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+The Project Gutenberg EBook of Amours fragiles, by Victor Cherbuliez
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Amours fragiles
+ Le roi Apépi--Le bel Edwards--Les inconséquences de M. Drommel
+
+Author: Victor Cherbuliez
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+Release Date: February 12, 2006 [EBook #17758]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS FRAGILES ***
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
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+<h2>VICTOR CHERBULIEZ</h2>
+
+<h4>de l'Académie française.</h4>
+<br>
+
+<h1>AMOURS FRAGILES</h1>
+
+<h3>LE ROI APÉPI<br>
+LE BEL EDWARDS<br>
+LES INCONSÉQUENCES DE M. DROMMEL</h3>
+<br>
+
+
+<h4>CINQUIÈME ÉDITION</h4>
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie<br>
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</p>
+
+<h3>1906</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>LE ROI APÉPI</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Un soir, en sortant de son cercle, où il avait
+dîné, le marquis de Miraval trouva chez lui une
+lettre de sa nièce, Mme de Penneville, qui lui
+écrivait de Vichy:</p>
+
+<p>«Mon cher oncle, les eaux m'ont fait du bien;
+j'avais tout lieu jusqu'aujourd'hui d'être satisfaite
+de ma cure; mais le bon effet que j'en attendais
+sera compromis, je le crains, par une fâcheuse
+nouvelle que je reçois à l'instant et qui me cause
+plus de trouble, plus de tracas que je ne puis vous
+le dire. Les médecins déclarent que le premier
+devoir des personnes qui souffrent d'une hépatite
+chronique est de ne point se faire de soucis; je ne
+m'en fais pas, mais on m'en donne. Je me ronge l'esprit
+en pensant à une certaine Mme Corneuil, c'est
+bien ainsi qu'on la nomme. Je n'avais jamais entendu
+parler de cette femme, et je la déteste sans
+la connaître. Vous avez toujours été fort curieux
+et fort répandu. Mon cher oncle, je suis sûre que
+vous êtes au fait; apprenez-moi bien vite qui est
+Mme Corneuil. Cela m'importe beaucoup; je vous
+expliquerai pourquoi.»</p>
+
+<p>Le marquis de Miraval était un ancien diplomate,
+qui avait commencé sa carrière sous le
+règne de Louis-Philippe et qui sous l'Empire avait
+rempli avec honneur plusieurs postes secondaires,
+dont s'était contentée son ambition. Quand la révolution
+du 4 septembre l'eut mis à la retraite, il prit
+son parti en philosophe. Il ne souffrait pas comme
+sa nièce d'une hépatite chronique; son foie et sa bile
+ne l'incommodaient point. Il avait de la santé, un
+estomac de fer, bon pied, bon oeil, et deux cent
+mille livres de rente, ce qui n'a jamais rien gâté.
+Comme il voyait le bon côté de toute chose, il se
+félicitait d'être parvenu à l'âge de soixante-cinq
+ans en conservant tous ses cheveux, qui à la vérité
+étaient blancs comme neige; mais il ne s'avisait
+point de les teindre. Ayant l'esprit et le caractère
+bien faits, il estimait que la nature a le génie de
+l'à-propos, qu'elle sait mieux que nous ce qui nous
+convient, qu'elle est après tout un bon maître et
+en tout cas un maître tout-puissant, qu'il est inutile
+de vouloir la contrarier et ridicule de disputer
+contre elle, qu'au surplus tous les âges ont leurs
+plaisirs, qu'après avoir vécu tant bien que mal il
+n'est pas désagréable d'employer quelque dix années
+à regarder vivre les autres, en riant sous cape
+de leurs sottises et en se disant: «Je n'en fais
+plus, mais je les comprends toutes.»</p>
+
+<p>S'il n'en voulait pas à la vieillesse d'avoir blanchi
+ses abondants cheveux couleur noisette, dont
+jadis il avait tiré quelque vanité, le marquis pardonnait
+facilement aux révolutions d'avoir interrompu
+avant le temps sa carrière. On a toujours
+vingt-quatre heures pour maudire ses juges; après
+avoir soulagé son dépit par quelques épigrammes
+bien décochées, M. de Miraval s'était bientôt consolé
+d'un événement qui le condamnait à n'être
+plus rien dans l'État, mais qui en revanche lui
+avait rendu son indépendance. La liberté avait
+toujours été pour lui le plus précieux des biens;
+il jugeait que l'homme heureux est celui qui s'appartient
+et gouverne sa vie à sa façon. C'est pour
+cela qu'après avoir été marié pendant deux ans
+il avait résolu de rester veuf. En vain le pressait-on
+de convoler, il avait répondu comme un peintre
+célèbre: «Est-il donc si agréable, en rentrant
+chez soi, d'y trouver une étrangère?» Il aimait
+mieux aller chercher les étrangères chez elles, et
+souvent il en avait été bien accueilli; mais il
+n'avait jamais pris les femmes au grand sérieux; il
+était un peu sceptique à leur endroit, et il les avait
+quittées avant qu'elles le quittassent. A cinquante
+ans, il avait enrayé; à soixante, il avait dételé. Le
+marquis de Miraval était un sage, d'autres diront
+que c'était un égoïste; c'est une distinction qui
+n'est pas toujours facile à faire.</p>
+
+<p>Qu'il fût un égoïste ou un sage, le marquis de
+Miraval avait pour sa nièce, la comtesse de Penneville,
+une sincère affection, et il se fit un devoir
+de répondre à sa lettre presque courrier par courrier;
+il ne faut pas faire attendre les hépatiques.
+Sa réponse était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Ma chère Mathilde, je regrette infiniment
+qu'on te dérange dans ta cure en te donnant des
+désagréments et des soucis; c'est la pire des maladies,
+quoiqu'on n'en meure pas. Mais de quoi
+donc s'agit-il et de quoi se mêle Mme Corneuil?
+que peut-il y avoir entre cette femme que tu ne
+connais pas et la comtesse de Penneville? Je demande
+un prompt éclaircissement. En attendant,
+puisque tu le désires, je vais t'expliquer de mon
+mieux qui est Mme Corneuil, qu'au demeurant je
+n'ai jamais vue; mais je connais à la rigueur des
+gens qui la connaissent.</p>
+
+<p>«Se peut-il bien, ma chère Mathilde, que jusqu'à
+ce jour tu n'aies pas entendu parler de Mme Corneuil?
+J'en suis fâché; cela prouve que tu es une
+femme sans littérature, une femme qui ne lit rien,
+pas même la <i>Gazette des tribunaux</i>. Ne va pas
+t'imaginer là-dessus que Mme Corneuil soit une
+recéleuse ou une empoisonneuse, ni qu'elle ait
+jamais comparu en cour d'assises; mais, il y a de
+cela sept ou huit ans, elle s'est séparée de M. Corneuil.
+Cette affaire fit quelque bruit; voici l'histoire,
+autant qu'il m'en souvient:</p>
+
+<p>«M. Corneuil était jadis consul général de
+France à Alexandrie. Il passait pour un bon agent,
+à qui l'on reprochait seulement d'avoir l'humeur
+un peu brusque. C'est un péché véniel. Dans le
+pays du <i>courbache</i>, il faut savoir dans l'occasion
+brusquer les hommes et les choses. Quand un
+Oriental n'est pas de votre avis et qu'il vous demande
+trop cher pour en changer, le seul moyen
+de le convaincre est de l'étrangler; mais ceci n'est
+pas de mon sujet. Un hasard heureux pour les
+uns, malheureux pour les autres, fit débarquer sur
+les quais d'Alexandrie un certain M. Véretz, petit
+agent d'affaires, qui en avait fait de mauvaises à
+Paris et qui, échappant à ses créanciers, arrivait
+à toutes jambes pour tenter la fortune sur la terre
+des Pharaons, homme de peu, paraît-il, d'une
+moralité douteuse, d'une réputation plus qu'équivoque.
+M. Véretz avait une fille de dix-huit ans,
+jolie à ravir. Où et comment M. Corneuil fit sa
+connaissance, la chronique n'en dit rien; elle nous
+apprend seulement que ce bourru avait le coeur
+prenable et ne savait rien refuser à son imagination.
+Dès sa première rencontre avec cette belle enfant,
+il en devint éperdument amoureux. On prétend
+qu'il essaya de s'en passer la fantaisie, sans
+épouser; il croyait avoir affaire à une de ces innocences
+très dégourdies qui entendent facilement
+raison. Il se trompait bien; il s'était adressé à un
+dragon de vertu. Il offrit tout et fut repoussé avec
+perte et indignation. S'il n'avait tenu qu'à M. Véretz,
+on serait bien vite tombé d'accord. Heureusement
+pour Mlle Hortense Véretz, elle avait une
+mère qui était une femme habile, ce qui est une
+grande bénédiction pour une fille. Après quelques
+semaines de poursuites inutiles, M. Corneuil
+se résolut enfin à franchir le pas. Ce consul général,
+qui avait de la fortune, prit son parti
+d'épouser pour ses beaux yeux une fille qui
+n'avait rien et dont le père était un homme taré;
+encore l'épousa-t-il sans contrat, en communauté
+de biens. Cela fit esclandre; on lui reprocha son
+beau-père, on clabauda contre lui. Il en fut réduit
+à donner sa démission, et il quitta l'Égypte
+pour retourner à Périgueux, sa ville natale, à quoi
+sa jeune et jolie femme l'encouragea, car il lui
+tardait de s'éloigner à jamais d'un père compromettant
+et d'aller jouir en France de sa nouvelle
+fortune. Je me souviens que j'appris cette histoire
+au ministère des affaires étrangères, où l'on s'en
+occupa pendant huit jours, et puis on parla
+d'autre chose. Mais l'ex-consul n'était pas au bout
+de ses peines. Quatre ans plus tard, Mme Corneuil
+plaidait en séparation. Sa mère l'avait accompagnée
+à Périgueux; quand on a le bonheur d'avoir
+une mère habile, il ne faut jamais la quitter: on
+ne saurait mieux faire que de se gouverner toujours
+par ses conseils.</p>
+
+<p>«Pourquoi Mme Corneuil s'est-elle séparée de
+son mari? Il faut entendre là-dessus les avocats.
+Ils furent admirables l'un et l'autre, déployèrent
+toutes les ressources de leur faconde. Ces deux
+plaidoyers, où l'épigramme alternait avec l'apostrophe
+et l'apostrophe avec l'invective, furent
+des morceaux de haut goût, dont se reput la malignité
+publique. Le détail m'échappe, et je n'ai
+pas sous la main la <i>Gazette des tribunaux</i>; mais il
+n'importe, je suis sûr de mon fait. Maître Papin,
+avocat de la demanderesse, l'un des princes du
+barreau, venu de Paris à cet effet, déclara que
+M. Corneuil était un vilain homme, un franc
+butor, que Mme Corneuil était une nature exquise,
+un caractère angélique. Il attesta le ciel que ce
+monstre, après avoir aimé cet ange, s'était dégoûté
+de son bonheur, dont il était indigne, qu'il
+avait usé des procédés les plus révoltants, qu'il ne
+lui avait pas suffi d'avoir des maîtresses et de les
+afficher, qu'il s'était livré à des emportements
+odieux, compliqués de voies de fait, de véritables
+sévices. A cela maître Virion répliqua que, si
+son client avait eu l'imprudence de s'abandonner
+par-devant témoins à de regrettables vivacités, ce
+n'était point un monstre, et que, ai la demanderesse
+était une créature angélique, il y avait dans
+le coeur onctueux de cet ange beaucoup de vinaigre
+et surtout beaucoup de calcul. Il s'efforça
+de démontrer à la cour que M. Corneuil n'avait eu
+que des torts fort excusables, mais que sa femme
+lui faisait un crime de s'obstiner à vivre à Périgueux,
+où elle ne pouvait se souffrir, que n'ayant
+point réussi à lui persuader de transporter le domicile
+conjugal à Paris, seul séjour, pensait-elle,
+qui fût digne de ses grâces et de son génie, elle
+avait formé le projet de reconquérir son indépendance,
+qu'à cet effet elle s'était appliquée avec un
+art machiavélique à le mettre dans ses torts,
+qu'elle lui avait rendu son intérieur insupportable
+par la sécheresse de son humeur, par toute sorte
+de petites persécutions, par ces mille coups
+d'épingle dont les anges ont le secret et qui poussent
+à bout des hommes qui ne sont pas des
+monstres. Le malheureux était-il si coupable
+d'avoir cherché à se consoler? Je le répète, les
+deux avocats firent merveille. La difficulté est de
+savoir qui mentait; pour mon compte, je les aurais
+renvoyés dos à dos. Ce qui est certain, c'est que
+la cour donna raison à maître Papin. La séparation
+fut prononcée et la moitié de la fortune adjugée
+à Mme Corneuil. Cependant maître Virion n'avait
+pas menti de tout point, puisque, six mois après
+le jugement, Mme Corneuil partait pour Paris en
+compagnie de sa mère.</p>
+
+<p>«Tu me demanderas, je le prévois, ma chère
+Mathilde, ce qu'a bien pu devenir à Paris la belle
+Mme Corneuil; ce n'est pas ce que tu penses. J'ai
+fait trois courses ce matin à l'unique fin de pouvoir
+te renseigner; ne me remercie pas trop: j'aime à
+courir. Mme Corneuil n'a pas encore assouvi
+toutes ses secrètes ambitions; elle ne peut pas
+dire: Je suis arrivée, m'y voilà! Mais elle est en
+bon chemin. Le papillon n'a pas dépouillé entièrement
+sa chrysalide; il est patient; quelque jour il
+déploiera ses ailes et sortira triomphant de son
+étui. Cependant Mme Corneuil reçoit; elle donne à
+dîner; elle a un salon. Une jolie femme, qui a une
+mère habile et un bon chef, n'a pas à craindre
+qu'on la laisse sécher dans la solitude. On trouvait
+autrefois chez elle beaucoup de gens de lettres,
+surtout de ceux qui appartiennent à la nouvelle
+école, à ce qu'on appelle le parti des jeunes.
+Grand bien leur fasse! Il en est dans le nombre
+qui ont du talent et de l'avenir; il en est d'autres
+dont on assure que leurs nouveautés ne sont pas
+neuves et que leur jeunesse sent un peu le rance;
+mais ce ne sont pas mes affaires. Cela ne les empêche
+point d'avoir de bonnes dents, et on mange
+très bien chez Mme Corneuil. Elle ne se contentait
+pas de nourrir la littérature, elle en faisait
+elle-même, et elle employait les jeunes gens qui
+fréquentaient chez elle à écrire à sa louange de
+petits articles dans les petite journaux. Les estomacs
+reconnaissants sont d'excellentes trompettes,
+et au surplus elle est assez riche pour payer sa
+gloire.</p>
+
+<p>«Dix-huit mois après son installation à Paris,
+elle publia un roman, qui, par le plus grand des
+hasards, me tomba sous la main. Je te confesse
+que je ne l'ai pas lu jusqu'au bout; on ne peut
+demander à un homme d'avoir tous les genres
+de courage. Cela commençait par la description
+d'un brouillard. Au bout de dix pages, le ciel
+soit loué! le brouillard se levait, et on apercevait
+une femme dans une calèche. Je me souviens que
+cette calèche sortait de chez Binder, et je me
+souviens aussi que cette femme, dont le coeur
+était un abîme, gantait le six un quart, qu'elle avait
+trois taches de rousseur à la tempe droite, ni plus
+ni moins, «des narines palpitantes, des ronds de
+bras inimitables et des silences anhélants.» Je ne
+sais si tu es comme moi, le charabia et les descriptions
+me font peur, et je me sauve. J'ai d'ailleurs
+l'esprit si mal fait que cette femme, dont le portrait
+a coûté tant de mal à l'auteur, je ne la vois
+pas; le bon Homère, qui n'était pas un jeune, s'est
+contenté de m'apprendre qu'Achille était blond,
+et je le vois. Enfin, que veux-tu? C'est la mode du
+jour; cela s'appelle étudier... comment disent-ils?
+les documents humains, et il paraît que personne
+ne s'en était avisé jusqu'aujourd'hui, pas même
+mon vieil ami Fielding, que je relis tous les ans.
+Documentez à votre aise, mes enfants, et allez
+dîner chez Mme Corneuil, qui ne reçoit que les
+gens qui documentent. Je n'aime pas beaucoup les
+pédants sérieux, mais j'ai la sainte horreur de la
+pédanterie appliquée à la babiole; n'étant plus
+jeune, je suis de l'avis de Voltaire, qui n'aimait
+pas qu'on discutât pesamment ce qui ne vaut pas
+la peine d'être remarqué légèrement.</p>
+
+<p>«Le roman de Mme Corneuil, j'ai regret à le
+dire, tomba tout à plat; encore prétend-on qu'il y
+avait un teinturier. Elle tâcha de se rattraper sur
+les vers et publia un volume de sonnets; il n'était
+pas question là dedans de M. Corneuil; c'étaient
+des vers écrits au courant de la plume, mais d'une
+plume taillée par un ange, et pleins des sentiments
+les plus exquis, les plus suaves, les plus raffinés.
+Règle générale, quand les femmes séparées font
+des sonnets, ces sonnets sont toujours sublimes.
+Malheureusement le sublime ne se vend guère; ce
+fut un cruel chagrin pour Mme Corneuil, qui du
+coup se brouilla avec la muse et congédia son
+teinturier.</p>
+
+<p>«Tous les grands artistes, Mozart comme M. de
+Talleyrand, Raphaël comme M. de Bismarck, ont
+eu plusieurs manières. Mme Corneuil jugea à
+propos de changer la sienne. Elle réforma son
+train de maison, sa cuisine, son mobilier et ses
+toilettes. Son humeur tourna au grave; elle se
+prit d'un goût subit pour les tons neutres, pour
+les conversations sévères, pour la métaphysique
+et pour les rubans feuille-morte. Cette belle blonde
+s'aperçut qu'elle ne valait tout son prix qu'en se
+détachant en demi-teinte dans un salon meublé de
+gens sérieux. Elle s'imposa la tâche d'épurer le
+sien; elle mit tout doucement à la porte la plupart
+de ses petits messieurs, les plus bruyants du moins,
+ceux qui fréquentaient les coulisses et qui aimaient
+à conter des histoires grasses. Elle s'était dégoûtée
+du tapage; elle avait découvert que la considération
+vaut mieux, fût-elle achetée par un peu
+d'ennui. Elle s'efforça d'attirer chez elle des
+hommes posés, des personnages, et surtout des
+femmes irréprochables. C'était difficile; mais, avec
+un peu de travail et beaucoup de persévérance,
+une ambitieuse qui ne craint pas l'ennui arrive à
+tout. Elle ne faisait plus de sonnets ni de romans;
+elle se jeta à corps perdu dans les oeuvres de
+charité.</p>
+
+<p>«La charité, ma chère Mathilde, est à la fois et
+selon les cas la plus belle des vertus ou la plus
+utile des industries. Tu as tes pauvres, et Dieu seul
+pourrait nous dire comme tu les aimes, comme tu
+les soignes, comme tu les choies; mais ce que fait ta
+main droite, ta main gauche n'en saura jamais rien.
+J'ignore si Mme Corneuil a souvent vu des pauvres
+ou des pauvresses; en revanche, elle va, elle vient,
+elle se remue, elle s'intrigue, elle pérore, elle est de
+six comités, de douze sous-commissions; c'est une
+quêteuse incomparable, une caissière très experte,
+une trésorière fort entendue, une vice-présidente
+accomplie. Oui, ma chère, on assure que personne
+ne préside comme elle. Voilà de fameux placements
+et le meilleur moyen de se pousser dans le monde.
+J'ajoute que, si elle ne fait plus de vers, elle n'a
+pas renoncé à la prose. Elle a composé un éloquent
+traité sur l'<i>Apostolat de la femme</i>, qui se vend au
+profit d'un nouvel hospice et qui en est à sa cinquième
+édition. Les sonnets étaient sublimes; son
+traité est plus que sublime. C'est un amalgame des
+tendresses de saint François de Sales et des spiritualités
+de sainte Thérèse; jamais on n'a tenu la
+dragée si haute à notre pauvre espèce humaine; ce
+n'est plus de l'air respirable, c'est du pur éther. Je
+serais curieux de savoir ce qu'en ont pensé M. Corneuil
+et Périgueux.</p>
+
+<p>«Le joli garçon qui m'a fourni ces détails s'en
+expliquait sur un ton railleur; je m'avisai de lui
+demander... Il m'interrompit en me disant: «On
+n'en sait rien, les heureux qu'elle a pu faire ont
+été discrets. A mon avis, elle est froide comme
+glace, et si jamais elle fait une faute, c'est qu'elle
+y trouvera son compte. Elle pêche à la ligne dormante;
+quand le poisson mord, tant pis pour lui,
+elle n'y est pour rien. Ce qui est certain, c'est
+qu'elle a l'oreille prude et qu'elle entend qu'on la
+traite en divinité et qu'on la nourrisse d'ambroisie,
+sans lui ménager l'encens. Je doute que sa vertu
+lui soit chère; mais elle tient beaucoup à sa réputation
+par souci de l'avenir. Elle aspire à devenir
+une puissance, à être quelque chose dans la politique,
+et comme elle est persuadée que M. Corneuil
+en a dans l'aile, son rêve est d'épouser
+quelque jour un beau nom ou un député; en ce
+cas, c'est elle qui à son tour sera le teinturier.»
+Le joli garçon me disait tout cela avec aigreur. J'ai
+appris dans le cours de la conversation que depuis
+près d'un an il n'a pas dîné ni remis les pieds
+chez Mme Corneuil. J'en ai conclu qu'il s'était
+bercé d'audacieuses espérances, qu'il avait trop
+osé, et que, le jour où le fameux salon a été
+nettoyé, il ne s'était pas trouvé du côté du manche
+de l'époussette. Montesquieu avait coutume de
+dire: «Le Père Tournemine et moi, nous nous
+sommes brouillés, et il ne faudra pas nous croire
+quand nous parlerons l'un de l'autre.» Je ne crois
+qu'à moitié les récits de mon jeune homme, je
+le soupçonne d'avoir chargé les couleurs; mais
+donnez donc à dîner aux gens! Ce sont de fameuses
+dupes que les amphitryons.</p>
+
+<p>«Voilà mes renseignements, ma chère Mathilde;
+dis-moi ce que tu en comptes faire. Là-dessus,
+ton vieil oncle t'embrasse tendrement, non
+sans regretter un peu que cela ne tire pas à conséquence.</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i>&mdash;Je rouvre ma lettre. Je sortais pour
+la jeter à la boîte en allant dîner, quand par une
+grâce du ciel je rencontrai au coin de la rue de
+Choiseul maître Papin, dont l'éloquence fit donner
+jadis gain de cause à l'aimable femme que tu as
+prise en grippe, on ne sait pourquoi. J'avais eu
+l'occasion de le consulter touchant une affaire qui
+m'était recommandée, nous sommes restés bons
+amis, et, comme je savais qu'il avait gardé les
+meilleures relations avec sa blonde cliente, je
+l'accostai pour lui en demander des nouvelles.
+Ma chère, les histoires du bon jeune homme sont
+sujettes à caution; tout au moins n'est-il pas au
+courant. Mme Corneuil a encore changé de manière,
+et je commence à croire qu'elle en change
+trop souvent. Je crains qu'elle n'ait pas cet esprit
+de suite, cette persévérance, que demandent les
+grandes entreprises; les impatients, qui procèdent
+par à-coup, me font douter de leur avenir. Aux
+premiers mots que je lui dis, maître Papin se rengorgea,
+fit le gros dos, ce gros dos qui est particulier
+aux avocats, le dos d'un homme qui porte
+l'univers sur ses robustes épaules et qui s'arc-boute
+pour ne pas le laisser tomber. Du même ton
+qu'il apostrophe le ministère public:&mdash;Monsieur
+le marquis, s'écria-t-il, cette femme est tout simplement
+un prodige de vertu chrétienne. Elle apprit
+il y a dix-huit mois que son mari était gravement
+attaqué de la poitrine. Qu'a-t-elle fait? Oubliant
+ses griefs, ses légitimes ressentiments, elle a couru
+le retrouver à Périgueux, elle s'est réconciliée
+avec lui. On a conseillé à M. Corneuil de partir
+pour l'Égypte; elle a tout quitté pour l'accompagner
+et pour se faire la garde-malade d'un
+brutal dont les violences avaient mis ses jours en
+danger. Oui ou non, avais-je raison d'affirmer à la
+cour que Mme Corneuil est un ange?&mdash;Tudieu!
+lui dis-je, ne vous échauffez pas. J'admire autant
+que vous ce beau trait; mais, mon cher maître,
+ne pourrait-il pas se faire qu'après avoir obtenu,
+grâce à vous, la moitié de la fortune, cet ange se
+proposât d'avoir le reste par voie d'héritage?Il
+fit un geste d'indignation; son dos grossit encore.&mdash;Ah!
+monsieur le marquis, répliqua-t-il, vous
+n'avez jamais cru aux femmes, vous êtes un affreux
+sceptique.&mdash;Je le regardais, il me regarda; je
+riais, il se mit à rire; je crois que nous devions
+ressembler aux aruspices de Cicéron.</p>
+
+<p>«Ce qu'il y a de bon, ma chère Mathilde,
+c'est que tu n'as plus besoin de rien m'expliquer.
+Écoute-moi bien; voici exactement ce qui s'est
+passé. Ton fils Horace, cet égyptologue de grande
+espérance, qui me fait l'honneur d'être mon petit-neveu,
+est en Égypte depuis deux ans. Il y a rencontré
+une belle blonde, et pour la première fois
+son coeur a parlé; il n'a pu se tenir de t'en écrire,
+ses lettres sont pleines de Mme Corneuil, et ta
+sollicitude maternelle s'est éveillée. N'est-ce que
+cela? Fi donc! tu es ingrate envers la Providence.
+Tu avais mille fois reproché à ton fils d'être un
+garçon trop sage, trop sérieux, trop plongé dans
+ses chères études, un farouche Hippolyte de l'érudition,
+méprisant le monde, les plaisirs, les femmes,
+les affaires, et ne caressant d'autre rêve que celui
+de composer quelque jour un gros livre qui révèlera
+à l'univers étonné des secrets vieux de quatre
+mille ans. Tu t'étais flattée de le mettre à la
+Chambre, ou au Conseil d'État, ou dans la diplomatie;
+il t'a désolée par ses refus. Dès sa plus
+tendre enfance, il pleurait pour qu'on le menât au
+musée égyptien du Louvre. Il aurait pu dire, les
+yeux fermés, ce que contenaient l'armoire K et la
+vitrine Q de la salle des monuments religieux. Ce
+n'est pas ma faute; ce n'est pas moi qui l'ai fait.</p>
+
+<p>«Ce jeune homme vraiment extraordinaire n'a
+jamais été amoureux que de la déesse Isis, femme
+et soeur d'Osiris; c'est la seule intrigue compromettante
+qu'il ait à sa charge. Il ne s'est jamais
+intéressé qu'aux événements qui ont bien pu se
+passer sous le règne de Sésostris le Grand; les
+discussions les plus passionnées de nos députés
+et jusqu'aux gros mots qu'ils peuvent se dire lui
+ont toujours paru fades auprès de l'histoire intime
+des Pharaons. A tous les divertissements que tu
+lui as jamais proposés, il préférait un papyrus
+monté sur toile ou sur carton, un masque de
+momie, l'épervier, symbole des âmes, ou un joli
+scarabée doré, emblème de l'immortalité. J'en
+parle en connaissance de cause: il m'honorait de
+ses confidences. La dernière fois que je le vis, il
+m'en souviendra longtemps, je le trouvai enfermé
+avec un texte hiéroglyphique, disposé en colonnes
+rétrogrades et orné de figures au trait. Il témoigna
+quelque humeur d'être troublé dans son voluptueux
+tête-à-tête. En haut du manuscrit, on voyait
+un héroïne au visage jaune, aux cheveux peints
+en bleu, au front orné d'un bouton de lotus et
+d'un grand cône blanc. Je posai le doigt sur une
+des colonnes rétrogrades, et je dis à ce cher enfant:
+«Grand déchiffreur, que peut bien signifier
+ce grimoire?» Il me répondit sans se fâcher:
+«Mon cher oncle, ce grimoire, qui, ne vous en
+déplaise, est fort limpide et de la plus haute importance,
+signifie que l'intendant des troupeaux
+d'Ammon, grammate principal, Amen-Heb le véridique,
+et sa femme qui l'aime, la dame qui fait
+toutes ses délices, Amen-Apt la véridique, présentent
+leurs hommages à Osiris, habitant la région
+occidentale, seigneur des temps, à Ptah-Sokari,
+seigneur du tombeau, et au grand Tum, qui a fait
+le ciel et créé les essences qui sortent de la
+terre...» Je l'écoutais avec tant d'intérêt que le
+lendemain il pensa m'obliger en m'envoyant toute
+l'histoire d'Amen-Heb couchée par écrit. Je la
+relis une fois chaque année à la Saint-Horace.
+M'accusera-t-on de négliger mes devoirs de grand-oncle?</p>
+
+<p>«Ne le nie pas, ma chère, cette fureur faisait
+ton désespoir. De quoi te plains-tu donc? Voilà un
+garçon à demi sauvé. C'est le Ciel qui l'a adressé
+à Mme Corneuil; elle lui apprendra beaucoup de
+choses qu'il ignora et lui en fera désapprendre
+beaucoup d'autres: il boira dans ses beaux yeux
+l'oubli d'Aménophis III, de la dix-huitième dynastie,
+d'Amen-Apt la véridique et de l'homme au
+grand cône blanc. Ne lui envie pas ses tardifs plaisirs,
+sans compter qu'il est bon d'être charitable
+envers une pauvre garde-malade. Lui feras-tu un
+crime, à cette sainte femme, de se délasser de ses
+fatigues dans la société d'un beau jeune homme
+qui lui dit des douceurs en l'aidant à préparer ses
+tisanes? Tout est pour la mieux, ma chère Mathilde.
+Puisque l'occasion se présente de t'en faire
+l'aveu, j'étais un peu mortifié de penser qu'Horace,
+mon futur héritier, avait attrapé l'âge de vingt-huit
+ans sans que personne lui connût une maîtresse;
+son aventure me réjouit fort, et je suis bien tenté
+de faire mettre la chose dans les journaux. Mais
+toi-même, conviens-en... Les mères ont beau s'en
+défendre, rien ne les humilie tant que d'avoir un
+fils à qui le monde reproche d'être trop sage; c'est
+un affront qu'on leur fait et qu'elles ont peine à
+digérer. Dieu bénisse Mme Corneuil! La déesse
+Isis a trouvé à qui parler. Écris-moi incontinent
+que j'ai rencontré juste et que, toute réflexion
+faite, tu es aussi contente que moi.»</p>
+
+<p>Le surlendemain, le marquis de Miraval reçut
+de sa nièce la courte réponse que voici:</p>
+
+<p>«Mon cher oncle, votre lettre et les renseignements
+que vous avez eu l'obligeance de me procurer
+ont redoublé mon inquiétude. Ne doutez pas
+un seul instant que le jeune homme qui s'est
+brouillé avec Mme Corneuil n'ait dit vrai; c'est à
+une intrigante que nous avons affaire. Pourquoi
+faut-il qu'Horace se soit laissé prendre dans ses
+filets? Depuis que j'ai eu le malheur de perdre
+mon mari, vous avez été dans tous les cas importants
+mon seul conseil et mon suprême recours.
+Jamais je n'ai eu plus besoin de votre assistance.
+Je sais qu'il est cruel de vous arracher à votre
+cher Paris; mais je connais vos bons sentiments à
+mon égard, votre sollicitude pour les intérêts de
+notre famille, votre amitié presque paternelle pour
+ce pauvre et absurde Horace. Je vous en supplie,
+venez me trouver à Vichy; nous aviserons ensemble.
+Je vous appelle et je vous attends.»</p>
+
+<p>Mme de Penneville avait raison de croire qu'il
+en coûtait à son oncle de quitter Paris; depuis
+qu'il n'était plus diplomate, il ne pouvait se souffrir
+ailleurs. Dans les mois brûlants de l'été, alors
+que tout le monde s'en va, il n'avait garde de s'en
+aller. Il préférait aux plus belles sapinières les
+vernis du Japon et les ormeaux à petites feuilles
+qu'il apercevait de la terrasse de son cercle, où il
+passait la meilleure partie de ses journées et même
+de ses nuits. Cependant cet égoïste ou ce sage
+avait toujours pris à coeur les intérêts de son
+neveu, à qui il destinait son héritage, et au surplus
+il était curieux et ne s'en cachait pas. Il ordonna
+en soupirant à son valet de chambre de
+préparer ses malles, et le soir même il partait
+pour Vichy.</p>
+
+<p>Prévenue par une dépêche, Mme de Penneville
+l'attendait à la gare. Du plus loin qu'elle l'aperçut,
+elle courut à sa rencontre et lui dit:</p>
+
+<p>«Figurez-vous que cette femme est veuve et
+qu'il s'est mis en tête de l'épouser!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre mère! s'écria le marquis. Cette
+fois, j'en conviens, le cas est grave.»</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>M. de Miraval ne s'était pas trompé dans ses
+conjectures; les choses s'étaient passées à peu près
+comme il l'avait pensé. Le comte Horace de Penneville
+avait fait au Caire la connaissance d'une
+belle blonde, et pour la première fois de sa vie son
+coeur s'était pris. On s'était rencontré au <i>New-Hotel</i>;
+dès les premiers jours, Mme Corneuil s'était
+mise en frais pour attirer sur elle les regards et les
+pensées du jeune homme. M. Corneuil ayant paru
+se ranimer et pouvant se passer de sa garde-malade,
+on avait profité de ce mieux trompeur pour
+visiter ensemble le musée de Boulaq, les souterrains
+du Serapeum, les pyramides de Gizeh et de
+Saqqarah. Horace avait pris au sérieux son métier
+de cicérone; il s'était fait une affaire et un plaisir
+d'expliquer l'Égypte à Mme Corneuil, et Mme Corneuil
+avait écouté toutes ses explications dans un
+profond recueillement, avec une attention émue, à
+laquelle se mêlaient par intervalles d'aimables
+transports. Elle était comme saisie et toute palpitante;
+au fond de ses yeux s'allumait une flamme
+sombre; elle possédait mieux que personne l'art
+d'écouter avec les yeux. Elle n'avait fait aucune difficulté
+d'admettre que Moïse a vécu sous Rhamsès II;
+elle avait paru charmée d'apprendre que la
+deuxième dynastie régna trois cent deux ans, que
+Menès était originaire de Thinis, et que la grande
+pyramide à degrés fut bâtie par Kékéou, le Céchoüs
+de Manéthon, par qui fut établi le culte du boeuf
+Apis, manifestation vivante du dieu Ptah. Elle
+éprouvait un enthousiasme de néophyte en se faisant
+initier aux sacrés mystères de la chronologie
+égyptienne; elle déclara que c'était la plus belle des
+sciences et le plus doux des passe-temps; elle jura
+d'apprendre à déchiffrer les hiéroglyphes.</p>
+
+<p>Ce fut dans une visite au tombeau de Ti, à la
+clarté rougeâtre des torches, que l'événement se
+décida. Ils examinaient dans une sorte d'extase tous
+les tableaux gravés sur la paroi de chacune des
+chambres funéraires. Il en est un qui représente
+un chasseur assis dans une barque, au milieu d'un
+marais où nagent des hippopotames et des crocodiles.
+Comme ils se penchaient sur ces crocodiles,
+Mme Corneuil, absorbée dans sa contemplation, fit
+un faux mouvement, et sa joue frôla celle du jeune
+homme; il sentit un frémissement qu'il n'avait jamais
+éprouvé. Elle sortit la première du tombeau;
+en la rejoignant, il fut comme ébloui; il découvrit
+tout à coup qu'elle avait un port de reine, des
+yeux bruns mêlés de fauve, les plus admirables
+cheveux du monde, qu'elle était belle comme un
+songe et qu'il l'aimait comme un fou.</p>
+
+<p>Quelques semaines après, M. Corneuil avait
+rendu son âme à Dieu, en laissant toute sa fortune
+à sa femme, qui l'avait soigné, il faut le dire, avec
+une héroïque patience. La veille du jour où elle
+devait s'embarquer pour emmener à Périgueux un
+cercueil plombé, Horace lui demanda la faveur d'un
+instant d'entretien, et le soir, sur la terrasse du
+<i>New-Hotel</i>, sous le ciel étoilé d'Égypte, dans un
+air délicieux où flottaient les grandes ombres vagues
+des Pharaons, il lui fit l'aveu de sa passion et
+tenta de lui arracher la promesse qu'avant un an
+elle serait à lui pour la vie. Ce fut alors qu'il put
+connaître toute la délicatesse de ce coeur d'élite.
+Elle lui reprocha, les yeux baissés, l'excès de son
+amour, lui représenta que le mort n'était pas encore
+enterré, qu'il lui répugnait de marier les roses
+aux cyprès et les pensées amoureuses aux longs
+voiles de crêpe. Mais elle lui permit d'écrire et
+s'engagea elle-même à lui donner réponse dans six
+mois; en le quittant, elle avait aux lèvres un demi-sourire
+infiniment pudique, mais fort encourageant.
+Il avait remonté le Nil; il avait gagné la Haute-Égypte,
+heureux de passer ses mois d'attente dans
+la solitude d'une Thébaïde, où les journées ont
+plus de vingt-quatre heures; on n'en a jamais trop
+pour déchiffrer des hiéroglyphes en pensant à
+Mme Corneuil. Les crocodiles devaient jouer un
+grand rôle dans cette histoire. Horace était à Kéri
+ou Crocodilopolis quand il reçut un billet parfumé
+et vraiment exquis, destiné à lui apprendre que la
+femme adorée passait l'été avec sa mère sur les
+bords du lac Léman, dans une pension située à
+quelques pas de Lausanne, et que, si le comte de
+Penneville s'y présentait, il n'aurait pas besoin de
+frapper deux fois à la porte pour qu'elle s'ouvrit. Il
+était parti comme une flèche, il était accouru d'une
+seule traite à Lausanne. Il avait écrit de là à Mme de
+Penneville une lettre de douze pages, où il lui racontait
+son heureuse aventure avec des effusions de
+tendresse et de joie bien propres à la désespérer.</p>
+
+<p>L'oncle et la nièce employèrent toute leur soirée
+à causer, à délibérer, à discuter. Comme il arrive
+d'ordinaire en pareil cas, on répétait jusqu'à vingt
+fois les mêmes choses; cela n'avance à rien, mais
+cela soulage. M. de Miraval, qui prenait rarement
+les choses au tragique, s'appliquait à consoler la
+comtesse; elle était inconsolable.</p>
+
+<p>«En bonne foi, disait-elle, pouvez-vous espérer
+que j'envisage de sang-froid la perspective d'avoir
+pour bru une créature sortie on ne sait d'où, la fille
+d'un homme taré, une demoiselle de rien, qui a
+épousé un homme de peu et qui s'en est séparée
+pour aller courir la bague à Paris, une femme dont
+le nom a traîné dans la <i>Gazette des tribunaux</i>, une
+femme qui décrit des brouillards, qui compose des
+sonnets et qui, j'en suis certaine, a eu dix aventures
+au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si le compte y est, répondait le
+marquis, mais il est certain qu'on a dit longtemps
+avant nous que les êtres les plus dangereux de cet
+univers sont les serpents à sonnettes et les femmes
+à sonnets. Il y a dix à parier contre un que celle-ci
+est une intrigante et que voilà une affaire bien désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Horace, désolant Horace, s'écriait la comtesse,
+quel chagrin tu me causes! Ce cher garçon
+a le coeur le plus noble, le plus généreux; par
+malheur, il n'a jamais eu le sens commun; mais
+pouvais-je m'attendre?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, il fallait s'y attendre, interrompait
+le marquis. On ne saurait trop se défier des sagesses
+précoces; elles finissent souvent par des
+catastrophes. Je t'ai dit cent fois, ma chère Mathilde,
+que ton fils m'inquiétait, qu'il nous ménageait
+quelque fâcheuse surprise. Nous naissons
+tous avec un certain fonds de folie à dépenser;
+heureux qui le dépense en détail dans sa jeunesse!
+Horace a tout gardé jusqu'à vingt-huit ans, capital
+et intérêts, et voilà, le beau fruit de ses économies.
+Les petites folies multipliées sauvent des grandes;
+quand on n'en fait qu'une, elle est presque toujours
+énorme et le plus souvent irréparable. J'ai
+su me servir de ma jeunesse, moi qui te parle;
+j'aurais cru manquer à mes devoirs les plus sacrés
+si je l'avais laissée en friche. A vingt-deux ans, les
+femmes n'avaient plus grand'chose à m'apprendre;
+je savais par coeur ce bel animal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, permettez! s'écria la comtesse
+un peu scandalisée.</p>
+
+<p>&mdash;Mille excuses. Je voulais seulement te faire entendre
+que, grâce à des expériences répétées, j'avais
+terminé mon apprentissage avant l'âge où l'on se
+marie, et que, si j'avais rencontré une Mme Corneuil,
+je me serais donné beaucoup de peine pour lui
+plaire; mais du diable si j'aurais songé à l'épouser!»</p>
+
+<p>Mme de Penneville présenta au marquis une
+tasse de thé, qu'elle avait sucrée de sa blanche
+main, et elle lui dit d'une voix caressante:</p>
+
+<p>«Mon cher oncle, vous seul pouvez nous
+sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Et le moyen? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Horace a pour vous tant de respect, tant de
+déférence! Vous avez toujours exercé une grande
+autorité sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous ne vivons plus sous le régime autoritaire.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien, vous lui avez toujours permis de
+se considérer comme votre héritier; cela vous
+crée des droits, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! les garçons qui comme ton fils
+voyagent dans les espaces renoncent facilement à
+un héritage. Qu'est-ce que cent mille livres de
+rente au prix d'un joli scarabée, emblème de l'immortalité?</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, mon cher oncle, je suis persuadée
+que, si vous consentiez à partir pour Lausanne...»</p>
+
+<p>Le marquis fit un bond:</p>
+
+<p>«Seigneur Dieu! dit-il, Lausanne est bien loin.»</p>
+
+<p>Et il poussa un soupir en pensant à la terrasse
+de son cercle.</p>
+
+<p>«Résignez-vous à cette corvée, et je vous en
+serai à jamais reconnaissante. Vous ferez entendre
+raison à ce cher enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Mathilde, je relis quelquefois mes
+poètes latins. J'en connais un qui a dit que le propre
+de l'amour est de déraisonner, et que prêcher
+la raison à un amoureux, autant vaut lui demander
+d'extravaguer avec sagesse, <i>ut cum ratione insaniat</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Horace a du coeur. Vous lui représenterez
+que ce mariage me réduirait au désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'en doute, ma chère, puisqu'il n'a pas osé
+venir t'embrasser en arrivant d'Égypte, et sois sûre
+qu'il ne viendra pas avant que tu lui aies donné
+ton consentement. On a beau aimer et respecter
+sa mère, quand un homme est vraiment allumé...
+Et il l'est bien, juste ciel! Sa lettre en fait foi;
+c'est une prose qui sent la fièvre et qui brûle le
+papier.»</p>
+
+<p>Mme de Penneville s'approcha du marquis, caressa
+doucement ses cheveux blancs, et lui passant
+ses bras autour du cou:</p>
+
+<p>«Vous êtes si habile! vous avez l'esprit si délié!
+On assure que vous avez rempli autrefois des missions
+infiniment délicates, dont vous vous êtes acquitté
+à votre gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Câline, négocier avec un gouvernement est
+chose plus aisée que de traiter avec un amoureux
+conduit par une intrigante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me ferez jamais croire que rien vous
+soit impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as juré de me piquer au jeu, lui dit-il. Et
+bien! soit, l'entreprise mérite d'être tentée. Mais,
+à propos, as-tu déjà répondu à la formidable épître
+que tu viens de me lire?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien voulu faire sans m'être concertée
+avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, rien n'est compromis, l'affaire
+est entière. Allons, je te dirai demain si je me décide
+à partir pour Lausanne.»</p>
+
+<p>La comtesse remercia chaudement M. de Miraval.
+Elle le remercia plus chaudement encore le
+lendemain, quand il lui annonça qu'il avait pris
+son parti et qu'il la priait de le faire conduire à la
+gare. Elle l'accompagna pour s'assurer qu'il ne se
+ravisait pas, et elle lui dit en chemin:</p>
+
+<p>«Voilà un voyage que toutes les mères de
+famille glorifieront; mais, s'il vous plaît, quand
+vous serez là-bas, donnez-moi souvent de vos nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je t'en donnerai, répondit-il, mais à une
+condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu ne croiras pas un mot de ce que
+je t'écrirai.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;J'exige aussi, continua-t-il, que tu me répondes
+comme si tu me croyais et que tu envoies
+mes lettres à Horace, en lui recommandant le
+secret.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends de moins en moins.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc qu'une femme qui ne comprend
+pas? Les lettres ostensibles, c'est le fond de
+la diplomatie. Après tout, il n'est pas nécessaire
+que tu me comprennes; l'essentiel est que tu te
+conformes scrupuleusement à mes instructions.
+Adieu, ma chère! je m'en vais où m'envoient le
+ciel et tes chatteries. Si je ne réussis pas, cela
+prouvera que nos amis les républicains ont eu
+raison de me mettre à la retraite.»</p>
+
+<p>Cela dit, il embrassa sa nièce et monta en
+wagon. Vingt-quatre heures plus tard, il arrivait à
+Lausanne, où son premier soin fut, après avoir
+retenu une chambre à l'hôtel Gibbon, de se procurer
+tout un attirail de pêche. Là-dessus, fatigué du
+voyage, il dormit six heures durant. Dès qu'il se
+fut réveillé, il dîna, et, dès qu'il eut dîné, il se fit
+conduire en voiture à la pension Vallaud, située
+à vingt minutes de Lausanne, sur le penchant de
+l'un des plus beaux coteaux du monde. Cette charmante
+villa, convertie depuis peu en hôtellerie, se
+composait d'une maison commune, où le comte
+de Penneville occupait un appartement, et d'un
+joli chalet isolé qu'habitaient Mme Corneuil et
+sa mère. Le chalet et la maison commune étaient
+séparés ou, si l'on aime mieux, réunis par un grand
+parc bien ombragé, qu'Horace traversait plusieurs
+fois par jour en se disant: «Quand donc vivrons-nous
+sous le même toit?» Mais il faut savoir attendre
+son bonheur.</p>
+
+<p>En ce moment, Horace, la plume à la main, travaillait
+à sa grande <i>Histoire des Hycsos</i> ou <i>des Pasteurs</i>
+ou <i>des Impurs</i>, c'est-à-dire de ces terribles
+nomades chananéens qui, deux mille ans avant l'ère
+chrétienne, dérangés dans leurs campements par
+les invasions élamites des rois Chodornakhounta
+et Chodormabog, envahirent à leur tour la vallée
+du Nil, la mirent à feu et à sang et occupèrent
+pendant plus de cinq siècles le centre et le nord
+de l'Égypte. Fort de son érudition, riche de documents
+nouveaux péniblement recueillis par lui, il
+avait entrepris de démontrer par des témoignages
+irréfragables que le Pharaon sous lequel Joseph
+devint ministre était bien Apophis ou Apépi, roi des
+Hycsos, et il se flattait de le prouver si bien que
+désormais il serait impossible aux esprits les plus
+prévenus de soutenir le contraire. Quelques mois
+auparavant, il avait envoyé, du Caire à Paris, les
+premiers chapitres de son histoire, dont lecture
+fut faite à l'Institut; sa thèse avait scandalisé quelques
+égyptologues; d'autres y trouvaient du bon,
+et l'un d'eux lui avait écrit à ce propos: «Voilà un
+début qui promet. <i>Macte animo, generose puer</i>.»</p>
+
+<p>Vêtu d'une sorte de burnous en laine blanche,
+le cou libre, les cheveux en désordre, il était accoudé
+sur une table ronde, en face d'une écritoire
+dont le couvercle était surmonté d'un sphinx, et
+sa figure exprimait le contentement du coeur uni
+à la parfaite sérénité de la conscience. Au milieu
+de la table s'épanouissait une belle rose pourpre,
+presque noire, qu'il avait mise tremper dans un
+verre et dans laquelle une statuette en faïence
+bleue, qui représentait une déesse égyptienne au
+visage de chatte, plongeait indiscrètement, sans se
+dérider, son museau rébarbatif. Horace contemplait
+par instants ce museau, qui lui était cher, et
+cette rose, que Mme Corneuil avait cueillie pour
+lui il n'y avait pas une heure; par instants aussi,
+tournant ses yeux vers sa fenêtre toute grande ouverte,
+il s'apercevait que la lune, alors dans son
+plein, projetait dans les eaux frissonnantes du lac
+une longue traînée de paillettes d'or. Mais, par une
+grâce d'état, il ne laissait pas d'être tout entier à
+son travail, il n'avait aucune distraction, il appartenait
+aux Hycsos. La lune, la rose, Mme Corneuil,
+la déesse à la tête de chatte, le sphinx qui surmontait
+l'écritoire, les <i>Impurs</i> et le roi Apépi, tout cela
+se mariait, se confondait intimement dans sa pensée.
+Les bienheureux du paradis voient tout en
+Dieu et peuvent penser à tout sans se distraire un
+seul moment de leur idée, qui est éternelle. Le
+comte Horace était tout à la fois à Lausanne, dans
+le voisinage d'une femme dont l'image ne le quittait
+pas, et en Égypte, deux mille ans avant Jésus-Christ,
+et son bonheur était parfait comme son
+application.</p>
+
+<p>Il venait d'écrire cette phrase: «Considérez les
+sculptures de l'époque des Pasteurs, examinez
+avec soin et sans parti pris ces figures anguleuses,
+aux pommettes très saillantes, et, si vous êtes de
+bonne foi, vous conviendrez que la race des Hycsos
+n'était pas purement sémitique, mais qu'elle était
+fortement mélangée d'éléments touraniens.»</p>
+
+<p>Satisfait de sa conclusion, il interrompit une
+seconde son travail, posa la plume, et, attirant à
+lui la rose pourpre, il la pressa sur ses lèvres; mais
+il entendit frapper à sa porte. Il remit précipitamment
+la rose dans son verre, et d'un ton d'humeur
+il cria: Entrez! La porte s'ouvrit. M. de Miraval
+entra. La figure d'Horace se rembrunit; cette apparition
+inattendue le consterna: il se sentit comme
+subitement expulsé de son paradis. Hélas! la vie
+la plus heureuse n'est qu'un paradis intermittent.</p>
+
+<p>Le marquis, immobile sur le seuil, salua gravement
+son neveu, en lui disant:</p>
+
+<p>«Eh quoi! je te dérange? Tu n'as jamais su dissimuler
+tes impressions.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, répondit-il, comment pouvez-vous
+croire?... Je vous avoue que je ne m'attendais
+pas... Mais, je vous prie, par quel hasard?...</p>
+
+<p>&mdash;Je fais un voyage en Suisse. Pouvais-je passer
+à Lausanne sans venir te voir?</p>
+
+<p>&mdash;Convenez, mon oncle, que vous ne passez
+pas, reprit Horace; convenez que vous êtes beaucoup
+plus qu'un passant, que vous arrivez ici tout
+exprès.</p>
+
+<p>&mdash;Tout exprès, tu l'as dit, mon garçon, repartit
+M. de Miraval.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc à un ambassadeur que j'ai l'honneur
+d'avoir affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à un ambassadeur, très ferré sur l'étiquette
+et qui demande qu'on le reçoive avec tous
+les égards qui lui sont dus et selon toutes les règles
+du droit des gens.»</p>
+
+<p>Horace s'était remis de son trouble; il s'arma de
+philosophie, fit bonne mine à mauvais jeu. Avançant
+un siège au marquis:</p>
+
+<p>«Asseyez-vous là, monsieur l'ambassadeur, lui
+dit-il, dans le meilleur de mes fauteuils. Mais, au
+préalable, embrassons-nous, mon cher oncle. Si je
+ne me trompe, il y a deux ans bien comptés que
+nous n'avons eu le plaisir de nous voir. Que pourrais-je
+vous offrir, pour vous être agréable? Je
+crois me souvenir que vous avez quelque goût pour
+le champagne frappé, que c'est votre boisson favorite.
+Oh! n'allez pas vous imaginer que nous
+soyons ici dans un pays de sauvages; on y trouve
+tout ce qu'on veut; vous serez satisfait à l'instant.»</p>
+
+<p>Il tira à ces mots un cordon de sonnette: un domestique
+parut; il lui donna ses ordres, qui furent
+promptement exécutés, quoiqu'on accuse les Vaudois
+d'être un peu lents.</p>
+
+<p>Cependant M. de Miraval contemplait son neveu
+avec une satisfaction mêlée d'un sourd dépit. Il lui
+sembla que ce beau garçon bien découplé avait encore
+embelli. Sa barbe courte était du plus beau
+noir; ses traits, jadis un peu mous, avaient pris
+de la fermeté, de l'accent; ses yeux, d'un gris
+bleuâtre, s'étaient allongés; son teint s'était hâlé,
+basané, et cette couleur brune lui allait à merveille.
+Son sourire, plein de douceur et de mystère,
+était charmant; on eût dit ce sourire indéfinissable
+que les sculpteurs égyptiens, dont la Grèce
+a eu de la peine à surpasser le génie, imprimaient
+souvent aux lèvres de leurs statues. Tel sphinx du
+musée du Louvre aurait reconnu Horace à son air
+de famille et l'eût avoué pour son parent. Il est
+tout naturel que l'on prenne le teint des pays que
+l'on habite et quelquefois aussi le visage des
+choses qu'on aime.</p>
+
+<p>«Maître sot! pensait le marquis tout fâché, tu
+as la plus fière tournure, la plus belle tête du
+monde, et voilà tout ce que tu en sais faire. Ah! si
+à ton âge j'avais eu les yeux, le sourire que voici,
+quel parti j'en aurais tiré! Non, aucune femme
+n'aurait pu me résister... Mais toi, que répondras-tu
+à la Providence quand elle te demandera compte
+de tous les dons qu'elle t'a faits? Tu lui diras: Je
+m'en suis servi pour épouser Mme Corneuil... Eh!
+maître sot, te dira-t-elle, tu as sottement commencé
+par où les autres finissent!»</p>
+
+<p>Horace était à mille lieues de deviner les secrètes
+réflexions de M. de Miraval. Après l'émotion désagréable
+du premier moment, il était rentré dans
+son naturel, et son naturel était d'avoir du plaisir à
+revoir son oncle, car il l'aimait beaucoup. A vrai
+dire, l'ambassadeur lui plaisait peu, et il était résolu
+à ne point le ménager; mais, quand on est sûr
+de sa volonté, on ne craint pas les objections, et il
+savait d'avance qu'il aurait réponse à tout. Aussi
+attendait-il l'ennemi de pied ferme, et, comme l'ennemi
+buvait du champagne et ne se pressait pas de
+commencer l'attaque, il marcha au-devant de lui.</p>
+
+<p>«Et d'abord, mon cher oncle, lui dit-il, donnez-moi
+bien vite des nouvelles de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais t'en donner de bonnes, répondit
+le marquis. Mais tu sais que sa santé nous inquiète,
+et tu conviendras que la lettre qu'elle a reçue de
+toi...</p>
+
+<p>&mdash;Ma lettre l'a chagrinée!</p>
+
+<p>&mdash;Là, tu le demandes?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime tendrement ma mère, répliqua Horace
+d'un ton vif; mais je l'ai toujours connue la plus
+raisonnable des femmes. Apparemment, je m'y serai
+mal pris, je lui récrirai dès demain, je me fais
+fort de la réconcilier avec mon bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu m'en crois, tu n'écriras plus; on ne guérit
+pas le mal par le mal. Assurément, ta mère désire
+ton bonheur; mais le projet extravagant dont
+tu lui as fait confidence... Extravagant te blesse? Je
+retire extravagant... Je voulais dire que le projet
+un peu bizarre... Allons, je retire aussi bizarre.
