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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:50 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Amours fragiles + Le roi Apépi--Le bel Edwards--Les inconséquences de M. Drommel + +Author: Victor Cherbuliez + +Release Date: February 12, 2006 [EBook #17758] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS FRAGILES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + + + +<h2>VICTOR CHERBULIEZ</h2> + +<h4>de l'Académie française.</h4> +<br> + +<h1>AMOURS FRAGILES</h1> + +<h3>LE ROI APÉPI<br> +LE BEL EDWARDS<br> +LES INCONSÉQUENCES DE M. DROMMEL</h3> +<br> + + +<h4>CINQUIÈME ÉDITION</h4> +<br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie<br> +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</p> + +<h3>1906</h3> +<br><br><br> + + + +<h2>LE ROI APÉPI</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Un soir, en sortant de son cercle, où il avait +dîné, le marquis de Miraval trouva chez lui une +lettre de sa nièce, Mme de Penneville, qui lui +écrivait de Vichy:</p> + +<p>«Mon cher oncle, les eaux m'ont fait du bien; +j'avais tout lieu jusqu'aujourd'hui d'être satisfaite +de ma cure; mais le bon effet que j'en attendais +sera compromis, je le crains, par une fâcheuse +nouvelle que je reçois à l'instant et qui me cause +plus de trouble, plus de tracas que je ne puis vous +le dire. Les médecins déclarent que le premier +devoir des personnes qui souffrent d'une hépatite +chronique est de ne point se faire de soucis; je ne +m'en fais pas, mais on m'en donne. Je me ronge l'esprit +en pensant à une certaine Mme Corneuil, c'est +bien ainsi qu'on la nomme. Je n'avais jamais entendu +parler de cette femme, et je la déteste sans +la connaître. Vous avez toujours été fort curieux +et fort répandu. Mon cher oncle, je suis sûre que +vous êtes au fait; apprenez-moi bien vite qui est +Mme Corneuil. Cela m'importe beaucoup; je vous +expliquerai pourquoi.»</p> + +<p>Le marquis de Miraval était un ancien diplomate, +qui avait commencé sa carrière sous le +règne de Louis-Philippe et qui sous l'Empire avait +rempli avec honneur plusieurs postes secondaires, +dont s'était contentée son ambition. Quand la révolution +du 4 septembre l'eut mis à la retraite, il prit +son parti en philosophe. Il ne souffrait pas comme +sa nièce d'une hépatite chronique; son foie et sa bile +ne l'incommodaient point. Il avait de la santé, un +estomac de fer, bon pied, bon oeil, et deux cent +mille livres de rente, ce qui n'a jamais rien gâté. +Comme il voyait le bon côté de toute chose, il se +félicitait d'être parvenu à l'âge de soixante-cinq +ans en conservant tous ses cheveux, qui à la vérité +étaient blancs comme neige; mais il ne s'avisait +point de les teindre. Ayant l'esprit et le caractère +bien faits, il estimait que la nature a le génie de +l'à-propos, qu'elle sait mieux que nous ce qui nous +convient, qu'elle est après tout un bon maître et +en tout cas un maître tout-puissant, qu'il est inutile +de vouloir la contrarier et ridicule de disputer +contre elle, qu'au surplus tous les âges ont leurs +plaisirs, qu'après avoir vécu tant bien que mal il +n'est pas désagréable d'employer quelque dix années +à regarder vivre les autres, en riant sous cape +de leurs sottises et en se disant: «Je n'en fais +plus, mais je les comprends toutes.»</p> + +<p>S'il n'en voulait pas à la vieillesse d'avoir blanchi +ses abondants cheveux couleur noisette, dont +jadis il avait tiré quelque vanité, le marquis pardonnait +facilement aux révolutions d'avoir interrompu +avant le temps sa carrière. On a toujours +vingt-quatre heures pour maudire ses juges; après +avoir soulagé son dépit par quelques épigrammes +bien décochées, M. de Miraval s'était bientôt consolé +d'un événement qui le condamnait à n'être +plus rien dans l'État, mais qui en revanche lui +avait rendu son indépendance. La liberté avait +toujours été pour lui le plus précieux des biens; +il jugeait que l'homme heureux est celui qui s'appartient +et gouverne sa vie à sa façon. C'est pour +cela qu'après avoir été marié pendant deux ans +il avait résolu de rester veuf. En vain le pressait-on +de convoler, il avait répondu comme un peintre +célèbre: «Est-il donc si agréable, en rentrant +chez soi, d'y trouver une étrangère?» Il aimait +mieux aller chercher les étrangères chez elles, et +souvent il en avait été bien accueilli; mais il +n'avait jamais pris les femmes au grand sérieux; il +était un peu sceptique à leur endroit, et il les avait +quittées avant qu'elles le quittassent. A cinquante +ans, il avait enrayé; à soixante, il avait dételé. Le +marquis de Miraval était un sage, d'autres diront +que c'était un égoïste; c'est une distinction qui +n'est pas toujours facile à faire.</p> + +<p>Qu'il fût un égoïste ou un sage, le marquis de +Miraval avait pour sa nièce, la comtesse de Penneville, +une sincère affection, et il se fit un devoir +de répondre à sa lettre presque courrier par courrier; +il ne faut pas faire attendre les hépatiques. +Sa réponse était ainsi conçue:</p> + +<p>«Ma chère Mathilde, je regrette infiniment +qu'on te dérange dans ta cure en te donnant des +désagréments et des soucis; c'est la pire des maladies, +quoiqu'on n'en meure pas. Mais de quoi +donc s'agit-il et de quoi se mêle Mme Corneuil? +que peut-il y avoir entre cette femme que tu ne +connais pas et la comtesse de Penneville? Je demande +un prompt éclaircissement. En attendant, +puisque tu le désires, je vais t'expliquer de mon +mieux qui est Mme Corneuil, qu'au demeurant je +n'ai jamais vue; mais je connais à la rigueur des +gens qui la connaissent.</p> + +<p>«Se peut-il bien, ma chère Mathilde, que jusqu'à +ce jour tu n'aies pas entendu parler de Mme Corneuil? +J'en suis fâché; cela prouve que tu es une +femme sans littérature, une femme qui ne lit rien, +pas même la <i>Gazette des tribunaux</i>. Ne va pas +t'imaginer là-dessus que Mme Corneuil soit une +recéleuse ou une empoisonneuse, ni qu'elle ait +jamais comparu en cour d'assises; mais, il y a de +cela sept ou huit ans, elle s'est séparée de M. Corneuil. +Cette affaire fit quelque bruit; voici l'histoire, +autant qu'il m'en souvient:</p> + +<p>«M. Corneuil était jadis consul général de +France à Alexandrie. Il passait pour un bon agent, +à qui l'on reprochait seulement d'avoir l'humeur +un peu brusque. C'est un péché véniel. Dans le +pays du <i>courbache</i>, il faut savoir dans l'occasion +brusquer les hommes et les choses. Quand un +Oriental n'est pas de votre avis et qu'il vous demande +trop cher pour en changer, le seul moyen +de le convaincre est de l'étrangler; mais ceci n'est +pas de mon sujet. Un hasard heureux pour les +uns, malheureux pour les autres, fit débarquer sur +les quais d'Alexandrie un certain M. Véretz, petit +agent d'affaires, qui en avait fait de mauvaises à +Paris et qui, échappant à ses créanciers, arrivait +à toutes jambes pour tenter la fortune sur la terre +des Pharaons, homme de peu, paraît-il, d'une +moralité douteuse, d'une réputation plus qu'équivoque. +M. Véretz avait une fille de dix-huit ans, +jolie à ravir. Où et comment M. Corneuil fit sa +connaissance, la chronique n'en dit rien; elle nous +apprend seulement que ce bourru avait le coeur +prenable et ne savait rien refuser à son imagination. +Dès sa première rencontre avec cette belle enfant, +il en devint éperdument amoureux. On prétend +qu'il essaya de s'en passer la fantaisie, sans +épouser; il croyait avoir affaire à une de ces innocences +très dégourdies qui entendent facilement +raison. Il se trompait bien; il s'était adressé à un +dragon de vertu. Il offrit tout et fut repoussé avec +perte et indignation. S'il n'avait tenu qu'à M. Véretz, +on serait bien vite tombé d'accord. Heureusement +pour Mlle Hortense Véretz, elle avait une +mère qui était une femme habile, ce qui est une +grande bénédiction pour une fille. Après quelques +semaines de poursuites inutiles, M. Corneuil +se résolut enfin à franchir le pas. Ce consul général, +qui avait de la fortune, prit son parti +d'épouser pour ses beaux yeux une fille qui +n'avait rien et dont le père était un homme taré; +encore l'épousa-t-il sans contrat, en communauté +de biens. Cela fit esclandre; on lui reprocha son +beau-père, on clabauda contre lui. Il en fut réduit +à donner sa démission, et il quitta l'Égypte +pour retourner à Périgueux, sa ville natale, à quoi +sa jeune et jolie femme l'encouragea, car il lui +tardait de s'éloigner à jamais d'un père compromettant +et d'aller jouir en France de sa nouvelle +fortune. Je me souviens que j'appris cette histoire +au ministère des affaires étrangères, où l'on s'en +occupa pendant huit jours, et puis on parla +d'autre chose. Mais l'ex-consul n'était pas au bout +de ses peines. Quatre ans plus tard, Mme Corneuil +plaidait en séparation. Sa mère l'avait accompagnée +à Périgueux; quand on a le bonheur d'avoir +une mère habile, il ne faut jamais la quitter: on +ne saurait mieux faire que de se gouverner toujours +par ses conseils.</p> + +<p>«Pourquoi Mme Corneuil s'est-elle séparée de +son mari? Il faut entendre là-dessus les avocats. +Ils furent admirables l'un et l'autre, déployèrent +toutes les ressources de leur faconde. Ces deux +plaidoyers, où l'épigramme alternait avec l'apostrophe +et l'apostrophe avec l'invective, furent +des morceaux de haut goût, dont se reput la malignité +publique. Le détail m'échappe, et je n'ai +pas sous la main la <i>Gazette des tribunaux</i>; mais il +n'importe, je suis sûr de mon fait. Maître Papin, +avocat de la demanderesse, l'un des princes du +barreau, venu de Paris à cet effet, déclara que +M. Corneuil était un vilain homme, un franc +butor, que Mme Corneuil était une nature exquise, +un caractère angélique. Il attesta le ciel que ce +monstre, après avoir aimé cet ange, s'était dégoûté +de son bonheur, dont il était indigne, qu'il +avait usé des procédés les plus révoltants, qu'il ne +lui avait pas suffi d'avoir des maîtresses et de les +afficher, qu'il s'était livré à des emportements +odieux, compliqués de voies de fait, de véritables +sévices. A cela maître Virion répliqua que, si +son client avait eu l'imprudence de s'abandonner +par-devant témoins à de regrettables vivacités, ce +n'était point un monstre, et que, ai la demanderesse +était une créature angélique, il y avait dans +le coeur onctueux de cet ange beaucoup de vinaigre +et surtout beaucoup de calcul. Il s'efforça +de démontrer à la cour que M. Corneuil n'avait eu +que des torts fort excusables, mais que sa femme +lui faisait un crime de s'obstiner à vivre à Périgueux, +où elle ne pouvait se souffrir, que n'ayant +point réussi à lui persuader de transporter le domicile +conjugal à Paris, seul séjour, pensait-elle, +qui fût digne de ses grâces et de son génie, elle +avait formé le projet de reconquérir son indépendance, +qu'à cet effet elle s'était appliquée avec un +art machiavélique à le mettre dans ses torts, +qu'elle lui avait rendu son intérieur insupportable +par la sécheresse de son humeur, par toute sorte +de petites persécutions, par ces mille coups +d'épingle dont les anges ont le secret et qui poussent +à bout des hommes qui ne sont pas des +monstres. Le malheureux était-il si coupable +d'avoir cherché à se consoler? Je le répète, les +deux avocats firent merveille. La difficulté est de +savoir qui mentait; pour mon compte, je les aurais +renvoyés dos à dos. Ce qui est certain, c'est que +la cour donna raison à maître Papin. La séparation +fut prononcée et la moitié de la fortune adjugée +à Mme Corneuil. Cependant maître Virion n'avait +pas menti de tout point, puisque, six mois après +le jugement, Mme Corneuil partait pour Paris en +compagnie de sa mère.</p> + +<p>«Tu me demanderas, je le prévois, ma chère +Mathilde, ce qu'a bien pu devenir à Paris la belle +Mme Corneuil; ce n'est pas ce que tu penses. J'ai +fait trois courses ce matin à l'unique fin de pouvoir +te renseigner; ne me remercie pas trop: j'aime à +courir. Mme Corneuil n'a pas encore assouvi +toutes ses secrètes ambitions; elle ne peut pas +dire: Je suis arrivée, m'y voilà! Mais elle est en +bon chemin. Le papillon n'a pas dépouillé entièrement +sa chrysalide; il est patient; quelque jour il +déploiera ses ailes et sortira triomphant de son +étui. Cependant Mme Corneuil reçoit; elle donne à +dîner; elle a un salon. Une jolie femme, qui a une +mère habile et un bon chef, n'a pas à craindre +qu'on la laisse sécher dans la solitude. On trouvait +autrefois chez elle beaucoup de gens de lettres, +surtout de ceux qui appartiennent à la nouvelle +école, à ce qu'on appelle le parti des jeunes. +Grand bien leur fasse! Il en est dans le nombre +qui ont du talent et de l'avenir; il en est d'autres +dont on assure que leurs nouveautés ne sont pas +neuves et que leur jeunesse sent un peu le rance; +mais ce ne sont pas mes affaires. Cela ne les empêche +point d'avoir de bonnes dents, et on mange +très bien chez Mme Corneuil. Elle ne se contentait +pas de nourrir la littérature, elle en faisait +elle-même, et elle employait les jeunes gens qui +fréquentaient chez elle à écrire à sa louange de +petits articles dans les petite journaux. Les estomacs +reconnaissants sont d'excellentes trompettes, +et au surplus elle est assez riche pour payer sa +gloire.</p> + +<p>«Dix-huit mois après son installation à Paris, +elle publia un roman, qui, par le plus grand des +hasards, me tomba sous la main. Je te confesse +que je ne l'ai pas lu jusqu'au bout; on ne peut +demander à un homme d'avoir tous les genres +de courage. Cela commençait par la description +d'un brouillard. Au bout de dix pages, le ciel +soit loué! le brouillard se levait, et on apercevait +une femme dans une calèche. Je me souviens que +cette calèche sortait de chez Binder, et je me +souviens aussi que cette femme, dont le coeur +était un abîme, gantait le six un quart, qu'elle avait +trois taches de rousseur à la tempe droite, ni plus +ni moins, «des narines palpitantes, des ronds de +bras inimitables et des silences anhélants.» Je ne +sais si tu es comme moi, le charabia et les descriptions +me font peur, et je me sauve. J'ai d'ailleurs +l'esprit si mal fait que cette femme, dont le portrait +a coûté tant de mal à l'auteur, je ne la vois +pas; le bon Homère, qui n'était pas un jeune, s'est +contenté de m'apprendre qu'Achille était blond, +et je le vois. Enfin, que veux-tu? C'est la mode du +jour; cela s'appelle étudier... comment disent-ils? +les documents humains, et il paraît que personne +ne s'en était avisé jusqu'aujourd'hui, pas même +mon vieil ami Fielding, que je relis tous les ans. +Documentez à votre aise, mes enfants, et allez +dîner chez Mme Corneuil, qui ne reçoit que les +gens qui documentent. Je n'aime pas beaucoup les +pédants sérieux, mais j'ai la sainte horreur de la +pédanterie appliquée à la babiole; n'étant plus +jeune, je suis de l'avis de Voltaire, qui n'aimait +pas qu'on discutât pesamment ce qui ne vaut pas +la peine d'être remarqué légèrement.</p> + +<p>«Le roman de Mme Corneuil, j'ai regret à le +dire, tomba tout à plat; encore prétend-on qu'il y +avait un teinturier. Elle tâcha de se rattraper sur +les vers et publia un volume de sonnets; il n'était +pas question là dedans de M. Corneuil; c'étaient +des vers écrits au courant de la plume, mais d'une +plume taillée par un ange, et pleins des sentiments +les plus exquis, les plus suaves, les plus raffinés. +Règle générale, quand les femmes séparées font +des sonnets, ces sonnets sont toujours sublimes. +Malheureusement le sublime ne se vend guère; ce +fut un cruel chagrin pour Mme Corneuil, qui du +coup se brouilla avec la muse et congédia son +teinturier.</p> + +<p>«Tous les grands artistes, Mozart comme M. de +Talleyrand, Raphaël comme M. de Bismarck, ont +eu plusieurs manières. Mme Corneuil jugea à +propos de changer la sienne. Elle réforma son +train de maison, sa cuisine, son mobilier et ses +toilettes. Son humeur tourna au grave; elle se +prit d'un goût subit pour les tons neutres, pour +les conversations sévères, pour la métaphysique +et pour les rubans feuille-morte. Cette belle blonde +s'aperçut qu'elle ne valait tout son prix qu'en se +détachant en demi-teinte dans un salon meublé de +gens sérieux. Elle s'imposa la tâche d'épurer le +sien; elle mit tout doucement à la porte la plupart +de ses petits messieurs, les plus bruyants du moins, +ceux qui fréquentaient les coulisses et qui aimaient +à conter des histoires grasses. Elle s'était dégoûtée +du tapage; elle avait découvert que la considération +vaut mieux, fût-elle achetée par un peu +d'ennui. Elle s'efforça d'attirer chez elle des +hommes posés, des personnages, et surtout des +femmes irréprochables. C'était difficile; mais, avec +un peu de travail et beaucoup de persévérance, +une ambitieuse qui ne craint pas l'ennui arrive à +tout. Elle ne faisait plus de sonnets ni de romans; +elle se jeta à corps perdu dans les oeuvres de +charité.</p> + +<p>«La charité, ma chère Mathilde, est à la fois et +selon les cas la plus belle des vertus ou la plus +utile des industries. Tu as tes pauvres, et Dieu seul +pourrait nous dire comme tu les aimes, comme tu +les soignes, comme tu les choies; mais ce que fait ta +main droite, ta main gauche n'en saura jamais rien. +J'ignore si Mme Corneuil a souvent vu des pauvres +ou des pauvresses; en revanche, elle va, elle vient, +elle se remue, elle s'intrigue, elle pérore, elle est de +six comités, de douze sous-commissions; c'est une +quêteuse incomparable, une caissière très experte, +une trésorière fort entendue, une vice-présidente +accomplie. Oui, ma chère, on assure que personne +ne préside comme elle. Voilà de fameux placements +et le meilleur moyen de se pousser dans le monde. +J'ajoute que, si elle ne fait plus de vers, elle n'a +pas renoncé à la prose. Elle a composé un éloquent +traité sur l'<i>Apostolat de la femme</i>, qui se vend au +profit d'un nouvel hospice et qui en est à sa cinquième +édition. Les sonnets étaient sublimes; son +traité est plus que sublime. C'est un amalgame des +tendresses de saint François de Sales et des spiritualités +de sainte Thérèse; jamais on n'a tenu la +dragée si haute à notre pauvre espèce humaine; ce +n'est plus de l'air respirable, c'est du pur éther. Je +serais curieux de savoir ce qu'en ont pensé M. Corneuil +et Périgueux.</p> + +<p>«Le joli garçon qui m'a fourni ces détails s'en +expliquait sur un ton railleur; je m'avisai de lui +demander... Il m'interrompit en me disant: «On +n'en sait rien, les heureux qu'elle a pu faire ont +été discrets. A mon avis, elle est froide comme +glace, et si jamais elle fait une faute, c'est qu'elle +y trouvera son compte. Elle pêche à la ligne dormante; +quand le poisson mord, tant pis pour lui, +elle n'y est pour rien. Ce qui est certain, c'est +qu'elle a l'oreille prude et qu'elle entend qu'on la +traite en divinité et qu'on la nourrisse d'ambroisie, +sans lui ménager l'encens. Je doute que sa vertu +lui soit chère; mais elle tient beaucoup à sa réputation +par souci de l'avenir. Elle aspire à devenir +une puissance, à être quelque chose dans la politique, +et comme elle est persuadée que M. Corneuil +en a dans l'aile, son rêve est d'épouser +quelque jour un beau nom ou un député; en ce +cas, c'est elle qui à son tour sera le teinturier.» +Le joli garçon me disait tout cela avec aigreur. J'ai +appris dans le cours de la conversation que depuis +près d'un an il n'a pas dîné ni remis les pieds +chez Mme Corneuil. J'en ai conclu qu'il s'était +bercé d'audacieuses espérances, qu'il avait trop +osé, et que, le jour où le fameux salon a été +nettoyé, il ne s'était pas trouvé du côté du manche +de l'époussette. Montesquieu avait coutume de +dire: «Le Père Tournemine et moi, nous nous +sommes brouillés, et il ne faudra pas nous croire +quand nous parlerons l'un de l'autre.» Je ne crois +qu'à moitié les récits de mon jeune homme, je +le soupçonne d'avoir chargé les couleurs; mais +donnez donc à dîner aux gens! Ce sont de fameuses +dupes que les amphitryons.</p> + +<p>«Voilà mes renseignements, ma chère Mathilde; +dis-moi ce que tu en comptes faire. Là-dessus, +ton vieil oncle t'embrasse tendrement, non +sans regretter un peu que cela ne tire pas à conséquence.</p> + +<p>«<i>P. S.</i>—Je rouvre ma lettre. Je sortais pour +la jeter à la boîte en allant dîner, quand par une +grâce du ciel je rencontrai au coin de la rue de +Choiseul maître Papin, dont l'éloquence fit donner +jadis gain de cause à l'aimable femme que tu as +prise en grippe, on ne sait pourquoi. J'avais eu +l'occasion de le consulter touchant une affaire qui +m'était recommandée, nous sommes restés bons +amis, et, comme je savais qu'il avait gardé les +meilleures relations avec sa blonde cliente, je +l'accostai pour lui en demander des nouvelles. +Ma chère, les histoires du bon jeune homme sont +sujettes à caution; tout au moins n'est-il pas au +courant. Mme Corneuil a encore changé de manière, +et je commence à croire qu'elle en change +trop souvent. Je crains qu'elle n'ait pas cet esprit +de suite, cette persévérance, que demandent les +grandes entreprises; les impatients, qui procèdent +par à-coup, me font douter de leur avenir. Aux +premiers mots que je lui dis, maître Papin se rengorgea, +fit le gros dos, ce gros dos qui est particulier +aux avocats, le dos d'un homme qui porte +l'univers sur ses robustes épaules et qui s'arc-boute +pour ne pas le laisser tomber. Du même ton +qu'il apostrophe le ministère public:—Monsieur +le marquis, s'écria-t-il, cette femme est tout simplement +un prodige de vertu chrétienne. Elle apprit +il y a dix-huit mois que son mari était gravement +attaqué de la poitrine. Qu'a-t-elle fait? Oubliant +ses griefs, ses légitimes ressentiments, elle a couru +le retrouver à Périgueux, elle s'est réconciliée +avec lui. On a conseillé à M. Corneuil de partir +pour l'Égypte; elle a tout quitté pour l'accompagner +et pour se faire la garde-malade d'un +brutal dont les violences avaient mis ses jours en +danger. Oui ou non, avais-je raison d'affirmer à la +cour que Mme Corneuil est un ange?—Tudieu! +lui dis-je, ne vous échauffez pas. J'admire autant +que vous ce beau trait; mais, mon cher maître, +ne pourrait-il pas se faire qu'après avoir obtenu, +grâce à vous, la moitié de la fortune, cet ange se +proposât d'avoir le reste par voie d'héritage?Il +fit un geste d'indignation; son dos grossit encore.—Ah! +monsieur le marquis, répliqua-t-il, vous +n'avez jamais cru aux femmes, vous êtes un affreux +sceptique.—Je le regardais, il me regarda; je +riais, il se mit à rire; je crois que nous devions +ressembler aux aruspices de Cicéron.</p> + +<p>«Ce qu'il y a de bon, ma chère Mathilde, +c'est que tu n'as plus besoin de rien m'expliquer. +Écoute-moi bien; voici exactement ce qui s'est +passé. Ton fils Horace, cet égyptologue de grande +espérance, qui me fait l'honneur d'être mon petit-neveu, +est en Égypte depuis deux ans. Il y a rencontré +une belle blonde, et pour la première fois +son coeur a parlé; il n'a pu se tenir de t'en écrire, +ses lettres sont pleines de Mme Corneuil, et ta +sollicitude maternelle s'est éveillée. N'est-ce que +cela? Fi donc! tu es ingrate envers la Providence. +Tu avais mille fois reproché à ton fils d'être un +garçon trop sage, trop sérieux, trop plongé dans +ses chères études, un farouche Hippolyte de l'érudition, +méprisant le monde, les plaisirs, les femmes, +les affaires, et ne caressant d'autre rêve que celui +de composer quelque jour un gros livre qui révèlera +à l'univers étonné des secrets vieux de quatre +mille ans. Tu t'étais flattée de le mettre à la +Chambre, ou au Conseil d'État, ou dans la diplomatie; +il t'a désolée par ses refus. Dès sa plus +tendre enfance, il pleurait pour qu'on le menât au +musée égyptien du Louvre. Il aurait pu dire, les +yeux fermés, ce que contenaient l'armoire K et la +vitrine Q de la salle des monuments religieux. Ce +n'est pas ma faute; ce n'est pas moi qui l'ai fait.</p> + +<p>«Ce jeune homme vraiment extraordinaire n'a +jamais été amoureux que de la déesse Isis, femme +et soeur d'Osiris; c'est la seule intrigue compromettante +qu'il ait à sa charge. Il ne s'est jamais +intéressé qu'aux événements qui ont bien pu se +passer sous le règne de Sésostris le Grand; les +discussions les plus passionnées de nos députés +et jusqu'aux gros mots qu'ils peuvent se dire lui +ont toujours paru fades auprès de l'histoire intime +des Pharaons. A tous les divertissements que tu +lui as jamais proposés, il préférait un papyrus +monté sur toile ou sur carton, un masque de +momie, l'épervier, symbole des âmes, ou un joli +scarabée doré, emblème de l'immortalité. J'en +parle en connaissance de cause: il m'honorait de +ses confidences. La dernière fois que je le vis, il +m'en souviendra longtemps, je le trouvai enfermé +avec un texte hiéroglyphique, disposé en colonnes +rétrogrades et orné de figures au trait. Il témoigna +quelque humeur d'être troublé dans son voluptueux +tête-à-tête. En haut du manuscrit, on voyait +un héroïne au visage jaune, aux cheveux peints +en bleu, au front orné d'un bouton de lotus et +d'un grand cône blanc. Je posai le doigt sur une +des colonnes rétrogrades, et je dis à ce cher enfant: +«Grand déchiffreur, que peut bien signifier +ce grimoire?» Il me répondit sans se fâcher: +«Mon cher oncle, ce grimoire, qui, ne vous en +déplaise, est fort limpide et de la plus haute importance, +signifie que l'intendant des troupeaux +d'Ammon, grammate principal, Amen-Heb le véridique, +et sa femme qui l'aime, la dame qui fait +toutes ses délices, Amen-Apt la véridique, présentent +leurs hommages à Osiris, habitant la région +occidentale, seigneur des temps, à Ptah-Sokari, +seigneur du tombeau, et au grand Tum, qui a fait +le ciel et créé les essences qui sortent de la +terre...» Je l'écoutais avec tant d'intérêt que le +lendemain il pensa m'obliger en m'envoyant toute +l'histoire d'Amen-Heb couchée par écrit. Je la +relis une fois chaque année à la Saint-Horace. +M'accusera-t-on de négliger mes devoirs de grand-oncle?</p> + +<p>«Ne le nie pas, ma chère, cette fureur faisait +ton désespoir. De quoi te plains-tu donc? Voilà un +garçon à demi sauvé. C'est le Ciel qui l'a adressé +à Mme Corneuil; elle lui apprendra beaucoup de +choses qu'il ignora et lui en fera désapprendre +beaucoup d'autres: il boira dans ses beaux yeux +l'oubli d'Aménophis III, de la dix-huitième dynastie, +d'Amen-Apt la véridique et de l'homme au +grand cône blanc. Ne lui envie pas ses tardifs plaisirs, +sans compter qu'il est bon d'être charitable +envers une pauvre garde-malade. Lui feras-tu un +crime, à cette sainte femme, de se délasser de ses +fatigues dans la société d'un beau jeune homme +qui lui dit des douceurs en l'aidant à préparer ses +tisanes? Tout est pour la mieux, ma chère Mathilde. +Puisque l'occasion se présente de t'en faire +l'aveu, j'étais un peu mortifié de penser qu'Horace, +mon futur héritier, avait attrapé l'âge de vingt-huit +ans sans que personne lui connût une maîtresse; +son aventure me réjouit fort, et je suis bien tenté +de faire mettre la chose dans les journaux. Mais +toi-même, conviens-en... Les mères ont beau s'en +défendre, rien ne les humilie tant que d'avoir un +fils à qui le monde reproche d'être trop sage; c'est +un affront qu'on leur fait et qu'elles ont peine à +digérer. Dieu bénisse Mme Corneuil! La déesse +Isis a trouvé à qui parler. Écris-moi incontinent +que j'ai rencontré juste et que, toute réflexion +faite, tu es aussi contente que moi.»</p> + +<p>Le surlendemain, le marquis de Miraval reçut +de sa nièce la courte réponse que voici:</p> + +<p>«Mon cher oncle, votre lettre et les renseignements +que vous avez eu l'obligeance de me procurer +ont redoublé mon inquiétude. Ne doutez pas +un seul instant que le jeune homme qui s'est +brouillé avec Mme Corneuil n'ait dit vrai; c'est à +une intrigante que nous avons affaire. Pourquoi +faut-il qu'Horace se soit laissé prendre dans ses +filets? Depuis que j'ai eu le malheur de perdre +mon mari, vous avez été dans tous les cas importants +mon seul conseil et mon suprême recours. +Jamais je n'ai eu plus besoin de votre assistance. +Je sais qu'il est cruel de vous arracher à votre +cher Paris; mais je connais vos bons sentiments à +mon égard, votre sollicitude pour les intérêts de +notre famille, votre amitié presque paternelle pour +ce pauvre et absurde Horace. Je vous en supplie, +venez me trouver à Vichy; nous aviserons ensemble. +Je vous appelle et je vous attends.»</p> + +<p>Mme de Penneville avait raison de croire qu'il +en coûtait à son oncle de quitter Paris; depuis +qu'il n'était plus diplomate, il ne pouvait se souffrir +ailleurs. Dans les mois brûlants de l'été, alors +que tout le monde s'en va, il n'avait garde de s'en +aller. Il préférait aux plus belles sapinières les +vernis du Japon et les ormeaux à petites feuilles +qu'il apercevait de la terrasse de son cercle, où il +passait la meilleure partie de ses journées et même +de ses nuits. Cependant cet égoïste ou ce sage +avait toujours pris à coeur les intérêts de son +neveu, à qui il destinait son héritage, et au surplus +il était curieux et ne s'en cachait pas. Il ordonna +en soupirant à son valet de chambre de +préparer ses malles, et le soir même il partait +pour Vichy.</p> + +<p>Prévenue par une dépêche, Mme de Penneville +l'attendait à la gare. Du plus loin qu'elle l'aperçut, +elle courut à sa rencontre et lui dit:</p> + +<p>«Figurez-vous que cette femme est veuve et +qu'il s'est mis en tête de l'épouser!</p> + +<p>—Ah! pauvre mère! s'écria le marquis. Cette +fois, j'en conviens, le cas est grave.»</p> + + + +<br> +<h3>II</h3> + + +<p>M. de Miraval ne s'était pas trompé dans ses +conjectures; les choses s'étaient passées à peu près +comme il l'avait pensé. Le comte Horace de Penneville +avait fait au Caire la connaissance d'une +belle blonde, et pour la première fois de sa vie son +coeur s'était pris. On s'était rencontré au <i>New-Hotel</i>; +dès les premiers jours, Mme Corneuil s'était +mise en frais pour attirer sur elle les regards et les +pensées du jeune homme. M. Corneuil ayant paru +se ranimer et pouvant se passer de sa garde-malade, +on avait profité de ce mieux trompeur pour +visiter ensemble le musée de Boulaq, les souterrains +du Serapeum, les pyramides de Gizeh et de +Saqqarah. Horace avait pris au sérieux son métier +de cicérone; il s'était fait une affaire et un plaisir +d'expliquer l'Égypte à Mme Corneuil, et Mme Corneuil +avait écouté toutes ses explications dans un +profond recueillement, avec une attention émue, à +laquelle se mêlaient par intervalles d'aimables +transports. Elle était comme saisie et toute palpitante; +au fond de ses yeux s'allumait une flamme +sombre; elle possédait mieux que personne l'art +d'écouter avec les yeux. Elle n'avait fait aucune difficulté +d'admettre que Moïse a vécu sous Rhamsès II; +elle avait paru charmée d'apprendre que la +deuxième dynastie régna trois cent deux ans, que +Menès était originaire de Thinis, et que la grande +pyramide à degrés fut bâtie par Kékéou, le Céchoüs +de Manéthon, par qui fut établi le culte du boeuf +Apis, manifestation vivante du dieu Ptah. Elle +éprouvait un enthousiasme de néophyte en se faisant +initier aux sacrés mystères de la chronologie +égyptienne; elle déclara que c'était la plus belle des +sciences et le plus doux des passe-temps; elle jura +d'apprendre à déchiffrer les hiéroglyphes.</p> + +<p>Ce fut dans une visite au tombeau de Ti, à la +clarté rougeâtre des torches, que l'événement se +décida. Ils examinaient dans une sorte d'extase tous +les tableaux gravés sur la paroi de chacune des +chambres funéraires. Il en est un qui représente +un chasseur assis dans une barque, au milieu d'un +marais où nagent des hippopotames et des crocodiles. +Comme ils se penchaient sur ces crocodiles, +Mme Corneuil, absorbée dans sa contemplation, fit +un faux mouvement, et sa joue frôla celle du jeune +homme; il sentit un frémissement qu'il n'avait jamais +éprouvé. Elle sortit la première du tombeau; +en la rejoignant, il fut comme ébloui; il découvrit +tout à coup qu'elle avait un port de reine, des +yeux bruns mêlés de fauve, les plus admirables +cheveux du monde, qu'elle était belle comme un +songe et qu'il l'aimait comme un fou.</p> + +<p>Quelques semaines après, M. Corneuil avait +rendu son âme à Dieu, en laissant toute sa fortune +à sa femme, qui l'avait soigné, il faut le dire, avec +une héroïque patience. La veille du jour où elle +devait s'embarquer pour emmener à Périgueux un +cercueil plombé, Horace lui demanda la faveur d'un +instant d'entretien, et le soir, sur la terrasse du +<i>New-Hotel</i>, sous le ciel étoilé d'Égypte, dans un +air délicieux où flottaient les grandes ombres vagues +des Pharaons, il lui fit l'aveu de sa passion et +tenta de lui arracher la promesse qu'avant un an +elle serait à lui pour la vie. Ce fut alors qu'il put +connaître toute la délicatesse de ce coeur d'élite. +Elle lui reprocha, les yeux baissés, l'excès de son +amour, lui représenta que le mort n'était pas encore +enterré, qu'il lui répugnait de marier les roses +aux cyprès et les pensées amoureuses aux longs +voiles de crêpe. Mais elle lui permit d'écrire et +s'engagea elle-même à lui donner réponse dans six +mois; en le quittant, elle avait aux lèvres un demi-sourire +infiniment pudique, mais fort encourageant. +Il avait remonté le Nil; il avait gagné la Haute-Égypte, +heureux de passer ses mois d'attente dans +la solitude d'une Thébaïde, où les journées ont +plus de vingt-quatre heures; on n'en a jamais trop +pour déchiffrer des hiéroglyphes en pensant à +Mme Corneuil. Les crocodiles devaient jouer un +grand rôle dans cette histoire. Horace était à Kéri +ou Crocodilopolis quand il reçut un billet parfumé +et vraiment exquis, destiné à lui apprendre que la +femme adorée passait l'été avec sa mère sur les +bords du lac Léman, dans une pension située à +quelques pas de Lausanne, et que, si le comte de +Penneville s'y présentait, il n'aurait pas besoin de +frapper deux fois à la porte pour qu'elle s'ouvrit. Il +était parti comme une flèche, il était accouru d'une +seule traite à Lausanne. Il avait écrit de là à Mme de +Penneville une lettre de douze pages, où il lui racontait +son heureuse aventure avec des effusions de +tendresse et de joie bien propres à la désespérer.</p> + +<p>L'oncle et la nièce employèrent toute leur soirée +à causer, à délibérer, à discuter. Comme il arrive +d'ordinaire en pareil cas, on répétait jusqu'à vingt +fois les mêmes choses; cela n'avance à rien, mais +cela soulage. M. de Miraval, qui prenait rarement +les choses au tragique, s'appliquait à consoler la +comtesse; elle était inconsolable.</p> + +<p>«En bonne foi, disait-elle, pouvez-vous espérer +que j'envisage de sang-froid la perspective d'avoir +pour bru une créature sortie on ne sait d'où, la fille +d'un homme taré, une demoiselle de rien, qui a +épousé un homme de peu et qui s'en est séparée +pour aller courir la bague à Paris, une femme dont +le nom a traîné dans la <i>Gazette des tribunaux</i>, une +femme qui décrit des brouillards, qui compose des +sonnets et qui, j'en suis certaine, a eu dix aventures +au moins?</p> + +<p>—Je ne sais pas si le compte y est, répondait le +marquis, mais il est certain qu'on a dit longtemps +avant nous que les êtres les plus dangereux de cet +univers sont les serpents à sonnettes et les femmes +à sonnets. Il y a dix à parier contre un que celle-ci +est une intrigante et que voilà une affaire bien désagréable.</p> + +<p>—Horace, désolant Horace, s'écriait la comtesse, +quel chagrin tu me causes! Ce cher garçon +a le coeur le plus noble, le plus généreux; par +malheur, il n'a jamais eu le sens commun; mais +pouvais-je m'attendre?...</p> + +<p>—Hélas! oui, il fallait s'y attendre, interrompait +le marquis. On ne saurait trop se défier des sagesses +précoces; elles finissent souvent par des +catastrophes. Je t'ai dit cent fois, ma chère Mathilde, +que ton fils m'inquiétait, qu'il nous ménageait +quelque fâcheuse surprise. Nous naissons +tous avec un certain fonds de folie à dépenser; +heureux qui le dépense en détail dans sa jeunesse! +Horace a tout gardé jusqu'à vingt-huit ans, capital +et intérêts, et voilà, le beau fruit de ses économies. +Les petites folies multipliées sauvent des grandes; +quand on n'en fait qu'une, elle est presque toujours +énorme et le plus souvent irréparable. J'ai +su me servir de ma jeunesse, moi qui te parle; +j'aurais cru manquer à mes devoirs les plus sacrés +si je l'avais laissée en friche. A vingt-deux ans, les +femmes n'avaient plus grand'chose à m'apprendre; +je savais par coeur ce bel animal.</p> + +<p>—Ah! mon oncle, permettez! s'écria la comtesse +un peu scandalisée.</p> + +<p>—Mille excuses. Je voulais seulement te faire entendre +que, grâce à des expériences répétées, j'avais +terminé mon apprentissage avant l'âge où l'on se +marie, et que, si j'avais rencontré une Mme Corneuil, +je me serais donné beaucoup de peine pour lui +plaire; mais du diable si j'aurais songé à l'épouser!»</p> + +<p>Mme de Penneville présenta au marquis une +tasse de thé, qu'elle avait sucrée de sa blanche +main, et elle lui dit d'une voix caressante:</p> + +<p>«Mon cher oncle, vous seul pouvez nous +sauver.</p> + +<p>—Et le moyen? demanda-t-il.</p> + +<p>—Horace a pour vous tant de respect, tant de +déférence! Vous avez toujours exercé une grande +autorité sur lui.</p> + +<p>—Bah! nous ne vivons plus sous le régime autoritaire.</p> + +<p>—Aussi bien, vous lui avez toujours permis de +se considérer comme votre héritier; cela vous +crée des droits, ce me semble.</p> + +<p>—Allons donc! les garçons qui comme ton fils +voyagent dans les espaces renoncent facilement à +un héritage. Qu'est-ce que cent mille livres de +rente au prix d'un joli scarabée, emblème de l'immortalité?</p> + +<p>—Mon oncle, mon cher oncle, je suis persuadée +que, si vous consentiez à partir pour Lausanne...»</p> + +<p>Le marquis fit un bond:</p> + +<p>«Seigneur Dieu! dit-il, Lausanne est bien loin.»</p> + +<p>Et il poussa un soupir en pensant à la terrasse +de son cercle.</p> + +<p>«Résignez-vous à cette corvée, et je vous en +serai à jamais reconnaissante. Vous ferez entendre +raison à ce cher enfant.</p> + +<p>—Ma chère Mathilde, je relis quelquefois mes +poètes latins. J'en connais un qui a dit que le propre +de l'amour est de déraisonner, et que prêcher +la raison à un amoureux, autant vaut lui demander +d'extravaguer avec sagesse, <i>ut cum ratione insaniat</i>.</p> + +<p>—Horace a du coeur. Vous lui représenterez +que ce mariage me réduirait au désespoir.</p> + +<p>—Il s'en doute, ma chère, puisqu'il n'a pas osé +venir t'embrasser en arrivant d'Égypte, et sois sûre +qu'il ne viendra pas avant que tu lui aies donné +ton consentement. On a beau aimer et respecter +sa mère, quand un homme est vraiment allumé... +Et il l'est bien, juste ciel! Sa lettre en fait foi; +c'est une prose qui sent la fièvre et qui brûle le +papier.»</p> + +<p>Mme de Penneville s'approcha du marquis, caressa +doucement ses cheveux blancs, et lui passant +ses bras autour du cou:</p> + +<p>«Vous êtes si habile! vous avez l'esprit si délié! +On assure que vous avez rempli autrefois des missions +infiniment délicates, dont vous vous êtes acquitté +à votre gloire.</p> + +<p>—Câline, négocier avec un gouvernement est +chose plus aisée que de traiter avec un amoureux +conduit par une intrigante.</p> + +<p>—Vous ne me ferez jamais croire que rien vous +soit impossible.</p> + +<p>—Tu as juré de me piquer au jeu, lui dit-il. Et +bien! soit, l'entreprise mérite d'être tentée. Mais, +à propos, as-tu déjà répondu à la formidable épître +que tu viens de me lire?</p> + +<p>—Je n'ai rien voulu faire sans m'être concertée +avec vous.</p> + +<p>—Tant mieux, rien n'est compromis, l'affaire +est entière. Allons, je te dirai demain si je me décide +à partir pour Lausanne.»</p> + +<p>La comtesse remercia chaudement M. de Miraval. +Elle le remercia plus chaudement encore le +lendemain, quand il lui annonça qu'il avait pris +son parti et qu'il la priait de le faire conduire à la +gare. Elle l'accompagna pour s'assurer qu'il ne se +ravisait pas, et elle lui dit en chemin:</p> + +<p>«Voilà un voyage que toutes les mères de +famille glorifieront; mais, s'il vous plaît, quand +vous serez là-bas, donnez-moi souvent de vos nouvelles.</p> + +<p>—Oui, je t'en donnerai, répondit-il, mais à une +condition.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que tu ne croiras pas un mot de ce que +je t'écrirai.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—J'exige aussi, continua-t-il, que tu me répondes +comme si tu me croyais et que tu envoies +mes lettres à Horace, en lui recommandant le +secret.</p> + +<p>—Je vous comprends de moins en moins.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc qu'une femme qui ne comprend +pas? Les lettres ostensibles, c'est le fond de +la diplomatie. Après tout, il n'est pas nécessaire +que tu me comprennes; l'essentiel est que tu te +conformes scrupuleusement à mes instructions. +Adieu, ma chère! je m'en vais où m'envoient le +ciel et tes chatteries. Si je ne réussis pas, cela +prouvera que nos amis les républicains ont eu +raison de me mettre à la retraite.»</p> + +<p>Cela dit, il embrassa sa nièce et monta en +wagon. Vingt-quatre heures plus tard, il arrivait à +Lausanne, où son premier soin fut, après avoir +retenu une chambre à l'hôtel Gibbon, de se procurer +tout un attirail de pêche. Là-dessus, fatigué du +voyage, il dormit six heures durant. Dès qu'il se +fut réveillé, il dîna, et, dès qu'il eut dîné, il se fit +conduire en voiture à la pension Vallaud, située +à vingt minutes de Lausanne, sur le penchant de +l'un des plus beaux coteaux du monde. Cette charmante +villa, convertie depuis peu en hôtellerie, se +composait d'une maison commune, où le comte +de Penneville occupait un appartement, et d'un +joli chalet isolé qu'habitaient Mme Corneuil et +sa mère. Le chalet et la maison commune étaient +séparés ou, si l'on aime mieux, réunis par un grand +parc bien ombragé, qu'Horace traversait plusieurs +fois par jour en se disant: «Quand donc vivrons-nous +sous le même toit?» Mais il faut savoir attendre +son bonheur.</p> + +<p>En ce moment, Horace, la plume à la main, travaillait +à sa grande <i>Histoire des Hycsos</i> ou <i>des Pasteurs</i> +ou <i>des Impurs</i>, c'est-à-dire de ces terribles +nomades chananéens qui, deux mille ans avant l'ère +chrétienne, dérangés dans leurs campements par +les invasions élamites des rois Chodornakhounta +et Chodormabog, envahirent à leur tour la vallée +du Nil, la mirent à feu et à sang et occupèrent +pendant plus de cinq siècles le centre et le nord +de l'Égypte. Fort de son érudition, riche de documents +nouveaux péniblement recueillis par lui, il +avait entrepris de démontrer par des témoignages +irréfragables que le Pharaon sous lequel Joseph +devint ministre était bien Apophis ou Apépi, roi des +Hycsos, et il se flattait de le prouver si bien que +désormais il serait impossible aux esprits les plus +prévenus de soutenir le contraire. Quelques mois +auparavant, il avait envoyé, du Caire à Paris, les +premiers chapitres de son histoire, dont lecture +fut faite à l'Institut; sa thèse avait scandalisé quelques +égyptologues; d'autres y trouvaient du bon, +et l'un d'eux lui avait écrit à ce propos: «Voilà un +début qui promet. <i>Macte animo, generose puer</i>.»</p> + +<p>Vêtu d'une sorte de burnous en laine blanche, +le cou libre, les cheveux en désordre, il était accoudé +sur une table ronde, en face d'une écritoire +dont le couvercle était surmonté d'un sphinx, et +sa figure exprimait le contentement du coeur uni +à la parfaite sérénité de la conscience. Au milieu +de la table s'épanouissait une belle rose pourpre, +presque noire, qu'il avait mise tremper dans un +verre et dans laquelle une statuette en faïence +bleue, qui représentait une déesse égyptienne au +visage de chatte, plongeait indiscrètement, sans se +dérider, son museau rébarbatif. Horace contemplait +par instants ce museau, qui lui était cher, et +cette rose, que Mme Corneuil avait cueillie pour +lui il n'y avait pas une heure; par instants aussi, +tournant ses yeux vers sa fenêtre toute grande ouverte, +il s'apercevait que la lune, alors dans son +plein, projetait dans les eaux frissonnantes du lac +une longue traînée de paillettes d'or. Mais, par une +grâce d'état, il ne laissait pas d'être tout entier à +son travail, il n'avait aucune distraction, il appartenait +aux Hycsos. La lune, la rose, Mme Corneuil, +la déesse à la tête de chatte, le sphinx qui surmontait +l'écritoire, les <i>Impurs</i> et le roi Apépi, tout cela +se mariait, se confondait intimement dans sa pensée. +Les bienheureux du paradis voient tout en +Dieu et peuvent penser à tout sans se distraire un +seul moment de leur idée, qui est éternelle. Le +comte Horace était tout à la fois à Lausanne, dans +le voisinage d'une femme dont l'image ne le quittait +pas, et en Égypte, deux mille ans avant Jésus-Christ, +et son bonheur était parfait comme son +application.</p> + +<p>Il venait d'écrire cette phrase: «Considérez les +sculptures de l'époque des Pasteurs, examinez +avec soin et sans parti pris ces figures anguleuses, +aux pommettes très saillantes, et, si vous êtes de +bonne foi, vous conviendrez que la race des Hycsos +n'était pas purement sémitique, mais qu'elle était +fortement mélangée d'éléments touraniens.»</p> + +<p>Satisfait de sa conclusion, il interrompit une +seconde son travail, posa la plume, et, attirant à +lui la rose pourpre, il la pressa sur ses lèvres; mais +il entendit frapper à sa porte. Il remit précipitamment +la rose dans son verre, et d'un ton d'humeur +il cria: Entrez! La porte s'ouvrit. M. de Miraval +entra. La figure d'Horace se rembrunit; cette apparition +inattendue le consterna: il se sentit comme +subitement expulsé de son paradis. Hélas! la vie +la plus heureuse n'est qu'un paradis intermittent.</p> + +<p>Le marquis, immobile sur le seuil, salua gravement +son neveu, en lui disant:</p> + +<p>«Eh quoi! je te dérange? Tu n'as jamais su dissimuler +tes impressions.</p> + +<p>—Ah! mon oncle, répondit-il, comment pouvez-vous +croire?... Je vous avoue que je ne m'attendais +pas... Mais, je vous prie, par quel hasard?...</p> + +<p>—Je fais un voyage en Suisse. Pouvais-je passer +à Lausanne sans venir te voir?</p> + +<p>—Convenez, mon oncle, que vous ne passez +pas, reprit Horace; convenez que vous êtes beaucoup +plus qu'un passant, que vous arrivez ici tout +exprès.</p> + +<p>—Tout exprès, tu l'as dit, mon garçon, repartit +M. de Miraval.</p> + +<p>—C'est donc à un ambassadeur que j'ai l'honneur +d'avoir affaire?</p> + +<p>—Oui, à un ambassadeur, très ferré sur l'étiquette +et qui demande qu'on le reçoive avec tous +les égards qui lui sont dus et selon toutes les règles +du droit des gens.»</p> + +<p>Horace s'était remis de son trouble; il s'arma de +philosophie, fit bonne mine à mauvais jeu. Avançant +un siège au marquis:</p> + +<p>«Asseyez-vous là, monsieur l'ambassadeur, lui +dit-il, dans le meilleur de mes fauteuils. Mais, au +préalable, embrassons-nous, mon cher oncle. Si je +ne me trompe, il y a deux ans bien comptés que +nous n'avons eu le plaisir de nous voir. Que pourrais-je +vous offrir, pour vous être agréable? Je +crois me souvenir que vous avez quelque goût pour +le champagne frappé, que c'est votre boisson favorite. +Oh! n'allez pas vous imaginer que nous +soyons ici dans un pays de sauvages; on y trouve +tout ce qu'on veut; vous serez satisfait à l'instant.»</p> + +<p>Il tira à ces mots un cordon de sonnette: un domestique +parut; il lui donna ses ordres, qui furent +promptement exécutés, quoiqu'on accuse les Vaudois +d'être un peu lents.</p> + +<p>Cependant M. de Miraval contemplait son neveu +avec une satisfaction mêlée d'un sourd dépit. Il lui +sembla que ce beau garçon bien découplé avait encore +embelli. Sa barbe courte était du plus beau +noir; ses traits, jadis un peu mous, avaient pris +de la fermeté, de l'accent; ses yeux, d'un gris +bleuâtre, s'étaient allongés; son teint s'était hâlé, +basané, et cette couleur brune lui allait à merveille. +Son sourire, plein de douceur et de mystère, +était charmant; on eût dit ce sourire indéfinissable +que les sculpteurs égyptiens, dont la Grèce +a eu de la peine à surpasser le génie, imprimaient +souvent aux lèvres de leurs statues. Tel sphinx du +musée du Louvre aurait reconnu Horace à son air +de famille et l'eût avoué pour son parent. Il est +tout naturel que l'on prenne le teint des pays que +l'on habite et quelquefois aussi le visage des +choses qu'on aime.</p> + +<p>«Maître sot! pensait le marquis tout fâché, tu +as la plus fière tournure, la plus belle tête du +monde, et voilà tout ce que tu en sais faire. Ah! si +à ton âge j'avais eu les yeux, le sourire que voici, +quel parti j'en aurais tiré! Non, aucune femme +n'aurait pu me résister... Mais toi, que répondras-tu +à la Providence quand elle te demandera compte +de tous les dons qu'elle t'a faits? Tu lui diras: Je +m'en suis servi pour épouser Mme Corneuil... Eh! +maître sot, te dira-t-elle, tu as sottement commencé +par où les autres finissent!»</p> + +<p>Horace était à mille lieues de deviner les secrètes +réflexions de M. de Miraval. Après l'émotion désagréable +du premier moment, il était rentré dans +son naturel, et son naturel était d'avoir du plaisir à +revoir son oncle, car il l'aimait beaucoup. A vrai +dire, l'ambassadeur lui plaisait peu, et il était résolu +à ne point le ménager; mais, quand on est sûr +de sa volonté, on ne craint pas les objections, et il +savait d'avance qu'il aurait réponse à tout. Aussi +attendait-il l'ennemi de pied ferme, et, comme l'ennemi +buvait du champagne et ne se pressait pas de +commencer l'attaque, il marcha au-devant de lui.