qui est +maintenant là où vous n'êtes pas pressé d'aller la rejoindre!), +comme si vous n'aviez pas fait assez de tort à elle et aux siens, +vous vous êtes mis à commencer son éducation, n'est-ce pas? Vous +avez entrepris de la dresser, et vous l'avez mise en cage comme un +pauvre petit oiseau, pour lui faire oublier sa vie passée et lui +apprendre à chanter sur le même air que vous. + +-- C'est de la folie ou de l'ivresse, dit miss Murdstone, au +désespoir de ne pouvoir détourner de son côté le torrent +d'invectives de ma tante, et je soupçonne que c'est plutôt de +l'ivresse.» + +Miss Betsy, sans faire la moindre attention à l'interruption, +continua à s'adresser à M. Murdstone. + +«Oui, monsieur Murdstone, continua-t-elle en secouant le doigt, +vous vous êtes fait le tyran de cette innocente enfant, et vous +lui avez brisé le coeur. Elle avait l'âme tendre, je le sais, je +le savais bien des années avant que vous la vissiez, et vous avez +bien choisi son faible pour lui porter les coups dont elle est +morte. Voilà la vérité, qu'elle vous plaise ou non, faites-en ce +que vous voudrez, vous et ceux qui vous ont servi d'instruments. + +-- Permettez-moi de vous demander, miss Trotwood, dit miss +Murdstone, quelle personne il vous plaît d'appeler, avec un choix +d'expressions dont je n'ai pas l'habitude, les instruments de mon +frère?» + +Miss Betsy, persistant dans une surdité inébranlable, reprit son +discours: + +«Il était clair, comme je vous l'ai dit, bien des années avant que +vous la vissiez (et il est au-dessus de la raison humaine de +comprendre pourquoi il est entré dans les vues mystérieuses de la +Providence que vous la vissiez jamais), il était clair que cette +pauvre petite créature se remarierait un jour ou l'autre, mais +j'espérais que cela ne tournerait pas aussi mal; c'était à +l'époque où elle mit au monde son fils que voici, monsieur +Murdstone; ce pauvre enfant dont vous vous êtes servi parfois pour +la tourmenter plus tard, ce qui est un souvenir désagréable, et +vous rend maintenant sa vue odieuse. Oui, oui, vous n'avez pas +besoin de tressaillir, continua ma tante, je n'ai pas besoin de ça +pour savoir la vérité.» + +Il était resté tout le temps debout près de la porte, la regardant +fixement, le sourire sur les lèvres, mais en fronçant ses épais +sourcils. Je remarquai alors que tout en souriant encore, il avait +pâli soudain, et qu'il semblait respirer comme un homme qui vient +de perdre haleine à la course. + +«Bonjour, monsieur, dit ma tante, et adieu. Bonjour, mademoiselle, +continua-t-elle en se tournant brusquement vers la soeur. Si je +vous vois jamais passer avec un âne sur ma pelouse, aussi sûr que +vous avez une tête sur vos épaules, je vous arracherai votre +chapeau et je trépignerai dessus!» + +Il faudrait un peintre, et un peintre d'un talent rare pour rendre +l'expression du visage de ma tante, en faisant cette déclaration +inattendue, et celle de miss Murdstone en l'entendant. Mais le +geste n'était pas moins éloquent que la parole, miss Murdstone, en +conséquence, ne répondit pas, prit discrètement le bras de son +frère et sortit majestueusement de la maison. Ma tante, toujours à +la fenêtre, les regardait s'éloigner, toute prête, sans aucun +doute, à mettre à l'instant même sa menace à exécution, dans le +cas où reparaîtrait l'âne. + +Nulle tentative n'ayant eu lieu pour répondre à ce défi, le visage +de ma tante se radoucit peu à peu, si bien que je m'enhardis à la +remercier et à l'embrasser, ce que je fis de tout mon coeur, en +passant mes bras autour de son cou. Je donnai ensuite une poignée +de mains à M. Dick, qui répéta cette cérémonie plusieurs fois de +suite, et qui salua l'heureuse issue de l'affaire en éclatant de +rire toutes les cinq minutes. + +«Vous vous regarderez comme étant de moitié avec moi le tuteur de +cet enfant, monsieur Dick, dit ma tante. + +-- Je serai enchanté, dit M. Dick, d'être le tuteur du fils de +David. + +-- Très-bien, dit ma tante, voilà qui est convenu. Je pensais à +une chose, monsieur Dick, c'est que je pourrais l'appeler +Trotwood? + +-- Certainement, certainement, appelez-le Trotwood, dit M. Dick, +Trotwood, fils de David Copperfield. + +-- Trotwood Copperfield, vous voulez dire? repartit ma tante. + +-- Oui, sans doute, oui, Trotwood Copperfield dit M. Dick un peu +embarrassé.» + +Ma tante fut si enchantée de son idée qu'elle marqua elle-même, +avec de l'encre indélébile, les chemises qu'on m'acheta toutes +faites ce jour-là, avant de me les laisser mettre; et il fut +décidé que le reste de mon trousseau, qu'elle commanda +immédiatement, porterait la même marque. + +C'est ainsi que je commençai une vie toute neuve, avec un nom tout +neuf, comme le reste. Maintenant que mon incertitude était passée, +je croyais rêver. Je ne me disais pas que ma tante et M. Dick +faisaient deux étranges tuteurs. Je ne pensais pas à moi-même +d'une manière positive. Ce qu'il y avait de plus clair dans mon +esprit, c'est, d'une part, que ma vie passée à Blunderstone +s'éloignait de plus en plus et semblait flotter dans le vague +d'une distance infinie; de l'autre, qu'un rideau venait de tomber +pour toujours sur celle que j'avais menée chez Murdstone et +Grinby. Personne n'a levé ce rideau depuis. Moi, je l'ai soulevé +un moment d'une main timide et tremblante, même dans ce récit, et +je l'ai laissé retomber avec joie. Le souvenir de cette existence +est accompagné dans mon esprit d'une telle douleur, de tant de +souffrance morale, d'une absence d'espérance si absolue, que je +n'ai jamais eu le courage d'examiner combien de temps avait duré +mon supplice. Est-ce un an, est-ce plus, est-ce moins? Je n'en +sais rien. Je sais seulement que cela fut, que cela n'est plus, +que je viens d'en parler pour n'en plus reparler jamais. + + + + +CHAPITRE XV. + +Je recommence. + + +M. Dick et moi, nous fûmes bientôt les meilleurs amis du monde, et +quand il avait achevé son travail de la journée, nous sortions +souvent ensemble pour enlever le grand cerf-volant. Tous les jours +de la vie, il travaillait longtemps à son mémoire, qui ne faisait +pas le moindre progrès, quelque peine qu'il y prit, car le roi +Charles venait toujours se fourrer tantôt au commencement, tantôt +à la fin, et alors il n'en fallait plus parler, c'était à +recommencer. La patience et le courage avec lesquels il supportait +ces désappointements continuels, l'idée vague qu'il avait que le +roi Charles Ier n'avait rien à voir là dedans, les faibles efforts +qu'il tentait pour le chasser, et l'entêtement avec lequel ce +monarque revenait condamner le mémoire à l'oubli, tout cela me fit +une profonde impression. Je ne sais pas ce que M. Dick comptait +faire du mémoire, dans le cas où il serait terminé, je crois qu'il +ne savait pas plus que moi où il avait l'intention de l'envoyer, +ni quels effets il en attendait. Mais, au reste, il n'était pas +nécessaire qu'il se préoccupât de cette question, car s'il y avait +quelque chose de certain sous le soleil, c'est que le mémoire ne +serait jamais terminé. + +C'était touchant de le voir avec son cerf-volant, quand il l'avait +enlevé à une grande hauteur dans les airs. Ce qu'il m'avait dit, +dans sa chambre, des espérances qu'il avait conçues de cette +manière de disséminer les faits exposés sur les papiers qui le +couvraient et qui n'étaient autres que des feuillets sacrifiés de +quelque mémoire avorté, pouvait bien le préoccuper quelquefois, +mais une fois dehors, il n'y pensait plus. Il ne pensait qu'à +regarder le cerf-volant s'envoler et à développer à mesure la +pelote de ficelle qu'il tenait à la main. Jamais il n'avait l'air +plus serein. Je me disais quelquefois, quand j'étais assis près de +lui le soir, sur un tertre de gazon, et que je le voyais suivre +des yeux les mouvements du cerf-volant dans les airs, que son +esprit sortait alors de sa confusion pour s'élever avec son jouet +dans les cieux. Quand il roulait la ficelle, et que le cerf- +volant, descendant peu à peu, sortait de l'horizon éclairé par le +soleil couchant, pour tomber sur la terre comme frappé de mort, il +semblait sortir peu à peu d'un rêve, et je l'ai vu ramasser son +cerf-volant, puis regarder autour de lui d'un air égaré, comme +s'ils étaient tombés ensemble d'une chute commune, et je le +plaignais de tout mon coeur. + +Les progrès que je faisais dans l'amitié et l'intimité de M. Dick +ne nuisaient en rien à ceux que je faisais dans les bonnes grâces +de sa fidèle amie, ma tante. Elle prit assez d'affection pour moi +au bout de quelques semaines pour abréger le nom de Trotwood +qu'elle m'avait donné, et m'appeler Trot; elle m'encouragea même à +espérer que si je continuais comme j'avais commencé, je pouvais +arriver à rivaliser dans son coeur avec ma soeur Betsy Trotwood. + +«Trot, dit ma tante un soir, au moment où l'on venait comme de +coutume d'apporter le trictrac pour elle et pour M. Dick, il ne +faut pas oublier votre éducation.» + +C'était mon seul sujet d'inquiétude, et je fus enchanté de cette +ouverture. + +«Cela vous ferait-il plaisir d'aller en pension à Canterbury?» + +Je répondis que cela me plaisait d'autant plus que c'était tout +près d'elle. + +«Bien, dit ma tante, voudriez-vous partir demain?» + +Je n'étais plus étranger à la rapidité ordinaire des mouvements de +ma tante, je ne fus donc pas surpris d'une proposition si +soudaine, et je dis, oui. + +«Bien, répéta ma tante. Jeannette, vous demanderez le cheval gris +et la petite voiture pour demain à dix heures du matin, et vous +emballerez ce soir les effets de M. Trotwood.» + +J'étais à la joie de mon coeur en entendant donner ces ordres, +mais je me reprochai mon égoïsme, quand je vis leur effet sur +M. Dick, qui était si abattu à la perspective de notre séparation +et qui jouait si mal en conséquence, qu'après lui avoir donné +plusieurs avertissements avec les cornets sur les doigts, ma tante +ferma le trictrac et déclara qu'elle ne voulait plus jouer avec +lui. Mais en apprenant que je viendrais quelquefois le samedi, et +qu'il pouvait quelquefois aller me voir le mercredi, il reprit un +peu courage et fit voeu de fabriquer pour ces occasions un cerf- +volant gigantesque, bien plus grand que celui dont nous faisions +notre divertissement aujourd'hui. Le lendemain, il était retombé +dans l'abattement, et il cherchait à se consoler en me donnant +tout ce qu'il possédait en or et en argent, mais ma tante étant +intervenue, ses libéralités furent réduites à un don de quatre +shillings: à force de prières, il obtint de le porter jusqu'à +huit. Nous nous séparâmes de la manière la plus affectueuse à la +porte du jardin, et M. Dick ne rentra dans la maison que lorsqu'il +nous eut perdus de vue. + +Ma tante, parfaitement indifférente à l'opinion publique, +conduisit de main de maître le cheval gris à travers Douvres; elle +se tenait droite et roide comme un cocher de cérémonie, et suivait +de l'oeil les moindres mouvements du cheval, décidée à ne lui +laisser faire sa volonté sous aucun prétexte. Quand nous fûmes en +rase campagne, elle lui donna un peu plus de liberté, et jetant un +regard sur une vallée de coussins, dans lesquels j'étais enseveli +auprès d'elle, elle me demanda si j'étais heureux. + +«Très-heureux, merci, ma tante,» dis-je. Elle en fut si satisfaite +que n'ayant pas les mains libres pour me témoigner sa joie, elle +me caressa la tête avec le manche de son fouet. + +«La pension est-elle nombreuse? ma tante, demandai-je. + +-- Je n'en sais rien, dit ma tante, nous allons d'abord chez +M. Wickfield. + +-- Est-ce qu'il tient une pension? demandai-je. + +-- Non, Trot, c'est un homme d'affaires.» + +Je ne demandai plus de renseignements sur le compte de +M. Wickfield, et ma tante ne m'en offrant pas davantage, la +conversation roula sur d'autres sujets, jusqu'au moment où nous +arrivâmes à Canterbury. C'était le jour du marché, et ma tante eut +beaucoup de peine à faire circuler le cheval gris entre les +charrettes, les paniers, les piles de légumes et les mottes de +beurre. Il s'en fallait parfois de l'épaisseur d'un cheveu que +tout un étalage ne fût renversé, ce qui nous attirait des discours +peu flatteurs de la part des gens qui nous entouraient; mais ma +tante conduisait toujours avec le calme le plus parfait, et je +crois qu'elle aurait traversé avec la même assurance un pays +ennemi. + +Enfin nous nous arrêtâmes devant une vieille maison qui usurpait +sur l'alignement de la rue; les fenêtres du premier étage étaient +en saillie, et les solives avançaient également leurs têtes +sculptées au-dessus de la chaussée, de sorte que je me demandai un +moment si toute la maison n'avait pas la curiosité de se porter +ainsi en avant pour voir ce qui se passait dans la rue jusque sur +le trottoir. Au reste, cela ne l'empêchait pas d'être d'une +propreté exquise. Le vieux marteau de la porte cintrée, au milieu +des guirlandes de fleurs et de fruits sculptés qui l'entouraient, +brillait comme une étoile. Les marches de pierre étaient aussi +nettes que si elles venaient de passer leur linge blanc, et tous +les angles, les coins, les sculptures et les ornements, les petits +carreaux des vieilles fenêtres, tout cela était aussi éclatant de +propreté que la neige qui tombe sur les montagnes. + +Quand la voiture s'arrêta à la porte, j'aperçus en regardant la +maison une figure cadavéreuse, qui se montra un moment à une +petite fenêtre dans une tourelle, à l'un des angles de la maison! +puis disparut. La porte cintrée s'ouvrit alors, et je revis ce +même visage. Il était aussi pâle que lorsque je l'avais vu à la +fenêtre, quoique son teint fût un peu relevé par des taches de son +qu'on voit souvent à la peau des personnes rousses; et en effet le +personnage était roux: il pouvait avoir quinze ans, à ce que je +puis croire, mais il paraissait beaucoup plus âgé; la faux qui +avait moissonné ses cheveux les avait coupés ras comme un chaume. +De sourcils point, pas plus que de cils; les yeux d'un rouge brun, +si dégarnis, si dénudés que je ne m'expliquais pas qu'il pût +dormir, ainsi à découvert. Il était haut des épaules, osseux et +anguleux, d'une mise décente, habillé de noir, avec un bout de +cravate blanche; son habit boutonné jusqu'au cou, une main si +longue, si maigre, une vraie main de squelette, qui attira mon +attention pendant que, debout à la tête du poney, il se caressait +le menton et nous regardait dans la voiture. + +«M. Wickfield est-il chez lui, Uriah Heep? dit ma tante. + +-- M. Wickfield est chez lui, madame; si vous voulez vous donner +la peine d'entrer ici... dit-il en montrant de sa main décharnée +la chambre qu'il voulait désigner.» + +Nous mîmes pied à terre, et laissant Uriah Heep tenir le cheval, +nous entrâmes dans un salon un peu bas, de forme oblongue, qui +donnait sur la rue; je vis par la fenêtre Uriah qui soufflait dans +les naseaux du cheval, puis les couvrait précipitamment de sa +main, comme s'il y avait jeté un sort. En face de la vieille +cheminée étaient placés deux portraits, l'un était celui d'un +homme à cheveux gris, mais qui n'était pourtant pas âgé; les +sourcils étaient noirs, il regardait des papiers attachés ensemble +avec un ruban rouge. L'autre était celui d'une dame, l'expression +de son visage était douce et sérieuse; elle me regardait. + +Je crois que je cherchais des yeux un portrait d'Uriah, quand une +porte s'ouvrit à l'autre bout de la chambre; il entra un monsieur, +dont la vue me fit retourner pour m'assurer si par hasard ce ne +serait pas le portrait qui serait sorti de son cadre. Mais non, le +portrait était paisiblement à sa place; et quand le nouveau venu +s'approcha de la lumière, je vis qu'il était plus âgé que +lorsqu'il s'était fait faire son portrait. + +«Miss Betsy Trotwood, dit-il, entrez je vous prie. J'étais occupé +quand vous êtes arrivée, vous me le pardonnerez. Vous connaissez +ma vie; vous savez que je n'ai qu'un intérêt au monde.» + +Miss Betsy le remercia, et nous entrâmes dans son cabinet qui +était meublé comme celui d'un homme d'affaires, de papiers, de +livres, de boites d'étain, etc. Il donnait sur le jardin, et il +était pourvu d'un coffre-fort en fer, fixé dans la muraille juste +au-dessus du manteau de la cheminée; car je me demandais comment +les ramoneurs pouvaient faire pour passer derrière, quand ils +avaient besoin de nettoyer la cheminée. + +«Eh bien! miss Trotwood, dit M. Wickfield; car je découvris +bientôt que c'était le maître de la maison, qu'il était avoué et +qu'il régissait les terres d'un riche propriétaire des environs, +quel vent vous amène ici? C'est un bon vent, dans tous les cas, +j'espère? + +-- Mais oui, répliqua ma tante, je ne suis pas venue pour des +affaires de justice. + +-- Vous avez raison, mademoiselle, dit M. Wickfield: mieux vaut +venir pour autre chose.» + +Ses cheveux étaient tout à fait blancs alors, quoiqu'il eût encore +les sourcils noirs. Son visage était très-agréable, il avait même +dû être beau. Son teint était coloré d'une certaine façon dont +j'avais appris, grâce à Peggotty, à faire honneur à l'usage du vin +de Porto, et j'attribuais à la même origine l'intonation de sa +voix et son embonpoint marqué. Il avait une mise très-convenable, +un habit bleu, un gilet à raies, un pantalon de nankin; sa chemise +à jabot et sa cravate de batiste semblaient si blanches et si +fines qu'elles rappelaient à mon imagination vagabonde le cou d'un +cygne. + +«C'est mon neveu, dit ma tante. + +-- Je ne savais pas que vous en eussiez un, miss Trotwood, dit +M. Wickfield. + +-- Mon petit neveu, c'est-à-dire,» remarqua ma tante. + +-- Je ne savais pas que vous eussiez un petit-neveu, je vous +assure, dit M. Wickfield. + +-- Je l'ai adopté, dit ma tante avec un geste qui indiquait +qu'elle s'inquiétait fort peu de ce qu'il savait ou de ce qu'il ne +savait pas, et je l'ai amené ici pour le mettre dans une pension +où il soit bien enseigné et bien traité. Dites-moi où je trouverai +cette pension, et donnez-moi enfin tous les renseignements +nécessaires.» + +«Avant de hasarder un conseil, dit M. Wickfield, permettez; vous +savez, ma vieille question en toutes choses, quel est votre but +réel? + +-- Le diable vous emporte! s'écria ma tante. Quel besoin d'aller +toujours chercher midi à quatorze heures? Mon but est bien clair +et bien simple, c'est de rendre cet enfant heureux et utile. + +-- Il doit y avoir encore quelque autre chose là-dessous, dit +M. Wickfield, en branlant la tête et en souriant d'un air +d'incrédulité. + +-- Quelles balivernes! repartit ma tante. Vous avez la prétention +d'agir rondement dans ce que vous faites; vous ne supposez pas, +j'espère, que vous soyez la seule personne qui aille tout droit +son chemin dans ce monde? + +-- Je n'ai qu'un seul but dans la vie, miss Trotwood, beaucoup de +gens en ont des douzaines, des vingtaines, des centaines: je n'ai +qu'un but, voilà la différence; mais nous ne sommes plus dans la +question. Vous demandez la meilleure pension? Quel que soit votre +motif, vous voulez la meilleure.» + +Ma tante fit un signe d'assentiment. + +«J'en connais bien une qui vaut mieux que toutes les autres, dit +M. Wickfield en réfléchissant, mais votre neveu ne pourrait y être +admis pour le moment qu'en qualité d'externe. + +«Mais en attendant, il pourrait demeurer quelque autre part, je +suppose?» dit ma tante. + +M. Wickfield reconnut que c'était possible, après un moment de +discussion, il proposa de mener ma tante voir la pension, afin +qu'elle pût en juger par elle-même; en revenant on visiterait les +maisons où il pensait qu'on pourrait trouver pour moi le vivre et +le couvert. Ma tante accepta la proposition, et nous allions +sortir tous trois quand il s'arrêta pour me dire: + +«Mais notre petit ami que voici pourrait avoir quelques motifs de +ne pas vouloir nous accompagner. Je crois que nous ferions mieux +de le laisser ici.» + +Ma tante semblait disposée à contester la proposition: mais, pour +faciliter les choses, je dis que j'étais tout prêt à les attendre +chez M. Wickfield, si cela leur convenait, et je rentrai dans le +cabinet, où je pris, en les attendant, possession de la chaise que +j'avais occupée déjà en arrivant. + +Cette chaise se trouvait placée en face d'un corridor étroit qui +donnait dans la petite chambre ronde à la fenêtre de laquelle +j'avais aperçu le pâle visage d'Uriah Heep. Après avoir mené le +cheval dans une écurie des environs, il s'était remis à écrire sur +un pupitre et copiait un papier fixé dans un cadre de fer suspendu +sur le bureau. Quoiqu'il fût tourné de mon côté, je crus d'abord +que le papier qu'il transcrivait et qui se trouvait entre lui et +moi l'empêchait de me voir, mais en regardant plus attentivement +de ce côté, je vis bientôt avec un certain malaise que ses yeux +perçants apparaissaient de temps en temps sous le manuscrit comme +deux soleils enflammés, et qu'il me regardait furtivement, au +moins pendant une minute, quoiqu'on entendit sa plume courir tout +aussi vite qu'à l'ordinaire. J'essayai plusieurs fois d'échapper à +ses regards; je montai sur une chaise pour regarder une carte +placée de l'autre côté de la chambre; je m'enfonçai dans la +lecture du journal du comté, mais ses yeux m'attiraient toujours, +et toutes les fois que je jetais un regard sur ces deux soleils +brûlants, j'étais sûr de les voir se lever ou se coucher à +l'instant même. + +À la fin, après une assez longue absence, ma tante et M. Wickfield +reparurent, à mon grand soulagement. Le résultat de leurs +recherches n'était pas aussi satisfaisant que j'aurais pu le +désirer, car si les avantages qu'offrait la pension étaient +incontestables, ma tante n'avait pas été également satisfaite des +maisons où je pouvais loger. + +«C'est très-ennuyeux, dit-elle. Je ne sais que faire, Trot. + +-- C'est en effet très-ennuyeux, dit M. Wickfield, mais je vais +vous dire ce que vous pourriez faire, miss Trotwood. + +-- Qu'est-ce? dit ma tante. + +-- Laissez votre neveu ici, pour le moment. C'est un garçon +tranquille: il ne me dérangera pas du tout. La maison est bonne +pour étudier: elle est aussi tranquille qu'un couvent, et presque +aussi spacieuse. Laissez-le ici.» + +La proposition était évidemment du goût de ma tante, mais elle +hésitait à l'accepter, par délicatesse. Moi de même. + +«Allons! miss Trotwood, dit M. Wickfield, il n'y a pas d'autre +moyen de tourner la difficulté. C'est seulement un arrangement +temporaire, vous savez. Si cela ne va pas bien, si cela nous gêne +les uns ou les autres, nous pourrons toujours nous quitter, et +dans l'intervalle, on aura le temps de lui trouver quelque chose +qui convienne mieux. Mais, quant à présent, vous n'avez rien de +mieux à faire que de le laisser ici. + +-- Je vous suis très-reconnaissante, dit ma tante, et je vois +qu'il l'est comme moi, mais... + +-- Allons! je sais ce que vous voulez dire, s'écria M. Wickfield. +Je ne veux pas vous forcer d'accepter de moi des faveurs, miss +Trotwood, vous payerez sa pension si vous voulez. Nous ne +disputerons pas sur le prix, mais vous payerez si vous voulez. + +-- Cette condition, dit ma tante, sans diminuer en rien ma +reconnaissance du service que vous me rendez, me met plus à mon +aise: je serai enchantée de le laisser ici. + +-- Alors, venez voir ma petite ménagère,» dit M. Wickfield. + +En conséquence, nous montâmes un ancien escalier de chêne, avec +une rampe si large, qu'on aurait pu aussi aisément marcher dessus, +et nous entrâmes dans un vieux salon un peu sombre, éclairé par +trois ou quatre des bizarres fenêtres que j'avais remarquées de la +rue. Il y avait dans les embrasures, des sièges en chêne, qui +semblaient provenir des mêmes arbres que le parquet ciré et les +grandes poutres du plafond. La chambre était joliment meublée d'un +piano et d'un meuble éclatant, vert et rouge; il y avait des +fleurs dans les vases. On n'y voyait que coins et recoins, garnis +chacun d'une petite table ou d'un chiffonnier, d'un fauteuil ou +d'une bibliothèque, si bien que je me disais à tout moment qu'il +n'y avait pas dans la chambre un autre coin aussi charmant que +celui où je me trouvais; puis je découvrais l'instant d'après +quelque retraite plus agréable encore. Le salon portait le cachet +de repos et d'exquise propreté qui caractérisait la maison à +l'extérieur. + +M. Wickfield frappa à une porte vitrée pratiquée dans un coin de +la chambre tapissée de lambris, et une petite fille à peu près de +mon âge sortit aussitôt et l'embrassa. Je reconnus immédiatement +sur son visage l'expression douce et sereine de la dame dont le +portrait m'avait frappé au rez-de-chaussée. Il me semblait dans +mon imagination que c'était le portrait qui avait grandi de +manière à devenir une femme, mais que l'original était resté +enfant. Elle avait l'air gai et heureux, ce qui n'empêchait pas +son visage et ses manières de respirer une tranquillité d'âme, une +sérénité que je n'ai jamais oubliées, que je n'oublierai jamais. + +«Voilà, nous dit M. Wickfield, ma ménagère, ma fille Agnès.» Quand +j'entendis le ton dont il prononçait ces paroles, quand je vis la +manière dont il tenait sa main, je compris que c'était elle qui +était le but unique de sa vie. + +Un petit panier en miniature, pour contenir son trousseau de +clefs, pendait à son côté, et elle avait l'air d'une maîtresse de +maison assez grave et assez entendue pour gouverner cette vieille +demeure. Elle écouta d'un air d'intérêt ce que son père lui dit de +moi, et quand il eut fini, elle proposa à ma tante de monter avec +elle pour voir mon logis. Nous y allâmes tous ensemble; elle nous +montra le chemin et ouvrit la porte d'une vaste chambre; une +magnifique chambre vraiment, avec ses solives de vieux chêne, +comme le reste, et ses petits carreaux à facettes, et la belle +balustrade de l'escalier qui montait jusque-là. + +Je ne puis me rappeler où et quand j'avais vu, dans mon enfance, +des vitraux peints dans une église. Je ne me rappelle pas les +sujets qu'ils représentaient. Je sais seulement que lorsque je la +vis arriver au haut du vieil escalier et se retourner pour nous +attendre sous ce jour voilé, je pensai aux vitraux que j'avais vus +jadis, et que leur éclat doux et pur s'associa depuis, dans mon +esprit, avec le souvenir d'Agnès Wickfield. + +Ma tante était aussi enchantée que moi des arrangements qu'elle +venait de prendre, et nous redescendîmes ensemble dans le salon, +très-heureux et très-reconnaissants. Elle ne voulut pas entendre +parler de rester à dîner, de peur de ne pas arriver avant la nuit +chez elle avec le fameux cheval gris, et je crois que M. Wickfield +la connaissait trop bien pour essayer de la dissuader; on lui +servit donc des rafraîchissements, Agnès retourna près de sa +gouvernante, et M. Wickfield dans son cabinet. On nous laissa +seuls pour nous dire adieu sans contrainte. + +Elle me dit que tout ce qui me regardait serait arrangé par +M. Wickfield et que je ne manquerais de rien, puis elle ajouta les +meilleurs conseils et les paroles les plus affectueuses. + +«Trot, me dit ma tante, en terminant son discours, faites honneur +à vous-même, à moi et à M. Dick, et que Dieu soit avec vous!» + +J'étais très-ému, et tout ce que je pus faire, ce fut de la +remercier, en la chargeant de toutes mes tendresses pour M. Dick. + +«Ne faites jamais de bassesse, ne mentez jamais, ne soyez pas +cruel. Évitez ces trois vices, Trot, et j'aurai toujours bon +espoir pour vous.» + +Je promis, du mieux que je pus, que je n'abuserais pas de sa bonté +et que je n'oublierais pas ses recommandations. + +«Le cheval est à la porte, dit ma tante, je pars. Restez là.» + +À ces mots, elle m'embrassa précipitamment et sortit de la chambre +en fermant la porte derrière elle. Je fus un peu surpris d'abord +de ce brusque départ, et je craignais de lui avoir déplu; mais, en +regardant par la fenêtre, je la vis monter en voiture d'un air +abattu et s'éloigner sans lever les yeux; je compris mieux alors +ce qu'elle éprouvait, et ne lui fis pas l'injustice de croire +qu'elle eût rien contre moi. + +On dînait à cinq heures chez M. Wickfield; j'avais repris courage +et me sentais en appétit. Il n'y avait que deux couverts. +Cependant Agnès, qui avait attendu son père dans le salon, +descendit avec lui et s'assit en face de lui à table. Je ne +pouvais pas croire qu'il dînât sans elle. + +On remonta dans le salon après dîner, et dans le coin le plus +commode, Agnès apporta un verre pour son père avec une bouteille +de vin de Porto. Je crois qu'il n'aurait pas trouvé à son breuvage +favori son parfum accoutumé, s'il lui avait été servi par d'autres +mains. + +Il passa là deux heures, buvant du vin en assez grande quantité, +pendant qu'Agnès jouait du piano, travaillait et causait avec lui +ou avec moi. Il était, la plupart du temps, gai et en train comme +nous, mais parfois il la regardait, puis tombait dans le silence +et dans la rêverie. Il me sembla qu'elle s'en apercevait aussitôt, +et qu'elle essayait de l'arracher à ses méditations par une +question ou une caresse. Alors il sortait de sa rêverie et se +versait du vin. + +Agnès fit les honneurs du thé, puis le temps s'écoula, comme après +le dîner, jusqu'à l'heure du coucher. Son père la prit alors dans +ses bras, l'embrassa, puis après son départ il demanda des bougies +dans son cabinet. Je montai me coucher aussi. + +Pendant la soirée, j'étais sorti un moment dans la rue pour jeter +un coup d'oeil sur les vieilles maisons et sur la belle +cathédrale, me demandant comment j'avais pu traverser cette +ancienne ville dans mon voyage, et passer, sans le savoir, auprès +de la maison où je devais demeurer bientôt. En revenant, je vis +Uriah Heep qui fermait l'étude; je me sentais en veine de +bienveillance à l'égard du genre humain, et je lui dis quelques +mots, puis en le quittant, je lui tendis la main. Mais quelle main +humide et froide avait touché la mienne! Je crus sentir la main +d'un spectre, et elle en avait bien toute l'apparence. Je me +frottai les mains pour réchauffer celle qui venait de rencontrer +la sienne, et pour faire disparaître jusqu'à la trace de cet +odieux attouchement. + +Cette idée me poursuivait encore quand je montai dans ma chambre. +Je croyais toujours sentir cette main humide et glacée. Je me +penchai hors de la fenêtre, et j'aperçus une des figures sculptées +au bout des solives, qui me regardait de travers. Il me sembla que +c'était Uriah Heep qui était monté, je ne sais comment, jusque-là, +et je me hâtai de fermer ma fenêtre. + + + + +CHAPITRE XVI. + +Je change sous bien des rapports. + + +Le lendemain après le déjeuner, la vie de pension s'ouvrit de +nouveau devant moi. M. Wickfield me conduisit sur le théâtre de +mes études futures: c'était un bâtiment grave, le long d'une +grande cour, respirant un air scientifique, en harmonie avec les +corbeaux et les corneilles qui descendaient des tours de la +cathédrale pour se promener d'un pas magistral sur la pelouse. + +On me présenta à mon nouveau maître, le docteur Strong. Il me +sembla presque aussi rouillé que la grande grille de fer qui +ornait la façade de la maison, et presque aussi massif que les +grandes urnes de pierre placées à intervalles égaux en haut des +piliers, comme un jeu de quilles gigantesques, que le temps devait +abattre quelque jour en se jouant. Il était dans sa bibliothèque; +ses habits étaient mal brossés, ses cheveux mal peignés, les +jarretières de sa culotte courte n'étaient pas attachées, ses +guêtres noires n'étaient pas boutonnées, et ses souliers étaient +béants comme deux cavernes sur le tapis du foyer. Il tourna vers +moi ses yeux éteints qui me rappelèrent ceux d'un vieux cheval +aveugle que j'avais vu brouter l'herbe et trébucher sur les +tombeaux du cimetière de Blunderstone, puis il me dit qu'il était +bien aise de me voir, en me tendant une main dont je ne savais que +faire, la voyant si inactive par elle-même. + +Mais il y avait près du docteur Strong une jeune personne très- +jolie qui travaillait; il l'appelait Annie, et je supposai que +c'était sa fille; elle me tira d'embarras en s'agenouillant sur le +tapis pour attacher les souliers du docteur Strong et boutonner +ses guêtres, besogne qu'elle accomplit avec beaucoup de +promptitude et de bonne grâce. Quand elle eut fini, au moment où +nous nous rendions à la salle d'études, je fus très-étonné +d'entendre M. Wickfield lui dire adieu sous le nom de mistress +Strong, et je me demandais si ce n'était pas par hasard la femme +de son fils plutôt que celle du docteur, quand il leva lui-même +tous mes doutes. + +«À propos, Wickfield, dit-il en s'arrêtant dans un corridor, et en +appuyant sa main sur mon épaule, vous n'avez pas encore trouvé une +place qui puisse convenir au cousin de ma femme? + +-- Non, dit M. Wickfield, non, pas encore. + +-- Je voudrais bien que ce fut fait le plus tôt possible, +Wickfield, dit le docteur Strong, car Jack Maldon est pauvre et +oisif, et ce sont deux fléaux qui engendrent souvent des maux plus +grands encore. Et c'est ce que dit le docteur Watts, ajouta-t-il +en me regardant et en branlant la tête; «Satan a toujours de +l'ouvrage pour les mains oisives.» + +-- En vérité, docteur, dit M. Wickfield, si le docteur Watts avait +bien connu les hommes, il aurait pu dire avec autant d'exactitude: +«Satan a toujours de l'ouvrage pour les mains occupées.» Les gens +occupés ont bien leur part du mal qui se fait dans ce monde, vous +pouvez y compter. Qu'ont fait, depuis un siècle ou deux, les gens +qui ont été le plus affairés à acquérir du pouvoir ou de l'argent? +Croyez-vous qu'ils n'aient pas fait aussi bien du mal? + +-- Jack Maldon ne sera jamais très-affairé pour acquérir ni l'un +ni l'autre, je crois, dit le docteur Strong en se frottant le +menton d'un air pensif. + +-- C'est possible, dit M. Wickfield, et vous me ramenez à la +question dont je vous demande pardon de m'être écarté. Non, je +n'ai pas encore pu pourvoir M. Jack Maldon. Je crois, ajouta-t-il +avec un peu d'hésitation, que je devine votre but, et ce n'est pas +ce qui rend la chose plus facile. + +-- Mon but, dit le docteur Strong, est de placer d'une manière +convenable un cousin d'Annie, qui est en outre pour elle un ami +d'enfance. + +-- Oui, je sais, dit M. Wickfield, en Angleterre ou à l'étranger! + +-- Oui, dit le docteur, s'étonnant évidemment de l'affectation +avec laquelle il prononçait ces paroles «en Angleterre ou à +l'étranger.» + +-- Ce sont vos propres expressions, dit M. Wickfield, «ou à +l'étranger.» + +-- Sans doute, répondit le docteur, sans doute, l'un ou l'autre. + +-- L'un ou l'autre? Cela vous est indifférent? demanda +M. Wickfield. + +-- Oui, repartit le docteur. + +-- Oui? dit l'autre avec étonnement. + +-- Parfaitement indifférent. + +-- Vous n'avez point de motif, dit M. Wickfield, pour vouloir dire +«à l'étranger,» et non «en Angleterre?» + +-- Non, répondit le docteur. + +-- Je suis obligé de vous croire, et il va sans dire que je vous +crois, dit M. Wickfield. La commission dont vous m'avez chargé +est, en ce cas, beaucoup plus simple que je ne l'avais cru. Mais +j'avoue que j'avais là-dessus des idées très-différentes.» + +Le docteur Strong le regarda d'un air étonné, qui se termina +presque aussitôt par un sourire, et ce sourire m'encouragea fort, +car il respirait la bonté et la douceur, avec une simplicité qu'on +retrouvait, du reste, dans toutes les manières du docteur, quand +on avait brisé la glace formée par l'âge et de longues études, et +cette simplicité était bien faite pour attirer et charmer un jeune +élève comme moi. Le docteur marchait devant nous d'un pas rapide +et inégal, tout en répétant: oui, non, parfaitement, et autres +brèves assurances sur le même sujet, tandis que nous marchions +derrière lui; et je remarquai que M. Wickfield avait pris un air +grave et se parlait à lui-même en hochant la tête, croyant que je +ne le voyais pas. + +La salle d'étude était grande et reléguée dans un coin paisible de +la maison, d'où l'on apercevait d'un côté une demi-douzaine de +grandes urnes de pierre, et de l'autre un jardin bien retiré, +appartenant au docteur; on pouvait même distinguer de là les +pêches qui mûrissaient sur un espalier exposé au midi. Il y avait +aussi de grands aloès dans des caisses autour du gazon, et les +feuilles roides et épaisses de cette plante sont restées associées +depuis lors dans mon esprit avec l'idée du silence et de la +retraite. Vingt-cinq élèves à peu près étaient occupés à étudier +au moment de notre arrivée: tout le monde se leva pour dire +bonjour au docteur, et resta debout en présence de M. Wickfield et +de moi. + +«Un nouvel élève, messieurs, dit le docteur: Trotwood +Copperfield.» + +Un jeune homme appelé Adams, qui était à la tête de la classe, +quitta sa place pour me souhaiter la bienvenue. Sa cravate blanche +lui donnait l'air d'un jeune ministre anglican, ce qui ne +l'empêchait pas d'être très-aimable et d'un caractère enjoué; il +me montra ma place et me présenta aux différents maîtres avec une +bonne grâce qui m'eût mis à mon aise si cela eût été possible. + +Mais il me semblait qu'il y avait si longtemps que je ne m'étais +trouvé en pareille camaraderie, que je n'avais vu d'autres garçons +de mon âge que Mick Walker et Fécule-de-pommes-de-terre, que +j'éprouvai un de ces moments de malaise qui ont été si communs +dans ma vie. Je sentais si bien en moi-même que j'avais passé par +une existence dont ils ne pouvaient avoir aucune idée, et que +j'avais une expérience étrangère à mon âge, ma tournure et ma +condition, qu'il me semblait que je me reprochais presque comme +une imposture de me présenter parmi eux sans autres façons qu'un +camarade ordinaire. J'avais perdu, pendant le temps plus ou moins +long que j'avais passé chez Murdstone et Grinby, toute habitude +des jeux et des divertissements des jeunes garçons de mon âge; je +savais que j'y serais gauche et novice. Le peu que j'avais pu +apprendre jadis avait si complètement été effacé de ma mémoire par +les soins sordides qui accablaient mon esprit nuit et jour, que +lorsqu'on en vint à examiner ce que je savais, il se trouva que je +ne savais rien, et qu'on me mit dans la dernière classe de la +pension. Mais quelque préoccupé que je fusse de ma maladresse dans +les exercices du corps, et de mon ignorance en fait d'études plus +sérieuses, j'étais infiniment plus mal à mon aise en pensant à +l'abîme mille fois plus grand encore que mon expérience des choses +qu'ils ignoraient absolument, et que malheureusement je n'ignorais +plus, creusait entre nous. Je me demandais ce qu'ils penseraient +s'ils venaient à apprendre que je connaissais intimement la +pension du banc du Roi. Mes manières ne révéleraient-elles pas +tout ce que j'avais fait dans la société des Micawber, ces ventes +au mont-de-piété, ces prêts sur gages et ces soupers qui en +étaient la suite? Peut-être quelqu'un de mes camarades m'avait-il +vu traverser Canterbury, las et déguenillé, et viendrait-il à me +reconnaître? Que diraient-ils, eux qui attachaient si peu de prix +à l'argent, s'ils savaient comment je comptais mes sous pour +acheter tous les jours la viande ou la bière, ou les tranches de +pudding nécessaires pour ma subsistance? Quel effet cela +produirait-il sur des enfants qui ne connaissaient pas la vie des +rues de Londres, s'ils venaient à savoir que j'avais hanté les +plus mauvais quartiers de cette grande ville, quelque honteux que +j'en pusse être? Mon esprit était si frappé de ces idées pendant +la première journée passée chez le docteur Strong, que je veillais +sur mes regards et sur mes mouvements avec anxiété; j'étais tout +inquiet dès que l'un de mes camarades approchait, et je m'enfuis +en toute hâte dès que la classe fut finie, de peur de me +compromettre en répondant à leurs avances amicales. + +Mais l'influence qui régnait dans la vieille maison de +M. Wickfield commença à agir sur moi au moment où je frappais à la +porte, mes nouveaux livres sous le bras, et je sentis que mes +alarmes commençaient à se dissiper. En montant dans ma vieille +chambre, si vaste et si bien aérée, l'ombre sérieuse et grave du +vieil escalier de chêne chassa mes doutes et mes craintes et jeta +sur mon passé une obscurité propice. Je restai dans ma chambre à +étudier diligemment jusqu'à l'heure du dîner (nous sortions de la +pension à trois heures), et je descendis avec l'espérance de faire +un jour encore un écolier passable. + +Agnès était dans le salon, elle attendait son père qui était +retenu dans son cabinet par une affaire. Elle vint au-devant de +moi avec son charmant sourire, et me demanda ce que je pensais de +la pension. Je répondis que j'espérais m'y plaire beaucoup, mais +que je ne m'y sentais pas encore bien accoutumé. + +«Vous n'avez jamais été en pension, n'est-ce pas? lui dis-je. + +-- Bien au contraire, j'y suis tous les jours, dit-elle. + +-- Ah! mais vous voulez dire ici, chez vous? + +-- Papa ne pourrait pas se passer de moi, dit-elle en souriant et +en hochant la tête. Il faut bien qu'il garde sa ménagère à la +maison. + +-- Il vous aime beaucoup, j'en suis sûr?» + +Elle me fit signe que oui, et alla à la porte pour écouter s'il +montait, afin d'aller au-devant de lui sur l'escalier, mais elle +n'entendit rien et revint vers moi. + +«Maman est morte au moment de ma naissance, dit-elle de l'air doux +et tranquille qui lui était habituel. Je ne connais d'elle que son +portrait qui est en bas. Je vous ai vu le regarder hier, saviez- +vous qui c'était? + +-- Oui, lui dis-je, il vous ressemble tant. + +-- C'est aussi l'avis de papa, dit-elle d'un ton satisfait... Ah! +le voilà!» + +Son calme et joyeux visage s'illumina de plaisir en allant au- +devant de lui, et ils rentrèrent ensemble en se tenant par la +main. Il me reçut avec cordialité, et me dit que je serais très- +heureux chez le docteur Strong, qui était le meilleur des hommes. + +«Il y a peut-être des gens... je n'en sais rien... qui abusent de +sa bonté, dit M. Wickfield, ne faites jamais comme eux, Trotwood. +C'est l'être le moins soupçonneux qu'on puisse rencontrer, et que +ce soit un mérite ou un défaut, c'est toujours une chose dont il +faut tenir compte dans tous les rapports grands ou petits qu'on +peut avoir avec lui.» + +Il me sembla qu'il parlait comme un homme contrarié ou mécontent +de quelque chose, mais je n'eus pas le temps de m'en rendre +compte. On annonça le dîner, et nous descendîmes pour prendre à +table les mêmes places que la veille. + +Nous étions à peine assis, quand Uriah Heep présenta sa tête +rousse et sa main décharnée à la porte. + +«M. Maldon, dit-il, voudrait vous dire un mot, monsieur. + +-- Comment? Il n'y a qu'un instant que je suis débarrassé de +M. Maldon, lui dit son patron. + +-- C'est vrai, monsieur, répondit Uriah, mais il vient de revenir +pour vous dire encore un mot.» + +Tout en tenant ainsi la porte entr'ouverte, Uriah m'avait regardé; +il avait regardé Agnès, les plats, les assiettes, et tout ce que +la chambre contenait, à ce qu'il me sembla, quoiqu'il n'eût l'air +de regarder autre chose que son maître, sur lequel ses yeux rouges +paraissaient respectueusement attachés. + +«Je vous demande pardon. C'est seulement pour vous dire qu'en y +réfléchissant...» Ici le nouvel interlocuteur repoussa la tête +d'Uriah pour y substituer la sienne... «Excusez mon indiscrétion, +je vous prie. Mais puisque je n'ai point le choix, à ce qu'il +paraît, plus tôt je partirai, mieux cela vaudra. Ma cousine Annie +m'avait dit, quand nous avions parlé de cette affaire, qu'elle +aimait mieux avoir ses amis près d'elle que de les voir exilés, et +le vieux docteur... + +-- Le docteur Strong, vous voulez dire? interrompit gravement +M. Wickfield. + +-- Le docteur Strong, cela va sans dire. Je l'appelle le vieux +docteur, c'est la même chose, vous savez? + +-- Je ne sais pas, répondit M. Wickfield. + +-- Eh bien! le docteur Strong, dit l'autre, avait l'air du même +avis. Mais il paraît, d'après ce que vous me proposez, qu'il a +changé d'idée; en ce cas, je n'ai plus rien à dire; plus tôt je +partirai, mieux cela vaudra. Je suis donc revenu pour vous dire +que plus tôt je serai en route, mieux cela vaudra. Quand il faut +piquer une tête dans la rivière, à quoi bon lanterner sur la +planche? + +-- Eh bien! puisque lanterner il y a, on ne lanternera pas, +M. Maldon, vous pouvez compter là-dessus, dit M. Wickfield. + +-- Merci, dit l'autre, je vous suis fort obligé. À cheval donné on +ne regarde pas aux dents; ce ne serait pas aimable; sans cela, je +dirais qu'on aurait pu laisser ma cousine Annie arranger les +choses à sa manière. Je suppose qu'elle n'aurait eu qu'à dire au +vieux docteur... + +-- Vous voulez dire que mistress Strong n'aurait eu qu'à dire à +son mari... n'est-ce pas? dit M. Wickfield. + +-- Parfaitement, repartit l'autre, elle n'aurait eu qu'à dire +qu'elle désirait que les choses fussent arrangées d'une certaine +manière pour que cela se fit tout naturellement. + +-- Et pourquoi tout naturellement, M. Maldon? demanda M. Wickfield +en continuant tranquillement son dîner. + +-- Ah! parce qu'Annie est une charmante jeune femme, et que le +vieux docteur, le docteur Strong, je veux dire, n'est pas +précisément un jeune homme, dit M. Jack Maldon en riant. Je ne +veux blesser personne, monsieur Wickfield. Je veux seulement dire +que je suppose qu'il est nécessaire et raisonnable que, dans un +mariage de ce genre, on trouve au moins des compensations. + +-- Des compensations pour la femme, monsieur? demanda gravement +M. Wickfield. + +-- Pour la femme, monsieur, répondit M. Jack Maldon en riant.» + +Mais s'apercevant que M. Wickfield continuait son dîner, du même +air grave et impassible, et qu'il n'y avait point d'espoir de lui +faire détendre un muscle de son visage, il ajouta: + +«Du reste, j'ai dit tout ce que je voulais dire, je vous demande +de nouveau pardon de mon indiscrétion, je vais me retirer. Il va +sans dire que je suivrai vos avis, et que je considérerai cette +affaire comme devant être traitée exclusivement entre vous et moi; +je n'y ferai aucune allusion chez le docteur. + +-- Avez-vous dîné? demanda M. Wickfield en lui montrant la table. + +-- Merci, dit M. Maldon, je vais dîner chez ma cousine Annie, +adieu.» + +M. Wickfield, sans se lever, le suivit des yeux d'un air pensif. +M. Maldon était, à mon avis, un jeune évaporé, assez joli garçon, +la parole dégagée, l'air confiant et hardi. Ce fut là ma première +entrevue avec lui; je ne m'étais pas attendu à le voir si tôt, +quand j'avais entendu le docteur parler de lui le matin. + +Après le dîner, nous prîmes le chemin du salon, et tout se passa +comme la veille. Agnès plaça les verres et la bouteille dans le +même coin, M. Wickfield s'y établit et but copieusement. Agnès +joua du piano, travailla, causa, et fit avec moi plusieurs parties +de dominos. À l'heure exacte, elle fit le thé, puis, quand j'eus +apporté mes livres, elle y jeta un coup d'oeil, et me montra ce +qu'elle en savait (elle était plus savante qu'elle ne le disait), +et m'indiqua la meilleure manière d'apprendre et de comprendre. Je +vois encore ses manières modestes, paisibles, régulières, +j'entends encore sa douce voix en écrivant ces paroles; +l'influence bienfaisante qu'elle vint plus tard à exercer sur moi, +commence déjà à se faire sentir à mon âme. J'aime la petite +Émilie, et ne puis pas dire que j'aime Agnès de la même manière, +mais je sens que la bonté, la paix et la vérité habitent auprès +d'elle, et que la douce lumière de ce vitrail que j'ai vu jadis +dans une église, l'éclaire toujours, et moi aussi, quand je suis +près d'elle, et tous les objets qui nous entourent. + +L'heure de son coucher était arrivé; elle venait de nous quitter, +et je tendis la main à M. Wickfield avant de me retirer aussi. +Mais il me retint pour me dire: + +«Lequel aimez-vous mieux, Trotwood, de rester ici ou d'aller +ailleurs? + +-- J'aime mieux rester ici, dis-je vivement. + +-- Vous en êtes sûr? + +-- Si vous me le permettez, si cela vous convient. + +-- Mais c'est une vie un peu triste que celle que nous menons ici, +mon garçon, j'en ai peur, dit-il. + +-- Pas plus triste pour moi que pour Agnès, monsieur. Pas triste +du tout. + +-- Que pour Agnès! répéta-t-il, en s'avançant lentement vers la +grande cheminée, et en s'appuyant sur le manteau, que pour Agnès!» + +Il avait bu ce soir-là (peut-être était-ce une illusion) jusqu'à +en avoir les yeux injectés de sang. Je ne les voyais pas alors: +ses regards étaient fixés sur la terre, et il couvrait ses yeux de +sa main, mais je l'avais remarqué un moment auparavant. + +«Je me demande, murmura-t-il, si mon Agnès est lasse de moi. Je +sais bien que moi, je ne me lasserai jamais d'elle, mais c'est +différent... bien différent.» + +C'était une réflexion qu'il se faisait en lui-même, ce n'est pas à +moi qu'il l'adressait; je restai donc immobile. + +«C'est une vieille maison un peu triste et une vie bien monotone, +mais il faut qu'elle reste près de moi. Il faut que je la garde +près de moi. Si la pensée que je puis mourir et quitter mon enfant +chérie, ou que ce cher trésor peut venir à mourir et me quitter +elle-même, trouble déjà comme un spectre mes moments les plus +heureux; si je ne puis la noyer que dans...» + +Il ne prononça pas le mot, mais il s'avança lentement vers la +table où étaient posés les verres, fit d'un air distrait le geste +de verser du vin de la bouteille vide, puis la posa et se remit à +marcher dans la chambre. + +«Si cette pensée est déjà si cruelle à supporter quand elle est +ici, dit-il, que serait-ce si elle était loin de moi? Non, non. Je +ne puis m'y décider.» + +Il s'appuya contre le manteau de la cheminée, et resta si +longtemps plongé dans ses méditations que je ne savais si je +devais risquer de le déranger en me retirant, ou rester +tranquillement à ma place, jusqu'à ce qu'il fût sorti de sa +rêverie. Enfin, il fit un effort, et ses yeux me cherchèrent dans +la chambre. + +«Vous voulez rester avec nous, Trotwood, dit-il de son ton +ordinaire, et comme s'il répondait sans intervalle à quelque chose +que je venais de lui dire, j'en suis bien aise. Vous nous tiendrez +compagnie à tous deux. Cela nous fera du bien de vous avoir ici, +ce sera bon pour moi, bon pour Agnès, et peut-être pour vous +aussi. + +-- Pour moi, j'en suis sûr, monsieur, répondis-je. Je suis si +content d'être ici! + +-- Vous êtes un brave garçon, dit M. Wickfield; tant qu'il vous +conviendra d'y rester, vous y serez le bienvenu.» + +Il me donna une poignée de main, puis me frappant sur l'épaule, il +me dit que lorsque j'aurais quelque chose à faire le soir après le +départ d'Agnès, ou quand je voudrais lire pour mon plaisir, je +pouvais descendre dans son cabinet s'il y était, et si je désirais +un peu de société pour passer la soirée avec lui. Je le remerciai +de ses bontés, et comme il s'y rendit un moment après, et que je +n'étais pas fatigué, je descendis aussi un livre à la main, pour +profiter, pendant une demi-heure, de la permission qu'il venait de +me donner. + +Mais, apercevant une lumière dans le petit cabinet circulaire, je +me sentis à l'instant attiré par Uriah Heep qui exerçait sur moi +une sorte de fascination, et j'entrai. Je le trouvai occupé à lire +un gros livre avec une attention si évidente qu'il suivait chaque +ligne de son doigt maigre, laissant en chemin sur la page, à ce +qu'il me semblait, des traces gluantes, comme un limaçon. + +«Vous travaillez bien tard ce soir, Uriah, lui dis-je. + +-- Oui, monsieur Copperfield.» + +En prenant un tabouret en face de lui, pour lui parler plus à mon +aise je remarquai qu'il ne savait pas sourire: il ouvrait +seulement la bouche et dessinait, en l'ouvrant, deux rides +profondes dans ses joues: c'était là tout. + +«Je ne travaille pas pour l'étude, monsieur Copperfield, dit +Uriah. + +-- Que faites-vous donc, alors? demandai-je. + +-- Je tâche d'avancer dans la science du droit, monsieur +Copperfield. J'étudie en ce moment-ci la Pratique de Tidd. Ah! +quel écrivain que ce Tidd, monsieur Copperfield!» + +Mon tabouret était un observatoire si commode, qu'en le regardant +reprendre sa lecture après cette exclamation d'enthousiasme, je +remarquai, pendant qu'il suivait les mots avec son doigt, que ses +narines minces et pointues, toujours en mouvement avec une +puissance de contraction et de dilatation surprenante, servaient +d'interprète à sa pensée: il clignait du nez comme les autres +clignent de l'oeil; ses yeux, à lui, ne disaient rien du tout. + +«Je suppose que vous êtes un grand légiste? dis-je après l'avoir +observé quelque temps en silence. + +-- Moi, monsieur Copperfield! dit Uriah. Oh! non; je suis dans une +situation si humble.» + +Je remarquai que l'étrange sensation que m'avait fait éprouver le +contact de sa main ne devait pas être un fruit de mon imagination, +car il les frottait sans cesse comme s'il voulait les sécher et +les réchauffer, puis il les essuyait à la dérobée avec son +mouchoir. + +«Je sais bien que je suis dans la situation la plus humble, dit +Uriah modestement, en comparaison des autres. Ma mère est très- +humble aussi, nous vivons dans une humble demeure, monsieur +Copperfield, et nous avons reçu beaucoup de grâces. La vocation de +mon père était très-humble: il était fossoyeur. + +-- Qu'est-il devenu? demandai-je. + +-- C'est maintenant un corps glorieux, monsieur Copperfield. Mais +nous avons reçu de grandes grâces. Quelle grâce du ciel, par +exemple, de demeurer chez M. Wickfield!» + +Je demandai à Uriah s'il y était depuis longtemps. + +«Il y a bientôt quatre ans, monsieur Copperfield, dit Uriah en +fermant son livre, après avoir soigneusement marqué l'endroit +auquel il s'arrêtait. Je suis entré chez lui un an après la mort +de mon père, et quelle grande grâce encore! Quelle grâce je dois à +la bonté de M. Wickfield, qui me permet de faire gratuitement des +études qui auraient été au-dessus des humbles ressources de ma +mère et des miennes! + +-- Alors je suppose qu'une fois vos études de droit finies, vous +deviendrez procureur en titre? lui dis-je. + +-- Avec la bénédiction de la Providence, monsieur Copperfield, +répondit Uriah. + +-- Qui sait si vous ne serez pas un jour l'associé de +M. Wickfield, répliquai-je pour lui faire plaisir, et alors ce +sera Wickfield et Heep, ou peut-être Heep successeur de Wickfield. + +-- Oh! non, monsieur Copperfield, dit Uriah en hochant la tête, je +suis dans une situation beaucoup trop humble pour cela.» + +Il ressemblait certainement d'une manière frappante à la figure +sculptée au bout de la poutre, près de ma fenêtre, à le voir +assis, dans son humilité, me lançant des yeux de côté, la bouche +toute grande ouverte et les joues ridées en manière de sourire. + +«M. Wickfield est un excellent homme, monsieur Copperfield, dit +Uriah; mais, si vous le connaissez depuis longtemps, vous en savez +certainement plus là-dessus que je ne puis vous en apprendre.» + +Je répliquai que j'en étais bien convaincu, mais qu'il n'y avait +pas longtemps que je le connaissais, quoique ce fût un ami de ma +tante. + +«Ah! en vérité, monsieur Copperfield, dit Uriah, votre tante est +une femme bien aimable, monsieur Copperfield.» + +Quand il voulait exprimer de l'enthousiasme, il se tortillait de +la façon la plus étrange: je n'ai jamais rien vu de plus laid; +aussi j'oubliai un moment les compliments qu'il me faisait de ma +tante pour considérer ces sinuosités de serpent qu'il imprimait à +tout son corps, depuis les pieds jusqu'à la tête. + +«...Une dame très-aimable, monsieur Copperfield, reprit-il; elle a +une grande admiration pour miss Agnès, je crois, monsieur +Copperfield?» + +Je répondis «oui,» hardiment, sans en rien savoir: Dieu me +pardonne! + +«J'espère que vous pensez comme elle, monsieur Copperfield, dit +Uriah; n'est-il pas vrai? + +-- Tout le monde doit être du même avis là-dessus, répondis-je. + +-- Oh! je vous remercie de cette remarque, monsieur Copperfield, +dit Uriah Heep; ce que vous dites là est si vrai! Même dans +l'humilité de ma situation, je sais que c'est si vrai! Oh! merci, +monsieur Copperfield!» + +Et il se tortilla si bien que, dans l'exaltation de ses +sentiments, il s'enleva de son tabouret et commença à faire ses +préparatifs de départ. + +«Ma mère doit m'attendre, dit-il en regardant une montre terne et +insignifiante qu'il tira de sa poche; elle doit commencer à +s'inquiéter, car quelque humbles que nous puissions être, monsieur +Copperfield, nous avons beaucoup d'attachement l'un pour l'autre. +Si vous vouliez venir nous voir un jour et prendre une tasse de +thé dans notre pauvre demeure, ma mère serait aussi fière que moi +de vous recevoir.» + +Je répondis que je m'y rendrais avec plaisir. + +«Merci, monsieur Copperfield, dit Uriah, en posant son livre sur +une tablette. Je suppose que vous êtes ici pour quelque temps, +monsieur Copperfield?» + +Je lui dis que je pensais que j'habiterais chez M. Wickfield tout +le temps que je resterais à la pension. + +«Ah! vraiment! s'écria Uriah; il me semble que vous avez beaucoup +de chances de finir par devenir associé de M. Wickfield, monsieur +Copperfield?» + +Je protestai que je n'en avais pas la moindre intention, et que +personne n'y avait songé pour moi; mais Uriah s'entêtait à +répondre poliment à toutes mes assurances: «Oh! que si, monsieur +Copperfield, vous avez beaucoup de chances!» et «Oui, +certainement, monsieur Copperfield, rien n'est plus probable!» +Enfin, quand il eut terminé ses préparatifs, il me demanda si je +lui permettais d'éteindre la bougie, et sur ma réponse +affirmative, il la souffla à l'instant même. Après m'avoir donné +une poignée de main (et il me sembla que je venais de toucher un +poisson dans l'obscurité), il entr'ouvrit la porte de la rue, se +glissa dehors et la referma, me laissant retrouver mon chemin à +tâtons; ce que je fis à grand'peine, après m'être cogné contre son +tabouret. C'est sans doute pour cela que je rêvai de lui la moitié +de la nuit; et qu'entre autres choses je le vis lancer à la mer la +maison de M. Peggotty pour se livrer à une expédition de piraterie +sous un drapeau noir, portant pour devise: «la Pratique, par +Tidd,» et nous entraînant à sa suite sous cette enseigne +diabolique, la petite Émilie et moi, pour nous noyer dans les mers +espagnoles. + +Le lendemain à la pension je parvins à vaincre ma timidité: le +jour suivant, je me tirai encore mieux d'affaire, et mon embarras +disparaissant par degrés, je me trouvai au bout de quinze jours +parfaitement familiarisé avec mes nouveaux camarades, et très- +heureux au milieu d'eux. J'étais maladroit à tous les jeux et fort +en retard pour mes études. Mais je comptais sur la pratique pour +me perfectionner dans le point le moins important, et sur un +travail assidu pour faire des progrès dans l'autre. En +conséquence, je me mis activement à l'oeuvre, en classe comme en +récréation, et je n'y perdis pas mon temps. La vie que j'avais +menée chez Murdstone et Grinby me parut bientôt si loin de moi que +j'y croyais à peine, tandis que mon existence actuelle m'était +devenue si habituelle, qu'il me semblait que je n'avais jamais +fait que cela. + +La pension du docteur Strong était excellente, et ressemblait +aussi peu à celle de M. Creakle que le bien au mal. Elle était +conduite avec beaucoup d'ordre et de gravité, d'après un bon +système; on y faisait appel en toutes choses à l'honneur et à la +bonne foi des élèves, avec l'intention avouée de compter sur ces +qualités de leur part tant qu'ils n'avaient pas donné la preuve du +contraire. Cette confiance produisait les meilleurs résultats. +Nous sentions tous que nous avions notre part dans la direction de +l'établissement, et que c'était à nous d'en maintenir la +réputation et l'honneur. Aussi nous étions tous vivement attachés +à la maison; j'en puis répondre pour mon compte, et je n'ai jamais +vu un seul de mes camarades qui ne pensât comme moi. Nous +étudiions de tout notre coeur, pour faire honneur au docteur. Nous +faisions de belles parties de jeu dans nos récréations et nous +jouissions d'une grande liberté; mais je me souviens qu'avec tout +cela nous avions bonne réputation dans la ville, et que nos +manières et notre conduite faisaient rarement tort à la renommée +du docteur Strong et de son institution. + +Quelques-uns des plus âgés d'entre nous logeaient chez le docteur, +et c'est d'eux que j'appris quelques détails sur son compte. Il +n'y avait pas encore un an qu'il avait épousé la belle jeune +personne que j'avais vue dans son cabinet; c'était de sa part un +mariage d'amour; la dame n'avait pas le sou, mais en revanche elle +possédait, à ce que disaient nos camarades, une quantité +innombrable de parents pauvres, toujours prêts à envahir la maison +de son mari. On attribuait les manières distraites du docteur aux +recherches constantes auxquelles il se livrait sur les _racines_ +grecques. Dans mon innocence, ou plutôt dans mon ignorance, je +supposai que c'était chez le docteur une espèce de folie +botanique, d'autant mieux qu'il regardait toujours par terre en +marchant; ce ne fut que plus tard que je vins à savoir qu'il +s'agissait des racines des mots dont il avait l'intention de faire +un nouveau dictionnaire. Adams, qui était le premier de la classe +et qui avait des dispositions pour les mathématiques, avait fait +le calcul du temps que ce dictionnaire devait lui prendre avant +d'être terminé, d'après le plan primitif et les résultats déjà +obtenus. Il calculait qu'il faudrait, pour mener à fin cette +entreprise, mille six cent quarante-neuf ans, à partir du dernier +anniversaire du docteur, qui avait eu alors soixante-deux ans. + +Quant au docteur, il était l'idole de tous les élèves, et il +aurait fallu que la pension fût bien mal composée pour qu'il en +fût autrement, car c'était bien le meilleur des hommes, et rempli +d'une foi si simple qu'elle eût pu toucher même les coeurs de +pierre des grandes urnes rangées le long de la muraille. Quand il +marchait en long et en large dans la cour, près de la grille, sous +les regards des corbeaux et des corneilles qui le regardaient en +retroussant leur tête d'un air de pitié, comme s'ils savaient bien +qu'ils étaient beaucoup plus au courant que lui des affaires de ce +monde, si un vagabond alléché par le craquement de ses souliers +pouvait s'approcher assez près de lui pour attirer son attention +sur un récit lamentable, il était bien sûr d'obtenir de sa charité +de quoi le mettre à son aise pour deux jours. On savait si bien +cela dans la maison que les maîtres et les élèves les plus âgés +sautaient souvent par la fenêtre pour chasser les mendiants de la +cour, avant que le docteur pût s'apercevoir de leur présence, et +souvent même on avait déjà fait cette expédition à quelques pas de +lui, qu'il ne se doutait seulement pas le moins du monde de ce qui +se passait. Une fois sorti de ses domaines et dépourvu de toute +protection, c'était comme une brebis égarée, la proie du premier +mécréant qui voulait tondre sa toison. Il aurait volontiers +déboutonné ses guêtres pour les donner. À vrai dire, il courait +parmi nous une histoire, remontant à je ne sais quelle époque, et +fondée sur je ne sais quelle autorité, mais que je crois encore +véritable; on disait que par un jour d'hiver, où il faisait très- +froid, le docteur avait positivement donné ses guêtres à une +mendiante, qui avait ensuite excité quelque scandale dans le +voisinage, en promenant de porte en porte un petit enfant +enveloppé dans ces langes improvisés, à la surprise générale, car +les guêtres du docteur étaient aussi connues que la cathédrale +dans les environs. La légende ajoutait que la seule personne qui +ne les reconnut pas fut le docteur lui-même, qui les aperçut peu +de temps après à l'étalage d'une échoppe de revendeuse mal famée, +où l'on recevait toutes sortes d'effets en échange d'un verre de +genièvre; et qu'il s'arrêta pour les examiner d'un air +approbateur, comme s'il y remarquait quelque perfectionnement +nouveau dans la coupe qui leur donnait un avantage signalé sur les +siennes. + +Ce qui était charmant à voir, c'étaient les manières du docteur +avec sa jeune femme. Il avait une façon affectueuse et paternelle +de lui témoigner sa tendresse, qui semblait, à elle seule, résumer +toutes les vertus de ce brave homme. On les voyait souvent se +promener dans le jardin, près des espaliers, et j'avais parfois +l'occasion de les observer de plus près dans le cabinet ou le +salon. Elle me paraissait prendre grand soin de lui et l'aimer +beaucoup; mais l'intérêt qu'elle portait au dictionnaire me +semblait assez faible, quoique les poches et la coiffe du chapeau +du docteur fussent toujours encombrées de quelques feuillets de ce +grand ouvrage dont il lui expliquait le plan en se promenant avec +elle. + +Je voyais souvent mistress Strong; elle avait pris du goût pour +moi le jour où M. Wickfield m'avait présenté à son mari, et elle +continua toujours de s'intéresser à moi avec beaucoup de bonté; en +outre elle aimait beaucoup Agnès et venait souvent la voir; mais +elle semblait mal à son aise avec M. Wickfield, et je trouvais +qu'elle avait toujours l'air d'avoir peur de lui. Quand elle +venait chez nous le soir, elle évitait d'accepter son bras pour +retourner chez elle, et c'est à moi qu'elle demandait de +l'accompagner. Parfois, quand nous traversions gaiement ensemble +la cour de la cathédrale, sans nous attendre à rencontrer +personne, nous voyions apparaître M. Jack Maldon qui était tout +étonné de nous trouver là. + +La mère de mistress Strong me plaisait infiniment. Elle s'appelait +mistress Markleham, mais nous avions coutume, à la pension, de +l'appeler le Vieux-Troupier, pour reconnaître la tactique avec +laquelle elle faisait manoeuvrer la nombreuse armée de parents +qu'elle conduisait en campagne contre le docteur. C'était une +petite femme avec des yeux perçants. Elle portait toujours, +lorsqu'elle était en grande toilette, un éternel bonnet orné de +fleurs artificielles et de deux papillons voltigeant au-dessus des +fleurs. On disait parmi nous que ce bonnet venait assurément de +France, et ne pouvait tirer son origine que de cette ingénieuse +nation; tout ce que je sais, c'est qu'il apparaissait le soir +partout où mistress Markleham faisait son entrée; qu'elle avait un +panier chinois pour l'emporter dans les maisons où elle devait +passer la soirée, que les papillons avaient le don de voltiger sur +leurs ailes tremblotantes, aussi agiles, aussi actifs que +«l'abeille diligente!» si ce n'est qu'ils ne rapportaient au +docteur Strong que des frais. + +Je pus faire à mon aise des observations sur le Vieux-Troupier, +soit dit sans lui manquer de respect, un soir qui me devint +mémorable par un autre incident que je vais raconter. Le docteur +recevait quelques personnes ce soir-là, à l'occasion du départ de +M. Jack Maldon pour les Indes, où il allait entrer comme cadet +dans un régiment, je crois, M. Wickfield ayant enfin terminé cette +affaire. Ce jour-là se trouvait justement aussi l'anniversaire du +docteur. Nous avions congé, nous lui avions fait notre cadeau le +matin; Adams avait fait un discours au nom de tous les élèves, et +nous avions applaudi à nous enrouer, ce qui avait fait pleurer le +bon docteur. Le soir M. Wickfield, Agnès et moi, nous allâmes +prendre le thé chez lui, en particulier. + +M. Jack Maldon y était déjà: mistress Strong, vêtue d'une robe +blanche ornée de rubans cerise, jouait du piano au moment de notre +arrivée, et il se penchait vers elle pour tourner les pages. Elle +me parut un peu plus pâle qu'à l'ordinaire quand elle se retourna, +mais elle était jolie, remarquablement jolie. + +«J'ai oublié de vous faire mes compliments pour votre +anniversaire, docteur, dit la mère de mistress Strong quand nous +fûmes assis; croyez bien, d'ailleurs, que ce ne sont pas de +simples compliments de ma part. Permettez-moi de vous souhaiter +une bonne année accompagnée de plusieurs autres. + +-- Je vous remercie, madame, dit le docteur. + +-- De beaucoup, beaucoup d'autres, dit le Vieux-Troupier, non- +seulement pour votre bonheur, mais pour celui d'Annie, de Jack +Maldon et de la compagnie. Il me semble que c'était hier, John, +que vous étiez encore un petit garçon avec la tête de moins que +M. Copperfield, et que vous faisiez des déclarations à Annie +derrière les groseilliers, dans le fond du jardin. + +-- Ma chère maman! dit mistress Strong, à quoi allez-vous penser? + +-- Allons, Annie, pas d'absurdités, dit sa mère; si vous rougissez +de cela, maintenant que vous êtes une vieille matrone, quand donc +cesserez-vous d'en rougir? + +-- Vieille! s'écria M. Jack Maldon; Annie, vieille! allons donc! + +-- Oui, John, répliqua le Troupier; c'est de fait une vieille +matrone. Je ne veux pas dire qu'elle soit vieille par les années, +je ne suppose pas qu'on me croie assez simple pour prétendre +qu'une enfant de vingt ans soit vieille, mais votre cousine est la +femme du docteur, et c'est par là qu'elle mérite le titre +respectable que je lui donne. Et c'est fort heureux pour vous, +John, que votre cousine soit la femme du docteur; vous avez trouvé +en lui un ami dévoué et influent, qui ne finira pas là ses bontés, +si vous les méritez, j'en suis sûre. Je n'ai point de faux +orgueil, je n'hésite point à avouer franchement qu'il y a dans +notre famille des personnes qui ont besoin d'un ami; vous, par +exemple, vous étiez dans ce cas-là, avant que l'influence de votre +cousine vous eût procuré cet ami secourable.» + +Le docteur, dans la générosité de son coeur, fit un signe de la +main comme pour dire que cela n'en valait pas la peine, et pour +épargner à M. Jack Maldon un nouvel appel fait à sa +reconnaissance; mais mistress Markleham changea de chaise pour +aller s'asseoir plus près du docteur, et là elle appuya son +éventail sur le bras de son gendre, en disant: + +«Non, en vérité, mon cher docteur; je vous prie de m'excuser si je +reviens souvent sur ce sujet qui excite en moi des sentiments si +vifs; c'est une vraie monomanie de ma part, mais vous êtes une +bénédiction pour nous tous. Votre mariage avec Annie a été le plus +grand bonheur qui pût nous arriver. + +-- Allons donc, allons donc! dit le docteur. + +-- Non, non, je vous demande pardon, reprit le Vieux-Soldat; nous +sommes seuls, à l'exception de notre excellent ami M. Wickfield, +et je ne consentirai pas à me laisser fermer la bouche; je +réclamerai plutôt mes privilèges de belle-mère pour vous gronder, +si vous le prenez comme cela. Je suis franche et j'ai le coeur sur +la main: ce que j'ai dit là, c'est ce que j'ai dit tout de suite +quand vous m'avez jetée dans un si grand étonnement... Vous vous +rappelez ma surprise? en demandant la main d'Annie; non pas que la +proposition en elle-même fût bien extraordinaire, je ne suis pas +assez sotte pour le dire, mais comme vous aviez connu son pauvre +père et qu'elle, vous l'aviez vue naître, je n'avais jamais pensé +que vous dussiez devenir son mari, ... ni le mari de personne, +pour mieux dire: voilà tout! + +-- C'est bon, c'est bon, dit le docteur d'un ton de bonne humeur, +n'y pensons plus. + +-- Mais je veux y penser, moi, dit le Vieux-Troupier en lui +fermant la bouche avec son éventail; je tiens à y penser; je veux +rappeler ce qui s'est passé, pour qu'on me contredise si je me +trompe. Si bien donc que je parlai à Annie, et je lui racontai +l'affaire. «Ma chère, lui dis-je, le docteur Strong est venu me +trouver et m'a chargé de vous faire sa déclaration et de demander +votre main.» Vous entendez bien que je n'ai pas insisté le moins +du monde; voilà tout ce que je lui ai dit: «Annie, dites-moi la +vérité tout de suite, votre coeur est-il libre? -- Maman, dit-elle +en pleurant, je suis bien jeune, ce qui était parfaitement vrai, +et je sais à peine si j'ai un coeur. -- Alors, ma chère, vous +pouvez être sûre qu'il est libre. En tout cas, mon enfant, ai-je +ajouté, le docteur Strong est trop agité pour qu'on lui fasse +attendre une réponse; nous ne pouvons le tenir en suspens. -- +Maman, dit Annie toujours en pleurant, croyez-vous qu'il fût +malheureux sans moi; en ce cas, je l'estime et je le respecte +tant, que je crois que je l'épouserais,» Voilà donc une affaire +décidée, et c'est alors seulement que je dis à ma fille: «Annie, +le docteur Strong ne sera pas seulement votre mari, mais il +représentera encore votre défunt père; il représentera le chef de +la famille; il représentera la sagesse, le rang et je puis dire +aussi la fortune de la famille, en un mot, il sera une bénédiction +pour nous tous.» Oui, c'est le mot que j'ai employé alors, et je +le répète aujourd'hui: si j'ai un mérite, c'est la constance.» + +Sa fille était restée immobile et silencieuse pendant ce discours; +ses yeux étaient fixés sur la terre; son cousin debout près d'elle +avait aussi les yeux baissés. Elle dit alors très-bas et d'une +voix tremblante: + +«Maman, j'espère que vous avez fini? + +-- Non, ma chère amie, répliqua le Vieux-Troupier, je n'ai pas +tout à fait fini. Puisque vous me faites cette question, mon +amour, je vous réponds que je n'ai pas fini. J'ai encore à me +plaindre d'un peu de froideur de votre part envers votre propre +famille, et comme on ne gagne rien à vous adresser des plaintes, +c'est à votre mari que je les adresserai désormais. Maintenant, +mon cher docteur, regardez cette sotte petite femme.» + +Quand le docteur se retourna vers elle avec un sourire plein de +bonté, mistress Strong baissa encore la tête. Je remarquai que +M. Wickfield ne la perdait pas de vue un moment. + +«Quand il m'est arrivé, l'autre jour, de dire à cette méchante +fille, continua sa mère, en secouant la tête et en désignant +mistress Strong du bout de son éventail, qu'il y avait une petite +affaire de famille, dont elle pouvait, dont elle devait même vous +entretenir, ne m'a-t-elle pas répondu que, si elle vous en parlait +ce serait comme si elle vous demandait une faveur, parce que vous +étiez si généreux qu'il lui suffisait de demander pour obtenir; +qu'aussi elle ne voulait plus vous parler de