+C'est ainsi qu'on en use à la Chambre, et il ne faut
+pas être plus fier qu'un député. Bref, ce projet, qui
+n'est ni extravagant ni bizarre, inspire à ta mère
+les plus vives inquiétudes, et tu ne triompheras pas
+de ses objections.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a chargé de me les faire connaître?</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je te présenter mes lettres de créance?</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, mon oncle. Parlez, dites-moi à
+coeur ouvert tout ce qu'il vous plaira, ou plutôt, si
+vous êtes bien inspiré, ne dites rien, car, je vous
+en avertis, vous dépenserez votre éloquence en
+pure perte, et je sais que vous n'avez jamais aimé
+à perdre vos paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra pourtant que tu te résignes à m'entendre.
+Tu ne prétends pas, je pense, que j'aie fait
+pour rien cent grandes lieues tout courant. Mon
+discours est prêt, tu le subiras.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au matin, s'il le faut, repartit Horace.
+Ma nuit vous appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Merci... Et maintenant, commençons par le
+commencement. Ce qui vient de se passer ne m'a
+pas seulement affligé, mais cruellement humilié.
+Je me flattais de connaître les hommes, et j'étais
+fier de ma science. Or je dois avouer, à ma confusion,
+que je me suis absolument mépris sur ton
+compte. Comment! c'est toi, mon fils, toi que je
+croyais le garçon le plus sensé, le plus réfléchi, le
+plus tranquille de la terre, c'est toi qui tout à coup
+t'avises de jeter l'épouvante dans le sein de ta famille
+par une décision!...</p>
+
+<p>&mdash;Extravagante et bizarre, interrompit Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je t'ai dit que j'avais retiré ces deux
+mots! Mais, oui ou non, ce projet de mariage ne
+ressemble-t-il pas à un coup de tête?</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je vous répondre article par article?
+s'écria-t-il, ou préférez-vous me réciter d'abord
+votre discours tout entier d'une seule haleine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce serait trop fatigant. Réponds tout de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher oncle, sachez que vous ne
+vous êtes jamais mépris sur mon compte, et que
+ce prétendu coup de tête est précisément l'acte le
+plus sensé, le plus réfléchi que m'ait jamais inspiré
+mon bon génie, un acte où j'ai mis à la fois tout
+mon coeur et toute ma raison.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc! tu me défendras de m'étonner
+que l'héritier d'un beau nom et d'une belle fortune,
+qu'un comte de Penneville, qui pouvait choisir
+dans son monde parmi cinquante jeunes filles
+vraiment dignes de lui, refuse tous les partis que
+sa mère lui proposait et qu'il se ravise subitement
+pour épouser... qui? une madame... je t'en prie,
+Horace, comment s'appelle-t-elle? Je ne peux jamais
+retenir ce diable de nom.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'appelle Mme Corneuil, pour vous servir,
+répliqua Horace d'un ton pincé. Je suis désolé
+que son nom vous déplaise, mais ne vous donnez
+pas la peine de l'incruster dans votre mémoire.
+Dans deux mois d'ici, vous l'appellerez tout simplement
+la comtesse Hortense de Penneville.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! comme tu y vas! Ce n'est pas encore
+fait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons échangé nos paroles, mon oncle.
+Tenez la chose pour faite, car je vous défie bien
+de la défaire.»</p>
+
+<p>M. de Miraval remplit et vida de nouveau son
+verre; puis il reprit:</p>
+
+<p>«Ne t'échauffe pas, ne t'emporte pas. Je ne voudrais
+pour rien au monde te désobliger; mais je
+suis si étonné, si surpris... Dis-moi, qu'est-ce donc
+que cette statuette en faïence bleue coiffée d'un
+grand nimbe, à la taille fine, au museau de chatte,
+qui tient dans sa main droite je ne sais quelle façon
+de guitare?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une guitare, mon oncle, c'est un
+sistre, symbole de l'harmonie du monde. Eh quoi!
+vous ne reconnaissez pas dans cette statuette la
+déesse Sekhet, la Bubastis des auteurs grecs,
+qu'on avait surnommée la grande amante de Ptah,
+divinité tour à tour bienfaisante et vengeresse, qui,
+selon toute apparence, représentait la radiation
+solaire dans sa double fonction?</p>
+
+<p>&mdash;Mille excuses, je crois me la remettre. Et
+cette rose qu'elle semble flairer d'un air malveillant...
+Ah! cette rose, je n'ai plus besoin de demander
+d'où elle vient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui! elle m'a été donnée par cette femme
+dont il est impossible de se rappeler le nom.</p>
+
+<p>&mdash;Mais permets, je le sais très bien, ce nom...
+Mme Corneuil... N'est-ce pas Corneuil? Eh bien!
+mon doux ami, ne te semble-t-il pas que la déesse
+Sekhet ou Bubastis, qui représente la radiation solaire,
+attache des yeux courroucés, flamboyants
+d'indignation sur la rose pourpre, et qu'elle maudit
+la rivale que tu as eu l'insolence de lui préférer?
+Prends-y garde, les roses se fanent; les roses
+et celles qui les donnent ne vivent qu'un jour; les
+déesses sont immortelles et leurs rancunes aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon oncle, répliqua Horace
+en souriant. La déesse Sekhet regarde cette fleur
+d'un oeil fort doux. Si vous l'interrogiez, elle vous
+dirait: Les cinquante héritières que vous avez proposées
+au comte de Penneville sont toutes ou la
+plupart de sottes créatures, à l'esprit court et futile,
+uniquement occupées de chiffons et de misères;
+aussi je l'approuve fort d'avoir dédaigné ces
+poupées et de vouloir épouser une femme comme
+il y en a peu, une femme dont l'intelligence est
+aussi distinguée que son coeur est aimant, une
+femme qui adore l'Égypte et à laquelle il tarde d'y
+retourner, une femme qui ne sera pas seulement
+pour votre neveu la plus douce des sociétés, mais
+qui s'intéressera passionnément à ses travaux, qui
+l'aidera de ses conseils, qui sera la confidente de
+toutes ses pensées...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui méritera d'être un jour de l'Institut
+comme lui, interrompit M. de Miraval. Ce sera
+charmant de vous y voir entrer bras dessus bras
+dessous. Horace, je renonce à te réciter la fin de
+mon discours. Permets-moi seulement de t'adresser
+une ou deux questions. Voyons, où cet inconcevable
+accident s'est-il produit? Où donc ce fier
+Hippolyte?... Oh! mais, je le sais; ta mère m'a
+raconté que c'était à Memphis, au fond d'une cave.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère n'a pas été discrète, répondit Horace;
+mais soit! c'était au fond d'une cave. Nous
+appelons cela un hypogée.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour l'hypogée. Mes idées se débrouillent;
+je me rappelle à présent que c'était dans le tombeau
+du roi Ti.</p>
+
+<p>&mdash;Ti n'était pas un roi, mon oncle, répliqua-t-il
+sur un ton d'indulgente mansuétude. Ti était un
+des grands feudataires, un des barons de quelque
+souverain de la quatrième dynastie, laquelle régna
+deux cent quatre vingt-quatre ans, ou peut-être
+de la cinquième, qui, vraisemblablement, fut aussi
+memphite.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me préserve de soutenir le contraire!
+Vous voilà donc dans ce tombeau. Illuminée par
+l'amour, Mme Corneuil déchiffra couramment une
+inscription hiéroglyphique, et, touché de ce beau
+miracle, tu tombas à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Ces miracles ne se font pas, mon oncle.
+Mme Corneuil ne lit pas encore les hiéroglyphes,
+mais un jour elle les lira.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour cela que tu l'aimes, malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime, s'écria Horace avec feu, parce
+qu'elle est admirablement belle, parce qu'elle est
+charmante, parce qu'elle est adorable, parce qu'elle
+a toutes les grâces, et qu'auprès d'elle toute femme
+me paraît laide. Oui, je l'aime, je lui ai donné pour
+jamais mon coeur et ma vie; tant pis pour qui ne
+me comprend pas.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! voilà parler, repartit M. de Miraval, et
+voilà de l'amour. Mais, mon cher enfant, je ne te
+reproche pas d'aimer cette femme; libre à toi. Ce
+qui me fâche, c'est que tu veux l'épouser. Eh!
+grand Dieu! où en serions-nous si l'on était tenu
+d'épouser toutes les femmes qu'on aime?... Voyons,
+entre quatre yeux, est-ce donc une vertu si farouche?»</p>
+
+<p>Horace fronça le sourcil et répondit sèchement:</p>
+
+<p>«Assez, mon oncle! Ah! je vous prie, pas un
+mot de plus.</p>
+
+<p>&mdash;A vrai dire, je ne sais rien, poursuivit le marquis;
+je n'y étais pas. Mais ta mère, paraît-il, a
+pria des informations, et les mauvaises langues
+prétendent...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, vous dis-je, répéta Horace en haussant
+la voix. Si tout autre que vous me parlait sur
+ce ton d'une femme pour qui mon estime égale
+ma tendresse, d'une femme qui est digne de tous
+les respects, il aurait ma vie ou j'aurais la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends bien que je n'ai aucune envie
+de me battre avec toi, ô mon unique héritier!
+Dame! que deviendrait l'héritage? Puisque tu me
+le dis, je demeure convaincu que Mme Corneuil
+est une personne absolument irréprochable; mais
+où diable ta mère a-t-elle pris ses renseignements?
+Elle assure que c'est tout simplement une ambitieuse,
+voire une intrigante, et que son rêve... Là,
+es-tu bien sûr que cette femme ne soit pas de la
+race des habiles? Es-tu bien sûr qu'elle s'intéresse
+sincèrement, passionnément aux exploits des Pharaons
+et au dieu Anubis, conducteur des âmes?
+Es-tu bien sûr que les petits moyens ne produisent
+pas quelquefois de grands effets et qu'elle n'ait
+pas joué là-bas, dans le caveau de Ti, qui n'était
+pas roi, mais baron, une petite comédie dont un
+égyptologue de ma connaissance a été la dupe?
+J'imagine, quant à moi, que le beau garçon que
+voici, eût-il le nez de travers, les yeux ternes et le
+regard louche, Mme Corneuil l'aimerait encore,
+par l'excellente raison que Mme Corneuil a mis
+dans son bonnet de s'appeler un jour comtesse de
+Penneville.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous me faites pitié, mon oncle, et
+je suis bien bon de vous répondre. Prêter de misérables
+calculs d'intérêt et de vanité à une pareille
+femme, à l'âme la plus fière, la plus noble, la plus
+pure! Tenez, vous devriez rougir de vous abuser
+à ce point. Elle m'a raconté toute sa vie, jour par
+jour, heure par heure. Dieu sait qu'elle n'a rien à
+cacher! Pauvre sainte créature, mariée toute jeune
+et malgré elle, par la tyrannie de son père, à un
+homme qui n'était pas digne de toucher du doigt
+le bas de sa robe! Et pourtant elle lui a tout pardonné.
+Si vous saviez avec quelle tendre sollicitude
+elle l'a soigné dans ses derniers moments!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, mon bel ami, qu'elle a été
+récompensée de ses peines, puisqu'il lui a laissé
+sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui donc l'aurait-il laissée? N'avait-il pas
+beaucoup à réparer? Non, jamais femme n'a tant
+souffert et ne fut plus digne d'être heureuse. Une
+seule chose l'aidait à supporter le dur fardeau de
+ses chagrins. Elle était intimement persuadée
+qu'un jour elle rencontrerait un homme capable
+de la comprendre et dont l'âme serait à la mesure
+de la sienne.&mdash;Oui, me disait-elle l'autre soir, je
+croyais en lui, j'étais sûre qu'il existait, et la première
+fois que je vous ai vu, il m'a semblé que je
+vous reconnaissais et je me suis dit: Ne serait-ce
+pas lui?... Mon oncle, lui et moi, nous sommes le
+même homme, et ce sera la gloire de ma vie. Elle
+m'aime, vous dis-je, elle m'aime, vous n'y changerez
+rien, et brisons là, s'il vous plaît.»</p>
+
+<p>Le marquis passa deux fois ses mains dans ses
+cheveux blancs et s'écria:</p>
+
+<p>«Je te déclare, Horace, que tu es le plus candide
+des ingénus et le plus naïf des amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous affirme, mon oncle, que vous êtes le
+plus obstiné et le plus incurable des sceptiques.</p>
+
+<p>&mdash;Horace, j'atteste le sphinx que voici et le museau
+de la déesse Sekhet que la poésie est la maladie
+des gens qui n'ont pas vécu.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, mon oncle, je prends à témoin la
+lune que voilà et cette rose pourpre, qui vous regarde
+en se moquant de vous, que le scepticisme
+est le châtiment de ceux qui ont peut-être abusé
+de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je te jure par ce qu'il y a de plus
+sacré, par le grand Sésostris lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, comme vous tombez mal! Je
+sais bien qu'on ne peut pas vous en vouloir, vous
+n'avez guère étudié l'histoire d'Égypte, ce n'est pas
+votre affaire; mais apprenez que, s'il y a jamais eu
+dans ce monde une réputation surfaite et même
+usurpée, ce fut celle de l'homme que vous appelez
+le grand Sésostris et qui au demeurant s'appelait
+Ramsès II. Jurez, si vous le voulez, par le roi
+Chéops, vainqueur des Bédouins; jurez par Menès,
+qui bâtit Memphis; jurez par Aménophis III, dit
+Memnon, ou, si vous l'aimez mieux, par Snéfrou,
+avant-dernier roi de la troisième dynastie, qui soumit
+les tribus nomades de l'Arabie Pétrée; mais
+apprenez que votre grand Sésostris était en somme
+un homme fort médiocre, d'un mérite très mince,
+qui a poussé la vanité jusqu'à faire effacer sur les
+monuments le nom des souverains ses prédécesseurs,
+pour y substituer la sien, ce qui a fait prendre
+le change aux esprits légers, à Diodore de
+Sicile tout particulièrement, et introduit dans l'histoire
+les plus déplorables erreurs. Votre Sésostris,
+bon Dieu! il n'a jamais vécu que sur un exploit de
+ses jeunes années. Soit adresse, soit bonheur, il
+était parvenu à sortir d'une embuscade vie et bagues
+sauves. Voilà la belle prouesse qu'il a fait
+retracer cent et cent fois sur les parois de tous les
+édifices construits sous son règne; ce fut là son
+éternel Valmy, son sempiternel Jemmapes. Je vous
+le demande, quelles conquêtes a-t-il faites? Il opéra
+des razzias de nègres, parce qu'il avait besoin de
+maçons; il fit la chasse à l'homme dans le Soudan,
+et son seul titre de gloire est d'avoir eu cent
+soixante-dix enfants, dont soixante-neuf fils.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! c'est bien quelque chose que cela...
+Mais enfin, qu'en veux-tu conclure?</p>
+
+<p>&mdash;J'en conclus, répondit Horace, à qui l'incident
+avait fait perdre de vue le principal, j'en conclus
+que Sésostris... Non, reprit-il, j'en conclus que
+j'adore Mme Corneuil et qu'avant trois mois elle
+sera ma femme.»</p>
+
+<p>Le marquis se leva brusquement, en s'écriant:</p>
+
+<p>«Horace, mon héritier et mon petit-neveu, viens
+dans mes bras!»</p>
+
+<p>Et comme Horace, immobile, le regardait d'un
+air interdit:</p>
+
+<p>«Faut-il te le répéter? Viens dans mes bras,
+continua-t-il, je suis content de toi. Vrai, ta
+passion me rajeunit. J'aime la jeunesse, l'amour
+et la candeur. Je croyais que tu n'avais pour
+cette femme qu'une fantaisie, un caprice de tête,
+je vois que ton coeur est pris, et on ne peut mieux
+faire que d'écouter la voix de son coeur. Pardonne-moi
+mes sottes questions et mes objections
+impertinentes. Ce que j'en ai dit, c'était pour
+l'acquit de ma conscience. Ta mère m'avait fait ma
+leçon, je l'ai répétée comme un perroquet. Il ne faut
+pas leur en vouloir à ces pauvres mères; leurs
+scrupules sont toujours respectables. La tienne...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous touchez là à l'endroit sensible et
+douloureux, interrompit le jeune homme. Mais
+je saurai bien la ramener, je lui écrirai dès demain.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un coup, n'écris pas; ta prose n'a pas
+le don de lui plaire. Mais elle a beaucoup de confiance
+en moi. Ma parole aura du poids. Mon fils,
+me voilà tout prêt à passer à l'ennemi; si l'aimable
+femme qui demeure ici près est vraiment ce que
+tu dis, je serai ton avocat auprès de ta mère, et
+nous lui ferons entendre raison. Veux-tu me présenter
+à Mme Corneuil! Je lui tâterai le pouls, et je
+te promets...</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bien sincère, mon oncle? lui demanda
+Horace, en le regardant d'un air de défiance
+et de défi. Puis-je compter sur votre parfaite
+loyauté? Vous ne chercherez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Foi d'oncle et de gentilhomme! interrompit à
+son tour le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, embrassons-nous, et cette fois sera
+la bonne,» répondit Horace, en prenant la main
+qu'il lui tendait.</p>
+
+<p>L'oncle et le neveu restèrent quelque temps encore
+à causer comme de bons amis. Il était près de
+minuit, quand M. de Miraval se souvint que sa
+voiture l'attendait sur le chemin pour le ramener à
+son hôtel. Il se leva et dit à Horace:</p>
+
+<p>«Il est donc convenu que tu me présenteras
+demain?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle, à deux heures précises.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton heure, l'heure où tu la vois?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une de mes heures. Je ne travaille jamais
+entre le déjeuner et le dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Et tout cela est réglé comme du papier de musique.
+Tu as raison, il faut mettre de la méthode
+en toute chose, même dans l'amour, et tout faire
+avec poids, nombre et mesure. J'ai connu un philosophe
+qui disait que la mesure est la plus belle
+définition de Dieu... Mais, à propos, j'ai fait ma
+sieste cette après-midi, et je n'ai plus sommeil.
+Prête-moi un livre qui me tiendra compagnie dans
+mon lit. Tu possèdes sans doute les oeuvres de
+Mme Corneuil?</p>
+
+<p>&mdash;En doutez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me donne pas son roman, je l'ai déjà lu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un pur chef-d'oeuvre, dit Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Pour mon goût, il y a un peu trop de brouillard
+là-dedans. Mais le bruit court qu'elle a publié
+des sonnets.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de vrais bijoux, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et un <i>Traité sur l'apostolat de la femme</i>.</p>
+
+<p>&mdash;O l'admirable livre! s'écria-t-il encore.</p>
+
+<p>&mdash;Prête-moi le <i>Traité</i> et les sonnets. Je les lirai
+cette nuit, pour me préparer à l'entrevue de demain.»</p>
+
+<p>Horace se mit aussitôt en quête des deux volumes,
+qu'il eut beaucoup de peine à retrouver. A
+force de s'agiter, il les découvrit enfin sous un
+gros tas d'in-quarto qui les écrasaient de leur terrible
+poids. Il dit à son oncle en les lui présentant:</p>
+
+<p>«Soignez-les comme la prunelle de vos yeux.
+C'est elle qui ma les a donnés.</p>
+
+<p>&mdash;Sois sans inquiétude, je sens le prix de ce
+trésor,» lui répondit le marquis.</p>
+
+<p>Et du même coup il s'avisa que le <i>Traité</i> n'était
+coupé qu'à moitié et que le volume de sonnets ne
+l'était pas du tout, ce qui fit naître dans son esprit
+plusieurs réflexions qu'il garda soigneusement
+pour lui.</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Le monde est plein d'incidents mystérieux, et
+Hamlet avait raison de dire qu'il se passe dans le
+ciel et sur la terre beaucoup de choses que
+n'explique pas la philosophie d'Horatio.</p>
+
+<p>On a remarqué que dans les temps de grandes
+guerres où des peuples, venus de tous les coins
+d'un vaste empire, se trouvent subitement réunis
+en corps d'armée pour faire campagne ensemble,
+on voit se développer parmi eux des contagions
+étranges, des pestes meurtrières, et un grand spéculatif
+n'a pas craint d'en attribuer la cause au
+rapprochement forcé d'hommes très différents d'humeur,
+de langage, d'esprit, qui, n'étant point faits
+pour vivre en société, sont mis en contact par un
+méchant caprice de la destinée. On a remarqué
+aussi que, quand l'équipage du bâtiment qui
+chaque année apporte aux pauvres habitants des
+îles Shetland les denrées nécessaires à leur subsistance
+vient à débarquer sur leurs côtes, ils sont
+pris d'une toux convulsive, et qu'ils ne cessent pas
+de tousser avant que le navire ait remis à la voile.
+On raconte également qu'à l'approche d'un navire
+étranger les naturels des îles Féroë sont attaqués
+d'une fièvre catarrhale, dont ils ont beaucoup de
+peine à se débarrasser. On a constaté enfin qu'il
+suffit parfois de l'arrivée d'un missionnaire dans
+quelque île de la mer du Sud pour y enfanter des
+épidémies pernicieuses, qui déciment les malheureux
+sauvages.</p>
+
+<p>Ceci doit servir à expliquer pourquoi, dans la
+nuit du 13 août 1878, la belle Mme Corneuil eut
+un sommeil très agité, et pourquoi, en se réveillant
+le matin sous ses blancs rideaux de mousseline,
+elle se sentit comme brisée dans tout son
+corps. Ce n'était pas la peste, ce n'était pas le choléra,
+ce n'était pas une fièvre catarrhale, ni une
+toux convulsive, mais elle éprouvait une tension
+de tête, un malaise, une irritation nerveuse toute
+particulière, et elle eut le pressentiment qu'il y
+avait dans son voisinage un danger ou un ennemi
+tout fraîchement débarqué. Pourtant elle ne connaissait
+point le marquis de Miraval, elle n'en
+avait jamais entendu parler, elle ne savait pas qu'il
+était plus dangereux que tous les missionnaires
+qui ont pu aborder dans les îles de l'océan Pacifique.</p>
+
+<p>Quand sa mère, qui était toujours la première
+à entrer dans sa chambre pour lui prodiguer des
+soins qu'elle seule savait lui rendre agréables,
+s'approcha de son lit sur la pointe des pieds et lui
+souhaita le bonjour, Mme Corneuil, mal disposée,
+lui fit un accueil un peu sec, et Mme Véretz put
+s'apercevoir que son ange adoré s'était réveillé
+d'assez mauvaise humeur. A la vérité, cette tendre
+mère était accoutumée aux incartades; on la traitait
+de haut, comme une impératrice traite sa
+dame du palais. Elle y était faite et ne s'en affectait
+guère. Sa fille était sa reine, sa divinité, son
+tout; elle s'était consacrée tout entière à son bonheur,
+à sa gloire; elle lui rendait un culte, de véritables
+adorations. Elle appartenait à la race des
+mères servantes et martyres; mais sa servitude
+lui plaisait, son martyre lui paraissait délicieux, et
+cette petite femme maigre, au regard vif, aux
+allures serpentines, qui avait, comme Caton le
+Censeur, auquel du reste elle ne ressemblait guère,
+l'oeil vert et les cheveux rouges, faisait toujours
+bon visage aux duretés qu'elle essuyait. Elle avait
+de quoi se consoler; on avait beau la rudoyer, la
+gourmander, la renvoyer bien loin, on finissait
+toujours par l'écouter, attendu qu'on s'en était
+toujours bien trouvé. C'était par son conseil qu'au
+moment propice on s'était brouillé, puis réconcilié
+avec M. Corneuil; c'était grâce à ses précieuses
+directions qu'on avait pu tenir un salon à Paris et
+y devenir quelque chose. Mme Corneuil régnait,
+en définitive c'était Mme Véretz qui gouvernait, et,
+il faut le dire, elle n'avait jamais en vue que le
+bien de sa chère idole. Nous avons tous des pensées
+confuses, que nous avons peine à débrouiller,
+et des désirs cachés, que nous n'osons pas nous
+avouer. Mme Véretz avait le don de deviner sa
+fille, de lire dans tous les replis de son coeur; elle
+se chargeait de débrouiller ses pensées confuses
+et de lui révéler ses désirs inavouables en les prenant
+à son compte. C'était le secret de son influence,
+qui était considérable. Quand l'imagination de
+Mme Corneuil voyageait, cette mère incomparable
+partait la première en courrier; en arrivant à
+l'étape, la belle voyageuse y trouvait des chevaux
+de relais tout préparés et elle savait gré à
+Mme Véretz de lui ménager d'agréables surprises.
+Aussi se serait-elle gardée de s'embarquer dans
+aucune aventure sans son courrier, à qui elle avait
+l'obligation de n'être jamais restée en chemin.</p>
+
+<p>Après avoir renvoyé sa mère et passé une demi-heure
+avec sa femme de chambre, Mme Corneuil
+prit une tasse de thé, puis elle s'assit à son secrétaire.
+Elle employait ses matinées à écrire un livre
+qui devait faire suite au <i>Traité sur l'apostolat</i> et
+qui était intitulé: <i>Du rôle de la femme dans la
+société moderne</i>. A vrai dire, c'était tirer deux
+moutures du même sac. Son but était de démontrer
+que dans une société démocratique, vouée
+au culte brutal du nombre, le seul correctif à la
+grossièreté des moeurs, des pensées et des intérêts,
+est la souveraineté de la femme. «Les rois s'en
+vont, avait-elle écrit la veille dans un moment
+d'inspiration, laissons-les partir; mais ne souffrons
+pas qu'ils emportent avec eux la royauté, dont les
+bienfaits sont nécessaires aux républiques elles-mêmes.
+Sur le trône qu'ils laissent vide, faisons
+asseoir la femme; avec elle régneront la vertu, le
+génie, les aspirations sublimes, les délicatesses du
+coeur, les sentiments désintéressés, les nobles dévouements
+et les nobles mépris.» Peut-être ai-je
+gâté sa phrase, mais je crois en avoir rendu le
+sens. Je crois aussi que, dans le portrait qu'elle en
+faisait, la femme supérieure qu'elle proposait à
+l'adoration du genre humain, ressemblait étonnamment
+à Mme Corneuil et qu'elle ne pouvait
+se la représenter sans de superbes cheveux d'un
+blond chaud, enroulés autour de son front comme
+un diadème.</p>
+
+<p>Quand on a mal dormi, on n'est pas en train
+d'écrire. Ce jour-là, Mme Corneuil n'était pas en
+verve, la plume pesait à sa jolie main aux doigts
+effilés; les idées et l'expression lui manquaient.
+En vain elle entortillait autour de son index une
+boucle voltigeante de ses cheveux, en vain elle
+interrogeait du regard ses ongles roses, rien ne
+venait; elle se prenait à croire qu'entre elle et son
+papier il y avait quelque chose qui ressemblait
+à un malheur. Dieu sait pourtant qu'on s'appliquait
+en pareil cas à ménager ses nerfs, à ne lui causer
+aucune distraction; c'était une consigne. Pendant
+les heures où on la savait retirée dans son sanctuaire,
+le silence le plus profond régnait partout;
+Mme Véretz y mettait bon ordre. Tout le monde
+parlait bas, marchait à pas de loup, et quand Jacquot,
+qui faisait les courses et les commissions,
+traversait la cour pavée, il avait grand soin d'ôter
+ses sabots pour qu'on ne l'entendît pas. Cette
+précaution était le fruit d'une douloureuse expérience.
+Jacquot cultivait la trompette à ses moments
+perdus. Un matin qu'il s'était permis d'en
+sonner, Mme Véretz, survenant à l'improviste, lui
+avait appliqué un vigoureux soufflet en lui disant:
+«Tais-toi donc, petit imbécile; ne sais-tu pas
+qu'elle médite?» Jacquot s'était frotté la joue et se
+le tint pour dit; tout le monde en faisait autant.
+Aussi, de huit heures à midi, Jacquot disait tout
+bas à la cuisinière, la cuisinière disait au cocher,
+le cocher disait aux volailles de la basse-cour, qui
+le redisaient aux pierrots, qui le répétaient aux
+merles et à tous les vents du ciel:</p>
+
+<p>«Frères, taisons-nous, elle médite!»</p>
+
+<p>Au coup de midi, la porte du lieu très saint se
+rouvrit doucement, et, comme la première fois,
+Mme Véretz s'avança sur la pointe des pieds,
+disant:</p>
+
+<p>«Ma chère belle, est-il permis d'entrer?»</p>
+
+<p>Mme Corneuil fronça ses beaux sourcils et, d'un
+air boudeur, renferma ses papiers dans le plus
+élégant des buvards et son buvard dans les profondeurs
+de son secrétaire en bois de rose, dont elle
+eut soin, crainte des voleurs, de retirer la clef.</p>
+
+<p>«On s'est donné le mot, dit-elle, pour ne pas me
+laisser un moment de repos.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dû faire une course ce matin, répondit
+Mme Véretz. Est-ce que par hasard Jacquot aurait
+profité de mon absence?...</p>
+
+<p>&mdash;Jacquot ou un autre, je ne sais, mais on a fait
+du bruit, remué des meubles. Cette course était
+donc bien nécessaire?</p>
+
+<p>&mdash;Indispensable. Tu t'es plainte hier à dîner
+que le poisson n'était pas frais, que Julie ne savait
+pas acheter. Désormais je fais moi-même mon
+marché.</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant ce temps on mènera ici un vrai
+sabbat.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? entre deux maux...</p>
+
+<p>&mdash;Non, interrompit Mme Corneuil, je ne veux
+pas que vous alliez en personne marchander votre
+poisson; que n'enseignez-vous à Julie à le choisir?
+Vous ne savez pas commander, il en résulte que
+vous devez tout faire vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;J'apprendrai, je me formerai, ma mignonne,»
+répondit Mme Véretz en la baisant tendrement sur
+le front.</p>
+
+<p>Elle n'ajouta pas qu'aller au marché lui plaisait,
+ce qui était vrai. Parmi les gens qui ont eu de
+petits commencements, les uns répudient leur
+passé et tâchent de l'oublier, les autres prennent
+un extrême plaisir à se le rappeler.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce encore que cela? s'écria Mme Corneuil,
+qui s'aperçut en ce moment que sa mère
+tenait à la main un papier.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, ma chère, est un billet par lequel M. de
+Penneville me charge de t'annoncer que son grand-oncle,
+le marquis de Miraval, arrivé hier de Paris,
+lui a témoigné le désir de t'être présenté, et qu'il
+l'amènera aujourd'hui à deux heures précises. Tu
+sais qu'il est sujet au coup de cloche.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'empêchait de venir nous l'annoncer?</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment il a craint de te déranger et
+peut-être aussi de se déranger lui-même. Dans les
+existences bien ordonnées, la première règle est
+de travailler jusqu'à midi.»</p>
+
+<p>Mme Corneuil fit un geste d'impatience.</p>
+
+<p>«Qui est donc ce grand-oncle? Jamais Horace
+ne m'en avait parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois sans peine. Il ne te parle jamais
+que de toi, ou bien de lui... ou bien de l'Égypte,
+ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il me plaît qu'il m'en parle! répliqua
+Mme Corneuil avec hauteur. Est-ce encore une
+épigramme?</p>
+
+<p>&mdash;Me juges-tu capable de faire des épigrammes
+contre ce cher et beau garçon? reprit vivement
+Mme Véretz. Je l'aime déjà comme un fils.»</p>
+
+<p>Mme Corneuil était devenue pensive.</p>
+
+<p>«J'ai fait cette nuit de mauvais rêves, dit-elle.
+Vous vous moquez de mes rêves, car vous aimez à
+vous moquer de moi. Voyez pourtant!... En venant
+de Paris, M. de Miraval a sûrement passé par Vichy.
+Ce marquis est un danger.</p>
+
+<p>&mdash;Un danger! s'écria Mme Véretz. Quel danger
+peux-tu craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez que c'est Mme de Penneville qui
+l'envoie ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu t'imagines qu'Horace?... Eh! ma pauvre
+folle, n'es-tu pas sûre de son coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Est-on jamais sûre du coeur d'un homme? répondit-elle
+en feignant une inquiétude qu'elle était
+loin d'éprouver.</p>
+
+<p>&mdash;D'un homme, peut-être, dit en souriant
+Mme Véretz; mais le coeur d'un égyptologue est
+autre chose et ne varie jamais. En fait de sentiment,
+l'égyptologie est le beau fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que j'ai fait de méchants rêves,
+que ce marquis est un danger.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ma réponse, lui repartit sa mère en lui
+présentant un miroir et en l'obligeant à s'y regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je suis affreuse ce matin,
+dit Mme Corneuil, qui n'en pensait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes belle comme le jour, ma chère comtesse,
+et je défie tous les marquis du monde...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne recevrai pas ce grand-oncle, reprit
+Hortense en écartant le miroir; vous le recevrez
+pour moi. Prétendez-vous me condamner à essuyer
+des impertinences?</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà bien, tu mets les choses au pis, tu
+t'exaltes, tu te montes, tu pars de la main...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que je suis malade.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère adorée, il ne faut jamais être malade
+qu'à propos, et dans ce cas ci... Prends-y garde, il
+s'imaginera qu'il te fait peur.»</p>
+
+<p>Mme Corneuil jugea sans doute à la réflexion que
+sa mère avait raison, car elle lui dit:</p>
+
+<p>«Puisque vous voulez absolument que je
+m'impose cette corvée, soit! ordonnez qu'on me
+monte mon déjeuner, et envoyez-moi ma femme
+de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est on ne peut mieux, répondit Mme Véretz.
+Ah! ma chère, ce n'est pas une corvée que je
+t'impose, c'est une victoire que je te prépare.»</p>
+
+<p>Et à ces mots elle se retira, non sans l'avoir embrassée
+une seconde fois.</p>
+
+<p>A deux heures précises, Mme Véretz, sous les
+armes, installée dans un ajoupa qui faisait face à la
+véranda du chalet, attendait le comte de Penneville
+et M. de Miraval; à deux heures précises, le
+marquis et le comte parurent à l'horizon. La présentation
+se fit dans toutes les formes, et bientôt
+l'entretien s'engagea. Mme Véretz était une femme
+experte en tous les cas difficiles; l'imprévu ne la
+déconcertait point: elle savait faire fête aux visiteurs
+fâcheux comme aux événements désagréables.
+M. de Miraval ne lui fournit point l'occasion
+d'exercer sa vertu. Il fut parfaitement courtois et
+gracieux; il déploya en cette occurrence son amabilité,
+son brillant des grands jours; il se mit en
+frais autant qu'il le faisait jadis pour les puissants
+de la terre qui lui donnaient audience. A quoi servirait-il
+d'avoir été diplomate, si l'on ne possédait
+l'art utile de parler beaucoup sans rien dire? Il
+avait la parole à son commandement et, quand il
+le fallait, une éloquence fluente, le talent de faire
+couler, comme dit le proverbe russe, du miel sur
+l'huile. Tout chemina fort bien. Horace, qui avait
+beaucoup redouté cette entrevue et qui d'abord
+avait eu l'air contraint et gêné, fut bientôt hors de
+peine; il sentit se dissiper son embarras. Il était
+dans son caractère de se rassurer très vite. Non
+seulement il était né optimiste, mais il avait trop
+approfondi la théologie égyptienne pour ne pas savoir
+que dans le monde des hommes comme dans
+celui des divinités la lutte entre les deux principes
+se termine d'habitude par la victoire du bien, que
+Typhon finit par se laisser désarmer et qu'Horus,
+dieu bienfaisant, prend en main le gouvernement
+de l'univers. La figure du comte de Penneville exprimait
+une foi profonde dans le triomphe définitif
+d'Horus, dieu bienfaisant.</p>
+
+<p>La glace était tout à fait rompue lorsque Mme Corneuil
+fit son apparition. Comme on peut croire,
+elle avait soigné pour la circonstance sa toilette et
+sa coiffure; son demi-deuil était des plus coquets.
+Il faut en prendre son parti, il y a des reines qui
+ressemblent beaucoup à des bourgeoises, il y a des
+bourgeoises qui ressemblent à des reines, moins la
+couronne et le roi. Ce jour-là, Mme Corneuil était
+non seulement reine, mais déesse des pieds à la
+tête; on eût dit Junon sortant de son nuage. Elle
+ne manqua pas son entrée. En la voyant venir, le
+marquis ne put réprimer un tressaillement, et,
+quand il s'approcha d'elle pour la saluer tête basse,
+il perdit contenance, ce qui ne lui arrivait guère,
+il demeura confus, commença plusieurs phrases
+sans pouvoir les achever, et l'on assure que c'était
+la première fois de sa vie qu'il avait essuyé pareille
+mésaventure. Son trouble était si visible que le
+bon Horace, qui ne remarquait rien, ne laissa pas
+de le remarquer.</p>
+
+<p>M. de Miraval fit un effort sur lui-même, il ne
+tarda pas à recouvrer son assurance et toute l'aisance
+de ses manières. Après quelques propos
+oiseux, il se mit à conter avec agrément plusieurs
+anecdotes de sa carrière de diplomate, qu'il assaisonna
+de belle humeur et de sel attique.</p>
+
+<p>Tout en contant, il devisait avec lui-même et
+se disait: «Il n'y a pas à dire, elle est fort belle;
+c'est une maîtresse femme, un morceau de roi.
+Quels yeux, quels cheveux et quelles épaules! Je
+gagerais que ce qu'on ne voit pas vaut pour le
+moins ce qu'on voit. Est-il possible qu'elle soit
+la fille de sa mère et que ces cheveux rouges aient
+produit ces cheveux blonds? Après tout, elles se
+complètent. C'est une frégate accompagnée de sa
+mouche. Il n'y a pas à dire, sa beauté m'irrite,
+m'exaspère. Elle était faite pour se rendre heureuse
+en faisant le bonheur de beaucoup de pauvres
+diables, et, si j'avais quarante ans de moins,
+je voudrais être du nombre de ces heureux. Mon
+Dieu! je ne demanderais pas le morceau tout
+entier pour moi, je me contenterais de ce qu'on
+voudrait bien me donner. Il faut être philosophe
+et savoir partager. Hélas! les prétentions ont tout
+gâté; l'ambition, la fureur de paraître, sont le fléau
+du genre humain; la femme qui veut à toute force
+jouer un rôle tue son bonheur et celui des autres...
+En conscience, elle est superbe! N'y trouverai-je
+rien à redire? Oui, elle a dans le regard
+une inquiétude qui ne me plaît pas. Les lèvres
+sont un peu minces; bah! c'est un détail. Grâce
+à Dieu, elle n'a pas de tache d'encre au bout des
+doigts; mais ils sont trop effilés, trop nerveux,
+et dénotent des mains prenantes. Les paupières
+sont trop longues; elles doivent lui servir à cacher
+beaucoup de choses. La voix est bien timbrée,
+mais elle sonne sec... C'est égal, si j'avais quarante
+ans de moins...»</p>
+
+<p>Le marquis ne laissait pas de conter ses anecdotes.
+Mme Véretz était tout oreilles et souriait de
+la meilleure grâce du monde. Quant à Mme Corneuil,
+elle ne se départait pas de sa gravité un peu
+dédaigneuse. Elle était arrivée avec un parti pris;
+elle s'était mis dans la tête qu'elle allait comparaître
+devant un juge malveillant, venu tout exprès
+pour prendre sa mesure et la faire asseoir sur la
+sellette. Aussi s'était-elle armée d'une majesté
+olympienne, de cette insolence de beauté qui fait
+rentrer sous terre les impertinents, qui foudroie
+les orgueilleux et transforme en cerf les Actéons.
+Bien que le marquis fût d'une politesse irréprochable
+et empressée, bien qu'il sollicitât presque
+humblement sa bienveillance et ses regards, elle
+tenait ferme, elle ne désarmait pas. Pour Horace,
+il écoutait tout d'un air satisfait; il trouvait que
+son oncle était charmant, et il mourait d'envie de
+l'embrasser; il trouvait aussi que jamais Mme Corneuil
+n'avait été si belle, que le soleil avait des
+clartés inaccoutumées, qu'il pleuvait de la lumière
+sur son bonheur, que l'air embaumait et que
+toutes les choses de ce monde allaient à merveille.
+Il avait cependant un scrupule qui l'embarrassait
+et par instants faisait passer un nuage sur ses
+sourcils. En relisant le matin un des fragments
+de Manéthon, il s'était achoppé à un passage qui
+semblait contrarier sa thèse favorite, à laquelle
+il tenait comme à sa vie. Par intervalles, il se prenait
+à douter si ce fut vraiment sous le règne
+d'Apépi que Joseph, fils de Jacob, vint en Égypte;
+puis il se reprochait son doute, qui lui revenait
+l'instant d'après. Cette contradiction le chagrinait,
+car il respectait beaucoup Manéthon. Mais quand
+il regardait Mme Corneuil, son âme rentrait dans
+le repos, et il croyait lire dans ses beaux yeux la
+preuve manifeste que le Pharaon qui ne connaissait
+pas Joseph était bien Séthos Ier, auquel cas
+le Pharaon qui l'avait connu était bien Apépi. Être
+tendrement aimé d'une belle femme, cela fait tout
+croire, tout devient possible, tout s'arrange, Manéthon,
+Joseph, le roi Apépi et le reste.</p>
+
+<p>Que se passait-il dans le coeur du marquis? De
+quel charme vainqueur était-il la proie? Le fait
+est qu'il ne se ressemblait guère à lui-même. Il
+avait bien débuté, et Mme Véretz prenait plaisir
+à ses histoires. Peu à peu, sa verve s'alanguit. Cet
+homme si maître de ses idées ne parvenait plus
+à les gouverner; cet homme si maître de sa parole
+cherchait péniblement ses mots. Il lutta quelque
+temps contre l'étrange fascination qui le privait
+de ses facultés, mais ce fut en vain. Il ne prit plus
+part à la conversation que par quelques phrases
+décousues qui manquaient absolument d'à-propos
+et bientôt il tomba dans une profonde rêverie,
+dans le plus morne silence.</p>
+
+<p>«Ma mère avait raison, se dit Mme Corneuil. Je
+lui impose, c'est moi qui lui ai fait peur.»</p>
+
+<p>Et, s'applaudissant d'avoir fait taire les batteries
+de l'assiégeant et éteint son feu, un sourire de
+fierté satisfaite effleura ses lèvres. L'instant d'après,
+elle se leva pour faire un tour de jardin, et Horace
+s'empressa de la suivre.</p>
+
+<p>Le marquis demeura seul avec Mme Véretz. Il
+suivit quelque temps du regard le couple amoureux,
+qui s'éloignait à pas lents et qui disparut
+enfin derrière un buisson. Il parut alors que le
+charme était rompu. M. de Miraval recouvra la
+voix, et il se prit à murmurer:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Amants, heureux amants.</p>
+<p>Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,</p>
+<p class="i2">Toujours divers, toujours nouveau.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Puis, se tournant vers Mme Véretz, il s'écria
+d'un ton lyrique: «Non, on n'a rien inventé jusqu'aujourd'hui
+de plus beau que la jeunesse, de
+plus divin que l'amour. Mon neveu est un heureux
+coquin; je le félicite tout haut, et je l'envie
+tout bas.»</p>
+
+<p>Mme Véretz le récompensa de cette exclamation
+par un gracieux sourire, qui signifiait:&mdash;Bon
+vieillard, nous t'avions mal jugé. Pourrais-tu par
+hasard nous servir à quelque chose?</p>
+
+<p>«Plus je les vois ensemble, monsieur le marquis,
+dit-elle, plus je me persuade qu'ils ont été
+faits l'un pour l'autre. Jamais caractères ne furent
+mieux assortis; ils ont les mêmes goûts et les
+mêmes dégoûts, la même élévation d'esprit, le
+même dédain pour les sentiments médiocres et
+pour les petits calculs, la même insouciance des
+vulgaires intérêts. Ils vivent l'un et l'autre dans
+l'azur. Ah! monsieur le marquis, c'est par une dispensation
+providentielle qu'ils se sont rencontrés.</p>
+
+<p>&mdash;Très providentielle,» dit le marquis.</p>
+
+<p>Et il ajouta <i>in petto</i>:</p>
+
+<p>«La vraie providence est l'habileté des mères.»</p>
+
+<p>Puis il reprit:</p>
+
+<p>«De quoi s'agit-il après tout? D'être heureux.
+Mon neveu a mille fois bien fait de ne consulter
+que son coeur. Il aura l'azur, comme vous
+dites, chère madame, et tout le reste par-dessus
+le marché; car Mme Corneuil... Ne parlons pas
+de sa beauté, qui est incomparable, mais il est
+impossible de la voir, de l'entendre sans reconnaître
+en elle une femme vraiment supérieure,
+la plus propre du monde à bien conseiller un
+homme, à le conduire, à le pousser.</p>
+
+<p>&mdash;Certes vous la jugez bien, répondit Mme Véretz.
+C'est une étrange créature que ma fille; elle
+a tous les nobles enthousiasmes, qu'elle pousse
+jusqu'à l'exaltation, et cependant elle est infiniment
+raisonnable, très intelligente des choses de
+la vie, et à la fois de glace pour ses intérêts, de
+feu pour ceux des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule chose m'afflige, lui dit le marquis.
+Le fabuliste recommande aux heureux amants de
+ne voyager qu'aux rives prochaines, et les nôtres
+iront enfouir leur félicité à Memphis ou à Thèbes.
+Enlever Mme Corneuil à Paris, c'est un crime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rassurez-vous, dit-elle, Paris les reverra.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas mon neveu: il a
+horreur de cette ville perverse et frivole. Il m'a
+fait hier ses confidences, il entend finir ses jours
+en Égypte, et il m'a soutenu que Mme Corneuil
+était aussi amoureuse que lui de la solitude et du
+silence des Thébaïdes. Il a l'air fort doux, personne
+n'est plus tenace dans ses volontés.</p>
+
+<p>&mdash;A la garde de Dieu! fit Mme Véretz, en regardant
+le marquis d'un air qui voulait dire:&mdash;Mon
+bel ami, il n'y a pas de volonté qui tienne
+contre la nôtre, et Paris ne peut pas plus se passer
+de nous que nous de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont choisi la bonne part, poursuivit M. de
+Miraval en poussant un profond soupir. Je me suis
+souvent moqué de mon petit-neveu, à qui je reprochais
+de ne pas savoir jouir de la vie; c'est à
+son tour de se moquer de moi, puisque j'en suis
+réduit à envier son bonheur. Cueillir des roses,
+c'est charmant, et j'en ai beaucoup cueilli: mais
+il arrive un âge où l'on regrette amèrement de
+n'avoir pas su se créer un intérieur... Vous devez
+être étonnée de mes confidences, chère madame.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis flattée beaucoup plus qu'étonnée,
+répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;L'ennui me ronge, je dois en convenir. J'avais
+juré de passer le reste de mes jours dans la
+retraite, dans le repos. L'ennui me fera sortir de
+ma tanière. Je vais me replonger dans la politique
+active. On me presse de me laisser porter à
+la députation dans l'arrondissement où est mon
+château, on me propose aussi le sénat. Je vais me
+livrer de nouveau au monstre. Passe encore si
+j'étais marié à une femme de sens, très intelligente
+des choses de la vie, quoiqu'un peu exaltée. On
+ne réussit dans la politique que par les femmes,
+et à mon âge on ne peut plus se flatter de réussir
+par les femmes des autres. Que n'en ai-je une à
+moi! Comme dit le poète: «Ai-je passé le temps
+d'aimer?... Ah! si mon coeur...» Je ne me rappelle
+pas la suite, mais qu'importe! Heureux Horace!
+trois fois heureux! Vivre en Égypte avec une
+femme aimée ou se trémousser à Paris, sans
+femme aimée, au milieu des tripotages de la politique,
+quelle différence!»</p>
+
+<p>Mme Véretz trouvait en effet que la différence
+était grande, mais toute au profit du trémoussement
+et du tripot. Elle ne put s'empêcher de se
+dire: «Si mon futur gendre avait l'humeur et les
+goûts de son grand-oncle, ce serait parfait, et nous
+n'aurions plus rien à désirer.» De ce moment, le
+marquis de Miraval lui parut un homme intéressant.
+Elle essaya de le réconcilier avec son sort,
+et, comme elle avait l'esprit des affaires et l'amour
+des détails, elle lui adressa force questions sur son
+arrondissement électoral, sur les chances de son
+élection. Le marquis, un peu embarrassé, y répondit
+de son mieux. Il ne put se tirer d'affaire
+qu'en détournant le propos et en faisant à cette
+curieuse une ample description de son château,
+qui sans contredit en valait la peine, mais où il
+n'allait guère. Les renseignements minutieux
+qu'il lui fournit touchant ses terres et leurs
+revenus n'étaient pas de nature à refroidir l'intérêt
+qu'elle commençait à lui porter.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Mme Corneuil arpentait une
+allée du jardin avec Horace, qui ne s'apercevait
+pas qu'elle avait les nerfs fort excités et un peu
+orageux. Il y avait un certain nombre de choses
+dont le comte de Penneville ne s'apercevait presque
+jamais.</p>
+
+<p>«Dieu! quel beau temps! lui disait-il. Le beau
+ciel! le beau soleil! Ce n'est pourtant pas le soleil
+de là-bas. Quand le reverrons-nous? Oh! là-bas,
+la-bas, comme dit Mignon. Vous me chanterez ce
+soir cette chanson; personne ne la chante comme
+vous. Ce parc ne m'a jamais paru si vert. Il faut
+convenir que la verdure a du bon, quoique je
+m'en passe à merveille. J'ai connu un voyageur
+qui trouvait la Grèce affreuse, parce qu'elle
+manque d'arbres. Il y a des gens comme cela qui
+ont la manie des arbres. Vous rappelez-vous notre
+première excursion à Gizeh, cette grande plaine
+nue, ces collines onduleuses, ce sable couleur
+jaune d'ocre? «On en mangerait!» disiez-vous.
+Nous rencontrâmes une longue file de chameaux,
+je les vois encore. A l'horizon pointaient les pyramides,
+qui nous semblaient toutes blanches et
+qui dégageaient des étincelles. Comme elles s'enlevaient
+sur le ciel! Elles étaient vibrantes. L'air
+ne vibre jamais par ici. Oh, le bon déjeuner que
+nous fîmes dans cette chapelle, assis sur des
+burnous! Vous étiez coiffée d'un tarbouch, qui
+vous allait comme un charme. Quand donc vous
+reverrai-je en tarbouch? Ah! par exemple, la
+dinde était un peu maigre, et puis je commis ce
+jour-là une fière maladresse. Je laissai choir la
+gargoulette qui contenait notre eau du Nil. Nous
+en fûmes quittes pour rire et pour boire notre vin
+pur. Après quoi, nous descendîmes dans un caveau,
+et là, pour la première fois, je vous traduisis
+des hiéroglyphes. Je n'oublierai jamais quel fut
+votre ravissement quand je vous appris qu'un
+luth signifiait le bonheur, attendu que le signe du
+bonheur est l'harmonie de l'âme. Dans l'écriture
+chinoise, le bonheur est représenté par une main
+pleine de riz. Et après cela, qui contestera l'immense
+supériorité d'âme et de génie des Égyptiens
+sur les habitants du Céleste Empire?»</p>
+
+<p>Il finit pourtant par s'apercevoir que Mme Corneuil
+ne lui répondait pas; il en chercha l'explication,
+et il la trouva.</p>
+
+<p>«Quelle impression vous a faite le marquis de
+Miraval?» lui demanda-t-il d'une voix anxieuse.</p>
+
+<p>Cette fois elle répondit.</p>
+
+<p>«C'est un homme fort distingué, dit-elle. Il
+commence admirablement les histoires, mais il les
+finit mal.... Dois-je être sincère?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Il me plaît fort peu.</p>
+
+<p>&mdash;Aurait-il dit quelque chose qui vous ait offensée?
+s'écria Horace, saisi d'un remords subit et de
+la crainte que son oncle n'eût profité perfidement
+des distractions que lui causaient Manéthon et le
+roi Apépi, pour hasarder quelque méchant propos.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme d'esprit, répliqua-t-elle;
+mais il faut avoir de l'âme, et je le soupçonne de
+n'en pas avoir.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, elle attacha sur le visage du
+jeune homme ses grands yeux bruns où l'on voyait
+une âme, et peut-être deux.</p>
+
+<p>«A votre tour, soyez franc, reprit-elle. Vous
+n'avez pas le talent de mentir, c'est un peu pour
+cela que je vous aime. Vous m'aviez annoncé que
+vous écririez à Mme de Penneville... Le marquis
+est sa réponse.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, dit-il; mais, quand l'univers
+entier se mettrait entre vous et moi, il y perdrait
+ses peines. Vous savez si je vous aime, si je vous
+adore.</p>
+
+<p>&mdash;Votre coeur est à moi, bien à moi? demanda-t-elle
+en lui jetant un regard ensorcelant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour toujours, pour jamais!» répondit-il d'une
+voix étouffée.</p>
+
+<p>Ils approchaient d'une charmille, dont l'entrée
+était étroite. Mme Corneuil passa la première, et
+quand Horace l'eut rejointe, se retournant, elle demeura
+immobile devant lui et le contempla avec
+un sourire mélancolique. Jusqu'à ce jour, elle l'avait
+tenu à distance, sans lui rien accorder, sans lui
+rien permettre. Par une inspiration soudaine, elle
+dépouilla sa farouche vertu et avança doucement
+vers lui son front et ses lèvres, qui semblaient réclamer
+un baiser. Il comprit, mais il eut peur
+d'avoir mal compris. Il hésitait, enfin il osa, et,
+la serrant dans ses bras, il appuya ses lèvres sur
+les siennes. Ce baiser le mit hors de lui, le grisa:
+il fut sur le point de se trouver mal. Une seule fois
+jusqu'alors il avait éprouvé une ivresse d'émotion
+comparable à celle-ci: c'était près de Thèbes, un
+jour que, faisant une fouille, il avait vu de ses yeux
+apparaître au fond de la tranchée un grand sarcophage
+de granit rose. Ce jour-là aussi, il lui avait
+pris une défaillance.</p>
+
+<p>Mme Corneuil s'assit sur un banc; il se laissa
+tomber à ses pieds, et posant ses coudes sur des
+genoux adorés, les mains dans les mains, il resta
+quelque temps à la manger des yeux. Il n'y avait
+que la largeur d'une route entre la charmille et le
+lac; ils entendaient la vague qui causait tout bas
+avec la grève; elle balbutiait des mots d'amour,
+elle racontait des joies et des mystères qu'aucune
+langue humaine ne peut dire.</p>
+
+<p>Après un long silence:</p>
+
+<p>«Les grands bonheurs sont toujours inquiets,
+toujours sur le qui-vive, reprit Mme Corneuil;
+tout les effarouche, ils ont peur de tout. Je
+vous en supplie, débarrassez-nous de ce diplomate.