</p> + +<p>«Et d'abord, mon cher oncle, lui dit-il, donnez-moi +bien vite des nouvelles de ma mère.</p> + +<p>—Je voudrais t'en donner de bonnes, répondit +le marquis. Mais tu sais que sa santé nous inquiète, +et tu conviendras que la lettre qu'elle a reçue de +toi...</p> + +<p>—Ma lettre l'a chagrinée!</p> + +<p>—Là, tu le demandes?</p> + +<p>—J'aime tendrement ma mère, répliqua Horace +d'un ton vif; mais je l'ai toujours connue la plus +raisonnable des femmes. Apparemment, je m'y serai +mal pris, je lui récrirai dès demain, je me fais +fort de la réconcilier avec mon bonheur.</p> + +<p>—Si tu m'en crois, tu n'écriras plus; on ne guérit +pas le mal par le mal. Assurément, ta mère désire +ton bonheur; mais le projet extravagant dont +tu lui as fait confidence... Extravagant te blesse? Je +retire extravagant... Je voulais dire que le projet +un peu bizarre... Allons, je retire aussi bizarre. +C'est ainsi qu'on en use à la Chambre, et il ne faut +pas être plus fier qu'un député. Bref, ce projet, qui +n'est ni extravagant ni bizarre, inspire à ta mère +les plus vives inquiétudes, et tu ne triompheras pas +de ses objections.</p> + +<p>—Elle vous a chargé de me les faire connaître?</p> + +<p>—Dois-je te présenter mes lettres de créance?</p> + +<p>—C'est inutile, mon oncle. Parlez, dites-moi à +coeur ouvert tout ce qu'il vous plaira, ou plutôt, si +vous êtes bien inspiré, ne dites rien, car, je vous +en avertis, vous dépenserez votre éloquence en +pure perte, et je sais que vous n'avez jamais aimé +à perdre vos paroles.</p> + +<p>—Il faudra pourtant que tu te résignes à m'entendre. +Tu ne prétends pas, je pense, que j'aie fait +pour rien cent grandes lieues tout courant. Mon +discours est prêt, tu le subiras.</p> + +<p>—Jusqu'au matin, s'il le faut, repartit Horace. +Ma nuit vous appartient.</p> + +<p>—Merci... Et maintenant, commençons par le +commencement. Ce qui vient de se passer ne m'a +pas seulement affligé, mais cruellement humilié. +Je me flattais de connaître les hommes, et j'étais +fier de ma science. Or je dois avouer, à ma confusion, +que je me suis absolument mépris sur ton +compte. Comment! c'est toi, mon fils, toi que je +croyais le garçon le plus sensé, le plus réfléchi, le +plus tranquille de la terre, c'est toi qui tout à coup +t'avises de jeter l'épouvante dans le sein de ta famille +par une décision!...</p> + +<p>—Extravagante et bizarre, interrompit Horace.</p> + +<p>—Puisque je t'ai dit que j'avais retiré ces deux +mots! Mais, oui ou non, ce projet de mariage ne +ressemble-t-il pas à un coup de tête?</p> + +<p>—Dois-je vous répondre article par article? +s'écria-t-il, ou préférez-vous me réciter d'abord +votre discours tout entier d'une seule haleine?</p> + +<p>—Non, ce serait trop fatigant. Réponds tout de +suite.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher oncle, sachez que vous ne +vous êtes jamais mépris sur mon compte, et que +ce prétendu coup de tête est précisément l'acte le +plus sensé, le plus réfléchi que m'ait jamais inspiré +mon bon génie, un acte où j'ai mis à la fois tout +mon coeur et toute ma raison.</p> + +<p>—Quoi donc! tu me défendras de m'étonner +que l'héritier d'un beau nom et d'une belle fortune, +qu'un comte de Penneville, qui pouvait choisir +dans son monde parmi cinquante jeunes filles +vraiment dignes de lui, refuse tous les partis que +sa mère lui proposait et qu'il se ravise subitement +pour épouser... qui? une madame... je t'en prie, +Horace, comment s'appelle-t-elle? Je ne peux jamais +retenir ce diable de nom.</p> + +<p>—Elle s'appelle Mme Corneuil, pour vous servir, +répliqua Horace d'un ton pincé. Je suis désolé +que son nom vous déplaise, mais ne vous donnez +pas la peine de l'incruster dans votre mémoire. +Dans deux mois d'ici, vous l'appellerez tout simplement +la comtesse Hortense de Penneville.</p> + +<p>—Peste! comme tu y vas! Ce n'est pas encore +fait.</p> + +<p>—Nous avons échangé nos paroles, mon oncle. +Tenez la chose pour faite, car je vous défie bien +de la défaire.»</p> + +<p>M. de Miraval remplit et vida de nouveau son +verre; puis il reprit:</p> + +<p>«Ne t'échauffe pas, ne t'emporte pas. Je ne voudrais +pour rien au monde te désobliger; mais je +suis si étonné, si surpris... Dis-moi, qu'est-ce donc +que cette statuette en faïence bleue coiffée d'un +grand nimbe, à la taille fine, au museau de chatte, +qui tient dans sa main droite je ne sais quelle façon +de guitare?</p> + +<p>—Ce n'est pas une guitare, mon oncle, c'est un +sistre, symbole de l'harmonie du monde. Eh quoi! +vous ne reconnaissez pas dans cette statuette la +déesse Sekhet, la Bubastis des auteurs grecs, +qu'on avait surnommée la grande amante de Ptah, +divinité tour à tour bienfaisante et vengeresse, qui, +selon toute apparence, représentait la radiation +solaire dans sa double fonction?</p> + +<p>—Mille excuses, je crois me la remettre. Et +cette rose qu'elle semble flairer d'un air malveillant... +Ah! cette rose, je n'ai plus besoin de demander +d'où elle vient.</p> + +<p>—Eh! oui! elle m'a été donnée par cette femme +dont il est impossible de se rappeler le nom.</p> + +<p>—Mais permets, je le sais très bien, ce nom... +Mme Corneuil... N'est-ce pas Corneuil? Eh bien! +mon doux ami, ne te semble-t-il pas que la déesse +Sekhet ou Bubastis, qui représente la radiation solaire, +attache des yeux courroucés, flamboyants +d'indignation sur la rose pourpre, et qu'elle maudit +la rivale que tu as eu l'insolence de lui préférer? +Prends-y garde, les roses se fanent; les roses +et celles qui les donnent ne vivent qu'un jour; les +déesses sont immortelles et leurs rancunes aussi.</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon oncle, répliqua Horace +en souriant. La déesse Sekhet regarde cette fleur +d'un oeil fort doux. Si vous l'interrogiez, elle vous +dirait: Les cinquante héritières que vous avez proposées +au comte de Penneville sont toutes ou la +plupart de sottes créatures, à l'esprit court et futile, +uniquement occupées de chiffons et de misères; +aussi je l'approuve fort d'avoir dédaigné ces +poupées et de vouloir épouser une femme comme +il y en a peu, une femme dont l'intelligence est +aussi distinguée que son coeur est aimant, une +femme qui adore l'Égypte et à laquelle il tarde d'y +retourner, une femme qui ne sera pas seulement +pour votre neveu la plus douce des sociétés, mais +qui s'intéressera passionnément à ses travaux, qui +l'aidera de ses conseils, qui sera la confidente de +toutes ses pensées...</p> + +<p>—Et qui méritera d'être un jour de l'Institut +comme lui, interrompit M. de Miraval. Ce sera +charmant de vous y voir entrer bras dessus bras +dessous. Horace, je renonce à te réciter la fin de +mon discours. Permets-moi seulement de t'adresser +une ou deux questions. Voyons, où cet inconcevable +accident s'est-il produit? Où donc ce fier +Hippolyte?... Oh! mais, je le sais; ta mère m'a +raconté que c'était à Memphis, au fond d'une cave.</p> + +<p>—Ma mère n'a pas été discrète, répondit Horace; +mais soit! c'était au fond d'une cave. Nous +appelons cela un hypogée.</p> + +<p>—Va pour l'hypogée. Mes idées se débrouillent; +je me rappelle à présent que c'était dans le tombeau +du roi Ti.</p> + +<p>—Ti n'était pas un roi, mon oncle, répliqua-t-il +sur un ton d'indulgente mansuétude. Ti était un +des grands feudataires, un des barons de quelque +souverain de la quatrième dynastie, laquelle régna +deux cent quatre vingt-quatre ans, ou peut-être +de la cinquième, qui, vraisemblablement, fut aussi +memphite.</p> + +<p>—Dieu me préserve de soutenir le contraire! +Vous voilà donc dans ce tombeau. Illuminée par +l'amour, Mme Corneuil déchiffra couramment une +inscription hiéroglyphique, et, touché de ce beau +miracle, tu tombas à ses pieds.</p> + +<p>—Ces miracles ne se font pas, mon oncle. +Mme Corneuil ne lit pas encore les hiéroglyphes, +mais un jour elle les lira.</p> + +<p>—Et c'est pour cela que tu l'aimes, malheureux?</p> + +<p>—Je l'aime, s'écria Horace avec feu, parce +qu'elle est admirablement belle, parce qu'elle est +charmante, parce qu'elle est adorable, parce qu'elle +a toutes les grâces, et qu'auprès d'elle toute femme +me paraît laide. Oui, je l'aime, je lui ai donné pour +jamais mon coeur et ma vie; tant pis pour qui ne +me comprend pas.</p> + +<p>—Peste! voilà parler, repartit M. de Miraval, et +voilà de l'amour. Mais, mon cher enfant, je ne te +reproche pas d'aimer cette femme; libre à toi. Ce +qui me fâche, c'est que tu veux l'épouser. Eh! +grand Dieu! où en serions-nous si l'on était tenu +d'épouser toutes les femmes qu'on aime?... Voyons, +entre quatre yeux, est-ce donc une vertu si farouche?»</p> + +<p>Horace fronça le sourcil et répondit sèchement:</p> + +<p>«Assez, mon oncle! Ah! je vous prie, pas un +mot de plus.</p> + +<p>—A vrai dire, je ne sais rien, poursuivit le marquis; +je n'y étais pas. Mais ta mère, paraît-il, a +pria des informations, et les mauvaises langues +prétendent...</p> + +<p>—Assez, vous dis-je, répéta Horace en haussant +la voix. Si tout autre que vous me parlait sur +ce ton d'une femme pour qui mon estime égale +ma tendresse, d'une femme qui est digne de tous +les respects, il aurait ma vie ou j'aurais la sienne.</p> + +<p>—Tu comprends bien que je n'ai aucune envie +de me battre avec toi, ô mon unique héritier! +Dame! que deviendrait l'héritage? Puisque tu me +le dis, je demeure convaincu que Mme Corneuil +est une personne absolument irréprochable; mais +où diable ta mère a-t-elle pris ses renseignements? +Elle assure que c'est tout simplement une ambitieuse, +voire une intrigante, et que son rêve... Là, +es-tu bien sûr que cette femme ne soit pas de la +race des habiles? Es-tu bien sûr qu'elle s'intéresse +sincèrement, passionnément aux exploits des Pharaons +et au dieu Anubis, conducteur des âmes? +Es-tu bien sûr que les petits moyens ne produisent +pas quelquefois de grands effets et qu'elle n'ait +pas joué là-bas, dans le caveau de Ti, qui n'était +pas roi, mais baron, une petite comédie dont un +égyptologue de ma connaissance a été la dupe? +J'imagine, quant à moi, que le beau garçon que +voici, eût-il le nez de travers, les yeux ternes et le +regard louche, Mme Corneuil l'aimerait encore, +par l'excellente raison que Mme Corneuil a mis +dans son bonnet de s'appeler un jour comtesse de +Penneville.</p> + +<p>—Vraiment, vous me faites pitié, mon oncle, et +je suis bien bon de vous répondre. Prêter de misérables +calculs d'intérêt et de vanité à une pareille +femme, à l'âme la plus fière, la plus noble, la plus +pure! Tenez, vous devriez rougir de vous abuser +à ce point. Elle m'a raconté toute sa vie, jour par +jour, heure par heure. Dieu sait qu'elle n'a rien à +cacher! Pauvre sainte créature, mariée toute jeune +et malgré elle, par la tyrannie de son père, à un +homme qui n'était pas digne de toucher du doigt +le bas de sa robe! Et pourtant elle lui a tout pardonné. +Si vous saviez avec quelle tendre sollicitude +elle l'a soigné dans ses derniers moments!</p> + +<p>—Mais il me semble, mon bel ami, qu'elle a été +récompensée de ses peines, puisqu'il lui a laissé +sa fortune.</p> + +<p>—Et à qui donc l'aurait-il laissée? N'avait-il pas +beaucoup à réparer? Non, jamais femme n'a tant +souffert et ne fut plus digne d'être heureuse. Une +seule chose l'aidait à supporter le dur fardeau de +ses chagrins. Elle était intimement persuadée +qu'un jour elle rencontrerait un homme capable +de la comprendre et dont l'âme serait à la mesure +de la sienne.—Oui, me disait-elle l'autre soir, je +croyais en lui, j'étais sûre qu'il existait, et la première +fois que je vous ai vu, il m'a semblé que je +vous reconnaissais et je me suis dit: Ne serait-ce +pas lui?... Mon oncle, lui et moi, nous sommes le +même homme, et ce sera la gloire de ma vie. Elle +m'aime, vous dis-je, elle m'aime, vous n'y changerez +rien, et brisons là, s'il vous plaît.»</p> + +<p>Le marquis passa deux fois ses mains dans ses +cheveux blancs et s'écria:</p> + +<p>«Je te déclare, Horace, que tu es le plus candide +des ingénus et le plus naïf des amoureux.</p> + +<p>—Je vous affirme, mon oncle, que vous êtes le +plus obstiné et le plus incurable des sceptiques.</p> + +<p>—Horace, j'atteste le sphinx que voici et le museau +de la déesse Sekhet que la poésie est la maladie +des gens qui n'ont pas vécu.</p> + +<p>—Et moi, mon oncle, je prends à témoin la +lune que voilà et cette rose pourpre, qui vous regarde +en se moquant de vous, que le scepticisme +est le châtiment de ceux qui ont peut-être abusé +de la vie.</p> + +<p>—Et moi, je te jure par ce qu'il y a de plus +sacré, par le grand Sésostris lui-même...</p> + +<p>—Oh! mon oncle, comme vous tombez mal! Je +sais bien qu'on ne peut pas vous en vouloir, vous +n'avez guère étudié l'histoire d'Égypte, ce n'est pas +votre affaire; mais apprenez que, s'il y a jamais eu +dans ce monde une réputation surfaite et même +usurpée, ce fut celle de l'homme que vous appelez +le grand Sésostris et qui au demeurant s'appelait +Ramsès II. Jurez, si vous le voulez, par le roi +Chéops, vainqueur des Bédouins; jurez par Menès, +qui bâtit Memphis; jurez par Aménophis III, dit +Memnon, ou, si vous l'aimez mieux, par Snéfrou, +avant-dernier roi de la troisième dynastie, qui soumit +les tribus nomades de l'Arabie Pétrée; mais +apprenez que votre grand Sésostris était en somme +un homme fort médiocre, d'un mérite très mince, +qui a poussé la vanité jusqu'à faire effacer sur les +monuments le nom des souverains ses prédécesseurs, +pour y substituer la sien, ce qui a fait prendre +le change aux esprits légers, à Diodore de +Sicile tout particulièrement, et introduit dans l'histoire +les plus déplorables erreurs. Votre Sésostris, +bon Dieu! il n'a jamais vécu que sur un exploit de +ses jeunes années. Soit adresse, soit bonheur, il +était parvenu à sortir d'une embuscade vie et bagues +sauves. Voilà la belle prouesse qu'il a fait +retracer cent et cent fois sur les parois de tous les +édifices construits sous son règne; ce fut là son +éternel Valmy, son sempiternel Jemmapes. Je vous +le demande, quelles conquêtes a-t-il faites? Il opéra +des razzias de nègres, parce qu'il avait besoin de +maçons; il fit la chasse à l'homme dans le Soudan, +et son seul titre de gloire est d'avoir eu cent +soixante-dix enfants, dont soixante-neuf fils.</p> + +<p>—Diable! c'est bien quelque chose que cela... +Mais enfin, qu'en veux-tu conclure?</p> + +<p>—J'en conclus, répondit Horace, à qui l'incident +avait fait perdre de vue le principal, j'en conclus +que Sésostris... Non, reprit-il, j'en conclus que +j'adore Mme Corneuil et qu'avant trois mois elle +sera ma femme.»</p> + +<p>Le marquis se leva brusquement, en s'écriant:</p> + +<p>«Horace, mon héritier et mon petit-neveu, viens +dans mes bras!»</p> + +<p>Et comme Horace, immobile, le regardait d'un +air interdit:</p> + +<p>«Faut-il te le répéter? Viens dans mes bras, +continua-t-il, je suis content de toi. Vrai, ta +passion me rajeunit. J'aime la jeunesse, l'amour +et la candeur. Je croyais que tu n'avais pour +cette femme qu'une fantaisie, un caprice de tête, +je vois que ton coeur est pris, et on ne peut mieux +faire que d'écouter la voix de son coeur. Pardonne-moi +mes sottes questions et mes objections +impertinentes. Ce que j'en ai dit, c'était pour +l'acquit de ma conscience. Ta mère m'avait fait ma +leçon, je l'ai répétée comme un perroquet. Il ne faut +pas leur en vouloir à ces pauvres mères; leurs +scrupules sont toujours respectables. La tienne...</p> + +<p>—Oh! vous touchez là à l'endroit sensible et +douloureux, interrompit le jeune homme. Mais +je saurai bien la ramener, je lui écrirai dès demain.</p> + +<p>—Encore un coup, n'écris pas; ta prose n'a pas +le don de lui plaire. Mais elle a beaucoup de confiance +en moi. Ma parole aura du poids. Mon fils, +me voilà tout prêt à passer à l'ennemi; si l'aimable +femme qui demeure ici près est vraiment ce que +tu dis, je serai ton avocat auprès de ta mère, et +nous lui ferons entendre raison. Veux-tu me présenter +à Mme Corneuil! Je lui tâterai le pouls, et je +te promets...</p> + +<p>—Êtes-vous bien sincère, mon oncle? lui demanda +Horace, en le regardant d'un air de défiance +et de défi. Puis-je compter sur votre parfaite +loyauté? Vous ne chercherez pas?...</p> + +<p>—Foi d'oncle et de gentilhomme! interrompit à +son tour le marquis.</p> + +<p>—En ce cas, embrassons-nous, et cette fois sera +la bonne,» répondit Horace, en prenant la main +qu'il lui tendait.</p> + +<p>L'oncle et le neveu restèrent quelque temps encore +à causer comme de bons amis. Il était près de +minuit, quand M. de Miraval se souvint que sa +voiture l'attendait sur le chemin pour le ramener à +son hôtel. Il se leva et dit à Horace:</p> + +<p>«Il est donc convenu que tu me présenteras +demain?</p> + +<p>—Oui, mon oncle, à deux heures précises.</p> + +<p>—C'est ton heure, l'heure où tu la vois?</p> + +<p>—C'est une de mes heures. Je ne travaille jamais +entre le déjeuner et le dîner.</p> + +<p>—Et tout cela est réglé comme du papier de musique. +Tu as raison, il faut mettre de la méthode +en toute chose, même dans l'amour, et tout faire +avec poids, nombre et mesure. J'ai connu un philosophe +qui disait que la mesure est la plus belle +définition de Dieu... Mais, à propos, j'ai fait ma +sieste cette après-midi, et je n'ai plus sommeil. +Prête-moi un livre qui me tiendra compagnie dans +mon lit. Tu possèdes sans doute les oeuvres de +Mme Corneuil?</p> + +<p>—En doutez-vous?</p> + +<p>—Ne me donne pas son roman, je l'ai déjà lu.</p> + +<p>—C'est un pur chef-d'oeuvre, dit Horace.</p> + +<p>—Pour mon goût, il y a un peu trop de brouillard +là-dedans. Mais le bruit court qu'elle a publié +des sonnets.</p> + +<p>—Ce sont de vrais bijoux, s'écria-t-il.</p> + +<p>—Et un <i>Traité sur l'apostolat de la femme</i>.</p> + +<p>—O l'admirable livre! s'écria-t-il encore.</p> + +<p>—Prête-moi le <i>Traité</i> et les sonnets. Je les lirai +cette nuit, pour me préparer à l'entrevue de demain.»</p> + +<p>Horace se mit aussitôt en quête des deux volumes, +qu'il eut beaucoup de peine à retrouver. A +force de s'agiter, il les découvrit enfin sous un +gros tas d'in-quarto qui les écrasaient de leur terrible +poids. Il dit à son oncle en les lui présentant:</p> + +<p>«Soignez-les comme la prunelle de vos yeux. +C'est elle qui ma les a donnés.</p> + +<p>—Sois sans inquiétude, je sens le prix de ce +trésor,» lui répondit le marquis.</p> + +<p>Et du même coup il s'avisa que le <i>Traité</i> n'était +coupé qu'à moitié et que le volume de sonnets ne +l'était pas du tout, ce qui fit naître dans son esprit +plusieurs réflexions qu'il garda soigneusement +pour lui.</p> + + + +<br> +<h3>III</h3> + + +<p>Le monde est plein d'incidents mystérieux, et +Hamlet avait raison de dire qu'il se passe dans le +ciel et sur la terre beaucoup de choses que +n'explique pas la philosophie d'Horatio.</p> + +<p>On a remarqué que dans les temps de grandes +guerres où des peuples, venus de tous les coins +d'un vaste empire, se trouvent subitement réunis +en corps d'armée pour faire campagne ensemble, +on voit se développer parmi eux des contagions +étranges, des pestes meurtrières, et un grand spéculatif +n'a pas craint d'en attribuer la cause au +rapprochement forcé d'hommes très différents d'humeur, +de langage, d'esprit, qui, n'étant point faits +pour vivre en société, sont mis en contact par un +méchant caprice de la destinée. On a remarqué +aussi que, quand l'équipage du bâtiment qui +chaque année apporte aux pauvres habitants des +îles Shetland les denrées nécessaires à leur subsistance +vient à débarquer sur leurs côtes, ils sont +pris d'une toux convulsive, et qu'ils ne cessent pas +de tousser avant que le navire ait remis à la voile. +On raconte également qu'à l'approche d'un navire +étranger les naturels des îles Féroë sont attaqués +d'une fièvre catarrhale, dont ils ont beaucoup de +peine à se débarrasser. On a constaté enfin qu'il +suffit parfois de l'arrivée d'un missionnaire dans +quelque île de la mer du Sud pour y enfanter des +épidémies pernicieuses, qui déciment les malheureux +sauvages.</p> + +<p>Ceci doit servir à expliquer pourquoi, dans la +nuit du 13 août 1878, la belle Mme Corneuil eut +un sommeil très agité, et pourquoi, en se réveillant +le matin sous ses blancs rideaux de mousseline, +elle se sentit comme brisée dans tout son +corps. Ce n'était pas la peste, ce n'était pas le choléra, +ce n'était pas une fièvre catarrhale, ni une +toux convulsive, mais elle éprouvait une tension +de tête, un malaise, une irritation nerveuse toute +particulière, et elle eut le pressentiment qu'il y +avait dans son voisinage un danger ou un ennemi +tout fraîchement débarqué. Pourtant elle ne connaissait +point le marquis de Miraval, elle n'en +avait jamais entendu parler, elle ne savait pas qu'il +était plus dangereux que tous les missionnaires +qui ont pu aborder dans les îles de l'océan Pacifique.</p> + +<p>Quand sa mère, qui était toujours la première +à entrer dans sa chambre pour lui prodiguer des +soins qu'elle seule savait lui rendre agréables, +s'approcha de son lit sur la pointe des pieds et lui +souhaita le bonjour, Mme Corneuil, mal disposée, +lui fit un accueil un peu sec, et Mme Véretz put +s'apercevoir que son ange adoré s'était réveillé +d'assez mauvaise humeur. A la vérité, cette tendre +mère était accoutumée aux incartades; on la traitait +de haut, comme une impératrice traite sa +dame du palais. Elle y était faite et ne s'en affectait +guère. Sa fille était sa reine, sa divinité, son +tout; elle s'était consacrée tout entière à son bonheur, +à sa gloire; elle lui rendait un culte, de véritables +adorations. Elle appartenait à la race des +mères servantes et martyres; mais sa servitude +lui plaisait, son martyre lui paraissait délicieux, et +cette petite femme maigre, au regard vif, aux +allures serpentines, qui avait, comme Caton le +Censeur, auquel du reste elle ne ressemblait guère, +l'oeil vert et les cheveux rouges, faisait toujours +bon visage aux duretés qu'elle essuyait. Elle avait +de quoi se consoler; on avait beau la rudoyer, la +gourmander, la renvoyer bien loin, on finissait +toujours par l'écouter, attendu qu'on s'en était +toujours bien trouvé. C'était par son conseil qu'au +moment propice on s'était brouillé, puis réconcilié +avec M. Corneuil; c'était grâce à ses précieuses +directions qu'on avait pu tenir un salon à Paris et +y devenir quelque chose. Mme Corneuil régnait, +en définitive c'était Mme Véretz qui gouvernait, et, +il faut le dire, elle n'avait jamais en vue que le +bien de sa chère idole. Nous avons tous des pensées +confuses, que nous avons peine à débrouiller, +et des désirs cachés, que nous n'osons pas nous +avouer. Mme Véretz avait le don de deviner sa +fille, de lire dans tous les replis de son coeur; elle +se chargeait de débrouiller ses pensées confuses +et de lui révéler ses désirs inavouables en les prenant +à son compte. C'était le secret de son influence, +qui était considérable. Quand l'imagination de +Mme Corneuil voyageait, cette mère incomparable +partait la première en courrier; en arrivant à +l'étape, la belle voyageuse y trouvait des chevaux +de relais tout préparés et elle savait gré à +Mme Véretz de lui ménager d'agréables surprises. +Aussi se serait-elle gardée de s'embarquer dans +aucune aventure sans son courrier, à qui elle avait +l'obligation de n'être jamais restée en chemin.</p> + +<p>Après avoir renvoyé sa mère et passé une demi-heure +avec sa femme de chambre, Mme Corneuil +prit une tasse de thé, puis elle s'assit à son secrétaire. +Elle employait ses matinées à écrire un livre +qui devait faire suite au <i>Traité sur l'apostolat</i> et +qui était intitulé: <i>Du rôle de la femme dans la +société moderne</i>. A vrai dire, c'était tirer deux +moutures du même sac. Son but était de démontrer +que dans une société démocratique, vouée +au culte brutal du nombre, le seul correctif à la +grossièreté des moeurs, des pensées et des intérêts, +est la souveraineté de la femme. «Les rois s'en +vont, avait-elle écrit la veille dans un moment +d'inspiration, laissons-les partir; mais ne souffrons +pas qu'ils emportent avec eux la royauté, dont les +bienfaits sont nécessaires aux républiques elles-mêmes. +Sur le trône qu'ils laissent vide, faisons +asseoir la femme; avec elle régneront la vertu, le +génie, les aspirations sublimes, les délicatesses du +coeur, les sentiments désintéressés, les nobles dévouements +et les nobles mépris.» Peut-être ai-je +gâté sa phrase, mais je crois en avoir rendu le +sens. Je crois aussi que, dans le portrait qu'elle en +faisait, la femme supérieure qu'elle proposait à +l'adoration du genre humain, ressemblait étonnamment +à Mme Corneuil et qu'elle ne pouvait +se la représenter sans de superbes cheveux d'un +blond chaud, enroulés autour de son front comme +un diadème.</p> + +<p>Quand on a mal dormi, on n'est pas en train +d'écrire. Ce jour-là, Mme Corneuil n'était pas en +verve, la plume pesait à sa jolie main aux doigts +effilés; les idées et l'expression lui manquaient. +En vain elle entortillait autour de son index une +boucle voltigeante de ses cheveux, en vain elle +interrogeait du regard ses ongles roses, rien ne +venait; elle se prenait à croire qu'entre elle et son +papier il y avait quelque chose qui ressemblait +à un malheur. Dieu sait pourtant qu'on s'appliquait +en pareil cas à ménager ses nerfs, à ne lui causer +aucune distraction; c'était une consigne. Pendant +les heures où on la savait retirée dans son sanctuaire, +le silence le plus profond régnait partout; +Mme Véretz y mettait bon ordre. Tout le monde +parlait bas, marchait à pas de loup, et quand Jacquot, +qui faisait les courses et les commissions, +traversait la cour pavée, il avait grand soin d'ôter +ses sabots pour qu'on ne l'entendît pas. Cette +précaution était le fruit d'une douloureuse expérience. +Jacquot cultivait la trompette à ses moments +perdus. Un matin qu'il s'était permis d'en +sonner, Mme Véretz, survenant à l'improviste, lui +avait appliqué un vigoureux soufflet en lui disant: +«Tais-toi donc, petit imbécile; ne sais-tu pas +qu'elle médite?» Jacquot s'était frotté la joue et se +le tint pour dit; tout le monde en faisait autant. +Aussi, de huit heures à midi, Jacquot disait tout +bas à la cuisinière, la cuisinière disait au cocher, +le cocher disait aux volailles de la basse-cour, qui +le redisaient aux pierrots, qui le répétaient aux +merles et à tous les vents du ciel:</p> + +<p>«Frères, taisons-nous, elle médite!»</p> + +<p>Au coup de midi, la porte du lieu très saint se +rouvrit doucement, et, comme la première fois, +Mme Véretz s'avança sur la pointe des pieds, +disant:</p> + +<p>«Ma chère belle, est-il permis d'entrer?»</p> + +<p>Mme Corneuil fronça ses beaux sourcils et, d'un +air boudeur, renferma ses papiers dans le plus +élégant des buvards et son buvard dans les profondeurs +de son secrétaire en bois de rose, dont elle +eut soin, crainte des voleurs, de retirer la clef.</p> + +<p>«On s'est donné le mot, dit-elle, pour ne pas me +laisser un moment de repos.</p> + +<p>—J'ai dû faire une course ce matin, répondit +Mme Véretz. Est-ce que par hasard Jacquot aurait +profité de mon absence?...</p> + +<p>—Jacquot ou un autre, je ne sais, mais on a fait +du bruit, remué des meubles. Cette course était +donc bien nécessaire?</p> + +<p>—Indispensable. Tu t'es plainte hier à dîner +que le poisson n'était pas frais, que Julie ne savait +pas acheter. Désormais je fais moi-même mon +marché.</p> + +<p>—Et pendant ce temps on mènera ici un vrai +sabbat.</p> + +<p>—Que veux-tu? entre deux maux...</p> + +<p>—Non, interrompit Mme Corneuil, je ne veux +pas que vous alliez en personne marchander votre +poisson; que n'enseignez-vous à Julie à le choisir? +Vous ne savez pas commander, il en résulte que +vous devez tout faire vous-même.</p> + +<p>—J'apprendrai, je me formerai, ma mignonne,» +répondit Mme Véretz en la baisant tendrement sur +le front.</p> + +<p>Elle n'ajouta pas qu'aller au marché lui plaisait, +ce qui était vrai. Parmi les gens qui ont eu de +petits commencements, les uns répudient leur +passé et tâchent de l'oublier, les autres prennent +un extrême plaisir à se le rappeler.</p> + +<p>«Qu'est-ce encore que cela? s'écria Mme Corneuil, +qui s'aperçut en ce moment que sa mère +tenait à la main un papier.</p> + +<p>—Ceci, ma chère, est un billet par lequel M. de +Penneville me charge de t'annoncer que son grand-oncle, +le marquis de Miraval, arrivé hier de Paris, +lui a témoigné le désir de t'être présenté, et qu'il +l'amènera aujourd'hui à deux heures précises. Tu +sais qu'il est sujet au coup de cloche.</p> + +<p>—Qui l'empêchait de venir nous l'annoncer?</p> + +<p>—Apparemment il a craint de te déranger et +peut-être aussi de se déranger lui-même. Dans les +existences bien ordonnées, la première règle est +de travailler jusqu'à midi.»</p> + +<p>Mme Corneuil fit un geste d'impatience.</p> + +<p>«Qui est donc ce grand-oncle? Jamais Horace +ne m'en avait parlé.</p> + +<p>—Je le crois sans peine. Il ne te parle jamais +que de toi, ou bien de lui... ou bien de l'Égypte, +ajouta-t-elle.</p> + +<p>—Et s'il me plaît qu'il m'en parle! répliqua +Mme Corneuil avec hauteur. Est-ce encore une +épigramme?</p> + +<p>—Me juges-tu capable de faire des épigrammes +contre ce cher et beau garçon? reprit vivement +Mme Véretz. Je l'aime déjà comme un fils.»</p> + +<p>Mme Corneuil était devenue pensive.</p> + +<p>«J'ai fait cette nuit de mauvais rêves, dit-elle. +Vous vous moquez de mes rêves, car vous aimez à +vous moquer de moi. Voyez pourtant!... En venant +de Paris, M. de Miraval a sûrement passé par Vichy. +Ce marquis est un danger.</p> + +<p>—Un danger! s'écria Mme Véretz. Quel danger +peux-tu craindre?</p> + +<p>—Vous verrez que c'est Mme de Penneville qui +l'envoie ici.</p> + +<p>—Et tu t'imagines qu'Horace?... Eh! ma pauvre +folle, n'es-tu pas sûre de son coeur?</p> + +<p>—Est-on jamais sûre du coeur d'un homme? répondit-elle +en feignant une inquiétude qu'elle était +loin d'éprouver.</p> + +<p>—D'un homme, peut-être, dit en souriant +Mme Véretz; mais le coeur d'un égyptologue est +autre chose et ne varie jamais. En fait de sentiment, +l'égyptologie est le beau fixe.</p> + +<p>—Je vous dis que j'ai fait de méchants rêves, +que ce marquis est un danger.</p> + +<p>—Voilà ma réponse, lui repartit sa mère en lui +présentant un miroir et en l'obligeant à s'y regarder.</p> + +<p>—Il me semble que je suis affreuse ce matin, +dit Mme Corneuil, qui n'en pensait rien.</p> + +<p>—Vous êtes belle comme le jour, ma chère comtesse, +et je défie tous les marquis du monde...</p> + +<p>—Non, je ne recevrai pas ce grand-oncle, reprit +Hortense en écartant le miroir; vous le recevrez +pour moi. Prétendez-vous me condamner à essuyer +des impertinences?</p> + +<p>—Te voilà bien, tu mets les choses au pis, tu +t'exaltes, tu te montes, tu pars de la main...</p> + +<p>—Je vous répète que je suis malade.</p> + +<p>—Ma chère adorée, il ne faut jamais être malade +qu'à propos, et dans ce cas ci... Prends-y garde, il +s'imaginera qu'il te fait peur.»</p> + +<p>Mme Corneuil jugea sans doute à la réflexion que +sa mère avait raison, car elle lui dit:</p> + +<p>«Puisque vous voulez absolument que je +m'impose cette corvée, soit! ordonnez qu'on me +monte mon déjeuner, et envoyez-moi ma femme +de chambre.</p> + +<p>—C'est on ne peut mieux, répondit Mme Véretz. +Ah! ma chère, ce n'est pas une corvée que je +t'impose, c'est une victoire que je te prépare.»</p> + +<p>Et à ces mots elle se retira, non sans l'avoir embrassée +une seconde fois.</p> + +<p>A deux heures précises, Mme Véretz, sous les +armes, installée dans un ajoupa qui faisait face à la +véranda du chalet, attendait le comte de Penneville +et M. de Miraval; à deux heures précises, le +marquis et le comte parurent à l'horizon. La présentation +se fit dans toutes les formes, et bientôt +l'entretien s'engagea. Mme Véretz était une femme +experte en tous les cas difficiles; l'imprévu ne la +déconcertait point: elle savait faire fête aux visiteurs +fâcheux comme aux événements désagréables. +M. de Miraval ne lui fournit point l'occasion +d'exercer sa vertu. Il fut parfaitement courtois et +gracieux; il déploya en cette occurrence son amabilité, +son brillant des grands jours; il se mit en +frais autant qu'il le faisait jadis pour les puissants +de la terre qui lui donnaient audience. A quoi servirait-il +d'avoir été diplomate, si l'on ne possédait +l'art utile de parler beaucoup sans rien dire? Il +avait la parole à son commandement et, quand il +le fallait, une éloquence fluente, le talent de faire +couler, comme dit le proverbe russe, du miel sur +l'huile. Tout chemina fort bien. Horace, qui avait +beaucoup redouté cette entrevue et qui d'abord +avait eu l'air contraint et gêné, fut bientôt hors de +peine; il sentit se dissiper son embarras. Il était +dans son caractère de se rassurer très vite. Non +seulement il était né optimiste, mais il avait trop +approfondi la théologie égyptienne pour ne pas savoir +que dans le monde des hommes comme dans +celui des divinités la lutte entre les deux principes +se termine d'habitude par la victoire du bien, que +Typhon finit par se laisser désarmer et qu'Horus, +dieu bienfaisant, prend en main le gouvernement +de l'univers. La figure du comte de Penneville exprimait +une foi profonde dans le triomphe définitif +d'Horus, dieu bienfaisant.</p> + +<p>La glace était tout à fait rompue lorsque Mme Corneuil +fit son apparition. Comme on peut croire, +elle avait soigné pour la circonstance sa toilette et +sa coiffure; son demi-deuil était des plus coquets. +Il faut en prendre son parti, il y a des reines qui +ressemblent beaucoup à des bourgeoises, il y a des +bourgeoises qui ressemblent à des reines, moins la +couronne et le roi. Ce jour-là, Mme Corneuil était +non seulement reine, mais déesse des pieds à la +tête; on eût dit Junon sortant de son nuage. Elle +ne manqua pas son entrée. En la voyant venir, le +marquis ne put réprimer un tressaillement, et, +quand il s'approcha d'elle pour la saluer tête basse, +il perdit contenance, ce qui ne lui arrivait guère, +il demeura confus, commença plusieurs phrases +sans pouvoir les achever, et l'on assure que c'était +la première fois de sa vie qu'il avait essuyé pareille +mésaventure. Son trouble était si visible que le +bon Horace, qui ne remarquait rien, ne laissa pas +de le remarquer.</p> + +<p>M. de Miraval fit un effort sur lui-même, il ne +tarda pas à recouvrer son assurance et toute l'aisance +de ses manières. Après quelques propos +oiseux, il se mit à conter avec agrément plusieurs +anecdotes de sa carrière de diplomate, qu'il assaisonna +de belle humeur et de sel attique.</p> + +<p>Tout en contant, il devisait avec lui-même et +se disait: «Il n'y a pas à dire, elle est fort belle; +c'est une maîtresse femme, un morceau de roi. +Quels yeux, quels cheveux et quelles épaules! Je +gagerais que ce qu'on ne voit pas vaut pour le +moins ce qu'on voit. Est-il possible qu'elle soit +la fille de sa mère et que ces cheveux rouges aient +produit ces cheveux blonds? Après tout, elles se +complètent. C'est une frégate accompagnée de sa +mouche. Il n'y a pas à dire, sa beauté m'irrite, +m'exaspère. Elle était faite pour se rendre heureuse +en faisant le bonheur de beaucoup de pauvres +diables, et, si j'avais quarante ans de moins, +je voudrais être du nombre de ces heureux. Mon +Dieu! je ne demanderais pas le morceau tout +entier pour moi, je me contenterais de ce qu'on +voudrait bien me donner. Il faut être philosophe +et savoir partager. Hélas! les prétentions ont tout +gâté; l'ambition, la fureur de paraître, sont le fléau +du genre humain; la femme qui veut à toute force +jouer un rôle tue son bonheur et celui des autres... +En conscience, elle est superbe! N'y trouverai-je +rien à redire? Oui, elle a dans le regard +une inquiétude qui ne me plaît pas. Les lèvres +sont un peu minces; bah! c'est un détail. Grâce +à Dieu, elle n'a pas de tache d'encre au bout des +doigts; mais ils sont trop effilés, trop nerveux, +et dénotent des mains prenantes. Les paupières +sont trop longues; elles doivent lui servir à cacher +beaucoup de choses. La voix est bien timbrée, +mais elle sonne sec... C'est égal, si j'avais quarante +ans de moins...»</p> + +<p>Le marquis ne laissait pas de conter ses anecdotes. +Mme Véretz était tout oreilles et souriait de +la meilleure grâce du monde. Quant à Mme Corneuil, +elle ne se départait pas de sa gravité un peu +dédaigneuse. Elle était arrivée avec un parti pris; +elle s'était mis dans la tête qu'elle allait comparaître +devant un juge malveillant, venu tout exprès +pour prendre sa mesure et la faire asseoir sur la +sellette. Aussi s'était-elle armée d'une majesté +olympienne, de cette insolence de beauté qui fait +rentrer sous terre les impertinents, qui foudroie +les orgueilleux et transforme en cerf les Actéons. +Bien que le marquis fût d'une politesse irréprochable +et empressée, bien qu'il sollicitât presque +humblement sa bienveillance et ses regards, elle +tenait ferme, elle ne désarmait pas. Pour Horace, +il écoutait tout d'un air satisfait; il trouvait que +son oncle était charmant, et il mourait d'envie de +l'embrasser; il trouvait aussi que jamais Mme Corneuil +n'avait été si belle, que le soleil avait des +clartés inaccoutumées, qu'il pleuvait de la lumière +sur son bonheur, que l'air embaumait et que +toutes les choses de ce monde allaient à merveille. +Il avait cependant un scrupule qui l'embarrassait +et par instants faisait passer un nuage sur ses +sourcils. En relisant le matin un des fragments +de Manéthon, il s'était achoppé à un passage qui +semblait contrarier sa thèse favorite, à laquelle +il tenait comme à sa vie. Par intervalles, il se prenait +à douter si ce fut vraiment sous le règne +d'Apépi que Joseph, fils de Jacob, vint en Égypte; +puis il se reprochait son doute, qui lui revenait +l'instant d'après. Cette contradiction le chagrinait, +car il respectait beaucoup Manéthon. Mais quand +il regardait Mme Corneuil, son âme rentrait dans +le repos, et il croyait lire dans ses beaux yeux la +preuve manifeste que le Pharaon qui ne connaissait +pas Joseph était bien Séthos Ier, auquel cas +le Pharaon qui l'avait connu était bien Apépi. Être +tendrement aimé d'une belle femme, cela fait tout +croire, tout devient possible, tout s'arrange, Manéthon, +Joseph, le roi Apépi et le reste.</p> + +<p>Que se passait-il dans le coeur du marquis? De +quel charme vainqueur était-il la proie? Le fait +est qu'il ne se ressemblait guère à lui-même. Il +avait bien débuté, et Mme Véretz prenait plaisir +à ses histoires. Peu à peu, sa verve s'alanguit. Cet +homme si maître de ses idées ne parvenait plus +à les gouverner; cet homme si maître de sa parole +cherchait péniblement ses mots. Il lutta quelque +temps contre l'étrange fascination qui le privait +de ses facultés, mais ce fut en vain. Il ne prit plus +part à la conversation que par quelques phrases +décousues qui manquaient absolument d'à-propos +et bientôt il tomba dans une profonde rêverie, +dans le plus morne silence.</p> + +<p>«Ma mère avait raison, se dit Mme Corneuil. Je +lui impose, c'est moi qui lui ai fait peur.»</p> + +<p>Et, s'applaudissant d'avoir fait taire les batteries +de l'assiégeant et éteint son feu, un sourire de +fierté satisfaite effleura ses lèvres. L'instant d'après, +elle se leva pour faire un tour de jardin, et Horace +s'empressa de la suivre.</p> + +<p>Le marquis demeura seul avec Mme Véretz. Il +suivit quelque temps du regard le couple amoureux, +qui s'éloignait à pas lents et qui disparut +enfin derrière un buisson. Il parut alors que le +charme était rompu. M. de Miraval recouvra la +voix, et il se prit à murmurer:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Amants, heureux amants.</p> +<p>Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,</p> +<p class="i2">Toujours divers, toujours nouveau.</p> + </div> </div> + +<p>Puis, se tournant vers Mme Véretz, il s'écria +d'un ton lyrique: «Non, on n'a rien inventé jusqu'aujourd'hui +de plus beau que la jeunesse, de +plus divin que l'amour. Mon neveu est un heureux +coquin; je le félicite tout haut, et je l'envie +tout bas.»</p> + +<p>Mme Véretz le récompensa de cette exclamation +par un gracieux sourire, qui signifiait:—Bon +vieillard, nous t'avions mal jugé. Pourrais-tu par +hasard nous servir à quelque chose?</p> + +<p>«Plus je les vois ensemble, monsieur le marquis, +dit-elle, plus je me persuade qu'ils ont été +faits l'un pour l'autre. Jamais caractères ne furent +mieux assortis; ils ont les mêmes goûts et les +mêmes dégoûts, la même élévation d'esprit, le +même dédain pour les sentiments médiocres et +pour les petits calculs, la même insouciance des +vulgaires intérêts. Ils vivent l'un et l'autre dans +l'azur. Ah! monsieur le marquis, c'est par une dispensation +providentielle qu'ils se sont rencontrés.</p> + +<p>—Très providentielle,» dit le marquis.</p> + +<p>Et il ajouta <i>in petto</i>:</p> + +<p>«La vraie providence est l'habileté des mères.»</p> + +<p>Puis il reprit:</p> + +<p>«De quoi s'agit-il après tout? D'être heureux. +Mon neveu a mille fois bien fait de ne consulter +que son coeur. Il aura l'azur, comme vous +dites, chère madame, et tout le reste par-dessus +le marché; car Mme Corneuil... Ne parlons pas +de sa beauté, qui est incomparable, mais il est +impossible de la voir, de l'entendre sans reconnaître +en elle une femme vraiment supérieure, +la plus propre du monde à bien conseiller un +homme, à le conduire, à le pousser.</p> + +<p>—Certes vous la jugez bien, répondit Mme Véretz. +C'est une étrange créature que ma fille; elle +a tous les nobles enthousiasmes, qu'elle pousse +jusqu'à l'exaltation, et cependant elle est infiniment +raisonnable, très intelligente des choses de +la vie, et à la fois de glace pour ses intérêts, de +feu pour ceux des autres.</p> + +<p>—Une seule chose m'afflige, lui dit le marquis. +Le fabuliste recommande aux heureux amants de +ne voyager qu'aux rives prochaines, et les nôtres +iront enfouir leur félicité à Memphis ou à Thèbes. +Enlever Mme Corneuil à Paris, c'est un crime.</p> + +<p>—Oh! rassurez-vous, dit-elle, Paris les reverra.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas mon neveu: il a +horreur de cette ville perverse et frivole. Il m'a +fait hier ses confidences, il entend finir ses jours +en Égypte, et il m'a soutenu que Mme Corneuil +était aussi amoureuse que lui de la solitude et du +silence des Thébaïdes. Il a l'air fort doux, personne +n'est plus tenace dans ses volontés.</p> + +<p>—A la garde de Dieu! fit Mme Véretz, en regardant +le marquis d'un air qui voulait dire:—Mon +bel ami, il n'y a pas de volonté qui tienne +contre la nôtre, et Paris ne peut pas plus se passer +de nous que nous de Paris.</p> + +<p>—Ils ont choisi la bonne part, poursuivit M. de +Miraval en poussant un profond soupir. Je me suis +souvent moqué de mon petit-neveu, à qui je reprochais +de ne pas savoir jouir de la vie; c'est à +son tour de se moquer de moi, puisque j'en suis +réduit à envier son bonheur. Cueillir des roses, +c'est charmant, et j'en ai beaucoup cueilli: mais +il arrive un âge où l'on regrette amèrement de +n'avoir pas su se créer un intérieur... Vous devez +être étonnée de mes confidences, chère madame.</p> + +<p>—J'en suis flattée beaucoup plus qu'étonnée, +répondit-elle.</p> + +<p>—L'ennui me ronge, je dois en convenir. J'avais +juré de passer le reste de mes jours dans la +retraite, dans le repos. L'ennui me fera sortir de +ma tanière. Je vais me replonger dans la politique +active. On me presse de me laisser porter à +la députation dans l'arrondissement où est mon +château, on me propose aussi le sénat. Je vais me +livrer de nouveau au monstre. Passe encore si +j'étais marié à une femme de sens, très intelligente +des choses de la vie, quoiqu'un peu exaltée. On +ne réussit dans la politique que par les femmes, +et à mon âge on ne peut plus se flatter de réussir +par les femmes des autres. Que n'en ai-je une à +moi! Comme dit le poète: «Ai-je passé le temps +d'aimer?... Ah! si mon coeur...» Je ne me rappelle +pas la suite, mais qu'importe! Heureux Horace! +trois fois heureux! Vivre en Égypte avec une +femme aimée ou se trémousser à Paris, sans +femme aimée, au milieu des tripotages de la politique, +quelle différence!»</p> + +<p>Mme Véretz trouvait en effet que la différence +était grande, mais toute au profit du trémoussement +et du tripot. Elle ne put s'empêcher de se +dire: «Si mon futur gendre avait l'humeur et les +goûts de son grand-oncle, ce serait parfait, et nous +n'aurions plus rien à désirer.» De ce moment, le +marquis de Miraval lui parut un homme intéressant. +Elle essaya de le réconcilier avec son sort, +et, comme elle avait l'esprit des affaires et l'amour +des détails, elle lui adressa force questions sur son +arrondissement électoral, sur les chances de son +élection. Le marquis, un peu embarrassé, y répondit +de son mieux. Il ne put se tirer d'affaire +qu'en détournant le propos et en faisant à cette +curieuse une ample description de son château, +qui sans contredit en valait la peine, mais où il +n'allait guère. Les renseignements minutieux +qu'il lui fournit touchant ses terres et leurs +revenus n'étaient pas de nature à refroidir l'intérêt +qu'elle commençait à lui porter.</p> + +<p>Pendant ce temps, Mme Corneuil arpentait une +allée du jardin avec Horace, qui ne s'apercevait +pas qu'elle avait les nerfs fort excités et un peu +orageux. Il y avait un certain nombre de choses +dont le comte de Penneville ne s'apercevait presque +jamais.</p> + +<p>«Dieu! quel beau temps! lui disait-il. Le beau +ciel! le beau soleil! Ce n'est pourtant pas le soleil +de là-bas. Quand le reverrons-nous? Oh! là-bas, +la-bas, comme dit Mignon. Vous me chanterez ce +soir cette chanson; personne ne la chante comme +vous. Ce parc ne m'a jamais paru si vert. Il faut +convenir que la verdure a du bon, quoique je +m'en passe à merveille. J'ai connu un voyageur +qui trouvait la Grèce affreuse, parce qu'elle +manque d'arbres. Il y a des gens comme cela qui +ont la manie des arbres. Vous rappelez-vous notre +première excursion à Gizeh, cette grande plaine +nue, ces collines onduleuses, ce sable couleur +jaune d'ocre? «On en mangerait!» disiez-vous. +Nous rencontrâmes une longue file de chameaux, +je les vois encore. A l'horizon pointaient les pyramides, +qui nous semblaient toutes blanches et +qui dégageaient des étincelles. Comme elles s'enlevaient +sur le ciel! Elles étaient vibrantes. L'air +ne vibre jamais par ici. Oh, le bon déjeuner que +nous fîmes dans cette chapelle, assis sur des +burnous! Vous étiez coiffée d'un tarbouch, qui +vous allait comme un charme. Quand donc vous +reverrai-je en tarbouch? Ah! par exemple, la +dinde était un peu maigre, et puis je commis ce +jour-là une fière maladresse. Je laissai choir la +gargoulette qui contenait notre eau du Nil. Nous +en fûmes quittes pour rire et pour boire notre vin +pur. Après quoi, nous descendîmes dans un caveau, +et là, pour la première fois, je vous traduisis +des hiéroglyphes. Je n'oublierai jamais quel fut +votre ravissement quand je vous appris qu'un +luth signifiait le bonheur, attendu que le signe du +bonheur est l'harmonie de l'âme. Dans l'écriture +chinoise, le bonheur est représenté par une main +pleine de riz. Et après cela, qui contestera l'immense +supériorité d'âme et de génie des Égyptiens +sur les habitants du Céleste Empire?»</p> + +<p>Il finit pourtant par s'apercevoir que Mme Corneuil +ne lui répondait pas; il en chercha l'explication, +et il la trouva.</p> + +<p>«Quelle impression vous a faite le marquis de +Miraval?» lui demanda-t-il d'une voix anxieuse.</p> + +<p>Cette fois elle répondit.</p> + +<p>«C'est un homme fort distingué, dit-elle. Il +commence admirablement les histoires, mais il les +finit mal.... Dois-je être sincère?</p> + +<p>—Absolument sincère.</p> + +<p>—Il me plaît fort peu.</p> + +<p>—Aurait-il dit quelque chose qui vous ait offensée? +s'écria Horace, saisi d'un remords subit et de +la crainte que son oncle n'eût profité perfidement +des distractions que lui causaient Manéthon et le +roi Apépi, pour hasarder quelque méchant propos.</p> + +<p>—C'est un homme d'esprit, répliqua-t-elle; +mais il faut avoir de l'âme, et je le soupçonne de +n'en pas avoir.»</p> + +<p>En disant ces mots, elle attacha sur le visage du +jeune homme ses grands yeux bruns où l'on voyait +une âme, et peut-être deux.</p> + +<p>«A votre tour, soyez franc, reprit-elle. Vous +n'avez pas le talent de mentir, c'est un peu pour +cela que je vous aime. Vous m'aviez annoncé que +vous écririez à Mme de Penneville... Le marquis +est sa réponse.</p> + +<p>—J'en conviens, dit-il; mais, quand l'univers +entier se mettrait entre vous et moi, il y perdrait +ses peines. Vous savez si je vous aime, si je vous +adore.</p> + +<p>—Votre coeur est à moi, bien à moi? demanda-t-elle +en lui jetant un regard ensorcelant.</p> + +<p>—Pour toujours, pour jamais!» répondit-il d'une +voix étouffée.</p> + +<p>Ils approchaient d'une charmille, dont l'entrée +était étroite. Mme Corneuil passa la première, et +quand Horace l'eut rejointe, se retournant, elle demeura +immobile devant lui et le contempla avec +un sourire mélancolique. Jusqu'à ce jour, elle l'avait +tenu à distance, sans lui rien accorder, sans lui +rien permettre. Par une inspiration soudaine, elle +dépouilla sa farouche vertu et avança doucement +vers lui son front et ses lèvres, qui semblaient réclamer +un baiser. Il comprit, mais il eut peur +d'avoir mal compris. Il hésitait, enfin il osa, et, +la serrant dans ses bras, il appuya ses lèvres sur +les siennes. Ce baiser le mit hors de lui, le grisa: +il fut sur le point de se trouver mal. Une seule fois +jusqu'alors il avait éprouvé une ivresse d'émotion +comparable à celle-ci: c'était près de Thèbes, un +jour que, faisant une fouille, il avait vu de ses yeux +apparaître au fond de la tranchée un grand sarcophage +de granit rose. Ce jour-là aussi, il lui avait +pris une défaillance.