rien? + +-- Annie, ma chère, dit le docteur, vous avez eu tort, vous m'avez +privé là d'un grand plaisir. + +-- C'est précisément ce que je lui ai dit, s'écria sa mère: +vraiment, une autre fois, quand je saurai que c'est là la raison +qui l'empêche de vous en parler, et qu'elle me refusera de le +faire, j'ai bien envie de m'adresser moi-même à vous, mon cher +docteur. + +-- J'en serai enchanté, répondit le docteur, si cela vous +convient. + +-- Bien vrai? eh bien! alors je n'y manquerai pas, dit le Vieux- +Troupier; c'est marché fait.» Ayant, je suppose, réussi dans ce +qu'elle voulait, elle frappa doucement la main du docteur avec son +éventail, qu'elle avait baisé d'abord, puis elle retourna d'un air +de triomphe au siège qu'elle avait occupé au commencement de la +soirée. + +Il arriva quelques personnes, entre autres les deux sous-maîtres +avec Adams; la conversation devint générale, et elle roula +naturellement sur M. Jack Maldon, sur son voyage, sur le pays +qu'il allait habiter, sur ses projets et sur ses espérances. Il +partait ce soir-là après le souper, en chaise de poste, pour aller +retrouver à Gravesend le vaisseau sur lequel il devait monter; il +allait être absent, disait-on, pour plusieurs années, à moins +qu'il ne pût obtenir un congé, ou que sa santé ne l'obligeât de +revenir plus tôt. Je me souviens qu'on décida que l'Inde était un +pays calomnié, et qu'on n'avait autre chose à y craindre qu'un +tigre, par-ci par-là, et une chaleur un peu excessive au milieu du +jour. Pour mon compte, je regardais M. Jack Maldon comme un +moderne Sindbad; je me le représentai comme l'ami intime de tous +les rajahs de l'Orient, assis sous un dais, et fumant des hookabs +dorés, qui auraient eu un quart de lieue de long, si on les avait +déroulés. + +Mistress Strong chantait très-agréablement: je le savais pour +l'avoir souvent entendue chanter seule; mais soit qu'elle eût +honte de chanter devant le monde, soit qu'elle ne fût pas en voix +ce soir-là, elle ne put en venir à bout. Elle essaya un duo avec +son cousin Maldon, mais elle ne put articuler la première note, et +quand elle voulut ensuite passer à un solo, sa voix, très-pure au +commencement, s'éteignit tout à coup, et elle en fut si troublée +qu'elle resta devant son piano en baissant la tête sur les +touches. Le bon docteur dit qu'elle avait mal aux nerfs, et il +proposa, pour la soulager, une partie de cartes: il y était, je +crois, à peu près aussi fort qu'à jouer du trombone. Mais je +remarquai que le Vieux-Troupier le prît à l'instant même pour son +partenaire, et qu'une fois sous sa garde, la première instruction +qu'il reçut fut de lui remettre tout l'argent qu'il avait dans sa +poche. + +Le jeu fut très-gai, grâce surtout aux innombrables méprises que +fit le docteur en dépit de la vigilance des papillons, très- +irrités de leur mauvais succès. Mistress Strong avait refusé de +jouer, en disant qu'elle ne se sentait pas très-bien, et son +cousin Maldon s'était excusé, sous prétexte qu'il avait des malles +à faire. Ses malles furent apparemment bientôt faites, car il +reparut presque aussitôt dans le salon pour aller s'asseoir sur le +canapé à côté de sa cousine. De temps en temps seulement, elle se +levait pour aller regarder le jeu du docteur, et lui donner un +conseil. Elle était très-pâle en se penchant vers lui, et il me +semblait que son doigt tremblait en indiquant les cartes; mais le +docteur, heureux de ses attentions, ne se doutait pas de ces +petits détails. + +Le souper ne fut pas très-gai; tout le monde avait l'air de sentir +qu'une séparation de cette espèce était quelque chose d'un peu +embarrassant, et l'embarras augmentait à mesure que l'heure du +départ approchait. M. Jack Maldon faisait tous ses efforts pour +soutenir la conversation, mais il n'était pas à son aise, et ne +faisait que gâter tout. Le Vieux-Troupier ajoutait encore au +malaise général, à ce qu'il me semblait, en rappelant sans cesse +des épisodes rétrospectifs de la jeunesse de M. Jack Maldon. + +Le docteur pourtant convaincu, j'en suis sûr, qu'il avait, par +cette réunion dernière, rendu tout le monde très-heureux, était +radieux, et il n'avait pas la plus légère idée que nous ne +fussions pas tous au comble de la joie. + +«Annie, ma chère, dit-il en regardant à sa montre, et en +remplissant son verre, voilà l'heure du départ de votre cousin +Jack qui se passe, et nous ne devons pas le retenir, car le temps +et la marée n'attendent personne. M. Jack Maldon, vous avez devant +vous un long voyage, et vous allez en pays étranger; mais vous +n'êtes pas le premier, et vous ne serez pas le dernier jusqu'à la +fin des temps. Les vents que vous allez affronter ont conduit des +milliers d'hommes à la fortune, comme ils en ont ramené +heureusement des milliers dans leur patrie. + +-- C'est une chose bien émouvante, dit mistress Markleham, de +quelque côté qu'on envisage la question, c'est une chose bien +émouvante, que de voir un beau jeune homme qu'on a connu depuis +son enfance, partir ainsi pour l'autre bout du monde, en laissant +derrière lui tous ses amis, sans savoir ce qu'il va trouver là- +bas; un jeune homme qui fait un pareil sacrifice mérite un appui +et une protection constante, continua-t-elle en regardant le +docteur. + +-- Le temps coulera vite pour vous, monsieur Jack Maldon, dit le +docteur, il coulera vite pour nous tous. Il y en a parmi nous qui +peuvent à peine espérer raisonnablement, dans le cours naturel des +choses, d'être en vie pour vous féliciter à votre retour, mais il +n'est pas défendu de l'espérer pourtant, et c'est ce que je fais. +Je ne vous fatiguerai pas de longs avis. Vous avez depuis +longtemps devant vous un excellent modèle en votre cousine Annie. +Imitez ses vertus autant que cela vous sera possible.» + +Mistress Markleham s'éventait en hochant la tête. + +«Adieu, monsieur Jack, dit le docteur en se levant, sur quoi tout +le monde se leva: je vous souhaite un bon voyage, du succès dans +votre carrière, et un heureux retour dans notre pays!» + +Tout le monde but à la santé de M. Jack Maldon; on échangea des +poignées de mains, puis il prit à la hâte congé de toutes les +dames, et se précipita vers la porte, où il fut reçu en montant en +voiture par un tonnerre d'applaudissements, poussés par nos +camarades, qui s'étaient assemblés sur la pelouse dans ce but. Je +courus les rejoindre pour augmenter leur nombre; et je vis très- +nettement, au milieu de la poussière et du bruit, la figure de +M. Jack Maldon qui était appuyé dans la voiture et tenait à la +main un ruban cerise. + +Après des hourras poussés pour le docteur et des hourras poussés +pour la femme du docteur, les élèves se dispersèrent, et je +rentrai dans la maison, où je trouvai tout le monde réuni en +groupe autour de lui. On y discutait le départ de M. Maldon, son +courage, ses émotions et tout ce qui s'ensuit. Au milieu de toutes +ces observations, mistress Markleham s'écria: + +«Où donc est Annie?» + +Annie n'était pas dans le salon et ne répondit pas quand on +l'appela. Mais, lorsque nous sortîmes en foule du salon pour la +chercher, nous la trouvâmes étendue sur le plancher du vestibule. +L'alarme fut grande au premier abord, mais on reconnut bientôt +qu'elle n'était qu'évanouie, et elle commença à reprendre +connaissance, grâce aux moyens qu'on emploie d'ordinaire en pareil +cas. Alors le docteur, qui avait relevé la tête de sa femme pour +l'appuyer sur ses genoux, écarta de la main les boucles de cheveux +qui lui couvraient le visage, et dit en nous regardant: + +«Pauvre Annie, elle est si affectueuse et si constante! C'est de +se voir séparée de son ami d'enfance, son ancien camarade, celui +de ses cousins qu'elle aimait le mieux, qui en est la cause. Ah! +c'est bien dommage; j'en suis vraiment fâché.» + +Quand elle ouvrit les yeux, qu'elle se vit dans cet état, et nous +tous autour d'elle, elle se leva avec un peu de secours, en +tournant la tête pour l'appuyer sur l'épaule du docteur, ou pour +se cacher, je ne sais lequel. Nous étions tous rentrés dans le +salon pour la laisser seule avec le docteur et sa mère, mais elle +dit qu'elle se sentait mieux qu'elle ne l'avait été depuis le +matin, et qu'elle serait bien aise de se retrouver au milieu de +nous; on la mena donc, et elle s'assit sur le canapé, bien pâle et +bien faible encore. + +«Annie, ma chère, dit sa mère en arrangeant sa robe, vous avez +perdu un de vos noeuds. Quelqu'un veut-il avoir la bonté de le +chercher? c'est un ruban cerise.» + +C'était celui qu'elle portait à son corsage. On le chercha +partout; je le cherchai aussi, mais personne ne put le trouver. + +«Vous rappelez-vous si vous ne l'aviez pas encore tout à l'heure, +Annie?» dit sa mère. + +Je me demandai comment cette femme que je venais de voir si pâle +était tout à coup devenue rouge comme le feu, en répondant qu'elle +l'avait encore il n'y a qu'un instant, mais que cela ne valait pas +la peine de le chercher. + +On se remit en quête pourtant, sans rien trouver. Elle demanda +qu'on ne s'en occupât plus, et les recherches se ralentirent. Puis +enfin, quand elle se trouva tout à fait bien, tout le monde prit +congé d'elle. + +Nous marchions très-lentement en retournant chez nous, +M. Wickfield, Agnès et moi. Agnès et moi nous admirions le clair +de lune, mais M. Wickfield levait à peine les yeux. Quand nous +fûmes enfin arrivés à notre porte, Agnès s'aperçut qu'elle avait +oublié son sac à ouvrage. Enchanté de pouvoir lui rendre un +service, je pris ma course pour aller le chercher. + +J'entrai dans la salle à manger où Agnès l'avait oublié: tout +était dans l'obscurité, et je ne vis personne, mais la porte qui +donnait dans le cabinet du docteur était ouverte; j'aperçus de la +lumière, et j'entrai pour dire ce que je venais chercher et +demander une bougie. + +Le docteur était assis près du feu, dans son grand fauteuil; sa +jeune femme était à ses pieds sur un tabouret. Il lui lisait tout +haut, avec un sourire de complaisance, une explication manuscrite +d'une partie de la théorie du fameux dictionnaire, et elle avait +les yeux attachés sur lui. Mais je n'ai jamais vu sur un visage +pareille expression, de si beaux traits, pâles comme la mort, un +regard si morne et si fixe; l'air égaré d'une somnambule; une +frayeur de cauchemar; une horreur profonde, je ne sais de quoi. +Ses yeux étaient tout grands ouverts, et ses beaux cheveux bruns +tombaient en boucles épaisses sur sa robe blanche, veuve du ruban +cerise. Je me la rappelle parfaitement telle qu'elle était. Je me +demandais ce que cela voulait dire. Je me le demande encore +aujourd'hui même, en évoquant ce tableau devant mon jugement mûri +par l'expérience de la vie. Du repentir, de l'humiliation, de la +honte, de l'orgueil, de l'affection et de la confiance? il y avait +de tout cela; et à tout cela venait se mêler cette horreur de je +ne sais quoi. + +Mon entrée et ma question la firent sortir de sa rêverie, et +changèrent aussi le cours des idées du docteur, car lorsque je +rentrai pour rendre la bougie que j'avais prise sur la table, il +caressait les cheveux de sa femme d'un air paternel. + +«Je ne suis, lui disait-il, qu'un vieil égoïste de me laisser +entraîner ainsi par votre patience, à vous faire de pareilles +lectures, au lieu de vous envoyer coucher, ce qui vaudrait bien +mieux.» + +Mais elle lui demanda d'un ton pressant, quoique d'une voix mal +assurée, de lui permettre de rester et de sentir qu'elle avait +toute sa confiance ce soir-là; elle balbutia ces derniers mots; et +quand elle se tourna de nouveau vers lui, après m'avoir jeté un +regard au moment où je sortais, je la vis croiser ses mains sur le +genou du docteur, et le regarder avec le même visage +qu'auparavant, quoique avec un peu plus de calme, pendant qu'il +reprenait sa lecture. + +Cet incident me fit une grande impression alors, et je m'en +souvins longtemps après, comme j'aurai l'occasion de le raconter +quand le temps en sera venu. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Quelqu'un qui rencontre une bonne chance. + + +Je n'ai pas pensé à parler de Peggotty depuis ma fuite, mais +naturellement je lui avais écrit dès que j'avais été établi à +Douvres, et une seconde lettre, plus longue que la première, lui +avait fait connaître tous les détails de mes aventures, quand ma +tante m'eut pris formellement sous sa protection. Une fois +installé chez le docteur Strong, je lui écrivis de nouveau pour +lui apprendre ma bonne situation et mes joyeuses espérances. Je +n'aurais pu éprouver à dépenser l'argent que M. Dick m'avait +donné, la moitié de la satisfaction que je ressentis à envoyer, +dans cette dernière lettre, une pièce d'or de huit schellings à +Peggotty en remboursement de la somme que je lui avais empruntée, +et ce ne fut que dans cette épître que je fis mention de mon +voleur avec son âne: jusqu'alors j'avais évité de lui en parler. + +Peggotty répondit à toutes ces communications avec la promptitude, +si ce n'est avec la concision d'un commis aux écritures dans une +maison de commerce; elle épuisa tous ses talents de rédaction pour +exprimer ce qu'elle éprouvait à propos de mon voyage. Quatre pages +de phrases incohérentes parsemées d'interjections, le tout sans +autre point d'arrêt que des taches sur le papier, ne suffisaient +pas pour soulager son indignation. Mais les taches m'en disaient +plus que la plus belle composition, car elles me prouvaient que +Peggotty n'avait fait que pleurer tout du long en m'écrivant; et +que pouvais-je désirer de plus? + +Je vis clairement qu'elle n'avait pas encore conçu beaucoup de +goût pour ma tante, et je n'en fus pas étonné. Il y avait trop +longtemps que toutes ses préventions lui étaient plutôt +défavorables. «On ne pouvait jamais se flatter de bien connaître +personne, disait-elle, mais de trouver miss Betsy si différente de +ce qu'elle avait toujours semblé jusqu'alors, c'était une leçon +contre les jugements précipités.» Telle était son expression. Elle +avait évidemment encore un peu peur de miss Betsy, et elle ne lui +faisait présenter ses respects qu'avec une certaine timidité; elle +avait l'air aussi d'être un peu inquiète sur mon compte, et +supposait sans doute que je reprendrais bientôt la clef des +champs, à en juger par ses assurances répétées que je n'avais qu'à +lui demander l'argent nécessaire pour venir à Yarmouth, et que je +le recevrais aussitôt. + +Elle m'apprit un événement qui me fit une grande impression: on +avait vendu les meubles de notre ancienne habitation. M. et Miss +Murdstone avaient quitté le pays: la maison était fermée, on +l'avait mise à vendre ou à louer. Dieu sait que ma place dans la +demeure de ma mère avait été petite depuis qu'ils y étaient +entrés, cependant je pensais avec peine que cette demeure, qui +m'avait été chère, était abandonnée, que les mauvaises herbes +poussaient dans le jardin, et que les feuilles sèches encombraient +les allées. Je m'imaginais entendre le vent d'hiver siffler tout +autour, et la pluie glacée battre contre les fenêtres, tandis que +la lune peuplait de fantômes les chambres inhabitées et veillait +seule pendant la nuit sur cette solitude. Je me pris à songer au +tombeau sous l'arbre du cimetière, et il me semblait que la maison +était morte aussi, et que tout ce qui se rattachait à mon père et +à ma mère s'était également évanoui. + +Les lettres de Peggotty ne contenaient point d'autres nouvelles. +«M. Barkis était un excellent mari, disait-elle, quoiqu'il fût +toujours un peu serré; mais chacun a ses défauts, et elle n'en +manquait pas de son côté (je n'avais jamais pu les découvrir), il +me faisait présenter ses respects, et me rappelait que ma petite +chambre m'attendait toujours. M. Peggotty se portait bien, Ham +aussi, mistress Gummidge allait cahin caha, et la petite Émilie +n'avait pas voulu m'envoyer ses amitiés, mais elle avait dit que +Peggotty pouvait s'en charger si elle voulait.» + +Je communiquai toutes ces nouvelles à ma tante en neveu soumis, +gardant seulement pour moi ce qui concernait la petite Émilie, par +un sentiment instinctif que la tante Betzy n'aurait pas grand goût +pour elle. Au commencement de mon séjour à Canterbury, elle vint +plusieurs fois me voir, et toujours à des heures où je ne pouvais +l'attendre, dans le but, je suppose, de me trouver en défaut. Mais +comme elle me trouvait au contraire toujours occupé, et recevait +de tous côtés l'assurance que j'avais bonne réputation et que je +faisais des progrès dans mes études, elle renonça bientôt à ces +visites imprévues. Je la voyais tous les mois quand j'allais à +Douvres, le samedi, pour y passer le dimanche, et tous les quinze +jours M. Dick m'arrivait le mercredi à midi, par la diligence, +pour ne repartir que le lendemain matin. + +Dans ces occasions, M. Dick ne voyageait jamais sans un nécessaire +contenant une provision de papeterie et le fameux mémoire, car il +s'était mis dans l'idée que le temps pressait et qu'il fallait +décidément terminer ce document. + +M. Dick était grand amateur de pain d'épice. Pour lui rendre ses +visites plus agréables, ma tante m'avait chargé d'ouvrir pour lui +un crédit chez un pâtissier, avec l'ordre de ne jamais lui en +fournir par jour pour plus de dix pences. Cette règle stricte et +le payement qu'elle se réservait de faire elle-même des comptes de +l'hôtel où il couchait, me portèrent à croire qu'elle lui +permettait de faire sonner son argent dans son gousset, mais non +pas de le dépenser. Je découvris plus tard que c'était le cas, en +effet, ou qu'au moins il était convenu, entre ma tante et lui, +qu'il lui rendrait compte de toutes ses dépenses. Comme il n'avait +pas l'idée de la tromper, et qu'il avait la plus grande envie de +lui plaire, il y mettait une grande modération. Sur ce point comme +sur tout autre, M. Dick était convaincu que ma tante était la plus +sage et la plus admirable femme du monde, comme il me le confia +plusieurs fois sous le sceau du secret et à l'oreille. + +«Trotwood, me dit M. Dick d'un air mystérieux après m'avoir fait +cette confidence un mercredi, qui est cet homme qui se cache près +de notre maison pour lui faire peur? + +-- Pour faire peur à ma tante, monsieur?» + +M. Dick fit un signe d'assentiment. + +«Je croyais que rien au monde ne pouvait lui faire peur, dit-il, +car c'est... Ici il baissa la voix; c'est... ne le répétez pas... +la plus sage et la plus admirable de toutes les femmes.» + +Après quoi il fit un pas en arrière pour voir l'effet que +produisait sur moi cette définition de ma tante. + +«La première fois qu'il est venu, dit M. Dick, c'était... voyons +donc: seize cent quarante-neuf est la date de l'exécution du roi +Charles. Je crois que vous avez bien dit seize cent quarante-neuf? + +-- Oui, monsieur. + +-- Je n'y comprends rien, dit M. Dick très-troublé et secouant la +tête; je ne crois que je puisse être aussi vieux que cela. + +-- Est-ce que c'est cette année-là que cet homme a paru, monsieur? +demandai-je. + +-- En vérité, dit M. Dick, je ne vois pas trop comment cela peut +se faire, Trotwood. Vous avez trouvé cette date-là dans +l'histoire? + +-- Oui, monsieur. + +-- Et l'histoire ne ment-elle jamais? Qu'en dites-vous? hasarda +M. Dick avec un éclair d'espoir. + +-- Oh ciel! non, monsieur, certainement non, répondis-je du ton le +plus positif. J'étais jeune et innocent alors, et je le croyais. + +-- Je n'y comprends rien, reprit M. Dick en hochant la tête. Il y +a quelque chose de travers je ne sais où. En tout cas, c'était peu +de temps après qu'on avait eu la maladresse de verser dans ma tête +un peu du trouble qui était dans celle du roi Charles que cet +homme vint pour la première fois. Je me promenais avec miss +Trotwood après avoir pris le thé, il faisait nuit lorsque je l'ai +vu là tout près de la maison. + +-- Est-ce qu'il se promenait? demandai-je. + +-- S'il se promenait? répéta M. Dick. Voyons donc que je me +souvienne. Non, non, il ne se promenait pas.» + +Je demandai, pour arriver plus vite au but, ce qu'il faisait. + +«Mais il n'était pas là du tout, dit M. Dick, jusqu'au moment où +il s'est approché d'elle par derrière et lui a dit un mot à +l'oreille. Alors elle s'est retournée, et puis elle s'est trouvée +mal; je me suis arrêté pour le regarder, et il est parti; mais ce +qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il faut qu'il soit +resté caché depuis... dans la terre, je ne sais où. + +-- Il est donc resté caché depuis lors? demandai-je. + +-- Certainement, répliqua M. Dick en secouant gravement la tête. +Il n'a jamais reparu jusqu'à hier soir. Nous faisions un tour de +promenade quand il s'est de nouveau approché d'elle par derrière, +et je l'ai bien reconnu. + +-- Et ma tante, est-ce qu'elle a encore eu peur? + +-- Elle s'est mise à trembler, dit M. Dick en imitant le mouvement +et en faisant claquer ses dents; elle s'est retenue contre la +palissade; elle a pleuré. Mais, Trotwood, venez ici.» Et il me fit +approcher tout près de lui pour me parler très-bas: + +«Pourquoi lui a-t-elle donné de l'argent au clair de la lune, mon +garçon? + +-- C'était peut-être un mendiant.» + +M. Dick secoua la tête pour repousser absolument cette +supposition, et, après avoir répété plusieurs fois du ton le plus +positif: «Ce n'était pas un mendiant, ce n'était pas un mendiant,» +il finit par me raconter qu'il avait vu plus tard, de sa fenêtre, +quand la soirée était très-avancée, ma tante donner de l'argent, +au clair de la lune, à cet homme qui était en dehors de la +palissade du jardin, et qui s'était alors éloigné; qu'il était +peut-être rentré sous terre, c'était très-probable, mais que ce +qu'il y avait de sûr, c'est qu'on ne l'avait plus revu; quant à ma +tante, elle était revenue bien vite dans la maison à pas de loup; +et même le lendemain matin, elle n'était pas comme à l'ordinaire, +ce qui troublait beaucoup l'esprit de M. Dick. + +Au début de l'histoire, je n'avais pas la moindre idée que cet +inconnu fût autre chose qu'une création de l'imagination de +M. Dick, tout comme ce malheureux prince qui lui causait tant de +chagrins; mais, après quelques réflexions, j'en vins à me demander +si on n'avait pas fait la tentative ou la menace d'enlever le +pauvre M. Dick à la protection de ma tante, et si, fidèle à cette +affection pour lui dont elle m'avait entretenu elle-même, elle +n'avait pas été obligée d'acheter à prix d'argent la paix, le +repos de son protégé. Comme j'avais déjà un grand fond +d'attachement pour M. Dick, et que je portais beaucoup d'intérêt à +son bonheur, la crainte que j'avais moi-même de le perdre me fit +accueillir plus volontiers cette supposition, et pendant bien +longtemps, le mercredi où il devait venir me trouva inquiet de +savoir si j'allais le voir sur l'impériale comme à l'ordinaire. +Mais c'étaient de vaines alarmes, et j'apercevais toujours de loin +ses cheveux gris, son visage joyeux, son gai sourire, et il n'eut +jamais rien à m'apprendre de plus sur l'homme qui avait la faculté +rare de faire peur à ma tante. + +Les mercredis étaient les jours les plus heureux de la vie de +M. Dick, et n'étaient pas les moins heureux pour moi. Il fit +bientôt connaissance avec tous mes camarades, et quoiqu'il ne prît +jamais une part active dans tout autre jeu que celui du cerf- +volant, il portait autant d'intérêt que nous à tous nos +amusements. Que de fois je l'ai vu si absorbé dans une partie de +billes ou de toupies, qu'il ne cessait de les regarder avec +l'intérêt le plus profond, sans pouvoir même respirer dans les +moments critiques! Que de fois je l'ai vu, monté sur une petite +éminence, surveiller de là tout le champ d'action où nous étions à +jouer au cerf, et agiter son chapeau au-dessus de sa tête grise, +oubliant entièrement la tête du roi Charles le martyr et toute son +histoire malencontreuse! Que d'heures je l'ai vu passer comme +autant de bienheureuses minutes à regarder pendant l'été une +grande partie de barres! Que de fois je l'ai vu pendant l'hiver, +le nez rougi par la neige et le vent d'est, rester près d'un étang +à nous regarder patiner, pendant qu'il battait des mains dans son +enthousiasme avec ses gants de tricot! + +Tout le monde l'aimait, et son adresse pour les petites choses +était incomparable, il savait découper des oranges de cent +manières différentes; il faisait un bateau avec les matériaux les +plus étranges; il savait faire des pions pour les échecs avec un +os de côtelette, tailler des chars antiques dans de vieilles +cartes, faire des roues avec une bobine, et des cages d'oiseaux +avec de vieux morceaux de fil de fer; mais il n'était jamais plus +admirable que lorsqu'il exerçait son talent avec des bouts de +paille ou de ficelle; nous étions tous convaincus qu'il ne lui en +fallait pas davantage pour exécuter tous les ouvrages que peut +façonner la main de l'homme. + +Le renom de M. Dick s'étendit bientôt plus loin. Au bout de +quelques visites, le docteur Strong lui-même me fit quelques +questions sur son compte, et je lui dis tout ce que ma tante m'en +avait raconté. Le docteur prit un tel intérêt à ces détails, qu'il +me pria de lui faire faire la connaissance de M. Dick à sa +première visite. Cette cérémonie accomplie, le docteur pria +M. Dick de venir chez lui toutes les fois qu'il ne me trouverait +pas au bureau de la diligence, et de s'y reposer en attendant que +la classe du matin fût finie, M. Dick prit en conséquence +l'habitude de venir tout droit à la pension, et quand nous étions +en retard, ce qui arrivait quelquefois le mercredi, de se promener +dans la cour en m'attendant. C'est là qu'il fit connaissance avec +la jeune femme du docteur, plus pâle, moins gaie et plus retirée +que par le passé, mais qui n'avait rien perdu de sa beauté, et peu +à peu il se familiarisa au point d'entrer dans la classe pour +m'attendre. Il s'asseyait toujours dans un certain coin, sur un +certain tabouret qu'on appelait Dick comme lui, et il restait là, +penchant en avant sa tête grise et écoutant attentivement les +leçons avec une profonde admiration pour cette instruction qu'il +n'avait jamais pu acquérir. + +M. Dick reportait une partie de cette vénération sur le docteur, +qu'il regardait comme le philosophe le plus profond et le plus +subtil de toute la suite des âges. Il se passa du temps avant +qu'il pût se décider à lui parler autrement que la tête nue, et +même lorsque le docteur eut contracté pour lui une véritable +amitié et que leurs promenades duraient des heures entières, le +long de la cour, d'un certain côté que nous appelions la promenade +du docteur, M. Dick ôtait de temps en temps son chapeau pour +témoigner de son respect pour tant de sagesse et de science. Je ne +sais par quel hasard le docteur en vint à lire tout haut devant +lui des fragments du fameux dictionnaire pendant ces promenades; +peut-être pensait-il d'abord que c'était la même chose que de les +lire tout seul. En tous cas, cette habitude faisait le bonheur de +M. Dick qui écoutait avec un visage rayonnant d'orgueil et de +plaisir, et qui resta convaincu dans le fond de son coeur que le +dictionnaire était bien le plus charmant livre du monde. + +Quand je pense à ces promenades en long et en large devant les +fenêtres de la salle d'étude; au docteur lisant avec un sourire de +complaisance et accompagnant sa lecture d'un grave mouvement de la +tête ou d'un geste explicatif; à M. Dick écoutant avec l'intérêt +le plus profond pendant que sa pauvre cervelle errait, Dieu sait +où, sur les ailes des grands mots du dictionnaire, ce souvenir me +représente un des spectacles les plus paisibles et les plus doux +que j'aie jamais contemplés. Il me semble que, s'ils avaient pu +marcher éternellement ainsi, en se promenant de long en large, le +monde n'en aurait pas été plus mal, et que des milliers de choses +dont on fait beaucoup de bruit ne valent pas les promenades de +M. Dick et du docteur, pour moi comme pour les autres. + +Agnès était devenue bientôt une des amies de M. Dick, et comme il +venait sans cesse à la maison, il fit aussi la connaissance +d'Uriah. L'amitié qui existait entre l'ami de ma tante et moi +croissait toujours, mais nous étions ensemble dans d'étranges +rapports: M. Dick, qui était nominalement mon tuteur et qui venait +me voir en cette qualité, me consultait toujours sur les petites +questions difficiles qui pouvaient l'embarrasser, et se guidait +infailliblement d'après mes avis, son respect pour ma sagacité +naturelle étant fort augmenté par la conviction que je tenais +beaucoup de ma tante. + +Un jeudi matin, au moment où j'allais accompagner M. Dick de +l'hôtel au bureau de la diligence avant de retourner à la pension, +car nous avions une heure de classe avant le déjeuner, je +rencontrai dans la rue Uriah qui me rappela la promesse que je lui +avais faite de venir prendre un jour le thé chez sa mère avec lui, +en ajoutant avec un geste de modestie: «Quoique, à dire vrai, je +ne me sois jamais attendu à vous voir tenir votre promesse, +monsieur Copperfield: nous sommes dans une situation si humble!» + +Je n'avais pas encore de parti pris sur la question de savoir si +Uriah me plaisait ou si je l'avais en horreur, et j'hésitais +encore pendant que je le regardais en face dans la rue; mais je +prenais pour un affront l'idée qu'on pût m'accuser d'orgueil, et +je lui dis que je n'avais attendu qu'une invitation. + +«Oh! si c'est là tout, monsieur Copperfield, dit Uriah, et si ce +n'est réellement pas notre situation qui vous arrête, voulez-vous +venir ce soir? Mais si c'est notre humble situation, j'espère que +vous ne vous gênerez pas pour le dire, monsieur Copperfield, nous +ne nous faisons pas d'illusion sur notre condition.» + +Je répondis que j'en parlerais à M. Wickfield, et que s'il n'y +voyait pas d'inconvénient, comme je n'en doutais pas, je viendrais +avec plaisir. Ainsi donc, ce soir-là à six heures, comme l'étude +devait fermer de bonne heure, j'annonçai à Uriah que j'étais prêt. + +«Ma mère sera bien fière, dit-il, pendant que nous marchions +ensemble; c'est-à-dire elle serait bien fière si ce n'était pas un +péché, monsieur Copperfield. + +-- Cependant, vous n'avez pas hésité à me croire coupable de ce +péché-là, ce matin? répondis-je. + +-- Oh! non, monsieur Copperfield, repartit Uriah, oh! non, soyez- +en sûr! une telle pensée n'est jamais entrée dans ma tête. Je ne +vous aurais pas accusé de fierté pour avoir pensé que nous étions +dans une situation trop humble pour vous, parce que nous sommes +placés si bas! + +-- Avez-vous beaucoup étudié le droit depuis quelque temps? +demandai-je pour changer de sujet. + +-- Oh! monsieur Copperfield, dit-il d'un air de modestie, mes +lectures peuvent à peine s'appeler des études. Je passe +quelquefois une heure ou deux dans la soirée avec M. Tidd. + +-- C'est un peu rude, je suppose, lui dis-je. + +-- Un peu rude pour moi quelquefois, répondit Uriah. Mais je ne +sais pas s'il en serait de même pour une personne mieux partagée +du côté des moyens.» + +Après avoir exécuté de sa main droite un petit air sur son menton +avec ses deux doigts de squelette, il ajouta: + +«Il y a des expressions, voyez-vous, monsieur Copperfield, des +mots et des termes latins qui se rencontrent dans M. Tidd, et qui +sont fort embarrassants pour un lecteur d'une instruction aussi +modeste que la mienne. + +-- Est-ce que vous seriez bien aise d'apprendre le latin? lui dis- +je vivement: je pourrais vous donner des leçons à mesure que je +l'étudie moi-même. + +-- Oh! merci, monsieur Copperfield, répondit-il en secouant la +tête, vous êtes vraiment bien bon de me l'offrir, mais je suis +beaucoup trop humble pour l'accepter. + +-- Quelle folie, Uriah! + +-- Oh! pardonnez-moi, monsieur Copperfield. Je vous remercie +infiniment, et ce serait un grand plaisir pour moi, je vous +assure, mais je suis trop humble pour cela. Il y a déjà assez de +gens disposés à m'accabler par le reproche de ma situation +inférieure, sans que j'aille encore blesser leurs idées en +devenant savant. L'instruction n'est pas faite pour moi. Dans ma +position, il vaut mieux ne pas aspirer trop haut. Pour avancer +dans la vie, il faut que j'avance humblement, monsieur +Copperfield.» + +Je n'avais jamais vu sa bouche si ouverte, ni les rides de ses +joues si profondes qu'au moment où il m'énonçait ce principe, en +secouant la tête et en se tortillant modestement. + +«Je crois que vous avez tort, Uriah. Je suis sûr qu'il y a des +choses que je pourrais vous enseigner, si vous aviez envie de les +apprendre. + +-- Oh! je n'en doute pas, monsieur Copperfield, répondit-il, pas +le moins du monde. Mais comme vous n'êtes pas vous-même dans une +humble situation, vous ne pouvez peut-être pas bien juger de ceux +qui y sont. Je n'ai pas envie d'insulter par mon instruction à +ceux qui sont plus haut placés que moi; je suis beaucoup trop +humble pour cela... Mais voilà mon humble demeure, monsieur +Copperfield!» + +Nous entrâmes tout droit dans une chambre basse décorée à la +vieille mode, et nous y trouvâmes mistress Heep, le vrai portrait +d'Uriah, si ce n'est qu'elle était plus petite. Elle me reçut avec +la plus grande humilité et me demanda pardon d'avoir embrassé son +fils: «Mais, voyez-vous, monsieur, dit-elle, quelque pauvres que +nous soyons, nous avons l'un pour l'autre une affection naturelle +qui ne fait tort à personne, j'espère.» La chambre n'était pas +tout à fait un petit salon, pas tout à fait une cuisine, mais elle +avait l'air parfaitement décent; seulement on sentait qu'il y +manquait quelque chose pour la rendre agréable. Il y avait une +commode avec un pupitre placé dessus; Uriah lisait ou écrivait là +le soir. Il y avait le sac bleu d'Uriah tout rempli de papiers. Il +y avait une série de livres appartenant à Uriah, en tête desquels +je reconnus M. Tidd. Il y avait un buffet dans un coin de la +chambre, avec les meubles indispensables. Je ne me souviens pas +que les objets pris individuellement eussent l'aspect misérable ni +qu'ils sentissent la gêne et l'économie, mais je sais que la pièce +tout entière laissait cette impression. + +Le deuil perpétuel de veuve de mistress Heep faisait sans doute +partie de son humilité. Malgré le temps qui s'était écoulé depuis +la mort de M. Heep, elle portait toujours son deuil de veuve. Je +crois bien qu'il y avait quelque modification dans le bonnet, +mais, quant au reste, le deuil était aussi austère qu'au premier +jour de son veuvage. + +«C'est un jour mémorable pour nous, mon cher Uriah, dit mistress +Heep en faisant le thé, que celui où M. Copperfield nous fait une +visite. Si j'avais pu désirer que votre père restât ici-bas plus +longtemps, je l'aurais souhaité pour qu'il pût recevoir avec nous +M. Copperfield cette après-midi. + +-- J'étais sûr que vous ne manqueriez pas de dire cela, ma mère.» + +J'étais un peu embarrassé de ces compliments, mais au fond j'étais +flatté de voir qu'on me traitât comme un hôte honoré, et je +trouvai mistress Heep très-aimable. + +«Mon Uriah espère ce bonheur depuis longtemps, monsieur, dit +mistress Heep. Il craignait que notre humble situation n'y mît +obstacle, et je le craignais comme lui, car nous sommes, nous +avons été et nous resterons toujours dans une situation très- +humble. + +-- Je ne vois pas de raison pour cela, madame, à moins que cela ne +vous plaise. + +-- Merci, monsieur, repartit mistress Heep. Nous connaissons notre +position et nous ne vous en sommes que plus reconnaissants.» + +Bientôt je vis mistress Heep s'approcher de moi peu à peu, pendant +qu'Uriah s'asseyait en face de moi, et on commença à m'offrir avec +un grand respect les morceaux les plus délicats qui se trouvaient +sur la table; il est vrai de dire qu'il n'y avait rien de très- +délicat, mais je pris l'intention pour le fait, et je me sentis +touché de leurs attentions. La conversation étant tombée sur les +tantes, je leur parlai naturellement de la mienne; puis ce fut le +tour des papas et des mamans, et je parlai de mes parents; puis +mistress Heep se mit à raconter des histoires de beaux-pères, et +je commençai à dire quelques mots du mien, mais je m'arrêtai parce +que ma tante m'avait conseillé de garder le silence sur ce sujet. +Bref, un pauvre petit bouchon en bas âge n'aurait pas eu plus de +chances de résister à deux tire-bouchons, ou une pauvre petite +dent de lait de lutter contre deux dentistes, ou un petit volant +contre deux raquettes que moi d'échapper aux assauts combinés +d'Uriah et de mistress Heep. Ils faisaient de moi ce qu'ils +voulaient, ils me faisaient dire des choses dont je n'avais pas la +moindre intention de parler, et je rougis de dire qu'ils y +réussissaient avec d'autant plus de certitude que, dans mon +ingénuité enfantine, je me trouvais honoré de ces entretiens +confidentiels, et que je me regardais comme le patron de mes deux +hôtes respectueux. + +Ils s'aimaient beaucoup, c'est un fait sûr et certain, et il y +avait là un trait de nature qui ne manquait pas d'agir sur moi; +mais la nature était bien aidée par l'art. Il fallait voir avec +quelle habileté le fils ou la mère reprenait le fil du sujet que +l'autre avait mis sur le tapis, et comme ils avaient bon marché de +mon innocence. Quand ils virent qu'il n'y avait plus rien à tirer +de moi sur mon propre compte (car je restai muet sur ma vie chez +Murdstone et Grinby, aussi bien que sur mon voyage), on dirigea la +conversation sur M. Wickfield et Agnès. Uriah jetait la balle à +mistress Heep: mistress Heep l'attrapait, puis la rejetait à +Uriah; Uriah la gardait un petit moment, puis la renvoyait à +mistress Heep, et ce manège me troubla bientôt si complètement que +je ne savais plus où j'en étais. D'ailleurs la balle aussi +changeait de nature. Tantôt il s'agissait de M. Wickfield, tantôt +il était question d'Agnès. On faisait allusion aux vertus de +M. Wickfield, puis à mon admiration pour Agnès. On parlait un +moment de l'étendue des affaires ou de la fortune de M. Wickfield, +et l'instant d'après, de la vie que nous menions après dîner. Puis +il s'agissait du vin que M. Wickfield buvait, de la raison qui le +portait à boire; ah! que c'était grand dommage! enfin tantôt d'une +chose, tantôt d'une autre, ou de tout à la fois, et pendant ce +temps, sans avoir l'air d'en parler beaucoup, ni de faire autre +chose que de les encourager parfois un peu pour éviter qu'ils +fussent accablés par le sentiment de leur humilité et par +l'honneur de ma société, je m'apercevais à chaque instant que je +laissais échapper quelque détail que je n'avais pas besoin de leur +confier, et j'en voyais l'effet sur les minces narines d'Uriah, +qui se ridaient au coin du nez avec délices. + +Je commençais à me sentir assez mal à mon aise, et je désirais +mettre un terme à cette visite, quand une personne qui descendait +la rue passa près de la porte, qui était ouverte pour donner de +l'air à la chambre (il y faisait chaud, et le temps était lourd +pour la saison), puis revint sur ses pas, regarda, et entra en +s'écriant: «Copperfield, est-ce possible!» + +C'était M. Micawber! M. Micawber avec son lorgnon, sa canne, son +col de chemise, son air élégant et son ton de condescendance, rien +n'y manquait! + +«Mon cher Copperfield, dit M. Micawber en me tendant la main, +voilà bien, par exemple, une rencontre faite pour imprimer à +l'esprit un sentiment profond de l'instabilité et de l'incertitude +des choses humaines..., en un mot, c'est une rencontre très- +extraordinaire; je me promenais dans la rue en réfléchissant à la +possibilité de trouver une bonne chance, car c'est un point sur +lequel j'ai quelques espérances pour le moment, et voilà justement +que je me trouve nez à nez avec un jeune ami qui m'est si cher, et +dont le souvenir se rattache à celui de l'époque la plus +importante de ma vie, de celle qui a décidé de mon existence, je +puis dire. Copperfield, mon cher ami, comment vous portez-vous?» + +Je ne puis pas dire, non, je ne puis réellement pas dire, en +conscience, que je fusse très-satisfait que M. Micawber me vît en +pareil lieu, mais, après tout, j'étais bien aise de le voir, et je +lui donnai une poignée de main de bon coeur en lui demandant des +nouvelles de mistress Micawber. + +«Mais, dit M. Micawber en faisant un geste de la main comme par le +passé, et en ajustant son menton dans son col de chemise, elle est +à peu près remise. Les jumeaux ne tirent plus leur subsistance des +fontaines de la nature; en un mot, dit M. Micawber avec un de ses +élans de confiance, ils sont sevrés, et mistress Micawber +m'accompagne pour le moment dans mes voyages. Elle sera enchantée, +Copperfield, de renouveler connaissance avec un jeune homme qui +s'est montré, sous tous les rapports, un digne ministre de l'autel +sacré de l'amitié.» + +Je lui dis de mon côté que je serais très-heureux de la voir. + +«Vous êtes bien bon, dit M. Micawber.» M. Micawber se mit à +sourire, rassura de nouveau son menton dans sa cravate, et jeta +les yeux autour de lui. + +«Puisque j'ai retrouvé mon ami Copperfield, dit-il, sans +s'adresser à personne en particulier, non dans la solitude, mais +occupé à prendre part à un repas avec une dame veuve et un jeune +homme qui semble être son rejeton... en un mot, son fils (ceci fut +dit avec un nouvel élan de confiance), je regarderai comme un +honneur de leur être présenté.» + +Je ne pouvais faire autrement, dans cette circonstance, que de +présenter M. Micawber à Uriah Heep et à sa mère, et je m'acquittai +de ce devoir. En conséquence de l'humilité de leurs manières, +M. Micawber s'assit et fit un geste de la main de l'air le plus +courtois. + +«Tout ami de mon ami Copperfield, dit M. Micawber, a par cela même +des droits sur moi. + +-- Nous n'avons pas l'audace, monsieur, dit mistress Heep, d'oser +prétendre être les amis de M. Copperfield. Seulement il a été +assez bon pour prendre le thé avec nous, et nous lui sommes très- +reconnaissants de l'honneur de sa compagnie, comme nous vous +remercions aussi, monsieur, de ce que vous voulez bien faire +attention à nous. + +-- Vous êtes trop bonne, madame, dit M. Micawber en la saluant. Et +que faites-vous, Copperfield? êtes-vous toujours dans le commerce +des vins?» + +J'étais très-pressé d'emmener M. Micawber, et je répondis en +tenant mon chapeau, et en rougissant beaucoup, j'en suis sûr, que +j'étais élève du docteur Strong. + +«Élève! dit M. Micawber relevant ses sourcils. Je suis enchanté de +ce que vous me dites là. Quoiqu'un esprit comme celui de mon ami +Copperfield ne demande pas toute la culture qui lui serait +nécessaire s'il ne possédait pas, comme il fait, toute la +connaissance des hommes et des choses, continua-t-il en +s'adressant à Uriah et à mistress Heep, ce n'en est pas moins un +sol bien riche à cultiver, et d'une fertilité cachée; en un mot, +dit M. Micawber en souriant dans un nouvel accès de confiance, +c'est une intelligence capable d'acquérir une instruction +classique du plus haut degré.» + +Uriah, frottant lentement ses longues mains, fit un mouvement du +buste pour exprimer qu'il partageait cette opinion. + +«Voulez-vous que nous allions voir mistress Micawber? dis-je, dans +l'espérance d'entraîner M. Micawber. + +-- Si vous voulez bien lui faire ce plaisir, Copperfield, +répliqua-t-il en se levant. Je n'ai point de scrupule à dire, +devant nos amis ici présents, que j'ai lutté depuis plusieurs +années contre des embarras pécuniaires (j'étais sûr qu'il dirait +quelque chose de ce genre, il ne manquait jamais de se vanter de +ce qu'il appelait ses embarras); tantôt j'ai pu triompher de mes +embarras, tantôt mes embarras m'ont... en un mot, m'ont mis à bas. +Il y a eu des moments où je leur ai résisté en face, il y en a eu +d'autres où j'ai cédé à leur nombre, et où j'ai dit à mistress +Micawber dans le langage de Caton: «Platon, tu raisonnes à +merveille, tout est fini, je ne lutterai plus;» mais à aucune +époque de ma vie, dit M. Micawber, je n'ai joui d'un plus haut +degré de satisfaction que lorsque j'ai pu verser mes chagrins, si +je puis appeler ainsi des embarras provenant de saisies +mobilières, de billets et de protêts, dans le sein de mon ami +Copperfield.» + +Quand M. Micawber eut achevé de me rendre ce glorieux témoignage, +«Bonsoir, monsieur Heep, ajouta-t-il; je suis votre serviteur, +mistress Heep;» et il sortit avec moi de l'air le plus élégant, en +faisant retentir les pavés sous les talons de ses bottes et en +fredonnant un air le long du chemin. + +L'auberge dans laquelle demeurait M. Micawber était petite, et la +chambre qu'il occupait n'était pas grande non plus; elle était +séparée par une cloison de la salle commune et sentait une forte +odeur de tabac. Je crois qu'elle devait être située au-dessus de +la cuisine, parce qu'il y montait en même temps à travers les +fentes du plancher un fumet de graillon qui suintait sur les murs +puants. Elle devait être aussi voisine du comptoir, car elle avait +un goût de rogomme, et l'on y entendait distinctement le cliquetis +des verres. Là, étendue sur un petit canapé au-dessous d'une +gravure représentant un cheval de course, la tête près du feu et +les pieds contre le moutardier placé sur une servante à l'autre +bout de la chambre, était mistress Micawber, à laquelle son mari +s'adressa en entrant le premier: + +«Ma chère, permettez-moi de vous présenter un élève du docteur +Strong.» + +Je remarquai en passant que, quelque confusion qui existât +toujours dans l'esprit de M. Micawber sur mon âge et ma situation, +il n'oubliait jamais que j'étais élève du docteur Strong: c'était +comme un hommage indirect qu'il rendait à la distinction de mon +rang dans le monde. + +Mistress Micawber fut étonnée, mais enchantée de me voir. J'étais +bien aise aussi de la revoir moi-même, et, après un échange de +compliments affectueux, je m'assis sur le canapé à côté d'elle. + +«Ma chère, dit M. Micawber, si vous voulez raconter à Copperfield +la situation actuelle, qu'il sera bien aise de connaître, je n'en +doute pas, je vais aller jeter un coup d'oeil sur le journal +pendant ce temps-là, pour voir si je trouverai quelque chose dans +les annonces. + +-- Je vous croyais à Plymouth, madame, dis-je à mistress Micawber, +quand il fut sorti. + +-- Mon cher monsieur Copperfield, répliqua-t-elle, nous y avons +été en effet. + +-- Pour y prendre un emploi? repris-je. + +-- Précisément, dit mistress Micawber, pour y prendre un emploi; +mais le fait est qu'on n'a pas besoin à la douane d'un homme doué +de grandes facultés. L'influence locale de ma famille ne pouvait +nous être non plus d'aucune ressource pour procurer à un homme +doué des facultés de M. Micawber un emploi dans le département. On +y préfère des gens plus ordinaires. Il aurait trop fait remarquer +la nullité des autres. En outre, je ne vous cacherai pas, mon cher +monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que la branche de ma +famille établie à Plymouth, en apprenant que j'accompagnais +M. Micawber avec le petit Wilkins, sa soeur et les jumeaux, ne l'a +pas reçu avec toute la cordialité qu'il aurait pu attendre au +moment où il venait de sortir de captivité. Le fait est, dit +mistress Micawber en baissant la voix, et ceci est entre nous, que +notre réception a été un peu froide. + +-- Vraiment? lui dis-je. + +-- Oui, dit mistress Micawber! Il est pénible de considérer +l'humanité sous cet aspect, monsieur Copperfield, mais la +réception qu'on nous a faite était décidément un peu froide. Il +n'y a pas à en douter. Le fait est que la branche de ma famille +établie à Plymouth est devenue tout à fait incivile avec +M. Micawber avant que notre séjour eût duré seulement une semaine, +et je ne leur ai pas caché ce que j'en pensais: je leur ai dit +qu'ils devaient être honteux d'une telle conduite. Voilà pourtant +ce qui s'est passé, continua mistress Micawber. Dans de telles +circonstances, que pouvait faire un homme aussi fier que +M. Micawber? Il n'y avait qu'un parti à prendre: emprunter de +cette branche de ma famille l'argent nécessaire pour retourner à +Londres, et y retourner au prix de n'importe quel sacrifice. + +-- Alors, vous êtes tous revenus, madame? + +-- Nous sommes tous revenus, répondit mistress Micawber. Depuis +lors, j'ai consulté d'autres branches de ma famille sur le parti +qu'il y avait à prendre pour M. Micawber, car je soutiens qu'il +faut prendre un parti, monsieur Copperfield, me dit mistress +Micawber, comme si je lui disais le contraire. Il est clair qu'une +famille composée de six personnes, sans compter la servante, ne +peut pas vivre de l'air du temps. + +-- Cela va sans dire, madame, répondis-je. + +-- L'opinion des diverses branches de ma famille, continua +mistress Micawber, est que M. Micawber ferait bien de tourner +immédiatement son attention du côté du charbon. + +-- Du côté de quoi? madame. + +-- Du charbon, le commerce du charbon, dit mistress Micawber. +M. Micawber a été amené à penser, d'après ses informations, qu'il +pourrait y avoir des chances de succès, pour un homme capable, +dans le commerce de charbon de la Medway. Là-dessus M. Micawber a +naturellement trouvé que la première démarche à faire était +d'aller voir la Medway. Nous sommes venus dans ce but. Je dis +«nous,» monsieur Copperfield, car je n'abandonnerai jamais +M. Micawber, ajouta-t-elle avec vivacité.» + +Je murmurai quelques mots d'admiration et d'approbation. + +«Nous sommes venus, répéta mistress Micawber, et nous avons vu la +Medway. Mon opinion sur le commerce du charbon par cette rivière +est qu'il y faut peut-être de la capacité, mais qu'il y faut +certainement des capitaux. M. Micawber a de la capacité, mais il +n'a pas de capitaux. Nous avons visité, je crois, la plus grande +partie du cours de la Medway, et c'est la conclusion à laquelle je +suis arrivée, d'après mon opinion personnelle. Pendant que nous en +étions si près, M. Micawber a trouvé que ce serait une folie de ne +pas faire un pas de plus pour voir la cathédrale, d'abord, parce +que nous ne l'avions jamais vue et qu'elle en vaut la peine, et +ensuite, parce qu'il y avait beaucoup de probabilités de +rencontrer une bonne chance dans une ville qui possède une +cathédrale. Nous sommes ici depuis trois jours, continua mistress +Micawber, et il ne s'est pas encore présenté de bonne chance. Vous +serez moins étonné que le serait un étranger, mon cher monsieur +Copperfield, en apprenant que nous attendons pour le moment de +l'argent venant de Londres pour solder nos dépenses dans cet +hôtel. Jusqu'à l'arrivée de cette somme, dit mistress Micawber +avec beaucoup d'émotion, je suis privée de retourner chez moi (je +veux dire dans mon garni de Pentonville) et d'aller revoir mon +fils, ma fille et mes jumeaux.» + +J'éprouvais la plus vive sympathie pour M. et mistress Micawber +dans ces circonstances difficiles, et je le dis à M. Micawber qui +venait de rentrer, en ajoutant que je regrettais seulement de ne +pas avoir assez d'argent pour leur prêter la somme qui leur était +nécessaire. La réponse de M. Micawber indiquait l'agitation de son +esprit. Il me dit en me donnant une poignée de mains: +«Copperfield, vous êtes un véritable ami, mais en mettant toutes +choses au pis, un homme qui possède un rasoir n'est jamais +dépourvu d'un ami.» À cette terrible idée, mistress Micawber jeta +ses bras autour du cou de M. Micawber en le conjurant de se +calmer. Il pleura, mais il ne fut pas long à se remettre, car, +l'instant d'après, il sonna pour commander au garçon des rognons à +la brochette et des crevettes pour le déjeuner du lendemain matin. + +Quand je pris congé d'eux, ils me pressèrent tous les deux si +vivement de venir dîner avec eux avant leur départ qu'il me fut +impossible de refuser. Mais comme je savais que je ne pourrais pas +venir le lendemain, et que j'aurais beaucoup de devoirs à préparer +le soir, il fut convenu que M. Micawber passerait dans la soirée +chez le docteur Strong (il était convaincu que les fonds qu'il +attendait de Londres devaient lui arriver ce jour-là), et qu'il me +proposerait de venir le lendemain, si cela me convenait mieux. En +conséquence, on vint m'appeler en classe l'après-midi suivante, et +je trouvai M. Micawber dans le salon, où il me dit qu'il +m'attendait à dîner, comme cela était convenu. Quand je lui +demandai si l'argent était arrivé, il me serra la main et +disparut. + +En regardant ce soir-là par la fenêtre, je fus un peu surpris et +un peu inquiet de voir passer M. Micawber donnant le bras à Uriah +Heep, qui paraissait sentir avec une profonde humilité l'honneur +qu'il recevait, tandis que M. Micawber prenait plaisir à étendre +sur lui une main protectrice. Mais je fus encore plus surpris +quand je me rendis au petit hôtel, à quatre heures, c'était +l'heure indiquée, d'apprendre que M. Micawber était allé chez +Uriah, et qu'il avait bu un grog à l'eau-de-vie chez mistress +Heep. + +«Et je vous dirai une chose, mon cher Copperfield, me dit +M. Micawber, votre ami Heep est un jeune homme qui ferait un bon +avocat général. Si je l'avais connu à l'époque où mes embarras ont +fini par une crise, tout ce que je puis dire, c'est que je crois +que mes affaires avec mes créanciers auraient été beaucoup mieux +conduites qu'elles ne l'ont été.» + +Je ne comprenais pas bien comment cela eût été possible, attendu +que M. Micawber n'avait rien payé du tout, mais je ne voulais pas +faire de questions. Je n'osais pas non plus lui dire que +j'espérais qu'il n'avait pas été trop communicatif avec Uriah, ni +lui demander s'ils avaient beaucoup parlé de moi. Je craignais de +blesser M. Micawber ou plutôt mistress Micawber qui était très- +susceptible. Mais cette idée m'inquiétait, et j'y ai souvent pensé +depuis. + +Le dîner était superbe: un beau plat de poisson, un morceau de +veau rôti avec le rognon, des saucisses, une perdrix et un +pudding; il y avait du vin et de l'ale, et après le dîner, +mistress Micawber fit elle-même un bol de punch. + +M. Micawber était extrêmement gai. Je l'avais rarement vu d'aussi +bonne humeur. Il but tant de punch que son visage reluisait comme +si on l'avait verni. Il prit un ton gaiement sentimental et +proposa de boire à la prospérité de la ville de Canterbury, +déclarant qu'il s'y était trouvé très-heureux ainsi que mistress +Micawber, et qu'il n'oublierait jamais les agréables heures qu'il +y avait passées. Il porta ensuite ma santé; puis mistress +Micawber, lui et moi, nous fîmes un retour sur nos anciennes +relations, entre autres sur la vente de tout ce qu'ils +possédaient. Alors je proposai de boire à la santé de mistress +Micawber; du moins je dis modestement: «Si vous voulez bien me le +permettre, mistress Micawber, j'aurai maintenant le plaisir de +boire à votre santé, madame.» Sur quoi M. Micawber se lança dans +un éloge pompeux de mistress Micawber, déclarant qu'elle avait été +pour lui un guide, un philosophe et une amie, et qu'il me +conseillait, quand je serais en âge de me marier, d'épouser une +femme comme elle, s'il y en avait encore. + +À mesure que le punch diminuait, M. Micawber devenait de plus en +plus gai; mistress Micawber cédant à la même influence, on se mit +à chanter. En un mot, je n'ai jamais vu personne de plus joyeux +que M. Micawber ce soir-là, jusqu'au dernier moment de ma visite. +Je pris congé très-affectueusement de lui et de son aimable femme. +Je n'étais par conséquent pas préparé à recevoir, le lendemain à +sept heures du matin, la lettre suivante datée de la veille à neuf +heures et demie, un quart d'heure après notre séparation. + +«Mon cher et jeune ami, + +«Le sort en est jeté, tout est fini. Cachant sous le masque d'une +gaieté maladive les ravages causés par les soucis, je ne vous ai +pas appris ce soir qu'il n'y a plus d'espérance de recevoir de +l'argent de Londres. Dans ces circonstances également humiliantes +à éprouver, à contempler et à décrire, j'ai acquitté mes dettes +envers cet établissement par un billet payable à quinze jours de +date à ma résidence de Pentonville, Londres. Quand on le +présentera, il ne sera pas payé. Ma ruine est au bout. La foudre +va éclater, l'arbre va être couché par terre. + +«Que le malheureux qui vous écrit, mon cher Copperfield, vous +serve d'avertissement toute votre vie. En vous adressant cette +lettre il n'a pas d'autre intention, d'autre espérance. S'il +pouvait se flatter au moins de vous rendre ainsi service, une +lueur de joie pourrait peut-être pénétrer dans le sombre donjon de +l'existence qu'il lui reste à soutenir encore, quoique la +prolongation de sa vie (je vous le dis en confidence) soit pour le +moins très-problématique. + +«Ceci est la dernière communication que vous recevrez jamais, mon +cher Copperfield, + +«Du malheureux abandonné, +«Wilkins Micawber.» + +Je fus si troublé par le contenu de cette lettre déchirante que je +courus aussitôt du côté du petit hôtel, dans l'intention d'y +entrer, en allant chez le docteur, pour essayer de calmer +M. Micawber par mes consolations. Mais à moitié chemin, je +rencontrai la diligence de Londres; M. et mistress Micawber +étaient sur l'impériale, il avait l'air parfaitement tranquille et +heureux, et souriait en écoutant sa femme et en mangeant des noix +qu'il tirait d'un sac de papier, pendant qu'on apercevait une +bouteille qui sortait de sa poche de côté. Ils ne me voyaient pas, +et je crus qu'il valait mieux, tout bien considéré, ne pas attirer +leur attention sur moi. L'esprit soulagé d'un grand poids, je pris +donc une petite rue qui menait tout droit à la pension, et je me +sentis, au bout du compte, assez satisfait de leur départ, ce qui +ne m'empêchait pas d'avoir pourtant toujours beaucoup d'amitié +pour eux. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Un regard jeté en arrière. + + +Mon temps de pension!... Ces jours écoulés en silence!... où la +vie glisse et marche, sans qu'on s'en aperçoive, sans qu'on la +sente, de l'enfance à la jeunesse! je veux, en jetant un regard en +arrière sur ces ondes rapides qui ne sont plus qu'un lit desséché +encombré de feuilles mortes, chercher si je ne retrouverai pas +encore des traces qui puissent me rappeler leur cours. + +Je me vois d'abord dans la cathédrale, où nous nous rendions tous +le dimanche matin, après nous être réunis pour cela dans notre +salle d'étude. L'odeur terreuse, l'air froid, le sentiment que la +porte était fermée sur le monde, le son de l'orgue retentissant +sous les arceaux blancs et dans la nef de l'église, voilà les +ailes sur lesquelles je me sens emporté pour planer au-dessus de +ces jours écoulés, comme si je rêvais à demi éveillé. + +Je ne suis plus le dernier élève de la pension. J'ai passé en +quelques mois par-dessus plusieurs têtes. Mais Adams me paraît +toujours une créature hors ligne, bien loin, bien loin au-dessus +de moi à des hauteurs inaccessibles, qui me donnent le vertige, +rien que d'y penser. Agnès me dit que non, mais moi, je lui dis +que si, et je lui répète qu'elle ne connaît pas tous les trésors +de science que possède cet être merveilleux dont elle prétend que +moi, pauvre commençant, je pourrai un jour remplir la place. Il +n'est pas mon ami particulier et mon protecteur déclaré comme +Steerforth; mais j'éprouve pour lui un respect plein de +vénération. Je me demande surtout ce qu'il fera quand il quittera +le docteur Strong, et s'il y a dans toute l'humanité quelqu'un +d'assez présomptueux pour lui disputer alors n'importe quelle +place. + +Mais quel est ce souvenir qui traverse mon esprit? C'est celui de +miss Shepherd. Je l'aime. + +Miss Shepherd est en pension chez miss Nettingal. J'adore miss +Shepherd. Elle est petite, elle porte un spencer, elle a des +cheveux blonds frisés qui encadrent son visage arrondi. Les élèves +de miss Nettingal vont, comme nous, à la cathédrale. Je ne puis +regarder mon livre, car il faut malgré moi que je regarde miss +Shepherd. Quand le coeur chante, j'entends miss Shepherd. +J'introduis secrètement le nom de miss Shepherd dans la liturgie, +je la place au milieu de la famille royale. À la maison, dans ma +chambre, je suis quelquefois poussé à m'écrier dans un transport +amoureux: «Oh! miss Shepherd!» + +Pendant quelque temps je suis dans l'incertitude sur les +sentiments de miss Shepherd, mais enfin le sort m'est propice, et +nous nous rencontrons chez le maître de danse: miss Shepherd danse +avec moi. Je touche son gant et je sens un frémissement qui me +remonte le long de la manche droite de ma veste jusqu'à la pointe +de mes cheveux. Je ne dis rien de tendre à miss Shepherd, mais +nous nous comprenons: miss Shepherd et moi, nous vivons dans +l'espérance d'être unis un jour. + +Je me demande pourquoi je donne en cachette à miss Shepherd douze +noix d'Amérique; elles n'expriment pas l'affection, elles sont +difficiles à envelopper de façon à en faire un paquet d'une forme +régulière, elles sont très-dures, et on a de la peine à les +casser, même entre deux portes, et puis après l'amande en est +huileuse; et cependant je sens que c'est un présent convenable à +offrir à miss Shepherd. Je lui apporte aussi des biscuits tout +frais, et des oranges innombrables. Un jour... j'embrasse miss +Shepherd dans le vestiaire. Quelle extase! Mais aussi quel est mon +désespoir et mon indignation, le lendemain, en apprenant par une +vague rumeur que miss Nettingal a puni miss Shepherd pour avoir +tourné les pieds en dedans! + +Miss Shepherd est la préoccupation et le rêve de ma vie entière; +comment en suis-je donc venu à rompre avec elle? je n'en sais +rien. Cependant la froideur se glissa entre miss Shepherd et moi. +J'entends raconter tout bas que miss Shepherd s'est permis de dire +qu'elle voudrait bien que je ne la regardasse pas si fixement, et +qu'elle a avoué une préférence pour M. Jones... Jones! un garçon +sans aucun mérite! L'abîme se creusa entre miss Shepherd et moi. +Enfin, un jour, je rencontre à la promenade les élèves de miss +Nottingal. Miss Shepherd fait la grimace en passant et se met à +rire avec sa compagne. Tout est fini. La passion de ma vie (il me +semble que cela a duré toute une vie, ce qui revient au même) est +passée: miss Shepherd disparaît de la liturgie, et la famille +royale n'a plus rien à faire avec elle. + +J'obtiens une place plus élevée dans ma classe, et personne ne +trouble plus mon repos. Je ne suis plus poli du tout pour les +jeunes pensionnaires de miss Nettingal, et je n'en adorerais pas +une, quand elles seraient deux fois plus nombreuses et vingt fois +plus belles. Je regarde les leçons de danse comme une corvée, et +je demande pourquoi ces petites filles ne peuvent pas danser +toutes seules et nous laisser en paix. Je deviens très-fort en +vers latins, et je me néglige beaucoup pour attacher les cordons +de mes souliers. Le docteur Strong parle de moi publiquement comme +d'un jeune homme plein d'espérance. M. Dick est fou de joie, et ma +tante m'envoie vingt francs par le courrier suivant. + +L'ombre d'un jeune boucher s'élève devant moi comme l'apparition +de la tête au casque dans _Macbeth_. Qu'est-ce que c'est que ce +jeune boucher? c'est la terreur de la jeunesse de Canterbury. Le +bruit court que la moelle de boeuf avec laquelle il oint ses +cheveux lui donne une force surnaturelle, et qu'il pourrait lutter +contre un homme. Ce jeune boucher a le visage large, un cou de +taureau, des joues colorées, un esprit mal fait et une langue +injurieuse. Le principal emploi qu'il fasse de cette langue, est +de mal parler des élèves du docteur Strong. Il dit publiquement +qu'il se charge de leur faire leur affaire. Il nomme des individus +(moi entre autres) qu'il se fait fort de rosser d'une seule main, +en ayant l'autre attachée derrière le dos. Il attend, en route, +les plus jeunes de nos camarades pour leur piocher la tête à coups +de poing; il me défie tout haut quand je passe dans la rue. En +conséquence de quoi je prends le parti de me battre avec le +boucher. + +C'est un soir, en été, dans un petit creux verdoyant, au coin d'un +mur. Je trouve le boucher au rendez-vous. Je suis accompagné d'un +corps d'élite choisi parmi mes camarades: le boucher est arrivé +avec deux autres bouchers, un garçon de café et un ramoneur. Les +préliminaires réglés, le boucher et moi nous nous trouvons face à +face. En un instant, le boucher m'a fait voir trente-six mille +chandelles par un coup asséné sur le sourcil gauche. Une minute +après, je ne sais plus où est le mur, où je suis, je ne vois plus +personne. Je ne puis plus bien distinguer entre le boucher et moi; +il me semble que nous nous confondons l'un avec l'autre, en +luttant corps à corps sur l'herbe foulée par nos pieds. Parfois +j'aperçois le boucher ensanglanté, mais confiant; parfois je ne +vois rien, et je m'appuie, hors d'haleine, contre le genou de mon +second; d'autres fois je me lance avec furie contre le boucher, et +je m'écorche les poings contre son visage, sans que cela ait l'air +de le troubler le moins du monde. Enfin je m'éveille, la tête en +mauvais état, comme si je sortais d'un profond sommeil, et je vois +le boucher qui s'en va en remettant son habit; il reçoit les +compliments de ses confrères, du ramoneur et du garçon de café, +d'où je conclus très-justement qu'il a remporté la victoire. On me +ramène à la maison en mauvais état, on m'applique des biftecks sur +les yeux, et on me frotte de vinaigre et d'eau-de-vie; ma lèvre +supérieure enfle peu à peu d'une façon désordonnée. Pendant trois +ou quatre jours je reste à la maison, je ne suis pas beau à voir, +je porte un abat-jour vert, et je m'ennuierais fort, si Agnès +n'était pas une soeur pour moi; elle compatit à mes infortunes, +elle me fait la lecture tout haut, et grâce à elle le temps se +passe rapidement et doucement. Agnès a toute ma confiance, je lui +raconte en détail mon aventure avec le boucher et toutes les +injures qu'il m'avait faites, et elle est d'avis que je ne pouvais +faire autrement que de me battre avec lui, quoiqu'elle tremble et +frissonne à l'idée de ce terrible combat. + +Le temps s'est écoulé sans que j'y prisse garde, car Adams n'est +plus alors à la tête de la classe, et il y a longtemps qu'il a +quitté la pension. Il y a si longtemps que, lorsqu'il revient +faire une visite au docteur Strong, il n'y a plus beaucoup +d'élèves qui l'aient connu. Adams va entrer dans le barreau, il +sera avocat et portera perruque. Je suis surpris de le trouver si +modeste; il est d'une apparence moins imposante que je n'aurais +cru. Il n'a pas encore bouleversé le monde, comme je m'y +attendais, car il me semble, autant que je puis en juger, que les +choses vont à peu près de même qu'avant l'entrée d'Adams dans la +vie active. + +Ici une lacune où les grands guerriers de l'histoire et de la +poésie défilent devant moi en armées innombrables; cela n'en finit +pas. Qu'est-ce qui vient ensuite? Je suis à la tête de la classe, +et je regarde de ma hauteur la longue file de mes camarades, en +remarquant avec un intérêt plein de condescendance ceux qui me +rappellent ce que j'étais quand je suis entré à la pension. Il me +semble, du reste, que je n'ai plus rien à faire avec cet enfant- +là, je me souviens de lui comme de quelque chose qu'on a laissé +sur la route de la vie, quelque chose près duquel j'ai passé, et +je pense parfois à lui comme à un étranger. + +Et la petite fille que j'ai vue en arrivant chez M. Wickfield, où +est-elle? Elle a disparu aussi. À sa place, une créature qui +ressemble parfaitement au portrait, et qui n'est plus une enfant, +gouverne la maison; Agnès, ma chère soeur, comme je l'appelle dans +mes pensées, mon guide, mon amie, le bon ange de tous ceux qui +vivent sous son influence de paix, de vertu et de modestie, Agnès +est devenue une femme. + +Quel nouveau changement s'est opéré en moi? J'ai grandi, mes +traits se sont formés, j'ai recueilli quelque instruction durant +les années qui viennent de s'écouler. Je porte une montre d'or +avec une chaîne, une bague au petit doigt, un habit à pans, et +j'abuse de la graisse d'ours: ce qui, rapproché de la bague, sent +un peu son mauvais sujet. Serais-je redevenu amoureux? oui. +J'adore miss Larkins l'aînée. + +Miss Larkins l'aînée n'est pas une petite fille. Elle est grande, +bien faite; elle a les yeux et les cheveux noirs. Miss Larkins +l'aînée est loin d'être une enfant, car miss Larkins la cadette a +dépassé cet âge heureux, et sa soeur a trois ou quatre ans de plus +qu'elle. Miss Larkins l'aînée a peut-être trente ans. Ma passion +pour elle est effrénée. + +Miss Larkins l'aînée connaît des officiers; c'est une chose bien +pénible à supporter. Je les vois lui parler dans la rue. Je les +vois traverser la chaussée pour venir au-devant d'elle, quand ils +aperçoivent son chapeau (elle aime les chapeaux de couleurs +voyantes) accompagné de celui de sa soeur descendre le trottoir. +Elle rit, elle parle, elle a l'air de prendre goût à la chose. Je +passe la plus grande partie de mes loisirs à me promener dans +l'espérance de la rencontrer. Si je puis la saluer une fois dans +la journée (j'en ai le droit, car je connais M. Larkins), quel +bonheur! je mérite d'obtenir par ma politesse un salut de temps en +temps. Les tortures que je supporte le soir du bal des Courses, en +pensant que miss Larkins l'aînée dansera avec les officiers, +demandent vraiment une compensation s'il y a quelque justice dans +ce monde. + +L'amour m'ôte l'appétit et m'oblige à porter constamment ma +cravate neuve. Je n'ai de soulagement que lorsque j'ai sur le +corps mes plus beaux habits, et je passe ma vie à faire cirer mes +bottes. Il me semble alors que je suis plus digne d'approcher de +miss Larkins l'aînée. Tout ce qui lui appartient, de près ou de +loin, me devient précieux. M. Larkins, un vieillard un peu +brusque, avec un double menton, et qui ne peut remuer qu'un oeil, +est rempli de charmes à mes yeux. Quand je ne puis voir la fille, +je vais voir dans les endroits où je puis rencontrer le père. +Quand j'ai dit: «Comment vous portez-vous, monsieur Larkins? +J'espère que mesdemoiselles vos filles et toute la famille sont en +bonne santé,» il me semble que j'ai fait une déclaration, et je +rougis. + +Je pense continuellement à mon âge. J'ai dix-sept ans, c'est peut- +être un peu jeune pour miss Larkins l'aînée, mais qu'importe? +D'ailleurs j'arriverai si vite à mes vingt et un ans! Je me +promène régulièrement le soir devant la maison de M. Larkins, +quoique cela me fende le coeur de voir entrer des officiers et de +les entendre dans le salon pendant que miss Larkins l'aînée joue +de la harpe. Deux ou trois fois je vais même jusqu'à errer +mélancoliquement autour de la maison, quand on est couché, +cherchant à deviner quelle est la fenêtre de miss Larkins, et +prenant probablement la fenêtre de M. Larkins pour celle de sa +fille; je voudrais voir le feu prendre à la maison, je saisirais, +au milieu de la foule épouvantée, une échelle pour la dresser +contre la fenêtre; je me vois sauvant miss Larkins dans mes bras, +puis retournant chercher quelque chose qu'elle a oublié, pour +périr ensuite dans les flammes. Mon amour est généralement +désintéressé, et je me contenterais de poser avec honneur devant +miss Larkins, et d'expirer après. + +Je ne suis pourtant pas toujours dans des dispositions si +généreuses. Parfois des rêves de bonheur s'élèvent devant moi. En +passant deux heures à ma toilette, le jour d'un grand bal donné +par les Larkins, et après lequel je soupire depuis trois semaines, +je me laisse aller à des idées agréables. Je me figure que j'ai eu +le courage de faire ma déclaration à miss Larkins; elle laisse +tomber sa tête sur mon épaule en disant: «Oh! monsieur +Copperfield, puis-je en croire mes oreilles?» Je me représente +M. Larkins arrivant chez moi le lendemain matin pour me dire: «La +jeunesse n'est pas une objection, mon cher Copperfield; ma fille +m'a tout appris, voilà vingt mille livres sterling, soyez +heureux!» Je me figure que ma tante cède à son tour, et nous donne +sa bénédiction; M. Dick et le docteur Strong assistent à la +cérémonie nuptiale. Je ne manque pas de bon sens, à ce qu'il me +semble en revenant sur mon passé; je ne manque pas non plus de +modestie, assurément, et pourtant voilà mes rêves. + +Je me rends à la maison enchantée, toute pleine de lumières, de +musique, de fleurs et d'officiers que je regrette d'y voir; on +cause beaucoup, et miss Larkins l'aînée est dans tout l'éclat de +sa beauté. Elle est vêtue de bleu avec des fleurs blanches dans +les cheveux, des «Ne m'oubliez pas,» comme si elle avait besoin de +porter des «Ne m'oubliez pas!» C'est la première soirée de grandes +personnes à laquelle j'aie été invité, et je suis un peu mal à mon +aise, car j'ai l'air abandonné et on ne me parle pas, à +l'exception de M. Larkins, qui me demande comment se portent mes +petits camarades, ce dont il aurait pu se dispenser, je ne suis +pas venu chez lui pour me faire insulter. Mais après avoir passé +quelque temps debout près de la porte à réjouir mes yeux de la vue +de la déesse de mon coeur, je la vois s'approcher de moi, elle, +miss Larkins, et elle me demande avec bonté si je danse. + +Je balbutie en la saluant: «Avec vous, oui, mademoiselle Larkins. + +-- Avec moi seule? dit-elle. + +-- Je n'aurais aucun plaisir à danser avec une autre.» + +Miss Larkins sourit et rougit (pour sourire j'en suis bien sûr, +pour rougir je m'en flatte), puis elle dit: + +«Pas cette fois, mais l'autre, si vous voulez.» + +Le moment arrive. «C'est une valse, je crois, dit miss Larkins +avec un peu d'embarras quand je me présente. Valsez-vous? sinon, +le capitaine Bailey...» + +Mais je valse, assez bien même, et j'emmène miss Larkins; je +l'enlève fièrement au capitaine Bailey, dont je fais le malheur, +je n'en doute pas. Peu m'importe! j'ai bien souffert, moi! Je +valse avec miss Larkins l'aînée; je ne sais pas où je suis, qui +m'entoure, combien de temps dure mon bonheur. Je sais seulement +que je flotte dans l'espace avec un ange bleu, et que je suis dans +un rêve de délices, jusqu'au moment où je me trouve assis près +d'elle sur un canapé. Nous sommes seuls dans un petit salon. Elle +admire le camélia rose du Japon que je porte à ma boutonnière. Il +m'a coûté trois schellings, je le lui donne, en disant: + +«J'en demande un prix exorbitant, miss Larkins! + +-- En vérité! que voulez-vous avoir en retour? répond-elle. + +-- Une de vos fleurs, pour la conserver comme un avare garde son +or. + +-- Vous êtes un petit téméraire, dit miss Larkins. Tenez!» + +Elle me donne une fleur de très-bonne grâce, je la porte à mes +lèvres, puis je la cache dans mon sein. Miss Larkins se met à rire +et me prend le bras en me disant: + +«Maintenant, ramenez-moi au capitaine Bailey.» + +Je suis encore plongé dans le souvenir de ce délicieux tête-à-tête +et de la valse passée, quand elle s'approche de nouveau de moi, en +donnant le bras à un homme d'un âge mûr, qui a joué au whist toute +la soirée. + +«Tenez, lui dit-elle, voilà mon petit téméraire. M. Chestle désire +faire votre connaissance, monsieur Copperfield.» + +Je pense à l'instant que ce doit être un ami de la famille, et je +suis enchanté. + +«Je comprends votre goût, monsieur, dit M. Chestle. Il vous fait +honneur. Je suppose que vous ne prenez pas grand intérêt à la +culture du houblon, quoique vous en aimiez les fleurs, mais j'ai +une assez grande propriété où j'en cultive, et si vous aviez +jamais la fantaisie de venir dans nos environs, près d'Ashford, et +de visiter notre résidence, nous serions heureux de vous recevoir +et de vous garder le plus longtemps possible.» + +Je remercie vivement M. Chestle, et je lui donne une poignée de +main. Il me semble que je fais un beau rêve. Je valse de nouveau +avec miss Larkins l'aînée; elle me dit que je valse très-bien! Je +rentre chez moi, plein d'un bonheur inexprimable. Je valse en +imagination pendant toute la nuit, en tenant serrée dans mes bras +la taille de ma divinité. Pendant quelques jours je suis plongé +dans des rêveries délicieuses, mais je ne la rencontre plus dans +la rue, et elle n'est pas chez elle quand je vais lui faire une +visite. Je me console imparfaitement de ce désappointement en +regardant le gage sacré que j'ai reçu, la fleur fanée. + +«Trotwood, me dit Agnès, un jour après-dîner, savez-vous qui doit +se marier demain? quelqu'un pour qui vous avez une grande +admiration. + +-- Pas vous, je pense, Agnès? + +-- Non, pas moi! dit-elle en levant les yeux de dessus la musique +qu'elle copiait. Entendez-vous ce qu'il dit là, papa?... Non, +c'est miss Larkins l'aînée. + +-- Elle épouse... le capitaine Bailey?» + +C'était tout ce que j'avais la force de dire. + +«Non, non, pas un capitaine: M. Chestle, un grand cultivateur de +houblon.» + +Je suis très-abattu pendant une quinzaine de jours. Je ne porte +plus ma bague, je commence à remettre mes vieux habits, je renonce +à la graisse d'ours, et je soupire sur la fleur fanée de miss +Larkins. Au bout de ce temps, je m'ennuie un peu de ce genre de +vie, et, sur une nouvelle provocation du boucher, je jette aux +vents ma fleur, je donne un rendez-vous à mon agresseur, et je le +bats glorieusement. + +Je reprends ma bague, et je renouvelle avec modération l'usage de +la graisse d'ours, voilà les dernières traces que je puis saisir +dans le souvenir de ma vie, en marchant sur mes dix-sept ans. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Je regarde autour de moi et je fais une découverte. + + +Je ne sais pas si j'étais triste ou satisfait quand je vis arriver +la fin de mes études et le moment de quitter le docteur Strong. +J'avais été très-heureux chez lui, et j'avais un véritable +attachement pour le docteur; en outre, j'étais un personnage +éminent dans notre petit monde. Voilà mes raisons de tristesse, +mais j'avais d'autres raisons, assez peu solides d'ailleurs, +d'être bien aise. La vague idée de devenir un jeune homme libre de +mes actions, le sentiment de l'importance que prenait un jeune +homme libre de ses actions, le désir de toutes les belles choses +que cet animal extraordinaire avait à voir et à faire, l'effet +merveilleux qu'il ne pouvait manquer de produire sur la société, +c'étaient là de grandes séductions. Ces visions avaient une si +grande influence sur mon esprit qu'il me semble maintenant que je +n'ai pas senti, en quittant la pension, les regrets que j'aurais +dû naturellement éprouver. Cette séparation ne m'a pas laissé +l'impression que m'ont laissée d'autres séparations. J'essaye en +vain de me souvenir de ce que j'ai ressenti alors, et des +circonstances qui ont accompagné mon départ, mais ce que je me +rappelle bien, c'est que cet événement n'a pas joué un grand rôle +dans ma vie. Je suppose que la perspective qui s'ouvrait devant +moi me troublait l'esprit. Je sais que je ne comptais plus pour +rien le passé de mon enfance, et que la vie me faisait l'effet +d'un grand conte de fées que j'allais commencer à lire, et voilà +tout. + +Ma tante eut avec moi des délibérations graves et nombreuses pour +savoir quelle carrière je choisirais. Depuis un an au moins, je +cherchais à trouver une réponse satisfaisante à cette question +répétée: «Quelle est votre vocation?» Mais je ne me trouvais aucun +goût particulier pour une profession quelconque. Si j'avais pu +recevoir par inspiration la science de la navigation, prendre le +commandement de quelque vaisseau bon voilier pour faire autour du +monde un voyage de grandes découvertes, je crois que je n'aurais +rien demandé de plus. Mais, à défaut de cette inspiration +miraculeuse, mes désirs se bornaient à entrer dans une carrière +qui n'imposât pas de trop grands sacrifices pécuniaires à ma +tante, et à y faire mon devoir quel qu'il fût. + +M. Dick avait régulièrement assisté à nos conseils, de l'air le +plus grave et le plus réfléchi. Il ne s'était jamais aventuré +qu'une seule fois à émettre une idée, mais ce jour-là (je ne sais +ce qui lui avait passé par la tête), il proposa tout d'un coup de +faire de moi un chaudronnier. Cette idée fut si mal reçue par ma +tante qu'il n'osa plus en avancer une seconde, il se bornait donc +à la regarder attentivement en attendant avec beaucoup d'intérêt +les résolutions qu'elle pourrait suggérer, tout en faisant sonner +son argent dans son gousset. + +«Voulez-vous que je vous dise une chose, Trot? me dit ma tante un +matin, quelque temps après ma sortie de pension, puisque nous +n'avons pas encore décidé la grande question, et qu'il faut tâcher +de ne pas faire fausse route, si nous pouvons, je crois que nous +ferions mieux de nous donner le temps de respirer. En attendant, +tâchez d'envisager l'affaire sous un nouveau point de vue, et non +pas comme un écolier. + +-- Je tâcherai, ma tante. + +-- J'ai eu l'idée, continua ma tante, qu'un peu de changement et +un coup d'oeil jeté sur la vie du monde pourrait vous aider à +fixer vos idées et à asseoir plus sérieusement votre jugement. Si +vous faisiez un petit voyage? si vous vous rendiez par exemple +dans votre ancien pays pour y voir... cette femme étrange qui a un +nom si sauvage, continua-t-elle en se frottant le bout du nez, car +elle n'avait pas encore complètement pardonné à Peggotty de +s'appeler Peggotty. + +-- C'est tout ce que je peux désirer de plus agréable au monde, ma +tante! + +-- Eh bien! dit-elle, voilà qui est heureux, car je le désire +beaucoup aussi. Mais il est naturel et raisonnable que cela vous +plaise, et je suis très-convaincue que tout ce que vous ferez, +Trot, sera naturel et raisonnable. + +-- Je l'espère, ma tante. + +-- Votre soeur, Betsy Trotwood, dit ma tante, aurait été la jeune +fille la plus naturelle et la plus raisonnable qu'on puisse voir. +Vous serez digne d'elle, n'est-ce pas? + +-- J'espère être digne de vous, ma tante; je n'en demande pas +davantage. + +-- C'est une grâce du bon Dieu que votre mère, la pauvre enfant, +ne soit pas de ce monde, dit ma tante en me regardant d'un air +d'approbation, car elle serait si fière de son garçon maintenant +qu'elle en aurait perdu le peu de tête qui pouvait lui rester à +perdre.» + +Ma tante s'excusait toujours de la faiblesse qu'elle pouvait +éprouver pour moi en la rejetant ainsi sur ma pauvre mère: + +«Vraiment, vous ne vous figurez pas, Trotwood, combien vous me la +rappelez! + +-- D'une manière agréable, j'espère, ma tante? + +-- Il lui ressemble tant, Dick, ajouta ma tante en appuyant sur +les mots, que je crois la voir encore, le jour où je l'ai visitée, +avant qu'elle commençât à souffrir; voyez-vous, il lui ressemble +comme deux gouttes d'eau! + +-- En vérité? dit M. Dick. + +-- Mais cela n'empêche pas qu'il ressemble aussi à David, dit ma +tante d'un ton positif. + +-- Il ressemble beaucoup à David!» dit M. Dick. + +-- Mais ce que je désire vous voir devenir, Trot, reprit ma tante, +je ne veux pas dire physiquement, vous êtes très-bien de physique, +mais moralement, c'est un homme ferme: un homme ferme, énergique, +avec une volonté à vous, avec de la résolution, dit ma tante en +branlant la tête et en serrant le poing; avec de la détermination, +Trot, avec du caractère, un caractère énergique qui ne se laisse +influencer qu'à bonne enseigne par qui que ce soit, ni par quoi +que ce soit; voilà ce que je veux vous voir devenir; voilà ce +qu'il aurait fallu à votre père et à votre mère, Dieu le sait, et +ils s'en seraient mieux trouvés.» + +Je manifestai l'espérance de devenir ce qu'elle désirait. + +«Afin de vous fournir l'occasion d'agir un peu par vous-même, et +de compter sur vous-même, dit ma tante, je vous enverrai seul +faire votre petit voyage. J'avais eu un moment l'idée de vous +faire accompagner par M. Dick, mais, en y réfléchissant bien, je +le garderai pour prendre soin de moi.» + +M. Dick parut un moment un peu désappointé, mais l'honneur d'être +admis à la dignité de prendre soin de la plus admirable femme +qu'il y eût au monde ramena bientôt la satisfaction sur son +visage. + +«D'ailleurs, dit ma tante, il a son mémoire... + +-- Certainement, dit M. Dick, précipitamment. J'ai l'intention, +Trotwood, d'en finir avec ce mémoire; il faut réellement que ce +soit fini une bonne fois. Après quoi, je le ferai présenter, vous +savez, et alors... dit M. Dick, après s'être arrêté et avoir gardé +le silence un moment, et alors il faudra voir frétiller le poisson +dans la poêle!» + +En conséquence des bonnes intentions de ma tante, je fus peu après +pourvu d'une bourse bien garnie et d'une malle, et elle me +congédia tendrement pour mon expédition d'exploration. Au moment +du départ, elle me donna quelques bons conseils et beaucoup de +baisers, en me disant que, comme son projet était de me fournir +l'occasion de regarder autour de moi et de réfléchir un peu, elle +me conseillait de passer quelques jours à Londres si cela me +convenait, soit en me rendant dans le Suffolk, soit en revenant. +En un mot, j'étais libre de faire ce qu'il me plairait pendant +trois semaines ou un mois, sans autre considération que celle de +réfléchir et de regarder autour de moi, et l'engagement de lui +écrire trois fois la semaine, pour la tenir au courant de ce que +je ferais. + +J'allai d'abord à Canterbury pour dire adieu à Agnès et à +M. Wickfield, ainsi qu'au bon docteur; je n'avais pas encore donné +congé de mon ancienne chambre chez M. Wickfield. Agnès fut +enchantée de me voir, et me dit que la maison ne lui semblait plus +la même depuis que je l'avais quittée. + +«Je ne me trouve plus le même non plus depuis que je suis loin de +vous, lui dis-je. Il me semble que j'ai perdu mon bras droit, ce +n'est pas assez dire, car je ne suis pas plus sûr de ma tête et de +mon coeur qui n'ont rien à faire avec mon bras droit. Tous les +gens qui vous connaissent vous consultent, et se laissent guider +par vous, Agnès. + +-- Tous les gens qui me connaissent me gâtent, je crois, dit Agnès +en souriant. + +-- Non. C'est parce que vous ne ressemblez à personne. Vous êtes +si bonne et d'un caractère si charmant! Comment faites-vous pour +être d'un naturel si doux, et pour avoir toujours raison! + +-- Vous me parlez comme si j'étais miss Larkins avant son mariage, +me dit-elle avec un rire plein de gaieté, tout en continuant son +ouvrage. + +-- Allons! ce n'est pas bien d'abuser de ma confiance, lui +répondis-je en rougissant au souvenir de mon idole aux rubans +bleus, et cependant je ne saurais m'empêcher de me confier en +vous, Agnès. Je ne perdrai jamais cette habitude. Si j'ai des +chagrins ou que je devienne amoureux, je vous dirai tout, si vous +voulez bien, même quand il m'arrivera de devenir amoureux pour +tout de bon. + +-- Mais vous avez toujours été amoureux pour tout de bon, dit +Agnès en riant de nouveau. + +-- Oh! j'étais un enfant, un simple écolier, dis-je en riant +aussi, mais avec un peu de confusion. Les temps sont changés, et +je suppose qu'un jour je prendrai cette affaire-là terriblement au +sérieux. Ce qui m'étonne, c'est que vous-même vous n'en soyez pas +encore arrivée-là, Agnès.» + +Agnès riait en secouant la tête. + +«Oh! je sais bien que non; vous me l'auriez dit, ou du moins, +repris-je en la voyant rougir légèrement, vous me l'auriez laissé +deviner. Mais je ne connais personne qui soit digne de vous aimer, +Agnès. Il faudra que je fasse la connaissance d'un homme d'un +caractère plus élevé et doué de plus de mérite que tous ceux que +j'ai vus ici pour donner mon consentement. À l'avenir j'aurai +l'oeil sur tous vos admirateurs; et je vous préviens que je serai +très-exigeant pour celui que vous choisirez.» + +Nous avions causé jusqu'alors sur un ton d'enjouement plein de +confiance, mêlé pourtant d'un certain sérieux; c'était le résultat +des relations intimes que nous avions commencées ensemble dès +l'enfance. Mais tout d'un coup Agnès leva les yeux, et changeant +de manière, me dit: + +«Trotwood, il y a quelque chose que je veux vous dire, et que je +n'aurai peut-être pas de longtemps une autre occasion de vous +demander, quelque chose que je ne me déciderais jamais, je crois, +à demander à un autre. Avez-vous remarqué chez papa un changement +progressif?» + +Je l'avais remarqué, et je m'étais souvent demandé si elle s'en +apercevait aussi. Mon visage trahit sans doute ce que je pensais, +car elle baissa les yeux à l'instant même, et je vis qu'ils +étaient pleins de larmes. + +«Dites-moi ce que c'est, dit-elle à voix basse. + +-- Je crains... puis-je vous parler en toute franchise, Agnès? +Vous savez quelle affection j'ai pour lui. + +-- Oui, dit-elle. + +-- Je crains qu'il ne se fasse mal par cette habitude qui n'a fait +qu'augmenter tous les jours depuis mon arrivée dans cette maison. +Il est devenu très-nerveux, du moins je me le figure. + +-- Vous ne vous trompez pas, dit Agnès en secouant la tête. + +-- Sa main tremble, il ne parle pas nettement, et ses yeux sont +hagards. J'ai remarqué que, dans ces moments-là, et quand il n'est +pas dans son état naturel, il arrive presque toujours qu'on le +demande justement pour quelque affaire. + +-- Oui, c'est Uriah, dit Agnès. + +-- Et l'idée qu'il ne se sent pas en état de la traiter, qu'il ne +l'a pas bien comprise, ou qu'il n'a pas pu s'empêcher de laisser +voir sa situation, semble le tourmenter tellement que le lendemain +c'est bien pis, et le surlendemain pis encore; et de là vient cet +épuisement et cet air effaré. Ne vous effrayez pas de ce que je +dis, Agnès, mais je l'ai vu l'autre soir dans cet état, la tête +sur son pupitre et pleurant comme un enfant.» + +Elle posa doucement son doigt sur mes lèvres pendant que je +parlais encore, puis l'instant d'après elle avait rejoint son père +à la porte du salon, et s'appuyait sur son épaule. Ils me +regardaient tous deux, et je fus vivement touché de l'expression +du visage d'Agnès. Il y avait dans son regard une si profonde +tendresse pour son père, tant de reconnaissance pour les soins et +l'affection qu'il lui avait témoignés, elle me demandait si +évidemment d'être indulgent pour lui dans mes pensées, et de ne +pas admettre des idées amères sur son compte; elle semblait à la +fois si fière de lui, si dévouée, si compatissante et si triste; +elle me disait si clairement qu'elle était sûre de mes sympathies, +que toutes les paroles du monde n'auraient pu m'en dire davantage, +ni m'émouvoir plus profondément. + +Nous devions prendre le thé chez le docteur. En arrivant à l'heure +ordinaire, nous le trouvâmes près du feu, dans le cabinet, avec sa +jeune femme et sa belle-mère. Le docteur, qui semblait croire que +je partais pour la Chine, me reçut comme un hôte auquel il voulait +faire honneur, et demanda qu'on mît une bûche au feu, afin de voir +à la lueur de la flamme le visage de son ancien élève. + +«Je ne verrai plus beaucoup de nouveaux visages à la place de +Trotwood, mon cher Wickfield, dit le docteur en se chauffant les +mains; je deviens paresseux et je veux me reposer. Je remettrai +tous ces jeunes gens à d'autres mains dans six mois, pour mener +une vie plus tranquille. + +-- Voilà dix ans que vous ne dites pas autre chose, docteur, +répondit M. Wickfield. + +-- Oui, mais cette fois je suis décidé, dit le docteur; le premier +de mes sous-maîtres me succédera... Cette fois-ci c'est pour de +bon... Et vous aurez bientôt à dresser un contrat entre nous, avec +toutes les clauses obligatoires qui donnent à deux hommes +d'honneur qui s'engagent l'air de deux coquins qui se défient l'un +de l'autre. + +-- J'aurai aussi à prendre soin, n'est-ce pas, dit M. Wickfield +qu'on ne vous attrape pas, ce qui arriverait infailliblement dans +un arrangement que vous feriez vous-même. Eh bien! je suis tout +prêt, je voudrais n'avoir jamais de pire besogne dans mon état. + +-- Je n'aurai plus à m'occuper alors, dit le docteur, que de mon +dictionnaire... et de cette autre personne avec laquelle j'ai +contracté aussi un engagement... mon Annie!» + +M. Wickfield la regardait, elle était assise près de la table à +thé avec Agnès, et elle me parut éviter les yeux du bon vieillard +avec une hésitation et une timidité inaccoutumées qui attirèrent +sur elle son attention, comme s'il lui venait à l'esprit quelque +pensée secrète. + +«Il paraît qu'il est arrivé un bateau-poste venant de l'Inde, dit- +il après un moment de silence. + +-- Vous m'y faites penser, dit le docteur, il y a même des lettres +de M. Jack Maldon. + +-- Ah! vraiment? + +-- Mon pauvre Jack! dit mistress Markleham, en secouant la tête. +Quand je pense qu'il est dans ce climat terrible, où il faut +vivre, m'a-t-on dit, sur un tas de sable brûlant et sous une +cloche de verre! Il avait l'air robuste, mais il ne l'était pas. +Il a consulté son courage plus que ses forces, mon cher docteur, +quand il a si vaillamment tenté l'entreprise. Annie, ma chère, je +suis sûre que vous vous en souvenez parfaitement; votre cousin n'a +jamais été fort, ce qu'on appelle robuste, dit mistress Markleham +avec emphase et en nous regardant tous les uns après les autres, +depuis le temps où ma fille et lui étaient tout petits, et se +promenaient bras dessus bras dessous toute la journée.» + +Annie ne répondit rien à cette interpellation. + +«Dois-je conclure de ce que vous venez de dire, madame, que +M. Maldon soit malade? demanda M. Wickfield. + +-- Malade? répliqua le Vieux-Troupier, mon cher monsieur, il +est... toutes sortes de choses... + +-- Excepté qu'il n'est pas bien portant, dit M. Wickfield. + +-- Excepté qu'il n'est pas bien portant, cela va sans dire, +répondit le Vieux-Troupier; il est clair qu'il a attrapé des coups +de soleil terribles, qu'il a gagné la fièvre des marais, des +rhumatismes et tout ce qu'on peut imaginer! Quant au foie, je +suppose qu'il en a fait son deuil en partant: ajouta-t-elle d'un +air de résignation. + +-- Est-ce de lui que vous tenez tout cela? demanda M. Wickfield. + +-- Lui! repartit mistress Markleham en agitant sa tête et son +éventail: que vous ne connaissez guère mon pauvre Jack Maldon pour +me faire pareille question! Lui, me dire cela! Ah bien oui! il se +ferait plutôt tirer à quatre chevaux avant d'en dire un mot. + +-- Maman! dit mistress Strong. + +-- Ma chère Annie, reprit sa mère, je vous prie, une fois pour +toutes, de ne pas vous mêler de ce que je dis, à moins que ce ne +soit pour confirmer mes paroles. Vous savez aussi bien que moi que +votre cousin Maldon se laisserait plutôt tirer par un nombre +indéfini de chevaux, car je ne sais pas pourquoi je me bornerais à +quatre: certainement, non, ce n'est pas à quatre chevaux; il se +laisserait tirer par huit, par seize, par trente-deux chevaux +plutôt que de dire un mot qui pût déranger les plans du docteur. + +-- Dites plutôt les plans de Wickfield, dit le docteur en passant +la main sur son menton et en regardant son conseiller d'un air +repentant; c'est-à-dire le plan que nous avions formé à nous deux. +Pour moi j'ai dit seulement: «en Angleterre ou à l'étranger.» + +-- Et moi, j'ai dit: «à l'étranger,» ajouta gravement +M. Wickfield; c'est moi qui l'ai fait: c'est moi qui en suis +responsable. + +-- Oh! qui est-ce qui vous parle de responsabilité? dit mistress +Markleham; tout a été fait pour le mieux, mon cher monsieur +Wickfield, nous savons bien que tout a été fait dans les +meilleures intentions. Mais si ce pauvre garçon ne peut pas vivre +là-bas, que voulez-vous y faire? S'il ne peut pas vivre là-bas, il +mourra là-bas, plutôt que de déranger les projets du docteur. Je +le connais bien, continua mistress Markleham en agitant son +éventail avec l'air calme et prophétique d'une prêtresse inspirée, +et je sais bien qu'il mourra là plutôt que de déranger les plans +du docteur. + +-- Eh bien! eh bien! madame, dit gaiement le docteur, je ne suis +pas assez fanatique de mes projets pour ne point les changer moi- +même et refuser tout autre arrangement. Si M. Jack Maldon revient +en Angleterre pour cause de mauvaise santé, nous ne le laisserons +pas repartir, et il faudra tâcher de le pourvoir d'une manière +plus avantageuse dans ce pays-ci.» + +Mistress Markleham fut si surprise de la générosité de ce +discours, qu'elle n'avait ni prévu ni provoqué, bien entendu, +qu'elle ne put que dire au docteur que cela lui ressemblait bien, +et répéter plusieurs fois de suite son geste favori, en baisant le +bout de son éventail, avant d'en caresser la main de son sublime +ami. Après quoi elle gronda quelque peu sa fille Annie, de ce +qu'elle n'était pas plus expansive, lorsque le docteur comblait +ainsi de ses bontés un ancien compagnon d'enfance, et cela pour +l'amour d'elle seulement. Puis elle en vint à nous entretenir des +mérites de plusieurs membres de sa famille qui n'attendaient qu'un +peu d'aide pour remonter sur leur bête. + +Tout ce temps-là sa fille Annie n'avait pas dit un mot, elle +n'avait pas même levé les yeux. M. Wickfield l'avait suivie sans +cesse du regard, assise comme elle était à côté de son Agnès. Il +avait l'air de ne pas se douter qu'on pût remarquer cette +attention continue, bien visible pourtant, car il était si occupé +de mistress Strong et des pensées qu'elle lui suggérait, qu'il en +était tout absorbé. Il finit par demander ce que M. Jack Maldon +avait véritablement écrit sur sa situation, et à qui il avait +adressé de ses nouvelles. + +«Voilà, dit mistress Markleham en prenant par-dessus la tête du +docteur une lettre posée sur la cheminée; voilà ce que ce pauvre +garçon dit au docteur lui-même... Où est-ce donc?... ah! j'y +suis... «Je suis fâché d'être obligé de vous dire que ma santé a +beaucoup souffert; et que je crains d'en être réduit à la +nécessité de revenir en Angleterre pour quelque temps; c'est ma +seule espérance de guérison.» Il me semble que c'est assez clair, +pauvre garçon! Sa seule espérance de guérison! Mais la lettre +d'Annie est plus explicite encore. Annie, montrez-moi encore une +fois cette lettre. + +-- Pas maintenant, maman, dit-elle à voix basse. + +-- Ma chère, vous êtes vraiment sur certains sujets la personne la +plus absurde qui soit au monde; et il n'y a personne comme vous +pour vous montrer peu sensible aux droits de votre famille, lui +dit sa mère. Nous n'aurions pas seulement entendu parler de cette +lettre si je ne vous l'avais pas demandée. Appelez-vous cela de la +confiance envers le docteur Strong, Annie? cela m'étonne de votre +part.» + +Mistress Strong produisit la lettre à regret, et quand je la pris +pour la passer à la mère, je vis que la main de la fille tremblait +en me la remettant. + +«Voyons donc où est ce passage, dit mistress Markleham, en +approchant le papier de ses yeux: «Le souvenir des temps passés, +ma chère Annie...,» et ainsi de suite; ce n'est pas ça. «Le bon +vieux procureur...» De qui veut-il donc parler? Vraiment, Annie, +votre cousin Maldon est à peine intelligible. Ah! que je suis +stupide! c'est apparemment du docteur qu'il parle! «Oh! oui, bien +bon en vérité!» Ici elle s'arrêta pour donner un nouveau baiser à +son éventail et le secouer ensuite du côté du docteur, qui nous +regardait tous avec la satisfaction la plus paisible. «Ah! voilà: +«Vous ne serez peut-être pas surprise d'apprendre, Annie...» Bien +certainement, non, sachant, comme je viens de le dire, qu'il +n'était véritablement pas robuste... «Vous ne serez pas surprise +d'apprendre que j'ai tant souffert loin de vous que je suis décidé +à partir à tout hasard, avec un congé de maladie, si je puis +l'obtenir, sans quoi je donnerai ma démission. Ce que j'ai enduré +et ce que j'endure ici est intolérable. Et sans la prompte +générosité de cet excellent homme,» dit mistress Markleham en +répétant ses signes télégraphiques à l'adresse du docteur, et en +repliant la lettre, «l'idée seule m'en serait insupportable.» + +M. Wickfield ne dit pas un mot, quoique la vieille dame semblât +attendre ses commentaires sur ce qu'il venait d'entendre. Il +gardait le silence d'un air sévère, et sans lever les yeux. On +avait abandonné depuis longtemps cette affaire pour d'autres +sujets de conversation, qu'il restait toujours dans la même +attitude, se bornant à jeter de temps en temps, d'un air refrogné, +un regard pensif sur le docteur ou sur sa femme, puis sur tous les +deux ensemble. + +Le docteur aimait la musique. Agnès chantait avec beaucoup +d'agrément et d'expression, mistress Strong aussi. Elles +chantèrent ensemble, puis se mirent à jouer des morceaux à quatre +mains: c'était un petit concert. Mais je remarquai deux choses, +d'abord quoique Annie se fût tout à fait remise, et qu'elle eût +repris ses manières ordinaires, il y avait évidemment un abîme qui +la séparait de M. Wickfield; en second lieu, je vis que l'intimité +de mistress Strong avec Agnès déplaisait à M. Wickfield, et qu'il +la surveillait avec inquiétude. Je dois avouer aussi que le +souvenir de ce que j'avais vu d'elle, le jour du départ de M. Jack +Maldon, me revint à l'esprit avec une signification que je n'y +avais jamais attachée et qui me troubla l'esprit. L'innocente +beauté de son visage ne me paraissait pas aussi pure que par le +passé; je me défiais de la grâce naturelle et du charme de ses +manières, et quand je regardais Agnès, assise auprès d'elle, quand +je me rappelais l'honnête candeur de la jeune fille, je me disais +en moi-même que c'était peut-être une amitié mal assortie. + +Elles en jouissaient pourtant si vivement toutes deux que leur +gaieté fit passer la soirée comme un instant. Il arriva, au moment +du départ, un petit incident que je me rappelle bien. Elles +prenaient congé l'une de l'autre, et Agnès allait embrasser +mistress Strong, quand M. Wickfield passa entre elles, comme par +accident, et emmena brusquement Agnès. Puis je revis sur le visage +de mistress Strong cette expression que j'avais remarquée le soir +du départ de son cousin, et je me crus encore debout à la porte du +docteur Strong. C'était bien comme cela qu'elle l'avait regardé ce +soir-là. + +Je ne puis dire quelle impression ce regard me produisit, ni +pourquoi il me devint impossible de l'oublier plus tard quand je +pensais à elle, et que j'aurais voulu me rappeler plutôt son +visage paré de son innocente beauté. Le souvenir m'en poursuivait +encore en rentrant chez moi; il me semblait que je laissais un +sombre nuage suspendu au-dessus de la maison du docteur. Au +respect que j'avais pour ses cheveux gris se mêlait une grande +compassion pour ce coeur si confiant avec ceux qui le +trahissaient, et un profond ressentiment contre ces perfides amis. +L'ombre imminente d'un grand chagrin et d'une grande honte, +quoique confuse encore, projetait une tache sur ce lieu paisible, +témoin du travail et des jeux de mon enfance, et le flétrissait à +mes yeux. Je n'avais plus de plaisir à penser aux grands aloès à +longues feuilles qui fleurissaient tous les cent ans seulement, ni +à la pelouse verte et unie, ni aux urnes de pierre de l'allée du +docteur, ni au son des cloches de la cathédrale qui dominait tout +de son harmonie; il me semblait que le paisible sanctuaire de mon +enfance avait été profané en ma présence, et que la paix et +l'honneur en avaient été jetés à tous les vents. + +Avec le matin arriva mon départ de cette vieille demeure, qu'Agnès +avait remplie pour moi de son influence, et cette préoccupation +suffit à absorber mon esprit. Je reviendrais certainement bientôt +habiter de nouveau mon ancienne chambre, et bien souvent peut- +être; mais enfin j'avais cessé d'y résider, et le bon vieux temps +n'était plus. J'avais le coeur un peu gros en emballant ce qui +restait de mes livres et de mes effets à envoyer à Douvres, et je +ne me souciais pas de le laisser voir à Uriah Heep, qui +s'empressait si fort à mon service, que je m'accuse d'avoir manqué +à la charité, en supposant qu'il était enchanté de me voir partir. + +Je me séparai d'Agnès et de son père, en faisant de vains efforts +pour supporter ce chagrin comme un homme, et je montai sur le +siège de la diligence de Londres. J'étais si disposé à oublier et +à pardonner tout en traversant la ville, que j'avais presque envie +de faire un signe de tête à mon ancien ennemi le boucher, et de +lui jeter quatre shillings pour boire à ma santé, mais il avait un +air de boucher si endurci quand je l'aperçus, grattant son grand +billot dans son étal, et il était tellement enlaidi par la perte +d'une dent de devant que je lui avais cassée dans notre combat, +que je trouvai plus à propos de ne pas lui faire d'avances. + +La seule chose qui m'occupât l'esprit, quand nous fûmes enfin tout +de bon sur la route, c'était de paraître aussi âgé que possible au +conducteur, et de me faire une grosse voix. J'eus bien du mal à +réussir dans cette dernière prétention, mais j'y tenais parce que +c'était un moyen sûr de me grandir. + +«Vous allez à Londres, monsieur? dit le conducteur. + +-- Oui, William, dis-je d'un ton de condescendance (je le +connaissais un peu), je vais à Londres: après cela j'irai de là en +Suffolk. + +-- Pour chasser, monsieur? dit le conducteur. Il savait aussi bien +que moi qu'à cette époque de l'année, il était à peu près aussi +probable que j'allais à la pêche de la baleine, mais c'est égal, +je regardai cette question comme un compliment flatteur. + +-- Je ne sais pas, dis-je en prenant un air d'indécision, si je ne +tirerai pas en effet quelques coups de fusil. + +-- On dit que le gibier est devenu très-difficile à approcher, +reprit William. + +-- C'est ce qu'on m'a dit, répondis-je. + +-- «Êtes-vous du comté de Suffolk, monsieur? + +-- Oui, dis-je avec un air d'importance, je suis du comté de +Suffolk. + +-- On dit que les chaussons de pommes sont superbes par là.» + +Je n'en savais rien du tout, mais il faut bien soutenir les +institutions de son pays natal, et ne pas avoir l'air de ne pas +les connaître; aussi je secouai la tête d'un air fin comme pour +dire: «Je crois bien!» + +«Et les bidets, dit William, c'est ça, de fameuses bêtes! un bon +bidet de Suffolk vaut son pesant d'or. Avez-vous jamais élevé des +bidets de Suffolk, monsieur? + +-- Non, dis-je, pas précisément. + +-- C'est que je vous dirai que voilà un monsieur, derrière moi, +qui en a élevé des pacotilles.» + +Le monsieur en question louchait d'une manière épouvantable; il +avait un menton de galoche, portait un chapeau gris à haute forme, +et une culotte de velours de coton, boutonnée tout du long sur le +côté, depuis les hanches jusqu'à la semelle de ses bottes. Il +appuyait son menton sur l'épaule du conducteur, si près de moi que +je sentais son haleine dans mes cheveux, et quand je me retournai +pour le voir, il jeta sur les chevaux un regard de connaisseur, de +son bon oeil. + +«N'est-ce pas? dit William. + +-- N'est-ce pas quoi? demanda son interlocuteur. + +-- Vous avez élevé des bidets du Suffolk en masse? + +-- Je crois bien! dit l'autre, il n'y a pas d'espèce de chevaux ni +de chiens que je n'aie élevés. Il y a des hommes dont c'est le +caprice, les chiens et les chevaux: pour moi j'en perdrais le +boire et le manger, je leur sacrifierais volontiers la maison, la +femme, les enfants et tout le bataclan; j'oublierais pour ça de +lire, d'écrire, de compter, de fumer, de priser et de dormir. + +-- Vous m'avouerez que ce n'est pas la place d'un homme comme ça, +derrière le siège du conducteur, n'est-ce pas? me dit William à +l'oreille, en arrangeant les guides.» + +Je conclus de cette remarque qu'il désirait donner ma place à +l'éleveur de chevaux, et j'offris en rougissant de la lui céder. + +«Dans le fait si vous n'y tenez pas, monsieur, je crois que ce +serait plus convenable,» dit William. + +J'ai toujours considéré cette concession comme ma première faute +dans la vie. Quand j'avais retenu ma place au bureau, j'avais fait +inscrire à côté de mon nom: «Sur le siège du conducteur,» et +j'avais donné une demi-couronne au teneur de livres. J'avais mis +un paletot et un plaid tout neufs pour faire honneur à ce poste +éminent, et j'étais assez fier de l'effet que je produisais sur le +siège; et voilà qu'à la première poste, je me laissais supplanter +par un méchant calorgne, avec des habits râpés, qui n'avait +d'autre mérite que de sentir l'écurie à plein nez, et d'être assez +solide sur l'impériale pour passer par-dessus ma tête aussi +légèrement qu'une mouche, pendant que les chevaux allaient au +grand trot! J'ai une certaine méfiance de moi-même qui m'avait +déjà souvent joué de mauvais tours dans de petites occasions de ce +genre, où j'aurais aussi bien fait de m'en passer; ce petit +incident dont l'impériale de la diligence de Canterbury était le +théâtre, n'était pas fait pour la diminuer. Ce fut en vain que je +cherchai un refuge dans ma grosse voix. J'eus beau parler du fond +de l'estomac tout le reste du voyage, je sentais que j'étais +complètement enfoncé, et ma jeunesse me faisait pitié. + +C'était pourtant curieux et intéressant, après tout, de me voir +trôner là sur l'impériale d'une diligence à quatre chevaux, bien +mis, bien élevé, le gousset bien garni, reconnaissant en passant +les lieux où j'avais couché pendant mon pénible voyage. Mes +pensées trouvaient un ample sujet d'occupation à chaque étape sur +la route, en regardant passer les vagabonds, et en rencontrant ces +regards que je reconnaissais si bien, il me semblait que je +sentais encore la main droite du chaudronnier m'empoigner et me +serrer le devant de ma chemise. En descendant l'étroite rue de +Chatham, j'aperçus, en passant, la ruelle dans laquelle vivait le +vieux monstre qui m'avait acheté ma veste, et j'avançai vivement +la tête, pour regarder l'endroit où j'avais attendu si longtemps +mon argent au soleil et à l'ombre. En approchant de Londres, quand +on passa près de la maison où M. Creakle nous avait si cruellement +battus, j'aurais donné tout ce que je possédais pour avoir la +permission de descendre, de le rosser d'importance et de donner la +clef des champs à tous ses élèves, pauvres oiseaux en cage. + +Nous descendîmes à Charing-Cross, hôtel de la Croix-d'Or, espèce +d'établissement moisi et étouffé. Un garçon m'introduisit dans la +salle commune, et une servante me montra une petite chambre à +coucher qui sentait une odeur de fiacre, et qui était aussi +hermétiquement fermée qu'un tombeau de famille. J'avais ma grande +jeunesse sur la conscience, je sentais bien que c'était pour cela +que personne n'avait l'air de me respecter le moins du monde. La +servante ne faisait aucun cas de mon opinion sur aucun sujet, et +le garçon se permettait, avec une insolente familiarité, de +m'offrir des conseils pour venir en aide à mon inexpérience. + +«Voyons maintenant, dit le garçon d'un air d'intimité, qu'est-ce +que vous voulez pour dîner? les petits gentlemen aiment la +volaille, en général; prenez-moi un poulet.» + +Je lui dis le plus majestueusement que je pus que je ne me +souciais pas d'un poulet. + +«Non? dit le garçon. Les petits gentlemen sont las de boeuf et de +mouton, en général; qu'est-ce que vous dites d'une côtelette de +veau?» + +Je consentis à cette proposition, faute de savoir inventer autre +chose. + +«Est-ce que vous prendrez des pommes de terre? dit le garçon avec +un sourire insinuant et en penchant la tête de côté; en général, +les petits gentlemen sont rassasiés de pommes de terre.» + +Je lui ordonnai, de ma voix la plus caverneuse, de commander une +côtelette de veau avec des pommes de terre et les accessoires +nécessaires, et de demander au bureau s'il n'y avait pas quelque +lettre pour Trotwood Copperfield, _esquire_. Je savais très-bien +qu'il n'y en avait pas, et qu'il ne pouvait pas y en avoir, mais +je pensai que cela me donnerait l'air d'un homme, de paraître en +attendre. + +Il revint me dire qu'il n'y avait rien, ce dont je me montrai +très-surpris, et il commença à mettre mon couvert sur une table, +près du feu. Pendant qu'il se livrait à cette occupation, il me +demanda ce que je voulais boire, et sur ma réponse, «une demi- +bouteille de sherry,» il trouva, j'en ai peur, que c'était une +bonne occasion de composer la mesure de liqueur demandée avec le +fond de plusieurs bouteilles en vidange. Ce qui me le fait croire, +c'est qu'en lisant le journal, je l'aperçus, par-dessus une petite +cloison basse qui formait, dans la salle, son appartement +particulier, très-occupé à verser le contenu de plusieurs +bouteilles dans une seule, comme un pharmacien qui prépare une +potion selon l'ordonnance. Quand le vin arriva, d'ailleurs, je le +trouvai un peu éventé, et il contenait certainement plus de +miettes de pain anglais qu'on ne pouvait l'attendre d'un vin +étranger, pour peu qu'il fût naturel. Mais j'eus la faiblesse de +le boire sans rien dire. + +Me trouvant ensuite dans une agréable disposition d'esprit (d'où +je conclus qu'il y a des moments où l'empoisonnement n'est pas +aussi désagréable qu'on le dit), je résolus d'aller au spectacle. +Je choisis le théâtre de Covent-Garden, et là, au fond d'une loge +de face, j'assistai à la représentation de _Jules César_ et d'une +pantomime nouvelle. Quand je vis tous ces nobles romains entrant +et sortant sur la scène pour mon amusement, au lieu d'être comme +autrefois, à la pension, des prétextes odieux d'une tâche ingrate +en latin, je ne peux pas vous dire le plaisir merveilleux et +nouveau que j'en ressentis. Mais la réalité et la fiction qui se +combinaient dans le spectacle, l'influence de la poésie, des +lumières, de la musique, de la foule, les changements à vue qui +s'opéraient sur le théâtre, tout cela fit sur mon esprit une +impression si étourdissante et ouvrit devant moi de si vastes +régions de jouissances, qu'en sortant dans la rue, à minuit, par +une pluie battante, il me sembla que je tombais des nues, après +avoir mené pendant un siècle la vie la plus romanesque, pour +retrouver un monde misérable, rempli de boue, de lanternes de +fiacres, de parapluies, de paires de socques articulés. + +J'étais sorti par une porte différente de celle par laquelle +j'étais entré, et je restai un moment sans bouger dans la rue, +comme si j'étais véritablement étranger sur cette terre; mais je +fus bientôt rappelé à moi-même par toutes les bousculades dont +j'étais assailli, et je repris le chemin de l'hôtel en roulant +dans mon esprit ce beau rêve, qui me revint encore et toujours +devant les yeux, pendant que je mangeais des huîtres et que je +buvais du porter, en face du feu de la salle à manger. + +J'étais si plein du souvenir du spectacle et du passé, car ce que +j'avais vu au théâtre me faisait un peu l'effet d'un transparent +éclatant, derrière lequel je voyais se réfléchir toute ma vie +antérieure, que je ne sais à quel moment je m'aperçus de la +présence d'un beau jeune homme, bien tourné et mis avec une +certaine négligence élégante que j'ai de bonnes raisons de me +rappeler. Mais je sais que je le trouvai là, sans l'avoir vu +entrer, et que je restai devant le feu à rêver et à méditer au +coin du feu de la salle à manger, sans prendre garde à lui. + +Enfin je me levai pour rentrer chez moi, à la grande satisfaction +du garçon, qui avait envie de dormir, et qui, se sentant +d'affreuses impatiences dans les jambes, les changeait de place en +les croisant, les courbant, les étirant, les exerçant à toutes les +contorsions qu'il pouvait leur donner dans son petit cabinet. En +m'avançant vers la porte, je passai près du jeune homme qui venait +d'entrer, et je le vis distinctement. Je me retournai, je revins +sur mes pas, je regardai de nouveau. Il ne me reconnaissait pas, +mais je le reconnus à l'instant même. + +Dans un autre moment, je n'aurais peut-être pas eu assez de +confiance et de décision pour m'adresser à lui, j'aurais remis au +lendemain et par conséquent perdu l'occasion de lui parler. Mais +mon esprit était si animé par le spectacle que la protection qu'il +m'avait accordée jadis me parut mériter toute ma reconnaissance; +l'affection que j'avais conçue pour lui jaillit si naturellement +de mon âme, que je m'avançai à l'instant vers lui, en lui disant +avec un battement de coeur: + +«Steerforth! vous ne me reconnaissez pas?» + +Il me regarda (je me rappelais ce regard), mais il ne parut pas me +reconnaître. + +«Vous m'avez oublié, j'en ai peur? lui dis-je. + +-- Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup, c'est le petit +Copperfield!» + +Je lui pris les deux mains et je ne pouvais me décider à les +lâcher. Sans la fausse bonté et la crainte de lui déplaire, je lui +aurais sauté au cou en fondant en larmes. + +«Je n'ai jamais été aussi heureux, mon cher Steerforth. Que je +suis content de vous voir! + +-- Et moi aussi, j'en suis charmé, dit-il en me serrant +cordialement la main. Allons, Copperfield, mon garçon, pas tant +d'émotion!» + +Je crois pourtant qu'il n'était pas fâché de voir la joie que +j'éprouvais en le revoyant. + +J'essuyai à la hâte les larmes que je n'avais pu retenir, malgré +tous mes efforts, et j'essayai de rire; puis nous nous assîmes à +côté l'un de l'autre. + +«Et comment vous trouvez-vous ici? me dit Steerforth en me +frappant sur l'épaule. + +-- Je suis arrivé aujourd'hui par la diligence de Canterbury. J'ai +été adopté par une tante qui vit par là, et je viens d'y finir mon +éducation. Et vous, comment vous trouvez-vous ici, Steerforth? + +-- Eh bien! mais, je suis ce qu'on appelle un étudiant d'Oxford, +c'est-à-dire que je suis allé m'ennuyer là à mourir trois fois par +an, et maintenant je retourne chez ma mère. Vous êtes, ma foi, le +plus joli garçon du monde, avec votre mine avenante, Copperfield! +pas changé du tout; maintenant que je vous regarde, vous êtes +toujours le même! + +-- Oh! moi, je vous ai reconnu tout de suite, lui dis-je; mais +vous, on ne vous oublie pas si facilement.» + +Il se mit à rire en passant la main dans les boucles épaisses de +ses cheveux et me dit gaiement: + +«Vous me voyez, dit-il, en chemin pour aller rendre mes devoirs à +ma mère; elle demeure près de Londres, mais les routes sont si +mauvaises et on s'ennuie tant chez nous, que je suis resté ici ce +soir, au lieu de pousser jusqu'à la maison. Il n'y a que quelques +heures que je suis en ville, et j'ai passé mon temps à grogner et +à dormir au spectacle. + +-- Justement j'en viens aussi; j'étais à Covent-Garden. Quel +magnifique théâtre, Steerforth! et quelle délicieuse soirée j'ai +passé là!» + +Steerforth riait de tout son coeur. + +«Mon cher David, dit-il en me frappant de nouveau sur l'épaule, +vous êtes une fleur des champs! La pâquerette au lever du soleil +n'est pas plus pure et plus innocente que vous! J'étais aussi à +Covent-Garden, et je n'ai jamais rien vu de plus misérable. +Garçon!» + +Le garçon, qui avait observé de loin notre reconnaissance avec une +profonde attention, s'approcha d'un air respectueux. + +«Où avez-vous logé mon ami M. Copperfield? + +-- Pardon, monsieur. + +-- Où couche-t-il? quel est le numéro de sa chambre? Vous savez +bien ce que je veux dire, reprit Steerforth. + +-- Pour le moment, monsieur, dit le garçon d'un air embarrassé, +M. Copperfield a le numéro quarante-quatre, monsieur! + +-- À quoi pensez-vous donc, répliqua Steerforth, de mettre +M. Copperfield dans une petite mansarde au-dessus de l'écurie. + +-- Nous ne savions pas, monsieur, répondit le garçon en s'excusant +toujours, nous ne savions pas que M. Copperfield y attachât aucune +importance. On peut donner à M. Copperfield le numéro soixante- +douze, s'il le préfère, à côté de vous, monsieur. + +-- C'est bien clair qu'il le préfère, dit Steerforth. Allons, +dépêchez-vous.» + +Le garçon disparut à l'instant pour opérer mon déménagement. +Steerforth s'amusa beaucoup de ce qu'on m'avait donné le numéro +quarante-quatre, me frappa de nouveau sur l'épaule en riant, et +finit par m'inviter à déjeuner avec lui le lendemain matin à dix +heures, proposition que j'étais heureux et fier d'accepter. Il +était tard, nous prîmes nos bougeoirs pour monter l'escalier, et +je le quittai à la porte de sa chambre, après nous être dit +bonsoir très-amicalement. Je trouvai que ma nouvelle chambre +valait infiniment mieux que la première; qu'elle ne sentait pas du +tout le moisi et qu'il y avait au milieu un immense lit à quatre +colonnes, qui était planté là comme un castel sur ses terres, si +bien qu'au milieu d'un nombre d'oreillers suffisant pour six +personnes, je m'endormis bientôt du sommeil du juste, et je rêvai +de Rome antique, de Steerforth et d'amitié, jusqu'au moment où les +diligences du matin, roulant sous la porte cochère, introduisirent +dans mes songes la foudre et Jupiter. + + + + +CHAPITRE XX. + +Chez Steerforth. + + +Quand la servante tapa à ma porte le lendemain matin, pour +m'annoncer que l'eau chaude pour ma barbe était à la porte, je +pensai avec chagrin que je n'en avais pas besoin, et j'en rougis +dans mon lit. Le soupçon qu'elle riait sous cape en me faisant +cette offre, me poursuivit pendant tout le temps de ma toilette, +et me donna, j'en suis sûr, l'air embarrassé d'un coupable quand +je la rencontrai sur l'escalier en descendant pour déjeuner. Je +sentais si vivement que j'étais plus jeune que je ne l'aurais +souhaité que je ne pus me décider pendant un moment à passer +auprès d'elle; je l'entendais balayer l'escalier, et je restais +près de la fenêtre à regarder la statue équestre du roi Charles, +quoiqu'elle n'eût rien de bien royal, entourée qu'elle était d'un +dédale de fiacres, sous une pluie battante et par un brouillard +épais; le garçon me tira d'embarras en m'avertissant que +Steerforth m'attendait. + +Je le trouvai, non pas dans la salle commune, mais dans un joli +petit salon particulier, avec des rideaux rouges et un tapis de +Turquie. Le feu était brillant, et un déjeuner substantiel était +servi sur une petite table couverte d'une nappe blanche; la +chambre, le feu, le déjeuner et Steerforth se réfléchissaient +gaiement dans une petite glace ovale placée au-dessus du buffet. +J'étais un peu gêné d'abord. Steerforth était si élégant, si sûr +de son fait, tellement au-dessus de moi en toutes choses, l'âge +compris, qu'il fallut toute la grâce protectrice de ses manières +pour me mettre à l'aise. Il y réussit pourtant, et je ne pouvais +me lasser d'admirer le changement qui s'était opéré à la Croix- +d'Or, quand je comparais le triste état d'abandon dans lequel +j'étais plongé la veille avec le repas du matin et tout ce qui +m'entourait maintenant. Quant à la familiarité du garçon, il n'en +était plus question. Il nous servait avec l'humilité d'un pénitent +qui a revêtu le cilice et la cendre. + +«Maintenant, Copperfield, me dit Steerforth quand nous fûmes +seuls, je voudrais bien savoir ce que vous faites, où vous allez, +tout ce qui vous intéresse; il me semble que vous êtes ma +propriété.» + +Je rougis de plaisir en voyant qu'il me portait encore tant +d'intérêt, et je lui dis les intentions de ma tante en me faisant +faire ce petit voyage. + +«Puisque vous n'êtes pas pressé, dit Steerforth, venez donc avec +moi à Highgate; vous resterez chez nous un jour ou deux. Ma mère +vous plaira; elle est si vaine de moi qu'elle en rabâche un peu, +mais vous n'avez qu'à lui passer cela, et vous êtes sûr de lui +plaire. + +-- Je voudrais en être aussi assuré que vous voulez bien le dire, +lui répondis-je en souriant. + +-- Oh! dit Steerforth, tous ceux qui m'aiment ont sur elle des +droits qu'elle reconnaît à l'instant. + +-- Alors je m'attends à être dans ses bonnes grâces. + +-- À la bonne heure! dit Steerforth, venez en faire l'épreuve. +Nous allons voir les curiosités de la ville pendant une heure ou +deux; on n'a pas toujours la bonne fortune de les montrer à un +innocent comme vous, Copperfield, et puis nous prendrons la +diligence de Highgate.» + +Je croyais rêver, j'avais peur de me réveiller dans la chambre +numéro quarante-quatre, pour aller retrouver une table solitaire +dans la salle à manger, avec un garçon impertinent. Après avoir +écrit à ma tante et lui avoir appris que j'avais rencontré mon +ancien camarade, l'objet de tant d'admiration, et que j'avais +accepté son invitation, nous montâmes dans un fiacre pour aller +voir un panorama et quelques autres spectacles curieux; nous fîmes +un tour dans le musée et je ne pus m'empêcher de remarquer à la +fois tout ce que Steerforth savait sur les sujets les plus variés, +et le peu de cas qu'il semblait faire de son instruction. + +«Vous gagnerez _les honneurs_ aux examens de l'université, +Steerforth, lui dis-je, si ce n'est déjà fait, et vos amis auront +de bonnes raisons d'être fiers de vous. + +-- Moi, passer un examen brillant! s'écria Steerforth; non, non, +ma chère Pâquerette (ça ne vous contrarie pas que je vous appelle +Pâquerette?). + +-- Pas le moins du monde, répondis-je. + +-- Vous êtes un bon garçon, ma chère Pâquerette, dit Steerforth en +riant, je n'ai pas le moindre désir ni la moindre intention de me +distinguer de cette manière. J'en sais bien assez pour ce que je +veux faire. Je trouve que je suis déjà passablement ennuyeux comme +cela. + +-- Mais la gloire... j'allais continuer... + +-- Oh! Pâquerette romanesque! dit Steerforth en riant plus fort, +pourquoi me donnerais-je la peine de faire ouvrir la bouche béante +et lever les mains enthousiasmées à une troupe de pédants? je +laisse cela à quelque autre; qu'il cherche la gloire, je ne la lui +disputerai pas.» + +J'étais confondu de m'être si grossièrement trompé, et je ne fus +pas fâché de changer de conversation. Heureusement ce n'était pas +difficile, car Steerforth savait passer d'un sujet à un autre avec +une facilité et une grâce qui lui étaient propres. + +Après avoir pris quelques rafraîchissements, nous montâmes en +diligence, et, grâce à la brièveté des jours d'hiver, la brune +tombait déjà, quand on s'arrêta à la porte d'un vieux manoir, +construit en briques, sur le sommet de la montagne à Highgate. Une +dame d'un certain âge, sans être encore une femme âgée, d'une +tournure distinguée et d'une jolie figure, était à la porte au +moment de notre arrivée; elle appela Steerforth «mon cher +Jacques,» et le serra dans ses bras. Il me présenta à cette dame, +en disant que c'était sa mère, et elle m'accueillit avec une grâce +majestueuse. + +La maison était vieille, mais élégante et bien tenue. Des fenêtres +de ma chambre, j'apercevais, dans le lointain, Londres enveloppé +d'une grande vapeur, avec quelques lumières qui apparaissaient çà +et là. Je n'eus que le temps de jeter, en m'habillant, un coup +d'oeil sur l'ameublement massif, les paysages à l'aiguille +encadrés et suspendus à la muraille, et qui étaient, je suppose, +l'oeuvre de la mère de Steerforth, dans sa jeunesse, et je +regardais encore des portraits de femmes au pastel, avec des +cheveux poudrés et des paniers, éclairés par la flamme pétillante +du feu qu'on venait d'allumer, quand on m'appela pour dîner. + +Il y avait dans la salle à manger une seconde dame, petite, brune +et mince; elle n'était pas agréable, quoique ses traits fussent +réguliers et fins. Mon attention se porta tout d'abord sur elle, +peut-être parce que je ne m'attendais pas à la voir, peut-être +parce que j'étais assis en face d'elle, peut-être enfin parce +qu'il y avait réellement en elle quelque chose de remarquable. +Elle avait les cheveux et les yeux noirs, son regard était animé, +elle était maigre, et elle avait sur la lèvre supérieure une +cicatrice ancienne, je devrais plutôt dire une couture, car elle +était fondue dans le ton général de son teint, et l'on voyait que +la plaie était guérie depuis longtemps; elle avait dû traverser la +bouche jusqu'au menton, mais la trace en était à peine visible de +l'autre côté de la table, excepté sur la lèvre supérieure qui en +était restée un peu déformée. Je décidai à part moi qu'elle devait +avoir une trentaine d'années, et qu'elle avait envie de se marier. +Elle était un peu avariée, comme une maison qui a été longtemps +inoccupée, faute de trouver un locataire, mais elle avait pourtant +encore bonne mine. Sa maigreur semblait provenir d'un feu +intérieur qui la dévorait et qui éclatait dans ses yeux ardents. + +On me la présenta sous le nom de miss Dartle, mais Steerforth et +sa mère l'appelaient Rosa. J'appris qu'elle vivait chez mistress +Steerforth, et qu'elle était depuis longtemps sa dame de +compagnie. Il me sembla qu'elle ne disait jamais franchement ce +qu'elle voulait dire, qu'elle se contentait de l'insinuer, et que +cela ne lui réussissait pas mal par le fait. Par exemple, quand +mistress Steerforth observa, plutôt en plaisantant que +sérieusement, qu'elle craignait que son fils n'eût mené une vie un +peu dissipée à l'Université, voici comment s'y prit miss Dartle: + +«Oh! vraiment! vous savez que je suis très-ignorante, et que je ne +demande qu'à m'instruire; mais est-ce que ce n'est pas toujours +comme cela? Je croyais qu'il était convenu que ce genre de vie +était...? + +-- Une préparation à une profession très-sérieuse: si c'est là ce +que vous voulez dire, Rosa, dit mistress Steerforth avec quelque +froideur... + +-- Oh! certainement, c'est bien vrai, répondit miss Dartle, mais +est-ce que, malgré tout, ce n'est pas toujours comme cela? Je ne +demande qu'à être rectifiée si je me trompe; mais je croyais que +c'était en réalité toujours comme cela. + +-- Toujours comme quoi? dit miss Steerforth. + +-- Oh! vous voulez dire que non, répondit miss Dartle. Eh bien! je +suis enchantée de l'apprendre. Je sais maintenant ce que j'en dois +penser: voilà l'avantage des questions. Je ne permettrai plus +qu'on parle devant moi d'extravagances et de prodigalités de tous +genres, comme étant des suites inévitables de cette vie +d'étudiant. + +-- Et vous ferez bien, dit mistress Steerforth; le précepteur de +mon fils est un homme très-consciencieux, et quand je n'aurais pas +pleine confiance en mon fils, j'aurais pleine confiance dans la +vigilance de son maître. + +-- En vérité? dit miss Dartle; ah! il est consciencieux, +réellement consciencieux? + +-- Oui, j'en suis convaincue, dit mistress Steerforth. + +-- Quel bonheur! s'écria miss Dartle; quelle tranquillité pour +vous! réellement consciencieux? Alors il n'est pas... non, cela va +sans dire, s'il est réellement consciencieux. Eh bien! je suis +bien aise de pouvoir avoir bonne opinion de lui à l'avenir. Vous +ne vous faites pas l'idée de ce qu'il a gagné dans mon estime +depuis que je sais qu'il est réellement consciencieux.» + +Voilà comme miss Dartle insinuait, en toute circonstance, ses +opinions sur chaque question, et corrigeait dans la conversation +tout ce qui ne rentrait pas dans ses idées. Je dois dire qu'elle y +avait parfois beaucoup de succès, même lorsqu'elle était en +contradiction avec Steerforth. J'en eus un exemple avant la fin du +dîner. Mistress Steerforth parlait du voyage que j'avais +l'intention de faire en Suffolk; je dis à tout hasard que je +serais bien content si Steerforth voulait m'accompagner, et je lui +expliquai que j'allais voir ma vieille bonne et la famille de +M. Peggotty, ce marin qu'il avait vu quand nous étions en pension. + +«Oh! ce brave homme, dit Steerforth, qui avait un fils avec lui, +n'est-ce pas? + +-- Non, c'est seulement son neveu, répliquai-je, mais il l'a +adopté. Il a chez lui une très-jolie petite nièce qu'il a adoptée +aussi. En un mot, sa maison (ou plutôt son bateau, car il habite +en terre ferme un bateau) est remplie de gens qui sont l'objet de +sa bonté et de sa générosité. Vous seriez ravi de voir cet +intérieur. + +-- Vraiment! dit Steerforth; eh bien! j'en ai grande envie. Je +verrai si cela peut s'arranger, car sans parler du plaisir de vous +accompagner, Pâquerette, on ferait volontiers le voyage pour voir +des gens de cette espèce réunis ensemble et vivre un peu au milieu +d'eux.» + +Le coeur me battait à l'espérance de ce nouveau plaisir. Mais miss +Dartle, qui nous surveillait de ses yeux perçants, se mêla ici à +la conversation à propos du ton dont il avait dit: «Des gens de +cette espèce.» + +«Ah! vraiment! Dites-moi, sont-ils réellement...? + +-- Sont-ils... quoi? et que voulez-vous dire? demanda Steerforth. + +-- Des gens de cette espèce! Est-ce que c'est réellement des +animaux, des brutes, des êtres d'une autre nature? C'est tout ce +que je voulais savoir. + +-- Il y a certainement une grande différence entre eux et nous, +dit Steerforth d'un air indifférent; on ne peut s'attendre à ce +qu'ils soient aussi sensibles que nous. Leur délicatesse n'est pas +très-susceptible, et ne se blesse pas aisément. Ce sont des gens +d'une vertu merveilleuse, du moins on le dit, et je n'ai aucune +envie de dire le contraire; mais ce ne sont pas des natures très- +délicates, et ils doivent se trouver heureux que leurs sentiments +ne soient pas plus aisés à entamer que leur peau rude et +grossière. + +-- Vraiment? dit miss Dartle. Eh bien! vous ne pouviez pas me +faire plus de plaisir que de m'apprendre cela: c'est très- +consolant! je trouve délicieux de savoir qu'ils ne sentent pas +leurs souffrances. Je me suis prise parfois à plaindre cette +espèce de gens, mais maintenant je n'y penserai plus du tout. On +apprend tous les jours quelque chose... j'avais des doutes, j'en +conviens, mais ils sont dissipés maintenant; je ne savais pas ce +que je sais à présent. Voilà l'avantage des questions, n'est-ce +pas?» + +Je pensais que Steerforth avait voulu plaisanter pour faire causer +miss Dartle, et je m'attendais à le lui entendre avouer après le +départ de mistress Steerforth et de sa compagne. Nous étions +seuls, assis près du feu; mais il se borna à me demander ce que je +pensais d'elle. + +«Elle a de l'esprit, n'est-ce pas? + +-- De l'esprit! Elle passe sa vie à épiloguer; elle aiguise tout +sur sa meule comme elle y a aiguisé, depuis des années, sa figure +pointue et sa taille effilée; elle a si bien fait qu'elle s'est +usée à ce métier-là: il ne reste plus d'elle qu'une lame de +couteau. + +-- Quelle cicatrice remarquable elle a sur la lèvre! lui dis-je.» + +Steerforth pâlit un peu et garda le silence un moment. + +«Le fait est, dit-il enfin, que c'est ma faute. + +-- Par accident? + +-- Non. J'étais enfant encore, elle m'impatienta, et je lui jetai +un marteau à la tête. Vous voyez que je devais être un petit ange +qui promettait déjà beaucoup!» + +J'étais désolé d'avoir fait allusion à un sujet aussi pénible, +mais il était trop tard. + +«Elle a gardé cette marque depuis lors, comme vous voyez, dit +Steerforth, et elle l'emportera dans son tombeau, si tant est +qu'elle puisse jamais se reposer dans un tombeau, car je doute +qu'elle prenne jamais de repos nulle part. Elle était fille d'un +cousin éloigné de mon père; elle avait perdu sa mère quand son +père mourut aussi; ma mère, qui était déjà veuve, la prit chez +elle pour lui tenir compagnie. Elle a une couple de mille livres +sterling à elle, dont elle économise tous les ans le revenu pour +l'ajouter au capital. Vous voilà au courant de l'histoire de miss +Rosa Dartle. + +-- Et naturellement elle vous regarde comme un frère? + +-- Oh! dit Steerforth en contemplant le feu, il y a des frères qui +ne sont pas l'objet d'une affection bien vive, il y en a d'autres +qui s'aiment... Mais servez-vous donc, Copperfield; nous allons +boire à la santé des marguerites des champs en votre honneur, et à +celle des lis de la vallée qui ne travaillent ni ne filent, en +souvenir de moi... car je ne peux pas dire en mon honneur.» + +Un sourire moqueur qui errait sur ses lèvres depuis un moment +disparut quand il prononça ces paroles, et il reprit toute sa +grâce et sa franchise accoutumées. + +Je ne pus m'empêcher de regarder la cicatrice avec un pénible +intérêt, en entrant dans le salon pour prendre le thé. J'aperçus +bientôt que c'était la partie la plus sensible de son visage, et +que lorsqu'elle pâlissait, cette cicatrice changeait aussi de +couleur et devenait une raie grise et plombée, qu'on distinguait +alors dans toute son étendue comme une ligne d'encre sympathique, +quand on l'expose à la chaleur du feu. En jouant au trictrac avec +Steerforth, il s'éleva entre eux une petite discussion qui excita +chez elle un instant de violente colère, et je vis la cicatrice se +dessiner tout à coup comme les paroles mystérieuses écrites sur la +muraille au festin de Balthazar. + +Je ne fus pas étonné de voir mistress Steerforth absorbée par son +affection pour son fils. Elle semblait ne pouvoir ni s'occuper ni +parler d'autre chose; elle me montra un médaillon contenant sa +miniature avec une boucle des cheveux de sa première enfance, puis +un autre portrait de lui à l'âge où je l'avais vu d'abord; elle +portait sur son sein un troisième portrait tout récent. Elle +conservait, dans un bureau placé près de son fauteuil, toutes les +lettres qu'il lui avait écrites; elle m'en aurait volontiers lu +quelques-unes, et j'aurais été ravi de les écouter, mais +Steerforth intervint et lui demanda en grâce de n'en rien faire. + +«C'est chez M. Creakle que vous avez fait la connaissance de mon +fils, à ce qu'il paraît, me dit mistress Steerforth, en causant +avec moi pendant la partie de trictrac de Steerforth et de miss +Dartle. Je me souviens bien qu'il m'avait parlé, dans ce temps-là, +d'un élève plus jeune que lui qui lui avait plu, mais votre nom +s'était naturellement effacé de ma mémoire. + +-- Il a été plein de bonté et de générosité pour moi dans ce +temps-là, madame, et je vous assure que j'avais grand besoin d'un +ami pareil: j'aurais été bien opprimé sans lui. + +-- Il a toujours été bon et généreux,» dit-elle avec fierté. + +Personne ne reconnaissait mieux que moi la vérité de cet éloge, +Dieu le sait. Elle le savait aussi, et la hauteur de ses manières +s'humanisait déjà pour moi, excepté pourtant lorsqu'elle louait +son fils, car alors elle reprenait toujours son air de fierté. + +«Ce n'était pas une pension convenable pour mon fils, dit-elle: +loin de là; mais il y avait alors à considérer des circonstances +particulières plus importantes encore que le choix des maîtres. +L'esprit indépendant de mon fils rendait indispensable qu'il fût +placé chez un homme qui sentit sa supériorité et qui consentit à +s'incliner devant lui: nous avons trouvé chez M. Creakle ce qu'il +nous fallait.» + +Elle ne m'apprenait rien: je connaissais l'homme, mais je n'en +méprisais pas plus M. Creakle pour cela; il me semblait assez +excusable de n'avoir pas su résister au charme irrésistible de +Steerforth. + +«Mon fils a été poussé, dans cette maison, à appliquer ses grandes +facultés, par un sentiment d'émulation volontaire et d'orgueil +naturel, continua-t-elle; il se serait révolté contre toute +contrainte, mais là il se sentait souverain maître et seigneur, et +il prit le parti d'être digne en tout de sa situation; je +n'attendais pas moins de lui.» + +Je répondis avec elle, de toute mon âme, que je le reconnaissais +bien là. + +«Mon fils prit donc alors, de sa propre volonté et sans aucune +contrainte, la tête de l'institution, comme il fera toujours +chaque fois qu'il se mettra dans l'esprit de dépasser ses +concurrents, continua-t-elle; mon fils m'a dit, monsieur +Copperfield, que vous lui étiez dévoué, et qu'hier, en le +rencontrant, vous vous êtes rappelé à son souvenir avec des larmes +de joie. Ce serait de l'affectation de ma part que de peindre +quelque surprise de voir mon fils inspirer de si vives émotions, +mais je ne puis être indifférente pour quelqu'un qui sent si +profondément ce que vaut mon Steerforth: je suis donc enchantée de +vous voir ici, et je puis vous assurer de plus qu'il a pour vous +une amitié toute particulière; vous pouvez compter sur sa +protection.» + +Miss Dartle jouait au trictrac avec l'ardeur qu'elle mettait à +toutes choses. Si la première fois que je l'avais vue, elle eût +été devant cette table, j'aurais pu m'imaginer que sa maigreur et +ses yeux effarés étaient l'effet tout naturel de sa passion pour +le jeu. Mais avec tout cela je me trompe fort, ou elle ne perdait +pas un mot de la conversation et ne laissait pas passer inaperçu +un seul des regards de plaisir avec lesquels je reçus les +assurances de mistress Steerforth, honoré à mes yeux par sa +confiance, et sentant dans mon amour-propre que j'étais bien plus +âgé, depuis mon départ de Canterbury. + +Sur la fin de la soirée, quand on eut apporté un plateau chargé de +verres et de carafes, Steerforth, assis au coin du feu, me promit +de penser sérieusement à m'accompagner dans mon voyage. «Nous +avons le temps d'y songer, disait-il, nous avons bien huit jours +devant nous,» et sa mère m'en dit autant avec beaucoup de bonté. +En causant, il m'appela plusieurs fois Pâquerette, ce qui attira +sur nous les questions de miss Dartle. + +«Voyons, réellement, monsieur Copperfield, est-ce un sobriquet? +demanda-t-elle; et pourquoi vous le donne-t-il? Est-ce... peut- +être est-ce parce qu'il vous regarde comme un jeune innocent? Je +suis si maladroite à deviner ces choses-là.» + +Je répondis en rougissant que je croyais qu'elle ne s'était pas +trompée dans ses conjectures. + +«Oh! dit miss Dartle, je suis enchantée de savoir cela! Je ne +demande qu'à apprendre, et je suis enchantée de ce que vous me +dites. Il vous regarde comme un jeune innocent, et c'est pour cela +qu'il fait de vous son ami. Voilà qui est vraiment charmant!» + +Elle alla se coucher par là-dessus, et mistress Steerforth se +retira aussi. Steerforth et moi, après avoir passé une demi-heure +près du feu à parler de Traddles et de tous nos anciens camarades, +nous montâmes l'escalier ensemble. La chambre de Steerforth était +à côté de la mienne; j'entrai pour y donner un coup d'oeil. +C'était la une chambre soignée et commode! fauteuils, coussins, +tabourets brodés par sa mère, rien n'y manquait de tout ce qui +pouvait contribuer à la rendre agréable, et, pour couronner le +tout, le beau visage de mistress Steerforth reproduit dans un +tableau accroché à la muraille, suivait des yeux son fils, ses +chères délices, comme si elle eût voulu veiller, au moins en +portrait, jusque sur son sommeil. + +Je trouvai un feu clair allumé dans ma chambre. Les rideaux du lit +et des fenêtres étaient baissés, et je m'installai commodément +dans un grand fauteuil près du feu, pour réfléchir à mon bonheur; +J'étais plongé dans mes rêveries depuis un moment quand j'aperçus +un portrait de miss Dartle placé au-dessus de la cheminée, d'où +ses yeux ardents semblaient fixés sur moi. + +La ressemblance était saisissante, et par conséquent aussi +l'expression. Le peintre avait oublié sa cicatrice, mais moi, je +ne l'oubliais pas, avec ses changements de nuance et ses +mouvements variés, tantôt n'apparaissant que sur la lèvre +supérieure comme pendant le dîner, tantôt marquant tout d'un coup +l'étendue de la blessure faite par le marteau, comme je l'avais +remarqué quand elle était en colère. + +Je me demandai avec impatience pourquoi on ne l'avait pas logée +ailleurs, au lieu de me condamner à sa société. Je me déshabillai +promptement pour me débarrasser d'elle, j'éteignis ma bougie et je +me couchai; mais, en m'endormant, je ne pouvais oublier qu'elle me +regardait toujours avec l'air de dire: «Ah! réellement, c'est +comme cela, je voudrais bien savoir...» et quand je me réveillai +dans la nuit, je m'aperçus que, dans mes rêves, je me fatiguais à +demander à tous les gens que je rencontrais, si réellement c'était +comme cela, ou non, sans savoir le moins du monde ce que je +voulais dire. + + + + +CHAPITRE XXI. + +La petite Émilie. + + +Il y avait dans la maison un domestique qui, à ce que j'appris, +accompagnait généralement Steerforth, et qui était entré à son +service à l'Université. C'était en apparence un modèle de +convenance. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un homme qui eût +un air plus respectable, pour sa position. Il était silencieux, +tranquille, respectueux, attentif, ne faisait point de bruit, +était toujours là quand on avait besoin de lui, et ne gênait +jamais quand on n'en avait que faire; mais son grand titre à la +considération, c'était la convenance de ses manières. Il n'avait +pas l'air d'un chien couchant, il avait plutôt le ton un peu +roide; ses cheveux étaient courts, sa tête arrondie; il parlait +doucement, et il avait une manière particulière de faire siffler +les S qui faisait croire qu'il en consommait plus que le commun +des mortels; mais les plus petites particularités de ses manières +contribuaient à lui donner l'air respectable, et il aurait eu le +nez en trompette, que je suis sûr qu'il aurait trouvé moyen d'y +puiser un élément de plus pour ajouter à cet air respectable. Il +s'entourait d'une atmosphère de convenance, au sein de laquelle il +marchait d'un pas sûr et tranquille. Il eût été presque impossible +de le soupçonner d'une mauvaise action, tant il était respectable. +Il ne serait venu à l'idée de personne de lui faire porter une +livrée, il était trop respectable pour cela. On n'aurait pas osé +lui imposer un travail servile; c'eût été faire une insulte +gratuite aux sentiments d'un homme profondément respectable, et je +remarquai que les femmes de la maison le sentaient si bien, +qu'elles faisaient toujours elles-mêmes tout l'ouvrage pendant +qu'il lisait le journal près du feu, dans l'office. + +Je n'ai jamais vu un homme plus réservé. Mais cette qualité, comme +toutes celles qu'il possédait, ne faisait qu'ajouter à son air +respectable. Personne ne savait son nom de baptême et c'était +encore un mystère qui ne nuisait pas à sa considération. On ne +pouvait avoir aucune objection au nom de Littimer, sous lequel il +était connu. Pierre pouvait être le nom d'un pendu, et Thomas, +celui d'un déporté; mais Littimer, voilà un nom parfaitement +respectable! + +Je ne sais pas si c'est à cause de cet ensemble respectable qu'il +avait, mais je me sentais toujours très-jeune en présence de cet +homme. Je n'avais pu deviner quel âge il avait lui-même, et +c'était encore un mérite de discrétion à ajouter à tous ceux que +je lui connaissais. Dans le calme de sa physionomie respectable, +on pouvait aussi bien lui donner cinquante ans que trente. + +Littimer entra dans ma chambre, le lendemain avant que je fusse +levé, et m'apporta de l'eau pour ma barbe (cruel souvenir!), et se +mit à sortir mes habits. Quand j'ouvris les rideaux du lit pour le +regarder, je le vis toujours à la même température de convenance +(car le vent d'est du mois de janvier ne le faisait pas descendre +d'un degré: il n'en avait pas même l'haleine refroidie pour cela), +plaçant mes bottes à droite et à gauche, dans la première position +de la danse, et soufflant délicatement sur ma redingote pour faire +disparaître quelques grains de poussière, puis la recouchant sur +le sopha avec le même soin que si ce fût un enfant endormi. + +Je lui souhaitai le bonjour, en demandant quelle heure il était. +Il tira de sa poche la montre de chasse la plus convenable, que +j'eusse jamais vue, l'ouvrit à demi, en maintenant le ressort de +la boîte avec son pouce, la regarda comme s'il consultait une +huître prophétique, la referma et m'apprit qu'il était huit heures +et demie. + +«M. Steerforth sera bien aise de savoir si vous avez bien dormi, +monsieur! + +-- Merci, lui dis-je, j'ai très-bien dormi. M. Steerforth va bien? + +-- Merci, monsieur, M. Steerforth va assez bien.» + +Un autre trait caractéristique de Littimer consistait dans le soin +avec lequel il évitait tous les superlatifs, gardant toujours un +juste milieu, froid et calme. + +«Y a-t-il encore quelque chose que je puisse avoir l'honneur de +faire pour monsieur? La première cloche sonne à neuf heures, la +famille déjeune à neuf heures et demie. + +-- Non, rien, merci. + +-- C'est moi qui remercie, monsieur, s'il veut bien le permettre;» +et, sur ces mots, il passa près de mon lit avec une légère +inclination de tête, comme s'il me demandait pardon d'avoir +corrigé mes paroles, et il sortit en fermant la porte aussi +doucement que si je venais de tomber dans un léger sommeil dont ma +vie dépendait. + +Tous les matins cette conversation se répétait entre nous, ni +plus, ni moins, et cependant, quelques progrès que j'eusse pu +faire dans ma propre estime la veille au soir, quelque espérance +d'une maturité prochaine qu'eussent pu me faire concevoir +l'intimité de Steerforth, la confiance de mistress Steerforth ou +la conversation de miss Dartle, sitôt que je me trouvais en +présence de cet homme respectable, je redevenais à l'instant même +un petit garçon. + +Il nous procura des chevaux, et Steerforth, qui savait tout, me +donna des leçons d'équitation. Il nous procura des fleurets, et +Steerforth commença à m'apprendre à faire des armes; il nous +pourvut de gants, et je fis quelques progrès dans l'art de boxer. +Peu m'importait que Steerforth me trouvât novice dans toutes ces +sciences, mais je ne pouvais souffrir de manquer d'adresse devant +le respectable Littimer. Je n'avais aucune raison de croire que +Littimer fût versé dans la pratique des arts en question: rien ne +pouvait, dans sa personne, me le faire supposer le moins du monde, +pas même un mouvement imperceptible des paupières; mais toutes les +fois qu'il se trouvait là pendant la leçon, je me sentais le plus +neuf, le plus gauche, le plus innocent des hommes, un vrai blanc- +bec. + +Si je suis entré dans tous ces détails sur son compte, c'est qu'il +produisit sur moi, tout d'abord, un effet assez étrange, et c'est +surtout pour préparer ce qui arriva plus tard. + +La semaine s'écoula d'une manière charmante. Elle passa vite pour +moi, comme on peut le croire: c'était comme un rêve, et pourtant +j'avais tant d'occasions d'apprendre à mieux connaître Steerforth, +et de l'admirer tous les jours davantage, qu'il me semblait, à la +fin de mon séjour, que je ne l'avais jamais quitté. Il me traitait +un peu comme un joujou, mais d'une façon si amusante, qu'il ne +pouvait rien faire qui me fût plus agréable. Cela me rappelait, +d'ailleurs, nos anciens rapports, dont nos nouvelles relations me +semblaient une suite toute naturelle. Je voyais qu'il n'était pas +changé, j'étais délivré de tout l'embarras que j'aurais pu +éprouver en comparant mes mérites avec les siens, et en calculant +mes droits à son amitié sur un pied d'égalité; enfin il n'avait +qu'avec moi ces manières gaies, familières, affectueuses. Comme il +m'avait traité, en pension, tout autrement que le reste de nos +camarades, je voyais aussi, avec plaisir, qu'il ne me traitât pas +maintenant, dans le monde, de la même manière que le reste de ses +amis. Je me croyais plus près de son coeur qu'aucun autre, comme +je sentais le mien échauffé pour lui d'une amitié sans pareille. + +Il se décida à venir avec moi à la campagne, et le jour de notre +départ arriva bientôt. Il avait songé un moment à emmener +Littimer, mais il avait fini par le laisser à la maison. Cet homme +respectable, satisfait de tout, arrangea nos porte-manteaux sur la +voiture qui devrait nous conduire à Londres de manière à braver +les coups et les contre-coups d'un voyage éternel, et reçut, de +l'air le plus calme, la gratification modeste que je lui offris. + +Nous fîmes nos adieux à mistress Steerforth et à miss Dartle: mes +remercîments furent reçus avec beaucoup de bonté par la mère de +mon ami. La dernière chose qui me frappa, fut le visage +imperturbable de Littimer, qui exprimait, à ce que je crus voir, +la conviction que j'étais bien jeune, bien jeune. + +Je n'essayerai pas de décrire ce que j'éprouvai en retournant, +sous de si favorables auspices, dans les lieux témoins de mon +enfance. J'étais si préoccupé de l'effet que produirait Yarmouth +sur Steerforth, que je fus ravi de lui entendre dire, en +traversant les rues sombres qui conduisaient à l'hôtel de la +Poste, qu'autant qu'il pouvait en juger, c'était un bon petit +trou, assez drôle, quoique un peu isolé. Nous allâmes nous coucher +en arrivant (je remarquai une paire de guêtres et des souliers +crottés à la porte de mon vieil ami le Dauphin), et nous +déjeunâmes tard le lendemain. Steerforth, qui était fort en train, +s'était promené sur la plage avant mon réveil, et avait fait la +connaissance de la moitié des pêcheurs du lieu, disait-il. Bien +mieux, il croyait avoir vu dans le lointain la maison de +M. Peggotty, avec de la fumée qui sortait par la cheminée, et il +avait été sur le point, me dit-il, d'entrer résolument et de se +faire passer pour moi, en disant qu'il avait tellement grandi +qu'il n'était plus reconnaissable. + +«Quand comptez-vous me présenter, Pâquerette? dit-il. Je suis à +votre disposition, cela ne dépend plus que de vous. + +-- Eh bien! je me disais que nous pourrions y aller ce soir, +Steerforth, au moment où ils sont tous assis en rond autour du +feu. Je voudrais vous faire voir ça dans son beau, c'est quelque +chose de si curieux! + +-- Va donc pour ce soir! dit Steerforth. + +-- Je ne les préviendrai pas de notre arrivée, vous savez, dis-je +tout enchanté. Il faut les prendre par surprise. + +-- Oh! cela va sans dire, répondit Steerforth, il n'y aurait plus +de plaisir si on ne les prenait pas sur le fait. Il faut voir les +indigènes dans leur état naturel. + +-- Pourtant, ce ne sont que des gens de l'espèce dont vous parliez +l'autre jour, lui dis-je. + +-- Ah! vous vous souvenez de mes escarmouches avec Rosa? s'écria- +t-il vivement. Cette fille m'est insupportable, j'ai presque peur +d'elle. Elle me fait l'effet d'un vampire. Mais n'y pensons plus. +Qu'allez-vous faire maintenant? Je suppose que vous allez voir +votre vieille bonne? + +-- Oui, certes, dis-je, il faut que je commence par voir Peggotty. + +-- Voyons! répliqua Steerforlh en tirant sa montre, je vous donne +deux heures pour pleurnicher tout votre soûl, est-ce assez?» + +Je répondis que je pensais qu'il ne nous en fallait pas davantage, +mais qu'il devrait venir aussi, et qu'il verrait que son renom +l'avait précédé et qu'on le regardait comme un personnage presque +aussi important que moi. + +«Je viendrai où vous voudrez, et je ferai ce que vous voudrez, dit +Steerforth; dites-moi seulement où je dois me rendre, et je ne +vous demande que deux heures pour me préparer à mon rôle, +sentimental ou comique, à votre choix.» + +Je lui donnai les renseignements les plus détaillés pour trouver +la demeure de M. Barkis, et ceci convenu, je sortis seul. L'air +était vif, le pavé était sec, la mer était transparente, le soleil +versait des flots de lumière, sinon de chaleur, et tout le monde +semblait gai et en train. Je me sentais si joyeux que, dans ma +satisfaction de me retrouver à Yarmouth, j'aurais volontiers +arrêté chaque passant pour lui donner une poignée de main. + +Les rues me paraissaient un peu étroites. C'est toujours comme +cela quand on revoit plus tard celles qu'on a connues dans son +enfance. Mais je n'avais rien oublié, rien n'était changé, +jusqu'au moment où j'arrivai près de la boutique de M. Omer. Les +mots «Omer et Joram» avaient remplacé le nom unique d'Omer. Mais +l'inscription, «Magasin de deuil, tailleur, et entrepreneur de +funérailles,» était toujours à sa place. + +Mes pas se dirigèrent si naturellement vers la porte de la +boutique, après avoir lu l'enseigne de l'autre côté de la rue, que +je traversai la chaussée pour regarder par la fenêtre. Je vis dans +le fond une jolie personne qui faisait sauter un petit enfant dans +ses bras: un autre marmot la tenait par son tablier. Je reconnus +sans peine Minnie et ses enfants. La porte vitrée de la boutique +n'était pas ouverte, mais j'entendais faiblement dans l'atelier, +au fond de la cour, retentir le vieux toc toc du marteau, qui +semblait n'avoir jamais cessé depuis mon départ. + +«Monsieur Omer est-il chez lui? dis-je en entrant. Je serais bien +aise de le voir un moment. + +-- Oh! oui, monsieur, il est à la maison, dit Minnie. Son asthme +ne lui permet pas de sortir par ce temps-là. Joseph, appelez votre +grand père!» + +Le petit garçon qui tenait son tablier poussa un cri d'appel si +énergique qu'il en fut effrayé lui-même, et qu'il cacha sa tête +dans les jupons de sa mère, à la grande admiration de celle-ci. +J'entendis approcher quelqu'un qui soufflait à grand bruit, et je +vis bientôt apparaître M. Omer, l'haleine plus courte encore que +par le passé, mais du reste, très-peu vieilli. + +«Votre serviteur, monsieur, dit M. Omer. Que puis-je faire pour +vous? + +-- Me donner une poignée de main, si vous voulez bien, monsieur +Omer, dis-je en lui tendant la mienne, vous avez montré beaucoup +de bonté pour moi un jour où je crains de ne pas vous en avoir +assez témoigné ma reconnaissance. + +-- Ah! vraiment? répondit le vieillard. Je suis enchanté de ce que +vous me dites là, mais je ne m'en souviens pas. Vous êtes bien sûr +que c'est moi? + +-- Parfaitement sûr. + +-- Il faut que j'aie la mémoire aussi courte que la respiration, +dit M. Omer en secouant la tête et en me regardant, car je ne me +rappelle pas votre figure. + +-- Vous ne vous souvenez pas d'être venu me chercher à la +diligence, de m'avoir donné à déjeuner, et de m'avoir conduit +ensuite à Blunderstone avec mistress Joram et M. Joram qui n'était +pas son mari dans ce temps-là? + +-- Comment, vraiment? Dieu me pardonne! dit M. Omer, jeté par sa +surprise dans une quinte de toux, c'est vous, monsieur! Minnie, ma +chère, vous vous souvenez bien! Il s'agissait d'une dame, n'est-ce +pas? + +-- Ma mère, lui dis-je. + +-- Cer... taine... ment, dit M. Omer en touchant mon gilet du bout +de son doigt, et il y avait aussi un petit enfant. Deux personnes +à la fois: la plus petite dans le même cercueil que la grande. À +Blunderstone, c'est vrai. Et comment vous êtes-vous porté depuis +lors? + +-- Très-bien, lui dis-je, je vous remercie, et vous, j'espère que +vous vous portez bien aussi. + +-- Oh! je n'ai pas à me plaindre, dit M. Omer; j'ai la respiration +plus courte, mais c'est toujours comme cela en vieillissant. Je la +prends comme elle vient, et je me tire d'affaire de mon mieux. +C'est le meilleur parti, n'est-ce pas?» + +M. Omer se mit de nouveau à tousser, à la suite d'un éclat de +rire, et sa fille, qui faisait danser son dernier-né sur le +comptoir à côté de nous, vint à son secours. + +«Oui, oui, certainement! dit M. Omer, je me rappelle, il y en +avait deux. Eh bien! le croiriez-vous, monsieur? c'est pendant +cette course que le jour du mariage de Minnie avec Joram a été +fixé. «Fixez le jour, monsieur,» me disait Joram. «Oui, oui, mon +père, disait Minnie.» Et maintenant il est devenu mon associé, et +voyez, voilà le plus jeune!» + +Minnie riait et passait sa main sur ses bandeaux, pendant que son +père donnait à tenir un de ses gros doigts au petit enfant qu'elle +faisait sauter sur le comptoir. + +«Deux personnes! c'est bien ça, reprit M. Omer, secouant la tête +et pensant au passé. Justement! Et tenez! Joram travaille dans ce +moment à un petit cercueil gris, avec des clous d'argent, et il +s'en faut bien de deux pouces qu'il soit aussi long que celui-ci, +et il montrait l'enfant qui dansait sur le comptoir. Voulez-vous +prendre quelque chose?» + +Je refusai en le remerciant. + +«Voyons donc, dit M. Omer. La femme du conducteur Barkis, la soeur +de Peggotty le pêcheur, elle avait quelque chose à faire avec +votre famille, n'est-ce pas? elle a servi chez vous, il me +semble?» + +Ma réponse affirmative lui causa une grande satisfaction. + +«Je m'attends à avoir la respiration plus longue un de ces jours, +voilà déjà que je retrouve la mémoire, dit M. Omer. Eh bien! +monsieur, nous avons ici en apprentissage une jeune parente à elle +qui a un goût pour faire les robes!... je ne crois pas qu'il y ait +en Angleterre une duchesse qui pût lui en remontrer! + +-- Ce n'est pas la petite Émilie? dis-je involontairement. + +-- C'est bien Émilie qu'elle s'appelle, dit M. Omer, et elle est +petite, comme vous dites; mais, voyez-vous, elle a un visage qui +fait enrager la moitié des femmes de la ville! + +-- Allons donc, mon père! cria Minnie. + +-- Je ne parle pas de vous, ma chère, dit M. Omer en me faisant un +signe du coin de l'oeil, mais je dis qu'à Yarmouth et à deux +lieues à la ronde, plus de la moitié des femmes sont furieuses +contre cette pauvre petite. + +-- Alors elle aurait mieux fait de ne pas sortir de sa classe, mon +père, dit Minnie: comme cela elle n'aurait pas fait parler d'elle, +et on aurait bien été obligé de se taire. + +-- Obligé, ma chère! repartit M. Omer, obligé! C'est ainsi que +vous connaissez la vie? Croyez-vous qu'il y ait au monde quelque +chose qui puisse obliger une femme à se taire, surtout quand il +s'agit de critiquer une autre femme?» + +Je crus réellement que c'en était fait de M. Omer quand il eut +hasardé cette plaisanterie malicieuse. Il toussait si fort, et son +haleine se refusait si obstinément à se laisser reprendre, que je +m'attendais à voir sa tête disparaître derrière le comptoir, et +ses petites jambes, revêtues comme par le passé d'une culotte +noire, avec des bouffettes de ruban déteint, aux genoux, s'agiter +dans les convulsions de l'agonie. Enfin il se remit, quoiqu'il fût +encore si essoufflé et si haletant, qu'il fut obligé de s'asseoir +sur un tabouret, derrière le comptoir. + +«Voyez-vous, dit-il en s'essuyant le front et en respirant avec +peine, elle n'a pas formé beaucoup de relations ici, elle n'a pas +couru après les connaissances ni les amies, encore moins les +amoureux. Alors on a fait circuler des médisances, on a dit +qu'Émilie voulait devenir une dame. Mon opinion là-dessus est que +ces bruits sont venus surtout de ce qu'elle avait dit quelquefois +à l'école que, si elle était une dame, elle ferait ceci et cela +pour son oncle, voyez-vous, et qu'elle lui achèterait telle et +telle jolie chose. + +-- Je vous assure, monsieur Omer, lui dis-je vivement, qu'en +effet, elle m'a répété cela bien des fois quand nous étions +enfants tous les deux.» + +M. Omer fit un signe de tête, et se caressa le menton. + +«Précisément. Et puis, avec le moindre chiffon, elle s'habillait +mieux que les autres avec beaucoup d'argent, et ça ne fait pas +plaisir, vous comprenez. Enfin elle était un peu comme qui dirait +capricieuse, oui, j'irai jusqu'à dire qu'elle était positivement +capricieuse, continua M. Omer, elle ne savait pas ce qu'elle +voulait; elle n'était jamais contente, elle était un peu gâtée +enfin. C'est tout ce qu'on a jamais dit contre elle, n'est-ce pas, +Minnie? + +-- Oui, mon père, dit mistress Joram. C'est bien tout, je crois. + +-- Ainsi donc, elle commença par entrer en place, dit M. Omer, +pour tenir compagnie à une vieille dame difficile à vivre; elles +ne purent s'accorder, et la petite n'y resta pas longtemps. Après +cela, elle est entrée en apprentissage ici, avec un engagement de +trois ans: en voilà bientôt deux de passés, et c'est bien la +meilleure fille qu'on puisse voir. Elle fait autant d'ouvrage à +elle seule que six ouvrières ensemble, n'est-ce pas, Minnie? + +-- Oui, mon père, répliqua Minnie. On ne dira pas que je ne lui +rends pas justice. + +-- Bien, dit M. Omer, c'est comme ça que ça doit être. Maintenant, +monsieur, comme je n'ai pas envie que vous disiez que je fais des +histoires bien longues pour un homme qui a l'haleine si courte, je +crois qu'en voilà assez là-dessus.» + +Ils avaient baissé la voix en parlant d'Émilie, d'où je conclus +qu'elle n'était pas loin. Sur la question que j'en fis, M. Omer, +d'un signe de tête, m'indiqua la porte de l'arrière-boutique. Je +demandai précipitamment si je pouvais regarder, et en ayant reçu +pleine permission, je m'approchai du carreau et je vis par la +vitre Émilie à l'ouvrage. Elle était charmante, petite, avec les +grands yeux bleus qui avaient jadis pénétré mon coeur, et elle +riait en regardant un autre enfant de Minnie qui jouait auprès +d'elle. Elle avait un petit air décidé qui rendait probable ce que +je venais d'entendre dire de son caractère, et je retrouvai dans +son regard des restes de son humeur capricieuse du temps passé, +mais rien dans son joli visage ne faisait prévoir pour elle un +autre avenir que le bonheur et la vertu... Pourtant l'ancien air, +cet air qui ne cesse jamais, hélas! le toc toc fatal retentissait +toujours au fond de la cour. + +«Vous plairait-il d'entrer pour lui parler, monsieur? dit M. Omer. +Entrez! Faites comme chez vous!» + +J'étais trop timide pour accepter alors sa proposition; j'avais +peur de la troubler et de me troubler aussi, je demandai seulement +à quelle heure elle rentrait chez elle le soir, pour choisir en +conséquence le moment de notre visite; et prenant congé de +M. Omer, de sa jolie fille et de ses petits enfants, je me rendis +chez ma bonne vieille Peggotty. Elle était là, dans sa cuisine, +elle faisait le dîner! Elle m'ouvrit dès que j'eus frappé à la +porte, et me demanda ce que je désirais. Je la regardai en +souriant, mais elle, elle ne souriait pas du tout. Je n'avais +jamais cessé de lui écrire, mais il y avait au moins sept ans +qu'elle ne m'avait vu. + +«M. Barkis est-il chez lui, madame? dis-je en prenant une grosse +voix de basse-taille. + +-- Il est à la maison, monsieur, dit Peggotty, mais il est au lit, +malade de rhumatismes. + +-- Est-ce qu'il va encore à Blunderstone, maintenant? demandai-je. + +-- Oui, monsieur, quand il est bien portant, répondit-elle. + +-- Et vous, mistress Barkis, y allez-vous quelquefois?» + +Elle me regarda plus attentivement, et je remarquai un mouvement +convulsif dans ses mains. + +«Parce que j'avais quelques renseignements à prendre sur une +maison située par là, qu'on appelle..., voyons donc... +Blunderstone la Rookery, dis-je.» + +Elle recula d'un pas en avançant les mains avec un mouvement +d'effroi, comme pour me repousser. + +«Peggotty! m'écriai-je. + +-- Mon cher enfant!» s'écria-t-elle, et nous fondîmes tous deux en +larmes en nous embrassant. + +Je n'ai pas le coeur de dire toutes les extravagances auxquelles +elle se livra, les larmes et les éclats de rire qui se +succédèrent, l'orgueil et la joie qu'elle me témoignait, le +chagrin qu'elle éprouvait en pensant que celle dont j'aurais dû +être l'orgueil et la joie n'était pas là pour me serrer dans ses +bras. Je n'eus pas seulement l'idée que je me montrais bien enfant +en répondant à toute cette émotion par la mienne. Je crois que je +n'avais jamais ri ni pleuré de ma vie, même avec elle, plus +franchement que ce matin-là. + +«Barkis sera si content! dit Peggotty en essuyant ses yeux avec +son tablier, cela lui fera plus de bien que tous ses cataplasmes +et ses frictions. Puis-je aller lui dire que vous êtes ici? Vous +monterez le voir, n'est-ce pas, David?» + +Cela allait sans dire, mais Peggotty ne pouvait venir à bout de +sortir de sa chambre, car toutes les fois qu'elle se trouvait près +de la porte, elle se retournait pour me regarder, et alors elle +revenait rire et pleurer sur mon épaule. Enfin, pour faciliter les +choses, je montai avec elle, et après avoir attendu un moment, à +la porte, qu'elle eût préparé M. Barkis à ma visite, je me +présentai devant le malade. + +Il me reçut avec un véritable enthousiasme. Ses rhumatismes ne lui +permettant pas de me tendre la main, il me demanda en grâce de +secouer la mèche de son bonnet de coton, ce que je fis de tout mon +coeur. Quand je fus enfin assis auprès de son lit, il me dit qu'il +croyait encore me conduire sur la route de Blunderstone, et que +cela lui faisait un bien infini. Couché comme il l'était, dans son +lit, avec des couvertures jusqu'au cou, il avait l'air de n'être +autre chose qu'un visage, comme les chérubins dans les tableaux, +ce qui faisait l'effet le plus étrange. + +«Quel nom avais-je donc écrit dans la carriole, monsieur? dit +M. Barkis avec un petit sourire de rhumatisant. + +-- Ah! monsieur Barkis, nous avons eu de bien graves conversations +sur ce sujet, qu'en dites-vous? + +-- Il y avait longtemps que je voulais bien, n'est-ce pas, +monsieur? dit M. Barkis. + +-- Très-longtemps, répondis-je. + +-- Et je ne le regrette pas, dit M. Barkis. Vous rappelez-vous +cette fois que vous m'avez dit qu'elle faisait les tartes aux +pommes et toute la cuisine chez vous? + +-- Oui, très-bien, répondis-je. + +-- C'était vrai, dit M. Barkis, comme deux et deux font quatre, +aussi exact, dit M. Barkis, en agitant son bonnet de nuit (ce qui +était la seule manière en son pouvoir de donner du poids à ses +paroles), aussi exact que le percepteur à faire payer l'impôt, et +il n'y a rien de plus exact.» + +M. Barkis tourna les yeux vers moi comme s'il attendait mon +adhésion à ce résultat des réflexions qu'il avait élaborées dans +son lit; je donnai donc mon assentiment. + +«Il n'y a rien de plus exact, répéta M. Barkis, un pauvre homme +comme moi s'en aperçoit bien quand il est malade, car je suis +très-pauvre, monsieur. + +-- Je suis bien fâché de cela, monsieur Barkis. + +-- Très, très-pauvre, dit M. Barkis.» + +Ici, il sortit à grand'peine sa main droite de son lit, et +parvint, après quelques efforts inutiles, à saisir un bâton qui +était accroché au chevet de son lit. Après avoir donné quelques +coups de cet instrument, son visage commençait à se décomposer, +quand il frappa enfin une caisse dont je voyais l'un des bouts +depuis longtemps; alors il se remit un peu. + +«Des vieux habits, dit M. Barkis. + +-- Oh! dis-je. + +-- Je voudrais bien que ce fût de l'argent, monsieur, dit +M. Barkis. + +-- Je le voudrais aussi pour vous. + +-- Mais ce n'en est pas,» dit M. Barkis en ouvrant les yeux tout +grands. + +Je déclarai que j'en étais bien convaincu, et M. Barkis tourna un +regard plus doux vers sa femme en me disant: + +«C'est bien la meilleure et la plus utile des femmes, que C. P. +Barkis! C. P. Barkis mérite et au delà tous les éloges qu'on peut +faire d'elle. Ma chère, vous allez préparer un dîner soigné pour +aujourd'hui; quelque chose de bon à manger et à boire, n'est-ce +pas? pour la compagnie. + +J'allais protester contre l'honneur qu'il voulait me faire, mais +je remarquai que Peggotty, qui était assise de l'autre côté du +lit, désirait extrêmement me voir accepter cette offre. Je gardai +donc le silence. + +«J'ai quelques pence par là, ma chère, dit M. Barkis, mais je suis +las maintenant; si vous voulez emmener M. David pendant que je +vais faire un petit somme, je tâcherai de trouver ce qu'il vous +faut quand je me réveillerai.» + +Nous quittâmes la chambre, sur cette requête. Quand nous pûmes +sortir, Peggotty m'apprit que M. Barkis, étant devenu un peu plus +serré que par le passé, avait toujours recours à ce stratagème, +chaque fois qu'il s'agissait de tirer une pièce de monnaie de son +coffre, et qu'il endurait des tortures inconcevables à se traîner +tout seul hors de son lit pour chercher son argent dans cette +malheureuse caisse. En effet, nous l'entendîmes bientôt pousser +des gémissements étouffés, attendu que ce procédé de pie voleuse +faisait craquer toutes ses jointures endolories: mais Peggotty, +malgré des regards qui exprimaient toute sa compassion pour son +mari, m'assura que ce mouvement de générosité lui ferait du bien, +et qu'il valait mieux le laisser faire. Elle le laissa donc gémir +tout seul, jusqu'à ce qu'il eût regagné son lit, en souffrant le +martyre, j'en suis sûr. Alors il nous appela, et faisant semblant +d'ouvrir les yeux après un bon somme, il tira une guinée qu'il +avait mise sous son oreiller. La satisfaction de nous avoir +trompés et de garder un secret impénétrable sur le contenu de son +coffre, semblait être à ses yeux une compensation suffisante pour +toutes ses tortures. + +Je préparai Peggotty à l'arrivée de Steerforth, et il parut +bientôt. Je suis persuadée qu'elle ne faisait aucune différence +entre les bontés qu'il avait eues pour moi et des services qu'il +aurait pu lui rendre à elle-même, et qu'elle était disposée +d'avance à le recevoir avec reconnaissance et dévouement dans tous +les cas; mais ses manières gaies et franches, sa bonne humeur, sa +belle figure, le don naturel qu'il possédait de se mettre à la +portée de ceux avec qui il se trouvait et de toucher juste, quand +il voulait s'en donner la peine, la corde sensible de chacun, tout +cela fit la conquête de Peggotty en cinq minutes. D'ailleurs ses +façons avec moi auraient suffi pour la subjuguer. Mais, grâce à +toutes ces raisons combinées, je crois, en vérité, qu'elle +éprouvait une sorte d'adoration pour lui, quand il sortit de chez +elle ce soir-là. + +Il resta à dîner chez Peggotty. Si je disais qu'il y consentit +volontiers, je n'exprimerais qu'à demi la bonne grâce et la gaieté +qu'il mit à accepter. Quand il entra dans la chambre de M. Barkis, +on aurait dit qu'il y apportait le bon air et la lumière; sa +présence était comme un baume rafraîchissant. Sans effort, sans +bruit, sans apprêt, il apportait à tout ce qu'il faisait un air +d'aisance qu'on ne peut décrire, il semblait qu'il ne pût faire +autrement, ni faire mieux, et la grâce, le naturel, le charme de +ses manières me séduisent encore aujourd'hui quand j'y pense. + +Nous rîmes à coeur joie dans la petite salle à manger, où je +retrouvai sur le pupitre le livre des Martyrs, auquel on n'avait +pas touché depuis mon départ, et je feuilletai de nouveau ses +vieilles images si terribles qui m'avaient tant fait peur, et qui +ne me faisaient plus rien du tout. Quand Peggotty parla de ma +chambre, me disant qu'elle était prête et qu'elle espérait bien +que je viendrais y coucher, avant que j'eusse pu jeter un regard +d'hésitation sur Steerforth, il avait compris ce dont il +s'agissait. + +«Cela va sans dire, s'écria-t-il, vous coucherez ici pendant notre +séjour, et moi je resterai à l'hôtel. + +-- Mais vous emmener si loin pour vous abandonner, cela ne me +semble pas d'un bon camarade, Steerforth! répondis-je. + +-- Mais, au nom du ciel, n'appartenez-vous pas naturellement à +M. Barkis? dit-il. Et qu'importe ce qu'il vous semble, en +comparaison de cela!» Tout fut donc convenu sur l'heure. + +Il soutint son rôle de la manière la plus brillante jusqu'au +dernier moment, et à huit heures nous prîmes le chemin du bateau +de M. Peggotty. Le charme des manières de Steerforth semblait +augmenter à mesure que les heures s'écoulaient, et je pensais même +alors, comme j'en suis convaincu maintenant, que le besoin de +plaire, aidé par le succès, lui inspirait une délicatesse plus +raffinée, un tact exquis qui ajoutait à la finesse de ses +instincts naturels. Si on m'avait dit alors que c'était pour lui +un simple jeu, auquel il avait recours, dans l'excitation du +moment, pour occuper son esprit: un désir irréfléchi de prouver sa +supériorité, dans le but de conquérir pour un moment une chose +pour lui sans valeur, qu'il laisserait là au bout d'un moment; si +quelqu'un m'avait dit un pareil mensonge, ce soir-là, je ne sais à +quoi il se serait exposé de ma part: il est sûr qu'il aurait eu +tout à craindre de mon indignation. + +Probablement, cette accusation n'aurait fait que redoubler chez +moi, si c'eût été possible, les sentiments de dévouement et +d'affection romanesques qui remplissaient mon coeur, pendant que +je marchais côte à côte avec lui sur la plage déserte, dans la +direction du vieux bateau, le vent gémissant autour de nous d'une +manière plus lugubre qu'il ne l'avait jamais fait, même le jour où +j'apparus pour la première fois sur le seuil de M. Peggotty. + +«C'est un endroit un peu sauvage, n'est-ce pas, Steerforth? + +-- Un peu triste dans l'obscurité, dit-il, et la mer rugit comme +si elle voulait nous dévorer. Voilà une lumière là-bas, est-ce là +le bateau? + +-- Oui, c'est le bateau, répondis-je. C'est bien celui que j'avais +vu ce matin, dit-il, j'y étais venu d'instinct, apparemment!» + +Nous cessâmes de parler en approchant de la lumière; je cherchai +la porte, je mis la main sur le loquet, et, faisant signe à +Steerforth de rester tout près de moi, j'entrai. + +De l'extérieur nous avions distingué des voix: au moment de notre +entrée j'entendis frapper des mains, et j'aperçus avec étonnement +que cette manifestation venait de la lamentable mistress Gummidge; +mais mistress Gummidge n'était pas la seule personne qui parût +dans cet état d'excitation peu ordinaire. M. Peggotty, riant de +toutes ses forces et le visage illuminé par une joie inaccoutumée, +ouvrait ses grands bras pour y recevoir la petite Émilie; Ham, +avec une expression d'admiration et de ravissement mêlée d'une +certaine timidité gauche qui ne lui seyait pas mal, tenait la +petite Émilie par la main, comme s'il la présentait à M. Peggotty; +la petite Émilie elle-même, rouge et embarrassée, mais évidemment +ravie de la joie de M. Peggotty, allait échapper à Ham pour se +réfugier dans les bras de M. Peggotty, mais elle nous vit la +première et s'arrêta en nous voyant. Tel était le groupe que nous +aperçûmes en passant de l'air froid et humide de la nuit à la +chaude atmosphère de la chambre, et mon premier regard tomba sur +mistress Gummidge qui était sur le second plan à battre des mains +comme une folle. + +Ce petit tableau disparut comme un éclair au moment de notre +entrée. J'étais déjà au milieu de la famille étonnée, face à face +avec M. Peggotty, lorsque Ham s'écria: + +«C'est M. David, c'est M. David!» + +En un instant, il se fit un échange inouï de poignées de mains: +tout le monde parlait à la fois: on se demandait des nouvelles les +uns des autres: on se disait la joie qu'on avait à se revoir. +M. Peggotty était si fier et si heureux pour sa part qu'il ne +savait que dire, et qu'il se bornait à me tendre la main, pour +reprendre ensuite celle de Steerforth, puis la mienne, et à +secouer ses cheveux crépus, en riant avec une telle expression de +joie et de triomphe qu'il y avait plaisir à le regarder. + +«Jamais on n'a vu, je crois, chose pareille, dit M. Peggotty; ces +deux messieurs, de véritables messieurs sous mon toit ce soir, +sérieusement, ce soir! Émilie, ma chérie, venez ici! venez ici, +petite sorcière! voilà l'ami de M. David, ma chère! Voilà le +monsieur dont vous avez entendu parler, Émilie. Il vient avec +M. David pour vous voir; c'est le plus beau jour de la vie de +votre oncle, quoi qu'il puisse lui arriver par la suite! Hourrah!» + +Après avoir prononcé ce discours d'un seul trait, et avec une +animation et une joie sans bornes, M. Peggotty prit dans ses +grandes mains la figure de sa nièce, et après l'avoir embrassée de +tout son coeur une dizaine de fois, appuya cette petite tête +contre sa large poitrine, en caressant les cheveux d'Émilie aussi +doucement qu'eût pu le faire la main d'une dame. Puis il la laissa +aller: elle s'enfuit dans la petite chambre où je couchais +autrefois, et M. Peggotty, hors d'haleine, grâce à la satisfaction +inaccoutumée qu'il éprouvait, se retourna vers nous... + +«Messieurs, dit-il, si deux messieurs comme vous, des messieurs de +naissance... + +-- C'est vrai, c'est vrai! criait Ham. Bien dit! c'est la vérité, +M. David! Des messieurs de naissance! c'est la vérité! + +-- Si deux messieurs, deux messieurs de naissance, ne peuvent +m'excuser d'être un peu bouleversé quand ils apprendront l'état +des choses, je vous demande pardon. Émilie, ma chère. Elle sait ce +que je vais dire, c'est pour cela qu'elle s'est sauvée.» Là-dessus +sa joie éclata de nouveau: «Mistress Gummidge, voulez-vous avoir +la bonté de voir ce qu'elle est devenue?» + +Mistress Gummidge fit un signe de tête et disparut. + +«Si ce jour n'est pas le plus beau de ma vie, dit M. Peggotty, en +s'asseyant près du feu, je veux bien être un homard, et un homard +bouilli, qui plus est. Cette petite Émilie, monsieur, dit-il plus +bas à Steerforth, celle que vous avez vue ici tout à l'heure et +qui était toute rouge...» + +Steerforth ne fit qu'un signe de tête, mais avec une expression +d'intérêt si marquée, et une telle sympathie pour les sentiments +de M. Peggotty, que celui-ci lui répondit comme s'il avait parlé: + +«Sans doute, c'est bien elle, et je vois que vous l'avez bien +jugée. Merci, monsieur.» + +Ham me fit signe plusieurs fois de suite, comme s'il voulait en +dire autant. + +«Notre petite Émilie, dit M. Peggotty, a été pour nous tout ce +qu'une créature aussi charmante peut être pour une maison; je ne +sais pas grand'chose, mais par exemple, je sais bien cela: ce +n'est pas mon enfant, je n'en ai jamais eu, mais je ne pourrais +pas l'aimer davantage, vous comprenez! cela serait impossible. + +-- Je comprends parfaitement, dit Steerforth. + +-- Je le sais bien, monsieur, répartit M. Peggotty, et je vous +remercie encore. M. David peut se rappeler ce qu'elle était +autrefois. Vous pouvez juger vous-même de ce qu'elle est +maintenant; mais ni l'un ni l'autre vous ne pouvez savoir ce +qu'elle est et ce qu'elle sera pour un coeur qui l'aime comme le +mien. Je suis un peu rude, monsieur, dit M. Peggotty, je suis +aussi rude qu'un hérisson de mer, mais personne, si ce n'est peut- +être une femme, ne pourrait comprendre ce que ma petite Émilie est +pour moi. Et entre nous, dit-il en baissant encore la voix, le nom +de cette femme qui pourrait me comprendre n'est toujours pas +mistress Gummidge, quoiqu'elle ait un tas de qualités.» + +M. Peggotty ébouriffa de nouveau ses cheveux avec ses deux mains +comme pour se préparer à ce qu'il avait encore à dire, puis il +appuya ses mains sur ses genoux et reprit: + +«Il y avait quelqu'un qui avait connu notre Émilie, depuis le +temps que son père avait été noyé, qui l'avait vue constamment et +dans son enfance, et quand elle était jeune fille, et enfin quand +elle était devenue femme. Il n'était pas très-beau à voir, dit +M. Peggotty, un peu dans mon genre, un peu rude, l'air d'un loup +de mer, mais en tout un honnête garçon, et qui avait le coeur bien +placé.» + +Je me disais que je n'avais jamais vu Ham montrer toutes ses dents +en souriant comme il le faisait ce soir-là. + +«Et voilà-t-il pas que ce marin-là, dit M. Peggotty, va s'aviser +de donner son coeur à notre petite Émilie! Il la suit partout, il +devient presque son domestique, il perd l'appétit, et à la fin des +fins il me laisse voir ce dont il retourne. Or moi, je pouvais +souhaiter, voyez-vous, de savoir ma petite Émilie en bon train de +se marier. Je pouvais désirer en tous cas de la voir promise à un +honnête homme qui eût le droit de la défendre. Je ne sais pas ce +qu'il me reste de temps à vivre, et si je ne dois pas mourir +bientôt: mais je sais que si j'étais pris une de ces nuits par un +coup de vent sur les bancs de Yarmouth là-bas, et que si je voyais +pour la dernière fois les lumières de la ville au-dessus des +vagues devenues insurmontables, je me laisserais couler plus +tranquillement si je pouvais me dire: «Il y a là sur la terre +ferme un homme qui sera fidèle à ma petite Émilie, que Dieu +bénisse, et avec lequel elle n'a rien à craindre de personne tant +qu'il vivra!» + +M. Peggotty, dans le feu de son discours, fit du bras droit le +geste de dire adieu aux lumières de la ville du sein des flots; +puis, échangeant un signe de tête avec Ham dont il avait rencontré +le regard, il reprit son récit. + +«Alors je conseille à mon individu de parler à Émilie. Il est bien +assez grand, mais il est timide comme un enfant, et il n'ose pas. +Alors je m'en suis chargé. «Comment, lui! dit Émilie, lui que j'ai +connu depuis tant d'années, et que j'aime tant! Oh! mon oncle, je +ne pourrai jamais l'épouser! c'est un si bon garçon!» Alors je +l'embrasse, et je ne lui en parle plus que pour lui dire: «Ma +chère, vous avez bien fait de répondre franchement, cela vous +regarde, vous êtes libre comme un petit oiseau.» Là-dessus, je +vais trouver le garçon et je lui dis: «J'aurais bien voulu +réussir. Mais cela ne se peut pas. Mais vous pourrez rester +ensemble comme par le passé,» et voilà ce que je vous dis: «Soyez +toujours avec elle ce que vous étiez autrefois, et n'ayez pas +peur. -- Je le ferai,» qu'il me dit en me serrant la main, et il +l'a fait honorablement et vaillamment depuis deux ans, toujours le +même ici qu'auparavant.» + +La physionomie de M. Peggotty, qui avait changé d'expression dans +les différentes périodes de son récit, reprit celle d'un joyeux +triomphe, et posant une main sur les genoux de Steerforth, et +l'autre sur les miens, après les avoir préalablement humectées, +pour ajouter à la solennité de l'action oratoire, en les frottant +l'une contre l'autre, il continua, en s'adressant alternativement +à chacun de nous: + +«Tout d'un coup, un soir, comme qui dirait ce soir, la petite +Émilie revient de son ouvrage et lui avec elle! Il n'y a rien là +de bien extraordinaire, allez-vous me dire, et c'est bien vrai, +car il veille sur elle comme un frère, quand il fait nuit, et +aussi quand il fait jour, et à toute heure. Mais voilà le matelot +qui la prend par la main, et qui me crie d'un air joyeux: +«Regardes bien! voilà ma petite femme!» et elle, la voilà qui dit +aussi, moitié hardiesse et moitié honte, moitié riant, moitié +pleurant: «Oui, mon oncle, si vous voulez bien. -- Si je veux +bien! s'écriait M. Peggotty en roulant les yeux en extase à cette +idée, mon Dieu, comme si je désirais autre chose! -- Si vous +voulez bien; je suis plus raisonnable maintenant; j'y ai réfléchi +et je serai une bonne petite femme pour lui si je peux, c'est un +si bon garçon!» Là-dessus mistress Gummidge se met à battre des +mains comme au spectacle, et vous entrez. Voilà le fait, s'écria +M. Peggotty, «et vous entrez!» Cela s'est passé ici, à l'instant +même, et voilà l'homme qu'elle épousera aussitôt que son +apprentissage va être fini!» + +Ham trébucha tant qu'il put sous le coup de poing que M. Peggotty +lui lança, dans sa joie, comme une marque de confiance et +d'amitié; mais, se sentant obligé, en conscience, de nous dire +aussi quelque chose, voici ce qu'il se mit à balbutier avec +beaucoup de peine: + +«Elle n'était pas plus grande que vous, à votre premier voyage +ici, monsieur David, ... que je devinais déjà ce qu'elle +deviendrait... Je l'ai vue pousser... comme une fleur, messieurs. +Je donnerais ma vie pour elle... de tout coeur, avec bien du +plaisir... monsieur David. Elle est pour moi, messieurs... plus +que... elle est pour moi tout ce qu'il me faut, et plus que... +plus que je ne saurai jamais dire. Je l'aime de tout mon coeur. Il +n'y a pas un gentleman sur la terre... ni en mer non plus, qui +aime sa femme plus que je ne l'aime, quoiqu'il y ait bien des +pauvres diables comme moi qui pourraient... exprimer mieux... ce +qu'ils veulent dire.» + +J'étais ému de voir ce robuste et vigoureux garçon trembler +d'amour pour la petite créature qui lui avait gagné le coeur. +J'étais ému de la confiance simple et naturelle que M. Peggotty et +lui venaient de nous témoigner. J'étais ému du récit même. Toute +cette émotion n'était-elle pas, en grande partie, l'effet des +souvenirs de mon enfance, c'est ce que je ne sais pas. Je ne sais +pas si je n'étais pas venu avec quelque vague idée d'aimer encore +la petite Émilie, je sais seulement que j'étais heureux de tout ce +que je voyais, mais qu'au premier moment, c'était un plaisir d'une +nature si délicate, qu'un rien eût pu la changer en souffrance. + +Par conséquent, si c'eût été à moi de toucher avec quelque adresse +la corde qui vibrait dans tous les coeurs, je m'en serais bien mal +tiré. Mais heureusement Steerforth était là, et il y réussit avec +tant d'habileté, qu'en un instant nous nous trouvâmes tous aussi à +notre aise, aussi heureux que nous pouvions l'être. + +«Monsieur Peggotty, dit-il, vous êtes un excellent homme et vous +méritez bien d'être heureux comme vous l'êtes ce soir! Donnez-moi +une poignée de main, Ham, mon garçon, je vous fais mon compliment! +Une poignée de main aussi! -- Pâquerette, tisonnez le feu, et +faites-le flamber comme il faut! Monsieur Peggotty, si vous ne +décidez pas votre jolie nièce à venir reprendre la place au coin +du feu que j'abandonne pour elle, je m'en vais. Je ne voudrais pas +causer, pour tout l'or des Indes, un vide dans votre cercle ce +soir, et ce vide-là surtout!» + +M. Peggotty alla donc dans mon ancienne chambre chercher la petite +Émilie. Au commencement, elle ne voulait pas venir, et Ham +disparut pour s'en mêler. Enfin on l'amena près du feu; elle était +très-confuse et très-intimidée, mais elle se remit un peu en +remarquant les manières douces et respectueuses de Steerforth +envers elle, l'adresse avec laquelle il évitait tout ce qui +pouvait l'embarrasser, l'entrain avec lequel il entretenait +M. Peggotty de bateaux, de marées, de vaisseaux et de pêche; +l'appel qu'il fit à mes souvenirs à propos du temps où il avait vu +M. Peggotty chez M. Creakle, le plaisir qu'il avait à voir le +bateau et sa cargaison, enfin, la grâce et l'aisance avec +lesquelles il nous attira tous, par degré, dans un cercle +enchanté, où nous parlions sans embarras et sans gêne. + +À vrai dire, Émilie, pourtant, ne parla guère de toute la soirée, +mais elle écoutait, elle regardait; son visage était animé, elle +était charmante! Steerforth raconta l'histoire d'un terrible +naufrage que lui rappelait sa conversation avec M. Peggotty: il le +dépeignait avec le même feu que s'il était présent à la scène, et +les yeux de la petite Émilie étaient fixés sur lui, comme si elle +voyait aussi, dans ses traits, le spectacle qu'il décrivait si +bien. Il nous raconta ensuite une aventure comique qui lui était +arrivée, pour nous remettre de l'histoire du naufrage, et il y mit +autant de gaieté que si c'était un récit nouveau pour lui comme +pour nous; aussi la petite Émilie riait de tout son coeur, et +quand nous entendîmes le bateau retentir de cette douce musique, +nous nous mîmes tous à rire, Steerforth tout le premier, cédant à +l'entraînement d'une gaieté si franche et si naïve. Il fit chanter +ou plutôt mugir à M. Peggotty le chant du marin: + +_Quand le vent souffle, souffle, souffle._ + +Puis il chanta à son tour une chanson de matelot avec tant de +charme et de sentiment, qu'il me semblait presque que, cette fois- +ci, le vent qui gémissait autour de la maison, et qu'on entendait +murmurer au milieu du silence, n'était venu là que pour l'écouter. + +Quant à mistress Gummidge, il arracha cette victime de la +mélancolie à la contemplation de ses chagrins avec un succès que +personne n'avait obtenu depuis la mort du vieux (je le tiens de +M. Peggotty). Il lui laissa si peu le temps de gémir sur ses +misères, qu'elle dit le lendemain matin qu'il fallait qu'il l'eût +ensorcelée. + +N'allez pas croire, pourtant, qu'il gardât le monopole de +l'attention générale ou de la conversation. Quand la petite Émilie +eut repris courage et qu'elle commença, avec quelque embarras +encore, à me parler, à travers l'âtre, de nos promenades sur la +grève, et des coquilles et des cailloux que nous y avions +ramassés; quand je lui demandai si elle se souvenait combien je +lui étais dévoué, et que nous rougîmes tous deux en riant et en +pensant au bon temps passé qui semblait déjà si loin de nous, +Steerforth écoutait en silence et nous regardait d'un air pensif. +Elle était assise alors sur la vieille caisse, dans son petit +coin, près du feu; elle y resta toute la soirée; Ham était à côté +d'elle, à la place que j'occupais jadis. Je ne pus découvrir si +c'était encore un reste de ses taquineries d'autrefois, ou l'effet +d'une modestie timide occasionnée par notre présence, mais je +remarquai qu'elle resta toute la soirée près du mur, sans +s'approcher de lui une seule fois. + +Autant que je me rappelle, il était près de minuit quand nous +prîmes congé d'eux. On nous avait donné à souper du poisson séché +et des biscuits de mer; Steerforth, de son côté, avait sorti de sa +poche un flacon de genièvre de Hollande que nous avions bu entre +hommes (je puis dire entre hommes maintenant, sans rougir). Nous +nous séparâmes gaiement, et pendant qu'ils se pressaient tous à la +porte pour nous éclairer le plus longtemps possible, je vis les +yeux bleus de la petite Émilie qui nous regardait en se cachant +derrière Ham, et j'entendis sa douce voix nous recommander de +faire attention en nous en allant. + +«Quelle charmante petite personne! dit Steerforth en me prenant le +bras. Ma foi, c'est un endroit assez drôle, et de drôles de gens; +je ne suis pas fâché de les avoir vus: cela change. + +-- Et puis, nous avons eu du bonheur, ajoutai-je, d'arriver juste +à temps pour être témoins de leur joie à la perspective de ce +mariage. Je n'ai jamais vu des gens si heureux! Quel plaisir de +voir et de partager, comme nous l'avons fait, leur joie innocente! + +-- Il est un peu lourdaud, n'est-ce pas, pour épouser la petite?» +dit Steerforth. + +Il avait témoigné tant de sympathie au pauvre Ham et à tous les +autres, que je fus un peu blessé de la froideur de cette réponse +inattendue. Mais, en me retournant vivement, je vis sourire ses +yeux, et je repartis avec un grand soulagement: + +«Ah! Steerforth, riez, riez tant que vous voudrez, de ces pauvres +gens! taquinez miss Dartle ou essayez de plaisanter pour me cacher +vos sympathies véritables: cela m'est égal, je vous connais trop +bien. Quand je vois comme vous comprenez les pauvres gens, avec +quelle franchise vous pouvez prendre part à la joie d'un rude +pêcheur comme M. Peggotty, et vous prêter à la passion de ma +vieille bonne pour moi, je sens qu'il n'y a pas parmi les pauvres +une joie ou un chagrin, une seule émotion qui puisse vous être +indifférente, et mon affection et mon admiration pour vous, +Steerforth, en deviennent vingt fois plus fortes.» + +Il s'arrêta, me regarda en face, et me dit: + +«Pâquerette, je crois que vous parlez sérieusement, comme un +honnête garçon que vous êtes. Je voudrais bien que nous fussions +tous de même!» + +Un moment après, il chantait gaiement la chanson de M. Peggotty, +pendant que nous arpentions d'un bon pas la route de Yarmouth. + + + + +CHAPITRE XXII. + +Nouveaux personnages sur un ancien théâtre. + + +Steerforth passa plus de quinze jours avec moi à Yarmouth. Il est +inutile de dire que la plus grande partie de notre temps +s'écoulait de compagnie; pourtant il arrivait parfois que nous +nous séparions pendant quelques heures. Il était assez bon marin; +moi je ne l'étais guère, et quand il allait pêcher avec +M. Peggotty, ce qui était un de ses amusements favoris, je restais +en général à terre. J'étais aussi plus retenu que lui par suite de +ma résidence chez Peggotty: je savais qu'elle soignait M. Barkis +tout le jour, et je n'aimais pas à rentrer tard, tandis que +Steerforth qui couchait à l'hôtel était libre de ses actions, et +n'avait à consulter que ses fantaisies. Voilà comment je finis par +savoir qu'il donnait de petites régalades aux pêcheurs dans le +cabaret que fréquentait quelquefois M. Peggotty, à l'enseigne de +la _Bonne-volonté_, quand j'étais couché; et qu'il revêtait des +habits de matelot pour aller passer la nuit en mer au clair de la +lune, et rentrer à la marée du matin. Je savais du reste que sa +nature active et son humeur impétueuse trouvaient un grand plaisir +dans la fatigue corporelle et le mauvais temps, comme dans tous +les autres moyens nouveaux d'excitation qui pouvaient s'offrir à +lui; aussi ne fus-je pas étonné d'apprendre ces détails. Il y +avait encore une autre raison qui nous séparait quelquefois c'est +que je portais naturellement de l'intérêt à Blunderstone et +j'aimais à aller revoir les lieux témoins de mon enfance, tandis +que Steerforth, après m'y avoir accompagné une fois, ne se soucia +plus d'y retourner; si bien qu'à trois ou quatre reprises, dans +des occasions que je me rappelle parfaitement, nous nous séparâmes +après avoir déjeuné de bonne heure pour nous retrouver le soir +assez tard à dîner. Je n'avais aucune idée de la manière dont il +passait son temps dans l'intervalle, je savais seulement qu'il +était en grande faveur dans la ville, et qu'il trouvait vingt +façons de se divertir là où un autre n'aurait pu en découvrir une +seule. + +Pour moi, durant mes pèlerinages solitaires, je n'étais occupé +qu'à rappeler dans ma mémoire chaque pas de la route que j'avais +si souvent suivie, et à retrouver les endroits où j'avais vécu +jadis, sans jamais me lasser de les revoir. J'errais au milieu de +mes souvenirs comme ma mémoire l'avait fait si souvent déjà, et je +ralentissais le pas, comme j'y avais tant de fois arrêté mes +pensées quand j'étais bien loin de Blunderstone, sous l'arbre où +reposaient mes parents. Ce tombeau que j'avais regardé avec un tel +sentiment de compassion, quand mon père y dormait seul, près +duquel j'avais tant pleuré en y voyant descendre ma mère et son +petit enfant, ce tombeau que le coeur fidèle de Peggotty avait +depuis entretenu avec tant de soin qu'elle en avait fait un petit +jardin, attirait mes pas dans mes promenades, pendant des heures +entières. Il était dans un coin du cimetière, à quelques pas du +petit sentier, et je pouvais lire les noms sur la pierre en me +promenant, et en écoutant sonner l'heure à l'horloge de l'église, +qui me rappelait une voix devenue muette. Ces jours-là, mes +réflexions s'associaient toujours à la figure que j'étais destiné +à faire dans le monde, et aux choses magnifiques que je ne pouvais +manquer d'y accomplir. C'était le refrain qui répondait dans mon +âme à l'écho de mes pas, et je restais aussi fidèle à ces pensées +rêveuses que si j'étais venu retrouver à la maison ma mère vivante +encore, pour bâtir auprès d'elle mes châteaux en Espagne. + +Notre ancienne demeure avait subi de grands changements. Les vieux +nids abandonnés depuis si longtemps par les corbeaux avaient +complètement disparu, et les arbres avaient été taillés et rognés +de manière que je ne reconnaissais plus leurs formes. Le jardin +était en mauvais état, et la moitié des fenêtres de la maison +étaient fermées. Elle n'était habitée que par un pauvre fou, et +par les gens chargés de le soigner. Il passait sa vie à la fenêtre +de ma petite chambre qui donnait sur le cimetière, et je me +demandais si ses pensées, dans leur égarement, ne rencontraient +pas parfois les mêmes illusions qui avaient occupé mon esprit, +quand je me levais de grand matin en été, et que, vêtu seulement +de ma chemise de nuit, je regardais par cette petite fenêtre, pour +voir les moutons qui paissaient tranquillement aux premiers rayons +du soleil. + +Nos anciens voisins, M. et mistress Grayper étaient partis pour +l'Amérique du sud, et la pluie, en pénétrant par le toit dans leur +maison déserte, avait taché d'humidité les murs extérieurs. +M. Chillip s'était remarié; sa femme était une grande maigre qui +avait le nez aquilin; ils avaient un petit enfant très-délicat, +qui ne pouvait pas soutenir sa tête, avec deux yeux ternes et +fixes qui semblaient toujours demander pourquoi le pauvre petit +était venu au monde. + +C'était avec un singulier mélange de plaisir et de tristesse que +j'errais dans mon village natal, jusqu'au moment où le soleil +d'hiver commençant à baisser, m'avertissait qu'il était temps de +reprendre le chemin de la ville. Mais, quand j'étais de retour à +l'hôtel et que je me retrouvais à table avec Steerforth près d'un +feu ardent, je pensais avec délices à ma course de la journée. +J'éprouvais le même sentiment, quoique plus modéré, en rentrant le +soir dans ma petite chambre si propre, et je me disais en tournant +les pages du livre des Crocodiles toujours placé là sur une table, +que j'étais bien heureux d'avoir un ami comme Steerforth, une amie +comme Peggotty, et d'avoir trouvé dans la personne de mon +excellente et généreuse tante quelqu'un qui remplaçât si bien ceux +que j'avais perdus. + +Quand je revenais de mes longues promenades, le chemin le plus +court pour rentrer à Yarmouth était de prendre le bac. Je +débarquais sur la grève qui s'étend entre la ville et la mer, et +je traversais un espace vide; ce qui m'épargnait un long détour +par la grande route. Je trouvais sur mon chemin la maison de +M. Peggotty, et j'y entrais toujours un moment; Steerforth m'y +attendait d'ordinaire, et nous nous dirigions ensemble, à travers +le brouillard et la bise, vers les lumières de la ville qui +scintillaient dans le lointain. + +Un soir, il était tard, j'avais fait ma visite d'adieu à +Blunderstone, car nous nous préparions à retourner chez nous; je +trouvai Steerforth tout seul dans la maison de M. Peggotty; il +était assis devant le feu, d'un air pensif, et tellement absorbé +dans ses réflexions, qu'il ne m'entendit pas approcher. Il n'avait +pas besoin pour cela d'une rêverie bien profonde, car les pas ne +faisaient pas de bruit sur le sable, mais mon entrée même ne le +tira pas de ses méditations. J'étais près de lui, je le regardais, +et il continuait à rêver d'un air sombre. + +Il tressaillit si vivement quand je posai ma main sur son épaule +qu'il me fit tressaillir aussi. + +«Vous venez me saisir comme un revenant saisit sa victime, me dit- +il presque en colère. + +-- Il fallait bien m'annoncer d'une manière ou d'une autre, lui +répondis-je: est-ce que je vous ai fait tomber des nues? + +-- Non, non, répliqua-t-il. + +-- Ou remonter de je ne sais où? lui dis-je en m'asseyant près de +lui. + +-- Je regardais les figures qui se formaient dans le feu, +répondit-il. + +-- Mais vous allez me les gâter, je ne pourrai plus rien y voir, +lui dis-je, car il le remuait vivement avec un morceau de bois +enflammé, et les étincelles s'envolant par la petite cheminée +s'élançaient en pétillant dans les airs. + +-- Vous n'auriez rien vu, répliqua-t-il... Voilà le moment de la +journée que je déteste le plus: il ne fait ni nuit ni jour. Comme +vous revenez tard! où avez-vous donc été? + +-- Je suis allé prendre congé de ma promenade accoutumée. + +-- Et moi, je vous attendais ici, dit Steerforth, en jetant un +coup d'oeil autour de la chambre, en pensant qu'il faut que tous +les gens que nous avons vus si heureux ici le jour de notre +arrivée soient aujourd'hui, à en juger par l'air désolé de la +maison, dispersés, ou morts, ou menacés de je ne sais quel +malheur. David! plût à Dieu que j'eusse eu depuis vingt ans, pour +me diriger, les conseils judicieux d'un père! + +-- Qu'avez-vous donc, mon cher Steerforth? + +-- Je voudrais de tout mon coeur avoir été mieux conduit! Je +voudrais de tout mon coeur être en état de mieux me conduire moi- +même! s'écria-t-il.» + +Il y avait dans ses manières un découragement mêlé de colère qui +m'étonnait extrêmement. Je ne le reconnaissais plus du tout. + +«Mieux vaudrait être ce pauvre Peggotty, ou son lourdaud de neveu, +dit-il en se levant et en appuyant sa tête d'un air sombre sur la +cheminée, dont il regardait toujours fixement le feu, que d'être +ce que je suis, avec ma supériorité de fortune et d'éducation, +pour me mettre l'esprit à la torture, comme je viens de le faire +depuis une demi-heure dans cette barque du diable!» + +J'étais si confondu du changement dont j'étais témoin, que je ne +pus faire autre chose, au premier abord, que de le regarder en +silence, pendant qu'il contemplait toujours le feu, la tête +appuyée sur sa main. Enfin, je lui demandai, avec toute l'anxiété +que j'éprouvais, de me dire ce qui avait pu arriver pour le +contrarier d'une manière si extraordinaire, et de me permettre de +partager sa peine, si je ne pouvais espérer de lui donner d'utiles +conseils. Avant la fin de ma phrase il se mit à rire, d'un air +forcé d'abord, mais bientôt après avec un retour de franche +gaieté. + +«Ce n'est rien, Pâquerette, rien du tout, répliqua-t-il. Je vous +ai dit, quand nous étions à l'hôtel à Londres, que j'étais +quelquefois pour moi-même un très-maussade compagnon... J'ai eu +tout à l'heure un cauchemar; je suis sûr que j'ai fait un mauvais +rêve. Quelquefois, quand je m'ennuie, il me revient à l'esprit des +vieux contes de ma nourrice, que je prends d'abord au sérieux, +avant de les reconnaître pour ce qu'ils sont. Je crois que j'étais +là à me prendre pour le petit garçon méchant qui n'écoutait pas sa +bonne, et qui, pour la peine, a été mangé par des lions, parce que +des lions, vous savez, c'est bien plus poétique que des chiens. +C'est sans doute là ce que les vieilles commères appellent la +chair de poule, car je tremble encore des pieds à la tête. Je me +serai fait peur à moi-même. + +-- En ce cas vous pouvez vous vanter d'être la seule personne qui +ait pu vous faire peur. + +-- Peut-être bien; mais ça n'empêche pas que je puis avoir mes +sujets de craindre comme un autre, répondit-il. Allons, c'est +fini, on ne m'y reprendra plus, David; mais je vous le répète, mon +ami, il aurait été heureux pour moi, et pour d'autres aussi, que +j'eusse eu un peu de tête et de jugement pour me conduire.» + +Sa physionomie était en tout temps expressive, mais je ne lui +avais jamais vu porter des traces d'un sentiment aussi sérieux ni +aussi triste que lorsqu'il prononça ces paroles, le regard +toujours attaché sur la flamme. + +«N'en parlons plus, me dit-il, en faisant le geste de souffler +dans les airs, une plume, une paille, un fétu: + +_Maintenant c'est fini, je redeviens un homme._ + +comme Macbeth. Et à présent, à table! Pourvu que, comme Macbeth, +je n'aie pas troublé le festin par le plus beau désordre, ma +Pâquerette! + +-- Mais où donc sont-ils allés tous? qu'est-ce que cela veut dire? +m'écriai-je. + +-- Dieu le sait, dit Steerforth. Après avoir été jusqu'au bac pour +vous attendre, je suis revenu ici en flânant, et j'ai trouvé la +maison déserte; c'est ce qui m'a plongé dans les réflexions au +milieu desquelles vous m'avez trouvé.» + +L'arrivée de mistress Gummidge avec un panier au bras expliqua +pourquoi la maison était restée vide. Elle était sortie +précipitamment pour acheter quelque chose qui lui manquait, avant +le retour de M. Peggotty, qui devait revenir avec la marée, et +elle avait laissé la porte ouverte, de peur que Ham et Émilie, qui +devaient rentrer de bonne heure, n'arrivassent en son absence. +Steerforth, après avoir désopilé la rate de mistress Gummidge par +un salut des plus enjoués et une embrassade des plus comiques, +prit mon bras et m'entraîna précipitamment. + +En arrachant mistress Gummidge à la mélancolie, il avait repris +lui-même sa gaieté ordinaire, et ne fit que rire et plaisanter +tout le long du chemin. + +«Ainsi donc nous quittons demain cette vie de boucaniers? me dit- +il gaiement. + +-- Vous savez que nous en sommes convenus, répondis-je, et que nos +places sont arrêtées à la diligence? + +-- Oui, il n'y a pas moyen de faire autrement, je suppose, dit +Steerforth; j'avais presque oublié qu'il y eût autre chose à faire +dans le monde que de se balancer sur une barque. C'est ma foi bien +dommage! + +-- Au nouveau tout est beau, lui dis-je en riant. + +-- C'est possible, répliqua-t-il, quoique ce soit une observation +bien sarcastique pour un aimable chef-d'oeuvre d'innocence comme +mon jeune ami. Eh bien! je ne dis pas non: je suis capricieux, +David; je le sais et je l'avoue, mais cela n'empêche pas que je +sais battre le fer pendant qu'il est chaud. Savez-vous que je n'ai +pas perdu mon temps ici? Je parie que je suis en état de passer un +bon petit examen de pilote pour les eaux de Yarmouth! + +-- M. Peggotty dit que vous êtes un prodige, répliquai-je. + +-- Un phénomène nautique? reprit Steerforth en riant. + +-- Il n'y a pas de doute, et vous savez que c'est vrai; vous +mettez tant d'ardeur à tout ce que vous faites que vous y devenez +bientôt passé maître. Mais ce qui m'étonne toujours, Steerforth, +c'est que vous vous contentiez d'un emploi si mobile et si +capricieux de vos facultés. + +-- Me contenter? répondit-il gaiement. Je ne suis content de rien, +si ce n'est de votre naïveté, ma chère Pâquerette; quant à mes +caprices, je n'ai pas encore appris l'art de m'attacher à l'une de +ces roues sur lesquelles les Ixions de nos jours tournent +éternellement. J'ai manqué mon apprentissage, et cela ne m'importe +guère. À propos, savez-vous que j'ai acheté un bateau ici? + +-- Quel étrange garçon vous faites, Steerforth! m'écriai-je en +m'arrêtant, car c'était la première fois que j'en entendais +parler. Comme si vous déviez avoir jamais la fantaisie de revenir +ici! + +-- Je ne sais pas! l'endroit me plaît. En tous cas, continua-t-il, +en hâtant le pas, j'ai acheté un bateau qui était à vendre; c'est +un caboteur, à ce que dit M. Peggotty, et c'est lui qui le +commandera en mon absence. + +-- Maintenant, je comprends, Steerforth! dis-je avec ravissement. +Vous faites semblant d'avoir acheté ce bateau pour vous-même, mais +c'est en réalité pour rendre service à M. Peggotty; j'aurais dû le +deviner, vous connaissant comme je vous connais. Mon cher +Steerforth, comment vous dire tout ce que je pense de votre +générosité? + +-- Chut! dit-il en rougissant: moins vous en parlerez, mieux cela +vaudra. + +-- Quand je vous disais, m'écriai-je, qu'il n'y a pas une joie, un +chagrin ni une seule émotion de ces braves gens, qui pût vous être +indifférente? + +-- Oui, oui, répondit-il: vous m'avez déjà dit tout cela. N'en +parlons plus. En voilà assez.» + +Craignant de le fâcher en poursuivant un sujet qu'il traitait si +légèrement, je me contentai de continuer à y rêver, tout en +marchant plus vite encore qu'auparavant. + +«Il faut que ce bateau soit remis en état, dit Steerforth: je +chargerai Littimer d'y veiller, afin d'être sûr que tout soit fait +comme il faut. Vous ai-je dit que Littimer était arrivé? + +-- Non! + +-- Eh bien! il est venu ce matin avec une lettre de ma mère.» + +Nos yeux se rencontrèrent; je remarquai sa pâleur, qui descendait +jusqu'à ses lèvres, quoique son regard fût ferme et calme. Je +craignis que quelque altercation avec sa mère ne fût la cause de +la disposition d'esprit dans laquelle je l'avais trouvé près du +foyer solitaire de M. Peggotty; j'y fis une légère allusion. + +«Oh! non, dit-il en secouant la tête et en criant un peu. Pas le +moins du monde! je vous disais donc que cet homme est arrivé. + +-- Toujours le même? + +-- Toujours le même, repartit Steerforth, calme et froid comme le +pôle Nord. Il s'occupera du nouveau nom que je veux faire inscrire +sur le bateau. Il s'appelle pour le moment: _La Mouette de la +tempête_! M. Peggotty ne se soucie guère des mouettes. Je vais +changer son nom de baptême. + +-- Comment l'appellerez-vous? + +-- _La petite Émilie_.» + +Il me regardait toujours en face: je crus que c'était pour me +rappeler qu'il n'aimait pas à m'entendre extasier sur ses égards +pour les pauvres gens. Je ne pus m'empêcher de laisser voir sur +mon visage le plaisir que j'éprouvais; mais je ne dis que quelques +mots: le sourire reparut sur ses lèvres; il semblait soulagé d'un +fardeau. + +«Mais, voyez, dit-il en regardant devant lui, voilà la véritable +petite Émilie qui vient en personne! Et ce garçon avec elle! Sur +mon âme c'est un fidèle chevalier: il ne la quitte jamais.» + +Ham était à présent constructeur de bâtiments: il avait cultivé +son goût naturel pour ce métier où il était devenu un habile +ouvrier. Il portait ses vêtements de travail, et, malgré une +certaine rudesse, son air d'honnête et mâle franchise faisait de +lui un protecteur bien assorti pour la jolie petite personne qui +marchait à ses côtés. La loyauté de son visage, l'orgueil et +l'affection que lui inspirait Émilie rehaussaient sa bonne mine. +Je me disais, en les voyant s'avancer vers nous, qu'ils se +convenaient parfaitement sous tous les rapports. + +Elle quitta doucement le bras de son fiancé quand nous nous +arrêtâmes pour leur parler, et rougit en tendant la main à +Steerforth, puis à moi. Quand ils se remirent en route, après +avoir échangé quelques mots avec nous, elle ne reprit pas le bras +de Ham et marcha seule d'un air encore timide et embarrassé. +J'admirais la grâce et la délicatesse de ses manières, et +Steerforth semblait du même avis que moi, pendant que nous les +regardions s'éloigner au clair de la lune qui en était alors à son +premier quartier. + +Tout à coup une jeune femme passa près de nous: évidemment elle +les suivait. Nous ne l'avions pas entendue approcher, mais +j'aperçus son visage maigre, et il me sembla que j'en avais un +vague souvenir. Elle était légèrement vêtue, elle avait l'air +hardi et l'oeil hagard, un air de misère et de vanité; mais, pour +le moment, elle n'avait pas seulement l'air d'y penser; elle ne +songeait qu'à une chose, à les rattraper. Comme l'horizon +s'obscurcissant au loin ne nous permettait plus de distinguer +Émilie et son fiancé, la femme qui les suivait disparut aussi sans +avoir gagné sur eux du terrain, et nous ne vîmes plus que la mer +et les nuages. + +«C'est un fantôme bien sombre pour suivre la petite Émilie, dit +Steerforth qui restait là sans bouger; qu'est-ce que cela +signifie?» + +Il parlait à voix basse, et d'un accent qui me parut étrange. + +«Je suppose qu'elle veut leur demander l'aumône, répondis-je. + +-- Les mendiantes ne sont pas rares, dit Steerforth, mais il est +étonnant qu'une mendiante ait pris cette forme-là ce soir. + +-- Pourquoi donc? demandai-je. + +-- Tout simplement, dit-il après un moment de silence, parce que +justement je pensais à quelque chose de ce genre, quand elle a +paru. Je me demande d'où diable elle peut venir. + +-- De l'ombre que projette cette muraille, je suppose, dis-je en +montrant un mur qui surplombait la route sur laquelle nous venions +de déboucher. + +-- Enfin, la voilà disparue! répondit-il en regardant par-dessus +son épaule; puisse le malheur disparaître avec elle! Allons +dîner.» + +Mais il jeta de nouveau un regard par-dessus son épaule sur la +ligne de l'océan qui brillait au loin, et renouvela plusieurs fois +ce mouvement. Il marmotta encore quelques paroles entrecoupées +pendant le reste de notre promenade, et ne parut oublier cet +incident qu'en se trouvant gaiement à table, près d'un bon feu, à +la clarté des bougies. + +Littimer nous attendait et produisit sur moi son effet accoutumé. +Quand je lui dis que j'espérais que mistress Steerforth et miss +Dartle se portaient bien, il me répondit d'un ton respectueux (et +convenable, cela va sans dire), qu'il me remerciait, qu'elles +étaient assez bien et me faisaient leurs compliments. C'était +tout, et pourtant il semblait me dire aussi clairement que +possible: «Vous êtes bien jeune, Monsieur, vous êtes extrêmement +jeune.» + +Nous avions presque fini de dîner, quand il fit un pas hors du +coin de la chambre d'où il surveillait nos mouvements, ou plutôt +les miens, à ce qu'il me sembla, et il dit à son maître: + +«Pardon, Monsieur, miss Mowcher est ici. + +-- Qui donc? demanda Steerforth avec étonnement. + +-- Miss Mowcher, monsieur. + +-- Allons donc! que diable vient-elle faire ici? dit Steerforth. + +-- Il parait, monsieur, qu'elle est de ce pays-ci. Elle m'a dit +qu'elle faisait tous les ans une tournée par ici, dans l'exercice +de sa profession; je l'ai rencontrée dans la rue ce matin, et elle +désirait savoir si elle pourrait avoir l'honneur de se présenter +chez vous, après dîner, monsieur. + +-- Connaissez-vous la géante en question? Pâquerette,» demanda +Steerforth. + +Je fus obligé d'avouer, avec une certaine honte d'en être réduit +là devant Littimer, que je ne connaissais pas du tout miss +Mowcher. + +«Eh bien! vous allez faire sa connaissance, dit Steerforth, c'est +une des sept merveilles du monde... Quand miss Mowcher viendra, +faites-la entrer.» + +J'éprouvais quelque curiosité de connaître cette dame, d'autant +mieux que Steerforth partait d'un éclat de rire, chaque fois que +je parlais d'elle, et refusait positivement de répondre à toutes +les questions que je lui adressais sur ce sujet. Je restai donc +dans un état d'attente inquiète; on avait enlevé la nappe depuis +une demi-heure; nous étions près du feu avec une bouteille de vin +près de nous, quand la porte s'ouvrit, et qu'avec tout son calme +ordinaire Littimer annonça: + +«Miss Mowcher!» + +Je regardai du côté de la porte, mais je n'aperçus rien. Je +regardai encore, pensant que miss Mowcher tardait bien à paraître, +quand, à mon grand étonnement, je vis surgir près d'un canapé +placé entre la porte et moi, une naine âgée de quarante ou de +quarante-cinq ans, avec une grosse tête, des yeux gris très-malins +et des bras si courts que, pour mettre le doigt d'un air fin sur +son nez camus, en regardant Steerforth, elle fut obligée d'avancer +la tête pour appuyer son nez sur son doigt. Son double menton +était si gras que les rubans et la rosette de son chapeau +disparaissaient dedans. Elle n'avait point de cou, point de +taille, point de jambes, à vrai dire, car bien qu'elle fût au +moins de grandeur ordinaire, jusqu'à l'endroit où la taille aurait +dû se trouver, et bien qu'elle possédât des pieds comme tout le +monde, elle était si petite qu'elle se tenait devant une chaise +ordinaire comme devant une table, déposant sur le siège le sac +qu'elle portait. Cette dame, habillée d'une manière un peu +négligée, portant son nez et son doigt tout d'une pièce, par le +rapprochement pénible dont j'ai parlé; gardant la tête +nécessairement penchée d'un côté, et fermant un oeil de l'air le +plus malin, commença par fixer sur Steerforth ses oeillades +pénétrantes; après quoi elle laissa échapper un torrent de +paroles. + +«Ah! mon joli muguet, s'écria-t-elle en secouant sa grosse tête, +vous voilà donc ici! Oh! le méchant garçon! fi! que c'est vilain! +qu'est-ce que vous venez faire, si loin de chez vous? quelque +mauvais tour, je parie! Oh! vous êtes une maligne pièce, +Steerforth, et moi aussi, n'est-ce pas! Ah! ah! ah! vous auriez +parié cent livres sterling contre cinq guinées, n'est-ce pas, que +vous ne me retrouveriez pas ici! Eh bien! mon garçon, on me +retrouve partout. À droite, à gauche, dans tous les coins, comme +la demi-couronne que l'escamoteur cache dans le mouchoir d'une +dame. À propos de mouchoirs et de dames, c'est votre chère mère +qui doit être bien heureuse de vous avoir, mon mignon; j'en +mettrais bien ma main au feu, n'importe laquelle!» + +À cet endroit de son discours, miss Mowcher dénoua son chapeau, +rejeta les brides en arrière, et, tout essoufflée, s'assit sur un +tabouret devant le feu, se faisant de la table à manger une sorte +de dais qui étendait sur elle comme une tente d'acajou. + +«Ouf! continua-t-elle en appuyant ses mains sur ses petits genoux +et en me regardant d'un air fin, je suis trop forte, voilà le +fait, Steerforth. Quand j'ai monté un étage, j'ai autant de peine +à rattraper mon haleine que s'il s'agissait de tirer du puits un +seau d'eau. Si vous me voyiez regarder par la fenêtre du premier, +vous me prendriez pour une belle femme, n'est-ce pas? + +-- Mais je ne vous prends pas pour autre chose toutes les fois que +je vous vois, répliqua Steerforth. + +-- Allons! vaurien, taisez-vous, dit la petite créature en le +menaçant du mouchoir avec lequel elle s'essuyait la figure, pas +d'impertinence! Mais je vous donne ma parole que j'étais chez lady +Mithers la semaine dernière. En voilà une femme! comme elle se +conserve! et Mithers lui-même, qui est entré pendant que +j'attendais sa femme, en voilà un homme! comme il se conserve! et +sa perruque aussi, car il l'a depuis dix ans; si bien donc qu'il +s'est lancé si éperdument dans les compliments que je commençais à +croire que j'allais être obligée de sonner. Ah! ah! ah! c'est un +très-aimable mauvais sujet: quel dommage qu'il n'ait pas de +principes! + +-- Qu'est-ce que vous alliez faire chez lady Mithers? demanda +Steerforth. + +-- Je ne fais pas de cancans, mon cher enfant, répliqua-t-elle, en +mettant encore son doigt sur son nez avec une grimace et un +alignement d'yeux qui la faisait ressembler à un lutin de l'autre +monde. Cela ne vous regarde pas! Vous voudriez bien savoir si +j'empêche ses cheveux de tomber, si je les teins, si je lui mets +du rouge ou si j'arrange ses sourcils, n'est-ce pas? Eh bien! mon +mignon, vous saurez tout cela... quand je vous le dirai. Savez- +vous le nom de mon arrière grand-père? + +-- Non, dit Steerforth. + +-- Walker, mon cher enfant, répliqua mistress Mowcher, et il était +descendant d'une longue suite de Walker, ce qui fait que j'hérite +de tous les domaines de Hookey.» + +Je n'ai jamais rien vu d'aussi singulier que le clignement d'yeux +de miss Mowcher, si ce n'est son air d'assurance, qui n'était pas +moins extraordinaire. Elle avait aussi une manière toute +particulière de pencher sa tête d'un côté, en levant un oeil comme +les pies, quand elle écoutait ce qu'on lui disait, ou qu'elle +attendait une réponse à ses observations. Bref, je ne pouvais pas +en revenir, et je continuai à la regarder fixement, sans égard, je +le crains, pour les règles de la politesse. + +Elle avait réussi à tirer la chaise près d'elle, et elle plongea +son petit bras dans le sac, à plusieurs reprises, ramenant à la +surface, à chaque plongeon, une quantité de petites bouteilles, de +brosses, d'éponges, de peignes, de morceaux de flanelle, de fers à +friser, et d'autres instruments qu'elle amoncelait sur la chaise. +Elle s'arrêta tout d'un coup au milieu de cette occupation pour +dire à Steerforth, à ma grande confusion: + +«Comment s'appelle votre ami? + +-- M. Copperfield, dit Steerforth; il désire faire votre +connaissance. + +-- Eh bien! on lui donnera ce plaisir-là! Il me semblait bien +qu'il en avait envie, dit mistress Mowcher, s'approchant de moi en +riant, son sac à la main. Des joues comme des pêches! dit-elle en +se dressant sur la pointe des pieds pour atteindre à la hauteur de +mon visage. C'est tentant! j'aime beaucoup les pêches! Je suis +très-heureuse de faire votre connaissance, monsieur Copperfield, +je vous assure.» + +Je répondis que je me félicitais d'avoir l'honneur de faire la +sienne et que l'avantage était réciproque. + +«Ah! Dieu du ciel! comme nous sommes polis, s'écria miss Mowcher +en faisant un petit effort pour couvrir son large visage avec sa +petite main. Avouez qu'il y a terriblement de blague et de +cajoleries dans ce monde.» + +Ceci nous était adressé en manière de confidence à tous les deux, +tandis que la petite main quittait le visage et que le petit bras +disparaissait encore tout entier dans le sac. + +«Que voulez-vous dire, miss Mowcher? demanda Steerforth. + +-- Ah! ah! ah! quel tas d'enjôleurs nous faisons, n'est-ce pas, +mon cher enfant? répliqua la petite femme cherchant dans le sac, +un oeil en l'air et la tête de côté. Voyez donc! dit-elle en +tirant un petit paquet: «rognures des ongles d'un prince russe,» +le prince Alphabet-Sens-Dessus-Dessous, comme je l'appelle, car +son nom comprend toutes les lettres de l'alphabet, pêle-mêle. + +-- Le prince russe est un de vos clients, n'est-ce pas? dit +Steerforth. + +-- Je crois bien! mon