+Je n'ai jamais aimé les diplomates; des
+préjugés, des intérêts, des calculs, des vanités,
+ils ne voient que cela dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vos volontés me sont sacrées, lui dit-il, et,
+dussé-je me brouiller à jamais avec lui, je ferai tout
+ce qu'il vous plaira, quoique je lui aie toujours
+rendu l'amitié qu'il me porte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, renvoyez-le dans sa famille, qui nous en
+voudrait de l'accaparer. Qu'il retourne bien vite
+lui raconter ses histoires!</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, sa famille, c'est moi; il est garçon
+ou plutôt veuf depuis trente ans et sans fils
+ni fille. Mais que m'importe son héritage!»</p>
+
+<p>A ces mots, Mme Corneuil sortit de son extase,
+et dressant l'oreille comme un chien qui flaire une
+piste inattendue:</p>
+
+<p>«Son héritage! Vous êtes son héritier! Vous
+ne m'en avez jamais rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quel propos vous l'aurais-je dit? L'argent,
+qu'est-ce que l'argent?... Mon trésor, le voici,
+ajouta-t-il en essayant de prendre un second baiser,
+qu'elle lui refusa sagement, car il ne faut abuser
+de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de lâches misères que les questions
+d'argent, dit-elle... Est-il très riche, le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère assure qu'il a deux cent mille livres
+de rente. Qu'il en fasse ce qu'il voudra. Puisqu'il a
+eu le malheur de vous déplaire, je lui déclarerai
+tout net que je renonce à la succession.</p>
+
+<p>&mdash;Encore y faut-il mettre des formes, répondit
+avec quelque vivacité Mme Corneuil. Vous avez de
+l'affection pour lui; je serais désolée de vous
+brouiller avec un parent que vous aimez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, vous, rien que vous! s'écria-t-il. C'est
+si peu de chose que le reste!»</p>
+
+<p>Il demeura quelques instants encore à ses genoux;
+mais, à son vif chagrin, elle l'obligea de se
+relever, en lui disant:</p>
+
+<p>«M. de Miraval finira par remarquer que nous
+sommes longtemps absents. Soyons polis.»</p>
+
+<p>Deux minutes après, elle rentrait dans l'ajoupa,
+où la suivit Horace, et elle aborda le marquis avec
+une nuance d'affabilité qu'elle ne lui avait pas encore
+montrée; mais, quoiqu'elle eût changé de visage
+et de procédé, le charme ne laissa pas d'opérer,
+ou plutôt l'effet n'en fut que plus sensible.
+M. de Miraval, qui avait recouvré toute la liberté
+de son esprit en conversant familièrement avec
+Mme Véretz et en lui faisant toute espèce de confidences,
+se troubla de nouveau quand il revit sa
+belle ennemie. Il répondit à ses avances par des
+phrases incohérentes, par des propos sans queue
+ni tête, qui semblaient tomber de la lune. Bientôt,
+comme pris de colère contre lui-même et contre
+son indigne faiblesse, il se leva brusquement, et se
+tournant vers Mme Véretz:</p>
+
+<p>«On n'oublie pas longtemps son La Fontaine,
+lui dit-il; je retrouve à l'instant la fin du vers que
+je cherchais et que voici:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! si mon coeur osait encor se renflammer!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il prit aussitôt congé d'elle, la salua profondément;
+puis, s'avançant vers Mme Corneuil, il la
+regarda dans les yeux et lui dit avec une sorte
+d'âpreté dans la voix:</p>
+
+<p>«Madame, je suis venu, j'ai vu et j'ai été
+vaincu.»</p>
+
+<p>Et là-dessus il s'éloigna comme un homme qui
+se sauve, en défendant à son neveu de le reconduire.
+On croira sans peine qu'après son départ il
+fut beaucoup parlé de lui. Tout le monde s'accorda
+à dire que sa conduite était étrange; mais Mme Véretz
+déclara qu'il lui paraissait plus charmant encore
+que singulier. Mme Corneuil le trouvait plus
+singulier que charmant. Quant à Horace, il expliqua
+ce qu'il y avait eu d'un peu bizarre dans son
+attitude par des inégalités de santé ou par un caprice
+d'humeur, que son âge rendait excusable.
+Il avoua du reste qu'il ne l'avait jamais vu ainsi,
+qu'il l'avait toujours connu bon vivant, alerte,
+sûr de sa mémoire, dégourdi et se faisant tout à
+tous.</p>
+
+<p>«Il y a là un mystère que vous aurez soin
+d'éclaircir,» lui dit Mme Corneuil.</p>
+
+<p>Et comme, ayant regardé sa montre, il se disposait
+à se retirer:</p>
+
+<p>«A propos, grand paresseux, lui dit-elle, quand
+donc me lirez-vous ce fameux quatrième chapitre
+de votre <i>Histoire des Hycsos</i>? N'allez pas oublier
+que nous devons le lire un soir et faire à minuit
+un souper fin en son honneur. Nous le commanderons
+à Paris, ce souper. Ne sera-ce pas délicieux?»</p>
+
+<p>A l'idée de cette petite fête intime en l'honneur
+d'Apépi, le coeur d'Horace tressaillit d'aise, et sa
+prunelle s'alluma.</p>
+
+<p>«Je ne veux rien vous lire qui ne soit digne de
+vous. Accordez-moi dix jours encore.</p>
+
+<p>&mdash;Dix jours, c'est un siècle! fit-elle. Mais au
+moins soyez de parole, ou je me brouille avec
+vous.»</p>
+
+<p>Il s'éloignait, elle ajouta:</p>
+
+<p>«Quand vous reverrez M. de Miraval, soyez défiant,
+mais soyez adroit.»</p>
+
+<p>«Lui, adroit! s'écria Mme Véretz, lorsqu'elle
+fut seule avec sa fille. Ordonne-lui plutôt de traverser
+le grand lac à la nage.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce encore une épigramme? dit Mme Corneuil
+avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je l'adore tel qu'il est, lui répondit
+sa mère, peut-on m'en demander davantage? Quant
+à M. de Miraval, tu as tort de t'en inquiéter. M'est
+idée qu'il nous est tout acquis.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la mienne, répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, ma chère, il faut le traiter avec
+beaucoup de ménagement, car je sais de source
+certaine...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez m'apprendre, interrompit d'un ton
+dédaigneux Mme Corneuil, qu'il a deux cent mille
+livres de rente et qu'Horace est son héritier. Ces
+misérables bagatelles sont pour vous des affaires
+d'État.»</p>
+
+<p>Et aussitôt après, elle lui dit:</p>
+
+<p>«Demandez donc à Horace d'inviter le marquis
+à venir au premier jour déjeuner avec nous.»</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, dans l'après-midi, le comte de
+Penneville se rendit à l'hôtel Gibbon, dans l'espérance
+d'y voir son oncle; il ne l'y trouva pas. Il
+lui laissa sa carte avec un mot pour lui témoigner
+son regret d'avoir fait une course inutile et lui annoncer
+que Mme Véretz et sa fille invitaient le
+marquis de Miraval à venir déjeuner avec elles le
+jour suivant. Le marquis lui fit porter sa réponse
+dans la soirée; il s'y plaignait d'être indisposé,
+priait son neveu de l'excuser auprès de ces dames,
+dont l'attention le touchait infiniment. Inquiet de
+la santé de son oncle, Horace sortit dans la matinée,
+contrairement à toutes ses habitudes, pour
+aller prendre de ses nouvelles. Cette fois encore, le
+nid était vide, et le comte eut tout ensemble le
+chagrin d'avoir perdu ses pas et le plaisir d'en conclure
+que le malade se portait bien.</p>
+
+<p>Pressé par Mme Corneuil, il lui écrivit pour lui
+transmettre une nouvelle invitation à déjeuner. Le
+marquis lui fit répondre par un exprès qu'il venait
+de se décider à repartir à l'instant pour Paris, qu'il
+était fort chagriné de n'avoir pas même le temps
+de lui faire ses adieux.</p>
+
+<p>Cette résolution subite et ce départ inattendu
+émurent beaucoup la pension Vallaud. On en parla
+durant une heure d'horloge, et les jours suivants
+on en reparla. M. de Penneville fut la premier à se
+remettre de sa surprise.</p>
+
+<p>«Arrive que pourra, se dit-il; je serai comme
+un roc.»</p>
+
+<p>Et il eut bientôt fait de penser à autre chose.
+La mère et la fille furent moins philosophes.
+Mme Véretz éprouvait un étonnement pénible, une
+vive contrariété de s'être trompée à ce point, car
+elle se piquait de ne jamais se tromper. Mme Corneuil
+lui disait d'un ton de triomphe:</p>
+
+<p>«Je vous félicite de votre perspicacité. M. de
+Miraval nous était, disiez-vous, tout acquis. Il se
+trouve que sa bienveillance ne va pas même jusqu'à
+la politesse la plus élémentaire. Il était venu
+en éclaireur, il est retourné bien vite faire son rapport
+à Mme de Penneville. Nous aurons avant peu
+de ses nouvelles, qui ne seront pas agréables. Je
+suis sûre que vous n'avez pas su vous tenir avec lui,
+que vous lui avez dit des choses compromettantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je l'habitude d'en dire, ma chère? répondait
+Mme Véretz. J'avoue qu'une telle conduite me
+surprend. Elle est contraire à toutes mes notions
+du droit des gens. Avant de faire la guerre, un galant
+homme la déclare. Le monstre a bien caché
+son jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez toujours été d'une confiance
+aveugle.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant les mauvaises langues prétendent
+que je suis une mère habile. Ne m'accable pas,
+ma mignonne. Ce qui m'afflige, c'est qu'un héritage
+de deux cent mille livres de rente ne se trouve
+pas dans le pas d'un cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez que cet héritage en tête. Il est
+bien question de cela! Il s'agit d'un noir complot,
+dont nous verrons bientôt les effets. Ce vilain vieillard
+nous jouera quelque tour de sa façon.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons, attendons, répondait Mme Véretz.
+Il faut du gros canon pour prendre les forteresses.
+Tu as beau dire, nous pouvons dormir tranquilles
+sur nos deux oreilles.»</p>
+
+<p>Trois jours plus tard, Mme Véretz, qui, en cachette
+de sa fille, était sortie de très bonne heure
+pour aller faire elle-même son marché, s'introduisit
+à pas de loup dans l'appartement du comte
+de Penneville, entr'ouvrit la porte de son cabinet
+de travail, et, la main sur le loquet, elle lui cria:</p>
+
+<p>«Voulez-vous savoir une chose, bel oiseau
+bleu? On vous en a donné à garder, et M. de Miraval
+n'a pas quitté Lausanne. Je viens de le rencontrer
+qui traversait la place Saint-François.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! répondit-il en laissant tomber sa
+plume.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible peut-être, mais encore plus vrai
+qu'impossible,» dit-elle en se sauvant.</p>
+
+<p>Horace se rendit incontinent à l'hôtel Gibbon et
+ne fut pas plus heureux que les autres fois. Il y retourna
+dans la soirée, et sa persévérance fut enfin
+récompensée. Il eut la joie d'apercevoir M. de Miraval,
+qui faisait sa digestion en fumant un cigare
+sur la terrasse de l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon oncle, lui dit-il, ce départ?...</p>
+
+<p>&mdash;L'esprit est prompt, la chair est faible, s'écria
+le marquis. Lausanne est une ville si charmante,
+que je n'ai pas eu le courage de m'en arracher.</p>
+
+<p>&mdash;Daignerez-vous au moins m'instruire?...</p>
+
+<p>&mdash;Montons dans ma chambre, interrompit-il;
+nous y serons mieux pour causer.»</p>
+
+<p>Dès qu'ils y furent entrés, le marquis se laissa
+tomber sur un sofa en murmurant:</p>
+
+<p>«Ouf! que je suis las!»</p>
+
+<p>Puis il offrit du geste un fauteuil à son neveu,
+qui lui dit:</p>
+
+<p>«Une fois pour toutes, expliquons-nous. Ami ou
+ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Recourons au <i>distinguo</i>. Ami du cher garçon
+que voici, mais ennemi résolu, ennemi juré, ennemi
+mortel de son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi Mme Corneuil n'a pas eu le bonheur de
+vous plaire? repartit Horace sur un ton d'amère
+ironie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout le contraire, dit le marquis en
+s'échauffant tout à coup. Tu ne m'avais pas dit assez
+de bien de cette femme. Il n'y a qu'un mot qui
+serve: elle est adorable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon oncle, cela étant...</p>
+
+<p>&mdash;Adorable, te dis-je; mais elle n'est pas du
+tout ton fait. Et d'abord, tu crois l'aimer, tu ne
+l'aimes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous assez bon pour m'en fournir la
+preuve?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu ne l'aimes pas. Tu la vois à travers
+vos communs souvenirs de voyage, à travers le
+plaisir que tu as eu à lui expliquer le tombeau de
+Ti; tu la vois à travers l'Égypte, à travers les Pharaons.
+Du haut des pyramides, quarante siècles
+ont contemplé vos fiançailles, et c'est pourquoi ton
+amour t'est cher. Pur mirage du désert que cet
+amour! Supprime l'Égypte, supprime Ti, et souffle
+sur le reste, il ne reste rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est là votre seule objection...</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai une autre. Tu n'es pas de son âge.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dix-sept mois deux semaines et trois
+jours de plus que moi. Est-ce la peine d'en parler?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux croire que ton compte est juste; je
+connais ta rigoureuse exactitude en toute espèce
+de calculs. Mais cette femme a l'esprit mûr, et tu
+n'es et ne seras toute ta vie qu'un enfant. C'est
+bien de toi qu'on pourra dire comme de l'évêque
+d'Avranches: «Quand donc monseigneur aura-t-il
+fini ses études?» Si tu étais dans les affaires, dans
+la diplomatie, dans la politique, je te dirais:
+«Épouse ce phénix, tu es sûr de ton avenir.» Mais
+ce perpétuel étudiant épouser une Mme Corneuil,
+là, c'est absurde. Tu te flattes de lui communiquer
+tes goûts et tes fureurs, qui ne lui inspirent
+qu'une indulgente pitié. Quand tu lui parles de
+Manéthon, tu l'assommes; mais comme elle a tous
+les talents, elle a celui de dormir sans qu'on s'en
+aperçoive.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, mon cher oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Mon doux ami, je te fais grâce du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'attendez pas que je prenne la peine
+de vous répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en dispense; ma conviction est faite.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous écrit à ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, je ne sais que lui écrire. Mon
+embarras est extrême.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous en souvient, vous m'avez donné
+votre parole d'oncle et de gentilhomme que vous
+ne feriez rien à mon insu.</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'oncle et de gentilhomme, tu verras
+mes lettres. Reviens dans deux jours, à la même
+heure, car je ne rentre qu'au moment du dîner. Je
+te montrerai mon brouillon.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est entendu, répondit Horace; c'est
+la guerre, mais une guerre loyale.»</p>
+
+<p>Et il prit congé de son oncle sans lui donner la
+main, tant il avait sur le coeur les impertinents
+propos que M. de Miraval lui avait tenus; mais en
+chemin il ne tarda pas à les trouver plus plaisants
+qu'impertinents. Il finit par se les répéter en riant,
+et ce fut aussi en riant qu'il les rapporta à Mme Corneuil
+et qu'il lui fit un récit fidèle, minutieusement
+exact de sa visite à l'hôtel Gibbon. Il fut récompensé
+de sa sincérité par un sourire enchanteur,
+par des témoignages de tendresse pleins de saveur
+et de délices. Comme dans la charmille, il vit un
+front radieux se pencher vers lui pour venir chercher
+ses lèvres. On a tort de dire qu'il n'est rien
+de tel que le premier baiser: le second plongea
+Horace dans une si douce ivresse qu'il lui fut impossible
+de travailler sans distraction le reste du
+jour. Il était occupé à se souvenir.</p>
+
+<p>Il n'était pas au bout de ses étonnements. En
+arrivant le surlendemain au rendez-vous que lui
+avait donné son oncle, il apprit que la veille M. de
+Miraval était parti, et cette fois tout de bon. Pour
+où, c'est ce qu'on ne put lui dire. Il avait soldé sa
+note, quitté l'hôtel sans autre explication. Le marquis
+se doutait-il que les inconséquences, que le
+décousu de sa conduite portaient le trouble dans
+le coeur d'une femme adorable et attentaient même
+au repos de ses nuits? Mme Corneuil se trouva
+replongée dans ses perplexités, qui prirent sur son
+humeur. Mme Véretz eut beaucoup de peine à se
+défendre, quoique à vrai dire elle n'eût rien à se
+reprocher.</p>
+
+<p>«Bah! leur disait Horace, nous nous affectons
+trop de tout cela. A quoi bon nous tourmenter,
+nous mettre martel en tête? Ne soupçonnons pas de
+noirs mystères où il n'y en a point. Je n'avais pas
+vu mon oncle depuis deux ans. Peut-être, si vert
+qu'il paraisse, l'âge lui fait-il sentir ses atteintes;
+peut-être n'a-t-il plus toute sa tête. Autrefois, il
+savait à merveille ce qu'il voulait, il ne le sait
+plus. J'en suis désolé, car je l'aime beaucoup, et, si
+son esprit s'est affaibli, je lui pardonne de grand
+coeur toutes les énormités qu'il a pu me dire.»</p>
+
+<p>Il ne sut plus que penser quand, au bout d'une
+semaine, un matin qu'il pleuvait à verse, il vit
+entrer dans son cabinet de travail M. de Miraval,
+l'air mélancolique et sombre, le front nuageux,
+l'oeil éteint.</p>
+
+<p>«D'où sortez-vous, mon oncle? lui cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'où sortirais-je, si ce n'est de mon hôtel?
+répondit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous l'avez quitté depuis huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle de l'hôtel de Beau-Rivage, situé au
+bord du lac, à Ouchy, port de Lausanne, où je me
+suis installé depuis que j'ai pris l'hôtel Gibbon en
+déplaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais très bien, dit Horace, que l'hôtel de
+Beau-Rivage est à Ouchy, et je n'ignore pas non
+plus qu'Ouchy est le port de Lausanne. Ce que
+je ne sais pas, par exemple, c'est pourquoi vous
+avez changé de domicile sans daigner m'en avertir.</p>
+
+<p>&mdash;Mille excuses, mon garçon. Je suis si occupé!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis fâché, mon oncle, mais votre secret
+ne vous rend pas heureux. Qu'est devenue votre
+brillante gaieté? Vous me semblez sombre aujourd'hui
+comme un verrou de prison. Ne seriez-vous
+pas tourmenté par quelque remords?</p>
+
+<p>&mdash;Où prends-tu que j'aie des remords? C'est
+cette maudite pluie qui m'agace. Regarde le lac,
+il est trouble et hideux. Pleut-il toujours dans ce
+pays? As-tu un baromètre?</p>
+
+<p>&mdash;En voici un, derrière vous, et tout à votre
+service. Mais, je vous prie, racontez-vous vos
+secrets à ma mère? Ce brouillon de lettre que
+vous deviez me montrer, l'avez-vous dans votre
+poche?»</p>
+
+<p>Le marquis ne répondit ni oui ni non. Il allait
+et venait dans la chambre, en maugréant contre
+la pluie qui rendait tout impossible, et de temps
+en temps il retournait au baromètre, qu'il tapotait
+avec insistance dans l'espoir de le décider à marquer
+beau fixe. Puis, au milieu d'une jérémiade, il
+prit son chapeau et sortit aussi brusquement qu'il
+était entré, malgré les efforts que fit son neveu
+pour le retenir à déjeuner.</p>
+
+<p>Le lendemain, qui était un dimanche, il ne plut
+pas, grâce à Dieu; mais en revanche il venta grand
+frais. Le lac, fouetté par la bise, ne se possédait
+plus; il avait des attitudes et des colères d'océan.
+Le marquis revint à la même heure, l'air aussi
+maussade, aussi déconfit que la veille, pestant
+contre la bise aussi énergiquement qu'il avait protesté
+contre la pluie. Il ne put parler d'autre chose,
+et il tapota de nouveau le baromètre, mais cette
+fois pour le faire descendre.</p>
+
+<p>«L'imbécile a trop monté, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'aura pas compris ce que vous lui demandiez,
+fit Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Maître gouailleur, je ne suis pas d'humeur à
+plaisanter, répliqua-t-il, et je me sauve.»</p>
+
+<p>Horace tenta vainement de le faire rester, il
+gagna la porte et l'escalier; mais son neveu le
+suivit et, s'emparant de son bras, se déclara résolu
+à le reconduire jusqu'à son hôtel. Il espérait le
+faire parler en chemin d'autre chose que de la
+bise. Ils n'avaient pas fait cinquante pas lorsqu'ils
+virent arriver une voiture qui allait bon train,
+comme pour échapper à l'ouragan, et dans laquelle
+se trouvaient Mme Véretz et sa fille. Ces dames
+revenaient d'entendre la messe à Lausanne, où l'on
+peut l'entendre depuis qu'il y a une église catholique
+sur la Riponne.</p>
+
+<p>Au moment où l'on allait se croiser, Mme Véretz,
+qui n'avait jamais les yeux au talon, donna un
+ordre à son cocher, et la voiture s'arrêta net.
+Horace n'eut garde de lâcher le bras de son oncle,
+qu'il obligea à faire halte. Apparemment le charme
+opérait de nouveau, car, en s'approchant de la portière,
+le marquis rencontra le regard de Mme Corneuil
+et perdit aussitôt contenance. Il s'inclina
+gauchement, rougit, marmotta quelques mots qui
+n'avaient ni sens ni l'air d'en avoir un. Puis, se
+dégageant de l'étreinte de son neveu, il fit un
+second salut, tourna le dos et gagna pays.</p>
+
+<p>«Il devient de plus en plus inexplicable, dit
+Mme Véretz. Je commence à croire qu'il a mauvaise
+conscience.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un conspirateur qui a des scrupules
+intermittents, dit Mme Corneuil.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a confessé hier qu'il avait un secret, dit
+Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Je le devinerai, son secret, reprit Mme Véretz.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, pour en avoir le coeur net, j'écrirai
+dès ce soir à ma mère,» répondit-il.</p>
+
+<p>Le soir même, comme il arrive quelquefois, la
+bise tomba brusquement; il en résulta que le lendemain
+on ne revit pas le marquis. Mme Véretz
+alla aux informations; peut-être avait-elle ses
+mouches, elle en mit une en campagne. Quelques
+heures après, elle eut la satisfaction d'apprendre
+à sa fille et à M. de Penneville que chaque matin,
+sauf les cas de pluie ou de vent furieux, M. de Miraval
+s'embarquait sur le bateau qui traverse le lac
+d'Ouchy à Évian, qu'il passait la journée en Savoie
+et revenait entre chien et loup dîner à son hôtel.
+Qu'allait-il faire en Savoie? On se perdit en conjectures.
+La plus vraisemblable, à laquelle on
+s'arrêta, fut que Mme de Penneville avait quitté
+Vichy pour Évian, que chaque jour son émissaire,
+son suppôt, allait l'y rejoindre et conférer avec
+elle, qu'avant peu la bombe éclaterait. Mme Véretz
+émit sérieusement, quoique sous forme de plaisanterie,
+le désir qu'on <i>filât</i> le marquis et que M. de
+Penneville se transportât dès le lendemain à Évian
+pour s'assurer de ce qui s'y passait. Sa fille et
+Horace goûtèrent peu son idée et déclinèrent sa
+proposition, l'un par dignité, l'autre par prudence.
+Toujours craintive depuis cette nuit où elle avait
+fait de si mauvais rêves, Mme Corneuil se disait:
+Loin des yeux, loin du coeur. Elle ne se souciait
+pas qu'une journée durant son bien-aimé mît le
+lac entre elle et lui; elle avait peur que, dans les
+hasards de son expédition, il ne tombât dans les
+mains des Philistins et qu'on ne le lui volât.</p>
+
+<p>On fut bientôt hors de peine. Horace avait écrit
+à sa mère; il en reçut la réponse suivante:</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, M. de Miraval s'était chargé
+de te faire connaître toute ma pensée sur le mariage
+que tu médites. Que parles-tu de complots?
+Ton oncle m'a écrit; pour te prouver à quel point
+je suis de bonne foi dans cette affaire qui me donne
+tant de soucis, je prends le parti de t'envoyer sa
+lettre, en te suppliant de ne lui en rien dire, car
+sûrement il aurait peine à me pardonner mon indiscrétion.
+Tu verras par cette lettre combien il est
+peu prévenu contre la femme que tu aimes, et
+partant combien les objections qu'il fait à ton projet
+méritent d'être prises par toi en sérieuse considération.
+Ta mère, qui ne souhaite que ton bonheur.»</p>
+
+<p>La lettre du marquis était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Ma chère Mathilde, j'ai tardé à prendre la
+plume, et je t'en fais mes excuses. La cas est tout
+autre que je ne pensais et demande beaucoup de
+réflexions. Je n'ai que peu d'espoir de réussir à
+détacher Horace de celle que j'appelais «sa couleuvre
+du Nil». Je t'avais promis d'exercer en
+cette rencontre tous mes talents diplomatiques.
+J'avais tort de me faire blanc de mon épée; que
+peut la diplomatie contre une pareille femme? Tu
+n'ignores pas que je suis arrivé ici armé de préventions
+jusqu'aux dents; tu n'ignores pas non
+plus que je me connais en hommes et en femmes,
+que je ne manque pas d'une certaine vivacité de
+coup d'oeil. J'ai vu et j'ai été vaincu; je n'ai pu
+m'empêcher de le dire à Mme Corneuil elle-même.
+Je ne te parle pas de sa miraculeuse beauté, des
+grâces de son esprit, de son talent littéraire, qui
+est de premier ordre, de la noblesse de ses sentiments.
+Un mot suffira. Tu sais quelle était mon
+horreur pour le mariage; j'ai fait campagne et j'ai
+gardé du service un déplaisant souvenir. Eh bien,
+pour la première fois... tu crois rêver, ma chère,
+et pourtant cela n'est que trop vrai. Oui, si Horace
+n'existait pas, si Mme Corneuil avait le coeur libre,
+si mes soixante-cinq ans ne lui faisaient pas peur,
+oui, je franchirais le pas sans hésiter, et je croirais
+assurer le bonheur des quelques années que j'ai
+encore à vivre. Tu te moques de moi, tu as mille
+fois raison. Heureusement, Horace existe; au surplus,
+rassure-toi, je n'aurais aucune chance d'être
+agréé. Laissons là ma petite utopie et parlons de
+ton fils.&mdash;Cela étant, diras-tu, qu'il épouse!&mdash;Non,
+ma chère Mathilde, je ne crois pas que cette
+union fût heureuse. Il y a entre ces deux êtres un
+désaccord absolu d'humeurs, de goûts, de caractères;
+il m'est impossible d'admettre qu'ils soient
+faits l'un pour l'autre. Je m'en suis expliqué franchement
+avec Horace; mais parlez donc raison à
+un amoureux. Autant vaut jouer un air de flûte à
+un poisson. Amoureux et poissons, j'en ai fait la
+fâcheuse expérience, sont les gens du monde les
+plus difficiles à persuader. Je répéterai pourtant
+mes tentatives; je reviendrai à la charge dans un
+moment propice, et tu auras avant peu de mes
+nouvelles. Mais, soit dit sans reproche, je regrette
+amèrement d'être venu à Lausanne; tu ne te doutes
+pas du triste service que tu m'as rendu en m'y envoyant,
+des journées orageuses et des nuits agitées
+qu'y passe ton vieil oncle, qui t'embrasse.»</p>
+
+<p>Cinq minutes après avoir lu cette lettre, c'est-à-dire
+à dix heures du matin, Horace, transgressant
+toutes les lois du pays, accourait au chalet, où
+Mme Véretz le reçut. Il était hors de lui, et la première
+chose qu'il fit fut de partir d'un grand éclat
+de rire.</p>
+
+<p>«Chut! lui dit-elle vivement, en lui pinçant le
+bras. Oubliez-vous qu'on ne rit jamais ici le
+matin?»</p>
+
+<p>Horace jeta un baiser passionné dans la direction
+du sanctuaire, et il dit à Mme Véretz:</p>
+
+<p>«Chère madame, allons-nous-en bien vite dans
+le fond du jardin, car il faut absolument que je
+rie.»</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent installés dans la charmille:</p>
+
+<p>«Oh! décidément, reprit-il, cette aventure est
+par trop plaisante!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle aventure? de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, mon pauvre oncle!»</p>
+
+<p>Et il se mit à rire de plus belle.</p>
+
+<p>«De grâce, expliquez-vous, lui dit Mme Véretz.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui... «Honteux comme un renard
+qu'une poule aurait pris!...» Je sais mon La Fontaine
+aussi bien que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est la poule? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Imaginez-vous qu'il est éperdument, follement
+amoureux d'Hortense.»</p>
+
+<p>Mme Véretz bondit.</p>
+
+<p>«Vous me faites un conte à dormir debout!
+s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez plutôt, écoutez, s'il vous plaît.»</p>
+
+<p>Et là-dessus il lut à haute voix les deux lettres,
+en s'interrompant par intervalles pour donner un
+libre cours à sa gaieté.</p>
+
+<p>Le premier mouvement de Mme Véretz fut de rire
+aussi, le second d'écouter avec une religieuse attention,
+le troisième de prendre des mains d'Horace
+les lettres qu'il venait de lire et d'en vérifier les
+passages les plus intéressants. Il est bon de n'en
+croire que ses yeux.</p>
+
+<p>«Oh! mon pauvre oncle, s'écriait-il, voilà
+donc son fameux secret! Il a dû refaire dix fois son
+épître avant de l'envoyer; il craignait que ma
+mère ne se moquât de lui. Et regardez un peu la
+peine qu'il se donne pour plaisanter et comme
+malgré lui le sérieux de sa passion se trahit. Ah!
+oui, il a «des journées orageuses et des nuits agitées».
+Je le conçois. Voyez, je vous prie, comme
+tout s'explique, les incohérences de sa conduite,
+ses rougeurs, son trouble, ses accès bizarres de
+sauvagerie, les impolitesses qu'il vous a faites, lui
+si poli, si esclave des bienséances! Il a juré de ne
+plus remettre les pieds ici, comme le papillon se
+jure de ne plus retourner à la flamme de la bougie.
+Chaque matin il se dit: «Quittons Lausanne, partons.»
+Et il n'a pas le courage de partir. Et pourtant
+il ne peut tenir en place, il promène ses amoureux
+soucis sur le lac. Nous nous demandions ce
+qu'il allait faire en Savoie. Eh! parbleu! il va à
+Meillerie, pour y contempler le rocher de Saint-Preux,
+pour y raconter ses douleurs à cette grande
+ombre. Puis il se dit de nouveau: Partons! Il ne
+part pas, et chaque jour il recommence à décrire
+sa lointaine et monotone orbite autour du chalet,
+où son coeur est resté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! c'est bien cela, dit Mme Véretz. Il
+faut croire que les planètes aiment le soleil et que
+pourtant il leur fait peur. C'est pour cela qu'elles
+tournent en cercle autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;A vrai dire, répondit-il en reprenant son
+sérieux, ce n'est pas tout à fait ainsi que les astronomes
+expliquent la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu les bénisse!» dit Mme Véretz.</p>
+
+<p>Et, à ces mots, elle coula doucement dans sa
+poche la lettre du marquis, qu'Horace ne songeait
+pas à lui redemander.</p>
+
+<p>«En vérité, reprit-il, j'aime et je respecte mon
+oncle, et je me fais une conscience de me moquer
+de lui. Mais, là, il m'est impossible de le plaindre.
+Il s'était chargé d'une vilaine mission, et notez
+qu'il se flatte encore de gagner la partie; il caresse
+je ne sais quel vague espoir... Dieu! qu'il me
+tarde de conter cette histoire à Hortense! Va-t-elle
+s'en divertir!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'en croyez, mon cher comte, vous
+ne lui en toucherez pas un mot, un seul mot, répliqua
+gravement Mme Véretz. Rions entre nous
+comme deux écoliers, mais vous savez qu'Hortense
+n'aime pas à rire. C'est une vraie sensitive, et ce
+qui nous amuse pourrait bien la blesser ou la
+chagriner.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me garde en ce cas!... Toutefois votre
+défense m'afflige. Elle est si bonne, cette histoire!
+Convenez qu'on en pourrait faire une jolie comédie.
+Il faudrait l'intituler <i>Le renard ou le diplomate
+pris au piège</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Le titre serait peut-être un peu long, dit-elle.
+Bah! quand nous composerons notre affiche, nous
+aviserons.»</p>
+
+<p>Là-dessus il la quitta; mais il se dit en rentrant
+chez lui:</p>
+
+<p>«C'est égal, je trouverai tôt ou tard un moment
+pour en parler à Hortense.»</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Il était près de dix heures du soir. La mère et la
+fille étaient seules dans leur salon. Mme Véretz
+brodait au tambour. Mme Corneuil rêvait, enfoncée
+dans une causeuse; comme elle ne méditait
+pas, il était permis de parler.</p>
+
+<p>«C'est donc demain le grand jour, lui dit sa
+mère, en levant le nez de dessus de son ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Penneville est accouché de ce soir, à
+terme ou avant terme, je ne sais. Ce qui est certain,
+c'est que demain nous avalerons l'enfant. Il
+m'a certifié que son manuscrit se composait de
+soixante-treize feuillets, ni plus ni moins; tu sais
+qu'ils sont de conséquence, ses feuillets. Deux
+heures d'horloge, nous ne nous en tirerons pas à
+moins. Ce diable d'homme a la voix si claire, si retentissante,
+qu'on entend sans écouter; bon gré,
+mal gré, les oreilles s'imprègnent. Tu es une heureuse
+femme, ma chère; M. de Miraval l'a dit, tu
+as le talent de dormir sans en avoir l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une plaisanterie d'un goût douteux, riposta
+Mme Corneuil avec hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'en fais pas un crime, on se défend
+comme on peut contre Apépi; chacun s'arrange à
+sa manière pour ne pas recevoir la pluie... Mon
+Dieu! ce cher garçon peut avoir des travers, cela
+n'empêche pas qu'il n'ait un coeur excellent et le
+reste; cela ne l'empêche pas non plus d'être adoré.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, je l'adore, répliqua Mme Corneuil
+d'une voix aigre, ou du moins M. de Penneville
+m'est infiniment cher, et je vous prie de n'en pas
+douter.»</p>
+
+<p>Mme Véretz se remit à broder, et après quelques
+instants de silence:</p>
+
+<p>«Bon Dieu! quel dommage!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore?</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage que l'oncle ne soit pas le neveu
+ou que le neveu ne soit pas l'oncle!</p>
+
+<p>&mdash;De quel oncle parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Du marquis de Miraval.</p>
+
+<p>&mdash;De ce conspirateur? de cet affreux vieillard?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'as pas bien regardé, il n'est pas affreux
+du tout. Le regard est charmant, la voix est
+jeune, la main potelée et coquette, une vraie main de
+diplomate ou de prélat. Il te déplaît donc beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Infiniment.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es injuste, très injuste, il a plusieurs
+genres de mérite. D'abord il est marquis, l'autre
+n'est que comte, et les comtes courent les rues.
+Ensuite il n'a pas soixante mille livres de rente, il
+en a plus du triple.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cent mille, dit Mme Corneuil. A quoi
+vous arrêtez-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Autre avantage: s'il lui plaisait de convoler,
+il n'aurait pas besoin de faire agréer son mariage
+à sa mère. Nous aurons beau faire, Mme de Penneville
+ne nous agréera jamais. Tu verras qu'elle
+se brouillera avec son fils, et ce sera une mauvaise
+note pour toi. Le monde en pareil cas prend toujours
+le parti des mères. Et puis M. de Miraval
+n'est pas un antiquaire, c'est un homme du monde
+et, qui plus est, un grand ambitieux. Il a formé le
+projet de rentrer dans la vie politique; avant peu
+de mois, il sera député ou sénateur, à son choix.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, et il ajoutait que son seul chagrin
+est de n'être pas marié, parce qu'il aura besoin
+d'avoir un salon, et, sans femme, point de salon.
+L'autre n'a de goût que pour les caveaux, et il ne
+soupire qu'après son cher Memphis, où il t'emmènera.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, répondit-elle vivement,
+qu'Horace fera ce qui me plaira.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'y fie pas. M. de Miraval le définit un
+doux entêté. Bon Dieu! qu'irons-nous faire en
+Égypte, nous qui considérons la vie comme une
+mission, comme un apostolat?... Le moyen d'exercer
+sa mission au fond d'un hypogée!</p>
+
+<p>&mdash;Sur quelle herbe avez-vous marché ce soir?»
+dit Mme Corneuil, en secouant sa belle tête de
+muse ennuyée et en plissant ses lèvres de Junon,
+d'une Junon qui n'a pas encore rencontré son
+Jupiter.</p>
+
+<p>Mme Véretz tirait l'aiguille et fredonnait tout
+bas une ariette. Ce fut Mme Corneuil qui renoua
+l'entretien.</p>
+
+<p>«Non, je ne sais ce qui vous prend. On dirait
+que vous vous appliquez à me dégoûter de mon
+bonheur. Ce mariage, qui l'a voulu, ou du moins
+qui l'a conseillé?</p>
+
+<p>&mdash;L'amour tient lieu de tout, ma fille. Ne regrette
+donc rien, puisque tu l'aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous savez bien que je n'ai pas
+rencontré l'homme de mes rêves. Mais j'aime Horace;
+je veux dire qu'il m'a plu, qu'il me plaît...
+Enfin vous ne m'expliquez pas pourquoi ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, pensa Mme Véretz, nous n'en sommes
+plus à l'adoration.»</p>
+
+<p>Et elle reprit:</p>
+
+<p>«Ma toute belle, M. de Penneville est un superbe
+parti, je n'en disconviens pas, et je te l'ai
+recommandé parce que je n'en avais pas un plus
+beau encore à te proposer.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que ce soir?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ce soir, j'en sais un autre.»</p>
+
+<p>Mme Véretz se leva de son fauteuil, et, après
+avoir fouillé dans sa poche, elle s'approcha de
+sa fille et lui dit:</p>
+
+<p>«Lis ces deux lettres; je ne te les donne pas,
+je te les prête, car M. de Penneville s'est aperçu
+que je les avais gardées, et je les lui renverrai
+demain matin.»</p>
+
+<p>Mme Corneuil passa dédaigneusement les yeux
+sur la première de ces lettres; mais, quand elle
+eut commencé à lire la seconde, elle changea d'attitude,
+elle secoua sa langueur, son teint mat se
+colora, et il se passa au fond de ses yeux je ne sais
+quoi que ses longues paupières ne prirent pas la
+peine de cacher.</p>
+
+<p>Cependant, quand elle fut au bout de sa lecture,
+elle se leva, prit une enveloppe dans un tiroir, y
+enferma les deux lettres, pria sa mère d'y mettre
+l'adresse, sonna Jacquot et lui dit:</p>
+
+<p>«Qu'à l'instant on porte ce pli à M. le comte
+de Penneville!»</p>
+
+<p>Après quoi elle se rassit dans sa causeuse.</p>
+
+<p>«Ces pattes de mouche te brûlaient les doigts?
+lui dit en souriant Mme Véretz.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez pu vous dispenser de me faire
+lire ces billevesées, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Des billevesées, ma chère? Que dirait le marquis
+s'il t'entendait? Il est terriblement allumé, ce
+pauvre homme. C'est sa faute; pourquoi s'est-il
+approché de deux beaux yeux, qui sont accoutumés
+à faire des miracles?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! plus un mot! lui repartit sa fille. Vous
+savez que je ne puis souffrir certain genre de badinages.»</p>
+
+<p>Mme Véretz retourna à son tambour. Mme Corneuil
+se leva, se promena quelques instants dans
+la chambre d'un pas inquiet et fiévreux. Puis elle
+s'assit au piano et soupira d'une voix émue, passionnée,
+cette chanson de Mignon qu'Horace
+aimait tant. Elle s'arrêta au milieu du dernier
+couplet, et se retournant vers sa mère:</p>
+
+<p>«Non, je ne vous comprends pas. Pouvez-vous
+bien me proposer sérieusement de renoncer à un
+homme qui a toute sorte de bonnes qualités, à un
+homme digne de mon estime, bien fait de sa personne?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre matin qu'il riait tant, il avait l'air
+d'un superbe mouton qui a appris le copte, interrompit
+Mme Véretz.</p>
+
+<p>&mdash;A un homme, reprit-elle, qui a ma parole.
+Vous craignez les mauvais propos; c'est bien alors
+qu'on trouverait à gloser.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est que de prendre ses précautions. Nous
+ne le quitterons pas, il nous quittera.</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui le sacrifierais-je? A un septuagénaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! permets, le marquis n'a que soixante-cinq
+ans, et il ne les paraît pas. C'est un homme
+d'un beau passé et d'un aimable avenir. Je lui
+prédis les plus beaux succès de tribune, ce genre
+de succès qui fait qu'on pense à vous pour un
+portefeuille. La France est si pauvre en hommes!
+Et puis, ma chère adorée, dis-toi bien qu'il n'y
+a que les vieillards qui sachent aimer. Ils vous
+savent tant de gré de ce qu'on leur fait la grâce
+de les supporter! J'ajoute que M. de Miraval a le
+goût fin, il apprécie notre littérature. C'est écrit,
+il la trouve «du premier ordre».</p>
+
+<p>Là-dessus, Mme Véretz quitta de nouveau sa
+broderie, courut à sa fille, et la serrant dans ses bras:</p>
+
+<p>«Tu te fâches? dit-elle. Eh bien, n'en parlons
+plus. La partie n'est pas égale entre M. de Penneville
+et son oncle. L'un te plaît...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais le mot juste... Il ne me
+déplaît pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre te déplaît.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! il me déplaisait.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! les voilà de niveau et de plain-pied,
+logés à la même enseigne. Les paris sont ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, je finirai par me fâcher
+sérieusement,» répliqua Mme Corneuil, qui alluma
+une bougie pour se retirer dans sa chambre.</p>
+
+<p>Elle allait sortir, elle s'approcha d'une fenêtre,
+contempla un instant la voûte étoilée, comme
+pour y chercher une inspiration. Puis elle dit à sa
+mère d'un ton résolu et solennel:</p>
+
+<p>«Soyez certaine que je ne consulterai que mon
+coeur. Si vous vous méprenez sur mes sentiments,
+je me réserve le droit de vous désavouer.»</p>
+
+<p>Mme Véretz l'embrassa de nouveau, en lui disant:</p>
+
+<p>«Tu es un vrai roi de Prusse, toi; tu parles de
+ton coeur, de ta conscience; tu laisses faire en te
+réservant de désavouer. Allons, je serai ton Bismarck.»</p>
+
+<p>Et, à ces mots, elle reconduisit son ange adoré
+jusqu'à la porte du lieu très saint.</p>
+
+<p>Le lendemain, il tomba dans les premières
+heures de la matinée une petite pluie fine, qui
+mouillait; cependant le marquis ne rendit pas
+visite à son neveu, ce qui affligea fort Mme Véretz;
+peut-être s'était-elle promis de l'arrêter, de s'emparer
+de lui au passage. Dans l'après-midi, le
+temps s'éleva, et elle proposa à sa fille de sortir
+avec elle en calèche. Horace ne les accompagna
+pas; il tenait à revoir une fois encore son manuscrit,
+pour que le soir il n'y eût pas d'accroc dans
+sa lecture; il estimait que la mariée ne serait
+jamais assez belle.</p>
+
+<p>Comme ces dames revenaient de leur promenade
+en longeant la belle esplanade de Montbenon, qui
+commande une vue admirable sur le lac et les
+Alpes, Mme Véretz, dont les yeux de furet voyaient
+tout, aperçut par la portière le marquis mélancoliquement
+assis sur un banc solitaire. Elle descendit
+lestement de voiture et pria sa fille de
+retourner au logis toute seule. Quelques minutes
+après, sans faire semblant de rien, elle passait à
+dix pas devant le marquis et poussait un petit cri
+de joyeuse surprise. M. de Miraval s'aperçut
+qu'entre les Alpes et lui il y avait un chignon
+du plus beau rouge; il aimait mieux les cheveux
+blonds, mais il prit galamment son parti.</p>
+
+<p>«Bénie soit Sa Majesté le Hasard! s'écria
+Mme Véretz. Vous êtes mon prisonnier, monsieur
+la marquis; rendez-vous à discrétion.»</p>
+
+<p>Il lui offrit son bras, en lui disant:</p>
+
+<p>«Mon geôlier me plaît beaucoup, chère madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dispense d'être galant, répondit-elle.
+Je vous demande seulement de me parler à coeur
+ouvert, si toutefois c'est une chose à demander
+à un diplomate. Voyons, voulez-vous être sincère!</p>
+
+<p>&mdash;Je le serai autant qu'Amen-Heb, surnommé
+le Véridique, lui dit-il, intendant des troupeaux
+d'Ammon et grammate principal.</p>
+
+<p>&mdash;Convenez d'abord que j'ai le droit de vous
+questionner. Votre conduite à notre égard n'a-t-elle
+pas été singulière? Depuis le jour où M. de
+Penneville vous a présenté à nous, vous avez pris
+à tâche de nous éviter, de nous fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! croyez, madame...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, qu'avons-nous bien pu vous faire?
+Vous avez sûrement découvert que je suis une
+sotte.</p>
+
+<p>&mdash;Chère madame, dès la première minute où
+j'ai eu l'honneur de vous voir, je vous ai tenu pour
+une femme de beaucoup d'esprit, et je ne m'en
+dédis pas.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, est-ce ma fille qui a eu le malheur
+de vous déplaire?</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille! s'écria le marquis. Serais-je assez
+maudit de Dieu et des hommes!.. Mais elle est
+adorable, votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le mot de la lettre, pensa Mme Véretz;
+il a raison de s'y tenir.»</p>
+
+<p>Puis elle reprit:</p>
+
+<p>«Monsieur le marquis, quel est donc ce mystère?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, lui dit-il en la regardant de travers,
+vous êtes une femme très fine, et vous vivez
+avec des gens qui déchiffrent des hiéroglyphes. Je
+crains bien que vous ne m'ayez deviné.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous faites une idée exagérée de ma
+clairvoyance: je n'ai rien deviné du tout. Voyons,
+serait-il vrai, comme le prétend M. de Penneville,
+que vous ayez un secret?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que par hasard mon neveu l'aurait pénétré,
+ce secret? Vous m'épouvantez; il est le dernier
+homme du monde à qui j'oserais faire mes
+confessions!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois sans peine, pensa-t-elle. Allons,
+nous tenons le lièvre par les oreilles.»</p>
+
+<p>Elle pressa doucement le bras du marquis et lui
+dit:</p>
+
+<p>«Décidément je ne vous comprends pas, et j'ai
+la passion de comprendre. Vous ne voulez pas me
+le révéler, ce terrible secret?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, madame, jamais. Je n'ai pas encore
+perdu le respect du mes cheveux blancs, ils me
+font peur; voulez-vous que je les couvre d'un ineffaçable
+ridicule?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes seul à vous apercevoir qu'ils sont
+blancs, dit-elle en lui jetant une oeillade des plus
+encourageantes.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reprit-il, vous me trahiriez auprès
+d'Horace. C'est la première fois qu'un oncle a tremblé
+devant son neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Il y faut renoncer, se dit Mme Véretz avec
+quelque dépit; ses cheveux blancs et son neveu le
+gênent. Il ne parlera pas avant que l'autre ait
+quitté la place.»</p>
+
+<p>Après une pause:</p>
+
+<p>«Monsieur le marquis, si vous aviez été moins
+avare de vos visites, vous nous auriez fait à la fois
+honneur et plaisir, car il me tardait de vous voir
+pour vous entretenir d'une inquiétude qui me travaille.
+J'ai mon secret, moi aussi, et je désirais
+vous le confier. Oui, depuis quelques jours j'ai l'esprit
+fort troublé. M. de Penneville, qui a la fâcheuse
+habitude de tout dire...</p>
+
+<p>&mdash;Très fâcheuse en effet, madame, je la lui ai
+souvent reprochée.</p>
+
+<p>&mdash;Sans le corriger, poursuivit-elle, puisqu'il
+nous a rapporté une conversation qu'il avait eue
+avec vous, sans nous taire aucun des scrupules qui
+vous sont venus au sujet de son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Je le reconnais bien là, le malheureux, fit le
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'a donné beaucoup à penser, et je suis
+obligée de rendre hommage à votre haute raison.
+Je dois passer condamnation, je m'étais cruellement
+abusée. Il n'y a pas entre ces jeunes gens
+cette harmonie des caractères et des goûts qui est
+la première condition du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai de plaisir à vous entendre! s'écria-t-il.
+L'harmonie des goûts, c'est là le point; encore
+n'est-ce pas assez. Dans les vues de la Providence
+et dans les miennes, le mariage doit être une société
+d'admiration mutuelle. Or il est venu à ma
+connaissance... Oui, chère madame, je connais une
+femme du plus rare mérite. Elle a publié d'admirables
+sonnets, que lui envierait Pétrarque, s'il
+était encore de ce monde, et un traité sur les devoirs
+et les vertus de la femme que Fénelon consentirait
+à signer, si Bossuet ne lui en disputait
+l'honneur... M'écoutez-vous?.. Elle a fait don de
+ces précieux volumes à un homme qui prétend
+l'aimer; l'infortuné n'a pu les lire jusqu'au bout.
+Que dis-je? je les ai vus, ces deux volumes; l'un
+n'est coupé qu'à moitié, l'autre est encore vierge,
+absolument vierge..... Le plus beau de l'affaire
+est que le pauvre garçon s'imagine qu'il les a lus,
+et il est prêt à jurer qu'il les admire..... Mais
+n'allez pas conter mon historiette à Mme Corneuil.</p>
+
+<p>&mdash;Quand Mme Corneuil, ce qui ne peut manquer
+d'arriver un jour ou l'autre, répondit-elle en souriant,
+publiera un livre sur les devoirs des mères,
+soyez sûre qu'elle comptera l'indiscrétion au nombre
+de leurs vertus. Hélas! oui, les mères sont tenues
+quelquefois d'être indiscrètes, et l'historiette
+que vous m'avez contée est bien propre à éclairer
+ma fille sur ses sentiments et sur ceux qu'on affecte
+d'avoir pour elle. Au surplus, je dois vous confesser
+qu'elle-même...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame, parlez. Vous devez, dites-vous,
+me confesser qu'elle-même...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma fille est une âme profonde qui renferme
+ses sentiments. Mais, depuis quelque temps,
+je la vois pensive, soucieuse, presque triste, et je
+me demande si elle n'a pas fait, elle aussi, ses réflexions.»</p>
+
+<p>Le marquis lâcha le bras de Mme Véretz pour
+s'essuyer le front avec son mouchoir. Il y a dans
+ce monde des sueurs de joie.</p>
+
+<p>«Ah! tu jubiles, mon bonhomme, lui disait intérieurement
+Mme Véretz, et tu ne penses plus à tes
+cheveux blancs... Voyons si tu vas parler.»</p>
+
+<p>Le marquis ne parla pas. On eût dit que son allégresse
+lui faisait oublier où il était et avec qui. Il
+finit pourtant par s'en souvenir. Il s'empara de la
+main de Mme Véretz et la porta presque amoureusement
+à ses lèvres, si bien qu'elle crut à une méprise.
+Puis, après quelques instants de méditation:</p>
+
+<p>«Madame, lui dit-il, ce qu'il y a de plus difficile
+au monde, c'est de perdre son chien.»</p>
+
+<p>Elle se mit à rire et lui répondit:</p>
+
+<p>«Je vous avais prévenu que je vous demanderais
+un conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Chère madame, répliqua-t-il, dans tous les
+hommes qui se mêlent d'écrire, il y a une passion
+plus forte et qui a la vie plus dure que l'amour:
+c'est l'amour-propre, et, pour tuer l'amoureux, il
+suffit quelquefois d'égratigner l'auteur avec la
+pointe d'une épingle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes faits pour causer ensemble,
+lui dit-elle; nous nous comprenons à demi-mot.
+Mais, je vous prie, monsieur la marquis, si l'épingle
+produit cet effet miraculeux, me direz-vous
+votre secret?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, mais je vous l'écrirai.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est bien entendu,» répondit-elle en
+lui tendant ses deux mains, qu'il serra dans les
+siennes avec une reconnaissance convulsive.</p>
+
+<p>Après quoi elle reprit le chemin de la pension
+Vallaud en se disant:</p>
+
+<p>«Cet homme est le gendre idéal, celui de mes
+rêves.»</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Depuis vingt minutes bien comptées, il lisait. On
+l'écoutait ou l'on paraissait l'écouter. Le joli salon
+du chalet était situé au rez-de-chaussée, et, la soirée
+étant tiède, on avait laissé la fenêtre ouverte. S'il
+y avait eu des passants, le bruit de leurs pas
+aurait pu le déranger; mais, grâce à Dieu, il ne
+passait personne. Jacquot et sa trompette s'étaient
+retirés dans leur mansarde où ils dormaient paisiblement
+dans les bras l'un de l'autre. Les oiseaux
+du parc étaient convenus de se taire pour pouvoir
+mieux l'entendre, sans perdre un mot; il est vrai
+qu'on était dans la saison où ils ne chantent pas.