</p> + +<p>Mme Corneuil s'assit sur un banc; il se laissa +tomber à ses pieds, et posant ses coudes sur des +genoux adorés, les mains dans les mains, il resta +quelque temps à la manger des yeux. Il n'y avait +que la largeur d'une route entre la charmille et le +lac; ils entendaient la vague qui causait tout bas +avec la grève; elle balbutiait des mots d'amour, +elle racontait des joies et des mystères qu'aucune +langue humaine ne peut dire.</p> + +<p>Après un long silence:</p> + +<p>«Les grands bonheurs sont toujours inquiets, +toujours sur le qui-vive, reprit Mme Corneuil; +tout les effarouche, ils ont peur de tout. Je +vous en supplie, débarrassez-nous de ce diplomate. +Je n'ai jamais aimé les diplomates; des +préjugés, des intérêts, des calculs, des vanités, +ils ne voient que cela dans le monde.</p> + +<p>—Vos volontés me sont sacrées, lui dit-il, et, +dussé-je me brouiller à jamais avec lui, je ferai tout +ce qu'il vous plaira, quoique je lui aie toujours +rendu l'amitié qu'il me porte.</p> + +<p>—Oui, renvoyez-le dans sa famille, qui nous en +voudrait de l'accaparer. Qu'il retourne bien vite +lui raconter ses histoires!</p> + +<p>—Permettez, sa famille, c'est moi; il est garçon +ou plutôt veuf depuis trente ans et sans fils +ni fille. Mais que m'importe son héritage!»</p> + +<p>A ces mots, Mme Corneuil sortit de son extase, +et dressant l'oreille comme un chien qui flaire une +piste inattendue:</p> + +<p>«Son héritage! Vous êtes son héritier! Vous +ne m'en avez jamais rien dit.</p> + +<p>—Et à quel propos vous l'aurais-je dit? L'argent, +qu'est-ce que l'argent?... Mon trésor, le voici, +ajouta-t-il en essayant de prendre un second baiser, +qu'elle lui refusa sagement, car il ne faut abuser +de rien.</p> + +<p>—Ce sont de lâches misères que les questions +d'argent, dit-elle... Est-il très riche, le marquis?</p> + +<p>—Ma mère assure qu'il a deux cent mille livres +de rente. Qu'il en fasse ce qu'il voudra. Puisqu'il a +eu le malheur de vous déplaire, je lui déclarerai +tout net que je renonce à la succession.</p> + +<p>—Encore y faut-il mettre des formes, répondit +avec quelque vivacité Mme Corneuil. Vous avez de +l'affection pour lui; je serais désolée de vous +brouiller avec un parent que vous aimez.</p> + +<p>—Vous, vous, rien que vous! s'écria-t-il. C'est +si peu de chose que le reste!»</p> + +<p>Il demeura quelques instants encore à ses genoux; +mais, à son vif chagrin, elle l'obligea de se +relever, en lui disant:</p> + +<p>«M. de Miraval finira par remarquer que nous +sommes longtemps absents. Soyons polis.»</p> + +<p>Deux minutes après, elle rentrait dans l'ajoupa, +où la suivit Horace, et elle aborda le marquis avec +une nuance d'affabilité qu'elle ne lui avait pas encore +montrée; mais, quoiqu'elle eût changé de visage +et de procédé, le charme ne laissa pas d'opérer, +ou plutôt l'effet n'en fut que plus sensible. +M. de Miraval, qui avait recouvré toute la liberté +de son esprit en conversant familièrement avec +Mme Véretz et en lui faisant toute espèce de confidences, +se troubla de nouveau quand il revit sa +belle ennemie. Il répondit à ses avances par des +phrases incohérentes, par des propos sans queue +ni tête, qui semblaient tomber de la lune. Bientôt, +comme pris de colère contre lui-même et contre +son indigne faiblesse, il se leva brusquement, et se +tournant vers Mme Véretz:</p> + +<p>«On n'oublie pas longtemps son La Fontaine, +lui dit-il; je retrouve à l'instant la fin du vers que +je cherchais et que voici:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! si mon coeur osait encor se renflammer!</p> + </div> </div> + +<p>Il prit aussitôt congé d'elle, la salua profondément; +puis, s'avançant vers Mme Corneuil, il la +regarda dans les yeux et lui dit avec une sorte +d'âpreté dans la voix:</p> + +<p>«Madame, je suis venu, j'ai vu et j'ai été +vaincu.»</p> + +<p>Et là-dessus il s'éloigna comme un homme qui +se sauve, en défendant à son neveu de le reconduire. +On croira sans peine qu'après son départ il +fut beaucoup parlé de lui. Tout le monde s'accorda +à dire que sa conduite était étrange; mais Mme Véretz +déclara qu'il lui paraissait plus charmant encore +que singulier. Mme Corneuil le trouvait plus +singulier que charmant. Quant à Horace, il expliqua +ce qu'il y avait eu d'un peu bizarre dans son +attitude par des inégalités de santé ou par un caprice +d'humeur, que son âge rendait excusable. +Il avoua du reste qu'il ne l'avait jamais vu ainsi, +qu'il l'avait toujours connu bon vivant, alerte, +sûr de sa mémoire, dégourdi et se faisant tout à +tous.</p> + +<p>«Il y a là un mystère que vous aurez soin +d'éclaircir,» lui dit Mme Corneuil.</p> + +<p>Et comme, ayant regardé sa montre, il se disposait +à se retirer:</p> + +<p>«A propos, grand paresseux, lui dit-elle, quand +donc me lirez-vous ce fameux quatrième chapitre +de votre <i>Histoire des Hycsos</i>? N'allez pas oublier +que nous devons le lire un soir et faire à minuit +un souper fin en son honneur. Nous le commanderons +à Paris, ce souper. Ne sera-ce pas délicieux?»</p> + +<p>A l'idée de cette petite fête intime en l'honneur +d'Apépi, le coeur d'Horace tressaillit d'aise, et sa +prunelle s'alluma.</p> + +<p>«Je ne veux rien vous lire qui ne soit digne de +vous. Accordez-moi dix jours encore.</p> + +<p>—Dix jours, c'est un siècle! fit-elle. Mais au +moins soyez de parole, ou je me brouille avec +vous.»</p> + +<p>Il s'éloignait, elle ajouta:</p> + +<p>«Quand vous reverrez M. de Miraval, soyez défiant, +mais soyez adroit.»</p> + +<p>«Lui, adroit! s'écria Mme Véretz, lorsqu'elle +fut seule avec sa fille. Ordonne-lui plutôt de traverser +le grand lac à la nage.</p> + +<p>—Est-ce encore une épigramme? dit Mme Corneuil +avec humeur.</p> + +<p>—Puisque je l'adore tel qu'il est, lui répondit +sa mère, peut-on m'en demander davantage? Quant +à M. de Miraval, tu as tort de t'en inquiéter. M'est +idée qu'il nous est tout acquis.</p> + +<p>—Ce n'est pas la mienne, répliqua-t-elle.</p> + +<p>—En tout cas, ma chère, il faut le traiter avec +beaucoup de ménagement, car je sais de source +certaine...</p> + +<p>—Vous allez m'apprendre, interrompit d'un ton +dédaigneux Mme Corneuil, qu'il a deux cent mille +livres de rente et qu'Horace est son héritier. Ces +misérables bagatelles sont pour vous des affaires +d'État.»</p> + +<p>Et aussitôt après, elle lui dit:</p> + +<p>«Demandez donc à Horace d'inviter le marquis +à venir au premier jour déjeuner avec nous.»</p> + + + +<br> +<h3>IV</h3> + + +<p>Le lendemain, dans l'après-midi, le comte de +Penneville se rendit à l'hôtel Gibbon, dans l'espérance +d'y voir son oncle; il ne l'y trouva pas. Il +lui laissa sa carte avec un mot pour lui témoigner +son regret d'avoir fait une course inutile et lui annoncer +que Mme Véretz et sa fille invitaient le +marquis de Miraval à venir déjeuner avec elles le +jour suivant. Le marquis lui fit porter sa réponse +dans la soirée; il s'y plaignait d'être indisposé, +priait son neveu de l'excuser auprès de ces dames, +dont l'attention le touchait infiniment. Inquiet de +la santé de son oncle, Horace sortit dans la matinée, +contrairement à toutes ses habitudes, pour +aller prendre de ses nouvelles. Cette fois encore, le +nid était vide, et le comte eut tout ensemble le +chagrin d'avoir perdu ses pas et le plaisir d'en conclure +que le malade se portait bien.</p> + +<p>Pressé par Mme Corneuil, il lui écrivit pour lui +transmettre une nouvelle invitation à déjeuner. Le +marquis lui fit répondre par un exprès qu'il venait +de se décider à repartir à l'instant pour Paris, qu'il +était fort chagriné de n'avoir pas même le temps +de lui faire ses adieux.</p> + +<p>Cette résolution subite et ce départ inattendu +émurent beaucoup la pension Vallaud. On en parla +durant une heure d'horloge, et les jours suivants +on en reparla. M. de Penneville fut la premier à se +remettre de sa surprise.</p> + +<p>«Arrive que pourra, se dit-il; je serai comme +un roc.»</p> + +<p>Et il eut bientôt fait de penser à autre chose. +La mère et la fille furent moins philosophes. +Mme Véretz éprouvait un étonnement pénible, une +vive contrariété de s'être trompée à ce point, car +elle se piquait de ne jamais se tromper. Mme Corneuil +lui disait d'un ton de triomphe:</p> + +<p>«Je vous félicite de votre perspicacité. M. de +Miraval nous était, disiez-vous, tout acquis. Il se +trouve que sa bienveillance ne va pas même jusqu'à +la politesse la plus élémentaire. Il était venu +en éclaireur, il est retourné bien vite faire son rapport +à Mme de Penneville. Nous aurons avant peu +de ses nouvelles, qui ne seront pas agréables. Je +suis sûre que vous n'avez pas su vous tenir avec lui, +que vous lui avez dit des choses compromettantes.</p> + +<p>—Ai-je l'habitude d'en dire, ma chère? répondait +Mme Véretz. J'avoue qu'une telle conduite me +surprend. Elle est contraire à toutes mes notions +du droit des gens. Avant de faire la guerre, un galant +homme la déclare. Le monstre a bien caché +son jeu.</p> + +<p>—Vous avez toujours été d'une confiance +aveugle.</p> + +<p>—Et pourtant les mauvaises langues prétendent +que je suis une mère habile. Ne m'accable pas, +ma mignonne. Ce qui m'afflige, c'est qu'un héritage +de deux cent mille livres de rente ne se trouve +pas dans le pas d'un cheval.</p> + +<p>—Vous n'avez que cet héritage en tête. Il est +bien question de cela! Il s'agit d'un noir complot, +dont nous verrons bientôt les effets. Ce vilain vieillard +nous jouera quelque tour de sa façon.</p> + +<p>—Attendons, attendons, répondait Mme Véretz. +Il faut du gros canon pour prendre les forteresses. +Tu as beau dire, nous pouvons dormir tranquilles +sur nos deux oreilles.»</p> + +<p>Trois jours plus tard, Mme Véretz, qui, en cachette +de sa fille, était sortie de très bonne heure +pour aller faire elle-même son marché, s'introduisit +à pas de loup dans l'appartement du comte +de Penneville, entr'ouvrit la porte de son cabinet +de travail, et, la main sur le loquet, elle lui cria:</p> + +<p>«Voulez-vous savoir une chose, bel oiseau +bleu? On vous en a donné à garder, et M. de Miraval +n'a pas quitté Lausanne. Je viens de le rencontrer +qui traversait la place Saint-François.</p> + +<p>—Impossible! répondit-il en laissant tomber sa +plume.</p> + +<p>—Impossible peut-être, mais encore plus vrai +qu'impossible,» dit-elle en se sauvant.</p> + +<p>Horace se rendit incontinent à l'hôtel Gibbon et +ne fut pas plus heureux que les autres fois. Il y retourna +dans la soirée, et sa persévérance fut enfin +récompensée. Il eut la joie d'apercevoir M. de Miraval, +qui faisait sa digestion en fumant un cigare +sur la terrasse de l'hôtel.</p> + +<p>—Eh bien, mon oncle, lui dit-il, ce départ?...</p> + +<p>—L'esprit est prompt, la chair est faible, s'écria +le marquis. Lausanne est une ville si charmante, +que je n'ai pas eu le courage de m'en arracher.</p> + +<p>—Daignerez-vous au moins m'instruire?...</p> + +<p>—Montons dans ma chambre, interrompit-il; +nous y serons mieux pour causer.»</p> + +<p>Dès qu'ils y furent entrés, le marquis se laissa +tomber sur un sofa en murmurant:</p> + +<p>«Ouf! que je suis las!»</p> + +<p>Puis il offrit du geste un fauteuil à son neveu, +qui lui dit:</p> + +<p>«Une fois pour toutes, expliquons-nous. Ami ou +ennemi?</p> + +<p>—Recourons au <i>distinguo</i>. Ami du cher garçon +que voici, mais ennemi résolu, ennemi juré, ennemi +mortel de son mariage.</p> + +<p>—Ainsi Mme Corneuil n'a pas eu le bonheur de +vous plaire? repartit Horace sur un ton d'amère +ironie.</p> + +<p>—C'est tout le contraire, dit le marquis en +s'échauffant tout à coup. Tu ne m'avais pas dit assez +de bien de cette femme. Il n'y a qu'un mot qui +serve: elle est adorable.</p> + +<p>—Eh bien! mon oncle, cela étant...</p> + +<p>—Adorable, te dis-je; mais elle n'est pas du +tout ton fait. Et d'abord, tu crois l'aimer, tu ne +l'aimes pas.</p> + +<p>—Seriez-vous assez bon pour m'en fournir la +preuve?</p> + +<p>—Non, tu ne l'aimes pas. Tu la vois à travers +vos communs souvenirs de voyage, à travers le +plaisir que tu as eu à lui expliquer le tombeau de +Ti; tu la vois à travers l'Égypte, à travers les Pharaons. +Du haut des pyramides, quarante siècles +ont contemplé vos fiançailles, et c'est pourquoi ton +amour t'est cher. Pur mirage du désert que cet +amour! Supprime l'Égypte, supprime Ti, et souffle +sur le reste, il ne reste rien.</p> + +<p>—Si c'est là votre seule objection...</p> + +<p>—J'en ai une autre. Tu n'es pas de son âge.</p> + +<p>—Elle a dix-sept mois deux semaines et trois +jours de plus que moi. Est-ce la peine d'en parler?</p> + +<p>—Je veux croire que ton compte est juste; je +connais ta rigoureuse exactitude en toute espèce +de calculs. Mais cette femme a l'esprit mûr, et tu +n'es et ne seras toute ta vie qu'un enfant. C'est +bien de toi qu'on pourra dire comme de l'évêque +d'Avranches: «Quand donc monseigneur aura-t-il +fini ses études?» Si tu étais dans les affaires, dans +la diplomatie, dans la politique, je te dirais: +«Épouse ce phénix, tu es sûr de ton avenir.» Mais +ce perpétuel étudiant épouser une Mme Corneuil, +là, c'est absurde. Tu te flattes de lui communiquer +tes goûts et tes fureurs, qui ne lui inspirent +qu'une indulgente pitié. Quand tu lui parles de +Manéthon, tu l'assommes; mais comme elle a tous +les talents, elle a celui de dormir sans qu'on s'en +aperçoive.</p> + +<p>—Est-ce tout, mon cher oncle?</p> + +<p>—Mon doux ami, je te fais grâce du reste.</p> + +<p>—Et vous n'attendez pas que je prenne la peine +de vous répondre?</p> + +<p>—Je t'en dispense; ma conviction est faite.</p> + +<p>—Avez-vous écrit à ma mère?</p> + +<p>—Pas encore, je ne sais que lui écrire. Mon +embarras est extrême.</p> + +<p>—S'il vous en souvient, vous m'avez donné +votre parole d'oncle et de gentilhomme que vous +ne feriez rien à mon insu.</p> + +<p>—Parole d'oncle et de gentilhomme, tu verras +mes lettres. Reviens dans deux jours, à la même +heure, car je ne rentre qu'au moment du dîner. Je +te montrerai mon brouillon.</p> + +<p>—Voilà qui est entendu, répondit Horace; c'est +la guerre, mais une guerre loyale.»</p> + +<p>Et il prit congé de son oncle sans lui donner la +main, tant il avait sur le coeur les impertinents +propos que M. de Miraval lui avait tenus; mais en +chemin il ne tarda pas à les trouver plus plaisants +qu'impertinents. Il finit par se les répéter en riant, +et ce fut aussi en riant qu'il les rapporta à Mme Corneuil +et qu'il lui fit un récit fidèle, minutieusement +exact de sa visite à l'hôtel Gibbon. Il fut récompensé +de sa sincérité par un sourire enchanteur, +par des témoignages de tendresse pleins de saveur +et de délices. Comme dans la charmille, il vit un +front radieux se pencher vers lui pour venir chercher +ses lèvres. On a tort de dire qu'il n'est rien +de tel que le premier baiser: le second plongea +Horace dans une si douce ivresse qu'il lui fut impossible +de travailler sans distraction le reste du +jour. Il était occupé à se souvenir.</p> + +<p>Il n'était pas au bout de ses étonnements. En +arrivant le surlendemain au rendez-vous que lui +avait donné son oncle, il apprit que la veille M. de +Miraval était parti, et cette fois tout de bon. Pour +où, c'est ce qu'on ne put lui dire. Il avait soldé sa +note, quitté l'hôtel sans autre explication. Le marquis +se doutait-il que les inconséquences, que le +décousu de sa conduite portaient le trouble dans +le coeur d'une femme adorable et attentaient même +au repos de ses nuits? Mme Corneuil se trouva +replongée dans ses perplexités, qui prirent sur son +humeur. Mme Véretz eut beaucoup de peine à se +défendre, quoique à vrai dire elle n'eût rien à se +reprocher.</p> + +<p>«Bah! leur disait Horace, nous nous affectons +trop de tout cela. A quoi bon nous tourmenter, +nous mettre martel en tête? Ne soupçonnons pas de +noirs mystères où il n'y en a point. Je n'avais pas +vu mon oncle depuis deux ans. Peut-être, si vert +qu'il paraisse, l'âge lui fait-il sentir ses atteintes; +peut-être n'a-t-il plus toute sa tête. Autrefois, il +savait à merveille ce qu'il voulait, il ne le sait +plus. J'en suis désolé, car je l'aime beaucoup, et, si +son esprit s'est affaibli, je lui pardonne de grand +coeur toutes les énormités qu'il a pu me dire.»</p> + +<p>Il ne sut plus que penser quand, au bout d'une +semaine, un matin qu'il pleuvait à verse, il vit +entrer dans son cabinet de travail M. de Miraval, +l'air mélancolique et sombre, le front nuageux, +l'oeil éteint.</p> + +<p>«D'où sortez-vous, mon oncle? lui cria-t-il.</p> + +<p>—Et d'où sortirais-je, si ce n'est de mon hôtel? +répondit le marquis.</p> + +<p>—Mais vous l'avez quitté depuis huit jours.</p> + +<p>—Je parle de l'hôtel de Beau-Rivage, situé au +bord du lac, à Ouchy, port de Lausanne, où je me +suis installé depuis que j'ai pris l'hôtel Gibbon en +déplaisance.</p> + +<p>—Je sais très bien, dit Horace, que l'hôtel de +Beau-Rivage est à Ouchy, et je n'ignore pas non +plus qu'Ouchy est le port de Lausanne. Ce que +je ne sais pas, par exemple, c'est pourquoi vous +avez changé de domicile sans daigner m'en avertir.</p> + +<p>—Mille excuses, mon garçon. Je suis si occupé!</p> + +<p>—A quoi donc?</p> + +<p>—C'est mon secret.</p> + +<p>—J'en suis fâché, mon oncle, mais votre secret +ne vous rend pas heureux. Qu'est devenue votre +brillante gaieté? Vous me semblez sombre aujourd'hui +comme un verrou de prison. Ne seriez-vous +pas tourmenté par quelque remords?</p> + +<p>—Où prends-tu que j'aie des remords? C'est +cette maudite pluie qui m'agace. Regarde le lac, +il est trouble et hideux. Pleut-il toujours dans ce +pays? As-tu un baromètre?</p> + +<p>—En voici un, derrière vous, et tout à votre +service. Mais, je vous prie, racontez-vous vos +secrets à ma mère? Ce brouillon de lettre que +vous deviez me montrer, l'avez-vous dans votre +poche?»</p> + +<p>Le marquis ne répondit ni oui ni non. Il allait +et venait dans la chambre, en maugréant contre +la pluie qui rendait tout impossible, et de temps +en temps il retournait au baromètre, qu'il tapotait +avec insistance dans l'espoir de le décider à marquer +beau fixe. Puis, au milieu d'une jérémiade, il +prit son chapeau et sortit aussi brusquement qu'il +était entré, malgré les efforts que fit son neveu +pour le retenir à déjeuner.</p> + +<p>Le lendemain, qui était un dimanche, il ne plut +pas, grâce à Dieu; mais en revanche il venta grand +frais. Le lac, fouetté par la bise, ne se possédait +plus; il avait des attitudes et des colères d'océan. +Le marquis revint à la même heure, l'air aussi +maussade, aussi déconfit que la veille, pestant +contre la bise aussi énergiquement qu'il avait protesté +contre la pluie. Il ne put parler d'autre chose, +et il tapota de nouveau le baromètre, mais cette +fois pour le faire descendre.</p> + +<p>«L'imbécile a trop monté, murmura-t-il.</p> + +<p>—Il n'aura pas compris ce que vous lui demandiez, +fit Horace.</p> + +<p>—Maître gouailleur, je ne suis pas d'humeur à +plaisanter, répliqua-t-il, et je me sauve.»</p> + +<p>Horace tenta vainement de le faire rester, il +gagna la porte et l'escalier; mais son neveu le +suivit et, s'emparant de son bras, se déclara résolu +à le reconduire jusqu'à son hôtel. Il espérait le +faire parler en chemin d'autre chose que de la +bise. Ils n'avaient pas fait cinquante pas lorsqu'ils +virent arriver une voiture qui allait bon train, +comme pour échapper à l'ouragan, et dans laquelle +se trouvaient Mme Véretz et sa fille. Ces dames +revenaient d'entendre la messe à Lausanne, où l'on +peut l'entendre depuis qu'il y a une église catholique +sur la Riponne.</p> + +<p>Au moment où l'on allait se croiser, Mme Véretz, +qui n'avait jamais les yeux au talon, donna un +ordre à son cocher, et la voiture s'arrêta net. +Horace n'eut garde de lâcher le bras de son oncle, +qu'il obligea à faire halte. Apparemment le charme +opérait de nouveau, car, en s'approchant de la portière, +le marquis rencontra le regard de Mme Corneuil +et perdit aussitôt contenance. Il s'inclina +gauchement, rougit, marmotta quelques mots qui +n'avaient ni sens ni l'air d'en avoir un. Puis, se +dégageant de l'étreinte de son neveu, il fit un +second salut, tourna le dos et gagna pays.</p> + +<p>«Il devient de plus en plus inexplicable, dit +Mme Véretz. Je commence à croire qu'il a mauvaise +conscience.</p> + +<p>—C'est un conspirateur qui a des scrupules +intermittents, dit Mme Corneuil.</p> + +<p>—Il m'a confessé hier qu'il avait un secret, dit +Horace.</p> + +<p>—Je le devinerai, son secret, reprit Mme Véretz.</p> + +<p>—Et moi, pour en avoir le coeur net, j'écrirai +dès ce soir à ma mère,» répondit-il.</p> + +<p>Le soir même, comme il arrive quelquefois, la +bise tomba brusquement; il en résulta que le lendemain +on ne revit pas le marquis. Mme Véretz +alla aux informations; peut-être avait-elle ses +mouches, elle en mit une en campagne. Quelques +heures après, elle eut la satisfaction d'apprendre +à sa fille et à M. de Penneville que chaque matin, +sauf les cas de pluie ou de vent furieux, M. de Miraval +s'embarquait sur le bateau qui traverse le lac +d'Ouchy à Évian, qu'il passait la journée en Savoie +et revenait entre chien et loup dîner à son hôtel. +Qu'allait-il faire en Savoie? On se perdit en conjectures. +La plus vraisemblable, à laquelle on +s'arrêta, fut que Mme de Penneville avait quitté +Vichy pour Évian, que chaque jour son émissaire, +son suppôt, allait l'y rejoindre et conférer avec +elle, qu'avant peu la bombe éclaterait. Mme Véretz +émit sérieusement, quoique sous forme de plaisanterie, +le désir qu'on <i>filât</i> le marquis et que M. de +Penneville se transportât dès le lendemain à Évian +pour s'assurer de ce qui s'y passait. Sa fille et +Horace goûtèrent peu son idée et déclinèrent sa +proposition, l'un par dignité, l'autre par prudence. +Toujours craintive depuis cette nuit où elle avait +fait de si mauvais rêves, Mme Corneuil se disait: +Loin des yeux, loin du coeur. Elle ne se souciait +pas qu'une journée durant son bien-aimé mît le +lac entre elle et lui; elle avait peur que, dans les +hasards de son expédition, il ne tombât dans les +mains des Philistins et qu'on ne le lui volât.</p> + +<p>On fut bientôt hors de peine. Horace avait écrit +à sa mère; il en reçut la réponse suivante:</p> + +<p>«Mon cher enfant, M. de Miraval s'était chargé +de te faire connaître toute ma pensée sur le mariage +que tu médites. Que parles-tu de complots? +Ton oncle m'a écrit; pour te prouver à quel point +je suis de bonne foi dans cette affaire qui me donne +tant de soucis, je prends le parti de t'envoyer sa +lettre, en te suppliant de ne lui en rien dire, car +sûrement il aurait peine à me pardonner mon indiscrétion. +Tu verras par cette lettre combien il est +peu prévenu contre la femme que tu aimes, et +partant combien les objections qu'il fait à ton projet +méritent d'être prises par toi en sérieuse considération. +Ta mère, qui ne souhaite que ton bonheur.»</p> + +<p>La lettre du marquis était ainsi conçue:</p> + +<p>«Ma chère Mathilde, j'ai tardé à prendre la +plume, et je t'en fais mes excuses. La cas est tout +autre que je ne pensais et demande beaucoup de +réflexions. Je n'ai que peu d'espoir de réussir à +détacher Horace de celle que j'appelais «sa couleuvre +du Nil». Je t'avais promis d'exercer en +cette rencontre tous mes talents diplomatiques. +J'avais tort de me faire blanc de mon épée; que +peut la diplomatie contre une pareille femme? Tu +n'ignores pas que je suis arrivé ici armé de préventions +jusqu'aux dents; tu n'ignores pas non +plus que je me connais en hommes et en femmes, +que je ne manque pas d'une certaine vivacité de +coup d'oeil. J'ai vu et j'ai été vaincu; je n'ai pu +m'empêcher de le dire à Mme Corneuil elle-même. +Je ne te parle pas de sa miraculeuse beauté, des +grâces de son esprit, de son talent littéraire, qui +est de premier ordre, de la noblesse de ses sentiments. +Un mot suffira. Tu sais quelle était mon +horreur pour le mariage; j'ai fait campagne et j'ai +gardé du service un déplaisant souvenir. Eh bien, +pour la première fois... tu crois rêver, ma chère, +et pourtant cela n'est que trop vrai. Oui, si Horace +n'existait pas, si Mme Corneuil avait le coeur libre, +si mes soixante-cinq ans ne lui faisaient pas peur, +oui, je franchirais le pas sans hésiter, et je croirais +assurer le bonheur des quelques années que j'ai +encore à vivre. Tu te moques de moi, tu as mille +fois raison. Heureusement, Horace existe; au surplus, +rassure-toi, je n'aurais aucune chance d'être +agréé. Laissons là ma petite utopie et parlons de +ton fils.—Cela étant, diras-tu, qu'il épouse!—Non, +ma chère Mathilde, je ne crois pas que cette +union fût heureuse. Il y a entre ces deux êtres un +désaccord absolu d'humeurs, de goûts, de caractères; +il m'est impossible d'admettre qu'ils soient +faits l'un pour l'autre. Je m'en suis expliqué franchement +avec Horace; mais parlez donc raison à +un amoureux. Autant vaut jouer un air de flûte à +un poisson. Amoureux et poissons, j'en ai fait la +fâcheuse expérience, sont les gens du monde les +plus difficiles à persuader. Je répéterai pourtant +mes tentatives; je reviendrai à la charge dans un +moment propice, et tu auras avant peu de mes +nouvelles. Mais, soit dit sans reproche, je regrette +amèrement d'être venu à Lausanne; tu ne te doutes +pas du triste service que tu m'as rendu en m'y envoyant, +des journées orageuses et des nuits agitées +qu'y passe ton vieil oncle, qui t'embrasse.»</p> + +<p>Cinq minutes après avoir lu cette lettre, c'est-à-dire +à dix heures du matin, Horace, transgressant +toutes les lois du pays, accourait au chalet, où +Mme Véretz le reçut. Il était hors de lui, et la première +chose qu'il fit fut de partir d'un grand éclat +de rire.</p> + +<p>«Chut! lui dit-elle vivement, en lui pinçant le +bras. Oubliez-vous qu'on ne rit jamais ici le +matin?»</p> + +<p>Horace jeta un baiser passionné dans la direction +du sanctuaire, et il dit à Mme Véretz:</p> + +<p>«Chère madame, allons-nous-en bien vite dans +le fond du jardin, car il faut absolument que je +rie.»</p> + +<p>Dès qu'ils furent installés dans la charmille:</p> + +<p>«Oh! décidément, reprit-il, cette aventure est +par trop plaisante!</p> + +<p>—Quelle aventure? de quoi s'agit-il?</p> + +<p>—Ah! mon oncle, mon pauvre oncle!»</p> + +<p>Et il se mit à rire de plus belle.</p> + +<p>«De grâce, expliquez-vous, lui dit Mme Véretz.</p> + +<p>—Eh! oui... «Honteux comme un renard +qu'une poule aurait pris!...» Je sais mon La Fontaine +aussi bien que lui.</p> + +<p>—Qui est la poule? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Imaginez-vous qu'il est éperdument, follement +amoureux d'Hortense.»</p> + +<p>Mme Véretz bondit.</p> + +<p>«Vous me faites un conte à dormir debout! +s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Écoutez plutôt, écoutez, s'il vous plaît.»</p> + +<p>Et là-dessus il lut à haute voix les deux lettres, +en s'interrompant par intervalles pour donner un +libre cours à sa gaieté.</p> + +<p>Le premier mouvement de Mme Véretz fut de rire +aussi, le second d'écouter avec une religieuse attention, +le troisième de prendre des mains d'Horace +les lettres qu'il venait de lire et d'en vérifier les +passages les plus intéressants. Il est bon de n'en +croire que ses yeux.</p> + +<p>«Oh! mon pauvre oncle, s'écriait-il, voilà +donc son fameux secret! Il a dû refaire dix fois son +épître avant de l'envoyer; il craignait que ma +mère ne se moquât de lui. Et regardez un peu la +peine qu'il se donne pour plaisanter et comme +malgré lui le sérieux de sa passion se trahit. Ah! +oui, il a «des journées orageuses et des nuits agitées». +Je le conçois. Voyez, je vous prie, comme +tout s'explique, les incohérences de sa conduite, +ses rougeurs, son trouble, ses accès bizarres de +sauvagerie, les impolitesses qu'il vous a faites, lui +si poli, si esclave des bienséances! Il a juré de ne +plus remettre les pieds ici, comme le papillon se +jure de ne plus retourner à la flamme de la bougie. +Chaque matin il se dit: «Quittons Lausanne, partons.» +Et il n'a pas le courage de partir. Et pourtant +il ne peut tenir en place, il promène ses amoureux +soucis sur le lac. Nous nous demandions ce +qu'il allait faire en Savoie. Eh! parbleu! il va à +Meillerie, pour y contempler le rocher de Saint-Preux, +pour y raconter ses douleurs à cette grande +ombre. Puis il se dit de nouveau: Partons! Il ne +part pas, et chaque jour il recommence à décrire +sa lointaine et monotone orbite autour du chalet, +où son coeur est resté.</p> + +<p>—Eh oui! c'est bien cela, dit Mme Véretz. Il +faut croire que les planètes aiment le soleil et que +pourtant il leur fait peur. C'est pour cela qu'elles +tournent en cercle autour de lui.</p> + +<p>—A vrai dire, répondit-il en reprenant son +sérieux, ce n'est pas tout à fait ainsi que les astronomes +expliquent la chose.</p> + +<p>—Dieu les bénisse!» dit Mme Véretz.</p> + +<p>Et, à ces mots, elle coula doucement dans sa +poche la lettre du marquis, qu'Horace ne songeait +pas à lui redemander.</p> + +<p>«En vérité, reprit-il, j'aime et je respecte mon +oncle, et je me fais une conscience de me moquer +de lui. Mais, là, il m'est impossible de le plaindre. +Il s'était chargé d'une vilaine mission, et notez +qu'il se flatte encore de gagner la partie; il caresse +je ne sais quel vague espoir... Dieu! qu'il me +tarde de conter cette histoire à Hortense! Va-t-elle +s'en divertir!</p> + +<p>—Si vous m'en croyez, mon cher comte, vous +ne lui en toucherez pas un mot, un seul mot, répliqua +gravement Mme Véretz. Rions entre nous +comme deux écoliers, mais vous savez qu'Hortense +n'aime pas à rire. C'est une vraie sensitive, et ce +qui nous amuse pourrait bien la blesser ou la +chagriner.</p> + +<p>—Dieu me garde en ce cas!... Toutefois votre +défense m'afflige. Elle est si bonne, cette histoire! +Convenez qu'on en pourrait faire une jolie comédie. +Il faudrait l'intituler <i>Le renard ou le diplomate +pris au piège</i>.</p> + +<p>—Le titre serait peut-être un peu long, dit-elle. +Bah! quand nous composerons notre affiche, nous +aviserons.»</p> + +<p>Là-dessus il la quitta; mais il se dit en rentrant +chez lui:</p> + +<p>«C'est égal, je trouverai tôt ou tard un moment +pour en parler à Hortense.»</p> + + + +<br> +<h3>V</h3> + + +<p>Il était près de dix heures du soir. La mère et la +fille étaient seules dans leur salon. Mme Véretz +brodait au tambour. Mme Corneuil rêvait, enfoncée +dans une causeuse; comme elle ne méditait +pas, il était permis de parler.</p> + +<p>«C'est donc demain le grand jour, lui dit sa +mère, en levant le nez de dessus de son ouvrage.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—M. de Penneville est accouché de ce soir, à +terme ou avant terme, je ne sais. Ce qui est certain, +c'est que demain nous avalerons l'enfant. Il +m'a certifié que son manuscrit se composait de +soixante-treize feuillets, ni plus ni moins; tu sais +qu'ils sont de conséquence, ses feuillets. Deux +heures d'horloge, nous ne nous en tirerons pas à +moins. Ce diable d'homme a la voix si claire, si retentissante, +qu'on entend sans écouter; bon gré, +mal gré, les oreilles s'imprègnent. Tu es une heureuse +femme, ma chère; M. de Miraval l'a dit, tu +as le talent de dormir sans en avoir l'air.</p> + +<p>—Voilà une plaisanterie d'un goût douteux, riposta +Mme Corneuil avec hauteur.</p> + +<p>—Je ne t'en fais pas un crime, on se défend +comme on peut contre Apépi; chacun s'arrange à +sa manière pour ne pas recevoir la pluie... Mon +Dieu! ce cher garçon peut avoir des travers, cela +n'empêche pas qu'il n'ait un coeur excellent et le +reste; cela ne l'empêche pas non plus d'être adoré.</p> + +<p>—Eh! oui, je l'adore, répliqua Mme Corneuil +d'une voix aigre, ou du moins M. de Penneville +m'est infiniment cher, et je vous prie de n'en pas +douter.»</p> + +<p>Mme Véretz se remit à broder, et après quelques +instants de silence:</p> + +<p>«Bon Dieu! quel dommage!</p> + +<p>—Qu'est-ce encore?</p> + +<p>—Quel dommage que l'oncle ne soit pas le neveu +ou que le neveu ne soit pas l'oncle!</p> + +<p>—De quel oncle parlez-vous?</p> + +<p>—Du marquis de Miraval.</p> + +<p>—De ce conspirateur? de cet affreux vieillard?</p> + +<p>—Tu ne l'as pas bien regardé, il n'est pas affreux +du tout. Le regard est charmant, la voix est +jeune, la main potelée et coquette, une vraie main de +diplomate ou de prélat. Il te déplaît donc beaucoup?</p> + +<p>—Infiniment.</p> + +<p>—Tu es injuste, très injuste, il a plusieurs +genres de mérite. D'abord il est marquis, l'autre +n'est que comte, et les comtes courent les rues. +Ensuite il n'a pas soixante mille livres de rente, il +en a plus du triple.</p> + +<p>—Deux cent mille, dit Mme Corneuil. A quoi +vous arrêtez-vous là?</p> + +<p>—Autre avantage: s'il lui plaisait de convoler, +il n'aurait pas besoin de faire agréer son mariage +à sa mère. Nous aurons beau faire, Mme de Penneville +ne nous agréera jamais. Tu verras qu'elle +se brouillera avec son fils, et ce sera une mauvaise +note pour toi. Le monde en pareil cas prend toujours +le parti des mères. Et puis M. de Miraval +n'est pas un antiquaire, c'est un homme du monde +et, qui plus est, un grand ambitieux. Il a formé le +projet de rentrer dans la vie politique; avant peu +de mois, il sera député ou sénateur, à son choix.</p> + +<p>—Qui vous l'a dit?</p> + +<p>—Lui-même, et il ajoutait que son seul chagrin +est de n'être pas marié, parce qu'il aura besoin +d'avoir un salon, et, sans femme, point de salon. +L'autre n'a de goût que pour les caveaux, et il ne +soupire qu'après son cher Memphis, où il t'emmènera.</p> + +<p>—Vous savez bien, répondit-elle vivement, +qu'Horace fera ce qui me plaira.</p> + +<p>—Ne t'y fie pas. M. de Miraval le définit un +doux entêté. Bon Dieu! qu'irons-nous faire en +Égypte, nous qui considérons la vie comme une +mission, comme un apostolat?... Le moyen d'exercer +sa mission au fond d'un hypogée!</p> + +<p>—Sur quelle herbe avez-vous marché ce soir?» +dit Mme Corneuil, en secouant sa belle tête de +muse ennuyée et en plissant ses lèvres de Junon, +d'une Junon qui n'a pas encore rencontré son +Jupiter.</p> + +<p>Mme Véretz tirait l'aiguille et fredonnait tout +bas une ariette. Ce fut Mme Corneuil qui renoua +l'entretien.</p> + +<p>«Non, je ne sais ce qui vous prend. On dirait +que vous vous appliquez à me dégoûter de mon +bonheur. Ce mariage, qui l'a voulu, ou du moins +qui l'a conseillé?</p> + +<p>—L'amour tient lieu de tout, ma fille. Ne regrette +donc rien, puisque tu l'aimes.</p> + +<p>—Mon Dieu! vous savez bien que je n'ai pas +rencontré l'homme de mes rêves. Mais j'aime Horace; +je veux dire qu'il m'a plu, qu'il me plaît... +Enfin vous ne m'expliquez pas pourquoi ce soir...</p> + +<p>—Bon, pensa Mme Véretz, nous n'en sommes +plus à l'adoration.»</p> + +<p>Et elle reprit:</p> + +<p>«Ma toute belle, M. de Penneville est un superbe +parti, je n'en disconviens pas, et je te l'ai +recommandé parce que je n'en avais pas un plus +beau encore à te proposer.</p> + +<p>—Tandis que ce soir?...</p> + +<p>—Eh! ce soir, j'en sais un autre.»</p> + +<p>Mme Véretz se leva de son fauteuil, et, après +avoir fouillé dans sa poche, elle s'approcha de +sa fille et lui dit:</p> + +<p>«Lis ces deux lettres; je ne te les donne pas, +je te les prête, car M. de Penneville s'est aperçu +que je les avais gardées, et je les lui renverrai +demain matin.»</p> + +<p>Mme Corneuil passa dédaigneusement les yeux +sur la première de ces lettres; mais, quand elle +eut commencé à lire la seconde, elle changea d'attitude, +elle secoua sa langueur, son teint mat se +colora, et il se passa au fond de ses yeux je ne sais +quoi que ses longues paupières ne prirent pas la +peine de cacher.</p> + +<p>Cependant, quand elle fut au bout de sa lecture, +elle se leva, prit une enveloppe dans un tiroir, y +enferma les deux lettres, pria sa mère d'y mettre +l'adresse, sonna Jacquot et lui dit:</p> + +<p>«Qu'à l'instant on porte ce pli à M. le comte +de Penneville!»</p> + +<p>Après quoi elle se rassit dans sa causeuse.</p> + +<p>«Ces pattes de mouche te brûlaient les doigts? +lui dit en souriant Mme Véretz.</p> + +<p>—Vous auriez pu vous dispenser de me faire +lire ces billevesées, répondit-elle.</p> + +<p>—Des billevesées, ma chère? Que dirait le marquis +s'il t'entendait? Il est terriblement allumé, ce +pauvre homme. C'est sa faute; pourquoi s'est-il +approché de deux beaux yeux, qui sont accoutumés +à faire des miracles?</p> + +<p>—Ah! plus un mot! lui repartit sa fille. Vous +savez que je ne puis souffrir certain genre de badinages.»</p> + +<p>Mme Véretz retourna à son tambour. Mme Corneuil +se leva, se promena quelques instants dans +la chambre d'un pas inquiet et fiévreux. Puis elle +s'assit au piano et soupira d'une voix émue, passionnée, +cette chanson de Mignon qu'Horace +aimait tant. Elle s'arrêta au milieu du dernier +couplet, et se retournant vers sa mère:</p> + +<p>«Non, je ne vous comprends pas. Pouvez-vous +bien me proposer sérieusement de renoncer à un +homme qui a toute sorte de bonnes qualités, à un +homme digne de mon estime, bien fait de sa personne?</p> + +<p>—L'autre matin qu'il riait tant, il avait l'air +d'un superbe mouton qui a appris le copte, interrompit +Mme Véretz.</p> + +<p>—A un homme, reprit-elle, qui a ma parole. +Vous craignez les mauvais propos; c'est bien alors +qu'on trouverait à gloser.</p> + +<p>—Il n'est que de prendre ses précautions. Nous +ne le quitterons pas, il nous quittera.</p> + +<p>—Et à qui le sacrifierais-je? A un septuagénaire.</p> + +<p>—Ah! permets, le marquis n'a que soixante-cinq +ans, et il ne les paraît pas. C'est un homme +d'un beau passé et d'un aimable avenir. Je lui +prédis les plus beaux succès de tribune, ce genre +de succès qui fait qu'on pense à vous pour un +portefeuille. La France est si pauvre en hommes! +Et puis, ma chère adorée, dis-toi bien qu'il n'y +a que les vieillards qui sachent aimer. Ils vous +savent tant de gré de ce qu'on leur fait la grâce +de les supporter! J'ajoute que M. de Miraval a le +goût fin, il apprécie notre littérature. C'est écrit, +il la trouve «du premier ordre».</p> + +<p>Là-dessus, Mme Véretz quitta de nouveau sa +broderie, courut à sa fille, et la serrant dans ses bras:</p> + +<p>«Tu te fâches? dit-elle. Eh bien, n'en parlons +plus. La partie n'est pas égale entre M. de Penneville +et son oncle. L'un te plaît...</p> + +<p>—Vous n'avez jamais le mot juste... Il ne me +déplaît pas.</p> + +<p>—Et l'autre te déplaît.</p> + +<p>—Mon Dieu! il me déplaisait.</p> + +<p>—Bien! les voilà de niveau et de plain-pied, +logés à la même enseigne. Les paris sont ouverts.</p> + +<p>—Vous avez raison, je finirai par me fâcher +sérieusement,» répliqua Mme Corneuil, qui alluma +une bougie pour se retirer dans sa chambre.</p> + +<p>Elle allait sortir, elle s'approcha d'une fenêtre, +contempla un instant la voûte étoilée, comme +pour y chercher une inspiration. Puis elle dit à sa +mère d'un ton résolu et solennel:</p> + +<p>«Soyez certaine que je ne consulterai que mon +coeur. Si vous vous méprenez sur mes sentiments, +je me réserve le droit de vous désavouer.»</p> + +<p>Mme Véretz l'embrassa de nouveau, en lui disant:</p> + +<p>«Tu es un vrai roi de Prusse, toi; tu parles de +ton coeur, de ta conscience; tu laisses faire en te +réservant de désavouer. Allons, je serai ton Bismarck.»</p> + +<p>Et, à ces mots, elle reconduisit son ange adoré +jusqu'à la porte du lieu très saint.</p> + +<p>Le lendemain, il tomba dans les premières +heures de la matinée une petite pluie fine, qui +mouillait; cependant le marquis ne rendit pas +visite à son neveu, ce qui affligea fort Mme Véretz; +peut-être s'était-elle promis de l'arrêter, de s'emparer +de lui au passage. Dans l'après-midi, le +temps s'éleva, et elle proposa à sa fille de sortir +avec elle en calèche. Horace ne les accompagna +pas; il tenait à revoir une fois encore son manuscrit, +pour que le soir il n'y eût pas d'accroc dans +sa lecture; il estimait que la mariée ne serait +jamais assez belle.</p> + +<p>Comme ces dames revenaient de leur promenade +en longeant la belle esplanade de Montbenon, qui +commande une vue admirable sur le lac et les +Alpes, Mme Véretz, dont les yeux de furet voyaient +tout, aperçut par la portière le marquis mélancoliquement +assis sur un banc solitaire. Elle descendit +lestement de voiture et pria sa fille de +retourner au logis toute seule. Quelques minutes +après, sans faire semblant de rien, elle passait à +dix pas devant le marquis et poussait un petit cri +de joyeuse surprise. M. de Miraval s'aperçut +qu'entre les Alpes et lui il y avait un chignon +du plus beau rouge; il aimait mieux les cheveux +blonds, mais il prit galamment son parti.</p> + +<p>«Bénie soit Sa Majesté le Hasard! s'écria +Mme Véretz. Vous êtes mon prisonnier, monsieur +la marquis; rendez-vous à discrétion.»</p> + +<p>Il lui offrit son bras, en lui disant:</p> + +<p>«Mon geôlier me plaît beaucoup, chère madame.</p> + +<p>—Je vous dispense d'être galant, répondit-elle. +Je vous demande seulement de me parler à coeur +ouvert, si toutefois c'est une chose à demander +à un diplomate. Voyons, voulez-vous être sincère!</p> + +<p>—Je le serai autant qu'Amen-Heb, surnommé +le Véridique, lui dit-il, intendant des troupeaux +d'Ammon et grammate principal.</p> + +<p>—Convenez d'abord que j'ai le droit de vous +questionner. Votre conduite à notre égard n'a-t-elle +pas été singulière? Depuis le jour où M. de +Penneville vous a présenté à nous, vous avez pris +à tâche de nous éviter, de nous fuir.</p> + +<p>—Oh! croyez, madame...</p> + +<p>—En vérité, qu'avons-nous bien pu vous faire? +Vous avez sûrement découvert que je suis une +sotte.</p> + +<p>—Chère madame, dès la première minute où +j'ai eu l'honneur de vous voir, je vous ai tenu pour +une femme de beaucoup d'esprit, et je ne m'en +dédis pas.</p> + +<p>—En ce cas, est-ce ma fille qui a eu le malheur +de vous déplaire?</p> + +<p>—Votre fille! s'écria le marquis. Serais-je assez +maudit de Dieu et des hommes!.. Mais elle est +adorable, votre fille.</p> + +<p>—C'est le mot de la lettre, pensa Mme Véretz; +il a raison de s'y tenir.»</p> + +<p>Puis elle reprit:</p> + +<p>«Monsieur le marquis, quel est donc ce mystère?</p> + +<p>—Eh! madame, lui dit-il en la regardant de travers, +vous êtes une femme très fine, et vous vivez +avec des gens qui déchiffrent des hiéroglyphes. Je +crains bien que vous ne m'ayez deviné.</p> + +<p>—Vous vous faites une idée exagérée de ma +clairvoyance: je n'ai rien deviné du tout. Voyons, +serait-il vrai, comme le prétend M. de Penneville, +que vous ayez un secret?</p> + +<p>—Est-ce que par hasard mon neveu l'aurait pénétré, +ce secret? Vous m'épouvantez; il est le dernier +homme du monde à qui j'oserais faire mes +confessions!</p> + +<p>—Je le crois sans peine, pensa-t-elle. Allons, +nous tenons le lièvre par les oreilles.»</p> + +<p>Elle pressa doucement le bras du marquis et lui +dit:</p> + +<p>«Décidément je ne vous comprends pas, et j'ai +la passion de comprendre. Vous ne voulez pas me +le révéler, ce terrible secret?</p> + +<p>—Jamais, madame, jamais. Je n'ai pas encore +perdu le respect du mes cheveux blancs, ils me +font peur; voulez-vous que je les couvre d'un ineffaçable +ridicule?</p> + +<p>—Vous êtes seul à vous apercevoir qu'ils sont +blancs, dit-elle en lui jetant une oeillade des plus +encourageantes.</p> + +<p>—Et puis, reprit-il, vous me trahiriez auprès +d'Horace. C'est la première fois qu'un oncle a tremblé +devant son neveu.</p> + +<p>—Il y faut renoncer, se dit Mme Véretz avec +quelque dépit; ses cheveux blancs et son neveu le +gênent. Il ne parlera pas avant que l'autre ait +quitté la place.»</p> + +<p>Après une pause:</p> + +<p>«Monsieur le marquis, si vous aviez été moins +avare de vos visites, vous nous auriez fait à la fois +honneur et plaisir, car il me tardait de vous voir +pour vous entretenir d'une inquiétude qui me travaille. +J'ai mon secret, moi aussi, et je désirais +vous le confier. Oui, depuis quelques jours j'ai l'esprit +fort troublé. M. de Penneville, qui a la fâcheuse +habitude de tout dire...</p> + +<p>—Très fâcheuse en effet, madame, je la lui ai +souvent reprochée.</p> + +<p>—Sans le corriger, poursuivit-elle, puisqu'il +nous a rapporté une conversation qu'il avait eue +avec vous, sans nous taire aucun des scrupules qui +vous sont venus au sujet de son mariage.</p> + +<p>—Je le reconnais bien là, le malheureux, fit le +marquis.</p> + +<p>—Cela m'a donné beaucoup à penser, et je suis +obligée de rendre hommage à votre haute raison. +Je dois passer condamnation, je m'étais cruellement +abusée. Il n'y a pas entre ces jeunes gens +cette harmonie des caractères et des goûts qui est +la première condition du bonheur.</p> + +<p>—Que j'ai de plaisir à vous entendre! s'écria-t-il. +L'harmonie des goûts, c'est là le point; encore +n'est-ce pas assez. Dans les vues de la Providence +et dans les miennes, le mariage doit être une société +d'admiration mutuelle. Or il est venu à ma +connaissance... Oui, chère madame, je connais une +femme du plus rare mérite. Elle a publié d'admirables +sonnets, que lui envierait Pétrarque, s'il +était encore de ce monde, et un traité sur les devoirs +et les vertus de la femme que Fénelon consentirait +à signer, si Bossuet ne lui en disputait +l'honneur... M'écoutez-vous?.. Elle a fait don de +ces précieux volumes à un homme qui prétend +l'aimer; l'infortuné n'a pu les lire jusqu'au bout. +Que dis-je? je les ai vus, ces deux volumes; l'un +n'est coupé qu'à moitié, l'autre est encore vierge, +absolument vierge..... Le plus beau de l'affaire +est que le pauvre garçon s'imagine qu'il les a lus, +et il est prêt à jurer qu'il les admire..... Mais +n'allez pas conter mon historiette à Mme Corneuil.</p> + +<p>—Quand Mme Corneuil, ce qui ne peut manquer +d'arriver un jour ou l'autre, répondit-elle en souriant, +publiera un livre sur les devoirs des mères, +soyez sûre qu'elle comptera l'indiscrétion au nombre +de leurs vertus. Hélas! oui, les mères sont tenues +quelquefois d'être indiscrètes, et l'historiette +que vous m'avez contée est bien propre à éclairer +ma fille sur ses sentiments et sur ceux qu'on affecte +d'avoir pour elle. Au surplus, je dois vous confesser +qu'elle-même...</p> + +<p>—Parlez, madame, parlez. Vous devez, dites-vous, +me confesser qu'elle-même...</p> + +<p>—Oh! ma fille est une âme profonde qui renferme +ses sentiments. Mais, depuis quelque temps, +je la vois pensive, soucieuse, presque triste, et je +me demande si elle n'a pas fait, elle aussi, ses réflexions.»</p> + +<p>Le marquis lâcha le bras de Mme Véretz pour +s'essuyer le front avec son mouchoir. Il y a dans +ce monde des sueurs de joie.</p> + +<p>«Ah! tu jubiles, mon bonhomme, lui disait intérieurement +Mme Véretz, et tu ne penses plus à tes +cheveux blancs... Voyons si tu vas parler.»</p> + +<p>Le marquis ne parla pas. On eût dit que son allégresse +lui faisait oublier où il était et avec qui. Il +finit pourtant par s'en souvenir. Il s'empara de la +main de Mme Véretz et la porta presque amoureusement +à ses lèvres, si bien qu'elle crut à une méprise. +Puis, après quelques instants de méditation:</p> + +<p>«Madame, lui dit-il, ce qu'il y a de plus difficile +au monde, c'est de perdre son chien.»</p> + +<p>Elle se mit à rire et lui répondit:</p> + +<p>«Je vous avais prévenu que je vous demanderais +un conseil.</p> + +<p>—Chère madame, répliqua-t-il, dans tous les +hommes qui se mêlent d'écrire, il y a une passion +plus forte et qui a la vie plus dure que l'amour: +c'est l'amour-propre, et, pour tuer l'amoureux, il +suffit quelquefois d'égratigner l'auteur avec la +pointe d'une épingle.</p> + +<p>—Nous sommes faits pour causer ensemble, +lui dit-elle; nous nous comprenons à demi-mot. +Mais, je vous prie, monsieur la marquis, si l'épingle +produit cet effet miraculeux, me direz-vous +votre secret?</p> + +<p>—Non, madame, mais je vous l'écrirai.</p> + +<p>—Voilà qui est bien entendu,» répondit-elle en +lui tendant ses deux mains, qu'il serra dans les +siennes avec une reconnaissance convulsive.</p> + +<p>Après quoi elle reprit le chemin de la pension +Vallaud en se disant:</p> + +<p>«Cet homme est le gendre idéal, celui de mes +rêves.»</p> + + + +<br> +<h3>VI</h3> + + +<p>Depuis vingt minutes bien comptées, il lisait. On +l'écoutait ou l'on paraissait l'écouter. Le joli salon +du chalet était situé au rez-de-chaussée, et, la soirée +étant tiède, on avait laissé la fenêtre ouverte. S'il +y avait eu des passants, le bruit de leurs pas +aurait pu le déranger; mais, grâce à Dieu, il ne +passait personne. Jacquot et sa trompette s'étaient +retirés dans leur mansarde où ils dormaient paisiblement +dans les bras l'un de l'autre. Les oiseaux +du parc étaient convenus de se taire pour pouvoir +mieux l'entendre, sans perdre un mot; il est vrai +qu'on était dans la saison où ils ne chantent pas. +Du sein des demeures éthérées, les étoiles, ces +habitantes de l'éternel silence, lui jetaient un regard +ami. Il lisait avec dignité, avec feu, avec conviction, +mais avec modestie. De temps à autre, il +s'arrêtait pour dire:</p> + +<p>«Trouvez-vous que j'aille trop vite? Dans mon +enfance, on me reprochait de bredouiller. Avez-vous +de la peine à me suivre? Voulez-vous que je +recommence? Vous allez me demander mes preuves; +attendez, je les fournis plus loin. Si vous avez +quelque observation à me faire, ne vous gênez pas, +je vous en serai fort obligé.»