fils, répliqua miss Mowcher; je lui coupe +les ongles deux fois par semaine! aux mains et aux pieds! + +-- Il paye bien, j'espère? dit Steerforth. + +-- Il parle du nez, mais il paye bien, dit miss Mowcher. Il n'y +regarde pas de près comme tous vos blancs-becs, à preuve la +longueur de ses moustaches, rouges par nature, mais noires grâce à +l'art. + +-- Grâce à votre art, naturellement?» dit Steerforth. + +Miss Mowcher cligna de l'oeil en signe d'assentiment. + +«Il a bien été obligé de m'envoyer chercher; il ne pouvait faire +autrement. Le climat faisait tort à la teinture; cela pouvait +encore aller en Russie, mais ici pas. Vous n'avez jamais vu de +prince aussi couleur de rouille que lui quand je l'ai entrepris. +Une barre de vieille ferraille. + +-- Est-ce que c'est lui que vous appeliez un enjôleur tout à +l'heure? demanda Steerforth. + +-- Oh! vous êtes une fine mouche! répliqua miss Mowcher en +branlant vivement la tête. J'ai dit que nous faisions tous en +général un tas d'enjôleurs; et je vous ai montré les ongles du +prince à preuve. C'est que, voyez-vous, les ongles du prince me +servent plus dans les familles que tous mes talents ensemble. Je +les porte toujours avec moi: C'est ma lettre de recommandation. Si +miss Mowcher coupe les ongles du prince, tout est dit. Je les +donne aux jeunes personnes qui les mettent dans des albums, je +crois. Ah! ah! ah! ma parole d'honneur, tout l'édifice social +(comme disent ces messieurs quand ils font des discours au +parlement) ne repose que sur des ongles de princes,» dit cette +petite femme en essayant de croiser les bras et en secouant sa +grosse tête. + +Steerforth riait de tout son coeur et moi aussi. Miss Mowcher +continuait à branler la tête qu'elle portait de côté et à regarder +d'un oeil en l'air, pendant qu'elle clignait de l'autre. + +«C'est bel et bon, dit-elle en frappant sur ses petits genoux et +en se levant, mais tout cela ne fait pas les affaires. Voyons, +Steerforth, une exploration des régions polaires et finissons-en.» + +Elle choisit alors deux ou trois de ses légers instruments avec +une petite fiole, et demanda, à ma grande surprise, si la table +était solide. Sur la réponse affirmative de Steerforth, elle +approcha une chaise, et me demandant de lui donner la main, elle +monta assez lestement sur la table comme sur un théâtre. + +«Si l'un de vous a vu le bas de ma cheville, dit-elle, une fois +arrivée en sûreté, il n'a qu'à le dire, et je vais me pendre. + +-- Je n'ai rien vu, dit Steerforth. + +-- Ni moi, ajoutai-je. + +-- Eh bien! alors, s'écria miss Mowcher, je consens à vivre. +Allons, mon fils, venez vous mettre entre les mains de +l'exécuteur.» + +Steerforth, cédant à son appel, s'assit le dos contre la table, et +tournant de mon côté son visage, il soumit sa tête à l'examen de +la naine, évidemment sans autre but que de nous amuser. C'était un +curieux spectacle que de voir miss Mowcher penchée sur lui et +examinant ses beaux cheveux bruns, à l'aide d'une loupe qu'elle +venait de tirer de sa poche. + +«Vous faites un joli garçon, allez! dit miss Mowcher après un +court examen; sans moi vous seriez chauve comme un moine avant la +fin de l'année. Je ne vous demande qu'une dernière minute, et je +vais laver vos cheveux avec une eau qui vous les conservera dix +ans.» + +En même temps elle versa le contenu de sa fiole sur un petit +morceau de flanelle, puis imbibant de la même préparation une des +petites brosses, elle commença à frotter la tête de Steerforth +avec une activité incomparable, toujours parlant, sans +discontinuer. + +«Vous connaissez Charlot Pyegrave, le fils du duc, dit-elle; vous +savez bien? et elle regarda Steerforth par-dessus sa tête. + +-- Oui, un peu, dit Steerforth. + +-- En voilà un homme! en voilà des favoris! Si ses jambes étaient +seulement aussi droites, elles seraient sans égales. Croiriez-vous +qu'il a voulu essayer de se passer de moi? un officier des gardes! +comprend-on ça? + +-- Il était donc fou? dit Steerforth. + +-- Cela m'en a tout l'air; mais fou ou non, il a voulu en faire +l'essai, répliqua miss Mowcher. Que fait-il, je vous prie? il +entre chez un parfumeur, et demande une bouteille d'eau de +Madagascar. + +-- Charlot? + +-- Charlot en personne. Mais on n'avait pas d'eau de Madagascar. + +-- Qu'est-ce que c'est que ça? quelque chose pour boire? demanda +Steerforth. + +-- Pour boire? répliqua miss Mowcher en s'arrêtant pour lui donner +un petit soufflet. Pour arranger lui-même ses moustaches, vous +savez? Il y avait une femme dans la boutique, un peu âgée, un vrai +Cerbère, qui n'avait jamais entendu ce nom-là. «Pardon, monsieur, +dit le Cerbère à Charlot, ce n'est pas... ce n'est pas du rouge, +par hasard? -- Du rouge! dit Charlot au Cerbère, que voulez-vous +que je fasse de votre rouge? -- Pardon, monsieur, dit le Cerbère, +mais on nous demande cet article-là sous tant de noms différents, +que je pensais que c'en était peut-être un de plus.» Voilà, mon +cher enfant, continua miss Mowcher en frottant toujours de toutes +ses forces, voilà un autre échantillon de ces jolis enjôleurs dont +je vous parlais tout à l'heure. Je ne dis pas que je ne m'en mêle +pas comme un autre, peut-être même plus qu'un autre, peut-être +moins; mais motus! mon garçon, cela ne vous regarde pas. + +-- De quoi dites-vous que vous vous mêlez? du commerce en rouge? +dit Steerforth. + +-- Vous n'avez qu'à additionner ceci et cela, mon cher élève, dit +la rusée miss Mowcher en touchant le bout de son nez; faites-en +une règle de trois multipliée par les secrets de commerce, et cela +vous donnera pour produit le résultat demandé. Je dis que je me +mêle un peu d'enjôler aussi dans mon genre. Il y a des douairières +qui m'appellent soi-disant pour avoir du baume pour les lèvres; +telle autre me demande des gants; une troisième, une chemisette; +une dernière, un éventail. Moi, je donne à tout cela le nom +qu'elles veulent. Je leur fournis l'article demandé; mais nous +nous gardons si bien le secret l'une à l'autre, et faisons si +bonne contenance, ma foi! qu'elles ne se gêneraient pas plus pour +se pommader de leur rouge devant le monde que devant moi. Je vais +chez elles, n'ont-elles pas le front de me dire quelquefois, avec +un bon doigt de rouge sur la figure, pour le moins: «Quelle mine +me trouvez-vous, miss Mowcher? ne suis-je pas un peu pâle?» Ah! +ah! ah! en voilà encore des enjôleuses; qu'en dites-vous, mon +garçon?» + +Jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai rien vu qui approchât de +miss Mowcher debout sur la table à manger, riant de cette bonne +plaisanterie, et frottant sans relâche le crâne de Steerforth, +pendant qu'elle clignait de l'oeil de mon côté, en me regardant +par-dessus la tête. + +«Ah! par exemple, on ne demande pas beaucoup ces articles-là de ce +côté-ci, dit-elle. Voilà qui m'étonne. Je n'ai pas vu une jolie +femme depuis que je suis ici, Steerforth. + +-- Non? dit Steerforth. + +-- Pas seulement l'ombre, répliqua miss Mowcher. + +-- Nous pourrions lui en montrer le corps en substance, je pense, +dit Steerforth en tournant les yeux vers moi. N'est-ce pas, +Pâquerette? + +-- Bien certainement, répondis-je. + +-- Ah! ah! dit la petite créature en me regardant d'un oeil +perçant, puis en jetant un coup d'oeil sur Steerforth, ah! ah!» + +La première exclamation semblait une question adressée à tous +deux, la seconde était évidemment à l'adresse de Steerforth seul. +Ne recevant de l'un ni de l'autre la réponse qu'elle espérait sans +doute, elle continua de frotter en penchant la tête et en tournant +un oeil vers le plafond, comme si elle cherchait dans les airs la +réponse qui lui faisait défaut ici-bas, et qu'elle s'attendit à la +voir apparaître immédiatement. + +«Une soeur à vous, monsieur Copperfield? s'écria-t-elle après un +moment de silence et en conservant toujours la même attitude; une +soeur à vous? + +-- Non, dit Steerforth sans me laisser le temps de répondre, point +du tout. Au contraire, M. Copperfield a eu lui-même beaucoup de +goût pour elle ou je me trompe fort. + +-- Et c'est passé? répliqua miss Mowcher. Il est donc volage? +quelle honte! + +_Il a sucé le suc de chaque fleur, +Portant partout son inconstante ardeur +Jusqu'au jour où, belle Marie, +Vous l'avez fixé pour la vie._ + +Qu'en dites-vous? est-ce bien Marie qu'elle s'appelle?» + +Cette question tombait si brusquement sur moi, et l'espèce de +lutin qui me l'adressait me regardait d'un air si rusé, que je fus +tout à fait déconcerté pendant un moment. + +«Non, miss Mowcher, répondis-je, elle s'appelle Émilie. + +-- Ah! ah! dit-elle du même ton. Voyez-vous ça? Je suis sûre que +vous me trouvez bien bavarde, n'est-ce pas, monsieur Copperfield? +Mais n'ayez pas peur, je suis discrète.» + +Son ton et ses regards avaient une signification qui ne me +plaisaient pas dans la circonstance. Je lui dis donc d'un air plus +grave que celui que nous avions pris jusqu'alors: + +«Elle est aussi vertueuse qu'elle est jolie; elle doit épouser un +excellent et digne homme de sa condition. Si je l'aime pour sa +beauté, je ne l'estime pas moins pour son bon sens. + +-- Bien parlé! dit Steerforth. Écoutez, écoutez! maintenant, ma +chère Pâquerette, je vais éteindre la curiosité de cette petite +Fatime, pour qu'elle n'aille pas se mettre martel en tête... C'est +une jeune fille qui est pour le moment en apprentissage, miss +Mowcher, chez Omer et Joram, marchands de nouveautés, de modes, +etc., dans cette ville. Vous entendez bien? Omer et Joram! Elle +est fiancée, comme mon ami vous l'a dit, à son cousin, nom de +baptême, Ham; nom de famille, Peggotty; état, constructeur de +bâtiments, de la même ville. Elle vit avec un de ses parents; nom +de baptême, inconnu; nom de famille, Peggotty; état, marin, de la +même ville. C'est la plus jolie et la plus charmante petite fée +qu'on puisse voir: je la trouve, comme mon ami... extrêmement +jolie. Si ce n'était que j'aurais l'air de rabaisser son fiancé, +ce qui déplairait à mon ami, j'ajouterais qu'il me semble qu'elle +déroge, qu'elle aurait pu trouver un meilleur parti, et qu'elle +était née pour être une dame, ma parole d'honneur!» + +Miss Mowcher écouta ces paroles, qui furent prononcées lentement +et distinctement, en penchant sa tête de côté et en cherchant +toujours de l'oeil la réponse qu'elle attendait. Quand il eut +fini, elle reprit tout à coup son activité, et recommença à +bavarder avec une volubilité étonnante. + +«Oh! voilà toute l'histoire? s'écria-t-elle en coupant les favoris +de son client, avec une petite paire de ciseaux qu'elle faisait +voltiger autour de sa tête dans toutes les directions, très-bien! +très-bien! c'est tout un roman. Cela devrait finir par «et ils +vécurent heureux,» n'est ce pas? Ah! comment donc dit-on aux +petits jeux? «J'aime mon amie par E, parce qu'elle est +Enchanteresse; je déteste mon amie par E, parce qu'elle est +Engagée; je l'ai menée à l'enseigne de l'Enjôleur, et je l'ai +régalée d'un Enlèvement; elle s'appelle Émilie, et elle demeure +dans l'Est.» Ah! ah! ah! monsieur Copperfield, n'est-ce pas que +vous me trouvez bien folichonne?» + +Elle n'attendit pas ma réponse, et, se contentant de me regarder +de l'air le plus rusé, elle continua sans reprendre haleine: + +«Là! s'il y a jamais eu un mauvais sujet peigné et arrangé dans la +perfection, c'est bien vous, Steerforth. S'il y a une caboche au +monde que je connaisse comme ma poche, c'est la vôtre. M'entendez- +vous, mon garçon? Je vous connais, dit-elle en se penchant sur +lui. Maintenant votre affaire est jugée; huissier appelez celle +qui suit sur le rôle, comme nous disons à la Cour; si +M. Copperfield veut prendre votre place, je vais l'opérer à son +tour. + +-- Qu'en dites-vous, Pâquerette? demanda Steerforth en riant et en +me cédant son siège; voulez-vous un petit coup de peigne? + +-- Je vous remercie, miss Mowcher, pas ce soir. + +-- Ne refusez pas, dit la petite femme en me regardant d'un air de +connaisseur, un peu plus de sourcils! + +-- Merci, répliquai-je, une autre fois. + +-- Il leur faudrait un centimètre plus près de la tempe, dit miss +Mowcher, c'est l'affaire de quinze jours au plus. + +-- Non, merci. Pas pour le moment. + +-- Et vous ne voulez pas une petite houppe, reprit-elle, non? Eh +bien! laissez-moi seulement relever l'échafaudage de votre +chevelure, après cela nous passerons aux favoris. Allons!» + +Je ne pus m'empêcher de rougir tout en refusant, car je sentais +qu'elle venait de toucher là mon côté faible. Mais miss Mowcher, +voyant que je n'étais pas disposé à subir les améliorations que +son art pouvait apporter dans ma personne, et que je résistais, +pour le moment du moins, aux séductions de la petite fiole qu'elle +tenait en l'air à mon intention, me dit que nous ne tarderions pas +à nous revoir, et me demanda la main pour descendre de son poste +élevé. Grâce à ce secours, elle descendit très-lestement et +commença à replier son double menton par-dessus les cordons de son +chapeau. + +«Je vous dois...? dit Steerforth. + +-- Cinq shillings, dit miss Mowcher, et c'est pour rien, mon +garçon. N'est-ce pas que je suis bien folichonne, monsieur +Copperfield?» + +Je répondis poliment par un, «mais non.» Ce qui ne m'empêchait pas +de protester intérieurement contre cet aveu pusillanime, quand je +la vis l'instant d'après jeter en l'air sa pièce de cinq +shillings, la rattraper comme un escamoteur et la glisser dans sa +poche en frappant dessus. + +«C'est là la petite caisse, dit miss Mowcher, qui s'approcha +ensuite de la chaise, et remit dans le sac tous les menus objets +qu'elle en avait sortis. Voyons, dit-elle, ai-je bien toutes mes +affaires? Il me semble que oui. Il ne serait pas agréable de se +trouver dans la situation de Ned Bradwood, quand on le mena à +l'église pour lui faire épouser quelqu'un, comme il disait, et +qu'on avait oublié la mariée. Ah! ah! ah! un franc mauvais sujet +que ce Ned, mais il est si drôle! Maintenant je sais que je vais +vous briser le coeur, mais je suis obligé de vous quitter. Prenez +votre courage à deux mains et tâchez de supporter ce coup. +Bonsoir, monsieur Copperfield! soignez-vous bien, Jockey de +Norfolk! Ai-je assez babillé! C'est votre faute, petits coquins. +Allez, je vous pardonne! Boun'soir comme disait Bob, après sa +première leçon de français, «Boun'soir, mes enfants!» + +Son sac suspendu à son bras, et jacassant toujours, elle s'avança +en se balançant vers la porte, et s'arrêta tout à coup pour +demander si nous ne voulions pas une mèche de ses cheveux. «Vous +devez me trouver bien folichonne?» dit-elle en guise de +commentaire à cette proposition, et elle disparut le doigt appuyé +sur son nez. + +Steerforth riait si fort que je ne pus m'empêcher d'en faire +autant; je ne sais sans cela si j'aurais ri. Après cette explosion +de gaieté qui dura un moment, il me dit que miss Mowcher avait une +clientèle très-étendue, et qu'elle se rendait utile à quantité de +gens de toute manière. Il y avait des personnes qui la traitaient +légèrement comme un échantillon des excentricités de la nature, +mais elle avait l'esprit observateur et fin autant que qui que ce +fût; si elle avait les bras courts, elle n'en avait pas moins le +nez long. Il ajouta qu'elle avait dit la vérité en se vantant +d'être à la fois à droite, à gauche et en tous lieux, car elle +faisait de temps en temps des excursions en province; elle y +ramassait toujours quelques pratiques et finissait par connaître +tout le monde. Je lui demandai quel était son caractère, si la +malignité en faisait le fond, et si sa sympathie se trouvait en +général du bon côté; mais voyant que mes questions n'avaient pas +le don de l'intéresser, après deux ou trois tentatives +malheureuses, je renonçai à les renouveler. Au lieu de ce que je +lui demandais, il se contenta de me conter en l'air une foule de +détails sur son habileté et ses profits; il m'apprit même qu'elle +était très-adroite à poser des ventouses dans le cas où j'aurais +besoin de lui demander ce genre de service. + +Miss Mowcher fut donc le principal sujet de notre conversation ce +soir-là, et en nous séparant pour la nuit, Steerforth se pencha +encore sur la rampe de l'escalier, pendant que je descendais, pour +me répéter «Boun'soir.» + +Je fus très-étonné, en arrivant devant la maison de M. Barkis, de +trouver Ham qui marchait en long et en large, et plus surpris +encore d'apprendre que la petite Émilie était chez sa tante. Je +demandai naturellement pourquoi Ham n'entrait pas au lieu de se +promener en long et en large dans la rue. + +«Voyez-vous, monsieur David, dit-il en hésitant, c'est qu'Émilie +est en train de parler avec quelqu'un. + +-- J'aurais cru, dis-je en souriant, que c'était une raison de +plus pour que vous y fussiez aussi, Ham. + +-- Oui, monsieur David, c'est vrai, en général, répliqua-t-il, +mais voyez-vous, monsieur David, dit-il en baissant la voix et en +parlant d'un ton grave, c'est une jeune femme, monsieur, une jeune +femme qu'Émilie a connue autrefois, et qu'elle ne doit plus voir.» + +Ses paroles furent un trait de lumière qui vint éclairer mes +doutes sur la personne que j'avais vue suivre Émilie quelques +heures auparavant. + +«C'est une pauvre femme, monsieur David, qui est vilipendée par +toute la ville, de droite et de gauche. Il n'y a pas un mort dans +le cimetière dont le revenant soit plus capable de faire sauver +tout le monde. + +-- N'est-ce pas elle que j'ai vue ce soir sur la plage, après vous +avoir quitté? + +-- Qui nous suivait? dit Ham. C'est probable, monsieur David. Je +ne savais pas qu'elle fût là, mais elle s'est approchée de la +petite fenêtre d'Émilie quand elle a vu la lumière, et elle disait +tout bas: «Émilie, Émilie, pour l'amour du Christ, ayez un coeur +de femme avec moi. J'ai été jadis comme vous!» C'étaient là des +paroles bien solennelles, monsieur David: comment refuser de +l'entendre? + +-- Vous avez bien raison, Ham. Et Émilie, qu'a-t-elle fait? Émilie +a dit: «Marthe, est-ce vous? Marthe, est-il possible que ce soit +vous!» car elles avaient travaillé ensemble pendant longtemps chez +M. Omer. + +«Je me souviens d'elle, m'écriai-je, car je me rappelais une des +deux filles que j'avais vues la première fois que j'étais allé +chez M. Omer. Je me souviens parfaitement d'elle. + +-- Marthe Endell, dit Ham: elle a deux ou trois ans de plus +qu'Émilie, mais elles ont été à l'école ensemble. + +-- Je n'ai jamais su son nom: pardon de vous avoir interrompu. + +-- Quant à cela, monsieur David, dit Ham, l'histoire n'est pas +longue: la voilà tout entière dans ce peu de mots: «Émilie, +Émilie, pour l'amour du Christ, ayez un coeur de femme avec moi. +J'ai été jadis comme vous!» Elle voulait parler à Émilie: Émilie +ne pouvait lui parler à la maison, car son bon oncle venait de +rentrer, et quelque tendre, quelque charitable qu'il soit, il ne +voudrait pas, il ne pourrait pas, monsieur David, voir ces deux +jeunes filles à côté l'une de l'autre, pour tous les trésors qui +sont cachés dans la mer.» + +Je savais bien que c'était vrai. Ham n'avait pas besoin de me le +dire. + +Émilie écrivit donc au crayon sur un petit morceau de papier, et +lui passa son billet par la fenêtre. + +«Montrez ceci, dit-elle, à ma tante mistress Barkis, et elle vous +fera asseoir au coin du feu pour l'amour de moi jusqu'à ce que mon +oncle soit sorti et que je puisse aller vous parler.» Puis elle me +dit ce que je viens de vous raconter, monsieur David, en me +demandant de l'amener ici. «Que pouvais-je faire? Elle ne devrait +pas connaître une femme comme ça, mais comment voulez-vous que je +lui refuse quelque chose quand elle se met à pleurer?» + +Il plongea la main dans la poche de sa grosse veste et en tira +avec grand soin une jolie petite bourse. + +«Et si je pouvais lui refuser quelque chose quand elle se met à +pleurer, monsieur David, dit Ham, en étalant soigneusement la +petite bourse dans sa main calleuse, comment aurais-je pu lui +refuser de porter cela ici, quand je savais si bien ce qu'elle en +voulait faire? Un petit joujou comme ça, dit Ham en regardant la +bourse d'un air pensif, et si peu garni d'argent! chère Émilie!» + +Je lui donnai une poignée de main quand il eut remis la bourse +dans sa poche, car je ne savais comment lui exprimer mieux ma +sympathie, et nous continuâmes à marcher de long en large, gardant +le silence pendant quelques minutes. La porte s'ouvrit alors; +Peggotty parut et fit signe à Ham d'entrer. J'aurais voulu rester +en arrière, mais elle revint me prier d'entrer aussi. Je n'en +aurais pas moins évité de passer par la chambre où l'on était +réuni, mais ils étaient dans cette cuisine proprette dont j'ai +parlé et la porte de la rue y donnait directement, en sorte que je +me trouvai au milieu du groupe avant de savoir où j'allais. + +La jeune fille que j'avais vue sur la plage était près du feu. +Elle était assise par terre, la tête et le bras appuyés sur une +chaise qu'Émilie venait de quitter, j'imagine, et sur laquelle +elle avait tenu sans doute la tête de la pauvre abandonnée posée +sur ses genoux. Je vis à peine sa figure, ses cheveux étaient +épars comme si elle les avait défaits de ses propres mains. +Cependant je pus voir qu'elle était jeune et qu'elle avait un beau +teint. Peggotty avait pleuré, la petite Émilie aussi. Pas un mot +ne fut prononcé au moment de notre arrivée, et le tic tac de la +vieille horloge hollandaise à côté du dressoir semblait deux fois +plus fort qu'à l'ordinaire dans ce profond silence. + +Émilie parla la première. + +«Marthe voudrait aller à Londres, dit-elle à Ham. + +-- Pourquoi à Londres? répondit Ham.» + +Il était debout entre elles et regardait la jeune fille étendue à +terre, avec un mélange de compassion pour elle et de déplaisir de +la voir dans la société de celle qu'il aimait tant. Je me suis +toujours rappelé ce regard. Ils parlaient tout bas l'un et l'autre +comme si elle était malade, mais on entendait tout distinctement, +quoique leurs voix s'élevassent à peine au-dessus d'un murmure. + +«Je serai mieux là qu'ici, dit tout haut une troisième voix, celle +de Marthe, qui restait toujours à terre. Personne ne m'y connaît: +tout le monde me connaît ici. + +-- Que fera-t-elle là-bas?» demanda Ham. Elle se souleva, le +regarda un moment d'un air sombre, puis, baissant la tête de +nouveau, elle se passa le bras droit autour de son cou, avec une +expression de douleur aussi vive que si elle était dans l'agonie +de la fièvre, ou qu'elle vînt de recevoir un plomb mortel. + +«Elle tâchera de se bien conduire, dit la petite Émilie. Vous ne +savez pas tout ce qu'elle nous a dit. N'est-ce pas, ma tante, ils +ne peuvent pas savoir?» + +Peggotty secoua la tête d'un air de compassion. + +«Oui, je tâcherai, dit Marthe, si vous voulez m'aider à m'en +aller. Je ne puis toujours faire pis qu'ici. Peut-être me +conduirai-je mieux. Oh! dit-elle avec un frisson de terreur, +arrachez-moi de ces rues où tout le monde me connaît depuis mon +enfance!» + +Émilie étendit la main, je vis que Ham y plaçait un petit sac. +Elle le prit, croyant que c'était sa bourse, et fit un pas en +avant; puis, reconnaissant son erreur, elle revint à lui (il +s'était retiré près de moi) en lui montrant ce qu'il venait de lui +donner. + +«C'est à vous, Émilie, lui dit-il. Je n'ai rien au monde qui ne +soit à vous, ma chère, et je n'ai de plaisir qu'en vous.» + +Les yeux d'Émilie se remplirent encore de larmes, mais elle se +détourna, puis s'approcha de Marthe. Je ne sais ce qu'elle lui +donna. Je la vis se pencher sur elle et lui mettre de l'argent +dans son tablier. Elle prononça quelques mots à voix basse et lui +demanda si c'était suffisant. «Plus que suffisant,» dit l'autre; +et, prenant sa main, elle la baisa. + +Alors Marthe se leva et, s'enveloppant dans son châle, elle y +cacha son visage et s'avança lentement vers la porte en pleurant à +chaudes larmes. Elle s'arrêta un moment avant de sortir, comme si +elle voulait dire quelque chose et retourner en arrière, mais pas +une parole ne s'échappa de ses lèvres. Elle sortit en poussant +seulement par-dessous son châle le même gémissement sourd et +douloureux. + +Quand la porte se referma, la petite Émilie jeta sur nous un +regard rapide, puis cacha sa tête dans ses mains et se mit à +sangloter. + +«Allons, Émilie, dit Ham en lui tapant doucement sur l'épaule, +allons, ma chère, ne pleurez pas ainsi. + +-- Oh! s'écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, je ne suis pas +aussi bonne fille que je le devrais, Ham! Je sais que je ne suis +pas toujours reconnaissante comme je le devrais. + +-- Que si, que si, vous êtes reconnaissante, dit Ham, j'en suis +sûr. + +-- Non, dit la petite Émilie en sanglotant et en secouant la tête. +Je ne suis pas aussi bonne fille que je le devrais, à beaucoup +près, à beaucoup près!» + +Et elle pleurait toujours comme si son coeur allait se briser. + +«Je mets trop souvent votre affection à l'épreuve, je le sais +bien, continua-t-elle. Je suis maussade et capricieuse avec vous, +quand je devrais être tout le contraire. Ce n'est pas vous qui +seriez comme cela avec moi! Pourquoi donc suis-je ainsi avec vous, +quand je ne devrais penser qu'à vous montrer ma reconnaissance et +à tâcher de vous rendre heureux! + +-- Vous me rendez toujours heureux, dit Ham. Je suis heureux quand +je vous vois, ma chère. Je suis heureux tout le jour, en pensant à +vous. + +-- Ah! cela ne suffit pas, s'écria-t-elle. Cela vient de votre +bonté et non de la mienne. Oh! vous auriez eu plus de chances de +bonheur, Ham, si vous en aviez aimé une autre, une créature plus +sensée et plus digne de vous, une femme à vous, tout entière, et +non pas vaine et variable comme moi. + +-- Pauvre petit coeur! dit Ham à voix basse, Marthe l'a toute +bouleversée. + +-- Je vous en prie, ma tante, balbutia Émilie, venez ici, que +j'appuie ma tête sur votre épaule. Je suis bien malheureuse ce +soir, ma tante. Je sens bien que je ne suis pas aussi bonne fille +que je devrais être!» + +Peggotty s'était hâtée de s'asseoir auprès du feu: Émilie à genoux +près d'elle, les bras passés autour de son cou, la regardait d'un +air suppliant. + +«Oh! je vous en prie, ma tante, venez-moi en aide! Ham, mon ami, +essayez aussi de me venir en aide! Monsieur David, pour l'amour du +temps passé, je vous en prie, essayez de me venir en aide! Je veux +devenir meilleure que je ne suis! Je voudrais me sentir mille fois +plus reconnaissante. Je voudrais me rappeler toujours quel bonheur +c'est d'être la femme d'un excellent homme, et de mener une vie +paisible. Oh! mon coeur, mon coeur!» + +Elle cacha sa tête sur le sein de ma vieille bonne, et cessant cet +appel suppliant qui, dans son angoisse, tenait à la fois de la +femme et de l'enfant, comme toute sa personne, comme le caractère +de sa beauté même, elle continua de pleurer en silence, pendant +que Peggotty l'apaisait comme un baby qui pleure. + +Peu à peu elle se calma, et nous pûmes la consoler en lui parlant +d'abord d'un ton encourageant, puis en la plaisantant un peu; si +bien qu'elle commença à relever la tête et à parler aussi. Elle en +vint bientôt à sourire, puis à rire, puis à s'asseoir, un peu +honteuse; alors Peggotty remit en ordre ses boucles éparses, lui +essuya les yeux et lui rangea ses vêtements, de peur que son +oncle, en la voyant rentrer, ne demandât pourquoi sa fille chérie +avait pleuré. + +Je lui vis faire ce soir-là ce que je ne lui avais jamais vu +faire. Je la vis embrasser innocemment son fiancé, puis se presser +contre ce tronc robuste comme pour y chercher son plus sûr appui. +Lorsqu'ils s'en allaient et que je les regardais s'éloigner à la +clarté de la lune, en comparant dans mon esprit ce départ et celui +de Marthe, je vis qu'elle lui tenait le bras à deux mains et +qu'elle se serrait contre lui, comme pour ne point le quitter. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +Je corrobore l'avis de M. Dick et je fais choix d'une profession. + + +En me réveillant le lendemain matin, je pensai longtemps à la +petite Émilie et à l'émotion qu'elle avait montrée la veille au +soir, après le départ de Marthe. Il me semblait que j'étais entré +dans une confidence sacrée, en me trouvant témoin de ces +faiblesses et de ces tendresses de famille, et que je n'avais pas +le droit de les dévoiler, même à Steerforth. Je n'éprouvais pour +aucune créature au monde un sentiment plus doux que celui que je +portais à cette jolie petite créature qui avait été la compagne de +mes jeux, et que j'avais si tendrement aimée alors, comme j'en +étais et comme j'en serai convaincu jusqu'à mon dernier jour. Il +m'aurait semblé indigne de moi-même, indigne de l'auréole de notre +pureté enfantine, que je voyais toujours autour de sa tête, de +répéter aux oreilles de Steerforth lui-même ce qu'elle n'avait pu +taire, au moment où un incident inattendu l'avait forcée d'ouvrir +son âme devant moi. Je pris donc le parti de lui garder au fond du +coeur son secret, qui donnait, selon moi, à son image une grâce +nouvelle. + +Pendant le déjeuner, on me remit une lettre de ma tante. Comme +elle traitait une question sur laquelle je pensais que les avis de +Steerforth vaudraient bien ceux d'un autre, je résolus de discuter +avec lui cette affaire pendant notre voyage, ravi de le consulter. +Pour le moment, nous avions assez de prendre congé de tous nos +amis. M. Barkis n'était pas le moins affligé de notre départ, et +je crois qu'il eût volontiers ouvert de nouveau son coffre et +sacrifié une seconde pièce d'or, si nous avions voulu, à ce prix, +rester quarante-huit heures de plus à Yarmouth. Peggotty et toute +sa famille, étaient au désespoir de nous voir partir. Toute la +maison d'Omer et Joram sortit pour nous dire adieu, et Steerforth +se vit entouré d'une telle foule de pêcheurs, au moment où nos +malles prirent le chemin de la diligence, que si nous avions +possédé tout le bagage d'un régiment, les porteurs volontaires +n'eussent pas manqué pour le déménager. En un mot, nous emportions +les regrets et l'affection de toutes nos connaissances, et nous +laissions derrière nous je ne sais combien de gens affligés de +notre départ. + +«Allez-vous rester longtemps ici, Littimer? lui dis-je, pendant +qu'il attendait pour voir partir la diligence. + +-- Non, monsieur, répliqua-t-il: probablement, ce ne sera pas +très-long, monsieur. + +-- Il n'en sait trop rien pour le moment, dit Steerforth d'un air +indifférent. Il sait ce qu'il a à faire, et il le fera. + +-- J'en suis bien sûr,» lui répondis-je. + +Littimer mit la main à son chapeau pour me remercier de ma bonne +opinion, et il me sembla que je n'avais pas plus de huit ans. Il +nous salua de nouveau en nous souhaitant un bon voyage, et nous +laissâmes debout, au milieu de la rue, cet homme aussi respectable +et aussi mystérieux qu'une pyramide d'Égypte. + +Pendant quelque temps, nous restâmes sans nous dire un mot, car +Steerforth était plongé dans un silence inaccoutumé; et moi je me +demandais quand je reverrais tous ces lieux témoins de mon enfance +et quels changements nous aurions subis dans l'intervalle, eux et +moi. Enfin Steerforth, reprenant tout à coup sa gaieté et son +entrain, grâce à la faculté qu'il possédait de changer de ton et +de manière à volonté, me tira par le bras. + +«Eh bien! vous ne me dites rien, David! Que disait donc cette +lettre dont vous parliez à déjeuner? + +-- Oh! dis-je en la tirant de ma poche, c'est de ma tante! + +-- Et vous dit-elle quelque chose d'intéressant? + +-- Mais elle me rappelle que j'ai entrepris cette expédition dans +le but de voir le monde et d'y réfléchir un peu. + +-- Et vous n'y avez pas manqué, je pense? + +-- Je suis obligé d'avouer que je n'y ai pas beaucoup songé, et, à +vous dire le vrai, j'ai un peu peur de l'avoir oublié. + +-- Eh bien, regardez autour de vous, maintenant, dit Steerforth, +et réparez votre négligence. Regardez à droite, vous avez un pays +plat, un peu marécageux; regardez à gauche, vous en voyez autant; +regardez en avant, il n'y a point de différence, et c'est la même +chose par derrière.» + +Je me mis à rire en lui disant que je ne découvrais point de +profession convenable pour moi dans le paysage, ce qui tenait +peut-être à son uniformité. + +«Et que dit votre tante sur ce sujet? demanda Steerforth en +regardant la lettre que je tenais à la main. Vous suggère-t-elle +quelque idée? + +-- Oui, répondis-je, elle me demande si j'aurais du goût pour le +métier de procureur: qu'en pensez-vous? + +-- Mais, je ne sais pas, dit Steerforth tranquillement. Vous +pouvez aussi bien vous faire procureur qu'autre chose, je +suppose.» + +Je ne pus m'empêcher de rire encore de lui voir mettre toutes les +professions sur la même ligne et je lui en témoignai ma surprise. + +«Qu'est-ce que c'est que ça un procureur, Steerforth? ajoutai-je. + +-- Oh! c'est une sorte d'avoué monacal, répliqua-t-il. Il joue, +près de ces vieilles cours surannées qu'on appelle l'Officialité +et qui tiennent leurs assises dans un petit coin, près du +cimetière de Saint-Paul, le même rôle que les avoués jouent dans +les cours de justice. C'est un fonctionnaire dont l'existence +aurait dû, selon le cours naturel des choses, se terminer il y a +plus de deux cents ans, mais je vous ferai mieux comprendre ce +qu'est un procureur en vous expliquant ce que c'est que +l'Officialité. C'est un petit endroit retiré, où l'on applique ce +qu'on appelle la loi ecclésiastique et où l'on fait toutes sortes +de tours de passe-passe avec de vieux monstres d'actes du +parlement, dont la moitié du monde ignore l'existence, et dont le +reste suppose qu'ils étaient déjà à l'état fossile du temps des +Édouards. C'est une cour qui jouit d'un ancien monopole pour les +procès relatifs aux testaments, aux contrats de mariage et aux +discussions qui s'élèvent à propos des navires et des bateaux. + +-- Allons donc, Steerforth, m'écriai-je, vous ne me ferez pas +croire qu'il y ait le moindre rapport entre les affaires de +l'Église et celles de la marine? + +-- Je n'ai pas cette prétention, mon cher garçon, répliqua-t-il, +mais je veux dire que tout cela est traité et jugé par les mêmes +gens, dans cette même cour de l'Officialité. Vous pouvez y aller +un jour, et vous les trouverez empêtrés dans tous les termes de +marine, du dictionnaire de Young, et cela à propos de la _Nancy_, +qui a coulé bas la _Marie-Jeanne_, ou à propos de M. Peggotty et +des pêcheurs de Yarmouth qui, pendant un coup de vent, auront +porté une ancre et un câble au paquebot de l'Inde _le Nelson_ en +détresse; mais, si vous y retournez quelques jours après, vous les +trouverez occupés à examiner les témoignages pour et contre un +ecclésiastique qui s'est mal conduit, et vous verrez que le juge +du procès maritime est en même temps l'avocat de l'affaire +ecclésiastique, vice versa. Tout se passe comme au théâtre, on est +juge aujourd'hui, on ne l'est plus le lendemain; on passe d'un +emploi à un autre, on change sans cesse de rôle, mais c'est +toujours une petite affaire très-avantageuse que cette comédie de +société représentée devant un public extrêmement choisi. + +-- Mais les avocats et les procureurs ne sont pas une seule et +même chose, n'est-ce pas? dis-je un peu troublé. + +-- Non, répliqua Steerforth, les avocats ne sont que des pékins, +des gens qui doivent avoir pris leur grade de docteur à +l'université, c'est ce qui fait que je ne suis pas étranger à ces +questions-là. Les procureurs emploient les avocats. Ils reçoivent +en commun de bons honoraires et mènent là une bonne petite vie +très-agréable. Bref, David, je vous conseille de ne pas dédaigner +la cour de l'Officialité. Je vous dirai de plus, si cela peut vous +faire plaisir, qu'ils se flattent d'exercer là un état de la plus +haute distinction.» + +En faisant la part de la légèreté avec laquelle Steerforth +traitait le sujet, et en réfléchissant à la gravité antique que +j'associais dans mon esprit avec ce vieux petit coin près du +cimetière de Saint-Paul, je me sentais assez disposé à accepter la +proposition de ma tante, sur laquelle elle me laissait +parfaitement libre d'ailleurs, me disant franchement que cette +idée lui était venue en allant voir dernièrement son procureur à +la cour de l'Officialité, pour régler son testament en ma faveur. + +«En tout cas, c'est un procédé louable de la part de votre tante, +dit Steerforth quand je lui communiquai cette circonstance, et qui +mérite encouragement. Pâquerette, mon avis est que vous ne +dédaigniez pas l'Officialité.» + +C'est aussi ce que je résolus. Je dis alors à Steerforth que ma +tante m'attendait à Londres, et qu'elle avait pris, pour une +huitaine, un appartement dans un hôtel très-tranquille aux +environs de Lincoln's-Inn, attendu qu'il y avait dans cette maison +un escalier de pierre et une porte donnant sur le toit, ma tante +étant fermement convaincue que ce n'était pas une précaution +inutile dans une ville comme Londres, où toutes les maisons +devaient prendre feu toutes les nuits. + +Nous achevâmes précisément le reste de notre voyage en revenant +quelquefois à la question des _Doctors'-Commons_, et en prévoyant +le temps éloigné où je serais procureur, perspective que +Steerforth représentait sous une infinité de points de vue plus +bouffons les uns que les autres, qui nous faisaient rire aux +larmes. Quand nous fûmes au terme de notre voyage, il s'en +retourna chez lui, en me promettant de venir me voir le +surlendemain, et je pris le chemin de Lincoln's-Inn, où je trouvai +ma tante encore debout et m'attendant pour souper. + +Si j'avais fait le tour du monde depuis notre séparation, nous +n'aurions pas été, je crois, plus heureux de nous revoir. Ma tante +pleurait de tout son coeur en m'embrassant, et elle me dit, en +faisant semblant de rire, que, si ma pauvre mère était encore de +ce monde, elle ne doutait pas que la petite innocente eût versé +des larmes. + +«Et vous avez donc abandonné M. Dick, ma tante? lui demandai-je. +J'en suis fâché. Ah, Jeannette, comment vous portez-vous?» + +Pendant que Jeannette me faisait la révérence en me demandant des +nouvelles de ma santé, je remarquai que le visage de ma tante +s'allongeait considérablement. + +«J'en suis fâchée aussi, dit ma tante en se frottant le nez, mais +je n'ai pas eu un moment l'esprit en repos depuis que je suis ici, +Trot.» + +Avant que j'eusse pu en demander la raison, elle me l'apprit. + +«Je suis convaincue, dit ma tante en appuyant sa main sur la table +avec une fermeté mélancolique, je suis convaincue que le caractère +de Dick n'est pas de force à chasser les ânes. Décidément il +manque d'énergie. J'aurais dû laisser Jeannette à sa place, j'en +aurais eu l'esprit plus tranquille. Si jamais un âne a passé sur +ma pelouse, dit ma tante avec vivacité, il y en avait un cette +après-midi, à quatre heures: car j'ai senti un frisson qui m'a +couru de la tête aux pieds, et je suis sûre que c'était un âne!» + +J'essayai de la consoler sur ce point, mais elle rejetait toute +consolation. + +«C'était un âne, dit ma tante, et c'était cet âne anglais que +montait la soeur de ce Meur... de ce Meurtrier, le jour où elle +est venue chez moi.» + +Depuis lors, en effet, ma tante n'appelait pas autrement miss +Murdstone, dont elle écorchait ainsi le nom. + +«S'il y a un âne à Douvres dont l'audace me soit insupportable, +continua ma tante en donnant un coup de poing sur la table, c'est +cet animal-là.» + +Jeannette risqua la supposition que ma tante avait peut-être tort +de s'inquiéter; qu'elle croyait, au contraire, que l'âne en +question était occupé, pour le moment, à des transports de sable, +ce qui ne lui laissait guère la faculté d'aller commettre des +délits sur sa pelouse. Mais ma tante ne voulait pas entendre +raison. + +On nous servit un bon souper bien chaud, quoiqu'il y eût loin de +la cuisine à l'appartement de ma tante, situé au haut de la +maison. L'avait-elle ainsi choisi pour avoir plus de marches à +monter, afin d'en avoir pour son argent, ou pour être plus à même +de s'échapper, en cas d'incendie, par la porte qui donnait sur le +toit, je n'en sais rien. Le repas se composait d'un poulet rôti, +d'une tranche de boeuf et d'un plat de légumes: le tout excellent, +et j'y fis honneur. Mais ma tante, qui avait ses idées sur les +comestibles de Londres, ne mangeait presque pas. + +«Je parierais que ce malheureux poulet a été élevé dans une cave, +où il sera né, dit ma tante, et qu'il n'a jamais pris l'air autre +part que sur une place de fiacres. J'espère que cette viande est +du boeuf, mais je n'en suis pas sûre. On ne trouve rien ici au +naturel que de la crotte. + +-- Ne pensez-vous pas que ce poulet pourrait être venu de la +campagne, ma tante? + +-- Non, certes, répliqua ma tante. Les marchands de Londres +seraient bien fâchés de vous vendre quelque chose sous son vrai +nom.» + +Je n'essayai pas de contredire cette opinion, mais je soupai de +bon appétit, ce qui la satisfit pleinement. Quand on eut desservi, +Jeannette coiffa ma tante, l'aida à mettre son bonnet de nuit, qui +était plus élégant que de coutume («en cas de feu,» disait ma +tante), puis elle replia sa robe sur ses genoux, selon son +habitude, pour se chauffer les pieds avant de se coucher. Puis je +lui préparai, suivant des règles établies dont on ne devait +jamais, sous aucun prétexte, s'écarter le moins du monde, un verre +de vin blanc chaud mélangé d'eau, et je lui coupai un morceau de +pain pour le faire griller en tranches longues et minces. On nous +laissa seuls pour finir la soirée avec ces rafraîchissements. Ma +tante était assise en face de moi, et buvait son eau et son vin en +y trempant l'une après l'autre ses rôties avant de les manger, et +me regardant tendrement du fond des garnitures de son bonnet de +nuit. + +«Eh bien! Trot, dit-elle, avez-vous pensé à ma proposition de +faire de vous un procureur? ou bien n'y avez-vous pas encore +songé? + +-- J'y ai beaucoup pensé, ma chère tante: j'en ai beaucoup causé +avec Steerforth. Cela me plaît infiniment. + +-- Allons, dit ma tante, voilà qui me réjouit. + +-- Je n'y vois qu'une difficulté, ma tante. + +-- Laquelle, Trot? + +-- C'est que je voulais vous demander, ma tante, si mon admission +dans cette profession, qui ne se compose pas, je crois, d'un grand +nombre de membres, ne sera pas horriblement chère? + +-- C'est une affaire de mille livres sterling tout nets, dit ma +tante. + +-- Eh bien, ma chère tante, lui dis-je en me rapprochant d'elle, +voilà ce qui me préoccupe. C'est une somme considérable! Vous avez +dépensé beaucoup d'argent pour mon éducation, et en toutes choses +vous avez été aussi libérale que possible à mon égard. Rien ne +peut donner une idée de votre générosité envers moi. Mais il y a +certainement des carrières que je pourrais embrasser, sans +dépenser, pour ainsi dire, tout en ayant des chances de réussir +par le travail et la persévérance. Êtes-vous bien sûre qu'il ne +valût pas mieux en essayer? Êtes-vous bien sûre de pouvoir faire +encore ce sacrifice, et qu'il ne valût pas mieux vous l'épargner? +je vous demande seulement à vous, ma chère et seconde mère, d'y +réfléchir avant de prendre ce parti.» + +Ma tante finit sa rôtie en me regardant toujours en face, puis +elle posa son verre sur la cheminée, et, appuyant ses mains +croisées sur sa robe relevée, elle me répondit comme suit: + +«Trot, mon cher entant, si j'ai un but dans la vie, c'est de faire +de vous un homme vertueux, sensé et heureux; c'est tout mon désir, +et Dick pense comme moi. Je voudrais que certaines gens de ma +connaissance pussent entendre la conversation de Dick sur ce +sujet. Il est d'une merveilleuse sagacité, mais il n'y a que moi +qui connaisse bien toutes les ressources d'intelligence de cet +homme!» + +Elle s'arrêta un moment pour prendre ma main dans les siennes, +puis elle reprit: + +«Il est inutile, Trot, de rappeler le passé, quand ces souvenirs +ne peuvent servir de rien pour le présent. Peut-être aurais-je pu +être mieux avec votre père, peut-être aurais-je pu être mieux avec +votre mère, la pauvre enfant, même après le désappointement que +m'a causé votre soeur Betsy Trotwood. Quand vous êtes arrivé chez +moi, pauvre petit garçon errant, couvert de poussière et épuisé de +fatigue, peut-être me le suis-je dit tout de suite en vous voyant. +Depuis ce temps jusqu'à présent, Trot, vous m'avez toujours fait +honneur, vous avez été pour moi un sujet d'orgueil et de +satisfaction; personne que vous n'a de droits sur ma fortune, +c'est-à-dire...» Ici, à ma grande surprise, elle hésita et parut +embarrassée. «Non, personne n'a de droit sur ma fortune, et vous +êtes mon fils adoptif: je ne vous demande que d'être aussi pour +moi un fils affectueux, de supporter mes fantaisies et mes +caprices, et vous ferez pour une vieille femme, dont la jeunesse +n'a été ni aussi heureuse, ni aussi conciliante qu'elle eût pu +l'être, plus que cette vieille femme n'aura jamais fait pour +vous.» + +C'était la première fois que j'entendais ma tante faire allusion à +sa vie passée. Il y avait tant de noblesse dans le ton tranquille +dont elle en parlait pour n'y plus revenir, que mon affection et +mon respect s'en seraient accrus, s'il avait été possible. + +«Voilà qui est entendu et convenu entre nous, Trot; dit ma tante, +n'en parlons plus, embrassez-moi, et demain matin, après le +déjeuner, nous irons à la cour des Doctors'-Commons.» + +Nous causâmes longtemps au coin du feu avant d'aller nous coucher. +Ma chambre était située près de celle de ma tante, et je fus +souvent réveillé pendant la nuit, en l'entendant frapper à ma +porte et me demander, toutes les fois qu'elle distinguait dans le +lointain le bruit des fiacres et des charrettes, «si j'entendais +venir les pompes;» mais, vers le matin, elle se laissa gagner par +le sommeil, et me permit de dormir en paix. + +Vers midi, nous primes le chemin de l'étude de MM. Spenlow et +Jorkins, près de la cour des Doctors'-Commons. Ma tante qui avait +sur Londres, en général, l'idée que tous les hommes qu'elle +rencontrait étaient des voleurs, me donna sa bourse à garder: elle +contenait deux cents francs en or, et quelque menue monnaie. + +Nous nous arrêtâmes un moment devant la boutique de joujoux de +Fleet-Street, à voir les géants de Saint-Dunstan sonner la cloche; +nous avions calculé notre promenade de manière à y arriver juste à +midi pour les voir accomplir cet exercice; puis nous reprîmes le +chemin de Ludgate-Hill et du cimetière Saint-Paul. Nous allions +arriver à notre première destination, quand je m'aperçus que ma +tante pressait le pas d'un air effrayé; je remarquai, en même +temps, qu'un homme mal vêtu et de mauvaise mine, qui s'était +arrêté pour nous regarder un moment auparavant en passant à côté +de nous, nous suivait de si près que ses habits frôlaient la robe +de ma tante. + +«Trot, mon cher Trot, me dit-elle à voix basse et d'un ton +d'effroi, en me serrant le bras; je ne sais que faire! + +-- Ne craignez rien, lui dis-je; il n'y a pas de quoi s'effrayer. +Entrez dans une boutique, et je vous aurai bientôt débarrassée de +cet homme. + +-- Non, non, mon enfant, répliqua-t-elle, ne lui parlez pas, pour +rien au monde! je vous en conjure! je vous l'ordonne! + +-- Grand dieu, ma tante! lui dis-je, mais ce n'est qu'un mendiant +effronté. + +-- Vous ne savez pas qui c'est, répliqua ma tante; vous ne savez +pas qui c'est! vous ne savez pas ce que vous dites!» + +Pendant cet épisode, nous nous étions arrêtés sous une porte +cochère, et il s'était arrêté aussi. + +«Ne le regardez pas, dit ma tante, au moment où je me retournais +avec indignation; appelez un fiacre, mon cher enfant, et attendez- +moi dans le cimetière de Saint-Paul. + +-- Vous attendre? répétai-je. + +-- Oui, repartit ma tante; il faut que vous me laissiez seule; il +faut que j'aille avec lui. + +-- Avec lui, ma tante, avec cet homme? + +-- Je suis dans mon bon sens, répliqua-t-elle, et je vous dis +qu'il le faut; trouvez-moi un fiacre.» + +Quel que fût mon étonnement, je sentais que je n'avais pas le +droit de désobéir à un ordre si péremptoire. Je fis précipitamment +quelques pas, et j'appelai un fiacre qui passait à vide. J'avais à +peine eu le temps de baisser le marchepied, que ma tante s'élança +dans la voiture, je ne sais comment, et que l'homme l'y suivit; +elle me fit signe de la main de m'éloigner d'un tel air +d'autorité, que, malgré ma surprise, je me détournai à l'instant. +Au même moment, je l'entendis dire au cocher: «Allez n'importe où! +tout droit devant vous.» Et un instant après, le fiacre passa à +côté de moi, gravissant la montagne. + +Je me rappelai alors ce que m'avait dit M. Dick; j'avais pris cela +pour une illusion de son imagination, mais je ne pouvais plus +douter que l'homme que je venais de voir ne fût la personne dont +il m'avait fait la description mystérieuse, quoiqu'il me fût +impossible d'imaginer quelle pouvait être la nature de ses droits +sur ma tante. Après une demi-heure d'attente dans le cimetière, où +il ne faisait pas chaud, je vis le fiacre revenir. Le cocher +arrêta ses chevaux près de moi. Ma tante était seule. + +Elle n'était pas encore assez bien remise de son agitation pour +être en état de faire la visite que nous avions projetée. Elle me +fit donc monter dans la voiture, et me pria de donner l'ordre au +cocher de faire quelques tours au pas. Elle me dit seulement: «Mon +cher enfant, ne me demandez jamais d'explications sur ce qui vient +de se passer, n'y faites même jamais allusion.» Après un moment de +silence, elle avait repris tout son sang-froid. Elle me dit +qu'elle était tout à fait remise, et que nous pouvions descendre +de voiture. Lorsqu'elle me donna sa bourse pour payer le cocher, +je m'aperçus que toutes les pièces d'or avaient disparu, et qu'il +ne restait plus que de la monnaie. + +On arrivait à la porte des Doctors'-Commons par une porte voûtée +un peu basse; nous avions à peine fait quelques pas dans la rue +qui y conduisait, que le bruit de la cité s'éteignait déjà dans le +lointain, comme par enchantement; des cours sombres et tristes, +des allées étroites, nous amenèrent bientôt aux bureaux de +MM. Spenlow et Jorkins, qui tiraient leur jour d'en haut. Dans le +vestibule de ce temple, où les pèlerins pénétraient sans accomplir +la cérémonie de frapper à la porte, deux ou trois clercs étaient +occupés aux écritures; l'un d'entre eux, un petit homme sec, assis +tout seul dans un coin, et porteur d'une perruque brune, qui avait +l'air d'être faite de pain d'épice, se leva pour recevoir ma tante +et pour nous faire entrer dans le cabinet de M. Spenlow. + +«M. Spenlow est à la Cour, madame; dit le petit homme sec; c'est +jour de Cour des arches, mais c'est à côté, et je vais l'envoyer +chercher.» + +Comme nous n'avions rien de mieux à faire en attendant, que de +regarder autour de nous, pendant qu'on était à la recherche de +M. Spenlow, je profitai de l'occasion. L'ameublement de la chambre +était de jaune antique et tout couvert de poussière; le drap vert +du bureau avait perdu sa couleur primitive, il était terne et ridé +comme un vieux pauvre; il était chargé d'une quantité de paquets +de papiers, dont les uns portaient l'étiquette d'_allégations_, et +d'autres, à mon grand étonnement, le titre de _libelles_; il y en +avait pour la Cour du consistoire, pour la Cour des arches, pour +la Cour des prérogatives, pour la Cour des délégués; aussi me +demandais-je avec inquiétude, combien il pouvait y avoir de Cours +en tout, et combien de temps il me faudrait pour comprendre les +affaires qui s'y traitaient. En outre, il y avait de gros volumes +manuscrits de _témoignages rendus sous serment_, solidement reliés +et attachés ensemble par d'énormes séries, une série par cause, +comme si chaque cause était une histoire en dix ou douze volumes. +Je me dis que tout cela devait entraîner beaucoup de dépenses, et +j'en conçus une agréable idée des profits du métier. Je jetais les +yeux avec une satisfaction toujours croissante sur ces objets et +d'autres semblables, quand on entendit des pas précipités dans la +chambre voisine, et M. Spenlow, revêtu d'une robe noire garnie de +fourrures blanches, entra vivement en ôtant son chapeau. + +C'était un petit homme blond, avec des bottes irréprochables, une +cravate blanche et un col de chemise tout roide d'empois; son +habit était boutonné jusqu'en haut, bien serré à la taille, et ses +favoris devaient lui avoir pris beaucoup de temps pour leur donner +une frisure si élégante; la chaîne qu'il portait à sa montre était +tellement massive, que je ne pus m'empêcher de dire qu'il fallait +qu'il eût, pour la sortir de sa poche, un bras d'or aussi robuste +que ceux qu'on voit pour enseignes à la porte des batteurs d'or. +Il était tellement tiré à quatre épingles, et si roide par +conséquent, qu'il pouvait à peine se courber, et qu'il était +obligé, quand il était assis et qu'il voulait regarder des papiers +sur son bureau, de remuer son corps tout d'une pièce, depuis la +naissance de l'épine dorsale, comme Polichinelle. + +Ma tante m'avait présenté à M. Spenlow, qui m'avait reçu très- +poliment. Il reprit ensuite: + +«Ainsi, M. Copperfield, vous avez quelque idée d'embrasser notre +profession. J'ai dit par hasard à miss Trotwood, quand j'ai eu le +plaisir de la voir l'autre jour... (nouveau salut de +Polichinelle), qu'il y avait chez moi une place vacante; miss +Trotwood a eu la bonté de m'apprendre qu'elle avait un neveu +qu'elle avait adopté, et qu'elle cherchait à lui assurer une bonne +situation. C'est ce neveu, je crois, que j'ai maintenant le +plaisir de...» (Encore Polichinelle.) + +Je fis un salut de remercîment, et je lui dis que ma tante m'avait +parlé de cette vacance, et que cette idée me plaisait beaucoup. +J'ajoutai que j'étais très-porté à croire que la carrière me +conviendrait, et que j'avais accédé tout de suite à la +proposition; que je ne pouvais pourtant pas m'engager positivement +avant de mieux connaître la question; que, quoique ce ne fut, à la +vérité, qu'une affaire de forme, je ne serais pas fâché d'avoir +l'occasion d'essayer si la profession me convenait, avant de me +lier d'une manière irrévocable. + +«Oh! sans doute, sans doute! dit M. Spenlow; nous proposons +toujours chez nous un mois d'essai. Je ne demanderais pas mieux +pour mon compte que d'en donner deux... même trois... un temps +indéfini, en un mot; mais j'ai un associé, M. Jorkins. + +-- Et la prime est de mille livres sterling, monsieur? repris-je. + +«Et la prime, enregistrement compris, est de mille livres +sterling, répondit M. Spenlow, comme je l'ai dit à miss Trotwood. +Je ne suis point dirigé par des considérations pécuniaires: il y a +peu d'hommes qui y soient moins sensibles que moi, je crois; mais +M. Jorkins a son avis sur ce sujet, et je suis obligé de respecter +l'avis de M. Jorkins; en un mot, Jorkins trouve que mille livres +sterling, ce n'est pas grand'chose. + +-- Je suppose, monsieur, lui dis-je, toujours pour épargner +l'argent de ma tante, que lorsqu'un clerc se rend très-utile, et +qu'il est parfaitement au courant de sa profession... (je ne pus +m'empêcher de rougir, j'avais l'air de faire d'avance mon propre +éloge), je suppose que ce n'est pas l'habitude, dans les dernières +années de son engagement, de lui accorder un...» + +M. Spenlow, avec un grand effort, réussit à sortir assez sa tête +de sa cravate pour pouvoir la secouer, et répondit, sans attendre, +le mot «traitement.» + +«Non; je ne sais pas quelle opinion je pourrais avoir sur ce +sujet, monsieur Copperfield, si j'étais seul, mais M. Jorkins est +inébranlable.» + +J'étais très-effrayé de l'idée de ce terrible Jorkins; mais je +découvris plus tard que c'était un homme doux, un peu lourd, et +dont la position dans l'association consistait à se tenir toujours +au second plan, et à prêter son nom pour qu'on le représentât +comme le plus endurci et le plus cruel des hommes. Si l'un des +employés demandait une augmentation de salaire, M. Jorkins ne +voulait pas entendre parler de cette proposition; si quelque +client mettait du temps à régler son compte, M. Jorkins était +décidé à se faire payer, et quelque pénible que des choses +pareilles pussent être et fussent réellement pour les sentiments +de M. Spenlow, M. Jorkins faisait mettre en prison les +retardataires. Le coeur et la main du bon ange Spenlow auraient +toujours été ouverts sans ce démon de Jorkins, qui le retenait +toujours. En vieillissant, je crois avoir rencontré d'autres +maisons dont le commerce était réglé d'après le système Spenlow et +Jorkins. + +Il fut convenu que je commencerais le mois d'essai quand cela me +conviendrait, sans que ma tante eût besoin de rester à Londres ou +d'y revenir au terme de cette épreuve; il serait facile de lui +envoyer à signer le traité dont je devais être l'objet. Quand nous +en fûmes là, M. Spenlow offrit de me faire entrer un moment à la +Cour, pour voir les lieux. Comme je ne demandais pas mieux, nous +sortîmes ensemble, laissant là ma tante, qui n'avait pas envie, +disait-elle, de s'aventurer par là, car elle prenait, si je ne me +trompe, toutes les cours judiciaires pour autant de poudrières, +toujours prêtes à sauter. + +M. Spenlow me conduisit par une cour pavée, entourée de graves +maisons de brique, portant inscrits sur leurs portes les noms des +docteurs; c'étaient apparemment la demeure officielle des avocats +dont m'avait parlé Steerforth. De là nous entrâmes, à gauche, dans +une grande salle assez triste, qui ressemblait, selon moi, à une +chapelle. Le fond de cette pièce était défendu par une balustrade, +et là, des deux côtés d'une estrade en fer à cheval, je vis +installés sur des chaises de salle à manger, commodes et de forme +ancienne, de nombreux personnages, revêtus de robes rouges et de +perruques grises: c'étaient les docteurs en question. Au centre du +fer à cheval était un vieillard qui s'appuyait sur un petit +pupitre assez semblable à un lutrin. Si j'avais rencontré ce vieux +monsieur dans une volière, je l'aurais certainement pris pour un +hibou; mais non, informations prises, c'était le juge président. +Dans l'espace vide de l'intérieur du fer à cheval, au niveau du +plancher, on voyait de nombreux personnages du même rang que +M. Spenlow, vêtus comme lui de robes noires garnies de fourrures +blanches; ils étaient assis autour d'une grande table verte. Leurs +cravates étaient, en général, très-roides, leur mine me semblait +de même; mais je ne tardai pas à reconnaître que je leur avais +fait tort sous ce rapport, car deux ou trois d'entre eux ayant dû +se lever, pour répondre aux questions du dignitaire qui les +présidait, j'ai rarement vu rien de plus humble que leurs +manières. Le public, représenté par un petit garçon paré d'un +cache-nez, et par un homme d'une élégance un peu râpée, qui +grignotait, à la sourdine, des miettes de pain qu'il tirait de ses +poches, se chauffait près du poêle placé au centre de la Cour. Le +calme languissant de ce lieu n'était interrompu que par le +pétillement du feu, et par la voix de l'un des docteurs, qui +errait à pas lents à travers toute une bibliothèque de +témoignages, et s'arrêtait de temps en temps au milieu de son +voyage, dans de petites hôtelleries de discussions incidentes qui +se trouvaient sur son chemin. Bref, je ne me suis jamais trouvé +dans une petite réunion de famille aussi pacifique, aussi +somnolente, aussi rococo, aussi surannée, aussi endormante, et je +sentis que l'effet qu'elle devait produire à tous ceux qui en +faisaient partie, excepté peut-être au plaideur qui demandait +justice, devait être celui d'un narcotique puissant. + +Satisfait du calme profond de cette retraite, je déclarai à +M. Spenlow que j'en avais assez vu pour cette fois, et nous +rejoignîmes ma tante, avec laquelle je quittai bientôt les régions +des _Doctors'-Commons_; ah! comme je me sentis jeune en sortant de +chez MM. Spenlow et Jorkins, quand je vis les signes que les +clercs se faisaient les uns aux autres en me montrant du bout de +leur plume. + +Nous arrivâmes à Lincoln's-Inn Fields sans nouvelles aventures, à +l'exception d'une rencontre avec un âne attelé à la charrette d'un +marchand des quatre saisons, qui rappela à ma tante de douloureux +souvenirs. Une fois en sûreté chez nous, nous eûmes encore une +longue conversation sur mes projets d'avenir, et comme je savais +qu'elle était pressée de retourner chez elle, et qu'entre le feu, +les comestibles et les voleurs, elle ne passait pas agréablement +une demi-heure à Londres, je lui demandai de ne pas s'inquiéter de +moi, et de me laisser me tirer d'affaire tout seul. + +«Ne croyez pas que je sois à Londres depuis huit jours, mon cher +enfant, sans y avoir songé, répliqua-t-elle; il y a un petit +appartement meublé à louer dans Adelphi, qui doit vous convenir à +merveille.» + +Après cette courte préface, elle tira de sa poche une annonce +soigneusement découpée dans un journal, et qui déclarait qu'il y +avait à louer dans Buckingham-Street, Adelphi, un joli petit +appartement de garçon meublé, avec vue sur la rivière, fraîchement +décoré, particulièrement propre à servir de résidence pour un +jeune gentleman, membre de l'une des corporations légales, ou +autre, pour entrer immédiatement en jouissance. Prix modéré; on +pouvait le louer au mois. + +«Mais, c'est justement ce qu'il me faut, ma tante, dis-je en +rougissant de plaisir à la seule idée d'avoir un appartement à +moi. + +-- Alors, venez, dit ma tante en remettant à l'instant le chapeau +qu'elle venait d'ôter. Allons voir.» + +Nous partîmes. L'écriteau annonçait qu'il fallait s'adresser à +mistress Crupp, et nous tirâmes la sonnette de la porte de service +que nous supposions communiquer au logis de cette dame. Ce ne fut +qu'après avoir sonné deux ou trois fois que nous pûmes réussir à +persuader à mistress Crupp de communiquer avec nous. Enfin, +pourtant, elle arriva sous la forme d'une grosse commère, bourrée +d'un jupon de flanelle qui passait sous une robe de nankin. + +«Nous voudrions voir l'appartement, s'il vous plaît, madame, dit +ma tante. + +-- Pour monsieur? dit mistress Crupp en cherchant ses clefs dans +sa poche. + +-- Oui, pour mon neveu, dit ma tante. + +-- C'est juste son affaire, dit mistress Crupp.» + +Et nous montâmes l'escalier. + +L'appartement était situé au haut de la maison, grand avantage aux +yeux de ma tante, puisqu'il était facile d'arriver sur le toit en +cas d'incendie; il se composait d'une antichambre avec imposte +vitrée, où l'on ne voyait pas bien clair, d'un office tout à fait +noir où l'on ne voyait pas du tout, d'un petit salon et d'une +chambre à coucher. Les meubles étaient un peu fanés, mais je +n'étais pas difficile, et la rivière passait sous les fenêtres. + +J'étais enchanté, ma tante et mistress Crupp se retirèrent dans +l'office pour discuter les conditions, pendant que je restais +assis sur le canapé du salon, osant à peine croire possible que je +fusse destiné à habiter une résidence si cossue. Après un combat +singulier qui dura quelque temps, les deux champions reparurent, +et je lus avec joie dans la physionomie de mistress Crupp comme +dans celle de ma tante que l'affaire était conclue. + +«Est-ce le mobilier du dernier locataire? demanda ma tante. + +-- Oui, madame, dit mistress Crupp. + +-- Qu'est-il devenu?» demanda ma tante. + +Mistress Crupp fut saisie d'une quinte de toux terrible au milieu +de laquelle elle articula avec une grande difficulté: + +«Il est tombé malade ici, madame, et... Heu! Heu!... Heu!... +ah!... il est mort. + +-- Ah! Et de quoi est-il mort? demanda ma tante. + +-- Ma foi! madame, il est mort de boisson, dit mistress Crupp en +confidence, et de fumée. + +-- De fumée? vous ne voulez pas dire que les cheminées fument? + +-- Non, madame, repartit mistress Crupp; je parle de pipes et de +cigares. + +-- C'est un mal qui n'est pas contagieux au moins, Trot, dit ma +tante en se tournant vers moi. + +-- Non, certes,» répondis-je. + +En un mot, ma tante, voyant combien j'étais enchanté de +l'appartement, l'arrêta pour un mois, avec le droit de le garder +un an, après le premier mois d'essai. Mistress Crupp devait +fournir le linge et faire la cuisine, toutes les autres nécessités +de la vie se trouvaient déjà dans l'appartement, et cette dame +s'engagea expressément à ressentir pour moi toute la tendresse +d'une mère. Je devais entrer en jouissance dès le surlendemain, et +mistress Crupp rendit grâce au ciel d'avoir enfin trouvé quelqu'un +à qui prodiguer ses soins. + +En rentrant à l'hôtel, ma tante me dit qu'elle comptait sur la vie +que j'allais mener, pour me donner de la fermeté et de la +confiance en moi-même, la seule chose qui me manquât encore. Elle +me répéta le même avis plusieurs fois le lendemain, pendant que +nous prenions nos arrangements pour faire venir mes habits et mes +livres qui étaient chez M. Wickfield. J'écrivis à ce sujet une +longue lettre à Agnès, dans laquelle je lui racontais en même +temps mes dernières vacances; ma tante, qui devait partir le jour +suivant, se chargea de mon épître. Pour ne pas prolonger ces +détails, j'ajouterai seulement qu'elle pourvut libéralement à tous +les besoins que je pouvais avoir à satisfaire pendant le mois +d'essai; que Steerforth, à notre grand désappointement, n'apparut +pas avant son départ; que je ne la quittai qu'après l'avoir vue +installée en sûreté dans la diligence de Douvres, avec Jeannette à +côté d'elle, et triomphant d'avance des victoires qu'elle allait +remporter sur les ânes errants; qu'enfin, après le départ de la +diligence, je repris le chemin d'Adelphi, en songeant au temps où +je rôdais dans ses arcades souterraines, et aux heureux +changements qui m'avaient ramené sur l'eau. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +Mes premiers excès. + + +N'était-ce pas une bien belle chose que d'être chez moi, dans ce +bel appartement, et d'éprouver, quand j'avais fermé la porte +d'entrée, le même sentiment de fière indépendance que Robinson +Crusoé quand il avait escaladé ses fortifications et retiré son +échelle derrière lui? N'était-ce pas une belle chose que de me +promener dans la ville avec la clef de ma maison dans ma poche, et +de savoir que je pouvais inviter qui je voudrais à venir chez moi, +sans avoir à craindre de gêner personne, quand cela ne me +dérangerait pas moi-même? N'était-ce pas une belle chose que de +pouvoir entrer et sortir, aller et venir sans rendre de compte à +personne, et, d'un coup de sonnette, de faire monter mistress +Crupp tout essoufflée des profondeurs de la terre, quand j'avais +besoin d'elle... et quand il lui convenait de venir? Certainement +oui, c'était une bien belle chose, mais je dois dire aussi qu'il y +avait des moments où c'était bien triste. + +C'était charmant le matin, surtout quand il faisait beau. C'était +une vie très-agréable et très-libre en plein jour, surtout quand +il y avait du soleil; mais quand le jour baissait, le charme de +l'existence baissait aussi d'un cran. Je ne sais pas comment cela +se faisait, mais elle perdait beaucoup de ses avantages à la +chandelle. À cette heure-là, j'avais besoin d'avoir quelqu'un à +qui parler. Agnès me manquait. Je trouvais un bien grand vide à la +place de l'aimable sourire de ma confidente. Mistress Crupp me +faisait l'effet d'être à cent lieues. Je pensais à mon +prédécesseur qui était mort à force de boire et de fumer, et j'en +étais presque à souhaiter qu'il eût eu plutôt la bonté de vivre au +lieu de mourir exprès pour m'emb... pour m'ennuyer. + +Après deux jours et deux nuits, il me semblait qu'il y avait un an +que je demeurais dans cet appartement, et pourtant je n'avais pas +vieilli d'une heure, et j'étais aussi tourmenté que par le passé +de mon extrême jeunesse. + +Steerforth n'apparaissant pas, ce qui faisait craindre qu'il ne +fût malade, je quittai la cour de bonne heure le troisième jour +pour prendre le chemin de Highgate. Mistress Steerforth me reçut +avec beaucoup de bonté, et me dit que son fils était allé avec un +de ses amis d'Oxford voir un de leurs amis communs qui demeurait +près de Saint-Albans, mais qu'elle l'attendait le lendemain. Je +l'aimais tant que je me sentis jaloux de ses amis d'Oxford. + +Elle me pressa de rester à dîner, j'acceptai, et je crois que nous +ne parlâmes pas d'autre chose que de lui tout le jour. Je lui +racontai les succès qu'il avait eus à Yarmouth, en me félicitant +de l'aimable compagnon que j'avais eu là. Miss Dartle n'épargnait +ni les insinuations, ni les questions mystérieuses, mais elle +prenait le plus grand intérêt à nos faits et gestes, et répéta si +souvent: «En vérité?... est-il possible!» qu'elle me fit dire tout +ce qu'elle voulait savoir. Elle n'avait point changé du tout +depuis le jour où je l'avais vue pour la première fois, mais la +société des deux dames me parut si agréable, et j'y trouvai tant +de bienveillance, que je vis le moment où j'allais devenir un peu +amoureux de miss Dartle. Je ne pus m'empêcher de penser plusieurs +fois pendant le soirée, et surtout en retournant chez moi le soir, +qu'elle ferait une charmante compagne pour mes soirées de +Buckingham-Street. + +J'étais en train de déjeuner avec du café et un petit pain, le +lendemain matin, avant de me rendre à la Cour (à propos, je crois +que c'est le moment de m'étonner, en passant, de la prodigieuse +quantité de café que mistress Crupp achetait à mon compte, pour le +faire si faible et si insipide), quand Steerforth lui-même entra, +à ma grande joie. + +«Mon cher Steerforth, m'écriai-je, je commençais à croire que je +ne vous reverrais plus jamais. + +-- J'ai été enlevé à force de bras, dit Steerforth, le lendemain +de mon arrivée à la maison... Mais, Pâquerette, dites-moi donc, +savez-vous que vous voilà installé comme un bon vieux +célibataire.» + +Je lui montrai tout mon établissement, sans oublier l'office, avec +un certain orgueil, et il ne fut pas avare de ses louanges. + +«Tenez! mon vieux, je vais vous dire, reprit-il, je ferai ma +maison de ville de votre appartement, à moins que vous ne me +donniez congé.» + +Quelle agréable promesse! Je lui dis que, s'il attendait son +congé, il pourrait bien attendre jusqu'au jugement dernier. + +«Mais vous allez prendre quelque chose, lui dis-je en étendant la +main vers la sonnette; mistress Crupp va vous faire du café: et +moi, je vais vous faire griller quelques tranches de lard sur un +petit fourneau que j'ai là. + +-- Non! non! dit Steerforth, ne sonnez pas! je vais déjeuner avec +un de ces jeunes gens qui logent à Piazza-hôtel, près de Covent- +Garden! + +-- Au moins, vous reviendrez pour dîner? dis-je. + +-- Je ne pense pas, sur ma parole; j'en ai bien du regret, mais il +faut que je reste avec mes deux compagnons. Nous partons tous les +trois demain matin. + +-- Alors, amenez-les dîner ici, répliquai-je, si vous croyez +qu'ils puissent accepter. + +-- Oh! ils viendraient bien volontiers, dit Steerforth; mais nous +vous gênerions. Vous feriez mieux de venir dîner avec nous, +quelque part.» + +Je ne voulus pas consentir à cet arrangement, car je m'étais mis +dans la tête qu'il fallait absolument que je donnasse une petite +fête pour mon installation, et que je ne pouvais rencontrer une +meilleure occasion de pendre la crémaillère. J'étais plus fier que +jamais de mon appartement, depuis que Steerforth l'avait honoré de +son approbation, et je brûlais du désir de lui en développer +toutes les ressources. Je lui fis promettre positivement de venir +avec ses deux amis, et nous fixâmes le dîner à six heures. + +Quand il fut parti, je sonnai mistress Crupp, et je lui annonçai +mon hardi projet. Mistress Crupp me dit d'abord que naturellement +on ne pouvait pas s'attendre à la voir servir à table, mais +qu'elle connaissait un jeune homme très-adroit, qui consentirait +peut-être à servir, moyennant cinq schellings, avec une petite +gratification en sus. Je lui répondis que certainement il fallait +avoir ce jeune homme. Ensuite mistress Crupp ajouta qu'il était +bien clair qu'elle ne pouvait pas être en deux endroits à la fois +(ce qui me parut raisonnable), et qu'une petite fille installée +dans l'office avec un bougeoir, pour laver sans relâche les +assiettes, serait indispensable. Je demandai quel pourrait être le +prix des services de cette jeune personne; mistress Crupp +supposait que dix-huit pence ne me ruineraient pas. Je ne le +supposais pas non plus, et ce fut encore un point convenu. Alors, +mistress Crupp me dit: «Maintenant, passons au menu du dîner.» + +Le fumiste qui avait construit la cheminée de la cuisine de +mistress Crupp avait fait preuve d'une rare imprévoyance, en la +faisant de manière qu'on n'y pouvait cuire que des côtelettes et +des pommes de terre. Quant à une poissonnière, mistress Crupp dit +que je n'avais qu'à aller regarder la batterie de cuisine: elle ne +pouvait pas m'en dire davantage; je n'avais qu'à venir voir. Comme +je n'aurais pas été beaucoup plus avancé d'aller voir, je refusai +en disant: «On peut se passer de poisson.» Mais ce n'était pas le +compte de mistress Crupp. + +«Pourquoi cela? dit-elle. C'est la saison des huîtres, vous ne +pouvez pas vous dispenser d'en prendre? + +-- Va donc pour les huîtres!» + +Mistress Crupp me dit alors que son avis serait de composer le +dîner comme il suit: Une paire de poulets rôtis... qu'on ferait +venir de chez le traiteur; un plat de boeuf à la mode, avec des +carottes... de chez le traiteur; deux petites entrées comme une +tourte chaude et des rognons sautés... de chez le traiteur; une +tarte, et si cela me convenait, une gelée... de chez le traiteur, +«Ce qui me permettrait, dit mistress Crupp, de concentrer mon +attention sur les pommes de terre, et de servir à point le fromage +et le céleri à la poivrade.» + +Je me conformai à l'avis de mistress Crupp, et j'allai moi-même +faire mes commandes chez le traiteur. En descendant le Strand un +peu plus tard, j'aperçus à la fenêtre d'un charcutier un bloc +d'une substance veinée qui ressemblait à du marbre, et qui portait +cette étiquette: «Fausse tortue.» J'entrai et j'en achetai une +tranche suffisante, à ce que j'ai vu depuis, pour quinze +personnes. Mistress Crupp consentit avec quelque difficulté à +réchauffer cette préparation qui diminua si fort en se liquéfiant, +que nous la trouvâmes, comme disait Steerforth, un peu juste pour +nous quatre. + +Ces préparatifs heureusement terminés, j'achetai un petit dessert +au marché de Covent-Garden, et je fis une commande assez +considérable chez un marchand de vins en détail du voisinage. +Quand je rentrai chez moi, dans l'après-midi, et que je vis les +bouteilles rangées en bataille dans l'office, elles me semblèrent +si nombreuses (quoiqu'il y en eût deux qu'on ne pût pas retrouver, +au grand mécontentement de mistress Crupp), que j'en fus +littéralement effrayé. + +L'un des amis de Steerforth s'appelait Grainger, et l'autre +Markham. Ils étaient tous les deux gais et spirituels; Grainger +était un peu plus âgé que Steerforth, Markham avait l'air plus +jeune, je ne lui aurais pas donné plus de vingt ans. Je remarquai +que ce dernier parlait toujours de lui-même d'une manière +indéfinie en se servant de la particule on pour remplacer la +première personne du singulier qu'il n'employait presque jamais. + +«On pourrait très-bien vivre ici, monsieur Copperfield, dit +Markham, voulant parler de lui-même. + +-- La situation est assez agréable, répondis-je, et l'appartement +est vraiment commode. + +-- J'espère que vous avez fait provision d'appétit, dit Steerforth +à ses amis. + +-- Sur mon honneur, dit Markham, je crois que c'est Londres qui +vous donne comme cela de l'appétit. On a faim toute la journée. On +ne fait que manger.» + +J'étais un peu embarrassé d'abord, et je me trouvais trop jeune +pour présider au repas; je fis donc asseoir Steerforth à la place +du maître de la maison, quand on annonça le dîner, et je m'assis +en face de lui. Tout était excellent, nous n'épargnions pas le +vin, et Steerforth fit tant de frais pour que la soirée se passât +gaiement, qu'en effet ce fut une véritable fête d'un bout à +l'autre. Pendant le dîner, je me reprochais de ne pas être aussi +gracieux pour mes hôtes que je l'aurais voulu mais ma chaise était +en face de la porte, et mon attention était troublée par la vue du +jeune homme très-adroit qui sortait à chaque instant du salon, et +dont j'apercevais la silhouette se dessiner le moment d'après sur +le mur de l'antichambre, une bouteille à la bouche. La jeune +personne me donnait également quelques inquiétudes, non pas pour +la propreté des assiettes, mais dans l'intérêt de ma vaisselle +dont je l'entendais faire un carnage affreux. La petite était +curieuse, et, au lieu de se renfermer tacitement dans l'office, +comme le portaient ses instructions, elle s'approchait constamment +de la porte pour nous regarder, puis, quand elle croyait être +aperçue, elle se retirait précipitamment sur les assiettes dont +elle avait tapissé soigneusement le plancher dans l'office, et +vous jugez des conséquences désastreuses de cette retraite +précipitée. + +Ce n'étaient pourtant, après tout, que de petites misères, et je +les eus bientôt oubliées quand on eut enlevé la nappe, et que le +dessert fut placé sur la table; on découvrit alors que le jeune +homme très-adroit avait perdu la parole; je lui donnai en secret +le conseil utile d'aller retrouver mistress Crupp et d'emmener +aussi la jeune personne dans les régions inférieures de la maison, +après quoi je m'abandonnai tout entier au plaisir. + +Je commençai par une gaieté et un entrain singuliers; une foule de +sujets à demi oubliés se pressèrent à la fois dans mon esprit, et +je parlai avec une abondance inaccoutumée. Je riais de tout mon +coeur de mes plaisanteries et de celles des autres; je rappelai +Steerforth à l'ordre parce qu'il ne faisait pas circuler le vin; +je pris l'engagement d'aller à Oxford; j'annonçai mon intention de +donner toutes les semaines un dîner exactement pareil à celui que +nous venions d'achever, en attendant mieux, et je pris du tabac +dans la tabatière de Grainger avec une telle frénésie que je fus +obligé de me retirer dans l'office pour y éternuer à mon aise, dix +minutes de suite sans désemparer. Je continuai en faisant circuler +le vin toujours plus rapidement, et en me précipitant pour +déboucher de nouvelles bouteilles, longtemps avant que ce fut +nécessaire. Je proposai la santé de Steerforth, «à mon meilleur +ami, au protecteur de mon enfance, au compagnon de ma jeunesse.» +Je déclarai que j'avais envers lui des obligations que je ne +pourrais jamais reconnaître, et que j'éprouvais pour lui une +admiration que je ne pourrais jamais exprimer. Je finis en disant: + +«À la santé de Steerforth! que Dieu le protège! Hurrah!» + +Nous bûmes trois fois trois verres de vin en son honneur, puis +encore un petit coup, puis un bon coup pour en finir. Je cassai +mon verre en faisant le tour de la table pour aller lui donner une +poignée de main, et je lui dis: (en deux mots) +«Steerforthvousêtesl'étoilepolairedemonexist...ence.» + +Ce n'était pas fini: voilà que je m'aperçois tout à coup que +quelqu'un en était au milieu d'une chanson, c'était Markham qui +chantait: + +_Quand les soucis nous accablent..._ + +En finissant, il nous proposa de boire à la santé de «la femme!» +Je fis des objections et je ne voulus pas admettre le toast. Je +n'en trouvais pas la forme assez respectueuse. Jamais je ne +permettrais qu'on portât chez moi pareil toast autrement qu'en ces +termes: «les dames!» Ce qui fit que je pris un air très-arrogant +avec lui, ce fut surtout parce que je voyais que Steerforth et +Grainger se moquaient de moi... ou de lui... peut-être de tous les +deux. Il me répondit qu'on ne se laissait pas faire la loi. Je lui +dis qu'on serait bien obligé de se la laisser faire. Il répliqua +qu'on ne devait pas se laisser insulter. Je lui dis qu'il avait +raison, et qu'on n'avait pas cela à craindre sous mon toit où les +dieux lares étaient sacrés et l'hospitalité toute-puissante. Il +dit qu'on ne manquait pas à sa dignité en reconnaissant que +j'étais un excellent garçon. Je proposai sur-le-champ de boire à +sa santé. + +Quelqu'un se mit à fumer. Nous fumâmes tous, moi aussi malgré le +frisson qui me gagnait. Steerforth avait fait un discours en mon +honneur, pendant lequel j'avais été ému presque jusqu'aux larmes. +Je lui répondis en exprimant le voeu que la compagnie présente +voulût bien dîner chez moi le lendemain et le jour suivant, et +tous les jours à cinq heures, afin que nous pussions jouir du +plaisir de la société et de la conversation tout le long de la +soirée. Je me crus obligé de porter une santé nominative. Je +proposai donc de boire à la santé de ma tante, «miss Betsy +Trotwood, l'honneur de son sexe!» + +Il y avait quelqu'un qui se penchait à la fenêtre de ma chambre à +coucher, en appuyant son front brûlant contre les pierres de la +balustrade, et en recevant le vent sur son visage. C'était moi. Je +me parlais à moi-même sous le nom de Copperfield. Je me disais: +«Pourquoi avez-vous essayé un cigare? Vous saviez bien que vous ne +pouvez pas fumer!» Il y avait après cela quelqu'un qui n'était pas +bien solide sur ses jambes et qui se regardait dans la glace. +C'était encore moi. Je me trouvais l'air pâlot, les yeux vagues, +et les cheveux, seulement les cheveux, rien de plus... ivres. + +Quelqu'un me dit: «Allons au spectacle, Copperfield!» Je ne vis +plus la chambre à coucher, je ne vis que la table branlante, +couverte de verres retentissants, avec la lampe dessus; Grainger +était à ma droite, Markham à ma gauche, Steerforth en face, tous +assis dans le brouillard et loin de moi. + +«Au spectacle? sans doute! c'est cela! allons! excusez-moi +seulement si je sors le dernier pour éteindre la lampe, de peur du +feu.» + +Grâce à quelque confusion dans l'obscurité, sans doute, il fallait +que la porte fût partie: je ne la trouvais plus. Je la cherchais +dans les rideaux de la fenêtre, quand Steerforth me prit par le +bras en riant, et me fit sortir. Nous descendîmes l'escalier, les +uns après les autres. Au moment d'arriver en bas, quelqu'un tomba +et roula jusqu'au palier. Je ne sais quel autre dit que c'était +Copperfield. J'étais indigné de ce faux rapport jusqu'au moment +où, me trouvant sur le dos dans le corridor, je commençai à croire +qu'il y avait peut-être quelque fondement à cette supposition. + +Il faisait cette nuit-là un brouillard épais avec des halos de +lumière autour des réverbères dans la rue. On disait vaguement +qu'il pleuvait. Moi, je trouvais qu'il gelait. Steerforth +m'épousseta sous un réverbère, retapa mon chapeau que quelqu'un +avait ramassé quelque part, je ne sais comment, car je ne l'avais +pas auparavant. Steerforth me dit alors: «Comment vous trouvez- +vous, Copperfield?» Et je lui répondis: «Mieux q'jamais.» + +Un homme, niché dans un petit coin, m'apparut à travers le +brouillard, et reçut l'argent de quelqu'un, en demandant si on +avait payé pour moi; il eut l'air d'hésiter (autant que je me +rappelle cet instant, rapide comme un éclair) s'il me laisserait +entrer ou non. Le moment d'après, nous étions placés très-haut +dans un théâtre étouffant; nous plongions de là dans un parterre +qui m'avait l'air de fumer, tant les gens qui y étaient entassés +se confondaient à mes yeux. Il y avait aussi une grande scène qui +paraissait très-propre et très-unie, quand on venait de la rue; et +puis il y avait des gens qui s'y promenaient, et qui parlaient de +quelque chose, mais d'une manière très-confuse. Il y avait +beaucoup de lumière, de la musique, des dames dans les loges, et +je ne sais quoi encore. Il me semblait que tout l'édifice prenait +une leçon de natation, à voir les oscillations étranges avec +lesquelles il m'échappait quand j'essayais de le fixer des yeux. + +Sur la proposition de quelqu'un, nous résolûmes de descendre aux +premières loges, où étaient les dames. J'aperçus un monsieur en +grande toilette, couché tout de son long sur un canapé, une +lorgnette à la main, et je vis aussi ma personne en pied dans une +glace. On m'introduisit dans une loge où je m'aperçus que je +parlais en m'asseyant, et qu'on criait autour de moi silence à +quelqu'un; je vis que les dames me jetaient des regards +d'indignation et... quoi?... oui!... Agnès, assise devant moi, +dans la même loge, à côté d'un monsieur et d'une dame que je ne +connaissais pas. Je vois son visage, maintenant bien mieux, +probablement, que je ne le vis alors, se tourner vers moi avec une +expression ineffaçable d'étonnement et de regret. + +«Agnès, dis-je d'une voix tremblante, bonté du ciel, Agnès! + +-- Chut! je vous en prie! répondit-elle sans que je pusse +comprendre pourquoi. Vous dérangez vos voisins. Regardez le +théâtre.» + +J'essayai, sur son ordre, de voir et d'entendre quelque chose de +ce qui se passait, mais ce fut inutile. Je la regardai de nouveau, +et je la vis se cacher dans son coin et appuyer son front sur sa +main gantée. + +«Agnès, lui dis-je, j'aipeurquevousn'soyezsouffrante. + +-- Non, non, ne faites pas attention à moi, Trotwood, repliqua-t- +elle. Écoutez-moi. Partez-vous bientôt? + +-- Sij'm'envaisbientôt? répétai-je. + +-- Oui.» + +N'avais-je pas la sotte idée de lui répondre que j'attendrais pour +lui donner le bras en descendant! Je suppose que j'en exprimai +quelque chose, car, après m'avoir regardé attentivement un moment, +elle parut comprendre, et répliqua à voix basse: + +«Je sais que vous allez faire ce que je vous demande, quand je +vous dirai que j'y tiens beaucoup. Allez-vous-en tout de suite, +Trotwood, pour l'amour de moi, et priez vos amis de vous ramener +chez vous.» + +Sa présence avait déjà produit assez d'effet sur moi, pour que je +me sentisse tout honteux malgré ma colère, et avec un bref «booir» +(qui voulait dire «bonsoir»), je me levai et je sortis. Steerforth +me suivit, et je ne fis qu'un pas de la porte de ma loge à celle +de ma chambre à coucher où je me trouvai seul avec lui; il +m'aidait à me déshabiller, pendant que je lui disais +alternativement qu'Agnès était ma soeur, et que je le conjurais de +m'apporter le tire-bouchon pour déboucher une autre bouteille de +vin. + +Il y eut quelqu'un qui passa la nuit dans mon lit à rabâcher sans +cesse les mêmes choses, à bâtons rompus, dans un rêve fiévreux, +battu par une mer agitée qui ne voulait pas se calmer. Puis quand +ce quelqu'un retrouva peu à peu son identité, alors ma gorge +commença à se dessécher, il me sembla que ma peau était sèche +comme une planche, que ma langue était le fond d'une vieille +bouilloire vide qui se calcinait peu à peu sur un petit feu, et +que les paumes de mes mains étaient des plaques de métal brûlant +que la glace même ne pourrait rafraîchir! + +Quelle angoisse d'esprit, quels remords, quelle honte je ressentis +quand je revins à moi-même le lendemain! Quelle horreur j'éprouvai +en pensant aux mille sottises que j'avais faites sans le savoir et +sans pouvoir les réparer jamais! Le souvenir de cet ineffaçable +regard d'Agnès; l'impossibilité où je me trouvais d'avoir aucune +explication avec elle, puisque je ne savais pas seulement, animal +que j'étais, ni pourquoi elle était venue à Londres, ni chez qui +elle était descendue; le dégoût que me causait la vue seule de la +chambre où avait eu lieu le festin, l'odeur du tabac, la vue des +verres, le mal de tête que j'éprouvais sans pouvoir sortir, ni +même me lever! Quelle journée que celle-là! + +Et quelle soirée, quand, assis près du feu, je dégustai lentement +une tasse de bouillon de mouton couvert de graisse, et que je me +dis que je prenais le même chemin que mon prédécesseur, et que je +succéderais à son triste sort comme à son appartement! J'avais +bien envie d'aller tout de suite à Douvres, faire une confession +générale. Quelle soirée, quand mistress Crupp vint chercher la +tasse de bouillon, et qu'elle m'apporta, dans un plat à fromage, +un rognon, un seul rognon, comme l'unique reste, disait-elle, du +festin de la veille! Je fus sur le point de tomber sur son sein de +nankin, et de m'écrier dans un repentir véritable: «Oh! mistress +Crupp, mistress Crupp, ne me parlez pas de restes! allez! Je suis +bien malheureux!» Seulement, ce qui m'arrêta dans cet élan du +coeur, c'est que je n'étais pas bien sûr que mistress Crupp fût +précisément le genre de femme à qui on dût donner sa confiance! + + + + +CHAPITRE XXV. + +Le bon et le mauvais ange. + + +J'allais sortir le matin qui suivit cette déplorable journée de +maux de tête, de maux de coeur et de repentance, sans bien savoir +la date du dîner que j'avais donné, comme si un escadron de géants +avait pris un énorme levier pour refouler l'avant-veille dans un +passé de plusieurs mois, quand je vis un commissionnaire qui +montait une lettre à la main. Il ne se pressait point pour +exécuter sa commission, mais quand il me vit au haut de +l'escalier, le regarder par-dessus la rampe, il prit le petit trot +et arriva près de moi, aussi essoufflé que s'il venait de courir +de manière à se mettre en nage. + +«T. Copperfield Esquire?» dit le commissionnaire en touchant son +chapeau. + +J'étais si troublé par la conviction que cette lettre devait être +d'Agnès, que j'étais à peine en état de répondre que c'était moi. +Je finis pourtant par lui dire que j'étais le T. Copperfield +Esquire en question, et il ne fit aucune difficulté de me croire. +«Voici la lettre, me dit-il, il y a réponse.» Je le laissai sur le +palier pour attendre, et je fermai sur lui la porte en rentrant +chez moi; j'étais si ému que je fus obligé de poser la lettre sur +la table, à côté de mon déjeuner, pour me familiariser un peu avec +la suscription, avant de me résoudre à rompre le cachet. + +Je vis en l'ouvrant que le billet était très-affectueux, et ne +faisait aucune allusion à l'état dans lequel je m'étais trouvé la +veille au spectacle. Il disait seulement: «Mon cher Trotwood, je +suis chez l'homme d'affaires de mon père, M. Waterbrook, Elyplace, +Holborn. Pouvez-vous venir me voir aujourd'hui? J'y serai à +l'heure que vous voudrez m'indiquer. Tout à vous, très- +affectueusement. «Agnès.» + +Je mis si longtemps à écrire une réponse qui me satisfit un peu, +que je ne sais pas ce que le commissionnaire dut croire, à moins +qu'il n'ait imaginé que je prenais une leçon d'écriture. Je suis +sûr que je fis au moins une demi-douzaine de brouillons. L'un +commençait par: «Comment puis-je espérer, ma chère Agnès, effacer +jamais de votre souvenir l'impression de dégoût...» Là, je ne fus +pas satisfait, et je le déchirai. Je commençai une autre lettre: +«Shakespeare a fait déjà la remarque, ma chère Agnès, qu'il était +bien étrange qu'on mit dans sa bouche son ennemi...» Ce _on_ me +rappela Markham et je n'allai pas plus loin. J'essayai même de la +poésie; je commentai un billet en vers de huit pieds: + +_Chère Agnès, laissez-moi vous dire._ + +Mais, je ne sais pourquoi, la tantirelire lire me revint à +l'esprit, et cette rime absurde me fit renoncer à tout. Après bien +des essais, voici ce que je lui écrivis: + +«Ma chère Agnès, votre lettre vous ressemble; que puis-je dire de +plus en sa faveur? Je serai chez vous à quatre heures. Croyez à +mon affection et à mon repentir. T. C., etc.» + +Le commissionnaire partit enfin avec cette missive que je fus +vingt fois sur le point de rappeler dès qu'elle fut sortie de mes +mains. + +Si la journée fut à moitié aussi pénible pour qui que ce soit des +légistes employés à Doctors'-Commons qu'elle le fut pour moi, je +crois en vérité qu'il expia cruellement la part qui lui était +échue de ce vieux fromage ecclésiastique persillé. Je quittai mon +bureau à trois heures et demie; quelques minutes après j'errais +dans les environs de la maison de M. Waterbrook, et pourtant le +moment fixé pour mon rendez-vous était déjà passé depuis un quart- +d'heure au moins, d'après l'horloge de Saint-André, Holborn, avant +que j'eusse rassemblé assez de courage pour tirer la sonnette +particulière à gauche de la porte de M. Waterbrook. + +Les affaires courantes de M. Waterbrook se faisaient au rez-de- +chaussée, et celles d'un ordre plus relevé, fort nombreuses dans +sa clientèle, se traitaient au premier étage. On me fit entrer +dans un joli salon, un peu étouffé, où je trouvai Agnès tricotant +une bourse. + +Elle avait l'air si paisible et si pur, et me rappela si vivement +les jours de fraîche et douce innocence que j'avais passés à +Canterbury, en contraste avec le misérable spectacle d'ivrognerie +et de débauche que je lui avais présenté l'avant-veille, que, me +laissant aller à mon repentir et à ma honte, je me conduisis comme +un enfant. Oui, il faut que je l'avoue, je me mis à fondre en +larmes, et je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ce n'est +pas, au bout du compte, ce que j'avais de mieux à faire, ou si je +ne me couvris pas de ridicule. + +«Si c'était tout autre que vous qui m'eût vu dans est état, Agnès, +lui dis-je en détournant la tête, je n'en serais pas la moitié +aussi affligé. Mais que ce fût vous, précisément vous! Ah! je sens +que j'aurais mieux aimé mourir!» + +Elle posa un instant sur mon bras sa main caressante, et je me +sentis consolé et encouragé; je ne pus m'empêcher de porter cette +main à mes lèvres et de la baiser avec reconnaissance. + +«Asseyez-vous, dit Agnès d'un ton affectueux. Ne vous désolez pas, +Trotwood. Si vous ne pouvez pas avoir en moi pleine confiance, à +qui donc vous confierez-vous? + +-- Ah! Agnès, repartis-je, vous êtes mon bon ange!» Elle sourit un +peu tristement à ce qu'il me sembla, et secoua la tête. + +«Oui, Agnès, mon bon ange! toujours mon bon ange! + +-- Si cela était véritablement, Trotwood, répliqua-t-elle, il y a +une chose qui me tiendrait bien au coeur.» + +Je la regardai d'un air interrogateur; mais je devinais déjà ce +qu'elle voulait dire. + +«Je voudrais vous mettre en garde, dit Agnès en me regardant en +face, contre votre mauvais ange. + +-- Ma chère Agnès, lui dis-je, si vous voulez parler de +Steerforth... + +-- Oui, Trotwood, répondit-elle. + +-- Alors, Agnès, vous lui faites grand tort. Lui, mon mauvais +ange, ou celui de qui que ce soit! Lui, qui n'est pour moi qu'un +guide, un appui, un ami! Ma chère Agnès! ce serait une injustice +indigne de votre caractère bienveillant de le juger d'après l'état +dans lequel vous m'avez vu l'autre soir. + +-- Je ne le juge pas d'après l'état dans lequel je vous ai vu +l'autre soir, répliqua-t-elle tranquillement. + +-- D'après quoi, alors? + +-- D'après beaucoup de choses, qui sont des bagatelles en elles- +mêmes, mais qui prennent plus d'importance dans leur ensemble. Je +le juge, Trotwood, en partie d'après ce que vous m'avez dit de lui +vous-même, d'après votre caractère, et l'influence qu'il a sur +vous.» + +Sa voix douce et modeste semblait faire résonner en moi une corde +qui ne vibrait qu'à ce son. Cette voix était toujours pénétrante, +mais lorsqu'elle était émue comme elle l'était alors, elle avait +un accent qui allait au fond de mon coeur. Je restais là sur ma +chaise à l'écouter encore, tandis qu'elle baissait les yeux sur +son ouvrage; et l'image de Steerforth, en dépit de mon attachement +pour lui, s'obscurcissait à sa voix. + +«Je suis bien hardie, dit Agnès, en relevant les yeux, moi qui ai +toujours vécu dans la retraite, et qui connais si peu le monde, de +vous donner mon avis avec tant d'assurance, peut-être même d'avoir +un avis si décidé. Mais je sais d'où vient ma sollicitude, +Trotwood; je sais qu'elle remonte au souvenir fidèle de notre +enfance commune, et à l'intérêt sincère que je prends à tout ce +qui vous regarde. Voilà ce qui m'enhardit. Je suis sûre de ne pas +me tromper dans ce que je vous dis. J'en suis certaine. Il me +semble que c'est un autre et non pas moi qui vous parle, quand je +vous garantis que vous avez là un ami dangereux.» + +Je la regardais toujours, je l'écoutais toujours après qu'elle +avait parlé, et l'image de Steerforth, quoique gravée encore dans +mon coeur, se couvrit de nouveau d'un nuage sombre. + +«Je ne suis pas assez déraisonnable pour espérer, dit Agnès, en +prenant son ton ordinaire au bout d'un moment, que vous puissiez +changer tout d'un coup de sentiments et de conviction, surtout +quand il s'agit d'un sentiment qui a sa source dans votre nature +confiante. D'ailleurs ce n'est pas une chose que vous deviez faire +à la légère. Je vous demande seulement, Trotwood, si vous pensez +jamais à moi... je veux dire, continua-t-elle avec un doux +sourire, car j'allais l'interrompre et elle savait bien +pourquoi... je veux dire, toutes les fois que vous penserez à moi, +de vous rappeler le conseil que je vous donne. Me pardonnerez-vous +tout ce que je vous dis là? + +-- Je vous pardonnerai, Agnès, répliquai-je, quand vous aurez fini +par rendre justice à Steerforth et à l'aimer comme je l'aime. + +-- Pas avant?» dit Agnès. + +Je vis passer une ombre sur sa figure, quand je prononçai le nom +de Steerforth; mais elle me rendit bientôt mon sourire, et nous +reprîmes toute notre confiance d'autrefois. + +«Et vous, Agnès, quand est-ce que vous me pardonnerez cette +soirée? + +-- Quand je vous en reparlerai, dit Agnès. Elle voulait ainsi +écarter ce souvenir, mais moi j'en étais trop préoccupé pour y +consentir, et j'insistai pour lui raconter comment j'en étais venu +à m'abaisser jusque-là, et je lui déroulai la chaîne de +circonstances dont le théâtre n'avait été, pour ainsi dire, que le +dernier anneau. Ce fut pour moi un grand soulagement, et je me +donnai en même temps le plaisir de m'étendre sur les obligations +que j'avais à Steerforth, et sur les soins qu'il avait pris de moi +dans un temps où je n'étais pas en état de prendre, soin de moi- +même. + +-- N'oubliez pas, dit Agnès, en changeant tranquillement la +conversation dès que j'eus fini, que vous vous êtes engagé à me +raconter non-seulement vos peines, mais aussi vos passions. Qui +est-ce qui a succédé à miss Larkins, Trotwood? + +-- Personne, Agnès. + +-- Quelqu'un, Trotwood, dit Agnès en riant et en me menaçant du +doigt. + +-- Non, Agnès, sur ma parole. Il y a certainement chez mistress +Steerforth une dame qui a beaucoup d'esprit, et avec laquelle +j'aime à causer, miss Dartle... Mais je ne l'adore pas.» + +Agnès se mit à rire de sa pénétration, et me dit que, si je lui +conservais ma confiance, elle avait l'intention de tenir un petit +registre de mes attachements violents avec la date de leur +naissance et de leur fin, comme la table des règnes de chaque roi +et de chaque reine dans l'histoire d'Angleterre. Après quoi elle +me demanda si j'avais vu Uriah. + +«Uriah Heep? dis-je. Non, est-ce qu'il est à Londres? + +-- Il vient tous les jours ici dans les bureaux du rez-de- +chaussée, répliqua Agnès. Il était à Londres huit jours avant moi. +Je crains que ce ne soit pour quelque affaire désagréable, +Trotwood. + +-- Quelque affaire qui vous inquiète, je le vois, Agnès. Qu'est-ce +donc?» + +Agnès posa son ouvrage, et me répondit en croisant les mains et en +me regardant d'un air pensif avec ses beaux yeux si doux: + +«Je crois qu'il va devenir l'associé de mon père! + +-- Qui? Uriah! le misérable aurait-il réussi par ses bassesses +insinuantes à se glisser dans un si beau poste! m'écriai-je avec +indignation. N'avez-vous pas essayé quelque remontrance, Agnès? +Songez aux relations qui vont s'ensuivre. Il faut parler; il ne +faut pas laisser votre père faire une démarche si imprudente: il +faut l'empêcher, Agnès, pendant qu'il en est encore temps!» + +Agnès, me regardant toujours, secouait sa tête en souriant +faiblement de la chaleur que j'y mettais, puis elle me répondit: + +«Vous vous rappelez notre dernière conversation à propos de papa? +Ce fut peu de temps après... deux ou trois jours peut-être, qu'il +me laissa entrevoir pour la première fois ce que je vous apprends +aujourd'hui. C'était bien triste de le voir lutter contre son +désir de me faire accroire que c'était une affaire de son libre +choix, et la peine qu'il avait à me cacher qu'il y était obligé. +J'en ai eu bien du chagrin. + +-- Obligé! Agnès! qu'est-ce qui l'y oblige? + +-- Uriah, répondit-elle après un moment d'hésitation, s'est +arrangé pour lui devenir indispensable. Il est fin et vigilant. Il +a deviné les faiblesses de mon père, il les a encouragées, il en a +profité; enfin, si vous voulez que je vous dise tout ce que je +pense, Trotwood, papa a peur de lui.» + +Je vis clairement qu'elle eût pu en dire davantage; qu'elle en +savait ou qu'elle en devinait plus long. Je ne voulus pas lui +donner le chagrin de lui demander ce qu'elle me cachait: je savais +qu'elle se taisait pour épargner son père: Je savais que, depuis +longtemps, les choses prenaient ce chemin; oui, en y +réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler qu'il y avait longtemps +que cet événement se préparait. Je gardai le silence. + +«Son ascendant sur papa est très-grand, dit Agnès. Il professe +beaucoup d'humilité et de reconnaissance, c'est peut-être vrai... +je l'espère, mais il a vraiment pris une position qui lui donne +beaucoup de pouvoir, et je crains qu'il n'en use durement. + +-- Lui! ce n'est qu'un chacal; lui dis-je, et ce fut pour moi, sur +le moment, un grand soulagement. + +-- Au moment dont je parle, celui où papa me fit cette confidence, +poursuivit Agnès, Uriah lui avait dit qu'il allait le quitter; +qu'il en était bien fâché; que cela lui faisait beaucoup de peine, +mais qu'on lui faisait de très-belles propositions. Papa était +très-abattu et plus accablé de soucis que nous ne l'avions jamais +vu, vous et moi, mais il a semblé soulagé par cet expédient +d'association, quoiqu'il parût en même temps en être blessé et +humilié. + +-- Et comment avez-vous reçu cette nouvelle, Agnès? + +-- J'ai fait ce que je devais, je l'espère, Trotwood, répliqua-t- +elle. J'étais certaine qu'il était nécessaire pour la tranquillité +de papa que ce sacrifice fut accompli; je l'ai donc prié de le +faire. Je lui ai dit que ce serait un grand poids de moins pour +lui... puissé-je avoir dit vrai!... et que cela me donnerait plus +d'occasions encore que par le passé de lui tenir compagnie. Oh! +Trotwood, s'écria Agnès en couvrant son visage de ses mains pour +cacher ses larmes, il me semble presque que j'ai joué le rôle +d'une ennemie de mon père, plutôt que celui d'une fille pleine de +tendresse, car je sais que les changements que nous avons +remarqués en lui ne viennent que de son dévouement pour moi. Je +sais que s'il a rétréci le cercle de ses devoirs et de ses +affections, c'était pour les concentrer sur moi tout entiers. Je +sais toutes les privations qu'il s'est imposées pour moi, toutes +les sollicitudes paternelles qui ont assombri sa vie, énervé ses +forces et son énergie, en concentrant toutes ses pensées sur une +seule idée. Ah! si je pouvais tout réparer! si je pouvais réussir +à le relever, comme j'ai été la cause innocente de son +abaissement!» + +Je n'avais jamais vu pleurer Agnès. J'avais bien vu des larmes +dans ses yeux chaque fois que je rapportais de nouveaux prix de la +pension, j'en avais vu encore la dernière fois que nous avions +parlé de son père; je l'avais vue détourner son doux visage quand +nous nous étions séparés, mais je n'avais jamais été témoin d'un +chagrin pareil. J'en étais si triste que je ne pouvais pas lui +dire autre chose que des enfantillages comme ces simples paroles: +«Je vous en prie, Agnès, je vous en prie, ne pleurez pas, ma chère +soeur!» + +Mais Agnès m'était trop supérieure par le caractère et la +persévérance (je le sais maintenant, que je le comprisse ou non +alors), pour avoir longtemps besoin de mes prières. La sérénité +angélique de ses manières qui l'a marquée dans mon souvenir d'un +sceau si différent de toute autre créature, reparut bientôt, comme +lorsqu'un nuage s'efface d'un ciel serein. + +«Nous ne serons probablement pas seuls bien longtemps, dit Agnès, +et puisque j'en ai l'occasion, permettez-moi de vous demander +instamment, Trotwood, de montrer de la bienveillance pour Uriah. +Ne le rebutez pas. Ne lui en voulez pas (comme je sais que vous y +êtes en général disposé) de ce que vos caractères n'ont pas de +sympathie. Ce n'est peut-être que lui rendre justice, car nous ne +savons rien de positif contre lui. En tous cas, pensez d'abord à +papa et à moi!» + +Agnès n'eut pas le temps d'en dire davantage, car la porte +s'ouvrit et mistress Waterbrook, une femme étoffée, ou qui portait +une robe très-étoffée, je ne sais lequel, car je ne pouvais pas +distinguer ce qui appartenait à la robe de ce qui appartenait à la +dame, entra toutes voiles dehors. J'avais un vague souvenir de +l'avoir vue au spectacle, comme si elle avait passé devant moi +dans une lanterne magique mal éclairée; mais elle eut l'air de se +rappeler parfaitement ma personne, qu'elle soupçonnait encore +d'être en état d'ivresse. + +Découvrant pourtant par degrés que j'étais de sens rassis, et, +j'espère aussi, que j'étais un jeune homme bien élevé, mistress +Waterbrook s'adoucit considérablement à mon égard, et commença par +me demander si je me promenais beaucoup dans les parcs, puis, en +second lieu, si j'allais souvent dans le monde. Sur ma réponse +négative à ces deux questions, il me sembla que je recommençais à +perdre beaucoup dans son estime: cependant elle mit beaucoup de +bonne grâce à dissimuler la chose, et m'invita à dîner pour le +lendemain. J'acceptai l'invitation et je pris congé d'elle, en +demandant Uriah dans les bureaux en sortant; il était absent et je +laissai ma carte. + +Quand j'arrivai pour dîner le lendemain, la porte de la rue, en +s'ouvrant, me permit de pénétrer dans un bain de vapeur, parfumé +d'une odeur de mouton, qui me fit deviner que je n'étais pas le +seul invité; je reconnus à l'instant le commissionnaire revêtu +d'une livrée et posté au bas de l'escalier pour aider le +domestique à annoncer. Il fit de son mieux pour avoir l'air de ne +pas me connaître, quand il me demanda mon nom en confidence, mais +moi, je le reconnus bien, et lui aussi, ce qui ne nous mettait pas +à notre aise: ce que c'est que la conscience! + +Je trouvai dans M. Waterbrook un monsieur entre deux âges, le cou +très-court, avec un col de chemise très-vaste; il ne lui manquait +que d'avoir le nez noir pour ressembler parfaitement à un roquet, +il me dit qu'il était heureux d'avoir l'honneur de faire ma +connaissance, et quand j'eus déposé mes hommages aux pieds de +mistress Waterbrook, il me présenta avec beaucoup de cérémonie à +une dame très-imposante, revêtue d'une robe de velours noir, avec +une grande toque de velours noir sur la tête; bref, je la pris +pour une proche parente d'Hamlet, sa tante par exemple. + +Elle s'appelait mistress Henry Spiker; son mari était là aussi et +il avait un air si glacial, que ses cheveux me firent l'effet, non +pas d'être gris, mais d'être parsemés de givre ou de frimas. On +montrait la plus grande déférence au couple Spiker; Agnès m'apprit +que cela venait de ce que M. Henry Spiker était l'avoué de +quelqu'un ou de quelque chose, je ne sais lequel, qui tenait de +loin à la trésorerie. + +Je trouvai Uriah Heep vêtu de noir au milieu de la compagnie. Il +était plein d'humilité et me dit, quand je lui donnai une poignée +de main, qu'il était fier de ce que je voulais bien faire +attention à lui, et qu'il m'était très-obligé de ma +condescendance. J'aurais voulu qu'il en fût un peu moins touché, +car, dans l'excès de sa reconnaissance, il ne fit que roder toute +la soirée autour de moi, et chaque fois que je disais un mot à +Agnès, j'étais sûr d'apercevoir dans un coin ses yeux vitreux et +son visage cadavéreux, qui nous hantaient comme ceux d'un déterré. + +Les autres invités me firent l'effet d'avoir été frappés à la +glace comme le champagne. L'un d'eux pourtant attira mon attention +avant même d'être introduit; j'avais entendu annoncer M. Traddles; +mes pensées se reportèrent à l'instant vers Salem-House; serait-il +possible, me disais-je, que ce fut ce Tommy qui dessinait toujours +des squelettes! + +J'attendais l'entrée de M. Traddles avec un intérêt inaccoutumé. +Je vis un jeune homme tranquille, à l'air grave, aux manières +modestes, avec des cheveux très-étranges et des yeux un peu trop +ouverts; il disparut si vite dans un coin sombre, que j'eus +quelque peine à l'examiner. Enfin je parvins à le voir en face, et +mes yeux me trompaient bien si ce n'était pas mon pauvre vieux +Tommy. + +Je m'approchai de M. Waterbrook pour lui dire que je croyais avoir +le plaisir de retrouver chez lui un ancien camarade. + +«En vérité? dit M. Waterbrook d'un air étonné, vous êtes trop +jeune pour avoir été en pension avec M. Henry Spiker? + +-- Oh! ce n'est pas de lui que je parle, repartis-je. Je parle +d'un monsieur qui s'appelle Traddles. + +-- Oh! oui, oui, en vérité? dit mon hôte avec beaucoup moins +d'intérêt, c'est possible. + +-- Si c'est véritablement mon ancien camarade, dis-je en regardant +du côté de Traddles, nous avons été ensemble dans une pension qui +s'appelait Salem-House: c'était un excellent garçon. + +-- Oh! oui, Traddles est un bon garçon, répliqua mon hôte en +hochant la tête d'un air de condescendance; Traddles est un très- +bon garçon. + +-- C'est vraiment, lui dis-je, une coïncidence assez curieuse. + +-- D'autant plus, répondit mon hôte, que c'est par hasard qu'il +est ici: il n'a été invité ce matin que parce qu'il s'est trouvé +une place vacante à table, par suite de l'indisposition du père de +mistress Henry Spiker. C'est un homme très-bien élevé que le père +de mistress Henry Spiker, M. Copperfield.» + +Je murmurai quelques mots d'assentiment très-chaleureux et +véritablement méritoires de la part d'un homme qui n'avait jamais +entendu parler de lui; puis je demandai quelle était la profession +de M. Traddles. + +«Traddles, dit M. Waterbrook, étudie pour le barreau; c'est un +très-bon garçon... incapable de faire du mal à personne qu'à lui- +même. + +-- Quel mal peut-il se faire à lui-même? répliquai-je, contrarié +d'apprendre cette mauvaise nouvelle. + +-- Voyez-vous, repartit M. Waterbrook en faisant une petite moue +et en jouant avec sa chaîne de montre, d'un certain air d'aisance +presque impertinente, je ne crois pas qu'il arrive jamais à +grand'chose. Je parierais, par exemple, qu'il n'aura jamais +vaillant cinq cents livres sterling. Traddles m'a été recommandé +par un de mes amis du barreau. Oh! certainement, certainement, il +ne manque pas de quelque talent pour étudier une cause et pour +exposer clairement une question par écrit, mais voilà tout. J'ai +le plaisir de lui jeter de temps en temps quelque affaire qui ne +laisse pas que d'être considérable... pour lui s'entend. Oh! +certainement, certainement!» + +J'étais très-frappé de l'air de satisfaction dégagée dont +M. Waterbrook prononçait de temps en temps son petit «Oh! +certainement!» L'expression qu'il y mettait était étrange. Cela +vous donnait tout de suite l'idée d'un homme qui était né, non pas +comme on dit, avec une cuiller d'argent dans la bouche, mais avec +une échelle à la main, et qui avait escaladé l'un après l'autre +tous les échelons de la vie jusqu'à ce qu'il pût jeter du faîte un +regard de patronage philosophique sur les gens qui pataugaient en +bas dans le fossé. + +Je continuai de réfléchir sur ce sujet, quand on annonça le dîner. +M. Waterbrook offrit son bras à la tante d'Hamlet; M. Henry Spiker +donna le sien à mistress Waterbrook; Agnès, que j'avais envie de +réclamer, fut confiée à un monsieur souriant qui avait les jambes +un peu grêles. Uriah, Traddles et moi, en notre qualité de +jeunesse, nous descendîmes les derniers, sans cérémonie. Je ne fus +pas tout à fait aussi contrarié que je l'aurais été d'avoir manqué +le bras d'Agnès, en trouvant l'occasion, sur l'escalier, de +renouer connaissance avec Traddles, qui fut ravi de me revoir, +tandis qu'Uriah se tortillait près de nous avec une humilité et +une satisfaction si indiscrètes, que j'avais grande envie de le +jeter par-dessus la rampe. + +Nous fûmes séparés à table, Traddles et moi. Nous étions aux deux +bouts opposés; il était perdu dans l'éclat éblouissant d'une robe +de velours rouge, et moi dans le deuil de la tante d'Hamlet. Le +dîner fut très-long, et la conversation roula tout entière sur +l'aristocratie de naissance, sur ce qu'on appelle... le sang. +Mistress Waterbrook nous répéta plusieurs fois que, si elle avait +une faiblesse, c'était pour le sang. + +Il me vint plusieurs fois à l'esprit que nous n'en aurions pas été +plus mal, si nous n'avions pas été si comme il faut. Nous étions +tellement comme il faut, que le cercle de la conversation était +extrêmement restreint. Il y avait au nombre des invités un +monsieur et une madame Gulpidge, qui avaient quelque rapport +(M. Gulpidge, du moins) de seconde main avec les affaires légales +de la Banque; et entre la Banque et la Trésorerie, nous étions +aussi exclusifs que le journal de la Cour, qui ne sort pas de là. +Pour ajouter à l'agrément de la chose, la tante d'Hamlet avait le +défaut de la famille et se livrait constamment à des soliloques +décousus sur tous les sujets auxquels on faisait allusion. Il est +vrai de dire qu'ils étaient peu nombreux, mais comme nous +retombions toujours sur le sang, elle avait un champ aussi vaste +pour donner carrière à ses spéculations abstraites que son neveu +lui-même. + +Le sang! le sang! on aurait pu se croire à un dîner d'ogres, tant +la conversation prenait un ton sanguinaire. + +«J'avoue que je suis de l'avis de mistress Waterbrook, dit +M. Waterbrook en élevant son verre à la hauteur de ses yeux. Il y +a bien des choses qui ont aussi leur valeur, mais moi je tiens +pour le sang! + +-- Oh! il n'y a rien d'aussi satisfaisant, observa la tante +d'Hamlet, il n'y a rien qui rappelle autant le beau idéal de +toutes ces sortes de choses en général. Il y a des esprits +vulgaires (il y en a peu, j'espère, mais enfin il y en a) qui +aiment mieux se prosterner devant ce que j'appellerais des idoles, +positivement des idoles: devant de grands services rendus, des +facultés éminentes, et ainsi de suite. Mais tout cela ce sont des +êtres d'imagination. Il n'en est pas ainsi du sang. On voit le +sang dans un nez, et on le reconnaît; on le rencontre dans un +menton, et on dit: «Le voilà, voilà du sang!» C'est quelque chose +de positif; on le touche au doigt, cela n'admet pas de doute.» + +Le monsieur souriant, doué de jambes grêles, qui avait donné le +bras à Agnès, posa la question d'une manière plus nette encore, à +ce qu'il me sembla. + +«Dame! vous savez, dit ce monsieur, en jetant un regard stupide +tout autour de la table; nous ne pouvons pas nous défaire de ça, +voyez-vous; nous avons du sang, bon gré mal gré, voyez-vous. Il y +a des jeunes gens, voyez-vous, qui peuvent être un peu au-dessous +de leur rang comme éducation et comme manières, qui font quelques +sottises, voyez-vous, et qui se mettent dans de grands embarras, +eux et les autres, _et cætera_. Mais du diable si on n'a pas +toujours du plaisir à trouver qu'au fond ils ont du sang, voyez- +vous. Pour mon compte, j'aimerais mieux, en tout cas, être jeté à +terre par un homme qui aurait du sang, que d'être ramassé par +quelqu'un qui n'en aurait pas.» + +Cette déclaration, qui résumait admirablement l'essence de la +question, eut le plus grand succès, et attira l'attention sur +l'orateur jusqu'au moment de la retraite des dames. Je remarquai +alors que M. Gulpidge et M. Henry Spiker, qui jusque-là s'étaient +tenus à distance réciproque, formèrent une ligne défensive contre +nous, gens de rien, comme étant l'ennemi commun, et échangèrent à +travers la table un dialogue mystérieux pour notre mystification. + +«Cette affaire de la première créance de quatre mille cinq cents +livres sterling n'a pas suivi le cours auquel on s'attendait, +Gulpidge, dit M. Henry Spiker. + +-- Voulez-vous parler du D. de A.? dit M. Spiker. + +-- Du C. de B.,» dit M. Gulpidge. + +M. Spiker fit un mouvement de sourcils et parut très-ému. + +«Quand la question fut présentée à lord ***, je n'ai pas besoin de +le nommer... dit M. Gulpidge en s'arrêtant. + +-- Je comprends, dit M. Spiker, W***.» + +M. Gulpidge fit un signe mystérieux. + +«Quand la question lui fut présentée, il répondit: «Point +d'argent, point de liberté!» + +-- Bonté du ciel! s'écria M. Spiker. + +-- Point d'argent point de liberté, répéta M. Gulpidge d'un ton +ferme. L'héritier présomptif, vous me comprenez?... + +-- K... dit M. Spiker avec un regard de connivence. + +-- K... alors a refusé absolument de signer. On l'a suivi jusqu'à +New-Market pour le faire rétracter, et il a péremptoirement refusé +sa signature.» + +L'intérêt de M. Spiker devint si vif qu'il en était pétrifié. + +«Voilà où en sont les choses, dit M. Gulpidge en se rejetant dans +son fauteuil. Notre ami Waterbrook me pardonnera si j'évite de +m'expliquer plus clairement, par égard pour l'importance des +intérêts en jeu.» + +M. Waterbrook était trop heureux, c'était facile à voir, qu'on +voulût bien à sa table traiter, même par allusion, des intérêts si +distingués et sous-entendre de tels noms. Il revêtit une +expression de grave intelligence, quoique je sois persuadé qu'il +ne comprenait pas plus que moi le sujet de la discussion, et +exprima sa haute approbation de la discrétion qu'on observait. +M. Spiker, après avoir reçu de son ami, M. Gulpidge, une +confidence si importante, désira naturellement lui rendre la +pareille. Le dialogue précédent fut suivi d'un autre qui fit le +pendant; ce fut au tour de M. Gulpidge à témoigner sa surprise; +puis il reprit; M. Spiker fut surpris à son tour, et ainsi de +suite. Pendant ce temps, nous autres profanes, nous étions +accablés par la grandeur des intérêts enveloppés dans cette +conversation mystérieuse, et notre hôte nous regardait avec +orgueil comme des victimes d'une admiration et d'un respect +salutaires. + +Jugez si j'eus du plaisir à rejoindre Agnès dans le salon! Après +avoir causé avec elle dans un coin, je lui présentai Traddles qui +était timide, mais très-aimable et toujours aussi bon enfant +qu'autrefois. Il était obligé de nous quitter de bonne heure, +attendu qu'il partait le lendemain matin pour un mois, de sorte +que je ne pus pas causer avec lui aussi longtemps que je l'aurais +voulu; mais nous nous promîmes, en échangeant nos adresses, de +nous donner le plaisir de nous revoir quand il serait de retour à +Londres. Il apprit avec grand intérêt que j'avais retrouvé +Steerforth, et parla de lui avec un tel enthousiasme, que je lui +fis répéter devant Agnès ce qu'il en pensait. Mais Agnès se +contenta de me regarder et de secouer un peu la tête quand elle +fut sûre que j'étais seul à la voir. + +Comme elle se trouvait entourée de gens avec lesquels il me +semblait qu'elle ne devait pas être à son aise, je fus presque +content de lui entendre dire qu'elle devait retourner chez elle au +bout de peu de jours, malgré tous mes regrets de la perdre si +vite. L'idée de cette séparation prochaine m'engagea à rester +jusqu'à la fin de la soirée. Je me rappelais avec tant de plaisir, +en causant avec elle et en l'entendant vanter l'heureuse vie que +j'avais menée dans la vieille et grave maison qu'elle parait de +tant de charmes, que j'aurais volontiers passé ainsi la moitié de +la nuit. Mais à la fin, je n'avais plus d'excuses pour rester plus +longtemps; toutes les lumières de la soirée de M. Waterbrook +étaient éteintes, et je fus bien obligé de partir à mon tour. Je +sentis alors plus que jamais qu'elle était mon bon ange, et, en +voyant son doux sourire et son visage serein, si je crus que +c'étaient ceux d'un ange qui brillaient sur moi d'une sphère +éloignée, j'espère qu'on me pardonnera cette illusion innocente. + +J'ai dit que toute la société s'était retirée, j'aurais dû en +excepter Uriah que je ne comprenais pas dans cette catégorie, et +qui n'avait pas cessé de nous poursuivre. Il descendit l'escalier +derrière moi. Il sortit de la maison derrière moi, et je le vois +encore, faisant glisser sur ses longs doigts de squelette les +doigts plus longs encore d'une paire de gants, qui semblaient +faits pour la main de Guy Fawkes. + +Je n'étais pas d'humeur à me soucier de la compagnie d'Uriah, mais +je me souvins de la prière d'Agnès, et je lui demandai s'il +voulait venir chez moi prendre une tasse de café. + +«Oh! vraiment, M. Trotwood, répliqua-t-il, je devrais dire +M. Copperfield, mais l'autre nom me vient tout naturellement à la +bouche... je ne voudrais pas vous gêner; ne vous croyez pas +obligé, je vous prie, d'inviter un humble personnage comme moi à +venir chez vous. + +-- Cela ne me gêne pas, répondis-je, voulez-vous venir? + +-- J'en serais bien heureux, répliqua Uriah, en se tortillant. + +-- Eh bien! alors, venez!» + +Je ne pouvais m'empêcher de lui parler un peu sèchement, mais il +n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Nous prîmes le chemin le +plus court, sans entretenir grande conversation en route, et il +avait poussé l'humilité jusqu'à ne faire autre chose tout le long +du chemin, que de mettre perpétuellement ses abominables gants; il +les mettait encore quand nous arrivâmes à ma porte. + +L'escalier était sombre, et je le pris par la main pour éviter +qu'il se cognât la tête contre les murs, quoiqu'il me semblât que +je tenais une grenouille dans la main, tant la sienne était froide +et humide; si bien que je fus tenté vingt fois de le lâcher et de +m'enfuir. Mais Agnès et l'hospitalité l'emportèrent, et je +l'amenai jusqu'au coin de mon feu. Quand j'eus allumé les bougies, +il entra dans des transports d'humilité à la vue du salon qui lui +était révélé, et quand je fis chauffer le café dans un simple pot +d'étain que mistress Crupp affectionnait particulièrement pour cet +usage (sans doute parce qu'il n'avait pas été fait pour cela, mais +bien plutôt pour contenir l'eau chaude destinée à se faire la +barbe, et peut-être aussi parce qu'il y avait une cafetière +brevetée, d'un grand prix, qu'elle laissait moisir dans l'office), +il manifesta une telle émotion que j'avais la plus grande envie de +la lui verser sur la tête pour l'échauder. + +«Oh! vraiment, M. Trotwood... pardon, je voulais dire +M. Copperfield! je ne me serais jamais attendu à vous voir me +servir! mais il m'arrive de tous côtés tant de choses auxquelles +je ne pouvais pas non plus m'attendre dans une situation aussi +humble que la mienne, qu'il me semble que les bénédictions +pleuvent sur ma tête. Vous avez sans doute entendu parler d'un +changement dans mon avenir, M. Trotwood... pardon, je voulais dire +M. Copperfield?» + +En le voyant assis sur mon canapé, ses longues jambes rapprochées +pour soutenir sa tasse, son chapeau et ses gants par terre à côté +de lui, sa cuiller s'agitant doucement dans sa tasse, avec ses +yeux d'un rouge vif, qui semblaient avoir brûlé leurs cils, ses +narines qui se dilataient et se resserraient comme toujours chaque +fois qu'il respirait, des ondulations de serpent qui couraient +tout le long de son corps depuis le menton jusqu'aux bottes, je me +dis que décidément il m'était souverainement désagréable. +J'éprouvais un malaise véritable à le voir chez moi, car j'étais +jeune alors, et je n'avais pas encore l'habitude de cacher ce que +je sentais vivement. + +«Vous avez, je pense, entendu parler d'un changement dans mon +avenir, Trotwood... pardon, je voulais dire M. Copperfield? répéta +Uriah. + +-- Oui, j'en ai entendu parler. + +-- Ah! répondit-il tranquillement, je pensais bien que miss Agnès +le savait; je suis bien aise d'apprendre que miss Agnès en est +instruite. Oh! merci, M. Trot... M. Copperfield.» + +J'avais bonne envie de lui jeter mon tire-bottes, qui était là +tout prêt devant le feu, pour le punir de m'avoir ainsi tiré un +renseignement qui regardait Agnès, quelque insignifiant qu'il pût +être, mais je me contentai de boire mon café. + +«Comme vous avez été bon prophète, monsieur Copperfield, +poursuivit-il, comme vous avez vu les choses de loin! Vous +rappelez-vous que vous m'avez dit un jour que je deviendrais peut- +être l'associé de M. Wickfield, et qu'alors l'étude porterait les +noms de Wickfield et Heep! Vous ne vous en souvenez peut-être pas; +mais une personne humble comme moi, M. Copperfield, n'oublie pas +ces choses-là. + +-- Je me rappelle vous en avoir parlé, lui dis-je, quoique +certainement cela ne me parût pas très-probable alors. + +-- Et qui aurait pu le croire probable, monsieur Copperfield! dit +Uriah avec enthousiasme. Ce n'était pas moi, toujours! Je me +rappelle vous avoir dit moi-même que ma position était beaucoup +trop humble: et je vous disais là bien véritablement ce que je +pensais.» + +Il regardait le feu avec une grimace de possédé, et moi je le +regardais. + +«Mais les individus les plus humbles, monsieur Copperfield, +peuvent servir d'instrument pour faire le bien, reprit-il. Je suis +heureux d'avoir pu servir d'instrument au bonheur de M. Wickfield, +et j'espère lui rendre encore des services. Quel excellent homme, +monsieur Copperfield, mais comme il a été imprudent! + +-- Je suis bien fâché de ce que vous me dites là, lui dis-je, et +je ne pus m'empêcher d'ajouter d'un ton significatif... sous tous +les rapports. + +-- Certainement, monsieur Copperfield, répliqua Uriah, sous tous +les rapports. Pour miss Agnès par-dessus tout! Vous ne vous +rappelez pas, monsieur Copperfield, l'éloquente expression dont +vous vous êtes servi en me parlant d'elle, mais moi je me la +rappelle bien. Vous m'avez dit un jour que tout le monde lui +devait de l'admiration, et je vous en ai bien remercié, mais vous +avez oublié tout cela naturellement, monsieur Copperfield? + +-- Non, dis-je sèchement. + +-- Oh! combien j'en suis heureux, s'écria Uriah! quand je pense +que c'est vous qui avez le premier allumé une étincelle d'ambition +dans mon humble coeur et que vous ne l'avez pas oublié! Oh!... +voulez-vous me permettre de vous demander encore une tasse de +café?» + +Il y avait quelque chose dans l'emphase qu'il avait mise à me +rappeler ces étincelles que j'avais allumées, quelque chose dans +le regard qu'il m'avait lancé en parlant, qui m'avait fait +tressaillir comme si je l'avais vu tout d'un coup dévoilé par un +jet de lumière. Rappelé à moi par la demande qu'il me faisait d'un +ton si différent, je fis les honneurs du pot d'étain, mais d'une +main si tremblante, avec un sentiment si soudain de mon +impuissance à lutter contre lui, et avec tant d'inquiétude de ce +qui allait survenir, que j'étais bien sûr de ne pouvoir lui cacher +mon trouble. + +Il ne disait rien. Il faisait fondre son sucre, buvait une gorgée +de café, puis se caressait le menton de sa main décharnée, +regardait le feu, jetait un coup d'oeil sur la chambre, me faisait +une grimace sous forme de sourire, se tortillait de nouveau dans +l'excès de son respect servile, reprenait sa tasse de café, et me +laissait le soin de recommencer la conversation. + +«Ainsi donc, lui dis-je enfin, M. Wickfield qui vaut mieux que +cinq cents jeunes gens comme vous... ou moi (ma vie en aurait +dépendu que je n'aurais pas pu m'empêcher de couper ma phrase par +un geste d'impatience bien prononcé), M. Wickfield a commis des +imprudences, monsieur Heep? + +-- Oh! beaucoup d'imprudences, monsieur Copperfield, répliqua +Uriah avec un soupir de modestie, beaucoup, beaucoup!... Mais vous +seriez bien bon de m'appeler Uriah comme autrefois! + +-- Eh bien! Uriah, dis-je en prononçant le mot avec quelque +difficulté. + +-- Merci bien! répliqua-t-il avec chaleur, merci bien, monsieur +Copperfield! Il me semble sentir la brise ou entendre les cloches +d'autrefois, comme aux jours de ma jeunesse, quand je vous entends +dire Uriah. Je vous demande pardon. Que disais-je donc? + +-- Vous parliez de M. Wickfield. + +-- Ah! oui, c'est vrai, dit-il, de grandes imprudences, monsieur +Copperfield! C'est un sujet auquel je ne voudrais faire allusion +devant personne autre que vous. Et même avec vous, je ne puis qu'y +faire allusion. Si tout autre que moi avait été à ma place depuis +quelques années, à l'heure qu'il est, il aurait M. Wickfield (quel +excellent homme, pourtant, monsieur Copperfield!) sous sa coupe. +Sous... sa... coupe...» dit Uriah très-lentement en étendant sa +main décharnée sur la table, et en la pressant si fort de son +pouce sec et dur que la table et la chambre même en tremblèrent. + +J'aurais été condamné à le regarder avec son vilain pied plat sur +la tête de M. Wickfield, que je n'aurais pas pu, je crois, le +détester davantage. + +«Oh! oui, monsieur Copperfield, continua-t-il d'une voix douce qui +formait un contraste frappant avec la pression obstinée de ce +pouce dur et sec, il n'y a pas le moindre doute. Ç'aurait été sa +ruine, son déshonneur, je ne sais pas quoi, M. Wickfield ne +l'ignore pas. Je suis l'humble instrument destiné à le servir dans +mon humilité, et il m'élève à une situation que je pouvais à peine +espérer d'atteindre. Combien je dois lui en être reconnaissant!» +Son visage était tourné de mon côté, mais il ne me regardait pas; +il ôta sa main de la table, et frotta lentement et d'un air pensif +sa mâchoire décharnée comme s'il se faisait la barbe. + +Je me rappelle quelle indignation remplissait mon coeur, en voyant +l'expression de ce rusé visage, qui, à la lueur rouge de la +flamme, m'annonçait de nouvelles révélations. + +«Monsieur Copperfield, me dit-il... mais ne vous fais-je pas +veiller trop tard? + +-- Ce n'est pas vous qui me faites veiller, je me couche toujours +tard. + +-- Merci, monsieur Copperfield. J'ai monté de quelques degrés dans +mon humble situation depuis le temps où vous m'avez connu, cela +est vrai, mais je suis toujours aussi humble. J'espère que je le +serai toujours. Vous ne douterez pas de mon humilité si je vous +fais une petite confidence, monsieur Copperfield, n'est-ce pas? + +-- Non, dis-je avec effort. + +-- Merci bien! Il tira son mouchoir de sa poche et se mit à en +frotter la paume de ses mains. Miss Agnès, monsieur Copperfield? + +-- Eh bien! Uriah? + +-- Oh! quel plaisir de vous entendre dire Uriah spontanément, +s'écria-t-il en faisant un petit saut comme une torpille +électrique. Vous l'avez trouvée bien belle ce soir, monsieur +Copperfield? + +-- J'ai trouvé comme de coutume qu'elle avait l'air d'être sous +tous les rapports au-dessus de tous ceux qui l'entouraient. + +-- Oh! merci! c'est parfaitement vrai, s'écria-t-il. Merci mille +fois de ce que vous venez de dire là! + +-- Point du tout, répondis-je avec hauteur; il n'y a pas de quoi. + +-- Voyez-vous, monsieur Copperfield, dit Uriah; c'est précisément +là-dessus que roule la confidence que je vais prendre la liberté +de vous faire. Quelque humble que je sois, et il frottait ses +mains plus énergiquement en les regardant de près, puis il +regardait le feu; quelque humble que soit ma mère, quelque modeste +que soit notre pauvre mais honnête demeure (je n'ai pas +d'objection à vous confier mon secret, monsieur Copperfield; j'ai +toujours eu de la tendresse pour vous, depuis que j'ai eu le +plaisir de vous voir pour la première fois dans un tilbury), +l'image de miss Agnès habite dans mon coeur depuis bien des +années! Oh! monsieur Copperfield! si vous saviez comme je l'adore! +Je baiserais la trace de ses pas.» + +Je crois que je fus saisi de la folle idée de prendre dans la +cheminée les pincettes toutes rouges, et de l'en poursuivre au +grand galop. Heureusement, elle me sortit brusquement de la tête, +comme une balle sort de la carabine, mais l'image d'Agnès +souillée, rien que par l'ignoble audace des pensées de cet +abominable rousseau ne me quitta pas l'esprit, pendant qu'il était +là, assis tout de travers sur le canapé, comme si son âme odieuse +donnait la colique à son corps: j'en avais presque le vertige. Il +me semblait qu'il grandissait et s'enflait sous mes yeux, que la +chambre retentissait des échos de sa voix; enfin je me sentis +possédé par une étrange sensation que tout le monde connaît peut- +être jusqu'à un certain point; il me semblait que tout ce qui +venait de se passer était arrivé autrefois, n'importe quand, et +que je savais d'avance ce qu'il allait me dire. + +Je m'aperçus à temps que son visage exprimait sa confiance dans le +pouvoir qu'il avait entre les mains, et cette observation +contribua plus que tout le reste, plus que tous les efforts que +j'aurais pu faire, à rappeler à mon souvenir la prière d'Agnès +dans toute sa force. Je lui demandai avec une apparence de calme, +dont je ne me serais pas cru capable l'instant d'auparavant, s'il +avait fait connaître ses sentiments à Agnès. + +«Oh! non! monsieur Copperfield, répliqua-t-il, mon Dieu, non, je +n'en ai parlé qu'à vous. Vous comprenez, je commence à peine à +sortir de l'humilité de ma situation; je fonde en partie mes +espérances sur les services qu'elle me verra rendre à son père, +(car j'espère bien lui être très-utile, monsieur Copperfield), +elle verra comme je faciliterai les choses à ce brave homme pour +le tenir en bonne voie. Elle aime tant son père, monsieur +Copperfield (quelle belle qualité chez une fille!), que j'espère +qu'elle arrivera peut-être, par affection pour lui, à avoir +quelques bontés pour moi.» + +Je sondais la profondeur de l'intrigue de ce misérable, et je +comprenais dans quel but il m'en faisait la confidence. + +«Si vous voulez bien avoir la bonté de me garder le secret, +monsieur Copperfield, poursuivit-il, et de ne rien faire pour le +traverser, je regarderai cela comme une grande faveur. Vous ne +voudriez pas me causer de désagréments. Je sais la bonté de votre +coeur, mais comme vous ne m'avez connu que dans une humble +situation (dans la plus humble situation, je devrais dire, car je +suis bien humble encore), vous pourriez, sans le vouloir, me faire +un peu de tort auprès de mon Agnès. Je l'appelle mon Agnès, voyez- +vous, monsieur Copperfield. Il y a une chanson qui dit: + +_Un sceptre n'est rien sans toi, +Et je renonce à tout si tu veux être à moi._ + +Eh bien! c'est ce que je compte faire un de ces jours.» + +Chère Agnès! Elle, pour qui je ne connaissais personne qui fût +digne d'un coeur si aimant et si bon, était-il bien possible +qu'elle fût réservée à devenir la femme d'un misérable comme +celui-là! + +«Il n'y a rien de pressé pour le moment, voyez-vous, monsieur +Copperfield, continua Uriah, pendant que je me disais cela en le +regardant se tortiller devant moi. Mon Agnès est très-jeune +encore, et nous avons, ma mère et moi, bien du chemin à faire et +bien des arrangements à prendre, avant qu'il soit à propos d'y +penser. J'aurai, par conséquent, le temps de la familiariser avec +mes espérances, à mesure que les occasions se présenteront. Oh! +que je vous suis reconnaissant de votre confiance. Oh! vous ne +savez pas, vous ne pouvez pas savoir tout le soulagement que +j'éprouve à penser que vous comprenez notre situation et que vous +ne voudriez pas me causer des désagréments dans la famille en vous +tournant contre moi.» + +Il me prit la main sans que j'osasse la lui refuser, et après +l'avoir serrée dans sa patte humide, il regarda le cadran effacé +de sa montre. + +«Bon Dieu! dit-il; il est plus d'une heure. Le temps passe si vite +dans les confidences entre de vieux amis, monsieur Copperfield, +qu'il est presque une heure et demie.» + +Je lui répondis que je croyais qu'il était plus tard; non que je +le crusse réellement, mais parce que j'étais à bout. Je ne savais +plus, en vérité, ce que je disais. + +«Mon Dieu! dit-il par réflexion; dans la maison que j'habite, une +espèce d'hôtel, de pension bourgeoise, près de New-River-Head, je +vais trouver tout le monde couché depuis deux heures, monsieur +Copperfield. + +-- Je suis bien fâché, répondis-je, de n'avoir ici qu'un seul lit, +et de... + +-- Oh! ne parlez pas de lit, monsieur Copperfield, répondit-il +d'un ton suppliant, en relevant une de ses jambes. Mais, est-ce +que vous verriez quelque inconvénient à me laisser coucher par +terre devant le feu? + +-- Si vous en êtes là, prenez mon lit, je vous en prie, et moi, je +m'étendrai devant le feu.» + +Il refusa mon offre, d'une voix assez perçante, dans l'excès de sa +surprise et de son humilité, pour aller réveiller mistress Crupp, +endormie, je suppose, à cette heure indue, dans une chambre +éloignée, située à peu près au niveau de la marée basse, et bercée +probablement dans son sommeil, par le bruit d'une horloge +incorrigible, à laquelle elle en appelait toujours quand nous +avions quelque petite discussion sur une question d'exactitude; +cette horloge était toujours de trois quarts d'heure en retard, +quoiqu'elle eût été réglée chaque matin sur les autorités les plus +compétentes. Aucun des arguments qui me venaient à l'esprit dans +mon état de trouble, n'ayant d'effet sur sa modestie, je renonçai +à lui persuader d'accepter ma chambre à coucher, et je fus obligé +de lui improviser, le mieux possible, un lit auprès du feu. Le +matelas du canapé (beaucoup trop court pour ce grand cadavre), les +coussins du canapé, une couverture, le tapis de la table, une +nappe propre et un gros paletot, tout cela composait un coucher +dont il me fut platement reconnaissant. Je lui prêtai un bonnet de +nuit dont il s'affubla à l'instant, et qui le rendait si horrible, +que je n'ai jamais pu en porter depuis; après quoi je le laissai +reposer en paix. + +Je n'oublierai jamais cette nuit-là. Je n'oublierai jamais combien +de fois je me tournai et me retournai dans mon lit; combien de +fois je me fatiguai à penser à Agnès et à cet animal; combien de +fois je me demandai ce que je pouvais et ce que je devais faire, +et tout cela, pour aboutir toujours à cette impasse, que je +n'avais rien de mieux à faire pour le repos d'Agnès, que de ne +rien faire du tout, et de garder pour moi ce que j'avais appris. +Si je m'endormais un moment, l'image d'Agnès avec ses yeux si +doux, et celle de son père la regardant tendrement, s'élevaient +devant moi, pour me supplier de venir à leur aide, et me +remplissaient de vagues terreurs. Chaque fois que je me +réveillais, l'idée qu'Uriah dormait dans la chambre à côté +m'oppressait comme un cauchemar, et je me sentais sur le coeur un +poids de plomb; j'avais peur d'avoir pris pour locataire un démon +de la plus vile espèce. + +Les pincettes me revenaient aussi à l'esprit dans mon sommeil, +sans que je pusse m'en débarrasser. Il me semblait, tandis que +j'étais à demi endormi et à demi éveillé, qu'elles étaient encore +toutes rouges, et que je venais de les saisir pour les lui passer +au travers du corps. Cette idée me poursuivait tellement, quoique +sachant bien qu'elle n'avait aucune solidité, que je me glissai +dans la pièce voisine pour m'assurer qu'il y était bien en effet, +couché sur le dos, ses jambes étendues jusqu'au bout de la +chambre; il ronflait; il avait un rhume de cerveau et sa bouche +était ouverte comme une boîte aux lettres; enfin, il était en +réalité beaucoup plus affreux que mon imagination malade ne +l'avait rêvé, et mon dégoût même devint une sorte d'attraction qui +m'obligeait à revenir à peu près toutes les demi-heures pour le +regarder de nouveau. Aussi cette longue nuit me sembla plus lente +et plus sombre que jamais, et le ciel chargé de nuages s'obstinait +à ne laisser paraître aucune trace du jour. + +Quand je le vis descendre de bonne heure, le lendemain matin (car, +grâce au ciel, il refusa de rester à déjeuner), il me sembla que +la nuit disparaissait avec lui; mais en prenant le chemin de mon +bureau, je recommandai particulièrement à mistress Crupp de +laisser mes fenêtres ouvertes, pour donner de l'air à mon salon, +et le purifier de toutes les souillures de sa présence. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +Me voilà tombé en captivité. + + +Je ne vis plus Uriah Heep jusqu'au jour du départ d'Agnès. J'étais +au bureau de la diligence pour lui dire adieu et la voir partir, +et je la trouvai là qui retournait à Canterbury par le même +véhicule. J'éprouvai du moins une petite satisfaction à voir cette +redingote marron trop courte de taille, étroite et mal fagotée, en +compagnie d'un parapluie qui ressemblait à une tente, plantés au +bord du siège de derrière sur l'impériale, tandis qu'Agnès avait +naturellement une place d'intérieur; mais je méritais bien cette +petite indemnité pour la peine que je pris de faire l'aimable avec +lui pendant qu'Agnès pouvait nous voir. À la portière de la +diligence, de même qu'au dîner de mistress Waterbrook, il planait +autour de nous sans relâche comme un grand vautour, dévorant +chaque parole que je disais à Agnès ou qu'elle me disait. + +Dans l'état de trouble où m'avait jeté la confidence qu'il m'avait +faite au coin de mon feu, j'avais réfléchi souvent aux expressions +qu'Agnès avait employées en parlant de l'association. «J'ai fait, +j'espère, ce que je devais faire. Je savais qu'il était nécessaire +pour le repos de papa que ce sacrifice s'accomplit, et je l'ai +engagé à le consommer.» J'étais poursuivi depuis lors par le +triste pressentiment qu'elle céderait à ce même sentiment, et +qu'elle y puiserait la force d'accomplir tout autre sacrifice par +amour pour son père. Je connaissais son affection pour lui. Je +savais combien sa nature était dévouée. J'avais appris d'elle-même +qu'elle se regardait comme la cause innocente des erreurs de +M. Wickfield, et qu'elle croyait avoir ainsi contracté envers lui +une dette qu'elle désirait ardemment d'acquitter. Je ne trouvais +aucune consolation à remarquer la différence qui existait entre +elle et ce misérable rousseau en redingote marron, car je sentais +que le grand danger venait précisément de la différence qu'il y +avait entre la pureté et le dévouement de son âme et la bassesse +sordide de celle d'Uriah. Il le savait bien, et il avait sans +doute fait entrer tout cela en ligne de compte dans ses calculs +hypocrites. + +Cependant, j'étais si convaincu que la perspective lointaine d'un +tel sacrifice suffirait pour détruire le bonheur d'Agnès, et +j'étais tellement sûr, d'après ses manières, qu'elle ne se doutait +encore de rien, et que cette ombre n'était pas encore tombée sur +son front, que je ne songeais pas plus à l'avertir du coup dont +elle était menacée, qu'à lui faire quelque insulte gratuite. Nous +nous séparâmes donc sans aucune explication; elle me faisait des +signes et me souriait à la portière de la diligence pour me dire +adieu, pendant que je voyais sur l'impériale son mauvais génie qui +se tortillait de plaisir, comme s'il l'avait déjà tenue dans ses +griffes triomphantes. + +Pendant longtemps, ce dernier regard jeté sur eux ne cessa pas de +me poursuivre. Quand Agnès m'écrivit pour m'annoncer son heureuse +arrivée, sa lettre me trouva aussi malheureux de ce souvenir qu'au +moment même de son départ. Toutes les fois que je tombais dans la +rêverie, j'étais sûr que cette vision allait encore m'apparaître +et redoubler mes tourments. Je ne passais pas une seule nuit sans +y rêver. Cette pensée était devenue une partie de ma vie, aussi +inséparable de mon être que ma tête l'était de mon corps. + +J'avais tout le temps de me torturer à mon aise, car Steerforth +était à Oxford, m'écrivait-il, et quand je n'étais pas à la cour +des Commons', j'étais presque toujours seul. Je crois que je +commençais déjà à me sentir une secrète méfiance de Steerforth. Je +lui répondis de la manière la plus affectueuse, mais il me semble +qu'au bout du compte, je n'étais pas fâché qu'il ne pût pas venir +à Londres pour le moment. Je soupçonne qu'à dire le vrai, +l'influence d'Agnès, n'étant plus combattue par la présence de +Steerforth, agissait sur moi avec d'autant plus de puissance +qu'elle tenait plus de place dans mes pensées et mes +préoccupations. + +Cependant, les jours et les semaines s'écoulaient. J'avais +décidément pris place chez MM. Spenlow et Jorkins. Ma tante me +donnait quatre-vingts livres sterling par an, payait mon loyer et +beaucoup d'autres dépenses. Elle avait loué mon appartement pour +un an, et quoiqu'il m'arrivât encore de le trouver un peu triste +le soir, et les soirées bien longues, j'avais fini par me faire +une espèce de mélancolie uniforme, et par me résigner au café de +mistress Crupp, et même par l'avaler, non plus à la tasse, mais à +grands seaux, autant que je me rappelle cette période de mon +existence. Ce fut à peu près à cette époque que je fis aussi trois +découvertes: la première, c'est que mistress Crupp était très- +sujette à une indisposition extraordinaire qu'elle appelait des +_espasmes_, généralement accompagnée d'une inflammation dans les +fosses nasales, et qui exigeait pour traitement une consommation +perpétuelle d'absinthe; la seconde, c'est qu'il fallait qu'il y +eût quelque chose de particulier dans la température de mon +office, qui fit casser les bouteilles d'eau-de-vie; enfin je +découvris que j'étais seul au monde, et j'étais fort enclin à +rappeler cette circonstance dans des fragments de poésie nationale +de ma composition. + +Le jour de mon installation définitive chez MM. Spenlow et Jorkins +ne fut marqué par aucune autre réjouissance, si ce n'est que je +régalai les clercs au bureau de sandwiches et de xérès, et que je +me régalai tout seul, le soir, d'un spectacle. J'allai voir +_l'Étranger_ comme une pièce qui ne dérogeait pas à la dignité de +la cour des Doctors'-Commons, et j'en revins dans un tel état que +je ne me reconnaissais plus dans la glace. M. Spenlow me dit à +l'occasion de mon installation, en terminant nos arrangements, +qu'il aurait été heureux de m'inviter à venir passer la soirée +chez lui à Norwood, en l'honneur des relations qui s'établissaient +entre lui et moi, mais que sa maison était un peu en désordre +parce qu'il attendait le retour de sa fille qui venait de finir +son éducation à Paris. Mais il ajouta que, lorsqu'elle serait +arrivée, il espérait avoir le plaisir de me recevoir. Je savais en +effet, qu'il était resté veuf avec une fille unique; je le +remerciai de ses bonnes intentions. + +M. Spenlow tint fidèlement sa parole; une quinzaine de jours +après, il me rappela sa promesse en me disant que, si je voulais +lui faire le plaisir de venir à Norwood le samedi suivant, pour y +rester jusqu'au lundi, il en serait extrêmement heureux. Je +répondis naturellement que j'étais tout prêt à lui donner ce +plaisir, et il fut convenu qu'il m'emmènerait et me ramènerait +dans son phaéton. + +Le jour venu, mon sac de nuit même devint un objet de vénération +pour les employés subalternes, pour lesquels la maison de Norwood +était un mystère sacré. L'un d'eux m'apprit qu'il avait entendu +dire que le service de table de M. Spenlow se composait +exclusivement de vaisselle d'argent et de porcelaine de Chine, et +un autre, qu'on y buvait du champagne tout le long du repas, comme +on boit de la bière ailleurs. Le vieux clerc à perruque, qui +s'appelait M. Tiffey, avait été plusieurs fois à Norwood, pour +affaires, dans le courant de sa carrière, et, dans ces occasions +solennelles, il avait pu pénétrer jusque dans la salle à manger +qu'il décrivait comme une pièce des plus somptueuses, d'autant +plus qu'il y avait bu du xérès brun de la Compagnie des Indes, +d'une qualité si particulière, qu'il en faisait venir les larmes +aux yeux. + +La cour s'occupait ce jour-là d'une affaire qui avait déjà été +ajournée; il s'agissait de condamner un boulanger qui avait fait +opposition dans sa paroisse à une taxe pour le pavage, et comme la +dossier était deux fois plus long que Robinson Crusoé, d'après un +calcul que j'avais fait, cela ne put finir qu'un peu tard. +Pourtant le boulanger fut mis au ban de la paroisse pour six mois +et obligé de payer des frais de toute espèce, après quoi le +procureur du boulanger, le juge et les avocats des deux parties, +qui étaient tous des parents très-proches, s'en allèrent ensemble +à la campagne, pendant que je montais en phaéton avec M. Spenlow. + +Ce phaéton était très-élégant; les chevaux se rengorgeaient et +levaient les jambes comme s'ils savaient qu'ils appartenaient aux +Doctors'-Commons. Il y avait beaucoup d'émulation parmi ces +messieurs à qui ferait le plus d'embarras, et nous pouvions nous +vanter d'avoir là des équipages joliment soignés; quoique j'aie +toujours cru, comme je le croirai toujours, que de mon temps, le +grand objet d'émulation, pour les docteurs de la cour, était +l'empois; car je ne doute pas que les procureurs n'en fissent +alors une aussi grande consommation que peut le comporter la +nature humaine. + +Notre petit voyage pour nous rendre à Norwood fut donc très- +agréable, et M. Spenlow profita de cette occasion pour me donner +quelques avis sur ma profession. Il me dit que c'était la +profession la plus distinguée; qu'il fallait bien se garder de la +confondre avec le métier d'avoué; que cela ne se ressemblait pas; +que la nôtre était infiniment plus spéciale, moins routinière, et +rapportait de plus beaux profits. Nous traitions les choses +beaucoup plus à notre aise aux Commons' qu'on ne pouvait les +traiter ailleurs, et ce privilège seul faisait le nous une classe +à part. Il me dit, qu'à la vérité, nous ne pouvions pas nous +dissimuler (ce qui était bien désagréable) que nous étions surtout +employés par des avoués; mais il me donna à entendre que ce n'en +était pas moins une race de gens bien inférieure à la nôtre, et +que tous les procureurs qui se respectaient les regardaient du +haut en bas. + +Je demandai à M. Spenlow quelle était, selon lui, la meilleure +espèce d'affaires dans la profession. Il me répondit qu'un bon +procès sur un testament contesté, quand il s'agissait d'une petite +terre de trente à quarante mille livres sterling, était peut-être +ce qu'il y avait de mieux. Dans une affaire de cette espèce, il y +avait d'abord à chaque phase de la procédure, une bonne petite +récolte de profits à faire par voie d'argumentation; puis les +dossiers de témoignages s'entassaient les uns sur les autres à +chaque interrogatoire pour et contre, sans parler des appels qu'on +peut faire d'abord à la Cour des délégués et de là à la Chambre +des lords; mais comme on est à peu près sûr de retrouver les +dépens sur la valeur de la propriété, les deux parties vont +gaillardement de l'avant, sans s'inquiéter des frais. Là-dessus il +se lança dans un éloge général de la Cour des Commons. «Ce qu'il y +a le plus à admirer dans la Cour des Doctors'-Commons, disait-il, +c'est la concentration des affaires. Il n'y a pas de tribunal +aussi bien organisé dans le monde. On a tout sous la main, dans +une coquille de noix. Par exemple, on porte devant la Cour du +consistoire une affaire de divorce, ou une affaire de restitution. +Très-bien. Vous commencez par essayer de la Cour du consistoire. +Cela se passe tranquillement, en famille; on prend son temps. À +supposer qu'on ne soit pas satisfait de la Cour du consistoire, +que fait-on? On va devant la Cour des arches. Qu'est-ce que la +Cour des arches? La même Cour, dans le même local, avec la même +barre, les mêmes conseillers; il n'y a que le juge de changé, car +le premier juge, celui de la Cour du consistoire, peut revenir +plaider ici, quand cela lui convient, devant la Cour des arches, +comme avocat. Ici, on recommence le même jeu. Vous n'êtes pas +encore satisfait, très-bien. Alors, que fait-on? On se présente +devant la Cour des délégués. Qu'est-ce que la Cour des délégués? +Eh bien! les délégués ecclésiastiques sont les avocats sans cause, +qui ont vu le jeu qui s'est joué dans les deux Cours; qui ont vu +donner, couper et jeter les cartes; qui en ont parlé à tous les +joueurs, et qui, en conséquence, se présentent comme des juges +tout neufs à l'affaire, pour tout régler à la satisfaction de tout +le monde. Les mécontents peuvent parler de la corruption de la +Cour, de l'insuffisance de la Cour, de la nécessité d'une réforme +dans la Cour; mais, avec tout cela, dit solennellement M. Spenlow, +en terminant, plus le boisseau de grain est cher au marché, plus +la Cour a d'affaires évoquées devant elle, et on peut dire au +monde entier, la main sur la conscience: «Touchez seulement à la +Cour, et c'en est fait du pays.» + +J'écoutais avec attention, et quoique je doive avouer que j'avais +quelques doutes sur la question de savoir si l'État était aussi +redevable à la Cour que M. Spenlow le disait, je me soumis aussi +respectueusement à ses opinions. Quant à l'affaire du prix du +boisseau de blé, je sentis modestement que c'était un argument +trop fort pour moi, mais qu'il n'en tranchait pas moins la +question. Je n'ai pas pu me remettre encore, à l'heure qu'il est, +de ce boisseau de blé. Il a reparu bien des fois durant ma vie, +dans toute sorte de questions, toujours pour m'écraser. Je ne sais +pas encore ce qu'il me veut, ni quel droit il a de venir +m'opprimer dans une infinité d'occasions; mais toutes les fois que +je vois arriver sur la scène mon vieil ami, le boisseau de blé, +toujours amené là, autant que je puis croire, comme des cheveux +sur la soupe, je regarde la cause comme perdue sans ressource. + +Mais ceci n'est qu'une digression. Je n'étais pas homme à toucher +à la Cour et à bouleverser le pays. J'exprimai donc par un silence +modeste l'assentiment que je donnais à tout ce que je venais +d'entendre dire à mon supérieur en âge et en connaissances, et la +conversation roula bientôt sur le drame et sur _l'Étranger_, puis +sur les chevaux du phaéton, jusqu'au moment de notre arrivée +devant la porte de M. Spenlow. + +Un très-joli jardin s'étendait devant la maison, et quoique la +saison ne fût pas favorable pour voir un jardin, tout était si +bien tenu, que je fus enchanté. La pelouse était charmante, et +j'apercevais dans l'obscurité des groupes d'arbres et de longues +tonnelles, couvertes, sans doute, de fleurs et de plantes +grimpantes au retour du printemps. «C'est là que miss Spenlow va +se promener à l'écart,» me dis-je. + +Nous entrâmes dans la maison qui était joyeusement éclairée, et je +me trouvai dans un vestibule rempli de chapeaux, de paletots, de +gants, de fouets et de cannes. «Où est miss Dora?» demanda +M. Spenlow au domestique. «Dora!, pensai-je, quel joli nom!» + +Nous entrâmes dans une pièce voisine, le fameux petit salon, où le +vieux clerc avait bu du xérès brun de la Compagnie des Indes, et +j'entendis une voix qui disait: «Ma fille Dora et Mademoiselle +l'amie de confiance de ma fille Dora, je vous présente +M. Copperfield.» C'était, sans doute, la voix de M. Spenlow, mais +je n'en savais rien et peu m'importait. C'en était fait! ma +destinée était accomplie. J'étais captif, esclave. J'aimais Dora +Spenlow à la folie. + +C'était pour moi comme un être surhumain, une fée, une sylphide, +je ne sais quoi; quelque chose de tel qu'on n'avait jamais rien vu +de pareil, et que tout le monde en raffolait. Je disparus à +l'instant dans un abîme d'amour. Je n'eus pas le temps de +m'arrêter sur le bord, ni de regarder en avant ou en arrière, je +me précipitai la tête la première, avant d'avoir assez recouvré +mes sens pour lui adresser la parole. + +«J'ai déjà vu M. Copperfield,» dit une voix bien connue pendant +que je saluais en murmurant quelques mots. + +Ce n'était pas Dora qui parlait, non; c'était son amie de +confiance, miss Murdstone! + +J'aurais bien dû m'étonner, eh bien! non. Il me semble que je +n'avais plus la faculté de m'étonner. Il n'y avait au monde que +Dora Spenlow qui valût la peine qu'on s'étonnât pour elle. Je me +mis à dire: + +«Comment vous portez-vous, miss Murdstone? J'espère que votre +santé est bonne? + +-- Très-bonne, répondit-elle. + +-- Et comment va M. Murdstone? + +-- Mon frère se porte à merveille, je vous remercie.» + +M. Spenlow, qui avait, je suppose, été surpris de me voir en pays +de connaissance, plaça ici son mot: + +«Je suis bien aise de voir, Copperfield, dit-il, que miss +Murdstone et vous, vous soyez d'anciennes connaissances. + +-- Nous sommes alliés, M. Copperfield et moi, dit miss Murdstone +d'un ton calme et sévère. Nous nous sommes un peu connus +autrefois, dans son enfance; les circonstances nous ont séparés +depuis lors; je ne l'aurais pas reconnu.» + +Je répliquai que je l'aurais reconnue n'importe où, ce qui était +vrai. + +«Miss Murdstone a eu la bonté, me dit M. Spenlow, d'accepter +l'office... si elle veut bien me permettre de l'appeler ainsi, +d'amie confidentielle de ma fille Dora. Ma fille Dora étant +malheureusement privée de sa mère, miss Murdstone veut bien lui +accorder sa compagnie et sa protection.» + +À propos de protection, il me passa une idée par la tête, c'est +que miss Murdstone, comme ces pistolets de poche appelés _life +preserver_, était plutôt faite pour l'attaque que pour la +protection de personne. Mais c'est une idée qui ne fit que me +passer dans l'esprit, comme toutes celles qui ne se rapportaient +pas à Dora, que je regardai à l'instant même; et il me sembla voir +dans ses petites manières un peu volontaires et capricieuses +qu'elle n'était pas très-disposée à mettre sa confiance dans sa +compagne et protectrice Mlle Murdstone. Mais une cloche sonna; +M. Spenlow dit que c'était le premier coup pour le dîner, et me +conduisit dans ma chambre. + +Le moyen de s'habiller ou de faire quelque chose qui exigeât le +moindre soin, quand on était plongé dans ce rêve d'amour! c'eût +été par trop ridicule. Tout ce que je pus faire, ce fut de +m'asseoir devant le feu, la clef de mon sac de nuit entre les +dents, incapable de toute autre chose que de penser à cette petite +Dora, à sa grâce, à ses charmes, à ses yeux brillants. Quelle +taille, quel visage, quelles manières enchanteresses, gracieuses +jusques dans leurs caprices! + +La cloche sonna si vite le second coup, que j'eus à peine le temps +d'enfiler comme je pus mes habits, au lieu d'accomplir cette +opération avec le soin que j'aurais voulu y apporter dans cette +circonstance, et je descendis. Il y avait quelques personnes dans +le salon. Dora parlait à un vieux monsieur en cheveux blancs. En +dépit de ses cheveux blancs et de ses arrière-petits-enfants (car +il se disait lui-même bisaïeul), j'étais horriblement jaloux de +lui. + +Quel état d'esprit que celui dans lequel j'étais plongé! J'étais +jaloux de tout le monde! Je ne pouvais supporter l'idée que +quelqu'un connût M. Spenlow mieux que moi. C'était une torture +pour moi que d'entendre parler d'événements auxquels je n'avais +pas pris part. Un monsieur parfaitement chauve, à tête luisante, +fort aimable du reste, s'étant avisé de me demander à travers la +table si c'était la première fois que je voyais le jardin, dans ma +colère féroce et sauvage je ne sais pas ce que je lui aurais fait. + +Je ne me rappelle pas les autres convives, je ne me rappelle que +Dora. Je n'ai aucune idée de ce qu'on servit au dîner, je ne vis +que Dora; je crois vraiment que je dînai de Dora uniquement, et +que je renvoyai une demi-douzaine d'assiettes sans y avoir touché. +J'étais assis près d'elle, je lui parlais; elle avait la plus +douce petite voix, le petit rire le plus gai, les petites manières +les plus charmantes et les plus séduisantes qui aient jamais +réduit en servage un pauvre garçon éperdu. En tout, c'était une +petite miniature; elle n'en est que plus précieuse, me disais-je. + +Quand elle quitta la salle à manger avec miss Murdstone (il n'y +avait point là d'autres dames), je tombai dans une douce rêverie +qui n'était troublée que par une vive inquiétude de ce que miss +Murdstone pourrait dire de malveillant sur mon compte. Le monsieur +aimable et chauve me raconta une longue histoire d'horticulture, +je crois. Il me semble que je l'entendis me répéter plusieurs +fois: «Mon jardinier.» J'avais l'air de lui prêter l'attention la +plus soutenue, mais en réalité j'errais pendant tout ce temps dans +le jardin d'Éden avec Dora. Mes craintes d'être desservi auprès de +l'objet de toutes mes affections se ranimèrent quand nous +rentrâmes dans le salon, à l'aspect du sombre visage de miss +Murdstone dans le lointain. Mais j'en fus soulagé d'une manière +inattendue. + +«David Copperfield, dit miss Murdstone me faisant signe de venir +la rejoindre près d'une fenêtre, un mot!» + +Je me trouvai en face de miss Murdstone: + +«David Copperfield, me dit miss Murdstone, je n'ai pas besoin de +m'étendre sur nos affaires de famille, le sujet n'est pas +séduisant. + +-- Loin de là, mademoiselle, répliquai-je. + +-- Loin de là, répéta miss Murdstone. Je n'ai aucun désir de +rappeler des querelles passées et des injures oubliées. J'ai été +outragée par une personne, par une femme, je suis fâchée de le +dire pour l'honneur de mon sexe, et, comme je ne pourrais parler +d'elle sans mépris et sans dégoût, j'aime mieux ne pas y faire +allusion.» + +J'étais prêt à prendre feu pour ma tante. Cependant je me contins +et lui dis qu'il serait certainement plus convenable, si miss +Murdstone le voulait bien, de ne pas y faire allusion; j'ajoutai +que je ne pouvais entendre parler d'elle qu'avec respect, +qu'autrement je prendrais hautement sa défense.» + +Miss Murdstone ferma les yeux, pencha la tête avec dédain, puis, +rouvrant lentement les yeux, elle reprit: + +«David Copperfield, je n'essayerai pas de vous dissimuler que je +me suis fait une opinion défavorable sur votre compte dans votre +enfance. Je me suis peut-être trompée, ou bien vous avez cessé de +justifier cette manière de voir; ce n'est pas la question pour le +moment. Je fais partie d'une famille remarquable, je crois, pour +sa fermeté, et je ne suis sujette ni à changer d'avis ni à me +laisser gouverner par les circonstances. Je puis avoir mon opinion +sur votre compte. Vous pouvez avoir la vôtre sur le mien.» + +J'inclinai la tête à mon tour. + +«Mais il n'est pas nécessaire, dit miss Murdstone, que ces +opinions en viennent à une collision ici même. Dans les +circonstances actuelles, il vaut mieux pour tout le monde qu'il +n'en soit rien. Puisque les hasards de la vie nous ont rapprochés +de nouveau, et que d'autres occasions du même genre peuvent se +présenter, je suis d'avis que nous nous traitions l'un l'autre +comme de simples connaissances. Nos relations de famille éloignées +sont une raison suffisante pour expliquer ce genre de rapports +entre nous, et il est inutile que nous nous fassions remarquer. +Êtes-vous du même avis? + +-- Miss Murdstone, répliquai-je, je trouve que M. Murdstone et +vous, vous en avez usé cruellement à mon égard, et que vous avez +traité ma mère avec une grande dureté; je conserverai cette +opinion toute ma vie. Mais je souscris complètement à ce que vous +proposez.» + +Miss Murdstone ferma de nouveau les yeux, et pencha encore la +tête; puis touchant le revers de ma main du bout de ses doigts +roides et glacés, elle s'éloigna en arrangeant les petites chaînes +qu'elle portait aux bras et au cou, les mêmes et dans le même état +exactement que la dernière fois que je l'avais vue. Je me rappelai +alors, en pensant au caractère de miss Murdstone, les chaînes et +les fers qu'on met au-dessus de la porte d'une prison pour +annoncer au dehors à tous les passants ce qu'on peut s'attendre à +trouver au dedans. + +Tout ce que je sais du reste de la soirée, c'est que j'entendis la +souveraine de mon coeur chanter des ballades merveilleuses +composées en français et dont la moralité était en général qu'en +tout état de cause, il fallait toujours danser, tra la la, tra la +la! Elle s'accompagnait sur un instrument enchanté qui ressemblait +à une guitare. J'étais plongé dans un délire de béatitude. Je +refusai tout rafraîchissement. Le punch en particulier révoltait +tout mon être. Quand miss Murdstone vint l'arrêter pour l'emmener, +elle sourit et me tendit sa charmante petite main. Je jetai par +hasard un coup d'oeil sur une glace et je vis que j'avais l'air +d'un imbécile, d'un idiot. Je revins à ma chambre dans un état +d'imbécillité, et je me levai le lendemain plongé toujours dans la +même extase. + +Il faisait beau, et comme je m'étais levé de grand matin, je +pensai que je pouvais aller me promener dans une des allées en +berceau, et nourrir ma passion en contemplant son image dans mon +coeur. En traversant le vestibule, je rencontrai son petit chien +qu'on appelait Jip, diminutif de Gipsy. Je l'approchai avec +tendresse, car mon amour s'étendait jusqu'à lui, mais il me montra +les dents, et il se réfugia sous une chaise en grognant, sans +vouloir me permettre la plus légère familiarité. + +Le jardin était frais et solitaire. Je me promenais en rêvant au +bonheur que j'éprouverais si j'étais jamais fiancé à cette +merveilleuse petite créature. Quant au mariage et à la fortune, je +crois que j'étais presque aussi innocent de toute pensée de ce +genre que dans le temps où j'aimais la petite Émilie. Être admis à +l'appeler «Dora», à lui écrire, à l'aimer, à l'adorer, à croire +qu'elle ne m'oubliait pas, même lorsqu'elle était entourée +d'autres amis, c'était pour moi le nec plus ultra de l'ambition +humaine, de la mienne au moins, bien certainement. Il n'y a pas de +doute que je ne fusse alors un pauvre garçon ridicule et +sentimental, mais ces sentiments annonçaient une pureté de coeur +qui m'empêche d'en mépriser absolument le souvenir, quelque +risible qu'il me semble aujourd'hui. + +Je ne me promenais pas depuis bien longtemps quand, au détour +d'une allée, je la rencontrai. Je rougis encore des pieds à la +tête en tournant, par souvenir, le coin de cette allée, et la +plume tremble entre mes doigts. + +«Vous... sortez de bien bonne heure, miss Spenlow, lui dis-je. + +-- Oh! je m'ennuie à la maison, dit-elle, et miss Murdstone est si +absurde! Elle a les idées les plus étranges sur la nécessité que +l'atmosphère soit bien purifiée avant que je sorte. Purifiée!» Ici +elle se mit à éclater du rire le plus mélodieux. «Le dimanche +matin, je ne joue pas du piano. Il faut bien faire quelque chose. +Aussi j'ai dit à papa hier soir que j'étais décidée à sortir. Et +puis, c'est le plus beau moment de la journée. N'est-ce pas?» + +Là-dessus je pris mon vol à l'étourdie et je lui dis ou plutôt je +balbutiai que le temps me paraissait magnifique pour le moment, +quoique je le trouvasse bien sombre il n'y avait pas plus d'une +minute. + +«Est-ce un compliment, dit Dora, ou si le temps est réellement +changé?» + +Je répondis en balbutiant plus que jamais que ce n'était pas un +compliment mais la vérité pure, quoique je ne me fusse pas aperçu +du moindre changement dans le temps. Je parlais seulement de celui +que j'éprouvais dans mes sentiments, ajoutai-je timidement pour +achever l'explication. + +Je n'ai jamais vu de boucles pareilles à celles qu'elle secoua +alors pour cacher sa rougeur, et ce n'est pas étonnant, il n'y en +a jamais eu de semblables au monde! Quant au chapeau de paille et +aux rubans bleus qui couronnaient ces boucles, quel trésor +inestimable à suspendre dans ma chambre de Buckingham-Street, si +je les avais eus en ma possession! + +«Vous arrivez de Paris? lui dis-je. + +-- Oui, répondit-elle. Y avez-vous jamais été? + +-- Non. + +-- Oh! J'espère pour vous que vous irez bientôt. Cela vous amusera +tant!» + +Ma physionomie exprimait une profonde souffrance. Il m'était +insupportable de penser qu'elle espérait me voir aller à Paris, +qu'elle supposait que je pusse avoir l'idée d'y aller. Je me +moquais bien de Paris; je me moquais bien de la France! Il me +serait impossible, dans les circonstances présentes, de quitter +l'Angleterre pour tous les trésors du monde. Rien ne pourrait m'y +décider. Bref, j'en dis tant qu'elle recommençait à se voiler de +ses boucles, quand le petit chien arriva en courant le long de +l'allée, à notre grand soulagement. + +Il était horriblement jaloux de moi, et s'obstinait à m'aboyer +dans les jambes. Elle le prit dans ses bras, oh ciel! et le +caressa, sans qu'il cessât d'aboyer, il ne voulait pas me laisser +le toucher, et, alors elle le battait; mes souffrances +redoublaient en voyant les jolies petites tapes qu'elle lui +donnait sur le museau pour le punir, pendant qu'il clignait des +yeux et lui léchait la main, tout en continuant de grommeler entre +ses dents d'une voix de basse-taille. Enfin il se calma (je crois +bien! avec ce petit menton à fossettes appuyé sur son museau!) et +nous prîmes le chemin de la serre. + +«Vous n'êtes pas très-lié avec miss Murdstone, n'est-ce pas? dit +Dora... Mon chéri! (Ces deux derniers mots s'adressaient au chien. +Oh! si c'eût été seulement à moi!) + +-- Non, répliquai-je, pas du tout. + +-- Elle est bien ennuyeuse, reprit-elle en faisant la moue. Je ne +sais pas à quoi papa peut avoir pensé d'aller prendre quelqu'un +d'aussi insupportable pour me tenir compagnie. Ne semble-t-il pas +qu'on ait besoin d'être protégée! Ce n'est pas moi toujours. Jip +est un bien meilleur protecteur que miss Murdstone: n'est-ce pas, +Jip, mon amour?» + +Il se contenta de fermer les yeux négligemment pendant qu'elle +baisait sa petite caboche. + +«Papa l'appelle mon amie de confiance, mais ce n'est pas vrai du +tout, n'est-ce pas, Jip? Nous n'avons pas l'intention de donner +notre confiance à des gens si grognons, n'est-ce pas Jip? Nous +avons l'intention de la placer où il nous plaira, et de chercher +nos amis nous-mêmes, sans qu'on aille à la découverte pour nous, +n'est-ce pas Jip?» + +Jip fit en réponse un petit bruit qui ressemblait assez à celui +d'une bouilloire à thé sur le feu. Quant à moi, chaque parole +était un anneau de plus qu'on rivait à ma chaîne. + +«C'est un peu dur, parce que nous n'avons pas une maman bien +bonne, d'être obligée au lieu de cela de traîner une vieille femme +ennuyeuse et maussade comme miss Murdstone, toujours à notre +suite, n'est-ce pas, Jip? Mais ne t'inquiète pas, Jip; nous ne lui +accorderons pas notre confiance, et nous nous donnerons autant de +bon temps que nous pourrons en dépit d'elle, et nous la ferons +enrager: c'est tout ce que nous pouvons faire pour elle, n'est-ce +pas, Jip?» + +Pour peu que ce dialogue eût duré deux minutes de plus, je crois +que j'aurais fini par me mettre à genoux sur le sable, au risque +de les écorcher, et de me faire mettre à la porte par-dessus le +marché. Mais, par bonheur, la serre n'était pas loin, et nous y +arrivâmes comme elle finissait de parler. + +Elle était remplie de beaux géraniums. Nous restions en +contemplation devant les fleurs; Dora sautait sans cesse pour +admirer cette plante, puis cette autre; et moi je m'arrêtais pour +admirer celles qu'elle admirait. Dora tout en riant soulevait le +chien dans ses bras par un geste enfantin pour lui faire sentir +les fleurs; si nous n'étions pas tous les trois en paradis, je +sais que pour mon compte j'y étais. Le parfum d'une feuille de +géranium me donne encore à l'heure qu'il est une certaine émotion +demi-comique, demi-sérieuse qui change à l'instant le cours de mes +idées. Je revois aussitôt un chapeau de paille avec des rubans +bleus sur une forêt de boucles de cheveux, et un petit chien noir +soulevé par deux jolis bras effilés, pour lui faire respirer le +parfum des fleurs et des feuilles de géraniums. + +Miss Murdstone nous cherchait. Elle nous rejoignit alors, et +présenta sa joue disparate à la joue de Dora pour qu'elle +embrassât ses rides toutes remplies de pondre de riz; puis elle +saisit le bras de son amie confidentielle, et, en avant marche! +nous emboitâmes le pas pour la salle à manger, comme si nous +allions à l'enterrement d'un militaire. + +Je ne sais pas le nombre de tasses de thé que j'acceptai, parce +que c'était Dora qui l'avait fait, mais je me souviens +parfaitement que j'en consommai tant que j'aurais dû détruire à +jamais mon système nerveux, si j'avais eu des nerfs dans ce temps- +là. Un peu plus tard, nous nous rendîmes à l'église, miss +Murdstone se plaça entre nous deux, mais j'entendais chanter Dora, +et je ne voyais plus la congrégation. On fit un sermon... sur +Dora, naturellement, ... et voilà j'en ai peur, tout ce que je +retirai du service divin. + +La journée se passa paisiblement, il ne vint personne; on alla se +promener, puis on dîna en famille, et nous passâmes la soirée à +regarder des livres et des gravures. Miss Murdstone, une homélie +devant elle et l'oeil sur nous, montait la garde avec vigilance. +Ah! M. Spenlow ne se doutait guère, lorsqu'il était assis en face +de moi après le dîner, avec son foulard sur la tête, de l'ardeur +avec laquelle je le serrais en imagination dans mes bras, comme le +plus tendre des gendres. Il ne se doutait guère, lorsque je pris +congé de lui, le soir, qu'il venait de donner son consentement à +mes fiançailles avec Dora, et que j'appelais en retour les +bénédictions du ciel sur sa tête! + +Nous partîmes de bonne heure le lendemain, car il y avait une +affaire de sauvetage qui se présentait devant la Cour de +l'amirauté et qui exigeait une connaissance assez exacte de toute +la science de la navigation; or, comme naturellement nous n'étions +pas très-habiles sur cette matière à la Cour, le juge avait prié +deux vieux Trinity-Masters d'avoir la charité de venir à son aide. +Dora non moins matinale était déjà à table pour nous faire le thé, +et j'eus le triste plaisir de lui ôter mon chapeau du haut du +phaéton, pendant qu'elle se tenait sur le seuil de la porte avec +Jip dans ses bras. + +Je ne tenterai point d'inutiles efforts pour dépeindre ce que la +Cour de l'amirauté me représenta ce jour-là, ni la confusion de +mon esprit à l'endroit de l'affaire qui s'y traitait, je ne +raconterai pas comment je lisais le nom de Dora inscrit sur la +rame d'argent déposée sur la table comme emblème de notre haute +juridiction, ni ce que je sentis quand M. Spenlow retourna chez +lui sans moi (j'avais formé l'espoir insensé qu'il m'y ramènerait +peut-être): il me semblait que j'étais un matelot abandonné sur +une île déserte par son vaisseau. Si cette vieille Cour pouvait se +réveiller de son assoupissement et présenter sous une forme +visible tous les beaux rêves que je fis sur Dora dans son sein, je +m'en rapporterais à elle pour rendre témoignage à la vérité de mes +paroles. + +Je ne parle pas des rêves de ce jour-là seulement, mais de ceux +qui me poursuivirent de jour en jour, de mois en mois. Quand je me +rendais à la Cour ce n'était pas le moins du monde pour y étudier +les affaires, non, c'était uniquement pour penser à Dora. S'il +m'arrivait de donner un moment aux procès qui se plaidaient devant +moi, c'était pour me demander, quand il s'agissait d'affaires +matrimoniales, comment il se faisait que tous les gens mariés ne +fussent pas heureux, car je pensais à Dora: et s'il était question +de succession, je considérais quelles démarches j'aurais faites si +tout cet argent m'avait été légué, pour obtenir enfin Dora. +Pendant la première semaine de ma passion, j'achetai quatre gilets +magnifiques, non pour ma propre satisfaction, je n'y mettais pas +de vanité, mais à cause de Dora; je pris l'habitude de porter des +gants paille dans la rue, et c'est alors que je jetai les premiers +fondements de tous les cors aux pieds dont j'aie jamais souffert. +Si les bottes que je portais dans ce temps-là pouvaient reparaître +pour les comparer avec la taille naturelle de mes pieds, elles +prouveraient de la manière la plus touchante quel était alors +l'état de mon coeur. + +Et cependant, estropié volontaire en l'honneur de Dora, je faisais +tous les jours plusieurs lieues à pied dans l'espérance de la +voir. Non-seulement je fus bientôt aussi connu que le facteur sur +la route de Norwood, mais je ne négligeais pas davantage les rues +de Londres. J'errais dans les environs des magasins à la mode, je +hantais les bazars comme un revenant, je me promenais en long et +en large dans le parc: j'en étais éreinté. Parfois, à de longs +intervalles et dans de rares occasions, je l'apercevais. Parfois +je lui voyais agiter son gant à la portière d'une voiture, parfois +je la rencontrais à pied, je faisais quelques pas avec elle et +miss Murdstone, et je lui parlais. Dans ce dernier cas, j'étais +toujours très-malheureux ensuite de ne lui avoir rien dit de ce +qui m'occupait le plus, de ne pas lui avoir assez fait voir toute +l'étendue de mon dévouement, dans la crainte qu'elle ne songeât +seulement pas à moi. Je vous laisse à penser si je soupirais après +une nouvelle invitation de M. Spenlow. Mais non, j'étais +constamment désappointé, car je n'en recevais aucune. + +Il fallait que mistress Crupp fût une femme douée d'une grande +pénétration, car cet attachement ne datait que de quelques +semaines, et je n'avais pas eu le courage, en écrivant à Agnès, de +m'expliquer plus nettement qu'en disant que j'avais été chez +M. Spenlow, dont toute la famille, ajoutais-je, se réduit à une +fille unique; il fallait, dis-je, que mistress Crupp fût une femme +douée d'une grande pénétration, car, même dès le début de ma +passion, elle avait découvert mon secret. Elle monta, un soir que +j'étais plongé dans un grand abattement, me demander si je ne +pouvais pas lui donner, pour la soulager dans une attaque de ses +_espasmes_, une cuillerée de teinture de cardamome à la rhubarbe, +parfumés de cinq gouttes d'essence de clous de girofle, c'était le +meilleur remède pour sa maladie: si je n'avais pas cette liqueur +sous la main, on pouvait la remplacer par un peu d'eau-de-vie, ce +qui ne lui était pas aussi agréable, ajouta-t-elle, mais après la +teinture de cardamome, c'était le meilleur pis aller. Comme je +n'avais jamais entendu parler du premier remède et que j'avais +toujours une bouteille du second dans mon armoire, j'en donnai un +verre à mistress Crupp qui commença à le boire en ma présence pour +me prouver qu'elle n'était pas femme à en faire un mauvais usage. + +«Allons, courage, monsieur! me dit mistress Crupp; je ne puis +supporter de vous voir ainsi, monsieur; moi aussi, je suis mère!» + +Je ne saisissais pas bien l'application que je pouvais me faire de +ce «moi aussi,» ce qui ne m'empêcha pas de sourire à mistress +Crupp avec toute la bienveillance dont j'étais capable. + +«Allons, monsieur! dit mistress Crupp. Je vous demande pardon +excuse; mais je sais ce dont il s'agit, monsieur. Il y a une +demoiselle là-dessous. + +-- Mistress Crupp! répondis-je en rougissant. + +-- Le bon Dieu vous bénisse! ne vous laissez pas abattre, +monsieur, dit mistress Crupp avec un signe d'encouragement. Ayez +bon courage, monsieur! si celle-là n'est pas aimable pour vous, il +n'en manque pas d'autres. Vous êtes un jeune monsieur avec qui on +ne demande pas mieux que d'être aimable, monsieur Compère fils; il +faut seulement que vous vous estimiez ce que vous valez, +monsieur.» + +Mistress Crupp ne manquait jamais de m'appeler monsieur Compère +fils: d'abord, sans aucun doute, parce que ce n'était pas mon nom, +et ensuite peut-être en souvenir de quelque baptême où le parrain +l'avait choisie pour sa commère. + +«Qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il y ait une demoiselle là- +dessous, mistress Crupp? + +-- Monsieur Compère fils, dit mistress Crupp d'un ton de +sensibilité, moi aussi, je suis mère!» + +Pendant un moment mistress Crupp ne put faire autre chose que de +se tenir la main appuyée sur son sein nankin, et de prendre des +forces préventives contre le retour de ses coliques en sirotant sa +médecine. Enfin elle me dit: + +«Quand votre chère tante loua pour vous cet appartement, monsieur +Compère fils, je me dis: «J'ai enfin trouvé quelqu'un à aimer; le +ciel en soit loué; j'ai enfin trouvé quelqu'un à aimer!» Voilà mon +expression... Vous ne mangez pas assez, monsieur, et vous ne buvez +pas non plus. + +-- Est-ce là-dessus que vous fondez vos suppositions, mistress +Crupp? demandai-je. + +-- Monsieur, dit mistress Crupp d'un ton qui approchait de la +sévérité, j'ai fait le ménage de beaucoup de jeunes gens. Un jeune +homme peut prendre trop de soin de sa personne, ou bien n'en +prendre pas assez. Il peut se coiffer avec trop de soin, ou ne pas +même faire sa raie de côté. Il peut porter des bottes trop larges +ou trop étroites, cela dépend du caractère; mais quelle que soit +l'extrémité dans laquelle il se jette, dans l'un ou l'autre cas, +monsieur, il y a toujours une demoiselle là-dessous.» + +Mistress Crupp secoua la tête d'un air si déterminé que je ne +savais plus quelle contenance faire. + +«Le monsieur qui est mort ici avant vous, dit mistress Crupp, eh +bien! il était devenu amoureux... d'une servante d'auberge, et +aussitôt il fit rétrécir tous ses gilets, pour ne pas paraître +gonflé comme il était par la boisson. + +-- Mistress Crupp, lui dis-je, je vous prierai de ne pas confondre +la jeune personne dont il s'agit avec une servante d'auberge ou +avec toute autre créature de cette espèce, s'il vous plaît. + +-- M. Compère fils, repartit mistress Crupp, moi aussi je suis +mère, et ce que vous dites là n'est pas probable. Je vous demande +pardon de mon indiscrétion, monsieur. Je n'ai aucun désir de me +mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais vous êtes jeune, +M. Compère fils, et mon avis est que vous preniez courage, que +vous ne vous laissiez pas abattre, et que vous vous estimiez à +votre valeur. Si vous pouviez vous occuper à quelque chose +monsieur, dit mistress Crupp, par exemple à jouer aux quilles, +monsieur, c'est une jouissance; cela vous distrairait et vous +ferait du bien.» + +À ces mots mistress Crupp me fit une révérence majestueuse en +guise de remercîment pour ma médecine, et se retira en feignant de +prendre grand soin de ne pas renverser l'eau-de-vie, qui avait +complètement disparu. En la voyant s'éloigner dans l'obscurité, il +me vint bien dans l'idée que mistress Crupp avait pris là une +singulière liberté de me donner des conseils; mais, d'un autre +côté, je n'en étais pas fâché; c'était une leçon pour moi de mieux +garder mon secret à l'avenir. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +Tommy Traddles. + + +Peut-être fut-ce en conséquence de l'avis de mistress Crupp, et +parce que l'idée des quilles me rappelait le souvenir de quelques +parties avec Traddles, que je conçus le lendemain la pensée +d'aller à la recherche de mon ancien camarade. Le temps qu'il +devait passer hors de Londres était écoulé, et il demeurait dans +une petite rue près de l'École vétérinaire, à Camden-Town, +quartier spécialement habité, me dit l'un de nos clercs qui +logeait par là, par de jeunes étudiants de l'école, qui achetaient +des ânes en vie pour faire sur ces quadrupèdes des expériences _in +anima vili_, dans leurs appartements particuliers. Je me fis +donner par le même clerc quelques renseignements sur la situation +de cette retraite académique, et je partis dans l'après-midi pour +aller voir mon ancien camarade. + +La rue en question laissait quelque chose à désirer. J'aurais +voulu pour Traddles qu'elle lui donnât plus d'agrément. Je trouvai +que les habitants ne se gênaient pas assez pour jeter au beau +milieu du chemin ce dont ils ne savaient que faire, de sorte que +non-seulement elle était boueuse et nauséabonde, mais encore qu'il +y régnait un grand désordre de feuilles de choux. Ce n'était pas +tout d'ailleurs, les végétaux ce jour-là s'étaient recrutés d'une +vieille savate, d'une casserole défoncée, d'un chapeau de femme de +satin noir et d'un parapluie, arrivés à différentes périodes de +décomposition, que j'aperçus en cherchant le numéro de Traddles. + +L'apparence générale du lieu me rappela vivement le temps où je +demeurais chez M. et mistress Micawber. Un certain air +indéfinissable d'élégance déchue qui s'attachait encore à la +maison que je cherchais et qui la distinguait des autres, +quoiqu'elles fussent toutes construites sur le modèle uniforme de +ces essais primitifs d'un écolier maladroit qui apprend à dessiner +des maisons, me rappela mieux encore le souvenir de mes anciens +hôtes. La conversation à laquelle j'assistai, en arrivant à la +porte qu'on venait d'ouvrir au laitier, ne fit qu'ajouter à la +vivacité de mes réminiscences. + +«Voyons, disait le laitier à une très-jeune servante, a-t-on pensé +à ma petite note? + +-- Oh! monsieur dit qu'il va s'en occuper tout de suite, répondit- +elle. + +-- Parce que...» reprit le laitier en continuant, comme s'il +n'avait point reçu de réponse, et parlant plutôt, à ce qu'il me +parut, d'après son ton et les regards furieux qu'il jetait dans +l'antichambre, pour l'édification de quelqu'un qui était dans la +maison que pour celle de la petite servante, «parce que voilà si +longtemps que cette note va son train, que j'ai bien peur qu'elle +ne finisse par prendre la clef des champs, et puis après ça cours +après! Or, vous comprenez que cela ne peut pas se passer ainsi!» +cria le laitier, toujours plus haut et d'un ton plus perçant, du +fond du corridor jusque dans la maison. + +Rien n'était plus en désaccord avec ses manières que son état de +laitier. C'eût été un boucher ou un marchand de rogomme, qu'on lui +eût encore trouvé la mine féroce pour son état. + +La voix de la petite servante s'affaiblit; mais il me sembla, +d'après le mouvement de ses lèvres, qu'elle murmurait de nouveau +qu'on allait s'occuper tout de suite de la note. + +«Je vais vous dire, reprit le laitier en fixant les yeux sur elle +pour la première fois et en la prenant par le menton: aimez-vous +le lait? + +-- Oui, beaucoup, répliqua-t-elle. + +-- Eh bien! continua le laitier, vous n'en aurez pas demain. Vous +m'entendez: vous n'aurez pas une goutte de lait demain.» + +Elle me sembla par le fait soulagée d'apprendre qu'elle en aurait +du moins aujourd'hui. Le laitier, après un signe de tête sinistre, +laissa aller son menton, et ouvrant son pot de lait, de la plus +mauvaise grâce du monde, remplit celui de la famille, puis +s'éloigna en grommelant, et se remit à crier son lait dans la rue +d'un ton furieux. + +«Est-ce ici que demeure M. Traddles?» demandai-je. + +Une voix mystérieuse me répondit: «oui,» du fond du corridor. Sur +quoi la petite servante répéta: + +«Oui. + +-- Est-il chez lui?» + +La voix mystérieuse répondit de nouveau affirmativement et la +servante fit écho. Là-dessus j'entrai, et d'après les indications +de la petite bonne, je montai, suivi, à ce qu'il me sembla, par un +oeil mystérieux qui appartenait sans doute à la voix mystérieuse, +qui partait elle-même d'une petite pièce située sur le derrière de +la maison. + +Je trouvai Traddles sur le palier. La maison n'avait qu'un premier +étage, et la chambre dans laquelle il m'introduisit avec une +grande cordialité était située sur le devant. Elle était très- +propre quoique pauvrement meublée. Je vis qu'elle composait tout +son appartement, car il y avait un lit-canapé, et les brosses et +le cirage étaient cachés au milieu des livres, derrière un +dictionnaire, sur la tablette la plus élevée. Sa table était +couverte de papiers; il était revêtu d'un vieil habit et +travaillait de tout son coeur. Ce n'est pas, je crois, que j'eusse +envie de dresser l'inventaire des lieux, mais je vis cela d'un +coup d'oeil, avant de m'asseoir, y compris l'église peinte sur son +encrier de porcelaine; c'était encore une faculté d'observation +que j'avais appris à exercer du temps des Micawber. Divers +arrangements ingénieux de son cru, pour dissimuler sa commode et +pour loger ses bottes, son miroir à barbe, etc., me rappelaient +avec une exactitude toute particulière les habitudes de Traddles, +dans le temps où il faisait avec du papier à écolier des modèles +de repaires d'éléphants assez grands pour y emprisonner des +mouches, et où il se consolait dans ses chagrins par les fameux +chefs-d'oeuvre dont j'ai parlé plus d'une fois. + +Dans un coin de la chambre j'aperçus quelque chose qui était +soigneusement couvert d'un grand drap blanc, sans pouvoir deviner +ce que c'était. + +«Traddles, lui dis-je en lui donnant une seconde poignée de main, +quand je fus assis, je suis enchanté de vous voir. + +-- C'est moi qui suis enchanté de vous voir, Copperfield, +répliqua-t-il. Oh! oui, je suis bien heureux de vous voir. C'est +parce que j'étais vraiment ravi de vous voir quand nous nous +sommes rencontrés chez M. Waterbrook, et que j'étais bien sûr que +vous en étiez également bien aise, que je vous ai donné mon +adresse ici, et non dans mon étude d'avocat. + +-- Ah! vous avez une étude d'avocat? + +-- C'est-à-dire que j'ai le quart d'une étude et d'un corridor, et +aussi le quart d'un clerc, repartit Traddles. Nous nous sommes +cotisés à quatre pour louer une étude, afin d'avoir l'air de faire +des affaires, et nous payons de même le clerc entre nous. Il me +coûte bel et bien deux shillings par semaine.» + +Je retrouvai la simplicité de son caractère et sa bonne humeur +accoutumée, mais aussi son guignon ordinaire, dans l'expression du +sourire qui accompagnait cette explication. + +«Ce n'est pas le moins du monde par orgueil, vous comprenez, +Copperfield, dit Traddles, que je ne donne pas en général mon +adresse ici. C'est uniquement dans l'intérêt des gens qui ont +affaire à moi, et à qui cela pourrait bien ne pas plaire. J'ai +déjà fort à faire pour percer dans le monde, et je ne dois pas +songer à autre chose. + +-- Vous vous destinez au barreau, à ce que m'a dit M. Waterbrook? +lui dis-je. + +-- Oui, oui, dit Traddles en se frottant lentement les mains, +j'étudie pour le barreau. Le fait est que j'ai commencé à prendre +mes inscriptions, quoique un peu tard. Il y a déjà quelque temps +que je suis inscrit, mais les cent livres sterling à payer c'était +une grosse affaire, continua-t-il, en faisant la grimace comme +s'il venait de se faire arracher une dent. + +-- Savez-vous à quoi je ne puis m'empêcher de penser en vous +regardant, Traddles? lui demandai-je. + +-- Non, dit-il. + +-- À ce costume bleu de ciel que vous portiez. + +-- Oui, oui, dit Traddles en riant; un peu étroit aux bras et aux +jambes, n'est-ce pas? En bien! ma foi! c'était le bon temps! qu'en +dites-vous? + +-- Je crois que quand notre maître nous aurait rendus un peu plus +heureux, cela ne nous aurait pas fait de mal, répondis-je. + +-- Ça peut bien être, dit Traddles; mais c'est égal, on s'amusait +bien. Vous souvenez-vous de nos soirées dans le dortoir? et des +soupers? et des histoires que vous racontiez? Ah! ah! ah! et vous +rappelez-vous comme j'ai reçu des coups de canne pour avoir pleuré +à propos de M. Mell? Vieux Creakle, va! C'est égal, je voudrais +bien le revoir. + +-- Mais c'était une vraie brute avec vous, Traddles, lui dis-je +avec indignation, car sa bonne humeur me rendait furieux, comme si +c'était la veille que je l'eusse vu battre. + +-- Vous croyez? repartit Traddles. Vraiment? Peut-être bien; mais +il y a si longtemps que tout cela est fini. Vieux Creakle, va! + +-- N'était ce pas un oncle qui s'occupait alors de votre +éducation? + +-- Certainement, dit Traddles, celui auquel je devais toujours +écrire et à qui je n'écrivais jamais! Ah! ah! ah! oui, +certainement j'avais un oncle; il est mort très-peu de temps après +ma sortie de pension. + +-- Vraiment! + +-- Oui, c'était... c'était... comment appelez-vous ça? un marchand +de draps retiré, un ancien drapier, et il m'avait fait son +héritier; mais je n'ai plus été du tout de son goût en +grandissant. + +-- Que voulez-vous dire? demandai-je; car je ne pouvais pas croire +qu'il me parlât si tranquillement d'avoir été déshérité. + +-- Eh! mon Dieu, oui, Copperfield, c'est comme ça, répliqua +Traddles. C'était un malheur, mais je n'étais pas du tout de son +goût. Il avait, disait-il, espéré toute autre chose, et de dépit +il épousa sa femme de charge. + +-- Et qu'avez-vous fait alors? + +-- Oh! rien de particulier, répondit Traddles. J'ai demeuré avec +eux un bout de temps, en attendant qu'il me poussât un peu dans le +monde; mais malheureusement sa goutte lui est remontée un jour +dans l'estomac et il est mort; alors elle a épousé un jeune homme, +et je me suis trouvé sans position. + +-- Mais enfin, est-ce qu'il ne vous a rien laissé, Traddles? + +-- Oh! si vraiment, dit Traddles, il m'a laissé cinquante guinées. +Comme mon éducation n'avait pas été dirigée vers un but spécial, +au commencement je ne savais trop comment me tirer d'affaire. +Enfin, je commençai, avec le secours du fils d'un avoué qui avait +été à Salem-House, vous savez bien, Yawler... celui qui avait le +nez tout de travers. Vous vous rappelez? + +-- Non, il n'a pas été à Salem-House avec moi; il n'y avait de mon +temps que des nez droits. + +-- Au reste, peu importe, dit Traddles; grâce à son aide, je +commençai par copier des papiers de procédure. Comme cela ne me +rapportait pas grand'chose, je me mis à rédiger et à faire des +extraits et autres travaux de ce genre. Je travaille comme un +boeuf, vous savez, Copperfield; si bien que j'expédiai lestement +la besogne. Eh bien! je me mis alors dans la tête de m'inscrire +pour étudier le droit, et voilà le reste de mes cinquante guinées +parti. Yawler m'avait pourtant recommandé dans deux ou trois +études, celle de M. Waterbrook entre autres, et j'y fis assez bien +mes petites affaires. J'eus le bonheur aussi de faire la +connaissance d'un éditeur qui travaille à la publication d'une +encyclopédie, et il m'a donné de l'ouvrage. Tenez! au fait, je +travaille justement pour lui dans ce moment. Je ne suis pas trop +mauvais compilateur, dit Traddles en jetant sur sa table le même +regard de confiance sereine, mais je n'ai pas la moindre +imagination; je n'en ai pas l'ombre. Je ne crois pas qu'on puisse +rencontrer un jeune homme plus dépourvu d'originalité que moi.» + +Comme je vis que Traddles semblait attendre mon assentiment qu'il +regardait comme tout naturel, je fis un signe de tête approbateur, +et il continua avec la même bonhomie, car je ne puis trouver +d'autre expression: + +«Ainsi donc, peu à peu, en vivant modestement, je suis enfin venu +à bout de ramasser les cent livres sterling, et grâce à Dieu, +c'est payé, quoique le travail ait été... ait certainement été...» +Ici Traddles fit une nouvelle grimace comme s'il venait de se +faire arracher une seconde dent... «Un peu rude. Je vis donc de +tout ça, et j'espère arriver un de ces jours à écrire dans un +journal; pour le coup ce serait mon bâton de maréchal. Maintenant +que vous voilà, Copperfield, vous êtes si peu changé, et je suis +si content de revoir votre bonne figure que je ne puis rien vous +cacher. Il faut donc que vous sachiez que je suis fiancé. + +-- Fiancé! ô Dora! + +-- C'est à la fille d'un pasteur du Devonshire: ils sont dix +enfants. Oui! ajouta-t-il en me voyant jeter un regard +involontaire sur l'encrier; voilà l'église: on fait le tour par +ici, et on sort à gauche par cette grille.» Il suivait avec son +doigt sur l'encrier, «et là où je pose cette plume est le +presbytère, en face de l'église; vous comprenez bien?» + +Je ne compris qu'un peu plus tard tout le plaisir avec lequel il +me donnait ces détails; car, dans mon égoïsme, je suivais en ce +moment, dans ma tête, un plan figuré de la maison et du jardin de +M. Spenlow. + +«C'est une si bonne fille! dit Traddles; elle est un peu plus âgée +que moi, mais c'est une si bonne fille! Ne vous ai-je pas dit, +l'autre fois, que je quittais Londres? C'est que je suis allé la +voir. J'ai fait le chemin à pied, aller et venir: quel voyage +délicieux! Probablement nous resterons fiancés un peu longtemps, +mais nous avons pris pour devise: «Attendre et espérer.» C'est ce +que nous disons toujours: «Attendre et espérer!» Et elle +m'attendra, mon cher Copperfield, jusqu'à soixante ans, ou mieux +encore s'il le faut.» + +Traddles se leva et posa la main d'un air triomphant sur le drap +blanc que j'avais remarqué. + +«Ce n'est pas pourtant, dit-il, que nous n'ayons pas déjà commencé +à nous occuper de notre ménage. Non, non, bien au contraire, nous +avons commencé. Nous irons petit à petit, mais nous avons +commencé. Voyez, dit-il, en tirant le drap avec beaucoup d'orgueil +et de soin, voilà déjà deux pièces de ménage: ce pot à fleurs et +cette étagère, c'est elle-même qui les a achetés. Vous mettez cela +à la fenêtre d'un salon, dit Traddles en se reculant un peu pour +mieux admirer, avec une plante dans le pot, et... et voilà! Quant +à cette petite table avec un dessus de marbre (elle a deux pieds +dix pouces de circonférence), c'est moi qui l'ai achetée. Vous +voulez poser un livre, vous savez, ou bien vous avez quelqu'un qui +vient vous voir, vous ou votre femme, et qui cherche un endroit +pour poser sa tasse de thé, voilà! reprit Traddles. C'est un +meuble d'un beau travail et solide comme un roc.» + +Je lui fis compliment de ces deux meubles, et Traddles replaça le +drap avec le même soin qu'il avait mis à le soulever. + +«Ce n'est pas encore grand'chose pour nous mettre dans nos +meubles, dit Traddles, mais c'est toujours quelque chose. Les +nappes, les taies d'oreiller et tout ça, voilà ce qui me décourage +le plus, Copperfield, et la batterie de cuisine, les casseroles et +les grils, et tous ces objets indispensables, parce que c'est +cher, ça monte haut. Mais «attendre et espérer.» Et puis, si vous +saviez, c'est une si bonne fille! + +-- J'en suis certain, lui dis-je. + +-- En attendant, dit Traddles en se rasseyant, et voilà la fin de +tous ces ennuyeux détails personnels, je me tire d'affaire de mon +mieux. Je ne gagne pas beaucoup d'argent, mais je n'en dépense pas +beaucoup. En général, je prends mes repas à la table des habitants +du rez-de-chaussée qui sont des gens très-aimables. M. et mistress +Micawber connaissent la vie et sont de très-bonne compagnie. + +-- Mon cher Traddles, m'écriai-je, qu'est-ce que vous me dites +là?» + +Traddles me regarda comme s'il ne savait pas à son tour ce que je +disais là. + +«M. et mistress Micawber! répétai-je, mais je suis intimement lié +avec eux.» + +Justement on frappa à la porte de la rue un double coup où je +reconnus, d'après ma vieille expérience de Windsor-Terrace, la +main de M. Micawber: il n'y avait que lui pour frapper comme ça. +Tout ce qui pouvait me rester de doutes encore dans l'esprit sur +la question de savoir si c'étaient bien mes anciens amis +s'évanouit, et je priai Traddles de demander à son propriétaire de +monter. En conséquence, Traddles se pencha sur la rampe de +l'escalier pour appeler M. Micawber qui apparut bientôt. Il +n'était point changé: son pantalon collant, sa canne, le col de sa +chemise et son lorgnon étaient toujours les mêmes, et il entra +dans la chambre de Traddles avec un certain air de jeunesse et +d'élégance. + +«Je vous demande pardon, monsieur Traddles, dit M. Micawber, avec +la même inflexion de voix que jadis, en cessant tout à coup de +chantonner un petit air: je ne savais pas trouver dans votre +sanctuaire un individu étranger à ce domicile.» + +M. Micawber me fit un léger salut, et remonta le col de sa +chemise. + +«Comment vous portez-vous, lui dis-je, monsieur Micawber? + +-- Monsieur, dit M. Micawber, vous êtes bien bon. Je suis dans le +_statu quo_. + +-- Et mistress Micawber? repris-je. + +-- Monsieur, dit M. Micawber, elle est aussi, grâce à Dieu, dans +le _statu quo_. + +-- Et les enfants? monsieur Micawber? + +-- Monsieur, dit M. Micawber, je suis heureux de pouvoir vous dire +qu'ils jouissent aussi de la meilleure santé.» + +Jusque-là, M. Micawber, quoiqu'il fût debout en face de moi, ne +m'avait pas reconnu du tout. Mais, en me voyant sourire, il +examina mes traits avec plus d'attention, fit un pas en arrière et +s'écria: «Est-ce possible! est-ce bien Copperfield que j'ai le +plaisir de revoir?» et il me serrait les deux mains de toute sa +force. + +«Bonté du ciel! monsieur Traddles, dit M. Micawber, quelle +surprise de vous trouver lié avec l'ami de ma jeunesse, mon +compagnon des temps passés! Ma chère, cria-t-il par-dessus la +rampe à mistress Micawber, pendant que Traddles semblait avec +raison un peu étonné des dénominations qu'il venait de +m'appliquer, il y a dans l'appartement de M. Traddles un monsieur +qu'il désire avoir l'honneur de vous présenter, mon amour!» + +M. Micawber reparut à l'instant, et me donna une seconde poignée +de main. + +«Et comment se porte notre bon docteur, Copperfield, dit +M. Micawber, et tous nos amis de Canterbury? + +-- Je n'ai reçu d'eux que de bonnes nouvelles. + +-- J'en suis ravi, dit M. Micawber. C'est à Canterbury que nous +nous sommes vus pour la dernière fois. À l'ombre de cet édifice +religieux, pour me servir du style figuré immortalisé par Chaucer, +de cet édifice qui a été autrefois le but du pèlerinage de tant de +voyageurs des lieux les plus... en un mot, dit M. Micawber, tout +près de la cathédrale. + +-- C'est vrai, lui dis-je.» M. Micawber continuait à parler avec +la plus grande volubilité, mais il me semblait apercevoir sur sa +physionomie qu'il écoutait avec intérêt certains sons qui +partaient de la chambre voisine, comme si mistress Micawber se +lavait les mains, et qu'elle ouvrit et fermât précipitamment des +tiroirs dont le jeu n'était pas facile. + +«Vous nous trouvez, Copperfield, dit M. Micawber en regardant +Traddles du coin de l'oeil, établis pour le moment dans une +situation modeste et sans prétention, mais vous savez que, dans le +cours de ma carrière, j'ai eu à surmonter des difficultés, et des +obstacles à vaincre. Vous n'ignorez pas qu'il y a eu des moments +dans ma vie où j'ai été obligé de faire halte, en attendant que +certains événements prévus vinssent à bien tourner; enfin qu'il +m'a fallu quelquefois reculer pour réussir à ce que je puis, +j'espère, appeler sans présomption, mieux sauter. Je suis pour +l'instant parvenu à l'une de ces étapes importantes dans la vie +d'un homme. Je recule dans ce moment-ci pour mieux sauter, et j'ai +tout lieu d'espérer que je ne tarderai pas à finir par un saut +énergique.» + +Je lui en exprimais toute ma satisfaction, quand mistress Micawber +entra. Son costume était encore moins soigné que par le passé: +peut-être cela venait-il de ce que j'en avais perdu l'habitude; +elle avait pourtant fait quelques préparatifs pour voir du monde, +elle avait même mis une paire de gants bruns. + +«Ma chère, dit M. Micawber en l'amenant vers moi, voilà un +gentleman du nom de Copperfield qui voudrait renouveler +connaissance avec vous.» + +Il eût mieux valu, à ce qu'il paraît, ménager cette surprise car +mistress Micawber, qui était dans un état de santé précaire, en +fut tellement troublée et souffrante, que M. Micawber fut obligé +de courir chercher de l'eau à la pompe de la cour et d'en remplir +une cuvette pour lui baigner les tempes. Elle se remit pourtant +bientôt et manifesta un vrai plaisir de me revoir. Nous restâmes +encore à causer tous ensemble pendant une demi-heure, et je lui +demandai des nouvelles des deux jumeaux, «qui étaient aujourd'hui, +me dit-elle, grands comme père et mère.» Quant à maître Micawber +et mademoiselle sa soeur, elle me les représenta comme de vrais +géants, mais ils ne parurent pas dans cette occasion. + +M. Micawber désirait infiniment me persuader de rester à dîner. Je +n'y aurais fait aucune objection, si je n'avais cru lire dans les +yeux de mistress Micawber un peu d'inquiétude en calculant la +quantité de viande froide contenue dans le buffet. Je déclarai +donc que j'étais engagé ailleurs, et remarquant que l'esprit de +mistress Micawber semblait par là soulagé d'un grand poids, je +résistai à toutes les insistances de son époux. + +Mais je dis à Traddles et à M. et mistress Micawber, qu'avant de +pouvoir me décider à les quitter, il fallait qu'ils m'indiquassent +le jour qui leur conviendrait pour venir dîner chez moi. Les +occupations qui tenaient Traddles à la chaîne nous obligèrent à +fixer une époque assez éloignée, mais enfin on choisit un jour qui +convenait à tout le monde, et là-dessus je pris congé d'eux. + +M. Micawber, sous prétexte de me montrer un chemin plus court que +celui par lequel j'étais venu, m'accompagna jusqu'au coin de la +rue dans l'intention, ajouta-t-il, de dire quelques mots en +confidence à un ancien ami. + +«Mon cher Copperfield, me dit M. Micawber, je n'ai pas besoin de +vous répéter que c'est pour nous, dans les circonstances +actuelles, une grande consolation que d'avoir sous notre toit une +âme comme celle qui resplendit, si je puis m'exprimer ainsi, qui +resplendit chez votre ami Traddles. Avec une blanchisseuse qui +vend des galettes pour plus proche voisine, et un sergent de ville +comme habitant de la maison d'en face, vous pouvez concevoir que +sa société est une grande douceur pour mistress Micawber et pour +moi. Je suis pour le moment occupé, mon cher Copperfield, à faire +la commission pour les blés. Cette vocation n'est point +rémunératrice: en d'autres termes elle ne rapporte rien, et des +embarras pécuniaires d'une nature temporaire en ont été la +conséquence. Je suis heureux de vous dire pourtant que j'ai en +perspective la chance de voir arriver quelque chose (excusez-moi +de ne pouvoir dire dans quel genre, je ne suis pas libre de vous +livrer ce secret), quelque chose qui me permettra, j'espère, de me +tirer d'affaire ainsi que votre ami Traddles, auquel je porte un +véritable intérêt. Vous ne serez peut-être pas étonné d'apprendre +que mistress Micawber est dans un état de santé qui ne rend pas +tout à fait improbable la supposition que les gages de l'affection +qui..., en un mot qu'un petit nouveau-né vienne bientôt s'ajouter +à la troupe enfantine. La famille de mistress Micawber a bien +voulu exprimer son mécontentement de cet état de choses. Tout ce +que je peux dire, c'est que je ne sache pas que cela les regarde +en aucune manière, et que je repousse cette manifestation de leurs +sentiments avec dégoût et mépris.» + +M. Micawber me donna alors une nouvelle poignée de main et me +quitta. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +Il faut que M. Micawber jette le gant à la société. + + +Jusqu'au jour où je devais recevoir les vieux amis que j'avais +retrouvés, je vécus de Dora et de café. Mon appétit souffrait de +l'ardeur de mon amour et j'en étais bien aise, car il me semblait +que j'aurais commis un acte de perfidie envers Dora, si j'avais pu +manger mon dîner avec plaisir comme à l'ordinaire. J'avais beau +marcher tout le jour, l'exercice ne produisait pas ses +conséquences naturelles, attendu que le désappointement détruisait +l'effet du grand air. Et puis, il faut tout dire, j'ai des doutes +trop justifiés par l'amère expérience que j'acquis à cette époque +de ma vie, sur la question de savoir si un être humain, soumis à +la perpétuelle torture d'avoir des bottes trop étroites, peut être +sensible aux jouissances de la nourriture animale. Je crois qu'il +faut d'abord que les extrémités soient libres avant que l'estomac +puisse agir lui-même avec vigueur. + +Je ne renouvelai pas, à l'occasion de cette petite réunion d'amis, +les grands préparatifs que j'avais faits naguère. Je me procurai +seulement une paire de soles, un petit gigot de mouton et un pâté +de pigeons. Mistress Crupp se révolta à la première proposition +que je lui fis timidement de faire cuire le poisson et le mouton; +elle me dit avec un sentiment profond de dignité blessée: + +«Non, non, monsieur! vous ne me demanderez pas une chose pareille. +Vous me connaissez trop bien pour supposer que je sois capable de +faire quelque chose qui répugne à mes sentiments.» + +Mais à la fin il y eut un compromis, et mistress Crupp consentit à +accomplir cette grande entreprise, à condition que je dînerais +dehors, après cela, pendant quinze jours. + +Je remarquerai ici que la tyrannie de mistress Crupp me causait +des souffrances indicibles. Je n'ai jamais eu si grand'peur de +personne. Nous passions notre vie à faire ensemble des compromis. +Si j'hésitais, elle était saisie à l'instant de ce mal +extraordinaire qui se tenait en embuscade dans quelque coin de son +tempérament, prêt à saisir le moindre prétexte pour mettre sa vie +en péril. Si je sonnais avec impatience, après une demi-douzaine +de coups de sonnette modestes et sans effet, quand elle +apparaissait, ce qui n'arrivait pas toujours, c'était d'un air de +reproche; elle tombait essoufflée sur une chaise près de la porte, +appuyait la main sur son sein nankin, et se trouvait tellement +indisposée, que j'étais bien heureux de me débarrasser d'elle au +prix de mon eau-de-vie ou de tout autre sacrifice. Si je trouvais +mauvais qu'elle n'eût pas encore fait mon lit à cinq heures de +l'après-midi, ce que je persiste à regarder comme un arrangement +incommode, un seul geste de la main vers cette région nankin de sa +sensibilité blessée me mettait à l'instant dans la nécessité de +balbutier des excuses. En un mot, j'étais prêt à faire toutes les +concessions que l'honneur ne réprouvait pas, plutôt que d'offenser +mistress Crupp. Elle était la terreur de ma vie. + +J'achetai une _servante_ d'occasion pour ce dîner, au lieu de +prendre de nouveau le jeune homme bien adroit, contre lequel +j'avais conçu quelques préjugés depuis que je l'avais rencontré un +dimanche matin dans la Strand revêtu d'un gilet qui ressemblait +étonnamment à l'un des miens qui me manquait depuis le jour où il +avait servi chez moi. Quant à «la jeune personne,» elle fut +invitée à se borner à apporter les plats et à se retirer ensuite +hors de l'antichambre, sur le palier, d'où on ne pourrait +l'entendre renifler, comme elle en avait l'habitude. C'était +d'ailleurs le moyen d'éviter qu'elle pût fouler aux pieds les +assiettes dans sa retraite précipitée. + +Je préparai les matériaux nécessaires pour un bol de punch dont je +comptais confier la composition à M. Micawber; je me procurai une +bouteille d'eau de lavande, deux bougies, un paquet d'épingles +mélangées et une pelote que je plaçai sur ma toilette, pour aider +aux soins de toilette de mistress Micawber. Je fis allumer du feu +dans ma chambre à coucher pour l'agrément de mistress Micawber, +puis, ayant mis le couvert moi-même, j'attendis avec calme l'effet +de mes préparatifs. + +À l'heure dite, mes trois invités arrivèrent ensemble, le col de +chemise de M. Micawber était plus grand qu'à l'ordinaire, et il +avait mis un ruban neuf à son lorgnon. Mistress Micawber avait +enveloppé son bonnet dans un papier gris: Traddles portait le +paquet et donnait le bras à mistress Micawber. Ils furent tous +enchantés de mon appartement. Quand je conduisis mistress Micawber +devant ma toilette, et qu'elle vit les préparatifs que j'avais +faits en son honneur, elle en fut dans un tel ravissement qu'elle +appela M. Micawber. + +«Mon cher Copperfield, dit M. Micawber, c'est tout à fait du luxe. +C'est une prodigalité qui me rappelle le temps où je vivais dans +le célibat, et où mistress Micawber n'avait pas encore été +sollicitée d'aller déposer sa foi sur l'autel de l'hyménée. + +-- Il veut dire sollicitée par lui, monsieur Copperfield, dit +mistress Micawber d'un ton malin, il ne peut pas parler pour les +autres. + +-- Ma chère, repartit M. Micawber avec un sérieux soudain, je n'ai +aucun désir de parler pour les autres. Je sais trop bien que, +lorsque dans les arrêts impénétrables du Destin vous m'avez été +réservée, vous étiez peut-être réservée à un homme destiné, après +de longs combats, à devenir enfin victime d'un embarras pécuniaire +compliqué. Je comprends votre allusion, mon amie. Je la regrette, +mais je vous la pardonne. + +-- Micawber! s'écria mistress Micawber en pleurant, ai-je donc +mérité d'être traitée ainsi? moi qui ne vous ai jamais abandonné, +qui ne vous abandonnerai jamais! + +-- Mon amour, dit M. Micawber très-ému, vous me pardonnerez, et +notre ancien ami Copperfield me pardonnera aussi, j'en suis sûr, +une susceptibilité momentanée causée par les blessures que vient +de rouvrir une collision récente avec le séide du pouvoir, en +d'autres termes, avec un misérable rat-de-cave attaché au service +des eaux, et j'espère que vous plaindrez, sans le condamner, cet +excès de sensibilité.» + +Là-dessus M. Micawber embrassa mistress Micawber, me serra la +main, et je conclus de l'allusion qu'il venait de faire qu'on lui +avait supprimé l'eau de la ville, faute par lui de payer ce qu'il +devait de taxe à la Compagnie. + +Pour détourner ses pensées de ce sujet mélancolique, j'appris à +M. Micawber que je comptais sur lui pour faire un bol de punch, et +je lui montrai les citrons. Son abattement, pour ne pas dire son +désespoir, disparut en un moment. Je n'ai jamais vu un homme jouir +du parfum de l'écorce de citron, du sucre, de l'odeur du rhum et +de la vapeur de l'eau bouillante comme M. Micawber ce jour-là. +C'était plaisir de voir son visage resplendir au milieu du nuage +formé par ces évaporations délicates, tandis qu'il mêlait, qu'il +remuait, qu'il goûtait, qu'il avait l'air enfin, au lieu de +préparer du punch, de s'occuper à faire une fortune considérable, +qui devait enrichir sa famille de génération en génération. Quant +à mistress Micawber, je ne sais si ce fut l'effet du bonnet ou de +l'eau de lavande, ou des épingles, ou du feu, ou des bougies, mais +elle sortit de ma chambre charmante, par comparaison, et surtout +gaie comme un pinson. + +Je suppose, je n'ai jamais osé le demander, mais je suppose, +qu'après avoir frit les soles, mistress Crupp se trouva mal, parce +que le dîner s'arrêta là. Le gigot arriva, tout rouge à +l'intérieur et très-pâle à l'extérieur, sans compter qu'il était +couvert d'une substance étrangère de nature poudreuse qui semblait +indiquer qu'il était tombé dans les cendres de la fameuse cheminée +de la cuisine. Peut-être le jus nous aurait-il fourni là-dessus +quelques renseignements, mais il n'y en avait pas; «la jeune +personne» l'avait répandu tout entier sur l'escalier, où il +formait une longue traînée, qui, soit dit en passant, resta là +tant qu'elle voulut, sans être dérangée. Le pâté de pigeons +n'avait pas trop mauvaise mine, mais c'était un pâté trompeur; la +croûte en ressemblait à ces têtes désespérantes pour le +phrénologue, pleines de bosses et d'éminences, sous lesquelles il +n'y a rien de particulier. En un mot, le banquet fit fiasco, et +j'aurais été très-malheureux (de mon peu de succès, veux-je dire, +car je l'étais toujours en songeant à Dora) si je n'avais été +récréé par la bonne humeur de mes hôtes et par une idée lumineuse +de M. Micawber. + +«Mon cher Copperfield, dit M. Micawber, il arrive des accidents +dans les maisons les mieux tenues, mais dans les ménages qui ne +sont pas gouvernés par cette influence souveraine qui sanctifie et +rehausse le... la..., en un mot, par l'influence de la femme +revêtue du saint caractère de l'épouse, on peut les attendre à +coup sûr, et il faut savoir les supporter avec philosophie. Si +vous me permettiez de vous faire remarquer qu'il y a peu de +comestibles qui vaillent mieux dans leur genre qu'une grillade, je +vous dirais qu'avec la division du travail, nous pourrions arriver +à un excellent résultat de cette nature, si la jeune personne qui +vous sert pouvait seulement nous procurer un gril; je vous réponds +qu'alors ce petit malheur serait bientôt réparé.» + +Il y avait dans l'office un gril sur lequel on faisait cuire, tous +les matins, ma tranche de lard: on l'apporta en un clin d'oeil et +on s'appliqua à l'instant à mettre à exécution l'idée de +M. Micawber. La division du travail qu'il avait conçue +s'accomplissait ainsi: Traddles coupait le mouton par tranches, +M. Micawber, qui avait un grand talent pour toutes les choses de +ce genre, les couvrait de poivre, de sel et de moutarde; je les +plaçais sur le gril, je les retournais avec une fourchette, puis +je les enlevais sous la direction de M. Micawber, pendant que +mistress Micawber faisait chauffer et remuait constamment de la +sauce aux champignons dans une petite écuelle. Quand nous eûmes +assez de tranches pour commencer, nous tombâmes dessus avec nos +manches encore retroussées et une nouvelle série de grillades +devant le feu, partageant notre attention entre le mouton en +activité de service sur nos assiettes et celui qui cuisait encore. + +La nouveauté de ces opérations culinaires, leur excellence, +l'activité qu'elles exigeaient, la nécessité de se lever à tout +moment pour regarder les tranches qui étaient devant le feu et de +se rasseoir à tout moment pour les dévorer à mesure qu'elles +sortaient du gril, tout chaud tout bouillant; nos teints animés +par notre ardeur et par celle du feu, tout cela nous amusait tant, +qu'au milieu de nos rires folâtres et de nos extases +gastronomiques, il ne resta bientôt plus du gigot que l'os; mon +appétit avait reparu d'une manière merveilleuse. Je suis honteux +de le dire, mais je crois en vérité, que j'oubliai Dora un moment, +un tout petit moment; je suis convaincu que M. et mistress +Micawber n'auraient pas trouvé la fête plus réjouissante quand ils +auraient vendu un lit pour la payer. Traddles riait, mangeait et +travaillait avec le même entrain, et nous en faisions tous autant. +Jamais vous n'avez vu succès plus complet. + +Nous étions donc au comble du bonheur et nous travaillions, chacun +dans notre département respectif, à amener la dernière grillade à +un degré de perfection qui pût couronner la fête, quand je +m'aperçus qu'un étranger était entré dans la chambre; et mes yeux +rencontrèrent ceux du grave Littimer qui se tenait devant moi, le +chapeau à la main. + +«Qu'y a-t-il donc? demandai-je involontairement. + +-- Je vous demande pardon, monsieur; on m'avait dit d'entrer. Mon +maître n'est-il pas ici, monsieur? + +-- Non. + +-- Vous ne l'avez pas vu, monsieur? + +-- Non, est-ce que vous n'étiez pas avec lui? + +-- Pas pour le moment, monsieur. + +-- Vous a-t-il dit que vous le trouveriez ici? + +-- Pas précisément, monsieur, mais je pense qu'il y viendra +demain, puisqu'il n'est pas venu aujourd'hui. + +-- Vient-il d'Oxford? + +-- Si monsieur voulait bien s'asseoir, continua-t-il avec respect, +je lui demanderais la permission de le remplacer pour le moment.» +Là-dessus il prit la fourchette sans que je fisse aucune +résistance, et il se pencha sur le gril comme s'il concentrait +toute son attention sur cette opération délicate. + +L'arrivée de Steerforth ne nous aurait pas beaucoup dérangés; mais +nous fûmes en un instant complètement humiliés et découragés par +la présence de son respectable serviteur. M. Micawber se laissa +glisser sur sa chaise, en chantonnant un air pour montrer qu'il +était parfaitement à son aise. Le manche d'une fourchette qu'il +avait cachée précipitamment dans son gilet passait encore au +travers, comme s'il venait de se poignarder. Mistress Micawber +enfila ses gante bruns et prit un air de langueur élégante. +Traddles passa ses mains graisseuses dans ses cheveux, qu'il +hérissa complètement, et regarda la nappe d'un air de confusion. +Quant à moi, je n'étais plus qu'un baby à ma propre table, et +j'osais à peine jeter un regard sur ce respectable phénomène qui +arrivait je ne sais d'où pour mettre ma maison en ordre. + +Cependant, il retira le mouton du gril et en offrit gravement à +tout le monde à la ronde. On accepta, mais nous avions tous perdu +l'appétit, et nous ne fîmes plus que semblant de manger. En nous +voyant repousser nos assiettes, il les enleva sans bruit et mit le +fromage sur la table. Il l'enleva ensuite quand on eut fini, +desservit, entassa les assiettes sur la servante, nous donna des +petits verres, plaça le vin sur la table, et de son propre +mouvement roula la servante dans l'office. Tout cela fut exécuté +dans la perfection et sans qu'il levât seulement les yeux, +uniquement occupé, à ce qu'il semblait, de son affaire. Mais +lorsqu'il tournait les talons, je voyais, rien qu'à ses coudes, +qu'ils exprimaient hautement sa ferme conviction que j'étais +extrêmement jeune. + +«Voulez-vous que je fasse encore quelque chose, monsieur? + +-- Je vous remercie, lut dis-je. Mais vous allez dîner aussi? + +-- Non, monsieur, je vous suis bien obligé. + +-- M. Steerforth vient-il d'Oxford? + +-- Pardon, monsieur? + +-- Je demande si M. Steerforth vient d'Oxford? + +-- Je pense qu'il sera ici demain, monsieur. Je croyais même le +trouver chez vous aujourd'hui. C'est sans doute moi, monsieur, qui +me serai trompé. + +-- Si vous le voyez avant moi... + +-- Je demande pardon à monsieur, mais je ne pense pas le voir +avant monsieur. + +-- Dans le cas où vous le verriez, dites-lui que je suis bien +fâché qu'il ne soit pas venu ici aujourd'hui, parce qu'il y aurait +trouvé un de ses anciens camarades. + +-- Vraiment, monsieur?» et il partagea son salut entre moi et +Traddles auquel il jeta un coup d'oeil. + +Il prenait sans bruit le chemin de la porte, lorsque, faisant un +effort désespéré pour lui dire enfin quelque chose d'un ton simple +et naturel, ce qui lui était pas encore arrivé, je lui dis: + +«Eh! Littimer! + +-- Monsieur! + +-- Êtes-vous resté longtemps à Yarmouth cette fois? + +-- Pas très-longtemps, monsieur. + +-- Vous avez vu achever le bateau? + +-- Oui, monsieur, j'étais resté pour voir achever le bateau. + +-- Je le sais. (Il leva les yeux sur moi d'un air de respect.) +M. Steerforth ne l'a pas encore vu, je pense? + +-- Je ne puis pas vous dire, monsieur. Je pense... mais je ne puis +réellement pas dire... je souhaite le bonsoir à monsieur.» + +Il comprit tous les assistants dans le salut respectueux qui +suivit ces mots, puis il disparut. Mes hôtes semblèrent respirer +plus librement après son départ, et quant à moi, je me sentis on +ne peut plus soulagé, car, outre la contrainte que m'inspirait +toujours l'étrange conviction où j'étais que mes moyens étaient +paralysés devant cet homme, ma conscience était troublée de l'idée +que j'avais pris son maître en défiance, et je ne pouvais réprimer +une certaine crainte vague qu'il ne s'en fût aperçu. Comment se +faisait-il qu'ayant si peu de choses à cacher, je tremblais +toujours que cet homme ne vînt à deviner mon secret. + +M. Micawber me tira de mes réflexions auxquelles se mêlait une +certaine crainte mêlée de remords, de voir Steerforth apparaître +lui-même, en donnant les plus grands éloges à Littimer absent, +comme étant un très-respectable garçon et un excellent domestique. +Il est bon de remarquer que M. Micawber avait pris sa grande part +du salut fait à la compagnie, et qu'il l'avait reçu avec une +condescendance infinie. + +«Mais