+Du sein des demeures éthérées, les étoiles, ces
+habitantes de l'éternel silence, lui jetaient un regard
+ami. Il lisait avec dignité, avec feu, avec conviction,
+mais avec modestie. De temps à autre, il
+s'arrêtait pour dire:</p>
+
+<p>«Trouvez-vous que j'aille trop vite? Dans mon
+enfance, on me reprochait de bredouiller. Avez-vous
+de la peine à me suivre? Voulez-vous que je
+recommence? Vous allez me demander mes preuves;
+attendez, je les fournis plus loin. Si vous avez
+quelque observation à me faire, ne vous gênez pas,
+je vous en serai fort obligé.»</p>
+
+<p>Mais on n'avait garde de lui adresser aucune observation,
+et personne ne le conjura de recommencer.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'il avait la précieuse faculté de
+combiner ses sensations, ce qui lui permettait de
+se procurer plusieurs plaisirs à la fois, et tous ces
+plaisirs divers n'en faisaient qu'un. Par la croisée
+entre-bâillée pénétrait dans le salon une exquise
+senteur de troène fleuri. Il respirait avec volupté
+ce parfum, et, bien qu'il fût très appliqué à sa
+lecture, il contemplait par instants les étoiles, et
+il pensait à deux beaux yeux bruns, mêlés de
+fauve, plus doux à regarder que tous les astres
+du ciel. Ces yeux si doux, il ne les voyait pas;
+Mme Corneuil s'était assise à l'écart sur un divan
+moelleux, et l'importune clarté de la lampe n'arrivait
+pas jusqu'à elle. A demi couchée et muette,
+elle était tout oreilles; l'ombre est favorable au
+recueillement. Je ne voudrais point jurer cependant
+qu'elle n'eût pas quelques distractions; peut-être
+pensait-elle par intervalles à deux volumes
+qui n'avaient pas été coupés. Mme Véretz était assise
+à son tambour, en face du lecteur, à qui, tout
+en brodant, elle adressait de petits signes de tête
+approbatifs. Son sourire et le pétillement de ses
+yeux verts exprimaient assez le vif intérêt qu'elle
+portait aux Hycsos, à moins que ce sourire ne
+voulût dire simplement:</p>
+
+<p>«Dieu soit loué, mon cher monsieur, l'habitude
+rend tout supportable.»</p>
+
+<p>Il lisait, tournant les feuillets à regret, car il se
+sentait si heureux qu'il souhaitait que son bonheur
+et sa lecture ne prissent jamais fin. Avant qu'il
+commençât, une main délicate, qu'il aurait voulu
+toujours garder dans la sienne, avait placé devant
+lui un grand verre d'eau sucrée. Il y trempa ses
+lèvres, toussa pour s'éclaircir la voix, puis reprit
+en ces termes:</p>
+
+<p>«Nous avons démontré que l'histoire de Joseph,
+fils de Jacob, telle qu'elle est contenue dans les
+chapitres XXXIX et suivants de la <i>Genèse</i>, présente
+un caractère manifeste d'authenticité. Les noms
+propres, si importants en de pareilles manières, en
+font foi. Comme chacun sait, l'officier de Pharaon,
+chef de ses gardes ou de ses eunuques, qui avait
+acheté Joseph aux Ismaélites, et avec la femme
+duquel il eut cette déplorable aventure d'où il ne
+réussit à se tirer qu'en lui laissant son manteau,
+s'appelait Potiphar, et Potiphar n'est pas autre
+chose que Pet-Phra, qui signifie consacré à Ra ou
+au dieu solaire. Joseph reçut du Pharaon le titre
+de Zphanatpaneach, qu'il faut traduire par Zpent-Pouch;
+or Zpent-Pouch veut dire créateur de la vie,
+ce qui prouve assez la gratitude que les Égyptiens
+gardaient à Joseph pour avoir pourvu à leur subsistance
+pendant la famine. On lui donna en mariage la
+fille d'un prêtre de On ou Annu...»</p>
+
+<p>Ici, il se tourna vers Mme Véretz pour lui dire:</p>
+
+<p>«Est-il besoin de vous expliquer que On ou
+Annu est la ville du soleil, ou Héliopolis?</p>
+
+<p>&mdash;Me feriez-vous ce cruel affront?» lui répondit-elle.</p>
+
+<p>«On lui donna donc en mariage, reprit-il, la
+fille d'un prêtre de On ou Annu, laquelle s'appelait
+Asnath, mot qui s'explique par As-Neith et qui
+témoigne qu'elle était consacrée à la mère du
+soleil. Après cela, il ne nous reste plus qu'une
+chose à démontrer, à savoir que le Pharaon sous
+le règne duquel Joseph arriva en Égypte était bien
+le roi des Hycsos, Apépi.»</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voilà donc enfin, s'écria joyeusement
+Mme Véretz. J'ai toujours aimé cet Apépi sans le
+connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne prétends pas le surfaire, répondit-il,
+et je n'oserais pas affirmer qu'il fût précisément
+aimable; mais c'était un homme de mérite, et vous
+verrez qu'il est digne en quelque mesure de la
+considération que voulez bien lui témoigner. Je ne
+vous dirai pas non plus qu'il fût beau, mais sa
+figure avait du caractère. Vous me demanderez
+comment je le sais. Il y a, madame, au musée du
+Louvre, dans l'armoire A de la salle historique,
+une figurine un peu fruste en basalte vert où l'on
+avait cru reconnaître le meilleur style saïte. Malheureusement,
+les cartouches ont disparu. Madame,
+j'ai les plus sérieuses raisons de penser que cette
+précieuse statuette n'est pas du tout saïte, que
+c'est le portrait d'un roi pasteur, et que ce roi pasteur
+était Apépi. Ainsi vous voyez...»</p>
+
+<p>Il porta de nouveau le verre à ses lèvres, avala
+une seconde gorgée avec méthode, comme il faisait
+tout; puis, poursuivant sa lecture:</p>
+
+<p>«A cet effet, nous sommes obligés de reprendre
+les choses de plus haut. Ce fut vers l'année 1830
+avant l'ère chrétienne que les souverains de la
+dynastie thébaine commencèrent à se soulever
+contre les Hycsos. Après une longue et pénible
+lutte, où ils connurent toutes les vicissitudes de
+la fortune, ils refoulèrent les Pasteurs dans la
+basse Égypte. Plus d'un siècle après, le roi Raskenen
+était assis sur le trône de Thèbes, et il est fait
+mention de lui dans un papyrus du Musée britannique,
+dont l'importance ne peut échapper à personne.&mdash;Il
+arriva, est-il écrit dans ce papyrus,
+que la terre d'Égypte devint la propriété des méchants,
+et il n'y avait pas alors un roi doué de la vie,
+du salut et de la force. Mais voici, le roi Raskenen
+apparut, doué de la force, du salut et de la vie, et
+il régnait sur le pays du midi. Les méchants étaient
+dans la forteresse du soleil, et tout le pays était
+soumis à des corvées et à des tributs. Le roi des
+méchants s'appelait Apépi, et il choisit pour son
+seigneur, c'est toujours le papyrus qui parle, le
+dieu Sutech, c'est-à-dire le dieu Set, qui n'est autre
+que le dieu Typhon, génie du mal.»</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, interrompit Mme Véretz, que
+Sutech, Set, Typhon... Quand on y regarde de
+près, cela se ressemble fort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de grâce, chère madame, lui dit-il, nous
+touchons au point capital.»</p>
+
+<p>Et il reprit:</p>
+
+<p>«Il lui bâtit un temple en solide maçonnerie, et
+il ne servit aucun des autres dieux qui étaient en
+Égypte. Voilà ce que nous apprend le papyrus, et
+cet important document prouve que: 1° les rois
+pasteurs avaient établi leur résidence dans le
+Delta; 2° qu'ils tenaient sous leur domination toute
+la basse Égypte; 3° qu'Apépi...»</p>
+
+<p>En ce moment, il s'avisa qu'il n'avait pas entendu
+depuis longtemps cette voix adorée, qui chantait
+si bien la chanson de Mignon, et s'étant tourné
+du côté du divan, il dit:</p>
+
+<p>«On l'appelle aussi Apophis, mais Apépi est le vrai
+nom. Lequel des deux préférez-vous, Hortense?»</p>
+
+<p>Hortense ne répondit pas; peut-être l'émotion
+du récit lui avait-elle coupé la parole.</p>
+
+<p>«Apophis ou Apépi, lui cria Mme Veretz.
+Choisis hardiment. M. de Penneville s'en remet à
+ta discrétion.»</p>
+
+<p>Hélas! elle ne répondit pas davantage.</p>
+
+<p>Horace tressaillit; il sentit courir dans tout son
+corps un long frisson, qui était un avertissement
+de sa destinée. Il se leva, se saisit de la lampe,
+marcha précipitamment vers le divan. Ce n'était
+que trop vrai, et il n'en pouvait douter, Mme Corneuil
+dormait.</p>
+
+<p>Peu s'en fallut qu'il ne laissât échapper de sa
+main cette lampe, qui éclairait son désastre. Il la
+posa sur un guéridon.</p>
+
+<p>«Dieu, quel sommeil! s'écria Mme Véretz. Ne
+seriez-vous pas un peu magnétiseur?»</p>
+
+<p>Elle faisait un mouvement pour réveiller sa fille; il
+l'en empêcha en lui disant avec un ricanement amer:</p>
+
+<p>«Oh! je vous prie, respectez son repos.»</p>
+
+<p>On aurait tort d'imaginer qu'il ne souffrait que
+dans son amour-propre d'auteur et de lecteur. Un
+jour s'était fait en lui; il venait de comprendre
+subitement que depuis plusieurs mois il s'était
+trompé ou laissé tromper. Immobile et tout d'une
+pièce, il contemplait d'un oeil dur, fixe, perçant, le
+visage de la belle endormie, dont la pose était coquette,
+car elle savait dormir. Rien n'était plus
+charmant que le désordre de ses beaux cheveux,
+dont une boucle pendait le long de sa joue. Ses lèvres
+ébauchaient un demi-sourire; il est probable
+qu'elle faisait un rêve heureux; elle s'était réfugiée
+dans un monde où il n'y a point d'Apépi.</p>
+
+<p>Horace la regardait toujours, et je ne sais quelles
+écailles tombaient une à une de ses yeux. Si charmante
+qu'elle fût, de minute en minute il voyait
+s'évanouir ses grâces, et il fut sur le point de la trouver
+laide. En vérité, il ne la reconnaissait plus. Le
+miracle qui s'était fait à Saqqarah, au sortir du tombeau
+de Ti, venait de se défaire; il n'y avait plus rien
+entre cette femme qui dormait et l'Égypte. En quittant
+le Caire, elle avait emporté dans ses cheveux
+blonds, dans son sourire, dans son regard, un peu
+de ce soleil qui fait mûrir les dattes, qui réjouit
+le coeur des lotus, qui amuse par des mirages le
+sable jaune du désert et pour lequel l'histoire des
+Pharaons n'a point de secrets. L'auréole dont elle
+avait couronné son front venait de s'éteindre en un
+instant, et il s'aperçut, lui aussi, que ses paupières
+étaient trop longues, que sa lèvre était trop mince,
+que ses bras, mollement arrondis, se terminaient
+par des mains prenantes, qu'il y avait une griffe là-dessous
+et de petits plis autour de sa bouche comme
+à ses tempes, et que ces rides naissantes, dont il ne
+s'était jamais avisé, trahissaient le travail sourd des
+petites passions, ces inquiétudes de la vanité qui
+vieillissent les femmes avant le temps. D'où lui venait
+sa subite clairvoyance? Il était en colère, et,
+on a beau dire, les grandes colères sont lumineuses.</p>
+
+<p>«Il faut lui pardonner, dit Mme Véretz. Je l'ai
+guettée du coin de l'oeil; elle a lutté courageusement;
+par malheur, ses nerfs ne sont pas aussi
+solides que les miens. Vous l'aviez déjà mise à de
+rudes épreuves; elle s'en est tirée avec honneur;
+mais quoi! peut-on résister à la longue au plus
+terrible des ennuis, à l'ennui pharaonique? Prenez-y
+garde, mon cher comte. Elle a pour vous
+tant d'estime, tant d'amitié! Il suffit quelquefois
+d'un travers pour lasser le coeur d'une femme.»</p>
+
+<p>Et lui montrant du doigt tour à tour les yeux
+fermés de sa fille et les soixante-treize feuillets:</p>
+
+<p>«Mon cher comte, il faut choisir entre ceci et
+cela.»</p>
+
+<p>Il l'écoutait en l'observant d'un air hagard, et
+ses cheveux rouges lui firent horreur.</p>
+
+<p>«En vérité, madame, lui dit-il, il me semble
+que je commence à vous connaître.»</p>
+
+<p>A ces mots, il retourna vers la table, rassembla
+les feuillets, les enferma dans son portefeuille,
+mit le portefeuille sous son bras, fit un profond
+salut et détala.</p>
+
+<p>Comme il contournait le chalet pour gagner la
+grande allée du parc:</p>
+
+<p>«Tu peux te réveiller, ma chère, dit en riant
+Mme Véretz. Nous voilà délivrés à jamais du roi
+Apépi, qui vivait quarante siècles avant Jésus-Christ.»</p>
+
+<p>Une tête apparut au-dessus du rebord de la
+fenêtre, et une voix cria du dehors:</p>
+
+<p>«Mettons-en seize, madame, car il faut toujours
+être exact.»</p>
+
+<p>Le comte de Penneville rentra chez lui, la mort
+dans l'âme. Ce qu'il regrettait amèrement, c'était
+moins une femme qu'un songe. Pendant de longs
+mois, une chimère avait été la délicieuse compagne
+de sa vie; elle ne le quittait pas, elle s'intéressait
+à tout ce qu'il faisait, elle mangeait et buvait avec
+lui, elle travaillait avec lui, elle rêvait avec lui;
+elle lui parlait, et il lui répondait, et ils se comprenaient
+à demi-mot; elle avait une voix qui lui
+fondait le coeur, elle avait des cheveux blonds qui
+un jour avaient frôlé sa joue, elle avait aussi des
+lèvres que deux fois les siennes avaient touchées.
+En y pensant, il lui prit une colère qui fit diversion
+à sa douleur; le pauvre et naïf garçon
+aurait beaucoup donné pour ravoir ses deux baisers.</p>
+
+<p>Cependant il conservait encore un vague espoir.</p>
+
+<p>«Non, cela ne se peut, cela ne se passe pas de
+la sorte, pensait-il. Il est impossible qu'elle m'ait
+laissé partir ainsi pour toujours. Elle me rappellera,
+elle est occupée à m'écrire. Avant minuit,
+Jacquot viendra, m'apportant une lettre qui expliquera
+tout.»</p>
+
+<p>Jacquot ne vint pas, et bientôt une horloge
+voisine sonna minuit. Cette voix lamentable ressemblait
+à un glas funèbre; cette horloge pleurait
+quelqu'un qui venait de mourir, et Horace reconnut
+que sa chère compagne, que sa chimère
+n'était plus de ce monde. Désormais il était seul,
+tout seul, et sa solitude l'épouvanta. Il laissa
+pendre son front sur sa poitrine, de grosses
+larmes descendirent le long de ses joues.</p>
+
+<p>En relevant la tête, il s'avisa qu'il n'était pas
+seul, qu'il y avait sur sa table une petite statuette
+d'un pied de haut, qui le regardait, qu'elle s'appelait
+Sekhet, la secourable, et qu'elle allongeait
+vers lui son joli museau de chat, dont le froncement
+était empreint d'une miséricordieuse bienveillance.
+Il courut à elle, la prit dans ses
+mains.</p>
+
+<p>«Ah! te voilà, lui dit-il; comment t'avais-je
+oubliée? Je ne suis pas seul, puisque tu me restes.
+Quelqu'un disait ici même que les roses se fanent,
+que les dieux demeurent. Je t'aime, tu m'aimes,
+et nous nous aimerons toujours.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il caressait sa taille fine, ses
+hanches arrondies, et il finit par la baiser dévotement
+sur le front. Il lui parut que cette bonne
+petite Sekhet plaignait ses peines, qu'elle était
+tout émue, tout attendrie, qu'elle avait un bon
+petit coeur comme une soeur grise ou simplement
+comme une honnête créature humaine; il lui
+parut aussi qu'il y avait des larmes dans ses yeux,
+quoiqu'elle fût déesse, et qu'elle lui rendait son
+baiser, quoiqu'elle fût en faïence bleue. Il lui parut
+enfin qu'elle lui disait:</p>
+
+<p>«Tu m'es revenu, je ne te prêterai plus à personne.»</p>
+
+<p>Eh! bon Dieu, elle l'avait si peu prêté!</p>
+
+<p>Il se sentit réconforté; il avait purifié son coeur
+et ses lèvres. Il se planta devant la glace, contempla
+son image. Il acquit la certitude que le
+comte Horace avait les yeux un peu rouges et que
+nonobstant le comte Horace était un homme. Il
+alla chercher deux grandes malles vides, qu'il
+avait remisées dans un réduit; il les apporta dans
+sa chambre l'une après l'autre; dix minutes plus
+tard, il était occupé à les remplir.</p>
+
+<p>Le lendemain dans l'après-midi, le marquis de
+Miraval, qui par une exception singulière n'avait
+pas traversé le lac, quoiqu'il fît ce jour-là un vrai
+temps de demoiselle, reçut à la fois deux lettres,
+l'une qui fut apportée par le facteur, l'autre que
+lui remit Jacquot, tout habillé de neuf.</p>
+
+<p>La première, écrite d'une main ferme et tranquille,
+était conçue en ces termes:</p>
+
+<p>«Mon cher oncle, la place est libre; vous pouvez
+la prendre. Si vous avez des commissions pour
+Vichy, veuillez, je vous prie, me les adresser à
+Genève; j'y coucherai ce soir, et j'en repartirai
+demain par le train express de trois heures ou,
+pour mieux dire, de trois heures et vingt-cinq minutes.
+Agréez l'expression de tous les voeux que
+je fais pour votre bonheur et l'assurance de mon
+inaltérable affection.»</p>
+
+<p>La seconde, hâtivement gribouillée, contenait
+ceci:</p>
+
+<p>«Monsieur le marquis, vous aviez tristement dit
+vrai; il n'aimait pas ou il aimait bien peu, puisqu'il
+n'a pu pardonner à la femme qu'il prétendait aimer
+de s'être assoupie pendant la lecture d'un mémoire
+sur le roi Apépi. Je vous laisse à deviner ce qu'en
+a pensé ma fille; elle a toisé le personnage, et une
+femme n'aime plus l'homme qu'elle toise. J'apprends
+qu'il se met en route à l'instant; vous
+n'avez donc plus à craindre mes indiscrétions.
+Rien ne vous empêche désormais de m'écrire votre
+secret, ou plutôt faites mieux, venez nous le dire
+ce soir en dînant avec nous.»</p>
+
+<p>Jacquot rapporta à Mme Véretz la réponse que
+voici:</p>
+
+<p>«Chère madame, il faut donc vous le révéler,
+ce terrible secret! J'ai une passion déplorable,
+que je cache avec grand soin, par respect pour
+mes cheveux blancs; ceux de mes amis qui la
+connaissent m'en ont cruellement plaisanté. Je
+vous l'avoue en rougissant, j'adore la pêche à la
+ligne. Quand Mme de Penneville m'envoya à Lausanne
+pour y traiter une affaire de famille, je me
+consolai de ce dérangement, en me disant: Lausanne
+est près d'un lac, je pêcherai. Mon premier
+soin en arrivant fut de me procurer des lignes et
+tout l'attirail nécessaire. Je n'osais pas pêcher dans
+votre voisinage, craignant d'être surpris et que
+mon neveu ne se moquât de moi. Je m'informai; on
+m'assura qu'il se trouvait en Savoie, près d'Évian,
+un joli petit parage très poissonneux. Il y a une
+auberge sur la côte; j'y louai une chambre, où
+j'installai mes engins, et chaque matin je traversais
+le lac pour aller satisfaire ma passion.
+Puisque je vous ai promis d'être véridique comme
+Amen-Heb, grammate principal, voyez un peu à
+quoi m'entraîne cette fureur. Je quittai Lausanne
+pour Ouchy dans l'unique dessein de me rapprocher
+du poisson; j'oubliai si bien l'affaire qui
+m'avait amené que j'allai voir deux fois seulement
+mon neveu, un jour qu'il ventait et un jour qu'il
+pleuvait, parce que ces jours-là on ne pêche pas;
+enfin je refusai deux invitations à déjeuner des
+plus attrayantes, parce qu'en m'y rendant je me
+serais privé pendant deux journées entières du
+plaisir de pêcher. Ce qui est lamentable, c'est que
+malgré mes soins, mon attention, ma persévérance,
+je ne prenais rien, hormis quelques misérables
+goujons. Je me disais: C'en est trop, partons.
+Et je ne partais pas. En débarquant à Lausanne,
+je croyais encore au poisson, je n'y crois
+plus, et c'est ainsi que nos illusions s'en vont avec
+nos années, nous en semons notre route. Toutefois,
+je ne sais par quel miracle j'ai réussi avant-hier
+à prendre une anguille de fort jolie taille, qui
+est venue obligeamment mordre à mon hameçon,
+et là-dessus je pars. L'honneur de mes cheveux
+blancs est sauf.</p>
+
+<p>«Veuillez, chère madame, présenter à votre
+adorable fille et agréer pour vous-même les compliments
+empressés et respectueux du marquis de
+Miraval.»</p>
+
+<p>Nous renonçons à décrire l'expression que revêtit
+la figure de Mme Véretz en prenant connaissance
+de cette réponse, l'embarras vraiment cruel qu'elle
+éprouva à la communiquer à sa fille, et la scène
+véritablement épouvantable que lui fit cet ange
+adoré. Mme Corneuil est moins à plaindre que sa
+mère, puisque dans son désastre elle a du moins
+la ressource de soulager son coeur par les reproches
+les plus véhéments, par les récriminations les plus
+virulentes, par des exclamations comme celle-ci:
+«N'est-ce pas toi qui es la cause de tout?» On
+raconte qu'il y a eu dans ce siècle une reine très
+intelligente, très éclairée, pleine de bons sentiments,
+qui exerçait une grande et légitime influence
+dans les affaires de l'État. Le roi son époux aimait
+à prendre ses conseils et s'en trouvait bien. Malheureusement,
+il lui arriva un jour de se tromper,
+et le sort de toute une vie se décide souvent en
+une minute. De ce moment, elle ne fut plus consultée;
+les gens qu'elle recommandait n'étaient
+plus agréés; son auguste époux disait: «Tout ce
+monde m'est suspect, ce sont les amis de ma
+femme.» Pour s'être trompée une fois, Mme Véretz
+a perdu toute son influence, tout son crédit.
+Sa fille lui rappellera éternellement qu'un jour
+elle lui a fait lâcher la proie pour courir après une
+ombre en cheveux blancs.</p>
+
+<p>Quand le comte Horace de Penneville se présenta
+à la gare de Genève, impatient de s'embarquer
+dans le train qui part non à trois heures,
+mais à trois heures et vingt-cinq minutes de l'après-midi,
+son étonnement fut grand d'apercevoir à l'un
+des coins du wagon où le hasard le fit monter le
+marquis de Miraval, son grand-oncle, qui, tout en
+l'aidant à caser convenablement sous les banquettes
+et dans le filet ses innombrables petits
+paquets, lui dit:</p>
+
+<p>«J'ai réfléchi, mon fils; il faut se défier des
+femmes qui tour à tour aiment Apépi et ne l'aiment
+plus.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>LE BEL EDWARDS</h2>
+<br><br>
+
+
+
+<p><i>A M. Charles Edmond.</i></p>
+
+
+<p>Mon cher ami, cette histoire, qui a la prétention
+d'être vraie, vous appartient, car c'est vous qui me
+l'avez racontée, en m'autorisant à la raconter à mon
+tour.</p>
+
+<p>V. C.</p>
+<br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>.....Il y a quelques années, nous dit le docteur
+Meruel, je vis paraître ou plutôt reparaître chez
+moi deux Américains, deux Yankees, deux libres
+citoyens de la plus libre des républiques. Ils ne se
+connaissaient point, mais je les connaissais fort
+bien tous les deux. Jadis je les avais guéris, l'un
+d'une péritonite aiguë, l'autre d'une laryngite catarrheuse.
+Ils s'en souvenaient, et, leurs affaires
+les ayant ramenés en Europe, à peine débarqués à
+Paris, ils étaient venus me voir, charmés de m'apprendre
+et de me prouver qu'ils étaient encore en
+vie. Je veux beaucoup de bien aux malades que
+j'ai guéris; il me semble qu'ils y ont mis de la
+bonne volonté, qu'ils se sont piqués de faire honneur
+à mes ordonnances, et je leur sais gré de
+cette attention, qui vraiment n'est pas commune;
+bref, je me considère un peu comme leur obligé,
+et leur nom demeure à jamais inscrit dans le livre
+d'or de ma mémoire. J'eus du plaisir à revoir mes
+Américains; je les retrouvais bien portants, gaillards,
+prospères, francs de toute avarie, et, pour
+leur en témoigner ma satisfaction, je les emmenai
+dîner dans un café du boulevard.</p>
+
+<p>Ils s'appelaient l'un M. Severn, l'autre M. Bloomfield;
+M. Bloomfield était démocrate, M. Severn
+était républicain. C'est vous dire que M. Severn et
+M. Bloomfield n'ont jamais été et ne seront jamais
+du même avis sur quoi que ce soit. Il y parut pendant
+le dîner; quel que fût le point en question,
+ils ne s'entendaient sur rien, hormis sur l'excellence
+d'un château-yquem qui leur plaisait infiniment.
+Je m'abstins d'abord de leur parler politique,
+craignant qu'ils ne se prissent aux cheveux.
+Je ne tardai pas à me rassurer; ils étaient plus
+tranquilles, plus posés, plus flegmatiques que
+beaucoup de leurs compatriotes, et ils auraient pu
+se disputer vingt-quatre heures durant sans avoir
+envie de s'étrangler. Entre la poire et le fromage,
+M. Severn, je ne sais à quel propos, s'avisa de
+citer avec éloge une parole «du regrettable, de
+l'inoubliable Abraham Lincoln», assassiné quelques
+semaines auparavant par John Wilkes Booth.
+M. Bloomfield tressaillit légèrement, puis il se pencha
+sur son verre, l'examina quelques instants, le
+porta à ses lèvres, le vida d'un seul trait. Ce fut
+toute sa réponse.</p>
+
+<p>De toutes les méchantes et vilaines actions qu'a
+vues s'accomplir dans le cours des siècles notre
+pauvre globule terraqué, j'estime que la plus
+criminelle, la plus inexcusable, la plus insensée,
+est l'assassinat consommé par John Wilkes Booth,
+sur la personne du vertueux président Abraham
+Lincoln. J'ai toujours ressenti les plus vives sympathies
+pour celui que les Américains appelaient
+<i>the old Abe</i>, pour cet homme de rien, pour ce fils
+de ses oeuvres, chargé par un décret du destin de
+gouverner et de sauver la république étoilée à
+l'heure la plus critique de son histoire.</p>
+
+<p>Il parut d'abord inférieur à sa tâche, on se moquait
+de lui, on le mettait au défi de porter jusqu'au
+bout son écrasant fardeau. Lui-même semblait
+douter de ses forces, de son jugement et de son
+bonheur. Le Sud remporta d'éclatantes victoires,
+la rébellion se croyait sûre de son triomphe, l'Europe
+abusée se persuada que les États-Unis avaient
+vécu. Cependant, à mesure que le danger croissait,
+Abraham Lincoln sentait son courage s'affermir,
+et il voyait plus clair dans son esprit comme
+dans celui des autres. Il n'avait pas ces illuminations
+soudaines du génie qui abrègent les réflexions;
+il était condamné à réfléchir beaucoup et
+longtemps avant de savoir nettement ce qu'il
+avait à faire; mais, une fois qu'il le savait, la
+foudre fût tombée devant lui sans le détourner
+de son chemin. Il avait une âme droite comme
+un jonc, la sainte opiniâtreté, l'entêtement du
+bien, une vertu pleine de gravité, de retenue, de
+modestie et de silence. Il ne parlait guère, mais il
+faisait tout ce qu'il disait, se souciant peu de ce
+que l'univers pouvait penser de lui; sa grande
+affaire était de plaire à sa conscience et que Lincoln
+fût content de Lincoln. Que lui importait
+cette fumée qu'on appelle la gloire? Il avait un
+devoir sacré à remplir, il s'acquittait de sa redoutable
+besogne avec une parfaite simplicité, et il
+sauvait une république sans faire plus de bruit ni
+de gestes qu'un bûcheron liant son fagot ou qu'un
+savetier raccommodant un soulier qui fait eau. Il
+avait toujours possédé l'estime, il finit par conquérir
+l'admiration.</p>
+
+<p>Il touchait au terme de ses efforts, il allait se
+reposer dans son triomphe; la fortune avait tourné,
+le Sud vaincu posait les armes, le général Lee venait
+de capituler, Washington était en fête. Le soir
+du 14 avril 1865, Lincoln se rend au théâtre, où on
+ne le voyait pas souvent; il voulait prendre sa part
+de l'allégresse populaire. Il écoutait la pièce en
+souriant et applaudissait les acteurs du bout des
+doigts. Un homme se présente subitement dans sa
+loge, décharge sur lui un pistolet; la balle l'atteint
+derrière l'oreille et pénètre dans le cerveau. On se
+lève de toutes parts, on crie, on court à lui. Le
+meurtrier réussit à s'échapper; il s'élance sur la
+scène, qu'il traverse en brandissant un couteau, et,
+avant de s'enfuir, il s'écrie d'une voix tragique:
+<i>Sic semper tyrannis!</i> Le malheureux s'imaginait
+qu'il venait de tuer un tyran. Le croyait-il ou
+faisait il semblant de le croire? Certaines gens ont
+la cervelle ainsi faite qu'ils croient tout ce qu'il plaît.</p>
+
+<p>«L'un de vous, messieurs, demandai-je à mes
+Américains, l'un de vous a-t-il jamais eu l'occasion
+de rencontrer John Wilkes Booth, et pourriez-vous
+me dire quel homme c'était?»</p>
+
+<p>M. Bloomfield me répondit:</p>
+
+<p>«Je n'ai pas eu l'avantage de connaître personnellement
+John Wilkes Booth, et, pour ne désobliger
+personne, je m'abstiendrai de juger son action.
+Au surplus, je suis prêt à convenir qu'en tuant
+Lincoln cet honorable gentleman a fait quelque
+chose de parfaitement inutile, et il ne faut jamais
+rien faire de parfaitement inutile. Cet honorable
+gentleman se flattait que la mort du tyran mettrait
+fin à la tyrannie; il s'est trompé, et il a payé son
+erreur de sa tête; mais vous avouerez que sa folie
+n'était pas d'une espèce commune, qu'il n'est pas
+donné à tout le monde de se tromper comme Brutus.
+Ce qui est hors de doute, monsieur, c'est que
+Booth était une âme forte, conduite ou, si vous
+l'aimez mieux, égarée par une noble passion. Booth
+était un héros, Booth était un patriote. Il adorait
+son pays, il avait décidé que la cause des États du
+Sud était une cause juste et sainte, et que, si elle
+venait à succomber, il serait son vengeur. Il avait
+toujours professé une ardente admiration pour une
+femme qu'un de vos poètes n'a pas craint d'appeler
+l'ange de l'assassinat, et il s'était juré à lui-même
+qu'il serait la Charlotte Corday des États-Unis;
+il a tenu sa parole. Encore un coup, je ne
+veux pas juger son action, je tiens à ne chagriner
+personne; mais je me permets d'affirmer que le
+jour où l'humanité, grâce au progrès de la raison
+publique, de l'économie politique, du confort, des
+arts industriels, des machines à vapeur, de la philosophie,
+de la philanthropie et de tout ce qu'il vous
+plaira, ne produira plus des Charlotte Corday et
+des Booth, elle vaudra encore un peu moins qu'elle
+ne vaut.»</p>
+
+<p>Après avoir achevé sa profession de principes,
+M. Bloomfield se mit à manger tranquillement une
+aile de dindonneau truffé, sans s'occuper autrement
+du prodigieux scandale que m'avait causé sa
+harangue. Marat et Lincoln, Booth et Charlotte
+Corday, ce rapprochement me paraissait odieux
+autant que ridicule; j'en étais comme suffoqué.
+M. Severn l'était encore plus que moi. Il prit à son
+tour la parole et dit:</p>
+
+<p>«Je désire n'être désagréable à personne; mais
+vous m'avez demandé, monsieur, si j'avais connu
+Booth. Oui, monsieur, j'ai eu cet avantage, qui
+m'est commun avec un nombre considérable de
+mes compatriotes. A la vérité, je n'ai vu qu'une
+fois ce triste personnage, sans éprouver la moindre
+envie de le revoir; il m'en avait coûté six dollars,
+que je regrettai d'avoir si sottement employés.
+C'était dans une petite ville de l'Ouest, où m'avaient
+appelé mes affaires; ce soir-la, Booth s'essayait
+dans le rôle de Hamlet, et je vous prie de croire
+sur ma parole qu'il y fut mauvais, très mauvais,
+détestable. Il ne faut pas dire: tel père, tel fils.
+Le célèbre Junius Brutus Wilkes était un comédien
+fort distingué, aussi recommandable dans sa
+vie privée qu'applaudi pour son talent. John
+Wilkes Booth fut le fils très indigne d'un père que
+tout le monde admirait et estimait. Quoique enfant
+de la balle, il ne fit jamais au théâtre qu'une piètre
+figure; il y avait débuté à dix-sept ans, et il donna
+d'abord quelques espérances; mais quoi! il était
+né médiocre, et il méprisait le travail. On assure
+qu'une affection des bronches l'obligea de prendre
+un congé, il est probable que le dégoût lui vint;
+dans le fond, il se rendait justice, il se sentait médiocre,
+mais on l'aurait tué dix fois plutôt que de
+l'en faire convenir.</p>
+
+<p>«C'est une race très dangereuse, monsieur,
+que celle des artistes sans talent; ils s'en prennent
+à vous, à moi, et tôt ou tard nous le leur payerons.
+Booth était un vrai cabotin, il l'était jusque dans
+la moelle des os, cabotin partout, le jour, la nuit,
+en chambre et à la ville. Il ne quittait jamais les
+planches, il était toujours sur un tréteau, le monde
+était pour lui une salle de spectacle éclairée par
+un grand lustre, et à toute heure il croyait voir à
+ses pieds les quinquets fumeux d'une rampe. Le
+malheureux n'avait pas assez d'âme pour comprendre
+Shakespeare, mais il avait assez d'imagination
+pour composer dans sa tête des scènes de mélodrame
+où Booth jouait le beau rôle, étonnait le public
+par l'audace de ses attitudes, par le feu de son
+regard, par l'éloquence sublime de ses gestes. A
+force de s'y appliquer, il a pris son mélodrame au
+sérieux, un beau jour il l'a joué <i>coram populo</i>, et
+il a obtenu enfin ce grand succès d'étonnement,
+d'émotion, de larmes et d'épouvante qu'il avait
+rêvé et vainement poursuivi pendant toute sa vie.
+Pour que Booth eût la joie de s'emparer une fois
+de son public, de s'imposer à son admiration, de
+lui faire dire: «Booth est un grand acteur!» il
+fallait que Booth tuât Lincoln; Booth a tué Lincoln.
+Soyez sûr, monsieur, que, après avoir exécuté
+son abominable coup, il a pensé: «Ah! cette fois,
+je les tiens, je les ai empoignés, ils n'ont d'yeux
+que pour moi.» Soyez entièrement convaincu
+que, lorsqu'il a traversé la scène, son couteau à la
+main, l'oeil farouche, la chevelure hérissée, il a eu
+le temps de se dire avant de gagner pays: «Dieu!
+que je dois être beau, et que je voudrais me voir!»
+Je vous le répète, monsieur, on ne saurait trop se
+défier des hommes à demi-talents et en général de
+toute la race des cabotins, lesquels, à vrai dire, ne
+sont pas tous au théâtre. Je tiens beaucoup à ne
+désobliger personne; mais je me permets d'avancer,
+d'affirmer, de soutenir que l'assassin du président
+Lincoln était un comédien de bas étage,
+qui, comme vous dites, vous autres, cherchait
+son <i>clou</i>, et qui malheureusement a fini par le
+trouver.»</p>
+
+<p>En dépit de son flegme, M. Bloomfield était
+rouge d'indignation, et il ne s'occupait plus de son
+assiette ni du dindonneau. Les yeux écarquillés, sa
+fourchette en l'air, il méditait une réplique foudroyante.
+Je craignis que la conversation ne tournât
+à l'aigre; une discussion parlementaire et
+courtoise favorise la digestion, une dispute la
+trouble. Je m'empressai de couper la parole à
+M. Bloomfield, et je dis à mes deux convives:</p>
+
+<p>«Selon moi, messieurs, vous avez tous les deux
+raison, et tous les deux vous avez tort. Je vous
+accorde, mon cher Bloomfield, que John Wilkes
+Booth était un sudiste convaincu, fanatique et
+même enragé; mais vous me persuaderez difficilement
+que cet honorable gentleman fût une Charlotte
+Corday et que le vertueux Lincoln fût un Marat.
+Quant à vous, mon cher Severn, qui ne voyez
+en lui qu'un comédien sans talent, je suis prêt à
+admettre qu'il était exécrable dans le rôle de
+Hamlet et que vous avez sujet de regretter vos six
+dollars; mais vous convenez que ce pauvre homme
+ne manquait pas d'imagination. Les gens qui en ont
+finissent toujours par être leur propre dupe; pour
+employer le mot vulgaire, ils s'emballent, ils se
+figurent que c'est arrivé, que leurs passions imaginaires
+et fictives sont de vraies passions, que le
+fantôme qu'ils se sont forgé est un être en chair et
+en os, que Lincoln est un affreux tyran et que
+Booth a été mis au monde pour le tuer. Un jour,
+l'histrion se dit: «Si j'étais Brutus et si j'en venais
+à me persuader qu'Abraham Lincoln est
+César, je choisirais avec soin mon lieu et mon
+heure. Je voudrais frapper ma victime devant
+une foule assemblée, en plein théâtre. Après lui
+avoir brûlé la cervelle, je resterais debout dans
+une attitude solennelle et dramatique, tenant
+mon pistolet d'une main, de l'autre agitant un
+poignard. Tous les hommes se lèveraient en sursaut
+pour me regarder, les femmes s'évanouiraient,
+et celles qui ne s'évanouiraient pas diraient:
+Seigneur Dieu, qu'il est beau! Ce serait
+vraiment une superbe scène.» Or il arrive que
+l'histrion, à force d'y penser, se prend à croire à
+César et à détester sincèrement Lincoln. Chaque
+soir, avant de s'endormir, il nourrit sa haine au
+biberon; en se réveillant, il la retrouve sous son
+oreiller, et il découvre un matin qu'elle a des
+griffes, de vraies griffes, très pointues, très crochues,
+qui lui ont poussé pendant la nuit. Peut-être
+en ce moment lui fait-elle peur; il se repent
+de l'avoir trop bien nourrie; il lui dit: Tout doux,
+ma belle, ne nous fâchons pas, ceci n'était qu'une
+plaisanterie. Elle n'entend pas raison, elle le tourmente,
+elle l'obsède, elle ne lui laisse aucun repos,
+elle veut boire du sang... Eh! parbleu, il lui en
+fera boire. Qui pourrait dire, mon cher Severn, où
+commence et où finit la sincérité? Booth était un
+cabotin; mais, quand il a tué Lincoln, il a cru sérieusement
+sentir tressaillir en lui l'âme de Brutus.
+Ce qui me paraît constant et démontré, c'est qu'il
+était malade, ce qui est le cas de beaucoup d'assassins.
+Je voudrais parier aussi qu'il s'est défendu
+quelque temps contre sa maladie et qu'il en est
+venu à l'aimer. Il en est ainsi de toutes les maladies
+de l'esprit, d'où je conclus que si Booth avait
+rencontré en temps utile un bon médecin, et que si
+ce médecin l'avait mis à un régime rafraîchissant,
+presque exclusivement végétal, lui avait administré
+au besoin quelques bonnes saignées ou quelques
+douches d'eau froide sur la tête, ou simplement
+l'avait exhorté à voyager, à se distraire, à s'amuser,
+Booth aurait pu vivre quatre-vingts ans sans
+tuer personne. Que n'est-il tombé sous ma patte!
+je me serais fait fort de le guérir.»</p>
+
+<p>Mes deux Américains ne goûtèrent ni l'un ni
+l'autre mes conclusions. Ils s'accordèrent à me répondre
+que Booth était un vigoureux gaillard, qui
+s'était toujours admirablement porté, qu'il avait
+toujours joui d'une parfaite lucidité d'esprit, qu'il
+avait réfléchi mûrement à son projet et qu'il l'avait
+froidement exécuté, qu'il n'avait jamais connu
+l'hésitation, ni le repentir, ni aucun scrupule, que
+d'ailleurs j'exagérais singulièrement l'efficacité de
+la médecine, qu'à la rigueur elle guérit quelquefois
+les péritonites et les catarrhes, mais que les
+maladies de l'âme échappent à son empire, et qu'il
+n'y a point de spécifique contre la fièvre de l'assassinat.
+C'est ainsi qu'ils se moquèrent de moi et
+qu'ils faisaient la paix entre eux à mes dépens.</p>
+
+<p>Je les quittai pour aller visiter un malade, et je
+ne pensai plus à John Wilkes Booth. Il est si facile
+de penser à autre chose!</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Quand je rentrai chez moi, vers minuit, continua
+le docteur Meruel, mon domestique Jean,
+que j'avais pris tout récemment à mon service et
+qui embrouillait encore les noms et les visages,
+m'annonça qu'une marquise m'attendait depuis
+plus d'une heure, qu'elle avait des choses urgentes
+à me dire, qu'elle paraissait résolue à ne
+point quitter la place avant de m'avoir vu. Je
+passai dans mon cabinet de consultations, et j'y
+trouvai, blottie dans un fauteuil, une jolie brune
+qui n'est point marquise et qui s'appelle Mlle Rose
+Perdrix. Vous la connaissez sûrement, car il y a
+trois mois elle a débuté aux Bouffes avec un certain
+succès.</p>
+
+<p>On avait peu parlé d'elle jusqu'alors; elle avait
+végété quelque temps dans je ne sais quel théâtre
+de féeries, où elle ne jouait guère que des rôles
+muets. On lui demandait de montrer ses yeux,
+ses bras, ses épaules et ses jambes; elle les montrait
+consciencieusement et de la meilleure grâce
+du monde; mais cette figurante se sentait née
+pour chanter l'opérette, elle attendait son heure.
+Tout à coup son génie s'est révélé; elle a déployé
+ses ailes, elle a pris son essor. Ira-t-elle bien loin
+et bien haut? J'en doute. Elle n'a qu'un mince
+petit filet de voix et plus de gentillesse que de
+talent; mais elle est si jolie qu'à la rigueur elle
+peut se passer de tout le reste. C'est son opinion,
+c'est la mienne; et c'est aussi l'avis du public.</p>
+
+<p>Non, je ne crois pas qu'il y ait en elle l'étoffe
+d'une étoile. Les artistes d'avenir, homme ou
+femme, ont la plupart un mauvais caractère, un
+coin de férocité, ou tout au moins des inégalités
+dans l'humeur, le goût de creuser dans le noir,
+des méchancetés rentrées qui demandent à sortir,
+une sorte de malfaisance naturelle et un penchant
+aux petites scélératesses. Cette demoiselle a sans
+doute ses caprices musqués, ses fantaisies; mais
+elle est incapable d'aucune scélératesse. Elle est
+ce qu'on appelle une bonne fille; ainsi la jugent
+son directeur et ses camarades. Elle a l'humeur
+égale, ne veut de mal à qui que ce soit, s'accommode
+de tout ce qui lui arrive, prend les choses
+par le bon côté, et se laisse vivre au jour le jour,
+sans s'inquiéter de rien ni de personne, peu curieuse
+de ce qui se passe ici-bas et encore bien
+moins, j'imagine, de ce qui peut se passer là-haut.</p>
+
+<p>Je fis naguère sa connaissance; elle avait le
+larynx délicat, comme M. Severn; elle me fut
+adressée par je ne sais qui, et elle se loua de mes
+soins. Depuis lors, nous sommes restés bons amis;
+comme elle demeure dans mon voisinage, en passant
+devant ma porte, elle s'informe de moi, et,
+sûre d'être bien reçue, elle vient souvent me
+trouver, tantôt pour me consulter, tantôt pour
+faire un bout de causette. On m'a toujours dit que
+j'ai une figure ronde et ouverte qui inspire la confiance;
+Mlle Perdrix m'honore de la sienne, et elle
+se plaît à me conter ses petites histoires comme
+à son confesseur. Je ne me flatte pas qu'elle me
+dise tout; si bonnes filles qu'elles soient, les
+femmes ne disent jamais tout. Au demeurant,
+son écheveau est facile à débrouiller, et ses cas
+de conscience, dont elle m'entretient, ne sont pas
+des affaires bien compliquées ni qui lui donnent
+beaucoup de tablature. Ce qui la tourmente bien
+davantage, c'est une malheureuse disposition à
+l'embonpoint, qui se prononce et va croissant
+d'année en année; c'est là-dessus qu'elle me consulte
+d'habitude. Je la mets au régime le plus
+sévère, elle le suit exactement, mais rien n'y fait.
+Je lui dis quelquefois:</p>
+
+<p>«Ma chère enfant, tâchez donc de vous procurer
+quelque ennemi ou quelque ennemie, que vous
+détesterez de tout votre coeur, ou quelque gros
+souci, ou l'une de ces passions vives qui rongent
+et font maigrir.»</p>
+
+<p>Ces moyens ne sont pas à sa portée; cette bonne
+fille aura beau faire, elle mourra sans avoir connu
+les soucis, les ennemis et les passions vives. Aussi
+ne maigrit-elle point, et avant dix ans elle sera
+ronde comme une caille. Ce sera grand dommage;
+elle est si jolie!</p>
+
+<p>Quand je poussai la porte de mon cabinet,
+Mlle Rose Perdrix, qui, les jambes repliées sous
+elle, la tête renversée, bayait aux mouches ou contemplait
+les moulures du plafond, sortit brusquement
+de sa rêverie. Elle se dressa sur ses pieds, et
+courant à moi:</p>
+
+<p>«Enfin! s'écria-t-elle. Pourquoi rentrez-vous si
+tard?»</p>
+
+<p>Je la regardai avec étonnement; elle n'avait pas
+son visage de tous les jours. Je ne lui avais jamais
+vu le teint si animé, l'oeil si luisant. Je lui donnai
+une tape sur les deux joues, et je constatai que
+ses pommettes étaient brûlantes. Je lui tâtai le
+pouls, il était duriuscule et capricant. Pour la première
+fois de sa vie, Mlle Perdrix avait la fièvre
+ou quelque chose d'approchant.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce à dire? lui demandai-je. Cette petite
+machine allait à merveille. Qui s'est permis de la
+déranger?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon bon monsieur, reprit-elle, si vous
+saviez ce qui m'arrive!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! lui dis-je, ce ne sera rien. Deux jours
+de repos, trois verres de camomille, et cela passera.»</p>
+
+<p>Elle s'écria d'un ton tragique:</p>
+
+<p>«Cela ne passera jamais!»</p>
+
+<p>Puis, me prenant par les deux mains et m'obligeant
+à m'asseoir:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas malade, et ce n'est pas le docteur
+que je suis venue trouver, c'est l'ami. J'ai fait
+tout à l'heure une découverte!.. C'est une histoire
+qu'il faut absolument que je vous raconte; je
+mourrais si je ne la contais à quelqu'un, et il est
+juste que je vous donne la préférence. Je vous
+aime beaucoup, et vous écoutez si bien! C'est
+pour cela que toutes les femmes vous adorent.»</p>
+
+<p>Je lorgnai du coin de l'oeil ma pendule, qui marquait
+minuit et un petit quart, et je dis:</p>
+
+<p>«Sera-ce long?»</p>
+
+<p>Mlle Perdrix me jeta un regard indigné:</p>
+
+<p>«Plaignez-vous! à minuit et tête à tête! Ma
+foi, je connais des hommes qui vous envieraient
+votre malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un ingrat, lui dis-je. Allez, ma belle,
+ne vous gênez pas, commencez par le commencement,
+n'omettez aucun détail inutile, faites durer
+votre histoire jusqu'au matin; mais, au lieu de la
+réciter, cette histoire, ne pourriez-vous pas la
+chanter, ou du moins l'accompagner de quelques
+trilles, de quelques roulades placées à propos?
+Vous avez fait, assure-t-on, de prodigieux progrès
+dans les trilles, et il me tardait de vous en féliciter.»</p>
+
+<p>Elle secoua la tête et les épaules.</p>
+
+<p>«Mon histoire, répondit-elle, est une histoire
+très sérieuse, qui ne peut pas se chanter. Vous
+m'en direz des nouvelles quand j'aurai fini.»</p>
+
+<p>Je me rencognai dans mon fauteuil, et je me résignai
+à mon destin. Mlle Perdrix fit une roulade,
+tout à la fois pour me donner une idée de ses progrès
+et pour s'éclaircir la voix. Puis elle me dit:</p>
+
+<p>«Que pensez-vous, docteur, du <i>Prince toqué</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout, lui répondis-je, mais j'en penserai
+tout ce qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une féerie, c'était, on peut le dire, une
+belle féerie, où je fis mes véritables débuts. Jusqu'alors,
+personne n'avait pris garde à moi. Le
+public est si bête! il faut lui répéter dix fois les
+choses avant qu'il les comprenne: il m'avait vue
+bien souvent sans me voir, sans se douter que je
+n'étais pas la première venue. Il s'en aperçut
+quand je jouai dans le <i>Prince toqué</i> le rôle de la
+fée Mêlimêlo. Je n'avais pourtant qu'une scène,
+comme vous le savez, la troisième du cinquième
+tableau, et encore dans cette scène n'avais-je que
+deux mots à dire et deux couplets à chanter. Mais
+il faut convenir que le directeur avait bien fait les
+choses. J'avais une superbe robe de brocart étoilé
+d'or, dont la queue était portée en cérémonie par
+dix pages fagotés en papillons, une couronne en
+forme de croissant sur la tête, et dans ma main
+droite une baguette magique, avec laquelle je
+changeais le Prince toqué en navet. La princesse
+Luciole arrivait sur ces entrefaites, et, ne retrouvant
+plus son prince, elle me suppliait de le
+lui rendre. Je lui chantais mes deux couplets pour
+lui expliquer que son prince était poursuivi par
+des malandrins, que je l'avais changé en navet par
+pure charité et dans le dessein de lui sauver la
+vie. La princesse ne comprenait rien à rien, et,
+comme elle ne cessait de se lamenter, je finissais
+par perdre patience; d'un second coup de baguette,
+je la transformais en betterave, après quoi
+je montais sur un beau céléripède drapé de velours
+cramoisi, conduit par un joli diablotin habillé
+de jaune, et fouette cocher, bonsoir!.. Réellement,
+docteur, vous n'avez pas assisté à la
+première du <i>Prince toqué</i>?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis honteux, ma chère, lui dis-je; croyez
+qu'il a fallu quelque affaire d'une extrême conséquence...</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux; je regrette que vous n'ayez
+pas été témoin de mon premier succès. Vous allez
+croire que j'exagère, et cependant je vous jure...
+Figurez-vous que le directeur avait dit: «Cette
+grue ne s'en tirera jamais.» Il en eut le démenti;
+c'est un vilain homme, il m'a fait tant de passe-droits!
+je suis bien aise de ne plus avoir affaire à
+lui. Le fait est que j'étais ce soir-là en beauté, et
+quand cette grue parut en scène avec son brocart,
+avec sa couronne, avec sa baguette, avec ses dix
+pages, il y eut, je vous en donne ma parole,
+comme un frémissement dans toute la salle, et
+vous avez beau dire, il n'appartient pas à tout le
+monde de faire frémir une salle rien qu'en se montrant,
+et sans dire un mot, sans faire autre chose
+que de sourire d'un air modeste, mais aisé,
+pour découvrir ses dents. Je voudrais vous y voir!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un genre de succès auquel je renonce
+absolument, lui repartis-je; j'en ai fait depuis
+longtemps mon deuil.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais très émue; j'avais le souffle court, je
+voyais trouble. J'avais eu une peur affreuse de
+manquer mon entrée; je m'étais dit: Si cette fois
+on ne me remarque pas, je suis perdue, c'en est
+fait, il ne me reste plus qu'à entrer au couvent. Je
+fus bientôt rassurée, je tenais mon affaire, et je
+chantai en perfection mes deux couplets, qui furent
+bissés. Quand j'eus fini, je laissai mes yeux trotter
+dans cette grande salle comble, qui était occupée
+à me regarder. Tout à coup il me sembla que dans
+cette foule il y avait quelqu'un qui me regardait
+encore plus que tous les autres, et j'aperçus à l'orchestre,
+au bout du sixième rang, tout près du
+couloir, un homme qui devait être un étranger et
+dont la figure me frappa. Il avait une fort belle
+tête, une belle prestance, l'air fier, délibéré, un
+teint clair, de grands yeux sombres, une fine moustache,
+des cheveux noirs qui frisaient naturellement.
+Je ne m'étais pas trompée, cet homme me
+regardait plus que tout le monde. Il ne me perdait
+pas de vue, il me mangeait de la prunelle; pour
+lui, la pièce, c'était moi. Je ne pouvais pas m'empêcher
+de le regarder, moi aussi, et chaque fois que
+je me tournais de son côté, je le retrouvais plongé
+dans son extase, immobile comme une statue,
+avec de grands yeux qui lui sortaient de la tête
+pour se promener autour de moi. Il avait l'air bien
+appliqué, je vous assure, bien recueilli; il m'apprenait
+par coeur, comme un prêtre étudie son
+bréviaire. Enfin mon céléripède arrive, je monte
+dessus, je disparais dans la coulisse, où les trois
+auteurs, sans oublier le compositeur, m'embrassent
+à tour de rôle sur les deux joues. Pour moi,
+machinistes et pompiers, j'aurais voulu embrasser
+toute la terre; j'étais ivre, folle de joie, d'autant
+plus que la grande Mathilde... Docteur, connaissez-vous
+la grande Mathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Si peu que rien, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a toujours été jalouse de moi. Eh bien!
+dans ce moment, elle était, malgré son rouge, aussi
+jaune qu'un coing, elle avait les dents serrées, et
+si elle avait pu me donner de la griffe... Là, vrai,
+cela me fit plaisir; quoique je sois bonne fille, je
+n'ai jamais pu la sentir. Désagréable en scène,
+insupportable au foyer, interrogez qui vous plaira,
+ils vous diront tous que c'est une méchante créature;
+avec cela, point de talent, et trente ans bien
+sonnés, quoi qu'elle en dise. La preuve, c'est que...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'inconnu? interrompis-je pour en finir
+avec la grande Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'inconnu! J'avais tant de choses à quoi
+penser que je restai vingt-quatre heures sans
+repenser à lui. Mais le lendemain, en approchant
+de la rampe, la première figure que j'aperçus, ce
+fut la sienne. Il occupait le même fauteuil d'orchestre
+que la veille, je compris tout de suite ce
+que cela voulait dire. Cette fois, il avait apporté
+sa jumelle, qu'il tint continuellement braquée sur
+moi. Cette jumelle, qui ne me lâchait pas, m'inquiétait,
+me troublait, elle me causait des distractions
+et faillit me faire manquer ma réplique. Que
+vous dirai-je? Je trouvais cet homme fort beau,
+mais il me faisait peur. Ce qui est certain, c'est
+qu'il me portait sur les nerfs; je ne savais pas si
+j'étais contente ou fâchée qu'il fût là. Deux heures
+plus tard, j'appris d'une ouvreuse qu'il était
+Anglais et qu'il avait loué son fauteuil pour quinze
+jours. Effectivement, le soir d'après, il y était, et
+le lendemain aussi, et le surlendemain je me demandais:
+«Que va-t-il arriver?» Il arriva tout
+simplement que je reçus un bouquet, que je
+gardai, et un bijou, que je ne gardai pas. Dans
+le bouquet il y avait un billet, et dans le billet des
+vers anglais, qui auraient été de l'hébreu pour
+moi, si l'inconnu n'avait eu la bonne pensée de
+les accompagner d'une traduction française que
+je vais vous réciter, car j'ai bonne mémoire.
+Écoutez ceci, et tâchez de ne pas vous attendrir:
+«Que la terre, que les cieux, que le monde entier,
+que toutes choses m'en soient témoins.
+Quand je serais digne de ceindre une couronne
+impériale, quand je serais le plus beau jeune
+homme qui ait jamais ébloui les yeux, quand
+j'aurais une force et une science plus grandes que
+n'en posséda jamais aucun mortel, je tiendrais
+tous ces biens à nulle estime, si ton amour me
+manquait; mais, si tu viens jamais à m'aimer, je
+mettrai à tes pieds tout ce que je possède, et je
+me consacrerai à ton service, ou je me laisserai
+mourir de bonheur.» Là, qu'en dites-vous,
+docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûre, répondis-je à Mlle Perdrix, que
+l'inconnu avait tiré ces vers de quelque pièce
+de Shakespeare. Cela prouve qu'il avait de la littérature
+et qu'il la fourrait dans sa correspondance
+amoureuse. Si j'étais femme, c'est de tous les
+défauts celui que j'aurais le plus de peine à pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, reprit-elle, du moment qu'on
+met la traduction à côté? Deux jours plus tard,
+ne vous en déplaise, je reçus un second bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;Et un second bijou? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit que j'avais renvoyé l'autre.