</p> + +<p>Mais on n'avait garde de lui adresser aucune observation, +et personne ne le conjura de recommencer.</p> + +<p>Nous avons dit qu'il avait la précieuse faculté de +combiner ses sensations, ce qui lui permettait de +se procurer plusieurs plaisirs à la fois, et tous ces +plaisirs divers n'en faisaient qu'un. Par la croisée +entre-bâillée pénétrait dans le salon une exquise +senteur de troène fleuri. Il respirait avec volupté +ce parfum, et, bien qu'il fût très appliqué à sa +lecture, il contemplait par instants les étoiles, et +il pensait à deux beaux yeux bruns, mêlés de +fauve, plus doux à regarder que tous les astres +du ciel. Ces yeux si doux, il ne les voyait pas; +Mme Corneuil s'était assise à l'écart sur un divan +moelleux, et l'importune clarté de la lampe n'arrivait +pas jusqu'à elle. A demi couchée et muette, +elle était tout oreilles; l'ombre est favorable au +recueillement. Je ne voudrais point jurer cependant +qu'elle n'eût pas quelques distractions; peut-être +pensait-elle par intervalles à deux volumes +qui n'avaient pas été coupés. Mme Véretz était assise +à son tambour, en face du lecteur, à qui, tout +en brodant, elle adressait de petits signes de tête +approbatifs. Son sourire et le pétillement de ses +yeux verts exprimaient assez le vif intérêt qu'elle +portait aux Hycsos, à moins que ce sourire ne +voulût dire simplement:</p> + +<p>«Dieu soit loué, mon cher monsieur, l'habitude +rend tout supportable.»</p> + +<p>Il lisait, tournant les feuillets à regret, car il se +sentait si heureux qu'il souhaitait que son bonheur +et sa lecture ne prissent jamais fin. Avant qu'il +commençât, une main délicate, qu'il aurait voulu +toujours garder dans la sienne, avait placé devant +lui un grand verre d'eau sucrée. Il y trempa ses +lèvres, toussa pour s'éclaircir la voix, puis reprit +en ces termes:</p> + +<p>«Nous avons démontré que l'histoire de Joseph, +fils de Jacob, telle qu'elle est contenue dans les +chapitres XXXIX et suivants de la <i>Genèse</i>, présente +un caractère manifeste d'authenticité. Les noms +propres, si importants en de pareilles manières, en +font foi. Comme chacun sait, l'officier de Pharaon, +chef de ses gardes ou de ses eunuques, qui avait +acheté Joseph aux Ismaélites, et avec la femme +duquel il eut cette déplorable aventure d'où il ne +réussit à se tirer qu'en lui laissant son manteau, +s'appelait Potiphar, et Potiphar n'est pas autre +chose que Pet-Phra, qui signifie consacré à Ra ou +au dieu solaire. Joseph reçut du Pharaon le titre +de Zphanatpaneach, qu'il faut traduire par Zpent-Pouch; +or Zpent-Pouch veut dire créateur de la vie, +ce qui prouve assez la gratitude que les Égyptiens +gardaient à Joseph pour avoir pourvu à leur subsistance +pendant la famine. On lui donna en mariage la +fille d'un prêtre de On ou Annu...»</p> + +<p>Ici, il se tourna vers Mme Véretz pour lui dire:</p> + +<p>«Est-il besoin de vous expliquer que On ou +Annu est la ville du soleil, ou Héliopolis?</p> + +<p>—Me feriez-vous ce cruel affront?» lui répondit-elle.</p> + +<p>«On lui donna donc en mariage, reprit-il, la +fille d'un prêtre de On ou Annu, laquelle s'appelait +Asnath, mot qui s'explique par As-Neith et qui +témoigne qu'elle était consacrée à la mère du +soleil. Après cela, il ne nous reste plus qu'une +chose à démontrer, à savoir que le Pharaon sous +le règne duquel Joseph arriva en Égypte était bien +le roi des Hycsos, Apépi.»</p> + +<p>—Nous y voilà donc enfin, s'écria joyeusement +Mme Véretz. J'ai toujours aimé cet Apépi sans le +connaître.</p> + +<p>—Oh! je ne prétends pas le surfaire, répondit-il, +et je n'oserais pas affirmer qu'il fût précisément +aimable; mais c'était un homme de mérite, et vous +verrez qu'il est digne en quelque mesure de la +considération que voulez bien lui témoigner. Je ne +vous dirai pas non plus qu'il fût beau, mais sa +figure avait du caractère. Vous me demanderez +comment je le sais. Il y a, madame, au musée du +Louvre, dans l'armoire A de la salle historique, +une figurine un peu fruste en basalte vert où l'on +avait cru reconnaître le meilleur style saïte. Malheureusement, +les cartouches ont disparu. Madame, +j'ai les plus sérieuses raisons de penser que cette +précieuse statuette n'est pas du tout saïte, que +c'est le portrait d'un roi pasteur, et que ce roi pasteur +était Apépi. Ainsi vous voyez...»</p> + +<p>Il porta de nouveau le verre à ses lèvres, avala +une seconde gorgée avec méthode, comme il faisait +tout; puis, poursuivant sa lecture:</p> + +<p>«A cet effet, nous sommes obligés de reprendre +les choses de plus haut. Ce fut vers l'année 1830 +avant l'ère chrétienne que les souverains de la +dynastie thébaine commencèrent à se soulever +contre les Hycsos. Après une longue et pénible +lutte, où ils connurent toutes les vicissitudes de +la fortune, ils refoulèrent les Pasteurs dans la +basse Égypte. Plus d'un siècle après, le roi Raskenen +était assis sur le trône de Thèbes, et il est fait +mention de lui dans un papyrus du Musée britannique, +dont l'importance ne peut échapper à personne.—Il +arriva, est-il écrit dans ce papyrus, +que la terre d'Égypte devint la propriété des méchants, +et il n'y avait pas alors un roi doué de la vie, +du salut et de la force. Mais voici, le roi Raskenen +apparut, doué de la force, du salut et de la vie, et +il régnait sur le pays du midi. Les méchants étaient +dans la forteresse du soleil, et tout le pays était +soumis à des corvées et à des tributs. Le roi des +méchants s'appelait Apépi, et il choisit pour son +seigneur, c'est toujours le papyrus qui parle, le +dieu Sutech, c'est-à-dire le dieu Set, qui n'est autre +que le dieu Typhon, génie du mal.»</p> + +<p>—Il est certain, interrompit Mme Véretz, que +Sutech, Set, Typhon... Quand on y regarde de +près, cela se ressemble fort.</p> + +<p>—Oh! de grâce, chère madame, lui dit-il, nous +touchons au point capital.»</p> + +<p>Et il reprit:</p> + +<p>«Il lui bâtit un temple en solide maçonnerie, et +il ne servit aucun des autres dieux qui étaient en +Égypte. Voilà ce que nous apprend le papyrus, et +cet important document prouve que: 1° les rois +pasteurs avaient établi leur résidence dans le +Delta; 2° qu'ils tenaient sous leur domination toute +la basse Égypte; 3° qu'Apépi...»</p> + +<p>En ce moment, il s'avisa qu'il n'avait pas entendu +depuis longtemps cette voix adorée, qui chantait +si bien la chanson de Mignon, et s'étant tourné +du côté du divan, il dit:</p> + +<p>«On l'appelle aussi Apophis, mais Apépi est le vrai +nom. Lequel des deux préférez-vous, Hortense?»</p> + +<p>Hortense ne répondit pas; peut-être l'émotion +du récit lui avait-elle coupé la parole.</p> + +<p>«Apophis ou Apépi, lui cria Mme Veretz. +Choisis hardiment. M. de Penneville s'en remet à +ta discrétion.»</p> + +<p>Hélas! elle ne répondit pas davantage.</p> + +<p>Horace tressaillit; il sentit courir dans tout son +corps un long frisson, qui était un avertissement +de sa destinée. Il se leva, se saisit de la lampe, +marcha précipitamment vers le divan. Ce n'était +que trop vrai, et il n'en pouvait douter, Mme Corneuil +dormait.</p> + +<p>Peu s'en fallut qu'il ne laissât échapper de sa +main cette lampe, qui éclairait son désastre. Il la +posa sur un guéridon.</p> + +<p>«Dieu, quel sommeil! s'écria Mme Véretz. Ne +seriez-vous pas un peu magnétiseur?»</p> + +<p>Elle faisait un mouvement pour réveiller sa fille; il +l'en empêcha en lui disant avec un ricanement amer:</p> + +<p>«Oh! je vous prie, respectez son repos.»</p> + +<p>On aurait tort d'imaginer qu'il ne souffrait que +dans son amour-propre d'auteur et de lecteur. Un +jour s'était fait en lui; il venait de comprendre +subitement que depuis plusieurs mois il s'était +trompé ou laissé tromper. Immobile et tout d'une +pièce, il contemplait d'un oeil dur, fixe, perçant, le +visage de la belle endormie, dont la pose était coquette, +car elle savait dormir. Rien n'était plus +charmant que le désordre de ses beaux cheveux, +dont une boucle pendait le long de sa joue. Ses lèvres +ébauchaient un demi-sourire; il est probable +qu'elle faisait un rêve heureux; elle s'était réfugiée +dans un monde où il n'y a point d'Apépi.</p> + +<p>Horace la regardait toujours, et je ne sais quelles +écailles tombaient une à une de ses yeux. Si charmante +qu'elle fût, de minute en minute il voyait +s'évanouir ses grâces, et il fut sur le point de la trouver +laide. En vérité, il ne la reconnaissait plus. Le +miracle qui s'était fait à Saqqarah, au sortir du tombeau +de Ti, venait de se défaire; il n'y avait plus rien +entre cette femme qui dormait et l'Égypte. En quittant +le Caire, elle avait emporté dans ses cheveux +blonds, dans son sourire, dans son regard, un peu +de ce soleil qui fait mûrir les dattes, qui réjouit +le coeur des lotus, qui amuse par des mirages le +sable jaune du désert et pour lequel l'histoire des +Pharaons n'a point de secrets. L'auréole dont elle +avait couronné son front venait de s'éteindre en un +instant, et il s'aperçut, lui aussi, que ses paupières +étaient trop longues, que sa lèvre était trop mince, +que ses bras, mollement arrondis, se terminaient +par des mains prenantes, qu'il y avait une griffe là-dessous +et de petits plis autour de sa bouche comme +à ses tempes, et que ces rides naissantes, dont il ne +s'était jamais avisé, trahissaient le travail sourd des +petites passions, ces inquiétudes de la vanité qui +vieillissent les femmes avant le temps. D'où lui venait +sa subite clairvoyance? Il était en colère, et, +on a beau dire, les grandes colères sont lumineuses.</p> + +<p>«Il faut lui pardonner, dit Mme Véretz. Je l'ai +guettée du coin de l'oeil; elle a lutté courageusement; +par malheur, ses nerfs ne sont pas aussi +solides que les miens. Vous l'aviez déjà mise à de +rudes épreuves; elle s'en est tirée avec honneur; +mais quoi! peut-on résister à la longue au plus +terrible des ennuis, à l'ennui pharaonique? Prenez-y +garde, mon cher comte. Elle a pour vous +tant d'estime, tant d'amitié! Il suffit quelquefois +d'un travers pour lasser le coeur d'une femme.»</p> + +<p>Et lui montrant du doigt tour à tour les yeux +fermés de sa fille et les soixante-treize feuillets:</p> + +<p>«Mon cher comte, il faut choisir entre ceci et +cela.»</p> + +<p>Il l'écoutait en l'observant d'un air hagard, et +ses cheveux rouges lui firent horreur.</p> + +<p>«En vérité, madame, lui dit-il, il me semble +que je commence à vous connaître.»</p> + +<p>A ces mots, il retourna vers la table, rassembla +les feuillets, les enferma dans son portefeuille, +mit le portefeuille sous son bras, fit un profond +salut et détala.</p> + +<p>Comme il contournait le chalet pour gagner la +grande allée du parc:</p> + +<p>«Tu peux te réveiller, ma chère, dit en riant +Mme Véretz. Nous voilà délivrés à jamais du roi +Apépi, qui vivait quarante siècles avant Jésus-Christ.»</p> + +<p>Une tête apparut au-dessus du rebord de la +fenêtre, et une voix cria du dehors:</p> + +<p>«Mettons-en seize, madame, car il faut toujours +être exact.»</p> + +<p>Le comte de Penneville rentra chez lui, la mort +dans l'âme. Ce qu'il regrettait amèrement, c'était +moins une femme qu'un songe. Pendant de longs +mois, une chimère avait été la délicieuse compagne +de sa vie; elle ne le quittait pas, elle s'intéressait +à tout ce qu'il faisait, elle mangeait et buvait avec +lui, elle travaillait avec lui, elle rêvait avec lui; +elle lui parlait, et il lui répondait, et ils se comprenaient +à demi-mot; elle avait une voix qui lui +fondait le coeur, elle avait des cheveux blonds qui +un jour avaient frôlé sa joue, elle avait aussi des +lèvres que deux fois les siennes avaient touchées. +En y pensant, il lui prit une colère qui fit diversion +à sa douleur; le pauvre et naïf garçon +aurait beaucoup donné pour ravoir ses deux baisers.</p> + +<p>Cependant il conservait encore un vague espoir.</p> + +<p>«Non, cela ne se peut, cela ne se passe pas de +la sorte, pensait-il. Il est impossible qu'elle m'ait +laissé partir ainsi pour toujours. Elle me rappellera, +elle est occupée à m'écrire. Avant minuit, +Jacquot viendra, m'apportant une lettre qui expliquera +tout.»</p> + +<p>Jacquot ne vint pas, et bientôt une horloge +voisine sonna minuit. Cette voix lamentable ressemblait +à un glas funèbre; cette horloge pleurait +quelqu'un qui venait de mourir, et Horace reconnut +que sa chère compagne, que sa chimère +n'était plus de ce monde. Désormais il était seul, +tout seul, et sa solitude l'épouvanta. Il laissa +pendre son front sur sa poitrine, de grosses +larmes descendirent le long de ses joues.</p> + +<p>En relevant la tête, il s'avisa qu'il n'était pas +seul, qu'il y avait sur sa table une petite statuette +d'un pied de haut, qui le regardait, qu'elle s'appelait +Sekhet, la secourable, et qu'elle allongeait +vers lui son joli museau de chat, dont le froncement +était empreint d'une miséricordieuse bienveillance. +Il courut à elle, la prit dans ses +mains.</p> + +<p>«Ah! te voilà, lui dit-il; comment t'avais-je +oubliée? Je ne suis pas seul, puisque tu me restes. +Quelqu'un disait ici même que les roses se fanent, +que les dieux demeurent. Je t'aime, tu m'aimes, +et nous nous aimerons toujours.»</p> + +<p>En parlant ainsi, il caressait sa taille fine, ses +hanches arrondies, et il finit par la baiser dévotement +sur le front. Il lui parut que cette bonne +petite Sekhet plaignait ses peines, qu'elle était +tout émue, tout attendrie, qu'elle avait un bon +petit coeur comme une soeur grise ou simplement +comme une honnête créature humaine; il lui +parut aussi qu'il y avait des larmes dans ses yeux, +quoiqu'elle fût déesse, et qu'elle lui rendait son +baiser, quoiqu'elle fût en faïence bleue. Il lui parut +enfin qu'elle lui disait:</p> + +<p>«Tu m'es revenu, je ne te prêterai plus à personne.»</p> + +<p>Eh! bon Dieu, elle l'avait si peu prêté!</p> + +<p>Il se sentit réconforté; il avait purifié son coeur +et ses lèvres. Il se planta devant la glace, contempla +son image. Il acquit la certitude que le +comte Horace avait les yeux un peu rouges et que +nonobstant le comte Horace était un homme. Il +alla chercher deux grandes malles vides, qu'il +avait remisées dans un réduit; il les apporta dans +sa chambre l'une après l'autre; dix minutes plus +tard, il était occupé à les remplir.</p> + +<p>Le lendemain dans l'après-midi, le marquis de +Miraval, qui par une exception singulière n'avait +pas traversé le lac, quoiqu'il fît ce jour-là un vrai +temps de demoiselle, reçut à la fois deux lettres, +l'une qui fut apportée par le facteur, l'autre que +lui remit Jacquot, tout habillé de neuf.</p> + +<p>La première, écrite d'une main ferme et tranquille, +était conçue en ces termes:</p> + +<p>«Mon cher oncle, la place est libre; vous pouvez +la prendre. Si vous avez des commissions pour +Vichy, veuillez, je vous prie, me les adresser à +Genève; j'y coucherai ce soir, et j'en repartirai +demain par le train express de trois heures ou, +pour mieux dire, de trois heures et vingt-cinq minutes. +Agréez l'expression de tous les voeux que +je fais pour votre bonheur et l'assurance de mon +inaltérable affection.»</p> + +<p>La seconde, hâtivement gribouillée, contenait +ceci:</p> + +<p>«Monsieur le marquis, vous aviez tristement dit +vrai; il n'aimait pas ou il aimait bien peu, puisqu'il +n'a pu pardonner à la femme qu'il prétendait aimer +de s'être assoupie pendant la lecture d'un mémoire +sur le roi Apépi. Je vous laisse à deviner ce qu'en +a pensé ma fille; elle a toisé le personnage, et une +femme n'aime plus l'homme qu'elle toise. J'apprends +qu'il se met en route à l'instant; vous +n'avez donc plus à craindre mes indiscrétions. +Rien ne vous empêche désormais de m'écrire votre +secret, ou plutôt faites mieux, venez nous le dire +ce soir en dînant avec nous.»</p> + +<p>Jacquot rapporta à Mme Véretz la réponse que +voici:</p> + +<p>«Chère madame, il faut donc vous le révéler, +ce terrible secret! J'ai une passion déplorable, +que je cache avec grand soin, par respect pour +mes cheveux blancs; ceux de mes amis qui la +connaissent m'en ont cruellement plaisanté. Je +vous l'avoue en rougissant, j'adore la pêche à la +ligne. Quand Mme de Penneville m'envoya à Lausanne +pour y traiter une affaire de famille, je me +consolai de ce dérangement, en me disant: Lausanne +est près d'un lac, je pêcherai. Mon premier +soin en arrivant fut de me procurer des lignes et +tout l'attirail nécessaire. Je n'osais pas pêcher dans +votre voisinage, craignant d'être surpris et que +mon neveu ne se moquât de moi. Je m'informai; on +m'assura qu'il se trouvait en Savoie, près d'Évian, +un joli petit parage très poissonneux. Il y a une +auberge sur la côte; j'y louai une chambre, où +j'installai mes engins, et chaque matin je traversais +le lac pour aller satisfaire ma passion. +Puisque je vous ai promis d'être véridique comme +Amen-Heb, grammate principal, voyez un peu à +quoi m'entraîne cette fureur. Je quittai Lausanne +pour Ouchy dans l'unique dessein de me rapprocher +du poisson; j'oubliai si bien l'affaire qui +m'avait amené que j'allai voir deux fois seulement +mon neveu, un jour qu'il ventait et un jour qu'il +pleuvait, parce que ces jours-là on ne pêche pas; +enfin je refusai deux invitations à déjeuner des +plus attrayantes, parce qu'en m'y rendant je me +serais privé pendant deux journées entières du +plaisir de pêcher. Ce qui est lamentable, c'est que +malgré mes soins, mon attention, ma persévérance, +je ne prenais rien, hormis quelques misérables +goujons. Je me disais: C'en est trop, partons. +Et je ne partais pas. En débarquant à Lausanne, +je croyais encore au poisson, je n'y crois +plus, et c'est ainsi que nos illusions s'en vont avec +nos années, nous en semons notre route. Toutefois, +je ne sais par quel miracle j'ai réussi avant-hier +à prendre une anguille de fort jolie taille, qui +est venue obligeamment mordre à mon hameçon, +et là-dessus je pars. L'honneur de mes cheveux +blancs est sauf.</p> + +<p>«Veuillez, chère madame, présenter à votre +adorable fille et agréer pour vous-même les compliments +empressés et respectueux du marquis de +Miraval.»</p> + +<p>Nous renonçons à décrire l'expression que revêtit +la figure de Mme Véretz en prenant connaissance +de cette réponse, l'embarras vraiment cruel qu'elle +éprouva à la communiquer à sa fille, et la scène +véritablement épouvantable que lui fit cet ange +adoré. Mme Corneuil est moins à plaindre que sa +mère, puisque dans son désastre elle a du moins +la ressource de soulager son coeur par les reproches +les plus véhéments, par les récriminations les plus +virulentes, par des exclamations comme celle-ci: +«N'est-ce pas toi qui es la cause de tout?» On +raconte qu'il y a eu dans ce siècle une reine très +intelligente, très éclairée, pleine de bons sentiments, +qui exerçait une grande et légitime influence +dans les affaires de l'État. Le roi son époux aimait +à prendre ses conseils et s'en trouvait bien. Malheureusement, +il lui arriva un jour de se tromper, +et le sort de toute une vie se décide souvent en +une minute. De ce moment, elle ne fut plus consultée; +les gens qu'elle recommandait n'étaient +plus agréés; son auguste époux disait: «Tout ce +monde m'est suspect, ce sont les amis de ma +femme.» Pour s'être trompée une fois, Mme Véretz +a perdu toute son influence, tout son crédit. +Sa fille lui rappellera éternellement qu'un jour +elle lui a fait lâcher la proie pour courir après une +ombre en cheveux blancs.</p> + +<p>Quand le comte Horace de Penneville se présenta +à la gare de Genève, impatient de s'embarquer +dans le train qui part non à trois heures, +mais à trois heures et vingt-cinq minutes de l'après-midi, +son étonnement fut grand d'apercevoir à l'un +des coins du wagon où le hasard le fit monter le +marquis de Miraval, son grand-oncle, qui, tout en +l'aidant à caser convenablement sous les banquettes +et dans le filet ses innombrables petits +paquets, lui dit:</p> + +<p>«J'ai réfléchi, mon fils; il faut se défier des +femmes qui tour à tour aiment Apépi et ne l'aiment +plus.»</p> +<br><br><br> + + + + +<h2>LE BEL EDWARDS</h2> +<br><br> + + + +<p><i>A M. Charles Edmond.</i></p> + + +<p>Mon cher ami, cette histoire, qui a la prétention +d'être vraie, vous appartient, car c'est vous qui me +l'avez racontée, en m'autorisant à la raconter à mon +tour.</p> + +<p>V. C.</p> +<br> + + +<h3>I</h3> + +<p>.....Il y a quelques années, nous dit le docteur +Meruel, je vis paraître ou plutôt reparaître chez +moi deux Américains, deux Yankees, deux libres +citoyens de la plus libre des républiques. Ils ne se +connaissaient point, mais je les connaissais fort +bien tous les deux. Jadis je les avais guéris, l'un +d'une péritonite aiguë, l'autre d'une laryngite catarrheuse. +Ils s'en souvenaient, et, leurs affaires +les ayant ramenés en Europe, à peine débarqués à +Paris, ils étaient venus me voir, charmés de m'apprendre +et de me prouver qu'ils étaient encore en +vie. Je veux beaucoup de bien aux malades que +j'ai guéris; il me semble qu'ils y ont mis de la +bonne volonté, qu'ils se sont piqués de faire honneur +à mes ordonnances, et je leur sais gré de +cette attention, qui vraiment n'est pas commune; +bref, je me considère un peu comme leur obligé, +et leur nom demeure à jamais inscrit dans le livre +d'or de ma mémoire. J'eus du plaisir à revoir mes +Américains; je les retrouvais bien portants, gaillards, +prospères, francs de toute avarie, et, pour +leur en témoigner ma satisfaction, je les emmenai +dîner dans un café du boulevard.</p> + +<p>Ils s'appelaient l'un M. Severn, l'autre M. Bloomfield; +M. Bloomfield était démocrate, M. Severn +était républicain. C'est vous dire que M. Severn et +M. Bloomfield n'ont jamais été et ne seront jamais +du même avis sur quoi que ce soit. Il y parut pendant +le dîner; quel que fût le point en question, +ils ne s'entendaient sur rien, hormis sur l'excellence +d'un château-yquem qui leur plaisait infiniment. +Je m'abstins d'abord de leur parler politique, +craignant qu'ils ne se prissent aux cheveux. +Je ne tardai pas à me rassurer; ils étaient plus +tranquilles, plus posés, plus flegmatiques que +beaucoup de leurs compatriotes, et ils auraient pu +se disputer vingt-quatre heures durant sans avoir +envie de s'étrangler. Entre la poire et le fromage, +M. Severn, je ne sais à quel propos, s'avisa de +citer avec éloge une parole «du regrettable, de +l'inoubliable Abraham Lincoln», assassiné quelques +semaines auparavant par John Wilkes Booth. +M. Bloomfield tressaillit légèrement, puis il se pencha +sur son verre, l'examina quelques instants, le +porta à ses lèvres, le vida d'un seul trait. Ce fut +toute sa réponse.</p> + +<p>De toutes les méchantes et vilaines actions qu'a +vues s'accomplir dans le cours des siècles notre +pauvre globule terraqué, j'estime que la plus +criminelle, la plus inexcusable, la plus insensée, +est l'assassinat consommé par John Wilkes Booth, +sur la personne du vertueux président Abraham +Lincoln. J'ai toujours ressenti les plus vives sympathies +pour celui que les Américains appelaient +<i>the old Abe</i>, pour cet homme de rien, pour ce fils +de ses oeuvres, chargé par un décret du destin de +gouverner et de sauver la république étoilée à +l'heure la plus critique de son histoire.</p> + +<p>Il parut d'abord inférieur à sa tâche, on se moquait +de lui, on le mettait au défi de porter jusqu'au +bout son écrasant fardeau. Lui-même semblait +douter de ses forces, de son jugement et de son +bonheur. Le Sud remporta d'éclatantes victoires, +la rébellion se croyait sûre de son triomphe, l'Europe +abusée se persuada que les États-Unis avaient +vécu. Cependant, à mesure que le danger croissait, +Abraham Lincoln sentait son courage s'affermir, +et il voyait plus clair dans son esprit comme +dans celui des autres. Il n'avait pas ces illuminations +soudaines du génie qui abrègent les réflexions; +il était condamné à réfléchir beaucoup et +longtemps avant de savoir nettement ce qu'il +avait à faire; mais, une fois qu'il le savait, la +foudre fût tombée devant lui sans le détourner +de son chemin. Il avait une âme droite comme +un jonc, la sainte opiniâtreté, l'entêtement du +bien, une vertu pleine de gravité, de retenue, de +modestie et de silence. Il ne parlait guère, mais il +faisait tout ce qu'il disait, se souciant peu de ce +que l'univers pouvait penser de lui; sa grande +affaire était de plaire à sa conscience et que Lincoln +fût content de Lincoln. Que lui importait +cette fumée qu'on appelle la gloire? Il avait un +devoir sacré à remplir, il s'acquittait de sa redoutable +besogne avec une parfaite simplicité, et il +sauvait une république sans faire plus de bruit ni +de gestes qu'un bûcheron liant son fagot ou qu'un +savetier raccommodant un soulier qui fait eau. Il +avait toujours possédé l'estime, il finit par conquérir +l'admiration.</p> + +<p>Il touchait au terme de ses efforts, il allait se +reposer dans son triomphe; la fortune avait tourné, +le Sud vaincu posait les armes, le général Lee venait +de capituler, Washington était en fête. Le soir +du 14 avril 1865, Lincoln se rend au théâtre, où on +ne le voyait pas souvent; il voulait prendre sa part +de l'allégresse populaire. Il écoutait la pièce en +souriant et applaudissait les acteurs du bout des +doigts. Un homme se présente subitement dans sa +loge, décharge sur lui un pistolet; la balle l'atteint +derrière l'oreille et pénètre dans le cerveau. On se +lève de toutes parts, on crie, on court à lui. Le +meurtrier réussit à s'échapper; il s'élance sur la +scène, qu'il traverse en brandissant un couteau, et, +avant de s'enfuir, il s'écrie d'une voix tragique: +<i>Sic semper tyrannis!</i> Le malheureux s'imaginait +qu'il venait de tuer un tyran. Le croyait-il ou +faisait il semblant de le croire? Certaines gens ont +la cervelle ainsi faite qu'ils croient tout ce qu'il plaît.</p> + +<p>«L'un de vous, messieurs, demandai-je à mes +Américains, l'un de vous a-t-il jamais eu l'occasion +de rencontrer John Wilkes Booth, et pourriez-vous +me dire quel homme c'était?»</p> + +<p>M. Bloomfield me répondit:</p> + +<p>«Je n'ai pas eu l'avantage de connaître personnellement +John Wilkes Booth, et, pour ne désobliger +personne, je m'abstiendrai de juger son action. +Au surplus, je suis prêt à convenir qu'en tuant +Lincoln cet honorable gentleman a fait quelque +chose de parfaitement inutile, et il ne faut jamais +rien faire de parfaitement inutile. Cet honorable +gentleman se flattait que la mort du tyran mettrait +fin à la tyrannie; il s'est trompé, et il a payé son +erreur de sa tête; mais vous avouerez que sa folie +n'était pas d'une espèce commune, qu'il n'est pas +donné à tout le monde de se tromper comme Brutus. +Ce qui est hors de doute, monsieur, c'est que +Booth était une âme forte, conduite ou, si vous +l'aimez mieux, égarée par une noble passion. Booth +était un héros, Booth était un patriote. Il adorait +son pays, il avait décidé que la cause des États du +Sud était une cause juste et sainte, et que, si elle +venait à succomber, il serait son vengeur. Il avait +toujours professé une ardente admiration pour une +femme qu'un de vos poètes n'a pas craint d'appeler +l'ange de l'assassinat, et il s'était juré à lui-même +qu'il serait la Charlotte Corday des États-Unis; +il a tenu sa parole. Encore un coup, je ne +veux pas juger son action, je tiens à ne chagriner +personne; mais je me permets d'affirmer que le +jour où l'humanité, grâce au progrès de la raison +publique, de l'économie politique, du confort, des +arts industriels, des machines à vapeur, de la philosophie, +de la philanthropie et de tout ce qu'il vous +plaira, ne produira plus des Charlotte Corday et +des Booth, elle vaudra encore un peu moins qu'elle +ne vaut.»</p> + +<p>Après avoir achevé sa profession de principes, +M. Bloomfield se mit à manger tranquillement une +aile de dindonneau truffé, sans s'occuper autrement +du prodigieux scandale que m'avait causé sa +harangue. Marat et Lincoln, Booth et Charlotte +Corday, ce rapprochement me paraissait odieux +autant que ridicule; j'en étais comme suffoqué. +M. Severn l'était encore plus que moi. Il prit à son +tour la parole et dit:</p> + +<p>«Je désire n'être désagréable à personne; mais +vous m'avez demandé, monsieur, si j'avais connu +Booth. Oui, monsieur, j'ai eu cet avantage, qui +m'est commun avec un nombre considérable de +mes compatriotes. A la vérité, je n'ai vu qu'une +fois ce triste personnage, sans éprouver la moindre +envie de le revoir; il m'en avait coûté six dollars, +que je regrettai d'avoir si sottement employés. +C'était dans une petite ville de l'Ouest, où m'avaient +appelé mes affaires; ce soir-la, Booth s'essayait +dans le rôle de Hamlet, et je vous prie de croire +sur ma parole qu'il y fut mauvais, très mauvais, +détestable. Il ne faut pas dire: tel père, tel fils. +Le célèbre Junius Brutus Wilkes était un comédien +fort distingué, aussi recommandable dans sa +vie privée qu'applaudi pour son talent. John +Wilkes Booth fut le fils très indigne d'un père que +tout le monde admirait et estimait. Quoique enfant +de la balle, il ne fit jamais au théâtre qu'une piètre +figure; il y avait débuté à dix-sept ans, et il donna +d'abord quelques espérances; mais quoi! il était +né médiocre, et il méprisait le travail. On assure +qu'une affection des bronches l'obligea de prendre +un congé, il est probable que le dégoût lui vint; +dans le fond, il se rendait justice, il se sentait médiocre, +mais on l'aurait tué dix fois plutôt que de +l'en faire convenir.</p> + +<p>«C'est une race très dangereuse, monsieur, +que celle des artistes sans talent; ils s'en prennent +à vous, à moi, et tôt ou tard nous le leur payerons. +Booth était un vrai cabotin, il l'était jusque dans +la moelle des os, cabotin partout, le jour, la nuit, +en chambre et à la ville. Il ne quittait jamais les +planches, il était toujours sur un tréteau, le monde +était pour lui une salle de spectacle éclairée par +un grand lustre, et à toute heure il croyait voir à +ses pieds les quinquets fumeux d'une rampe. Le +malheureux n'avait pas assez d'âme pour comprendre +Shakespeare, mais il avait assez d'imagination +pour composer dans sa tête des scènes de mélodrame +où Booth jouait le beau rôle, étonnait le public +par l'audace de ses attitudes, par le feu de son +regard, par l'éloquence sublime de ses gestes. A +force de s'y appliquer, il a pris son mélodrame au +sérieux, un beau jour il l'a joué <i>coram populo</i>, et +il a obtenu enfin ce grand succès d'étonnement, +d'émotion, de larmes et d'épouvante qu'il avait +rêvé et vainement poursuivi pendant toute sa vie. +Pour que Booth eût la joie de s'emparer une fois +de son public, de s'imposer à son admiration, de +lui faire dire: «Booth est un grand acteur!» il +fallait que Booth tuât Lincoln; Booth a tué Lincoln. +Soyez sûr, monsieur, que, après avoir exécuté +son abominable coup, il a pensé: «Ah! cette fois, +je les tiens, je les ai empoignés, ils n'ont d'yeux +que pour moi.» Soyez entièrement convaincu +que, lorsqu'il a traversé la scène, son couteau à la +main, l'oeil farouche, la chevelure hérissée, il a eu +le temps de se dire avant de gagner pays: «Dieu! +que je dois être beau, et que je voudrais me voir!» +Je vous le répète, monsieur, on ne saurait trop se +défier des hommes à demi-talents et en général de +toute la race des cabotins, lesquels, à vrai dire, ne +sont pas tous au théâtre. Je tiens beaucoup à ne +désobliger personne; mais je me permets d'avancer, +d'affirmer, de soutenir que l'assassin du président +Lincoln était un comédien de bas étage, +qui, comme vous dites, vous autres, cherchait +son <i>clou</i>, et qui malheureusement a fini par le +trouver.»</p> + +<p>En dépit de son flegme, M. Bloomfield était +rouge d'indignation, et il ne s'occupait plus de son +assiette ni du dindonneau. Les yeux écarquillés, sa +fourchette en l'air, il méditait une réplique foudroyante. +Je craignis que la conversation ne tournât +à l'aigre; une discussion parlementaire et +courtoise favorise la digestion, une dispute la +trouble. Je m'empressai de couper la parole à +M. Bloomfield, et je dis à mes deux convives:</p> + +<p>«Selon moi, messieurs, vous avez tous les deux +raison, et tous les deux vous avez tort. Je vous +accorde, mon cher Bloomfield, que John Wilkes +Booth était un sudiste convaincu, fanatique et +même enragé; mais vous me persuaderez difficilement +que cet honorable gentleman fût une Charlotte +Corday et que le vertueux Lincoln fût un Marat. +Quant à vous, mon cher Severn, qui ne voyez +en lui qu'un comédien sans talent, je suis prêt à +admettre qu'il était exécrable dans le rôle de +Hamlet et que vous avez sujet de regretter vos six +dollars; mais vous convenez que ce pauvre homme +ne manquait pas d'imagination. Les gens qui en ont +finissent toujours par être leur propre dupe; pour +employer le mot vulgaire, ils s'emballent, ils se +figurent que c'est arrivé, que leurs passions imaginaires +et fictives sont de vraies passions, que le +fantôme qu'ils se sont forgé est un être en chair et +en os, que Lincoln est un affreux tyran et que +Booth a été mis au monde pour le tuer. Un jour, +l'histrion se dit: «Si j'étais Brutus et si j'en venais +à me persuader qu'Abraham Lincoln est +César, je choisirais avec soin mon lieu et mon +heure. Je voudrais frapper ma victime devant +une foule assemblée, en plein théâtre. Après lui +avoir brûlé la cervelle, je resterais debout dans +une attitude solennelle et dramatique, tenant +mon pistolet d'une main, de l'autre agitant un +poignard. Tous les hommes se lèveraient en sursaut +pour me regarder, les femmes s'évanouiraient, +et celles qui ne s'évanouiraient pas diraient: +Seigneur Dieu, qu'il est beau! Ce serait +vraiment une superbe scène.» Or il arrive que +l'histrion, à force d'y penser, se prend à croire à +César et à détester sincèrement Lincoln. Chaque +soir, avant de s'endormir, il nourrit sa haine au +biberon; en se réveillant, il la retrouve sous son +oreiller, et il découvre un matin qu'elle a des +griffes, de vraies griffes, très pointues, très crochues, +qui lui ont poussé pendant la nuit. Peut-être +en ce moment lui fait-elle peur; il se repent +de l'avoir trop bien nourrie; il lui dit: Tout doux, +ma belle, ne nous fâchons pas, ceci n'était qu'une +plaisanterie. Elle n'entend pas raison, elle le tourmente, +elle l'obsède, elle ne lui laisse aucun repos, +elle veut boire du sang... Eh! parbleu, il lui en +fera boire. Qui pourrait dire, mon cher Severn, où +commence et où finit la sincérité? Booth était un +cabotin; mais, quand il a tué Lincoln, il a cru sérieusement +sentir tressaillir en lui l'âme de Brutus. +Ce qui me paraît constant et démontré, c'est qu'il +était malade, ce qui est le cas de beaucoup d'assassins. +Je voudrais parier aussi qu'il s'est défendu +quelque temps contre sa maladie et qu'il en est +venu à l'aimer. Il en est ainsi de toutes les maladies +de l'esprit, d'où je conclus que si Booth avait +rencontré en temps utile un bon médecin, et que si +ce médecin l'avait mis à un régime rafraîchissant, +presque exclusivement végétal, lui avait administré +au besoin quelques bonnes saignées ou quelques +douches d'eau froide sur la tête, ou simplement +l'avait exhorté à voyager, à se distraire, à s'amuser, +Booth aurait pu vivre quatre-vingts ans sans +tuer personne. Que n'est-il tombé sous ma patte! +je me serais fait fort de le guérir.»</p> + +<p>Mes deux Américains ne goûtèrent ni l'un ni +l'autre mes conclusions. Ils s'accordèrent à me répondre +que Booth était un vigoureux gaillard, qui +s'était toujours admirablement porté, qu'il avait +toujours joui d'une parfaite lucidité d'esprit, qu'il +avait réfléchi mûrement à son projet et qu'il l'avait +froidement exécuté, qu'il n'avait jamais connu +l'hésitation, ni le repentir, ni aucun scrupule, que +d'ailleurs j'exagérais singulièrement l'efficacité de +la médecine, qu'à la rigueur elle guérit quelquefois +les péritonites et les catarrhes, mais que les +maladies de l'âme échappent à son empire, et qu'il +n'y a point de spécifique contre la fièvre de l'assassinat. +C'est ainsi qu'ils se moquèrent de moi et +qu'ils faisaient la paix entre eux à mes dépens.</p> + +<p>Je les quittai pour aller visiter un malade, et je +ne pensai plus à John Wilkes Booth. Il est si facile +de penser à autre chose!</p> + + + +<br> +<h3>II</h3> + + +<p>Quand je rentrai chez moi, vers minuit, continua +le docteur Meruel, mon domestique Jean, +que j'avais pris tout récemment à mon service et +qui embrouillait encore les noms et les visages, +m'annonça qu'une marquise m'attendait depuis +plus d'une heure, qu'elle avait des choses urgentes +à me dire, qu'elle paraissait résolue à ne +point quitter la place avant de m'avoir vu. Je +passai dans mon cabinet de consultations, et j'y +trouvai, blottie dans un fauteuil, une jolie brune +qui n'est point marquise et qui s'appelle Mlle Rose +Perdrix. Vous la connaissez sûrement, car il y a +trois mois elle a débuté aux Bouffes avec un certain +succès.</p> + +<p>On avait peu parlé d'elle jusqu'alors; elle avait +végété quelque temps dans je ne sais quel théâtre +de féeries, où elle ne jouait guère que des rôles +muets. On lui demandait de montrer ses yeux, +ses bras, ses épaules et ses jambes; elle les montrait +consciencieusement et de la meilleure grâce +du monde; mais cette figurante se sentait née +pour chanter l'opérette, elle attendait son heure. +Tout à coup son génie s'est révélé; elle a déployé +ses ailes, elle a pris son essor. Ira-t-elle bien loin +et bien haut? J'en doute. Elle n'a qu'un mince +petit filet de voix et plus de gentillesse que de +talent; mais elle est si jolie qu'à la rigueur elle +peut se passer de tout le reste. C'est son opinion, +c'est la mienne; et c'est aussi l'avis du public.</p> + +<p>Non, je ne crois pas qu'il y ait en elle l'étoffe +d'une étoile. Les artistes d'avenir, homme ou +femme, ont la plupart un mauvais caractère, un +coin de férocité, ou tout au moins des inégalités +dans l'humeur, le goût de creuser dans le noir, +des méchancetés rentrées qui demandent à sortir, +une sorte de malfaisance naturelle et un penchant +aux petites scélératesses. Cette demoiselle a sans +doute ses caprices musqués, ses fantaisies; mais +elle est incapable d'aucune scélératesse. Elle est +ce qu'on appelle une bonne fille; ainsi la jugent +son directeur et ses camarades. Elle a l'humeur +égale, ne veut de mal à qui que ce soit, s'accommode +de tout ce qui lui arrive, prend les choses +par le bon côté, et se laisse vivre au jour le jour, +sans s'inquiéter de rien ni de personne, peu curieuse +de ce qui se passe ici-bas et encore bien +moins, j'imagine, de ce qui peut se passer là-haut.</p> + +<p>Je fis naguère sa connaissance; elle avait le +larynx délicat, comme M. Severn; elle me fut +adressée par je ne sais qui, et elle se loua de mes +soins. Depuis lors, nous sommes restés bons amis; +comme elle demeure dans mon voisinage, en passant +devant ma porte, elle s'informe de moi, et, +sûre d'être bien reçue, elle vient souvent me +trouver, tantôt pour me consulter, tantôt pour +faire un bout de causette. On m'a toujours dit que +j'ai une figure ronde et ouverte qui inspire la confiance; +Mlle Perdrix m'honore de la sienne, et elle +se plaît à me conter ses petites histoires comme +à son confesseur. Je ne me flatte pas qu'elle me +dise tout; si bonnes filles qu'elles soient, les +femmes ne disent jamais tout. Au demeurant, +son écheveau est facile à débrouiller, et ses cas +de conscience, dont elle m'entretient, ne sont pas +des affaires bien compliquées ni qui lui donnent +beaucoup de tablature. Ce qui la tourmente bien +davantage, c'est une malheureuse disposition à +l'embonpoint, qui se prononce et va croissant +d'année en année; c'est là-dessus qu'elle me consulte +d'habitude. Je la mets au régime le plus +sévère, elle le suit exactement, mais rien n'y fait. +Je lui dis quelquefois:</p> + +<p>«Ma chère enfant, tâchez donc de vous procurer +quelque ennemi ou quelque ennemie, que vous +détesterez de tout votre coeur, ou quelque gros +souci, ou l'une de ces passions vives qui rongent +et font maigrir.»</p> + +<p>Ces moyens ne sont pas à sa portée; cette bonne +fille aura beau faire, elle mourra sans avoir connu +les soucis, les ennemis et les passions vives. Aussi +ne maigrit-elle point, et avant dix ans elle sera +ronde comme une caille. Ce sera grand dommage; +elle est si jolie!</p> + +<p>Quand je poussai la porte de mon cabinet, +Mlle Rose Perdrix, qui, les jambes repliées sous +elle, la tête renversée, bayait aux mouches ou contemplait +les moulures du plafond, sortit brusquement +de sa rêverie. Elle se dressa sur ses pieds, et +courant à moi:</p> + +<p>«Enfin! s'écria-t-elle. Pourquoi rentrez-vous si +tard?»</p> + +<p>Je la regardai avec étonnement; elle n'avait pas +son visage de tous les jours. Je ne lui avais jamais +vu le teint si animé, l'oeil si luisant. Je lui donnai +une tape sur les deux joues, et je constatai que +ses pommettes étaient brûlantes. Je lui tâtai le +pouls, il était duriuscule et capricant. Pour la première +fois de sa vie, Mlle Perdrix avait la fièvre +ou quelque chose d'approchant.</p> + +<p>«Qu'est-ce à dire? lui demandai-je. Cette petite +machine allait à merveille. Qui s'est permis de la +déranger?</p> + +<p>—Ah! mon bon monsieur, reprit-elle, si vous +saviez ce qui m'arrive!</p> + +<p>—Bah! lui dis-je, ce ne sera rien. Deux jours +de repos, trois verres de camomille, et cela passera.»</p> + +<p>Elle s'écria d'un ton tragique:</p> + +<p>«Cela ne passera jamais!»</p> + +<p>Puis, me prenant par les deux mains et m'obligeant +à m'asseoir:</p> + +<p>«Je ne suis pas malade, et ce n'est pas le docteur +que je suis venue trouver, c'est l'ami. J'ai fait +tout à l'heure une découverte!.. C'est une histoire +qu'il faut absolument que je vous raconte; je +mourrais si je ne la contais à quelqu'un, et il est +juste que je vous donne la préférence. Je vous +aime beaucoup, et vous écoutez si bien! C'est +pour cela que toutes les femmes vous adorent.»</p> + +<p>Je lorgnai du coin de l'oeil ma pendule, qui marquait +minuit et un petit quart, et je dis:</p> + +<p>«Sera-ce long?»</p> + +<p>Mlle Perdrix me jeta un regard indigné:</p> + +<p>«Plaignez-vous! à minuit et tête à tête! Ma +foi, je connais des hommes qui vous envieraient +votre malheur.</p> + +<p>—Je suis un ingrat, lui dis-je. Allez, ma belle, +ne vous gênez pas, commencez par le commencement, +n'omettez aucun détail inutile, faites durer +votre histoire jusqu'au matin; mais, au lieu de la +réciter, cette histoire, ne pourriez-vous pas la +chanter, ou du moins l'accompagner de quelques +trilles, de quelques roulades placées à propos? +Vous avez fait, assure-t-on, de prodigieux progrès +dans les trilles, et il me tardait de vous en féliciter.»</p> + +<p>Elle secoua la tête et les épaules.</p> + +<p>«Mon histoire, répondit-elle, est une histoire +très sérieuse, qui ne peut pas se chanter. Vous +m'en direz des nouvelles quand j'aurai fini.»</p> + +<p>Je me rencognai dans mon fauteuil, et je me résignai +à mon destin. Mlle Perdrix fit une roulade, +tout à la fois pour me donner une idée de ses progrès +et pour s'éclaircir la voix. Puis elle me dit:</p> + +<p>«Que pensez-vous, docteur, du <i>Prince toqué</i>?</p> + +<p>—Rien du tout, lui répondis-je, mais j'en penserai +tout ce qu'il vous plaira.</p> + +<p>—Pour une féerie, c'était, on peut le dire, une +belle féerie, où je fis mes véritables débuts. Jusqu'alors, +personne n'avait pris garde à moi. Le +public est si bête! il faut lui répéter dix fois les +choses avant qu'il les comprenne: il m'avait vue +bien souvent sans me voir, sans se douter que je +n'étais pas la première venue. Il s'en aperçut +quand je jouai dans le <i>Prince toqué</i> le rôle de la +fée Mêlimêlo. Je n'avais pourtant qu'une scène, +comme vous le savez, la troisième du cinquième +tableau, et encore dans cette scène n'avais-je que +deux mots à dire et deux couplets à chanter. Mais +il faut convenir que le directeur avait bien fait les +choses. J'avais une superbe robe de brocart étoilé +d'or, dont la queue était portée en cérémonie par +dix pages fagotés en papillons, une couronne en +forme de croissant sur la tête, et dans ma main +droite une baguette magique, avec laquelle je +changeais le Prince toqué en navet. La princesse +Luciole arrivait sur ces entrefaites, et, ne retrouvant +plus son prince, elle me suppliait de le +lui rendre. Je lui chantais mes deux couplets pour +lui expliquer que son prince était poursuivi par +des malandrins, que je l'avais changé en navet par +pure charité et dans le dessein de lui sauver la +vie. La princesse ne comprenait rien à rien, et, +comme elle ne cessait de se lamenter, je finissais +par perdre patience; d'un second coup de baguette, +je la transformais en betterave, après quoi +je montais sur un beau céléripède drapé de velours +cramoisi, conduit par un joli diablotin habillé +de jaune, et fouette cocher, bonsoir!.. Réellement, +docteur, vous n'avez pas assisté à la +première du <i>Prince toqué</i>?</p> + +<p>—J'en suis honteux, ma chère, lui dis-je; croyez +qu'il a fallu quelque affaire d'une extrême conséquence...</p> + +<p>—C'est fâcheux; je regrette que vous n'ayez +pas été témoin de mon premier succès. Vous allez +croire que j'exagère, et cependant je vous jure... +Figurez-vous que le directeur avait dit: «Cette +grue ne s'en tirera jamais.» Il en eut le démenti; +c'est un vilain homme, il m'a fait tant de passe-droits! +je suis bien aise de ne plus avoir affaire à +lui. Le fait est que j'étais ce soir-là en beauté, et +quand cette grue parut en scène avec son brocart, +avec sa couronne, avec sa baguette, avec ses dix +pages, il y eut, je vous en donne ma parole, +comme un frémissement dans toute la salle, et +vous avez beau dire, il n'appartient pas à tout le +monde de faire frémir une salle rien qu'en se montrant, +et sans dire un mot, sans faire autre chose +que de sourire d'un air modeste, mais aisé, +pour découvrir ses dents. Je voudrais vous y voir!</p> + +<p>—C'est un genre de succès auquel je renonce +absolument, lui repartis-je; j'en ai fait depuis +longtemps mon deuil.</p> + +<p>—J'étais très émue; j'avais le souffle court, je +voyais trouble. J'avais eu une peur affreuse de +manquer mon entrée; je m'étais dit: Si cette fois +on ne me remarque pas, je suis perdue, c'en est +fait, il ne me reste plus qu'à entrer au couvent. Je +fus bientôt rassurée, je tenais mon affaire, et je +chantai en perfection mes deux couplets, qui furent +bissés. Quand j'eus fini, je laissai mes yeux trotter +dans cette grande salle comble, qui était occupée +à me regarder. Tout à coup il me sembla que dans +cette foule il y avait quelqu'un qui me regardait +encore plus que tous les autres, et j'aperçus à l'orchestre, +au bout du sixième rang, tout près du +couloir, un homme qui devait être un étranger et +dont la figure me frappa. Il avait une fort belle +tête, une belle prestance, l'air fier, délibéré, un +teint clair, de grands yeux sombres, une fine moustache, +des cheveux noirs qui frisaient naturellement. +Je ne m'étais pas trompée, cet homme me +regardait plus que tout le monde. Il ne me perdait +pas de vue, il me mangeait de la prunelle; pour +lui, la pièce, c'était moi. Je ne pouvais pas m'empêcher +de le regarder, moi aussi, et chaque fois que +je me tournais de son côté, je le retrouvais plongé +dans son extase, immobile comme une statue, +avec de grands yeux qui lui sortaient de la tête +pour se promener autour de moi. Il avait l'air bien +appliqué, je vous assure, bien recueilli; il m'apprenait +par coeur, comme un prêtre étudie son +bréviaire. Enfin mon céléripède arrive, je monte +dessus, je disparais dans la coulisse, où les trois +auteurs, sans oublier le compositeur, m'embrassent +à tour de rôle sur les deux joues. Pour moi, +machinistes et pompiers, j'aurais voulu embrasser +toute la terre; j'étais ivre, folle de joie, d'autant +plus que la grande Mathilde... Docteur, connaissez-vous +la grande Mathilde?</p> + +<p>—Si peu que rien, lui dis-je.</p> + +<p>—Elle a toujours été jalouse de moi. Eh bien! +dans ce moment, elle était, malgré son rouge, aussi +jaune qu'un coing, elle avait les dents serrées, et +si elle avait pu me donner de la griffe... Là, vrai, +cela me fit plaisir; quoique je sois bonne fille, je +n'ai jamais pu la sentir. Désagréable en scène, +insupportable au foyer, interrogez qui vous plaira, +ils vous diront tous que c'est une méchante créature; +avec cela, point de talent, et trente ans bien +sonnés, quoi qu'elle en dise. La preuve, c'est que...</p> + +<p>—Et l'inconnu? interrompis-je pour en finir +avec la grande Mathilde.</p> + +<p>—Oh! l'inconnu! J'avais tant de choses à quoi +penser que je restai vingt-quatre heures sans +repenser à lui. Mais le lendemain, en approchant +de la rampe, la première figure que j'aperçus, ce +fut la sienne. Il occupait le même fauteuil d'orchestre +que la veille, je compris tout de suite ce +que cela voulait dire. Cette fois, il avait apporté +sa jumelle, qu'il tint continuellement braquée sur +moi. Cette jumelle, qui ne me lâchait pas, m'inquiétait, +me troublait, elle me causait des distractions +et faillit me faire manquer ma réplique. Que +vous dirai-je? Je trouvais cet homme fort beau, +mais il me faisait peur. Ce qui est certain, c'est +qu'il me portait sur les nerfs; je ne savais pas si +j'étais contente ou fâchée qu'il fût là. Deux heures +plus tard, j'appris d'une ouvreuse qu'il était +Anglais et qu'il avait loué son fauteuil pour quinze +jours. Effectivement, le soir d'après, il y était, et +le lendemain aussi, et le surlendemain je me demandais: +«Que va-t-il arriver?» Il arriva tout +simplement que je reçus un bouquet, que je +gardai, et un bijou, que je ne gardai pas. Dans +le bouquet il y avait un billet, et dans le billet des +vers anglais, qui auraient été de l'hébreu pour +moi, si l'inconnu n'avait eu la bonne pensée de +les accompagner d'une traduction française que +je vais vous réciter, car j'ai bonne mémoire. +Écoutez ceci, et tâchez de ne pas vous attendrir: +«Que la terre, que les cieux, que le monde entier, +que toutes choses m'en soient témoins. +Quand je serais digne de ceindre une couronne +impériale, quand je serais le plus beau jeune +homme qui ait jamais ébloui les yeux, quand +j'aurais une force et une science plus grandes que +n'en posséda jamais aucun mortel, je tiendrais +tous ces biens à nulle estime, si ton amour me +manquait; mais, si tu viens jamais à m'aimer, je +mettrai à tes pieds tout ce que je possède, et je +me consacrerai à ton service, ou je me laisserai +mourir de bonheur.» Là, qu'en dites-vous, +docteur?