le punch, mon cher Copperfield, dit M. Micawber en le +goûtant, est comme le vent et la marée, il n'attend personne. Ah! +sentez-vous son parfum? il est pour le moment fort à point. Mon +amour, voulez-vous nous donner votre avis?» + +Mistress Micawber déclara qu'il était excellent. «Alors, dit +M. Micawber, je vais boire, si notre ami Copperfield veut bien me +permettre de prendre cette liberté, ... je vais boire au temps où +mon ami Copperfield et moi nous étions plus jeunes, et où nous +luttions côte à côte contre les difficultés de ce monde pour +percer chacun de notre côté. Je puis dire de moi et de +Copperfield, comme nous l'avons souvent chanté ensemble: + +_Nous avons battu la campagne +Pour y cueillir le bouton d'or,_ + +tout cela au figuré, bien entendu. Je ne sais pas bien, dit +M. Micawber avec son ancien roulement dans la voix et cette +manière indéfinissable de chercher quelque terme élégant, ce que +c'est que ces boutons d'or de la chansonnette, mais je ne doute +pas que nous ne les eussions souvent cueillis, Copperfield et moi, +si cela avait été possible.» + +M. Micawber, en parlant ainsi, but un coup. Nous fîmes tous de +même. Traddles était évidemment plongé dans l'étonnement et se +demandait à quelle époque lointaine M. Micawber avait pu m'avoir +pour compagnon dans cette grande lutte du monde, où nous avions +combattu côte à côte. + +«Ah! dit M. Micawber en s'éclaircissant le gosier, et doublement +échauffé par le punch et par le feu, ma chère, un second verre?» + +Mistress Micawber dit qu'elle n'en voulait qu'une goutte, mais +nous ne voulûmes pas entendre parler de cela, et on lui en versa +un plein verre. + +«Comme nous sommes ici entre nous, monsieur Copperfield, dit +mistress Micawber en buvant son punch à petites gorgées, puisque +M. Traddles est de la maison, je voudrais bien avoir votre opinion +sur l'avenir de M. Micawber. Le commerce des grains, continua-t- +elle d'un ton sérieux, peut être un commerce distingué, mais il +n'est pas productif. Des commissions qui rapportent deux shillings +et neuf pence en quinze jours ne peuvent pas, quelque modeste que +soit notre ambition, être considérées comme une bonne affaire.» + +Nous convînmes tous de cette vérité. + +«Ainsi donc, dit mistress Micawber qui se piquait d'avoir l'esprit +positif et de corriger par son bon sens l'imagination de +M. Micawber un peu sujette à caution, je me pose cette question: +Si on ne peut pas compter sur les grains, à quelle partie +s'adresser? Au charbon? pas davantage. Nous avons déjà tourné +notre attention de ce côté, d'après l'avis de ma famille, et nous +n'y avons trouvé que des déceptions.» + +M. Micawber, les deux mains dans ses poches, s'enfonça dans son +fauteuil, et nous regarda de côté avec un signe de tête comme pour +nous dire qu'il était impossible d'exposer plus clairement la +situation. + +«Les articles blé et charbon, dit mistress Micawber avec un +sérieux de discussion de plus en plus prononcé, étant donc +également écartés, monsieur Copperfield, je regarde naturellement +autour de moi, et je me dis: Quelle est la situation dans laquelle +un homme possédant les talents de M. Micawber aurait le plus de +chance de succès? J'exclus d'abord toute entreprise de commission, +parce que la commission ne présente pas de certitude, et je suis +convaincue que la certitude est ce qui convient le mieux au +caractère particulier de M. Micawber.» + +Traddles et moi nous exprimâmes par un murmure bien senti, que +cette appréciation du caractère de M. Micawber était fondée sur +les faits, et lui faisait le plus grand honneur. + +«Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur Copperfield, dit +mistress Micawber, que je pense depuis longtemps que la partie de +la brasserie est particulièrement adaptée aux dispositions de +M. Micawber. Voyez Barclay et Perkins! Voyez Truman, Hanbury et +Buxton! C'est sur cette vaste échelle que les facultés de +M. Micawber, je le sais mieux que personne, sont faites pour +briller dans tout leur éclat, et les profits, me dit-on, sont +É...NOR...MES! Mais comme M. Micawber ne peut pénétrer dans ces +établissements, qu'on refuse même de répondre aux lettres dans +lesquelles il offre ses services pour occuper une position +inférieure, à quoi sert de revenir sur cette idée? À rien. Je puis +avoir personnellement la conviction que les manières de +M. Micawber... + +-- Allons! en vérité, ma chère, dit M. Micawber l'interrompant par +modestie. + +-- Mon ami, taisez-vous, dit mistress Micawber en posant son gant +brun sur le bras de son mari. Je puis, monsieur Copperfield, avoir +personnellement la conviction que les manières de M. Micawber +seraient particulièrement convenables dans une maison de banque; +je puis me dire que, si j'avais de l'argent placé dans une maison +de banque, les manières de M. Micawber, comme représentant de +cette maison, m'inspireraient toute confiance, et pourraient +contribuer à étendre les relations de cette banque. Mais si toutes +les maisons de banque refusent d'ouvrir cette carrière aux talents +de M. Micawber et rejettent avec mépris l'offre de ses services, à +quoi sert de revenir sur cette idée? À rien. Quant à fonder une +maison de banque, je puis dire qu'il y a des membres de ma famille +qui, s'il leur convenait de placer leur argent entre les mains de +M. Micawber, auraient bientôt créé pour lui un établissement de ce +genre. Mais s'il ne leur convient pas de mettre cet argent entre +les mains de M. Micawber, ce qui est précisément le cas, à quoi +sert d'y penser? Je conclus donc que nous ne sommes pas plus +avancés qu'auparavant.» + +Je secouai la tête et ne pus m'empêcher de dire: «Pas le moins du +monde.» Traddles secoua aussi la tête et répéta: «Pas le moins du +monde.» + +«Savez-vous ce que je conclus de tout ceci? reprit mistress +Micawber avec le même talent d'exposition pour mettre clairement à +jour une situation. Savez-vous quelle est, mon cher monsieur +Copperfield, la conclusion à laquelle je suis amenée d'une manière +irrésistible? La voici, vous me direz si j'ai tort: c'est qu'il +faut pourtant que nous vivions. + +-- Pas du tout, répondis-je, vous n'avez pas tort, et Traddles +répondit: «Pas du tout.» J'ajoutai ensuite gravement tout seul: Il +n'y a pas là d'alternative, il faut vivre ou mourir. + +-- Justement, repartit mistress Micawber; c'est précisément cela. +Et le fait est, mon cher monsieur Copperfield, que nous ne pouvons +pas vivre, à moins que les circonstances actuelles ne viennent à +changer complètement. Je suis convaincue, et j'ai fait remarquer +plusieurs fois à M. Micawber depuis quelque temps, que les bonnes +chances n'arrivent pas toutes seules. Il faut, jusqu'à un certain +point, y aider soi-même. Je puis me tromper, mais c'est mon +opinion.» + +Traddles applaudit hautement ainsi que moi. + +«Très-bien! dit mistress Micawber. Maintenant, qu'est-ce que je +conseille? Voilà M. Micawber, avec des facultés variées, de grands +talents... + +-- Vraiment, ma chère... dit M. Micawber. + +-- Mon ami, permettez-moi de conclure. Voilà M. Micawber, avec des +facultés très-variées, de grands talents, je pourrais ajouter du +génie, mais on dirait peut-être que c'est parce que je suis sa +femme...» + +Ici Traddles et moi nous murmurâmes ensemble: «Non.» + +«Et pourtant voilà M. Micawber sans position et sans emploi qui +lui conviennent. Sur qui en retombe la responsabilité? Évidemment +sur la société. Voilà pourquoi je voudrais divulguer un fait aussi +honteux, pour sommer hardiment la société de réparer ses torts. Il +me semble, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber +avec énergie, que M. Micawber n'a rien autre chose à faire que de +jeter le gant à la société, et de dire positivement: «Voyons qui +le ramassera? Y a-t-il quelqu'un qui se présente?» + +Je m'aventurai à demander à mistress Micawber comment cela +pourrait se faire. + +«En mettant une réclame dans tous les journaux, dit mistress +Micawber. Il me semble que M. Micawber se doit à lui-même, qu'il +doit à sa famille, et je dirai même à la société qui l'a laissé de +côté pendant si longtemps, de mettre une réclame dans tous les +journaux, de décrire clairement sa personne et ses connaissances, +en ajoutant: «_À présent_, c'est _à vous_ à m'employer d'une +manière lucrative: s'adresser, franco, à W. M., poste restante, +Camden-Town.» + +-- Cette idée de mistress Micawber, mon cher Copperfield, dit +M. Micawber, en rapprochant des deux côtés de son menton les coins +de son col de chemise, et en me regardant du coin de l'oeil, est +en réalité le _saut_ merveilleux auquel j'ai fait allusion, la +dernière fois que j'ai eu le plaisir de vous voir. + +-- Les annonces coûtent cher d'insertion, me hasardai-je à dire +avec quelque hésitation. + +-- Précisément, dit mistress Micawber toujours du même ton de +logicien. Vous avez bien raison, mon cher monsieur Copperfield. +J'ai fait la même observation à M. Micawber. C'est précisément +pour cette raison que je crois que M. Micawber se doit à lui-même, +comme je l'ai déjà dit, qu'il doit à sa famille et à la société de +se procurer une certaine somme d'argent sur billet.» + +M. Micawber s'appuya sur le dossier de sa chaise, joua quelque peu +avec son lorgnon et regarda au plafond, mais il me sembla qu'il +observait en même temps Traddles, qui regardait le feu. + +«S'il ne se trouve pas un membre de ma famille qui ait assez de +sentiments naturels pour... négocier ce billet, je crois qu'on +emploie un autre mot dans les affaires pour exprimer ce que je +veux dire.» + +M. Micawber, les yeux toujours fixés sur le plafond, suggéra +«escompter.» + +«... Pour escompter ce billet, dit mistress Micawber, alors mon +opinion est que M. Micawber fera bien d'aller dans la Cité, d'y +porter ce billet chez les gens d'affaires, et d'en tirer ce qu'il +pourra. Si les gens d'affaires obligent M. Micawber à quelque +grand sacrifice, c'est une question entre eux et leur conscience. +Mais cela ne m'empêche pas de regarder positivement cette +opération comme un bon placement. J'encourage M. Micawber, mon +cher monsieur Copperfield, à faire de même, à regarder cela comme +un placement sûr, et à prendre son parti de tous les sacrifices +qui pourront lui être imposés.» + +Je m'imaginai, je ne sais pourquoi, que mistress Micawber faisait +en cela preuve de désintéressement, et qu'elle n'écoutait que son +dévouement pour son mari; j'en murmurai même quelques chose à +Traddles qui en fit autant, par imitation, toujours en regardant +le feu. + +«Je ne veux pas, dit mistress Micawber, en finissant son punch et +en ramenant son écharpe sur ses épaules avant de se retirer dans +ma chambre à coucher pour faire ses préparatifs de départ, je ne +veux pas prolonger ces observations sur les affaires pécuniaires +de M. Micawber, au coin de votre feu, mon cher monsieur +Copperfield, et en présence de M. Traddles qui n'est pas, il est +vrai, de nos amis depuis aussi longtemps que vous, mais! que nous +n'en considérons pas moins comme un des nôtres; cependant je n'ai +pu m'empêcher de vous mettre au courant de la conduite que je +conseille à M. Micawber. Je sens que le temps est arrivé pour lui +d'agir par lui-même et de revendiquer ses droits, et il me semble +que c'est là le meilleur moyen. Je sais que je ne suis qu'une +femme, et que le jugement des hommes est regardé, en général, +comme plus compétent dans de pareilles questions, mais je ne puis +oublier que, lorsque je demeurais chez papa et maman, papa avait +l'habitude de dire: «Emma, avec son petit tempérament frêle, vous +saisit une question aussi bien que qui que ce soit.» Je sais bien +que papa me voyait avec les yeux d'un père, mais mon devoir, ma +raison me défendent également de douter qu'il eût un grand +discernement pour juger le caractère des gens.» + +À ces mots mistress Micawber, résistant à toutes les prières, +refusa d'assister à la consommation du reste du punch, et se +retira dans ma chambre à coucher. Et réellement je me disais que +c'était une noble femme, qu'elle aurait dû naître matrone romaine, +pour accomplir toute sorte d'actions héroïques dans un temps de +troubles politiques. + +Dans l'ardeur de mon impression, je félicitai M. Micawber de la +possession de ce trésor. Traddles aussi. M. Micawber nous tendit +la main à tous deux, puis se couvrit le visage avec son mouchoir, +qu'il ne savait pas apparemment aussi maculé de tabac; il revint +ensuite à son punch, avec la plus grande ardeur d'hilarité. + +Il fut plein d'éloquence; il nous donna à entendre qu'on revivait +dans ses enfants, et que, sous le poids d'embarras pécuniaires, +toute augmentation dans leur nombre était doublement bien venue. +Il dit que mistress Micawber avait eu dernièrement quelques doutes +sur ce point, mais qu'il les avait dissipés et l'avait rassurée. +Quant à sa famille, tous ses membres étaient indignes d'elle, et +leur manière de voir lui était fort indifférente, ils pouvaient +aller au ... je cite son expression même... au diable. + +M. Micawber se lança ensuite dans un éloge pompeux de Traddles. Il +dit que le caractère de Traddles était un composé de vertus +solides, auxquelles lui (M. Micawber) ne pouvait pas prétendre, +sans doute, mais qu'il pouvait au moins admirer, grâce au ciel. Il +fit une allusion touchante à la jeune personne inconnue que +Traddles avait honorée de son affection, et qui avait bien voulu +honorer et enrichir Traddles de la sienne. M. Micawber porta sa +santé, moi aussi. Traddles nous remercia tous les deux avec une +simplicité et une franchise que j'eus le bon sens de trouver +charmantes, en disant: «Je vous suis bien reconnaissant, je vous +assure; si vous saviez comme c'est une bonne fille!» + +M. Micawber, un moment après, fit allusion, avec beaucoup de +délicatesse et de précaution, à l'état de mon coeur. Une assurance +positive du contraire l'obligerait seule à renoncer, dit-il, à la +conviction que son ami Copperfield aimait et était aimé. Après un +moment de malaise et d'émotion, après avoir nié, rougi, balbutié, +je dis, mon verre à la main: «Eh bien! je porte la santé de D!...» +ce qui enchanta et excita si fort M. Micawber qu'il courut, avec +un verre de punch, dans ma chambre à coucher, pour que mistress +Micawber pût boire à la santé de D... ce qu'elle fit avec +enthousiasme, en criant d'une voix aiguë: «Écoutez! écoutez! mon +cher monsieur Copperfield, je suis ravie, bravo!» en tapant contre +le mur, en guise d'applaudissements. + +La conversation prit ensuite une tournure plus mondaine. +M. Micawber nous dit qu'il trouvait Camden-Town fort incommode, et +que la première chose qu'il comptait faire quand ses annonces lui +auraient procuré quelque chose de satisfaisant, c'était de +déménager. Il parla d'une maison à l'extrémité occidentale +d'Oxford-Street donnant sur Hyde-Park, et sur laquelle il avait +toujours jeté les yeux, mais il ne pensait pas pouvoir s'y +installer immédiatement, parce qu'il faudrait un grand train de +maison. Il était probable, que pendant un certain temps, il serait +obligé de se contenter de la partie supérieure d'une maison, au- +dessus de quelque magasin respectable, dans Piccadilly, par +exemple: la situation serait agréable pour mistress Micawber, et +en construisant un balcon, ou en élevant la maison d'un étage, ou +en faisant quelque autre arrangement de ce genre, il serait +possible de s'y loger d'une manière commode et convenable pendant +quelques années. Quoi qu'il pût lui arriver, et quelle que dût +être sa demeure, nous pouvions compter, ajouta-t-il, qu'il y +aurait toujours une chambre pour Traddles et un couvert pour moi. +Nous exprimâmes notre reconnaissance de ses bontés, et il nous +demanda pardon de s'être lancé dans des détails de ménage; c'était +une disposition bien naturelle qu'il fallait excuser chez un homme +à la veille d'entrer dans une vie nouvelle. + +Mistress Micawber à ce moment tapa de nouveau à la muraille pour +savoir si le thé était prêt, et interrompit ainsi notre +conversation amicale. Elle nous versa le thé de la manière la plus +aimable, et toutes les fois que je m'approchais d'elle pour +apporter les tasses, ou pour faire circuler les tartines, elle me +demandait tout bas si D. était blonde ou brune, si elle était +grande ou petite, ou quelque détail de ce genre, et il me semble +que cela ne me déplaisait pas. Après le thé, nous discutâmes une +quantité de questions devant le feu, et mistress Micawber eut la +bonté de nous chanter, d'une petite voix grêle (que je regardais +autrefois, je m'en souviens, comme ce qu'on pouvait entendre de +plus agréable), les ballades favorites du _beau sergent blanc_, et +du _petit Tafflin_. M. Micawber nous dit que, lorsqu'il lui avait +entendu chanter le _Sergent blanc_, la première fois qu'il l'avait +vue sous le toit paternel, elle avait attiré son attention au plus +haut point, mais que lorsqu'elle en était venue au _petit +Tafflin_, il s'était juré à lui-même de posséder cette femme ou de +mourir à la peine. + +Il était à peu près dix heures et demie quand mistress Micawber se +leva pour envelopper son bonnet dans le papier gris et remettre +son chapeau. M. Micawber saisit le moment où Traddles endossait +son paletot, pour me glisser une lettre dans la main, en me priant +tout bas de la lire quand j'en aurais le temps. Je saisis, à mon +tour, le moment où je tenais une bougie au-dessus de la rampe pour +les éclairer, pendant que M. Micawber descendait le premier en +conduisant mistress Micawber, et je retins Traddles qui les +suivait déjà, le bonnet de cette dame à la main. + +«Traddles, lui dis-je, M. Micawber n'a pas de mauvaises +intentions, le pauvre homme, mais, si j'étais à votre place, je ne +lui prêterais rien. + +-- Mon cher Copperfield, dit Traddles en souriant, je n'ai rien à +prêter. + +-- Vous avez toujours votre nom, vous savez. + +-- Ah! vous appelez cela quelque chose à prêter? dit Traddles d'un +air pensif. + +-- Certainement. + +-- Oh! dit Traddles, oui, c'est bien sûr. Je vous suis très- +obligé, Copperfield, mais j'ai peur de le lui avoir déjà prêté. + +-- Pour ce billet qui est un placement sûr? demandais-je. + +-- Non, dit Traddles. Pas pour celui-là. C'est la première fois +que j'en entends parler. Je pensais qu'il me proposerait peut-être +de signer celui-là, en retournant à la maison. Le mien, c'est +autre chose. + +-- J'espère qu'il n'y a pas de danger? + +-- J'espère que non, dit Traddles: je ne le crois pas, parce qu'il +m'a dit l'autre jour qu'il y avait pourvu. C'est l'expression de +M. Micawber: «J'y ai pourvu.» + +M. Micawber levant les yeux à ce moment, je n'eus que le temps de +répéter mes recommandations au pauvre Traddles, qui me remercia et +descendit. Mais en regardant l'air de bonne humeur avec lequel il +portait le bonnet et donnait le bras à mistress Micawber, j'avais +grand'peur qu'il ne se laissât livrer, pieds et poings liés, aux +gens d'affaires. + +Je revins au coin de mon feu, et je réfléchissais moitié gaiement +moitié sérieusement, sur le caractère de M Micawber et sur nos +anciennes relations, quand j'entendis quelqu'un monter rapidement. +Je crus d'abord que c'était Traddles qui venait chercher quelque +objet oublié par mistress Micawber, mais à mesure que le pas +approchait, je le reconnus mieux; le coeur me battait et le sang +me montait au visage. C'était Steerforth. + +Je n'oubliais jamais Agnès, et elle ne quittait jamais le +sanctuaire (si je puis m'exprimer ainsi) qu'elle occupait dans mon +esprit depuis le premier jour. Mais lorsqu'il entra, et que je le +vis devant moi, me tendant la main, le nuage obscur qui +l'enveloppait dans ma pensée se déchira pour faire place à une +lumière brillante, et je me sentis honteux et confus d'avoir douté +d'un ami si cher. Mon affection pour Agnès n'en souffrit point: je +pensais toujours à elle comme à l'ange bienfaisant de ma vie; mes +reproches ne s'adressaient qu'à moi, et non pas à elle; j'étais +troublé de l'idée que j'avais fait injure à Steerforth, et +j'aurais voulu l'expier, si j'avais su comment m'y prendre. + +«Eh bien, Pâquerette, mon garçon, vous voilà muet! dit Steerforth +avec enjouement, en me serrant la main de la façon la plus +amicale. Est-ce que je vous surprends au milieu d'un autre festin, +sybarite que vous êtes. Je crois en vérité que les étudiants de +Doctors'-Commons sont les jeunes gens les plus dissipés de +Londres; vous nous distancez joliment, nous autres, innocente +jeunesse d'Oxford!» Il promenait gaiement ses regards animés +autour de la chambre, et vint s'asseoir sur le canapé en face de +moi, à la place que mistress Micawber venait de quitter, puis il +se mit à tisonner. + +«J'étais si étonné au premier abord, lui dis-je en lui souhaitant +la bienvenue avec toute la cordialité dont j'étais capable, que je +n'avais plus la force de vous dire bonjour, Steerforth. + +-- Eh bien! ma vue fait du bien aux yeux malades, comme disent les +Écossais, répliqua Steerforth, et la vôtre produit le même effet, +maintenant que vous êtes en pleine fleur, ma Pâquerette, comment +allez-vous, monsieur Bacchanal? + +-- Très-bien, répliquai-je, et je vous assure que je ne fête pas +le moins du monde une bacchanale ce soir, quoique j'avoue que j'ai +donné à dîner à trois personnes. + +-- Que je viens de rencontrer dans la rue, faisant tout haut votre +éloge, dit Steerforth. Quel est donc celui de vos amis qui était +en pantalon collant?» + +Je lui fis de mon mieux, en quelques mots, le portrait de +M. Micawber, et il rit de tout son coeur, déclarant que c'était un +homme à connaître, et qu'il entendait bien faire sa connaissance. + +«Mais l'autre, lui dis-je à mon tour, notre autre ami; devinez qui +c'est. + +-- Dieu le sait peut-être, dit Steerforth, mais non pas moi. Ce +n'est pas un fâcheux, j'espère? Je me suis figuré qu'il avait un +peu l'air ennuyeux! + +-- Traddles! dis-je d'un ton de triomphe. + +-- Qui ça? demanda Steerforth de son air insouciant. + +-- Est-ce que vous ne vous rappelez pas Traddles? Traddles, qui +couchait dans la même chambre que nous à Salem-House? + +-- Ah! c'est lui, dit Steerforth en frappant avec les pincettes un +morceau de charbon placé sur le sommet du feu? Est-il toujours +aussi simple qu'autrefois? Où donc l'avez-vous déterré?» + +Je fis de Traddles un éloge aussi pompeux que possible, car je +sentais que Steerforth avait pour lui quelque dédain. Mais lui, +écartant ce sujet avec un signe de tête et un sourire, se borna à +remarquer qu'il ne serait pas fâché non plus de revoir notre +ancien camarade, qui avait toujours été un drôle de corps, puis il +me demanda si j'avais quelque chose à lui donner à manger. Pendant +les intervalles de ce court dialogue qu'il soutenait avec une +vivacité fébrile, il brisait les charbons avec les pincettes, d'un +air contrarié. Je remarquai qu'il continuait, pendant que je +tirais de mon armoire les débris du pâté de pigeons, et quelques +autres restes du festin. + +«Mais voilà un souper de roi, Pâquerette, s'écria-t-il, en sortant +tout à coup de sa rêverie, et en s'asseyant près de la table. Je +vais y faire honneur, car je viens de Yarmouth. + +-- Je croyais que vous étiez à Oxford, répliquai-je. + +-- Non, dit Steerforth, je viens de faire le métier de matelot, ce +qui vaut mieux. + +-- Littimer est venu aujourd'hui ici pour demander si je vous +avais vu, repris-je, et j'ai compris d'après ses paroles que vous +étiez à Oxford, quoique je doive avouer, maintenant que j'y pense, +qu'il ne m'en a pas dit un mot. + +-- Littimer est plus fou que je ne croyais, puisqu'il se donne la +peine de me chercher, dit Steerforth, en versant gaiement un verre +de vin, et en buvant à ma santé. Quant à vouloir deviner ce qu'il +pense, vous serez plus habile que nous tous, Pâquerette, si vous +en venez à bout. + +-- Vous avez bien raison, lui dis-je, en approchant ma chaise de +la table... Ainsi donc vous avez été à Yarmouth, Steerforth, +ajoutai-je dans mon impatience de savoir des nouvelles de nos +connaissances. Y avez-vous passé longtemps? + +-- Non, répliqua-t-il; ce n'était qu'une petite fugue de huit +jours à peu près. + +-- Et comment se porte-t-on là-bas? Naturellement la petite Émilie +n'est pas encore mariée? + +-- Non, pas encore, cet événement doit se passer dans je ne sais +combien de semaines ou de mois, l'un ou l'autre. Je ne les ai pas +beaucoup vus. À propos, j'ai une lettre pour vous, ajouta-t-il en +posant son couteau et sa fourchette qu'il avait maniés avec +beaucoup d'ardeur, et en cherchant dans ses poches. + +-- De qui? + +-- De votre vieille bonne, répliqua-t-il en tirant quelques +papiers de la poche de son gilet. J. Steerforth, esq., doit à +l'hôtel de la _Bonne-Volonté_... Ce n'est pas cela. Patience, je +vais le trouver. Le vieux... je ne sais comment... est malade, +c'est à propos de cela qu'elle vous écrit, je suppose. + +-- Barkis, vous voulez dire? + +-- Oui! répondit-il, en fouillant toujours dans ses poches, et en +examinant ce qu'il y avait dedans. Tout est fini pour le pauvre +Barkis, j'en ai peur. J'ai vu un petit apothicaire ou médecin, je +ne sais lequel, qui a eu l'honneur d'amener Votre Majesté dans ce +monde. Il m'a donné les détails les plus savants: mais en résumé +son opinion est que le voiturier ne tardera pas à faire son +dernier voyage. Mettez la main dans la poche de devant de mon +paletot qui est là sur cette chaise, je crois que vous trouverez +la lettre. L'avez-vous? + +-- La voilà! dis-je. + +-- Ah! justement.» + +La lettre était de Peggotty, elle était courte et un peu moins +lisible qu'à l'ordinaire. Elle m'apprenait l'état désespéré de son +mari, faisait allusion à ce qu'il était devenu un peu plus serré +qu'autrefois, ce qu'elle regrettait surtout parce qu'elle ne +pouvait pas lui donner à lui-même toutes les petites douceurs +qu'elle voudrait. Elle ne disait pas un mot de ses fatigues et de +ses veilles, mais elle ne tarissait pas en éloges sur son mari. +Tout cela était dit avec une tendresse simple, honnête et +naturelle, que je savais véritable, et la lettre finissait par ces +mots: «tous mes respects à mon enfant chéri!» L'enfant chéri +c'était moi. + +Pendant que je déchiffrais cette épître, Steerforth continuait de +manger et de boire. + +«C'est dommage, dit-il, quand j'eus fini, mais le soleil se couche +tous les jours, et il meurt des gens à toute minute, il ne faut +donc pas se tourmenter d'une chose qui est le lot commun de tout +le monde. Si nous nous arrêtions chaque fois que nous entendons +frapper du pied à quelque porte cette voyageuse qui ne s'arrête +pas elle-même, nous ne ferions pas grand bruit dans ce monde. Non! +En avant! par les mauvais chemins, s'il n'y en a pas d'autres, par +les beaux chemins si cela se peut, mais en avant! Sautons par- +dessus tous les obstacles pour arriver au but! + +-- Quel but? demandai-je. + +-- Celui pour lequel on s'est mis en route, répliqua-t-il: en +avant!» + +Je me rappelle que, lorsqu'il s'arrêta pour me regarder, son verre +à la main, et son beau visage un peu penché en arrière, je +remarquai pour la première fois que, quoiqu'il fût bruni, et que +la fraîcheur du vent de mer eût animé son teint, ses traits +portaient des traces de l'ardeur passionnée qui lui était +habituelle, lorsqu'il se jetait à corps perdu dans quelque +nouvelle fantaisie. J'eus un moment l'idée de lui reprocher +l'énergie désespérée avec laquelle il poursuivait l'objet qu'il +avait en vue, par exemple cette manie de lutter avec la mauvaise +mer, et de braver les orages; mais le premier sujet de notre +conversation me revint à l'esprit, et je lui dis: + +«Voyons! Steerforth, si votre esprit veut bien se maîtriser assez +pour m'écouter un moment, je vous dirai... + +-- L'esprit qui me possède est un puissant esprit et il fera ce +que vous voudrez,» répliqua-t-il en quittant la table pour se +rasseoir au coin du feu. + +-- Eh! bien, je vais vous dire, Steerforth. J'ai envie d'aller +voir ma vieille bonne. Non que je puisse lui être utile, ou lui +rendre un véritable service, mais elle m'aime tant que ma visite +lui fera autant de plaisir que si je pouvais lui être bon à +quelque chose. Elle en sera si heureuse que ce sera une +consolation et un secours pour elle. Ce n'est pas un grand effort +à faire pour une amie aussi fidèle. N'iriez-vous pas y passer près +d'elle une journée, si vous étiez à ma place?» + +Il avait l'air pensif, et il réfléchit un moment avant de me +répondre à voix basse: + +«Mais, oui, allez-y; ça ne peut pas faire de mal. + +-- Vous en arrivez, dis-je, et il est inutile, je pense, de vous +demander de venir avec moi. + +-- Parfaitement inutile, répliqua-t-il. Je vais coucher à Highgate +ce soir. Je n'ai pas vu ma mère depuis longtemps, et cela me pèse +sur la conscience, car c'est quelque chose que d'être aimé comme +elle aime son enfant prodigue. Bah! quelle folie! Vous comptez +partir demain, je pense, dit-il, en appuyant ses mains sur mes +épaules, et en me tenant à distance. + +-- Oui, je crois. + +-- Eh bien, attendez seulement jusqu'à après-demain. Je voulais +vous prier de passer quelques jours avec nous; j'étais venu tout +exprès pour vous inviter, et voilà que vous vous envolez pour +Yarmouth. + +-- Je vous conseille de parler des gens qui s'envolent, +Steerforth, quand vous partez toujours comme un fou pour quelque +expédition inconnue.» + +Il me regarda un moment sans me parler, puis reprit, en me tenant +toujours de même et en me secouant par les épaules. + +«Allons! décidez-vous pour après-demain et passez la journée de +demain avec nous! Qui sait quand nous nous reverrons! Allons! +après-demain! J'ai besoin de vous pour m'épargner le tête-à-tête +de Rosa Dartle, et pour nous séparer. + +-- Craignez-vous de trop vous aimer si je n'étais pas là? +demandai-je. + +-- Oui, ou de nous détester, dit Steerforth en riant: l'un ou +l'autre. Allons! c'est convenu? après-demain! + +-- Va pour après-demain, lui dis-je,» et il mit son paletot, +alluma son cigare et se prépara à aller chez lui à pied. Voyant +que telle était son intention, je mis aussi mon paletot sans +allumer mon cigare, j'en avais eu assez d'une fois, et je +l'accompagnai jusqu'à la grand'route qui n'était pas gaie le soir, +dans ce temps-là. Il était fort en train tout le long du chemin, +et quand nous nous séparâmes, je le regardai marcher d'un pas si +léger et si ferme, que je me rappelai ce qu'il m'avait dit: +«Sautons par-dessus tous les obstacles pour arriver au but!» et je +me pris à souhaiter pour la première fois que le but qu'il +poursuivait fut digne de lui. + +J'étais rentré dans ma chambre et je me déshabillais, quand la +lettre de M. Micawber tomba par terre: elle fit bien, car je +l'avais oubliée. Je rompis le cachet et je lus ce qui suit: la +lettre était datée d'une heure et demie avant le dîner. Je ne sais +si j'ai dit que, toutes les fois que M. Micawber se trouvait dans +une situation désespérée, il employait une sorte de phraséologie +légale qu'il semblait regarder comme une manière de liquider ses +affaires. + +«Monsieur... car je n'ose pas dire, mon cher Copperfield. + +«Il est nécessaire que vous sachiez que le soussigné est enfoncé. +Vous remarquerez peut-être aujourd'hui qu'il aura fait quelques +faibles efforts pour vous épargner une découverte prématurée de sa +malheureuse position, mais toute espérance est évanouie de +l'horizon, et le soussigné est enfoncé. + +«La présente communication est écrite en présence (je ne peux pas +dire dans la société), d'un individu plongé dans un état voisin de +l'ivresse, et qui est employé par un prêteur sur gages. Cet +individu est en possession légale de ces lieux, par défaut de +payement de loyer. L'inventaire qu'il a dressé comprend non- +seulement toutes les propriétés personnelles de tout genre +appartenant au soussigné, locataire à l'année de cette demeure, +mais aussi tous les effets et propriétés de M. Thomas Traddles, +sous-locataire, membre de l'honorable corporation du Temple. + +«Si une seule goutte d'amertume pouvait manquer à la coupe déjà +débordante qui s'offre maintenant (comme le dit un écrivain +immortel) aux lèvres du soussigné, elle se trouverait dans ce fait +douloureux qu'un billet endossé en faveur du soussigné par le sus- +nommé M. Thomas Traddles pour la somme de vingt-trois livres +quatre shillings et neuf pence est échu et qu'il n'y a pas été +pourvu. Elle se trouverait encore dans ce fait également +douloureux, que les responsabilités vivantes qui pèsent sur le +soussigné seront augmentées selon le cours de la nature, par une +nouvelle et innocente victime dont on doit attendre la malheureuse +arrivée à l'expiration d'une période qu'on peut exprimer en +nombres ronds par six mois lunaires, à partir du moment présent. + +«Après les détails ci-dessus, ce serait une oeuvre de surérogation +que d'ajouter que les cendres et la poussière couvrent à tout +jamais + «la + «tête + «de + «Wilkins Micawber.» + +Pauvre Traddles! Je connaissais assez M. Micawber pour savoir +qu'on était sûr de le voir se relever de ce coup, mais mon repos +fut troublé cette nuit-là par le souvenir de Traddles, et de la +fille du pasteur suffragant de Devonshire, père de dix enfants +bien vivants. Quel dommage! une si bonne fille! toute prête, comme +disait Traddles (ô! éloge de funeste présage), à l'attendre +jusqu'à soixante ans ou mieux s'il le fallait. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +Je vais revoir Steerforth chez lui. + + +Je prévins M. Spenlow, ce matin-là, que j'avais besoin d'un petit +congé, et comme je ne recevais pas de traitement, et que par +conséquent je n'avais rien à craindre du terrible Jorkins, cela ne +fit aucune difficulté. Je saisis cette occasion pour dire d'une +voix étouffée et avec un brouillard devant les yeux, que +j'espérais que miss Spenlow se portait bien, à quoi M. Spenlow +répondit sans plus d'émotion que s'il parlait d'un être ordinaire, +qu'il m'était fort obligé, qu'elle se portait très-bien. + +Les clercs destinés à la situation aristocratique de procureurs +étaient traités avec tant d'égards que j'étais presque +complètement maître de mes actions. Pourtant, comme je ne tenais +pas à arriver à Highgate avant une ou deux heures de l'après-midi, +et que nous avions, pour ce jour-là, un petit procès +d'excommunication, je passai une heure ou deux fort agréablement à +la Cour, où j'assistai aux plaidoieries, en compagnie de +M. Spenlow. L'affaire se présentait sous le titre de: «Le devoir +du juge invoqué par Tipkins contre Bullook pour la correction +salutaire de son âme.» Le procès prenait son origine dans la lutte +de deux marguilliers. L'un d'eux était accusé d'avoir poussé +l'autre contre une pompe; comme la poignée de cette pompe était +placée dans une école, et que cette école était abritée par une +des tourelles de l'église, cela faisait de leur rixe une affaire +ecclésiastique. Le procès était amusant, et tout en me rendant à +Highgate sur le siège de la diligence, je pensais à la Cour des +Doctors'-Commons, et à l'anathème prononcé par M. Spenlow contre +quiconque viendrait, en touchant à la Cour, bouleverser la nation. + +Mistress Steerforth fut bien aise de me voir, et Rosa Dartle +aussi. Je fus agréablement surpris de ne pas trouver là Littimer, +remplacé par une petite servante à l'air modeste, qui portait un +bonnet avec des rubans bleus, et dont j'aimais infiniment mieux +rencontrer par hasard les yeux que ceux de cet homme respectable; +je les trouvais moins embarrassants. Mais ce que je remarquai +surtout après avoir été une demi-heure dans la maison, c'est +l'attention et la vigilance avec laquelle miss Dartle me +surveillait, et le soin avec lequel elle semblait comparer ma +figure avec celle de Steerforth, puis celle de Steerforth avec la +mienne, comme si elle s'attendait à saisir quelque regard +d'intelligence entre nous. Toutes les fois que je la regardais, +j'étais sûr de rencontrer ces yeux ardents et sombres, et ce +regard pénétrant fixés sur mon visage, pour passer de là tout d'un +coup à celui de Steerforth, quand elle ne nous regardait pas tous +les deux à la fois. Et loin de renoncer à cette vigilance de lynx, +quand elle vit que je l'avais remarquée, il me sembla au contraire +que son regard en devint plus perçant et son attention plus +marquée. J'avais beau me sentir innocent, en toute conscience, des +torts dont elle pouvait me soupçonner, je n'en fuyais pas moins +ces yeux étranges dont je ne pouvais supporter l'ardeur affamée. + +Pendant toute la journée, on ne rencontrait qu'elle dans la +maison. Si je causais avec Steerforth dans sa chambre, j'entendais +sa robe qui frôlait la muraille dans le corridor. Si nous nous +exercions sur la pelouse, derrière la maison, à nos anciens +amusements, je voyais son visage apparaître à toutes les croisées +successivement comme un feu follet, jusqu'à ce qu'elle eut fait +choix d'une fenêtre propice pour mieux nous regarder. Une fois, +pendant que nous nous promenions tous les quatre dans l'après- +midi, elle me prit le bras et le serra de sa petite main maigre +comme dans un étau, pour m'accaparer, laissant Steerforth et sa +mère marcher quelques pas en avant, et lorsqu'ils ne purent plus +l'entendre, elle me dit: + +«Vous avez passé bien du temps sans venir ici, votre profession +est-elle réellement si intéressante et si attachante qu'elle +puisse absorber tout votre intérêt? Si je vous fais cette +question, c'est que j'aime toujours à apprendre ce que je ne sais +pas. Voyons, réellement?» + +Je répliquai qu'en effet, j'aimais assez mon état, mais que je ne +pouvais dire que j'en fusse exclusivement occupé. + +«Oh! je suis bien aise de savoir cela, parce que, voyez-vous, +j'aime beaucoup qu'on me rectifie quand je me trompe. Alors, vous +voulez dire que c'est un peu aride, peut-être? + +-- Peut-être bien, répliquai-je, est-ce un peu aride. + +-- Oh! et voilà pourquoi vous avez besoin de repos, de changement, +d'excitation et ainsi de suite? dit-elle. Ah! je vois bien! mais +n'est-ce pas un peu... hein?... pour lui; je ne parle pas de +vous?» + +Un regard qu'elle jeta rapidement sur l'endroit où Steerforth se +promenait en donnant le bras à sa mère, me montra de qui elle +parlait, mais ce fut tout ce que j'en pus comprendre. Et je n'ai +pas le moindre doute que ma physionomie exprimait mon embarras. + +«Est-ce que... je ne dis pas que ce soit... mais je voudrais +savoir... est-ce qu'il n'est pas un peu absorbé? est-ce qu'il ne +devient pas peut-être un peu plus inexact que de coutume dans ses +visites à cette mère d'une tendresse aveugle..., hein? Elle +accompagna ces mots d'un autre regard rapide jeté sur Steerforth +et sa mère, et d'un coup d'oeil qui semblait vouloir lire jusqu'au +fond de mes pensées. + +-- Miss Dartle, répondis-je, ne croyez pas, je vous en prie... + +-- Moi, croire! dit-elle. Oh! Dieu du ciel! mais n'allez pas +croire que je crois quelque chose. Je ne suis pas soupçonneuse. Je +fais une question. Je n'avance pas d'opinion. Je voudrais former +mon opinion d'après ce que vous me direz. Ainsi donc, cela n'est +pas vrai? Eh bien! je suis bien aise de le savoir. + +-- Il n'est certainement pas vrai, lui dis-je un peu troublé, que +je sois responsable des absences de Steerforth, que je ne savais +même pas. Je conclus de vos paroles qu'il a été plus longtemps que +de coutume sans venir chez sa mère, mais je ne l'ai revu moi-même +qu'hier au soir après un très-long intervalle. + +-- Est-ce vrai? + +-- Très-vrai, miss Dartle.» + +Pendant qu'elle me regardait en face, je la vis pâlir, son visage +s'allonger, et la cicatrice de la vieille blessure ressortir si +bien qu'elle se détachait profondément sur la lèvre défigurée, se +prolongeait sur l'autre en dessous et descendait obliquement sur +le bas de son visage. Je fus effrayé de ce spectacle et de l'éclat +de ses yeux qui étaient fixés sur moi quand elle dit: + +«Que fait-il, alors?» + +Je répétai ses paroles plutôt en moi-même que pour être entendu +d'elle, tant j'étais étonné. + +«Que fait-il? dit-elle avec une ardeur dévorante. À quoi +s'emploie-t-il cet homme, qui ne me regarde jamais sans que je +lise dans ses yeux une fausseté impénétrable? Si vous êtes +honorable et fidèle, je ne vous demande pas de trahir votre ami, +je vous demande seulement de me dire si c'est la colère, ou la +haine, ou l'orgueil, ou la turbulence de sa nature, ou quelque +étrange fantaisie, ou bien l'amour, ou n'importe quoi qui le +possède pour le moment? + +-- Miss Dartle, répondis-je, que voulez-vous que je vous dise, +pour bien vous persuader que je ne sais rien de plus de Steerforth +que je n'en savais quand je suis venu ici pour la première fois? +Je ne devine rien. Je crois fermement qu'il n'y a rien. Je ne +comprends même pas ce que vous voulez me dire.» + +Pendant qu'elle me regardait encore fixement, un mouvement +convulsif, que je ne pouvais séparer dans mon esprit d'une idée de +souffrance, vint agiter cette terrible créature. Le coin de sa +lèvre se releva comme pour exprimer le dédain ou une pitié +méprisante. Elle mit précipitamment sa main sur sa bouche, cette +main que j'avais souvent comparée dans mes pensées à la porcelaine +la plus transparente, tant elle était mince et délicate, quand +elle la portait devant ses yeux pour abriter son visage de +l'ardeur du feu; puis elle me dit vivement, d'un accent ému et +passionné: + +«Je vous promets le secret là-dessus!» + +Et elle ne dit pas un mot de plus. + +Mistress Steerforth n'avait jamais été plus heureuse de la société +de son fils, car justement Steerforth n'avait jamais été plus +aimable ni plus respectueux avec elle. J'éprouvais un vif plaisir +à les voir ensemble, non-seulement à cause de leur affection +mutuelle, mais à cause aussi de la ressemblance frappante qui +existait entre eux, si ce n'est que l'influence de l'âge et du +sexe remplaçait chez mistress Steerforth, par une dignité pleine +de grâce, la hauteur ou l'ardente impétuosité de son fils. Je +pensais plus d'une fois qu'il était bien heureux qu'il ne se fût +jamais élevé entre eux une cause sérieuse de division, car ces +deux natures, ou plutôt ces deux nuances de la même nature +auraient pu être plus difficiles à réconcilier que les caractères +les plus opposés du monde. Je suis obligé d'avouer que cette idée +ne me venait pas de moi-même: ce n'est pas à mon discernement +qu'il faut en faire honneur; je la devais à quelques mots de +révélation de Rosa Dartle. + +Nous étions à dîner, lorsqu'elle nous fit cette question: + +«Oh! dites-moi, je vous en prie, les uns ou les autres, quelque +chose qui m'a préoccupée toute la soirée et que je voudrais +savoir? + +-- Qu'est-ce que vous voudriez savoir, Rosa? demanda mistress +Steerforth. Je vous en prie, Rosa, ne soyez pas si mystérieuse. + +-- Mystérieuse! s'écria-t-elle. Oh! vraiment! Est-ce que vous me +trouvez mystérieuse? + +-- Est-ce que je ne passe pas ma vie à vous conjurer, dit mistress +Steerforth, de vous expliquer ouvertement, naturellement? + +-- Ah! alors je ne suis donc pas naturelle? répliqua-t-elle, eh +bien! je vous en prie, ayez un peu d'indulgence, parce que je ne +fais de question que pour m'instruire. On ne se connaît jamais +bien soi-même. + +-- C'est une habitude qui est devenue chez vous une seconde +nature, dit mistress Steerforth sans donner d'ailleurs le moindre +signe de mécontentement; mais je me rappelle et il me semble que +vous devez vous rappeler aussi le temps où vos manières étaient +différentes, Rosa, où vous aviez moins de dissimulation et plus de +confiance. + +-- Oh! certainement, vous avez raison, répliqua-t-elle, et voilà +comment les mauvaises habitudes deviennent invétérées! Vraiment! +moins de dissimulation et plus de confiance! Comment se fait-il +que j'aie changé insensiblement? voilà ce que je me demande. C'est +bien extraordinaire, mais c'est égal, il faut que je tâche de +retrouver mes manières d'autrefois. + +-- Je le voudrais bien, dit mistress Steerforth en souriant. + +-- Oh! j'y arriverai, je vous assure! répondit-elle. J'apprendrai +la franchise, voyons... de qui... de James! + +-- Vous ne pourriez apprendre la franchise à meilleure école, +Rosa! dit mistress Steerforth un peu vivement, car tout ce que +Rosa Dartle disait avait un air d'ironie qui perçait au travers de +sa simplicité affectée. Pour cela j'en suis bien sûre, dit-elle +avec une ferveur inaccoutumée. Si je suis sûre de quelque chose au +monde, vous savez que c'est de cela.» + +Mistress Steerforth me parut regretter son petit mouvement de +vivacité, car elle lui dit bientôt avec bonté: + +«Eh bien! ma chère Rosa, avec tout cela vous ne nous avez pas dit +le sujet de vos préoccupations? + +-- Le sujet de mes préoccupations? répliqua-t-elle avec une +froideur impatientante. Oh! je me demandais seulement si des gens +dont la constitution morale se ressemble... Est-ce l'expression? + +-- C'est une expression qui en vaut bien une autre, dit +Steerforth. + +-- Merci... Si des gens dont la constitution morale se ressemble +se trouvaient plus en danger que d'autres, dans le cas où une +cause sérieuse de division se présenterait entre eux, d'être +séparés par un ressentiment profond et durable. + +-- Oui, certainement, dit Steerforth. + +-- Vraiment? répliqua-t-elle, mais voyons, par exemple, on peut +supposer les choses les plus improbables... en supposant que vous +eussiez avec votre mère une sérieuse querelle? + +-- Ma chère Rosa, dit mistress Steerforth en riant gaiement, vous +auriez pu inventer quelque autre supposition. Grâce à Dieu, James +et moi, nous savons trop bien ce que nous nous devons l'un à +l'autre! + +-- Oh! dit miss Dartle en hochant la tête d'un air pensif, sans +doute, cela suffirait. Préci... sé... ment. Eh bien! je suis bien +aise d'avoir fait cette sotte question; au moins j'ai le plaisir +d'être sûre, à présent, que vous savez trop bien ce que vous vous +devez l'un à l'autre pour que cela puisse arriver jamais. Je vous +remercie bien.» + +Je ne veux pas omettre une petite circonstance qui se rapporte à +miss Dartle, car j'eus plus tard des raisons de m'en souvenir, +quand l'irréparable passé me fut expliqué. Tout le long du jour et +surtout à partir de ce moment, Steerforth déploya ce qu'il avait +d'habileté, avec l'aisance qui ne l'abandonnait jamais, à amener +cette singulière personne à jouir de sa société et à être aimable +avec lui. Je ne fus pas étonné non plus de la voir lutter d'abord +contre sa séduisante influence et le charme de ses avances, car je +la connaissais pour être parfois pleine de préventions et +d'entêtement. Je vis sa physionomie et ses manières changer peu à +peu, je la vis le regarder avec une admiration croissante, je la +vis faire des efforts de plus en plus affaiblis, mais toujours +avec colère, comme si elle se reprochait sa faiblesse, pour +résister à la fascination qu'il exerçait sur elle, puis je vis +enfin ses regards irrités s'adoucir, son sourire se détendre, et +la terreur qu'elle m'avait inspirée tout le jour s'évanouit. Assis +autour du feu, nous étions tous à causer et à rire ensemble, avec +autant d'abandon que des petits enfants. + +Je ne sais si ce fut parce que la soirée était déjà avancée, ou +parce que Steerforth ne voulait pas perdre le terrain qu'il avait +gagné, mais nous ne restâmes pas dans la salle à manger plus de +cinq minutes après elle. + +«Elle joue de la harpe, dit Steerforth à voix basse en approchant +de la porte du salon; je crois qu'il y a trois ans que personne ne +l'a entendue, si ce n'est ma mère!» + +Il dit ces mots avec un sourire particulier qui disparut aussitôt. +Nous entrâmes dans le salon, où elle était seule. + +«Ne vous levez pas! dit Steerforth en l'arrêtant. Voyons! ma chère +Rosa, soyez donc aimable une fois et chantez-nous une chanson +irlandaise! + +-- Vous vous souciez bien des chansons irlandaises! répliqua-t- +elle. + +-- Certainement, dit Steerforth, infiniment: ce sont celles que je +préfère. Voilà Pâquerette, d'ailleurs, qui aime la musique de +toute son âme. Chantez-nous une chanson irlandaise, Rosa, et je +vais m'asseoir là à vous écouter comme autrefois.» + +Il ne la touchait pas, il n'avait pas la main sur la chaise +qu'elle avait quittée, mais il s'assit près de la harpe. Elle se +tint debout à côté, pendant un moment, en faisant de la main des +mouvements comme si elle jouait, mais sans faire résonner les +cordes. Enfin elle s'assit, attira sa harpe vers elle d'un +mouvement rapide, et se mit à chanter en s'accompagnant. + +Je ne sais si c'était le jeu ou la voix qui donnait à ce chant un +caractère surnaturel, que je ne puis décrire. L'expression était +déchirante de vérité. Il semblait que cette chanson n'eût jamais +été écrite ou mise en musique; elle avait l'air de jaillir plutôt +de la passion contenue au fond de cette âme qui se faisait jour +par une expression imparfaite dans les grondements de sa voix, +puis retournait se tapir dans l'ombre quand tout rentrait dans le +silence. Je restai muet, pendant qu'elle s'appuyait de nouveau sur +sa harpe, faisant toujours vibrer les doigts de sa main droite, +mais sans tirer aucun son. + +Au bout d'une minute, voici ce qui m'arracha à ma rêverie: +Steerforth avait quitté sa place et s'était approché d'elle en lui +passant gaiement le bras autour de la taille. + +«Allons! Rosa, lui disait-il, à l'avenir nous nous aimerons +beaucoup!» + +Sur quoi elle l'avait frappé, et, le repoussant avec la fureur +d'un chat sauvage, elle s'était sauvée aussitôt de la chambre. + +«Qu'est-ce qu'a donc Rosa? dit mistress Steerforth en entrant. + +-- Elle a été bonne comme un ange, un tout petit moment, ma mère, +dit Steerforth, et la voilà maintenant qui se rattrape en se +jetant dans l'autre extrême. + +-- Vous devriez faire attention à ne pas l'irriter, James. +Rappelez-vous que son caractère a été aigri et qu'il ne faut pas +l'exciter.» + +Rosa ne revint pas, et il ne fut plus question d'elle jusqu'au +moment où j'entrai dans la chambre de Steerforth avec lui pour lui +dire bonsoir. Alors il se mit à se moquer d'elle et me demanda si +j'avais jamais rencontré une petite créature aussi violente et +aussi incompréhensible. + +J'exprimai mon étonnement dans toute sa force, et je lui demandai +s'il devinait ce qui l'avait offensée si vivement et si +brusquement. + +«Oh! qui est-ce qui sait? dit Steerforth. Tout ce que vous +voudrez, rien du tout, peut-être! Je vous ai déjà dit qu'elle +passait tout à la meule, y compris sa personne, pour en aiguiser +la lame; et c'est une fine lame, prenez-y garde, il ne faut pas +s'y frotter sans précaution, il y a toujours du danger. Bonsoir! + +-- Bonsoir, mon cher Steerforth. Je serai parti demain matin avant +votre réveil. Bonsoir!» + +Il ne se souciait pas de me laisser aller, et restait debout +devant moi, les mains appuyées sur mes épaules, comme il avait +fait dans ma chambre. + +«Pâquerette! dit-il avec un sourire, quoique ce ne soit pas le nom +que vous ont donné vos parrain et marraine, c'est celui que j'aime +le mieux vous donner, et je voudrais, oh! oui, je voudrais bien +que vous pussiez me le donner aussi! + +-- Mais qu'est-ce qui m'en empêche, si cela me convient? + +-- Pâquerette, si quelque événement venait nous séparer, pensez +toujours à moi avec indulgence, mon garçon. Voyons, promettez-moi +cela. Pensez à moi avec indulgence si les circonstances venaient à +nous séparer. + +-- Que me parlez-vous d'indulgence, Steerforth? lui dis-je. Mon +affection et ma tendresse pour vous sont toujours les mêmes, et +n'ont rien à vous pardonner.» + +Je me sentais si repentant de lui avoir jamais fait tort, même par +une pensée passagère, que je fus sur le point de le lui avouer. +Sans la répugnance que j'éprouvais à trahir la confiance d'Agnès, +sans la crainte que je ressentais de ne pouvoir pas même toucher +ce sujet que je ne courusse le risque de la compromettre, je lui +aurais tout confessé avant de lui entendre dire: + +«Dieu vous bénisse, Pâquerette, et bonne nuit!» + +Mon hésitation me sauva: je lui serrai la main et je le quittai. + +Je me levai à la pointe du jour, et m'étant habillé sans bruit, +j'entr'ouvris sa porte. Il dormait profondément, paisiblement +couché la tête sur son bras, comme je l'avais vu souvent dormir à +la pension. + +Le temps vint, et ce ne fut pas long, où je me demandai comment il +se faisait que rien n'eût troublé son repos au moment où je le vis +alors; mais il dormait..., comme j'aime encore à me le +représenter, comme je l'avais vu souvent dormir à la pension. À +cette heure du silence, je le quittai: + +«Pour ne plus jamais, ô Steerforth, Dieu vous pardonne! toucher, +avec un sentiment de tendresse et d'amitié, votre main, en ce +moment insensible... Oh! non, non; plus jamais!» + + + + +CHAPITRE XXX. + +Une perte. + + +J'arrivai le soir à Yarmouth et j'allai à l'auberge. Je savais que +la chambre de réserve de Peggotty, ma chambre, devait être bientôt +occupée par un autre, si ce grand Visiteur à qui tous les vivants +doivent faire place n'était pas déjà arrivé dans la maison. Je me +rendis donc à l'hôtel pour y dîner et pour y retenir un lit. + +Il était dix heures de soir quand je sortis. La plupart des +boutiques étaient fermées, et la ville était triste. Lorsque +j'arrivai devant la maison d'Omer et Joram, les volets étaient +déjà fermés, mais la porte de la boutique était encore ouverte. +Comme j'apercevais, dans le lointain, M. Omer qui fumait sa pipe, +près de la porte de l'arrière-boutique, j'entrai, et lui demandai +comment il se portait. + +«Sur mon âme, est-ce bien vous? dit M. Omer. Comment allez-vous? +prenez un siège. La fumée ne vous incommode pas, j'espère? + +-- Pas du tout, au contraire, je l'aime... dans la pipe d'un +autre. + +-- Pas dans la vôtre? dit M. Omer en riant. Tant mieux, monsieur, +mauvaise habitude pour les jeunes gens. Asseyez-vous; moi, si je +fume, c'est à cause de mon asthme.» + +M. Omer m'avait fait de la place et avait avancé une chaise pour +moi. Il se rassit tout hors d'haleine, aspirant la fumée de sa +pipe comme s'il espérait y trouver le souffle nécessaire à son +existence. + +«Je suis bien fâché des mauvaises nouvelles qu'on m'a données de +M. Barkis, lui dis-je.» + +M. Omer me regarda d'un air grave et secoua la tête. + +«Savez-vous comment il va ce soir? lui demandai-je. + +-- C'est précisément la question que je vous aurais faite, +monsieur, dit M. Omer, sans un sentiment de délicatesse. C'est un +des désagréments de notre état. Quand il y a quelqu'un de malade, +nous ne pouvons pas décemment demander comment il se porte.» + +C'est une difficulté que je n'avais pas prévue: j'avais eu peur +seulement en entrant, d'entendre encore une fois l'ancien toc, +toc. Cependant, puisque M. Omer avait touché cette corde, je ne +pouvais m'empêcher d'approuver sa délicatesse. + +«Oui, oui, vous comprenez, dit M. Omer avec un signe de tête. Nous +n'osons pas. Voyez-vous, ce serait un coup dont bien des gens ne +se remettraient pas s'ils entendaient dire: «Omer et Joram vous +font faire leurs compliments et désirent savoir comment vous vous +trouvez ce matin, ou cette après-midi, selon l'occasion.» + +Nous échangeâmes un signe de tête, M. Omer et moi, et il reprit +haleine à l'aide de sa pipe. + +«C'est une des choses du métier qui nous interdisent bien des +attentions qu'on serait souvent bien aise d'avoir, dit M. Omer. +Voyez, moi, par exemple: si, depuis quarante ans que je connais +Barkis, je ne me suis pas dérangé pour lui, chaque fois qu'il +passait devant ma porte, autant dire que je ne l'ai jamais connu; +eh bien! avec tout cela, je ne puis pas aller chez lui demander +comment il va.» + +Je convins avec M. Omer que c'était bien désagréable. + +«Je ne suis pas plus intéressé qu'un autre, dit M. Omer. Regardez- +moi. Le souffle me manquera un de ces jours, et il n'est pas +probable que je sois bien intéressé, ce me semble, dans la +situation où je suis. Je dis que ce n'est pas probable, quand il +s'agit d'un homme qui sait que le souffle lui manquera au premier +jour, comme à un vieux soufflet crevé, surtout quand cet homme est +grand-père, dit M. Omer. + +-- Ce n'est pas du tout probable, lui dis-je. + +-- Ce n'est pas non plus que je me plaigne de mon métier, dit +M. Omer. Chaque état a son bon et son mauvais côté, on sait bien +cela: tout ce que je demanderais, c'est qu'on élevât les gens de +manière à ce qu'ils eussent l'esprit un peu plus fort.» + +M. Omer fuma un instant en silence, avec un air de bonté et de +complaisance; puis il dit, en revenant à son premier point: + +«Nous sommes donc obligés de nous contenter d'apprendre des +nouvelles de Barkis par Émilie. Elle sait notre véritable +intention, et elle n'a pas plus de scrupules et de soupçons à cet +égard que si nous étions de vrais agneaux. Minnie et Joram +viennent d'aller chez Barkis où elle se rend, dès que l'heure du +travail est finie, pour aider un peu sa tante. Ils y sont allés +pour lui demander des nouvelles du pauvre homme: si vous vouliez +attendre leur retour, ils vous donneraient tous les +renseignements. Voulez-vous prendre quelque chose? Un grog au +rhum? Voulez-vous faire comme moi? Car c'est toujours ce que je +bois en fumant, dit M. Omer en prenant son verre; on dit que c'est +bon pour la gorge, et que cela facilite cette malheureuse +respiration. Mais voyez-vous, dit M. Omer d'une voix enrouée, ce +n'est pas le passage qui est en mauvais état. C'est ce que je dis +toujours à Minnie: «Donne-moi le souffle, ma fille, et je me +charge de lui trouver un passage, ma chère!» + +Il avait vraiment l'haleine si courte qu'il était très-inquiétant +à voir rire. Quand il eut recouvré la parole, je le remerciai des +rafraîchissements qu'il venait de m'offrir, et que je refusai, en +disant que je sortais de table, mais j'ajoutai que, puisqu'il +voulait bien m'y inviter, j'attendrais le retour de son gendre et +de sa fille, puis je demandai des nouvelles de la petite Émilie. + +«À vous dire vrai, monsieur, dit M. Omer en quittant sa pipe afin +de pouvoir se frotter le menton, je serai bien aise quand le +mariage sera fait. + +-- Et pourquoi cela, demandai-je. + +-- Voyez-vous, elle est sens dessus dessous pour le moment, dit +M. Omer. Ce n'est pas qu'elle ne soit pas aussi jolie +qu'autrefois; bien au contraire, je vous assure qu'elle est plus +jolie que jamais. Ce n'est pas qu'elle ne travaille pas aussi bien +qu'autrefois, bien au contraire, elle valait six ouvrières, et +elle les vaut encore aujourd'hui. Mais elle manque d'entrain. Vous +savez ce que je veux dire, continua M. Omer en fumant un peu; +puis, en se frottant après le menton: «Allons, hardi: là, mes +gaillards, un bon coup de rame; là, encore un bon coup, hourra!» +Voilà ce que j'appelle de l'entrain: eh bien! je vous dirai que +c'est là, d'une manière générale, ce qui manque chez Émilie.» + +La figure et les manières de M. Omer en disaient tant que je pus +en conscience lui faire un signe de tête pour exprimer que je le +comprenais. La vivacité de mon intelligence parut lui plaire et il +reprit: + +«Voyez-vous, je crois que cela vient surtout de ce qu'elle est +entre le zist et le zest. J'ai souvent causé de la chose avec son +oncle et son fiancé le soir, quand on n'a plus rien à faire, et +cela doit venir, selon moi, de ce que tout n'est pas encore fini. +Vous n'avez pas oublié, dit M. Omer en hochant doucement la tête, +qu'Émilie est une petite créature extrêmement affectueuse. Le +proverbe dit qu'on ne peut faire une bourse de soie avec l'oreille +d'une truie. Eh bien, moi, je ne sais pas: je crois qu'on le peut: +il ne s'agit que de s'y prendre de bonne heure. Savez-vous qu'elle +a fait de ce vieux bateau un logis qui vaut mieux qu'un palais de +pierre ou de marbre? + +-- Je vous crois! + +-- C'est touchant de voir cette jolie fille se serrer près de son +oncle, dit M. Omer, de voir comme elle se rapproche de lui tous +les jours de plus en plus. Mais, voyez-vous, quand c'est comme ça, +c'est qu'il y a combat. Et pourquoi le prolonger inutilement?» + +J'écoutais attentivement le bon vieillard, en approuvant de tout +mon coeur ce qu'il disait. + +«C'est pour cela que je leur ai dit ceci, continua M. Omer d'un +ton simple et plein de bonhomie: «Ne regardez pas du tout +l'apprentissage d'Émilie comme un engagement qui vous gêne, je +laisse ça à votre discrétion. Ses services m'ont plus rapporté que +je ne m'y attendais, elle a appris plus vite qu'on ne devait +l'espérer, Omer et Joram peuvent passer un trait de plume sur le +reste du temps convenu, et elle sera libre le jour où cela vous +conviendra. Si, après cela, elle veut s'arranger avec nous pour +nous faire quelque ouvrage chez elle en dédommagement, très-bien. +Si cela ne lui convient pas, très-bien encore.» De toute manière, +elle ne nous fait pas de tort, car, voyez-vous, dit M. Omer en me +touchant avec le bout de sa pipe, il n'est guère probable qu'un +homme poussif comme moi, et grand-père par-dessus le marché, aille +serrer le bouton à une belle petite rose aux yeux bleus comme +elle? + +-- Non, non, ce n'est pas probable, le moins du monde, on le sait +bien, lui dis-je. + +-- Non, non, vous avez raison, dit M. Omer. Eh bien monsieur, son +cousin, vous savez que c'est son cousin qu'elle va épouser? + +-- Oh oui, répliquai-je, je le connais bien. + +-- Cela va sans dire, reprit M. Omer! Eh bien, monsieur, son +cousin qui est dans une bonne passe et qui a beaucoup d'ouvrage, +après m'avoir remercié cordialement (et je dois dire que sa +conduite dans toute cette affaire m'a donné la meilleure opinion +de lui), son cousin a loué la petite maison la plus confortable +qu'on puisse imaginer. Cette petite maison est toute meublée +depuis le haut jusqu'en bas, elle est arrangée comme le salon +d'une poupée, et je crois bien que, si la maladie de ce pauvre +Barkis n'avait pas si mal tourné, ils seraient mari et femme à +l'heure qu'il est: mais cela a apporté du retard. + +-- Et Émilie, M. Omer, demandai-je, est-elle devenue un peu plus +calme? + +-- Ah! quant à cela, voyez-vous, dit M. Omer en frottant son +double menton, on ne pouvait pas s'y attendre. La perspective du +changement et de la séparation qui s'approchent d'une part et qui +semblent s'éloigner de l'autre ne sont pas faits pour la fixer. La +mort de Barkis n'amènerait pas un grand retard, mais s'il +traînait!... En tout cas, c'est une situation très-équivoque, +comme vous voyez. + +-- Oui, je vois. + +-- En conséquence, dit M. Omer, Émilie est toujours un peu +abattue, un peu agitée, peut-être même, l'est-elle plus que +jamais. Elle semble tous les jours aimer plus tendrement son oncle +et regretter plus vivement de se séparer de nous tous. Un mot de +bonté de ma part lui fait venir les larmes aux yeux, et si vous la +voyiez avec la petite fille de Minnie, vous ne l'oublieriez +jamais. C'est extraordinaire, dit M. Omer d'un air de réflexion, +comme elle aime cette enfant!» + +L'occasion me parut favorable pour demander à M. Omer, avant que +sa fille et son gendre vinssent nous interrompre, s'il savait +quelque chose de Marthe. + +«Ah! dit-il en secouant la tête d'un air profondément abattu, rien +de bon. C'est une triste histoire, monsieur, de quelque manière +qu'on la retourne. Je n'ai jamais cru que cette pauvre fille fût +corrompue, je ne voudrais pas le dire devant ma fille Minnie, elle +se fâcherait: mais je ne l'ai jamais cru. Personne de nous ne l'a +jamais cru.» + +M. Omer entendit le pas de sa fille que je n'avais pas encore +distingué, et me toucha avec le bout de sa pipe en fermant un +oeil, par forme d'avertissement. Elle entra presque aussitôt avec +son mari. + +Ils rapportaient la nouvelle que M. Barkis était au plus mal, +qu'il n'avait plus sa connaissance, et que M. Chillip avait dit +tristement dans la cuisine en s'en allant, il n'y avait pas plus +de cinq minutes, que toute l'école de médecine, l'école de +chirurgie et l'école de pharmacie réunies ne pourraient pas le +tirer d'affaire! D'abord les médecins et les chirurgiens n'y +pouvaient plus rien, avait dit M. Chillip, et tout ce que les +pharmaciens pourraient faire, ce serait de l'empoisonner. + +À cette nouvelle, et sur l'avis que M. Peggotty était chez sa +soeur, je pris le parti de m'y rendre tout de suite. Je dis +bonsoir à M. Omer et à M. et mistress Joram, et je pris le chemin +de la maison de Peggotty avec une sympathie sérieuse pour +M. Barkis qui le transformait complètement à mes yeux. + +Je frappai doucement à la porte, M. Peggotty vint m'ouvrir. Il ne +fut pas aussi étonné de me voir que je m'y attendais. Je fis la +même remarque pour Peggotty quand elle descendit, et c'est une +observation que j'ai été, depuis, bien souvent à même de répéter, +c'est que, dans l'attente de cette terrible surprise, tout autre +changement et toute autre surprise paraissent comme rien. + +Je serrai la main de M. Peggotty et j'entrai dans la cuisine +pendant qu'il fermait doucement la porte. La petite Émilie, la +tête dans ses mains, était assise auprès du feu. Ham était debout +à côté d'elle. + +Nous parlions tout bas, en écoutant de temps en temps si on +n'entendait pas du bruit dans la chambre au-dessus. Je n'y avais +pas pensé lors de ma dernière visite; mais comme il me paraissait +étrange, cette fois, de ne pas voir M. Barkis dans la cuisine! + +«Vous êtes bien bon d'être venu, monsieur David, me dit +M. Peggotty. + +-- Oh oui! bien bon, dit Ham. + +-- Émilie, dit M. Peggotty, voyez, ma chérie! Voilà M. David! +Allons, courage, mon amour! Vous ne dites pas un mot à M. David?» + +Elle tremblait de tous ses membres, je la vois encore. Sa main +était glacée quand je la touchai, je la sens encore. Elle ne fit +d'autre mouvement que de la retirer, puis elle se laissa glisser +de sa chaise, et, s'approchant doucement de son oncle, elle se +pencha sur son sein, sans rien dire et tremblant toujours. + +«C'est un si bon petit coeur, dit M. Peggotty en lissant ses beaux +cheveux avec sa grosse main calleuse, qu'elle ne peut supporter ce +chagrin. C'est bien naturel: les jeunes gens, monsieur David, ne +sont pas habitués à ce genre d'épreuves, et c'est timide comme le +petit oiseau que voilà, c'est tout naturel!» + +Elle se serra contre son sein, mais sans dire un mot et sans +relever la tête. + +«Il est tard, ma chérie, dit M. Peggotty, et voilà Ham qui vous +attend pour vous ramener à la maison. Allons, partez avec lui, +c'est un bon coeur aussi! Quoi, Émilie? que dites-vous, mon +amour?» + +Le son de sa voix n'était pas arrivé à mes oreilles, mais il +baissa la tête comme pour l'écouter; puis il dit: + +«Vous voulez rester avec votre oncle? Allons donc, vous n'y pensez +pas? Rester avec votre oncle, ma chatte! quand celui qui va être +votre mari dans quelques jours est là pour vous ramener à la +maison. Eh bien! on ne le croirait pas, en voyant cette petite +fille à côté d'un vieux grognard comme moi, dit M. Peggotty en +nous regardant tous les deux avec un orgueil infini; mais la mer +ne contient pas plus de sel que le coeur de ma petite Émilie ne +contient de tendresse pour son oncle: petite folle! + +-- Émilie a bien raison, monsieur David, dit Ham; voyez-vous, +puisque Émilie le désire, et que je vois bien qu'elle est agitée +et un peu effrayée, je la laisserai ici jusqu'à demain matin. +Permettez-moi seulement de rester aussi! + +-- Non, non, dit M. Peggotty, vous ne pouvez pas, vous qui êtes +marié ou tout comme, perdre un jour de travail; et vous ne pouvez +pas non plus veiller cette nuit et travailler demain: cela ne se +peut pas. Retournez à la maison. Est-ce que vous avez peur que +nous n'ayons pas soin d'Émilie?» + +Ham céda à ces raisons, et prit son chapeau pour se retirer. Même +au moment où il l'embrassa, et je ne le voyais jamais s'approcher +d'elle sans penser que la nature lui avait donné le coeur d'un +gentleman, elle semblait se serrer de plus en plus contre son +oncle, évitant presque son fiancé. Je fermai la porte derrière +lui, afin de ne pas troubler le silence qui régnait dans la +maison, et, en me retournant, je vis que M. Peggotty parlait +encore à sa nièce. + +«Maintenant, dit-il, je vais monter dire à votre tante que +M. David est là, cela lui fera du bien. Asseyez-vous près du feu +pendant ce temps-là, ma chérie, et chauffez vos mains, elles sont +froides comme la glace. Qu'est-ce que vous avez donc à avoir peur +et à vous agiter comme cela? Quoi! vous voulez venir avec moi? Eh +bien venez; allons! Si son oncle était chassé de sa maison et +obligé de coucher sur une digue, monsieur David, dit M. Peggotty +avec le même orgueil qu'un moment auparavant, je crois vraiment +qu'elle voudrait l'accompagner; mais je vais être bientôt +supplanté par un autre, n'est-ce pas, Émilie?» + +En montant un moment après, il me sembla, lorsque je passai près +de la porte de ma petite chambre qui était plongée dans +l'obscurité, que j'y apercevais Émilie étendue sur le plancher; +mais je ne sais pas, à l'heure qu'il est, si c'était elle où si ce +n'était pas une illusion des ombres qui confondaient tout à ma vue +dans les ténèbres de ma chambre. + +J'eus le loisir de réfléchir, devant le feu de la cuisine, à la +terreur de la mort qu'éprouvait la jolie petite Émilie, et je crus +que c'était là, avec les autres raisons que m'avait données +M. Omer, la cause du changement qui s'était opéré en elle. J'eus +le loisir, avant de voir paraître Peggotty, de penser avec plus +d'indulgence à cette faiblesse, tout en comptant les battements du +balancier de l'horloge et en ressentant de plus en plus la +solennité du silence profond qui régnait autour de moi. Peggotty +me serra dans ses bras, et me remercia mille et mille fois d'être +venu la consoler ainsi dans ses chagrins (ce furent ses propres +paroles). Elle me pria ensuite de monter avec elle, et me dit en +sanglotant que M. Barkis m'aimait toujours; qu'il lui avait +souvent parlé de moi avant de perdre connaissance, et que, dans le +cas où il reviendrait à lui, elle était sûre que ma présence lui +ferait plaisir, s'il pouvait encore prendre plaisir à quelque +chose dans ce monde. + +C'était une chose bien invraisemblable, à ce qu'il me parut quand +je le vis. Il était couché, avec la tête et les épaules hors du +lit, dans une position très-incommode, à demi appuyé sur le coffre +qui lui avait coûté tant de peine et de soucis. J'appris que, +lorsqu'il n'avait plus été capable de se traîner hors du lit pour +l'ouvrir, ni de s'assurer qu'il était là, au moyen de la baguette +divinatoire dont je lui avais vu faire usage, il l'avait fait +placer sur une chaise à côté de son lit, où il le tenait dans ses +bras nuit et jour. Il s'y appuyait en ce moment même; le temps et +la vie lui échappaient, mais il tenait encore son coffre, et les +dernières paroles qu'il avait prononcées, pour écarter les +soupçons, c'était: «des vieux habits!» + +«Barkis, mon ami, dit Peggotty, d'un ton qu'elle tâchait de rendre +enjoué en se penchant sur lui, pendant que son frère et moi nous +nous tenions au pied du lit, voilà mon cher enfant, mon cher +M. David, qui a servi d'intermédiaire à notre mariage, celui par +qui vous m'envoyiez vos messages, vous savez bien! Voulez-vous +parler à M. David?» + +Il était muet et sans connaissance, comme le coffre qui donnait +seul quelque expression à sa physionomie par le soin jaloux avec +lequel on voyait qu'il le serrait. + +«Il s'en va avec la marée,» me dit M. Peggotty en mettant la main +devant sa bouche. + +Mes yeux étaient humides et ceux de M Peggotty aussi, mais je +répétai à voix basse: + +«Avec la marée? + +-- On ne peut mourir sur les côtes, dit M. Peggotty, qu'à la marée +basse; on ne peut, au contraire, venir au monde qu'à la marée +montante, et on n'est décidément de ce monde qu'en pleine marée; +eh bien! lui, il s'en va avec la marée. Elle sera basse à trois +heures et demie, et ne recommencera à monter qu'une demi-heure +après. S'il vit jusqu'à ce que la mer recommence à monter, il ne +rendra pas encore l'esprit avant que nous soyons en pleine marée, +et il ne s'en ira qu'à la marée basse prochaine.» + +Nous restions là à le regarder; le temps s'écoulait: les heures +passaient. Je ne puis dire quelle mystérieuse influence ma +présence exerçait sur lui; mais, quand il commença enfin à +murmurer quelques mots dans son délire, il parlait de me conduire +à la pension. + +«Il revient à lui,» dit Peggotty. + +M. Peggotty me toucha le bras en me disant tout bas, d'un air +convaincu et respectueux: + +«Voilà la marée qui baisse, il s'en va. + +-- Barkis, mon ami! dit Peggotty. + +-- C. P. Barkis! cria-t-il d'une voix débile, la meilleure femme +qu'il y ait au monde! + +-- Voyez! voilà M. David!» dit Peggotty, car il ouvrait les yeux. + +J'allais lui demander s'il me reconnaissait, quand il fit un +effort pour étendre son bras, et me dit distinctement et avec un +doux sourire: + +«Barkis veut bien!» + +La mer était basse, il s'en alla avec la marée. + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +[1] Une _rookery_, en Angleterre, est une colonie de corneilles +(rooks) qu'on laisse nicher et pulluler dans les hauts arbres des +avenues ou des massifs qui avoisinent les châteaux. On les garde +avec soin comme un signe aristocratique de l'ancienneté du domaine. + +[2] _Cuisinerie_, si le mot était français. + +[3] En Angleterre les gens du commun suppriment l'aspiration. _Am_, +je suis; _ham_, jambon. + +[4] Murdstone. Murderer, meurtrier. + + + + + + +End of Project Gutenberg's David Copperfield - Tome I, by Charles Dickens + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DAVID COPPERFIELD - TOME I *** + +***** This file should be named 17868-8.txt or 17868-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/8/6/17868/ + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17868-8.zip b/17868-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c7e6a26 --- /dev/null +++ b/17868-8.zip diff --git a/17868-r.zip b/17868-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a1fbc2b --- /dev/null +++ b/17868-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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