+Quant au second billet, il était plus court que le
+premier; trois lignes en tout, que voici: «Quand
+vous parlez, je voudrais vous entendre toujours
+parler; quand vous chantez, je voudrais que vous
+fissiez tout en chantant, et si jamais je vous voyais
+danser, je voudrais que vous fussiez une vague
+de la mer, afin que vous ne fissiez jamais que
+danser.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour le coup, lui dis-je, je suis bien
+trompé ou ceci est du Shakespeare. J'en suis fâché,
+mon enfant, mais l'amour qu'avait pour vous
+l'inconnu était de l'amour littéraire et appris, et
+j'aime à croire que vous ne lui avez rien accordé
+avant qu'il ait réussi à vous servir quelque chose
+de son cru.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, poursuivit-elle. Le troisième billet,
+qui accompagna le troisième bouquet, ne ressemblait
+pas aux deux autres. L'écriture en était
+bizarre; c'étaient de grandes pattes d'araignée,
+qui montaient de la cave au grenier. Je m'y repris
+à deux fois pour les déchiffrer, et je lus ceci:
+«Je vous en conjure, dites oui, et vous sauverez
+la vie à deux hommes. Demain soir, au moment
+de monter sur votre céléripède, tournez les yeux
+de mon côté, décrivez un cercle avec votre baguette,
+et vous serez à jamais bénie de celui qui
+vous adore et qui ose s'appeler votre Edwards.»
+Cette fois, je savais son nom; c'était toujours cela
+de gagné; mais vous pouvez me croire, les pattes
+d'araignée me donnèrent beaucoup à penser.
+J'étais perplexe, très tourmentée. Je ne dormis
+pas trois heures cette nuit-là, et en me réveillant
+je fis plus de réflexions dans l'espace de vingt
+minutes que je n'en avais fait durant toute ma vie,
+c'est-à-dire pendant vingt-deux ans et sept mois...
+Car je ne crains pas de dire mon âge. «Si vous
+dites oui, vous sauverez deux hommes...» Cette
+phrase me revenait sans cesse à l'esprit, et il me
+parut que le bel Edwards était encore plus fou
+que beau. La fée Mêlimêlo eut une grosse dispute,
+une grosse querelle avec Rose Perdrix. La
+fée aimait les mystères, les aventures, les yeux
+noirs, les moustaches frisées; Rose Perdrix se
+défiait des fous. Quand ils vous tiennent, ils ne
+vous lâchent plus; c'est une affaire du diable de
+s'en débarrasser, et à la vérité on a quelquefois
+du plaisir avec eux, mais cela ne dure guère.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus vrai, dis-je à Mlle Perdrix. Le
+plaisir passe et le fou reste.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous sachiez aussi, reprit-elle, que
+je venais d'hériter de ma grand'mère, qui l'avait
+hérité de je ne sais qui, un vieux, très vieux perroquet,
+à qui elle avait appris à dire: «Pour Dieu!
+soyez sage, mademoiselle, soyez sage.»</p>
+
+<p>&mdash;Autant que la charité le permet, ajoutai-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui le dites, les perroquets n'en
+savent pas si long. Jacquot criait tout le long du
+jour: Soyez sage! et c'était tout. Il le criait d'une
+voix si perçante que cela me faisait beaucoup d'impression;
+j'en étais quelquefois toute saisie. On a
+beau dire, un perroquet, c'est quelqu'un. Quand
+j'avais mis dans ma tête de faire une sottise, je jetais
+une serviette sur la cage de Jacquot, ce qui le
+faisait taire tout de suite. Mais, ce jour-là, la serviette
+manqua son effet, il criait plus fort que
+jamais: Soyez sage! Et je me dis: Ce n'est pas
+Jacquot, c'est le bon Dieu qui parle... J'ai toujours
+cru au bon Dieu. Y croyez-vous, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu plus qu'à Jacquot, lui répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que vous n'avez jamais eu de
+perroquet; moi, je ne comprends pas qu'on puisse
+vivre sans cela. Ce sont des animaux qui vous connaissent,
+puisqu'ils vous appellent par votre nom.
+Et Jacquot était si beau! Vous n'en avez jamais vu
+qui fût plus rouge, ni plus vert, ni plus jaune. Et
+quel bec! quelle houppe! quelle façon de cligner
+de l'oeil et de se gratter la tête! Il était plein de
+malice, et pourtant un coeur d'or! Croiriez-vous
+que, pendant une absence que je fis, il resta huit
+jours sans vouloir manger? Demandez plutôt à ma
+concierge. Ah! si les hommes savaient aimer
+comme cela!.. Mais vous me faites perdre le fil de
+mon histoire. Quand j'arrivai le soir au théâtre,
+eh bien! là, je n'étais pas encore sûre de ce que
+je ferais. Je disais oui, je disais non, je ne savais
+pas où j'en étais.&mdash;Bah! pensai-je, jetons la
+plume au vent; selon ce que sa figure me dira
+ce soir, je me déciderai.&mdash;Or il advint que sa
+figure me déplut. En m'approchant de la rampe,
+je le regardai du coin de l'oeil. Il s'avisa de passer
+sa main droite dans ses cheveux d'un air vainqueur,
+et il se mit à sourire. Il avait une expression
+de contentement qui ne me revint point; il
+était sûr de son fait, il se flattait d'avoir déjà
+ville prise. Je le regardai de nouveau, il sourit
+encore. Il tenait à la main une bonbonnière
+pleine de dragées, qu'il croquait à belles dents,
+et cela voulait dire: «Je te tiens, tout à l'heure
+je te croquerai.» Je lui répondis à part moi:
+«Puisqu'il en est ainsi, attends un peu, mon bel
+ami; tout à l'heure, il y aura du décompte.» Je ne
+le regardai plus, et, quand le céléripède arriva, ma
+baguette ne bougea pas dans mes doigts. Avant de
+sortir de scène, je me retournai; son fauteuil était
+vide.&mdash;Allons, c'est fini, je ne le reverrai plus,
+pensai-je; après tout, qu'est-ce que cela me fait?&mdash;Je
+mentais, docteur, cela me faisait quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand l'avez-vous revu? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tôt que vous ne pensez; mais je vous
+prie de croire que ce n'est pas moi qui ai couru
+après lui. Vous savez que je ne jouais pas dans les
+derniers tableaux; il n'était pas onze heures quand
+je rentrai chez moi. J'étais agacée, nerveuse, oh!
+mais, nerveuse!... Je fis une scène à Julie, ma
+vieille bonne, parce que j'avais attendu deux minutes
+sur le palier avant qu'elle vint m'ouvrir.
+Cette fille était une ahurie et, qui pis est, une sournoise;
+depuis longtemps j'étais mécontente de son
+service. Je lui dis que je n'avais pas besoin d'elle,
+que je saurais bien me défaire toute seule, et je
+l'envoyai se coucher. Après qu'elle m'eut quittée,
+je fus quelques instants à rêver. Debout devant ma
+glace, je me demandais: Ai-je bien fait? ai-je mal
+fait?... Il me parut certain que j'avais bien fait.
+Pourtant je me disais: Si j'avais décrit un beau
+rond avec ma baguette, il serait ici, et je saurais
+enfin par quel mystère il ne tient qu'à moi de sauver
+la vie à deux hommes... Tout à coup il se passa
+quelque chose dans la glace; les rideaux fermés
+de mon lit s'y reflétaient, je les vis s'agiter, puis
+s'entr'ouvrir, et un homme en sortit. Vous avez
+deviné que c'était lui. Je poussai un cri perçant, je
+me retournai tout d'une pièce, je dis:</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! vraiment, monsieur, c'est un peu fort,
+comment se fait-il?... Qui vous a permis de vous
+introduire ici?</p>
+
+<p>«Il me répondit avec un sourire narquois:</p>
+
+<p>«&mdash;Ma chère, votre femme de chambre a bon
+coeur; elle a pitié des malheureux, quand ils lui
+prouvent par de bonnes raisons qu'ils sont dignes
+de son intérêt; celles que je lui ai données lui ont
+paru suffisantes.</p>
+
+<p>«Là-dessus il se redresse de toute sa taille, lève
+le menton, fronce ses noirs sourcils et me dit d'une
+voix impérieuse, presque menaçante:</p>
+
+<p>«&mdash;Il faut bien que vous le vouliez, puisque
+je le veux.</p>
+
+<p>«Et, à ces mots, il s'avance vers moi les bras
+ouverts.</p>
+
+<p>«Si bonne fille qu'on soit, docteur, on n'aime
+pas certains genres de surprises, ni que les gens
+se permettent d'entrer chez vous comme dans un
+moulin. Il me parut que le bel Edwards allait un
+peu vite en affaires, que son procédé était cavalier
+et même brutal. Cela me déplut très fort, je me promis
+de faire une belle résistance. Au moment où il
+pensait me tenir, je lui échappai, et je m'élançai
+sur le balcon, en disant:</p>
+
+<p>«&mdash;Si vous faites un pas, j'appelle au secours, et
+les sergents de ville monteront.</p>
+
+<p>«Il secoua la tête comme pour dire: A d'autres!
+et il s'avança vers le balcon. Mais voilà que d'un
+coin de la chambre une voix perçante se met à crier:</p>
+
+<p>«&mdash;Pour Dieu! soyez sage, soyez sage!</p>
+
+<p>«Mon homme s'arrêta comme cloué sur place,
+l'oeil fixe, la bouche ouverte. Il avait l'air si penaud,
+si déconfit, que pour un peu j'eusse éclaté
+de rire. Qui avait parlé? Il supposa, je pense, que
+c'était le diable, car, tournant casaque, il gagna la
+porte, puis l'escalier, puis la rue... Et voilà, docteur,
+de quoi est capable un perroquet qui se réveille
+à propos.</p>
+
+<p>&mdash;De bonne foi, dis-je à Mlle Perdrix, si Jacquot
+n'avait pas crié, auriez-vous appelé la garde?</p>
+
+<p>&mdash;A demande indiscrète, point de réponse, répliqua-t-elle.
+La vérité est que j'étais en colère, et
+la preuve de ce que je dis, c'est que le lendemain,
+au petit jour, je donnai son congé à Julie; j'entends
+la plaisanterie, mais celle-ci était trop forte... Sur
+quoi deux semaines se passèrent sans que le bel
+Edwards reparût au théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'en mordit les doigts? lui dis-je. Ce fut
+la fée Mêlimêlo. Chaque soir, elle contemplait d'un
+oeil morne un fauteuil d'orchestre qui restait vide,
+et elle déchargeait sa mauvaise humeur sur
+Mlle Perdrix, à qui elle disait:&mdash;Vous êtes
+une sotte, ma mie, et vous avez eu l'autre
+nuit un accès de pruderie assez ridicule. Vous
+ne savez pas le monde, on n'éconduit pas ainsi
+les gens, on ne se sauve pas sur son balcon;
+ce n'est pas à cela que doivent servir les balcons.
+Quand le bonheur entre chez vous un peu brusquement,
+par la porte ou par la fenêtre, on ne le menace
+pas de le faire prendre par les gendarmes; on
+le prie de s'asseoir, on s'explique avec lui, et les
+gens qui s'expliquent finissent d'ordinaire par tomber
+d'accord. Mais quand on se fâche, quand on
+fait des grimaces et du bruit, Jacquot se réveille,
+il crie, et le bel Edwards s'en va et ne revient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un raisonnement auquel Mlle Perdrix ne
+trouvait rien à répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut être juste, docteur, s'écria-t-elle. Mettez-vous
+plutôt à ma place.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, ma belle, que je m'y mets
+autant qu'il est possible de s'y mettre.»</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Mlle Perdrix se tut un moment, poursuivit le
+docteur Meruel; puis elle me dit:</p>
+
+<p>«Voyons, mon bon monsieur, vous qui êtes si
+fin, si avisé, si spirituel, si sagace, vous qui devinez
+tout, avez-vous deviné quelle sorte d'homme
+ce pouvait être que ce bel Edwards?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais trop rien, lui repartis-je.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, laissez-moi continuer mon récit.
+Savez-vous, docteur, vous qui prétendez tout savoir,
+quel est le meilleur moyen de se consoler
+d'un chagrin? C'est d'en avoir un autre, et ce fut
+précisément ce qui m'arriva. Ma vieille sorcière,
+que j'avais mise à la porte, jura que je le lui payerais,
+et elle me joua un tour de sa façon. Avant de
+partir, elle donna du persil à Jacquot; Jacquot en
+mourut, et peu s'en fallut que moi-même je ne
+mourusse de désespoir.</p>
+
+<p>«Cependant, comme je suis née raisonnable, je
+fis la réflexion qu'il en est des perroquets comme
+des rois: Jacquot est mort, vive Jacquot! Un jour
+que je passais sur le quai du Louvre, j'entrai chez
+un marchand d'oiseaux, où je trouvai ce que je
+cherchais. Ce marchand était un Arabe, nous
+eûmes de la peine à nous entendre. Pendant que
+nous discutions, voilà que le ciel se couvre et
+qu'un nuage crève. Quand je sortis de la boutique,
+mon perroquet sous mon bras, il pleuvait à verse,
+et pas un fiacre sur la place; jugez de mon embarras.
+Mais, comme par un miracle, une voiture fermée
+qui passait s'arrête; un homme en descend et
+vient à moi. C'était lui. Je vous assure que vous ne
+l'auriez pas reconnu, tant il avait l'air soumis,
+humble, respectueux, contrit, repentant. Malgré la
+pluie qui tombait, il restait nu-tête, l'échine pliée
+en deux, et il osait à peine me regarder.</p>
+
+<p>«&mdash;De grâce, fit-il, acceptez ma voiture; vous
+direz à mon cocher où il doit vous conduire.</p>
+
+<p>«Il me sembla qu'il y avait un coup du ciel
+dans cette affaire, et je lui répondis en riant:</p>
+
+<p>«&mdash;Cette fois, je dirai oui.</p>
+
+<p>«Je monte, il referme la portière, me salue encore,
+s'éloigne à reculons. Il me vint un scrupule;
+je ne voulus pas que cet homme se mouillât, et je
+lui dis doucement:</p>
+
+<p>«&mdash;Grand nigaud, il y a place pour deux.</p>
+
+<p>«Je n'avais pas fini ma phrase qu'il était installé
+à côté de moi, et nous voilà partis. Nous roulions
+depuis cinq minutes sans qu'il eût trouvé un mot à
+me dire. Accoté dans son coin, il me regardait de
+travers, tortillant sa moustache entre ses doigts; il
+avait grand'peur de me fâcher et la mine d'un
+chien qui a reçu le fouet et qui s'en souvient. Pour
+me donner une contenance, je caressais mon perroquet.
+Frappé d'un trait de lumière, le bel Edwards
+s'écrie:</p>
+
+<p>«&mdash;Si ce n'est le diable, c'est cet oiseau qui
+m'a mis en fuite l'autre soir.</p>
+
+<p>«&mdash;Ce n'est pas lui, répondis-je, c'est un autre,
+et il en est mort.</p>
+
+<p>«La glace était rompue, la conversation s'engagea.
+Il me dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Vous m'en voulez toujours?</p>
+
+<p>«&mdash;Beaucoup, lui répliquai-je, et vous avouerez
+qu'il y a de quoi. A qui donc pensiez-vous avoir
+affaire? Me prenez-vous pour une sotte, à qui l'on
+fait accroire tout ce qu'on veut, et qui s'imagine
+qu'en se laissant aimer elle sauvera la vie à deux
+hommes?</p>
+
+<p>«Il se redressa comme en sursaut, il devint très
+pâle, marmotta je ne sais quoi, commença deux
+phrases sans les finir. Enfin il réussit à dire:</p>
+
+<p>«&mdash;Excusez-moi, ma lettre n'avait pas le sens
+commun. Ce n'est pas ma faute, la fée qui change
+les princes en navets m'a rendu fou.</p>
+
+<p>«Et il ajouta, en me prenant les doigts, mais
+sans les serrer et toujours prêt à les lâcher:</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis un pauvre malade, vous êtes mon
+médecin. Qu'est-ce donc qu'un médecin qui refuse
+de guérir ses malades?</p>
+
+<p>«Il était parti, il était lancé. Il discourut tout
+d'une haleine pendant dix minutes, passant sa
+main gauche sur son front ou la posant sur son
+coeur, mêlant de l'anglais à son français, du comique
+à son tragique et des vers à sa prose; il y
+avait là dedans à boire et à manger. Je n'en comprenais
+que le quart, et je ne saurais vous répéter
+sa chanson, mais la musique était belle.</p>
+
+<p>&mdash;Et Jacquot II, que disait-il? demandai-je à
+Mlle Perdrix.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, dit-elle, on avait oublié de lui
+apprendre à parler. Nous arrivons à ma porte, je
+descends. Le bel Edwards ôte son chapeau et me
+dit:&mdash;Me permettez-vous de venir demain, à la
+même heure, chercher des nouvelles de votre
+perroquet?&mdash;Je lui répondis par un geste qui
+signifiait: Essayez, je ne réponds de rien... Effectivement,
+il se présenta le lendemain; je n'y étais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le surlendemain, vous y étiez, interrompis-je,
+et il y eut dans le monde un homme
+heureux de plus.»</p>
+
+<p>Cette parole malencontreuse causa à Mlle Perdrix
+un mouvement de violente indignation. Elle
+se leva brusquement, repoussa du pied sa chaise
+qu'elle renversa, et je crus que je ne saurais jamais
+la fin de son histoire.</p>
+
+<p>«Je m'en vais, dit-elle, et vous ne me reverrez
+plus. La vérité vraie, docteur, vous êtes par trop
+impertinent. Le surlendemain! Voilà ce que c'est
+que d'être médecin, d'exercer un métier qui oblige
+à voir mauvaise compagnie. Vous ne croyez plus à
+la vertu des femmes. Il n'y a donc point de principes
+dans ce monde, point d'honnête fille! Me
+confondez-vous par hasard avec telle ou telle
+qu'on pourrait nommer? Ne savez-vous pas que
+j'ai été élevée au couvent, moi qui vous parle, que
+j'y ai reçu l'éducation la plus soignée, la plus distinguée,
+que j'y ai appris la grammaire, l'astronomie,
+tout ce qu'apprennent les demoiselles du
+plus beau monde? Le surlendemain! Pour qui me
+prenez-vous? Sachez, pour votre gouverne, que
+je l'ai fait languir, ce pauvre homme, pendant
+huit grands jours.</p>
+
+<p>&mdash;Huit grands jours! m'écriai-je. C'en est fait,
+je crois à la vertu.»</p>
+
+<p>Je la calmai en lui disant beaucoup de bonnes
+paroles, et, pour la remettre tout à fait, je lui présentai
+un flacon de sels anglais, qu'elle respira
+sans se faire prier. Les sels lui plurent, et elle
+trouva le flacon à son goût; en effet, il était joli.
+Après m'avoir interrogé du regard, elle le coula
+dans sa poche. Puis elle consentit à sourire, et
+quand j'eus relevé sa chaise, où je la fis rasseoir:</p>
+
+<p>«Pendant un mois, il fut charmant, dit-elle, et
+j'imagine que ce fut le plus heureux temps de ma
+vie. Il était doux, très doux, obéissant, plein de
+prévenances, de petites attentions, et il s'occupait
+assidûment de satisfaire toutes mes fantaisies. Je
+n'avais qu'un mot à dire, je l'aurais fait marcher
+à quatre pattes. Il m'aimait follement, et c'est
+la bonne manière; il n'y a que les fous qui sachent
+aimer. Il n'aurait tenu qu'à moi qu'il jetât son
+argent par les fenêtres et qu'il vît bientôt le fond
+de sa caisse; je soupçonne qu'elle n'était pas bien
+lourde. Heureusement pour lui, l'honnête fille à
+qui il avait affaire ne se fait pas gloire, comme la
+grande Mathilde, de ruiner un homme, et elle a
+toujours préféré les petits plaisirs aux grands, et
+les petits plaisirs, on peut en avoir tant qu'on veut
+avec trois mille francs par mois, mettons-en
+quatre, sans compter les robes, bien entendu.
+Bref, il était content, ravi de son acquisition, et
+lui-même me plaisait chaque jour davantage. Il
+est aussi agréable pour une femme de gouverner
+à la baguette un homme qui lui a fait peur que de
+posséder un gros chien qui aboie aux passants
+et qu'elle pourrait battre comme plâtre sans qu'il
+découvrit seulement le bout de ses crocs.</p>
+
+<p>«Je n'avais qu'un chagrin. Le bel Edwards
+était toujours pour moi l'inconnu; impossible
+de savoir qui il était. Quand je le questionnais,
+tantôt il se retranchait dans un obstiné silence,
+tantôt il me faisait des contes à dormir debout.
+Un jour, il me donna sa parole d'honneur la plus
+sacrée qu'il était un prince persécuté par sa famille,
+qu'il avait résolu de vivre caché jusqu'à la
+mort de son père, qu'alors il revendiquerait ses
+droits et réclamerait sa couronne, qui pour le
+moment était en gage chez des juifs. Il me croyait
+plus oison que je ne suis. On m'a appris dès ma
+plus tendre enfance...</p>
+
+<p>&mdash;Au couvent? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, au couvent... On m'a appris que tous les
+princes sont russes ou italiens, et que les juifs ne
+leur prêtent pas deux sous sur leur couronne. Une
+autre chose que je ne savais pas encore, mais que
+j'ai apprise depuis, c'est que les vrais princes, ceux
+qui doivent régner, gesticulent peu, et que dans
+toutes les affaires de ce monde ils vont droit au
+fait. Or, dans ses jours de belle humeur, le bel
+Edwards trouvait un plaisir particulier à me débiter
+de longues tirades de vers anglais, en les accompagnant
+de grands gestes. C'est égal, les gestes
+ont leur charme; et les siens me plaisaient.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis enfin! m'écriai-je. Le bel Edwards
+était un prince de théâtre en vacances, qui se servait
+de vous pour s'entretenir la main.»</p>
+
+<p>Elle ne daigna pas me répondre.</p>
+
+<p>«Je vous répète, poursuivit-elle, que pendant
+un mois il fut charmant. Et pourtant ma mère ne
+l'aimait pas; elle me disait: «Cet homme-là me
+déplaît.» Je lui disais: «Pourquoi te déplaît-il?»
+Elle me répondait: «Je ne sais pas pourquoi, mais
+il me déplaît. Il a dans l'oeil quelque chose qui ne
+me va pas. Tu verras que c'est un mauvais génie,
+qu'il te jouera quelque tour; tu ferais bien de t'en
+débarrasser.» Nous nous querellions là-dessus,
+vous savez que nous nous querellons quelquefois.
+Je l'aime bien, elle m'aime bien, mais elle a un si
+drôle de caractère! Il faut que tout se passe à son
+idée, à sa mode. Aussi ne vivons nous pas ensemble...
+Oh! docteur, je n'ai rien à me reprocher, je
+lui ai souvent proposé de la loger, j'ai de la place;
+mais elle prétend qu'elle aime à vivre seule, ce
+qui ne l'empêche pas d'être toujours fourrée chez
+moi, trouvant à redire à ceci, à cela...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, pendant un mois, il fut charmant,» interrompis-je
+avec un peu d'impatience.</p>
+
+<p>Mlle Perdrix me regarda d'un air de reproche,
+et me montrant du doigt la pendule:</p>
+
+<p>«Il n'est encore que minuit trois quarts. Avez-vous
+quelque affaire cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous-même, ma chère? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas de moi; <i>il</i> n'est pas à
+Paris. Mais vraiment vous avez tort de ne pas
+m'écouter; vous ne vous doutez pas de la surprise
+que je vous ménage.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour la surprise, lui dis-je; mais tâchons
+d'y arriver. Si aimable que soit la compagnie, je
+n'ai jamais aimé à rester en chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, reprit-elle, nous arrivons. Un soir
+qu'il était venu me chercher au théâtre, il me représenta
+que nous étions au premier printemps,
+que l'air était tiède, que la lune éclairait, qu'il
+serait charmant de passer la nuit à courir les bois.
+Son intention me parut bonne, et nous partîmes.
+Tantôt en voiture, tantôt à pied, nous cheminâmes
+jusqu'au matin. Où nous allions, où nous étions,
+je n'en avais pas la moindre idée. Je me souviens
+seulement qu'il y avait des endroits qui sentaient
+la violette; je me souviens aussi que par instants
+j'avais peur; je croyais apercevoir au clair de la lune
+des fantômes blancs qui me regardaient. Edwards
+riait à gorge déployée de mes épouvantes, il m'expliquait
+que les bouleaux sont des bouleaux; vrai,
+il avait raison. Au petit jour, je m'endormis; à mon
+réveil, je me reconnus: nous étions à Villebon, et
+nous jouâmes au palet, en attendant le déjeuner.
+Le couvert fut mis dans un pavillon, où je n'ai jamais
+voulu retourner depuis; je lui garde rancune,
+quoiqu'il soit joli. Je pris cinq minutes pour arranger
+mes cheveux, qui étaient fort dérangés.</p>
+
+<p>«Quand je rejoignis Edwards, il venait de déplier
+un grand journal anglais, qu'il avait apporté
+dans sa poche. Il y passe les yeux, il pâlit, il
+s'écrie en serrant les poings:</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! les misérables! Je les reconnais bien là!</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'ont-ils fait? lui demandai-je.</p>
+
+<p>«Il me répondit par un haussement d'épaules,
+se remit à lire, et de nouveau il serra les poings.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! bien, lui dis-je, tu m'ennuies, et nous
+sommes ici pour nous amuser. De quoi s'agit-il?
+A qui en as-tu? Laisse-moi ces gens tranquilles,
+je ne les connais pas. Ce sont d'affreux scélérats,
+voilà qui est dit. Qu'est-ce que ça te fait?</p>
+
+<p>«Je lui arrachai son journal des mains, je le
+roulai en pelote, je le jetai bien loin dans le gazon.
+Il fut sur le point de se fâcher, il me montra les
+dents; mais il se ravisa, il changea de visage, il
+me dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Ma parole d'honneur, tu as raison... Qu'ils
+fassent ce qui leur plaira. Qu'est-ce que ça me fait?</p>
+
+<p>«&mdash;Rien du tout, lui dis-je.</p>
+
+<p>«&mdash;Absolument rien. Je t'adore, j'ai une faim
+de loup, et nous allons déjeuner.</p>
+
+<p>«Il se pencha vers moi, me regarda fixement à
+travers la table:</p>
+
+<p>«&mdash;Tu as les plus jolis cheveux bruns, la plus
+jolie bouche du monde, et ces cheveux bruns
+comme cette bouche sont à moi, à moi tout seul.
+Et, au coin de la joue, tu as une fossette; elle est
+aussi à moi.</p>
+
+<p>«Il ajouta, en remplissant son verre:</p>
+
+<p>«&mdash;Je crois à la fossette de Rose Perdrix, et je
+crois au coeur de la fée Mêlimêlo. Et voilà tout.
+Quant au reste, je m'en... Ce n'est rien du tout
+que le reste, rien du tout.</p>
+
+<p>«Il se mit à manger de grand appétit, à boire
+comme un Polonais. Je cherchai à le modérer, je
+savais par expérience qu'il avait le vin colère. J'y
+perdis mes peines, il avait juré de se griser, car il
+disait de temps à autre:&mdash;Vidons encore une
+bouteille, et je n'y penserai plus.&mdash;A quoi donc?&mdash;A
+rien.&mdash;C'était sans doute à «ces misérables»
+qu'il ne voulait plus penser, et il les oublia
+tout à fait. Sa gaieté devenait bruyante, il ne déparlait
+pas, il débitait mille extravagances. Il finit par
+s'en prendre aux verres, aux assiettes; il cassa
+tout, parce que, disait-il, personne n'était digne
+de manger dans une assiette où avait mangé Rose
+Perdrix, ni de boire dans un verre qu'avaient
+touché ses lèvres divines. C'est bien divines qu'il
+disait, et ce n'est pas moi qui le lui fais dire.</p>
+
+<p>«Je m'amusai d'abord de ses folies, mais pas
+longtemps. J'aime la gaieté, je n'aime pas le bruit,
+je n'aime pas non plus qu'on dépense bêtement
+son argent, et vous pensez bien que la vaisselle
+brisée figura sur la carte. Ce que je déteste surtout,
+ce sont les disputes, et dans l'ivresse
+Edwards avait une chienne de tête qui n'entendait
+plus raison. Il se prit de querelle avec le
+garçon qui nous servait, avec l'aubergiste, avec les
+paysans, avec sa chaise, avec le vent, avec tout le
+monde. Je vis le moment où il nous attirerait une
+mauvaise affaire. Je m'emparai de sa canne, je le
+menaçai de lui en cingler la figure. Il se calma,
+paya l'addition, et nous repartîmes par Paris en
+nous boudant un peu, mais en chemin nous fîmes
+la paix.</p>
+
+<p>«Je le quittai pour aller au théâtre, je le retrouvai
+chez moi vers minuit. Il était tout à fait
+dégrisé; par malheur, il avait réussi à se procurer
+de nouveau ce maudit journal anglais que je
+lui avais arraché des mains à Villebon. Il interrompit
+sa lecture pour me crier:</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! oui, ce sont des misérables, et le plus
+misérable de tous, c'est lui, c'est lui... Je ne veux
+pas le nommer.</p>
+
+<p>«Puis, se frappant le front de ses deux poings:</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! si tu savais, ma chère, ce qu'il y a là
+dedans!</p>
+
+<p>«&mdash;Je n'ai aucune envie de le savoir, lui répondis-je
+avec humeur; je tombe de sommeil.</p>
+
+<p>«&mdash;Et moi aussi, me répliqua-t-il du plus grand
+sang-froid.</p>
+
+<p>«Cela dit, il s'assit sur le bras d'un fauteuil et
+se remit à lire son journal.</p>
+
+<p>«Il pouvait être deux heures quand je fus réveillée
+par le bruit que firent subitement des
+éclats de verre qui tombaient sur le plancher. Je
+me mis sur mon séant. Edwards avait laissé filer
+la lampe, et le verre venait de sauter. Il ne paraissait
+pas prêter la moindre attention à cet accident.
+Au moment où je rouvris les yeux, il était assis au
+pied de mon lit, raide comme un piquet, les bras
+croisés sur sa poitrine, regardant d'un oeil fixe
+quelque chose ou quelqu'un que je ne voyais pas.
+Je lui criai:&mdash;Et la lampe!&mdash;Il sentit comme
+une secousse dans tout son corps et se retourna
+vivement de mon côté; il avait l'air d'un homme
+qui sort d'un puits où il a passé vingt-quatre heures
+et qui est tout étonné de revoir le soleil. Il se leva,
+sourit, vint à moi, posa ses deux doigts sur mes
+paupières pour les refermer, m'appliqua un grand
+baiser sur le front, et sortit à pas de loup.</p>
+
+<p>«Je ne le revis pas le lendemain; il m'écrivit un
+mot pour m'annoncer que deux de ses plus chers
+amis, de ses amis d'enfance, étaient arrivés à
+Paris, et qu'il se croyait tenu en conscience de
+leur en faire les honneurs, qu'il craignait de
+n'avoir pas un moment à lui. Je n'en fus pas fâchée;
+depuis deux jours, je me sentais un peu refroidie
+pour lui. Son incartade à Villebon, la querelle
+qu'il avait cherchée à l'aubergiste, l'effet bizarre
+que faisait sur lui la lecture des journaux, l'incident
+de la lampe, cet homme assis au pied de mon
+lit, le regard perdu dans les espaces, tout cela me
+tourmentait. Le bel Edwards avait pour sûr l'humeur
+quinteuse et une fêlure dans le cerveau, je
+le soupçonnais même d'être un peu somnambule;
+en tout cas, il me semblait qu'il y avait du louche
+dans son affaire. Les boîtes à double fond ne
+m'ont jamais plu, j'aime à savoir ce que j'ai dans
+ma poche. Je gardai pour moi mes petites réflexions;
+je n'en soufflai mot à ma mère. Elle aurait
+triomphé, et il est si désagréable de s'entendre
+dire:&mdash;Tu n'as pas voulu me croire, je t'avais
+prévenue, mais tu n'en fais jamais qu'à ta tête!</p>
+
+<p>«Plusieurs jours se passèrent, et il ne parut
+pas. Je commençais à croire qu'il avait fait ses
+réflexions, lui aussi, et que c'était fini, que je
+ne le reverrais plus. Je me trompais. A quelques
+soirs de là, en revenant du théâtre, je le trouvai
+installé près de ma cheminée, où il avait fait
+grand feu. Il m'attendait avec une impatience fiévreuse,
+il était plus amoureux que jamais. Dès
+qu'il m'aperçut:&mdash;La voilà! la voilà donc!&mdash;Puis
+il s'accroupit à mes pieds, et il me déclara
+mille fois qu'il n'avait jamais rencontré de fille, de
+femme, de chatte ni aucune créature plus adorable
+que moi, ni sur la terre, ni dans la lune, ni dans
+aucune des planètes qu'il avait visitées. Il ne se
+lassait pas de me considérer; il semblait que notre
+connaissance fût toute neuve, qu'il ne m'eût pas
+encore aperçue jusqu'à ce jour; il venait de me
+découvrir, là, tout à coup, sans y penser, à l'un des
+tournants du chemin, et sa découverte l'enchantait,
+le mettait hors de lui, et il me répétait de nouveau
+que j'étais adorable. Il avait, ce soir-là, une petite
+voix flûtée, et de temps à autre il lui venait dans
+les yeux des larmes grosses comme des noisettes,
+qui roulaient lentement le long de ses joues. En
+vérité je croyais rêver et je me demandais à qui il
+en avait.</p>
+
+<p>«J'eus la fâcheuse idée de lui parler de ses
+chers amis, de ses amis d'enfance, et je voulus
+savoir ce qu'il avait inventé pour leur faire fête.
+Voilà un homme qui change aussitôt du tout au
+tout. Son visage s'assombrit, son regard devient
+froid comme glace; il lâche mes deux mains, se
+remet sur ses pieds et va s'adosser à la cheminée.
+Puis il me dit, en examinant ses ongles, que ses
+amis n'étaient pas ceci, n'étaient pas cela, que ses
+amis n'étaient pas des gens à qui l'on fit fête, que
+c'étaient des hommes d'affaires, qu'ils venaient
+d'en inventer une qui promettait de rapporter
+beaucoup, de la gloire à revendre et des monceaux
+d'or, mais qu'elle était fort chanceuse, qu'ils
+l'avaient pressé d'y entrer, de la prendre à son
+compte, qu'il avait résisté à toutes leurs supplications.</p>
+
+<p>«&mdash;Ils ne veulent pas admettre que ce soit
+mon dernier mot, ajouta-t-il, et ils m'ont donné
+une semaine pour réfléchir. Quand je réfléchirais
+deux ans... Pour qui me prennent-ils? J'ai dit
+non, c'est non. Je ne les reverrai pas; je te dis,
+Rose, que je ne veux plus les revoir. Et tiens,
+pendant que j'y pense, donne-moi une plume, du
+papier. Je veux leur écrire ici même et à l'instant
+que leur affaire est une vilaine affaire, que je les
+somme de ne m'en plus parler et qu'ils aillent au
+diable! Mais tu me donnerais des distractions; il
+faut que je sois seul pour écrire. Ce sera bientôt
+fait, je ne te demande que cinq minutes.</p>
+
+<p>«Et reprenant sa petite voix douce:</p>
+
+<p>«&mdash;Et puis, sais-tu? nous ferons du punch.
+J'en veux boire dix verres à ta santé, pour te
+remercier d'avoir eu un jour la bonne pensée de
+venir au monde. Il n'y a que toi pour en avoir
+de pareilles! Quand tu es née, il y avait une étoile
+qui dansait. C'est Shakespeare qui me l'a dit.</p>
+
+<p>«Là-dessus, il passa dans la pièce voisine, où il
+fut plus de cinq minutes à écrire sa lettre, car j'eus
+le temps de prendre un livre en attendant et de
+m'endormir; je dois avouer qu'en général c'est
+l'effet que produit sur moi la lecture. Cette fois
+encore, je fus réveillée en sursaut. Le verre de
+la lampe n'avait pas sauté; mais il y avait dans la
+pièce voisine un homme qui se promenait à grands
+pas et qui parlait tout haut. A qui parlait-il? Je
+m'approchai de la porte, qu'il avait laissée entr'ouverte,
+et je m'assurai qu'il était tout seul. A qui
+parlait-il donc? Il était blême, livide; la sueur
+avait collé ses cheveux à ses tempes, il roulait
+des yeux terribles, il avait l'air d'un spectre. Je le
+regardais, je l'écoutais, mais je ne pouvais comprendre
+un mot de son discours, à cela près qu'il
+répétait par intervalles: <i>I won't</i>, et que j'avais
+appris assez d'anglais pour savoir que cela veut
+dire: Non, je ne veux pas.</p>
+
+<p>«Sa figure était si effrayante que mon premier
+mouvement fut de refermer bien vite la porte et
+de la barricader. Cependant j'eus honte de n'être
+pas brave, je pris mon courage à deux mains,
+j'avançai d'un pas, je criai:</p>
+
+<p>«&mdash;Edwards, pour l'amour de Dieu, avec qui
+vous disputez-vous?</p>
+
+<p>«Il me répondit d'une voix tonnante:</p>
+
+<p>«&mdash;Avec qui serait-ce? Eh! parbleu, avec elle!</p>
+
+<p>«&mdash;Avec elle! lui dis-je. Avec qui donc?</p>
+
+<p>«Il me regardait sans me voir, il m'aperçut
+enfin. Il étendit le bras, et d'un ton caverneux:</p>
+
+<p>«&mdash;Ne la vois-tu pas?</p>
+
+<p>«Je courus chercher un verre d'eau, je lui en
+aspergeai le visage. Il se laissa tomber sur une
+chaise, partit d'un éclat de rire, s'écria:</p>
+
+<p>«&mdash;Merci, je ne la vois plus.</p>
+
+<p>«J'allai m'asseoir auprès de lui. Il promena sa
+main dans mes cheveux, en disant:</p>
+
+<p>«&mdash;Ma parole, j'ai bien cru que j'en deviendrais
+fou.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est tout fait, lui dis-je, et depuis longtemps.
+Mais tu me diras le nom de cette femme.</p>
+
+<p>«Il se mit à rire de nouveau:</p>
+
+<p>«&mdash;Quelle plaisanterie! ces femmes-là n'ont
+point de nom.</p>
+
+<p>«&mdash;Est-ce une fille? est-ce une femme du
+monde?</p>
+
+<p>«&mdash;Une vraie scélérate, répliqua-t-il. Un jour,
+elle est entrée chez moi, elle me fit peur, je l'ai
+renvoyée, chassée. Elle est revenue, elle m'a dit:
+Je te tiens, tu es à moi, je ne te lâcherai plus...
+Je suis parti, j'ai détalé, j'ai mis entre nous mille
+lieues d'eau salée; elle a couru après moi, elle
+m'a rattrapé, tout à l'heure elle était ici. Mais te
+voilà, elle a disparu, je suis sauvé.</p>
+
+<p>«&mdash;Quelle figure a-t-elle, cette femme qui n'a
+pas de nom? lui demandai-je encore.</p>
+
+<p>«&mdash;Elle te ressemble, ma petite, autant qu'une
+fille de l'enfer peut ressembler à une fille du ciel.
+Elle est aussi laide, aussi difforme que tu es jolie,
+et tes colères sont moins terribles que ses sourires.
+Oh! la vilaine femme! Ses baisers tuent le sommeil
+et font blanchir les cheveux d'un homme en trois
+nuits. C'est un miracle que les miens ne soient pas
+blancs... Mais ne parlons plus d'elle; ah! je t'en
+conjure, ne parlons plus d'elle. C'est une affaire
+faite, je ne la reverrai plus.</p>
+
+<p>«Et s'emparant de mes deux bras, il les enlaça
+autour de sa taille, en disant:</p>
+
+<p>«&mdash;Ce que garde Rose Perdrix est bien gardé.
+Je suis ton prisonnier, ma très chère, et je veux
+vivre, je veux mourir dans ma prison. Buvons du
+punch!</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Mlle Perdrix fit encore une pause, continua le
+docteur Meruel; puis elle me regarda avec un sourire
+qu'elle cherchait à rendre mystérieux; mais
+elle n'a pas le don du mystère, cela lui manque, et
+voilà pourquoi je crains pour son avenir; il y a du
+mystère dans tous les grands talents.</p>
+
+<p>«Docteur, me dit-elle, savez-vous qui était cet
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, ma chère, lui répondis-je,
+quelque comédien en congé, qui repassait ses
+rôles, et je regrette pour vous que son répertoire
+manquât à ce point de gaieté.»</p>
+
+<p>Elle me fit la moue, elle me montra les cornes.</p>
+
+<p>«Êtes-vous comme moi? reprit-elle. Quand j'ai
+peur, je me sauve; quand je me décide, je me décide
+très vite, et quand les hommes ne me conviennent
+pas ou ne me conviennent plus... Pourtant
+j'en touchai deux mots à ma mère. C'est pour
+le coup qu'elle me dit:&mdash;Oui ou non, t'avais-je prévenue?
+tu ne veux jamais me croire. J'étais pour
+l'autre, moi. L'autre est un galant homme, un
+homme sérieux, un homme rangé. Enfin tu avoues
+que j'avais raison; mieux vaut tard que jamais. Il
+ne reste plus qu'à te sauver bien vite. Sauve-toi
+donc!&mdash;Je fis ce qu'elle disait, je me sauvai. Vraiment
+les chemins de fer sont une belle invention. On
+a bientôt fait de mettre ordre à ses petites affaires,
+et votre servante! cherchez, il n'y a plus personne.</p>
+
+<p>«Seize heures plus tard, j'étais commodément
+installée dans un beau wagon-coupé, où je ne fis
+qu'un somme jusqu'à Lyon. En me réveillant, je
+poussai un profond soupir de délivrance. Cependant
+une inquiétude me prit; peut-être l'homme
+qui me faisait peur avait-il eu vent de ma fuite,
+peut-être courait-il à toutes jambes après le train.
+J'avançai la tête à la portière, je poussai un second
+soupir de soulagement, et je me rendormis. Je fis le
+plus beau rêve du monde; je croyais voir mon directeur
+qui s'arrachait les cheveux. Je me flattais
+de l'avoir plongé dans un cruel embarras et qu'il
+n'y avait pas moyen de jouer sans moi le <i>Prince
+toqué</i>. J'étais bien jeune; une fée, cela se remplace
+aussi aisément qu'un perroquet. Il faut vous
+dire que ce vieux roquentin avait eu de grands
+torts à mon égard. Il m'avait solennellement promis
+un rôle dans la nouvelle pièce qu'on répétait,
+et il avait eu l'infamie de le donner à la grande
+Mathilde. J'avais juré d'en tirer vengeance. Oh! oui,
+j'étais bien jeune, je ne prenais pas encore la vie au
+sérieux, je ne savais pas ce qu'il en coûte d'avoir
+la tête et le pied trop légers, et qu'il suffit d'une
+escapade pour compromettre toute une carrière...
+Après cela, il faut vous dire aussi qu'une superbe
+occasion s'offrait à moi de voir l'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi tout d'un temps qui c'était, repartis-je
+à Mlle Perdrix.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vous mêlez-vous, docteur? vous êtes
+curieux, beaucoup trop curieux.»</p>
+
+<p>Et après avoir rêvé un instant:</p>
+
+<p>«Ce que c'est que de nous, et à quoi tient le
+coeur d'une femme! Je vous jure que cette villa
+était un amour de villa, plantée au bord d'un
+amour de lac. Figurez-vous que de mon balcon
+je pouvais pêcher des truites à la ligne. Pendant
+deux semaines, je fus heureuse, parfaitement heureuse;
+je me croyais en paradis. Mais un matin,
+je m'aperçus que mon paradis m'ennuyait, que
+mon bonheur sonnait creux, qu'il me manquait
+quelque chose, que le charme de la vie est d'avoir
+à soi un beau fou qui parle tout seul en gesticulant.
+Bref, je dis à l'autre:</p>
+
+<p>«&mdash;Mon cher, votre villa est charmante, mais
+on s'y ennuie à crever.</p>
+
+<p>«Et je repartis bien vite pour Paris, où, à peine
+fus-ja arrivée, je courus au Grand-Hôtel.</p>
+
+<p>«&mdash;Le numéro 107 est-il chez lui?</p>
+
+<p>«&mdash;Ils sont à déjeuner.</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'est-ce à dire? Ils sont donc plusieurs
+à présent? Il y a trois semaines, ils n'étaient
+qu'un.</p>
+
+<p>«Je dus me rendre à la vérité, le bel Edwards
+venait de partir, et une famille avait pris sa place.
+J'en aurais fait une maladie, si je pouvais être sérieusement
+malade, mais cela n'est pas dans mes
+moyens, et, puisqu'on finit toujours par se consoler,
+le mieux n'est-il pas de commencer par
+là?</p>
+
+<p>«Un mois après, je reçus d'Angleterre une
+lettre en anglais, que j'ai eu la sottise de brûler.
+Je me l'étais fait traduire, et je l'avais apprise par
+coeur. La voici mot pour mot, je vous ai dit que
+j'ai bonne mémoire:</p>
+
+<p>«Pendant plus de quinze jours, j'ai passé chaque
+soir et chaque matin devant ta porte; je ne
+pouvais croire à mon malheur, c'est à peine si
+j'y crois maintenant. Soit! que la volonté du
+destin s'accomplisse! Tu lui avais pris son ouvrier,
+tu le lui as rendu. Tout est pour le mieux,
+je ne te reproche rien. C'était ma lâcheté qui
+t'aimait... Est-il bien possible que tu n'aies plus
+voulu de moi? Et pour qui m'as-tu trahi? Tu
+m'as sacrifié à quelque pleutre, à quelque imbécile
+titré. Je crois l'avoir rencontré un soir dans
+les coulisses de ton théâtre. Tu en seras bientôt
+dégrisée. Ah! pauvre fille, le vrai prince, c'était
+moi, et tu me regretteras, mais il sera trop tard...
+Je te le répète, tout est pour le mieux. En me
+rendant ma liberté, tu as voulu sauver ma gloire
+et que le monde parlât du bel Edwards. Il en
+parlera, ma chère, et alors tu connaîtras mon
+vrai nom.</p>
+
+<p>«Écoute-moi: le jour où tu apprendras qu'un
+grand coup vient d'être frappé et que la terre a
+frémi d'épouvante, dis hardiment: «L'homme qui
+a fait cela, c'est lui...» Et en vérité, si ce n'était
+moi, qui serait-ce? L'idée que j'ai dans la tête,
+d'autres l'ont eue, ma chère Rosette; mais la main
+leur tremble, la mienne ne tremblera point, et ce
+que je ferai, nul autre ne pourrait le faire à ma
+place... Je ne sais pas encore ce que je dirai en
+frappant. Sûrement je dirai quelque chose; ce
+sera vraiment le mot de la fin, et ce mot traversera
+les siècles.</p>
+
+<p>«Te souviens-tu de Villebon, de cette nuit passée
+dans les bois? Le soleil était déjà levé, et tu
+dormais encore dans la voiture, car Dieu sait si tu
+aimes à dormir. Je te réveillai, je t'emportai dans
+mes bras, je t'assis au pied d'un vieux chêne. Il y
+avait là des violettes cachées dans la mousse, l'air
+en était comme embaumé. Pense quelquefois à
+ces violettes. J'y penserai, moi, le jour de ma
+mort, et je penserai aussi à cette fossette que tu
+as au coin de la bouche.</p>
+
+<p>«J'ai une grâce à te demander: envoie à
+l'adresse ci-jointe une boucle de tes cheveux. Ils
+ne me quitteront pas, et quelque chose de toi sera
+mêlé à mes derniers jours. Après ma mort, on les
+trouvera sur mon coeur, et on se demandera qui
+me les avait donnés. Sois sûre que les journaux en
+parleront; ces bavards parlent de tout. Copie bien
+exactement l'adresse et expédie-moi sans plus tarder
+ton petit paquet. Elle y consent, <i>elle!</i> car <i>elle</i>
+n'est plus jalouse de toi. Elle sait que c'est fini,
+qu'elle m'a repris à jamais, qu'elle me tient, que
+je suis à elle corps et âme, et qu'avant peu de
+jours j'irai où elle m'envoie... Tu veux boire du
+sang, vieille sorcière. Paix! tu en boiras.</p>
+
+<p>«Dieu! que ces violettes sentaient bon! et que
+ces cheveux bruns étaient doux à la main! N'en
+sois pas trop avare; il faut qu'il y en ait assez pour
+que je puisse les pétrir dans mes doigts. Je fermerai
+les yeux, et je croirai que tu es là.»</p>
+
+<p>«Docteur, après avoir lu cette lettre, je fis ce
+que vous auriez fait à ma place, je me coupai une
+grande boucle de cheveux... Tenez, on voit encore
+l'endroit, ils n'ont pas tout à fait fini de repousser.
+Il a dû les recevoir, je m'étais beaucoup appliquée
+en copiant l'adresse. Depuis, il s'est écoulé près de
+deux années, et je dois me rendre cette justice que,
+pendant la première, j'ai pensé au bel Edwards
+une fois au moins chaque semaine; mais, pendant
+la seconde, je n'y ai guère pensé qu'une fois par
+trimestre. Dame! j'étais devenue une fille raisonnable,
+très raisonnable. Vous savez ce que tout le
+monde dit de moi. Il faut bien que l'expérience
+serve; ma petite fugue en Italie m'avait fait beaucoup
+de tort. Les directeurs refusaient de me
+prendre au sérieux, impossible de trouver un engagement.
+Mais, à force de me remuer, j'ai réussi
+à me refaire une situation. La féerie n'est pas mon
+genre, j'étais née pour l'opérette. Je n'ai pas besoin
+de vous dire où j'en suis maintenant, me voilà tout
+à fait lancée et même classée. Croiriez-vous qu'ils
+veulent absolument m'avoir à Saint-Pétersbourg?
+Vous ne leur ôterez pas cela de la tête. Ils me font
+des propositions superbes. Vrai, je suis bien perplexe
+à ce sujet et bien aise de vous consulter.»</p>
+
+<p>A l'entendre, on lui offrait 60 000 francs, quatre
+mois de congé, un palais impérial et pour le moins
+un grand-duc. Cette extravagante ne tarissait pas
+sur cette matière; après avoir fini, elle recommençait.
+Par moments, elle me regardait du coin de
+l'oeil, je comprenais ce que cela voulait dire. Elle
+mourait d'envie que je l'interrompisse pour lui demander
+la fin de son histoire. Je ne voulus pas lui
+faire ce plaisir, et ce fut elle qui perdit patience et
+s'interrompit elle-même, en s'écriant avec dépit:</p>
+
+<p>«Quel singulier homme vous faites, docteur!
+Tantôt vous êtes trop curieux, tantôt vous ne l'êtes
+pas assez. Je vous ai dit qu'il m'était arrivé quelque
+chose d'extraordinaire. Vous ne voulez donc
+pas savoir ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Gageons, lui dis-je, que vous avez revu sur
+le boulevard le bel Edwards. Il vous a juré qu'il
+n'est plus fou, et vous voilà rapatriés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le pauvre garçon! fit-elle en s'attendrissant
+tout à coup, autant du moins qu'il lui est
+donné de s'attendrir. Oui, vous dites vrai; il y a
+quelques heures, je l'ai rencontré sur le boulevard,
+dans la vitrine d'un marchand de photographies.
+Je le reconnus sur-le-champ, et le coeur me battit.
+Ses yeux, son front, sa moustache, ses cheveux
+frisés, sa main passée dans l'échancrure de son
+gilet... C'était lui, vous dis-je, lui tout entier. Je
+me précipite comme un coup de vent dans le magasin,
+et je dis au marchand:</p>
+
+<p>«&mdash;D'où avez-vous cette photographie?</p>
+
+<p>«Il me répond d'un air étonné:</p>
+
+<p>«&mdash;Nous l'avons reçue tantôt de New-York.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est donc le portrait d'un homme célèbre?</p>
+
+<p>«&mdash;Très célèbre, mon enfant.</p>
+
+<p>«Et il ajouta... M'écoutez-vous, docteur?... Il
+ajouta:</p>
+
+<p>«&mdash;C'est le portrait de John Wilkes Booth, l'assassin
+du président Lincoln.»</p>
+
+<p>A ces mots, Mlle Perdrix, après m'avoir considéré
+fixement pour jouir de ma surprise, se leva
+et se mit à arpenter la chambre la tête haute, les
+joues enflammées, la narine frémissante. Ses pieds
+ne touchaient pas à la terre, on eût dit qu'elle allait
+s'envoler. Par intervalles, elle se retournait de
+mon côté, et, du haut de sa nuée, elle abaissait sur
+moi un regard superbe; c'était une divinité contemplant
+un ciron. Je l'arrêtai au passage, je lui secouai
+énergiquement les deux bras, et je lui dis:</p>
+
+<p>«Malheureuse, qu'as-tu fait? Ce fou avait été
+placé sous ta garde, et il ne tenait qu'à toi de le
+défendre contre <i>elle</i>, de le soustraire aux obsessions
+de cette fille de l'enfer, de cette horrible idée
+fixe dont il était tourmenté. Mais tu ne sais pas
+aimer, et tu as eu peur. Tu as lâché ton prisonnier,
+tu as déserté ton poste et ta mission, tu es partie
+pour l'Italie avec je ne sais quel prince de rencontre,
+et, grâce à toi, <i>elle</i> a repris sa proie. O destinée
+à la fois tragique et ridicule! Si Mlle Rose
+Perdrix avait eu la tête et le pied moins légers, un
+peu plus de coeur ou un peu plus de courage, le
+président Lincoln vivrait encore!»</p>
+
+<p>Elle ne m'écoutait point. Elle se dégagea, se remit
+à marcher à grands pas, transportée et comme
+possédée par son aventure et par sa gloire. Elle se
+trouvait mêlée à un grand événement, elle avait été
+aimée d'un homme dont l'exécrable mémoire vivra
+toujours. Son air de triomphe me parut souverainement
+déplaisant; je lui dis d'un ton sardonique:</p>
+
+<p>«Ma foi, ma belle, puisque vous voulez qu'on
+se mette à votre place, je vous le dis franchement,
+à votre place je ne serais pas si fière; car enfin
+est-ce une chose bien réjouissante et bien glorieuse
+d'avoir été la maîtresse d'un homme qui a
+été pendu?»</p>
+
+<p>Elle se retourna vivement, revint sur moi comme
+un trait, l'oeil courroucé et terrible; je crus vraiment
+qu'elle m'allait dévorer.</p>
+
+<p>«Mais vous ne savez donc pas l'histoire, docteur?
+Je me la suis fait conter tout à l'heure dans
+le plus grand détail. Lui, pendu! Y pensez-vous?