</p> + +<p>—Soyez sûre, répondis-je à Mlle Perdrix, que +l'inconnu avait tiré ces vers de quelque pièce +de Shakespeare. Cela prouve qu'il avait de la littérature +et qu'il la fourrait dans sa correspondance +amoureuse. Si j'étais femme, c'est de tous les +défauts celui que j'aurais le plus de peine à pardonner.</p> + +<p>—Pourquoi cela, reprit-elle, du moment qu'on +met la traduction à côté? Deux jours plus tard, +ne vous en déplaise, je reçus un second bouquet.</p> + +<p>—Et un second bijou? lui demandai-je.</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit que j'avais renvoyé l'autre. +Quant au second billet, il était plus court que le +premier; trois lignes en tout, que voici: «Quand +vous parlez, je voudrais vous entendre toujours +parler; quand vous chantez, je voudrais que vous +fissiez tout en chantant, et si jamais je vous voyais +danser, je voudrais que vous fussiez une vague +de la mer, afin que vous ne fissiez jamais que +danser.»</p> + +<p>—Oh! pour le coup, lui dis-je, je suis bien +trompé ou ceci est du Shakespeare. J'en suis fâché, +mon enfant, mais l'amour qu'avait pour vous +l'inconnu était de l'amour littéraire et appris, et +j'aime à croire que vous ne lui avez rien accordé +avant qu'il ait réussi à vous servir quelque chose +de son cru.</p> + +<p>—Attendez, poursuivit-elle. Le troisième billet, +qui accompagna le troisième bouquet, ne ressemblait +pas aux deux autres. L'écriture en était +bizarre; c'étaient de grandes pattes d'araignée, +qui montaient de la cave au grenier. Je m'y repris +à deux fois pour les déchiffrer, et je lus ceci: +«Je vous en conjure, dites oui, et vous sauverez +la vie à deux hommes. Demain soir, au moment +de monter sur votre céléripède, tournez les yeux +de mon côté, décrivez un cercle avec votre baguette, +et vous serez à jamais bénie de celui qui +vous adore et qui ose s'appeler votre Edwards.» +Cette fois, je savais son nom; c'était toujours cela +de gagné; mais vous pouvez me croire, les pattes +d'araignée me donnèrent beaucoup à penser. +J'étais perplexe, très tourmentée. Je ne dormis +pas trois heures cette nuit-là, et en me réveillant +je fis plus de réflexions dans l'espace de vingt +minutes que je n'en avais fait durant toute ma vie, +c'est-à-dire pendant vingt-deux ans et sept mois... +Car je ne crains pas de dire mon âge. «Si vous +dites oui, vous sauverez deux hommes...» Cette +phrase me revenait sans cesse à l'esprit, et il me +parut que le bel Edwards était encore plus fou +que beau. La fée Mêlimêlo eut une grosse dispute, +une grosse querelle avec Rose Perdrix. La +fée aimait les mystères, les aventures, les yeux +noirs, les moustaches frisées; Rose Perdrix se +défiait des fous. Quand ils vous tiennent, ils ne +vous lâchent plus; c'est une affaire du diable de +s'en débarrasser, et à la vérité on a quelquefois +du plaisir avec eux, mais cela ne dure guère.</p> + +<p>—Rien n'est plus vrai, dis-je à Mlle Perdrix. Le +plaisir passe et le fou reste.</p> + +<p>—Il faut que vous sachiez aussi, reprit-elle, que +je venais d'hériter de ma grand'mère, qui l'avait +hérité de je ne sais qui, un vieux, très vieux perroquet, +à qui elle avait appris à dire: «Pour Dieu! +soyez sage, mademoiselle, soyez sage.»</p> + +<p>—Autant que la charité le permet, ajoutai-je.</p> + +<p>—C'est vous qui le dites, les perroquets n'en +savent pas si long. Jacquot criait tout le long du +jour: Soyez sage! et c'était tout. Il le criait d'une +voix si perçante que cela me faisait beaucoup d'impression; +j'en étais quelquefois toute saisie. On a +beau dire, un perroquet, c'est quelqu'un. Quand +j'avais mis dans ma tête de faire une sottise, je jetais +une serviette sur la cage de Jacquot, ce qui le +faisait taire tout de suite. Mais, ce jour-là, la serviette +manqua son effet, il criait plus fort que +jamais: Soyez sage! Et je me dis: Ce n'est pas +Jacquot, c'est le bon Dieu qui parle... J'ai toujours +cru au bon Dieu. Y croyez-vous, docteur?</p> + +<p>—Un peu plus qu'à Jacquot, lui répondis-je.</p> + +<p>—On voit bien que vous n'avez jamais eu de +perroquet; moi, je ne comprends pas qu'on puisse +vivre sans cela. Ce sont des animaux qui vous connaissent, +puisqu'ils vous appellent par votre nom. +Et Jacquot était si beau! Vous n'en avez jamais vu +qui fût plus rouge, ni plus vert, ni plus jaune. Et +quel bec! quelle houppe! quelle façon de cligner +de l'oeil et de se gratter la tête! Il était plein de +malice, et pourtant un coeur d'or! Croiriez-vous +que, pendant une absence que je fis, il resta huit +jours sans vouloir manger? Demandez plutôt à ma +concierge. Ah! si les hommes savaient aimer +comme cela!.. Mais vous me faites perdre le fil de +mon histoire. Quand j'arrivai le soir au théâtre, +eh bien! là, je n'étais pas encore sûre de ce que +je ferais. Je disais oui, je disais non, je ne savais +pas où j'en étais.—Bah! pensai-je, jetons la +plume au vent; selon ce que sa figure me dira +ce soir, je me déciderai.—Or il advint que sa +figure me déplut. En m'approchant de la rampe, +je le regardai du coin de l'oeil. Il s'avisa de passer +sa main droite dans ses cheveux d'un air vainqueur, +et il se mit à sourire. Il avait une expression +de contentement qui ne me revint point; il +était sûr de son fait, il se flattait d'avoir déjà +ville prise. Je le regardai de nouveau, il sourit +encore. Il tenait à la main une bonbonnière +pleine de dragées, qu'il croquait à belles dents, +et cela voulait dire: «Je te tiens, tout à l'heure +je te croquerai.» Je lui répondis à part moi: +«Puisqu'il en est ainsi, attends un peu, mon bel +ami; tout à l'heure, il y aura du décompte.» Je ne +le regardai plus, et, quand le céléripède arriva, ma +baguette ne bougea pas dans mes doigts. Avant de +sortir de scène, je me retournai; son fauteuil était +vide.—Allons, c'est fini, je ne le reverrai plus, +pensai-je; après tout, qu'est-ce que cela me fait?—Je +mentais, docteur, cela me faisait quelque chose.</p> + +<p>—Et quand l'avez-vous revu? lui demandai-je.</p> + +<p>—Plus tôt que vous ne pensez; mais je vous +prie de croire que ce n'est pas moi qui ai couru +après lui. Vous savez que je ne jouais pas dans les +derniers tableaux; il n'était pas onze heures quand +je rentrai chez moi. J'étais agacée, nerveuse, oh! +mais, nerveuse!... Je fis une scène à Julie, ma +vieille bonne, parce que j'avais attendu deux minutes +sur le palier avant qu'elle vint m'ouvrir. +Cette fille était une ahurie et, qui pis est, une sournoise; +depuis longtemps j'étais mécontente de son +service. Je lui dis que je n'avais pas besoin d'elle, +que je saurais bien me défaire toute seule, et je +l'envoyai se coucher. Après qu'elle m'eut quittée, +je fus quelques instants à rêver. Debout devant ma +glace, je me demandais: Ai-je bien fait? ai-je mal +fait?... Il me parut certain que j'avais bien fait. +Pourtant je me disais: Si j'avais décrit un beau +rond avec ma baguette, il serait ici, et je saurais +enfin par quel mystère il ne tient qu'à moi de sauver +la vie à deux hommes... Tout à coup il se passa +quelque chose dans la glace; les rideaux fermés +de mon lit s'y reflétaient, je les vis s'agiter, puis +s'entr'ouvrir, et un homme en sortit. Vous avez +deviné que c'était lui. Je poussai un cri perçant, je +me retournai tout d'une pièce, je dis:</p> + +<p>«—Ah! vraiment, monsieur, c'est un peu fort, +comment se fait-il?... Qui vous a permis de vous +introduire ici?</p> + +<p>«Il me répondit avec un sourire narquois:</p> + +<p>«—Ma chère, votre femme de chambre a bon +coeur; elle a pitié des malheureux, quand ils lui +prouvent par de bonnes raisons qu'ils sont dignes +de son intérêt; celles que je lui ai données lui ont +paru suffisantes.</p> + +<p>«Là-dessus il se redresse de toute sa taille, lève +le menton, fronce ses noirs sourcils et me dit d'une +voix impérieuse, presque menaçante:</p> + +<p>«—Il faut bien que vous le vouliez, puisque +je le veux.</p> + +<p>«Et, à ces mots, il s'avance vers moi les bras +ouverts.</p> + +<p>«Si bonne fille qu'on soit, docteur, on n'aime +pas certains genres de surprises, ni que les gens +se permettent d'entrer chez vous comme dans un +moulin. Il me parut que le bel Edwards allait un +peu vite en affaires, que son procédé était cavalier +et même brutal. Cela me déplut très fort, je me promis +de faire une belle résistance. Au moment où il +pensait me tenir, je lui échappai, et je m'élançai +sur le balcon, en disant:</p> + +<p>«—Si vous faites un pas, j'appelle au secours, et +les sergents de ville monteront.</p> + +<p>«Il secoua la tête comme pour dire: A d'autres! +et il s'avança vers le balcon. Mais voilà que d'un +coin de la chambre une voix perçante se met à crier:</p> + +<p>«—Pour Dieu! soyez sage, soyez sage!</p> + +<p>«Mon homme s'arrêta comme cloué sur place, +l'oeil fixe, la bouche ouverte. Il avait l'air si penaud, +si déconfit, que pour un peu j'eusse éclaté +de rire. Qui avait parlé? Il supposa, je pense, que +c'était le diable, car, tournant casaque, il gagna la +porte, puis l'escalier, puis la rue... Et voilà, docteur, +de quoi est capable un perroquet qui se réveille +à propos.</p> + +<p>—De bonne foi, dis-je à Mlle Perdrix, si Jacquot +n'avait pas crié, auriez-vous appelé la garde?</p> + +<p>—A demande indiscrète, point de réponse, répliqua-t-elle. +La vérité est que j'étais en colère, et +la preuve de ce que je dis, c'est que le lendemain, +au petit jour, je donnai son congé à Julie; j'entends +la plaisanterie, mais celle-ci était trop forte... Sur +quoi deux semaines se passèrent sans que le bel +Edwards reparût au théâtre.</p> + +<p>—Qui s'en mordit les doigts? lui dis-je. Ce fut +la fée Mêlimêlo. Chaque soir, elle contemplait d'un +oeil morne un fauteuil d'orchestre qui restait vide, +et elle déchargeait sa mauvaise humeur sur +Mlle Perdrix, à qui elle disait:—Vous êtes +une sotte, ma mie, et vous avez eu l'autre +nuit un accès de pruderie assez ridicule. Vous +ne savez pas le monde, on n'éconduit pas ainsi +les gens, on ne se sauve pas sur son balcon; +ce n'est pas à cela que doivent servir les balcons. +Quand le bonheur entre chez vous un peu brusquement, +par la porte ou par la fenêtre, on ne le menace +pas de le faire prendre par les gendarmes; on +le prie de s'asseoir, on s'explique avec lui, et les +gens qui s'expliquent finissent d'ordinaire par tomber +d'accord. Mais quand on se fâche, quand on +fait des grimaces et du bruit, Jacquot se réveille, +il crie, et le bel Edwards s'en va et ne revient pas.</p> + +<p>—Voilà un raisonnement auquel Mlle Perdrix ne +trouvait rien à répondre.</p> + +<p>—Il faut être juste, docteur, s'écria-t-elle. Mettez-vous +plutôt à ma place.</p> + +<p>—Mais il me semble, ma belle, que je m'y mets +autant qu'il est possible de s'y mettre.»</p> + + + +<br> +<h3>III</h3> + + +<p>Mlle Perdrix se tut un moment, poursuivit le +docteur Meruel; puis elle me dit:</p> + +<p>«Voyons, mon bon monsieur, vous qui êtes si +fin, si avisé, si spirituel, si sagace, vous qui devinez +tout, avez-vous deviné quelle sorte d'homme +ce pouvait être que ce bel Edwards?</p> + +<p>—Je n'en sais trop rien, lui repartis-je.</p> + +<p>—En ce cas, laissez-moi continuer mon récit. +Savez-vous, docteur, vous qui prétendez tout savoir, +quel est le meilleur moyen de se consoler +d'un chagrin? C'est d'en avoir un autre, et ce fut +précisément ce qui m'arriva. Ma vieille sorcière, +que j'avais mise à la porte, jura que je le lui payerais, +et elle me joua un tour de sa façon. Avant de +partir, elle donna du persil à Jacquot; Jacquot en +mourut, et peu s'en fallut que moi-même je ne +mourusse de désespoir.</p> + +<p>«Cependant, comme je suis née raisonnable, je +fis la réflexion qu'il en est des perroquets comme +des rois: Jacquot est mort, vive Jacquot! Un jour +que je passais sur le quai du Louvre, j'entrai chez +un marchand d'oiseaux, où je trouvai ce que je +cherchais. Ce marchand était un Arabe, nous +eûmes de la peine à nous entendre. Pendant que +nous discutions, voilà que le ciel se couvre et +qu'un nuage crève. Quand je sortis de la boutique, +mon perroquet sous mon bras, il pleuvait à verse, +et pas un fiacre sur la place; jugez de mon embarras. +Mais, comme par un miracle, une voiture fermée +qui passait s'arrête; un homme en descend et +vient à moi. C'était lui. Je vous assure que vous ne +l'auriez pas reconnu, tant il avait l'air soumis, +humble, respectueux, contrit, repentant. Malgré la +pluie qui tombait, il restait nu-tête, l'échine pliée +en deux, et il osait à peine me regarder.</p> + +<p>«—De grâce, fit-il, acceptez ma voiture; vous +direz à mon cocher où il doit vous conduire.</p> + +<p>«Il me sembla qu'il y avait un coup du ciel +dans cette affaire, et je lui répondis en riant:</p> + +<p>«—Cette fois, je dirai oui.</p> + +<p>«Je monte, il referme la portière, me salue encore, +s'éloigne à reculons. Il me vint un scrupule; +je ne voulus pas que cet homme se mouillât, et je +lui dis doucement:</p> + +<p>«—Grand nigaud, il y a place pour deux.</p> + +<p>«Je n'avais pas fini ma phrase qu'il était installé +à côté de moi, et nous voilà partis. Nous roulions +depuis cinq minutes sans qu'il eût trouvé un mot à +me dire. Accoté dans son coin, il me regardait de +travers, tortillant sa moustache entre ses doigts; il +avait grand'peur de me fâcher et la mine d'un +chien qui a reçu le fouet et qui s'en souvient. Pour +me donner une contenance, je caressais mon perroquet. +Frappé d'un trait de lumière, le bel Edwards +s'écrie:</p> + +<p>«—Si ce n'est le diable, c'est cet oiseau qui +m'a mis en fuite l'autre soir.</p> + +<p>«—Ce n'est pas lui, répondis-je, c'est un autre, +et il en est mort.</p> + +<p>«La glace était rompue, la conversation s'engagea. +Il me dit:</p> + +<p>«—Vous m'en voulez toujours?</p> + +<p>«—Beaucoup, lui répliquai-je, et vous avouerez +qu'il y a de quoi. A qui donc pensiez-vous avoir +affaire? Me prenez-vous pour une sotte, à qui l'on +fait accroire tout ce qu'on veut, et qui s'imagine +qu'en se laissant aimer elle sauvera la vie à deux +hommes?</p> + +<p>«Il se redressa comme en sursaut, il devint très +pâle, marmotta je ne sais quoi, commença deux +phrases sans les finir. Enfin il réussit à dire:</p> + +<p>«—Excusez-moi, ma lettre n'avait pas le sens +commun. Ce n'est pas ma faute, la fée qui change +les princes en navets m'a rendu fou.</p> + +<p>«Et il ajouta, en me prenant les doigts, mais +sans les serrer et toujours prêt à les lâcher:</p> + +<p>«—Je suis un pauvre malade, vous êtes mon +médecin. Qu'est-ce donc qu'un médecin qui refuse +de guérir ses malades?</p> + +<p>«Il était parti, il était lancé. Il discourut tout +d'une haleine pendant dix minutes, passant sa +main gauche sur son front ou la posant sur son +coeur, mêlant de l'anglais à son français, du comique +à son tragique et des vers à sa prose; il y +avait là dedans à boire et à manger. Je n'en comprenais +que le quart, et je ne saurais vous répéter +sa chanson, mais la musique était belle.</p> + +<p>—Et Jacquot II, que disait-il? demandai-je à +Mlle Perdrix.</p> + +<p>—Ah! ma foi, dit-elle, on avait oublié de lui +apprendre à parler. Nous arrivons à ma porte, je +descends. Le bel Edwards ôte son chapeau et me +dit:—Me permettez-vous de venir demain, à la +même heure, chercher des nouvelles de votre +perroquet?—Je lui répondis par un geste qui +signifiait: Essayez, je ne réponds de rien... Effectivement, +il se présenta le lendemain; je n'y étais pas.</p> + +<p>—Mais le surlendemain, vous y étiez, interrompis-je, +et il y eut dans le monde un homme +heureux de plus.»</p> + +<p>Cette parole malencontreuse causa à Mlle Perdrix +un mouvement de violente indignation. Elle +se leva brusquement, repoussa du pied sa chaise +qu'elle renversa, et je crus que je ne saurais jamais +la fin de son histoire.</p> + +<p>«Je m'en vais, dit-elle, et vous ne me reverrez +plus. La vérité vraie, docteur, vous êtes par trop +impertinent. Le surlendemain! Voilà ce que c'est +que d'être médecin, d'exercer un métier qui oblige +à voir mauvaise compagnie. Vous ne croyez plus à +la vertu des femmes. Il n'y a donc point de principes +dans ce monde, point d'honnête fille! Me +confondez-vous par hasard avec telle ou telle +qu'on pourrait nommer? Ne savez-vous pas que +j'ai été élevée au couvent, moi qui vous parle, que +j'y ai reçu l'éducation la plus soignée, la plus distinguée, +que j'y ai appris la grammaire, l'astronomie, +tout ce qu'apprennent les demoiselles du +plus beau monde? Le surlendemain! Pour qui me +prenez-vous? Sachez, pour votre gouverne, que +je l'ai fait languir, ce pauvre homme, pendant +huit grands jours.</p> + +<p>—Huit grands jours! m'écriai-je. C'en est fait, +je crois à la vertu.»</p> + +<p>Je la calmai en lui disant beaucoup de bonnes +paroles, et, pour la remettre tout à fait, je lui présentai +un flacon de sels anglais, qu'elle respira +sans se faire prier. Les sels lui plurent, et elle +trouva le flacon à son goût; en effet, il était joli. +Après m'avoir interrogé du regard, elle le coula +dans sa poche. Puis elle consentit à sourire, et +quand j'eus relevé sa chaise, où je la fis rasseoir:</p> + +<p>«Pendant un mois, il fut charmant, dit-elle, et +j'imagine que ce fut le plus heureux temps de ma +vie. Il était doux, très doux, obéissant, plein de +prévenances, de petites attentions, et il s'occupait +assidûment de satisfaire toutes mes fantaisies. Je +n'avais qu'un mot à dire, je l'aurais fait marcher +à quatre pattes. Il m'aimait follement, et c'est +la bonne manière; il n'y a que les fous qui sachent +aimer. Il n'aurait tenu qu'à moi qu'il jetât son +argent par les fenêtres et qu'il vît bientôt le fond +de sa caisse; je soupçonne qu'elle n'était pas bien +lourde. Heureusement pour lui, l'honnête fille à +qui il avait affaire ne se fait pas gloire, comme la +grande Mathilde, de ruiner un homme, et elle a +toujours préféré les petits plaisirs aux grands, et +les petits plaisirs, on peut en avoir tant qu'on veut +avec trois mille francs par mois, mettons-en +quatre, sans compter les robes, bien entendu. +Bref, il était content, ravi de son acquisition, et +lui-même me plaisait chaque jour davantage. Il +est aussi agréable pour une femme de gouverner +à la baguette un homme qui lui a fait peur que de +posséder un gros chien qui aboie aux passants +et qu'elle pourrait battre comme plâtre sans qu'il +découvrit seulement le bout de ses crocs.</p> + +<p>«Je n'avais qu'un chagrin. Le bel Edwards +était toujours pour moi l'inconnu; impossible +de savoir qui il était. Quand je le questionnais, +tantôt il se retranchait dans un obstiné silence, +tantôt il me faisait des contes à dormir debout. +Un jour, il me donna sa parole d'honneur la plus +sacrée qu'il était un prince persécuté par sa famille, +qu'il avait résolu de vivre caché jusqu'à la +mort de son père, qu'alors il revendiquerait ses +droits et réclamerait sa couronne, qui pour le +moment était en gage chez des juifs. Il me croyait +plus oison que je ne suis. On m'a appris dès ma +plus tendre enfance...</p> + +<p>—Au couvent? lui dis-je.</p> + +<p>—Oui, au couvent... On m'a appris que tous les +princes sont russes ou italiens, et que les juifs ne +leur prêtent pas deux sous sur leur couronne. Une +autre chose que je ne savais pas encore, mais que +j'ai apprise depuis, c'est que les vrais princes, ceux +qui doivent régner, gesticulent peu, et que dans +toutes les affaires de ce monde ils vont droit au +fait. Or, dans ses jours de belle humeur, le bel +Edwards trouvait un plaisir particulier à me débiter +de longues tirades de vers anglais, en les accompagnant +de grands gestes. C'est égal, les gestes +ont leur charme; et les siens me plaisaient.</p> + +<p>—J'y suis enfin! m'écriai-je. Le bel Edwards +était un prince de théâtre en vacances, qui se servait +de vous pour s'entretenir la main.»</p> + +<p>Elle ne daigna pas me répondre.</p> + +<p>«Je vous répète, poursuivit-elle, que pendant +un mois il fut charmant. Et pourtant ma mère ne +l'aimait pas; elle me disait: «Cet homme-là me +déplaît.» Je lui disais: «Pourquoi te déplaît-il?» +Elle me répondait: «Je ne sais pas pourquoi, mais +il me déplaît. Il a dans l'oeil quelque chose qui ne +me va pas. Tu verras que c'est un mauvais génie, +qu'il te jouera quelque tour; tu ferais bien de t'en +débarrasser.» Nous nous querellions là-dessus, +vous savez que nous nous querellons quelquefois. +Je l'aime bien, elle m'aime bien, mais elle a un si +drôle de caractère! Il faut que tout se passe à son +idée, à sa mode. Aussi ne vivons nous pas ensemble... +Oh! docteur, je n'ai rien à me reprocher, je +lui ai souvent proposé de la loger, j'ai de la place; +mais elle prétend qu'elle aime à vivre seule, ce +qui ne l'empêche pas d'être toujours fourrée chez +moi, trouvant à redire à ceci, à cela...</p> + +<p>—Ainsi, pendant un mois, il fut charmant,» interrompis-je +avec un peu d'impatience.</p> + +<p>Mlle Perdrix me regarda d'un air de reproche, +et me montrant du doigt la pendule:</p> + +<p>«Il n'est encore que minuit trois quarts. Avez-vous +quelque affaire cette nuit?</p> + +<p>—Et vous-même, ma chère? lui demandai-je.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas de moi; <i>il</i> n'est pas à +Paris. Mais vraiment vous avez tort de ne pas +m'écouter; vous ne vous doutez pas de la surprise +que je vous ménage.</p> + +<p>—Va pour la surprise, lui dis-je; mais tâchons +d'y arriver. Si aimable que soit la compagnie, je +n'ai jamais aimé à rester en chemin.</p> + +<p>—Patience, reprit-elle, nous arrivons. Un soir +qu'il était venu me chercher au théâtre, il me représenta +que nous étions au premier printemps, +que l'air était tiède, que la lune éclairait, qu'il +serait charmant de passer la nuit à courir les bois. +Son intention me parut bonne, et nous partîmes. +Tantôt en voiture, tantôt à pied, nous cheminâmes +jusqu'au matin. Où nous allions, où nous étions, +je n'en avais pas la moindre idée. Je me souviens +seulement qu'il y avait des endroits qui sentaient +la violette; je me souviens aussi que par instants +j'avais peur; je croyais apercevoir au clair de la lune +des fantômes blancs qui me regardaient. Edwards +riait à gorge déployée de mes épouvantes, il m'expliquait +que les bouleaux sont des bouleaux; vrai, +il avait raison. Au petit jour, je m'endormis; à mon +réveil, je me reconnus: nous étions à Villebon, et +nous jouâmes au palet, en attendant le déjeuner. +Le couvert fut mis dans un pavillon, où je n'ai jamais +voulu retourner depuis; je lui garde rancune, +quoiqu'il soit joli. Je pris cinq minutes pour arranger +mes cheveux, qui étaient fort dérangés.</p> + +<p>«Quand je rejoignis Edwards, il venait de déplier +un grand journal anglais, qu'il avait apporté +dans sa poche. Il y passe les yeux, il pâlit, il +s'écrie en serrant les poings:</p> + +<p>«—Oh! les misérables! Je les reconnais bien là!</p> + +<p>«—Qu'ont-ils fait? lui demandai-je.</p> + +<p>«Il me répondit par un haussement d'épaules, +se remit à lire, et de nouveau il serra les poings.</p> + +<p>«—Oh! bien, lui dis-je, tu m'ennuies, et nous +sommes ici pour nous amuser. De quoi s'agit-il? +A qui en as-tu? Laisse-moi ces gens tranquilles, +je ne les connais pas. Ce sont d'affreux scélérats, +voilà qui est dit. Qu'est-ce que ça te fait?</p> + +<p>«Je lui arrachai son journal des mains, je le +roulai en pelote, je le jetai bien loin dans le gazon. +Il fut sur le point de se fâcher, il me montra les +dents; mais il se ravisa, il changea de visage, il +me dit:</p> + +<p>«—Ma parole d'honneur, tu as raison... Qu'ils +fassent ce qui leur plaira. Qu'est-ce que ça me fait?</p> + +<p>«—Rien du tout, lui dis-je.</p> + +<p>«—Absolument rien. Je t'adore, j'ai une faim +de loup, et nous allons déjeuner.</p> + +<p>«Il se pencha vers moi, me regarda fixement à +travers la table:</p> + +<p>«—Tu as les plus jolis cheveux bruns, la plus +jolie bouche du monde, et ces cheveux bruns +comme cette bouche sont à moi, à moi tout seul. +Et, au coin de la joue, tu as une fossette; elle est +aussi à moi.</p> + +<p>«Il ajouta, en remplissant son verre:</p> + +<p>«—Je crois à la fossette de Rose Perdrix, et je +crois au coeur de la fée Mêlimêlo. Et voilà tout. +Quant au reste, je m'en... Ce n'est rien du tout +que le reste, rien du tout.</p> + +<p>«Il se mit à manger de grand appétit, à boire +comme un Polonais. Je cherchai à le modérer, je +savais par expérience qu'il avait le vin colère. J'y +perdis mes peines, il avait juré de se griser, car il +disait de temps à autre:—Vidons encore une +bouteille, et je n'y penserai plus.—A quoi donc?—A +rien.—C'était sans doute à «ces misérables» +qu'il ne voulait plus penser, et il les oublia +tout à fait. Sa gaieté devenait bruyante, il ne déparlait +pas, il débitait mille extravagances. Il finit par +s'en prendre aux verres, aux assiettes; il cassa +tout, parce que, disait-il, personne n'était digne +de manger dans une assiette où avait mangé Rose +Perdrix, ni de boire dans un verre qu'avaient +touché ses lèvres divines. C'est bien divines qu'il +disait, et ce n'est pas moi qui le lui fais dire.</p> + +<p>«Je m'amusai d'abord de ses folies, mais pas +longtemps. J'aime la gaieté, je n'aime pas le bruit, +je n'aime pas non plus qu'on dépense bêtement +son argent, et vous pensez bien que la vaisselle +brisée figura sur la carte. Ce que je déteste surtout, +ce sont les disputes, et dans l'ivresse +Edwards avait une chienne de tête qui n'entendait +plus raison. Il se prit de querelle avec le +garçon qui nous servait, avec l'aubergiste, avec les +paysans, avec sa chaise, avec le vent, avec tout le +monde. Je vis le moment où il nous attirerait une +mauvaise affaire. Je m'emparai de sa canne, je le +menaçai de lui en cingler la figure. Il se calma, +paya l'addition, et nous repartîmes par Paris en +nous boudant un peu, mais en chemin nous fîmes +la paix.</p> + +<p>«Je le quittai pour aller au théâtre, je le retrouvai +chez moi vers minuit. Il était tout à fait +dégrisé; par malheur, il avait réussi à se procurer +de nouveau ce maudit journal anglais que je +lui avais arraché des mains à Villebon. Il interrompit +sa lecture pour me crier:</p> + +<p>«—Eh! oui, ce sont des misérables, et le plus +misérable de tous, c'est lui, c'est lui... Je ne veux +pas le nommer.</p> + +<p>«Puis, se frappant le front de ses deux poings:</p> + +<p>«—Ah! si tu savais, ma chère, ce qu'il y a là +dedans!</p> + +<p>«—Je n'ai aucune envie de le savoir, lui répondis-je +avec humeur; je tombe de sommeil.</p> + +<p>«—Et moi aussi, me répliqua-t-il du plus grand +sang-froid.</p> + +<p>«Cela dit, il s'assit sur le bras d'un fauteuil et +se remit à lire son journal.</p> + +<p>«Il pouvait être deux heures quand je fus réveillée +par le bruit que firent subitement des +éclats de verre qui tombaient sur le plancher. Je +me mis sur mon séant. Edwards avait laissé filer +la lampe, et le verre venait de sauter. Il ne paraissait +pas prêter la moindre attention à cet accident. +Au moment où je rouvris les yeux, il était assis au +pied de mon lit, raide comme un piquet, les bras +croisés sur sa poitrine, regardant d'un oeil fixe +quelque chose ou quelqu'un que je ne voyais pas. +Je lui criai:—Et la lampe!—Il sentit comme +une secousse dans tout son corps et se retourna +vivement de mon côté; il avait l'air d'un homme +qui sort d'un puits où il a passé vingt-quatre heures +et qui est tout étonné de revoir le soleil. Il se leva, +sourit, vint à moi, posa ses deux doigts sur mes +paupières pour les refermer, m'appliqua un grand +baiser sur le front, et sortit à pas de loup.</p> + +<p>«Je ne le revis pas le lendemain; il m'écrivit un +mot pour m'annoncer que deux de ses plus chers +amis, de ses amis d'enfance, étaient arrivés à +Paris, et qu'il se croyait tenu en conscience de +leur en faire les honneurs, qu'il craignait de +n'avoir pas un moment à lui. Je n'en fus pas fâchée; +depuis deux jours, je me sentais un peu refroidie +pour lui. Son incartade à Villebon, la querelle +qu'il avait cherchée à l'aubergiste, l'effet bizarre +que faisait sur lui la lecture des journaux, l'incident +de la lampe, cet homme assis au pied de mon +lit, le regard perdu dans les espaces, tout cela me +tourmentait. Le bel Edwards avait pour sûr l'humeur +quinteuse et une fêlure dans le cerveau, je +le soupçonnais même d'être un peu somnambule; +en tout cas, il me semblait qu'il y avait du louche +dans son affaire. Les boîtes à double fond ne +m'ont jamais plu, j'aime à savoir ce que j'ai dans +ma poche. Je gardai pour moi mes petites réflexions; +je n'en soufflai mot à ma mère. Elle aurait +triomphé, et il est si désagréable de s'entendre +dire:—Tu n'as pas voulu me croire, je t'avais +prévenue, mais tu n'en fais jamais qu'à ta tête!</p> + +<p>«Plusieurs jours se passèrent, et il ne parut +pas. Je commençais à croire qu'il avait fait ses +réflexions, lui aussi, et que c'était fini, que je +ne le reverrais plus. Je me trompais. A quelques +soirs de là, en revenant du théâtre, je le trouvai +installé près de ma cheminée, où il avait fait +grand feu. Il m'attendait avec une impatience fiévreuse, +il était plus amoureux que jamais. Dès +qu'il m'aperçut:—La voilà! la voilà donc!—Puis +il s'accroupit à mes pieds, et il me déclara +mille fois qu'il n'avait jamais rencontré de fille, de +femme, de chatte ni aucune créature plus adorable +que moi, ni sur la terre, ni dans la lune, ni dans +aucune des planètes qu'il avait visitées. Il ne se +lassait pas de me considérer; il semblait que notre +connaissance fût toute neuve, qu'il ne m'eût pas +encore aperçue jusqu'à ce jour; il venait de me +découvrir, là, tout à coup, sans y penser, à l'un des +tournants du chemin, et sa découverte l'enchantait, +le mettait hors de lui, et il me répétait de nouveau +que j'étais adorable. Il avait, ce soir-là, une petite +voix flûtée, et de temps à autre il lui venait dans +les yeux des larmes grosses comme des noisettes, +qui roulaient lentement le long de ses joues. En +vérité je croyais rêver et je me demandais à qui il +en avait.</p> + +<p>«J'eus la fâcheuse idée de lui parler de ses +chers amis, de ses amis d'enfance, et je voulus +savoir ce qu'il avait inventé pour leur faire fête. +Voilà un homme qui change aussitôt du tout au +tout. Son visage s'assombrit, son regard devient +froid comme glace; il lâche mes deux mains, se +remet sur ses pieds et va s'adosser à la cheminée. +Puis il me dit, en examinant ses ongles, que ses +amis n'étaient pas ceci, n'étaient pas cela, que ses +amis n'étaient pas des gens à qui l'on fit fête, que +c'étaient des hommes d'affaires, qu'ils venaient +d'en inventer une qui promettait de rapporter +beaucoup, de la gloire à revendre et des monceaux +d'or, mais qu'elle était fort chanceuse, qu'ils +l'avaient pressé d'y entrer, de la prendre à son +compte, qu'il avait résisté à toutes leurs supplications.</p> + +<p>«—Ils ne veulent pas admettre que ce soit +mon dernier mot, ajouta-t-il, et ils m'ont donné +une semaine pour réfléchir. Quand je réfléchirais +deux ans... Pour qui me prennent-ils? J'ai dit +non, c'est non. Je ne les reverrai pas; je te dis, +Rose, que je ne veux plus les revoir. Et tiens, +pendant que j'y pense, donne-moi une plume, du +papier. Je veux leur écrire ici même et à l'instant +que leur affaire est une vilaine affaire, que je les +somme de ne m'en plus parler et qu'ils aillent au +diable! Mais tu me donnerais des distractions; il +faut que je sois seul pour écrire. Ce sera bientôt +fait, je ne te demande que cinq minutes.</p> + +<p>«Et reprenant sa petite voix douce:</p> + +<p>«—Et puis, sais-tu? nous ferons du punch. +J'en veux boire dix verres à ta santé, pour te +remercier d'avoir eu un jour la bonne pensée de +venir au monde. Il n'y a que toi pour en avoir +de pareilles! Quand tu es née, il y avait une étoile +qui dansait. C'est Shakespeare qui me l'a dit.</p> + +<p>«Là-dessus, il passa dans la pièce voisine, où il +fut plus de cinq minutes à écrire sa lettre, car j'eus +le temps de prendre un livre en attendant et de +m'endormir; je dois avouer qu'en général c'est +l'effet que produit sur moi la lecture. Cette fois +encore, je fus réveillée en sursaut. Le verre de +la lampe n'avait pas sauté; mais il y avait dans la +pièce voisine un homme qui se promenait à grands +pas et qui parlait tout haut. A qui parlait-il? Je +m'approchai de la porte, qu'il avait laissée entr'ouverte, +et je m'assurai qu'il était tout seul. A qui +parlait-il donc? Il était blême, livide; la sueur +avait collé ses cheveux à ses tempes, il roulait +des yeux terribles, il avait l'air d'un spectre. Je le +regardais, je l'écoutais, mais je ne pouvais comprendre +un mot de son discours, à cela près qu'il +répétait par intervalles: <i>I won't</i>, et que j'avais +appris assez d'anglais pour savoir que cela veut +dire: Non, je ne veux pas.</p> + +<p>«Sa figure était si effrayante que mon premier +mouvement fut de refermer bien vite la porte et +de la barricader. Cependant j'eus honte de n'être +pas brave, je pris mon courage à deux mains, +j'avançai d'un pas, je criai:</p> + +<p>«—Edwards, pour l'amour de Dieu, avec qui +vous disputez-vous?</p> + +<p>«Il me répondit d'une voix tonnante:</p> + +<p>«—Avec qui serait-ce? Eh! parbleu, avec elle!</p> + +<p>«—Avec elle! lui dis-je. Avec qui donc?</p> + +<p>«Il me regardait sans me voir, il m'aperçut +enfin. Il étendit le bras, et d'un ton caverneux:</p> + +<p>«—Ne la vois-tu pas?</p> + +<p>«Je courus chercher un verre d'eau, je lui en +aspergeai le visage. Il se laissa tomber sur une +chaise, partit d'un éclat de rire, s'écria:</p> + +<p>«—Merci, je ne la vois plus.</p> + +<p>«J'allai m'asseoir auprès de lui. Il promena sa +main dans mes cheveux, en disant:</p> + +<p>«—Ma parole, j'ai bien cru que j'en deviendrais +fou.</p> + +<p>«—C'est tout fait, lui dis-je, et depuis longtemps. +Mais tu me diras le nom de cette femme.</p> + +<p>«Il se mit à rire de nouveau:</p> + +<p>«—Quelle plaisanterie! ces femmes-là n'ont +point de nom.</p> + +<p>«—Est-ce une fille? est-ce une femme du +monde?</p> + +<p>«—Une vraie scélérate, répliqua-t-il. Un jour, +elle est entrée chez moi, elle me fit peur, je l'ai +renvoyée, chassée. Elle est revenue, elle m'a dit: +Je te tiens, tu es à moi, je ne te lâcherai plus... +Je suis parti, j'ai détalé, j'ai mis entre nous mille +lieues d'eau salée; elle a couru après moi, elle +m'a rattrapé, tout à l'heure elle était ici. Mais te +voilà, elle a disparu, je suis sauvé.</p> + +<p>«—Quelle figure a-t-elle, cette femme qui n'a +pas de nom? lui demandai-je encore.</p> + +<p>«—Elle te ressemble, ma petite, autant qu'une +fille de l'enfer peut ressembler à une fille du ciel. +Elle est aussi laide, aussi difforme que tu es jolie, +et tes colères sont moins terribles que ses sourires. +Oh! la vilaine femme! Ses baisers tuent le sommeil +et font blanchir les cheveux d'un homme en trois +nuits. C'est un miracle que les miens ne soient pas +blancs... Mais ne parlons plus d'elle; ah! je t'en +conjure, ne parlons plus d'elle. C'est une affaire +faite, je ne la reverrai plus.</p> + +<p>«Et s'emparant de mes deux bras, il les enlaça +autour de sa taille, en disant:</p> + +<p>«—Ce que garde Rose Perdrix est bien gardé. +Je suis ton prisonnier, ma très chère, et je veux +vivre, je veux mourir dans ma prison. Buvons du +punch!</p> + + + +<br> +<h3>IV</h3> + + +<p>Mlle Perdrix fit encore une pause, continua le +docteur Meruel; puis elle me regarda avec un sourire +qu'elle cherchait à rendre mystérieux; mais +elle n'a pas le don du mystère, cela lui manque, et +voilà pourquoi je crains pour son avenir; il y a du +mystère dans tous les grands talents.</p> + +<p>«Docteur, me dit-elle, savez-vous qui était cet +homme?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, ma chère, lui répondis-je, +quelque comédien en congé, qui repassait ses +rôles, et je regrette pour vous que son répertoire +manquât à ce point de gaieté.»</p> + +<p>Elle me fit la moue, elle me montra les cornes.</p> + +<p>«Êtes-vous comme moi? reprit-elle. Quand j'ai +peur, je me sauve; quand je me décide, je me décide +très vite, et quand les hommes ne me conviennent +pas ou ne me conviennent plus... Pourtant +j'en touchai deux mots à ma mère. C'est pour +le coup qu'elle me dit:—Oui ou non, t'avais-je prévenue? +tu ne veux jamais me croire. J'étais pour +l'autre, moi. L'autre est un galant homme, un +homme sérieux, un homme rangé. Enfin tu avoues +que j'avais raison; mieux vaut tard que jamais. Il +ne reste plus qu'à te sauver bien vite. Sauve-toi +donc!—Je fis ce qu'elle disait, je me sauvai. Vraiment +les chemins de fer sont une belle invention. On +a bientôt fait de mettre ordre à ses petites affaires, +et votre servante! cherchez, il n'y a plus personne.</p> + +<p>«Seize heures plus tard, j'étais commodément +installée dans un beau wagon-coupé, où je ne fis +qu'un somme jusqu'à Lyon. En me réveillant, je +poussai un profond soupir de délivrance. Cependant +une inquiétude me prit; peut-être l'homme +qui me faisait peur avait-il eu vent de ma fuite, +peut-être courait-il à toutes jambes après le train. +J'avançai la tête à la portière, je poussai un second +soupir de soulagement, et je me rendormis. Je fis le +plus beau rêve du monde; je croyais voir mon directeur +qui s'arrachait les cheveux. Je me flattais +de l'avoir plongé dans un cruel embarras et qu'il +n'y avait pas moyen de jouer sans moi le <i>Prince +toqué</i>. J'étais bien jeune; une fée, cela se remplace +aussi aisément qu'un perroquet. Il faut vous +dire que ce vieux roquentin avait eu de grands +torts à mon égard. Il m'avait solennellement promis +un rôle dans la nouvelle pièce qu'on répétait, +et il avait eu l'infamie de le donner à la grande +Mathilde. J'avais juré d'en tirer vengeance. Oh! oui, +j'étais bien jeune, je ne prenais pas encore la vie au +sérieux, je ne savais pas ce qu'il en coûte d'avoir +la tête et le pied trop légers, et qu'il suffit d'une +escapade pour compromettre toute une carrière... +Après cela, il faut vous dire aussi qu'une superbe +occasion s'offrait à moi de voir l'Italie.</p> + +<p>—Dites-moi tout d'un temps qui c'était, repartis-je +à Mlle Perdrix.</p> + +<p>—De quoi vous mêlez-vous, docteur? vous êtes +curieux, beaucoup trop curieux.»</p> + +<p>Et après avoir rêvé un instant:</p> + +<p>«Ce que c'est que de nous, et à quoi tient le +coeur d'une femme! Je vous jure que cette villa +était un amour de villa, plantée au bord d'un +amour de lac. Figurez-vous que de mon balcon +je pouvais pêcher des truites à la ligne. Pendant +deux semaines, je fus heureuse, parfaitement heureuse; +je me croyais en paradis. Mais un matin, +je m'aperçus que mon paradis m'ennuyait, que +mon bonheur sonnait creux, qu'il me manquait +quelque chose, que le charme de la vie est d'avoir +à soi un beau fou qui parle tout seul en gesticulant. +Bref, je dis à l'autre:</p> + +<p>«—Mon cher, votre villa est charmante, mais +on s'y ennuie à crever.</p> + +<p>«Et je repartis bien vite pour Paris, où, à peine +fus-ja arrivée, je courus au Grand-Hôtel.</p> + +<p>«—Le numéro 107 est-il chez lui?</p> + +<p>«—Ils sont à déjeuner.</p> + +<p>«—Qu'est-ce à dire? Ils sont donc plusieurs +à présent? Il y a trois semaines, ils n'étaient +qu'un.</p> + +<p>«Je dus me rendre à la vérité, le bel Edwards +venait de partir, et une famille avait pris sa place. +J'en aurais fait une maladie, si je pouvais être sérieusement +malade, mais cela n'est pas dans mes +moyens, et, puisqu'on finit toujours par se consoler, +le mieux n'est-il pas de commencer par +là?</p> + +<p>«Un mois après, je reçus d'Angleterre une +lettre en anglais, que j'ai eu la sottise de brûler. +Je me l'étais fait traduire, et je l'avais apprise par +coeur. La voici mot pour mot, je vous ai dit que +j'ai bonne mémoire:</p> + +<p>«Pendant plus de quinze jours, j'ai passé chaque +soir et chaque matin devant ta porte; je ne +pouvais croire à mon malheur, c'est à peine si +j'y crois maintenant. Soit! que la volonté du +destin s'accomplisse! Tu lui avais pris son ouvrier, +tu le lui as rendu. Tout est pour le mieux, +je ne te reproche rien. C'était ma lâcheté qui +t'aimait... Est-il bien possible que tu n'aies plus +voulu de moi? Et pour qui m'as-tu trahi? Tu +m'as sacrifié à quelque pleutre, à quelque imbécile +titré. Je crois l'avoir rencontré un soir dans +les coulisses de ton théâtre. Tu en seras bientôt +dégrisée. Ah! pauvre fille, le vrai prince, c'était +moi, et tu me regretteras, mais il sera trop tard... +Je te le répète, tout est pour le mieux. En me +rendant ma liberté, tu as voulu sauver ma gloire +et que le monde parlât du bel Edwards. Il en +parlera, ma chère, et alors tu connaîtras mon +vrai nom.</p> + +<p>«Écoute-moi: le jour où tu apprendras qu'un +grand coup vient d'être frappé et que la terre a +frémi d'épouvante, dis hardiment: «L'homme qui +a fait cela, c'est lui...» Et en vérité, si ce n'était +moi, qui serait-ce? L'idée que j'ai dans la tête, +d'autres l'ont eue, ma chère Rosette; mais la main +leur tremble, la mienne ne tremblera point, et ce +que je ferai, nul autre ne pourrait le faire à ma +place... Je ne sais pas encore ce que je dirai en +frappant. Sûrement je dirai quelque chose; ce +sera vraiment le mot de la fin, et ce mot traversera +les siècles.</p> + +<p>«Te souviens-tu de Villebon, de cette nuit passée +dans les bois? Le soleil était déjà levé, et tu +dormais encore dans la voiture, car Dieu sait si tu +aimes à dormir. Je te réveillai, je t'emportai dans +mes bras, je t'assis au pied d'un vieux chêne. Il y +avait là des violettes cachées dans la mousse, l'air +en était comme embaumé. Pense quelquefois à +ces violettes. J'y penserai, moi, le jour de ma +mort, et je penserai aussi à cette fossette que tu +as au coin de la bouche.</p> + +<p>«J'ai une grâce à te demander: envoie à +l'adresse ci-jointe une boucle de tes cheveux. Ils +ne me quitteront pas, et quelque chose de toi sera +mêlé à mes derniers jours. Après ma mort, on les +trouvera sur mon coeur, et on se demandera qui +me les avait donnés. Sois sûre que les journaux en +parleront; ces bavards parlent de tout. Copie bien +exactement l'adresse et expédie-moi sans plus tarder +ton petit paquet. Elle y consent, <i>elle!</i> car <i>elle</i> +n'est plus jalouse de toi. Elle sait que c'est fini, +qu'elle m'a repris à jamais, qu'elle me tient, que +je suis à elle corps et âme, et qu'avant peu de +jours j'irai où elle m'envoie... Tu veux boire du +sang, vieille sorcière. Paix! tu en boiras.</p> + +<p>«Dieu! que ces violettes sentaient bon! et que +ces cheveux bruns étaient doux à la main! N'en +sois pas trop avare; il faut qu'il y en ait assez pour +que je puisse les pétrir dans mes doigts. Je fermerai +les yeux, et je croirai que tu es là.»</p> + +<p>«Docteur, après avoir lu cette lettre, je fis ce +que vous auriez fait à ma place, je me coupai une +grande boucle de cheveux... Tenez, on voit encore +l'endroit, ils n'ont pas tout à fait fini de repousser. +Il a dû les recevoir, je m'étais beaucoup appliquée +en copiant l'adresse. Depuis, il s'est écoulé près de +deux années, et je dois me rendre cette justice que, +pendant la première, j'ai pensé au bel Edwards +une fois au moins chaque semaine; mais, pendant +la seconde, je n'y ai guère pensé qu'une fois par +trimestre. Dame! j'étais devenue une fille raisonnable, +très raisonnable. Vous savez ce que tout le +monde dit de moi. Il faut bien que l'expérience +serve; ma petite fugue en Italie m'avait fait beaucoup +de tort. Les directeurs refusaient de me +prendre au sérieux, impossible de trouver un engagement. +Mais, à force de me remuer, j'ai réussi +à me refaire une situation. La féerie n'est pas mon +genre, j'étais née pour l'opérette. Je n'ai pas besoin +de vous dire où j'en suis maintenant, me voilà tout +à fait lancée et même classée. Croiriez-vous qu'ils +veulent absolument m'avoir à Saint-Pétersbourg? +Vous ne leur ôterez pas cela de la tête. Ils me font +des propositions superbes. Vrai, je suis bien perplexe +à ce sujet et bien aise de vous consulter.»</p> + +<p>A l'entendre, on lui offrait 60 000 francs, quatre +mois de congé, un palais impérial et pour le moins +un grand-duc. Cette extravagante ne tarissait pas +sur cette matière; après avoir fini, elle recommençait. +Par moments, elle me regardait du coin de +l'oeil, je comprenais ce que cela voulait dire. Elle +mourait d'envie que je l'interrompisse pour lui demander +la fin de son histoire. Je ne voulus pas lui +faire ce plaisir, et ce fut elle qui perdit patience et +s'interrompit elle-même, en s'écriant avec dépit:</p> + +<p>«Quel singulier homme vous faites, docteur! +Tantôt vous êtes trop curieux, tantôt vous ne l'êtes +pas assez. Je vous ai dit qu'il m'était arrivé quelque +chose d'extraordinaire. Vous ne voulez donc +pas savoir ce que c'est?</p> + +<p>—Gageons, lui dis-je, que vous avez revu sur +le boulevard le bel Edwards. Il vous a juré qu'il +n'est plus fou, et vous voilà rapatriés.</p> + +<p>—Ah! le pauvre garçon! fit-elle en s'attendrissant +tout à coup, autant du moins qu'il lui est +donné de s'attendrir. Oui, vous dites vrai; il y a +quelques heures, je l'ai rencontré sur le boulevard, +dans la vitrine d'un marchand de photographies. +Je le reconnus sur-le-champ, et le coeur me battit. +Ses yeux, son front, sa moustache, ses cheveux +frisés, sa main passée dans l'échancrure de son +gilet... C'était lui, vous dis-je, lui tout entier. Je +me précipite comme un coup de vent dans le magasin, +et je dis au marchand:</p> + +<p>«—D'où avez-vous cette photographie?</p> + +<p>«Il me répond d'un air étonné:</p> + +<p>«—Nous l'avons reçue tantôt de New-York.</p> + +<p>«—C'est donc le portrait d'un homme célèbre?</p> + +<p>«—Très célèbre, mon enfant.</p> + +<p>«Et il ajouta... M'écoutez-vous, docteur?... Il +ajouta:</p> + +<p>«—C'est le portrait de John Wilkes Booth, l'assassin +du président Lincoln.»</p> + +<p>A ces mots, Mlle Perdrix, après m'avoir considéré +fixement pour jouir de ma surprise, se leva +et se mit à arpenter la chambre la tête haute, les +joues enflammées, la narine frémissante. Ses pieds +ne touchaient pas à la terre, on eût dit qu'elle allait +s'envoler. Par intervalles, elle se retournait de +mon côté, et, du haut de sa nuée, elle abaissait sur +moi un regard superbe; c'était une divinité contemplant +un ciron. Je l'arrêtai au passage, je lui secouai +énergiquement les deux bras, et je lui dis:</p> + +<p>«Malheureuse, qu'as-tu fait? Ce fou avait été +placé sous ta garde, et il ne tenait qu'à toi de le +défendre contre <i>elle</i>, de le soustraire aux obsessions +de cette fille de l'enfer, de cette horrible idée +fixe dont il était tourmenté. Mais tu ne sais pas +aimer, et tu as eu peur. Tu as lâché ton prisonnier, +tu as déserté ton poste et ta mission, tu es partie +pour l'Italie avec je ne sais quel prince de rencontre, +et, grâce à toi, <i>elle</i> a repris sa proie. O destinée +à la fois tragique et ridicule! Si Mlle Rose +Perdrix avait eu la tête et le pied moins légers, un +peu plus de coeur ou un peu plus de courage, le +président Lincoln vivrait encore!»</p> + +<p>Elle ne m'écoutait point. Elle se dégagea, se remit +à marcher à grands pas, transportée et comme +possédée par son aventure et par sa gloire. Elle se +trouvait mêlée à un grand événement, elle avait été +aimée d'un homme dont l'exécrable mémoire vivra +toujours. Son air de triomphe me parut souverainement +déplaisant; je lui dis d'un ton sardonique:</p> + +<p>«Ma foi, ma belle, puisque vous voulez qu'on +se mette à votre place, je vous le dis franchement, +à votre place je ne serais pas si fière; car enfin +est-ce une chose bien réjouissante et bien glorieuse +d'avoir été la maîtresse d'un homme qui a +été pendu?»</p> + +<p>Elle se retourna vivement, revint sur moi comme +un trait, l'oeil courroucé et terrible; je crus vraiment +qu'elle m'allait dévorer.</p> + +<p>«Mais vous ne savez donc pas l'histoire, docteur? +Je me la suis fait conter tout à l'heure dans +le plus grand détail. Lui, pendu! Y pensez-vous? +Est-ce qu'on pend un homme comme lui? Apprenez, +je vous prie, qu'il s'était réfugié dans une +grange, où la police le cerna; comme il refusait +d'en sortir et de se rendre à discrétion, on y mit le +feu; à travers une palissade, on tira sur lui plus de +vingt coups de carabine. Lui pendu! Mais taisez-vous +donc. John Wilkes Booth est mort les armes +à la main, en se défendant comme un héros.»</p> + +<p>Je la contemplais avec stupeur, et je m'écriai: +«On croit connaître les femmes, elles nous étonneront +toujours. Où donc la gloire va-t-elle se +nicher?»</p> + +<p>Cela dit, le docteur Meruel prit sa canne et son +chapeau, et il se dirigeait vers la porte, quand +quelqu'un lui cria: «Votre histoire est-elle bien +vraie?»</p> + +<p>Il répondit: «Je vous ai répété fidèlement ce +qui m'a été conté l'autre soir; si vous ne me +croyez pas, vous vous ferez une mauvaise affaire +avec Mlle Perdrix.»