+Est-ce qu'on pend un homme comme lui? Apprenez,
+je vous prie, qu'il s'était réfugié dans une
+grange, où la police le cerna; comme il refusait
+d'en sortir et de se rendre à discrétion, on y mit le
+feu; à travers une palissade, on tira sur lui plus de
+vingt coups de carabine. Lui pendu! Mais taisez-vous
+donc. John Wilkes Booth est mort les armes
+à la main, en se défendant comme un héros.»</p>
+
+<p>Je la contemplais avec stupeur, et je m'écriai:
+«On croit connaître les femmes, elles nous étonneront
+toujours. Où donc la gloire va-t-elle se
+nicher?»</p>
+
+<p>Cela dit, le docteur Meruel prit sa canne et son
+chapeau, et il se dirigeait vers la porte, quand
+quelqu'un lui cria: «Votre histoire est-elle bien
+vraie?»</p>
+
+<p>Il répondit: «Je vous ai répété fidèlement ce
+qui m'a été conté l'autre soir; si vous ne me
+croyez pas, vous vous ferez une mauvaise affaire
+avec Mlle Perdrix.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>LES INCONSÉQUENCES<br>
+
+DE M. DROMMEL</h2>
+<br>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>M. Johannes Drommel arriva à Barbison le mardi
+30 septembre selon les uns, le mercredi 1er octobre
+selon les autres. Ces derniers se trompent.
+Ce qui en fait foi, c'est le double témoignage très
+authentique de M. Taconet, ex-commissaire de
+police, et de Mme Denis, marchande de marée,
+qui tous deux partirent de Melun dans le même
+omnibus que M. Drommel et firent route avec lui.
+Quoique M. Taconet ait la figure un peu dure,
+d'épais sourcils, la parole brève, tranchante, le regard
+perçant et inquisitif, c'est le plus honnête et
+le meilleur des hommes, et tous ceux qui le connaissent
+savent qu'il n'a jamais menti de sa vie,
+hors les nécessités de sa profession. Quant à
+Mme Denis, cette digne personne est incapable
+d'altérer sciemment la vérité, quand il n'y va pas
+de sa tête ou de la défaite de son poisson. D'ailleurs,
+il est de notoriété publique qu'elle ne porte
+sa marée à Barbison que deux fois la semaine et
+jamais le mercredi. Il s'ensuit que ce fut bien le
+mardi 30 septembre qu'elle eut l'honneur de faire
+route avec M. Johannes Drommel.</p>
+
+<p>«A quoi sert-il, demandera-t-on peut-être, de
+déterminer minutieusement cette date?»</p>
+
+<p>La main sur la conscience, cela ne sert à rien;
+mais on ne saurait être trop précis dans ses informations
+lorsqu'il s'agit d'un sociologue allemand,
+qui se pique lui-même de la plus scrupuleuse exactitude
+en toute matière, et qui reproche aux Français
+de n'avoir jamais su ni la géographie ni l'histoire.
+Se donne-t-il le plaisir de relever quelque
+bévue commise par un Velche, son oeil gris pétille
+de malice, sa tête a l'air de danser sur ses robustes
+épaules, et il laisse échapper un de ces gros rires
+qui font aboyer les chiens.</p>
+
+<p>M. Drommel arriva à Barbison dans la matinée,
+à dix heures ou dix heures et demie; nous ne pouvons
+rien affirmer de plus précis à ce sujet, et pour
+cause. Tout l'univers sait que l'entreprise Lejosne
+fait le service des voyageurs et de la poste entre
+Barbison, Chailly et Melun; l'univers n'ignore pas
+non plus que cette recommandable entreprise s'acquitte
+de son office à la satisfaction générale, qu'elle
+s'applique à concilier l'utile et l'agréable. Quand
+vous allez à Melun, c'est pour y prendre le train, et
+le train n'attend pas; fiez-vous à l'entreprise Lejosne,
+vous ne le manquerez point. Ses chevaux
+n'ont pas besoin de sentir le fouet pour courir comme
+le vent. Au retour, c'est une autre affaire: il n'y a
+plus rien qui presse, et les choses se passent comme
+en famille. Qu'importe d'être à Chailly ou à Barbison
+une demi-heure plus tôt ou plus tard? Une allure
+modérée permet au voyageur de contempler
+le paysage, d'étudier la route, qui est charmante.
+Aussi ces mêmes chevaux si affairés, qui tantôt dévoraient
+l'espace, se mettent à compter leurs pas;
+ils lorgnent amoureusement toutes les maisons,
+comme s'ils grillaient d'envie d'y entrer, et ils s'arrêteraient
+volontiers pour lier conversation avec
+tous les passants. Le cocher, qui se conforme à
+leur humeur, multiplie les haltes. Il disparaît dans
+un bouchon, où il se rafraîchit à loisir; il a des
+paquets à déposer ou à prendre, des nouvelles à
+donner ou à demander, des accolades à distribuer
+ou à recevoir; il a surtout une cousine à embrasser.
+Excusez-le, elle est jolie, et laissez-le faire, il
+y a cela de bon avec l'entreprise Lejosne qu'on
+finit toujours par arriver; c'est une grâce du ciel.</p>
+
+<p>«Voilà bien la France! s'écria M. Drommel lorsqu'il
+entendit la voiture rouler sur le pavé de Barbison!
+Deux heures pour faire dix kilomètres! Et
+c'est ainsi qu'on perd les batailles.»</p>
+
+<p>C'était une forte exagération. Quel que soit son
+goût pour l'exactitude, M. Drommel est un homme
+très passionné, et la passion exagère toujours.</p>
+
+<p>M. Johannes Drommel jouit dans son pays d'une
+certaine réputation, dont il est fier. Peu lui importe
+que son mérite et son caractère soient discutés;
+pourvu qu'on s'occupe de lui, il est content.
+Ce gros homme court n'a pas un visage ordinaire.
+M. Taconet, qui était assis en face de lui dans
+l'omnibus, ne put s'empêcher d'admirer l'ampleur
+de sa tête, sa grande bouche tortueuse, la longueur
+démesurée de ses bras, son nez conquérant,
+solennel, héroïque, toujours prêt à partir en
+guerre, un nez fait pour affronter les grandes
+batailles de la vie. Tant que M. Drommel garda le
+silence, M. Taconet l'admira; mais, à peine eut-il
+articulé deux mots, adieu le prestige! M. Drommel
+a deux voix, l'une grave, un peu rauque, l'autre
+perçante, aiguë; il passe brusquement de l'une à
+l'autre, et ce contraste est plus plaisant qu'agréable.
+Il y a dans le monde de vieilles brouettes mal
+graissées, qui ont aussi deux voix et la même façon
+de parler que M. Drommel, quand on les pousse
+un peu vivement sur le gravier. J'en connais une
+intimement; mais, comme elle est modeste, elle
+est à mille lieues de s'imaginer que je ne puis l'entendre
+sans penser à un grand homme.</p>
+
+<p>M. Drommel est né en Lusace, à Goerlitz, et, si
+vous consultez à son sujet les habitants de Goerlitz,
+ils vous diront que dans le fond c'est un bonhomme,
+qu'il n'a jamais fait de mal à personne,
+mais qu'il est difficile de trouver quelqu'un à qui il
+ait rendu service. Que voulez-vous! il n'a pas le
+temps. Il est convaincu que le monde a été mal
+fait et que M. Johannes Drommel est chargé de le
+refaire; c'est à cela qu'il emploie ses journées et
+ses veilles. On cite de lui un mot mémorable qui
+prouve que cette préoccupation lui vint dès sa plus
+tendre jeunesse. Il n'avait pas dix-huit ans, quand
+trois ou quatre de ses camarades, qui sortaient
+d'une brasserie, le rencontrèrent par une froide
+nuit d'hiver arpentant tout seul les rues de Goerlitz,
+les mains dans ses poches, les cheveux au
+vent. Ils lui demandèrent à qui il en avait. Il les
+contempla d'un air compatissant; puis il leur répondit:</p>
+
+<p>«Je cherche la synthèse!»</p>
+
+<p>Et il passa son chemin. Depuis lors, il a toujours
+cherché la synthèse, et la satisfaction superbe
+qui se peint dans son regard témoigne qu'il a fini
+par la trouver. C'est un grand avantage qu'il a sur
+nous tous; car enfin qui de nous l'a trouvée? Assurément
+ce n'est pas moi.</p>
+
+<p>Qu'on n'aille pas s'imaginer là-dessus que
+M. Drommel est un métaphysicien, un idéaliste; il
+méprise profondément l'idéalisme, la métaphysique
+et les songe-creux. Il appartient à cette nouvelle
+génération d'Allemands qui explique tout par les
+cellules et qui n'a pour Goethe et Hegel qu'une
+médiocre considération. M. Drommel se pique
+d'être réaliste jusque dans la moelle des os. Il estime
+que la société repose sur des opinions erronées
+et sur de sots préjugés. Son grand principe
+est que la nature a, comme M. Drommel, le génie
+de la synthèse, que toutes les maladies sociales
+proviennent de l'abus de l'analyse. Par une série
+de raisonnements fort bien déduits, il conclut de là
+que la propriété et le mariage sont, de tous les préjugés,
+les plus ridicules, les plus funestes, et que
+le point dont il s'agit est de remettre en circulation
+la terre et la femme. Il en a découvert la méthode,
+et il se fait fort de démontrer qu'il suffirait de deux
+ou trois décrets rendus par un gouvernement intelligent
+pour que tout marchât à merveille. M. Drommel
+ne demande à être gouvernement que pendant
+quarante-huit heures pour réformer à jamais l'humanité.
+Par malheur, jusqu'à ce jour il ne s'est pas
+trouvé dans toute l'Allemagne un seul principicule
+qui consentît à lui prêter sa couronne d'un lever à
+un coucher de soleil. Il s'en plaint, car il croit fermement
+à sa méthode.</p>
+
+<p>Cet homme a du caractère, une forte volonté.
+Son père, qui ne croyait pas à son génie et qui le
+destinait au commerce, l'envoya faire ses études
+dans une <i>Realschule</i>, où il n'apprit que quelques
+mots de latin. Il en appela, et le décret fut rapporté.
+Il répara le temps perdu, suppléa par ses
+efforts aux lacunes de sa première éducation.
+Quelques années plus tard, il était docteur, et, à
+peine fut-il docteur, il enseigna la sociologie à
+l'université de Koenigsberg en qualité de <i>privat-docent</i>.
+Ses doctrines furent jugées dangereuses,
+sans compter qu'il avait la déplorable habitude de
+levrauder, de vilipender, de déchirer à belles
+dents tous ses collègues. Du haut de sa chaire, il
+traita l'un d'eux d'<i>asinus ridiculissimus</i>, ce qui fut
+pris en mauvaise part. On lui donna des avertissements,
+des dégoûts; il reconnut qu'il ne deviendrait
+jamais professeur ordinaire, ni même extraordinaire;
+il abandonna la partie. Il avait hérité de
+son père, qui s'était enrichi dans le commerce du
+bétail, une fortune assez rondelette. Il se retira
+fièrement sous sa tente, c'est-à-dire à Goerlitz, où
+il fonda une feuille hebdomadaire, intitulée <i>das
+Licht</i>, ou <i>la Lumière</i>. Celui de ses ex-collègues
+qu'il avait traité d'<i>asinus ridiculissimus</i> écrivit
+contre lui un sanglant article dans les <i>Grenzboten</i>;
+il y décriait sans merci son journal et accusait le
+directeur d'être une lanterne fumeuse qui se prenait
+pour le soleil. M. Drommel méprisa ces injures
+et ne se lassa point d'éclairer l'univers. Ses
+abonnés assurent qu'il les étonne plus qu'il ne les
+convainc. Cela suffit à son bonheur.</p>
+
+<p>M. Drommel n'est pas seulement un penseur et
+un polémiste; dans l'occasion, il sait se remuer,
+tracasser, s'intriguer. Après une tentative infructueuse,
+il réussit à se faire élire au parlement impérial,
+où il siégea dans le voisinage des socialistes,
+mais sans frayer avec eux. Il les considérait comme
+de pauvres hères, car il n'est pas socialiste, il est
+sociologue, et vous en sentez la différence. Si le
+prince de Bismarck avait daigné prendre quelquefois
+ses avis et se gouverner par ses conseils, il
+serait peut-être devenu bismarckien; mais le prince
+de Bismarck ne lui ayant point fait d'avances et
+s'étant permis de quitter un jour la salle des séances
+au moment où M. Drommel était à la tribune,
+M. Drommel se mit à bouder le gouvernement, se
+détermina à constituer un parti lui tout seul. Il représentait
+dans le <i>Reichstag</i> les drommeliens, et il
+n'y en avait qu'un, animal unique en son espèce. Sa
+solitude ne l'inquiétait pas, la synthèse est toujours
+solitaire. Il jouit de son bonheur pendant trois ans,
+mais il ne fut pas réélu. Cette mortification lui fut
+sensible; il s'en consola en pensant que les temps
+n'étaient pas mûrs, que son jour viendrait.</p>
+
+<p>On n'est jamais tout à fait conséquent. Quoique
+M. Drommel aspire à mettre la propriété en circulation,
+il ne laisse pas de posséder une maison fort
+cossue, qu'il ne songe point à faire circuler, et un
+assez grand nombre de titres de rente, dont il ne
+fait part à personne. On prétend qu'il est dur à la
+détente, qu'il ne laisse jamais voir sans de bons
+motifs la couleur de son argent. D'autre part,
+quoique le mariage soit à ses yeux une piètre institution,
+destinée à disparaître dans un prochain
+avenir, il eut à cinquante-quatre ans la faiblesse
+de se marier. Dans le temps qu'il était député, il
+avait conçu de tendres sentiments pour une danseuse
+de l'Opéra de Berlin. Cette charmante Francfortoise,
+qui passait pour être aussi sage que jolie,
+le renvoya bien loin. Il est persévérant, il n'eut
+garde de se rebuter, et le destin lui vint en aide. Il
+arriva que la jolie et sage Ada se laissa un soir
+tomber dans une trappe, où elle se cassa la jambe.
+On la raccommoda; mais il lui resta de cette mésaventure
+un léger clochement du pied droit, qui, au
+dire de ses admirateurs, ajoutait à ses grâces et qui
+toutefois la gênait beaucoup dans ses entrechats.
+Elle se ravisa subitement, prêta l'oreille aux propositions
+de M. Drommel; mais elle entendait être
+épousée dans toutes les règles, civilement et à
+l'église. Il en passa par tout ce qu'elle voulut, tout
+en lui représentant qu'il est dur à un philosophe
+de faire le sacrifice de ses principes et de se conformer
+aux préjugés. Il le lui déclara fort nettement,
+et peut-être eut-il le tort de le lui déclarer trop
+souvent: les gens convaincus aiment à se répéter.</p>
+
+<p>Il n'eut pas d'ailleurs à se repentir de son pénible
+sacrifice. Il trouva dans Mme Ada Drommel
+non seulement une ménagère accomplie, mais une
+femme exemplaire, qui témoignait une soumission
+touchante à ses volontés, un acquiescement absolu
+à ses idées, une parfaite déférence à ses conseils,
+une confiance entière en son génie. Lui-même
+s'applaudissait d'être l'unique et légitime possesseur
+d'une beauté que les connaisseurs lui enviaient
+et qui, tout en clochant un peu, faisait
+sensation partout où elle se montrait. Il éprouvait
+aussi quelque satisfaction à l'idée qu'il s'était fait
+aimer et adorer, lui Prussien, d'une femme née en
+pays rhénan, sur terre conquise. Il avait fait à sa
+façon acte de conquérant; il n'avait pas épousé sa
+femme, il se l'était annexée, sans compter qu'il
+était beau de voir une danseuse devenir la femme
+d'un sociologue. Il y avait un peu de synthèse dans
+cette union, et M. Drommel estimait que, si le mariage
+doit être condamné comme un préjugé ridicule,
+les mariages synthétiques méritent peut-être
+qu'on fasse une exception en leur faveur. Il se flattait
+d'avoir donné au monde un grand exemple, et
+par voie d'insinuation il en toucha quelques mots
+discrets dans un article de <i>la Lumière</i>, ce qui fournit
+à l'<i>asinus ridiculissimus</i> l'occasion désirée de
+lui dire une fois de plus son fait. M. Drommel,
+comme on peut croire, le remoucha d'importance,
+en prenant tout l'empire germanique pour
+juge du camp. Ce fut vraiment une belle polémique.</p>
+
+<p>Il avait mis dans son bonnet de tenter de nouveau
+les chances du scrutin dans les élections au
+parlement prussien qui ont eu lieu tout récemment.
+Il sonda le terrain, acquit la triste conviction qu'il
+courait au-devant d'un échec assuré. Pour se dérober
+à sa défaite et pour évaporer son dépit, il résolut
+d'aller faire un long voyage en France et en
+Italie. Ce fut de sa part une détermination salutaire.
+Tant qu'il était dans son pays, il était mécontent
+de tout, critiquait amèrement les institutions
+et les hommes, se plaignait que les affaires
+allaient de mal en pis. A peine avait-il passé la
+frontière, les comparaisons qu'il faisait le réconciliaient
+avec sa maudite et chère Allemagne. S'il
+avait beaucoup de griefs contre ses compatriotes, il
+contemplait les Velches du haut d'un mépris juché
+sur cinquante canons Krupp. Il enferma dans une
+sacoche de voyage, qu'il suspendit à son cou, cinq
+ou six mille marks en billets et en rouleaux d'or,
+qu'il économisait depuis longtemps à cet effet, et,
+accompagné de sa charmante femme, il se mit en
+chemin pour Paris, où il passa quinze jours, après
+quoi il continua son voyage, en allant visiter la
+forêt de Fontainebleau. Voilà comment il se fit
+que, le 30 septembre 1879, l'entreprise Lejosne eut
+le privilège de voir monter M. Drommel dans un
+de ses omnibus et de le transporter moyennant la
+somme d'un franc de Melun à Dammarie, de Dammarie
+à Chailly, de Chailly à Barbison.</p>
+
+<p>M. Drommel était curieux de tout. Durant le
+trajet, il fit subir un interrogatoire en règle à ses
+compagnons de route; il avait l'air d'une corneille
+qui abat des noix, et au demeurant il ne doutait
+pas que des Français ne fussent très sensibles à
+l'honneur que leur fait un penseur d'outre-Rhin en
+les questionnant. La marchande de marée, qui
+aimait à jaser, lui répondit de point en point. Il
+voulut savoir quelles espèces de poisson elle portait
+dans sa corbeille, et il sourit majestueusement
+quand elle lui vanta ses anguilles; il lui fit la grâce
+de lui déclarer qu'il n'y a de vraies anguilles que
+celles qui barbotent dans la Neisse. M. Taconet
+fut moins complaisant, se renferma dans un
+morne silence, et ne daigna pas apprendre à l'interrogant
+sociologue que, étant né à Metz, il avait
+peu de goût pour les Allemands. Il n'eut garde
+non plus de lui dire qu'il avait été commissaire de
+police à Melun, que, ayant fait depuis peu un héritage,
+il avait pris sa retraite et qu'il se rendait à
+Barbison pour y donner des ordres touchant une
+maisonnette qu'il y faisait bâtir et dans laquelle il
+se promettait de passer ses vieux jours. Il se donna
+encore moins la peine de lui révéler qu'il n'avait
+lu dans toute sa vie qu'un seul livre, écrit par
+François Rabelais, mais qu'il l'avait bien lu, qu'il
+le savait par coeur, et qu'à sa manière il y avait
+trouvé la synthèse. A quoi bon le dire? M. Drommel
+n'en aurait rien cru.</p>
+
+<p>Choqué du silence obstiné de l'ex-commissaire
+de police et trouvant de ce côté portes et fenêtres
+closes, M. Drommel se retourna vers Mme Denis.
+A peu de distance de Chailly, elle lui montra sur le
+bord de la route une sorte de tour crénelée coiffée
+d'une sorte de minaret, et elle lui raconta que
+cette tour était un tombeau qu'un particulier assez
+original s'est fait construire pour y être enterré avec
+ses chevaux et ses chiens. M. Drommel sourit de
+nouveau; poussant le coude de Mme Drommel, il
+s'écria: <i>Französische Eitelkeit</i>. M. Taconet, qui
+savait un peu d'allemand, comprit que cela voulait
+dire: Voilà bien la vanité française! Un peu plus
+loin, on rencontra une jolie vachère qui, armée
+d'une longue gaule, menait ses bestiaux aux
+champs. Elle interpella de loin le cocher de l'omnibus,
+et lui montrant toutes ses dents, elle lui cria:</p>
+
+<p>«Redemandez mon ombrelle à Eugénie, j'en
+aurai besoin pour la fête de dimanche.»</p>
+
+<p>M. Drommel haussa les épaules, poussa encore
+le coude de sa femme, et lui dit: <i>Französische
+Frivolität</i>. Quand M. Taconet n'aurait pas su l'allemand,
+il aurait deviné sans peine que cela signifiait:
+Voilà bien la frivolité française!</p>
+
+<p>Cette seconde impertinence lui fut amère; il eut
+peine à digérer cette pilule. Il fut bien tenté de
+saisir M. Drommel à bras-le-corps et de le jeter par
+la portière; mais quand on a été commissaire de
+police, on a appris à maîtriser son premier mouvement.
+Il se contenta de penser à Dindenaut, le
+marchand moutonnier, à ses insolents propos et,
+passant la main sur ses favoris, il grommela sourdement:</p>
+
+<p>«Patience! répondit Panurge.»</p>
+
+<p>M. Taconet et Panurge avaient raison, la
+patience est une bonne chose, elle sait toujours
+trouver le mot de la fin. De ce moment, l'ex-commissaire
+de police s'efforça d'oublier l'existence de
+M. Drommel, en ne regardant plus que Mme Drommel.
+Plus il la regardait, plus elle lui plaisait. Il admira
+sans réserve ses cheveux d'un blond argenté,
+la douceur de sa voix flûtée, l'aisance de son maintien,
+la vivacité de ses manières, ses yeux de teinte
+indécise couleur du temps. Il admira surtout les
+grâces mignonnes de son sourire. N'étant jamais
+allé à Francfort-sur-le-Mein, ce sourire lui était nouveau;
+il ignorait qu'on l'y rencontre souvent et qu'il
+est le frère des bons vins du Rhin. Ce qui le chagrinait,
+c'était le respect que Mme Drommel semblait
+témoigner à son mari, les attentions qu'elle avait
+pour lui, l'air soumis dont elle l'écoutait, l'empressement
+avec lequel elle approuvait ses sentences
+comme les paroles d'un oracle. Il ressentit un accès
+d'indignation, en pensant que ce butor avait su
+gagner le coeur de cette ravissante créature, à qui
+il disait en lui-même avec colère:</p>
+
+<p>«Ne vengeras-tu donc pas les Messins?»</p>
+
+<p>En descendant de l'omnibus, M. Drommel s'embarrassa
+les jambes dans son parapluie, il trébucha
+sur le marchepied et faillit se laisser choir tout de
+son long sur le pavé, ce qui fit passer dans l'âme
+et dans les yeux de M. Taconet un éclair d'espérance.
+Mais Mme Drommel était là, car elle était
+toujours là, toujours attentive et toujours souriante.
+Elle retint par le coude son mari, qui ne
+tomba point. Sa tendresse vigilante s'alarmait
+facilement.</p>
+
+<p>«Tu m'as fait peur! lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, ma chatte, répondit-il; M. Drommel
+n'est jamais tombé.»</p>
+
+<p>Cela dit, il lui mit sur les bras deux gros sacs
+de nuit, bien bondés et fort lourds, se bornant,
+quant à lui, à porter sa poche de voyage, son parapluie
+et sa personne.</p>
+
+<p>«Tout supporter et tout porter, pensa M. Taconet,
+voilà le sort de cette chatte.»</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Après avoir commandé son déjeuner, M. Drommel
+voulut donner un coup d'oeil à l'exposition
+permanente de peinture qui est ouverte au rez-de-chaussée
+de l'hôtel où il venait de descendre.
+Il a du goût pour les beaux-arts, la prétention de
+s'y connaître et d'en juger; il dessine lui-même à
+ses moments perdus. Jointe au talent, l'application
+d'esprit produit des miracles; le talent manque
+à M. Drommel, mais il est fort appliqué. Si jamais
+vous passez à Goerlitz, demandez à voir ses tableaux;
+il y met de la synthèse, comme il en a mis
+dans son mariage. Il se plaît à rassembler sur la
+même toile toutes les roches connues, le calcaire,
+le granit, la mollasse, et au moins dix essences
+d'arbres; tout cela est rendu très exactement. Il
+n'y manque qu'une chose, le je ne sais quoi qui
+fait qu'un tableau est un tableau; mais il ne lui
+importe guère, il estime que l'exactitude est une
+vertu qui tient lieu de toutes les autres. Il en
+trouva peu dans les peintures des jeunes exposants
+de Barbison, et il faut convenir que ce jour-là il
+n'y avait dans le nombre aucun chef-d'oeuvre.
+Hélas! les Dioscures de ce glorieux village sont
+morts: Rousseau et Millet ne peindront plus.</p>
+
+<p>M. Drommel trouva tout détestable et se dirigea
+vers la porte, en se couvrant les yeux pour ne plus
+voir les honteux peinturlurages qui offensaient la
+délicatesse de son goût. Comme il allait sortir,
+Mme Drommel le rappela; elle venait de découvrir
+à l'un des bouts de la cimaise une toute petite
+toile, qu'elle trouvait charmante. Ce tableautin,
+qui représentait une cavalcade dans une chênaie,
+joignait une finesse rare de dessin à un ragoût de
+couleur tout à fait appétissant. Le jeune homme
+qui l'avait peint, et que vous connaissez tous, s'appelle
+Henri Lestoc. Ce joli garçon a le diable au
+corps; on peut lui promettre un superbe avenir,
+si ses premiers succès ne le grisent pas. Puisse-t-il
+se défier de l'habileté prodigieuse de sa main et
+ne pas sacrifier le sérieux de l'art au croustillant,
+qui est le dieu du jour! La peinture qu'on préfère
+depuis quelques années est celle qui donne envie
+d'en manger; on peut douter pourtant qu'elle soit
+faite pour cela.</p>
+
+<p>Malgré son parti pris, M. Drommel se sentait
+attiré par le croustillant du tableautin. Il y promena
+longtemps ses yeux et son nez, et il s'informa
+du prix. Son admiration redoubla quand on lui
+dit que le peintre demandait deux mille francs de
+cette petite pochade, qu'on aurait logée dans une
+tabatière. Tous les philosophes ont leurs faiblesses;
+la sienne était d'éprouver une admiration naturelle
+pour les choses qui coûtent cher et un vif désir
+de les avoir à bon marché. Mais quand on lui
+assura que M. Henri Lestoc n'avait qu'un prix et
+ne faisait jamais de rabais, il déclara que M. Henri
+Lestoc était un extravagant, que ses prétentions
+étaient impertinentes, et il s'en alla déjeuner.</p>
+
+<p>Le couvert avait été mis sous un hangar qui
+s'ouvre sur une allée de jardin. M. Drommel
+mangea de grand appétit; il dévora, tout en se plaignant
+que rien ne fût mangeable. Il prétendit que
+les oeufs n'étaient pas frais; la poule venait de les
+pondre. Il prétendit aussi que sa côtelette de
+mouton était coriace, que le jambonneau ne valait
+pas le plus grossier jambon de la Westphalie. Il
+fit la grimace en buvant son café, qui était exquis.
+Après avoir tout passé par l'étamine, il voulut,
+avant de retenir une chambre, savoir ce que lui
+coûtait son déjeuner. Il se récria sur l'addition,
+discuta, marchanda, liarda, si bien que l'aubergiste
+finit par se fâcher, et de mémoire d'homme
+Mme Picaud ne s'est jamais fâchée qu'à bon escient.
+Il y a des voyageurs qui aiment à voyager à bon
+compte et qui s'accommodent de tout; il y en a
+d'autres qui sont fort exigeants et qui payent volontiers
+en conséquence; il y en a d'autres enfin
+qui exigent tout et qui voudraient ne rien payer.
+C'était le cas de M. Drommel.</p>
+
+<p>L'ex-commissaire de police avait assisté de loin
+à cette petite scène. Il dit tout bas à l'aubergiste,
+qui se retirait en colère:</p>
+
+<p>«Il vous demandera ce soir pour son dîner un ange
+rôti, et il le payera six sous comme une alouette.»</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, M. Drommel traversait
+le Bas-Bréau, se dirigeant d'un pas délibéré
+vers les gorges et les rochers de la Solle. Avant de
+se mettre en campagne, il n'avait consulté personne,&mdash;il
+ne consultait jamais que lui-même. Son
+intention n'était pas de visiter des sites célèbres;
+il faisait peu de cas des endroits où tout le monde
+va, par la même raison qu'en matière de politique,
+d'histoire et de sociologie, il méprisait tous les
+lieux communs; c'était sa bête noire. Il avait daigné
+acheter à Paris l'excellent Guide Joanne; il y
+avait lu que les huit ou dix chaînes qui traversent
+la forêt de Fontainebleau semblent être des lambeaux
+d'une ancienne assise de sable et de grès,
+détruite en partie par des cataclysmes, que les vallées
+qui les séparent ont été formées par l'érosion
+violente de courants sous-marins, que les immenses
+tables de grès, privées d'appui, se sont affaissées, et
+que leurs débris ont produit ces entassements
+sauvages et pittoresques qui offrent un caractère
+si particulier. Cette explication n'avait pas eu le
+bonheur d'agréer à M. Drommel. Il avait peu de
+goût pour les courants sous-marins, il ne croyait
+qu'aux actions lentes, et il désapprouvait tous les
+cataclysmes. Esprit méthodique, il était fermement
+convaincu que, comme lui, la nature procédait toujours
+avec méthode, qu'elle avait, comme M. Drommel,
+le génie novateur sans y mêler aucune passion
+révolutionnaire, et que, si elle avait siégé pendant
+trois ans au <i>Reichstag</i>, elle aurait pris place dans
+le voisinage des socialistes sans jamais frayer avec
+eux. Il se flattait de rapporter de son excursion une
+petite théorie toute neuve, un réquisitoire en règle
+contre les idées reçues. Il se promettait d'en faire
+le sujet d'un article qu'il expédierait dès le lendemain
+à la rédaction de son journal, en l'assaisonnant
+de quelques épigrammes contre l'<i>asinus ridiculissimus</i>,
+qui avait la sottise de croire aux cataclysmes.
+Ce qu'il cherchait à cette heure, ce n'était
+pas le Nid-d'Amour, ni le Gros-Fouteau, ni d'admirables
+cépées de charmes, ni de beaux points de
+vue, ni le plaisir de ses yeux; c'étaient des preuves
+sans réplique, des arguments irréfutables, et, tout
+en marchant, il pensait à l'<i>asinus</i>, qui peut-être en
+ce moment pensait à lui. Touchante sympathie des
+belles âmes!</p>
+
+<p>Il serait mort de confusion s'il avait demandé sa
+route à qui que ce fût, et même il n'accordait que
+peu d'attention aux marques rouges et aux marques
+bleues que des mains prévoyantes ont imprimées
+sur le tronc des chênes ou sur la paroi des
+rochers, dans le dessein louable d'orienter le piéton.
+Il avait pris avec lui sa boussole et sa carte,
+encore ne les consultait-il qu'à de rares intervalles:
+son idée était la plus sûre des boussoles. Devant
+lui marchait son grand nez héroïque, aux narines
+frémissantes, qui savait toujours son chemin, guide
+infaillible, sondant l'espace et flairant l'inconnu.
+Mme Drommel suivait. Quoiqu'on fût au 30 septembre,
+il faisait chaud; le ciel n'avait pas un nuage,
+et la pauvre femme était sans défense contre le
+soleil, qui était ardent. Par l'ordre de son maître
+elle avait laissé à l'hôtel son parasol de soie caroubier.
+Et d'ailleurs à quoi lui aurait-il servi? Elle
+avait les deux bras empêchés, l'un par un grand
+plaid à carreaux, plié en quatre, que M. Drommel
+se proposait de mettre sous lui quand il s'assiérait
+dans l'herbe et sur lui quand le serein tomberait,
+l'autre par le panier aux provisions, destiné à parer
+à quelqu'une de ces crises violentes de l'estomac
+auxquelles les sociologues sont sujets.</p>
+
+<p>Le plaid était gênant, le panier était terriblement
+lourd; le sentier, qui serpentait parmi des blocs
+épais, était abrupt. Mme Drommel souriait. On
+sait qu'elle avait peine quelquefois à se faire obéir
+de sa jambe droite: il lui prenait des lassitudes,
+elle doutait de pouvoir aller jusqu'au bout; mais
+elle rassemblait ses forces, elle ramassait son
+courage, et elle souriait. Le soleil l'incommodait
+beaucoup, elle pensait en soupirant à son parasol.
+Ses pieds mignons enfonçaient tour à tour dans un
+sable poudreux ou glissaient sur de perfides aiguilles
+de pins, et elle se disait que celui qui a inventé
+les voitures à huit ressorts était un homme de génie.
+Elle avait toujours eu peur des serpents; il lui
+semblait à chaque instant qu'elle allait marcher
+sur une vipère, qui se redresserait en sifflant; elle
+ne laissait pas de sourire. Par intervalles, s'arrêtant
+pour reprendre haleine, elle regardait derrière elle
+et croyait apercevoir dans l'épaisseur d'une futaie
+ou dans le vague des airs je ne sais quoi, une vision,
+quelque scène de son passé, un visage dont
+elle avait gardé un obligeant souvenir. Puis, se
+retournant, elle ne voyait plus qu'un gros homme
+court, dont l'énorme tête et la puissante nuque se
+détachaient insolemment sur le ciel bleu; ce gros
+homme court était le présent et l'avenir; il possédait
+à la vérité la synthèse, mais il ne songeait pas
+à demander à sa chatte si elle était lasse; nonobstant
+elle souriait. Elle se disait parfois: «Si
+pourtant... s'il arrivait par miracle...» Le miracle
+ne se faisait pas, et elle souriait encore, elle souriait
+toujours.</p>
+
+<p>Cette vaillante petite femme prenait tout en
+bonne part, ne regardait que l'aimable côté des
+choses, brave dans les épreuves, croyant fermement
+aux occasions, convaincue par son expérience
+qu'il y a dans ce monde plus d'épines que de
+roses, mais faisant bon visage aux épines et cueillant
+la rose sans se piquer les doigts. Ce sourire
+de belle humeur, qu'une mère accorte et facile lui
+avait appris dès son bas âge, à la petite pointe du
+jour, ne l'avait jamais quittée. Il avait résisté à
+toutes les inclémences du sort, il avait traversé
+avec elle les misères d'une ingrate jeunesse, il
+l'avait suivie dans tous les défilés, dans tous les
+fourrés de la vie, dans les hasards de débuts contestés
+comme dans l'ivresse des premiers succès,
+et il lui avait toujours tenu compagnie, à la ville,
+sur les planches, au foyer de la danse, même dans
+la trappe où elle s'était cassé la jambe, et, ce qui
+est plus digne de remarque, jusque dans les plaisirs
+douteux d'un mariage synthétique. Ce sourire
+est destiné à ne mourir qu'avec elle, et, quand on
+la clouera dans son cercueil, ce bel oiseau sera
+encore là, doucement posé sur ses lèvres pâlies
+et chantant à la camarde sa dernière chanson.</p>
+
+<p>Comme il venait de déboucher dans la vallée de
+la Solle, M. Drommel se mit à allonger le pas, et sa
+femme lui dit, tout essoufflée:</p>
+
+<p>«Tu ne te ménages pas assez, je crains que tu
+ne te fatigues.»</p>
+
+<p>Elle s'approcha de lui. Il avança vers elle son
+vaste front ruisselant, dont elle étancha la sueur
+avec son mouchoir de dentelle, se flattant du vain
+espoir qu'il allait lui dire:</p>
+
+<p>«Imbécile que je suis, je te fais trotter, tu n'en
+peux plus, reposons-nous.»</p>
+
+<p>Il lui montra du doigt ses jarrets et ses pieds
+d'éléphant et lui dit:</p>
+
+<p>«C'est de l'acier.»</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>«N'est-il pas plaisant que tu aies épousé depuis
+deux ans M. Drommel et que tu ne saches pas encore
+que M. Drommel n'est jamais las?»</p>
+
+<p>A ces mots, il se remit en route.</p>
+
+<p>Cependant, après trois heures d'enjambées et à
+travers beaucoup de circuits, ils atteignirent le
+mont Chauvet, où M. Drommel résolut de faire
+une halte, non qu'il fût las, mais son estomac commençait
+à parler ou plutôt à crier. Il se garda bien
+de pousser jusqu'à la fontaine, qui commande un
+beau point de vue; on lui avait conseillé d'y aller,
+et il n'en faisait jamais qu'à sa tête. Il avisa au pied
+d'un hêtre solitaire une pierre plate, qui formait
+un siège commode. Laissant à sa femme le soin
+de s'en procurer un autre, il la déchargea de son
+plaid, qu'il étendit sur la pierre; il s'y installa, le
+hêtre lui servant de dossier. Mme Drommel posa à
+terre son cabas, en tira un poulet froid que le
+grand homme expédia lestement. Puis il avala trois
+verres de bière, en déclarant qu'elle était exécrable.
+Après cela, il ouvrit son calepin, se mit à
+crayonner des notes pour le grand article qu'il ruminait
+dans sa tête, et dans lequel il comptait tailler
+des croupières au Guide Joanne et à l'<i>asinus</i>.</p>
+
+<p>Mme Drommel s'était assise tant bien que mal
+sur un tronc d'arbre renversé; elle n'avait pas de
+dossier, elle s'en passait. Elle croquait des noisettes,
+qu'elle cassait entre deux cailloux, et elle
+admirait le paysage. Par instants, elle grattait la
+bruyère défleurie avec le bout de son pied, et,
+comme précédemment, elle se disait:</p>
+
+<p>«Si pourtant... oui, s'il arrivait par miracle
+qu'en creusant la terre du pied, il en sortit?...»</p>
+
+<p>Quoi donc? Elle ne le disait pas, son sourire
+achevait sa phrase. Hélas! le petit pied avait beau
+gratter, la terre était sourde à son désir, il n'en
+sortait rien ni personne.</p>
+
+<p>En ce moment, M. Drommel était bien loin de se
+souvenir qu'elle existât. Il continuait de prendre
+ses notes, et, selon sa coutume en écrivant, il pinçait
+entre son pouce et son index la coquille de
+son oreille gauche, il la chiffonnait, la tiraillait en
+tous sens, l'allongeait indéfiniment; c'était sa manière
+de s'inspirer. Mme Drommel regardait par
+intervalles cette oreille énorme, qui était du plus
+beau rouge, et des visions de chauves-souris passaient
+devant ses yeux. Après cela, elle contemplait
+le plaid à carreaux, le panier qu'elle avait porté
+et dont elle sentait encore le poids à son bras, puis
+le grand vide du ciel, où elle croyait voir courir
+une belle calèche, bien moelleuse, dans laquelle
+il y avait quelqu'un qui la regardait. L'instant
+d'après, son petit pied recommençait à gratter la
+terre. Le voeu qu'elle venait de former ressemblait
+à une résolution. Comme on peut croire, M. Drommel
+ne se doutait de rien.</p>
+
+<p>Il était tellement absorbé par son travail qu'il
+ne s'avisa pas de la fuite des heures. Le soleil allait
+se coucher quand il quitta sa grosse pierre et
+donna le signal du départ. Soit que sa clairvoyance
+fût intermittente, soit par l'effet de quelque distraction,
+il ne sut pas retrouver son chemin et finit
+par s'égarer complètement. Mme Drommel s'en
+aperçut, mais il coupa court à ses représentations
+en l'assurant qu'il possédait au suprême degré la
+bosse des localités. Le malheur fut que, en descendant
+un sentier rocailleux, elle fit une glissade et
+tomba, sans se faire grand mal à la vérité. Il lui
+reprocha vivement sa maladresse, la rabroua, se
+fâcha, avant de l'aider à se relever. Elle fut bientôt
+sur pied, s'excusa de son mieux. Étourdie par sa
+chute, craignant d'en faire une autre, elle ralentit
+le pas. Il se fâcha de plus belle. Ce qui mit le comble
+à sa colère, c'est que le sentier qu'ils suivaient
+les conduisit à un carrefour où aboutissaient cinq
+chemins de traverse. Lequel prendre? M. Drommel
+était fort embarrassé et furieux de l'être. Il ne
+faisait plus assez jour pour qu'on pût déchiffrer les
+indications des poteaux. Cet irascible sociologue
+s'en prit à sa femme, qui, pendant qu'il parlait et
+délibérait, s'assit sur le revers d'un talus pour donner
+un peu de relâche à ses pieds meurtris.</p>
+
+<p>«<i>Mulier magnum impedimentum!</i>» s'écria
+M. Drommel.</p>
+
+<p>Et, la priant de l'attendre, il enfila au hasard
+l'une des cinq traverses, dans l'espérance qu'elle
+aboutissait à une grande route, où il trouverait à
+qui parler.</p>
+
+<p>Mme Drommel n'aimait pas les vipères, elle n'aimait
+pas non plus la solitude. Elle promena ses
+yeux autour d'elle et ressentit quelque émotion.
+Elle voyait le crépuscule s'épaissir rapidement, et
+cette grande forêt, dont la nuit s'emparait par degrés,
+lui faisait peur. Elle se mit à chanter, ce qui
+est un signe grave; elle ne se doutait pas qu'on
+l'écoutait. Elle s'interrompit soudain, elle avait
+entendu le bruit d'un pas. Le coeur lui battit très
+fort, le sang lui monta aux joues.</p>
+
+<p>«Johannes, est-ce toi?» cria-t-elle.</p>
+
+<p>Une voix claire et fraîche lui répondit:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas Johannes, et j'en ai bien du regret,
+madame, puisque c'est lui que vous appelez.»</p>
+
+<p>Son émotion se dissipa subitement et fit place à
+la surprise. La voix qui venait de lui parler n'avait
+rien d'inquiétant; ce n'était pas celle d'un malandrin.
+Elle se rassura tout à fait quand elle vit apparaître
+un joli garçon, à la fine moustache blonde,
+qui portait sur ses épaules tout l'attirail d'un
+peintre. C'en était un en effet, car il s'appelait
+Henri Lestoc, et il revenait de faire une étude
+dans la gorge du Houx. Si son talent ne fait pas
+banqueroute, peut-être l'appellera-t-on un jour le
+grand Lestoc ou Fortuny II; pour le moment, on le
+traite de petit, non qu'il soit court sur jambes, mais
+parce qu'il est mince, svelte, fluet, ce qui ne l'empêche
+pas d'avoir une santé de fer. Jusqu'à trente
+ans au moins, il aura l'air jeunet. Il y a du reste
+deux petits Lestoc, celui que connaissent les hommes
+et celui que connaissent les femmes. Avec les
+hommes, il est froid, réservé, compassé, narquois,
+sèchement ironique, gai par accès, mais toujours
+pince-sans-rire; beaucoup de gens le prennent
+pour un Anglais. Auprès des femmes, il est tout
+autre: il a des naïvetés volontaires, des candeurs
+calculées, jointes à l'effronterie d'un page, et il se
+permet de grandes libertés sans qu'elles se fâchent.
+Se fâche-t-on contre un enfant?</p>
+
+<p>L'une d'elles, qui le connaît bien, disait de lui:</p>
+
+<p>«C'est Chérubin qui en est à sa seconde comtesse
+et à sa seconde manière.</p>
+
+<p>&mdash;Ajoutons-y deux ou trois Suzannes,» répondit
+une autre qui le connaît mieux encore.</p>
+
+<p>Il s'était approché, la tête haute, l'oeil allumé;
+il paraissait ravi de la trouvaille qu'il venait de
+faire. Quand il fut à trois pas de Mme Drommel, il
+ôta respectueusement son chapeau, resta quelque
+temps à la regarder, la mangeant ou, pour mieux
+dire, la buvant des yeux; il avait l'air surpris et
+charmé d'un gourmet savourant un grand cru qu'il
+a découvert dans un cabaret du village. Elle le
+regardait aussi, et elle se souvint du rêve qu'elle
+avait caressé sur la cime du mont Chauvet. Elle
+ne put s'empêcher de se dire que son joli pied
+n'avait pas travaillé en vain, que la terre s'était
+émue, qu'il en était sorti quelque chose. Était-ce
+précisément ce qu'elle cherchait? Certes, non;
+mais ce qu'elle venait de trouver ne lui déplaisait
+pas. Elle s'était toujours résignée à toutes les
+volontés du Ciel; elle lui disait dans ses prières:</p>
+
+<p>«Si ce n'est lui, que ce soit un autre, pourvu
+que ce soit quelqu'un!»</p>
+
+<p>Elle se rappela qu'elle devait une réponse au
+jeune inconnu.</p>
+
+<p>«Vous voyez, monsieur, lui dit-elle, une femme
+bien malheureuse. Voici cinq chemins, et je ne sais
+pas lequel conduit à Barbison.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais de ce pas, répondit-il. Convenez que
+c'est le Ciel qui m'envoie.»</p>
+
+<p>Et il lui offrit son bras, qu'elle n'accepta point.</p>
+
+<p>«Ma situation est plus compliquée que vous ne
+pensez, reprit-elle. Mon mari est allé à la découverte,
+et je l'attends.»</p>
+
+<p>En apprenant qu'il y avait dans cette affaire un
+mari et que ce mari était proche, Henri Lestoc
+éprouva la plus vive contrariété; il parut consterné,
+et son dépit se peignit si naïvement sur sa
+figure que Mme Drommel, qui avait toujours bon
+coeur et beaucoup de pitié pour les chagrins qu'elle
+causait, trouva son cas intéressant.</p>
+
+<p>«Me permettez-vous au moins de l'attendre avec
+vous?» fit-il après un silence.</p>
+
+<p>Elle lui répondit par un signe de tête qui voulait
+dire:</p>
+
+<p>«Il m'a fait faire tout d'une haleine quatre
+grandes lieues au moins, sans s'informer si j'étais
+lasse, et notez que je portais à mon bras le panier
+aux provisions; j'en ai encore la marque. Tout à
+l'heure, c'est lui qui s'est assis sur le plaid, et, un
+siècle durant, il a griffonné je ne sais quoi, sans
+trouver un mot à me dire; je n'avais pas d'autre
+distraction que de contempler son oreille gauche,
+qui ne m'avait jamais paru si grande; le fait est
+qu'elle est énorme. Que tous ses péchés lui soient
+pardonnés! je suis une âme sans malice. Mais vous
+arrivez dans un bon jour, dans un moment favorable.
+Tâchez d'en profiter. L'occasion a des ailes
+et s'envole.»</p>
+
+<p>Quoique le petit Lestoc n'eût pas compris la
+moitié de ce que voulait dire le mouvement de
+tête de Mme Drommel, il s'assit bien vite à ses
+côtés, sur le talus, un peu plus bas qu'elle, et
+bientôt il se trouva presque à ses genoux.</p>
+
+<p>La conversation s'engagea; ils firent connaissance
+avec une promptitude qui s'explique par
+l'imprévu de leur rencontre, par la fatalité des
+sympathies, par la nuit qui tombait, par le lieu où
+ils se trouvaient. Les choses vont très vite dans les
+bois; sous leurs voûtes mystérieuses, la pensée acquiert
+des rapidités qui l'étonnent elle-même. Une
+forêt n'est jamais un témoin incommode, quelquefois
+elle a la figure d'un complice.</p>
+
+<p>Après deux minutes d'entretien, Mme Drommel
+avait deviné que ce joli blondin était l'auteur du
+petit tableau qu'elle avait admiré, et elle lui dit le
+cas infini qu'elle faisait de son talent. A son tour,
+il lui adressa le compliment qu'il regardait comme
+le plus flatteur de tous: il lui signifia qu'il l'avait
+prise pour une Parisienne, qu'il en avait jugé ainsi
+à ses manières, à sa tournure, à son chapeau, à sa
+jolie robe jaune paille, qui sortait des mains de la
+meilleure faiseuse. Elle lui apprit que son éducation
+avait été très soignée; on lui avait enseigné
+dès son enfance qu'une Berlinoise doit se faire habiller
+à Francfort et une Francfortoise à Paris. Il
+sut bientôt qu'elle avait été danseuse et que, par
+une dispensation singulière du sort, elle était la
+femme d'un sociologue. Ce genre d'animal lui était
+absolument inconnu, mais il avait l'imagination
+vive: il devina tout de suite de quoi il s'agissait, et,
+bien que Mme Drommel s'exprimât en termes fort
+discrets, le personnage lui apparut, il le refit tout
+entier de la tête aux pieds. Bref, au bout d'un
+quart d'heure, il savait tout, sans qu'elle eût rien
+dit, mais ils étaient l'un et l'autre fort intelligents
+et disposés à s'entendre comme larrons en foire.</p>
+
+<p>Cependant M. Drommel ne revenait pas, cela
+devenait inquiétant. Mme Drommel ne songeait
+plus à s'inquiéter, elle pensait à toute autre chose.</p>
+
+<p>«Madame, lui dit le jeune homme en attachant
+sur elle un regard à la fois très candide et très
+audacieux, l'an dernier j'ai trouvé dans la forêt
+un bijou de prix; j'ai fait mettre à ce sujet une
+annonce dans les journaux, personne n'a réclamé
+le bijou, et il m'est resté. Cette fois, je viens de
+trouver une femme, et quelle femme! Personne
+ne la réclame, j'ai bien envie de la garder.»</p>
+
+<p>Il mentait, car il aimait à prendre, mais il ne
+gardait jamais rien.</p>
+
+<p>Sa hardiesse ne la choqua point.</p>
+
+<p>«Un instant, monsieur! répliqua-t-elle en riant;
+commencez par me mettre dans les journaux, à
+l'article des objets perdus, et nous verrons après.»</p>
+
+<p>En ce moment, une voix aiguë, qui partait du
+bout de l'un des chemins de traverse, cria:</p>
+
+<p>«Ada! Ada!</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, j'y vais,» répondit-elle en se levant.</p>
+
+<p>Le petit Lestoc se leva aussi; il fit un geste de
+désespoir, murmura:</p>
+
+<p>«C'est lui! je reconnais sa voix. Dieu me fasse
+grâce! Voici où mon aventure se gâte.»</p>
+
+<p>Il salua, fit quelques pas; puis, se retournant,
+l'audacieux jeune homme dit tout bas:</p>
+
+<p>«Est-il gênant?»</p>
+
+<p>Elle se mit encore à rire et dit:</p>
+
+<p>«Vous en jugerez ce soir.»</p>
+
+<p>Elle ajouta d'un ton d'autorité, de commandement:</p>
+
+<p>«Tâchez de lui plaire.</p>
+
+<p>&mdash;On lui plaira,» fit-il.</p>
+
+<p>Et il disparut dans un sentier. Ada rejoignit
+aussitôt son mari, qui lui cria d'un ton goguenard:</p>
+
+<p>«Te voilà tout émue; gageons que tu as eu peur.
+Tête de femme ou de linotte, que pouvait-il donc
+t'arriver? Tu crois aux loups?»</p>
+
+<p>Elle aurait pu lui répondre qu'elle venait d'en
+rencontrer un et qu'il en est d'aimables. Elle se
+contenta de lui arranger sa cravate, qui s'était
+dénouée. Cela fait, elle lui dit:</p>
+
+<p>«Te voilà superbe!»</p>
+
+<p>Puis elle lui tendit sa blanche main, pour qu'il
+la baisât. Il s'acquitta de cette formalité en rechignant
+et avec la grâce d'un ours qu'il était.</p>
+
+<p>«Dépêchons-nous, fit-il d'un ton d'humeur, et
+ne t'avise plus de tomber. La route est ici près,
+mais il faut une heure encore pour arriver au gîte,
+et je meurs de faim.»</p>
+
+<p>Elle fit un effort suprême pour se remettre vaillamment
+en chemin. L'entorse qu'elle s'était faite
+dans sa chute, et qu'elle avait oubliée en causant
+avec un jeune inconnu, se rappelait douloureusement
+à son souvenir. A la vérité, cette entorse
+était fort légère, mais elle n'avait plus le pied sûr:
+elle butait à chaque instant. Quand elle atteignit
+l'extrémité de la traverse, à peine eut-elle fait dix
+pas sur le chemin de Fleury, elle se sentit au bout
+de ses forces et fut prise d'une défaillance qui lui
+attira une algarade.</p>
+
+<p>La fortune, qui s'intéresse aux jolies femmes, eut
+pitié d'elle et lui porta secours. Une calèche vint à
+passer; un noble étranger mit sa tête à la portière,
+et, agitant une main toute chargée de bagues, il
+s'écria avec un accent très prononcé:</p>
+
+<p>«Je viens de Fontainebleau, je retourne à Barbison;
+j'ai deux places à offrir, et je serais charmé
+si on les accepterait.»</p>
+
+<p>A ces mots, il s'élança à terre, fit monter M. et
+Mme Drommel, et coupa court à leurs remerciements,
+en disant:</p>
+
+<p>«Quand je vois une femme qu'elle est lasse,
+mon coeur il s'émeut.»</p>
+
+<p>Si le noble étranger ne parlait pas très purement
+le français, il avait en revanche grand air,
+de grandes manières, une belle tête, un visage au
+teint mat, encadré de noirs sourcils et d'une barbe
+artistement peignée et taillée. Ada, qui avait le
+goût délicat, trouvait à redire à l'abondance excessive
+de ses bagues et à la profusion des odeurs
+qu'exhalaient son mouchoir, ses vêtements, ses
+cheveux. Mais, mollement étendue dans la calèche,
+elle se sentait revenir de mort à vie, et elle avait
+trop d'obligations à cet homme providentiel pour
+ne pas tout lui pardonner. Quant à M. Drommel,
+il était disposé à voir dans la politesse qu'un Italien
+venait de faire à un penseur allemand un de
+ces hommages instinctifs et tout naturels que les
+races subalternes rendent aux races supérieures.
+On aurait pu croire et peut-être croyait-il lui-même
+de bonne foi que la calèche était à lui, que l'Italien
+était son obligé; il le traitait de haut, d'un air de
+condescendance. Cependant, quand il eut appris
+par les hasards de la conversation que l'homme
+aux bagues était un grand personnage sicilien et
+portait la beau titre de prince de Malaserra, il
+changea subitement d'attitude, sa morgue dégela,
+son coeur s'attendrit et s'exalta. Il n'avait pas seulement
+la faiblesse d'admirer les choses qui coûtent
+cher, il avait un respect natif pour les grandeurs;
+l'amitié d'un prince lui semblait un bienfait
+des dieux. Il déploya toutes les grâces de son
+esprit pour démontrer au noble étranger que,
+quoi qu'en pussent dire les mauvaises langues,
+M. Drommel ne s'était pas égaré dans la forêt,
+attendu qu'il ne s'égarait jamais; il lui expliqua
+point par point qu'en définitive le chemin qu'il
+avait suivi était le bon, et que, s'il avait éprouvé
+un moment d'embarras, cela tenait à ce que la
+carte dont il s'était muni était celle de l'état-major
+français; il profita de cette occasion pour déclarer
+que les Français n'ont jamais su la géographie
+et que leurs cartes sont de qualité inférieure. Le
+noble étranger lui donna raison, abonda dans son
+sens; il en fut charmé, et, quand la calèche s'arrêta
+devant la porte de l'auberge de Barbison, il ressentait
+déjà une vive sympathie pour son nouvel
+ami le prince de Malaserra.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Tout le monde s'accorde à dire que ce soir-là
+ils étaient quatre à table; c'est un fait acquis à
+l'histoire.</p>
+
+<p>En descendant de voiture, M. Drommel, qui
+était en proie à une véritable fringale, se précipita
+dans la cuisine, donna l'ordre qu'on lui servît sans
+retard à dîner. La maîtresse du logis, qui l'avait
+pris en déplaisance, s'amusa à le contrarier. Elle
+lui déclara qu'il n'y avait point de cabinets particuliers
+dans sa maison, que les retardataires qui
+n'avaient pas dîné à table d'hôte mangeraient tous
+ensemble au même râtelier, et qu'elle attendrait
+pour servir que M. Taconet et le petit Lestoc
+fussent arrivés. L'un était son cousin remué de
+germain, et elle avait pour lui toute la considération
+qu'il méritait; l'autre était son favori. Elle
+l'avait tout de suite distingué parmi les nombreux
+rapins qui prenaient pension chez elle et qu'en
+considération de leur vareuse elle appelait ses
+bêtes à laine. Elle le choyait, elle était fière d'héberger
+sous son toit un garçon de grand avenir,
+un phénix, dont tout le monde parlait; elle eût volontiers
+fait mettre sur son enseigne cette inscription:
+Ici demeure le petit Lestoc. Elle signifia donc
+à M. Drommel que personne ne déplierait sa serviette
+avant que le petit Lestoc ne fût là. Il protesta,
+s'emporta; elle lui répondit que, s'il n'était
+pas content, il eût à chercher un gîte ailleurs. Elle
+était brusque, il était colère; on eût fini par se
+prendre aux cheveux, si le prince de Malaserra ne
+fût intervenu. Il avait l'aménité, l'humeur facile
+des vrais grands seigneurs. Avec sa grâce enjouée,
+il concilia le différend, calma les esprits, amadoua
+M. Drommel. Il lui dit en riant:</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur, soyez philosophe comme
+moi. Quand les choses elles ne font pas ce que je
+veux, moi je tâche de faire ce qu'elles veulent.»</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, M. Taconet et le petit Lestoc
+arrivèrent, et on dîna. Pour Mme Drommel, c'était
+de repos qu'elle avait surtout besoin; elle s'était
+empressée de se mettre au lit.</p>
+
+<p>Pendant le premier service, personne ne souffla
+mot; on n'entendait que le bruit des couteaux,
+des fourchettes et des mâchoires. Par intervalles,
+M. Taconet examinait du coin de l'oeil le prince de
+Malaserra; le prince observait à la dérobée le petit
+Lestoc, qui contemplait M. Drommel, lequel ne
+contemplait que son assiette. Cependant, lorsqu'il
+eut englouti la moitié d'une fricassée de poulet,
+lorsqu'il eut assouvi les fureurs de son estomac et
+qu'il sentit circuler dans toutes ses veines la douce
+chaleur d'un excellent vin de Bordeaux, sa mauvaise
+humeur se dissipa comme par enchantement,
+sa verve se réveilla, et il attendit impatiemment
+qu'on lui fournît une occasion de discourir, car il
+aimait à parler en mangeant et à joindre aux
+plaisirs de la bonne chère celui d'étonner son
+prochain.</p>
+
+<p>Ce fut M. Taconet qui lui procura l'occasion qu'il
+cherchait, en rapportant et approuvant les termes
+d'un jugement qui venait d'être rendu contre un
+braconnier surpris en flagrant délit dans la forêt.
+Les narines de M. Drommel se dilatèrent; il gonfla
+ses joues, posa ses deux coudes sur la table et
+s'écria:</p>
+
+<p>«Voilà pourtant les beautés de notre civilisation!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? lui demanda M. Taconet,
+en le regardant de travers.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'explique, répondit-il, et j'affirme que
+notre prétendue civilisation me fait pitié, que nous
+sommes encore dans un âge de barbarie, ou l'État
+punit les hommes, parce qu'il ne sait pas les élever.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc d'avis qu'il ne faut punir
+personne?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d'avis et je soutiendrai jusqu'à mon
+dernier soupir qu'il se fait dans la triste société où
+nous vivons une immense déperdition de forces
+utiles, que les prisons sont pleines de gens d'esprit
+dont on n'a pas su utiliser le mérite. Écoutez-moi
+bien; il y a dix à parier contre un que le braconnier
+dont vous parlez est un homme très intelligent,
+qui braconne faute de pouvoir faire autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;A ce compte, les faux monnayeurs...</p>
+
+<p>&mdash;Contestez-vous leur talent? Aussi vrai que
+j'existe, le législateur de l'avenir saura faire servir
+au bien commun tous les talents.»</p>
+
+<p>L'ex-commissaire, fort agacé, s'écria:</p>
+
+<p>«Dieu bénisse les voleurs! le législateur de
+l'avenir les emploiera à garder nos poches.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répliqua-t-il avec un sourire sardonique,
+sauriez-vous me dire ce que c'est qu'un
+voleur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! morbleu, un voleur...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, ne jurez pas, dit tranquillement
+le petit Lestoc, qui était tout attention, sans
+en avoir l'air. Oh! non, ne jurez pas. Ma tante
+Dorothée, qui m'a élevé, m'a appris que cela
+portait toujours malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu tort d'interrompre monsieur,
+reprit M. Drommel, car il allait me dire qu'un
+voleur est celui qui s'approprie le bien d'autrui.
+Je l'attendais là, et j'aurais eu l'avantage de lui
+riposter que l'État est un voleur, puisqu'il exproprie
+quelquefois les gens pour cause d'utilité
+publique.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais eu de goût pour les sophismes
+et pour les sophistes, repartit M. Taconet, à qui
+les ricanements du sociologue portaient sur les
+nerfs.»</p>
+
+<p>Le petit Lestoc l'interrompit de nouveau en lui
+disant de son ton froid et posé:</p>
+
+<p>«Ah! de grâce, répondez, mais ne vous fâchez
+pas; vous voyez que je ne me fâche pas, et pourtant
+les thèses de notre honorable commensal...
+Je voudrais bien savoir son nom; oserais-je le lui
+demander?</p>
+
+<p>&mdash;Osez, jeune homme. Je m'appelle M. Drommel.»</p>
+
+<p>Il ajouta modestement:</p>
+
+<p>«C'est un nom qui jouit en Allemagne d'une
+certaine notoriété, mais je doute qu'il soit arrivé
+jusqu'à Barbison.»</p>
+
+<p>Lestoc s'inclina avec respect:</p>
+
+<p>«Eh quoi! monsieur, vous seriez!... Oh! j'aurais
+dû le deviner. Mais vraiment vous nous faites
+tort; pour qui nous prenez-vous? Pouvez-vous
+penser que nous soyons assez ignares de toute
+bonne discipline pour n'avoir jamais entendu
+parler du grand philosophe, du profond penseur,
+de l'illustre publiciste qui a fondé une feuille
+célèbre, <i>la Lumière</i>, à laquelle je me suis toujours
+promis de m'abonner?»</p>
+
+<p>M. Drommel conçut aussitôt la meilleure opinion
+de ce jeune homme bien informé, et il le
+caressa de la prunelle. Il ne se doutait pas que
+sa science était toute fraîche, qu'il l'avait acquise
+dans un carrefour de la forêt.</p>
+
+<p>«Cela n'empêche pas, poursuivit Lestoc, que,
+malgré l'autorité de votre grand nom, vos thèses
+ne me paraissent hérétiques, malsonnantes, condamnables
+au premier chef. Je ne me fâche pas,
+comme M. Taconet, je ne me fâche jamais; mais
+votre théorie sur les braconniers me scandalise
+diablement... Excusez-moi, je retire cet adverbe,
+ma tante Dorothée ne l'aimait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment je vous scandalise, mon jeune ami?
+répondit d'un ton d'indulgence M. Drommel, car
+il aimait les gens qui se scandalisaient sans se
+fâcher, c'étaient ses auditeurs préférés.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? c'est la faute de mon éducation.
+Je suis né dans la Brie, à Périgny, au
+milieu du village, en face du charron, dans la
+maison du grand poirier. Connaissez-vous Périgny?
+connaissez-vous le charron? connaissez-vous
+le grand poirier?... Non, et vous n'avez pas connu
+non plus ma tante Dorothée, qui m'a élevé,
+comme vous savez. C'était une demoiselle bien
+respectable, qui avait des principes et trois grands
+poils sous le menton. Elle pesait deux cents livres,
+tout compris, les trois poils et les principes.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cent cinquante, murmura M. Taconet.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents, monsieur, reprit-il d'un ton
+pincé, et quand je dis deux cents, c'est deux cents.
+Or ma tante Dorothée, qui avait l'esprit bizarre,
+n'aimait pas les voleurs, et elle n'aurait jamais
+souffert qu'on en mît dans le gouvernement.
+Quand il y en avait, elle admettait bien qu'on les
+y laissât; mais qu'on les y mît tout exprès, non,
+cela ne pouvait lui convenir. Ajouterai-je qu'elle
+m'a inculqué dès mon bas âge le respect du bien
+d'autrui? Je croyais tout ce qu'elle me disait, et je
+le crois encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas un instant, répondit M. Drommel,
+que Mlle Dorothée ne fût une personne infiniment
+recommandable; mais, mon cher enfant,
+elle n'était pas forte en dialectique. Autrement
+elle aurait su que la propriété n'est pas un droit
+primordial, que la propriété est une invention
+humaine, et qu'il nous est permis de la réformer
+en l'accommodant aux lois naturelles.»</p>
+
+<p>Ici, le prince de Malaserra, qui n'avait rien dit
+jusqu'alors, poussa une exclamation douloureuse.</p>
+
+<p>«Grand Dieu! dit-il, vous me faites frémir; la
+propriété, mon cher ami, elle est mon idole, et
+vous voulez la détruire! Vous êtes un puissant logicien,
+le plus puissant qu'il y ait dans tout l'univers,
+je m'en suis déjà aperçu dans la calèche;
+mais il est écrit dans la <i>Divine Comédie</i> que le
+diable aussi il est logicien. Je vous demande
+pardon, mon cher ami, de vous comparer au
+diable. Mais je frémis, oui, je frémis.»</p>
+
+<p>M. Drommel se sentit fort flatté que le prince
+l'eût appelé deux fois son ami par-devant témoin,
+il en rougit de plaisir. Le regardant avec les yeux
+tendres d'une colombe qui roucoule:</p>
+
+<p>«Oh! mon prince, que Votre Grâce me pardonne,
+lui dit-il. Je ne supprime pas la propriété,
+je la perfectionne. De quoi s'agit-il? Le point de
+la question est que la terre produise tout ce
+qu'elle peut produire et que la propriété devienne
+accessible à tout le monde. Prenez bien ma
+pensée, suivez mon raisonnement. Voici un paresseux
+qui a hérité de son père un champ, dont
+il ne tire qu'un méchant parti. Appelons-le X, si
+vous daignez y consentir. Z est un homme de
+mérite, qui n'a point fait d'héritage et qui ne sait
+à quoi employer ses talents. Z estime que, s'il possédait
+le champ de X, il en doublerait le rendement,
+et il se fait fort de payer à l'Etat un impôt
+double. N'est-il pas de l'intérêt de l'Etat, de la
+société, de tout le monde, que le champ de X soit
+donné à Z? Quand l'expropriation pour cause
+d'utilité publique sera appliquée dans toute sa rigueur,
+la terre rapportera dix fois plus, et, chacun
+pouvant devenir propriétaire, il n'y aura plus de
+voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Excepté X, cria M. Taconet de plus en plus
+agacé.</p>
+
+<p>&mdash;Nous lui trouverons quelque emploi, répondit-il
+dédaigneusement, et d'ailleurs je dois convenir
+que X m'intéresse fort peu. Je vous ai dit que
+c'était un paresseux. Malheur à qui n'est pas taillé
+pour le grand combat de la vie! Il n'y a pas de principe
+plus sacré que le droit du plus fort, car dans
+ce monde il n'y a d'évident que la force, et la sélection
+est la loi de la société comme de la nature.»</p>
+
+<p>A ces mots, il attacha un regard d'admiration
+complaisante sur ses vigoureux poignets, sur ses
+longs bras puissamment emmanchés, qui lui paraissaient
+de force à déraciner un chêne. En ce
+moment, on servit un plat d'alouettes rôties, qui
+étaient le gibier favori du petit Lestoc, et l'hôtesse
+le savait. M. Drommel en attira trois ou quatre
+sur son assiette; il les avala en deux bouchées,
+faisant craquer et crier les os sous ses fortes dents.
+Il lui semblait que ces alouettes croyaient comme
+lui à la grande loi de la sélection, qu'elles s'applaudissaient
+d'avoir été prédestinées à réjouir
+l'estomac d'un grand homme, à s'incorporer dans
+sa glorieuse substance.</p>
+
+<p>Le prince de Malaserra, qui le regardait faire,
+frémit de nouveau, et reprenant la parole:</p>
+
+<p>«Ah! vous me faites de la peine, mon cher
+ami, beaucoup de la peine! Mais pensez donc
+à Malaserra! C'est une si belle terre que Malaserra!
+On y trouve tout ce qu'on veut, des
+vignes, des oliviers, des champs, des épis jaunes
+comme de l'or, des oranges grosses comme des
+citrouilles. Ah! il m'est bien cher, Malaserra. Et
+puis j'ai un palais à Palerme, j'en ai même deux.
+Ils ne me sont pas si chers que Malaserra. Je dois
+vous l'avouer, mon ami, comme je l'avouerais au
+meilleur de mes amis, si Z il viendrait me demander
+Malaserra et si je le tiendrais au bout
+de ma carabine, oh! sûrement il arriverait quelque
+accident. Mais ne parlons plus de Malaserra;
+songez à la morale, mon cher ami! La morale,
+elle est le tout de l'homme! Le respect de la
+propriété, il est le plus sacré des sentiments! La
+distinction du tien et du mien, elle est l'arche
+sainte, elle est le palladium, elle est la sauvegarde
+tutélaire des honnêtes gens comme nous, elle est
+le fondement de tout l'univers, elle est...»</p>
+
+<p>Il avait envie d'en dire plus long, mais M. Taconet
+avait les yeux braqués sur lui. Quand on a
+été pendant vingt-cinq ans commissaire de police,
+il en reste quelque chose, et on a dans l'oeil un je
+ne sais quoi qui peut paraître désobligeant. Le
+prince de Malaserra avait à cet égard une délicatesse
+d'épiderme qui tenait de la sensitive et qui
+s'explique par l'habitude du grand monde.</p>
+
+<p>M. Drommel attribua l'émotion du prince aux
+inquiétudes qu'il ressentait pour Malaserra; il
+s'empressa de lui donner sa parole d'honneur que
+le législateur de l'avenir n'aurait garde de le
+déposséder de ses terres, de ses épis jaunes
+comme l'or, de ses oranges grosses comme des
+citrouilles.</p>
+
+<p>«Je me pique d'être physionomiste, lui dit-il;
+j'avais tout de suite deviné que vous étiez un
+grand agronome. Fiez-vous à moi, mon prince;
+on ne touchera pas à Malaserra, la terre doit appartenir
+aux plus dignes. Encore un coup, je
+n'abolis pas la propriété, je la fais circuler.</p>
+
+<p>&mdash;Circule-t-elle déjà en Allemagne?» demanda
+le petit Lestoc.</p>
+
+<p>M. Drommel poussa un profond soupir:</p>
+
+<p>«L'Allemagne, dit-il, est encore gouvernée par
+les vieux préjugés, mais elle commence à en
+revenir, et c'est elle qui donnera le signal de la
+grande émancipation.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand Courbet, répondit Lestoc, me fit
+jadis l'insigne honneur de grimper à mon atelier
+pour y voir mon premier tableau qui, soit dit
+entre nous, était un assez vilain barbouillage.&mdash;Jeune
+homme, me dit-il en posant sur ma tête
+cette puissante main qui plus tard déboulonna la
+colonne, votre tableau me plaît, c'est beau comme
+le Titien.&mdash;Je ne savais où me mettre, je fis le
+plongeon, je fus tenté de lui crier:&mdash;Homme de
+génie, viens sur mon coeur. Par malheur, il reprit:&mdash;Oh!
+mais Titien, ce n'est pas encore cela.</p>
+
+<p>&mdash;Non, l'Allemagne n'est pas encore cela, repartit
+M. Drommel, mais elle y viendra; nous en
+sommes au crépuscule, demain le soleil se lèvera.
+Les Allemands se distinguent entre tous les peuples
+par le génie du réalisme, par le sentiment de
+la synthèse.»</p>
+
+<p>Et il ajouta en dévorant une cinquième alouette:</p>
+
+<p>«Ne vous y trompez pas, c'est la synthèse germanique
+qui a vaincu à Sedan.»</p>
+
+<p>M. Taconet portait son verre à sa bouche; il le
+laissa retomber sur la table si violemment qu'il
+faillit le briser, et ses yeux bruns jetèrent un éclair.
+Il se calma aussitôt et se contenta de murmurer:</p>
+
+<p>«Patience! répondit Panurge.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, pendant que nous y sommes,
+qu'allons-nous faire de la famille? demanda encore
+Lestoc.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la détruis pas, je la perfectionne, en
+faisant élever et nourrir tous les enfants par l'État.</p>
+
+<p>&mdash;Et le mariage, l'abolissons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage, mon cher enfant, est le plus
+absurde de tous les préjugés, le plus grand attentat
+à la liberté de l'homme et de la femme. Je le remplace
+par l'amour libre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu; comme la propriété, nous faisons
+circuler la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Sera-t-il permis d'en avoir plusieurs? demanda
+à son tour M. Taconet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez toujours ma pensée de travers,
+lui dit aigrement M. Drommel. L'amour est essentiellement
+monogame, et la seule polygamie qui
+soit conforme à la nature est la polygamie successive.
+L'homme n'a pas le droit de disposer pour
+l'éternité de sa personne qui est sacrée et de sa
+volonté qui est changeante. La loi ne reconnaît
+plus les voeux perpétuels des moines, le législateur
+de l'avenir ne reconnaîtra pas les voeux du
+mariage, et inscrira en tête de sa constitution le
+grand principe des affinités électives. Tout est
+chimie dans l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! dit M. Taconet. Z a de l'affinité pour
+la femme de X comme pour son champ, nous lui
+donnons le champ et la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit, répliqua M. Drommel, que la
+femme de Z n'ait pas de l'affinité pour X? Voilà un
+échange qui fera d'un coup quatre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Échange-t-on quelquefois les femmes en Allemagne?
+dit le petit Lestoc.</p>
+
+<p>&mdash;Cela s'est vu, et tout le monde s'en est bien
+trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Omnis clocha clochabilis</i>, s'écria M. Taconet,
+et c'est une belle chose que d'être clerc jusqu'aux
+dents en matière de bréviaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en tiendrai toujours à celui de ma tante
+Dorothée, fit Lestoc. C'était un jour, sous le grand
+poirier. Je me souviens que ce jour-là elle avait
+un caraco couleur chocolat et une cornette à longues
+barbes.&mdash;Henri, me dit-elle, ne le fais jamais
+aux autres, si tu veux qu'on ne te le fasse jamais.&mdash;Et,
+pour qu'il m'en souvînt, elle m'appliqua un
+grand soufflet sur la joue droite; c'était sa façon
+de graver fortement les choses dans ma mémoire...
+Il en est résulté que je ne l'ai jamais fait aux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! joli garçon, s'écria M. Drommel,
+serait-il vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la pure vérité, et voilà un sacrifice qui
+ne me coûte guère. Je n'ai jamais été amoureux,
+moi qui vous parle. Il faut vous dire que j'appartiens
+à l'école du plein air, et l'école du plein air a
+pour principe que le milieu est tout, que la femme
+n'est qu'une tache. Entrez dans ma pensée. Je fais
+mon paysage, n'est-ce pas?... en commençant par
+le ciel, car il faut toujours commencer par le ciel.
+Mon tableau fini, je le trouve admirable, mais je
+découvre qu'il y manque une tache ou deux taches,
+l'une rose, l'autre bleue ou jaune paille, la couleur
+ne fait rien à l'affaire. Je fouille dans mes souvenirs,
+j'y trouve une femme jaune paille ou bien
+je la vois passer dans la rue et je la prie de monter,
+en lui disant:&mdash;Madame, vous êtes nécessaire
+à mon bonheur, vous êtes la tache que je
+cherche.</p>
+
+<p>&mdash;Sans calembour! dit M. Taconet.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis si bête que je ne les comprends pas,
+et l'amour non plus, je ne l'ai jamais compris.
+L'amour, c'est le vieux jeu, c'est bon pour les
+peintres d'intérieur; mais qu'en pourrions-nous
+bien faire, nous autres de l'école du plein air? Eh!
+que diable, est-on amoureux d'une tache?»</p>
+
+<p>M. Drommel le regardait avec une admiration
+mêlée de stupeur.</p>
+
+<p>«Il serait donc vrai, joli garçon, que jamais?...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, interrompit-il. D'ailleurs je suis trop
+occupé.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf les dimanches et jours de fête, dit
+M. Taconet.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, vous dis-je, au grand jamais, et je ne
+permets à personne d'en douter. Il se peut que
+dans trente ans d'ici, sur mes vieux jours... Ce sera
+la preuve que je serai ramolli.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vraiment prodigieux! dit M. Drommel
+au prince de Malaserra.</p>
+
+<p>&mdash;Renversant! répondit le prince. Pour ma
+part, le dixième commandement, il m'a toujours
+été sacré. Je n'ai jamais convoité ni la maison de
+mon prochain, ni son serviteur, ni son boeuf, ni
+son âne. Oh! l'homme, il n'est jamais parfait. La
+seule partie du bien de mon prochain qu'il me soit
+arrivé quelquefois de convoiter, vous le dirai-je?
+c'est sa femme, et si vous me permettez de vous
+expliquer plus copieusement ma pensée...»</p>
+
+<p>Il n'expliqua rien, attendu que M. Taconet le
+regardait et que décidément le regard de M. Taconet
+le gênait.</p>
+
+<p>«Il est une question, reprit Lestoc, que je
+grille d'envie d'adresser à notre éloquent convive
+M. Drommel.</p>
+
+<p>&mdash;Adressez-moi toutes celles qu'il vous plaira,
+naïf enfant de la Brie, car vous m'intéressez.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous jamais été marié?</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, reprit gravement M. Drommel,
+quand vous connaîtrez mieux la vie, vous saurez
+que les philosophes sont obligés quelquefois de
+s'accommoder aux moeurs de leur siècle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne vous en veux pas; mais, je vous
+prie, avez-vous enseigné à Mme Drommel la théorie
+des affinités électives et de la circulation?</p>
+
+<p>&mdash;Mon jeune ami, répondit-il plus gravement
+encore, apprenez que dans certains pays les femmes
+n'ont pas d'autre règle de conduite que les entraînements
+de leurs sens ou les caprices de leur
+imagination, et qu'il serait peut-être dangereux
+de leur laisser la bride sur le cou et de s'en remettre
+à leur bonne foi. Mais, si vous connaissiez les
+Allemandes, vous sauriez qu'elles n'ont pas besoin
+de préjugés pour sauvegarder leur vertu. Ce qui
+les distingue entre toutes les femmes, c'est l'intimité
+du sens moral, la profondeur dans les attachements,
+le sérieux de la passion. Quand une Allemande
+a donné son coeur, elle ne le reprend
+plus; son amour est un culte, une religion, et jamais
+elle ne renie son dieu. Vous ne contestez pas,
+je pense, la supériorité intellectuelle et morale que
+tous les gens de bonne foi accordent à la race germanique.
+Mon Dieu! il est possible que les préjugés
+soient nécessaires aux races inférieures; les
+Mandingues ne sauraient se passer de leurs gris-gris,
+ni les Peaux-Rouges de leurs manitous. J'en
+suis fâché pour les Latins, ils sont destinés à faire
+place avant peu aux nations jeunes, qui ont de la
+sève et les secrets de l'avenir. Quand l'Allemagne
+aura transformé le monde et posé de sa forte main
+les assises de la société nouvelle, malheur aux peuples
+qui seront incapables d'en adopter les principes!
+ils disparaîtront comme les Peaux-Rouges à
+l'approche des blancs.»</p>
+
+<p>L'ex-commissaire de police s'écria pour la troisième
+fois:</p>
+
+<p>«Patience! répondait Panurge.</p>
+
+<p>&mdash;Qui était ce Panurge?» demanda M. Drommel
+impatienté.</p>
+
+<p>Au rebours de l'ex-commissaire, il avait tout lu,
+sauf Rabelais.</p>
+
+<p>«Panurge, repartit M. Taconet, était un homme
+de bien à qui l'on ne fit jamais de chagrin sans repentance,
+et il en prit mal à Dindenaut d'avoir eu
+maille à partir avec lui un jour qu'ayant ses lunettes
+il entendait plus clairement de l'oreille gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis laissé dire, fit le petit Lestoc, que
+les Velches ayant perdu le secret de faire des enfants,
+dans un siècle d'ici il n'y en aura plus que
+trois sur la surface de la terre. L'un sera coiffeur,
+le second cuisinier, et le troisième fera des calembours
+comme M. Taconet. Mais on assure que,
+quand ils seront morts et qu'il n'y aura plus au
+monde que des Allemands, l'Académie de Berlin,
+partant du principe que plus on est de fous, plus on
+s'amuse, proposera un prix de cent mille francs
+pour encourager les inventeurs à fabriquer de la
+graine de Velches.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites tort aux fous allemands, lui dit
+M. Taconet en se levant de table; ils se suffisent
+parfaitement, et c'est assez de leurs petites drôleries
+pour tenir en gaieté la terre, la lune et les étoiles.»</p>
+
+<p>Puis s'approchant de M. Drommel:</p>
+
+<p>«L'un des derniers Peaux-Rouges, lui cria-t-il,
+souhaite à la synthèse germanique une douce nuit
+et d'heureux songes.»</p>
+
+<p>Cela dit, il s'inclina humblement et prit la porte.</p>
+
+<p>«Cet homme est fort désagréable, grommela
+M. Drommel; il a l'humeur rêche et déplaisante.
+Je me connais en physionomies, la sienne m'a rebuté
+tout de suite; c'est une de ces figures qu'on
+n'aime pas à rencontrer au coin d'un bois.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais un honnête homme qui était de
+votre avis, dit Lestoc, et qui en serait encore si l'on
+ne l'avait guillotiné l'autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire? demanda le prince de Malaserra.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, mon prince, que certaines gens
+aiment mieux rencontrer dans les bois une jolie
+femme qu'un commissaire de police.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. Taconet, il est de la police! s'écria le
+prince. Je m'en étais douté. La police, elle a quelque
+chose dans l'oeil, et elle manque de formes,
+surtout en France.»</p>
+
+<p>Visiblement soulagé par le départ de cet homme
+sans formes, il sonna et se fit donner une bouteille
+de vin d'Aï, dont il entendait régaler son illustre
+ami. On apporta trois coupes; mais le petit Lestoc
+déclara que l'école du plein air ne buvait jamais de
+vin d'Aï, et il sortit, laissant le prince de Malaserra
+fêter tête à tête avec M. Drommel la bonne fortune
+qui lui avait fait rencontrer sur une grande route
+un des plus célèbres penseurs de notre temps, dont
+il admirait passionnément la logique, tout en désapprouvant
+énergiquement ses principes.</p>
+
+<p>L'entretien devint plus intime, le vin d'Aï dispose
+les coeurs à l'expansion. Le prince de Malaserra
+adressa à M. Drommel une foule de questions
+marquées au coin du plus sympathique
+intérêt. Il fut charmé d'apprendre que notre sociologue
+se proposait de faire un séjour en Italie; il
+l'engagea à pousser jusqu'en Sicile, il mit à son
+entière disposition l'un de ses deux palais, le pressa
+de venir passer un mois à Malaserra, où il comptait
+retourner avant peu et dont il lui détailla
+toutes les beautés, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope.
+M. Drommel accepta cette proposition avec enchantement;
+plus il pénétrait dans la précieuse intimité
+du prince de Malaserra, plus il sentait que sa vraie
+vocation était de vivre avec les princes.</p>
+
+<p>Cet entretien savoureux fut interrompu plus
+d'une fois par l'indiscrète Mme Picaud. Cette brave
+femme a tant d'excellentes qualités qu'on peut,
+sans lui faire tort, signaler ses défauts. Elle
+n'éprouve qu'un respect modéré pour les grands
+de la terre et pour les hommes célèbres, même
+pour ceux qui boivent du vin d'Aï. On l'accuse
+aussi de traiter cavalièrement ceux de ses pensionnaires
+dont la physionomie ne lui revient pas, en
+quoi elle manque au plus sacré devoir de sa profession,
+qui est de ne jamais faire acception des
+personnes. Dis-moi ce que tu consommes, et je te
+dirai qui tu es, tel est l'adage du parfait aubergiste.
+A plusieurs reprises, Mme Picaud pénétra brusquement
+dans la salle à manger, espérant la trouver
+vide, et elle referma la porte à grand bruit,
+avec un geste d'impatience. On ne pouvait dire
+plus clairement: Allez-vous-en.</p>
+
+<p>M. Drommel ne put se tenir de confesser au
+prince que la figure de Mme Picaud lui paraissait
+aussi rébarbative que celle de M. Taconet, et il
+s'informa d'un ton de mystère et d'inquiétude si
+les auberges de Barbison passaient pour des maisons
+honnêtes. Le prince en inféra que M. Drommel
+avait emporté dans son bagage toute une collection
+de rubis balais. Quand il sut qu'il s'agissait
+de cinq ou six méchants mille francs en billets et
+en espèces, il ne put réprimer un léger haussement
+d'épaules. Qu'est-ce que six mille francs pour un
+grand seigneur qui possède Malaserra? Il ne laissa
+pas de représenter à M. Drommel qu'il eût été plus
+simple de se munir de lettres de crédit, et il l'exhorta
+vivement à ne jamais se séparer de sa sacoche.</p>
+
+<p>&mdash;Cette maison, lui dit-il, est la plus honnête
+du monde; mais l'homme, mon cher ami, il n'est
+jamais sûr que de ce qu'il tient.»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'ex-commissaire de police,
+qui s'était retiré dans sa chambre, croyait apercevoir
+dans les fumées de sa pipe une très jolie
+femme aux yeux de couleur indécise, un innocent
+jouvenceau à la blonde moustache, une lourde sacoche
+pendue au cou d'un butor, la noble et pâle
+figure d'un prince sicilien, qui s'écriait: «Le respect
+de la propriété, il est le fondement de tout l'univers.»
+M. Taconet bâtissait là-dessus un imbroglio,
+un roman à quatre personnages, où les affinités électives
+jouaient un grand rôle; les coeurs, les espèces,
+tout circulait. Puis il se mit à songer aux races inférieures
+et aux nations qui ont les secrets de l'avenir,
+à la synthèse germanique, à Sedan, aux Peaux-Rouges,
+et il finit par s'endormir en murmurant:</p>
+
+<p>«Patience! répondit Panurge.»</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>M. Drommel aurait mieux fait peut-être de suivre
+sa première idée, qui était de partir dès le lendemain,
+1er octobre, pour Lyon. Mais quoi! il n'en
+fit rien, c'était écrit aux tablettes de Jupiter.</p>
+
+<p>On a prétendu que la cause de tout le mal avait
+été Mme Drommel, qu'en s'éveillant elle s'était
+plainte de son pied, qui avait enflé pendant la nuit,
+qu'elle s'était déclarée incapable de se remettre en
+route. Ceux qui ont adopté cette version méconnaissent
+le caractère angélique de cette charmante
+femme. A la vérité, lorsque son mari se présenta
+dans sa chambre, elle lui insinua doucement
+qu'elle se ressentait des fatigues de la veille
+et qu'un jour de repos lui ferait grand bien; mais
+elle ajouta aussitôt que, s'il l'avait pour agréable,
+elle était prête à partir, qu'elle se faisait une joie
+de déférer à tous ses désirs, qu'il la connaissait
+trop pour en douter. Heureusement M. Drommel
+avait résolu d'employer cette journée à visiter le
+palais et le parc de Fontainebleau, en compagnie
+de son cher prince, qui lui en avait fait la proposition.
+Il répondit que la santé de sa chatte lui était
+plus précieuse que tout, que, quoi qu'il lui en
+coûtât, il retarderait de vingt-quatre heures son
+départ à la seule fin de lui faire plaisir. Elle fit
+semblant de le croire, le remercia gentiment, le
+récompensa par un adorable sourire. Avoir l'air
+de croire est un art qu'elle possédait, et un art très
+utile, qui épargne aux familles beaucoup de contestations
+épineuses, de chipotages, de picoteries.</p>
+
+<p>On a prétendu aussi et même affirmé qu'un peu
+plus tard, M. Drommel ayant rencontré sur l'escalier
+le petit Lestoc, celui-ci lui proposa de but en
+blanc de faire le portrait de sa femme. Il n'en est
+rien, et voilà comme on écrit l'histoire. Les choses
+se passèrent tout autrement, comme vous le pensez
+bien; voici le fait. M. Drommel, qui avait gardé
+un aimable souvenir du jeune peintre, de l'agrément
+de son commerce, de la facilité de son humeur,
+de la naïveté de ses propos, s'informa de
+son nom. Lorsqu'il apprit que le neveu de Mlle Dorothée
+était l'auteur du tableautin coté deux mille
+francs, qu'il était en passe de devenir célèbre et
+qu'un jour ses peintures se vendraient un prix fou,
+l'estime qu'il faisait de lui s'accrut considérablement.
+La pensée lui vint d'obtenir de ce bon jeune
+homme, à titre de souvenir et sans bourse délier,
+bien entendu, une aquarelle, une pochade, quelque
+croquis, et de le rapporter à Goerlitz comme
+un échantillon de l'école du plein air, à laquelle il
+se promettait de consacrer quelque jour l'une de
+ses plus savantes élucubrations. M. Drommel a
+toujours eu le génie du troc, il donne l'oeuf pour
+avoir le boeuf, un abonnement à <i>la Lumière</i> contre
+un tableau ou un livre de prix. Souvent même il ne
+donne rien du tout. Il ne rencontre guère de peintres,
+d'artistes, de collectionneurs d'objets rares
+sans leur soutirer quelque chose; ils sont tous tenus
+de lui payer leur tribut, qu'il empoche gaillardement,
+comme une preuve sensible et palpable
+du vif intérêt qu'il leur porte. Les indiscrets sont
+les heureux de ce monde.</p>
+
+<p>Après y avoir mûrement réfléchi, M. Drommel
+trouva bon de charger sa femme de cette petite
+négociation. Il alla sur-le-champ la rejoindre dans
+un kiosque à claire-voie, qui terminait l'une des
+allées du jardin de l'auberge. Elle s'y était acheminée
+en boitant très bas, et y prenait le frais,
+enveloppée dans son mantelet, la jambe allongée
+sur un coussin. Il lui annonça que, pour la sauver
+de l'ennui en son absence, il voulait lui présenter
+un jeune homme très singulier, très original, qui
+la divertirait par ses naïves saillies.</p>
+
+<p>«Te souviens-tu, Ada, lui dit-il, d'une jolie
+petite toile signée Henri Lestoc?»</p>
+
+<p>Elle eut beaucoup de peine à s'en souvenir.</p>
+
+<p>Que les femmes sont oublieuses! reprit-il.
+J'ai dîné hier avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'appelles-tu?» demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Il se fit un cornet de ses deux mains et cria dans
+l'oreille de sa femme:</p>
+
+<p>«Henri Lestoc! T'en souviendras-tu, tête à
+l'évent?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois le voir d'ici, répondit-elle. Un gros
+garçon chevelu, hérissé comme un porc-épic.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux te vanter de rencontrer juste dans
+tes conjectures. C'est un petit blondin, qui a
+encore aux lèvres le lait de sa nourrice, ce qui ne
+l'empêche pas d'être fort intelligent. Il me connaissait,
+ma chère. Je ne voudrais pas jurer qu'il
+m'ait lu, mais il avait entendu parler de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Le beau mérite! fit-elle. C'est le plus élémentaire
+de ses devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin veux-tu que je te l'amène?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? qu'en ferais-je?</p>
+
+<p>«J'ai mon projet,» répondit-il.</p>
+
+<p>Elle le regarda en se disant:</p>
+
+<p>«Il est vraiment prodigieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-il, j'ai mon idée. Ce galopin a du
+talent, et j'ai décidé que j'aurais de sa peinture
+sans qu'il m'en coûtât rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est sur moi que tu comptes pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le courant de la conversation, tu demanderas
+à visiter ses portefeuilles; il ne te refusera
+pas un petit souvenir. On ne refuse rien à
+une jolie femme qui sait s'y prendre... Et puis il
+t'amusera. Croirais-tu, ma chatte, qu'il a fait
+voeu?... Ils sont tous comme cela dans l'école du
+plein air. Oui, croirais-tu que jamais, au grand
+jamais?.. C'est lui-même qui le dit. Ma parole
+d'honneur! ces Français sont bien étonnants!
+Quand ils ne sont pas des Lovelace, ils sont candides
+au delà de tout ce qu'on peut se figurer.
+Celui-ci a été élevé par une vieille tante, vertu
+farouche, qui avait de la barbe au menton, et il
+est vraiment incomparable... Dame! il est un peu
+sauvage. Tâche de l'apprivoiser. Voyons, puis-je
+te l'amener? y consens-tu?»</p>
+
+<p>Après s'être fait longtemps prier, Mme Drommel
+finit par consentir; en fin de compte, elle était
+toujours consentante.</p>
+
+<p>M. Drommel se mit à la recherche du petit
+Lestoc. Il le trouva qui sortait de sa chambre, fredonnant
+une vocalise, tout frais, tout pimpant,
+portant beau, le chapeau sur l'oreille, le nez au
+vent, les mains dans les poches de sa vareuse, un
+bouquet de myosotis à sa boutonnière, décoration
+qui était peut-être de circonstance. Chaque matin,
+il se réveillait plus jeune d'un jour que la veille;
+chaque matin, on lisait sur son visage la hâte fiévreuse
+d'un départ, et il partait en effet pour
+prendre le train qui conduit à la gloire ou pour
+chercher quelque chose dont il avait rêvé pendant
+la nuit. Qu'était-ce donc? Il ne le savait pas toujours,
+mais m'est avis que ce matin-là il le savait.</p>
+
+<p>M. Drommel le happa au passage, lui fit force
+caresses et gros compliments, l'emmena dans le
+jardin, lui demanda la permission de le présenter
+à Mme Drommel, qui adorait la peinture. Le petit
+Lestoc fit froide mine à cette ouverture, tâcha de
+s'évader, inventant des défaites, prétextant des
+affaires urgentes. M. Drommel eut réponse à tout.
+Il ne lâcha pas son prisonnier, il le conduisit par
+le bouton de son habit vers le kiosque, où l'ayant
+poussé:</p>
+
+<p>«Ma chère Ada, dit-il avec son gros rire, je te
+présente un jeune artiste de grand avenir, qui
+t'expliquera les principes de Mlle Dorothée et de
+l'école du plein air.»</p>
+
+<p>Quelque peine que se donnât M. Drommel, la
+glace fut difficile à rompre. Lestoc était raide
+comme un piquet, hautain, gourmé; impossible
+de le dérider. Mme Drommel était gracieuse; pouvait-elle
+ne pas l'être? Mais elle avait malgré elle
+l'air d'une femme qu'on dérange et qui préfère la
+solitude aux importuns.</p>
+
+<p>M. Drommel les laissa se débrouiller. Leur tournant
+le dos, il se mit à arpenter une des allées du
+jardin. Il tenait d'une main son crayon, de l'autre
+son carnet. Il s'était avisé, en prenant son café,
+d'une sanglante épigramme à décocher à l'<i>asinus</i>,
+il avait hâte de la noter. C'était une vraie trouvaille,
+et, si tenace que fût sa mémoire, écrire lui
+paraissait plus sûr. Il n'avait une confiance absolue
+qu'en deux choses, sa femme et son calepin.</p>
+
+<p>Tout en écrivant, il prêtait l'oreille de temps à
+autre; il lui parut qu'on s'était mis à causer, et il
+jugea même que l'entretien était assez animé. Il
+entendit tout à coup le petit Lestoc s'écrier:</p>
+
+<p>«Là, franchement, convenez que c'est un sot.»</p>
+
+<p>M. Drommel écarta les branches d'un chèvrefeuille,
+qui obstruait l'entrée du kiosque; il avança
+sa tête carrée et dit:</p>
+
+<p>«Qui est le sot?»</p>
+
+<p>Lestoc s'élança vers lui, et lui mettant la main
+sur la bouche:</p>
+
+<p>«Chut! ne nous trahissez pas, il est ici tout
+près.»</p>
+
+<p>M. Drommel promena son regard autour de lui;
+il aperçut M. Taconet, qui faisait un tour dans le
+potager.</p>
+
+<p>«Vous avez mille fois raison, dit-il, et, qui pis
+est, c'est un sot hargneux et malfaisant. Je ne
+comprends pas que Mme Drommel fasse difficulté
+d'en convenir.</p>
+
+<p>&mdash;Il est des choses, répondit Lestoc, qu'on
+pense sans oser les dire.»</p>
+
+<p>M. Drommel retourna dans son allée, où il continua
+de prendre des notes, jusqu'à ce qu'on vînt
+l'avertir que la voiture était avancée, que le prince
+de Malaserra l'attendait. Il se dirigea de nouveau
+vers le kiosque pour prier sa femme de retoucher
+son noeud de cravate; il tenait à faire honneur à
+son noble ami. Cette fois, le petit Lestoc disait avec
+un accent très doux, mais très délibéré:</p>
+
+<p>«Je vends toujours à prix fixe. Par exception, je
+consens à vous faire un rabais. J'en demandais
+quatre, il m'en faut trois; mais c'est mon dernier
+mot, et j'entends être payé comptant.»</p>
+
+<p>A ces mots, il sortit du kiosque en courant, faillit
+heurter M. Drommel. Lui prenant la main qu'il
+secoua vivement:</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur, il m'en faut trois, s'écria-t-il;
+faites entendre raison à Mme Drommel.»</p>
+
+<p>Et il s'éloigna en levant les bras au ciel, comme
+pour l'attester que c'était bien son dernier mot.</p>
+
+<p>«Il lui en faut trois? demanda M. Drommel à sa
+femme. Qu'est-ce à dire?»</p>
+
+<p>Elle courut à lui, oubliant qu'elle avait mal au
+pied, et se mit en devoir de lui arranger sa cravate.</p>
+
+<p>«Tu t'es bien mépris à son sujet, lui dit-elle. Il
+est original, je le veux; mais innocent, il ne l'est
+guère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, est-ce que par hasard cet élève de
+Mlle Dorothée?...</p>
+
+<p>&mdash;Quel Arabe! Trois cents francs pour une misérable
+aquarelle! Il a une façon de vous demander
+les choses de but en blanc qui n'est vraiment qu'à
+lui, et il exige qu'on le paye comptant.</p>
+
+<p>&mdash;Ses prétentions sont ridicules, répondit
+M. Drommel. Je le croyais mieux élevé, plus galant
+homme. Bah! il ne verra pas la couleur de
+notre argent. Tâche de l'enguirlander, ma chère
+Ada; tu en viendras bien à bout.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai de mon mieux,» dit-elle.</p>
+
+<p>Puis, s'éloignant de deux pas, elle le regarda
+fixement, et lui tira une de ces profondes révérences
+qu'elle faisait jadis au public de Berlin, les
+soirs où il l'applaudissait à faire crouler la salle.</p>
+
+<p>«Il paraît que ton pied ne te fait plus mal, lui
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est guéri comme par enchantement.»</p>
+
+<p>Elle le regarda de nouveau, elle le trouvait phénoménal,
+et elle se mit à rire comme une folle.</p>
+
+<p>«Eh bien! qu'est-ce qui te prend?»</p>
+
+<p>Elle répondit avec une volubilité qui ne lui était
+pas ordinaire:</p>
+
+<p>«Le ciel est bleu, il y a là-bas des roses, l'herbe
+de la pelouse est toute fraîche, ton noeud de cravate
+est irréprochable, et il me semble que j'ai
+seize ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ajoutons-en douze, dit-il. Mme Drommel est
+née le 26 juillet 1851.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la première fois, dit-elle; mais Mme Drommel
+renaît de temps à autre.»</p>
+
+<p>Il y avait en ce moment un baptême ou un mariage
+à Chailly, et le vent apportait jusqu'à Barbison
+le bruit des cloches qui sonnaient à toute
+volée.</p>
+
+<p>«Foi de danseuse! reprit-elle, les cloches nous
+annoncent une joyeuse nouvelle. L'air a aujourd'hui
+une couleur toute particulière, celle qu'il a
+les jours de fête.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'informerai tantôt, lui répliqua-t-il, s'il y
+a dans le voisinage quelque hospice d'aliénés. Je
+viendrai t'y voir en passant à mon retour d'Italie.»</p>
+
+<p>Une guêpe indiscrète voltigeait autour de son
+front, Mme Drommel la chassa d'un coup d'éventail.
+Puis elle contempla ce vaste front qui portait
+un monde, et il lui parut qu'il y avait quelque
+chose d'écrit. En sa qualité de femme de savant,
+elle respectait les écritures. Elle voulut pourtant
+en avoir le coeur net.</p>
+
+<p>«Sais-tu quoi? dit-elle. Je suis horriblement jalouse
+de ce prince à qui tu me sacrifies durant
+toute une journée. Si je te disais que je meurs
+d'envie de voir Fontainebleau et si je te suppliais
+de m'emmener, gageons...</p>
+
+<p>&mdash;Ne gage pas, ma chatte, tu perdrais. Les
+femmes sont quelquefois de grands trouble-fête.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément tu ne veux pas m'emmener?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et voilà celui qui veut, dit-il en se frappant
+la poitrine à tour de bras; voici celle qui
+obéit.»</p>
+
+<p>Il lui prit la main, et, comme dans la forêt, il effleura
+négligemment de ses grosses lèvres des ongles
+roses qui n'avaient jamais égratigné personne.
+Il était pressé de s'en aller, on ne fait pas attendre les
+princes. Elle l'accompagna jusqu'au milieu du jardin,
+en lui recommandant d'éviter les courants d'air,
+de se défier du serein, de ne pas oublier son plaid
+à Fontainebleau, de s'en envelopper avec soin au
+retour, enfin d'avoir les plus grand égards pour sa
+précieuse personne. Puis elle le regarda s'éloigner.</p>
+
+<p>«Il paraît bien que l'écriture est en règle,»
+pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Les cloches sonnait toujours. Elle s'adossa
+contre un pommier, ferma à moitié les yeux. Il lui
+sembla qu'un bras téméraire s'enlaçait autour de
+sa taille, que des lèvres audacieuses se pressaient
+sur les siennes, qu'une voix jeune et frémissante
+lui disait:</p>
+
+<p>«Je vous adore, il m'en faut trois.»</p>
+
+<p>Était-ce un rêve ou un souvenir?</p>
+
+<p>Elle fut réveillée en sursaut par son mari, qui
+rebroussait chemin pour lui dire:</p>
+
+<p>«Il me vient une idée; promets-lui un abonnement
+à <i>la Lumière</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains bien que cela ne suffise point,» répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>Et elle l'exhorta de nouveau à éviter soigneusement
+les mauvais pas et les courants d'air.</p>
+
+<p>«Au diable les femmes qui ont l'amour des litanies!»
+répondit-il, indigné qu'elle ne goûtât pas
+son idée.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut monté en voiture:</p>
+
+<p>«Me voilà en état de grâce, dit-il au prince de
+Malaserra, je suis muni de tous les sacrements de
+l'Église.»</p>
+
+<p>Et il se récria, en s'en moquant un peu, sur la
+tendre et trop craintive sollicitude que lui témoignait
+sa femme. Il ajouta qu'il n'avait jamais été
+malade de sa vie, et que jamais il n'avait rien
+perdu en voyage, pas même son parapluie.</p>
+
+<p>«O mon cher ami, lui répondit le prince, que je
+vous envie votre florissante santé, votre bonheur
+et, oserai-je vous le dire? votre délicieuse épouse.
+Hélas! la princesse de Malaserra... Je suis bien
+malheureux, mon ami, car la princesse elle s'est
+sauvée avec un méprisable aventurier. Oh! si je
+les tenais! Le désespoir il est cannibale, et les
+femmes elles sont inconcevables. M'avoir préféré
+l'autre! Tout le monde s'accorde à dire que je suis
+assez bel homme, et l'autre il était affreux, un petit
+homme camus... Vous voyez que je vous dis tous
+mes secrets, j'ai toujours eu la coutume de montrer
+mon âme à mes amis. Oui, mon ami, c'est pour
+cela que je voyage, car, depuis cette horrible aventure,
+Malaserra il me déplaît quelquefois, et vous
+verrez pourtant comme il est beau, Malaserra.»</p>
+
+<p>A ces mots, le prince porta son mouchoir à ses
+yeux, et M. Drommel lui-même crut devoir par
+bienséance verser quelques larmes sur la déplorable
+escapade de la princesse.</p>
+
+<p>«Dites-moi la franche vérité, mon ami, reprit le
+prince, n'avez-vous jamais été jaloux? La princesse
+de Malaserra elle m'a fait mourir de jalousie.»</p>
+
+<p>M. Drommel éclata de rire, tant la question lui
+sembla baroque.</p>
+
+<p>«Prince, répondit-il, Mme Drommel est d'un
+pays où les femmes savent aimer, parce qu'elles
+ont de l'âme, du <i>Gemüth</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Gemüth</i>! Qu'est-ce donc cela?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de vous le faire comprendre, cela
+ne peut se traduire ni en italien ni en français.
+Qu'il vous suffise de savoir qu'une femme qui a du
+<i>Gemüth</i> n'aime qu'une fois et ne se sauvera jamais
+avec l'<i>autre</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Même quand il ne serait pas camus?</p>
+
+<p>&mdash;Une femme qui a du <i>Gemüth</i>, répliqua solennellement
+M. Drommel, méprise de tout son coeur
+ce qu'on appelle dans ce pays-ci la bagatelle, et
+pour les femmes de ce pays-ci, la bagatelle est
+tout.»</p>
+
+<p>Là-dessus il lui reprocha de prendre son aventure
+trop au tragique; il lui représenta que les
+vrais philosophes ne s'émeuvent de rien, ne s'étonnent
+de rien et ne sont jamais jaloux, que les femmes
+après tout ne sont que de jolis jouets, quand
+elles ne sont pas de grands empêchements, <i>maximum
+impedimentum</i>, qu'au surplus l'affinité élective
+est une loi fatale, une loi sacrée, dont il faut
+s'accommoder avec gaieté et bonne humeur. Il partit
+de là pour l'engager à étudier sérieusement la
+sociologie, science d'un prix inestimable, qui nous
+apprend à mépriser tous les petits accidents dont
+s'affecte le profane vulgaire.</p>
+
+<p>Ce fut en devisant ainsi qu'ils arrivèrent à Fontainebleau,
+où ils firent un excellent déjeuner, arrosé
+des meilleurs vins. Après cela, ils visitèrent
+le château; à vrai dire, M. Drommel le trouva inférieur
+à sa réputation, décida qu'on l'avait surfait
+comme la forêt; la cour ovale, la porte dorée, la
+salle du conseil le laissèrent froid. Il trouva même
+beaucoup à reprendre dans la merveilleuse galerie
+de Henri II; pour un peu, il aurait prétendu qu'il
+y avait mieux à Goerlitz. Cependant, en traversant
+la cour de la fontaine, il prit quelque plaisir à contempler
+les ébats des fameuses carpes; il daigna
+acheter au rabais une brioche rance, qu'il leur jeta
+avec un sourire de majesté débonnaire; comprirent-elles,
+en la dévorant, à quelle glorieuse main
+elles étaient redevables de leur bonheur?</p>
+
+<p>Au retour, la conversation tomba sur la gymnastique
+allemande. M. Drommel entreprit d'expliquer
+au prince de Malaserra que, grâce à un système
+d'éducation et d'entraînement que les autres peuples
+sont réduits à envier sans le pouvoir imiter,
+l'Allemagne est non seulement le seul pays où les
+femmes aient du <i>Gemüth</i>, mais le seul où les
+hommes aient des muscles. Pour l'en mieux convaincre,
+il retroussa ses manches et montra ses
+robustes poignets au prince, qui, hélas! n'avait que
+son âme à montrer, tant il était maigre. Ils venaient
+en ce moment de laisser leur voiture sur le grand
+chemin, ils suivaient un sentier qui conduit à un
+chaos de rochers dont le propriétaire de Malaserra
+désirait faire les honneurs à son cher ami. Arrivés
+dans ce lieu sauvage et solitaire, M. Drommel voulut
+que le prince pût juger par ses yeux des prodiges
+qu'accomplit la gymnastique allemande. Il
+se mit à soulever d'énormes pierres, à porter à
+bras tendu des fragments de roc. Le prince émerveillé
+l'engagea à se débarrasser de son pardessus
+et de tout son attirail de touriste, qui le gênaient;
+mais M. Drommel affirma que rien n'était capable
+de le gêner, et, comme il avait la tête un peu dure,
+il ne se laissa pas persuader. Le prince lui demanda
+s'il était aussi agile que fort et le mit au défi de
+grimper jusqu'à la cime d'un rocher fort abrupt.
+M. Drommel accepta cette nouvelle épreuve, d'où
+il sortit triomphant, quoique hors d'haleine et
+trempé de sueur. Il fit après cela quelques sauts
+périlleux, jusqu'à ce que le prince, devenu pensif,
+lui dit:</p>
+
+<p>«Je frémis, mon cher ami; oui, vous me faites
+frémir. Laissez donc, en voilà assez. Si par un malheur
+dont je serais inconsolable il vous arrivait
+quelque accident, comment oserais-je reparaître
+devant la femme qu'elle vous adore?»</p>
+
+<p>Ils regagnèrent leur voiture. De ce moment, le
+prince fut moins causant; il devint même taciturne:
+il semblait distrait, préoccupé, mélancolique.
+M. Drommel s'imagina qu'il pensait à la princesse
+de Malaserra. Je croirais plutôt que les merveilles
+que produit la gymnastique allemande et les
+prouesses de son cher ami l'avaient rendu rêveur,
+qu'il lui enviait ses incomparables jambes, la
+puissance de ses bras musculeux; les plus belles
+âmes sont sujettes à l'envie. Pour M. Drommel, il
+était enchanté de sa journée et d'avoir passé quelques
+heures de plus dans l'intimité d'un homme
+d'élite, qui l'honorait de son amitié et dont la conversation
+était aussi instructive que ses manières
+étaient séduisantes. Ce qui surtout le remplissait
+d'aise, c'est que sa petite excursion ne lui avait rien
+coûté, attendu que le prince de Malaserra avait
+tout payé, la voiture, le déjeuner, les pourboires,
+tout, sauf la brioche rance dont les carpes s'étaient
+régalées.</p>
+
+<p>Une autre satisfaction l'attendait à son arrivée.
+Mme Drommel avait eu raison du petit Lestoc,
+non sans peine. Elle se trouvait en possession
+d'une aquarelle, qui avait été peinte dans l'après-midi
+avec une furie toute française et offerte à titre
+de souvenir, de don purement gratuit ou peu
+s'en fallait. Cette charmante aquarelle représentait
+un bout de grand chemin. D'un côté se dressait
+un énorme chêne qui n'avait pas une feuille; il
+était mort ou quasi mort; à main gauche, un sentier
+courait dans un bois de pins. A l'un des coudes
+du sentier, on voyait de dos un joli couple d'amoureux,
+qui apparemment s'étaient pris de querelle.
+Un jeune homme, agenouillé dans la poussière,
+élevait au ciel des bras suppliants; il implorait son
+pardon ou mendiait une grâce. Vêtue d'une robe
+jaune paille, la jeune femme, penchant vers lui sa
+tête blonde, le menaçait d'une baguette de coudrier
+qu'elle agitait dans l'air. Elle avait laissé
+tomber son parasol, qui avait roulé à quelques pas
+plus loin et sur lequel se jouait un furtif rayon de
+soleil.</p>
+
+<p>M. Drommel se plaignit que le sujet fut un peu
+léger; il se plaignit aussi que le peintre eût esquivé
+la principale difficulté de son art en montrant
+de dos ses personnages. Il était curieux, il
+aimait l'exactitude en toute chose; il aurait voulu
+voir ces deux visages. Cependant la double tache
+que faisaient la petite femme et le parasol de soie
+caroubier le charma, et, par une de ces intuitions
+soudaines qui sont propres au génie, il conçut incontinent
+le plan d'un article à écrire sur l'école du
+plein air. Il fit remarquer à sa femme que l'aquarelle
+n'était pas signée. Elle lui montra, sur un
+rocher de grès qui assistait muet à la querelle
+des deux amants, ces mots, écrits en caractères
+très fins: <i>Souvenir du 1er octobre 1879</i>. Elle lui
+montra cet autre mot: <i>Sempre</i>, qui veut dire en
+italien «toujours», et à ce propos elle lui apprit
+que <i>sempre</i> était le nom de guerre d'Henri Lestoc.</p>
+
+<p>«Jamais et toujours! dit M. Drommel, voilà, à
+ce qu'il semble, des vocables que ce petit homme
+affectionne, et il faut croire que Mlle Dorothée les
+employait volontiers. Mais, je te prie, est-il devenu
+raisonnable? combien demande-t-il pour ces deux
+taches?</p>
+
+<p>&mdash;Ton idée était bonne, lui dit-elle; il s'est contenté
+d'un abonnement perpétuel à <i>la Lumière</i>, ce
+qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'il ne sait pas
+l'allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Il en sera quitte pour l'apprendre, répondit-il.
+Allons, voilà qui est bien; mais par exemple
+c'est lui qui payera le port.»</p>
+
+<p>Il ajouta en embrassant sa femme et lui tirant
+doucement l'oreille:</p>
+
+<p>«La journée t'a paru longue? Bah! console-toi,
+ma chatte; il n'y a rien à voir dans leur Fontainebleau.»</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Cette fois, Mme Drommel fut du dîner. Son
+aimable présence mit en joie la petite table ronde
+autour de laquelle se réunirent les convives de la
+veille; il en est de la beauté comme du bon vin:
+elle réjouit le coeur de l'homme. Le petit Lestoc
+fut le seul qui ne fit pas fête à cette jolie femme.
+Il ne paraissait pas se douter qu'elle fût là. Il était
+distrait, préoccupé; il avait le regard rêveur et
+le front nuageux. M. Drommel en conclut malignement
+qu'il regrettait ses trois cents francs; il le
+plaisanta finement sur son silence, sur son air
+raide et taciturne.</p>
+
+<p>«Excusez-moi, répondit le jeune homme; je
+creuse un problème. Oh! j'y arriverai; mais il y a
+là une question de lieu, de temps, de méthode qui
+me donne beaucoup à penser.</p>
+
+<p>&mdash;La méthode est la grande chose, dit M. Drommel.
+Jeune homme, faites-moi part de vos perplexités,
+je vous aiderai à résoudre ce cas embarrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Je compte bien sur vous pour m'y aider,
+répliqua-t-il; mais vous m'y aiderez sans avoir
+besoin de parler. Je gage que l'inspiration me
+viendra en vous regardant.»</p>
+
+<p>Et il se replongea dans sa méditation.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, l'ex-commissaire de police
+arriva. En voyant paraître son ennemi intime,
+M. Drommel se renfrogna; cet homme lui était
+souverainement antipathique; il se promit de ne
+pas manquer l'occasion de lui dire son fait.</p>
+
+<p>Le prince de Malaserra avait secoué sa mélancolie;
+assis à côté de Mme Drommel, il se montrait
+galant et attentif.</p>
+
+<p>«Le sort de M. Drommel, lui dit-il, il est le
+plus enviable de tous les sorts; mais ce que je lui
+envie surtout, c'est qu'il est adoré par une femme
+qu'elle est, paraît-il, un ange de douceur et de
+complaisance. Et pourtant, qu'a-t-il besoin d'être
+heureux, M. Drommel? Il m'a dit lui-même qu'il
+se consolerait facilement de tous les petits accidents
+qui pourraient lui arriver. Les sociologues,
+ils se consolent de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout des chagrins des autres, je le crois
+sans peine, interrompit M. Taconet, en remuant
+ses épais sourcils. Mais, quant aux petits accidents
+qui peuvent les atteindre dans leur chère personne,
+je les crois à cet égard aussi tendres aux
+mouches que le premier pékin venu.»</p>
+
+<p>Le regard de M. Drommel s'alluma; on en vit
+jaillir cette flamme qui sort quelquefois de l'oeil
+des sages et qui dévore le profane vulgaire. Si
+M. Taconet eut la vie sauve, cela prouve qu'il est
+solidement bâti et de forte trempe.</p>
+
+<p>«Un homme qui se respecte, lui cria M. Drommel,
+s'abstient soigneusement de parler de ce qu'il
+ne sait pas. Que savez-vous de la sociologie?</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais, répliqua-t-il, ce que vous avez bien
+voulu nous en apprendre hier au soir. Au surplus,
+que Dieu bénisse les sociologues! mais j'ai déjà
+rencontré dans ma vie beaucoup de faiseurs de
+paradoxes, et je puis vous certifier que, le cas
+échéant, leurs paradoxes étaient à la merci des accidents
+et ne les consolaient de rien. Il y a des
+gens qui ne prennent leur parapluie que quand le
+temps est beau et qui l'oublient chez eux dès qu'il
+se gâte. Aussi sont-ils mouillés comme le commun
+des martyrs.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, repartit impétueusement M. Drommel,
+je connais des gens qui traitent de paradoxes
+toutes les vérités qui dépassent la médiocrité de
+leurs pensées et la faiblesse de leur petit entendement.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, reprit M. Taconet, il faut se
+défier des opinions singulières. Le lieu commun
+est le fond de la vie!</p>
+
+<p>&mdash;Les lieux communs sont le cachet des sots,
+répondit M. Drommel en colère.</p>
+
+<p>&mdash;Et les inconséquences, dit l'autre, sont le
+propre des sociologues. Tôt ou tard, ils ont le sort
+de l'écolier limousin.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire avec votre Limousin?</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc inconnu à Goerlitz? Voici l'histoire.
+Un jour, je ne sais quand, Pantagruel
+se promenait après boire par la porte d'où l'on
+va à Paris, et il advint qu'il rencontra un écolier
+tout joli et qui venait par icelui chemin.&mdash;Mon
+ami, d'où viens-tu? lui dit-il.&mdash;L'écolier
+répondit:&mdash;De l'alme, inclyte et célèbre académie
+que l'on vocite Lutèce, où nous déambulions
+par les compites et quadrivies, en despumant
+la verbocination latiale.&mdash;Bren, bren, dit
+Pantagruel, qu'est-ce que veut dire ce fou! Je
+crois qu'il nous forge ici quelque langage diabolique.
+Par Dieu! je lui apprendrai à parler; mais
+devant, réponds-moi, d'où es-tu?&mdash;A quoi l'écolier
+répondit: «L'origine primève de mes aves et
+ataves fut indigène des régions lemoviques.»&mdash;J'entends
+bien, dit Pantagruel, tu es Limousin
+pour tout potage.&mdash;Et le prenant à la gorge: «Tu
+écorches le latin; par saint Jean! je t'écorcherai
+tout vif.» Lors commença le pauvre Limousin à
+crier: «Vee dicou gentilastre, laissas a quo au nom
+de Dious, et ne me touquas grou!» Ce qui signifiait:
+«Eh! dites donc, mon gentilhomme, laissez-moi,
+au nom de Dieu, et ne me touchez pas.»&mdash;Dieu
+soit loué! répondit Pantagruel, à cette heure
+tu parles limousin.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends rien à cette histoire, s'écria
+M. Drommel; mais, si en la racontant vous aviez
+l'intention de m'insulter, je vous jure que vous
+m'en rendrez raison.»</p>
+
+<p>L'ex-commissaire lui répondit:</p>
+
+<p>«C'est bien de cela que vous avez besoin, comme
+le disait je ne sais plus qui.»</p>
+
+<p>A ces mots, M. Drommel, ne se possédant plus,
+se leva pour courir sus à l'insolent; heureusement,
+sa femme l'arrêta par le bras, tandis que le prince
+de Malaserra le retenait par une des basques de
+son habit, en lui disant:</p>
+
+<p>«Les philosophes ils ne se fâchent jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Dious! ne vous disputez pas, dit
+tranquillement le petit Lestoc. Vous m'empêchez
+de piocher mon problème.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! lui dit M. Taconet sans se départir de
+son flegme, quand on est deux à chercher, l'un
+aidant l'autre, on finit toujours par trouver.»</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, il regardait fixement
+Mme Drommel, qui ne put s'empêcher de rougir
+jusqu'au blanc des yeux. Il ajouta:</p>
+
+<p>«Au surplus, qui de nous n'a son problème a
+piocher? Gageons que Son Excellence M. le prince
+de Malaserra a le sien, qui l'occupe beaucoup, et
+c'est lui qu'il faut plaindre, car personne ne l'aidera.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit
+le prince un peu troublé, en fourrant son nez dans
+son assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit l'ex-commissaire, s'adressant
+à M. Drommel, j'ai peu de goût pour vos idées,
+pour vos manières, pour votre personne, et aussi
+bien il n'y a qu'un mot qui serve, je suis de Metz,
+et vous êtes Allemand. Cependant j'étais venu ici
+déterminé à vous donner un bon conseil; mais de
+l'humeur dont vous êtes...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai que faire de vos conseils, interrompit-il,
+et le seul service que vous puissiez me rendre
+est de me délivrer de votre sotte présence.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, tout est pour le mieux,»
+répondit en souriant M. Taconet.</p>
+
+<p>Et, jetant sa serviette sur la table, il sortit.</p>
+
+<p>Nous avons le regret de dire que son départ
+soulagea tout le monde, y compris le petit Lestoc,
+qui s'écria:</p>
+
+<p>«Décidément cet homme est un gêneur.»</p>
+
+<p>Quant à M. Drommel, il jura par la synthèse
+universelle et par la gymnastique allemande qu'il
+retrouverait ce croquant, ce bélître, et lui ferait
+payer cher ses insolences.</p>
+
+<p>«Eh quoi! mon cher ami, lui dit le prince,
+irez-vous vous commettre avec une espèce? car il
+est une espèce, cet homme, et un esprit tout à fait
+subalterne. Je vous l'ai déjà dit, la police en France
+elle n'a aucune éducation. Et puis, le combat serait
+trop inégal. Je vous ai vu à l'oeuvre cette après-midi.
+Dieu! quel gymnaste, quels poignets et quel
+équilibriste! Ma parole d'honneur, les rochers ils
+avaient peur de vous, ils ne pouvaient vous regarder
+sans frémir, et ils frémissent encore.»</p>
+
+<p>Il raconta à Mme Drommel les prouesses par
+lesquelles s'était illustré son mari en revenant de
+Fontainebleau. Il les célébra en si bons termes
+que le héros de l'aventure, chatouillé dans son
+amour-propre, finit par se dérider.</p>
+
+<p>«M. Drommel, je n'ai qu'un reproche à lui
+faire, poursuivit le prince; il n'admire pas assez la
+forêt, et pourtant elle est une belle chose la forêt.
+S'il la voyait par la lune!... Mais savez-vous quoi?
+La nuit elle est douce, elle est tiède, et la lune elle
+éclaire. Que diriez-vous si nous irions souper à
+Franchard? Le vin d'Aï, vous savez qu'il est bon,
+et j'ai dans mon armoire un pâté de perdreaux
+truffés qu'il attendait une occasion... O mon cher
+ami, vous ne direz plus que la forêt on l'a surfaite,
+quand vous l'aurez vue par la lune.»</p>
+
+<p>La proposition fut goûtée comme elle le méritait.
+Les forêts et la lune ne révélant toutes leurs
+beautés qu'aux piétons, il fut convenu que M. Drommel
+et le prince feraient une partie de la route à
+pied, que Mme Drommel irait les rejoindre en
+voiture dans les gorges d'Apremont, emportant
+avec elle les bouteilles et le pâté, et que de là on
+s'acheminerait de compagnie sur Franchard.</p>
+
+<p>«Et vous, joli garçon, neveu de Mlle Dorothée,
+naïf enfant de la Brie et glorieux représentant de
+l'école du plein air, ne serez-vous pas de la partie?»
+s'écria M. Drommel.</p>
+
+<p>Le joli garçon commença par refuser, alléguant
+qu'il avait affaire ailleurs. M. Drommel insista, le
+pressa vivement. Il aimait à faire politesse aux
+gens sans bourse délier, aux frais d'autrui; il était
+charmé que le vin d'Aï, que le pâté de perdreaux
+du prince de Malaserra lui servissent à payer
+l'aquarelle. Nous avons déjà dit qu'il était fort
+entendu dans ce genre de petites combinaisons.
+Mme Drommel ne prit aucune part à ce débat, elle
+paraissait absolument indifférente au dénouement.
+Sans mot dire, elle pliait et dépliait son éventail,
+seul confident de ses pensées.</p>
+
+<p>«Eh bien, soit! répondit enfin le jeune homme.
+Quoique le vin d'Aï et les perdreaux truffés ne me
+disent rien, je ne veux pas vous désobliger. Mais
+j'ai la sainte horreur des voitures; encore un héritage
+qui me vient de ma tante Dorothée. J'irai là-bas
+tout seul par des sentiers que je connais, où je
+serai fort à mon aise pour rêver à mon satané et
+délicieux problème, car il est délicieux mon problème.
+Il a un visage comme il n'y en a pas deux
+dans tout l'univers, une gorge et des bras faits au
+tour, une taille ronde et souple, des cheveux clairs
+à rendre jaloux le soleil, un sourire qui donne la
+fièvre, et avec cela un joli petit coeur tout vide, il
+n'y a rien dedans, c'est une maison à louer. Oh!
+que bienheureux sera le locataire, s'il a le bon
+esprit de faire un bail à vie!... Je vous répète que
+je l'adore, mon problème; j'en raffole, j'en perds la
+tête, je donnerais mon corps et mon sang pour le
+résoudre, pour le posséder, pour qu'il soit à moi
+tout entier, et vive Dieu! j'en viendrai à bout dès ce
+soir, ou que le diable emporte mon âme et l'école
+du plein air!... ce qui ne m'empêchera pas, messieurs,
+d'arriver avant vous à Franchard.»</p>
+
+<p>Cela dit, il quitta la salle en courant.</p>
+
+<p>«Ma parole d'honneur! il est devenu fou, dit
+M. Drommel à sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Sa folie ne me déplaît pas,» répondit-elle d'un
+ton bref, car depuis un moment elle avait le souffle
+un peu court.</p>
+
+<p>Il était onze heures et demie quand M. Drommel
+et le prince de Malaserra quittèrent la grande
+avenue de Barbison pour s'engager dans la cavalière
+de la Mare du Revoir, qui conduit aux gorges
+d'Apremont en grimpant et serpentant au travers
+d'un éboulis. La lune, qu'on avait priée à cette
+petite fête, s'était piquée de faire honneur à la parole
+d'un prince. Elle avait revêtu tous ses atours,
+elle était charmante, elle était coquette; on eût dit
+une lune toute fraîche, fabriquée pour la circonstance.
+Elle se plaisait à argenter le sable fin des
+sentiers, elle semait à profusion ses diamants
+sur les blocs de grès. Deux nuages noirs laissaient
+entre eux un intervalle d'un bleu sombre où elle
+voguait mollement, ils cherchaient à l'arrêter au
+passage, et tout à coup elle disparaissait, comme
+mangée par la nuit. L'instant d'après, elle recommençait
+à répandre dans la forêt ses mystérieuses
+blancheurs, son pâle sourire, la douceur de ses
+longs silences, que Virgile a chantés.</p>
+
+<p>Quand les deux piétons eurent atteint la crête
+de la colline, le prince s'arrêta, et montrant de la
+main à M. Drommel l'océan de verdure qui se
+déroulait devant eux:</p>
+
+<p>«Eh bien, mon ami, lui dit-il, ne trouvez-vous
+pas cela fort beau, et ne frémissez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Prince, je ne frémis jamais, repartit M. Drommel.
+Cela n'est pas dans mes moyens.»</p>
+
+<p>Et il redressa brusquement sa puissante nuque,
+appliqua ses poings sur ses hanches. Il avait l'air
+de jeter le gant à la forêt, il la mettait au défi
+d'émouvoir M. Drommel.</p>
+
+<p>«Comment donc êtes-vous fait, mon ami? Votre
+coeur il est de chêne, il est de bronze... Moi je
+trouve cela tout à fait romantique. Ah! le romantisme
+il est un certain vague dans l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Le romantisme est un poison qui engourdit
+le sang, qui amollit les cervelles, qui énerve les
+volontés, répliqua M. Drommel de sa voix aiguë,
+dont l'intonation gouailleuse était tempérée par
+le respect qu'on doit aux princes. Nous en sommes
+bien revenus, nous autres Allemands. De sottes
+gens prétendaient jadis que les Français avaient
+pris la terre, les Anglais la mer, et qu'il n'était
+resté pour tout potage aux Allemands que le bleu
+du ciel. Aujourd'hui la terre est à nous, un jour
+nous aurons la mer, et nous laisserons le bleu à
+qui voudra. Des âmes fortes et rusées dans des
+corps d'acier, voilà ce qui convient aux maîtres
+du monde. Nous possédons la force, nous avons
+César, la ruse nous vient, et déjà Rome se sent
+revivre en nous.»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprimait M. Drommel, saisi d'un noble
+transport, et il appuyait sa pensée en frappant la
+terre du pied. Ses deux bras étendus, qui semblaient
+s'allonger jusqu'à perte de vue, menaçaient
+à la fois le Sénégal et la Chine.</p>
+
+<p>«Je vous laisse la force, mon ami, répondit le
+prince, et la ruse, ô pauvre moi! elle n'est pas
+mon affaire... Mais la rêverie elle a toujours été
+la compagne de mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Défiez-vous du vague dans l'âme, prince, lui
+cria M. Drommel; il est cause que vous vous
+trompez de chemin.»</p>
+
+<p>En effet, le prince, s'étant remis en marche,
+venait d'enfiler un sentier mal tracé, qui aboutit
+à un dévaloir ou pour mieux dire à un véritable
+casse-cou, dans lequel il ne serait pas prudent de
+s'aventurer de nuit.</p>
+
+<p>«Laissez donc, répondit-il, je connais la forêt
+comme le fond de ma poche.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, prince, dit M. Drommel, un
+homme tel que vous peut se tromper une fois par
+hasard, sans que cela tire à conséquence. La
+gorge d'Apremont est ici, devant nous. Vous me
+l'avez montrée de loin en revenant de Fontainebleau;
+il me suffit de voir les choses une fois, elles
+me restent dans l'oeil, et en voilà pour l'éternité.»</p>
+
+<p>Le prince de Malaserra n'en voulait pas démordre
+et cherchait à l'entraîner; mais M. Drommel
+était un homme de fortes convictions. Malgré
+le prestige qu'exerçaient sur lui deux palais, les
+plus beaux oliviers de la Sicile et le nom si bien
+sonnant de Malaserra, son entêtement l'emporta
+sur son respect; pour la première fois il s'éleva
+une légère contestation entre les deux amis; mais
+ce nuage se dissipa bientôt. Le prince finit par
+confesser son erreur, il se rendit de bonne grâce,
+il revint sur ses pas. L'instant d'après, on entendit
+le roulement d'une voiture.</p>
+
+<p>«Ma femme, dit M. Drommel, est arrivée avant
+nous et nous attend.»</p>
+
+<p>Il se trompait, car la voiture ne s'arrêta pas;
+elle passa tout droit et s'éloigna rapidement.</p>
+
+<p>«Il paraît, mon cher ami, dit le prince, que
+nous trouverons de la société à Franchard; la
+lune elle a beaucoup d'amateurs.»</p>
+
+<p>Ils allaient déboucher sur la grande route. Le
+cirque de rochers qu'ils venaient de traverser,
+s'élargissant tout à coup, offrit à leurs yeux les
+plus beaux accidents de terrain et l'un des sites
+les plus admirables de la forêt. Devant eux se
+dressaient au milieu d'une lande quatre ou cinq
+chênes énormes aux branches tortueuses et tourmentées,
+semblables à de grands bras tragiques;
+ces cinq patriarches se détachaient sur un ciel
+blanc et contemplaient leur ombre sommeillant
+à leurs pieds dans la bruyère. Plus loin, de minces
+bouleaux, à l'écorce argentée, émergeaient comme
+des fantômes du sein des fourrés épineux. Le sol
+s'élevait en gradins, couronnés de lierre et de
+ronces. Des genévriers d'une taille extraordinaire
+montraient de toutes parts leur front ébouriffé,
+leur verdure noire, maigre et hérissée. Quelques-uns
+semblaient être en colère, on ne savait
+pourquoi. D'autres causaient tranquillement avec
+la lune. Il y en avait un qu'on eût pris pour un
+coq gigantesque qui dormait, sa tête rentrée
+dans ses plumes. Les blocs de grès faisaient çà et
+là des taches de neige dans les feuillages. Le
+rocher de Marie-Thérèse ressemblait à un sphinx
+accroupi, qui propose des questions aux passants
+et qui les mange, quand ils répondent de travers.
+Rochers, arbres, chênes, genévriers, ils avaient
+tous cet air particulier aux choses qui ont longtemps
+vécu, qui ont un passé, des habitudes, des
+souvenirs, une histoire à raconter, et sur lesquelles
+les siècles ont usé leur lime et les tempêtes
+leurs fureurs.</p>
+
+<p>Quoique M. Drommel considérât l'admiration
+comme une faiblesse coupable, il ne put se défendre
+d'un certain saisissement; il observa pendant
+deux minutes ce site merveilleux, où le sauvage
+s'unit à la noblesse des formes, à la beauté des
+lignes, et qui, n'en déplaise à la lune et au prince
+de Malaserra, l'eût frappé bien davantage encore
+s'il l'avait vu de jour. Il se remit bien vite de son
+émotion; il déclara que les forêts françaises manquent
+de cette intimité qui caractérise le moindre
+bocage allemand, que les chênes français ont toujours
+un air apprêté, un peu poseur, qu'on ne
+trouve qu'en Allemagne des arbres parfaitement
+naturels, qui aient du <i>Gemüth</i>. Il ajouta aimablement
+qu'il était du reste enchanté de sa petite
+expédition, que, lorsqu'on avait le bonheur de posséder
+pour <i>cicerone</i> un prince de Malaserra, tous
+les lieux de la terre semblent beaux.</p>
+
+<p>Cependant il avait martel en tête; Mme Drommel
+n'arrivait pas. Il n'aimait point à attendre, et
+pour la première fois de sa vie il attendait.</p>
+
+<p>«Mme Drommel elle nous est bien nécessaire, lui
+dit le prince. Non seulement sa présence elle est adorable,
+mais c'est elle qui a le champagne et le pâté.»</p>
+
+<p>Il ajouta que sans doute il y avait eu erreur, que
+le cocher avait fait passer Mme Drommel par un
+autre chemin, que le mieux était de se diriger à
+pied sur Franchard, où ils ne pouvaient manquer
+de la retrouver. M. Drommel répondit du ton le plus
+assuré que jamais sa femme ne s'était écartée d'un
+iota de ses instructions, qu'elle était absolument incapable
+de passer par d'autres chemins que ceux
+qu'il lui prescrivait, que son départ avait été retardé
+par quelque incident. Il proposa au prince d'aller à
+sa rencontre, en s'acheminant par la grande route
+dans la direction de Barbison. Le prince s'y résigna,
+non sans faire la grimace.</p>
+
+<p>A peine eurent-ils fait deux cents pas:</p>
+
+<p>«Mon ami, regardez cet arbre, s'écria-t-il.
+N'est-il pas beau, celui-là?»</p>
+
+<p>Il lui montrait du doigt, au bord de la route, celui
+qu'on a appelé <i>le Rageur</i>, et, comme chacun sait,
+<i>le Rageur</i> est un gros chêne qui, à vrai dire, n'est
+plus; il a rendu les armes, il est fini. Adieu les bourgeons
+et les glands! il ne lui reste qu'un tronc crevassé,
+des branches sans rameaux, couvertes de
+balafres et de cicatrices; qui pourrait compter ses
+blessures? En vain les derniers printemps lui ont
+chanté leurs plus douces chansons, ils n'ont pu le
+réveiller, rien n'a remué dans son vieux coeur et
+dans sa sève tarie. Il n'a plus de feuilles, et les
+oiseaux l'évitent. Longtemps il a bataillé contre les
+vents, contre les noirs hivers, contre les destins;
+il s'est endormi à jamais dans sa lassitude, et il
+porte sur son front ravagé l'étonnement de sa fin.
+Mais ce vaincu est mort debout, il est encore solide
+sur ses pieds, sa suprême défaite ressemble à
+une victoire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu mieux que cela dans la Suisse saxonne,
+répondit M. Drommel. Si gros qu'il paraisse, gageons
+que j'en fais le tour avec mes bras.»</p>
+
+<p>Il courut s'appliquer les bras étendus contre
+l'arbre, qui le laissa faire; mais il reconnut aussitôt
+le ridicule de sa prétention.</p>
+
+<p>«Je veux savoir de combien il s'en faut, s'écria
+le prince de Malaserra. Mon ami, je vous prie,
+restez là comme vous êtes. J'ai une petite méthode
+à moi pour mesurer les arbres; c'est une petite
+expérience que je veux faire.</p>
+
+<p>M. Drommel craignait d'avoir blessé son cher
+prince en se permettant deux fois de n'être pas de
+son avis, en refusant à deux reprises d'obtempérer
+à ses désirs. Il voulut se faire pardonner d'avoir
+pris cette liberté grande; il se prêta, le sourire aux
+lèvres, à une petite expérience dont le sens lui
+échappait.</p>
+
+<p>Avec une agilité étourdissante, le prince avait détaché
+de son cou une longue écharpe de soie rouge
+qu'il portait sous son manteau et dont les bouts
+traînaient jusqu'à terre. De l'un des bouts il lia
+solidement le poignet gauche de M. Drommel, qui
+le regardait avec des yeux étonnés. Puis il enroula
+l'écharpe autour du tronc.</p>
+
+<p>Je crains qu'elle ne soit trop courte, dit-il, et
+la petite expérience elle serait manquée. Avancez
+bien le bras droit. L'écharpe elle n'aura pas de jeu;
+mais ce n'est pas un malheur.»</p>
+
+<p>La minute d'après, le second poignet de M. Drommel
+était lié aussi solidement que l'autre.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela prouve, mon cher prince?
+fit-il. Décidément, je ne comprends rien à votre
+petite méthode.»</p>
+
+<p>Il n'en put dire davantage; profitant de ce qu'il
+avait la bouche ouverte, le prince y avait introduit
+de ses doigts subtils une jolie petite poire d'angoisse
+en caoutchouc, tenue par un cordon élastique, qui
+fut ramené vivement derrière une grosse tête, laquelle
+savait beaucoup de choses, mais n'avait pas
+deviné celle-là.</p>
+
+<p>Puis, d'un coup de canif, le prince coupa la
+courroie de la sacoche, qu'il ouvrit pour s'assurer
+que les rouleaux d'or et les billets de banque s'y
+trouvaient.</p>
+
+<p>Alors, d'un ton presque suppliant et avec un
+sourire exquis, que M. Drommel n'oubliera jamais,
+que M. Drommel reverra souvent dans ses rêves:</p>
+
+<p>«Excusez-moi, mon cher ami, murmura-t-il,
+je vous les rendrai à Malaserra.»</p>
+
+<p>Et il disparut.</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Il survient quelquefois dans la vie des circonstances
+si bizarres, si étranges, si imprévues,
+que le premier mouvement est de ne pas croire.
+On n'y est plus, on ne se reconnaît pas. On se dit:
+Où suis-je? est-ce bien moi?&mdash;Et on se frotte les
+yeux pour se réveiller; mais, pour se frotter les
+yeux, il faut avoir les mains libres, et c'est un
+bonheur que n'a pas tout le monde.</p>
+
+<p>M. Drommel demeura d'abord confondu, comme
+éperdu de son aventure. Le coup l'avait étourdi,
+hébété; il ne parvenait pas à rassembler ses pensées,
+ses souvenirs; il y avait un gros nuage entre
+l'univers et lui. Sa première idée fut de se croire
+à Goerlitz, dans son jardin, sous un berceau de
+chèvrefeuille; il fut tenté de s'écrier: «Ada, apporte-moi
+mes pantoufles et va-t'en bien vite à
+l'imprimerie dire à ces paresseux qu'ils m'envoient
+mes épreuves.» Le jardin disparut; il aperçut
+distinctement un carrefour de forêt, et il se souvint
+que tantôt il y avait dans cette forêt deux
+hommes qui se promenaient au clair de la lune
+et qui s'entretenaient des effets que peut produire
+le vague dans l'âme. L'un était un sociologue,
+qui avait trouvé la synthèse; l'autre était un
+prince sicilien, et le prince traitait le sociologue
+de pair à compagnon, ce qui le flattait infiniment.
+En cet instant, une grosse mouche, qui prenait la
+lune pour le soleil et qui avait oublié d'aller se
+coucher, se heurta contre son front. Il voulut la
+chasser et ne put pas. Ce fut pour lui une occasion
+de découvrir qu'il avait les deux mains liées
+par les deux bouts d'une écharpe et qu'il était le
+prisonnier d'un chêne. Il regarda le chêne, le
+chêne le regarda. Il fut sur le point d'appeler son
+cher prince, pour qu'il vînt le délivrer; mais, ses
+idées s'étant débrouillées, il s'avisa que c'était son
+noble ami qui l'avait attaché à l'arbre, avant de
+lui voler sa bourse et de se sauver. Il crut le voir
+courir, il crut entendre le bruit sourd que faisait
+une sacoche bien garnie en détalant à toutes
+jambes au travers des fourrés et des fondrières,
+et il fit la réflexion judicieuse qu'à chaque minute
+qui s'écoulait cette sacoche gagnait de l'avance,
+devenait plus difficile à rattraper, qu'entre elle et
+lui il y aurait bientôt toute l'épaisseur d'une forêt.</p>
+
+<p>Alors son sang bouillonna dans ses veines; il lui
+sembla que sa colère décuplait ses forces, qu'il
+avait à ses pieds des bottes de sept lieues pour
+rejoindre son voleur, des bras d'acier pour le saisir,
+des mains de fer pour l'étrangler, et il fit un
+violent effort pour se dégager. L'arbre ne le lâcha
+pas, il garda son prisonnier. On l'avait insulté, cet
+arbre, on lui avait fait l'affront de le comparer aux
+sapins de la Suisse saxonne; il prenait sa revanche,
+il se vengeait, et la vengeance est douce au
+coeur des vieux arbres, même quand ils sont
+morts. Quand M. Drommel eut reconnu la vanité
+de ses efforts et que la gymnastique allemande
+avait trouvé son maître, il éprouva un accès de
+rage, il fut comme suffoqué par le sentiment de
+son impuissance, auquel se joignaient l'humiliation
+d'avoir été dupe, la honte d'avoir pu croire
+aux oliviers et aux oranges de Malaserra, l'amer
+chagrin de s'être laissé berner par un faux
+prince, par un escroc de haute volée, qui dans
+ce moment faisait sans doute des gorges chaudes
+en pensant à son cher ami. S'il n'avait pas eu
+un bâillon sur la bouche, il aurait poussé un cri
+plus terrible que celui qui jadis dans les plaines
+d'Ilion épouvanta les Grecs et les Troyens; mais
+son cri lui resta au cou. Pour la seconde fois
+M. Drommel regarda le chêne et le chêne regarda
+M. Drommel, il avait l'air de lui dire: «Souviens-toi,
+mon grand sociologue, que la sélection est la
+loi de ce monde et qu'il n'y a de sacré dans la
+nature que le droit du plus fort.» Le fait est qu'il
+ne disait rien; mais peut-être n'en pensait-il pas
+moins. Qui peut savoir ce qui se passe dans l'âme
+d'un chêne mort?</p>
+
+<p>M. Drommel se calma, s'apaisa. «Elle va venir,
+pensa-t-il; car il est impossible qu'elle ne vienne
+pas.» C'était de sa femme qu'il entendait parler.
+A vrai dire, il était tourmenté par l'idée qu'il allait
+s'offrir à ses yeux dans une situation bien peu
+digne de lui. Elle aurait peine à reconnaître son
+maître et son dieu, elle le prendrait en pitié, son
+prestige en souffrirait. Il cherchait péniblement
+dans sa tête les termes d'une explication propre
+à sauver sa dignité. Cependant les quarts d'heure
+succédaient aux quarts d'heure, et Mme Drommel
+ne venait pas, et personne ne passait sur la
+route, à l'exception de celui qui passe sans cesse
+dans les forêts, de ce rôdeur infatigable qui va,
+vient et tantôt court à perte d'haleine; tantôt
+s'arrête pour muser, frôlant de son aile la cime
+des arbres, secouant les faînes des hêtres pour
+s'assurer qu'elles sont solides, remuant les feuilles,
+dérobant les secrets des nids et disant aux oiseaux
+qu'il réveille: Ne vous dérangez pas, je passe mon
+chemin, je suis le vent, je suis l'éternel passant.</p>
+
+<p>Comment se faisait-il que Mme Drommel ne
+vint pas? Comment une femme si dévouée, si
+attentive, qui avait toutes les clairvoyances du
+coeur, n'était-elle pas avertie par un pressentiment
+secret de l'affreuse détresse à laquelle se trouvait
+réduit l'objet unique de son culte? Une idée sinistre
+traversa l'esprit de M. Drommel. Il se rappela
+certains propos de son cher prince, l'admiration
+que Mme Drommel avait inspirée à ce scélérat,
+les empressements qu'il lui avait témoignés pendant
+le dîner. Ce monstre ne lui avait-il pas confessé
+à lui-même qu'il était né avec une disposition
+fatale à convoiter la femme d'autrui? Il lui parut
+démontré que ce pick-pocket doublé d'un don
+Juan lui avait volé du même coup sa femme et sa
+bourse, que le cocher de Fontainebleau était un
+argousin à la solde du ravisseur, qu'il avait emmené
+sa chère Ada dans quelque repaire, qu'en
+cet instant elle se débattait dans les bras d'un faux
+prince, en s'écriant: «Johannes, mon éternel
+amour, défends-moi contre cet infâme!» Il fut
+saisi d'un nouveau transport de rage, il rassembla
+tout ce qui lui restait de force pour tenter une
+fois encore de rompre les noeuds où ses poignets
+étaient pris. Ne pouvant parler à son arbre, il lui
+dit avec les yeux: «Ne vois-tu pas qu'il faut que
+je coure après elle?» Son arbre ne sourcilla pas,
+et l'écharpe résista. Elle était d'une excellente
+étoffe: le prince de Malaserra n'achetait jamais
+que de la marchandise de première qualité et du
+meilleur choix.</p>
+
+<p>Le désespoir de M. Drommel se transforma par
+degrés en une sorte de stupeur. Il tourna la tête,
+promena dans la clairière ses yeux hagards. Il lui
+parut qu'il y avait là beaucoup de gens occupés à
+se moquer de lui. Les cinq grands chênes qu'il
+apercevait au loin dans la lande causaient entre
+eux; ils trouvaient que <i>le Rageur</i> avait fait preuve
+d'esprit, qu'on n'en pouvait demander davantage à
+un arbre mort, qu'il avait joué un bien bon tour à
+un sociologue allemand. Les genévriers se haussaient
+sur la pointe des pieds pour observer la
+scène, pour se rendre compte de cette aventure.
+Celui qui ressemblait à un grand coq ne dormait
+plus; il avait sorti sa tête de son noir plumage, et
+il regardait. Les rochers blancs se dressaient dans
+les hautes herbes pour attacher sur le prisonnier
+leurs yeux mornes et séculaires. La lune elle-même
+le contemplait d'un oeil blême, ironique, narquois.
+Il y avait derrière elle une petite étoile très brillante,
+qui lui servait de page; cette étoile était en
+joie et dansait, tant le cas lui paraissait plaisant.
+M. Drommel s'indigna de l'insolente et maligne
+curiosité qu'osaient témoigner ces rochers latins
+et cette lune velche. Il sentit que l'inviolable majesté
+de la sociologie allemande était insultée en
+sa personne; il pensa aux canons Krupp, et il appela
+à son secours le grand empire germanique
+et son omnipotent chancelier. Malheureusement,
+l'empire germanique était occupé ailleurs. Il sifflait
+un air de chasse et se disposait à lancer ses
+chiens sur quelque chose ou sur quelqu'un; il aiguisait
+son oeil pour savoir ce qui se préparait à
+Saint-Pétersbourg, il prêtait l'oreille pour savoir ce
+qui se disait à Vienne. Bref, M. Drommel eut beau
+implorer son assistance, l'empire germanique ne
+bougea point, et les canons Krupp n'eurent garde
+de se déranger.</p>
+
+<p>Les souffrances physiques font quelquefois une
+diversion utile aux douleurs morales. A vrai dire,
+M. Drommel ne souffrait pas précisément du froid.
+Il se trouvait par bonheur que cette nuit d'octobre
+était presque tiède; au surplus, il était bien vêtu,
+sans compter qu'il n'est rien de tel qu'une grande
+colère pour vous tenir chaud. Mais l'attitude contrainte
+et immobile à laquelle il était condamné
+gênait singulièrement la circulation de son sang;
+il éprouvait des fourmillements insupportables, et
+ses deux clavicules lui faisaient mal. Une pénible
+langueur s'empara de lui. Il n'était plus maître de
+ses idées et se sentait défaillir. Il lui semblait que
+sa cervelle s'était vidée, que les sublimes théories
+dont son orgueil était amoureux venaient de s'envoler
+comme une fumée, de se dissiper comme un
+nuage. Il ne trouvait plus dans sa royale tête que
+certaines maximes très sottes, très vulgaires, très
+rebattues, fort triviales, qu'on peut ramasser à tous
+les coins de rue, et pour lesquelles il professait
+jadis un souverain mépris. Apparemment M. Taconet
+avait eu raison d'avancer que le lieu commun
+est le fond de la vie, puisque M. Drommel employait
+son temps à méditer sur des aphorismes
+tels que ceux-ci:</p>
+
+<p>«L'homme n'est vraiment libre que lorsqu'il
+peut disposer de ses bras et de ses jambes.</p>
+
+<p>«Si mes jambes étaient libres, je m'en servirais
+pour courir après ma sacoche et ma femme, et si
+je pouvais disposer de mes bras, j'en ferais usage
+pour étrangler mon voleur.</p>
+
+<p>«Le génie est la chose du monde la plus inutile
+quand on a les poignets pris dans un noeud coulant.</p>
+
+<p>«La propriété est sacrée; ceux qui attentent au
+bien d'autrui sont des scélérats.</p>
+
+<p>«Lorsqu'on a une femme, on entend la garder
+pour soi.</p>
+
+<p>«Tous les faux princes mériteraient d'être mis
+en croix.</p>
+
+<p>«La vie est pleine d'accidents fâcheux; mais le
+plus fâcheux de tous les accidents est un gros arbre
+auquel on se trouve étroitement lié. On lui parle, et
+il n'entend pas, parce qu'il est sourd; on l'interroge,
+et il ne répond pas, parce qu'il est muet; en quoi il
+ressemble à la destinée, qui, elle aussi, est sourde
+et muette et ne répond mot à toutes les questions
+qu'on lui peut faire.»</p>
+
+<p>Si peu romantique que fût M. Drommel, il avait,
+comme le prince de Malaserra, du vague dans
+l'âme. L'angoisse toujours croissante qu'il éprouvait,
+les vives douleurs qu'il commençait à ressentir
+à l'épaule et dans les bras lui portèrent au coeur.
+Il vit la lune disparaître derrière la crête d'un
+coteau, et la nuit se fit dans sa pensée comme
+dans les gorges d'Apremont. Il perdit à moitié connaissance.
+Ce fut un bonheur pour lui; il fut dispensé
+de la tâche ingrate de compter les heures
+et les minutes. Le temps coula plus rapidement.</p>
+
+<p>Il recouvra ses sens à la pointe du jour; la fraîcheur
+du matin dissipa sa somnolence, le rendit à
+lui-même. Il rouvrit et leva les yeux. Le premier
+objet qu'il avisa fut un écureuil, qui, perché sur
+la plus haute branche d'un pin, fronçant le nez, la
+queue en panache, attachait sur lui son oeil vif et
+l'observait avec une attention soutenue. Cet écureuil,
+à ce qu'il faut croire, n'avait jamais de sa vie
+rencontré de sociologue; il était bien aise d'en voir
+un, de s'assurer comment c'était fait, ne fût-ce que
+pour pouvoir en parler. Dès qu'il eut satisfait sa curiosité,
+il fit une gambade, se perdit dans le taillis.</p>
+
+<p>M. Drommel baissa la tête, et il aperçut devant
+lui, juste à la hauteur de ses yeux, quelque chose
+qui frappa vivement son regard et son esprit.
+C'étaient des caractères gravés à la pointe du couteau
+dans l'écorce du <i>Rageur</i>; libre à vous de les
+voir, ils y sont encore. Ces caractères formaient
+l'inscription que voici:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">A. D.</p>
+<p class="i2">H. L.</p>
+<p class="i2"> 79.</p>
+<p>SEMPRE.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce mot de <i>sempre</i> fit jaillir une étincelle de son
+cerveau. Il regarda autour de lui, il s'avisa que le
+lieu où il se trouvait, le vieux chêne mort, la
+route, le sentier qui se perdait dans un bois de
+pins, il avait déjà vu tout cela en peinture. Où
+donc? Dans une charmante petite aquarelle. On
+voyait aussi dans cette aquarelle un amant agenouillé
+aux pieds de sa maîtresse. M. Drommel se
+souvint que cette jolie femme était blonde, qu'elle
+avait une robe jaune paille et un parasol rouge. Il
+lui revint à la mémoire que la veille au matin,
+comme il se promenait près d'un kiosque, il avait
+entendu un jeune homme qui s'écriait: «Convenez
+que c'est un sot.» Était-il prouvé que le
+sot fût M. Taconet? Un peu plus tard, le même
+jeune homme avait dit: «J'en demandais quatre,
+je n'en demande plus que trois.» S'agissait-il bien
+de trois cents francs? M. Drommel crut même se
+rappeler qu'en ce moment il avait vu une femme
+qui s'appelait Ada, qu'elle était émue, qu'elle avait
+la joue en feu. Un poison brûlant coula dans toutes
+ses veines, la jalousie le prit à la gorge et la serra
+plus fortement que l'écharpe du prince de Malaserra
+ne serrait ses deux mains; il lui sembla que
+tout ce qu'il avait souffert dans cette nuit de malheur
+était peu de chose auprès de ce qu'il ressentait
+depuis deux minutes. Tous les souvenirs qu'il
+venait d'évoquer s'étaient rassemblés, combinés,
+tassés dans sa tête, et il en était résulté une grosse
+évidence. Il lui paraissait clair comme le jour que
+le neveu de Mlle Dorothée s'était moqué de lui,
+que l'école du plein air est une école de jeunes
+libertins, et que l'inscription qu'il avait sous les
+yeux signifiait ceci: «Le 1er octobre 1870, Ada
+Drommel et Henri Lestoc ont pris un gros chêne à
+témoin qu'ils s'aimeraient toujours.»</p>
+
+<p>Un bruit de pas se fit entendre. Un promeneur
+qui s'était levé matin pour aller à la cueillette des
+champignons parut sur la route. Ce promeneur,
+qui avait d'énormes sourcils, s'arrêta tout à coup,
+frappé d'étonnement; il plaça ses deux mains au-dessus
+de ses yeux en guise d'abat-jour, il aperçut
+distinctement un gros chêne et un gros homme,
+et il lui sembla que ce gros homme avait contracté
+une intime liaison avec ce gros chêne.</p>
+
+<p>«O dieux hospitaliers, que vois-je? cria-t-il.
+Voilà un genre de synthèse qui ne manque ni
+d'imprévu ni de piquant.»</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>«Hier soir, s'il m'en souvient, mon cher monsieur,
+vous m'avez signifié que j'étais de trop.
+Dois-je m'en aller ou avez-vous changé d'avis?»</p>
+
+<p>Point de réponse, et pour cause. Il continua
+d'avancer, s'approcha, reconnut le cas, et il eut
+bientôt fait de débarrasser M. Drommel de son
+bâillon. Alors tout ce que le coeur du prisonnier
+avait amassé de colère rentrée, de rage impuissante,
+de malédictions silencieuses, sortit, déborda;
+ce fut un torrent, ce fut une avalanche.</p>
+
+<p>«Ce sont des drôles, des scélérats; vous les
+connaissez, arrêtez-les... Il y avait plus de cinq
+mille francs dans ma sacoche, je les ai comptés
+hier matin. Faites jouer le télégraphe, car c'est un
+faux prince, un prince de carton... Il m'ont indignement
+trompé; Mlle Dorothée est une coureuse,
+l'école du plein air est une sentine... Vous savez
+bien qu'elle a une robe jaune paille et un parasol
+rouge, comme dans l'aquarelle. Donnez partout
+son signalement, elle n'a pas eu le temps d'aller
+bien loin, elle a mal au pied... Je vous ai déjà dit
+qu'elle est toute neuve, elle était pendue à mon
+cou par une courroie qu'il a coupée avec un canif.
+Ils m'ont tout pris, tout volé. Y a-t-il par hasard
+des tribunaux et des lois dans ce triste pays? Votre
+forêt est une caverne, un vrai coupe-gorge. Je le
+dirai, je l'écrirai, tout l'univers le saura. On ne se
+moque pas d'un homme comme moi, et, quand je
+le tiendrai par sa moustache blonde, je l'arracherai
+poil à poil... N'allez pas croire un mot de
+ce qu'ils vous répondront. Ils mentent tous comme
+l'<i>asinus</i>, ils n'ont pas plus de vergogne qu'une
+danseuse. Dansera bien qui dansera le dernier!..
+M'entendez-vous? Un parasol rouge. Et l'autre,
+qui se croit bel homme avec son teint blême et ses
+oliviers! S'il y avait une police, il serait sous les
+verrous depuis vingt ans. Êtes-vous assez niais
+pour croire à ses oliviers, vous? Il n'y a pas plus
+de Malaserra en Sicile que dans mon oeil... Mille
+tonnerres! Qu'attendez-vous pour les arrêter? Je
+veux qu'on les coffre tous, qu'on les bâtonne et
+qu'on les pende.»</p>
+
+<p>A ces mots, Taconet l'interrompit en s'écriant:</p>
+
+<p>«Vee dicou gentilastre, au nom de Dious ne me
+touquas grou... Quand je vous disais que les sociologues
+parlent quelquefois limousin!»</p>
+
+<p>M. Drommel ne l'écoutait pas, il continuait
+d'écouler son torrent. Les mots se pressaient,
+s'entre-choquaient sur ses lèvres, qui ne suffisaient
+pas à ce débordement. Il entremêlait dans
+sa harangue sa sacoche, sa femme, la moustache
+blonde du petit Lestoc, la barbe noire du prince
+de Malaserra, l'école du plein air, les pick-pockets,
+les tribunaux, les prisons, la potence et tout
+l'univers. Pendant ce temps, M. Taconet travaillait
+activement à le délier, et quand il eut fini:</p>
+
+<p>«De quoi vous plaignez-vous, mon grand philosophe?
+lui dit-il avec un sourire un peu trop
+goguenard. Vous ne croyez donc plus aux affinités
+électives? Vos espèces, votre femme, tout circule,
+et vous n'êtes pas content? Là, vous avez l'humeur
+difficile.»</p>
+
+<p>Il changea de ton en voyant le pauvre homme,
+qui avait enfin les mains libres, pâlir, flageoler
+sur ses jambes, prêt à se trouver mal. Se repentant
+de ses ironies, il le soutint dans ses bras,
+l'aida à s'asseoir sur le talus de la route, tira de
+sa poche un flacon de rhum, dont il lui fit avaler
+une gorgée. Il se comparait en lui-même au bon
+Samaritain.</p>
+
+<p>Le rhum produisit un effet magique. En un clin
+d'oeil M. Drommel recouvra ses forces et toute la
+vivacité de son humeur bouillante. La première
+chose qu'il fit fut de saisir son sauveur à la gorge
+en lui criant:</p>
+
+<p>«Vous êtes commissaire de police, je vous
+rends responsable de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, répondit M. Taconet;
+adressez-vous à mon successeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est donc faux, dans ce pays, les commissaires
+comme les princes?</p>
+
+<p>&mdash;Commissaire, je le fus, je ne le suis plus...
+Mais en vérité, mon cher monsieur, vous n'êtes
+pas homme commode. Quoique je n'eusse pas
+de preuves, il m'était venu des soupçons touchant
+ce prince de Malaserra, dont la visage me plaisait
+peu; j'étais disposé à vous en faire part, vous
+m'avez envoyé au diable, et à l'heure qu'il est
+vous voulez m'étrangler... Laissez donc, votre
+malheur n'est pas si grand que vous le pensez.
+M. Lestoc est un gentil garçon, incapable d'enlever
+une femme et de se la mettre sur les bras;
+il prend quelquefois, mais il rend toujours. Vous
+retrouverez Mme Drommel. En général, lorsqu'on
+perd sa femme, on la retrouve. Quant à la sacoche,
+je ne réponds de rien, mais si je puis vous
+être bon à quelque chose...»</p>
+
+<p>M. Drommel ne le laissa pas achever. Il avait
+cru confier ses malheurs à un représentant de la
+loi; il rougissait d'avoir dérogé en les racontant
+et en ouvrant son âme à un simple croquant qui
+s'appelait M. Taconet. Il abaissa sur lui un regard
+de suprême mépris, et, sans vouloir accepter le
+secours de son bras, il s'achemina vers Barbison
+avec une majesté vraiment olympienne, que
+l'ex-commissaire de police ne put s'empêcher
+d'admirer.</p>
+
+<p>Il avait dit vrai M. Taconet; il est absolument
+certain que M. Drommel ne tarda pas à retrouver
+sa femme. Au premier tournant du chemin, il la
+vit accourir à lui. L'abordage fut tragique; mais
+les protestations qu'elle lui fit et l'innocence de
+ses beaux yeux désarmèrent bientôt sa fureur.
+Elle lui affirma qu'elle était partie en voiture à
+l'heure convenue, qu'elle l'avait attendu longtemps
+dans les gorges d'Apremont, que, ne le
+voyant pas venir, elle avait continué sa route,
+espérant toujours le rejoindre, qu'arrivée à Franchard
+elle avait trouvé M. Lestoc, qu'elle avait
+envoyé incontinent le jeune homme à la recherche
+de son cher Johannes, tandis qu'elle-même se rongeait,
+se dévorait d'inquiétude. Le petit Lestoc, qui
+survint en ce moment, répéta de point en point
+toute cette histoire. En ce qui concernait la fameuse
+inscription gravée sur l'écorce du <i>Rageur</i>, il représenta
+à M. Drommel qu'il y a des hasards de
+coïncidence dont les esprits graves se gardent bien
+de rien conclure. M. Drommel interrogea en secret
+le cocher, qui confirma par ses dires la parfaite
+exactitude de cette double déposition. A la vérité,
+il avait l'air narquois; mais les cochers de Fontainebleau
+sont tous narquois, sans que cela tire
+à conséquence. Aussi ne faut-il ajouter aucune foi
+au témoignage suspect d'un bûcheron, qui se
+trouvait dans les environs de Franchard quand
+Mme Drommel y arriva, et qui n'a pas craint
+d'avancer qu'elle n'était pas seule, qu'il a vu, de
+ses yeux vu, un jeune homme assis auprès d'elle
+dans la voiture. Que deviendrait la réputation des
+femmes si l'on se mettait à tenir pour parole
+d'évangile tout ce que peut dire un bûcheron?</p>
+
+<p>L'essentiel est que M. Drommel ait pris le bon
+parti: il abjura ses soupçons téméraires, il crut
+fermement à l'innocence de l'école du plein air.
+Le petit Lestoc acheva de se concilier ses bonnes
+grâces en l'assistant dans toutes ses démarches
+pour recouvrer son argent, et surtout en lui ouvrant
+sa bourse, car il lui prêta cinq mille francs
+avec de grandes facilités de remboursement. Il lui
+gagna si bien le coeur, que M. Drommel l'engagea
+à faire avec sa femme et lui le voyage d'Italie. Le
+jeune homme a des affaires urgentes qui le retiennent
+encore à Paris, mais on s'est donné rendez-vous
+à Venise. Mme Drommel souriait en lui disant
+adieu, elle sourira en le revoyant au mois de
+février, et le printemps se mettra de la partie.
+Honni soit qui mal y pense!</p>
+
+<p>Quant à la sacoche, c'est une autre affaire, et il
+a été impossible de la retrouver, impossible de
+mettre la main sur le prince de Malaserra. Une
+bonne femme prétend qu'elle a rencontré dans la
+gorge aux Néfliers quelqu'un qui lui ressemblait.
+Nous sommes en mesure de certifier qu'il n'est pas
+dans la forêt, qu'on ne l'y retrouvera jamais, non
+plus que le Grand-Veneur noir qui apparut à
+Henri IV et que la jument de Gargantua.</p>
+
+<p>On raconte qu'un communiste à tous crins, qui
+réclamait dans ses écrits le partage universel, vint
+à hériter de soixante mille francs; il publia une
+seconde édition de son livre, dans laquelle il démontrait
+que, toute réflexion faite, il serait plus
+équitable et plus humain de ne partager que les
+fortunes supérieures à trois mille livres de rente.
+M. Drommel ne se rendra jamais coupable d'une si
+criante inconséquence. Il s'est borné à faire insérer
+dans <i>la Lumière</i> un article explicatif, destiné à
+établir nettement que l'État seul a le droit de mettre
+en circulation les espèces, et que dans la société
+à venir tous les voleurs continueront d'être
+mis sous clef; il propose même qu'on leur donne
+de temps à autre la bastonnade. Il publie en ce
+moment un récit de son voyage. Il déclare dans sa
+préface que, somme toute, la France n'est pas un
+pays aussi corrompu qu'on le prétend, qu'il est
+facile d'y rencontrer de jeunes artistes pleins de
+talent et fort aimables, mais qu'en revanche les
+aubergistes et les commissaires de police français,
+en charge ou démissionnaire, sont de vilains malotrus,
+qui mériteraient qu'on leur administrât une
+verte correction pour leur enseigner les égards
+que les races subalternes doivent aux races supérieures.</p>
+
+<p>«Patience!» répondaient Panurge et M. Taconet.</p>
+
+<h4>FIN</h4>
+<br><br>
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+
+<p>Le roi Apépi<br>
+
+Le bel Edwards<br>
+
+Les inconséquences de M. Drommel</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Amours fragiles, by Victor Cherbuliez
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS FRAGILES ***
+
+***** This file should be named 17758-h.htm or 17758-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+