</p> +<br><br><br> + + + + +<h2>LES INCONSÉQUENCES<br> + +DE M. DROMMEL</h2> +<br> + + + +<h3>I</h3> + + +<p>M. Johannes Drommel arriva à Barbison le mardi +30 septembre selon les uns, le mercredi 1er octobre +selon les autres. Ces derniers se trompent. +Ce qui en fait foi, c'est le double témoignage très +authentique de M. Taconet, ex-commissaire de +police, et de Mme Denis, marchande de marée, +qui tous deux partirent de Melun dans le même +omnibus que M. Drommel et firent route avec lui. +Quoique M. Taconet ait la figure un peu dure, +d'épais sourcils, la parole brève, tranchante, le regard +perçant et inquisitif, c'est le plus honnête et +le meilleur des hommes, et tous ceux qui le connaissent +savent qu'il n'a jamais menti de sa vie, +hors les nécessités de sa profession. Quant à +Mme Denis, cette digne personne est incapable +d'altérer sciemment la vérité, quand il n'y va pas +de sa tête ou de la défaite de son poisson. D'ailleurs, +il est de notoriété publique qu'elle ne porte +sa marée à Barbison que deux fois la semaine et +jamais le mercredi. Il s'ensuit que ce fut bien le +mardi 30 septembre qu'elle eut l'honneur de faire +route avec M. Johannes Drommel.</p> + +<p>«A quoi sert-il, demandera-t-on peut-être, de +déterminer minutieusement cette date?»</p> + +<p>La main sur la conscience, cela ne sert à rien; +mais on ne saurait être trop précis dans ses informations +lorsqu'il s'agit d'un sociologue allemand, +qui se pique lui-même de la plus scrupuleuse exactitude +en toute matière, et qui reproche aux Français +de n'avoir jamais su ni la géographie ni l'histoire. +Se donne-t-il le plaisir de relever quelque +bévue commise par un Velche, son oeil gris pétille +de malice, sa tête a l'air de danser sur ses robustes +épaules, et il laisse échapper un de ces gros rires +qui font aboyer les chiens.</p> + +<p>M. Drommel arriva à Barbison dans la matinée, +à dix heures ou dix heures et demie; nous ne pouvons +rien affirmer de plus précis à ce sujet, et pour +cause. Tout l'univers sait que l'entreprise Lejosne +fait le service des voyageurs et de la poste entre +Barbison, Chailly et Melun; l'univers n'ignore pas +non plus que cette recommandable entreprise s'acquitte +de son office à la satisfaction générale, qu'elle +s'applique à concilier l'utile et l'agréable. Quand +vous allez à Melun, c'est pour y prendre le train, et +le train n'attend pas; fiez-vous à l'entreprise Lejosne, +vous ne le manquerez point. Ses chevaux +n'ont pas besoin de sentir le fouet pour courir comme +le vent. Au retour, c'est une autre affaire: il n'y a +plus rien qui presse, et les choses se passent comme +en famille. Qu'importe d'être à Chailly ou à Barbison +une demi-heure plus tôt ou plus tard? Une allure +modérée permet au voyageur de contempler +le paysage, d'étudier la route, qui est charmante. +Aussi ces mêmes chevaux si affairés, qui tantôt dévoraient +l'espace, se mettent à compter leurs pas; +ils lorgnent amoureusement toutes les maisons, +comme s'ils grillaient d'envie d'y entrer, et ils s'arrêteraient +volontiers pour lier conversation avec +tous les passants. Le cocher, qui se conforme à +leur humeur, multiplie les haltes. Il disparaît dans +un bouchon, où il se rafraîchit à loisir; il a des +paquets à déposer ou à prendre, des nouvelles à +donner ou à demander, des accolades à distribuer +ou à recevoir; il a surtout une cousine à embrasser. +Excusez-le, elle est jolie, et laissez-le faire, il +y a cela de bon avec l'entreprise Lejosne qu'on +finit toujours par arriver; c'est une grâce du ciel.</p> + +<p>«Voilà bien la France! s'écria M. Drommel lorsqu'il +entendit la voiture rouler sur le pavé de Barbison! +Deux heures pour faire dix kilomètres! Et +c'est ainsi qu'on perd les batailles.»</p> + +<p>C'était une forte exagération. Quel que soit son +goût pour l'exactitude, M. Drommel est un homme +très passionné, et la passion exagère toujours.</p> + +<p>M. Johannes Drommel jouit dans son pays d'une +certaine réputation, dont il est fier. Peu lui importe +que son mérite et son caractère soient discutés; +pourvu qu'on s'occupe de lui, il est content. +Ce gros homme court n'a pas un visage ordinaire. +M. Taconet, qui était assis en face de lui dans +l'omnibus, ne put s'empêcher d'admirer l'ampleur +de sa tête, sa grande bouche tortueuse, la longueur +démesurée de ses bras, son nez conquérant, +solennel, héroïque, toujours prêt à partir en +guerre, un nez fait pour affronter les grandes +batailles de la vie. Tant que M. Drommel garda le +silence, M. Taconet l'admira; mais, à peine eut-il +articulé deux mots, adieu le prestige! M. Drommel +a deux voix, l'une grave, un peu rauque, l'autre +perçante, aiguë; il passe brusquement de l'une à +l'autre, et ce contraste est plus plaisant qu'agréable. +Il y a dans le monde de vieilles brouettes mal +graissées, qui ont aussi deux voix et la même façon +de parler que M. Drommel, quand on les pousse +un peu vivement sur le gravier. J'en connais une +intimement; mais, comme elle est modeste, elle +est à mille lieues de s'imaginer que je ne puis l'entendre +sans penser à un grand homme.</p> + +<p>M. Drommel est né en Lusace, à Goerlitz, et, si +vous consultez à son sujet les habitants de Goerlitz, +ils vous diront que dans le fond c'est un bonhomme, +qu'il n'a jamais fait de mal à personne, +mais qu'il est difficile de trouver quelqu'un à qui il +ait rendu service. Que voulez-vous! il n'a pas le +temps. Il est convaincu que le monde a été mal +fait et que M. Johannes Drommel est chargé de le +refaire; c'est à cela qu'il emploie ses journées et +ses veilles. On cite de lui un mot mémorable qui +prouve que cette préoccupation lui vint dès sa plus +tendre jeunesse. Il n'avait pas dix-huit ans, quand +trois ou quatre de ses camarades, qui sortaient +d'une brasserie, le rencontrèrent par une froide +nuit d'hiver arpentant tout seul les rues de Goerlitz, +les mains dans ses poches, les cheveux au +vent. Ils lui demandèrent à qui il en avait. Il les +contempla d'un air compatissant; puis il leur répondit:</p> + +<p>«Je cherche la synthèse!»</p> + +<p>Et il passa son chemin. Depuis lors, il a toujours +cherché la synthèse, et la satisfaction superbe +qui se peint dans son regard témoigne qu'il a fini +par la trouver. C'est un grand avantage qu'il a sur +nous tous; car enfin qui de nous l'a trouvée? Assurément +ce n'est pas moi.</p> + +<p>Qu'on n'aille pas s'imaginer là-dessus que +M. Drommel est un métaphysicien, un idéaliste; il +méprise profondément l'idéalisme, la métaphysique +et les songe-creux. Il appartient à cette nouvelle +génération d'Allemands qui explique tout par les +cellules et qui n'a pour Goethe et Hegel qu'une +médiocre considération. M. Drommel se pique +d'être réaliste jusque dans la moelle des os. Il estime +que la société repose sur des opinions erronées +et sur de sots préjugés. Son grand principe +est que la nature a, comme M. Drommel, le génie +de la synthèse, que toutes les maladies sociales +proviennent de l'abus de l'analyse. Par une série +de raisonnements fort bien déduits, il conclut de là +que la propriété et le mariage sont, de tous les préjugés, +les plus ridicules, les plus funestes, et que +le point dont il s'agit est de remettre en circulation +la terre et la femme. Il en a découvert la méthode, +et il se fait fort de démontrer qu'il suffirait de deux +ou trois décrets rendus par un gouvernement intelligent +pour que tout marchât à merveille. M. Drommel +ne demande à être gouvernement que pendant +quarante-huit heures pour réformer à jamais l'humanité. +Par malheur, jusqu'à ce jour il ne s'est pas +trouvé dans toute l'Allemagne un seul principicule +qui consentît à lui prêter sa couronne d'un lever à +un coucher de soleil. Il s'en plaint, car il croit fermement +à sa méthode.</p> + +<p>Cet homme a du caractère, une forte volonté. +Son père, qui ne croyait pas à son génie et qui le +destinait au commerce, l'envoya faire ses études +dans une <i>Realschule</i>, où il n'apprit que quelques +mots de latin. Il en appela, et le décret fut rapporté. +Il répara le temps perdu, suppléa par ses +efforts aux lacunes de sa première éducation. +Quelques années plus tard, il était docteur, et, à +peine fut-il docteur, il enseigna la sociologie à +l'université de Koenigsberg en qualité de <i>privat-docent</i>. +Ses doctrines furent jugées dangereuses, +sans compter qu'il avait la déplorable habitude de +levrauder, de vilipender, de déchirer à belles +dents tous ses collègues. Du haut de sa chaire, il +traita l'un d'eux d'<i>asinus ridiculissimus</i>, ce qui fut +pris en mauvaise part. On lui donna des avertissements, +des dégoûts; il reconnut qu'il ne deviendrait +jamais professeur ordinaire, ni même extraordinaire; +il abandonna la partie. Il avait hérité de +son père, qui s'était enrichi dans le commerce du +bétail, une fortune assez rondelette. Il se retira +fièrement sous sa tente, c'est-à-dire à Goerlitz, où +il fonda une feuille hebdomadaire, intitulée <i>das +Licht</i>, ou <i>la Lumière</i>. Celui de ses ex-collègues +qu'il avait traité d'<i>asinus ridiculissimus</i> écrivit +contre lui un sanglant article dans les <i>Grenzboten</i>; +il y décriait sans merci son journal et accusait le +directeur d'être une lanterne fumeuse qui se prenait +pour le soleil. M. Drommel méprisa ces injures +et ne se lassa point d'éclairer l'univers. Ses +abonnés assurent qu'il les étonne plus qu'il ne les +convainc. Cela suffit à son bonheur.</p> + +<p>M. Drommel n'est pas seulement un penseur et +un polémiste; dans l'occasion, il sait se remuer, +tracasser, s'intriguer. Après une tentative infructueuse, +il réussit à se faire élire au parlement impérial, +où il siégea dans le voisinage des socialistes, +mais sans frayer avec eux. Il les considérait comme +de pauvres hères, car il n'est pas socialiste, il est +sociologue, et vous en sentez la différence. Si le +prince de Bismarck avait daigné prendre quelquefois +ses avis et se gouverner par ses conseils, il +serait peut-être devenu bismarckien; mais le prince +de Bismarck ne lui ayant point fait d'avances et +s'étant permis de quitter un jour la salle des séances +au moment où M. Drommel était à la tribune, +M. Drommel se mit à bouder le gouvernement, se +détermina à constituer un parti lui tout seul. Il représentait +dans le <i>Reichstag</i> les drommeliens, et il +n'y en avait qu'un, animal unique en son espèce. Sa +solitude ne l'inquiétait pas, la synthèse est toujours +solitaire. Il jouit de son bonheur pendant trois ans, +mais il ne fut pas réélu. Cette mortification lui fut +sensible; il s'en consola en pensant que les temps +n'étaient pas mûrs, que son jour viendrait.</p> + +<p>On n'est jamais tout à fait conséquent. Quoique +M. Drommel aspire à mettre la propriété en circulation, +il ne laisse pas de posséder une maison fort +cossue, qu'il ne songe point à faire circuler, et un +assez grand nombre de titres de rente, dont il ne +fait part à personne. On prétend qu'il est dur à la +détente, qu'il ne laisse jamais voir sans de bons +motifs la couleur de son argent. D'autre part, +quoique le mariage soit à ses yeux une piètre institution, +destinée à disparaître dans un prochain +avenir, il eut à cinquante-quatre ans la faiblesse +de se marier. Dans le temps qu'il était député, il +avait conçu de tendres sentiments pour une danseuse +de l'Opéra de Berlin. Cette charmante Francfortoise, +qui passait pour être aussi sage que jolie, +le renvoya bien loin. Il est persévérant, il n'eut +garde de se rebuter, et le destin lui vint en aide. Il +arriva que la jolie et sage Ada se laissa un soir +tomber dans une trappe, où elle se cassa la jambe. +On la raccommoda; mais il lui resta de cette mésaventure +un léger clochement du pied droit, qui, au +dire de ses admirateurs, ajoutait à ses grâces et qui +toutefois la gênait beaucoup dans ses entrechats. +Elle se ravisa subitement, prêta l'oreille aux propositions +de M. Drommel; mais elle entendait être +épousée dans toutes les règles, civilement et à +l'église. Il en passa par tout ce qu'elle voulut, tout +en lui représentant qu'il est dur à un philosophe +de faire le sacrifice de ses principes et de se conformer +aux préjugés. Il le lui déclara fort nettement, +et peut-être eut-il le tort de le lui déclarer trop +souvent: les gens convaincus aiment à se répéter.</p> + +<p>Il n'eut pas d'ailleurs à se repentir de son pénible +sacrifice. Il trouva dans Mme Ada Drommel +non seulement une ménagère accomplie, mais une +femme exemplaire, qui témoignait une soumission +touchante à ses volontés, un acquiescement absolu +à ses idées, une parfaite déférence à ses conseils, +une confiance entière en son génie. Lui-même +s'applaudissait d'être l'unique et légitime possesseur +d'une beauté que les connaisseurs lui enviaient +et qui, tout en clochant un peu, faisait +sensation partout où elle se montrait. Il éprouvait +aussi quelque satisfaction à l'idée qu'il s'était fait +aimer et adorer, lui Prussien, d'une femme née en +pays rhénan, sur terre conquise. Il avait fait à sa +façon acte de conquérant; il n'avait pas épousé sa +femme, il se l'était annexée, sans compter qu'il +était beau de voir une danseuse devenir la femme +d'un sociologue. Il y avait un peu de synthèse dans +cette union, et M. Drommel estimait que, si le mariage +doit être condamné comme un préjugé ridicule, +les mariages synthétiques méritent peut-être +qu'on fasse une exception en leur faveur. Il se flattait +d'avoir donné au monde un grand exemple, et +par voie d'insinuation il en toucha quelques mots +discrets dans un article de <i>la Lumière</i>, ce qui fournit +à l'<i>asinus ridiculissimus</i> l'occasion désirée de +lui dire une fois de plus son fait. M. Drommel, +comme on peut croire, le remoucha d'importance, +en prenant tout l'empire germanique pour +juge du camp. Ce fut vraiment une belle polémique.</p> + +<p>Il avait mis dans son bonnet de tenter de nouveau +les chances du scrutin dans les élections au +parlement prussien qui ont eu lieu tout récemment. +Il sonda le terrain, acquit la triste conviction qu'il +courait au-devant d'un échec assuré. Pour se dérober +à sa défaite et pour évaporer son dépit, il résolut +d'aller faire un long voyage en France et en +Italie. Ce fut de sa part une détermination salutaire. +Tant qu'il était dans son pays, il était mécontent +de tout, critiquait amèrement les institutions +et les hommes, se plaignait que les affaires +allaient de mal en pis. A peine avait-il passé la +frontière, les comparaisons qu'il faisait le réconciliaient +avec sa maudite et chère Allemagne. S'il +avait beaucoup de griefs contre ses compatriotes, il +contemplait les Velches du haut d'un mépris juché +sur cinquante canons Krupp. Il enferma dans une +sacoche de voyage, qu'il suspendit à son cou, cinq +ou six mille marks en billets et en rouleaux d'or, +qu'il économisait depuis longtemps à cet effet, et, +accompagné de sa charmante femme, il se mit en +chemin pour Paris, où il passa quinze jours, après +quoi il continua son voyage, en allant visiter la +forêt de Fontainebleau. Voilà comment il se fit +que, le 30 septembre 1879, l'entreprise Lejosne eut +le privilège de voir monter M. Drommel dans un +de ses omnibus et de le transporter moyennant la +somme d'un franc de Melun à Dammarie, de Dammarie +à Chailly, de Chailly à Barbison.</p> + +<p>M. Drommel était curieux de tout. Durant le +trajet, il fit subir un interrogatoire en règle à ses +compagnons de route; il avait l'air d'une corneille +qui abat des noix, et au demeurant il ne doutait +pas que des Français ne fussent très sensibles à +l'honneur que leur fait un penseur d'outre-Rhin en +les questionnant. La marchande de marée, qui +aimait à jaser, lui répondit de point en point. Il +voulut savoir quelles espèces de poisson elle portait +dans sa corbeille, et il sourit majestueusement +quand elle lui vanta ses anguilles; il lui fit la grâce +de lui déclarer qu'il n'y a de vraies anguilles que +celles qui barbotent dans la Neisse. M. Taconet +fut moins complaisant, se renferma dans un +morne silence, et ne daigna pas apprendre à l'interrogant +sociologue que, étant né à Metz, il avait +peu de goût pour les Allemands. Il n'eut garde +non plus de lui dire qu'il avait été commissaire de +police à Melun, que, ayant fait depuis peu un héritage, +il avait pris sa retraite et qu'il se rendait à +Barbison pour y donner des ordres touchant une +maisonnette qu'il y faisait bâtir et dans laquelle il +se promettait de passer ses vieux jours. Il se donna +encore moins la peine de lui révéler qu'il n'avait +lu dans toute sa vie qu'un seul livre, écrit par +François Rabelais, mais qu'il l'avait bien lu, qu'il +le savait par coeur, et qu'à sa manière il y avait +trouvé la synthèse. A quoi bon le dire? M. Drommel +n'en aurait rien cru.</p> + +<p>Choqué du silence obstiné de l'ex-commissaire +de police et trouvant de ce côté portes et fenêtres +closes, M. Drommel se retourna vers Mme Denis. +A peu de distance de Chailly, elle lui montra sur le +bord de la route une sorte de tour crénelée coiffée +d'une sorte de minaret, et elle lui raconta que +cette tour était un tombeau qu'un particulier assez +original s'est fait construire pour y être enterré avec +ses chevaux et ses chiens. M. Drommel sourit de +nouveau; poussant le coude de Mme Drommel, il +s'écria: <i>Französische Eitelkeit</i>. M. Taconet, qui +savait un peu d'allemand, comprit que cela voulait +dire: Voilà bien la vanité française! Un peu plus +loin, on rencontra une jolie vachère qui, armée +d'une longue gaule, menait ses bestiaux aux +champs. Elle interpella de loin le cocher de l'omnibus, +et lui montrant toutes ses dents, elle lui cria:</p> + +<p>«Redemandez mon ombrelle à Eugénie, j'en +aurai besoin pour la fête de dimanche.»</p> + +<p>M. Drommel haussa les épaules, poussa encore +le coude de sa femme, et lui dit: <i>Französische +Frivolität</i>. Quand M. Taconet n'aurait pas su l'allemand, +il aurait deviné sans peine que cela signifiait: +Voilà bien la frivolité française!</p> + +<p>Cette seconde impertinence lui fut amère; il eut +peine à digérer cette pilule. Il fut bien tenté de +saisir M. Drommel à bras-le-corps et de le jeter par +la portière; mais quand on a été commissaire de +police, on a appris à maîtriser son premier mouvement. +Il se contenta de penser à Dindenaut, le +marchand moutonnier, à ses insolents propos et, +passant la main sur ses favoris, il grommela sourdement:</p> + +<p>«Patience! répondit Panurge.»</p> + +<p>M. Taconet et Panurge avaient raison, la +patience est une bonne chose, elle sait toujours +trouver le mot de la fin. De ce moment, l'ex-commissaire +de police s'efforça d'oublier l'existence de +M. Drommel, en ne regardant plus que Mme Drommel. +Plus il la regardait, plus elle lui plaisait. Il admira +sans réserve ses cheveux d'un blond argenté, +la douceur de sa voix flûtée, l'aisance de son maintien, +la vivacité de ses manières, ses yeux de teinte +indécise couleur du temps. Il admira surtout les +grâces mignonnes de son sourire. N'étant jamais +allé à Francfort-sur-le-Mein, ce sourire lui était nouveau; +il ignorait qu'on l'y rencontre souvent et qu'il +est le frère des bons vins du Rhin. Ce qui le chagrinait, +c'était le respect que Mme Drommel semblait +témoigner à son mari, les attentions qu'elle avait +pour lui, l'air soumis dont elle l'écoutait, l'empressement +avec lequel elle approuvait ses sentences +comme les paroles d'un oracle. Il ressentit un accès +d'indignation, en pensant que ce butor avait su +gagner le coeur de cette ravissante créature, à qui +il disait en lui-même avec colère:</p> + +<p>«Ne vengeras-tu donc pas les Messins?»</p> + +<p>En descendant de l'omnibus, M. Drommel s'embarrassa +les jambes dans son parapluie, il trébucha +sur le marchepied et faillit se laisser choir tout de +son long sur le pavé, ce qui fit passer dans l'âme +et dans les yeux de M. Taconet un éclair d'espérance. +Mais Mme Drommel était là, car elle était +toujours là, toujours attentive et toujours souriante. +Elle retint par le coude son mari, qui ne +tomba point. Sa tendresse vigilante s'alarmait +facilement.</p> + +<p>«Tu m'as fait peur! lui dit-elle.</p> + +<p>—Ce n'est rien, ma chatte, répondit-il; M. Drommel +n'est jamais tombé.»</p> + +<p>Cela dit, il lui mit sur les bras deux gros sacs +de nuit, bien bondés et fort lourds, se bornant, +quant à lui, à porter sa poche de voyage, son parapluie +et sa personne.</p> + +<p>«Tout supporter et tout porter, pensa M. Taconet, +voilà le sort de cette chatte.»</p> + + + +<br> +<h3>II</h3> + + +<p>Après avoir commandé son déjeuner, M. Drommel +voulut donner un coup d'oeil à l'exposition +permanente de peinture qui est ouverte au rez-de-chaussée +de l'hôtel où il venait de descendre. +Il a du goût pour les beaux-arts, la prétention de +s'y connaître et d'en juger; il dessine lui-même à +ses moments perdus. Jointe au talent, l'application +d'esprit produit des miracles; le talent manque +à M. Drommel, mais il est fort appliqué. Si jamais +vous passez à Goerlitz, demandez à voir ses tableaux; +il y met de la synthèse, comme il en a mis +dans son mariage. Il se plaît à rassembler sur la +même toile toutes les roches connues, le calcaire, +le granit, la mollasse, et au moins dix essences +d'arbres; tout cela est rendu très exactement. Il +n'y manque qu'une chose, le je ne sais quoi qui +fait qu'un tableau est un tableau; mais il ne lui +importe guère, il estime que l'exactitude est une +vertu qui tient lieu de toutes les autres. Il en +trouva peu dans les peintures des jeunes exposants +de Barbison, et il faut convenir que ce jour-là il +n'y avait dans le nombre aucun chef-d'oeuvre. +Hélas! les Dioscures de ce glorieux village sont +morts: Rousseau et Millet ne peindront plus.</p> + +<p>M. Drommel trouva tout détestable et se dirigea +vers la porte, en se couvrant les yeux pour ne plus +voir les honteux peinturlurages qui offensaient la +délicatesse de son goût. Comme il allait sortir, +Mme Drommel le rappela; elle venait de découvrir +à l'un des bouts de la cimaise une toute petite +toile, qu'elle trouvait charmante. Ce tableautin, +qui représentait une cavalcade dans une chênaie, +joignait une finesse rare de dessin à un ragoût de +couleur tout à fait appétissant. Le jeune homme +qui l'avait peint, et que vous connaissez tous, s'appelle +Henri Lestoc. Ce joli garçon a le diable au +corps; on peut lui promettre un superbe avenir, +si ses premiers succès ne le grisent pas. Puisse-t-il +se défier de l'habileté prodigieuse de sa main et +ne pas sacrifier le sérieux de l'art au croustillant, +qui est le dieu du jour! La peinture qu'on préfère +depuis quelques années est celle qui donne envie +d'en manger; on peut douter pourtant qu'elle soit +faite pour cela.</p> + +<p>Malgré son parti pris, M. Drommel se sentait +attiré par le croustillant du tableautin. Il y promena +longtemps ses yeux et son nez, et il s'informa +du prix. Son admiration redoubla quand on lui +dit que le peintre demandait deux mille francs de +cette petite pochade, qu'on aurait logée dans une +tabatière. Tous les philosophes ont leurs faiblesses; +la sienne était d'éprouver une admiration naturelle +pour les choses qui coûtent cher et un vif désir +de les avoir à bon marché. Mais quand on lui +assura que M. Henri Lestoc n'avait qu'un prix et +ne faisait jamais de rabais, il déclara que M. Henri +Lestoc était un extravagant, que ses prétentions +étaient impertinentes, et il s'en alla déjeuner.</p> + +<p>Le couvert avait été mis sous un hangar qui +s'ouvre sur une allée de jardin. M. Drommel +mangea de grand appétit; il dévora, tout en se plaignant +que rien ne fût mangeable. Il prétendit que +les oeufs n'étaient pas frais; la poule venait de les +pondre. Il prétendit aussi que sa côtelette de +mouton était coriace, que le jambonneau ne valait +pas le plus grossier jambon de la Westphalie. Il +fit la grimace en buvant son café, qui était exquis. +Après avoir tout passé par l'étamine, il voulut, +avant de retenir une chambre, savoir ce que lui +coûtait son déjeuner. Il se récria sur l'addition, +discuta, marchanda, liarda, si bien que l'aubergiste +finit par se fâcher, et de mémoire d'homme +Mme Picaud ne s'est jamais fâchée qu'à bon escient. +Il y a des voyageurs qui aiment à voyager à bon +compte et qui s'accommodent de tout; il y en a +d'autres qui sont fort exigeants et qui payent volontiers +en conséquence; il y en a d'autres enfin +qui exigent tout et qui voudraient ne rien payer. +C'était le cas de M. Drommel.</p> + +<p>L'ex-commissaire de police avait assisté de loin +à cette petite scène. Il dit tout bas à l'aubergiste, +qui se retirait en colère:</p> + +<p>«Il vous demandera ce soir pour son dîner un ange +rôti, et il le payera six sous comme une alouette.»</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, M. Drommel traversait +le Bas-Bréau, se dirigeant d'un pas délibéré +vers les gorges et les rochers de la Solle. Avant de +se mettre en campagne, il n'avait consulté personne,—il +ne consultait jamais que lui-même. Son +intention n'était pas de visiter des sites célèbres; +il faisait peu de cas des endroits où tout le monde +va, par la même raison qu'en matière de politique, +d'histoire et de sociologie, il méprisait tous les +lieux communs; c'était sa bête noire. Il avait daigné +acheter à Paris l'excellent Guide Joanne; il y +avait lu que les huit ou dix chaînes qui traversent +la forêt de Fontainebleau semblent être des lambeaux +d'une ancienne assise de sable et de grès, +détruite en partie par des cataclysmes, que les vallées +qui les séparent ont été formées par l'érosion +violente de courants sous-marins, que les immenses +tables de grès, privées d'appui, se sont affaissées, et +que leurs débris ont produit ces entassements +sauvages et pittoresques qui offrent un caractère +si particulier. Cette explication n'avait pas eu le +bonheur d'agréer à M. Drommel. Il avait peu de +goût pour les courants sous-marins, il ne croyait +qu'aux actions lentes, et il désapprouvait tous les +cataclysmes. Esprit méthodique, il était fermement +convaincu que, comme lui, la nature procédait toujours +avec méthode, qu'elle avait, comme M. Drommel, +le génie novateur sans y mêler aucune passion +révolutionnaire, et que, si elle avait siégé pendant +trois ans au <i>Reichstag</i>, elle aurait pris place dans +le voisinage des socialistes sans jamais frayer avec +eux. Il se flattait de rapporter de son excursion une +petite théorie toute neuve, un réquisitoire en règle +contre les idées reçues. Il se promettait d'en faire +le sujet d'un article qu'il expédierait dès le lendemain +à la rédaction de son journal, en l'assaisonnant +de quelques épigrammes contre l'<i>asinus ridiculissimus</i>, +qui avait la sottise de croire aux cataclysmes. +Ce qu'il cherchait à cette heure, ce n'était +pas le Nid-d'Amour, ni le Gros-Fouteau, ni d'admirables +cépées de charmes, ni de beaux points de +vue, ni le plaisir de ses yeux; c'étaient des preuves +sans réplique, des arguments irréfutables, et, tout +en marchant, il pensait à l'<i>asinus</i>, qui peut-être en +ce moment pensait à lui. Touchante sympathie des +belles âmes!</p> + +<p>Il serait mort de confusion s'il avait demandé sa +route à qui que ce fût, et même il n'accordait que +peu d'attention aux marques rouges et aux marques +bleues que des mains prévoyantes ont imprimées +sur le tronc des chênes ou sur la paroi des +rochers, dans le dessein louable d'orienter le piéton. +Il avait pris avec lui sa boussole et sa carte, +encore ne les consultait-il qu'à de rares intervalles: +son idée était la plus sûre des boussoles. Devant +lui marchait son grand nez héroïque, aux narines +frémissantes, qui savait toujours son chemin, guide +infaillible, sondant l'espace et flairant l'inconnu. +Mme Drommel suivait. Quoiqu'on fût au 30 septembre, +il faisait chaud; le ciel n'avait pas un nuage, +et la pauvre femme était sans défense contre le +soleil, qui était ardent. Par l'ordre de son maître +elle avait laissé à l'hôtel son parasol de soie caroubier. +Et d'ailleurs à quoi lui aurait-il servi? Elle +avait les deux bras empêchés, l'un par un grand +plaid à carreaux, plié en quatre, que M. Drommel +se proposait de mettre sous lui quand il s'assiérait +dans l'herbe et sur lui quand le serein tomberait, +l'autre par le panier aux provisions, destiné à parer +à quelqu'une de ces crises violentes de l'estomac +auxquelles les sociologues sont sujets.</p> + +<p>Le plaid était gênant, le panier était terriblement +lourd; le sentier, qui serpentait parmi des blocs +épais, était abrupt. Mme Drommel souriait. On +sait qu'elle avait peine quelquefois à se faire obéir +de sa jambe droite: il lui prenait des lassitudes, +elle doutait de pouvoir aller jusqu'au bout; mais +elle rassemblait ses forces, elle ramassait son +courage, et elle souriait. Le soleil l'incommodait +beaucoup, elle pensait en soupirant à son parasol. +Ses pieds mignons enfonçaient tour à tour dans un +sable poudreux ou glissaient sur de perfides aiguilles +de pins, et elle se disait que celui qui a inventé +les voitures à huit ressorts était un homme de génie. +Elle avait toujours eu peur des serpents; il lui +semblait à chaque instant qu'elle allait marcher +sur une vipère, qui se redresserait en sifflant; elle +ne laissait pas de sourire. Par intervalles, s'arrêtant +pour reprendre haleine, elle regardait derrière elle +et croyait apercevoir dans l'épaisseur d'une futaie +ou dans le vague des airs je ne sais quoi, une vision, +quelque scène de son passé, un visage dont +elle avait gardé un obligeant souvenir. Puis, se +retournant, elle ne voyait plus qu'un gros homme +court, dont l'énorme tête et la puissante nuque se +détachaient insolemment sur le ciel bleu; ce gros +homme court était le présent et l'avenir; il possédait +à la vérité la synthèse, mais il ne songeait pas +à demander à sa chatte si elle était lasse; nonobstant +elle souriait. Elle se disait parfois: «Si +pourtant... s'il arrivait par miracle...» Le miracle +ne se faisait pas, et elle souriait encore, elle souriait +toujours.</p> + +<p>Cette vaillante petite femme prenait tout en +bonne part, ne regardait que l'aimable côté des +choses, brave dans les épreuves, croyant fermement +aux occasions, convaincue par son expérience +qu'il y a dans ce monde plus d'épines que de +roses, mais faisant bon visage aux épines et cueillant +la rose sans se piquer les doigts. Ce sourire +de belle humeur, qu'une mère accorte et facile lui +avait appris dès son bas âge, à la petite pointe du +jour, ne l'avait jamais quittée. Il avait résisté à +toutes les inclémences du sort, il avait traversé +avec elle les misères d'une ingrate jeunesse, il +l'avait suivie dans tous les défilés, dans tous les +fourrés de la vie, dans les hasards de débuts contestés +comme dans l'ivresse des premiers succès, +et il lui avait toujours tenu compagnie, à la ville, +sur les planches, au foyer de la danse, même dans +la trappe où elle s'était cassé la jambe, et, ce qui +est plus digne de remarque, jusque dans les plaisirs +douteux d'un mariage synthétique. Ce sourire +est destiné à ne mourir qu'avec elle, et, quand on +la clouera dans son cercueil, ce bel oiseau sera +encore là, doucement posé sur ses lèvres pâlies +et chantant à la camarde sa dernière chanson.</p> + +<p>Comme il venait de déboucher dans la vallée de +la Solle, M. Drommel se mit à allonger le pas, et sa +femme lui dit, tout essoufflée:</p> + +<p>«Tu ne te ménages pas assez, je crains que tu +ne te fatigues.»</p> + +<p>Elle s'approcha de lui. Il avança vers elle son +vaste front ruisselant, dont elle étancha la sueur +avec son mouchoir de dentelle, se flattant du vain +espoir qu'il allait lui dire:</p> + +<p>«Imbécile que je suis, je te fais trotter, tu n'en +peux plus, reposons-nous.»</p> + +<p>Il lui montra du doigt ses jarrets et ses pieds +d'éléphant et lui dit:</p> + +<p>«C'est de l'acier.»</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>«N'est-il pas plaisant que tu aies épousé depuis +deux ans M. Drommel et que tu ne saches pas encore +que M. Drommel n'est jamais las?»</p> + +<p>A ces mots, il se remit en route.</p> + +<p>Cependant, après trois heures d'enjambées et à +travers beaucoup de circuits, ils atteignirent le +mont Chauvet, où M. Drommel résolut de faire +une halte, non qu'il fût las, mais son estomac commençait +à parler ou plutôt à crier. Il se garda bien +de pousser jusqu'à la fontaine, qui commande un +beau point de vue; on lui avait conseillé d'y aller, +et il n'en faisait jamais qu'à sa tête. Il avisa au pied +d'un hêtre solitaire une pierre plate, qui formait +un siège commode. Laissant à sa femme le soin +de s'en procurer un autre, il la déchargea de son +plaid, qu'il étendit sur la pierre; il s'y installa, le +hêtre lui servant de dossier. Mme Drommel posa à +terre son cabas, en tira un poulet froid que le +grand homme expédia lestement. Puis il avala trois +verres de bière, en déclarant qu'elle était exécrable. +Après cela, il ouvrit son calepin, se mit à +crayonner des notes pour le grand article qu'il ruminait +dans sa tête, et dans lequel il comptait tailler +des croupières au Guide Joanne et à l'<i>asinus</i>.</p> + +<p>Mme Drommel s'était assise tant bien que mal +sur un tronc d'arbre renversé; elle n'avait pas de +dossier, elle s'en passait. Elle croquait des noisettes, +qu'elle cassait entre deux cailloux, et elle +admirait le paysage. Par instants, elle grattait la +bruyère défleurie avec le bout de son pied, et, +comme précédemment, elle se disait:</p> + +<p>«Si pourtant... oui, s'il arrivait par miracle +qu'en creusant la terre du pied, il en sortit?...»</p> + +<p>Quoi donc? Elle ne le disait pas, son sourire +achevait sa phrase. Hélas! le petit pied avait beau +gratter, la terre était sourde à son désir, il n'en +sortait rien ni personne.</p> + +<p>En ce moment, M. Drommel était bien loin de se +souvenir qu'elle existât. Il continuait de prendre +ses notes, et, selon sa coutume en écrivant, il pinçait +entre son pouce et son index la coquille de +son oreille gauche, il la chiffonnait, la tiraillait en +tous sens, l'allongeait indéfiniment; c'était sa manière +de s'inspirer. Mme Drommel regardait par +intervalles cette oreille énorme, qui était du plus +beau rouge, et des visions de chauves-souris passaient +devant ses yeux. Après cela, elle contemplait +le plaid à carreaux, le panier qu'elle avait porté +et dont elle sentait encore le poids à son bras, puis +le grand vide du ciel, où elle croyait voir courir +une belle calèche, bien moelleuse, dans laquelle +il y avait quelqu'un qui la regardait. L'instant +d'après, son petit pied recommençait à gratter la +terre. Le voeu qu'elle venait de former ressemblait +à une résolution. Comme on peut croire, M. Drommel +ne se doutait de rien.</p> + +<p>Il était tellement absorbé par son travail qu'il +ne s'avisa pas de la fuite des heures. Le soleil allait +se coucher quand il quitta sa grosse pierre et +donna le signal du départ. Soit que sa clairvoyance +fût intermittente, soit par l'effet de quelque distraction, +il ne sut pas retrouver son chemin et finit +par s'égarer complètement. Mme Drommel s'en +aperçut, mais il coupa court à ses représentations +en l'assurant qu'il possédait au suprême degré la +bosse des localités. Le malheur fut que, en descendant +un sentier rocailleux, elle fit une glissade et +tomba, sans se faire grand mal à la vérité. Il lui +reprocha vivement sa maladresse, la rabroua, se +fâcha, avant de l'aider à se relever. Elle fut bientôt +sur pied, s'excusa de son mieux. Étourdie par sa +chute, craignant d'en faire une autre, elle ralentit +le pas. Il se fâcha de plus belle. Ce qui mit le comble +à sa colère, c'est que le sentier qu'ils suivaient +les conduisit à un carrefour où aboutissaient cinq +chemins de traverse. Lequel prendre? M. Drommel +était fort embarrassé et furieux de l'être. Il ne +faisait plus assez jour pour qu'on pût déchiffrer les +indications des poteaux. Cet irascible sociologue +s'en prit à sa femme, qui, pendant qu'il parlait et +délibérait, s'assit sur le revers d'un talus pour donner +un peu de relâche à ses pieds meurtris.</p> + +<p>«<i>Mulier magnum impedimentum!</i>» s'écria +M. Drommel.</p> + +<p>Et, la priant de l'attendre, il enfila au hasard +l'une des cinq traverses, dans l'espérance qu'elle +aboutissait à une grande route, où il trouverait à +qui parler.</p> + +<p>Mme Drommel n'aimait pas les vipères, elle n'aimait +pas non plus la solitude. Elle promena ses +yeux autour d'elle et ressentit quelque émotion. +Elle voyait le crépuscule s'épaissir rapidement, et +cette grande forêt, dont la nuit s'emparait par degrés, +lui faisait peur. Elle se mit à chanter, ce qui +est un signe grave; elle ne se doutait pas qu'on +l'écoutait. Elle s'interrompit soudain, elle avait +entendu le bruit d'un pas. Le coeur lui battit très +fort, le sang lui monta aux joues.</p> + +<p>«Johannes, est-ce toi?» cria-t-elle.</p> + +<p>Une voix claire et fraîche lui répondit:</p> + +<p>«Je ne suis pas Johannes, et j'en ai bien du regret, +madame, puisque c'est lui que vous appelez.»</p> + +<p>Son émotion se dissipa subitement et fit place à +la surprise. La voix qui venait de lui parler n'avait +rien d'inquiétant; ce n'était pas celle d'un malandrin. +Elle se rassura tout à fait quand elle vit apparaître +un joli garçon, à la fine moustache blonde, +qui portait sur ses épaules tout l'attirail d'un +peintre. C'en était un en effet, car il s'appelait +Henri Lestoc, et il revenait de faire une étude +dans la gorge du Houx. Si son talent ne fait pas +banqueroute, peut-être l'appellera-t-on un jour le +grand Lestoc ou Fortuny II; pour le moment, on le +traite de petit, non qu'il soit court sur jambes, mais +parce qu'il est mince, svelte, fluet, ce qui ne l'empêche +pas d'avoir une santé de fer. Jusqu'à trente +ans au moins, il aura l'air jeunet. Il y a du reste +deux petits Lestoc, celui que connaissent les hommes +et celui que connaissent les femmes. Avec les +hommes, il est froid, réservé, compassé, narquois, +sèchement ironique, gai par accès, mais toujours +pince-sans-rire; beaucoup de gens le prennent +pour un Anglais. Auprès des femmes, il est tout +autre: il a des naïvetés volontaires, des candeurs +calculées, jointes à l'effronterie d'un page, et il se +permet de grandes libertés sans qu'elles se fâchent. +Se fâche-t-on contre un enfant?</p> + +<p>L'une d'elles, qui le connaît bien, disait de lui:</p> + +<p>«C'est Chérubin qui en est à sa seconde comtesse +et à sa seconde manière.</p> + +<p>—Ajoutons-y deux ou trois Suzannes,» répondit +une autre qui le connaît mieux encore.</p> + +<p>Il s'était approché, la tête haute, l'oeil allumé; +il paraissait ravi de la trouvaille qu'il venait de +faire. Quand il fut à trois pas de Mme Drommel, il +ôta respectueusement son chapeau, resta quelque +temps à la regarder, la mangeant ou, pour mieux +dire, la buvant des yeux; il avait l'air surpris et +charmé d'un gourmet savourant un grand cru qu'il +a découvert dans un cabaret du village. Elle le +regardait aussi, et elle se souvint du rêve qu'elle +avait caressé sur la cime du mont Chauvet. Elle +ne put s'empêcher de se dire que son joli pied +n'avait pas travaillé en vain, que la terre s'était +émue, qu'il en était sorti quelque chose. Était-ce +précisément ce qu'elle cherchait? Certes, non; +mais ce qu'elle venait de trouver ne lui déplaisait +pas. Elle s'était toujours résignée à toutes les +volontés du Ciel; elle lui disait dans ses prières:</p> + +<p>«Si ce n'est lui, que ce soit un autre, pourvu +que ce soit quelqu'un!»</p> + +<p>Elle se rappela qu'elle devait une réponse au +jeune inconnu.</p> + +<p>«Vous voyez, monsieur, lui dit-elle, une femme +bien malheureuse. Voici cinq chemins, et je ne sais +pas lequel conduit à Barbison.</p> + +<p>—J'y vais de ce pas, répondit-il. Convenez que +c'est le Ciel qui m'envoie.»</p> + +<p>Et il lui offrit son bras, qu'elle n'accepta point.</p> + +<p>«Ma situation est plus compliquée que vous ne +pensez, reprit-elle. Mon mari est allé à la découverte, +et je l'attends.»</p> + +<p>En apprenant qu'il y avait dans cette affaire un +mari et que ce mari était proche, Henri Lestoc +éprouva la plus vive contrariété; il parut consterné, +et son dépit se peignit si naïvement sur sa +figure que Mme Drommel, qui avait toujours bon +coeur et beaucoup de pitié pour les chagrins qu'elle +causait, trouva son cas intéressant.</p> + +<p>«Me permettez-vous au moins de l'attendre avec +vous?» fit-il après un silence.</p> + +<p>Elle lui répondit par un signe de tête qui voulait +dire:</p> + +<p>«Il m'a fait faire tout d'une haleine quatre +grandes lieues au moins, sans s'informer si j'étais +lasse, et notez que je portais à mon bras le panier +aux provisions; j'en ai encore la marque. Tout à +l'heure, c'est lui qui s'est assis sur le plaid, et, un +siècle durant, il a griffonné je ne sais quoi, sans +trouver un mot à me dire; je n'avais pas d'autre +distraction que de contempler son oreille gauche, +qui ne m'avait jamais paru si grande; le fait est +qu'elle est énorme. Que tous ses péchés lui soient +pardonnés! je suis une âme sans malice. Mais vous +arrivez dans un bon jour, dans un moment favorable. +Tâchez d'en profiter. L'occasion a des ailes +et s'envole.»</p> + +<p>Quoique le petit Lestoc n'eût pas compris la +moitié de ce que voulait dire le mouvement de +tête de Mme Drommel, il s'assit bien vite à ses +côtés, sur le talus, un peu plus bas qu'elle, et +bientôt il se trouva presque à ses genoux.</p> + +<p>La conversation s'engagea; ils firent connaissance +avec une promptitude qui s'explique par +l'imprévu de leur rencontre, par la fatalité des +sympathies, par la nuit qui tombait, par le lieu où +ils se trouvaient. Les choses vont très vite dans les +bois; sous leurs voûtes mystérieuses, la pensée acquiert +des rapidités qui l'étonnent elle-même. Une +forêt n'est jamais un témoin incommode, quelquefois +elle a la figure d'un complice.</p> + +<p>Après deux minutes d'entretien, Mme Drommel +avait deviné que ce joli blondin était l'auteur du +petit tableau qu'elle avait admiré, et elle lui dit le +cas infini qu'elle faisait de son talent. A son tour, +il lui adressa le compliment qu'il regardait comme +le plus flatteur de tous: il lui signifia qu'il l'avait +prise pour une Parisienne, qu'il en avait jugé ainsi +à ses manières, à sa tournure, à son chapeau, à sa +jolie robe jaune paille, qui sortait des mains de la +meilleure faiseuse. Elle lui apprit que son éducation +avait été très soignée; on lui avait enseigné +dès son enfance qu'une Berlinoise doit se faire habiller +à Francfort et une Francfortoise à Paris. Il +sut bientôt qu'elle avait été danseuse et que, par +une dispensation singulière du sort, elle était la +femme d'un sociologue. Ce genre d'animal lui était +absolument inconnu, mais il avait l'imagination +vive: il devina tout de suite de quoi il s'agissait, et, +bien que Mme Drommel s'exprimât en termes fort +discrets, le personnage lui apparut, il le refit tout +entier de la tête aux pieds. Bref, au bout d'un +quart d'heure, il savait tout, sans qu'elle eût rien +dit, mais ils étaient l'un et l'autre fort intelligents +et disposés à s'entendre comme larrons en foire.</p> + +<p>Cependant M. Drommel ne revenait pas, cela +devenait inquiétant. Mme Drommel ne songeait +plus à s'inquiéter, elle pensait à toute autre chose.</p> + +<p>«Madame, lui dit le jeune homme en attachant +sur elle un regard à la fois très candide et très +audacieux, l'an dernier j'ai trouvé dans la forêt +un bijou de prix; j'ai fait mettre à ce sujet une +annonce dans les journaux, personne n'a réclamé +le bijou, et il m'est resté. Cette fois, je viens de +trouver une femme, et quelle femme! Personne +ne la réclame, j'ai bien envie de la garder.»</p> + +<p>Il mentait, car il aimait à prendre, mais il ne +gardait jamais rien.</p> + +<p>Sa hardiesse ne la choqua point.</p> + +<p>«Un instant, monsieur! répliqua-t-elle en riant; +commencez par me mettre dans les journaux, à +l'article des objets perdus, et nous verrons après.»</p> + +<p>En ce moment, une voix aiguë, qui partait du +bout de l'un des chemins de traverse, cria:</p> + +<p>«Ada! Ada!</p> + +<p>—Me voici, j'y vais,» répondit-elle en se levant.</p> + +<p>Le petit Lestoc se leva aussi; il fit un geste de +désespoir, murmura:</p> + +<p>«C'est lui! je reconnais sa voix. Dieu me fasse +grâce! Voici où mon aventure se gâte.»</p> + +<p>Il salua, fit quelques pas; puis, se retournant, +l'audacieux jeune homme dit tout bas:</p> + +<p>«Est-il gênant?»</p> + +<p>Elle se mit encore à rire et dit:</p> + +<p>«Vous en jugerez ce soir.»</p> + +<p>Elle ajouta d'un ton d'autorité, de commandement:</p> + +<p>«Tâchez de lui plaire.</p> + +<p>—On lui plaira,» fit-il.</p> + +<p>Et il disparut dans un sentier. Ada rejoignit +aussitôt son mari, qui lui cria d'un ton goguenard:</p> + +<p>«Te voilà tout émue; gageons que tu as eu peur. +Tête de femme ou de linotte, que pouvait-il donc +t'arriver? Tu crois aux loups?»</p> + +<p>Elle aurait pu lui répondre qu'elle venait d'en +rencontrer un et qu'il en est d'aimables. Elle se +contenta de lui arranger sa cravate, qui s'était +dénouée. Cela fait, elle lui dit:</p> + +<p>«Te voilà superbe!»</p> + +<p>Puis elle lui tendit sa blanche main, pour qu'il +la baisât. Il s'acquitta de cette formalité en rechignant +et avec la grâce d'un ours qu'il était.</p> + +<p>«Dépêchons-nous, fit-il d'un ton d'humeur, et +ne t'avise plus de tomber. La route est ici près, +mais il faut une heure encore pour arriver au gîte, +et je meurs de faim.»</p> + +<p>Elle fit un effort suprême pour se remettre vaillamment +en chemin. L'entorse qu'elle s'était faite +dans sa chute, et qu'elle avait oubliée en causant +avec un jeune inconnu, se rappelait douloureusement +à son souvenir. A la vérité, cette entorse +était fort légère, mais elle n'avait plus le pied sûr: +elle butait à chaque instant. Quand elle atteignit +l'extrémité de la traverse, à peine eut-elle fait dix +pas sur le chemin de Fleury, elle se sentit au bout +de ses forces et fut prise d'une défaillance qui lui +attira une algarade.</p> + +<p>La fortune, qui s'intéresse aux jolies femmes, eut +pitié d'elle et lui porta secours. Une calèche vint à +passer; un noble étranger mit sa tête à la portière, +et, agitant une main toute chargée de bagues, il +s'écria avec un accent très prononcé:</p> + +<p>«Je viens de Fontainebleau, je retourne à Barbison; +j'ai deux places à offrir, et je serais charmé +si on les accepterait.»</p> + +<p>A ces mots, il s'élança à terre, fit monter M. et +Mme Drommel, et coupa court à leurs remerciements, +en disant:</p> + +<p>«Quand je vois une femme qu'elle est lasse, +mon coeur il s'émeut.»</p> + +<p>Si le noble étranger ne parlait pas très purement +le français, il avait en revanche grand air, +de grandes manières, une belle tête, un visage au +teint mat, encadré de noirs sourcils et d'une barbe +artistement peignée et taillée. Ada, qui avait le +goût délicat, trouvait à redire à l'abondance excessive +de ses bagues et à la profusion des odeurs +qu'exhalaient son mouchoir, ses vêtements, ses +cheveux. Mais, mollement étendue dans la calèche, +elle se sentait revenir de mort à vie, et elle avait +trop d'obligations à cet homme providentiel pour +ne pas tout lui pardonner. Quant à M. Drommel, +il était disposé à voir dans la politesse qu'un Italien +venait de faire à un penseur allemand un de +ces hommages instinctifs et tout naturels que les +races subalternes rendent aux races supérieures. +On aurait pu croire et peut-être croyait-il lui-même +de bonne foi que la calèche était à lui, que l'Italien +était son obligé; il le traitait de haut, d'un air de +condescendance. Cependant, quand il eut appris +par les hasards de la conversation que l'homme +aux bagues était un grand personnage sicilien et +portait la beau titre de prince de Malaserra, il +changea subitement d'attitude, sa morgue dégela, +son coeur s'attendrit et s'exalta. Il n'avait pas seulement +la faiblesse d'admirer les choses qui coûtent +cher, il avait un respect natif pour les grandeurs; +l'amitié d'un prince lui semblait un bienfait +des dieux. Il déploya toutes les grâces de son +esprit pour démontrer au noble étranger que, +quoi qu'en pussent dire les mauvaises langues, +M. Drommel ne s'était pas égaré dans la forêt, +attendu qu'il ne s'égarait jamais; il lui expliqua +point par point qu'en définitive le chemin qu'il +avait suivi était le bon, et que, s'il avait éprouvé +un moment d'embarras, cela tenait à ce que la +carte dont il s'était muni était celle de l'état-major +français; il profita de cette occasion pour déclarer +que les Français n'ont jamais su la géographie +et que leurs cartes sont de qualité inférieure. Le +noble étranger lui donna raison, abonda dans son +sens; il en fut charmé, et, quand la calèche s'arrêta +devant la porte de l'auberge de Barbison, il ressentait +déjà une vive sympathie pour son nouvel +ami le prince de Malaserra.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> + + +<p>Tout le monde s'accorde à dire que ce soir-là +ils étaient quatre à table; c'est un fait acquis à +l'histoire.</p> + +<p>En descendant de voiture, M. Drommel, qui +était en proie à une véritable fringale, se précipita +dans la cuisine, donna l'ordre qu'on lui servît sans +retard à dîner. La maîtresse du logis, qui l'avait +pris en déplaisance, s'amusa à le contrarier. Elle +lui déclara qu'il n'y avait point de cabinets particuliers +dans sa maison, que les retardataires qui +n'avaient pas dîné à table d'hôte mangeraient tous +ensemble au même râtelier, et qu'elle attendrait +pour servir que M. Taconet et le petit Lestoc +fussent arrivés. L'un était son cousin remué de +germain, et elle avait pour lui toute la considération +qu'il méritait; l'autre était son favori. Elle +l'avait tout de suite distingué parmi les nombreux +rapins qui prenaient pension chez elle et qu'en +considération de leur vareuse elle appelait ses +bêtes à laine. Elle le choyait, elle était fière d'héberger +sous son toit un garçon de grand avenir, +un phénix, dont tout le monde parlait; elle eût volontiers +fait mettre sur son enseigne cette inscription: +Ici demeure le petit Lestoc. Elle signifia donc +à M. Drommel que personne ne déplierait sa serviette +avant que le petit Lestoc ne fût là. Il protesta, +s'emporta; elle lui répondit que, s'il n'était +pas content, il eût à chercher un gîte ailleurs. Elle +était brusque, il était colère; on eût fini par se +prendre aux cheveux, si le prince de Malaserra ne +fût intervenu. Il avait l'aménité, l'humeur facile +des vrais grands seigneurs. Avec sa grâce enjouée, +il concilia le différend, calma les esprits, amadoua +M. Drommel. Il lui dit en riant:</p> + +<p>«Mon cher monsieur, soyez philosophe comme +moi. Quand les choses elles ne font pas ce que je +veux, moi je tâche de faire ce qu'elles veulent.»</p> + +<p>Sur ces entrefaites, M. Taconet et le petit Lestoc +arrivèrent, et on dîna. Pour Mme Drommel, c'était +de repos qu'elle avait surtout besoin; elle s'était +empressée de se mettre au lit.</p> + +<p>Pendant le premier service, personne ne souffla +mot; on n'entendait que le bruit des couteaux, +des fourchettes et des mâchoires. Par intervalles, +M. Taconet examinait du coin de l'oeil le prince de +Malaserra; le prince observait à la dérobée le petit +Lestoc, qui contemplait M. Drommel, lequel ne +contemplait que son assiette. Cependant, lorsqu'il +eut englouti la moitié d'une fricassée de poulet, +lorsqu'il eut assouvi les fureurs de son estomac et +qu'il sentit circuler dans toutes ses veines la douce +chaleur d'un excellent vin de Bordeaux, sa mauvaise +humeur se dissipa comme par enchantement, +sa verve se réveilla, et il attendit impatiemment +qu'on lui fournît une occasion de discourir, car il +aimait à parler en mangeant et à joindre aux +plaisirs de la bonne chère celui d'étonner son +prochain.</p> + +<p>Ce fut M. Taconet qui lui procura l'occasion qu'il +cherchait, en rapportant et approuvant les termes +d'un jugement qui venait d'être rendu contre un +braconnier surpris en flagrant délit dans la forêt. +Les narines de M. Drommel se dilatèrent; il gonfla +ses joues, posa ses deux coudes sur la table et +s'écria:</p> + +<p>«Voilà pourtant les beautés de notre civilisation!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? lui demanda M. Taconet, +en le regardant de travers.</p> + +<p>—Je m'explique, répondit-il, et j'affirme que +notre prétendue civilisation me fait pitié, que nous +sommes encore dans un âge de barbarie, ou l'État +punit les hommes, parce qu'il ne sait pas les élever.</p> + +<p>—Vous êtes donc d'avis qu'il ne faut punir +personne?</p> + +<p>—Je suis d'avis et je soutiendrai jusqu'à mon +dernier soupir qu'il se fait dans la triste société où +nous vivons une immense déperdition de forces +utiles, que les prisons sont pleines de gens d'esprit +dont on n'a pas su utiliser le mérite. Écoutez-moi +bien; il y a dix à parier contre un que le braconnier +dont vous parlez est un homme très intelligent, +qui braconne faute de pouvoir faire autre +chose.</p> + +<p>—A ce compte, les faux monnayeurs...</p> + +<p>—Contestez-vous leur talent? Aussi vrai que +j'existe, le législateur de l'avenir saura faire servir +au bien commun tous les talents.»</p> + +<p>L'ex-commissaire, fort agacé, s'écria:</p> + +<p>«Dieu bénisse les voleurs! le législateur de +l'avenir les emploiera à garder nos poches.</p> + +<p>—Monsieur, répliqua-t-il avec un sourire sardonique, +sauriez-vous me dire ce que c'est qu'un +voleur?</p> + +<p>—Eh! morbleu, un voleur...</p> + +<p>—Ah! monsieur, ne jurez pas, dit tranquillement +le petit Lestoc, qui était tout attention, sans +en avoir l'air. Oh! non, ne jurez pas. Ma tante +Dorothée, qui m'a élevé, m'a appris que cela +portait toujours malheur.</p> + +<p>—Vous avez eu tort d'interrompre monsieur, +reprit M. Drommel, car il allait me dire qu'un +voleur est celui qui s'approprie le bien d'autrui. +Je l'attendais là, et j'aurais eu l'avantage de lui +riposter que l'État est un voleur, puisqu'il exproprie +quelquefois les gens pour cause d'utilité +publique.</p> + +<p>—Je n'ai jamais eu de goût pour les sophismes +et pour les sophistes, repartit M. Taconet, à qui +les ricanements du sociologue portaient sur les +nerfs.»</p> + +<p>Le petit Lestoc l'interrompit de nouveau en lui +disant de son ton froid et posé:</p> + +<p>«Ah! de grâce, répondez, mais ne vous fâchez +pas; vous voyez que je ne me fâche pas, et pourtant +les thèses de notre honorable commensal... +Je voudrais bien savoir son nom; oserais-je le lui +demander?</p> + +<p>—Osez, jeune homme. Je m'appelle M. Drommel.»</p> + +<p>Il ajouta modestement:</p> + +<p>«C'est un nom qui jouit en Allemagne d'une +certaine notoriété, mais je doute qu'il soit arrivé +jusqu'à Barbison.»</p> + +<p>Lestoc s'inclina avec respect:</p> + +<p>«Eh quoi! monsieur, vous seriez!... Oh! j'aurais +dû le deviner. Mais vraiment vous nous faites +tort; pour qui nous prenez-vous? Pouvez-vous +penser que nous soyons assez ignares de toute +bonne discipline pour n'avoir jamais entendu +parler du grand philosophe, du profond penseur, +de l'illustre publiciste qui a fondé une feuille +célèbre, <i>la Lumière</i>, à laquelle je me suis toujours +promis de m'abonner?»</p> + +<p>M. Drommel conçut aussitôt la meilleure opinion +de ce jeune homme bien informé, et il le +caressa de la prunelle. Il ne se doutait pas que +sa science était toute fraîche, qu'il l'avait acquise +dans un carrefour de la forêt.</p> + +<p>«Cela n'empêche pas, poursuivit Lestoc, que, +malgré l'autorité de votre grand nom, vos thèses +ne me paraissent hérétiques, malsonnantes, condamnables +au premier chef. Je ne me fâche pas, +comme M. Taconet, je ne me fâche jamais; mais +votre théorie sur les braconniers me scandalise +diablement... Excusez-moi, je retire cet adverbe, +ma tante Dorothée ne l'aimait pas.</p> + +<p>—Vraiment je vous scandalise, mon jeune ami? +répondit d'un ton d'indulgence M. Drommel, car +il aimait les gens qui se scandalisaient sans se +fâcher, c'étaient ses auditeurs préférés.</p> + +<p>—Que voulez-vous? c'est la faute de mon éducation. +Je suis né dans la Brie, à Périgny, au +milieu du village, en face du charron, dans la +maison du grand poirier. Connaissez-vous Périgny? +connaissez-vous le charron? connaissez-vous +le grand poirier?... Non, et vous n'avez pas connu +non plus ma tante Dorothée, qui m'a élevé, +comme vous savez. C'était une demoiselle bien +respectable, qui avait des principes et trois grands +poils sous le menton. Elle pesait deux cents livres, +tout compris, les trois poils et les principes.</p> + +<p>—Deux cent cinquante, murmura M. Taconet.</p> + +<p>—Deux cents, monsieur, reprit-il d'un ton +pincé, et quand je dis deux cents, c'est deux cents. +Or ma tante Dorothée, qui avait l'esprit bizarre, +n'aimait pas les voleurs, et elle n'aurait jamais +souffert qu'on en mît dans le gouvernement. +Quand il y en avait, elle admettait bien qu'on les +y laissât; mais qu'on les y mît tout exprès, non, +cela ne pouvait lui convenir. Ajouterai-je qu'elle +m'a inculqué dès mon bas âge le respect du bien +d'autrui? Je croyais tout ce qu'elle me disait, et je +le crois encore.</p> + +<p>—Je ne doute pas un instant, répondit M. Drommel, +que Mlle Dorothée ne fût une personne infiniment +recommandable; mais, mon cher enfant, +elle n'était pas forte en dialectique. Autrement +elle aurait su que la propriété n'est pas un droit +primordial, que la propriété est une invention +humaine, et qu'il nous est permis de la réformer +en l'accommodant aux lois naturelles.»</p> + +<p>Ici, le prince de Malaserra, qui n'avait rien dit +jusqu'alors, poussa une exclamation douloureuse.</p> + +<p>«Grand Dieu! dit-il, vous me faites frémir; la +propriété, mon cher ami, elle est mon idole, et +vous voulez la détruire! Vous êtes un puissant logicien, +le plus puissant qu'il y ait dans tout l'univers, +je m'en suis déjà aperçu dans la calèche; +mais il est écrit dans la <i>Divine Comédie</i> que le +diable aussi il est logicien. Je vous demande +pardon, mon cher ami, de vous comparer au +diable. Mais je frémis, oui, je frémis.»</p> + +<p>M. Drommel se sentit fort flatté que le prince +l'eût appelé deux fois son ami par-devant témoin, +il en rougit de plaisir. Le regardant avec les yeux +tendres d'une colombe qui roucoule:</p> + +<p>«Oh! mon prince, que Votre Grâce me pardonne, +lui dit-il. Je ne supprime pas la propriété, +je la perfectionne. De quoi s'agit-il? Le point de +la question est que la terre produise tout ce +qu'elle peut produire et que la propriété devienne +accessible à tout le monde. Prenez bien ma +pensée, suivez mon raisonnement. Voici un paresseux +qui a hérité de son père un champ, dont +il ne tire qu'un méchant parti. Appelons-le X, si +vous daignez y consentir. Z est un homme de +mérite, qui n'a point fait d'héritage et qui ne sait +à quoi employer ses talents. Z estime que, s'il possédait +le champ de X, il en doublerait le rendement, +et il se fait fort de payer à l'Etat un impôt +double. N'est-il pas de l'intérêt de l'Etat, de la +société, de tout le monde, que le champ de X soit +donné à Z? Quand l'expropriation pour cause +d'utilité publique sera appliquée dans toute sa rigueur, +la terre rapportera dix fois plus, et, chacun +pouvant devenir propriétaire, il n'y aura plus de +voleurs.</p> + +<p>—Excepté X, cria M. Taconet de plus en plus +agacé.</p> + +<p>—Nous lui trouverons quelque emploi, répondit-il +dédaigneusement, et d'ailleurs je dois convenir +que X m'intéresse fort peu. Je vous ai dit que +c'était un paresseux. Malheur à qui n'est pas taillé +pour le grand combat de la vie! Il n'y a pas de principe +plus sacré que le droit du plus fort, car dans +ce monde il n'y a d'évident que la force, et la sélection +est la loi de la société comme de la nature.»</p> + +<p>A ces mots, il attacha un regard d'admiration +complaisante sur ses vigoureux poignets, sur ses +longs bras puissamment emmanchés, qui lui paraissaient +de force à déraciner un chêne. En ce +moment, on servit un plat d'alouettes rôties, qui +étaient le gibier favori du petit Lestoc, et l'hôtesse +le savait. M. Drommel en attira trois ou quatre +sur son assiette; il les avala en deux bouchées, +faisant craquer et crier les os sous ses fortes dents. +Il lui semblait que ces alouettes croyaient comme +lui à la grande loi de la sélection, qu'elles s'applaudissaient +d'avoir été prédestinées à réjouir +l'estomac d'un grand homme, à s'incorporer dans +sa glorieuse substance.</p> + +<p>Le prince de Malaserra, qui le regardait faire, +frémit de nouveau, et reprenant la parole:</p> + +<p>«Ah! vous me faites de la peine, mon cher +ami, beaucoup de la peine! Mais pensez donc +à Malaserra! C'est une si belle terre que Malaserra! +On y trouve tout ce qu'on veut, des +vignes, des oliviers, des champs, des épis jaunes +comme de l'or, des oranges grosses comme des +citrouilles. Ah! il m'est bien cher, Malaserra. Et +puis j'ai un palais à Palerme, j'en ai même deux. +Ils ne me sont pas si chers que Malaserra. Je dois +vous l'avouer, mon ami, comme je l'avouerais au +meilleur de mes amis, si Z il viendrait me demander +Malaserra et si je le tiendrais au bout +de ma carabine, oh! sûrement il arriverait quelque +accident. Mais ne parlons plus de Malaserra; +songez à la morale, mon cher ami! La morale, +elle est le tout de l'homme! Le respect de la +propriété, il est le plus sacré des sentiments! La +distinction du tien et du mien, elle est l'arche +sainte, elle est le palladium, elle est la sauvegarde +tutélaire des honnêtes gens comme nous, elle est +le fondement de tout l'univers, elle est...»</p> + +<p>Il avait envie d'en dire plus long, mais M. Taconet +avait les yeux braqués sur lui. Quand on a +été pendant vingt-cinq ans commissaire de police, +il en reste quelque chose, et on a dans l'oeil un je +ne sais quoi qui peut paraître désobligeant. Le +prince de Malaserra avait à cet égard une délicatesse +d'épiderme qui tenait de la sensitive et qui +s'explique par l'habitude du grand monde.</p> + +<p>M. Drommel attribua l'émotion du prince aux +inquiétudes qu'il ressentait pour Malaserra; il +s'empressa de lui donner sa parole d'honneur que +le législateur de l'avenir n'aurait garde de le +déposséder de ses terres, de ses épis jaunes +comme l'or, de ses oranges grosses comme des +citrouilles.</p> + +<p>«Je me pique d'être physionomiste, lui dit-il; +j'avais tout de suite deviné que vous étiez un +grand agronome. Fiez-vous à moi, mon prince; +on ne touchera pas à Malaserra, la terre doit appartenir +aux plus dignes. Encore un coup, je +n'abolis pas la propriété, je la fais circuler.</p> + +<p>—Circule-t-elle déjà en Allemagne?» demanda +le petit Lestoc.</p> + +<p>M. Drommel poussa un profond soupir:</p> + +<p>«L'Allemagne, dit-il, est encore gouvernée par +les vieux préjugés, mais elle commence à en +revenir, et c'est elle qui donnera le signal de la +grande émancipation.</p> + +<p>—Le grand Courbet, répondit Lestoc, me fit +jadis l'insigne honneur de grimper à mon atelier +pour y voir mon premier tableau qui, soit dit +entre nous, était un assez vilain barbouillage.—Jeune +homme, me dit-il en posant sur ma tête +cette puissante main qui plus tard déboulonna la +colonne, votre tableau me plaît, c'est beau comme +le Titien.—Je ne savais où me mettre, je fis le +plongeon, je fus tenté de lui crier:—Homme de +génie, viens sur mon coeur. Par malheur, il reprit:—Oh! +mais Titien, ce n'est pas encore cela.</p> + +<p>—Non, l'Allemagne n'est pas encore cela, repartit +M. Drommel, mais elle y viendra; nous en +sommes au crépuscule, demain le soleil se lèvera. +Les Allemands se distinguent entre tous les peuples +par le génie du réalisme, par le sentiment de +la synthèse.»</p> + +<p>Et il ajouta en dévorant une cinquième alouette:</p> + +<p>«Ne vous y trompez pas, c'est la synthèse germanique +qui a vaincu à Sedan.»</p> + +<p>M. Taconet portait son verre à sa bouche; il le +laissa retomber sur la table si violemment qu'il +faillit le briser, et ses yeux bruns jetèrent un éclair. +Il se calma aussitôt et se contenta de murmurer:</p> + +<p>«Patience! répondit Panurge.</p> + +<p>—A propos, pendant que nous y sommes, +qu'allons-nous faire de la famille? demanda encore +Lestoc.</p> + +<p>—Je ne la détruis pas, je la perfectionne, en +faisant élever et nourrir tous les enfants par l'État.</p> + +<p>—Et le mariage, l'abolissons-nous?</p> + +<p>—Le mariage, mon cher enfant, est le plus +absurde de tous les préjugés, le plus grand attentat +à la liberté de l'homme et de la femme. Je le remplace +par l'amour libre.</p> + +<p>—C'est entendu; comme la propriété, nous faisons +circuler la femme.</p> + +<p>—Sera-t-il permis d'en avoir plusieurs? demanda +à son tour M. Taconet.</p> + +<p>—Vous prenez toujours ma pensée de travers, +lui dit aigrement M. Drommel. L'amour est essentiellement +monogame, et la seule polygamie qui +soit conforme à la nature est la polygamie successive. +L'homme n'a pas le droit de disposer pour +l'éternité de sa personne qui est sacrée et de sa +volonté qui est changeante. La loi ne reconnaît +plus les voeux perpétuels des moines, le législateur +de l'avenir ne reconnaîtra pas les voeux du +mariage, et inscrira en tête de sa constitution le +grand principe des affinités électives. Tout est +chimie dans l'homme.</p> + +<p>—Parfait! dit M. Taconet. Z a de l'affinité pour +la femme de X comme pour son champ, nous lui +donnons le champ et la femme.</p> + +<p>—Et qui vous dit, répliqua M. Drommel, que la +femme de Z n'ait pas de l'affinité pour X? Voilà un +échange qui fera d'un coup quatre heureux.</p> + +<p>—Échange-t-on quelquefois les femmes en Allemagne? +dit le petit Lestoc.</p> + +<p>—Cela s'est vu, et tout le monde s'en est bien +trouvé.</p> + +<p>—<i>Omnis clocha clochabilis</i>, s'écria M. Taconet, +et c'est une belle chose que d'être clerc jusqu'aux +dents en matière de bréviaire.</p> + +<p>—Je m'en tiendrai toujours à celui de ma tante +Dorothée, fit Lestoc. C'était un jour, sous le grand +poirier. Je me souviens que ce jour-là elle avait +un caraco couleur chocolat et une cornette à longues +barbes.—Henri, me dit-elle, ne le fais jamais +aux autres, si tu veux qu'on ne te le fasse jamais.—Et, +pour qu'il m'en souvînt, elle m'appliqua un +grand soufflet sur la joue droite; c'était sa façon +de graver fortement les choses dans ma mémoire... +Il en est résulté que je ne l'ai jamais fait aux autres.</p> + +<p>—Eh quoi! joli garçon, s'écria M. Drommel, +serait-il vrai?...</p> + +<p>—C'est la pure vérité, et voilà un sacrifice qui +ne me coûte guère. Je n'ai jamais été amoureux, +moi qui vous parle. Il faut vous dire que j'appartiens +à l'école du plein air, et l'école du plein air a +pour principe que le milieu est tout, que la femme +n'est qu'une tache. Entrez dans ma pensée. Je fais +mon paysage, n'est-ce pas?... en commençant par +le ciel, car il faut toujours commencer par le ciel. +Mon tableau fini, je le trouve admirable, mais je +découvre qu'il y manque une tache ou deux taches, +l'une rose, l'autre bleue ou jaune paille, la couleur +ne fait rien à l'affaire. Je fouille dans mes souvenirs, +j'y trouve une femme jaune paille ou bien +je la vois passer dans la rue et je la prie de monter, +en lui disant:—Madame, vous êtes nécessaire +à mon bonheur, vous êtes la tache que je +cherche.</p> + +<p>—Sans calembour! dit M. Taconet.</p> + +<p>—Je suis si bête que je ne les comprends pas, +et l'amour non plus, je ne l'ai jamais compris. +L'amour, c'est le vieux jeu, c'est bon pour les +peintres d'intérieur; mais qu'en pourrions-nous +bien faire, nous autres de l'école du plein air? Eh! +que diable, est-on amoureux d'une tache?»</p> + +<p>M. Drommel le regardait avec une admiration +mêlée de stupeur.</p> + +<p>«Il serait donc vrai, joli garçon, que jamais?...</p> + +<p>—Jamais, interrompit-il. D'ailleurs je suis trop +occupé.</p> + +<p>—Sauf les dimanches et jours de fête, dit +M. Taconet.</p> + +<p>—Jamais, vous dis-je, au grand jamais, et je ne +permets à personne d'en douter. Il se peut que +dans trente ans d'ici, sur mes vieux jours... Ce sera +la preuve que je serai ramolli.</p> + +<p>—Il est vraiment prodigieux! dit M. Drommel +au prince de Malaserra.</p> + +<p>—Renversant! répondit le prince. Pour ma +part, le dixième commandement, il m'a toujours +été sacré. Je n'ai jamais convoité ni la maison de +mon prochain, ni son serviteur, ni son boeuf, ni +son âne. Oh! l'homme, il n'est jamais parfait. La +seule partie du bien de mon prochain qu'il me soit +arrivé quelquefois de convoiter, vous le dirai-je? +c'est sa femme, et si vous me permettez de vous +expliquer plus copieusement ma pensée...»</p> + +<p>Il n'expliqua rien, attendu que M. Taconet le +regardait et que décidément le regard de M. Taconet +le gênait.</p> + +<p>«Il est une question, reprit Lestoc, que je +grille d'envie d'adresser à notre éloquent convive +M. Drommel.</p> + +<p>—Adressez-moi toutes celles qu'il vous plaira, +naïf enfant de la Brie, car vous m'intéressez.</p> + +<p>—N'avez-vous jamais été marié?</p> + +<p>—Jeune homme, reprit gravement M. Drommel, +quand vous connaîtrez mieux la vie, vous saurez +que les philosophes sont obligés quelquefois de +s'accommoder aux moeurs de leur siècle.</p> + +<p>—Oh! je ne vous en veux pas; mais, je vous +prie, avez-vous enseigné à Mme Drommel la théorie +des affinités électives et de la circulation?</p> + +<p>—Mon jeune ami, répondit-il plus gravement +encore, apprenez que dans certains pays les femmes +n'ont pas d'autre règle de conduite que les entraînements +de leurs sens ou les caprices de leur +imagination, et qu'il serait peut-être dangereux +de leur laisser la bride sur le cou et de s'en remettre +à leur bonne foi. Mais, si vous connaissiez les +Allemandes, vous sauriez qu'elles n'ont pas besoin +de préjugés pour sauvegarder leur vertu. Ce qui +les distingue entre toutes les femmes, c'est l'intimité +du sens moral, la profondeur dans les attachements, +le sérieux de la passion. Quand une Allemande +a donné son coeur, elle ne le reprend +plus; son amour est un culte, une religion, et jamais +elle ne renie son dieu. Vous ne contestez pas, +je pense, la supériorité intellectuelle et morale que +tous les gens de bonne foi accordent à la race germanique. +Mon Dieu! il est possible que les préjugés +soient nécessaires aux races inférieures; les +Mandingues ne sauraient se passer de leurs gris-gris, +ni les Peaux-Rouges de leurs manitous. J'en +suis fâché pour les Latins, ils sont destinés à faire +place avant peu aux nations jeunes, qui ont de la +sève et les secrets de l'avenir. Quand l'Allemagne +aura transformé le monde et posé de sa forte main +les assises de la société nouvelle, malheur aux peuples +qui seront incapables d'en adopter les principes! +ils disparaîtront comme les Peaux-Rouges à +l'approche des blancs.»</p> + +<p>L'ex-commissaire de police s'écria pour la troisième +fois:</p> + +<p>«Patience! répondait Panurge.</p> + +<p>—Qui était ce Panurge?» demanda M. Drommel +impatienté.</p> + +<p>Au rebours de l'ex-commissaire, il avait tout lu, +sauf Rabelais.</p> + +<p>«Panurge, repartit M. Taconet, était un homme +de bien à qui l'on ne fit jamais de chagrin sans repentance, +et il en prit mal à Dindenaut d'avoir eu +maille à partir avec lui un jour qu'ayant ses lunettes +il entendait plus clairement de l'oreille gauche.</p> + +<p>—Je me suis laissé dire, fit le petit Lestoc, que +les Velches ayant perdu le secret de faire des enfants, +dans un siècle d'ici il n'y en aura plus que +trois sur la surface de la terre. L'un sera coiffeur, +le second cuisinier, et le troisième fera des calembours +comme M. Taconet. Mais on assure que, +quand ils seront morts et qu'il n'y aura plus au +monde que des Allemands, l'Académie de Berlin, +partant du principe que plus on est de fous, plus on +s'amuse, proposera un prix de cent mille francs +pour encourager les inventeurs à fabriquer de la +graine de Velches.</p> + +<p>—Vous faites tort aux fous allemands, lui dit +M. Taconet en se levant de table; ils se suffisent +parfaitement, et c'est assez de leurs petites drôleries +pour tenir en gaieté la terre, la lune et les étoiles.»</p> + +<p>Puis s'approchant de M. Drommel:</p> + +<p>«L'un des derniers Peaux-Rouges, lui cria-t-il, +souhaite à la synthèse germanique une douce nuit +et d'heureux songes.»</p> + +<p>Cela dit, il s'inclina humblement et prit la porte.</p> + +<p>«Cet homme est fort désagréable, grommela +M. Drommel; il a l'humeur rêche et déplaisante. +Je me connais en physionomies, la sienne m'a rebuté +tout de suite; c'est une de ces figures qu'on +n'aime pas à rencontrer au coin d'un bois.</p> + +<p>—Je connais un honnête homme qui était de +votre avis, dit Lestoc, et qui en serait encore si l'on +ne l'avait guillotiné l'autre jour.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire? demanda le prince de Malaserra.</p> + +<p>—Je veux dire, mon prince, que certaines gens +aiment mieux rencontrer dans les bois une jolie +femme qu'un commissaire de police.</p> + +<p>—Ah! M. Taconet, il est de la police! s'écria le +prince. Je m'en étais douté. La police, elle a quelque +chose dans l'oeil, et elle manque de formes, +surtout en France.»</p> + +<p>Visiblement soulagé par le départ de cet homme +sans formes, il sonna et se fit donner une bouteille +de vin d'Aï, dont il entendait régaler son illustre +ami. On apporta trois coupes; mais le petit Lestoc +déclara que l'école du plein air ne buvait jamais de +vin d'Aï, et il sortit, laissant le prince de Malaserra +fêter tête à tête avec M. Drommel la bonne fortune +qui lui avait fait rencontrer sur une grande route +un des plus célèbres penseurs de notre temps, dont +il admirait passionnément la logique, tout en désapprouvant +énergiquement ses principes.</p> + +<p>L'entretien devint plus intime, le vin d'Aï dispose +les coeurs à l'expansion. Le prince de Malaserra +adressa à M. Drommel une foule de questions +marquées au coin du plus sympathique +intérêt. Il fut charmé d'apprendre que notre sociologue +se proposait de faire un séjour en Italie; il +l'engagea à pousser jusqu'en Sicile, il mit à son +entière disposition l'un de ses deux palais, le pressa +de venir passer un mois à Malaserra, où il comptait +retourner avant peu et dont il lui détailla +toutes les beautés, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. +M. Drommel accepta cette proposition avec enchantement; +plus il pénétrait dans la précieuse intimité +du prince de Malaserra, plus il sentait que sa vraie +vocation était de vivre avec les princes.</p> + +<p>Cet entretien savoureux fut interrompu plus +d'une fois par l'indiscrète Mme Picaud. Cette brave +femme a tant d'excellentes qualités qu'on peut, +sans lui faire tort, signaler ses défauts. Elle +n'éprouve qu'un respect modéré pour les grands +de la terre et pour les hommes célèbres, même +pour ceux qui boivent du vin d'Aï. On l'accuse +aussi de traiter cavalièrement ceux de ses pensionnaires +dont la physionomie ne lui revient pas, en +quoi elle manque au plus sacré devoir de sa profession, +qui est de ne jamais faire acception des +personnes. Dis-moi ce que tu consommes, et je te +dirai qui tu es, tel est l'adage du parfait aubergiste. +A plusieurs reprises, Mme Picaud pénétra brusquement +dans la salle à manger, espérant la trouver +vide, et elle referma la porte à grand bruit, +avec un geste d'impatience. On ne pouvait dire +plus clairement: Allez-vous-en.</p> + +<p>M. Drommel ne put se tenir de confesser au +prince que la figure de Mme Picaud lui paraissait +aussi rébarbative que celle de M. Taconet, et il +s'informa d'un ton de mystère et d'inquiétude si +les auberges de Barbison passaient pour des maisons +honnêtes. Le prince en inféra que M. Drommel +avait emporté dans son bagage toute une collection +de rubis balais. Quand il sut qu'il s'agissait +de cinq ou six méchants mille francs en billets et +en espèces, il ne put réprimer un léger haussement +d'épaules. Qu'est-ce que six mille francs pour un +grand seigneur qui possède Malaserra? Il ne laissa +pas de représenter à M. Drommel qu'il eût été plus +simple de se munir de lettres de crédit, et il l'exhorta +vivement à ne jamais se séparer de sa sacoche.</p> + +<p>—Cette maison, lui dit-il, est la plus honnête +du monde; mais l'homme, mon cher ami, il n'est +jamais sûr que de ce qu'il tient.»</p> + +<p>Pendant ce temps, l'ex-commissaire de police, +qui s'était retiré dans sa chambre, croyait apercevoir +dans les fumées de sa pipe une très jolie +femme aux yeux de couleur indécise, un innocent +jouvenceau à la blonde moustache, une lourde sacoche +pendue au cou d'un butor, la noble et pâle +figure d'un prince sicilien, qui s'écriait: «Le respect +de la propriété, il est le fondement de tout l'univers.» +M. Taconet bâtissait là-dessus un imbroglio, +un roman à quatre personnages, où les affinités électives +jouaient un grand rôle; les coeurs, les espèces, +tout circulait. Puis il se mit à songer aux races inférieures +et aux nations qui ont les secrets de l'avenir, +à la synthèse germanique, à Sedan, aux Peaux-Rouges, +et il finit par s'endormir en murmurant:</p> + +<p>«Patience! répondit Panurge.»</p> + + + +<br> +<h3>IV</h3> + + +<p>M. Drommel aurait mieux fait peut-être de suivre +sa première idée, qui était de partir dès le lendemain, +1er octobre, pour Lyon. Mais quoi! il n'en +fit rien, c'était écrit aux tablettes de Jupiter.</p> + +<p>On a prétendu que la cause de tout le mal avait +été Mme Drommel, qu'en s'éveillant elle s'était +plainte de son pied, qui avait enflé pendant la nuit, +qu'elle s'était déclarée incapable de se remettre en +route. Ceux qui ont adopté cette version méconnaissent +le caractère angélique de cette charmante +femme. A la vérité, lorsque son mari se présenta +dans sa chambre, elle lui insinua doucement +qu'elle se ressentait des fatigues de la veille +et qu'un jour de repos lui ferait grand bien; mais +elle ajouta aussitôt que, s'il l'avait pour agréable, +elle était prête à partir, qu'elle se faisait une joie +de déférer à tous ses désirs, qu'il la connaissait +trop pour en douter. Heureusement M. Drommel +avait résolu d'employer cette journée à visiter le +palais et le parc de Fontainebleau, en compagnie +de son cher prince, qui lui en avait fait la proposition. +Il répondit que la santé de sa chatte lui était +plus précieuse que tout, que, quoi qu'il lui en +coûtât, il retarderait de vingt-quatre heures son +départ à la seule fin de lui faire plaisir. Elle fit +semblant de le croire, le remercia gentiment, le +récompensa par un adorable sourire. Avoir l'air +de croire est un art qu'elle possédait, et un art très +utile, qui épargne aux familles beaucoup de contestations +épineuses, de chipotages, de picoteries.</p> + +<p>On a prétendu aussi et même affirmé qu'un peu +plus tard, M. Drommel ayant rencontré sur l'escalier +le petit Lestoc, celui-ci lui proposa de but en +blanc de faire le portrait de sa femme. Il n'en est +rien, et voilà comme on écrit l'histoire. Les choses +se passèrent tout autrement, comme vous le pensez +bien; voici le fait. M. Drommel, qui avait gardé +un aimable souvenir du jeune peintre, de l'agrément +de son commerce, de la facilité de son humeur, +de la naïveté de ses propos, s'informa de +son nom. Lorsqu'il apprit que le neveu de Mlle Dorothée +était l'auteur du tableautin coté deux mille +francs, qu'il était en passe de devenir célèbre et +qu'un jour ses peintures se vendraient un prix fou, +l'estime qu'il faisait de lui s'accrut considérablement. +La pensée lui vint d'obtenir de ce bon jeune +homme, à titre de souvenir et sans bourse délier, +bien entendu, une aquarelle, une pochade, quelque +croquis, et de le rapporter à Goerlitz comme +un échantillon de l'école du plein air, à laquelle il +se promettait de consacrer quelque jour l'une de +ses plus savantes élucubrations. M. Drommel a +toujours eu le génie du troc, il donne l'oeuf pour +avoir le boeuf, un abonnement à <i>la Lumière</i> contre +un tableau ou un livre de prix. Souvent même il ne +donne rien du tout. Il ne rencontre guère de peintres, +d'artistes, de collectionneurs d'objets rares +sans leur soutirer quelque chose; ils sont tous tenus +de lui payer leur tribut, qu'il empoche gaillardement, +comme une preuve sensible et palpable +du vif intérêt qu'il leur porte. Les indiscrets sont +les heureux de ce monde.</p> + +<p>Après y avoir mûrement réfléchi, M. Drommel +trouva bon de charger sa femme de cette petite +négociation. Il alla sur-le-champ la rejoindre dans +un kiosque à claire-voie, qui terminait l'une des +allées du jardin de l'auberge. Elle s'y était acheminée +en boitant très bas, et y prenait le frais, +enveloppée dans son mantelet, la jambe allongée +sur un coussin. Il lui annonça que, pour la sauver +de l'ennui en son absence, il voulait lui présenter +un jeune homme très singulier, très original, qui +la divertirait par ses naïves saillies.</p> + +<p>«Te souviens-tu, Ada, lui dit-il, d'une jolie +petite toile signée Henri Lestoc?»</p> + +<p>Elle eut beaucoup de peine à s'en souvenir.</p> + +<p>Que les femmes sont oublieuses! reprit-il. +J'ai dîné hier avec lui.</p> + +<p>—Comment l'appelles-tu?» demanda-t-elle.</p> + +<p>Il se fit un cornet de ses deux mains et cria dans +l'oreille de sa femme:</p> + +<p>«Henri Lestoc! T'en souviendras-tu, tête à +l'évent?</p> + +<p>—Je crois le voir d'ici, répondit-elle. Un gros +garçon chevelu, hérissé comme un porc-épic.</p> + +<p>—Tu peux te vanter de rencontrer juste dans +tes conjectures. C'est un petit blondin, qui a +encore aux lèvres le lait de sa nourrice, ce qui ne +l'empêche pas d'être fort intelligent. Il me connaissait, +ma chère. Je ne voudrais pas jurer qu'il +m'ait lu, mais il avait entendu parler de moi.</p> + +<p>—Le beau mérite! fit-elle. C'est le plus élémentaire +de ses devoirs.</p> + +<p>—Enfin veux-tu que je te l'amène?</p> + +<p>—A quoi bon? qu'en ferais-je?</p> + +<p>«J'ai mon projet,» répondit-il.</p> + +<p>Elle le regarda en se disant:</p> + +<p>«Il est vraiment prodigieux.</p> + +<p>—Oui, reprit-il, j'ai mon idée. Ce galopin a du +talent, et j'ai décidé que j'aurais de sa peinture +sans qu'il m'en coûtât rien.</p> + +<p>—Et c'est sur moi que tu comptes pour cela?</p> + +<p>—Dans le courant de la conversation, tu demanderas +à visiter ses portefeuilles; il ne te refusera +pas un petit souvenir. On ne refuse rien à +une jolie femme qui sait s'y prendre... Et puis il +t'amusera. Croirais-tu, ma chatte, qu'il a fait +voeu?... Ils sont tous comme cela dans l'école du +plein air. Oui, croirais-tu que jamais, au grand +jamais?.. C'est lui-même qui le dit. Ma parole +d'honneur! ces Français sont bien étonnants! +Quand ils ne sont pas des Lovelace, ils sont candides +au delà de tout ce qu'on peut se figurer. +Celui-ci a été élevé par une vieille tante, vertu +farouche, qui avait de la barbe au menton, et il +est vraiment incomparable... Dame! il est un peu +sauvage. Tâche de l'apprivoiser. Voyons, puis-je +te l'amener? y consens-tu?»</p> + +<p>Après s'être fait longtemps prier, Mme Drommel +finit par consentir; en fin de compte, elle était +toujours consentante.</p> + +<p>M. Drommel se mit à la recherche du petit +Lestoc. Il le trouva qui sortait de sa chambre, fredonnant +une vocalise, tout frais, tout pimpant, +portant beau, le chapeau sur l'oreille, le nez au +vent, les mains dans les poches de sa vareuse, un +bouquet de myosotis à sa boutonnière, décoration +qui était peut-être de circonstance. Chaque matin, +il se réveillait plus jeune d'un jour que la veille; +chaque matin, on lisait sur son visage la hâte fiévreuse +d'un départ, et il partait en effet pour +prendre le train qui conduit à la gloire ou pour +chercher quelque chose dont il avait rêvé pendant +la nuit. Qu'était-ce donc? Il ne le savait pas toujours, +mais m'est avis que ce matin-là il le savait.</p> + +<p>M. Drommel le happa au passage, lui fit force +caresses et gros compliments, l'emmena dans le +jardin, lui demanda la permission de le présenter +à Mme Drommel, qui adorait la peinture. Le petit +Lestoc fit froide mine à cette ouverture, tâcha de +s'évader, inventant des défaites, prétextant des +affaires urgentes. M. Drommel eut réponse à tout. +Il ne lâcha pas son prisonnier, il le conduisit par +le bouton de son habit vers le kiosque, où l'ayant +poussé:</p> + +<p>«Ma chère Ada, dit-il avec son gros rire, je te +présente un jeune artiste de grand avenir, qui +t'expliquera les principes de Mlle Dorothée et de +l'école du plein air.»</p> + +<p>Quelque peine que se donnât M. Drommel, la +glace fut difficile à rompre. Lestoc était raide +comme un piquet, hautain, gourmé; impossible +de le dérider. Mme Drommel était gracieuse; pouvait-elle +ne pas l'être? Mais elle avait malgré elle +l'air d'une femme qu'on dérange et qui préfère la +solitude aux importuns.</p> + +<p>M. Drommel les laissa se débrouiller. Leur tournant +le dos, il se mit à arpenter une des allées du +jardin. Il tenait d'une main son crayon, de l'autre +son carnet. Il s'était avisé, en prenant son café, +d'une sanglante épigramme à décocher à l'<i>asinus</i>, +il avait hâte de la noter. C'était une vraie trouvaille, +et, si tenace que fût sa mémoire, écrire lui +paraissait plus sûr. Il n'avait une confiance absolue +qu'en deux choses, sa femme et son calepin.</p> + +<p>Tout en écrivant, il prêtait l'oreille de temps à +autre; il lui parut qu'on s'était mis à causer, et il +jugea même que l'entretien était assez animé. Il +entendit tout à coup le petit Lestoc s'écrier:</p> + +<p>«Là, franchement, convenez que c'est un sot.»</p> + +<p>M. Drommel écarta les branches d'un chèvrefeuille, +qui obstruait l'entrée du kiosque; il avança +sa tête carrée et dit:</p> + +<p>«Qui est le sot?»</p> + +<p>Lestoc s'élança vers lui, et lui mettant la main +sur la bouche:</p> + +<p>«Chut! ne nous trahissez pas, il est ici tout +près.»</p> + +<p>M. Drommel promena son regard autour de lui; +il aperçut M. Taconet, qui faisait un tour dans le +potager.</p> + +<p>«Vous avez mille fois raison, dit-il, et, qui pis +est, c'est un sot hargneux et malfaisant. Je ne +comprends pas que Mme Drommel fasse difficulté +d'en convenir.</p> + +<p>—Il est des choses, répondit Lestoc, qu'on +pense sans oser les dire.»</p> + +<p>M. Drommel retourna dans son allée, où il continua +de prendre des notes, jusqu'à ce qu'on vînt +l'avertir que la voiture était avancée, que le prince +de Malaserra l'attendait. Il se dirigea de nouveau +vers le kiosque pour prier sa femme de retoucher +son noeud de cravate; il tenait à faire honneur à +son noble ami. Cette fois, le petit Lestoc disait avec +un accent très doux, mais très délibéré:</p> + +<p>«Je vends toujours à prix fixe. Par exception, je +consens à vous faire un rabais. J'en demandais +quatre, il m'en faut trois; mais c'est mon dernier +mot, et j'entends être payé comptant.»</p> + +<p>A ces mots, il sortit du kiosque en courant, faillit +heurter M. Drommel. Lui prenant la main qu'il +secoua vivement:</p> + +<p>«Mon cher monsieur, il m'en faut trois, s'écria-t-il; +faites entendre raison à Mme Drommel.»</p> + +<p>Et il s'éloigna en levant les bras au ciel, comme +pour l'attester que c'était bien son dernier mot.</p> + +<p>«Il lui en faut trois? demanda M. Drommel à sa +femme. Qu'est-ce à dire?»</p> + +<p>Elle courut à lui, oubliant qu'elle avait mal au +pied, et se mit en devoir de lui arranger sa cravate.</p> + +<p>«Tu t'es bien mépris à son sujet, lui dit-elle. Il +est original, je le veux; mais innocent, il ne l'est +guère.</p> + +<p>—Ah çà, est-ce que par hasard cet élève de +Mlle Dorothée?...</p> + +<p>—Quel Arabe! Trois cents francs pour une misérable +aquarelle! Il a une façon de vous demander +les choses de but en blanc qui n'est vraiment qu'à +lui, et il exige qu'on le paye comptant.</p> + +<p>—Ses prétentions sont ridicules, répondit +M. Drommel. Je le croyais mieux élevé, plus galant +homme. Bah! il ne verra pas la couleur de +notre argent. Tâche de l'enguirlander, ma chère +Ada; tu en viendras bien à bout.</p> + +<p>—Je ferai de mon mieux,» dit-elle.</p> + +<p>Puis, s'éloignant de deux pas, elle le regarda +fixement, et lui tira une de ces profondes révérences +qu'elle faisait jadis au public de Berlin, les +soirs où il l'applaudissait à faire crouler la salle.</p> + +<p>«Il paraît que ton pied ne te fait plus mal, lui +dit-il.</p> + +<p>—Il s'est guéri comme par enchantement.»</p> + +<p>Elle le regarda de nouveau, elle le trouvait phénoménal, +et elle se mit à rire comme une folle.</p> + +<p>«Eh bien! qu'est-ce qui te prend?»</p> + +<p>Elle répondit avec une volubilité qui ne lui était +pas ordinaire:</p> + +<p>«Le ciel est bleu, il y a là-bas des roses, l'herbe +de la pelouse est toute fraîche, ton noeud de cravate +est irréprochable, et il me semble que j'ai +seize ans.</p> + +<p>—Ajoutons-en douze, dit-il. Mme Drommel est +née le 26 juillet 1851.</p> + +<p>—Pour la première fois, dit-elle; mais Mme Drommel +renaît de temps à autre.»</p> + +<p>Il y avait en ce moment un baptême ou un mariage +à Chailly, et le vent apportait jusqu'à Barbison +le bruit des cloches qui sonnaient à toute +volée.</p> + +<p>«Foi de danseuse! reprit-elle, les cloches nous +annoncent une joyeuse nouvelle. L'air a aujourd'hui +une couleur toute particulière, celle qu'il a +les jours de fête.</p> + +<p>—Je m'informerai tantôt, lui répliqua-t-il, s'il y +a dans le voisinage quelque hospice d'aliénés. Je +viendrai t'y voir en passant à mon retour d'Italie.»</p> + +<p>Une guêpe indiscrète voltigeait autour de son +front, Mme Drommel la chassa d'un coup d'éventail. +Puis elle contempla ce vaste front qui portait +un monde, et il lui parut qu'il y avait quelque +chose d'écrit. En sa qualité de femme de savant, +elle respectait les écritures. Elle voulut pourtant +en avoir le coeur net.</p> + +<p>«Sais-tu quoi? dit-elle. Je suis horriblement jalouse +de ce prince à qui tu me sacrifies durant +toute une journée. Si je te disais que je meurs +d'envie de voir Fontainebleau et si je te suppliais +de m'emmener, gageons...</p> + +<p>—Ne gage pas, ma chatte, tu perdrais. Les +femmes sont quelquefois de grands trouble-fête.</p> + +<p>—Décidément tu ne veux pas m'emmener?</p> + +<p>—Non, et voilà celui qui veut, dit-il en se frappant +la poitrine à tour de bras; voici celle qui +obéit.»</p> + +<p>Il lui prit la main, et, comme dans la forêt, il effleura +négligemment de ses grosses lèvres des ongles +roses qui n'avaient jamais égratigné personne. +Il était pressé de s'en aller, on ne fait pas attendre les +princes. Elle l'accompagna jusqu'au milieu du jardin, +en lui recommandant d'éviter les courants d'air, +de se défier du serein, de ne pas oublier son plaid +à Fontainebleau, de s'en envelopper avec soin au +retour, enfin d'avoir les plus grand égards pour sa +précieuse personne. Puis elle le regarda s'éloigner.</p> + +<p>«Il paraît bien que l'écriture est en règle,» +pensa-t-elle.</p> + +<p>Les cloches sonnait toujours. Elle s'adossa +contre un pommier, ferma à moitié les yeux. Il lui +sembla qu'un bras téméraire s'enlaçait autour de +sa taille, que des lèvres audacieuses se pressaient +sur les siennes, qu'une voix jeune et frémissante +lui disait:</p> + +<p>«Je vous adore, il m'en faut trois.»</p> + +<p>Était-ce un rêve ou un souvenir?</p> + +<p>Elle fut réveillée en sursaut par son mari, qui +rebroussait chemin pour lui dire:</p> + +<p>«Il me vient une idée; promets-lui un abonnement +à <i>la Lumière</i>.</p> + +<p>—Je crains bien que cela ne suffise point,» répliqua-t-elle.</p> + +<p>Et elle l'exhorta de nouveau à éviter soigneusement +les mauvais pas et les courants d'air.</p> + +<p>«Au diable les femmes qui ont l'amour des litanies!» +répondit-il, indigné qu'elle ne goûtât pas +son idée.</p> + +<p>Dès qu'il fut monté en voiture:</p> + +<p>«Me voilà en état de grâce, dit-il au prince de +Malaserra, je suis muni de tous les sacrements de +l'Église.»</p> + +<p>Et il se récria, en s'en moquant un peu, sur la +tendre et trop craintive sollicitude que lui témoignait +sa femme. Il ajouta qu'il n'avait jamais été +malade de sa vie, et que jamais il n'avait rien +perdu en voyage, pas même son parapluie.</p> + +<p>«O mon cher ami, lui répondit le prince, que je +vous envie votre florissante santé, votre bonheur +et, oserai-je vous le dire? votre délicieuse épouse. +Hélas! la princesse de Malaserra... Je suis bien +malheureux, mon ami, car la princesse elle s'est +sauvée avec un méprisable aventurier. Oh! si je +les tenais! Le désespoir il est cannibale, et les +femmes elles sont inconcevables. M'avoir préféré +l'autre! Tout le monde s'accorde à dire que je suis +assez bel homme, et l'autre il était affreux, un petit +homme camus... Vous voyez que je vous dis tous +mes secrets, j'ai toujours eu la coutume de montrer +mon âme à mes amis. Oui, mon ami, c'est pour +cela que je voyage, car, depuis cette horrible aventure, +Malaserra il me déplaît quelquefois, et vous +verrez pourtant comme il est beau, Malaserra.»</p> + +<p>A ces mots, le prince porta son mouchoir à ses +yeux, et M. Drommel lui-même crut devoir par +bienséance verser quelques larmes sur la déplorable +escapade de la princesse.</p> + +<p>«Dites-moi la franche vérité, mon ami, reprit le +prince, n'avez-vous jamais été jaloux? La princesse +de Malaserra elle m'a fait mourir de jalousie.»</p> + +<p>M. Drommel éclata de rire, tant la question lui +sembla baroque.</p> + +<p>«Prince, répondit-il, Mme Drommel est d'un +pays où les femmes savent aimer, parce qu'elles +ont de l'âme, du <i>Gemüth</i>.</p> + +<p>—Le <i>Gemüth</i>! Qu'est-ce donc cela?</p> + +<p>—Impossible de vous le faire comprendre, cela +ne peut se traduire ni en italien ni en français. +Qu'il vous suffise de savoir qu'une femme qui a du +<i>Gemüth</i> n'aime qu'une fois et ne se sauvera jamais +avec l'<i>autre</i>.</p> + +<p>—Même quand il ne serait pas camus?</p> + +<p>—Une femme qui a du <i>Gemüth</i>, répliqua solennellement +M. Drommel, méprise de tout son coeur +ce qu'on appelle dans ce pays-ci la bagatelle, et +pour les femmes de ce pays-ci, la bagatelle est +tout.»</p> + +<p>Là-dessus il lui reprocha de prendre son aventure +trop au tragique; il lui représenta que les +vrais philosophes ne s'émeuvent de rien, ne s'étonnent +de rien et ne sont jamais jaloux, que les femmes +après tout ne sont que de jolis jouets, quand +elles ne sont pas de grands empêchements, <i>maximum +impedimentum</i>, qu'au surplus l'affinité élective +est une loi fatale, une loi sacrée, dont il faut +s'accommoder avec gaieté et bonne humeur. Il partit +de là pour l'engager à étudier sérieusement la +sociologie, science d'un prix inestimable, qui nous +apprend à mépriser tous les petits accidents dont +s'affecte le profane vulgaire.</p> + +<p>Ce fut en devisant ainsi qu'ils arrivèrent à Fontainebleau, +où ils firent un excellent déjeuner, arrosé +des meilleurs vins. Après cela, ils visitèrent +le château; à vrai dire, M. Drommel le trouva inférieur +à sa réputation, décida qu'on l'avait surfait +comme la forêt; la cour ovale, la porte dorée, la +salle du conseil le laissèrent froid. Il trouva même +beaucoup à reprendre dans la merveilleuse galerie +de Henri II; pour un peu, il aurait prétendu qu'il +y avait mieux à Goerlitz. Cependant, en traversant +la cour de la fontaine, il prit quelque plaisir à contempler +les ébats des fameuses carpes; il daigna +acheter au rabais une brioche rance, qu'il leur jeta +avec un sourire de majesté débonnaire; comprirent-elles, +en la dévorant, à quelle glorieuse main +elles étaient redevables de leur bonheur?</p> + +<p>Au retour, la conversation tomba sur la gymnastique +allemande. M. Drommel entreprit d'expliquer +au prince de Malaserra que, grâce à un système +d'éducation et d'entraînement que les autres peuples +sont réduits à envier sans le pouvoir imiter, +l'Allemagne est non seulement le seul pays où les +femmes aient du <i>Gemüth</i>, mais le seul où les +hommes aient des muscles. Pour l'en mieux convaincre, +il retroussa ses manches et montra ses +robustes poignets au prince, qui, hélas! n'avait que +son âme à montrer, tant il était maigre. Ils venaient +en ce moment de laisser leur voiture sur le grand +chemin, ils suivaient un sentier qui conduit à un +chaos de rochers dont le propriétaire de Malaserra +désirait faire les honneurs à son cher ami. Arrivés +dans ce lieu sauvage et solitaire, M. Drommel voulut +que le prince pût juger par ses yeux des prodiges +qu'accomplit la gymnastique allemande. Il +se mit à soulever d'énormes pierres, à porter à +bras tendu des fragments de roc. Le prince émerveillé +l'engagea à se débarrasser de son pardessus +et de tout son attirail de touriste, qui le gênaient; +mais M. Drommel affirma que rien n'était capable +de le gêner, et, comme il avait la tête un peu dure, +il ne se laissa pas persuader. Le prince lui demanda +s'il était aussi agile que fort et le mit au défi de +grimper jusqu'à la cime d'un rocher fort abrupt. +M. Drommel accepta cette nouvelle épreuve, d'où +il sortit triomphant, quoique hors d'haleine et +trempé de sueur. Il fit après cela quelques sauts +périlleux, jusqu'à ce que le prince, devenu pensif, +lui dit:</p> + +<p>«Je frémis, mon cher ami; oui, vous me faites +frémir. Laissez donc, en voilà assez. Si par un malheur +dont je serais inconsolable il vous arrivait +quelque accident, comment oserais-je reparaître +devant la femme qu'elle vous adore?»</p> + +<p>Ils regagnèrent leur voiture. De ce moment, le +prince fut moins causant; il devint même taciturne: +il semblait distrait, préoccupé, mélancolique. +M. Drommel s'imagina qu'il pensait à la princesse +de Malaserra. Je croirais plutôt que les merveilles +que produit la gymnastique allemande et les +prouesses de son cher ami l'avaient rendu rêveur, +qu'il lui enviait ses incomparables jambes, la +puissance de ses bras musculeux; les plus belles +âmes sont sujettes à l'envie. Pour M. Drommel, il +était enchanté de sa journée et d'avoir passé quelques +heures de plus dans l'intimité d'un homme +d'élite, qui l'honorait de son amitié et dont la conversation +était aussi instructive que ses manières +étaient séduisantes. Ce qui surtout le remplissait +d'aise, c'est que sa petite excursion ne lui avait rien +coûté, attendu que le prince de Malaserra avait +tout payé, la voiture, le déjeuner, les pourboires, +tout, sauf la brioche rance dont les carpes s'étaient +régalées.</p> + +<p>Une autre satisfaction l'attendait à son arrivée. +Mme Drommel avait eu raison du petit Lestoc, +non sans peine. Elle se trouvait en possession +d'une aquarelle, qui avait été peinte dans l'après-midi +avec une furie toute française et offerte à titre +de souvenir, de don purement gratuit ou peu +s'en fallait. Cette charmante aquarelle représentait +un bout de grand chemin. D'un côté se dressait +un énorme chêne qui n'avait pas une feuille; il +était mort ou quasi mort; à main gauche, un sentier +courait dans un bois de pins. A l'un des coudes +du sentier, on voyait de dos un joli couple d'amoureux, +qui apparemment s'étaient pris de querelle. +Un jeune homme, agenouillé dans la poussière, +élevait au ciel des bras suppliants; il implorait son +pardon ou mendiait une grâce. Vêtue d'une robe +jaune paille, la jeune femme, penchant vers lui sa +tête blonde, le menaçait d'une baguette de coudrier +qu'elle agitait dans l'air. Elle avait laissé +tomber son parasol, qui avait roulé à quelques pas +plus loin et sur lequel se jouait un furtif rayon de +soleil.</p> + +<p>M. Drommel se plaignit que le sujet fut un peu +léger; il se plaignit aussi que le peintre eût esquivé +la principale difficulté de son art en montrant +de dos ses personnages. Il était curieux, il +aimait l'exactitude en toute chose; il aurait voulu +voir ces deux visages. Cependant la double tache +que faisaient la petite femme et le parasol de soie +caroubier le charma, et, par une de ces intuitions +soudaines qui sont propres au génie, il conçut incontinent +le plan d'un article à écrire sur l'école du +plein air. Il fit remarquer à sa femme que l'aquarelle +n'était pas signée. Elle lui montra, sur un +rocher de grès qui assistait muet à la querelle +des deux amants, ces mots, écrits en caractères +très fins: <i>Souvenir du 1er octobre 1879</i>. Elle lui +montra cet autre mot: <i>Sempre</i>, qui veut dire en +italien «toujours», et à ce propos elle lui apprit +que <i>sempre</i> était le nom de guerre d'Henri Lestoc.</p> + +<p>«Jamais et toujours! dit M. Drommel, voilà, à +ce qu'il semble, des vocables que ce petit homme +affectionne, et il faut croire que Mlle Dorothée les +employait volontiers. Mais, je te prie, est-il devenu +raisonnable? combien demande-t-il pour ces deux +taches?</p> + +<p>—Ton idée était bonne, lui dit-elle; il s'est contenté +d'un abonnement perpétuel à <i>la Lumière</i>, ce +qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'il ne sait pas +l'allemand.</p> + +<p>—Il en sera quitte pour l'apprendre, répondit-il. +Allons, voilà qui est bien; mais par exemple +c'est lui qui payera le port.»</p> + +<p>Il ajouta en embrassant sa femme et lui tirant +doucement l'oreille:</p> + +<p>«La journée t'a paru longue? Bah! console-toi, +ma chatte; il n'y a rien à voir dans leur Fontainebleau.»</p> + + + +<br> +<h3>V</h3> + + +<p>Cette fois, Mme Drommel fut du dîner. Son +aimable présence mit en joie la petite table ronde +autour de laquelle se réunirent les convives de la +veille; il en est de la beauté comme du bon vin: +elle réjouit le coeur de l'homme. Le petit Lestoc +fut le seul qui ne fit pas fête à cette jolie femme. +Il ne paraissait pas se douter qu'elle fût là. Il était +distrait, préoccupé; il avait le regard rêveur et +le front nuageux. M. Drommel en conclut malignement +qu'il regrettait ses trois cents francs; il le +plaisanta finement sur son silence, sur son air +raide et taciturne.</p> + +<p>«Excusez-moi, répondit le jeune homme; je +creuse un problème. Oh! j'y arriverai; mais il y a +là une question de lieu, de temps, de méthode qui +me donne beaucoup à penser.</p> + +<p>—La méthode est la grande chose, dit M. Drommel. +Jeune homme, faites-moi part de vos perplexités, +je vous aiderai à résoudre ce cas embarrassant.</p> + +<p>—Je compte bien sur vous pour m'y aider, +répliqua-t-il; mais vous m'y aiderez sans avoir +besoin de parler. Je gage que l'inspiration me +viendra en vous regardant.»</p> + +<p>Et il se replongea dans sa méditation.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, l'ex-commissaire de police +arriva. En voyant paraître son ennemi intime, +M. Drommel se renfrogna; cet homme lui était +souverainement antipathique; il se promit de ne +pas manquer l'occasion de lui dire son fait.</p> + +<p>Le prince de Malaserra avait secoué sa mélancolie; +assis à côté de Mme Drommel, il se montrait +galant et attentif.</p> + +<p>«Le sort de M. Drommel, lui dit-il, il est le +plus enviable de tous les sorts; mais ce que je lui +envie surtout, c'est qu'il est adoré par une femme +qu'elle est, paraît-il, un ange de douceur et de +complaisance. Et pourtant, qu'a-t-il besoin d'être +heureux, M. Drommel? Il m'a dit lui-même qu'il +se consolerait facilement de tous les petits accidents +qui pourraient lui arriver. Les sociologues, +ils se consolent de tout.</p> + +<p>—Surtout des chagrins des autres, je le crois +sans peine, interrompit M. Taconet, en remuant +ses épais sourcils. Mais, quant aux petits accidents +qui peuvent les atteindre dans leur chère personne, +je les crois à cet égard aussi tendres aux +mouches que le premier pékin venu.»</p> + +<p>Le regard de M. Drommel s'alluma; on en vit +jaillir cette flamme qui sort quelquefois de l'oeil +des sages et qui dévore le profane vulgaire. Si +M. Taconet eut la vie sauve, cela prouve qu'il est +solidement bâti et de forte trempe.</p> + +<p>«Un homme qui se respecte, lui cria M. Drommel, +s'abstient soigneusement de parler de ce qu'il +ne sait pas. Que savez-vous de la sociologie?</p> + +<p>—J'en sais, répliqua-t-il, ce que vous avez bien +voulu nous en apprendre hier au soir. Au surplus, +que Dieu bénisse les sociologues! mais j'ai déjà +rencontré dans ma vie beaucoup de faiseurs de +paradoxes, et je puis vous certifier que, le cas +échéant, leurs paradoxes étaient à la merci des accidents +et ne les consolaient de rien. Il y a des +gens qui ne prennent leur parapluie que quand le +temps est beau et qui l'oublient chez eux dès qu'il +se gâte. Aussi sont-ils mouillés comme le commun +des martyrs.</p> + +<p>—Et moi, repartit impétueusement M. Drommel, +je connais des gens qui traitent de paradoxes +toutes les vérités qui dépassent la médiocrité de +leurs pensées et la faiblesse de leur petit entendement.</p> + +<p>—Croyez-moi, reprit M. Taconet, il faut se +défier des opinions singulières. Le lieu commun +est le fond de la vie!</p> + +<p>—Les lieux communs sont le cachet des sots, +répondit M. Drommel en colère.</p> + +<p>—Et les inconséquences, dit l'autre, sont le +propre des sociologues. Tôt ou tard, ils ont le sort +de l'écolier limousin.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire avec votre Limousin?</p> + +<p>—Il est donc inconnu à Goerlitz? Voici l'histoire. +Un jour, je ne sais quand, Pantagruel +se promenait après boire par la porte d'où l'on +va à Paris, et il advint qu'il rencontra un écolier +tout joli et qui venait par icelui chemin.—Mon +ami, d'où viens-tu? lui dit-il.—L'écolier +répondit:—De l'alme, inclyte et célèbre académie +que l'on vocite Lutèce, où nous déambulions +par les compites et quadrivies, en despumant +la verbocination latiale.—Bren, bren, dit +Pantagruel, qu'est-ce que veut dire ce fou! Je +crois qu'il nous forge ici quelque langage diabolique. +Par Dieu! je lui apprendrai à parler; mais +devant, réponds-moi, d'où es-tu?—A quoi l'écolier +répondit: «L'origine primève de mes aves et +ataves fut indigène des régions lemoviques.»—J'entends +bien, dit Pantagruel, tu es Limousin +pour tout potage.—Et le prenant à la gorge: «Tu +écorches le latin; par saint Jean! je t'écorcherai +tout vif.» Lors commença le pauvre Limousin à +crier: «Vee dicou gentilastre, laissas a quo au nom +de Dious, et ne me touquas grou!» Ce qui signifiait: +«Eh! dites donc, mon gentilhomme, laissez-moi, +au nom de Dieu, et ne me touchez pas.»—Dieu +soit loué! répondit Pantagruel, à cette heure +tu parles limousin.</p> + +<p>—Je n'entends rien à cette histoire, s'écria +M. Drommel; mais, si en la racontant vous aviez +l'intention de m'insulter, je vous jure que vous +m'en rendrez raison.»</p> + +<p>L'ex-commissaire lui répondit:</p> + +<p>«C'est bien de cela que vous avez besoin, comme +le disait je ne sais plus qui.»</p> + +<p>A ces mots, M. Drommel, ne se possédant plus, +se leva pour courir sus à l'insolent; heureusement, +sa femme l'arrêta par le bras, tandis que le prince +de Malaserra le retenait par une des basques de +son habit, en lui disant:</p> + +<p>«Les philosophes ils ne se fâchent jamais.</p> + +<p>—Au nom de Dious! ne vous disputez pas, dit +tranquillement le petit Lestoc. Vous m'empêchez +de piocher mon problème.</p> + +<p>—Bah! lui dit M. Taconet sans se départir de +son flegme, quand on est deux à chercher, l'un +aidant l'autre, on finit toujours par trouver.»</p> + +<p>En prononçant ces paroles, il regardait fixement +Mme Drommel, qui ne put s'empêcher de rougir +jusqu'au blanc des yeux. Il ajouta:</p> + +<p>«Au surplus, qui de nous n'a son problème a +piocher? Gageons que Son Excellence M. le prince +de Malaserra a le sien, qui l'occupe beaucoup, et +c'est lui qu'il faut plaindre, car personne ne l'aidera.</p> + +<p>—Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit +le prince un peu troublé, en fourrant son nez dans +son assiette.</p> + +<p>—Monsieur, reprit l'ex-commissaire, s'adressant +à M. Drommel, j'ai peu de goût pour vos idées, +pour vos manières, pour votre personne, et aussi +bien il n'y a qu'un mot qui serve, je suis de Metz, +et vous êtes Allemand. Cependant j'étais venu ici +déterminé à vous donner un bon conseil; mais de +l'humeur dont vous êtes...</p> + +<p>—Je n'ai que faire de vos conseils, interrompit-il, +et le seul service que vous puissiez me rendre +est de me délivrer de votre sotte présence.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne, tout est pour le mieux,» +répondit en souriant M. Taconet.</p> + +<p>Et, jetant sa serviette sur la table, il sortit.</p> + +<p>Nous avons le regret de dire que son départ +soulagea tout le monde, y compris le petit Lestoc, +qui s'écria:</p> + +<p>«Décidément cet homme est un gêneur.»</p> + +<p>Quant à M. Drommel, il jura par la synthèse +universelle et par la gymnastique allemande qu'il +retrouverait ce croquant, ce bélître, et lui ferait +payer cher ses insolences.</p> + +<p>«Eh quoi! mon cher ami, lui dit le prince, +irez-vous vous commettre avec une espèce? car il +est une espèce, cet homme, et un esprit tout à fait +subalterne. Je vous l'ai déjà dit, la police en France +elle n'a aucune éducation. Et puis, le combat serait +trop inégal. Je vous ai vu à l'oeuvre cette après-midi. +Dieu! quel gymnaste, quels poignets et quel +équilibriste! Ma parole d'honneur, les rochers ils +avaient peur de vous, ils ne pouvaient vous regarder +sans frémir, et ils frémissent encore.»</p> + +<p>Il raconta à Mme Drommel les prouesses par +lesquelles s'était illustré son mari en revenant de +Fontainebleau. Il les célébra en si bons termes +que le héros de l'aventure, chatouillé dans son +amour-propre, finit par se dérider.</p> + +<p>«M. Drommel, je n'ai qu'un reproche à lui +faire, poursuivit le prince; il n'admire pas assez la +forêt, et pourtant elle est une belle chose la forêt. +S'il la voyait par la lune!... Mais savez-vous quoi? +La nuit elle est douce, elle est tiède, et la lune elle +éclaire. Que diriez-vous si nous irions souper à +Franchard? Le vin d'Aï, vous savez qu'il est bon, +et j'ai dans mon armoire un pâté de perdreaux +truffés qu'il attendait une occasion... O mon cher +ami, vous ne direz plus que la forêt on l'a surfaite, +quand vous l'aurez vue par la lune.»</p> + +<p>La proposition fut goûtée comme elle le méritait. +Les forêts et la lune ne révélant toutes leurs +beautés qu'aux piétons, il fut convenu que M. Drommel +et le prince feraient une partie de la route à +pied, que Mme Drommel irait les rejoindre en +voiture dans les gorges d'Apremont, emportant +avec elle les bouteilles et le pâté, et que de là on +s'acheminerait de compagnie sur Franchard.</p> + +<p>«Et vous, joli garçon, neveu de Mlle Dorothée, +naïf enfant de la Brie et glorieux représentant de +l'école du plein air, ne serez-vous pas de la partie?» +s'écria M. Drommel.</p> + +<p>Le joli garçon commença par refuser, alléguant +qu'il avait affaire ailleurs. M. Drommel insista, le +pressa vivement. Il aimait à faire politesse aux +gens sans bourse délier, aux frais d'autrui; il était +charmé que le vin d'Aï, que le pâté de perdreaux +du prince de Malaserra lui servissent à payer +l'aquarelle. Nous avons déjà dit qu'il était fort +entendu dans ce genre de petites combinaisons. +Mme Drommel ne prit aucune part à ce débat, elle +paraissait absolument indifférente au dénouement. +Sans mot dire, elle pliait et dépliait son éventail, +seul confident de ses pensées.</p> + +<p>«Eh bien, soit! répondit enfin le jeune homme. +Quoique le vin d'Aï et les perdreaux truffés ne me +disent rien, je ne veux pas vous désobliger. Mais +j'ai la sainte horreur des voitures; encore un héritage +qui me vient de ma tante Dorothée. J'irai là-bas +tout seul par des sentiers que je connais, où je +serai fort à mon aise pour rêver à mon satané et +délicieux problème, car il est délicieux mon problème. +Il a un visage comme il n'y en a pas deux +dans tout l'univers, une gorge et des bras faits au +tour, une taille ronde et souple, des cheveux clairs +à rendre jaloux le soleil, un sourire qui donne la +fièvre, et avec cela un joli petit coeur tout vide, il +n'y a rien dedans, c'est une maison à louer. Oh! +que bienheureux sera le locataire, s'il a le bon +esprit de faire un bail à vie!... Je vous répète que +je l'adore, mon problème; j'en raffole, j'en perds la +tête, je donnerais mon corps et mon sang pour le +résoudre, pour le posséder, pour qu'il soit à moi +tout entier, et vive Dieu! j'en viendrai à bout dès ce +soir, ou que le diable emporte mon âme et l'école +du plein air!... ce qui ne m'empêchera pas, messieurs, +d'arriver avant vous à Franchard.»</p> + +<p>Cela dit, il quitta la salle en courant.</p> + +<p>«Ma parole d'honneur! il est devenu fou, dit +M. Drommel à sa femme.</p> + +<p>—Sa folie ne me déplaît pas,» répondit-elle d'un +ton bref, car depuis un moment elle avait le souffle +un peu court.</p> + +<p>Il était onze heures et demie quand M. Drommel +et le prince de Malaserra quittèrent la grande +avenue de Barbison pour s'engager dans la cavalière +de la Mare du Revoir, qui conduit aux gorges +d'Apremont en grimpant et serpentant au travers +d'un éboulis. La lune, qu'on avait priée à cette +petite fête, s'était piquée de faire honneur à la parole +d'un prince. Elle avait revêtu tous ses atours, +elle était charmante, elle était coquette; on eût dit +une lune toute fraîche, fabriquée pour la circonstance. +Elle se plaisait à argenter le sable fin des +sentiers, elle semait à profusion ses diamants +sur les blocs de grès. Deux nuages noirs laissaient +entre eux un intervalle d'un bleu sombre où elle +voguait mollement, ils cherchaient à l'arrêter au +passage, et tout à coup elle disparaissait, comme +mangée par la nuit. L'instant d'après, elle recommençait +à répandre dans la forêt ses mystérieuses +blancheurs, son pâle sourire, la douceur de ses +longs silences, que Virgile a chantés.</p> + +<p>Quand les deux piétons eurent atteint la crête +de la colline, le prince s'arrêta, et montrant de la +main à M. Drommel l'océan de verdure qui se +déroulait devant eux:</p> + +<p>«Eh bien, mon ami, lui dit-il, ne trouvez-vous +pas cela fort beau, et ne frémissez-vous pas?</p> + +<p>—Prince, je ne frémis jamais, repartit M. Drommel. +Cela n'est pas dans mes moyens.»</p> + +<p>Et il redressa brusquement sa puissante nuque, +appliqua ses poings sur ses hanches. Il avait l'air +de jeter le gant à la forêt, il la mettait au défi +d'émouvoir M. Drommel.</p> + +<p>«Comment donc êtes-vous fait, mon ami? Votre +coeur il est de chêne, il est de bronze... Moi je +trouve cela tout à fait romantique. Ah! le romantisme +il est un certain vague dans l'âme.</p> + +<p>—Le romantisme est un poison qui engourdit +le sang, qui amollit les cervelles, qui énerve les +volontés, répliqua M. Drommel de sa voix aiguë, +dont l'intonation gouailleuse était tempérée par +le respect qu'on doit aux princes. Nous en sommes +bien revenus, nous autres Allemands. De sottes +gens prétendaient jadis que les Français avaient +pris la terre, les Anglais la mer, et qu'il n'était +resté pour tout potage aux Allemands que le bleu +du ciel. Aujourd'hui la terre est à nous, un jour +nous aurons la mer, et nous laisserons le bleu à +qui voudra. Des âmes fortes et rusées dans des +corps d'acier, voilà ce qui convient aux maîtres +du monde. Nous possédons la force, nous avons +César, la ruse nous vient, et déjà Rome se sent +revivre en nous.»</p> + +<p>Ainsi s'exprimait M. Drommel, saisi d'un noble +transport, et il appuyait sa pensée en frappant la +terre du pied. Ses deux bras étendus, qui semblaient +s'allonger jusqu'à perte de vue, menaçaient +à la fois le Sénégal et la Chine.</p> + +<p>«Je vous laisse la force, mon ami, répondit le +prince, et la ruse, ô pauvre moi! elle n'est pas +mon affaire... Mais la rêverie elle a toujours été +la compagne de mon coeur.</p> + +<p>—Défiez-vous du vague dans l'âme, prince, lui +cria M. Drommel; il est cause que vous vous +trompez de chemin.»</p> + +<p>En effet, le prince, s'étant remis en marche, +venait d'enfiler un sentier mal tracé, qui aboutit +à un dévaloir ou pour mieux dire à un véritable +casse-cou, dans lequel il ne serait pas prudent de +s'aventurer de nuit.</p> + +<p>«Laissez donc, répondit-il, je connais la forêt +comme le fond de ma poche.</p> + +<p>—Permettez, prince, dit M. Drommel, un +homme tel que vous peut se tromper une fois par +hasard, sans que cela tire à conséquence. La +gorge d'Apremont est ici, devant nous. Vous me +l'avez montrée de loin en revenant de Fontainebleau; +il me suffit de voir les choses une fois, elles +me restent dans l'oeil, et en voilà pour l'éternité.»</p> + +<p>Le prince de Malaserra n'en voulait pas démordre +et cherchait à l'entraîner; mais M. Drommel +était un homme de fortes convictions. Malgré +le prestige qu'exerçaient sur lui deux palais, les +plus beaux oliviers de la Sicile et le nom si bien +sonnant de Malaserra, son entêtement l'emporta +sur son respect; pour la première fois il s'éleva +une légère contestation entre les deux amis; mais +ce nuage se dissipa bientôt. Le prince finit par +confesser son erreur, il se rendit de bonne grâce, +il revint sur ses pas. L'instant d'après, on entendit +le roulement d'une voiture.</p> + +<p>«Ma femme, dit M. Drommel, est arrivée avant +nous et nous attend.»</p> + +<p>Il se trompait, car la voiture ne s'arrêta pas; +elle passa tout droit et s'éloigna rapidement.</p> + +<p>«Il paraît, mon cher ami, dit le prince, que +nous trouverons de la société à Franchard; la +lune elle a beaucoup d'amateurs.»</p> + +<p>Ils allaient déboucher sur la grande route. Le +cirque de rochers qu'ils venaient de traverser, +s'élargissant tout à coup, offrit à leurs yeux les +plus beaux accidents de terrain et l'un des sites +les plus admirables de la forêt. Devant eux se +dressaient au milieu d'une lande quatre ou cinq +chênes énormes aux branches tortueuses et tourmentées, +semblables à de grands bras tragiques; +ces cinq patriarches se détachaient sur un ciel +blanc et contemplaient leur ombre sommeillant +à leurs pieds dans la bruyère. Plus loin, de minces +bouleaux, à l'écorce argentée, émergeaient comme +des fantômes du sein des fourrés épineux. Le sol +s'élevait en gradins, couronnés de lierre et de +ronces. Des genévriers d'une taille extraordinaire +montraient de toutes parts leur front ébouriffé, +leur verdure noire, maigre et hérissée. Quelques-uns +semblaient être en colère, on ne savait +pourquoi. D'autres causaient tranquillement avec +la lune. Il y en avait un qu'on eût pris pour un +coq gigantesque qui dormait, sa tête rentrée +dans ses plumes. Les blocs de grès faisaient çà et +là des taches de neige dans les feuillages. Le +rocher de Marie-Thérèse ressemblait à un sphinx +accroupi, qui propose des questions aux passants +et qui les mange, quand ils répondent de travers. +Rochers, arbres, chênes, genévriers, ils avaient +tous cet air particulier aux choses qui ont longtemps +vécu, qui ont un passé, des habitudes, des +souvenirs, une histoire à raconter, et sur lesquelles +les siècles ont usé leur lime et les tempêtes +leurs fureurs.</p> + +<p>Quoique M. Drommel considérât l'admiration +comme une faiblesse coupable, il ne put se défendre +d'un certain saisissement; il observa pendant +deux minutes ce site merveilleux, où le sauvage +s'unit à la noblesse des formes, à la beauté des +lignes, et qui, n'en déplaise à la lune et au prince +de Malaserra, l'eût frappé bien davantage encore +s'il l'avait vu de jour. Il se remit bien vite de son +émotion; il déclara que les forêts françaises manquent +de cette intimité qui caractérise le moindre +bocage allemand, que les chênes français ont toujours +un air apprêté, un peu poseur, qu'on ne +trouve qu'en Allemagne des arbres parfaitement +naturels, qui aient du <i>Gemüth</i>. Il ajouta aimablement +qu'il était du reste enchanté de sa petite +expédition, que, lorsqu'on avait le bonheur de posséder +pour <i>cicerone</i> un prince de Malaserra, tous +les lieux de la terre semblent beaux.</p> + +<p>Cependant il avait martel en tête; Mme Drommel +n'arrivait pas. Il n'aimait point à attendre, et +pour la première fois de sa vie il attendait.</p> + +<p>«Mme Drommel elle nous est bien nécessaire, lui +dit le prince. Non seulement sa présence elle est adorable, +mais c'est elle qui a le champagne et le pâté.»</p> + +<p>Il ajouta que sans doute il y avait eu erreur, que +le cocher avait fait passer Mme Drommel par un +autre chemin, que le mieux était de se diriger à +pied sur Franchard, où ils ne pouvaient manquer +de la retrouver. M. Drommel répondit du ton le plus +assuré que jamais sa femme ne s'était écartée d'un +iota de ses instructions, qu'elle était absolument incapable +de passer par d'autres chemins que ceux +qu'il lui prescrivait, que son départ avait été retardé +par quelque incident. Il proposa au prince d'aller à +sa rencontre, en s'acheminant par la grande route +dans la direction de Barbison. Le prince s'y résigna, +non sans faire la grimace.</p> + +<p>A peine eurent-ils fait deux cents pas:</p> + +<p>«Mon ami, regardez cet arbre, s'écria-t-il. +N'est-il pas beau, celui-là?»</p> + +<p>Il lui montrait du doigt, au bord de la route, celui +qu'on a appelé <i>le Rageur</i>, et, comme chacun sait, +<i>le Rageur</i> est un gros chêne qui, à vrai dire, n'est +plus; il a rendu les armes, il est fini. Adieu les bourgeons +et les glands! il ne lui reste qu'un tronc crevassé, +des branches sans rameaux, couvertes de +balafres et de cicatrices; qui pourrait compter ses +blessures? En vain les derniers printemps lui ont +chanté leurs plus douces chansons, ils n'ont pu le +réveiller, rien n'a remué dans son vieux coeur et +dans sa sève tarie. Il n'a plus de feuilles, et les +oiseaux l'évitent. Longtemps il a bataillé contre les +vents, contre les noirs hivers, contre les destins; +il s'est endormi à jamais dans sa lassitude, et il +porte sur son front ravagé l'étonnement de sa fin. +Mais ce vaincu est mort debout, il est encore solide +sur ses pieds, sa suprême défaite ressemble à +une victoire.</p> + +<p>—J'ai vu mieux que cela dans la Suisse saxonne, +répondit M. Drommel. Si gros qu'il paraisse, gageons +que j'en fais le tour avec mes bras.»</p> + +<p>Il courut s'appliquer les bras étendus contre +l'arbre, qui le laissa faire; mais il reconnut aussitôt +le ridicule de sa prétention.</p> + +<p>«Je veux savoir de combien il s'en faut, s'écria +le prince de Malaserra. Mon ami, je vous prie, +restez là comme vous êtes. J'ai une petite méthode +à moi pour mesurer les arbres; c'est une petite +expérience que je veux faire.</p> + +<p>M. Drommel craignait d'avoir blessé son cher +prince en se permettant deux fois de n'être pas de +son avis, en refusant à deux reprises d'obtempérer +à ses désirs. Il voulut se faire pardonner d'avoir +pris cette liberté grande; il se prêta, le sourire aux +lèvres, à une petite expérience dont le sens lui +échappait.</p> + +<p>Avec une agilité étourdissante, le prince avait détaché +de son cou une longue écharpe de soie rouge +qu'il portait sous son manteau et dont les bouts +traînaient jusqu'à terre. De l'un des bouts il lia +solidement le poignet gauche de M. Drommel, qui +le regardait avec des yeux étonnés. Puis il enroula +l'écharpe autour du tronc.</p> + +<p>Je crains qu'elle ne soit trop courte, dit-il, et +la petite expérience elle serait manquée. Avancez +bien le bras droit. L'écharpe elle n'aura pas de jeu; +mais ce n'est pas un malheur.»</p> + +<p>La minute d'après, le second poignet de M. Drommel +était lié aussi solidement que l'autre.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela prouve, mon cher prince? +fit-il. Décidément, je ne comprends rien à votre +petite méthode.»</p> + +<p>Il n'en put dire davantage; profitant de ce qu'il +avait la bouche ouverte, le prince y avait introduit +de ses doigts subtils une jolie petite poire d'angoisse +en caoutchouc, tenue par un cordon élastique, qui +fut ramené vivement derrière une grosse tête, laquelle +savait beaucoup de choses, mais n'avait pas +deviné celle-là.</p> + +<p>Puis, d'un coup de canif, le prince coupa la +courroie de la sacoche, qu'il ouvrit pour s'assurer +que les rouleaux d'or et les billets de banque s'y +trouvaient.</p> + +<p>Alors, d'un ton presque suppliant et avec un +sourire exquis, que M. Drommel n'oubliera jamais, +que M. Drommel reverra souvent dans ses rêves:</p> + +<p>«Excusez-moi, mon cher ami, murmura-t-il, +je vous les rendrai à Malaserra.»</p> + +<p>Et il disparut.</p> + + + +<br> +<h3>VI</h3> + + +<p>Il survient quelquefois dans la vie des circonstances +si bizarres, si étranges, si imprévues, +que le premier mouvement est de ne pas croire. +On n'y est plus, on ne se reconnaît pas. On se dit: +Où suis-je? est-ce bien moi?—Et on se frotte les +yeux pour se réveiller; mais, pour se frotter les +yeux, il faut avoir les mains libres, et c'est un +bonheur que n'a pas tout le monde.</p> + +<p>M. Drommel demeura d'abord confondu, comme +éperdu de son aventure. Le coup l'avait étourdi, +hébété; il ne parvenait pas à rassembler ses pensées, +ses souvenirs; il y avait un gros nuage entre +l'univers et lui. Sa première idée fut de se croire +à Goerlitz, dans son jardin, sous un berceau de +chèvrefeuille; il fut tenté de s'écrier: «Ada, apporte-moi +mes pantoufles et va-t'en bien vite à +l'imprimerie dire à ces paresseux qu'ils m'envoient +mes épreuves.» Le jardin disparut; il aperçut +distinctement un carrefour de forêt, et il se souvint +que tantôt il y avait dans cette forêt deux +hommes qui se promenaient au clair de la lune +et qui s'entretenaient des effets que peut produire +le vague dans l'âme. L'un était un sociologue, +qui avait trouvé la synthèse; l'autre était un +prince sicilien, et le prince traitait le sociologue +de pair à compagnon, ce qui le flattait infiniment. +En cet instant, une grosse mouche, qui prenait la +lune pour le soleil et qui avait oublié d'aller se +coucher, se heurta contre son front. Il voulut la +chasser et ne put pas. Ce fut pour lui une occasion +de découvrir qu'il avait les deux mains liées +par les deux bouts d'une écharpe et qu'il était le +prisonnier d'un chêne. Il regarda le chêne, le +chêne le regarda. Il fut sur le point d'appeler son +cher prince, pour qu'il vînt le délivrer; mais, ses +idées s'étant débrouillées, il s'avisa que c'était son +noble ami qui l'avait attaché à l'arbre, avant de +lui voler sa bourse et de se sauver. Il crut le voir +courir, il crut entendre le bruit sourd que faisait +une sacoche bien garnie en détalant à toutes +jambes au travers des fourrés et des fondrières, +et il fit la réflexion judicieuse qu'à chaque minute +qui s'écoulait cette sacoche gagnait de l'avance, +devenait plus difficile à rattraper, qu'entre elle et +lui il y aurait bientôt toute l'épaisseur d'une forêt.</p> + +<p>Alors son sang bouillonna dans ses veines; il lui +sembla que sa colère décuplait ses forces, qu'il +avait à ses pieds des bottes de sept lieues pour +rejoindre son voleur, des bras d'acier pour le saisir, +des mains de fer pour l'étrangler, et il fit un +violent effort pour se dégager. L'arbre ne le lâcha +pas, il garda son prisonnier. On l'avait insulté, cet +arbre, on lui avait fait l'affront de le comparer aux +sapins de la Suisse saxonne; il prenait sa revanche, +il se vengeait, et la vengeance est douce au +coeur des vieux arbres, même quand ils sont +morts. Quand M. Drommel eut reconnu la vanité +de ses efforts et que la gymnastique allemande +avait trouvé son maître, il éprouva un accès de +rage, il fut comme suffoqué par le sentiment de +son impuissance, auquel se joignaient l'humiliation +d'avoir été dupe, la honte d'avoir pu croire +aux oliviers et aux oranges de Malaserra, l'amer +chagrin de s'être laissé berner par un faux +prince, par un escroc de haute volée, qui dans +ce moment faisait sans doute des gorges chaudes +en pensant à son cher ami. S'il n'avait pas eu +un bâillon sur la bouche, il aurait poussé un cri +plus terrible que celui qui jadis dans les plaines +d'Ilion épouvanta les Grecs et les Troyens; mais +son cri lui resta au cou. Pour la seconde fois +M. Drommel regarda le chêne et le chêne regarda +M. Drommel, il avait l'air de lui dire: «Souviens-toi, +mon grand sociologue, que la sélection est la +loi de ce monde et qu'il n'y a de sacré dans la +nature que le droit du plus fort.» Le fait est qu'il +ne disait rien; mais peut-être n'en pensait-il pas +moins. Qui peut savoir ce qui se passe dans l'âme +d'un chêne mort?</p> + +<p>M. Drommel se calma, s'apaisa. «Elle va venir, +pensa-t-il; car il est impossible qu'elle ne vienne +pas.» C'était de sa femme qu'il entendait parler. +A vrai dire, il était tourmenté par l'idée qu'il allait +s'offrir à ses yeux dans une situation bien peu +digne de lui. Elle aurait peine à reconnaître son +maître et son dieu, elle le prendrait en pitié, son +prestige en souffrirait. Il cherchait péniblement +dans sa tête les termes d'une explication propre +à sauver sa dignité. Cependant les quarts d'heure +succédaient aux quarts d'heure, et Mme Drommel +ne venait pas, et personne ne passait sur la +route, à l'exception de celui qui passe sans cesse +dans les forêts, de ce rôdeur infatigable qui va, +vient et tantôt court à perte d'haleine; tantôt +s'arrête pour muser, frôlant de son aile la cime +des arbres, secouant les faînes des hêtres pour +s'assurer qu'elles sont solides, remuant les feuilles, +dérobant les secrets des nids et disant aux oiseaux +qu'il réveille: Ne vous dérangez pas, je passe mon +chemin, je suis le vent, je suis l'éternel passant.</p> + +<p>Comment se faisait-il que Mme Drommel ne +vint pas? Comment une femme si dévouée, si +attentive, qui avait toutes les clairvoyances du +coeur, n'était-elle pas avertie par un pressentiment +secret de l'affreuse détresse à laquelle se trouvait +réduit l'objet unique de son culte? Une idée sinistre +traversa l'esprit de M. Drommel. Il se rappela +certains propos de son cher prince, l'admiration +que Mme Drommel avait inspirée à ce scélérat, +les empressements qu'il lui avait témoignés pendant +le dîner. Ce monstre ne lui avait-il pas confessé +à lui-même qu'il était né avec une disposition +fatale à convoiter la femme d'autrui? Il lui parut +démontré que ce pick-pocket doublé d'un don +Juan lui avait volé du même coup sa femme et sa +bourse, que le cocher de Fontainebleau était un +argousin à la solde du ravisseur, qu'il avait emmené +sa chère Ada dans quelque repaire, qu'en +cet instant elle se débattait dans les bras d'un faux +prince, en s'écriant: «Johannes, mon éternel +amour, défends-moi contre cet infâme!» Il fut +saisi d'un nouveau transport de rage, il rassembla +tout ce qui lui restait de force pour tenter une +fois encore de rompre les noeuds où ses poignets +étaient pris. Ne pouvant parler à son arbre, il lui +dit avec les yeux: «Ne vois-tu pas qu'il faut que +je coure après elle?» Son arbre ne sourcilla pas, +et l'écharpe résista. Elle était d'une excellente +étoffe: le prince de Malaserra n'achetait jamais +que de la marchandise de première qualité et du +meilleur choix.</p> + +<p>Le désespoir de M. Drommel se transforma par +degrés en une sorte de stupeur. Il tourna la tête, +promena dans la clairière ses yeux hagards. Il lui +parut qu'il y avait là beaucoup de gens occupés à +se moquer de lui. Les cinq grands chênes qu'il +apercevait au loin dans la lande causaient entre +eux; ils trouvaient que <i>le Rageur</i> avait fait preuve +d'esprit, qu'on n'en pouvait demander davantage à +un arbre mort, qu'il avait joué un bien bon tour à +un sociologue allemand. Les genévriers se haussaient +sur la pointe des pieds pour observer la +scène, pour se rendre compte de cette aventure. +Celui qui ressemblait à un grand coq ne dormait +plus; il avait sorti sa tête de son noir plumage, et +il regardait. Les rochers blancs se dressaient dans +les hautes herbes pour attacher sur le prisonnier +leurs yeux mornes et séculaires. La lune elle-même +le contemplait d'un oeil blême, ironique, narquois. +Il y avait derrière elle une petite étoile très brillante, +qui lui servait de page; cette étoile était en +joie et dansait, tant le cas lui paraissait plaisant. +M. Drommel s'indigna de l'insolente et maligne +curiosité qu'osaient témoigner ces rochers latins +et cette lune velche. Il sentit que l'inviolable majesté +de la sociologie allemande était insultée en +sa personne; il pensa aux canons Krupp, et il appela +à son secours le grand empire germanique +et son omnipotent chancelier. Malheureusement, +l'empire germanique était occupé ailleurs. Il sifflait +un air de chasse et se disposait à lancer ses +chiens sur quelque chose ou sur quelqu'un; il aiguisait +son oeil pour savoir ce qui se préparait à +Saint-Pétersbourg, il prêtait l'oreille pour savoir ce +qui se disait à Vienne. Bref, M. Drommel eut beau +implorer son assistance, l'empire germanique ne +bougea point, et les canons Krupp n'eurent garde +de se déranger.</p> + +<p>Les souffrances physiques font quelquefois une +diversion utile aux douleurs morales. A vrai dire, +M. Drommel ne souffrait pas précisément du froid. +Il se trouvait par bonheur que cette nuit d'octobre +était presque tiède; au surplus, il était bien vêtu, +sans compter qu'il n'est rien de tel qu'une grande +colère pour vous tenir chaud. Mais l'attitude contrainte +et immobile à laquelle il était condamné +gênait singulièrement la circulation de son sang; +il éprouvait des fourmillements insupportables, et +ses deux clavicules lui faisaient mal. Une pénible +langueur s'empara de lui. Il n'était plus maître de +ses idées et se sentait défaillir. Il lui semblait que +sa cervelle s'était vidée, que les sublimes théories +dont son orgueil était amoureux venaient de s'envoler +comme une fumée, de se dissiper comme un +nuage. Il ne trouvait plus dans sa royale tête que +certaines maximes très sottes, très vulgaires, très +rebattues, fort triviales, qu'on peut ramasser à tous +les coins de rue, et pour lesquelles il professait +jadis un souverain mépris. Apparemment M. Taconet +avait eu raison d'avancer que le lieu commun +est le fond de la vie, puisque M. Drommel employait +son temps à méditer sur des aphorismes +tels que ceux-ci:</p> + +<p>«L'homme n'est vraiment libre que lorsqu'il +peut disposer de ses bras et de ses jambes.</p> + +<p>«Si mes jambes étaient libres, je m'en servirais +pour courir après ma sacoche et ma femme, et si +je pouvais disposer de mes bras, j'en ferais usage +pour étrangler mon voleur.</p> + +<p>«Le génie est la chose du monde la plus inutile +quand on a les poignets pris dans un noeud coulant.</p> + +<p>«La propriété est sacrée; ceux qui attentent au +bien d'autrui sont des scélérats.</p> + +<p>«Lorsqu'on a une femme, on entend la garder +pour soi.</p> + +<p>«Tous les faux princes mériteraient d'être mis +en croix.</p> + +<p>«La vie est pleine d'accidents fâcheux; mais le +plus fâcheux de tous les accidents est un gros arbre +auquel on se trouve étroitement lié. On lui parle, et +il n'entend pas, parce qu'il est sourd; on l'interroge, +et il ne répond pas, parce qu'il est muet; en quoi il +ressemble à la destinée, qui, elle aussi, est sourde +et muette et ne répond mot à toutes les questions +qu'on lui peut faire.»</p> + +<p>Si peu romantique que fût M. Drommel, il avait, +comme le prince de Malaserra, du vague dans +l'âme. L'angoisse toujours croissante qu'il éprouvait, +les vives douleurs qu'il commençait à ressentir +à l'épaule et dans les bras lui portèrent au coeur. +Il vit la lune disparaître derrière la crête d'un +coteau, et la nuit se fit dans sa pensée comme +dans les gorges d'Apremont. Il perdit à moitié connaissance. +Ce fut un bonheur pour lui; il fut dispensé +de la tâche ingrate de compter les heures +et les minutes. Le temps coula plus rapidement.</p> + +<p>Il recouvra ses sens à la pointe du jour; la fraîcheur +du matin dissipa sa somnolence, le rendit à +lui-même. Il rouvrit et leva les yeux. Le premier +objet qu'il avisa fut un écureuil, qui, perché sur +la plus haute branche d'un pin, fronçant le nez, la +queue en panache, attachait sur lui son oeil vif et +l'observait avec une attention soutenue. Cet écureuil, +à ce qu'il faut croire, n'avait jamais de sa vie +rencontré de sociologue; il était bien aise d'en voir +un, de s'assurer comment c'était fait, ne fût-ce que +pour pouvoir en parler. Dès qu'il eut satisfait sa curiosité, +il fit une gambade, se perdit dans le taillis.</p> + +<p>M. Drommel baissa la tête, et il aperçut devant +lui, juste à la hauteur de ses yeux, quelque chose +qui frappa vivement son regard et son esprit. +C'étaient des caractères gravés à la pointe du couteau +dans l'écorce du <i>Rageur</i>; libre à vous de les +voir, ils y sont encore. Ces caractères formaient +l'inscription que voici:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">A. D.</p> +<p class="i2">H. L.</p> +<p class="i2"> 79.</p> +<p>SEMPRE.</p> + </div> </div> + +<p>Ce mot de <i>sempre</i> fit jaillir une étincelle de son +cerveau. Il regarda autour de lui, il s'avisa que le +lieu où il se trouvait, le vieux chêne mort, la +route, le sentier qui se perdait dans un bois de +pins, il avait déjà vu tout cela en peinture. Où +donc? Dans une charmante petite aquarelle. On +voyait aussi dans cette aquarelle un amant agenouillé +aux pieds de sa maîtresse. M. Drommel se +souvint que cette jolie femme était blonde, qu'elle +avait une robe jaune paille et un parasol rouge. Il +lui revint à la mémoire que la veille au matin, +comme il se promenait près d'un kiosque, il avait +entendu un jeune homme qui s'écriait: «Convenez +que c'est un sot.» Était-il prouvé que le +sot fût M. Taconet? Un peu plus tard, le même +jeune homme avait dit: «J'en demandais quatre, +je n'en demande plus que trois.» S'agissait-il bien +de trois cents francs? M. Drommel crut même se +rappeler qu'en ce moment il avait vu une femme +qui s'appelait Ada, qu'elle était émue, qu'elle avait +la joue en feu. Un poison brûlant coula dans toutes +ses veines, la jalousie le prit à la gorge et la serra +plus fortement que l'écharpe du prince de Malaserra +ne serrait ses deux mains; il lui sembla que +tout ce qu'il avait souffert dans cette nuit de malheur +était peu de chose auprès de ce qu'il ressentait +depuis deux minutes. Tous les souvenirs qu'il +venait d'évoquer s'étaient rassemblés, combinés, +tassés dans sa tête, et il en était résulté une grosse +évidence. Il lui paraissait clair comme le jour que +le neveu de Mlle Dorothée s'était moqué de lui, +que l'école du plein air est une école de jeunes +libertins, et que l'inscription qu'il avait sous les +yeux signifiait ceci: «Le 1er octobre 1870, Ada +Drommel et Henri Lestoc ont pris un gros chêne à +témoin qu'ils s'aimeraient toujours.»</p> + +<p>Un bruit de pas se fit entendre. Un promeneur +qui s'était levé matin pour aller à la cueillette des +champignons parut sur la route. Ce promeneur, +qui avait d'énormes sourcils, s'arrêta tout à coup, +frappé d'étonnement; il plaça ses deux mains au-dessus +de ses yeux en guise d'abat-jour, il aperçut +distinctement un gros chêne et un gros homme, +et il lui sembla que ce gros homme avait contracté +une intime liaison avec ce gros chêne.</p> + +<p>«O dieux hospitaliers, que vois-je? cria-t-il. +Voilà un genre de synthèse qui ne manque ni +d'imprévu ni de piquant.»</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>«Hier soir, s'il m'en souvient, mon cher monsieur, +vous m'avez signifié que j'étais de trop. +Dois-je m'en aller ou avez-vous changé d'avis?»</p> + +<p>Point de réponse, et pour cause. Il continua +d'avancer, s'approcha, reconnut le cas, et il eut +bientôt fait de débarrasser M. Drommel de son +bâillon. Alors tout ce que le coeur du prisonnier +avait amassé de colère rentrée, de rage impuissante, +de malédictions silencieuses, sortit, déborda; +ce fut un torrent, ce fut une avalanche.</p> + +<p>«Ce sont des drôles, des scélérats; vous les +connaissez, arrêtez-les... Il y avait plus de cinq +mille francs dans ma sacoche, je les ai comptés +hier matin. Faites jouer le télégraphe, car c'est un +faux prince, un prince de carton... Il m'ont indignement +trompé; Mlle Dorothée est une coureuse, +l'école du plein air est une sentine... Vous savez +bien qu'elle a une robe jaune paille et un parasol +rouge, comme dans l'aquarelle. Donnez partout +son signalement, elle n'a pas eu le temps d'aller +bien loin, elle a mal au pied... Je vous ai déjà dit +qu'elle est toute neuve, elle était pendue à mon +cou par une courroie qu'il a coupée avec un canif. +Ils m'ont tout pris, tout volé. Y a-t-il par hasard +des tribunaux et des lois dans ce triste pays? Votre +forêt est une caverne, un vrai coupe-gorge. Je le +dirai, je l'écrirai, tout l'univers le saura. On ne se +moque pas d'un homme comme moi, et, quand je +le tiendrai par sa moustache blonde, je l'arracherai +poil à poil... N'allez pas croire un mot de +ce qu'ils vous répondront. Ils mentent tous comme +l'<i>asinus</i>, ils n'ont pas plus de vergogne qu'une +danseuse. Dansera bien qui dansera le dernier!.. +M'entendez-vous? Un parasol rouge. Et l'autre, +qui se croit bel homme avec son teint blême et ses +oliviers! S'il y avait une police, il serait sous les +verrous depuis vingt ans. Êtes-vous assez niais +pour croire à ses oliviers, vous? Il n'y a pas plus +de Malaserra en Sicile que dans mon oeil... Mille +tonnerres! Qu'attendez-vous pour les arrêter? Je +veux qu'on les coffre tous, qu'on les bâtonne et +qu'on les pende.»</p> + +<p>A ces mots, Taconet l'interrompit en s'écriant:</p> + +<p>«Vee dicou gentilastre, au nom de Dious ne me +touquas grou... Quand je vous disais que les sociologues +parlent quelquefois limousin!»</p> + +<p>M. Drommel ne l'écoutait pas, il continuait +d'écouler son torrent. Les mots se pressaient, +s'entre-choquaient sur ses lèvres, qui ne suffisaient +pas à ce débordement. Il entremêlait dans +sa harangue sa sacoche, sa femme, la moustache +blonde du petit Lestoc, la barbe noire du prince +de Malaserra, l'école du plein air, les pick-pockets, +les tribunaux, les prisons, la potence et tout +l'univers. Pendant ce temps, M. Taconet travaillait +activement à le délier, et quand il eut fini:</p> + +<p>«De quoi vous plaignez-vous, mon grand philosophe? +lui dit-il avec un sourire un peu trop +goguenard. Vous ne croyez donc plus aux affinités +électives? Vos espèces, votre femme, tout circule, +et vous n'êtes pas content? Là, vous avez l'humeur +difficile.»</p> + +<p>Il changea de ton en voyant le pauvre homme, +qui avait enfin les mains libres, pâlir, flageoler +sur ses jambes, prêt à se trouver mal. Se repentant +de ses ironies, il le soutint dans ses bras, +l'aida à s'asseoir sur le talus de la route, tira de +sa poche un flacon de rhum, dont il lui fit avaler +une gorgée. Il se comparait en lui-même au bon +Samaritain.</p> + +<p>Le rhum produisit un effet magique. En un clin +d'oeil M. Drommel recouvra ses forces et toute la +vivacité de son humeur bouillante. La première +chose qu'il fit fut de saisir son sauveur à la gorge +en lui criant:</p> + +<p>«Vous êtes commissaire de police, je vous +rends responsable de tout.</p> + +<p>—Vous vous trompez, répondit M. Taconet; +adressez-vous à mon successeur.</p> + +<p>—Tout est donc faux, dans ce pays, les commissaires +comme les princes?</p> + +<p>—Commissaire, je le fus, je ne le suis plus... +Mais en vérité, mon cher monsieur, vous n'êtes +pas homme commode. Quoique je n'eusse pas +de preuves, il m'était venu des soupçons touchant +ce prince de Malaserra, dont la visage me plaisait +peu; j'étais disposé à vous en faire part, vous +m'avez envoyé au diable, et à l'heure qu'il est +vous voulez m'étrangler... Laissez donc, votre +malheur n'est pas si grand que vous le pensez. +M. Lestoc est un gentil garçon, incapable d'enlever +une femme et de se la mettre sur les bras; +il prend quelquefois, mais il rend toujours. Vous +retrouverez Mme Drommel. En général, lorsqu'on +perd sa femme, on la retrouve. Quant à la sacoche, +je ne réponds de rien, mais si je puis vous +être bon à quelque chose...»</p> + +<p>M. Drommel ne le laissa pas achever. Il avait +cru confier ses malheurs à un représentant de la +loi; il rougissait d'avoir dérogé en les racontant +et en ouvrant son âme à un simple croquant qui +s'appelait M. Taconet. Il abaissa sur lui un regard +de suprême mépris, et, sans vouloir accepter le +secours de son bras, il s'achemina vers Barbison +avec une majesté vraiment olympienne, que +l'ex-commissaire de police ne put s'empêcher +d'admirer.</p> + +<p>Il avait dit vrai M. Taconet; il est absolument +certain que M. Drommel ne tarda pas à retrouver +sa femme. Au premier tournant du chemin, il la +vit accourir à lui. L'abordage fut tragique; mais +les protestations qu'elle lui fit et l'innocence de +ses beaux yeux désarmèrent bientôt sa fureur. +Elle lui affirma qu'elle était partie en voiture à +l'heure convenue, qu'elle l'avait attendu longtemps +dans les gorges d'Apremont, que, ne le +voyant pas venir, elle avait continué sa route, +espérant toujours le rejoindre, qu'arrivée à Franchard +elle avait trouvé M. Lestoc, qu'elle avait +envoyé incontinent le jeune homme à la recherche +de son cher Johannes, tandis qu'elle-même se rongeait, +se dévorait d'inquiétude. Le petit Lestoc, qui +survint en ce moment, répéta de point en point +toute cette histoire. En ce qui concernait la fameuse +inscription gravée sur l'écorce du <i>Rageur</i>, il représenta +à M. Drommel qu'il y a des hasards de +coïncidence dont les esprits graves se gardent bien +de rien conclure. M. Drommel interrogea en secret +le cocher, qui confirma par ses dires la parfaite +exactitude de cette double déposition. A la vérité, +il avait l'air narquois; mais les cochers de Fontainebleau +sont tous narquois, sans que cela tire +à conséquence. Aussi ne faut-il ajouter aucune foi +au témoignage suspect d'un bûcheron, qui se +trouvait dans les environs de Franchard quand +Mme Drommel y arriva, et qui n'a pas craint +d'avancer qu'elle n'était pas seule, qu'il a vu, de +ses yeux vu, un jeune homme assis auprès d'elle +dans la voiture. Que deviendrait la réputation des +femmes si l'on se mettait à tenir pour parole +d'évangile tout ce que peut dire un bûcheron?</p> + +<p>L'essentiel est que M. Drommel ait pris le bon +parti: il abjura ses soupçons téméraires, il crut +fermement à l'innocence de l'école du plein air. +Le petit Lestoc acheva de se concilier ses bonnes +grâces en l'assistant dans toutes ses démarches +pour recouvrer son argent, et surtout en lui ouvrant +sa bourse, car il lui prêta cinq mille francs +avec de grandes facilités de remboursement. Il lui +gagna si bien le coeur, que M. Drommel l'engagea +à faire avec sa femme et lui le voyage d'Italie. Le +jeune homme a des affaires urgentes qui le retiennent +encore à Paris, mais on s'est donné rendez-vous +à Venise. Mme Drommel souriait en lui disant +adieu, elle sourira en le revoyant au mois de +février, et le printemps se mettra de la partie. +Honni soit qui mal y pense!</p> + +<p>Quant à la sacoche, c'est une autre affaire, et il +a été impossible de la retrouver, impossible de +mettre la main sur le prince de Malaserra. Une +bonne femme prétend qu'elle a rencontré dans la +gorge aux Néfliers quelqu'un qui lui ressemblait. +Nous sommes en mesure de certifier qu'il n'est pas +dans la forêt, qu'on ne l'y retrouvera jamais, non +plus que le Grand-Veneur noir qui apparut à +Henri IV et que la jument de Gargantua.</p> + +<p>On raconte qu'un communiste à tous crins, qui +réclamait dans ses écrits le partage universel, vint +à hériter de soixante mille francs; il publia une +seconde édition de son livre, dans laquelle il démontrait +que, toute réflexion faite, il serait plus +équitable et plus humain de ne partager que les +fortunes supérieures à trois mille livres de rente. +M. Drommel ne se rendra jamais coupable d'une si +criante inconséquence. Il s'est borné à faire insérer +dans <i>la Lumière</i> un article explicatif, destiné à +établir nettement que l'État seul a le droit de mettre +en circulation les espèces, et que dans la société +à venir tous les voleurs continueront d'être +mis sous clef; il propose même qu'on leur donne +de temps à autre la bastonnade. Il publie en ce +moment un récit de son voyage. Il déclare dans sa +préface que, somme toute, la France n'est pas un +pays aussi corrompu qu'on le prétend, qu'il est +facile d'y rencontrer de jeunes artistes pleins de +talent et fort aimables, mais qu'en revanche les +aubergistes et les commissaires de police français, +en charge ou démissionnaire, sont de vilains malotrus, +qui mériteraient qu'on leur administrât une +verte correction pour leur enseigner les égards +que les races subalternes doivent aux races supérieures.</p> + +<p>«Patience!» répondaient Panurge et M. Taconet.</p> + +<h4>FIN</h4> +<br><br> + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<p>Le roi Apépi<br> + +Le bel Edwards<br> + +Les inconséquences de M. Drommel</p> +<br><br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Amours fragiles, by Victor Cherbuliez + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS FRAGILES *** + +***** This file should be named 17758-h.htm or 17758-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/7/5/17758/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + + |
